The Project Gutenberg EBook of L'enfant  la balustrade, by Ren Boylesve

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Title: L'enfant  la balustrade

Author: Ren Boylesve

Release Date: September 15, 2020 [EBook #63206]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFANT  LA BALUSTRADE ***




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  REN BOYLESVE
  DE L'ACADMIE FRANAISE

  L'ENFANT
  A
  LA BALUSTRADE


  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




DU MME AUTEUR


CONTES

  LES BAINS DE BADE (puis)                        1 vol.
  LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC                     1 --


ROMANS

  LE MEDECIN DES DAMES DE NANS                     1 vol.
  SAINTE-MARIE-DES-FLEURS                           1 --
  LE PARFUM DES ILES BORROMES                      1 --
  MADEMOISELLE CLOQUE                               1 --
  LA BECQUE                                        1 --
  L'ENFANT A LA BALUSTRADE                          1 --
  LE BEL AVENIR                                     1 --
  MON AMOUR                                         1 --
  LE MEILLEUR AMI                                   1 --
  LA JEUNE FILLE BIEN LEVE                        1 --
  MADELEINE JEUNE FEMME                             1 --
  LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS     1 --
  LE BONHEUR A CINQ SOUS                            1 --


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




J'offre ce livre, avec mes sentiments de gratitude,  mes confrres et
particulirement aux Critiques qui, au milieu de la production
contemporaine si fconde, et si riche en lments de sduction, ont
assur un sort honorable  des ouvrages comme _Mademoiselle Cloque_ et
_La Becque,_ o je me suis impos la plus grande sobrit d'imagination
et d'expression, pour fixer, presque  la manire d'un historien,
quelques traits de moeurs d'o se puisse dgager un sens lev.

J'ose esprer que ceux qu'ont intresss, dans le premier de ces romans,
le tableau de notre vieil esprit d'hrosme en pril, et celui de
l'ingrate beaut du conservatisme, dans le second, se plairont 
reconnatre, dans le prsent volume, le conflit muet, douloureux, et
frquent, de l'idalisme de l'enfance avec les relativits ncessaires
ou la comdie de notre vie de relations.

R. B.




L'ENFANT A LA BALUSTRADE

        Il se trouve, dans les trois quarts des hommes, comme un pote
        qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.

        SAINTE-BEUVE.




PREMIRE PARTIE




I


Je me souviens qu'un matin d'avril ou de mai mon pre me fit monter avec
lui dans sa voiture pour aller  la campagne chez ma tante Plant.

La remise et l'curie donnaient sur une ruelle troite et assez mal
entretenue o l'on se heurtait  des charrettes  bras,  des tonneaux
et aux appareils de M. Fesquet qui tait bouilleur de cru. Il n'y avait
donc rien d'attrayant en cet endroit, sauf peut-tre une branche
d'acacia fleuri dpassant le mur de madame Auxenfants, et la lgret du
ciel de Touraine. Cependant, au moment o le cabriolet s'branla dans
cette vilaine ruelle, j'eus une singulire motion heureuse.

Je croyais tre rempli d'une substance diffusible et lumineuse qui
tendait  s'vader en me suffoquant. Je sentais frmir des ailes
destines  me soulever dans l'air du printemps, au-dessus des petites
villes, des routes et des rivires. Dans ce moment, il me sembla que
j'embrassais par avance non seulement la promenade que nous allions
faire, mais tout un avenir o de grandes choses retentissaient, o je
m'lanais avec bravoure, un peu  l'aveuglette, arm seulement de ma
joie intime et d'une tendresse dbordante.

Qui n'a connu de ces instants d'ardent dsir o le coeur franchit le
temps, l'espace et toutes les bornes des lois physiques, pour donner foi
 je ne sais quel rve de beaut? Mais je n'tais qu'un enfant: je
faisais bon march des lois physiques et des humaines!

Au tournant de la ruelle, mon pre me dit, en me dsignant du doigt une
grande porte cochre o des pattes de biche taient appendues:

--La maison Colivaut va tre  vendre.

Que la maison Colivaut ft  vendre ou bien non, cela ne reprsentait
pas grand'chose  mon esprit, parce que je ne concevais pas qu'elle pt
tre autre que nous ne l'avions toujours vue, avec sa madame Colivaut en
bonnet blanc  rubans bleus, sa tourelle  clocheton, sa balustrade, son
orme et son marronnier, ses jardins en terrasses et son cadran solaire.

Il en tait autrement pour mon pre, videmment, car son oeil brilla, sa
lvre se plissa avec malice; puis tout  coup il frona les sourcils et
son regard se fixa entre les oreilles de son cheval.

Mais il s'coula bien du temps avant que la maison Colivaut ft vendue.

J'allai habiter, les trois annes du veuvage de mon pre,  Courance,
chez ma tante Plant[1]. Mon pre se remaria. Ma tante Plant mourut.
Madame Colivaut vivait toujours, et rien n'tait chang  sa maison.

  [1] Cette priode a fait l'objet d'un roman prcdemment paru: _La
    Becque_.

Nous allions voir madame Colivaut au jour de l'An pour lui faire nos
politesses, et une deuxime fois, gnralement, au fort de l't, parce
qu'elle tait sujette  des touffements que la grande chaleur rendait
critiques,  ce que prtendait le mdecin, et l'on croyait lui adresser
des adieux dfinitifs. Mon pre, tant son notaire, la voyait plus
souvent. L'hiver ou l't, c'tait un plaisir de prsenter ses hommages
 cette vieille dame: au jour de l'An, elle distribuait des bonbons qui
n'taient pas du pays;  la belle saison, elle vous permettait de passer
le temps de la visite dans les jardins.

On disait les jardins, quoiqu'il n'y en et en ralit qu'un seul;
mais, sur la pente d'une colline, ce jardin se trouvait distribu en
terrasses tages, au nombre de trois, dont la plus basse, qui portait
tous les btiments et s'agrmentait en parterre, faisait un retour du
ct de la ville par un terre-plein  balustrade dominant la grande rue
de Beaumont, dans sa longueur, jusqu' l'glise.

De tout Beaumont on voyait la maison Colivaut, les balustres, la vieille
porte cochre  pattes de biche, le clocheton, l'orme et le marronnier.

Pour moi, l'attrait vritable de cette maison, c'tait le cadran
solaire.

Il tait situ dans le second jardin. On y accdait par une douzaine de
marches dgrades et branlantes o le passage quotidien avait cr un
double sentier parmi la mousse. Lorsqu'on posait le pied sur une
certaine marche, on la sentait osciller, et l'on croyait entendre le
bruit sourd de l'clat lointain d'une mine. Un prunier de mirabelles
tendait ses fines branches au-dessus de l'escalier, et il y avait
toujours quelque fruit qui pourrissait  droite ou  gauche, sur de
jolis oreillers moussus. Au dernier degr s'ouvrait une large alle
borde de buis pais taills  hauteur de la main. Cette alle tait
coupe  angle droit par une autre semblable, et, au croisement,
s'levait le cadran solaire.

Il est bien vain, sans doute, de rechercher les causes de l'attrait
qu'exercrent sur moi, du premier jour que je les vis, cette pierre
ancienne, cette petite table d'ardoise portant graves les heures du
jour, ce triangle de mtal et cette pointe d'ombre mobile. Je devais me
cramponner  l'aide des mains et du menton pour lire l'heure et, en
outre, prendre garde d'endommager mes chaussures contre la pierre et de
pitiner le persil qui croissait alentour. La table d'ardoise tait
divise par une profonde lzarde, et quand mes doigts pesaient contre
l'un des bords, une des parties basculait et de petits insectes,
trottinant comme des tatous, sortaient de la crevasse et se livraient
sur l'ardoise  des girations perdues. De beaux caractres romains
enguirlandaient l'hmicycle des heures, dont j'avais voulu connatre le
sens ds la premire fois: LDUNT OMNES, ULTIMA NECAT (Toutes les
heures nous blessent, la dernire nous tue).

Cette inscription mlancolique, grave depuis plusieurs sicles, autant
que la magie du soleil qui venait l complaisamment traduire en chiffres
les tapes de sa course, me laissaient l'impression que quelque chose se
passait  cet endroit, qui n'tait pas tout  fait ordinaire. Ce carr
d'ardoise tait en relations avec le ciel, et de ces relations une
grande vrit triste s'tait dgage, formule et imprime l.

Et je serais volontiers demeur longtemps  contempler ce cadran. Je
guettais la pointe d'ombre qui se promenait lentement sur les petites
rainures des quarts d'heure, comme si elle et t la plume de Dieu
mme, et j'osais esprer qu'elle crirait peut-tre un jour un mot pour
moi.

Si, par hasard, quelqu'un montait les marches, je redoutais d'tre
surpris inerte et dsoeuvr. Alors je rougissais comme si j'eusse fait
mal, parce que j'tais certain que l'on me trouverait ridicule. Et je
n'eusse jamais os dire  personne ce que je pensais, ni parler de mon
plaisir. Cependant,  part moi, j'avais ma fiert d'voquer des
merveilles.

C'est dans cette attitude qu'un jour je fus brusquement secou par
quelqu'un qui tait venu derrire moi  pas de loup. Ce quelqu'un avait
de petites mains de fer qui s'appliqurent sur mes yeux comme des
griffes, tandis qu'une voix qui n'tait pas dsagrable demandait:

--Qui est l?

Puis elle commanda si imprieusement que je crus entendre cingler un
fouet:

--Dites vite qui est l.

Je ne disais rien, parce que je ne savais pas qui tait l. Alors on se
mit  trpigner si fort que l'on m'gratignait les talons:

--Dites qui est l! Dites qui est l!... Mais dites donc quelque chose,
petit sot!

Ce mot soulagea le diable qui m'corchait, car il ouvrit ses mains de
fer. Ce diable tait une fillette, plus ge et plus grande que moi, et
qui, malgr son agression, me parut lgante et jolie. Lorsqu'elle vit
le masque de clown, tach de rouge et de blanc, que ses doigts m'avaient
fait, lorsqu'elle me vit si dcontenanc, si ennuy de ce qu'elle avait
os me dire, elle en fut aussitt tout mue et m'embrassa. Elle
m'embrassait avec le mme emportement qu'elle avait mis tout  l'heure 
me crever les yeux. Elle m'appelait son ami chri et voulait
absolument se faire pardonner ses violences. C'est moi qui fus confus;
j'tais fort sensible aux caresses; je lui dis que je m'appelais Riquet;
elle me dit:

--C'est moi Marguerite Charmaison.

Je la parai immdiatement de toutes les magnificences conues dans mes
rveries. Son ardeur, ses lans et, tour  tour, sa grce et ses
clineries achevrent de m'blouir.




II


A mon grand chagrin, je revis rarement Marguerite Charmaison, parce que
j'habitais encore la campagne, tandis que ma jeune amie, qui tait la
fille d'un dput de Paris, ne venait  Beaumont qu'aux vacances, voir
la grand'maman Charmaison. Sa mre, trs parisienne, aimait mieux les
plages; son pre, absorb par la politique et le got des arts,
partageait son temps entre ses lecteurs et l'htel Drouot.

Moi, j'tais  Courance avec mon grand-pre et ma grand'mre Fantin, qui
vivaient l, modestement, d'une petite rente que ma tante Plant leur
avait lgue. Ils se flicitaient que mon pre n'et pas la place de me
loger chez lui  Beaumont, ce qui l'obligeait  me laisser auprs d'eux.

Je ne frquentais point d'enfants. Le pays n'tait pas trs beau; mais
l'habitude de m'y promener seul ou silencieux, autrefois, aux cts de
ma tante Plant, qui ruminait toujours de graves affaires, avait fait
natre en moi, ds cet ge, je ne sais quel contentement  revoir sans
cesse les mmes alles de noyers, les mmes bois de sapins, les mmes
prairies;  respirer la mme odeur en passant devant la porte ouverte
d'une grange, dans une cour de ferme ou  la lisire de tel bois; 
entendre le bruit du vent dans les chnes ou dans le feuillage des pins.
Mes ides d'enfant se mlaient  ces choses accoutumes comme, chez les
enfants des villes, elles se mlent  des visages; et je revenais  la
maison avec la satisfaction que l'on a aprs avoir caus avec quelqu'un.
Oh! tout cela ne me disait pas des choses transcendantes; je ne savais
mme pas ce que cela me disait, mais je me souviens trs bien que mon
coeur tait lger, lger, et comme soulev. C'est ce qui tait cause,
probablement, que lorsqu'on me parlait de Dieu, par exemple, je le
voyais passer au-dessus des bls et au travers des sapins sous la forme
d'un souffle,--si l'on peut dire,--d'un souffle doux et fort qui emporte
le coeur et donne envie de pleurer.

Les paysans, les fermiers me saluaient au bord des chemins, ou, de loin,
au milieu d'une vigne, redressaient l'chine, portaient la main  leur
casquette et restaient un bon moment tout debout,  me regarder passer.
C'est qu'ils voyaient encore  ct de moi l'image de ma tante Plant,
avec qui ils m'avaient si souvent rencontr. Je sentais que ce n'tait
pas moi seul qu'ils regardaient; cela me rendait srieux et me faisait
courir quelquefois un frisson. Quelques annes auparavant, on m'avait
encore regard comme cela parce que j'avais perdu ma mre, et partout o
je me montrais, les yeux semblaient attirs par le vide que sa mort
avait creus  ct de moi.

A mesure que nous grandissons, nous tranons ainsi un cortge d'ombres
apparent pour les yeux amis, et qui d'anne en anne s'accrot, mais
aussi s'allge en proportion, grce  la brivet des mmoires.

Une ou deux fois par semaine, je rencontrais sur la route la voiture de
mon pre, qui venait nous faire visite. Il arrtait son cheval et me
faisait asseoir entre sa femme et lui.

J'tais prvenu contre cette femme par ma grand'mre, qui ne l'aimait
pas, d'abord parce qu'elle lui rappelait pniblement sa fille; ensuite
parce qu'elle tait ne en Amrique, quoique d'une famille franaise;
enfin parce qu'on la jugeait trop jolie pour tre ce qu'on appelle en
province une femme comme il faut. Je ne parvenais pas  avoir pour elle
une complte indiffrence, parce que j'aimais sa jeunesse et sa figure
et parce qu'elle sentait dlicieusement bon. J'avais vcu parmi des
vieillards, et j'tais naturellement attir par sa fracheur. L'embarras
que j'prouvais  la voir provenait de la difficult de lui donner un
nom.

Mon pre m'avait ordonn de l'appeler maman; ma grand'mre me l'avait
dfendu: Donne-lui tous les noms que tu voudras, m'avait-elle dit; mais
celui-l, jamais! entends-tu bien, jamais! On n'a qu'une maman; la
tienne est au ciel: raison de plus pour lui rserver ce nom dans tes
prires... Mon Dieu! mon Dieu! si elle t'entendait, de l-haut, le
donner  une autre!... Dans son bonnet noir, elle faisait une tte si
extraordinaire, en disant cela, qu'elle me communiquait une religieuse
terreur. Je ne savais pas du tout quel parti prendre. Au lieu de dire 
mon pre: Bonjour, papa, je l'embrassais lui-mme sans rien dire; puis
j'embrassais sa femme, autant que possible en riant trs haut, pour
faire du bruit. Cela ne russissait pas toujours. S'il me faisait
observer: Eh bien! on dit bonjour... je disais: Bonjour.--Bonjour
qui?--Bonjour, papa.--Mais,  elle?--Bonjour... ou... ou... Dieu! que
j'tais malheureux! Et le supplice recommenait si elle me faisait un
cadeau, ce qui arrivait souvent, car elle dsirait conqurir mon amiti.
Il fallait dire merci.--Merci qui?... J'en ai encore la chair de
poule!




III


Mon pre nous arriva un jour  Courance avec l'air d'un homme qui
apporte une bien bonne surprise. Il n'tait pas assis qu'il nous dit:

--J'ai achet la maison Colivaut.

--Vous avez fait une sottise!

Grand'mre lui lana cela d'un trait, avant de prendre le temps de
dposer ses lunettes, ce  quoi elle ne manquait point d'ordinaire,
lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon pre, qui tait plein de
son sujet et qui touffait d'en parler, rpliqua:

--Soit! n'en parlons plus.

Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.

Cependant grand'mre enrageait d'avoir des dtails. Elle alla jusqu' la
porte, dans le dessein de barrer le chemin  son gendre; mais lui-mme,
aprs avoir gagn la porte, en tait revenu, car il esprait bien qu'on
allait parler.

Tous les deux se promenaient de long en large. Mon grand-pre tait
assis  une petite table de jeu et faisait des russites. Lui, n'tait
pas nerveux et ne se mettait pas aisment martel en tte. Aprs deux
minutes de silence qui parurent longues, grand'mre s'arrta devant son
placide mari:

--Eh bien! dit-elle, tu as entendu?

--Qu'est-ce que j'ai entendu, ma bonne amie?

--Tu ne pourrais pas nous accorder un peu d'attention? Ton gendre dit
qu'il a achet la maison Colivaut!

--Inutile! inutile! dit mon pre. Ma chre belle-mre prtend que j'ai
commis une sottise: enterrons cette affaire.

--Enterrons-la, dit grand-pre.

Cela lui tait bien gal; il se remit  ses cartes. Il disposait sur le
tapis de drap vert ses petits paquets en piles; il flattait du bout des
doigts ses narines velues et l'extrmit de son nez en cerise, puis
retournait un des bristols flexibles avec l'intrt d'un bb qui ouvre
une bote de jouets. Grand'mre frappa la table en son milieu, du plat
de la main, et les cartes sautrent.

--Casimir! mais c'est insens! veux-tu me faire l'honneur d'couter, oui
ou non?

--J'entends bien, ma bonne. Nadaud dit: Enterrons cette affaire. Mais
quelqu'un qui n'est pas enterr, l dedans, c'est madame Colivaut. Elle
vivante, vous n'habiterez pas sa maison, que diable!

--Il y a promesse de vente entre madame Colivaut et moi, dit mon pre;
l'engagement, synallagmatique, est conditionnel. Au dcs de madame
Colivaut, porte l'acte.

--Mais, malheureux! dit grand'mre, vous ne voyez donc pas que vous
allez vous mettre tout le pays  dos?

--Comment! parce que j'achte une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une
bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette
pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acqureur
d'un immeuble!... Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du
droit qui appartient  tout citoyen d'acheter, quand il est en tat de
payer; et de plus j'accomplis un acte de salubrit pour mon mnage. Qui
sait si l'obscurit, l'humidit de ma maison actuelle, n'ont pas t la
premire cause d'un malheur que nous dplorons les uns et les autres,
n'est-ce pas? Rappelez-vous le mdecin qui soignait votre fille: Si
elle avait pu tre transporte  temps au grand air... L'a-t-il dit? ne
l'a-t-il pas dit, le jour mme des obsques? Fichtre! Je n'ai pas envie
de recommencer. Quant  mon enfant...

--Oui, oui, tout cela est trs bien, dit grand'mre; mais avez-vous
song aux Plancoulaine?

--Que le diable emporte les Plancoulaine!

--Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisment les
Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec
monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts
de votre clientle, compose de la bourgeoisie, qui se runit chez lui
tous les jours, et de la noblesse, qui, aprs l'avoir ddaign quand il
tait maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous
possdons un savetier  la tte du conseil municipal. En second lieu,
votre femme ne se passera pas de la socit qu'elle rencontre chez les
Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que
je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne
permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et
parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volont. Or, vous savez
que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix
ans. Il me l'a dit cent fois: Je n'ai pas d'enfants, madame Fantin; la
consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche  trois
enjambes de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si
je veux embrasser les fillettes.

--Vous comprenez que si, pour viter  Plancoulaine de faire atteler, je
dois me condamner, moi et les miens,  vivre en un trou de taupe!...

Grand'mre lui dit d'un air narquois:

--Et c'est votre ami Clrambourg qui vous a conseill cet achat?...

--Clrambourg est la prudence mme: il ne m'a cach aucun des
inconvnients de l'affaire.

--A la bonne heure!... Eh bien! mon cher, vous aurez Clrambourg
lui-mme contre vous!

--Clrambourg contre moi!...

--C'est moi qui vous le dis.

M. Clrambourg tait le prdcesseur de mon pre en son tude, et son
plus cher ami. C'tait un homme d'une vertu  toute preuve et qu'on ne
prenait point en dfaut.

--Tout cela est bel et bien, dit mon pre, mais n'empche que je sois
seul  juger comme il convient du prix de la sant de ma jeune femme et
de l'opportunit de faire une place  mon enfant prs de moi. Ce sont l
de ces rsolutions contre lesquelles tous les raisonnements chouent.

Du coup, grand'mre devint rubiconde. Par surcrot de malheur, le maudit
achat de la maison Colivaut la priverait de son petit-fils. Elle l'avait
prvu; mais c'est autre chose de se l'entendre dire.

J'tais accoutum depuis mon plus bas ge  assister en tmoin solitaire
aux scnes de famille. Je savais en reconnatre de loin les signes
avant-coureurs, comme un paysan annonce la pluie. Cependant je
n'entendais pas les premiers bruits du dsordre sans tre secou d'un
tremblement. Alors j'invoquais le secours de je ne sais qui, en tout
cas, d'une puissance favorable que je croyais volontiers prs de moi; et
il se produisait un phnomne imaginaire qui peut tre figur  peu prs
comme ceci: deux mains complaisantes se liaient derrire moi en formant
un sige suspendu, suspendu  quoi? j'aurais t bien en peine de le
dire, mais sur lequel je m'asseyais solidement. Aussitt, le tabouret
s'enlevait et allait se fixer, non pas  une hauteur extraordinaire,
mais suffisamment hors de porte des gestes de ceux qui s'allaient
chamailler, comme qui dirait sous la corniche, par exemple, de
prfrence dans une encoignure. En vrit, je restais bien au milieu de
la bagarre; mais je voulais ne pas y tre. C'est ainsi que parfois, dans
les rves, on parvient  dominer un cauchemar... Et, de l, je
regardais, comme d'un balcon, une scne qui a lieu dans la rue.

Grand'mre blessa immdiatement son gendre dans la partie la plus
sensible de l'amour-propre, en lui disant que sa femme n'tait pas
capable de prendre soin d'un garon de mon ge.

Il n'y avait pas grand mal; le fait, assez vraisemblable, n'tait gure
mchant. Mais mon pre n'entendait point sa belle-mre parler de sa
femme sans qu'il flairt de machiavliques embches sous l'expression la
plus anodine. Et dans ce que lui-mme disait de sa femme, grand'mre
souponnait des sarcasmes ou pour le moins des allusions dfavorables 
la mmoire de son premier mariage.

Toutefois, elle ne s'tait jamais permis une apprciation aussi libre.
Mon pre bondit comme un chevreau. Il fit l'loge de sa femme; il
numra de nombreuses qualits que j'ai oublies;  la fin, elle tait
un ange.

--Eh bien! dit grand'mre, est-ce que l'autre tait moins parfaite?

Cependant elle avait naturellement de l'ordre dans l'esprit; elle revint
au sujet, mais non pour le traiter posment, hlas!

--Voulez-vous savoir pourquoi elle n'est pas capable de prendre soin
d'un enfant? le voulez-vous?

Il haussa les paules.

--Je me suis rarement trompe, toutes les fois qu'il s'est agi de juger
une femme, et j'ai pour cela un pronostic. Eh bien! votre femme a gard
pendant quinze jours, quinze grands jours, sur sa robe de tarlatane...
l, l, en plein sur l'estomac... une tache! a crevait les yeux... a
n'est rien, je le sais, a n'est rien! Mais une femme qui a gard
pendant quinze jours une tache l n'ira jamais voir si votre enfant a
chang de chemise ou pris son bain de pieds.

Mon pre trpignait; il claquait des doigts; il voulait fuir, et il
voulait rester aussi pour confondre l'audace de sa belle-mre.

Il saisit un argument qui tait d'usage courant dans la famille:

--Parlons de savoir lever les enfants! quand votre grand dadais de
fils,  quarante ans sonns, vgte encore  Paris et n'est pas fichu de
gagner sa vie!

Le fils qui ne gagnait pas sa vie tait la tache de ma grand'mre. Il
n'tait point en son pouvoir de la nettoyer. On la lui avait si souvent
reproche qu'elle la voyait en effet sur elle-mme, et elle s'humiliait,
 chaque fois, comme sous une peine originelle, inexplicable,
mystrieuse et,  cause de cela, respecte.

Le grand-pre s'tait lev; il poussetait,  coups de chiquenaude, les
revers de sa redingote, o tombait de ses cheveux blancs une neige
lgre, et il disait tantt: Nadaud! et tantt: Clina! en
s'adressant  son gendre ou  sa femme, comme il l'et fait  de petits
chiens qui vont dchiqueter, en jouant avec trop d'entrain, le tapis de
la table.

Mon pre s'cria:

--Mais je ne sais pas ce que je fais l! Je me demande pourquoi je vous
coute!... Allons, mon petit, dit-il en se dirigeant vers moi, va faire
ton paquet, je t'emmne...

--O a? cria grand'mre.

--Mais chez moi, parbleu! Aprs ce qui s'est dit ici!

--Vous ne ferez pas a!

--C'est ce que nous allons bien voir!

Ma pauvre grand'mre avait  ce moment-l tout prs de soixante-dix ans;
la passion la soulevait, mais la fatiguait vite. La menace soudaine de
son gendre acheva de l'branler. Elle voulut courir  la porte et dire
sans doute: Vous me passerez plutt sur le corps! mais son corps mme
lui manqua. Ses joues devinrent blmes, ses yeux chavirrent. Elle dit:

--Mais ce n'est pas possible! ce n'est pas possible!

D'autres paroles presses lui emplissaient la bouche sans produire plus
de bruit qu'une grappe de bulles de savon qui crve; mais de sa main
maigre et tremblante, autrefois jolie, elle dcrivait dans l'espace
comme quoi c'tait impossible que l'on m'emment. Mon pre n'avait pas
de place chez lui; il venait de dire qu'il n'avait pas de quoi installer
un cabinet de toilette pour sa femme. Quand elle put parler, elle dit:

--Vous voulez donc la mort de cet enfant? Je la connais, votre maison,
c'est un taudis, une cave: des pices sans jour, une cour sans un rayon
de soleil... J'y vois encore ma pauvre fille, dans son fauteuil,
cherchant de l'oeil un coin du ciel! Je l'entends: Grand comme a! si
je voyais grand comme a de bleu, il me semble que je pourrais gurir!

Elle abondait, sans y prendre garde, dans le sens mme des premires
paroles de son gendre, et elle s'tonnait de le voir tout  coup
souriant et arrondissant le bras et tendant la main pour recueillir
comme la manne les choses senses qu'elle disait enfin. Quand il jugea
la provision suffisante, lui-mme l'arrta doucement:

--L! l! dit-il, tout beau!... Nous sommes d'accord; c'est ce que je
voulais vous faire constater ds en arrivant: _ma maison est mortelle_,
et, n'ayant pas le choix, _j'ai donc bien fait d'acheter la maison
Colivaut_... Vous l'avez dit, vous l'avez dit! Maintenant, je vous
avouerai, entre nous, que je ne suis pas fch de vous laisser Riquet
encore, provisoirement, parce qu'il nous et vraiment gns dans notre
bote. Mais, Dieu merci, la question a t pose et mme tranche, et
vous avez le temps de vous prparer  le voir habiter avec moi ds que
j'entrerai en jouissance de la maison Colivaut.

Grand-pre, qui sentait que c'tait fini, dit plaisamment:

--Comment se porte madame Colivaut?

--Mais, dit mon pre, couci-coua... On redoute pour elle les chaleurs.

--Tranquillisez-vous, le journal nous prdit un t torride.




IV


Le dimanche, nous nous rendions grand-pre, grand'mre et moi,  la
messe de Beaumont. Puis l'on djeunait chez mon pre, et, l'aprs-midi,
l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les
Plancoulaine.

On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine lorsqu'ils
n'avaient pas t sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait
dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un
pt de mnage qui moisit; elle embrassait trop fort et trop longuement,
et n'offrait que du raisin, une confiture paisse et fadasse que l'on
puisait dans des jarres de grs; enfin M. Plancoulaine tait quelque
chose comme un ogre.

Rien ne vaut contre les faits et les habitudes: c'est chez les
Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux
que l'on avait plaisir  se voir.

Le djeuner chez mon pre n'exerait pas la mme fascination;
d'ailleurs, il tait d'institution rcente. On s'tait impos, d'un
commun accord, cette occasion hebdomadaire de se runir,--comme il
arrive parfois dans les familles,--afin d'chapper  la tentation de ne
se point runir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut
que l'poque de la grande querelle survenue  propos de la tache. Mon
pre n'ayant pu se tenir de rapporter  sa femme les propos de
grand'mre, il y avait eu,  la premire entrevue entre les deux femmes,
une algarade qui avait d, au bout d'une heure, s'apaiser et se terminer
par des concessions rciproques ou des excuses, scelles d'une
invitation  djeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.

--Voulez-vous demain? avait propos la jeune femme.

--Attendons jusqu' dimanche, avait dit grand'mre, bien des choses se
tasseront d'ici-l.

On avait remis le djeuner au dimanche.

On s'y trouvait un peu contraints, la msintelligence fondamentale
demeurant la mme, malgr les plus loyaux efforts  la dissimuler.

Je m'en tirais, quant  moi,  assez bon compte, depuis l'heureuse
inspiration qui m'avait permis un beau jour, d'inventer un nom  donner
 la femme de mon pre. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit
encore et comme toujours: Merci. D'ordinaire, c'tait mon pre qui
m'objectait aussitt, d'un ton impratif: Merci qui?... Cette fois,
elle-mme me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche sa joue
parfume: Merci qui?... Mon coeur battit; je crus, certes, commettre
un sacrilge vis--vis de la mmoire de ma mre; mais un terme moyen, un
terme qui me paraissait mnager les exigences des uns et des autres,
m'tait venu, et je m'en servis. Je dis: Merci, petite-maman. Elle
courut en faire part  mon pre, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela
plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot compos que
j'avais trouv pour ne pas dire maman. Nanmoins, devant ma
grand'mre, je trouvais petite-maman encore un peu fort et trop
rapproch du mot qu'elle m'avait dfendu d'employer, et je disais
petite-mre, par une nuance subtile.




V


Un dimanche, nous trouvmes mon pre trs agit. Il nous confia que le
bruit du contrat pass avec madame Colivaut tait rpandu, bien qu'il
et essay de le tenir secret jusqu' la mort de la vieille dame.

--Et la sant de madame Colivaut, dit le grand-pre, est toujours
excellente?

--Excellente.

--Ah! ah! dit grand'mre, je vous ai averti, ds le premier jour, que
vous auriez des ennuis; vous avez paru faire fi de mes prvisions.

--On ne prvoit jamais toute l'tendue de la mchancet des hommes!

--Que voulez-vous dire?

--Oh! rien de particulier... Je parle de la mchancet des hommes, c'est
une faon de dire: il y a de fires canailles!

--Que s'est-il donc pass?

--Mais je ne dis pas qu'il se soit pass quelque chose.

--Les hommes sont-ils mchants? reprit grand'mre. Ils sont lches
plutt... Ah! je vous concde qu'ils peuvent commettre bien des
atrocits quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le
branle. Il suffit d'un individu intress  mal faire: les autres
suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce
qu'ils font.

Mon grand-pre tait pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des
dboires, ayant pass cinquante ans dans les affaires, ayant t vol
toujours, ruin dix fois, garanti seulement par l'ge de recommencer
l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne
gardait rancune  personne. Les vnements ne le touchaient plus que
rtrospectivement, en voquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au
thtre et dans la littrature de son temps, se terminait toujours bien.

Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allgrent
l'embarras o nous mettait le tourment de mon pre. Et aprs le
djeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit:

--Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.

--Dj? fit mon pre.

--Vous ne dites pas dj, d'habitude. Vous tes le premier  blmer
votre jeune femme lorsque sa toilette la met en retard.

--Mais il n'est pas deux heures.

--Nous verrons chez les Plancoulaine monsieur Charmaison, dit
petite-maman; je l'ai aperu ce matin  la messe de huit heures avec ces
dames.

--Cet iroquois-l va  la messe? dit grand'mre.

--Oh! pas  Paris,  cause de ses lecteurs, mais ici,  cause de sa
mre.

Grand'mre n'appelait jamais M. Charmaison que l'iroquois. Il tait
dput radical avanc, d'une part,--quelques-uns insinuaient qu'il avait
failli se compromettre dans la Commune,--et, d'autre part, distingu de
sa personne, de got cultiv et homme du monde. Quelque chose de la
mfiance de grand'mre  son endroit rejaillissait sur mon amie
Marguerite.

Marguerite Charmaison tait leve  la manire libre, c'est--dire
qu'on ne lui imposait aucune morale, aucune religion, aucune tude. Elle
s'levait elle-mme, pour ainsi dire, et  sa guise. C'est une petite,
disait-on, qui tournera mal. Deux ans auparavant, dj, ne voulait-elle
pas entrer au thtre parce qu'elle avait vu jouer Mounet-Sully! Elle
dbitait chez les Plancoulaine des tirades de Corneille et de M. de
Bornier. Et elle portait dans un carnet une photographie rogne du
clbre comdien en OEdipe, les yeux crevs et sanguinolents, horrible.
Comme cela, confiait-elle en montrant cette terrifiante image, on ne
dira pas que c'est l'acteur et non l'art qui me plat. Elle avait
quatorze ans  peine! Mon admiration pour elle atteignait le dlire.

Mon pre alla plusieurs fois  son cabinet, sous le prtexte qu'il avait
entendu entrer des clients. Petite-maman sonna la bonne pour lui
demander s'il tait entr des clients: il n'tait entr personne, sauf
le matre clerc Coqueugniot.

Nous tions tous prts et debout, attendant le dpart. Impatients, nous
passmes dans la cour o l'on montait  l'tude des clercs et au
cabinet, par un escalier extrieur.

De la fentre du cabinet sortaient des nuages bleutres qui allaient
s'vanouir dans le feuillage d'une glycine. On appela. Mon pre parut
aussitt: il tait chez lui, tout seul, debout et fumant un cigare.

--J'y vais, je vous suis. Une minute.

--Il est l, il n'a rien  faire; il ne fait rien, dit sa femme. Il ne
travaille pas en fumant et il ne fume presque jamais. Quand il allume un
cigare, c'est qu'il est nerv.

--Mais qu'a-t-il donc?

--Est-ce que je sais? Cette satane maison...

--Ah! dit grand'mre, c'est bien pour vous qu'il l'a achete! Ma pauvre
fille est morte dans celle-ci, elle...

--Je pense que vous ne me reprochez pas de n'en avoir pas encore fait
autant?

Oh! sapristi! elles ne pouvaient pas changer trois ides sans se
prendre de bec! que c'tait donc ennuyeux! Heureusement, mon pre
descendit et nous partmes.




VI


A ranimer seulement ce souvenir, l'odeur de nos rues de petite ville, le
dimanche, me revient en bouffes que l'loignement seul rend agrables.
Ces rues taient bondes de paysans exhalant l'ail et le vin, pitinant
le crottin, imprgns de l'atmosphre de l'table  boeufs. Ils se
tenaient au carrefour, en une masse immobile et impntrable qui
envahissait aussi toute la place de la Mairie, domine par la statue
hautaine d'Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze
n'voquait absolument rien,  personne.

On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d'y
prendre un point d'appui; encore butait-on dans les colliers de cuir de
l'talage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de
graines, gras, bonds, boursoufls, ferms troitement par une cravate
de chanvre qui gaufre la toile en nombril d'andouillette. Je voyais les
enfants de mon ge se faufiler dans cette fort humaine en s'agrippant
aux pantalons des paysans et s'orientant avec un instinct de sylvains
entre les troncs cagneux de velours ctel. Mais ma grand'mre disait
invariablement, avant de pntrer dans le fort de l'assemble: Gare les
puces! et j'vitais avec soin les contacts rustiques.

On ne retrouvait ses aises que lorsqu'on avait atteint le magasin
lgant de madame Virevolire, o ces dames se fournissaient de tout ce
qu'elles ne faisaient point venir de Paris; et l'on arrivait sans trop
de difficult jusqu' l'glise, aprs avoir respir les manations de la
charcuterie  droite, de la pharmacie  gauche, et le parfum du bois de
noyer chez le marchand de sabots. Aprs cela venaient des maisons
bourgeoises: celle de la vieille madame de Grbauval, que l'on saluait 
sa fentre, du colonel Flamel, de matre Courtois, le confrre de mon
pre, que l'on vitait de regarder s'il se trouvait par hasard dans sa
cour.

Nous ne frquentions point M. Courtois, bien entendu, les deux notaires
vivant  couteaux tirs; et il tait une des rares personnes que l'on ne
rencontrt chez les Plancoulaine qu'au 1er janvier. C'est qu'ayant t
autrefois leur notaire, il avait t supplant par mon pre dans cette
qualit avantageuse. A l'cart des Plancoulaine, M. Courtois ne pouvait
voir beaucoup de monde  Beaumont. Sa clientle tait rurale; il
possdait des proprits et jouait au gentilhomme campagnard.

M. Courtois avait deux enfants jumeaux, de mon ge. Quand nous nous
croisions dans la ville, les jumeaux et moi, nous ne manquions pas de
nous toiser, du chapeau  la chaussure, comme des femmes. Huit fois sur
dix,  la suite de cet examen, les jumeaux changeaient une rflexion
qui les faisait rire, et je rougissais. J'eusse t fier vis--vis
d'eux, cependant,  cause de l'tude de mon pre, qui passait pour
suprieure  l'tude Courtois; mais j'tais seul: ils taient deux; de
plus, ils montaient  cheval.

Il parat que M. Courtois tait prcisment dans sa cour au moment o
nous passmes, ce jour-l. Mon pre le dit  sa femme, avec mystre,
quatre pas plus loin. Il n'avait pourtant pas tourn la tte, mais il
avait vu son ennemi. Je surpris ses paroles, et d'un mouvement
involontaire, je me jetai en arrire pour voir la porte par o mon pre
avait vu M. Courtois sans remuer la tte. J'aperus alors mon grand-pre
et ma grand'mre, demeurs derrire nous. Grand'mre se composait, elle
aussi, une figure, par solidarit de famille, en passant devant la
maison Courtois: elle abaissait les coins de la bouche et, raidissant la
taille, portait l'oeil  quinze pas. Mais mon grand-pre tait bien avec
tout le monde; il ne se gna point pour regarder dans la cour, et il
allongea un grand coup de chapeau  M. Courtois. Mon pre disait en ce
moment  sa femme:

--Je l'ai vu, comme je te vois, dans sa cour: il mettait ses gants.

--Non?...

--Il mettait ses gants!... J'ai t prvenu par lettre anonyme: nous
allons nous rencontrer l-bas nez  nez.

--Ah! c'est donc cela!... Tu ne pouvais pas parler plus tt?...

--Je ne croyais pas; j'attendais des preuves... Il met ses gants, je
l'ai vu; nous l'avons sur les talons. S'il va chez les Plancoulaine
aujourd'hui, c'est qu'il y est convoqu; s'il y est convoqu, c'est
qu'on me nargue. Ma petite, il n'y a pas  se le dissimuler, nous
faisons aujourd'hui notre dernire visite aux Plancoulaine.

--Oh! tu te laisses monter la tte: tu crois ce que t'a dit ta
belle-mre!...

--Toute la ville le sait dj!... Tu ne lis donc pas sur les figures?




VII


Nous arrivions  l'ancienne porte de la ville par une ruelle obscure qui
serpente entre de vieilles maisons  colombage, et l'on prenait jour
tout  coup en face du pont en dos d'ne qui relie Beaumont au faubourg,
au milieu d'un paysage large et charmant.

Ce pont, qui n'a t restaur que d'un ct,--duquel ce n'est pas la
peine de parler,--a conserv, de l'autre, son parapet de pierre, muni de
bornes, et qui s'en va tout zigzaguant et offrant de commodes refuges
triangulaires au-dessus de ses longs brise-glaces pointus. A peine y
a-t-on fait quelques pas, que l'on ne peut s'empcher de s'arrter pour
regarder de loin le spectacle amusant des laveuses qui battent leur
linge en bavardant, le long d'une berge savonneuse, de l'abreuvoir
jusqu' l'antique mur de boulevard soutenant le jardin du cur. Cette
belle muraille robuste et ventrue a t couronne sous Louis XIV
d'lgants balustres, comme ceux de la maison Colivaut, qui
s'ornementent aujourd'hui de vignes vierges et d'glantiers sauvages.
Enfin, c'est la rivire, large, noire et profonde, baignant des jardins
puis des prairies  perte de vue, et dont, l-bas, un double cordon de
peupliers s'empare, comme de rigides soldats, pour l'obliger  faire un
dtour. Et quel joli coteau! tout feuillu de chnes dont les ttes
rondes dessinent purilement sur le ciel une ligne de demi-lunes qui
vont s'apetissant, s'apetissant jusqu' vouloir entrer, dirait-on, sous
le porche d'une glise de village situe tout exprs au fond du tableau.

A droite du pont, c'est le quai; il mne aux cluses et  la fabrique.
Il est bord par un long mur de soutnement o s'appuie un jardin que
cache une alle de tilleuls. Ce sont les tilleuls de chez madame
Charmaison.

C'est l, pendant que mon pre se sentait si mchamment atteint par le
premier engagement de l'affaire Colivaut, que me rapparut, aprs des
annes d'absence, celle qui m'avait surpris quand elle tait fillette,
au cours de mes rflexions devant le cadran solaire. Je ne la reconnus
pas tout d'abord.

Derrire une haie vive, soigneusement taille, on voyait, sous les
tilleuls, un corsage bleu, une gerbe de cheveux blonds, un chapeau de
paille trs vaste, dont les bords ondulaient, au gr des pas, sous une
couronne de bleuets.

Je m'arrtai pour regarder de loin cette jeune fille, et je demandai qui
elle tait. Petite-maman me dit:

--Mais c'est Marguerite Charmaison!

Nous gravissions lentement l'chine du vieux pont. Il faisait un soleil
clatant. Ces dames s'abritaient sous leurs ombrelles; on clignait des
yeux. Sur le quai, contre le long mur du jardin Charmaison, une bonne
femme plie en deux, un grand mouchoir  carreaux bleus sur son bonnet,
poussait une petite voiture  bras.

Il y a des moments o les choses les plus ordinaires nous frappent, on
ne sait pourquoi, et semblent nous dire: N'oubliez plus nos formes, ni
nos couleurs, ni l'assemblage que par hasard nous faisons. Je ne crois
pas avoir jamais ouvert les yeux sur un paysage qui m'ait plus sduit
que ne le fit la vue de ce long mur ensoleill, de cette charrette 
bras, de l'ombre des tilleuls et de Marguerite Charmaison vtue de bleu,
qui marchait doucement, tenant un livre  la main.

Petite-maman ajouta:

--Oh! vous ne pourrez plus jouer avec elle: elle est bien trop grande et
trop srieuse... Pendant que j'y pense, qu'on ne lui parle plus de
Mounet-Sully, ni de rciter des vers, cela la met dans tous ses tats.

Cette parole me causa du chagrin, parce qu'il y a toujours un sentiment
de tristesse  apprendre que quelqu'un a chang d'ides.

Au bout du pont s'talait le faubourg qu'il fallait traverser pour
arriver chez les Plancoulaine par le parc. Les familiers coupaient au
plus court, par une ferme donnant accs sur la cour des communs. Il y
avait  se faufiler dans un corridor sombre, sentant le grain, o l'on
drangeait des poussins qui se sauvaient en ppiant; et, au dbouch,
une mre poule pattue, entoure du fort de la couve, grommelait dans
ses bajoues. C'est par l que nous entrmes, selon notre habitude. Mon
pre dissimulait mal son motion. De ce qui allait se passer, avant une
heure, dpendait sa fortune.




VIII


Il nous dit, plus tard, qu'il avait remarqu au valet de chambre un air
goguenard; tait-ce bien exact? Toujours est-il qu'il n'y eut rien
d'insolite dans la faon dont monsieur et madame Plancoulaine nous
accueillirent. Madame Plancoulaine m'embrassa avec plus de chaleur que
je n'en eusse demand. M. Plancoulaine avait le visage cramoisi, ce qui
lui tait assez ordinaire, surtout aprs les repas, et il venait de
djeuner avec le cur de la Ville-aux-Dames, fort buveur et mangeur, qui
avait plus de couleur encore que son hte. Nous trouvmes aussi un
musicien de Paris que l'on disait clbre, qui venait passer six
semaines chaque t, et que l'on appelait M. Thodore.

Le neveu Moche, celui pour qui M. Plancoulaine convoitait la maison
Colivaut, avait aussi djeun l. C'tait un homme veuf, grisonnant,
quelconque, vivant  l'ombre de son puissant oncle, comme un jeune homme
en tutelle; il tait flanqu de deux filles sans agrment, que l'on
continuait d'appeler les fillettes depuis plus de vingt ans.

Presque en mme temps que nous, arrivrent, par le jardin, les
Capdevielle, le directeur de la fabrique, sa femme, leurs cinq filles,
l'institutrice et l'Anglaise. Comme nous tions encore debout, dans le
petit salon, nous nous portmes jusqu'au perron pour le plaisir de les
voir descendre d'un break  deux chevaux o des bras mergeaient
par-dessus les ttes, immobiles comme des chalas, parce qu'ayant de
loin fait des signaux ils ne trouvaient plus place dans cet amas de
corps, tant on tait tass. C'tait le bonheur de M. Plancoulaine, qui
n'avait pas d'enfants, de voir des familles nombreuses, et il estimait
la sant, la gaiet, l'exubrance. Les cinq petites Capdevielle,
habilles toutes de mme, en percale blanche, coiffes de capotes de
toile d'o leurs cheveux dbordaient en boucles, rappelaient les
brochettes d'enfants de Kate Greenaway. Leur mine tait blouissante. On
leur avait dnich une institutrice bien incapable d'enseigner quoi que
ce ft qu'elle n'et elle-mme appris mot  mot et par coeur, car on la
droutait en lui citant les sous-prfectures par ordre d'importance au
lieu de l'ordre alphabtique, mais qui aimait les petites follement; un
geste, un mot des babies lui arrachaient des clats de rire  couvrir le
tapage des cinq soeurs. L'Anglaise, plus rserve, coutait
attentivement tout ce qui se disait, afin d'apprendre la langue.

Ce furent des embrassements, des cris. M. Plancoulaine, colosse attaqu
seulement aux jambes par la goutte, saisissait chaque petite Capdevielle
 la taille et l'levait au niveau de sa moustache, qui piquait la chair
frache des joues et faisait pousser aux Kates Greenaways des
glapissements de renard pris par la queue, sans les fcher, du reste,
car elles demandaient parfois  recommencer, pour crier plus fort.
Alors, le musicien, M. Thodore, sortait.

Mon pre fut heureux de voir arriver M. Clrambourg, son grand ami. M.
Clrambourg tait, de l'avis commun, aussi sage que M. Plancoulaine
tait irritable et violent. Tous les deux, hommes d'ge, taient, dans
la ville, des autorits; mais l'un dominait, grce  son salon et  sa
colre.

Le juge de paix, M. Gantois, et sa femme entrrent peu aprs, tandis que
le cur de la Ville-aux-Dames s'en allait chanter les vpres. Puis vint
le colonel Flamel, bel homme, fine tournure, ancien officier aux guides:
Solferino, Mexique, pieds gels  Sbastopol, poitrine troue 
Gravelotte, dmissionnaire lors de la mort du prince imprial; me
loyale et fidle. Il dpassait d'une bonne tte le jeune docteur
Troufleau toujours en longue redingote noire et en chapeau haut de
forme, une tenue bien incommode pour la saison, et qui le distinguait de
tous ces messieurs; mais il tentait par l, disait-on, de balancer
l'effet de sa jeunesse, difficilement conciliable avec l'autorit
scientifique.

Ce jeune Troufleau avait la chance de se trouver par hasard seul mdecin
 Beaumont, qui fournit un contingent de malades  nourrir deux
docteurs, et il et t le plus heureux des hommes s'il avait russi 
s'y marier convenablement. En six mois il s'tait vu refuser trois
jeunes filles du pays, ce qui lui crait vis--vis des familles, quand
elles taient obliges de recourir  ses soins, une situation dlicate.
Par contre, des familles lui faisaient la tte s'il ne songeait pas 
les honorer d'une demande qu'elles eussent d'ailleurs carte,  cause
de son ge et de son manque de fortune. Les Plancoulaine, entre autres,
s'indignaient qu'il ne courtist pas l'une des demoiselles Moche. On lui
conseillait d'pouser hors du pays. Mais cela n'et-il pas pass pour
bravade? Et le pauvre garon tait trop occup pour battre le
dpartement en qute d'une femme. A ses jolis yeux doux, on devinait en
lui un coeur tendre  qui la solitude pesait; il semblait toujours
malheureux, avec sa redingote longue et son tuyau de pole, comme un
monsieur susceptible du cerveau et qui est sorti sans mouchoir.

On entendait le sable grsiller dans les alles du parc, un ordre donn
au cocher, le cliquetis des gourmettes, des pas sur le perron, et l'on
voyait des gilets blancs apparatre contre les sombres tapisseries du
petit salon; des femmes, des jeunes gens, des enfants suivaient:
c'taient les chtelains des environs. On causait tout de suite chevaux,
vignobles, constructions, impts, chasse ou politique. Nous vmes
s'avancer lentement la vieille madame Charmaison, que soutenait son fils
le dput. Je fus horriblement intimid quand Marguerite s'approcha.

Il vint encore bien d'autres personnes, mais je n'en finirais pas si je
nommais tout le monde.

Quand on tait runi dans le grand salon, madame Plancoulaine
considrait cette affluence avec un ravissement dans toute sa
physionomie, et l'on savait qu'elle pensait au goter.

Offrir  goter tait le but de la vie de cette femme excellente. Elle
et offert  djeuner et  dner, si sa fortune le lui et permis. A
dfaut, elle distribuait du raisin  quatre heures.

Ce n'tait pas une gourmandise de manger ce raisin, mais il faut avouer
que le nombre et l'entrain des convives sont d'un attrait plus grand que
les plus fins repas. Que l'on se figure une salle entirement garnie,
telle une bibliothque, de rayons qui supportaient, cte  cte, des
rcipients de formes varies,--car tout bocal, tout bol, toute terrine,
toute soupire, tout saladier, toute urne, entrs dans la maison,
finissaient en pot de raisin,--coiffs d'un turban de papier li d'une
ficelle et remplis jusqu'aux bords de cette matire trs propre 
tendre sur le pain, compose essentiellement de jus de fruits, de
poires, de coques et de ppins de raisin: c'tait l'office, ouvert 
deux battants sur la salle  manger.

Quand l'heure tait venue, on passait l, en foule; on contemplait ces
rserves de nature  soutenir un sige, et quelque galant de ces
messieurs en complimentait la matresse de maison. Rosalie, la bonne,
montait sur une courte chelle, atteignait le pot que son rang destinait
 tre entam, s'en crasait la poitrine, enfin, redescendant avec
quelque majest et non sans accrocher le bord de sa jupe  quelque tte
de clou, dposait le raisin sur la table, au milieu d'un peuple
attentif. Madame Plancoulaine elle-mme, ayant dcoiff le pot, y
enfonait une cuiller de bois de la largeur d'une de nos mains. On
trpignait, on criait, on riait; quarante bras tendaient des tartines.
Alors madame Plancoulaine, se rengorgeant, remerciait Dieu d'avoir fait
le monde.




IX


Mon pre fut successivement interrog par plusieurs de ces messieurs qui
se postaient devant lui ventre  ventre, avec un air de confidence, et 
qui il semblait rpondre vasivement, en levant les sourcils trs haut,
dirigeant loin son regard et cartant les deux bras. Et la double ride
profonde qu'il portait  la racine du nez se creusait. On lui parlait de
la maison Colivaut.

J'aperus M. Clrambourg, toujours inform de tout, qui opposait  une
question sans doute indiscrte une main rigide, tendue en cran, tandis
qu'il fermait les yeux dans l'attitude du _Gnie gardant le secret de la
tombe_. M. Plancoulaine et le neveu Moche s'imposaient une rserve dont
ma famille s'effraya.

Pourtant, un signe de bon augure tait que le Courtois n'avait pas paru.
Qu'il et mis ses gants dans sa cour, c'tait possible; mais qu'il se
diriget vers ici, en somme, cela demeurait incertain.

Ce qu'il y avait d'incontestable, c'est que d'autres personnes que nous
sentaient une atmosphre orageuse et, en le faisant remarquer,
propageaient le trouble autour d'elles. Petite-maman nous dit plus tard
qu'usant de la grande libert que sa beaut et son talent de musicienne
lui avaient acquise prs du matre, elle s'tait leve pour aller lui
demander tout net si l'on allait ou non voir Courtois. Mais mon pre
l'avait retenue:

--Non! non! j'aurais l'air de fuir devant mon confrre. Je veux tenir
jusqu'au bout: attendons.

En attendant, je m'tais cr, moi aussi, mon angoisse. Voil: je
n'avais pas dit bonjour  Marguerite Charmaison. Je voulais aller lui
dire bonjour; je ne le faisais pas. Et  mesure que je tardais, ma
dmarche devenait plus difficile, parce que je devais me faire
pardonner, outre ma gaucherie, mon impolitesse. Marguerite tait passe
prs de moi sans me voir; mais peut-tre m'avait-elle vu depuis.
Peut-tre aussi me mprisait-elle comme trop petit. Elle tait si jolie
et si grande!

Mon dsarroi s'embrouillait davantage. Je me disais: Il est trop tard
maintenant; je n'ai plus qu'un parti  prendre: c'est de me dissimuler,
de m'anantir. Il faut qu'elle ne me sache pas ici. La prochaine fois
que je la rencontrerai, je marcherai vers elle tout droit, comme si je
ne l'avais pas vue depuis quatre ans.

J'tais cach derrire madame Capdevielle, de qui le dos formait un
large abri. Une ide me vint: elle n'tait pas belle. Je dsirai que ce
que redoutait mon pre se produist, qu'il y et un esclandre  propos
de la maison Colivaut, que l'on se fcht et que nous disparussions
d'ici  jamais. Cela, oui, certes, plutt que d'tre un niais aux yeux
de Marguerite Charmaison!

Sans bouger, j'apercevais les genoux de Marguerite Charmaison et, plus
haut, un bout de noeud bleu, partie de son corsage. J'observai qu'elle
ne parlait pas. Elle, si bavarde autrefois! Pour qu'elle ft si
diffrente, que lui tait-il arriv?

Puis je pensai que si rien de grave n'clatait avant quatre heures,
j'tais perdu, car  l'heure du raisin il me faudrait, cote que cote,
me faire reconnatre de Marguerite. Alors je fus envahi par une de ces
grandes tristesses qu'on ne ressent plus, aprs ces enfantillages, qu'
l'ge d'homme, lorsque la seconde timidit, celle de l'amour, vous
stupfie. Et, dans ma dtresse, mes yeux taient attirs par le mesquin
spectacle de l'aisselle de madame Capdevielle, qui petit  petit se
mouillait! De telles misres se mlent souvent aux proccupations les
plus dignes. Madame Capdevielle avait un corsage blanc  vignettes. Ces
vignettes taient, si je me souviens bien, de minuscules gerbes de bl
jaune entremles  des faucilles violaces. Au travers du tissu, se
discernaient le bord brod de la chemise et la peau nue formant valle
au milieu. Une petite odeur de caoutchouc avait appel mon attention
stupide vers le dessous du gros bras matelass insuffisamment.
Au-dessous du matelas, une source s'pandait parmi les faucilles et les
gerbes de bl, et je considrais d'un oeil de poule le progrs lent,
mais perptuel, de l'onde qui noyait toutes les cinq minutes une
nouvelle gerbe, une nouvelle faucille.

Tout  coup, d'un coin du salon, partit comme un cyclone, la farandole
des cinq petites Capdevielle. Elles se tenaient par la main et
glissaient avec une vitesse d'ouragan entre les siges, semant le bruit
et la terreur. M. Plancoulaine tait indulgent  ces sautes de jeunesse
et les encourageait d'un rire d'ogre dont le retentissement tait plus
fort que celui de nos cris aigus. Je vis venir la trombe; elle m'emporta
comme un ftu. Elle en emporta d'autres. Je gambadais, je marchais sur
les pieds de dames qui disaient nous trouver charmants; je manifestais
une grande allgresse de me sentir arracher les bras; j'ouvrais la
bouche, et je hurlais en passant devant Marguerite Charmaison!

Mes relations avec Marguerite Charmaison taient brises! Ou bien elle
tait devenue trop srieuse et trop belle pour se souvenir de moi; ou
bien, si elle m'avait reconnu, elle n'oublierait plus qu'elle m'avait vu
ouvrir la bouche en imbcile au milieu d'une farandole de gamines.

J'allai tomber sur les genoux de ma grand'mre, o j'esprais enfouir ma
confusion. Mais je n'y avais pas eu le temps de souffler que
petite-maman, inspire par le charivari, s'asseyait au piano et entamait
une bacchanale d'Offenbach d'un rythme infernal, qui relevait les
petites Capdevielle et dix autres enfants; ceux-ci m'enlevaient de
nouveau, et voil la farandole relance  travers les groupes. J'y
perdais la tte, quand soudain nous nous arrtons comme si la foudre et
frapp l'un de nous. Petite-maman a suspendu son jeu. Tous les visages
sont interdits. Et j'aperois M. Plancoulaine debout, plus rouge
qu'aprs son djeuner, frappant du pied le sol et rptant d'un ton de
tonnerre:

--Nom d'une boutique!... On ne s'entend plus ici!

Jamais M. Plancoulaine ne s'opposait aux jeux des enfants. Il tait
quinteux, autoritaire et terrible, mais la jeunesse le mtamorphosait en
agneau.

Oh! oh! cette fois, il se passait quelque chose.

Petite-maman quittait le piano et M. Plancoulaine ne s'excusait pas de
l'avoir interrompue. Tous les enfants se rfugiaient dans le giron de
leurs parents. Un grand silence suivit.

C'est par ces mouvements d'autocrate que M. Plancoulaine domptait tout
le monde. Les plus dtermins de ces messieurs n'taient que roquets
auprs de ce tyran de village.

Aussitt, telle une soeur de charit aprs le combat, madame
Plancoulaine vint droit  nous, nous cajola, mon pre, sa femme, mes
grands-parents et moi; nous dit que l'heure du goter approchait, et
qu'en raison de la chaleur elle avait fait prparer aujourd'hui des
citronnades. Elle s'ingniait  pallier les vivacits de son mari, et
elle avait un tel don de panser les blessures qu'il en pouvait infliger
presque impunment.

Mais, en nous secourant, ne disait-elle pas  tous, avec candeur ou
malignit d'htesse: Ce sont ceux-l que le trait a frapps?




X


Un domestique vint, selon l'usage de la maison, annoncer que ces petits
messieurs taient servis. Chacun profita de la nouvelle pour ranimer la
compagnie. Le protocole voulait que les enfants prissent la tte du
cortge pour passer  la salle  manger. Je boudais, j'avais envie de
pleurer: je refusai absolument de quitter le pan de la jaquette de mon
pre pour donner le bras  une petite Capdevielle. Mon pre lui-mme
attendait je ne savais trop quoi. Il attendait que quelqu'un offrt le
bras  sa femme; et il tait de toute vidence que ces messieurs la
dlaissaient, en plats courtisans, sous les yeux du matre, qui fermait
seul la marche,  cause de sa jambe goutteuse. Mon pre se disposait 
conduire lui-mme sa femme, lorsque le docteur Troufleau, timide et
maladroit, qui tait demeur seul en un coin, se prsenta et nous sauva.

Nous atteignions l'entre du petit salon. Des pas sur le perron, des
voix hsitantes et le frottis soigneux et prolong de semelles sur le
paillasson dcelrent une visite inaccoutume. On distinguait, au
travers du store, des silhouettes mouvantes. Beaucoup tournrent la
tte; des couples, intrigus, s'arrtrent. Une main s'introduisit,
saisit le cordon du store, tira: il se forma un boudin vert qui grossit
en s'levant rapidement, et nous vmes, en plein soleil, le domestique
Pierre; derrire lui, M. Courtois et ses fils.

Ils s'inclinaient avec dfrence, avec embarras, devant notre cortge
passant, en gens qui viennent une fois par an et que l'apparat gnerait
moins que la familiarit mme des coutumes de la maison.

Un ton de voix, un mot les mtamorphosa d'intrus en hros de la fte. M.
Plancoulaine jeta par-dessus nos ttes l'accueil chaleureux:

--Ah!... Courtois!

Rien de plus. Tous sentirent  quel point Courtois tait le bienvenu.

Madame Plancoulaine alla au-devant du notaire et touffa les jumeaux
sous les baisers. On leur avait command d'tre aimables: ils rendaient
les baisers  qui mieux mieux, en mordant  mme les joues velues de la
dame.

L'un d'eux m'aperut; il pina la manche de son frre. Ds lors, entre
les groupes, je rencontrai constamment leur regard.

Ils avaient dj mang leur tartine de raisin quand j'obtins la mienne,
aprs toutes les petites Capdevielle, l'Anglaise et mademoiselle
Toussaint, l'institutrice, qu'on assimilait aux enfants, bien qu'elle
et cinquante ans sonns. Encore madame Gentil, la femme du receveur de
l'enregistrement, qui avait une superbe robe de foulard  dessins
blancs, essuya-t-elle mon raisin presque aussitt qu'il me fut servi.
La pauvre dame en eut sur le flanc une panachure de la taille d'un pied
d'homme de peine. Elle se retourna, devint pourpre et leva la main en
disant:

--Petit imbcile!

Au mme moment les jumeaux se faufilaient en pouffant: ils avaient
dirig sur ma tartine un fort projectile, mais vis juste.

Madame Plancoulaine vola au secours de madame Gentil. Elle avait plong
la corne d'une serviette dans la carafe, et elle dbarbouillait la
grosse hanche comme une figure de jeune morveux. Ma grand'mre arriva et
se confondit en excuses prs de madame Gentil, qui lui dit:

--Ce n'est rien du tout, madame; surtout, ne grondez pas ce cher mignon.

Mon pre allait se mler de l'affaire. Je le voyais volontiers
s'approcher; je voulais lui dire: Mon pauvre papa, nous sommes
malheureux tous les deux.

Il n'tait plus qu' trois pas de moi, lorsqu'il vira sur les talons. De
l'autre bout de la pice, M. Plancoulaine l'avait appel:

--Nadaud!

Sur les dressoirs, les verreries avaient frmi.

Contre la grande fentre, on voyait l-bas M. Plancoulaine, son neveu
Moche et Courtois. L'organe tonitruant avait encore une fois domin le
concert des bavardages; on l'entendit, durant l'instant de silence,
avant que mon pre et eu le temps d'obtemprer  l'ordre; et cela fut
dit haut et de loin,  dessein, afin que nul n'en ignort:

--Nadaud!... J'aurais un service  vous demander: il s'agirait de faire
transporter mes papiers de votre tude en l'tude de Matre Courtois:
cela pourrait tre excut sans dlai?

--Demain,  la premire heure, dit mon pre; permettez que j'aille m'y
prparer sur-le-champ...

Il s'inclina, fit signe  sa femme de le suivre; grand'mre entrana son
mari, et nous sortmes. Madame Plancoulaine fut sur nos traces:

--Comment! vous vous retirez si vite! Allons! allons! qu'est-ce qu'il y
a? Un malentendu, j'en suis sre...

Mon pre salua sans mot dire. Grand'mre, qui tait une vieille amie de
madame Plancoulaine, soupirait, sans oser prononcer une parole
imprudente.

Mon pre passa un doigt dans son faux col, et j'entendis le petit bouton
de nacre qui se brisait: un des morceaux tomba sur le perron.

Il avait de la peine  respirer. A cinquante pas, il se retourna. Il
avait espr que son ami Clrambourg le suivrait.




XI


Mon pre prtendait, quand nous rentrmes en ville, que l'on nous
regardait d'trange faon.

--C'est ton col qui bille, lui dit sa femme.

Il rappliquait de la main les pointes de son col, puis il essayait de
les contenir sous le menton, en baissant la tte.

--Ne baissez donc pas la tte, lui dit sa belle-mre; on ne manquerait
pas de dire que vous avez l'air d'un chien qu'on a fouett.

Il tait assez vraisemblable que le bruit de notre msaventure nous
avait prcds, Courtois ayant d faire grand bruit de sa convocation
chez les Plancoulaine. Et nous sentions dj, dirig contre nous, ce
venin des foules qui perle aux dents des hommes assembls, friands de
blessures fraches: instinct des basses-cours, qui prcipite les
animaux, bec en avant, sur celui qui s'est laiss arracher trois plumes.

Mon grand-pre soutenait que l'incident tait sans importance et que
tout s'arrangerait pour le mieux.

Le soir tombait; les paysans avaient regagn la campagne. La place et le
carrefour taient libres. De loin nous apercevions l'orme, le marronnier
et le clocheton de la maison Colivaut, au-dessus de la balustrade et des
grandes portes  pattes de biche; cela formait un joli dcor d'aspect
ancien qui fermait la rue montante, comme une toile de fond.

--Baste! dit grand-pre, quand vous serez le matre l dedans, vous leur
ferez la nique  tous!...

Il y avait quelque vrit dans ces paroles, car celui qui russit dans
son entreprise est toujours fort. Le malheur prsent de mon pre tait
d'avoir accompli un acte audacieux vis--vis d'un comptiteur puissant,
mais plus encore un acte inachev et strile tant que vivrait madame
Colivaut.

Sa taille se redressa; il enfona un pouce sous l'aisselle du gilet; il
envoya au diable son faux col. Il caressait du regard les balustres, le
clocheton et les ombrages; ses pas taient plus lgers; l'air soulevait
les basques de sa jaquette; il se laissait porter vers sa maison.

Au carrefour, il fallait se priver de cette vue, car nous tournions 
droite. Il hsita, voulut parler, se retint, tourna avec nous.
Cependant, aprs quelques pas:

--Il serait peut-tre convenable, dit-il, d'aller prendre des nouvelles
de cette pauvre madame Colivaut.

Le grand-pre, la grand'mre et la petite-maman se regardrent, puis
vitrent de se regarder. Un air de secrte complicit les unit; un mme
vent les poussa  s'enqurir de la sant de madame Colivaut.

Nous rebroussmes chemin pour monter la Grande-Rue. Mon pre sonna  la
porte verte. La cloche, destine  tre entendue jusqu'au fond des
jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut.
En attendant que l'on vnt ouvrir, ces dames se retournrent vers la
ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient pouss comme
des champignons aprs la pluie. Quarante commres nous dvisageaient en
causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut
soulev, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se
montra. On rabaissa promptement le rideau; mais au travers du tulle nous
voyions trs bien s'agiter la tte de l'aigre clibataire  ct de
celle de madame Auxenfants, sa logeuse: on le disait le plus mchant
homme de Beaumont.

Le spectacle, c'tait nous: mon pre, que la ville savait acqureur de
la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles
de la moribonde.

Nos intentions ne revtaient pas pour nous la forme criminelle; mais il
tait avr pour tous,  cette heure, que notre plus vif intrt se
trouvait contraire au rtablissement de cette chre dame.

L'air qui s'levait faisait bruire le feuillage de l'orme et du
marronnier; sous le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en
lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur
le sol gris. Mon pre sonnait pour la deuxime fois.

Enfin, une petite bonne parut. Nous demandmes des nouvelles en penchant
tous un peu la tte vers l'paule, attitude compatissante, car madame
Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La
petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait trs bien. Madame
tait mme, pour le moment, dans le jardin du haut.

--Ah! ah! fmes-nous, dans le jardin du haut!...  la bonne heure!...
ah! ah! dans le jardin du haut!

Et nous pntrons derrire la petite bonne. On traversait une longue
cour en pente et pave de ces gros cubes arrondis en tte d'homme
chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette
cour tait si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques
ne parvenaient pas  empcher les cheveux d'une herbe fine de s'y
dresser en petites touffes entre les cailloux; mme, en plusieurs
endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche taient les curies,
les remises;  droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fentres
au rez-de-chausse, autant au premier tage, et deux belles lucarnes
dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon,
 et l duvet d'une mousse verdtre. Pour chemines, des monuments. La
tourelle, sur les jardins, tait couverte d'ardoises.

Nous montmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le
jardin du haut. A cent pas de nous, nous vmes madame Colivaut qui
butinait toute seule, sans canne et sans appui, un scateur  la main.
Elle avait plant l sa dame de compagnie, madame Robert, en lui
ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous,
toute coquette.

Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir,
et, comme toujours, son bonnet blanc orn de rubans bleus. Sa figure
grasse et poupine tait d'une pomme de reinette de l'an pass.

Elle ne fit aucune allusion  sa sant et nous parla de ses fruits et de
ses lgumes. Une par une, nous dmes examiner les plates-bandes, et, un
par un les poiriers, dont elle savait l'ge, la biographie et le
rendement anne par anne. Elle regardait, elle aussi, le cadran
solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira
sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que
le soleil tait couch. Elle rit de bien bon coeur.

Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les
noisettes dans un pli de sa jupe releve; ce fut mon pre qui soutint
madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu'elle posa le pied
sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit:

--On dirait qu'on met le pied sur une dalle funraire.

On croyait madame Colivaut traverse d'une pense funbre; mais elle
ajouta:

--C'est le tombeau de mes illusions!

Et elle se remit  rire comme une fillette. Elle tait tout  fait de
bonne humeur. Elle nous mena jusqu' la terrasse dominant la ville, sous
l'orme et le marronnier. Sa manie n'tait-elle pas de jeter bas ces
arbres fameux! Elle y pensait aussitt que la sant lui tait rendue.

--Ils gnent les voisins, disait-elle; madame Auxenfants et monsieur
Fesquet ne cessent de se plaindre de l'humidit et des moustiques que
leur vaut ce feuillage pais... Mais ce n'est pas cela: j'ai l'intention
de construire ici un pavillon.

--Construire un pavillon! s'cria mon pre.

--Oui, dit-elle; quand ce ne serait que pour embter madame Auxenfants
et monsieur Fesquet, en ayant l'oeil sur eux!...

C'tait de cela qu'elle avait envie, et non d'abattre ses arbres.

Elle avait fait ses plans; elle les montra  ma famille.

Mon pre tremblait qu'elle ne les ft excuter. Pour peu qu'elle et
quinze jours de bons, elle en tait capable. La chute des arbres,
surtout, tait la perte de la proprit. Mais, dans le contrat pass
avec la vieille dame, la valeur du terrain tait seule entre en ligne
de compte. Comment s'opposer  la profanation d'accessoires de pur
agrment?

J'tais demeur au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les
plans du pavillon.

Dans la lumire de perle d'une belle journe mourante, la grande rue
sinueuse, gaye de hauts pignons, serre  la taille par d'anciennes
bicoques  encorbellement o se balanaient encore des enseignes,
dvalait sans se presser vers l'glise. De rares passants troublaient la
paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille
Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mmoire,
et le docteur Troufleau.

Au caf, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la
pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidles  cette assemble
du soir, prenaient l'absinthe: c'taient Chaigneau le bourrelier,
Tiffeneau le confiseur, Goulard dit La Chique et surnomm encore
Cincinnatus, M. Phbus, Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier,
Ferraingailleur. Ils causaient haut; ils discutaient des destines de la
France. En face d'eux, sereine, verdtre, la statue de bronze du pote
les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un tranger descendu
dans la ville.

Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures,
restes du march aux volailles; pareil  une balle de caoutchouc, un
chat traversa la rue, poursuivi par un fox  la queue coupe. Puis, de
la maison d'Hiver le pcheur, sortirent, au milieu d'clats de rire, les
demoiselles Tiffeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle
Bouquet, leur amie, blonde, qui tait trs belle. Elles se donnrent le
bras et montrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de
romance. Elles passrent sous mes yeux et tournrent, suivant la rue
qui, aprs les jardins Colivaut, menait  la campagne.

Je n'tais pas en ge d'avoir de grandes penses, mais ces calmes heures
des soirs d't, quand la comdie du jour s'est joue, m'ont de tout
temps paru d'un prix inestimable.




DEUXIME PARTIE




I


A la campagne, l'cho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut
apport par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs
propos amphigouriques on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit
de cette affaire et que, dans la premire semaine du moins, beaucoup de
personnes nous taient favorables. Voyons! N'a-t-on pas le droit de se
loger o l'on veut?... Ah bien! s'il fallait couter les rodomontades
d'un vieux grognon!... Matre Nadaud avait joliment bien fait de ne pas
se laisser intimider par les Plancoulaine!... On dira qu'un homme qui
veut une maison  son got a toujours la ressource de construire; mais
un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville; or, au coeur de
Beaumont, pas un mtre carr n'tait vacant, hormis la maison Colivaut.

Les Plancoulaine et leur clientle n'avaient pas eu le temps de parler.
Lorsqu'ils parlrent, l'opinion vira. Alors les fermiers, le boucher, le
facteur n'osrent plus rien dire devant nous.

Les choses durent prendre une fort mauvaise tournure, car mon pre,
lorsqu'il venait  Courance, paraissait accabl; et le dimanche, aprs
la messe de Beaumont, grand'mre, signalant l'attitude des gens  notre
gard, disait: Oh! j'ai dj vu ces yeux-l quand mon mari faisait de
mauvaises affaires!...

Elle fut sensible  l'infortune de son gendre, quoiqu'elle l'et prvue
et qu'elle ne cesst de faire valoir ses pronostics. Il fallut qu'elle
ft par lui bien attendrie, un jour, pour lui dire, d'elle-mme, parce
qu'il avait tmoign le dsir de m'avoir prs de lui comme consolation:

--Prenez-le.

Il avait maintenant une pice o me loger, la meilleure de la maison, le
salon:

--Nous n'y recevons plus personne!... avait-il dit.

Il me fit monter dans son cabriolet. Ma grand'mre pleurait. Mon
grand-pre, toujours plein d'-propos, dclama:

    Laissez les roses au rosier,
    Laissez les enfants  leur... _pre_!

En arrivant  Beaumont, nous trouvmes la petite-maman allonge sur le
canap et jouant  lancer sa mule mordore, du bout du pied, sur une
tagre. Elle avait des loisirs dmesurs depuis qu'elle n'allait plus
chez les Plancoulaine; l'ennui l'alanguissait, et elle s'improvisait des
divertissements de fillette. Elle vint  nous en sautant sur son bas 
jour. Mon pre courut  la mule, sans sourire, et il rechaussa le pied
rapidement.

Mon pre avait un got pouss  la manie: c'tait celui de l'ordre.

Il racontait qu'au collge l'art de ranger son pupitre lui valait
l'admiration de ses voisins de banc et la bienveillance de ses matres,
quoiqu'il ne ft pas brillant lve. La symtrie selon laquelle ses
livres taient distribus au fond de ce pupitre leur donnait si bonne
apparence que le plus pauvre exemplaire classique y prenait la figure
d'une dition de bibliophile. Sur le devant, les cahiers  couverture
souple ou rigide y avaient l'aspect de ces belles piles si tentantes
pour quiconque touche  la plume, que l'on voit dans les papeteries bien
tenues. Rgles, crayons et fusains taient rassembls au rtelier de
becs mtalliques fichs dans la paroi de bois; une aile de pigeon,
dispose de manire ornementale, servait  ramasser les dchets divers
que, d'un souffle, l'lve ordonn dispersait sur le voisinage. Quant 
la machination, un tome de Boileau dplac ouvrait l'office ou chambre
 provisions habilement mnage derrire les petits volumes
in-trente-deux; un seul doigt exerc y atteignait sans ttonner la
tablette de chocolat, le sac de boules de gomme, le pain de rserve ou
la pte de naf d'Arabie; plus secrte tait la cage  mouches; plus
profondment enfoui, le plumier dcoup  claire-voie contenant le
lzard vivant.

Mon pre ne concevait pas la vie sans tagres, sans tiroirs, sans
plumeaux  pousseter, sans un ordre idal, prsidant  la distribution
des siges d'un salon.

Petite-maman tait une femme qui tait capable de conserver une tache
sur son vtement, souvenez-vous-en! Ses mules lui battaient le talon et
elle les oubliait volontiers sous la table. Elle ne plia de sa vie un
journal! Elle laissait tales sur le tapis vingt partitions pour piano,
tires du casier  musique! Toute pice o elle avait pass un quart
d'heure tait tourne au tohu-bohu. Nulle mauvaise volont chez elle.
Elle tait ne au del des vastes mers, aux environs de l'endroit o se
forment les temptes; ses petits doigts rpandaient des embryons de
cyclones.

Mon pre grossissait ces misres. Il s'puisait  remettre en son lieu
chaque objet; il poussait des soupirs en redoutant le prochain orage qui
les allait bouleverser de nouveau. Cependant, tel tait son dsir de
voir la fin de l'anarchie, qu'il croyait sa femme lorsqu'elle lui
affirmait qu'elle aurait de l'ordre le jour o l'espace ne lui
manquerait pas. Et il adoucissait son humeur excite par la vue du
chaos, en rvant  cet espace.

Lorsque nous pntrmes, le soir, dans le salon qui devait tre ma
chambre, mon pre s'cria:

--Comment! on n'a donc rien prpar?

On n'avait rien prpar. On appela la mre Fouillette, la vieille bonne;
mon pre donna un coup de main, pousseta, rangea les bibelots, disposa
les meubles, donna de la faade  toutes choses. Il alluma dix bougies.
Avant que le lit ft fait, il voulait s'accorder l'illusion d'une petite
fte en mon honneur. Il me prit sur un de ses genoux. Il pria sa femme
de s'asseoir au piano. Elle jouait de mmoire avec une facilit et un
charme tranges que l'on apprciait beaucoup chez les Plancoulaine. Elle
tait vtue d'un peignoir grenat  manches courtes et qu'elle avait
retrousses encore pour se donner l'air de travailler  la rfection du
salon. Ses cheveux noirs, qu'elle avait peine  contenir, dbordaient
au-dessus d'une oreille et sur le cou; on voyait trembler ses jolis
coudes et ses avant-bras un peu gras. Mon pre regardait sa femme; il me
regardait; il regardait cette pice o il avait rtabli la symtrie qui
lui tenait tant  coeur; il avait grand besoin d'tre heureux.

La mre Fouillette entra sans crier gare; elle apportait le lit pliant.
Petite-maman suspendit son jeu; on entendit l'affreux bruit du fer et le
grincement des roulettes rouilles qui vous arrachaient les dents. Il
fallut dplacer des meubles; alors, ce fut le tonnerre. Enfin, le lit
fut mis dans un coin et dpli. On y tala des draps blancs; on
introduisit un oreiller dans la taie. On tta la couverture: on me
demanda si j'aurais assez chaud. La mre Fouillette disparut et revint
cachant sous son tablier un objet qu'elle glissa sous le lit. Au son de
la faence, chacun sourit, mais mon pre jetait un coup d'oeil sur son
salon dmoli par cette installation provisoire, dcompos par l'air
d'ambulance de ce lit blanc, de ce vase de nuit. Et le plaisir de
m'avoir sous son toit lui fut gt.




II


J'appris une belle histoire que Marguerite Charmaison racontait et qui
se rptait par la ville.

Lorsque Marguerite avait eu quinze ans, son pre l'avait mene  Rome.
Rome, et les seuls noms des villes anciennes de l'Italie, le nom de
l'Italie mme, ont une magie qui transpose d'avance et agrandit, dans
l'oeil de la jeunesse ardente, toutes les images qu'il y pourra
rencontrer. A Rome, Marguerite avait eu pour voisin de table d'hte un
jeune Anglais fort distingu et disciple du clbre cardinal Newman,
qu'il frquentait. Ce jeune homme, au dire de Marguerite, avait des
cheveux d'enfant, des dents de femme et des yeux de la couleur de l'eau
qui clapote au fond d'une caverne marine. Il se nommait lord Wolesley.
Il racontait  sa jeune voisine la vie de Newman, ancien pasteur
anglican, me anglique, et pote; il lui rcitait de ses vers composs
 Corfou,  Naples,  Taormine; puis lui disait sa conversion
retentissante au catholicisme romain; enfin, son lvation aux plus
hautes dignits de l'glise. Marguerite, touche qu'un si noble et si
parfait jeune homme la prt pour confidente de ces choses, l'coutait
avec passion. Elle voyait le grand Newman dans les yeux crulens de son
lord charmant, et dj s'accoutumait  confondre le jeune homme et le
prtre: tantt elle tremblait devant lord Wolesley comme vis--vis d'un
Pre de l'glise, tantt elle rvait qu'elle tait devenue toute petite,
si petite qu'il l'emportait dans l'tui  cigares qu'il glissait dans la
poche de son smoking, contre son coeur.

Un jour, lord Wolesley lui demanda:

--Mademoiselle, voulez-vous tre prsente  Son minence?

--Son minence?...

Elle oubliait qu'elle ne l'avait point vue encore. Cela ne l'effrayait
pas trop de voir Son minence. Elle eut plus d'pouvante lorsque lord
Wolesley lui dit:

--Si vous le permettez, je viendrai vous prendre... avec monsieur votre
pre.

Elle mit son trouble sur le compte de son pre:

--Y pensez-vous?... papa, dput anticlrical?

Le jeune lord sourit, signifiant que cela avait bien peu d'importance.
Le dput sourit aussi et dit:

--Oh!... si loin du Palais-Bourbon!...

Cependant Marguerite tmoigna le dsir de voir une premire fois Newman
de loin.

Un matin,  Saint-Pierre, dans une chapelle, le cardinal Newman disait
une messe basse. Lord Wolesley, agenouill vingt minutes sur la dalle,
communia. Marguerite vit l'or d'un vitrail se mler  l'or des cheveux
d'enfant de son ami, et la neige de la tte du grand vieillard se
confondre avec celle du pain divin: elle s'vanouit. Au milieu d'un
peuple prostern, son pre la secouait par le bras en lui disant:
Godiche!... godiche!...

Elle eut l'honneur d'approcher Newman dans les jardins du Pincio. Il se
garda de toute parole mondaine, et comme il avait paru connatre le nom
du dput de Paris, il lui dit, non sans amnit, mais sans faiblesse,
qu'il vnrait, quant  lui, dans les perscuteurs de l'glise les
artisans inconscients d'une oeuvre sacre: Qui sait, dit-il, si Nron,
dont l'horrible rgne donna tant d'lan  la vertu chrtienne,  l'oeil
de Dieu ne vaut pas l'aptre Pierre? Il est ncessaire de contempler une
longue suite de sicles pour l'intelligence complte des grandes
vrits, etc. Il avait ajout, durant cinq minutes au moins, des choses
magnifiques. Lord Wolesley se penchait vers Marguerite pour traduire,
toutes chaudes encore, les paroles du cardinal, et de sa main,
translucide comme un mail, il lui indiquait la bouche du saint homme
qui levait savamment l'entretien, et la Ville ternelle tendue au pied
de la colline. De beaux moments! disait Marguerite.

Eh bien! ce jeune lord Wolesley tait mort.

Marguerite avait eu l'insigne et douloureuse faveur d'apprendre cette
catastrophe, de la main mme du grand Newman, le cardinal ayant ajout,
en post-scriptum, qu'il crivait en accomplissement d'un des dsirs
derniers de son noble ami. J'ai la lettre... disait-elle; et elle la
montrait, comme autrefois la photographie de Mounet-Sully.

Elle vivait du souvenir de cette quasi-idylle mystique, o la figure de
l'amant se confondait avec celle d'un saint, sur les collines romaines
ou dans l'atmosphre affolante des chapelles, idylle embellie par la
mort, mieux que cela: par une mort incomplte en un sens et qui faisait
durer le mystre, puisque Marguerite, qui ne s'avouait pas  elle-mme
son amour pour le jeune lord, ne sparait pas en son esprit les deux
catholiques anglais, dont l'un--celui dont elle pouvait parler sans se
compromettre--tait vivant et lui crivait!

Voil pourquoi elle avait renonc  rciter des vers de M. de Bornier et
 porter l'image sanguinolente d'OEdipe, pourquoi elle nous avait paru
si rserve et si grave  la matine Plancoulaine. Pour le moment, la
fille de l'athe, leve sans principes, ne parlait de rien de moins que
de se faire religieuse.

Comme tout me paraissait petit, en comparaison des souvenirs que portait
Marguerite! Je me rappelais sa nature inquite autrefois, son coeur
toujours bondissant, sa figure enflamme. A cause de cela, dans les
rves que je faisais sans cesse de quelque chose de plus beau que ce que
l'on voit tous les jours, j'associais Marguerite  mes feries intimes;
je l'attendais; je comptais sur elle. Maintenant je savais qu'il lui
tait arriv une aventure qui, pour moi, la haussait au-dessus du commun
des mortels...




III


Le matre clerc de mon pre, Coqueugniot, tait un pauvre garon
efflanqu, qui avait prouv  peu prs toutes les maladies. Il lui en
tait demeur une certaine comptence en mdecine et la monomanie de
l'art de gurir. Il faisait au docteur Troufleau et au pharmacien Patout
une concurrence apprciable et dsintresse; il redressait les
errements de la thrapeutique officielle, qu'il traitait de routinire
et d'illogique; il dprciait les mdicaments de M. Patout en lui
prouvant, chiffres en main, qu'il encaissait des bnfices illicites et
vendait des matires minemment nocives. Il faisait venir, lui, ses
substances des maisons de gros, par l'intermdiaire d'un ami qu'il avait
 Paris; et s'approvisionnait mme  l'tranger. Quel que ft le procd
qu'il employt, ce maniaque y tait de sa poche, car il distribuait
gratuitement ses drogues.

Si l'on risquait un oeil dans la cour, on voyait au premier, derrire la
vitre d'une fentre proche du palier des degrs de pierre, un crne en
pain de sucre, un pinceau de cheveux ramens sur la tempe en
accroche-coeur, une oreille destine  soutenir la plume, un oeil
attentif, une pommette rougissante, le tout battant un rythme rgulier
et bizarre qui intriguait les nouveaux venus. Coqueugniot faisait des
pilules. Ds qu'il entendait le pas du patron, il repoussait vivement
son laboratoire, aussitt dissimul derrire les rles.

Ce fut lui qui fut dsign pour me conduire chez M. le cur, prendre ma
premire leon de latin. Coqueugniot descendit l'escalier de pierre, sa
plume  l'oreille, ses manches de lustrine boutonnes aux poignets. Il
me prit par la main et me la trouva brlante. Il haussa les paules en
passant devant le pharmacien, puis il dit:

--Troufleau, lui aussi, est un ne.

--Ah!

Avant que nous fussions arrivs au bas de la ville, il m'avait parl de
sa scarlatine, de sa coqueluche, d'une varicelle qu'il avait eue  mon
ge.

On entrait chez M. le cur par une petite porte mnage dans un rideau
pais de vigne vierge que l'automne embellissait de magnifiques tons de
cuivre rouge ou de vin vieux. Une croix de fer surmontait le loquet us,
que l'on soulevait librement, M. le cur considrant que sa maison
appartenait  tous. Les murs taient d'un autre sicle; l'herbe et les
orties poussaient alentour, sauf dans un sentier frquent. Sur le
jambage et le panneau de la porte s'entrelaaient  la craie, au charbon
ou gravs  la pointe du couteau, des termes orduriers et des dessins
obscnes  l'adresse du prtre; la vieille servante s'extnuait  les
gratter tous les jours.

Coqueugniot dit:

--C'est le petit jeune homme  matre Nadaud qui vient pour prendre sa
leon de latin.

--De latin?... fit la bonne.

Elle ne semblait point avoir entendu parler de cela. M. le cur n'tait
pas l; M. le cur avait encore t appel chez madame Colivaut, qui
touffait. Mais il ne l'attendrait bien sr pas  mourir, dit-elle,
quoique M. le cur ait de la patience!...

--Vous pouvez aller vous amuser dans le jardin. Faites attention, au
moins, de ne pas tomber dans la rivire.

En me rendant au jardin, je la vis qui droulait une longue bande de
linge dont un de ses doigts tait envelopp: Coqueugniot se faisait
exhiber un panaris.

Oh! le joli jardin que celui de M. le cur de Beaumont! Il tait bien
mal entretenu, rong de chenilles, labour par les taupes, tendu de
toiles d'araignes, saccag par tous les chats du voisinage. M. le cur
ne voulait  aucun prix qu'on inquitt les btes de la cration. Mais
ce jardin s'avanait jusque sur la rivire, qu'il dominait  pic, par
une terrasse de conte de fes.

Je n'eus rien de plus press que d'aller voir l'eau. Elle battait
doucement la barque de M. Phbus, le conseiller municipal, grand amateur
de pche. De mmoire d'homme, cette barque tait amarre au pied de la
terrasse du presbytre; M. Phbus y passait des journes, debout, la
ligne  la main. Il n'tait pas arriv encore, et l'on voyait, aux
environs de l'appt qu'il avait jet, des peuplades de goujons agiter
leurs corps blonds mls aux ablettes en lame de couteau  fruits. Sur
le flanc calfat de la toue, se refltaient en arabesques mobiles les
jeux de la lumire avec la crte des petites vagues. L'eau stagnante, 
l'arrire, semblait tendue d'une belle soie moire qui allait se
dchirant en longues bavures verdtres ornes  leur extrmit de
houppes d'cume savonneuse, car le banc des laveuses tait proche. Ces
bavardes m'taient caches par des fourrs d'aubpine; mais je les
entendais s'gosiller comme des grenouilles au bord des marais. Je me
mis  compter les arches du pont.

Un bruit me fit retourner. Quelqu'un poussa la porte du presbytre et
vint  moi sans faire  la bonne du cur d'autre honneur que celui d'un
petit signe du bout de l'ombrelle. C'tait Marguerite Charmaison.

Je la vois s'avancer dans ce jardin en soulevant sa robe lgre pour
viter les ronces et les fruits pourris qui jonchaient les alles. Elle
n'avait pas pris la peine de mettre un chapeau; une source vive de
cheveux blonds lui jaillissait du front et de la nuque, emmlait assez
haut ses gerbes dsordonnes, qui retombaient  et l en cascatelles;
cette chevelure tait  la fois sombre et dore, comme l'eau qui remue
et dont la lumire borde chaque brisure d'une frange clatante; ses
sourcils, plus foncs, se rapprochaient un peu trop et ctoyaient des
yeux peut-tre bleus, peut-tre gris, peut-tre verts, qui, par moments
aussi, semblaient noirs.

Elle fut prs de moi si vite que je n'eus pas le temps de m'mouvoir;
elle s'accroupit et me dit:

--Pauvre petit!

C'tait l'allusion la plus discrte et la plus sympathique  ma famille
perscute.

Le soleil lui avait sem quatre grains de rousseur sur la joue. Elle
avait des cils trs longs; une minuscule tache violace teignait sa
lvre; elle avait d manger des framboises. Voil ce que je voyais
malgr moi, voil ce qui m'absorbait pendant que la timidit
m'envahissait, pendant que je voulais lui dire: Oh! Marguerite, c'est
vous! c'est vous! Je sais qu'il vous est arriv  Rome une belle
aventure!... Je suis bien petit, mais si vous vous doutiez combien je
vous admire! Je ne lui disais rien.

Cependant elle me parlait. Mais mon trouble tait devenu si grand que je
ne la comprenais point. Pourquoi venait-elle  moi aujourd'hui, alors
qu'elle ne m'avait pas reconnu chez les Plancoulaine? Je ne pus manquer
d'tre frapp qu'elle me demandt si nous voyions souvent le docteur
Troufleau; c'tait probablement parce qu'il avait cess avec nous de
paratre chez les Plancoulaine: il tait le seul qui et os se dclarer
outr de leurs procds envers nous.

Mais dans cette bouche, d'o je n'attendais que paroles d'enchantement,
le nom prosaque de Troufleau m'tonna. Peut-tre avec un nom banal
composait-elle des choses exquises? Elle tait trop prs de moi; c'tait
elle, sa personne, l'image embellie que je me faisais d'elle, qui me
pntraient d'une manire ineffaable, et ses paroles se perdaient dans
le courant trop violent qui m'inondait.

En se relevant, elle m'embrassa. Comme elle m'embrassait la joue,
j'avais son menton sur mes lvres. Je ne le baisai pas. Une boucle de
ses cheveux, o jouait le soleil, forma devant mon oeil une vote 
claire-voie qui me parut aussi grande qu'un panier d'osier. Je sentis
trs bien que le moment qui s'coulait l, avec le menton de Marguerite
sur ma bouche et cette boucle de cheveux devant mon oeil, resterait
longtemps dans ma mmoire. Je n'en jouissais pas; il me semblait que je
n'en avais pas le temps; mais je me promettais d'y songer longuement,
plus tard.

Lorsqu'elle fut debout, je regardai sa main nue, dont la moiteur
ternissait la pomme d'agate de l'ombrelle; la peau de cette main tait
d'une finesse extrme; le soleil dorait sur son poignet un duvet blond.
J'eus un avant-got d'avenir; je sentis qu'il y avait en moi quelque
chose qui pouvait m'entraner  des folies,  des hrosmes,  la mort,
dans dix ans, dans vingt ans, peut-tre plus tt, peut-tre plus tard,
pour le plaisir ou l'honneur de toucher du bout des lvres ce brin de
peau fine et moite qui ternissait la pomme d'agate...

M. le cur nous surprit. Il leva son chapeau de loin. Marguerite lui
dit:

--Vous permettez, monsieur le cur, que je cueille une de vos jolies
roses?

--Toutes les fleurs sont au bon Dieu, mademoiselle, dit-il; c'est  lui
qu'il faut demander la permission de les cueillir.

Je trouvai cette rponse jolie, parce qu'il me semblait qu'elle
s'inspirait de quelque chose d'o ne procdait jamais ce que j'entendais
d'ordinaire. Je n'avais gure vu le cur de Beaumont qu'en chaire, le
dimanche, et, bien que je ne comprisse pas tout ce qu'il disait, ses
sermons ne me dplaisaient pas. Il y parlait souvent de choses
familires, mais il leur donnait je ne sais quelle tournure qui les
grandissait et les potisait. Des personnes se scandalisaient des
expressions de mnagre employes par le cur en pleine glise. Oh! oh!
ripostait ma grand'mre, monsieur le cur fait son fricot, comme tout le
monde, avec une casserole et des petits oignons; mais on dirait, quand
il a fini, qu'il raccroche ses ustensiles  la vote du ciel. C'tait
un vieillard maigre; son crne luisait au soleil, ainsi que sa soutane
rapetasse. Il donnait tout ce qu'il avait. Sa figure rappelait les
asctes de la Thbade que l'on voit sur les images.

Il avait oubli la leon de latin; il crut que j'tais venu avec
Marguerite, qui semblait une habitue de sa maison. La crise mystique
qu'elle traversait, les souvenirs du cardinal Newman et de Rome devaient
crer entre elle et le vieux prtre des liens particuliers. Je
m'attendais  couter un dialogue sublime.

M. le cur nous offrit d'aller nous asseoir  l'intrieur. Mais
Marguerite lui dit:

--Oh! monsieur le cur, laissez-nous dans votre jardin! Voulez-vous que
nous allions sous la tonnelle?

Le cur se mit  rire, parce qu'il trouvait comique que l'on se plt
dans un jardin si nglig. Une fois assise sous la tonnelle, d'o l'on
pouvait tre reconnu des gens qui passaient le pont, Marguerite dit:

--Je ne suis pas fche que l'on me voie chez vous, monsieur le cur, en
compagnie de ce pauvre petit, pour la famille de qui l'on est bien
mchant.

--Se peut-il, mademoiselle?

Il se refusait  croire au mal. Pour lui, Dieu permettait seulement que
nous fussions affligs d'une preuve dont les hommes taient les
instruments.

--C'est toujours l'histoire de cette maison Colivaut!

M. le cur dit que madame Colivaut tait une fois encore tire
d'affaire. Il avait t appel pour l'administrer; il l'avait trouve en
compagnie de son architecte, discutant des marchs  forfait.

--Il y a des gens superstitieux, dit Marguerite, qui, lorsqu'ils se
croient menacs de la mort, se htent d'entreprendre une oeuvre
importante, parce qu'ils s'imaginent que la Providence ne voudra pas les
faucher avant la besogne accomplie.

--C'est une confiance en la bont de Dieu, qui les honore. Madame
Colivaut est une si excellente personne!

--On prtend, dit Marguerite, qu'elle a surtout envie de faire enrager
monsieur Fesquet en lui bouchant la vue avec son pavillon.

--Oh!...

--C'est ce qu'on dit; mais il faut ajouter que monsieur Fesquet
provoquerait cette malice en contraignant la vieille dame  couper ses
magnifiques arbres!... Savez-vous pourquoi monsieur Fesquet tient 
faire abattre ces arbres, monsieur le cur?

--Monsieur Fesquet est un ennemi de l'glise, c'est vrai; mais je ne le
tiens pas pour insens, et j'imagine qu'il doit obir  un puissant
motif.

--A un puissant motif, en effet, car il est haineux et jaloux...

--Prenons garde, ma chre enfant, de mdire de notre prochain!

--Monsieur Fesquet est le pensionnaire de madame Auxenfants, la voisine
de madame Colivaut... Madame Auxenfants loge, avec monsieur Fesquet, un
autre clibataire, le docteur Troufleau.

Bon! fis-je en taillant des encoches dans le bois de la tonnelle, voil
encore le docteur Troufleau.

--Eh bien! monsieur Fesquet, qui est un vieux laid, tout jaune de bile,
est jaloux de son co-locataire qui est jeune et qui russit.

--Dans tout cela, dit le cur, je n'aperois point le motif d'abattre
les arbres.

Marguerite baissa la voix.

--Vous n'ignorez pas, monsieur le cur, qui a achet la maison Colivaut?

--Certes non!

--Qui habitera la maison Colivaut, aussitt le dcs de la vieille dame;
qui tient essentiellement  la belle terrasse, aux ombrages?

--Je comprends, dit le prtre, un ami du docteur Troufleau, monsieur
Nadaud.

--Mieux que cela: une amie!... Madame Nad...!

M. le cur toussa, se moucha bruyamment, battit l'air de la main, entre
la jeune fille et moi, comme pour crer une cloison, afin que je
n'entendisse point. Je taillais profondment mes encoches. Mon
occupation et mon ge faisaient entre eux et moi une sparation
suffisante.

Puis le cur prit la dfense du docteur Troufleau, qui, pour tre
malheureusement imprgn de principes matrialistes, n'en demeurait pas
moins un fort honnte garon, plein de valeur. Il avait connu ses
parents, de simples cultivateurs d'un canton voisin qui avaient jen
vingt ans pour permettre  leur fils de s'lever au-dessus de leur
condition. Loin d'tre un mirliflore ou un libertin capable de
sacrifier l'honneur d'une femme  son plaisir, le docteur avait des
sentiments si honntes que...

--Que...? dit Marguerite.

--Que, ma foi! je n'hsiterais pas  le recommander  la jeune fille que
j'estime le plus.

--... Que vous estimez autant que moi, monsieur le cur...

--... Que j'estime autant que vous, mademoiselle!

--Ah! ah!

--Que voulez-vous dire?

--Ah! ah!... Maintenant je sais ce que je voulais savoir!... Monsieur le
cur, je vous ai fait parler!

Le cur, qui n'entendait pas malice, ne donna point attention  ce jeu
de femme. Il venait de s'apercevoir que j'avais fait une entaille
profonde dans l'un des montants un peu vermoulus de sa tonnelle, et il
s'cria:

--Mais, petit malheureux, vous allez nous craser, comme Samson, sous la
vote du temple, si vous en brisez les colonnes!

J'avais fait une vraiment belle entaille blanche dans le vieux bois
peint en vert autour duquel s'enlaaient des tiges dessches de
liserons. Je m'attendais  tre fort grond.

Il me demanda seulement si je savais bien mes prires du matin et du
soir et si je ne manquais pas de les dire. Je lui rpondis oui. Il me
baisa au front: ce fut tout.

Une quantit d'insectes bourdonnaient dans son jardin en friche. C'tait
une charmante musique sous le soleil de septembre. Comme nous faisions
silence, on l'entendit un bon moment, tout  l'aise. Ce chant de la
cration, sous les bienfaits du ciel, allait au coeur du saint homme. Il
carta les mains; le gras de ses manches brillota au soleil; son oeil se
trempa, et il dit:

--Comment ne pas aimer Dieu!

Puis il vanta  Marguerite les charmes de la vie provinciale et
paisible. Son dsir tait de soustraire une me d'lite  la corruption
de Paris. Il souhaitait aussi qu'une femme chrtienne rgnt sur le
jeune docteur Troufleau, de qui la vie tait digne, mais la direction
des ides inquitante. C'tait le voeu de la grand'maman Charmaison que
sa petite-fille ft marie prs d'elle: le prtre en tait certainement
avis. Comme il allait revenir sur le sujet que Marguerite avait amen
elle-mme par un dtour assez curieux, elle l'arrta:

--Le docteur Machin, dit-elle, y pensez-vous?... Papa l'enverra
promener!

A la bonne heure! Moi, je comprenais trs bien qu'on ne passt pas
d'OEdipe sanguinolent et de lord Wolesley, mort en odeur de saintet, au
docteur Troufleau. A vrai dire, je m'tonnais qu'il pt tre question
d'un mariage, c'est--dire de la chose la plus ordinaire du monde, pour
Marguerite Charmaison, qui me semblait promise  des destines
insouponnables!...

Le cur, lui, sembla du. Il hsita  parler de nouveau.

Je sus, dans la suite, que Marguerite avait flair, chez le timide
docteur, un sentiment inavou, et qu'elle tait venue s'enqurir  bonne
source, et de l'imminence d'une demande, et de la valeur du prtendant.
C'tait d'une femme, simplement.

Un bruit sourd vint de la rivire, et M. le cur dit:

--Ah! voil monsieur Phbus qui saute dans sa barque.

Puis il se leva en faisant Chut! chut! et nous allmes tous les trois
 pas de loup jusqu' la rampe de pierre. M. Phbus tait debout dans sa
barque; il tenait sous le bras une longue canne  pche. La flotte,
jete  gauche, se laissait doucement porter par le courant vers la
droite. C'tait un morceau de lige arrondi et colori de rouge 
mi-corps, qu'un petit tuyau de plume traversait. Le fretin qui
mordillait le ver donnait  cet objet l'aspect d'un drle de petit homme
ventru s'amusant dans l'eau  faire la trempette. Tantt il s'enfonait
 peine; tantt il plongeait tout  fait. Mais M. Phbus, qui savait 
quoi s'en tenir, ne retirait pas la ligne pour si peu, et distinguait
finement quand le goujon avait mordu. Lorsque le petit homme tait
arriv l-bas, sur la droite, tout prs de l'extrmit de l'ombre du
pont grandissante, M. Phbus soulevait la longue canne; on distinguait
deux vers de terre flasques et trois grains de plomb noirs enfils  un
crin invisible. La soie sifflait dans l'espace non loin de nos visages,
puis dans le temps d'un clin d'oeil, le petit homme tait retomb sur sa
jambe et se laissait flatter l'abdomen par la surface de l'eau. Et le
mme jeu recommenait. M. Phbus tait coiff d'un chapeau auquel
l'usage et les ans avaient donn le ton du pain dor par une bonne
cuisson. Nous n'apercevions de lui que ce chapeau, le bas du corps et
l'avant-bras droit soutenant la canne  pche. A ses pieds tait une
bote de fer-blanc  jours, qu'arrosait une flaque d'eau passant d'un
bord  l'autre au gr des mouvements du pcheur. Un bout de sentier, de
la largeur d'un ruban, et mang d'herbes vivaces, se blottissait contre
le mur pour amener l M. Phbus et nul autre.

M. le cur admirait la patience de M. Phbus qui ne prenait presque
jamais de poisson, car l'endroit tait mauvais, mais s'obstinait  y
demeurer immobile des journes entires, des semaines, des mois. Il
admirait la srnit de cet tre, clibataire, sans profession,  peu
prs dpourvu de rentes, qui n'avait rien d'autre  faire dans la vie
que d'tre l,  ne rien faire. Et M. le cur s'tonnait que cet homme
jout d'une telle paix et ft un impie. Car M. Phbus se joignait aux
rouges politiciens qui proraient, le soir, au caf, vis--vis de la
statue du pote; et dans cette parfaite tranquillit des choses, l,
devant ce morceau de lige oscillant avec la rgularit d'un pendule de
la gauche  la droite, au pied du mur du calme presbytre, devant les
prairies et les doux coteaux d'une valle tourangelle, M. Phbus
mditait et prparait, dans la mesure de ses forces, des rvolutions et
des massacres, qui auraient lieu, il est vrai,  Paris.




IV


Je retournai, d'autres aprs-midi, prendre, srieusement, ma leon de
latin. Parfois M. le cur me la donnait sous la tonnelle. Petite-maman
venait me chercher. Elle marchait avec prcaution, se faufilant 
travers les fins panaches des asperges, et elle se garantissait du
soleil avec une ombrelle carlate, car elle avait rapport de son pays
d'origine le got des choses clatantes, ce qui n'tait pas bien vu.

M. le cur se prcipitait  sa rencontre, la tte nue. Comme elle avait
beaucoup de franchise et d'lan dans les manires, elle abritait le
vieux prtre sous son ombrelle. Le teint de M. le cur flambait, sans
que l'on st si c'tait par l'effet de la soie transperce de lumire ou
par celui de la confusion. Ces mouvements prompts et naturels nuisaient
beaucoup  la jeune femme dans la ville.

Et nous allions ensemble, elle et moi, sonner  la porte des quelques
maisons qui ne nous taient pas encore nettement fermes.

Les relations tombaient vite,  Beaumont, ds qu'on ne les alimentait
pas chez les Plancoulaine. A combien de portes nous prsentmes-nous
ainsi, attendant cinq minutes avant qu'une bonne vnt, en courant 
toutes jambes, nous dire: Madame est sortie, ou Madame est au bout du
pont,--ce qui voulait dire chez les Plancoulaine,--ou mieux encore:
Madame le regrette bien, mais madame n'est pas l pour le moment. Une
fois, chez madame Gantois, la femme du juge de paix, la domestique, par
hasard, nous ouvrit aussitt notre coup de sonnette:

--Madame Gantois est-elle visible?

--Mais oui, madame; si madame veut bien entrer au salon?...

On nous introduit dans un salon obscur, sentant le moisi et la crotte de
rat. Peu  peu nous distinguons les siges et nous nous asseyons. Tout 
coup grand branle-bas  l'tage au-dessus de nous; des portes claquent,
une voix mal contenue, dans l'escalier: Cruche! cruche!... que le
diable emporte la bte de fille!... La bonne rapparat:

--Ah! bien, madame Nadaud, pour sr que j'aurai fait erreur en disant
que madame tait l; madame est justement sortie...

--C'est bon, ma fille, allez!

Nous retournons  la maison.

Madame Capdevielle vint nous rendre une de ces visites; mais elle vint
seule, ce qui tait assez significatif, car elle se sparait rarement de
sa gentille marmaille. Elle tait ronde en ses faons comme en ses
entournures; on la savait une femme fort estimable. Petite-maman ne put
contenir tout  fait devant elle l'amertume qu'elle prouvait de
l'abandon de ses anciennes amies. Madame Capdevielle fut compatissante,
mais prudente davantage, et se garda bien de rpartir les
responsabilits; cependant elle risqua, parat-il, une phrase ambigu o
il y avait  entendre que l'on a souvent grand tort de s'en prendre de
ses malheurs  tel ou tel, alors que la vritable cause est la personne
que l'on souponne le moins, que dis-je? celle qu'on chrit le plus...

--Que voulez-vous dire, madame?

--Oh! mais, je ne veux rien dire du tout; je parle de gnralits...

--Expliquez-vous, madame, je vous en prie!

Madame Capdevielle se leva:

--Allons, ma mignonne, calmez-vous! Je serais vraiment dsole d'avoir
sem en vous un sujet d'inquitude... Ce serait bien par mgarde, je
vous prie de le croire. Calmez-vous. Tout s'arrangera. Adieu, adieu!

Et sur le pas de la porte, elle dit:

--Vous tes toujours jolie!... trop...

La pauvre jeune femme demeura trs tourmente par les paroles de madame
Capdevielle. Elle confia la chose  son mari qui lui dit:

--Il y a du commrage, l-dessous.

On en parla  M. Clrambourg, qui venait chaque soir aprs le dner,
quoiqu'il frquentt les Plancoulaine, et au docteur Troufleau, qui nous
tmoignait plus d'amiti depuis que nous tions isols. Mais M.
Clrambourg ne risquait jamais son opinion, sinon sur les affaires dont
il avait couv toutes les pices, au moins trois semaines durant, dans
son cabinet. Le docteur Troufleau dit que, prenant ses repas entre
madame Auxenfants et M. Fesquet, si quelque commrage courait la ville,
il en et t le premier inform.

Je me souvins des paroles de Marguerite Charmaison au cur sur les
raisons qu'avait M. Fesquet de faire abattre les arbres de madame
Colivaut.

Mais une me charitable nous fournit la solution de l'nigme pose par
madame Capdevielle. Ce fut madame Gantois--Cruche!... cruche!... Que le
diable emporte la bte de fille!--qui se dcida, au bout d'une
quinzaine,  nous rendre notre politesse.

--Ma petite, dit madame Gantois, d'un ton protecteur, je vais vous
rendre un service.

--Mais!...

--C'est entendu... Vous ne me le demandez pas! Oh! oh! je ne m'arrte
pas pour si peu: je vous le rendrai tout de mme... Et pour commencer,
ma belle enfant, entre nous soit dit, ayons plus de modestie, moins de
susceptibilit au moindre mot que l'on vous adresse: la fiert convient
certes, mais  de certaines situations...

--Mais ma situation, madame!...

--Ah! ne vous fchez pas! Je vous rpte que je suis venue en amie.
Votre situation, ma chre petite, n'est pas bonne... Ah dame! que
voulez-vous! On n'a pas votre ge, joint  la figure dont la Providence
vous a orne, ma belle, sans tre tenue de mnager l'opinion...

--L'opinion? Ce sont les gens puissants qui se chargent de la faire!...

--Alors, mnageons-les!... L'opinion voyez-vous, c'est un fusil charg!
Une imprudence, une maladresse, le coup part.

--J'ai tout lieu de croire qu'il est parti.

--Ce n'est pas moi qui vous le fais dire: en effet, il est parti. Ma
chre enfant, vous vous compromettez.

--Je me compromets!... moi!...

--Il suffit!--dit madame Gantois, qui dut tre effraye du ton de
sincrit de la malheureuse femme.--J'en ai assez dit pour que vous
soyez plus prudente  l'avenir. Plus tard vous me remercierez...

--coutez, dit petite-maman haletante. Je suis depuis trois semaines 
la torture  cause de circonlocutions, d'allusions, de sous-entendus
plus douloureux qu'un bon coup bien frapp. Puisque vous ne craignez pas
de me faire mal, vous, madame, je vous en conjure, frappez, mais droit.
Dites-moi ce qu'il y a: je vous jure que je ne comprends pas.

--Allez jouer, petit, dirent les deux femmes  la fois.

                   *       *       *       *       *

Je n'tais pas fch d'aller jouer. De tous mes souvenirs d'enfance, les
plus pnibles et les plus odieux sont ces confidences  mots couverts,
de femmes qui crvent d'envie de rpandre la calomnie, et qui, pour
faire durer le plaisir, parlent une demi-heure auparavant par paraboles.

M. le cur de Beaumont disait:

Il ne faut point juger notre prochain, mon enfant. Ce jugement,
difficile  porter, appartient  Notre-Seigneur. Contentons-nous de
plaindre les hommes, dont le mobile des actions nous chappe, mais dont
l'esprit, dans bien des cas, est born.

Ces paroles taient inspires par quelque chose de trop haut, que je ne
comprenais pas; elles taient plus qu'humaines et me paraissaient
trangres. A mon sens d'enfant, la gent Gantois, par exemple, tait
parfaitement abominable, et j'eusse trouv fort juste qu'on la lit par
les pieds et par les mains et lui enfont dans la peau un millier ou
deux d'pingles. Tel tait le genre de supplice que je rvais. Aprs
quoi il me semblait que, dbarrass de cette engeance, on et pu
s'occuper des grandes choses. De quelles grandes choses?

Ah! je ne savais pas.

Je n'ai jamais su qui avait dpos en moi cette ide ni seulement ce
terme. Les grandes choses, tait-ce de rciter des vers de M. de
Bornier, ce qui m'avait fait voir autrefois en Marguerite Charmaison une
crature sraphique? tait-ce d'aller  Rome s'prendre d'un lord ou
d'un cardinal anglais? tait-ce de sentir le bon Dieu passer dans le
vent,  travers le feuillage des pins, comme  Courance? tait-ce d'tre
un pote de bronze, impassible, sur une place publique? tait-ce de
mourir, comme avait fait maman? Ah! qu'tait-ce?




V


Aprs la visite de madame Gantois, petite-maman s'enferma avec mon pre.
Ils causrent longtemps. Il est probable qu'elle lui confia loyalement
le bruit que l'on faisait courir, et ils durent prendre ensemble la
rsolution de recevoir le docteur Troufleau comme  l'ordinaire.

Par exemple, ils ne disaient plus le docteur Troufleau; ils disaient
_il_, ou _le_, ou _lui_. Quand _il_ arrivera, reois-_le_, etc. Cette
pudeur soudaine  prononcer un nom est une nuance sentimentale que les
enfants saisissent trs bien, et n'euss-je rien connu par avance de ce
qui se passait, j'eusse certainement devin qu'autour du personnage
dsign par des pronoms quelque chose d'anormal mritait que mon
attention ft bien ouverte lorsqu'il se prsenterait.

Le jeune docteur Troufleau venait tous les jours  la maison, aprs
dner, fumer un cigare et faire une partie de piquet avec mon pre et M.
Clrambourg. Autrefois, plusieurs de ces messieurs se joignaient  eux:
M. Gantois, le colonel Flamel. M. Gantois avait disparu sans mot dire;
le colonel Flamel s'tait expliqu avec franchise:

--Que le diable m'emporte, mon cher Nadaud, si j'ai envie de vous
fausser compagnie! Mais ces b...-l m'ont mis au pied du mur. Chez lui
ou chez moi, choisissez! m'a dit Plancoulaine. Bigre de bigre! c'est
dgotant! Je ne lui ai pas mch mon opinion. Mais si je ne vais plus
chez eux, que voulez-vous que je fasse de mes journes? Et ma vieille
mre qui y passe ses aprs-midi depuis quarante ans...

M. Clrambourg avait quelque mrite  venir encore, mais lui, par sa
comptence en affaires et ses conseils financiers, tait  peu prs
indispensable  M. Plancoulaine.

Ce soir-l, prcisment, le docteur Troufleau ne vint pas; le lendemain
s'coula sans qu'on le vt; le surlendemain, l'on tait en droit de
s'inquiter de lui. On envoya la mre Fouillette demander de ses
nouvelles. Madame Auxenfants, son htesse, rpondit que le docteur
allait bien, mais qu'il avait l'air renfrogn. Mon pre, trs nerveux,
n'y tint plus. Il passa lui-mme chez le docteur; le docteur venait de
sortir; mon pre laissa sa carte.

Le docteur vint le soir. Mon pre et sa femme taient agits; ils
avaient lieu de craindre que la calomnie et effray le jeune homme et
qu'ils fussent menacs de perdre encore un ami.

Le docteur avait l'air plus dfait qu'eux-mmes. Son ternelle redingote
et son ternel chapeau haut de forme donnaient au moindre de ses gestes
un air d'apparat et de gravit; il conduisait un deuil, sans rpit. Il
avait une assez jolie figure douce, avec une barbe fine et frise; mais
il tait trop court de taille.

Il s'assit.

Mon pre lui dit:

--Mon cher docteur, si c'est par dlicatesse que vous avez cru devoir
vous loigner de nous, j'entends vous rendre, de ma propre autorit, les
coudes libres: ni ma femme, ni moi ne craignons les bruits absurdes que
vous avez d entendre comme nous; c'est pourquoi ne vous voyant plus
venir, je n'ai pas hsit  aller moi-mme vous chercher.

--Je ne vous comprends pas, mon cher Nadaud, dit le docteur.

--Si fait! parbleu! Je vous autorise  me comprendre! Il y a assez de
loyaut entre vous, ma femme et moi, pour que nous jouions cartes sur
table: appelons un chat un chat, et un bruit infme une infamie!...

--Mais, dit le docteur, je vous rpte, mon cher ami, que je ne vous
comprends pas; je tombe des nues... Je ne sais rien, je n'ai entendu
aucun bruit; voici trois jours que je passe au milieu d'motions intimes
qui ont suffi amplement  m'occuper, jointes  mes visites...

Mon pre et sa femme furent rassrns tout  coup. Son absence n'tait
donc pas due au motif qu'ils avaient redout.

Le pauvre docteur ta ses gants; puis il les malaxa, puis il s'en
fouetta la cuisse.

--Ce qui m'est arriv est bien simple, dit-il enfin, je n'ai pas de
chance...

On comprit aussitt qu'il s'agissait d'une demande en mariage repousse.
Depuis deux ans, c'tait la troisime preuve de ce genre qu'il
confessait. Gnralement, on en souriait chez nous. On supposait qu'il
tait trouv trop jeune par les familles, ou trop rcemment tabli, ou
bien que les jeunes filles lui reprochaient sa redingote, son chapeau
haut de forme, ses gants noirs. Pourquoi diable s'affublait-il en vieux
savant? Comment lui faire entendre cela?

--Non, non, rpta-t-il, je n'ai pas de chance!

Le malheur du docteur n'inspirait pas piti: il avait trente ans 
peine, l'espoir du bonheur conjugal n'tait pas clos pour lui; et il
avait l'air si malheureux avec sa figure gentille et son extrieur de
vieux bonhomme, son embarras, la sincrit de son dsappointement! On
avait envie de le plaindre, mais pas tout  fait srieusement.

--Cachottier! lui dit mon pre; vous ne nous aviez pas souffl mot...

--A personne! Je n'ai parl  personne, mon cher ami!... Quand je dis 
personne, non: j'en avais parl  Clrambourg, qui s'est charg de faire
la demande.

--Ah!...

--Il va venir, dit mon pre. Parlons-nous de la chose en sa prsence, ou
nous taisons-nous?

--Parlons-en! parlez-lui-en tout  votre aise, je vous y autorise et
vous en prie mme; peut-tre vous dira-t-il,  vous, les motifs du
refus, qu'il a supprim dans le rapport qu'il m'a fait de la rponse du
pre de la jeune fille: un non catgorique.

--Oh!

--Monsieur Charmaison a dit non tout sec.

--Comment! c'tait Marguerite! s'cria petite-maman.

--Mademoiselle Charmaison! fit mon pre, dont le front se rembrunit.

--J'avais fait ce rve, dit tendrement le docteur. A mon ge, ancien
interne des hpitaux, toutes les ambitions sont permises... La question
de sentiment mise  part,--la fortune Charmaison n'a d'ailleurs rien
d'intimidant,--je sais que c'et t le bonheur de la grand'maman de
conserver sa petite-fille tant auprs d'elle que loin de Paris: madame
Charmaison, la grand'mre, redoute, non sans motif, l'ducation libre
que le pre par principes et la maman par insouciance ont adopte pour
une jeune fille aussi dlicate, aussi impressionnable, aussi exalte, on
peut le dire, puisqu'elle ne l'est, Dieu merci! que pour tout ce qui est
beau et bien...

--Certes! certes! opinrent  la fois mon pre et sa femme.

Il allait, il allait, le docteur Troufleau! Sa voix chevrotait, sa
paupire se mouillait. Il tait rellement pris de Marguerite.

Petite-maman disait:

--Mais croyez-vous que la jeune fille ait t avise de votre demande?

--Je l'ignore compltement.

--Ne l'avez-vous pas demand  monsieur Clrambourg?

--Monsieur Clrambourg s'est montr muet comme un marbre. Il m'a
transmis la rponse: Non. C'est tout.

--Monsieur Clrambourg n'est pas bavard...

--Ah! non!

--Je le ferai bien parler.

--Faire parler Clrambourg! dit mon pre.

--Le voil!...

Il y avait dans la cour de notre maison une sonnette qui tintinnabulait
au milieu des lierres dont on tait sans cesse occup  couper les
filaments qui la voulaient atteindre. C'tait une sonnette  l'ancienne
mode, sensible comme une petite personne et sachant  merveille
chanter en notes limpides et musicales le temprament de l'ami, du
gneur ou de l'inconnu qui, dans la rue, tirait le pied-de-biche.

Le coup de sonnette de M. Clrambourg tait autoritaire et bref, tir 
fond, mais termin court, je ne sais comment, sans fioritures ni aucun
de ces mouvements qui se prolongent quelquefois aprs le gros
drelin-drelin, comme s'ils taient donns en surplus, par-dessus le
march, enfin dsignant une nature gnreuse.

M. Clrambourg entra, donna la main  tous et me tapota le menton d'un
doigt qui sentait le tabac; puis il dfit le bouton de sa jaquette.
C'tait un homme haut, large et fort; il portait des cheveux lisss qui
s'enroulaient sur l'oreille comme les lamelles de bois que crache la
varlope du menuisier; il ne se rasait pas tous les jours, de sorte que
la partie infrieure de sa figure semblait barbouille d'une cendre
paisse d'o mergeaient--pour moi qui voyais presque toujours cela d'en
dessous,--deux normes narines, o faire grimper un ramoneur. Il portait
haut un front bomb et poli, couleur de vieil ivoire. Des lvres eussent
cot trop cher: sa bouche tait faite d'un trait, une mince fissure
rectiligne qui ne s'ouvrait pas souvent, et uniquement pour dire, en
termes mesurs, l'indispensable.

Mon pre l'coutait comme un oracle. Sa sagesse, sa modration et sa
science du droit lui valaient la considration gnrale.

Quand il se fut adoss  la chemine, il releva de droite et de gauche
les basques de sa jaquette et flatta de la main le fond de son pantalon,
selon sa coutume, mme lorsqu'il n'y avait pas de feu; et chacun
s'apprta  lui parler du sujet. Mais personne ne fut assez fort. La
petite-maman n'tait pourtant pas timore, mais, en prsence de M.
Clrambourg, une venette brisait son meilleur lan.

Mon pre atteignit la bote  cigares; il en offrit un  son grand ami.
Celui-ci le prit, le froissa, en coupa la pointe, puis humecta le bout
tronqu dans son espce de bouche. Cela demanda un temps considrable.
M. Clrambourg alluma son cigare et fuma.

Mon pre offrit le cognac au docteur.

--Prenez donc, mon cher docteur; cela vous redonne du coeur, allez!...

L'allusion tait assez claire; l'ouverture tait pratique; il n'y avait
plus qu' marcher. Bernique! M. Clrambourg ne broncha pas.

Il dit:

--Je vous dois une revanche, si je ne me trompe?

Et l'on prpara la table de jeu.

Le docteur se retira de bonne heure. Mon pre tint  le reconduire
jusqu' la porte de la rue. La mre Fouillette me couchait dans le
salon; la porte du corridor tait entr'ouverte. Mon pre confessait au
docteur la nature des bruits qui couraient la ville. Il lui disait qu'il
tenait  braver l'orage; il le priait de ne rien modifier  son
assiduit  la maison. Le docteur eut des exclamations indignes.

--Comment! comment!... Est-on si mchant dans ce pays!... Mais je ne
souffrirai pas... Plutt m'loigner de vous...

--Ne le faites pas! lui dit mon pre; on supposerait que c'est moi qui
vous ai mis  la porte, ce qui donnerait aux racontars un corps
inattaquable.

--C'est juste. Je reviendrai, je vous le promets...

--Merci. Et moi, je vous promets de tirer de Clrambourg les dtails qui
vous intressent.

--Maigre consolation, hlas! de savoir pourquoi le bonheur vous est
refus... Cependant... si l'objection reposait par hasard sur mon ge,
sur l'ge de mademoiselle Charmaison, sur ma situation provinciale, que
sais-je... enfin, dites bien que je ferais tout, que j'attendrais cinq
ans, dix mme, et davantage!... que mes matres me creraient une
situation  Paris... Tout! tout! vous dis-je!

Oh! comme ce garon aimait Marguerite!

Je crois que mon pre en fut touch et qu'il osa ce soir-l affronter le
tombeau vivant qu'tait M. Clrambourg. Mais le tombeau ne livra pas son
secret, car, le lendemain, le mutisme extraordinaire de M. Clrambourg
tait devenu le sujet de proccupation  la maison, et faisait presque
oublier  mon pre et  sa femme celui de la veille. Ils ne s'en
cachrent pas devant moi. Mon pre disait:

--Clrambourg a tort, franchement, il a tort: c'est  laisser croire
qu'il y a dans le pass de ce pauvre Troufleau ou dans sa famille...

--Oh!

--Mais, dame! Il est  supposer que Charmaison a dit quelque chose. On
ne dit pas non  une demande en mariage comme  un marchand de
pacotille qui passe sous la fentre; on dit quelque chose. Charmaison a
dit quelque chose  Clrambourg. Ou, s'il n'a rien dit  Clrambourg,
c'est qu'il s'agissait de quelque chose que Clrambourg ne devait pas
entendre.

--Que veux-tu dire?

--Je n'en sais rien!... Je m'y perds!... Ah! nous avions bien besoin que
cette histoire vnt s'ajouter  nos embtements!

Le docteur tait si anxieux qu'il n'attendit pas la soire. Il vint
aprs djeuner, contrairement  toute habitude. Nous tions encore 
table. Mon pre fut fort embarrass; il n'osait avouer l'insuccs de sa
dmarche. Le docteur avait des yeux meurtris qu'il roulait tristement,
comme les beaux fauves inquiets  la voix d'une meute. Petite-maman
comprit qu'il fallait parler cote que cote.

--Ce Clrambourg, dit-elle, est un misrable!

--Mon amie, dit mon pre, ne nous emportons pas. La discrtion de
Clrambourg est proverbiale. Il outrepasse un peu la mesure aujourd'hui,
je le reconnais... Mon cher docteur, ma mission prs de Clrambourg est
termine: autant vous adresser  ce meuble!

--Mais, dit le docteur, il y a dans tout cela plus que de la discrtion:
il y a du mystre! A la fin, que diable! j'aurais le droit de
m'offenser!

--C'est ce que nous disions, fit petite-maman.

--Mon amie! n'envenimons pas les choses! Nous allons tout  l'heure
prononcer des mots aprs lesquels il n'y aura plus  revenir en arrire:
et nous ne savons pas seulement sur quel terrain nous avanons!

--J'ai envie, dit le docteur, d'aller tout bonnement demander une
explication  monsieur Charmaison.

--Ou une rparation par les armes! pourquoi pas? fit mon pre. Nous y
voil bien! Et aprs? Quand vous aurez commis cette sottise-l,
croyez-vous que jamais vous obtiendrez la jeune fille? Est-ce que vous
avez renonc  elle?

--Non! dit le docteur en se redressant.

Il tait rest debout, prs de la porte, et il tenait son chapeau haut
de forme  la main, au creux de la taille, dans une attitude qui lui
tait familire.




VI


Tout  coup la porte fut pousse violemment et vint frapper contre le
plat du chapeau, qui en fut  demi cras. Nous ne fmes tous qu'un
saut. C'tait Marguerite Charmaison qui entrait en coup de vent. Si
instruit que l'on ft de l'indpendance de ses manires, on en tait
toujours surpris. Elle tait seule; elle avait, disait-elle, plant sa
femme de chambre dans un magasin.

--Mais qu'y-a-t-il?

--Il y a que mon pre m'emmne: je pars... J'ai voulu que vous sachiez
que je suis avec vous, les opprims, contre l'injustice...

Parole de fille de tribun! tait-ce le motif qui l'amenait?

Le docteur, suffoqu plus que nous par la concidence de cette folle
visite et par l'accident de son chapeau, balbutia je ne sais quoi, se
courba, s'en alla.

Quand il eut tourn les talons, on interrogea Marguerite:

--Mais pourquoi ce dpart prcipit?

--J'allais vous le demander.

--A nous?...

--Voil. Ce matin, avant le djeuner, papa arrive de chez les
Plancoulaine et me dit: Ma fille, nous partons ce soir. Je saute:
Pourquoi a?--Tu dois le savoir!--Comment le saurais-je?--Par tes
amis.--Quels amis?--Ceux que tu frquentes chez les curs!

Ces dames s'taient rencontres un jour dans le jardin du presbytre.
Quelqu'un passant sur le pont avait pu les voir.

--Vous tiez avec nous, ma petite amie, dans le jardin du cur; et
aprs? Ce n'est pas pour cela que l'on vous fait quitter Beaumont?
Monsieur votre pre n'a pas jug  propos de nous revoir depuis que nous
sommes mal avec les Plancoulaine, c'est trs bien. Mais il ne vous a
pas, que je sache, interdit de nous rencontrer?

--Non. Aussi, ce n'est pas parce que nous nous sommes rencontres que
l'on m'emmne.

--Pourquoi vous emmne-t-on?

--Il s'est pass quelque chose que je ne sais pas, que je ne dois pas
savoir, parat-il, et dont on suppose que j'ai d tre informe, du fait
seul que je vous ai rencontre chez monsieur le cur...

--Nous ne savons rien, dit mon pre.

--Oh! fit Marguerite, ce n'est pas gentil, vous ne voulez pas me le
dire!

--Nous ne savons rien, mademoiselle, absolument rien!

Marguerite dit:

--Voyons... Il y a eu une demande en mariage?...

--Non, mademoiselle!...

--Ah! vous tes pris! Comment savez-vous qu'il n'y en a pas eu?

Cette fois, c'tait mon pre qu'elle avait fait parler. Sa physionomie
si expressive s'teignit. Bien malin qui et vu si elle tait flatte ou
indiffrente.

--Maintenant, dit-elle, adieu, adieu!

--Que c'est imprudent  vous d'tre venue!

--Et si je vous cris, de Paris, que direz-vous donc?

--Quelle enfant terrible vous faites!... Sortez au moins par la ruelle.

Voil Marguerite lance dans la petite cour qui mne  la ruelle.

Mais il y avait encore, dans la petite cour, le docteur Troufleau qui
faisait remettre son chapeau en tat par la mre Fouillette.
Coqueugniot, tmoin de sa peine, tait mme descendu se joindre au
groupe du mdecin et de la vieille bonne, et il donnait ses avis comme
s'il se ft agi d'un bless.

Nous voyons Marguerite traverser la cour. La mre Fouillette et
Coqueugniot assujettissaient le chapeau haut de forme sur le chef du
docteur Troufleau; on distinguait fort bien les reflets briss par une
estafilade. Le docteur n'eut que le temps de porter la main  ce chapeau
lorsqu'il reconnut mademoiselle Charmaison qui se sauvait par le petit
corridor des curies.

L'image m'est demeure dans la mmoire, de Marguerite troussant d'une
main sa jupe, retenant de l'autre son chapeau de paille et se retournant
vers nous, ses jolis cheveux bouriffs. Elle nous adressa des bonjours
de la main; nous vmes ses beaux yeux, ses dents... Et le pauvre docteur
Troufleau qui tait l, faisant des saluts, les deux bras ballants, et
au bout de l'un d'eux le chapeau haut de forme en accordon!

Marguerite tenait-elle rellement  savoir si la demande en mariage
avait eu lieu? Tenait-elle  prouver par elle-mme la qualit du bruit
public, selon lequel le docteur Troufleau ne sortait pas de chez les
Nadaud? En ce cas, un singulier hasard desservait le pauvre docteur et
nous-mmes!




VII


Marguerite disparue, mon pre ne fit qu'un bond jusque chez M.
Clrambourg.

Il en revint, non plus crisp par l'incertitude, mais ananti.

--Clrambourg a desserr les dents.

--Ah! Et qu'a-t-il dit?

--C'est moi qui ai pos la question. Il n'a eu qu' rpondre.

--Quelle question?

--Celle-ci: Clrambourg! le docteur Troufleau a vu sa demande repousse
sous prtexte qu'il frquente ma maison?

--Comment!... tu crois vraiment que c'est  cause de cela?

--Clrambourg m'a rpondu: Oui.

--Et Clrambourg n'a pas gifl le monsieur qui lui a fourni ce prtexte?

--Clrambourg ne m'a pas dit ce qu'il a fait. Je suppose qu'il a agi
convenablement...

--Ce qu'il y avait de convenable, c'tait de lui arracher les yeux!

--Je ne suppose pas qu'il ait fait cela, mais je suppose que les
relations de Clrambourg avec les Plancoulaine, de qui Charmaison n'est
que le porte-parole, ne seront pas empreintes dornavant d'une grande
cordialit...

Petite-maman haussa les paules:

--A moins que monsieur Clrambourg ne choisisse dornavant la maison et
les cigares Plancoulaine pour digrer, le soir, et que nous ne revoyions
plus le bout de son nez!... Ah! ce n'est pas moi qui le pleurerai!

--Clrambourg est un ami de trente ans pour moi.

--Taratata!

--Il m'a vendu son tude et il y reste attach: les Plancoulaine sont
infods  Courtois...

--Taratata!

--J'ai pleine confiance en l'amiti de Clrambourg. Il ne s'agit pas de
cela pour le moment, mais d'un brave garon qui est un fidle ami, lui
aussi, et de qui il va falloir nous priver...

--Pauvre garon! avec son chapeau caboss! Elle a pass devant lui en
riant... peut-tre se moquait-elle de lui, peut-tre non! Peut-tre ne
l'a-t-elle pas vu mme! Peut-tre n'a-t-elle pas remarqu, en ouvrant la
porte d'ici, qu'elle aplatissait son chapeau... Et lui qui la saluait,
qui faisait des courbettes, des courbettes!...

Mon pre dit  son tour:

--Pauvre garon!

--Tu vas lui dire le motif?

--Je ne veux pas que la carrire de ce jeune homme soit brise  cause
de nous: il n'y a pas eu que le refus de mademoiselle Charmaison, il y
en a eu d'autres.

--Pour le mme motif?

--Pour le mme motif.

--Qui t'a dit cela?

--Clrambourg. Il sait tout.

--Pourquoi ne l'a-t-il pas dit plus tt?

--Je n'avais pas song encore  lui poser la question. Je la lui ai
pose pour les deux demandes en mariage connues de nous; il a fait
oui.

--Mais c'est infernal! c'est  envoyer ce pays au diable!

--Tout cela remonte  l'achat de la maison Colivaut!




VIII


L'aveu fut fait ds le soir au docteur Troufleau, qui venait dans
l'espoir d'entendre parler de mademoiselle Charmaison. Mon pre tait
mu, car ce qu'il allait dire lui cotait doublement: en apprenant au
jeune homme le motif qui lui valait le refus des jeunes filles du pays,
il se privait d'un dernier ami, et en cdant  la pression de la
calomnie, il semblait admettre que cette calomnie ft fonde.

Il tendit la main au docteur:

--Mon ami, quittez ma maison: vous y gchez votre avenir. Hier, je vous
suppliais de rester pour affronter plus hardiment ensemble la mchancet
publique. Aujourd'hui, elle nous a atteints; le mal est fait; c'est moi
qui vous dis de vous carter. Que vous demeuriez avec nous ou que vous
vous retiriez, nous restons, ma femme et moi, dans les deux cas,
contamins. Pour vous, une chance de salut demeure: spar de nous, le
pays vous absout, et vous recouvrez le droit d'pouser une jeune fille
comme il faut et de fonder une famille... Il n'y a pas  hsiter!

--Je n'hsite pas! je reste avec vous.

Mon pre hocha la tte et sourit amrement.

Le docteur reprit:

--Mon intention n'est pas, actuellement, de m'tablir, de fonder une
famille, mais avant tout d'pouser une jeune fille que j'aime. Cette
jeune fille est l'amie de madame Nadaud, puisqu'elle tait encore ici il
y a quelques heures. Si j'achetais le consentement de son pre en
sacrifiant l'amiti de madame Nadaud et la vtre, je pense et je veux
avoir la conviction que je m'alinerais  tout jamais, par un pareil
trafic, l'estime de mademoiselle Charmaison.

--Vous auriez vite fait de gagner son estime si vous vous mettiez
d'abord en tat de gagner sa main.

--Peu importe! je ne la gagnerai pas par ce moyen!

--Soit! dit mon pre, mais allons jusqu'au bout!--puisque aussi bien il
faut que j'examine la situation dans toute sa triste ralit, qui m'est
rvle d'aujourd'hui seulement.--Il ne s'agit pas, pour vous,
uniquement d'un mariage, mon cher docteur; il s'agit de votre carrire 
mnager. Songez  votre clientle. Toute la ville,  ce que je vois,
obit au mot d'ordre parti de la maison Plancoulaine. Qu'il plaise
demain  celui qui dirige ce troupeau de moutons de vous mettre en
interdit...

--Je suis seul mdecin  Beaumont!

--Ils en appelleront un second!...

--A dfaut de la clientle bourgeoise, qui seule se laisse mener  la
baguette, il me restera l'autre: le petit commerce et la campagne.

--Bon! bon! dit mon pre; vous tes un brave et digne garon, et je vous
remercie.

--Oui! dit petite-maman, nous vous remercions; vous tes un homme de
coeur.

Tous deux lui serrrent la main, et ils avaient les yeux un peu humides.
Mais je connaissais bien la figure de mon pre, et je voyais,  un
mouvement des sourcils,  un hochement de tte, que, s'il ne doutait pas
de la bonne volont du docteur, il n'avait pas confiance en la dure de
ses rsolutions. Il n'avait confiance qu'en Clrambourg.




IX


Lorsque je n'allais pas  ma leon de latin, on m'envoyait quelques
heures dans les jardins de madame Colivaut. Mon pre aimait  me savoir
l; c'tait un peu, pour lui, prendre possession de la maison. Il me
disait: Tu tcheras d'tre  la balustrade sur les quatre heures, au
moment o je passerai; alors je te verrai de loin. Ainsi il se figurait
qu'il rentrait chez lui et que son fils l'attendait sous les beaux
arbres. Pour les gens de la ville, il me plantait l aussi comme un
drapeau. C'est que, de tout Beaumont, on me voyait sur cette terrasse
fameuse, et les personnes qui allaient chez les Plancoulaine ne
pouvaient manquer de dire l-bas qu'elles avaient vu le petit Nadaud se
prlasser comme chez lui  la balustrade de madame Colivaut.

Un jour de la fin de l'automne, madame Robert, la dame de compagnie, me
fit entrer dans la chambre de madame Colivaut. Les siges y taient
garnis de housses, les fentres, de rideaux jaunes; un grand placard
billait, o l'on apercevait des rouleaux de papiers de tenture et du
linge en pile; une odeur de caramel se mlait  celle du tabac  priser;
au fond d'une alcve, madame Colivaut tait couche. Sa tte de pomme de
reinette, embobeline dans un bonnet, ne me plut gure, car je pensai,
ds le seuil: Sacristi! il va falloir embrasser! Madame Colivaut
caressait un gros chat qui ronronnait sur l'dredon, contrairement,
c'tait probable, aux volonts de madame Robert, femme d'humeur prompte,
qui se hta d'empoigner l'animal par la peau du dos, tandis que sa
matresse disait d'une voix plaintive:

--Qu'est-ce qu'elle vous a fait, cette pauvre bte?

Madame Robert tenta de me soulever pour me mettre au niveau des joues
rondelettes et fripes de la malade, mais elle me trouva trop lourd. On
se contenta de me demander mon ge; puis madame Colivaut fit signe 
madame Robert d'aller prendre dans la commode la bote aux chocolats.
Ils dataient du jour de l'An; mais je ne fis pas le difficile. Enfin, on
m'envoya jouer.

Je courus au cadran solaire. Le persil, autour du socle, avait t
coup. Sur la pierre noircie, rugueuse et troue comme une ponge, il
tait pouss de petites mousses jaunes, et, dans une jointure, une
touffe d'herbe lanait trois tigelles menues par-dessus le cadran. Je
m'aperus que j'avais grandi, car je lisais l'heure sans me cramponner 
l'ardoise brise: plus de danger de voir accourir les cloportes dans mes
manchettes.

Il n'y avait personne dans le jardin. Je me souviens qu'on entendait le
bruit lointain d'un marteau sur la forge et la chanson plus rapproche
d'une couturire qui cousait chez madame Colivaut. La lessive schait.
De beaux nuages moutonneux tranaient sur le cadran une ombre rapide. Je
ne sais pourquoi, tout  coup, mon cadran me reversa son charme magique,
et je me mis  rflchir.

Je me mis  rflchir, c'est--dire que je pensai  Marguerite
Charmaison. Rflchir m'tait trs pnible autrefois parce que j'avais
l'ambition de penser  des choses magnifiques, ce qui n'est pas toujours
ais. Mais depuis que j'avais institu Marguerite Charmaison la
dpositaire attitre de toute les beauts du monde, lorsque ma crise
d'idalisme me prenait, je n'avais qu' m'abandonner au souvenir de sa
charmante image.

O Marguerite Charmaison! que je fus attrist, devant mon cadran solaire
et durant cette heure dlicieuse d'automne, en me remmorant que vous
tiez aime par un petit monsieur vtu d'une longue redingote et coiff
d'un chapeau haut de forme que vous-mme aviez caboss!... Et vous,
voyons! l'aimez-vous?... Est-ce que tout doit dcidment aboutir au
train-train mdiocre ou vulgaire? N'tes-vous qu'une femme doue de
curiosits, de roueries et de passions communes, petite fiance du lord
aux mains translucides? Que n'ai-je pu vous interroger, Marguerite
Charmaison! Je vous interroge,  grand ciel, l-haut,  vous qui me
faites lire, d'un doigt d'ombre, de belles sentences sur le cadran
solaire, dites-moi pourquoi les enfants se font des ides plus hautes
que les choses relles? Est-ce pour se les voir faucher avant vingt ans,
comme l'herbe des pelouses que le jardinier impitoyable maintient gale
et rase et le plus prs possible de la surface de la terre?...

Le soleil se couvrait, et la pointe d'ombre tait retire. Puis elle
rapparaissait tout  coup entre les grands chiffres romains. Et je
lisais pour la cinquantime fois l'inscription latine: LDUNT OMNES,
ULTIMA NECAT.

Madame Robert fut tout  coup devant moi et me dit:

--Mais! vous vous ennuyez, mon enfant! Il faut jouer!

Je fus, encore une fois, saisi d'une grande honte: j'aurais prfr tre
surpris mangeant des confitures  mme les pots,  l'office, que seul,
devant un cadran solaire,  ne rien faire.

Me voil parti, courant dans les alles du jardin, dont je retourne le
sable et corche les beaux coins des plates-bandes, comme un cheval
chapp.

Sur plus de cent mtres, entre des troncs d'abricotiers, un linge
bleutre tait tendu, que des becs de bois  ressort mtallique
mordaient contre la corde. Je bondis  travers la lessive, afin de
prouver  madame Robert que je sais gambader et m'amuser follement,
quand il le faut. Les deux bras en avant, les yeux ferms, je tourne, je
vire, parmi les serviettes, les draps de lit, les chemises, les
pantalons, les bonnets de nuit, les mouchoirs et les camisoles.

A demi touff sous la toile humide, je perois toutefois des cris aigus
et je distingue entre deux draps madame Robert, qui accourt vers moi.
C'est pour jouer sans doute. Attends voir un peu, madame Robert! si je
ne cours pas plus fort que toi... Je fuis devant madame Robert, je
chevauche  travers les plates-bandes, je renverse une cloche  melons,
si bien suspendue pourtant aux crans de trois crmaillres de bois;
j'vite avec adresse les petits pois rams, enfin je me trouve  bout de
souffle dans une planche de fraisiers o les fruits crass forment sous
mes semelles une pte poisseuse. Alors seulement, je m'avise que
j'entrane une chemise de femme, une superbe chemise  empicement de
dentelles, arrache par moi involontairement  la morsure des becs de
bois. Un de mes bras est introduit dans une manche, la batiste a touch
la terre, le terreau gras, le crottin; la chair des fraises foules aux
pieds achve de profaner le linge de corps de madame Colivaut!

Madame Robert tait verte de colre. Elle ne jouait pas! ah! mais non.
Elle me cria:

--Petit misrable!

Puis elle saisit le bas de sa robe, qu'elle retroussa sur ses guiboles
maigres, pour franchir la couche  melons. Elle fut sur moi et
m'appliqua une gifle avec l'entrain qu'a un soudain orage  faire
claquer les contrevents.

--Ah bien! criait-elle, je ne m'tonne plus qu'on dise tant de mal de
chez vous!... Quand on a pour enfant un dmon pareil, on est bien
capable de ce qui se dit!...

La main sur ma joue blesse, je m'loignai vite de cette mgre. Je
descendis les marches vacillantes, je traversai le parterre et gagnai la
terrasse, sous l'orme et le marronnier, afin de voir mon pre quand il
passerait.

Un pais tapis de feuilles mortes garnissait la terrasse et il s'en
dgageait une odeur triste et singulire.

J'allai m'asseoir sur une chaise au pied du marronnier, et je m'accoudai
 la balustrade. C'tait un jour ordinaire; on apercevait peu de monde.
Les hommes politiques commenaient cependant  s'assembler pour
l'apritif. Une femme, un seau  la main, gagnait le socle de la statue;
on entendit le bruit du seau de fer-blanc dpos vide sous la fontaine,
puis celui de l'eau bouillonnant sur son fond sonore.

Je n'tais pas l depuis trois minutes que je vis le rideau se soulever
chez madame Auxenfants, et la face jaune de M. Fesquet, le bouilleur de
cru, se montra. Les yeux de M. Fesquet se fixrent sur moi  la manire
de ces chats qui, apercevant un de leurs pareils sur le toit voisin,
suspendent leur pas et demeurent un long moment immobiles avant de faire
un mouvement nouveau. M. Fesquet tait de la famille des chats  poils
rouges qui ont les yeux d'un trange jaune de soie dlave et en mme
temps de braise ardente. Il avait d tre trs blond dans sa jeunesse;
il tait bilieux, clibataire et inoccup. Il vivait depuis des annes
chez madame Auxenfants, propritaire d'une grande maison qu'elle louait
au docteur Troufleau et  lui, ennemis mortels, les dorlotant galement,
soignant leur linge en commun et leur servant,  la mme table, de
petits plats.

M. Fesquet me signala  son htesse. Madame Auxenfants parut sous le
rideau, me lorgna, puis rendit la place au plus curieux.

Pour me mieux voir, M. Fesquet ouvrit la fentre. Son regard de matou
allait de ma personne aux grands arbres que l'automne faisait
resplendissants d'or et de rouille et dont les panaches bruissaient sur
ma tte. Il clignait de l'oeil. Il se recula; il fit avancer madame
Auxenfants. Tout  coup il leva le bras trs haut, en tenant la main
rigide comme une serpe, et il fit une vigoureuse section, devant lui,
dans l'espace: il tranchait les arbres de madame Colivaut  son ide.

Les troncs de l'orme et du marronnier taient situs  un mtre  peine
de la balustrade, et ils lanaient des branches magnifiques et libres,
principalement sur la rue, du ct du midi et par-dessus le toit de
madame Auxenfants. Depuis des gnrations, les voisins indulgents
avaient tolr ces empitements d'ombrages. Si la main de M. Fesquet et
t puissante et coupante, les deux arbres vnrables eussent t
amputs net, au ras du tronc.

Et comme je ne bougeais pas, M. Fesquet sortit et vint dans la rue. Les
deux mains aux goussets d'un pantalon  rayures, il vint jusqu'au pied
de la terrasse. Et, l, il regarda encore en l'air, comme s'il prenait
ses mesures. Il les avait prises depuis beau temps, je suppose; mais il
voulait que je fusse frapp de ses gestes et que je les rapportasse 
mon pre, afin de lui faire de la peine.

Puis il se campa, l, sous moi, les mains aux goussets et la tte nue;
chez lui enfin. Il avait cette habitude, et madame Colivaut, plus d'une
fois, avait fait jeter des feuilles mortes ou des balayures dont ce
fielleux avait t souill.

Tandis qu'il tait l encore, je vis mon pre remonter la rue, du bas de
la ville. Il me vit, lui aussi, car, de si loin qu'il se trouvt, il
regardait la maison Colivaut; et il me fit un signe de la main.

Mon oeil d'enfant discernait la trace des ennuis sur les paules de mon
pre. Il n'y avait pas si longtemps, il portait beau encore; il tait
dans la force de l'ge, sa taille demeurait mince et il passait pour
lgant. Mais quelque chose d'crasant lui tombait chaque matin sur la
nuque, et tout son buste flchissait.

Il n'tait ni familier ni loquace, mais il avait toujours aim qu'on lui
ft bonne mine dans la rue, et il n'tait pas fch que quelqu'un
s'excust de l'aborder pour lui demander conseil. La rencontre d'une
figure hostile le troublait, lui brisait les jarrets. Il avouait cette
faiblesse; on l'en plaisantait; lui-mme se traitait de fillette. Il
n'avait pas la haine qui aide  supporter le choc ennemi.

Hlas! c'en tait fait des traverses glorieuses de la ville, alors que
nous allions chez les Plancoulaine, et qu'il marchait, salu de tous,
donnant dix poignes de main et levant haut la tte devant la porte de
son collgue Courtois! Les saluts qu'il avait maintenant  rendre
taient rares. Des personnes rentraient dans leur boutique en le voyant
venir.

Il s'engagea sur la place. Quatre de nos hommes politiques taient assis
au caf. L'un d'eux, le farouche Cincinnatus, aperut le notaire qui
montait, et il dut le signaler  ses compagnons, car les trois autres
tournrent la tte vers lui. Lorsqu'il allait passer devant eux, le
conseiller Soupe lui adressa un coup de chapeau si large et si loquent
que le pas de mon pre en fut ralenti: il y avait lieu de s'tonner de
cette marque inattendue de respect. Voyant cela, le conseiller municipal
se leva et fit un mouvement, incertain, vers mon pre. Mon pre,  son
tour, voyant cela, s'arrta. On lui tendit la main. Ils causrent.

C'tait un vnement.

Mon pre tait le notaire de la bourgeoisie ractionnaire, loigne de
la politique depuis la chute de l'Empire; il se tenait sur une grande
rserve vis--vis de ces messieurs du conseil;  peine envoyait-il,
comme par le pass, rparer ses souliers de chasse chez le maire actuel,
savetier de son mtier. Depuis la rupture avec les Plancoulaine, on
prtendait que les rouges lui souriaient. Le colloque sur la place
tait la confirmation de ce bruit. En admettant que les avances de ces
messieurs se fussent produites en temps ordinaire, mon pre les et
accueillies d'un bref salut, et ddaignes. Il s'tait arrt; il
causait.

On se spara en se saluant de part et d'autre avec une certaine emphase.
Puis mon pre continua de monter vers la maison Colivaut.

M. Fesquet, au pied de la terrasse, ne bougeait pas. Il regardait venir
l'acqureur de la maison Colivaut. Il pouvait croire que l'acqureur
tait dj install dans la place, qu'il le voyait rentrer
tranquillement chez lui; que rien,  part cela, n'tait chang  la
maison Colivaut, et qu'au-dessus de sa tte jaune et jusque sur le toit
de madame Auxenfants bruissaient les dbordants feuillages de l'orme et
du marronnier.

Je regardais venir mon pre; je regardais au-dessous de moi la tte de
M. Fesquet; ses oreilles seules remuaient.

Mon pre affecta de ne pas le voir. Il avait le visage agit; mais sa
grande sensibilit mme lui donnait de l'audace. Il s'arrta  un
demi-pas du pantalon ray, pour me dire:

--Bonjour, gamin!... Il fait bon, l? As-tu fait ta visite? As-tu t
poli, au moins?

Je n'osais pas rpondre,  cause de la prsence de M. Fesquet. Les
oreilles de M. Fesquet plissaient; son corps tait immobile. Il ne
toussait pas; il ne crachait pas; il ne tortillait pas un poil de barbe;
il ne cognait pas, du bout du pied, un des marrons qui jonchaient le
sol. Cela m'tonnait. Mon pre faisait de lui abstraction complte.

--Eh bien! petit bta! tu n'as pas un mot  me dire?

J'tais devenu rouge. C'tait moi le plus gn. Mon pre s'avana
encore. Je crus qu'il allait marcher sur les pieds du bouilleur de cru
et qu'ils allaient se battre. Enfin mon pre me dit:

--Allons! cours annoncer ma visite  madame Colivaut!

Je le vis avec satisfaction s'loigner de l'homme immobile et incliner
vers la grande porte aux pattes de biche. Puis j'entendis en mme temps
grincer le fil de fer et retentir au loin la cloche sur les jardins.

Alors je courus annoncer la visite.

A l'entre de la cuisine, j'aperus madame Robert debout, les deux
poings sur les hanches. Prs d'elle, la petite bonne, qui avait pour
fonction d'aider la cuisinire septuagnaire et  demi percluse, tait
courbe, la tte en bas, sur un bassin de terre o elle frottait
vigoureusement quelque chose avec un morceau de savon de Marseille de la
taille d'un pav. Un coup de cloche retentissait. La petite bonne leva
le buste et, aussi haut qu'elle, il sortit de l'eau savonneuse un long
linge fin, rduit en corde, mais qui s'tala aussitt et en quoi je
reconnus la chemise de madame Colivaut, macule au jardin par mes bats.

Ce spectacle et celui de madame Robert prsidant en personne au lavage,
les poings sur les hanches, me retirrent toute force et tout courage.
La petite bonne disait:

--Faut aller ouvrir, tout de mme?

Mais madame Robert ne semblait pas admettre que l'importance d'une
visite pt quivaloir  celle de la puret du linge de sa matresse, et,
d'un geste, elle commanda  la petite bonne de replonger encore une fois
dans l'eau la chemise, puis elle s'en empara elle-mme et dit:

--Si c'est une visite, madame est fatigue.

J'tais l, et j'tais charg d'annoncer la visite de mon pre. Si
encore madame Robert et dtourn son attention de la chemise, peut-tre
euss-je parl. Mais elle paraissait si absorbe que je mesurai, au soin
qu'elle avait de rparer mes dgts, l'tendue de son ressentiment.
Enfin, elle m'aperut:

--Ah! vous voil, vous!

Alors je glissai vite:

--C'est papa.

--C'est papa, quoi? c'est papa...

La petite bonne revenait:

--Mame Robert, c'est monsieur Nadaud.

--Il vient chercher le petit?... Eh bien! qu'est-ce que vous faites l,
plante comme un chalas?

--Mais non, madame, monsieur Nadaud a dit comme a qu'il venait pour
voir madame Colivaut...

--Eh bien! qu'est-ce que je vous avais recommand?...

--Je sais bien, madame; mais comme le petit jeune homme tait l, je me
suis dit: des fois qu'il rapporterait  son papa...

Madame Robert n'ajouta rien. Elle tenait la chemise mouille par les
deux paulettes; la chemise de madame Colivaut s'gouttait par son
milieu. Madame Robert la plaqua sur la figure de la petite bonne, me
saisit d'une main gluante et m'entrana vers la porte, o mon pre
attendait. Malgr la vivacit de notre course, je ne pus tenir contre la
curiosit de revoir la petite bonne sous son linge humide, et je me
retournai. La petite bonne pagayait sous la chemise de madame Colivaut
pour se dcoller de la figure et surtout des cheveux le lourd linge
ruisselant. Je n'eus pas le loisir de sourire. Ce n'tait pas un voyage
d'agrment que me faisait faire madame Robert, au pas de course, et je
redoutais aussi qu'elle ne dnont  mon pre mes msaventures ou
qu'elle ne l'injurit lui-mme en lui jetant  la face les choses
qu'elle avait bougonnes prs de la couche  melons.

Mais, en prsence de mon pre, elle fut parfaite; sa physionomie servile
se radoucit, et elle dit simplement:

--C'est que madame dort, monsieur Nadaud, et le mdecin a bien
recommand de la laisser reposer, car madame est bien fatigue.

--Ah! fit mon pre. J'aurais bien aim le savoir plus tt: voil huit
minutes, montre en main, que je suis  la porte.

--C'est-il possible, monsieur Nadaud? J'avais pourtant bien fait mes
recommandations  Anglique; mais on ne peut compter sur rien avec ces
jeunesses. Si a vous plaisait d'entrer et de faire un petit tour dans
le jardin, monsieur Nadaud... Faites donc comme chez vous.

Nous rentrmes. Mon pre se dirigea aussitt vers la terrasse. Il tenait
avant tout  pntrer dans la maison et  marcher sur la tte de M.
Fesquet. Il se pencha sur la balustrade et vit son Fesquet, qui n'avait
pas boug. Alors il me parla trs haut, pour que Fesquet st bien qu'il
tait l.

--Eh bien! me dit-il, on s'amuse ici,  la bonne heure! Est-ce que tu es
mont jusqu'au jardin du haut?...

Il tait accoud  la balustrade; il avait l'air d'adresser ses paroles
 M. Fesquet. Le crne de M. Fesquet demeurait insensible; un air lger
soulevait ses cheveux rares; ses oreilles, moins ples, ne bougeaient
plus.

--Quels beaux arbres! dit mon pre.

Mon coeur battit, parce que je m'attendais  voir se relever vers nous
la vilaine face jaune du bouilleur de cru, pour nous vomir des injures.
Je tirai mon pre par la basque de sa jaquette, sans rien dire. Il
m'appela petit bta. Il prit un cigare, l'alluma lentement; il fit des
nuages de fume; il et voulu, je crois, qu'ils descendissent; mais ils
tourbillonnaient au-dessus de la tte de l'ennemi et se perdaient dans
le feuillage dor. Les lois de la nature protgeaient M. Fesquet, dont
le chef tait seulement orn d'un baldaquin nbuleux.

Mais nous ne nous en allmes point que M. Fesquet n'et quitt la place.




X


Mon pre prouvait chaque jour de nouvelles difficults dans ses
affaires. Il avait dj perdu la clientle de plusieurs maisons
importantes; une grande proprit s'tait vendue,  Rigny, prs de la
Ville-aux-Dames, sans l'intermdiaire d'aucun notaire de Beaumont. On
disait que Courtois avait tant fait pour en soustraire le bnfice  son
rival, qu'il s'y tait us lui-mme; l'acte fut pass devant le notaire
d'un canton voisin. Un coup entre autres nous fut port par le mariage
de mademoiselle de Grbauval, dont la famille tait des plus fidles 
l'tude de mon pre. Le contrat de mademoiselle de Grbauval fut rdig
par Courtois.

Mon pre changea ses impressions amres avec M. Clrambourg, ou plus
exactement il les lui confia, car M. Clrambourg reut les confidences
et ne parla point. Petite-maman, exaspre par ce silence, piqua son
mari, qui en vint, un soir,  dire  Clrambourg:

--Mais enfin, toutes ces abominations se trament dans le salon
Plancoulaine! Vous ne vous y trouvez donc jamais au moment o l'on
cause?

M. Clrambourg regardait attentivement ses cartes; il annona:

--Repic... Et capot!

--Si l'on se tait devant vous, chez les Plancoulaine, votre prsence
doit les gner?...

--Valet de coeur, murmurait M. Clrambourg.

--... Car, enfin, vous y tes assez souvent, chez les Plancoulaine!...

M. Clrambourg ne donna pas signe qu'il avait entendu.

L'amiti de mon pre commena d'tre atteinte  cette minute prcise. Et
de tous les malheurs qui l'accablaient, ce doute naissant qui effleurait
une liaison si profonde lui fut le plus sensible. Sa femme lui disait:

--Ton Clrambourg est un faux bonhomme! Je l'ai toujours pens, moi, du
premier jour que je l'ai vu!

--Tais-toi, disait-il, tais-toi!

--Qu'en dites-vous, docteur?

--Oh! madame...

--Tu vois bien! tu vois bien! Le docteur est de mon avis!

--Permettez, madame, permettez!

Mon pre cartait de la main une ide fcheuse; il se levait; il
marchait; il soulevait le rideau de la fentre; il ouvrait quelquefois
pour respirer.

--Tu nous gles, mon ami! Nous ne sommes plus au moins de juin, dis
donc!

--Bon! bon!

Il fermait la fentre et s'en allait. On entendait son pas dans le
corridor ou sur le pav de la cour. Il s'en allait nu-tte. Petite-maman
m'envoyait lui porter un chapeau. Il le prenait  la main, mais ne le
mettait pas; il disait qu'il avait chaud  la tte, si chaud!... Je
revenais dans la salle  manger, o taient le docteur et la
petite-maman. La mre Fouillette dgarnissait la table. Puis M.
Clrambourg arrivait.

Il ne manquait pas une soire. On ne pouvait dire que sa fidlit
s'altrt.

Mon pre rentrait ds qu'il savait que Clrambourg tait l. Et quand il
se trouvait devant cette face de cire et ces yeux de veau mort, il
s'apaisait, se rassrnait; sa confiance renaissait, commande par une
longue habitude, et son immense besoin d'avoir un ami animait et ornait
l'tre muet et blme qui, depuis trente ans, jouait pour lui le rle de
l'ami.

Depuis trente ans, il n'avait pas fait une affaire, une dmarche, un
geste pour ainsi dire, qu'il n'et pris pralablement l'avis de son ami
Clrambourg. Quand Clrambourg ne rpondait pas, il temporisait, ou bien
il s'abstenait d'agir; il s'en tait applaudi souvent. Quand Clrambourg
approuvait, on pouvait tre sr et aller de l'avant. Le fait est que
Clrambourg avait une vaste exprience et se trompait peu.

Une seule fois mon pre avait nglig l'approbation de Clrambourg:
c'est lorsqu'il s'tait agi de son second mariage. Petite-maman le
savait-elle? tait-ce de cela qu'elle gardait rancune? M. Clrambourg,
interrog sur l'-propos de cette union, ne s'tait jamais prononc,
jamais. Oh! je l'avais assez entendu rpter par ma grand'mre! Il
n'avait dit ni oui ni non; il avait fait sa bouche close; cette bouche,
mon Dieu! cette ligne mathmatique trace  la rgle sur une matire
cireuse!... Mon pre avait pass outre, emport par la passion.

Survint une affaire de rien, qui fut plus amre encore que le contrat de
mademoiselle de Grbauval.

Il y avait, en bordure du jardin de M. Clrambourg, une maison
appartenant  un vieux bonhomme nomm Pichard. Cette maison possdait,
sur le jardin, un jour dit de souffrance, par lequel un homme pouvait
tout juste passer la tte. Le pre Pichard tait un contemporain de M.
Clrambourg; ils avaient, disait-on, appris  lire sur le mme banc, et
 compter aussi, sans doute, car tous les deux taient fort pingres.
Pour cette raison ou pour une autre, M. Clrambourg tolrait que le pre
Pichard lui ft la causette de temps en temps par le jour de
souffrance, lorsqu'il se promenait dans son jardin. C'tait un des
souvenirs les plus vifs que j'eusse gards de nos visites chez les
Clrambourg, que cette tte de vieillard apparaissant soudain par un
petit trou dans le mur et jetant de l-haut une parole invariable, mais
qui surprenait toujours: Et la sant va bien, monsieur Clrambourg? On
levait la tte; cela faisait un peu peur, mais on ne pouvait s'empcher
de rire. Et le pre Pichard avait sans cesse un conseil  demander  M.
Clrambourg.

Ce pre Pichard mourut. M. Clrambourg nous l'annona.

--Ah bah! fit mon pre, il n'a donc pas fait de testament?

--Il n'avait pas grand bien.

--Il y a des mineurs parmi les hritiers... l'inventaire...

--Attendez, fit M. Clrambourg; que diable! ils viendront vous chercher,
s'ils ont besoin de vous.

On attendit; personne ne vint. Coqueugniot sut que le premier clerc de
l'tude Courtois avait t vu sortant, la plume  l'oreille, de la
maison du dfunt.

Mon pre ne djeuna point; il eut la migraine et se coucha. Petite-maman
envoya chercher le docteur Troufleau et lui dit:

--Cette fois-ci, le Clrambourg a t pris les deux pieds dans le plat!

Le malade fut mcontent de voir Troufleau; il prtendait qu'il n'avait
rien; un peu de bile... eh bien! quoi?

--Voil, dit sa femme, l'tat dans lequel l'astuce de son cher
Clrambourg l'a mis. Clrambourg a introduit Courtois dans la maison du
pre Pichard!

--Qu'en sais-tu? disait mon pre, jaune comme un coing; qu'en sais-tu?
attendons! tout s'explique.

Il tait assoupi, le soir,  l'heure o M. Clrambourg arriva.
Petite-maman profita de la circonstance pour faire dire  Clrambourg
qu'il n'y avait personne  la maison. Aussitt veill, mon pre demanda
si Clrambourg n'tait pas venu. On lui dit la vrit. Il ne souffla
mot, mais se leva, se chaussa: il voulait courir chez Clrambourg. Il
disait:

--Nous aurons une explication loyale.

Mais il fut pris de nauses et dut se rejeter sur son lit. Ananti par
une violente crise bilieuse, il se trana le lendemain chez Clrambourg.

--Prends au moins le petit avec toi, lui dit sa femme; il accourra nous
avertir si tu as besoin de quelque chose.

Il consentit  m'emmener avec lui. J'tais peu gnant; je ne comptais
gure.

Il avait beaucoup rflchi; la crise l'avait soulag, lui avait nettoy
les ides, disait-il; et sa femme l'avait tellement chapitr qu'il
commenait  admettre la possibilit d'une trahison de la part de son
ami Clrambourg, quoiqu'une telle chose lui part inexplicable. Il
rptait: On s'expliquera! on s'expliquera!

--S'expliquer! faisait la petite-maman; mais  quoi bon? Qu'est-ce qu'on
explique jamais? Clrambourg tourne casaque parce qu'il obit au mot
d'ordre des Plancoulaine, comme les autres... comme tous les autres...
non, sauf Troufleau; il faut rendre justice  ce garon. Eh bien! quand
tu perdrais ton Clrambourg, celui-ci nous restera; il a donn ses
preuves... Troufleau...

--Mais je m'en fiche, de Troufleau! s'criait mon pre.

--Ah! et qu'est-ce que tu lui reproches?

--Rien du tout!...

--Bon! parfait!... nous verrons, nous verrons, dans tout cela, qui aura
le beau rle!

Lorsque mon pre comparait ce qu'tait pour lui le docteur Troufleau,
doux, timide, conciliant, et adonn  une science trangre, avec la
ressource si longtemps prolonge que lui avait offerte son an dans la
profession, Clrambourg, le pauvre petit mdecin ne pesait qu'un ftu.

Nous sortmes donc, tous les deux. C'tait une des premires froides
journes de novembre; une mauvaise bise nous cinglait la figure; je
tenais relev le col de mon pardessus, et, les mains dans mes poches, je
me ratatinais. Mon pre ne semblait pas prendre garde au froid. Il entra
au bureau de tabac, acheta un cigare et l'alluma. On lui avait dfendu
de fumer, aujourd'hui du moins. L, il rencontra un de ces messieurs du
conseil municipal, Cincinnatus. C'tait un grand et gros homme orn
d'une grande barbe, coiff d'un grand chapeau. Il donnait l'ide d'une
Rpublique large et puissante; il voquait un type d'homme trs ancien,
excessivement ancien, perdu dans la nuit des temps. Il ne faisait que
fumer et boire dans les cafs, et parlait d'gorger la moiti des
Franais. Cincinnatus ta son grand chapeau et tendit la main  mon pre
devant la buraliste qui en parut fort tonne. Peu de mots, il est vrai,
furent changs entre eux:

--Vent frisquet, monsieur Nadaud, dit Cincinnatus.

--C'est l'hiver, dit mon pre.

Et il sortit. Il n'allait pas si vite que je l'eusse dsir. Il
regardait au loin; il tirait sur son cigare, et le vent emportait
derrire nous une fume paisse; il n'avait pas song  reboutonner son
pardessus.

A ma stupfaction, nous passmes devant la maison de M. Clrambourg sans
entrer. Ce n'tait pas qu'il tnt  puiser son cigare, car il fumait
chez M. Clrambourg. Je crois qu'il reculait le moment de
l'explication. Il devait beaucoup souffrir. Peut-tre prparait-il son
discours. Un sujet n'tait pas facile  aborder avec Clrambourg lorsque
celui-ci voulait s'y drober. Et quel sujet que celui qu'il allait
falloir traiter l! Certes mon pre et abandonn la maison Colivaut
pour conserver intacte l'amiti de Clrambourg.

Nous avions dpass la maison Clrambourg depuis longtemps, quand il
vira et revint sur ses pas. Il me regarda et me dit:

--Mais tu as l'air gel!

Nous marchmes un peu plus vite.

M. Clrambourg habitait, dans la rue de la Ville-aux-Dames, une assez
belle maison bourgeoise o l'on ne pntrait jamais, car, pour ne pas
user sa maison, l'ancien notaire avait fait construire  ct un petit
pavillon d'une seule pice, o il se tenait ainsi que sa femme, tout
l'hiver, autour d'une chemine prussienne rpute conomique. Madame
Clrambourg tait assise prs de la fentre et confectionnait de petits
ouvrages; elle disait bonjour, bonsoir, demandait des nouvelles et
touchait un mot de la temprature; elle n'avait aucune importance. M.
Clrambourg, assis dans un vieux fauteuil, frottait la semelle de ses
chaussures contre les chenets de la chemine prussienne, qui
reprsentaient la tte  toupet de M. Thiers, en cuivre brillant. Ces
messieurs, amis naturels de l'ordre et des capacits, et tmoins, dans
leur petite ville, des premiers gchis dmocratiques, gardaient une dent
 l'organisateur du rgime rpublicain. M. Clrambourg trouvait une
certaine satisfaction  l'insulter de sa semelle, en effigie.

Quand nous entrmes, sans sonner, selon la coutume familire, M.
Clrambourg fit:

--Tiens!

--Oui, dit mon pre.

Madame Clrambourg bougea un peu; mon pre lui dit:

--Ne vous drangez donc pas, chre madame,

Clrambourg demanda:

--Vous tiez sortis, hier soir,  ce qu'il parat?

--C'est absurde! dit mon pre, je ne sais ce qu'on vous a dit: j'tais
malade comme une brute, au lit...

--Je me demandais: s'ils sont sortis, o diable sont-ils alls?

--En effet, o diable serions-nous alls?

Je crois que ce ne fut qu'aprs avoir dit cela, un peu machinalement,
que mon pre s'aperut de l'allusion blessante que son ami faisait 
notre malheureux isolement. Il y eut un moment de silence. Le double M.
Thiers de cuivre souriait, d'un air malin,  droite et  gauche de la
chemine prussienne.

--Et a va mieux? dit Clrambourg.

--Oui, dit mon pre.

Il jeta son cigare dans la chemine. Je vis qu'il allait parler.

--Non, dit-il, a ne va pas mieux; mais j'ai tenu  venir m'excuser du
malentendu d'hier soir, et puis... je veux vous parler  coeur ouvert,
Clrambourg!... Cette affaire Pichard...

Clrambourg dtacha aussitt de son ventre une de ses mains croises, et
en fit un couteau, comme M. Fesquet pour les arbres; il trancha la
question:

--Il n'y a pas d'affaire Pichard.

--Cependant... soyons sincres: mettez-vous  ma place; que
penseriez-vous? Pichard tait votre homme; il n'a jamais ouvert ou ferm
sa porte, recousu un bouton de sa veste sans votre avis; il tait nich
dans votre jardin; c'tait un chien  vous...

--Il suffit! dit Clrambourg.

Il redressa son grand corps dans son fauteuil, puis il se leva tout
droit, et, comme nous tions assis, il parut immense et nous crasa.

--J'ai dit: il n'y a pas d'affaire Pichard. Il suffit.

Sa voix tonna; la verrerie, sur le buffet, s'branla. Les murs, toute la
pice, la pauvre madame Clrambourg, le double M. Thiers et nous, ah!
tout, tout ce qui existe au monde devait tre assur qu'il n'y avait pas
d'affaire Pichard. Ah! saprelotte! s'il y avait eu une affaire Pichard
aprs cet clat de foudre... Qui et dit, mon Dieu! que tant de bruit
pt jamais sortir de l'horrible fente  peine visible sur la cire de la
face de Clrambourg!

Il reprit:

--Il n'y a pas d'affaire Pichard. Il y a une affaire politique!

Et en prononant politique sa lvre lana une pluie; il frappa en mme
temps du plat de la main sur la table. Tout le pavillon s'branla
encore.

--... Politique? fit mon pre, d'un air compltement ahuri.

--Politique! rpta Clrambourg. Vous tes compromis avec la clique
gouvernementale!

Mon pre ouvrit les yeux. Il tait loin de s'attendre  ce reproche. Il
pensa immdiatement--il nous l'a dit plus tard-- la poigne de main
qu'il avait donne aux politiciens sur la place,  la politesse toute
rcente de Cincinnatus. De cette dernire mme, Clrambourg tait
peut-tre inform: il savait tout.

--Compromis? dit mon pre. Mais il n'y a rien de commun entre la clique
gouvernementale et moi!

--Il y a ou il n'y a pas, le fait importe peu: vous tes compromis.

--Soit!

--C'est une trahison! dit M. Clrambourg.

--Il est plaisant, dit mon pre, de m'entendre reprocher,  moi, la
trahison,  l'heure qu'il est!

--Mais, dit Clrambourg, on dit que vous vous laissez porter aux
lections municipales!...

--De mieux en mieux!... Que vais-je apprendre maintenant de mes
affaires?

--Je ne puis pas dire que j'ai vu de mes yeux la liste; mais quelqu'un
m'a affirm qu'il y avait lu votre nom.

--Il en a menti!

--En ce cas, il est bien coupable; car, par la diffusion de ce bruit, il
vous aline toute la clientle srieuse.

--Qui vous a dit cela? fit mon pre.

--La liste a circul dans la ville.

--C'est une nouvelle infamie. Je ne les compte plus.

--Prenez garde! Je ne crois gure, pour ma part, qu'un bruit puisse
aller trs loin sans fondement aucun. Mais que voulez-vous que pensent
vos amis qui lisent votre nom sur cette liste et, d'autre part, vous
voient serrer la main de nos rouges les plus avancs?

--Ah! fit mon pre avec franchise, c'est vrai: ils m'ont tendu la main,
une fois, sur la place; je n'ai pas cru devoir leur faire l'affront...

--Une seule fois? tes-vous sr?

--Tout  l'heure, c'est vrai, avoua mon pre navement, chez la
buraliste... Cincinnatus...

--Vous voyez bien! Je vous dis que vous tes compromis. Il y a les
faits.

M. Clrambourg s'assit, comme s'il venait d'lucider une question d'une
manire dfinitive. Et il balana sa pantoufle sous le nez de M. Thiers.

Mon pre contemplait avec les yeux d'un homme qui a le vertige
l'effondrement nouveau o des ennemis acharns le prcipitaient, lui,
les siens, sa fortune, sa personne publique et prive, ses opinions, son
coeur. Quelqu'un avait eu l'ide de profiter d'une poigne de main polie
pour achever de ruiner son crdit, et pis que cela: pour l'atteindre
dans le plus intime et le plus profond de ses sentiments: l'amiti de
Clrambourg! Quelqu'un avait voulu, prpar, provoqu cette poigne de
main de carrefour. Clrambourg tait le dernier ami qui lui ft demeur
fidle. Un seul argument pouvait l'arracher de sa maison, on le savait
bien: un dissentiment politique. Mais comment faire natre un tel
dissentiment entre deux hommes qui avaient toujours pens de mme? Le
moyen, une me de vipre l'avait trouv: c'tait d'abuser de la
faiblesse d'un homme rduit  l'isolement, en le tentant par des avances
amicales. Le malheureux n'avait pas os refuser une main tendue: il en
serrait si peu!

Quant aux politiciens que l'on raillait parce que plusieurs d'entre eux
ne savaient seulement pas lire, ils s'enorgueillissaient de la recrue
d'un notaire et d'un transfuge. N'osant pas cependant lui faire des
propositions, ils avaient essay l'effet de son nom sur la liste
municipale.

Il y eut un silence long et embarrassant. M. Clrambourg s'tait
affaiss dans son fauteuil, et, jugeant toute parole nouvelle oiseuse,
il s'apprtait  somnoler. Une chtaigne clata tout  coup dans le
foyer, avec fracas, et projeta des cendres qui couvrirent les deux ttes
de M. Thiers, les pantoufles de Clrambourg, son pantalon et celui de
mon pre. Et toute une niche de chtaignes insouponnes fut rvle
entre les chenets: elles avaient des ventres de rouges-gorges et
billaient par un ct de l'corce.

Madame Clrambourg se leva et vint pousseter et brosser les pantalons
de ces messieurs. Cela fit diversion un moment; mais bientt il n'y eut
plus rien  faire, et le morne silence retomba autour de la chemine
prussienne. Les deux MM. Thiers avaient conserv de la cendre sur le
toupet et sur les lunettes.

Mon pre, ayant vu le fond de l'abme o il dgringolait, eut une pense
sentimentale, car le coeur dominait en lui. Il dit  Clrambourg:

--Mais vous, vous, Clrambourg, vous croyez  cela?

Le ton de sa parole, la grande motion dont sa voix,  ce moment, fut
vraiment la transcription musicale, la candeur avec laquelle il avait
avou prcdemment la poigne de main, puis l'autre poigne de main chez
la buraliste, la franchise enfin de son attitude et de sa figure
honnte, eussent convaincu tout tre ayant gard quelque chose d'humain.
Mais Clrambourg tait de ces gens aviss qui ne s'en laissent point
conter: son unique vertu tait la prudence.

Il carta ses deux mains. Ce geste signifiait: Je n'y puis rien, il y a
les faits.

--Ainsi, depuis trente ans... commena mon pre.

M. Clrambourg leva haut la main, cette fois-ci. Cela voulait dire:
Ah! pas de chanson larmoyante, hein! Il y a les faits, vous dis-je!

On peut discuter une parole, y rpondre un mot qui retourne la
situation. Mais  un tel geste, que rpliquer?

Je vis les yeux de mon pre. Ils regardaient le foyer, le nid de
chtaignes, la flamme vacillante, les ttes de cuivre, le bout de la
pantoufle de Clrambourg. Ils assistaient  la mort d'un tre trs cher
et trs prcieux, prcieux et cher depuis trs longtemps, depuis si
longtemps qu'autant dire qu'il lui avait t uni toute la vie. Et
c'tait une mort pire que la mort naturelle, o l'on se quitte la main
dans la main, avec l'espoir d'une rciprocit affectueuse d'un monde 
l'autre. L, il y avait quelqu'un qui s'engloutissait en retirant  soi,
cruellement, la passerelle du souvenir. C'tait trop pnible.

Mon pre se leva et salua madame Clrambourg. M. Clrambourg se leva
pour refermer la porte sur nous.




TROISIME PARTIE




I


En sortant de chez Clrambourg, mon pre, ayant bu le calice, titubait.
Cependant le got amer  son palais fut si dtestable qu'il en reut une
secousse et se redressa: le dsir sain de tirer vengeance le sauvait.
Courir sus aux politiciens qui lui avaient arrach son dernier ami!

Il s'approcha du bureau de tabac et regarda attentivement  travers les
vitres. Il esprait y pourfendre Cincinnatus. Point de Cincinnatus. Il
se rejeta sur le caf. Un billard, des tables de marbre, des parterres
de sciure de bois aux coins briss par un balai mticuleux, un chien
endormi prs du pole, une odeur infecte de tabac et d'alcools: pas
seulement le crachat d'un conseiller municipal! Mon pre me dit:

--Tu vas rentrer, gamin; je vais plus loin.

Mais il fut arrt devant la maison par sa femme, qui attendait le
rsultat de la visite  Clrambourg, et il dut lui parler.

Il n'en voulait pas  Clrambourg, mais uniquement  ceux qui avaient
inscrit son nom sur la liste municipale.

--Je vais les attraper par les oreilles... par les oreilles!

Il faisait le geste de les secouer  bout de bras comme un lapin.

--Et je leur flanquerai mon pied quelque part... au caf ou en plein
carrefour, sur la place publique!... Les bandits!... Prendre mon nom
pour le coller sur leur liste,  ct de ceux de trois ivrognes et d'un
braconnier!...

Sa femme l'entourait de ses bras, le baisait sur le front, tchait de le
calmer. Elle en revenait toujours  son ide:

--C'est gal!... quand je pense  ce Clrambourg!... Enfin, tu lui as vu
le fond du sac!

--Mais non! mais non!... Clrambourg est un homme droit, intransigeant
pour la politique comme pour toutes choses. On m'a fourvoy; on m'a
introduit dans un cloaque: il le constate, voil tout.

--Dis donc qu'il est enchant de l'occasion, qu'il n'attendait que cela,
qu'il cherche depuis longtemps un prtexte  s'loigner d'ici, parce que
les Plancoulaine ne cessent de le malmener  cause de son assiduit chez
nous... Mais c'est un homme qui ne veut pas avoir tort, et il n'aura
jamais tort. Il est venu ici jusqu'au dernier jour, et tous les jours,
comme par le pass. Ah! il a de la chance d'avoir saisi au vol l'affaire
politique! Voil l'occasion d'une belle rupture, en effet! Elle le
hausse, elle le grandit: fidle malgr les calomnies, malgr l'abandon
gnral, mais malgr la trahison politique, non pas! Tu le vois d'ici,
l'incorruptible, le dos tourn  la chemine du salon Plancoulaine et
administrant de mignonnes petites tapes au fond de son pantalon!...

--Laisse-moi. Je veux sortir. Je veux aller trouver toute cette clique
et la souffleter. Laisse-moi!

Elle ne voulait pas qu'il sortt dans son tat d'exaltation, et elle
redoutait les suites dsastreuses de la moindre voie de fait contre
les hommes au pouvoir. Elle le retenait comme elle pouvait, en
s'accrochant  lui par des caresses. Tout  coup, une ide lui vint:

--Mais que tu es bte! dit-elle.

Il la regarda. Elle souriait et semblait avoir tout arrang.

--Mais, mon pauvre ami, quand tu auras gifl tout le conseil municipal,
crois-tu que tu vas par l reconqurir la bourgeoisie? Tu l'as perdue ta
clientle bourgeoise, en rompant avec les Plancoulaine. C'est fini les
contrats de mariage chic, et les inventaires des chteaux, fini!
fini!...

--Eh bien?

--Eh bien! il y a les autres qui te tendent la main.

Mon pre ricana:

--Oui!... l'ide de Troufleau!... Des btises.

--Ce n'est pas si sot! Crois-tu que les petites gens ne valent pas les
plus hupps?... Moi, je t'assure que je ne rougirais pas d'avoir  ma
table telle ou telle brave et honnte femme qui ne dpasse pas la porte
de l'office chez les Plancoulaine.

--Mais c'est cette brave et honnte femme qui se moquerait de toi, ma
pauvre enfant, si tu l'invitais  dner; parce que tu ne lui teras pas
de l'ide que si tu la vois, elle et son bonnet blanc, c'est parce que
tu n'en peux plus voir d'autres; c'est parce que les dames te lchent,
les dames chic, les dames de chez les Plancoulaine! On ne se dclasse
pas, c'est impossible... surtout en descendant... Et puis, ce n'est pas
tout a: j'ai t, je suis et je reste oppos  la politique des
sectaires, des hbleurs et des voyous! C'est net?

--Ce qui est net, c'est que ton intrt est de ne rien brusquer avec des
gens qui t'ont fait des avances, qui tiennent les affaires de la ville,
qui pourront peut-tre t'viter bien des ennuis...

--Quels ennuis?

--Quels ennuis?... Mais est-ce que je sais? Tiens! quand ce ne serait
qu' propos des arbres de la maison Colivaut...

--... Les arbres de la maison Colivaut?

--Oui, les arbres que monsieur Fesquet a dcid de faire laguer. Qui
est-ce qui contraindra madame Colivaut  les faire laguer? Ce n'est pas
lui, Fesquet; c'est, sur sa plainte,  lui, Fesquet, une ordonnance du
maire.

--Comme tu es renseigne!

--Je t'ai entendu dire cela toi-mme cinquante fois.

--C'est juste.

Il s'assit et sembla rflchir. Une heure aprs, il murmurait:

--Et dire qu'ils m'humilient, m'aplatissent et me ruinent, moi, pour
avoir donn la main  de pauvres bougres de rpublicains, tandis qu'ils
sont l, chez les Plancoulaine,  boire les paroles du dput
Charmaison, dont la majeure partie des lecteurs sont des communards!...

Il ne sortit pas. D'ailleurs, il tait extnu et dut s'aliter encore.
Troufleau le traita nergiquement. Je l'entendis qui disait: Ce sont
des coups  vous jeter un homme  bas! Il craignit une jaunisse. Il
venait deux et trois fois par jour. Le soir, quand il avait vu son
malade, il faisait un mouvement pour se retirer, par discrtion. Mais,
de son lit, mon pre le retenait:

--Restez donc, docteur, si rien ne vous presse.

--Mais oui, faisait petite-maman, pourquoi changer vos habitudes du
soir?... Il est vrai qu'ici ce n'est pas gai!...

Ce n'tait pas plus gai chez lui, car la compagnie de M. Fesquet et de
madame Auxenfants ne le sduisait gure. Il dposait son chapeau haut de
forme et s'asseyait. Petite-maman et lui causaient  demi-voix prs du
feu.




II


A eux deux ils obtinrent que mon pre ne ferait point de tapage. Ils lui
conseillrent d'crire simplement  ces messieurs, en les priant de
rayer son nom figurant  tort sur leur liste. Le malade trouva ce parti
raisonnable et l'excuta.

Coqueugniot expdiait les affaires de l'tude et venait en rendre compte
dans la chambre  coucher. Mais l'tat pathologique du patron
l'intressait beaucoup plus que les affaires. Et comme chacun s'amusait
 l'entendre parler mdecine, on ne l'empchait point de discourir.
Mon pre surtout prenait plaisir  voir son clerc s'gayer
irrvrencieusement des ordonnances du docteur Troufleau. Et il les lui
tendait volontiers par-dessus les potions qui encombraient la table de
nuit. Coqueugniot balanait son long corps maigre et expectorait un rire
caverneux.

Mais petite-maman commenait  se fatiguer des facties du matre-clerc.
Elle trouvait qu'il tait de mauvais got de plaisanter ce pauvre
docteur Troufleau, fort intelligent sous ses allures de petite femme,
et qui, en somme, avait tir mon pre d'un mauvais pas.

--Mais oui! d'un trs mauvais pas! On peut te le dire maintenant: nous
avons eu des inquitudes.

--Bast.

--Oh! tu peux rire. N'empche que dans deux jours tu seras debout, grce
 ses soins, qui ont t, il faut l'avouer, plus que ceux d'un mdecin,
ceux d'un ami, d'un vrai...

--Tu crois que Coqueugniot,  lui seul, ne serait pas arriv...

--Assez! tais-toi, ou je prierai cet imbcile de rester dsormais dans
son tude.

Mon pre se rembrunissait le soir, lorsqu'on entendait le coup de
sonnette du docteur et qu'on n'entendait pas celui de M. Clrambourg. On
attribuait son abattement aux susceptibilits de la convalescence. Il
remontait volontiers  sa chambre. Il nous laissait en bas,
petite-maman, le docteur et moi.




III


Je voulus m'en aller, un soir, en mme temps que mon pre. Petite-maman
me dit:

--Oh! le paresseux! Mais il faut vous apprendre  veiller un peu.

Je restai avec eux. Le docteur, aussitt mon pre disparu, avait repris
son chapeau  la main; et il le garda mme lorsqu'il fut assis de
nouveau. Il parla des soins qui seraient ncessaires encore, des
proccupations morales  viter surtout. Il dit qu'en ville le retrait
du nom de M. Nadaud de la liste municipale avait fait bon effet au
point de vue des conservateurs. Il usait frquemment de cette
expression, car il penchait, lui, sensiblement, vers le parti
dmocratique. Il disait volontiers:

--Monsieur Charmaison, lundi dernier,  la tribune...

tait-ce par communion d'ides qu'il lisait les discours de M.
Charmaison  la Chambre? Ou le souvenir de Marguerite influenait-il ses
opinions?

Petite-maman le taquinait l-dessus. Une particularit assez remarquable
tait qu'elle ne lui parlait plus de Marguerite que sur un ton de
badinage, tandis qu'auparavant elle s'associait  la douleur du jeune
homme.

L'approche des lections municipales ramenait l'entretien sur la
politique presque chaque jour, plutt quand mon pre n'tait pas
l,--peut-tre Troufleau craignait-il de le contredire?--et la politique
nous valait invariablement quelque citation de M. Charmaison. Troufleau
connaissait par coeur la moindre de ses rpliques au Palais-Bourbon.

--Mais, docteur, vous tes donc abonn  _l'Officiel_?

Il confessa:

--Oui...

Mon pre conserva l'habitude d'aller se coucher de bonne heure.
L'absence de Clrambourg, c'tait trop vident, continuait  lui tre
intolrable. Il n'avait point de got  causer avec le docteur.

Petite-maman, qui recevait chaque jour les opinions du docteur, s'en
imprgnait. Elle continuait  pousser son mari du ct des Cincinnatus
et des Phbus; elle lui disait:

--Quel dommage que tu n'aies pas laiss tout bonnement ton nom sur leur
liste! Tu aurais t lu haut la main--les conservateurs ne votent
pas!--et on t'aurait nomm maire...

Mon pre haussait les paules:

--Le bel honneur!

--Est-ce que Plancoulaine ne se flatte pas encore aujourd'hui de l'avoir
t?

--Oh! du temps que Plancoulaine tait maire...

--Eh bien! quoi! Du temps que Plancoulaine tait maire! Qu'est-ce qui
se passait donc, mon Dieu! du temps que Plancoulaine tait maire?

--D'abord il tait entour de tous les hommes de valeur...

--Tu en attirerais autour de toi.

--Mais qui donc? Mais qui donc? grand Dieu!... Le perruquier? le
facteur?

--Je connais quelqu'un qui t'aurait suivi.

--Ah! j'y suis: Coqueugniot!

--Pas du tout: le docteur Troufleau.

--Ah!

Il rflchit un instant, puis il dit:

--Troufleau est un naf! Il s'imagine, en faisant du zle, flatter le
dput radical Charmaison: il est dans l'erreur. Charmaison vit, 
Paris, dans un milieu d'artistes, d'hommes de lettres, des gens
charmants, aux ides paradoxales. Le peuple, dont il parle sans cesse,
il n'y touche pas, ne se mle pas  lui:  peine une fois tous les
quatre ans, dans une runion lectorale, du haut d'une estrade encore!
Tu ne le vois pas ici, au caf, buvant l'absinthe avec Cincinnatus! Il
traitera Troufleau de jobard s'il apprend qu'il trinque avec le
proltaire...

--Et si Troufleau avait une foi politique?

--Troufleau est un garon gentil qui a sacrifi ses intrts pour se
ranger de notre bord. Il est jeune, il a besoin d'avenir: il cherche
maintenant  tirer parti de la triste situation o il s'est mis
gnreusement. Ce n'est pas moi qui contribuerai  lui donner l'espoir
de russir dans cette voie fausse: il n'y en a pas. Et si, rellement,
ses convictions l'inclinent de ce ct-l, tant pis pour lui! Il ne fera
rien que s'embourber davantage--du moins comme mdecin-- Beaumont.
Notre devoir,  nous, est de lui rpter ce que nous lui avons dj dit:
Le salut est de l'autre ct du pont: le salut est chez les
Plancoulaine.

--Les Plancoulaine! les Plancoulaine! Nous ne nous dptrerons donc
jamais de ce cauchemar!... Les Plancoulaine! Mais nous sommes donc tous
enfoncs dans les Plancoulaine comme dans de la glu!

--C'est la socit. Quiconque s'en retire vit  l'tat de bte fauve.

--Oh! vous me faites tous enrager. Je suis pourtant sre qu'il y a
quelque chose  faire!

--Il y a  vivre seul; encore faut-il avoir des rentes: en un an mon
tude a perdu soixante pour cent de sa valeur...

--Alors? alors?... De ma vie, cependant, je ne remettrai le pied chez
les Plancoulaine!

--Ni moi, certes!




IV


Ma vieille grand'mre,  Courance, bien qu'elle et t la premire 
blmer l'achat de la maison Colivaut, avait fait cause commune avec son
gendre devant les Plancoulaine et devant la ville. Mon pre lui en
savait gr ainsi que du joli mouvement qu'elle avait eu en me restituant
 lui pour le consoler. Peut-tre la remerciait-il, intimement,
davantage encore, d'avoir contribu  teindre les calomnies diriges
contre sa jeune femme, en la venant voir plus souvent que par le pass,
en se montrant avec elle, en la couvrant de sa grande honorabilit.

Aussi lui faisait-on fte; on lui offrait  goter; on essayait de la
retenir  dner. Elle tait si heureuse de me revoir, elle tait bien
tente de rester. Elle disait, en souriant: Et ce pauvre Casimir qui va
s'inquiter!... On savait que le grand-pre ne s'tait jamais inquit
de rien; on souriait aussi.

Un jour, elle accepta.

Mais, quand on eut fini de parler de choses gnrales, de s'offrir ceci
et cela et de s'inviter, voil ma grand'mre qui s'avise de me soulever
les cheveux avec son pouce:

--Tu n'as donc plus d'eau de quinine, mon petit?

--Mais si! mais si! dit vivement petite-maman; il en a un grand flacon.

J'avais un grand flacon, mais je ne m'en servais pas, et personne ne me
frictionnait, comme le faisait autrefois ma grand'mre. Elle dit, sur un
ton qu'elle ne commandait plus:

--Si on ne s'occupe pas de cet enfant-l, il va avoir d'ici peu la tte
dans un tat dplorable!

Pour faire diversion, mon pre lut,  haute voix, le journal. Grand'mre
se moquait bien du journal!

--Pendant que je suis l, dit-elle, je ferais mieux d'aller visiter le
trousseau du petit... Il a laiss du linge l-bas... Il faudrait bien
que je sache...

--Ah bon! dit la petite-maman, si vous tes venue pour passer
l'inspection...

Mais grand'mre n'entendait pas; elle fouillait dans mes poches:

--As-tu des mouchoirs, au moins?

Justement, je n'avais pas de mouchoir.

--Il n'a pas de mouchoir! s'cria-t-elle. Voil un enfant qui se mouche
avec les doigts! Allons! mon petit, mne-moi voir ton armoire... Vous
permettez?

--Si, au moins, j'avais t prvenue de votre visite, j'aurais un peu
prpar la chambre...

Grand'mre comprit la navet honteuse de cette excuse. Elle se redressa
de toute sa supriorit sur cette jeune femme inexprimente et
paresseuse. Celle-ci, dpite, poussa la porte du salon o je couchais.
Elle dit:

--Allez donc! Faites comme chez vous!

Et elle se sauva, battant les portes, pitinant l'escalier. Elle alla
s'enfermer dans sa chambre.

--Qu'est-ce que vous voulez? dit mon pre, dans cette satane maison,
nous serons toujours comme des forains sous la tente: il n'y a pas de
quoi se retourner.

--Allons donc! dit grand'mre, voulez-vous que je vous mette votre salon
en ordre?

Et ses mains agiles, adroites et courageuses frmissaient du dsir
d'ordonner cette pice transforme en fourre-tout indescriptible, et du
dsir d'taler mes chemises, mes bas, mes mouchoirs, en belles piles
bien comptes.

Son gendre avait le mme got qu'elle. En une heure elle se ft
satisfaite et elle l'et enchant. Cependant il lui dit, les lvres
ples de colre:

--Ah! madame, mlez-vous de ce qui vous regarde!

Elle m'embrassa et courut  sa voiture.




V


Ce ne fut cependant pas une brouille. On affecta de part et d'autre de
ne donner aucune suite  l'incident.

Grand'mre vint  Beaumont ds qu'elle apprit que mon pre tait
souffrant. Il dormait; on ne l'veilla point. Elle resta en bas avec
petite-maman, et cette fois, les deux femmes causrent sans se disputer,
parce que M. Clrambourg faisait les frais de l'entretien. Grand'mre le
dtestait ds le temps mme que vivait sa fille, car, dj, il
accaparait mon pre, l'influenait en tous ses actes, et sa premire
femme, comme la seconde, en tait jalouse.

Toutefois, petite-maman recommanda  grand'mre, quand elle verrait son
gendre, de ne pas dire du mal de Clrambourg, car il ne pouvait souffrir
qu'on l'attaqut.

--Votre mari a bon coeur, malgr tous ses dfauts, et il reste fidle 
ses amis. Je suis sre qu'il n'en veut  personne.

--Je n'en sais rien, mais il est difficile de ne pas garder rancune 
des gens qui nous traitent comme on le fait!...

--Il n'en veut  personne, rpta grand'mre, et c'est par l que tout
s'arrangera.

--Eh! grand Dieu! que voulez-vous qui s'arrange, au point o les choses
en sont?

--Je n'en sais rien. Mais tout s'arrangera, croyez-moi: je suis une
vieille bonne femme, et j'en ai vu, ma vie durant, de toutes les
couleurs. Vous pouvez vous en rapporter  moi.

Elles faillirent s'embrasser.

Grand'mre revint quelques jours aprs. Quand on l'annona, petite-maman
dit  son mari:

--Laisse-la entrer; elle te remontera, je t'assure. Elle a beaucoup de
bon sens, la bonne femme.

La bonne femme entra; elle ne fit point allusion  la conduite de
Clrambourg; elle traita l'indisposition de son gendre comme si c'et
t une bronchite. Elle parla des maladies de l'hiver et des malades de
la campagne.

--Notre pauvre ami Troufleau a fort  faire, dit petite-maman.

--Il aura moins  faire, dit grand'mre.

--Comment cela?

--Mais quand l'autre mdecin va tre install.

--Quel autre mdecin?

--Vous ne savez donc rien?... Il est arriv ce matin, sans tambour ni
trompette, il est vrai. Moi, j'ai appris cela en entrant en ville. Il
est descendu  l'htel.

--Mais o logera-t-il?

--On dit qu'il a lou la maison du pre Pichard.

--La maison du pre Pichard! s'cria mon pre.

Ainsi, on se tenait  quatre pour ne pas parler de Clrambourg, et sous
les vnements du jour, la main de Clrambourg se rvlait. Le rival du
docteur Troufleau, appel  Beaumont par les Plancoulaine, videmment,
sinon par Clrambourg lui-mme, accourait se loger dans la maison toute
chaude encore du feu pre Pichard, dans une maison qui appartenait 
Clrambourg! Ah! les choses avaient t menes rondement. Peut-tre
Clrambourg n'et-il pas os faire cela avant la rupture avec mon pre;
mais, la rupture accomplie, il n'y avait eu, semblait-il, qu'un
tlgramme  expdier pour que la combinaison prpare de longue date
aboutt.

La tte sur son oreiller, les yeux au ciel de lit, le malade voyait se
drouler ce cauchemar. Il dit seulement:

--Et comment se nomme ce mdecin?

--Le docteur Cheval... Cavalier... Chevalier... Non! Attendez donc; quel
nom m'a-t-on dit?... le docteur Chevalire, c'est a!

--Chevalire?... Chevalire?... J'ai entendu ce nom-l quelque part...

--Chevalire! dit la petite-maman, j'ai dans, tant jeune fille, 
Paris, avec des Chevalire qui faisaient leur mdecine: mais oui, il y
avait un jeune Chevalire qui apprenait le boston  Marguerite
Charmaison!...

--a y est! dit mon pre.

--Allons! allons! dit grand'mre, ne vous montez donc pas la tte.

--Je ne me monte pas la tte.

Grand'mre poussa un soupir.

--Voyons, dit-elle, cela ne peut pourtant pas durer.

--Qu'est-ce qui ne peut pas durer?

--Mais l'tat o vous tes vis--vis de la ville.

--Ah! j'espre que vous n'allez pas reprendre l'antienne! Vous ne venez
pas, je suppose, me proposer d'aller transiger avec Plancoulaine au
sujet de la maison Colivaut?

--Il s'agit bien de la maison Colivaut,  l'heure qu'il est! Il y a beau
temps que M. Plancoulaine y a renonc: il fait btir pour son neveu
Moche.

--Je le sais. Alors, d'o provient la rage persistante de ces gens-l?
Qu'ont-ils contre nous?

Grand'mre hsita; une rponse lui chatouillait les lvres; elle soupira
encore.

--Ah! oui, dit mon pre avec une grimace de dgot: les calomnies, les
salets! Est-ce que vous allez, vous aussi, y penser?

--Je crois qu'on ne parle plus de cela, dit grand'mre; on a si vite
fait d'puiser un sujet de conversation.

--Pourquoi m'en veulent-ils?

Elle se recueillit un court instant, puis lcha:

--Ils vous en veulent de les bouder.

Mon pre fut suffoqu; sa femme sursauta. Grand'mre ne s'mut pas; elle
consolidait son dire par de petits signes de tte affirmatifs. C'est
qu'elle tait une vieille bonne femme, elle en avait vu de toutes les
couleurs, et elle connaissait les hommes. Elle dit:

--N'allez pas croire que ces gens-l s'imaginent qu'ils vous ont caus
injustement prjudice. Plancoulaine n'a jamais cess d'avoir foi en son
bon droit. Son bon droit? Mais c'tait son dsir de possder la maison
Colivaut, comme votre bon droit,  vous, tait aussi le dsir de la
possder. Il n'y a pas  chercher midi  quatorze heures; tout le monde
est ainsi fait. Vous l'avez frustr: il est entr dans une colre de
tigre. La ville, tant  ses genoux, s'est empresse de le flatter en se
liguant contre vous. Sa femme, avec la plus grande inconscience du
monde, vous aurait hachs menu comme chair  pt, croyant bien agir,
puisqu'elle servait son mari... Ah! vous aurez beau lever les bras, je
vous affirme que les choses ne se passent pas autrement. Dans leurs
rapports avec vous? mais, mes bons amis, ces gens-l sont dans la
situation de parents qui ont administr une racle  un enfant coupable
d'un mauvais coup. Que le petit s'avise de faire la moue vingt-quatre
heures: on recogne dessus pour lui apprendre  bouder! Vous les boudez!
Ils vous reprochent de les bouder!

--Ha! ha! ha! ricana mon pre, elle est bien bonne! Non! non! en vrit,
elle est bien bonne!... Non! mais nous voyez-vous, ma femme et moi, et
mon enfant aussi, et vous aussi, sans doute, et votre mari, toute la
famille, quoi! nous rendant chez les Plancoulaine et faisant risette 
monsieur,  madame,  mon excellent confrre Courtois et  toute la
squelle des pieds plats qui nous ont trans dans la boue, qui m'ont
ruin, qui m'ont arrach une  une mes amitis, jusqu' la dernire!...

--Tout se tasse, dit grand'mre.

--Ah ! fit mon pre, est-ce que vous vous moquez de nous?

Il se souleva  demi sur son lit, et sa figure tait effrayante.

--Plutt que de faire cela, dit-il, plutt que de faire cela, madame,
j'aimerais mieux m'affilier  la bande des Cincinnatus, des Phbus et de
tous les us de la Rpublique, entendez-vous bien!... Oui, certes,
j'aimerais mieux cette extrmit!

Grand'mre se leva.

--Calmez-vous, dit-elle. Je vois que la poire n'est pas encore mre.
Mais tout s'arrangera, tt ou tard, j'en suis bien certaine.

Le malade en fut irrit toute la soire; il s'apostrophait lui-mme pour
n'avoir pas rompu avec sa belle-mre dfinitivement. Oui, oui,
dfinitivement, disait-il. Cette bonne femme, avec sa prtendue sagesse,
ne fera jamais que rendre la situation plus exasprante. Il se
rappelait ses paroles lors de l'achat de la maison Colivaut: elle avait
prdit  peu prs tout ce qui tait arriv. Et il en tait agac
davantage.




VI


Trois fois par semaine, Coqueugniot me conduisait chez le cur de
Beaumont.

Nous apermes un jour des tas de gens aux portes, malgr le froid, dans
la rue de la Ville-aux-Dames. Je voulus savoir ce qu'il y avait.
Coqueugniot me dit:

--Ce sont des gens qui sont en train d'attraper des pneumonies.

Mais j'insistai pour savoir ce qu'ils faisaient en outre. Coqueugniot
consentit  s'informer. On lui dit:

--C'est le nouveau mdecin qui fait ses visites: il vient d'entrer chez
monsieur Clrambourg.

Nous passions sur la place au milieu de laquelle tait la statue
d'Alfred de Vigny, dont le socle, par derrire, tait flanqu d'une
fontaine. Cet homme de bronze, au beau profil hautain, qui avait l'air
d'un tranger dans la ville, m'intriguait toujours. Je demandai au
matre-clerc:

--Coqueugniot, qu'est-ce que c'est, un pote?

--Ah! voil! fit Coqueugniot.

Il regarda la statue; mais ce fut tout ce que je pus tirer de lui
l-dessus. Il ajouta aussitt:

--Mais l'important c'est que tous, tant que nous sommes, allons puiser
de l'eau  cette fontaine qui a quatre-vingts chances sur cent d'tre
contamine.

--Ah!

--Mais certainement! Songez un peu que les infiltrations! etc.

Le voil parti. Jusqu' l'arrive au presbytre, il m'initie aux
tortueux secrets du tube digestif.

Avec M. le cur, tout change. Que la physiologie le possdait donc peu!
Il ignorait son corps, rduit  l'apparence d'une carcasse d'oiseau que
couvre un maigre plumage. Par l'hostilit municipale, sa vieille maison
croulait; il fuyait de pice en pice les courants d'air, la chute des
pltras et des chevrons. Quand j'arrivais, il faisait faire une flambe
de sarments qui dgourdissait l'air de la chambre glaciale; car, pour
lui, il ne se chauffait pas: insensibilit peut-tre, pauvret  coup
sr. Et pendant que sa servante, accroupie, frottait des allumettes
innombrables sur la pierre humide, M. le cur allait prendre un petit
livre de latin: l'_Epitome histori sacr_, et la grammaire, et il me
disait:

--Mon enfant, souvenons-nous que nous n'apprenons pas le latin pour le
plaisir de dcliner _rosa_, la rose, ou pour conjuguer des verbes
irrguliers et briller aux examens, mais pour pntrer par le moyen de
cette langue, non pas morte, mais immortelle, dans une rgion
dangereuse  la vrit, mais magnifique et qui demeure inconnue de la
plupart des hommes: je veux parler de la pense humaine.

Il me montrait de misrables rayons o taient rangs les auteurs
anciens, et il me disait:

--Voil le plus beau trsor du monde! C'est par la pense et par la
posie que la crature de Dieu donne sa fleur. Le parfum en est si
dlicieux qu'il enivre parfois; il est bon de n'en jouir, comme de
toutes choses ici-bas, qu'avec discernement, avec mthode et
conformment  une discipline: souvenez-vous alors que l'tude de la
mme langue vous fait pntrer les enseignements de l'glise, qui, mme
pour l'impie qui ne veut pas les croire inspirs, sont du moins le
rsultat de l'exprience accumule des sicles et ont plus de chance de
s'appliquer aux besoins de l'homme que tout systme improvis.

Le grand vieillard parlait; la bourre de sarments ptillait; des
tincelles environnaient la servante impassible, qui, du bout de sa
savate, pressait, au milieu de la flamme, les brindilles rebelles
semblant vouloir retourner aux vignes. Je ne comprenais pas toujours la
parole du vieux prtre, nouvelle pour moi et trop diffrente de ce que
j'entendais  l'ordinaire, quoiqu'elle ft conforme  mon aspiration
d'enfant vers quelque chose de plus ragotant que la vie mdiocre de
tous les jours. Si je ne saisissais pas tout ce qu'il disait, du moins
je savais, grce  ses exordes, que le travail aride que nous faisions
ensemble devait avoir un noble aboutissement; et je souhaite aux pauvres
enfants qui commencent  nonner des dclinaisons de rencontrer un
matre d'cole qui leur voque, au lieu des succs scolaires, un si
fcond mirage.

Le feu s'teignait vite, et, la servante partie, le prtre ne s'en
inquitait gure. Moi-mme j'oubliais le froid et jusqu' l'horreur de
cette grande pice sombre et rbarbative, parce que, du corps dessch,
du crne dcharn du cur, un charme, une chaleur, un rayonnement
d'exaltation manaient. Ce que mon intelligence n'atteignait pas, mon
instinct le recevait et en prouvait un muet et profond rjouissement.
Une rgle de grammaire, une phrase traduite, taient les prtextes
incessants  une envole vers des considrations qu'il s'efforait de me
rendre sensibles par des images. Une des causes de l'lvation de son
esprit tait qu'il ignorait les personnalits. Il n'tait jamais
question avec lui de monsieur un Tel ni de madame une Telle. Messieurs
et dames n'existaient pas pour lui; ils formaient un troupeau appel le
prochain et mritant les gards; hors de cela, il y avait Dieu, d'o
dcoulaient toutes les beauts, comme du soleil tombe la lumire.




VII


Un aprs-midi, la vieille bonne nous interrompit au milieu de la leon:

--Monsieur le cur, c'est le mdecin!

--Le mdecin?

--Le nouveau mdecin, monsieur le cur!...

Elle joignait les mains; elle faisait les yeux des bonnes femmes qui
regardent l'Enfant Jsus dans la crche de Nol. Elle s'cria:

--Qu'il est joli! qu'il est joli!

--Faites entrer, dit le cur. Et puis, vous redonnerez un brin de bois
pour rjouir la pice, car le jour tombe... Mon petit, ajouta-t-il en
fermant les livres, nous nous en tiendrons l pour aujourd'hui.

La bonne introduisait le nouveau mdecin. Elle me prit par la main et
m'entrana; je n'eus que le temps d'apercevoir le jeune docteur
Chevalire, avec qui la petite-maman avait dans et qui apprenait le
boston  Marguerite Charmaison.

Il tait joli, c'tait la vrit.

Ah! en voil un qui n'avait pas une longue redingote et un chapeau haut
de forme, ridicules en province! Il tait de taille trs convenable; il
portait une pelisse entr'ouverte, o l'astrakan brillait du haut en bas;
il avait le pied fluet qu'on voit aux messieurs sur les catalogues des
maisons de confection. Et quel pantalon! comme cela tombait! quel pli
cela faisait! Il tenait  la main un melon anglais. Sa figure tait
parfaite: des yeux bleus, ni trop grands ni trop petits; un nez droit,
sans dfaut; de noirs cheveux bien taills, bien peigns; de la
moustache; une barbe blonde soigne  donner  croire qu'il la faisait
tailler tous les jours. Enfin il tait remarquable par cet ensemble de
proportions convenues et cette absence de caractre particulier qui
plaisent  tout le monde.

A la cuisine, la servante disait:

--Il est trop bien pour rester  Beaumont.

De retour  la maison, je trouvai la petite-maman en tte  tte avec le
docteur Troufleau. Elle l'avait mand pour un bout de migraine qu'elle
avait. Depuis quelque temps, elle avait sans cesse une indisposition
nouvelle et faisait appeler le docteur Troufleau.

Je dis, ds en ouvrant la porte:

--Je l'ai vu!

Ils comprirent, car ils parlaient probablement de lui, comme toute la
ville, et l'on me demanda:

--Eh bien! comment est-il?

--Il est joli! il est trop bien pour rester  Beaumont.




VIII


Au jour de l'an, nous remes une lettre de Marguerite Charmaison. On en
fut tonn, car on n'y comptait plus, bien qu'elle et, en partant,
promis de nous crire. Mais il tait si vraisemblable que, reprise par
Paris, elle nous et tous oublis, y compris le docteur Troufleau et sa
demande!

--Ah! fit petite-maman en parcourant la lettre, elle a trouv cette fois
son chemin de Damas!

Pauvre Marguerite! De quoi s'agissait-il encore?

On tait loin du cardinal Newman! Le grand converti anglais et le jeune
lord, la communion dans les chapelles romaines, taient dpasss.
Marguerite tait retourne  sa destine: elle cherchait avec angoisse
et avec passion, elle cherchait quelque chose qui comblt l'me
gloutonne qu'elle avait et qui, faute d'aliment nouveau, l'et dvore
elle-mme.

Elle avait dcouvert la philosophie. Elle passait ses jours  la
Sorbonne. Elle nous citait d'affreux noms allemands; elle traduisait
Kant; elle crivait le mot ide avec une majuscule; elle nous envoyait
la photographie de son professeur.

Au cours de quelques digressions, elle faisait grand loge de
l'Orgueil; et l'Amour, au contraire, tait fort malmen, comme
avilissant et vraiment un peu niais.

--Quand ce pauvre Troufleau lira a! dit mon pre.

Mais la lettre s'abaissait, en se terminant, jusqu' tre  la porte du
premier venu, et il n'y tait gure question que du jeune docteur
Chevalire, qu'elle supposait que nous connaissions. Quel effet avait-il
produit  Beaumont? Combien jusqu' prsent avait-il fait tourner de
ttes?

--Voil, dit petite-maman, la raison de sa lettre. Elle veut que je lui
parle du docteur Chevalire.

--Oh!

--Mais, en attendant, je veux difier Troufleau.

Troufleau couta cette lecture. Il avait de beaux yeux tendres, ardents
et timides. Certes, il tait moins brillant que le docteur Chevalire;
mais cet homme sympathique et doux renfermait un feu secret. Il ne
disait rien; il semblait accoutum  l'humiliation et  la douleur.
Cette lettre et la lecture qu'on lui donnait de cette lettre lui
causaient l'une et l'autre. Il s'en abreuvait.

--Ah! mon pauvre ami, dit la petite-maman, si cette jeune fille est
destine  faire votre bonheur, avouez qu'elle s'gare en ce moment dans
un singulier chemin!

--Ce sont l des garements de l'esprit, dit le docteur, et l'on en
revient sans que le coeur ait t touch: voil l'essentiel.

Ainsi, il ne dsesprait pas. Il ne disait pas qu'il avait renonc 
caresser dans l'intimit de sa mmoire l'image de mademoiselle
Charmaison. Il n'avait jamais reu d'elle le plus petit encouragement;
il avait reu de son entourage les plus grandes raisons de se
dcourager. On lui lisait une lettre o elle ne marquait aucunement
qu'elle se souvnt de lui, et o elle s'informait du nombre de ttes
tournes par le docteur Chevalire, qui lui avait appris le boston. Et
rien n'tait branl dans la volont d'esprance de cet homme  figure
de bel animal fidle, souffrant et rsign.

Mieux! On et dit qu'il savourait ses blessures. Oui, il y avait une
secrte volupt dans la faon dont il sentait sa douleur s'aviver et
grandir. Il lui tait infiniment doux de souffrir par et pour Marguerite
Charmaison!

Il tait l, son chapeau haut de forme  la main, les deux longues
basques de sa redingote pendantes de chaque ct de la chaise. Mon pre
le regardait. Il regardait aussi sa femme, par brefs coups d'oeil, et il
paraissait impatient que cette scne prt fin.

Petite-maman parla des femmes adonnes aux travaux intellectuels, des
femmes artistes, crivains; elle osa dire: Des femmes qui sont
suprieures  leurs maris.

--Oh! dit le docteur, la femme a si tt fait de retourner  la nature
ds que le coeur s'en mle!

D'ailleurs, il ne voyait pas d'inconvnient  ce qu'une femme, mme
marie, cultivt ses dispositions naturelles, ft-ce pour la science:
Que les maris luttent donc de culture avec elles!...

--Le docteur, dit mon pre, penche vers toutes les ides nouvelles!

Petite-maman poussa un soupir et dit:

--Vous devez avoir un joli mpris pour les femmes ordinaires.

--Mais je n'en frquente pas! dit galamment le docteur.

--Merci.

Ses nerfs taient soulevs. Elle quitta la pice brusquement.

Sa tendre amiti pour le docteur atteignait depuis quelque temps ces
confins dlicats o le dvouement que l'on exerce en faveur de la
russite d'une liaison sentimentale trangre se laisse altrer par la
jalousie et bientt se dcompose et dgnre.




IX


Petite-maman s'ennuyait.

Dners, soires dansantes, matines musicales chez les Plancoulaine,
chasses chez les hobereaux, pique-niques  la campagne avaient lieu sans
nous.

Prive de ces plaisirs, de longs mois elle en avait fait fi, et le
dpit, dans une certaine mesure, peut tenir lieu d'agrments. Le docteur
Troufleau mprisait les distractions de la classe bourgeoise, qu'il
jugeait creuses et vulgaires. Il le disait, le rptait chez nous. On le
croyait presque. Quand le dpit s'moussa,--car tout finit,--la parole
du docteur Troufleau en prolongea les effets salutaires; la jeune femme
s'accoutuma  l'entendre, et peu  peu en contracta l'imprieux besoin.
La douceur de l'habitude s'tait rpandue insensiblement, comme la nuit
tombe.

Son mari, qu'elle aimait, tait malheureux et triste; en outre, il
n'avait jamais su causer qu'avec Clrambourg; l'entretien avec lui
devenait rapidement amer. Troufleau, malheureux lui-mme, trouvait dans
la compagnie d'une femme encore jeune et jolie un dlassement  sa rude
besogne du jour. L'aveu de son amour pour mademoiselle Charmaison avait
fourni  leurs causeries un aliment intarissable. Le docteur y faisait
bercer par une main gracieuse son espoir et sa mlancolie. La jeune
femme tait heureuse de rappeler la figure d'une aimable amie et de
panser charitablement une blessure. Petit  petit, le docteur s'tait
aperu que madame Nadaud ne traitait plus ce sujet qu'avec peine, et,
par discrtion, il l'avait tu lui-mme. L'amie prsente s'tait rvle
plus douce et plus consolante  mesure que l'on s'loignait de l'amie de
Paris. C'tait un sujet que l'on avait abandonn d'un commun accord.

Mais, de ce moment-l, il y avait entre eux incertitude et malentendu:
elle, pouvant croire qu'il avait oubli Marguerite Charmaison; lui, se
demandant pourquoi elle fuyait le nom de la jeune fille, et assez
intelligent pour admettre sans fatuit la raison la plus naturelle.

Jamais honnte homme ne fut plus embarrass que le bon docteur Troufleau
lorsque clata pour lui l'vidence de ce cas dont bien d'autres eussent
fait une bonne fortune.

La loyaut lui commandait d'espacer, pour y mettre fin, ces causeries
quotidiennes. Mais cette rupture lui tait interdite par les devoirs de
l'amiti qui le liaient avec mon pre, et d'une faon de plus en plus
troite  mesure que son isolement devenait plus grave et plus
douloureux.

Pauvre docteur Troufleau! Il fallait voir son air inquiet, ses yeux de
toutou qui ne sent pas le fumet de son matre, lorsqu'il entrait et ne
trouvait pas l mon pre, ou bien lorsque mon pre faisait mine de
sortir.

A dfaut de mon pre, ma prsence tait pour lui un gage de
demi-scurit. Il ne m'avait jamais tant combl de prvenances.
Petite-maman, d'ailleurs, aimait  m'avoir prs d'elle quand le docteur
tait l. Elle ne cherchait point  loigner son mari; on voyait qu'elle
avait peur quand il avait le dos tourn.

Nous n'avions plus qu'un ami, qui tait bon et sr. Et voil que, dans
nos relations avec cet ami, quelque chose comme un poison se glissait et
nous intoxiquait, en nous rendant de jour en jour ces relations plus
pnibles que la solitude.




X


Petite-maman passait les journes tendue prs du feu. La lecture
l'ennuyait; les ouvrages de main l'ennuyaient. Elle avait eu pour le
piano un joli talent, non trs cultiv, mais d'une aisance miraculeuse,
qui lui valait, autrefois, d'tre une des plus fermes ressources des
Plancoulaine. Depuis l'isolement, elle se tranait encore parfois
jusqu'au piano, quand son mari l'en suppliait ou quand le docteur
Troufleau venait  parler des opras qu'il avait entendus  Paris. Mais
le sentier troit qui menait au piano, parmi les meubles entasss,
devenait tel, grce au dsordre croissant, que nul n'osait s'y
aventurer, pas mme la mre Fouillette pour l'poussetage.

Mon pre ayant insist un jour pour qu'elle jout, elle haussait les
paules. Il persista. Alors, dans un mouvement de rage purile, elle
ouvrit la porte du salon. Il vit. Il leva les bras et s'enfona les
doigts dans les cheveux.

Et le dsordre gagnait. Comment une femme qui ne faisait rien
pouvait-elle rpandre un tel chaos dans une maison?

Elle se levait tard, se laissait tomber sur une chaise longue, ne
remuait pas le petit doigt, et tout tait sens dessus dessous. Des
livres qu'elle ne lisait pas gisaient, ouverts et dchirs; un mtier
dont elle n'usait pas avait le lamentable aspect d'une baraque en
dmolition; des ouvrages inachevs pendaient hors des tiroirs, et sans
cesse des miettes ou des morceaux de pain entiers dshonoraient la table
ou la chemine, parce que cette femme inoccupe avait faim et mangeait 
toute heure des tartines de confitures. Les taches? ah! si grand'mre
les avait vues!

Dans cette indolence, elle tait plus que jamais jolie. Ses magnifiques
cheveux noirs, abondants et longs, nous en un tour de main, lui
convenaient cent fois mieux qu'chafauds en lourd chignon,  la mode de
ce temps-l; ses yeux inertes, son regard ralenti, taient cent fois
plus beaux que dans les moments o elle s'animait, et mon pre, qui s'en
apercevait, l'aimait toujours malgr sa rpugnance pour la veulerie.

Cette situation dura un mois, deux mois, davantage. Le docteur Troufleau
ne semblait pas moins embarrass. Des sentiments contradictoires se le
disputaient, c'tait visible, et il en tait dchir. Cependant, une
hardiesse nouvelle et comme sournoise soulevait ses gestes et son
regard; son teint ple s'chauffait en dessous, d'un feu qui faisait
sourdre une espce de bue fine sur son front et sur ses joues mates.

Il y avait quelque chose d'infinitsimal entre le docteur Troufleau et
petite-maman. C'tait une chose sans nom pour moi, et que j'essaierai de
figurer comme elle m'apparaissait alors.

Des personnes causent entre elles, et les mots prononcs, aussitt dits,
s'vaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble
qu'entre leurs bouches les mots demeurent. Ils demeurent. La bouche qui
les a mis ne les oublie pas; quelqu'un qui les a entendus en passant
les retient. On connat, sur les estampes japonaises, ces passerelles
lgantes et lgres, faites de mille brimborions de bambous, et qu'un
pinceau hardi jette d'une rive  une rive: tout ce qui allait de
petite-maman au docteur et du docteur  petite-maman se ralisait et se
figeait en une passerelle d'estampe japonaise. Entre eux et les autres
personnes, ce qui s'changeait tombait  la rivire; entre eux deux, le
plus petit mot s'accrochait, se fichait et restait sur la passerelle
merveilleuse, s'y tournait en brindille, en poutre, en cheville, en
planchette, en diable grimaant ou en banderole clatante signalant 
tous: le pont! le pont! Le voyaient-ils, l'un et l'autre, comme mon
imagination le voyait? C'tait possible, car ils semblaient trs
incommods de leurs moindres paroles, quoiqu'elles fussent ordinaires:
c'est qu'elles faisaient, en vertu d'un sort impitoyable,  chaque fois
plus lourd, le pont.

Mon pre n'avait ni haine ni colre contre sa femme et contre le docteur
Troufleau, contrairement  ce qui se ft pass s'il et t heureux ou
en tat de prosprit par ailleurs, car alors il et suivi les
mouvements qui sont communs  tout le monde. Mais il tait tellement
malheureux que son jugement ne se formait plus au mme plan que celui du
commun des hommes.

Lui qui s'chauffait et s'affolait  chacune des tortures que lui
infligeait son multiple martyre; lui qui gmissait, jurait, fulminait
pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son
confrre Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de
son ami Clrambourg; lui que l'inimiti des hommes stupfiait et que
toute mchancet prenait au dpourvu, il considrait comme logique et
naturel le drame secret qui brlait son foyer. Il l'expliquait, il lui
trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait
malheureux presque autant que lui, il n'prouvait pour eux qu'une piti
dbordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par
exemple, lui, le noyait.

Il se laissait achever dans un calme apparent.

La nature a prvu une borne  nos douleurs: le moment de la mort, nous
assure-t-on, est doux.

Un instinct me poussait  ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand
il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je
montais aussi avec lui dans son cabinet. L, il marchait encore, de long
en large, parce qu'il tait nerv, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les
affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mre
Fouillette pargnant le bois dans les chemines, par conomie. Puis il
s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant
le trot du cheval, comme lorsque j'tais tout petit. Il souriait. Moi,
je restais srieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se
forait  sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout
d'un coup, il me lchait; il me laissait quelquefois tomber  terre,
tant le mouvement tait prompt, et il se cachait la figure dans les
mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.

Je m'en allais sans faire de bruit.




XI


Souvent, en redescendant, je trouvais runis, mais spars par la grande
table ronde de la salle  manger, ceux qui faisaient pleurer mon pre.
Le docteur Troufleau venait dans la journe, en passant, sans ter son
pardessus, sans dposer son chapeau. Il venait, pouss par une force
plus puissante que lui, je suppose; il venait aussi pour ne pas avoir
l'air d'viter de venir. Car on en arrive l. Pas une seule fois je ne
les surpris disant une parole qu'ils n'eussent pas dite devant moi, pas
une seule fois ils ne changrent gauchement la conversation  mon entre
ou ne couprent un mot. Ils semblaient toujours, au contraire, heureux
de me voir; je leur rendais service en tant l. Ils parlaient de choses
presque indiffrentes; mais cela formait le pont, je le sentais bien,
et eux le sentaient aussi: cela leur tait  la fois agrable et
fastidieux  porter. Cela passait par-dessus la table qu'ils
maintenaient entre eux.




XII


La mre Fouillette, qui aimait tant autrefois le docteur Troufleau,
depuis quelque temps l'avait pris en grippe. Jadis, en annonant sa
visite, elle disait: C'est le docteur! et il y avait, dans le ton, de
la fiert, de la protection, un grain d'humeur familire. Maintenant,
elle disait: C'est le mdecin! d'un ton sec, grognon, rprobateur; et
chez elle, videmment, le fait de remplacer le terme de docteur par
celui de mdecin tait riche de sens; cela reprsentait toute une
dgringolade dans son estime de vieille servante attache  la famille.

Enfin, depuis qu'il venait plusieurs fois par jour, elle poussait la
porte devant lui sans mme souffler mot. On lui en fit l'observation;
elle dit:

--Est-il pas de la maison,  c't'heure?

Cette brave femme employa d'ailleurs tous ses moyens pour remdier au
dsordre.

Elle avait lev un chien en cachette, afin d'en faire cadeau  madame,
dans l'espoir de lui fournir une compagnie saine. Un matin, on entendit
l'animal qui gmissait dans la cour. Petite-maman sonna la mre
Fouillette et lui commanda d'aller voir de qui taient ces cris. La mre
Fouillette revint tenant dans ses bras un bout de chien pas joli, mais
assez drle. Il manquait de race; c'tait un chien du peuple; il tait
fait de pices et de morceaux, avait le poil inclassable, une queue
hybride et la tte la plus baroque. On ne pouvait le regarder sans rire.
La mre Fouillette dit:

--Quand on pense, madame, que ce qui criait dans la cour, c'tait un
joli petit chien!... Par o est-ce qu'il aura pu entrer?

--Ah! pour joli, il est joli, en effet, votre chien.

--Il est si intelligent!

--Vous le connaissez donc?

Elle jura, trop fort, qu'elle ne l'avait jamais tant vu. Elle essaya, en
barbotant, d'expliquer son entre dans la maison. Et en mme temps elle
s'apitoyait sur le sort du pauvre petit.

--Je suis sre, dit-elle, qu'il est mort de faim.

--Pourvu qu'il ne soit pas enrag! fit petite-maman.

--Enrag, madame! un chien si jeune et si frtillant!

--Frtillant tant que vous voudrez! moi, je ne me soucie pas de me faire
mordre par un chien enrag: donnez-lui  boire du lait, on verra bien
s'il le prend.

La mre Fouillette eut un souci; elle savait qu'un chien qui ne boit pas
est suspect. Or, elle avait gorg celui-ci de lait toute la matine. Son
cuelle, dans la cour, tait reste  demi pleine.

--Vous fiez donc point  a, madame! Qu'il boive, qu'il ne boive point;
et qu'est-ce que a prouve?

--Si! si! dit petite-maman; je veux voir!

La mre Fouillette se recueillit, comme pour un aveu difficile:

--Allons! madame, puisqu'il faut tout vous dire, allons! Ce petit chien
n'est pas plus enrag que vous ni moi: c'est le chien de la chienne 
m'ame Gagneux, la marchande de poisson, qui me l'a donn. C'est un petit
cadeau que je voulais faire  madame, si madame me permet... Il saute
sur ses deux pattes de derrire; il vient au nom de Mac-Mahon; il s'en
va quand on dit Bismarck...

--Bismarck!

Le chien sauta du giron de la mre Fouillette et gagna la porte en
aboyant  tue-tte, le poil dress sur son chine.

Petite-maman riait de tout son coeur.

--Mac-Mahon! Mac-Mahon!... Mais c'est qu'il vient!... Oh! la drle de
bte!... On l'appellera Mac-Mahon!

--Il s'appelle Paletot, dit la mre Fouillette.

--Tiens? pourquoi Paletot? en voil un nom!

--C'est son nom.

En voyant sa femme jouer comme une enfant avec Paletot le regard de mon
pre s'claircit. Toute la journe nous joumes, la petite-maman, mon
pre, Paletot et moi. Mon pre s'accroupissait, joignait les mains, et
Paletot sautait, debout sur ses deux pattes de derrire. On disait:
Bismarck! il fuyait en aboyant, avec un vacarme de tous les diables;
on disait: Mac-Mahon! il accourait et faisait le beau, sa langue molle
pendant comme un petit ruban rose; il savait aussi porter armes: on lui
prsentait un bton qu'il serrait, d'une patte, contre sa poitrine. A
chaque prouesse de Paletot, petite-maman le prenait, l'embrassait, le
couvrait de caresses et lui donnait du sucre qu'il cassait entre ses
jeunes dents, en fermant les yeux. La mre Fouillette nous regardait et
ne se tenait pas de joie. Elle fit signe  Coqueugniot, qui descendit de
son tude et vint nous voir par la porte du corridor. Nous ne l'avions
pas aperu; nous entendmes tout  coup une voix caverneuse, en l'air,
qui disait:

--Parfait! Mais cet animal-l va nous faire sa maladie avant peu!

Nous nous arrtmes tous  ce mot de mauvais augure. Coqueugniot avait
dj un genou sur le parquet et il ouvrait, en connaisseur, la gueule de
notre ami Paletot.

--La maladie? fit la mre Fouillette.

--Sans doute! dit Coqueugniot; c'est un chien qui n'a pas neuf mois!

--Il n'a pas neuf mois?... reprit la mre Fouillette; j'aurais voulu
vous voir  son ge; vous deviez tre joli! Il n'a pas neuf mois? Eh
bien! c'est la vrit, qu'il n'a pas neuf mois! seulement, je vous dis
qu'il l'a eue, la maladie!

--Non! affirma Coqueugniot.

--Il l'a eue, monsieur Coqueugniot! Mme qu'il l'a eue en mme temps que
sa soeur.

--Sa soeur!... Il a une soeur! Comment se porte mademoiselle votre
soeur, monsieur Paletot?

Mais la mre Fouillette restait grave; elle tenait  lucider la
question de la maladie.

--Vous pouvez aller le demander  m'ame Gagneux, s'il n'a pas eu la
maladie en mme temps que sa soeur. (C'est Mirza qu'elle a nom; oui,
monsieur!) Vous pensez bien que m'ame Gagneux n'est pas une femme 
aller vendre une chienne vingt francs sans qu'elle ait eu la maladie.
Vingt francs, oui, monsieur et madame!... Ah! a n'est pas  moi qu'elle
l'a vendue; moi, elle m'a fait cadeau de Paletot...

--A qui l'a-t-elle vendue vingt francs?

--Ah! j'ai eu la langue trop longue, je m'en aperois. Je n'aurais point
voulu le dire  madame, mais puisque c'est monsieur Coqueugniot qui m'y
pousse par son incrdulit, eh bien! c'est  madame Plancoulaine
qu'appartient,  l'heure qu'il est, la soeur  Paletot. Na!... Pour ce
qui est d'avoir eu la maladie, elle l'a eue, et lui aussi, j'en rponds!

Voil que Paletot avait une soeur chez les Plancoulaine! Heureusement,
il nous avait tous gagns par sa gentillesse: on ne lui en voulut pas.
On prsenta Paletot, le soir, au docteur, et on lui dit:

--Il a sa soeur chez les Plancoulaine.

Le docteur Troufleau n'avait pas le sourire facile; il prit cela trs au
srieux. Il prenait tout au srieux.

Petite-maman l'en plaisanta. Il n'en fut pas content.

Mon pre eut une lueur d'espoir. Quelques distractions, et sa femme
serait sauve.




XIII


La mre Fouillette, quand elle se trouvait seule avec mon pre,
soupirait, en poussetant, en balayant, en prsentant les bottines:

--Ah! si madame avait seulement un enfant!

Ordinairement, mon pre n'y prenait pas garde; un jour, il dit:

--Mais o le mettrions-nous?... Vous m'agacez,  la fin, la mre
Fouillette, entendez-vous?

--C'est bon, monsieur! c'est bon!

Elle ne se dcourageait point. Ces bonnes femmes sont enttes, parce
qu'elles ont une confiance imperturbable en leur sagesse.

Une autre fois, en faisant le feu dans le cabinet, elle causait des
bruits de la ville. Il n'tait question que d'une fte magnifique que
les Plancoulaine devaient donner  carnaval. Mon pre froissait le
journal et n'avait pas l'air d'couter la vieille. Elle fourrageait les
copeaux, les rondins, les pommes de pin, sa main dcharne  mme la
flamme, et j'admirais qu'elle ne se brlt pas. Elle dit tout  coup:

--Qui donc qui aurait cru que monsieur serait si vindicatif?...

Mon pre la regarda.

--Oh! monsieur me comprend bien! Mais, l, c'est-il Dieu possible d'en
vouloir si longtemps aux personnes?

--A quelles personnes?

Elle poussa un gros soupir, puis confessa:

--C'est ce pauvre Paletot qui aurait tant de plaisir  revoir sa soeur!

--Fichez-moi le camp! dit mon pre, et taisez-vous!... ou j'envoie
Paletot  la rivire...

Son journal  la main, il chassait devant lui la mre Fouillette, comme
une fume.




XIV


Le carnaval chez les Plancoulaine! Quelle affaire ce fut dans la ville!

Pendant trois semaines, nous n'entendmes point parler d'autre chose. Ce
n'tait pas la premire fois que les Plancoulaine donnaient des ftes;
mais aucune n'avait t annonce avec autant de fracas, et la nouveaut
tait qu'il s'agissait d'un bal costum. Se procurer des costumes n'est
pas ais en province; aussi s'y tait-on prpar de bonne heure.

On citait le docteur Chevalire et matre Courtois qui n'avaient pas
craint de faire le voyage de Paris tout exprs. M. Charmaison, li avec
les peintres, devait leur procurer des accoutrements splendides, ainsi
qu' quelques personnes privilgies. Le dput de Paris lui-mme,
disait-on, viendrait en Robespierre. La ville, les maisons de
campagne, quelques chteaux avaient accept l'invitation des
Plancoulaine. De toutes parts on travaillait, on cherchait des ides, on
remuait les garde-robes des grand'mres; on drangeait les mites; on
soulevait de la poussire. Plusieurs de ces messieurs allaient au
chef-lieu s'entendre avec le costumier du thtre, voire avec le
conservateur du muse. On se rencontrait  la gare, et on s'abordait
avec des: Ah! je vous y prends!... Vous aussi, vous y allez de vos
frais!... Et on surprenait par-ci par-l: tourdissant, mon
cher!...--Gnral romain...--Catherine de Mdicis...--Il portera sa tte
sous le bras, hi! hi! hi!...--On parle d'un groupe de vierges folles;
dites-moi, entre nous, moi, je ne suis pas un rudit: qu'est-ce que
c'est que a?...

Chacun s'ingniait  nous rapporter les propos et les nouvelles. Nous
smes que M. Clrambourg avait choisi la figure de Gargantua, qui est
populaire dans le pays. Il aurait un masque bouffi et une bedaine
artificielle. Coqueugniot seul ne s'enflammait pas, prtendant que rien
n'est plus malsain que ces dguisements, les vtements en location, et
surtout les barbes et moustaches postiches, tant saturs de bacilles,
dont les moindres sont ceux de la tuberculose.

Le docteur Troufleau tait invit.

Il ne nous le dit pas tout d'abord. Il ne le dit que lorsqu'on lui
demanda:

--Mais enfin, docteur, vous devez tre invit, vous aussi?

--Certainement!

Il ne disait point s'il se rendrait ou non  l'invitation. Quelques
jours se passrent. Mais comme on ne parvenait pas  s'entretenir
d'autre chose que de cette soire, petite-maman lui demanda:

--Mais enfin, docteur, comment vous costumez-vous?

Il dit, d'un air ennuy:

--Feu mon oncle maternel, qui m'a lgu quatre sous, sa bibliothque et
ses nippes, tait professeur de sciences physiques et naturelles  la
Facult de Poitiers: j'ai conserv sa robe avec des parements amarante.

Petite-maman se mit  rire.

--Cela vous fait rire; je serai ridicule?

--Dites donc! j'espre que vous viendrez nous voir un peu avant d'aller
l-bas, que nous vous donnions notre avis sur la tournure que vous
aurez?

--Oh! dit-il, je mettrai mon costume seulement dans ma voiture, avant
d'entrer: vous ne me voyez pas traversant la ville... Ces
divertissements mondains sont absurdes!

--Bah! il y aura bien un dput dmocrate.

A l'vocation de M. Charmaison, le docteur Troufleau fit la figure d'un
enfant qu'on surprend les doigts plongs dans le pot de confitures.

Il y eut un brin de peau qui tressaillit entre les sourcils de la jeune
femme. Elle dit:

--Mais il amne peut-tre Marguerite?

Le docteur disait:

--Oh! que non! Oh! que non!

Le sang montait sous sa peau sans transparence; il avait le tour des
yeux gonfl.

--Vous dites: Oh! que non! qu'en savez-vous?

--Moi? Rien du tout, grand Dieu!

--Elle pourrait trs bien venir...

--Oh! non!...

--Docteur, si on vous annonait, par exemple: coutez bien; il va vous
arriver un grand bonheur... qu'est-ce que vous diriez?

--Moi?... je dirais que je n'y crois pas!

--C'est tout  fait ce que vous m'avez rpondu  l'instant.

--Oh! vous interprtez!...

Les bouderies recommencrent,  propos de cette soire o le docteur
Troufleau se rendait, avec la certitude de rencontrer M. Charmaison et
l'espoir de rencontrer Marguerite. Il paraissait vident que sans cette
circonstance il et dclin l'invitation des Plancoulaine.

La jalousie de la petite-maman s'aggravait du dpit d'tre la seule
jeune femme,  dix lieues  la ronde, qui ne ft pas invite  cette
runion. Paletot n'y faisait plus rien! On le bourrait, le pauvre chien;
on l'envoyait coucher  tout propos; le frre de Mirza s'extnuait 
faire le beau, en pure perte. Un jour qu'il tait l, sur ses pattes de
derrire, celles de devant battant l'air pour se maintenir en un
difficile quilibre, ses bons yeux implorant un regard, un mot
d'admiration, la mre Fouillette joignit les mains et laissa chapper
ces mots nigmatiques:

--Et dire qu'elle en est, elle!

--Qui a, _elle_?

--Mais sa soeur!

--Sa soeur! encore!... Vous nous ennuyez,  la fin, avec sa soeur, la
mre Fouillette! Laissez-la tranquille, et nous aussi... De quoi
est-elle, sa soeur?

--Mais, de la fte, madame! Il parat que ces demoiselles sont occupes
 lui confectionner un petit pantalon et une jupe de cantinire,
tricolore, oui, madame!... Oh! la chre amie, qu'elle sera donc jolie!
Et elle portera un petit baril avec de l'eau-de-vie: c'est un tui 
chapelet, madame, qu'on dirait un vrai ft, mais de la grosseur d'un
oeuf de cane, avec la bonde et la chantepleure; mme que c'est les
jeunes filles de l'cole qui en ont fait cadeau tout  l'exprs  madame
Plancoulaine... Faut bien rire, pas vrai?

Et elle contemplait Paletot, _qui n'en serait pas!_

--Allons, c'est bon, la mre Fouillette; laissez-nous!




XV


--Moi, dit petite-maman, au milieu du dner, si j'avais eu  me rendre 
un bal costum, je sais bien ce que j'aurais mis...

Mon pre la regarda tristement.

--Qu'est-ce que tu aurais mis, voyons?...

--Ah! voil!...

Le silence retomba. Mais elle poursuivait en elle-mme son ide. Dix
minutes s'coulrent; elle dit:

--Moi, j'aurais fait une Josphine impratrice trs passable...

--Parbleu! je te crois!

--Ce n'est pas une plaisanterie: je parie que tu ne connais seulement
pas les deux robes Empire que j'ai l-haut... authentiques, s'il vous
plat: elles ont t portes par mon arrire-grand'mre, qui tait de la
Martinique et qui connaissait beaucoup les Tascher de La Pagerie. Elle
avait jou avec Josphine. Ah! j'ai assez entendu raconter a quand
j'tais petite!... Je te les montrerai, tu verras.

--Certainement! dit mon pre.

Il n'ajouta rien; il esprait qu'elle oublierait cette fantaisie. Je
sentais qu'il avait le coeur gros. Au dessert, elle se leva et quitta la
salle  manger.

--Eh bien! o vas-tu?

--Chut!... fit-elle.

Mon pre acheva de dner. Puis il jeta sa serviette, fit virer sa
chaise, croisa les jambes et se mit  remuer le pied nerveusement.

Je regardais ce pied agit, et j'tais assez grand pour comprendre tout
ce qu'il y avait d'angoisse dans cette oscillation prcipite, et aussi
tout ce qu'il y avait de tristesse dans cette semelle gondole, dans ce
talon us en biseau, dans cette empeigne dfrachie. Autrefois si
soigneux de sa personne, mon pre se ngligeait, par dsespoir et aussi
par conomie... Cette chaussure ne brillait plus, car la mre
Fouillette, qui comprenait la situation, faisait durer longtemps la
bote  cirage.

Nous entendmes un coup de sonnette. Je dis:

--Ce n'est pas le coup du docteur Troufleau.

--Tu crois? fit mon pre; qui veux-tu qui vienne?

La mre Fouillette trana ses savates dans le corridor. Elle ouvrit la
porte de la rue; un chuchotement venait jusqu' nous. Mon pre, le dos
tendu sans cesse  l'annonce d'un nouveau dsastre, entr'ouvrit la porte
de la salle  manger et prta l'oreille. Le dialogue se prolongeait 
voix basse. Enfin la mre Fouillette parut:

--Monsieur, c'est de chez monsieur Clrambourg!

--De chez monsieur Clrambourg!... rpta mon pre, qui plit.

--C'est monsieur Clrambourg qui fait demander  monsieur le sabre qui
est l-haut, accroch dans la chambre de monsieur et madame... rapport 
ce que c'est le sabre que monsieur Clrambourg avait prt  monsieur
pour la garde nationale, du temps des Prussiens. C'est la petite bonne
qui est l; elle dit comme a que ne faudrait pas que a drange
monsieur, quelquefois que monsieur aurait besoin de son sabre; mais,
autrement, monsieur Clrambourg le fait rclamer, rapport  la fte...

--A la fte?...

--C'est comme qui dirait pour le dguisement;  ce qu'elle prtend, la
petite bonne, faudrait  son matre un grand couteau pour trancher des
pts d'alouettes qui sont de la taille d'une meule de foin... Y a de
quoi rire!

La mre Fouillette ne pouvait se tenir en se reprsentant au festin de
Gargantua M. Clrambourg--si solennel et si lsineur--tranchant avec un
sabre des pts d'alouettes de la taille d'une meule de foin.

Mon pre tait stupfait. Cela ne le faisait pas rire. Il avait toujours
conserv ce sabre depuis la guerre. Il ne se souvenait mme plus qu'il
appartenait  Clrambourg. Mais que Clrambourg, ayant rompu toute
relation avec nous, envoyt rclamer son sabre  l'occasion de cette
mascarade, cela dpassait son entendement. Cependant il cherchait 
s'expliquer la chose, parce que, dans son coeur d'ami fidle, il ne
pouvait croire que Clrambourg n'et pas quelque raison d'agir ainsi.

La mre Fouillette devinait la pense de son matre, et, en son langage
naf, elle lui fournit une vrit profonde:

--Ce n'est peut-tre pas  dire que monsieur Clrambourg soit rapiat,
rapiat autant que le bruit en court; mais quand il s'agit d'acheter des
inutilits, a serait un homme  plutt dpouiller les morts...

En effet, c'tait ce que faisait Clrambourg. Mon pre, pour se
convaincre, alla dans le corridor, et il vit la petite bonne de
Clrambourg qui lui fit un bonjour de la tte. Il revint et dit  la
mre Fouillette:

--Mais allez donc chercher l-haut ce qu'on demande; vous savez bien o
c'est!... Vas-y, toi, mon petit, ajouta-t-il; tu expliqueras  ta
petite-maman, qui doit tre dans la chambre.

Je grimpai l'escalier quatre  quatre. Mais la petite-maman tait
enferme dans la chambre et ne voulait pas ouvrir.




XVI


--Qui est l?

--C'est moi. C'est pour le sabre...

--Attendez un moment!

Elle vint ouvrir. Il me sembla qu'elle tait vtue d'une longue chemise
de nuit, et elle se couvrait la poitrine avec une serviette de toilette;
ses bras et ses paules taient nus. Je remarquai qu'elle avait modifi
sa coiffure. Elle demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a?

Je dis:

--C'est la bonne de monsieur Clrambourg qui vient chercher le sabre...

Mais elle tait dj retourne  l'armoire  glace. Ce que je lui disais
tait pourtant bien insolite et valait qu'on y prt garde. En toute
autre circonstance elle s'en ft tonne et et fait feu de toutes
pices. Je la voyais trs bien empoignant le sabre de M. Clrambourg et
le jetant par la fentre. Non! Devant son armoire  glace, elle tentait
d'enfoncer son bras nu dans une espce de gros ballon qui ne devait tre
autre chose que la manche d'un corsage un peu troit pour elle. Je
montai sur une chaise; je dcrochai le sabre. Elle ne vit rien de ce que
je faisais. Son paule, grasse, forait l'entre du ballon. Quelque
chose craqua. Ouf! a y tait. Elle put agrafer le corsage, qui lui
moulait la gorge.

Je me sauvais avec le sabre; elle m'attrapa par le bras:

--Surtout, ne dites rien! ne dites rien!... C'est une surprise!

Tout de mme, elle remarqua que j'avais un sabre  la main; elle dit:

--Mais qu'est-ce que l'on va faire de ce coupe-choux?

Je rptai:

--C'est la bonne de monsieur Clrambourg...

--Ah! fit-elle.

Elle n'avait rien compris; elle avait mieux  faire.




XVII


Le docteur Troufleau arriva; mon pre lui raconta l'histoire du sabre.
Un autre en et ri, ne ft-ce que pour empcher un malheureux de se
morfondre et de se casser la tte; la mre Fouillette en riait bien:
elle avait plus d'esprit que le docteur Troufleau. Ce garon tait ferm
 la compensation lgre qu'offre la nature  nos infortunes en nous
rendant sensibles  l'ironie des vnements et des choses. O la triste
cervelle!

Tout  coup, petite-maman entra. Le docteur ne la reconnut pas; il se
leva et recula sa chaise; il s'apprtait  faire des salutations. Elle
clata de rire.

Elle paraissait moins grande qu' l'ordinaire, dans sa robe Empire; on
n'avait point coutume de la voir dcollete, surtout tant que cela,
grand Dieu! et le foulard qu'elle avait roul en turban, faute de
diadme, sur sa chevelure brune, l'embellissait extraordinairement. Elle
tenait  la main un petit ventail  vignettes, et elle faisait cent
minauderies.

Le chien, Paletot, ne la reconnut pas plus que le docteur; il bondit et
se mit  aboyer avec fureur. Peu s'en fallut qu'il n'allt grignoter les
bas  jours qui, tendus sur le coup-de-pied dcouvert et prominent,
formaient de petites bosses roses apptissantes.

Elle se pencha pour amignonner le chien, et pendant ce temps le docteur
Troufleau la reconnaissait. Je vis que ses yeux parcouraient les bras et
la gorge de la jeune femme travestie, et qu'ils s'en relevaient gns.
S'il et pu rougir, il l'et fait; mais son teint mat s'chauffa et se
couvrit d'une petite bue. Aprs, il n'osa plus lever les yeux; il avait
les paupires baisses, comme une demoiselle.

Petite-maman lui demanda:

--Comment me trouvez-vous?

--Oh! trs bien! trs, trs bien!

Il dit cela d'un ton si comique! Il avait l'air de dire: Comment! si
vous tes bien!... mais vous tes admirable! Et l'on sentait qu'il
regrettait qu'elle ft si belle. Franchement, il et prfr ne pas la
voir ainsi.

Cependant il n'avait pas encore saisi ce qui se passait. Madame Nadaud
tait costume: tait-ce donc qu'elle allait au bal? Il dit:

--Mais ce costume... Est-ce que...?

--Mais non! vous voyez bien que c'est pour rire!

Mon pre rpta:

--C'est pour rire.

Son coeur se soulevait de piti devant ce travestissement solitaire, qui
tmoignait du plus amer dpit secret de n'aller pas et d'tre la seule 
ne pas aller au bal costum.

--Mais dposez donc votre chapeau! dit-elle. Nous allons danser,
voulez-vous, en l'honneur des Plancoulaine?

--Oh! fit le docteur.

--Eh bien! quoi? qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire  cela? Nous
tchons de nous amuser une fois dans la vie.

Elle fit mine d'entrer dans le salon Plancoulaine:

--Bonsoir, chre madame! Que de temps depuis que nous n'avons eu le
plaisir de vous voir!

Elle changeait de voix:

--Oh! le ravissant costume! Quelle charmante ide: vous tiez ne pour
tre reine!... J'ai bien manqu ma vocation, madame!... Etc.

Elle continuait, allant de chaise en chaise, imaginant le caquetage de
l'arrive au bal. Elle prit le bras du docteur Troufleau:

--Offrez-moi le bras, monsieur le professeur de sciences physiques et
naturelles, et allons saluer ensemble le gracieux matre de la maison:
c'est l'Ogre qu'on voit l! ha! ha!

Elle riait; elle tait nerve. Le pauvre docteur se laissait conduire
autour de la table. Il voyait la triste figure de mon pre; il avait
peur de lui tre dsagrable en se prtant  ce jeu  la fois puril et
tragique.

Mon pre dit:

--Mon amie, voyons... Ma chre amie!...

--Ah! ne nous agace pas, s'il te plat!... a n'est pas drle, ici, tu
sais... Si on ne peut pas rire une seconde!

Mais il venait d'entendre sonner  la porte de la rue, et il ne put
s'empcher de dire:

--La bonne n'est pas prvenue... si quelqu'un venait  savoir ce qui se
passe ici, ce serait grotesque, entends-tu? grotesque!

--C'est le facteur qui a sonn, dit-elle. Si tu ajoutes un mot, je vais
lui ouvrir moi-mme.

Elle avait la main sur le bouton de la porte; elle le tourna; la porte
s'entr'ouvrit, et un vif courant d'air s'tablit.

--Mais tu vas attraper la mort! Tu ne vois donc pas que tu es toute
nue?...

La mre Fouillette entra, tenant  la main quelques lettres et un
journal de finances.

Petite-maman se frappa le front:

--Une ide! dit-elle. La mre Fouillette! courez tout de suite chez le
docteur Troufleau et rapportez-nous son costume pour la soire; nous
faisons une rptition ici, n'est-ce pas, docteur? Allons! expliquez un
peu  la mre Fouillette; elle aura bientt mis la main dessus.

--Mais, madame... faisait le docteur; mais, madame...

Mon pre se leva et d'un bond fut  la porte.

--Allons! dit-il, j'espre que cette plaisanterie-l va avoir une fin!

Il empoigna sa femme par le bras et la repoussa dans l'intrieur de la
pice.

--Vous, dit-il  la bonne, allez-vous-en!

La mre Fouillette disparut dans l'ombre du corridor.

Le docteur voulait se retirer. Mon pre, loin de le retenir, lui faisait
signe:

--Oui! oui! allez-vous-en, cela vaudra mieux.

Troufleau avait repris son chapeau haut de forme, et il s'inclinait en
disant:

--Excusez-moi, madame...

--Restez! lui dit-elle en dchirant une des enveloppes; vous allez avoir
des nouvelles des Charmaison!...

On reconnaissait la grande criture de Marguerite. Mon pre dit
lui-mme:

--Asseyez-vous donc!

Petite-maman dchiffrait des lignes et des pages. Tout  coup elle leva
les sourcils et fit:

--Ah!... mademoiselle Charmaison ne vient pas!

Son oeil brilla et elle sourit d'un air malicieux en continuant sa
lecture. Nous ne disions mot. Mon pre, assis, balanait sa misrable
chaussure.

--Non; elle ne vient pas: il parat qu'il y a un concours de la plus
grande importance chez Julian. C'est l'atelier o elle va... Ah!...
elle a trouv encore une fois sa vocation,  ce qu'il parat: elle fait
des acadmies... Et savez-vous de qui elle fait l'acadmie? Je vous le
donne en cent... Tenez, voici la lettre, vous pouvez lire, docteur:
c'est de votre gracieux confrre le docteur Chevalire! Il pose devant
elle dans le costume qu'il aura chez les Plancoulaine: en Marc-Antoine.
Il a le casque de gnral romain, la barbe dore, les bras et les jambes
au naturel... Voyez ce qu'elle dit: Il est superbe; il est bien
inimitable; c'est bien l'amant de la divine Cloptre! Et quelle
tartine! quel emballement! Mais lisez donc a; lisez donc a!

Le docteur s'en dfendait. Alors elle reprit la lettre et la lut.
C'taient des pages d'exaltation artistique o les noms des
chefs-d'oeuvre de la sculpture antique se mlaient  des noms de
peintres contemporains ignors de nous,  des termes techniques,  des
expressions d'atelier. Il y avait aussi une revendication loquente des
droits de la femme, une complainte sur les talents touffs, des
sarcasmes  l'endroit de vieux matres poncifs.

La conclusion tait que le but de la vie est l'art, le grand Art, avec
un grand A; que les femmes avaient droit  cette sublime communion
comme les hommes, et que leur gnie, trop longtemps mconnu et enfin
florissant, allait apporter au monde je ne sais quelle panace
merveilleuse appele  le renouveler de fond en comble. Six pages
taient consacres  ce genre de dissertation, et deux au portrait du
docteur Chevalire. Marguerite demandait  son amie si elle ne
connaissait pas les Tiepolo de Venise, au palais Labia; il y avait l un
Marc-Antoine dont le souvenir la gnait, car, enfin, elle ne voulait pas
faire du Tiepolo... Mais, disait-elle, le modle qui a servi au grand
peintre vnitien n'tait certes pas plus beau que le mien... Dans son
entrain, elle oubliait que nous n'assisterions pas  la soire
Plancoulaine, et elle croyait que nous aurions le plaisir de contempler
son modle.

Je vis une cernure bistre sous les yeux du docteur Troufleau. Il ne
disait rien, mais je crois que son coeur tait rompu.

La petite-maman n'eut pas piti de lui. Avec une cruaut de femme, elle
lui dit:

--Enfin, par vous, docteur, nous aurons toujours des nouvelles de tout
cela; vous nous direz comment vous aurez trouv le Marc-Antoine!

Mais il tait si doux, si loign de l'ide de la mchancet, qu'il ne
fut pas bless, et il dit:

--Je m'tonne que mademoiselle Charmaison, si intelligente, se laisse
ainsi blouir...

Puis l'esprance, qui s'acharne sur l'homme avec plus d'enttement que
le malheur, s'empara de lui encore une fois:

--Ce sont des fantaisies d'artistes, dit-il; l'oeil est sensible au
caractre plastique des objets, c'est trop naturel; mais une femme sait
bien rserver le meilleur d'elle-mme...

Petite-maman le regarda, mon pre aussi. L'admiraient-ils? Se
moquaient-ils de lui? Il baissa les yeux.

--Le plus clair de tout cela, dit la jeune femme, c'est que les
Charmaison manqueront  la fte...

Le docteur se trahit: il renonait lui-mme  s'y rendre.

--J'ai peut-tre eu tort, dit-il, de ne pas m'occuper assez de ce
travestissement: si plusieurs personnes font beaucoup de frais, j'aurai
l'air un peu mesquin.

--Mais, au fait, j'y pense: la mre Fouillette doit tre revenue!

Petite-maman ouvrit la porte pour appeler la bonne. Derrire la porte il
y avait un grand carton rectangulaire que la mre Fouillette avait
dpos l  tout hasard, ayant peur d'tre gronde par son matre pour
avoir t chercher le costume, ayant plus peur encore d'tre gronde par
sa matresse pour n'y tre pas alle.

--Comment! s'cria le docteur, mais c'est mon carton! Oh! c'est
ridicule! Je ne souffrirai pas...

Il s'excusait prs de mon pre.

Mon pre avait pris son parti. Il contemplait les vnements en
balanant son pied. Il dit:

--Allez donc! allez donc!... Il n'y a pas  s'opposer aux caprices des
femmes!

D'un tour de main, petite-maman avait dnou les cordons de la bote et
tir le costume de professeur de sciences physiques et naturelles et la
toque. Il vint un chiffon blanc bord de dentelle:

--Qu'est-ce que c'est que a? dit-elle.

--C'est le rabat.

Elle eut un clat de rire. Elle secouait les nippes, qui rpandaient
l'odeur de naphtaline.

--Eh bien! il est heureux qu'on ait fait prendre l'air  tout cela avant
la soire; vous alliez empester l'assemble!... Allons, docteur, il faut
mettre cette robe, que nous voyions un peu!

--Mais...

--Eh! tez votre redingote une fois! Vous n'en mourrez pas.

Il n'osait. La jeune femme riait. Il tait pitoyable. Mon pre lui dit:

--Otez donc votre redingote!

Troufleau se dboutonna. Puis il dit rsolument:

--Non! non! dcidment, tout cela est absurde. Je ferai beaucoup mieux
de ne pas aller  cette soire...

Le voeu de la petite-maman tait qu'il n'allt point  la soire; mais
elle s'tait promis de voir son Troufleau en costume.

Il regimba. Il eut une colre soudaine de petit homme. Elle ne s'en mut
point. Elle lui planta la toque sur la tte, et en mme temps elle lui
jetait sur le dos, par-dessus la redingote, la grande robe  parements
amarante. Le malheureux aspirait, au flacon mme, le parfum de la jeune
femme anime: il avait le nez sur son sein. Il ferma les yeux, s'assit,
se laissa faire. Elle l'tourdissait.

Quand elle l'eut accommod  son got, elle se recula. Elle fit sauter
l'abat-jour de la lampe dont la clart crue nous aveugla; elle mit entre
elle et le docteur la grande table ronde, et, s'appuyant des deux paumes
sur la table, elle sauta sur ses bras raidis, les deux talons en l'air,
avec la joie d'une gamine. Elle criait:

--Qu'il est drle! qu'il est drle!

La poudre de riz rpandue sur sa poitrine tombait en fine neige blanche
sur le tapis de la table. Sa gorge, moule dans la soie du corsage
Empire, tremblait et faisait trembler le docteur.

Il rpta:

--Je n'irai pas  cette soire.

--Vous n'irez pas?... Oh! oh!... Et si nous y allions, nous autres, vous
ne nous accompagneriez pas?...

--Tu es folle, ma parole d'honneur! dit mon pre.




XVIII


Un de ces jours-l, grand'mre nous arriva de Courance inopinment. Elle
n'tait pas assise qu'elle nous annona:

--J'ai quelque chose  vous dire.

--Ah?

--Ah?

--Voil, dit-elle, j'ai reu hier la visite des Plancoulaine.

Mon pre et sa femme eurent une secousse des paupires, comme si un
charretier et fait claquer son fouet  quatre pas de nous.

--C'est la premire fois que je vois les Plancoulaine depuis la rupture.
Ai-je besoin de vous dire que cette visite n'a nullement t provoque
de ma part?

--Passons au fait, dit mon pre, qui se rappelait les dispositions
conciliantes de sa belle-mre  l'gard des Plancoulaine. Vous avez reu
une visite: en quoi cela nous concerne-t-il?

--Laissez-moi parler!... Les Plancoulaine sont venus jusqu' Courance
pour nous inviter, mon mari et moi,  leur soire.

Elle se taisait. Son gendre lui dit d'une voix saccade qu'il dirigeait
avec peine:

--Eh bien, c'est parfait! Je vois assez bien d'ici mon beau-pre en
torador!...

--Oh! si vous employez tout de suite le sarcasme, autant parler de la
pluie et du beau temps... Je tiens cependant  ce que vous sachiez que
si quelqu'un a manqu de tact, ce n'est pas moi, et que j'ai rpondu 
madame Plancoulaine, qui a t pendant quarante-trois ans une amie pour
moi,--notez bien ce dtail,--j'ai rpondu  madame Plancoulaine que mon
sort tait li au vtre et que l o vous n'alliez pas, mon mari ni moi
ne saurions aller.

Mon pre acquiesa de la tte et fit signe qu'il la remerciait.

Elle s'arrta encore. Mon pre dit:

--L'incident est clos.

--Il ne l'est pas. Et voil prcisment la raison de la mission que je
viens accomplir ici...

--La mission!...

--Saprelotte! Laissez-moi aller jusqu'au bout! Vos manires caustiques
sont impatientantes!... Madame Plancoulaine a tir de son manchon une
enveloppe et m'a dit: Nous n'attendions pas d'autre rponse de vous,
madame, et si nous tions certains que l'invitation que voici ne serait
pas refuse, nous nous ferions, monsieur Plancoulaine et moi, un plaisir
de la dposer  la poste en rentrant. L'enveloppe portait votre nom.

Mon pre se leva et marcha. Il touffait. Il ne pouvait pas parler.
Grand'mre s'tait tue. Il y eut un silence.

Le pas de mon pre faisait osciller des carafons sur le buffet; les
carafons se joignaient et tintaient; il s'approcha du buffet pour les
sparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda
plusieurs fois sa femme; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle
polissait de la paume de la main. Il se calmait peu  peu. La nouvelle
avait t vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours  tout,
n'avait pas certainement prvu cela.

Si cette nouvelle n'et excit en lui que l'indignation, il n'et pas
t si malais de la recevoir! Il n'y avait qu' s'emporter et  fltrir
de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait
encore se taire et rsumer par un mince pli de la lvre, plus jovial que
dramatique, l'tendue du ddain qu'une telle dmarche inspire. Lorsque,
peu de temps auparavant, sa belle-mre avait os lui faire entendre que
cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise  la porte.

Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, mane du camp ennemi
tout-puissant, soulevait une autre tempte dans l'esprit des assigs
affams, rduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dvorer.
Quelques mois en de, mon pre mprisait la paix, parce qu'il avait
encore son foyer. Sa femme lui tait alors un soutien; elle souffrait de
la mme blessure d'amour-propre que lui-mme; elle s'alimentait de la
mme douleur quotidienne. Avec elle il pouvait prendre patience, esprer
encore, caresser le rve de la maison Colivaut  lui, de son crdit se
relevant dans la ville par la seule possession de cette maison, qui aux
yeux de tous serait la victoire. Or, il tait sur le point de perdre
cette femme; il la sentait anmie par la solitude, aveulie par le
dsoeuvrement, sans nergie dsormais pour rsister  la tentation la
plus lmentaire. Le salut? mais c'taient les relations! Une visite par
jour, quelques applaudissements au piano, et Troufleau reprendrait  ses
yeux tout juste l'importance qu'il mritait, celle d'un bon garon
complaisant et doux, engonc dans une redingote ridicule, et, qui plus
est, rellement pris d'une autre femme. Que l'on temporist, au
contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-tre, et
le dpit pour la jeune femme de ne point assister  la soire s'en
mlant, tout tait pour lui perdu irrmdiablement.

On venait lui offrir la paix!

Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme,
repoussait cette paix avec le plus absolu dgot. Il ne comptait pas de
Jean-Bart parmi ses anctres; mais il comprenait en ce moment-l le
plaisir frntique qu'il y a  faire sauter son vaisseau. Son caractre
tait grandi par le malheur; la perscution le tirait du commun; son
isolement prolong commenait de lui faire entrevoir les choses d'un
point de vue plus lev que l'utilitarisme vulgaire.

Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle-mre, qui venait lui
proposer cette indigne paix. C'tait la plus honnte femme du monde; et
du fond du coeur elle dsirait cette paix. tait-ce vertu chrtienne?
pardon des injures? conseil du prtre? Peut-tre. tait-ce lan naturel
chez cette vieille femme qui ne pouvait se rsoudre  mourir ennemie de
son amie?--Et il pensait  son attachement personnel pour
Clrambourg.--tait-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui
ont beaucoup vcu et se rendent compte de certaines ncessits de la vie
sociale? Sa belle-mre n'tait pas une femme suprieure, mais elle avait
trs vif le sens des ralits, de ce qui arrive malgr tout, de ce qu'il
vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous
contraindra  l'excuter demain dans des conditions plus fcheuses.
Jusqu'o allait la pense de grand'mre? Elle avait dj  peu prs tout
prvu.

Mon pre parut se rveiller:

--Qu'est-ce que tout cela signifie?... Que veut dire ce
raccommodement?...

--Laissons de ct les sentiments, dit grand'mre, puisque vous m'avez
chasse  coups de balai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que
ces gens-l ne voulaient point votre mort. Tout le mal a t fait,
croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule
d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu  montrer du
zle... Mais laissons de ct les sentiments. Entre nous soit dit: le
talent de votre femme n'a pas t remplac _l-bas_... Autre chose: _On_
n'a pas lieu d'tre satisfait de votre collgue Courtois.

Mon pre dressa l'oreille et fit:

--Ah!

Grand'mre se tut pour prolonger cette impression.

La petite-maman avait pris Paletot sous la table; elle le tenait sur ses
genoux et le caressait. Comme personne ne parlait, elle dit, d'un ton
d'enfant:

--Figurez-vous que sa soeur va tre costume en cantinire! Elle portera
un petit baril fait d'un tui  chapelet; ce sont les jeunes filles de
l'cole...

Grand'mre faisait: oui, oui, de la tte, sans couter ces vaines
paroles; elle en attendait d'autre sorte.

Mon pre, qui tait courb sur le foyer de la chemine, se retourna tout
 coup et dit  sa belle-mre:

--Ma femme dcidera!

Puis il dit  sa femme:

--Parle.

--Moi?... Que faut-il que je dise?

--Devons-nous, oui ou non, accepter?

--Non! voyons, ce n'est pas possible!

--Je ne le lui fais pas dire! s'cria mon pre. Vous voyez bien que nous
ne pouvons pas. Nous ne pouvons pas; c'est trop vident. Ce dont je
m'tonne, c'est que vous n'ayez pas rpondu pour nous immdiatement:
Non! non! et non! Jamais! jamais...

--Plutt mourir! fit grand'mre avec ironie.

--Vous ne croyez peut-tre pas si bien dire.

--Soit, je rapporterai votre rponse. Cependant, en acceptant, vous
tiez approuv par tout le monde.

--Tout le monde est compos d'un ramassis de pieds-plats qui applaudit
 toutes les bassesses!

--Allons, allons!... Laissons donc l les grands mots! Vous connaissez
mal les hommes, je vous l'ai dit dj: vous tes seul contre tous; c'est
vous qui avez tort.

--Et j'en suis fier!

--La colre vous soutient; l'injustice vous donne des forces; mais vous
n'tes pas taill en hros, croyez moi... Vous faites le bel intraitable
aujourd'hui; mais que faudra-t-il pour que vous mettiez les pouces? Un
peu de temps qui moussera votre amour-propre, ou un rayon de soleil
chez vous qui vous fera voir toutes choses moins en noir... Des hros,
j'en ai rencontr un ou deux dans ma vie: non, non, vous n'tes pas
taill sur le mme patron.

On se spara sur ces aigres paroles. Petite-maman et moi allmes seuls
reconduire grand'mre  sa voiture. Quand nous revnmes, mon pre avait
les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, les yeux hagards.
Il dit  sa femme:

--Ma pauvre amie! ma pauvre amie!

--Eh bien! quoi?

--Je n'aurais d penser qu' toi.

--Qu' moi?

--Oui, qu' toi, et planter l l'amour-propre. Tu avais tant envie de
mettre ta robe Empire!

--Quelle plaisanterie!

--On dit cela... Ah! maudite soire; maudite soire!

--Je n'y pense dj plus.

Elle n'y pensait plus, disait-elle, mais elle eut avant la nuit une
crise de nerfs. Et l'honnte Troufleau confiait  mon pre:

--Sitt que le beau temps va tre revenu, vous devriez faire faire 
madame Nadaud un petit voyage...

--Il n'y aurait qu' passer l'eau.




XIX


Nous atteignmes la date de la soire. Finalement, aprs cent
hsitations, le docteur Troufleau allait chez les Plancoulaine. Il ne
ferait qu'y paratre.

--Oh! disait petite-maman, si j'tais tellement, tellement travestie que
personne ne pt me reconnatre...

Il y eut, ds la veille, un mouvement inusit dans la ville. Au dernier
moment, chacun manquait de quelque chose; on courait dans la Grande-Rue
au magasin de madame Virevolire, au bureau de tabac et jusque chez le
pharmacien. Pour quels dtails de dguisements? Ces petits mystres
excitaient les imaginations. Quelqu'un avait besoin d'une pipe, d'un
bonnet de coton, peut-tre? et, qui sait? d'un accessoire indispensable
 M. Diafoirus. La petite bonne de M. Clrambourg, celle qui tait venue
rclamer le sabre, accourut  sept heures chez le boucher, non loin de
chez nous. Nous smes que la bedaine de Gargantua, tant en baudruche,
avait clat, et que M. Clrambourg faisait demander des vessies de
porc.

Avant neuf heures, tout Beaumont tait aux portes pour voir dfiler les
invits travestis. Les plus curieux s'taient transports sur le pont;
au moins, l, tait-on sr de n'en manquer aucun. La nuit tait sombre,
l'air vif, mais supportable. Petite-maman n'avait pas dn.

Elle s'tait, d'un tour de main nerveux, fray un passage  travers la
mle des meubles du salon, dont les fentres donnaient sur la rue. Et
elle se tenait derrire le rideau. Elle avait eu une si violente
migraine qu'on lui avait entour le front d'un bandeau humide.

Le docteur Troufleau arriva avec le grand carton qui contenait son
costume de professeur de sciences physiques et naturelles. Pour
distraire la malade, il voulut le mettre. Il alla dans le corridor ter
sa redingote. Le brave garon, il l'ta! Petite-maman ne prit seulement
pas garde  lui. C'tait les autres qu'elle voulait voir. Quels autres?
Dans notre rue passeraient probablement le receveur de l'enregistrement,
le greffier de la justice de paix, une ou deux familles venant de la
campagne en voiture. Le beau fretin!

Troufleau tait debout, prs d'elle, en professeur de sciences physiques
et naturelles.

--Mais, mon pauvre ami, vous ne pouvez seulement pas marcher, sous vos
oripeaux! C'est beaucoup trop long pour vous.

Il s'tait pourtant donn beaucoup de peine  draper la robe avec des
pingles de nourrice. Il alla philosophiquement quitter son costume et
reparut en redingote.

Une voiture parut. Des badauds audacieux s'avanaient de chaque ct du
cheval, une lanterne  la main, pour voir les costumes. Le cheval se
cabra; il faillit y avoir une bagarre. Un juron fut lanc de l'intrieur
de la voiture, puis un cri de femme. On reconnut M. le marquis de La
Musaraigne, qui conduisait lui mme. Il avait un petit chapeau mou, mais
le cou engonc dans une fraise  la Henri IV. Dans le court moment de
l'arrt, on avait peru un bruit de fer. Le marquis portait-il une
armure?

Petite-maman avait ouvert la fentre. Ds lors elle ne se contint plus;
elle dit  son mari:

--Sortons! Allons voir!

Et elle fit sauter son bandeau.

--Il fait nuit noire, ajouta-t-elle; personne ne nous apercevra.

Mon pre ne voulut pas la contrarier. Le docteur fit porter son carton
dans sa voiture et commanda  son groom d'aller l'attendre sur la route,
prs de l'entre du parc des Plancoulaine.

--Nous vous conduirons jusque-l.

Nous nous faufilions dans la foule, qui, au carrefour, tait compacte.
Nous ne vmes pas le nez d'une des personnes travesties, car, informes
de cette curiosit, elles avaient d gagner le pont par les petites
rues; mais, au pont, elles ne pouvaient chapper.

--Allons au pont!

Des gens qui nous reconnaissaient, invariablement mettaient la main sur
la bouche et chuchotaient. Quelqu'un, sur la place, lana tout haut,
quand nous fmes passs:

--Il y en a qui bisquent de ne pas en tre!

Une autre voix jeta  notre adresse:

--C'est fier comme Artaban! a aime mieux vivre dans son trou comme des
ours...

--Voil  quoi on s'expose! dit mon pre.

--Oh! mais, je ne suis pas embarrasse. Si tu veux que je leur
rponde?...

Nous pressmes le pas. Sur le pont nous vmes les voitures. Il en passa
dix, quinze, vingt; on en compta trente-quatre. Il y avait des calches,
des omnibus, des cabriolets, des breaks ferms par des rideaux. La
lumire des lanternes clairait le flanc des chevaux, mais aveuglait nos
yeux. On reconnaissait les quipages; on ne distingua pas trois figures.

Mon pre voulait rentrer; mais nous conduismes le docteur jusqu' sa
voiture, c'est--dire fort loin, hors du faubourg, derrire une des
cltures du parc Plancoulaine.

L, en pleine nuit, entre deux noyers, Troufleau endossa son costume 
la lueur d'une lanterne; puis il monta dans son cabriolet pour pntrer
dans le parc. Il ne voulait pas non plus arriver le dernier; il tenait
surtout  ne pas tre remarqu.

--Allez donc! fit petite-maman, puisque vous tes si press.

Nous vmes le cabriolet se dissoudre dans l'ombre, d'abord. A l'entre
du parc, un fanal brillait, accroch  un poteau blanc. Le cabriolet
reparut, puis nous fut cach brusquement. Nous tions seuls sur la
route. Petite-maman escalada le talus du foss.

--Je suis sre qu'on voit de l, disait-elle.

En effet, entre deux massifs d'arbres dnuds par l'hiver, on comptait
quatre baies lumineuses. D'un peu plus haut, on et vu le mouvement dans
les salons. Mais la maison tait  deux cents mtres de nous; le bruit
nous parvenait  peine. Nous restmes l dix minutes. Les voitures
n'arrivaient plus. Mon pre tremblait que quelqu'un nous reconnt.
Autour de nous c'tait le silence de la campagne. Tout  coup, comme un
coup de vent, la musique nous secoua: on attaquait une valse.

Petite-maman dit elle-mme:

--Allons-nous-en! allons-nous-en!

C'tait un cruel moment pour une jeune femme.




XX


Le lendemain matin, de trs bonne heure, j'entendis fermer des portes,
ouvrir des portes; des portes laisses ouvertes claquaient au vent; mon
pre descendait plus tt que de coutume, tandis que Coqueugniot criait
dans la cour:

--Avez-vous prvenu le patron?

Habituellement, la mre Fouillette venait m'veiller trs tard, quand
elle y pensait, ou quand elle en avait le loisir, et encore avec des
prcautions. Elle ouvrait la fentre et chantait, d'une vieille voix
casse, des chansons du temps de sa jeunesse.

Ce matin, point de chanson! La bonne femme entra prcipitamment et me
dit:

--On coupe les arbres de chez madame Colivaut!

Je ne dis rien, mais pensai:

On achve papa.

La mre Fouillette avait les larmes aux yeux.

Je vis mon pre dans la salle  manger. Il tournait autour de la table;
il n'avait pris que le temps de passer son pantalon; ses bretelles
tombaient et lui battaient les jambes. Sa chemise de nuit tait lgre;
du plat de la main, il se garantissait contre l'air du dehors.
Coqueugniot lui parlait, de la petite cour. Il essayait de le consoler
en lui disant que le voisinage des arbres n'est pas si sain, puisqu'il
vous procure les moustiques, qui sont le vhicule de nombreuses
maladies.

--Taisez-vous donc! disait mon pre.

Il avait fort envie d'aller voir jusqu' quel point on abmait ces
arbres; mais il ne voulait pas tre aperu  cette hcatombe excute
contre lui. Quand je lui demandai la permission de sortir, il ne me la
refusa pas et dit  Coqueugniot:

--Accompagnez donc le petit!

Je m'lanai dans la ruelle qui contournait la proprit de madame
Auxenfants et aboutissait sur la Grande-Rue,  cinquante mtres de la
maison Colivaut. De nombreux curieux stationnaient dj; quelques hommes
prudents faisaient eux-mmes la police et cartaient du coude les
badauds, afin d'viter un accident.

Je vis au plus haut du marronnier deux hommes, l'un arm d'une serpe,
l'autre d'une scie, qui s'escrimaient avec ardeur contre les branches.
Afin d'pargner les toits voisins dans la chute, on voulait dgarnir peu
 peu le bras condamn avant de le scier au ras du tronc. Deux grands
cbles tombaient de l-haut, l'un  gauche, l'autre  droite de la rue,
maintenus chacun par une brochette d'hommes. Le branchage pleuvait. Des
gamins s'aventuraient pour ramasser une brindille ou un vieux nid
d'oiseau qui venait de s'aplatir sur le sol. On entendait des femmes
injurier les jeunes tmraires; les pres leur tiraient les oreilles.
Coqueugniot disait:

--La matine ne s'achvera pas sans qu'il y ait  enregistrer quelques
bonnes luxations.

L'ouvrage avait d tre entrepris ds la pointe du jour, car on
constatait de grands dgts. Le sol tait jonch de bois; la matresse
branche du marronnier tait dcouronne, et sur l'corce noirtre de
l'arbre, les mille blessures fraches se distinguaient nettement en un
ton clair et semblaient, de loin, une compagnie d'oiseaux inconnus.

Tout le monde jasait, disait son opinion. M. Fesquet avait mont bien
des ttes; mais l'instinct faisait, en gnral, dplorer la perte de ces
beaux arbres anciens. On causait aussi de la fte Plancoulaine. Ceux qui
y avaient assist dormaient maintenant; mais les domestiques, qui les
avaient vus au retour, rpandaient des dtails. Le docteur Chevalire
avait eu un succs tourdissant. Et, de ce que ce jeune mdecin et
t si remarquable au bal costum, on et dit que chacun des habitants
de Beaumont tait fier. Il n'tait pas du pays; qu'importe? On
l'adoptait  cause de son succs. Troufleau tait bon mdecin,
chirurgien remarquable, et pench par un rel amour vers les humbles
gens; il les soignait avec le dvouement d'une soeur de charit; il
avait sauv nombre de leurs enfants; il ne rclamait pas d'honoraires
aux petites bourses: on l'appelait Troufleau; de l'autre, on disait,
avec une nuance de dfrence: Le jeune docteur Chevalire.

Il y avait en face de la maison Auxenfants une grange appartenant  un
nomm Taillasson. Taillasson tait l en proie  une grande colre,
prtendant et dmontrant qu'on allait dfoncer sa toiture. M. Fesquet,
pris  partie par lui, lui prouvait que non. Ils s'injuriaient.

L-dessus, madame Auxenfants fut saisie par la peur. Puisque Taillasson
tait si convaincu que l'on allait laisser choir la branche sur son
toit, c'tait donc qu'en sa jugeotte cet homme mprisait les calculs
soi-disant mathmatiques labors par Fesquet pour dvier la chute
vers le plus large espace libre: Taillasson n'tait pas un imbcile.
Alors elle chaussa cette ide que, lorsque le marronnier aurait dfonc
le toit de la grange, l'orme, plus haut que le marronnier et, de l'aveu
unanime, plus dlicat  abattre, allait, de toute sa masse, crouler sur
son immeuble.

Descendue dans la rue et mle au groupe de Taillasson et de Fesquet,
c'tait Taillasson qu'elle soutenait, disant, comme lui, que l'on
n'avait pas pris le quart des prcautions les plus lmentaires. La
compagnie d'assurances ne prvoyait pas les risques de cette nature;
mieux et valu pour elle voir flamber sa maison.

M. Fesquet, jaune, les mains au gousset, pivotait sur lui-mme, pestait,
lanait des mots  la vinaigrette. Asticot, piqu lui-mme, pouss 
bout, il en vint  dire  sa propritaire:

--Voil vingt-cinq ans que je le pense: vous n'tes qu'une vieille bte!

--Gredin! dit madame Auxenfants.

--... Une vieille pipelette!

--Morveux!... morveux! rpliquait-elle.

Affole, elle prenait les premiers venus  tmoin que l'on s'tait jou
d'elle, que c'tait Fesquet qui avait voulu massacrer les arbres et non
pas elle; que Fesquet tait colreux, qu'il avait fait cent mauvais
tours  tel et tel, et crit autant de lettres anonymes; qu'enfin, 
elle, il lui devait sept mille francs. Fesquet, trahi, la rudoya. Il la
poussait de la poitrine, du ventre et du genou; il voulait l'obliger 
rentrer chez elle,  fermer la bouche. Elle menaa de faire appeler la
gendarmerie. D'ailleurs on la dfendit; d'honntes citoyens
s'interposrent.

--C'est une femme! disaient-ils au bouilleur de cru, et elle pourrait
tre votre mre.

--Nigauds!... dadais!... rpliquait Fesquet en refoulant toujours son
htesse.

Mais par son attitude incivile il molestait l'opinion. Des gens modrs
lui criaient:

--Allons! allons!... Tout le monde sait que vous tes un grincheux.

On commenait  le toucher aux omoplates, en la rgion lombaire; il se
faisait tarabuster.

Tout  coup, on entendit des injonctions:

--Arrtez! Arrtez!...

Quelqu'un dit,  ct de moi:

--Enfin! c'est la justice. Voil sans doute un ordre suprieur!

--Arrtez! rptait-on. Ne coupez plus!

Plusieurs hommes, la main en cornet sur la bouche, lanaient ces paroles
vers l'homme  la scie et l'homme  la serpe, dvastateurs des hautes
branches. Dans le feu de leur travail, ceux-ci n'entendaient point, ou
bien distinguaient mal ces cris parmi les vocifrations et les murmures
de la foule.

Soudain nous vmes dboucher au tournant de la route, sous la terrasse
de madame Colivaut, une carriole lance  fond de train. Coqueugniot
m'empoigna par la main et me jeta de ct en me faisant fort mal. Nous
avions vingt personnes sur le dos, les unes debout, presses, jurant,
les autres par terre et hurlant. Je pensai: Voil les luxations.

C'tait pour ouvrir la voie  cette voiture qu'on avait cri aux
lagueurs: Arrtez! Mais cette voiture n'tait pas le char de la
justice, c'tait la voiture d'un marchand de bestiaux; elle contenait
six veaux tendus sur la paille. Voyant que les branches tombaient
toujours, cet homme avait fouett son cheval pour passer rapidement sous
la grle. Il y eut plusieurs entorses et des contusions. La
responsabilit fut porte sur Fesquet. On lui dit qu'il se moquait du
peuple; on l'appelait assassin. Bon nombre de ceux qui avaient t
gagns par lui  la cause de l'lagage dsertaient. Or, abandonne-t-on
jamais un parti sans se retourner contre lui violemment?

Taillasson n'avait pas lch prise. C'tait un gaillard solide, haut,
large, trapu, qui n'et fait qu'une bouche de M. Fesquet. Son
infriorit physique, trop manifeste, sauva celui-ci; car le colosse,
qui un moment faisait mine de lui masser la chair entre ses doigts, le
ddaigna. Mais,  prsent, Taillasson s'tait mis en tte de sauver le
contenu de sa grange. Il en avait ouvert les portes  deux battants, et
il s'exposait  la chute des branches pour dmnager avant que
s'effondrt la toiture.

On lui criait:

--Mais, Taillasson, vous allez vous faire casser la tte!

--Tant mieux! rpondait-il. C'est _lui_ qui en paiera les morceaux!...
C'est-y moi qui ai command le gchis?

Il dsignait M. Fesquet et la chausse, pareille au sol d'une fort en
exploitation.

M. Fesquet lui lana de loin:

--Coquin! vous avez sign la ptition!

C'tait exact. Comme tout le monde, Taillasson avait sign la ptition.
Mais entre signer un papier et approuver le fait accompli, virtuellement
contenu dans le cercle fanfaron du paraphe, il y a un abme que l'esprit
de Taillasson ne franchissait pas.

Sous l'averse de bois, Taillasson dmnageait la grange; il avait sorti
un moulin  battre le bl, des garde-manger en toile mtallique, une
bascule, des cages  poulets. Enfin parut un gendarme. Il s'avana
lentement, se fit expliquer, ne comprit point, mais alla vers Taillasson
et lui commanda de ne pas s'exposer. Taillasson prit son temps pour
rintgrer les objets dans la grange. Une branche de la grosseur de sa
cuisse tomba, de vingt mtres,  un demi-pas de lui. Des femmes
poussrent un cri; un homme sensible assura que l'imprudent tait mort.
Mais Taillasson fut aperu debout, indemne. Alors la colre tourna
contre lui, et M. Fesquet reprit de l'avantage. Il disait autour de lui:

--C'est un crtin! Vous voyez bien que c'est un crtin!

--Le fait est... murmurait-on.

--A quoi bon tout ce tapage? Pas une ardoise ne sera seulement
corne!... Le premier venu peut juger d'ici o tombera la matresse
branche.

Mais des allusions aux entorses causes par la voiture rejaillissaient
 et l. Il y avait  cette heure quatre personnes  la pharmacie
Patout.

Chez madame Colivaut tout tait clos. On et dit que la vieille dame
avait quitt le pays. Mais vers dix heures, quand la matresse branche,
scie aux trois quarts, au ras du tronc, se dchira en craquant et tomba
au milieu de la chausse avec le fracas du tonnerre, une persienne fut
pousse comme par un ressort, et l'on vit la tte de madame Colivaut, en
bonnet blanc  rubans bleus. On supposa qu'elle regardait depuis le
matin par la persienne ajoure.

Personne de bless; pas une tuile branle aux toits.

--Voil, opina Fesquet, de l'ouvrage proprement excut!

--Le fait est... dit-on autour de lui.

Et on s'approcha. On alla voir de prs l'norme blessure blanche du
marronnier rduit de moiti. Elle avait la largeur d'un sige de
fauteuil. La scie, bien dirige, avait fait une entaille unie,
parfaitement plane. Ce bois tait frais, la sve y suintait; on s'y ft
poiss les doigts.

Quelques-uns admiraient le travail. Le pauvre marronnier manchot, son
unique bras dirig vers la maison Colivaut, semblait tourner le dos  la
rue. Sur la rue, au-dessus de la grange de Taillasson, plus rien que le
ciel de mars, o couraient des nuages gris.

Alors, on s'attaqua  l'orme.




XXI


Nous achevions de djeuner, quand quelqu'un sonna. C'tait un gamin qui
venait, tout essouffl, nous apprendre que la grosse branche de l'orme
avait port de tout son poids sur le coin de la maison Auxenfants, dont
la chemine tait dmolie, le toit dfonc, les vitres disperses en
mille clats; de plus, un nomm Courtaut, qui tenait le cble pour faire
dvier la branche, avait l'paule dbote, la tte en sang.

Ce gamin accourait nous annoncer cela, comme une victoire personnelle 
nous. On ne l'avait pas envoy; il tait venu de lui-mme; il ne
songeait nullement  un salaire; la nouvelle le portait plutt qu'il ne
portait la nouvelle: c'tait l'ambassadeur de l'opinion publique.

Par sa dmarche, nous connmes que l'opinion, tourne contre Fesquet par
suite d'un accident dont il tait la cause premire, offrait l'hommage
de ses faveurs capricieuses  ceux qui avaient t les victimes
dsignes de Fesquet. Nul n'ignorait que l'opration de l'lagage tait
pratique contre nous.

Personne,  la maison, n'pilogua sur le fait de cette dmarche
spontane d'un gamin. Mais mon pre, sa femme, la mre Fouillette, d'un
lan commun, sans hsiter, l'interprtrent dans le mme sens. La
vieille bonne avait rpondu au gamin:

--C'est bon. Monsieur va y aller.

Dans son esprit, cela ne faisait pas de doute que monsieur, qui n'avait
pas voulu sortir de la matine, pouvait se montrer maintenant.

Il prit son chapeau, en effet, me donna la main, et nous allmes sur le
champ de bataille.

Nous arrivmes pour voir passer le cortge qui portait Courtaut  la
pharmacie. On avait tendu le bless dans une voiture  bras, prte par
Taillasson. Taillasson lui-mme la poussait. Quant  lui, il ne se
tenait pas de joie. Il poussait, il est vrai, un homme  demi mort; mais
sa grange tait sauve, et le toit de l'htesse de Fesquet en ruine. Cent
personnes accompagnaient le convoi.

Autour de la branche tombe, un vide s'tait fait; mais madame
Auxenfants tait l, la main en abat-jour sur le front, et se cassant la
nuque  considrer d'en bas le dommage caus  sa maison. Elle
vocifrait, serrait le poing, se lamentait prs des personnes attardes
au lieu de l'accident; puis la colre l'touffait; elle rentrait chez
elle prcipitamment, mais en ressortait bientt, mue par le besoin
irrsistible de voir, l-haut, au coin de sa maison, cet ventrement de
sa toiture, ses croises bantes, et par terre, ple-mle avec les
branches, les dbris de sa chemine. Nous vmes le pav rougi du sang de
Courtaut; on et dit que l'on avait l gorg un poulet. Point de
Fesquet.

Mon pre ne voulut jeter qu'un coup d'oeil sur tout cela. Il fit une
moue devant l'horrible mutilation des arbres. Puis nous redescendmes,
comme la foule, vers la pharmacie.

On abordait mon pre pour lui dire:

--Croyez-vous, monsieur Nadaud? Et pourquoi faire tout cela? Si encore
on n'abmait que des arbres! Mais voil un homme, un pre de quatre
enfants, le crne fracass!... Sans compter les accidents de ce matin...
Le fils  m'ame Gagneux en a pour trois semaines sur son lit...

--Mais quelle est au juste la blessure de Courtaut? demandait mon pre.

--Eh! pardi, monsieur Nadaud, on n'en sait rien: le mdecin n'arrive
pas.

--Comment! le mdecin n'arrive pas! Sur deux mdecins  Beaumont...

--Voil! Faut vous dire, monsieur Nadaud, qu'on a t chercher le
docteur Chevalire... Eh oui!... Pardi! on peut bien vous dire a, 
vous, monsieur Nadaud, puisque c'est point de vos amis... Parat que le
docteur est rentr tard du bal ce matin; il avait la barbe comme qui
dirait tout en or; fallait voir a! A prsent, voil que cet or ne veut
point se dcoller,  ce que dit la bonne; et frotte! que je te frotte!
Elle en rigolait sur sa porte, la servante! Il n'ose point sortir...

--Ah! voil Troufleau.

Le docteur Troufleau accourait, en redingote, en chapeau haut de forme.
La foule s'carta devant lui, et il pntra dans la pharmacie.

Personne ne songeait  incriminer la maladresse ou la ngligence des
lagueurs; tout le monde s'en prenait  Fesquet. La vue du sang trouble
les ttes. Mon pre bnficiait du besoin gnral de vengeance. Il fut
mme gn des tmoignages d'amiti qu'on lui prodigua. On l'en avait
trop dsaccoutum.

La jovialit reprit partout quand on sut que Courtaut avait chance de
vivre.

Nanmoins, le docteur Troufleau, lorsqu'il vint  la maison, le soir,
nous dit que le pauvre Courtaut tait mal en point. Il avait perdu une
grande quantit de sang avant le pansement.

--Oui, je sais, dit mon pre; il parat que votre confrre...

--J'tais moi-mme, interrompit-il, au chevet de madame Colivaut depuis
dix heures du matin. J'ai cru que la vnrable dame tomberait avant son
second arbre. La chute de la branche du marronnier au milieu de la
foule, les querelles de la rue, les accidents dont elle a t tmoin
derrire sa persienne, je ne crains pas de l'affirmer, sont pour elle un
coup mortel.

--Vraiment?

--Elle ne s'en relvera pas.

--Tenait-elle donc tant  ses arbres? Elle ne parlait que de les jeter
bas elle-mme pour les remplacer par son pavillon.

--Elle ne mesurait peut-tre pas toute l'tendue de son attachement 
ces arbres sous lesquels elle est ne. Quand elle a vu l'un d'eux fendu
par moiti, elle a prouv un saisissement... Mais il n'y a pas que le
chagrin qui tue...

On interrogea des yeux le docteur Troufleau.

--Je crois, poursuivit-il, que l'animosit de madame Colivaut pour
monsieur Fesquet galait l'attachement qu'elle pouvait porter  ses
arbres!

--Eh bien? fit mon pre.

--Eh bien! on la tient au lit, de peur qu'elle ne voie la maison qui
abrite monsieur Fesquet endommage comme elle est...

--Je ne saisis pas...

--Je redoute pour elle la moindre motion... mme joyeuse!

Le docteur rit; nous rmes aussi. Le comique se mlait  la tristesse
des vnements; je ne sais ce qu'il y avait dans l'air; les visages
commenaient  se drider chez nous. Depuis midi environ de ce jour,
depuis l'entre triomphale du gamin, sans que rien de prcis et t
dit, nous sentions tous, intimement, que le vent de la destine avait
tourn.




XXII


Le dpit de n'avoir point assist  la soire Plancoulaine fut donc
couvert par les motions de cette journe. A peine le docteur nous
parla-t-il du bal costum; il semblait viter d'en parler. On ne le
remarqua pas tout de suite. Mais petite-maman voulut savoir quelques
dtails.

--Voyons, comment cela s'est-il pass?

--Mais, trs bien.

Elle lui demanda comment tait madame Gantois, madame Capdevielle, etc.;
si le marquis de La Musaraigne avait une cuirasse. Il disait qu'il ne
l'avait point remarqu.

--Et Clrambourg, avec ses vessies de porc et son sabre?

--Peuh!

--Enfin, vous n'avez donc rien vu?

--Mais si; mais si!

On supposait qu'il lui tait arriv quelque anicroche avec sa robe,
qu'il avait march dessus, que les pingles avaient cd, qu'il avait
fui. Non. Il tait rest jusqu'au jour.

Ce ne fut qu'au moment de le quitter que l'ide vint  petite-maman:

--Ah ! mais, monsieur Charmaison n'tait pas l?

--Si fait! si fait!

--Comment! Et vous ne le dites pas?

--Il tait l, en Robespierre.

--Mais alors, vous avez d avoir des nouvelles de sa fille?

--Mademoiselle Charmaison tait l aussi.

--Ah!

Personne n'ajouta mot. On affecta, depuis lors, de ne plus interroger le
docteur sur la soire Plancoulaine. Lui-mme carta ce sujet. Cette
rticence leva entre petite-maman et lui un air glacial qui dispersait
aussitt ce qui et pu encore se fixer comme auparavant sur la
passerelle imaginaire.

Marguerite envoya  la maison un petit mot pour s'excuser de ne pas nous
voir. Elle restait  Beaumont vingt-quatre heures  peine; pour venir
elle avait compromis son concours. Il fallait qu'elle et bien envie de
venir.

Moi, je la vis, du jardin de M. le Cur, o je me cachai deux heures
pour guetter son passage sur le pont. Il pleuvait; elle donnait le bras
 son pre qui l'abritait sous son parapluie. J'tais tremp; je dus
faire en rentrant des mensonges pour expliquer comment j'avais t
mouill. Mais que n'euss-je pas fait pour apercevoir, mme de loin,
Marguerite, l'nigme vivante qui, malgr tous ses avatars et tout ce que
l'on pouvait dire d'elle, personnifiait pour moi la recherche ardente de
quelque chose de plus beau, de toujours plus beau.

O Marguerite Charmaison! O chimre de mes jeunes annes! vous ne m'avez
pas vu, ce jour-l, pendant que vous passiez sur le pont. J'tais un
enfant cach dans un massif de lauriers-cerises; mon coeur battait comme
celui d'un amant; je ne sais si c'est vous que j'aimais, ou l'idal dont
j'aurolais votre tte brlante. Vous tes passe, vous ne m'avez pas
vu, vous n'avez pas entendu mon coeur battre. Vous ne saurez jamais
qu'un petit frre de votre fivre s'est trouv l.




XXIII


L'tat de madame Colivaut empira jusqu'aux environs de la semaine
sainte. Vers cette poque, elle reut les sacrements. Elle avait
quelques parents loigns qui vinrent la voir mourir. Mon pre
s'entretint avec eux, et les conditions de l'entre en possession de la
maison furent rgles. Mais madame Colivaut ne mourut point, et, au
contraire, elle se ragaillardit aprs qu'on l'eut administre. Les
parents, qui n'avaient pas de temps  perdre, s'en retournrent.

On avait constamment tenu secrets  la moribonde les dgts causs  la
maison Auxenfants par la branche d'orme. Mais sa proccupation, tout le
temps qu'elle demeura alite, fut de savoir comment l'opration avait
t mene  bout. Comme pour le marronnier, lui affirmait-on,
conformment  l'ordre du mdecin. Elle en doutait, elle en rvait, elle
en dlirait. M. le cur s'tonnait qu'une femme si chrtienne ft  ce
point attache aux biens terrestres; il la gronda si fort qu'il l'en
crut gurie. Il affirma peu aprs qu'elle ne pensait plus qu' son
salut, ce qui, dans son extrmit, tait croyable.

Mais, ranime, un beau jour, madame Colivaut obtint la permission de se
lever. Elle trottina jusqu' la fentre ouvrant sur la terrasse et vit
des toiles tendues sur la maison Auxenfants, pour abriter de la pluie un
trou bant, de la dimension d'une chambre de bonne. Car les travaux de
rfection sont lents en province, et le dsastre tait encore apparent.
Il fallut lui conter la chute de l'orme.

Elle voulut voir de plus prs et descendit sur la terrasse. Madame
Robert, qui la soutenait, lui dpeignait avec mnagement et un  un les
pisodes. Le silence avait pes lourd  la dame de compagnie; elle se
ddommageait en n'omettant pas un dtail. Madame Colivaut tait tout
oreilles.

En face d'elle, derrire une vitre, elle aperut la face jaune de M.
Fesquet. Madame Robert lui dit que la vitre au travers de laquelle se
voyait si nettement la figure de Fesquet tait frachement pose, car
tout, jusqu'au chssis avait t broy. Madame Colivaut riait. Madame
Robert encourage par le bon effet de sa narration, crut pouvoir
raconter l'accident de Courtaut, qui passa comme lettre  la poste.
Madame Robert, sans penser  mal, fit observer qu'on entendait de l la
dispute de Fesquet et de son htesse. En effet, on l'entendait; madame
Auxenfants ne dcolrait pas. Madame Colivaut se remit  rire. Madame
Robert raconta que madame Auxenfants rclamait  Fesquet le prix de sept
annes de pension, et l'allait faire poursuivre. Madame Colivaut riait
de plus belle.

--Ils se battent! dit madame Robert, ils se battent tous les jours
depuis la chute de la branche, et, ce qu'il y a de meilleur: ce n'est
pas Fesquet qui a le dessus!...

Madame Colivaut riait toujours, ou du moins on le pouvait croire, car
elle portait la main  sa bouche et semblait comprimer comme
prcdemment de petits spasmes de gaiet. A la vrit elle touffait;
elle tomba dans les bras de sa gouvernante et expira le soir.




QUATRIME PARTIE




I


La mort de madame Colivaut eut un grand retentissement. On se pressa aux
obsques; non que la dfunte se ft acquis, sa vie durant, des
sympathies particulires, mais l'on entendait par l protester en nombre
contre ce que la ville nommait, d'un commun accord, l'attentat
Fesquet. Dans l'esprit populaire, la vieille dame, qu'on attendait
depuis des annes  mourir, n'avait succomb qu' la douleur de voir
profaner ses arbres.

Fesquet vint  l'glise. On fit le vide autour de lui. A l'absoute, un
marchand de grains devant passer le goupillon au bouilleur de cru,
affecta de le tendre  la personne qui venait immdiatement aprs lui;
celle-ci le transmit  une autre, Fesquet ne renona pas  remplir son
devoir; il attendit de pied ferme, arracha l'objet  quelqu'un de moins
rsolu, et mouilla comme tout le monde le cercueil de madame Colivaut.

L'incident faillit faire scandale. A la sortie de l'glise, le colosse
Taillasson, sans avoir l'air d'y prendre garde, cracha sur le pied de
Fesquet. Celui-ci se redressa comme un roquet prt  mordre:

--Faites donc attention, au moins! dit-il.

--Je fais bien attention! dit Taillasson.

Il toisait Fesquet des pieds  la tte. L'un tait si robuste, l'autre
si gringalet, qu'il n'y eut plus ni geste ni mot.

Dans le cortge, mon pre eut pour voisins le percepteur des
contributions, le colonel Flamel et un M. Blaisois que nous voyions
autrefois chez les Plancoulaine; tous lui parlrent avec une amnit
qu'il remarqua. M. Capdevielle, qui discutait derrire nous, dit trs
haut tout  coup:

--Voyons! Nadaud, vous, un homme de sens...

Dans la rue, au pas des portes, on regardait mon pre. C'tait lui qui
allait dsormais habiter la maison Colivaut; il grandissait aux yeux de
tous, de l'importance de cette maison.

Ah! certes, on lui avait fait la guerre pour avoir prtendu l'occuper;
mais maintenant il l'occupait. Aussi fidlement que la fleur vers le
soleil, la foule se tourne du ct de celui qui russit.

Ceux qui n'osaient pas encore lui rendre hommage accablaient de
prvenances mon grand-pre et ma grand'mre. Ma grand'mre n'accordait
pas beaucoup de prix aux dmonstrations des hommes, mais mon grand-pre
en tait mu aux larmes. Ne finissait-il pas par croire que cet
enterrement tait une manifestation en faveur de son gendre, de
lui-mme, de sa famille? Il remerciait des gens qui ne lui disaient
rien; je le vis serrer avec effusion les mains de M. Courtois, qui ne
lui faisait certainement pas de compliments; il agit de mme avec le
neveu Moche qui restait glacial et n'y comprenait rien. En revenant chez
nous, il dit le mot du roi de Prusse: Les braves gens!

--Tais-toi donc! faisait ma grand'mre.

Cependant elle-mme se laissait gagner. N'tait-ce pas elle qui, la
premire, avait blm mon pre d'avoir achet la maison Colivaut? Depuis
lors, elle ne l'avait soutenu que par solidarit de famille; et que
n'avait-elle pas fait pour vaincre son obstination? Eh bien! la russite
d'un projet difficile et longuement disput  un sort contraire la
touchait, la grisait presque. Elle triomphait avec son gendre et le
flicitait cordialement; elle tait un tantinet orgueilleuse de lui.
Elle dit  sa femme:

--J'ai beaucoup d'amiti pour vous.




II


Pendant quatre jours, il y eut sous la terrasse de la maison Colivaut
trois tapissires normes qui engouffraient le mobilier de la dfunte.
Aux heures de loisir, on allait voir s'empiler l dedans les colis.
Madame Robert prsidait  l'emballage. Elle vint voir mon pre et se
recommander  lui pour obtenir une place. J'tais l; elle voulut
m'embrasser. Je lui dis:

--Sapristi! vous m'avez pourtant bien battu!

--Oh! oh! dit-elle,  propos de la chemise de cette pauvre madame
Colivaut!... Voyez-vous, ces enfants, c'est que a n'oublie point!...
Dfunt, madame tait si regardante pour son linge et pour tout!... Vous
ne l'avez donc pas dit  votre papa? Ah bien! vous n'tes pas
rapporteur; voil une grande qualit!

Elle m'en trouva cent autres. Mon pre s'occupa d'elle.

Nous allmes voir partir les trois grosses voitures. Elles descendirent
vers la gare environnes de claquements de fouet et de jurons. Mon pre
eut la clef de la maison Colivaut, et nous entrmes.

C'tait une des premires journes du printemps, qui, en Touraine, est
souvent une belle saison. L'orme et le marronnier avaient reu une noire
couche de coaltar sur leur plaie, et le grand bras mutil du marronnier
se couvrait d'un feuillage tendre. Toute la maison, depuis le
dmnagement, n'offrait que le spectacle d'un indescriptible
salmigondis; mais nous trouvions cela parfait. Nous ouvrions les portes,
nous parcourions les pices, nous aspirions l'odeur des placards,
placards  confitures, placards  linge, placards  pharmacie, placards
remplis de vieux rouleaux de papiers de tenture. On droulait ces
papiers; on essayait de rassortir en retournant les grandes langues
dchires qui pendaient aux murs. Beaucoup de plafonds taient
craquels. Dans les chambres longtemps inoccupes, notre prsence
surprenait et agitait un peuple de souris. Paletot, qui nous
accompagnait, dans une agitation fbrile, reniflait tous les coins. Nous
montmes jusqu'aux greniers. Nous mettions la tte  chaque lucarne. De
l, la vue tait large et belle: on dominait Beaumont; on apercevait la
rivire, le pont, et mme les toits des Plancoulaine. Quel air! disait
mon pre. Il tait son chapeau, se laissait dpeigner par le vent. Le
vent dfaisait aussi la coiffure de la petite-maman. Ils ouvraient la
bouche; ils se faisaient emplir par la brise libre et saine. Puis ce
furent des gambades dans les jardins; nous courmes les uns aprs les
autres, comme trois enfants. Paletot prenait part  nos joies. Je
n'avais jamais connu mon pre gai; je l'avais vu tant souffrir!

Puis nous recommenmes  parcourir l'intrieur. Depuis longtemps
l'attribution de chaque pice tait dtermine. Alors on imaginait
l'endroit restaur et meubl.

--Je suis l, dans mon cabinet, vois-tu bien? tu peux communiquer avec
moi sans passer par l'tude des clercs...

--Moi, ce qui me plat, c'est l'escalier dans la tourelle. C'est un
plaisir de monter par l!

--_Madame dans sa tour monte_...

Elle reprenait en riant et chantant:

--_Si haut qu'elle peut monter!_

--C'est gal, dit mon pre, il y a pour six mois de rparations.

Qu'importe? nous tions chez nous! Nous allmes sur la terrasse; il n'y
avait plus aucun sige; nous nous accoudmes  la balustrade, et l nous
regardmes longtemps la ville. De la ville aussi, l'on nous regardait.
Nous tions l chez nous. Nous y passmes l'aprs-midi entier,  ne rien
faire,  nous sentir chez nous.




III


Mon pre n'attendit pas la fin des travaux. Au bout de six semaines nous
couchions dans la maison; l'tude y tait installe nonobstant pltriers
et peintres.

Et le plus curieux tait que les clients commenaient  revenir. Le
branle tait donn; on revenait  nous. Pourquoi? Peut-tre n'avait-on
pas eu  se fliciter du confrre de mon pre. Plus probablement parce
que nous l'avions emport sur nos ennemis.

L'indolence de la petite-maman s'accommodait de cette installation
inacheve; son mari ne pouvait pas exiger de l'ordre. Je passais avec
elle les jours sur la terrasse. Elle y avait une chaise longue, et,
commodment tendue, regardait la ville. J'aimais comme elle ces heures
paresseuses et cette rverie  la balustrade.

Dans la rue, tout s'accomplissait avec la cadence assure de l'horloge.
Un tel sortait, un tel rentrait  l'heure,  l'heure cinq,  l'heure
dix, quotidiennement, immuablement. Nous voyions revenir M. Phbus avec
sa canne  pche et sa bote de fer-blanc; un chien faisait le tour de
la place et levait la patte  telle encoignure prcise; le cafetier, les
pouces aux aisselles, se plantait  la porte de son tablissement; les
deux demoiselles Tiffeneau, les brunes, et mademoiselle Bouquet, la
blonde, sortaient bras dessus, bras dessous, montaient la rue et
passaient sous la terrasse pour faire un tour dans la campagne; au
tournant, elles avaient coutume de se mettre  chanter;  force de nous
voir, elles nous souriaient; nous en vnmes  leur dire bonjour, puis on
ajouta quelques mots.

Les conseillers municipaux s'assemblaient au caf; le tilbury Troufleau
s'engageait dans la ruelle, et nous faisions un signe au docteur, de
loin.

On voyait aussi remonter rgulirement, le soir, les personnes qui
avaient pass l'aprs-midi chez les Plancoulaine.

Le dimanche, toute cette rue ainsi que la place taient envahies par une
mer de blouses bleues empeses et miroitantes  la lumire; cela faisait
un grand bruit monotone que dominait le tintement des cloches  l'heure
de la grand'messe ou des vpres; un courant de fidles traversait cet
ocan, et on en pouvait suivre la trace sombre au milieu des blouses
tincelantes, comme on distingue l'eau du fleuve longtemps encore au
milieu de la mer.

Il est vrai que nous avions dsormais M. Fesquet pour voisin. Mais,
lorsque le vent a tourn au beau, le plus petit nuage gris disparat de
l'horizon. M. Fesquet, dans les premiers jours de notre installation,
avait essay de venir, comme par le pass, se poster, les mains aux
goussets, sous notre balustrade, et nous ne l'en avions point empch.
Cependant il n'y revint pas. On supposa que le soleil ardent, dont les
branches de l'orme et du marronnier l'abritaient autrefois, le grillait
depuis l'lagage. Mais, par les temps couverts, il n'y revint pas non
plus. On l'apercevait derrire le rideau de vitrage, et il regardait
petite-maman, mais sans impertinence et sans haine; tout au contraire,
on eut lieu de supposer que la vue d'une jeune femme jolie lui tait
agrable et l'adoucissait.




IV


M. Gantois, le juge de paix, avait une maison de campagne  trois
kilomtres de Beaumont; il s'y rendait en voiture, avec sa femme,
environ deux fois la semaine, ds que la saison le permettait. Pour
gagner leur proprit, M. et madame Gantois devaient passer sous nos
yeux. Toutes relations taient brises d'eux  nous depuis
l'impertinente visite de madame Gantois.

Nous vmes plusieurs fois le juge de paix et sa femme sans que l'un
d'eux levt seulement la paupire. Un jour, il chappa  madame Gantois
un coup d'oeil; nous la regardions tranquillement; elle dtourna
aussitt la tte. Une autre fois, ce fut M. Gantois qui ne sut pas
contenir sa curiosit; son regard et celui de petite-maman se
croisrent. Il crut devoir saluer. De ce jour, le couple salua quand
nous tions sur la terrasse. Mon pre s'y trouva par hasard: ces
messieurs changrent un coup de chapeau, mais ces dames un premier
sourire. M. Gantois fouettait volontiers son cheval; en passant
rapidement, il adressait un bonjour de la main, qu'il n'et os  une
plus lente allure. Par un aprs-midi orageux, nous tions tous les trois
sur la terrasse, guettant un souffle d'air. Le ciel se chargeait. Le
soleil s'obscurcit. Mon pre dit:

--Tiens! les Gantois se risquent; ils vont tre pris par le grain.

Les Gantois montaient la rue; le cheval, agac par les mouches, tantt
piquait de l'avant, tantt se rebiffait et stoppait. Au pied de la
terrasse, o la voie tournait, l'animal secoua la crinire et s'arrta.
Spontanment? C'est trs possible. Quatre pas  peine nous sparaient
des voyageurs. M. Gantois salua et dit:

--Mauvais temps!...

Et comme nous ne refusions pas d'entendre sa parole, il nous salua de
nouveau.

C'tait trop poli. Mon pre crut devoir dire un mot:

--Voil l'orage!

M. et madame Gantois sourirent. Alors mon pre, je ne sais pourquoi,
salua, lui aussi, une deuxime fois! Au mme moment, un clair, une
rafale, la pluie  grosses gouttes, un coup de tonnerre formidable. Mon
pre cria:

--Mettez-vous donc  l'abri!

Et il faisait signe qu'il y avait un auvent au-dessus de l'entre de ses
communs,  cinquante mtres sur la gauche.

--Merci! rpondit le juge.

Nous courmes  l'entre des communs; mon pre lui-mme ouvrit la porte
de la remise donnant directement sur la route, et nous trouvmes la
voiture sous l'auvent.

--Descendez donc, madame, je vous en prie. Vous allez tre trempe, tout
bonnement!

Madame Gantois ne fit pas de faons. Mon pre garait sa voiture; on fit
entrer celle du juge de paix, tout attele. Nous restmes dans la
remise. La pluie tombait  torrents.

--Quel secours providentiel! disait madame Gantois. Vous tes vraiment
mille fois gentils.

Aussitt elle fit des compliments de tout ce qu'elle voyait: de la
remise, de notre vieille voiture, de l'coulement des eaux, de l'aspect
du parterre, tout inond qu'il ft; des charmilles secoues par la
bourrasque, du clocheton de la tourelle, des pelouses, du potager que
l'on voyait au loin.

--Eh! mais, dit-elle, aussitt l'averse tombe, nous voulions aller  la
campagne, nous y voici!

Pouvions-nous faire autrement que de l'inviter  s'asseoir?

Elle accepta avec empressement. Mais c'tait les jardins qu'elle voulait
voir. On l'y mena ainsi que son mari; le cheval, paisible, attendit sous
la remise. Au bout de quatre pas sur le sable humide, entre des
escargots et des limaces brunes, madame Gantois, s'extasiant sur tout,
posait deux doigts sur la manche de petite-maman et disait:

--Que je vous approuve d'avoir tenu tte  ce vieux tyranneau de
Plancoulaine!... Ah! vous ne saurez jamais quelle patience il faut pour
demeurer en bons termes avec ces gens-l!...

Petite-maman ne rpondit rien. Madame Gantois dit, en remontant en
voiture:

--Je viendrai vous remercier de votre bonne hospitalit.

Ils revinrent. Ils venaient volontiers, le soir, se joindre  nous sur
la terrasse, qui tait, certes, le plus agrable lieu de la ville.
L'aprs-midi, comme tout le monde, ils le passaient chez les
Plancoulaine.

Madame Gantois en avait tant  dire sur les Plancoulaine, que de pouvoir
enfin s'pancher dans le sein de quelqu'un peu enclin  les mnager,
tait pour elle une vritable cure.

Un soir, les Gantois arrivrent, flanqus des Hurtu, le jeune greffier
de la justice de paix et sa femme. Hurtu tait un homme modeste comme sa
charge; ancien sous-officier, ancien clerc de notaire. Madame Hurtu
avait deux enfants et faisait elle-mme son mnage. Ces gens-l
n'taient gure reus chez les Plancoulaine et, de ce fait,
nourrissaient contre eux une jalousie sourde.

On pensa que madame Gantois avait amen en madame Hurtu une auxiliaire,
parce qu'elle trouvait petite-maman trop peu ardente  charger ses
ennemis. Madame Hurtu dit, en effet, en une seule soire, tout ce
qu'elle pouvait savoir contre les Plancoulaine; mais elle tait dans un
cas, en un point analogue au ntre: elle ne frquentait pas les
Plancoulaine; en un point infrieur au ntre: elle ne les avait jamais
frquents; et sa verve de pamphltaire manquait de base et d'aliment.

D'ailleurs madame Hurtu tait une me sentimentale et romanesque, qui
fut saisie immdiatement et porte  l'extase par le clair de lune sur
les grands arbres et sur le clocheton de la tourelle. Plutt que de
parler, elle prfrait se promener silencieusement dans les alles et
monter les marches branlantes qui conduisaient au jardin du haut. Depuis
son mariage, la pauvre femme tait prive de jardin.

Elle demanda la permission d'envoyer jouer chez nous ses deux
garnements.

--Oh! seulement les jours o ils ne vont pas  l'cole!

On n'osa pas refuser, mais le procd fut jug familier; en outre, mon
pre n'aimait pas que je frquentasse les gamins de l'cole primaire.

Ces jeunes gens nous furent amens, un jeudi, non par leur mre, mais
par une dame Bodichon, femme d'un marchand de drap retir des affaires,
et qui tentait par tous les moyens de se faufiler dans la socit.
Elle tint  voir madame Nadaud pour lui prsenter les excuses de sa
chre amie madame Hurtu, qui avait trop  faire pour accompagner ses
chers enfants. Puis ce fut une avalanche de flatteries grossires sur
notre distinction, sur la richesse du mobilier.

--Oh! chre madame Nadaud, serait-ce une indiscrtion de vous demander
de visiter vos jardins?

On visita les jardins, cependant que les jeunes Hurtu se poursuivaient
en pitinant les massifs. Je n'avais pas voulu jouer avec eux, et
j'avais entendu qu'ils m'appelaient l'empot.

Madame Bodichon crut biensant de glisser dans la conversation quelques
insinuations perfides  l'adresse de l'ennemi: les Plancoulaine.
Petite-maman n'eut pas l'air d'entendre. Mais madame Bodichon ne
concevait pas que madame Nadaud ne la suivt point sur ce terrain. Elle
l'y attira par des faits prcis.

--Le plus joli, dit-elle, c'est qu'ils n'ont point eu  se louer du
notaire Courtois...

--C'est donc vrai?

--Ah! vous voyez bien que ce n'est pas moi qui vous l'apprends, chre
madame! Mais ils sont furieux, tout simplement, contre le confrre de
votre mari! C'est matre Courtois qui s'tait charg de tout dans la
construction du petit chteau au bord de l'eau, pour monsieur Moche, le
neveu, sous prtexte que monsieur Plancoulaine avait la goutte et ne
pouvait pas s'occuper des travaux...

--Mais le neveu Moche lui-mme ne pouvait donc pas surveiller?

--Oh! madame, vous savez ce que c'est, quand il s'agit de sa poche!
C'est monsieur Plancoulaine qui faisait construire  ses frais; il a
voulu que tout soit excut par lui ou par son homme. Il parat, madame,
que c'est revenu trois fois plus cher que Courtois ne l'avait prvu!

--Cela arrive toutes les fois que l'on fait construire!

--a n'y fait rien, madame. Quand le moment est venu de payer,
voyez-vous, a sent toujours le voleur peu ou prou, comme on dit, et
gare  celui qui vous tombe sous la main!... Comment donc! madame, mais
il y en a qui ont dit dans la ville que si a n'tait pas le respect
humain, monsieur Plancoulaine aurait rappel matre Nadaud, oui, madame,
quand a ne serait que pour se venger de Courtois!

--Oui; mais on ne se demande pas si matre Nadaud se ft prt  ce jeu!

--Voil qui est parler!... Dans tous les cas, ce qu'on peut dire de ces
gens-l, c'est que ce n'est pas eux qui recevraient chez eux aussi
poliment que vous le faites, madame Nadaud, une personne de mon monde;
car enfin j'ai vendu du drap, de mes propres mains...

--Quelle plaisanterie, madame Bodichon! Mais je n'ai aucun mrite, je
vous prie de le croire!

--Comme vous dites a gentiment!... Eh bien! madame Nadaud, je vous
remercie du fond du coeur, et je viendrai vous voir de temps en temps,
pour vous prouver que je ne dis pas des paroles en l'air. Quand une fois
j'ai pris quelqu'un en amiti, moi, madame Nadaud, c'est comme de
l'elbeuf: on peut tirer dessus, on peut frotter, s'y mettre  trois, s'y
mettre  quatre; il n'y a pas d'usure!

Petite-maman ne fut pas flatte  l'excs de possder l'amiti de madame
Bodichon. Mon pre fut trs mcontent des gambades des petits Hurtu. Le
pire fut que cette socit, chez nous, se grossissait de semaine en
semaine. On n'imagine pas combien de personnes aimaient le clair de
lune, la rverie du soir  la fracheur, sur la terrasse, ni combien il
y avait de garnements avides de gambader dans un beau jardin. Nombre
de familles aussi,--amies, celles-l, des Plancoulaine--prouvaient 
dblatrer contre eux une satisfaction gale  celle de madame Gantois.
Ces dernires vinrent timidement, et une  une, aprs avoir constat que
les Plancoulaine, aviss que les Gantois nous voyaient, ne leur en
tenaient pas rigueur. Ce n'tait pas ceux que nous avions eu jadis le
plus de plaisir  voir, qui venaient ainsi, et mon pre les mprisait,
parce qu'il n'aimait pas mdire des Plancoulaine, ni mme de son
confrre Courtois. Il n'osait dfendre sa porte, parce que, malgr tout,
il avait t flatt qu'on vnt le voir aprs un si long jene; ensuite
parce qu'il avait connu combien la solitude tait pernicieuse  sa
femme: et il fallait bien qu'il prfrt cette racaille  la compagnie
d'un jeune homme, mme honnte.

On venait donc. Nous avions du monde. On caquetait beaucoup. Et les
affaires aussi reprenaient. C'tait l't; la maison tait dlicieuse.
Chez nous, plus d'apparence de tristesse. Il y avait mme espoir que,
dans l'affluence qui peuplait la terrasse, un tri pourrait tre fait et
qu'un noyau s'y pourrait former qui, avec le temps, se mesurerait au
noyau Plancoulaine.

Mais mon pre disait:

--Suppose une alerte: que l'un de ceux qui viennent ici et qui vont
aussi chez Plancoulaine soit mis  la porte de chez lui, et tu verras la
dbandade!

--Oh! toi, disait sa femme, tu as toujours t, au fond, de ceux qui
croient qu'on ne peut se passer des Plancoulaine!

--Moi?... La preuve du contraire, c'est que...

--Oh! oh! faisait la petite-maman d'un air entendu, je te connais!

Elle rflchissait, puis elle disait:

--Le fait est qu'ils n'ont tous que les Plancoulaine  la bouche.

--Il faudrait tre sourd pour ne pas s'en apercevoir!

--Mais, d'ailleurs, de qui parler?

Il faisait pourtant bien des efforts pour qu'on ne parlt point d'eux.
Sa femme laissait parler d'eux, mais fournissait peu de matire  la
conversation. Leur rserve tait signale; nanmoins, il fallut
longtemps pour que l'on remarqut que l'on avait cr l une runion
presque exclusivement en haine des Plancoulaine, chez des gens qui ne
manifestaient point, en somme, qu'ils les hassaient.

Madame Gantois dit un jour:

--Oh! monsieur Nadaud est d'une discrtion!...

--... Professionnelle, dit mon pre.

Sa femme dit navement:

--Mon mari? il n'en a jamais voulu  personne! Il n'en veut pas 
Clrambourg!

On dauba sur Clrambourg. Mon pre s'en alla.

Sur Clrambourg, petite-maman se rattrapait. Celui-l, elle le dtestait
sans retenue. Grce  cela, elle tait moins suspecte. Mais mon pre
commenait  l'tre.

Quelqu'un risqua:

--Je vous le dis, en vrit: monsieur Nadaud nous trahira.




V


En pleine renaissance de sa maison et de sa fortune, mon pre conservait
un souci, c'tait vident, bien qu'il ne s'en ouvrt  personne.

Sur ces entrefaites, il y eut  Beaumont une affaire d'intrt local qui
ramena la politique sur le tapis; et mon pre eut  se prononcer. Il
s'agissait du presbytre, qui menaait ruine et que le conseil de
fabrique, sur l'initiative de M. Clrambourg, demandait soit 
rdifier, soit  transporter dans une maison habitable. Le conseil
municipal tait oppos au projet. Cependant, selon la lgislation en
vigueur, on devait admettre au vote les contribuables les plus
imposs. Mon pre, propritaire de la maison Colivaut, se trouva sur la
liste des plus imposs. L'affaire avait beaucoup chauff les esprits;
la ville tait divise. En ralit, personne  Beaumont, pas mme nos
farouches conseillers, ne tenait absolument  ce que le pauvre cur
coucht  la belle toile. Mais on avait transform l'affaire en une
question de principes, et l'objet mme du vote tait perdu de vue. Ces
messieurs en _us_ vinrent trouver mon pre, bien qu'il laisst son fils
apprendre le latin chez le prtre, et sollicitrent son vote. Le docteur
Troufleau,  cette occasion, osa se dclarer; il affirma que le
presbytre actuel durerait bien autant que le vnrable vieillard qui
l'occupait, et que, pour l'avenir, il tait imprudent d'engager les
finances de la ville dans une entreprise qui serait peut-tre plus
longue  mener  terme que n'aurait dsormais de dure la superstition
elle-mme. On n'et jamais de lui souponn tant d'audace! Mon pre
refusa son vote  Troufleau et  ces messieurs, et il le fit avec assez
d'clat pour que le bruit s'en rpandt.

Le soir mme, nous revmes la petite bonne de Clrambourg. Elle
apportait une lettre de son matre, conue en des termes qu'un tranger
emploierait pour fliciter quelqu'un qu'il n'aurait jamais vu ni connu.
Cependant, en post-scriptum, Clrambourg demandait s'il serait reu chez
M. et madame Nadaud, au cas o il s'y prsenterait. La petite bonne
attendait la rponse.

Mon pre alla trouver sa femme, la lettre  la main. Son sentiment
intime se trahissait: il tait rouge, ses yeux brillaient; on ne pouvait
comparer la joie candide qu'il tmoignait qu' la douleur que je l'avais
vu subir, un jour d'hiver, devant les chenets  tte de M. Thiers, chez
son ami Clrambourg. Il ne songeait pas  feindre; sa bonne foi
rayonnait; il en oubliait la haine que sa femme avait pour l'auteur de
la lettre; il dit:

--Lis! lis!... La petite bonne attend la rponse.

Elle devina sans lire.

--J'y comptais! dit-elle. C'est un homme qui ne veut pas avoir tort. Il
a rompu avec toi sous le prtexte d'un malentendu politique,--que tu as
dissip depuis longtemps,--mais pas si bruyamment qu'aujourd'hui.
Aujourd'hui il ne veut pas tre expos  ce qu'on vienne lui demander:
Mais, enfin, pourquoi tes-vous brouill avec Nadaud? Il vote avec
vous! Il veut que l'on sache qu'il t'a flicit de ton vote. Il
t'enverra promener demain...

--Tu as lu le post-scriptum? La petite bonne est en bas. Que faut-il lui
rpondre?... Tu vois qu'il a eu l'attention de mettre chez monsieur et
_madame_ Nadaud.

Elle avait parl jusque-l assez froidement; mais,  la perspective de
revoir la figure de Clrambourg, tous ses instincts de femme se
soulevrent. Elle trpigna; des pingles  cheveux tombrent de sa
chevelure; elle voulut les repiquer, dfit sa coiffure; elle tenait  la
main une masse de cheveux qui formait un gros serpent noir, et elle
l'agitait furieusement en disant des choses dsordonnes et pnibles.
Mon pre se promenait de long en large. Son parti tait pris dj,
assurment; il savait ce qu'il rpondrait  Clrambourg.

Sa femme se campa enfin devant lui:

--Ta belle-mre te l'a dit, et elle a raison: tu n'es pas de l'toffe
des hros. Tu as beau faire le monsieur qui se drape dans sa dignit
blesse; tu cdes, et tu cderas davantage encore!... Tu reois
Clrambourg aujourd'hui. Veux-tu que je te dise ce que tu feras demain?
Veux-tu que je te le dise?... le veux-tu?... le veux-tu?...

Il haussait les paules. Il rpta:

--La petite bonne est l qui attend!...

--Veux-tu que je te le dise?...

Elle ne le lui dit pas.

Il crivit sa rponse.

La colre s'apaisa. On se fait  toutes les situations. Le soir on tait
prpar  recevoir Clrambourg; on pensait qu'il se prsenterait  la
mme heure qu'autrefois.

Il ne vint pas; le lendemain non plus. Petite-maman eut beau jeu; elle
se moqua de son mari et s'en donna  coeur joie contre Clrambourg. Mon
pre tait vex que son ancien ami ne montrt pas plus d'empressement;
mais il avait confiance: il savait que Clrambourg, ayant demand 
venir et y ayant t autoris, viendrait.

Trois jours aprs, nous tions sur la terrasse, comme de coutume, 
l'heure de la tombe de la nuit sur la ville. Les conseillers municipaux
se trouvaient au complet devant le caf. C'tait le soir du vote. Grce
aux plus imposs, le principe de la restauration du presbytre avait
t adopt,  une faible majorit. On entendait les clats de ces
messieurs battus. Nous vmes monter du bas de la rue M. Clrambourg. Il
revenait de chez les Plancoulaine; ordinairement il rentrait chez lui
par les petites rues. Il passa, haut et magnifique, au travers des
vapeurs odorantes de l'absinthe anticlricale, et vita de tourner la
tte, ostensiblement. Ces messieurs, qui pareillement l'vitaient, tout
 coup, d'un mouvement d'ensemble digne d'un corps de ballet
s'attachrent  ses pas: au lieu de prendre la rue qu'il habitait, M.
Clrambourg montait droit chez nous. Il donnait  sa visite un caractre
politique.

Entre mon pre et lui la conversation fut la mme que s'ils ne se
fussent point quitts. Peu  peu M. Clrambourg reprit ses visites du
soir. Comme les autres, il tait un homme d'habitudes, et ces soires
avaient d beaucoup lui manquer.

Sa prsence  la maison donna  notre groupe une sorte de conscration,
une lgitimit. Ce n'tait plus un groupe d'occasion, de complaisance:
les lments qui l'avaient compos tout d'abord, tels que les Bodichon
et les Hurtu, s'loignrent d'eux-mmes; ils tombrent on ne sait
pourquoi ni comment: ils furent limins. La tentative de l'ancienne
marchande de drap et de la femme du greffier pour pntrer dans la
socit tait encore manque.

De ce phnomne le docteur Troufleau, seul, parut s'apercevoir et
s'inquiter. Mais lui-mme espaait ses visites, et il fut vu, une fois,
 l'heure de l'absinthe, assis au caf.

Troufleau ne nous dit pas adieu; il ne rompit pas; mais on sentait qu'il
tait perdu pour nous. C'tait le seul qui se ft montr un ami, le seul
qui entendt l'amiti dans le sens de dvouement absolu  une personne,
et non dans celui d'alliance pour faire figure en commun. Il ne
partageait pas les ides de mon pre, et il tait demeur attach  mon
pre, contre toute la ville, et contre ses propres intrts: il nous
avait t hroquement fidle, on peut le dire, car sa fidlit, par un
tour perfide du destin, avait failli l'entraner, envers son ami mme, 
la plus grande trahison; il s'tait vu clairement chaque jour au bord de
l'abme, et ayant le vertige, et ne pouvant pas reculer; et il n'tait
pas tomb. Eh bien! mon pre, qui tait lui-mme, pour Clrambourg,
capable d'une amiti pareille, ne regretta pas le docteur Troufleau. Il
ne le regretta pas, parce que la sympathie ne se fonde pas sur la
raison: il n'avait jamais eu plaisir  la compagnie de Troufleau. Quant
 la petite-maman, absorbe par son nouveau train de maison, elle prit
garde  l'absence de son ami, mais sans grand dommage. Il tait bien
vrai que l'inclination qu'elle avait prouve pour lui ne provenait que
de la solitude, de l'oisivet et de l'ennui.




VI


Que manquait-il dsormais  mon pre?

N'avait-il pas atteint le comble de ses voeux?

Il possdait la maison Colivaut. Il avait des relations. Il avait
recouvr son ami Clrambourg.

Sa femme lui disait quelquefois:

--Mais qu'as-tu? On dirait que tu attends un paquet par la poste.

Rien n'tait plus juste que cette observation. Mon pre, comme beaucoup
de gens de province, avait le got de faire venir de Paris. Sur des
catalogues de grands magasins, il commandait tel ou tel objet. Et il
avait une certaine nervosit particulire en attendant l'arrive du
colis.

--Mais non! faisait-il. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

Elle le taquinait:

--Ah! ah! tu es peut-tre bien amoureux?

Et elle lui citait, parmi les dames de Beaumont, celles qui taient le
moins aptes  inspirer une passion; c'tait pour le faire rire. Il ne
riait pas. Elle rserva pour la fin:

--Madame Plancoulaine!

Alors il rit.

--Pourquoi ris-tu?

--Mais, est-ce que je sais?... Je ris, voil tout!

--Tu pensais  elle... Avoue-le!

--Moi? Grand Dieu!

--Pourquoi t'en dfendre?

videmment, ce n'tait pas par amour qu'il pensait  madame
Plancoulaine; mais, tout de mme, peut-tre bien pensait-il  elle
prcisment, ou  son mari, c'est tout comme, ou aux rceptions de
l'aprs-midi, ou  l'habitude qu'il avait autrefois d'aller chez les
Plancoulaine, habitude aussi vieille que son amiti pour Clrambourg.

--Eh bien! et toi? disait-il. Pourquoi me montes-tu cette scie? Tu ne
penses donc qu' eux?

--A qui?

--Tu m'entends bien!

Depuis que M. Clrambourg tait redevenu des ntres, chacun vitait,
dans nos runions du soir, de parler des Plancoulaine, car il n'et
point permis, sans doute, que l'on mdt d'eux; et le moyen de parler
d'eux sans mdire?

De sorte que mon pre et sa femme, qui, presque  leur insu, devenaient
d'une extrme curiosit touchant ce qui se passait chez les
Plancoulaine, se trouvaient privs de renseignements. C'est alors
qu'entre eux, sous le travestissement du rire, ils s'entretenaient des
Plancoulaine. C'est alors que je vis maintes fois la petite-maman
questionner la mre Fouillette au sujet de la soeur du chien Paletot.
Oui, elle s'abaissait  cela, alors que jadis elle envoyait promener la
vieille bonne lorsque celle-ci risquait une allusion  la chienne des
Plancoulaine! La mre Fouillette n'tait pas avare de dtails; sa
matresse les coutait et les provoquait; elle les rptait  mon pre,
qui les coutait pareillement et qui savait aussi les provoquer lui-mme
par les manges les plus dissimuls. Ainsi, ils se repaissaient des
Plancoulaine par les cuisines!

Que l'on voyait bien qu'ils taient redevenus des tres sociables! Ils
en prouvaient tous les besoins; ils en radoptaient toutes les
mesquineries. Je les aimais mieux du temps que durait leur malheur,
alors que l'injustice les rendait fiers.

De leur ancienne fiert, que leur restait-il?

M. Clrambourg eut un soir l'occasion, parmi ses rares paroles, de
prononcer le nom des Plancoulaine. Ayant  citer ce nom, M. Clrambourg,
avec une intention certainement prmdite, car il ne livrait rien au
hasard, s'exprima ainsi:

--... les Plancoulaine, qui, entre parenthses, Nadaud, ne vous en
veulent pas...

De quoi encore les Plancoulaine eussent-ils bien pu nous en vouloir? Il
y avait quelque motif de bondir. Ni mon pre ni sa femme ne furent
offenss. Dans leur esprit, l'un et l'autre s'taient dj humilis trop
avant pour qu'ils sentissent ce que la parenthse de Clrambourg
contenait de blessant.

Une lente volution s'oprait dans leurs cerveaux. Je crois qu'ils en
taient arrivs, secrtement et sparment,  considrer avec indulgence
la possibilit d'une rconciliation.

Chacun d'eux rougissait de sa faiblesse et la cachait avec des soins
maladroits. Mais pour peu que l'humeur s'chaufft dans le mnage,
l'arrire-pense se trahissait. S'levait-il entre eux une discussion o
la susceptibilit tait moleste:

--Ah! parlons-en de ton amour-propre, disait la jeune femme. Ton
amour-propre, mais tu te promnes dessus en pantoufles, mon cher ami: je
t'en donnerai la preuve quand tu voudras!

--Donne-la, ma chre amie; donne-la!

--Ne me pousse pas  bout!

Elle se gardait bien de se laisser pousser  bout, parce qu'elle
craignait qu'une parole imprudente retnt son mari sur la pente o elle
dsirait qu'il glisst.

Un jour, elle s'oublia.

Il s'agissait de la disposition intrieure de la maison. Mon pre ne
croyait jamais avoir atteint l'ordre idal, et il changeait les meubles
de place, bouleversait une pice pour la recomposer sur un plan nouveau.
Sa femme lui reprochait de n'avoir aucune stabilit dans les ides. Mon
pre, sur ce chapitre, tait rapidement piqu.

--Je change d'ides! C'est bientt dit!... Je change d'ides parce que
je mets une chaise  la place d'un fauteuil!... Je change d'ides! Mais
cite-moi donc un cas o il s'agisse d'ides et o j'en aie chang?

--Les Plancoulaine!

--Les Plancoulaine?...

--Les Plancoulaine, quelle ide te faisais-tu d'eux, s'il te plat, il y
a six mois? Tu ne les portais pas dans ton coeur?...

--Eh bien?

--Eh bien! aujourd'hui, tu te prpares  aller leur faire amende
honorable!

Il n'avait pas pris son caf. Il jeta sa serviette et se retira dans son
cabinet.

Elle-mme regretta ce qu'elle avait dit.

Cette dnonciation du complot secret en retarda pour longtemps
l'excution. Mon pre, mordu au vif, s'interdit,  part lui, de jamais
seulement penser aux Plancoulaine.

Il ne fut plus question des Plancoulaine, pas mme  mots couverts. Si
quelqu'un les citait par hasard devant nous, les yeux adoptaient
aussitt cette expression qu'on a lorsqu'on parle des morts. Il ne
fallait plus que la mre Fouillette se risqut  nous donner des
nouvelles de la soeur  Paletot!

Durant cette priode, mon pre et sa femme ragrent un peu, mais ils
n'ourdissaient plus rien d'inavouable; ils avaient la tte plus lgre;
ils la relevaient.




VII


Nous passmes le mois de juin. Nous allions quelquefois en voiture 
Courance voir mes grands-parents. Ces bonnes gens taient rests aussi
isols que nous tout le temps de nos disgrces, et, qui pis est,  la
campagne. Ils commenaient  revoir les mmes personnes que nous.

--Il tait temps, nous dit grand'mre, car mon pauvre bonhomme allait
s'teindre compltement, tout seul en face de ses russites!

Pour lui tenir compagnie, elle s'tait mise  jouer aux cartes, ce dont
elle avait horreur.

--coutez, dit-elle, nous avons t, je pense, trs convenables, et vous
n'avez pas de reproches  nous adresser quant  nos rapports avec les
Plancoulaine depuis la brouille. Aujourd'hui, les choses ont un peu
chang de face: les Plancoulaine, les premiers, ont mis les pouces. Vous
avez refus de renouer avec eux, ne ft-ce que de simples relations de
politesse; cela, c'est votre affaire, et je ne me mle pas d'apprcier
votre conduite. Mais j'espre que vous ne trouverez pas extraordinaire
que nous allions, mon mari et moi, leur rendre leur visite?...

--Voil l't, dit innocemment mon grand-pre; il y a l-bas un whist en
permanence, et la vue de quelques frais minois rjouira mes vieux ans...

--Certainement, dit grand'mre, mais il s'agit avant tout de
politesse... Ne trouvez-vous pas, voyons? dit-elle en s'adressant 
petite-maman.

--Oh! moi, je n'ai pas d'opinion l-dessus. Je m'en lave les mains!

Mon pre ne disait rien. Il songeait  l'argument de la politesse, que
venait d'invoquer sa belle-mre.

Effectivement, les Plancoulaine ayant fait une visite aux
grands-parents, les grands-parents leur devaient une visite. Mais, 
nous, ils nous avaient adress une invitation, somme toute, puisqu'ils
nous avaient fait dire qu'ils l'adresseraient si nous nous engagions 
l'accepter. Ne leur devions-nous pas quelque chose? Pour le moins une
carte?

Oui, dans l'opinion commune nous leur devions cela. L'opinion commune ne
nous avait-elle pas accuss de bouder les Plancoulaine? Le moment
approchait o nous allions tre impolis!

Mon pre tournait et retournait cette ide. Cette ide le stupfiait.
Pour aujourd'hui, elle l'absorba seulement; elle ne pouvait encore
porter de fruits. On parla d'autre chose.




VIII


Les grands-parents firent leur visite. Ils ne nous en informrent pas,
mais nous le smes, car cette visite fut l'objet de nombreux
commentaires.

Madame Gantois, arrive la premire  la maison, le soir mme, prit les
mains de petite-maman et les lui serra en disant:

--Vous avez raison, cent fois raison, ma chre petite. Pour mon compte,
je vous fais tous mes compliments, et je les adresserai aussi de vive
voix  monsieur Nadaud.

Petite-maman ne comprenait pas.

--Voyez-vous, dit madame Gantois, on peut avoir son opinion sur les
gens, mais cela n'empche pas de les frquenter. Les relations sont
faites de compromis... Eh! mon Dieu! si l'on ne voyait que ceux qu'on
aime, hein! dites-moi?...

Elle ne se faisait point davantage entendre.

--Ah ! dit-elle, j'espre que la visite des beaux-parents n'est que
l'entre de l'avant-garde, et que nous ne tarderons pas  vous
rencontrer _l-bas_?...

--_L-bas_?... fit la petite-maman, soudain claire. Mais les
beaux-parents de mon mari agissent comme bon leur semble, et leurs
dmarches ne nous engagent pas!

--Ah! pardon, dit madame Gantois, je vois que je me suis trompe.

Son mari arriva; elle le pina et lui fit de gros yeux afin de lui
viter un impair.

Il y eut de la part d'autres personnes des allusions plus timides et
plus dtournes. Notre abstention les dcevait. On s'tait attendu 
nous voir entrer derrire les beaux-parents. Cependant quelques-uns
avaient pari que nous ne mettrions point bas les armes; ils
triomphaient. Le jeu des uns et des autres tait visible. Mon pre s'en
irrita; puis il faillit en rire. Il en et ri s'il et parl de ce sujet
avec sa femme; mais ce sujet demeurait enseveli entre eux.

Ceux qui s'taient signals chez nous par l'pret de leurs mdisances,
et qui, toutefois, mangeaient quotidiennement le raisin Plancoulaine,
montraient le plus d'impatience  nous voir capituler, car notre
attitude franche semblait un dfi  leur duplicit.

Plusieurs bonnes mes, il faut le dire, ne souhaitaient qu'apaisement et
conciliation.

Pendant quelque temps, il plut chez nous des mots amers, des pointes
acidules, des exhortations  l'indulgence, des expressions ambigus,
des nigmes... Cette priode de sous-entendus eut une fin. Les
grands-parents retournrent chez les Plancoulaine; nous ne bronchmes
pas. On nous laissa tranquilles. Le mois de juillet s'coula.




IX


C'tait le moment o les Parisiens arrivaient. Du jardin de M. le cur,
je vis passer sur le pont M. Thodore, le musicien. Il avait fait
reprsenter dans le courant de l'anne un opra qui avait eu un grand
succs; au 14 Juillet, il avait t nomm officier de la Lgion
d'honneur. Tous ceux qui osaient l'aborder dans la ville le flicitaient
de la frache rosette de sa boutonnire; il n'tait pas fat; il disait:
Oh! la musique y est pour peu de chose: le dput Charmaison pour
beaucoup! Troufleau nous redit le mot; le docteur avait plein la bouche
du crdit de M. Charmaison.

M. Thodore avait amen avec lui, cette anne, une cantatrice clbre,
nomme Rosine Cerbre, sa principale interprte. Elle logeait chez les
Plancoulaine, malgr les murmures de quelques puritains. C'tait une
grande femme magnifique. Je la rencontrai un jour chez M. le cur,
qu'elle tait en train de charmer par le rcit de son humble enfance et
de sa premire communion; elle lui mit dans la main pour ses pauvres
plus que ne faisaient en une anne ses plus gnreuses paroissiennes.
Elle chanta, un dimanche,  la grand'messe: nous faillmes ne pas
l'entendre. Ce fut encore une affaire!

Notre bonne amie madame Gantois avait mis l'opinion que cette
grand'messe tait organise de toutes pices par les Plancoulaine.
C'taient eux qui avaient dcid le cur  laisser chanter l'artiste
dans son glise; eux qui avaient fait imprimer le programme, etc.
L'insinuation  notre adresse tait perfide, car on savait notre dsir
d'aller entendre, au moins  l'glise, Rosine Cerbre. Mon pre la
releva:

--Autant dire, fit-il, que se rendre  cette crmonie, c'est aller chez
les Plancoulaine!

--Ma foi! je ne m'en ddis point: c'est tout comme!

--Nous irons, dit mon pre.

--Cela, c'est votre affaire, cher monsieur Nadaud... Aussi bien, j'ai
toujours pens qu'il faudrait un jour ou l'autre rentrer dans... la
maison; mais, soit dit entre nous, et c'est un avis que vous pardonnerez
 mes cheveux blancs, il serait peut-tre plus... gentleman de rentrer
par la grande porte plutt que... comment dirai-je?... par l'annexe...

Petite-maman intervint  temps et empcha mon pre de dire  madame
Gantois quelque chose d'irrparable. Mais il ne voulut plus la voir. Nos
relations se refroidirent.

Nous assistmes  la messe. Tout le monde fut enivr de la voix de la
cantatrice. Au retour, mon pre voqua les voyages qu'il avait faits 
Paris, les opras qu'il avait entendus. Sa femme avait vcu  Paris. Ils
se grisrent et s'attendrirent.

Il n'y avait pas que M. Thodore et la cantatrice chez les Plancoulaine;
on parlait beaucoup de trois jeunes femmes extrmement lgantes, qui
n'taient jamais venues  Beaumont et qui embrassaient, disait-on, le
docteur Chevalire. C'taient ses soeurs. Deux d'entre elles couchaient
chez les Plancoulaine, la troisime chez la vieille madame Charmaison.
Elles se donnaient rendez-vous, le matin,  mi-chemin, et se
rencontraient sur le pont, en toilettes claires, avec des clats de rire
charmants.

On annonait l'arrive de Marguerite.




X


La plupart de ces messieurs se prparaient  la chasse. Dans ses moments
de loisir, mon pre faisait ses cartouches. Il m'emmenait  Courance, et
ensemble nous parcourions les vignes, les landes, les bois de sapins,
pour nous rendre compte de l'tat du gibier.

La chasse fut ouverte le premier dimanche de septembre. Mon pre partit
pour la campagne  quatre heures du matin, avec M. Clrambourg. Vers dix
heures, il tait de retour, pour recevoir les clients, nombreux le
dimanche. Du coffre de la voiture, on tira trois livres, sept ou huit
perdreaux, une demi-douzaine de cailles. Clrambourg avait prlev sa
part. Petite-maman dit:

--Qu'allons-nous faire de tout cela?

--Courance est favoris cette anne; il parat qu'il n'y a pas de gibier
dans le dpartement.

Mon pre n'avait pas chass pendant son anne malheureuse. Le gibier
d'alentour avait afflu sur la proprit.

La chasse dridait un peu M. Clrambourg. Il dit un soir:

--Mon cher Nadaud, vous pouvez vous flatter d'tre privilgi: il n'y a
ni poil ni plume sur le march  dix lieues  la ronde. Je vous citerai
l'exemple d'une maison o l'on est quinze  table pour le moins, chaque
jour,--quand ce n'est vingt,--et o l'on n'a pas vu, jusqu'ici, l'aile
d'un perdreau.

--Ah! fit mon pre.

Ce propos n'avait l'air de rien; mais mon pre en fut agit. Il reprit
plus que jamais son air d'attendre un paquet de Paris. Il tait
soucieux, faisait claquer ses doigts, fronait les sourcils, tirait sa
barbe.

Un matin, il fit atteler inopinment et porta son fusil  la voiture.

--O vas-tu? lui dit sa femme.

--A Courance.

--Tu n'as pas prvenu Clrambourg!...

--Je n'ai pas besoin de Clrambourg. Ne suis-je pas assez grand pour
chasser seul?

--Qu'est-ce que cela signifie? Tu ne chasses jamais seul... Emmne-nous
au moins!

--Venez donc! Nous demanderons  djeuner aux grands-parents.

Arriv  Courance, mon pre commanda au garde de l'accompagner, et il
lui confia un de ses fusils, fait extraordinaire. Le garde tait bon
tireur. On entendit une fusillade nourrie jusqu' midi. Elle cessa. Nous
nous mmes  table. Mais point de chasseur. Grand'mre commenait 
s'inquiter:

--A quoi pense donc votre mari? A cette heure-ci, il doit avoir sa
provision de gibier, et au del.

--D'autant plus qu'il n'a pas  partager aujourd'hui avec le
Clrambourg...

--... qui se laisse facilement attribuer la meilleure part.

--Ils auront mang un morceau de pain dans une ferme.

En effet, la fusillade, teinte une demi-heure  peine, reprit de plus
belle.

--Allons! disait grand'mre  petite-maman, vous donnez un dner,
avouez-le!

--Je vous affirme que je n'en sais pas plus que vous.

Pendant la longue journe, grand'mre ne put se retenir de parler, au
moins incidemment, des visites qu'elle avait faites chez les
Plancoulaine.

--Ils ont de la jeunesse, cette anne; c'est extrmement gai... Ah! par
exemple, vous n'y tes pas remplace comme musicienne.

--Oh!

--Il n'y a pas de oh! Ces jeunes femmes sont charmantes, mais elles
jouent du piano comme des automates. Soyez assure qu'ils savent bien
qui leur manque!

--Vous voulez me flatter... Qui donc accompagne Rosine Cerbre?

--C'est monsieur Thodore lui-mme.

--Lui! je ne l'ai jamais entendu! On dit qu'il joue!...

--Comme un ange!... On en pleure!

--Vraiment?

Il y avait un silence; une mouche bourdonnait dans la pnombre; on
voyait le beau soleil de la chaude journe par l'entre-billement des
persiennes. Grand'mre leva ses lunettes sur son front:

--C'est donc une brouille ternelle?

--Mon mari prend la moindre allusion  ce sujet pour une offense. Nous
sommes l-dessus muets comme une paire de chenets.

Grand'mre confirma que _l-bas_ on avait t mcontent de Courtois.

Le jour avanait. La fusillade allait toujours; on la suivait aisment 
l'oreille. Les chasseurs avaient d faire le tour de la proprit, avec
une pointe probablement sur les terres du marquis de Liancourt. Enfin,
ils arrivrent, en nage, crotts jusqu'aux genoux, puant la poudre et le
fauve, chargs comme des baudets: trente-deux pices!

--Dans un tat pareil! dit grand'mre, vous dnez avec nous?

--Non! non! En un tour de main je vais changer de linge, et nous
partons.

--Il y a de quoi attraper la mort!

--Voulez-vous, je vous prie, commander qu'on attelle?... Ah! Riquet, mon
petit, j'ai un service  te demander: tu as une plume, de l'encre, du
papier?... Allons, cherche... apporte!... Tout beau! tout beau!...

Il souriait, il plaisantait; il me parlait comme  son chien. J'allai
chercher ce qu'il dsirait et le lui portai. Il me pria aussitt
d'crire sur un morceau de papier:

  _Gibier de Courance._

  Envoi de Riquet (Henri Nadaud).

--a suffit, dit-il.

Puis il posa un doigt sur ses lvres et dit:

--Motus!

Au moment de monter en voiture, sa femme lui dit:

--Je suppose que tu as de quoi tre gnreux? Combien de pices as-tu
laisses  ta belle-mre?

--Combien de pices?... Mais je ne sais pas; demande au garde.

Elle alla demander au garde. Il achevait de ficeler une bourriche
norme. Monsieur ne lui avait pas command de garder quoi que ce soit.
Elle fut interdite devant ce panier soigneusement fait, comme pour un
envoi, et bourr de trente-deux pices de gibier. Nous montmes en
voiture.

Nous descendmes au trot une grande alle d'ormes conduisant  la
grille; aprs il y avait une cte. La jument allant au pas, petite-maman
se tourna vers son mari:

--Ah ! tu vas m'expliquer, j'espre?...

Il s'attendait  la question; cependant il plit. Il s'coula un temps
infinitsimal. Son coeur devait battre violemment. Il esprait pouvoir
rpondre d'un mot. Et, en effet, sa femme prcisa son interrogation:

--O envoies-tu cette bourriche?

Il dit:

--_L-bas_! parbleu!

Il ajouta aussitt:

--On ne peut tout de mme pas passer pour des goujats.

Il regarda sa femme brivement, entre deux clins d'oeil. Comme elle se
taisait, il essaya d'attnuer encore et dit:

--C'est le petit qui fait l'envoi...

Elle tait aussi ple que lui. Elle ne le regarda pas. Son regard
n'exprimait rien; il tait fix sur la tte du cheval. Ils ne dirent mot
jusqu' la maison.




XI


Ils n'auraient pas reparl de l'incident, c'est probable, si ce n'et
t la difficult de faire porter la bourriche. A qui confier cette
commission? A la mre Fouillette? pour que toute la ville en ft ds le
soir mme avise! A quelqu'un qui attendrait la rponse? Et si la
bourriche n'tait pas accepte? Peut-tre serait-il prfrable
d'esquiver la rponse? Mais encore fallait-il un porteur.

En se mlant  la discussion, sans y prendre garde, petite-maman se fit
complice.

Il fut dcid que l'on attellerait de nouveau, aprs dner,  la nuit;
que l'on passerait le pont et traverserait le faubourg comme pour se
promener, que l'on irait au besoin jusque dans la campagne, et que l'on
prierait, au retour, un gamin ou quelque brave femme assise au pas de sa
porte de remettre la bourriche au destinataire.

Nous excutmes la promenade nocturne avec la bourriche. Elle rpandait
une odeur de fauve et de poudre et tenait une place considrable dans la
voiture. Mon pre prtendait que les chiens nous flairaient au passage.

--Si tu crois, disait sa femme, que tout le monde ne s'aperoit pas que
nous portons du gibier!...

Il s'nervait; il dit:

--Ne la portons pas. Revenons  la maison.

Elle sourit. Alors il s'entta dans sa rsolution premire.

Il faisait nuit noire quand nous traversmes le faubourg. Les portes
taient fermes, les contrevents rabattus; nous faillmes n'y trouver
personne d'veill. Mon pre arrta son cheval en disant:

--Voil le pre Bou; tu vas descendre, gamin!

Je descendis. Il me donna cinquante centimes et je fis avec le pre Bou
la ngociation.

--Vous tourmentez pas! dit le bonhomme, j'avons p'us nos jambes de vingt
ans, mais le valet de chambre aura le panier, le temps de le mettre au
frais avant la nuit... C'est-y tu d'aujourd'hui? Oh! ben, alors, y a
pas de dommage! Mais la chaleur est tratre... Faut-il dire de qui
qu'est le cadeau?

J'tais remont dans la voiture. Nous entendmes le pre Bou:

--Faut-il tre bte, nom de nom d'un nom! Faut-il tre bte quand on n'y
voit goutte!... Un peu de p'us je reconnaissais pas la voiture  m'sieur
Nadaud!

Le lendemain matin, mon pre prtendit avoir la migraine, et, au lieu de
s'enfermer dans son cabinet, comme  l'ordinaire, il demeura  se faire
venter sur la terrasse. J'tais  ct de lui. J'aperus qu'il piait
les gens qui montaient du bas de la ville. C'tait une drle de migraine
qu'il avait: elle ne lui permettait pas de quitter de l'oeil la
Grande-Rue. A un moment, il tressaillit. Il y avait un homme que j'avais
vu, comme lui, monter depuis la ruelle tournante qui vient du pont. Cet
homme portait un gros paquet. Mais j'avais l'oeil plus fin que mon pre;
je lui dis d'un ton assur:

--Ce n'est pas elle.

--Elle?... Qui? quoi? demanda-t-il aussitt.

--La bourriche.

Il leva les sourcils. Il aurait eu envie de rire, mais il n'osa. Il
tait un peu vex aussi que j'eusse dcouvert la cause de son tourment:
il tremblait que les Plancoulaine ne renvoyassent la bourriche.

A midi, il tait calm. La bourriche ne pouvait revenir. Que diable! on
ne laisse pas perdre du gibier. On le retourne ou on le garde.
videmment, on le gardait. Il me dit:

--Tu n'as pas reu de lettre, au moins?

--Moi?

De ma vie je n'avais reu de lettre.

J'en reus une par la distribution du soir:

  Mon cher Riquet,

  Mille mercis pour ta magnifique bourriche de gibier.

  PLANCOULAINE.

--Eh bien! dit mon pre, qui lisait sur mon paule, c'est laconique!

J'entendais son coeur battre. Petite-maman tait sur mon autre paule,
et son souffle me retroussait les cheveux.

Il y avait sur la seconde page un post-scriptum:

  _P.-S._--Comme il est possible que tu n'aies pas tout seul excut
  une si splendide hcatombe, il est trop juste que tu transmettes nos
  remerciements  l'adroit fusil qui t'a second.

--C'est tout?

--C'est tout!

--Tu n'es pas content? dit petite-maman. On t'appelle adroit fusil;
fallait-il qu'on te nommt fier gentilhomme?

La rponse des Plancoulaine tait froide, mais courtoise.

Ils consentaient  manger notre gibier. Nous eussions pu attendre d'eux
une visite; mais les Plancoulaine, c'tait une chose admise, ne
sortaient pas. C'tait donc  nous d'aller chez eux.




XII


On ne voulut pas trop se presser. Toutefois, puisqu'il tait bien avr
que par l'envoi de la bourriche on avait entr'ouvert la porte, il
convenait de ne pas demeurer trop longtemps sans entrer.

On discuta la toilette; on discuta le jour, puis l'heure de la visite.
On disait, vingt fois par jour: la visite. Le ton que l'on employait 
ce propos parcourait une gamme allant de la moquerie et du badinage  la
cordialit et  une certaine dfrence. Un air narquois et dgag
laissait entendre que l'on faisait peu de cas en somme des Plancoulaine,
et que l'on rentrait chez eux parce que tel tait notre bon plaisir. Des
inflexions sentimentales et mme des marques de considration
signifiaient que l'on faisait table rase du pass, du moins du pass
fcheux,--y compris la dmarche de l'envoi de la bourriche,--et que l'on
se prparait tout simplement  retourner chez de bons, de grands amis
quitts d'hier. On tait trs sincre en sautant d'un point de vue 
l'autre; et l'on sautait de l'un  l'autre  chaque heure. Dans le
premier cas, les Plancoulaine taient dsigns par des expressions
telles que le pre Machin, la mre Machin; dans le second, par des
pronoms, par d'ingnieuses circonlocutions. Le nom mme, Plancoulaine,
semblait-il, brlait la bouche.

Il fut convenu que l'on ferait la visite entre quatre heures et demie et
cinq heures, aprs le goter au raisin;--il valait mieux, la premire
fois, ne pas manger le pain de la maison.--Ce serait le moment o l'on
est runi au salon et o il y a le plus de monde. C'est encore le moins
gnant; on arrive: Bonjour; on s'assied; on cause avec le premier
venu.

C'tait, du moins, ce que l'on disait, principalement pour s'affermir,
pour se donner du corps, car on redoutait une de ces bourrades
impertinentes et parfois grossires, dont M. Plancoulaine, s'autorisant
de son ge et de la puissance de sa maison, n'tait pas chiche quand
l'en prenait la fantaisie. Si une telle avanie tait  craindre en
public, il y avait, par contre, moins de chances qu'elle s'y produist,
que si l'on rencontrait M. Plancoulaine faisant son tour de jardin, par
exemple, en compagnie d'un ou deux amis seulement, devant lesquels il
et gard peu de mnagements.

N'et-on pas dit de grands coupables allant implorer leur pardon?

On partit.

Petite-maman avait une robe superbe, un grand noeud dans le dos, de
longs rubans, aux bords froncs, retombant jusqu'au bas de la jupe, et
le moindre de ses mouvements produisait un bruit soyeux. On portait,
dans ce temps-l, une boucle de cheveux plats sur le front, des boudins
sur la nuque et de petits chapeaux dits ferms que des brides
attachaient sous le menton.

Mon pre avait un gilet blanc et une jaquette d'alpaga dont le vent
secouait les basques comme des oriflammes.

Nous descendmes la grande rue et traversmes le pont. Mon pre s'arrta
au milieu:

--La vue est vraiment belle d'ici; on ne se lassera jamais de le dire...

Il se donnait de petites tapes sur la poitrine. L'motion de la visite
l'oppressait, et il avait de la peine  marcher. Qu'il ne pensait donc
gure au paysage!

Dans le faubourg une difficult surgit. Entrerait-on chez les
Plancoulaine par la ferme, qui tait le chemin des familiers de la
maison, celui que nous suivions autrefois; ou bien ferait-on le grand
tour par le parc? Le choix de l'entre familire pouvait tre
fcheusement interprt. Celui de l'autre nous entranait loin, et sous
les yeux de badauds qui nous contemplaient avec force curiosit et
commentaires. Il y eut dsaccord. Mais les gens du bourg sortaient de
plus en plus nombreux et se montraient, la main sur la bouche, les
Nadaud sur leur trente-et-un qui vont se jeter dans les bras des
Plancoulaine!

Mon pre vira brusquement par le chemin de la ferme.

Nous soulevmes le loquet, sans sonner; nous parcourmes le petit
corridor aux poussins; nous prmes garde de ne pas nous mouiller les
pieds dans la cour, o poules et dindons picoraient. Une grille
franchie, nous voil dans la cour des communs o l'on avait coutume de
caresser les chiens en s'annonant par des: Tout beau! tout beau! Hol!
Tom, mon bon Tom!... Azor! viens , ma bte!...

Tom tait l; mais Azor tait remplac par deux colleys cossais du plus
beau poil, qui, ne nous ayant jamais vus, firent retentir d'aboiements
les environs. Nous tions tellement proccups que nous ne pensmes mme
pas, au milieu de ces chiens,  la soeur de Paletot. On croyait entrer
sans tambour ni trompette; tous les domestiques furent dehors. Ils
restrent un court moment, baubis, puis rentrrent. Pierre, le valet de
chambre, vint  nous.

Mon pre se disait: Faut-il demander  Pierre si monsieur et madame
Plancoulaine sont visibles et faire passer sa carte? ou bien faut-il se
laisser conduire, sans souffler mot, comme si nous n'avions jamais cess
de venir? Ce dernier parti fut adopt. Nous avions dj fait plusieurs
pas, Pierre allant devant nous, quant tout  coup mon pre ne put
s'empcher de dire:

--Et vous, Pierre, a va toujours?

Pourquoi fit-il cette question qui ne rimait  rien et qui gchait
l'espce de dsinvolture de notre entre par la ferme? Il fallait
admettre la fiction que nous faisions une visite ordinaire, une visite
de tous les jours, ou bien la rejeter tout  fait.

Pierre, suprieur, comprit que mon pre ne se possdait pas et jugea
convenable de ne point rpondre directement  une question personnelle;
mais, arrondissant la bouche pendant qu'il poussait devant nous une
porte matelasse, il dit:

--Je m'tais bien dout... quand j'ai vu la bourriche...

Nous tions dans le petit salon aux tapisseries. Il y avait l les deux
jumeaux Courtois, en uniforme de collge; ils taient cte  cte, le
dos  plat sur le sige d'un divan, les quatre jambes en l'air contre le
mur; le bas de leur pantalon retombait et l'on voyait leurs chaussettes
et leur peau; ils ne nous firent pas l'honneur de se dranger; mais ils
riaient follement d'tre vus dans cette attitude.

On entendait un murmure de voix venant du grand salon.

Pour moi, j'avais du coup perdu la tte; je ne savais ce que je faisais.
Mes yeux se portrent instinctivement vers le point le plus redoutable,
c'est--dire M. Plancoulaine. Il occupait toujours la mme place, 
proximit d'un piano  queue. Il tait fort rouge. D'un coup d'oeil
rapide, il reut l'impression de l'acte de vasselage que nous venions
accomplir, et puis il fit comme s'il ne nous avait pas vus, et continua
de causer trs fort avec un jeune homme aux cheveux roux qui avait le
cou long et une pomme d'Adam volumineuse. Mais madame Plancoulaine
s'avanait dj et nous tendait la main de la manire la plus aimable.
Elle m'embrassa; je reconnus le chatouillement du poil nombreux qu'elle
avait au menton; puis elle me lana si fort sur son mari que je faillis
m'tendre sur le parquet. J'ai cru comprendre, depuis, qu'elle tenait 
ce que son mari m'embrasst avant d'tre abord par mon pre, afin de ne
pouvoir lui faire trop mauvaise mine pendant qu'il tiendrait son fils
dans ses bras. M. Plancoulaine m'attrapa au moment o je glissais et
m'leva pour m'embrasser. J'entendis qu'il disait  mon pre: Bonjour,
Nadaud, dans mon oreille. Peut-tre profita-t-il de ce qu'il employait
ses deux bras  me soutenir pour ne point lui donner la main. Toujours
est-il qu'il ne la lui donna pas, et ne me posa  terre que pour saluer
petite-maman.

L'ordre tait rtabli. Chacun recommenait  causer.

Il y avait l le neveu Moche et les fillettes qui ne se mariaient
toujours pas; il y avait toute la famille Capdevielle et l'institutrice
anglaise, les Gantois, madame Gentil, le colonel Flamel, les trois
jeunes soeurs du docteur Chevalire, que l'on pressait de questions
parce que le bruit courait que dj leur frre, malgr ses succs,
quittait Beaumont, pour s'installer  Paris. A notre grand regret, nous
ne vmes ni la cantatrice ni M. Thodore: ils taient justement en
excursion.

Madame Plancoulaine remarqua que nous tions isols, et elle vint
entretenir la petite-maman; elle lui parla de la saison et de sa
toilette. Petite-maman rpondait sur un ton crmonieux qui lui donnait
l'air d'une trangre. Mon pre, pour n'tre pas muet, essayait
d'attraper une bribe de la conversation et d'y prendre part. Il
cherchait des yeux un secours. Que Clrambourg n'tait-il l! il ft
venu lui parler sans doute. Gantois s'en gardait bien, ainsi que nombre
d'autres rallis  notre cause depuis que nous habitions la maison
Colivaut; ni eux ni Gantois ne risquaient un geste en notre faveur chez
M. Plancoulaine, tant que le matre n'aurait pas tmoign qu'il
admettait le transfuge  rsipiscence.

Dans un de ces moments d'accalmie que subit une conversation nombreuse,
on entendit contre la porte du salon le choc d'une bombe; la porte
s'ouvrit, et les jumeaux Courtois, formant une seule boule, roulrent
sur le parquet. Ils jouaient aux lutteurs; ils se tenaient 
bras-le-corps, fort troitement, et, la cloison franchie, ne se
lchaient encore pas. M. Plancoulaine se leva tout debout et jura comme
autrefois:

--Nom d'une boutique! fichez-moi le camp d'ici tous deux, grands
nigauds!

Le papa Courtois n'tait pas l; les relations, comme on nous l'avait
dit, devaient tre froides avec le notaire; il envoyait, il est vrai,
ses fils, mais M. Plancoulaine tait pour eux sans gards.

Nul indice ne pouvait nous tre plus favorable, puisque M. Plancoulaine
virait d'un notaire  l'autre. Mon pre dut reprendre courage.

Il tait trs ennuy de n'avoir ni dit un mot  M. Plancoulaine ni reu
un mot de lui. Il manoeuvrait pour s'approcher de lui chaque fois qu'il
y avait un mouvement dans les groupes. Il se rendit utile en allant
refermer la porte, que les jumeaux avaient laisse entr'ouverte. Quand
il se retourna pour reprendre sa place, je vis qu'il payait d'audace: un
tabouret turc, qui servait  dposer un plateau, tait libre prs de M.
Plancoulaine; il s'y dirigea tout droit. Je le suivais des yeux; je me
disais: il tourne sa langue et prpare le mot qu'il va adresser  l'ogre
en s'asseyant; car, il n'y a pas  dire, s'il va s'asseoir l, c'est
pour entamer le feu. Ou on lui rpondra, ou bien non; et alors nous
n'avons plus qu' nous retirer; nous en sommes de nos frais de
bourriche.

Il s'assit et se tourna rapidement vers la grosse face bourrue et rouge
de M. Plancoulaine, en ouvrant la bouche; un son en sortait que je
n'tais pas seul  pier. Mais M. Plancoulaine, qui n'avait pas eu l'air
de le voir et ne l'avait peut-tre pas vu, adressa au mme instant un
Chut! impratif  toute l'assemble; le jeune homme au long cou calait
sa pomme d'Adam avec le talon de son violon.

Le morceau parut long. Ds qu'il fut achev, grand remue-mnage. Mais le
jeune musicien, qui semblait ddaigner tout le monde, s'emparait
aussitt de M. Plancoulaine comme de l'auditeur le moins profane; et il
lui parlait dans le nez, avec passion, avec volubilit, avec nervement.
Il claircissait par la parole ce que sans doute on n'avait pu
comprendre,  cause de la nouveaut de son art. Son nez se pinait, ses
narines frmissaient, de grosses veines en zigzag se gonflaient  ses
tempes. Il chantonnait tel passage o il avait voulu faire entendre le
bruit de la rue de la grande ville, le matin, avec le lourd vacarme des
camions et des omnibus, le pas des chevaux de fiacre, le cri des
marchands ambulants et jusqu' la dmarche htive et lgre des
trottins. Il disait:

--Leurs bottines ne sont pas neuves, entendez-vous bien? Ce ne sont pas
des bottines de femmes lgantes, qui sont tenues en forme par
l'embauchoir; ce sont des bottines dont l'empeigne est largie, qui ont
t souvent  l'eau et qui, dans la boue de la rue Montmartre, font
pfoui... pfoui....

Plusieurs personnes affirmaient qu'elles comprenaient parfaitement; mais
le musicien n'en croyait rien, et il suait sang et eau  donner  son
explication une nouvelle vigueur. Il avait aperu petite-maman, et,
probablement parce qu'il la trouvait jolie, il s'adressait  elle, ce
qui la fit pntrer dans la conversation gnrale.

L'excellente madame Plancoulaine, en matresse de maison accomplie, ne
perdait pas un dtail de ce qui se passait; elle devinait l'angoisse de
mon pre; elle le secourut.

Elle arriva sur nous, trottinant entre les groupes, et me demanda si
j'avais got. Mon pre lui dit que oui; elle ne voulut point
l'entendre; elle m'entrana par la main et prit le bras de mon pre,
sous prtexte de nous montrer quelque chose qui en valait la peine.

--Quant  votre femme, dit-elle, on se l'arrache. Laissons-la.

Elle nous mena  la salle  manger et courut au buffet. Elle en tira une
terrine de terre brune vernisse qui portait un animal couch,
grossirement model sur le couvercle. Elle dcouvrit la terrine:

--Sentez-moi a! dit-elle.

Il nous monta aussitt l'arome exquis de ces pts de mnage que l'on ne
sait faire qu'en province, dans les bonnes maisons. Cela sent le jardin
potager, les alles bordes de thym et de romarin, le four chauff aux
bourres de genivre, la bruyre et l'herbe courte des landes que les
moutons broutent, o poussent les mousserons et les champignons roses.
Le contenu tait un dme de forme ovode, de la couleur d'un bronze
roux, avec une agrmentation de bandes de lard dor  demi fondu,
semblant grsiller encore, et de petites feuilles de laurier cuites
aussi et pareilles  des ornements de cuivre verdtre; une graisse
neigeuse enchssait le tout  la paroi craquele, d'un bleu de lait.

C'tait un pt compos avec le gibier de la bourriche.

--Saprelotte! dit mon pre, madame, votre talent ne faiblit pas!

Elle avait dj plong un couteau dans cette pte merveilleuse, et, 
petits coups saccads, elle dcoupait d'une main sre des tranches
larges et minces.

--C'est trop juste, dit-elle, que ce soit vous qui l'entamiez.

Elle courait  la porte, appelait la bonne, demandait des assiettes et
du pain. Mon pre s'excusait, jurait que son estomac ne supportait rien
entre les repas.

--Asseyez-vous l! dit-elle.

Et elle nous mit la fourchette  la main.

Elle avait l'oreille au guet; elle voulait savoir si l'on entrait au
salon, si l'on en sortait, tant elle tenait  tre  tout le monde  la
fois.

--Eh! mangez donc! dit-elle; il faut bien fter le retour de l'enfant
prodigue...

Elle sourit et s'clipsa sur cette bonne parole.

_Le retour de l'enfant prodigue!_ Ce fut l-dessus que nous fmes
laisss vis--vis du pt de gibier provenant de la bourriche. Matire 
mditation! Mon pre mangeait, ma foi, pris  la succulence de la
terrine. Mditait-il?

Il ne songea pas  s'offusquer du sens donn par madame Plancoulaine 
la brouille que terminait le fait de manger ce pt; c'est qu'il
mendiait plus bas encore! C'est qu'tant venu ici, s'tant inform de la
sant du domestique, ayant mang dans la main de la matresse de maison,
une chose lui manquait: un mot du matre, l'estampille de la
rconciliation.

Nous rentrmes au salon.

Le jeune homme  la pomme d'Adam suppliait petite-maman de se faire
entendre. Il arrivait de Paris et ignorait la dlicatesse de notre
situation. La jeune femme se drobait, faisait des faons, tait fort
embarrasse. M. Plancoulaine dit tout  coup:

--Jouez donc, madame, je vous en prie.

Elle n'avait plus qu' obir. Elle ta ses gants et s'assit au piano.
Mon pre retourna  son tabouret, prs du matre. Il n'eut pas  parler
 M. Plancoulaine; sa femme entamait une rhapsodie de Liszt.

Elle avait au piano l'audace d'un rossignol qui chante; elle ne doutait
point d'elle et jouait avec une facilit si heureuse qu'elle obtenait
grce devant tous. Elle massacrait Beethoven, mais interprtait un
Chopin, un Liszt, et les Tchques et les Russes avec une libert qui
vous laissait stupfaits, incertains, mais ravis.

Elle plaisait au jeune musicien. Il donna le signal des
applaudissements, se leva, parla encore, caractrisa avec feu la nature
de ce talent, qui, disait-il avait l'odeur du steppe. Tout le salon
pour petite-maman eut un moment les yeux du jeune musicien. M.
Plancoulaine, flatt d'avoir fait entendre quelqu'un  un artiste de
Paris, applaudit lui-mme.

Alors je vis mon pre, enhardi, qui se disposait  lui parler. Il
s'tait encore une fois rapproch de lui. Il allait parler, quand M.
Plancoulaine, qui probablement suivait son jeu, lui lana pour toute
politesse, en me dsignant du doigt:

--Qu'est-ce que vous allez faire de cet enfant-l?

Il avait jet son aumne. Il ddaigna la rponse. Mon pre disait:

--Mais je vais le mettre au collge  la rentre...

M. Plancoulaine avait dj tourn la tte et causait musique avec le
compositeur.

Mon pre fit signe  sa femme qu'il tait temps de nous retirer, et il
profita du brouhaha, qui durait encore, pour saluer  distance M.
Plancoulaine, sans lui tendre la main.

Madame Plancoulaine nous reconduisit. Elle descendit avec nous les
marches du perron, en nouant sous son menton les brides d'un chapeau de
jardin.

--Mais, madame, ne vous donnez donc pas la peine, je vous en prie!

--C'est trop aimable  vous, madame... nous ne souffrirons pas!...

--Allons donc! dit madame Plancoulaine, il y a trop longtemps que je ne
vous ai vus! Je suis sre que c'est moi la plus contente...

--Mais nous le sommes, madame, veuillez le croire.

--A la bonne heure! Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pcheur
converti que pour cent justes qui...

Elle coupait aux glantiers une demi-douzaine de roses magnifiques:

--Prenez a, ma belle!

Nous dmes nous confondre en remerciements. Il fallait, bon gr mal gr,
se dclarer ses obligs. Elle nous conduisait jusqu' la ferme. Par les
fentres des cuisines les domestiques taient tmoins de l'honneur qu'on
nous faisait. Une porte s'ouvrit tout  coup, et la cuisinire,
Franoise, vint vers nous, tenant un chien sur le bras. Elle nous
adressait de loin force petits saluts; son oeil parlait; elle aussi
s'tait bien doute quand elle avait vu la bourriche. Elle dit en
arrivant prs de nous:

--C'est Mirza, la soeur au petit chien de monsieur et madame Nadaud.
Monsieur et madame vont bien?

--Mais oui, Franoise; merci. Ah! voil donc la soeur dont nous avons
tant entendu parler!

--C'est comme ici, dit madame Plancoulaine, vous ne vous doutez pas
combien on nous rebat les oreilles de votre chien Paletot. Il faudra
nous l'amener la prochaine fois.

Les domestiques, de part et d'autre, avaient pouss au trait de paix.
Si la mre Fouillette trouvait que nous dnions trop souvent  la
maison, les gens, chez les Plancoulaine, reprochaient aux jumeaux
Courtois de hacher les canaps et le jardin.

Nous prmes cong au seuil de la ferme.

--Eh bien! dit petite-maman, j'espre que a s'est bien pass!

--Oh!... fit mon pre, la pilule a le got amer; mais j'espre que
l'effet sera bon.

Il se dfendit de ternir l'heureuse impression qu'emportait sa femme; il
sentait qu'elle avait l retrouv sa vie, c'est--dire du monde. Quant 
lui, il ne doutait pas qu'il dt reprendre pied promptement dans la
maison en s'avilissant de nouveau, et le plus frquemment possible,
devant M. Plancoulaine.




XIII


Nous rencontrmes M. Clrambourg sur le pont. Nous n'avions pas  lui
apprendre d'o nous venions. Il dit lui-mme  mon pre:

--Maintenant que _c'est fait_, je puis vous confier que par votre
dmarche vous avez rendu un fier service  Plancoulaine...

Mon pre leva les sourcils et jeta son corps en prire.

--Oui, continua Clrambourg, Plancoulaine est  couteaux tirs avec
Courtois, et il ne savait pas  qui confier le soin de ses affaires.

--Ah! dit mon pre, j'aurais aim savoir plus tt que les choses en
taient  ce point: j'eusse fait l-bas meilleure figure.

Ces messieurs s'approchrent du parapet et regardrent la maison neuve,
qu'on appelait dj le chteau Moche, et qui s'levait au bout du
pont, presque en face du jardin du presbytre. C'tait une construction
prtentieuse, avec deux petites tourelles crneles, et une terrasse 
balustrade, sur la rivire, le tout destin  imiter et surpasser les
agrments de la maison Colivaut.

--Courtois, dit M. Clrambourg, a eu la ngligence de laisser construire
ces tourelles sans consulter l'tat des servitudes. Or, monsieur Phbus
qui, depuis un an et plus, regarde placidement, de sa barque, pousser le
chteau Moche, vient d'lever la prtention d'en faire raser la toiture
et les tours, attendu qu'il est propritaire d'une bicoque situe
derrire et qui jouit, sur le terrain Moche, d'une servitude de non
btir.

M. Phbus tait debout dans sa barque au pied du mur du presbytre. La
flotte de lige oscillait comme un pendule scandant la marche
infaillible du temps propice aux haines patientes. Au-dessus de sa tte
s'tendait le jardin en friche o les plantes, les btes et un saint
homme louaient Dieu. La rivire sombre et profonde, toujours mme et
toujours nouvelle, coulait indiffrente sous un doux ciel lger o
semblaient voleter des jupes de ballerines.

Nous continumes notre chemin. Je me rappelais le retour de la visite
aux Plancoulaine, qui avait marqu le dbut de notre priode de
malheurs. Le retour d'aujourd'hui en clbrait la clture. L-haut, au
fin bout de la rue, la maison Colivaut ne reprsentait plus le but un
peu chimrique de nos efforts; la maison Colivaut tait  nous. Les
passants, les boutiquiers ne nous regardaient plus comme des gens qui
ont eu le front de regimber contre un caprice tyrannique unanimement
accept; ils nous enveloppaient de cette bienveillance qu'on n'accorde
qu' ceux qui se sont soumis  la loi commune. Nous tions dsormais
d'accord avec l'opinion publique.

Quelque chose, je ne sais quoi, en ma conscience d'enfant, se rvoltait
contre la platitude de ce rsultat. Les pripties de la guerre me
plaisaient mieux que cette mdiocre paix; je regrettais que l'aventure
ft finie.

Nous montions la grande rue. Je marchais devant mes parents. Ils
m'avaient appel; je ne les avais pas entendus. J'allais toujours,
l'esprit perdu dans des imaginations. Le dsir autrefois ressenti en
montant dans la voiture de mon pre, ce dsir de fuite perdue dans
l'air libre, au-dessus des toitures, des campagnes, des routes et des
rivires, me soulevait de nouveau avec ses suffocations et son vertige.
Je voyais la rue qui montait, qui s'arrtait  la porte aux pattes de
biche et au mur  balustrade de la maison Colivaut; et je voulais que
cette rue ne s'arrtt point, qu'elle crevt la maison Colivaut, qu'elle
escaladt la colline et, par del la colline, qu'elle escaladt d'autres
obstacles, qu'elle montt plus haut! Je gravissais ces pentes; je voyais
se rapetisser Beaumont, se ratatiner son monde, et la maison
Plancoulaine elle-mme devenir quelque chose de moindre qu'une
fourmilire... Alors, l-haut, je voyais... Je voyais quoi?... Ah!...
voil. J'avais beau faire effort, tre certain que quelque chose
apparatrait l-haut, un brouillard m'aveuglait.

J'arrtai mes pas rels, au milieu de la place, devant la statue
d'Alfred de Vigny. Ce grand homme de bronze,  la figure trangre et
hautaine, fut le premier objet qui me frappa au sortir de mon rve.
tait-ce lui qui mergeait du brouillard? tait-ce lui qu'on voyait
encore quand on regardait de plus haut que la maison Colivaut, de plus
haut que la colline et de plus haut que d'autres collines encore? Des
voix criaient derrire moi:

--Riquet!... Riquet!...

Je me retournai.

--Riquet! mais c'est Marguerite Charmaison!... C'est Marguerite
Charmaison!

Je fis  part moi: Ah! oui, Marguerite Charmaison, qui cherche depuis
plus longtemps que moi! Marguerite Charmaison, qui a eu de plus grands
dsirs que moi-mme. Elle doit savoir, elle, ce que l'on voit quand on
s'est donn beaucoup de peine pour monter, pour escalader collines et
collines!...

--Riquet! Riquet!... On te dit que c'est Marguerite!

En effet, Marguerite Charmaison tait l. Elle arrivait de Paris; elle
prsentait sa mre, que nous n'avions jamais vue  Beaumont. Elle savait
dj que nous venions de chez les Plancoulaine et nous en flicitait.
Elle dit:

--J'irai vous annoncer une nouvelle.

D'une jeune fille ordinaire, cela et signifi videmment un mariage.
Mais de Marguerite, que pouvait-on prvoir avec assurance? Peut-tre
avait-elle vendu un tableau  l'tat? ou dcouvert une nouvelle
vocation? peut-tre avait-elle recouvr ses gots anciens: elle entrait
au thtre? elle se faisait religieuse? elle dcidait de pleurer sa vie
entire le souvenir du jeune lord anglais ou du grand cardinal?... Ou
bien elle avait culbut la philosophie allemande?... mancip le sexe
fminin?... dcouvert la formule de l'Art?... Rien de tout cela ne me
paraissait ridicule ni au-dessus des forces de Marguerite. Je rsumais
mes suppositions en disant: Qu'elle a de la chance! elle a trouv!




XIV


Elle vint nous voir, ds le lendemain, avec sa mre. Le soir tombait;
nous tions au jardin.

Marguerite tait plus jolie qu'autrefois. Sa taille s'tait hausse, son
buste dvelopp; ses yeux taient calms. Il y avait dans ses traits une
harmonie nouvelle; tout y semblait plus mr, plus achev, plus ais et
en quilibre. Elle conservait la mme ardeur; sa voix avait le mme
accent de passion contagieuse qui et fait le succs d'une comdienne;
mais l'inquitude, l'angoisse fivreuse s'en taient alles de toute sa
personne. On la sentait,  ses mouvements,  ses paroles,  son silence
mme, dcidment heureuse.

Elle prit  part petite-maman et lui glissa rapidement quatre mots 
l'oreille qui lui firent faire: Ah! Ce devait tre la nouvelle.
Marguerite ajouta tout haut:

--Ce ne sera officiel que dans quelques jours.

Petite-maman dit:

--C'est une confidence.

On n'en parla point.

Nous avions gravi l'escalier aux marches branlantes, sous le prunier de
mirabelles, et nous nous promenions dans la grande alle borde de buis
qui ctoyait le cadran solaire. Je me tenais autant que possible 
proximit de Marguerite, sans toutefois lui parler, car elle
m'intimidait plus que jamais depuis que je la croyais en possession du
mystre qu'elle avait si ardemment cherch. De temps en temps je
relevais les yeux vers elle; je la considrais et la vnrais comme un
tabernacle qui contient une substance sacre. J'avais si grand besoin de
voir quelqu'un qui ft grand, qui ft beau, qui ft au-dessus du commun
des hommes!

Nous passions et repassions prs du cadran solaire. Bien que j'eusse
dj vu beaucoup de gens passer par l, je m'tonnais toujours qu'aucune
personne ne ft amene, par la vue du double triangle de mtal et
d'ombre, des grands chiffres deux fois sculaires, par l'aspect
mlancolique et charmant de la pierre  demi ronge,  demi revtue
d'une mousse de velours, ou enfin par la grave inscription latine, 
donner  l'entretien un tour moins terre  terre et moins plat. LDUNT
OMNES, ULTIMA NECAT (Toutes les heures nous blessent, la dernire nous
tue). Non! non! Les regards effleuraient la pierre, les esprits n'en
taient pas touchs. Les femmes parlaient toilette ou potins locaux, les
hommes affaires ou politique. Jamais je n'avais entendu le ton se
hausser.

Entre madame Charmaison, Marguerite et petite-maman, s'agitait pour le
moment la question de la prminence du _Bon March_ sur le _Louvre_ ou
du _Louvre_ sur le _Bon March_.

Marguerite remarqua que je suivais ses pas. Elle dit:

--Comme il est sage, cet enfant!

Puis elle me demanda si j'allais toujours chez ce bon monsieur le cur.
Je dis: Oui. J'tais rouge. J'avais bien envie de lui parler; je ne
pus que lui dire:

--Vous souvenez-vous, lorsque vous m'avez mis les deux mains sur les
yeux, auprs du cadran solaire?

--Mais certainement! dit-elle.

Cela lui donna l'ide de revoir le cadran. Elle me prit la main, et nous
nous en approchmes. J'avais assez grandi pour avoir toute la tte
au-dessus de la table; Marguerite se pencha sur moi, son menton
s'appuyant sur mes cheveux, et mon menton  moi sur le cadran. Je
sentais le souffle de Marguerite, et sa main sur mon paule. Un frisson
me passa par tout le corps. Elle me dit:

--Est-ce que vous avez froid?

Non! je n'avais pas froid! Nous tions l tous les deux sur cette pierre
o je m'tais accoutum  voir une sorte d'intermdiaire entre le Ciel
et moi, o j'attendais depuis si longtemps un mot qui s'inscrivt l
pour moi,  ct de la vieille sentence latine. Marguerite, pour moi la
crature la plus sublime et la plus belle que j'eusse connue, Marguerite
ayant trouv sa vocation, et toute radieuse de l'avoir enfin trouve,
Marguerite n'tait-elle pas la voix d'en haut qui allait prononcer le
mot magique qui pargne aux enfants passionns les inquitudes de
l'adolescence?

Elle brlait en effet de faire sa confidence  tous ceux qu'elle voyait;
je crois qu'elle l'et faite aux roseaux. Tandis que j'tais l,
tremblant, haletant, savourant d'avance le souffle qui m'allait
enchanter, elle me dit sur le front:

--Riquet! tu sais, je me marie!

Puis plus bas, plus mystrieusement, et cette fois dans l'oreille, o je
sentis ses lvres:

--... Avec le docteur Chevalire!

Et elle m'abandonna tout  coup. Elle avait rougi en disant le nom de
celui qu'elle aimait.

Tel tait l'aboutissement de toutes les fivres de Marguerite
Charmaison. Adieu images d'OEdipe et de Newman! adieu mourant lord
Wolesley! adieu Kant! adieu revendications fminines! adieu grand Art!
Elle avait rencontr un beau jeune homme; elle l'aimait; elle
l'pousait.

Quand ces dames nous quittrent, je m'en allai sur la terrasse et
m'accoudai  la balustrade. Marguerite descendait la rue avec sa mre.

Je reconnus,  la terrasse du caf, au milieu de ces messieurs du
Conseil, le docteur Troufleau. A la pense de l'motion qu'il allait
avoir, mon coeur sauta. Ces dames arrivaient au carrefour: le docteur
les avait vues. Elles furent jointes par une dame en noir avec qui elles
causrent un instant, et, comme elles allaient se sparer, je vis que
Marguerite se penchait  l'oreille de la dame en noir: elle lui faisait
sa confidence. Troufleau tait loign de quatre pas  peine; il et pu
l'entendre...

Il salua ces dames en se levant tout debout; son chapeau haut de forme
dcrivit un grand arc de cercle; un pan de sa redingote renversa
probablement une cuiller et un verre; le bruit en vint jusqu' moi.
Marguerite tourna la tte, l'aperut et lui rendit son salut.

Ces dames s'loignrent encore; je les vis disparatre vers l'glise. Le
silence du soir se rpandit. Parfois la voix d'un des buveurs, au caf,
clatait comme une vitre qu'on brise. On percevait trs nettement le
choc des soucoupes. Un chien traversait la place. Une femme allait  la
fontaine. Je vis, au travers d'un rideau de mousseline,  la lueur d'une
petite lampe, madame Auxenfants qui fricotait. M. Fesquet fumait la pipe
 la fentre. Mesdemoiselles Tiffeneau et mademoiselle Bouquet revinrent
de leur promenade en chantant.

Puis,  l'heure du dner, tous les bruits moururent, et la rue, en toute
sa longueur, semblait traverser une ville abandonne. Seule, au milieu
de la place, demeurait la statue du pote.

De ma balustrade, je regardai encore une fois cet tre inconnu de tous
et dominant tout le monde de sa mine altire. Il restait tranger  nos
rumeurs,  nos disputes,  nos bassesses. Il paraissait dsespr, et
pourtant calme. tait-ce  cause de ce qu'il voyait  ses pieds?
tait-ce  cause de ce qu'il voyait au loin? De son pidestal, voyait-il
les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?

M. le cur m'avait dit, en m'expliquant les auteurs anciens:

Mon enfant, les penses forment un jeu de patience merveilleux; il
s'agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n'est
pas trouv, elles clochent entre elles et nous font mal; quand vous le
tenez, vous voyez Dieu.

Oh! comme j'essayais de mettre de l'ordre dans mes pauvres penses; mais
j'tais trop jeune... Et personne ne m'aidait.

La nuit tait presque venue, j'eus moins de honte  commettre une
extravagance. Je ramassai dans l'ombre tous mes beaux dsirs d'enfant,
corns dj aux ralits de la vie, et, au risque d'tre pris pour un
insens si quelqu'un m'entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma
bouche, et criai au pote:

--Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l'air d'tre au-dessus
de nous!


FIN


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--9558-11-12





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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
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or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
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the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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