The Project Gutenberg EBook of Une Page d'Amour, by Emile Zola

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Title: Une Page d'Amour

Author: Emile Zola

Release Date: July, 2005  [EBook #8561]
[This file was first posted on July 23, 2003]
Last Updated: May 17, 2015

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PAGE D'AMOUR ***




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LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE





UNE PAGE D'AMOUR

MILE ZOLA






NOTE


Je me dcide  joindre  ce volume l'arbre gnalogique des
Rougon-Macquart. Deux raisons me dterminent.

La premire est que beaucoup de personnes m'ont demand cet arbre. Il
doit, en effet, aider les lecteurs  se retrouver, parmi les membres
assez nombreux de la famille dont je me suis fait l'historien.

La seconde raison est plus complique. Je regrette de n'avoir pas
publi l'arbre dans le premier volume de la srie, pour montrer tout
de suite l'ensemble de mon plan. Si je tardais encore, on finirait par
m'accuser de l'avoir fabriqu aprs coup. Il est grand temps d'tablir
qu'il a t dress tel qu'il est en 1868, avant que j'eusse crit une
seule ligne; et cela ressort clairement de la lecture du premier
pisode, la Fortune des Rougon, o je ne pouvais poser les origines de
la famille, sans arrter avant tout la filiation et les ges. La
difficult tait d'autant plus grande, que je mettais face  face
quatre gnrations, et que mes personnages s'agitaient dans une
priode de dix-huit annes seulement.

La publication de ce document sera ma rponse  ceux qui m'ont accus
de courir aprs l'actualit et le scandale. Depuis 1868, je remplis le
cadre que je me suis impos, l'arbre gnalogique en marque pour moi
les grandes lignes, sans me permettre d'aller ni  droite ni  gauche.
Je dois le suivre strictement, il est en mme temps ma force et mon
rgulateur. Les conclusions sont toutes prtes. Voil ce que j'ai
voulu et voil ce que j'accomplis.

Il me reste  dclarer que les circonstances seules m'ont fait publier
l'arbre avec _Une page d'amour_, cette oeuvre intime et de demi-teinte.
Il devait seulement tre joint au dernier volume. Huit ont paru, douze
sont encore sur le chantier; c'est pourquoi la patience m'a manqu.
Plus tard, je le reporterai en tte de ce dernier volume, o il fera
corps avec l'action. Dans ma pense, il est le rsultat des
observations de Pascal Rougon, un mdecin, membre de la famille, qui
conduira le roman final, conclusion scientifique de tout l'ouvrage. Le
docteur Pascal l'clairera alors de ses analyses de savant, le
compltera par des renseignements prcis que j'ai d enlever, pour ne
pas dflorer les pisodes futurs. Le rle naturel et social de chaque
membre sera dfinitivement rgl, et les commentaires enlveront aux
mots techniques ce qu'ils ont de barbare. D'ailleurs, les lecteurs
peuvent dj faire une bonne partie de ce travail. Sans indiquer ici
tous les livres de physiologie que j'ai consults, je citerai
seulement l'ouvrage du docteur Lucas: _l'Hrdit naturelle_, o les
curieux pourront aller chercher des explications sur le systme
physiologique qui m'a servi  tablir l'arbre gnalogique des
Rougon-Macquart.

Aujourd'hui, j'ai simplement le dsir de prouver que les romans
publis par moi depuis bientt neuf ans, dpendent d'un vaste
ensemble, dont le plan a t arrt d'un coup et  l'avance, et que
l'on doit par consquent, tout en jugeant chaque roman  part, tenir
compte de la place harmonique qu'il occupe dans cet ensemble. On se
prononcera ds lors sur mon oeuvre plus justement et plus largement.

MILE ZOLA.

Paris, 2 avril 1878.

[Illustration: ARBRE GNALOGIQUE]





UNE PAGE D'AMOUR





PREMIRE PARTIE




I


La veilleuse, dans un cornet bleutre, brlait sur la chemine,
derrire un livre, dont l'ombre noyait toute une moiti de la chambre.
C'tait une calme lueur qui coupait le guridon et la chaise longue,
baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de
l'armoire de palissandre, place entre les deux fentres. L'harmonie
bourgeoise de la pice, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis,
prenait  cette heure nocturne une douceur vague de nue. Et, en face
des fentres, du ct de l'ombre, le lit, galement tendu de velours,
faisait une masse noire, claire seulement de la pleur des draps.
Hlne, les mains croises, dans sa tranquille attitude de mre et de
veuve, avait un lger souffle.

Au milieu du silence, la pendule sonna une heure. Les bruits du
quartier taient morts. Sur ces hauteurs du Trocadro, Paris envoyait
seul son lointain ronflement. Le petit souffle d'Hlne tait si doux,
qu'il ne soulevait pas la ligne chaste de sa gorge. Elle sommeillait
d'un beau sommeil, paisible et fort, avec son profil correct et ses
cheveux chtains puissamment nous, la tte penche, comme si elle se
ft assoupie en coutant. Au fond de la pice, la porte d'un cabinet
grande ouverte trouait le mur d'un carr de tnbres.

Mais pas un bruit ne montait. La demie sonna. Le balancier avait un
battement affaibli, dans cette force du sommeil qui anantissait la
chambre entire. La veilleuse dormait, les meubles dormaient; sur le
guridon, prs d'une lampe teinte, un ouvrage de femme dormait.
Hlne, endormie, gardait son air grave et bon.

Quand deux heures sonnrent, cette paix fut trouble, un soupir sortit
des tnbres du cabinet. Puis, il y eut un froissement de linge, et le
silence recommena. Maintenant, une haleine oppresse s'entendait.
Hlne n'avait pas boug. Mais, brusquement, elle se souleva. Un
balbutiement confus d'enfant qui souffre venait de la rveiller. Elle
portait les mains  ses tempes, encore ensommeille, lorsqu'un cri
sourd la fit sauter sur le tapis.

--Jeanne!... Jeanne!... qu'as-tu? rponds-moi! demanda-t-elle.

Et, comme l'enfant se taisait, elle murmura, tout en courant prendre
la veilleuse:

--Mon Dieu! elle n'tait pas bien, je n'aurais pas d me coucher.

Elle entra vivement dans la pice voisine o un lourd silence s'tait
fait. Mais la veilleuse, noye d'huile, avait une tremblante clart
qui envoyait seulement au plafond une tache ronde. Hlne, penche sur
le lit de fer, ne put rien distinguer d'abord. Puis, dans la lueur
bleutre, au milieu des draps rejets, elle aperut Jeanne raidie, la
tte renverse, les muscles du cou rigides et durs. Une contraction
dfigurait le pauvre et adorable visage; les yeux taient ouverts,
fixs sur la flche des rideaux.

--Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-elle, mon Dieu! elle se meurt!

Et, posant la veilleuse, elle tta sa fille de ses mains tremblantes.
Elle ne put trouver le pouls. Le coeur semblait s'arrter. Les petits
bras, les petites jambes se tendaient violemment. Alors, elle devint
folle, s'pouvantant, bgayant:

--Mon enfant se meurt! Au secours!... Mon enfant! mon enfant!

Elle revint dans la chambre, tournant et se cognant, sans savoir o
elle allait; puis, elle rentra dans le cabinet et se jeta de nouveau
devant le lit, appelant toujours au secours. Elle avait pris Jeanne
entre ses bras, elle lui baisait les cheveux, promenait les mains sur
son corps, en la suppliant de rpondre. Un mot, un seul mot. O avait-
elle mal? Dsirait-elle un peu de la potion de l'autre jour? Peut-tre
l'air l'aurait-il ranime? Et elle s'enttait  vouloir l'entendre
parler.

--Dis-moi, Jeanne, oh! dis-moi, je t'en prie!

Mon Dieu! et ne savoir que faire! Comme a, brusquement, dans la nuit.
Pas mme de lumire. Ses ides se brouillaient. Elle continuait de
causer  sa fille, l'interrogeant et rpondant pour elle. C'tait dans
l'estomac que a la tenait; non, dans la gorge. Ce ne serait rien. Il
fallait du calme. Et elle faisait un effort pour avoir elle-mme toute
sa tte. Mais la sensation de sa fille raide entre ses bras lui
soulevait les entrailles. Elle la regardait, convulse et sans
souffle; elle tchait de raisonner, de rsister au besoin de crier.
Tout  coup, malgr elle, elle cria.

Elle traversa la salle  manger et la cuisine, appelant:

--Rosalie! Rosalie!... Vite, un mdecin!... Mon enfant se meurt! La
bonne, qui couchait dans une petite pice derrire la cuisine, poussa
des exclamations. Hlne tait revenue en courant. Elle pitinait en
chemise, sans paratre sentir le froid de cette glaciale nuit de
fvrier. Cette bonne laisserait donc mourir son enfant! Une minute
s'tait  peine coule. Elle retourna dans la cuisine, rentra dans la
chambre. Et, rudement,  ttons, elle passa une jupe, jeta un chle
sur ses paules. Elle renversait les meubles, emplissait de la
violence de son dsespoir cette chambre o dormait une paix si
recueillie. Puis, chausse de pantoufles, laissant les portes
ouvertes, elle descendit elle-mme les trois tages, avec cette ide
qu'elle seule ramnerait un mdecin.

Quand la concierge eut tir le cordon, Hlne se trouva dehors, les
oreilles bourdonnantes, la tte perdue. Elle descendit rapidement la
rue Vineuse, sonna chez le docteur Bodin, qui avait dj soign
Jeanne; une domestique, au bout d'une ternit, vint lui rpondre que
le docteur tait auprs d'une femme en couches. Hlne resta stupide
sur le trottoir. Elle ne connaissait pas d'autre docteur dans Passy.
Pendant un instant, elle battit les rues, regardant les maisons. Un
petit vent glac soufflait; elle marchait avec ses pantoufles dans une
neige lgre, tombe le soir. Et elle avait toujours devant elle sa
fille, avec cette pense d'angoisse qu'elle la tuait en ne trouvant
pas tout de suite un mdecin. Alors, comme elle remontait la rue
Vineuse, elle se pendit  une sonnette. Elle allait toujours demander;
on lui donnerait peut-tre une adresse. Elle sonna de nouveau, parce
qu'on ne se htait pas. Le vent plaquait son mince jupon sur ses
jambes, et les mches de ses cheveux s'envolaient.

Enfin, un domestique vint ouvrir et lui dit que le docteur Deberle
tait couch. Elle avait sonn chez un docteur, le ciel ne
l'abandonnait donc pas! Alors, elle poussa le domestique pour entrer.
Elle rptait:

--Mon enfant, mon enfant se meurt!... Dites-lui qu'il vienne.

C'tait un petit htel plein de tentures. Elle monta ainsi un tage,
luttant contre le domestique, rpondant  toutes les observations que
son enfant se mourait. Arrive dans une pice, elle voulut bien
attendre. Mais, ds qu'elle entendit  ct le mdecin se lever, elle
s'approcha, elle parla  travers la porte.

--Tout de suite, monsieur, je vous en supplie.... Mon enfant se meurt!

Et, lorsque le mdecin parut en veston, sans cravate, elle l'entrana,
elle ne le laissa pas se vtir davantage. Lui, l'avait reconnue. Elle
habitait la maison voisine et tait sa locataire. Aussi, quand il lui
fit traverser un jardin pour raccourcir en passant par une porte de
communication qui existait entre les deux demeures, eut-elle un
brusque rveil de mmoire.

--C'est vrai, murmura-t-elle, vous tes mdecin, et je le savais....
Voyez-vous, je suis devenue folle.... Dpchons-nous.

Dans l'escalier, elle voulut qu'il passt le premier. Elle n'et pas
amen Dieu chez elle d'une faon plus dvote. En haut, Rosalie tait
reste prs de Jeanne, et elle avait allum la lampe pose sur le
guridon. Ds que le mdecin entra, il prit cette lampe, il claira
vivement l'enfant, qui gardait une rigidit douloureuse; seulement, la
tte avait gliss, de rapides crispations couraient sur la face.
Pendant une minute, il ne dit rien, les lvres pinces. Hlne,
anxieusement, le regardait. Quand il aperut ce regard de mre qui
l'implorait, il murmura:

--Ce ne sera rien.... Mais il ne faut pas la laisser ici. Elle a
besoin d'air.

Hlne, d'un geste fort, l'emporta sur son paule. Elle aurait bais
les mains du mdecin pour sa bonne parole, et une douceur coulait en
elle. Mais  peine eut-elle pos Jeanne dans son grand lit, que ce
pauvre petit corps de fillette fut agit de violentes convulsions. Le
mdecin avait enlev l'abat-jour de la lampe, une clart blanche
emplissait la pice. Il alla entrouvrir une fentre, ordonna  Rosalie
de tirer le lit hors des rideaux. Hlne, reprise par l'angoisse,
balbutiait:


--Mais elle se meurt, monsieur!... Voyez donc, voyez donc!... Je ne
la reconnais plus!

Il ne rpondait pas, suivait l'accs d'un regard attentif. Puis, il
dit:

--Passez dans l'alcve, tenez-lui les mains pour qu'elle ne
s'gratigne pas.... L, doucement, sans violence.... Ne vous inquitez
pas, il faut que la crise suive son cours.

Et tous deux, penchs au-dessus du lit, ils maintenaient Jeanne, dont
les membres se dtendaient avec des secousses brusques. Le mdecin
avait boutonn son veston pour cacher son cou nu. Hlne tait reste
enveloppe dans le chle qu'elle avait jet sur ses paules. Mais
Jeanne, en se dbattant, tira un coin du chle, dboutonna le haut du
veston. Ils ne s'en aperurent point. Ni l'un ni l'autre ne se voyait.

Cependant, l'accs se calma. La petite parut tomber dans un grand
affaissement. Bien qu'il rassurt la mre sur l'issue de la crise, le
docteur restait proccup. Il regardait toujours la malade, il finit
par poser des questions brves  Hlne, demeure debout dans la
ruelle.

--Quel ge a l'enfant?

--Onze ans et demi, monsieur.

Il y eut un silence. Il hochait la tte, se baissait pour soulever la
paupire ferme de Jeanne et regarder la muqueuse. Puis, il continua
son interrogatoire, sans lever les yeux sur Hlne.

--A-t-elle eu des convulsions tant jeune?

--Oui, monsieur, mais ces convulsions ont disparu vers l'ge de six
ans.... Elle est trs-dlicate. Depuis quelques jours, je la voyais
mal  son aise. Elle avait des crampes, des absences.

--Connaissez-vous des maladies nerveuses dans votre famille?

--Je ne sais pas.... Ma mre est morte de la poitrine.

Elle hsitait, prise d'une honte, ne voulant pas avouer une aeule
enferme dans une maison d'alins. Toute son ascendance tait
tragique.

--Prenez garde, dit vivement le mdecin, voici un nouvel accs.

Jeanne venait d'ouvrir les yeux. Un instant, elle regarda autour
d'elle, d'un air gar, sans prononcer une parole. Puis, son regard
devint fixe, son corps se renversa en arrire, les membres tendus et
raidis. Elle tait trs rouge. Tout d'un coup elle blmit, d'une
pleur livide, et les convulsions se dclarrent.

--Ne la lchez pas, reprit le docteur. Prenez-lui l'autre main.

Il courut au guridon, sur lequel, en entrant, il avait pos une
petite pharmacie. Il revint avec un flacon, qu'il fit respirer 
l'enfant. Mais ce fut comme un terrible coup de fouet, Jeanne donna
une telle secousse, qu'elle chappa des mains de sa mre.

--Non, non, pas d'ther! cria celle-ci, avertie par l'odeur. L'ther
la rend folle.

Tous deux suffirent  peine  la maintenir. Elle avait de violentes
contractions, souleve sur les talons et sur la nuque, comme plie en
deux. Puis, elle retombait, elle s'agitait dans un balancement qui la
jetait aux deux bords du lit. Ses poings taient serrs, le pouce
flchi vers la paume; par moments, elle les ouvrait, et, les doigts
carts, elle cherchait  saisir des objets dans le vide pour les
tordre. Elle rencontra le chle de sa mre, elle s'y cramponna. Mais
ce qui surtout torturait celle-ci, c'tait, comme elle le disait, de
ne plus reconnatre sa fille. Son pauvre ange, au visage si doux,
avait les traits renverss, les yeux perdus dans leurs orbites,
montrant leur nacre bleutre.

--Faites quelque chose, je vous en supplie, murmura-t-elle. Je ne me
sens plus la force, monsieur. Elle venait de se rappeler que la fille
d'une de ses voisines,  Marseille, tait morte touffe dans une
crise semblable. Peut-tre le mdecin la trompait-il pour l'pargner.
Elle croyait,  chaque seconde, recevoir au visage le dernier souffle
de Jeanne, dont la respiration entrecoupe s'arrtait. Alors, navre,
bouleverse de piti et de terreur, elle pleura. Ses larmes tombaient
sur la nudit innocente de l'enfant, qui avait rejet les couvertures.

La docteur cependant, de ses longs doigts souples, oprait des
pressions lgres au bas du col. L'intensit de l'accs diminua.
Jeanne, aprs quelques mouvements ralenti, resta inerte. Elle tait
retombe au milieu du lit, le corps allong, les bras tendus, la tte
soutenue par l'oreiller et penche sur la poitrine. On aurait dit un
Christ enfant. Hlne se courba et la baisa longuement au front.

--Est-ce fini? dit-elle  demi-voix. Croyez-vous  d'autres accs?

Il fit un geste vasif. Puis, il rpondit:

--En tous cas, les autres seront moins violents.

Il avait demand  Rosalie un verre et une carafe. Il emplit le verre
 moiti, prit deux nouveaux flacons, compta des gouttes, et, avec
l'aide d'Hlne, qui soulevait la tte de l'enfant, il introduisit
entre les dents serres une cuillere de cette potion. La lampe
brlait trs-haute, avec sa flamme blanche, clairant le dsordre de
la chambre, o les meubles taient culbuts. Les vtements qu'Hlne
jetait sur le dossier d'un fauteuil en se couchant, avaient gliss 
terre et barraient le tapis. Le docteur, ayant march sur un corset,
le ramassa pour ne plus le rencontrer sous ses pieds. Une odeur de
verveine montait du lit dfait et de ces linges pars. C'tait toute
l'intimit d'une femme violemment tale. Le docteur alla lui-mme
chercher la cuvette, trempa un linge, l'appliqua sur les tempes de
Jeanne.

--Madame, vous allez prendre froid, dit Rosalie qui grelottait. On
pourrait peut-tre fermer la fentre.... L'air est trop vif.

--Non, non, cria Hlne, laissez la fentre ouverte.... N'est-ce pas,
monsieur?

De petits souffles de vent entraient, soulevant les rideaux. Ella ne
les sentait pas. Pourtant le chle tait compltement tomba de ses
paules, dcouvrant la naissance de la gorge. Par derrire, son
chignon dnou laissait pendre des mches folles jusqu' ses reins.
Elle avait dgag ses bras nus, pour tre plus prompte, oublieuse de
tout, n'ayant plus que la passion de son enfant. Et, devant elle,
affair, le mdecin ne songeait pas davantage  son veston ouvert, 
son col de chemise que Jeanne venait d'arracher.

--Soulevez-la un peu, dit-il. Non, pas ainsi.... Donnez-moi votre
main.

Il lui prit la main, la posa lui-mme sous la tte de l'enfant, 
laquelle il voulait faire reprendra une cuillere de potion. Puis, il
l'appela prs de lui. Il se servait d'elle comme d'un aide, et elle
tait d'une obissance religieuse, en voyant que sa fille semblait
plus calme.

--Venez.... Vous allez lui appuyer la tte sur votre paule, pendant
que j'couterai.

Hlne fit ce qu'il ordonnait. Alors, lui, se pencha au-dessus d'elle,
pour poser son oreille sur la poitrine de Jeanne. Il avait effleur de
la joue son paule nue, et en coutant le coeur de l'enfant, il aurait
pu entendre battre le coeur de la mre. Quand il se releva, son
souffle rencontra le souffle d'Hlne.

--Il n'y a rien de ce ct-l, dit-il tranquillement, pendant qu'elle
se rjouissait. Recouchez-la, il ne faut pas la tourmenter davantage.

Mais un nouvel accs se produisit. Il fut beaucoup moins grave. Jeanne
laissa chapper quelques paroles entrecoupes. Deux autres accs
avortrent,  de courts intervalles. L'enfant tait tombe dans une
prostration qui parut de nouveau inquiter le mdecin. Il l'avait
couche, la tte trs haute, la couverture ramene sous le menton, et
pendant prs d'une heure il demeura l,  la veiller, paraissant
attendre le son normal de la respiration. De l'autre ct du lit,
Hlne attendait galement, sans bouger.

Peu  peu, une grande paix se fit sur la face de Jeanne. La lampe
l'clairait d'une lumire blonde. Son visage reprenait son ovale
adorable, un peu allong, d'une grce et d'une finesse de chvre. Ses
beaux yeux ferms avaient de larges paupires bleutres et
transparentes, sous lesquelles on devinait l'clat sombre du regard.
Son nez mince souffla lgrement, sa bouche un peu grande eut un
sourire vague. Et elle dormait ainsi, sur la nappe de ses cheveux
tals, d'un noir d'encre.

--Cette fois, c'est fini, dit le mdecin  demi-voix. Et il se tourna,
rangeant ses flacons, s'apprtant  partir. Hlne s'approcha,
suppliante.

--Oh! monsieur, murmura-t-elle, ne me quittez pas. Attendez quelques
minutes. Si des accs se produisaient encore.... C'est vous qui l'avez
sauve.

Il fit signe qu'il n'y avait plus rien  craindre. Pourtant, il resta,
voulant la rassurer. Elle avait envoy Rosalie se coucher. Bientt, le
jour parut, un jour doux et gris sur la neige qui blanchissait les
toitures. Le docteur alla fermer la fentre. Et tous deux changrent
de rares paroles, au milieu du grand silence,  voix trs-basse.

--Elle n'a rien de grave, je vous assure, disait-il. Seulement,  son
ge, il faut beaucoup de soins.... Veillez surtout  ce qu'elle mne
une vie gale, heureuse, sans secousse.

Au bout d'un instant, Hlne dit  son tour:

--Elle est si dlicate, si nerveuse.... Je ne suis pas toujours
matresse d'elle. Pour des misres, elle a des joies et des tristesses
qui m'inquitent, tant elles sont vives.... Elle m'aime avec une
passion, une jalousie qui la font sangloter, lorsque je caresse un
autre enfant.

Il hocha la tte, en rptant:

--Oui, oui, dlicate, nerveuse, jalouse.... C'est le docteur Bodin qui
la soigne, n'est-ce pas? Je causerai d'elle avec lui. Nous arrterons
un traitement nergique. Elle est  l'poque o la sant d'une femme
se dcide.

En le voyant si dvou, Hlne eut un lan de reconnaissance.

--Ah! monsieur, que je vous remercie de toute la peine que vous avez
prise!


Puis, ayant lev la voix, elle vint se pencher au-dessus du lit, de
peur d'avoir rveill Jeanne. L'enfant dormait, toute rose, avec son
vague sourire aux lvres. Dans la chambre calme, une langueur
flottait. Une somnolence recueillie et comme soulage avait repris les
tentures, les meubles, les vtements pars. Tout se noyait et se
dlassait dans le petit jour entrant par les deux fentres.

Hlne, de nouveau, demeurait debout dans la ruelle. Le docteur se
tenait  l'autre bord du lit. Et, entre eux, il y avait Jeanne,
sommeillant avec son lger souffle.

--Son pre tait souvent malade, reprit doucement Hlne, revenant 
l'interrogatoire. Moi, je me suis toujours bien porte.

Le docteur, qui ne l'avait point encore regarde, leva les yeux, et ne
put s'empcher de sourire, tant il la trouvait saine et forte. Elle
sourit aussi, de son bon sourire tranquille. Sa belle sant la rendait
heureuse.

Cependant, il ne la quittait pas du regard. Jamais il n'avait vu une
beaut plus correcte. Grande, magnifique, elle tait une Junon
chtaine, d'un chtain dor  reflets blonds. Quand elle tournait
lentement la tte, son profil prenait une puret grave de statue. Ses
yeux gris et ses dents blanches lui clairaient toute la face. Elle
avait un menton rond, un peu fort, qui lui donnait un air raisonnable
et ferme. Mais ce qui tonnait le docteur, c'tait la nudit superbe
de cette mre. Le chle avait encore gliss, la gorge se dcouvrait,
les bras restaient nus. Une grosse natte, couleur d'or bruni, coulait
sur l'paule et se perdait entre les seins. Et, dans son jupon mal
attach, chevele et en dsordre, elle gardait une majest, une
hauteur d'honntet et de pudeur qui la laissait chaste sous ce regard
d'homme, o montait un grand trouble.

Elle-mme, un instant, l'examina. Le docteur Deberle tait un homme de
trente-cinq ans,  la figure rase, un peu longue, l'oeil fin, les
lvres minces. Comme elle le regardait, elle s'aperut  son tour
qu'il avait le cou nu. Et ils restrent ainsi face  face, avec la
petite Jeanne endormie entre eux. Mais cet espace, tout  l'heure
immense, semblait se resserrer. L'enfant avait un trop lger souffle.
Alors, Hlne, d'une main lente, remonta son chle et s'enveloppa,
tandis que le docteur boutonnait le col de son veston.

--Maman, maman, balbutia Jeanne dans son sommeil.

Elle s'veillait. Quand elle eut les yeux ouverts, elle vit le mdecin
et s'inquita.

--Qui est-ce? qui est-ce? demandait-elle.


Mais sa mre la baisait.

--Dors, ma chrie, tu as t un peu souffrante.... C'est un ami.

L'enfant paraissait surprise. Elle ne se souvenait de rien. Le sommeil
la reprenait, et elle se rendormit, en murmurant d'un air tendre:

--Oh! j'ai dodo!... Bonsoir, petite mre.... S'il est ton ami, il
sera le mien.

Le mdecin avait fait disparatre sa pharmacie. Il salua
silencieusement et se retira. Hlne couta un instant la respiration
de l'enfant. Puis, elle s'oublia, assise sur le bord du lit, les
regards et la pense perdus. La lampe, laisse allume, plissait dans
le grand jour.




II


Le lendemain, Hlne songea qu'il tait convenable d'aller remercier
le docteur Deberle. La faon brusque dont elle l'avait forc  la
suivre, la nuit entire passe par lui auprs de Jeanne, la laissaient
gne, en face d'un service qui lui semblait sortir des visites
ordinaires d'un mdecin. Cependant, elle hsita pendant deux jours,
rpugnant  cette dmarche pour des raisons qu'elle n'aurait pu dire.
Ces hsitations l'occupaient du docteur; un matin, elle le rencontra
et se cacha comme un enfant. Elle fut trs-contrarie ensuite de ce
mouvement de timidit. Sa nature tranquille et droite protestait
contre ce trouble qui entrait dans sa vie. Aussi dcida-t-elle qu'elle
irait remercier le docteur le jour mme.

La crise de la petite avait eu lieu dans la nuit du mardi au mercredi,
et l'on tait alors au samedi. Jeanne se trouvait compltement remise.
Le docteur Bodin, qui tait accouru trs-inquiet, avait parl du
docteur Deberle avec le respect d'un pauvre vieux mdecin de quartier
pour un jeune confrre riche et dj clbre. Il racontait pourtant,
en souriant d'un air fin, que la fortune venait du papa Deberle, un
homme que tout Passy vnrait. Le fils avait eu simplement la peine
d'hriter d'un million et demi et d'une clientle superbe. Un garon
trs-fort, d'ailleurs, se htait d'ajouter le docteur Bodin, et avec
lequel il serait trs honor d'entrer en consultation, au sujet de la
chre sant de sa petite amie Jeanne.

Vers trois heures, Hlne et sa fille descendirent et n'eurent que
quelques pas  faire dans la rue Vineuse, pour sonner  l'htel
voisin. Toutes deux taient encore en grand deuil. Ce fut un valet de
chambre en habit et en cravate blanche qui leur ouvrit. Hlne
reconnut le large vestibule tendu de portires d'Orient; seulement,
une profusion de fleurs,  droite et  gauche, garnissaient des
jardinires. Le valet les avait fait entrer dans un petit salon aux
tentures et au meuble rsda. Et, debout, il attendait. Alors, Hlne
lui donna son nom:

--Madame Grandjean.

Le valet poussa la porte d'un salon jaune et noir, d'un clat
extraordinaire; et, s'effaant, il rpta:

--Madame Grandjean.

Hlne, sur le seuil, eut un mouvement de recul. Elle venait
d'apercevoir,  l'autre bout, au coin de la chemine, une jeune dame
assise sur un troit canap, que la largeur de ses jupes occupait tout
entier. En face d'elle, une personne ge, qui n'avait quitt ni son
chapeau ni son chle, tait en visite.

--Pardon, murmura Hlne, je dsirais voir monsieur le docteur
Deberle.

Et elle reprit la main de Jeanne, qu'elle avait fait entrer devant
elle. Cela l'tonnait et l'embarrassait de tomber ainsi sur cette
jeune dame. Pourquoi n'avait-elle pas demand le docteur? Elle savait
cependant qu'il tait mari.

Justement, madame Deberle achevait un rcit d'une voix rapide et un
peu aigu:

--Oh! c'est merveilleux, merveilleux!... Elle meurt avec un
ralisme!... Tenez, elle empoigne son corsage comme a, elle renverse
la tte et elle devient toute verte.... Je vous jure qu'il faut aller
la voir, mademoiselle Aurlie....

Puis, elle se leva, vint jusqu' la porte en faisant un grand bruit
d'toffes, et dit avec une bonne grce charmante:

--Veuillez entrer, madame, je vous en prie.... Mon mari n'est pas
l.... Mais je serai trs-heureuse, trs-heureuse, je vous assure....
Ce doit tre cette belle demoiselle qui a t si souffrante, l'autre
nuit.... Je vous en prie, asseyez-vous un instant.

Hlne dut accepter un fauteuil, pendant que Jeanne se posait
timidement au bord d'une chaise. Madame Deberle s'tait enfonce de
nouveau dans son petit canap, en ajoutant avec un joli rire:

--C'est mon jour. Oui, je reois le samedi.... Alors, Pierre introduit
tout le monde. L'autre semaine, il m'a amen un colonel qui avait la
goutte.

--tes-vous folle, Juliette! murmura mademoiselle Aurlie, la dame
fige, une vieille amie pauvre, qui l'avait vue natre.

Il y eut un court silence. Hlne donna un regard  la richesse du
salon, aux rideaux et aux siges noir et or qui jetaient un
blouissement d'astre. Des fleurs s'panouissaient sur la chemine,
sur le piano, sur les tables; et, par les glaces des fentres, entrait
la lumire claire du jardin, dont on apercevait les arbres sans
feuilles et la terre nue. Il faisait trs-chaud, une chaleur gale de
Calorifre; dans la chemine, une seule bche se rduisait en braise.
Puis, d'un autre regard, Hlne comprit que le flamboiement du salon
tait un cadre heureusement choisi. Madame Deberle avait des cheveux
d'un noir d'encre et une peau d'une blancheur de lait. Elle tait
petite, potele, lente et gracieuse. Dans tout cet or, sous l'paisse
coiffure sombre qu'elle portait, son teint pale se dorait d'un reflet
vermeil. Hlne la trouva rellement adorable.

--C'est affreux, les convulsions, avait repris madame Deberle. Mon
petit Lucien en a eu, mais dans le premier ge.... Comme vous avez d
tre inquite, madame! Enfin, cette chre enfant parait tout  fait
bien, maintenant.

Et, en tranant les phrases, elle regardait Hlne  son tour,
surprise et ravie de sa grande beaut. Jamais elle n'avait vu une
femme d'un air plus royal, dans ces vtements noirs qui drapaient la
haute et svre figure de la veuve. Son admiration se traduisait par
un sourire involontaire, tandis qu'elle changeait un coup d'oeil avec
mademoiselle Aurlie. Toutes deux l'examinaient d'une faon si
navement charme, que celle-ci eut comme elles un lger sourire.

Alors, madame Deberle s'allongea doucement dans son canap, et prenant
l'ventail pendu  sa ceinture:

--Vous n'tiez pas hier  la premire du Vaudeville, madame?

--Je ne vais jamais au thtre, rpondit Hlne.

--Oh! la petite Nomi a t merveilleuse, merveilleuse!... Elle meurt
avec un ralisme!... Elle empoigne son corsage comme a, elle
renverse la tte, elle devient toute verte.... L'effet a t
prodigieux.

Pendant un instant, elle discuta le jeu de l'actrice, qu'elle
dfendait d'ailleurs. Puis, elle passa aux autres bruits de Paris, une
exposition de tableaux o elle avait vu des toiles inoues, un roman
stupide pour lequel on faisait beaucoup de rclame, une aventure
risque, dont elle parla  mots couverts avec mademoiselle Aurlie. Et
elle allait ainsi d'un sujet  un autre, sans fatigue, la voix
prompte, vivant l dedans comme dans un air qui lui tait propre.
Hlne, trangre  ce monde, se contentait d'couter et plaait de
temps  autre un mot, une rponse brve.

La porte s'ouvrit, le valet annona:

--Madame de Chermette.... Madame Tissot....

Deux dames entrrent, en grande toilette. Madame Deberle s'avana
vivement; et la trane de sa robe de soie noire, trs-charge de
garnitures, tait si longue, qu'elle l'cartait d'un coup de talon,
chaque fois qu'elle tournait sur elle-mme. Pendant un instant, ce fut
un bruit rapide de voix fltes.

--Que vous tes aimables!... Je ne vous vois jamais....

--Nous venons pour cette loterie, vous savez?

--Parfaitement, parfaitement.

--Oh! nous ne pouvons nous asseoir. Nous avons encore vingt maisons 
faire.

--Voyons, vous n'allez pas vous sauver.

Et les deux dames finirent par se poser au bord d'un canap. Alors,
les voix fltes repartirent, plus aigus.

--Hein? hier, au Vaudeville?

--Oh! Superbe!

--Vous savez qu'elle se dgrafe et qu'elle rabat ses cheveux. Tout
l'effet est l.

--On prtend qu'elle avale quelque chose pour devenir verte.

--Non, non, les mouvements sont calculs.... Mais il fallait les
trouver d'abord.

--C'est prodigieux.

Les deux dames s'taient leves. Elles disparurent. Le salon retomba
dans sa paix chaude. Sur la chemine, des jacinthes exhalaient un
parfum trs-pntrant. Un instant, on entendit venir du jardin la
violente querelle d'une bande de moineaux qui s'abattaient sur une
pelouse. Madame Deberle, avant de se rasseoir, alla tirer le store de
tulle brod d'une fentre, en face d'elle; et elle reprit sa place,
dans l'or plus doux du salon.

--Je vous demande pardon, dit-elle, on est envahi....

Et, trs-affectueuse, elle causa posment avec Hlne. Elle paraissait
connatre en partie son histoire, sans doute par les bavardages de la
maison, qui lui appartenait. Avec une hardiesse pleine de tact, et o
semblait entrer beaucoup d'amiti, elle lui parla de son mari, de
cette mort affreuse dans un htel, l'htel du Var, rue de Richelieu.

--Et vous dbarquiez, n'est-ce pas? Vous n'tiez jamais venue 
Paris.... Ce doit tre atroce, ce deuil chez des inconnus, au
lendemain d'un long voyage, et lorsqu'on ne sait encore o poser le
pied. Hlne hochait la tte lentement. Oui, elle avait pass des
heures bien terribles. La maladie qui devait emporter son mari s'tait
brusquement dclare, le lendemain de leur arrive, au moment o ils
allaient sortir ensemble. Elle ne connaissait pas une rue, elle
ignorait mme dans quel quartier elle se trouvait; et, pendant huit
jours, elle tait reste enferme avec le moribond, entendant Paris
entier gronder sous sa fentre, se sentant seule, abandonne, perdue,
comme au fond d'une solitude. Lorsque, pour la premire fois, elle
avait remis les pieds sur le trottoir, elle tait veuve. La pense de
cette grande chambre nue, emplie de bouteilles  potion, et o les
malles n'taient pas mme dfaites, lui donnait encore un frisson.

--Votre mari, m'a-t-on dit, avait presque le double de votre ge?
demanda madame Deberle d'un air de profond intrt, pendant que
mademoiselle Aurlie tendait les deux oreilles, pour ne rien perdre.

--Mais non, rpondit Hlne, il avait  peine six ans de plus que moi.

Et elle se laissa aller  conter l'histoire de son mariage, en
quelques phrases: le grand amour que son mari avait conu pour elle,
lorsqu'elle habitait avec son pre, le chapelier Mouret, la rue des
Petites-Maries,  Marseille; l'opposition entte de la famille
Grandjean, une riche famille de raffineurs, que la pauvret de la
jeune fille exasprait; et des noces tristes et furtives, aprs les
sommations lgales, et leur vie prcaire, jusqu'au jour o un oncle,
en mourant, leur avait lgu dix mille francs de rente environ.
C'tait alors que Grandjean, qui nourrissait une haine contre
Marseille, avait dcid qu'ils viendraient s'installer  Paris.

--A quel ge vous tes-vous donc marie? demanda encore madame
Deberle.

--A dix-sept ans.

--Vous deviez tre bien belle.

La conversation tomba. Hlne n'avait point paru entendre.

--Madame Manguelin, annona le valet.

Une jeune femme parut, discrte et gne. Madame Deberle se leva 
peine. C'tait une de ses protges qui venait la remercier d'un
service. Elle resta au plus quelques minutes, et se retira, avec une
rvrence.

Alors, madame Deberle reprit l'entretien, en parlant de l'abb Jouve,
que toutes deux connaissaient. C'tait un humble desservant de
Notre-Dame-de-Grce, la paroisse de Passy; mais sa charit faisait de
lui le prtre le plus aim et le plus cout du quartier.

--Oh! une onction! murmura-t-elle avec une mine dvote.

--Il a t trs-bon pour nous, dit Hlne. Mon mari l'avait connu
autrefois,  Marseille.... Ds qu'il a su mon malheur, il s'est charg
de tout. C'est lui qui nous a installes  Passy.

--N'a-t-il pas un frre? demanda Juliette.

--Oui, sa mre s'tait remarie.... M. Rambaud connaissait galement
mon mari.... Il a fond, rue de Rambuteau, une grande spcialit
d'huiles et de produits du Midi, et il gagne, je crois, beaucoup
d'argent.

Puis, elle ajouta avec gaiet:

--L'abb et son frre sont toute ma cour.

Jeanne, qui s'ennuyait sur le bord de sa chaise, regardait sa mre
d'un air d'impatience. Son fin visage de chvre souffrait, comme si
elle et regrett tout ce qu'on disait l; et elle semblait, par
instants, flairer les parfums lourds et violents du salon, jetant des
coups d'oeil obliques sur les meubles, mfiante, avertie de vagues
dangers par son exquise sensibilit. Puis, elle reportait ses regards
sur sa mre avec une adoration tyrannique.

Madame Deberle s'aperut du malaise de l'enfant.

--Voil, dit-elle, une petite demoiselle qui s'ennuie d'tre
raisonnable comme une grande personne.... Tenez, il y a des livres
d'images sur ce guridon.

Jeanne alla prendre un album; mais ses regards, par-dessus le livre,
se coulaient vers sa mre, d'une faon suppliante. Hlne, gagne par
le milieu de bonne grce o elle se trouvait, ne bougeait pas; elle
tait de sang calme et restait volontiers assise, pendant des heures.
Pourtant, comme le valet annonait coup sur coup trois dames, madame
Berthier, madame de Guiraud et madame Levasseur, elle crut devoir se
lever. Mais madame Deberle s'cria:

--Restez donc, il faut que je vous montre mon fils.

Le cercle s'largissait devant la chemine. Toutes ces dames parlaient
 la fois. Il y en avait une qui se disait casse; et elle racontait
que, depuis cinq jours, elle ne s'tait pas couche avant quatre
heures du matin. Une autre se plaignait amrement des nourrices; on
n'en trouvait plus une qui ft honnte. Puis, la conversation tomba
sur les couturires. Madame Deberle soutint qu'une femme ne pouvait
pas bien habiller; il fallait un homme. Cependant, deux dames
chuchotaient  demi-voix, et comme un silence se faisait, on entendit
trois ou quatre mots: toutes se mirent  rire, en s'ventant d'une
main languissante.

--Monsieur Malignon, annona le domestique.

Un grand jeune homme entra, mis trs-correctement. Il fut salu par de
lgres exclamations. Madame Deberle, sans se lever, lui tendit la
main, en disant:

--Eh bien! hier, au Vaudeville?

--Infect! cria-t-il,

--Comment, infect!... Elle est merveilleuse, quand elle empoigna son
corsage et qu'elle renverse la tte....

--Laissez donc! c'est rpugnant de ralisme.

Alors, on discuta. Ralisme tait bien vite dit. Mais le jeune homme
ne voulait pas du tout du ralisme.

--Dans rien, entendez-vous! disait-il en haussant la voix, dans rien!
a dgrade l'art.

a finirait par voir de jolies choses sur les planches! Pourquoi Nomi
ne poussait-elle pas les suites jusqu'au bout? Et il baucha un geste
qui scandalisa toutes ces dames. Fit l'horreur! Mais madame Deberle
ayant plac sa phrase sur l'effet prodigieux que l'actrice produisait,
et madame Levasseur ayant racont qu'une dame avait perdu connaissance
au balcon, on convint que c'tait un grand succs. Ce mot arrta net
la discussion.

Le jeune homme, dans un fauteuil, s'allongeait au milieu des jupes
tales. Il paraissait trs-intime chez le docteur. Il avait pris
machinalement une fleur dans une jardinire et la mchonnait. Madame
Deberle lui demanda:

--Est-ce que vous avez lu le roman....?

Mais il ne la laissa pas achever et rpondit d'un air suprieur:

--Je ne lis que deux romans par an.

Quant  l'exposition du cercle des Arts, elle ne valait vraiment pas
qu'on se dranget. Puis, tous les sujets de conversation du jour
tant puiss, il vint s'accouder au petit canap de Juliette, avec
laquelle il changea quelques mots  voix basse, pendant que les
autres dames causaient vivement entre elles.

--Tiens! il est parti, s'cria madame Berthier en se retournant. Je
l'avais rencontr, il y a une heure, chez madame Robinot.

--Oui, et il va chez madame Lecomte, dit madame Deberle. Oh! c'est
l'homme le plus occup de Paris.

Et, s'adressant  Hlne, qui avait suivi cette scne, elle continua:

--Un garon trs-distingu que nous aimons beaucoup.... Il a un
intrt chez un agent de change. Fort riche, d'ailleurs, et au courant
de tout.

Les dames s'en allaient.

--Adieu, chre madame, je compte sur vous mercredi.

--Oui, c'est cela,  mercredi.

--Dites-moi, vous verra-t-on  cette soire? On ne sait jamais avec
qui on se trouve. J'irai, si vous y allez.

--Eh bien! j'irai, je vous le promets. Toutes mes amitis  M. de
Guiraud.

Quand madame Deberle revint, elle trouva Hlne debout au milieu du
salon. Jeanne se serrait contre sa mre, dont elle avait pris la main;
et, de ses doigts convulsifs et caressants, elle l'attirait par
petites secousses vers la porte.

--Ah! c'est vrai, murmura la matresse de la maison.

Elle sonna le domestique.

--Pierre, dites  mademoiselle Smithson d'amener Lucien.

Et, dans le moment d'attente qui eut lieu, la porte s'ouvrit de
nouveau, familirement, sans qu'on et annonc personne. Une belle
fille de seize ans entra, suivie d'un petit vieillard  la figure
joufflue et rose.

--Bonjour, soeur, dit la jeune fille en embrassant madame Deberle.

--Bonjour, Pauline...., bonjour, pre...., rpondit celle-ci.

Mademoiselle Aurlia, qui n'avait pas boug du coin de la chemine, se
leva pour saluer M. Letellier. Il tenait un grand magasin de soieries,
boulevard des Capucines. Depuis la mort de sa femme, il promenait sa
fille cadette partout, en qute d'un beau mariage.

--Tu tais hier au Vaudeville? demanda Pauline.

--Oh! prodigieux! rpta machinalement Juliette, debout devant une
glace, en train de ramener une boucle rebelle.

Pauline eut une moue d'enfant gte.

--Est-ce vexant d'tre jeune fille, on ne peut rien voir!... Je suis
alle avec papa jusqu' la porte,  minuit, pour apprendre comment la
pice avait march.

--Oui, dit le pre, nous avons rencontr Matignon. Il trouvait a
trs-bien.

--Tiens! s'cria Juliette, il tait ici tout  l'heure, il trouvait a
infect.... On ne sait jamais avec lui.

--Tu as eu beaucoup de monde? demanda Pauline, sautant brusquement 
un autre sujet.

--Oh! un monde fou, toutes ces dames! a n'a pas dsempli.... Je suis
morte....

Puis, songeant qu'elle oubliait de procder  une prsentation dans
les formes, elle s'interrompit:

--Mon pre et ma soeur.... madame Grandjean....

Et l'on entamait une conversation sur les enfants et sur les bobos qui
inquitent tant les mres, lorsque mademoiselle Smithson, une
gouvernante anglaise, se prsenta, en tenant un petit garon par la
main. Madame Deberle lui adressa vivement quelques mots en anglais,
pour la gronder de s'tre fait attendre.

--Ah! voil mon petit Lucien! cria Pauline qui se mit  genoux devant
l'enfant, avec un grand bruit de jupes.

--Laisse-le, laisse-le, dit Juliette. Viens ici, Lucien; viens dire
bonjour  cette demoiselle.

Le petit garon s'avana, embarrass. Il avait au plus sept ans, gros
et court, mis avec une coquetterie de poupe. Quand il vit que tout le
monde le regardait en souriant, il s'arrta; et, de ses yeux bleus
tonns, il examinait Jeanne.

--Allons, murmura sa mre.

Il la consulta d'un coup d'oeil, fit encore un pas. Il montrait cette
lourdeur des garons, le cou dans les paules, les lvres fortes et
boudeuses, avec des sourcils sournois, lgrement froncs. Jeanne
devait l'intimider, parce qu'elle tait srieuse, ple et tout en
noir.

--Mon enfant, il faut tre aimable, toi aussi, dit Hlne, en voyant
l'attitude raidie de sa fille.

La petite n'avait point lch le poignet de sa mre; et elle promenait
ses doigts sur la peau, entre la manche et le gant. La tte basse,
elle attendait Lucien de l'air inquiet d'une fille sauvage et
nerveuse, prte  se sauver, devant une caresse. Cependant, lorsque sa
mre la poussa doucement, elle fit  son tour un pas.

--Mademoiselle, il faudra que vous l'embrassiez, reprit en riant
madame Deberle. Les dames doivent toujours commencer avec lui.... Oh!
la grosse bte!

--Embrasse-le, Jeanne, dit Hlne.

L'enfant leva les yeux sur sa mre; puis, comme gagne par l'air bta
du petit garon, prise d'un attendrissement subit devant sa bonne
figure embarrasse, elle eut un sourire adorable. Son visage
s'clairait sous le flot brusque d'une grande passion intrieure.

--Volontiers, maman, murmura-t-elle.

Et prenant Lucien par les paules, le soulevant presque, elle le baisa
fortement sur les deux joues. Il voulut bien l'embrasser ensuite.

--A la bonne heure! s'crirent tous les assistants.

Hlne saluait et gagnait la porte, accompagne par madame Deberle.

--Je vous en prie, madame, disait-elle, veuillez prsenter tous mes
remerciements  monsieur le docteur.... Il m'a tire l'autre nuit
d'une inquitude mortelle.

--Henri n'est donc pas l? interrompit M. Letellier.

--Non, il rentrera tard, rpondit Juliette.

Et voyant mademoiselle Aurlia se lever pour sortir avec madame
Grandjean, elle ajouta:

--Mais vous restez  dner avec nous, c'est convenu.

La vieille demoiselle, qui attendait cette invitation chaque samedi,
se dcida  ter son chle et son chapeau. On touffait dans le salon.
M. Letellier venait d'ouvrir une fentre, devant laquelle il restait
plant, trs occup d'un lilas qui bourgeonnait dj. Pauline jouait 
courir avec Lucien, au milieu des chaises et des fauteuils, dbands
par les visites.

Alors, sur le seuil, madame Deberle tendit la main  Hlne, dans un
geste plein de franchise amicale.

--Vous permettez, dit-elle. Mon mari m'avait parl de vous, je me
sentais attire. Votre malheur, votre solitude.... Enfin, je suis bien
heureuse de vous avoir vue, et je compte que nous n'en resterons pas
l.

--Je vous le promets et je vous remercie, rpondit Hlne,
trs-touche de cet lan d'affection, chez cette dame qui lui avait
paru avoir la tte un peu  l'envers.

Leurs mains restaient l'une dans l'autre, elles se regardaient en
face, souriantes. Juliette avoua d'un air caressant la raison de sa
brusque amiti:

--Vous tes si belle qu'il faut bien vous aimer!

Hlne se mit  rire gaiement, car sa beaut la laissait paisible.
Elle appela Jeanne, qui suivait d'un regard absorb les jeux de Lucien
et de Pauline. Mais madame Deberle retint la fillette un instant
encore, en reprenant:

--Vous tes bons amis dsormais, dites-vous au revoir.

Et les deux enfants s'envoyrent chacun un baiser du bout des doigts.




III


Chaque mardi, Hlne avait  dner M. Rambaud et l'abb Jouve.
C'taient eux qui, dans les premiers temps de son veuvage, avaient
forc sa porte et mis leurs couverts, avec un sans-gne amical, pour
la tirer au moins une fois par semaine de la solitude o elle vivait.
Puis, ces dners du mardi taient devenus une vritable institution.
Les convives s'y retrouvaient, comme  un devoir, juste  sept heures
sonnant, avec la mme joie tranquille.

Ce mardi-l, Hlne, assise prs d'une fentre, travaillait  un
ouvrage de couture, profitant des dernires lueurs du crpuscule, en
attendant ses invits. Elle vivait l ses journes, dans une paix
trs-douce. Sur ces hauteurs, les bruits se mouraient. Elle aimait
cette vaste chambre, si calme, avec son luxe bourgeois, son
palissandre et son velours bleu. Lorsque ses amis l'avaient installe,
sans qu'elle s'occupt de rien, elle avait un peu souffert, les
premires semaines, de ce gros luxe o M. Rambaud venait d'puiser son
idal d'art et de confort,  la vive admiration de l'abb, qui s'tait
rcus; mais elle finissait par tre trs heureuse dans ce milieu, en
le sentant solide et simple comme son coeur. Les rideaux lourds, les
meubles sombres et cossus, ajoutaient  sa tranquillit. La seule
rcration qu'elle prit pendant ses longues heures de travail, tait
de donner un regard au vaste horizon, au grand Paris qui droulait
devant elle la mer houleuse de ses toitures. Son coin de solitude
ouvrait sur cette immensit.

--Maman, je ne vois plus clair, dit Jeanne, assise prs d'elle sur une
chaise basse.

Et elle laissa tomber son ouvrage, regardant Paris que de grandes
ombres noyaient. D'ordinaire, elle tait peu bruyante. Il fallait que
sa mre se fcht pour la dcider  sortir; sur l'ordre formel du
docteur Bodin, elle l'emmenait pendant deux heures chaque jour au bois
de Boulogne; et c'tait l leur unique promenade, elles n'taient pas
descendues trois fois dans Paris en dix-huit mois. Nulle part l'enfant
ne semblait plus gaie que dans la grande chambre bleue. Hlne avait
d renoncer  lui faire apprendre la musique. Un orgue jouant dans le
silence du quartier la laissait tremblante, les yeux humides. Elle
aidait sa mre  coudre des layettes pour les pauvres de l'abb Jouve.
La nuit tait compltement venue, lorsque Rosalie entra avec une
lampe. Elle paraissait toute retourne, dans son coup de feu de
cuisinire. Le dner du mardi tait le seul vnement de la semaine
qui mettait en l'air la maison.

--Ces messieurs ne viennent donc pas ce soir, madame? demanda-t-elle.

Hlne regarda la pendule.

--Il est sept heures moins un quart, ils vont arriver.

Rosalie tait un cadeau de l'abb Jouve. Il l'avait prise  la gare
d'Orlans, le jour o elle dbarquait, de faon qu'elle ne connaissait
pas un pav de Paris. C'tait un ancien condisciple de sminaire, le
cur d'un village beauceron, qui la lui avait envoye. Elle tait
courte, grasse, la figure ronde sous son troit bonnet, les cheveux
noirs et durs, avec un nez cras et une bouche rouge. Et elle
triomphait dans les petits plats, car elle avait grandi au presbytre,
avec sa marraine, la servante du cur.

--Ah! voil monsieur Rambaud! dit-elle en allant ouvrir, avant qu'on
et sonn.

M. Rambaud, grand, carr, montra sa large figure de notaire de
province. Ses quarante-cinq ans taient dj tout gris. Mais ses gros
yeux bleus gardaient l'air tonn, naf et doux d'un enfant.

--Et voil monsieur l'abb, tout notre monde y est! reprit Rosalie, en
ouvrant de nouveau la porte.

Pendant que M. Rambaud, aprs avoir serr la main d'Hlne, s'asseyait
sans parler, souriant en homme qui est chez lui, Jeanne s'tait jete
au cou de l'abb.

--Bonjour, bon ami! dit-elle. J'ai t bien malade.

--Bien malade, ma chrie!

Les deux hommes s'inquitrent, l'abb surtout, un petit homme sec,
avec une grosse tte, sans grce, habill  la diable, et dont les
yeux  demi ferms s'agrandirent et s'emplirent d'une belle lumire de
tendresse. Jeanne, lui laissant une de ses mains, avait donn l'autre
 M. Rambaud. Tous deux la tenaient et la couvaient de leurs regards
anxieux. Il fallut qu'Hlne racontt la crise. L'abb faillit se
fcher, parce qu'elle ne l'avait pas prvenu. Et ils l
questionnaient: au moins c'tait bien fini, l'enfant n'avait plus rien
eu? La mre souriait.

--Vous l'aimez plus que moi, vous finiriez par m'effrayer, dit-elle.
Non, elle n'a plus rien ressenti, quelques douleurs dans les membres
seulement, avec des pesanteurs de tte.... Mais nous allons combattre
tout a nergiquement.

--Madame est servie, vint annoncer la bonne.

La salle  manger tait meuble en acajou, une table, un buffet et
huit chaises. Rosalie alla tirer les rideaux de reps rouge. Une
suspension trs simple, une lampe de porcelaine blanche dans un cercle
de cuivre, clairait le couvert, les assiettes symtriques et le
potage qui fumait. Chaque mardi, le dner ramenait les mmes
conversations. Mais, ce jour-l, on causa naturellement du docteur
Deberle. L'abb Jouve en fit un grand loge, bien que le docteur ne
ft gure dvot. Il le citait comme un homme d'un caractre droit,
d'un coeur charitable, trs-bon pre et trs-bon mari, donnant enfin
les meilleurs exemples. Quant  madame Deberle, elle tait excellente,
malgr les allures un peu vives, qu'elle devait  sa singulire
ducation parisienne. En un mot, un mnage charmant. Hlne parut
heureuse; elle avait jug le mnage ainsi, et ce que lui disait l'abb
l'engageait  continuer des relations, qui l'effrayaient un peu
d'abord.

--Vous vous enfermez trop, dclara le prtre.

--Sans doute, appuya M. Rambaud.

Hlne les regardait avec son calme sourire, comme pour leur dire
qu'ils lui suffisaient et qu'elle redoutait toute amiti nouvelle.
Mais dix heures sonnrent, l'abb et son frre prirent leurs chapeaux.
Jeanne venait de s'endormir sur un fauteuil, dans la chambre. Ils se
penchrent un instant, hochrent la tte d'un air satisfait en voyant
la paix de son sommeil. Puis, ils partirent sur la pointe des pieds;
et, dans l'antichambre, baissant la voix:

--A mardi.

--J'oubliais, murmura l'abb qui remonta deux marches. La mre Ftu
est malade. Vous devriez aller la voir.

--J'irai demain, rpondit Hlne.

L'abb l'envoyait volontiers chez ses pauvres. Ils avaient ensemble
toutes sortes de conversations  voix basse, des affaires  eux, sur
lesquelles ils s'entendaient  demi-mot, et dont ils ne parlaient
jamais devant le monde. Le lendemain, Hlne sortit seule; elle
vitait d'emmener Jeanne, depuis que l'enfant tait reste deux jours
frissonnante, au retour d'une visite de charit chez un vieillard
paralytique. Dehors, elle suivit la rue Vineuse, prit la rue Raynouard
et s'engagea dans le passage des Eaux, un trange escalier trangl
entre les murs des jardins voisins, une ruelle escarpe qui descend
sur le quai, des hauteurs de Passy. Au bas de cette pente, dans une
maison dlabre, la mre Ftu habitait une mansarde, claire par une
lucarne ronde, et qu'un misrable lit, une table boiteuse et une
chaise dpaille emplissaient.

--Ah! ma bonne dame, ma bonne dame...., se mit-elle  geindre,
lorsqu'elle vit entrer Hlne.

La mre Ftu tait couche. Toute ronde malgr sa misre, comme enfle
et la face bouffie, elle ramenait de ses mains gourdes le lambeau de
drap qui la couvrait. Elle avait de petits yeux fins, une voix
pleurarde, une humilit bruyante qu'elle traduisait par un flot de
paroles.

--Ah! ma bonne dame, je vous remercie!... Oh! la, la, que je souffre!
C'est comme si des chiens me mangeaient le ct.... Oh! bien sr, j'ai
une bte dans le ventre. Tenez, c'est l, vous voyez. La peau n'est
pas entame, le mal est dedans.... Oh! la, la, a ne cesse pas depuis
deux jours. S'il est possible, bon Dieu! de tant souffrir.... Ah! ma
bonne dame, merci! Vous n'oubliez pas le pauvre monde. a vous sera
compt, oui, a vous sera compt....

Hlne s'tait assise. Puis, apercevant un pot de tisane fumant sur la
table, elle emplit une tasse qui tait  ct, et la tendit  la
malade. Prs du pot, il y avait un paquet de sucre, deux oranges,
d'autres douceurs.

--On est venu vous voir? demanda-t-elle.

--Oui, oui, une petite dame. Mais a ne sait pas.... Ce n'est pas de
tout a qu'il me faudrait. Ah! si j'avais un peu de viande! La voisine
mettrait le pot au feu.... La, la, a me pince plus fort. Vrai, on
dirait un chien.... Ah! si j'avais un peu de bouillon....

Et, malgr les souffrances qui la tordaient, elle suivait de ses yeux
fins Hlne, occupe  fouiller dans sa poche. Quand elle lui vit
poser sur la table une pice de dix francs, elle se lamenta davantage,
avec des efforts pour s'asseoir. Tout en se dbattant, elle allongea
le bras, la pice disparut, pendant qu'elle rptait:

--Mon Dieu! c'est encore une crise. Non, je ne puis plus durer comme
a.... Dieu vous le rendra, ma bonne dame. Je lui dirai qu'il vous le
rende.... Tenez, ce sont des lancements qui me traversent tout le
corps.... Monsieur l'abb m'avait bien promis que vous viendriez. Il
n'y a que vous pour savoir faire. Je vais acheter un peu de viande....
Voil que a me descend dans les cuisses. Aidez-moi, je ne peux plus,
je ne peux plus....

Elle voulait se retourner. Hlne retira ses gants, la saisit le plus
doucement possible et la recoucha. Comme elle tait encore penche, la
porte s'ouvrit, et elle fut si surprise de voir entrer la docteur
Deberle, qu'une rougeur monta  ses joues. Lui aussi avait donc des
visites dont il ne parlait pas?

--C'est monsieur le mdecin, bgayait la vieille. Vous tes tous bien
bons, que le ciel vous bnisse tous!

Le docteur avait salu discrtement Hlne. La mre Ftu, depuis qu'il
tait entr, ne geignait plus si fort. Elle gardait seulement une
petite plainte sifflante et continue d'enfant qui souffre. Elle avait
bien vu que la bonne dame et le docteur se connaissaient, et elle ne
les quittait plus du regard, allant de l'un  l'autre, avec un sourd
travail dans les mille rides de son visage. Le docteur lui posa
quelques questions, percuta le ct droit. Puis, se tournant vers
Hlne qui venait de se rasseoir, il murmura:

--Ce sont des coliques hpatiques. Elle sera sur pied dans quelques
jours.

Et, dchirant une page de son carnet sur laquelle il avait crit
quelques lignes, il dit  la mre Ftu:

--Tenez, vous ferez porter cela chez le pharmacien de la rue de Passy,
et vous prendrez toutes les deux heures une cuillere de la potion
qu'on vous donnera.

Alors, de nouveau, elle clata en bndictions. Hlne restait assise.
Le docteur parut s'attarder, la regardant, lorsque leurs yeux se
rencontraient. Puis, il salua et se retira le premier, par discrtion.
Il n'avait pas descendu un tage, que la mre Ftu reprenait ses
gmissements.

--Ah! quel brave mdecin!... Pourvu que son remde me fasse quelque
chose! J'aurais d craser de la chandelle avec des pissenlits, a te
l'eau qui est dans le corps.... Ah! vous pouvez dire que vous
connaissez l un brave mdecin! Vous le connaissez peut-tre bien
depuis longtemps?... Mon Dieu! que j'ai soif! J'ai le feu dans le
sang.... Il est mari, n'est-ce pas? Il mrite bien d'avoir une bonne
femme et de beaux enfants.... Enfin, a fait plaisir de voir que les
braves gens se connaissent.

Hlne s'tait leve pour lui donner  boire.

--Eh bien! au revoir, mre Ftu, dit-elle.  demain.

--C'est cela.... Que vous tes bonne!... Si j'avais seulement un peu
de linge! Voyez ma chemise, elle est en deux. Je suis couche sur un
fumier.... a ne fait rien, le bon Dieu vous rendra tout a.

Le lendemain, lorsque Hlne arriva, le docteur Deberle tait chez la
mre Ftu. Assis sur la chaise, il rdigeait une ordonnance, pendant
que la vieille femme parlait avec sa volubilit larmoyante.

--Maintenant, monsieur, c'est comme un plomb.... Pour sr, j'ai du
plomb dans le ct. a pse cent livres, je ne peux pas me retourner.

Mais quand elle aperut Hlne, elle ne s'arrta plus.

--Ah! c'est la bonne dame.... Je le disais bien  ce cher monsieur:
Elle viendra, le ciel tomberait qu'elle viendrait tout de mme.... Une
vraie sainte, un ange du paradis, et belle, si belle qu'on se mettrait
 genoux dans les rues pour la voir passer.... Ma bonne dame, a ne va
pas mieux.  cette heure, j'ai un plomb l.... Oui, je lui ai racont
tout ce que vous faisiez pour moi. L'empereur ne ferait pas
davantage.... Ah! il faudrait tre bien mchant pour ne pas vous
aimer, bien mchant....

Pendant qu'elle lchait ces phrases en roulant la tte sur le
traversin, ses petits yeux  demi clos, le docteur souriait  Hlne,
qui restait trs-gne.

--Mre Ftu, murmura-t-elle, je vous apportais un peu de linge....

--Merci, merci, Dieu vous le rendra.... C'est comme ce cher monsieur,
il fait plus de bien au pauvre monde que tous les gens dont c'est le
mtier. Vous ne savez pas qu'il m'a soigne pendant quatre mois; et
des mdicaments, et du bouillon, et du vin. On n'en trouve pas
beaucoup des riches comme a, si honntes avec un chacun. Encore un
ange du bon Dieu.... Oh! la, la, c'est une vraie maison que j'ai dans
le ventre....

A son tour, le docteur parut embarrass. Il se leva, voulut donner sa
chaise  Hlne. Mais celle-ci, bien qu'elle ft venue avec le projet
de passer l un quart d'heure, refusa en disant:

--Merci, monsieur, je suis trs-presse.

Cependant, la mre Ftu, tout en continuant  rouler la tte, venait
d'allonger le bras, et le paquet de linge avait disparu au fond du
lit. Puis, elle continua:

--Ah! on peut bien dire que vous faites la paire.... Je dis a, sans
vouloir vous offenser, parce que c'est vrai.... Qui a vu l'un a vu
l'autre. Les braves gens se comprennent.... Mon Dieu! donnez-moi la
main, que je me retourne!... Oui, oui, ils se comprennent....

--Au revoir, mre Ftu, dit Hlne, qui laissa la place au docteur. Je
ne crois pas que je passerai demain.

Pourtant, elle monta encore le jour suivant. La vieille femme
sommeillait. Ds qu'elle s'veilla et qu'elle la reconnut, tout en
noir, sur la chaise, elle cria:

--Il est venu.... Vrai, je ne sais pas ce qu'il m'a fait prendre, je
suis raide comme un bton.... Ah! nous avons caus de vous. Il m'a
demand toutes sortes de choses, et si vous tiez triste d'ordinaire,
et si vous aviez toujours la mme figure.... C'est un homme si bon!

Elle avait ralenti la voix, elle semblait attendre sur le visage
d'Hlne l'effet de ses paroles, de cet air clin et anxieux des
pauvres qui veulent faire plaisir au monde. Sans doute, elle pensa
voir, au front de la bonne dame, un pli de mcontentement, car sa
grosse figure bouffie, tendue et allume, s'teignit tout d'un coup.
Elle reprit en bgayant:

--Je dors toujours. Je suis peut-tre bien empoisonne.... Il y a une
femme, rue de l'Annonciation, qu'un pharmacien a tue en lui donnant
une drogue pour une autre.

Hlne, ce jour-l, s'attarda prs d'une demi-heure chez la mre Ftu,
l'coutant parler de la Normandie, o elle tait ne, et o l'on
buvait de si bon lait. Aprs un silence:

--Est-ce que vous connaissez le docteur depuis longtemps?
demanda-t-elle ngligemment.

La vieille femme, allonge sur le dos, leva  demi les paupires et
les referma.

--Ah! oui, par exemple! rpondit-elle  voix presque basse. Son pre
m'a soigne avant 48, et il l'accompagnait.

--On m'a dit que le pre tait un saint homme.

--Oui, oui.... Un peu braque.... Le fils, voyez-vous, vaut encore
mieux. Quand il vous touche, on croirait des mains de velours.

Il y eut un nouveau silence.

--Je vous conseille de faire tout ce qu'il vous dira, reprit Hlne.
Il est trs-savant, il a sauv ma fille.

--Bien sr! s'cria la mre Ftu, qui s'animait. On peut avoir
confiance, il a ressuscit un petit garon qu'on allait emporter....
Oh! vous ne m'empcherez pas de le dire, il n'y en a pas deux comme
lui. J'ai la main chanceuse, je tombe sur la crme des honntes
gens.... Aussi, je remercie le bon Dieu tous les soirs. Je ne vous
oublie ni l'un ni l'autre, allez! Vous tes ensemble dans mes
prires.... Que le bon Dieu vous protge et vous accorde tout ce que
vous pouvez souhaiter! Qu'il vous comble de ses trsors! Qu'il vous
garde une place dans son paradis!

Elle s'tait souleve, et, les mains jointes, elle semblait implorer
le ciel avec une ferveur extraordinaire. Hlne la laissa longtemps
aller ainsi, et mme elle souriait. L'humilit bavarde de la vieille
femme finissait par la bercer et l'assoupir d'une faon trs-douce.
Lorsqu'elle partit, elle lui promit un bonnet et une robe, pour le
jour o elle se lverait.

Toute la semaine, Hlne s'occupa de la mre Ftu. La visite qu'elle
lui faisait chaque aprs-midi, entrait dans ses habitudes. Elle
s'tait surtout prise d'une singulire amiti pour le passage des
Eaux. Cette ruelle escarpe lui plaisait par sa fracheur et son
silence, par son pav toujours propre, que lavait, les jours de pluie,
un torrent coulant des hauteurs. Quand elle arrivait, elle avait, d'en
haut, une trange sensation, en regardant s'enfoncer la pente raide du
passage, le plus souvent dsert, connu  peine de quelques habitants
des rues voisines. Puis, elle se hasardait, elle entrait par une
vote, sous la maison qui borde la rue Raynouard; et elle descendait 
petits pas les sept tages de larges marches, le long desquelles passe
le lit d'un ruisseau caillout, occupant la moiti de l'troit
couloir. Les murs des jardins,  droite et  gauche, se renflaient,
mangs d'une lpre grise; des arbres allongeaient leurs branches, des
feuillages pleuvaient, un lierre jetait la draperie de son pais
manteau; et toutes ces verdures, qui ne laissaient voir que des coins
bleus de ciel, faisaient un jour verdtre trs-doux et trs-discret.
Au milieu de la descente, elle s'arrtait pour souffler, s'intressant
au rverbre qui pendait l, coutant des rires, dans les jardins,
derrire des portes qu'elle n'avait jamais vues ouvertes. Parfois, une
vieille montait, en s'aidant de la rampe de fer, noire et luisante,
scelle  la muraille de droite; une dame s'appuyait sur son ombrelle
comme sur une canne; une bande de gamins dgringolaient en tapant
leurs souliers. Mais presque toujours elle restait seule, et c'tait
un grand charme que cet escalier recueilli et ombrag, pareil  un
chemin creux dans les forts. En bas, elle levait les yeux. La vue de
cette pente si raide o elle venait de se risquer, lui donnait une
lgre peur.

Chez la mre Ftu, elle entrait avec la fracheur et la paix du
passage des Eaux dans ses vtements. Ce trou de misre et de douleur
ne la blessait plus. Elle y agissait comme chez elle, ouvrant la
lucarne ronde, pour renouveler l'air, dplaant la table, lorsqu'elle
la gnait. La nudit de ce grenier, les murs blanchis  la chaux, les
meubles clops, la ramenaient  une simplicit d'existence qu'elle
avait parfois rve, tant jeune fille. Mais ce qui la charmait
surtout, c'tait l'motion attendrie dans laquelle elle vivait l: son
rle de garde-malade, les continuelles lamentations de la vieille
femme, tout ce qu'elle voyait et sentait autour d'elle la laissait
frissonnante d'une piti immense. Elle avait fini par attendre avec
une visible impatience la visite du docteur Deberle. Elle le
questionnait sur l'tat de la mre Ftu; puis, ils causaient un
instant d'autre chose, debout l'un prs de l'autre, se regardant bien
en face. Une intimit s'tablissait entre eux. Ils s'tonnaient en
dcouvrant qu'ils avaient des gots semblables. Ils se comprenaient
souvent sans ouvrir les lvres, le coeur tout d'un coup noy de la
mme charit dbordante. Et rien n'tait plus doux, pour Hlne, que
cette sympathie, qui se nouait en dehors des cas ordinaires, et 
laquelle elle cdait sans rsistance, tout amollie de piti. Elle
avait eu peur du docteur d'abord; dans son salon, elle aurait gard la
froideur mfiante de sa nature. Mais l, ils se trouvaient loin du
monde, partageant l'unique chaise, presque heureux de ces pauvres et
laides choses qui les rapprochaient, en les attendrissant. Au bout de
la semaine, ils se connaissaient comme s'ils avaient vcu des annes
cte  cte. Le taudis de la mre Ftu s'emplissait de lumire, dans
cette communion de leur bont.

Cependant, la vieille femme se remettait bien lentement. Le docteur
tait surpris et l'accusait de se dorloter, lorsqu'elle lui racontait
que maintenant elle avait un plomb dans les jambes. Elle geignait
toujours, elle restait sur le dos,  rouler la tte; et elle fermait
les yeux, comme pour les laisser libres. Mme, un jour, elle parut
s'endormir; mais, sous ses paupires, un coin de ses petits yeux noirs
les guettait. Enfin, elle dut se lever. Le lendemain, Hlne lui
apporta la robe et le bonnet qu'elle lui avait promis. Quand le
docteur fut l, la vieille s'cria tout d'un coup:

--Mon Dieu! et la voisine qui m'a dit de voir  son pot-au-feu!

Elle sortit, elle tira la porte derrire elle, les laissant tous deux
seuls. Ils continurent d'abord leur conversation, sans s'apercevoir
qu'ils taient enferms. Le docteur pressait Hlne de descendre
parfois passer l'aprs-midi dans son jardin, rue Vineuse.

--Ma femme, dit-il, doit vous rendre votre visite, et elle vous
renouvellera mon invitation.... Cela ferait beaucoup de bien  votre
fille.

--Mais je ne refuse pas, je ne demande pas qu'on vienne me chercher en
grande crmonie, dit-elle en riant. Seulement, j'ai peur d'tre
indiscrte.... Enfin, nous verrons.

Ils causrent encore. Puis, le docteur s'tonna.

--O diable est-elle alle? Il y a un quart d'heure qu'elle est sortie
pour ce pot-au-feu.

Hlne vit alors que la porte tait ferme. Cela ne la blessa pas tout
de suite. Elle parlait de madame Deberle, dont elle faisait un vif
loge  son mari. Mais, comme le docteur tournait continuellement la
tte du ct de l porte, elle finit par se sentir gne.

--C'est bien singulier qu'elle ne revienne pas, murmura-t-elle  son
tour.

Leur conversation tomba. Hlne, ne sachant que faire, ouvrit la
Lucarne; et quand elle se retourna, ils vitrent de se regarder. Des
rires d'enfant entraient par la lucarne, qui taillait une lune bleue,
trs-haut, dans le ciel. Ils taient bien seuls, cachs  tous les
regards, n'ayant que cette troue ronde qui les voyait. Les enfants se
turent, au loin; un silence frissonnant rgna. Personne ne serait venu
les chercher dans ce grenier perdu. Leur embarras grandissait. Hlne
alors, mcontente d'elle, regarda fixement le docteur.

--Je suis accabl de visites, dit-il aussitt. Puisqu'elle ne reparat
pas, je me sauve.

Et il s'en alla. Hlne s'tait assise. La mre Ftu rentra
immdiatement, avec un flot de paroles.

--Ah! je ne puis pas me traner, j'ai eu une faiblesse.... Il est donc
parti, le cher monsieur? Bien sr, il n'y a pas de commodits ici.
Vous tes tous les deux des anges du ciel, de passer votre temps avec
une malheureuse comme moi. Mais le bon Dieu vous rendra tout a....
C'est descendu dans les pieds, aujourd'hui. J'ai d m'asseoir sur une
marche. Et je ne savais plus, parce que vous ne faisiez pas de
bruit.... Enfin, je voudrais des chaises. Si j'avais seulement un
fauteuil! Mon matelas est bien mauvais. J'ai honte quand vous
venez.... Toute la maison est  vous, et je me jetterais dans le feu,
s'il le fallait. Le bon Dieu le sait, je le lui dis assez souvent....
O mon Dieu! faites que le bon monsieur et la bonne dame soient
satisfaits dans tous leurs dsirs. Au nom du Pre, du Fils, du Saint-
Esprit, ainsi soit-il!

Hlne l'coutait, et elle prouvait une singulire gne. Le visage
bouffi de la mre Ftu l'inquitait. Jamais non plus elle n'avait
ressenti un pareil malaise dans l'troite pice. Elle en voyait la
pauvret sordide, elle souffrait du manque d'air, de toutes les
dchances de la misre enfermes l. Elle se hta de s'loigner,
blesse par les bndictions dont la mre Ftu la poursuivait.

Une autre tristesse l'attendait dans le passage des Eaux. Au milieu de
ce passage,  droite en descendant, se trouve dans le mur une sorte
d'excavation, quelque puits abandonn, ferm par une grille. Depuis
deux jours, en passant, elle entendait, au fond de ce trou, les
miaulements d'un chat. Comme elle montait, les miaulements
recommencrent, mais si lamentables, qu'ils exhalaient une agonie. La
pense que la pauvre bte, jete dans l'ancien puits, y mourait
longuement de faim, brisa tout d'un coup le coeur d'Hlne. Elle
pressa le pas, avec la pense qu'elle n'oserait de longtemps se
risquer le long de l'escalier, de peur d'y entendre ce miaulement de
mort.

Justement, on tait au mardi. Le soir,  sept heures, comme Hlne
achevait une petite brassire, les deux coups de sonnette habituels
retentirent, et Rosalie ouvrit la porte, en disant:

--C'est monsieur l'abb qui arrive le premier, aujourd'hui.... Ah!
voici monsieur Rambaud.

Le dner fut trs-gai, Jeanne allait mieux encore, et les deux frres,
qui la gtaient, obtinrent qu'elle mangerait un peu de salade, qu'elle
adorait, malgr la dfense formelle du docteur Bodin. Puis, lorsqu'on
passa dans la chambre, l'enfant encourage se pendit au cou de sa mre
en murmurant:

--Je t'en prie, petite mre, mne-moi demain avec toi chez la vieille
femme.

Mais le prtre et M. Rambaud furent les premiers  la gronder. On ne
pouvait pas la mener chez les malheureux, puisqu'elle ne savait pas
s'y conduire. La dernire fois, elle avait eu deux vanouissements, et
durant trois jours, mme pendant son sommeil, ses yeux gonfls
ruisselaient.

--Non, non, rpta-t-elle, je ne pleurerai pas, je le promets.

Alors, sa mre l'embrassa, en disant:

--C'est inutile, ma chrie, la vieille femme se porte bien.... Je ne
sortirai plus, je resterai toute la journe avec toi.




IV


La semaine suivante, lorsque madame Deberle rendit  madame Grandjean
sa visite, elle se montra d'une amabilit pleine de caresses. Et, sur
le seuil, comme elle se retirait:

--Vous savez ce que vous m'avez promis.... Le premier jour de beau
temps, vous descendez au jardin et vous amenez Jeanne. C'est une
ordonnance du docteur.

Hlne souriait.

--Oui, oui, la chose est entendue. Comptez sur nous.

Trois jours plus tard, par une claire aprs-midi de fvrier, elle
descendit en effet avec sa fille. La concierge leur ouvrit la porte de
communication. Au fond du jardin, dans une sorte de serre transforme
en pavillon japonais, elles trouvrent madame Deberle, ayant auprs
d'elle sa soeur Pauline, toutes deux les mains abandonnes, avec des
ouvrages de broderie sur une petite table, qu'elles avaient poss l
et oublis.

--Ah! que c'est donc aimable  vous! dit Juliette. Tenez, mettez-vous
ici.... Pauline, pousse cette table.... Vous voyez, il fait encore un
peu frais, lorsqu'on reste assis, et de ce pavillon nous surveillerons
trs-bien les enfants.... Allons, jouez, mes enfants. Surtout, prenez
garde de tomber. La large baie du pavillon tait ouverte, et de chaque
ct on avait tir dans leurs chssis des glaces mobiles; de sorte que
le jardin se dveloppait de plain-pied, comme au seuil d'une tente.
C'tait un jardin bourgeois, avec une pelouse centrale, flanque de
deux corbeilles. Une simple grille le fermait sur la rue Vineuse;
seulement, un tel rideau de verdure avait grandi l, que de la rue
aucun regard ne pouvait pntrer; des lierres, des clmatites, des
chvrefeuilles se collaient et s'enroulaient  la grille, et, derrire
ce premier mur de feuillage, s'en haussait un second, fait de lilas et
de faux bniers. Mme l'hiver, les feuilles persistantes des lierres
et l'entrelacement des branches suffisaient  barrer la vue. Mais le
grand charme tait, au fond, quelques arbres de haute futaie, des
ormes superbes qui masquaient la muraille noire d'une maison  cinq
tages. Ils mettaient, dans cet tranglement des constructions
voisines, l'illusion d'un coin de parc et semblaient agrandir
dmesurment ce jardinet parisien, que l'on balayait comme un salon.
Entre deux ormes pendait une balanoire, dont l'humidit avait verdi
la planchette.

Hlne regardait, se penchait pour mieux voir.

--Oh! c'est un trou, dit ngligemment madame Deberle. Mais,  Paris,
les arbres sont si rares.... On est bien heureux d'en avoir une demi-
douzaine  soi.

--Non, non, vous tes trs-bien, murmurait Hlne. C'est charmant.

Ce jour-l, dans le ciel ple, le soleil mettait une poussire de
lumire blonde. C'tait, entre les branches sans feuilles, une pluie
lente de rayons. Les arbres rougissaient, on voyait les fins bourgeons
violtres attendrir le ton gris de l'corce. Et sur la pelouse, le
long des alles, les herbes et les graviers avaient des pointes de
clart, qu'une brume lgre, au ras du sol, noyait et fondait. Il n'y
avait pas une fleur, la gaiet seule du soleil sur la terre nue
annonait le printemps.

--Maintenant, c'est encore un peu triste, reprit madame Deberle. Vous
verrez en juin, on est dans un vrai nid. Les arbres empchent les gens
d' ct d'espionner, et nous sommes alors compltement chez nous....

Mais elle s'interrompit pour crier:

--Lucien, veux-tu bien ne pas toucher  la fontaine!

Le petit garon, qui faisait les honneurs du jardin  Jeanne, venait
de la conduire devant une fontaine, sous le perron, et l il avait
tourn le robinet, prsentant le bout de ses bottines pour les
mouiller. C'tait un jeu qu'il adorait. Jeanne, trs-grave, le
regardait se tremper les pieds.

--Attends, dit Pauline qui se leva, je vais le faire tenir tranquille.

Juliette la retint.

--Non, non, tu es plus cervele que lui. L'autre jour, on aurait cru
que vous aviez pris un bain tous tes deux.... C'est singulier qu'une
grande fille ne puisse pas rester deux minutes assise.... Et, se
tournant:

--Entends-tu, Lucien, ferme le robinet tout de suite!

L'enfant, effray, voulut obir. Mais il tourna la clef davantage,
l'eau coula avec une raideur et un bruit qui achevrent de lui faire
perdre la tte. Il recula, clabouss jusqu'aux paules.

--Ferme le robinet tout de suite! rptait sa mre, dont un flot de
sang empourprait les joues.

Alors, Jeanne, muette jusque-l, s'approcha de la fontaine avec toutes
sortes de prcautions, pendant que Lucien clatait en sanglots, en
face de cette eau enrage dont il avait peur et qu'il ne savait plus
comment arrter. Elle mit sa jupe entre ses jambes, allongea ses
poignets nus pour ne pas mouiller ses manches, et ferma le robinet,
sans recevoir une seule claboussure. Brusquement, le dluge cessa.
Lucien, tonn, frapp de respect, rentra ses larmes et leva ses gros
yeux sur la demoiselle.

--Vraiment, cet enfant me met hors de moi, reprit madame Deberle, qui
redevenait toute blanche et s'allongeait comme brise de fatigue.

Hlne crut devoir intervenir.

--Jeanne, dit-elle, prends-lui la main, jouez  vous promener.

Jeanne prit la main de Lucien, et, gravement, ils s'en allrent par
les alles,  petits pas. Elle tait beaucoup plus grande que lui, il
avait le bras en l'air; mais ce jeu majestueux, qui consistait 
tourner en crmonie autour de la pelouse, semblait les absorber l'un
et l'autre et donner une grande importance  leurs personnes. Jeanne,
comme une vraie dame, avait les regards flottants et perdus. Lucien ne
pouvait s'empcher, par moments, de risquer un coup d'oeil sur sa
compagne. Ils ne se disaient pas un mot.

--Ils sont drles, murmura madame Deberle, souriante et calme. Il
faut dire que votre Jeanne est une bien charmante enfant.... Elle est
d'une obissance, d'une sagesse....

--Oui, quand elle est chez les autres, rpondit Hlne. Elle a des
heures terribles. Mais comme elle m'adore, elle tche d'tre sage pour
ne pas me faire de la peine.

Ces dames causrent des enfants. Les filles taient plus prcoces que
les garons. Pourtant, il ne fallait pas se fier  l'air bta de
Lucien. Avant un an, lorsqu'il se serait un peu dbrouill, ce serait
un gaillard. Et, sans transition apparente, on en vint  parler d'une
femme qui habitait un petit pavillon en face, et chez laquelle il se
passait vraiment des choses....

Madame Deberle s'arrta pour dire  sa soeur:

--Pauline, va donc une minute dans le jardin.

La jeune fille sortit tranquillement et resta sous les arbres. Elle
tait habitue  ce qu'on la mt dehors, chaque fois que dans la
conversation se prsentait quelque chose de trop gros dont on ne
pouvait parler devant elle.

--Hier, j'tais  la fentre, reprit Juliette, et j'ai parfaitement vu
cette femme.... Elle ne tire pas mme les rideaux.... C'est d'une
indcence! Des enfants pourraient voir a.

Elle parlait tout bas, l'air scandalis, avec un mince sourire dans le
coin des lvres pourtant. Puis, haussant la voix, elle cria:

--Pauline, tu peux revenir.

Sous les arbres, Pauline regardait en l'air, d'un air indiffrent, en
attendant que sa soeur et fini. Elle entra dans le pavillon et reprit
sa chaise, pendant que Juliette continuait, en s'adressant  Hlne:

--Vous n'avez jamais rien aperu, vous, madame?

--Non, rpondit celle-ci, mes fentres ne donnent pas sur le pavillon.

Bien qu'il y et une lacune pour la jeune fille dans la conversation,
elle coutait, avec son blanc visage de vierge, comme si elle avait
compris.

--Ah bien! dit-elle en regardant encore en l'air par la porte, il y a
joliment des nids dans les arbres!

Cependant, madame Deberle avait repris sa broderie comme maintien.
Elle faisait deux points toutes les minutes. Hlne, qui ne pouvait
rester inoccupe, demanda la permission d'apporter de l'ouvrage, une
autre fois. Et, prise d'un lger ennui, elle se tourna, elle examina
le pavillon japonais. Les murs et le plafond taient tendus d'toffes
broches d'or, avec des vols de grues qui s'envolaient, des papillons
et des fleurs clatantes, des paysages o des barques bleues nageaient
sur des fleuves jaunes. Il y avait des siges et des jardinires de
bois de fer, sur le sol des nattes fines, et, encombrant des meubles
de laque, tout un monde de bibelots, petits bronzes, petites potiches,
jouets tranges bariols de couleurs vives. Au fond, un grand magot en
porcelaine de Saxe, les jambes plies, le ventre nu et dbordant,
clatait d'une gaiet norme en branlant furieusement la tte,  la
moindre pousse.

--Hein? est-il assez laid! s'cria Pauline qui avait suivi les regards
d'Hlne. Dis donc, soeur, tu sais que c'est de la camelote, tout ce
que tu as achet? Le beau Malignon appelle ta japonerie le bazar 
treize sous....  propos, je l'ai rencontr, le beau Malignon. Il
tait avec une dame, oh! une dame, la petite Florence, des Varits.

--O donc, que je le taquine! demanda vivement Juliette.

--Sur le boulevard.... Est-ce qu'il ne doit pas venir, aujourd'hui?

Mais elle ne reut pas de rponse. Ces dames s'inquitaient des
enfants, qui avaient disparu. O pouvaient-ils tre? Et comme elles
les appelaient, deux voix aigus s'levrent.

--Nous sommes l!

Ils taient l, en effet, au milieu de la pelouse, assis dans l'herbe,
 demi cachs par un fusain.

--Qu'est-ce que vous faites donc?

--Nous sommes arrivs  l'auberge! cria Lucien. Nous nous reposons
dans notre chambre.

Un instant, elles les regardrent, trs-gayes. Jeanne se prtait au
jeu, complaisamment. Elle coupait de l'herbe autour d'elle, sans doute
pour prparer le djeuner. La malle des voyageurs tait figure par un
bout de planche, qu'ils avaient ramass au fond d'un massif.
Maintenant, ils causaient. Jeanne se passionnait, rptant avec
conviction qu'ils taient en Suisse et qu'ils allaient partir pour
visiter les glaciers, ce qui semblait stupfier Lucien.

--Tiens! le voil! dit tout d'un coup Pauline.

Madame Deberle se tourna et aperut Malignon qui descendait le perron.
Elle lui laissa  peine le temps de saluer et de s'asseoir.

--Eh bien! vous tes gentil, vous! d'aller dire partout que je n'ai
que de la camelote chez moi!

--Ah! oui, rpondit-il tranquillement, ce petit salon.... Certainement,
c'est de la camelote. Vous n'avez pas un objet qui vaille la peine
d'tre regard.

Elle tait trs-pique.

--Comment, le magot?

--Mais non, mais non, tout cela est bourgeois.... Il faut du got. Vous
n'avez pas voulu me charger de l'arrangement....

Alors, elle l'interrompit, trs-rouge, vraiment en colre.

--Votre got, parlons-en! Il est joli, votre got!... On vous a
rencontr avec une dame....

--Quelle dame? demanda-t-il, surpris par la rudesse de l'attaque.

--Un beau choix, je vous en fais mon compliment. Une fille que tout
Paris....

Mais elle se tut, en apercevant Pauline. Elle l'avait oublie.

--Pauline, dit-elle, va donc une minute dans le jardin.

--Ah! non, c'est fatigant  la fin! dclara la jeune fille qui se
rvoltait. On me drange toujours.

--Va dans le jardin, rpta Juliette avec plus de svrit.

La jeune fille s'en alla en rechignant. Puis, elle se tourna, pour
Ajouter:

--Dpchez-vous au moins.

Ds qu'elle ne fut plus l, madame Deberle tomba de nouveau sur
Malignon. Comment un garon distingu comme lui pouvait-il se montrer
en public avec cette Florence? Elle avait au moins quarante ans, elle
tait laide  faire peur, tout l'orchestre la tutoyait aux premires
reprsentations.

--Avez-vous fini? cria Pauline, qui se promenait sous les arbres d'un
air boudeur. Je m'ennuie, moi.

Mais Malignon se dfendait. Il ne connaissait pas cette Florence;
jamais il ne lui avait adress la parole. On avait pu le voir avec une
dame, il accompagnait quelquefois la femme d'un de ses amis.
D'ailleurs, quelle tait la personne qui l'avait vu? Il fallait des
preuves, des tmoins.

--Pauline, demanda brusquement madame Deberle, en haussant la voix,
n'est-ce pas que tu l'as rencontr avec Florence?

--Oui, oui, rpondit la jeune fille, sur le boulevard, en face de chez
Bignon.

Alors, madame Deberle, triomphante devant le sourire embarrass de
Malignon, cria:

--Tu peux revenir, Pauline. C'est fini.

Malignon avait une loge pour le lendemain, aux Folies-Dramatiques. Il
l'offrit galamment, sans paratre tenir rancune  madame Deberle;
d'ailleurs, ils se querellaient toujours. Pauline voulut savoir si
elle pouvait aller voir la pice qu'on jouait; et comme Malignon
riait, en branlant la tte, elle dit que c'tait bien stupide, que les
auteurs auraient d crire des pices pour les jeunes filles. On ne
lui permettait que la _Dame blanche_ et le thtre classique.

Cependant, ces dames ne surveillaient plus les enfants. Tout d'un
coup, Lucien poussa des cris terribles.

--Que lui as-tu fait, Jeanne? demanda Hlne.

--Je ne lui ai rien fait, maman, rpondit la petite fille. C'est lui
qui s'est jet par terre.

La vrit tait que les enfants venaient de partir pour les fameux
glaciers. Comme Jeanne prtendait qu'on arrivait sur les montagnes,
ils levaient tous les deux les pieds trs-haut, afin d'enjamber les
rochers. Mais Lucien, essouffl par cet exercice, avait fait un faux
pas et s'tait tal au beau milieu d'une plate-bande. Une fois par
terre, trs-vex, pris d'une rage de marmot, il avait clat en
larmes.

--Relve-le, cria de nouveau Hlne.

--Il ne veut pas, maman. Il se roule.

Et Jeanne se reculait, comme blesse et irrite de voir le petit
garon si mal lev. Il ne savait pas jouer, il allait certainement la
salir. Elle avait une moue de duchesse qui se compromet. Alors, madame
Deberle, que les cris de Lucien impatientaient, pria sa soeur de le
ramasser et de le faire taire. Pauline ne demandait pas mieux. Elle
courut, se jeta par terre  ct de l'enfant, se roula un instant avec
lui. Mais il se dbattait, il ne voulait pas qu'on le prit. Elle se
releva pourtant, en le tenant sous les bras; et, pour le calmer:

--Tais-toi, braillard! dit-elle. Nous allons nous balancer.

Lucien se tut brusquement, Jeanne perdit son air grave, et une joie
ardente illumina son visage. Tous trois coururent vers la balanoire.
Mais ce fut Pauline qui s'assit sur la planchette.

--Poussez-moi, dit-elle aux enfants.

Ils la poussrent de toute la force de leurs petites mains. Seulement,
Elle tait lourde, ils la remuaient  peine.

--Poussez donc! rptait-elle. Oh! les grosses btes, ils ne savent
pas.

Dans le pavillon, madame Deberle venait d'avoir un lger frisson. Elle
trouvait qu'il ne faisait pas chaud, malgr ce beau soleil. Et elle
avait pri Malignon de lui passer un burnous de cachemire blanc,
accroch  une espagnolette. Malignon s'tait lev pour lui poser le
burnous sur les paules. Tous deux causaient familirement de choses
qui intressaient fort peu Hlne. Aussi cette dernire, inquite,
craignant que Pauline, sans le vouloir, ne renverst les enfants,
alla-t-elle dans le jardin, laissant Juliette et le jeune homme
discuter une mode de chapeaux qui les passionnait.

Ds que Jeanne vit sa mre, elle s'approcha d'elle, d'un air clin,
avec une supplication dans toute sa personne.

--Oh! maman, murmura-t-elle; oh! maman....

--Non, non, rpondit Hlne, qui comprit trs-bien. Tu sais qu'on te
l'a dfendu.

Jeanne adorait se balancer. Il lui semblait qu'elle devenait un
oiseau, disait-elle. Ce vent qui lui soufflait au visage, cette
brusque envole, ce va-et-vient continu, rythm comme un coup d'aile,
lui causait l'motion dlicieuse d'un dpart pour les nuages. Elle
croyait s'en aller l-haut. Seulement, cela finissait toujours mal.
Une fois, on l'avait trouve cramponne aux cordes de la balanoire,
vanouie, les yeux grands ouverts, pleins de l'effarement du vide. Une
autre fois, elle tait tombe, raidie comme une hirondelle frappe
d'un grain de plomb.

--Oh! maman, continuait-elle, rien qu'un peu, un tout petit peu.

Sa mre, pour avoir la paix, l'assit enfin sur la planchette. L'enfant
rayonnait, avec une expression dvote, un lger tremblement de
jouissance qui agitait ses poignets nus. Et, comme Hlne la balanait
trs-doucement:

--Plus fort, plus fort, murmurait-elle.

Mais Hlne ne l'coutait pas. Elle ne quittait point la corde. Et
elle s'animait elle-mme, les joues roses, toute vibrante des pousses
qu'elle imprimait  la planchette. Sa gravit habituelle se fondait
dans une sorte de camaraderie avec sa fille.

--C'est assez, dclara-t-elle, en enlevant Jeanne entre ses bras.

--Alors, balance-toi, je t'en prie, balance-toi, dit l'enfant, qui
tait reste pendue  son cou.

Elle avait la passion de voir sa mre s'envoler, comme elle le disait,
prenant plus de joie encore  la regarder qu' se balancer elle-mme.
Mais celle-ci lui demanda en riant qui la pousserait; quand elle
jouait, elle, c'tait srieux: elle montait par-dessus les arbres.
Juste  ce moment; M. Rambaud parut, conduit par la concierge. Il
avait rencontr madame Deberle chez Hlne, et il avait cru pouvoir se
prsenter, en ne trouvant pas cette dernire  son appartement. Madame
Deberle se montra trs-aimable, touche par la bonhomie du digne
homme. Puis, elle s'enfona de nouveau dans un entretien trs-vif avec
Malignon.

--Bon ami va te pousser! bon ami va te pousser! criait Jeanne en
sautant autour de sa mre.

--Veux-tu te taire! nous ne sommes pas chez nous, dit Hlne, qui
affecta un air de svrit.

--Mon Dieu! murmura M. Rambaud, si cela vous amuse, je suis  votre
disposition. Quand on est  la campagne....

Hlne se laissait tenter. Lorsqu'elle tait jeune fille, elle se
balanait pendant des heures, et le souvenir de ces lointaines parties
l'emplissait d'un sourd dsir. Pauline, qui s'tait assise avec Lucien
au bord de la pelouse, intervint de son air libre de grande fille
mancipe.

--Oui, oui, monsieur va vous pousser.... Aprs il me poussera.
N'est-ce pas, monsieur, vous me pousserez?

Cela dcida Hlne. La jeunesse qui tait en elle, sous la correction
froide de sa grande beaut, clatait avec une ingnuit charmante.
Elle se montrait simple et gaie comme une pensionnaire. Surtout, elle
n'avait point de pruderie. En riant, elle dit qu'elle ne voulait pas
montrer ses jambes, et elle demanda une ficelle, avec laquelle elle
noua ses jupes au-dessus de ses chevilles. Puis, monte debout sur la
planchette, les bras largis et se tenant aux cordes, elle cria
joyeusement:

--Allez, monsieur Rambaud.... Doucement d'abord!

M. Rambaud avait accroch son chapeau  une branche. Sa large et bonne
figure s'clairait d'un sourire paternel. Il s'assura de la solidit
des cordes, regarda les arbres, se dcida  donner une lgre pousse.
Hlne venait, pour la premire fois de quitter le deuil. Elle portait
une robe grise, garnie de noeuds mauves. Et, toute droite, elle
partait lentement, rasant la terre, comme berce.

--Allez! allez! dit-elle.

Alors, M. Rambaud, les bras en avant, saisissant la planchette au
passage, lui imprima un mouvement plus vif. Hlne montait;  chaque
vol, elle gagnait de l'espace. Mais le rythme gardait une gravit. On
la voyait, correcte encore, un peu srieuse, avec des yeux trs-clairs
dans son beau visage muet; ses narines seules se gonflaient, comme
pour boire le vent. Pas un pli de ses jupes n'avait boug. Une natte
de son chignon se dnouait.

--Allez! Allez!

Une brusque secousse l'enleva. Elle montait dans le soleil, toujours
plus haut. Une brise se dgageait d'elle et soufflait dans le jardin;
et elle passait si vite, qu'on ne la distinguait plus avec nettet.
Maintenant, elle devait sourire, son visage tait rose, ses yeux
filaient comme des toiles. La natte dnoue battait sur son cou.
Malgr la ficelle qui les nouait, ses jupes flottaient et dcouvraient
la blancheur de ses chevilles. Et on la sentait  l'aise, la poitrine
libre, vivant dans l'air comme dans une patrie.

--Allez! allez!

M. Rambaud, en nage, la face rouge, dploya toute sa force. Il y eut
un cri. Hlne montait encore.

--Oh! maman! oh! maman! rptait Jeanne en extase.

Elle s'tait assise sur la pelouse, elle regardait sa mre, ses
petites mains serres sur sa poitrine, comme si elle et elle-mme bu
tout cet air qui soufflait. Elle manquait d'haleine, elle suivait
instinctivement d'une cadence des paules les longues oscillations de
la balanoire. Et elle criait:

--Plus fort! plus fort!

Sa mre montait toujours. En haut, ses pieds touchaient les branches
des arbres.

--Plus fort! plus fort! oh! maman, plus fort!

Mais Hlne tait en plein ciel. Les arbres pliaient et craquaient
comme sous des coups de vent. On ne voyait plus que le tourbillon de
ses jupes qui claquaient avec un bruit de tempte. Quand elle
descendait, les bras largis, la gorge en avant, elle baissait un peu
la tte, elle planait une seconde; puis, un lan l'emportait, et elle
retombait, la tte abandonne en arrire, fuyante et pme, les
paupires closes. C'tait sa jouissance, ces montes et ces descentes,
qui lui donnaient un vertige. En haut, elle entrait dans le soleil,
dans ce blond soleil de fvrier, pleuvant comme une poussire d'or.
Ses cheveux chtains, aux reflets d'ambre, s'allumaient; et l'on
aurait dit qu'elle flambait tout entire, tandis que ses noeuds de
soie mauve, pareils  des fleurs de feu, luisaient sur sa robe
blanchissante. Autour d'elle, le printemps naissait, les bourgeons
violtres mettaient leur ton fin de laque, sur le bleu du ciel.

Alors, Jeanne joignit les mains. Sa mre lui apparaissait comme une
sainte, avec un nimbe d'or, envole pour le Paradis. Et elle
balbutiait encore:

Oh! maman, oh! maman.... d'une voix brise.

Cependant madame Deberle et Malignon, intresss, s'taient avancs
sous les arbres. Malignon trouvait cette dame trs-courageuse. Madame
Deberle dit d'un air effray:

--Le coeur me tournerait, c'est certain.

Hlne entendit, car elle jeta ces mots, du milieu des branches:

--Oh! moi, j'ai le coeur solide!... Allez, allez donc, monsieur
Rambaud. Et, en effet, sa voix restait calme. Elle semblait ne pas se
soucier des deux hommes qui taient l. Ils ne comptaient pas sans
doute. Sa natte s'tait chevele; la ficelle devait se relcher, et
ses jupons avaient des bruits de drapeau. Elle montait.

Mais, tout d'un coup, elle cria:

--Assez, monsieur Rambaud, assez!

Le docteur Deberle venait de paratre sur le perron. Il s'approcha,
embrassa tendrement sa femme, souleva Lucien et le baisa au front.
Puis, il regarda Hlne en souriant.

--Assez, assez! continuait  dire celle-ci.

--Pourquoi donc? demanda-t-il. Je vous drange?

Elle ne rpondit pas. Elle tait devenue grave. La balanoire, lance
 toute vole, ne s'arrtait point; elle gardait de longues
oscillations rgulires qui enlevaient encore Hlne trs-haut. Et le
docteur, surpris et charm, l'admirait, tant elle tait superbe,
grande et forte, avec sa puret de statue antique, ainsi balance
mollement, dans le soleil printanier. Mais elle paraissait irrite;
et, brusquement, elle sauta.

--Attendez! attendez! criait tout le monde.

Hlne avait pouss une plainte sourde. Elle tait tombe sur le
gravier d'une alle, et elle ne put se relever.

--Mon Dieu! quelle imprudence! dit le docteur, la face trs-pale.

Tous s'empressaient autour d'elle. Jeanne pleurait si fort, que M.
Rambaud, dfaillant lui-mme, dut la prendre dans ses bras. Cependant,
le docteur interrogeait vivement Hlne.

--C'est la jambe droite qui a port, n'est-ce pas?... Vous ne pouvez
vous mettre debout?

Et, comme elle restait tourdie, sans rpondre, il demanda encore:

--Vous souffrez?

--Une douleur sourde, l, au genou, dit-elle pniblement.

Alors, il envoya sa femme chercher sa pharmacie et des bandages. Il
rptait:

--Il faut voir, il faut voir.... Ce n'est rien sans doute.

Puis, il s'agenouilla sur le gravier. Hlne le laissait faire. Mais,
lorsqu'il avana les mains, elle se souleva d'un effort, elle serra
ses jupes autour de ses pieds.

--Non, non, murmura-t-elle.

--Pourtant, dit-il, il faut bien voir....

Elle avait un lger tremblement, et, d'une voix plus basse, elle
reprit:

--Je ne veux pas.... Ce n'est rien.

Il la regarda, tonn d'abord. Une teinte rose tait monte  son cou.
Pendant un instant, leurs yeux se rencontrrent et semblrent lire au
fond de leurs mes. Alors, troubl lui-mme, il sa releva avec lenteur
et resta prs d'elle, sans lui demander davantage  la visiter.

Hlne avait appel M. Rambaud d'un signe. Elle lui dit  l'oreille:

--Alls chercher le docteur Bodin, racontez-lui ce qui m'arrive.

Dix minutes plus tard, quand le docteur Bodin arriva, elle se mit
debout avec un courage surhumain, et s'appuyant sur lui et sur M.
Rambaud, elle remonta chez elle. Jeanne la suivait, toute secoue de
larmes.

--Je vous attends, avait dit le docteur Deberle  son confrre. Venez
nous rassurer.

Dans le jardin, on causa vivement. Malignon s'criait que les femmes
avaient de drles de ttes. Pourquoi diable cette dame s'tait-elle
amuse  sauter? Pauline, trs-contrarie de l'aventure qui la privait
d'un plaisir, trouvait imprudent de se faire balancer si fort. Le
mdecin ne parlait pas, semblait soucieux.

--Rien de grave, dit le docteur Bodin en redescendant, une simple
foulure.... Seulement, elle restera sur sa chaise longue au moins
pendant quinze jours.

M. Deberle tapa alors amicalement sur l'paule de Malignon. Il voulut
que sa femme rentrt, parce que dcidment il faisait trop frais. Et,
prenant Lucien, il l'emporta lui-mme, en le couvrant de baisers.




V


Les deux fentres de la chambre taient grande ouvertes, et Paris,
dans l'abme qui se creusait au pied de la maison, btie  pic sur la
hauteur, droulait sa plaine immense. Dix heures sonnaient, la belle
matine de fvrier avait une douceur et une odeur de printemps.

Hlne, allonge sur sa chaise longue, le genou encore emmaillot de
bandes, lisait devant une des fentres. Elle ne souffrait plus; mais,
depuis huit jours, elle tait cloue l, ne pouvant mme travailler 
son ouvrage de couture habituel. Ne sachant que faire, elle avait
ouvert un livre tranant sur le guridon, elle qui ne lisait jamais.
C'tait le livre dont elle se servait chaque soir pour masquer la
veilleuse, le seul qu'elle et sorti en dix-huit mois de la petite
bibliothque, garnie par M. Rambaud d'ouvrages honntes. D'ordinaire,
les romans lui semblaient faux et purils. Celui-l, l'_Ivanho_ de
Walter Scott, l'avait d'abord fort ennuye. Puis, une curiosit
singulire lui tait venue. Elle l'achevait, attendrie parfois, prise
d'une lassitude, et elle le laissait tomber de ses mains pendant de
longues minutes, les regards fixs sur le vaste horizon.

Ce matin-l, Paris mettait une paresse souriante  s'veiller. Une
vapeur, qui suivait la valle de la Seine, avait noy les deux rives.
C'tait une bue lgre, comme laiteuse, que le soleil peu  peu
grandi clairait. On ne distinguait rien de la ville, sous cette
mousseline flottante, couleur du temps. Dans les creux, le nuage
paissi se fonait d'une teinte bleutre, tandis que, sur de larges
espaces, des transparences se faisaient, d'une finesse extrme,
poussire dore o l'on devinait l'enfoncement des rues; et, plus
haut, des dmes et des flches dchiraient le brouillard, dressant
leurs silhouettes grises, envelopps encore des lambeaux de la brume
qu'ils trouaient. Par instants, des pans de fume jaune se dtachaient
avec le coup d'aile lourd d'un oiseau gant, puis se fondaient dans
l'air qui semblait les boire. Et, au-dessus de cette immensit, de
cette nue descendue et endormie sur Paris, un ciel trs-pur, d'un
bleu effac, presque blanc, dployait sa vote profonde. Le soleil
montait dans un poudroiement adouci de rayons. Une clart blonde, du
blond vague de l'enfance, se brisait en pluie, emplissait l'espace de
son frisson tide. C'tait une fte, une paix souveraine et une gaiet
tendre de l'infini, pendant que la ville, crible de flches d'or,
paresseuse et somnolente, ne se dcidait point  se montrer sous ses
dentelles.

Hlne, depuis huit jours, avait cette distraction du grand Paris
largi devant elle. Jamais elle ne s'en lassait. Il tait insondable
et changeant comme un ocan, candide le matin et incendi le soir,
prenant les joies et les tristesses des cieux qu'il refltait. Un coup
de soleil lui faisait rouler des flots d'or, un nuage l'assombrissait
et soulevait en lui des temptes. Toujours, il se renouvelait:
c'taient des calmes plats, couleur orange, des coups de vent qui
d'une heure  l'autre plombaient l'tendue, des temps vifs et clairs
allumant une lueur  la crte de chaque toiture, des averses noyant le
ciel et la terre, effaant l'horizon dans la dbcle d'un chaos.
Hlne gotait l toutes les mlancolies et tous les espoirs du large;
elle croyait mme en recevoir au visage le souffle fort, la senteur
amre; et il n'tait pas jusqu'au grondement continu de la ville qui
ne lui apportt l'illusion de la mare montante, battant contre les
rochers d'une falaise.

Le livre glissa de ses mains. Elle rvait, les yeux perdus. Quand elle
le lchait ainsi, c'tait par un besoin de ne pas continuer, de
comprendre et d'attendre. Elle prenait une jouissance  ne point
satisfaire tout de suite sa curiosit. Le rcit la gonflait d'une
motion qui l'touffait. Paris, justement, ce matin-l, avait la joie
et le trouble vague de son coeur. Il y avait l un grand charme:
ignorer, deviner  demi, s'abandonner  une lente initiation, avec le
sentiment obscur qu'elle recommenait sa jeunesse.

Comme ces romans mentaient! Elle avait bien raison de ne jamais en
lire. C'taient des fables bonnes pour les ttes vides, qui n'ont
point le sentiment exact de la vie. Et elle restait sduite pourtant,
elle songeait invinciblement au chevalier Ivanho, si passionnment
aim de deux femmes, Rbecca, la belle juive, et la noble lady Rowena.
Il lui semblait qu'elle aurait aim avec la fiert et la srnit
patiente de cette dernire. Aimer, aimer! et ce mot qu'elle ne
prononait pas, qui de lui-mme vibrait en elle, l'tonnait et la
faisait sourire. Au loin, des flocons ples nageaient sur Paris,
emports par une brise, pareils  une bande de cygnes. De grandes
nappes de brouillard se dplaaient; un instant, la rive gauche
apparut, tremblante et voile, comme une ville ferique aperue en
songe; mais une masse de vapeur s'croula, et cette ville fut
engloutie sous le dbordement d'une inondation. Maintenant, les
vapeurs, galement pandues sur tous les quartiers, arrondissaient un
beau lac, aux eaux blanches et unies. Seul, un courant plus pais
marquait d'une courbe grise le cours de la Seine. Lentement, sur ces
eaux blanches, si calmes, des ombres semblaient faire voyager des
vaisseaux aux voiles roses, que la jeune femme suivait d'un regard
songeur. Aimer, aimer! et elle souriait  son rve qui flottait.

Cependant, Hlne reprit son livre. Elle en tait  cet pisode de
l'attaque du chteau, lorsque Rbecca soigne Ivanho bless et le
renseigne sur la bataille, qu'elle suit par une fentre. Elle se
sentait dans un beau mensonge, elle s'y promenait comme dans un jardin
idal, aux fruits d'or, o elle buvait toutes les illusions. Puis, 
la fin de la scne, quand Rbecca, enveloppe de son voile, exhale sa
tendresse auprs du chevalier endormi, Hlne de nouveau laissa tomber
le volume, le coeur si gonfl d'motion, qu'elle ne pouvait continuer.

Mon Dieu! tait-ce vrai, toutes ces choses? Et, renverse dans sa
chaise longue, engourdie par l'immobilit qu'il lui fallait garder,
elle contemplait Paris noy et mystrieux, sous le soleil blond.
Alors, voque par les pages du roman, sa propre existence se dressa.
Elle se vit jeune fille,  Marseille, chez son pre, le chapelier
Mouret. La rue des Petites-Maris tait noire, et la maison, avec sa
cuve d'eau bouillante, pour la fabrication des chapeaux, exhalait,
mme par les beaux temps, une odeur fade d'humidit. Elle vit aussi sa
mre, toujours malade, qui la baisait de ses lvres ples, sans
parler. Jamais elle n'avait aperu un rayon de soleil dans sa chambre
d'enfant. On travaillait beaucoup autour d'elle, on gagnait rudement
une aisance ouvrire. Pais, c'tait tout; jusqu' son mariage, rien ne
tranchait dans cette succession de jours semblables. Un matin, comme
elle revenait du march avec sa mre, elle avait heurt le fils
Grandjean de son panier plein de lgumes. Charles s'tait retourn et
les avait suivies. Tout le roman de ses amours tenait l. Pendant
trois mois, elle le rencontra sans cesse, humble et gauche, n'osant
l'aborder. Elle avait seize ans, elle tait un peu fire de cet
amoureux, qu'elle savait d'une famille riche. Mais elle le trouvait
laid, elle riait de lui souvent, et dormait des nuits paisibles dans
l'ombre de la grande maison humide. Puis, on les avait maris. Ce
mariage l'tonnait encore. Charles l'adorait, se mettait par terre, le
soir, quand elle se couchait, pour baiser ses pieds nus. Elle
souriait, pleine d'amiti, en lui reprochant d'tre bien enfant.
Alors, une vie grise avait recommenc. Pendant douze ans, elle ne se
souvenait pas d'une secousse. Elle tait trs-calme et trs-heureuse,
sans une fivre de la chair ni du coeur, enfonce dans les soucis
quotidiens d'un mnage pauvre. Charles baisait toujours ses pieds de
marbre, tandis qu'elle se montrait indulgente et maternelle pour lui.
Rien de plus. Et elle vit brusquement la chambre de l'htel du Var,
son mari mort, sa robe de veuve tale sur une chaise. Elle avait
pleur comme le soir d'hiver o sa mre tait morte. Ensuite, les
jours avaient coul encore. Depuis deux mois, avec sa fille, elle se
sentait de nouveau trs-heureuse et trs-calme. Mon Dieu! tait-ce
tout? et que disait donc ce livre, lorsqu'il parlait de ces grands
amours qui clairent toute une existence?  l'horizon, sur le lac
dormant, de longs frissons couraient. Puis, le lac, tout d'un coup,
parut crever; des fentes se faisaient, et il y avait, d'un bout 
l'autre, un craquement qui annonait la dbcle. Le soleil, plus haut,
dans la gloire triomphante de ses rayons, attaquait victorieusement le
brouillard. Peu  peu, le grand lac semblait se tarir, comme si
quelque dversoir invisible et vid la plaine. Les vapeurs, tout 
l'heure si profondes, s'amincissaient, devenaient transparentes en
prenant les colorations vives de l'arc-en-ciel. Toute la rive gauche
tait d'un bleu tendre, lentement fonc, violtre au fond, du ct du
Jardin des Plantes. Sur la rive droite, le quartier des Tuileries
avait le rose pli d'une toffe couleur chair, tandis que, vers
Montmartre, c'tait comme une lueur de braise, du carmin flambant dans
de l'or; puis, trs-loin, les faubourgs ouvriers s'assombrissaient
d'un ton brique, de plus en plus teint et passant au gris bleutre de
l'ardoise. On ne distinguait point encore la ville tremblante et
fuyante, comme un de ces fonds sous-marins que l'oeil devine par les
eaux claires, avec leurs forts terrifiantes de grandes herbes, leurs
grouillements pleins d'horreur, leurs monstres entrevus. Cependant,
les eaux baissaient toujours. Elles n'taient plus que de fines
mousselines tales; et, une  une, les mousselines s'en allaient,
l'image de Paris s'accentuait et sortait du rve.

Aimer, aimer! pourquoi ce mot revenait-il en elle avec cette douceur,
pendant qu'elle suivait la fonte du brouillard? N'avait-elle pas aim
son mari, qu'elle soignait comme un enfant? Mais un souvenir poignant
s'veilla, celui de son pre, que l'on avait trouv pendu trois
semaines aprs la mort de sa femme, au fond d'un cabinet o les robes
de celle-ci taient encore accroches. Il agonisait l, raidi, la
figure enfonce dans une jupe, envelopp de ces vtements qui
exhalaient un peu de celle qu'il adorait toujours. Puis, dans sa
rverie, il y eut un brusque saut: elle songeait  des dtails
d'intrieur, aux comptes du mois qu'elle avait arrts le matin mme
avec Rosalie, et elle se sentait trs-fire de son bon ordre. Elle
avait vcu plus de trente annes dans une dignit et dans une fermet
absolues. La justice seule la passionnait. Quand elle interrogeait son
pass, elle ne trouvait pas une faiblesse d'une heure, elle se voyait
d'un pas gal suivre une route unie et toute droite. Certes les jours
pouvaient couler, elle continuerait sa marche tranquille, sans que son
pied heurtt un obstacle. Et cela la rendait svre, avec de la colre
et du mpris contre ces menteuses existences dont l'hrosme trouble
les coeurs. La seule existence vraie tait la sienne, qui se droulait
au milieu d'une paix si large. Mais, sur Paris, il n'y avait plus
qu'une mince fume, une simple gaze frmissante et prs de s'envoler;
et un attendrissement subit s'empara d'elle. Aimer, aimer! tout la
ramenait  la caresse de ce mot, mme l'orgueil de son honntet. Sa
rverie devenait si lgre, qu'elle ne pensait plus, baigne de
printemps, les yeux humides.

Cependant, Hlne allait reprendre son livre, lorsque Paris,
lentement, apparut. Pas un souffle de vent n'avait pass, ce fut comme
une vocation. La dernire gaze se dtacha, monta, s'vanouit dans
l'air. Et la ville s'tendit sans une ombre, sous le soleil vainqueur.
Hlne resta le menton appuy sur la main, regardant cet veil
colossal.

Toute une valle sans fin de constructions entasses. Sur la ligne
perdue des coteaux, des amas de toitures se dtachaient, tandis que
l'on sentait le flot des maisons rouler au loin, derrire les plis de
terrain, dans des campagnes qu'on ne voyait plus. C'tait la pleine
mer, avec l'infini et l'inconnu de ses vagues. Paris se dployait,
aussi grand que le ciel. Sous cette radieuse matine, la ville, jaune
de soleil, semblait un champ d'pis mrs; et l'immense tableau avait
une simplicit, deux tons seulement, le bleu ple de l'air et le
reflet dor des toits. L'onde de ces rayons printaniers donnait aux
choses une grce d'enfance. On distinguait nettement les plus petite
dtails, tant la lumire tait pure. Paris, avec le chaos inextricable
de ses pierres, luisait comme sous un cristal. De temps  autre
pourtant, dans cette srnit clatante et immobile, un souffle
passait; et alors on voyait des quartiers dont les lignes mollissaient
et tremblaient, comme si on les et regards  travers quelque flamme
invisible.

Hlne, d'abord, s'intressa aux larges tendues droules sous ses
fentres,  la pente du Trocadro et au dveloppement des quais. Il
fallait qu'elle se pencht, pour apercevoir le carr nu du Champ-de-
Mars, ferm au fond par la barre sombre de l'cole militaire. En bas,
sur la vaste place et sur les trottoirs, aux deux cts de la Seine,
elle distinguait les passants, une foule active de points noirs
emports dans un mouvement de fourmilire; la caisse jaune d'un
omnibus jetait une tincelle; des camions et des fiacres traversaient
le pont, gros comme des jouets d'enfant, avec des chevaux dlicats qui
ressemblaient  des pices mcaniques; et, le long dos talus gazonns,
parmi d'autres promeneurs, une bonne en tablier blanc tachait l'herbe
d'une clart. Puis, Hlne leva les yeux; mais la foule s'miettait et
se perdait, les voitures elles-mmes devenaient des grains de sable;
il n'y avait plus que la carcasse gigantesque de la ville, comme vide
et dserte, vivant seulement par la sourde trpidation qui l'agitait.
L, au premier plan,  gauche, des toits rouges luisaient, les hautes
chemines de la Manutention fumaient avec lenteur; tandis que, de
l'autre ct du fleuve, entre l'Esplanade et le Champ-de-Mars, un
bouquet de grands ormes faisait un coin de parc, dont on voyait
nettement les branches nues, les cimes arrondies, teintes dj de
pointes vertes. Au milieu, la Seine s'largissait et rgnait,
encaisse dans ses berges grises, o des tonneaux dchargs, des
profils de grues  vapeur, des tombereaux aligns, mettaient le dcor
d'un port de mer. Hlne revenait toujours  cette nappe
resplendissante sur laquelle des barques passaient, pareilles  des
oiseaux couleur d'encre. Invinciblement, d'un long regard, elle en
remontait la coule superbe. C'tait comme un galon d'argent qui
coupait Paris en deux. Ce matin-l, l'eau roulait du soleil, l'horizon
n'avait pas de lumire plus clatante. Et le regard de la jeune femme
rencontrait d'abord le pont des Invalides, puis le pont de la
Concorde, puis le pont Royal; les ponts continuaient, semblaient se
rapprocher, se superposaient, btissant d'tranges viaducs  plusieurs
tages, trous d'arches de toutes formes; pendant que le fleuve, entre
ces constructions lgres, montrait des bouts de sa robe bleue, de
plus en plus perdus et troits. Elle levait encore les yeux: l-bas,
la coule se sparait dans la dbandade confuse des maisons; les
ponts, des deux cts de la Cit, devenaient des fils tendus d'une
rive  l'autre; et les tours de Notre-Dame, toutes dores, se
dressaient comme les bornes de l'horizon, au del desquelles la
rivire, les constructions, les massifs d'arbres n'taient plus que de
la poussire de soleil. Alors, blouie, elle quitta ce coeur triomphal
de Paris, o toute la gloire de la ville paraissait flamber. Sur la
rive droite, au milieu des futaies des Champs-lyses, les grandes
verrires du Palais de l'Industrie talaient des blancheurs de neige;
plus loin, derrire la toiture crase de la Madeleine, semblable 
une pierre tombale, se dressait la masse norme de l'Opra; et
c'taient d'autres difices, des coupoles et des tours, la colonne
Vendme, Saint-Vincent de Paul, la tour Saint-Jacques, plus prs les
cubes lourds des pavillons du nouveau Louvre et des Tuileries,  demi
enfouis dans un bois de marronniers. Sur la rive gauche, le dme des
Invalides ruisselait de dorures; au del, les deux tours ingales de
Saint-Sulpice plissaient dans la lumire; et, en arrire encore, 
droite des aiguilles neuves de Sainte-Clotilde, le Panthon bleutre,
assis carrment sur une hauteur, dominait la ville, dveloppait en
plein ciel sa fine colonnade, immobile dans l'air avec le ton de soie
d'un ballon captif.

Maintenant, Hlne, d'un coup d'oeil paresseusement promen,
embrassait Paris entier. Des valles s'y creusaient, que l'on devinait
aux mouvements des toitures; la butte des Moulins montait avec un flot
bouillonnant de vieilles ardoises, tandis que la ligne des grands
boulevards dvalait comme un ruisseau, o s'engloutissait une
bousculade de maisons dont on ne voyait mme plus les tuiles.  cette
heure matinale, le soleil oblique n'clairait point les faades
tournes vers le Trocadro. Aucune fentre ne s'allumait. Seuls, des
vitrages, sur les toits, jetaient des lueurs, de vives tincelles de
mica, dans le rouge cuit des poteries environnantes. Les maisons
restaient grises, d'un gris chauff de reflets; mais des coups de
lumire trouaient les quartiers, de longues rues qui s'enfonaient,
droites devant Hlne, coupaient l'ombre de leurs raies de soleil. A
gauche seulement, les buttes Montmartre et les hauteurs du
Pre-Lachaise bossuaient l'immense horizon plat, arrondi sans une
cassure. Les dtails si nets aux premiers plans, les dentelures
innombrables des chemines, les petites hachures noires des milliers
de fentres, s'effaaient, se chinaient de jaune et de bleu, se
confondaient dans un ple-mle de ville sans fin, dont les faubourgs
hors de la vue semblaient allonger des plages de galets, noyes d'une
brume violtre, sous la grande clart pandue et vibrante du ciel.

Hlne, toute grave, regardait, lorsque Jeanne entra joyeusement.

--Maman, maman, vois donc!

L'enfant tenait un gros paquet de girofles jaunes. Et elle raconta,
avec des rires, qu'elle avait guett Rosalie rentrer des provisions,
pour voir dans son panier. C'tait sa joie, de fouiller dans ce
panier.

--Vois donc, maman! Il y avait a, au fond.... Sens un peu, la bonne
odeur!

Les fleurs fauves, tigres de pourpre, exhalaient une senteur
pntrante, qui embaumait toute la chambre. Alors, Hlne, d'un
mouvement passionn, attira Jeanne contre sa poitrine, pendant que le
paquet de girofles tombait sur ses genoux. Aimer, aimer! certes, elle
aimait son enfant. N'tait-ce point assez, ce grand amour qui avait
empli sa vie jusque-l? Cet amour devait lui suffire, avec sa douceur
et son calme, son ternit qu'aucune lassitude ne pouvait rompre. Et
elle serrait davantage sa fille, comme pour carter des penses qui
menaaient de la sparer d'elle. Cependant, Jeanne s'abandonnait 
cette aubaine de baisers. Les yeux humides, elle se caressait
elle-mme contre l'paule de sa mre, avec un mouvement clin de son
cou dlicat. Puis, elle lui passa un bras  la taille, elle resta l,
bien sage, la joue appuye sur son sein. Entre elles, les girofles
mettaient leur parfum.

Longtemps, elles ne parlrent pas. Jeanne, sans bouger, demanda enfin
 voix basse:

--Maman, tu vois, l-bas, prs de la rivire, ce dme qui est tout
rose.... Qu'est-ce donc?

C'tait le dme de l'Institut. Hlne, un instant, regarda, parut se
consulter. Et, doucement:

--Je ne sais pas, mon enfant.

La petite se contenta de cette rponse, le silence recommena. Mais
elle posa bientt une autre question.

--Et l, tout prs, ces beaux arbres? reprit-elle, en montrant du
doigt une chappe du jardin des Tuileries.

--Ces beaux arbres? murmura la mre.  gauche, n'est-ce pas?... Je ne
sais pas, mon enfant.

--Ah! dit Jeanne.

Puis, aprs une courte rverie, elle ajouta avec une moue grave:

--Nous ne savons rien.

Elles ne savaient rien de Paris, en effet. Depuis dix-huit mois
qu'elles l'avaient sous les yeux  toute heure, elles n'en
connaissaient pas une pierre. Trois fois seulement, elles taient
descendues dans la ville; mais, remontes chez elles, la tte malade
d'une telle agitation, elles n'avaient rien retrouv, au milieu du
ple-mle norme des quartiers.

Jeanne, pourtant, s'enttait parfois.

--Ah! tu vas me dire! demanda-t-elle. Ces vitres toutes blanches....?
C'est trop gros, tu dois savoir.

Elle dsignait le Palais de l'Industrie. Hlne hsitait.

--C'est une gare.... Non, je crois que c'est un thtre....

Elle eut un sourire, elle lissa les cheveux de Jeanne, en rptant sa
rponse habituelle:

--Je ne sais pas, mon enfant.

Alors, elles continurent  regarder Paris, sans chercher davantage 
le connatre. Cela tait trs-doux, de l'avoir l et de l'ignorer. Il
restait l'infini et l'inconnu. C'tait comme si elles se fussent
arrtes au seuil d'un monde, dont elles avaient l'ternel spectacle,
en refusant d'y descendre. Souvent, Paris les inquitait, lorsqu'il
leur envoyait des haleines chaudes et troublantes. Mais, ce matin-l,
il avait une gaiet et une innocence d'enfant, son mystre ne leur
soufflait que de la tendresse  la face.

Hlne reprit son livre, tandis que Jeanne, serre contre elle,
regardait toujours. Dans le ciel clatant et immobile, aucune brise ne
s'levait. Les fumes de la Manutention montaient toutes droites, en
flocons lgers qui se perdaient trs-haut. Et, au ras des maisons, des
ondes passaient sur la ville, une vibration de vie, faite de toute la
vie enferme l. La voix hante des rues prenait dans le soleil une
mollesse heureuse. Mais un bruit attira l'attention de Jeanne. C'tait
un vol de pigeons blancs, parti de quelque pigeonnier voisin, et qui
traversait l'air, en face de la fentre; ils emplissaient l'horizon,
la neige volante de leurs ailes cachait l'immensit de Paris.

Les yeux de nouveau levs et perdus, Hlne rvait profondment. Elle
tait lady Rowena, elle aimait avec la paix et la profondeur d'une me
noble. Cette matine de printemps, cette grande ville si douce, ces
premires girofles qui lui parfumaient les genoux, avaient peu  peu
fondu son coeur.





DEUXIME PARTIE




I


Un matin, Hlne s'occupait  ranger sa petite bibliothque, dont elle
bouleversait les livres depuis quelques jours, lorsque Jeanne entra en
sautant, en tapant des mains.

--Maman, cria-t-elle, un soldat! un soldat!

--Quoi? un soldat? dit la jeune femme. Qu'est-ce que tu me veux, avec
ton soldat?

Mais l'enfant tait dans un de ses accs de folie joyeuse; elle
sautait plus fort, elle rptait: Un soldat! un soldat! sans
s'expliquer davantage. Alors, comme elle avait laiss la porte de la
chambre ouverte, Hlne se leva, et elle fut toute surprise
d'apercevoir un soldat, un petit soldat, dans l'antichambre. Rosalie
tait sortie; Jeanne devait avoir jou sur le palier, malgr la
dfense formelle de sa mre.

--Qu'est-ce que vous dsirez, mon ami? demanda Hlne.

Le petit soldat, trs-troubl par l'apparition de cette dame, si belle
et si blanche dans son peignoir garni de dentelle, frottait un pied
sur la parquet, saluait, balbutiait prcipitamment:

--Pardon.... excuse....

Et il ne trouvait rien autre chose, il reculait jusqu'au mur, en
tranant toujours les pieds. Ne pouvant aller plus loin, voyant que la
dame attendait avec un sourire involontaire, il fouilla vivement dans
sa poche droite, dont il tira un mouchoir bleu, un couteau et un
morceau de pain. Il regardait chaque objet, l'engouffrait de nouveau.
Puis, il passa  la poche gauche; il y avait la un bout de corde, deux
clous rouills, des images enveloppes dans la moiti d'un journal. Il
renfona le tout, il tapa sur ses cuisses d'un air anxieux. Et il
bgayait, ahuri:

--Pardon.... excuse....

Mais, brusquement, il posa un doigt contre son nez, en clatant d'un
bon rire. L'imbcile! il se souvenait. Il ta deux boutons de sa
capote, fouilla dans sa poitrine, o il enfona le bras jusqu'au
coude. Enfin, il sortit une lettre, qu'il secoua violemment, comme
pour en enlever la poussire, avant de la remettre  Hlne.

--Une lettre pour moi, vous tes sur? dit celle-ci.

L'enveloppe portait bien son nom et son adresse, d'une grosse criture
paysanne, avec des jambages qui se culbutaient comme des capucins de
cartes. Et ds qu'elle fut parvenue  comprendre, arrte  chaque
ligne par des tournures et une orthographe extraordinaires, elle eut
un nouveau sourire. C'tait une lettre de la tante de Rosalie, qui lui
envoyait Zphyrin Lacour, tomb au sort malgr deux messes dites par
monsieur le cur. Alors, attendu que Zphyrin tait l'amoureux de
Rosalie, elle priait madame de permettre aux enfants de se voir le
dimanche. Il y avait trois pages o cette demande revenait dans les
mmes termes, de plus en plus embrouills, avec un effort constant de
dire quelque chose qui n'tait pas dit. Puis, avant de signer, la
tante semblait avoir trouv tout d'un coup, et elle avait crit:
Monsieur le cur le permet, en crasant sa plume au milieu d'un
claboussement de pts.

Hlne plia lentement la lettre. Tout en la dchiffrant, elle avait
lev deux ou trois fois la tte, pour jeter un coup d'oeil sur le
soldat. Il tait toujours coll contre le mur, et ses lvres
remuaient, il paraissait appuyer chaque phrase d'un lger mouvement du
menton; sans doute il savait la lettre par coeur.

--Alors, c'est vous qui tes Zphyrin Lacour? dit-elle.

Il se mit  rire, il branla le cou.

--Entrez, mon ami; ne restez pas l.

Il se dcida  la suivre, mais il se tint debout prs de la porte,
pendant qu'Hlne s'asseyait. Elle l'avait mal vu, dans l'ombre de
l'antichambre. Il devait avoir juste la taille de Rosalie; un
centimtre de moins, et il tait rform. Les cheveux roux, tondus
trs-ras, sans un poil de barbe, il avait une face toute ronde,
couverte de son, perce de deux yeux minces comme des trous de vrille.
Sa capote neuve, trop grande pour lui, l'arrondissait encore; et les
jambes cartes dans son pantalon rouge, pendant qu'il balanait
devant lui son kpi  large visire, il tait drle et attendrissant,
avec sa rondeur de petit bonhomme bta, sentant le labour sous
l'uniforme.

Hlne voulut l'interroger, obtenir quelques renseignements.

--Vous avez quitt la Beauce il y a huit jours?

--Qui, madame.

--Et vous voil  Paris. Vous n'en tes pas fch?

--Non, madame.

Il s'enhardissait, il regardait dans la chambre, trs impressionn par
les tentures de velours bleu.

--Rosalie n'est pas l, reprit Hlne; mais elle va rentrer.... Sa
tante m'apprend que vous tes son bon ami.

Le petit soldat ne rpondit pas; il baissa la tte, en riant d'un air
gauche, et se remit  gratter le tapis du bout de son pied.

--Alors, vous devez l'pouser, quand vous sortirez du service?
continua la jeune femme.

--Bien sr, dit-il en devenant trs-rouge, bien sr, c'est jur....

Et, gagn par l'air bienveillant de la dame, tournant son kpi entre
ses doigts, il se dcida  parler.

--Oh! il y a beau temps.... Quand nous tions tout petiots, nous
allions  la maraude ensemble. Nous avons joliment reu des coups de
gaule; pour a, c'est bien vrai.... Il faut vous dire que les Lacour
et les Pichon demeuraient dans la mme traverse, cte  cte. Alors,
n'est-ce pas? la Rosalie et moi, nous avons t levs quasiment  la
mme cuelle.... Puis, tout son monde est mort. Sa tante Marguerite
lui a donn la soupe. Mais elle, la mtine, elle avait dj des bras
du tonnerre....

Il s'arrta, sentant qu'il s'enflammait, et il demanda d'une voix
hsitante:

--Peut-tre bien qu'elle vous a cont tout a?

--Oui, mais dites toujours, rpondit Hlne qu'il amusait.

--Enfin, reprit-il, elle tait joliment forte, quoique pas plus grosse
qu'une mauviette; elle vous troussait la besogne, fallait voir! Tenez,
un jour, elle a allong une tape  quelqu'un de ma connaissance, oh!
une tape! J'en ai gard le bras noir pondant huit jours.... Oui, c'est
venu comme a. Dans le pays, tout le monde nous mariait ensemble.
Alors, nous n'avions pas dix ans que nous nous sommes tap dans la
main.... Et a tient, madame, a tient....

Il posait une main sur son coeur, on cartant les doigts. Hlne
pourtant tait redevenue grave. Cette ide d'introduire un soldat dans
sa cuisine l'inquitait. Monsieur le cur avait beau le permettre,
elle trouvait cela un peu risqu. Dans les campagnes, on est fort
libre, les amoureux vont bon train. Elle laissa voir ses craintes.
Quand Zphyrin eut compris, il pensa crever de rire; mais il se
retenait, par respect.

--Oh! madame, oh! madame.... On voit bien que vous ne la connaissez
point. J'en ai reu, des calottes!... Mon Dieu! les garons, a aime 
rire, n'est-ce pas? Je la pinais, des fois. Alors, elle se
retournait, et v'lan! en plein museau.... C'est sa tante qui lui
rptait: Vois-tu, ma fille, ne te laisse pas chatouiller, a ne
porte pas chance. Le cur aussi s'en mlait, et c'est peut-tre bien
pour a que notre amiti tient toujours.... On devait nous marier aprs
le tirage au sort. Puis, va te faire fiche! les choses ont mal tourn.
La Rosalie a dit qu'elle servirait  Paris pour s'amasser une dot en
m'attendant.... Et voil, et voil....

Il se dandinait, passait son kpi d'une main dans l'autre. Mais, comme
Hlne gardait le silence, il crut comprendre qu'elle doutait de sa
fidlit. Cela le blessa beaucoup. Il s'cria avec feu:

--Vous pensez peut-tre que je la tromperai?... Puisque je vous dis
que c'est jur! Je l'pouserai, voyez-vous, aussi vrai que le jour
nous claire.... Et je suis tout prt  vous signer a.... Oui, si vous
voulez, je vais vous signer un papier.... Une grosse motion le
soulevait. Il marchait dans la chambre, cherchant des yeux s'il
n'apercevait pas une plume et de l'encre. Hlne tenta vivement de le
calmer. Il rptait:

--J'aimerais mieux vous signer un papier.... Qu'est-ce que a vous
fait? vous sriez bien tranquille ensuite.

Mais, juste  ce moment, Jeanne, qui avait disparu de nouveau, rentra
en dansant et on tapant des mains.

--Rosalie! Rosalie! Rosalie! chantait-elle sur un air sautillant
qu'elle composait.

Par les portes ouvertes, on entendit en effet l'essoufflement de la
bonne qui montait, charge de son panier. Zphyrin recula dans un coin
de la pice; un rire silencieux fondait sa bouche d'une oreille 
l'autre, et ses yeux en trous de vrille luisaient d'une malice
campagnarde. Rosalie entra droit dans la chambre, comme elle en avait
l'habitude familire, pour montrer les provisions du matin  sa
matresse.

--Madame, dit-elle, j'ai achet des choux-fleurs.... Voyez donc!...
Deux pour dix-huit sous, ce n'est pas cher....

Elle tendait son panier entr'ouvert, lorsqu'on levant la tte, elle
aperut Zphyrin qui ricanait. Une stupeur la cloua sur le tapis. Il
s'coula deux ou trois secondes, elle ne l'avait sans doute pas
reconnu tout de suite sous l'uniforme. Ses yeux ronds s'agrandirent,
sa petite face grasse devint ple, tandis que ses durs cheveux noirs
remuaient.

--Oh! dit-elle simplement.

Et, de surprise, elle lcha son panier. Les provisions roulrent sur
le tapis, les choux-fleurs, des oignons, des pommes. Jeanne,
enchante, poussa un cri et se jeta par terre, au milieu de la
chambre, courant aprs les pommes, jusque sous les fauteuils et
l'armoire  glace. Cependant, Rosalie, toujours paralyse, ne bougeait
pas, rptait:

--Comment! c'est toi!... Qu'est-ce que tu fais la, dis? qu'est-ce que
tu fais la?

Elle se tourna vers Hlne et demanda:

--C'est donc vous qui l'avez laiss entrer?

Zphyrin ne parlait pas, se contentait de cligner les paupires d'un
air malin. Alors, des larmes d'attendrissement montrent aux yeux de
Rosalie, et pour tmoigner sa joie de le revoir, elle ne trouva rien
de mieux que de se moquer de lui.

--Ah! va, reprit-elle en s'approchant, t'es joli, t'es propre, avec
cet habit-l!... J'aurais pu passer  ct de toi, je n'aurais pas
seulement dit: Dieu te bnisse!... Comme te voil fait! T'as l'air
d'avoir ta gurite sur ton dos. Et ils t'ont joliment ras la tte, tu
ressembles au caniche du sacristain.... Bon Dieu! que t'es laid, que
t'es laid!

Zphyrin, vex, se dcida  ouvrir la bouche.

--Ce n'est pas ma faute, bien sr.... Si on t'envoyait au rgiment,
nous verrions un peu.

Ils avaient compltement oubli o ils se trouvaient, et la chambre,
et Hlne, et Jeanne, qui continuait  ramasser les pommes. La bonne
s'tait plante debout devant le petit soldat, les mains noues sur
son tablier.

--Alors, tout va bien l-bas? demanda-t-elle.

--Mais oui, sauf que la vache des Guignard est malade, l'artiste est
venu, et il leur a dit comme a qu'elle tait pleine d'eau,

--Si elle est pleine d'eau, c'est fini..  part a, tout va bien?

--Oui, oui.... Il y a la garde champtre qui s'est cass le bras.. Le
pre Canivet est mort.... Monsieur la cur a perdu sa bourse, o il y
avait trente sous, en revenant de Grandval.... Autrement tout va bien.

Et ils se turent. Ils se regardaient avec des yeux luisants, les
lvres pinces et lentement remues dans une grimace tendre. Ce devait
tre leur faon de s'embrasser, car ils ne s'taient pas mme tendu la
main. Mais Rosalie sortit tout  coup de sa contemplation, et elle se
dsola on voyant ses lgumes par terre. Un beau gchis! il lui faisait
faire de propres choses! Madame aurait d le laisser attendre dans
l'escalier. Tout en grondant, elle se baissait, remettait au fond du
panier les pommes, les oignons, les choux-fleurs,  la grande
contrarit de Jeanne, qui ne voulait pas qu'on l'aidt. Et, comme
elle s'en allait dans sa cuisine, sans regarder davantage Zphyrin,
Hlne, gagne par la tranquille sant des deux amoureux, la retint
pour lui dire:

--coutez, ma fille, votre tante m'a demand d'autoriser ce garon 
venir vous voir le dimanche.... Il viendra l'aprs-midi, et vous
tacherez que votre service n'en souffre pas trop.

Rosalie s'arrta, tourna simplement la tte. Elle tait bien contente,
mais elle gardait son air grognon.

--Oh! madame, il va joliment me dranger! cria-t-elle.

Et, par-dessus son paule, elle jeta un regard sur Zphyrin et lui fit
de nouveau sa grimace tendre. Le petit soldat resta un moment
immobile, la bouche fendue par son rire muet. Puis, il se relira 
reculons, en remerciant et en posant son kpi contre son coeur. La
porte tait ferme, qu'il saluait encore sur le palier.

--Maman, c'est le frre de Rosalie? demanda Jeanne.

Hlne demeura tout embarrasse devant cette question. Elle regrettait
l'autorisation qu'elle venait d'accorder, dans un mouvement de bont
subite, dont elle s'tonnait. Elle chercha quelques secondes, elle
rpondit:

--Non, c'est son cousin.

--Ah! dit l'enfant gravement.

La cuisine de Rosalie donnait sur le jardin du docteur Deberle, en
plein soleil. L't, par la fentre, trs-large, les branches des
ormes entraient. C'tait la pice la plus gaie de l'appartement, toute
blanche de lumire, si claire mme que Rosalie avait d poser un
rideau de cotonnade bleue, qu'elle tirait l'aprs-midi. Elle ne se
plaignait que de la petitesse de cette cuisine, qui s'allongeait en
forme de boyau, le fourneau  droite, une table et un buffet  gauche,
Mais elle avait si bien cas les ustensiles et les meubles, qu'elle
s'tait mnag, prs de la fentre, un coin libre o elle travaillait
le soir. Son orgueil tait de tenir les casseroles, les bouilloires,
les plats dans une merveilleuse propret. Aussi, lorsque le soleil
arrivait, un resplendissement rayonnait des murs; les cuivres jetaient
des tincelles d'or, les fers battus avaient des rondeurs clatantes
de lunes d'argent; tandis que les faences bleues et blanches du
fourneau mettaient leur note ple dans cet incendie.

Le samedi suivant, dans la soire, Hlne entendit un tel
remue-mnage, qu'elle se dcida  aller voir.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-elle, vous vous battes avec les meubles?

--Je lave, madame, rpondit Rosalie, bouriffe et suante, accroupie
par terre, en train de frotter le carreau de toute la force de ses
petits bras.

C'tait fini, elle pongeait. Jamais elle n'avait fait sa cuisine
aussi belle. Une marie aurait pu y coucher, tout y tait blanc comme
pour une noce. La table et le buffet semblaient rabots  neuf, tant
elle y avait us ses doigts. Et il fallait voir le bel ordre, les
casseroles et les pots par rangs de grandeur, chaque chose  son clou,
jusqu' la pole et au gril qui reluisaient, sans une tache de fume.
Hlne resta l un instant, silencieuse; puis, elle sourit et se
retira.

Alors, chaque samedi, ce fut un nettoyage pareil, quatre heures
passes dans la poussire et dans l'eau. Rosalie voulait, le dimanche,
montrer sa propret  Zphyrin. Elle recevait ce jour-l. Une toile
d'araigne lui aurait fait honte. Lorsque tout resplendissait autour
d'elle, cela la rendait aimable et la faisait chanter.  trois heures,
elle se lavait encore les mains, elle mettait un bonnet avec des
rubans. Puis, tirant  demi le rideau de cotonnade, mnageant un jour
de boudoir, elle attendait Zphyrin au milieu du bel ordre, dans une
bonne odeur de thym et de laurier.

A trois heures et demie, exactement, Zphyrin arrivait; il se
promenait dans la rue, tant que la demie n'avait pas sonn aux
horloges du quartier. Rosalie coutait ses gros souliers buter contre
les marches, et lui ouvrait, quand il s'arrtait sur le palier. Elle
lui avait dfendu de toucher au cordon de sonnette. Chaque fois, ils
changeaient les mmes paroles.

--C'est toi?

--Oui, c'est moi.

Et ils restaient nez  nez, avec leurs yeux ptillants et leur bouche
pince. Puis, Zphyrin suivait Rosalie; mais elle l'empchait d'entrer
avant qu'elle l'et dbarrass de son shako et de son sabre. Elle ne
voulait point de a dans sa cuisine, elle cachait le sabre et le shako
au fond d'un placard. Alors, elle asseyait son amoureux, prs de la
fentre, dans le coin mnag l, et elle ne lui permettait plus de
remuer.

--Tiens-toi tranquille.... Tu me regarderas faire le dner de madame,
si tu veux.

Mais il ne venait presque jamais les mains vides. Ordinairement, il
avait employ sa matine  courir avec des camarades les bois de
Meudon, tranant les pieds dans des flneries sans fin, oisif et
buvant le grand air, avec le regret vague du pays. Pour occuper ses
doigts, il coupait des baguettes, les taillait, les enjolivait en
marchant de toutes sortes d'arabesques; et son pas se ralentissait
encore, il s'arrtait prs des fosss, le shako sur la nuque, les yeux
ne quittant plus son couteau qui fouillait le bois. Puis, comme il ne
pouvait se dcidera jeter ses baguettes, il les apportait l'aprs-midi
 Rosalie, qui les lui enlevait des mains, en criant un peu, parce que
cela salissait la cuisine. La vrit tait qu'elle les collectionnait;
elle en avait, sous son lit, un paquet de toutes les longueurs et de
tous les dessins.

Un jour, il arriva avec un nid plein d'oeufs, qu'il avait plac dans
le fond de son shako, sous son mouchoir. C'tait trs-bon, disait-il,
les omelettes avec les oeufs d'oiseau. Rosalie jeta cette horreur,
mais elle garda le nid, qui alla rejoindre les baguettes. D'ailleurs,
il avait toujours ses poches plaines  crever. Il en tirait des
curiosits, des cailloux transparents, pris au bord de la Seine,
d'anciennes ferrures, des baies sauvages qui sa schaient, des dbris
mconnaissables dont les chiffonniers n'avaient pas voulu. Sa passion
tait surtout les images. Le long des routes, il ramassait les papiers
qui avaient envelopp du chocolat ou des savons, et sur lesquels on
voyait des ngres et des palmiers, des almes et des bouquets de
roses. Les dessus des vieilles bottes creves, avec des dames blondes
et rveuses, les gravures vernies et le papier d'argent des sucres de
pomme, jets dans les foires des environs, taient ses grandes
trouvailles, qui lui gonflaient le coeur. Tout ce butin disparaissait
dans ses poches; il enveloppait d'un bout de journal les plus beaux
morceaux. Et, le dimanche, quand Rosalie avait un moment  perdre,
entre une sauce et un rti, il lui montrait ses images. C'tait pour
elle, si elle voulait; seulement, comme le papier, autour, n'tait pas
toujours propre, il dcoupait les images, ce qui l'amusait beaucoup.
Rosalie se fchait, des brins de papier s'envolaient jusque dans ses
plats; et il fallait voir avec quelle malice de paysan, tire de loin,
il finissait par s'emparer de ses ciseaux. Parfois, pour se
dbarrasser de lui, elle les lui donnait brusquement.

Cependant, un roux chantait dans un polon. Rosalie surveillait la
sauce, une cuiller de bois  la main, pendant que Zphyrin, la tte
penche, le dos largi par ses paulettes rouges, dcoupait des
images. Ses cheveux taient tellement ras, qu'on lui voyait la peau du
crne; et, son collet jaune billait par derrire, montrant le hale du
cou. Pendant des quarts d'heure entiers, tous deux ne disaient rien.
Lorsque Zphyrin levait la tte, il regardait Rosalie prendre de la
farine, hacher du persil, saler et poivrer, d'un air profondment
intress. Alors, de loin en loin, une parole lui chappait.

--Fichtre! a sent trop bon!

La cuisinire, en plein coup de feu, ne daignait pas rpondre tout de
suite. Au bout d'un long silence, elle disait  son tour:

--Vois-tu, il faut que a mijote.

Et leurs conversations ne sortaient gure de la. Ils ne parlaient mme
plus du pays. Lorsqu'un souvenir leur revenait, ils se comprenaient
d'un mot et riaient en dedans toute l'aprs-midi. Cela leur suffisait.
Quand Rosalie mettait Zphyrin  la porte, ils s'taient joliment
amuss tous les deux.

--Allons, va-t'en! Je vais servir madame.

Elle lui rendait son shako et son sabre, le poussait devant elle, puis
servait madame avec de la joie aux joues; tandis que lui, les bras
ballants, rentrait  la caserne, chatouill  l'intrieur par cette
bonne odeur de thym et de laurier qu'il emportait.

Dans les premiers temps, Hlne crut devoir les surveiller. Elle
arrivait parfois  l'improviste, pour donner un ordre. Et toujours
elle trouvait Zphyrin dans son coin, entre la table et la fentre,
prs de la fontaine de grs, qui le forait  rentrer les jambes. Ds
que madame paraissait, il se levait comme au port d'arme, demeurait
debout. Si madame lui adressait la parole, il ne rpondait gure que
par des saluts et des grognements respectueux. Peu  peu, Hlne se
rassura, en voyant qu'elle ne les drangeait jamais et qu'ils
gardaient sur le visage leur tranquillit d'amoureux patients.

Mme Rosalie semblait alors beaucoup plus dlure que Zphyrin. Elle
Avait dj quelques mois de Paris, elle s'y dniaisait, bien qu'elle
ne connt que trois rues, la rue, de Passy, la rue Franklin et la rue
Vineuse. Lui, au rgiment, restait godiche. Elle assurait  madame
qu'il btisait; car au pays, bien sr, il tait plus malin. a
rsultait de l'uniforme, disait elle; tous les garons qui tombaient
soldats devenaient btes  crever. En effet, Zphyrin, ahuri par son
existence nouvelle, avait les yeux ronds et le dandinement d'une oie.
Il gardait sa lourdeur de paysan sous ses paulettes, la caserne ne
lui enseignait point encore le beau langage ni les manires
victorieuses du tourlourou parisien. Ah! madame pouvait tre
tranquille! ce n'tait pas lui qui songeait  batifoler.

Aussi Rosalie se montrait-elle maternelle. Elle sermonnait Zphyrin
tout en mettant la broche, lui prodiguait de bons conseils sur les
prcipices qu'il devait viter; et il obissait, en appuyant chaque
conseil d'un vigoureux mouvement de tte. Tous les dimanches, il
devait lui jurer qu'il tait all  la messe et qu'il avait dit
religieusement ses prires matin et soir. Elle l'exhortait encore  la
propret, lui donnait un coup de brosse quand il partait, consolidait
un bouton de sa tunique, le visitait de la tte aux pieds, regardant
si rien ne clochait. Elle s'inquitait aussi de sa sant et lui
indiquait des recettes contre toutes sortes de maladies. Zphyrin,
pour reconnatre ses complaisances, lui offrait de remplir sa
fontaine. Longtemps elle refusa, par crainte qu'il n renverst de
l'eau. Mais, un jour, il monta les deux seaux sans laisser tomber une
goutte dans l'escalier, et, ds lors, ce fut lui qui, le dimanche,
remplit la fontaine. Il lui rendait d'autres services, faisait toutes
les grosses besognes, allait trs-bien acheter du beurre chez la
fruitire, si elle avait oubli d'en prendre. Mme il finit par se
mettre  la cuisine. D'abord, il plucha les lgumes. Plus tard, elle
lui permit de hacher. Au bout de six semaines, il ne touchait point
aux sauces, mais il les surveillait, la cuiller de bois  la main.
Rosalie en avait fait son aide, et elle clatait de rire parfois,
quand elle le voyait, avec son pantalon rouge et son collet jaune,
actionn devant le fourneau, un torchon sur le bras, comme un
marmiton.

Un dimanche, Hlne se rendit  la cuisine. Ses pantoufles
Assourdissaient le bruit de ses pas, elle resta sur le seuil, sans que
la bonne ni le soldat l'eussent entendue. Dans son coin, Zphyrin
tait attabl devant une tasse de bouillon fumant. Rosalie, qui
tournait le dos  la porte, lui coupait de longues mouillettes de
pain.

--Va, mange, mon petit! disait-elle. Tu marches trop, c'est a qui te
creuse.... Tiens! en as-tu assez? en veux-tu encore?

Et elle le couvait d'un regard tendre et inquiet. Lui, tout rond, se
carrait au-dessus de la tasse, avalait une mouillette  chaque
bouche. Sa face, jaune de son, rougissait dans la vapeur qui la
baignait. Il murmurait:

--Sapristi! quel jus! Qu'est-ce que tu mets donc l dedans?

--Attends, reprit-elle, si tu aimes les poireaux....

Mais, en se tournant, elle aperut madame. Elle poussa un lger cri.
Tous deux restrent ptrifis. Puis, Rosalie s'excusa avec un flot
Brusque de paroles.

--C'est ma part, madame, oh! bien vrai.... Je n'aurais pas repris du
bouillon.... Tenez, sur ce que j'ai de plus sacr! Je lui ai dit: Si tu
veux ma part de bouillon, je vais te la donner.... Allons, parle donc,
toi; tu sais bien que a s'est pass comme a....

Et, inquite du silence que gardait sa matresse, elle la crut fche,
elle continua d'une voix qui se brisait:

--Il mourait de faim, madame; il m'avait vol une carotte crue.... On
les nourrit si mal! Puis, imaginez-vous qu'il est all au diable, le
long de la rivire, je ne sais o.... Vous-mme, madame, vous m'auriez
dit: Rosalie, donnez-lui donc un bouillon....

Alors, Hlne, devant le petit soldat, qui restait la bouche pleine,
sans oser avaler, ne put rester svre. Elle rpondit doucement:

--Eh bien! ma fille, quand ce garon aura faim, il faudra l'inviter 
dner, voil tout.... Je vous le permets.

Elle venait d'prouver, en face d'eux, cet attendrissement qui, dj
une fois, lui avait fait oublier son rigorisme. Ils taient si
heureux, dans cette cuisine! Le rideau de cotonnade,  demi tir,
laissait entrer le soleil couchant. Les cuivres incendiaient le mur du
fond, clairant d'un reflet rose le demi-jour de la pice. Et l, dans
cette ombre dore, ils mettaient tous les deux leurs petites faces
rondes, tranquilles et claires comme des lunes. Leurs amours avaient
une certitude si calme, qu'ils ne drangeaient pas le bel ordre des
ustensiles. Ils s'panouissaient aux bonnes odeurs des fourneaux,
l'apptit gay, le coeur nourri.

--Dis, maman, demanda Jeanne le soir, aprs une longue rflexion, le
cousin de Rosalie ne l'embrasse jamais, pourquoi donc?

--Et pourquoi veux-tu qu'ils s'embrassent? rpondit Hlne. Ils
s'embrasseront le jour de leur fte.




II


Aprs le potage, ce mardi-l, Hlne tendit l'oreille, en disant:

--Quel dluge, entendez-vous?... Mes pauvres amis, vous allez tre
tremps, ce soir.

--Oh! quelques gouttes, murmura l'abb, dont la vieille soutane tait
dj mouille aux paules.

--Moi, j'ai une bonne trotte, dit M. Rambaud; mais je rentrerai  pied
tout de mme; j'aime a.... D'ailleurs, j'ai mon parapluie.

Jeanne rflchissait, en regardant srieusement sa dernire cuillere
de vermicelle. Puis, elle parla lentement:

--Rosalie disait que vous ne viendriez pas,  cause du mauvais
temps.... Maman disait que vous viendriez.... Vous tes bien gentil,
vous venez toujours.

On sourit autour de la table. Hlne eut un hochement de tte
affectueux,  l'adresse des deux frres. Dehors, l'averse continuait
avec un roulement sourd, et de brusques coups de vent faisaient
craquer les persiennes. L'hiver semblait revenu. Rosalie avait tir
soigneusement les rideaux de reps rouge; la petite salle  manger,
bien close, claire par la calme lueur de la suspension, qui pendait
toute blanche, prenait, au milieu des secousses de l'ouragan, une
douceur d'intimit attendrie. Sur le buffet d'acajou, des porcelaines
refltaient la lumire tranquille. Et, dans cette paix, les quatre
convives causaient sans hte, attendant le bon plaisir de la bonne, en
lace de la belle propret bourgeoise du couvert.

--Ah! vous attendiez, tant pis! dit familirement Rosalie en entrant
avec un plat. Ce sont des filets de sole au gratin pour monsieur
Rambaud, et a demande  tre saisi au dernier moment.

M. Rambaud affectait d'tre gourmand, pour amuser Jeanne et faire
Plaisir  Rosalie, qui tait trs-orgueilleuse de son talent de
cuisinire. Il se tourna vers elle, en demandant:

--Voyons, qu'avez-vous mis aujourd'hui?... Vous apportez toujours des
surprises quand je n'ai plus faim.

--Oh! rpondit-elle, il y a trois plats, comme toujours; pas
davantage.... Aprs les filets de sole, vous allez avoir un gigot et
des choux de Bruxelles.... Bien vrai, pas davantage.

Mais M. Rambaud regardait Jeanne du coin de l'oeil. L'enfant s'gayait
beaucoup, touffant des rires dans ses mains jointes, secouant la tte
comme pour dire que la bonne mentait. Alors, il fit claquer la langue
d'un air de doute, et Rosalie feignit de se fcher.

--Vous ne me croyez pas, reprit-elle, parce que mademoiselle est en
train de rire.... Eh bien! fiez-vous  a, restez sur votre apptit, et
vous verrez si vous n'tes pas forc de vous remettre  table, en
rentrant chez vous.

Quand la bonne ne fut plus l, Jeanne, qui riait plus fort, eut une
terrible dmangeaison de parler.

--Tu es trop gourmand, commena-t-elle; moi, je suis alle dans la
cuisine....

Mais elle s'interrompit.

--Ah! non, il ne faut pas le lui dira, n'est-ce pas, maman?... Il n'y
a rien, rien du tout. C'est pour t'attraper que je riais.

Cette scne recommenait tous les mardis et avait toujours le mme
succs. Hlne tait touche de la bonne grce avec laquelle M.
Rambaud se prtait  ce jeu, car elle n'ignorait pas qu'il avait
longtemps vcu, avec une frugalit provenale, d'un anchois et d'une
demi-douzaine d'olives par jour. Quant  l'abb Jouve, il ne savait
jamais ce qu'il mangeait; on le plaisantait mme souvent sur son
ignorance et ses distractions. Jeanne le guettait de ses yeux
luisants. Lorsqu'on fut servi:

--C'est trs-bon, le merlan, dit-elle en s'adressant au prtre.

--Trs-bon, ma chrie, murmura-t-il. Tiens, c'est vrai, c'est du
merlan; je croyais que c'tait du turbot.

Et, comme tout le monde riait, il demanda navement pourquoi. Rosalie,
qui venait de rentrer, paraissait trs-blesse. Ah! bien, monsieur le
cur, dans son pays, connaissait joliment mieux la nourriture; il
disait l'ge d'une volaille,  huit jours prs, rien qu'en la
dcoupant; il n'avait pas besoin d'entrer dans la cuisine pour
connatre  l'avance son dner, l'odeur suffisait. Bon Dieu! si elle
avait servi chez un cur comme monsieur l'abb, elle ne saurait
seulement pas  cette heure retourner une omelette. Et le prtre
s'excusait d'un air embarrass, comme si le manque absolu du sens de
la gourmandise ft chez lui un dfaut dont il dsesprait de se
corriger. Mais, vraiment, il avait trop d'autres choses en tte.

--a, c'est un gigot, dclara Rosalie en posant le gigot sur la table.

Tout le monde, de nouveau, se mit  rire, l'abb Jouve le premier. Il
avana sa grosse tte, en clignant ses yeux minces.

--Oui, pour sr, c'est un gigot, dit-il. Je crois que je l'aurais
reconnu.

Ce jour-la, d'ailleurs, l'abb tait encore plus distrait que de
coutume. Il mangeait vite, avec la hte d'un homme que la table
ennuie, et qui chez lui djeune debout; puis, il attendait les autres,
absorb, rpondant simplement par des sourires. Toutes les minutes, il
jetait sur son frre un regard dans lequel il y avait de
l'encouragement et de l'inquitude. M. Rambaud, lui non plus, ne
semblait pas avoir son calme habituel; mais son trouble se trahissait
par un besoin de parler et de se remuer sur sa chaise, qui n'tait
point dans sa nature rflchie. Aprs les choux de Bruxelles, comme
Rosalie tardait  apporter le dessert, il y eut un silence. Au dehors,
l'averse tombait avec plus de violence, un grand ruissellement battait
la maison. Dans la salle  manger, on touffait un peu. Alors, Hlne
eut conscience que l'air n'tait pas le mme, qu'il y avait entre les
deux frres quelque chose qu'ils ne disaient point. Elle les regarda
avec sollicitude, elle finit par murmurer:

--Mon Dieu! quelle pluie affreuse!... N'est-ce pas? cela vous
retourne, vous paraissez souffrants tous les deux?

Mais ils diront que non, ils s'empressrent de la rassurer. Et comme
Rosalie arrivait, portant un immense plat, M. Rambaud s'cria, pour
cacher son motion:

--Qu'est-ce que je disais! encore une surprise!

La surprise, ce jour-la, tait une crme  la vanille, un des
triomphes de la cuisinire. Aussi fallait-il voir le rire large et
muet avec lequel elle la posa sur la table. Jeanne battait des mains,
en rptant:

--Je le savais, je le savais!... J'avais vu les oeufs dans la cuisine.

--Mais je n'ai plus faim! reprit M. Rambaud d'un air dsespr. Il
m'est impossible d'en manger.

Alors, Rosalie devint grave, pleine d'un courroux contenu. Elle dit
simplement, l'air digne:

--Comment! une crme que j'ai faite pour vous!... Eh bien! essayez de
ne pas en manger.... Oui, essayez....

Il se rsigna, prit une grosse part de crme. L'abb restait distrait.
Il roula sa serviette, se leva avant la fin du dessert, comme cela lui
arrivait souvent. Un instant, il marcha, la tte penche sur une
paule; puis, quand Hlne quitta la table  son tour, il lana  M.
Rambaud un coup d'oeil d'intelligence, et emmena la jeune femme dans
la chambre  coucher. Derrire eux, par la porte laisse ouverte, on
entendit presque aussitt leurs voix lentes, sans distinguer les
paroles.

--Dpche-toi, disait Jeanne  M. Rambaud qui semblait ne pouvoir
finir un biscuit. Je veux te montrer mon travail.

Mais il ne se pressait pas. Lorsque Rosalie se mit  ter le couvert,
il lui fallut pourtant se lever.

--Attends donc, attends donc, murmurait-il, pendant que l'enfant
voulait l'entraner dans la chambre.

Et il s'cartait de la porte, embarrass et peureux. Puis, comme
l'abb haussait la voix, il fut pris d'une telle faiblesse qu'il dut
s'asseoir de nouveau devant la table desservie. Il avait tir un
journal de sa poche.

--Je vais te faire une petite voiture, dit-il.

Du coup, Jeanne ne parla plus d'aller dans la chambre. M. Rambaud
l'merveillait par son adresse  tirer d'une feuille de papier toutes
sortes de joujoux. Il faisait des cocottes, des bateaux, des bonnets
d'vque, des charrettes, des cages. Mais, ce jour-l, ses doigts
tremblaient en pliant le papier, et il n'arrivait pas  russir les
petits dtails. Au moindre bruit qui sortait de la pice voisine, il
baissait la tte. Cependant, Jeanne, trs-intresse, s'tait appuye
contre la table,  ct de lui.

--Aprs, tu feras une cocotte, dit-elle, pour l'atteler  la voiture.

Au fond de la chambre, l'abb Jouve tait rest debout, dans l'ombre
claire dont l'abat-jour noyait la pice. Hlne avait repris sa place
habituelle, devant le guridon; et comme elle ne se gnait pas le
mardi avec ses amis, elle travaillait, on ne voyait que ses mains
ples cousant un petit bonnet d'enfant, sous le rond de vive clart.

--Jeanne ne vous donne plus aucune inquitude? demanda l'abb.

Elle hocha la tte avant de rpondre.

--Le docteur Deberle parat tout  fait rassur, dit-elle. Mais la
pauvre chrie est encore bien nerveuse.... Hier, je l'ai trouve sans
connaissance sur sa chaise.

--Elle manque d'exercice, reprit le prtre. Vous vous enfermez trop,
vous ne menez pas assez la vie de tout le monde.

Il se tut, il y ont un silence. Sans doute il avait trouv la
transition qu'il cherchait; mais, au moment de parler, il se
recueillait. Il prit une chaise, s'assit  ct d'Hlne, en disant:

--coutez, ma chre fille, je dsire causer srieusement avec vous
depuis quelque temps.... L'existence que vous menez ici n'est pas
bonne. Ce n'est point  votre ge qu'on se clotre comme vous le
faites; et ce renoncement est aussi mauvais pour votre enfant que pour
vous.... Il y a mille dangers, des dangers de sant et d'autres
dangers encore....

Hlne avait lev la tte, d'un air de surprise.

--Que voulez-vous dire, mon ami? demanda-t-elle.

--Mon Dieu! je connais peu le monde, continua le prtre avec un lger
embarras, mais je sais pourtant qu'une femme y est trs-expose,
lorsqu'elle reste sans dfense.... Enfin, vous tes trop seule, et
cette solitude dans laquelle vous vous enfoncez, n'est pas saine,
croyez-moi. Un jour doit venir o vous en souffrirez.

--Mais je ne me plains pas, mais je me trouve trs-bien comme je
suis! s'cria-t-elle avec quelque vivacit.

Le vieux prtre branla doucement sa grosse tte.

--Certainement, cela est trs-doux. Vous vous sentez parfaitement
heureuse, je le comprends. Seulement, sur cette pente de la solitude
et de la rverie, on ne sait jamais o l'on va.... Oh! je vous
connais, vous tes incapable de mal faire.... Mais vous pourriez y
perdre tt ou tard votre tranquillit. Un matin, il ne serait plus
temps, la place que vous laissez vide autour de vous et en vous, se
trouverait occupe par quelque sentiment douloureux et inavouable.

Dans l'ombre, une rougeur tait monte au visage d'Hlne. L'abb
avait donc lu dans son coeur? Il connaissait donc le trouble qui
grandissait en elle, cette agitation intrieure qui emplissait sa vie,
maintenant, et qu'elle-mme jusque-l n'avait pas voulu interroger?
Son ouvrage tomba sur ses genoux. Une mollesse la prenait, elle
attendait du prtre comme une complicit dvote, qui allait enfin lui
permettre d'avouer tout haut et de prciser ces choses vagues qu'elle
refoulait au fond de son tre. Puisqu'il savait tout, il pouvait la
questionner, elle tcherait de rpondre.

--Je me mets entre vos mains, mon ami, murmura-t-elle. Vous savez bien
que je vous ai toujours cout.

Alors, le prtre garda un moment le silence; puis, lentement,
gravement:

--Ma fille, il faut vous remarier, dit-il.

Elle resta muette, les bras abandonns, dans la stupeur que lui
causait un pareil conseil. Elle attendait d'autres paroles, elle ne
comprenait plus. Cependant, l'abb continuait, plaidant les raisons
qui devaient la dcider au mariage.

--Songez que vous tes jeune encore.... Vous ne pouvez rester
davantage dans ce coin cart de Paris, osant  peine sortir, ignorant
tout de la vie. Il vous faut rentrer dans l'existence commune, sous
peine de regretter amrement plus tard votre isolement.... Vous ne
vous apercevez point du lent travail de cette rclusion, mais vos amis
remarquent votre pleur et s'en inquitent.

Il s'arrtait  chaque phrase, esprant qu'elle l'interromprait et
qu'elle discuterait sa proposition. Mais elle demeurait toute froide,
comme glace par la surprise.

--Sans doute, vous avez une enfant, reprit-il. Cela telle un
cheval.... Tu ne sais donc pas faire les chevaux?

--Ah! non. Les chevaux, c'est trop difficile, rpondit M. Rambaud.
Mois, si tu veux, je vais t'apprendre  foire les voitures.

C'tait toujours par l que le jeu finissait. Jeanne, trs-attentive,
regardait son bon ami plier le papier en une multitude de petits
carrs; puis, elle essayait  son tour; mais elle se trompait, tapait
du pied. Pourtant, elle savait dj faire les bateaux et les bonnets
d'vque.

--Tu vois, rptait patiemment M. Rambaud, tu fais quatre cornes comme
cela, puis tu retournes....

Depuis un instant, l'oreille tendue, il avait d saisir quelques-unes
des paroles dites dans la pice voisine; et ses pauvres mains
s'agitaient davantage, sa langue s'embarrassait tellement, qu'il
mangeait la moiti des mots.

Hlne, qui ne pouvait s'apaiser, reprit l'entretien.

--Me remarier, et avec qui? demanda-t-elle tout d'un coup au prtre,
en replaant son ouvrage sur le guridon. Vous avez quelqu'un en vue,
n'est-ce pas?

L'abb Jouve s'tait lev et marchait lentement. Il fit un signe
affirmatif de la tte, sans s'arrter.

--Eh bien! nommez-moi la personne, reprit-elle. Un instant, il se tint
debout devant elle; puis il haussa lgrement les paules, en
murmurant:

-- quoi bon! puisque vous refusez?

--N'importe, je veux savoir, dit-elle; comment pourrais-je prendre une
dcision, si je ne sais pas?

Il ne rpondit point tout de suite, toujours debout et la regardant en
face. Un sourire un peu triste montait  ses lvres. Ce fut presque 
voix basse qu'il finit par dire:

--Comment! vous n'avez pas devin?

Non, elle ne devinait pas. Elle cherchait et s'tonnait. Alors, il fit
simplement un signe; d'un mouvement de tte, il indiqua la salle 
manger.

--Lui! s'cria-t-elle en touffant sa voix.

Et elle devint toute grave. Elle ne protestait plus violemment. Il ne
restait sur son visage que de l'tonnement et du chagrin. Longtemps,
elle demeura les yeux  terre, songeuse. Non, certes, elle n'aurait
jamais devin; et pourtant elle ne trouvait aucune objection. M.
Rambaud tait le seul homme dans la main duquel elle aurait mis
loyalement la sienne, sans une crainte. Elle connaissait sa bont,
elle ne riait pas de son paisseur bourgeoise. Mais, malgr toute son
affection pour lui, l'ide qu'il l'aimait la pntrait d'un grand
froid.

Cependant, l'abb avait repris sa marche d'un bout de la pice 
l'autre; et comme il passait devant la porte de la salle  manger, il
appela doucement Hlne.

--Tenez, venez voir.

Elle se leva et regarda.

M. Rambaud avait fini par asseoir Jeanne sur sa propre chaise. Lui,
d'abord appuy contre la table, venait de se laisser glisser aux pieds
de la petite fille. Il tait  genoux devant elle, et l'entourait d'un
de ses bras. Sur la table, il y avait la charrette attele d'une
cocotte, puis des bateaux, des botes, des bonnets d'vque.

--Alors, tu m'aimes bien? disait-il, rpte que tu m'aimes bien.

--Mais oui, je t'aime bien, tu le sais.

Il hsitait, frmissant, comme s'il avait eu une dclaration d'amour 
risquer.

--Et si je te demandais  rester toujours ici, avec toi, qu'est-ce que
tu rpondrais?

--Oh! je serais contente; nous jouerions ensemble, n'est-ce pas? ce
serait amusant.

--Toujours, entends-tu, je resterais toujours. Jeanne avait pris un
bateau, qu'elle transformait en un chapeau de gendarme. Elle murmura:

--Ah! il faudrait que maman le permt.

Cette rponse parut le rendre  toutes ses anxits. Son sort se
dcidait.

--Bien sr, dit-il. Mais si ta maman le permettait, tu ne dirais pas
non, toi, n'est-ce pas?

Jeanne, qui achevait son chapeau de gendarme, enthousiasme, se mit 
chanter sur un air  elle:

--Je dirais oui, oui, oui.... Je dirais oui, oui, oui.... Vois donc
comme il est joli, mon chapeau!

M. Rambaud, touch aux larmes, se dressa sur les genoux et l'embrassa,
pendant qu'elle-mme lui jetait les mains autour du cou. Il avait
charg son frre de demander le consentement d'Hlne; lui, tchait
d'obtenir celui de Jeanne.

--Vous le voyez, dit le prtre avec un sourire, l'enfant veut bien.

Hlne resta grave. Elle ne discutait plus. L'abb avait repris son
plaidoyer, et il insistait sur les mrites de M. Rambaud. N'tait-ce
pas un pre tout trouv pour Jeanne? Elle le connaissait, elle ne
livrerait rien au hasard en se confiant  lui. Puis, comme elle
gardait le silence, l'abb ajouta avec une grande motion et une
grande dignit que, s'il s'tait charg d'une pareille dmarche, il
n'avait point song  son frre, mais  elle,  son bonheur.

--Je vous crois, je sais combien vous m'aimez, dit vivement Hlne.
Attendez, je veux rpondre devant vous  votre frre.

Dix heures sonnaient. M. Rambaud entrait dans la chambre  coucher.
Elle marcha  sa rencontre, la main tendue, en disant:

--Je vous remercie de votre offre, mon ami, et je vous en suis trs-
reconnaissante. Vous avez bien fait de parler....

Elle le regardait tranquillement en face et gardait sa grosse main
dans la sienne. Lui, tout frmissant, n'osait lever les yeux.

--Seulement, je demande  rflchir, continua-t-elle. Il me faudra
beaucoup de temps peut-tre.

--Oh! tout ce que vous voudrez, six mois, un an, davantage,
balbutia-t-il, soulag, heureux de ce qu'elle ne le mettait pas tout
de suite  la porte.

Alors, elle eut un faible sourire.

--Mais j'entends que nous restions amis. Vous viendrez comme par le
pass, vous me promettez simplement d'attendre que je vous reparle la
premire de ces choses.... Est-ce convenu?

Il avait retir sa main, il cherchait fivreusement son chapeau, en
acceptant tout d'un hochement de tte continu. Puis, au moment de
sortir, il retrouva la parole.

--coutez, murmura-t-il, vous savez maintenant que je suis l,
n'est-ce pas? Eh bien! dites-vous que j'y serai toujours, quoi qu'il
arrive. C'est tout ce que l'abb aurait d vous expliquer.... Dans dix
ans, si vous voulez, vous n'aurez qu' faire un signe. Je vous
obirai.

Et ce fut lui qui prit une dernire fois la main d'Hlne et la serra
 la briser. Dans l'escalier, les deux frres se retournrent comme
d'habitude, en disant:

--A mardi.

--Oui,  mardi, rpondit Hlne.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre, le bruit d'une nouvelle averse qui
battait les persiennes, la rendit toute chagrine. Mon Dieu! quelle
pluie entte, et comme ses pauvres amis allaient tre mouills! Elle
ouvrit la fentre, jeta un regard dans la rue. De brusques coups de
vent soufflaient les becs de gaz. Et, au milieu des flaques pales et
des hachures luisantes de la pluie, elle aperut le dos rond de M.
Rambaud qui s'en allait, heureux et dansant dans le noir, sans
paratre se soucier de ce dluge.

Jeanne, cependant, tait trs-srieuse, depuis qu'elle avait saisi
quelques-unes des dernires paroles de son bon ami. Elle venait de
retirer ses petites bottines, elle restait en chemise sur le bord de
son lit, songeant profondment. Quand sa mre entra pour l'embrasser,
elle la trouva ainsi.

--Bonne nuit, Jeanne. Embrasse-moi.

Puis, comme l'enfant semblait ne pas entendre, Hlne s'accroupit
devant elle, en la prenant  la taille. Et elle l'interrogea  demi-
voix.

--a te ferait donc plaisir s'il habitait avec nous?

Jeanne ne parut pas tonne de la question. Elle pensait  ces choses
sans doute. Lentement, elle dit oui de la tte.

--Mais, tu sais, reprit la mre, il serait toujours l, la nuit, le
jour,  table, partout.

Une inquitude grandissait dans les yeux clairs de la petite fille.
Elle posa sa joue sur l'paule de sa mre, la baisa au cou, finit par
lui demander  l'oreille, toute frissonnante:

--Maman, est-ce qu'il t'embrasserait?

Une teinte rose monta au front d'Hlne. Elle ne sut que rpondre
d'abord  cette question d'enfant. Enfin, elle murmura:

--Il serait comme ton pre, ma chrie.

Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle clata brusquement
en gros sanglots. Ella bgayait:

--Oh! non, non, je ne veux plus.... Oh! maman, je t'en prie, dis-lui
que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas....

Et elle touffait, elle s'tait jete sur la poitrine de sa mre, elle
la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Hlne tacha de la
calmer, en lui rptant qu'on arrangerait cela. Mais Jeanne voulait
tout de suite une rponse dcisive.

--Oh! dis non, petite mre, dis non.... Tu vois bien que j'en
mourrais.... Oh! jamais, n'est-ce pas? jamais!

--Eh bien! non, je te le promets; sois raisonnable, couche-toi.

Pendant quelques minutes encore, l'enfant muette et passionne la
serra entre ses bras, comme ne pouvant se dtacher d'elle et la
dfendant contre ceux qui voulaient la lui prendre. Enfin, Hlne put
la coucher; mais elle dut veiller prs d'elle une partie de la nuit.
Des secousses l'agitaient dans son sommeil, et, toutes les
demi-heures, elle ouvrait les yeux, s'assurait que si mre tait l,
puis se rendormait en collant la bouche sur sa main.




III


Ce fut un mois d'une douceur adorable. Le soleil d'avril avait verdi
le jardin d'une verdure tendre, lgre et fine comme une dentelle.
Contre la grille, les tiges folles des clmatites poussaient leurs
jets minces, tandis que les chvrefeuilles en boutons exhalaient un
parfum dlicat, presque sucr. Aux deux bords de la pelouse, soigne
et taille, des graniums rouges et des quarantaines blanches
fleurissaient les corbeilles. Et le bouquet d'ormes, dans le fond,
entre l'tranglement des constructions voisines, drapait la tenture
verte de ses branches, dont les petites feuilles frissonnaient au
moindre souffle.

Pendant plus de trois semaines, le ciel resta bleu sans un nuage.
C'tait comme un miracle de printemps qui ftait la nouvelle jeunesse,
l'panouissement qu'Hlne portait dans son coeur. Chaque aprs-midi,
elle descendait au jardin avec Jeanne. Sa place tait marque, contre
le premier orme,  droite. Une chaise l'attendait; et, le lendemain,
elle trouvait encore, sur le gravier de l'alle, les bouts de fil
qu'elle avait sems la veille.

--Vous tes chez vous, rptait chaque soir madame Deberle, qui se
prenait pour elle d'une de ces passions, dont elle vivait six mois. A
demain. Tchez de venir plus tt, n'est-ce pas?

Et Hlne tait chez elle, en effet. Peu  peu, elle s'habituait  ce
coin de verdure, elle attendait l'heure d'y descendra avec une
impatience d'enfant. Ce qui la charmait, dans ce jardin bourgeois,
c'tait surtout la propret de la pelouse et des massifs. Pas une
herbe oublie ne gtait la symtrie des feuillages. Les alles,
ratisses tous les matins, avaient aux pieds une mollesse de tapis.
Elle vivait l, calme et repose, ne souffrant pas des excs de la
sve. Il ne lui venait rien de troublant de ces corbeilles dessines
si nettement, de ces manteaux de lierre dont le jardinier enlevait une
 une les feuilles jaunies. Sous l'ombre enferme des ormes, dans ce
parterre discret que la prsence de madame Deberle parfumait d'une
pointe de musc, elle pouvait se croire dans un salon; et la vue seule
du ciel, lorsqu'elle levait la tte, lui rappelait le plein air et la
faisait respirer largement.

Souvent, elles passaient l'aprs-midi toutes les deux, sans voir
personne. Jeanne et Lucien jouaient  leurs pieds. Il y avait de longs
silences. Puis, madame Deberle, que la rverie dsesprait, causait
pendant des heures, se contentant des approbations muettes d'Hlne,
repartant de plus belle au moindre hochement de tte. C'taient des
histoires interminables sur les dames de son intimit, des projets de
rception pour le prochain hiver, des rflexions de pie bavarde au
sujet des vnements du jour, tout le chaos mondain qui se heurtait
dans ce front troit de jolie femme; et cela ml  de brusques
effusions d'amour pour les enfants,  des phrases mues qui
clbraient les charmes de l'amiti. Hlne sa laissait serrer les
mains. Elle n'coutait pas toujours; mais, dans l'attendrissement
continu o elle vivait, elle se montrait trs-touche des caresses de
Juliette, et elle la disait d'une grande bont, d'une bont d'ange.

D'autres fois, une visite se prsentait. Alors, madame Deberle tait
enchante. Elle avait cessa depuis Pques ses samedis, comme il
convenait  cette poque de l'anne. Mais elle redoutait la solitude,
et on la ravissait en la venant voir sans faon, dans son jardin. Sa
grande proccupation, alors, tait de choisir la plage o elle
passerait le mois d'aot.  chaque visite, elle recommenait la mme
conversation; elle expliquait que son mari ne raccompagnerait pas  la
mer; puis, elle questionnait les gens, elle ne pouvait fixer son
choix. Ce n'tait pas pour elle, c'tait pour Lucien. Quand le beau
Malignon arrivait, il s'asseyait  califourchon sur une chaise
rustique. Lui, abhorrait la campagne; il fallait tre fou, disait-il,
pour s'exiler de Paris, sous prtexte d'aller prendre des rhumes au
bord de l'Ocan. Pourtant, il discutait les plages; toutes taient
infectes, et il dclarait qu'aprs Trouville, il n'y avait absolument
rien d'un peu propre. Hlne, chaque jour, entendait la mme
discussion, sans se lasser, heureuse mme de cette monotonie de ses
journes qui la berait et l'endormait dans une pense unique. Au bout
du mois, madame Deberle ne savait pas encore o elle irait.

Un soir, comme Hlne se retirait, Juliette lut dit:

--Je suis oblige de sortir demain; mais que cela ne vous empche pas
de descendre.... Attendez-moi, je ne rentrerai pas tard.

Hlne accepta. Elle passa une aprs-midi dlicieuse, seule dans le
jardin. Au-dessus de sa tte, elle n'entendait que la bruit d'ailes
des moineaux, voletant dans les arbres. Tout la charme de ce petit
coin ensoleill la pntrait. Et,  partir de ce jour, ses plus
heureuses aprs-midi furent celles o son amie l'abandonnait.

De rapports de plus en plus troits se nouaient entre elle et les
Deberle. Elle dna chez eux, en amie que l'on retient au moment de se
mettre  table; lorsqu'elle s'attardait sous les ormes, et que Pierre
descendait le perron, en disant: Madame est servie, Juliette la
suppliait de rester, et elle cdait parfois. C'taient des dners de
famille, gays par la turbulence des enfants. Le docteur Deberle et
Hlne paraissaient de bons amis, dont les tempraments raisonnables,
un peu froids, sympathisaient. Aussi Juliette s'criait-elle souvent:

--Oh! vous vous entendriez bien ensemble.... Moi, cela m'exaspre,
votre tranquillit.

Chaque aprs-midi, le docteur rentrait de ses visites vers six heures.
Il trouvait ces dames au jardin et s'asseyait prs d'elles. Dans les
premiers temps, Hlne avait affect de se retirer aussitt, pour
laisser le mnage seul. Mais Juliette s'tait si vivement fche de
cette brusque retraite, qu'elle demeurait maintenant. Elle se trouvait
de moiti dans la vie intime de cette famille qui semblait toujours
trs-unie. Lorsque le docteur arrivait, sa femme lui tendait chaque
fois la joue, du mme mouvement amical, et il la baisait; puis, comme
Lucien lui montait aux jambes, il l'aidait  grimper, il le gardait
sur ses genoux, tout en causant. L'enfant lui fermait la bouche de ses
petites mains, lui tirait les cheveux au milieu d'une phrase, se
conduisait si mal, qu'il finissait par le mettre  terre, en lui
disant d'aller jouer avec Jeanne. Et Hlne souriait de ces jeux, elle
quittait un instant son ouvrage pour envelopper d'un regard tranquille
le pre, la mre et l'enfant. Le baiser du mari ne la gnait point,
les malices de Lucien l'attendrissaient. On et dit qu'elle se
reposait dans la paix heureuse du mnage.

Cependant, le soleil se couchait, jaunissant les hautes branches. Une
srnit tombait du ciel ple. Juliette, qui avait la manie des
questions, mme avec les personnes qu'elle connaissait le moins,
interrogeait son mari, coup sur coup, souvent sans attendre les
rponses.

--O es-tu all? qu'as-tu fait?

Alors, il disait ses visites, lui parlait d'une connaissance salue,
lui donnait quelque renseignement, une toffe ou un meuble entrevu 
un talage. Et souvent, en parlant, ses yeux rencontraient les yeux
d'Hlne. Ni l'un ni l'autre ne dtournait la tte. Ils se regardaient
face  face, srieux une seconde, comme s'ils se fussent vus jusqu'au
coeur; puis, ils souriaient, les paupires lentement abaisses. La
vivacit nerveuse de Juliette, qu'elle noyait d'une langueur tudie,
ne leur permettait pas de causer longtemps ensemble; car la jeune
femme se jetait en travers de toutes les conversations. Pourtant, ils
changeaient des mots, des phrases lentes et banales, qui semblaient
prendre des sens profonds et qui se prolongeaient au del du son de
leurs voix.  chacune de leurs paroles, ils s'approuvaient d'un lger
signe, comme si toutes leurs penses eussent t communes. C'tait une
entente absolue, intime, venue du fond de leur tre, et qui se
resserrait jusque dans leurs silences. Parfois, Juliette arrtait son
bavardage de pie, un peu honteuse de toujours parler.

--Hein? vous ne vous amusez gure? disait-elle. Nous causons de choses
qui ne vous intressent pas du tout.

--Non, ne faites pas attention  moi, rpondait Hlne gaiement. Je ne
m'ennuie jamais.... C'est un bonheur pour moi que d'couter et de ne
rien dire.

Et elle ne mentait pas. C'tait pendant ses longs silences qu'elle
Gotait le mieux le charme d'tre l. La tte penche sur son ouvrage,
levant les yeux de loin en loin pour changer avec le docteur ces
longs regards qui les attachaient l'un  l'autre, elle s'enfermait
volontiers dans l'gosme de son motion. Entre elle et lui, elle
s'avouait maintenant qu'il y avait un sentiment cach, quelque chose
de trs-doux, d'autant plus doux que personne au monde ne le
partageait avec eux. Mais elle portait son secret paisiblement, sans
un trouble d'honntet, car rien de mauvais ne l'agitait. Comme il
tait bon avec sa femme et son enfant! Elle l'aimait davantage, quand
il faisait sauter Lucien et baisait Juliette sur la joue. Depuis
qu'elle le voyait dans son mnage, leur amiti avait grandi.
Maintenant, elle tait comme de la famille, elle ne pensait pas qu'on
pt l'loigner. Et, au fond d'elle, elle l'appelait Henri,
naturellement,  force d'entendre Juliette lui donner ce nom. Lorsque
ses lvres disaient monsieur, un cho rptait Henri, dans tout
son tre.

Un jour, le docteur trouva Hlne seule sous les ormes. Juliette
sortait presque toutes les aprs-midi.

--Tiens! ma femme n'est pas l? dit-il.

--Non, elle m'abandonne, rpondit-elle en riant. Il est vrai que vous
rentrez plus tt.

Les enfants jouaient  l'autre bout du jardin. Il s'assit prs d'elle.
Leur tte--tte ne les troublait nullement. Pendant prs d'une heure,
ils causrent de mille choses, sans prouver un instant l'envie de
faire une allusion au sentiment tendre qui leur gonflait le coeur. A
quoi bon parler de cela? ne savaient-ils pas ce qu'ils auraient pu se
dire? Ils n'avaient aucun aveu  se faire. Cela suffisait  leur joie,
d'tre ensemble, de s'entendre sur tous les sujets, de jouir sans
trouble de leur solitude,  cette place mme o il embrassait sa femme
chaque soir devant elle. Ce jour-la, il la plaisanta sur sa fureur de
travail.

--Vous savez, dit-il, que je ne connais seulement pas la couleur de
vos yeux; vous les tenez toujours sur votre aiguille.

Elle leva la tte, le regarda comme elle faisait d'habitude, bien en
face.

--Est-ce que vous seriez taquin? demanda-t-elle doucement.

Mais lui continuait:

--Ah! ils sont gris.... gris avec un reflet bleu, n'est-ce pas?

C'tait l tout ce qu'ils osaient; mais ces paroles, les premires
venues, prenaient une douceur infinie. Souvent,  partir de ce jour,
il la trouva seule, dans le crpuscule. Malgr eux, sans qu'ils en
eussent conscience, leur familiarit devenait alors plus grande. Ils
parlaient d'une voix change, avec des inflexions caressantes qu'ils
n'avaient pas quand on les coutait. Et cependant, lorsque Juliette
arrivait, rapportant la fivre bavarde de ses courses dans Paris, elle
ne les gnait toujours pas, ils pouvaient continuer la conversation
commence, sans avoir  se troubler ni  reculer leurs siges. Il
semblait que ce beau printemps, ce jardin o les lilas fleurissaient,
prolonget en eux le premier ravissement de la passion.

Vers la fin du mois, madame Deberle fut agite d'un grand projet. Tout
d'un coup, elle venait d'avoir l'ide de donner un bal d'enfants. La
saison tait dj bien avance, mais cette ide emplit tellement sa
tte vide, qu'elle se lana aussitt dans les prparatifs avec son
activit turbulente. Elle voulait quelque chose de tout  fait bien.
Le bal serait costum. Alors, elle ne causa plus que de son bal, chez
elle, chez les autres, partout. Il y eut, dans le jardin, des
conversations interminables. Le beau Malignon trouvait le projet un
peu bbte; mais il daigna pourtant s'y intresser, et il promit
d'amener un chanteur comique de sa connaissance. Une aprs-midi, comme
tout le monde tait sous les arbres, Juliette pesa la grave question
des costumes pour Lucien et Jeanne.

--J'hsite beaucoup, dit-elle; j'ai song  un Pierrot de satin blanc.

--Oh! c'est commun! dclara Malignon. Vous aurez une bonne douzaine de
Pierrots, dans votre bal.... Attendez, il faudrait quelque chose de
trouv....

Et il se mit  rflchir profondment, en suant la pomme de sa
badine. Pauline, qui arrivait, s'cria:

--Moi, j'ai envie de me mettre en soubrette....

--Toi! dit madame Deberle avec surprise, mais tu ne te dguises pas!
Est-ce que tu te prends pour un enfant, grande bte?... Tu me feras
le plaisir de venir en robe blanche.

--Tiens! a m'aurait amuse, murmura Pauline, qui, malgr ses dix-huit
ans et ses rondeurs de belle fille, adorait sauter avec les tout
petits enfants.

Hlne, cependant, travaillait au pied de son arbre, levant parfois la
tte pour sourire au docteur et  M. Rambaud, qui causaient debout
devant elle.

M. Rambaud avait fini par entrer dans l'intimit des Deberle.

--Et Jeanne, demanda le docteur, en quoi la mettrez-vous?

Mais il eut la parole coupe par une exclamation de Malignon.

--J'ai trouv!... Un marquis Louis XV!

Et il brandissait sa badine, d'un air triomphant. Puis, comme on ne
s'enthousiasmait gure autour de lui, il parut tonn.

--Comment! vous ne comprenez point?... C'est Lucien qui reoit ses
petits invits, n'est-ce pas? Alors, vous le plantez  la porte du
salon, en marquis, avec un gros bouquet de roses au ct, et il fait
des rvrences aux dames.

--Mais, objecta Juliette, nous en aurons des douzaines de marquis.

--Qu'est-ce que a fait? dit Malignon tranquillement. Plus il y aura
de marquis, plus ce sera drle. Je vous dis que c'est trouv.... Il
faut que le matre de la maison soit en marquis, autrement votre bal
est infect.

Il semblait tellement convaincu, que Juliette finit par se passionner,
elle aussi. En effet, un costume de marquis Pompadour en satin blanc
broch de petits bouquets, ce serait tout  fait dlicieux.

--Et Jeanne? rpta le docteur.

La petite fille tait venue s'appuyer contre l'paule de sa mre, dans
cette pose cline qu'elle aimait  prendre. Comme Hlne allait ouvrir
les lvres, elle murmura:

--Oh! maman, tu sais ce que tu m'as promis?

--Quoi donc? demanda-t-on autour d'elle.

Alors, pendant que sa fille la suppliait du regard, Hlne rpondit en
Souriant:

--Jeanne ne veut pas que l'on dise son costume.

--Mais, c'est vrai! s'cria l'enfant. On ne fait plus d'effet du tout,
quand on a dit son costume.

On s'gaya un instant de cette coquetterie. M. Rambaud se montra
taquin. Depuis quelque temps, Jeanne le boudait; et le pauvre homme,
dsespr, ne sachant comment rentrer dans les bonnes grces de sa
petite amie, en arrivait  la taquiner pour se rapprocher d'elle. Il
rpta  plusieurs reprises, en la regardant:

--Je vais le dire, moi, je vais le dire....

L'enfant tait devenue toute ple. Sa douce figure souffrante prenait
une duret farouche, le front coup de deux grands plis, le menton
allong et nerveux.

--Toi, bgaya-t-elle, toi, tu ne diras rien.... Et, follement, comme
il faisait toujours mine de vouloir parler, elle s'lana sur lui, en
criant:

--Tais-toi, je veux que tu te taises!... Je veux!...

Hlne n'avait pas eu le temps de prvenir l'accs, un de ces accs de
colre aveugle qui parfois secouaient si terriblement la petite fille.
Elle dit svrement:

--Jeanne, prends garde, je te corrigerai!

Mais Jeanne ne l'coutait pas, ne l'entendait pas. Tremblant de la
tte aux pieds, trpignant, s'tranglant, elle rptait: Je veux!...
je veux!... d'une voix de plus en plus rauque et dchire; et, de
ses mains crispes, elle avait saisi le bras de M. Rambaud, qu'elle
tordait avec une force extraordinaire. Vainement, Hlne la menaa.
Alors, ne pouvant la dompter par la svrit, trs-chagrine de cette
scne devant tout ce monde, elle se contenta de murmurer doucement:

--Jeanne, tu me fais beaucoup de peine.

L'enfant, aussitt, lcha prise, tourna la tte. Et quand elle vit sa
mre, la face dsole, les yeux pleins de larmes contenues, elle
clata elle-mme en sanglots et se jeta  son cou, en balbutiant:

--Non, maman.... non, maman....

Elle lui passait les mains sur la figure pour l'empcher de pleurer.
Sa mre, lentement, l'carta. Alors, le coeur crev, perdue, la
petite se laissa tomber  quelques pas sur un banc, o elle sanglota
plus fort. Lucien, auquel on la donnait sans cesse en exemple, la
contemplait, surpris et vaguement enchant. Et comme Hlne pliait son
ouvrage, en s'excusant d'une pareille scne, Juliette lui dit que, mon
Dieu! On devait tout pardonner aux enfants; au contraire, la petite
avait trs-bon coeur, et elle se lamentait si fort, la pauvre
mignonne, qu'elle tait dj trop punie. Elle l'appela pour
l'embrasser, mais Jeanne, refusant le pardon, restait sur son banc,
touffe par les larmes.

M. Rambaud et le docteur, cependant, s'taient approchs. Le premier
se pencha, demanda de sa bonne voix mue:

--Voyons, ma chrie, pourquoi es-tu fche? que t'ai-je fait?

--Oh! dit l'enfant, en cartant les mains et en montrant son visage
boulevers, tu as voulu me prendre maman.

Le docteur, qui coutait, se mit  rire. M. Rambaud ne comprit pas
tout de suite.

--Qu'est-ce que tu dis l?

--Oui, oui, l'autre mardi.... Oh! tu sais bien, tu t'es mis  genoux,
en me demandant ce que je dirais si tu restais  la maison.

Le docteur ne souriait plus. Ses lvres dcolores eurent un
tremblement. Une rougeur, au contraire, tait monte aux joues de M.
Rambaud, qui baissa la voix et balbutia:

--Mais tu avais dit que nous jouerions toujours ensemble.

--Non, non, je ne savais pas, reprit l'enfant avec violence. Je ne
veux pas, entends-tu!... N'en parle plus jamais, jamais, et nous
serons amis.

Hlne, debout, avec son ouvrage dans un panier, avait entendu ces
derniers mots.

--Allons, monte, Jeanne, dit-elle. Quand on pleure, on n'ennuie pas le
monde.

Elle salua, en poussant la petite devant elle. Le docteur, trs-ple,
la regardait fixement. M. Rambaud tait constern. Quant  madame
Deberle et  Pauline, aides de Malignon, elles avaient pris Lucien et
le faisaient tourner au milieu d'elles, en discutant vivement, sur ses
paules de gamin, le costume de marquis pompadour.

Le lendemain, Hlne se trouvait seule sous les ormes. Madame Deberle,
qui courait pour son bal, avait emmen Lucien et Jeanne. Lorsque le
docteur rentra, plus tt que de coutume, il descendit vivement le
perron; mais il ne s'assit pas, il tourna autour de la jeune femme, en
arrachant aux arbres des brins d'corce. Elle leva un instant les
yeux, inquite de son agitation; puis, elle piqua de nouveau son
aiguille, d'une main un peu tremblante.

--Voici le temps qui se gte, dit-elle, gne par le silence. Il fait
presque froid, cette aprs-midi.

--Nous ne sommes encore qu'en avril, murmura-t-il en s'efforant de
calmer sa voix.

Il parut vouloir s'loigner. Mais il revint et lui demanda
brusquement:

--Vous vous mariez donc?

Cette question brutale la surprit au point qu'elle laissa tomber son
ouvrage. Elle tait toute blanche. Par un effort superbe de volont,
elle garda un visage de marbre, les yeux largement ouverts sur lui.
Elle ne rpondit pas, et il se fit suppliant:

--Oh! je vous en prie, un mot, un seul.... Vous vous mariez?

--Oui, peut-tre, que vous importe? dit-elle enfin, d'un ton glac.

Il eut un geste violent. Il s'cria:

--Mais c'est impossible!

--Pourquoi donc? reprit-elle, sans le quitter du regard.

Alors, sous ce regard qui lui clouait les paroles aux lvres, il dut
se taire. Un moment encore, il resta l, portant les mains  ses
tempes; puis, comme il touffait et qu'il craignait de cder  quelque
violence, il s'loigna, pendant qu'elle affectait de reprendre
paisiblement son ouvrage.

Mais le charme de ces douces aprs-midi tait rompu. Il eut beau, le
lendemain, se montrer tendre et obissant, Hlne paraissait mal 
l'aise, ds qu'elle demeurait seule avec lui. Ce n'tait plus cette
bonne familiarit, cette confiance sereine qui les laissait cte 
cte, sans un trouble, avec la joie pure d'tre ensemble. Malgr le
soin qu'il mettait  ne pas l'effrayer, il la regardait parfois,
secou d'un tressaillement subit, le visage enflamm par un flot de
sang. Elle-mme avait perdu de sa belle tranquillit; des frissons
l'agitaient, elle restait languissante, les mains lasses et
inoccupes. Toutes sortes de colres et de dsirs semblaient s'tre
veills en eux.

Hlne en vint  ne plus vouloir que Jeanne s'loignt. Le docteur
trouvait sans cesse entre elle et lui ce tmoin, qui le surveillait de
ses grands yeux limpides. Mais ce dont Hlne souffrit surtout, ce fut
de se sentir tout d'un coup embarrasse devant madame Deberle. Quand
celle-ci rentrait, les cheveux au vent, et qu'elle l'appelait ma
chre, en lui racontant ses courses, elle ne l'coutait plus de son
air souriant et paisible; au fond de son tre, un tumulte montait, des
sentiments qu'elle se refusait  prciser. Il y avait l comme une
honte et de la rancune. Puis, sa nature honnte se rvoltait; elle
tendait la main  Juliette, mais sans pouvoir rprimer le frisson
physique que les doigts tides de son amie lui faisaient courir 
fleur de peau. Cependant, le temps s'tait gt. Des averses forcrent
ces dames  se rfugier dans le pavillon japonais. Le jardin, avec sa
belle propret, se changeait en lac, et l'on n'osait plus se risquer
dans les alles, de peur de les emporter  ses semelles. Lorsqu'un
rayon de soleil luisait encore, entre deux nuages, les verdures
trempes s'essuyaient, les lilas avaient des perles pendues  chacune
de leurs petites fleurs. Sous les ormes, de grosses gouttes tombaient.

--Enfin, c'est pour samedi, dit un jour madame Deberle. Ah! ma chre,
je n'en puis plus.... N'est-ce pas? soyez l  deux heures, Jeanne
ouvrira le bal avec Lucien.

Et, cdant  une effusion de tendresse, ravie des prparatifs de son
bal, elle embrassa les deux enfants; puis, prenant en riant Hlne par
les bras, elle lui posa aussi deux gros baisers sur les joues.

--C'est pour me rcompenser, reprit-elle gaiement. Tiens! je l'ai
mrit, j'ai assez couru! Vous verrez comme ce sera russi.

Hlne resta toute froide, tandis que le docteur les regardait
par-dessus la tte blonde de Lucien, qui s'tait pendu  son cou.




IV


Dans le vestibule du petit htel, Pierre se tenait debout, en habit et
en cravate blanche, ouvrant la porte  chaque roulement de voiture.
Une bouffe d'air humide entrait, un reflet-jaune de la pluvieuse
aprs-midi clairait le vestibule troit, empli de portires et de
plantes vertes. Il tait deux heures, le jour baissait comme par une
triste journe d'hiver.

Mais, ds que le valet poussait la porte du premier salon, une clart
vive aveuglait les invits. On avait ferm les persiennes et tir
soigneusement les rideaux, pas une lueur du ciel louche ne filtrait;
et les lampes poses sur les meubles, les bougies brlant dans le
lustre et les appliques de cristal, allumaient l une chapelle
ardente. Au fond du petit salon, dont les tentures rsda teignaient
un peu l'clat des lumires, le grand salon noir et or resplendissait,
dcor comme pour le bal que madame Deberle donnait tous les ans, au
mois de janvier.

Cependant, des enfants commenaient  arriver, tandis que Pauline,
trs-affaire, faisait aligner des ranges de chaises dans le salon,
devant la porte de la salle  manger, que l'on avait dmonte et
remplace par un rideau rouge.

--Papa, cria-t-elle, donne donc un coup de main! Nous n'arriverons
jamais.

M. Letellier, qui examinait le lustre, les bras derrire le dos, se
hta de donner un coup de main. Pauline elle-mme transporta des
chaises. Elle avait obi  sa soeur, en mettant une robe blanche;
seulement son corsage s'ouvrait en carr, montrant sa gorge.

--L, nous y sommes, reprit-elle; on peut venir.... Mais  quoi songe
Juliette? Elle n'en finit plus d'habiller Lucien.

Justement, madame Deberle amenait le petit marquis. Toutes les
personnes prsentes poussrent des exclamations. Oh! cet amour!
tait-il assez mignon, avec son habit de satin blanc broch de
bouquets, son grand gilet brod d'or et ses culottes de soie cerise!
Son menton et ses mains dlicates se noyaient dans de la dentelle. Une
pe, un joujou  gros noeud rose, battait sur sa hanche.

--Allons, fais les honneurs, lui dit sa mre, en le conduisant dans la
premire pice.

Depuis huit jours, il rptait sa leon. Alors, il se campa
cavalirement sur ses petits mollets, sa tte poudre un peu
renverse, son tricorne sous le bras gauche; et,  chaque invite qui
arrivait, il faisait une rvrence, offrait le bras, saluait et
revenait. On riait autour de lui, tant il restait grave, avec une
pointe d'effronterie. Il conduisit ainsi Marguerite Tissot, une
fillette de cinq ans, qui avait un dlicieux costume de laitire, la
bote au lait pendue  la ceinture; il conduisit les deux petites
Berthier, Blanche et Sophie, dont l'une tait en Folie et l'autre en
Soubrette; il s'attaqua mme  Valentine de Chermette, une grande
personne de quatorze ans, que sa mre habillait toujours en Espagnole;
et il tait si fluet, qu'elle semblait le porter. Mais son embarras
fut extrme devant la famille Levasseur, compose de cinq demoiselles,
qui se prsentrent par rang de taille, la plus jeune ge de deux ans
 peine, et l'ane, de dix ans. Toutes les cinq, dguises en
Chaperon-Rouge, avaient le toquet et la robe de satin ponceau, 
bandes de velours noir, sur laquelle tranchait le large tablier de
dentelle. Bravement, il se dcida, jeta son chapeau, prit les deux
plus grandes  son bras droit et  son bras gauche, et fit son entre
dans le salon, suivi des trois autres. On s'gaya beaucoup, sans qu'il
perdt le moins du monde son bel aplomb de petit homme.

Madame Deberle, pendant ce temps, querellait sa soeur, dans un coin.

--Est-il possible! te dcolleter comme cela!

--Tiens! qu'est-ce que a fait? papa n'a rien dit, rpondait
tranquillement Pauline. Si tu veux, je vais me mettre un bouquet.

Elle cueillit une poigne de fleurs naturelles dans une jardinire et
se la fourra entre les seins. Mais des dames, des mamans en grandes
toilettes de ville, entouraient madame Deberle et la complimentaient
dj sur son bal. Comme Lucien passait, sa mre ramena une boucle de
ses cheveux poudrs, tandis qu'il se haussait pour lui demander:

--Et Jeanne?

--Elle va venir, mon chri.... Fais bien attention de ne pas
tomber.... Dpche-toi, voici la petite Guiraud.... Ah! elle est en
Alsacienne.

Le salon s'emplissait, les ranges de chaises, en face du rideau
rouge, se trouvaient presque toutes occupes, et un tapage de voix
enfantines montait. Des garons arrivaient par bandes. Il y avait dj
trois Arlequins, quatre Polichinelles, un Figaro, des Tyroliens, des
cossais. Le petit Berthier tait en page. Le petit Guiraud, un petit
bambin de deux ans et demi, portait son costume de Pierrot d'une faon
si drle, que tout le monde l'enlevait au passage pour l'embrasser.

--Voici Jeanne, dit tout d'un coup madame Deberle. Oh! elle est
adorable.

Un murmure avait couru, des ttes se penchaient, au milieu de lgers
cris. Jeanne s'tait arrte sur le seuil du premier salon, tandis que
sa mre, encore dans le vestibule, se dbarrassait de son manteau.
L'enfant portait un costume de Japonaise, d'une singularit
magnifique. La robe, brode de fleurs et d'oiseaux bizarres, tombait
jusqu' ses petits pieds, qu'elle couvrait; tandis que, au-dessous de
la large ceinture, les pans carts laissaient voir un jupon de soie
verdtre, moire de jaune. Rien n'tait d'un charme plus trange que
son visage fin, sous le haut chignon travers de longues pingles,
avec son menton et ses yeux de chvre, minces et luisants, qui lui
donnait l'air d'une vritable fille d'Yeddo, marchant dans un parfum
de benjoin et de th. Et elle restait l, hsitante, ayant la langueur
maladive d'une fleur lointaine qui rve du pays natal.

Mais derrire elle, Hlne apparut. Toutes deux, en passant
brusquement du jour blafard de la rue  ce vif clat des bougies,
clignaient les paupires, comme aveugles, souriantes pourtant. Cette
bouffe chaude, cette odeur du salon o dominait la violette, les
touffaient un peu et rougissaient leurs joues fraches. Chaque
invit, en entrant, avait le mme air de surprise et d'hsitation.

--Eh bien! Lucien? dit madame Deberle.

L'enfant n'avait pas aperu Jeanne. Il se prcipita, lui prit le bras,
en oubliant de faire sa rvrence. Et ils taient l'un et l'autre si
dlicats, si tendres, le petit marquis avec son habit  bouquets, la
Japonaise avec sa robe brode de pourpre, qu'on aurait dit deux
statuettes de Saxe, finement peintes et dores, tout d'un coup
vivantes.

--Tu sais, je t'attendais, murmurait Lucien. a m'embte, de donner le
bras.... Hein? nous restons ensemble.

Et il s'installa avec elle sur le premier rang des chaises. Il
oubliait tout  fait ses devoirs de matre de maison.

--Vraiment, j'tais inquite, rptait Juliette  Hlne. Je craignais
que Jeanne ne ft indispose.

Hlne s'excusait, on n'en finissait jamais avec les enfants. Elle
tait encore debout, dans un coin du salon, parmi un groupe de dames,
lorsqu'elle sentit que le docteur s'avanait derrire elle. Il venait
en effet d'entrer en cartant le rideau rouge, sous lequel il avait
replong la tte, pour donner un dernier ordre. Mais, brusquement, il
s'arrta. Il devinait, lui aussi, la jeune femme, qui pourtant ne
s'tait point tourne. Vtue d'une robe de grenadine noire, elle
n'avait jamais eu une beaut plus royale. Et il frissonna, dans la
fracheur qu'elle apportait du dehors, et qui semblait s'exhaler de
ses paules et de ses bras, nus sous l'toffe transparente.

--Henri ne voit personne, dit Pauline en riant. Eh! bonjour, Henri.

Alors, il s'approcha et salua les dames. Mademoiselle Aurlie, qui se
trouvait l, le retint un instant, pour lui montrer de loin un neveu 
elle, qu'elle avait amen. Il restait complaisamment. Hlne, sans
parler, lui tendit sa main gante de noir, qu'il n'osa serrer trop
fort.

--Comment! tu es l! s'cria madame Deberle, en reparaissant. Je te
cherche partout.... Il est prs de trois heures; on pourrait
commencer.

--Sans doute, dit-il. Tout de suite.

A ce moment, le salon tait plein. Autour de la pice, sous la grande
clart du lustre, les parents mettaient la bordure sombre de leurs
toilettes de ville; des dames, rapprochant leurs siges, formaient des
socits  part; des hommes, immobiles le long des murs, bouchaient
les intervalles; tandis que,  la porte du salon voisin, les
redingotes, plus nombreuses, s'crasaient et se haussaient. Toute la
lumire tombait sur le petit monde tapageur qui s'agitait au milieu de
la vaste pice. Il y avait l prs d'une centaine d'enfants,
ple-mle, dans la gaiet bariole des costumes clairs, o le bleu et
le rose clataient. C'tait une nappe de ttes blondes, toutes les
nuances du blond, depuis la cendre fine jusqu' l'or rouge, avec des
rveils de noeuds et de fleurs, une moisson de chevelures blondes, que
de grands rires faisaient onduler comme sous des brises. Parfois, dans
ce fouillis de rubans et de dentelles, de soie et de velours, un
visage se tournait; un nez rose, deux yeux bleus, une bouche souriante
ou boudeuse, qui semblaient perdus. Il y en avait de pas plus haute
qu'une botte, qui s'enfonaient entre des gaillards de dix ans, et que
les mres cherchaient de loin, sans pouvoir les retrouver. Des garons
restaient gns, l'air bta,  ct de fillettes en train de faire
bouffer leurs jupes. D'autres se montraient dj trs-entreprenants,
poussant du coude des voisines qu'ils ne connaissaient pas et leur
riant dans la figure. Mais les petites filles restaient les reines,
des groupes de trois ou quatre amies se remuaient sur leurs chaises 
les casser, en parlant si fort qu'on ne s'entendait plus. Tous les
yeux taient fixs sur le rideau rouge.

--Attention! dit le docteur, en allant donner trois lgers coups  la
porte de la salle  manger.

Le rideau rouge, lentement, s'ouvrit; et, dans l'embrasure de la
porte, apparut un thtre de marionnettes. Alors, un silence rgna.
Tout d'un coup, Polichinelle jaillit de la coulisse, en jetant un
couic si froce, que le petit Guiraud y rpondit par une exclamation
terrifie et charme. C'tait une de ces pices effroyables, o
Polichinelle, aprs avoir ross le Commissaire, tue le Gendarme et
pitine avec une furieuse gaiet sur toutes les lois divines et
humaines.  chaque coup de bton qui fendait les ttes de bois, le
parterre impitoyable poussait des rires aigus; et les coups de pointe
enfonant les poitrines, les duels o les adversaires tapaient sur
leurs crnes comme sur des courges vides, les massacres de jambes et
de bras dont les personnages sortaient en marmelade, redoublaient les
fuses de rires qui partaient de tous cts, sans pouvoir s'teindre.
Puis, lorsque Polichinelle scia le cou du Gendarme, au bord du
thtre, ce fut le comble, l'opration causa une joie si norme, que
les ranges des spectateurs se bousculaient, tombant les unes sur les
autres. Une petite fille de quatre ans, rose et blanche, serrait
batement ses menottes contre son coeur, tant elle trouvait a gentil.
D'autres applaudissaient, tandis que les garons riaient, la bouche
ouverte d'un ton grave qui accompagnait les gammes fltes des
demoiselles.

--S'amusent-ils! murmura le docteur.

Il tait revenu se placer prs d'Hlne. Celle-ci s'gayait comme les
enfants. Et lui, derrire elle, se grisait de l'odeur qui montait de
sa chevelure.  un coup de bton plus violent que les autres, elle se
tourna pour lui dire:

--Vous savez que c'est trs-drle!

Mais les enfants, excits, se mlaient maintenant  la pice. Ils
donnaient la rplique aux acteurs. Une fillette, qui devait connatre
le drame, expliquait ce qui allait se passer. Tout  l'heure, il va
assommer sa femme....  prsent, on va le pendre.... La petite
Levasseur, la dernire, celle qui avait deux ans, cria tout d'un coup:

--Maman, est-ce qu'on le mettra au pain sec!

Puis, c'taient des exclamations, des rflexions faites tout haut.
Cependant, Hlne cherchait parmi les enfants.

--Je ne vois pas Jeanne, dit-elle. Est-ce qu'elle s'amuse?

Alors, le docteur se pencha, avana la tte prs de la sienne, en
murmurant:

--Tenez, l-bas, entre cet Arlequin et cette Normande, vous voyez les
pingles de son chignon.... Elle rit de bien bon coeur.

Et il resta courb, sentant sur sa joue la tideur du visage d'Hlne.
Jusque-l, aucun aveu ne leur tait chapp; ce silence les laissait
dans cette familiarit, qu'un trouble vague gnait seul depuis quelque
temps. Mais, au milieu de ces beaux rires, en face de ces gamins, elle
redevenait trs-enfant, elle s'abandonnait, pendant que le souffle
d'Henri chauffait sa nuque. Les coups de bton sonores lui donnaient
un tressaillement qui gonflait sa gorge; et elle se tournait vers lui,
les yeux luisants.

--Mon Dieu! que c'est bte! disait-elle chaque fois. Hein! comme ils
tapent!

Lui, frmissant, rpondait:

--Oh! ils ont la tte solide.

C'tait tout ce que son coeur trouvait. Ils descendaient l'un et
l'autre aux enfantillages. La vie peu exemplaire de Polichinelle les
alanguissait. Puis, au dnouement du drame, lorsque le diable parut et
qu'il y eut une suprme bataille, un gorgement gnral, Hlne, en se
renversant, crasa la main d'Henri, pose sur le dossier de son
fauteuil; tandis que le parterre de bbs, criant et battant des
mains, faisait craquer les chaises d'enthousiasme.

Le rideau rouge tait retomb. Alors, au milieu du tapage, Pauline
annona Malignon, avec sa phrase habituelle:

--Ah! voici le beau Malignon.

Il arrivait, essouffl, en bousculant les siges.

--Tiens! quelle drle d'ide d'avoir tout ferm! s'cria-t-il,
surpris, hsitant. On croirait entrer chez des morts.

Et, se tournant vers madame Deberle, qui s'avanait:

--Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait courir!... Depuis ce matin,
je cherche Perdiguet, vous savez, mon chanteur.... Alors, comme je
n'ai pu mettre la main sur lui, je vous amne le grand Morizot....

Le grand Morizot tait un amateur qui rcrait les salons en
escamotant des muscades. On lui abandonna un guridon, il excuta ses
plus jolis tours, mais sans passionner le moins du monde les
spectateurs. Les pauvres chers petits taient devenus trs-graves. Des
bambins s'endormaient, en suant leurs doigts. D'autres, plus grands,
tournaient la tte, souriaient aux parents, qui eux-mmes baillaient
avec discrtion. Aussi, fut-ce un soulagement gnral, lorsque le
grand Morizot se dcida  emporter son guridon.

--Oh! il est trs-fort, murmura Malignon dans le cou de madame
Deberle.

Mais le rideau rouge s'tait cart de nouveau, et un spectacle
magique avait mis debout tous les enfants.

Sous la vive clart de la lampe centrale et de deux candlabres  dix
branches, la salle  manger s'tendait, avec sa longue table, servie
et pare comme pour un grand dner. Il y avait cinquante couverte. Au
milieu et aux deux bouts, dans des corbeilles basses, des buissons de
fleurs s'panouissaient, spars par de haute compotiers, sur lesquels
s'entassaient des surprises, dont les papiers dors et peinturlurs
luisaient. Puis, c'taient des gteaux monts, des pyramides de fruits
glacs, des empilements de sandwichs, et, plus bas, toute une symtrie
de nombreuses assiettes pleines de sucreries et de ptisseries; les
babas, les choux  la crme, les brioches alternaient avec les
biscuits secs, les croquignoles, les petite fours aux amandes. Des
geles tremblaient dans des vases de cristal. Des crmes emplissaient
des jattes de porcelaine. Et les bouteilles de vin de Champagne,
hautes comme la main, faites  la taille des convives, allumaient
autour de la table l'clair de leurs casques d'argent. On et dit un
de ces goters gigantesques comme les enfants doivent en imaginer en
rve, un goter servi avec la gravit d'un dner de grandes personnes,
l'vocation ferique de la table des parents, sur laquelle on aurait
renvers la corne d'abondance des ptissiers et des marchands de
joujoux.

--Allons, le bras aux dames! dit madame Deberle en souriant de
l'extase des enfants.

Mais le dfil ne put s'organiser. Lucien, triomphant, avait pris le
bras de Jeanne et marchait le premier. Les autres, derrire lui, se
bousculrent un peu. Il fallut que les mamans vinssent les placer. Et
elles restrent l, surtout derrire les marmots, qu'elles
surveillaient, par crainte des accidents.  la vrit, les convives
parurent d'abord fort gns; ils se regardaient, ils n'osaient toucher
 toutes ces bonnes choses, vaguement inquiets de ce monde renvers,
les enfants  table et les parents debout. Enfin, les plus grands
s'enhardirent et envoyrent les mains. Puis, quand les mamans s'en
mlrent, coupant les gteaux monts, servant autour d'elles, le
goter s'anima et devint bientt trs-bruyant. La belle symtrie de la
table fut bouscule comme par une rafale; tout circulait  la fois, au
milieu des bras tendus, qui vidaient les plats au passage. Les deux
petites Berthier, Blanche et Sophie, riaient  leurs assiettes o il y
avait de tout, de la confiture, de la crme, des gteaux, des fruits.
Les cinq demoiselles Levasseur accaparaient un coin de friandises,
tandis que Valentine, fire de ses quatorze ans, faisait la dame
raisonnable en s'occupant de ses voisins. Cependant, Lucien, pour
montrer sa galanterie, dboucha une bouteille de champagne, et cela si
maladroitement, qu'il faillit en verser le contenu sur sa culotte de
soie cerise. Ce fut une affaire.

--Veux-tu bien laisser les bouteilles! criait Pauline. C'est moi qui
dbouche le champagne.

Elle se donnait un mouvement extraordinaire, s'amusant pour son
compte. Ds qu'un domestique arrivait, elle lui arrachait la
chocolatire et prenait un plaisir extrme  emplir les tasses, avec
une promptitude de garon de caf. Puis, elle promenait des glaces et
des verres de sirop, lchait tout pour bourrer quelque gamine qu'on
oubliait, repartait en questionnant les uns et les autres.

--Qu'est-ce que tu veux, toi, mon gros? hein? une brioche?...
Attends, ma chrie, je vais te passer les oranges.... Mangez donc,
grosses btes, vous jouerez aprs!

Madame Deberle, plus calme, rptait qu'on devait les laisser
tranquilles, et qu'ils s'en tireraient toujours bien.  un bout de la
pice, Hlne et quelques dames riaient du spectacle de la table. Tous
ces museaux roses croquaient  belles dents blanches. Et rien n'tait
drle comme leurs manires d'enfant bien levs, s'oubliant parfois
dans des incartades de jeunes sauvages. Ils prenaient leurs verres 
deux mains pour boire jusqu'au fond, se barbouillaient, tachaient
leurs costumes. Le tapage montait. On pillait les dernires assiettes.
Jeanne elle-mme dansait, sur sa chaise, en entendant jouer un
quadrille dans le salon; et comme sa mre avanait, lui reprochant
d'avoir trop mang:

--Oh! maman, je suis si bien aujourd'hui!

Mais la musique avait fait lever d'autres enfants. Peu  peu, la table
se dgarnit, et bientt il ne resta plus qu'un gros bb, au beau
milieu. Celui-l paraissait se moquer du piano. Une serviette au cou,
le menton sur la nappe, tant il tait petit, il ouvrait des yeux
normes et avanait la bouche, chaque fois que sa mre lui prsentait
une cuillere de chocolat. La tasse se vidait, il se laissait essuyer
les lvres, avalant toujours, ouvrant des yeux plus grands.

--Fichtre! mon bonhomme, tu vas bien! dit Malignon qui le regardait
d'un air rveur.

Ce fut alors qu'il y eut un partage des surprises. Les enfants, en
quittant la table, emportaient chacun une des grandes papillotes
dores, dont ils se htaient de dchirer l'enveloppe; et ils sortaient
de l des joujoux, des coiffures grotesques en papier mince, des
oiseaux et des papillons. Mais la grande joie, c'taient les ptards.
Chaque surprise contenait un ptard que les garons tiraient
bravement, heureux du bruit, tandis que les demoiselles fermaient les
yeux, en s'y reprenant  plusieurs fois. On n'entendit pendant un
instant que le ptillement sec de cette mousqueterie. Et ce fut au
milieu du vacarme que les enfants retournrent dans le salon, o le
piano jouait sans arrt des figures de quadrille.

--Je mangerais bien une brioche, murmura mademoiselle Aurlie en
s'asseyant.

Alors, devant la table reste libre, couverte encore de la dbandade
de ce dessert colossal, des dames s'installrent. Elles taient une
dizaine qui avaient prudemment attendu pour manger. Comme elles ne
pouvaient mettre la main sur un domestique, ce fut Malignon qui
s'empressa. Il vida la chocolatire, consulta le fond des bouteilles,
parvint mme  trouver des glaces. Mais, tout en se montrant galant,
il en revenait toujours  la singulire ide qu'on avait eue de fermer
les persiennes.

--Positivement, rptait-il, on est dans un caveau.

Hlne tait reste debout, causant avec madame Deberle. Celle-ci
retournait au salon, et elle se disposait  la suivre, lorsqu'elle se
sentit toucher doucement. Le docteur souriait derrire elle. Il ne la
quittait pas.

--Vous ne prenez donc rien? demanda-t-il.

Et, sous cette phrase banale, il mettait une supplication si vive,
qu'elle prouva un grand trouble. Elle entendait bien qu'il lui
parlait d'autre chose. Une excitation la gagnait peu  peu elle-mme,
dans cette gaiet qui l'entourait. Tout ce petit monde sautant et
criant lui donnait de sa fivre. Les joues roses, les yeux brillants,
elle refusa d'abord.

--Non, merci, rien du tout.

Puis, comme il insistait, prise d'une inquitude, voulant se
dbarrasser de lui:

--Eh bien! une tasse de th.

Il courut, rapporta la tasse. Ses mains tremblaient, en la prsentant.
Et, pendant qu'elle buvait, il s'approcha d'elle, les lvres gonfles
et frmissantes de l'aveu qui montait de son coeur. Alors, elle
recula, lui tendit la tasse vide, et se sauva pendant qu'il la posait
sur un dressoir, le laissant seul dans la salle  manger avec
mademoiselle Aurlie, en train de mcher lentement et d'inspecter les
assiettes d'une faon mthodique.

Le piano jouait trs-fort, au fond du salon. Et, d'un bout  l'autre,
le bal s'agitait dans une drlerie adorable. On faisait cercle autour
du quadrille o dansaient Jeanne et Lucien. Le petit marquis
brouillait un peu les figures; il n'allait bien que lorsqu'il lui
fallait empoigner Jeanne; alors, il la prenait  bras le corps, et il
tournait. Jeanne se balanait comme une dame, ennuye de le voir
chiffonner son costume; puis, emporte par le plaisir, elle le
saisissait  son tour, l'enlevait du sol. Et l'habit de satin blanc
broch de bouquets se mlait  la robe brode de fleurs et d'oiseaux
bizarres, les deux figurines de vieux Saxe prenaient la grce et
l'tranget d'un bibelot d'tagre. Aprs la quadrille, Hlne appela
Jeanne pour rattacher sa robe.

--C'est lui, maman, disait la petite. Il me frotte, il est
insupportable.

Autour du salon, les parents souriaient. Quand le piano recommena,
tous les bambins se remirent  sauter. Ils prouvaient une mfiance,
pourtant, en voyant qu'on les regardait; ils restaient srieux et se
retenaient de gambader, pour paratre comme il faut. Quelques-uns
savaient danser; la plupart, ignorant les figures, se remuaient sur
place, embarrasss de leurs membres. Mais Pauline intervint.

--Il faut que je m'en mle.... Oh! les cruches!

Elle se jeta au milieu du quadrille, en prit deux par les mains, l'un
 gauche, l'autre  droite, et donna un tel branle  la danse, que les
lames du parquet craqurent. On n'entendait plus que la dbandade des
petits pieds tapant du talon  contre-temps, tandis que le piano
continuait tout seul  jouer en mesure. D'autres grandes personnes
s'en mlrent aussi. Madame Deberle et Hlne, apercevant des
fillettes honteuses qui n'osaient se risquer, les emmenrent au plus
pais. Elles conduisaient les figures, poussaient les cavaliers,
formaient les rondes; et les mres leur passaient les tout petits
bbs, pour qu'elles les fissent sauter au instant, en les tenant des
deux mains. Alors, le bal fut dans son beau. Les danseurs s'en
donnaient  coeur joie, riant et se poussant, pareils  un pensionnat
pris tout d'un coup d'une folie joyeuse, en l'absence du matre. Et
rien n'tait d'une gaiet plus claire, que ce carnaval de gamins, ces
bouts d'hommes et de femmes qui mlangeaient l, dans un monde en
raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et
du thtre. Les costumes empruntaient aux bouches roses et aux yeux
bleus,  ces mines si tendres, une fracheur d'enfance. On aurait dit
le gala d'un conte de fe, avec des Amours dguiss pour les
fianailles de quelque prince Charmant.

--On touffe, disait Malignon. Je vais respirer.

Il sortait, ouvrant la porte du salon toute grande. Le plein jour de
la rue entrait alors en un coup de lumire blafard, et qui attristait
le resplendissement des lampes et des bougies. Et, tous les quarts
d'heure, Malignon faisait battre la porte.

Mais le piano ne s'arrtait pas. La petite Guiraud, avec son papillon
noir d'Alsacienne sur ses cheveux blonds, dansait au bras d'un
Arlequin deux fois plus grand qu'elle. Un cossais faisait tourner si
rapidement Marguerite Tissot, qu'elle perdait en chemin sa botte de
laitire. Les deux Berthier, Blanche et Sophie, qui taient
insparables, sautaient ensemble, la Soubrette aux bras de la Folie,
dont les grelots tintaient. Et l'on ne pouvait jeter un coup d'oeil
sur le bal sans rencontrer une demoiselle Levasseur; les
Chaperons-Rouges semblaient se multiplier; il y avait partout des
loquets et des robes de satin ponceau  bandes de velours noir.
Cependant, pour danser  l'aise, de grands garons et de grandes
filles s'taient rfugis au fond de l'autre salon. Valentine de
Chermette, enveloppe dans sa mantille d'Espagnole, faisait l des pas
savants, en face d'un jeune monsieur qui tait venu en habit. Tout
d'un coup, il y eut des rires, on appela le monde, pour voir: c'tait,
derrire une porte, dans un coin, le petit Guiraud, le Pierrot de deux
ans, et une petite fille de son ge, habille en paysanne, qui se
tenaient embrasss, se serrant bien fort, de peur de tomber, et
tournant tout seuls comme des sournois, la joue contra la joue.

--Je n'en puis plus, dit Hlne en venant s'adosser  la porte de la
salle  manger.

Elle s'ventait, rouge d'avoir saut elle-mme. Sa poitrine se
soulevait sous la grenadine transparente de son corsage. Et elle
sentit encore sur ses paules le souffle d'Henri, qui tait toujours
l, derrire elle. Alors, elle comprit qu'il allait parler; mais elle
n'avait plus la force d'chapper  son aveu. Il s'approcha, il dit
trs-bas, dans sa chevelure:

--Je vous aime! oh! je vous aime!

Ce fut comme une haleine embrase qui la brla de la tte aux pieds.
Mon Dieu! il avait parl, elle ne pourrait plus feindre la pais si
Douce de l'ignorance. Elle cacha son visage empourpr derrire son
ventail. Les enfants, dans l'emportement des derniers quadrilles,
tapaient plus fort des talons. Des rires argentins sonnaient, des voix
d'oiseaux laissaient chapper de lgers cris de plaisir. Une fracheur
montait de cette ronde d'innocents lchs dans un galop de petits
dmons.

--Je vous aime, oh! je vous aime! rpta Henri.

Elle frissonna encore, elle voulait ne plus entendre. La tte perdue,
elle se rfugia dans la salle  manger. Mais cette pice tait vide;
seul, M. Letellier dormait paisiblement sur une chaise. Henri l'avait
suivie. Il osa lui prendre les poignets, au risque d'un scandale, avec
un visage si boulevers par la passion, qu'elle en tremblait. Il
rptait toujours:

--Je vous aime.... je vous aime....

--Laissez-moi, murmura-t-elle faiblement, laissez-moi, vous tes
fou....

Et ce bal,  ct, qui continuait avec la dbandade des petits pieds!
On entendait les grelots de Blanche Berthier accompagnant les notes
touffes du piano. Madame Deberle et Pauline frappaient dans leurs
mains pour marquer la mesure. C'tait une polka. Hlne put voir
Jeanne et Lucien passer en souriant, les mains  la taille.

Alors, d'un mouvement brusque, elle se dgagea, elle se sauva dans une
pice voisine, une office o entrait le grand jour. Cette clart
soudaine l'aveugla. Elle eut peur, elle tait hors d'tat de rentrer
dans le salon, avec cette passion qu'on devait lire sur son visage.
Et, traversant le jardin, elle monta se remettre chez elle, poursuivie
par les bruits dansants du bal.




V


En haut, dans sa chambre, dans cette douceur clotre qu'elle
retrouvait, Hlne se sentit touffer. La pice l'tonnait, si calme,
si bien close, si endormie sous les tentures de velours bleu, tandis
qu'elle y apportait le souffle court et ardent de l'motion qui
l'agitait. tait-ce sa chambre, ce coin mort de solitude o elle
manquait d'air? Alors, violemment, elle ouvrit une fentre, elle
s'accouda en face de Paris.

La pluie avait cess, les nuages s'en allaient, pareils  un troupeau
monstrueux, dont la file dbande s'enfonait dans les brumes de
l'horizon. Une troue bleue s'tait faite au-dessus de la ville,
s'largissant lentement. Mais Hlne, les coudes frmissants sur la
barre d'appui, encore essouffle d'avoir mont trop vite, ne voyait
rien, n'entendait que son coeur battant  grands coups contre sa
gorge, qu'il soulevait. Elle respirait longuement, il lui semblait que
l'immense valle, avec son fleuve, ses deux millions d'existences, sa
cit gante, ses coteaux lointains, n'aurait point assez d'air pour
lui rendre la rgularit et la paix de son haleine.

Pendant quelques minutes, elle resta l, perdue, dans cette crise qui
la tenait tout entire. C'tait, en elle, comme un grand ruissellement
de sensations et de penses confuses, dont le murmure l'empchait de
s'couter et de se comprendra. Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux
voyaient de larges taches claires voyageant avec lenteur. Elle se
surprit  examiner ses mains gantes, et  se souvenir qu'elle avait
oubli de recoudre un bouton au gant de la main gauche. Puis, elle
parla tout haut, elle rpta plusieurs fois, d'une voix de plus en plus
basse:

--Je vous aime.... Je vous aime.... Mon Dieu! je vous aime....

Et, d'un mouvement instinctif, elle posa la face dans ses mains
jointes, appuyant les doigts sur ses paupires closes, comme pour
augmenter la nuit o elle se plongeait. Une volont de s'anantir la
prenait, de ne plus voir, d'tre seule au fond des tnbres. Sa
respiration se calmait. Paris lui envoyait au visage son souffle
puissant; elle le sentait l, ne voulant point le regarder, et
cependant prise de peur  l'ide de quitter la fentre, de ne plus
avoir sous elle cette ville dont l'infini l'apaisait.

Bientt, elle oublia tout. La scne de l'aveu, malgr elle,
renaissait. Sur le fond d'un noir d'encre, Henri apparaissait avec une
nettet singulire, si vivant, qu'elle distinguait les petits
battements nerveux de ses lvres. Il s'approchait, il se penchait.
Alors, follement, elle se rejetait en arrire. Mais, quand mme, elle
sentait une brlure effleurer ses paules, elle entendait une voix:
Je vous aime.... je vous aime.... Puis, lorsque d'un suprme effort
elle avait chass la vision, elle la voyait se reformer plus
lointaine, lentement grossie; et c'tait de nouveau Henri qui la
poursuivait dans la salle  manger, avec les mmes mots: Je vous
aime.... je vous aime, dont la rptition prenait en elle la sonorit
continue d'une cloche. Elle n'entendait plus que ces mots vibrant 
toute vole dans ses membres. Cela lui brisait la poitrine. Cependant,
elle voulait rflchir, elle s'efforait encore d'chapper  l'image
d'Henri. Il avait parl, jamais elle n'oserait le revoir face  face.
Sa brutalit d'homme venait de gter leur tendresse. Et elle voquait
les heures o il l'aimait sans avoir la cruaut de le dire, ces heures
passes au fond du jardin, dans la srnit du printemps naissant. Mon
Dieu! il avait parl! Cette pense s'enttait, devenait si grosse et
si lourde, qu'on coup de foudre dtruisant Paris devant elle ne lui
aurait pas paru d'une gale importance. C'tait, dans son coeur, un
sentiment de protestation indigne, d'orgueilleuse colre, ml  une
sourde et invincible volupt qui lui montait des entrailles et la
grisait. Il avait parl et il parlait toujours, il surgissait
obstinment, avec ces paroles brlantes: Je vous aime.... je vous
aime...., qui emportaient toute sa vie passe d'pouse et de mre.

Pourtant, dans cette vocation, elle gardait la conscience des vastes
tendues qui se droulaient sous elle, derrire la nuit dont elle
s'aveuglait. Une vois haute montait, des ondes vivantes
s'largissaient et l'enveloppaient. Les bruits, les odeurs, jusqu' la
clart lui battaient le visage, malgr ses mains nerveusement serres.
Par moments, de brusques lueurs semblaient percer ses paupires
closes; et, dans ces lueurs, elle croyait voir les monuments, les
flches et les dmes se dtacher sur le jour diffus du rve.

Alors, elle carta les mains, elle ouvrit les yeux et demeura blouie.
Le ciel se creusait, Henri avait disparu.

On n'apercevait plus, tout au fond, qu'une barre de nuages, qui
entassaient un croulement de roches crayeuses. Maintenant, dans l'air
pur, d'un bleu intense, passaient seulement des vols lgers de nues
blanches, nageant avec lenteur, ainsi que des flottilles de voiles que
le vent gonflait. Au nord, sur Montmartre, il y avait un rseau d'une
finesse extrme, comme un filet de soie ple tendu la, dans un coin du
ciel, pour quelque pche de cette mer calme. Mais, au couchant, vers
les coteaux de Meudon qu'Hlne ne pouvait voir, une queue de l'averse
devait encore noyer le soleil, car Paris, sous l'claircie, restait
sombre et mouill, effac dans la bue des toits qui schaient.
C'tait une ville d'un ton uniforme, du gris bleutre de l'ardoise,
que les arbres tachaient de noir, trs-distincte cependant, avec les
artes vives et les milliers de fentres des maisons. La Seine avait
l'clat terni d'un vieux lingot d'argent. Aux deux bords, les
monuments semblaient badigeonns de suie; la tour Saint-Jacques, comme
mange de rouille, dressait son antiquaille de muse, tandis que le
Panthon, au-dessus du quartier assombri qu'il surmontait, prenait un
profil de catafalque gant. Seul, le dme des Invalides gardait des
lueurs dans ses dorures; et l'on et dit des lampes allumes en plein
jour, d'une mlancolie rveuse au milieu du deuil crpusculaire qui
drapait la cit. Les plans manquaient; Paris, voil d'un nuage, se
charbonnait sur l'horizon, pareil  un fusain colossal et dlicat,
trs-vigoureux sous le ciel limpide.

Hlne, devant cette ville morne, songeait qu'elle ne connaissait pas
Henri. Elle tait trs-forte,  prsent que son image ne la
poursuivait plus. Une rvolte la poussait  nier cette possession qui,
en quelques semaines, l'avait emplie de cet homme. Non, elle ne le
connaissait pas. Elle ignorait tout de lui, ses actes, ses penses;
elle n'aurait mme pu dire s'il tait une grande intelligence.
Peut-tre manquait-il de coeur plus encore que d'esprit. Et elle
puisait ainsi toutes les suppositions, se gonflant le coeur de
l'amertume qu'elle trouvait au fond de chacune, se heurtant toujours 
son ignorance,  ce mur qui la sparait d'Henri et qui l'empchait de
le connatre. Elle ne savait rien, elle ne saurait jamais rien. Elle
ne se l'imaginait plus que brutal, lui soufflant des paroles de
flamme, lui apportant le seul trouble qui, jusqu' cette heure, et
rompu l'quilibre heureux de sa vie. D'o venait-il donc pour la
dsoler de la sorte? Tout d'un coup, elle pensa que, six semaines
auparavant, elle n'existait pas pour lui, et cette ide lui fut
insupportable. Mon Dieu! n'tre pas l'un pour l'autre, passer sans se
voir, ne point se rencontrer peut-tre! Elle avait joint dsesprment
les mains, des larmes mouillaient ses yeux.

Alors, Hlne regarda fixement les tours de Notre-Dame, trs-loin. Un
rayon, dardant entre deux nuages, les dorait. Elle avait la tte
lourde, comme trop pleine des ides tumultueuses qui s'y heurtaient.
C'tait une souffrance, elle aurait voulu s'intresser  Paris,
retrouver sa srnit, en promenant sur l'ocan des toitures ses
regards tranquilles de chaque jour. Que de fois,  pareille heure,
l'inconnu de la grande ville, dans le calme d'un beau soir, l'avait
berce d'un rve attendri! Cependant, devant elle, Paris s'clairait
de coups de soleil. Au premier rayon qui tait tomb sur Notre-Dame,
d'autres rayons avaient succd, frappant la ville. L'astre,  son
dclin, faisait craquer les nuages. Alors, les quartiers s'tendirent,
dans une bigarrure d'ombres et de lumires. Un moment, toute la rive
gauche fut d'un gris de plomb, tandis que des lueurs rondes tigraient
la rive droite, droule au bord du fleuve comme une gigantesque peau
de bte. Puis, les formes changeaient et se dplaaient, au gr du
vent qui emportait les nues. C'tait, sur le ton dor des toits, des
nappes noires voyageant toutes dans le mme sens, avec le mme
glissement doux et silencieux. Il y en avait d'normes, nageant de
l'air majestueux d'un vaisseau amiral, entoures de plus petites qui
gardaient des symtries d'escadre en ordre de bataille. Une ombre
immense, allonge, ouvrant une gueule de reptile, barra un instant
Paris, qu'elle semblait vouloir dvorer. Et, quand elle se fut perdue
au fond de l'horizon, rapetisse  la taille d'un ver de terre, un
rayon, dont les rais jaillissaient en pluie de la crevasse d'un nuage,
tomba dans le trou vide qu'elle laissait. On en voyait la poussire
d'or filer comme un sable fin, s'largir en vaste cne, pleuvoir sans
relche sur le quartier des Champs-lyses, qu'elle claboussait d'une
clart dansante. Longtemps, cette averse d'tincelles dura, avec son
poudroiement continu de fuse.

Eh bien! la passion tait fatale, Hlne ne se dfendait plus. Elle se
sentait  bout de force contre son coeur. Henri pouvait la prendre,
elle s'abandonnait. Alors, elle gota un bonheur infini  ne plus
lutter. Pourquoi donc se serait-elle refuse davantage? N'avait-elle
pas assez attendu? Le souvenir de sa vie passe la gonflait de mpris
et de violence.

Comment avait-elle pu exister, dans cette froideur dont elle tait si
fire Autrefois? Elle se revoyait jeune fille,  Marseille, rue des
Petites-Maries, cette rue o elle avait toujours grelott; elle se
revoyait marie, glace prs de ce grand enfant qui baisait ses pieds
nus, se rfugiant au fond de ses soucis de bonne mnagre; elle se
revoyait  toutes les heures de son existence, suivant du mme pas le
mme chemin, sans une motion qui dranget son calme; et cette
uniformit, maintenant, ce sommeil de l'amour qu'elle avait dormi,
l'exasprait. Dire qu'elle s'tait crue heureuse d'aller ainsi trente
annes devant elle, le coeur muet, n'ayant, pour combler le vide de
son tre, que son orgueil de femme honnte! Ah! quelle duperie, cette
rigidit, ce scrupule du juste qui l'enfermaient dans les jouissances
striles des dvotes! Non, non, c'tait assez, elle voulait vivre! Et
une raillerie terrible lui venait contre sa raison. Sa raison! en
vrit, elle lui faisait piti, cette raison qui, dans une vie dj
longue, ne lui avait pas apport une somme de joie comparable  la
joie qu'elle gotait depuis une heure. Elle avait ni la chute, elle
avait eu l'imbcile vanterie de croire qu'elle marcherait ainsi
jusqu'au bout, sans que son pied heurtt seulement une pierre. Eh
bien! aujourd'hui, elle rclamait la chute, elle l'aurait souhaite
immdiate et profonde. Toute sa rvolte aboutissait  ce dsir
imprieux. Oh! disparatre dans une treinte, vivre en une minute tout
ce qu'elle n'avait pas vcu!

Cependant, au fond d'elle, une grande tristesse pleurait. C'tait un
serrement intrieur, avec une sensation de vide et de noir. Alors,
elle plaida. N'tait-elle pas libre? En aimant Henri, elle ne trompait
personne, elle disposait comme il lui plaisait de ses tendresses.
Puis, tout ne l'excusait-il pas? Quelle tait sa vie depuis prs de
deux ans? Elle comprenait que tout l'avait amollie et prpare pour la
passion, son veuvage, sa libert absolue, sa solitude. La passion
devait couver en elle, pendant les longues soires passes entre ses
deux vieux amis, l'abb et son frre, ces hommes simples dont la
srnit la berait; elle couvait, lorsqu'elle s'enfermait si
troitement, hors du monde, en face de Paris grondant  l'horizon;
elle couvait, chaque fois qu'elle s'tait accoude  cette fentre,
prise d'une de ces rveries qu'elle ignorait autrefois, et qui, peu 
peu, la rendaient si lche. Et un souvenir lui vint, celui de cette
claire matine de printemps, avec la ville blanche et nette comme sous
un cristal, un Paris tout blond d'enfance, qu'elle avait si
paresseusement contempl, tendue dans sa chaise longue, un livre
tomb sur ses genoux. Ce matin-l, l'amour s'veillait,  peine un
frisson qu'elle ne savait comment nommer et contre lequel elle se
croyait bien forte. Aujourd'hui, elle tait  la mme place, mais la
passion victorieuse la dvorait, tandis que, devant elle, un soleil
couchant incendiait la ville. Il lui semblait qu'une journe avait
suffi, que c'tait l le soir empourpr de ce matin limpide, et elle
croyait sentir toutes ces flammes brler dans son coeur. Mais le ciel
avait chang. Le soleil, s'abaissant vers les coteaux de Meudon,
venait d'carter les derniers nuages et de resplendir. Une gloire
enflamma l'azur. Au fond de l'horizon, l'croulement de roches
crayeuses qui barraient les lointains de Charenton et de
Choisy-le-Roi, entassa des blocs de carmin bords de laque vive; la
flottille de petites nues nageant lentement dans le bleu, au-dessus
de Paris, se couvrit de voiles de pourpre; tandis que le mince rseau,
le filet de soie blanche tendu au-dessus de Montmartre, parut tout
d'un coup fait d'une ganse d'or, dont les mailles rgulires allaient
prendre les toiles  leur lever. Et, sous cette vote embrase, la
ville toute jaune, raye de grandes ombres, s'tendait. En bas, sur la
vaste place, le long des avenues, les fiacres et les omnibus se
croisaient au milieu d'une poussire orange, parmi la foule des
passants, dont le noir fourmillement blondissait et s'clairait de
gouttes de lumire. Un sminaire, en rangs presss, qui suivait le
quai de Billy, mettait une queue de soutanes, couleur d'ocre, dans la
clart diffuse. Puis, les voitures et les pitons se perdaient, on ne
devinait plus, trs-loin, sur quelque pont, qu'une file d'quipages
dont les lanternes tincelaient.  gauche, les hautes chemines de la
Manutention, droites et roses, lchaient de gros tourbillons de fume
tendre, d'une teinte dlicate de chair; tandis que, de l'autre ct de
la rivire, les beaux ormes du quai d'Orsay faisaient une masse
sombre, troue de coups de soleil. La Seine, entre ses berges que les
rayons obliques enfilaient, roulait des flots dansants o le bleu, le
jaune et le vert, se brisaient en un parpillement bariol; mais, en
remontant le fleuve, ce peinturlurage de mer orientale prenait un seul
ton d'or de plus en plus blouissant; et l'on et dit un lingot sorti
 l'horizon de quelque creuset invisible, s'largissant avec un
remuement de couleurs vives,  mesure qu'il se refroidissait. Sur
cette coule clatante, les ponts chelonns, amincissant leurs
courbes lgres jetaient des barres grises, qui se perdaient dans un
entassement incendi de maisons, au sommet duquel les deux tours de
Notre-Dame rougeoyaient comme des torches.  droite,  gauche, les
monuments flambaient. Les verrires du Palais de l'Industrie, au
milieu des futaies des Champs-lyses, talaient un lit de tisons
ardents; plus loin, derrire la toiture crase de la Madeleine, la
masse norme de l'Opra semblait un bloc de cuivre; et les autres
difices, les coupoles et les tours, la colonne Vendme,
Saint-Vincent-de-Paul, la tour Saint-Jacques, plus prs les pavillons
du nouveau Louvre et des Tuileries, se couronnaient de flammes,
dressant  chaque carrefour des bchers gigantesques. Le dme des
Invalides tait en feu, si tincelant, qu'on pouvait craindre  chaque
minute de le voir s'effondrer, en couvrant le quartier des flammches
de sa charpente. Au del des tours ingales de Saint-Sulpice, le
Panthon se dtachait sur le ciel avec un clat sourd, pareil  un
royal palais de l'incendie qui se consumerait en braise. Alors, Paris
entier,  mesure que le soleil baissait, s'alluma aux bchers des
monuments. Des lueurs couraient sur les crtes des toitures, pendant
que, dans les valles, des fumes noires dormaient. Toutes les faades
tournes vers le Trocadro rougissaient, en jetant le ptillement de
leurs vitres, une pluie d'tincelles qui montaient de la ville, comme
si quelque soufflet et sans cesse activ cette forge colossale. Des
gerbes toujours renaissantes s'chappaient des quartiers voisins, o
les rues se creusaient, sombres et cuites. Mme, dans les lointains de
la plaine, du fond d'une cendre rousse qui ensevelissait les faubourgs
dtruits et encore chauds, luisaient des fuses perdues, sorties de
quelque foyer subitement raviv. Bientt ce fut une fournaise. Paris
brla. Le ciel s'tait empourpr davantage, les nuages saignaient
au-dessus de l'immense cit rouge et or.

Hlne, baigne par ces flammes, se livrant  cette passion qui la
consumait, regardait flamber Paris, lorsqu'une petite main la fit
tressaillir en se posant sur son paule. C'tait Jeanne qui
l'appelait.

--Maman! maman!

Et, quand elle se fut tourne:

--Ah! c'est heureux!... Tu n'entends donc pas? Voila dix fois que je
t'appelle.

La petite, encore costume en Japonaise, avait des yeux brillants et
des joues toutes roses de plaisir. Elle ne laissa pas  sa mre le
temps de rpondre.

--Tu m'as joliment lche.... Tu sais qu'on t'a cherche partout,  la
fin. Sans Pauline, qui m'a accompagne jusqu'au bas de l'escalier, je
n'aurais point os traverser la rue.

Et, d'un mouvement joli, elle approcha son visage des lvres de sa
mre, en demandant sans transition:

--Tu m'aimes?

Hlne la baisa, mais d'une bouche distraite. Elle prouvait une
surprise, comme une impatience  la voir rentrer si vite. Est-ce que
vraiment il y avait une heure qu'elle s'tait chappe du bal? Et,
pour rpondre aux questions de l'enfant qui s'inquitait, elle dit
qu'en effet elle avait prouv un lger malaise. L'air lui faisait du
bien; il lui fallait un peu de tranquillit.

--Oh! n'aie pas peur, je suis trop lasse, murmura Jeanne. Je vais me
tenir l, tout plein sage.... Mais, petite mre, je puis parler,
n'est-ce pas?

Elle se posa prs d'Hlne, se serrant contre elle, heureuse qu'on ne
la dshabillt pas tout de suite. Sa robe brode de pourpre, son jupon
de soie verdtre, la ravissaient; et elle hochait sa tte fine, pour
entendre claquer sur son chignon les pendeloques des longues pingles
qui le traversaient. Alors, un flot de paroles presses sortit de ses
lvres. Elle avait tout regard, tout cout et tout retenu, avec son
air bta de ne rien comprendre. Maintenant, elle se ddommageait
d'tre reste raisonnable, la bouche cousue et les yeux indiffrents.

--Tu sais, maman, c'tait un vieux bonhomme, la barbe grise, qui
faisait aller Polichinelle. Je l'ai bien vu, lorsque le rideau s'est
cart.... Il y avait le petit Guiraud qui pleurait. Hein? est-il
bte! Alors, on lui a dit que le gendarme viendrait lui mettre de
l'eau dans sa soupe, et il a fallu l'emporter, tant il criait....
C'est comme au goter, Marguerite s'est tout tach son costume de
laitire avec de la confiture. Sa maman l'a essuye, en criant: Oh!
la sale! Marguerite s'en tait fourr jusque dans les cheveux....
Moi, je ne disais rien, mais je m'amusais joliment  les regarder
tomber sur les gteaux. Elles sont mal leves, n'est-ce pas, petite
mre?

Elle s'interrompit quelques secondes, absorbe par un souvenir; puis,
elle demanda d'un air pensif:

--Dis donc, maman, est-ce que tu as mang de ces gteaux qui taient
jaunes et qui avaient de la crme blanche dedans? Oh! c'tait bon!
c'tait bon!... J'ai gard tout le temps l'assiette  ct de moi.

Hlne n'coutait pas ce babil d'enfant. Mais Jeanne parlait pour se
soulager, la tte trop pleine. Elle repartit, avec une abondance
extraordinaire de dtails sur le bal. Les moindres petits faits
prenaient une importance norme.

--Tu ne t'es pas aperue, toi, quand on a commenc, voil ma ceinture
qui s'est dfaite. Une dame, que je ne connais pas, m'a mis une
pingle. Je lui ai dit: Je vous remercie bien, Madame.... Alors,
Lucien, en dansant, s'est piqu. Il m'a demand: Qu'est-ce que tu as
donc l devant qui pique? Moi, je ne savais plus, je lui ai rpondu
que je n'avais rien. C'est Pauline qui m'a visite et qui a remis
l'pingle comme il faut.... Non! tu n'as pas ide! on se bousculait,
une grande bte de garon a donn un coup dans le derrire  Sophie,
qui a failli tomber. Les demoiselles Levasseur sautaient  pieds
joints. Ce n'est pas comme a qu'on danse, bien sr.... Mais le plus
beau, vois-tu, 'a t la fin. Tu n'tais plus la, tu ne peux pas
savoir. On s'est pris par les bras, on a tourn on rond; c'tait 
mourir de rire. Il y avait de grands messieurs qui tournaient aussi.
Bien vrai, je ne mens pas!... Pourquoi ne veux-tu pas me croire,
petite mre?

Le silence d'Hlne finissait par la fcher. Elle se serra davantage,
lui secoua la main. Puis, voyant qu'elle n'en tirait que des paroles
brves, elle se tut peu  peu elle-mme, glissant galement  une
rverie, songeant  ce bal qui emplissait son jeune coeur. Alors,
toutes deux, la mre et la fille, demeurrent muettes, en face de
Paris incendi. Il leur restait plus inconnu encore, ainsi clair par
les nues saignantes, pareil  quelque ville des lgendes expiant sa
passion sous une pluie de feu.

--On a dans en rond?, demanda tout d'un coup Hlne, comme rveille
en sursaut.

--Oui, oui, murmura Jeanne absorbe  son tour.

--Et le docteur? est-ce qu'il a dans?

--Je crois bien, il a tourn avec moi.... Il m'enlevait, il me
questionnait: O est ta maman? o est ta maman? Puis, il m'a
embrasse.

Hlne eut un sourire inconscient. Elle riait  ses tendresses.
Qu'avait-elle besoin de connatre Henri? Il lui semblait plus doux de
l'ignorer, de l'ignorer  jamais, et de l'accueillir comme celui
qu'elle attendait depuis si longtemps. Pourquoi se serait-elle tonne
et inquite? Il venait de se trouver  l'heure dite sur son chemin.
Cela tait bon. Sa nature franche acceptait tout. Un calme descendait
en elle, fait de cette pense qu'elle aimait et qu'elle tait aime.
Et elle se disait qu'elle serait assez forte pour ne pas gter son
bonheur.

Cependant, la nuit venait, un vent froid passa dans l'air. Jeanne,
rveuse, eut un frisson. Elle posa la tte sur la poitrine de sa mre;
et, comme si la question se ft rattache  ses rflexions profondes,
elle murmura une seconde fois:

--Tu m'aimes?

Alors, Hlne, souriant toujours, lui prit la tte entre ses deux
mains et parut chercher un instant sur son visage. Puis, elle posa
longuement les lvres prs de sa bouche, au-dessus d'un petit signe
rose. C'tait l, elle le voyait bien, qu'Henri avait bais l'enfant.

L'arte sombre des coteaux de Meudon entamait dj le disque lunaire
du soleil. Sur Paris, les rayons obliques s'taient encore allongs.
L'ombre du dme des Invalides, dmesurment grandie, noyait tout le
quartier Saint-Germain; tandis que l'Opra, la tour Saint-Jacques, les
colonnes et les flches, zbraient de noir la rive droite. Les lignes
des faades, les enfoncements des rues, les lots levs des toitures,
brlaient avec une intensit plus sourde. Dans les vitres assombries,
les paillettes enflammes se mouraient, comme si les maisons fussent
tombes en braise. Des cloches lointaines sonnaient, une clameur
roulait et s'apaisait. Et le ciel, largi aux approches du soir,
arrondissait sa nappe violtre, veine d'or et de pourpre, au-dessus
de la ville rougeoyante. Tout d'un coup, il y eut une reprise
formidable de l'incendie, Paris jeta une dernire flambe qui claira
jusqu'aux faubourgs perdus. Puis, il sembla qu'une cendre grise
tombait, et les quartiers restrent debout, lgers et noirtres comme
des charbons teints.





TROISIME PARTIE




I


Un matin de mai, Rosalie accourut de sa cuisine, sans lcher le
torchon qu'elle tenait  la main. Et, avec sa familiarit de servante
gte:

--Oh! Madame, arrivez vite.... Monsieur l'abb qui est en bas, dans le
jardin du docteur, en train de fouiller la terre!

Hlne ne bougea pas. Mais Jeanne s'tait dj prcipite, pour voir.
Quand elle revint, elle s'cria:

--Est-elle bte, Rosalie! il ne fouille pas la terre du tout. Il est
avec le jardinier, qui met des plantes dans une petite voiture....
Madame Deberle cueille toutes ses roses....

--a doit tre pour l'glise, dit tranquillement Hlne, trs-occupe
 un travail de tapisserie.

Quelques minutes plus tard, il y eut un coup de sonnette, et l'abb
Jouve parut. Il venait annoncer qu'il ne fallait pas compter sur lui,
le mardi suivant. Ses soires taient prises par les crmonies du
mois de Marie. Le cur l'avait charg d'orner l'glise. Ce serait
superbe. Toutes ces dames lui donnaient des fleurs. Il attendait deux
palmiers de quatre mtres pour les poser  droite et  gauche de
l'autel.

--Oh! maman.... maman...., murmura Jeanne, qui coutait, merveille.

--Eh bien! vous ne savez pas, mon ami, dit Hlne en souriant, puisque
vous ne pouvez venir, nous irons vous voir.... Voil que vous avez
tourn la tte  Jeanne, avec vos bouquets.

Elle n'tait gure dvote, mme elle n'assistait jamais  la messe,
prtextant la sant de sa fille, qui sortait toute frissonnante des
glises. Le vieux prtre vitait de lui parler religion. Il disait
simplement, avec une tolrance pleine de bonhomie, que les belles mes
font leur salut toutes seules, par leur sagesse et leur charit. Dieu
saurait bien la toucher un jour.

Jusqu'au lendemain soir, Jeanne ne songea qu'au mois de Marie. Elle
questionnait sa mre, elle rvait l'glise emplie de roses blanches,
avec des milliers de cierges, des voix clestes, des odeurs suaves. Et
elle voulait tre prs de l'autel, pour mieux voir la robe de dentelle
de la sainte Vierge, une robe qui valait une fortune, disait l'abb.
Mais Hlne la calmait, en la menaant de ne pas la mener, si elle se
rendait malade  l'avance.

Enfin, le soir, aprs le dner, elles partirent. Les nuits taient
encore fraches. En arrivant rue de l'Annonciation, o se trouve
Notre-Dame de Grce, l'enfant grelottait.

--L'glise est chauffe, dit sa mre. Nous allons nous mettre prs
d'une bouche de chaleur.

Quand elle eut pouss la porte rembourre, qui retomba mollement, une
tideur les enveloppa, tandis qu'une vive lumire et des chants
clataient. La crmonie tait commence. Hlne, voyant la nef
centrale dj pleine, voulut suivre l'un des bas-cts. Mais elle eut
toutes les peines du monde  s'approcher de l'autel. Elle tenait la
main de Jeanne, elle avanait patiemment; puis, renonant  aller plus
loin, elle prit les deux premires chaises libres qui se prsentrent.
Un pilier leur cachait la moiti du choeur.

--Je ne vois rien, maman, murmura la petite toute chagrine. Nous
sommes trs-mal.

Hlne la fit taire. L'enfant alors se mit  bouder. Elle
n'apercevait, devant elle, que le dos norme d'une vieille dame. Quand
sa mre se retourna, elle la trouva debout sur sa chaise.

--Veux-tu descendre! dit-elle en touffant sa voix. Tu es
insupportable.

Mais Jeanne s'enttait.

--coute donc, c'est madame Deberle.... Elle est l-bas, au milieu.
Elle nous fait des signes.

Une vive contrarit donna  la jeune femme un mouvement d'impatience.
Elle secoua la petite, qui refusait de s'asseoir. Depuis le bal,
pendant trois jours, elle avait vit de retourner chez le docteur, en
prtextant mille occupations.

--Maman, continuait Jeanne avec l'obstination des enfants, elle te
regarde, elle te dit bonjour.

Alors, il fallut bien qu'Hlne tournt les yeux et salut. Les deux
femmes changrent un hochement de tte. Madame Deberle, en robe de
soie  mille raies, garnie de dentelles blanches, occupait le centre
de la nef,  deux pas du choeur, trs-frache, trs-voyante. Elle
avait amen sa soeur Pauline, qui se mit  gesticuler vivement de la
main. Les chants continuaient, la voix large de la foule roulait sur
une gamme descendante, tandis que des notes suraigus d'enfant
piquaient a et l le rythme tranard et balanc du cantique.

--Elles te disent de venir, tu vois bien! reprit Jeanne triomphante.

--C'est inutile; nous sommes parfaitement ici.

--Oh! maman, allons les retrouver.... Elles ont deux chaises.

--Non, descends, assieds-toi.

Pourtant, comme ces dames insistaient avec des sourires, sans se
proccuper le moins du monde du lger scandale qu'elles soulevaient,
heureuses, au contraire, de voir les gens se tourner vers elles,
Hlne dut cder. Elle poussa Jeanne enchante, elle tcha de s'ouvrir
un passage, les mains tremblantes d'une colre contenue. Ce n'tait
point une besogne facile. Les dvotes ne voulaient pas se dranger et
la toisaient furieuses, la bouche ouverte, sans s'arrter de chanter.
Elle travailla ainsi pendant cinq grandes minutes, au milieu de la
tempte des voix, qui ronflaient plus fort. Quand elle ne pouvait
passer, Jeanne regardait toutes ces bouches vides et noires, et elle
se serrait contre sa mre. Enfin, elles atteignirent l'espace laiss
libre devant le choeur, elles n'eurent plus que quelques pas  faire.

--Arrivez donc, murmura madame Deberle. L'abb m'avait dit que vous
viendriez, je vous ai gard deux chaises.

Hlne remercia, en feuilletant tout de suite son livre de messe, pour
couper court  la conversation. Mais Juliette gardait ses grces
mondaines; elle tait l, charmante et bavarde comme dans son salon,
trs  l'aise. Aussi se pencha-t-elle, continuant:

--On ne vous voit plus. Je serais alle demain chez vous.... Vous
n'avez pas t malade au moins?

--Non, merci.... Toutes sortes d'occupations....

--coutez, il faut venir dner demain.... En famille, rien que
nous....

--Vous tes trop bonne, nous verrons.

Et elle parut se recueillir et suivre le cantique, dcide  ne plus
rpondre. Pauline avait pris Jeanne  ct d'elle, pour lui faire
partager la bouche de chaleur, sur laquelle elle cuisait doucement,
avec une jouissance bate de frileuse. Toutes deux, dans le souffle
tide qui montait, se haussaient curieusement, examinant chaque chose,
le plafond bas, divis en panneaux de menuiserie, les colonnes
crases, relies par des pleins cintres d'o pendaient des lustres,
la chaire en chne sculpt; et, par-dessus les ttes moutonnantes, que
la houle du cantique agitait, elles allaient jusque dans les coins
sombres des bas-cts, aux chapelles perdues dont les ors luisaient,
au baptistre que fermait une grille, prs de la grande porte. Mais
elles revenaient toujours au resplendissement du choeur, peint de
couleurs vives, clatant de dorures; un lustre de cristal tout
flambant tombait de la vote; d'immenses candlabres alignaient des
gradins de cierges, qui piquaient d'une pluie d'toiles symtriques
les fonds de tnbres de l'glise, dtachant en lumire le
matre-autel, pareil  un grand bouquet de feuillages et de fleurs. En
haut, dans une moisson de roses, une Vierge habille de satin et de
dentelle, couronne de perles, tenait sur son bras un Jsus en robe
longue.

--Hein! tu as chaud? demanda Pauline. C'est joliment bon.

Mais Jeanne, en extase, contemplait la Vierge au milieu des fleurs. Il
lui prenait un frisson. Elle eut peur de n'tre plus sage, et elle
baissa les yeux, tchant de s'intresser au dallage blanc et noir,
pour ne pas pleurer. Les voix frles des enfants de choeur lui
mettaient de petits souffles dans les cheveux.

Cependant, Hlne, le visage sur son paroissien, s'cartait chaque
fois qu'elle sentait Juliette la frler de ses dentelles. Elle n'tait
point prpare  cette rencontre. Malgr le serment qu'elle s'tait
impos d'aimer Henri saintement, sans jamais lui appartenir, elle
prouvait un malaise en pensant qu'elle trahissait cette femme, si
confiante et si gaie  son ct. Une seule pense l'occupait: elle
n'irait point  ce dner; et elle cherchait comment elle pourrait
rompre peu  peu des relations qui blessaient sa loyaut. Mais les
voix ronflantes des chantres,  quelques pas d'elle, l'empchaient de
rflchir; elle ne trouvait rien, elle s'abandonnait au bercement du
cantique, gotant un bien-tre dvot, que jusque-l elle n'avait
jamais ressenti dans une glise.

--Est-ce qu'on vous a cont l'histoire de madame de Chermette? demanda
Juliette, cdant de nouveau  la dmangeaison de parler.

--Non, je ne sais rien.

--Eh bien! imaginez-vous.... Vous avez vu sa grande fille, qui est si
longue pour ses quinze ans? Il est question de la marier l'anne
prochaine, et avec ce petit brun que l'on voit toujours dans les jupes
de la mre.... On en cause, on en cause....

--Ah! dit Hlne, qui n'coutait pas.

Madame Deberle donna d'autres dtails. Mais, brusquement, le cantique
cessa, les orgues gmirent et s'arrtrent. Alors, elle se tut,
surprise de l'clat de sa voix, au milieu du silence recueilli qui se
faisait. Un prtre venait de paratre dans la chaire. Il y eut un
frmissement; puis, il parla. Non, certes, Hlne n'irait point  ce
dner. Les yeux fixs sur le prtre, elle s'imaginait cette premire
entrevue avec Henri, qu'elle redoutait depuis trois jours; elle le
voyait pli de colre, lui reprochant de s'tre enferme chez elle; et
elle craignait de ne pas montrer assez de froideur. Dans sa rverie,
le prtre avait disparu, elle surprenait seulement des phrases, une
voix pntrante, tombe de haut, qui disait:

--Ce fut un moment ineffable que celui o la Vierge, inclinant la
tte, rpondit: Voici la servante du Seigneur....

Oh! elle serait brave, toute sa raison tait revenue. Elle goterait
la joie d'tre aime, elle n'avouerait jamais son amour, car elle
sentait bien que la paix tait  ce prix. Et comme elle aimerait
profondment, sans le dire, se contentant d'une parole d'Henri, d'un
regard, chang de loin en loin, lorsqu'un hasard les rapprocherait!
C'tait un rve qui l'emplissait d'une pense d'ternit. L'glise,
autour d'elle, lui devenait amicale et douce. Le prtre disait:

--L'ange disparut. Marie s'absorba dans la contemplation du divin
mystre qui s'oprait en elle, inonde de lumire et d'amour....

--Il parle trs-bien, murmura madame Deberle en se penchant. Et tout
jeune, trente ans  peine, n'est-ce pas?

Madame Deberle tait touche. La religion lui plaisait comme une
motion de bon got. Donner des fleurs aux glises, avoir de petites
affaires avec les prtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir
en toilette  l'glise, o elle affectait d'accorder une protection
mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulires,
d'autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dvotions
prenaient le got du fruit dfendu. Hlne la regarda, lui rpondit
seulement par un hochement de tte. Toutes deux avaient la face pme
et souriante. Un grand bruit de chaises et de mouchoirs s'leva, le
prtre venait de quitter la chaire, en lanant ce dernier cri:

--Oh! dilatez votre amour, pieuses mes chrtiennes. Dieu s'est donn
 vous, votre coeur est plein de sa prsence, votre me dborde de ses
grces!

Les orgues ronflrent tout de suite. Les litanies de la Vierge se
droulrent, avec leurs appels d'ardente tendresse. Il venait des
bas-cts, de l'ombre des chapelles perdues, un chant lointain et
assourdi, comme si la terre et rpondu aux voix angliques des
enfants de choeur. Une haleine passait sur les ttes, allongeait les
flammes droites des cierges, tandis que, dans son grand bouquet de
roses, au milieu des fleurs qui se meurtrissaient en exhalant leur
dernier parfum, la Mre divine semblait avoir baiss la tte pour rire
 son Jsus.

Hlne se tourna tout d'un coup, prise d'une inquitude instinctive.

--Tu n'es pas malade, Jeanne? demanda-t-elle.

L'enfant, trs-blanche, les yeux humides, comme emporte dans le
torrent d'amour des litanies, contemplait l'autel, voyait les roses se
multiplier et tomber en pluie. Elle murmura:

--Oh! non, maman.... Je t'assure, je suis contente, bien contente....

Puis, elle demanda:

--O donc est mon ami?

Elle parlait de l'abb. Pauline l'apercevait; il tait dans une stalle
du choeur. Mais il fallut soulever Jeanne.

--Ah! je le vois.... Il nous regarde, il fait des petits yeux.

L'abb faisait des petits yeux, selon Jeanne, quand il riait en
dedans. Hlne alors changea avec lui un signe de tte amical. Ce fut
pour elle comme une certitude de paix, une cause dernire de srnit
qui lui rendait l'glise chre et l'endormait dans une flicit pleine
de tolrance. Des encensoirs se balanaient devant l'autel, de lgres
fumes montaient; et il y eut une bndiction, un ostensoir pareil 
un soleil, lev lentement et promen au-dessus des fronts abattus par
terre. Hlne restait prosterne, dans un engourdissement heureux,
lorsqu'elle entendit madame Deberle qui disait:

--C'est fini, allons-nous-en.

Un remuement de chaises, un pitinement roulaient sous la vote.
Pauline avait pris la main de Jeanne. Tout en marchant la premire
avec l'enfant, elle la questionnait.

--Tu n'es jamais alle au thtre?

--Non. Est-ce que c'est plus beau? La petite, le coeur gonfl de gros
soupirs, avait un hochement de menton, comme pour dclarer que rien ne
pouvait tre plus beau. Mais Pauline ne rpondit pas; elle venait de
se planter devant un prtre, qui passait en surplis; et, lorsqu'il fut
 quelques pas:

--Oh! la belle tte! dit-elle tout haut, avec une conviction qui fit
retourner deux dvotes.

Cependant, Hlne s'tait releve. Elle pitinait  ct de Juliette,
au milieu de la foule qui s'coulait difficilement. Trempe de
tendresse, comme lasse et sans force, elle n'prouvait plus aucun
trouble  la sentir si prs d'elle. Un moment, leurs poignets nus
s'effleurrent, et elles se sourirent. Elles touffaient, Hlne
voulut que Juliette passt la premire, pour la protger. Toute leur
intimit semblait revenue.

--C'est entendu, n'est-ce pas? demanda madame Deberle, nous comptons
sur vous demain soir.

Hlne n'eut plus la volont de dire non. Dans la rue, elle verrait.
Enfin, elles sortirent des dernires. Pauline et Jeanne les
attendaient sur le trottoir d'en face. Mais une voix larmoyante les
arrta.

--Ah! ma bonne dame, qu'il y a donc longtemps que je n'ai eu le
bonheur de vous voir!

C'tait la mre Ftu. Elle mendiait  la porte de l'glise. Barrant le
passage  Hlne, comme si elle l'avait guette, elle continua:

--Ah! j'ai t bien malade, toujours l, dans le ventre, vous
savez.... Maintenant c'est quasiment des coups de marteau.... Et rien
de rien, ma bonne dame.... Je n'ai pas os vous faire dire a.... Que
le bon Dieu vous le rende!

Hlne venait de lui glisser une pice de monnaie dans la main, en lui
promettant de songer  elle.

--Tiens! dit madame Deberle reste debout sous le porche, quelqu'un
cause avec Pauline et Jeanne.... Mais c'est Henri!

--Oui, oui, reprit la mre Ftu qui promenait ses minces regards sur
les deux dames, c'est le bon docteur.... Je l'ai vu pendant toute la
crmonie, il n'a pas quitt le trottoir, il vous attendait, bien
sr.... En voil un saint homme! Je dis a parce que c'est la vrit,
devant Dieu qui nous entend.... Oh! je vous connais, Madame; vous avez
l un mari qui mrite d'tre heureux.... Que le ciel exauce vos
dsirs, que toutes ses bndictions soient avec vous! Au nom du Pre,
du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il!

Et, dans les mille rides de son visage, fris comme une vieille pomme,
ses petits yeux marchaient toujours, inquiets et malicieux, allant de
Juliette  Hlne, sans qu'on pt savoir nettement  laquelle des deux
elle s'adressait en parlant du bon docteur. Elle les accompagna d'un
marmottement continu, o des lambeaux de phrases pleurnicheuses se
mlaient  des exclamations dvotes.

Hlne fut surprise et touche de la rserve d'Henri. Il osa  peine
lever les regards sur elle. Sa femme l'ayant plaisant au sujet de ses
opinions qui l'empchaient d'entrer dans une glise, il expliqua
simplement qu'il tait venu  la rencontre de ces dames, en fumant un
cigare; et Hlne comprit qu'il avait voulu la revoir, pour lui
montrer combien elle avait tort de redouter quelque brutalit
nouvelle. Sans doute, il s'tait jur comme elle de se montrer
raisonnable. Elle n'examina pas s'il pouvait tre sincre avec
lui-mme, cela la rendait trop malheureuse de le voir malheureux.
Aussi, en quittant les Deberle, rue Vineuse, dit-elle gaiement:

--Eh bien! c'est entendu,  demain sept heures.

Alors, les relations se nourent plus troitement encore, une vie
charmante commena. Pour Hlne, c'tait comme si Henri n'avait jamais
cd  une minute de folie; elle avait rv cela; ils s'aimaient, mais
ils ne se le diraient plus, ils se contenteraient de le savoir. Heures
dlicieuses, pendant lesquelles, sans parler de leur tendresse, ils
s'en entretenaient continuellement, par un geste, par une inflexion de
voix, par un silence mme. Tout les ramenait  cet amour, tout les
baignait dans une passion qu'ils emportaient avec eux, autour d'eux,
comme le seul air o ils pussent vivre. Et ils avaient l'excuse de
leur loyaut, ils jouaient en toute conscience cette comdie de leur
coeur, car ils ne se permettaient pas un serrement de main, ce qui
donnait une volupt sans pareille au simple bonjour dont ils
s'accueillaient. Chaque soir, ces dames firent la partie de se rendre
 l'glise. Madame Deberle, enchante, y gotait un plaisir nouveau,
qui la changeait un peu des soires dansantes, des concerts, des
premires reprsentations; elle adorait les motions neuves, on ne la
rencontrait plus qu'avec des soeurs et des abbs. Le fond de religion
qu'elle tenait du pensionnat remontait  sa tte de jeune femme
cervele, et se traduisait par de petites pratiques qui l'amusaient,
comme si elle se ft souvenue des jeux de son enfance. Hlne, grandie
en dehors de toute ducation dvote, se laissait aller au charme des
exercices du mois de Marie, heureuse de la joie que Jeanne paraissait
y prendre. On dnait plus tt, on bousculait Rosalie pour ne pas
arriver en retard et se trouver mal plac. Puis, on prenait Juliette
en passant. Un jour, on avait emmen Lucien; mais il s'tait si mal
conduit, que, maintenant, on le laissait  la maison. Et, en entrant
dans l'glise chaude, toute brsillant de cierges, c'tait une
sensation de mollesse et d'apaisement, qui peu  peu devenait
ncessaire  Hlne. Lorsqu'elle avait eu des doutes dans la journe,
qu'une anxit vague l'avait saisie  la pense d'Henri, l'glise le
soir l'endormait de nouveau. Les cantiques montaient, avec le
dbordement des passions divines. Les fleurs, frachement coupes,
alourdissaient de leur parfum l'air touff sous la vote. Elle
respirait l toute la premire ivresse du printemps, l'adoration de la
femme hausse jusqu'au culte, et elle se grisait dans ce mystre
d'amour et de puret, en face de Marie vierge et mre, couronne de
ses roses blanches. Chaque jour, elle restait agenouille davantage.
Elle se surprenait parfois les mains jointes. Puis, la crmonie
acheve, il y avait la douceur du retour. Henri attendait  la porte,
les soires se faisaient tides, on rentrait par les rues noires et
silencieuses de Passy, en changeant de rares paroles.

--Mais vous devenez dvote, ma chre! dit un soir madame Deberle en
riant.

C'tait vrai, Hlne laissait entrer la dvotion dans son coeur grand
ouvert. Jamais elle n'aurait cru qu'il ft si bon d'aimer. Elle
revenait l comme  un lieu d'attendrissement, o il lui tait permis
d'avoir les yeux humides, de rester sans une pense, anantie dans une
adoration muette. Chaque soir, pendant une heure, elle ne se dfendait
plus; l'panouissement d'amour qu'elle portait en elle, qu'elle
contenait toute la journe, pouvait enfin monter de sa poitrine,
s'largir en des prires, devant tous, au milieu du frisson religieux
de la foule. Les oraisons balbuties, les agenouillements, les
salutations, ces paroles et ces gestes vagues sans cesse rpts, la
beraient, lui semblaient l'unique langage, toujours la mme passion,
traduite par le mme mot ou le mme signe. Elle avait le besoin de
croire, elle tait ravie dans la charit divine.

Et Juliette ne plaisantait pas seulement Hlne, elle prtendait
qu'Henri lui-mme tournait  la dvotion. Est-ce que, maintenant, il
n'entrait pas les attendre dans l'glise! Un athe, un paen qui
dclarait avoir cherch l'me du bout de son scalpel et ne pas l'avoir
trouve encore! Ds qu'elle l'apercevait, en arrire de la chaire,
debout derrire une colonne, Juliette poussait le coude d'Hlne.

--Regardez donc, il est dj la.... Vous savez qu'il n'a pas voulu se
confesser pour notre mariage.... Non, il a une figure impayable, il
nous contemple d'un air si drle! Regardez-le donc!

Hlne ne levait pas tout de suite la tte. La crmonie allait finir,
l'encens fumait, les orgues clataient d'allgresse. Mais, comme son
amie n'tait pas femme  la laisser tranquille, elle devait rpondre.

--Oui, oui, je le vois, balbutiait-elle sans tourner les yeux.

Elle l'avait devin,  l'hosanna qu'elle entendait monter de toute
l'glise. Le souffle d'Henri lui semblait venir jusqu' sa nuque sur
l'aile des cantiques, et elle croyait voir derrire elle ses regards
qui clairaient la nef et l'enveloppaient, agenouille, d'un rayon
d'or. Alors, elle priait avec une ferveur si grande, que les paroles
lui manquaient. Lui, trs-grave, avait la mine correcte d'un mari qui
venait chercher ces dames chez Dieu, comme il serait all les attendre
dans le foyer d'un thtre. Mais, quand ils se rejoignaient, au milieu
de la lente sortie des dvotes, tous deux se trouvaient comme lis
davantage, unis par ces fleurs et ces chants; et ils vitaient de se
parler, car ils avaient leurs coeurs sur les lvres.

Au bout de quinze jours, madame Deberle se lassa. Elle sautait d'une
passion  une autre, tourmente du besoin de faire ce que tout le
monde faisait.  prsent, elle se donnait aux ventes de charit,
montant soixante tages par aprs-midi, pour aller quter des toiles
chez les peintres connus, et employant ses soires  prsider avec une
sonnette des runions de dames patronnesses. Aussi, un jeudi soir,
Hlne et sa fille se trouvrent-elles seules  l'glise. Aprs la
sermon, comme les chantres attaquaient le _Magnificat_, la jeune
femme, avertie par un lancement de son coeur, tourna la tte: Henri
tait l,  la place accoutume. Alors, elle demeura le front baiss
jusqu' la fin de la crmonie, dans l'attente du retour.

--Ah! c'est gentil d'tre venu! dit Jeanne  la sortie, avec sa
familiarit d'enfant. J'aurais eu peur, dans ces rues noires.

Mais Henri affectait la surprise. Il croyait rencontrer sa femme.
Hlne laissa la petite rpondre, elle les suivait, sans parler. Comme
ils passaient tous trois sous le porche, une voix se lamenta:

--La charit.... Dieu vous le rende....

Chaque soir, Jeanne glissait une pice de dix sous dans la main de la
mre Ftu. Lorsque celle-ci aperut le docteur seul avec Hlne, elle
secoua simplement la tte, d'un air d'intelligence, au lieu d'clater
en remerciements bruyants, comme d'habitude. Et, l'glise s'tant
vide, elle se mit  les suivre, de ses pieds tranards, en marmottant
de sourdes paroles. Au lieu de rentrer par la rue de Passy, ces dames
quelquefois revenaient par la rue Raynouard, lorsque la nuit tait
belle, allongeant ainsi le chemin de cinq ou six minutes. Ce soir-l,
Hlne prit la rue Raynouard, dsireuse d'ombre et de silence, cdant
au charme de cette longue chausse dserte, qu'un bec de gaz de loin
en loin clairait, sans que l'ombre d'un passant remut sur le pav.

A cette heure, dans ce quartier cart, Passy dormait dj, avec le
petit souffle d'une ville de province. Aux deux bords des trottoirs,
des htels s'alignaient, des pensionnats de demoiselles, noirs et
ensommeills, des tables d'hte dont les cuisines luisaient encore.
Pas une boutique ne trouait l'ombre du rayon de sa vitrine. Et c'tait
une grande joie pour Hlne et Henri que cette solitude. Il n'avait
point os lui offrir le bras. Jeanne marchait entre eux, au milieu de
la chausse, sable comme une alle de parc. Les maisons cessaient,
des murs s'tendaient, au-dessus desquels retombaient des manteaux de
clmatites et des touffes de lilas en fleurs. De grands jardins
coupaient les htels, une grille, par moments, laissait voir des
enfoncements sombres de verdure, o des pelouses d'un ton plus tendre
palissaient parmi les arbres; tandis que, dans des vases que l'on
devinait confusment; des bouquets d'iris embaumaient l'air. Tous
trois ralentissaient le pas, sous la tideur de cette nuit printanire
qui les trempait de parfums; et, lorsque Jeanne, par un jeu d'enfant,
s'avanait le visage lev vers le ciel, elle rptait:

--Oh! maman! vois donc, que d'toiles!

Mais, derrire eux, le pas de la mre Ftu semblait tre l'cho des
leurs. Elle se rapprochait; on entendait ce bout de phrase latine:
_Ave Maria, gratia plena_, sans cesse recommenc sur le mme
bredouillement. La mre Ftu disait son chapelet en rentrant chez
elle.

--Il me reste une pice, si je la lui donnais? demanda Jeanne  sa
mre.

Et, sans attendre la rponse, elle s'chappa, courut  la vieille, qui
allait s'engager dans le passage des Eaux. La mre Ftu prit la pice,
en invoquant toutes les saintes du paradis. Mais elle avait saisi en
mme temps la main de l'enfant; elle la retenait, et changeant de
voix:

--Elle est donc malade, l'autre dame?

--Non, rpondit Jeanne tonne.

--Ah! que le ciel la conserve! qu'il la comble de prosprits, elle et
son mari!... Ne vous sauvez pas, ma bonne petite demoiselle. Laissez-
moi dire un _Ave Maria_  l'intention de votre maman, et vous
rpondrez: _Amen_, avec moi.... Votre maman le permet, vous la
rattraperez.

Cependant, Hlne et Henri taient rests tout frissonnants de se
trouver ainsi brusquement seuls, dans l'ombre d'une range de grands
marronniers qui bordaient la rue. Ils firent doucement quelques pas.
Par terre, les marronniers avaient laiss tomber une pluie de leurs
petites fleurs, et ils marchaient sur ce tapis rose. Puis, ils
s'arrtrent, le coeur trop gonfl pour aller plus loin.

--Pardonnez-moi, dit simplement Henri.

--Oui, oui, balbutia Hlne. Je vous en supplie, taisez-vous.

Mais elle avait senti sa main qui effleurait la sienne. Elle recula.
Heureusement, Jeanne revenait en courant.

--Maman! maman! cria-t-elle, elle m'a fait dire un _Ave_, pour que a
te porte bonheur.

Et tous trois tournrent dans la rue Vineuse, pendant que la mre Ftu
descendait l'escalier du passage des Eaux, en achevant son chapelet.
Le mois s'coula. Madame Deberle se montra aux exercices deux ou trois
fois encore. Un dimanche, le dernier, Henri osa de nouveau attendre
Hlne et Jeanne. Le retour fut dlicieux. Ce mois avait pass dans
une douceur extraordinaire. La petite glise semblait tre venue comme
pour calmer et prparer la passion. Hlne s'tait tranquillise
d'abord, heureuse de ce refuge de la religion o elle croyait pouvoir
aimer sans honte; mais le travail sourd avait continu, et quand elle
s'veillait de son engourdissement dvot, elle se sentait envahie,
lie par des liens qui lui auraient arrach la chair, si elle avait
voulu les rompre. Henri restait respectueux. Pourtant, elle voyait
bien une flamme remonter  son visage. Elle craignait quelque
emportement de dsir fou. Elle-mme se faisait peur, secoue de
brusques accs de fivre. Une aprs-midi, en revenant d'une promenade
avec Jeanne, elle prit la rue de l'Annonciation, elle entra 
l'glise. La petite se plaignait d'une grande fatigue. Jusqu'au
dernier jour, elle n'avait point voulu avouer que la crmonie du soir
la brisait, tant elle y gotait une jouissance profonde; mais ses
joues taient devenues d'une pleur de cire, et le docteur conseillait
de lui faire faire de longues courses.

--Mets-toi l, dit sa mre. Tu te reposeras.... Nous ne resterons que
dix minutes.

Elle l'avait assise prs d'un pilier. Elle-mme s'agenouilla, quelques
chaises plus loin. Des ouvriers, au fond de la nef, dclouaient des
tentures, dmnageaient des pots de fleurs, les exercices du mois de
Marie tant finis de la veille. Hlne, la face dans ses mains, ne
voyait rien, n'entendait rien, se demandant avec anxit si elle ne
devait pas avouer  l'abb Jouve la crise terrible qu'elle traversait.
Il lui donnerait un conseil, il lui rendrait peut-tre sa tranquillit
perdue. Mais, au fond d'elle, une joie dbordante montait, de son
angoisse elle-mme. Elle chrissait son mal, elle tremblait que le
prtre ne russt  la gurir. Les dix minutes s'coulrent, une heure
se passa. Elle s'abmait dans la lutte de son coeur.

Et, comme elle relevait enfin la tte, les yeux mouills de larmes,
elle aperut l'abb Jouve  ct d'elle, la regardant d'un air
chagrin. C'tait lui qui dirigeait les ouvriers. Il venait de
s'avancer, en reconnaissant Jeanne.

--Qu'avez-vous donc, mon enfant? demanda-t-il  Hlne, qui se mettait
vivement debout et essuyait ses larmes.

Elle ne trouva rien  rpondre, craignant de retomber  genoux et
d'clater en sanglots. Il s'approcha davantage, il reprit doucement:

--Je ne veux pas vous interroger, mais pourquoi ne vous confiez-vous
pas  moi, au prtre et non plus  l'ami.

--Plus tard, balbutia-t-elle, plus tard, je vous le promets.

Cependant, Jeanne avait d'abord patient sagement, s'amusant 
examiner les vitraux, les statues de la grande porte, les scnes du
Chemin de la Croix, traites en petits bas-reliefs, le long des nefs
latrales. Peu  peu la fracheur de l'glise tait descendue sur elle
comme un suaire; et, dans cette lassitude qui l'empchait mme de
penser, un malaise lui venait du silence religieux des chapelles, du
prolongement sonore des moindres bruits, de ce lieu sacr o il lui
semblait qu'elle allait mourir. Mais son gros chagrin tait surtout de
voir emporter les fleurs.  mesure que les grands bouquets de roses
disparaissaient, l'autel se montrait, nu et froid. Ces marbres la
glaaient, sans un cierge, sans une fume d'encens. Un moment, la
Vierge vtue de dentelles chancela, puis tomba  la renverse dans les
bras de deux ouvriers. Alors, Jeanne jeta un faible cri, ses bras
s'largirent, elle se roidit, tordue par la crise qui la menaait
depuis quelques jours.

Et, lorsque Hlne, affole, put l'emporter dans un fiacre, aide de
l'abb qui se dsolait, elle se retourna vers le porche, les mains
tendues et tremblantes.

--C'est cette glise! c'est cette glise! rptait-elle avec une
violence o il y avait le regret et le reproche du mois de tendresse
dvote qu'elle avait got l.




II


Le soir, Jeanne allait mieux. Elle put se lever. Pour rassurer sa
mre, elle s'entta et se trana dans la salle  manger, o elle
s'assit devant son assiette vide.

--Ce ne sera rien, disait-elle en tachant de sourire. Tu sais bien que
je suis une patraque.... Mange, toi. Je veux que tu manges.

Et elle-mme, voyant que sa mre la regardait plir et grelotter, sans
pouvoir avaler une bouche, finit par feindre une pointe d'apptit.
Elle prendrait un peu de confiture, elle le jurait. Alors, Hlne se
hta, tandis que l'enfant, toujours souriante, avec un petit
tremblement nerveux de la tte, la contemplait de son air d'adoration.
Puis, au dessert, elle voulut tenir sa promesse. Mais des pleurs
parurent au bord de ses paupires.

--a ne passe pas, vois-tu, murmura-t-elle. Il ne faut point me
gronder.

Elle prouvait une terrible lassitude qui l'anantissait. Ses jambes
lui semblaient mortes, une main de fer la serrait aux paules. Mais
elle se faisait brave, elle retenait les lgers cris que lui
arrachaient des douleurs lancinantes dans le cou. Un moment, elle
s'oublia, la tte trop lourde, sa rapetissant sous la souffrance. Et
sa mre, en la voyant maigrie, si faible et si adorable, ne put
achever la poire qu'elle s'efforait de manger. Des sanglots
l'tranglaient. Elle laissa tomber sa serviette, vint prendra Jeanne
entre ses bras.

--Mon enfant, mon enfant...., balbutiait-elle, le coeur crev par la
vue de cette salle  manger, o la petite l'avait si souvent gaye de
sa gourmandise, lorsqu'elle tait bien portante. Jeanne se redressait,
tachait de retrouver son sourire.

--Ne te tourmente pas, ce ne sera rien, bien vrai.... Maintenant que
tu as fini, tu vas me recoucher.... Je voulais te voir  table, parce
que je te connais, tu n'aurais pas aval gros comme a de pain.

Hlne l'emporta. Elle avait roul son petit lit prs du sien, dans la
chambre. Quand Jeanne fut allonge, couverte jusqu'au menton, elle se
trouva beaucoup mieux. Elle ne se plaignait plus que de douleurs
sourdes, derrire la tte. Puis, elle s'attendrit, son affection
passionne paraissait grandir, depuis qu'elle souffrait. Hlne dut
l'embrasser, en jurant qu'elle l'aimait bien, et lui promettre de
l'embrasser encore, quand elle se coucherait.

--a ne fait rien si je dors, rptait Jeanne. Je te sens tout de
mme.

Elle ferma les yeux, elle s'endormit. Hlne resta prs d'elle, 
regarder son sommeil. Comme Rosalie venait sur la pointe des pieds lui
demander si elle pouvait se retirer, elle lui rpondit affirmativement,
d'un signe de tte. Onze heures sonnrent, Hlne tait toujours l,
lorsqu'elle crut entendre frapper lgrement  la porte du palier.
Elle prit la lampe et, trs-surprise, alla voir.

--Qui est l?

--Moi, ouvrez, rpondit une voix touffe.

C'tait la voix d'Henri. Elle ouvrit vivement, trouvant cette visite
naturelle, sans doute, le docteur venait d'apprendre la crise de
Jeanne, et il accourait, bien qu'elle ne l'et pas fait appeler, prise
d'une sorte de pudeur  la pense de le mettre de moiti dans la sant
de sa fille.

Mais Henri ne lui laissa pas le temps de parler. Il l'avait suivie
dans la salle  manger, tremblant, le sang au visage.

--Je vous en prie, pardonnez-moi, balbutia-t-il on lui saisissant la
main. Il y a trois jours que je ne vous ai vue, je n'ai pu rsister au
besoin de vous voir.

Hlne avait dgag sa main. Lui, recula, les yeux sur elle,
continuant:

--Ne craignez rien, je vous aime.... Je serais rest  votre porte, si
vous ne m'aviez pas ouvert. Oh! je sais bien que tout cela est fou,
mais je vous aime, je vous aime....

Elle coutait, trs-grave, avec une svrit muette qui le torturait.
Devant cet accueil, tout le flot de sa passion coula.

--Ah! pourquoi jouons-nous cette atroce comdie?... Je ne puis plus,
mon coeur claterait; je ferais quelque folie, pire que celle de ce
soir; je vous prendrais devant tous, et je vous emporterais....

Un dsir perdu lui faisait tendre les bras. Il s'tait rapproch, il
baisait sa robe, ses mains fivreuses s'garaient. Elle, toute droite,
restait glace.

--Alors, vous ne savez rien? demanda-t-elle.

Et, comme il avait pris son poignet nu sous la manche ouverte du
peignoir, et qu'il le couvrait de baisers avides, elle eut enfin un
mouvement d'impatience.

--Laissez donc! Vous voyez bien que je ne vous entends seulement pas.
Est-ce que je songe  ces choses!

Elle se calma, elle posa une seconde fois sa question.

--Alors, vous ne savez rien?... Eh bien! ma fille est malade. Je suis
contente de vous voir, vous allez me rassurer.

Prenant la lampe, elle marcha la premire; mais, sur le seuil, elle se
retourna, pour lui dire durement, avec son clair regard:

--Je vous dfends de recommencer ici.... Jamais, jamais!

Il entra derrire elle, frmissant encore, comprenant mal ce qu'elle
lui disait. Dans la chambre,  cette heure de nuit, au milieu des
linges et des vtements pars, il respirait de nouveau cette odeur de
verveine qui l'avait tant troubl, le premier soir o il avait vu
Hlne chevele, son chle gliss des paules. Se retrouver l et
s'agenouiller, boire toute cette odeur d'amour qui flottait, et
attendre ainsi le jour en adoration, et s'oublier dans la possession
de son rve! Ses tempes clataient, il s'appuya au petit lit de fer de
l'enfant.

--Elle s'est endormie, dit Hlne  voix basse. Regardez-la.

Il n'entendait point, sa passion ne voulait pas faire silence. Elle
s'tait penche devant lui, il avait aperu sa nuque dore, avec de
fins cheveux qui frisaient. Et il ferma les yeux, pour rsister au
besoin de la baiser  cette place.

--Docteur, voyez donc, elle brle.... Ce n'est pas grave, dites?

Alors, dans le dsir fou qui lui battait le crne, il tta
machinalement le pouls de Jeanne, cdant  l'habitude de la
profession. Mais la lutte tait trop forte, il resta un moment
immobile, sans paratre savoir qu'il tenait cette pauvre petite main
dans la sienne.

--Dites, elle a une grosse fivre?

--Une grosse fivre, vous croyez? rpta-t-il.

La petite main chauffait la sienne. Il y eut un nouveau silence. Le
mdecin s'veillait en lui. Il compta les pulsations. Dans ses yeux,
une flamme s'teignait. Peu  peu, sa face plit, il se baissa,
inquiet, regardant Jeanne attentivement. Et il murmura:

--L'accs est trs-violent, vous avez raison.... Mon Dieu, la pauvre
enfant!

Son dsir tait mort, il n'avait plus que la passion de la servir.
Tout son sang-froid revenait. Il s'tait assis, questionnait la mre
sur les faits qui avaient prcd la crise, lorsque la petite
s'veilla en gmissant. Elle se plaignait d'un mal de tte affreux.
Les douleurs dans le cou et dans les paules taient devenues
tellement vives, qu'elle ne pouvait plus faire un mouvement sans
pousser un sanglot. Hlne, agenouille de l'autre ct du lit,
l'encourageait, lui souriait, le coeur crev de la voir souffrir
ainsi.

--Il y a donc quelqu'un, maman? demanda-t-elle en se tournant et en
apercevant le docteur.

--C'est un ami, tu le connais.

L'enfant l'examina un instant, pensive et comme hsitante. Puis, une
tendresse passa sur son visage.

--Oui, oui, je le connais. Je l'aime bien.

Et, de son air clin:

--Il faut me gurir, Monsieur, n'est-ce pas? pour que maman soit
contente.... Je boirai tout ce que vous me donnerez, bien sr.

Le docteur lui avait repris le pouls, Hlne tenait son autre main;
et, entre eux, elle les regardait l'un aprs l'autre, avec le lger
tremblement nerveux de sa tte, d'un air attentif, comme si elle ne
les avait jamais si bien vus. Puis, un malaise l'agita. Ses petites
mains se crisprent et les retinrent:

--Ne vous en allez pas; j'ai peur.... Dfendez-moi, empchez que tous
ces gens ne s'approchent.... Je ne veux que vous, je ne veux que vous
deux, tout prs, oh! tout prs, contre moi, ensemble....

Elle les attirait, les rapprochait d'une faon convulsive, en
rptant:

--Ensemble, ensemble....

Le dlire reparut ainsi  plusieurs reprises. Dans les moments de
calme, Jeanne cdait  des somnolences, qui la laissaient sans
souffle, comme morte. Quand elle sortait en sursaut de ces courts
sommeils, elle n'entendait plus, elle ne voyait plus, les yeux voils
de fumes blanches. Le docteur veilla une partie de la nuit, qui fut
trs-mauvaise. Il n'tait descendu un instant que pour aller prendre
lui-mme une potion. Vers le matin, lorsqu'il partit, Hlne
l'accompagna anxieusement dans l'antichambre.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Son tat est trs-grave, rpondit-il; mais ne doutez pas, je vous en
supplie; comptez sur moi.... Je reviendrai ce matin  dix heures.

Hlne, en rentrant dans la chambre, trouva Jeanne sur son sant,
cherchant autour d'elle d'un air gar.

--Vous m'avez laisse, vous m'avez laisse! criait-elle Oh! j'ai peur,
je ne veux pas tre toute seule....

Sa mre la baisa pour la consoler, mais elle cherchait toujours.

--Ou est-il? Oh! dis-lui de ne pas s'en aller.... Je veux qu'il soit
la, je veux....

--Il va revenir, mon ange, rptait Hlne, qui mlait sas larmes aux
siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop....
Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste l, j'attends qu'il
revienne.

--Bien vrai, bien vrai? murmura l'enfant, qui retomba peu  peu dans
une somnolence profonde.

Alors, commencrent des jours affreux, trois semaines d'abominables
angoisses. La fivre ne cessa pas une heure. Jeanne ne trouvait un peu
de calme que lorsque le docteur tait l et qu'elle lui avait donn
l'une de ses petites mains, tandis que sa mre tenait l'autre. Elle se
rfugiait, en eux, elle partageait entre eux son adoration tyrannique,
comme si elle et compris sous quelle protection d'ardente tendresse
elle se mettait. Son exquise sensibilit nerveuse, affine encore par
la maladie, l'avertissait sans doute que seul un miracle de leur amour
pouvait la sauver. Pendant des heures, elle les regardait aux deux
cts de son lit, les yeux graves et profonds. Toute la passion
humaine, entrevue et devine, passait dans ce regard de petite fille
moribonde. Elle ne parlait point, elle leur disait tout d'une pression
chaude, les suppliant de ne pas s'loigner, leur faisant entendre quel
repos elle gotait  les voir ainsi. Lorsque, aprs une absence, le
mdecin reparaissait, c'tait pour elle un ravissement, ses yeux qui
n'avaient pas quitt la porte s'emplissaient de clart; puis,
tranquille, elle s'endormait, rassure de les entendre, lui et sa
mre, tourner autour d'elle et causer  voix basse.

Le lendemain de la crise, le docteur Bodin s'tait prsent. Mais
Jeanne avait boud, tournant la tte, refusant de se laisser examiner.

--Pas lui, maman, murmurait-elle, pas lui, je t'en prie.

Et comme il revenait le jour suivant, Hlne dut lui parler des
rpugnances de l'enfant. Aussi le vieux mdecin n'entrait-il plus dans
la chambre. Il montait tous les deux jours, demandait des nouvelles,
causait parfois avec son confrre, le docteur Deberle, qui se montrait
dfrent pour son grand age.

D'ailleurs, il ne fallait point chercher  tromper Jeanne. Ses sens
avaient une finesse extraordinaire. L'abb et M. Rambaud arrivaient
chaque soir, s'asseyaient, passaient l une heure dans un silence
navr. Un soir, comme le docteur s'en allait, Hlne fit signe  M.
Rambaud de prendre sa place et de tenir la main de la petite, pour
qu'elle ne s'apert pas du dpart de son bon ami. Mais, au bout de
deux ou trois minutes, Jeanne endormie ouvrit les yeux, retira
brusquement sa main. Et elle pleura, elle dit qu'on lui faisait des
mchancets.

--Tu ne m'aimes donc plus, tu ne veux donc plus de moi? rptait le
pauvre M. Rambaud, les larmes aux yeux.

Elle le regardait sans rpondre, elle semblait ne plus mme vouloir le
reconnatre. Et le digne homme retournait dans son coin, le coeur
gros. Il avait fini par entrer sans bruit et se glisser dans
l'embrasure d'une fentre, o,  demi cach derrire un rideau, il
restait la soire, engourdi de chagrin, les regards fixs sur la
malade. L'abb aussi tait l, avec sa grosse tte toute ple, sur ses
paules maigres. Il se mouchait bruyamment pour cacher ses larmes. Le
danger que courait sa petite amie le bouleversait au point qu'il en
oubliait ses pauvres.

Mais les deux frres avaient beau se reculer au fond de la pice,
Jeanne les sentait l; ils la gnaient, elle se retournait d'un air de
malaise, mme lorsqu'elle tait assoupie par la fivre. Sa mre alors
se penchait pour entendre les mots qu'elle balbutiait.

--Oh! maman, j'ai mal!... Tout a m'touffe.... Renvoie le monde, tout
de suite, tout de suite....

Hlne, le plus doucement possible, expliquait aux deux frres que la
petite voulait dormir. Ils comprenaient, ils s'en allaient en baissant
la tte. Ds qu'ils taient partis, Jeanne respirait fortement, jetait
un coup d'oeil autour de la chambre, puis reportait avec une douceur
infinie ses regards sur sa mre et le docteur.

--Bonsoir, murmurait-elle. Je suis bien, restez la.

Pendant trois semaines, elle les retint ainsi. Henri tait d'abord
venu deux fois par jour, puis il passa les soires entires, il donna
 l'enfant toutes les heures dont il pouvait disposer. Au dbut, il
avait craint une fivre typhode; mais des symptmes tellement
contradictoires se prsentaient, qu'il se trouva bientt
trs-perplexe. Il tait sans doute en face d'une de ces affections
chloro-anmiques, si insaisissables, et dont les complications sont
terribles,  l'ge o la femme se forme dans l'enfant. Successivement,
il redouta une lsion du coeur et un commencement de phtisie. Ce qui
l'inquitait, c'tait l'exaltation nerveuse de Jeanne qu'il ne savait
comment calmer, c'tait surtout cette fivre intense, entte, qui
refusait de cder  la mdication la plus nergique. Il apportait 
cette cure toute son nergie et toute sa science, avec l'unique pense
qu'il soignait son bonheur, sa vie elle-mme. Un grand silence, plein
d'une attente solennelle, se faisait en lui; pas une fois, pendant ces
trois semaines d'anxit, sa passion ne s'veilla; il ne frissonnait
plus sous le souffle d'Hlne, et lorsque leurs regards se
rencontraient, ils avaient la tristesse amicale de deux tres que
menace un malheur commun.

Pourtant,  chaque minute, leurs coeurs se fondaient davantage l'un
dans l'autre. Ils ne vivaient plus que de la mme pense. Ds qu'il
arrivait, il apprenait, on la regardant, de quelle faon Jeanne avait
pass la nuit, et il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle st
comment il trouvait la malade. D'ailleurs, avec son beau courage de
mre, elle lui avait fait jurer de ne pas la tromper, de dire ses
craintes. Toujours debout, n'ayant pas dormi trois heures de suite en
vingt nuits, elle montrait une force et une tranquillit surhumaines,
sans une larme, domptant son dsespoir pour garder sa tte dans cette
lutte contre la maladie de son enfant. Il s'tait produit un vide
immense en elle et autour d'elle, o le monde environnant, ses
sentiments de chaque heure, la conscience mme de sa propre existence,
avaient sombr. Rien n'existait plus. Elle ne tenait  la vie que par
cette chre crature agonisante et cet homme qui lui promettait un
miracle. C'tait lui, et lui seul, qu'elle voyait, qu'elle entendait,
dont les moindres mots prenaient une importance suprme, auquel elle
s'abandonnait sans rserve, avec le rve d'tre en lui pour lui donner
de sa force. Sourdement, invinciblement, cette possession
s'accomplissait. Lorsque Jeanne traversait une heure de danger,
presque chaque soir,  ce moment o la fivre redoublait, ils taient
l, silencieux et seuls, dans la chambra moite; et, malgr eux, comme
s'ils avaient voulu se sentir deux contre la mort, leurs mains se
rencontraient au bord du lit, une longue treinte les rapprochait,
tremblants d'inquitude et de piti, jusqu' ce qu'un faible soupir de
l'enfant, une haleine apaise et rgulire, les et avertis que la
crise tait passe. Alors, d'un hochement de tte, ils se rassuraient.
Cette fois encore, leur amour avait vaincu. Et chaque fois leur
treinte devenait plus rude, ils s'unissaient plus troitement. Un
soir, Hlne devina qu'Henri lui cachait quelque chose. Depuis dix
minutes, il examinait Jeanne, sans une parole. La petite se plaignait
d'une soif intolrable; elle tranglait, sa gorge sche laissait
entendre un sifflement continu. Puis, une somnolence l'avait prise, le
visage trs-rouge, si alourdie, qu'elle ne pouvait plus mme lever les
paupires. Et elle restait inerte, on aurait cru qu'elle tait morte,
sans le sifflement de sa gorge.

--Vous la trouvez bien mal, n'est-ce pas? demanda Hlne de sa voix
brve.

Il rpondit que non, qu'il n'y avait pas de changement. Mais il tait
trs-ple, il demeurait assis, cras par son impuissance. Alors,
malgr la tension de tout son tre, elle s'affaissa sur une chaise, de
l'autre ct du lit.

--Dites-moi tout. Vous avez jur de tout me dire.... Elle est perdue?

Et, comme il se taisait, elle reprit avec violence:

--Vous voyez bien que je suis forte.... Est-ce que je pleure? est-ce
que je me dsespre?... Parlez. Je veux savoir la vrit.

Henri la regardait fixement. Il parla avec lenteur.

--Eh bien, dit-il, si d'ici  une heure elle ne sort pas de cette
somnolence, ce sera fini.

Hlne n'eut pas un sanglot. Elle tait toute froide, avec une horreur
qui soulevait sa chevelure. Ses yeux s'abaissrent sur Jeanne, elle
tomba  genoux et prit son enfant entre ses bras, d'un geste superbe
de possession, comme pour la garder contre son paule. Pendant une
longue minute, elle pencha son visage tout prs du sien, la buvant du
regard, voulant lui donner de son souffle, de sa vie  elle. La
respiration haletante de la petite malade devenait plus courte.

--Il n'y a donc rien  faire? reprit-elle en levant la tte. Pourquoi
restez-vous l? Faites quelque chose....

Il eut un geste dcourag.

--Faites quelque chose.... Est-ce que je sais? N'importe quoi. Il doit
y avoir quelque chose  faire.... Vous n'allez pas la laisser mourir.
Ce n'est pas possible!

--Je ferai tout, dit simplement le docteur.

Il s'tait lev. Alors, commena une lutte suprme. Tout son
sang-froid et toute sa dcision de praticien revenaient. Jusque-l, il
n'avait point os employer les moyens violents, craignant d'affaiblir
ce petit corps dj si pauvre de vie. Mais il n'hsita plus, il envoya
Rosalie chercher douze sangsues; et il ne cacha pas  la mre que
c'tait une tentative dsespre, qui pouvait sauver ou tuer son
enfant. Quand les sangsues furent l, il lui vit un moment de
dfaillance.

--Oh! mon Dieu, murmurait-elle, mon Dieu, si vous la tuez.... Il dut
lui arracher un consentement.

--Eh bien! mettez-les, mais qui le ciel vous inspire!

Elle n'avait pas lch Jeanne, elle refusa de se relever, voulant
garder sa tte sur son paule. Lui, le visage froid, ne parla plus,
absorb dans l'effort qu'il tentait. D'abord, les sangsues ne prirent
pas. Les minutes s'coulaient, le balancier de la pendule, dans la
grande chambre noye d'ombre, mettait seul son bruit impitoyable et
entt. Chaque seconde emportait un espoir. Sous le cercle de clart
jaune qui tombait de l'abat-jour, la nudit adorable et souffrante de
Jeanne, au milieu des draps rejets, avait une pleur de cire. Hlne,
les yeux secs, trangle, regardait ces petits membres dj morts; et,
pour voir une goutte du sang de sa fille, elle et volontiers donn
tout le sien. Enfin, une goutte rouge parut, les sangsues prenaient.
Une  une, elles se fixrent. L'existence de l'enfant se dcidait. Ce
furent des minutes terribles, d'une motion poignante. tait-ce le
dernier souffle, ce soupir que poussait Jeanne? tait-ce le retour de
la vie? Un instant, Hlne, la sentant se raidir, crut qu'elle
passait, et elle eut la furieuse envie d'arracher ces btes qui
buvaient si goulment; mais une force suprieure la retenait, elle
restait bante et glace. Le balancier continuait  battre, la chambre
anxieuse semblait attendre.

L'enfant s'agita. Ses paupires lentes se soulevrent, puis elle les
referma, comme tonne et lasse. Une vibration lgre, pareille  un
souffle, passait sur son visage. Elle remua les lvres. Hlne, avide,
tendue, se penchait, dans une attente farouche.

--Maman, maman, murmurait Jeanne.

Henri alors vint au chevet, prs de la jeune femme, en disant:

--Ella est sauve.

--Elle est sauve...., elle est sauve...., rptait Hlne,
bgayante, inonde d'une telle joie, qu'elle avait gliss par terre,
prs du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d'un air fou.

Et, d'un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d'Henri.

--Ah! je t'aime! s'cria-t-elle.

Ella le baisait, elle l'treignait. C'tait son aveu, cet aveu si
longtemps retard, qui lui chappait enfin, dans cette crise de son
coeur. La mre et l'amante se confondaient,  ce moment dlicieux;
elle offrait son amour tout brlant de sa reconnaissance.

--Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu! que
je t'aime, et que nous allons tre heureux!

Elle le tutoyait, elle sanglotait. La source de ses larmes, tarie
depuis trois semaines, ruisselait sur ses joues. Elle tait demeure
entre ses bras, caressante et familire comme un enfant, emporte dans
cet panouissement de toutes ses tendresses. Puis, elle retomba 
genoux, elle reprit Jeanne pour l'endormir contre son paule; et, de
temps  autre, pendant que sa fille reposait, elle levait sur Henri
des yeux humides de passion.

Ce fut une nuit de flicit. Le docteur resta trs-tard. Allonge dans
son lit, la couverture au menton, sa fine tte brune au milieu de
l'oreiller, Jeanne fermait les yeux sans dormir, soulage et anantie.
La lampe, pose sur le guridon que l'on avait roul prs de la
chemine, n'clairait qu'un bout de la chambre, laissant dans une
ombre vague Hlne et Henri, assis  leurs places habituelles, aux
deux bords de l'troite couche. Mais l'enfant ne les sparait pas, les
rapprochait au contraire, ajoutait de son innocence  leur premire
soire d'amour. Tous deux gotaient un apaisement, aprs les longs
jours d'angoisse qu'ils venaient de passer. Enfin, ils se
retrouvaient, cte  cte, avec leurs coeurs plus largement ouverts;
et ils comprenaient bien qu'ils s'aimaient davantage, dans ces
terreurs et ces joies communes, dont ils sortaient frissonnants. La
chambre devenait complice, si tide, si discrte, emplie de cette
religion qui met son silence mu autour du lit d'un malade. Hlne,
par moments, se levait, allait sur la pointe des pieds chercher une
potion, remonter la lampe, donner un ordre  Rosalie; pendant que le
docteur, qui la suivait des yeux, lui faisait signe de marcher
doucement. Puis, quand elle se rasseyait, ils changeaient un sourire.
Ils ne disaient pas une parole, ils s'intressaient  Jeanne seule,
qui tait comme leur amour lui-mme. Mais, parfois, en s'occupant
d'elle, lorsqu'ils remontaient la couverture ou qu'ils lui soulevaient
la tte, leurs mains se rencontraient, s'oubliaient un instant l'une
prs de l'autre. C'tait la seule caresse, involontaire et furtive,
qu'ils se permettaient.

--Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous tes l.

Alors, ils s'gayaient de l'entendre parler. Leurs mains se
sparaient, ils n'avaient pas d'autres dsirs. L'enfant les
satisfaisait et les calmait.

--Tu es bien, ma chrie? demandait Hlne, quand elle la voyait
remuer.

Jeanne ne rpondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un
rve.

--Oh! oui, je ne me sens plus.... Mois je vous entends, a me fait
plaisir.

Puis, au bout d'un instant, elle faisait un effort, levant les
paupires, les regardant. Et elle souriait divinement, en refermant
les yeux.

Le lendemain, quand l'abb et M. Rambaud se prsentrent, Hlne
laissa chapper un mouvement d'impatience. Ils la drangeaient dans
son coin de bonheur. Et, comme ils la questionnaient, tremblant
d'apprendre de mauvaises nouvelles, elle eut la cruaut de leur dire
que Jeanne n'allait pas mieux. Elle rpondit cela sans rflexion,
pousse par le besoin goste de garder pour elle et pour Henri la
joie de l'avoir sauve et d'tre seuls  le savoir. Pourquoi
voulait-on partager leur bonheur? Il leur appartenait, il lui et
sembl diminu si quelqu'un l'avait connu. Elle aurait cru qu'un
tranger entrait dans son amour.

Le prtre s'tait approch du lit.

--Jeanne, c'est nous, tes bons amis.... Tu ne nous reconnais pas!

Elle fit un grave signe de tte. Elle les reconnaissait, mais elle ne
voulait pas causer, pensive, levant des regards d'intelligence vers sa
mre. Et les deux bonnes gens s'en allrent, plus navrs que les
autres soirs. Trois jours aprs, Henri permit  la malade son premier
oeuf  la coque. Ce fut toute une grosse affaire. Jeanne voulut
absolument le manger, seule avec sa mre et le docteur, la porte
ferme. Comme M. Rambaud justement se trouvait l, elle murmura 
l'oreille de sa mre, qui talait dj une serviette sur le lit, en
guise de nappe:

--Attends, quand il sera parti.

Puis, ds qu'il se fut loign:

--Tout de suite, tout de suite.... C'est plus gentil, quand il n'y a
pas de monde.

Hlne l'avait assise, pendant qu'Henri mettait deux oreillers
derrire elle, pour la soutenir. Et, la serviette tale, une assiette
sur les genoux, Jeanne attendait avec un sourire.

--Je vais te le casser, veux-tu? demanda sa mre.

--Oui, c'est cela, maman.

--Et moi, je vais te couper trois mouillettes, dit le docteur.

--Oh! quatre, j'en mangerai bien quatre, tu verras.

Elle tutoyait le docteur, maintenant. Quand il lui donna la premire
mouillette, elle saisit sa main, et comme elle avait gard celle de sa
mre, elle les baisa toutes deux, allant de l'une  l'autre avec la
mme affection passionne.

--Allons, sois raisonnable, reprit Hlne, qui la voyait prs
d'clater en sanglots; mange bien ton oeuf pour nous faire plaisir.

Jeanne alors commena; mais elle tait si faible, qu'aprs la deuxime
mouillette, elle se trouva toute lasse. Elle souriait  chaque
bouche, en disant qu'elle avait les dents molles. Henri
l'encourageait, Hlne avait des larmes au bord des yeux. Mon Dieu!
elle voyait son enfant manger! Elle suivait le pain, ce premier oeuf
l'attendrissait jusqu'aux entrailles. La brusque pense de Jeanne,
morte, raidie sous un drap, vint la glacer. Et elle mangeait, elle
mangeait si gentiment, avec ses gestes ralentis, ses hsitations de
convalescente!

--Tu ne gronderas pas, maman.... Je fais ce que je peux, j'en suis 
ma troisime mouillette.... Es-tu contente?

--Oui, bien contente, ma chrie.... Tu ne sais pas toute la joie que
tu me donnes.

Et, dans le dbordement de bonheur qui l'touffait, elle s'oublia,
s'appuya contre l'paule d'Henri. Tous deux riaient  l'enfant. Mais
celle-ci, lentement, parut prise d'un malaise: elle levait sur eux des
regards furtifs, puis elle baissait la tte, ne mangeant plus, tandis
qu'une ombre de mfiance et de colre blmissait son visage. Il fallut
la recoucher.




III


La convalescence dura des mois. En aot, Jeanne tait encore au lit.
Elle se levait une heure ou deux, vers le soir, et c'tait une immense
fatigue pour elle que d'aller jusqu' la fentre, o elle restait,
allonge dans un fauteuil, en face de Paris incendi par le soleil
couchant. Ses pauvres jambes refusaient de la porter; comme elle le
disait avec un ple sourire, elle n'avait point assez de sang pour un
petit oiseau, il fallait attendre qu'elle manget beaucoup de soupe.
On lui coupait de la viande crue dans du bouillon. Elle avait fini par
aimer a, parce qu'elle aurait bien voulu descendre jouer au jardin.

Ces semaines, ces mois qui coulaient, passrent, monotones et
charmants, sans qu'Hlne comptt les jours. Elle ne sortait plus,
elle oubliait le monde entier, auprs de Jeanne. Pas une nouvelle du
dehors n'arrivait jusqu' elle. C'tait, devant Paris emplissant
l'horizon de sa fume et de son bruit, une retraite plus recule et
plus close que les saints ermitages perdus dans les rocs. Son enfant
tait sauve, cette certitude lui suffisait, elle employait les
journes  guetter le retour de la sant, heureuse d'une nuance, d'un
regard brillant, d'un geste gai.  chaque heure, elle retrouvait sa
fille davantage, avec ses beaux yeux et ses cheveux qui redevenaient
souples. Il lui semblait qu'elle lui donnait la vie une seconde fois.
Plus la rsurrection tait lente, et plus elle en gotait les dlices,
se souvenant des jours lointains o elle la nourrissait, prouvant, 
la voir reprendre des forces, une motion plus vive encore
qu'autrefois, lorsqu'elle mesurait ses deux petits pieds dans ses
mains jointes, pour savoir si elle marcherait bientt.

Cependant, une inquitude lui restait.  plusieurs reprises, elle
avait remarqu cette ombre qui blmissait le visage de Jeanne, tout
d'un coup mfiante et farouche. Pourquoi, au milieu d'une gaiet,
changeait-elle ainsi brusquement? Souffrait-elle, lui cachait-elle
quelque rveil de la douleur?

--Dis-moi, ma chrie, qu'as-tu?... Tu riais tout  l'heure, et te
voici le coeur gros. Rponds-moi, as-tu bobo quelque part?

Mais Jeanne, violemment, tournait la tte, s'enfonait la face dans
l'oreiller.

--Je n'ai rien, disait-elle d'une voix brve. Je t'en prie,
laisse-moi.

Et elle gardait des rancunes d'une aprs-midi, les yeux fixs sur le
mur, s'enttant, tombant  de grandes tristesses que sa mre dsole
ne pouvait comprendre. Le docteur ne savait que dire; les accs se
produisaient toujours lorsqu'il tait l, et il les attribuait 
l'tat nerveux de la malade. Surtout il recommandait qu'on vitt de
la contrarier.

Une aprs-midi, Jeanne dormait. Henri, qui l'avait trouve trs-bien,
s'tait attard dans la chambre, causant avec Hlne, occupe de
nouveau  ses ternels travaux de couture devant la fentre. Depuis la
terrible nuit, o, dans un cri de passion, elle lui avait avou son
amour, tous deux vivaient sans une secousse, se laissant aller  cette
douceur de savoir qu'ils s'aimaient, insoucieux du lendemain, oublieux
du monde. Auprs du lit de Jeanne, dans cette pice mue encore de
l'agonie de l'enfant, une chastet les protgeait contre toute
surprise des sens. Cela les calmait, d'entendre son haleine
d'innocente. Pourtant,  mesure que la malade se montrait plus forte,
leur amour, lui aussi, prenait des forces; du sang lui venait, ils
demeuraient cte  cte, frmissants, jouissant de l'heure prsente,
sans vouloir se demander ce qu'ils feraient, lorsque Jeanne serait
debout et que leur passion claterait, libre et bien portante.

Pendant des heures, ils se beraient de quelques paroles, dites de
loin en loin,  voix basse, pour ne pas rveiller la petite. Les
paroles avaient beau tre banales, elles les touchaient profondment.
Ce jour-l, ils taient trs attendris l'un et l'autre.

--Je vous jure qu'elle va beaucoup mieux, dit le docteur. Avant quinze
jours, elle pourra descendre au jardin.

Hlne piquait vivement son aiguille. Elle murmura:

--Hier, elle a encore t bien triste.... Mais, ce matin, elle riait;
elle m'a promis d'tre sage.

Il y eut un long silence. L'enfant dormait toujours, d'un sommeil qui
les enveloppait l'un et l'autre d'une grande paix. Quand elle reposait
ainsi, ils se sentaient soulags, ils s'appartenaient davantage.

--Vous n'avez plus vu le jardin? reprit Henri. Il est plein de fleurs
 prsent.

--Les marguerites ont pouss, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

--Oui, la corbeille est superbe.... Les clmatites sont montes jusque
dans les ormes. On dirait un nid de feuilles.

Le silence recommena. Hlne, cessant de coudre, l'avait regard avec
un sourire, et leur pense commune les promenait tous deux dans des
alles profondes, des alles idales, noires d'ombre et o tombaient
des pluies de roses. Lui, pench sur elle, buvait la lgre odeur de
verveine, qui montait de son peignoir. Mais un froissement de linge
les troubla.

--Elle s'veille, dit Hlne qui leva la tte.

Henri s'tait cart. Il jeta galement un regard du ct du lit.
Jeanne venait de prendre son oreiller entre ses petite bras; et, le
menton enfonc dans la plume, elle avait  prsent la face entirement
tourne vers eux. Mais ses paupires restaient closes; elle parut se
rendormir, l'haleine de nouveau lente et rgulire.

--Vous cousez donc toujours? demanda-t-il, en se rapprochant.

--Je ne puis rester les mains inoccupes, rpondit-elle. C'est
machinal, a rgle mes penses.... Pendant des heures, je pense  la
mme chose sans fatigue.

Il ne dit plus rien, il suivait son aiguille qui piquait le calicot
avec un petit bruit cadenc; et il lui semblait que ce fil emportait
et nouait un peu de leurs deux existences. Pendant des heures, elle
aurait pu coudre, il serait rest l,  entendre le langage de
l'aiguille, ce bercement qui ramenait en eux le mme mot, sans les
lasser jamais. C'tait leur dsir, des journes passes ainsi, dans ce
coin de paix,  se serrer l'un prs de l'autre, tandis que l'enfant
dormait et qu'ils vitaient de remuer, afin de ne point troubler son
sommeil. Immobilit dlicieuse, silence o ils entendaient leurs
coeurs, douceur infinie qui les ravissait dans une sensation unique
d'amour et d'ternit!

--Vous tes bonne, vous tes bonne, murmura-t-il  plusieurs reprises,
ne trouvant que cette parole pour exprimer la joie qu'il lui devait.

Elle avait de nouveau lev la tte, n'prouvant aucune gne  se
sentir si ardemment aime. La visage d'Henri tait prs du sien. Un
instant, ils se contemplrent.

--Laissez-moi travailler, dit-elle  voix trs-basse. Je n'aurai
jamais fini.

Mais,  ce moment, une inquitude instinctive la fit se tourner. Et
elle vit Jeanne, la face toute pale, qui les regardait, de ses yeux
grandis, d'un noir d'encre. L'enfant n'avait pas boug, le menton dans
la plume, serrant toujours l'oreiller entre ses petits bras. Elle
venait seulement d'ouvrir les yeux, et elle les regardait.

--Jeanne, qu'as-tu? demanda Hlne. Es-tu malade? veux-tu quelque
chose?

Elle ne rpondait pas, elle ne bougeait pas, n'abaissait mme pas les
paupires, avec ses grands yeux fixes, d'o sortait une flamme.
L'ombre farouche tait descendue sur son front, ses joues blmissaient
et se creusaient. Dj elle renversait les poignets, comme 
l'approche d'une crise de convulsions. Hlne se leva vivement, en la
suppliant de parler; mais elle gardait sa raideur entte, elle
arrtait sur sa mre des regards si noirs, que celle-ci finissait par
rougir et balbutier:

--Docteur, voyez donc, que lui prend-il?

Henri avait recul sa chaise de la chaise d'Hlne. Il s'approcha du
lit, voulut s'emparer d'une des petites mains qui treignaient si
rudement l'oreiller. Alors,  ce contact, Jeanne parut recevoir une
secousse. D'un bond elle se tourna vers le mur, en criant:

--Laissez-moi, vous!... Vous me faites du mal!

Elle s'tait enfouie sous la couverture. Vainement, pendant un quart
d'heure, tous deux essayrent de la calmer par de douces paroles.
Puis, comme ils insistaient, elle se souleva, les mains jointes,
suppliante.

--Je vous en prie, laissez-moi.... Vous me faites du mal. Laissez-moi.

Hlne, bouleverse, alla se rasseoir devant la fentre. Mais Henri ne
reprit pas sa place auprs d'elle. Ils venaient de comprendre enfin,
Jeanne tait jalouse. Ils ne trouvrent plus un mot. Le docteur marcha
une minute en silence, puis il se retira, en voyant les regards
anxieux que la mre jetait sur le lit. Ds qu'il se fut loign, elle
retourna prs de sa fille, l'enleva de force entre ses bras. Et elle
lui parlait longuement.

--coute, ma mignonne, je suis seule.... Regarde-moi, rponds-moi....
Tu ne souffres pas? Alors, c'est que je t'ai fait de la peine? Il faut
tout me dire.... C'est  moi que tu en veux? Qu'est-ce que tu as sur
le coeur?

Mais elle eut beau l'interroger, donner  ses questions toutes les
formes, Jeanne jurait toujours qu'elle n'avait rien. Puis,
brusquement, elle cria, elle rpta:

--Tu ne m'aimes plus.... tu ne m'aimes plus....

Et elle clata en gros sanglots, elle noua ses bras convulsifs autour
du cou de sa mre, en lui couvrant le visage de baisers avides.
Hlne, le coeur meurtri, touffant d'une tristesse indicible, la
garda longtemps sur sa poitrine, en mlant ses larmes aux siennes et
en lui faisant le serment de ne jamais aimer personne autant qu'elle.

A partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s'veilla pour une parole,
pour un regard. Tant qu'elle s'tait trouve en danger, un instinct
lui avait fait accepter cet amour qu'elle sentait si tendre autour
d'elle et qui la sauvait. Mais,  prsent, elle redevenait forte, elle
ne voulait plus partager sa mre. Alors, elle se prit d'une rancune
pour le docteur, d'une rancune qui grandissait sourdement et tournait
 la haine,  mesure qu'elle se portait mieux. Cela couvait dans sa
tte obstine, dans son petit tre souponneux et muet. Jamais elle ne
consentit  s'en expliquer nettement. Elle-mme ne savait pas. Elle
avait mal l, quand le docteur s'approchait trop prs de sa mre; et
elle mettait les deux mains sur sa poitrine. C'tait tout, a la
brlait, tandis qu'une colre furieuse l'tranglait et la plissait.
Et elle ne pouvait pas empcher a; elle trouvait les gens bien
injustes, elle se raidissait davantage, sans rpondre, lorsqu'on la
grondait d'tre si mchante. Hlne, tremblante, n'osant la pousser 
se rendre compte de son malaise, dtournait les yeux devant ce regard
d'une enfant de onze ans, o luisait trop tt toute la vie de passion
d'une femme.

--Jeanne, tu me fais beaucoup de peine, lui disait-elle les larmes aux
yeux, lorsqu'elle la voyait dans un accs d'emportement fou, qu'elle
contenait et dont elle touffait.

Mais cette parole, toute puissante autrefois, qui la ramenait en
larmes aux bras d'Hlne, ne la touchait plus. Son caractre
changeait. Dix fois dans une journe, elle montrait des humeurs
diffrentes. Le plus souvent, elle avait une voix brve et imprative,
parlant  sa mre comme elle aurait parl  Rosalie, la drangeant
pour les plus petits services, s'impatientant, se plaignant toujours.

--Donne-moi une tasse de tisane.... Comme tu es longue! On me laisse
mourir de soif.

Puis, lorsque Hlne lui donnait la tasse:

--Ce n'est pas sucr.... Je n'en veux pas.

Elle se recouchait violemment, elle repoussait une seconde fois la
tisane, en disant qu'elle tait trop sucre. On ne voulait plus la
soigner, on le faisait exprs. Hlne, qui craignait de l'affoler
davantage, ne rpondait pas, la regardait, avec de grosses larmes sur
les joues.

Jeanne surtout rservait ses colres pour les heures o venait le
mdecin. Ds qu'il entrait, elle s'aplatissait dans le lit, elle
baissait sournoisement la tte, comme ces animaux sauvages qui ne
tolrent pas l'approche d'un tranger. Certains jours, elle refusait
de parler, lui abandonnant son pouls, se laissant examiner, inerte,
les yeux au plafond. D'autres jours, elle ne voulait mme pas le voir,
et elle se cachait les yeux de ses deux mains, si rageusement, qu'il
aurait fallu lui tordre les bras, pour les carter. Un soir, elle eut
cette parole cruelle, comme sa mre lui prsentait une cuillere de
potion:

--Non, a m'empoisonne.

Hlne resta saisie, le coeur travers d'une douleur aigu, craignant
d'aller au fond de cette parole.

--Que dis-tu, mon enfant? demanda-t-elle. Sais-tu bien ce que tu
dis?... Les remdes ne sont jamais bons. Il faut prendre celui-l.

Mais Jeanne garda son silence entt, tournant la tte pour ne pas
avaler la potion.  partir de ce jour, elle fut capricieuse, prenant
ou ne prenant pas les remdes, selon son humeur du moment. Elle
flairait les fioles, les examinait avec mfiance sur la table de nuit.
Et quand elle en avait refus une, elle la reconnaissait; elle serait
plutt morte que d'en boire une goutte. Le digne M. Rambaud pouvait
seul la dcider parfois. Elle l'accablait maintenant d'une tendresse
exagre, surtout lorsque le docteur tait l; et elle coulait vers sa
mre des regards luisants, pour voir si elle souffrait de cette
affection qu'elle tmoignait  un autre.

--Ah! c'est toi, bon ami! criait-elle ds qu'il paraissait. Viens
t'asseoir l, tout prs.... Tu as des oranges?

Elle se soulevait, elle fouillait en riant dans ses poches, o il y
avait toujours des friandises. Puis, elle l'embrassait, jouant toute
une comdie de passion, satisfaite et venge du tourment qu'elle
croyait deviner sur la face pale de sa mre. M. Rambaud rayonnait
d'avoir ainsi fait la paix avec sa petite chrie. Mais, dans
l'antichambre, Hlne, en allant  sa rencontre, venait de l'avertir,
d'un mot rapide. Alors, tout d'un coup, il semblait apercevoir la
potion sur la table.

--Tiens! tu bois donc du sirop?

Le visage de Jeanne s'assombrissait. Elle disait  demi-voix:

--Non, non, c'est mauvais, a pue, je ne bois pas de !

--Comment! tu ne bois pas de a? reprenait

M. Rambaud, d'un air gai. Mais je parie que c'est trs-bon.... Veux-tu
me permettre d'en boire un peu?

Et, sans attendre la permission, il s'en versait une large cuillre et
l'avalait sans une grimace, en affectant une satisfaction gourmande.

--Oh! exquis! murmurait-il. Tu as bien tort.... Attends, rien qu'un
petit peu.

Jeanne, amuse, ne se dfendait plus. Elle voulait bien de tout ce que
M. Rambaud avait got, elle suivait avec attention ses mouvements,
semblait tudier sur son visage l'effet de la drogue. Et le brave
homme, en un mois, se gorgea ainsi de pharmacie. Lorsque Hlne le
remerciait, il haussait les paules.

--Laissez donc! c'est trs-bon! finissait-il par dire, convaincu
lui-mme, partageant pour son plaisir les mdicaments de la petite.

Il passait les soires auprs d'elle. L'abb, de son ct, venait
rgulirement tous les deux jours. Et elle les gardait le plus
longtemps possible, elle se fchait lorsqu'elle les voyait prendre
leurs chapeaux.  prsent, elle redoutait d'tre seule avec sa mre et
le docteur, elle aurait voulu qu'il y et toujours du monde l, pour
les sparer. Souvent elle appelait Rosalie sans motif. Quand ils
restaient seuls, ses regards ne les quittaient plus, les poursuivaient
dans tous les coins de la chambre. Elle palissait, ds qu'ils se
touchaient la main. S'ils venaient  changer une parole  voix basse,
elle se soulevait, irrite, voulant savoir. Mme elle ne tolrait plus
que la robe de sa mre, sur le tapis, effleurt le pied du docteur.
Ils ne pouvaient se rapprocher, se regarder, sans qu'aussitt elle ft
prise d'un tremblement. Sa chair endolorie, son pauvre petit tre
innocent et malade avait une irritation de sensibilit extrme, qui la
faisait brusquement se retourner, lorsqu'elle devinait que, derrire
elle, ils s'taient souri. Les jours o ils s'aimaient davantage, elle
le sentait dans l'air qu'ils lui apportaient; et, ces jours-l, elle
tait plus sombre, elle souffrait comme souffrent les femmes
nerveuses,  l'approche de quelque violent orage.

Autour d'Hlne, tout le monde regardait Jeanne comme sauve.
Elle-mme s'tait peu  peu abandonne  cette certitude. Aussi
finissait-elle par traiter les crises comme des bobos d'enfant gte,
sans importance. Aprs les six semaines d'angoisse qu'elle venait de
traverser, elle prouvait un besoin de vivre. Sa fille, maintenant,
pouvait se passer de ses soins pendant des heures; c'tait une dtente
dlicieuse, un repos et une volupt que de vivre ces heures, elle qui
depuis si longtemps ne savait plus si elle existait. Elle fouillait
ses tiroirs, retrouvait avec joie des objets oublis, s'occupait 
toutes sortes de menues besognes, pour reprendre le train heureux de
sa vie journalire. Et, dans ce renouveau, son amour grandissait,
Henri tait comme la rcompense qu'elle s'accordait d'avoir tant
souffert. Au fond de cette chambre, ils se trouvaient hors du monde,
ayant perdu le souvenir de tout obstacle. Rien ne les sparait plus
que cette enfant, secoue de leur passion. Alors, justement, ce fut
Jeanne qui fouetta leurs dsirs. Toujours entre eux, avec ses regards
qui les piaient, elle les forait  une contrainte continuelle,  une
comdie d'indiffrence dont ils sortaient plus frissonnants. Pendant
des journes, ils ne pouvaient changer un mot, en sentant qu'elle les
coutait, mme lorsqu'elle paraissait prise de somnolence. Un soir,
Hlne avait accompagn Henri; dans l'antichambre, muette, vaincue,
elle allait tomber entre ses bras, lorsque Jeanne, derrire la porte
referme, s'tait mise  crier: Maman! maman! d'une vois furieuse,
comme si elle avait reu le contre-coup du baiser ardent dont le
mdecin effleurait les cheveux de sa mre. Vivement, Hlne dut
rentrer, car elle venait d'entendre l'enfant sauter du lit. Elle la
trouva, grelottante, exaspre, accourant en chemise. Jeanne ne
voulait plus qu'on la quittt.  partir de ce jour, il ne leur resta
qu'une poigne de main,  l'arrive et au dpart. Madame Deberle tait
depuis un mois aux bains de mer avec son petit Lucien; le docteur, qui
disposait de toutes ses heures, n'osait passer plus de dix minutes
auprs d'Hlne. Ils avaient cess leurs longues causeries, si douces,
devant la fentre. Quand ils se regardaient, une flamme grandissante
s'allumait dans leurs yeux.

Ce qui surtout acheva de les torturer, ce furent les changements
d'humeur de Jeanne. Elle fondit en larmes, un matin, comme le docteur
se penchait au-dessus d'elle. Durant toute une journe, sa haine se
tourna en une tendresse fbrile; elle voulut qu'il restt prs de son
lit, elle appela sa mre vingt fois, comme pour les voir cte  cte,
mus et souriants. Celle-ci, bien heureuse, rvait dj une longue
suite de jours semblables. Mais, ds le lendemain, lorsque Henri
arriva, l'enfant le reut si durement, que la mre, d'un regard, le
supplia de se retirer; toute la nuit, Jeanne s'tait agite, avec le
regret furieux d'avoir t bonne. Et,  chaque instant, de pareilles
scnes se reproduisirent. Aprs les heures exquises que l'enfant leur
accordait, dans ses moments de caresses passionnes, les mauvaises
heures arrivaient comme des coups de fouet, qui leur donnaient le
besoin d'tre l'un  l'autre.

Alors, un sentiment de rvolte anima peu  peu Hlne. Certes, elle
serait morte pour sa fille. Mais pourquoi la mchante enfant la
torturait-elle  ce point, maintenant qu'elle tait hors de danger?
Lorsqu'elle s'abandonnait  une de ces rveries qui la beraient,
quelque rve vague o elle se voyait marcher avec Henri dans un pays
inconnu et charmant, tout d'un coup l'image raidie de Jeanne se
levait; et c'taient de continuels dchirements dans ses entrailles et
dans son coeur. Elle souffrait trop de cette lutte entre sa maternit
et son amour.

Une nuit, le docteur vint, malgr la dfense formelle d'Hlne. Depuis
huit jours, ils n'avaient pu changer une parole. Elle refusait de le
recevoir; mais lui, doucement, la poussa dans la chambre, comme pour
la rassurer. L, tous deux croyaient tre srs d'eux-mmes. Jeanne
dormait profondment. Ils s'assirent  leur place accoutume, prs de
la fentre, loin de la lampe; et une ombre calme les enveloppait.
Pendant deux heures, ils causrent, rapprochant leurs visages pour
parler plus bas, si bas, qu'ils mettaient  peine un souffle dans la
grande chambre ensommeille. Parfois, ils tournaient la tte, jetant
un coup d'oeil sur le fin profil de Jeanne, dont les petites mains
jointes reposaient au milieu du drap. Mais ils finirent par l'oublier.
Leur balbutiement montait. Hlne, tout d'un coup, s'veilla, dgagea
ses mains qui brlaient sous les baisers d'Henri. Et elle eut
l'horreur froide de l'abomination qu'ils avaient failli commettre l.

--Maman! maman! bgayait Jeanne, brusquement agite, comme tourmente
de quelque cauchemar.

Elle se dbattait dans son lit, les yeux lourds de sommeil, en
cherchant  se mettre sur son sant.

--Cachez-vous, je vous en supplie, cachez-vous, rptait Hlne avec
angoisse. Vous la tuez, si vous restez l.

Henri disparut vivement dans l'embrasure de la fentre, derrire un
des rideaux de velours bleu. Mais l'enfant continuait  se plaindre.

--Maman, maman, oh! que je souffre!

--Je suis l, prs de toi, ma chrie.... O souffres-tu?

--Je ne sais pas.... C'est par l, vois-tu. a me brle.

Elle avait ouvert les yeux, la face contracte, et elle appuyait ses
deux petites mains sur sa poitrine.

--a m'a pris tout d'un coup.... Je dormais, n'est-ce pas? J'ai senti
comme un grand feu.

--Mais c'est pass, tu ne sens plus rien?

--Si, si, toujours.

Et, d'un regard inquiet, elle faisait le tour de la chambre.
Maintenant, elle tait compltement rveille, l'ombre farouche
descendait et blmissait ses joues.

--Tu es seule, maman? demanda-t-elle.

--Mais oui, ma chrie!

Elle secoua la tte, regardant, flairant l'air, avec une agitation qui
grandissait.

--Non, non, je le sais bien.... Il y a quelqu'un.... J'ai peur, maman,
j'ai peur! Oh! tu me trompes, tu n'es pas seule....

Une crise nerveuse se dclarait, elle se renversa dans le lit en
sanglotant, en se cachant sous la couverture, comme pour chapper 
quelque danger. Hlne, affole, fit immdiatement sortir Henri. Il
voulait rester pour soigner l'enfant. Mais elle le poussa dehors. Elle
revint, elle reprit Jeanne entre ses bras, pendant que celle-ci
rptait cette plainte, qui rsumait chaque fois ses grosses douleurs.

--Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus!

--Tais-toi, mon ange, ne dis pas cela, cria la mre. Je t'aime plus
que tout au monde.... Tu verras bien si je t'aime!

Elle la soigna jusqu'au matin, rsolue  lui donner son coeur,
pouvante de voir son amour retentir si douloureusement dans cette
chre crature. Sa fille vivait son amour. Le lendemain, elle exigea
une consultation. Le docteur Bodin vint comme par hasard et examina la
malade, qu'il ausculta en plaisantant. Puis, il eut un long entretien
avec le docteur Deberle, rest dans la pice voisine. Tous deux
tombrent d'accord que l'tat prsent n'offrait aucune gravit; mais
ils craignaient des complications, ils interrogrent longuement
Hlne, en se sentant devant une de ces nvroses qui ont une histoire
dans les familles et qui dconcertent la science. Alors, elle leur dit
ce qu'ils savaient dj en partie, son aeule enferme dans la maison
d'alins des Tulettes,  quelques kilomtres de Plassans, sa mre
morte tout d'un coup d'une phtisie aigu, aprs une vie d'affolement
et de crises nerveuses. Elle, tenait de son pre, auquel elle
ressemblait de visage, et dont elle avait le sage quilibre. Jeanne,
au contraire, tait tout le portrait de l'aeule; mais elle restait
plus frle, elle n'en aurait jamais la haute taille ni ta forte
charpente osseuse. Les deux mdecins rptrent une fois encore qu'il
fallait de grands mnagements. On ne pouvait trop prendre de
prcautions avec ces affections chloro-anmiques, qui favorisent le
dveloppement de tant de maladies cruelles.

Henri avait cout le vieux docteur Bodin avec une dfrence qu'il
n'avait jamais eue pour un confrre. Il le consultait sur Jeanne, de
l'air d'un lve qui doute de lui. La vrit tait qu'il finissait par
trembler devant cette enfant; elle chappait  sa science, il
craignait de la tuer et de perdre la mre. Une semaine se passa.
Hlne ne le recevait plus dans la chambre de la malade. Alors, de
lui-mme, frapp au coeur, malade, il cessa ses visites.

Vers la fin du mois d'aot, Jeanne put enfin se lever et marcher dans
l'appartement. Elle riait soulage; en quinze jours, elle n'avait pas
eu une crise. Sa mre, toute  elle, toujours auprs d'elle, avait
suffi pour la gurir. Dans les premiers temps, l'enfant restait
mfiante, gotait ses baisers, s'inquitait de ses mouvements,
exigeait sa main avant de s'endormir, et voulait la garder pendant son
sommeil. Puis, voyant que personne ne montait plus, qu'elle ne la
partageait plus, elle avait repris confiance, heureuse de recommencer
leur bonne vie d'autrefois, toutes deux seules  travailler devant la
fentre. Chaque jour, elle redevenait rose. Rosalie disait qu'elle
fleurissait  vue d'oeil.

Certains soirs, cependant,  la tombe de la nuit, Hlne
s'abandonnait. Depuis la maladie de sa fille, elle restait grave, un
peu ple, avec une grande ride au front, qu'elle n'avait point
auparavant. Et lorsque Jeanne s'apercevait d'un de ces moments de
lassitude, d'une de ces heures dsespres et vides, elle-mme se
sentait trs-malheureuse, le coeur gros d'un vague remords. Doucement,
sans parler, elle se pendait  son cou. Puis,  voix basse:

--Tu es heureuse, petite mre?

Hlne avait un tressaillement. Elle se htait de rpondre:

--Mais oui, ma chrie.

L'enfant insistait.

--Tu es heureuse, tu es heureuse?... Bien sr?

--Bien sr.... Pourquoi veux-tu que je ne sois pas heureuse?

Alors, Jeanne la serrait troitement dans ses petits bras, comme pour
la rcompenser. Elle voulait l'aimer si fort, disait-elle, si fort,
qu'on n'aurait pas pu trouver une mre aussi heureuse dans tout Paris.




IV


En aot, le jardin du docteur Deberle tait un vritable puits de
feuillage. Contre la grille, les lilas et les faux bniers mlaient
leurs branches, tandis que les plantes grimpantes, les lierres, les
chvrefeuilles, les clmatites, poussaient de toutes parts des jets
sans fin, qui se glissaient, se nouaient, retombaient en pluie,
allaient jusque dans les ormes du fond, aprs avoir couru le long des
murailles; et, l, on aurait dit une tente attache d'un arbre 
l'autre, les ormes se dressaient comme les piliers puissants et
touffus d'un salon de verdure. Ce jardin tait si petit, que le
moindre pan d'ombre le couvrait. Au milieu, le soleil  midi faisait
une seule tache jaune, dessinant la rondeur de la pelouse, flanque de
ses deux corbeilles. Contre le perron, il y avait un grand rosier, des
roses th normes qui s'panouissaient par centaines. Le soir, quand
la chaleur tombait, le parfum en devenait pntrant, une odeur chaude
de roses s'alourdissait sous les ormes. Et rien n'tait plus charmant
que ce coin perdu, si embaum, o les voisins ne pouvaient voir, et
qui apportait un rve de fort vierge, pendant que des orgues de
Barbarie jouaient des polkas dans la rue Vineuse.

--Madame, disait chaque jour Rosalie, pourquoi mademoiselle ne
descend-elle pas dans le jardin?... Elle serait joliment  son aise
sous les arbres.

La cuisine de Rosalie tait envahie par les branches d'un des ormeaux.
Elle arrachait des fouilles avec la main, elle vivait dans la joie de
ce colossal bouquet, au fond duquel elle n'apercevait plus rien. Mais
Hlne rpondait:

--Elle n'est pas encore assez forte, la fracheur de l'ombre lui
ferait du mal.

Cependant, Rosalie s'enttait. Quand elle croyait avoir une bonne
ide, elle ne la lchait point aisment. Madame avait tort de croire
que l'ombre faisait du mal. C'tait plutt que madame craignait de
dranger le monde; mais elle se trompait, mademoiselle ne drangerait
pour sr personne, car il n'y avait jamais me qui vive, le monsieur
n'y paraissait plus, la dame devait rester aux bains de mer jusqu'au
milieu de septembre; cela tait si vrai, que la concierge avait
demand  Zphyrin de donner un coup de rteau, et que, depuis deux
dimanches, Zphyrin et elle y passaient l'aprs-midi. Oh! c'tait
joli, c'tait joli  ne pas croire!

Hlne refusait toujours. Jeanne semblait avoir une grosse envie
d'aller dans le jardin, dont elle avait souvent parl pendant sa
maladie; mais un sentiment singulier, un embarras qui lui faisait
baisser les yeux, paraissait l'empcher d'insister auprs de sa mre.
Enfin, le dimanche suivant, la bonne se prsenta, tout essouffle, en
disant:

--Oh! madame, il n'y a personne, je vous le jure.

Il n'y a que moi et Zphyrin qui ratisse.... Laissez-la venir. Vous ne
pouvez pas vous imaginer comme on est bien. Venez un peu, rien qu'un
peu, pour voir.

Et elle tait si convaincue, qu'Hlne cda. Elle enveloppa Jeanne
dans un chle et dit  Rosalie de prendre une grosse couverture.
L'enfant, ravie, d'un ravissement muet que tmoignaient seuls ses
grands yeux brillants, voulut descendre l'escalier sans tre aide,
pour montrer sa force. Derrire elle, sa mre avanait les bras, prte
 la soutenir. En bas, lorsqu'elles mirent les pieds dans le jardin,
toutes deux poussrent un cri. Elles ne le reconnaissaient pas, tant
ce fourr impntrable ressemblait peu au coin propre et bourgeois
qu'elles avaient vu au printemps.

--Quand je vous le disais! rptait Rosalie triomphante.

Les massifs s'taient largis, changeant les alles en troits
sentiers, dessinant tout un labyrinthe o les jupes s'accrochaient au
passage. On aurait cru l'enfoncement lointain d'une fort, sous la
vote des feuillages qui laissait tomber une lumire verte, d'une
douceur et d'un mystre charmants. Hlne cherchait l'orme au pied
duquel elle s'tait assise en avril.

--Mais, dit-elle, je ne veux pas qu'elle reste l. L'ombre est trop
frache.

--Attendez donc, reprit la bonne. Vous allez voir.

En trois pas, on traversait la fort. Et l, au milieu du trou de
verdure, sur la pelouse, on trouvait le soleil, un large rayon d'or
qui tombait, tide et silencieux, comme dans une clairire. En levant
la tte, on ne voyait que des branches, se dtachant sur la nappe
bleue du ciel, avec une lgret de guipure. Les roses th du grand
rosier, un peu fanes par la chaleur, donnaient sur leurs tiges. Dans
les corbeilles, des marguerites rouges et blanches, d'un ton ancien,
dessinaient des bouts de vieilles tapisseries.

--Vous allez voir, rptait Rosalie, laissez-moi faire. C'est moi qui
vais l'arranger.

Elle venait de plier et d'taler la couverture au bord d'une alle, 
l'endroit o l'ombre finissait. Puis, elle fit asseoir Jeanne, les
paules couvertes de son chle, en lui disant d'allonger ses petites
jambes. De cette faon, l'enfant avait la tte  l'ombre et les pieds
au soleil.

--Tu es bien, ma chrie? demanda Hlne.

--Oh! oui, rpondit-elle. Tu vois, je n'ai pas froid. On dirait que je
me chauffe  un grand feu.... Oh! comme on respire, comme c'est bon!
Alors, Hlne, qui regardait d'un air inquiet les volets ferms de
l'htel, dit qu'elle remontait un instant. Et elle adressa toutes
sortes de recommandations  Rosalie: elle veillerait bien au soleil,
elle ne laisserait pas Jeanne l plus d'une demi-heure, elle ne la
quitterait pas du regard.

--N'aie donc pas peur, maman s'cria la petite, qui riait. Il ne passe
point de voitures, ici.

Quand elle fut seule, elle prit des poignes de graviers,  ct
d'elle, jouant  les faire tomber en pluie, d'une main dans l'autre.
Cependant, Zphyrin ratissait. Lorsqu'il avait vu madame et
mademoiselle, il s'tait ht de remettre sa capote, pendue  une
branche; et il restait debout, ne ratissant plus, par respect. Durant
toute la maladie de Jeanne, il tait venu  son habitude chaque
dimanche; mais il se glissait dans la cuisine avec tant de
prcautions, qu'Hlne n'aurait jamais souponn sa prsence, si
Rosalie, chaque fois, n'avait demand des nouvelles de sa part, en
ajoutant qu'il partageait le chagrin de la maison.

Oh! il sa faisait aux belles manires, comme elle le disait; il se
dcrassait joliment  Paris. Aussi, appuy sur son rteau,
adressait-il  Jeanne un branlement de tte sympathique. Lorsqu'elle
l'aperut, elle sourit.

--J'ai t bien malade, dit-elle.

--Je sais, Mademoiselle, rpondit-il en mettant une main sur son
coeur.

Puis, il voulut trouver quelque chose de gentil, une plaisanterie qui
gayt la situation. Et il ajouta:

--Votre sant s'est repose, voyez-vous. Maintenant, a va ronfler.

Jeanne avait repris une poigne de cailloux. Alors, content de lui,
riant d'un rire silencieux qui lui fendait la bouche d'une oreille 
l'autre, il se remit  ratisser, de toute la force de ses bras. Le
rteau, sur le gravier, avait un bruit rgulier et strident. Au bout
de quelques minutes, Rosalie, qui voyait la petite absorbe dans son
jeu, heureuse et bien tranquille, s'loigna d'elle pas  pas, comme
attire par le grincement du rteau. Zphyrin tait de l'autre ct de
la pelouse, en plein soleil.

--Tu sues comme un boeuf, murmura-t-elle. te donc ta capote.
Mademoiselle ne sera pas offense, va!

Il retira sa capote et la pendit de nouveau  une branche. Son
pantalon rouge, dont une courroie serrait la ceinture, lui montait
trs-haut, tandis que sa chemise de grosse toile bise, tenue au cou
par un col de crin, tait si raide, qu'elle bouffait et l'arrondissait
encore. Il retroussa ses manches en se dandinant, histoire de montrer
une fois de plus  Rosalie deux coeurs enflamms qu'il s'tait fait
tatouer au rgiment, avec cette devise: _Pour toujours_.

--Es-tu all  la messe, ce matin? demanda Rosalie qui lui faisait
subir tous les dimanches cet interrogatoire.

--A la messe....,  la messe...., rpta-t-il en ricanant.

Ses deux oreilles rouges s'cartaient de sa tte tondue trs-ras, et
toute sa petite personne ronde exprimait un air profondment
goguenard.

--Sans doute que j'y suis all,  la messe, finit-il par dire.

--Tu mens! reprit violemment Rosalie. Je vois bien que tu mens, ton
nez remue!... Ah! Zphyrin, tu te perds, tu n'as seulement plus de
religion.... Mfie-toi!

Pour toute rponse, d'un geste galant, il voulut la prendre  la
taille. Mais elle parut scandalise, elle cria:

--Je te fais remettre ta capote, si tu n'es pas convenable!... Tu
n'as pas honte! Voila mademoiselle qui te regarde.

Alors, Zphyrin ratissa de plus belle. Jeanne, en effet, venait de
lever les yeux. Le jeu la lassait un peu; aprs les cailloux, elle
avait ramass des feuilles et arrach de l'herbe; mais une paresse
l'envahissait, elle jouait mieux  ne rien faire,  regarder le soleil
qui la gagnait petit  petit. Tout  l'heure, ses jambes seules,
jusqu'aux genoux, trempaient dans ce bain chaud de rayons; maintenant,
elle en avait jusqu' la taille, et la chaleur montait toujours, elle
la sentait qui grandissait en elle comme une caresse, avec des
chatouilles bien gentilles. Ce qui l'amusait surtout, c'taient les
taches rondes, d'un beau jaune d'or, qui dansaient sur son chle. On
aurait dit des btes. Et elle renversait la tte, pour voir si elles
grimperaient jusqu' sa figure. En attendant, elle avait joint ses
deux petites mains dans du soleil. Comme elles paraissaient maigres!
comme elles taient transparentes! Le soleil passait au travers, et
elles lui semblaient jolies tout de mme, d'un rose de coquillage,
fines et allonges, pareilles aux menottes enfantines d'un Jsus.
Puis, le grand air, ces gros arbres autour d'elle, cette chaleur,
l'avaient un peu tourdie. Elle croyait dormir, et pourtant elle
voyait, elle entendait. Cela tait trs-bon, trs-doux.

--Mademoiselle, si vous vous reculiez, dit Rosalie qui tait revenue
prs d'elle. Le soleil vous chauffe trop.

Mais Jeanne, d'un geste, refusa de remuer. Elle se trouvait trop bien.
A prsent, elle ne s'occupait plus que de la bonne et du petit soldat,
cdant  une de ces curiosits d'enfant pour les choses qu'on leur
cache. Sournoisement, elle baissa les yeux, voulant faire croire
qu'elle ne regardait pas; et, entre ses longs cils, elle guettait,
pendant qu'elle semblait tout assoupie.

Rosalie demeura encore l quelques minutes. Elle tait sans force
contre le bruit du rteau. De nouveau, elle rejoignit Zphyrin, pas 
pas, comme malgr elle. Elle le grondait de ses nouvelles allures;
mais, au fond, elle tait saisie, prise au coeur, pleine d'une sourde
admiration. Le petit soldat, dans ses longues flneries avec les
camarades, au Jardin des Plantes et sur la place du Chteau-d'Eau, o
tait sa caserne, acqurait les grces balances et fleuries du
tourlourou parisien. Il en apprenait la rhtorique, les
panouissements galants, les entortillements de style, si flatteurs
pour les dames. Des fois, elle restait suffoque de plaisir, en
coutant des phrases qu'il lui rapportait avec un dandinement des
paules, et dans lesquelles des mots qu'elle ne comprenait pas la
faisaient devenir toute rouge d'orgueil. L'uniforme ne le gnait plus:
il jetait les bras  se les dcrocher, d'un air crne; il avait
surtout une faon de porter son shako sur la nuque, qui dcouvrait sa
face ronde, le nez en avant, tandis que le shako, mollement,
accompagnait le roulis du corps. Puis, il s'mancipait, buvait la
goutte, prenait la taille au sexe. Bien sr qu'il en savait plus long
qu'elle, maintenant, avec ses manires de ricaner et de ne pas en dire
davantage. Paris le dgourdissait trop. Et, ravie, furieuse, elle se
plantait devant lui, hsitant entre les deux envies de le griffer ou
de se laisser dire des btises.

Cependant, Zphyrin, en ratissant, avait tourn l'alle. Il se
trouvait derrire un grand fusain, lanant  Rosalie des oeillades
obliques, pendant qu'il semblait l'amener contre lui,  petits coups,
avec son rteau. Quand elle fut tout prs, il la pina rudement  la
hanche....

--Crie pas, c'est comme je t'aime! murmura-t-il en grasseyant. Et mets
a par-dessus!

Il la baisait au petit bonheur, sur l'oreille. Puis, comme Rosalie, 
son tour, le pinait au sang, il lui colla un autre baiser, sur le nez
cette fois. Elle tait carlate, bien contente au fond, exaspre de
ne pouvoir lui allonger un soufflet,  cause de mademoiselle.

--Je me suis pique, dit-elle en revenant prs de Jeanne, pour
expliquer le lger cri qu'elle avait jet.

Mais l'enfant avait vu la scne, au travers des branches grles du
fusain. Le pantalon rouge et la chemise du soldat faisaient une tache
vive, dans la verdure. Elle leva lentement les yeux sur Rosalie, la
regarda un instant, pendant qu'elle rougissait davantage, les lvres
humides, les cheveux envols. Puis, elle baissa de nouveau les
paupires, reprit une poigne de cailloux, n'eut pas la force de
jouer; et elle resta les deux mains dans la terre chaude, somnolente,
au milieu de la grande vibration du soleil. Un flot de sant remontait
en elle et l'touffait. Les arbres lui semblaient gigantesques et
puissants, les roses la noyaient dans un parfum. Elle songeait  des
choses vagues, surprise et ravie.

--A quoi pensez-vous donc, mademoiselle? demanda Rosalie inquite.

--Je ne sais pas,  rien, rpondit Jeanne. Ah! si, je sais....
Vois-tu, je voudrais vivre trs-vieille....

Et elle ne put expliquer cette parole. C'tait une ide qui lui
venait, disait-elle. Mais, le soir, aprs le dner, comme elle restait
songeuse et que sa mre l'interrogeait, elle posa tout  coup cette
question:

--Maman, est-ce que les cousins et les cousines se marient ensemble?

--Sans doute, dit Hlne. Pourquoi me demandes-tu a?--Pour rien....
Pour savoir.

Hlne tait d'ailleurs habitue  ses questions extraordinaires.
L'enfant se trouva si bien de l'heure passe dans le jardin, qu'elle y
descendit tous les jours de soleil. Les rpugnances d'Hlne
disparurent peu  peu; l'htel demeurait ferm, Henri ne se montrait
pas, elle avait fini par rester et s'asseoir prs de Jeanne, sur un
bout de la couverture. Mais, le dimanche suivant, elle s'inquita en
voyant, le matin, les fentres ouvertes.

--Pardi! on fait prendre l'air aux appartements, disait Rosalie, pour
l'engager  descendre. Quand je vous jure qu'il n'y a personne!

Ce jour-l, le temps tait plus chaud encore. Une grle de flches
d'or criblait les feuillages. Jeanne, qui commenait  devenir forte,
marcha pendant prs de dix minutes, appuye au bras de sa mre. Puis,
fatigue, elle revint sur sa couverture, en faisant  Hlne une
petite place. Toutes deux se souriaient, amuses de se voir ainsi par
terre. Zphyrin qui avait fini de ratisser, aidait Rosalie  cueillir
du persil, dont des touffes perdues poussaient le long de la muraille
du fond.

Tout  coup il y eut un grand bruit dans l'htel; et, comme Hlne
songeait  se sauver, madame Deberle parut sur le perron. Elle
arrivait, en robe de voyage, parlant haut, trs-affaire. Mais, quand
elle aperut madame Grandjean et sa fille par terre, devant la
pelouse, elle se prcipita, les combla de caresses, les tourdit de
paroles.

--Comment! c'est vous!... Ah! que je suis heureuse de vous voir!...
Embrasse-moi, ma petite Jeanne. Tu as t bien malade, n'est-ce pas,
mon pauvre chat? Mais a va mieux, te voil toute rose.... Que de fois
j'ai pens  vous, ma chre! Je vous ai crit, vous avez reu mes
lettres? Vous avez d passer des heures bien terribles. Enfin, c'est
fini.... Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

Hlne s'tait mise debout. Elle dut se laisser poser deux baisers sur
les joues et les rendre. Ces caresses la glaaient, elle balbutiait:

--Vous nous excuserez d'avoir envahi votre jardin.

--Vous voulez rire! reprit imptueusement Juliette. N'tes-vous pas
ici chez vous?

Elle les quitta un instant, remonta le perron, pour crier  travers
les pices toutes ouvertes:

--Pierre, n'oubliez rien, il y a dix-sept colis! Mais elle revint tout
de suite et parla de son voyage.

--Oh! une saison adorable. Nous tions  Trouville, vous savez. Un
monde sur la plage,  s'craser! Et tout ce qu'il y a de mieux....
J'ai eu des visites, oh! des visites.... Papa est venu passer quinze
jours avec Pauline. N'importe, on est content de rentrer chez soi....
Ah! je ne vous ai pas dit.... Mais non, je vous conterai a plus tard.

Elle se baissa, embrassa Jeanne de nouveau, puis devint srieuse et
posa cette question:

--Est-ce que j'ai bruni?

--Non, je ne m'aperois pas, rpondit Hlne, qui la regardait.

Juliette avait ses yeux clairs et vides, ses mains poteles, son joli
visage aimable. Elle ne vieillissait pas; l'air de la mer lui-mme
n'avait pu entamer la srnit de son indiffrence. Elle semblait
revenir d'une course dans Paris, d'une tourne chez ses fournisseurs,
avec le reflet des talages sur toute sa personne. Pourtant, elle
dbordait d'affection, et Hlne demeurait d'autant plus gne,
qu'elle se sentait raide et mauvaise. Au milieu de la couverture,
Jeanne ne bougeait pas; elle levait seulement sa fine tte souffrante,
les mains serres frileusement au soleil.

--Attendez, vous n'avez pas vu Lucien, s'cria Juliette. Il faut le
voir.... Il est norme.

Et lorsqu'on lui eut amen le petit garon, que la femme de chambre
dbarbouillait de la poussire du voyage, elle le poussa, elle le
retourna, pour le montrer. Lucien, gros, joufflu, tout hl d'avoir
jou sur la plage, au vent du large, crevait de sant, un peu empt
mme, et l'air bourru, parce qu'on venait de le laver. Il tait mal
essuy, une joue humide encore, rose du frottement de la serviette.
Quand il aperut Jeanne, il s'arrta, surpris. Elle le regardait, avec
son pauvre visage maigri, d'une pleur de linge, dans le ruissellement
noir de ses cheveux, dont les boucles tombaient jusqu'aux paules. Ses
beaux yeux largis et tristes lui tenaient toute la face; et, malgr
la forte chaleur, elle avait un petit tremblement, tandis que ses
mains frileuses se tendaient toujours comme devant un grand feu.

--Eh bien! tu ne vas pas l'embrasser? dit Juliette.

Mais Lucien semblait avoir peur. Il finit par se dcider avec
prcaution, en allongeant les lvres, pour approcher de la malade le
moins possible. Puis, il se recula vite. Hlne avait de grosses
larmes au bord des yeux. Comme cet enfant se portait! Et sa Jeanne qui
tait si essouffle pour avoir fait le tour de la pelouse! Il y avait
des mres bien heureuses! Juliette, tout d'un coup, comprit sa
cruaut. Alors, elle se fcha contre Lucien.

--Tiens, tu es une bte!... Est-ce qu'on embrasse les demoiselles
comme a?... Vous n'avez pas ide, ma chre, il est devenu
impossible,  Trouville.

Elle s'embrouillait. Heureusement pour elle, le docteur parut. Elle
s'en tira par une exclamation.

--Ah! voil Henri!

Il ne les attendait que le soir. Mais elle avait pris un autre train.
Et elle expliquait longuement pourquoi, sans parvenir  tre claire.
Le docteur coutait en souriant.

--Enfin, vous tes ici, dit-il. C'est tout ce qu'il faut.

Il venait d'adresser  Hlne un salut muet. Son regard, un instant,
tomba sur Jeanne; puis, embarrass, il dtourna la tte. La petite
avait soutenu ce regard gravement; et, dnouant ses mains, d'un geste
instinctif, elle saisit la robe de sa mre, elle l'attira prs d'elle.

--Ah! le gaillard! rptait le docteur, qui avait soulev Lucien et
qui le baisait sur les joues. Il pousse comme un charme.

--Eh bien! et moi, on m'oublie? demanda Juliette.

Elle avanait la tte. Alors, il ne lcha pas Lucien, il le garda sur
un bras, tout en se penchant pour baiser galement sa femme. Tous
trois se souriaient.

Hlne, trs-ple, parla de remonter. Mais Jeanne refusa; elle voulait
voir, ses lents regards s'arrtaient sur les Deberle, puis revenaient
vers sa mre. Lorsque Juliette avait tendu les lvres au baiser de son
mari, une flamme s'tait allume dans les yeux de l'enfant.

--Il est trop lourd, continuait le docteur, en remettant Lucien par
terre. Alors, la saison a t bonne?... J'ai vu hier Malignon, il m'a
cont son sjour l-bas.... Tu l'as donc laiss partir avant vous?

--Oh! il est insupportable! murmura Juliette, qui devint srieuse,
avec un air de figure embarrass. Il nous a fait enrager tout le
temps.

--Ton pre esprait pour Pauline.... Notre homme ne s'est pas
prononc?

--Qui! lui, Malignon? cria-t-elle surprise et comme offense.

Puis, elle eut un geste d'ennui.

--Ah! laisse donc, un toqu!... Que je suis heureuse d'tre chez moi!

Et elle eut, sans transition apparente, une de ces effusions qui
surprenaient, avec sa nature d'oiseau charmant. Elle se serra contre
son mari, levant la tte. Lui, indulgent et tendre, la tint un instant
entre ses bras. Ils semblaient avoir oubli qu'ils n'taient pas
seuls.

Jeanne ne les quittait pas des yeux. Une colore faisait trembler ses
lvres dcolores, elle avait sa figure de femme jalouse et mchante.
La douleur dont elle souffrait tait si vive, qu'elle dut dtourner
les yeux. Et ce ft  ce moment qu'elle aperut, au fond du jardin,
Rosalie et Zphyrin qui continuaient  chercher du persil. Pour ne pas
dranger le monde sans doute, ils s'taient couls au plus pais des
massifs, accroupis l'un et l'autre. Zphyrin, sournoisement, avait
pris un pied de Rosalie, pendant que celle-ci, sans parler, lui
allongeait des tapes. Jeanne, entre deux branches, voyait la face du
petit soldat, une lune bonne enfant, trs-rouge, crevant d'un rire
amoureux. Il y eut une pousse, le petit soldat et la bonne roulrent
derrire les verdures. Le soleil tombait d'aplomb, les arbres
dormaient dans l'air chaud, sans qu'une feuille remut. Il venait de
dessous les ormes une odeur, l'odeur grasse de la terre que la bche
ne retournait jamais. Lentement, les dernires roses th laissaient
leurs ptales pleuvoir un  un sur le perron. Alors, Jeanne, la
poitrine gonfle, ramena les yeux sur sa mre; et, en la retrouvant
immobile et muette devant ce qui se passait l, elle eut pour elle un
regard de suprme angoisse, un de ces regards profonds d'enfant que
l'on n'ose interroger.

Cependant, madame Deberle s'tait rapproche, en disant:

--J'espre que nous allons nous voir.... Puisque Jeanne se trouve
bien, il faut qu'elle descende toutes les aprs-midi.

Hlne cherchait dj une excuse, prtextait qu'elle ne voulait pas
trop la fatiguer. Mais Jeanne intervint vivement:

--Non, non, le soleil est si bon.... Nous descendrons, madame. Vous me
garderez ma place, n'est-ce pas?

Et comme le docteur restait en arrire, elle lui sourit.

--Docteur, dites donc  maman que l'air ne me fait pas de mal.

Il s'avana, et cet homme fait  la douleur humaine eut une rougeur
lgre aux joues parce que cette enfant lui parlait avec douceur.

--Sans doute, murmura-t-il, le grand air ne peut que hter la
convalescence.

--Ah! tu vois bien, petite mre, il faudra que nous venions, dit-elle
avec un adorable regard de tendresse, tandis que des larmes
s'tranglaient dans sa gorge.

Mais Pierre avait reparu sur le perron; les dix-sept colis de madame
taient rentrs. Juliette, suivie de son mari et de Lucien, se sauva,
en dclarant qu'elle tait sale  faire peur et qu'elle allait prendre
un bain. Quand elles furent seules, Hlne s'agenouilla sur la
couverture, comme pour renouer le chle autour du cou de Jeanne. Puis,
 voix basse:

--Tu n'es donc plus fche contre le docteur?

L'enfant fit un long signe de tte.

--Non, maman.

Il y eut un silence. Hlne, de ses mains tremblantes et maladroites,
semblait ne pouvoir serrer le noeud du chle. Jeanne alors murmura:

--Pourquoi en aime-t-il d'autres?... Je ne veux pas....

Et son regard noir devint dur, tandis que ses petites mains tendues
caressaient les paules de sa mre. Celle-ci voulut se rcrier; mais
elle eut peur des paroles qui lui venaient aux lvres. Le soleil
baissait; toutes deux remontrent. Cependant, Zphyrin avait reparu,
avec un bouquet de persil, qu'il pluchait en lanant  Rosalie des
regards assassins. La bonne,  distance, se mfiait, maintenant qu'il
n'y avait plus personne; et comme il la pinait, au moment o elle se
baissait pour rouler la couverture, elle lui appliqua un coup de poing
dans le dos, qui rendit un bruit de tonneau vide. Cela le remplit
d'aise. Il en riait encore en dedans, lorsqu'il rentra dans la
cuisine, pluchant toujours son persil.

A partir de ce jour, Jeanne mit une obstination  descendre dans le
jardin, ds qu'elle y entendait la vois de madame Deberle. Elle
coutait avidement les cancans de Rosalie sur le petit htel voisin,
s'inquitant de la vie qu'on y menait, s'chappant de la chambre
parfois et venant elle-mme guetter  la fentre de la cuisine. En
bas, enfonce dans un petit fauteuil que Juliette lui faisait apporter
du salon, elle paraissait surveiller la famille, rserve avec Lucien,
impatiente de ses questions et de ses jeux, surtout lorsque le docteur
tait l. Alors, elle s'allongeait, comme lasse, les yeux ouverts,
regardant. C'tait pour Hlne une grande souffrance que ces
aprs-midi. Elle revenait pourtant, elle revenait malgr les rvoltes
de tout son tre. Chaque fois qu'Henri,  son retour, mettait un
baiser sur les cheveux de Juliette, elle avait un lancement au coeur.
Et,  ces moments-l, si, pour cacher son visage boulevers, elle
feignait de s'occuper de Jeanne, elle trouvait l'enfant plus ple
qu'elle, avec ses yeux noirs grands ouverts, le menton convuls d'une
colre contenue. Jeanne endurait ses tourments. Les jours o sa mre,
 bout de force, agonisait d'amour en dtournant les yeux, elle-mme
restait si sombre et si brise, qu'il fallait la remonter et la
coucher. Elle ne pouvait plus voir le docteur s'approcher de sa femme
sans changer de visage, frmissante, le poursuivant du regard enflamm
d'une matresse trahie.

--Je tousse le matin, lui dit-elle un jour. Il faut venir, vous me
verrez.

Des pluies tombrent. Jeanne voulut que le docteur recomment ses
visites. Elle allait beaucoup mieux cependant. Sa mre, pour la
contenter, avait d accepter deux ou trois dners chez les Deberle.
L'enfant, le coeur si longtemps dchir par un combat obscur, parut se
calmer, lorsque sa sant fut enfin compltement rtablie. Elle
rptait sa question:

--Tu es heureuse, petite mre?

--Oui, bien heureuse, ma chrie.

Alors, elle rayonnait. On devait lui pardonner ses anciennes
mchancets, disait-elle. Elle en parlait comme d'une attaque
indpendante de sa volont, d'un mal de tte qui l'aurait prise tout
d'un coup. Quelque chose se gonflait en elle, bien sr elle ne savait
pas quoi. Toutes sortes d'ides se battaient, des ides vagues, de
vilains rves qu'elle n'aurait seulement pu rpter. Mais c'tait
pass, elle gurissait, a ne reviendrait plus.




V


La nuit tombait. Du ciel pli, o brillaient les premires toiles,
une cendre fine semblait pleuvoir sur la grande ville, qu'elle
ensevelissait lentement, sans relche. De grands tas d'ombre
emplissaient dj les creux, tandis qu'une barre, comme un flot
d'encre, montait du fond de l'horizon, mangeant les restes de jour,
les lueurs hsitantes qui se retiraient vers le couchant. Il n'y avait
plus, au-dessous de Passy, que quelques nappes de toitures encore
distinctes. Puis le flot roula, ce furent les tnbres.

--Quelle chaude soire! murmura Hlne, assise devant la fentre,
alanguie par les souffles tides que Paris lui envoyait.

--Une belle nuit pour les pauvres gens, dit l'abb, debout derrire
elle. L'automne sera doux.

Ce mardi-l, Jeanne s'tait assoupie au dessert, et sa mre l'avait
couche, en la voyant un peu lasse. Elle dormait dj dans son petit
lit, pendant que, sur le guridon, M. Rambaud s'occupait gravement 
raccommoder un joujou, une poupe mcanique parlant et marchant, dont
il lui avait fait cadeau, et qu'elle avait casse; il excellait dans
ces sortes de travaux. Hlne, manquant d'air, souffrant de ces
dernires chaleurs de septembre, venait d'ouvrir la fentre toute
grande, soulage par cette mer d'ombre, cette immensit noire qui
s'tendait devant elle. Elle avait pouss un fauteuil pour s'isoler,
elle fut surprise d'entendre le prtre. Il continua doucement:

--Avez-vous bien couvert la petite?... L'air est toujours vif,  cette
hauteur.

Mais elle cdait  un besoin de silence, elle ne rpondit pas. Elle
gotait le charme du crpuscule, l'effacement dernier des choses,
l'assoupissement des bruits. Une lueur de veilleuse brlait  la
pointe des flches et des tours; Saint-Augustin s'teignit d'abord, le
Panthon un instant garda une lueur bleutre, le dme clatant des
Invalides se coucha comme une lune dans une mare montante de nuages.
C'tait l'Ocan, la nuit, avec son tendue largie au fond des
tnbres, un abme d'obscurit o l'on devinait un monde. Un souffle
norme et doux venait de la ville invisible. Dans la voix prolonge
qui ronflait, des sons montaient encore, affaiblis et distincts, un
brusque roulement d'omnibus sur le quai, le sifflement d'un train
traversant le pont du Point-du-Jour; et la Seine, grossie par les
derniers orages, passait trs-large avec la respiration forte d'un
tre vivant, allong tout en bas, dans un pli d'ombre. Une odeur
chaude fumait des toits encore brlants, tandis que la rivire, dans
cette exhalaison lente des ardeurs de la journe, mettait de petites
haleines fraches. Paris, disparu, avait le repos rveur d'un colosse
qui laisse la nuit l'envelopper, et reste l, immobile un moment, les
yeux ouverts. Rien n'attendrissait plus Hlne que cette minute
d'arrt dans la vie de la cit. Depuis trois mois qu'elle ne sortait
pas, cloue prs du lit de Jeanne, elle n'avait pas d'autre compagnon
de veille au chevet de la malade que le grand Paris tal 
l'horizon. Par ces chaleur de juillet et d'aot, les croises
restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser
la pice, bouger, tourner la tte, sans le voir avec elle dveloppant
son ternel tableau. Il tait l, par tous les temps, se mettant de
moiti dans ses douleurs et dans ses esprances, comme un ami qui
s'imposait. Elle l'ignorait toujours, elle n'avait jamais t si loin
de lui, plus insoucieuse de ses rues et de son peuple; et il
emplissait sa solitude. Ces quelques pieds carrs, cette chambre de
souffrance dont elle fermait si soigneusement la porte, s'ouvrait
toute grande  lui par ses deux fentres. Bien souvent, elle avait
pleur en le regardant, lorsqu'elle venait s'accouder pour cacher ses
larmes  la malade; un jour, le jour o elle l'avait crue perdue, elle
tait reste longtemps, suffoque, trangle, suivant des yeux les
fumes de la Manutention qui s'envolaient. Souvent aussi, dans les
heures d'espoir, elle avait confi l'allgresse de son coeur aux
lointains perdus des faubourgs. Il n'tait plus un monument qui ne lui
rappelt, une motion triste ou heureuse. Paris vivait de son
existence. Mais jamais elle ne l'aimait davantage, qu'au crpuscule,
lorsque, la journe finie, il consentait  un quart d'heure
d'apaisement, d'oubli et de songerie, en attendant que le gaz ft
allum.

--Que d'toiles! murmura l'abb Jouve. Elles brillent par milliers.

Il venait de prendre une chaise et de s'asseoir prs d'elle. Alors,
elle leva les yeux, regardant le ciel d't. Les constellations
plantaient leurs clous d'or. Une plante, presque au ras de l'horizon,
luisait comme une escarboucle, tandis qu'une poussire d'toiles
presque invisibles sablait la vote d'un sable paillet d'tincelles.
Le Chariot, lentement, tournait, son brancard en l'air.

--Tenez, dit-elle  son tour, cette petite toile bleue, dans ce coin
du ciel, je la retrouve tous les soirs.... Mais elle s'en va, elle
recule chaque nuit.

Maintenant, l'abb ne la gnait point. Elle le sentait  son ct,
comme une paix de plus. Ils changrent quelques paroles, espaces par
de longs silences.  deux reprises, elle le questionna sur des noms
d'toiles; toujours la vue du ciel l'avait tourmente. Mais il
hsitait, il ne savait pas.

--Vous voyez, demandait-elle, cette belle toile qui a un clat si
pur?

--A gauche, n'est-ce pas? disait-il, prs d'une autre moins grosse,
verdtre.... Il y en a trop, j'ai oubli.

Ils se turent, les yeux toujours levs, blouis et pris, d'un lger
frisson en face de ce fourmillement d'astres qui grandissait. Derrire
les milliers d'toiles, d'autres milliers d'toiles apparaissaient, et
cela sans cesse, dans la profondeur infinie du ciel. C'tait un
continuel panouissement, une braise attise de mondes brlant du feu
calme des pierreries. La voie lacte blanchissait dj, dveloppait
ses atomes de soleil si innombrables et si lointains, qu'ils ne sont
plus,  la rondeur du firmament, qu'une charpe de lumire.

--Cela me fait peur, dit Hlne  voix trs-basse.

Et elle pencha la tte pour ne plus voir, elle ramena ses regards sur
le vide bant o Paris semblait s'tre englouti. L, pas une lueur
encore, la nuit complte galement pandue; un aveuglement de
tnbres. La voix haute et prolonge avait pris une douceur plus
tendre.

--Vous pleurez? demanda l'abb, qui venait d'entendre un sanglot.

--Oui, rpondit simplement Hlne.

Ils ne se voyaient point. Elle pleurait longuement, avec un murmure de
tout son tre. Cependant, derrire eux, Jeanne mettait le calme
innocent de son sommeil, tandis que M. Rambaud, absorb, inclinait sa
tte grisonnante au-dessus de la poupe, dont il avait dmont les
membres. Mais lui, par moments, laissait chapper des bruits secs de
ressorts qui se dtendaient, des bgaiements d'enfant que ses gros
doigts tiraient le plus doucement possible du mcanisme dtraqu. Et
quand la poupe avait parl trop fort, il s'arrtait net, inquiet et
fch, regardant s'il ne venait pas de rveiller Jeanne. Puis, il se
remettait  son raccommodage avec prcaution, n'ayant pour outils
qu'une paire de ciseaux et un poinon.

--Pourquoi pleurez-vous, ma fille? reprit l'abb. Ne puis-je donc vous
apporter aucun soulagement?

--Ah! laissez, murmura Hlne; ces larmes me font du bien.... Tout 
l'heure, tout  l'heure....

Elle touffait trop pour rpondre. Une premire fois,  cette mme
place, une crise de pleurs l'avait brise; mais elle tait seule, elle
avait pu sangloter dans les tnbres, dfaillante, attendant que la
source de l'motion qui la gonflait se ft tarie. Pourtant, elle ne se
connaissait aucun chagrin: sa fille tait sauve, elle-mme avait
repris le train monotone et charmant, de son existence. C'tait
brusquement en elle comme le sentiment poignant d'une immense douleur,
d'un vide insondable qu'elle ne comblerait jamais, d'un dsespoir sans
borne o elle sombrait avec tous ceux qui lui taient chers. Elle
n'aurait su dire quel malheur la menaait ainsi, elle tait sans
esprance, et elle pleurait.

Dj, dans l'glise parfume des fleurs du mois de Marie, elle avait
eu des attendrissements pareils. Le vaste horizon de Paris, au
crpuscule, la touchait d'une profonde impression religieuse. La
plaine semblait s'largir, une mlancolie montait de ces deux millions
d'existences, qui s'effaaient. Puis quand il faisait noir, quand la
ville s'tait vanouie avec ses bruits mourants, son coeur serr
clatait, ses larmes dbordaient en face de cette paix souveraine.
Elle aurait joint les mains et balbuti des prires. Un besoin de foi,
d'amour, d'anantissement divin, lui donnait un grand frisson. Et
c'tait alors que le lever des toiles la bouleversait d'une
jouissance et d'une terreur sacres.

Au bout d'un long silence, l'abb Jouve insista.

--Ma fille, il faut vous confier  moi. Pourquoi hsitez-vous?

Elle pleurait encore, mais avec une douceur d'enfant, comme lasse et
sans force.

--L'glise vous effraie, continua-t-il. Un instant, je vous ai crue
conquise  Dieu. Mais il en a t autrement. Le ciel a ses desseins....
Eh bien! puisque vous vous dfiez du prtre, pourquoi refuseriez-vous
plus longtemps une confidence  l'ami?

--Vous avez raison, balbutia-t-elle, oui, je suis afflige et j'ai
besoin de vous.... Il faut que je vous confesse ces choses. Quand
j'tais petite, je n'entrais gure dans les glises; aujourd'hui, je
ne puis assister  une crmonie sans tre profondment trouble.... Et
l, tenez, tout  l'heure, ce qui m'a fait sangloter, c'est cette voix
de Paris qui ressemble  un ronflement d'orgues, c'est cette immensit
de la nuit, c'est ce beau ciel.... Ah! je voudrais croire. Aidez-moi,
enseignez-moi.

L'abb Jouve la calma en posant lgrement la main sur la sienne.

--Dites-moi tout, rpondit-il simplement.

Elle se dbattit un instant, pleine d'angoisse.

--Je n'ai rien, je vous jure.... Je ne vous cache rien.... Je pleure
sans raison, parce que j'touffe, parce que mes larmes jaillissent
d'elles-mmes.... Vous connaissez ma vie. Je n'y trouverais  cette
heure ni une tristesse, ni une faute, ni un remords.... Et je ne sais
pas, je ne sais pas....

Sa voix s'teignit. Alors, le prtre laissa tomber lentement cette
parole:

--Vous aimez, ma fille.

Elle tressaillit, elle n'osa protester. Le silence recommena. Dans la
mer de tnbres qui dormait devant eux, une tincelle avait lui.
C'tait  leurs pieds, quelque part dans l'abme,  un endroit qu'ils
n'auraient pu prciser. Et, une  une, d'autres tincelles parurent.
Elles naissaient dans la nuit avec un brusque sursaut, tout d'un coup,
et restaient fixes, scintillantes comme des toiles. Il semblait que
ce ft un nouveau lever d'astres,  la surface d'un lac sombre.
Bientt elles dessinrent une double ligne, qui partait du Trocadro
et s'en allait vers Paris, par lgers bonds de lumire; puis, d'autres
lignes de points lumineux couprent celle-ci, des courbes
s'indiqurent, une constellation s'largit, trange et magnifique.
Hlne ne parlait toujours pas, suivant du regard ces scintillements,
dont les feux continuaient le ciel au-dessous de l'horizon, dans un
prolongement de l'infini, comme si la terre et disparu et qu'on et
aperu de tous cts la rondeur cleste. Et elle retrouvait l
l'motion qui l'avait brise quelques minutes auparavant, lorsque le
Chariot s'tait mis lentement  tourner autour de l'axe du ple, le
brancard en l'air. Paris, qui s'allumait, s'tendait, mlancolique et
profond, apportant les songeries terrifiantes d'un firmament o
pullulent les mondes.

Cependant, le prtre, de cette voix monotone et douce que lui donnait
l'habitude du confessionnal, chuchotait longuement  son oreille. Il
l'avait avertie un soir, il lui avait bien dit que la solitude ne lui
valait rien. On ne se mettait pas impunment en dehors de la vie
commune. Elle s'tait trop clotre, elle avait ouvert la porte aux
rveries dangereuses.

--Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j'ai vu souvent des
femmes qui venaient  nous, avec des larmes, des prires, un besoin de
croire et de s'agenouiller.... Aussi ne puis-je gure me tromper
aujourd'hui. Ces femmes, qui semblent chercher Dieu si ardemment, ne
sont que de pauvres coeurs troubls par la passion. C'est un homme
qu'elles adorent dans nos glises....

Elle ne l'coutait pas, au comble de l'agitation, dans l'effort
qu'elle faisait pour voir enfin clair en elle. L'aveu lui chappa,
bas, trangl.

--Eh bien! oui, j'aime.... Et c'est tout. Ensuite, je ne sais plus, je
ne sais plus....

Maintenant, il vitait de l'interrompre. Elle parla dans la fivre,
par petites phrases courtes; et elle prenait une joie amre 
confesser son amour,  partager avec ce vieillard son secret qui
l'touffait depuis si longtemps.

--Je vous jure que je ne puis lire en moi.... Cela est venu sans que je
le sache. Peut-tre bien tout d'un coup. Pourtant, je n'en ai senti la
douceur qu' la longue.... D'ailleurs, pourquoi me faire plus forte que
je ne suis? Je n'ai pas cherch  fuir, j'tais trop heureuse;
aujourd'hui, j'ai encore moins de courage.... Voyez, ma fille a t
malade, j'ai failli la perdre; eh bien! mon amour a t aussi profond
que ma douleur, il est revenu tout-puissant aprs ces jours terribles,
et il me possde, et je me sens emporte....

Elle reprit haleine, frissonnante.

--Enfin je suis  bout de force.... Vous aviez raison, mon ami, cela me
soulage de vous confier ces choses.... Mais, je vous en prie, dites-moi
ce qui se passe au fond de mon coeur. J'tais si calme, j'tais si
heureuse. C'est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi? pourquoi
pas une autre? car je n'avais rien fait pour cela, je me croyais bien
protge.... Et si vous saviez! Je ne me reconnais plus.... Ah!
aidez-moi, sauvez-moi!

Voyant qu'elle se taisait, le prtre, machinalement, avec sa libert
accoutume de confesseur, posa une question.

--Le nom, dites-moi le nom?

Elle hsitait, lorsqu'un bruit particulier lui fit tourner la tte.
C'tait la poupe qui, entre les doigts de M. Rambaud, reprenait peu 
peu sa vie mcanique; elle venait de faire trois pas sur le guridon,
avec le grincement des rouages fonctionnant mal encore; puis, elle
avait culbut  la renverse, et, sans le digne homme, elle
rebondissait par terre. Il la suivait, les mains tendues, prt  la
soutenir, plein d'une anxit paternelle. Quand il vit Hlne se
tourner, il lui adressa un sourire confiant, comme pour lui promettre
que la poupe allait marcher. Et il se remit  fouiller le joujou avec
ses ciseaux et son poinon. Jeanne dormait.

Alors, Hlne, dtendue par ce milieu de paix, murmura un nom 
l'oreille du prtre. Celui-ci ne bougea pas. Dans l'ombre, on ne
pouvait voir son visage. Il parla, au bout d'un silence.

--Je le savais, mais je voulais recevoir votre aveu.... Ma fille, vous
devez beaucoup souffrir.

Et il ne pronona aucune phrase banale sur les devoirs. Hlne,
anantie, triste  mourir de cette piti sereine de l'abb, suivait de
nouveau les tincelles qui pailletaient d'or le manteau sombre de
Paris. Elles se multipliaient  l'infini. C'tait comme ces feux qui
courent dans la cendre noire d'un papier brl. D'abord, ces points
lumineux taient partis du Trocadro, allant vers le coeur de la
ville. Bientt, un autre foyer apparut  gauche, vers Montmartre;
puis, un autre  droite, derrire les Invalides, et un autre encore,
plus en arrire, du ct du Panthon. De tous ces foyers  la fois
descendaient des vols de petites flammes.

--Vous vous souvenez de notre conversation, reprit l'abb lentement.
Je n'ai pas chang d'opinion.... Il faut vous marier, ma fille.

--Moi! dit-elle, crase. Mais je viens de vous avouer.... Vous savez
bien que je ne peux pas....

--Il faut vous marier, rpta-t-il avec plus de force. Vous pouserez
un honnte homme....

Il semblait avoir grandi dans sa vieille soutane. Sa grosse tte
ridicule, qui se penchait d'ordinaire sur une paule, les yeux  demi
clos, se relevait, et ses regards taient si larges et si clairs,
qu'elle les voyait luire dans la nuit.

--Vous pouserez un honnte homme qui sera un pre pour votre Jeanne
et qui vous rendra  toute votre loyaut.

--Mais je ne l'aime pas.... Mon Dieu! je ne l'aime pas....

--Vous l'aimerez, ma fille.... Il vous aime et il est bon.

Hlne se dbattait, baissait la voix, en entendant le petit bruit que
M. Rambaud faisait derrire eux. Il tait si patient et si fort, dans
son espoir, que, depuis six mois, il ne l'avait pas importune une
seule fois de son amour. Il attendait avec une tranquillit confiante,
naturellement prt aux abngations les plus hroques. L'abb fit le
mouvement de se tourner.

--Voulez-vous que je lui dise tout?... Il vous tendra la main, il vous
sauvera. Et vous le comblerez d'une joie immense.

Elle l'arrta, perdue. Son coeur se rvoltait. Tous deux
l'effrayaient, ces hommes si paisibles et si tendres, dont la raison
gardait cette froideur,  ct des fivres de sa passion. Dans quel
monde vivaient-ils donc, pour nier ainsi ce dont elle souffrait tant?
Le prtre eut un geste large de la main, montrant les vaste espaces.

--Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprme en face de
votre agitation.... Pourquoi refusez-vous d'tre heureuse?

Paris entier tait allum. Les petites flammes dansantes avaient
cribl la mer des tnbres d'un bout de l'horizon  l'autre, et
maintenant leurs millions d'toiles brlaient avec un clat fixe, dans
une srnit de nuit d't. Pas un souffle de vent, pas un frisson
n'effarait ces lumires qui semblaient comme suspendues dans l'espace.
Paris, qu'on ne voyait pas, en tait recul au fond de l'infini, aussi
vaste qu'un firmament. Cependant, en bas des pentes du Trocadro, une
lueur rapide, les lanternes d'un fiacre ou d'un omnibus, coupait
l'ombra de la fuse continue d'une toile filante; et l, dans le
rayonnement des bacs de gaz, qui dgageaient comme une bue jaune, on
distinguait vaguement des faades brouilles, des coins d'arbres, d'un
vert cru de dcor. Sur le pont des Invalides, les toiles se
croisaient sans relche; tandis que, en dessous, le long d'un ruban de
tnbres plus paisses, se dtachait un prodige, une bande de comtes
dont les queues d'or s'allongeaient en pluie d'tincelles; c'taient,
dans les eaux noires de la Seine, les rverbrations des lanternes du
pont. Mais, au del, l'inconnu commenait. La longue courbe du fleuve
tait indique par un double cordon de gaz, que rattachaient d'autres
cordons, de place en place; on et dit une chelle de lumire, jete
en travers de Paris, posant ses deux extrmits au bord du ciel, dans
les toiles.  gauche, une autre troue descendait, les Champs-lyses
menaient un dfil rgulier d'astres de l'Arc-de-Triomphe  la place
de la Concorde, o luisait le scintillement d'une pliade; puis, les
Tuileries, le Louvre, les pts de maisons du bord de l'eau,
l'Htel-de-Ville tout au fond, faisaient des barres sombres, spares
de loin en loin par le carr lumineux d'une grande place; et, plus en
arrire, dans la dbandade des toitures, les clarts s'parpillaient,
sans qu'on pt retrouver autre chose qu'un enfoncement de rue, un coin
tournant de boulevard, un largissement de carrefour incendi. Sur
l'autre rive,  droite, l'Esplanade seule se dessinait nettement, avec
son rectangle de flammes, pareil  quelque Orion des nuits d'hiver,
qui aurait perdu son baudrier; les longues rues du quartier
Saint-Germain espaaient des clarts tristes; au del, les quartiers
populeux braisillaient, allums de petits feux serrs, luisant dans
une confusion de nbuleuse. C'taient, jusqu'aux faubourgs, et tout
autour de l'horizon, une fourmilire de becs de gaz et de fentres
claires, comme une poussire qui emplissait les lointains de la
ville de ces myriades de soleils, de ces atomes plantaires que
l'humain ne peut dcouvrir. Les difices avaient sombr, pas un falot
n'tait attach  leur mture. Par moments, on aurait pu croire 
quelque fte gante,  un monument cyclopen illumin, avec ses
escaliers, ses rampes, ses fentres, ses frontons, ses terrasses, son
monde de pierre, dont des lignes de lampions traceraient en traite
phosphorescents l'trange et norme architecture. Mais la sensation
qui revenait tait celle d'une naissance de constellations, d'un
grandissement continu du ciel.

Hlne, en suivant le geste large du prtre, avait promen sur Paris
allum un long regard. L aussi, elle ignorait le nom des toiles.
Volontiers elle aurait demand quelle tait cette lueur vive, l-bas,
 gauche, qu'elle regardait tous les soirs. D'autres l'intressaient.
Il y en avait qu'elle aimait, tandis que certaines la laissaient
inquite et fche.

--Mon pre, dit-elle, employant pour la premire fois ce nom de
tendresse et de respect, laissez-moi vivre.... C'est la beaut de cette
nuit qui m'agite.... Vous vous tes tromp, vous ne sauriez  cette
heure me donner de consolation, car vous ne pouvez m'entendre.

Le prtre ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec une lenteur
rsigne. Et aprs un silence il parla  voix basse.

--Sans doute, cela devait tre ainsi.... Vous appelez au secours, et
vous n'acceptez pas la salut. Que d'aveux dsesprs j'ai recueillis,
et que de larmes je n'ai pu empcher!... coutez, ma fille,
promettez-moi une seule chose: si jamais la vie devient trop lourde
pour vous, songez qu'un honnte homme vous aime et qu'il vous
attend.... Vous n'aurez qu' mettre votre main dans la sienne pour
retrouver le calme.

--Je vous le promets, rpondit Hlne avec gravit.

Et, comme elle faisait ce serment, il y eut, dans la chambre, un lger
rire. C'tait Jeanne qui venait de se rveiller et qui regardait sa
poupe marcher sur le guridon. M. Rambaud, enchant de son
raccommodage, avanait toujours les mains de peur de quelque accident.
Mais la poupe tait solide; elle tapait ses petits talons, elle
tournait la tte en lchant  chaque pas les mmes mots, d'une voix de
perruche.

--Oh! c'est une niche! murmurait Jeanne, encore ensommeille. Qu'est-
ce que tu lui as donc fait, dis? Elle tait casse, et la voil en
vie.... Donne un peu, fais voir.... Tu es trop gentil....

Cependant, sur Paris allum, une nue lumineuse montait. On et dit
l'haleine rouge d'un brasier. D'abord, ce ne fut qu'une pleur dans la
nuit, un reflet  peine sensible. Puis, peu  peu,  mesure que la
soire s'avanait, elle devenait saignante; et, suspendue en l'air,
immobile au-dessus de la cit, faite de toutes les flammes et de toute
la vie grondante qui s'exhalaient d'elle, elle tait comme un de ces
nuages de foudre et d'incendie qui couronnent la bouche des volcans.





QUATRIME PARTIE




I


On avait servi les rince-bouche, et les dames, dlicatement,
s'essuyaient les doigts. Il y eut un moment de silence autour de la
table. Madame Deberle jeta un regard, pour voir si tout le monde avait
fini; puis, elle se leva sans parler, tandis que ses invits
l'imitaient, au milieu d'un grand remuement de chaises. Un vieux
monsieur, qui se trouvait  sa droite, s'tait ht de lui offrir le
bras.

--Non, non, murmura-t-elle en le menant elle-mme vers une porte. Nous
allons prendre le caf dans le petit salon.

Des couples la suivirent. Au bout, venaient deux dames et deux
messieurs, qui continuaient une conversation, sans songer  se joindre
au dfil. Mais, dans le petit salon, la gne cessa, la gaiet du
dessert reparut. Le caf tait dj servi sur un guridon, dans un
vaste plateau de laque. Madame Deberle tourna autour, avec la bonne
grce d'une matresse de maison qui s'inquite des gots diffrents de
ses convives.  la vrit, c'tait Pauline qui se remuait le plus et
qui se rservait de servir les messieurs. Il y avait l une douzaine
de personnes, le nombre  peu prs rglementaire que les Deberle
invitaient chaque mercredi,  partir de dcembre. Le soir, vers dix
heures, il venait beaucoup de monde.

--Monsieur de Guiraud, une tasse de caf, disait Pauline, arrte
devant un petit homme chauve. Ah! non, je sais, vous n'en prenez
pas.... Alors, un verre de chartreuse?

Mais elle s'embrouillait dans son service, elle apportait un verre de
cognac. Et, souriante, elle faisait le tour des invits, avec son
aplomb, regardant les gens dans les yeux, circulant  l'aise avec sa
longue trane. Elle portait une superbe robe blanche de cachemire de
l'Inde, garnie de cygne, ouverte en carr sur la poitrine. Lorsque
tous les hommes furent debout, leur tasse  la main, buvant  petites
gorges en cartant le menton, elle s'attaqua  un grand jeune homme,
le fils Tissot, auquel elle trouvait une belle tte.

Hlne n'avait pas voulu de caf. Elle s'tait assise  l'cart, l'air
un peu las, vtue d'une robe de velours noir, sans garniture, qui la
drapait svrement. On fumait dans le petit salon, les botes de
cigares taient prs d'elle, sur une console. Le docteur s'approcha,
choisit un cigare, en lui demandant:

--Jeanne va bien?

--Trs-bien, rpondit-elle. Nous sommes alles au Bois aujourd'hui,
elle a jou comme une perdue.... Oh! elle doit dormir,  cette heure.

Tous deux causaient amicalement, avec une familiarit souriante de
gens qui se voyaient tous les jours. Mais la voix de madame Deberle
s'leva.

--Tenez, madame Grandjean peut vous le dire....

N'est-ce pas, je suis revenue de Trouville vers le dix septembre? Il
pleuvait, la plage tait insupportable. Trois ou quatre dames
l'entouraient, tandis qu'elle parlait de son sjour au bord de la mer.
Hlne dut se lever et se joindre au groupe.

--Nous avons pass un mois  Dinard, raconta madame de Chermette. Oh!
un pays dlicieux, un monde charmant!

--Il y avait un jardin derrire le chalet, puis une terrasse sur la
mer, continuait madame Deberle. Vous savez que je m'tais dcide 
emmener mon landau et mon cocher.... C'est bien plus commode pour les
promenades.... Mais madame Levasseur est venue nous voir....

--Oui, un dimanche, dit celle-ci. Nous tions  Cabourg.... Oh! vous
aviez l une installation tout  fait bien, un peu chre, je crois....

--A propos, interrompit madame Berthier, en s'adressant  Juliette,
est-ce que monsieur Malignon ne vous a pas appris  nager?

Hlne remarqua sur le visage de madame Deberle une gne, une
contrarit subite. Dj plusieurs fois elle avait cru s'apercevoir
que le nom de Malignon, prononc  l'improviste devant elle,
l'ennuyait. Mais la jeune femme s'tait remise.

--Un beau nageur! s'cria-t-elle. Si jamais celui-l donne des leons
 quelqu'un!... Moi, j'ai une peur affreuse de l'eau froide. Rien que
la vue des gens qui se baignent me fait grelotter. Et elle eut un joli
frisson, en remontant ses paules poteles, comme un oiseau mouill
qui se secoue.

--Alors, c'est un conte? dit madame de Guiraud.

--Mais bien sr. Je parie que c'est lui qui l'a invent. Il m'excre
depuis qu'il a pass l-bas un mois avec nous.

Du monde commenait  arriver. Les dames, une touffe de fleurs dans
les cheveux, les bras arrondis, souriaient avec un balancement de
tte; les hommes, en habit, le chapeau  la main, s'inclinaient,
tachaient de trouver une phrase. Madame Deberle, tout en causant,
tendait le bout des doigts aux familiers de la maison; et beaucoup ne
disaient rien, saluaient et passaient. Cependant, mademoiselle Aurlie
venait d'entrer. Tout de suite, elle s'extasia sur la robe de
Juliette, une robe de velours frapp bleu marine, garnie de faille.
Alors, les dames, qui se trouvaient l, parurent seulement apercevoir
la robe. Oh! dlicieuse, vraiment dlicieuse! Elle sortait de chez
Worms. On en causa cinq minutes. Le caf tait pris, les invits
avaient repos les tasses vides un peu partout, sur le plateau, sur
les consoles; seul, le vieux monsieur n'en finissait pas, s'arrtant 
chaque gorge pour causer avec une dame. Une odeur chaude, l'arme du
caf ml aux lgers parfums des toilettes, montait.

--Vous savez que je n'ai rien eu, dit le fils Tissot  Pauline, qui
lui parlait d'un peintre chez lequel son pre l'avait conduite voir
des tableaux.

--Comment! vous n'avez rien eu?... Je vous ai apport une tasse de
caf.

--Non, mademoiselle, je vous assure.

--Mais je veux absolument que vous ayez quelque chose.... Attendez,
voici de la chartreuse!

Madame Deberle avait appel discrtement son mari d'un signe de tte.
Le docteur comprit, ouvrit lui-mme la porte du grand salon, o l'on
passa, tandis qu'un domestique enlevait le plateau. Il faisait presque
froid dans la vaste pice, que six lampes et un lustre  dix bougies
clairaient d'une vive lumire blanche. Des dames taient dj l,
ranges en cercle devant la chemine; il n'y avait que deux ou trois
hommes, debout au milieu des jupes tales. Et, par la porte du
salon rsda laisse ouverte, on entendit la voix aigu de Pauline,
reste seule avec le fils Tissot.

--Maintenant que je l'ai vers, vous allez le boire, bien sr....
Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Pierre a emport le plateau.

Puis, on la vit paratre, toute blanche, dans sa robe garnie de cygne.
Elle annona, avec un sourire qui montrait ses dents entre ses lvres
Fraches:

--Voici le beau Malignon.

Les poignes de mains et les salutations continuaient. M. Deberle
s'tait mis prs de la porte. Madame Deberle, assise au milieu des
dames sur un pouf trs-bas, se levait  chaque instant. Quand Malignon
se prsenta, elle affecta de tourner la tte. Il tait trs-correctement
mis, fris au petit fer, les cheveux spars par une raie qui lui
descendait jusqu' la nuque. Sur le seuil, il avait fix dans son oeil
droit un monocle, d'une lgre grimace, pleine de chic, comme le
rptait Pauline; et il promenait un regard autour du salon.
Nonchalamment, il serra la main au docteur, sans rien dire, puis
s'avana vers madame Deberle, devant laquelle il plia sa longue
taille, pince dans son habit noir.

--Ah! c'est vous, dit-elle de faon  tre entendue. Il parat que vous
nagez maintenant.

Il ne comprit pas, mais il rpondit tout de mme, pour faire de
l'esprit:

--Sans doute.... Un jour, j'ai sauv un terre-neuve qui se noyait.

Les dames trouvrent cela charmant. Madame Deberle elle-mme parut
dsarme.

--Je vous permets les terre-neuve, rpondit-elle. Seulement, vous
savez bien que je ne me suis pas baigne une seule fois,  Trouville.

--Ah! la leon que je vous ai donne! s'cria-t-il. Eh bien! est-ce
qu'un soir, dans votre salle  manger, je ne vous ai pas dit qu'il
fallait remuer les pieds et les mains?

Toutes ces dames se mirent  rire. Il tait dlicieux. Juliette haussa
les paules. On ne pouvait pas causer srieusement avec lui. Et elle
se leva pour aller au-devant d'une dame qui avait un grand talent de
pianiste, et qui venait pour la premire fois chez elle. Hlne,
assise prs du feu, avec son beau calme, regardait et coutait.
Malignon surtout semblait l'intresser. Elle lui avait vu faire une
volution savante pour se rapprocher de madame Deberle, qu'elle
entendait causer derrire son fauteuil. Tout d'un coup, les voix
changrent. Elle se renversa, afin de mieux entendre. La voix de
Malignon disait:

--Pourquoi n'tes-vous pas venue hier? Je vous ai attendue jusqu' six
heures.

--Laissez-moi, vous tes fou, murmurait Juliette.

Ici, la voix de Malignon s'leva, grasseyante.

--Ah! vous ne croyez pas l'histoire de mon terre-neuve. Mais j'ai reu
une mdaille, je vous la montrerai.

Et il ajouta trs-bas:

--Vous m'aviez promis.... Rappelez-vous....

Toute une famille arrivait, madame Deberle clata en compliments,
tandis que Malignon reparaissait au milieu des dames, son monocle dans
l'oeil. Hlne resta toute pale des paroles rapides qu'elle venait de
surprendre. C'tait un coup de foudre pour elle, quelque chose
d'inattendu et de monstrueux. Comment cette femme si heureuse, d'un
visage si calme, aux joues blanches et reposes, pouvait-elle trahir
son mari? Elle lui avait toujours connu une cervelle d'oiseau, une
pointe d'gosme aimable qui la gardait contre les ennuis d'une
sottise. Et avec un Malignon encore! Brusquement, elle revit les
aprs-midi du jardin, Juliette souriante et affectueuse sous le baiser
dont le docteur effleurait ses cheveux. Ils s'aimaient pourtant.
Alors, par un sentiment qu'elle ne s'expliqua pas, elle fut pleine de
colre contre Juliette, comme si elle venait d'tre personnellement
trompe. Cela l'humiliait pour Henri, une fureur jalouse l'emplissait,
son malaise se lisait si clairement sur sa face, que mademoiselle
Aurlie lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?... Vous tes souffrante?

La vieille demoiselle s'tait assise prs d'elle, en l'apercevant
seule. Me lui tmoignait une vive amiti, charme de l faon
complaisante dont cette femme si grave et si belle coutait pendant
des heures ses commrages.

Mais Hlne ne rpondit pas. Elle avait un besoin, celui de voir
Henri, de savoir  l'instant ce qu'il faisait, quelle figure il avait.
Elle se souleva, le chercha dans le salon, finit par le trouver. Il
causait, debout devant un gros homme blme, et il tait bien
tranquille, l'air satisfait, avec son sourire fin. Un moment, elle
l'examina. Elle prouvait pour lui une commisration qui le
rapetissait un peu, en mme temps qu'elle l'aimait davantage, d'une
tendresse o il entrait une vague ide de protection. Son sentiment,
trs-confus encore, tait qu'elle devait  cette heure compenser
autour de lui le bonheur perdu.

--Ah bien! murmurait mademoiselle Aurlie, cela va tre gai, si la
soeur de madame de Guiraud chante.... C'est la dixime fois que
j'entends les _Tourterelles_. Elle n'a que a, cet hiver.... Vous savez
qu'elle est spare de son mari. Regardez ce monsieur brun, l-bas,
prs de la porte. Ils sont au mieux. Juliette est bien force de le
recevoir, sans cela elle ne viendrait pas....

--Ah! dit Hlne.

Madame Deberle, vivement, allait de groupe en groupe, priant qu'on ft
silence pour couter la soeur de madame de Guiraud. Le salon s'tait
empli, une trentaine de dames en occupaient le milieu, assises,
chuchotant et riant; deux, cependant, restaient debout, causant plus
haut, avec de jolis mouvements d'paules; tandis que cinq ou six
hommes, trs  l'aise, semblaient l chez eux, comme perdus sous les
jupes. Quelques Chut! discrets coururent, le bruit des voix tomba, les
visages prirent une expression immobile et ennuye; et il n'y eut plus
que le battement des ventails, dans l'air chaud.

La soeur de madame de Guiraud chantait, mais Hlne n'coutait pas.
Maintenant, elle regardait Malignon qui semblait goter les
_Tourterelles_, en affectant un amour immodr de la musique. tait-ce
possible! ce garon-l! Sans doute, c'tait  Trouville qu'ils avaient
jou quelque jeu dangereux. Les paroles surprises par Hlne,
semblaient indiquer que Juliette n'avait pas cd encore; mais la
chute paraissait prochaine. Devant elle, Malignon marquait la mesure
d'un balancement ravi; madame Deberle avait une admiration
complaisante, pendant que le docteur se taisait, patient et aimable,
attendant la fin du morceau pour reprendre son entretien avec la gros
homme blme.

De lgers applaudissements s'levrent, lorsque la chanteuse se tut.
Et des voix se pmaient.

--Dlicieux! ravissant!

Mais le beau Malignon, allongeant les bras pardessus les coiffures des
dames, tapait ses doigts gants, sans faire de bruit, en rptant:
_Brava! Brava!_ d'une voix chantante qui dominait les autres.

Tout de suite, cet enthousiasme tomba, les visages dtendus se
sourirent, quelques dames se levrent, tandis que les conversations
repartaient, au milieu du soulagement gnral. La chaleur grandissait,
une odeur musque s'envolait des toilettes sous le battement des
ventails. Par moments, dans le murmure des causeries, un rire perl
sonnait, un Mot dit  voix haute faisait tourner les ttes.  trois
reprises dj, Juliette tait alle dans le petit salon, pour supplier
les hommes qui s'y rfugiaient, de ne pas abandonner ainsi les dames.
Ils la suivaient; et, dix minutes aprs, ils avaient encore disparu.

--C'est insupportable, murmurait-elle d'un air fch, on ne peut en
retenir un.

Cependant, mademoiselle Aurlie nommait les dames  Hlne, qui venait
seulement aux soires du docteur pour la seconde fois. Il y avait l
toute la haute bourgeoisie de Passy, des gens trs-riches. Puis, se
penchant:

--Dcidment, c'est fait.... Madame de Chermette marie sa fille  ce
grand blond avec lequel elle est reste dix-huit mois.... Au moins,
voil une belle-mre qui aimera son gendre.

Mais elle s'interrompit, trs-surprise.

--Tiens! le mari de madame Levasseur qui cause avec l'amant de sa
femme!...

Juliette avait pourtant jur de ne plus les recevoir ensemble.

Hlne, d'un regard lent, faisait le tour du salon. Dans ce monde
digne, parmi cette bourgeoisie d'apparence si honnte, il n'y avait
donc que des femmes coupables? Son rigorisme provincial s'tonnait des
promiscuits tolres de la vie parisienne. Et, amrement, elle se
raillait d'avoir tant souffert, lorsque Juliette mettait sa main dans
la sienne. Vraiment! elle tait bien sotte de garder de si beaux
scrupules! L'adultre s'embourgeoisait l d'une bate faon, aiguis
d'une pointe de raffinement coquet. Madame Deberle, maintenant,
semblait remise avec Malignon; et, petite, pelotonnant dans un
fauteuil ses rondeurs de jolie brune douillette, elle riait des mots
d'esprit qu'il disait. M. Deberle vint  passer.

--Vous ne vous disputez donc pas ce soir? demanda-t-il.

--Non, rpondit Juliette trs-gaiement. Il dit trop de btises.... Si
tu savais toutes les btises qu'il nous dit....

On chanta de nouveau. Mais le silence fut plus difficile  obtenir.
C'tait le fils Tissot qui chantait un duo de la _Favorite_ avec Une
dame trs-mre, coiffe  l'enfant. Pauline, debout  une des portes,
au milieu des habits noirs, regardait le chanteur d'un air
d'admiration ouverte, comme elle avait vu regarder des oeuvres d'art.

--Oh! la belle tte! laissa-t-elle chapper, pendant une phrase
touffe de l'accompagnement, et si haut, que tout le salon
l'entendit. La soire s'avanait, une lassitude noyait les figures.
Des dames, assises depuis trois heures sur le mme fauteuil, avaient
un air d'ennui inconscient, heureuses pourtant de s'ennuyer l. Entre
deux morceaux, couts d'une oreille, les causeries reprenaient, et il
semblait que ce ft la sonorit vide du piano qui continut. M.
Letellier racontait qu'il tait all surveiller une commande de soie 
Lyon; les eaux de la Sane ne se mlangeaient pas aux eaux du Rhne,
cela l'avait beaucoup frapp. M. de Guiraud, un magistrat, laissait
tomber des phrases sentencieuses sur la ncessit d'endiguer le vice 
Paris. On entourait un monsieur qui connaissait un Chinois et qui
donnait des dtails. Deux dames, dans un coin, changeaient des
confidences sur leurs domestiques. Cependant, dans le groupe de femmes
o trnait Malignon, on causait littrature: madame Tissot dclarait
Balzac Illisible; il ne disait pas non, seulement il faisait remarquer
que Balzac avait, de loin en loin, une page bien crite.

--Un peu de silence! cria Pauline. Elle va jouer.

C'tait la pianiste, la dame qui avait un si beau talent. Toutes les
ttes se tournrent par politesse. Mais, au milieu du recueillement,
on entendit de grosses voix d'homme discutant dans le petit salon.
Madame Deberle parut dsespre. Elle se donnait un mal infini.

--Ils sont assommants, murmura-t-elle. Qu'ils restent l-bas,
puisqu'ils ne veulent pas venir; mais, au moins, qu'ils se taisent! Et
elle envoya Pauline, qui, enchante, courut faire la commission.

--Vous savez, messieurs, on va jouer, dit-elle, avec sa tranquille
hardiesse de vierge, dans sa robe de reine. On vous prie de vous
taire.

Elle parlait trs-haut, elle avait la vois perante. Et comme elle
resta l, avec les hommes,  rire et  plaisanter, le bruit devint
beaucoup plus fort. La discussion continuait, elle donnait des
arguments. Dans le salon, madame Deberle tait au supplice.
D'ailleurs, on avait assez de musique, on resta froid. La pianiste se
rassit, les lvres pinces, malgr les compliments exagrs que la
matresse de la maison crut devoir lui adresser.

Hlne souffrait. Henri ne semblait pas la voir. Il ne s'tait plus
approch d'elle. Par moments, il lui souriait de loin. Au commencement
de la soire, elle avait prouv un soulagement  le trouver si
raisonnable. Mais, depuis qu'elle connaissait l'histoire des deux
autres, elle aurait souhait quelque chose, elle ne savait quoi, une
marque de tendresse, quitte mme  tre compromise. Un dsir
l'agitait, confus, ml  toutes sortes de sentiments mauvais. Est-ce
qu'il ne l'aimait plus, pour rester si indiffrent? Certes, il
choisissait son heure. Ah! si elle avait pu tout lui dire, lui
apprendre l'indignit de cette femme qui portait son nom! Alors,
tandis que le piano grenait de petites gammes vives, un rve la
berait: Henri avait chass Juliette, et elle tait avec lui comme sa
femme, dans des pays lointains dont ils ignoraient la langue.

Une voix la fit tressaillir.

--Vous ne prenez donc rien? demandait Pauline.

Le salon tait vide. On venait de passer dans la salle  manger, pour
le th. Hlne se leva pniblement. Tout se brouillait dans sa tte.
Elle pensait qu'elle avait rv cela, les paroles entendues, la chute
Prochaine de Juliette, l'adultre bourgeois, souriant et paisible. Si
ces choses taient vraies, Henri serait prs d'elle, tous deux
auraient dj quitt cette maison.

--Vous prendrez bien une tasse de th?

Elle sourit, elle remercia madame Deberle, qui lui avait gard une
place  la table. Des assiettes de ptisseries et de sucreries
couvraient la nappe, tandis qu'une grande brioche et deux gteaux
s'levaient symtriquement sur des compotiers; et, comme la place
manquait, les tasses  th se touchaient presque, spares de deux en
deux par d'troites serviettes grises,  longues franges. Les dames
seules taient assises. Elles mangeaient du bout de leurs mains
dgantes des petits fours et des fruits confits, se passant le pot 
crme, versant elles-mmes avec des gestes dlicats. Pourtant, trois
ou quatre s'taient dvoues et servaient les hommes. Ceux-ci, debout
le long des murs, buvaient, en prenant toutes sortes de prcautions
pour se garer des coups de coude involontaires. D'autres, rests dans
les deux salons, attendaient que les gteaux vinssent  eux. C'tait
l'heure o Pauline triomphait. On causait plus fort, des rires et des
bruits cristallins d'argenterie sonnaient, l'odeur de musc se
chauffait encore des parfums pntrants du th.

--Passez-moi donc la brioche, dit mademoiselle Aurlie, qui se
trouvait justement auprs d'Hlne. Toutes ces sucreries ne sont pas
srieuses.

Elle avait dj vid deux assiettes. Puis, la bouche pleine:

--Voil le monde qui se retire.... On va tre  son aise. Des dames
s'en allaient en effet, aprs avoir serr la main de madame Deberle.
Beaucoup d'hommes taient partis, discrtement. L'appartement se
vidait. Alors, des messieurs s'assirent  leur tour devant la table.
Mais mademoiselle Aurlie ne lcha pas la place. Mie aurait bien voulu
un verre de punch.

--Je vais vous en chercher un, dit Hlne qui se leva.

--Oh! non, merci.... Ne prenez pas cette peine.

Depuis un instant, Hlne surveillait Malignon. Il tait all donner
une poigne de main au docteur, il saluait maintenant Juliette, sur le
seuil de la porte. Elle avait son visage blanc, ses yeux clairs, et, 
son sourire complaisant, on aurait pu croire qu'il la complimentait au
sujet de sa soire. Comme Pierre versait le punch sur un dressoir,
prs de la porte, Hlne s'avana et manoeuvra de faon  se trouver
cache derrire le retour de la portire. Elle couta.

--Je vous en prie, disait Malignon, venez aprs-demain.... Je vous
attendrai  trois heures....

--Vous ne pouvez donc pas tre srieux? rpondait madame Deberle en
riant. En dites-vous, des btises!

Mais il insistait, rptant toujours:

--Je vous attendrai.... Venez aprs-demain.... Vous savez o?

Alors, rapidement, elle murmura:

--Eh bien, oui, aprs-demain.

Malignon s'inclina et partit. Madame de Chermette se retirait avec
madame Tissot. Juliette, gaiement, les accompagna dans l'antichambre,
en disant  la premire, de son air le plus aimable:

--J'irai vous voir aprs-demain.... J'ai un tas de visites, ce jour-l.

Hlne tait reste immobile, trs-ple. Cependant, Pierre, qui avait
vers le punch lui tendait le verre. Elle le prit machinalement, elle
le porta  mademoiselle Aurlie, qui attaquait les fruits confits.

--Oh! vous tes trop gentille, s'cria la vieille demoiselle. J'aurais
fait signe  Pierre.... Voyez-vous, on a tort de ne pas offrir de punch
aux dames.... Quand on a mon ge....

Mais elle s'interrompit, en remarquant la pleur d'Hlne.

--Vous souffrez dcidment.... Prenez donc un verre de punch.

--Merci, ce n'est rien.... La chaleur est si forte....

Elle chancelait, elle retourna dans le salon dsert, et se laissa
tomber sur un fauteuil. Les lampes brlaient, rougetres; les bougies
du lustre, trs-basses, menaaient de faire clater les bobches. On
entendait venir de la salle  manger les adieux des derniers invits.
Hlne avait oubli ce dpart, elle voulait rester l, pour rflchir.
Ainsi, ce n'tait pas un rve, Juliette irait chez cet homme.
Aprs-demain; elle savait le jour. Oh! elle ne se gnerait plus,
c'tait le cri qui revenait en elle. Puis, elle pensa que son devoir
tait de parler  Juliette, de lui viter la faute. Mais cette bonne
pense la glaait, et elle l'cartait comme importune. Dans la
chemine, qu'elle regardait fixement, une bche teinte craquait.
L'air alourdi et dormant gardait l'odeur des chevelures.

--Tiens! vous tes l, cria Juliette en entrant. Ah! c'est gentil, de
ne pas tre partie tout de suite.... Enfin, on respire!

Et comme Hlne, surprise, faisait mine de se lever:

--Attendez donc, rien ne vous presse.... Henri, donne-moi mon flacon.

Trois ou quatre personnes s'attardaient, des familiers. On s'assit
devant le feu mort, on causa avec un abandon charmant, dans la
lassitude dj ensommeille de la grande pice. Les portes taient
ouvertes, on apercevait le petit salon vide, la salle  manger vide,
tout l'appartement encore clair et tomb  un lourd silence. Henri
se montrait d'une galanterie tendre pour sa femme; il venait de monter
prendre dans leur chambre son flacon, qu'elle respirait en fermant
lentement les yeux; et il lui demandait si elle ne s'tait pas trop
fatigue. Oui, elle prouvait un peu de fatigue; mais elle tait
ravie, tout avait bien march. Alors, elle raconta que, les soirs o
elle recevait, elle ne pouvait s'endormir, elle s'agitait dans son lit
jusqu' six heures du matin. Henri eut un sourire, on plaisanta.
Hlne les regardait, et elle frissonnait, dans cet engourdissement du
sommeil qui semblait peu  peu prendre la maison entire.

Cependant, il n'y avait plus la que deux personnes. Pierre tait all
chercher une voiture. Hlne demeura la dernire. Une heure sonna.
Henri, ne se gnant plus, se haussa et souffla deux bougies du lustre
qui chauffaient les bobches. On et dit un coucher, les lumires
teintes une  une, la pice se noyant dans une ombre d'alcve.

--Je vous empche de vous mettre au lit, balbutia Hlne en se levant
brusquement. Renvoyez-moi donc.

Elle tait devenue trs-rouge, le sang l'touffait. Ils
raccompagnrent dans l'antichambre. Mais l, comme il faisait froid,
le docteur s'inquita pour sa femme, dont le corsage tait
trs-ouvert.

--Rentre; tu prendras du mal.... Tu as trop chaud.

--Eh bien! adieu, dit Juliette, qui embrassa Hlne, comme cela lui
arrivait dans ses heures de tendresse. Venez me voir plus souvent.

Henri avait pris le manteau de fourrure, le tenait largi, pour aider
Hlne. Quand elle eut gliss ses deux bras, il remonta lui-mme le
collet, l'habillant ainsi avec un sourire, devant une immense glace
qui couvrait un mur de l'antichambre. Ils taient seuls, ils se
voyaient dans la glace. Alors, tout d'un coup, sans se tourner,
empaquete dans sa fourrure, elle se renversa entre ses bras. Depuis
trois mois, ils n'avaient chang que des poignes de main amicales;
ils voulaient ne plus s'aimer. Lui, cessa de sourire; sa figure
changeait, ardente et gonfle. Il la serra follement, il la baisa au
cou. Et elle plia la tte en arrire pour lui rendre son baiser.




II


Hlne n'avait pas dormi de la nuit. Elle se retournait, fivreuse, et
lorsqu'elle glissait  un assoupissement, toujours la mme angoisse la
rveillait en sursaut. Dans le cauchemar de ce demi-sommeil, elle
tait tourmente d'une ide fixe, elle aurait voulu connatre le lieu
du rendez-vous. Il lui semblait que cela la soulagerait. Ce ne pouvait
tre le petit entresol de Malignon, rue Taitbout, dont on parlait
souvent chez les Deberle. O donc? o donc? Et sa tte travaillait
malgr elle, et elle avait tout oubli de l'aventure pour s'enfoncer
dans cette recherche pleine d'nervement et de sourds dsirs. Quand le
jour parut, elle s'habilla, elle se surprit  dire tout haut:

--C'est pour demain.

Un pied chauss, les mains abandonnes, elle songeait maintenant que
c'tait peut-tre dans quelque htel garni, une chambre perdue, loue
au mois. Puis, cette supposition lui rpugna. Elle s'imaginait un
appartement dlicieux, avec des tentures paisses, des fleurs, de
grands feux clairs brlant dans toutes les chemines. Et ce n'tait
plus Juliette et Malignon qui se trouvaient l, elle se voyait avec
Henri, au fond de cette molle retraite, o les bruits du dehors
n'arrivaient point. Elle frissonna dans son peignoir mal attach. O
donc tait-ce? o donc?

--Bonjour, petite mre! cria Jeanne, qui s'veillait  son tour.

Elle couchait de nouveau dans le cabinet, depuis qu'elle tait bien
portante. Elle vint pieds nus et en chemise, comme tous les jours, se
jeter au cou d'Hlne. Puis, elle repartit en courant, elle se fourra
encore un instant dans son lit chaud. Cela l'amusait, elle riait sous
la couverture. Une seconde fois, elle recommena.

--Bonjour, petite mre!

Et elle repartit. Cette fois, elle riait aux clats, elle avait rejet
le drap par-dessus sa tte, elle disait l-dessous, d'une grosse voix
touffe:

--Je n'y suis plus.... je n'y suis plus....

Mais Hlne ne jouait pas comme les autres matins. Alors, Jeanne,
ennuye, se rendormit. Il faisait trop petit jour. Vers huit heures,
Rosalie se montra et se mit  conter sa matine. Oh! un beau gchis
dehors, elle avait failli laisser ses souliers dans la crotte, en
allant chercher son lait. Un vrai temps de dgel; l'air tait doux
avec a, on touffait. Puis, brusquement, elle se souvint: il tait
venu une vieille femme pour madame, la veille.

--Tiens! cria-t-elle en entendant sonner, je parie que la voil!

C'tait la mre Ftu, mais trs-propre, superbe, avec un bonnet blanc,
une robe neuve et un tartan crois sur la poitrine. Elle gardait
pourtant sa voix pleurarde.

--Ma bonne dame, c'est moi, je me suis permis.... C'est pour quelque
chose que j'ai  vous demander....

Hlne la regardait, un peu surprise de la voir si cossue.

--Vous allez mieux, mre Ftu?

--Oui, oui, je vais mieux, si on peut dire.... Vous savez, j'ai
toujours quelque chose de bien drle dans le ventre; a me bat, mais
enfin a va mieux.... Alors, j'ai eu une chance. a m'a tonne, parce
que, voyez-vous, la chance et moi.... Un monsieur m'a charge de son
mnage. Oh! c'est une histoire....

Sa voix se ralentissait, ses petits yeux vifs tournaient dans les
mille plis de son visage. Elle semblait attendre qu'Hlne la
questionnt. Mais celle-ci, assise prs du feu que Rosalie venait
d'allumer, n'coutait que d'une oreille distraite, l'air absorb et
souffrant.

--Qu'avez-vous  me demander, mre Ftu? dit-elle.

La vieille ne rpondit pas tout de suite. Elle examinait la chambre,
les meubles de palissandre, les tentures de velours bleu. Et, de son
air humble et flatteur de pauvre, elle murmura:

--C'est joliment beau chez vous, madame, excusez-moi.... Mon monsieur a
une chambre comme a, mais la sienne est rose.... Oh! toute une
histoire! Imaginez-vous un jeune homme de la bonne socit, qui est
venu louer un appartement dans notre maison. Ce n'est pas pour dire,
mais au premier et au second, les appartements chez nous sont
trs-gentils. Et puis, c'est si tranquille! pas une voiture, on se
croirait  la campagne.... Alors, les ouvriers sont rests plus de
quinze jours; ils ont fait de la chambre un bijou....

Elle s'arrta, voyant qu'Hlne devenait attentive.

--C'est pour son travail, reprit-elle en tranant la voix davantage;
il dit que c'est pour son travail.... Nous n'avons pas de concierge,
vous savez. C'est a qui lui plat. Il n'aime pas les concierges, cet
homme, et, vrai! il a raison....

Mais, de nouveau, elle s'interrompit, comme frappe d'une ide subite.

--Attendez donc! vous devez le connatre, mon monsieur.... Il voit une
de vos amies.

--Ah! dit Hlne toute ple.

--Bien sr, la dame d' ct, celle avec qui vous alliez  l'glise....
Elle est venue, l'autre jour.

Les yeux de la mre Ftu se rapetissaient, en guignant l'motion de la
bonne dame. Celle-ci tcha de poser une question d'un ton calme.

--Elle est monte chez lui?

--Non, elle s'est ravise, elle avait peut-tre oubli quelque
chose.... Moi, j'tais sur la porte. Elle m'a demand monsieur Vincent;
puis, elle s'est refourre dans son fiacre, en criant au cocher: Il
est trop tard, retournez.... Oh! c'est une dame bien vive, bien
gentille, bien comme il faut. Le bon Dieu n'en met pas des masses
comme a sur la terre. Aprs vous, il n'y a qu'elle.... Que le ciel
vous bnisse tous!

Et elle continuait, enfilant les phrases vides, avec une aisance de
dvote rompue  l'exercice du chapelet. D'ailleurs, le travail sourd
qui se faisait dans les rides de sa face, n'en tait pas interrompu.
Elle rayonnait  prsent, trs-satisfaite.

--Alors, reprit-elle sans transition, je voudrais bien avoir une paire
de bons souliers. Mon monsieur a t trop gentil, je ne puis pas lui
demander a.... Tous voyez, je suis couverte; seulement, il me faudrait
une paire de bons souliers. Les miens sont trous, regardez, et, par
ces temps de boue, on attrape des coliques.... Vrai, j'ai eu des
coliques hier, je me suis tortille toute l'aprs-midi.... Avec une
paire de bons souliers....

--Je vous en porterai une paire, mre Ftu, dit Hlne, en la
congdiant d'un geste.

Puis, comme la vieille s'en allait  reculons, avec des rvrences et
des remerciements, elle lui demanda:

--A quelle heure vous trouve-t-on seule?

--Mon monsieur n'y est jamais aprs six heures, rpondit-elle. Mais ne
vous donnez pas cette peine, je viendrai moi-mme, je prendrai les
souliers chez votre concierge.... Enfin, ce sera comme vous voudrez.
Vous tes un ange du paradis. Le bon Dieu vous rendra tout a.

On l'entendit qui s'exclamait encore sur le palier. Hlne, assise,
restait dans la stupeur du renseignement que cette femme venait de lui
apporter, avec un si trange -propos. Elle savait o, maintenant. Une
chambre rose dans cette vieille maison dlabre! Elle revoyait
l'escalier suintant l'humidit, les portes jaunes,  chaque tage,
noircies par des mains grasses, toute cette misre qui l'apitoyait
l'hiver prcdent, lorsqu'elle montait visiter la mre Ftu; et elle
tchait de s'imaginer la chambre rose au milieu de ces laideurs de la
pauvret. Mais, comme elle restait plonge dans une profonde rverie,
deux petites mains tides se posrent sur ses yeux rougis par
l'insomnie, tandis qu'une voix rieuse demandait:

--Qui est-ce?... qui est-ce?

C'tait Jeanne qui venait de s'habiller toute seule. La voix de la
mre Ftu l'avait rveille; et, voyant qu'on avait ferm la porte du
cabinet, elle s'tait vite dpche, pour attraper sa mre.

--Qui est-ce?... qui est-ce?... rptait-elle, gagne de plus en plus
par le rire.

Puis, comme Rosalie entrait, apportant le djeuner:

--Tu sais, ne parle pas.... On ne te demande rien.

--Finis donc, folle! dt Hlne. Je me doute bien que c'est toi.

L'enfant se laissa glisser sur les genoux de sa mre, et l,
renverse, se balanant, heureuse de son invention, elle continuait
d'un air convaincu:

--Dame! a aurait pu tre une autre petite fille.... Hein? une petite
fille qui t'aurait apport une lettre de sa maman pour t'inviter 
dner.... Alors, elle t'aurait bouch les yeux....

--Ne fais pas la bte, reprit Hlne, en la mettant debout. Qu'est-ce
que tu racontes?... Servez-nous, Rosalie.

Mais la bonne examinait la petite, en disant que mademoiselle s'tait
drlement attife. Jeanne, en effet, dans sa hte, n'avait pas mme
mis ses souliers. Elle tait en jupon, un court jupon de flanelle,
dont la fente laissait passer un coin de la chemise. Sa camisole de
molleton, dgrafe, montrait sa nudit de gamine, une poitrine plate
et d'une finesse exquise, o des lignes trembles s'indiquaient, avec
les taches  peine roses du bout des seins. Et, les cheveux
embroussaills, marchant sur ses bas entrs de travers, elle tait
adorable ainsi, toute blanche dans ses linges  la diable.

Elle se pencha, se regarda, puis clata de rire.

--Je suis gentille, maman, vois donc!... Dis, veux-tu? je vais rester
comme a.... C'est gentil!

Hlne, rprimant un geste d'impatience posa la question de tous les
Matins:

--Est-ce que tu es dbarbouille?

--Oh! maman, murmura l'enfant, subitement chagrine, oh! maman.... Il
pleut, il fait trop laid....

--Alors, tu n'auras pas  djeuner.... Dbarbouillez-la, Rosalie.

D'ordinaire, c'tait elle qui veillait  ce soin. Mais elle prouvait
un vritable malaise, elle se serrait contre la flamme, grelottante,
bien que le temps ft trs-doux. Rosalie venait d'approcher de la
chemine le guridon, sur lequel elle avait mis une serviette et pos
deux bols de porcelaine blanche. Devant le feu, le caf au lait, dans
une bouillotte d'argent, un cadeau de M. Rambaud, frmissait.  cette
heure matinale, la chambre dfaite, assoupie encore et pleine du
dsordre de la nuit, avait une intimit souriante.

--Maman, maman! criait Jeanne du fond du cabinet, elle me frotte trop
fort, a m'corche.... Oh! la, la, que c'est froid!

Hlne, les yeux fixs sur la bouillotte, rvait profondment. Elle
voulait savoir, elle irait. Cela l'irritait et la troublait, de penser
au mystre du rendez-vous, dans ce coin sordide de Paris. Elle
trouvait ce mystre d'un got dtestable, elle reconnaissait l'esprit
de Malignon, une imagination de roman, une toquade de faire revivre 
bon compte les petites maisons de la Rgence. Et pourtant, malgr ses
rpugnances, elle restait enfivre, attire, les sens occups du
silence et du demi-jour qui devaient rgner dans la chambre rose.

--Mademoiselle, rptait Rosalie, si vous ne vous laissez pas faire,
je vais appeler madame....

--Tiens! tu me mets du savon dans les yeux, rpondait Jeanne, dont la
voix tait grosse de larmes.

J'en ai assez, lche-moi.... Les oreilles, ce sera pour demain.

Mais le ruissellement de l'eau continuait, on entendait l'ponge
s'goutter dans la cuvette. Il y eut un bruit de lutte. L'enfant
pleura. Presque aussitt, elle reparut, trs-gaie, criant:

--C'est fini, c'est fini....

Et elle se secouait, les cheveux mouills encore, toute rose d'avoir
t frotte, d'une fracheur qui sentait bon. En se dbattant, elle
avait fait glisser sa camisole; son jupon se dnouait; ses bas
tombaient, montrant ses petites jambes. Pour le coup, comme disait
Rosalie, mademoiselle ressemblait  un Jsus. Mais Jeanne tait
trs-fire d'tre propre; elle ne voulait pas qu'on la rhabillt.

--Regarde un peu, maman, regarde mes mains, et mon cou, et mes
oreilles.... Hein! laisse-moi me chauffer, je suis trop bien.... Tu ne
diras pas, j'ai mrit de djeuner, aujourd'hui.

Elle s'tait pelotonne devant le feu, dans son petit fauteuil. Alors,
Rosalie versa le caf au lait. Jeanne prit son bol sur ses genoux,
trempant sa rtie gravement, avec des mines de grande personne.
Hlne, d'habitude, lui dfendait de manger ainsi. Mais elle demeurait
proccupe. Elle laissa son pain, se contenta de boire le caf.  la
dernire bouche, Jeanne eut un remords. Un chagrin lui gonflait le
coeur, elle posa le bol et se jeta au cou de sa mre, en la voyant si
ple.

--Maman, est-ce que tu es malade  ton tour?... Je ne t'ai pas fait
de la peine, dis?

--Non, ma chrie, tu es bien gentille au contraire, murmura Hlne,
qui l'embrassa. Mais je suis un peu lasse, j'ai mal dormi.... Joue, ne
t'inquite pas.

Elle pensait que la journe serait terriblement longue. Qu'allait-elle
faire, en attendant la nuit? Depuis quelque temps, elle ne touchait
plus  une aiguille, le travail lui semblait d'un poids norme.
Pendant des heures, elle restait assise, les mains abandonnes,
touffant dans sa chambre, ayant le besoin de sortir pour respirer, et
ne bougeant pas. C'tait cette chambre qui la rendait malade; elle la
dtestait, irrite des deux annes qu'elle y avait vcues; elle la
trouvait odieuse avec son velours bleu, son immense horizon de grande
ville, et rvait un petit appartement dans le tapage d'une rue, qui
l'aurait tourdie. Mon Dieu! comme les heures taient lentes! Elle
prit un livre, mais l'ide fixe qui battait dans sa tte, levait
continuellement les mmes images entre ses yeux et la page commence.
Cependant, Rosalie avait fait la chambre, Jeanne tait coiffe et
habille. Alors, au milieu des meubles rangs, tandis que sa mre,
devant la fentre, s'efforait de lire, l'enfant, qui tait dans un de
ses jours de gaiet bruyante, commena une grande partie. Elle tait
toute seule; mais cela ne l'embarrassait gure, elle faisait trs-bien
trois et quatre personnes, avec une conviction et une gravit fort
drles. D'abord, elle joua  la dame qui va en visite. Elle
disparaissait dans la salle  manger; puis, elle rentrait en saluant,
en souriant, en tournant la tte d'une faon coquette.

--Bonjour, madame.... Comment allez-vous, madame?... Il y a si
longtemps qu'on ne vous a vue. C'est un miracle, vraiment.... Mon
Dieu! j'ai t souffrante, madame. Oui, j'ai eu le cholra, c'est
trs-dsagrable.... Oh! a ne parat pas du tout, vous rajeunissez,
ma parole d'honneur. Et vos enfants, madame? Moi, j'en ai eu trois,
depuis l't dernier....

Elle continuait ses rvrences devant le guridon, qui reprsentait
sans doute la dame chez laquelle elle tait en visite. Puis, elle
approchait des siges, soutenait une conversation gnrale qui durait
une heure, avec une abondance de phrases vraiment extraordinaire.

--Ne fais pas la bte, Jeanne, disait sa mre de loin en loin, lorsque
le bruit l'impatientait.

--Mais, maman, je suis chez mon amie.... Elle me parle, il faut bien
que je lui rponde.... N'est-ce pas que, lorsqu'on sert du th, on ne
met pas des gteaux dans ses poches?

Et elle repartait:

--Adieu, madame. Il tait dlicieux, votre th.... Bien des choses 
monsieur votre mari....

Tout d'un coup, ce fut autre chose. Elle sortait en voiture, elle
allait faire des emplettes,  califourchon sur une chaise, comme un
garon.

--Jean, pas si vite, j'ai peur.... Arrtez-moi donc! nous sommes
devant la modiste.... Mademoiselle, combien ce chapeau? Trois cents
francs, ce n'est pas cher. Mais il n'est pas joli. Je voudrais un
oiseau dessus, un oiseau gros comme a.... Allons, Jean, conduisez-moi
chez l'picier. Vous n'avez pas du miel? Si, madame, en voil. Oh!
qu'il est bon! Je n'en veux pas; donnez-moi deux sous de sucre....
Mais, faites donc attention, Jean! Voil que la voiture a vers!
Monsieur le sergent de ville, c'est la charrette qui s'est jete sur
nous.... Vous n'avez pas de mal, madame? Non, monsieur, pas du
tout.... Jean, Jean! nous rentrons. Hope l! Hope l! Attendez, je
vais commander des chemises. Trois douzaines de chemises pour
madame.... il me faut aussi des bottines et un corset.... Hope l!
Hope l Mon Dieu, on n'en finit plus!

Et elle s'ventait, elle faisait la dame qui rentre chez elle et qui
Gronde ses gens. Jamais elle ne restait  court; c'tait une fivre,
un panouissement continu d'imaginations fantasques, tout le raccourci
de la vie bouillant dans sa petite tte et sortant par lambeaux. La
matine, l'aprs-midi, elle tourna, dansa, bavarda; quand elle tait
lasse, un tabouret, une ombrelle aperue dans un coin, un chiffon
ramass par terre, suffisaient pour la lancer dans un autre jeu, avec
de nouvelles fuses d'invention. Elle crait tout, les personnages,
les lieux, les scnes; elle s'amusait comme si elle avait eu avec elle
douze enfants de son ge.

Enfin, la nuit arriva. Six heures allaient sonner. Hlne, s'veillant
de la somnolence inquite o elle avait pass l'aprs-midi, jeta
vivement un chle sur ses paules.

--Tu sors, maman? demanda Jeanne tonne.

--Oui, ma chrie, une course dans le quartier. Je ne resterai pas
longtemps.... Sois sage.

Dehors, le dgel continuait. Un fleuve de boue coulait sur les
chausses. Hlne entra, rue de Passy, dans un magasin de chaussures,
o elle avait dj conduit la mre Ftu. Puis, elle revint rue
Raynouard. Le ciel tait gris, un brouillard montait du pav. La rue
s'enfonait devant elle, dserte et inquitante, malgr l'heure peu
avance, avec ses rares becs de gaz, qui, dans la bue d'humidit,
faisaient des taches jaunes. Elle pressait le pas, rasant les maisons,
se cachant comme si elle ft alle  un rendez-vous. Mais, lorsqu'elle
tourna brusquement dans le passage des Eaux, elle s'arrta sous la
vote, prise d'une vritable peur. Le passage s'ouvrait sous ses pieds
comme un trou noir. Elle n'en voyait pas le fond, elle apercevait
seulement, au milieu de ce boyau de tnbres, la lueur tremblotante au
seul rverbre qui l'clairait. Enfin, elle se dcida, elle prit la
rampe de fer pour ne pas tomber. Du bout des pieds, elle ttait les
larges marches.  droite et  gauche, les murs se resserraient,
allongs dmesurment par la nuit, tandis que les branches dpouilles
des arbres, au-dessus, mettaient vaguement des profils de bras
gigantesques, aux mains tendues et crispes. Elle tremblait  la
pense que la porte d'un des jardins allait s'ouvrir et qu'un homme se
jetterait sur elle. Personne ne passait, elle descendait le plus vite
possible. Tout d'un coup, une ombre sortit de l'obscurit; un frisson
la glaait, lorsque l'ombre toussa; c'tait une vieille femme qui
montait pniblement. Alors, elle se sentit rassure, elle releva plus
soigneusement sa robe dont la queue tranait dans la crotte. La boue
tait si paisse, que ses bottines restaient colles sur les marches.
En bas, elle se tourna d'un mouvement instinctif. L'humidit des
branches s'gouttait dans le passage, le rverbre avait une clart de
lampe de mineur, accroche au flanc d'un puits que des infiltrations
ont rendu dangereux.

Hlne monta droit au grenier o elle tait venue si souvent, en haut
de la grande maison du passage. Mais elle eut beau frapper, rien ne
bougea. Elle redescendit alors, trs-embarrasse. La mre Ftu se
trouvait sans doute  l'appartement du premier. Seulement, Hlne
n'osait se prsenter l. Elle resta cinq minutes dans l'alle, qu'une
lampe  ptrole clairait. Elle remonta, hsita, regarda les portes;
et elle s'en allait, lorsque la vieille femme se pencha sur la rampe.

--Comment, vous tes dans l'escalier, ma bonne dame! cria-t-elle. Mais
entrez donc! ne restez pas  prendre du mal.... Oh! il est tratre,
une vraie petite mort....

--Non, merci, dit Hlne, voici votre paire de souliers, mre Ftu....

Et elle regardait la porte que la mre Ftu avait laisse ouverte
derrire elle. On apercevait le coin d'un fourneau.

--Je suis toute seule, je vous jure, rptait la vieille. Entrez....
C'est la cuisine par ici.... Ah! vous n'tes pas fire avec le pauvre
monde. a, on peut bien le dire....

Alors, malgr sa rpugnance, honteuse de ce qu'elle faisait l, Hlne
la suivit.

--Voici votre paire de souliers, mre Ftu....

--Mon Dieu! comment vous remercier?... Oh! les bons souliers!...
Attendez, je vais les mettre. C'est tout mon pied, a entre comme un
gant....  la bonne heure! au moins, on peut marcher avec a, on ne
craint pas la pluie.... Vous me sauvez, vous me prolongez de dix ans,
ma bonne dame.... Ce n'est pas une flatterie, c'est ce que je pense,
aussi vrai que voil une lampe qui nous claire. Non, je ne suis pas
flatteuse....

Elle s'attendrissait en parlant, elle avait pris les mains d'Hlne et
les baisait. Du vin chauffait dans une casserole; sur la table, prs
de la lampe, une bouteille de bordeaux  moiti vide allongeait son
cou mince. D'ailleurs, il n'y avait l que quatre assiettes, un verre,
deux polons, une marmite. On sentait que la mre Ftu campait dans
cette cuisine de garon, dont elle n'allumait les fourneaux que pour
elle. En voyant les yeux d'Hlne se diriger vers la casserole, elle
toussa, elle se fit dolente.

--a me reprend dans le ventre, gmit-elle. Le mdecin a beau dire, je
dois avoir un ver.... Alors, une goutte de vin me remet.... Je suis
bien afflige, ma bonne dame. Je ne souhaite mon mal  personne, c'est
trop mauvais.... Enfin, je me dorlote un peu, maintenant; lorsqu'on en
a vu de toutes les couleurs, il est permis de se dorloter, n'est-ce
pas?... J'ai eu la chance de tomber sur un monsieur bien aimable. Que
le ciel le bnisse!

Et elle mit deux gros morceaux de sucre dans son vin. Elle engraissait
encore, ses petits yeux disparaissaient sous la bouffissure de son
visage. Une flicit bate ralentissait ses mouvements. L'ambition de
toute sa vie semblait enfin satisfaite. Elle tait ne pour a. Comme
elle serrait son sucre, Hlne aperut au fond d'une armoire des
gourmandises, un pot de confiture, un paquet de biscuits, jusqu' des
cigares vols au monsieur.

--Eh bien! adieu, mre Ftu, je m'en vais, dit-elle.

Mais la vieille poussait la casserole sur le coin du fourneau, en
murmurant:

--Attendez donc, c'est trop chaud, je boirai a tout  l'heure....
Non, non, ne sortez pas par ici. Je vous demande pardon de vous avoir
reue dans la cuisine.... Faisons le tour. Elle avait pris la lampe,
elle s'tait engage dans un troit couloir. Hlne, dont le coeur
battait, passa derrire elle. Le couloir, lzard, enfum, suait
l'humidit. Une porte tourna, elle marchait maintenant sur un pais
tapis. La mre Ftu avait fait quelques pas, au milieu d'une chambre
close et silencieuse.

--Hein? dit-elle en levant la lampe, c'est gentil.

C'taient deux pices carres qui communiquaient entre elles par une
porte dont on avait enlev les vantaux; une portire seulement les
sparait. Toutes deux taient tendues de la mme cretonne rose 
mdaillons Louis XV, avec des Amours joufflus s'battant parmi des
guirlandes de fleurs. Dans la premire pice, il y avait un guridon,
deux bergres, des fauteuils; dans la seconde, plus petite, un lit
immense tenait toute la place. La mre Ftu fit remarquer au plafond
une veilleuse de cristal, suspendue par des chanes dores. Cette
veilleuse reprsentait, pour elle, le comble du luxe. Et elle donnait
des explications.

--Vous ne vous imaginez pas le drle de corps. Il allume tout en plein
midi, il reste l,  fumer un cigare, en regardant en l'air.... a
l'amuse, parat-il, cet homme.... N'importe, il a d en dpenser, de
l'argent!

Hlne, sans parler, faisait le tour des pices. Elle les trouvait
inconvenantes. Elles taient trop roses, le lit tait trop grand, les
meubles trop neufs. On sentait l une tentative de sduction blessante
dans sa fatuit. Une modiste aurait succomb tout de suite. Et,
cependant, un trouble peu  peu agitait Hlne, tandis que la vieille
continuait, en clignant les yeux:

--Il se fait appeler monsieur Vincent.... Moi, a m'est gal. Du
moment qu'il paie, ce garon....

--Au revoir, mre Ftu, rpta Hlne qui touffait.

Elle voulut s'en aller, ouvrit une porte et se trouva dans une
enfilade de trois petites pices d'une nudit et d'une salet
horribles. Les papiers arrachs pendaient, les plafonds taient noirs,
des pltras tranaient sur les carreaux dfoncs. Une odeur de misre
ancienne suintait.

--Pas par l, pas par l! criait la mre Ftu. D'ordinaire, cette
porte est ferme pourtant.... Ce sont les autres chambres, celles
qu'il n'a point fait arranger. Dame! a lui avait dj cot assez
cher.... Ah! c'est moins joli, bien sr.... Par ici, ma bonne dame,
par ici....

Et, lorsque Hlne repassa dans le boudoir aux tentures roses, elle
l'arrta pour lui baiser la main de nouveau.

--Allez, je ne suis pas ingrate.... Je me souviendrai toujours de ces
souliers-l. C'est qu'ils me vont, et qu'ils sont chauds, et que je
marcherais trois lieues avec!... Qu'est-ce que je pourrais donc
demander au bon Dieu pour vous? O mon Dieu, entendez-moi, faites
qu'elle soit la plus heureuse des femmes! Vous qui lisez dans mon
coeur, vous savez ce que je lui souhaite. Au nom du Pre, du Fils, du
Saint-Esprit, ainsi soit-il!

Une exaltation dvote l'avait subitement prise, elle multipliait les
signes de croix, elle envoyait des gnuflexions au grand lit et  la
veilleuse de cristal. Puis, ouvrant la porte qui donnait sur le
palier, elle ajouta  l'oreille d'Hlne, d'une voix change:

--Quand vous voudrez, frappez  la cuisine: j'y suis toujours.

Hlne, tourdie, regardant derrire elle comme si elle sortait d'un
lieu suspect, descendit l'escalier, remonta le passage des Eaux, se
retrouva rue Vineuse, sans avoir conscience du chemin parcouru. L
seulement, la dernire phrase de la vieille femme l'tonna. Certes,
non, elle ne remettrait pas les pieds dans cette maison. Elle n'avait
plus d'aumnes  y porter. Pourquoi donc aurait-elle frapp  la
cuisine?  prsent, elle tait satisfaite, elle avait vu. Et elle
prouvait un mpris contre elle et contre les autres. Quelle vilenie
d'tre alle la! Les deux chambres, avec leur cretonne, reparaissaient
sans cesse devant ses yeux; elle en avait emport dans un regard les
moindres dtails, jusqu' la place occupe par les siges et aux plis
des rideaux qui drapaient le lit. Mais, toujours,  la suite, les
trois autres petites pices, les pices sales, vides et abandonnes,
dfilaient; et cette vision, ces murs lpreux cachs sous les Amours
joufflus, soulevaient en elle autant de colre que de dgot.

--Ah bien! madame, cria Rosalie, qui guettait dans l'escalier, le
dner sera bon! Voil une demi-heure que tout brle!

Jeanne,  table, accabla sa mre de questions. O tait-elle alle?
qu'avait-elle fait? Puis, comme elle ne recevait que des rponses
brves, elle s'gaya toute seule en jouant  la dnette. Prs d'elle,
sur une chaise, elle avait assis sa poupe. Fraternellement, elle lui
passait la moiti de son dessert.

--Surtout, mademoiselle, mangez proprement.... Essuyez-vous donc....
Oh! la petite sale, elle ne sait pas seulement mettre sa serviette....
La, vous tes belle.... Tenez, voici un biscuit. Qu'est-ce que vous
dites? Vous voulez de la confiture dessus?... Hein! c'est meilleur
comme a.... Laissez-moi vous peler votre quartier de pomme....

Et elle posait la part de la poupe sur la chaise. Mais, lorsque son
assiette fut vide, elle reprit une  une les friandises, elle les
mangea, en parlant pour la poupe.

--Oh! c'est exquis!... Jamais je n'ai mang d'aussi bonne confiture.
O donc prenez-vous cette confiture-l, madame? Je dirai  mon mari de
m'en apporter un pot.... Est-ce que c'est dans votre jardin, madame,
que vous cueillez ces belles pommes?

Elle s'endormit en jouant, elle tomba dans la chambre avec sa poupe
entre les bras. Depuis le matin, elle ne s'tait pas arrte. Ses
petites jambes n'en pouvaient plus, la fatigue du jeu l'avait
foudroye; et, endormie, elle riait encore, elle devait rver qu'elle
jouait toujours. Sa mre la coucha, inerte, abandonne, en train de
faire quelque grande partie avec les anges.

Maintenant, Hlne tait seule dans la chambre. Elle s'enferma, elle
passa une soire affreuse, prs du feu mort. Sa volont lui chappait,
des penses inavouables faisaient en elle un travail sourd. C'tait
comme une femme mchante et sensuelle qu'elle ne connaissait point et
qui lui parlait d'une voix souveraine,  laquelle elle ne pouvait
dsobir. Lorsque minuit sonna, elle se coucha pniblement. Mais, au
lit, ses tourments devinrent intolrables. Elle dormait  moiti, se
retournait comme sur une braise. Des images, grandies par l'insomnie,
la poursuivaient. Puis, une ide se planta dans son crne. Elle avait
beau la repousser, l'ide s'enfonait, la serrait  la gorge, la
prenait tout entire. Vers deux heures, elle se leva avec la raideur
et la ple rsolution d'une somnambule, elle ralluma la lampe et
crivit une lettre, en dguisant son criture. C'tait une
dnonciation vague, un billet de trois lignes priant le docteur
Deberle de se rendre le jour mme,  tel lieu,  telle heure, sans
explication, sans signature. Elle cacheta l'enveloppe, mit la lettre
dans la poche de sa robe, jete sur un fauteuil. Et, quand elle se fut
couche, elle s'endormit tout de suite, elle resta sans souffle,
anantie par un sommeil de plomb.




III


Le lendemain, Rosalie ne put servir le caf au lait que vers neuf
heures. Hlne s'tait leve tard, courbature, toute ple du
cauchemar de la nuit. Elle fouilla dans la poche de sa robe, sentit la
lettre, la renfona et vint s'asseoir devant le guridon, sans parler.
Jeanne aussi avait la tte lourde, la mine grise et inquite. Elle
quittait son petit lit  regret, n'ayant pas le coeur au jeu, ce
matin-l. Le ciel tait couleur de suie, une lumire louche attristait
la chambre, tandis que de brusques averses, de temps  autre,
cinglaient les vitres.

--Mademoiselle est dans ses noirs, disait Rosalie, qui causait toute
seule. Elle ne peut pas tre dans ses roses deux jours de suite....
Voil ce que c'est que d'avoir tant saut hier!

--Est-ce que tu es malade, Jeanne? demanda Hlne.

--Non, maman, rpondit la petite. C'est ce vilain ciel.

Hlne retomba dans son silence. Elle acheva son caf, resta l,
absorbe, les yeux sur la flamme. En se levant, elle venait de se dire
que son devoir lui commandait de parler  Juliette, de la faire
renoncer au rendez-vous de l'aprs-midi. Comment? elle l'ignorait;
mais la ncessit de sa dmarche l'avait tout d'un coup frappe, et il
n'y avait plus, dans sa tte, que la pense de cette tentative, qui
s'imposait, et l'obsdait. Dix heures sonnrent, elle s'habilla.
Jeanne la regardait. Lorsqu'elle la vit prendre son chapeau, elle
serra ses petites mains, comme si elle avait eu froid, tandis qu'une
ombre de souffrance descendait sur son visage. D'habitude, elle se
montrait trs-jalouse des sorties de sa mre, ne voulant pas la
quitter, exigeant d'aller partout avec elle.

--Rosalie, dit Hlne, dpchez-vous de finir la chambre.... Ne sortez
pas. Je reviens  l'instant. Et elle se pencha, embrassa rapidement
Jeanne, sans remarquer son chagrin. Ds qu'elle fut partie, l'enfant,
qui avait mis sa dignit  ne pas se plaindre, eut un sanglot.

--Oh! que c'est laid, mademoiselle! rptait la bonne en manire de
consolation. Pardi! on ne vous la volera pas, votre maman. Il faut
bien lui laisser faire ses affaires.... Vous ne pouvez pas tre
toujours pendue  ses jupes. Cependant, Hlne avait tourn le coin de
la rue Vineuse, filant le long des murs, pour se protger contre une
averse. Ce fut Pierre qui lui ouvrit; mais il parut embarrass.

--Madame Deberle est chez elle?

--Oui, madame; seulement, je ne sais pas....

Et comme Hlne, en intime, se dirigeait vers le salon, il se permit
de l'arrter.

--Attendez, madame, je vais voir.

Il se coula dans la pice, en entrouvrant la porte le moins possible,
et l'on entendit aussitt la voix de Juliette qui se fchait.

--Comment, vous avez laiss entrer! Je vous avais formellement
dfendu.... C'est incroyable, on ne peut tre tranquille une minute.

Hlne poussa la porte, rsolue  accomplir ce qu'elle croyait tre
son devoir.

--Tiens, c'est vous! dit Juliette, en l'apercevant. J'avais mal
entendu.... Mais elle gardait son air contrari. videmment, la
visiteuse la gnait.

--Est-ce que je vous drange? demanda celle-ci.

--Non, non.... Vous allez comprendre. C'est une surprise que nous
mnageons. Nous rptons le _Caprice_, pour le jouer  un de mes
mercredis. Prcisment, nous avions choisi le matin, afin que personne
ne pt se douter.... Oh! restez maintenant. Vous serez discrte, voil
tout.

Et, tapant dans ses mains, s'adressant  madame Berthier, qui tait
debout au milieu du salon, elle reprit, sans plus s'occuper d'Hlne:

--Voyons, voyons, travaillons.... Vous ne mettez pas assez de finesse
dans cette phrase: Faire une bourse en cachette de son mari, cela
passerait, aux yeux de bien des gens, pour un peu plus que
romanesque.... Rptez cela.

Hlne, trs-tonne de l'occupation o elle la trouvait, s'tait
assise en arrire. On avait pouss contre les murs les siges et les
tables, le tapis restait libre. Madame Berthier, une blonde dlicate,
disait son monologue, en levant les yeux au plafond, pour chercher les
mots; tandis que la forte madame de Guiraud, une belle brune, qui
s'tait charge du rle de madame de Lry, attendait dans un fauteuil
le moment de faire son entre. Ces dames, en petite toilette du matin,
n'avaient retir ni leurs chapeaux ni leurs gants. Et, devant elles,
tenant  la main le volume de Musset, Juliette, bouriffe, enveloppe
dans un grand peignoir de cachemire blanc, prenait des airs convaincus
de rgisseur qui indique aux artistes des inflexions de voix et des
jeux de scne. Comme le jour tait trs-bas, les petits rideaux de
tulle brod, relevs et croiss sur le bouton de l'espagnolette,
laissaient voir le jardin, qui s'enfonait, noir d'humidit.

--Vous n'tes pas assez mue, dclarait Juliette. Mettez plus
d'intention, chaque mot doit porter. Nous allons donc, ma chre
petite bourse, vous faire votre dernire toilette.... Recommencez.

--Je serai trs-mauvaise, dit languissamment madame Berthier. Pourquoi
ne jouez-vous pas a  ma place? Vous feriez une Mathilde dlicieuse.

--Oh! moi, non.... Il faut une blonde d'abord. Ensuite, je suis un
trs-bon professeur, mais je n'excute pas.... Travaillons,
travaillons.

Hlne restait dans son coin. Madame Berthier, tout  son rle, ne
s'tait pas mme tourne. Madame de Guiraud lui avait adress un lger
signe de tte. Et elle sentait qu'elle tait de trop, qu'elle aurait
d refuser de s'asseoir. Ce qui la retenait, ce n'tait plus tant la
pense d'un devoir  accomplir, qu'un singulier sentiment, profond et
confus, qu'elle avait parfois prouv l. Elle souffrait de la faon
indiffrente dont Juliette la recevait. Il y avait, chez celle-ci, de
continuels caprices d'amiti; elle adorait les gens pendant trois
mois, se jetait  leur cou, ne semblait vivre que pour eux; puis, un
matin, sans dire pourquoi, elle ne paraissait plus les connatre. Sans
doute, elle obissait, en cela comme en toutes choses,  une mode au
besoin d'aimer les personnes qu'on aimait autour d'elle. Ces brusques
sautes de tendresse blessaient beaucoup Hlne, dont l'esprit large et
calme rvait toujours d'ternit. Elle tait souvent sortie de chez
les Deberle trs-triste, emportant un vritable dsespoir du peu de
fondement qu'on pouvait faire sur les affections humaines. Mais, ce
jour-l, dans la crise qu'elle traversait, c'tait une douleur plus
vive encore.

--Nous passons la scne de Chavigny, dit Juliette. Il ne viendra pas,
ce matin.... Voyons l'entre de madame de Lry.  vous, madame de
Guiraud.... Prenez la rplique.

Et elle lut:

--Figurez-vous que je lui montre cette bourse....

Madame de Guiraud s'tait leve. Parlant d'une voix de tte, prenant
un air fou, elle commena:

--Tiens, c'est assez gentil. Voyons donc.

Lorsque le domestique lui avait ouvert, Hlne s'imaginait une tout
autre scne. Elle croyait trouver Juliette nerveuse, trs-ple,
frissonnant  la pense du rendez-vous, hsitante et attire; et elle
se voyait elle-mme la conjurant de rflchir, jusqu' ce que la jeune
femme, trangle de sanglots, se jett dans ses bras. Alors, elles
auraient pleur ensemble, Hlne se serait retire avec la pense
qu'Henri dsormais tait perdu pour elle, mais qu'elle avait assur
son bonheur. Et, nullement, elle tombait sur cette rptition, 
laquelle elle ne comprenait rien; elle trouvait Juliette le visage
repos, ayant bien dormi  coup sr, l'esprit assez libre pour
discuter les gestes de madame Berthier, ne se proccupant pas le moins
du monde de ce qu'elle pourrait faire l'aprs-midi. Cette
indiffrence, cette lgret glaaient Hlne, qui arrivait toute
brlante de passion.

Elle voulut parler. Elle demanda, au hasard:

--Qui est-ce qui fait ce Chavigny?

--Malignon, dit Juliette, en se tournant d'un air tonn. Il a jou
Chavigny tout l'hiver dernier.... L'ennuyeux, c'est qu'on ne peut pas
l'avoir aux rptitions.... coutez, mesdames, je vais lire le rle de
Chavigny. Sans cela, nous n'en sortirons jamais.

Et, ds lors, elle aussi joua, faisant l'homme, avec un grossissement
involontaire de la voix et des airs cavaliers qu'elle prenait,
entrane par la situation. Madame Berthier roucoulait, la grosse
madame de Guiraud se donnait une peine infinie pour tre vive et
spirituelle. Pierre entra mettre du bois au feu; et, d'un regard en
dessous, il examinait ces dames, qu'il trouvait drles.

Cependant, Hlne, toujours rsolue, malgr le serrement de son coeur,
essaya de prendre Juliette  l'cart.

--Une minute seulement. J'ai quelque chose  vous dire.

--Oh! impossible, ma chre.... Vous voyez bien, je suis prise....
Demain, si vous avez le temps.

Hlne se tut. Le ton dtach de la jeune femme l'irritait. Elle
sentait une colre,  la voir si paisible, lorsque elle-mme endurait
depuis la veille une si douloureuse agonie. Un instant, elle fut sur
le point de se lever et de laisser aller les choses. Elle tait bien
sotte de vouloir sauver cette femme; tout son cauchemar de la nuit
recommenait; sa main, qui venait de chercher la lettre dans sa poche,
la serrait, brlante de fivre. Pourquoi donc aurait-elle aim les
autres, puisque les autres ne l'aimaient pas et ne souffraient pas
comme elle?

--Oh! trs-bien, cria tout d'un coup Juliette.

Madame Berthier appuyait la tte  l'paule de madame de Guiraud, en
sanglotant, en rptant:

--Je suis sre qu'il l'aime, j'en suis sre.

--Vous aurez un succs fou, dit Juliette. Prenez un temps, n'est-ce
pas?... Je suis sre qu'il l'aime, j'en suis sre.... Et laissez
votre tte. C'est adorable....  vous, madame de Guiraud.

--Non, mon enfant, a ne se peut pas; c'est un caprice, une
fantaisie...., dclama la grosse dame.

--Parfait! Mais la scne est longue. Hein? reposons-nous un
instant.... Il faut que nous rglions bien ce mouvement-l.

Alors, toutes trois, elles discutrent l'arrangement du salon. La
porte de la salle  manger,  gauche, servirait pour les entres et
les sorties; on placerait un fauteuil  droite, un canap au fond, et
l'on pousserait la table prs de la chemine. Hlne, qui s'tait
leve, les suivait, comme si elle se ft intresse  cette mise en
place. Elle avait renonc au projet de provoquer une explication, elle
voulait simplement faire une dernire tentative, en empchant Juliette
de se trouver au rendez-vous.

--Je venais, lui dit-elle, vous demander si ce n'est pas aujourd'hui
que vous faites une visite  madame de Chermette.

--Oui, cette aprs-midi.

--Alors, si vous le permettez, je viendrai vous prendre, car il y a
longtemps que j'ai promis  cette dame d'aller la voir.

Juliette eut une seconde d'embarras. Mais elle se remit tout de suite.

--Certainement, je serais trs-heureuse.... Seulement, j'ai un tas de
courses, je passe chez des fournisseurs d'abord, je ne sais vraiment
pas  quelle heure j'arriverai chez madame de Chermette.

--a ne fait rien, reprit Hlne; a me promnera.

--coutez, je puis vous parler franchement.... Eh bien! n'insistez
pas, vous me gneriez.... Ce sera pour l'autre lundi.

Cela tait dit sans une motion, si nettement, avec un si tranquille
sourire, qu'Hlne, confondue, n'ajouta rien. Elle dut donner un coup
de main  Juliette, qui voulait tout de suite porter le guridon prs
de la chemine. Puis, elle se recula, tandis que la rptition
continuait. Aprs la fin de la scne, madame de Guiraud, dans son
monologue, lana avec beaucoup de force ces deux phrases:

--Mais quel abme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi, nous
valons mieux qu'eux!

Que devait-elle faire, maintenant? Et Hlne, dans le tumulte que
cette question soulevait en elle, n'avait plus que des penses
confuses de violence. Elle prouvait l'irrsistible besoin de se
venger du beau calme de Juliette, comme si cette srnit tait une
injure  la fivre qui l'agitait. Elle rvait sa perte, pour voir si
elle garderait toujours le sang-froid de son indiffrence. Puis, elle
se mprisait d'avoir eu des dlicatesses et des scrupules. Vingt fois,
elle aurait d dire  Henri: Je t'aime, prends-moi, allons-nous-en,
et ne pas frissonner, et montrer le visage blanc et repos de cette
femme, qui, trois heures avant un premier rendez-vous, jouait la
comdie chez elle.  cette minute encore, elle tremblait plus qu'elle;
c'tait l ce qui l'affolait, la conscience de son emportement au
milieu de la paix rieuse de ce salon, la peur d'clater tout d'un coup
en paroles passionnes. Elle tait donc lche?

Une porte s'tait ouverte, elle entendit tout d'un coup la voix
d'Henri qui disait:

--Ne vous drangez pas.... Je passe seulement.

La rptition allait finir. Juliette, qui lisait toujours le rle de
Chavigny, venait de saisir la main de madame de Guiraud.

--Ernestine, je vous adore! cria-t-elle, dans un lan plein de
conviction.

--Vous n'aimez donc plus madame de Blainville? rcita madame de
Guiraud.

Mais Juliette refusa de continuer, tant que son mari resterait l. Les
hommes n'avaient pas besoin de savoir. Alors, le docteur se montra
trs-aimable pour ces dames; il les complimenta, il leur promit un
grand succs. Gant de noir, trs-correct avec son visage ras, il
rentrait de ses visites. En arrivant, il avait simplement salu Hlne
d'un petit signe de tte. Lui, avait vu,  la Comdie-Franaise, une
trs-grande actrice dans le rle de madame de Lry; et il indiquait 
madame de Guiraud des jeux de scne.

--Au moment o Chavigny va tomber  vos pieds vous vous approchez de
la chemine, vous jetez la bourse au feu. Froidement, n'est-ce pas?
sans colre, en femme qui joue l'amour....

--Bon, bon, laisse-nous, rptait Juliette. Nous savons tout a.

Et, comme il poussait enfin la porte de son cabinet, elle reprit le
mouvement.

--Ernestine, je vous adore!

Henri, avant de sortir, avait salu Hlne du mme signe de tte. Elle
tait reste muette, s'attendant  quelque catastrophe. Ce brusque
passage du mari lui semblait plein de menaces. Mais lorsqu'il ne fut
plus l, il lui apparut ridicule, avec sa politesse et son
aveuglement. Lui aussi s'occupait de cette comdie imbcile! Et il
n'avait pas eu une flamme dans le regard en la voyant l! Alors, toute
la maison lui devint hostile et glaciale. C'tait un croulement, rien
ne la retenait plus, car elle dtestait Henri autant que Juliette. Au
fond de sa poche, elle avait repris la lettre entre ses doigts
crisps. Elle balbutia un au revoir, elle s'en alla, dans un vertige
qui faisait tourner les meubles autour d'elle; tandis que ces mots
prononcs par madame de Guiraud retentissaient  ses oreilles
sonnantes:

--Adieu. Vous m'en voudrez peut-tre aujourd'hui, mais vous aurez
demain quelque amiti pour moi, et, croyez-moi, cela vaut mieux qu'un
caprice.

Sur le trottoir, lorsque Hlne eut referm la porte, elle tira la
lettre d'un geste violent et comme mcanique, elle la glissa dans la
botte. Puis, elle demeura quelques secondes, stupide,  regarder
l'troite lame de cuivre qui tait retombe.

--C'est fait, dit-elle  demi-voix.

Elle revoyait les deux chambres tendues de cretonne rose, les
bergres, le grand lit; il y avait l Malignon et Juliette; tout d'un
coup le mur se fendait, le mari entrait; et elle ne savait plus, elle
tait trs-calme. D'un regard instinctif, elle regarda si personne ne
l'avait aperue mettant la lettre. La rue tait vide. Elle tourna le
coin, elle remonta.

--Tu as t sage, ma chrie? dit-elle en embrassant Jeanne.

La petite, assise sur le mme fauteuil, leva son visage boudeur. Sans
rpondre, elle jeta ses deux bras autour du cou de sa mre, elle la
baisa, en poussant un gros soupir. Elle avait bien du chagrin. Au
djeuner, Rosalie s'tonna.

--Madame a donc fait une longue course?

--Pourquoi donc? demanda Hlne.

--C'est que madame mange d'un tel apptit.... Il y a longtemps que
madame n'a si bien mang....

C'tait vrai. Elle avait trs-faim, un brusque soulagement lui
creusait l'estomac. Elle se sentait dans une paix, dans un bien-tre
indicibles. Aprs les secousses de ces deux derniers jours, un silence
venait de se faire en elle, ses membres taient dlasss, assouplis
comme au sortir d'un bain. Elle n'prouvait plus que la sensation
d'une lourdeur quelque part, un poids vague qui l'appesantissait.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre, ses regards allrent droit  la
pendule, dont les aiguilles marquaient midi vingt-cinq minutes. Le
rendez-vous de Juliette tait pour trois heures. Encore deux heures et
demie. Elle fit ce calcul machinalement. D'ailleurs, elle n'avait
aucune hte, les aiguilles marchaient, personne au monde, maintenant,
n'avait le pouvoir de les arrter; et elle laissait les faits
s'accomplir. Depuis longtemps, un bonnet d'enfant commenc tranait
sur le guridon. Elle le prit et se mit  coudre devant la fentre. Un
grand silence endormait la chambre. Jeanne s'tait assise  sa place
habituelle; mais elle restait les mains lasses, abandonnes.

--Maman, dit-elle, je ne peux pas travailler, a ne m'amuse pas.

--Eh bien, ma chrie, ne fais rien.... Tiens, tu enfileras mes
aiguilles.

Alors, l'enfant, muette, s'occupa avec des gestes ralentis. Elle
coupait soigneusement des bouts de fil gaux, mettait un temps infini
 trouver le trou de l'aiguille; et elle n'arrivait que juste, sa mre
usait une  une les aiguilles qu'elle lui prparait.

--Tu vois, murmura-t-elle, a va plus vite.... Ce soir, mes six petits
bonnets seront termins.

Et elle se tourna pour regarder la pendule. Une heure dix minutes.
Encore prs de deux heures. Maintenant, Juliette devait commencer 
s'habiller. Henri avait reu la lettre. Oh! certainement, il irait.
Les indications taient prcises, il trouverait tout de suite. Mais
ces choses lui semblaient trs-loin encore et la laissaient froide.
Elle cousait  points rguliers, avec une application d'ouvrire. Les
minutes, une  une, s'coulaient. Deux heures sonnrent.

Un coup de sonnette l'tonna.

--Qui est-ce donc, petite mre? demanda Jeanne, qui avait tressailli
sur sa chaise.

Et comme M. Rambaud entrait:

--C'est toi!... Pourquoi sonnes-tu si fort? Tu m'as fait peur.

Le digne homme parut constern. Il avait eu la main un peu lourde, en
effet.

--Je ne suis pas gentille aujourd'hui, j'ai mal, continuait l'enfant.
Il ne faut pas me faire peur.

M. Rambaud s'inquita. Qu'avait donc la pauvre chrie? Et il ne
s'assit, rassur, qu'en apercevant Hlne lui adresser un lger signe,
pour l'avertir que l'enfant tait dans ses noirs, comme disait
Rosalie. D'ordinaire, il venait trs-rarement dans la journe. Aussi
voulut-il expliquer tout de suite sa visite. C'tait pour un
compatriote, un vieil ouvrier qui ne trouvait plus de travail,  cause
de son grand ge, et qui avait sa femme paralytique, dans une petite
chambre, grande comme la main. On ne se figurait pas une pareille
misre. Le matin mme, il tait mont chez eux, afin de se rendre
compte. Un trou sous les toits, avec une fentre  tabatire, dont les
vitres casses laissaient tomber la pluie; l dedans, une paillasse,
une femme enveloppe dans un ancien rideau, et l'homme hbt,
accroupi par terre, n'ayant mme plus le courage de donner un coup de
balai.

--Oh! les malheureux, les malheureux! rptait Hlne, mue aux
larmes.

Ce n'tait pas le vieil ouvrier qui embarrassait M. Rambaud. Il le
prendrait chez lui, il trouverait bien  l'occuper. Mais la femme,
cette paralytique que son mari n'osait laisser un instant seule et
qu'il fallait rouler comme un paquet, o la mettre, qu'en faire?

--J'ai song  vous, continua-t-il, il faut que vous la fassiez entrer
tout de suite dans un hospice.... Je serais all directement chez
monsieur Deberle, mais j'ai pens que vous le connaissez davantage,
que vous auriez plus d'influence.... S'il veut bien s'en occuper,
l'affaire sera arrange demain.

Jeanne avait cout, toute ple, tremblante d'un frisson de piti.
Elle joignit les mains, elle murmura:

--Oh! maman, sois bonne, fais entrer la pauvre femme....

--Mais bien sr! dit Hlne, dont l'motion grandissait. Ds que je
vais pouvoir, je parlerai au docteur, il s'occupera lui-mme des
dmarches.... Donnez-moi les noms et l'adresse, monsieur Rambaud.

Celui-ci crivit une note sur le guridon. Puis, se levant:

--Il est deux heures trente-cinq, dit-il. Vous pourriez peut-tre
trouver le docteur chez lui.

Elle s'tait leve galement, elle regarda la pendule, avec un sursaut
de tout son corps. Il tait bien deux heures trente-cinq, et les
aiguilles marchaient. Elle balbutia, elle dit que le docteur devait
tre parti pour ses visites. Ses regards ne quittaient plus la
pendule. Cependant, M. Rambaud, son chapeau  la main, la tenait
debout, recommenait son histoire. Ces pauvres gens avaient tout
vendu, jusqu' leur pole; depuis le commencement de l'hiver, ils
passaient les jours et les nuits sans feu.  la fin de dcembre, ils
taient rests quatre jours sans manger. Hlne eut une exclamation
douloureuse. Les aiguilles marquaient trois heures moins vingt. M.
Rambaud mit encore deux grandes minutes  partir.

--Eh bien! je compte sur vous, dit-il.

Et, se penchant pour embrasser Jeanne:

--Au revoir, ma chrie.

--Au revoir.... Sois tranquille, maman n'oubliera pas, je lui ferai
souvenir.

Lorsque Hlne revint de l'antichambre, o elle avait accompagn M.
Rambaud, l'aiguille tait aux trois quarts. Dans un quart d'heure,
tout serait fini. Immobile devant la chemine, elle eut la brusque
vision de la scne qui allait se passer: Juliette se trouvait dj l,
Henri entrait et la surprenait. Elle connaissait la chambre, elle
percevait les moindres dtails avec une nettet effrayante. Alors,
secoue encore par l'histoire lamentable de M. Rambaud, elle sentit un
grand frisson qui lui montait des membres  la face. Et un cri
clatait en elle. C'tait une infamie, ce qu'elle avait fait, cette
lettre crite, cette dnonciation lche. Cela lui apparaissait tout
d'un coup ainsi, dans une lueur aveuglante. Vraiment, elle avait
commis une infamie pareille! Et elle se rappelait le geste dont elle
avait jet la lettre dans la bote, avec la stupeur d'une personne qui
en aurait regard une autre faire une mauvaise action, sans avoir eu
l'ide d'intervenir. Elle sortait comme d'un rve. Que s'tait-il donc
pass? pourquoi tait-elle l,  suivre toujours les aiguilles sur ce
cadran? Deux minutes nouvelles s'taient coules.

--Maman, dit Jeanne, si tu veux, nous irons voir le docteur ensemble,
ce soir.... a me promnera. J'touffe aujourd'hui.

Hlne n'entendait pas. Encore treize minutes. Elle ne pouvait
pourtant pas laisser s'accomplir une telle abomination. Il n'y avait
plus en elle, dans ce rveil tumultueux, qu'une volont furieuse
d'empcher cela. Il le fallait, elle ne vivrait plus. Et, folie, elle
courut dans la chambre.

--Ah! tu m'emmnes! cria Jeanne joyeusement. Nous allons voir le
docteur tout de suite, n'est-ce pas, petite mre?

--Non, non, rpondait-elle, cherchant ses bottines, se baissant pour
regarder sous le lit.

Elle ne les trouva pas; elle eut un geste de suprme insouciance, en
pensant qu'elle pouvait bien sortir avec les petits souliers
d'appartement qu'elle avait aux pieds. Maintenant, elle bouleversait
l'armoire  glace pour trouver son chle. Jeanne s'tait approche,
trs-cline.

--Alors, tu ne vas pas chez le docteur, petite mre?

--Non.

--Dis, emmne-moi tout de mme.... Oh! emmne moi, tu me feras tant
plaisir!

Mais elle avait enfin son chle, elle le jetait sur ses paules. Mon
Dieu! plus que douze minutes, juste le temps de courir. Elle irait
l-bas, elle ferait quelque chose, n'importe quoi. En chemin, elle
verrait.

--Petite mre, emmne-moi, rptait Jeanne d'une voix de plus en plus
basse et touchante.

--Je ne puis t'emmener, dit Hlne. Je vais quelque part o les
enfants ne vont pas.... Donne-moi mon chapeau.

Le visage de Jeanne avait blmi. Ses yeux noircirent, sa voix devint
brve. Elle demanda:

--O vas-tu?

La mre ne rpondit pas, occupe  nouer les brides de son chapeau.
L'enfant continuait:

--Tu sors toujours sans moi,  prsent.... Hier, tu es sortie;
aujourd'hui, tu es sortie; et voil que tu t'en vas encore. Moi, j'ai
trop de peine, j'ai peur ici, toute seule.... Oh! je mourrai, si tu me
laisses.... Entends-tu, je mourrai, petite mre....

Puis, sanglotante, prise d'une crise de douleur et de rage, elle se
cramponna  la jupe d'Hlne.

--Voyons, lche-moi, sois raisonnable, je vois revenir, rptait
celle-ci.

--Non, je ne veux pas.... non, je ne veux pas.... bgayait l'enfant.
Oh! tu ne m'aimes plus, sans cela tu m'emmnerais.... Oh! je sens bien
que tu aimes mieux les autres.... Emmne-moi, emmne-moi, ou je vais
rester l par terre, tu me retrouveras par terre....

Et elle nouait ses petits bras autour des jambes de sa mre, elle
pleurait dans les plis de sa robe, s'accrochant  elle, se faisant
lourde pour l'empcher d'avancer. Les aiguilles marchaient, il tait
trois heures moins dix. Alors, Hlne pensa que jamais elle
n'arriverait assez tt; et, la tte perdue, elle repoussa Jeanne
violemment, en criant:

--Quelle enfant insupportable! C'est une vraie tyrannie!... Si tu
pleures, tu auras affaire  moi!

Elle sortit, referma rudement la porte. Jeanne avait recul en
chancelant jusqu' la fentre, les larmes coupes par cette brutalit,
raidie et toute blanche. Elle tendit les bras vers la porte, cria
encore  deux reprises: Maman! maman! Et elle resta l, retombe sur
sa chaise, les yeux agrandis, la face bouleverse par cette pense
jalouse que sa mre la trompait.

Dans la rue, Hlne htait le pas. La pluie avait cess; seules, de
grosses gouttes, coulant des gouttires, lui mouillaient lourdement
les paules. Elle s'tait promis de rflchir dehors, d'arrter un
plan. Mais elle n'avait plus que le besoin d'arriver. Lorsqu'elle
s'engagea dans le passage des Eaux, elle hsita une seconde.
L'escalier se trouvait chang en torrent, les ruisseaux de la rue
Raynouard dbordaient et s'engouffraient. Il y avait, le long des
marches, entre les murs resserrs, des rejaillissements d'cume;
tandis que des pointes de pav miroitaient, laves par l'averse. Un
coup de lumire blafarde, tombant du ciel gris, blanchissait le
passage, entre les branches noires des arbres. Elle retroussa  peine
sa jupe, elle descendit. L'eau montait  ses chevilles, ses petits
souliers manqurent de rester dans les flaques; et elle entendait
autour d'elle, le long de la descente, un chuchotement clair, pareil
au murmure des petites rivires qui coulent sous les herbes, au fond
des bois.

Tout d'un coup, elle se trouva dans l'escalier, devant la porte. Elle
demeura l, haletante, torture. Puis, elle se souvint, elle prfra
frapper  la cuisine.

--Comment, c'est vous! dit la mre Ftu.

Elle n'avait pas sa voix larmoyante. Ses yeux minces luisaient,
pendant qu'un rire de vieille complaisante frtillait dans les mille
rides de son visage. Elle ne se gnait plus, elle lui tapota dans les
mains, en coutant ses paroles entrecoupes. Hlne lui donna vingt
francs.

--Dieu vous le rende! balbutia la mre Ftu par habitude. Tout ce que
vous voudrez, ma petite.




IV


Malignon, renvers dans un fauteuil, allongeant les jambes devant le
grand feu qui flambait, attendait tranquillement. Il avait eu le
raffinement de fermer les rideaux des fentres et d'allumer les
bougies. La premire pice, o il se trouvait, tait vivement claire
par un petit lustre et deux candlabres. Dans la chambre, au
contraire, une obscurit rgnait; seule la suspension de cristal
mettait l un crpuscule  demi teint. Malignon tira sa montre.

--Fichtre! murmura-t-il, est-ce qu'elle me ferait encore poser
aujourd'hui?

Et il eut un lger billement. Il attendait depuis une heure, il ne
s'amusait gure. Cependant, il se leva, donna un coup d'oeil aux
prparatifs. L'arrangement des fauteuils ne lui plut pas, il roula une
causeuse devant la chemine. Les bougies brlaient avec des reflets
roses dans les tentures de cretonne, la pice se chauffait,
silencieuse, touffe; tandis que, au dehors, soufflaient de brusques
coups de vent. Puis, il visita une dernire fois la chambre, et l il
gota une satisfaction de vanit: elle lui paraissait trs-bien, tout
 fait chic, capitonne comme une alcve, le lit perdu dans une
ombre voluptueuse. Au moment o il donnait une bonne tournure aux
dentelles des oreillers, on frappa trois coups rapides. C'tait le
signal.

--Enfin, dit-il tout haut, d'un air triomphant.

Et il courut ouvrir. Juliette entra, la voilette baisse, empaquete
dans un manteau de fourrures. Pendant que Malignon refermait doucement
la porte, elle resta un instant immobile, sans qu'on pt voir
l'motion qui lui coupait la parole. Mais, avant que le jeune homme
ait eu le temps de lui prendre la main, elle releva sa voilette, elle
montra son visage souriant, un peu ple, trs-calme.

--Tiens! vous avez allum, s'cria-t-elle. Je croyais que vous
dtestiez a, les bougies en plein jour.

Malignon, qui s'apprtait  la serrer dans ses bras, d'un geste
passionn qu'il avait mdit, ft dcontenanc et expliqua que le jour
tait trop laid, que ses fentres donnaient sur des terrains vagues.
D'ailleurs, il adorait la nuit.

--On ne sait jamais avec vous, reprit-elle en le plaisantant. Le
printemps dernier,  mon bal d'enfants, vous m'avez fait toute une
affaire: on tait dans un caveau, on aurait cru entrer chez un
mort.... Enfin, mettons que votre got a chang.

Elle semblait en visite, affectant une assurance qui grossissait un
peu sa voix. C'tait le seul indice de son trouble. Par moments, elle
avait une lgre contraction du menton, comme si elle et prouv une
gne dans la gorge. Mais ses yeux brillaient, elle gotait le vif
plaisir de son imprudence. Cela la changeait, elle songeait  madame
de Chermette, qui avait un amant. Mon Dieu! c'tait drle tout de
mme.

--Voyons votre installation, reprit-elle.

Et elle fit le tour de la pice. Il la suivait, rflchissant qu'il
aurait d l'embrasser tout de suite; maintenant, il ne pouvait plus,
il devait attendre. Pourtant, elle regardait les meubles, examinait
les murs, levait la tte, se reculait, tout en parlant.

--Je n'aime gure votre cretonne. Elle est d'un commun! O avez-vous
trouv ce rose abominable?... Tiens, voil une chaise qui serait
gentille, si le bois n'tait pas si dor.... Et pas un tableau, pas un
bibelot; rien que votre lustre et vos candlabres qui manquent de
style.... Ah bien! mon cher, je vous conseille de vous moquer encore
de mon pavillon japonais!

Elle riait, elle se vengeait de ses anciennes attaques, dont elle lui
avait toujours tenu rancune.

--Il est joli, votre got, parlons-en!... Mais vous ne savez pas que
mon magot vaut mieux que tout votre mobilier!... Un commis de
nouveauts n'aurait pas voulu de ce rose-l. Vous avez donc fait le
rve de sduire votre blanchisseuse?

Malignon, trs-vex, ne rpondait rien. Il essayait de la conduire
dans la chambre. Elle resta sur le seuil, en disant qu'elle n'entrait
pas dans les endroits o il faisait si noir. D'ailleurs, elle voyait
suffisamment, la chambre valait le salon. Tout a sortait du faubourg
Saint-Antoine. Et ce fut surtout la suspension qui l'gaya. Elle fut
impitoyable, elle revenait sans cesse  cette veilleuse de camelote,
le rve des petites ouvrires qui ne sont pas dans leurs meubles. On
trouvait des suspensions pareilles dans tous les bazars pour sept
francs cinquante.

--Je l'ai paye quatre-vingt-dix francs, finit par crier Malignon,
impatient.

Alors, elle parut enchante de l'avoir mis en colre. Il s'tait
calm, il lui demanda sournoisement:

--Vous ne retirez pas votre manteau?

--Si, rpondit-elle; il fait une chaleur chez vous!

Elle ta mme son chapeau, qu'il alla porter avec la fourrure sur le
lit. Quand il revint, il la trouva assise devant le feu, regardant
encore autour d'elle. Elle tait redevenue srieuse; elle consentit 
se montrer conciliante.

--C'est trs-laid, mais vous n'tes tout de mme pas mal. Les deux
pices auraient pu tre trs-bien.

--Oh! pour ce que je veux en faire! laissa-t-il chapper, avec un
geste d'insouciance.

Il regretta tout de suite cette parole stupide. On ne pouvait pas tre
plus grossier ni plus maladroit. Elle avait baiss la tte, reprise
d'une gne douloureuse  la gorge. Pendant un instant, elle venait
d'oublier pourquoi elle tait l. Il voulut au moins profiter de
l'embarras o il l'avait mise.

--Juliette, murmura-t-il en se penchant vers elle.

Elle le fit asseoir d'un geste. C'tait aux bains de mer,  Trouville,
que Malignon, ennuy par la vue de l'Ocan, avait eu la belle ide de
tomber amoureux. Depuis trois annes dj, ils vivaient dans une
familiarit querelleuse. Un soir, il lui prit la main. Elle ne se
fcha pas, plaisanta d'abord. Puis, la tte vide, le coeur libre, elle
s'imagina qu'elle l'aimait. Jusqu' ce jour, elle avait  peu prs
fait tout ce que faisaient ses amies, autour d'elle; mais une passion
lui manquait, la curiosit et la besoin d'tre comme les autres la
poussrent. Dans les commencements, si le jeune homme s'tait montr
brutal, elle aurait infailliblement succomb. Il eut la fatuit de
vouloir vaincre par son esprit, il la laissa s'habituer au jeu de
coquette qu'elle jouait. Aussi, ds sa premire violence, une nuit
qu'ils regardaient la mer ensemble, comme des amants d'opra-comique,
l'avait-elle chass, tonne, irrite de ce qu'il drangeait ce roman
dont elle s'amusait.  Paris, Malignon s'tait jur d'tre plus
habile. Il venait de la reprendre dans une priode d'ennui,  la fin
d'un hiver fatigant, lorsque les plaisirs connus, les dners, les
bals, les premires reprsentations, commenaient  la dsoler par
leur monotonie. L'ide d'un appartement meubl tout exprs dans un
quartier perdu, le mystre d'un pareil rendez-vous, la pointe d'odeur
suspecte qu'elle flairait, l'avaient sduite. Cela lui semblait
original, il fallait bien tout voir. Et elle avait, au fond d'elle, un
si beau calme, qu'elle n'tait gure plus trouble chez Malignon que
chez les peintres o elle montait quter des toiles pour ses ventes de
charit.

--Juliette, Juliette, rptait le jeune homme, en cherchant des
inflexions de voix caressantes.

--Allons, soyez raisonnable, dit-elle simplement.

Et elle prit un cran chinois sur la chemine, elle continua, trs 
l'aise, comme si elle se trouvait dans son propre salon:

--Vous savez que nous avons rpt ce matin.... Je crains bien de
n'avoir pas eu la main heureuse en choisissant madame Berthier. Elle
fait une Mathilde pleurnicheuse, insupportable.... Ce monologue si
joli, quand elle s'adresse  sa bourse: Pauvre petite, je te baisais
tout  l'heure.... eh bien! elle le rcite comme une pensionnaire qui
a prpar un compliment.... Je suis trs-inquite.

--Et madame de Guiraud? demanda-t-il, en rapprochant sa chaise et en
lui prenant la main.

--Oh! elle est parfaite.... J'ai dnich l une excellente madame de
Lry, qui aura du mordant, de la verve....

Elle lui abandonnait sa main qu'il baisait entre deux phrases, sans
qu'elle part s'en apercevoir.

--Mais le pis, voyez-vous, disait-elle, c'est que vous ne soyez pas
l. D'abord, vous feriez des observations  madame Berthier; ensuite,
il est impossible que nous arrivions  un bon ensemble, si vous ne
venez jamais.

Il avait russi  lui passer un bras derrire la taille.

--Du moment o je sais mon rle...., murmura-t-il.

--Oui, c'est trs-bien; seulement, il y a la mise en scne  rgler....
Vous n'tes gure gentil, de ne pas nous consacrer trois ou quatre
matines.

Elle ne put continuer, il lui mettait une pluie de baisers sur le cou.
Alors, elle dut remarquer qu'il la tenait dans ses bras, elle le
repoussa, en le souffletant lgrement avec l'cran chinois qu'elle
avait gard. Sans doute elle s'tait jur de ne pas le laisser aller
plus loin. Son visage blanc rougissait sous l'ardent reflet du feu,
ses lvres s'amincissaient dans la moue d'une curieuse que ses
sensations tonnent. Vraiment, ce n'tait que cela! Il aurait fallu
voir jusqu'au bout; et une peur la prenait.

--Laissez moi, balbutia-t-elle en souriant d'un air contraint, je vais
encore me fcher....

Mais il crut l'avoir touche. Il pensait trs-froidement: Si je la
laisse sortir d'ici comme elle est entre, elle est perdue pour moi.
Les paroles taient inutiles, il lui reprit les mains, voulut remonter
aux paules. Un instant, elle parut s'abandonner. Elle n'avait qu'
fermer les yeux, elle saurait. Cette envie lui venait, et elle la
discutait au fond d'elle, avec une grande lucidit. Cependant, il lui
sembla que quelqu'un criait non. C'tait elle qui avait cri, avant
mme de s'tre rpondu.

--Non, non, rptait-elle. Lchez-moi, vous me faites du mal.... Je ne
veux pas, je ne veux pas.

Comme il ne disait toujours rien, la poussant vers la chambre, elle se
dgagea violemment. Elle obissait  des mouvements singuliers, en
dehors de ses dsirs; elle tait irrite contre elle-mme et contre
lui. Dans son trouble, des paroles entrecoupes lui chappaient. Ah!
certes, il la rcompensait bien mal de sa confiance. Qu'esprait-il
donc en montrant cette brutalit? Elle le traita mme de lche. Jamais
de la vie elle ne le reverrait. Mais il la laissait parler pour
s'tourdir, il la poursuivait avec un rire mchant et bte. Elle finit
par balbutier, rfugie derrire un fauteuil, tout d'un coup vaincue,
comprenant qu'elle lui appartenait, sans qu'il et encore avana les
mains pour la prendre. Ce fut une des minutes les plus dsagrables de
son existence.

Et ils taient l, face  face, le visage chang, honteux et violent,
lorsqu'un bruit clata. Ils ne comprirent pas d'abord. On avait ouvert
une porte, des pas traversaient la chambre, tandis qu'une voix leur
criait:

--Sauvez-vous, sauvez-vous.... Vous allez tre surpris.

C'tait Hlne. Tous deux, stupfis, la regardaient. Leur tonnement
tait si grand, qu'ils en oubliaient l'embarras de leur situation;
Juliette n'eut pas un mouvement de gne.

--Sauvez-vous, rptait Hlne. Votre mari sera ici dans deux minutes.

--Mon mari, bgaya la jeune femme, mon mari.... Pourquoi a?  propos
de quoi?

Elle devenait imbcile. Tout se brouillait dans sa tte. Cela lui
paraissait prodigieux qu'Hlne ft l et qu'elle lui parlt de son
mari. Mais celle-ci eut un geste de colre.

--Ah! si vous croyez que j'ai le temps de vous expliquer.... Il va
venir. Vous voil avertie. Partez vite, partez tous les deux.

Alors, Juliette entra dans une agitation extraordinaire. Elle courait
au milieu des pices, bouleverse, lchant des mots sans suite:

--Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu.... Je vous remercie. O est mon manteau?
Que c'est bte, cette chambre toute noire! Donnez-moi mon manteau,
apportez une bougie que je trouve mon manteau.... Ma chre, ne faites
pas attention, si je ne vous remercie pas.... Je ne sais o sont les
manches; non, je ne sais plus, je ne peux plus.... La peur la
paralysait, il fallut qu'Hlne l'aidt  mettre son manteau. Elle
posa son chapeau de travers, ne noua pas mme les brides. Mais le pis
fut qu'on perdit une grande minute  chercher sa voilette, qui tait
tombe sous le lit.... Elle balbutiait, les mains perdues et
tremblantes, ttant sur elle si elle n'oubliait rien de compromettant.

--Quelle leon! quelle leon!... Ah! c'est bien fini, par exemple!
Malignon, trs-pale, avait une figure sotte. Il pitinait, se sentant
dtest et ridicule. La seule rflexion nette qu'il ft en tat de
faire, tait que dcidment il n'avait pas de chance. Il ne lui vint
aux lvres que cette pauvre question:

--Alors, vous croyez que je dois m'en aller aussi?

Et comme on ne lui rpondait pas, il prit sa canne, en continuant de
causer, pour affecter un beau sang-froid. On avait tout le temps.
Justement, il existait un autre escalier, un petit escalier de service
abandonn, mais o l'on pouvait passer encore. Le fiacre de madame
Deberle tait rest devant la porte; il les emmnerait tous deux par
les quais. Et il rptait:

--Calmez-vous donc. a s'arrange trs-bien.... Tenez, c'est par ici.

Il avait ouvert une porte, on apercevait l'enfilade des trois petites
pices, noires et dlabres, laisses dans toute leur crasse. Une
bouffe d'air humide entra. Juliette, avant de s'engager dans cette
misre, eut une dernire rvolte, demandant tout haut:

--Comment ai-je pu venir! Quelle abomination!... Jamais je ne me
pardonnerai.

--Dpchez-vous, disait Hlne, aussi anxieuse qu'elle.

Elle la poussa. Alors, la jeune femme se jeta  son cou en pleurant.
C'tait une raction nerveuse. Une honte la prenait; elle aurait voulu
se dfendre, dire pourquoi on l'avait trouve chez cet homme. Puis,
d'un mouvement instinctif, elle retroussa ses jupons, comme si elle
allait traverser un ruisseau. Malignon, qui tait pass le premier,
dblayait du bout de sa botte les pltras encombrant l'escalier de
service. Les portes se refermrent.

Cependant, Hlne tait reste debout au milieu du petit salon. Elle
coutait. Un silence s'tait fait autour d'elle, un grand silence,
chaud et enferm, que troublait seul le ptillement des bches
rduites en braise. Ses oreilles sonnaient, elle n'entendait rien.
Mais, au bout d'un temps qui lui parut interminable, il y eut un
brusque roulement de voiture. C'tait le fiacre de Juliette qui
partait. Alors, elle soupira, elle eut toute seule un geste muet de
remerciement. La pense qu'elle n'aurait pas l'ternel remords d'avoir
bassement agi, la noyait d'un sentiment plein de douceur et de vague
reconnaissance. Elle tait soulage, trs-attendrie, mais tout d'un
coup si faible, aprs la crise atroce dont elle sortait, qu'elle ne se
sentait plus la force de s'loigner  son tour. Au fond, elle songeait
qu'Henri allait venir et qu'il devait trouver quelqu'un l. On frappa,
elle ouvrit tout de suite.

Ce fut d'abord une grande surprise. Henri entrait, proccup de cette
lettre sans signature qu'il avait reue, le visage blmi d'inquitude.
Mais, quand il l'aperut, un cri lui chappa.

--Vous!... Mon Dieu! c'tait vous!

Et il y avait, dans ce cri, encore plus de stupeur que de joie. Il ne
comptait gure sur ce rendez-vous donn avec tant de hardiesse. Puis,
tous ses dsirs d'homme furent veills par une offre si imprvue,
dans le mystre voluptueux de cette retraite.

--Vous m'aimez, vous m'aimez, balbutia-t-il, Enfin, vous voil, et moi
qui n'avais pas compris!

Il ouvrit les bras, il voulait la prendre. Hlne lui avait souri 
son entre. Maintenant, elle reculait, toute ple. Sans doute, elle
l'attendait, elle s'tait dit qu'ils causeraient ensemble un instant,
qu'elle inventerait une histoire. Et, brusquement, la situation lui
apparaissait. Henri croyait  un rendez-vous. Jamais elle n'avait
voulu cela. Elle se rvoltait.

--Henri, je vous en supplie.... Laissez-moi....

Mais il lui avait saisi les poignets, il l'attirait lentement, comme
pour la vaincre tout de suite d'un baiser. L'amour grandi en lui
pendant des mois, endormi plus tard par la rupture de leur intimit,
clatait d'autant plus violent, qu'il commenait  oublier Hlne.
Tout le sang de son coeur montait  ses joues; et elle se dbattait,
en lui voyant cette face ardente, qu'elle reconnaissait et qui
l'effrayait. Dj deux fois il l'avait regarde avec ces regards fous.

--Laissez moi, vous me faites peur.... Je vous jure que vous vous
trompez.

Alors, il parut surpris de nouveau.

--C'est bien vous qui m'avez crit? demanda-t-il. Elle hsita une
seconde. Que dire, que rpondre?

--Oui, murmura-t-elle enfin.

Elle ne pouvait pourtant pas livrer Juliette aprs l'avoir sauve.
C'tait comme un abme o elle se sentait glisser elle-mme. Henri, 
prsent, examinait les deux pices, s'tonnant de l'clairage et de
leur dcoration. Il osa l'interroger.

--Vous tes ici chez vous?

Et comme elle se taisait.

--Votre lettre m'a beaucoup tourment.... Hlne, vous me cachez
quelque chose. De grce, rassurez-moi.

Elle n'coutait pas, elle songeait qu'il avait raison de croire  un
rendez-vous. Qu'aurait-elle fait l, pourquoi l'aurait-elle attendu?
Elle ne trouvait aucune histoire. Elle n'tait mme plus certaine de
ne pas lui avoir donn ce rendez-vous. Une treinte l'enveloppait,
dans laquelle elle disparaissait lentement.

Lui, la pressait davantage. Il la questionnait de tout prs, les
lvres sur les lvres, pour lui arracher la vrit.

--Vous m'attendiez, vous m'attendiez?

Alors, s'abandonnant, sans force, reprisa par cette lassitude et cette
douceur qui la brisaient, elle consentit  dire ce qu'il dirait, 
vouloir ce qu'il voudrait.

--Je vous attendais, Henri....

Leurs bouches se rapprochaient encore.

--Mais pourquoi cette lettre?... Et je vous trouve ici!... O
sommes-nous donc?

--Ne m'interrogez pas, ne cherchez jamais  savoir.... Il faut me
jurer cela.... C'est moi, je suis prs de vous, vous le voyez bien.
Que demandez-vous de plus?

--Vous m'aimez?

--Oui, je vous aime.

--Vous tes  moi, Hlne,  moi tout entire?

--Oui, tout entire.

Les lvres sur les lvres, ils s'taient baiss. Elle avait tout
oubli, elle cdait  une force suprieure. Cela lui semblait
maintenant naturel et ncessaire. Une paix s'tait faite en elle, il
ne lui venait plus que des sensations et des souvenirs de jeunesse.
Par une journe d'hiver semblable, lorsqu'elle tait jeune fille, rue
des Petites-Maries, elle avait manqu mourir, dans une pice sans air,
devant un grand feu de charbon allum pour un repassage. Un autre
jour, en t, les fentres taient ouvertes, et un pinson gar dans
la rue noire avait d'un coup d'aile fait le tour de sa chambre.
Pourquoi donc songeait-elle  sa mort, pourquoi voyait-elle cet oiseau
s'envoler? Elle se sentait pleine de mlancolie et d'enfantillage,
dans l'anantissement dlicieux de tout son tre.

--Mais tu es mouille, murmura Henri. Tu es donc venue  pied?

Il baissait la voix pour la tutoyer, il lui parlait  l'oreille, comme
si on avait pu l'entendre. Maintenant qu'elle se livrait, ses dsirs
tremblaient devant elle, il l'entourait d'une caresse ardente et
timide, n'osant plus, retardant l'heure. Un souci fraternel lui venait
pour sa sant, il avait le besoin de s'occuper d'elle, dans quelque
chose d'intime et de petit.

--Tu as les pieds tremps, tu vas prendre du mal, rptait-il. Mon
Dieu! s'il y a du bon sens  courir les rues avec des souliers
pareils!

Il l'avait fait asseoir devant le feu. Elle souriait, sans se
dfendre, lui abandonnant ses pieds pour qu'il la dchausst. Ses
petits souliers d'appartement, crevs dans les flaques du passage des
Eaux, taient lourds comme des ponges. Il les retira, les posa aux
deux cts de la chemine. Les bas, eux aussi, restaient humides,
marqus d'une tache boueuse jusqu' la cheville. Alors, sans qu'elle
songet  rougir, d'un geste fch et plein de tendresse dans sa
brusquerie, il les lui enleva, en disant:

--C'est comme a qu'on s'enrhume. Chauffe-toi. Et il avait pouss un
tabouret.

Les deux pieds de neige, devant la flamme, s'clairaient d'un reflet
rose. On touffait un peu. Au fond, la chambre avec son grand lit
dormait; la veilleuse s'tait noye, un des rideaux de la portire,
dtach de son embrasse, masquait  moiti la porte. Dans le petit
salon, les bougies, qui brlaient trs-hautes, avaient mis l'odeur
chaude d'une fin de soire. Par moments, on entendait au dehors le
ruissellement d'une averse, un roulement sourd dans le grand silence.

--Oui, c'est vrai, j'ai froid, murmura-t-elle avec un frisson, malgr
la grosse chaleur.

Ses pieds de neige taient glacs. Alors, il voulut absolument les
prendre dans ses mains. Ses mains brlaient, elles les rchaufferaient
tout de suite.

--Les sens-tu? demandait-il. Tes pieds sont si petits que je puis les
envelopper tout entiers.

Il les serrait dans ses doigts fivreux. Les bouts roses passaient
seulement. Elle haussait les talons, en entendait le lger frlement
des chevilles. Il ouvrait les mains, les regardait quelques secondes,
si fins, si dlicats, avec leur pouce un peu cart. La tentation fut
trop forte, il les baisa. Puis, comme elle tressaillait:

--Non, non, chauffe-toi.... Quand tu auras chaud.

Tous deux avaient perdu la conscience du temps et des lieux. Ils
prouvaient la vague sensation d'tre trs-avant dans une longue nuit
d'hiver. Ces bougies qui s'achevaient dans la moiteur ensommeille de
la pice, leur faisaient croire qu'ils avaient d veiller pendant des
heures. Mais ils ne savaient plus o. Autour d'eux, un dsert se
droulait; pas un bruit, pas une voix humaine, l'impression d'une mer
noire o soufflait une tempte. Ils taient hors du monde,  mille
lieues des terres. Et cet oubli des liens qui les attachaient aux
tres et aux choses, tait si absolu, qu'il leur semblait natre l, 
l'instant mme, et devoir mourir l, tout  l'heure, lorsqu'ils se
prendraient aux bras l'un de l'autre.

Mme ils ne trouvaient plus de paroles. Les mots ne rendaient plus
leurs sentiments. Peut-tre s'taient-ils connus ailleurs, mais cette
ancienne rencontre n'importait pas. Seule, la minute prsente
existait, et ils la vivaient longuement, ne parlant pas de leur amour,
habitus dj l'un  l'autre comme aprs dix ans de mariage.

--As-tu chaud?

--Oh! oui, merci.

Une inquitude la fit se pencher. Elle murmura:

--Jamais mes souliers ne seront secs.

Lui, la rassura, prit les petits souliers, les appuya contre les
chenets, en disant  voix trs-basse:

--Comme cela, ils scheront, je t'assure.

Il se retourna, baisa encore ses pieds, monta  sa taille. La braise
qui emplissait l'tre les brlait tous les deux. Elle n'eut pas une
rvolte devant ces mains ttonnantes, que le dsir garait de nouveau.
Dans l'effacement de tout ce qui l'entourait et de ce qu'elle tait
elle-mme, le seul souvenir de sa jeunesse demeurait encore, une pice
o il faisait une chaleur aussi forte, un grand fourneau avec des
fers, sur lequel elle se penchait; et elle se rappelait qu'elle avait
prouv un anantissement pareil, que cela n'tait pas plus doux, que
les baisers dont Henri la couvrait ne lui donnaient pas une mort lente
plus voluptueuse. Lorsque, tout d'un coup, il la saisit entre ses
bras, pour l'emmener dans la chambre, elle eut pourtant une anxit
dernire. Elle croyait que quelqu'un avait cri, il lui semblait
qu'elle oubliait quelqu'un sanglotant dans l'ombre. Mais ce ne fut
qu'un frisson, elle regarda autour de la pice, elle ne vit personne.
Cette pice lui tait inconnue, aucun objet ne lui parla. Une averse
plus violente tombait avec une clameur prolonge. Alors, comme prise
d'un besoin de sommeil, elle s'abattit sur l'paule d'Henri, elle se
laissa emporter. Derrire eux, l'autre rideau de la portire s'chappa
de son embrasse.

Quand Hlne revint, les pieds nus, chercher ses souliers devant le
feu qui se mourait, elle pensait que jamais ils ne s'taient moins
aims que ce jour-la.




V


Jeanne, les yeux sur la porte, restait dans le gros chagrin du brusque
dpart de sa mre. Elle tourna la tte, la chambre tait vide et
silencieuse; mais elle entendait encore le prolongement des bruits,
des pas prcipits qui s'en allaient, un froissement de jupe, la porte
du palier referme violemment. Puis, il n'y avait plus rien. Et elle
tait seule. Toute seule, toute seule. Sur le lit, le peignoir de sa
mre, jet  la vole, pendait, la jupe largie, une manche contre le
traversin, dans l'attitude trangement crase d'une personne qui
serait tombe l sanglotante et comme vide par une immense douleur.
Des linges tranaient. Un fichu noir faisait par terre une tache de
deuil. Dans le dsordre des siges bousculs, du guridon pouss
devant l'armoire  glace, elle tait toute seule, elle sentait des
larmes l'trangler, en regardant ce peignoir o sa mre n'tait plus,
tir dans une maigreur de morte. Elle joignit les mains, elle appela
une dernire fois: Maman! maman! Mais les tentures de velours bleu
assourdissaient la chambre. C'tait fini, elle tait seule.

Alors, le temps coula. Trois heures sonneront  la pendule. Un jour
bas et louche entrait par les fentres. Des nues couleur de suie
passaient, qui assombrissaient encore le ciel.  travers les vitres,
couvertes d'une lgre bue, on apercevait un Paris brouill, effac
dans une vapeur d'eau, avec des lointains perdus dans de grandes
fumes. La ville elle-mme n'tait pas l pour tenir compagnie 
l'enfant, comme par ces claires aprs-midi, o il lui semblait qu'en
se penchant un peu, elle allait toucher les quartiers avec la main.

Qu'allait-elle faire? Ses petits bras dsesprs se serrrent contre
sa poitrine. Son abandon lui apparaissait noir, sans bornes, d'une
injustice et d'une mchancet qui l'enrageaient. Elle n'avait jamais
rien vu d'aussi vilain, elle pensait que tout allait disparatre, que
rien ne reviendrait jamais plus. Puis, elle aperut prs d'elle, dans
un fauteuil, sa poupe, assise le dos contre un coussin, les jambes
allonges, en train de la regarder, comme une personne. Ce n'tait pas
sa poupe mcanique, mais une grande poupe avec une tte de carton,
des cheveux friss, des yeux d'mail, dont le regard fixe la troublait
parfois; depuis deux ans qu'elle la dshabillait et la rhabillait, la
tte s'tait corche au menton et aux joues, les membres de peau rose
bourrs de son avaient pris un alanguissement, une mollesse
dgingande de vieux linges. La poupe, pour le moment, tait en
toilette de nuit, vtue d'une seule chemise, les bras disloqus, l'un
en l'air, l'autre en bas. Alors, Jeanne, en voyant que quelqu'un tait
avec elle, se sentit un instant moins malheureuse. Elle la prit entre
ses bras, la serra bien fort, tandis que la tte sa balanait en
arrire, le cou cass. Et elle lui parlait, elle tait la plus sage,
elle avait bon coeur, jamais elle ne sortait et ne la laissait toute
seule. C'tait son trsor, son petit chat, son cher petit coeur. Toute
frmissante, se retenant pour ne pas pleurer encore, elle la couvrit
de baisers.

Cette furie de caresses la vengeait un peu, la poupe retomba sur son
bras comme une loque. Elle s'tait leve, elle regardait dehors, le
front appuy contre une vitre. La pluie avait cess, les nuages de la
dernire averse, emports par un coup de vent, roulaient  l'horizon,
vers les hauteurs du Pre-Lachaise que noyaient des hachures grises;
et Paris, sur ce fond d'orage, clair d'une lumire uniforme, prenait
une grandeur solitaire et triste. Il semblait dpeupl, pareil  ces
villes des cauchemars que l'on aperoit dans un reflet d'astre mort.
Bien sr, ce n'tait gure joli. Vaguement, elle songeait aux gens
qu'elle avait aims, depuis qu'elle tait au monde. Son bon ami le
plus ancien,  Marseille, tait un gros chat rouge, qui pesait
trs-lourd; elle le prenait sous le ventre en serrant ses petits bras,
elle le portait comme a d'une chaise  une autre, sans qu'il se mit
en colre; puis, il avait disparu, c'tait la premire mchancet dont
elle se souvnt. Ensuite, elle avait eu un moineau; celui-l tait
mort, elle l'avait ramass un matin par terre, dans la cage; a
faisait deux. Elle ne comptait pas ses joujoux qui se cassaient pour
lui causer du chagrin, toutes sortes d'injustices dont elle souffrait
beaucoup, parce qu'elle tait trop bte. Une poupe surtout, pas plus
haute que la main, l'avait dsespre en se laissant craser la tte;
mme elle la chrissait tant, qu'elle l'avait enterre en cachette
dans un coin de la cour; et plus tard, prise du besoin de la revoir et
l'ayant dterre, elle s'tait rendue malade de peur, en la retrouvant
si noire et si laide. Toujours les autres cessaient de l'aimer les
premiers. Ils s'abmaient, ils partaient; enfin, il y avait de leur
faute. Pourquoi donc? Elle ne changeait pas, elle. Quand elle aimait
les gens, a durait toute la vie. Elle ne comprenait pas l'abandon.
Cela tait une chose norme, monstrueuse, qui ne pouvait entrer dans
son petit coeur sans le faire clater. Un frisson la prenait, aux
penses confuses, lentement veilles en elle. Alors, on se quittait
un jour, on s'en allait chacun de son ct, on ne se voyait plus, on
ne s'aimait plus. Et les yeux sur Paris, immense et mlancolique, elle
restait toute froide, devant ce que sa passion de douze ans devinait
des cruauts de l'existence.

Cependant, son baleine avait encore terni la vitre. Elle effaa de la
main la bue qui l'empchait de voir. Des monuments, au loin, lavs
par l'averse, avaient des miroitements de glaces brunies. Des files de
maisons, propres et nettes, avec leurs faades ples, au milieu des
toitures, semblaient des pices de linge tendues, quelque lessive
colossale schant sur des prs  l'herbe rousse. Le jour blanchissait,
la queue du nuage qui couvrait encore la ville d'une vapeur, laissait
percer le rayonnement laiteux du soleil; et l'on sentait une gaiet
hsitante au-dessus des quartiers, certains coins o le ciel allait
rire. Jeanne regardait en bas, sur le quai et sur les pentes du
Trocadro, la vie des rues recommencer, aprs cette rude pluie, qui
tombait par brusques averses. Les fiacres reprenaient leurs cahots
ralentis, tandis que les omnibus, dans le silence des chausses encore
dsertes, passaient avec un redoublement de sonorit. Des parapluies
se fermaient, des passants abrits sous les arbres se hasardaient d'un
trottoir  l'autre, au milieu du ruissellement des flaques coulant aux
ruisseaux. Elle s'intressait surtout  une dame et  une petite fille
trs-bien mises, qu'elle voyait debout sous la tente d'une marchande
de jouets, prs du pont. Sans doute, elles s'taient rfugies l,
surprises par la pluie. La petite dvalisait la boutique, tourmentait
la dame pour avoir un cerceau; et toutes deux s'en allaient
maintenant, l'enfant qui courait, rieuse et lche, poussait le
cerceau sur le trottoir. Alors, Jeanne redevint trs-triste, sa poupe
lui parut affreuse. C'tait un cerceau qu'elle voulait, et tre
l-bas, et courir, pendant que sa mre, derrire elle, aurait march 
petits pas, en lui criant de ne pas aller si loin. Tout se brouillait.
A chaque minute, elle essuyait la vitre. On lui avait dfendu d'ouvrir
la fentre; mais elle se sentait pleine de rvolte, elle pouvait
regarder dehors au moins, puisqu'on ne l'emmenait pas. Elle ouvrit,
elle s'accouda comme une grande personne, comme sa mre, lorsqu'elle
se mettait l et qu'elle ne parlait plus.

L'air tait doux, d'une douceur humide, qui lui semblait trs-bonne.
Une ombre, peu  peu tendue sur l'horizon, lui fit lever la tte.
Elle avait, au-dessus d'elle, la sensation d'un oiseau gant, les
ailes largies. D'abord, elle ne vit rien, le ciel restait clair; mais
une tache sombre se montra  l'angle de la toiture, dborda, envahit
le ciel. C'tait un nouveau grain, pouss par un terrible vent
d'ouest. Le jour avait baiss rapidement, la ville tait noire, dans
une lueur livide qui donnait aux faades un ton de vieille rouille.
Presque aussitt la pluie tomba. Les chausses furent balayes. Des
parapluies sa retournrent, des promeneurs, fuyant de tous cts,
disparurent comme des pailles. Une vieille dame tenait  deux mains
ses jupons, tandis que l'averse s'abattait sur son chapeau avec une
raideur de gouttire. Et la pluie marchait, on pouvait suivre le vol
du nuage  la course furieuse de l'eau vers Paris; la barre des
grosses gouttes enfilait les avenues des quais, dans un galop de
cheval emport, soulevant une poussire, dont la petite fume blanche
roulait au ras du sol avec une vitesse prodigieuse; elle descendait
les Champs-lyses, s'engouffrait dans les longues rues droites du
quartier Saint-Germain, emplissait d'un bond les larges tendues, les
places vides, les carrefours dserts. En quelques secondes, derrire
cette trame de plus en plus paisse, la ville plit, sembla se fondre.
Ce fut comme un rideau tir obliquement du vaste ciel  la terre. Des
vapeurs montaient, l'immense clapotement avait un bruit assourdissant
de ferrailles remues.

Jeanne, tourdie par la clameur, se reculait. Il lui semblait qu'un
mur blafard s'tait bti devant elle. Mais elle adorait la pluie, elle
revint s'accouder, allongea les bras, pour sentir les grosses gouttes
froides s'craser sur ses mains. Cela l'amusait, elle se trempait
jusqu'aux manches. Sa poupe devait, comme elle, avoir mal  la tte.
Aussi venait-elle de la poser  califourchon sur la barre, le dos
contre le mur. Et, en voyant les gouttes l'clabousser, elle pensait
que a lui faisait du bien. La poupe, trs-raide, avec l'ternel
sourire de ses petites dents, avait une paule qui ruisselait, tandis
que des souffles de vent enlevaient sa chemise. Son pauvre corps, vide
de son, grelottait.

Pourquoi donc sa mre ne l'avait-elle pas emmene? Jeanne trouvait,
dans cette eau qui lui battait les mains, une nouvelle tentation
d'tre dehors. On devait tre trs-bien dans la rue. Et elle revoyait,
derrire le voile de l'averse, la petite fille poussant un cerceau sur
le trottoir. On ne pouvait pas dire, celle-l tait sortie avec sa
mre. Mme elles paraissaient joliment contentes toutes les deux. a
prouvait qu'on emmenait les petites filles, quand il pleuvait. Mais il
fallait vouloir. Pourquoi n'avait-on pas voulu? Alors, elle songeait
encore  son chat rouge qui s'en tait all, la queue en l'air, sur
les maisons d'en face, puis  cette petite bte de moineau, qu'elle
avait essay de faire manger, quand il tait mort, et qui avait fait
semblant de ne pas comprendre. Ces histoires lui arrivaient toujours,
on ne l'aimait pas assez fort. Oh! elle aurait t prte en deux
minutes; les jours o a lui plaisait, elle s'habillait vite; les
bottines que Rosalie boutonnait, le paletot, le chapeau, et c'tait
fini. Sa mre aurait bien pu l'attendre deux minutes. Quand elle
descendait chez ses amis, elle ne bousculait pas comme a ses
affaires; quand elle allait au bois de Boulogne, elle la promenait
doucement par la main, elle s'arrtait avec elle  chaque boutique de
la rue de Passy. Et Jeanne ne devinait pas, ses sourcils noirs se
fronaient, ses traits si fins prenaient cette duret jalouse qui lui
donnait un visage blme de vieille fille mchante. Elle sentait
confusment que sa mre tait quelque part o les enfants ne vont pas.
On ne l'avait pas emmene, pour lui cacher des choses.  ces penses,
son coeur se serrait d'une tristesse indicible, elle avait mal.

La pluie devenait plus fine, des transparences se faisaient  travers
le rideau qui voilait Paris. Le dme des Invalides reparut le premier,
lger et tremblant, dans la vibration luisante de l'averse. Puis, des
quartiers mergrent du flot qui se retirait, la ville sembla sortir
d'un dluge, avec ses toits ruisselants, tandis que des fleuves
emplissaient encore les rues d'une vapeur. Mais, tout d'un coup, une
flamme jaillit, un rayon tomba au milieu de l'onde. Alors, pendant un
instant, ce fut un sourire dans des larmes. Il ne pleuvait plus sur le
quartier des Champs-lyses, la pluie sabrait la rive gauche, la Cit,
les lointains des faubourgs; et l'on en voyait les gouttes filer comme
des traits d'acier, minces et drus dans le soleil. Vers la droite, un
arc-en-ciel s'allumait.  mesure que le rayon s'largissait, des
hachures roses et bleues peinturluraient l'horizon d'un bariolage
d'aquarelle enfantine. Il y eut un flamboiement, une tombe de neige
d'or sur une ville de cristal. Et le rayon s'teignit, un nuage avait
roul, le sourire se noyait dans les larmes, Paris s'gouttait avec un
long bruit de sanglots, sous le ciel couleur de plomb.

Jeanne, les manches trempes, eut un accs de toux. Mais elle ne
sentait pas le froid qui la pntrait, occupe maintenant de la pense
que sa mre tait descendue dans Paris. Elle avait fini par connatre
trois monuments, les Invalides, le Panthon, la tour Saint-Jacques;
elle rptait leurs noms, elle les dsignait du doigt, sans s'imaginer
comment ils pouvaient tre, quand on les regardait de prs. Sans doute
sa mre se trouvait l-bas, et elle la mettait au Panthon, parce que
celui-l l'tonnait le plus, norme et plant tout en l'air comme le
panache de la ville. Puis, elle se questionnait. Paris restait pour
elle cet endroit o les enfants ne vont pas. On ne la menait jamais.
Elle aurait voulu savoir, pour se dire tranquillement: Maman est l,
elle fait ceci. Mais a lui semblait trop vaste, on ne retrouvait
personne. Ses regards sautaient  l'autre bout de la plaine.
N'tait-ce pas plutt dans ce tas de maisons,  gauche, sur une
colline? ou tout prs, sous les grands arbres dont les branches nues
ressemblaient  des fagots de bois mort? Si elle avait pu soulever les
toitures! Qu'tait-ce donc, ce monument si noir? et cette rue, o
courait quelque chose de gros? et tout ce quartier dont elle avait
peur, parce que bien sr on s'y battait. Elle ne distinguait pas
nettement; mais, sans mentir, a remuait, c'tait trs-laid, les
petites filles ne devaient pas regarder. Toutes sortes de suppositions
vagues, qui lui donnaient envie de pleurer, troublaient son ignorance
d'enfant. L'inconnu de Paris, avec ses fumes, son grondement continu,
sa vie puissante, soufflait jusqu' elle, par ce temps mou de dgel,
une odeur de misre, d'ordure et de crime, qui faisait tourner sa
jeune tte, comme si elle s'tait penche au-dessus d'un de ces puits
empests, exhalant l'asphyxie de leur boue invisible. Les Invalides,
le Panthon, la tour Saint-Jacques, elle les nommait, elle les
comptait; puis, elle ne savait plus, elle restait effraye et
honteuse, avec la pense entte que sa mre tait dans ces vilaines
choses, quelque part qu'elle ne devinait point, tout au fond, l-bas.

Brusquement, Jeanne se tourna. Elle aurait jur qu'on avait march
dans la chambre; mme une main lgre venait de lui effleurer
l'paule. Mais la chambre tait vide, dans le lourd dsordre o Hlne
l'avait laisse; le peignoir pleurait toujours, allong, cras sur le
traversin. Alors, Jeanne, toute blanche, fit d'un regard le tour de la
pice, et son coeur se brisa. Elle tait seule, elle tait seule. Mon
Dieu! sa mre, en partant, l'avait pousse, et trs-fort,  la jeter
par terre. Cela lui revenait dans une angoisse, la douleur de cette
brutalit la reprenait aux poignets et aux paules. Pourquoi
l'avait-on battue? Elle tait gentille, elle n'avait rien  se
reprocher. On lui parlait si doucement d'ordinaire, cette correction
la rvoltait. Elle prouvait cette sensation de ses peurs d'enfant,
lorsqu'on la menaait du loup et qu'elle regardait, sans l'apercevoir;
c'tait dans l'ombre comme des choses qui allaient l'craser.
Pourtant, elle se doutait, la face blmie, peu  peu gonfle d'une
colre jalouse. Tout d'un coup, la pense que sa mre devait aimer
plus qu'elle les gens o elle avait couru, en la bousculant si fort,
lui fit porter les deux mains  sa poitrine. Elle savait  prsent. Sa
mre la trahissait.

Sur Paris, une grande anxit s'tait faite, dans l'attente d'une
nouvelle bourrasque. L'air obscurci avait un murmure, d'pais nuages
planaient. Jeanne,  la fentre, toussa violemment; mais elle se
sentait comme venge d'avoir froid, elle aurait voulu prendre du mal.
Les mains contre la poitrine, elle sentait l grandir son malaise.
C'tait une angoisse, dans laquelle son corps s'abandonnait. Elle
tremblait de peur, et n'osait plus se retourner, toute froide  l'ide
de regarder encore dans la chambre. Quand on est petite, on n'a pas de
force. Qu'tait-ce donc, ce mal nouveau, dont la crise l'emplissait de
honte et d'amre douceur? Lorsqu'on la taquinait, qu'on la
chatouillait malgr ses rires, elle avait eu parfois ce frisson
exaspr. Toute raidie, elle attendait dans une rvolte de ses membres
innocents et vierges. Et, du fond de son tre, de son sexe de femme
veill, une vive douleur jaillit comme un coup reu de loin. Alors,
dfaillante, elle poussa un cri touff: Maman! maman! sans qu'on
pt savoir si elle appelait sa mre  son secours, ou si elle
l'accusait de lui envoyer ce mal dont elle se mourait.

 ce moment, la tempte clatait. Dans le silence lourd d'anxit, au-
dessus de la ville devenue noire, le vent hurla; et l'on entendit le
craquement prolong de Paris, les persiennes qui battaient, les
ardoises qui volaient, les tuyaux de chemine et les gouttires qui
rebondissaient sur le pav des rues. Il y eut un calme de quelques
secondes; puis, un nouveau souffla passa, emplit l'horizon d'une
baleine si colossale, que l'ocan des toitures, branl, sembla
soulever ses vagues et disparut dans un tourbillon. Pendant un
instant, ce fut le chaos. D'normes nuages, largis comme des taches
d'encre, couraient au milieu de plus petits, disperss et flottants,
pareils  des haillons que le vent dchiquetait et emportait fil 
fil. Un instant, deux nues s'attaqurent, se brisrent avec des
clats, qui semrent de dbris l'espace couleur de cuivre; et chaque
fois que l'ouragan sautait ainsi, soufflant de tous les points du
ciel, il y avait en l'air un crasement d'armes, un croulement
immense dont les dcombres suspendus allaient craser Paris. Il ne
pleuvait pas encore. Tout  coup, un nuage creva sur le centre de la
ville, une trombe d'eau remonta le cours de la Seine. Le ruban vert du
fleuve, cribl et sali par le clapotement des gouttes, se changeait en
un ruisseau de boue; et, un  un, derrire l'averse, les ponts
reparaissaient, amincis, lgers dans la vapeur; tandis que,  droite
et  gauche, les quais dserts secouaient furieusement leurs arbres,
le long de la ligne grise des trottoirs. Au fond, sur Notre-Dame, le
nuage se partagea, versa un tel torrent, que la Cit fut submerge;
seules, en haut du quartier noy, les tours nageaient dans une
claircie, comme des paves. Mais, de toutes parts, le ciel s'ouvrait,
la rive droite  trois reprises parut engloutie. Une premire onde
ravagea les faubourgs lointains, s'largissant, battant les pointes de
Saint-Vincent-de-Paul et de la tour Saint-Jacques qui blanchissaient
sous le flot. Deux autres, coup sur coup, ruisselrent sur Montmartre
et sur les Champs-lyses. Par instants, on distinguait les verrires
du Palais de l'Industrie fumant dans le rejaillissement de la pluie,
Saint-Augustin dont la coupole roulait au fond d'un brouillard comme
une lune teinte, la Madeleine qui allongeait sa toiture plate,
pareille aux dalles laves  grande eau de quelque parvis en ruine;
pendant que, en arrire, la masse norme et sombre de l'Opra faisait
penser  un vaisseau dmt, la carne prise entre deux rocs,
rsistante aux assauts de la tempte. Sur la rive gauche, que voilait
une poussire d'eau, on apercevait le dme des Invalides, les flches
de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice mollissant, se fondant
dans l'air tremp d'humidit. Un nuage s'largit, la colonnade du
Panthon lcha des nappes qui menaaient d'inonder les quartiers bas.
Et, ds ce moment, les coups de pluie frapprent la ville  toutes
places; on et dit que le ciel se jetait sur la terre; des rues
s'abmaient, coulant  fond et surnageant, dans des secousses dont la
violence semblait annoncer la fin de la cit. Un grondement continu
montait, la voix des ruisseaux grossis, le tonnerre des eaux se vidant
aux gouts. Cependant, au-dessus de Paris boueux, que ces giboules
salissaient du mme ton jaune, les nuages s'effrangeaient, devenaient
d'une pleur livide, galement pandue, sans une fissure ni une tache.
La pluie s'amincissait, raide et pointue; et quand une rafale
soufflait encore, de grandes ondes moiraient les hachures grises, on
entendait les gouttes obliques, presque horizontales, fouetter lus
murs avec un sifflement, jusqu' ce que, le vent tomb, elles
redevinssent droites, piquant la sol dans un apaisement obstin, du
coteau de Passy  la campagne plate de Charenton. Alors, l'immense
cit, comme dtruite et morte  la suite d'une suprme convulsion,
tendit son champ de pierres renverses, sous l'effacement du ciel.

Jeanne, affaisse  la fentre, avait de nouveau balbuti: Maman!
maman! et une immense fatigue la laissait toute faible, en face de
Paris englouti. Dans cet anantissement, les cheveux envols, le
visage mouill de gouttes de pluie, elle gardait le got de l'amre
douceur dont elle venait de frissonner, tandis que le regret de
quelque chose d'irrmdiable pleurait en elle. Tout lui semblait fini,
elle comprenait qu'elle devenait trs-vieille. Les heures pouvaient
couler, elle ne regardait mme plus dans la chambre. Cela lui tait
gal, d'tre oublie et seule. Un tel dsespoir emplissait son coeur
d'enfant, qu'il faisait noir autour d'elle. Si on la grondait comme
autrefois, quand elle tait malade, ce serait trs-injuste. a la
brlait, a la prenait comme un mal de tte. Srement, tout  l'heure,
on lui avait cass quelque part une chose. Elle ne pouvait empcher
a. Il lui fallait bien se laisser faire ce qu'on voulait.  la fin,
elle tait trop lasse. Sur la barre d'appui, elle avait nou ses deux
petits bras, et une somnolence la prenait, la tte appuye, ouvrant de
temps  autre ses yeux trs-grands, pour voir l'averse.

Toujours, toujours la pluie tombait, le ciel blme fondait en eau. Un
dernier souffle avait pass, on entendait un roulement monotone. La
pluie souveraine battait sans fin, au milieu d'une solennelle
immobilit, la ville qu'elle avait conquise, silencieuse et dserte.
Et c'tait, derrire le cristal ray de ce dluge, un Paris fantme,
aux lignes tremblantes, qui paraissait se dissoudre. Il n'apportait
plus  Jeanne qu'un besoin de sommeil, avec de vilains rves, comme si
tout son inconnu, le mal qu'elle ignorait, se fut exhal en brouillard
pour la pntrer et la faire tousser. Chaque fois qu'elle ouvrait les
yeux, des hoquets de toux la secouaient, et elle restait l quelques
secondes  le regarder; puis, en laissant retomber la tte, elle en
emportait l'image, il lui semblait qu'il s'talait sur elle et
l'crasait.

La pluie tombait toujours. Quelle heure pouvait-il tre, maintenant?
Jeanne n'aurait pas pu dire. Peut-tre la pendule ne marchait-elle
plus. Cela lui paraissait trop fatigant de se retourner. Il y avait au
moins huit jours que sa mre tait partie. Elle avait cess de
l'attendre, elle se rsignait  ne plus la revoir. Puis, elle oubliait
tout, les misres qu'on lui avait faites, le mal trange dont elle
venait de souffrir, mme l'abandon o le monde la laissait. Une
pesanteur descendait en elle avec un froid de pierre. Elle tait
seulement bien malheureuse, oh! malheureuse autant que les petits
pauvres perdus sous les portes, auxquels elle donnait des sous. Jamais
a ne s'arrterait, elle serait ainsi pendant des annes, c'tait trop
grand et trop lourd pour une petite fille. Mon Dieu! comme on
toussait, comme on avait froid, quand on ne vous aimait plus! Elle
fermait ses paupires appesanties, dans le vertige d'un assoupissement
fivreux, et sa dernire pense tait un vague souvenir d'enfance, une
visite  un moulin, avec du bl jaune, des graines toutes petites, qu
coulaient sous des meules grosses comme des maisons.

Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un sicle.
La pluie tombait sans relche, du mme train tranquille, comme ayant
tout le temps, l'ternit, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Prs
d'elle, sa poupe, plie sur la barre d'appui, les jambes dans la
chambre et la tte dehors, semblait une noye, avec sa chemise qui se
collait  sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d'eau;
et elle tait maigre  faire pleurer, dans sa posture comique et
navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait; mais elle
n'ouvrait plus les yeux, sa tte roulait sur ses bras croiss, la toux
s'achevait en un sifflement, sans qu'elle s'veillt. Il n'y avait
plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait mme pas sa
main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires,
une  une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la
fentre. Cela dura encore des heures, des heures.  l'horizon, Paris
s'tait vanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans
le chaos brouill de l'tendue, la pluie grise tombait toujours,
entte.





CINQUIME PARTIE




I


Il faisait nuit depuis longtemps, lorsque Hlne rentra.

Pendant qu'elle montait pniblement l'escalier en s'aidant de la
rampe, son parapluie s'gouttait sur les marches. Devant sa porte,
elle resta quelques secondes  souffler, encore tourdie du roulement
de l'averse autour d'elle, du coudoiement des gens qui couraient, du
reflet des rverbres dansant le long des flaques. Elle marchait dans
un rve, dans la surprise de ces baisers qu'elle venait de recevoir et
de rendre; et, tandis qu'elle cherchait sa clef, elle songeait qu'elle
n'avait ni remords ni joie. Cela tait ainsi, elle ne pouvait faire
que cela ft autrement. Mais elle ne trouvait pas sa clef; sans doute
elle l'avait oublie dans la poche de son autre robe. Alors, elle fut
trs-contrarie, il lui sembla qu'elle s'tait mise  la porte de
chez elle. Elle dut sonner.

--Ah! c'est madame, dit Rosalie en ouvrant. Je commenais  tre
inquite. Et, prenant le parapluie pour le porter  la cuisine, sur la
pierre de l'vier:

--Hein? quelle pluie!... Zphyrin, qui vient d'arriver, tait tremp
comme une soupe.... Je me suis permis de le retenir  dner, madame. Il
a la permission de dix heures.

Hlne, machinalement, la suivait. Elle semblait avoir le besoin de
revoir toutes les pices de son appartement, avant d'ter son chapeau.

--Vous avez bien fait, ma fille, rpondit-elle.

Un instant, elle se tint sur le seuil de la cuisine, regardant les
fourneaux allums. D'un geste instinctif, elle ouvrit une armoire et
la referma. Tous les meubles taient  leur place; elle les
retrouvait, cela lui causait un plaisir. Cependant, Zphyrin s'tait
lev respectueusement. Elle sourit, en lui adressant un lger signe de
tte.

--Je ne savais plus si je devais mettre le rti, reprit la bonne.

--Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.

--Mais bientt sept heures, madame.

--Comment! sept heures!

Et elle resta trs-tonne. Elle avait perdu la conscience du temps.
Ce fut pour elle un rveil.

--Et Jeanne? dit-elle.

--Oh! elle a t bien sage, madame. Mme je crois qu'elle s'est
endormie, car je ne l'ai plus entendue.

--Vous ne lui avez donc pas donn de la lumire?

Rosalie resta embarrasse, ne voulant pas raconter que Zphyrin lui
avait apport des images. Mademoiselle n'avait pas boug, c'tait que
mademoiselle n'avait besoin de rien. Mais Hlne ne l'coutait plus.
Elle entra dans la chambre, o un grand froid la saisit.

--Jeanne! Jeanne! appela-t-elle.

Aucune voix ne rpondait. Ella se heurta contra un fauteuil. La porte
de la salle  manger, qu'elle avait laisse entre-bille, clairait
un coin du tapis. Elle eut un frisson, on aurait dit que la pluie
tombait dans la pice, avec ses souffles humides et son ruissellement
continu. Alors, en se tournant, elle aperut le carr ple que la
fentre taillait dans le gris du ciel.

--Qui donc a ouvert cette fentre! cria-t-elle. Jeanne! Jeanne!

Toujours pas de rponse. Une inquitude mortelle la serrait au coeur.
Elle voulut voir  cette fentre; mais, en ttant, elle sentit une
chevelure, Jeanne tait l. Et, comme Rosalie arrivait avec une lampe,
l'enfant apparut, toute blanche, dormant la joue sur ses bras croiss,
tandis que l'claboussement des gouttes tombant du toit la mouillait.
Elle ne soufflait plus, abattue de dsespoir et de fatigue. Ses
grandes paupires bleutres retenaient dans leurs cils deux grosses
larmes.

--Malheureuse enfant! balbutiait Hlne, s'il est permis!... Mon Dieu,
elle est toute froide!... S'endormir l, et par un pareil temps,
lorsqu'on lui avait dfendu de toucher  la fentre!... Jeanne,
Jeanne, rponds-moi, rveille-toi! Rosalie s'tait prudemment
esquive. La petite, que sa mre avait enleve entre ses bras,
laissait aller sa tte, comme ne pouvant secouer le sommeil de plomb
qui s'tait empar d'elle. Pourtant, elle ouvrit enfin les paupires;
et elle restait engourdie, hbte, les yeux blesss par la lampe.

--Jeanne, c'est moi.... Qu'as-tu? Regarde, je viens de rentrer.

Mais elle ne comprenait pas, murmurant d'un air de stupeur:

--Ah!... ah!...

Elle examinait sa mre, comme si elle ne l'et pas reconnue. Pois,
tout d'un coup, elle grelotta, elle parut sentir le grand froid de la
chambre. Ses ides revenaient, les larmes de ses cils roulrent sur
ses joues. Elle se dbattait, voulant qu'on ne la toucht pas.

--C'est toi, c'est toi.... Oh! laisse, tu me serres trop. J'tais si
bien.

Et, glisse de ses bras, elle avait peur d'elle. D'un regard inquiet,
elle remontait de ses mains  ses paules; une des mains tait
dgante, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les
doigts tides, de l'air sauvage dont elle fuyait devant la caresse
d'une main trangre. Ce n'tait plus la mme odeur de verveine, les
doigts avaient d s'allonger, la paume gardait une mollesse; et elle
restait exaspre au contact de cette peau qui lui semblait change.

--Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hlne. Mais, vraiment,
est-ce raisonnable?... Embrasse-moi.

Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu cette
robe, ni ce manteau  sa mre. La ceinture tait lche, les plis
tombaient d'une faon qui l'irritait. Pourquoi donc revenait-elle si
mal habille, avec quelque chose de trs-laid et de si triste dans
toutes ses affaires? Elle avait de la boue  son jupon, ses souliers
taient crevs, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait
elle-mme, lorsqu'elle se fchait contre les petites filles qui ne
savaient pas s'habiller.

--Embrasse-moi, Jeanne.

Mais l'enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui
paraissait plus forte. Elle tait monte au visage, elle s'tonnait de
la petitesse lasse des yeux, de la rougeur fivreuse des lvres, de
l'ombre trange dont la face entire tait noye. Elle n'aimait pas
a, elle recommenait  avoir du mal dans la poitrine, comme lorsqu'on
lui faisait de la peine. Alors, nerve par l'approche de ces choses
subtiles et rudes qu'elle flairait, comprenant qu'elle respirait l
l'odeur de la trahison, elle clata en sanglots.

--Non, non, je t'en prie.... Oh! tu m'as laisse seule, oh! j'ai t
trop malheureuse....

--Mais puisque je suis rentre, ma chrie.... Ne pleure pas, je suis
rentre.

--Non, non, c'est fini.... Je ne te veux plus.... Oh! j'ai attendu, j'ai
attendu, j'ai trop de mal.

Hlne l'avait reprise et l'attirait doucement, tandis que l'enfant
s'enttait, rptant:

--Non, non, ce n'est plus la mme chose, tu n'es plus la mme.

--Comment? Qu'est-ce que tu dis l, mon enfant?

--Je ne sais pas, tu n'es plus la mme.

--Tu veux dire que je ne t'aime plus?

--Je ne sais pas, tu n'es plus la mme.... Ne dis pas non.... Tu ne sens
plus la mme chose. C'est fini, fini, fini. Je veux mourir.

Toute ple, Hlne la tenait de nouveau dans ses bras. a se voyait
donc sur son visage? Elle la baisa, mais la petite frissonnait, d'un
air de si profond malaise, qu'elle ne lui mit pas au front un second
baiser. Elle la garda pourtant. Ni l'une ni l'autre ne parlait plus.
Jeanne pleurait tout bas, dans la rvolte nerveuse qui la raidissait.
Hlne songeait qu'il ne fallait pas donner d'importance aux caprices
des enfants. Au fond, elle avait une sourde honte, le poids de sa
fille sur son paule la faisait rougir. Alors, elle posa Jeanne par
terre. Toutes deux furent soulages.

--Maintenant, sois raisonnable, essuie tes yeux, reprit Hlne. Nous
arrangerons tout a.

L'enfant obit, se montra trs-douce, un peu craintive, avec des
regards en dessous. Mais, brusquement, une quinte de toux la secoua.

--Mon Dieu! te voila malade, maintenant. Je ne puis vraiment
m'absenter une seconde.... Tu as eu froid?

--Oui, maman, dans le dos.

--Tiens! mets ce chle. Le pole de la salle  manger est allum. Tu
vas avoir chaud.... Est-ce que tu as faim?

Jeanne hsita. Elle allait dire la vrit, rpondre non; mais elle eut
un nouveau regard oblique, et se recula, en disant  mi-voix:

--Oui, maman.

--Allons, ce ne sera rien, dclara Hlne, qui avait besoin de se
rassurer. Mais, je t'en prie, mchante enfant, ne me fais plus de ces
peurs.

Comme Rosalie revenait annoncer que madame tait servie, elle la
gronda vivement. La petite bonne baissait la tte, en murmurant que
c'tait bien vrai, qu'elle aurait d veiller sur mademoiselle. Puis,
pour calmer madame, elle l'aida  se dshabiller. Bon Dieu! madame
tait dans un joli tat! Jeanne suivait les vtements qui tombaient un
 un, comme si elle les et interrogs, en s'attendant  voir glisser
de ces linges tremps de boue les choses qu'on lui cachait. Le cordon
d'un jupon surtout ne voulait pas cder; Rosalie dut travailler un
instant pour en dfaire le noeud; et l'enfant se rapprocha, attire,
partageant l'impatience de la bonne, se fchant contre ce noeud, prise
de la curiosit de savoir comment il tait fait. Mais elle ne put
rester, elle sa rfugia derrire un fauteuil, loin des vtements dont
la tideur l'importunait. Elle tournait la tte. Jamais sa mre
changeant de robe ne l'avait gne ainsi.

--Madame doit se sentir  son aise, disait Rosalie. C'est joliment
bon, du linge sec, lorsqu'on est mouill.

Hlne, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un lger soupir,
comme si elle et en effet prouv un bien-tre. Elle se retrouvait
chez elle, allge, n'ayant plus  ses paules le poids de ces
vtements qu'elle avait trans. La bonne eut beau lui rpter que le
potage tait sur la table, elle voulut mme se laver le visage et les
mains  grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le
peignoir boutonn jusqu'au menton, Jeanne revint prs d'elle, lui prit
une main et la baisa.

A table pourtant, la mre et la fille ne parlrent point. Le pole
ronflait, la petite salle  manger s'gayait avec son acajou luisant
et ses porcelaines claires. Mais Hlne semblait retombe dans cette
torpeur qui l'empchait de penser; elle mangeait machinalement, d'un
air d'apptit. Jeanne, en face d'elle, levait ses regards par-dessus
son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle
toussa. Sa mre, qui l'oubliait, s'inquita tout d'un coup.

--Comment! tu tousses encore!... Tu ne te rchauffes donc pas?

--Oh! si, maman, j'ai bien chaud.

Elle voulut lui tter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle
s'aperut que son assiette restait pleine.

--Tu disais que tu avais faim.... Tu n'aimes donc pas a?

--Mais si, maman. Je mange.

Jeanne faisait un effort, avalait une bouche. Hlne la surveillait
un instant, puis son souvenir retournait l-bas, dans cette chambre
pleine d'ombre. Et l'enfant voyait bien qu'elle ne comptait plus. Vers
la fin du repas, ses pauvres membres briss s'taient affaisss sur la
chaise, elle ressemblait  une petite vieille, avec les yeux ples des
filles trs-ges que jamais plus personne n'aimera.

--Mademoiselle ne prend pas de la confiture? demanda Rosalie. Alors,
je puis ter le couvert?

Hlne restait les yeux perdus.

--Maman, j'ai sommeil, dit Jeanne, d'une voix change; veux-tu me
permettre de me coucher?... Je serai mieux dans mon lit.

De nouveau, sa mre parut s'veiller en sursaut.

--Tu souffres, ma chrie! O souffres-tu? parle donc!

--Mais non, quand je te dis!... J'ai sommeil, il est bien l'heure de
dormir.

Elle quitta sa chaise et se redressa, pour faire croire qu'elle
n'avait pas de mal. Ses petits pieds engourdis butaient sur le
parquet. Dans la chambre, elle s'appuya aux meubles, elle eut le
courage de ne pas pleurer, malgr le feu qui la brlait partout. Sa
mre venait la coucher; et elle ne put que nouer ses cheveux pour la
nuit, tellement l'enfant avait mis de hte  ter elle-mme ses
vtements. Elle se glissa toute seule entre les draps, elle ferma vite
les yeux.

--Tu es bien? demandait Hlne, en remontant les couvertures et en la
bordant.

--Trs-bien. Laisse-moi, ne me remue pas.... Emporte la lumire.

Elle ne dsirait qu'une chose, tre dans le noir pour rouvrir les yeux
et sentir son mal, sans que personne la regardt. Quand la lampe ne
fut plus l, elle ouvrit les yeux tout grands. Cependant,  ct, dans
la chambre, Hlne marchait. Un singulier besoin de mouvement la
tenait debout, la pense de se coucher lui tait insupportable. Elle
regarda la pendule; neuf heures moins vingt, qu'allait-elle faire?
Elle fouilla dans un tiroir, ne se souvint plus de ce qu'elle
cherchait. Puis, elle s'approcha de la bibliothque, jeta un coup
d'oeil sur les livres, sans se dcider, ennuye par la seule lecture
des titres. Le silence de la chambre bourdonnait  ses oreilles; cette
solitude, cet air lourd lui devenaient une souffrance. Elle aurait
souhait du bruit, du monde, quelque chose qui la tirt d'elle-mme. A
deux reprises, elle couta  la porte de la petite pice o Jeanne ne
mettait pas un souffle. Tout dormait, elle tourna encore, dplaant et
replaant les objets qui lui tombaient sous la main. Mais elle eut une
pense brusque, elle songeait que Zphyrin devait tre encore avec
Rosalie. Alors, soulage, heureuse  l'ide de n'tre plus seule, elle
se dirigea vers la cuisine, en tranant ses pantoufles.

Comme elle tait dans l'antichambre et qu'elle poussait dj la porte
vitre du petit couloir, elle surprit le claquement sonore d'un
soufflet lanc  toute vole. La voix de Rosalie criait:

--Hein! tu me pinceras encore, peut-tre!...  bas les pattes!

Tandis que Zphyrin murmurait en grasseyant:

--a ne fait rien, ma belle, c'est comme je t'aime.... Et a y est..

Mais la porte avait craqu. Lorsque Hlne entra, le petit soldat et
la cuisinire, attabls bien tranquillement, avaient tous les deux le
nez dans leur assiette. Ils jouaient l'indiffrence, ce n'taient pas
eux. Seulement, ils taient trs-rouges, leurs yeux luisaient comme
des chandelles, des frtillements les faisaient sauter sur leurs
chaises de paille. Rosalie se leva, se prcipita.

--Madame dsire quelque chose?

Hlne n'avait pas prpar de prtexte. Elle venait pour les voir,
pour causer, pour tre avec du monde. Mais une honte la prit, elle
n'osa pas dire qu'elle ne voulait rien.

--Vous avez de l'eau chaude? demanda-t-elle enfin.

--Non, madame, et mon feu s'teignait.... Oh! a n'empche pas, je vais
vous donner a dans cinq minutes. a bout tout de suite.

Elle remit du charbon, posa la bouillotte. Puis, voyant que sa
matresse restait l, sur le seuil:

--Dans cinq minutes, madame, je vous porte a. Alors, Hlne eut un
geste vague.

--Je ne suis pas presse, j'attendrai.... Ne vous drangez pas, ma
fille; mangez, mangez.... Voil un garon qui va tre oblig de rentrer
 la caserne.

Rosalie consentit  se rasseoir. Zphyrin, qui se tenait debout, salua
militairement et coupa de nouveau sa viande, en largissant les
coudes, pour montrer qu'il savait se conduire. Quand ils mangeaient
ainsi ensemble, aprs le dner de madame, ils ne tiraient mme pas la
table au milieu de la cuisine, ils prfraient se mettre cte  cte,
le nez tourn vers la muraille. De cette faon, ils pouvaient se
donner des coups de genoux, se pincer, s'allonger des claques, sans
perdre un morceau; et, s'ils levaient les yeux, ils avaient la vue
rjouissante des casseroles. Un bouquet de laurier et de thym pendait,
la bote aux pices avait une odeur poivre. Autour d'eux, la cuisine,
qui n'tait pas range encore, talait la dbandade de la desserte;
mais elle restait bien agrable tout de mme pour des amoureux de bel
apptit, se payant l des choses dont on ne servait jamais  la
caserne. a sentait surtout le rti, relev d'une pointe de vinaigre,
le vinaigre de la salade. Les reflets du gaz dansaient dans les
cuivres et dans les fers battus. Comme le fourneau chauffait
terriblement, ils avaient entr'ouvert la fentre, et des souffles de
vent frais, venus du jardin, gonflaient le rideau de cotonnade bleue.

--Vous devez rentrer  dix heures prcises? demanda Hlne.

--Oui, madame, sauf votre respect, rpondit Zphyrin.

--C'est qu'il y a une belle course!... Vous prenez l'omnibus?

--Oh! madame, des fois.... Voyez-vous, avec un bon petit trot
gymnastique, a va encore mieux.

Elle avait fait un pas dans la cuisine, elle s'appuyait contre le
buffet, les mains tombes et noues sur son peignoir. Elle causa
encore du vilain temps de la journe, de ce qu'on mangeait au
rgiment, de la chert des oeufs. Mais chaque fois qu'elle avait pos
une question et qu'ils avaient rpondu, la conversation cessait. Elle
les gnait, ainsi derrire leurs dos; ils ne se retournaient plus,
parlant dans leurs assiettes, pliant les paules sous ses regards,
tandis qu'ils avalaient de toutes petites bouches, pour tre propres.
Elle, calme, se trouvait bien l.

--Ne vous impatientez pas, madame, dit Rosalie, voil dj l'eau qui
chante.... Si le feu tait plus vif....

Hlne l'empcha de se dranger. Tout  l'heure. Elle prouvait
seulement une grande lassitude dans les jambes. Machinalement, elle
traversa la cuisine, alla prs de la fentre, o elle voyait la
troisime chaise, une chaise de bois, trs-haute, qui se transformait
en escabeau, lorsqu'on la renversait. Mais elle ne s'assit pas tout de
suite. Elle avait aperu, sur un coin de la table, un tas d'images.

--Tiens! dit-elle en les prenant, avec le dsir d'tre agrable 
Zphyrin.

Le petit soldat eut un rire silencieux. Il rayonnait, suivant les
images du regard, hochant la tte, quand un beau morceau passait sous
les yeux de madame.

--Celle-l, dit-il tout d'un coup, je l'ai trouve rue du Temple....
C'est une belle femme, qui a des fleurs dans son panier....

Hlne s'tait assise. Elle examinait la belle femme, un couvercle de
bote  pastilles, dor et verni, que Zphyrin avait essuy avec soin.
Sur le dossier de la chaise, un torchon l'empchait de s'appuyer. Elle
le repoussa, s'absorba de nouveau. Alors, les deux amoureux, en voyant
madame si bonne, ne se gnrent plus. Ils finirent mme par l'oublier.
Hlne avait laiss, une  une, tomber les images sur ses genoux; et,
vaguement souriante, elle les regardait, elle les coutait.

--Dis donc, mon petit, murmurait la cuisinire, tu ne reprends pas du
gigot?

Il ne rpondait ni oui ni non, se balanait comme si on l'et
chatouill, puis s'largissait d'aise, lorsqu'elle lui mettait une
paisse tranche sur son assiette. Ses paulettes rouges sautaient,
tandis que sa tte ronde, aux grandes oreilles cartes, avait le
branlement d'une tte de magot, dans son collet jaune. Il riait du
dos, clatant dans sa tunique, qu'il ne dboutonnait jamais  la
cuisine, par respect pour madame.

--a vaut mieux que les raves du pre Rouvet, finit-il par dire, la
bouche pleine.

a, c'tait un souvenir du pays. Tous deux crevrent de rire; et
Rosalie se retint aprs la table, pour ne pas tomber. Un jour, c'tait
avant leur premire communion, Zphyrin avait vol trois raves au pre
Rouvet; elles taient dures, les raves, oh! dures  se casser les
dents; mais Rosalie, tout de mme, avait croqu sa part, derrire
l'cole. Alors, toutes les fois qu'ils mangeaient ensemble, Zphyrin
ne manquait pas de dire:

--a vaut mieux que les raves du pre Rouvet.

Et, toutes les fois, Rosalie crevait si fort, qu'elle cassait le
cordon de son jupon. On entendit le cordon qui partait.

--Hein! tu l'as cass? dit le petit soldat triomphant.

Il envoya les mains, il voulait savoir. Mais il reut des tapes.

--Reste tranquille, tu ne le raccommoderas pas, peut-tre.... C'est
bte, de me casser mon cordon. J'en remets un chaque semaine. Puis,
comme il ttait tout de mme, elle lui prit entre ses gros doigts une
pince de chair sur la main et la tortilla. Cette gentillesse allait
encore l'exciter, lorsque, d'un coup d'oeil furieux, elle lui montra
madame, qui les regardait. Sans trop se troubler, il se gonfla la joue
d'une norme bouche, clignant les paupires de son air de troupier
dgourdi, faisant mine de dire que les femmes ne dtestent pas a,
mme les dames. Bien sr, quand les gens s'aiment, on a toujours du
plaisir  les voir.

--Vous avez encore cinq ans  rester soldat? demanda Hlne, affaisse
sur la haute chaise de bois, s'oubliant dans une grande douceur.

--Oui, madame, peut-tre quatre seulement, si on n'a pas besoin de
moi.

Rosalie comprit que madame songeait  son mariage. Elle s'cria, en
affectant d'tre en colre:

--Oh! madame, il peut rester dix ans encore, ce n'est pas moi qui irai
le rclamer au gouvernement.... Il devient trop chatouilleur. Je crois
bien qu'on le dbauche.... Oui, tu as beau rire. Mais, avec moi, a ne
prend pas. Quand monsieur le maire sera l, nous verrons  plaisanter.

Et, comme il ricanait plus fort, pour se poser en sducteur devant
madame, la cuisinire se fcha tout  fait.

--Va, je te conseille!... Au fond, vous savez, madame, qu'il est aussi
godiche. On n'a pas ide comme l'uniforme les rend btes. Ce sont des
airs qu'il se donne avec les camarades. Si je le mettais  la porte,
vous l'entendriez pleurer dans l'escalier.... Je me fiche de toi, mon
petit! Quand je voudrai, est-ce que tu ne seras pas toujours l, pour
savoir comment mes bas sont faits?

Elle le regardait de tout prs; mais,  le voir ainsi, avec sa bonne
figure couleur de son qui commenait  tre inquite, elle fut
brusquement attendrie. Et, sans transition apparente:

--Ah! je ne t'ai pas dit, j'ai reu une lettre de la tante.... Les
Guignard voudraient vendre leur maison. Oui, presque pour rien.... On
pourra peut-tre, plus tard....

--Bigre! dit Zphyrin panoui, on serait chez soi l dedans.... Il y a
de quoi mettre deux vaches.

Alors, ils se turent. Ils taient au dessert. Le petit soldat lchait
du raisin sur son pain avec une gourmandise d'enfant, tandis que la
cuisinire pelait une pomme, soigneusement, d'un air maternel. Lui,
pourtant, avait fourr sous la table sa main reste libre, et il lui
faisait des minettes le long des genoux, mais si doucement, qu'elle
feignait de ne pas les sentir. Quand il restait honnte, elle ne se
fchait point. Mme elle devait aimer a, sans l'avouer, car elle
avait de lgers sauts de contentement sur sa chaise. Enfin, ce
jour-l, c'tait un rgal complet.

--Madame, voil votre eau qui bout, dit Rosalie aprs un silence.

Hlne ne bougeait pas. Elle se sentait comme enveloppe dans leur
tendresse. Et elle continuait pour eux leurs rves, elle se les
imaginait l-bas, dans la maison des Guignard, avec leurs deux vaches.
Cela la faisait sourire, de le voir si srieux, la main sous la table,
tandis que la petite bonne se tenait trs-raide, pour ne pas avoir
l'air. Toutes les distances se trouvaient rapproches, elle n'avait
plus une conscience nette d'elle ni des autres, du lieu o elle tait
ni de ce qu'elle venait y faire. Les cuivres flambaient sur les murs,
une mollesse la retenait, le visage noy, sans qu'elle ft blesse du
dsordre de la cuisine. Cet abaissement d'elle-mme lui donnait la
profonde jouissance d'un besoin content. Elle avait seulement trs-
chaud, le fourneau mettait des gouttes de sueur  son front ple; et,
derrire elle, la fentre entr'ouverte soufflait sur sa nuque des
frissons dlicieux.

--Madame, votre eau bout, rpta Rosalie. Il ne va rien rester dans la
bouillotte.

Et elle posa la bouillotte devant elle. Hlne, un instant surprise,
dut se lever.

--Ah! oui.... Je vous remercie.

Elle n'avait plus de prtexte, elle s'en alla lentement,  regret.
Dans sa chambre, la bouillotte l'embarrassa. Mais toute une passion
clatait en elle. Cet engourdissement qui l'avait tenue comme
imbcile, se fondait en un flot de vie ardente, dont le ruissellement
la brlait. Elle frissonnait de la volupt qu'elle n'avait point
prouve. Des souvenirs lui revenaient, ses sens s'veillaient trop
tard, avec un immense dsir inassouvi, Droite au milieu de la pice,
elle eut un tirement de tout son corps, les mains leves et tordues,
faisant craquer ses membres nervs. Oh! elle l'aimait, elle le
voulait, elle se donnerait comme a, la fois prochaine.

Et, au moment o elle tait son peignoir en regardant ses bras nus, un
bruit l'inquita, elle crut que Jeanne avait touss. Alors, elle prit
la lampe. L'enfant, les paupires closes, semblait endormie. Mais,
lorsque sa mre tranquillise eut tourn le dos, elle ouvrit ses yeux
tout grands, des yeux noirs qui la suivaient, pendant qu'elle
retournait dans la chambre. Elle ne dormait pas encore, elle ne
voulait pas qu'on la fit dormir. Une nouvelle crise de toux lui
dchira la gorge, et elle enfona la tte sous la couverture, elle
l'touffa. Maintenant, elle pouvait s'en aller, sa mre ne s'en
apercevrait plus. Elle gardait ses yeux ouverts dans la nuit, sachant
tout, comme si elle venait de rflchir, et mourant de a, sans une
plainte.




II


Hlne, le lendemain, eut toutes sortes d'ides pratiques. Elle
s'veilla avec l'imprieux besoin de veiller elle-mme sur son
bonheur, frissonnante  la crainte de perdre Henri par quelque
imprudence.  cette heure frileuse du lever, tandis que la chambre
engourdie dormait encore, elle l'adorait, elle le dsirait, dans un
lan de tout son tre. Jamais elle ne s'tait connu ce souci d'tre
habile. Sa premire pense fut qu'elle devait voir Juliette le matin
mme. Elle viterait ainsi des explications fcheuses, des recherches
qui pouvaient tout compromettre.

Lorsqu'elle arriva chez madame Deberle, vers neuf heures, elle la
trouva dj leve, ple et les yeux rougis comme une hrone de drame.
Et, ds qu'elle l'aperut, la pauvre femme se jeta dans ses bras en
pleurant, en l'appelant son bon ange. Elle n'aimait pas du tout ce
Malignon, oh! elle le jurait! Mon Dieu! quelle aventure stupide! Elle
en serait morte, c'tait certain! car, maintenant, elle ne se sentait
pas faite le moins du monde pour ces machines-l, les mensonges, les
souffrances, les tyrannies d'un sentiment toujours le mme. Comme cela
lui semblait bon de se retrouver libre! Elle riait d'aise; puis, elle
sanglota de nouveau en suppliant son amie de ne pas la mpriser. Au
fond de sa fivre, il y avait de la peur, elle croyait que son mari
savait tout. La veille, il tait rentr agit. Elle accabla Hlne de
questions. Alors, celle-ci, avec une audace et une facilit qui
l'tonnaient elle-mme, lui conta une histoire dont elle inventait les
dtails un  un, abondamment. Elle lui jura que son mari ne se doutait
de rien. C'tait elle qui, ayant tout appris et voulant la sauver,
avait imagin d'aller ainsi troubler le rendez-vous. Juliette
l'coutait, acceptait ce roman, le visage clair d'une joie
dbordante, au milieu de ses larmes. Elle se jeta une fois encore 
son cou. Et Hlne n'tait nullement gne par ses caresses, elle
n'prouvait aucun des scrupules de loyaut dont elle avait souffert
autrefois. Lorsqu'elle la quitta, aprs lui avoir fait promettre
d'tre calme, elle riait au fond d'elle de son adresse, elle sortait
ravie.

Quelques jours se passrent. Toute l'existence d'Hlne se trouvait
dplace; elle ne vivait plus chez elle, elle vivait chez Henri, par
ses penses de chaque heure. Plus rien n'existait que le petit htel
voisin, o son coeur battait. Ds qu'elle trouvait un prtexte, elle
accourait, elle s'oubliait, satisfaite de respirer le mme air. Dans
ce premier ravissement de la possession, la vue de Juliette
l'attendrissait comme une dpendance d'Henri. Pourtant celui-ci
n'avait pu encore la rencontrer un instant seule. Elle semblait mettre
un raffinement  retarder l'heure du second rendez-vous. Un soir,
comme il la reconduisait jusqu'au vestibule, elle lui avait seulement
fait jurer de ne pas revoir la maison du passage des Eaux, en ajoutant
qu'il la compromettrait. Tous deux frmissaient dans l'attente de
l'treinte passionne dont ils se reprendraient, ils ne savaient plus
o, quelque part, une nuit. Et Hlne, hante de ce dsir, n'existait
dsormais que pour cette minute-l, indiffrente aux autres, passant
ses journes  l'esprer, trs-heureuse et ayant seulement dans son
bonheur la sensation inquite que Jeanne toussait autour d'elle.

Jeanne toussait d'une petite toux sche, frquente, qui s'accentuait
davantage vers le soir. Elle avait alors de lgers accs de fivre;
des sueurs l'affaiblissaient pendant son sommeil. Lorsque sa mre
l'interrogeait, elle rpondait qu'elle n'tait pas malade, qu'elle ne
souffrait pas. C'tait sans doute une fin de rhume. Et Hlne,
tranquillise par cette explication, n'ayant plus la conscience nette
de ce qui se passait  ses cts, gardait pourtant, dans le
ravissement o elle vivait, le sentiment confus d'une douleur, comme
un poids dont la meurtrissure la faisait saigner  une place qu'elle
n'aurait pu dire. Parfois, au milieu d'une de ces joies sans cause qui
la baignaient de tendresse, une anxit la prenait, il lui semblait
qu'un malheur tait derrire elle. Elle se retournait et elle
souriait. Quand on est trop heureuse, on tremble toujours. Personne
n'tait l. Jeanne venait de tousser, mais elle buvait de la tisane,
ce ne serait rien.

Cependant, une aprs-midi, le vieux docteur Bodin, qui montait en ami
de la maison, avait fait traner sa visite, proccup, tudiant Jeanne
du coin de ses petits yeux bleus. Il l'interrogeait en ayant l'air de
jouer avec elle. Ce jour-l, il ne dit rien. Mais, deux jours aprs,
il reparut; et, cette fois, sans examiner Jeanne, avec la gaiet d'un
vieillard qui a vu beaucoup de choses, il mit la conversation sur les
voyages. Autrefois, il avait servi comme chirurgien militaire; il
connaissait toute l'Italie. C'tait un pays superbe qu'il fallait
admirer au printemps. Pourquoi madame Grandjean n'y menait-elle pas sa
fille? Il en vint ainsi, aprs d'habiles transitions,  conseiller un
sjour l-bas, au pays du soleil, comme il le disait. Hlne le
regardait fixement. Alors, il se rcria; ni l'une ni l'autre n'tait
malade, certes! seulement, cela rajeunissait de changer d'air. Elle
tait devenue toute blanche, prise d'un froid mortel,  la pense de
quitter Paris. Mon Dieu! s'en aller si loin, si loin! perdre Henri
tout d'un coup, laisser leurs amours sans lendemain! C'tait en elle
un tel dchirement, qu'elle se pencha vers Jeanne, pour cacher son
trouble. Est-ce que Jeanne voulait partir? L'enfant avait nou
frileusement ses petits doigts. Oh! oui, elle voulait bien! elle
voulait bien aller dans du soleil, toutes seules, elle et sa mre, oh!
toutes seules; et sur sa pauvre figure maigrie, dont la fivre brlait
les joues, l'espoir d'une vie nouvelle rayonnait. Mais Hlne
n'coutait plus, rvolte et mfiante, persuade maintenant que tout
le monde s'entendait, l'abb, le docteur Bodin, Jeanne elle-mme, pour
la sparer d'Henri. En la voyant si blme, le vieux mdecin crut qu'il
avait manqu de prudence; il se hta de dire que rien ne pressait,
dcid  revenir sur cet entretien.

Justement, madame Deberle devait rester chez elle, ce jour-l. Ds que
le docteur fut parti, Hlne se hta de mettre son chapeau. Jeanne
refusait de sortir; elle tait mieux auprs du feu; elle serait bien
sage et n'ouvrirait pas la fentre. Depuis quelque temps, elle ne
tourmentait plus sa mre pour l'accompagner, elle la suivait seulement
d'un long regard. Puis, lors-qu'elle tait seule, elle se rapetissait
sur sa chaise et demeurait ainsi des heures, sans bouger.

--Maman, est-ce loin, l'Italie? demanda-t-elle, quand Hlne
s'approcha pour l'embrasser.

--Oh! trs-loin, ma mignonne.

Mais Jeanne la tenait par le cou. Elle ne la laissa pas se relever
tout de suite, murmurant:

--Hein? Rosalie garderait ici tes affaires. Nous n'aurions pas besoin
d'elle.... Vois-tu, avec une malle pas grosse.... Oh! ce serait bon,
petite mre! Rien que nous deux!... Je reviendrais engraisse, tiens!
comme a.

Elle gonflait les joues et arrondissait les bras. Hlne dit qu'on
verrait; puis, elle s'chappa, en recommandant  Rosalie de bien
veiller sur mademoiselle. Alors, l'enfant se pelotonna au coin de la
chemine, regardant le feu brler, enfonce dans une rverie. De temps
 autre, elle avanait machinalement les mains, pour les chauffer. Le
reflet de la flamme fatiguait ses grands yeux. Elle tait si perdue
qu'elle n'entendit pas entrer M. Rambaud. Il multipliait ses visites,
il venait, disait-il, pour cette femme paralytique que le docteur
Deberle n'avait pu encore faire entrer aux Incurables. Quand il
trouvait Jeanne seule, il s'asseyait  l'autre coin de la chemine, il
causait avec elle comme avec une grande personne. C'tait bien
ennuyeux, cette pauvre femme attendait depuis une semaine; mais il
descendrait tout  l'heure, il verrait le docteur, qui lui donnerait
peut-tre une rponse. Pourtant, il ne bougeait pas.

--Ta mre ne t'a donc pas emmene? demanda-t-il.

Jeanne eut un mouvement des paules, plein de lassitude. Cela la
drangerait trop d'aller chez les autres. Plus rien ne lui plaisait.

Elle ajouta:

--Je deviens vieille, je ne peux pas jouer toujours.... Maman s'amuse
dehors, moi, je m'amuse dedans; alors, nous ne sommes pas ensemble.

Il y eut un silence. L'enfant frissonna, prsenta les deux mains au
brasier qui brlait avec une grande lueur rose; et elle ressemblait,
en effet,  une bonne femme, emmitoufle dans un immense chle, un
foulard au cou, un autre sur la tte. Au fond de tous ces linges, on
la sentait pas plus grosse qu'un oiseau malade, bouriff et soufflant
dans ses plumes. M. Rambaud, les mains noues sur ses genoux,
contemplait le feu. Puis, se tournant vers Jeanne, il lui demanda si
sa mre tait sortie la veille. Elle rpondit d'un signe affirmatif.
Et l'avant-veille, et le jour d'auparavant. Elle disait toujours oui,
d'un hochement du menton. Sa mre sortait tons les jours. Alors, M.
Rambaud et la petite se regardrent longuement, avec des figures
blanchies et graves, comme s'ils avaient  mettre en commun un grand
chagrin. Ils n'en parlaient point, parce qu'une gamine et un homme
vieux ne pouvaient causer de cela ensemble; mais ils savaient bien
pourquoi ils taient si tristes et pourquoi ils aimaient  rester
ainsi  droite et  gauche de la chemine, quand la maison tait vide.
Cela les consolait beaucoup. Ils se serraient l'un contre l'autre,
pour sentir moins leur abandon. Des effusions de tendresse leur
venaient, ils auraient voulu s'embrasser et pleurer.

--Tu as froid, bon ami, j'en suis sre.... Approche-toi du feu.--Mais
non, ma chrie, je n'ai pas froid.

--Oh! tu mens, tes mains sont glaces.... Approche-toi ou je me fche.

Puis, c'tait lui qui s'inquitait.

--Je parie qu'on ne t'a pas laissa de tisane.... Je vais t'en faire,
veux-tu? Oh! je sais trs-bien la faire.... Si je te soignais, tu
verrais, tu ne manquerais de rien.

Il ne se permettait pas des allusions plus claires. Jeanne, vivement,
rpondait que la tisane la dgotait on lui en faisait trop boire.
Pourtant, des fois, elle consentait  ce que M. Rambaud tournt autour
d'elle, comme une mre; il lui glissait un oreiller sons les paules,
lui donnait sa potion qu'elle allait oublier, la soutenait dans la
chambre, pendue  son bras. C'taient des gteries qui les
attendrissaient tous deux. Comme Jeanne le disait avec ses regards
profonds dont la flamme troublait tant le bonhomme, ils jouaient au
papa et  la petite fille, pendant que sa mre n'tait pas l. Tout
d'un coup, des tristesses les prenaient, ils ne parlaient plus,
s'examinant  la drobe, avec de la piti l'un pour l'autre.

Ce jour-l, aprs un long silence, l'enfant rpta la question qu'elle
avait dj pose  sa mre:

--Est-ce loin, l'Italie?

--Oh! je crois bien, dit M. Rambaud. C'est l-bas, derrire Marseille,
au diable.... Pourquoi me demandes-tu a?

--Parce que, dclara-t-elle gravement.

Alors, elle se plaignit de ne rien savoir. Elle tait toujours malade,
on ne l'avait jamais mise en pension. Tous deux se turent, la grande
chaleur du feu les endormait.

Cependant, Hlne avait trouv madame Deberle et sa soeur Pauline dans
le pavillon japonais, o elles passaient souvent les aprs midi. Il y
faisait trs-chaud, une bouche de calorifre y soufflait une haleine
touffante. Les larges glaces taient fermes, on apercevait l'troit
jardin en toilette d'hiver, pareil  une grande spia traite avec un
fini merveilleux, dtachant sur la terre brune les petites branches
noires des arbres. Les deux soeurs se disputaient vertement.

--Laisse-moi donc tranquille! criait Juliette, notre intrt bien
entendu est de soutenir la Turquie.

--Moi, j'ai caus avec un Russe, rpondit Pauline tout aussi anime.
On nous aime  Saint-Ptersbourg, nos allis vritables sont de ce
ct.

Mais Juliette prit un air grave, et, croisant les bras:

--Alors, qu'est-ce que tu fais de l'quilibre europen?

La question d'Orient passionnait Paris, la conversation courante tait
l, toute femme un peu rpandue ne pouvait dcemment parler d'autre
chose. Aussi, depuis deux jours, madame Deberle se plongeait-elle avec
conviction dans la politique extrieure. Elle avait des ides trs-
arrtes sur les diffrentes ventualits qui menaaient de se
produire. Sa soeur Pauline l'agaait beaucoup, parce qu'elle se
donnait l'originalit de soutenir la Russie, contrairement aux
intrts vidents de la France. Elle voulait la convaincre, puis elle
se fchait.

--Tiens! tais-toi, tu parles comme une sotte.... Si seulement tu avais
tudi la question avec moi....

Elle s'interrompit, pour saluer Hlne, qui entrait.

--Bonjour, ma chre. Vous tes bien gentille d'tre venue.... Vous ne
savez rien: On parlait ce matin d'un ultimatum. La sance de la
Chambre des Communes a t trs-agite.

--Non, je ne sais rien, rpondit Hlne, que la question stupfiait.
Je sors si peu!

D'ailleurs, Juliette n'avait pas attendu la rponse. Elle expliquait 
Pauline pourquoi il fallait neutraliser la mer Noire, tout en nommant
de temps  autre des gnraux anglais et des gnraux russes,
familirement, avec une prononciation trs-correcte. Mais Henri venait
de paratre, tenant  la main un paquet de journaux. Hlne comprit
qu'il descendait pour elle. Leurs yeux s'taient cherchs, ils avaient
appuy fortement leurs regards l'un sur l'autre. Ensuite ils
s'envelopprent tout entiers dans la longue et silencieuse poigne de
main qu'ils se donnrent.

--Qu'y a-t-il dans les journaux? demanda fivreusement Juliette.

--Dans les journaux, ma chre? dit le docteur; mais il n'y a jamais
rien.

Alors, on oublia un instant la question d'Orient. Il fut,  plusieurs
reprises, question de quelqu'un sur qui l'on comptait et qui
n'arrivait pas. Pauline faisait remarquer que trois heures allaient
sonner. Oh! il viendrait, affirmait madame Deberle; il avait trop
formellement promis; et elle ne nommait personne. Hlne coutait sans
entendre. Tout ce qui n'tait pas Henri ne l'intressait point. Elle
n'apportait plus d'ouvrage, elle faisait des visites de deux heures,
trangre  la conversation, la tte occupe souvent du mme rve
enfantin, imaginant que les autres disparaissaient par un prodige et
restait seule avec lui. Cependant, elle rpondit  Juliette qui la
questionnait, tandis que le regard d'Henri, toujours pos sur le sien,
la fatiguait dlicieusement. Il passa derrire elle, comme pour
relever un des stores, et elle sentit bien qu'il exigeait un
rendez-vous, un frisson dont il effleura sa chevelure. Elle
consentait, elle n'avait plus la force d'attendre.

--On a sonn, ce doit tre lui, dit Pauline tout d'un coup. Les deux
soeurs prirent un air indiffrent. Ce fut Matignon qui se prsenta,
plus correct encore que de coutume, avec une pointe de gravit. Il
serra les mains qui se tendaient vers lui; mais il vita ses
plaisanteries habituelles, il rentrait en crmonie dans la maison o
il n'avait plus paru depuis quelque temps. Pendant que le docteur et
Pauline se plaignaient de la raret de ses visites, Juliette se pencha
 l'oreille d'Hlne, qui, malgr sa souveraine indiffrence, restait
surprise.

--Hein? cela vous tonne?... Mon Dieu! je ne lui en veux pas. Au fond,
il est si bon garon qu'on ne peut rester fch.... Imaginez-vous qu'il
a dterr un mari pour Pauline. C'est gentil, vous ne trouvez pas?

--Sans doute, murmura Hlne par complaisance.

--Oui, un de ses amis, trs-riche, qui ne songeait pas du tout  se
marier, et qu'il a jur de nous amener.... Nous l'attendions
aujourd'hui pour avoir la rponse dfinitive.... Alors, vous comprenez,
j'ai d passer par-dessus bien des choses. Oh! il n'y a plus de
danger, nous nous connaissons maintenant.

Elle eut un joli rire, rougit un peu au souvenir qu'elle voquait;
puis, elle s'empara vivement de Matignon. Hlne souriait galement.
Ces facilits de l'existence l'excusaient elle-mme. On avait bien
tort de rver des drames noirs, tout se dnouait avec une bonhomie
charmante. Mais, pendant qu'elle gotait ainsi un lche bonheur  se
dire que rien n'tait dfendu, Juliette et Pauline venaient d'ouvrir
la porte du pavillon et d'entraner Malignon dans le jardin. Tout d'un
coup, elle entendit, derrire sa nuque, la voix d'Henri, basse et
ardente:

--Je vous en prie, Hlne, oh! je vous en prie....

Elle tressaillit, regarda autour d'elle avec une soudaine inquitude.
Ils taient bien seuls, elle aperut les trois autres marchant 
petits pas dans une alle. Henri avait os la prendre aux paules, et
elle tremblait, et sa terreur tait pleine d'ivresse.

--Quand vous voudrez, balbutia-t-elle, comprenant bien qu'il lui
demandait un rendez-vous.

Et, rapidement, ils changrent quelques paroles.

--Attendez-moi ce soir, dans cette maison du passage des Eaux.

--Non, je ne puis pas.... Je vous ai expliqu, vous m'avez jur....

--Autre part alors, o il vous plaira, pourvu que je vous voie.... Chez
vous, cette nuit?

Elle se rvolta. Mais elle ne put refuser que d'un geste, reprise de
peur, en voyant les deux femmes et Malignon qui revenaient. Madame
Deberle avait feint d'emmener le jeune homme pour lui montrer une
merveille, des touffes de violettes en pleine fleur, malgr le temps
froid. Elle hta le pas, elle rentra la premire, rayonnante.

--C'est fait! dit-elle.

--Quoi donc? demanda Hlne, encore toute secoue, ne se rappelant
plus.

--Mais ce mariage!... Ah! quel dbarras! Pauline commenait  ne pas
tre commode.... Le jeune homme l'a vue et la trouve charmante. Demain,
nous dnerons tous chez papa.... J'aurais embrass Malignon pour sa
bonne nouvelle.

Henri, avec un sang-froid parfait, avait manoeuvr de faon 
s'loigner d'Hlne. Lui aussi trouvait Malignon charmant. Il parut se
rjouir beaucoup avec sa femme de voir enfin leur petite soeur place.

Puis, il avertit Hlne qu'elle allait perdre un de ses gants. Elle le
remercia. Dans le jardin, on entendait la vois de Pauline qui
plaisantait; elle se penchait vers Malignon, lui chuchotait des mots
entrecoups, et clatait de rire, lorsqu'il lui rpondait galement 
l'oreille. Sans doute il lui faisait des confidences sur le futur. Par
la porte du pavillon laisse ouverte, Hlne respirait l'air froid
avec dlices.

C'tait  ce moment, dans la chambre, que Jeanne et M. Rambaud se
taisaient, engourdis par la grosse chaleur du brasier. L'enfant sortit
de ce long silence, en demandant tout d'un coup, comme si cette
demande et t la conclusion de sa rverie:

--Veux-tu que nous allions  la cuisine?... Nous verrons si nous
n'apercevons pas maman.

--Je veux bien, rpondit M. Rambaud.

Elle tait plus forte, ce jour-l. Elle vint, sans tre soutenue,
appuyer son visage  une vitre. M. Rambaud, lui aussi, regardait dans
le jardin. Il n'y avait pas de feuilles, on distinguait nettement
l'intrieur du pavillon japonais, par les grandes glaces claires.
Rosalie, en train de soigner un pot-au-feu, traita mademoiselle de
curieuse. Mais l'enfant avait reconnu la robe de sa mre; et elle la
montrait, elle s'crasait la face contre la vitre, pour mieux voir.
Cependant, Pauline levait la tte, faisait des signes. Hlne parut,
appela de la main.

--On vous a aperue, mademoiselle, rptait la cuisinire. On vous dit
de descendre.

Il fallut que M. Rambaud ouvrit la fentre. On le priait d'amener
Jeanne, tout le monde la demandait. Jeanne s'tait sauve dans la
chambre, refusant violemment, accusant son bon ami d'avoir fait exprs
de taper contre la vitre. Elle aimait bien regarder sa mre, mais elle
ne voulait plus aller dans cette maison-l; et,  toutes les questions
suppliantes que lui adressait M. Rambaud, elle lui rpondait par son
terrible parce que, qui expliquait tout.

--Ce n'est pas toi qui devrais me forcer, dit-elle enfin, d'un air
sombre.

Mais il lui rptait qu'elle causerait beaucoup de peine  sa mre,
qu'on ne pouvait pas faire des sottises aux gens. Il la couvrirait
bien, elle n'aurait pas froid; et, en parlant, il nouait le chle
autour de sa taille, il tait le foulard qu'elle avait sur la tte,
pour la coiffer d'une petite capeline en tricot. Quand elle ft prte,
elle protesta encore. Enfin, elle se laissa emmener,  la condition
qu'il la remonterait tout de suite, si elle se sentait trop malade. La
concierge leur ouvrit la porte de communication, on les accueillit
dans le jardin par des exclamations joyeuses. Madame Deberle surtout
tmoigna beaucoup d'affection  Jeanne; elle l'installa dans un
fauteuil, prs de la bouche de chaleur, voulut qu'on fermt tout de
suite les glaces, en faisant remarquer que l'air tait un peu vif pour
la chre enfant. Malignon tait parti. Et, comme Hlne rentrait les
cheveux bouriffs de la petite, un peu honteuse de la voir ainsi chez
le monde, emmaillotte dans un chle et coiffe d'une capeline,
Juliette s'cria:

--Laissez donc! est-ce que nous ne sommes pas en famille?... Cette
pauvre Jeanne! elle nous manquait.

Elle sonna, elle demanda si mademoiselle Smithson et Lucien n'taient
pas rentrs de leur promenade quotidienne. Ils n'taient pas rentrs.
D'ailleurs, Lucien devenait impossible, il avait fait pleurer la
veille les cinq demoiselles Levasseur.

--Voulez-vous que nous jouions  pigeon vole? demanda Pauline, que
l'ide de son prochain mariage affolait. Ce n'est pas fatigant.

Mais Jeanne refusa d'un signe de tte. Longuement, entre ses cils
baisss, elle promenait son regard sur les personnes qui
l'entouraient. Le docteur venait d'apprendre  M. Rambaud que sa
protge tait enfin admise aux Incurables, et celui-ci, trs-mu, lui
serrait les mains, comme s'il avait reu un grand bienfait personnel.
Chacun s'allongea dans un fauteuil, la conversation prit une intimit
charmante. Les voix se ralentissaient, des silences se faisaient par
moments. Comme madame Deberle et sa soeur causaient ensemble, Hlne
dit aux deux hommes:

--Le docteur Bodin nous a conseill un voyage en Italie.

--Ah! c'est pour cela que Jeanne m'a questionn! s'cria M. Rambaud.
a te ferait donc plaisir d'aller l-bas?

L'enfant, sans rpondre, mit ses deux petites mains sur sa poitrine,
tandis que sa face grise s'illuminait. Son regard s'tait coul vers
le docteur, avec crainte; car elle avait compris que sa mre le
consultait. Il avait eu un lger tressaillement, il restait
trs-froid. Mais, brusquement, Juliette se jeta dans la conversation,
voulant comme d'habitude tre  tous les sujets.

--De quoi? vous parlez de l'Italie?... Est-ce que vous ne disiez pas
que vous partez pour l'Italie!... Ah bien! la rencontre est drle!
Justement, ce matin, je tourmentais Henri pour qu'il me ment 
Naples.... Imaginez-vous que, depuis dix ans, je rve de voir Naples.
Tous les printemps, il me promet, puis il ne tient pas sa parole.

--Je ne t'ai pas dit que je ne voulais pas, murmura le docteur.

--Comment, tu ne m'as pas dit?... Tu as refus carrment, en
m'expliquant que tu ne pouvais quitter tes malades.

Jeanne coutait. Une grande ride coupait son front pur, pendant que,
machinalement, elle tordait ses doigts, les uns aprs les autres.

--Oh! mes malades, reprit le mdecin, pour quelques semaines, je les
confierais bien  un confrre.... Si je croyais te faire un si grand
plaisir....

--Docteur, interrompit Hlne, est-ce que vous tes aussi d'avis qu'un
pareil voyage serait bon pour Jeanne?

--Excellent, cela la remettrait compltement sur pied.... Les enfants
se trouvent toujours bien d'un voyage.

--Alors, s'cria Juliette, nous emmenons Lucien, nous partons tous
ensemble.... Veux-tu?

--Mais, sans doute, je veux tout ce que tu voudras, rpondit-il avec
un sourire.

Jeanne, baissant la tte, essuya deux grosses larmes de colre et de
douleur qui lui brlaient les yeux. Et elle se laissa aller au fond du
fauteuil, comme pour ne plus entendre et ne plus voir, pendant que
madame Deberle, ravie de cette distraction inespre qui se prsentait
 elle, clatait en paroles bruyantes. Oh! que son mari tait gentil!
Elle l'embrassa pour la peine. Tout de suite elle causa des
prparatifs. On partirait la semaine suivante. Mon Dieu! jamais elle
n'aurait le temps de tout apprter! Puis, elle voulut tracer un
itinraire; il fallait passer par l; on resterait huit jours  Rome,
on s'arrterait dans un petit pays charmant dont madame de Guiraud lui
avait parl; et elle finit par se disputer avec Pauline, qui demandait
qu'on retardt le voyage, pour tre en avec son mari.

--Ah! non, par exemple! disait-elle. On fera la noce  notre retour.

On oubliait Jeanne. Elle examinait fixement sa mre et le docteur.
Certes, maintenant, Hlne acceptait ce voyage, qui devait la
rapprocher d'Henri. C'tait une grande joie: s'en aller tous les deux
au pays du soleil, vivre les journes cte  cte, profiter des heures
libres. Un rire de soulagement montait  ses lvres, elle avait eu si
peur de le perdre, elle tait si heureuse de pouvoir partir avec tous
ses amours! Et, pendant que Juliette droulait les contres qu'ils
traverseraient, tous les deux croyaient dj marcher dans un printemps
idal, se disaient d'un regard qu'ils s'aimeraient l, et l encore,
partout o ils passeraient ensemble.

Cependant, M. Rambaud, qu'une tristesse avait peu  peu rendu
silencieux, s'aperut du malaise de Jeanne.

--Est-ce que tu n'es pas bien, ma chrie? demanda-t-il  mi-voix.

--Oh! non, j'ai trop de mal.... Remonte-moi, je t'en supplie.

--Mais il faut prvenir ta mre.

--Non, non, maman est occupe, elle n'a pas le temps.... Remonte-moi,
remonte-moi.

Il la prit dans ses bras, il dit  Hlne que l'enfant se sentait un
peu fatigue. Alors, elle le pria de l'attendre en haut, elle les
suivait. La petite, quoique bien lgre, lui glissait des mains, et il
dut s'arrter au second tage. Elle avait appuy la tte  son paule,
tous deux se regardaient avec beaucoup de chagrin. Pas un bruit ne
troublait le silence glac de l'escalier. Il murmura:

--Tu es contente, n'est-ce pas, d'aller en Italie?

Mais elle clata en sanglots, balbutiant qu'elle ne voulait plus,
qu'elle prfrait mourir dans sa chambre. Oh! elle n'irait pas, elle
tomberait malade, elle le sentait bien. Nulle part, elle n'irait nulle
part. On pouvait donner ses petits souliers aux pauvres. Puis, au
milieu de ses pleurs, elle lui parla tout bas.

--Tu te rappelles ce que tu m'as demand, un soir?

--Quoi donc, ma mignonne?

--De rester toujours avec maman, toujours, toujours.... Eh bien! si tu
veux encore, moi je veux aussi.

Des larmes vinrent aux yeux de M. Rambaud. Il la baisa tendrement,
tandis qu'elle ajoutait en baissant la voix davantage:

--Tu es peut-tre fch parce que je me suis mise en colre. Je ne
savais pas, vois-tu.... Mais c'est toi que je veux. Oh! tout de suite,
dis? tout de suite.... Je t'aime mieux que l'autre....

En bas, dans le pavillon, Hlne s'oubliait de nouveau. On causait
toujours du voyage. Elle prouvait un besoin imprieux d'ouvrir son
coeur gonfl, de dire  Henri tout le bonheur qui l'touffait. Alors,
tandis que Juliette et Pauline discutaient le nombre de robes 
emporter, elle se pencha vers lui, elle lui donna le rendez-vous
qu'elle avait refus une heure auparavant.

--Venez cette nuit, je vous attendrai.

Et, comme elle remontait enfin, elle rencontra Rosalie, bouleverse,
qui descendait l'escalier en courant. Ds qu'elle aperut sa
matresse, la bonne cria:

--Madame! madame! dpchez-vous!... Mademoiselle n'est pas bien. Elle
crache le sang.




III


Au sortir de table, le docteur parla  sa femme d'une dame en couches,
auprs de laquelle il serait sans doute forc de passer la nuit. Il
partit  neuf heures, descendit au bord de l'eau, se promena le long
des quais dserts, dans la nuit noire; un petit vent humide soufflait,
la Seine grossie roulait des flots d'encre. Lorsque onze heures
sonnrent, il remonta les pentes du Trocadro et vint rder autour de
la maison, dont la grande masse carre paraissait un paississement
des tnbres. Mais les vitres de la salle  manger luisaient encore.
Il fit le tour, la fentre de la cuisine jetait aussi une clart vive.
Alors, il attendit, tonn, peu  peu inquiet. Des ombres passaient
sur les rideaux, une agitation semblait emplir l'appartement.
Peut-tre M. Rambaud tait-il rest  dner? Jamais pourtant le digne
homme ne s'oubliait au del de dix heures. Et il n'osait monter, que
dirait-il, si c'tait Rosalie qui lui ouvrait? Enfin, vers minuit, fou
d'impatience, ngligeant toutes les prcautions, il sonna, il passa
sans rpondre devant la loge de madame Bergeret. En haut, ce fut
Rosalie qui le reut.

--C'est vous, monsieur. Entrez. Je vais dire que vous tes arriv....
Madame doit vous attendre.

Elle ne tmoignait aucune surprise de le voir  cette heure. Pendant
qu'il entrait dans la salle  manger, sans trouver une parole, elle
continua, bouleverse:

--Oh! mademoiselle est bien mal, bien mal, monsieur.... Quelle nuit!
Les jambes me rentrent dans le corps.

Elle le quitta. Le docteur, machinalement, s'tait assis. Il oubliait
qu'il tait mdecin. Le long du quai, il avait rv de cette chambre
o Hlne allait l'introduire, en posant un doigt sur ses lvres, pour
ne pas rveiller Jeanne, couche dans le cabinet voisin; la veilleuse
brlerait, la pice serait noye d'ombre, leurs baisers ne feraient
pas de bruit. Et il tait l, comme en visite, avec son chapeau devant
lui,  attendre. Derrire la porte, une toux opinitre dchirait seule
le grand silence.

Rosalie reparut, traversa rapidement la salle  manger, une cuvette 
la main, en lui jetant cette simple parole:

--Madame a dit que vous n'entriez pas.

Il demeura assis, ne pouvant s'en aller. Alors, le rendez-vous serait
pour un autre jour? Cela l'hbtait, comme une chose impossible. Puis,
il faisait une rflexion: cette pauvre Jeanne manquait vraiment de
sant; on n'avait que du chagrin et des contrarits avec les enfants.
Mais la porte se rouvrit, le docteur Bodin se prsenta, en lui
demandant mille pardons. Et, pendant un moment, il enfila des phrases:
on tait venu le chercher, il serait toujours trs-heureux de
consulter son illustre confrre.

--Sans doute, sans doute, rptait le docteur Deberle, dont les
oreilles bourdonnaient.

Le vieux mdecin, tranquillis, affecta d'tre perplexe, d'hsiter sur
le diagnostic. Baissant la voix, il discutait les symptmes avec des
expressions techniques qu'il interrompait et terminait par un
clignement d'yeux. Il y avait une toux sans expectoration, un
abattement trs-grand, une forte fivre. Peut-tre avait-on affaire 
une fivre typhode. Cependant, il ne se prononait pas, la nvrose
chloro-anmique pour laquelle on soignait la malade depuis si
longtemps, lui faisait redouter des complications imprvues.

--Qu'en pensez-vous? demandait-il aprs chaque phrase.

Le docteur Deberle rpondait par des gestes vasifs. Pendant que son
confrre parlait, il se sentait peu  peu honteux d'tre l. Pourquoi
tait-il mont?

--Je lui ai pos deux vsicatoires, continua le vieux mdecin.
J'attends, que voulez-vous!... Mais vous allez la voir. Vous vous
prononcerez ensuite.

Et il l'emmena dans la chambre. Henri entra, frissonnant. La chambre
tait trs-faiblement claire par une lampe. Il se rappelait d'autres
nuits pareilles, la mme odeur chaude, le mme air touff et
recueilli, avec des enfoncements d'ombre o dormaient les meubles et
les tentures. Mais personne ne vint  sa rencontre, les mains tendues,
comme autrefois. M. Rambaud, accabl dans un fauteuil, semblait
sommeiller. Hlne, debout devant le lit, en peignoir blanc, ne se
retourna pas; et cette figure ple lui parut trs-grande. Alors,
pendant une minute, il examina Jeanne. Sa faiblesse tait si grande,
qu'elle n'ouvrait plus les yeux sans fatigue. Baigne de sueur, elle
restait appesantie, la face blme, allume d'une flamme aux pommettes.

--C'est une phtisie aigu, murmura-t-il enfin, parlant tout haut sans
le vouloir, et ne tmoignant aucune surprise, comme s'il et prvu le
cas depuis longtemps.

Hlne entendit et le regarda. Elle tait toute froide, les yeux secs,
dans un calme terrible.

--Vous croyez? dit simplement le docteur Bodin, en hochant la tte, de
l'air approbatif d'un homme qui n'aurait pas voulu se prononcer le
premier.

Il ausculta l'enfant de nouveau. Jeanne, les membres inertes, se prta
 l'examen, sans paratre comprendre pourquoi on la tourmentait. Il y
eut quelques paroles rapides changes entre les deux mdecins. Le
vieux docteur murmura les mots de respiration amphorique et de bruit
de pot fl; pourtant, il feignait d'hsiter encore, il parlait
maintenant d'une bronchite capillaire. Le docteur Deberle expliquait
qu'une cause accidentelle devait avoir dtermin la maladie, un
refroidissement sans doute, mais qu'il avait observ dj plusieurs
fois la chloro-anmie favorisant les affections de poitrine. Hlne,
debout derrire eux, attendait.

--coutez vous-mme, dit le docteur Bodin en cdant la place  Henri.

Celui-ci se pencha, voulut prendre Jeanne. Elle n'avait pas soulev
les paupires, elle s'abandonnait, brle de fivre. Sa chemise
carte montrait une poitrine d'enfant o les formes naissantes de la
femme s'indiquaient  peine; et rien n'tait plus chaste ni plus
navrant que cette pubert dj touche par la mort. Elle n'avait eu
aucune rvolte sous les mains du vieux docteur. Mais, ds que les
doigts d'Henri l'effleurrent, elle reut comme une secousse. Toute
une pudeur perdue l'veillait de l'anantissement o elle tait
plonge. Elle fit le geste d'une jeune femme surprise et violente,
elle serra ses deux pauvres petits bras maigres sur sa poitrine, en
balbutiant d'une voix frmissante:

--Maman.... maman....

Et elle ouvrit les yeux. Quand elle reconnut l'homme qui tait l, ce
fut de la terreur. Elle se vit nue, elle sanglota de honte, en
ramenant vivement le drap. Il semblait qu'elle et vieilli tout d'un
coup de dix ans dans son agonie, et que, prs de la mort, ses douze
annes fussent assez mres pour comprendre que cet homme ne devait pas
la toucher et retrouver sa mre en elle. Elle cria de nouveau,
appelant  son secours:

--Maman.... maman.... je t'en prie....

Hlne, qui n'avait point encore parl, vint tout prs d'Henri. Elle
le regardait fixement, avec sa face de marbre. Quand elle le toucha,
elle lui dit ce seul mot d'une voix touffe:

--Allez-vous-en!

Le docteur Bodin tchait de calmer Jeanne, qu'une crise de toux
secouait dans le lit. Il lui jurait qu'on ne la contrarierait plus,
que tout le monde allait partir, pour la laisser tranquille.

--Allez-vous-en, rpta Hlne, de sa voix basse et profonde, 
l'oreille de son amant. Vous voyez bien que nous l'avons tue.

Alors, sans trouver un mot, Henri s'en alla. Il resta encore un
instant dans la salle  manger, attendant il ne savait quoi, quelque
chose qui peut-tre arriverait. Puis, voyant que le docteur Bodin ne
sortait pas, il partit, il descendit l'escalier  ttons, sans que
Rosalie prit seulement le soin de l'clairer. Il songeait  la marche
foudroyante des phtisies aigus, un cas qu'il avait beaucoup tudi:
les tubercules miliaires se multiplieraient avec rapidit, les
touffements augmenteraient, Jeanne ne passerait certainement pas
trois semaines. Huit jours s'coulrent. Le soleil se levait et se
couchait sur Paris, dans le grand ciel largi devant la fentre, sans
qu'Hlne et la sensation nette du temps impitoyable et rythmique.
Elle savait sa fille condamne, elle restait comme tourdie, dans
l'horreur du dchirement qui se faisait en elle. C'tait une attente
sans espoir, une certitude que la mort ne pardonnerait pas. Elle
n'avait point de larmes, elle marchait doucement dans la chambre,
toujours debout, soignant la malade avec des gestes lents et prcis.
Parfois, vaincue de fatigue, tombe sur une chaise, elle la regardait
pendant des heures. Jeanne allait en s'affaiblissant; des vomissements
trs-douloureux la brisaient, la fivre ne cessait plus. Quand le
docteur Bodin venait, il l'examinait un instant, laissait une
ordonnance; et son dos rond, en se retirant, exprimait une telle
impuissance, que la mre ne l'accompagnait mme pas pour l'interroger.
Ds le lendemain de la crise, l'abb Jouve tait accouru. Lui et son
frre arrivaient chaque soir, changeaient une poigne de main
silencieuse avec Hlne, n'osant lui demander des nouvelles. Ils
avaient offert de veiller  tour de rle, mais elle les renvoyait vers
dix heures, elle ne voulait personne dans la chambre pour la nuit. Un
soir, l'abb, qui semblait trs-proccup depuis la veille, l'emmena 
l'cart.

--J'ai song  une chose, murmura-t-il. La chre enfant a t retarde
par sa sant.... Elle pourrait faire ici sa premire communion....

Hlne sembla d'abord ne pas comprendre. Cette ide o, malgr sa
tolrance, le prtre reparaissait tout entier avec son souci des
intrts du ciel, la surprenait, la blessait mme un peu. Elle eut un
geste d'insouciance, en disant:

--Non, non, je ne veux pas qu'on la tourmente.... Allez, s'il y a un
paradis, elle y montera tout droit.

Mais, ce soir-l, Jeanne prouvait un de ces mieux trompeurs qui
illusionnent les mourants. Elle avait entendu l'abb, avec ses fines
oreilles de malade.

--C'est toi, bon ami, dit-elle. Tu parles de la communion.... Ce sera
bientt, n'est-ce pas?

--Sans doute, ma chrie, rpondit-il.

Alors, elle voulut qu'il s'approcht, pour causer. Sa mre l'avait
souleve sur l'oreiller, elle tait assise, toute petite; et ses
lvres brles souriaient, tandis que, dans ses yeux clairs, la mort
passait dj.

--Oh! je vais trs-bien, reprit-elle, je me lverais, si je
voulais.... Dis? j'aurais une robe blanche avec un bouquet?... Est-ce
que l'glise sera aussi belle que pour le mois de Marie?

--Plus belle, ma mignonne.

--Vrai? il y aura autant de fleurs, on chantera des choses aussi
douces?... Bientt, bientt, tu me le promets?

Elle tait toute baigne de joie. Elle regardait devant elle les
rideaux du lit, prise d'une extase, en disant qu'elle aimait bien le
bon Dieu, et qu'elle l'avait vu, quand on chantait des cantiques. Elle
entendait des orgues, elle apercevait des lumires qui tournaient,
pendant que les fleurs des voyageaient comme des papillons. Mais une
toux violente la secoua, la rejeta dans le lit. Et elle continuait de
sourire, elle ne semblait pas savoir qu'elle toussait, rptant:

--Je vais me lever demain, j'apprendrai mon catchisme sans une faute,
nous serons tous trs-contents.

Hlne, au pied du lit, eut un sanglot. Elle qui ne pouvait pleurer,
sentait un flot de larmes monter  sa gorge, en coutant le rire de
Jeanne. Elle suffoquait, elle se sauva dans la salle  manger pour
cacher son dsespoir. L'abb l'avait suivie. M. Rambaud s'tait lev
vivement; afin d'occuper la petite.

--Tiens! maman a cri, est-ce qu'elle s'est fait du mal? demandait-
elle.

--Ta maman? rpondit-il. Mais elle n'a pas cri, elle a ri, au
contraire, parce que tu te portes bien.

Dans la salle  manger, Hlne, la tte tombe sur la table, touffait
ses sanglots entre ses mains jointes. L'abb se penchait, la suppliait
de se contenir. Mais, levant sa face ruisselante, elle s'accusait,
elle lui disait qu'elle avait tu sa fille; et toute une confession
s'chappait de ses lvres, en paroles entrecoupes. Jamais elle
n'aurait cd  cet homme, si Jeanne tait reste auprs d'elle. Il
avait fallu qu'elle le rencontrt dans cette chambre inconnue. Mon
Dieu! le ciel aurait d la prendre avec son enfant. Elle ne pouvait
plus vivre. Le prtre, effray, la calmait en lui promettant le
pardon.

On sonna, un bruit de voix vint de l'antichambre. Hlne essuyait ses
yeux, lorsque Rosalie entra.

--Madame, c'est le docteur Deberle....

--Je ne veux pas qu'il entre.

--Il demande des nouvelles de mademoiselle.

--Dites-lui qu'elle va mourir.

La porte tait reste ouverte, Henri avait entendu.

Alors, sans attendre la bonne, il redescendit. Chaque jour, il
montait, recevait la mme rponse et s'en allait.

Ce qui brisait Hlne, c'taient les visites. Les quelques dames dont
elle avait fait la connaissance chez les Deberle, croyaient devoir lui
apporter des consolations. Madame de Chermette, madame Levasseur,
madame de Guiraud, d'autres encore, se prsentrent; et elles ne
demandaient pas  entrer, mais elles questionnaient Rosalie si haut,
que le bruit de leurs voix traversait les minces cloisons du petit
appartement. Alors, prise d'impatience, Hlne les recevait dans la
salle  manger, debout, la parole brve. Elle restait toute la journe
en peignoir, oubliant de changer de linge, ses beaux cheveux
simplement tordus et relevs. Ses yeux se fermaient de lassitude dans
son visage rougi, sa bouche amre et empte ne trouvait plus les
mots. Quand Juliette montait, elle ne pouvait lui fermer la chambre,
elle la laissait s'installer un instant prs du lit.

--Ma chre, lui dit un jour amicalement celle-ci, vous vous abandonnez
trop. Ayez un peu de courage.

Et Hlne devait rpondre, lorsque Juliette cherchait  la distraire,
en parlant des vnements qui occupaient Paris.

--Vous savez que dcidment nous allons avoir la guerre.... Je suis
trs-ennuye, j'ai deux cousins qui partiront.

Elle montait ainsi au retour de ses courses  travers Paris, anime
par toute une aprs-midi de bavardage, apportant le tourbillon de ses
longues jupes dans cette chambre recueillie de malade; et elle avait
beau baisser la voix, prendre des mines apitoyes, sa jolie
indiffrence perait, on la voyait heureuse et triomphante d'tre
elle-mme en bonne sant. Hlne, abattue devant elle, souffrait d'une
angoisse jalouse.

--Madame, murmura Jeanne un soir, pourquoi Lucien ne vient-il pas
jouer?

Juliette, un moment embarrasse, se contenta de sourire.

--Est-ce qu'il est malade, lui aussi? reprit la petite.

--Non, ma chrie, il n'est pas malade.... Il est au collge.

Et, comme Hlne l'accompagnait dans l'antichambre, elle voulut lui
expliquer son mensonge.

--Oh! je l'amnerais bien, je sais que ce n'est pas contagieux....
Mais les enfants s'effrayent tout de suite, et Lucien est si bte! Il
serait capable de pleurer en voyant votre pauvre ange....

--Oui, oui, vous avez raison, interrompit Hlne, le coeur crev  la
pense de cette femme si gaie, qui avait chez elle son enfant bien
portant.

Une seconde semaine avait pass. La maladie suivait son cours,
emportait  chaque heure un peu de la vie de Jeanne. Elle ne se htait
point, dans sa foudroyante rapidit, mettant  dtruire cette frle et
adorable chair toutes les phases prvues, sans la gracier d'une seule.
Les crachats sanglants avaient disparu; par moments, la toux cessait.
Une telle oppression touffait l'enfant, qu' la difficult de son
haleine on pouvait suivre les ravages du mal, dans sa petite poitrine.
C'tait trop rude pour tant de faiblesse, les yeux de l'abb et de M.
Rambaud se mouillaient de larmes  l'couter. Pendant des jours,
pendant des nuits, le souffle s'entendait sous les rideaux, la pauvre
crature qu'un heurt semblait devoir tuer, n'en finissait pas de
mourir, dans ce travail qui la mettait en sueur. La mre,  bout de
force, ne pouvant plus supporter le bruit de ce rle, s'en allait dans
la pice voisine appuyer sa tte contre un mur.

Peu  peu, Jeanne s'isolait. Elle ne voyait plus le monde, elle avait
une expression de visage noye et perdue, comme si elle et dj vcu
toute seule, quelque part. Quand les personnes qui l'entouraient
voulaient attirer son attention et se nommaient, pour qu'elle les
reconnt, elle les regardait fixement, sans un sourire, puis se
retournait vers la muraille d'un air de fatigue. Une ombre
l'enveloppait, elle s'en allait avec la bouderie irrite de ses
mauvais jours de jalousie. Pourtant, des caprices de malade
l'veillaient encore. Un matin, elle demanda  sa mre:

--C'est dimanche, aujourd'hui?

--Non, mon enfant, rpondit Hlne. Nous ne sommes qu'au vendredi....
Pourquoi veux-tu savoir?

Elle ne paraissait dj plus se rappeler la question qu'elle avait
pose. Mais, le surlendemain, comme Rosalie tait dans la chambre,
elle lui dit  demi-voix:

--C'est dimanche.... Zphyrin est l, prie-le de venir.

La bonne hsitait; mais Hlne, qui avait entendu, lui adressa un
signe de consentement. L'enfant rptait:

--Amne-le, venez tous les deux, je serai contente.

Lorsque Rosalie entra avec Zphyrin, elle se souleva sur l'oreiller.
Le petit soldat, tte nue, les mains largies, se dandinait pour
cacher sa grosse motion. Il aimait bien mademoiselle, cela l'embtait
srieusement de lui voir passer l'arme  gauche, comme il le disait
dans la cuisine. Aussi, malgr les avertissements de Rosalie, qui lui
avait recommand d'tre gai, demeura-t-il stupide, la figure
renverse, en l'apercevant si ple, rduite  rien du tout. Il tait
rest sensible, avec ses allures conqurantes. Il ne trouva pas une de
ces belles phrases, comme il savait les tourner maintenant. La bonne,
par derrire, le pina pour le faire rire. Mais il parvint seulement 
balbutier:

--Je vous demande pardon.... mademoiselle et la compagnie....

Jeanne se soulevait toujours sur ses bras amaigris. Elle ouvrait ses
grands yeux vides, elle avait l'air de chercher. Un tremblement
agitait sa tte, sans doute la grande clart l'aveuglait, dans cette
ombre o elle descendait dj.

--Approchez, mon ami, dit Hlne au soldat. C'est mademoiselle qui a
demand  vous voir.

Le soleil entrait par la fentre, une large troue jaune, dans
laquelle dansaient les poussires du tapis. Mars tait venu, au dehors
le printemps naissait. Zphyrin fit un pas, apparut dans le soleil; sa
petite face ronde, couverte de son, avait le reflet dor du bl mr,
tandis que les boutons de sa tunique tincelaient et que son pantalon
rouge saignait comme un champ de coquelicots. Alors, Jeanne l'aperut.
Mais ses yeux s'inquitrent de nouveau, incertains, allant d'un coin
 un autre.

--Que veux-tu, mon enfant? demanda sa mre. Nous sommes tous l.

Puis, elle comprit.

--Rosalie, approchez.... Mademoiselle veut vous voir.

Rosalie,  son tour, s'avana dans le soleil. Elle portait un bonnet
dont les brides, rejetes sur les paules, s'envolaient comme des
ailes de papillon. Une poudre d'or tombait sur ses durs cheveux noirs
et sur sa bonne face au nez cras, aux grosses lvres. Et il n'y
avait plus qu'eux, dans la chambre, le petit soldat et la cuisinire,
coude  coude, sous le rayon. Jeanne les regardait.

--Eh bien, ma chrie, reprit Hlne, tu ne leur dis rien?... Les
voil ensemble.

Jeanne les regardait, avec le tremblement de sa tte, un lger
tremblement de femme trs-vieille. Ils taient l comme mari et femme,
prts  se prendre bras dessus bras dessous, pour retourner au pays.
La tideur du printemps les chauffait, et dsireux d'gayer
mademoiselle, ils finissaient par se rire dans la figure, d'un air
bte et tendre. Une bonne odeur de sant montait de leurs dos
arrondis. S'ils avaient t seuls, bien sr que Zphyrin aurait
empoign Rosalie et qu'il aurait reu d'elle un fameux soufflet. a se
voyait dans leurs yeux.

--Eh bien! ma chrie, tu n'as rien  leur dire?

Jeanne les regardait, touffant davantage. Elle ne dit pas un mot.
Brusquement, elle clata en larmes. Zphyrin et Rosalie durent quitter
tout de suite la chambre.

--Je vous demande pardon...., mademoiselle et la compagnie...., rpta
le petit soldat ahuri en s'en allant.

Ce fut l un des derniers caprices de Jeanne. Elle tomba dans une
humeur sombre, dont rien ne la tirait plus. Elle se dtachait de tout,
mme de sa mre. Quand celle-ci se penchait au-dessus du lit, pour
chercher son regard, l'enfant gardait un visage muet, comme si l'ombre
des rideaux seule et pass sur ses yeux. Elle avait les silences, la
rsignation noire d'une abandonne qui se sent mourir. Parfois, elle
restait longtemps les paupires  demi closes, sans qu'on pt deviner
dans son regard aminci quelle ide entte l'absorbait. Plus rien
n'existait pour elle que sa grande poupe, couche  son ct. On la
lui avait donne une nuit, pour la distraire de souffrances
intolrables; et elle refusait de la rendre, elle la dfendait d'un
geste farouche, ds qu'on voulait la lui enlever. La poupe, sa tte
de carton pose sur le traversin, tait allonge comme une personne
malade, la couverture aux paules. Sans doute l'enfant la soignait,
car de temps  autre, de ses mains brlantes, elle ttait les membres
de peau rose, arrachs, vides de son. Pendant des heures, ses yeux ne
quittaient pas les yeux d'mail, toujours fixes, les dents blanches,
qui ne cessaient de sourire. Puis, des tendresses la prenaient, des
besoins de la serrer contre sa poitrine, d'appuyer la joue contre la
petite perruque, dont la caresse semblait la soulager. Elle se
rfugiait ainsi dans l'amour de sa grande poupe, s'assurant, au
sortir de ses somnolences, qu'elle tait encore l, ne voyant qu'elle,
causant avec elle, ayant parfois sur le visage l'ombre d'un rire,
comme si la poupe lui avait murmur des choses  l'oreille.

La troisime semaine s'achevait. Le vieux docteur, un matin,
s'installa. Hlne comprit, son enfant ne passerait pas la journe.
Depuis la veille, elle tait dans une stupeur qui lui tait la
conscience mme de ses actes. On ne luttait plus contre la mort, on
comptait les heures. Comme la malade souffrait d'une soif ardente, le
mdecin avait simplement recommand qu'on lui donnt une boisson
opiace, pour lui faciliter l'agonie; et cet abandon de tout remde
rendait Hlne imbcile. Tant que des potions tranaient sur la table
de nuit, elle esprait encore un miracle de gurison. Maintenant, les
fioles et les bottes n'taient plus l, sa dernire foi s'en allait.
Elle n'avait plus qu'un instinct, tre prs de Jeanne, ne pas la
quitter, la regarder. Le docteur, qui voulait l'enlever  cette
contemplation affreuse, tchait de l'loigner, en la chargeant de
petits soins. Mais elle revenait, attire, avec le besoin physique de
voir. Toute droite, les bras tombs, dans un dsespoir qui lui
gonflait le visage, elle attendait.

Vers une heure, l'abb Jouve et M. Rambaud arrivrent. Le mdecin alla
 leur rencontre, leur dit un mot. Tous deux pliront. Ils restrent
debout de saisissement; et leurs mains tremblaient. Hlne ne s'tait
pas retourne.

La journe tait superbe, une de ces aprs-midi ensoleilles des
premiers jours d'avril. Jeanne, dans son lit, s'agitait. La soif qui
la dvorait lui donnait par instants un petit mouvement pnible des
lvres. Elle avait sorti de la couverture ses pauvres mains
transparentes, et elle les promenait doucement dans le vide. Le sourd
travail du mal tait termin, elle ne toussait plus, sa voix teinte
ressemblait  un souffle. Depuis un moment, elle tournait la tte,
elle cherchait des yeux la lumire. Le docteur Bodin ouvrit la fentre
toute large. Alors, Jeanne ne s'agita plus et resta la joue contre
l'oreiller, les regards sur Paris, avec sa respiration oppresse qui
se ralentissait.

Pendant ces trois semaines de souffrances, bien des fois elle s'tait
ainsi tourne vers la ville tale  l'horizon. Sa face devenait
grave, elle songeait.  cette heure dernire, Paris souriait sous le
blond soleil d'avril. Du dehors venaient des souffles tides, des
rires d'enfants, des appels de moineaux. Et la mourante mettait ses
forces suprmes  voir encore,  suivre les fumes volantes qui
montaient des faubourgs lointains. Elle retrouvait ses trois
connaissances, les Invalides, le Panthon, la tour Saint-Jacques;
puis, l'inconnu commenait, ses paupires lasses se fermaient  demi,
devant la mer immense des toitures. Peut-tre rvait-elle qu'elle
tait peu  peu trs-lgre, qu'elle s'envolait comme un oiseau.
Enfin, elle allait donc savoir, elle se poserait sur les dmes et sur
les flches, elle verrait, en sept ou huit coups d'aile, les choses
dfendues que l'on cache aux enfants. Mais une inquitude nouvelle
l'agita, ses mains cherchaient encore; et elle ne se calma que
lorsqu'elle tint sa grande poupe dans ses petits bras, contre sa
poitrine. Elle voulait l'emporter avec elle. Ses regards se perdaient
au loin, parmi les chemines toutes roses de soleil.

Quatre heures venaient de sonner, le soir laissait dj tomber ses
ombres bleues. C'tait la fin, un touffement, une agonie lente et
sans secousse. Le cher ange n'avait plus la force de se dfendre. M.
Rambaud, vaincu, s'abattit sur les genoux, secou de sanglots
silencieux, se tranant derrire un rideau pour cacher sa douleur.
L'abb s'tait agenouill au chevet, les mains jointes, balbutiant les
prires des agonisants.

--Jeanne, Jeanne, murmura Hlne, glace d'une horreur qui lui
soufflait un grand froid dans les cheveux.

Elle avait repouss le docteur, elle se jeta par terre, s'appuya
contre le lit pour voir sa fille de tout prs. Jeanne ouvrit les yeux,
mais elle ne regarda pas sa mre. Ses regards, toujours, allaient
l-bas, sur Paris qui s'effaait. Elle serra davantage sa poupe, son
dernier amour. Un gros soupir la gonfla, puis elle eut encore deux
soupirs plus lgers. Ses yeux plissaient, son visage un instant
exprima une angoisse vive. Mais, bientt, elle parut soulage, elle ne
respirait plus, la bouche ouverte.

--C'est fini, dit le docteur on lui prenant la main.

Jeanne regardait Paris de ses grands yeux vides. Sa figure de chvre
s'tait encore allonge, avec des traits svres, une ombre grise
descendue des sourcils qu'elle fronait; et elle avait ainsi dans la
mort son visage blme de femme jalouse. La poupe, la tte renverse,
les cheveux pendants, semblait morte comme elle.

--C'est fini, rpta le docteur qui laissa retomber la petite main
froide.

Hlne, la face tendue, serra son front entre ses poings, comme si
elle sentait son crne s'ouvrir. Elle ne pleurait pas, elle promenait
devant elle des regards fous. Puis, un hoquet se brisa dans sa gorge;
elle venait d'apercevoir, au pied du lit, une petite paire de
souliers, oublie l. C'tait fini, Jeanne ne les mettrait jamais
plus, on pouvait donner les petits souliers aux pauvres. Et ses pleurs
coulaient, elle restait par terre, roulant son visage sur la main de
la morte qui avait gliss. M. Rambaud sanglotait. L'abb avait hauss
la voix, tandis que Rosalie, dans la porte entre-bille de la salle 
manger, mordait son mouchoir, pour ne pas faire trop de bruit.

Juste  cette minute, le docteur Deberle sonna. Il ne pouvait
s'empcher de monter prendre des nouvelles.

--Comment va-t-elle? demanda-t-il.

--Ah! monsieur, bgaya Rosalie, elle est morte.

Il demeura immobile, tonn de ce dnouement qu'il attendait de jour
en jour. Puis, il murmura:

--Mon Dieu! la pauvre enfant! quel malheur!

Et il ne trouva que cette parole bte et navrante. La porte s'tait
referme, il descendit.




IV


Lorsque madame Deberle apprit la mort de Jeanne, elle pleura, elle eut
un de ces coups de passion qui la mettaient en l'air pendant quarante-
huit heures. Ce fut un dsespoir bruyant, hors de toute mesure. Elle
monta se jeter dans les bras d'Hlne. Puis, sur un mot entendu,
l'ide de faire  la petite morte des funrailles touchantes, s'empara
d'elle et bientt l'occupa tout entire. Elle s'offrit, elle se
chargeait des moindres dtails. La mre, puise de larmes, restait
anantie sur une chaise. M. Rambaud, qui agissait en son nom, perdait
la tte. Il consentit avec des effusions de reconnaissance. Hlne
s'veilla un instant pour dire qu'elle voulait des fleurs, beaucoup de
fleurs.

Alors, sans perdre une minute, madame Deberle se donna un mal infini.
Elle employa la journe du lendemain  courir chez toutes ces dames,
pour leur apprendre l'affreuse nouvelle. Son rve tait d'avoir un
dfil de petites filles en robe blanche. Il lui en fallait au moins
trente, et elle ne rentra que lorsqu'elle eut son compte. Elle avait
pass elle-mme  l'administration des Pompes funbres, discutant les
classes, choisissant les draperies. On tendrait les grilles du jardin,
on exposerait le corps au milieu des lilas, dj couverts de fines
pointes vertes. Ce serait charmant.

--Mon Dieu! pourvu qu'il fasse beau demain! laissa-t-elle chapper le
soir, aprs ses courses faites.

La matine fut radieuse, un ciel bleu, un soleil d'or, avec cette
haleine pure et vivante du printemps. Le convoi tait pour dix heures.
Ds neuf heures, les tentures furent poses. Juliette vint donner aux
ouvriers des conseils. Elle voulait qu'on ne couvrit pas compltement
les arbres. Les draperies blanches,  frange d'argent, ouvraient un
porche entre les deux battants de la grille, rabattus dans les lilas.
Mais elle rentra vite au salon, elle vint recevoir ces dames. On se
runissait chez elle, pour ne pas encombrer les deux pices de madame
Grandjean. Seulement, elle tait bien ennuye, son mari avait d
partir le matin pour Versailles: une consultation qu'on ne pouvait
remettre, disait-il. Elle restait seule, jamais elle ne s'en tirerait.

Madame Berthier arriva la premire, avec ses deux filles.

--Croyez-vous, s'cria madame Deberle, Henri qui me lche!... Eh
bien! Lucien, tu ne dis pas bonjour?

Lucien tait l, tout prt pour l'enterrement, avec des gants noirs.
Il parut surpris  la vue de Sophie et de Blanche, habilles comme si
elles allaient  une procession. Un ruban de soie serrait leur robe de
mousseline, leur voile, qui tombait jusqu' terre, cachait leur petit
bonnet de tulle-illusion. Pendant que les deux mres causaient, les
trois enfants se regardrent, un peu raides dans leur toilette. Puis,
Lucien dit:

--Jeanne est morte.

Il avait le coeur gros, mais il souriait pourtant, d'un sourire
tonn. Depuis la veille, l'ide que Jeanne tait morte le rendait
sage. Comme sa mre ne lui rpondait pas, trop affaire, il avait
questionn les domestiques. Alors, on ne bougeait plus, lorsqu'on
tait mort?

--Elle est morte, elle est morte, rptrent les deux soeurs, toutes
roses dans leurs voiles blancs. Est-ce qu'on va la voir?

Un moment, il rflchit, et, les regards perdus, la bouche ouverte,
comme cherchant  deviner ce qu'il y avait l-bas, au del de ce qu'il
savait, il dit  voix basse:

--On ne la verra plus.

Cependant, d'autres petites filles entraient. Lucien, sur un signe de
sa mre, allait  leur rencontre. Marguerite Tissot, dans son nuage de
mousseline, avec ses grands yeux, semblait une vierge enfant; ses
cheveux blonds s'chappaient du petit bonnet, mettaient comme une
plerine broche d'or sous la blancheur du voile. Un sourire discret
courut,  l'arrive des cinq demoiselles Levasseur; elles taient
toutes pareilles, on aurait dit un pensionnat, l'ane en tte, la
plus jeune  la queue; et leurs jupes bouffaient tellement, qu'elles
occuprent un coin de la pice. Mais, lorsque la petite Guiraud parut,
les voix chuchotantes montrent; on riait, on se la passait pour la
voir et la baiser. Elle avait une mine de tourterelle blanche
bouriffe dans ses plumes, pas plus grosse qu'un oiseau, au milieu du
frisson des gazes qui la faisaient norme et toute ronde. Sa mre
elle-mme ne trouvait plus ses mains. Le salon, peu  peu,
s'emplissait d'une tombe de neige. Quelques garons, en redingote,
tachaient de noir cette puret. Lucien, puisque sa petite femme tait
morte, en cherchait une autre. Il hsitait beaucoup, il aurait voulu
une femme plus grande que lui, comme Jeanne. Pourtant, il paraissait
se dcider pour Marguerite, dont les cheveux l'tonnaient. Il ne la
quittait plus.

--Le corps n'a pas encore t descendu, vint dire Pauline  Juliette.

Pauline s'agitait, comme s'il se ft agi des prparatifs d'un bal. Sa
soeur avait eu beaucoup de peine  obtenir qu'elle ne vint pas en
blanc.

--Comment! s'cria Juliette,  quoi songent-ils? Je vais monter. Reste
avec ces dames.

Elle quitta vivement le salon, o les mres en toilette sombre
causaient  demi-voix, tandis que les enfants n'osaient risquer un
mouvement, de peur de se chiffonner. En haut, lorsqu'elle entra dans
la chambre mortuaire, un grand froid la saisit. Jeanne tait encore
couche, les moins jointes; et comme Marguerite, comme les demoiselles
Levasseur, elle avait une robe blanche, un bonnet blanc, des souliers
blancs. Une couronne de roses blanches, pose sur le bonnet, faisait
d'elle la reine de ses petites amies, fte par tout ce monde qui
attendait en bas. Devant la fentre, la bire de chne, double de
satin, s'allongeait sur deux chaises, ouverte comme un coffret 
bijoux. Les meubles taient rangs, un cierge brlait; la chambre,
close, assombrie, avait l'odeur et la paix humides d'un caveau mur
depuis longtemps. Et Juliette, qui venait du soleil, de la vie
souriante du dehors, restait muette, arrte tout d'un coup, n'osant
plus dire qu'on se dpcht.

--Il y a dj beaucoup de monde, finit-elle par murmurer.

Puis, n'ayant pas reu de rponse, elle ajouta, pour parler encore:

--Henri a d aller en consultation  Versailles, vous l'excuserez.

Hlne, assise devant le lit, levait sur elle des yeux vides. On ne
pouvait l'arracher de cette pice. Depuis trente-six heures, elle
tait l, malgr les supplications de M. Rambaud et de l'abb Jouve,
qui veillaient avec elle. Les deux nuits surtout l'avaient brise dans
une agonie sans fin. Puis, il y avait eu la douleur affreuse de la
dernire toilette, les souliers de soie blanche dont elle s'tait
obstine  chausser elle-mme les pieds de la petite morte. Elle ne
bougeait plus,  bout de force, comme endormie par l'excs de son
chagrin.

--Vous avez des fleurs? bgaya-t-elle avec effort, les yeux toujours
levs sur madame Deberle.

--Oui, oui, ma chre, rpondit celle-ci. Ne vous tourmentez pas.
Depuis que sa fille avait rendu le dernier soupir, elle n'avait plus
que cette proccupation: des fleurs, des moissons de fleurs.  chaque
nouvelle personne qu'elle voyait, elle s'inquitait, elle semblait
craindre qu'on ne trouvt jamais assez de fleurs.

--Vous avez des roses? reprit-elle aprs un silence.

--Oui.... Je vous assure que vous serez contente.

Elle hocha la tte, elle retomba dans son immobilit. Pourtant, les
employs des Pompes funbres attendaient sur le palier. Il fallait en
finir. M. Rambaud, qui lui-mme chancelait comme un homme ivre, fit un
signe suppliant  Juliette, pour qu'elle l'aidt  emmener la pauvre
femme. Tous deux la prirent doucement sous les bras; ils la levaient,
ils la conduisaient vers la salle  manger. Mais quand elle comprit,
elle les repoussa, dans une crise suprme de dsespoir. Ce fut une
scne navrante. Elle s'tait jete  genoux devant le lit, cramponne
aux draps, emplissant la chambre du tumulte de sa rvolte; tandis que
Jeanne, tendue dans l'ternel silence, raidie et toute froide,
gardait un visage de pierre. La face avait un peu durci, la bouche
prenait une moue d'enfant vindicative; et c'tait ce masque sombre et
sans pardon de fille jalouse qui affolait Hlne. Elle l'avait bien
vue, depuis trente-six heures, se glacer dans sa rancune, devenir plus
farouche  mesure qu'elle se rapprochait de la terre. Quel
soulagement, si Jeanne, une dernire fois, avait pu lui sourire!

--Non, non! criait-elle. Je vous en supplie, laissez-la un instant....
Vous ne pouvez pas me la prendre. Je veux l'embrasser.... Oh! un
instant, un seul instant....

Et, de ses bras tremblants, elle la tenait, elle la disputait  ces
hommes qui se cachaient dans l'anti-chambre, le dos tourn, d'un air
d'ennui. Mais ses lvres n'chauffaient pas le froid visage, elle
sentait Jeanne s'entter et se refuser. Alors, elle s'abandonna aux
mains qui l'entranaient, elle tomba sur une chaise de la salle 
manger, avec cette plainte sourde, rpte vingt fois:

--Mon Dieu.... mon Dieu....

L'motion avait puis M. Rambaud et madame Deberle. Aprs un court
silence, quand celle-ci entre-billa la porte, c'tait fini. Il n'y
avait pas en un bruit,  peine un lger froissement. Les vis, huiles
 l'avance, fermaient  jamais le couvercle. Et la chambre tait vide,
un drap blanc cachait la bire.

Alors, la porte resta ouverte, on laissa Hlne libre. Lorsqu'elle
rentra, elle eut un regard perdu sur les meubles, autour des murs. On
venait d'emporter le corps. Rosalie avait tir la couverture pour
effacer jusqu'au poids lger de celle qui tait partie. Et, ouvrant
les bras dans un geste fou, les mains tendues, Hlne se prcipita
vers l'escalier. Elle voulait descendre. M. Rambaud la retenait,
pendant que madame Deberle lui expliquait que cela ne se faisait pas.
Mais elle jurait d'tre raisonnable, de ne pas suivre l'enterrement.
On pouvait bien lui permettre de voir; elle se tiendrait tranquille
dans le pavillon. Tous deux pleuraient en l'coutant. Il fallut
l'habiller. Juliette cacha sa robe d'appartement sous un chle noir.
Seulement elle ne trouvait pas de chapeau; enfin, elle en dcouvrit
un, dont elle arracha un bouquet de verveines rouges. M. Rambaud, qui
devait conduire le deuil, prit Hlne  son bras. Quand on fut dans le
jardin:

--Ne la quittez pas, murmura madame Deberle. Moi, j'ai un tas
d'affaires....

Et elle s'chappa. Hlne marchait pniblement, cherchant du regard
devant elle. En entrant dans le grand jour, elle avait eu un soupir.
Mon Dieu! quelle belle matine! Mais ses yeux taient alls droit  la
grille, elle venait d'apercevoir la petite bire sous les tentures
blanches. M. Rambaud ne la laissa approcher que de deux ou trois pas.

--Voyons, soyez courageuse, disait-il, tout frissonnant lui-mme.

Ils regardrent. L'troit cercueil baignait dans un rayon. Sur un
coussin de dentelle, aux pieds, tait pos un crucifix d'argent. A
gauche, un goupillon trempait dans un bnitier. Les grands cierges
brlaient sans une flamme, tachant seulement le soleil de petites mes
dansantes qui s'envolaient. Sous les tentures, des branches d'arbre
faisaient un berceau, avec leurs bourgeons violtres. C'tait un coin
de printemps, o tombait, par un cartement des draperies, la
poussire d'or du large rayon qui panouissait les fleurs coupes,
dont la bire tait couverte. Il y avait la un croulement de fleurs,
des gerbes de roses blanches en tas, des camlias blancs, des lilas
blancs, des oeillets blancs, toute une neige amasse de ptales
blancs; le corps disparaissait, des grappes blanches glissaient du
drap, par terre des pervenches blanches, des jacinthes blanches
avaient coul et s'effeuillaient. Les rares passants de la rue Vineuse
s'arrtaient, avec un sourire mu, devant ce jardin ensoleill o
cette petite morte dormait sous les fleurs. Tout ce blanc chantait,
une puret clatante flambait dans la lumire, le soleil chauffait les
tentures, les bouquets et les couronnes, d'un frisson de vie.
Au-dessus des roses, une abeille bourdonnait.

--Les fleurs.... les fleurs...., murmura Hlne, qui ne trouva pas
d'autres paroles.

Elle appuyait son mouchoir sur ses lvres, ses yeux s'emplissaient de
larmes. Il lui semblait que Jeanne devait avoir chaud, et cette pense
la brisait davantage, d'un attendrissement o il y avait de la
reconnaissance pour ceux qui venaient de couvrir l'enfant de toutes
ces fleurs. Elle voulut s'avancer, M. Rambaud ne songea plus  la
retenir. Comme il faisait bon sous les tentures! Un parfum montait,
l'air tide n'avait pas un souffle. Alors, elle se baissa et ne
choisit qu'une rose. C'tait une rose qu'elle venait chercher, pour la
glisser dans son corsage. Mais un tremblement la prenait, M. Rambaud
eut peur.

--Ne restez pas l, dit-il, en l'entranant. Vous avez promis de ne
pas vous rendre malade.

Il cherchait  la conduire dans le pavillon, lorsque la porte du salon
s'ouvrit toute grande. Pauline parut la premire. Elle s'tait charge
d'organiser le cortge. Une  une, les petites filles descendirent. Il
semblait que ce ft une floraison htive, des aubpines
miraculeusement fleuries. Les robes blanches se gonflaient dans le
soleil, se moiraient de transparences, o toutes les nuances dlicates
du blanc passaient comme sur des ailes de cygne. Un pommier laissait
tomber ses ptales, des fils de la Vierge flottaient, les robes
taient la candeur mme du printemps. Elles ne cessaient point, elles
entouraient dj la pelouse, et elles descendaient toujours le perron,
lgres, envoles comme un duvet, panouies tout d'un coup au grand
air.

Alors, quand le jardin fut tout blanc, en face de cette bande lche
de petites filles, Hlne eut un souvenir. Elle se rappela le bal de
l'autre belle saison, avec la joie dansante des petits pieds. Et elle
revoyait Marguerite en laitire, sa bote au lait pendue  la
ceinture, Sophie en soubrette, tournant au bras de sa soeur Blanche,
dont le costume de Folie sonnait un carillon. Puis, c'taient les cinq
demoiselles Levasseur, des Chaperons-Rouges qui multipliaient les
toquets de satin ponceau  bandes de velours noir; tandis que la
petite Guiraud, avec son papillon d'Alsacienne dans les cheveux,
sautait comme une perdue, en face d'un Arlequin deux fois plus grand
qu'elle. Aujourd'hui, toutes taient blanches. Jeanne aussi tait
blanche, sur l'oreiller de satin blanc, dans les fleurs. La fine
Japonaise, au chignon travers de longues pingles,  la tunique de
pourpre brode d'oiseaux, s'en allait en robe blanche.

--Comme elles ont grandi! murmura Hlne, qui clata en larmes.

Toutes taient l, sa fille seule manquait. M. Rambaud la fit entrer
dans le pavillon; mais elle resta sur la porte, elle voulait voir le
cortge se mettre en marche. Des dames vinrent la saluer discrtement.
Les enfants la regardaient, de leurs yeux bleus tonns.

Cependant, Pauline circulait, donnait des ordres. Elle touffait sa
voix pour la circonstance; mais elle s'oubliait par moments.

--Allons, soyez sages.... Regarde, petite bte, tu es dj sale.... Je
viendrai vous prendre, ne bougez pas.

Le corbillard arrivait, on pouvait partir. Madame Deberle parut et
s'cria:

--On a oubli les bouquets!... Pauline, vite les bouquets!

Alors, il y eut un peu de confusion. On avait prpar un bouquet de
roses blanches pour chaque petite fille. Il fallut distribuer ces
roses; les enfants, ravies, tenaient les grosses touffes devant elles,
comme des cierges. Lucien, qui ne quittait plus Marguerite, respirait
avec dlices, pendant qu'elle lui poussait ses fleurs dans la figure.
Toutes ces gamines, avec leurs mains fleuries, riaient dans le soleil,
puis devenaient tout d'un coup srieuses, en suivant des yeux la bire
que des hommes chargeaient sur le corbillard.

--Elle est l dedans? demanda Sophie trs-bas. Sa soeur Blanche fit un
signe de tte. Puis, elle dit  son tour:

--Pour les hommes, c'est grand comme a.

Elle parlait du cercueil, elle largissait les bras tant qu'elle
pouvait. Mais la petite Marguerite eut un rire, le nez dans ses roses,
en racontant que a lui faisait des chatouilles. Alors, les autres
enfoncrent aussi leur nez, pour voir. On les appelait, elles
redevinrent sages.

Dehors, le cortge dfila. Au coin de la rue Vineuse, une femme en
cheveux, les pieds chausss de savates, pleurait et s'essuyait les
joues avec le coin de son tablier. Quelques personnes s'taient mises
aux fentres, des exclamations apitoyes montrent dans le silence de
la rue. Le corbillard roulait sans bruit, tendu de draperies blanches,
 franges d'argent; on entendait seulement les pas cadencs des deux
chevaux blancs, assourdis sur la terre battue de la chausse. C'tait
comme une moisson de fleurs, de bouquets et de couronnes, que ce char
emportait; on ne voyait pas la bire, de lgers cahots secouaient les
gerbes amonceles, le char derrire lui semait des branches de lilas.
Aux quatre coins, volaient de longs rubans de moire blanche, que
tenaient quatre petites filles, Sophie et Marguerite, une demoiselle
Levasseur et la petite Guiraud, celle-ci si mignonne, si trbuchante,
que sa mre l'accompagnait. Les autres, en troupe serre, entouraient
le corbillard, avec leurs touffes de roses  la main. Elles marchaient
doucement, leurs voiles s'enlevaient, les roues tournaient au milieu
de cette mousseline, comme portes sur un nuage, o souriaient des
ttes dlicates de chrubins. Puis, derrire,  la suite de M.
Rambaud, le visage ple et baiss, venaient des dames, quelques petits
garons, Rosalie, Zphyrin, les domestiques des Deberle. Cinq voitures
de deuil, vides, suivaient. Dans la rue pleine de soleil, des pigeons
blancs prirent leur vol, au passage de ce char du printemps.

--Mon Dieu! quel ennui! rptait madame Deberle, en voyant le cortge
s'branler. Si Henri avait retard cette consultation! Je la lui
disais bien.

Elle ne savait que faire d'Hlne, affaisse sur un sige du pavillon.
Henri serait rest prs d'elle. Il l'aurait un peu console. C'tait
trs-dsagrable, qu'il ne ft pas l. Heureusement, mademoiselle
Aurlie voulut bien se proposer; elle n'aimait pas les choses tristes,
elle s'occuperait en mme temps de la collation que les enfants
devaient trouver  leur retour. Madame Deberle se hta de rejoindre le
convoi qui se dirigeait vers l'glise, par la rue de Passy.
Maintenant, le jardin tait vide, des ouvriers pliaient les tentures.
Il n'y avait plus, sur le sable,  la place o Jeanne avait pass, que
les ptales effeuills d'un camlia. Et Hlne, tombe tout d'un coup
 cette solitude et  ce grand silence, prouvait de nouveau
l'angoisse, l'arrachement de l'ternelle sparation. Une seule fois
encore, tre auprs d'elle une seule fois! L'ide fixe que Jeanne s'en
allait fche, avec son visage muet et noir de rancune, la traversait
de la brlure vive d'un fer rouge. Alors, voyant bien que mademoiselle
Aurlie la gardait, elle fut pleine de ruse pour lui chapper et
courir au cimetire.

--Oui, c'est une grande perte, rptait la vieille fille, installe
commodment dans un fauteuil. Moi, j'aurais ador les enfants, les
petites filles surtout. Eh bien! quand j'y songe, je suis contente de
ne m'tre pas marie. a vite des chagrins....

Elle croyait la distraire. Elle parla d'une de ses amies qui avait eu
six enfants; tous taient morts. Une autre dame restait seule avec un
grand fils qui la battait; celui-l aurait d mourir, sa mre se
serait console sans peine. Hlne semblait l'couter. Elle ne
bougeait plus, agite seulement d'un tremblement d'impatience.

--Vous voil plus calme, dit enfin mademoiselle Aurlie. Mon Dieu! il
faut toujours finir par se faire une raison.

La porte de la salle  manger s'ouvrait dans le pavillon japonais.
Elle s'tait leve, elle poussa cette porte, allongea le cou. Des
assiettes de gteaux couvraient la table. Hlne, vivement, s'enfuit
par le jardin. La grille tait ouverte, les ouvriers des Pompes
funbres emportaient leur chelle.

A gauche, la rue Vineuse tourne dans la rue des Rservoirs. C'est l
que se trouve le cimetire de Passy. Un mur de soutnement colossal
s'lve du boulevard de la Muette, le cimetire est comme une terrasse
immense qui domine la hauteur, le Trocadro, les avenues, Paris
entier. En vingt pas, Hlne fut devant la porte bante, droulant le
champ dsert des tombes blanches et des croix noires. Elle entra. Deux
grands lilas bourgeonnaient aux angles de la premire alle. On
enterrait rarement, des herbes folles poussaient, quelques cyprs
coupaient les verdures de leurs barres sombres. Hlne s'enfona droit
devant elle; une bande de moineaux s'effaroucha, un fossoyeur leva la
tte, aprs avoir lanc  la vole sa pellete de terre. Sans doute,
le convoi n'tait pas arriv, le cimetire semblait vide. Elle coupa 
droite, poussa jusqu'au parapet de la terrasse; et, comme elle faisait
le tour, elle aperut derrire un bouquet d'acacias les petites filles
en blanc, agenouilles devant le caveau provisoire, o l'on venait de
descendre le corps de Jeanne. L'abb Jouve, la main tendue, donnait
une dernire bndiction. Elle entendit seulement le bruit sourd de la
pierre du caveau qui retombait. C'tait fini.

Cependant, Pauline l'avait aperue et la montrait  madame Deberle.
Celle-ci se fcha presque, murmurant:

--Comment! elle est venue! Mais a ne se fait pas, c'est de trs-
mauvais got!

Elle s'avana, lui tmoigna par son air de figure qu'elle la
dsapprouvait. D'autres dames s'approchrent  leur tour,
curieusement. M. Rambaud l'avait rejointe, debout et silencieux prs
d'elle. Elle s'tait appuye  un des acacias, se sentant dfaillir,
fatigue de tout ce monde. Tandis qu'elle rpondait par des hochements
de tte aux condolances, une seule pense l'touffait: elle tait
arrive trop tard, elle avait entendu le bruit de la pierre qui
retombait. Et ses yeux revenaient toujours au caveau, dont un gardien
du cimetire balayait la marche.

--Pauline, surveille les enfants, rptait madame Deberle.

Les petites filles agenouilles se levaient comme un vol de moineaux
blancs. Quelques-unes, trop petites, les genoux perdus dans leurs
jupes, s'taient assises par terre; on dut les ramasser. Pendant qu'on
descendait Jeanne, les grandes avaient allong la tte, pour voir au
fond du trou. C'tait trs-noir, un frisson les plissait. Sophie
assurait tout bas qu'on restait l dedans des annes, des annes. La
nuit aussi? demandait une des demoiselles Levasseur. Certainement, la
nuit aussi, toujours. Oh! la nuit, Blanche y serait morte. Toutes se
regardaient, les yeux trs-grands, comme si elles venaient d'entendre
une histoire de voleurs. Mais-quand elles furent debout, lches
autour du caveau, elles redevinrent roses; ce n'tait pas vrai, on
disait des contes pour rire. Il faisait trop bon, ce jardin tait
joli, avec ses grandes herbes; comme on aurait fait de belles parties
de cache-cache, derrire toutes ces pierres! Les petits pieds
dansaient dj, les robes blanches battaient, pareilles  des ailes.
Dans le silence des tombes, la pluie tide et lente du soleil
panouissait cette enfance. Lucien avait fini par fourrer la main sous
le voile de Marguerite; il touchait ses cheveux, il voulait savoir si
elle ne mettait rien dessus, pour qu'ils fussent si jaunes. La petite
se rengorgeait. Puis, il lui dit qu'ils se marieraient ensemble.
Marguerite voulait bien, mais elle avait peur qu'il ne lui tirt les
cheveux. Il les touchait encore, il les trouvait doux comme du papier
 lettre.

--N'allez pas si loin, cria Pauline.

--Eh bien! nous partons, dit madame Deberle. Nous ne faisons rien l,
les enfants doivent avoir faim....

Il fallut runir les petites filles qui s'taient dbandes comme un
pensionnat en rcration. On les compta, la petite Guiraud manquait;
enfin, on l'aperut trs-loin, dans une alle, se promenant gravement
avec l'ombrelle de sa mre. Alors, les dames se dirigrent vers la
porte, en poussant devant elles le flot des robes blanches. Madame
Berthier flicitait Pauline sur son mariage, qui devait avoir lieu le
mois suivant. Madame Deberle disait qu'elle partait dans trois jours
pour Naples, avec son mari et Lucien. Le monde s'coulait, Zphyrin et
Rosalie restrent les derniers.  leur tour, ils s'loignrent. Ils se
prirent le bras, ravis de cette promenade, malgr leur gros chagrin;
ils ralentissaient le pas, et leur dos d'amoureux, un moment encore,
dansa dans la lumire, au bout de l'avenue.

--Venez, murmura M. Rambaud.

Mais Hlne, d'un geste, le pria d'attendre. Elle restait seule, il
lui semblait qu'une page de sa vie tait arrache. Quand elle eut vu
les dernires personnes disparatre, elle s'agenouilla pniblement
devant le caveau. L'abb Jouve, en surplis, ne s'tait point encore
relev. Tous deux prirent longtemps. Puis, sans parler, avec son beau
regard de charit et de pardon, le prtre l'aida  se mettre debout.

--Donne-lui ton bras, dit-il simplement  M. Rambaud.

A l'horizon, Paris blondissait sous la radieuse matine de printemps.
Dans le cimetire, un pinson chantait.




V


Deux ans s'taient couls. Un matin de dcembre, le petit cimetire
dormait dans un grand froid. Il neigeait depuis la veille, une neige
fine que chassait le vent du nord. Du ciel qui plissait, les flocons
plus rares tombaient avec une lgret volante de plumes. La neige se
durcissait dj, une haute fourrure de cygne bordait le parapet de la
terrasse. Au del de cette ligne blanche, dans la pleur brouille de
l'horizon, Paris s'tendait.

Madame Rambaud priait encore,  genoux devant le tombeau de Jeanne,
sur la neige. Son mari venait de se relever, silencieux. Ils s'taient
pouss en novembre,  Marseille. M. Rambaud avait vendu sa maison des
Halles, il se trouvait  Paris depuis trois jours pour terminer cette
affaire; et la voiture qui les attendait rue des Rservoirs, devait
passer  l'htel prendre leurs malles et les conduire ensuite au
chemin de fer. Hlne avait fait le voyage dans l'unique pense de
s'agenouiller l. Elle restait immobile, la tte basse, comme perdue
et ne sentant pas la froide terre qui lui glaait les genoux.
Cependant, le vent cessait. M. Rambaud s'tait avanc sur la terrasse,
pour la laisser  la douleur muette de ses souvenirs. Une brume
s'levait des lointains de Paris, dont l'immensit s'enfonait dans le
vague blafard de cette nue. Au pied du Trocadro, la ville couleur de
plomb semblait morte, sous la tombe lente des derniers brins de
neige. C'tait, dans l'air devenu immobile, une moucheture ple sur
les fonds sombres, filant avec un balancement insensible et continu.
Au del des chemines de la Manutention, dont les tours de brique
prenaient le ton du vieux cuivre, le glissement sans fin de ces
blancheurs s'paississait, on aurait dit des gazes flottantes,
droules fil  fil. Pas un soupir ne montait, de cette pluie du rve,
enchante en l'air, tombant endormie et comme berce. Les flocons
paraissaient ralentir leur vol,  l'approche des toitures; ils se
posaient un  un, sans cesse, par millions, avec tant de silence, que
les fleurs qui s'effeuillent font plus de bruit; et un oubli de la
terre et de la vie, une paix souveraine venait de cette multitude en
mouvement, dont on n'entendait pas la marche dans l'espace. Le ciel
s'clairait de plus en plus, partout  la fois, d'une teinte laiteuse,
que des fumes troublaient encore. Peu  peu, les lots clatants des
maisons se dtachaient, la ville apparaissait  vol d'oiseau, coupe
de ses rues et de ses places, dont les tranches et les trous d'ombres
dessinaient l'ossature gante des quartiers. Hlne, lentement,
s'tait releve.  terre, ses deux genoux restaient marqus sur la
neige. Enveloppe d'un large manteau sombre, bord de fourrure, elle
semblait trs-grande, les paules superbes dans tout ce blanc. La
barrette de son chapeau, une tresse de velours noir, lui mettait au
front l'ombre d'un diadme. Elle avait retrouv son beau visage
tranquille, ses yeux gris et ses dents blanches, son menton rond, un
peu fort; qui lui donnait un air raisonnable et ferme. Lorsqu'elle
tournait la tte, son profil prenait de nouveau une puret grave de
statue. Le sang dormait sous la pleur repose des joues, on la
sentait rentre dans la hauteur de son honntet. Deux larmes avaient
roul de ses paupires, son calme tait fait de sa douleur ancienne.
Et elle se tenait debout, devant le tombeau, une simple colonne, o le
nom de Jeanne tait suivi de deux dates, mesurant la courte existence
de la petite morte de douze ans.

Autour d'elle, le cimetire talait la blancheur de son drap, que
crevaient des angles de tombes rouilles, des fers de croix pareils 
des bras en deuil. Seuls, les pas d'Hlne et de M. Rambaud avaient
fait un sentier dans ce coin dsert. C'tait une solitude sans tache,
o les morts dormaient. Les alles enfonaient les fantmes lgers des
arbres. Par moments, un paquet de neige tombait sans bruit d'une
branche trop charge; et rien ne bougeait plus.  l'autre bout, un
pitinement noir avait pass: on enterrait sous ce linceul. Un second
convoi venait  gauche. Les bires et les cortges filaient en
silence, comme des ombres dcoupes, sur la pleur d'un linge. Hlne
sortait de sa rverie, lorsqu'elle aperut prs d'elle une mendiante
qui se tranait. C'tait la mre Ftu, dont la neige assourdissait les
gros souliers d'homme, crevs et raccommods avec des ficelles. Jamais
elle ne l'avait vue grelotter d'une misre si noire, couverte de
guenilles plus sales, engraisse encore, l'air abti. La vieille, par
les vilains temps, les fortes geles, les pluies battantes, suivait
maintenant les convois, pour spculer sur l'apitoiement des gens
charitables; et elle savait qu'au cimetire la peur de la mort fait
donner des sous; elle visitait les tombes, s'approchant des gens
agenouills au moment o ils fondaient en larmes, parce que alors ils
ne pouvaient refuser. Depuis un instant, entre avec le dernier
cortge, elle guettait Hlne de loin. Mais elle n'avait point reconnu
la bonne dame, elle racontait avec de petits sanglots, la main tendue,
qu'elle avait chez elle deux enfants qui mouraient de faim. Hlne
l'coutait, muette devant cette apparition. Les enfants taient sans
feu, l'an s'en allait de la poitrine. Tout d'un coup, la mre Ftu
s'arrta; un travail se faisait dans les mille plis de son visage, ses
yeux minces clignotaient. Comment! c'tait la bonne dame! Le ciel
avait donc exauc ses prires! Et, sans arranger l'histoire des
enfants, elle se mit  geindre, avec un flot de paroles intarissable.
Des dents lui manquaient encore, on l'entendait  peine. Toutes les
misres au bon Dieu lui taient tombes sur la tte. Son monsieur
avait donn cong, elle venait de rester trois mois dans son lit; oui,
a la tenait toujours, maintenant a lui grouillait partout, une
voisine disait qu'une araigne devait pour sr lui tre entre par la
bouche, pendant qu'elle dormait. Si elle avait eu seulement un peu de
feu, elle se serait chauff le ventre; il n'y avait plus que a pour
la soulager. Mais rien de rien, pas des bouts d'allumettes. Peut-tre
bien que madame tait alle en voyage? C'taient ses affaires. Enfin,
elle la trouvait joliment portante, et frache, et belle. Dieu lui
rendrait tout a. Comme Hlne tirait sa bourse, la mre Ftu souffla,
en s'appuyant  la grille du tombeau de Jeanne.

Les convois s'en taient alls. Quelque part, dans une fosse voisine,
on entendait les coups de pioche rguliers d'un fossoyeur qu'on ne
voyait pas. Pourtant, la vieille avait repris haleine, les yeux fixs
sur la bourse. Alors, pour augmenter l'aumne, elle se montra trs-
cline, elle parla de l'autre dame. On ne pouvait pas dire, c'tait
une dame charitable; eh bien! elle ne savait pas faire, son argent ne
profitait pas. Prudemment, elle regardait Hlne en disant ces choses.
Ensuite, elle se hasarda  nommer le docteur. Oh! celui-l tait bon
comme le bon pain. L't dernier, il avait encore fait un voyage avec
sa femme. Leur petit poussait, un bel enfant. Mais les doigts
d'Hlne, qui ouvraient la bourse, avaient trembl, et la mre Ftu,
tout d'un coup, changea de voix. Stupide, effare, elle venait
seulement de comprendre que la bonne dame se trouvait l prs du
tombeau de sa fille. Elle bgaya, soupira, tacha de la faire pleurer.
Une mignonne si gentille, avec des amours de petites mains, qu'elle
voyait encore lui donner des pices blanches. Et comme elle avait de
longs cheveux, comme elle regardait les pauvres avec de grands yeux
pleins de larmes! Ah! on ne remplaait pas un ange pareil; il n'y en
avait plus, on pouvait chercher dans tout Passy. Aux beaux jours, elle
apporterait chaque dimanche un bouquet de pquerettes, cueilli dans le
foss des fortifications. Elle se tut, inquite du geste dont Hlne
lui coupa la parole. C'tait donc qu'elle ne trouvait plus ce qu'il
fallait dire? La bonne dame ne pleurait pas, et elle ne lui donna
qu'une pice de vingt sous.

M. Rambaud, cependant, s'tait rapproch du parapet de la terrasse.
Hlne alla le rejoindre. Alors, la vue du monsieur alluma les yeux de
la mre Ftu.

Elle ne le connaissait pas, celui-l; ce devait tre un nouveau.
Tranant les pieds, elle marcha derrire Hlne, en appelant sur elle
toutes les bndictions du paradis; et, lorsqu'elle fut prs de M.
Rambaud, elle reparla du docteur. En voil un qui aurait un bel
enterrement, quand il mourrait, si les pauvres gens qu'il avait
soigns pour rien, suivaient son corps! Il tait un peu coureur,
personne ne disait le contraire. Des dames de Passy le connaissaient
bien. Mais a ne l'empchait pas d'adorer sa femme, une femme si
gentille, qui aurait pu se mal conduire et qui n'y songeait seulement
plus. Un vrai mnage de tourtereaux. Est-ce que madame leur avait dit
bonjour? Ils taient pour sr chez eux, elle venait de voir les
persiennes ouvertes, rue Vineuse. Ils aimaient tant madame autrefois,
ils seraient si heureux de l'embrasser! En mchant ces bouts de
phrases, la vieille guignait M. Rambaud. Il l'coutait, avec sa
tranquillit de brave homme. Les souvenirs voqus devant lui ne
mettaient pas une ombre sur son visage paisible. Il crut seulement
remarquer que l'acharnement de cette mendiante importunait Hlne, et
il fouilla dans sa poche, il lui fit  son tour une aumne, en
l'loignant du geste. Lorsqu'elle vit une seconde pice blanche, la
mre Ftu clata en remerciements. Elle achterait un peu de bois,
elle chaufferait son mal; il n'y avait plus que a pour lui calmer le
ventre. Oui, un vrai mnage de tourtereaux,  preuve que la dame tait
accouche, l'autre hiver, d'un deuxime enfant, une belle petite
fille, rose et grasse, qui devait aller sur ses quatorze mois. Le jour
du baptme,  la porte de l'glise, le docteur lui avait mis cent sous
dans la main. Ah! les bons coeurs se rencontrent, madame lui portait
chance. Faites, mon Dieu! que madame n'ait pas un chagrin, comblez-la
de toutes les prosprits! Au nom du Pre, du Fils, du Saint-Esprit,
ainsi soit-il!

Hlne resta toute droite devant Paris, pendant que la mre Ftu s'en
allait au milieu des tombes, en bredouillant trois _Pater_ et trois
_Ave_. La neige avait cess, les derniers flocons s'taient poss sur
les toits avec une lenteur lasse; et, dans le vaste ciel d'un gris de
perle, derrire les brumes qui se fondaient, le ton d'or du soleil
allumait une clart rose. Une seule bande de bleu, sur Montmartre,
bordait l'horizon, d'un bleu si lav et si tendre, qu'on aurait dit
l'ombre d'un satin blanc. Paris se dgageait des fumes, s'largissait
avec ses champs de neige, sa dbcle qui le figeait dans une
immobilit de mort. Maintenant, les mouchetures volantes ne donnaient
plus  la ville ce grand frisson, dont les ondes pales tremblaient sur
les faades couleur de rouille. Les maisons sortaient toutes noires
des masses blanches o elles dormaient, comme moisies par des sicles
d'humidit. Des rues entires semblaient ruines, dvores de
salptre, les toitures prs de flchir, les fentres enfonces dj.
Une place, dont on apercevait le carr pltreux, s'emplissait d'un tas
de dcombres. Mais,  mesure que la bande bleue grandissait du ct de
Montmartre, une lumire coulait limpide et froide comme une eau de
source, mettant Paris sous une glace o les lointains eux-mmes
prenaient une nettet d'image japonaise.

Dans son manteau de fourrure, les mains perdues au bord des manches,
Hlne songeait. Une seule pense revenait en elle comme un cho. Ils
avaient eu un enfant, une petite fille rose et grasse; et elle la
voyait  l'ge adorable o Jeanne commenait  parler. Les petites
filles sont si mignonnes  quatorze mois! Elle comptait les mois;
quatorze, cela faisait presque deux ans, en tenant compte des autres;
juste l'poque,  quinze jours prs. Alors, elle eut une vision
ensoleille de l'Italie, un pays idal, avec des fruits d'or, o les
amants s'en allaient sous des nuits embaumes, les bras  la taille.
Henri et Juliette marchaient devant elle, dans un clair de lune. Ils
s'aimaient comme des poux qui redeviennent des amants. Une petite
fille rose et grasse, dont les chairs nues rient au soleil, tandis
qu'elle essaye de bgayer des mots confus, que sa mre touffe sous
des baisers! Et elle pensait  ces choses sans colre, le coeur muet,
largissant encore sa srnit dans la tristesse. Le pays du soleil
avait disparu, elle promenait ses lents regards sur Paris, dont
l'hiver raidissait le grand corps. Des colosses de marbre semblaient
couchs dans la paix souveraine de leur froideur, les membres las
d'une vieille souffrance qu'ils ne sentaient plus. Un trou bleu
s'tait fait au-dessus du Panthon.

Pourtant, ses souvenirs redescendaient les jours. Elle avait vcu dans
une stupeur,  Marseille. Un matin, en passant rue des Petites-Maris,
elle s'tait mise  sangloter devant la maison de son enfance. C'tait
la dernire fois qu'elle avait pleur. M. Rambaud venait souvent; elle
le sentait autour d'elle comme une protection. Il n'exigeait rien, il
n'ouvrait jamais son coeur. Vers l'automne, elle l'avait vu entrer un
soir, les yeux rouges, bris par un grand chagrin: son frre, l'abb
Jouve, tait mort.  son tour, elle l'avait consol. Ensuite, elle ne
se rappelait plus nettement. L'abb semblait sans cesse derrire eux,
elle cdait  la rsignation dont il l'enveloppait. Puisqu'il voulait
encore cette chose, elle ne trouvait pas de raison pour refuser. Cela
lui paraissait trs-sage. D'elle-mme, comme son deuil prenait fin,
elle avait rgl posment les dtails avec M. Rambaud. Les mains de
son vieil ami tremblaient de tendresse perdue. Comme elle voudrait,
il l'attendait depuis des mois, un signe lui suffisait. Ils taient
maris en noir. Le soir des noces, lui aussi avait bais ses pieds
nus, ses beaux pieds de statue qui redevenaient de marbre. Et la vie
se droulait de nouveau.

Tandis que le ciel bleu grandissait  l'horizon, cet veil de sa
mmoire tait une surprise pour Hlne. Elle avait donc t folle
pendant un an? Aujourd'hui, lorsqu'elle voquait la femme qui avait
vcu prs de trois annes dans cette chambre de la rue Vineuse, elle
croyait juger une personne trangre, dont la conduite l'emplissait de
mpris et d'tonnement. Quel coup d'trange folie, quel mal
abominable, aveugle comme la foudre! Elle ne l'avait pourtant pas
appel. Elle vivait tranquille, cache dans son coin, perdue dans
l'adoration de sa fille. La route s'allongeait devant elle, sans une
curiosit, sans un dsir. Et un souffle avait pass, elle tait tombe
par terre.  cette heure encore, elle ne s'expliquait rien. Son tre
avait cess de lui appartenir, l'autre personne agissait en elle.
tait-ce possible? elle faisait ces choses! Puis, un grand froid la
glaait, Jeanne s'en allait sous les roses. Alors, dans
l'engourdissement de sa douleur, elle redevenait trs-calme, sans un
dsir, sans une curiosit, continuant sa marche lente sur la route
toute droite. Sa vie reprenait, avec sa paix svre et son orgueil de
femme honnte.

M. Rambaud fit un pas, voulut l'emmener de ce lieu de tristesse. Mais,
d'un geste, Hlne lui tmoigna l'envie de rester encore. Elle s'tait
approche du parapet, elle regardait en bas, sur l'avenue de la
Muette, une station de voitures dont la file mettait au bord du
trottoir une queue de vieux carrosses crevs par l'ge. Les capotes et
les roues blanchies, les chevaux couverts de mousse, semblaient se
pourrir l depuis des temps trs-anciens. Des cochers restaient
immobiles, raidis dans leurs manteaux gels. Sur la neige, d'autres
voitures, une  une, pniblement, avanaient. Les btes glissaient,
tendaient le cou, tandis que les hommes, descendus de leur sige, les
tenaient  la bride, avec des jurons; et l'on voyait, derrire les
vitres, des figures de voyageurs patients, renverss contre les
coussins, rsignas  faire en trois quarts d'heure une course de dix
minutes. Une ouate touffait les bruits; seules les voix montaient,
dans cette mort des rues, avec une vibration particulire, grles et
distinctes: des appels, des rires de gens surpris par le verglas, des
colres de charretiers faisant claquer leurs fouets, un brouement de
cheval soufflant de peur. Plus loin,  droite, les grands arbres du
quai taient des merveilles. On aurait dit des arbres de verre fil,
d'immenses lustres de Venise, dont des caprices d'artistes avaient
tordu les bras piqus de fleurs. Le vent, du ct du nord, avait
chang les troncs en fts de colonne. En haut, s'embroussaillaient des
rameaux duvets, des aigrettes de plume, une exquise dcoupure de
brindilles noires, bordes de filets blancs. Il gelait, pas une
haleine ne passait dans l'air limpide.

Et Hlne se disait qu'elle ne connaissait pas Henri. Pendant un an,
elle l'avait vu presque chaque jour: il tait rest des heures et des
heures  se serrer contre elle,  causer, les yeux dans les yeux. Elle
ne le connaissait pas. Un soir, elle s'tait donne et il l'avait
prise. Elle ne le connaissait pas, elle faisait un immense effort sans
pouvoir comprendre. D'o venait-il? comment se trouvait-il prs
d'elle? quel homme tait-ce, pour qu'elle lui et cd, elle qui
serait plutt morte que de cder  un autre? Elle l'ignorait, il y
avait l un vertige o chancelait sa raison. Au dernier comme au
premier jour, il lui restait tranger. Vainement elle runissait les
petits faits pars, ses paroles, ses actes, tout ce qu'elle se
rappelait de sa personne. Il aimait sa femme et son enfant, il
souriait d'un air fin, il gardait l'attitude correcte d'un homme bien
lev. Puis, elle revoyait son visage en fou, ses mains gares de
dsirs. Des semaines coulaient, il disparaissait, il tait emport. A
cette heure, elle n'aurait su dire o elle lui avait parl pour la
dernire fois. Il passait, son ombre s'en tait alle avec lui. Et
leur histoire n'avait pas d'autre dnouement. Elle ne le connaissait
pas.

Sur la ville, un ciel bleu, sans une tache, se dployait. Hlne leva
la tte, lasse de souvenirs, heureuse de cette puret. C'tait un bleu
limpide, trs-ple,  peine un reflet bleu dans la blancheur du
soleil. L'astre, bas sur l'horizon, avait un clat de lampe d'argent.
Il brlait sans chaleur, dans la rverbration de la neige, au milieu
de l'air glac. En bas, de vastes toitures, les tuiles de la
Manutention, les ardoises des maisons du quai, talaient des draps
blancs, ourls de noir. De l'autre ct du fleuve, le carr du
Champ-de-Mars droulait une steppe, o des points sombres, des
voitures perdues, faisaient songer  des traneaux russes filant avec
un bruit de clochettes; tandis que les ormes du quai d'Orsay,
rapetisss par l'loignement, alignaient des floraisons de fins
cristaux, hrissant leurs aiguilles. Dans l'immobilit de cette mer de
glace, la Seine roulait des eaux terreuses, entre ses berges qui la
bordaient d'hermine; elle charriait depuis la veille, et l'on
distinguait nettement, contre les piles du pont des Invalides,
l'crasement des blocs s'engouffrant sous les arches. Pais, les ponts
s'chelonnaient, pareils  des dentelles blanches, de plus de plus
dlicates, jusqu'aux roches clatantes de l Cit, que les tours de
Notre-Dame surmontaient de leurs pics neigeux. D'autres pointes, 
gauche, trouaient la plaine uniforme des quartiers. Saint-Augustin,
l'Opra, la tour Saint-Jacques, taient comme des monts o rgnent les
neiges ternelles; plus prs, les pavillons des Tuileries et du
Louvre, relis par les nouveaux btiments, dessinaient l'arte d'une
chane aux sommets immaculs. Et c'taient encore,  droite, les cimes
blanchies des Invalides, de Saint-Sulpice, du Panthon, ce dernier
trs-loin, profilant sur l'azur un palais du rve, avec des
revtements de marbre bleutre. Pas une voix ne montait. Des rues se
devinaient  des fentes grises, des carrefours semblaient s'tre
creuss dans un craquement. Par files entires, les maisons avaient
disparu. Seules, les faades voisines taient reconnaissables aux
mille raies de leurs fentres. Les nappes de neige, ensuite, se
confondaient, se perdaient en un lointain blouissant, en un lac dont
les ombres bleues prolongeaient le bleu du ciel. Paris, immense et
clair, dans la vivacit de cette gele, luisait sous le soleil
d'argent.

Alors, Hlne, une dernire fois, embrassa d'un regard la ville
impassible, qui, elle aussi, lui restait inconnue. Elle la retrouvait,
tranquille et comme immortelle dans la neige, telle qu'elle l'avait
quitte, telle qu'elle l'avait vue chaque jour pendant trois annes.
Paris tait pour elle plein de son pass. C'tait avec lui qu'elle
avait aim, avec lui que Jeanne tait morte. Mais, ce compagnon de
toutes ses journes gardait la srnit de sa face gante, sans un
attendrissement, tmoin muet des rires et des larmes dont la Seine
semblait rouler le flot. Elle l'avait, selon les heures, cru d'une
frocit de monstre, d'une bont de colosse. Aujourd'hui, elle sentait
qu'elle l'ignorerait toujours, indiffrent et large. Il se droulait,
il tait la vie.

M. Rambaud, cependant, la toucha lgrement, pour l'emmener. Sa bonne,
figure s'inquitait. Il murmura:

--Ne te fais pas de peine.

Il savait tout, il ne trouvait que cette parole. Madame Rambaud le
regarda et fut apaise. Elle avait le visage rose de froid, les yeux
clairs. Dj elle tait loin. L'existence recommenait.

--Je ne sais plus si j'ai bien ferm la grosse malle, dit-elle.

M. Rambaud promit de s'en assurer. Le train partait  midi, ils
avaient le temps. On sablait les rues, leur voiture ne mettrait pas
une heure. Mais, tout d'un coup, il haussa la voix.

--Je suis sr que tu as oubli les cannes  pche?

--Oh! Absolument! cria-t-elle, surprise et fche de son manque de
mmoire. Nous aurions d les prendre hier.

C'taient des cannes trs-commodes, dont le modle ne se vendait pas 
Marseille. Ils possdaient, prs de la mer, une petite maison de
campagne, o ils devaient passer l't. M. Rambaud consulta sa montre.
En allant  la gare, ils pouvaient encore acheter les cannes. On les
attacherait avec les parapluies. Alors, il l'emmena, pitinant,
coupant au milieu des tombes. Le cimetire tait vide, il n'y avait
plus que leurs pas sur la neige. Jeanne, morte, restait seule en face
de Paris,  jamais.







End of the Project Gutenberg EBook of Une Page d'Amour, by Emile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE PAGE D'AMOUR ***

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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
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