Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. III, by Paul Fval

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Title: La fabrique de mariages, Vol. III

Author: Paul Fval

Release Date: May 9, 2013 [EBook #42675]

Language: French

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Notes de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.




  COLLECTION HETZEL.

  LA FABRIQUE DE MARIAGES

  PAR

  PAUL FVAL.

  III

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  [Illustration: logo de l'diteur]

  LEIPZIG,
  ALPH. DURR, LIBRAIRE-DITEUR.


  1858


  BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
  Rue de Schaerbeek. 12.




DEUXIME PARTIE.

L'HOTEL DE MERSANZ

(SUITE).




III

--Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas.--


--Pas vrai, dit Barbedor, que tu n'as pas honte de mon nglig,
l'ancien?

--Honte de ton nglig! rpta Roger-Bontemps;--ne commence pas sur ce
ton-l, vieux, ou nous allons nous fcher... a n'est pas l'enveloppe
que je regarde, c'est le coeur qui palpite ici dessous!

--Par exemple! murmura Niquet en passant le revers de sa main sur ses
yeux, voil du sentiment crnement exprim!

--Ah! mais oui! dit Palaproie.

--Assieds-toi, vieux, assieds-toi, reprit le capitaine;--fumes-en une
avec nous... fumes-en deux, trois... vingt-cinq, si tu veux!... Nous
sommes ici des vrais... Le sjour n'est pas mal, comme tu vois... et
l'on peut s'y procurer tout ce qui fait l'agrment de se retrouver
aprs l'absence!

Barbedor jeta un coup d'oeil connaisseur et satisfait aux bouteilles
alignes.

Roger battit la table avec la canne de Niquet.

--Un quatrime! dit-il  Martin, qui accourait.

--Un quatrime quoi? demanda celui-ci.

Roger avait dj trois ou quatre bons coups sur la conscience. Les
amateurs prtendent qu'il n'y a rien de si facile  griser qu'un vieux
brave. Coeurs chauds, langues bavardes, pauvres ttes.

Le pch mignon de Roger, quand il tait gris, c'tait la
fanfaronnade.

Jusqu'alors, il avait gard un certain scrupule, une certaine crainte
de gner M. le comte de Mersanz, son gendre. Confusment, l'ide
existait en lui que la _socit_ assise autour de la table ne devait
pas bien faire dans le jardin d'un grand seigneur.

Mais une autre ide combattait celle-l: c'tait la toute-puissance
de sa fille, de Batrice, si belle et si passionnment aime.

A mesure qu'il buvait, la bascule se faisait entre les deux ides: le
scrupule baissait, la confiance montait. Roger-Bontemps arrivait  se
dire: Je voudrais bien voir qu'on ne ft pas content.

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? fit-il en lanant un
terrible regard au pauvre Martin, qui recula pouvant;--tu ne sais
pas ce que c'est qu'un quatrime  une table o il n'y a que trois
verres pour quatre pratiques?...

Martin ouvrit la bouche pour s'excuser.

--Cartouchibus! s'cria le redoutable Roger, qui se leva et fit le
moulinet avec la canne du sergent,--je crois que tu raisonnes!

Martin fuyait dj  toutes jambes.

--Voil comme il faut les mener! dit Barbedor.

--Autrement, ils deviennent insolents, ajouta Niquet.

--C'est que a y est! conclut Palaproie.

--Que t'a-t-il dit? demanda M. Baptiste  Martin quand celui-ci
rentra.

--Il est enrag, ce bonhomme-l! rpondit le conscrit.

M. Baptiste se redressa de son haut et toisa Martin avec svrit.

--N'oubliez jamais, pronona-t-il emphatiquement,--quand vous parlez
du capitaine Roger, que c'est le beau pre de M. le comte!

--Et faites tout ce qu'il vous ordonnera, mon ami, ajouta mademoiselle
Jenny en prenant une pastille dans la bonbonnire de Batrice.

Martin alla chercher le _quatrime_.

M. Baptiste et mademoiselle Jenny se mirent  la fentre du petit
salon.

Les domestiques d'ordre infrieur taient aux fentres de
l'antichambre.

Tous contemplaient le quatuor bachique avidement et le mchant sourire
aux lvres.

Seuls, M. Baptiste et mademoiselle Jenny savaient le mal qui pouvait
rsulter de cette bombance en plein air, mais les autres flairaient
plaie ou bosse; cela suffisait  les tenir en joie.

--O diable a-t-il pch cet homme en veste de marchand de vin?
demanda M. Baptiste.

--C'est le plus beau! rpondit mademoiselle Jenny;--on l'aurait fait
exprs, qu'on ne l'aurait pas mieux russi!

--Le fait est qu'il est superbe!... Le voil qui boit... il a une
touche!...

--Dire qu'il y a des personnes qui ont ce genre-l! fit la soubrette
en essuyant son nez retrouss avec un mouchoir au coin duquel sa
marque avait remplac adroitement celle de sa matresse.

--Avez-vous vu? reprit Baptiste;--le vicomte de Grvy a pass devant
la grille avec Frmieux et Montmorin.

--Ils ont bien ri... Et les petites du Tresnoy clataient tout 
l'heure sur leur terrasse.

--Deux pestes! dit M. Baptiste;--tout Paris va savoir ce soir qu'on
tient noces et festins dans le jardin de l'htel.

--Tenez! tenez! faisait-on dans l'antichambre,--les voil qui
chantent!

On entendait, en effet, la puissante voix de Jean-Franois Vaterlot,
dit Barbedor, qui entonnait ce fameux:

  Si je meurs, que l'on m'enterre
  Dans la cave o est le vin...

M. Baptiste alla ouvrir tout doucement la double porte de la chambre 
coucher du comte.

Mademoiselle Jenny le regarda faire.

--Ah ! dit-elle en baissant la voix,--comment a s'est-il nou entre
vous et cette marquise?

--Je vous adresserai la mme question, rpondit le discret
Baptiste;--mais permettez que j'entr'ouvre un peu la croise... M. le
comte entendra mieux.

--Et quelles sont vos conditions avec elle? demanda encore la
camriste.

Le valet de chambre se prit  rire et tira de sa poche une lime 
ongles, monte en or, que le comte cherchait en vain sur sa toilette
depuis quelque temps.

Il se fit les ongles qu'il avait fort propres et rpondit.

--Ai-je l'air d'un mercenaire, ma minette?... Tout ce que j'en fais,
c'est pour le bien de M. le comte: j'aurai donn un fier coup d'paule
 la chose, si jamais il rgularise sa position!

Jenny lui lana une oeillade coquette et caressante.

--C'est tout comme moi, dit-elle;--en rgularisant la position des
autres, on peut bien faire un petit peu la sienne propre.

En ce moment, Barbedor, qui avait fini la chanson, prit d'une main la
table de fer et la souleva  bout de bras avec les verres et les
bouteilles.

Un tonnerre de bravos accueillit cette prouesse du fort-et-adroit.

--Eh bien, eh bien, dit Roger merveill,--tu as encore une fire
poigne, l'ancien!

--Il n'y aurait pas beaucoup d'avaleurs de sabres aux Champs-lyses
pour en faire autant! constata Niquet.

--Ah! mais non! fit l'adjudant Palaproie.

--Ma parole d'honneur! s'cria M. Baptiste,--c'est une gageure!

--Il me semble, dit Jenny,--que j'ai vu ce gros-l dans une baraque
avec des tigres et des moutons  six pattes derrire le Chteau-d'Eau.

--Superbe! superbe!... Voici l-bas, aux premires loges, madame du
Tresnoy et la vicomtesse de Grvy!

Baptiste avait raison. Ces deux dames s'accoudaient au balcon de fer
de l'htel du Tresnoy,--aux premires loges.

Mais elles ne riaient point, et M. Baptiste aurait pu remarquer
qu'elles suivaient cette scne grotesque d'un oeil triste.

C'taient, celles-l, deux femmes du vrai monde, ayant chacune leur
croix  porter dans la vie, mais bonnes, au fond.

Ce livre est une copie plus ou moins maladroite, mais c'est une copie
faite sur nature. Les gens y passent tels quels.

Le hasard grce auquel ce livre n'est point le pur et simple rcit
d'une _cause clbre_, tait n dans la maison mme de madame la
baronne du Tresnoy.

Quelques pages encore, et nous verrons pourquoi le jury ne s'tait
point ml des affaires de madame la marquise de Sainte-Croix.

Madame la vicomtesse de Grvy tait riche, de bonne maison,
spirituelle et jolie. Mais il y avait dj un peu de temps que sa
beaut durait. L'inconduite de son mari lui avait offert cette sorte
d'mancipation, tolre dans le monde, mais qu'on n'accepte jamais
sans pril.

Elle avait eu le tort d'accepter.

Il n'tait point dans sa nature dcide et brave de s'affadir dans le
rle de victime.

Elle tait veuve, sauf le deuil qu'elle n'avait point port. Cela
n'allait pas plus loin. La mdisance ne trouvait rien  mordre dans sa
conduite.

Elle tait veuve, voil tout. M. le vicomte de Grvy la traitait fort
bien et n'tait pas sans prouver un certain plaisir  lui serrer la
main de temps en temps.

Il se souvenait avec reconnaissance de leur lune de miel, charmante,
tendre, dlicate, qui s'tait couche un beau soir sans nuages, sans
explication.

D'ordinaire, les lunes de miel se dbattent pniblement  l'heure de
l'clipse.

Personne n'aurait su dire si madame de Grvy avait aim d'amour ce
beau vicomte aux favoris pais, aux moustaches splendidement fournies.

Le degr de peine qu'elle prouvait  vivre isole, personne n'aurait
pu le dterminer. Elle avait une arme de connaissances, point d'amie
intime.

Un peu d'amertume dans la parole et sans doute un peu plus encore dans
le coeur; une jalousie instinctive et frivole contre les astres
nouveaux qui venaient luire  cet horizon mondain o elle avait brill
un instant, si franchement belle et heureuse; un esprit hardi et trop
caustique, un parti pris de tout dire parfois exagr: tels taient
les symptmes  l'aide desquels l'observateur pouvait sonder la plaie
de cette me.

Aussi, la disait-on mchante.

Dans un certain milieu, cela signifie parfois trop bonne;--bonne au
point de faire peur aux hypocrites.

Madame la baronne du Tresnoy avait une position et manquait de
fortune. Chose terrible.

Ses deux filles taient  marier sans dot. Chose lamentable.

Madame la baronne du Tresnoy tait dans le monde tout naturellement et
chez elle; car, l, il y a au moins des droits. Mais ces droits,
hlas! ne s'tendent pas bien loin quand on n'a pour les soutenir ni
la puissance politique, ni la richesse.

La famille du Tresnoy avait eu la puissance politique. On lui savait
gr d'en avoir bien us.

A l'poque o se passe notre histoire, il ne pouvait mme pas tre
question d'influence politique dans le faubourg Saint-Germain pur.

Louis-Philippe rgnait.

Madame la baronne du Tresnoy, appuye sur la noble mmoire de son
mari, tait reue partout avec empressement, avec honneur.--Mais
l'opinion publique avait condamn ses deux filles au clibat 
perptuit.

De l, un peu d'amertume, amertume autre et plus profonde que celle de
madame la vicomtesse de Grvy.

L'une procdait par la satire ose, l'autre par la rserve lgrement
perfide. Toutes deux se vengeaient. Il ne faisait bon attaquer ni
l'une ni l'autre, ni la jeune femme hardie, ni la prudente mre de
famille.

Si jamais le hasard les et mises aux prises, madame de Grvy et t
vaincue, parce qu'elle tait la plus forte et qu'elle n'avait besoin
de personne.

Le besoin qu'on a du monde habitue l'esprit  une sorte d'escrime.
Craignez ceux qui ont besoin de vous.

Le besoin que madame du Tresnoy avait du monde, tout en dirigeant
habituellement sa conduite, ne lui avait jamais fait perdre la probit
de son coeur. C'tait, au demeurant, une honnte et bonne femme,
n'ayant d'autres vices que ses filles  marier.

Les filles, comme cela est indispensable dans la situation, valaient
moins qu'elle, parce que leurs petites rancunes envieuses et leur
passion de s'tablir taient directes, taient personnelles. Chez
elles, le mobile tait l'gosme; chez la mre, c'tait l'amour.

Nous nous souvenons que madame la baronne du Tresnoy avait renvoy ses
deux filles pour causer seule avec la vicomtesse et qu'elle avait
abord l'entretien avec une sorte de solennit. Madame de Grvy tait
tout oreilles. Son bon coeur ici fraternisait avec son penchant  la
curiosit.

Mais madame du Tresnoy, qui venait de cder  un premier mouvement de
gnrosit, parut tout  coup se ralentir. Au dbut, il y avait
promesse d'un secret confi; la fin de son discours se perdit dans de
vagues et timides insinuations.

Il y avait un complot, et la marquise de Sainte-Croix tait dans le
complot: voil tout ce que put noter la vicomtesse.

--Chre madame, dit-elle voyant que la baronne profitait pour se taire
de la bruyante entre de Barbedor,--ne nous occupons plus, je vous
prie, de ce qui se passe en bas... Vous m'en avez appris trop ou trop
peu.

Une expression d'inquitude vint sur le visage de la baronne.

--Je serais fche que vous eussiez dfiance de moi, reprit la
vicomtesse.

Et, comme madame du Tresnoy protestait par un geste poli, la
vicomtesse acheva d'un ton rsolu:

--J'en serais fche... mais cela ne m'empcherait pas d'insister...
je veux savoir!

--Vous voulez!... rpta la baronne tonne.

Madame de Grvy lui prit la main  son tour et la regarda bien en
face.

--Vous tes mre, madame, dit-elle d'un ton affectueux, mais toujours
ferme;--vous savez que je n'ai rien  faire de mes dix doigts ni de ma
pauvre tte... je passe mon temps  deviner les nigmes que le hasard
pose sur mon chemin... je suis devenue trs-forte  ce jeu.

Les paupires de la baronne se baissrent; la vicomtesse poursuivit:

--Vous tes mre... il est permis aux mres d'avoir peur... cela mme
leur est command quelquefois... mais, par cette raison que vous vous
tes arrte dans votre confidence, je dois supposer qu'il s'agissait
d'une rvlation trs-grave...

La baronne gardait le silence.

La comtesse Batrice peut-elle tre sauve? demanda brusquement madame
de Grvy.

--Sur l'honneur, je l'ignore, rpondit la baronne.

La jeune femme appuya son front contre sa main.

--Cette jeune Maxence aime le comte de Mersanz? dit-elle encore.

--A cet ge?... commena madame de Grvy.

--Ses yeux ont trente ans! formula premptoirement la vicomtesse.

Il y eut un nouveau silence.

--Chre madame, dit la jeune femme en se levant, je suis habitue 
vous respecter... ma mre tait votre amie... Veuillez pardonner ce
qu'il y a eu d'un peu vif dans mes paroles... j'ai besoin de vous
avouer ingnument le double travail qui s'est fait en moi depuis
quelques minutes... J'ai cru deviner qu'il y avait un grand combat 
livrer... un combat dangereux... or, je suis seule ici-bas... et bien
fatigue... Vous avez ou parler de ces mes brises qui se font
n'importe quoi pour occuper le restant de leur activit: sauveteurs
parfois,--parfois soeurs de charit... Risquer c'est vivre... je
n'ambitionne pas le prix Montyon... c'tait pour moi... je voulais me
divertir  bien faire.

--Votre mre avait ce coeur-l! murmura la baronne, dont les yeux se
mouillrent;--elle cherchait des excuses  ses bonnes oeuvres.

--Maintenant, reprit la vicomtesse,--voil pourquoi ma pense s'est
tourne vers les choses tragiques... M. le baron du Tresnoy a t
longtemps prfet de police...

Un voile de pleur couvrit tout  coup les traits de la baronne.

--Pardon, si je rveille de douloureux souvenirs, chre madame!...
J'ai song... la pense m'est venue... mais M. le baron du Tresnoy
tait un saint... s'il avait eu connaissance de quelque infamie...

Elle tendait la main pour prendre cong.

La baronne retint sa main et pronona tout bas:

--M. le baron est mort du jour au lendemain... subitement...

La vicomtesse resta devant elle bouche bante...

--Si Roger voulait, disait  ce moment le sergent Niquet, rouge comme
une tomate,--il nous ferait avoir  chacun une chambre dans l'htel!

--Parbleu! approuvait Jean-Franois Vaterlot.

Et Palaproie, blme et idiot tout  fait:

--Ah! mais oui!

--Si je voulais! s'cria Roger-Bontemps,--si je voulais... A propos, y
a-t-il encore des anciennes, par ici?...

--Verdurette, rpondit Niquet;--mais c'est bien djet... Est-ce que
tu aurais l'ide de nous donner les violons, vieux?

--Les femmes, repartit Roger avec une gravit d'ivrogne,--a met de
l'animation dans tous les plaisirs de la volupt!

--a y est! fit Palaproie, qui tordait ses paquets de moustaches
vineuses.

Roger se mit  rire.

--Quand on pense qu'il a toujours t bte de mme, le Palaproie!
murmura-t-il.--Pour en revenir, a serait mignon, un riquiqui de petit
baluchon avec quinquets, ici, en plein air... Mais vous n'tes pas
pour la danse, vous autres... le cousin est trop puissant... vous
deux, vous avez trop de jambes de bois...

--C'est les suites de la valeur, qu'on rapporte du champ de gloire!
protestrent  la fois les deux sous-officiers.

Puis Niquet tout seul et d'un accent pntr:

--Si tu nous as engags pour nous insolenter!...

--La! la! fit Barbedor.

--Cartouchibus! s'cria Roger-Bontemps,--s'ils ne sont pas satisfaits,
je vais leur couper les oreilles!

On se leva en tumulte, trbuchant et marchant sur les verres casss.

L'quilibre manquait partout. Barbedor pronona quelques paroles
conciliantes. Les trois vieux braves tombrent en tas, pleurant 
chaudes larmes et s'embrassant  qui mieux mieux.

--Ah! dit Niquet,--l'ide de nous entre-percer nos seins, qui ne
battent que l'un par l'autre, tait inconsquente!

--a y est... dans le cinq cents! balbutia Palaproie donnant enfin le
secret de cette locution chrie.

Palaproie tait passionn pour le noble jeu de tonneau.

--A propos d'anciennes, fit Niquet en se rasseyant,--tu tais mari,
dans le jadis, toi, Roger...

--Ah! mais oui! dit l'adjudant.

Barbedor, moins ivre, regarda le capitaine du coin de l'oeil.

La joyeuse figure de celui-ci s'tait tout  coup rembrunie.

Niquet poursuivit sans prendre garde  ce changement.

--La Perlette, tonnerre de l-haut!... j'ai vu bien des vivandires
dans le courant, mais une comme celle-l, jamais!

--Ah! mais non! appuya Palaproie.

--Est-elle morte, dis, vieux? continua le sergent.

Barbedor, dsormais, ne buvait plus.

Roger assena un grand coup de poing sur la table.

--Parlons pas de a, gronda-t-il.

--A cause?... Nous mourrons tous!... Si elle est dfunte, on ne peut
donc pas dposer dans la conversation, entre amis, quelques fleurs sur
sa tombe?...

--Parlons pas de a! rpta Roger d'un air sombre.

--Vous savez bien, dit Barbedor,--que le cousin n'a pas t heureux en
mnage.

--Pas heureux!... s'cria le vieux capitaine en se tournant vers lui,
les veines du front gonfles et les larmes aux yeux.

Barbedor n'tait pas mchant; son coeur se serra. Si le souvenir
abhorr des _deux coquines_, si la pense de la barrire des
Paillassons, sa cration, sa Galathe, n'eussent point travers  la
fois son esprit, il et prononc sans doute un mot de plus,--un mot
qui aurait bien chang la face des choses.

Mais l'article du _Journal des Dbats_ tait tout chaud encore.

Barbedor garda le silence.

Niquet et Palaproie se regardaient en riant stupidement.

--Excusez, dit le sergent;--quand on ne sait pas, on ne sait pas... Si
ton pouse t'a fait prouver des chagrins cuisants, vieux Roger,
motus!... C'est des affaires de famille dlicate, dans la vie
prive...

--Ah! mais oui! fit Palaproie.

Roger avait mis ses deux coudes sur la table et semblait rver.

--Faut parler d'autres choses, dit Niquet avec cette insolente piti
des brutes;--ce sujet a l'air de l'inconvnienter fortement.

--a y est! rpliqua l'adjudant, qui cligna son oeil teint et
nigaud.

--Donc, reprit le sergent,--voyons voir  changer adroitement le front
de bataille.

Il toussa et reprit, d'une voix de stentor:

--Du temps de l'ancienne, vieux, y avait un camarade qui s'appelait
Garnier et qui avait commenc comme toi dans la caisse...

Roger se redressa si brusquement, que Niquet eut la parole coupe.

--Tu n'as pas de chance! grommela Barbedor.

Le sergent ouvrit des yeux normes et souffla dans ses joues.

--Bon! bon! fit-il,--j'ai mis le doigt sur la plaie... Ce Garnier
tait un bel homme... et je me souviens  prsent qu'il avait parl 
la Perlette...

--Tais-toi! s'cria Roger, dont le front tait cramoisi.

Palaproie pensa:

--a y est tout de mme... dans le cinq cents!

--Bon! bon! rpta Niquet;--quand on ne sait pas, pas vrai?... A la
sant de l'ami Roger, vous autres!... Chacun a son pine dans le
pied...  moins d'avoir deux jambes de sapin... Hi hi hi hi!...
celle-l est bonne!

--Ah! mais oui! dit Palaproie.

--Mais tu avais deux enfants, reprit Niquet aprs avoir bu;--ton an
doit tre grand comme pre et mre... Je l'ai vu enfant de troupe,
moi, ce gamin-l!...

Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, ne voulut pas que la causerie
s'engaget sur ce terrain.

Pour cela, sans doute, il avait ses raisons.

--Que diable! s'cria-t-il,--allez-vous nous le laisser tranquille,
oui ou non?... Si vous m'en aviez chant la moiti aussi long, nom
d'un coeur! j'aurais dj mis la table sur vos carcasses, sans vous
offenser!... Buvez, puisqu'il y a de quoi, et donnez la paix au
cousin... vous l'avez rendu tout triste...

--a n'tait pas notre intention, monsieur le cabaretier! dit Niquet,
qui mit le poing sur sa bonne hanche.

--Ah! mais non!

--Vous parlez haut, reprit le sergent,--par suite que vous savez
excuter des tours de force sur les trteaux!... Quoiqu'il n'y ait pas
de sot mtier, dit-on, celui-l ne va pas  tout le monde...

--Ah! mais non!

--En conclusion, acheva Niquet,--je vous invite  ne pas tmoigner
plus de familiarit qu'il ne faut  deux anciens de qui l'existence
fut toujours le miroir de l'honneur!

--a y est, ponctua Palaproie d'un accent tout guerrier.

Et les deux vieux prirent des poses de matadors.

Jean-Franois Vaterlot avait son rire bonhomme.

--Voil une chose  quoi je n'avais pas encore pens, dit-il entre
haut et bas;--quand la barrire des Paillassons sera ouverte,
peut-tre que ces caduques viendront dans mon tablissement... ce sera
tout droit du dme au chteau de la Savate... Dire que les plus belles
ides ont comme a leurs inconvnients!

--Cousin, reprit-il en se tournant vers le capitaine,--est-ce que a
te contrarierait, si je les mettais tous deux en fagot pour les casser
sur mon genou.

Certes, il est impossible de ctoyer la bagarre de plus prs. Mais la
bagarre, dans ce singulier quartier o la vaillance asthmatique
respire, est un abme entour d'un haut garde-fou. On peut la ctoyer
toujours sans y tomber jamais.

Au bout de la balustrade est un autre trou: la rconciliation
touchante, humide et pleine d'affreux attendrissements.

Trois minutes ne s'taient pas coules, que Niquet et Palaproie
larmoyrent sur le sein de Barbedor.--Tirez! tirez! et dit
Chicaneau des _Plaideurs_.

Le capitaine Roger avait oubli lui-mme sa mauvaise humeur.

--a vous amuserait donc bien, dit-il rpondant sans doute  quelque
question prcdemment pose,--de savoir comment se fit ce
mariage-l?...

--Ah! mais oui! rpliqua Palaproie.

Barbedor devint attentif.

Le capitaine versa une tourne et parcourut son cercle d'un regard
vainqueur.

--Vigilance, commena-t-il,--svrit tempre par la douceur,
rgularit pour l'heure des repas, propret, arts d'agrment, lecture,
criture et musique vocale avec piano, tel a t mon plan dans
l'ducation de ma fille. Je ne m'en suis jamais cart d'une semelle.
'a m'a cot bon;--mais j'ai obtenu des rsultais tels, que vous ne
trouveriez pas beaucoup de pimbches dans les couvents  mille cus
pour savoir siffler _Ma Normandie_ ou autre aussi agrablement que la
jeune Batrice Roger, prsentement comtesse de Mersanz... Quant au
srieux, l'arithmtique et l'orthographe, pas un pli... quoi! la
gographie tout entire... et brodant comme une fe... et dansant...
Voil!

Je m'arrte, pour ne pas tomber dans le dfaut des vantards qui s'en
font accroire  tout bout de champ. Je n'aime pas parler de moi, sauf
pour l'intelligence de l'anecdote.

Il y a donc que, vers l'ge de quinze ans, quinze ans et demi,
Batrice tait une petite rose des quatre saisons, frache comme les
amours.--Qu'auriez-vous fait de a, vous autres, les anciens?

--Dame!... repartit prudemment Niquet.

--Ah! mais!... fit Palaproie.

--Nom d'un coeur! ajouta Barbedor;--garder un brin de fille, c'est
presque aussi difficile que de percer le mur d'octroi.

--Tu dis?... interrogea le capitaine.

--Rien, rien... tu n'es pas au courant de l'affaire, cousin.

--Du diable, si je vois ce que le mur d'octroi vient faire l dedans,
grommela Roger,-- moins que ce ne soit, comme l'on dit, une mtaphore
de rhtorique... qu'il faut lever des barrires autour de la vertu
des jeunesses... En ce cas-l, je dis comme Palaproie: a y est... il
en faut... et de bonnes!... Vous souvenez-vous du lieutenant Toussaint
Mallaroux, de la 24e?...

--Le grand Toussaint?

--Toussaint la Gaule?

--Toussaint tait retir du ct de chez nous... il avait une fille
approchant aussi belle que ma Batrice... Ce n'est pas gai, ce que je
vas vous conter l... Un soir, il vint  Grenoble, o nous tions pour
lors... Nous soupmes... aprs a, il me dit:

--Je vais prendre l'air...

Je le regardai dans le blanc des yeux et je lui dis:

--Tu es malade?

Il me rpondit:

--Non.

Nous sortmes de la ville bras dessus bras dessous.--Je revins tout
seul...

Le capitaine Roger fit ici un silence. Ses traits avaient en ce moment
une expression mlancolique et vritablement noble.

--Pauvre Toussaint! reprit-il.--Quand nous fmes dans les champs, il
me dit:

--Roger, tu as une fille... tu l'aimes bien, pas vrai?

Il avait l'air si triste, que j'eus le frisson par tous les membres.

--Cartouchibus! m'criai-je;--si j'aime bien ma fille!... en voil
une question!

Il mit la main sur mon bras.

--Rponds-moi comme un homme, reprit-il;--si quelqu'un venait te dire
que ta fille...

--Je le tuerais! l'interrompis-je,--car il en aurait menti comme un
gueux!

--Et s'il n'en avait pas menti?... poursuivit Toussaint.

Je ne pouvais pas le voir, figurez-vous, parce qu'il faisait dj
nuit.--Mais sa pauvre voix me semblait bien change.

Une ide terrible, une ide folle me traversa l'esprit.--Si ma
Batrice...

--Je la tuerais! m'criai-je, la tte en feu dj.

--Non, murmura-t-il,--tu ne la tuerais pas...

--Alors, dis-je en m'arrtant court,--je me ferais sauter le caisson.

--A la bonne heure, fit Toussaint d'une voix douce et affaiblie.

Ce fut sa dernire parole. Je vis une lueur rapide. J'entendis un
coup de feu tout prs de moi. Toussaint tomba  la renverse.

Il s'tait fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet.




IV

--Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille.--


On ne s'attendait pas  cette trange conclusion dans le groupe de nos
braves buveurs.

--Saperlotte! fit Niquet en tant sa pipe de sa bouche.

--Ah! par exemple... en voil une! dit Palaproie.

Barbedor avait visiblement pli.

--Que diable! murmura-t-il,--c'est ta faute, cousin... Pourquoi
allais-tu lui dire: Je me ferais sauter le caisson, nom d'un
coeur!

--C'est que je l'aurais fait  sa place, rpondit le capitaine
froidement.

Cette rponse n'tait point de nature  diminuer le trouble de
Barbedor. Il haussa les paules et grommela:

--a ne se dit pas... c'est des btises de se prir pour si peu de
chose!

--Si peu de chose! rpta le vieux Roger, qui le regarda d'un air
tonn.

Le ridicule avait disparu. Vous n'eussiez vu en ce moment sur son
visage que la hautaine dignit du soldat.

Niquet et Palaproie l'examinaient pour voir d'o le vent allait
souffler.

--Si peu de chose! s'cria Niquet;--l'honneur de la fille d'un
militaire!

--Ah! mais! gronda Palaproie;--la rputation qu'a une tache se ternit,
et plutt mourir... que d'abandonner son drapeau!

De sa vie, il n'avait prononc un si long discours. Il s'arrta tout
essouffl et but un coup avant d'ajouter:

--C'est que a y est!

--Mon cousin Jean-Franois, dit Roger avec une sorte de svrit
mlancolique,--je t'ai perdu bien longtemps de vue, et je ne sais pas
ce que tu as fait pendant cela... mais tu n'as rien pu faire de bon,
puisque tu dis que l'honneur d'une femme est peu de chose!

--La plus belle moiti du genre humain! reprit Niquet.

--Ah! mais oui!

--Le sexe auquel un chacun doit sa mre!

--a y est!

--Nom d'un coeur! s'cria Barbedor,--voil deux troubadours qui
m'apprennent dcidment l'utilit du mur d'enceinte!... Sont-ils
assommants, ces deux oiseaux-l!... Et faut-il que la patrie n'ait
rien  faire de sa monnaie pour nourrir, loger, habiller, blanchir et
chauffer tous ces vieux singes!...--La paix, bragas! s'interrompit-il
en voyant que les deux invalides essayaient de se lever;--si vous ne
taisez pas vos becs, je vous vends en bloc  mon marchand de pots
casss!... Quant  toi, cousin Roger, si on ne peut plus plaisanter
agrablement entre amis, faut le dire... Je ne suis pas le beau-pre
d'un comte, mais j'ai ma fiert tout de mme... Peut-tre bien qu'un
jour, quand ma grande entreprise sera termine et que j'aurai modifi
personnellement le plan de Paris..., peut-tre bien qu'on pourra tre
fier de tenir  moi par les liens de la parent... La barrire des
Paillassons... mais je n'en dis pas davantage l dessus!

Roger, la bonne me, crut entendre que la voix du fort-et-adroit
tremblait.

Et c'tait vrai, Barbedor venait de retomber dans sa marotte. Son
coeur battait la gnrale sous sa veste toupe.

Roger lui tendit la main.

--Du moment que tu plaisantais..., dit-il.

--Voil! interrompit Niquet;--du moment qu'il plaisantait.

--Ah! mais dame!... fit Palaproie;--quand on plaisante...

--Assez caus! reprit le capitaine;--souffler n'est pas jouer...
Rparation d'honneur au cousin!... Nous en tions  ce que Toussaint
Mallaroux se fit sauter la boussole, comme disaient les marins de la
garde,  cause que sa fille avait fait un faux pas... Et j'aurais agi
comme lui, le cas chant... Mais pas de danger! cartouchibus! il y a
filles et filles, tout dpend de l'ducation... Quand une jeune
personne a eu comme a l'avantage de possder ds le berceau les
exemples fructueux, accompagns de la voix de l'honneur inflexible...
Je n'en dis pas plus, les vieux, crainte de passer pour vantard et la
gloriole.

--N'y a pas de danger, fit Niquet;--tout un chacun connat que l'arme
est l'cole de la chose pour les bons principes et tout... Si j'avais
eu quelquefois des enfants, aurait fallu qu'ils marchent droit comme
un i, et pas de btises...

--Oh! mais non! grommela Palaproie, que l'envie de dormir prenait
doucement.

Barbedor se gratta l'oreille d'un air innocent.

--Quant  a, dit-il,--le lieutenant Toussaint l'tait aussi.

--Quoi donc? demanda Roger.

--Militaire, cens.

Niquet clata de rire.

--Elle est bonne! s'cria-t-il;--l'avaleur de sabres a trouv qu'un
lieutenant fait partie du militaire.

Jean-Franois Vaterlot tait chatouilleux, nous le savons bien. Cette
fois, pourtant, il ne releva point l'impertinence. Il avait son ide
et son but.

--J'entends par l, reprit-il avec douceur,--que la fille de ce
Toussaint Mallaroux tait exactement dans la mme position que la
fille du cousin Roger.

--Comment? comment? s'cria celui-ci.

--En voil une autre, hurla Niquet sans comprendre.

Et Palaproie, veill en sursaut:

--Ah! mais!... ah! mais!... faut s'expliquer!

--Mon Dieu! continua Barbedor,--je veux dire tout uniment qu'elle
tait la fille d'un militaire comme madame la comtesse...

--Quant  a, oui! approuva Niquet.

--a y est! appuya Palaproie.

--Et d'un militaire, homme d'honneur! acheva Jean-Franois Vaterlot.

--Sans doute, sans doute, rpliqua le vieux Roger, qui appela sur ses
lvres un sourire orgueilleux;--mais vous ne voulez pas vous mettre a
dans la tte, qu'il y a militaire et militaire.

--C'est pourtant bien simple, a! l'interrompit le sergent?

Et l'adjudant:

--Ah! mais oui!

Roger poursuivit en versant  la ronde,-- pleins verres,--un
chteau-laffitte de 1817, digne de caresser ce qu'il y a de mieux en
fait de palais diplomatiques.

--L'ducation, que diable! Quand on n'a rien nglig pour l'ordre,
l'instruction, la propret...

--Nom d'un coeur! s'cria Barbedor,--tout a ne fait pas qu'on
trouve des comtes dans le pas d'un cheval!... des comtes
archimillionnaires!

--Le fait est, insinua Niquet,--que n'y en a pas suffisamment pour
toutes les jeunesses bien duques.

--Ah! mais non! approuva Palaproie.

Roger secoua les cendres de sa pipe lentement et regarda son auditoire
avec l'intime conscience de sa supriorit.

--Discuter avec des brise-raison, dit-il,--c'est des btises, quoi
donc! Les vrais sourds sont celui qui ne veut pas entendre... a vous
fait donc bien du chagrin d'avouer que le capitaine Roger ne ressemble
pas au premier venu?... Toussaint tait un vrai pour le coeur et les
sentiments... je ne dis rien ci-contre... mais il va quelque chose de
plus apprci dans les socits, c'est les manires, la tenue, le truc
dont on sait se conduire avec le grand monde... Les uns le reoivent
au berceau de la nature, les autres ont beau faire de vains efforts,
ils ne parviennent jamais  se le donner... La diffrence est l
dedans: comprenez-vous?

Niquet et Palaproie dclarrent qu'ils comprenaient.

Barbedor dgustait son laffitte en silence.

Roger le provoqua du regard.

--Tout a, reprit-il,--c'est du latin et du grec pour le cousin, dont
les frquentations sont  la barrire, loin du centre de la noblesse
ou industrie, ainsi que le haut commerce sans boutiques et les
compagnies gnralement comme il faut... Veuille ne pas te
mcontenter, Jean-Franois: la chose n'est pas pour t'en faire un
outrage... Si tout le monde tait des marquis, o serait le plaisir
de surpasser ses semblables par la particule ou autre?... Si la
connaissance de mademoiselle Toussaint avait rencontr vis--vis de
lui, pour pre de la fille, un lapin comme Roger, a aurait tourn
diffremment, j'en accepte l'augure! On ne se moque pas de Roger:
voil l'idiome, ne sortons pas de l!

--Voil! rpta Niquet, qui posa son vieux chapeau sur l'oreille en
toisant Barbedor.

--a y est! ajouta Palaproie.

--N'empche, dit cet entt de Jean-Franois,--que c'est une fameuse
affaire et un crne billet de loterie!... Je ne suis pas jaloux,
puisque je n'ai pas d'enfants personnels, du sexe ni autres... Mais
j'aimerais entendre l'anecdote, narre de la propre bouche du
capitaine.

Roger fut videmment flatt.

--Quoique a soit des dlicatesses de famille, dit-il,--et des
affaires prives dont personne n'a le droit d'y fourrer son oeil
indiscret, je ne vois pas d'empchement  en faire le rcit
succinctement, tant ici entre militaires et toi seul d'ami...
J'entame donc, et vous tes pris de faire silence dans les rangs
aprs la tourne.

La tourne eut lieu.

En suite de quoi, le vieux Roger demanda solennellement:

--Y sommes-nous?

--Prsents! rpliqua Niquet.

--Ah! mais oui! fit Palaproie.

Barbedor ne dit rien, mais il rapprocha son sige.

Roger prit la pose du conteur et commena:

--Il y a donc que nous avons habit la Belgique, qui est un petit pays
par rapport  nous autres Franais, mais jalouse d'imiter la libert
dont le drapeau tricolore flotte maintenant sur ses murs.

Niquet et Palaproie ne purent refuser  ce dbut loquent un signe
hautement approbateur.

--tant ainsi de l'autre ct des frontires, poursuivit Roger,--dans
la ville de Lige, Batrice cultivait son piano et soignait le mnage,
tandis que je me livrais  mes occupations de caf et autres. Les
tablissements publics n'y brillent pas par le clinquant, mais par la
bire, connue dans tous les pays du globe. Il y a donc que j'entendais
parler  et l, de diffrents cts, du comte Achille de Mersanz...

--Attention! s'interrompit le sergent,--voil la machine!

--On y est! fit l'adjudant;--qu'il passe dans les rangs!

Il avait un oeil clos par le sommeil; l'autre,  demi ouvert,
battait la chamade.

Barbedor tait tout oreilles.

--Un citoyen, continua Roger,--qui mettait tout sens dessus dessous
dans les Ardennes belges par ses chasses au sanglier avec les dames en
calches et uniformes  la Louis XV... un grand propritaire,
censment comme le marquis de Carabas des temps jadis.

Tout  coup, je dirai mme subitement, soudain, d'un jour  l'autre,
voil mademoiselle Roger qui perd ses couleurs, en grand, ple comme
un linge, les yeux battus, pleurnichant dans les coins et manquant le
ragot.

Cartouchibus! incontinent, je mdis: a n'est pas naturel! a doit
tre la nature qui parle dans un coeur innocent et sensible. On ne
m'en passe pas. J'en ai vu de toutes les couleurs et encore d'autres
nuances!... Faudrait un luron pour m'en faire voir en plein midi.

Je pris la faction du pre de famille, veillant sur ceux  qui il a
donn le jour. Je guettai, foutrimaquette! des yeux d'Argus et
perants comme la prunelle de l'aigle qui tait en tte de nos
drapeaux flottant  l'tranger.

Point de repos ni jour ni nuit, sauf le sommeil et les dlassements
au caf avec les camarades.--Observez que les cafs, l-bas, se
nomment la brasserie, en raison motive par la consommation, qui est
la bire.

Voil donc qu'un soir... Vous ai-je spcifi que le comte Achille
restait juste en face de nous?

--Non, rpondit Niquet.

Palaproie rendit un ronflement sourd.

--Si je l'ai omis, reprit Roger,--c'est dans le feu du narr... Le
comte Achille avait son htel en face de nous, comme qui dirait
vis--vis, de l'autre ct de la rue. Je n'tais pas jaloux de son
opulence, car ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux; mais je
rageais quelquefois de voir tant d'quipages et tant de laquais pour
un seul muscadin. Nous n'tions pas fortuns  la maison en ce
temps-l, et je ne me doutais gure que tout a tait  moi comme
beau-pre futur et lgitime.

Vous dire comment a se fit que les deux jeunes gens
s'entre-reconnurent dans l'intimit, je m'y refuse. a touche  la vie
prive. D'ailleurs, je ne l'ai jamais su. La fentre o brodait ma
petite Batrice donnait sur la rue, juste en face de la chambre 
coucher du comte. Batrice allait sur ses dix-sept ans. C'tait un
mlange heureux de lis et de roses. Tout le quartier se retournait
pour la voir passer dans la rue. Elle avait la taille des sylphides
cossaises,  prendre dans la main, une petite bouche orne de la
couleur du corail  l'extrieur, et le dedans plein de trente-deux
perles. Elle faisait tout ce qu'elle voulait de son piano droit, que
j'avais eu d'occasion, et le rossignol n'est rien auprs des accents
de sa voix... En faut-il plus! Il parat que non, car le voisin d'en
face fut bloqu au mme, tambour battant... Et toi, Palaproie,
malhonnte, va-t'en te coucher si tu as sommeil!

Niquet donna un grand coup de poing sur le pauvre coude osseux qui
tait l'paule de l'adjudant.

Palaproie sauta, saisit son verre et dit:

--Ah! mais oui!... prsent  l'appel!

--Et comme a, demanda Barbedor,--le comte vint vous faire la demande
bien honntement, et a fut une fire noce?

Roger but un coup.

Aprs avoir bu, il caressa longuement sa moustache.

--Tu es curieux, cousin Jean-Franois, dit-il;--j'aime  penser que
c'est pour l'intrt que tu nous portes.

--Nom d'un coeur! s'cria bonnement Barbedor,--je voudrais bien
savoir ce que a me fait de froid ou de chaud... qu'ils s'pousent!
qu'ils ne s'pousent pas...

--Un mot de plus, l'interrompit svrement Roger,--et tu tombes dans
l'impolitesse!... Ah! le dfaut d'ducation primaire sera toujours un
malheur chez l'homme qui ne fut pas bien lev ds son bas ge!...
coute, Niquet; Palaproie, prte l'oreille attentive; c'est une
histoire qui vaut la peine davantage que celle des recueils
priodiques et la suite au prochain numro... a ne marcha pas tout
seul, non!... le comte ne me fit pas la demande selon le grand chemin
plat et ordinaire... a fut un roman intressant de l'amour...
Insensiblement, je voyais ma Batrice plir et maigrir; je la trouvais
souvent toute rveuse et rpondant de travers  mes questions
paternelles... Afin de la mettre en garde contre les dangers de
l'inexprience, je glissais des demi-mots dans la conversation. Je lui
disais de se mfier du sexe le plus fort, et que le loup peut
s'insrer dans la bergerie quand on laisse un entre-billement  la
porte... et autres... Je chantais en me faisant la barbe la chanson
bien connue:

  Il est plus dangereux de glisser
  Sur le gazon que sur la glace...

Bref, toutes les prcautions y taient, quand tout  coup, un soir, en
rentrant, je trouve la chambre de mademoiselle Roger vide et une
lettre sur la table.

Une lettre  mon adresse.

Je ne pus pas la lire tout de suite, cette adresse-l; car j'avais
trente-six chandelles devant les yeux, et il me semblait que mon
coeur allait se casser dans ma poitrine...

--Comme a, dit Niquet voyant que le capitaine s'arrtait, tout
ple,--la petite s'tait ensauve...

--Avec le muscadin..., ajouta Palaproie enorgueilli de sa
perspicacit.

Barbedor bourrait sa pipe d'un air impassible.

Roger mit ses deux mains  plat sur sa poitrine.

--Quand je pense  a, poursuivit-il,--a m'oppresse bien encore un
petit peu... Les enfants, j'en ai vu de rudes dans ma vie... Mais ce
moment-l, dame, je faillis trangler en grand par touffement du
coeur... Batrice! ma fille! mon pauvre amour chri...

Deux larmes roulrent sur la joue bronze du vieux soldat.

Niquet et Palaproie se frottrent les yeux.

Ce gros judas de Barbedor tendit sa main calleuse au capitaine, qui la
serra en disant:

--Merci, Jean-Franois, mon cousin;--je sais que tu as bon coeur...
C'est les bonnes manires qui n'y sont pas...

Mais, s'interrompit-il,--je ne sais pas pourquoi je pleure, moi! ne
dirait-on pas que je vais raconter une droute! Bien au contraire,
cette soire fut l'aurore de la flicit, comme vous allez le voir par
la fin de ce rcit.

La lettre de Batrice me demandait bien des pardons de s'tre fait
enlever, donnant pour raison que c'tait le bon motif, mariage civil
et  l'glise, qui tait sous jeu, et qu'elle avait craint les
svrits d'un pre,  cause de son ge si tendre.

Tout a tourn aux petits oignons, d'un style coulant et agrable 
tirer toutes les larmes du corps.

N'empche que je ne m'endormis pas sur le rti. J'allai au caf, o
je soumis le cas aux plus vnrs des clients. Quand je dis au caf,
c'est la brasserie. Il y avait l un avocat flamand, gros comme toi,
cousin Jean-Franois. Il me dit:

--Le comte de Mersanz, votre voisin, est justement parti ce soir.
C'est une affaire: dtournement de mineure. Il a prs d'un million de
revenu, vous pouvez vous faire une aisance.

Moi, je rpliquai:

--Ce Mersanz est militaire: c'est un cas de contre-pointe: je n'ai
pas besoin de procureur.

--Fameux! s'cria Niquet.

--Ah! mais!... appuya Palaproie en rve.

--Et je rentrai chez moi, reprit Roger, pour rgler l'histoire du
duel... Je n'ai pas besoin de me vanter, pas vrai? je suis connu! je
l'aurais embroch comme une mauviette, si je l'avais trouv...

--Ah! ah! fit le sergent;--tu ne le trouvas pas?

--On s'entre-cherche comme a souvent... balbutia l'adjudant;--c'est
comme un fait exprs.

--Laissez dire le cousin! ordonna Vaterlot.

Roger se rina la bouche.

--Quinze jours aprs, continua-t-il avec un certain embarras,--je
reus une lettre signe Batrice, comtesse de Mersanz.

NIQUET: C'est toi qui dus tre content!

PALAPROIE: Ah! mais oui, qu'il dut l'tre.

BARBEDOR, _trs-froidement_: Et a finit comme a, l'histoire?

ROGER, _versant une abondante tourne_: L'ducation... les
principes... voyez vous... Ma petite Batrice avait le fil... en outre
que M. le comte,--soit dit sans l'offenser puisqu'il est prsentement
mon gendre, et comme tel de ma famille,--en outre que M. le comte
savait que je le cherchais l'arme au bras, l'ayant dit ici et l, et
partout,  qui voulait l'entendre,  haute voix, que j'aurais, le cas
chant, le sang du sducteur jusqu' la dernire goutte!

NIQUET: Quand on s'y prend comme a... voil!

PALAPROIE: a y est!

BARBEDOR: Alors, tu n'as pas t de la noce?

NIQUET _ Palaproie_: Est-il taquinant, ce gros robinet  vin blanc.

PALAPROIE: Ah! mais oui!

ROGER, _qui a regard de travers le cousin Jean-Franois_: C'est
sous-entendu qu'ils s'taient maris  l'glise d'abord dans un petit
pays prussien, l-bas, vers la Nouvelle-Montagne, connue par son zinc.
La lettre tait justement pour me demander mon consentement par crit
et les papiers, afin de se marier au civil devant la loi... Il n'y
avait pas trop  rflchir; puisque les choses taient comme a pas
mal avances... d'ailleurs, le parti ne me dplaisait pas au fond...

NIQUET: Pas dgot, l'ancien!

PALAPROIE: Ah! mais non!

BARBEDOR, _avec un sourire_: Un titre de comtesse avec huit cent mille
livres de rente.

ROGER, _solennellement_: Il n'y a point sous la calotte des cieux un
parti trop haut pour la fille d'un capitaine de l'arme franaise!

NIQUET: Bien dit!

PALAPROIE: C'est que a y est!

BARBEDOR: Et, quand tu arrivas, cousin, le mariage civil tait fait?

ROGER: Grce aux papiers que j'avais eu soin d'envoyer d'avance.

BARBEDOR: Le mariage civil se fit aussi dans ce petit village
prussien?...

ROGER: Non pas!...  Bruxelles en Brabant, ville de trois cent mille
mes, au su et au vu de tous les habitants de cette capitale... Voil
comme a se joue, mon vieux, quand l'ducation y est, et les manires,
et les principes, enfin tout ce qui compose le truc..., sans compter
qu'un papa d'un certain genre ne nuit pas  la chose... pas vrai,
Niquet?

NIQUET: Tu veux mon avis? le voil: Tu as mrit le bonheur de ton
enfant!

PALAPROIE: a y est... dans le cinq cents... du premier coup!

Jean-Franois Vaterlot tirait cependant sur sa pipe comme un
malheureux. Un observateur et aisment jug qu'il avait encore
quelque chose  demander.

Mais la question tait apparemment bien grosse... elle ne pouvait
passer.

--Eh bien, cousin! dit le triomphant Roger en lui versant  boire,--a
a l'air de te chiffonner, cette aventure l.

--Nom d'un coeur! se rcria Barbedor;--pourquoi donc?

--Y a comme a des particuliers qu'ont de la jalousie, continua le
sergent.

--Ah! mais! fit l'adjudant.

--Tonnerre! gronda Vaterlot;--si ces deux-l jouissaient seulement
chacun d'une jambe de rechange, on parlerait par gestes tous trois,
mais contre deux... et y aurait encore du retour  donner... mais n'y
a rien  faire avec ces clopps... Moi jaloux? Dieu merci! je me bats
l'oeil des comtes et des barons!... quand le mur d'octroi va tre
perc... seulement, on aime  s'instruire, pas vrai... Moi qui parle,
je n'ai pas voyag beaucoup... j'aimerais savoir si les actes de
mariage, c'est fait comme chez nous dans ce pays de Belgique.

--Ma foi, rpondit Roger,--je n'en sais rien... a doit tre quelque
chose d'approchant.

Si le vieux capitaine avait examin son cousin Jean-Franois en ce
moment, il aurait vu s'paissir la couche carlate qui enluminait si
violemment sa grosse face.

Barbedor travaillait pour la barrire des Paillassons,--le tratre!

--Pardon, excuse, reprit-il bonnement,--j'avais cru que tu avais vu
l'acte de mariage de ta fille... Tu n'es pas curieux, quoi, voil!

--Est-ce que tu voudrais insinuer...? commena Roger, qui frona le
sourcil.

Jean-Franois Vaterlot avait ce qu'il tait venu chercher. Le
renseignement conquis par lui valait bien la recherche faite par Lon
Rodelet dans les cartons de matre Souf (Isidore-Adalbert).

Il possdait dsormais de quoi payer l'article du _Journal des
Dbats_.

Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie, comprenant vaguement que ce
sujet d'entretien blessait leur bon ami Roger, taient tout disposs 
s'y cramponner, tant ils avaient l'me bonne. Ce fut Barbedor lui-mme
qui changea brusquement la conversation.

Il donna une ronde poigne de main au cousin et dit:

--Des fois, en voulant prouver qu'on prend de l'intrt aux amis, on a
l'air de s'immiscer fcheusement dans leurs affaires du particulier...
Si j'ai commis une ou plusieurs gaucheries, l'intention n'y tait pas
rpute pour le fait... Tu as crnement mari ta fille, cousin; tant
mieux pour elle et pour toi: je n'en prouve que le plaisir le plus
sincre de t'en adresser mon compliment... En raison de quoi,
dbouchons-en une nouvelle et chantons sans rancune des hymnes
patriotiques en l'honneur de Bacchus!

Roger ne repoussa point la main qu'on lui tendait, mais un nuage resta
sur son front, tandis que Niquet, Palaproie et Jean-Franois
entonnaient une de ces chansons militairement rabelaisiennes, o l'on
se moque des moines, des nonnes, des prtres, etc., etc., avec autant
d'esprit que de coeur.

Il but quatre ou cinq verres coup sur coup et ne fit chorus qu'au
troisime couplet.

A la fin de la chanson, il dit comme malgr lui:

--Cartouchibus! quand j'arrivai  Maestricht, ils taient maris dur
comme du fer!... on l'appelait madame la comtesse... et j'eus une pipe
garnie pour cadeau de noces... Du diable si l'ide me vint de rclamer
l'acte de mariage!...

--Comment! s'cria Barbedor,--tu en es encore  ruminer l-dessus,
cousin?

--Foutrimaquette! gronda le capitaine; il m'appela beau-pre tout de
suite... et le poulet qui osera se moquer d'un gaillard comme moi
n'est pas encore sorti de sa coquille!




V

--Le rveil de Batrice.--


Le soleil de midi inclinait les bouquets trop lourds des lilas. Le
feuille tait chaude; sous les bosquets, l'air circulait tout
imprgn du parfum des fleurs.

Ces tides matines o le printemps mr a dj les langueurs de l't,
rpandent ces senteurs particulires qu'on reconnat toute sa vie
aprs les avoir respires une fois. Cela produit sur les sens le
double effet d'un cordial et d'un narcotique. L'pre manation des
feuilles toutes jeunes, frappes par le rayon trop brlant, se mle
aux suaves aromes des corolles tt ouvertes. L'herbe qui pousse jette
de vigoureuses effluves, la terre fermente; il semble que chaque odeur
distincte puisse tre perue dans la brise, qui pourtant les entrane
confondues.

C'tait ainsi dans ce beau jardin de Mersanz, dont les alles
droulaient leur sable d'or sous les vertes votes. Le balcon de
l'htel du Tresnoy ne voyait que la plate-forme o trnait ce quatuor
burlesque, command par le capitaine Roger. A droite et  gauche,
c'taient de mystrieux bosquets, des pelouses abrites o nul
indiscret regard ne pouvait pntrer. Au bout des larges avenues,
quelques statues blanches se montraient  demi. La pice d'eau
bruissait derrire les charmilles, prcdant la cascade qui se perdait
l-bas dans la grotte envahie par les lierres.

Il y avait, vers l'extrmit orientale de l'htel, deux croises dont
les persiennes taient closes. Elles donnaient sur un gracieux
parterre au del duquel un quinconce de grands ormes abaissait des
branches pleureuses jusque sur la pelouse.

Deux cignes nageaient silencieusement sur le bassin aux lvres de
marbre et se jouaient autour du jet d'eau patient, qui dispersait au
soleil sa petite gerbe nacre.

Ces deux croises appartenaient  la chambre  coucher de la comtesse
Batrice.

Un temple charmant que l'amour du comte Achille s'tait plu  rendre
digne de l'idole!

Car il aimait bien, au commencement, ce comte Achille. C'tait un de
ces coeurs fougueux dont les premires ardeurs imitent  s'y
mprendre la passion dlicate et profonde. Ceux-l sont d'autant plus
dangereux qu'ils ne mentent point. Leur me est donne de franc jeu.

Seulement, ils la reprennent.

La chambre  coucher de la comtesse Batrice, tendue de lampas bleu
sur bleu, montrait  demi, ce malin, les mignardes coquetteries de son
style Louis XV. On voyait bien que ces meubles, ces tentures et ces
dlicieux colifichets avaient t appareills  plaisir par le soin
amoureux d'un artiste. C'tait adorablement joli, et rien ne manquait
dans ce boudoir-muse, qui rsumait le luxe du XVIIIe sicle.

Il faisait presque nuit. La mousseline des Indes tamisait ces douces
lueurs qui venaient du jardin au travers des persiennes closes et des
tentures tombantes. Il fallait s'accoutumer  cette obscurit pour
apercevoir, au fond de l'alcve, pare comme un autel, le dlicieux
visage de Batrice endormie.

Vous avez tous prouv une surprise mle de colre  la vue de
certains abandons. Il y a des femmes si belles et  la fois si bonnes,
que l'injure qui les frappe semble un sacrilge et un blasphme.

Le coeur se serre quand on songe que le malheur et la tristesse
peuvent courber ces fronts d'ange, et qu'une crature, la plupart du
temps infrieure, a le pouvoir de cacher sous une voile de deuil ces
radieuses auroles.

Hlas! il en est toujours ainsi, depuis que le monde est monde.

Ce bandeau qui couvre les yeux de l'amour est le symbole le plus
navrant et  la fois le plus vrai de la mythologie antique. La vie
humaine, sous ce rapport, ressemble  une immense agape o les
coeurs vont s'appareillant au hasard des flambeaux teints.

Il y a des compensations qui font frmir. Tandis que ces belles
saintes souffrent leur silencieux martyre, d'autres femmes armes en
guerre vengent leur sexe, fatalement et cruellement, sur quelque haute
nature de penseur ou de pote. Les comtes Achille ont leurs pendants
parmi ces dames, et, chaque fois qu'un pauvre ange s'teint dans les
tortures de l'oubli, quelque Bjart rieuse, quelque lonore hautaine,
fait tourner en larmes le sang de Torquato ou brise le coeur de
Molire.

Bien des gens vous diront qu'il ne faut accuser personne. C'est le
sort du pch originel. Cela fait les saintes et cela fait les potes.
Toute montagne  sa valle, toute lumire  son ombre.

Bjart n'est pas mchante au fond; lonore joue son rle et accomplit
sa destine. Quant au comte Achille, vous savez bien que c'est un
galant homme.

A l'heure o il fait serment d'aimer toujours, il est sincre. Pour
tout l'or du monde ou mme pour un trne, vous n'obtiendriez pas de
lui un mensonge. Ce coeur, je vous l'affirme, a des cts nobles.
Cette fiert entrerait en rvolte  la pense d'une lchet.

Mais l'me a ses infirmits lamentables; mais les sens vainqueurs
peuvent dompter l'esprit qui s'endort. Et la conscience elle-mme est
faible contre cet irrsistible avocat qui s'appelle le dsir.

Le rcit du bon capitaine Roger tait un peu vide, attendu que ni son
gendre ni sa fille ne lui avaient racont leurs petits secrets; mais
ce rcit ne contenait du moins rien qui ne ft conforme  la vrit.
C'tait  Lige que le comte Achille et Batrice s'taient vus pour la
premire fois. Batrice habitait avec son pre un petit appartement
modeste; Achille occupait de l'autre ct de la rue le plus bel htel
qui ft dans la ville.

Batrice chantait tout le jour. Depuis qu'elle se connaissait, elle
n'avait prouv qu'un chagrin, l'absence de sa mre.

Le capitaine Roger n'aimait pas lui parler de sa mre.

Mais quelquefois, par boutades, quand il avait vid avec un ancien
camarade un flacon ou deux de vin de France, il abordait ce sujet de
lui-mme et ne tarissait plus. C'taient alors de singulires paroles
qui tombaient de sa bouche, des paroles trangement contradictoires.
La pense du bon capitaine s'exprimait, en ces cas-l, plus
confusment encore que d'habitude. On n'aurait vraiment su dire, aprs
l'avoir entendu, ce qui dominait en lui de la rancune ou de
l'enthousiasme.

Parfois, ses souvenirs dbordaient, doux et tendres comme l'lgie en
deuil; parfois il enfilait de terribles chapelets d'imprcations.
Batrice avait cout souvent sa parole mue, et il semblait alors que
ses regrets caressaient un fantme ador; mais, tout de suite aprs,
une tempte de colre s'levait: c'tait une averse de jurons et de
maldictions.

Deux noms se faisaient jour dans cette avalanche de paroles confuses:
Perlette et Garnier.

Perlette, Batrice le devinait bien, tait le nom de sa mre.

Garnier devait tre le gnie du mal, le tratre de ce petit drame.

Depuis bien longtemps, Batrice n'interrogeait plus; car il suffisait
d'une seule question pour plonger son pre dans le silence.

Elle coutait, essayant de faire la lumire dans ce cahos. Elle
rapprochait les aveux chapps, elle tirait des inductions. De ce
qu'elle avait pu entendre, une certitude ressortait pour elle, c'est
que sa mre vivait. Le capitaine, en effet, parlait parfois de la
punir.

Mais il n'y avait que cela de clair. Impossible de savoir o tait
cette Perlette, ce qu'elle faisait, ni rien autre.

C'tait peu. C'tait assez pour servir de base aux rves et aux
aspirations d'un jeune coeur. Quand Batrice tait seule  la
maison, et ceci arrivait souvent, car le vieux soldat tait un des
meilleurs piliers de la brasserie voisine, Batrice se prenait 
songer.

Elle voquait l'image de sa mre;  l'aide des paroles incohrentes
arraches par l'ivresse  Roger, elle se faisait un portrait de sa
mre. Elle la voyait, elle l'aimait, elle se disait:

--Quelque jour, je la retrouverai!

Pour s'exciter au travail, elle pensait:

--Ma mre m'aimera mieux si je suis bien savante.

Roger l'avait mise dans une petite pension, tenue par de pauvres
vieilles qui ne prenaient pas bien cher parce qu'elles n'en savaient
pas bien long. Elles avaient du moins de la religion, de l'honneur et
du coeur. Batrice s'excitait  les aimer pour l'amour de sa mre,
qui ne devait tre, selon toute apparence, ni bien savante, ni bien
riche. On se reprsente la femme du capitaine Roger.

Les matresses de pension taient deux. Batrice en choisit une: la
plus douce et la moins grle, pour essayer son coeur et jouer 
l'amour filial.

Je ne sais si j'ai bien fait d'crire ce mot _grl_, trivial et
parisien au premier chef, un de ces mots qui tient un rang distingu
dans le vocabulaire des gaiets faubouriennes.--Mais c'est que cette
partie de mon rcit est calque sur nature. Je tiens ces faits de la
bouche mme de Batrice, qui souriait et qui pleurait, la bonne me,
au souvenir de la demoiselle Fayel.

merance Fayel.

Et je ne saurais dire ce que la prtention idiote de ce nom
romanesque: merance, appliqu  cette humble bguine du pays
ligeois, ajoutait pour moi d'intrt et de saveur  ces rcits.

Batrice russit. Elle tait capable de tout en fait d'amour. Elle
parvint  aimer merance Fayel comme si c'et t sa mre. La bonne
fille le lui rendait bien. Comment ne pas aimer cet ange au candide
sourire, dont le regard tait comme un beau reflet des purets
clestes?

Les demoiselles Fayel avaient bien quelques livres: Batrice les
dvora et devint un peu plus savante que ses matresses. Le niveau
musical vaut mieux l-bas que chez nous. merance tait une musicienne
d'instinct; Batrice avait toutes les aptitudes heureuses. Elle devint
une excutante remarquable sur le clavecin vermoulu de la pension.

Quand elle eut quatorze ans, Roger, qui devenait habile au mtier de
buveur de bire, voulut faire des conomies. Il supprima du mme coup
la pension de Batrice et les gages de sa gouvernante. Batrice
remplaa la gouvernante. Elle fut charge de raccommoder le linge et
de tenir la maison. Les fentres du logement de Roger avaient pour
vis--vis la faade de ce grand htel o personne n'habitait. Batrice
connut la solitude et regretta bien souvent les pauvres joies de la
pension Fayel.

Roger avait raison de vanter l'ducation de sa fille; il avait tort
seulement de s'en appliquer les mrites. L'ducation de Batrice,
humblement commence, se poursuivit toute seule. Elle devint
musicienne par la grce de son admirable organisation, et les livres
qu'elle pouvait se procurer nourrirent son intelligence.

Vous l'eussiez vue en ce temps-l, aux heures o les soins du mnage
ne rclamaient point son travail, vous l'eussiez vue assise  la
croise de sa chambre simple et proprette; ses doigts de fe et ses
yeux charmants taient  sa broderie;--mais son esprit, o allait-il?

Qui pourrait dire en quels pays inconnus le rve emporte ces
imaginations d'enfants que bercent le silence et la solitude?

Parfois, les voisins entendaient un chant suave autour duquel le piano
aigrelet jetait d'agiles accompagnements.

Les voisins disaient:

--C'est la petite Franaise.

Les voisins l'aimaient et l'admiraient quand elle passait pour se
rendre  l'glise. Les jeunes filles du pays ligeois sont souvent
trs-belles; jamais elles ne sont belles ainsi. Il y avait vraiment
des rayons autour du front de ce doux ange.

Deux annes se passrent. Un matin, cet immense palais qui fermait en
face de la maison de Roger ses hautes croises grises, sembla
s'veiller tout  coup de son sommeil. Un peuple d'ouvriers emplit
les salons et les galeries. On restaurait l'htel; l'htel allait tre
habit. Roger, qui savait tout  la brasserie, dit en revenant, le
soir, qu'on attendait un comte lgitimiste.

--Un propre  rien, ajouta-t-il de son cru,--un aristocrate comme on
les appelait dans le temps, un colonel pour rire, qui ferait bien
mieux d'tre  la tte de son rgiment comme les ntres font. La
valeur a soumis l'Europe avec gloire.

Ceci importait peu  notre Batrice. Quelle ide peut faire natre
chez une jeune fille ce titre de colonel? Front demi-chauve,
moustaches gristres.

Batrice avait bien autre chose  penser, mon Dieu Seigneur!

L'ane des demoiselles Fayel tait morte. La cadette, cette pauvre
merance, n'avait pu soutenir toute seule la petite pension. Au moment
o la dcadence de l'tablissement prenait des proportions
inquitantes, la maladie tait venue: dernier coup de massue.

merance, dpossde, se mourait dans la misre.

Nous savons bien que le capitaine Roger n'tait pas du tout un mchant
homme; mais son apptit et sa soif taient rellement au-dessus de ses
modestes ressources.

En outre, il n'aimait pas les vieilles dvotes.

Batrice avait implor en vain un petit secours.

Aussi, elle travaillait, la chre enfant! Le jour levant, on trouvait
 l'ouvrage, et si la pauvre merance avait quelques douceurs dans son
taudis, elle les devait  son ancienne lve.

Son ange, comme elle la nommait en pleurant...

C'tait par une aprs-dne de septembre. Roger tait en fonctions 
la brasserie comme d'habitude, et Batrice, la tte lourde, les yeux
rougis pour avoir veill toute la nuit prcdente, essayait en vain de
combattre le sommeil.

Ses paupires fatigues battaient; sa main, d'ordinaire si preste,
s'engourdissait  la besogne. Elle travaillait nanmoins; car, avec le
prix de la broderie commence, elle comptait porter  la pauvre
vieille merance une potion et du vin.

Mais bientt, vaincue par la lassitude, elle s'affaissa contre l'appui
de la fentre et s'endormit  son insu.

Un lger mouvement se fit alors  la fentre de l'htel, qui s'ouvrait
prcisment en face de la sienne. Le rideau de magnifique mousseline
s'carta, une tte de jeune homme se montra.

Le jeune homme tait beau. Sa physionomie peignait une admiration sans
bornes. Tant que dura le sommeil de Batrice, il resta en
contemplation devant elle.

Quand Batrice s'veilla en sursaut, il se retira brusquement.

La belle enfant reprit sa tche en se reprochant sa paresse. Elle
travailla tant et si bien, qu'elle arriva au bout vers le tomber du
jour.

Elle sauta joyeusement sur ses pieds.

--Comme ma bonne merance va tre contente! se dit-elle.

Avant de jeter un fichu sur ses paules pour aller faire ses pieuses
emplettes, elle puisa de l'eau  la fontaine et arrosa ses
fleurs,--ses seules amies,--dont les tiges, frappes par le soleil,
s'inclinaient sur sa croise.

Je ne sais comment cela se fit. Le beau jeune homme n'avait point
quitt son poste d'observation. Il dut se pencher imprudemment pour
mieux voir le geste tout gracieux de Batrice, car celle-ci l'aperut
tout  coup.

Elle ne put retenir un cri.

Les regards de cet inconnu l'avaient blesse comme un rayon trop
clatant.

Elle ferma sa croise pour la premire fois depuis bien longtemps. En
s'habillant, elle tait toute trouble. Le long de la route qui menait
chez l'ancienne matresse de pension, elle songeait.

Ds qu'elles se mettent  rver ainsi, les jeunes filles ont frayeur.
Batrice, tant que dura le chemin, se figura qu'elle entendait,
derrire elle, des pas d'homme qui tchaient de se faire lgers sur le
pav.

Elle n'osa point se retourner.

Le soir, elle dit  son pre:

--J'ai vu le fils du colonel.

--Le colonel n'a point de fils, rpliqua Roger;--c'est quelque
serviteur, domestique, intendant, factotum ou autre, que tu auras
entr'aperu... A-t-il pris les airs de te regarder insolemment ou
lorgner avec hardiesse?

--Oh! non, certes! rpondit Batrice, qui rougit;--il a l'air plutt
bien timide.

Roger lui donna le baiser de la bonne nuit.

--N'aie pas d'inquitude, fillette, dit-il;--ces oiseaux-l n'auront
pas le toupet de s'attaquer  l'enfant du vieux Roger!

Cette nuit-l, Batrice dormit peu. Elle croyait de bonne foi n'avoir
d'autre souci que la maladie d'merance et son tat de complet
dnment.

Mais, le lendemain, il s'tait opr un prodige. La baguette d'une
bonne fe avait touch le seuil de cette indigente demeure o
l'ancienne matresse de pension se mourait, dcourage.

Comment expliquer autrement le changement qui s'tait opr? La
chambre nue avait de bons meubles bien simples, mais commodes et
propres. Dans l'armoire, qui tait elle-mme un cadeau de la fe, du
linge s'empilait. Au lieu du grabat misrable, un lit confortable et
tout neuf talait ses draps blancs.

La pauvre vieille demoiselle tait aux trois quarts ressuscite par la
joie. Elle parlait d'ange et de miracle.

Le miracle tait l'oeuvre du jeune comte de Mersanz, qui tait
l'ange.

Est-il besoin de conter le reste en dtail?

Ce fut prs de ce lit d'agonie que Batrice entendit pour la premire
fois la voix d'Achille.

Car le bonheur fut impuissant  sauver la pauvre merance. Elle
retomba au bout de quelques jours et s'en alla tout doucement,
unissant dans la bndiction suprme ces deux tres secourables que
Dieu lui avait envoys pour entourer sa dernire heure de consolations
et d'espoirs: Achille et Batrice.

Achille tait venu chez merance sur les pas de Batrice. La beaut de
la fille de Roger l'avait littralement bloui. C'tait comme cela
qu'Achille devenait amoureux.

Il portait encore le grand deuil de sa premire femme,--cette pauvre
douce crature que madame de Sainte-Croix avait tue par le chagrin.

La mre de Csarine.

Le comte Achille la regrettait sincrement, il faut bien le dire.
Depuis le commencement de son deuil, le comte Achille menait une vie
exemplaire et se croyait cuirass contre l'amour.

Ce serait se tromper que de croire  une sduction prmdite. Le
comte Achille tait incapable de cela.

Le caractre de Lovelace n'est point franais. Cette froide diplomatie
du coquin lgant appartient en propre  la joyeuse Angleterre. Nos
perversits sont, par bonheur, autrement faites que celles de nos bons
voisins et allis.

Achille aimait comme un fou. Ses amours le prenaient par accs subits
et foudroyants, comme d'autres ont des attaques d'apoplexie ou de haut
mal.

Sa premire ide fut d'pouser. Il garda cette ide-l trs-longtemps,
 l'exemple de ce dbiteur loyal qui disait: J'aimerais mieux ne vous
payer jamais que de nier ma dette un seul instant.

Il tait riche, il tait libre, et, en dfinitive, la fille d'un
capitaine en retraite occupe une de ces positions neutres qui ne
peuvent tre un obstacle insurmontable. Il n'y a pas l msalliance
dans toute l'acception du terme, comme si, par exemple, on pousait la
fille d'un courtier ou d'un traitant.

Nous employons ce mot surann pour ne choquer personne.

Et-il pous la fille d'un traitant ou d'un courtier, comte Achille
savait bien, d'ailleurs, qu'il tait, vis--vis du monde parisien,
dans la position de ces grandes puissances dont le pavillon couvre la
marchandise.

Il n'y avait que deux obstacles srieux.

Le premier tait une vivante barrire, le meilleur ami, le tuteur, le
pre d'Achille, le vieux gnral S***, devenu marchal, duc de ***.

Le marchal avait aim  l'adoration la premire femme d'Achille,
qu'il n'appelait jamais que sa fille chrie. Le marchal avait pris au
srieux sa haute fortune. Il regardait un peu son neveu comme l'unique
hritier de sa gloire. La pense d'une msalliance l'et trs-fort
irrit.

Pas autant, cependant, que la pense d'un parjure ou d'une lchet.

Le second obstacle tait d'une autre nature: les convenances, le deuil
de la premire comtesse de Mersanz. Chaque jour devait entamer cet
obstacle et l'user  la fin dans un dlai donn.

Les amours du comte Achille taient presses. Quelques mois d'attente
s'allongeaient pour lui  la taille d'un sicle. Est-ce un crime
d'enlever sa femme?

Nous n'avons pas dit encore quel tait l'tat du coeur de Batrice.
Ce que Batrice avait prouv pour le comte Achille, ds le premier
moment, c'tait de l'adoration. Elle tait subjugue et sa passion, 
elle, devait tre de toute sa vie.

Batrice crut tout ce que le comte Achille voulut lui dire. La pense
que son hros pt se parjurer n'entra mme pas dans son esprit. Le
doute seul et t  ses yeux un sacrilge et un blasphme. Il y eut
autour d'elle comme un enchantement qui enveloppa son me. En elle,
rien ne rsista; tout fut complice, tout, jusqu' sa belle pit.
Achille tait pieux; elle l'avait vu ainsi. En descendant le perron de
son splendide htel, Achille ne s'tait-il pas rendu prs du lit de
douleur de la pauvre merance?

Rien n'absout, je l'avoue de tout coeur, la fille qui abandonne son
pre. Mais l'affection filiale de Batrice plaidait aussi la cause de
son amour. Comme il allait tre heureux, ce bon Roger, quand sa fille
l'appellerait  partager son opulence!

N'oubliez pas que Batrice ne connaissait rien du monde. N'oubliez pas
non plus ce qu'tait Roger lui-mme, et quelle place devait occuper
dans l'esprit de sa fille la pense d'augmenter son bien-tre
matriel.

Les sentiments qui se rapportent  un brave comme Roger, ne peuvent
gure planer. S'ils ont tendance  se rapprocher des sphres thres,
la personne mme de Roger pse sur leur vol et les ramne vers la
terre.

Qu'tait-ce, d'ailleurs? Une absence de quelques jours, le temps de se
marier en Hollande ou en Prusse. L'inquitude du pre serait gurie
par une lettre. Et que de joie pour payer les ennuis de cette courte
absence!

Batrice quitta volontairement la maison de son pre. Achille l'avait
effraye par la possibilit d'un refus, motiv sur son extrme
jeunesse. Elle partit, baigne de larmes, mais heureuse.

En ces annes qui prcdrent et suivirent la rvolution de juillet,
il y avait, on s'en souvient, un dluge de rformations religieuses.
Les prtres fantaisistes abondaient  ce point, que les statisticiens
seuls savaient le compte et le nom de ces nouveaux cultes. Le mariage
de Batrice avec le comte Achille de Mersanz fut clbr non loin
d'Aix-la-Chapelle, sur le territoire neutre, par un prtre de l'glise
universelle allemande.

Il fallait peu de chose pour tromper les scrupules de la pauvre jeune
fille, et Achille, dans son me et conscience, comptait payer 
chance cette lettre de change entache de nullit.

Quant au mariage civil, clbr  Bruxelles, selon le rcit du
capitaine, rien de semblable n'avait eu lieu. Le capitaine avait t
tromp. En arrivant dans la capitale belge, il avait trouv sa fille
installe  l'htel de Mersanz et portant officiellement le nom du
comte. Aucun doute ne s'tait lev dans son esprit, et, si l'on veut
bien rflchir, on accordera que la plupart des pres eussent partag
son erreur.

Achille et Batrice parlaient de leur mariage comme d'un fait patent.
Tout le monde  Bruxelles les croyait maris, et la jeune comtesse
tait la folie de la ville. Pour empcher un bon capitaine en retraite
de boire sa choppe avec scurit, il faut au moins l'ombre d'un doute,
un prtexte d'inquitude, une tache au soleil.

Il n'y avait rien.--Et rellement la coutume n'est pas de prouver ces
choses qui se dmontrent d'elles-mmes comme la lumire, comme le
mouvement, comme la vie. Avez-vous vu parfois des gens afficher sur
leur porte leur acte de mariage?

Tout se passa donc comme il faut. Roger se fit reconnatre dans tous
les lieux choisis o se vend le faro pour le beau-pre lgitimes de M.
le comte de Mersanz: il ne s'appelait plus Roger; il se dsignait
lui-mme ainsi: C'est moi dont la fille a pous mon gendre, le comte
Achille. Son contentement tait si grand, que ses opinions
politiques s'en ressentaient un peu. Il tournait au blanc; il
comprenait les orgueils de cette aristocratie  laquelle il avait
dsormais l'honneur d'appartenir.

Quand les jeunes poux quittrent Bruxelles, ce fut pour voyager.
Roger eut une pension et alla s'tablir en province.

Le deuil du comte Achille prit fin. Une seule fois, Batrice rclama
l'accomplissement de la foi jure: ce fut lorsqu'il s'agit d'affronter
ce grand monde parisien qui, de loin, lui faisait peur.

Le comte Achille opposa une fin de non-recevoir assez spcieuse. Il
dit:

--Tout le monde nous croit maris depuis plus d'une anne. Allons-nous
rvler au monde le malheur de notre position? Tu es ma femme devant
Dieu, ma Batrice chrie, et rien ne presse, puisque nous n'avons
point d'enfants... Quand je t'aurai prsente au marchal,  ma
famille et  mes amis, nous chercherons, nous trouverons un moyen...
Puisque notre union feinte a t publique, il faut de toute ncessit
que notre union relle soit secrte, sous peine de faire mentir ces
jours de bonheur et d'honneur qui viennent de s'couler pour nous...
Le comte de Mersanz ne peut pas dire au monde: J'pouse ma
matresse... Batrice, ma belle et pure compagne peut dire bien
moins: J'ai t la matresse du comte de Mersanz.

Batrice lui rpondit:

--Un prtre a consacr notre tendresse. J'ai confiance en toi, puisque
je t'aime. Tu choisiras l'heure.

Depuis lors, des annes s'taient coules. Batrice n'avait pas peur.

C'est  peine si une vague inquitude la prenait parfois quand elle
songeait  son pre. Elle croyait  son mari comme en Dieu.

C'tait encore la lune de miel quand ils arrivrent  Paris. Si
quelque chose avait pu resserrer les liens qui les unissaient, c'et
t la gentille affection de la petite Csarine pour sa jeune
belle-mre. Tous ceux qui voyaient Batrice l'aimaient; mais Csarine
n'tait pas dans la position de tout le monde. Il ne faut pas se
dissimuler qu'entre belle-mre et belle-fille, il y a de srieux
motifs d'aversion. La haine n'est jamais bonne, mais ici la haine
prend la source dans un sentiment pieux: une tombe spare profondment
deux tres qui doivent dsormais vivre sous le mme toit.

Le comte Achille, qui adorait sa femme et sa fille, redoutait beaucoup
le moment de leur premire rencontre. Csarine pleura, mais le sourire
naquit parmi les larmes, et elle tendit son front  sa nouvelle mre
en disant:

--Je croyais que je ne pourrais pas vous aimer.

Batrice la prit dans ses bras.

Achille, tout heureux, malgr les souvenirs voqus, s'loigna.
Csarine et Batrice restrent seules. Achille les retrouva ensemble:
Csarine sur les genoux de Batrice.

Depuis ce moment, Csarine eut en Batrice la meilleure des amies. Il
n'y eut pas un nuage entre elles jusqu'au moment o mademoiselle
Maxence de Sainte-Croix fit son entre  la pension Gran. Vers cette
poque, Csarine commena  se refroidir.

Batrice aurait eu pourtant grand besoin de ses caresses. Il y avait
dj du temps qu'elle avait appris ce que c'tait que le chagrin. Le
marchal, si bon avec tout le monde, lui tenait rigueur depuis les
premiers jours. Il n'avait jamais voulu lui pardonner son entre
brusque et mystrieuse dans la famille.

Un jour qu'Achille parlait de reprendre du service aprs avoir donn
sa dmission de colonel en 1830, le marchal dit:

--Vous ferez bien... vous n'tes pas des ntres... vous avez outrag
la mmoire de ma fille chrie: toutes les trahisons se touchent.

Sa fille chrie, c'tait la premire comtesse.

Batrice souffrait: le comte Achille ne cessait pas d'tre affectueux
et bon avec elle; mais il s'loignait.

Elle fut longtemps avant de prononcer ce mot dans son coeur.

Il fallut l'vidence.

Nous avons entendu la conversation aussi spirituelle qu'honorable de
M. Baptiste et de mademoiselle Jenny.

Ce n'tait pas la premire fois que monsieur ne rentrait point et que
madame passait la nuit  pleurer.

Dans l'isolement qui se faisait autour d'elle, Batrice avait deux
consolations. M. Baptiste et mademoiselle Jenny trouvaient ces
consolations mal choisies. Nous ne pouvons pas trop les blmer pour
cela.

Ces consolations avaient un nom chacune. La premire s'appelait
Marguerite, tout uniment: c'tait notre belle petite marchande de
plaisirs. La seconde se nommait Vital: c'tait un grand beau garon
d'officier.

Une dbitante de pommes d'api et un lieutenant de la ligne, ce n'tait
peut-tre pas, il faut tre juste, la socit qui convenait  une
comtesse de vingt-trois  vingt-quatre ans.

Marguerite encore, passe. La bienfaisance pouvait expliquer les
visites de la petite bonne femme.--Mais le lieutenant Vital...

Au moment o nous entrons dans sa chambre, Batrice sommeillait encore
malgr l'heure avance. Nous savons pourquoi. Les larmes fatiguent.

Elle avait la tte appuye sur l'extrme bord de l'oreiller. Sa main
droite retenait  son insu ses cheveux admirables; son bras gauche
pendait. Il y avait un sourire sur ses lvres un peu plies.

Maxence avait eu raison de le dire: celle-l tait merveilleusement
belle, plus belle que Csarine, l'adorable enfant, et plus belle que
Maxence elle-mme.

C'tait la beaut douce, sereine, intelligente, nous allions dire
cleste.

Dans ce crpuscule factice qui noyait la chambre  coucher, un rayon,
filtrant au travers des barrires accumules, venait caresser son
front pur comme celui d'un enfant. On devinait qu'un rve heureux la
berait. Sa bouche, dlicate et fine, essayait de s'ouvrir parfois
pour prononcer une caressante parole.

La parole sortit enfin; ce fut un nom: Csarine.

Vous eussiez devin dans ce seul mot tout un pome d'affection tendre
et de dvouement maternel.

Et l'motion vous serait venue, parce que rien n'est sduisant et
charmant ici-bas comme le contre-pied des proverbes incrusts dans nos
moeurs. L'esprit prouve une satisfaction singulire  secouer le
joug de nos lieux communs tyranniques, et c'est un vrai triomphe que
de fouler aux pieds en passant quelqu'une de ces banalits tristes
dont la misre de notre nature  fait, hlas! des axiomes.

_La martre!..._ Ce seul mot ne vous fait-il pas peur!

Dans l'ordre des ides domestiques, j'avoue qu'il est pour moi aussi
terrible que celui de _colosse du Nord_ dans l'ordre des ides
anglo-chauvines.

Du grand au petit, on peut comparer ces deux monstres, gourmands tous
deux de chair humaine.

Si jamais le colosse du Nord venait  se montrer sous la forme d'un
prince doux, instruit, gnreux, prcdant son peuple dans la voie du
progrs, je gage que l'Europe affole ne trouverait plus assez de
roses pour lui tresser des guirlandes.

L'Europe est un fier Sicambre, toujours prte  changer de religion,
pourvu que la religion nouvelle soit aussi vapore que l'ancienne.

Partout, le succs est dans la surprise.

Je vous le dis, une martre un peu esclave, mendiant en vain l'amour
de cet enfant qui, selon la loi proverbiale, devrait tre sa victime,
cela est curieux, intressant, inattendu...

M. Scribe a compos presque toutes ses comdies  l'aide de ce systme
joli qui consiste  trangler la sagesse des nations, et ses comdies
ne s'en portent pas plus mal.

Csarine! c'tait la blonde fille du comte Achille qui souriait dans
le rve de notre Batrice.

Ordinairement, la martre toute jeune est plus hostile et plus
impitoyable.

Ceci est encore un axiome: Tout voisinage est cas de guerre.

Quand les ges se rapprochent entre belle-mre et belle-fille, il faut
de ncessit s'entre-dvorer.

Csarine! Batrice appelait Csarine de cette voix douce et riante qui
demande un baiser...

Fuyait-elle, Csarine? Le front de la belle comtesse devint triste; sa
tte charmante s'affaissa plus lourde sur l'oreiller, et le silence
rgna de nouveau dans la chambre.

Le rve avait tourn. Batrice tait plus ple; une expression de
souffrance se rpandait sur ce dlicieux visage comme une nue cache
le soleil.

Tout  l'heure, vous eussiez dit le sommeil enjou d'une jeune fille;
quelque chose de virginal tait dans cette suave gaiet. Maintenant,
la teinte du tableau s'assombrissait et se rchauffait  la fois.
Faut-il ajouter que le tableau s'embellissait?

Eh bien, oui! la femme est plus belle que la jeune fille! la fleur est
plus belle que le bouton! L'orgueil de Dieu est dans l'achvement du
chef-d'oeuvre...

La vierge, c'est l'espoir et la promesse. Il faut attendre  demain.
J'aime mieux, moi, la corolle entr'ouverte qui laisse chapper dj
l'enivrant trsor de ses parfums, qui montre toutes ses couleurs comme
une gloire et qui se balance, triomphante toile, au sommet de sa tige
forte et souveraine.

C'est l'heure solennelle et bnie, c'est l'panouissement prodigue,
c'est le rayonnement qui brle et qui blouit.

Si j'tais pote, je chanterais la rose hautaine et radieuse, grande
ouverte sous le feu de midi, le soleil au znith, la coupe vermeille
et pleine  dborder, la femme reine, au diadme de qui pas une perle
ne manque.

Je ne veux pas de promesse, je n'y crois pas; l'heure qui vient peut
mentir.

Les sages orientaux ont dit la distance qui spare la coupe des
lvres.

Si le bouton n'allait jamais s'ouvrir!...

Je chanterais la beaut victorieuse et couronne, oubliant  la fois
ce qui fut et ce qui sera. Dieu fit ces merveilles pour notre
admiration. Pourquoi se hter ou s'attarder? Choisissez l'instant
propice. Hier, c'tait trop tt; que nous importe demain?...

Il fallait la contempler  genoux. Elle tait belle  dfier le
pinceau du peintre et le magique miroir du pote. Sa main paresseuse
venait de laisser chapper ses cheveux, qui tombaient en masses
opulentes sur la batiste brode, jetant  et l de fauves et
mystrieux reflets. Les contours chastes et riches de sa taille se
dessinaient dans le demi-jour. Son sein battait; ses lvres dsunies
laissaient voir l'mail perl de ses dents.

Comment exprimer cela? Il y eut dans sa poitrine des tressaillements
frquents et lgers. L'arc gracieux de ses sourcils se dtendit; ses
lvres se sparrent davantage, et, sous cette adorable pleur qui
couvrait ses joues, un glacis rose se montra.

--Achille!... murmura-t-elle.

En ce moment, une voix de stentor clata dans le jardin.

C'tait une de ces basses-tailles cuivres qui s'entendent d'une lieue
comme les trombones et qui font trembler les vitres des maisons.

C'tait Jean-Franois Vaterlot qui chantait pour divertir le sergent
Niquet et l'adjudant Palaproie:

  Un jour, le bon frre tienne
  Avec joyeux frre Eugne,
  Tous deux la besace pleine,
  Suivis de frre Franois...

On et fait serment que le terrible chanteur tait l, au milieu de la
chambre.

Batrice s'veilla en sursaut; son regard effray fit le tour de la
chambre.

Le cousin Jean-Franois avait fini son couplet. On n'entendait plus
rien.

--C'tait un rve, pensa tout haut Batrice.

Mais ces mots ne se rapportaient videmment point  la chanson de
Barbedor.

--Je le voyais, reprit-elle, dj rveuse et fermant  demi ses beaux
yeux, dont la prunelle brillait doucement derrire ses longs
cils,--l, tout prs de moi, comme autrefois... nos mains taient
unies et nos coeurs se parlaient.

Un soupir s'chappa de ses lvres, tandis qu'une larme roulait
lentement sur sa joue.

--C'tait un rve!... rpta-t-elle.




VI

--Bon petit coeur de domestique.--


--Madame la comtesse a sonn? demanda mademoiselle Jenny, qui montra
son minois chiffonn  la porte entre-bille.

--Que veut dire ce tapage, Jenny?

Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, faubourdonnait  tue-tte:

  . . . . . . . De telle taille
  Que jamais jour de bataille,
  Canon charg de mitraille
  Ne fit un pareil effet!

Et de longs rires avins lui rpondaient.

Mademoiselle Jenny rpliqua:

--C'est tonnant que madame la comtesse ait pu reposer si longtemps...
les amis du pre de madame la comtesse n'ont pas cess de faire du
tapage depuis ce matin.

--Les amis de mon pre! rpta Batrice, qui baissa les yeux.

Elle resta un instant silencieuse.

--Madame la comtesse va-t-elle s'habiller? interrogea Jenny;--avec une
vie pareille, madame la comtesse ne pourrait jamais se rendormir.

Au lieu de rpondre, Batrice demanda:

--Quelle heure est-il?

--Deux heures et demie.

--Mon mari est-il encore  la maison?

--M. le comte a t rveill vers midi par les deux invalides... Il a
sonn M. Baptiste... mais madame sait bien que je ne cause jamais avec
les domestiques.

--Et Csarine, est-elle arrive?

--Pas encore, madame.

--Quelqu'un est-il venu, ce matin?

--Deux personnes... la marchande de plaisirs  qui madame la comtesse
a la bont de s'intresser, et le jeune officier...

--Atteignez mon peignoir, Jenny; je veux me lever.

Mademoiselle Jenny avait prononc toutes ses rponses d'un ton
parfaitement convenable. Elle n'tait pas fille  briser les vitres
trop tt. Il y avait des choses, cependant, qu'elle voulait dire et
qu'elle n'avait pu glisser. L'occasion avait manqu  mademoiselle
Jenny. Il y a des traits qui ne valent que comme riposte. Mademoiselle
Jenny prtendait trop srieusement au bon ton pour perdre sa petite
artillerie maladroitement et au hasard.

Une explication fondamentale avait eu lieu entre elle et M. Baptiste,
cet autre fonctionnaire, plein de tact et d'acquit. Le rsultat de
cette explication avait t dfavorable  Batrice. On s'tait
mutuellement convaincu,  l'aide des arguments changs, que madame la
comtesse tait perdue sans ressources. Roger, le terrible Roger, avec
ses deux invalides et ce gros homme qui chantait des gaudrioles de
barrire, Roger tait une maladie incurable et mortelle.

Dans la position o tait Batrice, on ne se relve pas d'un pre
comme celui-l.

M. Baptiste et mademoiselle Jenny taient unanimes sur ce point, qu'il
et mieux valu pour madame la comtesse avoir quelque faute grave sur
la conscience. Les fautes graves amnent des conflits o la passion
peut produire de superbes pripties. Les fautes graves brisent
quelquefois, mais elles marient souvent.

Tandis qu'un inconvnient vivant comme ce bon capitaine Roger est un
infranchissable barrire.

Cela dpasse absolument les bornes. C'est inou, absurde,
invraisemblable. On n'a pas, rue Saint-Dominique, un beau-pre comme
cela. Affirmez que la chose est, chacun vous rpondra: Impossible!

Mademoiselle Jenny et M. Baptiste, dous tous les deux d'un
trs-honorable flair, pressentaient donc dcidment la catastrophe
prochaine. Peut-tre ne savaient-ils pas le menu de toutes les causes
de ruine qui menaaient cette union, cimente sous de si charmants
auspices; peut-tre ignoraient-ils la meilleure part des secrets
communs  ce bon M. Garnier de Clrambault et  madame la marquise de
Sainte-Croix, mais ce qu'ils connaissaient tait suffisant.

La marquise et son Garnier taient les assigeants; ils devaient
entrer dans cette place si mal dfendue.

Ils avaient pour eux la dtresse mme de l'assig, outre cette
machine de guerre irrsistible: la beaut souveraine de Maxence.

Batrice tait perdue. Pour ces belles natures de domestiques, c'est
le moment de frapper fort et ferme.--Seulement, il faut toujours
frapper de manire  pouvoir, le cas chant, nier effrontment le
coup port.

C'est la science. Ce grand art de la diplomatie d'antichambre ne fait
pas, il est vrai, partie du programme officiel des bureaux de
placement, mais on en tient compte. Un valet de chambre qui n'aurait
pas ce talent ne pourrait jamais devenir adjoint sur ses vieux jours;
une soubrette qui ne possderait pas cette corde, devrait renoncer 
l'espoir d'pouser, vers son quarantime printemps, un percepteur des
contributions indirectes ou un notaire provincial de troisime classe.

Voici l'chelle: la fidlit mne  la caisse d'pargne,  la mansarde
et au ciel.

La rapine, ou, si mieux vous aimez, la _rapacit_ conduit au titre de
rentier, au quatrime avec terrasse dans le quartier du Marais,--et au
purgatoire.

La diplomatie peut pousser aux actions du crdit mobilier, au second
sur le derrire dans la rue neuve des Mathurins, aux honneurs de
Pontoise,  l'autorit dans Pzenas,--et au fin fond de l'enfer.

Le prix Montyon est commun aux trois classes.

Mademoiselle Jenny alla chercher le peignoir de madame au
portemanteau. Le portemanteau tait dans un cabinet de toilette. Quand
on est ainsi occupe et que les toffes frles bourdonnent aux
oreilles, on croit souvent entendre parler.

Et jamais on ne saisit le sens des paroles.

C'est la querelle entre matresses et camristes du commun.

La camriste dit alors:

--Madame demande quelque chose?

Et la matresse, avec impatience:

--Vous devenez sourde, Mariette.

Mademoiselle Jenny fit semblant d'avoir ainsi entendu la voix de
Batrice et montra au seuil sa figure effare.

--Plat-il, madame? fit-elle avec empressement.

--Quoi donc, Jenny? demanda la jeune comtesse.

--Par exemple, voil qui est tonnant! s'cria la soubrette;--j'avais
ce taffetas dans les oreilles... J'ai cru que madame m'appelait et me
disait: Mon mari s'est-il rencontr avec le lieutenant Vital?

Batrice garda un instant les yeux baisss comme si elle et essay de
comprendre.

Quand son regard se releva sur mademoiselle Jenny, celle-ci rougit et
se dtourna, tant elle y vit d'tonnement et  la fois de calme.

--Je croyais..., balbutia-t-elle.

--Donnez mon peignoir, je vous prie, l'interrompit la comtesse.

Mademoiselle Jenny se mit aussitt en devoir de l'habiller.

Dans le jardin, le chant faisait trve; mais nos quatre bons vivants
causaient et se disputaient bruyamment.

Batrice, ds qu'elle eut son peignoir, alla vers une des fentres et
l'ouvrit toute grande.

Elle n'avait pas besoin du demi-jour. Les rayons du soleil, en
frappant son visage, illuminrent sa merveilleuse beaut, o la
fatigue et la tristesse mettaient un charme de plus. Mademoiselle
Jenny, qui la suivait de l'oeil, ne put retenir un mouvement de
dpit.

--Rien ne fait! pensa-t-elle;--je crois qu'elle a embelli depuis que
je suis  la maison!

Une des principales rancunes de mademoiselle Jenny contre la pauvre
Batrice venait de ce fait que mademoiselle Jenny avait des
prtentions assez srieuses  la position de jolie femme. Chaque fois
que Batrice lui donnait un chiffon, la mchante humeur de
mademoiselle Jenny augmentait, loin de s'apaiser, parce que
mademoiselle Jenny s'apercevait bien que les chiffons perdaient cent
pour cent  changer de propritaire.

Elle se disait bien, il est vrai: Elle a tout l'avantage, elle les
porte dans le neuf; mais sa conscience parlait, et, si entte que
soit mademoiselle Jenny, l'vidence est cependant plus forte qu'elle.

Un massif d'acacias sparait la croise de la comtesse de la
plate-forme o nos quatre gais lurons faisaient leurs fredaines. Ils
parlaient haut, en hommes qui ont pay le droit de faire tapage.
Roger, qui n'avait jamais pouss si loin les privauts dans la maison
de son gendre, avait eu depuis le matin quelques vagues remords, par
petits accs qui ne duraient pas longtemps. Il commenait  porter sa
charge complte, comme disent les marins. Le bon vin a facilement
raison du repentir et des scrupules. Douze bouteilles vides
s'alignaient autour de la table, sans compter les canettes de bire.
Roger avait la conscience tranquille.

Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie en avaient pris  leur aise
et de tout coeur. Nous ne voudrions pas affirmer que l'ide d'une
catastrophe possible ne leur ft pas venue. Chaque rasade, pour eux,
tait conquise sur l'ennemi, et ils s'attendaient bien un peu  tre
jets  la porte en fin de compte.

Cette crainte n'tait pas absolument dpourvue de charme. Elle donnait
au plaisir l'attrait de l'cole buissonnire. Rien n'est prs de
l'enfant comme l'invalide. La pense du matre de cans venant balayer
son parc et chasser les tapageurs, donnait  leurs exploits bachiques
une bonne odeur d'espiglerie.--En outre, ils se reprsentaient avec
plaisir la confusion de Roger, le cas chant.

Roger les opprimait de sa supriorit. C'tait un de ces amphitryons
que l'on dteste en se gorgeant de leur vin.

La position de Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, tait plus
tranche. Il n'avait pas les mmes petites passions que les deux
invalides, mais il avait une grande passion. Autour de cette table,
prside par le capitaine, Barbedor reprsentait l'esprit du mal.
C'tait de sang-froid qu'il poussait au bruit, exaltant la turbulence
snile des deux jambes de bois et faisant natre de parti pris des
sujets de querelle.

Barbedor tait l pour mettre les choses en tel tat, que toutes
bornes fussent passes. Il provoquait l'orage, il appelait la foudre.
Le percement de la barrire des Paillassons tait  ce prix.

Mademoiselle Jenny se mit  ranger les effets de nuit de sa matresse
et poussa de grands soupirs. Sa premire attaque n'avait point russi.
Elle n'tait pas dcourage.

--Ce n'est rien,  prsent! dit-elle.

Batrice tait immobile et froide auprs de la fentre.

--Cela contrarierait peut-tre madame la comtesse, reprit mademoiselle
Jenny,--si je lui racontais ce qui s'est pass... Franchement, si je
n'avais pas eu cette crainte, j'aurais dit dj depuis longtemps tout
ce que je sais.

Batrice ne rpondit pas. Peut-tre n'avait-elle point entendu. Elle
tait distraite depuis qu'elle souffrait beaucoup et toujours. Le
propre de la souffrance physique ou morale est d'absorber.

--Csarine devrait tre arrive..., murmura-t-elle.

--Je me doutais bien, dit entre haut et bas la camriste,--que madame
la comtesse ne se souciait pas de savoir.

Ce sont les femmes seules qui sauraient dire pourquoi la meilleure
manire de se faire entendre, c'est de parler  demi-voix.

Ces paroles, prononces _sotto-voce_, entrent dans l'oreille comme des
pointes d'aiguilles.

--Savoir quoi?... demanda en effet Batrice.

Mademoiselle Jenny eut grand'peine  rprimer un triomphant sourire.

--Les voisins taient  leurs fentres, dit-elle en feignant de parler
 contre-coeur;--le balcon de l'htel du Tresnoy tait plein de
monde... j'ai reconnu madame et mademoiselle de Sainte-Croix...

Batrice baissa les yeux, tandis qu'un peu de sang montait  ses
joues.

--En voil une qui tournera des ttes! piqua incidemment mademoiselle
Jenny;--quels yeux!... A la grille du jardin... c'tait tout le
quartier qui s'ameutait... comme si on ne savait pas ce que c'est
qu'un brave et honorable militaire qui aime la socit de ses
compagnons d'armes... et qui a un gendre riche... A Paris, on est
badaud... Moi, je disais  M. Baptiste: C'est du dernier ridicule!

Elle s'arrta.

Batrice n'interrogeait plus.

Batrice savait parfaitement de quoi parlait mademoiselle Jenny.

--C'tait au point, poursuivit la carririste,--qu'au moment o M. le
comte a ouvert ses fentres...--Mais, s'interrompit-elle,--madame la
comtesse n'aime pas  m'entendre bavarder.

Elle se tut. Batrice, de son ct, garda un instant le silence. Elle
restait pensive et ne regardait point mademoiselle Jenny, qui
dployait autour du lit une activit tout  fait inusite et
superflue.

Mademoiselle Jenny tait l comme ces pcheurs hardis qui ont plant
le harpon dans le flanc de la baleine; elle laissait filer le cble et
se disait:

--Bien sr qu'elle va prendre un dtour pour m'interroger.

Mais la comtesse Batrice ne prenait jamais de dtours.

Elle fit un pas vers la camriste et lui dit:

--Je dsirerais savoir ce qui se passait au moment o mon mari a
ouvert sa fentre.

--Mon Dieu! rpliqua mademoiselle Jenny,--je suis vraiment fche
d'avoir parl de cela  madame. Ce n'est pas  moi que M. Baptiste l'a
dit: madame sait bien que je ne cause jamais avec les domestiques...
mais, comme je traversais l'antichambre pour aller recevoir la
couturire de madame, qui apportait la robe pour la petite fte de ce
soir, j'ai entendu M. Baptiste qui disait au frotteur et au second
valet de chambre, Martin: Si vous faites des cancans l-dessus, on
vous chasse!... Oh! pour fidle, M. Baptiste l'est! Je puis rpondre
de lui  madame la comtesse, presque autant que de moi-mme.

--Vous ne m'avez encore rien dit, pronona Batrice avec fatigue.

Mademoiselle Jenny baissa les yeux.

--C'est que..., murmura-t-elle,--j'ai si peur de dplaire  madame la
comtesse... Aprs tout, moi, je n'ai saisi que quelques mots en
passant... je ne m'arrte jamais  l'antichambre... On peut demander 
M. Baptiste s'il m'arrive de bavarder avec lui, comme toutes ces
demoiselles ne se gnent pas pour le faire dans les maisons... j'ai
toujours dtest a... Pendant qu'on cause, qui est-ce qui fait
l'ouvrage?... Et puis que gagne-t-on  se commettre avec les
subalternes?... Les matres sont libres: pourquoi piloguer sur ce
qu'ils font et sur ce qu'ils ne font pas?... Tout le quartier a-t-il
besoin de savoir que M. le comte tait furieux... mais, la, furieux...
et qu'il en bgayait, tant la colre le tenait... C'est dj bien
assez de ce que les voisins espionnent par la grille, sans aller
clabauder ceci et cela... que madame pleure, que monsieur brise la
porcelaine  coups de canne, comme je l'ai vu dans ma dernire
place... Mais ce n'tait pas comme ici. Ah bien, oui! Tout le monde
les croyait maris... Je t'en souhaite!... la noce s'tait faite au
treizime...

Mademoiselle Jenny ne put s'empcher de glisser une oeillade
sournoise vers sa matresse. Celle-ci venait de s'asseoir. Ses deux
mains s'appuyaient contre sa poitrine. Elle semblait prs de
dfaillir.

Mademoiselle Jenny n'eut point piti.

--a va et a vient! reprit-elle;--le premier moment de colre
emporte tout... Demain, M. le comte ne se souviendra plus de ce qu'il
a dit.

--Qu'a-t-il dit?... demanda faiblement Batrice.

C'tait le moment de porter un coup de massue.

--Quant  cela, rpondit mademoiselle Jenny,--un homme dans la
position de M. le comte n'aime pas  tre la fable du quartier... Il
parat que ses amis le font enrager avec ce beau-pre... a le
taquine... En cassant le grand vase, il a dit: Ma maison est un
cabaret... je dserterai plutt!... je m'en irai!... je suis 
bout!... Le vase avait cot quatre mille francs chez Monbro... Si
encore a servait  quelque chose de se mettre dans des tats
pareils!...  moins qu'on n'ait besoin de prtexte pour briser les
vitres... a s'est vu... Des fois, on crie bien haut  propos de ceci,
parce qu'on n'ose pas souffler mot  propos de cela...

Sur notre honneur et sur notre conscience, nous dclarons ne pas
savoir o mademoiselle Jenny se serait arrte. tant donn un thme
si opulent, il n'y avait absolument pas de raison pour que la harangue
de mademoiselle Jenny prt fin.

Dsormais, Batrice l'coutait, passive et atterre.

Il y avait longtemps qu'elle craignait cet clat. Il y avait longtemps
que la prsence de son pre la terrifiait. C'tait pour elle la mche
qui devait mettre le feu  la mine.

Parmi ses craintes, celle-l seule avait un corps, une forme, un nom.
Les autres, elle ne se les avouait point.

Si ses autres craintes avaient eu un sens prcis comme celle-l,
Batrice ft morte de chagrin.

Elle doutait, elle redoutait. Ses apprhensions vagues avaient le
bnfice de l'incertitude. Son mari continuait d'tre _bon pour elle_,
selon la locution accepte et triste qui semble tre l'pitaphe des
belles amours; elle ne savait rien de prcis touchant la conduite de
son mari au dehors.

Cette angoisse sourde que Batrice prouvait depuis des annes,
mademoiselle Jenny l'irritait et l'exaltait. L'ide de la sparation
naissait...

Mademoiselle Jenny s'interrompit tout  coup et resta bouche bante 
regarder la porte.

Batrice avait mis sa pauvre main ple au-devant de ses yeux. Elle ne
prenait point garde.

Elle tressaillit violemment au son d'une voix bien connue qui disait:

--Sortez!

En levant les yeux, elle vit mademoiselle Jenny qui s'esquivait, rouge
comme une pivoine et la tte basse.

Elle s'lana les bras tendus; les larmes et le sourire lui vinrent 
la fois.

M. le comte Achille de Mersanz tait debout  quelques pas d'elle.




VII

--Vieux jeune premier.--


Ce que venait faire l le comte Achille de Mersanz, nous ne le savons
pas.

Il tait entr sans frapper, ce qui dnotait en lui une proccupation
extraordinaire; c'tait, en effet, l'homme des formes exquises et des
procds irrprochables.

Il tait entr sans se faire annoncer dans la chambre de sa femme.

C'est tout au plus si pareille chose s'tait produite
parfois,--jadis,--au temps des jeunes amours.

Il avait franchi le seuil sans savoir; son visage tait sombre, son
front se chargeait de nuages.

C'tait bien ce comte Achille, le cavalier qui, par tous salons, passe
pour un _homme charmant_, dans la plus flatteuse acception des termes.
Csarine, le blond lutin de la pension Gran, avait raison: il n'tait
pas trop vieux pour Maxence.

Bien que Maxence et  peine seize ans.

Tant que le premier pli n'a pas ray ces fronts gracieux et un peu
vides, tant que le premier poil blanc n'a pas dshonor ces crnes de
don Juan bourgeois, ces crnes franais par excellence, appartenant
aux ternels jeunes premiers de ce pauvre vaudeville qui est la vie
relle, ils sont jeunes, tout jeunes.

Je vais vous dire pourquoi: c'est que la vraie jeunesse seule peut
russir.

Je vous dfie de me spcifier l'ge d'un colonel de M. Scribe!

On en fit des confitures alors qu'ils avaient vingt ans: ils sont en
bocaux depuis cette poque.

Et toujours jeunes, sempiternellement jeunes, si le bocal fut bien
bouch et la conserve bien faite.

A Dieu ne plaise que ceci soit une critique amre  l'endroit de cet
esprit minent et charmant qui nous combla de tant de prcieuses
comdies! Ce serait un loge plutt. M. Scribe a pris cet amoureux de
carton sur le fait. Il l'a saisi, croqu d'aprs nature. Et toute une
gnration s'est pme, applaudissant ce mannequin de coiffeur si
joli, si pommad, si musqu,  qui ne manque pas mme la parole!

Mais M. Scribe riait dans sa barbe, soyez-en convaincus. Ce bb de
colonel qui lui a produit des millions gaye maintenant son ge mr.

Les poupes  ressort, ne vous y trompez pas, sont encore de la
sculpture.

Et, d'ailleurs, chaque poque a comme cela son magot. Croyez que nos
neveux feront d'innombrables gorges chaudes au sujet de ce jeune
peintre-artiste qui trane depuis dix ans dans tous nos vaudevilles
son chevalet pour rire et sa palette, si chre  mesdames les
modistes.

Le comte Achille tait grand; sa taille lgante et riche emplissait
merveilleusement l'habit noir. Il avait toutes les vertus physiques de
l'homme du monde: c'tait un tireur prcieux, un chasseur de premier
ordre, un cuyer hors ligne. Son tailleur le plaait fort haut; il
mettait gnralement ses fournisseurs  la mode,--et pourtant rien en
lui ne dnotait cette ridicule proccupation du dandy, ce culte idiot
de lui-mme, qui fait de nos _beaux_ un type  part dans l'espce
humaine.

Le comte Achille tait simple dans ses gots et magnifique dans ses
dpenses.

Il avait l'esprit du monde au plus remarquable degr. Il savait vivre.
Il plaisait.

Il tait bon. Il faisait le bien sans faste et peut-tre aussi sans
entranement. Mais sa charit tait assurment  la hauteur de sa
fortune,--et ceci devient rare dans notre sicle perfectionn.

Il avait aim sa premire femme, il aimait sa seconde femme, il
adorait sa fille.

Ses principes politiques taient sujets  vaciller quelque peu;--mais,
pour tout ce qui tait affaire d'intrt, sa dlicatesse atteignait au
scrupule.

En vrit, c'tait un gentilhomme! et vous voyez si nous sommes loin
de faire ici de la diatribe.

Mais sa premire femme tait morte de chagrin, mais sa seconde femme
tait menace du dernier malheur, mais sa fille, avant mme de
franchir les limites de ce clotre bourgeois, la pension Gran, avait
autour d'elle quantit de trappes tendues et bon nombre de piges 
biche.

Que manquait-il donc  ce beau comte Achille?

tait-ce une fatalit qui rayonnait autour de lui, portant malheur 
tout ce qu'il aimait?

Il n'avait pas la taille morale qu'il faut pour mriter ce titre de
personnage fatal. L'lment bourgeois dominait en lui trop
nergiquement pour qu'il pt passer dans la vie comme un mtore
tragique.

Mon Dieu, non! aucun mauvais gnie ne s'occupait de lui, et Satan
n'avait point quitt l'enfer pour le suivre pas  pas sous la forme
d'un confident allemand. Je doute,  vous parler franc, qu'il et
compris les thories de Mphistophls, alors mme qu'on les et
traduites en franais du faubourg Saint-Germain.

C'tait un coeur faible et inconstant, voil tout.

Que votre esprit fasse une halte et assimile cette vrit: De tous les
vices, le plus homicide est la faiblesse inconstante.

Cela tue chez l'homme comme chez la femme.

Ces beaux vases qui fuient, ces natures dbiles  qui le travail, la
douleur, la lutte n'apprirent jamais le grand art de s'armer contre
soi-mme, sont comme des machines infernales places parmi la foule.
Rien n'accuse le danger. Rien ne crie: Prenez garde!

L'aspect du mchant veille la prudence; la vue du glaive dresse le
bouclier.

Ici, rien.

Que craindre de la douceur lgante? Pourquoi se mfier de la probit
hautement prouve?

On accuse parfois les crivains de peindre l'exception. Ce procs est
injuste. Le moraliste a droit de peindre l'exception.--Mais le comte
Achille n'tait pas une exception.

Le comte Achille existe dans toutes les classes de la socit. Il est
toujours ou presque toujours le fils d'un homme fort. Il est la
raction du repos, du bonheur: deux mollesses, contre la bataille
gagne par la prcdente gnration.

Il est le produit et la punition de la victoire.

Le pre a lutt; il a grandi dans son effort. Quand nat le comte
Achille, la bataille est acheve, la position est conquise.

Autour de son berceau, c'est la paix. Il semble que l'enfant subisse
la fatigue des assauts passs. On se dit  l'entour des langes o
s'agite la frle crature: Il sera plus heureux que nous; il fera la
moisson, lui qui n'aura point sem; il aura ville gagne, lui qui
n'tait point parmi les assigeants.

Imprudents! imprudents et fous! aveugles qui ne veulent pas voir la
condition mme de l'existence humaine.

Voici en quel sens le comte Achille est une exception: c'est que les
neuf diximes des fils de la victoire sont rachitiques au physique
comme au moral. Il y a un proverbe qui tranche la question.

Mais la raison vaut mieux que les proverbes, et la raison dit: Si le
pre fut grand, c'est qu'il eut  combattre; si le fils est petit,
c'est qu'il lui a manqu la ncessit de la lutte, cette ducation,
cette gymnastique, ce salut!

Si le pre fut fort, c'est qu'il a exerc les muscles de son corps et
les puissances de son me... Le fils est faible, parce qu'on a enlev
les ronces de son chemin.

L'ducation de l'homme, c'est le besoin  satisfaire et l'obstacle 
briser.

Quiconque supprime le besoin et aplanit l'obstacle, assassine l'enfant
moralement et physiquement.

C'est ordinairement le rle sublime et insens de la mre. Le pre
fait contre-poids.

Quand le pre et la mre s'unissent dans cette oeuvre
d'abtardissement, les races s'teignent.

Mais Dieu est bon. Pour remonter du fond de l'abme, il faut
s'efforcer. Le fils du vaincu est fort par cela mme qu'il est n tout
en bas. Son premier pas est un effort. Sa faiblesse devient vigueur 
mesure qu'il gravit l'chelle,--et ainsi va le monde.

Le pre du comte Achille de Mersanz avait t un lutteur et un
vainqueur.

Achille tait de la gnration qui se repose.

Il avait t _gt_, puisqu'il faut prononcer ce mot vulgaire et si
terrible dans sa nave impudeur,--ce mot que toutes les mres folles
prononcent en souriant. Il avait t gt.

C'tait une riche et noble nature. Le moindre effort et mri cette
jeunesse opulente.

Il n'y eut point d'effort. Autour d'Achille enfant, ce fut une famille
agenouille. La mre rptait chacun de ses mots; le pre, vieux
soldat de Cond, s'enthousiasmait  toutes les sottises qui tombaient
 flots abondants de cette petite bouche rose.

Ses muscles se fortifirent, parce qu'il tait n au chteau, non
point  l'htel. Il fut l'enfant gt de la campagne, toujours
suprieur par le corps  l'enfant gt des villes, et plus dangereux
par cela mme.

Son pre et sa mre moururent au moment o les plis pris restent, mais
o il est encore possible de refaire l'apparence et l'habitude de
l'homme. Achille avait quatorze ans.

Son tuteur fut le marchal duc de ***, vieillard chevaleresque, ami
partial des anciennes coutumes, esprit obstin, caractre tout d'une
pice. Il voulut refondre violemment cette ducation inepte. Il essaya
de la svrit sans mnagements et sans transition.

Achille tait faible. Il tudia. Il acquit l'enveloppe complte d'un
homme distingu.

Sous cette enveloppe factice, la lche pulpe du fruit attaqu restait
telle quelle.

L'enfant gt n'aurait pu tre guri que par le coeur.

Il avait du coeur;--mais quelque chose touffait, opprimait son
coeur.

Ce quelque chose, c'est la maladie mme de l'enfant gt,--cette sorte
de ver solitaire que la faiblesse des parents dveloppe avec une si
criminelle extravagance:--le moi, l'amour-propre, l'gosme.

Chose complexe comme tout ce qui est, chose qui peut servir et nuire:
un peu de bien, beaucoup de mal.

L'amour-propre enveloppa le jeune Achille de cette atmosphre
brillante qu'il garda toujours autour de lui. L'gosme neutralisa
tous ses bons instincts et fit des deuils sur son passage.

La faiblesse et l'inconstance sont deux modes de l'gosme, puisque le
dvouement gurirait ces deux plaies.

Le comte Achille eut toutes les qualits que l'ducation peut donner 
une nature primitivement heureuse.

Mais il fut faible et il fut inconstant. Vous avez vu dj ce que ses
qualits valurent contre deux dfaillances, dont une seule suffirait 
neutraliser la plus haute vertu...

En entrant chez sa femme aujourd'hui, le comte Achille tait
trs-ple; son visage, qui gardait ordinairement tout le poli, toute
la fracheur de la jeunesse, tait dfait. Les yeux avaient un cercle
noir. S'il y avait eu sur ce crne, que d'habitude ornait une si riche
frisure, une seule place vide, on l'aurait dcouverte  cette heure,
car ses cheveux taient en dsordre et presque pars.

Nous disons presque, parce que les expressions doivent tre toujours
adoucies quand il s'agit du comte Achille.

Il faut rpter, du reste, ce que nous avancions au dbut de ce
chapitre: nous ne savons pas ce que le comte Achille venait faire chez
sa femme.

Et peut-tre qu'il ne le savait pas lui-mme.

Il y avait longtemps qu'il n'avait franchi le seuil de cette chambre 
coucher.

Depuis plusieurs mois, Batrice tait trs-franchement malheureuse.

Mais, dans le grand livre commercial que tient le monde, nul tort ne
pouvait tre mis encore au dbit du comte Achille.

Non-seulement il _gardait les convenances_ comme tout homme
passablement lev doit le faire,--mais _il n'y avait rien au fond_.

Ce n'est pas nous qui avons fait cette langue effronte des salons.
Elle est de bonne noblesse. Elle procde de Svign, de Bussy-Rabutin,
de Tallemant, de Saint-Simon, tous gens qui ne se gnaient point pour
tout dire.

Elle a telles sincrits qui feraient rougir les faubourgs.

Le comte Achille n'eut pas le loisir de se reconnatre.

Sa haute taille flchit sous la douce pression des bras de Batrice.
Elle lui mit ses lvres sur la joue une fois, dix fois, caressante et
vive comme un enfant.

Mademoiselle Jenny put voir cela, car Batrice ne lui avait pas encore
donn le temps de sortir.

Mademoiselle Jenny se dit:

--Le Vital l'a donc dniaise!...

Et cette observation de mademoiselle Jenny avait sa raison d'tre.

D'ordinaire, Batrice n'en usait point ainsi.

Mais la venue de son mari la surprenait en un moment de suprme
dtresse.

Ce n'tait pas ce pauvre bon coeur de Vital qui la _dniaisait_. Il
tait mille fois plus niais qu'elle, pour employer le style de
mademoiselle Jenny.

C'tait le sentiment du pril mortel qui naissait en elle.

C'tait son instinct de femme qui acceptait enfin la bataille et qui
se dfendait.

--Que vous tes bon d'tre venu, Achille! dit-elle parmi ses
baisers;--je ne sais pas vous exprimer comme je suis heureuse de vous
voir... Dussiez-vous me gronder ou me faire des reproches...
aujourd'hui, j'aime mieux cela que votre absence... J'avais besoin de
vous... Je ne peux pas m'exprimer autrement et je le rpte: J'avais
besoin de vous!

Elle l'entrana vers un divan et s'assit tout mue auprs de lui.

Le comte Achille tait trs-certainement trop homme du monde pour tre
dconcert comme un simple mari de la finance ou du notariat; mais
toute surprise a sa force dsaronnante et toute cuirasse a son
dfaut. Le comte Achille avait compt sur un autre accueil.

Il s'tait arm en guerre contre les larmes.

Les larmes de Batrice tincelaient dans un adorable sourire.

Le comte balbutia:

--Pourquoi vous gronder, chre?... Et des reproches, pourquoi?

Batrice rougit.

--Mon pauvre bon pre, dit-elle,--ne pche que par ignorance... mais
je sais que sa conduite vous fche...

--Ne parlons pas de cela, l'interrompit le comte;--il faudra renvoyer
cette fille... Tout ce qui vous touche m'est cher, Batrice...

Il attira sa main jusqu' ses lvres et l'effleura d'un baiser qui
n'tait que galant.

Batrice lui tendit son front d'un air suppliant.

--Vous tes le meilleur des hommes, Achille, dit-elle;--quand vous ne
m'aimerez plus du tout, je mourrai.

Le visage d'Achille s'altra si notablement, que Batrice fit un geste
d'tonnement. Achille appuya ses deux mains contre son front, o
perlaient des gouttelettes de sueur.

--Je souffre beaucoup depuis deux jours, murmura-t-il en forme
d'explication;--je ne sais pas ce que j'ai...

--Avez-vous vu le docteur? demanda la jeune femme dj inquite.

--Non...  quoi bon?... Le docteur ne peut rien  cela.

--Autrefois, pronona tout bas Batrice,--j'avais une part de vos
chagrins et de vos joies.

Le comte Achille baissa la tte.

Une vague douleur traversa l'me de Batrice. Ce fut aigu comme un
coup de poignard. Un instant, elle se sentit condamne.

Elle reprit d'une voix si douce et si tendre, que le comte en eut le
coeur serr:

--Dieu ne m'a pas donn d'enfant... vous pouvez tout me dire, Achille.

--Tout vous dire?... rpta M. de Mersanz avec effort.

--Je sais que vous tes bon... je sais que vous avez piti... Il y a
des moments o mon coeur rvolt me crie: Qu'as-tu fait pour subir
un si horrible chtiment? C'est impossible! il t'aime encore...

--Je suis prt  vous pouser, Batrice, dit le comte, qui se
redressa.

C'tait un gentilhomme  ses heures.

La jeune femme secoua la tte avec tristesse.

--Regardez-moi, Achille, murmura-t-elle lentement;--je veux voir votre
me dans vos yeux... Je n'ai pas d'enfant; mon droit n'est qu' moi...

--Voudriez-vous donc me quitter, Batrice? s'cria M. de Mersanz.

--Non, fit-elle avec un sourire cleste,--je vous aime et j'ai mon
pre... Je mourrai comtesse de Mersanz.

Achille voulut parler. Sa belle main caressante lui ferma la bouche.

--Dans votre grande maison, poursuivit-elle,--une morte tiendra si peu
de place!... Ne me chassez jamais, Achille... Dites-moi seulement:
J'ai un autre amour... Ce ne sera pas long... je vous le promets...
et mon pre n'aura qu'un deuil  porter...

--Mais pourquoi me parlez-vous ainsi, Batrice? demanda le comte, dont
la voix tremblait.

--Parce que je ne veux pas faire trop lourd le fardeau impos  la
vieillesse de mon pre... C'est un soldat... Je ne peux pas lui
pargner le chagrin de l'adieu... je veux lui sauver le dshonneur!

Elle souriait toujours et sa beaut rayonnait si touchante, que vous
l'eussiez adore comme une madone.

Les yeux d'Achille battirent, brls par les larmes qui voulaient
jaillir.

Batrice reprit:

--J'tais bien enfant! Tout ce que vous disiez, Achille, je le croyais
comme si c'et t la parole mme de Dieu...

--Sur mon honneur! l'interrompit le comte,--je ne vous ai point
trompe.

--Non, fit la jeune femme, tandis qu'une nuance d'amertume venait
parmi son sourire,--vous ne m'avez pas trompe... Vous tes prt 
m'pouser...

--Elle s'arrta tout  coup et un nuage passa sur son front.

--Csarine, dit-elle,--a fait enlever de ma chambre le portrait de sa
mre... la vraie comtesse de Mersanz.

--Csarine est une capricieuse enfant..., commena le comte.

--Csarine ne m'aime plus... quelqu'un s'est mis entre nous...
Avez-vous parfois compris comme j'aimais votre fille, Achille?

--Votre coeur est si beau et si bon...

--Je voulais tre sa grande soeur et sa mre... Que de rves
charmants! et quel cher avenir j'avais arrang pour nous deux!... mais
j'aurais t trop heureuse!

Il y eut un silence. Achille avait un poids sur la poitrine. Le
souvenir voqu de sa premire femme remuait toutes les fibres
honntes qui taient en lui.

Il contemplait Batrice  la drobe. Jamais il ne l'avait vue si
belle.

La figure de Batrice s'tait anime. Son oeil avait quelque chose
d'extraordinaire et d'inspir. La fivre tait l.

--Je vous en prie, Achille, poursuivit-elle tout  coup de cette voix
plus brve qui est un symptme;--ne me faites jamais le mal que j'ai
souffert en songe... C'tait une de ces nuits dernires, et je
voulais toujours aller vous raconter cela... Hier, quand nous sommes
passs devant la pension Gran, l'ide m'en est revenue... mais il y a
des jours o je n'ose pas vous parler... Je songeais que j'tais
veille dans cette chambre... Y resterai-je longtemps dsormais,
Achille?... Le portrait de la comtesse de Mersanz pendait encore aux
lambris... Douce sainte! bien souvent ma prire l'a invoque...
Csarine tait l aussi; il y avait un petit chevalet; Csarine
peignait devant la croise... Je regardais tour  tour la mre et la
fille... il me semblait que j'tais de trop entre elles deux et que
j'occupais une place usurpe... Vous savez comme les rves sont fous.
Le tableau se mit  vivre. Les yeux de la comtesse me parlrent et le
vent passa dans ses beaux cheveux blonds... mais, vivante, elle tait
bien plus ple... et je sentais dans ma propre poitrine son pauvre
coeur qui souffrait.

Csarine chantait, rieuse et gaie. Son chant me faisait mal. Je lui
dis:

--Ne chante pas; ta mre souffre.

Elle ne m'entendait pas.--La comtesse tait debout dans son cadre.
Elle oscillait comme une draperie au vent. Je me disais: Elle va
mourir encore une fois...

Folie des rves! s'interrompit ici Batrice, qui parlait rapidement,
mais avec fatigue;--on ne meurt qu'une fois, parce que Dieu est bon.

Je me demandais: Pourquoi suis-je ici? Que fais-je dans cette maison,
o je ne suis ni la mre ni la fille?...

Achille, j'esprais et je redoutais votre venue. Il me semblait que
vous alliez juger ce bizarre procs.

Csarine chantait toujours. Le visage de la comtesse se voila comme
si une grande ombre avait pass sur sa beaut. Je ne la voyais plus
qu'au travers d'un nuage.

Et j'prouvais une indicible pouvante  voir ses traits se
transformer peu  peu.

Elle tait aussi belle, mais belle diffremment. Je l'aimais moins
ainsi. Elle tait beaucoup plus jeune. Je vins  la craindre comme si
elle et t mon ennemie.

Pauvre chre vision! Elle n'est pas mon ennemie. Trop souvent, elle
s'est penche  mon chevet pour me dire: Sois heureuse... aime-la
bien!...

Je crois qu'elle tait plus belle. C'taient maintenant de longs
cheveux noirs  reflets fauves, des sourcils dessins hardiment, des
yeux de feu, un teint d'Espagnole.

C'tait... pourquoi ne vous le dirais-je pas, Achille?... c'tait une
figure que j'avais vue... que nous avions vue ensemble tous les
deux...

Cette jeune fille qui a l'air d'une femme, cette enfant au regard
profond et hardi... Maxence... l'amie de notre bien-aime Csarine.

Elle fixait sur moi ses yeux, qui me brlaient.

On et dit qu'elle voulait me chasser. Elle me montrait du doigt 
Csarine. Csarine s'loignait de moi...

Puis nous fmes seuls tous deux, Achille. Vous tiez triste et doux.
J'avais la mort dans le coeur,--comme  l'heure o nous sommes.

Quelque chose vous empchait de me parler; mais je voyais votre
pense en dedans de vous-mme.

Vous vouliez vous sparer de moi. Toute votre fortune tait l dans
une cassette, sur la table. Vous vouliez me dire: Partageons...
prends-en la moiti...

Le comte Achille releva la tte tout  coup et ses yeux brillrent.

Son regard interrogea le visage enfivr de Batrice.

Une parole se pressa sur ses lvres.

Mais il n'eut pas le temps de la prononcer.

Ce qu'il fut sur le point de dire, nous ne le rpterons pas. Batrice
ne le devina point, puisqu'elle resta debout.

C'et t  lui briser le coeur.

Elle prit les deux mains du comte et les serra doucement entre les
siennes, qui brlaient.

--Je vous connais..., murmura-t-elle;--s'il tait possible que vous me
chassiez, du moins, vous ne m'insulteriez pas!

Mademoiselle Jenny l'a dit bien souvent depuis  M. Baptiste et 
d'autres: Il ne tint pas  un cheveu que M. le comte ne propost la
moiti de sa fortune.

Vous sentez bien que mademoiselle Jenny tait l quelque part aux
coutes.

C'tait sa fonction. Elle ne pouvait manquer  ce sacr devoir.

Mon Dieu oui,--du moins mademoiselle Jenny le comprit ainsi;--monsieur
le comte n'aurait pas mieux demand que de faire comme dans le rve de
Batrice. Ce mot _partage_ lui vint positivement jusqu'aux lvres.

Ce mot, dans la bouche du comte Achille, valait juste quatre cent
mille francs de rente.

Sangodmi! que de charmantes comtesses pour rire auraient donn leur
dmission pour moins que cela! Avec la moiti de cette moiti, avec le
quart, la plus niaise de ces chtelaines et achet une duch-pairie
dans la rue Saint-Georges et appris  lire par-dessus le march.

Quatre cent mille francs de rente,--pour s'en aller!

Vous voyez qu'en somme ce joli comte Achille tait un bien honnte
homme!

Pour mademoiselle Jenny, ce moment fut dramatique au del de toute
expression. Elle eut la chair de poule, son petit coeur battit; elle
fut oblige, pour dominer son motion, d'ouvrir un flacon de sels
appartenant  Batrice et qui, je ne sais comment, se trouvait dans sa
poche.

Batrice ne parla plus. Elle fixa son regard charg de mlancolie sur
Achille. Elle essaya de sourire encore.

M. de Mersanz tait  la torture. Ce n'tait pas un coeur de roche,
bien au contraire; il avait donn en sa vie des preuves multiplies de
sensibilit vulgaire; mais il avait rarement subi ces violentes
temptes morales qui bouleversent et qui brisent. Sa nature n'allait
pas  ces excs.

En ce moment, nous l'affirmons, sa dtresse arrivait au tragique.

Quand son regard tomba sur Batrice, il vit les longs cils de sa
paupire s'abaisser lentement et ses grands yeux se clore comme si la
force et manqu dsormais aux muscles de sa paupire.

Les mains de la jeune comtesse, qui pressaient les siennes, devinrent
froides.--puis se dtendirent.

Mademoiselle Jenny, qui n'entendait plus rien, mit son oeil de lynx
au trou de la serrure.

--Pauvre minette! pensa-t-elle,--nous allons essayer d'un petit
vanouissement... Mais c'est vieux comme Mathusalem et a ne russit
plus que dans les mnages du commun!

Elle fit sa retraite sur la pointe du pied pour aller rjouir un peu
M. Baptiste, qui attendait des nouvelles.

--a marche! a marche! lui dit-elle;--nous en sommes aux yeux blancs,
pamoison complte! C'est la fin du commencement. J'ai servi une
coquine qui ne manquait jamais son homme avec ce moyen-l... Mais elle
savait si bien son affaire!...

--Va couter, conseilla M. Baptiste.

--Nous avons dix minutes devant nous, rpliqua la soubrette. Il faut
le temps de jeter l'eau  la figure, de taper dans le creux de la
main, etc... Ah! que le monde _sont_ bte!

M. Baptiste frona le sourcil.

--Si vous ambitionnez de devenir madame Baptiste, ma poule,
dit-il,--dfaites-vous de ces pataqus dont la bonne socit verrait
en vous le dfaut absolu d'ducation premire.

Il parat que mademoiselle Jenny tait subjugue par ce grammairien
de Baptiste, car elle ne protesta point.

Batrice tait dans les bras d'Achille, qui la soutenait, ple comme
elle, le coeur serr par un remords dont la violence inattendue
l'tonnait lui-mme.

Il la connaissait bien. Il savait que ce ne pouvait tre un jeu.

Il n'avait point compt peut-tre sur la rvolte de sa propre
conscience. Il n'avait pas mesur surtout la profondeur de cet abme
creus par son caprice. Enfant gt maintenant comme autrefois, car
ils vieillissent sans cesser d'tre enfants, il allait aveuglment o
l'entranait sa passion.

Chemin faisant, si quelque scrupule s'tait soulev en lui, son
insouciance entire l'avait suffisamment combattu. Et, d'ailleurs, il
y a des mots vides de sens qui sont invents tout exprs pour endormir
la conscience.

On se dit: Cela se fait, je ne suis pas le premier.--Les msalliances
ne russissent pas.

On ajoute: Je compenserai, je rparerai...

Mais la mort n'a point de compensation dans nos moeurs
modernes.--Mais ce comte Achille avait dj laiss un pauvre beau
corps inanim sur le chemin de ses folles amours.

Il y avait l, aux boiseries de la chambre de Batrice une place
vide. Avez-vous remarqu cette trace claire et un peu jauntre que les
cadres absents laissent  l'endroit qu'ils ont longtemps recouvert?

En certains cas, cette trace produit un effet lugubre.

Une trace pareille se voyait dans la chambre de Batrice; elle nous a
dit elle-mme que le portrait de la jeune comtesse de Mersanz avait
t rcemment enlev.

Ce carr long, plus ple, marqu sur la boiserie, fascinait le comte
Achille.

C'tait quelque chose de terrible qui se passait en lui.

Y avait-il dj deux cadavres dans le sillage de la barque o voguait
ce vulgaire don Juan?

Don Juan! masque hideux  tous les degrs! cration obscne, impure,
hassable! dmon btard qui n'est pas assez puni quand Dieu l'a
foudroy!

Vainqueur des batailles trop faciles! conqurant des citadelles qui ne
savent pas rsister! dompteur de femmes agenouilles!

Il y a des sots qui diront: Pourquoi comparez-vous ce comte bourgeois
 don Juan, le demi-dieu?

Je ne sais personne qui ne ft honneur  don Juan en daignant se
comparer  lui: pour moi, don Juan est idiot avant d'tre sclrat.
C'est ma haine la mieux justifie et c'est mon plus profond mpris.

Je ne l'admets qu'au comique,--au burlesque, devrais-je dire.

Si je rencontrais don Juan, je ne sais si le rire ne me gurirait pas
de ma colre.

Je le vois d'ici, ce chevalier, moiti coq, moiti dindon, avec son
casque dont le panache est une crte sanguine; je le vois, ce tnor
qui a tous les vices de la femme pour mieux sduire la femme, ce
fanfaron, ce comdien, ce menteur!

Il est brave; mais qui donc n'est pas brave?

C'est un sauvage qui scalpe les coeurs pour les mettre  sa
ceinture. Le premier venu parmi les honntes gens va chasser ce
taureau qui voit rouge, avec un fouet ou avec un bton. Il existe, je
ne dis pas non, mais c'est la honte ternelle de la femme. Pour que ce
paon gagne sa vie  faire la roue, il faut la complicit obstine des
filles d've. La faiblesse de la femme suscite don Juan comme
l'occasion fait le larron. Ce sont les femmes qui ont pris au srieux
l'pope grotesque de ce maraud dguis en grand seigneur, dont les
bonnes fortunes sont des sclratesses et dont la passion est une
infirmit.

Non, notre comte Achille n'tait pas don Juan.

Nous tchons de peindre des hommes de chair et d'os. Notre comte
Achille est partout autour de nous,  Paris et ailleurs. Si vous ne
l'avez pas rencontr, vous le rencontrerez.

Tandis que don Juan ne se rencontre pas tous les jours. Il est souvent
au bagne.

Le comte Achille dposa Batrice sur le canap. Sa premire pense fut
de sonner pour appeler du secours.

Il ne sonna point.

Il s'agenouilla auprs de Batrice inanime et se mit  prononcer son
nom doucement, comme s'il et cru que cette caresse suffisait pour la
rendre  la vie.

Il tournait le dos  la place vide du portrait.

Mais il voyait le portrait,--et sa dtresse lui faisait trouver je ne
sais quelle douloureuse ressemblance entre sa femme morte et celle-ci
qui avait dj parl de mourir.

Elles avaient le mme ge... A toutes deux, il avait promis devant
Dieu un amour qui devait durer autant que la vie.

Il se souvenait bien: quand il se retrouva en face de sa premire
femme, tendue sur le lit mortuaire, il interrogea son coeur; il y
reconnut l'amour vivant. Il aimait cette morte...

Et son tre entier s'tait dchir quand une voix vengeresse avait
murmur  son oreille: C'est vous qui l'avez tue.

Cette voix n'tait point celle de sa conscience bourrele; cette voix
appartenait  une pauvre crature, tout humble et toute faible, qui
avait nom Marguerite Vital: la concierge du n 81, o la comtesse de
Mersanz tait morte.

Le comte ne se rvolta point contre ce chtiment que le ciel lui
suscitait de si bas. Il pleura et il gmit en prsence de la petite
bonne femme.

Puis il se sauva loin, bien loin de ce deuil,--et, quelques mois
aprs, il suivait en souriant les pas de Batrice.

Hlas! et voil que Batrice aussi se penchait, frappe au coeur!...

Il est des choses qu'on hsite  crire, tant elles sont puriles et
_btes_, dans toute la puissance de ce mot, qui n'a point de vrai
synonyme en franais. Mais il faut bien solfier cette gamme asinante
des petits sentiments du vieil enfant gt, de l'ancien jeune premier,
de cet homme de cire qui devient important seulement quand il se
change en torche pour allumer quelque incendie dplorable.

Inutile toujours, celui-l, par la faute de sa trop facile enfance,
mais souvent nuisible.

Eh bien, oui! je le dirai, quelle que soit la difficult d'exprimer
ces nuances misrables.

Le comte Achille, au milieu de son angoisse sincre, prouvait je ne
sais quel orgueil imbcile  dcouvrir en lui-mme l'homme fatal.

Et le comte Achille, je le rpterai  satit s'il le faut, n'tait
point ce qu'on appelle un sot dans le monde. C'tait un homme
brillant, un homme cit, portant bien sa fortune et tenant bien son
rang.

Mais si vous saviez comme cela les tonne d'tre quelque chose en bien
ou en mal! Avez-vous vu ces blonds chrubins qui jouent au soldat?--Je
vous affirme que l'envie de tuer leur passe par la tte.

Le comte Achille appuya sa belle tte sur sa blanche main et se dit:

--Il est donc vrai! je brise tout ce que je touche!

Il se fit horreur  lui-mme. C'est flatteur.

Cela n'alla point pourtant jusqu' dresser sur son crne un peu troit
les boucles gracieusement tages de ses magnifiques cheveux. Au
contraire, son attention fut dtourne et distraite par cette chance
qu'il avait de se prendre un instant au srieux. Son regard chercha un
miroir; il passa deux fois la main sur son front...

Les marmots qui font les soldats se frisent bien la moustache.

Ce ne fut qu'un moment. Si mademoiselle Jenny ft reste une minute de
plus  son poste d'observation, elle aurait vu le comte Achille
agenouill devant le sofa et contemplant Batrice les larmes aux yeux.

De vraies larmes, cette fois. Cette aurole de fatalit qu'il s'tait
adjuge donnait satisfaction a son amour-propre futile. Cela le
faisait clment en mme temps que victorieux. La corde des bonnes
impressions vibrait en lui avec une vigueur inaccoutume.

Il avait piti; c'tait dans son rle de conqurant. Souvenez-vous des
grandes mlancolies de Napolon traversant les champs de bataille au
lendemain de la mle.

Il avait piti.--Peut-on regarder sans compassion ces pauvres fleurs
inclines sur leur tige?

L'ide vient, l'ide de la goutte d'eau secourable qui pourrait leur
rendre l'existence.

L'eau  la plante, le bonheur  la femme. Une goutte d'espoir, une
goutte de cette rose d'amour qui ranime et qui vivifie.

Une fois entr dans cette voie, la faiblesse mme de sa nature et la
dbonnairet relle de son coeur devaient le mener trs-loin. La
plupart de ces gens ont du moins cette qualit neutre de ne savoir pas
plus rsister au bien qu'au mal. Le comte Achille valait certes mieux
que le commun des jeunes premiers en retraite. S'il et t en bonnes
mains, on aurait fait de lui un pre noble passable en quelques annes
de temps, entre des mains habiles comme celles de madame la marquise
de Sainte-Croix... Mais nous ne savons pas encore  quelle sauce cette
minente personne prtendait le dvorer.

Il fut touch loyalement et profondment. Il ne serait pas juste
d'analyser avec trop de minutie les diverses causes de son motion.
L'appareil de Marsh trouve partout de l'arsenic. Il est incontestable
que notre analyse dcouvrirait dans l'moi prsent du comte Achille
une trs-notable dose d'gosme; mais nous avons dj manqu
d'indulgence  l'gard de ce personnage, prcisment  cause de la
place un peu trop large et trop haute que ses pareils, typiquement
parlant, occupent dans notre beau monde. Aller au del, ce serait
exagrer la svrit.

Souvenons-nous qu'aucun groupe typique de consciences ne rsisterait
au travail de l'appareil de Marsh, transport dans le domaine moral.

En somme, le comte Achille pouvait bien se reprocher la fin prmature
de sa premire femme, conduite au tombeau par le chagrin; mais il
ignorait, nous l'affirmons, les moyens terriblement ingnieux pris
par madame de Sainte-Croix et ses complices pour hter cette
catastrophe. Il ne connaissait pas la comdie nocturne joue au chevet
de la jeune comtesse.

Le seul coupable,  son sens, c'tait lui-mme. Devant cette pauvre
belle crature inanime, il fit serment de n'tre pas deux fois
meurtrier.

Il resta l, seul, en face de ce mal semblable  la mort; il ne voulut
point d'aide, parce que sa sensibilit, tout  coup exalte, connut
pour un instant les dlicatesses du dvouement viril. Il se dit avec
raison: Il suffira de moi pour lui rendre la vie.

Ainsi agenouill et rchauffant de ses lvres la bouche froide de
cette femme qu'il avait adore presque enfant, dont les sens et le
coeur taient ns  son profit, il voqua malgr lui tout le pass.

La posie n'est pas toujours en nous. Le choc des vnements la
produit.

Il est des orages de posie aussi indpendants de nous que ces autres
orages, ns de la bataille des nues, qui se heurtent au-dessus de nos
ttes.

Tout ce pome charmant des jeunes amours se droula autour du comte
Achille comme une guirlande fleurie. Il revit ce sourire qui avait
clair son deuil, il couta ce chant suave et doux qui tombait de la
fentre modeste, l-bas en la vieille cit de Lige. Comme elle tait
charmante, incline sur sa broderie et secouant ces grands cheveux
prodigues qui l'aveuglaient comme un voile!...

Quand elle relevait la tte, quel rayon!

Et sa tche termine, comme le naf triomphe illuminait son front de
seize ans!

Le comte Achille se disait,-- cette heure, il s'en souvenait bien:
Pourquoi tant de joie? Fallait-il la tche accomplie pour que sonnt
l'heure du rendez-vous?

Il la suivit,--pour savoir.

Et dj son coeur battait, pouvant par cette ide; le jeune amant
l'attendait au dtour de la rue prochaine.

Son coeur battait plus fort au dtour de chaque rue.

O allait-elle ainsi, leste et presse? Pour qui se htait-elle?...

Le vent prenait les plis du voile qui flottait sur son petit chapeau
de paille, dcouvrant une boucle brillante et mobile.

Elle allait, elle courait...

Oh! cette maison  la porte pauvre et sombre dont elle souleva tout 
coup le marteau!

Le comte Achille ne s'arrta point devant la porte referme. Il
entra,--toujours pour savoir, car il tait dj jaloux.

Le comte Achille avait rv bien souvent dans ses rves ce pur et
dlicieux tableau: l'ange des charitables dvouements au chevet d'une
humble agonie.

Elles sont si belles quand la pit misricordieuse clate dans leur
regard et rayonne autour de leurs fronts!

Il s'esquiva, mais il revint. La pauvre merance lui parla de
Batrice. Il aima comme un fou, se disant dans la sincrit de ce
paroxysme: Je n'ai jamais aim ainsi, jamais ainsi je n'aimerai...

Puis ce furent les joies de la conqute, chastes et chres prmisses
d'un hymen loyal des deux parts.

Car le comte Achille se fut fait dgot  lui-mme s'il n'et pu se
dire  cet instant: J'tais sincre: je voulais tenir au del de mes
promesses.

Cette union valait devant Dieu.

Tout en songeant ainsi, le comte Achille entourait Batrice de ces
soins que chacun sait administrer aux personnes prives de sentiment.
Quand Batrice poussa le premier grand soupir, il se mit  guetter ce
rveil qu'il allait faire si joyeux. Il l'admira, ple qu'elle tait
encore et gracieusement affaisse dans ses bras. Il s'cria dans le
fond de son coeur: Je l'aime! je sens que je l'aime! Elle est ma
femme, je veux lui donner assez de bonheur pour expier toutes ses
larmes!...

Il n'avait plus que cette pense dans l'esprit et que ce dsir dans
l'me.

Un baiser acheva le rveil de Batrice, qui ouvrit les yeux, cherchant
ses souvenirs.

--Vous ici!... murmura-t-elle.

Il y avait du ravissement dans ses yeux pendant qu'elle le contemplait
agenouill.

--Il y avait si longtemps!... dit-elle encore;--est-ce que je rve?...

Achille s'assit auprs d'elle sur le sofa et passa son bras derrire
sa taille.

Il y avait un coeur maintenant sur son visage, et vous l'eussiez
trouv plus beau  cette heure o il l'aimait.

Batrice avait referm les yeux, craignant peut-tre de voir s'envoler
ce doux songe.

Il lui dit:

--Peux-tu me pardonner et m'aimer comme autrefois?

Le sourire entr'ouvrit les lvres de Batrice, et, tandis que ses yeux
restaient clos comme dans l'extase:

--Je t'aime mieux qu'autrefois, rpliqua-t-elle.

Achille mit ses lvres dans cette chevelure opulente aux masses
flexibles et parfumes.

--Ange! pauvre ange chri! balbutia-t-il.

Puis, s'interrompant:

--coute! il y a des heures o je ne suis pas moi-mme. Un mauvais
gnie plane autour de moi. Je t'aime et je n'aime que toi, Batrice...

Elle jeta ses deux bras autour du cou de son mari. Sa bouche se
frona, cherchant  ttons le baiser.

--Rpte cela, balbutia-t-elle.

--Je t'aime! je n'aime que toi, Batrice! ma compagne chrie! ma
femme!

Il tait sincre, nous nous portons sa caution.

Mais la sincrit de l'ancien jeune premier n'exclut jamais la comdie
dans l'expression, ni l'emphase dans le sentiment.

Il ne se croirait pas loquent s'il n'tait troubadour.

C'est le stigmate indlbile. Alors mme que les vieux enfants gts
font bien, l'allure et la virilit leur manquent. Leurs parents ont
soin, la plupart du temps, de les tuer avant la dix-huitime anne;
cela claircit leurs rangs. S'ils taient plus nombreux, il faudrait
crer pour eux une nouvelle catgorie en dehors de la femme et
au-dessous de l'homme: un sexe surnumraire.

Batrice rouvrit les yeux et l'enveloppa d'un long regard tout plein
de passion.

--Merci! fit-elle.

--Je voulais te dire, reprit Achille;--tu ne sais pas, toi, pauvre
sainte, garde par la vertu sereine, ce que c'est que l'entranement
de la passion... Il y a des coeurs qui brlent comme la lave... Il y
a des ardeurs  la fois si fatales et si folles...

--Allons loin de Paris! l'interrompit-elle.

--Oh! tu m'as devin! s'cria-t-il avec un naf transport;--ton amour
t'a donn l'intelligence de ces choses inconnues!... Fuyons! tu as
bien dit! fuyons tous deux, loin, bien loin... Je te confie mon
bonheur et toute ma vie... Tu me garderas contre moi-mme...

Batrice pensa tout haut:

--Tu l'aimes donc bien!...

Une plus savante n'aurait pas dit cela.

Le comte Achille laissa tomber sa tte jusque sur sa poitrine. Il
avait la conscience de la beaut de son rle. Il posait en hros avec
un vritable plaisir.

--Batrice! pronona-t-il d'une voix altre,--n'essaye pas de sonder
un abme insondable! Sauve-moi de moi-mme, voil la tche que Dieu te
donne. Elle est belle, accomplis-la!... Je t'aime, et je veux que tu
sois ma femme; que te faut-il au del?... Nous partirons demain... Je
ferai, de notre union sanctionne et cimente par la loi, un port o
m'abriter contre la tempte... Tu seras une barrire entre moi et
l'enfer...

La tirade fut longue.

Il est ncessaire de l'avouer, les femmes coutent parfois ces
rminiscences malades du drame allemand. Elles ne dtestent pas assez
ces balivernes. Quand le jeune premier mrite ne tombe pas sur une
courtisane, il peut souvent parler pendant une demi-heure sans exciter
le rire. C'est l tout  la fois son triomphe et son suprme malheur.

Il pse sur tout ce qu'il aime; il est dompt  coup sr par quiconque
ne l'aime pas.

Batrice tait aussi suprieure au comte Achille que le pur diamant
est suprieur au strass vaniteux et vulgaire; mais c'est le propre de
la supriorit de s'abaisser elle-mme devant l'objet aim.

L'tre suprieur cre l'idole  l'image de sa propre force.

Batrice coutait, la pauvre belle me, subjugue et charme. Elle
buvait les paroles avec une sorte d'ivresse. Elle admirait, elle
adorait. Elle se demandait de bonne foi par quelle vertu elle avait
mrit cet immense bonheur.

--Si un jour, dit-elle dans son humilit idoltre,--tu venais 
regretter...

--Je serai li! l'interrompit hroquement le comte Achille;--c'est ce
que je veux, c'est ce que je souhaite... Une chane pour moi, c'est
une arme; j'ai besoin d'arme pour me dfendre...

Il ajouta, entrevoyant peut-tre le ridicule souverain de cette
argumentation:

--Pour dfendre mon bonheur, qui est de t'aimer.

Batrice lui tendit sa main blme et tremblante. Il y dposa un baiser
et reprit:

--Ce soir, la petite fte pour le retour de notre Csarine... Demain,
le dpart... Nous nous rendons  notre terre de Bourgogne... Nous nous
marions sans bruit: le silence est ce qu'il y a de mieux autour d'une
rparation... Nous restons ensemble pendant toute la belle saison, et,
 notre retour  Paris, nous sommes de vieux poux... En quelques
mois, nous avons regagn des annes.

Batrice s'inclina. Elle mit un baiser avec une larme sur la main du
comte Achille.

--As tu fini?... pensait mademoiselle Jenny derrire la porte.

M. Baptiste avait bien raison de dire que le style de cette jeune
camriste tait plein de hardiesses rprhensibles.

Mademoiselle Jenny tait  son poste d'honneur. Elle avait l'oreille 
la serrure depuis dix minutes pour le moins. Elle n'avait rien perdu
des loquentes proraisons de M. de Mersanz.

Son premier mouvement avait t la frayeur, car mademoiselle Jenny
avait intrt  ne point permettre que ce petit drame et un heureux
dnoment; mais elle connaissait son comte Achille, et le rsultat de
ses rflexions fut ainsi formul: As-tu fini?

Elle avait,  ce qu'il parat, de quoi combattre les chevaleresques
rsolutions de son matre.

L'instant d'aprs, Achille et Batrice taient mus et silencieux 
ct l'un de l'autre. Leurs mains runies se parlaient. Batrice ne se
souvenait point d'avoir got un bonheur aussi parfait. Achille, fier
de la joie qu'il donnait, se sentait libre et heureux. Batrice avait
consenti au dpart. Elle remerciait Dieu dans son coeur pour cette
flicit qui lui tombait du ciel, au plus fort de sa dtresse.

Quand le comte Achille reprit la parole, ce fut pour drouler ces doux
projets qui naissent toujours d'une bonne rsolution, pour esquisser
le tableau de cette solitude enchante que leur amour allait embellir.
Il se complaisait  cela, et Batrice l'coutait comme on savoure un
beau rve.

Tout  coup, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jenny, feignant d'tre
tout essouffle d'une course qu'elle n'avait point faite, s'cria:

--Mademoiselle Csarine!

Batrice se leva d'un bond, tandis que M. de Mersanz fronait, en
vrit, le sourcil. La situation le tenait; il n'tait point content
d'tre drang.

--Qu'elle vienne, la chre enfant, qu'elle vienne! dit vivement
Batrice.

Mademoiselle Jenny ne bougeait pas.

--Allez donc la chercher! ajouta Batrice.

Au lieu d'obir ou de rpondre, mademoiselle Jenny annona de nouveau,
mais d'un ton patelin et en baissant les yeux:

--Madame et mademoiselle de Sainte-Croix.

Achille se leva  son tour. Il chancelait sur ses jambes.

La figure de Batrice se couvrit d'une mortelle pleur.

Elle regarda son mari, qui dtournait la tte.

--Je ne reois pas, dit-elle;--allez, et rpondez que je ne reois
pas!

Achille tait muet.

Mademoiselle Jenny restait toujours immobile.

--Eh bien?... fit imprieusement Batrice.

--C'est que..., balbutia mademoiselle Jenny en jouant l'embarras,--ces
dames sont dj au salon.

M. de Mersanz fit un mouvement pour sortir.

--Et qui vous a autorise...? commena la jeune comtesse.

Cette fois, mademoiselle Jenny releva la tte et rpondit d'une voix
assure:

--C'est mademoiselle de Mersanz qui m'a donn l'ordre de les recevoir.

Batrice se laissa choir sur le divan.

Le comte Achille hsita un instant, puis il lui baisa la main et
sortit en disant:

--Je vais embrasser ma fille.




VIII

--Le cabinet du mari.--


Un temps de galop ramenait notre cavalcade le long du bas ct de
l'esplanade des Invalides. Frmieux, le maquignon fashionable, tenait
la tte; M. de Grvy et M. de Montmorin suivaient.

Frmieux disait:

--A cent cinquante louis, vous n'en trouveriez pas un pareil!

--Rgle gnrale, rpliqua M. de Montmorin,--chaque fois que Frmieux
vous engante, c'est uniquement pour vous faire plaisir. Il a choisi
la carrire chevaline pour donner cours  sa gnrosit naturelle.
Aussi vient-il d'acheter une terre de deux cent mille cus dans le
Calvados.

--Pour surveiller de prs ses lves, ajouta Grvy.

Ils galopaient.--Ils arrivrent devant la grille de l'htel de
Mersanz.

Le vicomte de Grvy s'interrompit pour dire:

--Passez franc, Frmieux, et ne regardez que d'un oeil.

Frmieux, obissant, ne fit que passer. Il jeta un coup d'oeil
rapide au travers de la grille. Le vicomte et M. de Montmorin, qui le
suivaient, passrent en affectant de tourner la tte.

Frmieux dit quand le trio questre eut enfil la rue Saint-Dominique:

--Il n'y a plus personne dans le jardin, personne sur la terrasse de
madame du Tresnoy; toutes les fentres de l'htel sont closes... C'est
lugubre comme un dcor de mlodrame.

--Nous verrons un acte ou deux ce soir, rpliqua M. de Montmorin.

--Messieurs, dit le vicomte de Grvy,--cette femme-l est une des plus
belles, des plus spirituelles, des meilleures que j'aie rencontres,
depuis que j'ai des yeux pour regarder les femmes... Nous ne pouvons
rien pour elle; mais le premier venu peut aggraver le danger de sa
position en colportant ou en coutant les bruits qui courent...

--Sur dix personnes que nous avons rencontres au bois, fit observer
Montmorin, neuf nous ont parl de cette affaire-l... C'est le bruit
public... on ne peut empcher Paris de bavarder.

--Et, d'ailleurs, ajouta Frmieux, naturellement port  la svrit
en fait de morale par le genre de commerce qu'il avait l'honneur de
pratiquer,--voil madame de Mersanz qui va rentrer dans sa famille. Il
faut que la position soit rgularise.

Notez ce mot. Il est poignard.

Les mots poignards sont au nombre de douze ou quinze dans le langage
parisien.

Si vous entendez une rumeur d'o se dgage ce mot: _rgulariser la
position_, soyez srs qu'il y a quelqu'un  tuer.

On parla d'autre chose. M. le vicomte de Grvy resta soucieux.

Dans le jardin de l'htel de Mersanz, le silence le plus complet
rgnait. A l'intrieur, on achevait les prparatifs de la fte de ce
soir. M. Baptiste tait dans son beau. C'est  ces heures solennelles
qu'on juge un gnral en chef.

M. Baptiste tait calme et hautain. Il donnait ses ordres du bout des
lvres. Parfois, quand mademoiselle Jenny et lui se croisaient dans
les corridors, un sourire plein de malicieuse finesse tait chang.

videmment, ces deux bonnes mes comptaient bien se divertir, ce soir.

--a marche! dit mademoiselle Jenny aprs sa dernire expdition dans
la chambre  coucher de Batrice.

--a marche, rpondit M. Baptiste,--je viens d'entrouvrir une lettre
adresse  monsieur. Elle est du marchal et j'y ai lu cette phrase:
Songez  rgulariser votre position...

Le bon capitaine Roger dormait sous les charmilles.

Barbedor regagnait ses domaines, aprs avoir pouss aussi loin que
possible le scandale du jardin. Niquet et Palaproie effrayaient les
passants sur l'esplanade par les moulinets insenss de leurs cannes et
leurs clameurs patriotiques.

Les bonnes gens du quartier disaient:

--Si on peut mettre des vieux dans des tats pareils... C'est pourtant
chez le comte de Mersanz qu'ils vont faire leurs farces...

Mais c'est  l'htel du Tresnoy que notre drame se continue.

Madame la baronne du Tresnoy et madame la vicomtesse de Grvy taient
runies dans une vaste pice,  l'aspect sombre et austre, qui avait
servi de cabinet de travail  feu M. du Tresnoy. Depuis sa mort, tous
les objets  son usage taient rests l tels quels. Le respect de la
famille dfendait ce sanctuaire, qui sentait nergiquement le
renferm.

L'ameublement du cabinet affectait le style empire. Les siges en bois
d'bne, charg de sobres sculptures, avaient cette tournure lourde et
courte qui imprimait en ce temps  tous les objets usuels un caractre
d'uniformit si fcheuse. Le bureau, galement en bne, incrust
carrment d'un filet de nacre azur, touchait  la muraille entre les
deux fentres.

Au-dessus du bureau pendait le portrait de M. le baron du Tresnoy, en
costume de conseiller matre  la cour des comptes. Il avait occup
cette position avant d'tre prfet de police.

C'tait une toile sche et roide, signe par un bon peintre de l'cole
de David. La robe rouge, crment exprime, tuait le visage, qui
s'effaait presque, plac qu'il tait  contre-jour.

Cette peinture tait la seule qui ornt le cabinet. Les trois autres
pans des murailles taient recouverts par trois corps de bibliothque
en chne noir  filets de nacre, couronns d'une corniche conique sur
laquelle se couchaient, de distance en distance, des figurines de
bronze.

Presque toutes reprsentaient des sujets de la tragdie antique.

Les vitrines de la bibliothque laissaient voir une belle collection
de livres de grand format  la reliure austre.

Un voile de serge d'un vert sombre tait jet sur les papiers du
bureau.

Rien n'tait poudreux ni drang, en ce lieu o l'ancien matre de la
maison avait coutume de prolonger ses veilles laborieuses. Le dsordre
et peut-tre amoindri le caractre de tristesse glaciale qui se
dgageait abondamment de tous ces objets; mais il n'y avait point de
dsordre.

C'tait un deuil calme et profond, tout plein de symtrique gravit.

Madame la baronne du Tresnoy et la vicomtesse taient assises auprs
du bureau, dont les sparait l'ancien fauteuil de travail de feu M. du
Tresnoy.

Sur ce fauteuil, recouvert en maroquin vert noirtre, plusieurs
liasses de papiers taient poses; ces papiers avaient t pris parmi
ceux qui dormaient depuis des annes sous la serge du bureau.

Madame du Tresnoy tait ple. De vagues inquitudes se lisaient dans
son regard.

La vicomtesse semblait fort mue. Sur son visage spirituel et
gracieux, qui paraissait tout jeune au demi-jour tombant des hautes
fentres voiles, vous eussiez reconnu cette vaillance agite et un
peu fivreuse des chevaliers enfants qui vont se jeter dans quelque
romanesque aventure.

Nous avons d le dire: elle tait charmante ainsi, par le seul espoir
d'occuper au bien son oisivet dcourage.

Elle attendait. Depuis une minute ou deux, madame du Tresnoy gardait
le silence. videmment, la rverie la tenait.

--Il y a ici bien des secrets! dit-elle tout  coup comme en se
parlant  elle-mme.

Puis, prenant la main de la vicomtesse:

--Ma chre Anna, voulez-vous rflchir encore? demanda-t-elle;--le
danger existe, je vous le rpte... Cette femme a bris des obstacles
plus forts que vous.

--J'ai rflchi, chre madame, repartit la vicomtesse en assurant sa
voix un peu altre;--je vous rpte  mon tour qu'il me plat en ce
moment d'affronter un danger quel qu'il soit.

Madame du Tresnoy se pencha vers elle et la baisa au front.

--Vous tes bonne, murmura-t-elle;--vous eussiez mrit d'tre
heureuse.

Et, comme une tincelle de fiert blesse s'allumait dans l'oeil
malin de la vicomtesse, elle ajouta:

--Je sais que vous ne vous plaignez pas... Je sais que vous avez jet
un spirituel et hardi paradoxe sur vos tristesses... mais je sais que
vous souffrez...

--J'ai souffert, chre madame, rectifia madame de Grvy;--voil
longtemps que je ne souffre plus...

Les traits de la vieille dame exprimaient une sorte de piti
maternelle.

--Puisque vous tes bons tous deux, poursuivit-elle,--tous deux
gnreux et sincres, le mal n'est pas sans remde.

--Que voulez-vous dire? s'cria la vicomtesse rvolte.

--Je veux dire, rpliqua madame du Tresnoy,--que ces belles tmrits
font une aurole au front d'une jeune femme... que M. de Grvy est un
chevalier aussi...

--Un chevalier myope! interrompit Anna tournant la chose en
plaisanterie;--en admettant qu'il me pousst une aurole, M. le
vicomte ne la verrait pas.

--Je veux dire, continua la baronne,--que M. de Grvy pourrait bien se
trouver sur la mme route que nous...

--Alors, je change de chemin! fit vivement la vicomtesse.

--Je veux dire, acheva madame du Tresnoy, souriant avec
reproche,--qu'on a vu des rconciliations s'oprer ainsi, entre
braves, au champ d'honneur...

--Chre madame, dit srieusement Anna,--ne me liez pas les mains au
moment d'agir!... Si je croyais que M. le vicomte ft ml  tout
ceci...

--Vous craignez donc bien le bonheur? murmura madame du Tresnoy.

--Je crains les drames pais et imbciles, rpondit Anna;--les
reconnaissances, les rconciliations, toutes les pripties o l'on
tombe dans les bras l'un de l'autre en criant: Merci mon Dieu! et en
versant des torrents de douces larmes... Nous avons fait, M. le
vicomte et moi, notre vie telle qu'elle est d'un commun accord...
Cette existence est  notre got... Nous prtendons n'en point
changer.

--Pauvre maladie de ce temps-ci! murmura la veuve du
magistrat,--pidmie du sophisme...

Elle regarda un instant la vicomtesse en face.

Puis, changeant de ton brusquement:

--Ne parlons donc plus de cela, dit-elle,--et venons  nos faits... Je
vais vous raconter une histoire assez mystrieuse, qui n'a pas de
commencement et  laquelle manque un dnoment... Le secret ne
m'appartient  aucun titre... Mon mari, dont j'ai transgress les
ordres en cette circonstance seulement, voulait l'emporter avec lui
dans la tombe... Je vous prviens que, si je dsobis pour la premire
fois de ma vie  mon mari mort, ce n'est pas au hasard... Mon mari
craignait pour moi, mre de deux orphelines; il est possible que, si
j'eusse t seulement sa veuve et sans charge d'mes, mon mari m'et
dit: Achve ma tche... Cela est possible; je ne l'affirme point.

Je vous prie de m'couter sans m'interrompre: je vous dis ici des
choses qu'il m'est difficile d'exprimer. Pour que vous me compreniez
bien, je vais user d'une franchise qui me cote.

Ce que vous venez me demander, en un moment de caprice peut-tre,
c'est prcisment la portion de l'hritage de M. du Tresnoy que j'ai
rpudie. Excutons sa volont  la lettre.

Je vous offre cette portion de son hritage, malgr sa volont, parce
que je crois bien faire. Vous n'avez que vous-mme  perdre, et vous
avez  gagner ce calme de la conscience qu'on n'achte, dans la
position follement prise par vous, qu'au prix d'un grand effort et
d'un grand dvouement.

J'ai un poids sur la conscience. Pourquoi vous le cacher, ma bonne
et chre Anna, puisque vous allez peut-tre m'en dcharger.

Vous qui avez t pendant quelques mois la compagne d'un homme de
beaucoup d'esprit et d'usage, dont la seule affaire est le plaisir,
vous n'avez pu faire vos opinions que dans les livres. Je sais les
livres que vous lisez. Ils sont trs-beaux. En les pilant dans un
mortier, on n'y trouverait rien de ce qui peut guider et rgler un
coeur.

Je vous tonne, et cependant, vous, me excellente, vous avez quitt
la droite voie et votre coeur n'a point de rgle. Quelle autre
preuve vous faut-il de la vanit affligeante de vos lectures?

Entrez au dedans de vous-mme et reconnaissez que vous n'avez trouv
d'enseignements ni dans vos tudes, ni dans cette phase souriante et
trop courte de votre vie que vous raillez maintenant: votre lune de
miel.

Ah! c'est qu'il n'y a que deux ducations pour nous autres femmes, le
mariage ou la religion.

Vous n'tes pas encore arrive  la religion; le mariage a gliss
pour vous comme un rve.

Vous seriez stupfaite, Anna, mon amie et ma fille, si vous pouviez
souponner seulement quelle somme de science et de conscience, de
dsillusionnement, de philosophie, de raison sre, tranchante,
implacable, une femme doue de facults fort ordinaires--comme
moi--peut acqurir et thsauriser dans l'accomplissement de ses
devoirs d'pouse, prolong pendant vingt annes.

Je parle du cas o le mari est capable d'enseigner. C'est mon cas. M.
du Tresnoy tait un coeur solide et doux, une minente intelligence.

Mes opinions sur toutes choses sont faites. J'ai en moi-mme un code
avec prescriptions certaines et svres. J'ai ma loi universelle et
complte. Je n'hsite jamais.

De l vient que mon repentir est un remords,--car j'ai agi en
connaissance de cause.

Dans mon opinion arrte, il est aussi coupable de laisser passer
l'assassin arm que de tuer un homme volontairement. Le crime passif
n'a pas plus d'excuse que l'action du crime.--La jurisprudence humaine
admet ceci,  un certain degr: c'est ce que le code appelle
complicit morale.

Voici le poids que j'ai sur le coeur.

A cause de la volont dernire de M. du Tresnoy, mon mari, et charge
que je suis de ce dpt, dlicat entre tous: mes deux filles, j'ai
recul,--lche comme une mre,--devant ma foi et ma loi.

J'ai laiss passer l'assassin arm. Je suis reste immobile et muette
quand il fallait agir et quand il fallait parler haut...

--Et vous voulez rparer votre faute? demanda la vicomtesse.

--Je vous avais prie de ne me point interrompre, dit madame du
Tresnoy presque svrement.

Puis elle ajouta d'un ton rassis et rsolu:

--Non, je ne veux pas rparer ma faute. J'ai agi par rflexion. Ce que
j'ai fait hier, je le ferais demain.

Le rouge monta au visage de la vicomtesse.

--Ma chre belle, reprit madame du Tresnoy,--notre confrence a un
caractre plus singulier encore que vous ne pensez... Je ne fais pas
de pruderie avec vous; je vous dis sans mnagement et sans fard: Je ne
veux rien risquer... rien, entendez-vous?... absolument rien...

--Mais les aveux que vous venez de me faire!... s'cria madame de
Grvy.

La baronne eut un singulier sourire.

--Voil un mot tmraire! murmura-t-elle;--je pourrais le prendre pour
une menace et jeter au feu ces papiers qui sont ma seule imprudence...
mais je n'ai pas peur de vous, chre enfant... D'abord, vous tes
honnte jusqu'au bout des ongles: je vous ai juge... ensuite, vous
n'avez plus, dans notre monde cette autorit intacte... comment
exprimer mon ide sans vous blesser?... cette virginit du crdit.

De rouge qu'elle tait, la vicomtesse devint ple.

La baronne la regardait en face.

--Pour garder tout cela, poursuivit-elle en piquant chacun de ses
mots,--il faut faire bon mnage... Si vous prononciez une parole, je
dirais que vous en avez menti!

--Madame!... fit Anna, qui sauta sur son sige.

--Mon Dieu, oui, reprit tranquillement madame du Tresnoy;--c'est une
chose bien vulgaire, n'est-ce pas, que le mnage?... Nos salons
accueillent toujours ce mot avec un sourire o il y a de la
moquerie... Eh bien, c'est la base solide, c'est le pidestal, c'est
le trne bourgeois dont les quatre pieds carrment cals dfient les
chocs et les assauts... Je suis presque pauvre et vous tes
trs-riche... je suis vieille et l'on peut dire que vous tes encore
toute jeune... De plus, j'ai cet appendice dfavorable et
antipathique: deux grandes filles difficiles  marier... Mais M. du
Tresnoy et moi, nous tions un mnage... Que vous disiez oui, que je
dise non, entre nous, le monde n'hsitera pas.

La vicomtesse fit un mouvement comme pour se lever et prendre cong.

--Je ne vous retiens pas, pronona doucement la baronne;--vous pouvez
vous retirer: il en est temps encore... J'ajoute tout de suite, afin
qu'il ne puisse y avoir entre nous l'ombre mme d'un malentendu,
j'ajoute que, dans la lutte  entamer, vous n'aurez  attendre de moi
aucune espce de secours... pas mme un tmoignage... Vous irez  la
bataille seule et presque dsarme; car les armes qui sont l vaudront
peu contre votre terrible adversaire...

Elle avait pos sa main tendue sur les papiers.

--Le hasard vous aura fourni cette arme, comprenez-moi bien: je vous
interdis jusqu'au droit d'en dsigner la source vritable. Dj je
vous ai parl de dmenti; s'il vous arrivait de prononcer mon nom ou
celui de mon mari, vous me trouveriez partout sur votre passage,
froide comme vous me voyez, et je vous dis d'avance la parole qui
tomberait de mes lvres: Imposture.

Ses yeux n'avaient pas quitt le visage de la vicomtesse. Elle n'avait
 prononcer de semblables paroles ni peine ni honte.

Cependant, elle ajouta en manire de laconique excuse:

--M. du Tresnoy ne nous a pas laiss de fortune, et j'ai mes filles.

Madame la vicomtesse de Grvy s'tait rassise. Elle resta un instant
silencieuse.

Son regard se fixait sur ces papiers, jaunis dj par le temps, que
recouvrait la main de madame du Tresnoy.

Celle-ci attendait. Son attitude tait tranquille; sa physionomie
peignait l'indiffrence.

Elle vit l'oeil d'Anna briller tout  coup; elle dit:

--Prenez garde!... si ce n'est que de la curiosit... cela peut vous
coter trop cher!

Ce fut sa dernire parole.

Anna se redressa, vritablement fire et charmante.

--A quel prix peut-on payer trop cher une amie? dit-elle avec un beau
sourire et en faisant signe  sa compagne de prendre les
papiers;--personne ne m'aime plus... je n'aime plus personne...
j'aimerai cette pauvre belle crature dont on veut dchirer le
coeur... j'aimerai Batrice et je serai bien paye!

Avant de prendre le dossier, madame du Tresnoy se leva et vint la
baiser au front.

--Que Dieu vous soit en aide! dit-elle avec une solennelle motion.




IX

--37 et 37 bis.--


C'tait, dans cette vaste et sombre pice, un silence profond.

Aucun bruit ne venait, sauf, par intervalles, le son sec du piano de
mademoiselle Juliette, qui jouait un _morceau brillant_  l'tage
au-dessus.

Madame du Tresnoy feuilletait dj le dossier.

Elle passa la main sur son front, et Anna s'aperut que des gouttes de
sueur y perlaient.

Elle commena ainsi, d'une voix tout  coup altre:

--J'ai perdu mon mari le 17 septembre 1829. Je crois qu'il n'est pas
mort de sa mort naturelle.

La vicomtesse tressaillit vivement.

--Je crois..., rpta la baronne en appuyant sur ce mot;--je n'ai pas
de preuve absolument certaine... Mon mari, quelques heures avant son
dcs, me montra ces papiers que je tiens  la main et me dit: Je
meurs de cela...

--Madame! s'cria Anna indigne,--moi qui n'ai pas toujours fait _bon
mnage_ comme vous dites, si mon mari agonisant m'avait fait une
rvlation pareille...

--Vous l'auriez veng, n'est-ce pas? pronona la baronne d'un ton
glacial.

--Ou j'aurais pri  la peine, madame!

La baronne secoua la tte.

Il y avait une tristesse amre dans son sourire.

--Vous tes jeune, murmura-t-elle,--et vous tes seule...--D'ailleurs,
s'interrompit-elle,--je ne suis pas en cause. Ce n'est pas pour avoir
votre avis sur ma conduite que je vous ai ouvert la porte de cette
chambre... Je n'ajoute donc qu'une parole: l'homme que vous voyez l
(elle montrait le portrait) n'a jamais su en sa vie honnte,
laborieuse et sainte, ce que signifiait ce mot: vengeance... Quand
mme vous auriez le droit de nous juger, peut-tre vous manquerait-il
le sens qui fait l'arrt quitable: vous n'avez pas nos vertus et vos
passions ne sont pas les ntres...

Peut-tre n'avons-nous pas votre lan ni cette valeur tourdie qui
faisait de vous des chevaliers au temps jadis.

Je dis _vous_ et je dis _nous_, parce que, dans ce monde noble qui
essaye de survivre au pass, nous sommes deux groupes distincts.

Vous tes la noblesse d'pe: vous n'avez plus d'pe.

Nous sommes, nous, la noblesse de robe: on nous laisse notre robe.
Nous existons encore par cette raison que la bourgeoisie rgnante
reconnat en nous ses prcurseurs.

Nous sommes bourgeois sous nos titres.--Si jamais vous ressuscitez,
vous, c'est que vous vous serez fait peuple.

Vous tiez gnreux,--mais si tourdis, que vous avez laiss brler
l'univers.

Nous sommes austres et nous sommes prudents,--mais nous prenons
n'importe quoi pour tayer le logis o dorment nos enfants.

Dvouez-vous donc, c'est votre gnie. Moi, je couve: c'est mon
instinct...

Elle remit le dossier ferm sur ses genoux et croisa ses deux mains
au-dessus.

Son visage long, dont les traits amaigris s'accusaient vigoureusement
et d'une faon presque virile, s'anima soudain. Elle fit un geste
comme pour dire: Nous arrivons au fait.

L'attention de la vicomtesse redoubla.

--Au commencement de juillet de l'anne 1819, reprit la baronne d'une
voix plus basse, mais trs-distincte, un homme se prsenta qui
demandait instamment  entretenir M. du Tresnoy. Mon mari donnait sa
vie entire aux travaux de sa charge. Il avait pris pour rgle de
conduite de ne jamais ngliger un renseignement, lors mme que la
source en devait rester inconnue.

Ainsi le magistrat peut-il payer de sa personne, tout aussi bien que
le soldat sous les armes. Malgr de sages prcautions, la vie de M. du
Tresnoy fut plusieurs fois en danger.

Mais, en cette circonstance, il s'agissait d'un personnage absolument
inoffensif. C'tait un garon qui se nommait Fromenteau et qui gagnait
pniblement sa vie  pratiquer dans Paris je ne sais quel pauvre petit
courtage. Il tait jeune encore, trs-naf et pris de la passion de
s'tablir.

Sa fiance, en effet, une fille Stphanie, lui avait pos cet
ultimatum: Point d'tablissement, point de mariage.

Ces dtails peuvent vous sembler d'une trs-purile petitesse. En
fait de police, il n'y a point de petits dtails.

C'est une vritable chasse, et vous savez que l'art illustre de la
vnerie a pour base un ensemble de microscopiques indications.

Ce Fromenteau demandait une place d'agent, afin de gagner les
premiers fonds destins  fonder son tablissement. Il n'arrivait pas
les mains vides.

Voici le rapport qu'il fit  M. du Tresnoy, ds le premier soir:

Une femme jeune encore et trs-belle habitait le n 37 de la rue du
Cherche-Midi, sous le nom de madame Octave Merriaux. Ce devait tre,
au dire de Fromenteau, un pseudonyme que ce nom de Merriaux et le
logis un pied--terre de contrebande.

Le logis tait petit et de mdiocre aspect. La dame qui l'avait lou,
depuis assez longtemps, n'tait venue l'habiter que tout  fait  la
fin d'une grossesse dont le rsultat avait t entour d'un certain
mystre.

La dame allait et venait  pied dans le quartier, mise
trs-simplement et toujours voile d'une paisse dentelle noire.

Mais Fromenteau demeurait dans la petite rue du Bac. Fromenteau
prtendait qu'au-devant de sa porte btarde,  vingt-cinq pas du
point de jonction de la petite rue du Bac et de la rue de Svres, une
fort belle voiture sans armoiries ni chiffre stationnait chaque jour,
depuis le matin.

Madame Octave Merriaux, avec son voile noir et sa toilette modeste,
montait quotidiennement dans cette voiture, dont les stores taient 
l'avance ferms. L'attelage, excellent, partait aussitt comme une
flche.

Fromenteau ajoutait que, dans la journe, il avait rencontr
trs-souvent madame Octave en toilette simple encore, mais trs-riche,
soit seule, dans un quipage armori,--soit dans la voiture du vieux
prince de ***.

Au n 37 _bis_ de la mme rue du Cherche-Midi, il y avait un petit
mnage de jeunes gens nouvellement maris, qui taient de la
connaissance de Fromenteau...

La baronne s'interrompit pour jeter un coup d'oeil sur les papiers
qu'elle tenait  la main et ajouta presque aussitt:

--Je trouve ici le nom de ces jeunes gens. Ils s'appelaient M. et
madame Seveste. Madame Seveste tait enceinte en mme temps que madame
Octave Merriaux. Lors de l'accouchement de madame Seveste, qui n'tait
pas riche, la concierge du n 37 _bis_ lui servit de gardienne.

Cette concierge tait une femme d'ge moyen, qui passait dans le
quartier pour tre trs-originale et trs-charitable.

Madame Seveste accoucha d'un garon; madame Octave Merriaux mit au
monde une petite fille.

Ceci, au dire de Fromenteau, car personne dans le quartier n'avait
connaissance de ce qui se passait chez madame Octave. Elle ne recevait
personne, sinon une vieille femme et un homme de trente-huit 
quarante ans, qui avait la tournure d'un ancien militaire. La vieille
femme et l'homme entre deux ges, que Fromenteau dsigna plusieurs
fois dans son rapport sous le nom de l'_habit bleu_, assistaient seuls
 son accouchement.

Un certain mystre entoura ce dernier moment. Les derrires des deux
numros 37 et 37 _bis_ se touchaient, formant une de ces maisons
doubles si communes  Paris. Il n'y avait pour les deux qu'un
propritaire. Du modeste appartement des poux Seveste, on put
entendre les cris de madame Octave.

Madame Seveste s'intressait  cela d'une faon toute naturelle,
tant arrive elle-mme  son terme et attendant  chaque instant les
douleurs. Les deux appartements n'taient spars que par un mur  la
vrit fort pais, mais dans lequel deux armoires taient mnages,
une de chaque ct.

Madame Seveste couta d'abord de sa place, quand les cris de sa
voisine parvinrent jusqu' elle; mais bientt la passion de mieux
entendre la saisit, car elle se disait:

--Demain peut-tre je serai comme cela.

Elle voulait savoir.

Elle ouvrit son armoire. Elle n'tait plus spare de l'accouche que
par l'armoire de l'appartement voisin. Les cris touffs et les
gmissements lui arrivaient maintenant distincts.

Elle tait seule. Son mari l'avait quitte, le matin, pour faire un
petit voyage.

Tandis que la jeune femme coutait ces plaintes dchirantes qui
passaient  travers la cloison, une sensation d'angoisse inexprimable
la saisit et fit monter la sueur  ses tempes. Sa solitude lui pesa
tout  coup comme une menace. Elle sentit que l'heure tait venue.

Elle essaya de se traner jusqu' la porte pour appeler la concierge,
qui lui avait promis son aide. Une douleur la tordit sur place et la
mit  genoux.

Cela fut rapide comme l'clair. Au bout d'une seconde, elle n'prouva
plus rien.

Elle se dit:

--Ce que c'est que la frayeur, quand on est toute seule.

Elle ne songea plus  appeler.

En ce moment, ceux qui taient autour de la voisine ouvrirent
l'armoire de l'autre ct du mur pour y prendre sans doute quelque
objet dont la patiente avait besoin.

On ne criait plus, on gmissait. Le fond commun des deux
armoires,--une mince planche,--laissait passer le son si
distinctement, qu'on et dit que les deux chambres n'en faisaient plus
qu'une, coupe en deux par un paravent.

La petite madame Seveste entendit madame Octave Merriaux qui disait
d'une voix puise:

--Je souffre! je souffre! je souffre!

--Bah! bah! fit une grosse voix;--il faut bien souffrir pour tre
princesse!

Madame Seveste crut avoir mal entendu.

C'tait un homme qui avait parodi ainsi le dicton populaire. Ses
bottes sonnaient sur le parquet.

Une autre voix qui n'appartenait point  l'accouche, pronona dans
l'armoire mme:

--Allons! ma bonne madame, courage!... dans dix minutes, nous allons
avoir un beau gros garon!

L'homme ajouta:

--Quand on accouche d'une fortune, a peut bien faire crier un peu en
passant.

L'armoire se referma chez madame Octave Merriaux. Madame Seveste
n'entendit plus avec les plaintes de l'accouche qu'un vague murmure
de conversation.

Puis, au bout de quelques minutes, le diapason des voix s'leva,
comme si un sujet de violente discussion et surgi tout  coup.

--Faites bien attention  ceci, disait l'homme:--de quelque sexe que
soit l'enfant, je veux qu'il ait l'hritage du vieux fou!...

--Vous voulez! s'criait l'accouche avec un accent de fureur;--c'est
vous qui parlez ainsi... chez moi!...

L'autre femme, celle qui avait prch le courage en promettant un
beau garon dans un dlai de dix minutes, cherchait  ramener la paix.

Mais l'accouche s'cria bientt, trangle par un spasme qui la
prenait  la gorge:

--Sortez! vous perdez le respect! je vous chasse!

Il se fit un silence.

--Y a-t-il longtemps qu'on parle comme cela? demanda-t-on derrire
madame Seveste.

Celle-ci se retourna en tressaillant.

Elle n'tait plus seule dans sa chambre. La concierge du numro 37
_bis_ se tenait debout  quelques pas de la porte.

Il n'y avait l rien d'tonnant. Les Seveste n'taient pas riches, et
la concierge, excellente crature s'il en fut, montait plusieurs fois
dans la journe pour voir si la jeune femme avait besoin d'aide.

--Avez-vous entendu tout ce qu'ils ont dit? demanda-t-elle encore.

Madame Seveste, honteuse d'avoir t surprise aux coutes, cherchait
 s'excuser. La concierge secoua gravement la tte.

--Ce n'est pas de bon monde, murmura-t-elle;--il y a encore quelque
coquinerie sous jeu!

Cette concierge du n 37 _bis_ de la rue du Cherche-Midi tait une
toute petite bonne femme, propre comme une souris, avenante et avise.
Elle ne faisait point de cancans...

--Mais voil que vous ne m'coutez dj plus, chre belle!
s'interrompit ici madame du Tresnoy;--je devine que ces dtails vous
semblent longs et vulgaires...

--Madame, rpondit la vicomtesse,--j'avoue que votre solennel dbut
m'annonait de bien autres vnements... Mais je vous prie de
poursuivre: votre rcit se pose comme un roman soigneusement combin;
je vois vos personnages... et tous ces petits dtails sont
trs-certainement des jalons sur la route de quelque grande priptie.

Madame du Tresnoy sourit.

--Ce serait un trange roman que le ntre! murmura-t-elle.

Puis, tandis que son visage s'assombrissait soudain, elle ajouta:

--Ce serait surtout un roman terrible... mais ce n'est pas un roman,
chre madame... Les faits isols n'ont point entre eux ce lien que
l'esprit du conteur cre... Les catastrophes vont et viennent... le
dnoment fait dfaut... une main a tenu le fil... la main s'est
paralyse... le secret dort au fond d'une tombe... la volont de Dieu
seule peut dsormais le rveiller.

Elle passa ses doigts tremblants sur son front plus ple et reprit:

--La concierge du n 37 _bis_ se nommait Marguerite. Le rapport de ce
pauvre apprenti agent, Fromenteau, fait  peine mention d'elle. Si je
vous parle de cette Marguerite, c'est que M. du Tresnoy apprit plus
tard  la connatre.

Quand la jeune madame Seveste voulut refermer son armoire, Marguerite
l'en empcha. Elle dit:

--Je veux couter.

Par le fait, elle prit une chaise et s'assit tout auprs de
l'armoire. Dix ou quinze minutes aprs, comme l'avait prdit cette
voix qui parlait de l'autre ct de la cloison, la crise principale
eut lieu pour madame Octave Merriaux. Elle poussa un long et terrible
cri, puis le silence se fit,--rompu par la voix d'homme qui dit:

--Que le diable l'emporte! c'est une fille!

--Une fille! rpta l'accouche.

Vous eussiez dit,  son accent, qu'elle s'tonnait elle-mme de la
tendresse qui faisait trembler sa parole.

Le troisime personnage invisible,--la sage-femme sans
doute,--restait muette. Elle s'occupait de l'enfant.

Les bottes sonnaient bruyamment sur le parquet. L'homme devait
combattre son dsappointement par une gymnastique nergique.

--Affaire flambe! gronda-t-il enfin;--vous n'avez jamais eu de
bonheur au jeu!... Il est temps d'apprendre  faire sauter la coupe.

L'accouche dit:

--Montrez-moi mon enfant.

On put entendre comme le bruit d'un baiser; puis l'homme s'arrta de
marcher et dit avec un juron:

--La mre, vous devez tenir ces articles-l... Il nous faut un garon
nouveau-n... et tout de suite.

La voix de femme protesta faiblement.

Marguerite, la petite concierge du n 37 _bis_, avait cout ces
singulires paroles avec une extrme attention.

--Ma bonne madame Seveste, demanda-t-elle,--n'avez-vous rien perdu de
tout cela?

Et, comme la jeune femme ne rpondait point, elle ajouta en baissant
la voix:

--Tmoigneriez-vous en justice?...

Un gmissement touff de madame Seveste l'empcha de poursuivre.

Marguerite se retourna effraye. Elle vit la jeune femme courbe en
deux et saisissant  poigne les couvertures de son lit. Elle la vit
si ple et si bouleverse, qu'elle s'lana pour la soutenir.

--Mon mari! balbutia madame Seveste parmi ses plaintes;--je veux voir
Seveste... Je veux voir mon pauvre mari avant de mourir.

C'est l'ide qui vient toujours aux premires treintes de la douleur
inconnue  celles qui vont tre mres pour la premire fois. Elles
croient mourir.

Marguerite oublia du coup la scne qui se passait de l'autre ct de
la cloison. Elle prit madame Seveste dans ses bras et l'aida  se
coucher.

--C'est une sage-femme qu'il faut, dit-elle; je m'y connais, nous
n'avons que le temps... N'ayez pas peur; je cours chercher une
sage-femme.

Elle se prcipita vers la porte, tandis que la malade rptait en
pleurant:

--Mon pauvre Seveste! mon mari! mon mari! qu'il se hte s'il veut me
revoir en vie!

Marguerite n'tait plus l.

Je vous prie de me prter ici toute votre attention, ma chre Anna,
et je vous rpte que mon rcit est emprunt non-seulement au rapport
de Fromenteau, mais aux recherches subsquentes de M. du Tresnoy. Plt
 Dieu qu'il ne les et jamais entreprises!

Madame Seveste resta toute seule, en proie aux premires douleurs de
l'enfantement.

L'armoire tait grande ouverte.

De l'autre ct de l'armoire, dans la chambre de madame Octave
Merriaux, o nous nous transportons pour la premire fois, nous
trouvons runies les trois personnes dont tout  l'heure nous
entendions les voix  travers la cloison.

L'accouche, tendue sur son lit, l'homme  l'habit bleu, et une
sage-femme de quarante-cinq  cinquante ans, nomme madame Suleau.

L'accouche avait les yeux ferms. Elle ne regardait dj plus
l'enfant, qui criait dans les bras de la sage-femme. Ce visage, dou
d'une grande beaut, mais caractris durement, avait en ce moment une
bizarre expression de souffrance et de lutte. Ce n'tait pas l une
jeune mre, puisque ses prunelles, dj voiles, ne cherchaient plus
l'enfant,--et pourtant on et devin qu'un sentiment confus de
maternit combattait au fond de cette me quelque dsir violent,
quelque passion invtre...

Vous tes trop jeune, Anna, pour avoir connu le dernier prince de
***; mais votre mre tait de son monde et vous avez entendu parler de
lui.

--Beaucoup, repartit la vicomtesse;--j'avoue que je suis curieuse de
savoir le rle qu'il jouera en tout ceci.

--Un rle tout passif, vous devez bien vous en douter. Le vieux prince
tait l'honneur mme... seulement, priv d'enfant et possdant une
fortune presque royale, il avait le mal des collatraux. Il se sentait
entour de cousins, de cousines, de nices et de neveux qui le
regardaient comme les paysans contemplent la moisson mre.

Il exagrait peut-tre un peu cela. C'est la loi de nature. Il disait
volontiers:

--Je suis la poire qui tient encore  l'arbre, mais si peu! Et je les
vois tous l, sous la branche, guettant l'heure...

Il avait eu deux femmes et jamais d'hritier direct. Depuis tantt
quinze ans qu'il avait perdu sa dernire princesse, il faisait un
mtier fort original. Le prince des contes de fes promettait sa main
au plus petit pied du monde et menait son encan au moyen de la
pantoufle de Cendrillon. Notre pauvre prince,  nous, dont le moral
avait un peu baiss, affichait d'autres enchres. Son cahier des
charges ne contenait qu'un article, formul ainsi par le monde
moqueur: Sera princesse la femme qui me donnera un fils.

Ce fait qui semble rentrer dans la nave potique de ma mre Loie
tait, il y a quinze ou vingt ans, le secret de la comdie. On en
riait dans tous nos salons, et les collatraux du vieux prince
eux-mmes faisaient assaut de gorges chaudes  ce sujet.--L'avis
gnral tait que le bonhomme se ravisait beaucoup trop tard.

Il y eut pourtant une personne qui osa prendre au srieux la
bouffonnerie de ce programme et qui combina toute une intrigue avec
cet lment burlesque, madame Octave Merriaux...

--Pourquoi ne l'appelez-vous pas madame la marquise de Sainte-Croix?
demanda la vicomtesse avec une sorte d'humeur.

--Parce que j'ai par devers moi une funeste exprience, ma toute
belle, rpondit la baronne avec sa glaciale tristesse;--j'ai mes
filles..., et je ne veux pas gagner la maladie dont leur pre est
mort.




X

--La sage-femme.--


--Ne croyez pas, ma chre Anna, reprit la baronne du Tresnoy,--que mon
dsir soit de vous effrayer. Je vous sais brave. Je veux uniquement
vous mettre  mme d'entreprendre cette campagne ou d'y renoncer en
pleine connaissance de cause... S'il s'agissait d'une lutte frivole,
autour de laquelle pussent s'tablir des gageures, je ne parierais pas
pour vous.

Je vous dis cela comme je le pense.

J'ajoute, au risque de me rpter, que vous n'avez  attendre de moi
dans cette bataille aucune espce de secours avou.

Une fois les armes fournies, je me retire!--comme l'Angleterre, quand
elle a dpos sur quelque cte rivale ou amie les fusils, la poudre,
les balles, les poignards et les conspirateurs.

Elle a ses colons: j'ai mes filles.

Comprenons-nous bien. Quand vous aurez franchi le seuil de cette
chambre, tout sera dit entre nous, tout, absolument.

Je ne suis pas sans me reprocher ce que je fais en ce moment; c'est
une imprudence, mais j'ai pos moi-mme des limites  ma propre
tmrit. Je ne les franchirai point, quoi qu'il arrive.

Ne me criez jamais: A l'aide! je ne vous entendrais pas. N'invoquez
jamais mon tmoignage, je vous le refuserais. Ne me choisissez pas
pour arbitre: il arriverait peut-tre que je vous condamnerais.

J'ai mes filles...

Ce qui prcde me parat avoir tabli assez clairement la position de
madame Octave Merriaux. Elle voulait pouser le vieux prince de ***.
Elle avait pris ses mesures pour cela. S'il vous plat d'avoir des
explications plus catgoriques, je vous les fournirai.

--Je crois comprendre..., murmura la vicomtesse, dont la jolie lvre
se frona avec une expression de dgot.

--Je crois aussi que vous comprenez, dit la baronne d'un ton
dgag.--Madame Octave Merriaux jouait le principal rle dans une
honteuse comdie. L'homme  l'habit bleu et sans doute aussi la sage
femme taient ses complices. Il s'agissait de faire croire au vieux
prince qu'il avait un fils.

L'homme et les deux femmes venaient de tenir conseil. Une grande
inquitude rgnait dans le cnacle. La pendule tait  chaque instant
consulte par les regards anxieux. On attendait quelqu'un.--On
attendait le mdecin du vieux prince, charg d'assister 
l'accouchement.

--C'est encore une chance, avait dit l'habit bleu,--que cet
imbcile-l soit en retard.

La sage femme objecta:

--Il peut venir d'un instant  l'autre.

--Bah! fit l'habit bleu;--si nous savions seulement comment nous
retourner!... Je suis bien sr que le bonhomme ne viendra pas
lui-mme; il joue au mystre... Il a une peur terrible de ses
hritiers... Quant au mdecin, je me chargerai bien de le mettre en
retard... mais c'est ce coquin d'enfant...

Madame Merriaux gardait le silence.

L'homme  l'habit bleu se rapprocha de la sage-femme. Il la regarda
en face et croisa ses bras sur sa poitrine.

--Avez-vous notre affaire? demanda-t-il tout  coup en donnant  son
accent une tournure de cynique brutalit.

La sage femme hsita.--Elle tait comme vous, chre petite: elle
croyait comprendre.

Madame Merriaux rouvrit les yeux et dit:

--Celle-ci est  moi: je ne veux qu'elle!...

L'habit bleu haussa les paules en grondant.

La sage femme ajouta:

--Puisqu'il n'a pas d'enfant du tout, peut-tre prendra-t-il bien la
petite fille, ce vieux monsieur.

L'habit bleu frappa du pied.

On ne vous demande pas votre avis! s'cria-t-il;--on vous demande si,
dans vos pratiques...

--Non! rpondit madame Suleau;--je ne vois rien dans mes pratiques.

--Et ailleurs? insista l'habit bleu.

--Ailleurs non plus.

En ce moment, tous ceux qui taient dans la chambre de l'accouche
tressaillirent. Un cri dchirant s'tait fait entendre. Il semblait
sortir de l'armoire.

--Qu'est-cela? demanda madame Octave.

--A-t-on pu nous couter? fit l'habit bleu dj ple.

La sage-femme les rendit muets d'un geste imprieux. Elle prta
l'oreille. D'autres cris succdrent au premier.

La sage-femme dit:

--Il y a l derrire cette cloison une femme en mal d'enfant.

L'habit bleu se prcipita vers l'armoire: il y mit sa tte tout
entire. Aprs une minute passe, il se retira en disant:

--Il n'y a personne avec elle... J'en suis sr... Cent louis pour
toi, Suleau, si tu nous rapportes un petit garon.

Madame Octave se leva sur le coude et fit un mouvement comme pour
dfendre le berceau; mais l'habit bleu la repoussa sans faon et dit
avec son gros rire de Diogne:

--Pas de sensiblerie! Vous me remercierez demain.

Ce ne sont pas ici des paroles en l'air, ma bonne petite Anna,
s'interrompit madame la baronne du Tresnoy;--mon mari a interrog
madame Suleau, sage-femme, et madame Suleau est morte comme mon mari!
Notre XIXe sicle est en progrs pour toutes choses, et le XVIIIe
sicle a bien produit une Brinvilliers.

Sous l'effort de cet homme que je dsigne par le nom de l'habit bleu,
madame Octave s'affaissa, suffoque.

Il y eut un court conciliabule entre lui et la sage-femme, puis
celle-ci prit rsolument son parti.

--C'est au numro 37 _bis_, dit-elle,--je n'y connais personne...
Faites-moi un billet pour les cent louis.

Le billet fut souscrit  la hte. La Suleau enveloppa l'enfant
nouveau-n dans ses langes et le cacha sous son chle.

Ds qu'elle fut partie, l'habit bleu, au lieu de s'occuper de sa
compagne, pratiqua un trou  la planche formant le fond de l'armoire,
un trou de vrille qui lui permit de glisser son regard dans
l'appartement voisin.

Je n'ai pas besoin de vous expliquer comment la Suleau parvint auprs
de madame Seveste. Marguerite, la concierge, courait le quartier pour
trouver une sage-femme, et sa petite domestique tait  la recherche
de M. Seveste: il n'y avait personne dans la loge.

La Suleau ne fut pas plus de trois quarts d'heure en tout chez madame
Seveste. Quand elle y entra, l'accouchement tait commenc par le seul
secours de la nature.

Il n'y eut point d'explication. La patiente trouva la venue de la
sage-femme toute naturelle et s'tonna seulement de ne voir ni son
mari ni la concierge.

Elle s'tonna aussi, quand sa dlivrance l'eut laisse plus calme,
des regards inquiets que la sage femme jetait vers la porte d'entre.

Cette inquitude de la Suleau ne se rapportait point, comme vous
pouvez le supposer,  l'arrive probable du mari ou de la concierge du
n 37 _bis_. Elle avait son thme fait  cet gard. C'tait simple et
admirablement plausible; occupe dans la maison voisine par les
devoirs de sa profession, elle avait entendu tout  coup des cris. Une
sage-femme ne peut se tromper  la nature de ces plaintes. Elle avait
cout; elle avait devin l'angoisse, puis la dtresse. Passant
par-dessus les scrupules qu'on prouve  s'introduire dans un logis
inconnu, elle avait obi  la voix du coeur...

Qu'auraient pu faire le mari ou la concierge, sinon la remercier?

L'inquitude avait un autre objet. C'tait la petite fille qui
l'inspirait, la petite fille de madame Octave Merriaux. La Suleau
l'avait laisse sur une chaise de l'antichambre, enveloppe dans son
chle.

La petite fille ne poussa qu'un seul cri, et ce fut aprs l'opration
acheve.

Madame Seveste demanda d'o venait ce cri et la sage-femme rpondit:

--C'est votre garon.

Madame Seveste avait un garon; ce grand espoir ralis des jeunes
mnages, la joie et l'orgueil du pre, la folie de la mre!

Vous ne connaissez pas cela, vous, Anna, et c'est votre malheur. Qui
sait ce qui serait advenu de votre vie si vous aviez donn un enfant 
M. de Grvy,--si un lment rel, humain, tait entr dans le sophisme
de votre existence?

Vous ne connaissez pas cela.--Madame Seveste faillit s'vanouir en
regardant son fils. Elle criait, triomphante et insense:

--Mon mari! mon mari!

La Suleau lui retira son fils des mains et le coucha dans un beau
petit berceau blanc, prpar  l'avance.

De l'autre ct de la cloison, l'homme  l'habit bleu se frottait les
mains, pensant:

--Nous avons notre affaire.

Il avait entendu ce mot: un garon...

La Suleau ayant fait la toilette du chrubin, comme elle l'appelait,
revint  la mre et lui dit:

--Il y a des prcautions  prendre pour ne pas rester estropie.
Appuyez-vous sur moi, femme!... Passez vos deux mains autour de mon
cou et tournez-vous de manire  reposer sur le flanc droit... C'est
ncessaire.

L'ignorance complte de la jeune mre ne pouvait contrler cette
perfide prescription. Elle se pendit au cou de la sage femme et
parvint  prendre la position ordonne qui lui faisait tourner le dos
au jour.

Elle avait la face contre la ruelle du lit. Elle ne pouvait plus rien
voir de ce qui se passait dans la chambre.

--A la bonne heure! fit la Suleau;--comme cela, il n'y a pas de
danger,  moins que vous ne bougiez.

La pauvre jeune femme n'avait garde.

Elle entendit bien la Suleau aller et venir, mais le moyen de
souponner! d'ailleurs, il y avait bien peu de chose  voler dans le
pauvre mnage.

La Suleau sortit sur le carr. Elle couta. Nul pas ne se faisait
entendre dans l'escalier.--Elle dveloppa lestement la petite fille de
madame Octave Merriaux, qu'elle mit dans le berceau  la place du
petit garon...

--On dirait qu'ils sont deux! fit l'accouche.

--Ne bougez pas! au nom du ciel! s'cria la Suleau,--je ne rpondrais
plus de rien.

Le petit garon tait dj empaquet dans le chle.

--Je vais chercher votre potion, reprit la sage-femme;--le temps de
descendre chez le pharmacien... Ne bougez plus: je reviens tout de
suite.

Elle sortit.--Madame Seveste, obissante, demeura immobile, malgr
ses souffrances et la bonne envie qu'elle avait de regarder son petit
enfant, qui criait dans le berceau. Elle commenait  trouver le temps
long, lorsque tout  la fois arrivrent Marguerite, une sage-femme et
le mari.

Tout le monde fut joyeux de trouver la besogne faite. Mille questions
se croisrent. Madame Seveste ne savait pas mme le nom de celle qui
l'avait accouche.

--Je croyais, dit-elle, qu'elle venait de la part de notre bonne
Marguerite... Mais cela ne fait rien: elle ne va pas tarder 
remonter... Embrasse ton fils, douard!... embrasse ton fils!

Le premier soin de la nouvelle sage-femme fut de retourner
l'accouche dans son lit en maugrant contre l'ineptie de sa
collgue.--Mais ces imprcations sont le pain quotidien des mdecins
mles et femelles. On n'y prend pas garde.

--Un fils! rpta cependant M. Seveste, qui venait de prendre
l'enfant dans ses bras:--qui t'a dit que c'tait un fils?

--Belle question, rpliqua la jeune femme en riant; comme si je ne
l'avais pas vu!

Le malentendu ne pouvait longtemps durer. Quelques secondes aprs,
madame Seveste, chevele et demi-folle, criait qu'on lui avait vol
son enfant.

Il faut que vous notiez bien cette circonstance: personne, except
madame Seveste, n'avait vu la Suleau.

Cependant, la concierge Marguerite avait des soupons. Elle prit son
courage et se rendit  la maison voisine, o elle demanda madame
Octave Merriaux; on la fit entrer dans la chambre mme de l'accouche.

Marguerite avait son petit plan. Elle dit, pour motiver sa
venue:--Je viens payer les honoraires de la sage-femme qui a dlivr
madame Seveste, une des locataires de la maison ici prs.

Les persiennes taient fermes, les rideaux tombaient; il faisait
presque nuit dans cette pice, o trois personnes taient runies:
deux hommes et l'accouche.

Il tait impossible de voir l'accouche dans son lit. Les deux hommes
taient auprs d'un berceau o vagissait un enfant nouveau-n.

L'un des deux hommes, l'habit bleu, rpondit brusquement 
Marguerite:

--Il n'y a point de sage-femme ici... C'est mon mdecin qui a dlivr
ma nice.

L'autre homme, vieillard d'apparence respectable et portant  sa
boutonnire un ruban ray de diverses couleurs, examinait l'enfant.
Marguerite eut peur de celui-l. Elle s'excusa et sortit.

Le mot _mon mdecin_ l'avait trompe. Le vieillard avait tout  fait
la tournure d'un mdecin,--d'un grand mdecin.

Devant la porte de la maison, un quipage stationnait. Marguerite fit
ce dernier effort de s'informer auprs du cocher, qui lui dit:

--C'est la voiture du docteur C***, mon matre.

Il n'y avait qu' courber la tte.

Ce fut au point que Marguerite, malgr les paroles surprises 
travers la cloison, se dit:

Madame Seveste aura eu un petit moment de dlire.

Et pourtant Marguerite n'en tait pas  sa premire rencontre avec
cette femme qui portait maintenant le nom de madame Octave Merriaux...

Le dcouragement de Marguerite tait le rsultat d'une erreur. Elle
avait appliqu ces mots: _mon mdecin_, prononcs par l'habit bleu, au
vieillard dcor de plusieurs ordres, au praticien illustre, M. C***.
M. C*** n'ayant point rclam, par la bonne raison qu'il entendait
tout autrement le sens de la phrase, Marguerite avait d penser qu'il
acceptait comme son oeuvre personnelle l'accouchement de madame
Octave Merriaux.

Cela n'tait point, vous le savez dj, ma chre belle. M. C*** se
trouvait l pour satisfaire au dsir de son client et ami, le prince
de ***.

Les premires paroles aprs le dpart de la bonne petite concierge
auraient clair la situation tout d'un coup, si elle avait pu les
entendre.

--Je suis fch, dit, en effet, le docteur C*** d'tre arriv un
instant trop tard... mais, en groupant les faits, que je puis du moins
constater _de visu_, savoir: l'tat de madame et celui de l'enfant,
qui annoncent l'accouchement accompli depuis quelques minutes  peine,
je crois pouvoir, en conscience, rendre  M. le prince le tmoignage
qu'il dsire... Veuillez me dire le nom de votre mdecin, monsieur.

Il s'adressait  l'habit bleu.

Celui-ci rpliqua sans hsiter:

--Le docteur Wintermayer.

M. C***, qui avait  la main dj son calepin et sa mine de plomb, se
redressa.

--Le docteur?... interrogea-t-il.

--Wintermayer, rpta effrontment l'habit bleu.

--Je croyais connatre  peu prs tous nos confrres, dit M. C***.

--Le docteur G.-W. Wintermayer, l'interrompit l'habit bleu, est sujet
de Sa Majest le roi de Wurtemberg et docteur de l'universit de
Tubingen.

M. C*** s'inclina et inscrivit ce nom sur ses tablettes.

--Il demeure?... demanda-t-il encore.

--L'habit bleu consulta sa montre gravement:

--A l'heure o je vous parle, rpondit-il,--le docteur doit tre en
route pour Stuttgart... J'ai eu toutes les peines du monde  le
retenir jusqu'au moment de l'accouchement.

Notez que la voie mensongre o s'embarquait l'homme  l'habit bleu
tait choisie  l'improviste. Il n'avait point compt sur cette
complication. La venue seule de Marguerite et le premier mensonge,
consistant  renier la Suleau, l'induisaient dsormais  tout un
systme de tromperies.

M. C*** ferma son calepin. Peut-tre avait-il un vague soupon; mais
tant de choses tiennent dans ces ttes des princes de la science!

Il vint jusqu'au lit avant de prendre cong et tta une dernire fois
le pouls de l'accouche.

--Adieu, madame, dit-il;--je vais donner  notre ami d'heureuses
nouvelles.

Madame Octave Merriaux murmura un harmonieux et doux _merci_.

M. C*** prit l'habit bleu  part.

--La position de madame votre nice, lui dit-il,--est faite pour
inspirer un trs-grand intrt.--Le prince n'ayant point d'hritier,
le sort de cet enfant qui vient de natre doit tre assur fort
largement... c'est mon avis... mais, croyez-moi... ne dpassez pas
certaines limites... ne portez pas vos vues au del du vraisemblable
et du possible... Le prince a les faiblesses de son ge; il pourrait
cder  telles obsessions que je ne veux point spcifier. Mais ses
amis veillent...

--Monsieur, rpondit l'habit bleu avec une solennelle emphase,--la
malheureuse jeune femme est fille et nice de militaires franais...
nous aviserons, selon les conseils et les lois de l'honneur.

Le docteur C*** sortit en disant:

--J'ai cru devoir vous prvenir.

Ds qu'il eut referm la porte, la Suleau sortit d'un cabinet noir o
elle tait cache. L'habit bleu la prit par la taille et lui fit faire
un tour de valse autour de la chambre.

L'enfant rveill se mit  crier:

--Vas-tu te taire, monsieur le prince? s'cria l'habit bleu;--tu peux
dire, toi, que tu nous dois une belle chandelle!

Et, comme l'accouche rclamait le repos:

--Allons! allons! princesse, pas de mauvaise humeur le jour o nous
gagnons un quine  la loterie!




XI

--Le coup mystrieux.--


Madame la vicomtesse de Grvy demanda en cet endroit du rcit:

--L'enfant fut-il, en effet, l'hritier du prince de ***?

--Procdons par ordre, chre petite, repartit madame la baronne du
Tresnoy. Nous instruisons une affaire  nous deux... une affaire
complique jusqu' devenir diabolique... ne nous embrouillons pas ds
le dbut...

--Ds le dbut! rpta madame de Grvy;--il y a donc encore autre
chose?

La baronne eut un sourire singulier.

--Nous ne sommes qu'aux premires scnes du mlodrame,
rpondit-elle;--nous ne connaissons qu'une des heures de l'un des
jours de cette vie si atrocement active... Oui, certes, il y a autre
chose... avant et aprs... Pensez-vous que je vous aurais amene dans
ce sanctuaire pour un enfant chang en nourrice et quelques hardis
mensonges!

Souvenez-vous: je vous ai promis mieux. coutez seulement.

Voil ce que M. du Tresnoy connut de l'affaire par le rapport de
Fromenteau et les recherches qui en furent la consquence immdiate.

Vous me demandiez tout  l'heure si cette madame Octave Merriaux et
la marquise de Sainte-Croix taient une seule et mme personne...

--Je ne vous le demande plus, chre madame, voulut interrompre la
vicomtesse.

--Vous avez raison, repartit la baronne; car, d'aprs les pices du
procs que nous jugeons en ce moment, les pices produites, je ne
saurais pas vous le dire.

Dcidez plutt. M. du Tresnoy fut trs-vivement frapp de cette
aventure. Chacun de nous a sa vocation. M. du Tresnoy tait magistrat
dans l'me, plus que magistrat, pourrais-je dire, dans l'ordre d'ides
o nous sommes: il tait chasseur d'attrait et d'instinct.

L'ide de soulever un voile bien pais et bien lourd, de percer une
barrire d'inextricables broussailles, de voir par-dessus un haut et
infranchissable obstacle, le passionnait  coup sr.

Jusqu' prsent, en somme, nous n'avons mis en scne que des gens
d'une assez vulgaire perversit.

Ce ne fut pas l ce qui exalta le dsir de M. du Tresnoy.

Ce fut la suite.

Voici la suite:

Fromenteau eut une place d'agent subalterne et se crut un instant sur
la voie fleurie qui mne  l'autel. Il fut sur le point d'pouser
Stphanie. Cela ne tint qu' la rencontre faite par cette ingrate et
cruelle amante, d'un petit bourgeois compltement tabli.

Fromenteau fut plac sous l'aile d'un agent dou d'un flair
mmorable, un animal du genre fouilleur: la fouine la plus pointue qui
ait orn jamais la collection de la police.

La Suleau fut interroge et confronte avec madame Seveste,--mais un
an seulement aprs l'vnement.

Marguerite, la petite concierge du n 37 _bis_, fut entendue, ainsi
que la concierge de madame Merriaux et plusieurs locataires de la
maison.

Il y eut un commencement d'instruction secrte qui sembla promettre
d'abord que la lumire ne tarderait pas  jaillir. Tous les gens
interrogs savaient quelque chose et les renseignements obtenus
concordaient assez bien.

Pour comble, la famille du vieux prince de *** se mit de la partie.
La branche espagnole envoya ses mandataires  Paris, et ses trois
neveux, le marquis, le comte et le vicomte de Monthieux se
transportrent  la prfecture pour faire leur dclaration entre les
mains de mon mari lui-mme.

La famille ne songeait qu' la fortune menace et tendait tout
uniment  une interdiction. Ce n'tait pas le moins du monde le but
souhait par M. du Tresnoy; mais ce vent lui venait en poupe et
enflait ses voiles. Il dut esprer.

Les dclarations de la famille formaient, en effet, une base
prcieuse et donnaient un point de dpart authentique.

Elles posaient comme certain ce fait que la vieillesse de M. le
prince de *** servait de point de mire aux cupidits d'une bande
d'intrigants, et qu'il y avait une femme,--une aventurire d'une
habilet prodigieuse,--qui prtendait conqurir  la fois le titre de
princesse et les immenses biens de la succession.

On dsignait assez haut cette aventurire;--mais son nom prononc ne
suscitait point dans le monde, qui tait ici juge comptent, dans ce
monde auquel, en dfinitive, nous appartenons toutes les deux, ma
bonne petite, cette rprobation qui nat si vite et si injustement
parfois,--cette rprobation qui, une fois ne, grandit sans raison ni
rime avec une incomparable sve.

Contre toute attente, le monde fit la sourde oreille. Et, quand enfin
le monde, mu, parla, ce fut pour crier  la calomnie.

Ceci ne pouvait arrter M. du Tresnoy, d'autant qu'il ne s'tait
compromis en rien dans la leve de boucliers un peu intresse des
cousins et cousines du vieux prince.

Les hritages qui sont toujours au fond de toutes ces affaires
donnent gnralement mauvaise odeur au vertueux zle des collatraux.
Ces gens-l suivaient une piste et M. du Tresnoy en suivait une autre.
Ils allaient seulement le long du mme chemin.

Mais il devait se fourvoyer, comme les hritiers, parce que le gibier
chass avait une provision inpuisable de ruses.

Madame la marquise de Sainte-Croix,--et je ne prononce ce nom devant
vous, chre petite, qu'en vous dclarant pour la troisime ou
quatrime fois que j'ai un dmenti tout prt  votre service si jamais
vous vouliez me mettre en cause, ne ft-ce que comme tmoin:--j'ai mes
filles!--madame la marquise de Sainte-Croix vint, un beau matin,
au-devant de la bataille.

Elle se prsenta au cabinet de mon mari, demandant la protection de
la loi contre les calomnies qui l'entouraient.

Ces diversions ne sont pas si dangereuses qu'on le pense. L'histoire
est l pour dire qu' l'heure o une arme ne peut plus se dfendre,
c'est le moment de vaincre en attaquant.

Madame la marquise de Sainte-Croix offrit sa vie  nu. Elle appela
sur toute son existence l'oeil de la police.

Ce mme jour, M. le prince de *** arriva furieux et menaa de porter
sa plainte jusqu'au pied du trne.

Ce mme jour encore, Sa Majest manda M. du Tresnoy aux Tuileries.
L'avis de Sa Majest, aprs explications fournies par mon mari, fut
qu'il ne fallait clairer ces scandaleux mystres qu' la dernire
extrmit.

L'affaire en ft reste l trs-certainement,--au moins pour l'heure
prsente,--si madame la marquise de Sainte-Croix n'et exig
elle-mme avec la plus imprieuse insistance que la lumire se ft.

L'excs nuit en tout, mme lorsqu'il s'agit d'audace. Ceci fut un
excs.

M. du Tresnoy, obissant aux dsirs de madame la marquise, entama
l'enqute contradictoire. Ce fut une succession d'tonnements pour
lui, une srie de triomphes pour madame la marquise.

L'oeil de la justice, pntrant tout  coup dans la vie prive de
cette femme, n'y dcouvrit que de bonnes oeuvres. Elle tenait  tout
ce qui est charit. Les oeuvres de bienfaisance les plus illustres
et les mieux connues s'alignaient autour d'elle comme un rempart.

Je ne vous parle pas mme de ses relations mondaines. C'tait
splendide. Son cercle englobait tout le faubourg.

Pour ce qui regarde les faits mmes de l'enqute, la victoire fut
plus complte encore. Il fut prouv que madame la marquise de
Sainte-Croix n'avait jamais quitt son htel.

Il fut prouv,--car elle ne voulut point arguer seulement de la haute
puret de sa conduite,--qu'elle n'avait jamais eu la moindre apparence
de grossesse.

Et, lorsque cela fut prouv, bien prouv, elle ne se drapa point dans
l'immacule blancheur de sa robe nuptiale. Elle ne s'indigna point
contre l'accusation tmrairement porte. Elle fut digne, simple,
admirable, et sa belle humilit s'arrta juste o commence le comique
de Tartufe vainqueur.

Ah! c'est une merveilleuse intelligence! Je vous le dis pour que vous
sachiez quel adversaire vous appelez en champs clos.

Si vous connaissiez comme moi les ressources qui sont aux mains d'un
prfet de police, vous prouveriez, en face de cette lutte longue,
acharne, victorieuse, un sentiment d'admiration et de terreur.

Il y a quelque chose de grand dans cette femme. C'est la fille ane
de Satan!...

Madame la baronne du Tresnoy fit une pause et passa son mouchoir de
batiste sur son front, o perlaient deux ou trois gouttes de sueur.

La vicomtesse l'coutait avec une attention avide.

C'est le ton qui fait le mauvais got de certaines expressions. La
baronne parlait avec une extrme simplicit. Ses derniers mots avaient
t prononcs  voix basse. Un sourire lgrement contraint tait
autour de ses lvres, quand elle avait dit: _C'est la fille ane de
Satan._

--D'autres choses encore furent prouves, reprit-elle,--et votre
tonnement va redoubler. Toute cette histoire du n 37 de la rue du
Cherche-Midi, qui tait le point de dpart des soupons:
fantasmagorie! Il y avait bien deux appartements jumeaux, spars par
une double armoire; la jeune madame Seveste se souvenait bien d'avoir
vu son fils en une sorte de rve; mais c'tait tout.

Personne ne put tablir ce fait d'une voiture mystrieuse stationnant
journellement dans la petite rue du Bac. Madame Octave Merriaux tait,
dirent les voisins, une petite femme bien tranquille qui avait quitt
son logement aprs avoir exactement pay son terme. Personne ne voyait
rien l dedans d'extraordinaire ou de romanesque.

Personne ne sut dire ni le nom ni l'adresse de cette sage-femme qui
avait assist madame Octave Merriaux.

La jeune dame elle-mme tait partie un soir sans donner
d'explications, et c'tait le monsieur en habit bleu qui tait venu
dmnager son modeste mobilier.--Mais  qui donc devaient-ils des
comptes?

M. Seveste n'tait pas loign de se fcher quand on lui parlait de
ce premier mouvement de sa femme, le jour de l'accouchement. Il
disait:

--Ce sont des lubies.

Un seul indice se prsentait. La petite madame Seveste tait devenue
triste, elle qui, autrefois, passait dans la vie si gaie et si rieuse.
Elle pleurait souvent et s'accusait de ne point aimer son enfant.
Mais, quoique la chose soit, par bonheur, excessivement rare, on
rencontre nanmoins quelquefois des mres dnatures.

Pour induire de l quelque chose de srieux, il et fallut poser en
principe cette loi des romanciers et des dramaturges: la voix du
sang.--Or, en notre sicle, tout le monde se moque de la voix du sang,
mme les potes, et chacun peut avoir eu sous la main quantit de
petites histoires ennuyeuses, spcialement crites pour prouver que la
voix du sang est une fadaise.

Tant il est vrai que la profession d'homme de lettres est utile entre
toutes en ce bas monde!

Restait une suprme preuve.

Un jour, madame la marquise de Sainte-Croix descendit de son brillant
quipage  la porte du n 37. Elle tait accompagne par deux dames
de la famille du prince de ***. La rconciliation avait eu lieu. Les
collatraux du prince ne juraient plus que par madame la marquise de
Sainte-Croix.

M. du Tresnoy tait le quatrime dans la voiture.

Sa confusion dut tre grande, s'il avait espr beaucoup de cette
espce de confrontation. Le rsultat en fut si frappant, que M. du
Tresnoy faillit tre converti  l'ide que la belle marquise tait
une victime de la calomnie.

On visita l'appartement de madame Octave Merriaux. Les voisins et
voisines ne se firent pas faute de regarder. La concierge tait
prsente. Certes, on ne garrotte pas tant de langues  la fois. Pas un
mot ne fut prononc qui pt faire croire qu'il existt seulement une
ressemblance fortuite entre madame la marquise de Sainte-Croix et
madame Octave Merriaux.

Bien plus: ce pauvre diable de Fromenteau, qui tait l, perdit tout
 coup son ancienne assurance  la vue de la belle marquise. M. du
Tresnoy remarqua qu'il changea plusieurs fois de couleur. Cela finit
par un aveu explicite et complet: Fromenteau s'tait tromp. Ce
n'tait pas madame de Sainte-Croix qui montait en voiture, vis--vis
de chez lui, petite rue du Bac.

La visite de madame la marquise avait un prtexte de bienfaisance.
Comme elle regagnait son quipage, escorte par les bndictions d'une
pauvre famille largement secourue, M. du Tresnoy, qui la suivait, crut
remarquer un lger tressaillement.

Il ne pouvait voir son visage, cach par la passe de son chapeau,
mais il jeta vivement son regard  la ronde.

Sur le pas de la porte voisine, Marguerite, la concierge du n 37
_bis_, se tenait debout, portant dans ses bras la petite fille de
madame Seveste.

Elle regardait fixement la marquise, qui tourna la tte.

Le soir mme, M. du Tresnoy offrit sa dmission. Le roi ne voulut pas
l'accepter.

Je ne savais rien en ce temps. M. du Tresnoy ne m'avait rien dit.
J'avais pu deviner seulement qu'une grande proccupation tenait mon
mari, et je rapportais son souci  la politique.

Ce fut le lendemain de la visite au n 37 que M. du Tresnoy me parla
pour la premire fois de cette mystrieuse affaire.

J'avais dix-sept ans de moins qu'aujourd'hui, et cependant l'ide me
vint que nous courions tous un grand danger. Je suppliai mon mari de
s'arrter. J'invoquai les pauvres petits berceaux de mes filles.

Mon mari ne me promit rien. Il me dit:

--Je serai prudent, mais j'agirai selon ma conscience.

Il a t prudent, sachez cela, trs-prudent,--et il est mort!...

Madame du Tresnoy s'arrta, et sa tte lourde tomba sur sa main.

Son coude s'appuyait au rebord du grand bureau d'bne.

--J'ai peut-tre manqu d'intelligence, dit la vicomtesse aprs un
silence;--mais tout cela, chre madame, me laisse une impression si
vague, que mon esprit n'en peut rien dgager... Vous accusez madame de
Sainte-Croix d'avoir soustrait l'enfant de cette jeune femme, madame
Seveste... Que fit-elle de cet enfant?

--Nous ferions fausse route, rpondit la baronne,--si nous cherchions,
dans ce que je vous ai dit, une histoire,--un fait proprement dit,
ayant son exposition et son dnoment... S'il en et t ainsi,
l'embarras de M. du Tresnoy n'et pas exist... Entrez dans la
situation mme, si vous voulez comprendre, chre belle... Je n'ajoute
rien  la vrit... je ne transforme aucune hypothse en assertion...
je vous raconte purement et simplement l'effort d'un magistrat
intgre, courageux et qui passait pour habile... Cet effort tendait 
la dcouverte d'un crime ou d'une srie de crimes... Quand j'aurai
tout dit, vous aviserez.

Je puis rpondre, cependant, tout de suite  votre dernire question:
Que devint l'enfant?

L'enfant mourut au bout de quelques semaines. Il tait en nourrice au
bas Meudon, prs de Paris. Le prince de *** l'allait voir
publiquement. La nourrice ne connaissait point madame Octave
Merriaux, qui, durant la courte existence de l'enfant, ne mit pas une
fois les pieds chez elle.

Nous allons causer un peu de cette madame Octave Merriaux.

Puisqu'il tait bien dmontr que ce n'tait pas une seconde
incarnation de la marquise de Sainte-Croix, on devait pouvoir la
joindre, l'interroger et faire,  l'aide de ses rponses, un peu de
jour dans l'trange nuit de ces mystres. Pour le prfet de police de
Paris, il n'y a pas d'tre humain qui puisse disparatre ainsi sans
laisser de traces.

M. du Tresnoy, masquant dsormais ses batteries, feignit de ne plus
donner aucune attention  toute cette histoire. Je fis visite  madame
de Sainte-Croix, qui me la rendit, et tout rentra dans l'ordre. Mais
deux agents souverainement habiles continurent sous main la chasse.
On les mit sur la piste d'un double gibier: madame Octave Merriaux et
cet homme que je vous ai dsign sous le nom de l'habit bleu.

L'habit bleu ne fut pas trs-difficile  trouver: c'tait un ancien
militaire, adonn  la profession de marieur. Il avait des bureaux.
Son commerce se faisait au soleil. Pour mille raisons, mon mari ne
pouvait l'interroger. C'et t se mettre du premier temps hors de
garde.

L'un des agents, un homme du nom de la Gouesnais, se prsenta chez
lui comme client et lui promit une bonne somme s'il parvenait 
l'tablir. Il esprait voir chez lui madame Octave Merriaux, ou tout
au moins trouver ce nom sur quelque liste de fiances d'occasion.

Mais, sous une apparence de rondeur brusque et commune, ce
Clrambault cachait une adresse de chat...

--Qui appelez-vous Clrambault? demanda la vicomtesse.

--L'habit bleu, rpliqua la baronne;--ne vous avais-je pas dit son
nom?... M. Garnier de Clrambault. Ne l'oubliez pas: c'est un de nos
plus importants personnages...

M. Garnier de Clrambault joua donc son rle en perfection. Il fit
juste ce qu'il aurait fait vis--vis d'une de ses dupes ordinaires. Il
promit monts et merveilles, proposa tout un paradis de Mahomet, garni
de jeunes filles et de jeunes veuves ayant des dots chelonnes depuis
vingt mille francs jusqu' je ne sais quel chiffre; des anges pour la
plupart, possdant presque autant de talents que de vertus.

On ne pouvait, en vrit, savoir s'il avait flair le limier.

Notre Normand la Gouesnais n'tait pas non plus un manchot. Il se fit
prsenter  plusieurs anges et manoeuvra toujours de manire 
garder sa physionomie de Gogo matrimonial. Il payait bien.
Clrambault ne se fatiguait point de le mettre  contribution.

Un matin, la Gouesnais arriva chez lui tout effar.

--J'ai mon affaire, lui dit-il, mais il me faut votre aide...
L'argent n'a pas d'odeur, n'est-ce pas?... Eh bien, je sais une
histoire qui peut me rendre l'heureux poux d'une femme charmante et
richement dote... Outre la dot, il y a la protection du prince de
***... C'est une spculation admirable.

Au nom du prince de ***, le Clrambault avait dress l'oreille.

--Expliquez-vous, dit-il pourtant;--il est probable que je puis vous
donner un coup d'paule,  cause de mes relations dans la haute
socit.

La Gouesnais pronona le nom de madame Octave Merriaux.

Mais Clrambault avait eu le temps de se remettre.

--Mon cher monsieur, rpondit-il,--vous avez le flair bon et la vue
juste. Il n'y a pas de doute que c'tait une superbe affaire;
seulement, vous venez un peu trop tard... Nous avons allum les
flambeaux de cet hymne!... Madame Octave Merriaux est  Moscou...

--Il faut que vous vous trompiez! s'cria le Normand;--quelqu'un m'a
dit l'avoir vue  Paris ces jours-ci.

--Elle serait donc revenue, repartit froidement le marieur, qui
atteignit son portefeuille.

Dans son portefeuille, il choisit une lettre, timbre de Berlin,
qu'il tendit  son client dsappoint.

Il est certain que ces gens-l, toujours sur le qui-vive, inventent
des milliers de petites mcaniques dont la plupart ne servent pas,
faute d'occasion.

Mais quelques-unes, sur le nombre, sont destines  porter coup.

La lettre de Berlin tait signe d'un nom slave et contenait cette
phrase:

Dites  mes bons amis de Paris que la _petite madame Octave Merriaux_
ne portera jamais de tartan ni de socques. Elle a un chteau, la
petite madame Octave Merriaux! Elle a un intendant en uniforme! Elle a
des paysans qu'elle pourrait faire knouter  la journe, si c'tait sa
fantaisie...

Quand la Gouesnais vint rapporter ceci  M. du Tresnoy, il reut
dfense de se reprsenter chez Clrambault.

M. du Tresnoy me raconta ce fait et me dit:

--Cette lettre doit tre fabrique.

--Ils ne savaient pourtant pas..., voulus-je objecter.

--Bien! bien!... Les brigands de la Calabre ne savent jamais que les
gendarmes viendront; cela ne les empche pas de dormir la main sur
leur trabucco... Ceci est une prcaution isole qui trahit tout un
systme de chevaux de frise, de trappes, de piges, etc...

Il resta un instant pensif; puis il ajouta:

--Ces gens doivent avoir  cacher plus encore que je ne croyais!

L'autre agent, homme de faons rassises et presque distingues, avait
t lch contre madame la marquise elle-mme, avec ordre de n'oprer
jamais qu' distance et de surveiller surtout les rapports qui
pouvaient exister entre la marquise et Garnier de Clrambault.

Nant. La vie de madame de Sainte-Croix tait limpide comme du
cristal de roche. Elle se donnait tout entire  ses devoirs mondains
et  ses oeuvres de pit.

Cependant, un soir d'hiver, l'agent fashionable vit sa voiture
s'arrter  l'heure du salut devant l'glise Saint-Sulpice. Madame de
Sainte-Croix descendit et entra. L'agent la suivit.

Madame de Sainte-Croix alla prendre place en dehors de la nef.

Au moment o le prdicateur montait en chaire, elle fit comme si sa
prire et t acheve et se dirigea naturellement vers la
porte,--mais non point vers cette porte o son quipage officiel
l'attendait.

L'agent eut cette fivre qui accompagne toujours les grandes
dcouvertes.

Madame la marquise tait entre par le perron et le portail; elle
sortait par cette porte latrale qui donne sur l'embouchure dserte de
la rue Servandoni.

L'agent la suivit encore.

Un coup stationnait  l'angle de la rue Servandoni.

Madame la marquise y monta sans parler au cocher.

Elle tait videmment chez elle.

Inutile de dire que ce n'tait point la voiture qui l'avait amene.

Aussitt que madame la marquise eut referm la portire, le coup
partit au grand trot. L'agent ne perdit point de temps  chercher un
cabriolet de place. Il prit sa course, rsolu  faire le tour de
Paris, s'il le fallait.

La voiture de madame de Sainte-Croix tourna  droite au bout de la
rue Servandoni, pour enfiler la rue de Vaugirard. Le cheval tait bon.
L'agent eut toutes les peines du monde  garder sa distance. La
journe avait t pluvieuse. Au bout de cinq cents pas, le pauvre
diable avait de la crotte jusqu' l'chine.

Mais c'tait un garon de mrite et de volont. Il ne se dcouragea
pas. La redingote sur le bras et le chapeau  la main, il poursuivit
sa course  fond de train, de manire  ne jamais perdre de vue le
coup suspect.

Ainsi fut parcourue toute la rue de Vaugirard. Elle est longue;
l'agent tait soutenu par cette ide que la marquise ne pouvait pas
aller bien loin dsormais. Pourquoi sortir de Paris  cette heure?
Malgr sa lassitude, il allait toujours.

A quelques centaines de pas de la barrire de Vaugirard, le coup
s'arrta dans un endroit dsert.

Il y eut un court colloque entre madame la marquise et son cocher.
L'agent profita de ce rpit pour regagner un peu de terrain et
souffler, assis sur une borne. La sueur l'inondait et la respiration
commenait  lui manquer.

Il reprit nanmoins sa course ds que le cocher de la marquise eut
lanc de nouveau son cheval. Le coup sortit de Paris par la barrire
de Vaugirard. Il prit le boulevard extrieur,  droite, passa devant
la barrire de Svres et disparut aux yeux du pauvre agent,
considrablement distanc, cette fois,  la hauteur du petit btiment
qui porte le nom de barrire des Paillassons, bien que le mur
d'enceinte n'ait  cet endroit aucune ouverture.

L'agent, puis, arriva au bout d'une minute ou deux  la place o le
coup avait disparu. Cette boue terrible du boulevard extrieur
paralysait sa course.

Il s'orienta.

En face du pavillon de la barrire des Paillassons s'ouvre une petite
ruelle qui monte en biais dans les terres; elle a nom la ruelle
Sainte-Fiacre.

Notre homme s'y engagea rsolument. Au dtour du premier coude, il
dut croire que le succs allait rcompenser sa peine. Une lanterne de
cabaret clairait en plein le fameux coup, arrt au milieu de la
route.

A ce moment, une grosse voix parlait sous les berceaux qui
flanquaient la porte de la guinguette. Elle disait:

--Nous n'avons vu personne ce soir.

L'agent s'arrta, coll au mur pour n'tre point aperu.

Le cocher allongea un matre coup de fouet et le coup repartit.
Aucune parole n'tait tombe de la portire.

Le coup n'avait pas pu tourner,  cause de l'troitesse de la
ruelle. Il se dirigeait au galop vers la rue de l'cole.

En passant devant le cabaret, l'agent dchiffra une bizarre enseigne:

AU CHATEAU DE LA SAVATE...

Quand il arriva rue de l'cole, le coup avait dfinitivement
disparu.


FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES CHAPITRES.


DEUXIME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.

(SUITE.)

   III. Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas.              7

    IV. Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille     31

     V. Le rveil de Batrice                            53

    VI. Bon petit coeur de domestique                    83

   VII. Vieux jeune premier                              99

  VIII. Le cabinet du mari                              141

    IX. 37 et 37 bis                                    157

     X. La sage-femme                                   175

    XI. Le coup mystrieux                             191

FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.





End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. III, by Paul Fval

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