Project Gutenberg's Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne

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Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum

Author: Jules Verne

Posting Date: September 11, 2012 [EBook #4968]
Release Date: January, 2004
First Posted: April 6, 2002
Last Updated: January 16, 2005

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE ***




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Les cinq cents millions de la Bgum de Jules Verne

TABLE DES MATIRES
I    - O MR. SHARP FAIT SON ENTRE
II   - DEUX COPAINS
III  - UN FAIT DIVERS
IV   - PART  DEUX
V    - LA CIT DE L'ACIER
VI   - LE PUITS ALBRECHT
VII  - LE BLOC CENTRAL
VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
IX   -  P. P. C. 
X    - UN ARTICLE DE L'  UNSERE CENTURIE , REVUE ALLEMANDE
XI   - UN DNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
XII  - LE CONSEIL
XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
XIV  - BRANLE-BAS DE COMBAT
XV   - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
XVI  - DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE
XVII - EXPLICATIONS  COUPS DE FUSIL
XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
XIX  - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
XX   - CONCLUSION

I      OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE

<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit  lui-mme
le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.

Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu le monologue, qui est
une des formes de la distraction.

C'tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie  la fois grave et
aimable, un de ces individus dont on se dit  premire vue : voil un
brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne traht aucune
recherche, le docteur tait dj ras de frais et cravat de blanc.

Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'htel,  Brighton,
s'talaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
heures sonnaient  peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
tour de la ville, de visiter un hpital, de rentrer  son htel et de
lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
extenso_ d'un mmoire qu'il avait prsent l'avant-veille au grand
Congrs international d'Hygine, sur un << compte-globules du sang >>
dont il tait l'inventeur.

Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
ctelette cuite  point, une tasse de th fumant et quelques-unes de
ces rties au beurre que les cuisinires anglaises font  merveille,
grce aux petits pains spciaux que les boulangers leur fournissent.

<< Oui, rptait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment trs
bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
prsident, la rponse du docteur Cicogna, de Naples, les dveloppements
de mon mmoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographi. >>

<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associ
s'exprime en franais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en dbutant,
si je prends cette libert ; mais ils comprennent assurment mieux ma
langue que je ne saurais parler la leur..." >>

<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
plus exact et plus prcis ! >>

Le docteur Sarrasin en tait l de ses rflexions, lorsque le matre
des crmonies lui-mme -- on n'oserait donner un moindre titre  un
personnage si correctement vtu de noir -- frappa  la porte et demanda
si << monsiou >> tait visible...

<< Monsiou >> est une appellation gnrale que les Anglais se croient
obligs d'appliquer  tous les Franais indistinctement, de mme qu'ils
s'imagineraient manquer  toutes les rgles de la civilit en ne
dsignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
sous celui de << Herr >>. Peut-tre, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routinire a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emble
la nationalit des gens.

Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui tait prsente. Assez
tonn de recevoir une visite en un pays o il ne connaissait personne,
il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carr de papier minuscule :

<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>

Il savait qu'un << solicitor >> est le congnre anglais d'un avou, ou
plutt homme de loi hybride, intermdiaire entre le notaire, l'avou et
l'avocat, -- le procureur d'autrefois.

<< Que diable puis-je avoir  dmler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>

<< Vous tes bien sr que c'est pour moi ? reprit-il.

-- Oh ! yes, monsiou.

-- Eh bien ! faites entrer. >>

Le matre des crmonies introduisit un homme jeune encore, que le
docteur,  premire vue, classa dans la grande famille des << ttes de
mort >>. Ses lvres minces ou plutt dessches, ses longues dents
blanches, ses cavits temporales presque  nu sous une peau
parchemine, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
vrille lui donnaient des titres incontestables  cette qualification.
Son squelette disparaissait des talons  l'occiput sous un <<
ulster-coat >>  grands carreaux, et dans sa main il serrait la poigne
d'un sac de voyage en cuir verni.

Ce personnage entra, salua rapidement, posa  terre son sac et son
chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :

<< William Henry Sharp junior, associ de la maison Billows, Green,
Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...

-- Oui, monsieur.

-- Franois Sarrasin ?

-- C'est en effet mon nom.

-- De Douai ?

-- Douai est ma rsidence.

-- Votre pre s'appelait Isidore Sarrasin ?

-- C'est exact.

-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>

Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :

<< Isidore Sarrasin est mort  Paris en 1857, VIme arrondissement, rue
Taranne, numro 54, htel des Ecoles, actuellement dmoli.

-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
voudriez-vous m'expliquer ?...

-- Le nom de sa mre tait Julie Langvol, poursuivit Mr. Sharp,
imperturbable. Elle tait originaire de Bar-le-Duc, fille de Bndict
Langvol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
registres de la municipalit de ladite ville... Ces registres sont une
institution bien prcieuse, monsieur, bien prcieuse !... Hem !... hem
!... et soeur de Jean-Jacques Langvol, tambour-major au 36me lger...

-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, merveill par cette
connaissance approfondie de sa gnalogie, que vous paraissez sur ces
divers points mieux inform que moi. Il est vrai que le nom de famille
de ma grand-mre tait Langvol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.

-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pre,
Jean Sarrasin, qu'elle avait pous en 1799. Tous deux allrent
s'tablir  Melun comme ferblantiers et y restrent jusqu'en 1811, date
de la mort de Julie Langvol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pre. A dater de ce moment,
le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouve 
Paris...

-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entran malgr lui par
cette prcision toute mathmatique. Mon grand-pre vint s'tablir 
Paris pour l'ducation de son fils, qui se destinait  la carrire
mdicale. Il mourut, en 1832,  Palaiseau, prs Versailles, o mon pre
exerait sa profession et o je suis n moi-mme en 1822.

-- Vous tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frres ni de soeurs
?...

-- Non ! j'tais fils unique, et ma mre est morte deux ans aprs ma
naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>

Mr. Sharp se leva.

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononant ces noms avec
le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
suis heureux de vous avoir dcouvert et d'tre le premier  vous
prsenter mes hommages ! >>

<< Cet homme est alin, pensa le docteur. C'est assez frquent chez
les "ttes de mort". >>

Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.

<< Je ne suis pas fou le moins du monde, rpondit-il avec calme. Vous
tes,  l'heure actuelle, le seul hritier connu du titre de baronnet,
concd, sur la prsentation du gouverneur gnral de la province de
Bengale,  Jean-Jacques Langvol, naturalis sujet anglais en 1819,
veuf de la Bgum Gokool, usufruitier de ses biens, et dcd en 1841,
ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postrit,
incapable et intestat, en 1869. La succession s'levait, il y a trente
ans,  environ cinq millions de livres sterling. Elle est reste sous
squestre et tutelle, et les intrts en ont t capitaliss presque
intgralement pendant la vie du fils imbcile de Jean-Jacques Langvol.
Cette succession a t value en 1870 au chiffre rond de vingt et un
millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
francs. En excution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirm par la
cour de Delhi, homologu par le Conseil priv, les biens immeubles et
mobiliers ont t vendus, les valeurs ralises, et le total a t
plac en dpt  la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
simple chque, aussitt aprs avoir fait vos preuves gnalogiques en
cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre ds aujourd'hui  vous
faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
acompte  valoir... >>

Le docteur Sarrasin tait ptrifi. Il resta un instant sans trouver un
mot  dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
accepter comme fait exprimental ce rve des _Mille et une nuits_, il
s'cria :

<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
de cette histoire, et comment avez-vous t conduit  me dcouvrir ?

-- Les preuves sont ici, rpondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
cuir verni. Quant  la manire dont je vous ai trouv, elle est fort
naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
les nombreuses successions en dshrence qui sont enregistres tous les
ans dans les possessions britanniques, est une spcialit de notre
maison. Or, prcisment, l'hritage de la Bgum Gokool exerce notre
activit depuis un lustre entier. Nous avons port nos investigations
de tous cts, pass en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
trouver celle qui tait issue d'Isidore. J'tais mme arriv  la
conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
t frapp hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
du Congrs d'Hygine, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'tait pas
connu. Recourant aussitt  mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassembles au sujet de cette succession,
j'ai constat avec tonnement que la ville de Douai avait chapp 
notre attention. Presque sr dsormais d'tre sur la piste, j'ai pris
le train de Brighton, je vous ai vu  la sortie du Congrs, et ma
conviction a t faite. Vous tes le portrait vivant de votre
grand-oncle Langvol, tel qu'il est reprsent dans une photographie de
lui que nous possdons, d'aprs une toile du peintre indien Saranoni. >>

Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
Sarrasin. Cette photographie reprsentait un homme de haute taille avec
une barbe splendide, un turban  aigrette et une robe de brocart
chamarre de vert, dans cette attitude particulire aux portraits
historiques d'un gnral en chef qui crit un ordre d'attaque en
regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
vaguement la fume d'une bataille et une charge de cavalerie.

<< Ces pices vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
bien me le permettre, prendre vos ordres. >>

Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept  huit volumes
de dossiers, les uns imprims, les autres manuscrits, les dposa sur la
table et sortit  reculons, en murmurant :

<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>

Moiti croyant, moiti sceptique, le docteur prit les dossiers et
commena  les feuilleter.

Un examen rapide suffit pour lui dmontrer que l'histoire tait
parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hsiter, par
exemple, en prsence d'un document imprim sous ce titre :

<< _Rapport aux Trs Honorables Lords du Conseil priv de la Reine,
dpos le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bgum
Gokool de Ragginahra, province de Bengale._

Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de proprit de
certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
ensemble de divers difices, palais, btiments d'exploitation,
villages, objets mobiliers, trsors, armes, etc., provenant de la
succession de la Bgum Gokool de Ragginahra. Des exposs soumis
successivement au tribunal civil d'Agra et  la Cour suprieure de
Delhi, il rsulte qu'en 1819, la Bgum Gokool, veuve du rajah
Luckmissur et hritire de son propre chef de biens considrables,
pousa un tranger, franais d'origine, du nom de Jean-Jacques
Langvol. Cet tranger, aprs avoir servi jusqu'en 1815 dans l'arme
franaise, o il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
36me lger, s'embarqua  Nantes, lors du licenciement de l'arme de la
Loire, comme subrcargue d'un navire de commerce. Il arriva  Calcutta,
passa dans l'intrieur et obtint bientt les fonctions de capitaine
instructeur dans la petite arme indigne que le rajah Luckmissur tait
autoris  entretenir. De ce grade, il ne tarda pas  s'lever  celui
de commandant en chef, et, peu de temps aprs la mort du rajah, il
obtint la main de sa veuve. Diverses considrations de politique
coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
prilleuse aux Europens d'Agra par Jean-Jacques Langvol, qui s'tait
fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur gnral
de la province de Bengale  demander et obtenir pour l'poux de la
Bgum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
alors rige en fief. La Bgum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
ses biens  Langvol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
De leur mariage il n'y avait qu'un fils en tat d'imbcillit depuis
son bas ge, et qu'il fallut immdiatement placer sous tutelle. Ses
biens ont t fidlement administrs jusqu' sa mort, survenue en 1869.
Il n'y a point d'hritiers connus de cette immense succession. Le
tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn la licitation, 
la requte du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
l'honneur de demander aux Lords du Conseil priv l'homologation de ces
jugements, etc. >> Suivaient les signatures.

Des copies certifies des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
vente, des ordres donns pour le dpt du capital  la Banque
d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
retrouver des hritiers Langvol, et toute une masse imposante de
documents du mme ordre, ne permirent bientt plus la moindre
hsitation au docteur Sarrasin. Il tait bien et dment le << next of
kin >> et successeur de la Bgum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
millions dposs dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
l'paisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
authentiques de naissance et de dcs !

Un pareil coup de fortune avait de quoi blouir l'esprit le plus calme,
et le bon docteur ne put entirement chapper  l'motion qu'une
certitude aussi inattendue tait faite pour causer. Toutefois, son
motion fut de courte dure et ne se traduisit que par une rapide
promenade de quelques minutes  travers la chambre. Il reprit ensuite
possession de lui-mme, se reprocha comme une faiblesse cette fivre
passagre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
absorb en de profondes rflexions.

Puis, tout  coup, il se remit  marcher de long en large. Mais, cette
fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
pense gnreuse et noble se dveloppait en lui. Il l'accueillit, la
caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.

A ce moment, on frappa  la porte. Mr. Sharp revenait.

<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblig pour les peines
que vous vous tes donnes.

-- Pas oblig du tout... simple affaire... mon mtier.... rpondit Mr.
Sharp. Puis-je esprer que Sir Bryah me conservera sa clientle ?

-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
vous demanderai seulement de renoncer  me donner ce titre absurde... >>

Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
physionomie de Mr. Sharp ; mais il tait trop bon courtisan pour ne pas
cder.

<< Comme il vous plaira, vous tes le matre, rpondit-il. Je vais
reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.

-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.

-- Parfaitement, nous en avons copie. >>

Le docteur Sarrasin, rest seul, s'assit  son bureau, prit une feuille
de papier  lettres et crivit ce qui suit :

<< Brighton,28 octobre 1871.

<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune norme, colossale,
insense ! Ne me crois pas atteint d'alination mentale et lis les deux
ou trois pices imprimes que je joins  ma lettre. Tu y verras
clairement que je me trouve l'hritier d'un titre de baronnet anglais
ou plutt indien, et d'un capital qui dpasse un demi-milliard de
francs, actuellement dpos  la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir  notre
sagesse. Il y a une heure  peine que j'ai connaissance du fait, et
dj le souci d'une pareille responsabilit touffe  demi la joie
qu'en pensant  toi la certitude acquise m'avait d'abord cause.
Peut-tre ce changement sera-t-il fatal dans nos destines... Modestes
pionniers de la science, nous tions heureux dans notre obscurit. Le
serons-nous encore ? Non, peut-tre,  moins... Mais je n'ose te parler
d'une ide arrte dans ma pense...  moins que cette fortune mme ne
devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
charge-toi de l'apprendre  ta mre. Je suis assur qu'en femme sense,
elle l'accueillera avec calme et tranquillit. Quant  ta soeur, elle
est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tte.
D'ailleurs, elle est dj solide, sa petite tte, et dut-elle
comprendre toutes les consquences possibles de la nouvelle que je
t'annonce, je suis sr qu'elle sera de nous tous celle que ce
changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
poigne de main  Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
d'avenir.

<< Ton pre affectionn, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>

Cette lettre place sous enveloppe, avec les papiers les plus
importants,  l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, lve  l'Ecole
centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
le docteur prit son chapeau, revtit son pardessus et s'en alla au
Congrs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mme
plus  ses millions.

II     DEUX COPAINS

Octave Sarrasin, fils du docteur, n'tait pas ce qu'on peut appeler
proprement un paresseux. Il n'tait ni sot ni d'une intelligence
suprieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
tait chtain, et, en tout, membre-n de la classe moyenne. Au collge
il obtenait gnralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalaurat, il avait eu la note << passable >>. Repouss une premire
fois au concours de l'Ecole centrale, il avait t admis  la seconde
preuve avec le numro 127. C'tait un caractre indcis, un de ces
esprits qui se contentent d'une certitude incomplte, qui vivent
toujours dans l'-peu-prs et passent  travers la vie comme des clairs
de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destine ce qu'un
bouchon de lige est sur la crte d'une vague. Selon que le vent
souffle du nord ou du midi, ils sont emports vers l'quateur ou vers
le ple. C'est le hasard qui dcide de leur carrire. Si le docteur
Sarrasin ne se ft pas fait quelques illusions sur le caractre de son
fils, peut-tre aurait-il hsit avant de lui crire la lettre qu'on a
lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
esprits.

Le bonheur avait voulu qu'au dbut de son ducation, Octave tombt sous
la domination d'une nature nergique dont l'influence un peu tyrannique
mais bienfaisante s'tait de vive force impose  lui. Au lyce
Charlemagne, o son pre l'avait envoy terminer ses tudes, Octave
s'tait li d'une amiti troite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientt
cras de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.

Marcel Bruckmann, rest orphelin  douze ans, avait hrit d'une petite
rente qui suffisait tout juste  payer son collge. Sans Octave, qui
l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'et jamais mis le pied
hors des murs du lyce.

Il suivit de l que la famille du docteur Sarrasin fut bientt celle du
jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
comprit que toute sa vie devait appartenir  ces braves gens qui lui
tenaient lieu de pre et de mre. Il en arriva donc tout naturellement
 adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et dj srieuse
fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
s'tait donn la tche agrable de faire de Jeanne, qui aimait l'tude,
une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
mme temps, d'Octave un fils digne de son pre. Cette dernire tche,
il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
soeur, dj suprieure pour son ge  son frre. Mais Marcel s'tait
promis d'atteindre son double but.

C'est que Marcel Bruckmann tait un de ces champions vaillants et
aviss que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait dj par la
duret et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacit de son
intelligence. Il tait tout volont et tout courage au-dedans, comme il
tait au-dehors taill  angles droits. Ds le collge, un besoin
imprieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme  la
balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manqut un prix
 sa moisson annuelle, il pensait l'anne perdue. C'tait  vingt ans
un grand corps dhanch et robuste, plein de vie et d'action, une
machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tte
intelligente tait dj de celles qui arrtent le regard des esprits
attentifs. Entr le second  l'Ecole centrale, la mme anne qu'Octave,
il tait rsolu  en sortir le premier.

C'est d'ailleurs  son nergie persistante et surabondante pour deux
hommes qu'Octave avait d son admission. Un an durant, Marcel l'avait
<< pistonn >>, pouss au travail, de haute lutte oblig au succs. Il
prouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de piti
amicale, pareil  celui qu'un lion pourrait accorder  un jeune chien.
Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sve, cette plante
anmique et de la faire fructifier auprs de lui.

La guerre de 1870 tait venue surprendre les deux amis au moment o ils
passaient leurs examens. Ds le lendemain de la clture du concours,
Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaait Strasbourg
et l'Alsace avait exaspre, tait all s'engager au 31me bataillon de
chasseurs  pied. Aussitt Octave avait suivi cet exemple.

Cte  cte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
campagne du sige. Marcel avait reu  Champigny une balle au bras
droit ;  Buzenval, une paulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
galon ni blessure. A vrai dire, ce n'tait pas sa faute, car il avait
toujours suivi son ami sous le feu. A peine tait-il en arrire de six
mtres. Mais ces six mtres-l taient tout.

Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux tudiants
habitaient ensemble deux chambres contigus d'un modeste htel voisin
de l'cole. Les malheurs de la France, la sparation de l'Alsace et de
la Lorraine, avaient imprim au caractre de Marcel une maturit toute
virile.

<< C'est affaire  la jeunesse franaise, disait-il, de rparer les
fautes de ses pres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
arriver. >>

Debout  cinq heures, il obligeait Octave  l'imiter. Il l'entranait
aux cours, et,  la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps  autre
d'une pipe et d'une tasse de caf. On se couchait  dix heures, le
coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
Conservatoire de loin en loin, une course  cheval jusqu'au bois de
Verrires, une promenade en fort, deux fois par semaine un assaut de
boxe ou d'escrime, tels taient leurs dlassements. Octave manifestait
bien par instants des vellits de rvolte, et jetait un coup d'oeil
d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>,  la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
qu'elles reculaient le plus souvent.

Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis taient,
selon leur coutume, assis cte  cte  la mme table, sous l'abat-jour
d'une lampe commune. Marcel tait plong corps et me dans un problme,
palpitant d'intrt, de gomtrie descriptive applique  la coupe des
pierres. Octave procdait avec un soin religieux  la fabrication,
malheureusement plus importante  son sens, d'un litre de caf. C'tait
un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
peut-tre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'chapper pour
quelques minutes  la terrible ncessit d'aligner des quations, dont
il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
goutte  goutte son eau bouillante  travers une couche paisse de moka
en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d lui suffire. Mais
l'assiduit de Marcel lui pesait comme un remords, et il prouvait
l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.

<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout  coup. Ce
filtre antique et solennel n'est plus  la hauteur de la civilisation.

-- Achte un percolateur ! Cela t'empchera peut-tre de perdre une
heure tous les soirs  cette cuisine >>, rpondit Marcel.

Et il se remit  son problme.

<< Une vote a pour intrados un ellipsode  trois axes ingaux. Soit A
B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
gal  c, ce qui rend la vote surbaisse... >>

A ce moment, on frappa  la porte.

<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garon de l'htel.

On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
tudiant.

<< C'est de mon pre, fit Octave. Je reconnais l'criture... Voil ce
qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant 
petits coups le paquet de papiers.

Marcel savait comme lui que le docteur tait en Angleterre. Son passage
 Paris, huit jours auparavant, avait mme t signal par un dner de
Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dmod, mais que le docteur
Sarrasin continuait de considrer comme le dernier mot du raffinement
parisien.

<< Tu me diras si ton pre te parle de son Congrs d'Hygine, dit
Marcel. C'est une bonne ide qu'il a eue d'aller l. Les savants
franais sont trop ports  s'isoler. >>

Et Marcel reprit son problme :

<< ... L'extrados sera form par un ellipsode semblable au premier
ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Aprs avoir
marqu les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
traons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
>>

Un cri d'Octave lui fit relever la tte.

<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
tout ple.

-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
recevoir.

Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
jeta un coup d'oeil sur les documents imprims qui l'accompagnaient, et
dit :

<< C'est curieux ! >>

Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma mthodiquement. Octave tait
suspendu  ses lvres.

<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix trangle.

-Vrai ?... Evidemment. Ton pre a trop de bon sens et d'esprit
scientifique pour accepter  l'tourdie une conviction pareille.
D'ailleurs, les preuves sont l, et c'est au fond trs simple. >>

La pipe tant bien et dment allume, Marcel se remit au travail.
Octave restait les bras ballants, incapable mme d'achever son caf, 
plus forte raison d'assembler deux ides logiques. Pourtant, il avait
besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rvait pas.

<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
qu'un demi-milliard, c'est une fortune norme ? >>

Marcel releva la tte et approuva :

<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-tre pas une pareille en France,
et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis,  peine cinq ou
six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.

- Et un titre par-dessus le march ! reprit Octave, un titre de
baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn d'en avoir un, mais
puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de mme plus
lgant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>

Marcel lana une bouffe de fume et n'articula pas un mot. Cette
bouffe de fume disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>

<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
tant de gens qui collent une particule  leur nom, ou s'inventent un
marquisat de carton ! Mais possder un vrai titre, un titre
authentique, bien et dment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
souvent... >>

La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>

<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>

Il s'arrta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
sur les millions.

<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binme, notre professeur de
mathmatiques, rabchait tous les ans, dans sa premire leon sur la
numration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considrable pour
que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
ide juste, si elles n'avaient  leur disposition les ressources d'une
reprsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu' un homme qui
verserait un franc  chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
est l'hritier d'un demi-milliard de francs !

-- Un demi-milliard de francs ! s'cria Marcel, secou par le mot plus
qu'il ne l'avait t par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
faire de mieux ? Ce serait de le donner  la France pour payer sa
ranon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...

-- Ne va pas t'aviser au moins de suggrer une pareille ide  mon pre
!... s'cria Octave du ton d'un homme effray. Il serait capable de
l'adopter ! Je vois dj qu'il rumine quelque projet de sa faon !...
Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
rente !

-- Allons, tu tais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour tre
capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
qu'il et mieux valu pour toi, sinon pour ton pre, qui est un esprit
droit et sens, que ce gros hritage ft rduit  des proportions plus
modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente 
partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>

Et il se remit au travail.

Quant  Octave, il lui tait impossible de rien faire, et il s'agita si
fort dans la chambre, que son ami, un peu impatient, finit par lui
dire :

<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est vident que tu n'es
bon  rien ce soir !

-- Tu as raison >>, rpondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
permission d'abandonner toute espce de travail.

Et, sautant sur son chapeau, il dgringola l'escalier et se trouva dans
la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrta sous un bec de gaz
pour relire la lettre de son pre. Il avait besoin de s'assurer de
nouveau qu'il tait bien veill.

<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rptait-il. Cela fait
au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pre ne m'en
donnerait qu'un par an, comme pension, que la moiti d'un, que le quart
d'un, je serais encore trs heureux ! On fait beaucoup de choses avec
de l'argent ! Je suis sr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
pas un imbcile, n'est-ce pas ? On a t reu  l'Ecole centrale !...
Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>

Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.

<< J'aurai un htel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
moment o je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'tait.
Comme cela vient  point tout de mme !... Un demi-milliard !...
Baronnet !... C'est drle, maintenant que c'est venu, il me semble que
je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
toujours occup  trimer sur des livres et des planches  dessin !...
Tout de mme, c'est un fameux rve ! >>

Octave suivait, en ruminant ces ides, les arcades de la rue de Rivoli.
Il arriva aux Champs-Elyses, tourna le coin de la rue Royale, dboucha
sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides talages
qu'avec indiffrence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
Maintenant, il s'y arrta et songea avec un vif mouvement de joie que
tous ces trsors lui appartiendraient quand il le voudrait.

<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomtres, que le
lustre de l'Opra verse ses cascades de lumire, que les violons
grincent, que les chanteuses s'gosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
des pur-sang au fond des manges, et que s'allume le Caf Anglais !...
Paris est  moi !... Tout est  moi !... Ne voyagerai-je pas ?
N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
d'ivoire par-dessus le march !... J'aurai des lphants !... Je
chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht  vapeur pour me
conduire o je voudrai, m'arrter et repartir  ma fantaisie !... A
propos de vapeur, je suis charg de donner la nouvelle  ma mre. Si je
partais pour Douai !... Il y a l'cole... Oh ! oh ! l'cole ! on peut
s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prvenir. Je vais lui envoyer
une dpche. Il comprendra bien que je suis press de voir ma mre et
ma soeur dans une pareille circonstance ! >>

Octave entra dans un bureau tlgraphique, prvint son ami qu'il
partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hla un fiacre et se
fit transporter  la gare du Nord.

Ds qu'il fut en wagon, il se reprit  dvelopper son rve.

A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment  la porte de la
maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
moi le paisible quartier des Aubettes.

<< Qui donc est malade ? se demandaient les commres d'une fentre 
l'autre.

-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
lucarne au dernier tage.

-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>

Aprs dix minutes d'attente, Octave russit  pntrer dans la maison.
Sa mre et sa soeur Jeanne, prcipitamment descendues en robe de
chambre, attendaient l'explication de cette visite.

La lettre du docteur, lue  haute voix, eut bientt donn la clef du
mystre.

Mme Sarrasin fut un moment blouie. Elle embrassa son fils et sa fille
en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait tre  eux
maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer  des jeunes
gens qui possdaient quelques centaines de millions. Cependant, les
femmes ont plus tt fait que les hommes de s'habituer  ces grands
coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
c'tait  lui, en somme, qu'il appartenait de dcider de sa destine et
de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant 
Jeanne, elle tait heureuse  la joie de sa mre et de son frre ; mais
son imagination de treize ans ne rvait pas de bonheur plus grand que
celui de cette petite maison modeste o sa vie s'coulait doucement
entre les leons de ses matres et les caresses de ses parents. Elle ne
voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
changer grand-chose  son existence, et cette perspective ne la troubla
pas un instant.

Mme Sarrasin, marie trs jeune  un homme absorb tout entier par les
occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
Ne pouvant partager les bonheurs que l'tude donnait au docteur
Sarrasin, elle s'tait quelquefois sentie un peu seule  ct de ce
travailleur acharn, et avait par suite concentr sur ses deux enfants
toutes ses esprances. Elle avait toujours rv pour eux un avenir
brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
doutait pas, tait appel aux plus hautes destines. Depuis qu'il avait
pris rang  l'Ecole centrale, cette modeste et utile acadmie de jeunes
ingnieurs s'tait transforme dans son esprit en une ppinire
d'hommes illustres. Sa seule inquitude tait que la modestie de leur
fortune ne ft un obstacle, une difficult tout au moins  la carrire
glorieuse de son fils, et ne nuist plus tard  l'tablissement de sa
fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'tre. Aussi sa
satisfaction fut- elle complte.

La mre et le fils passrent une grande partie de la nuit  causer et 
faire des projets, tandis que Jeanne, trs contente du prsent, sans
aucun souci de l'avenir, s'tait endormie dans un fauteuil.

Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :

<< Tu ne m'as pas parl de Marcel, dit Mme Sarrasin  son fils. Ne lui
as-tu pas donn connaissance de la lettre de ton pre ? Qu'en a-t-il
dit ?

-- Oh ! rpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
c'est un stoque ! Je crois qu'il a t effray pour nous de l'normit
de l'hritage ! Je dis pour nous ; mais son inquitude ne remontait pas
jusqu' mon pre, dont le bon sens, disait-il, et la raison
scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mre,
et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach qu'il et prfr
un hritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...

-- Marcel n'avait peut-tre pas tort, rpondit Mme Sarrasin en
regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
fortune, pour certaines natures ! >>

Jeanne venait de se rveiller. Elle avait entendu les dernires paroles
de sa mre :

<< Tu sais, mre, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
! >>

Et, ayant embrass sa mre, Jeanne se retira.

III     UN FAIT DIVERS

En arrivant  la quatrime sance du Congrs d'Hygine, le docteur
Sarrasin put constater que tous ses collgues I'accueillaient avec les
marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l, c'tait  peine si le
trs noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretire, qui avait la
prsidence nominale de l'assemble, avait daign s'apercevoir de
l'existence individuelle du mdecin franais.

Ce lord tait un personnage auguste, dont le rle se bornait  dclarer
la sance ouverte ou leve et  donner mcaniquement la parole aux
orateurs inscrits sur une liste qu'on plaait devant lui. Il gardait
habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
boutonne -- non pas qu'il et fait une chute de cheval --, mais
uniquement parce que cette attitude incommode a t donne par les
sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.

Une face blafarde et glabre, plaque de taches rouges, une perruque de
chiendent prtentieusement releve en toupet sur un front qui sonnait
le creux, compltaient la figure la plus comiquement gourme et la plus
follement raide qu'on pt voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
pice, comme s'il avait t de bois ou de carton-pte. Ses yeux mmes
semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
intermittentes,  la faon des yeux de poupe ou de mannequin.

Lors des premires prsentations, le prsident du Congrs d'Hygine
avait adress au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
qui aurait pu se traduire ainsi :

<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
crature aussi loigne de moi dans l'chelle des tres !...
Mettez-vous  l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>

Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
poussa la courtoisie jusqu' lui montrer un sige vide  sa droite.
D'autre part, tous les membres du Congrs s'taient levs.

Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
flatteuse, et se disant qu'aprs rflexion le compte-globules avait
sans doute paru  ses confrres une dcouverte plus considrable qu'
premire vue, le docteur Sarrasin s'assit  la place qui lui tait
offerte.

Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolrent, lorsque Lord
Glandover se pencha  son oreille avec une contorsion des vertbres
cervicales telle qu'il pouvait en rsulter un torticolis violent pour
Sa Seigneurie :

<< J'apprends, dit-il, que vous tes un homme de proprit considrable
? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>

Lord Glandover paraissait dsol d'avoir pu traiter avec lgret
l'quivalent en chair et en os d'une valeur monnaye aussi ronde. Toute
son attitude disait :

<< Pourquoi ne nous avoir pas prvenus ?... Franchement ce n'est pas
bien ! Exposer les gens  des mprises semblables ! >>

Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
sou de plus qu'aux sances prcdentes, se demandait comment la
nouvelle avait dj pu se rpandre lorsque le docteur Ovidius, de
Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :

<< Vous voil aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>

Et il lui passa un numro du journal, dat du matin mme. On y lisait
le << fait divers >> suivant, dont la rdaction rvlait suffisamment
l'auteur :

<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bgum
Gokool vient enfin de trouver son lgitime hritier par les soins
habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
row, London. L'heureux propritaire des vingt et un millions sterling,
actuellement dposs  la Banque d'Angleterre, est un mdecin franais,
le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analys ici
mme le beau mmoire au Congrs de Brighton. A force de peines et 
travers des pripties qui formeraient  elles seules un vritable
roman, Mr. Sharp est arriv  tablir, sans contestation possible, que
le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
Langvol, baronnet, poux en secondes noces de la Bgum Gokool. Ce
soldat de fortune tait, parat-il, originaire de la petite ville
franaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus  accomplir, pour l'envoi en
possession, que de simples formalits. La requte est dj loge en
Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchanement de circonstances
qui a accumul sur la tte d'un savant franais, avec un titre
britannique, les trsors entasss par une longue suite de rajahs
indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
se fliciter qu'un capital aussi considrable tombe en des mains qui
sauront en faire bon usage. >>

Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrari de
voir la nouvelle rendue publique. Ce n'tait pas seulement  cause des
importunit que son exprience des choses humaines lui faisait dj
prvoir, mais il tait humili de l'importance qu'on paraissait
attribuer  cet vnement. Il lui semblait tre rapetiss
personnellement de tout l'norme chiffre de son capital. Ses travaux,
son mrite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
trouvaient dj noys dans cet ocan d'or et d'argent, mme aux yeux de
ses confrres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
l'intelligence suprieure et dlie, l'inventeur ingnieux, ils
voyaient le demi-milliard. Et-il t un goitreux des Alpes, un
Hottentot abruti, un des spcimens les plus dgrads de l'humanit au
lieu d'en tre un des reprsentants suprieurs, son poids et t le
mme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> dsormais vingt
et un millions sterling, ni plus, ni moins.

Cette ide l'coeura, et le Congrs, qui regardait, avec une curiosit
toute scientifique, comment tait fait un << demi milliardaire >>,
constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
sorte de tristesse.

Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagre. La grandeur du but
auquel il avait rsolu de consacrer cette fortune inespre se
reprsenta tout  coup  la pense du docteur et le rassrna. Il
attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
une communication.

Lord Glandover la lui accorda  l'instant et par prfrence mme au
docteur Ovidius. Il la lui aurait accorde, quand tout le Congrs s'y
serait oppos, quand tous les savants de l'Europe auraient protest 
la fois contre ce tour de faveur ! Voil ce que disait loquemment
l'intonation toute spciale de la voix du prsident.

<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
jours encore avant de vous faire part de la fortune singulire qui
m'arrive et des consquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
science. Mais, le fait tant devenu public, il y aurait peut-tre de
l'affectation  ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considrable, une somme de
plusieurs centaines de millions, actuellement dpose  la Banque
d'Angleterre, se trouve me revenir lgitimement. Ai-je besoin de vous
dire que je ne me considre, en ces conjonctures, que comme le
fidicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
pas  moi que ce capital appartient de droit, c'est  l'Humanit, c'est
au Progrs !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
unanimes. Tout le Congrs se lve, lectris par cette dclaration._)
Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne ft  ma place ce que je
veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
propre que de dvouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
Ne voyons que les rsultats. Je le dclare donc, dfinitivement et sans
rserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas 
moi, il est  la science ! Voulez-vous tre le parlement qui rpartira
ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumires une confiance
suffisante pour prtendre en disposer en matre absolu. Je vous fais
juges, et vous-mmes vous dciderez du meilleur emploi  donner  ce
trsor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Dlire gnral._)

Le Congrs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
monts sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parat menac
d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient 
son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
Sarrasin plaisante agrablement, et n'a pas la moindre intention de
raliser un programme si extravagant.

<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
un peu de silence, s'il m'est permis de suggrer un plan qu'il serait
ais de dvelopper et de perfectionner, je propose le suivant. >>

Ici le Congrs, revenu enfin au sang-froid, coute avec une attention
religieuse.

<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misre et de mort qui
nous entourent, il faut en compter une  laquelle je crois rationnel
d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hyginiques
dplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placs. Ils
s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent prives d'air et
de lumire, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
agglomrations humaines deviennent parfois de vritables foyers
d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
dans leur sant ; leur force productive diminue, et la socit perd
ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient tre appliques aux
plus prcieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
runirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
le plan d'une cit modle sur des donnes rigoureusement scientifiques
?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
ensuite le capital dont nous disposons  difier cette ville et  la
prsenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
-- Tonnerre d'applaudissements._)

Les membres du Congrs, pris d'un transport de folie contagieuse, se
serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
l'enlvent, le portent en triomphe autour de la salle.

<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu rintgrer sa place,
cette cit que chacun de nous voit dj par les yeux de l'imagination,
qui peut tre dans quelques mois une ralit, cette ville de la sant
et du bien-tre, nous inviterions tous les peuples  venir la visiter,
nous en rpandrions dans toutes les langues le plan et la description,
nous y appellerions les familles honntes que la pauvret et le manque
de travail auraient chasses des pays encombrs. Celles aussi -- vous
ne vous tonnerez pas que j'y songe --,  qui la conqute trangre a
fait une cruelle ncessit de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
de leur activit, l'application de leur intelligence, et nous
apporteraient ces richesses morales, plus prcieuses mille fois que les
mines d'or et de diamant. Nous aurions l de vastes collges o la
jeunesse leve d'aprs des principes sages, propres  dvelopper et 
quilibrer toutes les facults morales, physiques et intellectuelles,
nous prparerait des gnrations fortes pour l'avenir ! >>

Il faut renoncer  dcrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
se succdrent pendant plus d'un quart d'heure.

Le docteur Sarrasin tait  peine parvenu  se rasseoir que Lord
Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura  son oreille en
clignant de l'oeil :

<< Bonne spculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
?... Affaire sre, pourvu qu'elle soit bien lance et patronne de noms
choisis !... Tous les convalescents et les valtudinaires voudront
habiter l !... J'espre que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
n'est-ce pas ? >>

Le pauvre docteur, bless de cette obstination  donner  ses actions
un mobile cupide, allait cette fois rpondre  Sa Seigneurie, lorsqu'il
entendit le vice-prsident rclamer un vote de remerciement par
acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
d'tre soumise  l'assemble.

<< Ce serait, dit-il, l'ternel honneur du Congrs de Brighton qu'une
ide si sublime y et pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et 
la gnrosit la plus inoue... Et pourtant, maintenant que l'ide
tait suggre, on s'tonnait presque qu'elle n'et pas dj t mise
en pratique ! Combien de milliards dpenss en folles guerres, combien
de capitaux dissips en spculations ridicules auraient pu tre
consacrs  un tel essai ! >>

L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit nouvelle, comme un
juste hommage  son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.

Sa motion tait dj acclame, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, 
la requte du docteur Sarrasin lui-mme.

<< Non, dit-il, mon nom n'a rien  faire en ceci. Gardons nous aussi
d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
prtexte de driver du grec ou du latin, donnent  la chose ou  l'tre
qui les porte une allure pdante. Ce sera la Cit du bien-tre, mais je
demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
France-Ville ! >>

On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui tait bien
due.

France-Ville tait d'ores et dj fonde en paroles ; elle allait,
grce au procs-verbal qui devait clore la sance, exister aussi sur le
papier. On passa immdiatement  la discussion des articles gnraux du
projet.

Mais il convient de laisser le Congrs  cette occupation pratique, si
diffrente des soins ordinairement rservs  ces assembles, pour
suivre pas  pas, dans un de ses innombrables itinraires, la fortune
du fait divers publi par le _Daily Telegraph_.

Ds le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
les journaux anglais, commenait  rayonner sur tous les cantons du
Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
figurait en haut de la seconde page dans un numro de cette feuille
modeste que le Mary Queen, trois-mts-barque charg de charbon, apporta
le 1er novembre  Rotterdam.

Immdiatement coup par les ciseaux diligents du rdacteur en chef et
secrtaire unique de l'_Echo nerlandais_ et traduit dans la langue de
Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
de la vapeur, au _Mmorial de Brme_. L, il revtit, sans changer de
corps, un vtement neuf, et ne tarda pas  se voir imprimer en
allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
aprs avoir crit en tte de la traduction : _Eine ubergrosse
Erbschaft_, ne craignit pas de recourir  un subterfuge mesquin et
d'abuser de la crdulit de ses lecteurs en ajoutant entre parenthses
: _Correspondance spciale de Brighton_ ?

Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
l'anecdote arriva  la rdaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisime page, en se
contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
grave personne.

C'est aprs avoir pass par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
son entre, le 3 novembre au soir, entre les mains paisses d'un gros
valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle  manger de M. le
professeur Schultze, de l'Universit d'Ina.

Si haut plac que ft un tel personnage dans l'chelle des tres, il ne
prsentait  premire vue rien d'extraordinaire. C'tait un homme de
quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses paules carres
indiquaient une constitution robuste ; son front tait chauve, et le
peu de cheveux qu'il avait gards  l'occiput et aux tempes rappelaient
le blond filasse. Ses yeux taient bleus, de ce bleu vague qui ne
trahit jamais la pense. Aucune lueur ne s'en chappe, et cependant on
se sent comme gn sitt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
Schultze tait grande, garnie d'une de ces doubles ranges de dents
formidables qui ne lchent jamais leur proie, mais enfermes dans des
lvres minces, dont le principal emploi devait tre de numroter les
paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
inquitant et dsobligeant pour les autres, dont le professeur tait
visiblement trs satisfait pour lui-mme.

Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
chemine, regarda l'heure  une trs jolie pendule de Barbedienne,
singulirement dpayse au milieu des meubles vulgaires qui
l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :

<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive  six trente,
dernire heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
retard. La premire fois qu'il ne sera pas sur ma table  six heures
trente, vous quitterez mon service  huit.

-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dner
maintenant ?

-- Il est six heures cinquante-cinq et je dne  sept ! Vous le savez
depuis trois semaines que vous tes chez moi ! Retenez aussi que je ne
change jamais une heure et que je ne rpte jamais un ordre. >>

Le professeur dposa son journal sur le bord de sa table et se remit 
crire un mmoire qui devait paratre le surlendemain dans les _Annalen
fr Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrtion  constater
que ce mmoire avait pour titre :

_Pourquoi tous les Franais sont-ils atteints  des degrs diffrents
de dgnrescence hrditaire ?_

Tandis que le professeur poursuivait sa tche, le dner, compos d'un
grand plat de saucisses aux choux, flanqu d'un gigantesque mooss de
bire, avait t discrtement servi sur un guridon au coin du feu. Le
professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
de complaisance qu'on n'en et attendu d'un homme aussi srieux. Puis
il sonna pour avoir son caf, alluma une grande pipe de porcelaine et
se remit au travail.

Il tait prs de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
feuillet, et il passa aussitt dans sa chambre  coucher pour y prendre
un repos bien gagn. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
bande de son journal et en commena la lecture, avant de s'endormir. Au
moment o le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
attire par un nom tranger, celui de << Langvol >>, dans le fait
divers relatif  l'hritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
rappeler quel souvenir pouvait bien voquer en lui ce nom, il n'y
parvint pas. Aprs quelques minutes donnes  cette recherche vaine, il
jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientt entendre un
ronflement sonore.

Cependant, par un phnomne physiologique que lui-mme avait tudi et
expliqu avec de grands dveloppements, ce nom de Langvol poursuivit
le professeur Schultze jusque dans ses rves. Si bien que,
machinalement, en se rveillant le lendemain matin, il se surprit  le
rpter.

Tout  coup, et au moment o il allait demander  sa montre quelle
heure il tait, il fut illumin d'un clair subit. Se jetant alors sur
le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses ides, l'alina qu'il avait failli la veille laisser
passer inaperu. La lumire, videmment, se faisait dans son cerveau,
car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre  ramages, il
courut  la chemine, dtacha un petit portrait en miniature pendu prs
de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
poussireux qui en formait l'envers.

Le professeur ne s'tait pas tromp. Derrire le portrait, on lisait ce
nom trac d'une encre jauntre, presque effac par un demi-sicle :

<< _Thrse Schultze eingeborene Langvol_ >> (Thrse Schultze ne
Langvol).

Le soir mme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.

IV     PART A DEUX

Le 6 novembre,  sept heures du matin, Herr Schultze arrivait  la gare
de Charing-Cross. A midi, il se prsentait au numro 93, Southampton
row, dans une grande salle divise en deux parties par une barrire de
bois -- ct de MM. les clercs, ct du public --, meuble de six
chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
taient en train de manger paisiblement le djeuner de pain et de
fromage traditionnel en tous les pays de basoche.

<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la mme
voix dont il demandait son dner.

-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?

- Le professeur Schultze, d'Ina, affaire Langvol. >>

Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
acoustique et reut en rponse dans le pavillon de sa propre oreille
une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
traduire ainsi :

<< Au diable l'affaire Langvol ! Encore un fou qui croit avoir des
titres ! >>

Rponse du jeune clerc :

<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agrable,
mais ce n'est pas la tte du premier venu. >>

Nouvelle exclamation mystrieuse :

<< Et il vient d'Allemagne ?...

-- Il le dit, du moins. >>

Un soupir passa  travers le tuyau :

<< Faites monter.

- Deux tages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
un passage intrieur.

Le professeur s'enfona dans le couloir, monta les deux tages et se
trouva devant une porte matelasse, o le nom de Mr. Sharp se dtachait
en lettres noires sur un fond de cuivre.

Ce personnage tait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
cabinet vulgaire  tapis de feutre, chaises de cuir et larges
cartonniers bants. Il se souleva  peine sur son fauteuil, et, selon
l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit  feuilleter
des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air trs occup.
Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'tait plac
auprs de lui :

<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amne.
Mon temps est extraordinairement limit, et je ne puis vous donner
qu'un trs petit nombre de minutes. >>

Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
s'inquitait assez peu de la nature de cet accueil.

<< Peut-tre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
supplmentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amne.

-- Parlez donc, monsieur.

-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langvol, de Bar-le-Duc,
et je suis le petit-fils de sa soeur ane, Thrse Langvol, marie en
1792  mon grand-pre Martin Schultze, chirurgien  l'arme de
Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
grand-oncle crites  sa soeur, et de nombreuses traditions de son
passage  la maison, aprs la bataille d'Ina, sans compter les pices
dment lgalises qui tablissent ma filiation. >>

Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
donna  Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
est vrai que c'tait le seul point o il tait inpuisable. En effet,
il s'agissait pour lui de dmontrer  Mr. Sharp, Anglais, la ncessit
de faire prdominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
poursuivait l'ide de rclamer cette succession, c'tait surtout pour
l'arracher des mains franaises, qui ne pourraient en faire que quelque
inepte usage !... Ce qu'il dtestait dans son adversaire, c'tait
surtout sa nationalit !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
assurment, etc. Mais l'ide qu'un prtendu savant, qu'un Franais
pourrait employer cet norme capital au service des ides franaises,
le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits  outrance.

A premire vue, la liaison des ides pouvait ne pas tre vidente entre
cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
suprieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en gnral et les aspirations particulires de l'individu
Schultze vers l'hritage de la Bgum. Elles taient, au fond, du mme
ordre.

D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pt
tre pour un professeur  l'Universit d'Ina d'avoir des rapports de
parent avec des gens de race infrieure, il tait vident qu'une
aeule franaise avait sa part de responsabilit dans la fabrication de
ce produit humain sans gal. Seulement, cette parent d'un degr
secondaire  celle du docteur Sarrasin ne lui crait aussi que des
droits secondaires  ladite succession. Le solicitor vit cependant la
possibilit de les soutenir avec quelques apparences de lgalit et,
dans cette possibilit, il en entrevit une autre tout  l'avantage de
Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langvol, dj
belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle reprsentation du
_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbr,
d'actes, de pices de toute nature s'tendit devant les yeux de l'homme
de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea  un compromis mnag
par lui, Sharp, dans l'intrt de ses deux clients, et qui lui
rapporterait,  lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.

Cependant, il fit connatre  Herr Schultze les titres du docteur
Sarrasin, lui donna les preuves  l'appui et lui insinua que, si
Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne rsisteraient
pas  un bon procs >> --, que lui donnait sa parent avec le docteur,
il comptait que le sens si remarquable de la justice que possdaient
tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquraient
aussi, en cette occasion, des droits d'ordre diffrent, mais bien plus
imprieux,  la reconnaissance du professeur.

Celui-ci tait trop bien dou pour ne pas comprendre la logique du
raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
repos, sans toutefois rien prciser.

Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire 
loisir et le reconduisit avec des gards marqus. Il n'tait plus
question  cette heure de ces minutes strictement limites, dont il se
disait si avare !

Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
 faire valoir sur l'hritage de la Bgum, mais persuad cependant
qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
tait toujours mritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
tourner  l'avantage de la premire.

L'important tait de tter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dpche
tlgraphique, immdiatement expdie  Brighton, amenait vers cinq
heures le savant franais dans le cabinet du solicitor.

Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'tonna Mr. Sharp
l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
dclara en toute loyaut qu'en effet il se rappelait avoir entendu
parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante leve
par une femme riche et titre, migre avec elle, et qui se serait
marie en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degr
prcis de parent de cette grand-tante.

Mr. Sharp avait dj recours  ses fiches, soigneusement catalogues
dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.

Il y avait l -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matire  procs, et
les procs de ce genre peuvent aisment traner en longueur. A la
vrit, on n'tait pas oblig de faire  la partie adverse l'aveu de
cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
dans sa sincrit,  son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques Langvol  sa soeur, dont Herr Schultze avait parl, et
qui taient une prsomption en sa faveur. Prsomption faible  la
vrit, dnue de tout caractre lgal, mais enfin prsomption...
D'autres preuves seraient sans doute exhumes de la poussire des
archives municipales. Peut-tre mme la partie adverse,  dfaut de
pices authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
fallait tout prvoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n'assigneraient mme pas  cette Thrse Langvol, subitement sortie de
terre, et  ses reprsentants actuels, des droits suprieurs  ceux du
docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
vrifications, solution lointaine !... Les probabilits de gain tant
considrables des deux parts, on formerait aisment de chaque ct une
compagnie en commandite pour avancer les frais de la procdure et
puiser tous les moyens de juridiction. Un procs clbre du mme genre
avait t pendant quatre-vingt-trois annes conscutives en Cour de
Chancellerie et ne s'tait termin que faute de fonds : intrts et
capital, tout y avait pass !... Enqutes, commissions, transports,
procdures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
pourrait tre encore indcise, et le demi milliard toujours endormi 
la Banque...

Le docteur Sarrasin coutait ce verbiage et se demandait quand il
s'arrterait. Sans accepter pour parole d'vangile tout ce qu'il
entendait, une sorte de dcouragement se glissait dans son me. Comme
un voyageur pench  l'avant d'un navire voit le port o il croyait
entrer s'loigner, puis devenir moins distinct et enfin disparatre, il
se disait qu'il n'tait pas impossible que cette fortune, tout 
l'heure si proche et d'un emploi dj tout trouv, ne fint par passer
 l'tat gazeux et s'vanouir !

<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.

Que faire ?... Hem !... C'tait difficile  dterminer. Plus difficile
encore  raliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise tait une excellente
justice -- un peu lente, peut-tre, il en convenait --, oui, dcidment
un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
sre !... Assurment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
quelques annes d'tre en possession de cet hritage, si toutefois...
hem !... hem !... ses titres taient suffisants !...

Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement branl dans
sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une srie
d'interminables procs, ou renoncer  son rve. Alors, pensant  son
beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en prouver
quelque regret.

Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laiss
son adresse. Il lui annona que le docteur Sarrasin n'avait jamais
entendu parler d'une Thrse Langvol, contestait formellement
l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait 
toute transaction.

Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien tablis,
qu' << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
dsintressement absolu, une vritable curiosit d'amateur, n'avait
certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un procs, dix procs, trente ans de procs, comme la
cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
en tait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
une offre suspecte de sa part, il aurait pouss le dsintressement
jusqu' lui indiquer un de ses confrres, qu'il pt charger de ses
intrts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrire
lgale tait devenue un vritable grand chemin !... Les aventuriers et
les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
!...

<< Si le docteur franais voulait s'arranger, combien cela coterait-il
? >> demanda le professeur.

Homme sage, les paroles ne pouvaient l'tourdir ! Homme pratique, il
allait droit au but sans perdre un temps prcieux en chemin ! Mr. Sharp
fut un peu dconcert par cette faon d'agir. Il reprsenta  Herr
Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
pouvait prvoir la fin quand on en tait au commencement ; que, pour
amener M. Sarrasin  composition, il fallait un peu traner les choses
afin de ne pas lui laisser connatre que lui, Schultze, tait dj prt
 une transaction.

<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
remettez-vous- en  moi et je rponds de tout.

-- Moi aussi, rpliqua Schultze, mais j'aimerais savoir  quoi m'en
tenir. >>

Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp  quel chiffre le
solicitor valuait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser l-
dessus carte blanche.

Lorsque le docteur Sarrasin, rappel ds le lendemain par Mr. Sharp,
lui demanda avec tranquillit s'il avait quelques nouvelles srieuses 
lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillit mme, l'informa
qu'un examen srieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-tre de
couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction  ce
prtendant nouveau. C'tait l, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement dsintress et que bien peu de solicitors
eussent donn  la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
propre  rgler rapidement cette affaire, qu'il considrait avec des
yeux presque paternels.

Le docteur Sarrasin coutait ces conseils et les trouvait relativement
assez sages. Il s'tait si bien habitu depuis quelques jours  l'ide
de raliser immdiatement son rve scientifique, qu'il subordonnait
tout  ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
l'excuter aurait t maintenant pour lui une cruelle dception. Peu
familier d'ailleurs avec les questions lgales et financires, et sans
tre dupe des belles paroles de matre Sharp, il aurait fait bon march
de ses droits pour une bonne somme paye comptant qui lui permt de
passer de la thorie  la pratique. Il donna donc galement carte
blanche  Mr. Sharp et repartit.

Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il tait bien vrai qu'un
autre aurait peut-tre cd,  sa place,  la tentation d'entamer et de
prolonger des procdures destines  devenir, pour son tude, une
grosse rente viagre. Mais Mr. Sharp n'tait pas de ces gens qui font
des spculations  long terme. Il voyait  sa porte le moyen facile
d'oprer d'un coup une abondante moisson, et il avait rsolu de le
saisir. Le lendemain, il crivit au docteur en lui laissant entrevoir
que Herr Schultze ne serait peut-tre pas oppos  toute ide
d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
docteur Sarrasin, soit  Herr Schultze, il disait alternativement 
l'un et  l'autre que la partie adverse ne voulait dcidment rien
entendre, et que, par surcrot, il tait question d'un troisime
candidat allch par l'odeur...

Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
s'levait subitement une objection imprvue qui drangeait tout. Ce
n'tait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hsitations,
fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se dcider  tirer l'hameon, tant
il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se dbattt et ne ft
casser la corde. Mais tant de prcaution tait, en ce cas, superflu.
Ds le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
voulait avant tout s'pargner les ennuis d'un procs, avait t prt
pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
psychologique, selon l'expression clbre, tait arriv, ou que, dans
son langage moins noble, son client tait << cuit  point >>, il
dmasqua tout  coup ses batteries et proposa une transaction immdiate.

Un homme bienfaisant se prsentait, le banquier Stilbing, qui offrait
de partager le diffrend entre les parties, de leur compter  chacun
deux cent cinquante millions et de ne prendre  titre de commission que
l'excdent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.

Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass Mr. Sharp, lorsqu'il
vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
superbe. Il tait tout prt  signer, il ne demandait qu' signer, il
aurait vot par-dessus le march des statues d'or au banquier Stilbing,
au solicitor Sharp,  toute la haute banque et  toute la chicane du
Royaume-Uni.

Les actes taient rdigs, les tmoins racols, les machines  timbrer
de Somerset House prtes  fonctionner. Herr Schultze s'tait rendu.
Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frmissant
qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
Sarrasin, il en et t certainement pour ses frais. Ce fut bientt
termin. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
gal, les deux hritiers reurent chacun un chque  valoir de cent
mille livres sterling, payable  vue, et des promesses de rglement
dfinitif, aussitt aprs l'accomplissement des formalits lgales.

Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supriorit anglo-
saxonne, cette tonnante affaire.

On assure que le soir mme, en dnant  Cobden-Club avec son ami
Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne  la sant du docteur
Sarrasin, un autre  la sant du professeur Schultze, et se laissa
aller, en achevant la bouteille,  cette exclamation indiscrte : <<
_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>

La vrit est que le banquier Stilbing considrait son hte comme un
pauvre homme, qui avait lch pour vingt-sept millions une affaire de
cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mme, du moment, en
effet, o lui, Herr Schultze, se sentait forc d'accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
comme le docteur Sarrasin, un Celte, lger, mobile, et, bien
certainement, visionnaire !

Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
ville franaise dans des conditions d'hygine morale et physique
propres  dvelopper toutes les qualits de la race et  former de
jeunes gnrations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et,  son sens, devait chouer, comme oppose  la
loi de progrs qui dcrtait l'effondrement de la race latine, son
asservissement  la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
totale de la surface du globe. Cependant, ces rsultats pouvaient tre
tenus en chec si le programme du docteur avait un commencement de
ralisation,  plus forte raison si l'on pouvait croire  son succs.
Il appartenait donc  tout Saxon, dans l'intrt de l'ordre gnral et
pour obir  une loi inluctable, de mettre  nant, s'il le pouvait,
une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
prsentaient, il tait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
de chimie  l'Universit d'Ina, connu par ses nombreux travaux
comparatifs sur les diffrentes races humaines -- travaux o il tait
prouv que la race germanique devait les absorber toutes --, il tait
clair enfin qu'il tait particulirement dsign par la grande force
constamment crative et destructive de la nature, pour anantir ces
pygmes qui se rebellaient contre elle. De toute ternit, il avait t
arrt que Thrse Langvol pouserait Martin Schultze, et qu'un jour
les deux nationalits, se trouvant en prsence dans la personne du
docteur franais et du professeur allemand, celui-ci craserait
celui-l. Dj il avait en main la moiti de la fortune du docteur.
C'tait l'instrument qu'il lui fallait.

D'ailleurs, ce projet n'tait pour Herr Schultze que trs secondaire ;
il ne faisait que s'ajouter  ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
fusionner avec le peuple germain et de se runir au Vaterland.
Cependant, voulant connatre  fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait dj
l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrs international
d'Hygine et en suivit assidment les sances. C'est au sortir de cette
assemble que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
Sarrasin lui- mme, l'entendirent un jour faire cette dclaration :
qu'il s'lverait en mme temps que France-Ville une cit forte qui ne
laisserait pas subsister cette fourmilire absurde et anormale.

<< J'espre, ajouta-t-il, que l'exprience que nous ferons sur elle
servira d'exemple au monde ! >>

Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il ft pour l'humanit,
n'en tait pas  avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
mritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
paroles de son adversaire, pensant, en homme sens, qu'aucune menace ne
devait tre nglige. Quelque temps aprs, crivant  Marcel pour
l'inviter  l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna  penser au jeune
Alsacien que le bon docteur aurait l un rude adversaire. Et comme le
docteur ajoutait :

<< Nous aurons besoin d'hommes forts et nergiques, de savants actifs,
non seulement pour difier, mais pour nous dfendre >>, Marcel lui
rpondit :

<< Si je ne puis immdiatement vous apporter mon concours pour la
fondation de votre cit, comptez cependant que vous me trouverez en
temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
que vous me dpeignez si bien. Ma qualit d'Alsacien me donne le droit
de m'occuper de ses affaires. De prs ou de loin, je vous suis tout
dvou. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mme quelques
annes sans entendre parler de moi, ne vous en inquitez pas. De loin
comme de prs, je n'aurai qu'une pense : travailler pour vous, et, par
consquent, servir la France. >>

V     LA CITE DE L'ACIER

Les lieux et les temps sont changs. Il y a cinq annes que l'hritage
de la Bgum est aux mains de ses deux hritiers et la scne est
transporte maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon,  dix lieues
du littoral du Pacifique. L s'tend un district vague encore, mal
dlimit entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
sorte de Suisse amricaine.

Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les valles profondes qui
sparent de longues chanes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
de tous les sites pris  vol d'oiseau.

Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europenne, livre
aux industries pacifiques du berger, du guide et du matre d'htel. Ce
n'est qu'un dcor alpestre, une crote de rocs, de terre et de pins
sculaires, pose sur un bloc de fer et de houille.

Si le touriste, arrt dans ces solitudes, prte l'oreille aux bruits
de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
le murmure harmonieux de la vie ml au grand silence de la montagne.
Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
pieds, les dtonations touffes de la poudre. Il semble que le sol
soit machin comme les dessous d'un thtre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment  l'autre
s'abmer dans de mystrieuses profondeurs.

Les chemins, macadamiss de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
des montagnes. Sous les touffes d'herbes jauntres, de petits tas de
scories, diapres de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
yeux de basilic.  et l, un vieux puits de mine abandonn, dchiquet
par les pluies, dshonor par les ronces, ouvre sa gueule bante,
gouffre sans fond, pareil au cratre d'un volcan teint. L'air est
charg de fume et pse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
oiseau ne le traverse, les insectes mmes semblent le fuir, et de
mmoire d'homme on n'y a vu un papillon.

Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o les contreforts viennent
se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chanes de collines
maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << dsert rouge >>,  cause
de la couleur du sol, tout imprgn d'oxydes de fer, et ce qu'on
appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.

Qu'on imagine un plateau de cinq  six lieues carres, au sol
sablonneux, parsem de galets, aride et dsol comme le lit de quelque
ancienne mer intrieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a dploy tout
 coup une nergie et une vigueur sans gales.

Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apports tout btis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.

C'est au centre de ces villages, au pied mme des CoalsButts,
inpuisables montagnes de charbon de terre, que s'lve une masse
sombre, colossale, trange, une agglomration de btiments rguliers
percs de fentres symtriques, couverts de toits rouges, surmonts
d'une fort de chemines cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voil d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
clairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil  celui
d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus rgulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la Cit de l'Acier, la ville allemande, la
proprit personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
d'Ina, devenu, de par les millions de la Bgum, le plus grand
travailleur du fer et, spcialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.

Il en fond, en vrit, de toutes formes et de tout calibre,  me lisse
et  raies,  culasse mobile et  culasse fixe, pour la Russie et pour
la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
Chine, mais surtout pour l'Allemagne.

Grce  la puissance d'un capital norme, un tablissement monstre, une
ville vritable, qui est en mme temps une usine modle, est sortie de
terre comme  un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d  leur
crasante supriorit une clbrit universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons.

Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui,  le
raliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqu un canon en fer forg de cent
tonnes. A Essen, M. Krupp est arriv  fondre des blocs d'acier de cinq
cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connat pas de limites :
demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
dans les dlais convenus.

Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en apptit.

En industrie canonnire comme en toutes choses, on est bien fort
lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas 
dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans prcdent, mais, s'ils sont susceptibles de se
dtriorer par l'usage, ils n'clatent jamais. L'acier de Stahlstadt
semble avoir des proprits spciales. Il court  cet gard des
lgendes d'alliages mystrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
sr, c'est que personne n'en sait le fin mot.

Ce qu'il y a de sr aussi, c'est qu' Stahlstadt, le secret est gard
avec un soin jaloux.

Dans ce coin cart de l'Amrique septentrionale, entour de dserts,
isol du monde par un rempart de montagnes, situ  cinq cents milles
des petites agglomrations humaines les plus voisines, on chercherait
vainement aucun vestige de cette libert qui a fond la puissance de la
rpublique des Etats-Unis.

En arrivant sous les murailles mmes de Stahlstadt, n'essayez pas de
franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
ligne des fosss et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
n'entrerez dans la Cit de l'Acier que si vous avez la formule magique,
le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dment timbre,
signe et paraphe.

Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait  Stahlstadt, un
matin de novembre, la possdait sans doute, car, aprs avoir laiss 
l'auberge une petite valise de cuir tout use, il se dirigea  pied
vers la porte la plus voisine du village.

C'tait un grand gaillard, fortement charpent, ngligemment vtu,  la
mode des pionniers amricains, d'une vareuse lche, d'une chemise de
laine sans col et d'un pantalon de velours  ctes, engouffr dans de
grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
comme pour mieux dissimuler la poussire de charbon dont sa peau tait
imprgne, et marchait d'un pas lastique en sifflotant dans sa barbe
brune. Arriv au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
feuille imprime et fut aussitt admis.

<< Votre ordre porte l'adresse du contrematre Seligmann, section K,
rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu' suivre le
chemin de ronde, sur votre droite, jusqu' la borne K, et  vous
prsenter au concierge... Vous savez le rglement ? Expuls, si vous
entrez dans un autre secteur que le vtre >>, ajouta-t-il au moment o
le nouveau venu s'loignait.

Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui tait indique et
s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un foss,
sur la crte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
la large route circulaire et la masse des btiments, se dessinait
d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
seconde muraille s'levait, pareille  la muraille extrieure, ce qui
indiquait la configuration de la Cit de l'Acier.

C'tait celle d'une circonfrence dont les secteurs, limits en guise
de rayons par une ligne fortifie, taient parfaitement indpendants
les uns des autres, quoique envelopps d'un mur et d'un foss communs.

Le jeune ouvrier arriva bientt  la borne K, place  la lisire du
chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la mme lettre
sculpte dans la pierre, et il se prsenta au concierge.

Cette fois, au lieu d'avoir affaire  un soldat, il se trouvait en
prsence d'un invalide,  jambe de bois et poitrine mdaille.

L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :

<< Tout droit. Neuvime rue  gauche. >>

Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranche et se trouva
enfin dans le secteur K. La route qui dbouchait de la porte en tait
l'axe. De chaque ct s'allongeaient  angle droit des files de
constructions uniformes.

Le tintamarre des machines tait alors assourdissant. Ces btiments
gris, percs  jour de milliers de fentres, semblaient plutt des
monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu tait
sans doute blas sur le spectacle, car il n'y prta pas la moindre
attention.

En cinq minutes, il eut trouv la rue IX l'atelier 743, et il arriva
dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en prsence du
contrematre Seligmann.

Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vrifia, et,
reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :

<< Embauch comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
?

-- L'ge ne fait rien, rpondit l'autre. J'ai bientt vingt-six ans, et
j'ai dj puddl pendant sept mois... Si cela vous intresse, je puis
vous montrer les certificats sur la prsentation desquels j'ai t
engag  New York par le chef du personnel. >>

Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit, mais avec un lger
accent qui sembla veiller les dfiances du contrematre.

<< Est-ce que vous tes alsacien ? lui demanda celui-ci.

-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
qui sont en rgle. >>

Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contrematre un
passeport, un livret, des certificats.

<< C'est bon. Aprs tout, vous tes embauch et je n'ai plus qu' vous
dsigner votre place >>, reprit Seligmann, rassur par ce dploiement
de documents officiels.

Il crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue  son nom
portant le numro 57938, et ajouta :

<< Vous devez tre  la porte K tous les matins  sept heures,
prsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
extrieure, prendre au rtelier de la loge un jeton de prsence  votre
numro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
en sortant, vous le jetez dans un tronc plac  la porte de l'atelier
et qui n'est ouvert qu' cet instant.

-- Je connais le systme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
Schwartz.

-- Non. Vous devez vous procurer une demeure  l'extrieur, mais vous
pourrez prendre vos repas  la cantine de l'atelier pour un prix trs
modr. Votre salaire est d'un dollar par jour en dbutant. Il
s'accrot d'un vingtime par trimestre... L'expulsion est la seule
peine. Elle est prononce par moi en premire instance, et par
l'ingnieur en appel, sur toute infraction au rglement...
Commencez-vous aujourd'hui ?

-- Pourquoi pas ?

-- Ce ne sera qu'une demi-journe >>, fit observer le contrematre en
guidant Schwartz vers une galerie intrieure.

Tous deux suivirent un large couloir, traversrent une cour et
pntrrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
par la disposition de sa lgre charpente, au dbarcadre d'une gare de
premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
retenir un mouvement d'admiration professionnelle.

De chaque ct de cette longue halle, deux ranges d'normes colonnes
cylindriques, aussi grandes, en diamtre comme en hauteur, que celles
de Saint-Pierre de Rome, s'levaient du sol jusqu' la vote de verre
qu'elles transperaient de part en part. C'taient les chemines
d'autant de fours  puddler, maonns  leur base. Il y en avait
cinquante sur chaque range.

A l'une des extrmits, des locomotives amenaient  tout instant des
trains de wagons chargs de lingots de fonte qui venaient alimenter les
fours. A l'autre extrmit, des trains de wagons vides recevaient et
emportaient cette fonte transforme en acier.

L'opration du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
mtamorphose. Des quipes de cyclopes demi-nus, arms d'un long crochet
de fer, s'y livraient avec activit.

Les lingots de fonte, jets dans un four doubl d'un revtement de
scories, y taient d'abord ports  une temprature leve. Pour
obtenir du fer, on aurait commenc  brasser cette fonte aussitt
qu'elle serait devenue pteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprits de son
congnre, on attendait que la fonte ft fluide et l'on avait soin de
maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
bout de son crochet, ptrissait et roulait en tous sens la masse
mtallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
puis, au moment prcis o elle atteignait, par son mlange avec les
scories, un certain degr de rsistance, il la divisait en quatre
boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une  une, aux
aides-marteleurs.

C'est dans l'axe mme de la halle que se poursuivait l'opration. En
face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
mouvement par la vapeur d'une chaudire verticale loge dans la
chemine mme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arm de pied en cap
de bottes et de brassards de tle, protg par un pais tablier de
cuir, masqu de toile mtallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette norme
masse, elle exprimait comme une ponge toutes les matires impures dont
elle s'tait charge, au milieu d'une pluie d'tincelles et
d'claboussures.

Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
fois rchauffe, la rebattre de nouveau.

Dans l'immensit de cette forge monstre, c'tait un mouvement
incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
rouges, des blouissements de fours chauffs  blanc. Au milieu de ces
grondements et de ces rages de la matire asservie, l'homme semblait
presque un enfant.

De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Ptrir  bout de bras, dans une
temprature torride, une pte mtallique de deux cent kilogrammes,
rester plusieurs heures l'oeil fix sur ce fer incandescent qui
aveugle, c'est un rgime terrible et qui use son homme en dix ans.

Schwartz, comme pour montrer au contrematre qu'il tait capable de le
supporter, se dpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
exhibant un torse d'athlte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
commena  manoeuvrer.

Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contrematre ne
tarda pas  le laisser pour rentrer  son bureau.

Le jeune ouvrier continua, jusqu' l'heure du dner, de puddler des
blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportt trop d'ardeur  l'ouvrage,
soit qu'il et nglig de prendre ce matin-l le repas substantiel
qu'exige un pareil dploiement de force physique, il parut bientt las
et dfaillant. Dfaillant au point que le chef d'quipe s'en aperut.

<< Vous n'tes pas fait pour puddler, mon garon, lui dit celui-ci, et
vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'tait
qu'une fatigue passagre ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...

Le chef d'quipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
immdiatement appel chez l'ingnieur en chef.

Ce personnage examina ses papiers, hocha la tte, et lui demanda d'un
ton inquisitorial :

<< Est-ce que vous tiez puddleur  Brooklyn ? >>

Schwartz baissait les yeux tout confus.

<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'tais employ  la
coule, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
voulu essayer du puddlage !

-- Vous tes tous les mmes ! rpondit l'ingnieur en haussant les
paules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
au moins ?

-- J'tais depuis deux mois  la premire classe.

-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
commencer par entrer dans la troisime. Encore pouvez-vous vous estimer
heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>

L'ingnieur crivit quelques mots sur un laissez-passer, expdia une
dpche et dit :

<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
secteur O, bureau de l'ingnieur en chef. Il est prvenu. >>

Les mmes formalits qui avaient arrt Schwartz  la porte du secteur
K l'accueillirent au secteur O. L, comme le matin, il fut interrog,
accept, adress  un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
de coule. Mais ici le travail tait plus silencieux et plus mthodique.

<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pices de 42, lui
dit le contrematre. Les ouvriers de premire classe seuls sont admis
aux halles de coule de gros canons. >>

La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mtres de
long sur soixante-cinq de large. Elle devait,  l'estime de Schwartz,
chauffer au moins six cents creusets, placs par quatre, par huit ou
par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latraux.

Les moules destins  recevoir l'acier en fusion taient allongs dans
l'axe de la galerie, au fond d'une tranche mdiane. De chaque ct de
la tranche, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant 
volont, venait oprer o il tait ncessaire le dplacement de ces
normes poids. Comme dans les halles de puddlage,  un bout dbouchait
le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu,  l'autre celui
qui emportait les canons sortant du moule.

Prs de chaque moule, un homme arm d'une tige en fer surveillait la
temprature  l'tat de la fusion dans les creusets.

Les procds que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs taient
ports l  un degr singulier de perfection.

Le moment venu d'oprer une coule, un timbre avertisseur donnait le
signal  tous les surveillants de fusion. Aussitt, d'un pas gal et
rigoureusement mesur, des ouvriers de mme taille, soutenant sur les
paules une barre de fer horizontale, venaient deux  deux se placer
devant chaque four.

Un officier arm d'un sifflet, son chronomtre  fractions de seconde
en main, se portait prs du moule, convenablement log  proximit de
tous les fours en action. De chaque ct, des conduits en terre
rfractaire, recouverte de tle, convergeaient, en descendant sur des
pentes douces, jusqu' une cuvette en entonnoir, place directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitt,
un creuset, tir du feu  l'aide d'une pince, tait suspendu  la barre
de fer des deux ouvriers arrts devant le premier four. Le sifflet
commenait alors une srie de modulations, et les deux hommes venaient
en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le rcipient vide et
brlant.

Sans interruption,  intervalles exactement compts, afin que la coule
ft absolument rgulire et constante, les quipes des autres fours
agissaient successivement de mme.

La prcision tait si extraordinaire, qu'au dixime de seconde fix par
le dernier mouvement, le dernier creuset tait vide et prcipit dans
la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutt le rsultat d'un
mcanisme aveugle que celui du concours de cent volonts humaines. Une
discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.

Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientt
accoupl  un ouvrier de sa taille, prouv dans une coule peu
importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'quipe,  la fin
de la journe, lui promit mme un avancement rapide.

Lui, cependant,  peine sorti,  sept heures du soir, du secteur O et
de l'enceinte extrieure, il tait all reprendre sa valise 
l'auberge. Il suivit alors un des chemins extrieurs, et, arrivant
bientt  un groupe d'habitations qu'il avait remarques dans la
matine, il trouva aisment un logis de garon chez une brave femme qui
<< recevait des pensionnaires >>.

Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller aprs souper  la
recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
poche un fragment d'acier ramass sans doute dans la salle de puddlage,
et un fragment de terre  creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
il les examina avec un soin singulier,  la lueur d'une lampe fumeuse.

Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn, en feuilleta
les pages charges de notes, de formules et de calculs, et crivit ce
qui suit en bon franais, mais, pour plus de prcautions, dans une
langue chiffre dont lui seul connaissait le chiffre :

<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
tempratures diffrentes et relativement basses pour la premire
chauffe et le rchauffage, selon les rgles dtermines par Chernoff.
Quant  la coule, elle s'opre suivant le procd Krupp, mais avec une
galit de mouvements vritablement admirable. Cette prcision dans les
manoeuvres est la grande force allemande. Elle procde du sentiment
musical inn dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
atteindre  cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
discipline. Des Franais peuvent y arriver aisment, eux qui sont les
premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystrieux dans les
succs si remarquables de cette fabrication. Les chantillons de
minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
analogues  nos bons fers. Les spcimens de houille sont assurment
trs beaux et de qualit minemment mtallurgique, mais sans rien non
plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
prenne un soin spcial de dgager ces matires premires de tout
mlange tranger et ne les emploie qu' l'tat de puret parfaite. Mais
c'est encore l un rsultat facile  raliser. Il ne reste donc, pour
tre en possession de tous les lments du problme, qu' dterminer la
composition de cette terre rfractaire, dont sont faits les creusets et
les tuyaux de coule. Cet objet atteint et nos quipes de fondeurs
convenablement disciplines, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
central, le dpartement des plans et des modles, le cabinet secret !
Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
craindre nos amis aprs les menaces formules par Herr Schultze,
lorsqu'il est entr en possession de son hritage ? >>

Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu de sa journe,
se dshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
l'tre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
et se mit  fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pense semblait
tre ailleurs. Sur ses lvres, les petits jets de vapeur odorante se
succdaient en cadence et faisaient :

<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>

Il finit par dposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
comme absorb dans la solution d'un problme difficile.

<< Ah ! s'cria-t-il enfin, quand le diable lui-mme s'en mlerait, je
dcouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
mditer contre France-Ville ! >>

Schwartz s'endormit en prononant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
ses lvres. Le souvenir de la fillette tait rest entier, encore bien
que Jeanne, depuis qu'il l'avait quitte, ft devenue une jeune
demoiselle. Ce phnomne s'explique aisment par les lois ordinaires de
l'association des ides : l'ide du docteur renfermait celle de sa
fille, association par contigut. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutt
Marcel Bruckmann, s'veilla, ayant encore le nom de Jeanne  la pense,
il ne s'en tonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.

VI     LE PUITS ALBRECHT

Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit  Marcel
Bruckmann, suissesse de naissance, tait la veuve d'un mineur tu
quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
petite pension annuelle de trente dollars,  laquelle elle ajoutait le
mince produit d'une chambre meuble et le salaire que lui apportait
tous les dimanches son petit garon Carl.

Quoique  peine g de treize ans, Carl tait employ dans la houillre
pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
portes d'air qui sont indispensables  la ventilation des galeries, en
forant le courant  suivre une direction dtermine. La maison tenue 
bail par sa mre, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
pt rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donn par surcrot
une petite fonction nocturne au fond de la mine mme. Il tait charg
de garder et de panser six chevaux dans leur curie souterraine,
pendant que le palefrenier remontait au-dehors.

La vie de Carl se passait donc presque tout entire  cinq cents mtres
au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
auprs de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprs de
ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait  la lumire et
pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.

Comme on peut bien penser, aprs une pareille semaine, lorsqu'il
sortait du puits, son aspect n'tait pas prcisment celui d'un jeune
<< gommeux >>. Il ressemblait plutt  un gnome de ferie,  un
ramoneur ou  un Ngre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
gnralement une grande heure  le dbarbouiller  grand renfort d'eau
chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revtir un bon costume de
gros drap vert, taill dans une dfroque paternelle qu'elle tirait des
profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garon, le trouvant le plus
beau du monde.

Dpouill de son sdiment de charbon, Carl, vraiment, n'tait pas plus
laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
allaient bien  son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
tait trop exigu pour son ge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
anmique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
du docteur Sarrasin, appliqu au sang du petit mineur, y aurait rvl
une quantit tout  fait insuffisante de monnaie hmatique.

Au moral, c'tait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
une pointe de cette fiert que le sentiment du pril continuel,
l'habitude du travail rgulier et la satisfaction de la difficult
vaincue donnent  tous les mineurs sans exception.

Son grand bonheur tait de s'asseoir auprs de sa mre,  la table
carre qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
de la terre. L'atmosphre tide et gale des mines a sa faune spciale,
peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
leur flore trange de mousses verdtres, de champignons non dcrits et
de flocons amorphes. C'est ce que l'ingnieur Maulesmulhe, amoureux
d'entomologie, avait remarqu, et il avait promis un petit cu pour
chaque espce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spcimen.
Perspective dore, qui avait d'abord amen le garonnet  explorer avec
soin tous les recoins de la houillre, et qui, petit  petit, avait
fait de lui un collectionneur. Aussi, c'tait pour son propre compte
qu'il recherchait maintenant les insectes.

Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignes et aux
cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Mme, s'il fallait l'en
croire, ces trois animaux taient les btes les plus intelligentes et
les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
aux longs poils soyeux et  la croupe luisante, dont Carl ne parlait
pourtant qu'avec admiration.

Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'curie, un vieux
philosophe, descendu depuis six ans  cinq cents mtres au-dessous du
niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumire du jour. Il
tait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner  droite ou  gauche,
en tranant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
s'arrtait  point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
ncessaire  les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
soir,  la minute exacte o sa provende lui tait due ! Et si bon, si
caressant, si tendre !

<< Je vous assure, mre, qu'il me donne rellement un baiser en
frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tte auprs de
lui, disait Carl. Et c'est trs commode, savez vous, que Blair-Athol
ait ainsi une horloge dans la tte ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>

Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'coutait avec ravissement.
Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
portait son garon, et ne manquait gure,  l'occasion, de lui envoyer
un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donn pour aller voir ce
vieux serviteur, que son homme avait connu, et en mme temps visiter
l'emplacement sinistre o le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
l'encre, carbonis par le feu grisou, avait t retrouv aprs
l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
son fils.

Ah ! elle la connaissait bien, cette houillre, ce grand trou noir d'o
son mari n'tait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprs de
cette gueule bante, de dix-huit pieds de diamtre, suivi du regard, le
long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chne dans
laquelle glissaient les bennes accroches  leur cble et suspendues
aux poulies d'acier, visit la haute charpente extrieure, le btiment
de la machine  vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
fois elle s'tait rchauffe au brasier toujours ardent de cette norme
corbeille de fer o les mineurs schent leurs habits en mergeant du
gouffre, o les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
tait familire avec le bruit et l'activit de cette porte infernale !
Les receveurs qui dtachent les wagons chargs de houille, les
accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mcaniciens, les chauffeurs,
elle les avait tous vus et revus  la tche !

Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'tait
engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
jadis, et maintenant son unique enfant !

Elle entendait leurs voix et leurs rires s'loigner dans la profondeur,
s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pense cette cage, qui
s'enfonait dans le boyau troit et vertical,  cinq, six cents mtres,
-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
mettre pied  terre !

Les voil se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un 
droite, l'autre  gauche ; les rouleurs allant  leur wagon ; les
piqueurs, arms du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
 remplacer par des matriaux solides les trsors de charbon qui ont
t extraits, les boiseurs tablissant les charpentes qui soutiennent
les galeries non murailles ; les cantonniers rparant les voies,
posant les rails ; les maons assemblant les votes...

Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
 un autre puits loign de trois ou quatre kilomtres. De l rayonnent
 angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
parallles, les galeries de troisime ordre. Entre ces voies se
dressent des murailles, des piliers forms par la houille mme ou par
la roche. Tout cela rgulier, carr, solide, noir !...

Et dans ce ddale de rues, gales de largeur et de longueur, toute une
arme de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant  la lueur de
leurs lampes de sret !...

Voil ce que dame Bauer se reprsentait souvent, quand elle tait
seule, songeuse, au coin de son feu.

Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
et refermait la porte.

Le soir venu, la borde de jour remontait pour tre remplace par la
borde de nuit. Mais son garon,  elle, ne reprenait pas place dans la
benne. Il se rendait  l'curie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
mangeait  son tour le petit dner froid qu'on lui descendait de
l-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile  ses pieds,
avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
s'endormait sur la litire de paille.

Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
 demi-mot tous les dtails que lui donnait Carl !

<< Savez-vous, mre, ce que m'a dit hier M. l'ingnieur Maulesmulhe ?
Il a dit que, si je rpondais bien sur les questions d'arithmtique
qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chane
d'arpentage, quand il lve des plans dans la mine avec sa boussole. Il
parat qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
et il aura fort  faire pour tomber juste !

-- Vraiment ! s'criait dame Bauer enchante, M. l'ingnieur
Maulesmulhe a dit cela ! >>

Et elle se reprsentait dj son garon tenant la chane, le long des
galeries, tandis que l'ingnieur, carnet en main, relevait les
chiffres, et, l'oeil fix sur la boussole, dterminait la direction de
la perce.

<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
que je ne comprends pas dans mon arithmtique, et j'ai bien peur de mal
rpondre ! >>

Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
qualit de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mla
de la conversation pour dire  l'enfant :

<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-tre te
l'expliquer.

-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrdulit.

-- Sans doute, rpondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
cours du soir, o je vais rgulirement aprs souper ? Le matre est
trs content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>

Ces principes poss, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
papier blanc, s'installa auprs du petit garon, lui demanda ce qui
l'arrtait dans son problme et le lui expliqua avec tant de clart,
que Carl, merveill, n'y trouva plus la moindre difficult.

A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considration pour son
pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.

Du reste il se montrait lui-mme un ouvrier exemplaire et n'avait pas
tard  tre promu d'abord  la seconde, puis  la premire classe.
Tous les matins,  sept heures, il tait  la porte 0. Tous les soirs,
aprs son souper, il se rendait au cours profess par l'ingnieur
Trubner. Gomtrie, algbre, dessin de figures et de machines, il
abordait tout avec une gale ardeur, et ses progrs taient si rapides,
que le matre en fut vivement frapp. Deux mois aprs tre entr 
l'usine Schultze, le jeune ouvrier tait dj not comme une des
intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
toute la Cit de l'Acier. Un rapport de son chef immdiat, expdi  la
fin du trimestre, portait cette mention formelle :

<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premire classe. Je
dois signaler ce sujet  l'administration centrale, comme tout  fait
"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances thoriques, de
l'habilet pratique et de l'esprit d'invention le plus caractris. >>

Il fallut nanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tt ou tard :
malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.

Un dimanche matin, Marcel, assez tonn d'entendre sonner dix heures
sans que son petit ami Carl et paru, descendit demander  dame Bauer
si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva trs inquite. Carl
aurait d tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
anxit, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
direction du puits Albrecht.

En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
demander s'ils avaient vu le petit garon ; puis, aprs avoir reu une
rponse ngative et avoir chang avec eux ce _Glck auf !_ (<< Bonne
sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
poursuivit sa promenade.

Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en tait
pas tumultueux et anim comme il l'est dans la semaine. C'est  peine
si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, tait en train
de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, mme en ce jour
fri,  la gueule du puits.

<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numro 41902 ? >> demanda
Marcel  ce fonctionnaire.

L'homme consulta sa liste et secoua la tte.

<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?

-- Non, c'est la seule, rpondit le marqueur. La "fendue", qui doit
affleurer au nord, n'est pas encore acheve.

-- Alors, le garon est en bas ?

-- Ncessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
dimanche, les cinq gardiens spciaux doivent seuls y rester.

-- Puis-je descendre pour m'informer ?...

-- Pas sans permission.

-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.

-- Pas d'accident possible le dimanche !

-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
enfant !

-- Adressez-vous au contrematre de la machine, dans ce bureau... si
toutefois il s'y trouve... >>

Le contrematre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
aussi raide que du fer-blanc, s'tait heureusement attard  ses
comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
l'inquitude de Marcel.

<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.

Et, donnant l'ordre au mcanicien de service de se tenir prt  filer
du cble, il se disposa  descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.

<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
pourraient devenir utiles...

-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
>>

Le contrematre prit dans une armoire deux rservoirs en zinc, pareils
aux fontaines que les marchands de << coco >> portent  Paris sur le
dos. Ce sont des caisses  air comprim, mises en communication avec
les lvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
place entre les dents. On les remplit  l'aide de soufflets spciaux,
construits de manire  se vider compltement. Le nez serr dans une
pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pntrer
impunment dans l'atmosphre la plus irrespirable.

Les prparatifs achevs, le contrematre et Marcel s'accrochrent  la
benne, le cble fila sur les poulies et la descente commena. Eclairs
par deux petites lampes lectriques, tous deux causaient en s'enfonant
dans les profondeurs de la terre.

<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
yeux, disait le contrematre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
dcider  descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
benne !

-- Vraiment ? rpondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillres. >>

On fut bientt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
point d'arrive, n'avait point vu le petit Carl.

On se dirigea vers l'curie. Les chevaux y taient seuls et
paraissaient mme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
conclusion qu'il tait permis de tirer du hennissement de bienvenue par
lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou tait
pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin,  ct d'une
trille, son livre d'arithmtique.

Marcel fit aussitt remarquer que sa lanterne n'tait plus l, nouvelle
preuve que l'enfant devait tre dans la mine.

<< Il peut avoir t pris dans un boulement, dit le contrematre, mais
c'est peu probable ! Qu'aurait-il t faire dans les galeries
d'exploitation, un dimanche ?

-- Oh ! peut-tre a-t-il t chercher des insectes avant de sortir !
rpondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>

Le garon de l'curie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.

Il ne restait donc plus qu' commencer des recherches rgulires. On
appela  coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
commena l'exploration des galeries de second et de troisime ordre qui
lui avaient t dvolues.

En deux heures, toutes les rgions de la houillre avaient t passes
en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
il n'y avait la moindre trace d'boulement, mais nulle part non plus la
moindre trace de Carl. Le contrematre, peut-tre influenc par un
apptit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
avoir pass inaperu et se trouver tout simplement  la maison ; mais
Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
recherches.

<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une rgion
pointille, qui ressemblait, au milieu de la prcision des dtails
avoisinants,  ces _terrae ignotae_ que les gographes marquent aux
confins des continents arctiques.

-- C'est la zone provisoirement abandonne,  cause de l'amincissement
de la couche exploitable, rpondit le contrematre.

-- Il y a une zone abandonne ?... Alors c'est l qu'il faut chercher !
>> reprit Marcel avec une autorit que les autres hommes subirent.

Ils ne tardrent pas  atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
effet,  en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
t dlaisses depuis plusieurs annes. Ils les suivaient dj depuis
quelque temps sans rien dcouvrir de suspect, lorsque Marcel, les
arrtant, leur dit :

<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tte ?

-- Tiens ! c'est vrai ! rpondirent ses compagnons.

-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens  demi
tourdi. Il y a srement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contrematre.

-- Allumez, mon garon, ne vous gnez pas. >>

Marcel tira de sa poche une petite bote de fumeur, frotta une
allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
s'teignit aussitt.

<< J'en tais sr... dit-il. Le gaz, tant plus lourd que l'air, se
maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, matre, nous
poursuivrons seuls la recherche. >>

Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrematre prirent chacun
entre leurs dents l'embouchure de leur caisse  air, placrent la pince
sur leurs narines et s'enfoncrent dans une succession de vieilles
galeries.

Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
des rservoirs ; puis, cette opration accomplie, ils repartaient.

A la troisime reprise, leurs efforts furent enfin couronns de succs.
Une petite lueur bleutre, celle d'une lampe lectrique, se montra au
loin dans l'ombre. Ils y coururent...

Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et dj froid, le
pauvre petit Carl. Ses lvres bleues, sa face injecte, son pouls muet,
disaient, avec son attitude, ce qui s'tait pass.

Il avait voulu ramasser quelque chose  terre, il s'tait baiss et
avait t littralement noy dans le gaz acide carbonique.

Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler  la vie. La mort
remontait dj  quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
une petite tombe de plus dans le cimetire neuf de Stahlstadt, et dame
Bauer, la pauvre femme, tait veuve de son enfant comme elle l'tait de
son mari.

VII     LE BLOC CENTRAL

Un rapport lumineux du docteur Echternach, mdecin en chef de la
section du puits Albrecht, avait tabli que la mort de Carl Bauer, n
41902, g de treize ans, << trappeur >>  la galerie 228, tait due 
l'asphyxie rsultant de l'absorption par les organes respiratoires
d'une forte proportion d'acide carbonique.

Un autre rapport non moins lumineux de l'ingnieur Maulesmulhe avait
expos la ncessit de comprendre dans un systme d'aration la zone B
du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz dltre
par une sorte de distillation lente et insensible.

Enfin, une note du mme fonctionnaire signalait  l'autorit comptente
le dvouement du contrematre Rayer et du fondeur de premire classe
Johann Schwartz.

Huit  dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
son jeton de prsence dans la loge du concierge, trouva au clou un
ordre imprim  son adresse :

<< Le nomm Schwartz se prsentera aujourd'hui  dix heures au bureau
du directeur gnral. Bloc central, porte et route A. Tenue
d'extrieur. >>

<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
! >>

Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
de l'organisation gnrale de la cit suffisante pour savoir que
l'autorisation de pntrer dans le Bloc central ne courait pas les
rues. De vritables lgendes s'taient rpandues  cet gard. On disait
que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
enceinte rserve, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employs
y taient soumis, avant leur admission,  toute une srie de crmonies
maonniques, obligs de s'engager sous les serments les plus solennels
 ne rien rvler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
Il s'y tenait parfois des conseils suprmes o des personnages
mystrieux venaient s'asseoir et participer aux dlibrations...

Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait  tous ces rcits Marcel
savait qu'ils taient, en somme, l'expression populaire d'un fait
parfaitement rel : l'extrme difficult qu'il y avait  pntrer dans
la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
parmi les affineurs comme parmi les employs des hauts fourneaux, parmi
les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
seul n'avait jamais franchi la porte A.

C'est donc avec un sentiment de curiosit profonde et de plaisir intime
qu'il s'y prsenta  l'heure indique. Il put bientt s'assurer que les
prcautions taient des plus svres.

Et d'abord, Marcel tait attendu. Deux hommes revtus d'un uniforme
gris, sabre au ct et revolver  la ceinture, se trouvaient dans la
loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourire d'un
couvent clotr, avait deux portes, l'une  l'extrieur, l'autre
intrieure, qui ne s'ouvraient jamais en mme temps.

Le laissez-passer examin et vis, Marcel se vit, sans manifester
aucune surprise, prsenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
acolytes en uniforme lui bandrent soigneusement les yeux.

Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
mot dire.

Au bout de deux  trois mille pas, on monta un escalier, une porte
s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris  retirer son bandeau.

Il se trouvait alors dans une salle trs simple, meuble de quelques
chaises, d'un tableau noir et d'une large planche  pures, garnie de
tous les instruments ncessaires au dessin linaire. Le jour venait par
de hautes fentres  vitres dpolies.

Presque aussitt, deux personnages de tournure universitaire entrrent
dans la salle.

<< Vous tes signal comme un sujet distingu, dit l'un d'eux. Nous
allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre  la
division des modles. Etes-vous dispos  rpondre  nos questions ? >>

Marcel se dclara modestement prt  l'preuve.

Les deux examinateurs lui posrent alors successivement des questions
sur la chimie, sur la gomtrie et sur l'algbre. Le jeune ouvrier les
satisfit en tous points par la clart et la prcision de ses rponses.
Les figures qu'il traait  la craie sur le tableau taient nettes,
aises, lgantes. Ses quations s'alignaient menues et serres, en
rangs gaux comme les lignes d'un rgiment d'lite. Une de ses
dmonstrations mme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
qu'ils lui en exprimrent leur tonnement en lui demandant o il
l'avait apprise.

<< A Schaffouse, mon pays,  l'cole primaire.

-- Vous paraissez bon dessinateur ?

-- C'tait ma meilleure partie.

-- L'ducation qui se donne en Suisse est dcidment bien remarquable !
dit l'un des examinateurs  l'autre... Nous allons vous laisser deux
heures pour excuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
coupe de machine  vapeur, assez complique. Si vous vous en acquittez
bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
hors ligne_... >>

Marcel, rest seul, se mit  l'ouvrage avec ardeur.

Quand ses juges rentrrent,  l'expiration du dlai de rigueur, ils
furent si merveills de son pure, qu'ils ajoutrent  la mention
promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent gal_.

Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
mme crmonial, c'est--dire les yeux bands, conduit au bureau du
directeur gnral.

<< Vous tes prsent pour l'un des ateliers de dessin  la division
des modles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispos  vous soumettre
aux conditions du rglement ?

-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je prsume qu'elles sont
acceptables.

-- Les voici : 1 Vous tes astreint, pour toute la dure de votre
engagement,  rsider dans la division mme. Vous ne pouvez en sortir
que sur autorisation spciale et tout  fait exceptionnelle. -- 2 Vous
tes soumis au rgime militaire, et vous devez obissance absolue, sous
les peines militaires,  vos suprieurs. Par contre, vous tes assimil
aux sous-officiers d'une arme active, et vous pouvez, par un
avancement rgulier, vous lever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous
engagez par serment  ne jamais rvler  personne ce que vous voyez
dans la partie de la division o vous avez accs. -- 4 Votre
correspondance est ouverte par vos chefs hirarchiques,  la sortie
comme  la rentre, et doit tre limite  votre famille. >>

<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.

Puis, il rpondit trs simplement :

<< Ces conditions me paraissent justes et je suis prt  m'y soumettre.

-- Bien. Levez la main... Prtez serment... Vous tes nomm dessinateur
au 4e atelier... Un logement vous sera assign, et, pour les repas,
vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
effets avec vous ?

-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisss chez
mon htesse.

-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
division. >>

<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'crire mes notes en langage chiffr
! On n'aurait eu qu' les trouver !... >>

Avant la fin du jour, Marcel tait tabli dans une jolie chambrette, au
quatrime tage d'un btiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
prendre une premire ide de sa vie nouvelle.

Elle ne paraissait pas devoir tre aussi triste qu'il l'aurait cru
d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
taient en gnral calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
Pour essayer de s'gayer un peu, car la gaiet manquait  cette vie
automatique, plusieurs d'entre eux avaient form un orchestre et
faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliothque, un
salon de lecture offraient  l'esprit de prcieuses ressources au point
de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
spciaux, faits par des professeurs de premier mrite, taient
obligatoires pour tous les employs, soumis en outre  des examens et 
des concours frquents. Mais la libert, l'air manquaient dans cet
troit milieu. C'tait le collge avec beaucoup de svrits en plus et
 l'usage d'hommes faits. L'atmosphre ambiante ne laissait donc pas de
peser sur ces esprits, si faonns qu'ils fussent  une discipline de
fer.

L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'tait donn corps
et me. Son assiduit, la perfection de ses dessins, les progrs
extraordinaires de son instruction, signals unanimement par tous les
matres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
milieu de ces hommes laborieux, une clbrit relative. Du consentement
gnral, il tait le dessinateur le plus habile, le plus ingnieux, le
plus fcond en ressources. Y avait-il une difficult ? C'est  lui
qu'on recourait. Les chefs eux-mmes s'adressaient  son exprience
avec le respect que le mrite arrache toujours  la jalousie la plus
marque. Mais si le jeune homme avait compt, en arrivant au coeur de
la division des modles, en pntrer les secrets intimes, il tait loin
de compte.

Sa vie tait enferme dans une grille de fer de trois cents mtres de
diamtre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il tait
attach. Intellectuellement, son activit pouvait et devait s'tendre
aux branches les plus lointaines de l'industrie mtallurgique. En
pratique, elle tait limite  des dessins de machines  vapeur. Il en
construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
presses  imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spcialit. La
division du travail pousse  son extrme limite l'enserrait dans son
tau.

Aprs quatre mois passs dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
sur l'ensemble des oeuvres de la Cit de l'Acier qu'avant d'y entrer.
Tout au plus avait-il rassembl quelques renseignements gnraux sur
l'organisation dont il n'tait -- malgr ses mrites -- qu'un rouage
presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araigne figure
par Stahlstadt tait la Tour du Taureau, sorte de construction
cyclopenne, qui dominait tous les btiments voisins. Il avait appris
aussi, toujours par les rcits lgendaires de la cantine, que
l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait  la base de
cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
ajoutait que cette salle vote, garantie contre tout danger d incendie
et blinde intrieurement comme un monitor l'est  l'extrieur, tait
ferme par un systme de portes d'acier  serrures mitrailleuses,
dignes de la banque la plus souponneuse. L'opinion gnrale tait
d'ailleurs que Herr Schultze travaillait  l'achvement d'un engin de
guerre terrible, d'un effet sans prcdent et destin  assurer bientt
 l'Allemagne la domination universelle

Pour achever de percer le mystre, Marcel avait vainement roul dans sa
tte les plans les plus audacieux d'escalade et de dguisement. Il
avait d s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
murailles sombres et massives, claires la nuit par des flots de
lumire, gardes par des sentinelles prouves, opposeraient toujours 
ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il mme  les forcer
sur un point, que verrait-il ? Des dtails, toujours des dtails ;
Jamais un ensemble !

N'importe. Il s'tait jur de ne pas cder ; il ne cderait pas. S'il
fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
o ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
prosprait alors, cit heureuse, dont les institutions bienfaisantes
favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
dcourags Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succs de la
race latine,. Schultze ne ft plus que jamais rsolu  accomplir ses
menaces. La Cit de l'Acier elle-mme et les travaux qu'elle avait pour
but en taient une preuve.

Plusieurs mois s'coulrent ainsi.

Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millime fois, de se
renouveler  lui-mme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
l'informa que le directeur gnral avait  lui parler.

<< Je reois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
vos paquets pour passer au cercle interne. Vous tes promu au grade de
lieutenant. >>

Ainsi, au moment mme o il dsesprait presque du succs, l'effet
logique et naturel d'un travail hroque lui procurait cette admission
tant dsire ! Marcel en fut si pntr de joie, qu'il ne put contenir
l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.

<< Je suis heureux d'avoir  vous annoncer une si bonne nouvelle,
reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
est offert. Allez, monsieur. >>

Enfin, Marcel, aprs une si longue preuve, entrevoyait le but qu'il
s'tait jur d'atteindre !

Entasser dans sa valise tous ses vtements, suivre les hommes gris,
franchir enfin cette dernire enceinte dont l'entre unique, ouverte
sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.

Il tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
encore aperu que la tte sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.

Le spectacle qui s'tendait devant lui tait assurment des plus
imprvus. Qu'on imagine un homme transport subitement, sans
transition, du milieu d'un atelier europen, bruyant et banal, au fond
d'une fort vierge de la zone torride. Telle tait la surprise qui
attendait Marcel au centre de Stahlstadt.

Encore une fort vierge gagne-t-elle beaucoup a tre vu  travers les
descriptions des grands crivains, tandis que le parc de Herr Schultze
tait le mieux peign des Jardins d'agrment. Les palmiers les plus
lancs, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obses en
formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient lgamment aux grles
eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
en pleine terre. Les ananas et les goyaves mrissaient auprs des
oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis talaient en plein air
les richesses de leur plumage. Enfin, la temprature mme tait aussi
tropicale que la vgtation.

Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifres qui
produisaient ce miracle, et, tonn de ne voir que le ciel bleu, il
resta un instant stupfait.

Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l une houillre en
combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
ingnieusement utilis ces trsors de chaleur souterraine pour se faire
servir par des tuyaux mtalliques une temprature constante de serre
chaude.

Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
n'empcha pas ses yeux d'tre blouis et charms du vert des pelouses,
et ses narines d'aspirer avec ravissement les armes qui emplissaient
l'atmosphre. Aprs six mois passs sans voir un brin d'herbe, il
prenait sa revanche. Une alle sable le conduisit par une pente
insensible au pied d'un beau degr de marbre, domin par une
majestueuse colonnade. En arrire se dressait la masse norme d'un
grand btiment carr qui tait comme le pidestal de la Tour du
Taureau. Sous le pristyle, Marcel aperut sept  huit valets en livre
rouge, un suisse  tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
colonnes de riches candlabres de bronze, et, comme il montait le
degr, un lger grondement lui rvla que le chemin de fer souterrain
passait sous ses pieds.

Marcel se nomma et fut aussitt admis dans un vestibule qui tait un
vritable muse de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arrter, il
traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva  un
salon jaune et or o le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.

Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre  ct d'une
chope de bire, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
boue sur une botte vernie.

Sans se lever, sans mme tourner la tte, le Roi de l'Acier dit
froidement et simplement :

<< Vous tes le dessinateur

-- Oui, monsieur.

-- J'ai vu de vos pures. Elles sont trs bien. Mais vous ne savez donc
faire que des machines  vapeur ?

-- On ne m'a jamais demand autre chose.

-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?

-- Je l'ai tudie  mes moments perdus et pour mon plaisir. >>

Cette rponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
son employ.

<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
peine  remplacer cet imbcile de Sohne, qui s'est tu ce matin en
maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
tous ! >>

Il faut bien l'avouer ; ce manque d'gards ne semblait pas trop
rvoltant dans la bouche de Herr Schultze !

VIII     LA CAVERNE DU DRAGON

Le lecteur qui a suivi les progrs de la fortune du jeune Alsacien ne
sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement tabli, au
bout de quelques semaines, dans la familiarit de Herr Schultze. Tous
deux taient devenus insparables. Travaux, repas, promenades dans le
parc, longues pipes fumes sur des mooss de bire -- ils prenaient tout
en commun. Jamais l'ex-professeur d'Ina n'avait rencontr un
collaborateur qui ft aussi bien selon son coeur, qui le comprt pour
ainsi dire  demi-mot, qui st utiliser aussi rapidement ses donnes
thoriques.

Marcel n'tait pas seulement d'un mrite transcendant dans toutes les
branches du mtier, c'tait aussi le plus charmant compagnon, le
travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fcond.

Herr Schultze tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
petto :

<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garon ! >> La vrit est
que Marcel avait pntr du premier coup d'oeil le caractre de son
terrible patron. Il avait vu que sa facult matresse tait un gosme
immense, omnivore, manifest au-dehors par une vanit froce, et il
s'tait religieusement attach  rgler l-dessus sa conduite de tous
les instants.

En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigt
spcial de ce clavier, qu'il tait arriv  jouer du Schultze comme on
joue du piano. Sa tactique consistait simplement  montrer autant que
possible son propre mrite, mais de manire  laisser toujours 
l'autre une occasion de rtablir sa supriorit sur lui. Par exemple,
achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un dfaut facile
 voir comme  corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitt avec
exaltation.

Avait-il une ide thorique, il cherchait  la faire natre dans la
conversation, de telle sorte que Herr Schultze pt croire l'avoir
trouve. Quelquefois mme il allait plus loin, disant par exemple :

<< J'ai trac le plan de ce navire  peron dtachable, que vous m'avez
demand.

-- Moi ? rpondait Herr Schultze, qui n'avait jamais song  pareille
chose.

-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli ?... Un peron dtachable,
laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui clate
aprs un intervalle de trois minutes !

-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'ides en tte ! >>

Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternit de la
nouvelle invention.

Peut-tre, aprs tout, n'tait-il qu' demi dupe de cette manoeuvre. Au
fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
une de ces mystrieuses fermentations qui s'oprent dans les cervelles
humaines, il en arrivait aisment  se contenter de << paratre >>
suprieur, et surtout de faire illusion  son subordonn.

<< Est-il bte, avec tout son esprit, ce mtin-l ! >> se disait il
parfois en dcouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
<< dominos >> de sa mchoire.

D'ailleurs, sa vanit avait bientt trouv une chelle de compensation.
Lui seul au monde pouvait raliser ces sortes de rves industriels !...
Ces rves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
bout du compte, n'tait qu'un des rouages de l'organisme que lui,
Schultze, avait su crer, etc.

Avec tout cela, il ne se dboutonnait pas, comme on dit. Aprs cinq
mois de sjour  la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
plus sur les mystres du Bloc central. A la vrit, ses soupons
taient devenus des quasi-certitudes. Il tait de plus en plus
convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
proccupations, celle de son industrie mme rendaient infiniment
vraisemblable l'hypothse qu'il avait invent quelque nouvel engin de
guerre.

Mais le mot de l'nigme restait toujours obscur.

Marcel en tait bientt venu  se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
une crise. Ne la voyant pas venir, il se dcida  la provoquer.

C'tait un soir, le 5 septembre,  la fin du dner. Un an auparavant,
jour pour jour, il avait retrouv dans le puits Albrecht le cadavre de
son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
amricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temprature tait aussi tide
qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se dposait en
rose au lieu de tomber en flocons.

<< Ces saucisses  la choucroute taient dlicieuses, n'est-ce pas ?
fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bgum n'avaient pas
lass de son mets favori.

-- Dlicieuses >>, rpondit Marcel, qui en mangeait hroquement tous
les soirs, quoiqu'il et fini par avoir ce plat en horreur.

Les rvoltes de son estomac achevrent de le dcider  tenter l'preuve
qu'il mditait.

<< Je me demande mme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
choucroute, ni bire, peuvent tolrer l'existence ! reprit Herr
Schultze avec un soupir.

-- La vie doit tre pour eux un long supplice, rpondit Marcel. Ce sera
vritablement faire preuve d'humanit que de les runir au Vaterland.

-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'cria le Roi de l'Acier.
Nous voici dj installs au coeur de l'Amrique. Laissez-nous prendre
une le ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambes
nous saurons faire autour du globe ! >>

Le valet de pied avait apport les pipes. Herr Schultze bourra la
sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec prmditation ce moment
quotidien de complte batitude.

<< Je dois dire, ajouta-t-il aprs un instant de silence, que je ne
crois pas beaucoup  cette conqute !

-- Quelle conqute ? demanda Herr Schultze, qui n'tait dj plus au
sujet de la conversation.

-- La conqute du monde par les Allemands. >>

L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.

<< Vous ne croyez pas  la conqute du monde par les Allemands ?

-- Non.

-- Ah ! par exemple, voil qui est fort !... Et je serais curieux de
connatre les motifs de ce doute !

-- Tout simplement parce que les artilleurs franais finiront par faire
mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
connaissent bien, ont pour ide fixe qu'un Franais averti en vaut
deux. 1870 est une leon qui se retournera contre ceux qui l'ont
donne. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
Angleterre. >>

Marcel avait profr ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blasphme, lanc de but en
blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.

Herr Schultze en resta suffoqu, hagard, ananti. Le sang lui monta 
la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'tre
all trop loin. Voyant toutefois que sa victime, aprs avoir failli
touffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :

<< Oui, c'est fcheux  constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes btement
 augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils prparent
du nouveau et que nous nous en apercevrons  la premire occasion !

-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
aussi, monsieur !

-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
prdcesseurs ont fait en bronze, voil tout ! Nous doublons les
proportions et la porte de nos pices !

-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
vrit ! nous faisons mieux que doubler !

-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
Tenez, voulez-vous que je vous dise la vrit ? La facult d'invention
nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Franais trouvent, eux,
soyez-en sr ! >>

Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
tremblement de ses lvres, la pleur qui avait succd  la rougeur
apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.

Fallait-il en arriver  ce degr d'humiliation ? S'appeler Schultze,
tre le matre absolu de la plus grande usine et de la premire
fonderie de canons du monde entier, voir  ses pieds les rois et les
parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur franais !...
Et cela quand on avait prs de soi, derrire l'paisseur d'un mur
blind, de quoi confondre mille fois ce drle impudent, lui fermer la
bouche, anantir ses sots arguments ? Non, il n'tait pas possible
d'endurer un pareil supplice !

Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg d'ironie, et, serrant les
dents, il lui dit, ou plutt il siffla ces mots :

<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
manque d'invention ! >>

Marcel avait jou gros jeu, mais il avait gagn, grce  la surprise
produite par un langage si audacieux et si inattendu, grce  la
violence du dpit qu'il avait provoqu, la vanit tant plus forte chez
l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dvoiler son
secret, et, comme malgr lui, pntrant dans son cabinet de travail,
dont il referma la porte avec soin, il marcha droit  sa bibliothque
et en toucha un des panneaux. Aussitt, une ouverture, masque par des
ranges de livres, apparut dans la muraille. C'tait l'entre d'un
passage troit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
mme de la Tour du Taureau.

L, une porte de chne fut ouverte  l'aide d'une petite clef qui ne
quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, ferme
par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
fer, qui tait intrieurement arm d'un appareil compliqu d'engins
explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit professionnelle,
aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
temps.

Tous deux se trouvaient alors devant une troisime porte, sans serrure
apparente, qui s'ouvrit sur une simple pousse, opre, bien entendu,
selon des rgles dtermines.

Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
 gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivrent
au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cit de
Stahlstadt.

Sur cette tour de granit, dont la solidit tait  toute preuve,
s'arrondissait une sorte de casemate, perce de plusieurs embrasures.
Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.

<< Voil ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffl mot depuis le
trajet.

C'tait la plus grosse pice de sige que Marcel et jamais vue. Elle
devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
la culasse. Le diamtre de sa bouche mesurait un mtre et demi. Monte
sur un afft d'acier et roulant sur des rubans de mme mtal, elle
aurait pu tre manoeuvre par un enfant, tant les mouvements en taient
rendus faciles par un systme de roues dentes. Un ressort
compensateur, tabli en arrire de l'afft, avait pour effet d'annuler
le recul ou du moins de produire une raction rigoureusement gale, et
de replacer automatiquement la pice, aprs chaque coup, dans sa
position premire.

<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pice ? demanda
Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.

-- A vingt mille mtres, avec un projectile plein, nous perons une
plaque de quarante pouces aussi aisment que si c'tait une tartine de
beurre !

-- Quelle est donc sa porte ?

-- Sa porte ! s'cria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
tout  l'heure que notre gnie imitateur n'avait rien obtenu de plus
que de doubler la porte des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
l, je me charge d'envoyer, avec une prcision suffisante, un
projectile  la distance de dix lieues !

-- Dix lieues ! s'cria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
employez-vous donc ?

-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! rpondit Herr Schultze
d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvnient  vous dvoiler mes
secrets ! La poudre  gros grains a fait son temps. Celle dont je me
sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
suprieure  celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
encore en y mlant les huit diximes de son poids de nitrate de potasse
!

-- Mais, fit observer Marcel, aucune pice, mme faite du meilleur
acier, ne pourra rsister  la dflagration de ce pyroxyle ! Votre
canon, aprs trois, quatre, cinq coups, sera dtrior et mis hors
d'usage !

-- Ne tirt-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !

-- Il coterait cher !

-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pice !

-- Un coup d'un million !...

-- Qu'importe, s'il peut dtruire un milliard !

-- Un milliard ! >> s'cria Marcel.

Cependant, il se contint pour ne pas laisser clater l'horreur mle
d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
Puis, il ajouta :

<< C'est assurment une tonnante et merveilleuse pice d'artillerie,
mais qui, malgr tous ses mrites, justifie absolument ma thse : des
perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !

-- Pas d'invention ! rpondit Herr Schultze en haussant les paules. Je
vous rpte que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>

Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
redescendirent  l'tage infrieur, qui tait mis en communication avec
la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. L se voyaient une
certaine quantit d'objets allongs, de forme cylindrique, qui auraient
pu tre pris  distance pour d'autres canons dmonts. << Voil nos
obus >>, dit Herr Schultze.

Cette fois, Marcel fut oblig de reconnatre que ces engins ne
ressemblaient  rien de ce qu'il connaissait. C'taient d'normes tubes
de deux mtres de long et d'un mtre dix de diamtre, revtus
extrieurement d'une chemise de plomb propre  se mouler sur les
rayures de la pice, ferms  l'arrire par une plaque d'acier
boulonne et  l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
bouton de percussion.

Quelle tait la nature spciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
dpassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.

<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
silencieux.

-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
moins en apparence ?

-- L'apparence est trompeuse, rpondit Herr Schultze, et le poids ne
diffre pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
mme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fuse de
verre, revtu de bois de chne, charg,  soixante-douze atmosphres de
pression intrieure acide carbonique liquide. La chute dtermine
l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide  l'tat gazeux.
Consquence : un froid d'environ cent degrs au-dessous de zro dans
toute la zone avoisinante, en mme temps mlange d'un norme volume de
gaz acide carbonique  l'air ambiant. Tout tre vivant qui se trouve
dans un rayon de trente mtres du centre d'explosion est en mme temps
congel et asphyxi. Je dis trente mtres pour prendre une base de
calcul, mais l'action s'tend vraisemblablement beaucoup plus loin,
peut-tre  cent et deux cents mtres de rayon ! Circonstance plus
avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant trs longtemps dans
les couches infrieures de l'atmosphre, en raison de son poids qui est
suprieur  celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprits
septiques plusieurs heures aprs l'explosion, et tout tre qui tente
d'y pntrer prit infailliblement. C'est un coup de canon  effet  la
fois instantan et durable !... Aussi, avec mon systme pas de blesss,
rien que des morts ! >>

Herr Schultze prouvait un plaisir manifeste  dvelopper les mrites
de son invention. Sa bonne humeur tait venue, il tait rouge d'orgueil
et montrait toutes ses dents.

<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches 
feu braques sur une ville assige ! Supposons une pice pour un
hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
batteries de dix pices convenablement tablies. Supposons ensuite
toutes nos pices en position, chacune avec son tir rgl, une
atmosphre calme et favorable, enfin le signal gnral donn par un fil
lectrique... En une minute, il ne restera pas un tre vivant sur une
superficie de mille hectares ! Un vritable ocan d'acide carbonique
aura submerg la ville ! C'est pourtant une ide qui m'est venue l'an
dernier en lisant le rapport mdical sur la mort accidentelle d'un
petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premire
inspiration  Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom  la proprit
curieuse que possde son atmosphre d'asphyxier un chien ou un
quadrupde quelconque bas sur jambes, sans faire de mal  un homme
debout, -- proprit due  une couche de gaz acide carbonique de
soixante centimtres environ que son poids spcifique maintient au ras
de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner  ma pense
l'essor dfinitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
ocan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
cinquime de ce gaz suffit  rendre l'air irrespirable. >>

Marcel ne disait pas un mot. Il tait vritablement rduit au silence.
Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
abuser.

<< Il n'y a qu'un dtail qui m'ennuie, dit-il.

-- Lequel donc ? demanda Marcel.

-- C'est que je n'ai pas russi  supprimer le bruit de l'explosion.
Cela donne trop d'analogie  mon coup de canon avec le coup du canon
vulgaire. Pensez un peu  ce que ce serait, si j'arrivais  obtenir un
tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit  cent mille
hommes  la fois, par une nuit calme et sereine ! >>

L'idal enchanteur qu'il voquait rendit Herr Schultze tout rveur, et
peut-tre sa rverie, qui n'tait qu'une immersion profonde dans un
bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolonge, si Marcel ne
l'et interrompue par cette observation :

<< Trs bien, monsieur, trs bien ! mais mille canons de ce genre c'est
du temps et de l'argent.

-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est  nous !
>>

Et, en vrit, ce Germain, le dernier de son cole, croyait ce qu'il
disait !

<< Soit, rpondit Marcel. Votre obus, charg d'acide carbonique, n'est
pas absolument nouveau, puisqu'il drive des projectiles asphyxiants,
connus depuis bien des annes ; mais il peut tre minemment
destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...

-- Seulement ?...

-- Il est relativement lger pour son volume, et si celui-l va jamais
 dix lieues !...

-- Il n'est fait que pour aller  deux lieues, rpondit Herr Schultze
en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
projectile en fonte. Il est plein, celui-l et contient cent petits
canons symtriquement disposs encastrs les uns dans les autres comme
les tubes d'une lunette, et qui, aprs avoir t lancs comme
projectiles redeviennent canons, pour vomir  leur tour de petits obus
chargs de matires incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parl ! Et, avant
peu, l'exprience en sera faite de telle manire, que les incrdules
pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchs 
terre ! >>

Les dominos brillaient  ce moment d'un si insupportable clat dans la
bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
n'tait pas au bout de ce qu'il devait entendre.

En effet, Herr Schultze reprit :

<< Je vous ai dit qu'avant peu, une exprience dcisive serait tente !

-- Comment ? O ?... s'cria Marcel.

-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chane des
Cascade-Mounts, lanc par mon canon de la plate-forme !... O ? Sur une
cit dont dix lieues au plus nous sparent, qui ne peut s'attendre  ce
coup de tonnerre, et qui s'y attendt-elle, n'en pourrait parer les
foudroyants rsultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
 onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparatra
du sol amricain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
professeur Schultze aura dchan tous les feux du ciel  son tour ! >>

Cette fois,  cette dclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
passait en lui.

<< Voil ! reprit-il du ton le plus dgag. Nous faisons ici le
contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
cherchons le secret d'abrger la vie des hommes tandis qu'ils
cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
condamne, et c'est de la mort, seme par nous, que doit natre la vie.
Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
fondant une ville isole, a mis sans s'en douter  ma porte le plus
magnifique champ d'expriences. >>

Marcel ne pouvait croire  ce qu'il venait d'entendre.

<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
sache, aucune raison de leur chercher querelle ?

-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
organis sous d'autres rapports, un fonds d'ides celtiques qui vous
nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
vitale l'est au mme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
soustraire, c'est chose insense ; s'y ranger et agir dans le sens
qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voil
pourquoi je dtruirai la cit du docteur Sarrasin. Grce  mon canon,
mes cinquante mille Allemands viendront facilement  bout des cent
mille rveurs qui constituent l-bas un groupe condamn  prir. >>

Marcel, comprenant l'inutilit de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
ne chercha plus  le ramener.

Tous deux quittrent alors la chambre des obus, dont les portes 
secret furent refermes, et ils redescendirent  la salle  manger.

De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
bire  sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
remplacer celle qu'il avait casse, et s'adressant au valet de pied :

<< Arminius et Sigimer sont-ils l ? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Dites-leur de se tenir  porte de ma voix. >>

Lorsque le domestique eut quitt la salle  manger, le Roi de l'Acier,
se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.

Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
duret mtallique.

<< Rellement, dit-il, vous excuterez ce projet ?

-- Rellement. Je connais,  un dixime de seconde prs en longitude et
en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre,  onze
heures quarante-cinq du soir, elle aura vcu.

-- Peut-tre auriez-vous d tenir ce plan absolument secret !

-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, dcidment vous ne serez jamais
logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>

Marcel, sur ces derniers mots, s'tait lev.

<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
plus les redire ? >>

Le timbre rsonna. Arminius et Sigimer, deux gants, apparurent  la
porte de la salle.

<< Vous avez voulu connatre mon secret, dit Herr Schultze, vous le
connaissez !... Il ne vous reste plus qu' mourir. >>

Marcel ne rpondit pas.

<< Vous tes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez  quoi vous en
tenir sur mes projets. Ce serait une lgret impardonnable, ce serait
illogique. La grandeur de mon but me dfend d'en compromettre le succs
pour une considration d'une valeur relative aussi minime que la vie
d'un homme, -- mme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
tout particulirement la bonne organisation crbrale. Aussi, je
regrette vritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
entran trop loin et me mette  prsent dans la ncessit de vous
supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intrts
auxquels je me suis consacr, il n'y a plus de question de sentiment.
Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pntr mon secret que votre
prdcesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
dynamite !... La rgle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
Je n'y puis rien changer. >>

Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, 
l'enttement bestial de cette tte chauve, qu'il tait perdu. Aussi ne
se donna-t-il mme pas la peine de protester.

<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.

-- Ne vous inquitez pas de ce dtail, rpondit tranquillement Herr
Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera pargne. Un
matin, vous ne vous rveillerez pas. Voil tout. >>

Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen et consign dans
sa chambre, dont la porte fut garde par les deux gants.

Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frmissant d'angoisse
et de colre, au docteur,  tous les siens,  tous ses compatriotes, 
tous ceux qu'il aimait !

<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
menace, comment le conjurer ! >>

IX     << P.P.C. >>

La situation, en effet, tait excessivement grave. Que pouvait faire
Marcel, dont les heures d'existence taient maintenant comptes, et qui
voyait peut-tre arriver sa dernire nuit avec le coucher du soleil ?

Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se rveiller,
ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pense ne
parvenait pas  quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
catastrophe !

<< Que tenter ? se rptait-il. Dtruire ce canon ? Faire sauter la
tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
chambre est garde par ces deux colosses ! Et puis, quand je
parviendrais, avant cette date du 13 septembre,  quitter Stahlstadt,
comment empcherais-je ?... Mais si ! A dfaut de notre chre cit, je
pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu' eux, leur crier
: "Fuyez sans retard ! Vous tes menacs de prir par le feu, par le
fer ! Fuyez tous !" >>

Puis, les ides de Marcel se jetaient dans un autre courant.

<< Ce misrable Schultze ! pensait-il. En admettant mme qu'il ait
exagr les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
de ce feu inextinguible la ville tout entire il est certain qu'il peut
d'un seul coup en incendier une partie considrable ! C'est un engin
effroyable qu'il a imagin l, et, malgr la distance qui spare les
deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
Une vitesse initiale vingt fois suprieure  la vitesse obtenue jusqu'
ici ! Quelque chose comme dix mille mtres, deux lieues et demie  la
seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
son canon n'clate pas au premier coup !... Et il n'clatera pas, car
il est fait d'un mtal dont la rsistance  l'clatement est presque
infinie ! Le coquin connat trs exactement la situation de
France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
prcision mathmatique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
centre mme de la cit ! Comment en prvenir les infortuns habitants !
>>

Marcel n'avait pas ferm l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
le lit sur lequel il s'tait vainement tendu pendant toute cette
insomnie fivreuse.

<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
veut bien m'pargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
l'emportant sur l'inquitude, se soit empar de moi ! Et alors !...
Mais quelle mort me rserve-t-il donc ? Songe-t-il  me tuer avec
quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a 
discrtion ? N'emploiera-t-il pas plutt ce gaz  l'tat liquide tel
qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour  l'tat
gazeux dterminera un froid de cent degrs ! Et le lendemain,  la
place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitu, plein de vie, on
ne retrouverait plus qu'une momie dessche, glace, racornie !... Ah !
le misrable ! Eh bien, que mon coeur se sche, s'il le faut, que ma
vie se refroidisse dans cette insoutenable temprature, mais que mes
amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
soient sauvs ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
>>

En prononant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
qu'il dt se croire renferm dans sa chambre, avait mis la main sur la
serrure de la porte.

A son extrme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
d'habitude, dans le jardin o il avait coutume de se promener.

<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
suis pas dans ma chambre ! C'est dj quelque chose ! >> Seulement, 
peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans tre escort des deux
personnages qui rpondaient aux noms historiques, ou plutt
prhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.

Il s'tait dj demand plus d'une fois, en les rencontrant sur son
passage, quelle pouvait bien tre la fonction de ces deux colosses en
casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculens, aux faces
rouges embroussailles de moustaches paisses et de favoris
buissonnants !

Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'taient les excuteurs
des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
corps personnels.

Ces deux gants le tenaient  vue, couchaient  la porte de sa chambre,
embotaient le pas derrire lui s'il sortait dans le parc. Un
formidable armement de revolvers et de poignards, ajout  leur
uniforme, accentuait encore cette surveillance.

Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en rponse que
des regards froces. Mme l'offre d'un verre de bire, qu'il avait
quelque raison de croire irrsistible, tait reste infructueuse. Aprs
quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
seul --, la pipe, qu'ils prenaient la libert de fumer sur ses talons.
Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
s'tait jur  lui-mme de fuir, et rien ne devait tre nglig de ce
qui pouvait amener son vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
s'y prendre ?

Au moindre signe de rvolte ou de fuite, Marcel tait sr de recevoir
deux balles dans la tte. En admettant qu'il ft manqu, il se trouvait
au centre mme d'une triple ligne fortifie, borde d'un triple rang de
sentinelles.

Selon son habitude, l'ancien lve de l'Ecole centrale s'tait
correctement pos le problme en mathmaticien.

<< Soit un homme gard  vue par des gaillards sans scrupules,
individuellement plus forts que lui, et de plus arms jusque aux dents.
Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'chapper  la vigilance de ses
argousins. Ce premier point acquis il lui reste  sortir d'une place
forte dont tous les abords sont rigoureusement surveills... >>

Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
 une impossibilit.

Enfin, l'extrme gravit de la situation donna-t-elle  ses facults d
invention le coup de fouet suprme ? Le hasard dcida-t-il seul de la
trouvaille ? Ce serait difficile  dire.

Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
le parc, ses yeux s'arrtrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
dont l'aspect le frappa.

C'tait une plante de triste mine, herbace,  feuilles alternes,
ovales, aigus et gmines, avec de grandes fleurs rouges en forme de
clochettes monoptales et soutenues par un pdoncule axillaire.

Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
pourtant reconnatre dans cet arbuste la physionomie caractristique de
la famille des solanaces. A tout hasard, il en cueillit une petite
feuille et la mcha lgrement en poursuivant sa promenade.

Il ne s'tait pas tromp. Un alourdissement de tous ses membres,
accompagn d'un commencement de nauses 1'avertit bientt qu'il avait
sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est--dire du plus
actif des narcotiques.

Toujours flnant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
s'tendait vers le sud du parc pour aller alimenter,  l'une de ses
extrmits, une cascade assez servilement copie sur celle du bois de
Boulogne.

<< O donc se dgage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.

C'tait d'abord dans le lit d'une petite rivire, qui, aprs avoir
dcrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.

Il devait donc se trouver l un dversoir, et, selon toute apparence,
la rivire s'chappait en l'emplissant  travers un des canaux
souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.

Marcel entrevit l une porte de sortie. Ce n'tait pas une porte
cochre videmment, mais c'tait une porte.

<< Et si le canal tait barr par des grilles de fer ! objecta tout
d'abord la voix de la prudence.

-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas t inventes pour
roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
rpliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les rsolutions
hardies.

En deux minutes, la dcision de Marcel fut prise. Une ide -- ce qu'on
appelle une ide ! -- lui tait venue, ide irralisable, peut-tre,
mais qu'il tenterait de raliser, si la mort ne le surprenait pas
auparavant.

Il revint alors sans affectation vers l'arbuste  fleurs rouges, il en
dtacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
pussent manquer de le voir.

Puis, une fois rentr dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
scher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
craser, et les mla  son tabac.

Pendant les six jours qui suivirent, Marcel,  son extrme surprise, se
rveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonc  ce
projet de se dfaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
dtruire la ville du docteur Sarrasin.

Marcel profita donc de la permission qui lui tait laisse de vivre,
et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
entendu, de ne pas fumer de belladone, et,  cet effet, il avait deux
paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
manipulation quotidienne. Son but tait simplement d'veiller la
curiosit d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils taient,
ces deux brutes devaient bientt en venir  remarquer l'arbuste dont il
cueillait les feuilles,  imiter son opration et  essayer du got que
ce mlange communiquait au tabac.

Le calcul tait juste, et le rsultat prvu se produisit pour ainsi
dire mcaniquement.

Ds le sixime jour -- c'tait la veille du fatal 13 septembre --,
Marcel, en regardant derrire lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
provision de feuilles vertes.

Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient scher  la
chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
mlaient  leur tabac. Ils semblaient mme se pourlcher les lvres 
l'avance !

Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
Non. Ce n'tait pas assez d'chapper  leur surveillance. Il fallait
encore trouver la possibilit de passer par le canal,  travers la
masse d'eau qui s'y dversait, mme si ce canal mesurait plusieurs
kilomtres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagin. Il avait, il
est vrai, neuf chances sur dix de prir, mais le sacrifice de sa vie,
dj condamne, tait fait depuis longtemps.

Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
dernire promenade. L'insparable trio prit le chemin du parc.

Sans hsiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea dlibrment
vers un btiment lev dans un massif, et qui n'tait autre que
l'atelier des modles. Il choisit un banc cart, bourra sa pipe et se
mit  la fumer.

Aussitt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prtes,
s'installrent sur le banc voisin et commencrent  aspirer des
bouffes normes.

L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.

Cinq minutes ne s'taient pas coules, que les deux lourds Teutons
billaient et s'tiraient  l'envi comme des ours en cage. Un nuage
voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnrent ; leurs faces passrent
du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombrent inertes ; leurs
ttes se renversrent sur le dossier du banc.

Les pipes roulrent  terre.

Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mler en cadence au
gazouillement des oiseaux, qu'un t perptuel retenait au parc de
Stahlstadt.

Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
comprendra, puisque, le lendemain soir,  onze heures quarante-cinq,
France-Ville, condamne par Herr Schultze, aurait cess d'exister.

Marcel s'tait prcipit dans l'atelier des modles. Cette vaste salle
renfermait tout un muse. Rductions de machines hydrauliques,
locomotives, machines  vapeur, locomobiles, pompes d'puisement,
turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
l pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'taient les modles en
bois de tout ce qu'avait fabriqu l'usine Schultze depuis sa fondation,
et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
n'y manquaient pas.

La nuit tait noire, consquemment propice au projet hardi que le jeune
Alsacien comptait mettre  excution. En mme temps qu'il allait
prparer son suprme plan d'vasion, il voulait anantir le muse des
modles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu dtruire, avec la
casemate et le canon qu'elle abritait, l'norme et indestructible Tour
du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.

Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
propre  scier le fer, qui tait pendue  un des rteliers d'outils, et
de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
sa bote, sans que sa main hsitt un instant, il porta la flamme dans
un coin de la salle o taient entasss des cartons d'pures et de
lgers modles en bois de sapin.

Puis, il sortit.

Un instant aprs, l'incendie, aliment par toutes ces matires
combustibles, projetait d'intenses flammes  travers les fentres de la
salle. Aussitt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
mouvement les carillons lectriques des divers quartiers de Stahlstadt,
et les pompiers, tranant leurs engins  vapeur, accouraient de toutes
parts.

Au mme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la prsence tait bien
faite pour encourager tous ces travailleurs.

En quelques minutes, les chaudires  vapeur avaient t mises en
pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidit.
C'tait un dluge d'eau qu'elles dversaient sur les murs et jusque sur
les toits du muse des modles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
qui, pour ainsi dire, se vaporisait  son contact au lieu de
l'teindre, eut bientt attaqu toutes les parties de l'difice  la
fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensit telle, que l'on
devait renoncer  tout espoir de s'en rendre matre. Le spectacle de
cet incendie tait grandiose et terrible.

Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
poussait ses hommes comme  l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
d'ailleurs,  faire la part du feu. Le muse des modles tait isol
dans le parc, et il tait maintenant certain qu'il serait consum tout
entier.

A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien prserver du
btiment lui-mme, fit entendre ces mots jets d'une voix clatante :

<< Dix mille dollars  qui sauvera le modle n 3175, enferm sous la
vitrine du centre ! >>

Ce modle tait prcisment le gabarit du fameux canon perfectionn par
Schultze, et plus prcieux pour lui qu'aucun des autres objets enferms
dans le muse.

Mais, pour sauver ce modle, il s'agissait de se jeter sous une pluie
de feu,  travers une atmosphre de fume noire qui devait tre
irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
malgr l'appt des dix mille dollars, personne ne rpondait  l'appel
de Herr Schultze.

Un homme se prsenta alors.

C'tait Marcel.

<< J'irai, dit-il.

-- Vous ! s'cria Herr Schultze.

-- Moi !

-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
prononce contre vous !

-- Je n'ai pas la prtention de m'y soustraire, mais d'arracher  la
destruction ce prcieux modle !

-- Va donc, rpondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu russis,
les dix mille dollars seront fidlement remis  tes hritiers.

-- J'y compte bien >>, rpondit Marcel.

On avait apport plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prpars
en cas d'incendie, et qui permettent de pntrer dans les milieux
irrespirables. Marcel en avait dj fait usage, lorsqu'il avait tent
d'arracher  la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.

Un de ces appareils, charg d'air sous une pression de plusieurs
atmosphres, fut aussitt plac sur son dos. La pince fixe  son nez,
l'embouchure des tuyaux  sa bouche, il s'lana dans la fume.

<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
rservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>

On l'imagine aisment, Marcel ne songeait en aucune faon  sauver le
gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au pril de sa vie,
la salle emplie de fume, sous une averse de brandons ignescents, de
poutres calcines, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
moment o le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
d'tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'chappait
par une porte oppose qui s'ouvrait sur le parc.

Courir vers la petite rivire, en descendre la berge jusqu'au dversoir
inconnu qui l'entranait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
hsitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.

Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
sept  huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
car le courant le conduisait comme s'il et tenu un fil d'Ariane. Il
s'aperut presque aussitt qu'il tait entr dans un troit canal,
sorte de boyau, que le trop-plein de la rivire emplissait tout entier.

<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est l
! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
je suis perdu ! >>

Marcel avait conserv tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
courant le poussait ainsi, quand il se heurta  un obstacle.

C'tait une grille de fer, monte sur gonds, qui fermait le canal.

<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.

Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commena 
scier le pne  l'affleurement de la gche.

Cinq minutes de travail n'avaient pas encore dtach ce pne. La grille
restait obstinment ferme. Dj Marcel ne respirait plus qu'avec une
difficult extrme. L'air, trs rarfi dans le rservoir, ne lui
arrivait qu'en une insuffisante quantit. Des bourdonnements aux
oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant  la tte, tout
indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il rsistait,
cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
possible de cet oxygne que ses poumons taient impropres  dgager de
ce milieu !... mais le pne ne cdait pas, quoique largement entam !

A ce moment, la scie lui chappa.

<< Dieu ne peut tre contre moi ! >> pensa-t-il.

Et, secouant la grille  deux mains, il le fit avec cette vigueur que
donne le suprme instinct de la conservation.

La grille s'ouvrit. Le pne tait bris, et le courant emporta
l'infortun Marcel, presque entirement suffoqu, et qui s'puisait 
aspirer les dernires molcules d'air du rservoir !

....

Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pntrrent dans
l'difice entirement dvor par l'incendie, ils ne trouvrent ni parmi
les dbris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restt d'un tre
humain. Il tait donc certain que le courageux ouvrier avait t
victime de son dvouement. Cela n'tonnait pas ceux qui l'avaient connu
dans les ateliers de l'usine.

Le modle si prcieux n'avait donc pas pu tre sauv, mais l'homme qui
possdait les secrets du Roi de l'Acier tait mort.

<< Le Ciel m'est tmoin que je voulais lui pargner la souffrance, se
dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une conomie de
dix mille dollars ! >>

Et ce fut toute l'oraison funbre du jeune Alsacien !

X     UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE

Un mois avant l'poque  laquelle se passaient les vnements qui ont
t raconts ci-dessus, une revue  couverture saumon, intitule
_Unsere Centurie_ (Notre Sicle), publiait l'article suivant au sujet
de France-Ville, article qui fut particulirement got par les
dlicats de l'Empire germanique, peut-tre parce qu'il ne prtendait
tudier cette cit qu' un point de vue exclusivement matriel.

<< Nous avons dj entretenu nos lecteurs du phnomne extraordinaire
qui s'est produit sur la cte occidentale des Etats-Unis. La grande
rpublique amricaine, grce  la proportion considrable d'migrants
que renferme sa population, a de longue date habitu le monde  une
succession de surprises. Mais la dernire et la plus singulire est
vritablement celle d'une cit appele France-Ville, dont l'ide mme
n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
arrive au plus haut degr de prosprit.

<< Cette merveilleuse cit s'est leve comme par enchantement sur la
rive embaume du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
l'assure, le plan primitif et l'ide premire de cette entreprise
appartiennent  un Franais, le docteur Sarrasin. La chose est
possible, tant donn que ce mdecin peut se targuer d'une parent
loigne avec notre illustre Roi de l'Acier. Mme, soit dit en passant,
on ajoute que la captation d'un hritage considrable, qui revenait
lgitimement  Herr Schultze, n'a pas t trangre  la fondation de
France-Ville. Partout o il se fait quelque bien dans le monde, on peut
tre certain de trouver une semence germanique ; c'est une vrit que
nous sommes fiers de constater  l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
nous devons  nos lecteurs des dtails prcis et authentiques sur cette
vgtation spontane d'une cit modle.

<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Mme le grand atlas en
trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre minent
Tuchtigmann, o sont indiqus avec une exactitude rigoureuse tous les
buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, mme ce
monument gnreux de la science gographique applique  l'art du
tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
place o s'lve maintenant la cit nouvelle s'tendait encore, il y a
cinq ans, une lande dserte. C'est le point exact indiqu sur la carte
par le 43e degr 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degr 41' 17" de
longitude  l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
de l'ocan Pacifique et au pied de la chane secondaire des montagnes
Rocheuses qui a reu le nom de Monts-des-Cascades,  vingt lieues au
nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amrique septentrionale.

<< L'emplacement le plus avantageux avait t recherch avec soin et
choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
raisons qui en ont dtermin l'adoption, on fait valoir spcialement sa
latitude tempre dans l'hmisphre Nord, qui a toujours t  la tte
de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une rpublique
fdrative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
garantir provisoirement son indpendance et des droits analogues  ceux
que possde en Europe la principaut de Monaco, sous la condition de
rentrer aprs un certain nombre d'annes dans l'Union ; -- sa situation
sur l'Ocan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
la nature accidente, fertile et minemment salubre du sol ; -- la
proximit d'une chane de montagnes qui arrte  la fois les vents du
nord, du midi et de l'est, en laissant  la brise du Pacifique le soin
de renouveler l'atmosphre de la cit, -- la possession d'une petite
rivire dont l'eau frache, douce lgre, oxygne par des chutes
rptes et par la rapidit de son cours, arrive parfaitement pure  la
mer ; -- enfin, un port naturel trs ais  dvelopper par des jetes
et form par un long promontoire recourb en crochet.

<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximit de
belles carrires de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
mme des traces de ppites aurifres. En fait, ce dtail a manqu faire
abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
la fivre de 1'or vnt se mettre  la traverse de leurs projets. Mais,
par bonheur, les ppites taient petites et rares.

<< Le choix du territoire, quoique dtermin seulement par des tudes
srieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
n'avait pas ncessit d'expdition spciale. La science du globe est
maintenant assez avance pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
obtenir sur les rgions les plus lointaines des renseignements exacts
et prcis.

<< Ce point dcid, deux commissaires du comit d'organisation ont pris
 Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivs en onze jours
 New York, et sept jours plus tard  San Francisco, o ils ont mobilis
un steamer, qui les dposait en dix heures au site dsign.

<< S'entendre avec la lgislature d'Oregon, obtenir une concession de
terre allonge du bord de la mer  la crte des Cascade-Mounts, sur une
largeur de quatre lieues, dsintresser, avec quelques milliers de
dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
droits rels ou supposs, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.

<< En janvier 1872, le territoire tait dj reconnu, mesur, jalonn,
sond, et une arme de vingt mille coolies chinois, sous la direction
de cinq cents contrematres et ingnieurs europens, tait  l'oeuvre.
Des affiches placardes dans tout l'Etat de Californie, un
wagon-annonce ajout en permanence au train rapide qui part tous les
matins de San Francisco pour traverser le continent amricain, et une
rclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
mme t inutile d'adopter le procd de publicit en grand, par voie
de lettres gigantesques sculptes sur les pics des montagnes Rocheuses,
qu'une compagnie tait venue offrir  prix rduits. Il faut dire aussi
que l'affluence des coolies chinois dans l'Amrique occidentale jetait
 ce moment une perturbation grave sur le march des salaires.
Plusieurs Etats avaient d recourir, pour protger les moyens
d'existence de leurs propres habitants et pour empcher des violences
sanglantes,  une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
France- Ville vint  point pour les empcher de prir. Leur
rmunration uniforme fut fixe  un dollar par jour, qui ne devait
leur tre pay qu'aprs l'achvement des travaux, et  des vivres en
nature distribus par l'administration municipale. On vita ainsi le
dsordre et les spculations hontes qui dshonorent trop souvent ces
grands dplacements de population. Le produit des travaux tait dpos
toutes les semaines, en prsence des dlgus,  la grande Banque de
San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant,  ne
plus revenir. Prcaution indispensable pour se dbarrasser d'une
population jaune, qui n'aurait pas manqu de modifier d'une manire
assez fcheuse le type et le gnie de la Cit nouvelle. Les fondateurs
s'tant d'ailleurs rserv le droit d'accorder ou de refuser le permis
de sjour, l'application de la mesure a t relativement aise.

<< La premire grande entreprise a t l'tablissement d'un
embranchement ferr, reliant le territoire de la ville nouvelle au
tronc du Pacific-Railroad et tombant  la ville de Sacramento. On eut
soin d'viter tous les bouleversements de terres ou tranches profondes
qui auraient pu exercer sur la salubrit une influence fcheuse. Ces
travaux et ceux du port furent pousss avec une activit
extraordinaire. Ds le mois d'avril, le premier train direct de New
York amenait en gare de France-Ville les membres du comit, jusqu' ce
jour rests en Europe.

<< Dans cet intervalle, les plans gnraux de la ville, le dtail des
habitations et des monuments publics avaient t arrts.

<< Ce n'taient pas les matriaux qui manquaient : ds les premires
nouvelles du projet, l'industrie amricaine s'tait empresse d'inonder
les quais de France-Ville de tous les lments imaginables de
construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
dcidrent que la pierre de taille serait rserve pour les difices
nationaux et pour l'ornementation gnrale, tandis que les maisons
seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
grossirement moules avec un gteau de terre plus ou moins bien cuit,
mais de briques lgres, parfaitement rgulires de forme, de poids et
de densit, transperces dans le sens de leur longueur d'une srie de
trous cylindriques et parallles. Ces trous, assembls bout  bout,
devaient former dans l'paisseur de tous les murs des conduits ouverts
 leurs deux extrmits, et permettre ainsi  l'air de circuler
librement dans l'enveloppe extrieure des maisons, comme dans les
cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'ide gnrale du
Bien-Etre, sont empruntes au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
membre de la Socit royale de Londres.] Cette disposition avait en
mme temps le prcieux avantage d'amortir les sons et de procurer 
chaque appartement une indpendance complte.

<< Le comit ne prtendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
type de maison. Il tait plutt l'adversaire de cette uniformit
fatigante et insipide ; il s'tait content de poser un certain nombre
de rgles fixes, auxquelles les architectes taient tenus de se plier :

<< 1 Chaque maison sera isole dans un lot de terrain plant d'arbres,
de gazon et de fleurs. Elle sera affecte  une seule famille.

<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux tages ; l'air et la lumire ne
doivent pas tre accapars par les uns au dtriment des autres.

<< 3 Toutes les maisons seront en faade  dix mtres en arrire de la
rue, dont elles seront spares par une grille  hauteur d'appui.
L'intervalle entre la grille et la faade sera amnag en parterre.

<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetes, conformes
au modle. Toute libert est laisse aux architectes pour
l'ornementation.

<< 5 Les toits seront en terrasses, lgrement inclins dans les
quatre sens, couverts de bitume, bords d'une galerie assez haute pour
rendre les accidents impossibles, et soigneusement canaliss pour
l'coulement immdiat des eaux de pluie.

<< 6 Toutes les maisons seront bties sur une vote de fondations,
ouverte de tous cts, et formant sous le premier plan d'habitation un
sous-sol d'aration en mme temps qu'une halle. Les conduits  eau et
les dcharges y seront  dcouvert, appliqus au pilier central de la
vote, de telle sorte qu'il soit toujours ais d'en vrifier l'tat,
et, en cas d'incendie, d'avoir immdiatement l'eau ncessaire. L'aire
de cette halle, leve de cinq  six centimtres au-dessus du niveau de
la rue, sera proprement sable. Une porte et un escalier spcial la
mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
toutes les transactions mnagres pourront s'oprer l sans blesser la
vue ou l'odorat.

<< 7 Les cuisines, offices ou dpendances seront, contrairement 
l'usage ordinaire, placs  l'tage suprieur et en communication avec
la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
lvateur, m par une force mcanique, qui sera, comme la lumire
artificielle et l'eau, mise  prix rduit  la disposition des
habitants, permettra aisment le transport de tous les fardeaux  cet
tage.

<< 8 Le plan des appartements est laiss  la fantaisie individuelle.
Mais deux dangereux lments de maladie, vritables nids  miasmes et
laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
prcieux assembls en mosaques par d'habiles bnistes, auraient tout
 perdre  se cacher sous des lainages d'une propret douteuse. Quant
aux murs, revtus de briques vernies, ils prsentent aux yeux l'clat
et la varit des appartements intrieurs de Pompi, avec un luxe de
couleurs et de dure que le papier peint, charg de ses mille poisons
subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.

<< 9 Chaque chambre  coucher est distincte du cabinet de toilette. On
ne saurait trop recommander de faire de cette pice, o se passe un
tiers de la vie, la plus vaste, la plus are et en mme temps la plus
simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
fer, muni d'un sommier  jours et d'un matelas de laine frquemment
battu, sont les seuls meubles ncessaires. Les dredons, couvre-pieds
piqus et autres, allis puissants des maladies pidmiques, en sont
naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, lgres et
chaudes, faciles  blanchir, suffisent amplement  les remplacer. Sans
proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
du moins de les choisir parmi les toffes susceptibles de frquents
lavages.

<< 10 Chaque pice a sa chemine chauffe, selon les gots, au feu de
bois ou de houille, mais  toute chemine correspond une bouche d'appel
d'air extrieur. Quant  la fume, au lieu d'tre expulse par les
toits, elle s'engage  travers des conduits souterrains qui l'appellent
dans des fourneaux spciaux, tablis, aux frais de la ville, en arrire
des maisons,  raison d'un fourneau pour deux cents habitants. L, elle
est dpouille des particules de carbone qu'elle emporte, et dcharge
 l'tat incolore,  une hauteur de trente-cinq mtres, dans
l'atmosphre.

<< Telles sont les dix rgles fixes, imposes pour la construction de
chaque habitation particulire.

<< Les dispositions gnrales ne sont pas moins soigneusement tudies.

<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
rgulier, de manire  pouvoir se prter  tous les dveloppements. Les
rues, croises  angles droits, sont traces  distances gales, de
largeur uniforme, plantes d'arbres et dsignes par des numros
d'ordre.

<< De demi-kilomtre en demi-kilomtre, la rue, plus large d'un tiers,
prend le nom de boulevard ou avenue, et prsente sur un de ses cts
une tranche  dcouvert pour les tramways et chemins de fer
mtropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est rserv et
orn de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
dignes de les remplacer.

<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.

<< Pour obtenir le droit de rsidence  France-Ville, il suffit, mais
il est ncessaire de donner de bonnes rfrences, d'tre apte  exercer
une profession utile ou librale, dans l'industrie, les sciences ou les
arts, de s'engager  observer les lois de la ville. Les existences
oisives n'y seraient pas tolres.

<< Les difices publics sont dj en grand nombre. Les plus importants
sont la cathdrale, un certain nombre de chapelles, les muses, les
bibliothques, les coles et les gymnases, amnags avec un luxe et une
entente des convenances hyginiques vritablement dignes d'une grande
cit.

<< Inutile de dire que les enfants sont astreints ds l'ge de quatre
ans  suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
seuls dvelopper leurs forces crbrales et musculaires. On les habitue
tous  une propret si rigoureuse, qu'ils considrent une tache sur
leurs simples habits comme un dshonneur vritable.

<< Cette question de la propret individuelle et collective est du
reste la proccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
Nettoyer, nettoyer sans cesse, dtruire et annuler aussitt qu'ils sont
forms les miasmes qui manent constamment d'une agglomration humaine,
telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
produits des gouts sont centraliss hors de la ville, traits par des
procds qui en permettent la condensation et le transport quotidien
dans les campagnes.

<< L'eau coule partout  flots. Les rues, paves de bois bitum, et les
trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
hollandaise. Les marchs alimentaires sont l'objet d'une surveillance
incessante, et des peines svres sont appliques aux ngociants qui
osent spculer sur la sant publique. Un marchand qui vend un oeuf
gt, une viande avarie, un litre de lait sophistiqu, est tout
simplement trait comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
sanitaire, si ncessaire et si dlicate, est confie  des hommes
expriments,  de vritables spcialistes, levs  cet effet dans les
coles normales.

<< Leur juridiction s'tend jusqu'aux blanchisseries mmes, toutes
tablies sur un grand pied, pourvues de machines  vapeur, de schoirs
artificiels et surtout de chambres dsinfectantes. Aucun linge de corps
ne revient  son propritaire sans avoir t vritablement blanchi 
fond, et un soin spcial est pris de ne jamais runir les envois de
deux familles distinctes. Cette simple prcaution est d'un effet
incalculable.

<< Les hpitaux sont peu nombreux, car le systme de l'assistance 
domicile est gnral, et ils sont rservs aux trangers sans asile et
 quelques cas exceptionnels. Il est  peine besoin d'ajouter que
l'ide de faire d'un hpital un difice plus grand que tous les autres
et d'entasser dans un mme foyer d'infection sept  huit cents malades,
n'a pu entrer dans la tte d'un fondateur de la cit modle. Loin de
chercher, par une trange aberration,  runir systmatiquement
plusieurs patients, on ne pense au contraire qu' les isoler. C'est
leur intrt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
maison, mme, on recommande de tenir autant que possible le malade en
un appartement distinct. Les hpitaux ne sont que des constructions
exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
quelques cas pressants.

<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
chambre particulire --, centraliss dans ces baraques lgres, faites
de bois de sapin, et qu'on brle rgulirement tous les ans pour les
renouveler. Ces ambulances, fabriques de toutes pices sur un modle
spcial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir tre transportes 
volont sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
multiplies autant qu'il est ncessaire.

<< Une innovation ingnieuse, rattache  ce service, est celle d'un
corps de gardes-malades prouves, dresses spcialement  ce mtier
tout spcial, et tenues par l'administration centrale  la disposition
du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
mdecins les auxiliaires les plus prcieux et les plus dvous. Elles
apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
ncessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
pour mission d'empcher la propagation de la maladie en mme temps
qu'elles soignent le malade.

<< On ne finirait pas si l'on voulait numrer tous les
perfectionnements hyginiques que les fondateurs de la ville nouvelle
ont inaugurs. Chaque citoyen reoit  son arrive une petite brochure,
o les principes les plus importants d'une vie rgle selon la science
sont exposs dans un langage simple et clair.

<< Il y voit que l'quilibre parfait de toutes ses fonctions est une
des ncessits de la sant ; que le travail et le repos sont galement
indispensables  ses organes ; que la fatigue est ncessaire  son
cerveau comme  ses muscles ; que les neuf diximes des maladies sont
dues  la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
tche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
des lgumes sains et simplement prpars, dormir rgulirement sept 
huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sant.

<< Partis des premiers principes poss par les fondateurs, nous en
sommes venus insensiblement  parler de cette cit singulire comme
d'une ville acheve. C'est qu'en effet, les premires maisons une fois
bties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
faut avoir visit le Far West pour se rendre compte de ces
efflorescences urbaines. Encore dsert au mois de janvier 1872,
l'emplacement choisi comptait dj six mille maisons en 1873. Il en
possdait neuf mille et tous ses difices au complet en 1874.

<< Il faut dire que la spculation a eu sa part dans ce succs inou.
Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au dbut,
les maisons taient livres  des prix trs modrs et loues  des
conditions trs modestes. L'absence de tout octroi, l'indpendance
politique de ce petit territoire isol, l'attrait de la nouveaut, la
douceur du climat ont contribu  appeler l'migration. A l'heure qu'il
est, France-Ville compte prs de cent mille habitants.

<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intresser, c'est que
l'exprience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
mortalit annuelle, dans les villes les plus favorises de la vieille
Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
au-dessous de trois pour cent,  France-Ville la moyenne de ces cinq
dernires annes n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
grossi par une petite pidmie de fivre paludenne qui a signal la
premire campagne. Celui de l'an dernier, pris sparment, n'est que de
un et quart. Circonstance plus importante encore :  quelques
exceptions prs, toutes les morts actuellement enregistres ont t
dues  des affections spcifiques et la plupart hrditaires. Les
maladies accidentelles ont t  la fois infiniment plus rares, plus
limites et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
pidmies proprement dites, on n'en a point vu.

<< Les dveloppements de cette tentative seront intressants  suivre.
Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un rgime
aussi scientifique sur toute la dure d'une gnration,  plus forte
raison de plusieurs gnrations, ne pourrait pas amortir les
prdispositions morbides hrditaires.

<< "Il n'est assurment pas outrecuidant de l'esprer, a crit un des
fondateurs de cette tonnante agglomration, et, dans ce cas, quelle ne
serait pas la grandeur du rsultat ! Les hommes vivant jusqu' quatre-
vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
plupart des animaux, comme les plantes ! "

<< Un tel rve a de quoi sduire !

<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincre,
nous n'avons qu'une foi mdiocre dans le succs dfinitif de
l'exprience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comit o l'lment latin
domine et dont l'lment germanique a t systmatiquement exclu. C'est
l un fcheux symptme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
dfinitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu dblayer le
terrain, lucider quelques points spciaux ; mais ce n'est pas encore
sur ce point de l'Amrique, c'est aux bords de la Syrie que nous
verrons s'lever un jour la vraie cit modle. >>

XI     UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN

Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fix par
Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
qui les menaait.

Il tait sept heures du soir.

Cache dans d'pais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cit
s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et prsentait ses
quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
caresser sans bruit. Les rues, arroses avec soin, rafrachies par la
brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anim.
Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
exhalaient toutes  la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air tait tide, le ciel
bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.

Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait t frapp de l'air de
sant des habitants, de l'activit qui rgnait dans les rues. On
fermait justement les acadmies de peinture, de musique, de sculpture,
la bibliothque, qui taient runies dans le mme quartier et o
d'excellents cours publics taient organiss par sections peu
nombreuses, -- ce qui permettait  chaque lve de s'approprier  lui
seul tout le fruit de la leon. La foule, sortant de ces
tablissements, occasionna pendant quelques instants un certain
encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
fit entendre. L'aspect gnral tait tout de calme et de satisfaction.

C'tait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
famille Sarrasin avait bti sa demeure. L, tout d'abord -- car cette
maison fut construite une des premires --, le docteur tait venu
s'tablir dfinitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.

Octave, le millionnaire improvis, avait voulu rester  Paris, mais il
n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.

Les deux amis s'taient presque perdus de vue depuis l'poque o ils
habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
migr avec sa femme et sa fille  la cte de l'Oregon, Octave tait
rest matre de lui-mme. Il avait bientt t entran fort loin de
l'cole, o son pre avait voulu lui faire continuer ses tudes, et il
avait chou au dernier examen, d'o son ami tait sorti avec le numro
un.

Jusque-l, Marcel avait t la boussole du pauvre Octave, incapable de
se conduire lui-mme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
d'enfance finit peu  peu par mener  Paris ce qu'on appelle la vie 
grandes guides. Le mot tait, dans le cas prsent, d'autant plus juste
que la sienne se passait en grande partie sur le sige lev d'un
norme coach  quatre chevaux, perptuellement en voyage entre l'avenue
Marigny, o il avait pris un appartement, et les divers champs de
courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tt,
savait  peine rester en selle sur les chevaux de mange qu'il louait 
l'heure, tait devenu subitement un des hommes de France les plus
profondment verss dans les mystres de l'hippologie. Son rudition
tait emprunte  un groom anglais qu'il avait attach  son service et
qui le dominait entirement par l'tendue de ses connaissances
spciales.

Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
matines. Ses soires appartenaient aux petits thtres et aux salons
d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
trouvait rendait  son argent un hommage que ses seuls mrites
n'avaient pas rencontr ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idal de la
distinction. Chose particulire, la liste, somptueusement encadre, qui
figurait dans le salon d'attente, ne portait gure que des noms
trangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
moins en les numrant, dans l'antichambre d'un collge hraldique.
Mais, si l'on pntrait plus avant, on pensait plutt se trouver dans
une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
teints bilieux des deux mondes semblaient s'tre donn rendez-vous l.
Suprieurement habills, du reste, ces personnages cosmopolites,
quoiqu'un got marqu pour les toffes blanchtres rvlt l'ternelle
aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces ples
>>.

Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
comme articles de foi. Et lui, enivr de cet encens, ne s'apercevait
pas qu'il perdait rgulirement tout son argent au baccara et aux
courses. Peut-tre certains membres du club, en leur qualit
d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits  l'hritage de la Bgum.
En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
lent, mais continu.

Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave 
Marcel Bruckmann s'taient vite relchs. A peine, de loin en loin, les
deux camarades changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
commun entre l'pre travailleur, uniquement occup d'amener son
intelligence  un degr suprieur de culture et de force, et le joli
garon, tout gonfl de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
de club et d'curie ?

On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
rivale de France-Ville, sur le mme terrain indpendant des Etats-
Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.

Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissip. Enfin,
l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, aprs quelques
millions dvors, il rejoignit son pre, -- ce qui le sauva d'une ruine
menaante, encore plus morale que physique. A cette poque, il
demeurait donc  France-Ville dans la maison du docteur.

Sa soeur Jeanne,  en juger du moins par l'apparence, tait alors une
exquise jeune fille de dix-neuf ans,  laquelle son sjour de quatre
annes dans sa nouvelle patrie avait donn toutes les qualits
amricaines, ajoutes  toutes les grces franaises. Sa mre disait
parfois qu'elle n'avait jamais souponn, avant de l'avoir pour
compagne de tous les instants, le charme de l'intimit absolue.

Quant  Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
dauphin, le fils an de ses esprances, elle tait aussi compltement
heureuse qu'on peut l'tre ici-bas, car elle s'associait  tout le bien
que son mari pouvait faire et faisait, grce  son immense fortune.

Ce soir-l, le docteur Sarrasin avait reu,  sa table, deux de ses
plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux dbris de la guerre de
Scession, qui avait laiss un bras  Pittsburgh et une oreille 
Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
autre  la table d'checs ; puis M. Lentz, directeur gnral de
l'enseignement dans la nouvelle cit.

La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
ville, sur les rsultats dj obtenus dans les tablissements publics
de toute nature, institutions, hpitaux, caisses de secours mutuel.

M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
religieux n'tait pas oubli, avait fond plusieurs coles primaires o
les soins du matre tendaient  dvelopper l'esprit de l'enfant en le
soumettant  une gymnastique intellectuelle, calcule de manire 
suivre l'volution naturelle de ses facults. On lui apprenait  aimer
une science avant de s'en bourrer, vitant ce savoir qui, dit
Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pntre pas
l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
intelligence bien prpare saurait, elle-mme, choisir sa route et la
suivre avec fruit.

Les soins d'hygine taient au premier rang dans une ducation si bien
ordonne. C'est que l'homme, corps et esprit, doit tre galement
assur de ces deux serviteurs ; si l'un fait dfaut, il en souffre, et
l'esprit  lui seul succomberait bientt.

A cette poque, France-Ville avait atteint le plus haut degr de
prosprit, non seulement matrielle, mais intellectuelle. L, dans des
congrs, se runissaient les plus illustres savants des deux mondes.
Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirs par la
rputation de cette cit, y affluaient. Sous ces matres tudiaient de
jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
la terre amricaine. Il tait donc permis de prvoir que cette nouvelle
Athnes, franaise d'origine, deviendrait avant peu la premire des
cits.

Il faut dire aussi que l'ducation militaire des lves se faisait dans
les Lyces concurremment avec l'ducation civile. En en sortant, les
jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
lments de stratgie et de tactique.

Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, dclara-t-il
qu'il tait enchant de toutes ses recrues.

<< Elles sont, dit-il, dj accoutumes aux marches forces,  la
fatigue,  tous les exercices du corps. Notre arme se compose de tous
les citoyens, et tous, le jour o il le faudra, se trouveront soldats
aguerris et disciplins. >>

France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intrt, que le
docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mmes.

On tait  la fin du dner ; le dessert venait d'tre enlev, et, selon
l'habitude anglo-saxonne qui avait prvalu, les dames venaient de
quitter la table.

Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
la conversation commence, et entamaient les plus hautes questions
d'conomie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
son journal.

C'tait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'tait toujours
montre extrmement favorable  la fondation puis au dveloppement de
France-Ville, et les notables de la cit avaient l'habitude de chercher
dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
Etats-Unis  leur gard. Cette agglomration de gens heureux, libres,
indpendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
envieux, et si les Francevillais avaient en Amrique des partisans pour
les dfendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
cas, le _New York Herald_ tait pour eux, et il ne cessait de leur
donner des marques d'admiration et d'estime.

Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dchir la bande du journal
et jet machinalement les yeux sur le premier article.

Quelle fut donc sa stupfaction  la lecture des quelques lignes
suivantes, qu'il lut  voix basse d'abord,  voix haute ensuite, pour
la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :

<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
que de formidables armements se font  Stahlstadt dans le but
d'attaquer et de dtruire France-Ville, la cit d'origine franaise.
Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
mais nous dnonons aux honntes gens cet odieux abus de la force. Que
France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en tat de
dfense... etc. >>

XII     LE CONSEIL

Ce n'tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
du docteur Sarrasin. On savait qu'il tait venu lever cit contre
cit. Mais de l  se ruer sur une ville paisible,  la dtruire par un
coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
l'article du _New York Herald_ tait positif. Les correspondants de ce
puissant journal avaient pntr les desseins de Herr Schultze, et --
ils le disaient --, il n'y avait pas une heure  perdre !

Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les mes
honntes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait  croire le
mal. Il lui semblait impossible qu'on pt pousser la perversit jusqu'
vouloir dtruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cit qui
tait en quelque sorte la proprit commune de l'humanit.

<< Pensez donc que notre moyenne de mortalit ne sera pas cette anne
de un et quart pour cent ! s'cria-t-il navement, que nous n'avons pas
un garon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
viendraient anantir  son dbut une exprience si heureuse ! Non ! Je
ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, ft-il cent fois
germain, en soit capable ! >>

Il fallut bien, cependant, se rendre aux tmoignages d'un journal tout
dvou  l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
d'abattement pass, le docteur Sarrasin, redevenu matre de lui-mme,
s'adressa  ses amis :

<< Messieurs, leur dit-il, vous tes membres du Conseil civique, et il
vous appartient comme  moi de prendre toutes les mesures ncessaires
pour le salut de la ville. Qu'avons nous  faire tout d'abord ?

-- Y a-t-il possibilit d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
honorablement viter la guerre ?

-- C'est impossible, rpliqua Octave. Il est vident que Herr Schultze
la veut  tout prix. Sa haine ne transigera pas !

-- Soit ! s'cria le docteur. On s'arrangera pour tre en mesure de lui
rpondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de rsister aux
canons de Stahlstadt ?

-- Toute force humaine peut tre efficacement combattue par une autre
force humaine, rpondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer 
nous dfendre par les mmes moyens et les mmes armes dont Herr
Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps trs long,
et je ne sais, d'ailleurs, si nous russirions  les fabriquer, puisque
les ateliers spciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
salut : empcher l'ennemi d'arriver jusqu' nous, et rendre
l'investissement impossible.

-- Je vais immdiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur
Sarrasin.

Le docteur prcda ses htes dans son cabinet de travail.

C'tait une pice simplement meuble, dont trois cts taient couverts
par des rayons chargs de livres, tandis que le quatrime prsentait,
au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une range de
pavillons numrots, pareils  des cornets acoustiques.

<< Grce au tlphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil 
France-Ville en restant chacun chez soi. >>

Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanment
son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
minutes, le mot << prsent ! >> apport successivement par chaque fil
de communication, annona que le Conseil tait en sance.

Le docteur se plaa alors devant le pavillon de son appareil
expditeur, agita une sonnette et dit :

<< La sance est ouverte... La parole est  mon honorable ami le
colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
plus haute gravit. >>

Le colonel se plaa  son tour devant le tlphone, et, aprs avoir lu
l'article du New York Herald, il demanda que les premires mesures
fussent immdiatement prises.

A peine avait-il conclu que le numro 6 lui posa une question :

<< Le colonel croyait-il la dfense possible, au cas o les moyens sur
lesquels il comptait pour empcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas
russi ? >>

Le colonel Hendon rpondit affirmativement. La question et la rponse
taient parvenues instantanment  chaque membre invisible du Conseil
comme les explications qui les avaient prcdes.

Le numro 7 demanda combien de temps,  son estime, les Francevillais
avaient pour se prparer.

<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils
devaient tre attaqus avant quinze jours.

Le numro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous prfrable
de la prvenir ?

-- Il faut tout faire pour la prvenir, rpondit le colonel, et, si
nous sommes menacs d'un dbarquement, faire sauter les navires de Herr
Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur
Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingus,
ainsi que les officiers d'artillerie les plus expriments, et de leur
confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait 
leur soumettre.

Question du numro 1 :

<< Quelle est la somme ncessaire pour commencer immdiatement les
travaux de dfense ?

-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze  vingt millions de dollars.
>>

Le numro 4 : << Je propose de convoquer immdiatement l'assemble
plnire des citoyens. >>

Le prsident Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >>

Deux coups de timbre, frapps dans chaque tlphone, annoncrent
qu'elle tait adopte  l'unanimit.

Il tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dur dix-
huit minutes et n'avait drang personne.

L'assemble populaire fut convoque par un moyen aussi simple et
presque aussi expditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqu
le vote du Conseil  l'htel de ville, toujours par l'intermdiaire de
son tlphone, qu'un carillon lectrique se mit en mouvement au sommet
de chacune des colonnes places dans les deux cent quatre-vingts
carrefours de la ville. Ces colonnes taient surmontes de cadrans
lumineux dont les aiguilles, mues par l'lectricit, s'taient aussitt
arrtes sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.

Tous les habitants, avertis  la fois par cet appel bruyant qui se
prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressrent de sortir ou
de lever la tte vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un
devoir national les appelait  la halle municipale, ils s'empressrent
de s'y rendre.

A l'heure dite, c'est--dire en moins de quarante-cinq minutes,
l'assemble tait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait dj  la
place d'honneur, entour de tout le Conseil. Le colonel Hendon
attendait, au pied de la tribune, que la parole lui ft donne.

La plupart des citoyens savaient dj la nouvelle qui motivait le
meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
stnographie par le tlphone de l'htel de ville, avait t
immdiatement envoye aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une
dition spciale, placarde sous forme d'affiches.

La halle municipale tait une immense nef  toit de verre, o l'air
circulait librement, et dans laquelle la lumire tombait  flots d'un
cordon de gaz qui dessinait les artes de la vote.

La foule tait debout, calme, peu bruyante. Les visages taient gais.
La plnitude de la sant, l'habitude d'une vie pleine et rgulire, la
conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
motion dsordonne d'alarme ou de colre.

A peine le prsident eut-il touch la sonnette,  huit heures et demie
prcises, qu'un silence profond s'tablit.

Le colonel monta  la tribune.

L, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
prtentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils
disent, noncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent
bien --, le colonel Hendon raconta la haine invtre de Herr Schultze
contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les prparatifs
formidables qu'annonait le New York Herald, destins  dtruire
France-Ville et ses habitants.

<< C'tait  eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur 
prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
aimeraient peut-tre mieux cder le terrain, et laisser les agresseurs
s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel tait sr d'avance que
des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'cho parmi ses
concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
poursuivi par les fondateurs de la cit modle, les hommes qui avaient
su en accepter les lois, taient ncessairement des gens de coeur et
d'intelligence. Reprsentants sincres et militants du progrs, ils
voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
glorieux lev  l'art d'amliorer le sort de l'homme ! Leur devoir
tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils reprsentaient. >>

Une immense salve d'applaudissements accueillit cette proraison.

Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.

Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la ncessit de constituer
sans dlai un Conseil de dfense, charg de prendre toutes les mesures
urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux oprations
militaires, la proposition fut adopte.

Sance tenante, un membre du Conseil civique suggra la convenance de
voter un crdit provisoire de cinq millions de dollars, destins aux
premiers travaux. Toutes les mains se levrent pour ratifier la mesure.

A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting tait termin, et les
habitants de France-Ville, s'tant donn des chefs, allaient se
retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit.

La tribune, libre depuis un instant, venait d'tre occupe par un
inconnu de l'aspect le plus trange.

Cet homme avait surgi l comme par magie. Sa figure nergique portait
les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude tait
calme et rsolue. Ses vtements  demi colls  son corps et encore
souills de vase, son front ensanglant, disaient qu'il venait de
passer par de terribles preuves.

A sa vue, tous s'taient arrts. D'un geste imprieux, l'inconnu avait
command  tous l'immobilit et le silence.

Qui tait-il ? D'o venait-il ? Personne, pas mme le docteur Sarrasin,
ne songea  le lui demander.

D'ailleurs, on fut bientt fix sur sa personnalit.

<< Je viens de m'chapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait
condamn  mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu' vous assez 
temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
le monde ici. Mon vnr matre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
je l'espre qu'en dpit de l'apparence qui me rend mconnaissable mme
pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !

- Marcel ! >> s'taient cris  la fois le docteur et Octave.

Tous deux allaient se prcipiter vers lui...

Un nouveau geste les arrta.

C'tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv. Aprs qu'il eut forc
la grille du canal, au moment o il tombait presque asphyxi, le
courant l'avait entran comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
cette grille fermait l'enceinte mme de Stahlstadt, et, deux minutes
aprs, Marcel tait jet au-dehors, sur la berge de la rivire, libre
enfin, s'il revenait  la vie !

Pendant de longues heures, le courageux jeune homme tait rest tendu
sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
dserte, loin de tout secours.

Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'tait alors
souvenu !... Grce  Dieu, il tait donc enfin hors de la maudite
Stahlstadt ! Il n'tait plus prisonnier. Toute sa pense se concentra
sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !

<< Eux ! eux ! >> s'cria-t-il alors.

Par un suprme effort, Marcel parvint  se remettre sur pied.

Dix lieues le sparaient de France-Ville, dix lieues  faire, sans
railway, sans voiture, sans cheval,  travers cette campagne qui tait
comme abandonne autour de la farouche Cit de l'Acier. Ces dix lieues,
il les franchit sans prendre un instant de repos, et,  dix heures et
quart, il arrivait aux premires maisons de la cit du docteur Sarrasin.

Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
les habitants taient prvenus du danger qui les menaait ; mais il
comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger tait immdiat,
ni surtout de quelle trange nature il pouvait tre.

La catastrophe prmdite par Herr Schultze devait se produire ce
soir-l,  onze heures quarante-cinq... Il tait dix heures un quart.

Un dernier effort restait  faire. Marcel traversa la ville tout d'un
lan, et,  dix heures vingt-cinq minutes, au moment o l'assemble
allait se retirer, il escaladait la tribune.

<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'cria-t-il, ni mme dans huit
jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
catastrophe sans prcdent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte  dix lieues, est,
 l'heure o je parle, braqu contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes
et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui prsentent
quelques garanties de solidit, ou qu'ils sortent de la ville 
l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
valides se prparent pour combattre le feu par tous les moyens
possibles ! Le feu, voil pour le moment votre seul ennemi ! Ni armes
ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace
a ddaign les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les
calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
ralisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premire fois tromp,
c'est sur cent points  la fois que l'incendie va se dclarer
subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points diffrents qu'il
s'agira de faire tout  l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive
advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin,
celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra prserver,
dt mme la ville entire tre dtruite, l'or et le temps pourront les
rebtir ! >>

En Europe, on et pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en
Amrique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, mme les
plus inattendus. On couta le jeune ingnieur, et, sur l'avis du
docteur Sarrasin, on le crut.

La foule, subjugue plus encore par l'accent de l'orateur que par ses
paroles, lui obit sans mme songer  les discuter. Le docteur
rpondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.

Des ordres furent immdiatement donns, et des messagers partirent dans
toutes les directions pour les rpandre.

Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
descendirent dans les caves, rsigns  subir les horreurs d'un
bombardement ; les autres,  pied,  cheval, en voiture, gagnrent la
campagne et tournrent les premires rampes des Cascade-Mounts. Pendant
ce temps et en toute hte, les hommes valides runissaient sur la
grande place et sur quelques points indiqus par le docteur tout ce qui
pouvait servir  combattre le feu, c'est--dire de l'eau, de la terre,
du sable.

Cependant,  la salle des sances, la dlibration continuait  l'tat
de dialogue.

Mais il semblait alors que Marcel ft obsd par une ide qui ne
laissait place  aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
ses lvres murmuraient ces seuls mots :

<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
maudit ait raison de nous par son excrable invention ?... >>

Tout  coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un
homme qui demande le silence, et, le crayon  la main, il traa d'une
main fbrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
alors, on vit peu  peu son front s'clairer, sa figure devenir
rayonnante :

<< Ah ! mes amis ! s'cria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'vanouir comme un
cauchemar devant l'vidence d'un problme de balistique dont je
cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est tromp ! Le danger
dont il nous menace n'est qu'un rve ! Pour une fois, sa science est en
dfaut ! Rien de ce qu'il a annonc n'arrivera, ne peut arriver ! Son
formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
s'il reste  craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >>

Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !

Mais alors, le jeune Alsacien exposa le rsultat du calcul qu'il venait
enfin de rsoudre. Sa voix nette et vibrante dduisit sa dmonstration
de faon  la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mmes. C'tait la
clart succdant aux tnbres, le calme  l'angoisse. Non seulement le
projectile ne toucherait pas  la cit du docteur, mais il ne
toucherait  << rien du tout >>. Il tait destin  se perdre dans
l'espace !

Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos des calculs de Marcel,
lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
la salle :

<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons
aucune des prcautions prises et ne ngligeons rien de ce qui peut
djouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer,
comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier !
La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrter
devant un chec !

- Venez ! >> s'cria Marcel.

Et tous le suivirent sur la grande place.

Les trois minutes s'coulrent. Onze heures quarante-cinq sonnrent 
l'horloge !...

Quatre secondes aprs, une masse sombre passait dans les hauteurs du
ciel, et, rapide comme la pense, se perdait bien au-del de la ville
avec un sifflement sinistre.

<< Bon voyage ! s'cria Marcel, en clatant de rire. Avec cette vitesse
initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dpass, maintenant, les
limites de l'atmosphre, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >>

Deux minutes plus tard, une dtonation se faisait entendre, comme un
bruit sourd, qu'on et cru sorti des entrailles de la terre !

C'tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se dplaait
avec une vitesse de cent cinquante lieues  la minute.

XIII     MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT

<< France-Ville, 14 septembre.

<< Il me parat convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai pass
fort heureusement, avant-hier soir, la frontire de ses possessions,
prfrant mon salut  celui du modle du canon Schultze.

<< En vous prsentant mes adieux, je manquerais  tous mes devoirs, si
je ne vous faisais pas connatre,  mon tour, mes secrets ; mais, soyez
tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.

<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingnieur passable,
s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis franais. Vous vous
tes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
os, j'ai tout fait pour les connatre ! Je ferai tout pour les djouer.

<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas
port, que votre but, grce  Dieu, n'a pas t atteint, et qu'il ne
pouvait pas l'tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de
poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal  personne !
Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est
aujourd'hui,  votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
Schultze a invent un canon terrible... entirement inoffensif.

<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
obus trop perfectionn passer hier soir,  onze heures quarante-cinq
minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera  graviter ainsi
jusqu' la fin des sicles. Un projectile, anim d'une vitesse initiale
vingt fois suprieure  la vitesse actuelle, soit dix mille mtres  la
seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combin
avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destin  toujours
circuler autour de notre globe.

<< Vous auriez d ne pas l'ignorer.

<< J'espre, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
absolument dtrior par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer
trop cher, deux cent mille dollars, l'agrment d'avoir dot le monde
plantaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite.

<< Marcel BRUCKMANN. >>

Un exprs partit immdiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
pardonnera  Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction
gouailleuse de faire parvenir sans dlai cette lettre  Herr Schultze.

Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anim
de cette vitesse et circulant au-del de la couche atmosphrique, ne
tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
esprait que, sous cette norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
du Taureau devait tre hors d'usage.

Ce fut une rude dconvenue pour Herr Schultze, un chec terrible  son
indomptable amour-propre, que la rception de cette lettre. En la
lisant, il devint livide, et, aprs l'avoir lue, sa tte tomba sur sa
poitrine comme s'il avait reu un coup de massue. Il ne sortit de cet
tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle
colre !

Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les clats !

Cependant, Herr Schultze n'tait pas homme  s'avouer vaincu. C'est une
lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui
restait-il pas ses obus chargs d'acide carbonique liquide, que des
canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer  courte
distance ?

Apais par un effort soudain, le Roi de l'Acier tait rentr dans son
cabinet et avait repris son travail.

Il tait clair que France-Ville, plus menace que jamais, ne devait
rien ngliger pour se mettre en tat de dfense.

XIV     BRANLE-BAS DE COMBAT

Si le danger n'tait plus imminent, il tait toujours grave. Marcel fit
connatre au docteur Sarrasin et  ses amis tout ce qu'il savait des
prparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Ds le
lendemain, le Conseil de dfense, auquel il prit part, s'occupa de
discuter un plan de rsistance et d'en prparer l'excution.

En tout ceci, Marcel fut bien second par Octave, qu'il trouva
moralement chang et bien  son avantage.

Quelles furent les rsolutions prises ? Personne n'en sut le dtail.
Les principes gnraux furent seuls systmatiquement communiqus  la
presse et rpandus dans le public. Il n'tait pas malais d'y
reconnatre la main pratique de Marcel.

<< Dans toute dfense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
de bien connatre les forces de l'ennemi et d'adapter le systme de
rsistance  ces forces mmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
dont on sait le nombre, le calibre, la porte et les effets, que
d'avoir  lutter contre des engins mal connus. >>

Le tout tait d'empcher l'investissement de la ville, soit par terre,
soit par mer.

C'est cette question qu'tudiait avec activit le Conseil de dfense,
et, le jour o une affiche annona que le problme tait rsolu,
personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
excuter les travaux ncessaires. Aucun emploi n'tait ddaign, qui
devait contribuer  l'oeuvre de dfense. Des hommes de tout ge, de
toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
travail tait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
vivres suffisants pour deux ans furent emmagasins dans la ville. La
houille et le fer arrivrent aussi en quantits considrables : le fer,
matire premire de l'armement ; la houille, rservoir de chaleur et de
mouvement, indispensables  la lutte.

Mais, en mme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les
places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
viande fume, des meules de fromages, des montagnes de conserves
alimentaires et de lgumes desschs s'amoncelaient dans les halles
transformes en magasins. Des troupeaux nombreux taient parqus dans
les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.

Enfin, lorsque parut le dcret de mobilisation de tous les hommes en
tat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit tmoigna une
fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
Equips simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
bottes, coiffs d'un bon chapeau de cuir bouilli, arms de fusils
Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.

Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosss,
levaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
favorables. La fonte des pices d'artillerie avait commenc et fut
pousse avec activit. Une circonstance trs favorable  ces travaux
tait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
possdait la ville et qu'il fut ais de transformer en fours de fonte.

Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
tait partout, et partout  la hauteur de sa tche. Qu'une difficult
thorique ou pratique se prsentt, il savait immdiatement la
rsoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procd
expditif, un tour de main rapide. Aussi son autorit tait-elle
accepte sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement excuts.

Auprs de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il
s'tait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y
renona, comprenant qu'il ne devait rien tre, pour commencer, qu'un
simple soldat.

Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y
conduire en soldat modle. A ceux qui firent d'abord mine de le
plaindre :

<< A chacun selon ses mrites, rpondit-il. Je n'aurais peut-tre pas
su commander !... C'est le moins que j'apprenne  obir ! >>

Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout  coup imprimer aux
travaux de dfense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
disait-on, cherchait  ngocier avec des compagnies maritimes pour le
transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se
succdrent tous les jours. C'tait tantt la flotte schultzienne qui
avait mis le cap sur France-Ville, tantt le chemin de fer de
Sacramento qui avait t coup par des << uhlans >>, tombs du ciel
apparemment.

Mais ces rumeurs, aussitt contredites, taient inventes  plaisir par
des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosit de
leurs lecteurs. La vrit, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
vie.

Ce silence absolu, tout en laissant  Marcel le temps de complter ses
travaux de dfense, n'tait pas sans l'inquiter quelque peu dans ses
rares instants de loisir.

<< Est-ce que ce brigand aurait chang ses batteries et me prparerait
quelque nouveau tour de sa faon ? >> se demandait-il parfois.

Mais le plan, soit d'arrter les navires ennemis, soit d'empcher
l'investissement, promettait de rpondre  tout, et Marcel, en ses
moments d'inquitude, redoublait encore d'activit.

Son unique plaisir et son unique repos, aprs une laborieuse journe,
tait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme
Sarrasin.

Le docteur avait exig, ds les premiers jours, qu'il vnt
habituellement dner chez lui, sauf dans le cas o il en serait empch
par un autre engagement ; mais, par un phnomne singulier, le cas d'un
engagement assez sduisant pour que Marcel renont  ce privilge ne
s'tait pas encore prsent. L'ternelle partie d'checs du docteur
avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intrt assez
palpitant pour expliquer cette assiduit. Force est donc de penser
qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-tre pourra-t- on en
souponner la nature, quoique, assurment, il ne la souponnt pas
encore lui-mme, en observant l'intrt que semblaient avoir pour lui
ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils
taient tous trois assis prs de la grande table sur laquelle les deux
vaillantes femmes prparaient ce qui pouvait tre ncessaire au service
futur des ambulances.

<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont
vous nous aviez montr le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intressait
 tous les travaux de la dfense.

-- Sans nul doute, mademoiselle, rpondait Marcel.

-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre dtail industriel
reprsente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le gnie a
creus hier cinq cents nouveaux mtres de fosss ? C'est beaucoup,
n'est-ce pas ?

-- Mais non, ce n'est mme pas assez ! De ce train-l nous n'aurons pas
termin l'enceinte  la fin du mois.

-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
sommes bonnes  rien.

-- Bonnes  rien ! s'criait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes 
rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
quitt pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
assurer le repos et le bonheur de leurs mres, de leurs femmes, de
leurs fiances ? Leur ardeur,  tous, d'o leur vient-elle, sinon de
vous, et  qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >>

Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrta. Mlle Jeanne n'insista pas,
et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut oblige de fermer la
discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait
sans doute  expliquer le zle du plus grand nombre.

Et lorsque Marcel, rappel par la tche impitoyable, press d'aller
achever un projet ou un devis, s'arrachait  regret  cette douce
causerie, il emportait avec lui l'inbranlable rsolution de sauver
France-Ville et le moindre de ses habitants.

Il ne s'attendait gure  ce qui allait arriver, et, cependant, c'tait
la consquence naturelle, inluctable, de cet tat de choses contre
nature, de cette concentration de tous en un seul, qui tait la loi
fondamentale de la Cit de l'Acier.

XV     LA BOURSE DE SAN FRANCISCO

La Bourse de San Francisco, expression condense et en quelque sorte
algbrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une
des plus animes et des plus tranges du monde. Par une consquence
naturelle de la position gographique de la capitale de la Californie,
elle participe du caractre cosmopolite, qui est un de ses traits les
plus marqus. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
cheveux blonds,  la taille leve, coudoie le Celte au teint mat, aux
cheveux plus foncs, aux membres plus souples et plus fins. Le Ngre y
rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynsien y voit avec surprise le
Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques,  la natte soigneusement
tresse, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent
comme dans une Babel moderne.

L'ouverture du march du 12 octobre,  cette Bourse unique au monde, ne
prsenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou
gravement, selon leurs tempraments particuliers, changer des poignes
de main, se diriger vers la buvette et prluder, par des libations
propitiatoires, aux oprations de la journe. Ils allrent, un  un,
ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numrots qui reoivent,
dans le vestibule, la correspondance des abonns, en tirer d'normes
paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.

Bientt, les premiers cours du jour se formrent, en mme temps que la
foule affaire grossissait insensiblement. Un lger brouhaha s'leva
des groupes, de plus en plus nombreux.

Les dpches tlgraphiques commencrent alors  pleuvoir de tous les
points du globe. Il ne se passait gure de minute sans qu'une bande de
papier bleu, lue  tue-tte au milieu de la tempte des voix, vnt
s'ajouter sur la muraille du nord  la collection des tlgrammes
placards par les gardes de la Bourse.

L'intensit du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
entraient en courant, repartaient, se prcipitaient vers le bureau
tlgraphique, apportaient des rponses. Tous les carnets taient
ouverts, annots, raturs, dchirs. Une sorte de folie contagieuse
semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
quelque chose de mystrieux sembla passer comme un frisson  travers
ces groupes agits.

Une nouvelle tonnante, inattendue, incroyable, venait d'tre apporte
par l'un des associs de la Banque du Far West et circulait avec la
rapidit de l'clair.

Les uns disaient :

<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une
bourde pareille ?

-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fume sans feu !

-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l ?

-- On sombre dans toutes les situations !

-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage reprsentent plus
de quatre-vingts millions de dollars ! s'criait celui-ci.

-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
fabriqus ! rpliquait celui-l.

-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les raliser
quand on voudra sur son actif !

-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?

-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !

-- Comme si ces choses-l n'arrivaient pas tous les jours et aux
maisons rputes les plus solides !

-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !

-- Aprs tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !

-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas forme, avant de se
laisser protester ?

-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte
pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle,
probablement lance par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse
sur les aciers !

-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
faillite, mais il est en fuite !

-- Allons donc !

-- En fuite, monsieur. Le tlgramme qui le dit vient d'tre placard 
l'instant ! >>

Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dpches. La
dernire bande de papier bleu tait libelle en ces termes :

<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
Schultze disparu. >>

Cette fois, il n'y avait plus  douter, quelque surprenante que ft la
nouvelle, et les hypothses commencrent  se donner carrire.

A deux heures, les listes de faillites secondaires entranes par celle
de Herr Schultze, commencrent  inonder la place. C'tait la
Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
fils, de Chicago, qui se trouvait implique pour sept millions de
dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
le menu fretin des maisons de troisime ordre.

D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
de l'vnement se dchanaient avec fureur.

Le march de San Francisco, si lourd le matin,  dire d'experts, ne
l'tait certes pas  deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
! quel dchanement effrn de la spculation !

Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union
amricaine ! Hausse sur les produits fabriqus de tout genre de
l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
Tombs  zro, disparus de la cote, depuis la dclaration de guerre,
ils se trouvrent subitement ports  cent quatre-vingts dollars l'cre
demand !

Ds le soir mme, les boutiques  nouvelles furent prises d'assaut.
Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_,
l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractres
gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces
informations se rduisaient, en somme, presque  nant.

Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit
millions de dollars, accepte par Herr Schultze, tire par Jackson,
Elder & Co, de Buffalo, ayant t prsente  Schring, Strauss & Co,
banquiers du Roi de l'Acier,  New York, ces messieurs avaient constat
que la balance porte au crdit de leur client tait insuffisante pour
parer  cet norme paiement, et lui avaient immdiatement donn avis
tlgraphique du fait, sans recevoir de rponse ; qu'ils avaient alors
recouru  leurs livres et constat avec stupfaction que, depuis treize
jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur taient parvenues de
Stahlstadt ; qu' dater de ce moment les traites et les chques tirs
par Herr Schultze sur leur caisse s'taient accumuls quotidiennement
pour subir le sort commun et retourner  leur lieu d'origine avec la
mention << No effects >> (pas de fonds).

Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les tlgrammes
inquiets, les questions furieuses, s'taient abattus d'une part sur la
maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt.

Enfin, une rponse dcisive tait arrive.

<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le tlgramme.
Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystre. Il n'a pas
laiss d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >>

Ds lors, il n'avait plus t possible de dissimuler la vrit. Des
cranciers principaux avaient pris peur et dpos leurs effets au
tribunal de commerce. La dconfiture s'tait dessine en quelques
heures avec la rapidit de la foudre, entranant avec elle son cortge
de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des crances
connues tait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
prvoir que, avec les crances complmentaires, le passif approcherait
de soixante millions.

Voil ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, 
quelques amplifications prs. Il va sans dire qu'ils annonaient tous
pour le lendemain les renseignements les plus indits et les plus
spciaux.

Et, de fait, il n'en tait pas un qui n'et ds la premire heure
expdi ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.

Ds le 14 octobre au soir, la Cit de l'Acier s'tait vue investie par
une vritable arme de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
vent. Mais cette arme vint se briser comme une vague contre l'enceinte
extrieure de Stahlstadt. La consigne tait toujours maintenue, et les
reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
sduction, il leur fut impossible de la faire plier.

Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
que rien n'tait chang dans la routine de leur section. Les
contrematres avaient seulement annonc la veille, par ordre suprieur,
qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulires, ni
d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consquence les travaux
seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.

Tout cela, au lieu d'clairer la situation, ne faisait que la
compliquer. Que Herr Schultze et disparu depuis prs d'un mois, cela
ne faisait doute pour personne. Mais quelle tait la cause et la porte
de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague
impression que le mystrieux personnage allait reparatre d'une minute
 l'autre dominait encore obscurment les inquitudes.

A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continu
comme  l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
poursuivi sa tche partielle dans l'horizon limit de sa section. Les
caisses particulires avaient pay les salaires tous les samedis. La
caisse principale avait fait face jusqu' ce jour aux ncessits
locales. Mais la centralisation tait pousse  Stahlstadt  un trop
haut degr de perfection, le matre s'tait rserv une trop absolue
surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrant
pas, dans un temps trs court, un arrt forc de la machine. C'est
ainsi que, du 17 septembre, jour o pour la dernire fois, le Roi de
l'Acier avait sign des ordres, jusqu'au 13 octobre, o la nouvelle de
la suspension des paiements avait clat comme un coup de foudre, des
milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
valeurs considrables --, passes par la poste de Stahlstadt, avaient
t dposes  la bote du Bloc central, et, sans nul doute, taient
arrives au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se rservait le
droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en
transmettre le contenu au caissier principal.

Les fonctionnaires les plus levs de l'usine n'auraient jamais song
seulement  sortir de leurs attributions rgulires. Investis en face
de leurs subordonns d'un pouvoir presque absolu, ils taient chacun,
vis--vis de Herr Schultze -- et mme vis--vis de son souvenir --,
comme autant d'instruments sans autorit, sans initiative, sans voix au
chapitre. Chacun s'tait donc cantonn dans la responsabilit troite
de son mandat, avait attendu, temporis, << vu venir >> les vnements.

A la fin, les vnements taient venus. Cette situation singulire
s'tait prolonge jusqu'au moment o les principales maisons
intresses, subitement saisies d'alarme, avaient tlgraphi,
sollicit une rponse, rclam, protest, enfin pris leurs prcautions
lgales. Il avait fallu du temps pour en arriver l. On ne se dcida
pas aisment  souponner une prosprit si notoire de n'avoir que des
pieds d'argile. Mais le fait tait maintenant patent : Herr Schultze
s'tait drob  ses cranciers.

C'est tout ce que les reporters purent arriver  savoir. Le clbre
Meiklejohn lui-mme, illustre pour avoir russi  soutirer des aveux
politiques au prsident Grant l'homme le plus taciturne de son sicle,
l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
correspondant du _World_, annonc au tsar la grosse nouvelle de la
capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas
t cette fois plus heureux que leurs confrres. Ils taient obligs de
s'avouer  eux-mmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.

Ce qui faisait de ce sinistre industriel un vnement presque unique,
c'tait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet tat de ville
indpendante et isole qui ne permettait aucune enqute rgulire et
lgale. La signature de Herr Schultze tait, il est vrai, proteste 
New York, et ses cranciers avaient toute raison de penser que l'actif
reprsent par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure  les
indemniser. Mais  quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie
ou la mise sous squestre ? Stahlstadt tait reste un territoire
spcial, non class encore, o tout appartenait  Herr Schultze. Si
seulement il avait laiss un reprsentant, un conseil d'administration,
un substitut ! Mais rien, pas mme un tribunal, pas mme un conseil
judiciaire ! Il tait  lui seul le roi, le grand juge, le gnral en
chef, le notaire, l'avou, le tribunal de commerce de sa ville. Il
avait ralis en sa personne l'idal de la centralisation. Aussi, lui
absent, on se trouvait en face du nant pur et simple, et tout cet
difice formidable s'croulait comme un chteau de cartes.

En toute autre situation, les cranciers auraient pu former un
syndicat, se substituer  Herr Schultze, tendre la main sur son actif,
s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
qu'un peu d'argent peut-tre et un pouvoir rgulateur.

Mais rien de tout cela n'tait possible. L'instrument lgal faisait
dfaut pour oprer cette substitution. On se trouvait arrt par une
barrire morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les
circonvallations leves autour de la Cit de l'Acier. Les infortuns
cranciers voyaient le gage de leur crance, et ils se trouvaient dans
l'impossibilit de le saisir.

Tout ce qu'ils purent faire fut de se runir en assemble gnrale, de
se concerter et d'adresser une requte au Congrs pour lui demander de
prendre leur cause en main, d'pouser les intrts de ses nationaux, de
prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire amricain et de faire
rentrer ainsi cette cration monstrueuse dans le droit commun de la
civilisation. Plusieurs membres du Congrs taient personnellement
intresss dans l'affaire ; la requte, par plus d'un ct, sduisait
le caractre amricain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait
couronne d'un plein succs. Malheureusement, le Congrs n'tait pas en
session, et de longs dlais taient  redouter avant que l'affaire pt
lui tre soumise.

En attendant ce moment, rien n'allait plus  Stahlstadt et les
fourneaux s'teignaient un  un.

Aussi la consternation tait-elle profonde dans cette population de dix
mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le
travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-tre six mois 
venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en tait d'avis.
Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'tait tarie en
mme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
attendaient pour reprendre leurs relations, la solution lgale. Les
chefs de section, ingnieurs et contrematres, privs d'ordres, ne
pouvaient agir.

Il y eut des runions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y
eut pas de plan arrt, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le
chmage entrana bientt avec lui son cortge de misres, de dsespoirs
et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
chemine qui avait cess de fumer  l'usine, on vit natre un cabaret
dans les villages d'alentour.

Les plus sages des ouvriers, les plus aviss, ceux qui avaient su
prvoir les jours difficiles, pargner une rserve, se htrent de fuir
avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chre au coeur de la
mnagre, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
se rvlait  eux par la portire du wagon. Ils partirent, ceux-l,
s'parpillrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientt retrouv,
l'un  l'est, celui-ci au sud, celui-l au nord, une autre usine, une
autre enclume, un autre foyer...

Mais pour un, pour dix qui pouvaient raliser ce rve, combien en
tait-il que la misre clouait  la glbe ! Ceux-l restrent, l'oeil
cave et le coeur navr !

Ils restrent, vendant leurs pauvres hardes  cette nue d'oiseaux de
proie  face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands
dsastres, acculs en quelques jours aux expdients suprmes, bientt
privs de crdit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant
s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un
avenir de misre !

XVI     DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE

Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva 
France-Ville, le premier mot de Marcel avait t :

<< Si ce n'tait qu'une ruse de guerre ? >>

Sans doute,  la rflexion, il s'tait bien dit que les rsultats d'une
telle ruse eussent t si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
l'hypothse tait inadmissible. Mais il s'tait dit encore que la haine
ne raisonne pas, et que la haine exaspre d'un homme tel que Herr
Schultze devait,  un moment donn, le rendre capable de tout sacrifier
 sa passion. Quoi qu'il en pt tre, cependant, il fallait rester sur
le qui-vive.

A sa requte, le Conseil de dfense rdigea immdiatement une
proclamation pour exhorter les habitants  se tenir en garde contre les
fausses nouvelles semes par l'ennemi dans le but d'endormir sa
vigilance.

Les travaux et les exercices pousss avec plus d'ardeur que jamais,
accenturent la rplique que France-Ville jugea convenable d'adresser 
ce qui pouvait  toute force n'tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze.
Mais les dtails, vrais ou faux, apports par les journaux de San
Francisco, de Chicago et de New York, les consquences financires et
commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
preuves insaisissables, sparment sans force, si puissantes par leur
accumulation, ne permit plus de doute...

Un beau matin, la cit du docteur se rveilla dfinitivement sauve,
comme un dormeur qui chappe  un mauvais rve par le simple fait de
son rveil. Oui ! France-Ville tait videmment hors de danger, sans
avoir eu  coup frir, et ce fut Marcel, arriv  une conviction
absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicit
dont il disposait.

Ce fut alors un mouvement universel de dtente et de soulagement. On se
serrait les mains, on se flicitait, on s'invitait  dner. Les femmes
exhibaient de fraches toilettes, les hommes se donnaient momentanment
cong d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde tait
rassur, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.

Mais, le plus content de tous, c'tait sans contredit le docteur
Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
qui taient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
entrans  leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui
avait pas laiss un moment de repos. Enfin, il tait dcharg d'une si
terrible inquitude et respirait  l'aise.

Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
citoyens. Dans toutes les classes, on s'tait rapproch davantage, on
s'tait reconnus frres, anims de sentiments semblables, touchs par
les mmes intrts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un tre
nouveau. Dsormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >>
tait ne. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
mieux senti combien on l'aimait.

Les rsultats matriels de la mise en tat de dfense furent aussi tout
 l'avantage de la cit. On avait appris  connatre ses forces. On
n'aurait plus  les improviser. On tait plus sr de soi. A l'avenir, 
tout vnement, on serait prt.

Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'tait
annonc si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
Marcel. Encore bien que le salut de tous n'et pas t son ouvrage, des
remerciements publics furent vots au jeune ingnieur comme 
l'organisateur de la dfense,  celui au dvouement duquel la ville
aurait d de ne pas prir, si les projets de Herr Schultze avaient t
mis  excution.

Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rle ft termin. Le mystre
qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'aprs avoir port une
lumire complte au milieu mme des tnbres qui enveloppaient encore
la Cit de l'Acier.

Il rsolut donc de retourner  Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.

Le docteur Sarrasin essaya bien de lui reprsenter que l'entreprise
serait difficile, hrisse de dangers, peut-tre ; qu'il allait faire
l une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait
quels abmes cachs sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il
le lui avait dpeint, n'tait pas homme  disparatre impunment pour
les autres,  s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
esprances... On tait en droit de tout redouter de la dernire pense
d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible
du requin !...

<< C'est prcisment parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
vous imaginez est possible, lui rpondit Marcel, que je crois de mon
devoir d'aller  Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient
d'arracher la mche avant qu'elle n'clate, et je vous demanderai mme
la permission d'emmener Octave avec moi.

-- Octave ! s'cria le docteur.

-- Oui ! C'est maintenant un brave garon, sur lequel on peut compter,
et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !

-- Que Dieu vous protge donc tous les deux ! >> rpondit le vieillard
mu en l'embrassant.

Le lendemain matin, une voiture, aprs avoir travers les villages
abandonns, dposait Marcel et Octave  la porte de Stahlstadt. Tous
deux taient bien quips, bien arms, et trs dcids  ne pas revenir
sans avoir clairci ce sombre mystre.

Ils marchaient cte  cte sur le chemin de ceinture extrieur qui
faisait le tour des fortifications, et la vrit, dont Marcel s'tait
obstin  douter jusqu' ce moment, se dessinait maintenant devant lui.

L'usine tait compltement arrte, c'tait vident. De cette route
qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une toile au ciel,
il aurait aperu, jadis, la lumire du gaz, l'clair parti de la
baonnette d'une sentinelle, mille signes de vie dsormais absents. Les
fentres illumines des secteurs se seraient montres comme autant de
verrires tincelantes. Maintenant, tout tait sombre et muet. La mort
seule semblait planer sur la cit, dont les hautes chemines se
dressaient  l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
son compagnon sur la chausse rsonnaient dans le vide. L'expression de
solitude et de dsolation tait si forte, qu'Octave ne put s'empcher
de dire :

<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil  celui-ci
! On se croirait dans un cimetire ! >>

Il tait sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivrent au bord du
foss, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun tre vivant
ne se montrait sur la crte de la muraille, et, des sentinelles qui
autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de
poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
tait relev, laissant devant la porte un gouffre large de cinq  six
mtres.

Il fallut plus d'une heure pour russir  amarrer un bout de cble, en
le lanant  tour de bras  l'une des poutrelles. Aprs bien des peines
pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant  la corde, put se
hisser  la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui
fit alors passer une  une les armes et munitions ; puis, il prit  son
tour le mme chemin.

Il ne resta plus alors qu' ramener le cble de l'autre ct de la
muraille,  faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
hisss, et, enfin,  se laisser glisser en bas.

Les deux jeunes gens se trouvrent alors sur le chemin de ronde que
Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entre 
Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
eux s'levait, noire et muette, la masse imposante des btiments, qui,
de leurs mille fentres vitres, semblaient regarder ces intrus comme
pour leur dire :

<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pntrer nos
secrets ! >>

Marcel et Octave tinrent conseil.

<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel.

Ils se dirigrent vers l'ouest et arrivrent bientt devant l'arche
monumentale qui portait  son front la lettre O. Les deux battants
massifs de chne,  gros clous d'acier, taient ferms. Marcel s'en
approcha, heurta  plusieurs reprises avec un pav qu'il ramassa sur la
chausse.

L'cho seul lui rpondit.

<< Allons !  l'ouvrage ! >> cria-t-il  Octave.

Il fallut recommencer le pnible travail du lancement de l'amarre par-
dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle o elle pt s'accrocher
solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave russirent
 franchir la muraille, et se trouvrent dans l'axe du secteur O.

<< Bon ! s'cria Octave,  quoi bon tant de peines ? Nous voil bien
avancs ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
devant nous !

-- Silence dans les rangs ! rpondit Marcel... Voil justement mon
ancien atelier. Je ne serai pas fch de le revoir et d'y prendre
certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
quelques sachets de dynamite. >>

C'tait la grande halle de coule o le jeune Alsacien avait t admis
lors de son arrive  l'usine. Qu'elle tait lugubre, maintenant, avec
ses fourneaux teints, ses rails rouills, ses grues poussireuses qui
levaient en l'air leurs grands bras plors comme autant de potences !
Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la ncessit d'une
diversion.

<< Voici un atelier qui t'intressera davantage >>, dit-il  Octave en
le prcdant sur le chemin de la cantine.

Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
satisfaction, lorsqu'il aperut, rangs en bataille sur une tablette de
bois, un rgiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques botes
de conserve montraient aussi leurs tuis de fer-blanc, poinonns aux
meilleures marques. Il y avait l de quoi faire un djeuner dont le
besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
comptoir d'tain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
continuer leur expdition.

Marcel, tout en mangeant, songeait  ce qu'il avait  faire. Escalader
la muraille du Bloc central, il n'y avait pas  y songer. Cette
muraille tait prodigieusement haute, isole de tous les autres
btiments, sans une saillie  laquelle on pt accrocher une corde. Pour
en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
parcourir tous les secteurs, et ce n'tait pas une opration facile.
Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
paraissait impossible que Herr Schultze et disparu sans semer
d'embches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines
aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne
manqueraient pas d'tablir. Mais rien de tout cela n'tait pour faire
reculer Marcel.

Voyant Octave refait et repos, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande
muraille en pierre de taille.

<< Que dirais-tu d'un boyau de mine l-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
dur, mais nous ne sommes pas des fainants ! >> rpondit Octave, prt 
tout tenter.

Le travail commena. Il fallut dchausser la base de la muraille,
introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en dtacher
une, et enfin,  l'aide d'un foret, oprer la perce de plusieurs
petits boyaux parallles. A dix heures, tout tait termin, les
saucissons de dynamite taient en place, et la mche fut allume.

Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqu
que la cantine, situe dans un sous-sol, formait une vritable cave
vote, il vint s'y rfugier avec Octave.

Tout  coup, l'difice et la cave mme furent secous comme par l'effet
d'un tremblement de terre. Une dtonation formidable, pareille  celle
de trois ou quatre batteries de canons tonnant  la fois, dchira les
airs, suivant de prs la secousse. Puis, aprs deux  trois secondes,
une avalanche de dbris projets de tous les cts retomba sur le sol.

Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'croulant, au milieu des
cascades claires des vitres casses.

Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittrent alors
leur retraite.

Si habitu qu'il ft aux prodigieux effets des substances explosives,
Marcel fut merveill des rsultats qu'il constata. La moiti du
secteur avait saut, et les murs dmantels de tous les ateliers
voisins du Bloc central ressemblaient  ceux d'une ville bombarde. De
toutes parts les dcombres amoncels, les clats de verre et les
pltres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussire,
retombant lentement du ciel o l'explosion les avait projets,
s'talaient comme une neige sur toutes ces ruines.

Marcel et Octave coururent  la muraille intrieure. Elle tait
dtruite aussi sur une largeur de quinze  vingt mtres, et, de l'autre
ct de la brche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperut la cour, 
lui bien connue, o il avait pass tant d'heures monotones.

Du moment o cette cour n'tait plus garde, la grille de fer qui
l'entourait n'tait pas infranchissable... Elle fut bientt franchie.

Partout le mme silence.

Marcel passa en revue les ateliers o jadis ses camarades admiraient
ses pures. Dans un coin, il retrouva,  demi bauch sur sa planche,
le dessin de machine  vapeur qu'il avait commenc, lorsqu'un ordre de
Herr Schultze l'avait appel au parc. Au salon de lecture, il revit les
journaux et les livres familiers.

Toutes choses avaient gard la physionomie d'un mouvement suspendu,
d'une vie interrompue brusquement.

Les deux jeunes gens arrivrent  la limite intrieure du Bloc central
et se trouvrent bientt au pied de la muraille qui devait, dans la
pense de Marcel, les sparer du parc.

<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-l ? lui
demanda Octave.

-- Peut-tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une
porte qu'une simple fuse enverrait en l'air. >>

Tous deux se mirent  tourner autour du parc en longeant la muraille.
De temps  autre, ils taient obligs de faire un dtour, de doubler un
corps de btiment qui s'en dtachait comme un peron, ou d'escalader
une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
bientt rcompenss de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
qui interrompait le muraillement, leur apparut.

En deux minutes, Octave eut perc un trou de vrille  travers les
planches de chne. Marcel, appliquant aussitt son oeil  cette
ouverture, reconnut,  sa vive satisfaction, que, de l'autre ct,
s'tendait le parc tropical avec sa verdure ternelle et sa temprature
de printemps.

<< Encore une porte  faire sauter, et nous voil dans la place !
dit-il  son compagnon.

-- Une fuse pour ce carr de bois, rpondit Octave, ce serait trop
d'honneur ! >>

Et il commena d'attaquer la poterne  grands coups de pic.

Il l'avait  peine branle, qu'on entendit une serrure intrieure
grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs
gardes.

La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chane.

<< _Wer da ?_ >> (Qui va l ?) dit une voix rauque.

XVII     EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL

Les deux jeunes gens ne s'attendaient  rien moins qu' une pareille
question. Ils en furent plus surpris vritablement qu'ils ne l'auraient
t d'un coup de fusil.

De toutes les hypothses que Marcel avait imagines au sujet de cette
ville en lthargie, la seule qui ne se ft pas prsente  son esprit,
tait celle-ci : un tre vivant lui demandant tranquillement compte de
sa visite. Son entreprise, presque lgitime, si l'on admettait que
Stahlstadt ft compltement dserte, revtait une tout autre
physionomie, du moment o la cit possdait encore des habitants. Ce
qui n'tait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enqute archologique,
devenait, dans le second, une attaque  main arme avec effraction.

Toutes ces ides se prsentrent  l'esprit de Marcel avec tant de
force, qu'il resta d'abord comme frapp de mutisme.

<< _Wer da ?_ >> rpta la voix, avec un peu d'impatience.

L'impatience n'tait videmment pas tout  fait dplace. Franchir pour
arriver  cette porte des obstacles si varis, escalader des murailles
et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien 
rpondre lorsqu'on vous demande simplement :

<< Qui va l ? >> cela ne laissait pas d'tre surprenant.

Une demi-minute suffit  Marcel pour se rendre compte de la fausset de
sa position, et aussitt, s'exprimant en allemand :

<< Ami ou ennemi  votre gr ! rpondit-il. Je demande  parler  Herr
Schultze. >>

Il n'avait pas articul ces mots qu'une exclamation de surprise se fit
entendre  travers la porte entrebille :

<< _Ach !_ >>

Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
une moustache hrisse, un oeil hbt, qu'il reconnut aussitt. Le
tout appartenait  Sigimer, son ancien garde du corps.

<< Johann Schwartz ! s'cria le gant avec une stupfaction mle de
joie. Johann Schwartz ! >>

Le retour inopin de son prisonnier paraissait l'tonner presque autant
qu'il avait d l'tre de sa disparition mystrieuse. << Puis-je parler
 Herr Schultze ? >> rpta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre
rponse que cette exclamation.

Sigimer secoua la tte.

<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !

-- Pouvez-vous du moins faire savoir  Herr Schultze que je suis l et
que je dsire l'entretenir ?

-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! rpondit le gant avec
une nuance de tristesse.

-- Mais o est-il ? Quand reviendra-t-il ?

-- Ne sais ! Consigne pas change ! Personne entrer sans ordre ! >>

Ces phrases entrecoupes furent tout ce que Marcel put tirer de
Sigimer, qui,  toutes les questions, opposa un enttement bestial.

Octave finit par s'impatienter.

<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien
plus simple de la prendre ! >>

Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chane
rsista, et une pousse, suprieure  la sienne, eut bientt referm le
battant, dont les deux verrous furent successivement tirs.

<< Il faut qu'ils soient plusieurs derrire cette planche ! >> s'cria
Octave, assez humili de ce rsultat.

Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitt, il poussa
un cri de surprise :

<< Il y a un second gant !

-- Arminius ? >> rpondit Marcel.

Et il regarda  son tour par le trou de vrille.

<< Oui ! c'est Arminius, le collgue de Sigimer ! >>

Tout  coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
tte  Marcel.

<< _Wer da ?_ >> disait la voix.

C'tait celle d'Arminius, cette fois.

La tte du gardien dpassait la crte de la muraille, qu'il devait
avoir atteinte  l'aide d'une chelle.

<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! rpondit Marcel. Voulez-vous
ouvrir, oui ou non ? >>

Il n'avait pas achev ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la
crte du mur. Une dtonation retentit, et une balle vint raser le bord
du chapeau d'Octave.

<< Eh bien, voil pour te rpondre ! >> s'cria Marcel, qui,
introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
clats.

A peine la brche tait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
au poing et le couteau aux dents, s'lancrent dans le parc.

Contre le pan du mur, lzard par l'explosion, qu'ils venaient de
franchir, une chelle tait encore dresse, et, au pied de cette
chelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
n'taient l pour dfendre le passage.

Les jardins s'ouvraient devant les deux assigeants dans toute la
splendeur de leur vgtation. Octave tait merveill.

<< C'tait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Dployons nous
en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'tre
tapis derrire les buissons ! >>

Octave et Marcel se sparrent, et, prenant chacun l'un des cts de
l'alle qui s'ouvrait devant eux ils avancrent avec prudence, d'arbre
en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratgie
individuelle la plus lmentaire.

La prcaution tait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second
coup de fusil clata. Une balle fit sauter l'corce d'un arbre que
Marcel venait  peine de quitter.

<< Pas de btises !... Ventre  terre ! >> dit Octave  demi voix.

Et, joignant l'exemple au prcepte, il rampa sur les genoux et sur les
coudes jusqu' un buisson pineux qui bordait le rond-point au centre
duquel s'levait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi
assez promptement cet avis, essuya un troisime coup de feu et n'eut
que le temps de se jeter derrire le tronc d'un palmier pour en viter
un quatrime.

<< Heureusement que ces animaux-l tirent comme des conscrits ! cria
Octave  son compagnon, spar de lui par une trentaine de pas.

-- Chut ! rpondit Marcel des yeux autant que des lvres. Vois-tu la
fume qui sort de cette fentre, au rez-de-chausse ?... C'est l
qu'ils sont embusqus, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
de ma faon ! >>

En un clin d'oeil, Marcel eut coup derrire le buisson un chalas de
longueur raisonnable ; puis, se dbarrassant de sa vareuse, il la jeta
sur ce bton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
mannequin prsentable. Il le planta alors  la place qu'il occupait, de
manire  laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille :

<< Amuse-les par ici en tirant sur la fentre, tantt de ta place,
tantt de la mienne ! Moi, je vais les prendre  revers ! >>

Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrtement dans les
massifs qui faisaient le tour du rond-point.

Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
furent changes sans rsultat.

La veste de Marcel et son chapeau taient littralement cribls ; mais,
personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
du rez-de-chausse, la carabine d'Octave les avait mises en miettes.

Tout  coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
touff :

<< A moi !... Je le tiens !... >>

Quitter son abri, s'lancer  dcouvert dans le rond-point, monter 
l'assaut de la fentre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute.
Un instant aprs, il tombait dans le salon.

Sur le tapis, enlacs comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
dsesprment. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui
avait ouvert  l'improviste une porte intrieure, le gant n'avait pu
faire usage de ses armes. Mais sa force herculenne en faisait un
redoutable adversaire, et, quoique jet  terre, il n'avait pas perdu
l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son ct, dployait une
vigueur et une souplesse remarquables.

La lutte et ncessairement fini par la mort de l'un des combattants,
si l'intervention d'Octave ne fat arrive  point pour amener un
rsultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et dsarm, se
vit attach de manire  ne pouvoir plus faire un mouvement.

<< Et l'autre ? >> demanda Octave.

Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius
tait tendu tout sanglant.

<< Est-ce qu'il a reu une balle ? demanda Octave.

-- Oui >>, rpondit Marcel.

Puis il s'approcha d'Arminius.

<< Mort ! dit-il.

-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol ! s'cria Octave.

-- Nous voil matres de la place ! rpondit Marcel. Nous allons
procder  une visite srieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >>

Du salon d'attente o venait de se passer le dernier acte du sige, les
deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au
sanctuaire du Roi de l'Acier.

Octave tait en admiration devant toutes ces splendeurs.

Marcel souriait en le regardant et ouvrait une  une les portes qu'il
rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.

Il s'attendait bien  y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier
que le spectacle qui s'offrit  ses yeux. On eut dit que le bureau
central des postes de New York ou de Paris, subitement dvalis, avait
t jet ple-mle dans ce salon. Ce n'taient de tous cts que
lettres et paquets cachets, sur le bureau, sur les meubles, sur le
tapis. On enfonait jusqu' mi-jambe dans cette inondation. Toute la
correspondance financire, industrielle et personnelle de Herr
Schultze, accumule de jour en jour dans la bote extrieure du parc,
et fidlement releve par Arminius et Sigimer, tait l dans le cabinet
du matre.

Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misres, de
larmes enfermes dans ces plis muets  l'adresse de Herr Schultze ! Que
de millions aussi, sans doute, en papier, en chques, en mandats, en
ordres de tout genre !... Tout cela dormait l, immobilis par
l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
enveloppes fragiles mais inviolables.

<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrte du
laboratoire ! >>

Il commena donc  enlever tous les livres de la bibliothque. Ce fut
en vain. Il ne parvint pas  dcouvrir le passage masqu qu'il avait un
jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il branla un  un
tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la
chemine, il les fit sauter l'un aprs l'autre ! En vain il sonda la
muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientt
vident que Herr Schultze, inquiet de n'tre plus seul  possder le
secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprime.

Mais il avait ncessairement d en faire ouvrir une autre.

<< O ?... se demandait Marcel. Ce ne peut tre qu'ici, puisque c'est
ici qu'Arminius et Sigimer ont apport les lettres ! C'est donc dans
cette salle que Herr Schultze a continu de se tenir aprs mon dpart !
Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien
passage, il aura voulu en avoir un autre  sa porte,  l'abri des
regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >>

Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins
dclou et relev. Le parquet, examin feuille  feuille, ne prsentait
rien de suspect.

<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pice ? demanda Octave.

-- J'en suis moralement sr ! rpondit Marcel.

-- Alors il ne me reste plus qu' explorer le plafond >>, dit Octave en
montant sur une chaise.

Son dessein tait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
de la rosace centrale  coups de crosse de fusil.

Mais Octave ne fut pas plus tt suspendu au candlabre dor, qu' son
extrme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula
et laissa  dcouvert un trou bant, d'o une lgre chelle d'acier
descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.

C'tait comme une invitation  monter.

<< Allons donc ! Nous y voil ! >> dit tranquillement Marcel ; et il
s'lana aussitt sur l'chelle, suivi de prs par son compagnon.

XVIII     L'AMANDE DU NOYAU

L'chelle d'acier s'accrochait par son dernier chelon au parquet mme
d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extrieur.
Cette salle et t plonge dans l'obscurit la plus complte, si une
blouissante lumire blanchtre n'et filtr  travers l'paisse vitre
d'un oeil-de-boeuf, encastr au centre de son plancher de chne. On et
dit le disque lunaire, au moment o dans son opposition avec le soleil,
il apparat dans toute sa puret.

Le silence tait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
l'antichambre d'un monument funraire.

Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre tincelante, eut un
moment d'hsitation. Il touchait  son but ! De l, il n'en pouvait
douter, allait sortir l'impntrable secret qu'il tait venu chercher 
Stahlstadt !

Mais son hsitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allrent
s'agenouiller prs du disque et inclinrent la tte de manire 
pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre place au-dessous
d'eux.

Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors  leurs regards.

Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
grossissait dmesurment les objets que l'on regardait  travers.

L tait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumire qui
sortait  travers le disque, comme si c'et t l'appareil dioptrique
d'un phare, venait d'une double lampe lectrique brlant encore dans sa
cloche vide d'air, que le courant voltaque d'une pile puissante
n'avait pas cess d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
atmosphre blouissante, une forme humaine, normment agrandie par la
rfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
dsert libyque --, tait assise dans une immobilit de marbre.

Autour de ce spectre, des clats d'obus jonchaient le sol.

Plus de doute !... C'tait Herr Schultze, reconnaissable au rictus
effrayant de sa mchoire,  ses dents clatantes, mais un Herr Schultze
gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait  la
fois asphyxi et congel sous l'action d'un froid terrible !

Le Roi de l'Acier tait devant sa table, tenant une plume de gant,
grande comme une lance, et il semblait crire encore ! N'et t le
regard atone de ses pupilles dilates, l'immobilit de sa bouche, on
l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans
les glaons des rgions polaires, ce cadavre tait l, depuis un mois,
cach  tous les yeux. Autour de lui tout tait encore gel, les
ractifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses rcipients, le mercure dans
sa cuvette !

Marcel, en dpit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
satisfaction en se disant combien il tait heureux qu'il et pu
observer du dehors l'intrieur de ce laboratoire, car trs certainement
Octave et lui auraient t frapps de mort en y pntrant.

Comment donc s'tait produit cet effroyable accident ?

Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu que les fragments
d'obus, pars sur le plancher, n'taient autres que de petits morceaux
de verre. Or, l'enveloppe intrieure, qui contenait l'acide carbonique
liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
pression formidable qu'elle avait  supporter, tait faite de ce verre
tremp, qui a dix ou douze fois la rsistance du verre ordinaire ; mais
un des dfauts de ce produit, qui tait encore tout nouveau, c'est que,
par l'effet d'une action molculaire mystrieuse, il clate subitement,
quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait d arriver.
Peut- tre mme la pression intrieure avait-elle provoqu plus
invitablement encore l'clatement de l'obus qui avait t dpos dans
le laboratoire. L'acide carbonique, subitement dcomprim, avait alors
dtermin, en retournant  l'tat gazeux, un effroyable abaissement de
la temprature ambiante.

Toujours est-il que l'effet avait d tre foudroyant. Herr Schultze,
surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de
l'explosion, s'tait instantanment momifi au milieu d'un froid de
cent degrs au-dessous de zro.

Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier
avait t frapp pendant qu'il crivait.

Or, qu'crivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
main tenait encore ? Il pouvait tre intressant de recueillir la
dernire pense, de connatre le dernier mot d'un tel homme.

Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
instant  briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
Le gaz acide carbonique, emmagasin sous une effroyable pression,
aurait fait irruption au-dehors, et asphyxi tout tre vivant qu'il et
envelopp de ses vapeurs irrespirables. C'et t courir  une mort
certaine, et, videmment, les risques taient hors de proportion avec
les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier.

Cependant, s'il n'tait pas possible de reprendre au cadavre de Herr
Schultze les dernires lignes traces par sa main, il tait probable
qu'on pourrait les dchiffrer, agrandies qu'elles devaient tre par la
rfraction de la lentille. Le disque n'tait-il pas l, avec les
puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renferms
dans ce laboratoire, si puissamment clair par la double lampe
lectrique ?

Marcel connaissait l'criture de Herr Schultze, et, aprs quelques
ttonnements, il parvint  lire les dix lignes suivantes.

Ainsi que tout ce qu'crivait Herr Schultze, c'tait plutt un ordre
qu'une instruction.

<< Ordre  B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expdition projete
contre France-Ville. -- Sitt cet ordre reu, excuter les mesures par
moi prises. -- Il faut que l'exprience, cette fois, soit foudroyante
et complte. -- Ne changez pas un iota  ce que j'ai dcid. -- Je veux
que dans quinze jours France-Ville soit une cit morte et que pas un de
ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompi moderne, et que ce
soit en mme temps l'effroi et l'tonnement du monde entier. -- Mes
ordres bien excuts rendent ce rsultat invitable.

<< Vous m'expdierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.

<< SCHULTZ... >>

Cette signature tait inacheve ; 1'E final et le paraphe habituel y
manquaient.

Marcel et Octave demeurrent d'abord muets et immobiles devant cet
trange spectacle, devant cette sorte d'vocation d'un gnie
malfaisant, qui touchait au fantastique.

Mais il fallut enfin s'arracher  cette lugubre scne. Les deux amis,
trs mus, quittrent donc la salle, situe au-dessus du laboratoire.

L, dans ce tombeau o rgnerait l'obscurit complte lorsque la lampe
s'teindrait, faute de courant lectrique, le cadavre du Roi de l'Acier
allait rester seul, dessch comme une de ces momies des Pharaons que
vingt sicles n'ont pu rduire en poussire !...

Une heure plus tard, aprs avoir dli Sigimer, fort embarrass de la
libert qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
reprenaient la route de France-Ville, o ils rentraient le soir mme.

Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annona
le retour des deux jeunes gens.

<< Qu'ils entrent ! s'cria-t-il, qu'ils entrent vite ! >>

Son premier mot en les voyant tous deux fut :

<< Eh bien ?

-- Docteur, rpondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr
Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !

-- Mort ! >> s'cria le docteur Sarrasin.

Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
un mot.

<< Mon pauvre enfant, lui dit-il aprs s'tre remis, comprends-tu que
cette nouvelle qui devrait me rjouir puisqu'elle loigne de nous ce
que j'excre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
motive ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serr le
coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facults puissantes s'tait-il
constitu notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
qualits intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
dont l'emploi et t utile, si l'on avait pu les associer avec les
ntres et leur donner un but commun ! Voil ce qui tout d'abord m'a
frapp, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant,
raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.

-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv la mort dans le mystrieux
laboratoire qu'avec une habilet diabolique il s'tait appliqu 
rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
l'existence, et nul, par consquent, n'et pu y pntrer mme pour lui
porter secours. Il a donc t victime de cette incroyable concentration
de toutes les forces rassembles dans ses mains, sur laquelle il avait
compt bien  tort pour tre  lui seul la clef de toute son oeuvre, et
cette concentration,  l'heure marque de Dieu, s'est soudain tourne
contre lui et contre son but !

-- Il n'en pouvait tre autrement ! rpondit le docteur Sarrasin. Herr
Schultze tait parti d'une donne absolument errone. En effet, le
meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, aprs sa mort,
peut tre le plus facilement remplac, et qui continue de fonctionner
prcisment parce que ses rouages n'ont rien de secret ?

-- Vous allez voir, docteur, rpondit Marcel, que ce qui s'est pass 
Stahlstadt est la dmonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
dire. J'ai trouv Herr Schultze assis devant son bureau, point central
d'o partaient tous les ordres auxquels obissait la Cit de l'Acier,
sans que jamais un seul et t discut La mort lui avait  ce point
laiss l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a t le
martyr de sa propre invention ! Il a t foudroy par l'un de ces obus
qui devaient anantir notre ville ! Son arme s'est brise dans sa main,
au moment mme o il allait tracer la dernire lettre d'un ordre
d'extermination ! Ecoutez ! >>

Et Marcel lut  haute voix les terribles lignes, traces par la main de
Herr Schultze, dont il avait pris copie.

Puis, il ajouta :

<< Ce qui d'ailleurs m'et prouv mieux encore que Herr Schultze tait
mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait
cess de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cess de respirer
dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
sommeil avait suspendu toutes les vies, arrt tous les mouvements ! La
paralysie du matre avait du mme coup paralys les serviteurs et
s'tait tendue jusqu'aux instruments !

-- Oui, rpondit le docteur Sarrasin, il y a eu, l, justice de Dieu !
C'est en voulant prcipiter hors de toute mesure son attaque contre
nous, c'est en forant les ressorts de son action que Herr Schultze a
succomb !

-- En effet, rpondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
plus au pass et soyons tout au prsent. Herr Schultze mort, si c'est
la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable tablissement
qu'il avait cr, et provisoirement, c'est la faillite. Des
imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait,
ont creus dix abmes. Aveugl, d'une part, par ses succs, de l'autre
par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses
armements, sans prendre de garanties suffisantes  tout ce qui pouvait
nous tre ennemi. Malgr cela, et bien que le paiement de la plupart de
ses crances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main
ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
les forces qu'elle avait accumules pour le mal. Herr Schultze n'a
qu'un hritier possible, docteur, et cet hritier, c'est vous. Il ne
faut pas laisser prir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y
a que profit  tirer de l'anantissement d'une force rivale. C'est une
grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espre, qu'il
faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
servir au bien de l'humanit. Or,  cette tche, je suis prt  me
dvouer tout entier.

-- Marcel a raison, rpondit Octave, en serrant la main de son ami, et
me voil prt  travailler sous ses ordres, si mon pre y consent.

-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grce  toi, nous
aurons, dans Stahlstadt ressuscite, un arsenal d'instruments tel que
personne au monde ne pensera plus dsormais  nous attaquer ! Et,
comme, en mme temps que nous serons les plus forts, nous tcherons
d'tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
paix et de la justice  tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
beaux rves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frre d'Octave !... A
nous trois, rien ne m'et paru impossible !... >>

XIX     UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Peut-tre, dans le courant de ce rcit, n'a-t-il pas t suffisamment
question des affaires personnelles de ceux qui en sont les hros. C'est
une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser
enfin  eux pour eux-mmes.

Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement  l'tre
collectif,  l'humanit, que l'individu tout entier dispart pour lui,
alors mme qu'il venait de s'lancer en plein idal. Il fut donc frapp
de la pleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel  ses
dernires paroles. Ses yeux cherchrent  lire dans ceux du jeune homme
le sens cach de cette soudaine motion. Le silence du vieux praticien
interrogeait le silence du jeune ingnieur et attendait peut- tre que
celui-ci le rompt ; mais Marcel, redevenu matre de lui par un rude
effort de volont, n'avait pas tard  retrouver tout son sang- froid.
Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'tait
plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commenc.

Le docteur Sarrasin, un peu impatient peut-tre de cette prompte
reprise de Marcel par lui-mme, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
par un geste familier de sa profession de mdecin, il s'empara de son
bras et le tint comme il et fait de celui d'un malade dont il aurait
voulu discrtement ou distraitement tter le pouls.

Marcel s'tait laiss faire sans trop se rendre compte de l'intention
du docteur, et comme il ne desserrait pas les lvres :

<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
notre entretien sur les futures destines de Stahlstadt. Mais il n'est
pas dfendu, alors mme qu'on se voue  l'amlioration du sort de tous,
de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous
touchent de plus prs. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout  l'heure,
rpondait, il n'y a pas longtemps encore,  son pre et  sa mre, 
qui, pour la vingtime fois depuis un an, on venait de la demander en
mariage. Les demandes taient pour la plupart de celles que les plus
difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune
fille rpondait non, et toujours non ! >>

A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dgagea son poignet
rest jusque-l dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
sentt suffisamment difi sur la sant de son patient, soit qu'il ne
se ft pas aperu que le jeune homme lui et retir tout  la fois son
bras et sa confiance, il continua son rcit sans paratre tenir compte
de ce petit incident.

<< "Mais enfin, disait  sa fille la mre de la jeune personne dont je
te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplis.
Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
l ! Pourquoi ces non si fermes, si rsolus, si prompts,  des demandes
que tu ne te donnes pas mme la peine d'examiner ? Tu es moins
premptoire d'ordinaire !"

<< Devant cette objurgations de sa mre, la jeune fille se dcida enfin
 parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une
fois rsolue  rompre le silence, voici ce qu'elle dit :

<< "Je vous rponds non avec autant de sincrit que j'en mettrais 
vous rpondre oui, chre maman, si oui tait en effet prt  sortir de
mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que
vous m'offrez sont  des degrs divers acceptables ; mais, outre que
j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus  ce qu'on
appelle le plus beau, c'est--dire le plus riche parti de la ville,
qu' ma personne, et que cette ide-l ne serait pas pour me donner
l'envie de rpondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez,
qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que
j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que
j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !

<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mre stupfaite, vous...

<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
dans sa dtresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
visiblement aide et secours.

<< Mais, soit qu'il ne tnt pas  entrer dans cette bagarre, soit qu'il
trouvt ncessaire qu'un peu plus de lumire se ft entre la mre et la
fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-tre aussi d'un peu
de colre, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.

<< "Je vous ai dit, chre mre, reprit-elle, que la demande que
j'esprais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'tait
mme pas impossible qu'elle ne se ft jamais. J'ajoute que ce retard,
ft-il indfini, ne saurait ni m'tonner ni me blesser. J'ai le malheur
d'tre, dit-on, trs riche ; celui qui devrait faire cette demande est
trs pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est  lui
d'attendre...

<< - Pourquoi pas  nous d'arriver ? " dit la mre voulant peut-tre
arrter sur les lvres de sa fille les paroles qu'elle craignait
d'entendre.

<< Ce fut alors que le mari intervint.

<< "Ma chre amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
sa femme, ce n'est pas impunment qu'une mre aussi justement coute
de sa fille que vous, clbre devant elle depuis qu'elle est au monde
ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garon qui est
presque de notre famille, qu'elle fait remarquer  tous la solidit de
son caractre, et qu'elle applaudit  ce que dit son mari lorsque
celui- ci a l'occasion de vanter  son tour son intelligence hors
ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
dvouement qu'il en a reues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
distingu entre tous par son pre et par sa mre, ne l'avait pas
remarqu  son tour, elle aurait manqu  tous ses devoirs !

<< -- Ah ! pre ! s'cria alors la jeune fille en se jetant dans les
bras de sa mre pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devine,
pourquoi m'avoir force de parler ?

<< -- Pourquoi ? reprit le pre, mais pour avoir la joie de t'entendre,
ma mignonne, pour tre plus assur encore que je ne me trompais pas,
pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mre que nous
approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
voeux, et que, pour pargner  l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
faire une demande  laquelle sa dlicatesse rpugne, cette demande,
c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans
son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premire
bonne occasion qui se prsentera, je me permettrai de demander 
Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'tre mon gendre
!..." >>

Pris  l'improviste par cette brusque proraison, Marcel s'tait dress
sur ses pieds comme s'il et t m par un ressort. Octave lui avait
silencieusement serr la main pendant que le docteur Sarrasin lui
tendait les bras. Le jeune Alsacien tait ple comme un mort. Mais
n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les mes
fortes, quand il y entre sans avoir cri : gare !...

XX     CONCLUSION

France-Ville, dbarrasse de toute inquitude, en paix avec tous ses
voisins, bien administre, heureuse, grce  la sagesse de ses
habitants, est en pleine prosprit. Son bonheur, si justement mrit,
ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus
batailleurs.

La Cit de l'Acier n'tait qu'une usine formidable, qu'un engin de
destruction redout sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grce
 Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est opre sans encombre pour
personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
incomparable pour toutes les industries utiles.

Marcel est, depuis un an, le trs heureux poux de Jeanne, et la
naissance d'un enfant vient d'ajouter  leur flicit.

Quant  Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau-
frre, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
train de le marier  l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les
qualits de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
rechutes.

Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
dire, ils seraient au comble du bonheur et mme de la gloire, -- si la
gloire avait jamais figur pour quoi que ce soit dans le programme de
leurs honntes ambitions.

On peut donc assurer ds maintenant que l'avenir appartient aux efforts
du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de
France-Ville et de Stahlstadt, usine et cit modles, ne sera pas perdu
pour les gnrations futures.

Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bgum










End of Project Gutenberg's Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE ***

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