The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu'nos jours (Volume 5/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'nos jours (Volume 5/8)

Author: Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

Release Date: February 2, 2013 [EBook #41970]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAU HISTORIQUE ***




Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine
P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIRE, N 5.




  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor.


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.

  TOME TROISIME.--PREMIRE PARTIE.


                       _Miratur molem..... Magalia quondam._
                                                  NEID., lib. 1.




  PARIS,
   LA LIBRAIRIE CLASSIQUE-LMENTAIRE,
  CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, N 8.

  M DCCC XXIII.




TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.


QUARTIER

DE LA PLACE MAUBERT.

     Ce quartier est born  l'Orient par les extrmits des faubourgs
     Saint-Victor et Saint-Marcel jusqu'aux barrires; au Septentrion,
     par les quais de la Tournelle et de Saint-Bernard inclusivement;
      l'Occident, par la rue du Pav-de-la-place-Maubert, le march
     de ladite place, la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, et par
     les rues Bordet, Moufetard et de l'Oursine inclusivement; au
     Midi, par les extrmits du faubourg Saint-Marcel, jusqu'aux
     barrires.

     On y comptoit, en 1789, soixante-neuf rues, quatre culs-de-sacs,
     quatre places ou marchs, cinq paroisses, une abbaye, un
     chapitre, dix collges; dont sept sans exercice, deux couvents
     d'hommes, quatre de filles, trois communauts d'hommes, trois de
     filles, quatre hpitaux, quatre sminaires, etc., etc.


PARIS SOUS HENRI II, FRANOIS II, CHARLES IX, HENRI III ET HENRI IV.

La partie de la ville de Paris qui nous reste  dcrire pour complter
l'histoire de cette capitale, est spare de celle que nous venons de
quitter, par la Seine qui coule au milieu: elle en occupe la rive
mridionale; et, quoique moins considrable que l'autre, il ne lui
fallut pas moins de temps pour acqurir son dernier degr
d'accroissement. Avant d'y parvenir, elle prouva un grand nombre de
rvolutions qui vont successivement se dvelopper dans la description de
ses rues et de ses principaux difices.

Cette portion de Paris, connue sous le nom d'_Universit_, clbre pour
avoir t en quelque sorte le berceau et depuis le sjour continuel de
la compagnie  laquelle elle doit ce nom, ne l'est pas moins dans les
annales de cette ville, pour avoir vu natre dans son sein les
nouveauts religieuses qui, pendant plus d'un demi-sicle, firent de la
capitale de la France un foyer de rvoltes, d'anarchie et de crimes. Le
faubourg Saint-Germain, qui y est renferm, en reut mme le nom de
_Petite-Genve_; et presque tous les quartiers dont elle se compose,
devinrent, tour  tour, le thtre des scnes ou tragiques ou
scandaleuses qui se reproduisirent si souvent  Paris pendant cette
longue et dsastreuse tempte politique. La marche de cet ouvrage nous
conduit naturellement  tracer ici le tableau de ces horreurs; et c'est
en effet sa vritable place. Ce tableau se liera plus encore qu'aucun de
ceux qui l'ont prcd,  l'histoire de la France entire, devenue,
comme sa ville capitale, une arne sanglante, o la haine, l'ambition,
la jalousie, la vengeance, toutes les passions atroces et perverses qui,
depuis si long-temps, fermentoient dans le fond des coeurs, sortant tout
 coup de leurs abmes, se rpandirent comme un vaste incendie, et se
servirent trop souvent du voile de la religion pour assouvir leurs
fureurs.

Comprims par les lois svres que Franois Ier avoit rendues contre
eux, et par la terreur des supplices, les partisans de la nouvelle
hrsie, attendant des circonstances plus favorables, avoient mis,
pendant les dernires annes du rgne de ce prince, et dans leurs
mouvements et dans les actes de leur proslytisme, une circonspection
qui les faisoit chapper  l'oeil vigilant de la police. Cependant
Calvin venoit de succder  Luther: plus savant que les premiers
rformateurs dans les lettres sacres, crivain plus poli et plus
lgant, esprit plus pntrant et plus subtil, il avoit d'abord reconnu,
en adoptant leurs erreurs, que ces chefs de secte n'avoient en effet ni
principes suivis, ni corps de doctrine, ni profession de foi, ni rgles
fixes de discipline; et, comprenant que la rforme ne pouvoit subsister,
si l'on ne parvenoit  la ramener  une sorte d'unit, il rassembla ses
erreurs principales, auxquelles il joignit encore des erreurs nouvelles
empruntes  tous les hrsiarques[1] anciens et modernes, et composa du
tout un systme complet de thologie, au moyen duquel il sut entraner
beaucoup d'esprits que Luther et ses premiers disciples n'avoient
qu'branls. Ce fut ce systme dtestable, dans lequel l'esprit de
rvolte se fortifie de ce que le fanatisme a de plus farouche et le
fatalisme de plus dsesprant, qui prvalut parmi nous. Genve toit le
lieu d'asile o s'toit rfugi le nouvel hrsiarque: c'toit l qu'il
avoit tabli sa chaire pontificale et qu'il dogmatisoit en sret,
tandis que ses missaires, disperss en Italie, dans la Flandre, dans la
Navarre, surtout en France, rpandoient de toutes parts les poisons de
sa nouvelle doctrine. Lorsque le roi mourut, elle comptoit dj de
nombreux partisants,  la cour,  la ville, dans le parlement, jusque
dans les dernires classes de la socit, dans le clerg lui-mme; elle
avoit perverti la reine Marguerite de Navarre, et par elle presque toute
sa famille et une grande partie de ses sujets: ce qui fut, comme nous le
verrons bientt, la plus grande victoire qu'elle et pu remporter et le
plus grand mal qu'elle et pu produire.

[Note 1: Dans son fameux livre de l'_Institution_.]

(1547) Henri II monta sur le trne; et la rforme espra un moment
d'obtenir quelques adoucissements aux rigueurs que Franois Ier avoit
exerces contre elle; mais le nouveau roi lui fit voir d'abord qu'elle
n'auroit point de plus redoutable ennemi. Il confirma les dits rendus
par son pre, et y ajouta des rglements encore plus svres; il
confisqua les biens de tous ceux qui s'toient retirs  Genve; et les
tribunaux ecclsiastiques et sculiers reurent l'ordre de tenir la main
 l'excution des lois portes contre les sectaires, et de se montrer
inflexibles. Ces mesures rigoureuses imposant aux novateurs, les
apparences du calme se rtablirent aussitt; et pendant les deux
premires annes de son rgne, il ne se passa rien de remarquable 
Paris, ni mme dans le reste de la France.

Tranquille sur ce point, toute l'attention du roi se porta sur
l'empereur Charles-Quint, dont les armes et la politique avoient achev
de subjuguer l'Allemagne, et dont l'ambition effrne menaoit alors la
libert de l'Europe entire. Dans le mme temps, il se prparoit en
Angleterre un vnement qui ne causoit pas de moindres inquitudes au
cabinet franois, puisqu'il n'toit question de rien moins que de lui
enlever  jamais l'alliance de l'cosse, en runissant ce royaume  la
Grande-Bretagne par le mariage du jeune roi douard avec Marie Stuart,
qui en toit hritire. (1548) Henri II para ce coup en faisant venir
en France cette princesse encore en bas ge. Marie pousa depuis le
Dauphin, qui fut roi sous le nom de Franois II; et comme elle toit,
par sa mre Marie de Lorraine, nice des princes lorrains, ce mariage,
plus encore que les grandes qualits de Franois, duc de Guise, et du
cardinal de Lorraine son frre, fut le principe de l'lvation
prodigieuse et du crdit sans gal que cette famille des Guises obtint
sous les rgnes suivants. (1550) Deux ans aprs l'arrive de l'hritire
d'cosse, le roi rentra dans Boulogne, dont les Anglois s'toient
empars pendant les dernires annes de Franois Ier, et qu'ils
refusoient de rendre conformment au trait. On auroit pu s'en emparer
de vive force; mais Henri, qui avoit besoin de l'alliance de
l'Angleterre ou du moins de sa neutralit dans les circonstances
difficiles o il se trouvoit, aima mieux employer la voie des
ngociations; et c'est  tort que quelques-uns de nos historiens ont
blm le conntable de Montmorenci d'avoir achet cette place  prix
d'argent, lorsqu'un assaut pouvoit la lui livrer: il avoit pris, de
concert avec son matre, le parti le plus politique et le plus
avantageux.

Ce seigneur, disgrci sous le rgne prcdent, jouissoit alors de la
plus haute faveur auprs de Henri II, dont il toit l'ami le plus
intime, le conseiller secret, et pour ainsi dire le tuteur. L'abus qu'il
fit de son crdit pour lever sa famille, le rendit odieux  tous les
grands, mais donna une grande force  son parti, que rien ne put
balancer  la cour, si l'on en excepte celui des Guises. Indpendamment
de la considration personnelle que leur donnoient les hautes qualits
et le rang qu'ils tenoient auprs du roi, ils toient soutenus par le
crdit de la clbre Diane de Poitiers dont l'empire toit grand sur
l'esprit de Henri II, et qui mritoit, sous bien des rapports, la
confiance entire qu'il lui avoit accorde. Le marchal de Saint-Andr,
 qui sa charge de premier chambellan donnoit un libre accs auprs de
lui, partageoit aussi ses bonnes grces; Catherine de Mdicis, peu
considre de son poux, trouvoit cependant le moyen de se conserver
quelque crdit en se mnageant entre ces divers partis, qu'elle
dtestoit; et l'on pouvoit dj reconnotre dans sa conduite cet esprit
artificieux et cette dissimulation profonde qui signalrent depuis sa
carrire politique. Au milieu de ces factions rivales, les princes du
sang toient ngligs et rduits  la nullit la plus absolue.

(1551) Cependant les alarmes qu'inspiroit Charles-Quint augmentoient de
jour en jour; la France, qui avoit inutilement tent d'armer contre lui
les Turcs et les Vnitiens, avoit trouv un foible alli dans le pape
Paul III; et son successeur Jules III, aprs avoir cherch pendant
quelque temps  garder une sorte de neutralit entre ces deux
puissances rivales, qui le pressoient galement par les ngociations et
par les armes, avoit fini par se jeter entirement dans le parti de
l'empereur, parce que c'toit alors le souverain qu'il avoit sujet de
craindre davantage. On vit bientt les deux monarques commencer  se
faire la guerre, en paroissant seulement comme auxiliaires dans les
dmls qui s'levrent entre ce pontife et les Farnses, au sujet des
duchs de Parme et de Plaisance; mais l'empereur ne put qu'agir bien
foiblement pour le pape dans cette querelle, parce que des soins plus
importants attiroient toute son attention du ct de l'Allemagne, o
l'lecteur de Saxe, Maurice, que lui-mme avoit lev  la dignit qu'il
possdoit, soulevoit le corps germanique tout entier contre lui, et lui
prparoit les revers inous qui marqurent la fin d'un rgne tout rempli
de prosprits. Presque entirement abandonn par son puissant alli, et
bientt rduit par le roi de France aux dernires extrmits, Jules III
se vit forc de demander, en suppliant, une paix que ce prince lui
accorda sans aucune peine, parce que les affaires d'Allemagne avoient
donn une marche toute diffrente  sa politique. (1552) La dfection de
Maurice toit l'vnement le plus heureux qui pt lui arriver; et ses
intrigues continuelles auprs des princes allemands n'avoient pas peu
contribu  la faire natre. Ainsi continuoient de se dvelopper les
consquences de cette politique ambitieuse et perverse que nous avons
dj signale; politique qui, sparant entirement les intrts des
gouvernements de ceux de la religion, achevoit de corrompre la
chrtient, dj tourmente d'un mal intrieur et violent que l'union
intime de ses princes temporels avec le chef de l'glise, et l'accord
simultan de tout ce qu'ils avoient de force et d'influence, auroit pu
seul arrter dans ses progrs. On voyoit, au contraire, les deux
premires puissances de cette Europe chrtienne, pousses par un esprit
de vertige qu'on peut  peine concevoir, mettre le pre des fidles dans
la ncessit cruelle de prendre part aux manoeuvres de leurs
ngociations artificieuses, avilissant ainsi et comme  plaisir,
l'autorit vnrable, qu'il toit de leur devoir et, dans ce moment
surtout, de leur intrt le plus pressant, d'honorer, d'accrotre et de
raffermir. Ainsi Charles-Quint, trouvant quelque avantage  suspendre un
moment la querelle des protestants avec les catholiques d'Allemagne,
avoit publi ce fameux _interim_ dans lequel il faisoit aux premiers les
concessions les plus attentatoires aux droits du saint sige; de son
ct, Henri II refusoit de recevoir les dcrets du concile de Trente; et
pour quelques petits mcontentements qu'il avoit prouvs de la part du
pontife, le menaoit d'assembler un concile national, et de sa propre
autorit attribuoit aux tribunaux de l'Ordinaire tous les droits de la
cour de Rome dans les affaires ecclsiastiques. Enfin,  peine le corps
germanique avoit-il lev l'tendard de la rvolte, qu'un trait
d'alliance fut conclu entre lui et la France; et l'on vit le roi
trs-chrtien s'unir aux princes protestants, tout en dclarant qu'il
n'avoit en vue que le plus grand bien de l'glise catholique.

Il s'agissoit ici de faire une guerre dcisive contre l'ennemi le plus
formidable de la France; et le plus difficile n'toit pas de runir de
nombreuses armes, mais de se procurer des fonds assez considrables
pour les stipendier, et pour acquitter les subsides promis aux
confdrs. Le dsordre des finances toit tel, que dj, pour soutenir
l'expdition d'Italie, le roi avoit t forc de faire plusieurs
emprunts aux principales villes de son royaume, emprunts dans lesquels
la ville de Paris s'toit engage pour 240,000 liv. Elle avoit en mme
temps accord un don gratuit  ce prince, et obtenu comme indemnit un
octroi sur les vins qui se consommoient dans son enceinte; mais ces
petits expdients ne rpondoient plus  l'immensit des besoins: il
fallut trouver des moyens plus puissants pour une circonstance si
imprieuse. Le garde des sceaux Bertrand en imagina plusieurs; et le
roi, les ayant gots, parce qu'ils remplissoient le but qu'il se
proposoit d'avoir sur-le-champ des sommes considrables, vint, le 12
fvrier de cette anne, tenir un lit de justice au parlement.

Il y dclara que, son intention tant de prvenir les mauvais desseins
de son ennemi en allant lui-mme,  la tte de ses armes, porter le
premier la guerre dans ses tats, il laissoit, en son absence, le
gouvernement du royaume  la reine son pouse, assiste du dauphin et de
quelques personnages expriments qui formeroient son conseil; que, dans
cette circonstance extraordinaire, il enjoignoit formellement  la
compagnie de montrer, dans l'enregistrement des dits qui lui seroient
adresss, une soumission sans bornes; ajoutant qu'il ne prtendoit point
lui ter par l le droit de remontrances, mais qu'il ne le lui laissoit
que sous la condition formelle d'excuter sans dlai les ordres qui lui
seroient donns, si le conseil jugeoit  propos de ne pas obtemprer 
ses demandes.

Aprs que le roi eut cess de parler, le conntable, prenant la parole,
dveloppa dans un long discours ce que le prince n'avoit fait
qu'indiquer dans le sien: les motifs qui le portoient  commencer la
guerre avant que son perfide ennemi et fait des prparatifs suffisants
pour fondre sur lui avec avantage et dvaster la France; les ressources
qu'il trouvoit tant dans les forces de son royaume que dans le concours
d'allis qu'attachoient  sa cause l'ambition et la mauvaise foi de
l'empereur, etc. Il finit en invitant le parlement  correspondre
dignement aux intentions salutaires du souverain.

Le premier prsident Le Matre ne rpondit que par des protestations
d'un dvouement sans bornes, tant aux ordres du roi qu' ceux des
personnes augustes qu'il avoit nommes pour le reprsenter pendant son
absence; et vous nous trouverez, Sire, ajouta-t-il, vos trs-humbles,
trs-obissants sujets, fermes, immuables et perptuels.

On n'a point oubli combien, sous le rgne prcdent la volont
inflexible du monarque avoit fait perdre  cette cour de sa hauteur et
de son influence politique. Toute l'autorit qu'elle s'toit arroge
dans les matires de gouvernement, s'toit peu  peu concentre dans le
grand conseil; et un affront qu'elle avoit t force de dvorer[2],
deux ans auparavant, avoit achev de lui faire perdre le peu de
considration que le feu roi ne lui avoit pas enlev. On peut dire
qu'ananti par tant de coups, le parlement, si l'on en excepte
l'administration de la justice, toit rduit maintenant  la nullit la
plus absolue; toutefois il conservoit dans son abaissement tout son
ancien orgueil, toutes ses prtentions ambitieuses, et pour rentrer dans
ses voies, sembloit n'attendre que les fautes de la cour ou le malheur
des temps. C'toit lui en offrir l'occasion que de prsenter  son
examen de nouveaux dits bursaux; et ce n'toit pas sans doute un des
moindres inconvnients de ces guerres impolitiques et lointaines, que
cette ncessit  laquelle elles rduisoient le gouvernement d'imposer
aux peuples des charges extraordinaires, et de venir en quelque sorte
rendre compte de sa conduite devant une assemble toute populaire, dont
il accroissoit ainsi l'importance et fortifioit l'esprit d'opposition.

[Note 2: Le conseil du roi, devant lequel s'toient prsents des
dputs du parlement, conduits par le premier prsident Lizet, ayant
exig qu'ils parlassent debout et tte nue, contre l'ancien usage, et
ceux-ci ayant refus de le faire, ils furent, par ordre du roi,
suspendus de leurs fonctions. Les remontrances que la cour fit  ce
sujet n'eurent d'autre effet que d'aigrir encore davantage le monarque;
Lizet fut forc de donner sa dmission, et Bertrand, depuis garde des
sceaux, le remplaa.]

Le parlement n'avoit donc garde, en cette circonstance, de se manquer 
lui-mme. Aussi, malgr toutes les protestations qu'il avoit faites
d'obir sans rplique aux ordres qui lui seroient intims, s'leva-t-il
avec la plus grande chaleur contre les nouveaux dits. Le roi tant dj
parti, ce fut au conseil qu'il adressa ses reprsentations qui ne furent
point coutes: il hasarda de renvoyer ses dputs avec des
reprsentations nouvelles; mais la reine leur ayant dfendu d'approcher,
et ayant adress au parlement, avec menaces, un ordre positif
d'enregistrer dans le plus bref dlai, il se dtermina  obir, parce
qu'il n'toit point encore en mesure de persister dans son refus; et
l'enregistrement se fit avec les formes usites en pareil cas.

L'expdition de Henri II commena sous les plus heureux auspices: tandis
que Maurice poursuivoit jusque dans le Tyrol, et foroit  sortir de
l'Allemagne ce mme empereur qui, peu de temps auparavant, la parcouroit
en triomphateur, et y commandoit en matre absolu, le roi s'emparoit de
Metz, Toul, Verdun, et s'avanoit, sans rencontrer d'obstacle, dans le
dessein d'oprer sa jonction avec les princes de la ligue protestante;
mais la suite ne rpondit point  d'aussi beaux commencements. La
politique astucieuse et profonde de Charles-Quint ne tarda pas  jeter
la division au milieu de semblables allis. La pacification de Passau
lui ramena et Maurice et les autres chefs de la ligue. Rest seul contre
son ennemi, Henri II, loin de pouvoir porter chez lui la guerre, se vit
bientt forc de revenir sur ses pas pour dfendre ses propres tats
attaqus avec avantage du ct de la Picardie par Marie d'Autriche,
soeur de Charles-Quint, et gouvernante des Pays-Bas. D'autres
considrations le dterminrent d'ailleurs  prcipiter son retour: on
n'approuvoit en France ni cette guerre, dont le motif toit de protger
des hrtiques qui faisoient horreur  la masse de la nation, ni les
moyens violents employs pour la soutenir. Le mcontentement alla mme
si loin, que deux prdicateurs, l'un cordelier, l'autre jacobin, eurent
l'audace de faire  ce sujet des dclamations sditieuses dans les
principales glises de Paris, dclamations qui portoient principalement
sur la spoliation du clerg[3], dont les biens toient employs, dans
une guerre impie,  faire triompher les plus dangereux ennemis de la
vritable religion. Le cardinal de Bourbon, alors gouverneur de cette
capitale, les fit traner en prison; mais cette mesure n'arrta point
les murmures du peuple. Des placards menaants furent affichs aux
charniers des Innocents et  la porte du Grand-Chtelet; et ces premiers
symptmes d'une fermentation sourde et gnrale devinrent d'autant plus
alarmants, que, malgr toutes les prcautions que le conntable de
Montmorenci avoit pu prendre pour couvrir les frontires, l'ennemi avoit
pntr en France sans trouver beaucoup de rsistance, et s'toit mme
tellement avanc dans l'intrieur du pays, que la ville de Compigne,
craignant pour sa sret, avoit envoy demander des secours  la ville
de Paris. On lui envoya la compagnie des arquebusiers; et l'pouvante
fut telle dans cette capitale, qu'elle ne se crut pas elle-mme  l'abri
d'un coup de main: car  cette poque elle se trouvoit presque
entirement ouverte du ct de Vincennes. Afin de pourvoir  la sret
commune, on tablit une taxe proportionnelle sur tous les propritaires
de maisons; avec l'argent qu'elle produisit on creusa des fosss, et
l'on leva un boulevard sur le terrain qu'occupe aujourd'hui l'Arsenal.

[Note 3: Ceci faisoit allusion au don accord pour le rtablissement de
la juridiction ecclsiastique, qui ne fut point rtablie.]

Ce fut pendant cette guerre que commencrent  se faire connotre les
deux chefs de la maison de Lorraine, Franois, duc de Guise et le
cardinal son frre; et que l'on vit se dvelopper dans le premier de ces
deux princes les qualits hroques qui depuis lui firent jouer un si
grand rle dans les affaires de l'tat. (1553) Plac par sa belle
dfense de Metz, qui fut son premier fait d'armes, au rang des plus
habiles et des plus valeureux capitaines, il avoit t, immdiatement
aprs, charg de la guerre d'Italie, guerre entreprise de concert avec
le pape, et dont le rsultat devoit tre pour la France la conqute du
royaume de Naples, mais qui n'aboutit qu' montrer combien toit
douloureuse la position du pre commun des files, ainsi press entre
deux puissants rivaux qu'il ne pouvoit s'empcher de considrer l'un et
l'autre comme les ennemis des liberts de l'Italie, et dont les secours
ne le menaoient pas moins que les hostilits. Il arriva donc que, mal
second par la cour de Rome, qui commenoit  ngocier secrtement pour
la paix avec le duc d'Albe, gnral des troupes espagnoles, le duc de
Guise se trouvoit dj dans une situation dsagrable et embarrassante,
lorsque la bataille dsastreuse de Saint-Quentin[4], perdue par la faute
du conntable, le fit rappeler en France comme le seul homme qui, dans
de telles extrmits, ft capable de rtablir les affaires. Nomm
lieutenant-gnral du royaume, une suite non interrompue de victoires et
l'vnement dcisif de la prise de Calais prouvrent qu'il toit digne
de cette haute mission qui lui avoit t confie. Devenu l'idole d'un
peuple qui le considroit avec juste raison comme l'instrument de son
salut, le crdit de sa maison, dj si grand  la cour, s'accrut encore
par le mariage qui se fit alors de sa nice, la reine Marie d'cosse,
avec l'hritier prsomptif de la couronne; et toutes les factions qui
agitoient cette cour, s'clipsrent devant celle des Guises et de la
duchesse de Valentinois. (1559) Ce fut au milieu de ces succs clatants
et lorsque la France commenoit  reprendre un ascendant marqu sur
l'Espagne, que Henri signa avec son nouveau roi, Philippe II, la paix de
Cateau-Cambrsis, paix qui fit murmurer alors ceux qu'blouissoit la
gloire dont la France venoit de se couvrir; que depuis quelques
historiens superficiels, qui ne voient de prosprit pour les tats que
dans l'tendue de leurs conqutes, ont appele dsastreuse et
dshonorante; mais que de meilleurs esprits ont juge un acte de
prudence et de vritable politique, et dans laquelle la France mme, en
ayant l'air de faire des sacrifices, conserva rellement tous les
vritables avantages que la guerre et la victoire lui avoient
procurs[5].

[Note 4: Lorsque la nouvelle de ce dsastreux vnement fut parvenue 
Paris, la reine se transporta  l'htel-de-ville, accompagne de la
princesse Marguerite, soeur du roi, du garde des sceaux, et d'un
nombreux cortge de dames et de demoiselles; et l, prenant elle-mme la
parole, et exposant les dangers o le royaume et la capitale alloient
tre exposs, si le roi ne trouvoit des ressources dans le zle et
l'amour de ses sujets, elle demanda de sa part,  sa bonne ville de
Paris, la solde de dix mille hommes, value  cent mille cus, ce qui
fut accord sur-le-champ.]

[Note 5: On cite avec affectation plus de deux cents villes ou
forteresses rendues; mais ces centaines de forteresses n'toient, pour
la plupart, que de petits chteaux appartenants aux seigneurs des bourgs
ou villages dont on s'emparoit. Il n'y eut de restitution importante
faite par la France que les tats du duc de Savoie; et pour avoir rendu
 ce prince ce qu'il toit impossible de retenir, ce que, tt ou tard,
il et fallu lui rendre, Henri II, qui se rserva nanmoins dans le
Pimont Turin et quatre autres places fortes, obtint l'avantage immense
de chasser enfin les Anglois du continent en conservant Calais et ses
dpendances, et de garder Metz, Toul et Verdun, villes importantes qui,
du ct de l'Allemagne, devenoient des boulevards du royaume.]

En effet, quel toit le motif principal de ces guerres acharnes, dans
lesquelles le salut mme de l'tat avoit t plusieurs fois compromis?
Quelques portions de territoire, que la France s'toit jusqu'alors
obstine  conqurir et qu'il lui toit impossible de conserver; et que
de maux toient rsults de cette fatale obstination! On a vu combien
toit grand l'puisement des finances au moment o la guerre avoit
commenc, et quels moyens violents il avoit fallu employer pour se
procurer de l'argent: de nouveaux besoins avoient bientt exig de
nouvelles ressources; et dans l'impossibilit o l'on se trouvoit de les
obtenir par les recettes ordinaires, il avoit fallu recourir encore 
ces oprations financires contre lesquelles le parlement ne cessoit
point de s'lever, et qui s'excutoient toujours malgr ses oppositions.
Il avoit fortement rclam,  l'ouverture de la premire campagne,
contre les crations d'offices: peu de temps aprs on fut oblig de
recommencer, et ce fut dans son propre sein que l'on rsolut de faire
les nouvelles crations. Il avoit d'abord laiss passer, non sans
beaucoup de difficults, quelques dits bursaux qui alinoient et le
domaine du roi et les revenus publics; mais quand on vint  proposer
l'tablissement de quatre nouveaux prsidents et de trente-sept
conseillers, en laissant  la cour, devenue par l trop nombreuse, le
droit de se partager par semestre, ces nouveauts, qui portoient,
disoit-elle, une atteinte directe  sa constitution, y excitrent les
plus violentes agitations. Elle y opposa les remontrances, les
protestations, tous les moyens de rsistance qu'elle toit accoutume
d'employer; et les enregistrements ne se firent qu'avec la formule de
rvolte, dj si souvent rpte: du trs-exprs commandement du roi,
plusieurs fois ritr. Cependant les besoins sans cesse renaissants
foroient de renouveler sans cesse ces tristes et fcheux expdients.
Ventes de domaines, emprunts forcs, multiplication excessive des
charges dans toute espce de juridiction, telles toient les oprations
ruineuses qui dvoroient l'tat. Le parlement retrouvoit aussi sans
cesse pour les combattre, le zle opinitre, et cet esprit de mutinerie
que rien ne pouvoit ni lasser ni rebuter, qui lui attiroient sans doute,
et  chaque instant, des disgrces nouvelles et de nouveaux affronts,
mais qui accroissoient sa faveur populaire et prparoient ses triomphes
pour des temps encore plus malheureux.

Il toit de la sagesse du roi d'arrter les progrs de ce mal intrieur;
et la paix seule pouvoit en tre le remde. D'ailleurs un ennemi
domestique, plus dangereux mille fois que celui du dehors, appeloit de
nouveau toute son attention et toutes ses sollicitudes. L'hrsie,
quelques instants comprime par la terreur des supplices, avoit su
habilement profiter de ces troubles et de ces dangers de l'tat, qui la
faisoient observer de moins prs, pour reprendre, avec plus de
prcautions sans doute, mais avec non moins d'ardeur et de fanatisme,
son plan de proslytisme, et les manoeuvres propres  le faire russir.
Ds l'an 1549, deux ans aprs l'avnement du roi, les calvinistes
rpandus dans la capitale avoient recommenc  donner de telles
inquitudes, qu' la suite d'une procession gnrale, o l'on porta les
reliques des principales glises de Paris, et  laquelle assista le roi
avec toute sa cour, il avoit t tenu, dans une des salles du palais,
une assemble de notables,  l'effet de trouver les moyens d'arrter les
progrs effrayants de cette secte dangereuse. Le cardinal de Guise y
avoit parl pour le clerg, le prsident Lizet pour les magistrats, le
prvt des marchands pour le peuple; et tous les trois s'toient
accords  supplier le roi de remettre en vigueur les derniers dits, et
de prendre plus de prcautions qu'on n'avoit fait jusqu'alors pour en
assurer l'excution. Cette sance solennelle avoit t suivie de
supplice d'un grand nombre de rforms qu'on tenoit depuis long-temps
enferms dans les prisons de la Conciergerie. Ils furent livrs aux
flammes au milieu des ftes et des rjouissances que l'on clbroit 
Paris pour l'entre du monarque.

Ces rigueurs, loin de ralentir le zle des religionnaires, semblrent
l'accrotre encore davantage; et le spectacle de la corruption du
clerg, qui toit grande alors, ne contribua pas peu  augmenter le
nombre de leurs proslytes. Ds le rgne de Franois Ier, comme nous
l'avons dj dit, ils avoient trouv des appuis dans les plus hautes
classes de la socit; et la clbre Marguerite de Valois, soeur de ce
monarque, n'avoit pas craint d'embrasser les erreurs de Calvin sous les
yeux d'un frre qui punissoit les calvinistes du dernier supplice. Il
comptrent bientt, et nous l'avons dit encore, des partisants et des
protecteurs dans tous les ordres de l'tat; et en peu d'annes le nombre
en devint si considrable, qu'ils pensrent  donner une forme rgulire
 leur institution en crant une glise sur le modle de celle de
Genve. Ce fut en 1555, poque  jamais fameuse dans nos annales, que
s'tablirent en France les premires glises prtendues rformes; et ce
fut  Paris, sous les yeux de magistrats vigilants et si intresss 
empcher un tel scandale, que la premire de toutes fut forme. Elle le
fut dans le faubourg Saint-Germain, par un gentilhomme du Maine, nomm
Ferrire-Maligni; et, ds ce moment, les ministres protestants, qui
jusqu'alors, sans poste fixe, sans asile, souvent sans ressources,
disparoissoient au premier orage, et laissoient sans pasteurs et sans
administration de foibles troupeaux rassembls avec tant de dangers,
eurent une rsidence fixe, permanente, purent correspondre entre eux,
former de proche en proche de nouvelles colonies, et propager leurs
principes avec plus de sret et de rapidit. La contagion se rpandit
alors partout; elle gagna jusqu'aux magistrats chargs de veiller 
l'excution des dits rendus contre les hrtiques; et, comme la
juridiction ecclsiastique toit alors extrmement borne par l'appel
aux tribunaux sculiers, ils chappoient presque toujours, par ce moyen,
aux peines que la loi avoit prononces contre eux.

Ce fut pour arrter les effets de ce mal, toujours croissant, et qui
menaoit de dtruire entirement la religion en France, qu'on proposa
dans le conseil du roi de rendre  la juridiction ecclsiastique son
ancienne vigueur, ou pour mieux dire, de former des tribunaux
d'inquisition tels qu'ils toient tablis en Espagne et en Italie; ce
fut aussi dans cette occasion que le parlement (et ce trait peint mieux
l'esprit de cette compagnie, que tout ce qu'il seroit possible d'en
dire) retrouva, pour s'y opposer, cette ancienne vigueur que l'on
croyoit teinte sous le poids de ses disgrces et de ses humiliations.
Sur les lettres de jussion qui lui furent envoyes pour procder 
l'enregistrement du nouvel dit, il refusa positivement d'obtemprer;
des remontrances furent sur-le-champ arrtes, et le prsident Seguier,
charg de les porter au pied du trne, parla devant le roi avec une
force et une chaleur  laquelle on n'toit plus accoutum. Il s'attacha
 dmontrer que si une semblable mesure toit adopte, son effet seroit
de ne laisser  aucun citoyen, pas mme aux plus grands de l'tat, de
sret pour ses biens, pour sa vie, pour son honneur; ce qui toit
tablir, en d'autres termes, qu'il n'y avoit de principes d'quit que
dans la conscience des laques, et qu'un prtre, par cela mme qu'il
toit soumis  des rgles de morale plus svres, prsentoit moins de
garanties, et pouvoit tre plus justement souponn de devenir un juge
inique et prvaricateur. Les prjugs dplorables de la cour de France 
l'gard de l'autorit du saint sige, prjugs qui, par une
contradiction dont l'vidence va de moment en moment nous frapper
davantage, favorisoient cette mme hrsie que Henri II vouloit
dtruire, rendirent ces absurdits raisonnables  ses yeux; et les
arguments de celui qui les dbitoit parurent si invincibles  lui et 
son conseil, que ce monarque, bien que ses prventions contre le
parlement ne fussent point diminues, et qu'il ft surtout dcid  ne
lui jamais rien cder, consentit  la suspension de l'dit. Cependant
que ce ft un moyen de salut, et mme dans de si grands dangers le seul
vraiment efficace, c'est ce que l'on ne peut s'empcher de reconnotre
aujourd'hui. La voix de l'histoire est plus forte que les cris des
sophistes; et devant ces puissants tmoignages s'vanouissent toutes
leurs vaines dclamations. Elle va nous montrer l'Italie et l'Espagne
paisibles et florissantes, sous la protection vigilante de leurs
tribunaux ecclsiastiques; la France, inonde de sang et couverte de
ruines, en proie  toutes les calamits, malgr ses tribunaux sculiers;
heureuse encore si l'anarchie n'y et pas souvent trouv des prneurs,
l'hrsie des partisants et la rvolte des complices.

Cependant les calvinistes profitoient de cette indcision du
gouvernement. Les malheurs de la guerre, les embarras qu'elle causoit,
ne permettant pas de les observer avec la mme vigilance, ils en vinrent
 ce degr d'audace de tenir frquemment des assembles nocturnes; et,
ngligeant peu  peu les prcautions extrmes qu'ils avoient prises
jusqu'alors, ils ne craignirent point d'tablir leurs prches et de
clbrer la cne dans les quartiers mme les plus populeux de Paris. Le
peuple de cette ville, fortement attach  sa religion, voyoit avec
impatience ce scandale et ces insolences; et tout sembloit prsager
quelque mouvement violent contre les hrtiques. Cette haine populaire
clata enfin en 1557. Une assemble plus nombreuse, et probablement plus
solennelle que les autres, avoit t indique rue Saint-Jacques, dans
une maison attenante  la Sorbonne, et situe en face du collge du
Plessis: le concours extraordinaire d'hommes et de femmes de toutes
conditions que l'on vit entrer,  une heure indue, dans cette maison,
fit natre des soupons qui se rpandirent bientt dans tout le
quartier. Dans un moment la rue se trouve illumine; chacun s'arme; la
foule se presse autour de la maison, et des cris de mort se font
entendre contre les protestants. Dans ce pril extrme, les plus
dtermins entre ceux-ci, se prcipitent, l'pe  la main, sur cette
populace furieuse, mais dsarme, la dissipent devant eux, et ouvrent
ainsi le passage  tous ceux qui ont la rsolution de les suivre. Le
reste, compos de femmes et de vieillards, que l'ge ou la peur avoit
empch de profiter de cette unique voie de salut, se voit assailli de
nouveau par une multitude dont la fureur toit encore redouble; et ce
fut un bonheur pour eux que la force publique vnt les arracher  une
mort affreuse et invitable en les tranant en prison au milieu des
hues, des menaces et des outrages de leurs ennemis. On les renferma au
Chtelet, et l on reconnut avec tonnement, parmi ces prisonniers, des
dames du palais, des filles d'honneur de la reine et plusieurs autres
personnes d'une haute distinction. Le procs s'instruisit au parlement,
et d'abord on y dploya la plus grande rigueur. Cinq de ces malheureux
furent brls sur la place de Grve; mais le nombre et la qualit des
coupables dterminrent bientt  adoucir d'aussi terribles jugements.
Les accuss furent aids dans tous les moyens qu'ils purent employer
pour chapper au supplice; les cantons protestants et l'lecteur
Palatin, alors allis du roi, sollicitrent eux-mmes leur
largissement, et ces motifs politiques dterminrent ce prince 
l'accorder.

Henri II n'en toit pas moins l'ennemi le plus ardent de la nouvelle
secte; et, aussi inexorable que Franois Ier son pre, on ne peut douter
que, s'il et vcu plus long-temps, il n'est point de moyens qu'il n'et
employs pour parvenir  l'touffer entirement. Une scne nouvelle dont
Paris fut le thtre lui fit sentir plus vivement encore toute la
grandeur du mal: le dauphin et la jeune reine Marie, ayant atteint tous
les deux l'ge nubile, leur mariage venoit d'tre consomm[6]; et les
noces en avoient t clbres avec la plus grande magnificence. Peu de
temps aprs ces ftes, le roi toit parti pour la Champagne o
l'appeloient des oprations militaires, laissant dans la capitale
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Jeanne d'Albret sa femme, le prince
et la princesse de Cond, que cette solennit y avoit attirs, et qui
depuis long-temps n'avoient point paru dans une cour o ils toient
ddaigns. Profondment irrits de ce mpris, ils profitrent du temps
qu'ils passrent  Paris, pour y pratiquer les ministres du culte
rform qu'ils avoient secrtement embrass, plutt pour se crer un
parti[7] que par une entire conviction. Ils frquentrent leurs
assembles et les exhortrent  redoubler de zle et d'activit.
Soutenus par des protecteurs aussi puissants, excits par Calvin
lui-mme, qui, du fond de la Suisse, leur reprochoit leur tideur et
leur pusillanimit, enhardis par l'absence du roi, les protestants
rsolurent de tenter un coup d'clat; et quelque prilleux qu'il ft
pour eux de faire un semblable essai de leurs forces, les Parisiens
virent alors un spectacle trange et tel qu'ils osoient  peine en
croire le tmoignage de leurs yeux. Pendant deux ou trois jours
conscutifs plus de quatre mille personnes traversrent en plein jour,
et en forme de procession, une partie des rues du faubourg
Saint-Germain, et se rendirent ainsi dans le Pr-aux-Clercs, chantant 
haute voix les psaumes de Marot, et protges dans leur marche par une
compagnie de gentilshommes arms, qui menaoit ceux qui osoient leur
barrer le chemin, et repoussoit avec violence la multitude attire  ce
spectacle par la simple curiosit. Les magistrats prposs  la police,
effrays d'un mouvement aussi extraordinaire, firent fermer les portes
de la ville qui communiquoient avec le quartier de l'universit et le
faubourg Saint-Germain, et se bornrent  faire des informations
secrtes, tandis que l'vque de Paris envoyoit en toute hte au roi un
rcit circonstanci de cette entreprise audacieuse, toutefois sans oser
lui en nommer les principaux auteurs. Henri, rapprochant cet vnement
d'un avis donn depuis peu au cardinal de Lorraine sur une conspiration
prte  clater, fit partir le garde des sceaux Bertrand, avec ordre de
procder sur-le-champ et dans la plus grande rigueur  la punition des
coupables. Celui-ci arriva, dispos  excuter strictement les ordres de
son matre, et s'exprima mme  ce sujet avec la plus grande vigueur
dans une sance du parlement; mais, ds qu'il eut connu et le nom et la
qualit des chefs de l'meute, il jugea  propos de ne pas pousser plus
loin les informations.

[Note 6: En 1558.]

[Note 7: Une sdition violente qui s'toit leve quelque temps
auparavant (en 1557), entre les bourgeois et les coliers, avoit dj
prouv leur mcontentement. Dans les procdures faites  ce sujet, le
nom du duc d'Enghien fut prononc par mgarde par le chevalier du Guet,
qui toit compromis dans cette affaire. Il voulut ensuite se rtracter,
et nommer une autre personne; mais le parlement, n'ayant pas tard  se
convaincre qu'il n'toit que trop vrai que ce prince toit un des
principaux moteurs de cette meute, ne voulut pas pousser plus loin les
informations.]

Cependant le monarque frmit d'indignation en se voyant en quelque sorte
investi de calvinistes[8]. Bien qu'il ne pt blmer les motifs qui
avoient port le garde des sceaux et le parlement  user d'indulgence
dans une circonstance o il auroit fallu chercher des coupables jusque
dans sa propre famille, il n'en rsolut pas moins d'exterminer, 
quelque prix que ce ft, une secte qu'il regardoit comme le flau le
plus dangereux de l'tat, puisqu'elle dtruisoit la religion sur
laquelle l'tat toit principalement fond. Ce fut, nous le rptons,
l'un des motifs qui lui firent hter la conclusion de la paix avec
l'Espagne, et le dterminrent, dans un pril si imminent,  se relcher
sur quelques conditions du trait, qui, quoi qu'on en ait pu dire,
n'avoient point l'importance qu'on s'est plu  leur donner.

[Note 8: Franois de Coligni, seigneur d'Andelot, et neveu du
conntable, tendrement aim du roi, qui le considroit comme un des plus
braves gentilshommes de son royaume, avoit t accus de calvinisme. Le
roi le fit mander, aprs l'avoir fait avertir secrtement qu'il se
contenteroit d'un simple dsaveu; mais celui-ci ne voulut point se
soumettre  une semblable complaisance, et dclara hautement ses
vritables sentiments. Henri II, dans les premiers mouvements de sa
colre, ordonna qu'on le conduist en prison, et disposa de sa charge de
colonel gnral de l'infanterie. Il est vrai qu'il ne tarda pas 
s'apaiser; mais cet vnement fit sur lui une profonde impression.]

Libre des soins que lui avoit causs une guerre aussi longue et aussi
dispendieuse, ce prince, dsormais uniquement occup d'un projet aussi
important, porta d'abord son attention sur les tribunaux, depuis
long-temps souponns pour la plupart de favoriser les hrtiques,
qu'ils devoient punir, et reconnut que cette corruption avoit pntr
jusque dans le parlement, o l'on remarquoit depuis long-temps une
discordance frappante dans les jugements rendus contre ces sectaires,
suivant qu'ils avoient t jugs dans la Grand'Chambre ou dans celle des
Tournelles. Il s'en plaignit d'abord avec douceur; mais peu de temps
aprs un procs de cette nature, dans lequel quatre coliers, convaincus
d'hrsie par leurs propres aveux, avoient t condamns par cette
dernire chambre  un simple bannissement, lui ouvrit entirement les
yeux sur la collusion coupable qui existoit entre ses membres et les
disciples de Calvin; et les dclarations secrtes et positives que lui
firent  ce sujet plusieurs des principaux membres de la cour ne lui
permirent plus d'en douter. Dtermin  la faire cesser, il choisit pour
se rendre au parlement le moment o cette compagnie tenoit des
mercuriales que les gens du roi avoient provoques  l'occasion de ce
jugement, et dont l'objet toit justement d'aviser aux moyens de faire
cesser ces contradictions choquantes qui dshonoroient depuis quelque
temps les arrts de la cour. Henri, arrivant au milieu de la discussion
qui s'toit leve  ce sujet, et s'apercevant que sa prsence jetoit
quelque effroi parmi ceux qui se prparoient  parler, leur ordonna d'un
air serein et affable de continuer, faisant entendre qu'il n'toit venu
que pour s'clairer en recueillant leurs avis divers. On le crut; et
plusieurs conseillers, entre autres Louis Dufaur et Anne Dubourg,
attachs au fond du coeur  la nouvelle doctrine, laissrent chapper
leur secret, en proposant des mesures de douceur  l'gard des
protestants, et surtout la convocation d'un concile[9] dans la mme
forme que ceux-ci qui l'avoient toujours demand. Alors le roi,
dpouillant cette contrainte qu'il s'toit jusque-l impose, s'cria
qu'il n'toit que trop vrai, quoiqu'il et refus de le croire avant de
s'en tre assur lui-mme, qu'il y avoit un grand nombre d'hrtiques
dans son parlement, que le corps entier mritoit sans doute d'tre puni,
pour les avoir supports si long-temps dans son sein, mais que cependant
il ne confondroit point l'innocent avec le coupable.  peine eut-il
achev ces mots, que le conntable alla, par son ordre, saisir sur leurs
siges Dufaur et Dubourg, et les remit  Montgommeri, capitaine des
gardes, qui les conduisit  la Bastille. Six autres conseillers, qui
n'avoient pas t plus rservs dans leurs opinions, furent galement
dsigns par le roi; mais ils toient sortis de l'assemble, et l'on
n'en put arrter que trois. Les autres trouvrent le moyen de s'vader.

[Note 9: Il est trs-remarquable que les parlementaires hrtiques
rclamrent en cette circonstance l'excution des dcrets des conciles
de Ble et de Constance, sur lesquels se fondent aussi toutes les
doctrines des dfenseurs des prtendues _liberts_ gallicanes. Les uns
et les autres ont en effet un principe qui leur est commun: l'esprit de
rvolte contre l'autorit.]

Ce coup d'autorit retentit dans l'Europe entire, et le parti
protestant parut cras sans retour. On en rechercha les sectaires avec
plus de rigueur que jamais; dans un moment les prisons en furent
remplies, et la terreur qu'inspiroit la colre du monarque fit taire
toutes les voix qui auroient pu s'lever en leur faveur[10]. Matre
absolu dans son royaume, en paix avec tous ses voisins, pouvant disposer
de toutes les forces de l'tat pour rtablir le calme intrieur, Henri
II paroissoit rsolu d'exterminer jusqu'au nom des sectes qui y
portoient le dsordre, et il y seroit probablement parvenu, lorsque sa
mort imprvue et prmature vint tout  coup ranimer leur courage et
leurs esprances. Bless  mort dans un tournois qu'il donnoit au palais
des Tournelles[11], en courant contre le comte de Montgommeri, capitaine
de la garde cossaise, ce prince expira peu de jours aprs, le 10
juillet 1559.

[Note 10: Cependant telle toit l'audace et le fanatisme de quelques-uns
d'entre eux, que, peu de jours aprs l'arrestation de Dubourg, ils
tinrent une espce de synode dans le faubourg Saint-Germain, sous la
prsidence d'un ministre nomm Franois Morel, et qu'ils y firent des
rglements de discipline, comme si leur glise et t lgalement et
paisiblement tablie.]

[Note 11:  l'occasion du mariage de sa soeur Marguerite avec le duc de
Savoie.]

L'esprit de parti n'a point pargn la mmoire de Henri II. Des
historiens qui ne lui pardonnoient pas d'avoir humili le parlement;
d'autres de s'tre montr terrible et inexorable  l'gard des
hrtiques, l'ont prsent comme un roi foible que gouvernoient ses
matresses et ses favoris. Nous cherchons vainement dans ce rgne, trop
court pour le malheur de la France, ce qui peut justifier de semblables
reproches. Nous voyons, pour ainsi dire  tous ses moments, un prince
vigilant, appliqu aux affaires, sachant faire  propos la guerre et la
paix, aim de ses peuples, respect dans l'Europe entire.  la vrit
il avoit des ministres qu'il coutoit: il lui arrivoit mme de prendre
pour eux de l'attachement; mais l'vnement fit voir,  l'gard de
plusieurs, qu'il pouvoit aussi s'en dtacher lorsqu'ils abusoient de sa
confiance, ou qu'ils l'ayoient mal servi. Celui qu'il avoit le plus
aim, le conntable de Montmorenci tomba dans sa disgrce aprs la perte
de la bataille de Saint-Quentin; et les Guises, qui occuprent depuis le
ministre, toient loin de le matriser. La seule duchesse Valentinois
sut acqurir et conserver sur son esprit un ascendant que rien ne put
jamais altrer ni dtruire; et, si l'on carte de leur intimit le
soupon d'un commerce criminel, que le grand ge de cette dame rend peu
vraisemblable, et qui n'est d'ailleurs appuy que sur les tmoignages
passionns des crivains du parti protestant, on peut dire qu'elle
mritoit cette entire confiance qu'il lui avoit accorde, par la
sagesse et la vigueur des conseils qu'elle sut lui donner dans toutes
les circonstances les plus graves, et particulirement dans ce qui
touchoit la religion, qu'il aimoit sincrement et  laquelle elle parot
aussi avoir t fermement attache. Cette conformit de sentiments, les
grces de son esprit, la modration de son caractre, soutenus sans
doute d'assez d'adresse pour faire entrer ce prince dans ses vues sans
avoir l'air de le gouverner, cimentrent une liaison qui, de tout autre
manire, n'et point t durable: car on ne gouverne jamais que jusqu'
un certain point les princes vritablement et solidement religieux. En
un mot, foible comme il toit, Henri II seroit un roi que l'on
trouveroit trop fort aujourd'hui.

Les rgnes de ses fils, dont les trois ans montrent sur le trne et
en qui s'teignit la branche des Valois, firent bien voir ce que la
France avoit perdu en perdant un tel monarque. Ces trois rgnes
composent une des poques les plus funestes de son histoire; les maux
qu'ils produisirent, les germes de corruption qu'ils achevrent de
dvelopper, bien que les rgnes suivants en aient arrt ou du moins
palli les effets, ne cessrent point d'exercer sur la socit une
action, de jour en jour plus funeste, l'amenant par degrs au point o
nous le voyons aujourd'hui; et les dsordres inous de nos jours
prennent leur source dans les dsordres de ce temps-l.

Lorsque Franois II succda  son pre, deux factions partageoient la
cour, celle des Guises et celle du conntable de Montmorenci. Le nouveau
roi,  peine sorti de l'enfance, d'un corps foible et valtudinaire,
d'un esprit indolent et born, sembloit ne devoir tre qu'un instrument
entre les mains qui se montreroient les plus promptes et les plus
adroites  le saisir. Dans cette situation nouvelle des choses, les
intrigues se compliqurent, et de nouveaux personnages parurent sur la
scne: d'un ct les princes du sang, que la politique des deux rgnes
prcdents avoit constamment rduits  la nullit la plus absolue[12];
de l'autre, la reine mre qui, peu considre du feu roi, avoit su
dissimuler tant qu'il avoit vcu, et avec un artifice dont un caractre
italien toit seul capable, et l'amour du pouvoir dont elle toit
dvore, et la haine qu'elle ressentoit pour la rivale qui lui avoit
enlev le coeur de son poux. Oncles de la jeune reine dont l'influence
toit grande sur son poux, les Guises surent profiter de cet avantage
immense qu'ils avoient sur leurs rivaux; et, partageant aussitt leur
autorit pour la mieux affermir, ils eurent l'art, et ce fut pour eux un
coup dcisif, de faire entrer dans leur parti Catherine de Mdicis, ce
qu'ils obtinrent en abandonnant  son caractre vindicatif tous ceux
qui, sous le rgne prcdent, avoient eu le malheur de lui dplaire[13];
surtout en flattant cette soif qu'elle avoit de commander par les
marques du plus entier dvouement. Le cardinal de Lorraine fut nomm
premier ministre, et le duc de Guise gnralissime.

[Note 12: Depuis la rvolte du duc de Bourbon, et surtout depuis que
Franois I fut revenu dans ses tats aprs sa prison de Madrid, on toit
en garde contre eux; la politique du cabinet de France toit de ne leur
donner aucune part au gouvernement, et de ne leur confier dans les
armes aucun commandement considrable.]

[Note 13: Entre autres la duchesse de Valentinois, qui fut oblige de se
retirer de la cour.]

Entirement livr aux conseils de sa mre et de ses deux ministres,
recevant sans la moindre rsistance toutes les impressions qu'ils lui
donnoient, le monarque enfant laissa tomber entre leurs mains un sceptre
qu'il n'avoit pas la force de porter. Ce fut vainement que le conntable
de Montmorenci tenta de se rallier aux princes[14] du sang pour former
une faction capable de balancer celle des princes lorrains: la mfiance
et l'indcision impolitique du roi de Navarre, Antoine de Bourbon,
empchrent l'heureux effet d'une runion qui auroit pu tre dcisive si
elle et t forme sur-le-champ; et lorsqu'il eut enfin pris son parti,
il toit trop tard. Mal reu  la cour, o les Guises bien prpars
l'attendoient sans la moindre inquitude, il acheva de tout perdre par
l'inconsquence et la foiblesse de sa conduite. Les mcontents qui
s'toient rallis autour de lui, prts d'abord  tout faire pour l'aider
 abattre ses puissants ennemis, bientt dcourags par le peu d'nergie
d'un tel chef, n'osrent plus se montrer; quelques-uns mme se
rallirent au parti dominant. Vainement le foible prince, forc en
quelque sorte de s'enfuir de Saint-Germain, o la cour sjournoit alors,
vint-il  Paris pour essayer d'y faire natre un mouvement en sa faveur:
le parlement, qu'il tenta de gagner, demeura attach aux Guises, parce
qu'ils protgeoient la religion catholique, et qu'on ne pouvoit plus
ignorer qu'Antoine de Bourbon et le prince de Cond son frre
soutenoient secrtement le parti des rforms. Cependant comme il
s'obstinoit  rester dans cette ville, les Guises trouvrent le moyen de
l'en faire sortir, en lui faisant voir le roi d'Espagne, alors alli du
roi de France, dont il alloit pouser la soeur, prt  fondre sur les
dbris de ses tats, s'il s'obstinoit  troubler l'administration
intrieure du royaume. Antoine pouvant ne chercha plus qu'un prtexte
qui lui fournit l'occasion de s'loigner sans dshonneur. On lui offrit
de conduire la jeune princesse  son poux; il y consentit, et se retira
ensuite dans le Barn, abandonnant mcontents et rforms, et bien
dcid dsormais  ne plus se mler des affaires.

[Note 14: Il avoit dtermin le roi de Navarre  assigner aux mcontents
un rendez-vous dans la ville de Vendme, chef-lieu de son apanage. Tous
s'y rendirent au jour indiqu; et l il fut arrt d'aviser aux moyens
de renverser la tyrannie des Guises, que tous s'accordrent  regarder
comme un attentat contre les princes du sang et l'ordre entier de la
noblesse. Mais les avis se partagrent sur les moyens d'excution; et le
roi de Navarre, naturellement port  goter les avis les plus timides,
rejeta les conseils violents que proposoient le prince de Cond,
d'Andelot et les plus rsolus des conjurs, conseils qui, dans cette
circonstance, toient peut-tre les seuls que l'on pt suivre avec
quelque apparence de succs.]

C'est alors que parot sur la scne ce fameux prince de Cond, me
ardente et fire, caractre profond et audacieux, d'autant plus
dangereux qu'il cachoit ses grandes qualits sous les apparences d'une
gaiet insouciante et d'un got trs-vif pour les plaisirs les plus
frivoles. cart par la reine et par les princes lorrains de toutes les
places, de tous les gouvernements, bless jusqu'au fond du coeur du rle
humiliant et obscur qu'il toit forc de jouer  la cour, il se dclara
ouvertement le chef de la faction que son frre venoit d'abandonner.
C'est alors que l'on put reconnotre ce qu'toit un parti religieux dans
l'tat, et combien on avoit eu raison d'en concevoir des alarmes et de
dployer contre lui toute la svrit des lois. Il devint un parti
politique, ds qu'un chef mcontent voulut en faire l'instrument de son
ambition; et les doctrines nouvelles en avoient su lier indissolublement
toutes les parties, avant que la rvolte, dont elles consacroient
d'ailleurs toutes les maximes, s'en ft empar. L'amiral Coligni et ses
deux frres, d'Andelot et le cardinal de Chtillon, toient tout  la
fois les chefs des nouveaux religionnaires et les principaux agents de
la faction du conntable leur oncle, que les Guises venoient de
renverser. Leurs intrts politiques tant absolument les mmes que ceux
du prince de Cond, ils se rattachrent donc  lui de nouveau: un
rendez-vous fut indiqu dans son chteau de la Fert, en Champagne; et
ce fut dans cette runion fameuse que les trois frres dvelopprent 
ses yeux toutes les ressources du parti protestant, qui, malgr la
terreur des supplices et la violence des perscutions, n'avoit cess de
s'accrotre dans l'ombre, comptoit des partisants dans toutes les
classes de la socit, pouvoit, s'il toit ralli, braver tout, et toit
prt  tout. Ce qu'ils en dirent frappa tellement le prince; le nombre
et l'ardeur des rforms lui parurent tellement rpondre  la grandeur
de ses desseins, qu'il n'hsita plus  professer hautement leurs
principes qui, au fond du coeur, toient les siens; et ce fut ainsi
qu'il les attacha invariablement  sa fortune. L'effet de cette entrevue
fut tel qu'avant qu'ils se fussent spars, le plan d'une conspiration
dont le but toit de renverser les Guises fut dfinitivement arrt; et
que le prince, second de l'amiral Coligni, s'occupa sans relche des
moyens de la faire russir.

Mais ils avoient affaire  deux hommes qu'il n'toit pas ais de
surprendre; et qui, pour la hauteur des vues, la fermet de caractre,
l'activit dans l'excution, l'emportoient encore sur les plus habiles
d'entre eux. Les Guises avoient saisi du premier coup d'oeil et le
principe et les consquences de la rforme, et les dangers dont elle
menaoit l'tat, et les dangers de leur propre position. Ils ne
ngligrent donc rien de tout ce que la prudence humaine peut suggrer
pour se mettre en mesure contre d'aussi redoutables ennemis. Ils surent
rallier  leur parti tous ceux qui n'appartenoient point  celui des
mcontents, en rpandant sur eux les honneurs et les bienfaits. Ils
rendirent une foule d'dits trs-sages, qui affermirent encore davantage
la faveur populaire dont ils jouissoient; et pour jeter l'effroi dans
le parti contraire, ils firent reprendre le procs de Dubourg et des
autres conseillers, interrompu par la mort de Henri II. Les protestants
avoient espr que cet vnement se termineroit par la dlivrance des
accuss; mais leur tonnement fut grand lorsqu'ils virent les poursuites
commences contre eux se rveiller avec plus d'animosit que jamais, et
se diriger principalement contre ce mme Dubourg, qu'on souponnoit avec
raison d'tre le plus zl de tous pour la nouvelle religion. Traduit
d'abord devant l'officialit en sa qualit de conseiller-clerc; condamn
par ce tribunal devant lequel il professa ouvertement les principes de
Calvin, il en appela au parlement, qui reut son appel. Amen devant ce
nouveau tribunal, Dubourg prtendit d'abord faire valoir des motifs de
rcusation contre plusieurs membres de la cour, et entre autres contre
le prsident Minart, qu'il regardoit comme son ennemi particulier, et
l'instrument des haines et des vengeances des Guises; mais la cour ne
les trouvant pas valables, rejeta sa demande, et Minart continua de
siger parmi les juges. Ce fut un malheur pour lui: le 12 dcembre, ce
magistrat revenant du palais, mont sur sa mule, fut assassin d'un coup
de pistolet dans la vieille rue du Temple. Cette action hardie et
furieuse fit voir ds-lors tout ce que le fanatisme religionnaire toit
capable d'entreprendre; cependant, malgr l'indignation gnrale que
causa un tel vnement, il n'est point de moyens que le parlement
lui-mme ne mt en usage pour sauver Dubourg; et il y seroit parvenu, si
cet homme inflexible et d'un courage digne d'une meilleure cause, n'et
rejet absolument tous les moyens de salut, parce qu'il falloit les
acheter par la dissimulation de ses sentiments. Dix jours aprs
l'assassinat de Minart, il fut condamn  tre pendu et brl, et subit
son supplice avec la plus grande fermet. Les quatre autres conseillers
arrts avec lui furent traits moins rigoureusement; la procdure
entame contre eux, d'abord avec un grand appareil, se ralentit peu 
peu, et finit par tre entirement anantie.

Pendant le cours de cette affaire, les rforms de l'glise de Paris,
effrays du caractre violent que prenoient les mesures exerces contre
eux, avoient hasard d'crire  la reine mre une lettre par laquelle
ils la supplioient dans les termes les plus touchants de prendre sous sa
protection de malheureux Franois, innocents des crimes et des erreurs
qu'on leur imputoit, et que l'on avoit jusqu'ici calomnis et opprims,
parce qu'on n'avoit pas voulu les entendre. Cette dmarche avoit paru
produire quelque effet sur Catherine; et, commenant ds-lors  donner
quelques indices de ce caractre incertain et de ces opinions
vacillantes qui rendirent depuis sa politique si funeste  la France,
elle s'toit mme montre dispose  modrer la rigueur des Guises, et 
couter les ministres du nouveau culte; mais la secte ne tarda pas 
perdre la faveur momentane qu'elle venoit d'obtenir, en faisant suivre
cette premire lettre d'une seconde, dans laquelle, se plaignant de
l'acharnement avec lequel on poursuivoit Dubourg, les sectaires eurent
l'imprudence de joindre des menaces  leurs prires, et de faire
craindre un soulvement, si l'on refusoit de leur rendre justice. La
reine indigne les abandonna alors entirement; et, abandonns par elle,
ils cessrent de se contraindre. Ils tinrent des assembles plus
frquentes, rpandirent en prose et en vers une foule de libelles, dans
lesquels, mlant les affaires politiques aux questions religieuses, ils
accusoient hautement les Guises de tyrannie envers le peuple, et de
sduction  l'gard du roi. Les Guises de leur ct ne s'oublioient pas:
srs du parlement, qui, malgr ses erreurs et ses prjugs, prsentoit
une majorit fidle au roi et attache  la religion catholique, et
s'empressoit d'entrer dans toutes leurs vues, ils renouveloient les
anciennes ordonnances; ils suscitoient des dlateurs par l'appt des
rcompenses; et dans les apologies qu'ils faisoient rpandre en rponse
aux libelles de leurs ennemis, ils ne manquoient pas d'aigrir par les
peintures les plus fortes les haines que le peuple franois, et surtout
celui de Paris, avoit depuis long-temps conues contre ces
nouveauts[15]. Les poursuites contre les fauteurs de l'hrsie
recommencrent alors avec plus de rigueur que jamais. On en jeta un
grand nombre dans les prisons; ils y furent trans en plein jour, et ce
spectacle ne fit qu'accrotre contre eux les fureurs de la multitude.

[Note 15: Les rforms rpandoient hautement que les Guises avoient
form le projet d'usurper la couronne; ceux-ci les accusoient, avec plus
de vraisemblance, d'tre des factieux qui vouloient se constituer en
rpublique.]

Cependant les rforms toient si loin de perdre courage, qu'au milieu
mme de ces perscutions si violentes, ils avoient tent d'enlever de sa
prison Dubourg, dont on instruisoit alors le procs. La trame avoit t
dcouverte; mais pour avoir chou dans cette entreprise, ils n'en
toient pas moins pleins d'esprances, attendant le succs, qu'ils
considroient comme immanquable, d'un plus vaste complot qui devoit
oprer une rvolution complte dans leurs destines et dans celles de
l'tat.

Ce complot est l'entreprise fameuse connue dans l'histoire sous le nom
de _conspiration d'Amboise_, dont le but toit d'enlever le roi au
milieu de ses deux ministres, de s'emparer de ceux-ci, et de les
massacrer, ce qui paroissoit plus sr que de leur faire leur procs.
Jamais plan ne fut concert avec autant de prudence, un mystre aussi
profond, et jamais succs n'avoit sembl plus infaillible. Le chef
apparent toit un gentilhomme du Prigord nomm La Renaudie, homme
rempli d'intelligence, brave jusqu' la tmrit, et dans une situation
 pouvoir tout risquer; le prince de Cond toit le chef rel et l'me
de tout le complot; Dandelot et le Vidame de Chartres en dirigeoient
toutes les manoeuvres. Pour carter tout soupon, des assembles furent
formes  Nantes, ville loigne de Blois o le jeune roi toit all
respirer un air plus favorable  sa sant chancelante. De ce point de
runion les conjurs, se divisant par petites troupes, s'assignrent des
rendez-vous dans diverses stations plus rapproches de la cour; des
leves furent faites secrtement par des agents dvous; des chefs
furent assigns aux calvinistes dans toutes les provinces: car il toit
ncessaire que le succs de la conspiration ft ensuite soutenu d'un
mouvement gnral; La Renaudie fut envoy en Angleterre o rgnoit alors
lisabeth dont la politique alloit profiter de tous les dsordres qui se
prparoient; et il en rapporta de bonnes esprances pour les conjurs;
on tablit des correspondances avec les protestants d'Allemagne pour en
obtenir des renforts; enfin les prcautions furent pousses au point
que, pour lgitimer aux yeux des plus timides un acte qui avoit les
apparences de la violence et de la rbellion, on fit dcider par des
jurisconsultes et des thologiens de la secte, qu'elle n'avoit rien que
de juste et d'honorable.

Malgr leur activit et leur pntration, les Guises n'avoient pu
obtenir par leurs espions que des renseignements incertains. Ils
voyoient dans l'intrieur de la France des mouvements qui les
alarmoient, mais il s'en falloit de beaucoup cependant qu'ils fussent
sur la voie du coup qui les menaoit; et l'on ne peut douter qu'ils
n'eussent t pris au dpourvu, si l'homme le plus intress au succs
de l'entreprise, La Renaudie, n'en et lui-mme laiss chapper le
secret. Venu  Paris pour confrer avec le ministre et les anciens de
l'glise qui y toit tablie, il toit all se loger au faubourg
Saint-Germain, chez un avocat nomm des Avenelles, lequel professoit
secrtement la religion rforme. Au point o en toient les choses, il
crut pouvoir sans danger confier la conspiration  un homme de son
parti, et qui dj en avoit conu quelques soupons: celui-ci, ou frapp
de terreur, ou pouss par quelque motif d'intrt, aussitt aprs le
dpart de son hte, alla tout rvler; et les Guises,  qui cet homme
fut envoy  Amboise, connurent enfin le prcipice dans lequel ils
toient sur le point de tomber. Ils furent surpris, mais non
dconcerts; et l'on peut dire que, dans aucune circonstance ces deux
hommes extraordinaires, et particulirement le duc de Guise, ne se
montrrent aussi calmes dans le danger, aussi fconds en ressources,
aussi prompts dans l'excution.

L'avis du conseil toit de faire un appel  la noblesse de France, de
rassembler des troupes, et de dissiper ainsi la conjuration, avant
qu'elle et commenc d'clater. Le duc de Guise, dirig par des vues
plus hautes, jugea qu'une telle mesure n'alloit point  la source du
mal, que c'toit seulement l'loigner et non le dtruire; et les forces
dont il pouvoit alors disposer lui paroissant suffisantes pour triompher
des rebelles, les armes  la main, il trouvoit  les laisser s'avancer
et  les prendre sur le fait, le double avantage de rpandre l'pouvante
au milieu de leur parti, et de justifier aux yeux de la France toutes
les rigueurs que l'on pourroit exercer dsormais contre l'hrsie et ses
fauteurs. Ce parti pris, le duc de Guise l'excuta avec sa vigueur
accoutume. La ville de Blois tant ouverte de toutes parts, il fit
conduire le roi au chteau d'Amboise, sans laisser parotre la moindre
marque d'inquitude et de mfiance, et comme si ce voyage, dont le
prince de Cond faisoit partie, n'et t qu'une simple partie de
plaisir. Les conjurs ne tardrent point  parotre; et tandis que, sur
tous les points, il les faisoit attaquer, envelopper et tailler en
pices, avant qu'ils eussent eu le temps de se rallier, plaant le
prince de Cond au milieu d'une troupe dvoue, qui surveilloit ses
moindres mouvements, il sut dissimuler avec lui jusqu'au point de le
charger de la garde d'une des portes du chteau. Presque tous les
conjurs, entre autres La Renaudie, se battirent en dsesprs et
restrent morts sur le champ de bataille; la plupart des prisonniers que
l'on fit, furent, suivant leur condition, ou dcapits, ou noys dans la
Loire, ou pendus aux crneaux du chteau, et sans qu'aucun d'eux et
charg le prince de Cond assez positivement pour qu'il ft possible de
l'impliquer dans leur procs. Toutefois ce prince,  qui l'on avoit
donn des gardes, et qui n'toit pas sans alarmes pour sa vie, fut
oblig de comparotre devant le roi pour y protester de son innocence,
et se justifier d'avoir pris aucune part  une conspiration dont il
toit le principal auteur, conspiration qu'il se vit forc de
reconnotre comme criminelle au premier chef, puisqu'elle avoit t
dirige contre la personne mme du monarque[16]; par consquent comme
ayant mrit le chtiment terrible dont elle venoit d'tre punie. Telle
fut l'issue de ce grand vnement, le premier dans lequel les
protestants de France aient os tirer l'pe contre leur lgitime
souverain.

[Note 16: La Bigue, secrtaire de La Renaudie, qui fut pargn  cause
des rvlations qu'il avoit faites, dclara que les Guises devoient tre
les premiers massacrs, et qu'on n'auroit point pargn le roi. On a
voulu infirmer cette dposition, en disant que cet homme n'avoit parl
de la sorte que pour racheter sa vie; mais Brantme et l'historien
Belleforest nous apprennent que long-temps aprs, et lorsqu'il n'y avoit
plus aucun intrt, il leur confirma sa premire dclaration.]

Quelques historiens ont pens que les preuves recueillies sur la
complicit du prince de Cond, toient suffisantes pour le faire mettre
en jugement et monter sur l'chafaud; mais que les Guises n'osrent, en
ce moment, en venir  de telles extrmits. Il toit prince du sang, et
leurs ennemis les accusoient hautement d'avoir form le projet
d'exterminer la famille royale, pour s'emparer du trne et se mettre 
sa place: tout absurdes qu'toient ces bruits[17], ils craignirent de
les accrditer; ils considroient en outre que le parti avoit d'autres
chefs qui n'toient pas alors en la puissance du roi, et que cette
excution sanglante pousseroit ncessairement  des actes de dsespoir,
dont les suites pouvoient tre un soulvement gnral de tout le parti
religionnaire, auquel n'auroient pas manqu de se joindre ce grand
nombre de mcontents qu'avoient faits et leur faveur et le pouvoir
auxquels ils toient parvenus. Ils jugrent donc prudent de dissimuler,
et d'attendre quelque autre occasion plus favorable, o ils pussent
envelopper tous ces ennemis de l'tat dans le mme pige et dans la mme
accusation.

[Note 17: Les huguenots rpandirent de toutes parts que ces princes
vouloient _imiter Hugues-Capet_. Or, celui-ci n'avoit  carter qu'un
seul prince dsagrable  la nation (_Voy._ t. 1, 2e partie, p. 490)
pour parvenir au trne; tandis que, pour s'en frayer le chemin, il
auroit fallu que les Guises trouvassent moyen de se dfaire de Franois
II, de Charles IX, de Henri III, du duc d'Alenon, du roi de Navarre, du
cardinal de Bourbon, du prince de Cond, du prince de Barn, qui fut
depuis Henri IV, des trois fils du prince de Cond, Henri, Charles, et
Franois prince de Conti. Cependant il s'est trouv des gens qui ont
rpt long-temps aprs et trs-srieusement cette fable monstrueuse, 
laquelle ne croyoient point sans doute ceux-l mmes qui la dbitoient
alors. _Nec pueri credunt_; c'est ce que l'on en peut dire aujourd'hui.]

Dans la conspiration d'Amboise, dit un auteur contemporain, _il y eut
plus de malcontentement que de huguenoterie_[18]. C'est l une parole
trs-remarquable, et qui exprime le vritable caractre de ces guerres
de religion, dont cette conspiration fut l'odieux et coupable prlude,
et dans lesquelles le fanatisme des subalternes ne doit tre considr
que comme l'instrument dont se servoient des chefs hypocrites et
froidement ambitieux; et ce qui le prouve particulirement en cette
circonstance, c'est que des gens trs-attachs  la religion catholique,
dsiroient ardemment la rvolution que le succs d'un tel complot devoit
amener. De ce nombre toit le conntable de Montmorenci, qui avoit  se
venger des princes lorrains, et qui ne respiroit que la ruine de ces
fiers et puissants ennemis. Bien persuads qu'il n'toit point tranger
 la conspiration, les Guises lui firent malignement donner la
commission prilleuse d'aller au parlement de Paris, faire le rapport de
ce qui s'toit pass, esprant le prendre par ses propres paroles, et le
rendre odieux au roi s'il mnageoit les conjurs, ou suspect  ses amis
s'il condamnoit trop fortement leur conduite. Montmorenci se tira avec
adresse d'un pas si dangereux: il rendit compte du fait le plus
brivement possible et avec une ngligence affecte, louant la prudence
des ministres, blmant les conjurs, mais se taisant sur le point
principal du rapport qu'il toit surtout charg de faire valoir, qui
toit que l'entreprise avoit t faite contre la personne mme du roi,
ce que les Guises vouloient par dessus tout persuader au parlement et 
la France[19]. Toutefois cette compagnie parut le comprendre ainsi,
puisque, dans les remercments qu'elle fit au roi du message qu'il avoit
daign lui envoyer, elle donna au duc de Guise le titre de _Conservateur
de la patrie_.

[Note 18: Ce fut, vers ce temps-l, selon la plupart de nos historiens,
que l'on commena  dsigner les religionnaires sous le nom de
_huguenots_, au lieu de celui de _luthriens_, sous le quel ils avoient
t jusqu'alors signals. On donna  ce nom plusieurs tymologies, dont
la plus vraisemblable est celle qui le fait driver d'une porte de la
ville de Tours, appele la porte _Hugon_, prs de laquelle les
calvinistes s'assembloient secrtement la nuit, et  l'heure qu'un lutin
nomm Hugon ou _Huguet_, suivant une tradition superstitieuse et
populaire, y faisoit son apparition.]

[Note 19: En raison des bruits calomnieux que l'on rpandoit de toutes
parts contre eux, il leur importoit sans doute de faire croire ce qui
toit d'ailleurs l'exacte vrit, que leurs intrts n'toient point
spars de ceux du roi, et qu'ils n'avoient d'autres ennemis que les
siens, qui toient en mme temps ceux de l'tat.]

Ce fut  cette poque que la mort du chancelier Olivier fit entrer dans
le conseil un homme  qui le sicle qui vient de finir et celui qui
commence ont, pour la premire fois, lev des statues, ce qui seul
suffiroit pour rendre suspecte sa grande renomme. Cet homme, qui prouva
ce que tant d'autres ont prouv aprs lui, qu'on peut tre un
trs-habile lgiste et en mme temps un esprit faux, mdiocre, et un
trs-mauvais politique, est Michel de l'Hpital. Il avoit long-temps
tudi; il connoissoit  fond la littrature ancienne et moderne, la
philosophie, la jurisprudence, et paroissoit fort enfl de cette vaine
science, sachant en effet beaucoup de choses, hors la seule qu'il
importoit alors de savoir  ceux qui avoient la prtention de se mler
des affaires publiques: c'est que la nouvelle religion toit le mal le
plus effrayant et le plus dangereux qui et encore menac l'tat; et il
toit si loin de le savoir, qu'il en approuvoit les maximes, prchant
d'ailleurs la tolrance comme auroient pu le faire les distes et les
athes de nos jours, et sous cette modration apparente qu'il essayoit
de lgitimer par quelques dmonstrations hypocrites de catholicisme,
cachant, ainsi que plusieurs l'ont cru avec beaucoup de vraisemblance,
une philosophie toute paenne, et une indiffrence complte pour toute
espce de religion. Il entra donc au conseil pour y devenir un dangereux
auxiliaire de la reine Catherine, qui, de mme indiffrente  toutes
croyances religieuses, n'toit possde que d'une seule passion, l'amour
du pouvoir. Remplie de cette unique pense, ne portant point ses regards
au-del de la sphre borne des intrigues de la cour, sa politique
troite et artificieuse ne connoissoit qu'une seule manoeuvre: c'toit
d'opposer sans cesse les partis aux partis, de soutenir l'un pour
diminuer l'influence de l'autre, et formant entre eux un parti mitoyen,
de parvenir ainsi  s'lever sur la ruine de tous.

Le crdit et la puissance des Guises commenoient  l'effrayer: elle
crut que le temps toit arriv, non pas de s'associer  leurs ennemis,
mais de mnager ceux-ci pour entraver du moins la marche inquitante de
ceux-l. Les Chtillons tant revenus  la cour, en furent donc bien
accueillis; il s'tablit mme entre elle et l'amiral une correspondance
crite touchant l'tat actuel des affaires, dans laquelle on peut penser
qu'il lui donnoit des conseils fort diffrents des desseins vigoureux
qu'avoient forms les deux ministres. L'impression qu'elle en reut fut
telle, que ceux-ci, commenant  se mfier de ses dispositions, et la
voyant en outre prter l'oreille aux suggestions du nouveau chancelier,
qui ne parloit jamais que de tout apaiser et de tout concilier, jugrent
prudent, dans cette circonstance, de se relcher un peu d'une rigueur
qu'ils avoient d'abord rsolu de pousser aussi loin que possible contre
les hrtiques. Ce fut  cette opposition de vues et d'intrts et  ces
intrigues secrtes du cabinet que ceux-ci durent l'dit de Romorantin,
le premier qui ait t rendu en leur faveur, dit qui restraignoit de
beaucoup la svrit des prcdents, et n'tablissoit de poursuites
judiciaires que contre ceux des rforms qui auroient t convaincus de
violences, de sditions et de conventicules.

Ceci prcda une assemble des plus grands personnages de l'tat, que
le roi convoqua extraordinairement  Fontainebleau pour le mois d'aot
suivant, dsirant les consulter sur les moyens de rendre le repos 
l'tat. Cependant, par suite de la conspiration d'Amboise, et pour
n'avoir pas t avertis  temps de son mauvais succs, les calvinistes
se soulevrent en plusieurs provinces, en Normandie, en Provence, dans
le Dauphin, et l'on eut quelque peine  apaiser ces mouvements.
C'toient l de sinistres avant-coureurs de l'orage qui se prparoit, et
comme un essai que le parti faisoit de la guerre civile  laquelle il se
prparoit.

Ce parti toit partout; et il falloit tout ce que les Guises avoient de
fermet et de vigilance pour le contenir et l'intimider. C'est en quoi
ils se montrrent admirables dans toutes les circonstances: au moment
marqu pour l'ouverture de l'assemble de Fontainebleau, la garde du roi
fut double, et ils en confirent le commandement  des officiers dont
le dvouement toit  toute preuve; instruits que le conntable, son
neveu et ceux de leur parti, devoient s'y rendre, accompagns d'une
escorte nombreuse et bien arme, et toutes leurs mesures militaires
n'tant pas encore prises, ils surent par de faux avis inquiter le roi
de Navarre et le prince de Cond sur les desseins de la cour  leur
gard, et les empcher ainsi de venir renforcer de leur suite et de
leurs partisans cette troupe, dj assez considrable pour qu'il ft
ncessaire de l'observer, et de se tenir devant elle comme en prsence
de l'ennemi. Les confrences s'ouvrirent; et dj plus avancs dans
leurs projets, les chefs du parti s'y montrrent plus audacieux qu'ils
n'avoient fait encore jusqu' ce moment: l'amiral ne craignit point de
demander, au nom des nouveaux religionnaires, le libre et public
exercice de leur culte; des vques, partisants secrets de la
rforme[20], y parlrent dans le mme sens, proposant la convocation
d'un concile _national_,  cause, disoient-ils, de l'opposition que l'on
avoit trouve, depuis plusieurs sicles, de la part de la cour de Rome,
 la convocation d'un concile gnral[21].  ses demandes insolentes,
Coligni osa mler des plaintes amres et vhmentes sur cette garde
extraordinaire et nouvelle que l'on venoit de rassembler autour du roi,
dont l'amour de ses sujets toit la garde la plus honorable et la plus
sre; espce d'argument que nous avons vu reproduire de nos jours avec
la mme violence et la mme amertume[22], ce qui prouve que les
factieux, ayant dans tous les temps les mmes desseins, ont aussi dans
tous les temps  peu prs le mme langage, et cherchent  russir par
les mmes moyens. Mais on ne trouve pas, dans tous les temps, des Guises
pour les confondre et les abattre. Tous les deux rpondirent sur tous
les points en vritables hommes d'tat, et particulirement le duc, qui
mla  ses discours une ironie si sanglante contre l'amiral et tous ces
_fidles_ de son parti, auxquels il vouloit que le roi ft abandonn
_sans garde et sans mfiance_, que celui-ci en conut un ressentiment
que rien ne put teindre: ce fut l l'origine de cette haine qu'il garda
au fond de son coeur contre son noble ennemi, et qui eut par la suite de
si dtestables effets.

[Note 20: Montluc, vque de Valence, et Charles de Marillac, archevque
de Vienne.]

[Note 21: Ainsi ces mmes hommes qui soutenoient la suprmatie des
conciles, toient forcs d'avouer que le pape seul avoit le droit de les
convoquer; et c'toit par le _schisme_ seul (un concile national ne
pouvoit tre autre chose) qu'ils pouvoient luder la difficult.]

[Note 22: Qui ne connoit les fastidieuses et hypocrites dclamations de
nos _libraux_ contre les troupes suisses qui forment une partie de la
garde du roi? Sauf les diffrences que devoient y apporter des
circonstances qui ne sont point les mmes, elles ressemblent pour le
fond  celles que faisoient alors les calvinistes.]

Cependant ce qui causa une surprise gnrale, c'est que cette assemble,
qui n'avoit t faite que pour parvenir  se passer des tats-gnraux,
que l'on considroit justement comme un moyen extrme et dangereux, se
termina par la convocation qu'en fit le roi pour un terme trs-peu
loign. Les Guises avoient depuis chang de sentiment, et mditoient un
grand dessein.

Ils vouloient forcer le prince de Cond  se dclarer rebelle en
refusant de s'y rendre, ou, s'il s'y rendoit, le faire arrter, ayant
acquis et acqurant chaque jour de nouvelles preuves de ses machinations
contre l'tat. Ils tenoient alors entre leurs mains une grande partie
des fils de cette trame: l'arrestation d'un des agents du prince leur
livra ceux qui leur manquoient encore, et sa correspondance, dont cet
agent toit porteur, leur dcouvrit tout le plan des conjurs. Le roi de
Navarre et son frre devoient, en s'approchant de la cour, s'emparer de
quelques-unes des principales villes qui se trouveroient sur leur route;
pendant ce temps le conntable se seroit rendu matre de Paris, dont son
fils le marchal de Montmorenci toit gouverneur; et au moyen des
intelligences que le parti avoit en Bretagne et en Picardie, on toit
sr de faire soulever ces deux provinces. Aprs avoir ainsi assur de
tous les cts la retraite, les deux princes arrivoient aux tats suivis
d'une arme de huguenots; ils toient le gouvernement  la reine et aux
princes lorrains; faisoient dclarer le roi mineur jusqu' vingt-deux
ans, suivant d'anciennes coutumes du royaume qu'ils faisoient revivre,
et s'emparoient de la rgence conjointement avec le conntable. Toute
cette partie toit si bien lie, que l'arrestation de son agent et la
saisie de sa correspondance n'empchrent point le prince de Cond de
suivre l'excution de son plan, et d'en tenter la premire entreprise,
qui toit de se saisir de la ville de Lyon. Malgr la rsolution des
deux frres Maligny, qui en avoient t chargs, elle manqua par la
vigilance et la fermet du gouvernement, et surtout  cause de
l'indcision du roi de Navarre. Cet vnement accrut encore le crdit et
le pouvoir des Guises; et il n'est pas besoin de dire qu'ils surent en
profiter. Plus fermes, plus actifs, plus intrpides que jamais, et,
suivant la belle expression d'un de nos grands crivains, ne laissant
rien  la fortune de ce qu'ils pouvoient lui ter, ils augmentrent
encore la garde, dj si nombreuse, dont le roi toit environn; sous
divers prtextes, les commandants des places et les gouverneurs de
provinces dont ils n'toient pas srs, furent rappels; et ceux qui les
remplacrent, choisis parmi les serviteurs les plus dvous et les plus
intrpides, reurent en cette circonstance des pouvoirs illimits et
l'ordre de faire main basse sur les huguenots, partout o ils les
verroient s'assembler. Tout ce qu'ils avoient de crdit, d'influence et
d'autorit dans les provinces fut employ, avec autant d'adresse que de
bonheur,  ne faire lire pour les tats gnraux que des dputs qui
fussent sincrement catholiques. La ville de Meaux, indique d'abord
pour le lieu de l'assemble, ne leur paroissant pas assez sre, parce
qu'elle toit remplie de nouveaux religionnaires, ils choisirent
Orlans; et le roi partant alors de Fontainebleau, et traversant Paris
au milieu d'un appareil militaire qui ressembloit  une vritable arme,
vint s'tablir dans cette ville dont les troupes royales occupoient dj
tous les postes, et dont tous les bourgeois avoient t dsarms. Ce fut
alors que, pouvant parler en matres, les deux ministres firent sommer
au nom du roi, et le prince de Cond et le roi de Navarre, de se rendre
aux tats-gnraux; et que l'on vit ceux-ci, rduits  un tat presque
dsespr, ne pouvoir faire autrement que de s'y rendre,  la vue de
leurs partisans abattus et dconcerts; eux-mmes n'ignorant point le
danger auquel ils alloient s'exposer, et qu'il n'y avoit plus pour eux
aucun moyen d'viter.

Ce danger toit en effet le plus grand qu'ils eussent jamais couru; et
le projet des Guises toit, comme ils le dirent bientt hautement, de
couper en deux coups et tout d'un coup la tte  la rbellion et 
l'hrsie. Au moment mme o ils arrivrent, les deux princes furent
arrts. Le prince de Cond, jug  l'instant mme par des commissaires
que le roi chargea d'instruire son procs, et convaincu de trahison, fut
condamn  perdre la tte; sa sentence de mort, suspendue un moment,
parce qu'on vouloit y envelopper le roi de Navarre et le conntable,
alloit tre excute; le parti protestant sembloit perdu sans retour,
lorsque la mort subite et imprvue de Franois II, vint une seconde fois
ranimer les ambitions, rendre l'esprance aux factieux, et changer
entirement la face des vnements.

L'occasion toit la plus favorable qui se ft encore prsente pour la
politique versatile de Catherine; et pour la premire fois elle alloit
se trouver entre deux partis, dont l'un perdoit ce qui avoit fait sa
force, dont l'autre n'avoit point encore recouvr celle qu'il avoit
perdue. Le roi respirant encore, les Guises, qui prvoyoient le coup
dont ils toient menacs, l'avoient presse de faire excuter, sans
tarder davantage, l'arrt rendu contre le prince de Cond: elle avoit
refus d'y consentir, d'aprs le conseil de l'Hpital; puis au moment
mme o elle faisoit ce refus, montrant au roi de Navarre la hache
suspendue sur la tte de son frre et ses propres jours menacs, elle
exigeoit de lui, pour prix de leur commune dlivrance, qu'il renont 
la rgence et qu'il se reconcilit avec les princes lorrains, qu'elle
vouloit abaisser, mais non pas entirement abattre. C'est ainsi qu'elle
essayoit d'tablir entre les deux factions ennemies une balance
impossible  maintenir, dcide qu'elle toit, si l'quilibre venoit 
se rompre,  se mettre  la tte du plus fort pour craser le plus
foible. Tels toient les projets, tel toit le caractre de cette
princesse ambitieuse, et pour qui le bien et le mal, le juste et
l'injuste, toient uniquement dans ce qui lui sembloit favorable ou
contraire  son ambition. C'est ainsi que la mort de Franois II fut
pour la France une calamit presque aussi grande que celle de son pre;
et que la minorit de Charles IX la replongea dans tous les prils dont
l'habilet des Guises toit sur le point de la faire sortir.

Le conntable revint aussitt  la cour, et sa prsence y rendit le
courage aux Colignis et au roi de Navarre, qui, pour prix de la rgence
 laquelle il avoit t forc de renoncer, avoit obtenu le titre de
lieutenant-gnral du royaume. Le vieux guerrier, accueilli de la reine
mre et du jeune roi avec toutes les marques les plus flatteuses de
confiance et d'affection, y reprit aussitt l'ascendant que lui donnoit
sa haute dignit; et le prince de Cond, tir  l'instant mme de sa
prison, selon la promesse qui lui en avoit t faite, fut envoy  son
chteau de La Fre, accompagn d'une garde qu'on lui donna seulement
pour la forme, et jusqu' ce que son innocence et t proclame par un
arrt des cours souveraines. Les Guises virent ce changement qui
s'oproit dans leur fortune, sans se dconcerter, sans songer un seul
instant  quitter la partie; parce qu'ils prvoyoient que Catherine
auroit incessamment besoin d'eux, et ne se livreroit point entirement 
leurs ennemis. Ils se tinrent seulement sur leurs gardes, et rallirent
leurs partisans; ce que firent de leur ct les chefs de l'autre parti,
la reine continuant de se mnager entre eux, flattant de part et d'autre
les esprances et les prtentions, et les empchant ainsi de se porter 
de fcheuses extrmits.

Il y eut donc, grce  ses intrigues, comme une apparence de
rapprochement entre les partis (1560) pendant les tats d'Orlans, qui,
ainsi que l'observe trs-judicieusement le prsident Hnault, ne
produisirent aucun bien, et dans lesquels les rforms obtinrent
quelques concessions, et conurent de grandes esprances. Mais les
coeurs toient trop ulcrs: le prince de Cond ne pouvoit pardonner aux
Guises l'arrt de mort qu'ils avoient fait rendre contre lui; les
Colignis, persuads qu'ils avoient voulu les envelopper dans sa perte,
ne respiroient que haine et vengeance; la reine Marguerite de Navarre,
calviniste opinitre jusqu'au fanatisme, ne cessoit d'exciter son mari
contre les princes lorrains, essayant par tous les moyens de le faire
sortir de son indolence et de son indcision; et le chancelier, tout
dvou  la cause des religionnaires, la secondoit de tous ses efforts.
Il ne s'agissoit plus que d'entraner tout--fait le conntable qui
flottoit encore entre ce qu'il croyoit son intrt, celui de ses
liaisons de famille, et l'attachement sincre qu'il avoit pour la
religion catholique. S'ils eussent pu parvenir  le dcider, leur
manoeuvre toit prte; et cette manoeuvre, concerte entre eux  Paris,
consistoit  profiter de la circonstance particulire des tats de l'le
de France, qui alloient s'assembler dans cette ville, pour faire
demander hautement par le roi de Navarre, le renvoi des deux ministres.
Comme on ne doutoit point que la reine, dans le systme qu'elle avoit
adopt, ne refust absolument une semblable demande, ce prince devoit
sur-le-champ quitter la cour et se rendre  Paris avec le conntable; et
l'on se tenoit assur qu'au moyen de l'influence du marchal de
Montmorenci, gouverneur de la ville, les tats de la province, d'une
voix unanime, reconnotroient ce prince rgent du royaume, exemple qui,
joint aux mesures qu'on avoit prises, entraneroit infailliblement le
reste de la nation. La scne eut lieu  Fontainebleau, o toit alors le
roi, comme elle avoit t concerte  Paris, et le trouble, la terreur
de Catherine, furent ports au dernier degr; mais un expdient que
proposa le cardinal de Tournon, comme par une inspiration subite,
changea en un moment la face des choses. Au moment o le conntable, que
les conjurs avoient enfin su gagner, faisoit les prparatifs de son
dpart, le jeune roi le fit venir dans son appartement, et lui
enjoignit, au nom du salut de l'tat, de rester auprs lui. Frapp de la
manire dont cet ordre lui fut donn, et nourri ds son enfance dans un
respect profond pour ses matres, le vieillard obit, le roi de Navarre
n'osa partir seul, et le complot avorta.

Bientt ce qui se passa  ces mmes tats de Paris, assembls uniquement
pour nommer des dputs  une nouvelle assemble d'tats-gnraux
indique  Pontoise, acheva de fixer les irrsolutions du conntable, et
de ruiner les desseins des factieux. C'est alors que cet illustre
personnage fit bien voir que, si l'esprit avoit pu se tromper en lui, le
coeur n'avoit jamais dfailli. Dans les confrences de ces tats, que
les menes du marchal de Montmorenci avoient su composer de rforms,
de brouillons, d'un grand nombre de gens qui avoient  se plaindre de
l'ancien gouvernement, on agita sur l'administration du royaume des
questions si tranges, les sectaires et leurs chefs s'y montrrent si 
dcouvert, qu'ils fournirent eux-mmes  leurs adversaires ce qui leur
manquoit encore pour attacher sans retour  leur parti le seul
personnage qui pt en assurer l'ascendant. Press de toutes parts, et
par la duchesse de Valentinois qui, du fond de sa retraite, le
sollicitoit sans cesse de se dclarer enfin contre les ennemis de
l'ancienne religion, lesquels par cela mme toient ceux de l'tat; par
sa femme Madeleine de Savoie, zle catholique, et mcontente en outre
de la faveur excessive qu'il accordoit dans sa famille aux Colignis; par
les Guises, qui, sentant plus que personne de quelle importance toit
pour eux une semblable conqute, n'pargnoient ni caresses, ni
prvenances, ni protestations pour l'attirer  eux: il y fut surtout
dtermin, et par son aversion pour les nouveauts, et par les craintes
que sut lui inspirer le marchal de Saint-Andr, en lui mettant sous les
yeux les mauvaises dispositions qui venoient de se manifester dans les
tats de Paris, particulirement  l'gard de ceux qui avoient eu le
plus de part aux faveurs de Henri II: or, les rforms avoient domin
dans cette assemble, et c'toient eux qui avoient montr le plus
d'acharnement contre les favoris, qu'ils avoient traits hautement de
dilapidateurs de la fortune publique. Telles furent les premires
causes de cette runion fameuse des Guises, du conntable et du marchal
de Saint-Andr, connue sous le nom de _triumvirat_. Ds ce moment, le
noble vieillard, irrvocablement uni au parti qui dfendoit l'autel et
le trne, n'eut plus aucuns mnagements pour les huguenots, et se montra
jusqu' la fin leur ennemi le plus dclar.

Cette alliance d'aussi puissants personnages drangeoit tous les plans
de Catherine; leur association alloit donner au parti catholique une
prpondrance qui renversoit au moment mme o elle venoit de le former,
cet quilibre des partis dont elle faisoit toujours sa chimre favorite:
toutefois ce ne fut point assez pour lui en dmontrer la folie et
l'impossibilit, et pour la faire revenir  des ides plus justes et 
une plus noble politique. On la vit donc, ds ce moment, et en mme
temps qu'elle feignoit d'approuver et le zle religieux du conntable et
les liaisons nouvelles qu'il venoit de former, se retourner du ct du
roi de Navarre, et, lui promettant des dits favorables aux huguenots,
essayer de former avec lui et le chancelier un _tiers-parti_ capable de
balancer cette influence que menaoit de prendre le triumvirat. En effet
la politique profonde des princes lorrains, de foible qu'il toit
encore, alloit bientt le rendre dominant dans l'tat.

Il suffit de ce retour de Catherine vers les ennemis des Guises, pour
rendre aux chefs du parti religionnaire toute leur audace et toute leur
activit. Ils prsentrent aussitt au roi, et par les mains du roi de
Navarre, une requte dans laquelle ils accusoient le parlement d'avoir
viol l'dit de Romorantin qui, lui interdisant la connoissance des
crimes d'hrsie, l'attribuoit exclusivement aux vques[23]; et en mme
temps d'avoir adopt et fait excuter de nouvelles mesures de rigueur
contre les hrtiques. Le parlement fut aussitt mand au conseil d'tat
pour y rendre compte de sa conduite, et pour y recevoir de nouveau
l'ordre, tant de fois rpt, d'enregistrer les ordonnances du roi sans
dlai et sans modifications. Au sujet d'une meute excite par les
protestants, et dans laquelle ces sectaires toient videmment
punissables, on rendit plusieurs ordonnances nouvelles tellement
favorables au calvinisme, qu'ils assimiloient presque son culte  celui
des catholiques; et le chancelier, prvoyant l'opposition que la cour ne
manqueroit pas d'y apporter, ne craignit point de droger  l'ancienne
forme, et de les adresser directement aux tribunaux infrieurs.
L'tonnement du parlement fut grand, ses remontrances furent trs-vives,
et, dans cette circonstance, d'une telle force de raison, qu'on ne jugea
pas  propos d'y rpliquer. Cependant ces ordonnances s'excutoient:
c'toient les catholiques qui, par une rvolution inoue, toient
devenus les opprims; et les calvinistes montrrent bien, dans cette
circonstance, l'esprit de faction et d'indpendance qui faisoit le
caractre de leur secte, par la manire dont ils abusrent de ce moment
de prosprit. Leur insolence et la publicit qu'ils donnrent  leurs
prches  Paris, o ils toient moins nombreux que partout ailleurs,
excitrent de nouveau la fureur du peuple. Il y eut encore des rixes au
faubourg Saint-Germain, dans lesquelles les hrtiques, la plupart
gentilshommes, eurent facilement l'avantage contre des coliers et des
bourgeois. Ils en turent plusieurs, jetrent l'pouvante parmi les
autres, et, montrant ensuite les ordonnances du roi, bravrent
impunment les tribunaux qui osrent svir contre eux. De tels excs
produisirent, du reste, une commotion subite et gnrale dans le
royaume, et firent prvoir des dsordres encore plus grands.

[Note 23: On sait que plusieurs vques toient secrtement partisans de
la rforme, et que le clerg toit alors extrmement corrompu; ce qui
fait comprendre comment ils donnoient en ce moment la prfrence aux
tribunaux ecclsiastiques.]

(1561) Cette agitation extraordinaire des esprits causa de vives
inquitudes  la cour; le parti de la reine sentit le danger qu'il y
avoit d'employer des moyens arbitraires aussi violents; et il fut dcid
qu'on runiroit ensemble le conseil et le parlement pour statuer sur la
libert civile qu'il toit convenable d'accorder  ceux qui professoient
la nouvelle doctrine[24]. Le rsultat de ces confrences fut l'dit
connu sous le nom d'dit de juillet, et donn quelques jours aprs 
Saint-Germain, lequel, quoique moins rigoureux que celui de Romorantin,
ne fit qu'aigrir les ressentiments de tout le parti, parce que, si l'on
en excepte la peine de mort que les sectaires cessoient d'encourir
lorsqu'ils toient convaincus, ils se trouvrent du reste dans une
position aussi fcheuse qu'auparavant, et surtout privs de la
permission momentane qu'ils avoient obtenue de s'assembler
publiquement.

[Note 24: Ce qui prouve  quel point les ides avoient chang dans un
petit nombre d'annes, c'est que plusieurs membres du parlement,
attachs secrtement  la religion rforme, se rappelant l'exemple du
conseiller Anne Dubourg, et ayant tmoign quelque crainte que ce ne ft
un nouveau pige qu'on vouloit leur tendre, on crut devoir leur donner
une dclaration formelle qu'ils pourroient opiner librement, et sans
courir aucun risque ni pour leur vie, ni pour leurs biens, ni pour leurs
charges.]

Ainsi Catherine n'avait recueilli jusqu'alors d'autre fruit de tous ses
vains mnagements que d'irriter encore davantage les chefs du parti
protestant, en se privant de l'appui qu'elle auroit pu trouver dans ceux
du parti catholique. Toutefois cet dit produisit un calme apparent et
de feintes rconciliations, parmi lesquelles on remarqua celle du prince
de Cond et du duc de Guise, qui, par ordre du roi, se virent et mme
s'embrassrent. Deux vnements d'une plus grande importance vinrent
bientt occuper les esprits: d'abord les tats-gnraux tenus 
Pontoise, o l'administration du royaume pour laquelle elle avoit tout
sacrifi, et sa conscience et ses vritables intrts, fut confirme 
la reine; dans lesquels, par une contradiction sans doute fort trange,
tandis que la France entire se soulevoit contre l'hrsie, le clerg
fut humili et mis  contribution; ensuite le colloque de Poissy, o des
ministres protestants, ce qui toit encore sans exemple, se rendirent,
munis de sauf-conduits, pour disputer contre des vques catholiques.

La reine avoit elle-mme provoqu cette confrence fameuse; et elle
l'avoit fait pour calmer l'amiral, qui l'accusoit d'tre le principal
auteur de l'dit de juillet. Elle eut donc lieu, malgr les fortes et
judicieuses reprsentations du cardinal de Tournon, qui n'eut pas de
peine  dmontrer que rien n'toit plus dangereux que de permettre que
l'on disputt publiquement sur une religion dont les preuves invincibles
toient fondes sur l'autorit; et qu'en cette circonstance, le danger
toit d'autant plus grand, que beaucoup d'esprits toient dj ou
corrompus ou branls par toutes ces doctrines nouvelles, uniquement
fondes sur le raisonnement. Mais Catherine s'inquitoit peu de ces
graves considrations: elle suivoit la marche que lui traoient les
intrts du moment; et nous avons dj fait voir, et plus d'une fois,
que ces intrts toient  peu prs sa seule religion[25].

[Note 25: On peut juger de ce qu'toient ses principes et ses croyances
en matires religieuses, par la lettre qu'elle crivit au pape Pie IV, 
l'occasion de cette assemble, qu'elle prsumoit devoir tre vue d'un
trs-mauvais oeil par la cour de Rome. Dans cette lettre, qui est un
monument curieux et de nature  jeter un nouveau jour sur sa politique
et sur son caractre, Catherine, aprs avoir expos au saint pre la
ncessit o elle se voit rduite d'user de condescendance  l'gard des
calvinistes, dont le nombre est infini dans le royaume, l'exhorte  ne
point retrancher de la communion de l'glise ceux qui, croyant aux
dogmes capitaux, ont des scrupules sur quelques points moins importants;
par exemple, sur le culte des images, qu'elle considre elle-mme comme
_dfendu par l'criture_; sur les exorcismes et les autres crmonies du
baptme; sur le rtablissement de la communion sous les deux espces,
qu'elle jugeoit _plus conforme_ au prcepte de l'vangile que ce qui
avoit t dcid par les conciles. Elle demandoit encore que l'_on
retrancht la fte du Saint-Sacrement_ et les processions dont elle
toit accompagne; que le service divin _se ft en langue vulgaire_;
qu'on abolit l'_usage des messes o le prtre communioit seul_, etc.]

 ce colloque parurent, du ct des protestants, le clbre Thodore de
Bze et quelques docteurs de l'glise calviniste et sacramentaire. Si
l'on et attendu quelque temps, on et pu, sans prendre la peine de
disputer contre eux, les mettre aux prises avec des docteurs luthriens
qu'avoient dputs quelques princes d'Allemagne; et offrir ainsi le
spectacle frappant de la rforme s'levant dj contre elle-mme, et ds
sa naissance, portant dans son sein des germes de division et de mort.
Mais ceux-ci n'arrivrent qu'aprs les confrences, lesquelles eurent
d'ailleurs le caractre et l'issue qu'elles devoient avoir. Thodore de
Bze, qui porta la parole au nom des dputs de sa secte, cita
l'criture, les pres, les conciles, interprtant  sa manire les
textes et les traditions, pour justifier sa doctrine et ses opinions; le
cardinal de Tournon et plus particulirement encore le cardinal de
Lorraine lui montrrent avec beaucoup de solidit combien toient vains
tous ces raisonnements, par cela seul qu'ils n'toient que des
raisonnements, auxquels on pouvoit en opposer d'autres et  l'infini,
les sens de l'criture et de la tradition tant susceptibles de recevoir
un grand nombre d'interprtations diverses: d'o ils conclurent que,
sans un interprte _vivant_ et irrcusable, la religion chrtienne ne
prsenteroit plus qu'un abyme d'ternelles contradictions, et qu'il
falloit ou la rejeter entirement, ou reconnotre l'autorit
infaillible qui seule pouvoit lui donner force de loi. Toute la science
et toutes les subtilits de l'orateur protestant vinrent chouer contre
cet invincible argument[26]; toutefois lui et les siens ne s'en
attriburent pas moins la victoire, rpandant partout qu'on ne leur
avoit point rpondu, parce que, dans le sens qu'ils l'entendoient, on ne
devoit point en effet leur rpondre; et ainsi furent dmontrs le danger
et l'inutilit de semblables confrences.

[Note 26: Le gnral des jsuites Laynez, qui venoit de succder
immdiatement  saint Ignace de Loyola, parut aussi dans ces confrences
et par ordre du lgat. Il parla en langue italienne avec beaucoup de
force et de solidit, et rfuta particulirement les propositions
htrodoxes et les blasphmes que Thodore de Bze et ses adhrents
avancrent sur la juridiction des vques et sur l'Eucharistie. Son
discours dplut fort  la reine,  laquelle il adressa plusieurs fois la
parole, pour lui faire sentir le danger de traiter de semblables
matires dans d'autres assembles que celles qui toient lgalement
institues par l'glise, pour les examiner et en dcider.]

Ce colloque de Poissy ne servit qu' faire clater encore davantage le
mauvais esprit du chancelier, qui se montra plus  dcouvert dans cette
circonstance qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors; et  rendre vidente
cette disposition o toit alors la reine de favoriser le parti rform.
Mais il produisit aussi cet heureux effet que le roi de Navarre, frapp
des variations de la doctrine protestante et de la mauvaise foi de ses
dfenseurs, commena  tre branl et  montrer quelque penchant 
rentrer dans le sein de l'glise catholique. Les Guises, qui le
suivoient, pour ainsi dire, pas  pas, n'avoient garde de manquer une
occasion si dcisive de se dlivrer enfin et pour toujours des intrigues
fatigantes et de la politique inconstante et perfide de Catherine, de se
donner ainsi le seul appui qui leur manquoit encore pour n'avoir plus
rien  craindre de personne et se rendre redoutables  tous. Toute leur
habilet et toutes leurs ressources furent donc mises en oeuvre pour
achever ce que le colloque de Poissy avoit commenc: ils appelrent 
leur secours le pape et le roi d'Espagne, qui entrrent avec beaucoup
d'ardeur dans cette ngociation. Aux motifs de conscience qui toient de
nature  faire impression sur le roi de Navarre, dont le coeur toit
naturellement simple et droit, ils surent joindre des motifs d'intrt
personnels propres  le toucher vivement[27]; enfin par une de ces
rvolutions si frquentes dans cette dplorable poque de notre
histoire, tandis que Catherine se faisoit en quelque sorte de catholique
protestante, Antoine de Bourbon s'apprtoit  quitter le parti
protestant pour se mettre  la tte du parti catholique.

[Note 27: Dans les confrences qu'on eut avec lui  ce sujet, on lui
promit de la part du roi d'Espagne ou la restitution de la Navarre, ou
de lui donner en place l'le de Sardaigne, comme un quivalent.]

Toutefois avant que ce prince timide et irrsolu se ft entirement
dcid, cette protection marque que la reine mre accordoit dj aux
hrtiques causa de nouveaux troubles dans Paris. Les prdicateurs
tonnrent dans les chaires contre une aussi coupable indulgence; et
comme, dans ces temps malheureux, et par des causes que nous avons dj
fait connotre, l'esprit de rvolte toit partout; et que ceux-l mmes
qui dfendoient les vraies doctrines, protestoient secrtement contre
l'autorit, qui en est la seule sauve garde, ce zle religieux, qui
n'avoit plus ni rgle ni frein, s'emporta jusqu' l'outrage contre ceux
qui toient chargs de l'administration publique, et la chaire retentit
de maximes sditieuses et subversives de toute puissance lgitime. Ces
fougueux orateurs parloient  un peuple qui n'toit que trop dispos 
les couter: on craignit les suites de ces sermons fanatiques, et, pour
en arrter le cours, le prince de La Roche-sur-Yon fit enlever au milieu
de la nuit et conduire dans les prisons de Saint-Germain le plus violent
de ces prdicateurs. Le lendemain il jugea  propos d'en donner avis au
parlement, en lui communiquant l'ordre qu'il avoit reu du roi:  peine
cette nouvelle se fut-elle rpandue, que les cours du palais se
remplirent de citoyens de tous les rangs; les principaux bourgeois
rendirent plainte contre cette violence publique; et leur animosit alla
si loin, que, n'obtenant rien du parlement, ils ne craignirent pas
d'aller  Saint-Germain porter au roi lui-mme leurs rclamations; et l
ils s'exprimrent avec si peu de mnagements, ils poussrent de telles
clameurs, qu'on fut oblig de leur rendre le prisonnier, qu'ils
ramenrent en triomphe dans l'glise de Saint-Barthlemi, o il avoit
prononc son sermon.

Les rforms, par leur conduite insolente et pleine de violence,
sembloient prendre  tche de justifier cette haine et de l'aigrir de
jour en jour davantage. Ils tenoient leurs principales assembles 
l'enseigne du _Patriarche_, dans une vaste maison qui touchoit presque 
l'glise Saint-Marceau, dans le faubourg du mme nom. Il arriva que,
s'tant rassembls, le 26 dcembre, fte de Saint-tienne, pour entendre
le prche d'un de leurs ministres, ils se trouvrent importuns par le
bruit des cloches qui, dans le mme temps, appeloient les paroissiens 
Vpres. Quelques-uns des leurs, envoys par eux pour faire cesser ce
bruit, s'acquittrent de cette commission imprudente avec une telle
hauteur, qu'on ne leur rpondit qu'en les maltraitant et en les
chassant de l'glise. Aussitt les rforms, parmi lesquels il y avoit
beaucoup de gentilshommes, sortent en fureur de leur temple, courent 
l'glise o les catholiques s'toient renferms, en enfoncent les
portes, et tombent, l'pe  la main, sur cette multitude dsarme. Ils
turent un grand nombre de ces malheureux, et furent aids, dans cette
sanglante excution, par la marchausse et une partie du guet, qui,
appels pour maintenir l'ordre, crasoient sous les pieds de leurs
chevaux ou abattoient  grands coups d'pe ceux qui cherchoient 
s'enfuir. Ce fut en vain que quelques-uns d'entre eux, rfugis dans le
clocher, sonnrent le tocsin pour appeler le peuple  leur secours. Les
bourgeois, dpouills de leurs armes depuis environ deux ans, n'avoient
aucun moyen de les tirer du danger, et se trouvoient d'ailleurs arrts
au coin des rues par des corps-de-garde que le commandant du guet y
avoit placs. Plus fanatiques encore que leurs adversaires qu'ils
accusoient de fanatisme, les rforms, aprs avoir assouvi leur premire
fureur sur cette foule sans dfense, la tournrent sur les objets du
culte catholique, brisrent les portes du tabernacle, en arrachrent les
vases sacrs, foulrent aux pieds les hosties consacres, renversrent
l'autel, mirent en pices les croix, les images et les statues. Ils
firent plus, ils osrent lier de cordes trente-deux prisonniers,
prtres ou bourgeois; et ce fut un spectacle nouveau et rvoltant de
voir, dans le sein de la capitale de la France, des protestants
conduisant des catholiques en prison, au milieu d'une population toute
catholique. Ils ne tardrent pas  tre dlivrs, et l'on donna mme des
ordres pour informer contre les auteurs de la sdition; mais on prit en
mme temps les arrangements ncessaires pour en luder l'effet[28],
parce qu'il toit dcid  la cour, c'est--dire, dans le parti de la
reine, de mnager en tout les rforms.

[Note 28: Cependant le chevalier du guet, Jean Gabaston, fut pendu comme
auteur du dsordre, auquel il avoit effectivement beaucoup contribu.]

En effet le roi de Navarre s'toit enfin dclar: son union avec les
triumvirs n'toit plus un mystre; et Catherine,  qui jusqu'alors ce
parti avoit sembl peu redoutable, pouvante d'une alliance qui
n'alloit pas moins qu' ruiner en un moment ce qu'elle avoit acquis par
tant d'artifices et de travaux, ne vit plus pour elle d'autre ressource
que de se jeter entre les bras des rforms. Par l'entremise de
l'Hpital, que l'on voit toujours ml  ces funestes intrigues, et,
dans le conseil de cette princesse, toujours opinant pour le plus
mauvais parti, une alliance troite fut donc forme entre elle, le
prince de Cond et les Colignis; et le nouveau gage de cette union fut
la promesse formelle qu'elle leur fit de rvoquer l'dit de juillet et
de faire enfin obtenir aux rforms ce qu'ils dsiroient depuis si
long-temps, l'exercice public de leur culte. Ce fut, dit-on,  cette
occasion que l'amiral, qui la croyoit sincrement calviniste, crut
pouvoir s'ouvrir entirement  elle, et lui dcouvrir les ressources
immenses de sa faction[29]: aveu indiscret qui lui apprit bien des
choses qu'elle ignoroit encore, et qu'elle renferma dans le fond de son
coeur pour en faire son profit, selon que le demanderoient les
circonstances et son intrt.

[Note 29: Il lui dclara qu'il s'offroit  elle comme l'organe de deux
mille cent cinquante glises rformes, rpandues dans toute la France;
qu'elle pouvoit agir sans rien craindre du triumvirat; qu'elle ne
manqueroit ni d'argent ni de troupes pour soutenir son autorit, si l'on
entreprenoit d'y porter atteinte.

                                                     (Davila, lib 2.)]

(1562) Le moment prsent demandoit qu'elle ft ce qui toit agrable aux
rforms; et, comme elle n'toit pas sre du conseil, o dominoit alors
le parti des Guises, elle convoqua  Saint-Germain et pour le mois de
janvier suivant, une assemble de notables, particulirement compose de
dputs de tous les parlements et de toutes les autres cours
souveraines: assemble  laquelle les triumvirs refusrent d'assister,
et que ses manoeuvres et celles du chancelier avoient su composer de
telle manire que l'dit de juillet y fut rvoqu, et remplac par
l'dit scandaleux et devenu  jamais clbre sous le nom d'dit de
janvier, dans lequel il fut enfin accord aux huguenots d'exercer
publiquement leur culte, et d'lever autel contre autel, dans le royaume
trs-chrtien. C'est alors que l'on put commencer  connotre cette
fausse position dans laquelle s'toit plac le parlement, qui depuis si
long-temps combattoit  la fois pour la vraie religion et contre la
puissance du chef de l'glise. Cette puissance, si elle et t
respecte en France comme elle l'avoit t jadis et comme elle devoit
l'tre, si elle y et exerc la juste influence qu'il lui appartenoit
d'y avoir, et coup  l'instant mme le mal dans sa racine; et la
sentence qu'elle et porte en cette grave circonstance devenant
obligatoire pour tous, cette cour de justice, o dominoit toujours le
parti catholique, se seroit trouve dans le cas d'une rsistance
lgitime contre l'autorit mme de son propre souverain, ou de ceux qui
le reprsentoient. Mais, parce que le parlement avoit voulu se faire
indpendant de l'autorit spirituelle, le cri de sa conscience contre un
acte de l'autorit temporelle devint un cri de rvolte; et il put
apprendre  ses dpens que ces deux puissances devoient exercer un
empire gal, quoique bien diffrent, sur les socits chrtiennes; que
vouloir se soustraire  l'une, c'toit se faire ncessairement esclave
de l'autre. Lorsqu'il fut question d'enregistrer cet dit monstrueux, ce
fut vainement qu' deux reprises il fit les remontrances les plus
nergiques, et que deux fois il refusa l'enregistrement. Les menaces
n'ayant pu vaincre son obstination, on employa contre lui la
violence[30]; et il lui fallut cder. Les autres parlements ne
rsistrent pas avec moins d'opinitret; mais, si l'on en excepte celui
de Dijon, tous enregistrrent galement, parce que l'on alla jusqu'
dployer contre eux l'appareil de la force militaire. Cependant, comme
nous le verrons bientt, cet dit si odieux aux catholiques accrut
l'audace des huguenots sans les satisfaire; et, au moyen de ce systme
funeste de conciliation et de prtendue justice distributive, les
ressentiments n'en devinrent que plus violents et plus implacables.

[Note 30: Au moment o le parlement dlibroit, et tmoignoit la plus
forte opposition contre l'enregistrement de l'dit, une troupe de quatre
 cinq cents hommes, arms de toutes pices, remplirent les cours du
palais, demandant  grands cris qu'on les fit parler au premier
prsident et au procureur-gnral, et menaant de les mettre en pices
si l'dit n'toit publi sur-le-champ. On ne douta point que cette scne
violente n'et t prpare par le marchal de Montmorenci, qui alors
toit encore gouverneur de Paris.]

Cependant  peine eut-il t rendu, que commencrent  clater tous les
dsordres qui en toient l'invitable consquence; et que dans toutes
les parties de la France les scandales se multiplirent avec les
symptmes les plus effrayants: un grand nombre se dclaroient
calvinistes, qu'on n'avoit point jusque-l souponns de l'tre; des
religieux et des religieuses dsertoient leur clotre et apostasioient
publiquement; des clercs et des prtres alloient se marier au prche en
vertu de l'dit; et de toutes parts les catholiques toient de nouveau
et impunment insults et menacs. Mais, dans le temps mme que les
rforms se rjouissoient de ces dplorables triomphes, la politique
profonde des Guises prparoit dans l'ombre les ressorts qui devoient
porter un coup terrible  leurs ennemis, et changer entirement le cours
des vnements.

Voici quelle toit alors la position des choses; et il convient de la
bien connotre pour entendre clairement ce qui va suivre. L'dit de
janvier avoit profondment afflig le souverain pontife, rduit alors 
ngocier et  solliciter en faveur de la religion, au lieu de commander
en matre comme il lui auroit appartenu de le faire. Il savoit que
c'toient les pernicieux conseils des Colignis qui avoient pouss la
reine  prendre d'aussi funestes rsolutions: soutenu de l'ambassadeur
d'Espagne, son lgat, le cardinal de Ferrare, pressa donc Antoine de
Bourbon d'user de toute l'autorit que lui donnoit sa charge de
lieutenant-gnral du royaume, pour les faire exiler de la cour; et tous
les deux lui firent entendre que le trait entam avec lui pour la
restitution de la Navarre, ou pour un quivalent  cette restitution, ne
pouvoit se conclure qu' ce prix.

Par suite de ces instances du lgat, ce prince demanda avec beaucoup
d'instances  la reine d'loigner les Colignis. Catherine crut trouver
dans cette demande une occasion favorable de se dlivrer en mme temps
des principaux chefs du triumvirat, qu'elle craignoit beaucoup plus
qu'elle ne prenoit d'intrt aux chefs des rforms. Elle consentit donc
sans beaucoup de peine  l'loignement de ceux-ci, toutefois sous la
condition expresse que les Guises et le marchal de Saint-Andr
s'loigneroient en mme temps qu'eux; et ce qui dut sans doute causer
quelque tonnement, c'est que tous acceptrent cette espce d'exil sans
en parotre nullement affects. En effet, chacun d'eux n'y voyoit rien
qui pt lui nuire et croyoit au contraire y trouver son avantage. Les
princes lorrains laissoient  la cour le roi de Navarre entre les mains
du lgat et de l'ambassadeur d'Espagne, auxquels il ne pouvoit plus
dsormais chapper; les Colignis ainsi que le prince de Cond
comptoient sur la reine  cause de la frayeur que lui causoit le
triumvirat, et pensoient que, dlivre de la prsence des Guises, elle
auroit plus de moyens de consolider l'alliance qu'elle avoit contracte
avec eux. La sparation se fit  Saint-Germain: le duc de Guise se
retira  Joinville, et le cardinal son frre  Reims; le prince de Cond
et les Colignis se rendirent  Paris; la reine emmena le roi  la maison
royale de Monceaux situe  quelque distance de la ville de Meaux; et
chacun s'occupa sans relche de mettre son absence  profit.

Les chefs des rforms avoient un grand projet. Ils vouloient s'emparer
de Paris, et c'toit dans ce dessein qu'ils venoient de choisir cette
ville pour le lieu de leur retraite. Avant cette poque, le prince de
Cond y avoit dj fait de frquents voyages; il y entretenoit de
nombreuses correspondances; et, plutt que de s'en loigner, il avoit
refus la commission importante d'aller en Gascogne et en Guienne pour y
faire excuter l'dit de janvier. Sa prsence y ranima sans doute le
courage de ses partisans; toutefois l'entreprise qu'il mditoit,
prsentoit des obstacles insurmontables et qu'il n'avoit pas su prvoir:
car, bien que cette ville et t en effet le berceau de la nouvelle
doctrine, et que les principes de cette doctrine n'eussent point cess
d'y tre prchs, mme pendant le feu des plus violentes perscutions,
cependant l'exemple des premiers magistrats, la vigilance des officiers
de police, et bien plus encore la multitude des confrries religieuses
dans lesquelles chaque citoyen, class suivant son rang ou sa
profession, trouvoit une sorte de sauve garde contre les nouveauts
religieuses, avoient empch que l'hrsie ne se propaget dans l'ordre
des vrais bourgeois; et si quelques relations nous parlent d'assembles
de rforms montant  dix mille personnes, il faut sans doute y
comprendre une foule d'trangers, de dsoeuvrs, de mendiants, de
vagabonds, espce de gens qui abondent toujours dans les grandes villes,
qu'attirent tous les spectacles, et qui n'ont d'autre mobile que
l'intrt ou la curiosit; mais les monuments les plus authentiques
tmoignent que le nombre des vrais rforms ne passoit pas deux mille,
et qu' peine y comptoit-on un tiers de bourgeois. Quelques mouvements
que se ft donns le prince pour accrotre ce troupeau, il ne parot pas
qu'il et fait de grands progrs: car les nouvelles dispositions du roi
de Navarre ne furent pas plus tt connues, qu'on vit disparotre des
prches une grande partie de cette multitude confuse, sur laquelle
d'ailleurs on avoit peu compt; et, quoiqu'il se tnt encore des
assembles de sept  huit mille personnes, les seules forces effectives
dont il ft possible de tirer quelque parti, se rduisoient  environ
quatre cents gentilshommes, trois cents vieux soldats amens par
d'Andelot, trois cents tudiants, et un nombre  peu prs gal de
bourgeois qui manquoient d'armes. Il toit impossible de se rendre
matre, avec cette poigne d'hommes, d'une ville aussi tendue que Paris
l'toit ds ce temps-l; et cependant le pril croissoit de moment en
moment, car les manoeuvres des triumvirs, combines avec autant de
justesse que de profondeur, toient sur le point d'clater.

En effet les Guises n'avoient point perdu leur temps dans cet exil
volontaire auquel ils s'toient si facilement rsigns; ou pour mieux
dire, ils ne l'avoient jamais plus habilement employ: car des
ngociations qu'ils entamrent aussitt avec les princes luthriens
d'Allemagne, et dans lesquelles ils profitrent, avec la plus grande
dextrit, de la division qui rgnoit dj entre leur glise et celle
des calvinistes, eurent le rsultat dcisif qu'ils vouloient obtenir,
qui toit d'arrter les secours que ceux-ci avoient d'abord t disposs
 donner aux religionnaires de France. Pendant ce temps, le lgat et
l'ambassadeur d'Espagne achevoient de conclure avec le roi de Navarre le
trait qui l'enchanoit irrvocablement au parti catholique. Enfin cet
accord tant dsir est sign; et, pour premier gage de la nouvelle
alliance, il est convenu que le roi de Navarre commencera par forcer le
prince de Cond de quitter Paris, et appellera aussitt tous les chefs
catholiques auprs de lui pour frapper immdiatement aprs de plus
grands coups.

Cependant,  mesure que ce dnouement approchoit, l'tat de crise dans
lequel se trouvoit la capitale du royaume prenoit un caractre plus
alarmant. Instruit de ce qui se tramoit contre lui, et dsespr de voir
que tant d'efforts qu'il avoit faits, tant de mouvements qu'il s'toit
donns, n'avoient pu relever le foible parti qu'il avoit dans ses murs,
jugeant enfin qu'il n'y avoit plus un moment  perdre, s'il ne vouloit
s'exposer  quitter comme un fugitif une ville o il avoit eu un moment
l'espoir de commander en matre, le prince de Cond avoit rsolu de
tenter un coup de main; et, pour y parvenir, il avoit imagin de se
renforcer secrtement de cinq  six mille hommes tirs des glises de
Champagne, lesquels devoient arriver par pelotons, et se cacher ou dans
les faubourgs ou chez ceux des bourgeois rforms qui occupoient des
maisons entires dans la ville. Mais l'excs mme des prcautions qu'il
prit pour le succs de son projet ne servit qu' le faire transpirer, et
 jeter de nouvelles alarmes parmi les Parisiens: car le bruit se
rpandit partout qu'il se tramoit parmi les huguenots une horrible
conspiration, dont l'objet toit de saccager la ville et d'en massacrer
les habitants; et tandis que d'un ct les rforms sollicitoient de la
reine mre la permission de s'armer pour repousser les violences d'une
populace insolente et sditieuse, de l'autre les Parisiens redemandoient
 grands cris leurs armes pour chapper  la mort dont les menaoient
leurs cruels ennemis, et exigeoient le renvoi de leur gouverneur, le
marchal de Montmorenci, dont la connivence avec les hrtiques devenoit
de jour en jour plus frappante. Dans cet tat de choses le duc de Guise,
appel hautement par le roi de Navarre _ la dfense de la capitale du
royaume et de la religion catholique_, partit de Joinville  la tte de
sa compagnie d'ordonnance, tandis que le conntable, quittant son
chteau d'couen, accompagn de toute sa maison, dirigeoit sa marche
vers Nanteuil, pour faire sa jonction avec lui. C'est ainsi que
Catherine, recevant le juste prix de ses artifices, se trouva enfin
dlaisse de tous, et un objet d'animadversion pour tous; hae des
catholiques, que l'dit de janvier avoit soulevs d'indignation contre
elle; accuse de trahison par les huguenots, qui lui reprochoient
d'avoir forc le prince de Cond  s'loigner de la cour, et par ses
hsitations de les avoir amens aux extrmits auxquelles ils se
trouvoient rduits.

Ce fut dans ce voyage du duc de Guise qu'arriva l'vnement clbre que
les huguenots, par une de ces exagrations qui leur toient si
familires, dsignrent sous le nom de _Massacre de Vassy_, qu'ils
prsentrent de toutes parts, en France et  l'tranger, sous les
couleurs les plus fausses et avec les circonstances les plus odieuses,
dont ils prtendirent se faire une excuse pour tant d'excs dtestables
auxquels ils se livrrent depuis, et pour ces longues discordes civiles
dont ils furent les seuls auteurs et qui couvrirent la France de ruines
et de sang[31].

[Note 31: Vassy est une petite ville sur les frontires de la Champagne,
dans laquelle le duc s'arrta un moment pour se faire dire la messe. Il
se trouva qu'en ce moment les huguenots, au nombre de six  sept cents,
hommes, femmes et enfants, tenoient leur prche dans une grange voisine
de l'glise, et qu'ils commencrent  entonner leurs psaumes au moment
o le prtre montoit  l'autel. Le duc les envoya prier de suspendre
leurs chants jusqu' ce que la messe ft acheve: ils n'en voulurent
rien faire. Alors une rixe s'engagea entre ses gens et ceux qui
gardoient la porte de la grange; des injures on en vint aux coups; il
fut tir plusieurs coups d'arquebuse et de pistolets qui turent ou
blessrent quelques huguenots: on se mla alors avec plus d'animosit;
et le duc, tant accouru pour faire cesser le tumulte, fut bless d'un
coup de pierre au visage. Furieux de voir couler son sang, ses soldats,
malgr sa dfense, chargrent de toutes parts les huguenots, blessrent
dangereusement le ministre et demeurrent bientt matres du champ de
bataille[31-A]. Telles sont les principales circonstances de cet
vnement malheureux, qui ne fut au fond que le rsultat d'une querelle
imprvue, o le sang coula des deux cts, et dans laquelle les
protestants eurent du dessous. Dj plus d'une fois, et dans des rixes
toutes semblables, dont Paris et presque toutes les provinces avoient
t le thtre, on les avoit vus abuser bien plus cruellement de la
supriorit du nombre et des armes, sans qu'on en et fait tant de
bruit; mais ils avoient besoin d'un prtexte pour justifier leur
rbellion. Tout prouve au reste que, dans cette rencontre de Vassy, ils
furent les agresseurs; le duc de Guise se dfendit, dans toutes les
circonstances de sa vie, de l'avoir provoque, et renouvela,  son lit
de mort, ces mmes protestations. Il suffit d'ailleurs de suivre, dans
toutes les actions de sa vie, ce grand et noble caractre, pour
reconnotre combien toient au-dessous de lui de semblables indignits;
et que s'il et t capable de commettre des crimes politiques, il les
et choisis plus clatants et surtout plus dcisifs.]

[Note 31-A: D'Aubign dit qu'il y eut 330 personnes de tues. La
Poplinire, auteur protestant, mais plus sincre, n'en compte que 42.
(Hist. des cinq rois, p. 148.)]

La marche du duc n'en fut point arrte; elle ne le fut pas davantage
par les instances que lui fit la reine, de venir trouver le roi 
Monceaux pour y tenter, avec le prince de Cond, de nouveaux projets de
conciliation; et, redoublant de vitesse  mesure qu'il approchoit de
Paris, il entra dans cette capitale le 16 mars,  la tte d'une troupe
de quinze cents cavaliers bien arms.

Jamais entre royale n'eut un appareil plus brillant. Parti de la porte
Saint-Denis, ce seigneur traversa la ville aux acclamations redoubles
d'un peuple entier dans le dlire de la joie, et qui croyoit voir en lui
son unique librateur. Il fut harangu, comme le souverain lui-mme, par
le prvt des marchands et les chevins; et, saisis du mme enthousiasme
que le peuple, ces magistrats le prirent de disposer de leurs bras et
de leurs fortunes pour la dfense de la religion. Le duc reut leurs
offres, mais au nom du roi de Navarre, dclarant qu'il n'toit que son
soldat, arriv par son ordre dans la capitale du royaume, et prt 
servir l'tat partout o il lui plairoit de l'envoyer.

Paris se trouva alors partag en deux partis, dont les chefs, formant
deux conseils spars, ne marchoient qu'entours de soldats, et dans
l'appareil menaant des ennemis les plus acharns; avec cette diffrence
que le chef de l'un de ces partis avoit pour lui la population entire
de la ville, tandis que l'autre, rduit  une escorte d'un petit nombre
de gentilshommes dtermins, qui s'toient attachs  sa fortune, voyoit
crotre de moment en moment les prils de sa situation. Catherine, qui
croyoit alors sa puissance et sa fortune attaches  celle du prince de
Cond partageoit toutes ses inquitudes, s'unissoit plus intimement que
jamais  sa faction, et tentoit tous les moyens possibles d'abattre
celle des triumvirs. Sur l'invitation qu'elle lui en avoit faite, le
roi de Navarre toit all la rejoindre  Monceaux, sr qu'il toit
maintenant de n'prouver aucun obstacle pour la quitter, ds que
l'intrt de son parti le rappelleroit  Paris. Elle auroit bien voulu y
attirer aussi le duc de Guise; et alors, les retenant tous les deux
prisonniers, elle et d'un seul coup abattu leur faction. Mais celui-ci
toit trop habile pour donner dans un semblable pige. Ce fut lui au
contraire qui envoya vers le roi de Navarre le prvt des marchands,
pour l'inviter  revenir dans la capitale, o sa prsence seule pouvoit
en imposer aux partis prts  en venir aux mains. Il s'y rendit
aussitt; et c'est alors que, commenant  excuter le plan convenu
entre eux, il invita son frre, le prince de Cond,  en sortir, au nom
du salut de l'tat et de la paix publique. Celui-ci ayant refus de le
faire avec toute la hauteur de son caractre, le roi de Navarre crivit
sur-le-champ  la reine qui, le dpit dans le coeur, se vit alors force
de lui en donner, et au nom du roi, le commandement absolu. Il partit,
ne respirant que la vengeance; et, comme tous ses projets et tous ses
intrts toient lis alors aux intrts et aux projets de la reine, le
duc de Guise, se doutant bien qu'au sortir de Paris ce prince iroit se
concerter avec elle; et, jugeant avec sa sagacit accoutume qu'au point
o en toient les choses, si elle se livroit, et le roi avec elle, au
parti huguenot, le parti catholique deviendrait alors le parti rebelle,
il sut faire comprendre au conntable et au roi de Navarre que, comme
ils ne pouvoient conserver aucune esprance de la gagner, il n'y avoit
plus un moment  perdre pour s'emparer de la mre et du fils; que ce
qu'ils avoient  Paris de gens arms suffisoit  ce dessein, dessein que
le prince de Cond excuteroit sans doute lui-mme et trs-incessamment,
s'il n'toit prvenu: car de toutes parts il recevoit des avis que ses
partisans accouroient se runir  lui de tous les coins du royaume.

Ce prince toit alors  Meaux, o l'amiral et son frre toient venus le
rejoindre; et tous les trois travailloient effectivement avec la plus
grande activit  runir un nombre de soldats suffisants pour voler au
secours de Catherine qui, se doutant du projet des triumvirs, avoit
quitt prcipitamment Monceau, et de Fontainebleau, o elle s'toit
retire, lui crivoit lettre sur lettre pour qu'il se htt de venir la
sauver des mains de ceux qu'elle appeloit alors ses ennemis. Mais les
triumvirs avoient des ressources plus promptes et plus sres, et ne
mettoient pas une moindre vigilance dans leurs entreprises. Convaincus
que le moment toit dcisif, ils partent de Paris avec un corps nombreux
de cavalerie, arrivent  Fontainebleau, et dclarent  la reine qu'ils
viennent chercher le roi, lui laissant, du reste la libert de
l'accompagner, ou de se retirer o bon lui sembleroit. Catherine veut
rsister, emploie tour  tour les prires et les menaces; mais pendant
ce temps le conntable fait dmeubler les appartements; et donne le
signal du dpart. Ce fut une ncessit pour elle de suivre son fils:
muette de colre et de douleur, elle se laissa conduire  Melun au
milieu de ses femmes plores, et tenant entre ses bras le jeune roi,
qui, frapp d'un tel vnement, versoit des larmes comme s'il toit
tomb entre les mains de ses plus cruels ennemis.

Quelques heures plus tt, le prince de Cond enlevoit aux triumvirs une
proie si prcieuse; et il n'toit plus qu' quelques lieues de
Fontainebleau, lorsqu'il apprit que ceux-ci l'avoient gagn de vitesse,
et que le roi toit en leur pouvoir. Profondment afflig d'un revers
dont toutes les consquences se prsentent  son esprit, mais trop
courageux pour en tre accabl, il tourne bride aussitt, arrive sous
les murs de Paris, o il cause un moment de frayeur, mais dont il
s'loigne ds qu'on lui a accord le passage de ses troupes sur le pont
de Saint Cloud; puis de l s'avance,  marches forces, vers Orlans, o
d'Andelot, entr furtivement quelques jours auparavant avec un petit
nombre de soldats dguiss, se battoit alors contre les catholiques,
qui l'avoient dcouvert, et qui vouloient l'en chasser. L'arrive du
prince dcida de la victoire, et rendit son parti matre d'une place
d'armes capable de lui servir de retraite et de point d'appui. Le prince
y empcha le pillage et les violences que ses soldats vouloient exercer
contre les habitants; mais il leur abandonna les glises, dont les
richesses furent pilles, et o il se commit d'horribles profanations.

Cependant les triumvirs avoient fait conduire le jeune roi de Melun 
Vincennes et de l  Paris, seul lieu o ils jugeassent que sa personne
ft en sret. Ce fut l que l'on reut la nouvelle des excs qui
venoient de se commettre  Orlans; le conntable voulut lui-mme en
tirer la premire vengeance qui ft possible en ce moment; et se mettant
 la tte d'une troupe de soldats, il alla lui-mme dans les faubourgs
donner la chasse aux ministres protestants, fit raser le prche de
Popincourt, et brler les bancs et la chaire d'un autre prche[32] situ
sur les fosss de la porte Saint-Jacques, ne regardant pas, disoit-il,
de telles expditions comme indignes de lui, puisqu'il s'agissoit du
bien de la religion. Ces actes de svrit et l'arrestation d'un des
plus furieux agents de la rforme, rpandirent une telle pouvante dans
tout le parti, que l'exercice du culte cessa  l'instant mme  Paris,
et que les ministres s'enfuirent tous  Orlans, o s'organisoit dj un
gouvernement, et se rassembloit une force militaire capable de rivaliser
avec celle des triumvirs.

[Note 32: Cet vnement lui fit donner, par les plaisants du parti
rform, le nom de capitaine _Brle-Banc_.]

On se prpara des deux cts  la guerre: les chefs catholiques, matres
de la personne du roi, traitant le prince de Cond et ses partisans de
rebelles  la puissance lgitime; le prince prtextant la captivit du
monarque et de sa mre pour ter  sa conduite le caractre de
rbellion. Toutefois les moyens et les avantages toient bien
diffrents. C'toit vainement que le parti rform rejetoit les
dclarations de Charles et de Catherine, comme extorques par la
tyrannie des triumvirs: ceux-ci, matres de la personne du roi, soutenus
de la population entire de la capitale et de la majeure partie de la
nation, dfenseurs de la religion de l'tat, avoient non-seulement les
apparences, mais aussi toute la force du parti lgitime; et le
parlement, auquel le prince de Cond s'adressa, le lui fit bien voir en
repoussant avec amertume les apologies, dclarations et protestations
qu'il jugea  propos de lui envoyer. Cependant,  peine la nouvelle du
prtendu massacre de Vassy et de la prise d'Orlans se fut-elle
rpandue, que les protestants, qui sembloient n'attendre que le signal
de la rbellion, coururent de toutes parts aux armes, et s'emparrent
par surprise d'un grand nombre de villes, et entre autres de la ville de
Rouen, o ils se livrrent aux plus grands excs. De l'or et de l'argent
des glises, qui furent dvastes et profanes partout o passrent
leurs armes, le prince de Cond fit battre monnoie pour payer ses
soldats; et, tandis que les triumvirs ngocioient avec le pape, le roi
d'Espagne, le duc de Savoie, il renouoit ses ngociations avec les
princes allemands et avec la reine d'Angleterre, qui s'apprtoit  lui
faire payer cher son alliance et ses secours. On commena  se battre
dans le Languedoc, dans la Guienne, dans le Dauphin; et, ds les
premiers moments de cette guerre coupable et impie, les huguenots furent
ce qu'ils ne cessrent point d'tre jusqu' la fin, fanatiques et cruels
jusqu' la plus atroce barbarie, comme s'ils eussent pris  tche de
justifier les terribles reprsailles que les catholiques devoient
bientt exercer contre eux[33]. Aux simples gentilshommes se joignirent
bientt beaucoup de seigneurs des plus considrables de la cour, dont
plusieurs avoient eu des commandements dans les armes, et qui, par leur
rputation, leur habilet et leur influence, firent depuis la principale
force du parti. Enfin le mal devint si violent et si gnral, qu'il et
fallu une arme catholique presque dans chaque province pour en arrter
les progrs; et que, sans la fermet de Blaise de Montluc, commandant
pour le roi dans la Guienne, et l'arrive des troupes italiennes et des
garnisons franoises qui entrrent dans le Dauphin, c'en toit fait
peut-tre en France et de l'autorit royale et de la religion.

[Note 33: Les crivains mme les plus favorables aux calvinistes n'ont
pu dissimuler que, dans les excs pouvantables qui signalrent cette
guerre, ceux-ci furent constamment les agresseurs, et donnrent le
premier exemple de toutes les horreurs qui y furent commises.]

Ce fut dans des circonstances aussi critiques que l'Hpital osa proposer
dans le conseil un moyen de conciliation, qui toit que le duc de Guise,
le conntable et le marchal de Saint-Andr s'loignassent de la cour,
conditions auxquelles le prince de Cond promettoit de mettre bas les
armes. Cet avis, qu'il avoit concert avec la reine, dont la politique
toit toujours la mme, et qui suivoit avec le mme enttement ses
premiers projets dsormais impraticables, n'eut d'autre effet que de le
dmasquer davantage auprs de gens bien autrement habiles que lui; et,
sous prtexte qu'il toit homme de robe, il fut entirement exclu des
conseils de guerre.

Prts  quitter Paris pour aller  la rencontre de l'ennemi, les chefs
du parti catholique jugrent qu'il toit prudent de mettre une ville
aussi importante dans un tat de dfense respectable. Il y avoit dj
quelque temps que le marchal de Montmorenci n'en toit plus gouverneur;
on lui avoit t cette place  cause de ses liaisons avec le parti
rform, et elle avoit t donne au cardinal de Bourbon. On substitua
encore  celui-ci le marchal de Brissac, l'un des plus grands hommes de
guerre de son temps, exerc dans les longues campagnes de Pimont 
tablir dans les villes une police peu diffrente de celle d'un camp.
Distribuant cette capitale en quartiers  peu prs gaux, laissant aux
bourgeois le choix de leurs colonels et de leurs capitaines, assignant 
chaque quartier son dpartement et ses heures de service, il remplit
parfaitement, dit un historien, l'ide qu'on s'toit forme de ses
talents, mais rendit un mauvais service  la monarchie, en donnant une
constitution trop vigoureuse  une multitude difficile  gouverner. Il
est certain, ajoute-t-il, que, depuis cet tablissement, les Parisiens,
 porte de calculer leurs forces, se montrrent moins respectueux et
moins dociles qu'auparavant, et qu'on peut dater de cette poque le
principe d'une effervescence qui a dur avec plus ou moins d'clat
pendant prs de deux sicles. Dans la premire revue que fit le
marchal de ces milices bourgeoises, il y compta vingt-quatre mille
hommes bien arms, et dont la plupart auroient pu figurer parmi des
troupes de ligne.

Enfin les deux armes entrrent en campagne, et l'on ngocia d'abord au
lieu de combattre; la reine esprant toujours profiter de ces
ngociations aux dpens des deux partis, et la timidit naturelle du roi
de Navarre le portant  saisir avec empressement tout ce qui sembloit
ouvrir quelque voie  une conciliation. Toutefois ces moyens ne
russirent pas. Au point o en toient les choses, ils ne pouvoient en
effet russir; et le duc de Guise y triompha, par sa noble et franche
conduite, de tous les artifices que l'on employoit de part et d'autre
dans ces ngociations. Cependant aux dits menaants lancs contre les
rebelles, et qui ne laissoient pas que de jeter quelque trouble au
milieu d'eux, les chefs catholiques joignirent bientt l'avantage, plus
dcisif sans doute, d'une arme plus nombreuse, mieux aguerrie, qui se
renforoit de jour en jour davantage, tandis que celle des rforms,
compose en grande partie de gentilshommes qui faisoient la campagne 
leurs propres dpens, se fondit pour ainsi dire  vue d'oeil, ds que la
guerre eut commenc  traner en longueur. Enfin, six mille Suisses que
l'on attendoit tant venus se joindre aux troupes royales, il arriva que
le prince de Cond, dsormais incapable d'agir jusqu' ce qu'il et
reu lui-mme des secours trangers, fut rduit  se renfermer dans
Orlans pour y attendre le succs de ses ngociations, tandis que
l'arme du roi, matresse de la campagne, s'avanoit sans obstacle dans
une partie des provinces o, peu de temps auparavant, dominoit le parti
des rebelles, soumettant sans rsistance presque toutes les villes dont
ceux-ci s'toient empars et qui tenoient encore pour eux. C'toit le
duc de Guise qui avoit trac le plan de cette expdition brillante, dont
le rsultat toit d'isoler le prince de Cond dans Orlans, le sige de
cette ville, qui ne pouvoit manquer d'tre long et meurtrier, devant
terminer cette suite d'oprations militaires. Ce fut dans ces extrmits
que ce prince consomma sa trahison en livrant le Hvre  la reine
d'Angleterre pour prix des secours qu'elle promettoit de lui donner. Cet
vnement, qui commena  ouvrir les yeux de Catherine et  la dtacher
du parti des rforms[34], dtermina les chefs de l'arme royale 
presser le sige de Rouen, la seule ville qui, dans cette partie de la
France ft encore au pouvoir des huguenots, et la seule dont on n'avoit
pas jug ncessaire de s'emparer avant d'assiger Orlans. La ville fut
prise; mais le roi de Navarre y fut mortellement bless, et ainsi
commena  s'affoiblir le seul parti qui voult sincrement le bien de
l'tat. Il alloit bientt prouver une perte, bien autrement difficile 
rparer.

[Note 34: L'indiscrtion qu'il commit peu de temps aprs, de produire 
la dite de Francfort, les lettres qu'elle lui avoit crites lors de
l'enlvement de Fontainebleau, acheva de le perdre dans l'esprit de
cette princesse, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir compromise  ce
point.]

Ce fut dans cette situation extrme, et lorsqu'il ne lui restoit plus,
de toutes les villes de son parti, que Lyon et Orlans, trop loignes
pour pouvoir correspondre ensemble, que le prince reut enfin un renfort
de huit mille Allemands, que d'Andelot lui avoit amens  travers mille
obstacles, et avec des peines infinies. L'arrive de cette troupe releva
ses esprances, que la dfaite entire d'un corps de partisans qu'on lui
amenoit de la Guienne avoit fort abattues; et, sortant aussitt
d'Orlans, il marcha droit sur Paris. Il faut croire que son plan toit
seulement d'en pouvanter les habitants, et de les dgoter d'une guerre
qu'ils avoient si vivement dsire, en dvastant leurs campagnes, et en
brlant leurs faubourgs: car, d'entreprendre le sige d'une ville aussi
considrable, avec un si petit nombre de soldats, toit un projet
dangereux et tout--fait insens. Quelle que fut son intention, la suite
prouva qu'il n'toit gure possible de prendre un plus mauvais parti.
Catherine l'attendoit avec de nouvelles ngociations, qu'il eut la
foiblesse d'couter, ce qui donna le temps de couvrir d'un rempart trois
immenses faubourgs entirement ouverts[35], et que le prince et pu
dtruire d'abord avec la plus grande facilit. Quant  la ville, munie
d'une garnison de cinq  six mille hommes de troupes rgles, et de plus
de vingt mille hommes de milices bourgeoises, elle toit absolument hors
de toute insulte. Les confrences eurent pour objet l'dit de janvier,
que la reine offroit de rtablir en le modifiant, tandis que le prince
s'obstinoit  en demander l'entire excution. On ne s'accorda point, et
pendant ce temps, non-seulement les fortifications qui assuroient la
conservation des faubourgs furent acheves, mais une partie de l'arme
royale, alors en Normandie, vint se cantonner dans les villes et bourgs
voisins de Paris, tenant ainsi en chec l'arme des confdrs, qui,
campe en pleine campagne au commencement de l'hiver, souffroit
horriblement du manque de vivres et des rigueurs de la saison. Si l'on
en excepte une escarmouche que le prince tenta au faubourg
Saint-Marceau, et qui n'eut d'autre succs que de jeter un moment
l'alarme dans la ville, on y toit du reste si tranquille sur les
suites de ce sige extravagant, que tandis qu'il dveloppoit son arme
dans les plaines de Montrouge, consumant un temps prcieux en vaines
bravades, se prsentant presque tous les jours  la vue des tranches,
qu'il n'osoit cependant attaquer, parce qu'il manquoit d'artillerie, le
peuple de Paris, plus calme et plus docile qu'il ne l'avoit jamais t
en pareille circonstance, ne paroissoit pas plus s'occuper de cette
troupe ennemie, que si elle et t sous les murs d'Orlans. Le
parlement n'interrompit pas un seul jour l'exercice de ses fonctions,
l'universit continua ses leons, les boutiques restrent ouvertes, et
tout prsenta l'image de la plus profonde scurit.

[Note 35: Les faubourgs Saint-Germain, Saint-Jacques et Saint-Marceau.]

Cependant la reine fit proposer au prince une dernire confrence qui
fut encore accepte, et se tint dans un moulin,  une distance gale de
Montrouge et des tranches du faubourg Saint-Jacques. Les dbats qu'elle
fit natre prirent encore plusieurs jours, pendant lesquels le duc de
Montpensier revenant de la Guienne, o les rforms n'osoient plus
remuer, s'approcha  marches forces de la capitale,  la tte d'une
arme de sept mille hommes, compose de Gascons et de troupes
espagnoles. Ce fut alors que le prince reconnut, trop tard sans doute,
l'embarras de sa situation, et le motif de ces confrences dans
lesquelles ses ennemis s'toient montrs bien plus habiles que lui. Sa
retraite, facile quinze jours auparavant, devenoit maintenant
extrmement prilleuse au mois de dcembre, avec des troupes
dcourages, en prsence d'une arme suprieure, conduite par des chefs
expriments, et matresse de tous les passages. Cependant, quelque
pressant que ft le danger, il lui en cotoit tellement d'abandonner sa
proie, qu'il ne voulut point lever le sige avant d'avoir fait une
dernire tentative contre les faubourgs. Cette attaque, qui devoit tre
excute la nuit, n'ayant pas mieux russi que le reste, par la
dfection d'un de ses principaux officiers, il se dcida enfin  faire
sa retraite, en dirigeant sa marche du ct de la Normandie: l'arme
royale se mit aussitt  sa poursuite.

Elle l'atteignit prs de la ville de Dreux, et c'est l que fut livre
la bataille fameuse qui en a conserv le nom, et que ses diverses
circonstances rendent l'une des plus extraordinaires dont il soit fait
mention dans l'histoire. On se battit avec acharnement pendant sept
heures, et avec des alternatives de succs vraiment singulires. Les
chefs des deux armes, le prince de Cond et le conntable de
Montmorenci, furent faits prisonniers. Vers la fin de l'action, le
marchal de Saint-Andr fut tu, et la victoire des confdrs
paroissoit certaine, lorsque le duc de Guise, qui n'avoit aucun
commandement, s'branlant  propos, avec un corps de rserve, et tombant
sur cette troupe en dsordre et fatigue de carnage, dcida du sort de
la journe. La nouvelle qu'on reut  Paris d'une victoire aussi
clatante y fit natre une joie d'autant plus vive, que les premiers
courriers y avoient rpandu l'accablement et la terreur, en annonant la
perte de la bataille. Catherine fut la seule qui ne partagea point cette
ivresse gnrale. Quel que ft le parti qui triompht, elle n'avoit qu'
perdre avec lui de son influence et de son autorit; et l'intrt de son
ambition n'toit point que les choses en vinssent  des extrmits
telles, que les chefs de l'une ou l'autre faction fussent les matres
absolus des affaires.

Le rsultat de cet vnement sembloit devenir plus inquitant encore
pour elle, par la mort du marchal de Saint-Andr, et par la captivit
du conntable. Le duc de Guise, dsormais sans ennemis et sans rivaux,
jetoit un si grand clat, jouissoit d'une telle faveur auprs du peuple
et de l'arme, qu'il et t imprudent, peut-tre mme dangereux
d'essayer de lui ter la conduite des affaires, dont il toit alors le
matre plus qu'il ne l'avoit jamais t; et, pour tre bien diriges,
elles avoient plus que jamais besoin d'une tte aussi forte et d'une
main aussi vigoureuse. La victoire de Dreux avoit affoibli sans doute
le parti des rebelles; mais il s'en falloit de beaucoup qu'il ft
entirement abattu. Les catholiques et les protestants continuoient de
se battre dans presque toutes les provinces, particulirement dans le
midi de la France, avec des succs divers et tout l'acharnement qui
caractrise les guerres civiles; et les princes allis ou voisins
profitoient de ces dsordres pour faire acheter leur alliance ou leur
neutralit. Le duc de Savoie y gagna le Pimont, qu'on fut oblig de lui
restituer; l'empereur demandoit qu'on lui rendt Metz, Toul et Verdun;
et la ngociation que l'on eut aussitt l'adresse d'ouvrir, du mariage
d'lisabeth de Hongrie, sa petite-fille, avec Charles IX, put seule le
dterminer  se dsister de ses prtentions; enfin, le roi d'Espagne
Philippe II commenoit  mettre en jeu toutes les ressources de son
gnie artificieux pour entretenir cette guerre intrieure de la France,
trompant  la fois tous les cabinets et tous les partis, et se montrant
plus habile qu'aucun prince de son temps dans l'art funeste de faire de
la religion un instrument de ses desseins ambitieux.

Telle toit alors la triste situation de la France. Cependant l'amiral,
retir en Normandie avec les dbris de l'arme confdre, y dsoloit le
pays, sans que le marchal de Brissac, alors charg du commandement de
la ville de Rouen, et dont les troupes peu nombreuses toient employes
 tenir en chec la garnison anglaise qui occupoit le Hvre, pt opposer
le moindre obstacle  ses mouvements et  ses entreprises. Ce fut au
milieu de ces circonstances difficiles que le duc de Guise fit ses
prparatifs pour le sige d'Orlans, qu'il commena malgr la rigueur de
la saison; et ses mesures toient tellement combines, qu'immdiatement
aprs la prise de cette ville, toutes les forces du royaume qu'il
mettoit secrtement en mouvement vers un point commun, devoient se
trouver runies pour accabler d'un seul coup l'amiral, lequel tombant,
tout le parti dont ce chef toit dsormais l'unique appui, tomboit
ncessairement avec lui.

Un tel plan conu et excut par un tel homme, ne pouvoit manquer de
russir; et dj, la ville d'Orlans toit sur le point de succomber 
ses dispositions savantes et vigoureuses, lorsque, le 18 fvrier,
retournant le soir  son quartier, aprs avoir tout dispos pour
l'attaque du lendemain, le duc de Guise fut atteint d'un coup de
pistolet que lui tira de derrire une haie Jean Poltrot de Merey,
gentilhomme angoumois; sept jours aprs, il mourut des suites de cette
blessure. L'amiral fut fortement souponn d'avoir conduit le bras de
l'assassin[36], et la manire mme dont il s'en dfendit, ne servit qu'
confirmer ce soupon[37], qui seul suffiroit pour dshonorer sa mmoire,
que dshonorent tant d'autres actions coupables et cruelles; qui seul
dtruit toute la piti que pourroit inspirer sa fin, plus malheureuse
encore et plus tragique que celle de son ennemi.

[Note 36: Poltrot, qui varia dans ses dpositions contre Soubise, La
Rochefoucauld, Thodore de Bze et quelques autres, ne cessa point dans
les tortures et jusqu'au milieu des horreurs de son supplice, de charger
l'amiral. Au reste, ce chef atrabilaire suivoit en cela une des maximes
de sa secte, pour qui l'assassinat toit un moyen tout comme un autre de
propager la religion du _pur_ vangile; et celui-ci n'est pas le seul
qu'on ait  lui reprocher. Il est justement souponn d'avoir fait
assassiner le seigneur de Charri, capitaine des gardes, lorsqu'il
voulut, quelque temps aprs, tenter l'enlvement du roi dans Paris mme,
o il avoit t appel pour se justifier de sa complicit avec le
meurtrier du duc de Guise. De tous ses attentats, ce fut celui que
Catherine lui pardonna le moins, comme nous le verrons plus loin.]

[Note 37: Il convient dans une lettre  la reine que depuis cinq ou six
mois en a il n'a _pas fort contest_ contre ceux qui montrrent avoir
telle volont. Il donne pour raison du peu d'opposition qu'il a montr
 une action aussi dtestable qu'il _avoit eu avis_ que des personnes
avoient t pratiques pour le venir tuer, et il ne nomme point ces
personnes dans le cours de sa justification, quoiqu'il et dit qu'il
les nommeroit quand il en seroit temps. Il avoue dans ses rponses que
Poltrot s'avana jusqu' lui dire qu'il seroit ais de tuer le duc de
Guise; mais que lui Amiral n'_insista jamais_ sur ce propos, d'autant
qu'il l'estimoit pour chose du tout frivole. Il convient avoir donn
cent cus  Poltrot pour acheter un cheval qui ft excellent coureur; il
convient encore que quand Poltrot lui avoit tenu ce propos qu'il seroit
ais de tuer le seigneur de Guise, il ne lui rpondit rien pour dire que
_ce fut bien ou mal fait_; il dclare dans une lettre  la reine, qu'il
estimoit que la mort du duc de Guise toit le _plus grand bien_ qui
pouvoit advenir au royaume et  l'glise de Dieu, et personnellement au
roi et _ toute la maison des Colignis_. Il rcuse tous les parlements
qui existaient alors en France, et mme le grand conseil, disant que
son fait ne devoit tre examin que par gens faisant profession des
armes et non pas la chicanerie, mal sante  personne de cette qualit.
Enfin, il rclama pour dernire ressource, le privilge de l'abolition
port par l'dit de pacification. (_Voyez_ Mm. de Cond, t. 4, p. 303
et 304.)]

Le duc de Guise mourut comme il avoit vcu, en hros et en
chrtien[38]; et cette mort, long-temps mdite par ses ennemis, et qui
prouvoit  quel point il leur toit devenu redoutable, fut sans doute le
plus grand malheur qui pouvoit arriver alors  la France. Lui seul, aid
de son digne frre, l'avoit soutenue au milieu de tant de prils que
n'avoient cess de lui susciter la foiblesse des deux minorits (car
Franois II peut tre aussi considr comme un roi mineur), la
corruption et les intrigues de la cour, les fureurs des factions; eux
seuls, parmi tous ceux qui toient appels  prendre part au
gouvernement de l'tat, avoient compris le vritable esprit de la
rforme, o la rvolte contre la puissance politique toit une suite
ncessaire de la rvolte contre l'autorit religieuse; et, comprenant
si bien ce qu'elle toit capable de faire, le duc de Guise avoit seul,
et dans la force de sa volont, et dans l'autorit que tant d'exploits
et de services lui avoient acquise, et dans sa longue exprience, et
dans le bonheur qui avoit constamment accompagn toutes ses entreprises,
et dans la confiance, enfin qu'il inspiroit  tous les ordres de
citoyens, lui seul, disons-nous, avoit ce qu'il falloit pour dtruire,
jusque dans sa racine un mal qui menaoit de tout dtruire. Il avoit
dj montr que, pour y parvenir, il toit prt  employer les moyens
les plus rigoureux, et  ne pas mme pargner le sang le plus illustre,
ds qu'il trouveroit juste de le verser; personne ne sachant mieux que
lui que ce n'est pas en faisant des concessions aux tratres qu'on vient
 bout de la trahison, et que la clmence pour les mchants est un dni
de justice pour les bons. _Il toit ambitieux_, disent ceux qui ne
savent quel reproche faire  ce personnage accompli[39]. Certes un
prince issu d'une maison souveraine, alli  presque toutes les familles
royales de l'Europe, pouvoit prtendre, sans trop d'ambition,  devenir
ministre du roi de France; dans les circonstances prilleuses o se
trouvoit l'tat, et-il aim l'obscurit et le repos, c'et t un
devoir pour un tel personnage de lui faire le sacrifice de ses gots et
ses habitudes; et sans doute le plus grand service qu'il pouvoit lui
rendre, toit d'en saisir le timon de sa main vigoureuse, et de
s'opposer aux machinations d'une femme ambitieuse et perverse, toujours
prpare, au contraire,  tout sacrifier et l'tat lui-mme,  son
aveugle et insatiable amour du pouvoir. C'est ce qu'il ne cessa point de
faire jusqu' la fin, au milieu de tous les obstacles, de toutes les
rsistances, et avec une profondeur de vues et une fcondit de
ressources que l'on ne sauroit trop admirer. Enfin _il aimoit la
religion et l'tat_, dit un crivain du sicle suivant[40], qui a fait
ainsi en deux mots l'loge complet de ce hros chrtien; et s'il dut
prouver quelque grande douleur en quittant la vie, ce fut sans doute
d'abandonner la France aux mains foibles et perfides de cette mme
Catherine, qu'il avoit si long-temps contenue, et que dsormais rien ne
pourroit plus contenir. Sa mort fut en effet comme le signal des
malheurs inous qui nous restent  raconter.

[Note 38: Les dernires instructions qu'il donna  son fils Henri,
prince de Joinville, furent de demeurer inviolablement fidle au roi, 
l'tat et  la religion; il prouva en mme temps combien toient ardents
et sincres les sentiments religieux dont il toit anim, en rejetant un
remde que lui proposoit un seigneur de la cour, remde dont l'effet,
disoit-on, devoit tre infaillible; et refusant d'en faire usage, parce
que l'on se servoit dans sa prparation de quelques pratiques
superstitieuses. On sait les paroles sublimes avec lesquelles, pendant
le sige de Rouen, il laissa aller un homme qui avoit dj t envoy
pour l'assassiner, et qui lui allguoit les motifs de religion pour
excuser son crime: Si votre religion, lui dit-il, vous apprend  tuer
celui qui ne vous a jamais offens, la mienne m'ordonne de vous
pardonner; allez, je vous rends votre libert; et jugez par l laquelle
des deux religions est la meilleure.]

[Note 39:  tant de qualits hroques, il joignoit un coeur gnreux,
des manires bienveillantes qui lui gagnoient tous les esprits, de la
douceur, de la modration; et tous ces dons de l'me toient encore
relevs par une physionomie belle, grande, noble; de manire que tout
sembloit runi dans cet homme extraordinaire pour le rendre cher et
vnrable au peuple, aux soldats,  la noblesse franoise, en mme temps
qu'il toit un objet d'admiration pour l'Europe entire.]

[Note 40: Le Laboureur.]

On ne peut exprimer la douleur dont le peuple de Paris fut saisi  la
nouvelle de ce triste vnement. Il se prcipita tout entier au-devant
du corps de cette illustre victime, lorsqu'il fut apport dans la ville;
et les funrailles que lui dcerna le voeu unanime des habitants furent
plus remarquables encore par les pleurs et les gmissements de la
multitude innombrable des assistants, que par une magnificence qui ne le
cda gure  celle que l'on dployoit pour les rois, dans ces dernires
solennits.

Devenue matresse absolue des affaires, Catherine rentra dans ses voies
accoutumes: l'Hpital domina de nouveau dans le conseil; et l'on reprit
aussitt ces projets de conciliation que les Guises avoient toujours
repousss, parce qu'ils en avoient reconnu le danger et
l'impossibilit. Les deux prisonniers, le conntable et le prince de
Cond, furent amens  des confrences dans lesquelles l'dit de
janvier, reproduit d'un ct, combattu de l'autre, fut enfin rtabli
sous le nom d'dit d'Amboise, avec plusieurs modifications dfavorables
aux protestants, ce qui produisit le double effet de mcontenter
ceux-ci, et de ne point satisfaire les catholiques, qui vouloient la
suppression entire de cet dit scandaleux. Toutefois une paix simule
suivit ces ngociations; et l'tat, flottant entre deux partis, se
trouva de nouveau dans cette position fausse et prilleuse d'o le duc
de Guise avoit su le tirer. Pour avoir voulu mnager les intrts de
tous, la reine vit bientt se multiplier ses embarras et se soulever
contre elle tous les intrts. Il lui fallut se justifier auprs du pape
et des princes catholiques de cette paix qu'elle venoit d'accorder aux
hrtiques; le mariage qu'elle continuoit de ngocier, du roi son fils
avec la petite-fille de l'empereur, l'obligeant de s'appuyer des Guises,
dont cette princesse toit la nice, elle avoit mcontent le conntable
en donnant au jeune prince de Joinville la charge de grand-matre de la
maison du roi, que possdoit son pre, et il lui fallut apaiser
l'ambitieux vieillard par d'autres concessions[41]; enfin, les Colignis
s'toient retirs dans leurs terres, furieux de la paix conclue par le
prince de Cond, et aprs lui avoir prdit qu'il ne tarderoit point 
s'en repentir. Celui-ci toit le seul qui part alors agir dans un
vritable accord avec Catherine, soit qu'il ft las en effet de la
guerre, soit qu'il ft bloui des promesses qu'elle lui avoit
faites[42]; ils prirent ensemble la rsolution de faire la guerre aux
Anglois, et de les chasser du Hvre, que lui-mme leur avoit livr.

[Note 41: Il obtint le gouvernement de Languedoc pour Damville, l'un de
ses fils, que nous verrons jouer, sous le rgne suivant, un rle
important dans ces longues discordes civiles, et en raison du pouvoir
que lui donnoit l'un des plus beaux gouvernements de France, y exercer
une trs-fcheuse influence.]

[Note 42: Elle lui avoit donn le gouvernement de Picardie et lui
faisoit esprer la lieutenance gnrale du royaume.]

Ce fut immdiatement aprs la prise de cette ville que, suivant toujours
son plan d'arriver  une indpendance entire des partis, la reine
conduisit  Rouen son fils, alors g de quatorze ans, et l'y fit
dclarer majeur par le parlement de cette ville. Cette dmarche dplut
encore galement aux chefs catholiques et aux chefs protestants, qui y
virent une rsolution bien formelle de les exclure du gouvernement. Le
parlement de Paris n'en conut pas un moins grand dplaisir, et ne
craignit point de le manifester par les plus vives remontrances; mais
le jeune roi,  qui sa mre et le chancelier avoient dict sa rponse,
parla  ses dputs d'un ton  leur faire entendre qu'il vouloit tre
obi, et qu'il prtendoit que dsormais cette cour de justice se
renfermt dans ses attributions[43]. Sur le refus qu'elle fit, mme
aprs avoir enregistr l'dit sur la majorit, d'en excuter une des
principales clauses, qui toit le dsarmement des Parisiens, le roi vint
s'tablir  _Madrid_[44] avec un corps de troupes, dont quelques
compagnies furent mme loges dans les faubourgs. On jugea prudent de
prvenir les effets de sa colre; et le mme jour, les bourgeois
allrent dposer leurs armes, les uns  l'Arsenal, les autres 
l'Htel-de-Ville.

[Note 43: Il n'existoit aucune loi qui donnt au parlement de Paris
plutt qu' tout autre, le droit de procder  cet acte solennel; et ses
prtentions  ce sujet n'toient pas plus fondes que tant d'autres
droits qu'il n'a cess jusqu' la fin de s'arroger.]

[Note 44: Maison de plaisance  peu de distance de Paris.]

La paix avec l'Angleterre suivit de trs-prs la prise du Hvre; et
cette fois la reine lisabeth ne recueillit point le fruit des divisions
que sa politique trouvoit tant d'intrt  fomenter en France; mais ces
divisions renaissoient d'elles-mmes, et tous les vains mnagements de
Catherine ne servirent qu' dmontrer avec plus d'vidence que le plan
qu'elle s'toit fait toit le plus mauvais qu'il ft possible d'adopter.
Le prince de Cond, bien qu'il et l'air de s'abandonner aux plaisirs
que lui prsentoit une cour brillante et voluptueuse, et de se laisser
prendre aux sductions dont la reine s'tudioit  l'environner[45], n'en
conservoit pas moins avec les Colignis des relations intimes que
cimentoient leurs communs intrts. Ceux-ci qui, ainsi que nous venons
de le dire, se tenoient loigns des affaires, n'en continuoient pas
moins d'tre le centre et le point de ralliement de tout leur parti; et
 peine eut-on donn un commencement d'excution  l'dit d'Amboise, que
ce parti jeta les hauts cris, se plaignant de ce que cet dit, bien plus
dfavorable pour eux que l'dit de janvier, n'toit encore
qu'imparfaitement excut. Cependant la famille des Guises, soutenue de
la faveur populaire, possdant encore parmi ses membres plusieurs
personnages d'un mrite minent, et dans le jeune prince de Joinville
(depuis si malheureusement fameux sous le nom du _Balafr_), un fils
qui sembloit devoir un jour marcher dignement sur les traces de son
pre, rallioit autour d'elle les nombreux amis du feu duc et toute la
noblesse catholique, maintenoit avec le pape et l'Espagne les relations
intimes qu'il avoit su si solidement tablir, et se prsentoit de
nouveau comme la plus sre esprance de l'tat et de la religion. D'un
autre ct, le conntable, profondment bless de n'avoir aucune part au
gouvernement, laissoit chapper des murmures contre la paix et mme
contre l'dit, qui cependant toit en partie son propre ouvrage. Ces
plaintes, avidement recueillies par ses partisans, avoient fait de sa
maison le rendez-vous de tous ceux qui partageoient les mmes opinions:
on y dclamoit hautement contre les mesures impolitiques de la cour, et
la guerre y toit prsente comme le seul remde aux maux que prparoit
l'avenir. On la dsiroit ardemment, on l'appeloit hautement; une
fermentation gnrale agitoit tous les esprits, et les dispositions des
princes trangers n'toient pas plus rassurantes. Tous continuoient de
tmoigner, dans des communications frquentes avec le cabinet franois,
combien ils toient mcontents de ces concessions, que Catherine avoit
faites  l'hrsie dans un royaume aussi vaste, aussi puissant que la
France, et dont l'influence toit si grande sur les destines de la
grande socit catholique et europenne.

[Note 45: Il avoit pris de l'amour pour une de ses filles d'honneur, la
belle _de Limeuil_; la reine, qui profitoit de tout, favorisoit cette
intrigue, esprant le retenir ainsi auprs d'elle, et l'empcher de
reprendre ses anciennes liaisons politiques. Tout ceci n'eut d'autre
suite que de perdre mademoiselle de Limeuil, et de la forcer 
s'loigner pour toujours de la cour.]

C'est ici que les intrigues de Catherine deviennent encore plus
compliques, et que ses vritables intentions chappent au milieu de
tant de mouvements qu'elle se donne, de tant de ressorts qu'elle fait
jouer  la fois. Il fut dcid que le roi feroit un voyage aux Pyrnes,
o une entrevue avoit t arrange entre lui et sa soeur la reine
d'Espagne; qu'il profiteroit de cette occasion pour visiter les
principales provinces de son royaume; et tout fut prpar pour ce voyage
mystrieux, qu'aucun historien n'est encore parvenu  expliquer d'une
manire qui le fasse bien comprendre.

La marche du roi se dirigea d'abord vers la Lorraine, et Catherine
profita de cette circonstance pour sduire les princes allemands, et les
dtacher  l'avenir de l'alliance du parti rform: elle russit auprs
de quelques-uns. De l le roi s'avana  petites journes vers les
parties mridionales de la France, au milieu d'une cour leste et
galante, et dans un appareil de paix qui sembloit devoir bannir toute
mfiance; mais il faisoit dmanteler sur son passage les fortifications
qui lui sembloient suspectes; des citadelles s'levoient auprs des
grandes villes, dont on souponnoit la fidlit; en mme temps
paroissoient des dits interprtatifs de celui d'Amboise, et qui
effectivement en restreignoient de plus en plus les clauses favorables
aux calvinistes. Ceux-ci se plaignirent encore; et le prince de Cond,
commenant  ouvrir les yeux, adressa, de sa terre de Valleri, une
longue remontrance au roi: il n'en reut qu'une rponse sche et peu
satisfaisante (1565). Ce prince, continuant ensuite son voyage, s'arrta
 Avignon, o la reine mre eut des entretiens secrets avec un agent
affid du pape. Lorsqu'on fut arriv  Bayonne, lieu fix pour
l'entrevue, les espions du parti calviniste remarqurent avec
inquitude, dans la suite de la reine d'Espagne, le fameux duc d'Albe,
confident intime de Philippe II; et ces inquitudes augmentrent
lorsqu'ils dcouvrirent que Catherine avoit aussi avec lui de frquentes
confrences. Le retour ne fit que confirmer ces alarmes: on y remarqua
que le jeune roi, traversant la Guienne, montroit  la reine de Navarre,
qui l'avoit accompagn[46], les monastres renverss, les glises
ruines, les croix abattues, les statues mutiles, les campagnes semes
d'ossements arrachs aux tombeaux, les villes dmanteles, et laissoit
exhaler le mcontentement que lui causoit un semblable spectacle en
paroles pleines de dpit; cette reine surtout, attache du fond du
coeur  la nouvelle religion, en conut une mfiance que rien depuis ne
put dissiper.

[Note 46: Le jeune prince de Barn, depuis Henri IV, suivoit sa mre
dans ce voyage.]

On essaya vainement de diminuer ces mfiances qui se rpandoient parmi
les rforms, en faisant des efforts pour amener une rconciliation
entre les deux maisons de Guise et de Chtillon. Aussitt aprs la mort
du duc, les princes lorrains, convaincus que Coligni toit le principal
auteur de son assassinat, n'avoient cess d'en demander vengeance, et
l'avoient poursuivi devant le parlement. Coligni toit venu  Paris pour
se dfendre, mais dans un appareil si menaant[47], que le roi,
craignant les suites d'une querelle qui pouvoit rallumer la guerre
civile, avoit voqu l'affaire au grand conseil, et impos silence aux
deux parties pendant trois ans. (1566) Le terme expiroit cette anne
mme; et l'on profita de l'assemble qui se tint alors  Moulins, non
pour juger l'affaire, mais pour essayer de rapprocher ces fiers et
implacables ennemis. Ils y consentirent aprs les plus grandes
difficults: l'amiral jura qu'il toit innocent de la mort du duc, et
les Guises feignirent de le croire; brouill avec le duc de Montmorenci
qui, quelque temps auparavant, l'avoit gravement insult[48], le
cardinal de Lorraine parut aussi se rconcilier avec lui; tous les deux
s'embrassrent, se jurrent amiti, et l'on se spara, plus irrit, plus
souponneux, plus dtermin que jamais  la vengeance.

[Note 47: C'est alors que lui et son frre d'Andelot firent assassiner
le seigneur de Charri, afin que rien ne s'oppost au projet qu'ils
avoient form d'enlever le roi.]

[Note 48:  son retour du concile de Trente, le cardinal, qui avoit
obtenu du roi la permission d'avoir des gardes, sous le prtexte
trs-plausible des embches que lui dressoient ses ennemis, voulut
entrer  Paris au milieu de cet quipage guerrier. Prtextant certains
dits du roi qui dfendoient de se montrer arm dans cette ville, le duc
de Montmorenci, toujours attach au fond du coeur  l'autre parti, lui
fit signifier un ordre de renvoyer son cortge. Le cardinal n'en ayant
tenu compte, se vit arrt dans la rue Saint-Denis par une troupe de
soldats,  la tte desquels toit le duc lui-mme; ses gens furent
dsarms, et l'un d'eux, voulant faire rsistance, fut tu sur la place.
Alors le prlat effray, et craignant un guet-apens que l'animosit des
partis ne rendoit que trop vraisemblable, sauta  bas de son cheval, et
s'enfona dans une boutique, d'o il regagna son htel pendant la nuit.
Cette affaire auroit eu des suites trs-graves, et les deux partis en
seroient venus aux mains, si le roi ne se ft ht d'interposer son
autorit.]

Cependant le concile de Trente venoit de finir: l'occasion se prsentera
bientt pour nous d'examiner avec quelque dtail quels en furent les
rsultats relativement  la France, et de ramener l'attention sur cet
tat singulier dans lequel s'toit volontairement place la premire
nation de l'Europe, menace intrieurement par les ennemis de la
religion, prte  s'armer pour les combattre, prte  faire un schisme
avec le chef de cette mme religion auquel elle contestoit ses droits
les plus essentiels, se montrant ainsi tout  la fois favorable et
contraire  l'autorit de l'glise et  son infaillibilit. L'esprit qui
dirigeoit alors les autres puissances catholiques n'toit ni meilleur ni
plus raisonnable: elles affectoient un grand zle pour la cause du
catholicisme; elles offroient mme  Catherine de former avec elle une
ligue pour dtruire en France le parti protestant; mais, si l'on en
excepte la cour de Rome, qui agissoit de bonne foi, toutes avoient des
vues plus ou moins intresses et de nature  alarmer la France; et la
reine, qui dans ces circonstances difficiles, commit tant de fautes, fit
bien toutefois de refuser leurs dangereux secours. Tels toient les
fruits amers (et qu'on ne s'tonne point de nous voir ramener si souvent
cette triste rflexion; nous la reproduirons encore bien des fois et 
presque toutes les poques qui nous restent  parcourir de cette
histoire, parce qu'il n'y a point d'autre moyen d'expliquer les fautes
des gouvernements, les malheurs de la chrtient, et ce mouvement plus
ou moins rapide qui n'a cess d'entraner les socits chrtiennes vers
cette entire dissolution dont nous sommes aujourd'hui les victimes et
les tmoins), tels toient, disons-nous, les fruits amers de cette
politique qui, depuis deux sicles, avoit appris aux princes chrtiens
 se faire des intrts spars de ceux du christianisme,  se servir de
la religion comme d'un instrument pour contenir leurs peuples, en mme
temps qu'ils prtendoient se rendre indpendants de ses lois et de sa
discipline. Cette politique avoit, ds sa naissance, favoris les
progrs de l'hrsie, que l'accord unanime de ces princes avec le chef
de l'glise et touff dans son germe; elle continuoit de les diviser
entre eux, de les renfermer dans le cercle troit d'une ambition
mesquine et  peu prs sans rsultats; de les embarrasser dans une
guerre de chicanes et de ruses diplomatiques, fonde sur des craintes
chimriques ou sur des esprances incertaines; et cependant l'ennemi qui
les menaoit tous, s'avanoit rapidement, croissoit dans sa marche, et
s'apprtoit  tout envahir. Tandis que Philippe II, en apparence
l'ennemi le plus ardent des rforms franois, continuoit, autant qu'il
toit en lui, de tout brouiller au sein de la France, de l'entraver dans
ses alliances, de lui susciter des ennemis; que l'empereur, suivant les
impressions qu'il recevoit de ce monarque artificieux, pensoit encore 
recouvrer les villes que lui avoit fait perdre la paix de
Cateau-Cambrsis; que le duc de Savoie comptoit galement sur les
troubles du royaume pour forcer enfin les Franois  vacuer les
dernires places fortes qu'ils occupoient encore dans ses tats,
l'hrsie pntroit dans les Pays-Bas, s'y manifestoit par ses excs et
ses fureurs accoutumes, y allumoit un feu que bientt toute la
puissance du roi d'Espagne ne pourroit plus teindre; et la rvolution
qu'elle y oproit accroissoit en mme temps, tant en France qu'en
Allemagne, les forces du parti protestant. Ce rgne et le suivant vont
nous offrir encore bien d'autres dplorables effets de cette politique
insense; plus nous avancerons dans nos rcits, plus il nous deviendra
facile de la signaler; et ainsi sera claire d'un jour nouveau cette
succession de grands vnements que tant d'historiens ont infidlement
raconts, dont tant d'autres n'ont su se faire qu'une ide imparfaite,
et qu'ils n'ont pu expliquer pour ne les avoir pas compris.

Cependant que faisoit Catherine? que prtendoit-elle? quel toit son
but? De mme que les autres princes de l'Europe, elle avoit pour
premire pense ses propres intrts, qui toient de conserver le
pouvoir dont elle toit enfin parvenue  s'emparer; et par cela mme que
ce qui touchoit l'tat et la religion n'toit pour elle que d'un intrt
secondaire, elle ne voyoit qu' moiti ce qu'il falloit faire, n'avoit
ni ides fixes, ni plan arrt, et, au milieu de tant de dangers qui se
multiplioient autour d'elle, continuoit de flotter au gr de ces
intrts, qui varioient eux-mmes sans cesse au gr des vnements.
Elle n'toit point  savoir maintenant combien le parti protestant toit
alarmant pour l'autorit royale et pour l'existence mme du roi: elle
avoit bien le projet de le renverser; mais elle et dsir y parvenir
sans tre oblige d'armer contre lui le parti royaliste dont les chefs
ne lui toient gure moins redoutables; et c'est ainsi que voulant
faire, sans troubler la paix, ce qui n'toit possible que par la guerre,
elle ne savoit faire en effet ni la guerre ni la paix. De l ce systme
de finesse et de dissimulation qui, lui tant la confiance des uns,
n'avoit d'autre effet que d'exciter la mfiance des autres. Cependant le
jeune roi, bien qu'exerc par sa mre  une dissimulation profonde,
emport par la violence de son caractre, ne pouvoit quelquefois
s'empcher de laisser clater son indignation contre les prtentions
toujours croissantes des sectaires; et les paroles menaantes qui lui
chappoient de temps en temps, toient recueillies avec soin et
transmises fidlement aux chefs du parti. En mme temps que le fils
laissoit ainsi pntrer les secrets desseins de sa mre, on peut dire
que celle-ci se dceloit, pour ainsi dire,  force d'artifices et
d'impostures,  cette foule d'yeux si clairvoyants et si intresss 
dmler le fond de sa pense. Quelques efforts que l'on ft pour leur
donner le change, ils s'aperurent enfin qu'on ne temporisoit que pour
les perdre plus srement, et commencrent  renouer leurs anciennes
intelligences, que fortifirent des intelligences nouvelles avec les
protestants des Pays-Bas. Il s'toit toutefois prsent une occasion de
lever des soldats et d'enrler six mille Suisses au service de la
France, sans qu'ils pussent en concevoir d'ombrage; et Catherine qui,
peu auparavant et pour diminuer leurs soupons, avoit commis la faute de
licencier une partie des troupes royales, saisit cette occasion avec
beaucoup d'adresse et d'habilet[49], suivant toujours son projet
d'accabler tout  coup ses ennemis par des forces suprieures, et sans
que l'on ft oblig de tirer l'pe. Mais il toit impossible de faire
avancer dans l'intrieur du royaume des rgiments trangers qui
n'avoient t levs que sous prtexte de garantir les frontires contre
les insultes de l'arme du duc d'Albe, sans porter l'alarme au plus
haut degr dans le parti protestant. Les chefs de ce parti reurent donc
des avis certains du danger qui les menaoit. Ils toient gens qui
savoient se dcider; les excutions sanglantes qui se faisoient dans cet
instant mme au sein des Pays-Bas[50] accroissoient encore leurs
terreurs, et leur sembloient comme un premier rsultat des confrences
de Bayonne et des projets sinistres que l'on y avoit concerts contre
eux. Ils se runirent donc aussitt, d'abord  Valleri dans le chteau
du prince de Cond, ensuite dans celui de l'amiral, et y dlibrrent en
hommes qui connoissoient le prix d'un moment.

[Note 49: On s'entendit avec le roi d'Espagne, qui faisoit alors passer
une arme dans les Pays-Bas; et feignant ensuite de vives alarmes 
l'occasion d'un semblable passage de troupes qui alloient ctoyer les
frontires de France, la reine fit reconnotre au prince de Cond et aux
autres chefs protestants la ncessit de runir des forces suffisantes
pour se dfendre, en cas de mauvais desseins de la part de Philippe II.
 l'poque o cela se fit, ils n'avoient point encore assez de
renseignements sur les projets de la cour pour se mfier de ce
stratagme; et le vif dsir qu'ils avoient de voir la France se
brouiller avec l'Espagne, les en rendit compltement dupes.]

[Note 50: Le duc d'Albe venoit d'y faire dcapiter le comte d'Egmont et
le comte de Horn, deux des chefs de la rvolution; il manqua le
troisime qui toit le prince d'Orange; et celui-l seul fit plus
ensuite que n'auroient fait les trois ensemble.]

Le duc de Guise leur avoit donn un grand exemple en s'emparant du roi
avant de commencer les hostilits. C'toit ainsi, disoit l'amiral, que
les triumvirs avoient su faire du parti protestant le parti de la
rbellion, et revtir le leur de cette force morale qui accompagne tout
ce qui est juste et lgitime. Il proposa donc pour premire entreprise
de tenter un semblable enlvement dont le succs rejetteroit ce nom
toujours odieux de rebelles sur le parti contraire[51]. Monceaux, que
la cour habitoit alors, toit une maison de plaisance mal garde et sans
dfense:  la vrit les Suisses n'en toient pas loigns; mais leurs
quartiers toient spars. Un corps de cavalerie qu'il se chargeoit de
rassembler promptement et secrtement, suffiroit, ajoutoit-il, pour le
succs de ce coup de main; et il rpondoit de mettre le jeune prince
hors de toute atteinte, avant que l'on pt lui apporter aucun secours.
Ce plan fut adopt.

[Note 51: Tel fut le motif apparent et gnral que l'on prsenta; mais
on attribue aux chefs diverses vues particulires et bien autrement
profondes et perverses: selon quelques-uns, leur projet toit
non-seulement de se saisir de la personne du roi, mais encore de se
dfaire de lui et de ses deux frres pour mettre la couronne sur la tte
du prince de Cond. On ne peut douter du moins que ce prince n'et
form,  cette poque, le projet de s'emparer du trne: Brantme assure
qu'il avoit fait battre une monnoie d'argent avec cette inscription:
_Louis XIII, roi de France_, tmoignage qui est confirm par celui de
l'auteur du _Trait historique des monnoies de France_, lequel assure
avoir vu une de ces mdailles. (_Voyez_ le p. Daniel, t. VI in-4{o}, p.
381).]

La cour venoit effectivement de s'tablir  Monceaux, o le roi avoit
dclar qu'il passeroit la belle saison; et Catherine, aveugle par ses
propres ruses, follement persuade qu'elles toient demeures
impntrables  ses ennemis, toit dans une telle scurit et si
loigne de penser qu'ils eussent conu un si hardi projet, qu'elle
rejeta comme une fable ridicule le premier avis qui lui en fut apport.
Cependant, d'autres avis succdant  celui-ci, et arrivant coup sur
coup et de tous les cts et avec des circonstances plus alarmantes,
elle sortit enfin de ce profond assoupissement, et n'en sortit toutefois
que lorsque la troupe des conjurs, conduite par l'amiral et le prince
de Cond, toit dj  Lagni et sur le point d'investir l'habitation du
roi. Le conntable, conservant toute sa prsence d'esprit au milieu d'un
tel danger, expdia  l'instant mme un courrier pour donner ordre aux
Suisses qui toient cantonns  Chteau-Thierry, de se rendre  Meaux 
marches forces; et la cour, partant prcipitamment de Monceaux et dans
le plus grand dsordre, vint se rfugier dans cette ville.

Un pourparler que l'on entama adroitement avec les rebelles retarda leur
marche, et lorsqu'ils approchrent de Meaux, les Suisses venoient
d'arriver: toutefois le pril toit grand encore. On tint conseil; et il
fut question de dcider si  l'aide de ce renfort, le roi se retireroit
 Paris, ou s'il resteroit  Meaux, au hasard d'y tre assig par ses
sujets. Le sentiment du plus grand nombre toit qu'il ne seroit pas
prudent d'exposer le roi en rase campagne avec de l'infanterie seule,
contre un corps de cavalerie dont on ignoroit les forces; qu'il valoit
mieux demeurer  Meaux et en faire sortir quelques seigneurs pour lever
des troupes, et venir dgager les troupes en cas d'attaque. On ajoutoit
que risquer une bataille, _perte ou gain_, ce seroit toujours rendre le
roi irrconciliable, forcer les calvinistes  ne jamais remettre l'pe
dans le fourreau, quand ils l'auroient une fois tire contre la personne
de leur souverain[52].

[Note 52: Journal de Brulart, Mm. de Cond, t. 1.]

Ce conseil timide, bien digne de la politique qui avoit amen les choses
au point o elles toient, alloit prvaloir, et le conntable s'y
laissoit aller, lorsque l'on apprit que les confdrs n'toient pas
aussi forts qu'on l'avoit cru d'abord. Sur cette assurance, le duc de
Nemours, regard en ce moment comme le chef de la maison de Guise, parce
qu'il avoit pous Anne d'Est, veuve du feu duc, soutint que le parti
contraire toit  la fois moins prilleux et plus digne d'un roi de
France; et le cardinal de Lorraine, ainsi que tous ceux qui toient de
ce parti, se rangrent  son avis. Mais ce fut principalement le colonel
Fiffer, commandant des Suisses, qui dcida la question. Ayant t admis
dans le conseil, il y parla avec tant de force, de bon sens, de zle
pour la personne du roi; il supplia avec tant d'instances le jeune
prince de s'abandonner  l'honneur et  la fidlit des braves troupes
qu'il commandoit, s'engageant en leur nom  le rendre sain et sauf 
Paris, qu'il entrana tous les esprits, et qu'il fut dcid que l'on
hasarderoit la retraite. Allez faire reposer vos soldats, lui dit la
reine; et demain, ds le matin, je confie  leur valeur le salut du roi
et de son royaume.

 minuit, les tambours battirent dans le quartier des Suisses:  ce
bruit, ministres, ambassadeurs, le roi, la reine, ses enfants, ses
femmes, se mettent en mouvement: les Suisses forment un bataillon carr,
reoivent Charles et sa suite au milieu, comme dans un fort, et partent,
prcds du duc de Nemours, qui commandoit les chevau-lgers de la garde
soutenus par un gros de courtisans, sans autres armes que leurs pes.

Ils n'avoient pas fait une lieue, que l'escadron du prince de Cond se
prsente, la lance en arrt, prt  charger: les Suisses, baissant la
pique, se montrent disposs  soutenir l'attaque; cette fire contenance
en imposa au prince, qui n'osa donner sur le front: d'Andelot et La
Rochefoucauld tentrent aussi inutilement d'entamer les cts et
l'arrire-garde. Ce fut dans cette occasion que le jeune monarque, outr
de colre, chargea lui-mme; et il auroit peut-tre engag l'action, si
le conntable, plus prudent, ne l'et arrt. Les Suisses firent face
partout, continuant toujours leur marche, quoique harcels sans relche
par la cavalerie qui voltigeoit sur les ailes. La journe se passa en
escarmouches peu considrables; sur le soir, le roi, la reine et les
principaux de la cour prirent les devants, et gagnrent Paris avec une
escorte de trois cents cavaliers que leur amenrent de cette ville le
duc d'Aumale, le marchal de Vieilleville et quelques autres seigneurs;
le bataillon n'y arriva que bien avant dans la nuit. Sans monsieur de
Nemours, disoit depuis Charles IX, et mes bons compres les Suisses, ma
vie ou ma libert toient en trs-grand branle.

C'toit l'opinion de toute la cour; mais il toit tout simple que les
calvinistes, voyant leur coup manqu, s'en dfendissent comme d'une
horrible calomnie, rptant ce qu'ils n'avoient cess de dire, qu'ils
n'avoient pris les armes que pour chasser leurs ennemis, dont le roi
toit obsd, et qui ne cessoient de l'aigrir contre ses sujets les plus
fidles. Toutefois le plan qu'ils avoient form de s'emparer des villes
les plus importantes, de se saisir du cardinal de Lorraine comme d'un
otage, de tailler en pices les Suisses, seule troupe qui leur semblt
redoutable, ce plan, si bien combin, avorta dans toutes ses parties; et
de mme que la lenteur et l'irrsolution avoient dtruit tous les
projets de Catherine, ce qui les fit chouer dans cette circonstance, ce
fut une trop grande prcipitation qui les poussa  commencer leur
attaque avant d'avoir donn le temps  l'infanterie de rejoindre, d'o
il arriva qu'au lieu d'une arme, ils n'eurent d'abord qu'un corps de
cavalerie, propre, tout au plus  un coup de main. Malgr cette
foiblesse si vidente de leurs moyens, et le mauvais succs de leur
premire entreprise, ils prirent la rsolution de faire une seconde fois
le sige de Paris, et vinrent audacieusement camper devant ses
murailles.

Ce fut vainement que le roi envoya, ds le lendemain, dans leur camp,
une dclaration portant l'ordre formel de mettre bas les armes dans les
vingt-quatre heures, avec promesse d'amnistie pour ceux qui obiroient,
et menace de peine capitale contre les rfractaires: ils n'en
persvrrent pas moins dans le projet draisonnable de bloquer cette
grande capitale avec une poigne de gens, et de la rduire par la
famine. Pour parvenir  ce but, ils brlrent les moulins, s'emparrent
des ponts qui dominoient le cours de la rivire, et mirent des garnisons
dans les chteaux situs sur les passages qui communiquoient  la ville.

Ces dispositions alarmrent d'abord Catherine, qui sur-le-champ crut
devoir recourir  sa ressource accoutume, la ngociation. Les
confdrs parurent entrer dans ses vues; et, quoique leurs prtentions
fussent toujours exorbitantes, on en vint jusqu' dresser un projet
d'dit qui sembloit devoir concilier des intrts si divers, lorsque le
parti calviniste dtruisit tout par une dmarche qui donna une dernire
preuve, la plus forte peut-tre, de cet esprit de faction qui le
dirigeoit, et des vues dangereuses dont on l'accusoit. Ses agents
demandrent hautement, dans les confrences, l'assemble des tats, le
licenciement des troupes trangres, l'excution pleine et entire de
l'dit de janvier, la diminution des impts; et, ne prenant pas mme la
prcaution de cacher le dessein qu'ils avoient de gagner la multitude
par cet appt us et cependant toujours employ avec succs, ils firent
en mme temps afficher dans les villes qu'ils occupoient une dclaration
portant qu'ils n'avoient effectivement pris les armes que pour obtenir
la diminution des taxes et le soulagement des peuples. La reine et son
conseil, irrits au dernier point d'un semblable procd, rompirent
brusquement les confrences, et ne voulurent plus entendre parler
d'accord.

Aussitt un hraut envoy par le roi se rendit dans la ville de
Saint-Denis, dont les confdrs s'toient empars, et leur signifia un
ordre de sa majest, par lequel il leur toit enjoint, ou de mettre
sur-le-champ bas les armes, ou de dclarer qu'ils persistoient dans leur
rvolte. Cet ordre, accompagn de menaces et adress nominativement 
chacun des chefs, ne laissa pas que de jeter parmi eux quelque trouble,
et d'abattre un peu de leur fiert. Ils le prouvrent par une requte
plus modeste qu'il prsentrent, et dont le rsultat fut de renouer les
confrences qui venoient d'tre rompues. Elles se tinrent au village de
la Chapelle, entre le conntable et le prince de Cond; mais le rsultat
n'en fut pas plus heureux, parce que, loin de faire aucune concession
nouvelle aux huguenots, Montmorenci dclara formellement que celles
mmes qui leur avoient t accordes ne l'avoient t que pour un temps,
et que l'intention du roi toit dfinitivement de ne souffrir dans son
royaume qu'une seule religion.

On se prpara donc  dcider la question par les armes. Les troupes du
prince, bien qu'elles se fussent considrablement augmentes pendant
tous ces dbats, et qu'elles lui fournissent alors des moyens suffisants
pour s'tablir dans ses postes et y attendre un corps de retres qu'on
levoit pour lui en Allemagne, toient loin cependant d'galer l'arme
royale renferme dans Paris; et les royalistes ne pouvoient choisir un
moment plus favorable pour l'attaquer. Les Parisiens surtout demandoient
la bataille  grands cris, non qu'ils eussent beaucoup  souffrir du
blocus, qui n'embrassoit qu'une partie de la ville, mais parce que les
soldats calvinistes, rpandus dans la campagne, pilloient leurs fermes
et ravageoient leurs terres. Le conntable temporisoit; et la raison de
ces dlais, qui le faisoient souponner d'tre d'intelligence avec les
ennemis, toit un message qu'il avoit envoy au duc d'Albe, et dont il
attendoit la rponse. Il demandoit  ce gnral, qui venoit de soumettre
les Pays-Bas, de lui prter quelques rgiments au moyen desquels il
auroit renferm les rebelles entre deux armes et termin la guerre d'un
seul coup. Le succs toit immanquable; et c'est  cause de cela mme
que le duc d'Albe, qui toit dans le secret de son matre, employa, pour
viter de donner ce secours, mille subterfuges qui quivaloient  un
refus. Philippe II ne s'toit intress aux troubles de France, qu'
cause de ceux qui avoient clat dans ses propres provinces: l'incendie
toit teint chez lui, il le croyoit du moins; et, tranquille pour son
propre compte, il et contribu lui-mme  le rallumer chez ses voisins.
C'toit toujours la mme politique; il la croyoit savante et profonde:
il ne tarda pas beaucoup  apprendre ce qu'elle toit.

Ayant acquis la certitude qu'il n'y avoit rien  esprer de ce ct, le
conntable se dcida enfin  donner la bataille. Elle fut livre le 10
novembre, dans la plaine de Saint-Denis, d'o elle a pris son nom. Les
royalistes avoient l'avantage du nombre, du terrain, et d'une artillerie
suprieure; les calvinistes, attaqus  l'improviste, et dans un moment
o, privs d'un gros dtachement qu'ils avoient envoy de l'autre ct
de la rivire, ils n'avoient pas mme la facult de runir toutes leurs
forces, se dfendirent cependant avec une vigueur qui fit un moment
balancer la victoire; mais enfin, accabls par le nombre, ce fut une
ncessit pour eux de cder, et les catholiques restrent matres du
champ de bataille.

Il leur cota cher: plusieurs personnages de marque y perdirent la vie,
entre autres le conntable lui-mme. Bless  mort vers la fin de ce
combat acharn, dans lequel, suivant sa coutume, il avoit montr _une
vigueur de jeune homme et une valeur de soldat_, il fut arrach avec
beaucoup de peine des mains des calvinistes, qui vouloient l'enlever, et
vint expirer  Paris, o il ne consentit  tre transport qu'aprs
avoir vu fuir les derniers escadrons ennemis. Il y mourut trois jours
aprs des suites de ses blessures, et dans de grands sentiments de
religion. C'toit un homme de bien et d'un grand courage, qui, de mme
que le duc de Guise, aimoit la religion et l'tat, mais qui n'avoit t
ni heureux  la guerre, ni habile dans les affaires. Catherine, qui
l'avoit toujours ha, le regretta sincrement, parce qu'il toit
maintenant le seul des chefs catholiques qui ne lui ft point suspect,
et  qui elle croyoit pouvoir confier sans ombrage le commandement
suprme des armes.

Les confdrs, ds le lendemain de leur dfaite, firent la bravade de
se prsenter en bataille devant la ville. Ils y restrent jusqu'au soir,
et gagnrent ensuite  grandes journes la frontire, pour y faire leur
jonction avec les retres et les lansquenets qui venoient les
renforcer[53].

[Note 53: Ces troupes allemandes, au nombre de sept mille cavaliers et
quatre mille fantassins, leur toient envoyes par l'lecteur palatin
Frdric III, sous la conduite de Jean-Casimir II son fils. Nous verrons
reparotre souvent ce prince au milieu de nos dissensions intestines, et
 la tte de ces soldats trangers galement funestes  tous les
partis.]

L'arme royale,  la tte de laquelle on voit parotre pour la premire
fois le duc d'Anjou, frre du roi[54] (depuis Henri III), se mit
aussitt  leur poursuite: incapables de se mesurer avec elle, ils
prouvrent dans leur retraite des peines et des fatigues infinies; et
avant qu'ils eussent pu parvenir jusqu' ces Allemands dans lesquels ils
mettoient toute leur esprance, l'occasion se prsenta de les dtruire
sans ressource par un seul combat de cavalerie. L'hsitation du marchal
de Coss l'ayant fait manquer, ils oprrent leur jonction avec leurs
allis, et on les vit rentrer en France avec une arme leste, pleine de
confiance, et assez nombreuse pour braver celle du vainqueur. Toutefois
la suite ne rpondit point  d'aussi beaux commencements: l'activit de
Catherine et ses intrigues; l'argent du roi distribu  propos pour
exciter la dsertion des Allemands; le mauvais succs du sige de
Chartres, entrepris mal  propos par les confdrs; des promesses
nouvelles d'amnistie de tolrance rpandues dans le camp du prince;
l'impossibilit o le prince de Cond se trouva de donner  ses avides
auxiliaires autre chose que des promesses fondes sur le succs  venir
de ses armes; le dnment et la fatigue des soldats, qui ne recevoient
point de solde, et ne vivoient que de pillage, telles furent les causes
qui amenrent en peu de temps la ruine de cette arme si florissante; et
l'effet en fut si rapide, que les chefs, dans la crainte de se voir
tout--fait abandonns, consentirent  cette seconde paix (1568), qui
fut de si courte dure, et dont chacun put prvoir la rupture au moment
mme o elle fut signe.

[Note 54: Il toit  peine g de dix-sept ans, et ce fut pour ne pas
rtablir la place de conntable, et avec elle, la puissance qu'elle
auroit apporte  l'un des chefs du parti catholique, que Catherine
donna ce commandement suprme au duc d'Anjou, qui toit d'ailleurs son
enfant de prdilection. Le marchal de Coss commandoit sous lui et
dirigeoit toutes les oprations.]

Il avoit t stipul dans cet accord qu'on licencieroit les armes, et
qu' mesure que les Allemands vacueroient le royaume, les Suisses, les
Espagnols et les soldats du pape, auxiliaires des troupes royales,
retourneroient aussi dans leur pays; mais la cour fit ds-lors
apercevoir ses desseins pour l'avenir, en songeant seulement  se
dbarrasser des auxiliaires du parti rform. Ce ne fut pas toutefois
une chose facile  excuter; et l'impossibilit o l'on se trouva
d'acquitter les fortes sommes qui leur toient dues, sommes que le roi
s'toit engag  payer par le trait, pensa tre funeste  la capitale,
et fit renatre un moment les alarmes dont elle venoit  peine de
sortir.  la seule proposition qu'on lui fit d'accorder des dlais pour
le paiement, cette soldatesque intresse entra en fureur, et tourna ses
drapeaux vers Paris, menaant de tout mettre  feu et  sang dans ses
environs, si on ne lui donnoit une prompte satisfaction. Ce fut un
nouvel embarras dont on eut beaucoup de peine  se tirer, et il fallut
de longues ngociations et de grands sacrifices pour parvenir  lui
faire enfin passer la frontire.

Les chefs des calvinistes, revenus  l'tat de simples particuliers,
toient retirs dans leurs chteaux. Cependant Catherine, toujours
rsolue de dtruire un parti dont elle reconnoissoit depuis long-temps
et avec raison que l'existence toit incompatible avec celle de la
monarchie, et toujours incapable de conduire une aussi grande entreprise
par ces mesures franches et vigoureuses qui seules auroient pu en
assurer le succs, continuoit le cours de ses intrigues et de ses
artifices, adoptant toujours, par cette disposition perverse de son
caractre, le parti le moins sr et le plus dangereux, trouvant ainsi
l'art de rpandre de l'odieux sur la juste cause qu'elle s'toit charge
de dfendre. Il se forma donc un conseil secret compos des ministres,
des princes du sang, de plusieurs autres personnages les plus
considrables de la cour et les plus opposs aux sectaires; et les
dlibrations en furent enveloppes d'un mystre impntrable, de
manire que les chefs des rforms, jusqu'alors instruits par leurs
agents secrets de tout ce qui se machinoit contre eux, se trouvrent,
ds ce moment, sans avis certains et dans des alarmes continuelles. Ce
fut dans ce conseil que l'on arrta le projet de mettre fin  la guerre
en se saisissant, contre la foi des traits, de l'amiral et du prince de
Cond; et toutes les mesures qui dvoient en assurer l'excution y
furent galement prises dans le plus profond secret. On laissoit
nanmoins transpirer tous ces mystres par le peu de mnagements que
l'on gardoit avec les hrtiques, qui de leur ct se comportoient comme
des gens qui n'avoient pas d compter un seul instant sur ces vaines
apparences de paix. Enfin les manifestes, les plaintes, les libelles,
les apologtiques, signes avant-coureurs d'une rupture trs-prochaine,
se succdrent rapidement dans les deux partis; tous les deux
s'accusrent mutuellement d'avoir manqu aux conditions du trait, et
tous les deux y manqurent en effet: car la cour ne congdioit point ses
troupes trangres, et les confdrs gardoient toutes les places qu'ils
pouvoient conserver, entre autres La Rochelle qui, par la suite, devint
leur ressource la plus importante.

On manque l'amiral et le prince de Cond[55]: ils se sauvent du chteau
de Noyers en Bourgogne, et parviennent,  travers mille dangers, jusqu'
La Rochelle. Cette ville devient aussitt le point de ralliement de tout
le parti: on y accourt de toutes les provinces; la reine de Navarre s'y
rend avec son fils, et sa prsence accrot encore l'ardeur et
l'esprance des confdrs. Il n'est plus question de faire une guerre
de partisans, mais de rassembler tant de forces parses dans un seul
corps d'arme pour frapper enfin des coups dcisifs. La cour n'toit
point prpare  ce mouvement subit des rebelles: il lui falloit
maintenant employer la force o elle avoit cru que la ruse pouvoit lui
suffire; et le temps qu'il lui fallut pour rassembler une arme et
l'envoyer au del de la Loire, favorisa le vaste plan des huguenots.
Ils purent donc tendre facilement leurs conqutes dans le Poitou, dans
le pays d'Aunis, dans les provinces environnantes; et cette partie de la
France devint le thtre d'une guerre plus longue, plus opinitre
qu'aucune de celles qui l'avoient prcde.

[Note 55: On souponna l'Hpital d'avoir favoris cette vasion, en
rvlant le secret du conseil; et ce soupon, que son penchant pour les
opinions nouvelles ne rendent que trop vraisemblable, fut assez fort
pour amener enfin l'entire disgrce de ce personnage. La reine, dont il
avoit eu si long-temps toute la confiance et qu'il avoit toujours si
malheureusement conseille, lui ta les sceaux et l'loigna de la cour,
o il n'auroit jamais d tre appel.]

Elle offrit de part et d'autre bien des alternatives de bons et de
mauvais succs. Les Allemands sont de nouveau rappels dans le royaume
par les confdrs et se prparent  y rentrer; la reine d'Angleterre,
dont les intrigues, opposes  celles de Philippe II, tendoient
galement  tout brouiller sur le continent au profit de son
ambition[56], donne un secours d'argent aux chefs huguenots, ne pouvant
leur fournir des soldats; la cour, toujours incertaine dans sa marche,
publie des dits contre les hrtiques, et cherche en mme temps 
entamer avec eux des ngociations qui sont rejetes; vainqueur d'abord,
et dans une situation tellement florissante, qu'il peut croire un moment
que le chemin du trne lui toit ouvert, le prince de Cond trouve  la
bataille de Jarnac, qui fut perdue par sa faute et par celle de
l'amiral, la fin de ses esprances ambitieuses et de sa vie[57]. (1569)
Cette bataille fut gagne par le duc d'Anjou qui, depuis le commencement
de cette nouvelle guerre, commandoit l'arme franoise, ayant sous lui
le marchal de Tavannes; et ce fut l le commencement de cette haute
rputation qui fixa depuis sur lui l'attention de l'Europe entire, et
que, dans un rang plus lev, il sut si mal soutenir.

[Note 56: Elle songeoit ds lors  s'emparer de l'cosse, et prparoit,
par ses soins  faire fleurir le commerce, la grande puissance maritime
des Anglois. Afin qu'elle russt dans ce double dessein, il falloit que
les puissances qui pouvoient s'y opposer fussent trop occupes chez
elles pour penser  lui susciter des obstacles. C'est encore la
politique d'lisabeth qui dirige aujourd'hui le cabinet anglois.]

[Note 57: Il fut renvers de son cheval, et ne put se relever, parce
que, un moment avant le combat, il avoit t bless  la jambe d'un coup
de pied que lui donna le cheval du comte de La Rochefoucauld. Il venoit
de se rendre prisonnier au sieur d'Argence, lorsque le baron de
Montesquiou, capitaine des gardes suisses du duc d'Anjou, arrivant un
moment aprs, lui cassa la tte d'un coup de pistolet, action que l'on
doit mettre au nombre des plus horribles de ces dtestables guerres.]

Le parti protestant, que l'on croyoit cras par cette perte, est relev
par la reine de Navarre, qui montra dans cette mauvaise cause un
caractre vraiment hroque; le prince de Barn, son fils, et Henri,
fils du prince de Cond, sont dclars chefs du parti protestant; le duc
des Deux-Ponts entre en France  la tte de six mille retres et de cinq
mille lansquenets; et le dfaut de concert parmi les chefs de l'arme
catholique lui permet de faire sa jonction avec l'amiral. Le duc
d'Anjou victorieux, qui ne cherchoit que l'occasion d'engager de
nouveaux combats, se voit alors forc de se tenir sur la dfensive: son
arme se dcourage; elle commence  se dsorganiser; et, pour arrter
les progrs de ce mal, la reine se croit oblige de transporter la cour
 Limoges, sur le thtre mme de la guerre, en mme temps qu'elle
pressoit l'arrive d'un secours de troupes italiennes et allemandes
qu'elle avoit obtenu du pape et des autres puissances catholiques
allies du roi. Ainsi, par le fait de nos discordes civiles, les
trangers toient aux prises les uns contre les autres dans le sein mme
de la France. Des excs de tout genre furent commis et par les deux
partis, avec toute la licence et toute la cruaut que l'on pouvoit
attendre de haines aussi violentes et de passions aussi exaspres.
Cependant l'amiral, colorant sa rbellion du nom des deux jeunes princes
qu'il avoit mis  la tte de son parti, toit en effet l'me de tous ses
conseils et le chef suprme de son arme.

Ce fut dans cette guerre que le jeune duc de Guise commena  jeter de
l'clat par sa belle dfense de Poitiers; ce brillant fait d'armes le
fit admettre dans le conseil, et alors commena aussi pour lui cette
carrire politique o il devoit jouer par la suite un rle si lev et
si funeste. La bataille de Moncontour suivit de prs la leve du sige
de Poitiers: ce fut encore le duc d'Anjou qui la gagna; et cette
dernire victoire sembla ne plus laisser aucune ressource au parti
protestant. Il perdit vers ce temps-l l'un de ses plus fermes appuis:
Dandelot mourut, et des trois frres il ne resta plus que l'amiral.

Les divisions de la cour firent le salut des rvolts. Il y avoit dj
long-temps que cette nomination du duc d'Anjou au commandement en chef
de l'arme, causoit du mcontentement: la famille des Guises sut en
profiter pour enlever  Catherine une partie de son crdit, en excitant
la jalousie du roi contre son frre; et les vieux capitaines, outrs de
se voir ainsi sacrifis  la gloire d'un enfant, traversrent les
oprations du nouveau gnral; quelques-uns mme allrent jusqu'
favoriser le parti ennemi. Cet ennemi ne fut donc pas poursuivi comme il
auroit d l'tre aprs un tel dsastre. Coligni, condamn  mort par le
parlement de Paris, ranime les vaincus, tandis que l'clat d'une telle
victoire accrot encore la jalousie du roi contre le duc d'Anjou. Enfin
le projet mal conu de faire des siges qui ne russirent point donne
aux princes renferms dans La Rochelle un dlai prcieux pour rtablir
leurs affaires, dlai dont ils savent si bien profiter, qu'ils se
trouvent bientt assez forts pour se rendre de nouveau redoutables et
pour traiter en quelque sorte sur le pied de l'galit dans les
ngociations qui terminrent cette guerre. Au reste ces ngociations
n'avoient pas t un seul instant interrompues, mme pendant la plus
grande chaleur des hostilits.

(1570) Catherine fut encore la premire qui, aprs la bataille de
Moncontour, porta des paroles de paix; la reine de Navarre et Coligni
les reurent avec une grande mfiance, que le roi et sa mre
s'efforcrent de dissiper par toutes les assurances qu'il leur fut
possible de donner, par toutes les concessions qu'il leur fut possible
de faire. Enfin le trait fut sign  Saint-Germain-en-Laye, le 8 aot
de cette anne; et quelque avantageux qu'il ft aux protestants, il est
hors de doute qu'ils ne l'eussent point accept si leurs affaires
eussent t meilleures. Se renfermant dans les places de sret qui leur
avoient t accordes, ils signrent donc la paix en gens qui se
tenoient toujours prpars  faire la guerre[58].

[Note 58: Personne ne croyoit que cette paix pt tre durable; et, comme
elle avoit t conclue au nom du roi, par les sieurs de Biron et de
Mesmes, dont le premier toit boiteux et l'autre seigneur de Malassise,
on l'appela la paix _Boiteuse_ et _Malassise_.]

Nous entrons maintenant dans l'poque la plus horrible et en mme temps
la plus obscure de ce rgne, tout rempli de malheurs et de crimes. La
paix qu'obtinrent les rforms fut si avantageuse pour eux, tellement
contraire aux dispositions que la cour avoit jusqu'alors manifestes 
leur gard, que plusieurs de leurs chefs en conurent de sinistres
prsages. Quelques historiens en ont mme tir cette conjecture, que ds
lors le massacre connu sous le nom de _la Saint-Barthlemi_ avoit t
mdit par ceux qui prsidrent depuis  son excution, et que Charles
IX toit entr dans toute cette affreuse politique. Cette action est si
excrable en elle-mme, qu'il devient inutile d'en augmenter encore
l'horreur en prsentant toute la suite des incidents qui l'ont prcde,
comme le rsultat de combinaisons qu'il est impossible d'tablir sur des
autorits suffisantes, et qu'il est si facile d'arranger aprs coup. Qui
ne sait que dans les grands mouvements de la politique humaine, des
circonstances imprvues et nouvelles inspirent tout  coup des
rsolutions, et poussent  des extrmits auxquelles on n'avoit point
pens dans le commencement?  travers les tnbres rpandues  dessein
sur ce point de notre histoire par tant de gens intresss  en altrer
la vrit, il reste encore assez de clarts pour ne point s'garer, pour
dmler srement les vritables causes de ce tragique vnement, et les
dgager de tant d'imputations calomnieuses et d'assertions hasardes que
la passion ou l'ignorance ont fait avancer au plus grand nombre de ceux
qui s'en sont faits les historiens.

Et d'abord il convient de combattre l'accusation que quelques-uns ont
leve contre la religion, d'avoir t le motif principal du massacre de
la Saint-Barthlemi. Cette accusation, tellement absurde que les
crivains protestants qui se respectoient un peu n'ont os s'y arrter,
n'a d'autre consistance parmi nous que celle que lui donne l'autorit
d'un pote impie et infme, qui a pass sa vie presque entire 
outrager le ciel et  mentir aux hommes[59]. Ft-il aussi vrai qu'il est
incontestablement faux, que des prtres eussent particip  cette
atroce et sanglante excution, que pourroit-on en conclure contre la
religion, dont le nom seroit ainsi vaguement et malicieusement prsent,
comme si en effet elle conseilloit le meurtre et faisoit des assassins
de ses adorateurs? N'a-t-elle pas, au contraire, pour ce crime autant
d'horreur que pour tous les autres crimes? Ne prononce-t-elle pas
anathme contre ceux qui le commettent; et, sur ce point capital, toutes
ses traditions ne sont-elles pas conformes  ses premiers commandements?
Que prouveroit donc un tel attentat de la part de quelques-uns de ses
ministres, sinon qu'ils seroient des violateurs de sa loi, et d'autant
plus coupables et plus dtestables  ses yeux, qu'ils auroient t plus
rigoureusement astreints  en observer les prceptes? C'est cependant
avec ce honteux et misrable argument que, depuis plusieurs sicles, les
incrdules essayent de battre en ruine le christianisme; et les mauvais
prtres (car personne n'a jamais ni qu'il n'y en ait eu et dans tous
les temps) ont toujours t pour eux la preuve _sans rplique_ que ce
n'toit pas la bonne et vraie religion. Ici cette ressource leur sera
mme te, et le simple rcit des faits va prouver que la religion ne
fut en aucune manire le motif de la _Saint-Barthlemi_; qu'aucun de ses
ministres n'entra dans les conseils qui prparrent cet vnement et ne
prit la moindre part  son excution; enfin, que si la religion y exera
quelque influence, ce fut uniquement par les efforts que firent
quelques-uns de ces mmes ministres pour arrter la fureur des assassins
et diminuer le nombre des victimes.

[Note 59: Aprs l'avoir ainsi dsign, il est presque inutile de nommer
Voltaire: Mais, dit-il,

  Mais ce que l'avenir aura peine  comprendre,
   Ce que vous-mme encore  peine vous croirez,
   Ces monstres furieux, de carnage altrs,
   Excits par la voix _des prtres sanguinaires_,
   _Invoquoient le Seigneur en gorgeant leurs frres_;
   Et le bras tout souill du sang des innocents,
   Osoient _offrir  Dieu_ cet excrable encens.

C'est ainsi qu'il a os travestir l'histoire d'un bout  l'autre de sa
_Henriade_, que quelques-uns n'ont pas honte d'appeler encore un pome
_national_; et que l'universit, avec son bon sens accoutum, met
encore, chaque anne, au nombre des livres qu'elle consacre spcialement
 l'instruction de la jeunesse. Or il est vrai de dire qu'il en est peu
qui contiennent plus de mensonges et de calomnies, plus d'insinuations
perfides, plus de maximes dangereuses, et dont la lecture dt tre plus
svrement dfendue aux jeunes gens.

C'est avec la mme bonne foi historique, la mme probit philosophique
et littraire, qu'aux premiers jours de la rvolution, un autre pote,
depuis conventionnel et rgicide[59-A], eut le courage d'introduire dans
une tragdie de sa faon, intitule _Charles IX_, le cardinal de
Lorraine bnissant les poignards destins au massacre de la
Saint-Barthlemi. Or l'histoire de ces temps-l n'toit pas moins connue
en 1789 qu'elle ne l'est aujourd'hui; et personne ne pouvoit ignorer que
le cardinal de Lorraine toit alors  Rome, et renferm dans le
conclave.]

[Note 59-A: Marie-Joseph Chnier.]

On sait quels toient les calvinistes: tel toit le caractre de
l'hrsie dont ils professoient les maximes, qu'elle jetoit les plus
habiles dans l'indiffrence religieuse, inspiroit aux simples et aux
ignorants l'intolrance et le fanatisme, et mettoit  tous la rvolte
dans le coeur. Ils avoient appliqu  la politique toutes, les
consquences de leurs doctrines religieuses: l'autorit des princes
temporels n'toit pas plus respectable pour eux que celle du chef de
l'glise; et ils avoient des raisonnements pour justifier au besoin le
meurtre des souverains et le bouleversement des socits. Ce qu'avoit
saisi d'abord le coup d'oeil sr et pntrant des Guises, vingt annes
de calamits sans nombre, d'attentats sans exemple, et qui avoient  la
fois mis en pril les jours de deux rois et les destins de la
monarchie, l'avoient fait enfin comprendre  Catherine et  ses
conseillers; mais nous avons dj fait voir comment la corruption de son
coeur avoit gar son esprit, et combien toient fausses et souvent
odieuses les mesures qu'elle avoit prises pour punir une faction
criminelle,  laquelle elle donnoit ainsi le droit de se plaindre et
mme de se venger, lorsque le pouvoir lgitime avoit celui de l'abattre
et de la punir.

(1571) Catherine n'toit point change: cette dernire guerre, plus
prilleuse qu'aucune de celles qui l'avoient prcde, avoit encore
accru la haine et les alarmes que lui inspiroit le parti protestant.
Elle ne voyoit de sret pour sa famille et de repos pour la France que
dans la destruction de ce parti; mais sa fausse politique lui avoit
laiss le temps de crotre; et la force qui, quelques annes plutt,
l'et facilement renvers, toit maintenant insuffisante contre lui.
Elle appela donc  son secours ses ruses accoutumes, et, suivant toutes
les apparences, rien de plus dans ces premiers moments. En effet, si
l'on examine avec attention tout ce qui prcda l'vnement lamentable
que nous allons retracer, on demeure, nous ne dirons pas persuad, mais
convaincu, contre l'avis de quelques historiens calvinistes de cette
poque, qui, du reste, n'apportent aucune preuve des conjectures qu'ils
forment et dont le moindre examen prouve l'invraisemblance, on demeure,
disons-nous, convaincu que ni la reine, ni Charles IX n'avoient alors
dans l'me le dessein sinistre qu'ils excutrent depuis. Ce qu'ils
projetoient, c'toit d'attirer  la cour l'amiral et les autres chefs
protestants, par des prvenances, des caresses, et toutes les assurances
qui pourroient les persuader que le pass toit entirement oubli; de
les y retenir par de bons traitements; de les y rendre assez satisfaits
de leur sort pour leur ter la pense de troubler dsormais l'tat; et,
tout en affectant de leur accorder une confiance sans rserve, de les
surveiller cependant d'assez prs pour dconcerter  l'instant mme les
complots qu'ils pourroient former; de les en punir enfin, soit par la
prison, soit par un chtiment juridique, si l'on parvenoit  runir
contre eux assez de preuves pour les faire condamner. Ces artifices ne
russirent point d'abord: Coligni savoit ce que valoient les promesses
de Catherine; et c'toit  l'abri des remparts de La Rochelle que lui et
la reine de Navarre rpondoient  toutes les avances que leur faisoit la
cour. On vouloit vaincre  tout prix leurs mfiances: on y regardoit le
salut de l'tat comme engag. Ce fut ce qui dtermina Charles IX 
proposer le mariage de Marguerite de Valois sa soeur avec le prince de
Barn. Cette proposition blouit la reine de Navarre; elle l'accepta,
et ne balana point  venir se remettre entre les mains du roi. La
manire dont il la reut acheva de dissiper ce qui pouvoit lui rester
encore de soupons et d'inquitudes.

(1572) Ce n'toit point assez pour Catherine et son fils: il falloit
dterminer l'amiral  venir aussi se livrer  eux. Trop d'empressement 
l'attirer  la cour n'eut produit d'autre effet que de l'en loigner
davantage. Il fournit lui-mme l'occasion que l'on cherchoit de
l'inviter trs-naturellement  s'y rendre: on ne la laissa point
chapper.

La dernire rvolution qui devoit enlever pour toujours les Pays-Bas 
l'Espagne venoit d'clater; et la fortune du duc d'Albe toit oblige de
cder  celle du prince d'Orange. L'amiral, qui voyoit, dans le succs
de cette rvolution, l'vnement le plus propre  consolider en France
le parti protestant, et qui avoit cru s'apercevoir d'un commencement de
msintelligence entre la France et l'Espagne, imagina que rien ne
pouvoit tre plus avantageux  lui et aux siens, ni d'une plus habile
politique que d'exciter sur ce sujet l'ambition du roi, et de le pousser
 s'emparer des dix-sept provinces, dont la conqute, dans de telles
circonstances, pouvoit tre prsente comme une entreprise facile et peu
hasardeuse. L'un de ses agents fut donc charg d'aller trouver le roi,
de lui en faire la proposition et de lui en dvelopper tous les
avantages. Instruit par sa mre  dissimuler, le jeune monarque parut
entrer avec chaleur dans les ides de l'amiral, faisant toutefois
entendre qu'un tel projet ne pouvoit avoir de succs complet que s'il
toit excut par celui-l mme qui l'avoit conu, par un homme qu'il
considroit comme le plus grand capitaine de son rgne, et dont il
regrettoit le plus de n'avoir pu employer jusqu' prsent  son service
le courage et le talent. Il eut l'art d'entremler ce discours de
quelques marques d'aversion contre la maison de Lorraine, dont la guerre
avec l'Espagne devoit abattre la puissance; on le vit, ds ce moment,
agir dans tous ses rapports avec le cabinet de Madrid, comme si la
rupture entre les deux puissances et t prochaine et invitable, et
par toutes ses actions et toutes ses dmarches, s'efforcer de prouver
que son systme de politique toit totalement chang[60]. Coligni,
entran tout  la fois et par ce dsir si vif qu'il avoit de la guerre
de Flandre, et par toutes ces apparences qu'il finit par croire
sincres, se dtermina enfin  se rendre  la cour.

[Note 60: Il envoya M. de Schomberg vers les princes protestants
d'Allemagne pour faire un trait d'alliance avec eux, et continua en
apparence plus vivement que jamais, la ngociation dj entame pour le
mariage d'lisabeth reine d'Angleterre avec son frre le duc d'Anjou.
L'adroite princesse s'en soucioit encore moins que le roi, et feignoit
nanmoins d'couter les propositions qu'on lui faisoit  ce sujet,
n'ayant point de plus grand intrt que de brouiller la France avec
l'Espagne.]

Il y fut reu ainsi que l'avoit t la reine de Navarre: le roi
le combla de faveurs, d'loges, de marques d'estime et de
considration[61], et fit en mme temps mille prvenances aux
seigneurs protestants qui l'avoient accompagn. En cela il suivoit
avec exactitude la leon que sa mre lui avoit faite; et, si l'on en
croit les mmoires du temps, les premires impressions qu'il reut
de ses rapports avec eux, furent loin de leur tre favorables: ils
se montrrent, et particulirement leur chef, insolents, arrogants;
et, cette guerre de Flandre n'allant pas assez vite  leur gr, on
les vit parler  leur souverain en hommes accoutums  la rvolte,
et comme s'ils eussent trait de puissance  puissance[62]. Mais,
soit que l'amiral se ft aperu que de telles manires n'toient pas
un moyen de russir auprs de Charles IX, soit que les caresses du
jeune monarque eussent un peu adouci la rudesse de son caractre et
tout--fait affermi sa confiance, il sut bientt s'y prendre avec
plus d'adresse, et parler un langage plus flatteur et plus
persuasif. Une sorte d'intimit s'tablit entre le matre et le
sujet, et il en arriva ce que Catherine n'avoit ni prvu ni pu
prvoir: c'est que le roi, dont le caractre toit ardent et
passionn pour la gloire militaire, sduit par les protestations de
dvouement que lui prodiguoit l'amiral, mu des discours d'un
guerrier qui avoit blanchi sous les armes, et qui toit en effet le
plus renomm capitaine de son temps, commena  le prendre en amiti
et n'eut plus besoin de feindre pour lui donner des marques d'estime
et d'affection. On le voyoit sans cesse avec lui en public et en
particulier; il toit presque toujours entour des seigneurs
huguenots, et se plaisoit  s'entretenir avec eux plus qu'avec
aucune autre personne de sa cour.

[Note 61: Il lui accorda cinquante gentilshommes pour sa garde; lui
rendit ses charges; le fit entrer au conseil; lui fit don de cent mille
livres pour son mariage avec la comtesse d'Entremont; lui accorda
pendant une anne le revenu des bnfices de son frre le cardinal de
Chtillon, qui venoit de mourir en Angleterre. (Mm. de la reine
Marguerite.)]

[Note 62: L'amiral, dit Bellivre, menaoit  tout propos le roi et la
reine d'une nouvelle guerre civile, pour peu que Sa Majest se rendit
difficile  lui accorder ses demandes, tout injustes et draisonnables
qu'elles fussent; lorsque le roi ne voulut  son apptit rompre la paix
au roi d'Espagne, pour lui faire la guerre en Flandre, il n'eut point de
honte de lui dire en plein conseil, et avec une incroyable arrogance,
que si Sa Majest ne vouloit consentir  faire la guerre en Flandre,
elle se pouvoit assurer de l'_avoir bientt en France entre ses sujets_.
Il n'y a pas deux mois que se ressouvenant Sa Majest d'une telle
arrogance disoit  aucuns siens serviteurs entre lesquels j'tois, que,
quand il se voyoit ainsi menac, les cheveux lui dressoient sur la
tte. (_Harang._ de Belliv.) Les huguenots, dit Tavannes, ne peuvent
oublier le mot qui leur cota si cher le 24 aot 1572: Faites la guerre
aux Espagnols, Sire, _ou nous serons contraints de vous la faire_.
(_Mm._, p. 407.)]

Coligni montra ici ce qu'il toit, un artisan d'intrigues et de
complots, un conseiller perfide, un sujet ambitieux. Il savoit que le
roi toit jaloux du duc d'Anjou son frre; qu'il s'toit montr
quelquefois impatient du joug que Catherine continuoit de lui imposer:
il profita de ces dispositions du fils et de la faveur dont il jouissoit
auprs de lui, pour l'aigrir encore davantage contre sa mre, et
s'efforcer de la dtruire entirement dans son esprit; il la lui
reprsentoit sans cesse, abusant de cette dfrence dont il s'toit fait
une habitude envers elle, pour s'emparer exclusivement des rnes de
l'tat, montrant le dessein de continuer  gouverner un roi majeur comme
elle avoit gouvern un roi enfant, prfrant la renomme de son second
fils  la gloire du monarque et aux vritables intrts de l'tat.
Toutes ces insinuations, prsentes avec art, faisoient effet sur
Charles IX que ses passions fougueuses portoient  recevoir facilement
toutes sortes d'impressions. La reine et le duc d'Anjou ne tardrent
point  s'apercevoir qu'il s'oproit en lui un grand changement  leur
gard.

Cependant quelques-uns parmi les calvinistes se mfioient de cette
rvolution si extraordinaire et si soudaine qui s'toit opre dans les
dispositions du roi  leur gard. La mort subite de la reine de Navarre
vint accrotre encore leurs alarmes. Le bruit se rpandit dans la France
entire qu'elle avoit t empoisonne; et l'amiral, qui toit alors 
son chteau de Chtillon-sur-Loing, y reut aussitt des lettres d'un
grand nombre de ses amis, dans lesquelles, runissant toutes les
conjectures qui pouvoient donner quelque poids  leurs craintes, ils le
conjuroient, dans les termes les plus forts, de ne point retourner  la
cour. Ces avertissements firent peu d'impression sur lui: il fut prouv
que la mort de la reine de Navarre toit naturelle[63]; et les preuves
que l'on en eut furent si videntes, que le prince de Barn lui-mme
n'hsita pas un seul instant  venir  la cour  l'poque indique pour
son mariage.

[Note 63: Nous empruntons sur ce fait une autorit qui ne peut sembler
suspecte, c'est celle de Voltaire. Il n'est pas vrai, dit-il, comme le
prtend Mzerai, qu'on n'ouvrit point le cerveau de la reine de Navarre.
Elle avoit recommand expressment qu'on visitt avec exactitude cette
partie aprs sa mort. Elle avoit t tourmente toute sa vie de grandes
douleurs de tte, accompagnes de dmangeaisons, et avoit ordonn qu'on
chercht soigneusement la cause de ce mal, afin qu'on pt le gurir dans
ses enfants, s'ils en toient atteints. La _Chronologie novennaire_
rapporte formellement que Caillard, son mdecin, et Desnoeuds, son
chirurgien, dissqurent son cerveau qu'ils trouvrent trs-sain; qu'ils
aperurent seulement de petites bulles d'eau, loges entre le crne et
la pellicule qui enveloppe le cerveau, ce qu'ils jugrent tre la cause
des maux de tte dont la reine s'toit plainte; ils attestrent
d'ailleurs qu'elle toit morte d'un abcs dans la poitrine. Il est 
remarquer que ceux qui l'ouvrirent toient huguenots, et qu'apparemment
ils auroient parl de poison, s'ils y avoient trouv quelque
vraisemblance. On peut me rpondre qu'ils furent gagns par la cour;
mais Desnoeuds, chirurgien de Jeanne d'Albret, huguenot passionn,
crivit depuis des libelles contre la cour, ce qu'il n'et pas fait,
s'il se ft vendu  elle; et, dans ses libelles, il ne dit point que
Jeanne d'Albret ait t empoisonne. De plus, il n'est pas croyable
qu'une femme aussi habile que Catherine de Mdicis et charg d'une
pareille commission un misrable parfumeur qui avoit, dit-on,
l'insolence de s'en vanter. (_Notes de la Henriade_, Ch. II.).]

L'amiral y revint aussi dans le mme temps; ses confrences avec le roi
devinrent plus frquentes et plus mystrieuses; la reine et le duc
d'Anjou, dont les yeux toient toujours ouverts sur l'un et sur l'autre,
et pioient leurs moindres dmarches, remarqurent que la tte du jeune
monarque s'chauffoit de plus en plus sur cette guerre de Flandre, qu'il
parloit souvent du dessein o il toit de la conduire lui-mme en
personne, et de ne plus laisser recueillir  d'autres une gloire qui
n'appartenoit qu' lui. C'toit l l'effet des manoeuvres de Coligni.
L'artificieux vieillard dressoit avec lui le plan de cette guerre, en
rgloit les oprations avec lui et profitoit de ces moments o Charles
prenoit tant de plaisir  l'entretenir, pour l'exasprer encore
davantage contre sa mre et contre son frre. Les choses en vinrent au
point que s'ils l'abordoient (c'est le duc d'Anjou lui-mme qui parle)
aprs un de ces entretiens frquents et secrets, _pour lui parler
d'affaires, mme de celles qui ne regardoient que son plaisir, ils le
trouvoient merveilleusement fougueux et refrogn, avec un visage et des
contenances rudes; ses rponses n'toient pas comme autrefois
accompagnes d'honneur et de respect pour la reine et de faveur et
bienveillance pour lui_. Il ajoute que peu de temps avant la
Saint-Barthlemi, tant entr chez le roi, au moment que l'amiral en
sortoit, Charles IX, au lieu de lui parler, se promenoit _furieusement
et  grands pas, le regardant souvent de travers et de mauvais oeil,
mettant parfois la main sur sa dague avec tant d'motion, qu'il
n'attendoit, sinon qu'il le vint colleter pour le poignarder_; qu'il en
fut tellement effray, qu'il prit le parti de se sauver _dextrement avec
une rvrence plus courte que celle de l'entre; que le roi lui jeta de
si fcheuses oeillades, qu'il fit bien son compte_, comme on dit, _de
l'avoir chappe belle_. Telles sont les propres paroles de ce prince;
et si l'on considre les circonstances dans lesquelles elles furent
dites[64], et tous les tmoignages qui les fortifient, il est impossible
d'en suspecter la vracit.

[Note 64: Ces paroles, que nous citons ici du duc d'Anjou, sont tires
du rcit que ce prince fit lui-mme  son mdecin Miron, de tout ce qui
avoit prcd et prpar l'excution de la Saint-Barthlemi. Il
traversoit alors l'Allemagne, o beaucoup de calvinistes franois
s'toient rfugis aprs le massacre; ils le poursuivoient  son passage
de leurs imprcations; leurs cris furieux lui causoient un trouble qu'il
n'avoit point encore prouv; et ce fut dans une nuit o les impressions
pnibles qu'il en ressentoit l'empchoient de fermer l'oeil, qu'il
appela auprs de lui cet homme, que Catherine lui avoit donn, en qui il
avoit toute confiance et qui la mritoit. Je vous fais venir ici, lui
dit-il, pour vous faire part de mes inquitudes et agitations de cette
nuit, qui ont troubl mon repos, en repensant  l'excution de la
Saint-Barthlemi, dont possible vous n'avez jamais su la vrit, telle
que prsentement je veux vous la dire. Ce rcit, auquel nous empruntons
un grand nombre de dtails prcieux, a tous les caractres de la vrit:
le prince n'avoit aucun intrt  tromper Miron; et il n'y raconte rien
qui ne soit  son dsavantage, puisqu'il s'y dclare le complice, et
pour ainsi dire le premier auteur de l'assassinat de l'amiral et de tout
ce qui le suivit.]

L'amiral, semant ainsi la division dans la famille royale pour le seul
intrt de sa faction, non seulement jouoit un rle odieux et criminel,
mais se montroit en mme temps imprudent et mauvais politique. Il
falloit qu'il ft bien prsomptueux et bien follement enivr de ce
succs d'un jour qu'il venoit d'obtenir auprs du roi, pour pousser
ainsi les choses hors de toutes mesures et se persuader qu'il
parviendroit  dtruire en si peu de temps cet ascendant que Catherine
avoit pris, depuis de si longues annes, sur son fils; ascendant que
l'habitude et toutes les affections naturelles avoient continuellement
accru et affermi, contre lequel il se pouvoit que la fougue de son
caractre excitt de temps en temps quelques mouvements de rvolte, mais
des mouvements passagers qu'une femme aussi adroite, aussi fconde en
ressources, connoissant si bien le foible de celui qu'elle gouvernoit
depuis son enfance, sauroit calmer ds qu'elle y verroit un vritable
danger, pour faire retomber ensuite sur le tmraire auteur de ces
machinations, tout le poids de sa colre et sa vengeance.

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver: jusque-l la reine, peu inquite
des menes de l'amiral, n'avoit pris contre lui que les mesures
gnrales qu'exigeoit d'ailleurs la position o se trouvoit la cour,
toute remplie alors de calvinistes; et ces mesures toient de s'assurer,
en cas de besoin, le secours des Guises, de leurs partisans, et de tous
ceux qu'elle savoit appartenir  la cause royale et  la religion. La
conduite toute nouvelle de son fils envers elle, et les avis qu'elle
recevoit de plusieurs courtisans entirement dvous  sa personne, qui
avoient aussi la confiance du roi, et qui l'assuroient que si elle
tardoit  frapper quelque grand coup, ce prince alloit lui chapper pour
se jeter dans les bras des religionnaires, avoient accru ses alarmes:
cette dernire scne si effrayante qui venoit de se passer entre Charles
IX et son frre, et que celui-ci vint lui raconter  l'instant mme,
acheva de la dcider; et elle se rsolut  montrer enfin ce qu'elle
savoit faire.

On lit dans les Mmoires de Tavannes qu'elle jugea  propos de commencer
par une explication avec son fils, saisissant pour l'entretenir en
particulier, le moment d'une chasse, o ceux qui l'obsdoient venoient
de se disperser; que l'entranant alors dans un chteau voisin et s'y
renfermant avec lui, elle clata en reproches les plus amers, lui
rappelant tout ce qu'elle avoit fait pour lui, les chagrins qu'elle
avoit soufferts, les dangers qu'elle avoit courus, la haine qu'avoient
pour elle et pour le duc d'Anjou ces mmes hommes dont il avoit
l'imprudence de faire ses plus intimes confidents; que, feignant ensuite
de craindre pour ses propres jours, elle lui demanda avec larmes, pour
elle la permission de retourner  Florence, pour son second fils le
temps de se sauver de la fureur de ses ennemis.

Le roi fut pouvant _non tant_, ajoute Tavannes, _des huguenots_, que
de sa mre et de son frre dont il sait la finesse, ambition et
puissance dans son tat. Il laissa donc apercevoir un trouble et des
foiblesses dont l'adroite Catherine ne manqua point de profiter. Par une
dissimulation plus profonde encore, elle feint alors un mcontentement
que rien ne peut apaiser, le quitte brusquement et se retire dans une
maison voisine. Le roi se prcipite sur ses pas, et la trouve entoure
du duc d'Anjou et de ses conseillers les plus intimes, les sieurs de
Rets, de Tavannes et de Sauve, ayant l'air de dlibrer entre eux. Ceci
augmente ses inquitudes; et, craignant qu'il ne se machine entre eux
quelque chose contre lui, il entre le premier en explication, et demande
que du moins on lui fasse connotre les nouveaux crimes des calvinistes.
C'toit l qu'on l'attendoit: tous s'empressent aussitt de lui
rpondre; tous les accusent  l'envi des prtentions les plus
audacieuses, des projets les plus sditieux; on cherche les preuves de
ces accusations dans l'insolence de leurs discours; et il est certain
qu'en cela ils prtoient des armes terribles  leurs ennemis, et
fournissoient contre eux-mmes tout ce que ceux-ci pouvoient dsirer,
sinon pour entraner entirement le roi, du moins pour le jeter dans de
nouvelles anxits. Cependant cette scne n'avoit t arrange par
Catherine que pour prparer son fils au coup hardi qu'elle toit dcide
de frapper: car il avoit t d'avance rsolu entre elle et le duc
d'Anjou de se dfaire de l'amiral.

Nous apprenons de ce prince qu'ils mirent madame de Nemours dans la
confidence pour la haine mortelle qu'elle portoit  l'amiral[65];
qu'ils envoyrent chercher _incontinent_ un capitaine gascon dont ils ne
voulurent se servir, parce qu'il les avoit trop _brusquement_ assurs
de sa bonne volont, _sans rservation d'aucune personne_; qu'ils
jetrent les yeux sur Maurevel[66], _expriment  l'assassinat que peu
devant il avoit commis en la personne de Mou_; qu'il fallut _dbattre
quelque temps_; qu'on le mena au point o on vouloit, en lui
reprsentant que l'amiral _lui feroit mauvais parti pour le meurtre de
son favori ami Mou_. Cette considration l'ayant dtermin, madame de
Nemours prta la maison de Vilaine, _l'un des siens_, et tout y fut
prpar.

[Note 65: Elle toit veuve du duc de Guise, assassin devant Orlans.]

[Note 66: La relation de Miron dit _Maurevert_; dans tous les autres
mmoires du temps, il est appel _Maurevel_.]

Mcontents de l'accueil que le roi faisoit aux calvinistes, et de la
prfrence qu'il sembloit leur accorder, les Guises avoient quitt
brusquement la cour, ne laissant point ignorer la cause de leur dpart
prcipit. Des messages leur furent aussitt adresss pour les engager 
y revenir; et afin de hter leur retour, on les assuroit qu'il y avoit
pril pour la cause royale, s'ils restoient plus long-temps loigns. On
les vit donc bientt reparotre, accompagns d'une suite nombreuse de
gentilshommes; et leur retour parut naturel au moment o l'on alloit
clbrer le mariage de la soeur du roi avec le prince de Barn. Assurs
ds lors d'un tel secours qui, dans aucun cas, ne pouvoit leur manquer,
quoiqu'ils se fussent bien gards de mettre ces seigneurs dans leur
confidence, les chefs du complot convinrent entre eux de ne pas attendre
plus de quatre jours aprs la solennit des noces, pour se dbarrasser
des craintes que leur causoit Coligni.

En effet, le vendredi suivant, 22 aot, vers onze heures du matin,
l'amiral revenant  pied du Louvre  sa maison, situe rue Btizy, fut
frapp d'un coup d'arquebuse qu'on lui tira de cette maison dont nous
venons de parler, et par une fentre recouverte d'un rideau. L'arquebuse
toit charge de deux balles dont une lui emporta l'index de la main
droite, et l'autre le blessa au ct gauche,  la hauteur du coude[67].
Voil, dit-il en s'arrtant, le fruit de ma rconciliation avec le duc
de Guise; puis, sans tmoigner la moindre motion, il dsigna la maison
d'o le coup toit parti. Les portes en furent sur-le-champ enfonces
par les gens de sa suite; mais Maurevel toit dj sorti par une porte
de derrire; et, s'lanant sur un cheval qu'on lui tenoit tout prt, il
s'toit sauv  toute bride.

[Note 67: Nous suivons ici le rcit du P. Daniel. D'Aubign dit qu'une
des balles lui cassa le grand doigt; l'autre balle lui entra dans le
bras gauche, suivant M. de Thou; les Mmoires de Villeroy prtendent que
ce fut dans le bras droit. C'est ainsi que jusque dans le rcit des plus
petites circonstances, les historiens de la Saint Barthlemi offrent
mille contradictions.]

Le trouble que cet vnement jeta parmi les calvinistes ne se peut
concevoir. Les uns menaoient, d'autres paroissoient accabls; on
s'puisoit en conjectures; on donnoit  la fois mille avis diffrents,
qui jetoient encore plus d'incertitude sur le parti qu'il convenoit de
prendre. Enfin, aprs ces premiers moments de surprise et d'indignation,
il fut arrt qu'on iroit se plaindre au roi, et lui demander justice:
le roi de Navarre et le prince de Cond se chargrent de prsenter la
requte.

Ils trouvrent Charles irrit[68] au dernier point de ce qui venoit de
se passer; et cette colre n'toit pas feinte, puisqu'il n'avoit point
t initi  ce complot, et qu'il en ignoroit encore les auteurs. La
reine mre joua les mmes sentiments; et tous les deux les assurrent
qu'un attentat aussi affreux ne demeureroit point impuni. Charles
surtout jura d'en tirer la plus terrible vengeance; des ordres furent
donns aussitt afin que l'on prt toutes les mesures ncessaires pour
arrter l'assassin[69], et le mme jour le jeune monarque alla lui-mme
rendre visite  l'amiral, accompagn de sa mre, du duc d'Anjou, des
marchaux de France et d'un cortge nombreux et brillant.

[Note 68: Le roi jouoit  la paume quand il apprit cet accident.
N'aurai-je jamais de repos, s'cria-t-il, en jetant sa raquette avec
fureur? Verrai-je tous les jours des troubles nouveaux?]

[Note 69: Les portes de Paris furent fermes; il y eut des commissaires
chargs d'informer; on fit des visites dans toutes les maisons
suspectes.]

L'indignation du roi, nous le rptons, toit sincre: en abordant
l'amiral, il chercha  le consoler, et lui renouvela la promesse qu'il
avoit faite, de tirer vengeance de ses assassins; il le fit mme avec
des mouvements et des paroles si imptueuses, que Catherine en fut
pouvante. Toujours place auprs de son fils pendant cette visite, qui
dura prs d'une heure, elle tudioit tous ses gestes, prtoit une
oreille attentive  ses moindres discours, et s'efforoit surtout de ne
pas perdre un mot de ce que disoit Coligni. Celui-ci, aprs avoir
remerci le roi de l'intrt qu'il lui tmoignoit, et protest de
nouveau et en peu de paroles de sa fidlit, parla de la guerre de
Flandre, qui toit sa pense dominante, et  laquelle il revenoit sans
cesse, se plaignant de ce qu'on tardoit trop  la faire, et montrant les
rsultats fcheux de ces dlais; il se plaignit aussi de l'inexcution
des dits rendus en faveur des calvinistes; puis il demanda de dire au
roi quelques mots en particulier. Alors Charles fit signe  sa mre et 
son frre de se retirer. Nous restmes debout au milieu de la chambre,
dit le duc d'Anjou, pendant ce colloque priv, qui nous donna un grand
soupon; mais encore plus lorsque nous nous vmes entours de plus de
deux cents gentilshommes et capitaines du parti de l'amiral qui toient
dans la chambre, dans la pice d'-ct et dans la salle basse,
lesquels, avec des faces tristes, gestes et contenance de gens
malcontents, parlementoient aux oreilles les uns des autres, passant et
repassant devant et derrire nous, et non avec tant d'honneur et de
respect qu'ils devoient... Nous fmes donc surpris de crainte de nous
voir l enferms, comme depuis me l'a avou la reine ma mre, et qu'elle
n'toit onques entre en lieu o il y et plus d'occasion de peur, et
d'o elle ft sortie avec plus de plaisir. Tous les deux savoient que
le premier mouvement du roi toit terrible; et dans cette chambre, o
ils toient entours de calvinistes, il ne falloit qu'un seul mot pour
les perdre, s'il et dcouvert qu'on le jouoit, et que ce crime, dont
ils feignoient de chercher avec lui les coupables, toit effectivement
leur ouvrage.

Catherine, dont l'effroi augmentoit de moment en moment, se hta de
mettre fin  cet entretien secret, sous le prtexte honnte que le
bless pourroit en tre fatigu, ce qui se fit non sans fcher le roi,
continue le duc d'Anjou, qui vouloit our le reste de ce qu'avoit  lui
dire l'amiral. Il ajoute que retirs, elle le pressa de leur faire part
de ce qui lui avoit t dit; que le roi le refusa par plusieurs fois;
mais qu'enfin importun, et par trop press, il leur dit brusquement et
avec dplaisir, jurant _par la mort_... que ce que lui avoit dit
l'amiral toit vrai, que les rois ne se reconnoissoient en France
qu'autant qu'ils ont de puissance de bien et de mal faire  leurs sujets
et serviteurs; que cette puissance et maniement d'affaires de tout
l'tat s'_toit finement coule_ entre nos mains; mais que cette
superintendance et autorit lui pouvoient tre un jour grandement
prjudiciable et  tout son royaume, et qu'il la devoit tenir pour
suspecte et y prendre garde; dont il l'avoit bien voulu avertir _comme
un de ses meilleurs et plus fidles sujets et serviteurs avant de
mourir_. Eh bien, _mort!_...... continua le roi, puisque vous l'avez
voulu savoir, c'est ce que me disoit l'amiral. On conoit  quel point
une telle rvlation dut accrotre les ressentiments de la femme la plus
vindicative qui fut jamais.

Cependant il parut que Coligni n'avoit rien dit qui pt les
compromettre: car, aprs cette visite, le roi continua de porter ses
soupons sur le duc de Guise, soupons que Catherine elle-mme avoit eu
l'adresse de faire natre, essayant en mme temps d'excuser cet attentat
par le juste ressentiment que ce duc devoit conserver de l'assassinat de
son pre, dont l'amiral avoit t si justement souponn, sans avoir
jamais pu s'en justifier. Elle lui rappela en mme temps, dit la reine
Marguerite[70], l'assassinat qu'avoit fait ledit amiral de Charry,
matre de camp de la garde du roi, personne si valeureuse et qui l'avoit
si fidlement assiste pendant sa rgence et la purilit dudit roi
Charles, ajoutant que cet assassinat le rendoit digne de tel
traitement. Bien que telles paroles pussent faire juger au roi Charles
que la vengeance de la mort dudit Charry n'toit pas sortie du coeur de
la reine ma mre, son me passionne de douleur de la perte des
personnes qu'il pensoit, comme j'ai dit, lui tre un jour utiles,
offusqua tellement son jugement, qu'il ne put modrer ni changer ce
passionn dsir d'en faire justice, commandant toujours qu'on chercht
monsieur de Guise, qu'on le prt, et qu'il ne vouloit point qu'un tel
acte demeurt impuni. Ce que voyant, la reine et le duc d'Anjou
commencrent  craindre que cette fureur, que rien ne pouvoit apaiser,
n'et des suites funestes pour eux, et jugrent que le moment toit venu
de lui tout rvler. Le marchal de Retz, qui avoit la confiance du roi,
fut charg de faire les premires ouvertures de ce fatal secret, et
s'acquitta avec dextrit de cette commission difficile, faisant
entendre que la reine et le duc d'Anjou n'en toient venus  de telles
extrmits que pour chapper aux menes sourdes de ce rebelle, qui avoit
jur leur perte  tous deux.  peine ces premiers aveux sont-ils faits,
que Catherine survient comme on en toit convenu, accompagne du duc
d'Anjou, du comte de Nevers, de Birague, garde des sceaux, et du
marchal de Tavannes. Elle confirme  son fils tout ce qui vient de lui
tre dit; lui rappelle l'insolence et l'esprit de rvolte des
calvinistes; les lui montre dans cette circonstance, prts  se porter
aux dernires extrmits, et  assouvir leur vengeance, non-seulement
sur le duc de Guise, mais sur le souverain lui-mme; elle lui fait
entendre que le parti huguenot armoit; que les capitaines toient dj
dans les provinces, o ils faisoient des leves; que l'amiral, depuis sa
blessure, avoit dj fait partir des courriers pour l'Allemagne et la
Suisse, d'o il esproit tirer vingt mille hommes, avec lesquels il lui
seroit facile d'oprer une rvolution, dans le dnuement absolu o l'on
se trouvoit alors d'hommes et d'argent; que pour comble de malheur, les
catholiques, lasss d'une guerre o le roi ne leur servoit de rien,
alloient s'armer contre les huguenots sans sa participation; qu'ainsi il
demeureroit seul envelopp, en grand danger, sans puissance ni autorit;
qu'un tel malheur pourroit tre dtourn _par un coup d'pe_; qu'il
falloit seulement tuer l'_amiral et quelques chefs du parti_[71]. 
l'appui de ce discours venoient les paroles tmraires, criminelles mme
des calvinistes, qui en effet, depuis la blessure de l'amiral, toient
entrs dans une sorte de fureur et ne savoient plus se contenir[72]. Le
duc d'Anjou et les autres parlent dans le mme sens, n'oubliant rien
qui y pt servir, tellement que le roi entra en extrme colre et comme
en fureur. Mais ne voulant au commencement _aucunement convenir qu'on
toucht  l'amiral_; cependant il toit _piqu et grandement touch de
la crainte du danger_...; et, voulant savoir si par un autre moyen on
pourroit y remdier, il souhaita que chacun en dt son opinion. Tous
furent de l'_avis de la reine_,  l'exception du marchal de Retz, qui
_trompa bien notre esprance_ (c'est encore le duc d'Anjou qui parle),
disant que s'il y avoit homme qui dt har l'amiral et son parti,
c'toit lui; qu'il a diffam toute sa race par sales impressions qui
avoient couru toute la France et aux nations voisines; mais qu'il ne
vouloit pas, aux dpens de son roi et de son matre, se venger de ses
ennemis par un conseil  lui si dommageable et  tout le royaume; que
nous serions  bon droit taxs de perfidie et de dloyaut. Ces raisons,
continue le prince, nous trent la parole de la bouche, voire la
volont de l'excution. Mais, n'tant pas second d'aucun, et reprenant
tous la parole, nous l'emportmes et reconnmes une _soudaine mutation_
au roi qui, nous imposant silence, dit de fureur et de colre, en jurant
par la mort..... _Puisque nous trouvions bon qu'on tut l'amiral, qu'il
le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en
demeurt pas un qui lui pt reprocher aprs, et que nous y donnassions
ordre promptement._

[Note 70: Mm. de la reine Marg., p. 32, 1658.]

[Note 71: Relation de Miron.]

[Note 72: Ils disoient ouvertement que _si le roi ne leur faisoit
justice, ils se la feroient eux-mmes_; Pardaillan eut l'inconcevable
audace de tenir ce propos au souper de la reine. Le seigneur de Piles
alla plus loin: il le rpta au roi en face. Les paroles indiscrtes,
le geste insolent et le front sourcilleux de ce tmraire seigneur,
firent frmir le roi et tous les catholiques de la cour. (Dupleix, t.
III, p. 514.)]

Ce rcit, que nous donnons des circonstances qui prcdrent la nuit de
la Saint-Barthlemi, est fidlement trac sur les mmoires du temps les
plus authentiques. Tout s'y suit, tout s'y enchane naturellement. Ce
sont les principaux acteurs ou tmoins de ces scnes mystrieuses, qui
les racontent eux-mmes; leurs tmoignages sont uniformes, et d'autant
plus croyables qu'ils ne cherchent point  se justifier d'un acte qu'ils
jugeoient ncessaire et dont ils paroissent n'avoir pas senti toute
l'normit. Le caractre tout  la fois foible et ardent de Charles IX;
la dissimulation profonde, la perversit machiavlique de Catherine; ses
prdilections pour son second fils, dj initi dans tous ses secrets;
ce qu'toit celui-ci, indice trop certain de ce qu'il seroit un jour;
tout les prsente ici tels que les montrent toutes les autres pages de
l'histoire; tout se runit pour prouver jusqu' l'vidence qu'il n'y
avoit rien que de subit dans leur fatale rsolution, et qu'ils furent
pousss  ce second crime pour n'avoir pas russi dans le premier; la
suite va nous montrer que les choses allrent plus loin qu'ils n'avoient
voulu, et achvera d'expliquer et de confirmer tout ce qui a prcd.

Il s'agit maintenant de raconter l'vnement lui-mme; et ici les
difficults se multiplient au milieu de mille rcits contradictoires o
chaque historien a puis selon ses passions et ses prjugs, o le vrai
est obscur, o l'exagration et le mensonge sont manifestes, o il faut
choisir la manire de raconter un fait entre vingt manires dont il est
racont. Nous essayerons, autant qu'il nous sera possible, d'y dmler
la vrit.

Maintenant qu'on avoit obtenu ou plutt arrach le consentement du roi,
la prudence vouloit qu'on ne perdt pas un moment pour l'excution: il
fut convenu qu'elle auroit lieu le lendemain mme 24 aot, fte de saint
Barthlemi, et qu'elle commenceroit au point du jour.

Le reste de la journe fut employ  tout prparer; et Charles se prta
ds lors  tous les dguisements ncessaires pour en assurer le succs.
Sur quelques craintes que l'amiral avoit tmoignes d'un mouvement
populaire dirig contre lui, il fit placer devant sa porte une compagnie
de gardes, y trouvant le double avantage de lui inspirer une entire
scurit, et de s'emparer ainsi de toutes les avenues de sa maison; en
mme temps tous les catholiques du voisinage reurent l'ordre de cder
leurs logements aux religionnaires qui voudroient se rapprocher de leur
chef. Ceci fait, les troupes dont se composoit la garde du roi furent
ranges dans la cour du Louvre et devant la porte; les ducs de
Montpensier, de Nevers, et plusieurs autres seigneurs dont on toit sr,
demeurrent en armes dans ses appartements.

Cependant ce prince avoit fait appeler le duc de Guise, et, lui
dcouvrant la rsolution qu'il venoit de prendre, l'avoit charg de
faire tuer l'amiral et de diriger toutes les suites de cette sanglante
excution. Il accepta une telle commission en homme depuis long-temps
impatient de venger la mort de son pre. Toutefois il ne l'accepta (et
la suite en fournira la preuve) que parce qu'il partageoit cette opinion
adopte par beaucoup d'autres, que les ordres du roi pouvoient lgitimer
un pareil acte; que c'toit une manire d'exercer la justice qui entroit
dans les attributions royales et que certaines circonstances pouvoient
autoriser; enfin, que les coups d'tat toient permis.

Immdiatement aprs, le prvt des marchands, Jean Charron, et Marcel,
son prdcesseur, qui tous les deux avoient la confiance des Parisiens,
furent mands, et l'ordre leur fut donn devant le roi par le marchal
de Tavannes, d'armer les compagnies bourgeoises et de les tenir prtes 
minuit  l'Htel-de-Ville. Ici les Mmoires de Brantme nous prsentent
un fait qu'il est important de recueillir. Comme ce fut une ncessit de
faire connotre  ces deux magistrats le but d'un semblable armement,
ils ne furent pas matres de dissimuler l'horreur qu'ils en ressentoient
et commencrent  s'excuser sur leur conscience; mais, Tavannes les
ayant alors menacs de l'indignation du roi, et ayant excit contre eux
le jeune prince, beaucoup moins anim que lui les pauvres diables ne
pouvant pas faire autre chose, rpondirent alors: Eh! le prenez-vous l,
Sire, et vous, monsieur? nous vous jurons que vous en aurez nouvelle,
car _nous y mnerons si bien les mains,  tort et  travers_, qu'il en
sera mmoire  jamais[73].

[Note 73: Nous citons ici cet auteur, dont nous rejetons ailleurs le
tmoignage, parce que le fait qu'il raconte se trouve d'accord avec ce
que disent d'autres relations, plus dignes de foi que ce qu'il a
recueilli et crit sur la nuit de la Saint-Barthlemi. Voil,
ajoute-t-il, comme une rsolution prise par force a plus de violence
qu'une autre, et comme il ne fait pas bon acharner un peuple: car il est
_assez prt plus qu'on ne veut_.]

Ils reurent ensuite les instructions suivantes, savoir: que le signal
seroit donn par la cloche de l'horloge du Palais; qu'on mettroit des
flambeaux aux fentres; que les chanes seroient tendues; qu'ils
tabliroient des corps-de-garde dans toutes les places et carrefours, et
que pour se reconnotre ils porteroient une charpe blanche au bras
gauche et une croix de mme couleur au chapeau.

On assure que dans un dernier conseil secret qui fut tenu aux Tuileries,
pour se concerter sur les dernires mesures, conseil qui se composoit du
duc d'Anjou, du duc de Nevers, du comte d'Angoulme, frre naturel du
roi et grand prieur de France, des marchaux de Tavannes, et de Retz, on
mit en dlibration si l'on envelopperoit dans la proscription le roi de
Navarre (c'est ainsi que nous devrons dsormais appeler le prince de
Barn), le prince de Cond, les marchaux de Montmorenci et de Damville;
que Tavannes et le duc de Nevers s'y opposrent fortement, et parvinrent
 les sauver.

On reposa deux heures, dit le duc d'Anjou, et au point du jour, le roi,
la reine ma mre et moi allmes au portail du Louvre joignant le jeu de
paume, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour
voir le commencement de l'excution. Un coup de pistolet se fait
entendre: Ne saurois dire en quel endroit, ajoute le prince, ni s'il
offensa quelqu'un; bien sais-je que le son nous blessa tous trois si
avant dans l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement, pris de
terreur et d'apprhension des grands dsordres qui s'alloient
commettre. Qui ne reconnot encore dans cette terreur soudaine dont
tous les trois furent frapps, l'effet  peu prs invitable d'un
dessein concert  la hte et dont les suites n'avoient point t
suffisamment calcules? Dans le trouble o les avoit jets ce petit
incident, ils envoyrent sur-le-champ vers le duc de Guise pour rvoquer
l'ordre qui lui avoit t donn; mais il n'toit plus temps. Nous
retournmes  notre premire dlibration, dit le prince, et peu  peu
nous laissmes suivre le cours et le fil de l'entreprise et de
l'excution.

En effet, un peu avant minuit, le duc de Guise, accompagn du duc
d'Aumale, du comte d'Angoulme et d'une troupe de capitaines et de
soldats d'lite, au nombre de trois cents, s'toit mis en marche vers la
demeure de l'amiral: arriv  la porte de son htel, il ordonna[74] que
les portes de la basse-cour en fussent enfonces; et aprs quelque
rsistance de la part des soldats huguenots que l'amiral y avoit placs
pour sa garde intrieure, lesquels furent tous assomms ou massacrs, La
Besme, Allemand et domestique du duc de Guise, Achille Patrucci,
Siennois, Sarlabous, mestre de camp et quelques autres, montrent 
l'appartement de l'amiral.

[Note 74: C'est ainsi que cette circonstance est raconte par quelques
crivains; d'autres disent qu'au nom du roi, les portes furent ouvertes,
et que celui qui en avoit rendu les clefs fut poignard sur-le-champ.]

Au bruit qui se faisoit dans sa maison, celui-ci avoit jug d'abord
qu'on en vouloit  ses jours; et il n'en douta plus au moment o il vit
parotre La Besme, qui entra le premier, arm d'un large pieu. Les
circonstances de ce qui se passa dans ce moment fatal sont racontes
diversement par les historiens[75]; mais ce qui est certain, c'est que
La Besme lui enfona presque aussitt son pieu dans la poitrine; les
autres l'achevrent de plusieurs coups de poignard, et, aussitt qu'il
fut expir, le jetrent par les fentres. Voyant ainsi son ennemi mort 
ses pieds, le duc de Guise sut assez se contenir pour ne rien laisser
parotre, ni sur son visage, ni dans ses paroles, de la joie que lui
causoit cette vue, et continua de donner ses ordres pour que l'on
massacrt tous les huguenots qui se trouvoient tant dans l'htel de
l'amiral que dans les maisons environnantes. Tous furent sabrs,
arquebuss ou poignards sans qu'il en chappt un seul[76].

[Note 75: Sur ce point, les mmoires du temps offrent en effet de
nombreuses variantes. Selon d'Aubign, il toit  genoux, appuy contre
son lit, quand les assassins entrrent; selon M. de Thou, il toit
debout derrire la porte; un autre veut qu'il ft assis dans son
fauteuil en robe de chambre, attendant tranquillement le coup de la
mort; le P. Daniel le suppose dans son lit, d'o il lui fait parler  La
Besme avec beaucoup de noblesse et de douceur[75-A].]

[Note 75-A: Voici ce petit discours qui, dans une telle situation,
semble bien invraisemblable. Jeune homme, tu devrois respecter mes
cheveux blancs, mais fais ce que tu voudras, tu ne m'abrgeras la vie
que de fort peu de jours.]

[Note 76: On nomme, parmi ces victimes, Tligni, gendre de l'amiral,
Guerchi, lieutenant de sa compagnie de gendarmes, Rouvrai, le marquis de
Renel, La Force, Soubise, La Chtaigneraie, Piles, Pontbreton, Pluviaut,
Lavardin, Baudin, Pardaillan, Berni, Francour, Crussol, Lvi, etc. Le
roi, qui aimoit le comte de La Rochefoucauld, avoit ordonn qu'on le
sauvt, mais, lorsque l'ordre arriva, il avoit dj t tu.
Quelques-uns prtendent que la veille ce prince avoit voulu le retenir
au Louvre pour l'arracher au pril dont il toit menac; que, n'ayant pu
y russir, il le laissa aller bien qu' regret, mais n'osant trop
insister, de peur de laisser deviner son secret.]

Dans le mme moment de semblables excutions se faisoient au Louvre, o
une douzaine de gentilshommes du roi de Navarre furent tus  coup de
hallebarde et d'pe. On les poursuivoit jusque dans les appartements
des princes et des princesses; mais plusieurs y trouvrent leur salut,
et les scnes de carnage furent moins violentes dans le palais du roi
que partout ailleurs[77].

[Note 77: La reine Marguerite avoit quitt sa mre assez tard, et
quelques paroles que lui avoit dites sa soeur, la duchesse de Lorraine,
l'avoient jete dans d'affreux pressentiments. Soudain je fus en mon
cabinet, dit-elle, je me mis  prier Dieu qu'il lui plt de me prendre
en sa protection, et qu'il me gardt, sans savoir de quoi ni de qui. Sur
cela, le roi mon mari, qui s'toit mis au lit, me manda que je m'en
allasse coucher, ce que je fis, et trouvai son lit entour de trente ou
quarante huguenots que je ne connoissois pas encore: car il y avoit fort
peu de temps que j'tois marie. Toute la nuit ils ne firent que parler
de l'accident qui toit advenu  M. l'amiral, se rsolvant, ds qu'il
seroit jour, de demander justice au roi de M. de Guise, et que si on ne
la leur faisoit, _ils se la feroient eux-mmes_..... La nuit se passa de
cette faon sans fermer l'oeil. Au point du jour, le roi mon mari dit
qu'il vouloit aller jouer  la paulme, attendant que le roi Charles ft
veill, se rsolvant soudain de lui demander justice. Il sort de ma
chambre et tous ces gentilshommes aussi. Moi, voyant qu'il toit jour,
vaincue du sommeil, je dis  ma nourrice qu'elle fermt la porte pour
pouvoir dormir  mon aise. Une heure aprs, comme j'tois le plus
endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains  ma porte, et
criant: _Navarre! Navarre!_ Ma nourrice pensant que ce fut le roi mon
mari, court vitement  la porte. Ce fut un gentilhomme nomm M. de
Tjan, qui avoit un coup d'pe dans le coude et un coup de hallebarde
dans le bras, et toit encore poursuivi de quatre archers qui entrrent
tous aprs lui dans ma chambre. Lui se voulant garantir se jeta dans mon
lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette  la ruelle,
et lui aprs moi, me tenant toujours  travers du corps. Je ne
connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit l pour
m'offenser, ou si les archers en vouloient  lui ou  moi. Nous criions
tous deux, et tions aussi effrays l'un que l'autre. Enfin Dieu voulut
que M. de Nanay, capitaine des gardes y vnt, qui me trouvant en cet
tat-l, encore qu'il y et de la compassion, ne put se tenir de rire,
et se courroua fort aux archers de cette indiscrtion, les fit sortir,
et me donna la vie de ce pauvre homme, qui me tenoit, lequel je fis
coucher et panser dans mon cabinet, jusques  tant qu'il ft du tout
guri. En changeant de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de
sang, M. de Nanay me conta ce qui se passoit, et m'assura que le roi
mon mari toit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal; et me
faisant jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena dans la chambre de
ma soeur madame de Lorraine, o j'arrivai plus morte que vive, et
entrant dans l'antichambre de laquelle les portes toient toutes
ouvertes, un gentilhomme nomm Bourse, se sauvant des archers qui le
poursuivoient, fut perc d'un coup de hallebarde  trois pas de moi. Je
tombai de l'autre ct presque vanouie entre les bras de M. de Nanay,
et je pensois que ce coup nous et percs tous deux. Et, tant un peu
remise, j'entrai en la petite chambre o couchoit ma soeur. Comme
j'tois l, M. de Miossans, premier gentilhomme du roi mon mari, et
Armagnac, son premier valet de chambre, m'y vinrent trouver pour me
prier de leur sauver la vie. Je m'allai jeter  genoux devant le roi et
la reine ma mre pour les leur demander; ce qu'enfin ils
m'accordrent.]

Tandis que ces choses se passoient dans la demeure royale et dans celle
de Coligni, le signal ayant t donn  l'horloge du Palais, les soldats
et les bourgeois arms que l'on avoit rpandus dans les divers
quartiers de Paris, y exeroient de terribles cruauts au grand regret
des conseillers, dit Tavannes, n'ayant t rsolu que la mort des chefs
et des factieux. Ils n'avoient point prvu les excs auxquels ne
pouvoit manquer de se livrer un peuple depuis long-temps anim d'une
haine implacable contre les huguenots, qui conservoit un profond
ressentiment des outrages et des violences qu'il en avoit plusieurs fois
prouvs, et  qui l'on fournissoit si imprudemment l'occasion de se
venger. Ainsi donc, pour les avoir _acharns_[78], ils allrent plus
loin qu'on n'auroit voulu; et ce fut de ce ct que se passrent les
scnes les plus affreuses et les plus lamentables: car partout o ces
furieux savoient qu'il y avoit des huguenots, ils alloient les massacrer
et les assommer, sans distinction d'ge, de sexe et de condition,
bourgeois, gentilshommes, magistrats, artisans. Plusieurs mme se
servirent de cette horrible occasion pour assouvir leurs vengeances
particulires ou leur avidit; et des catholiques dsigns comme
huguenots  la fureur du peuple, furent envelopps dans le massacre[79].
C'toit tre huguenot, dit Mzeray, que d'avoir de l'argent, ou des
charges envies, ou des hritiers affams. Ici un auteur protestant
rend  l'humanit des chefs catholiques un hommage qui ne peut parotre
suspect; et son rcit, qui contredit d'autres narrations adoptes de
prfrence par l'esprit de parti, confirme encore tant d'autres preuves
accumules sur toutes les circonstances de cet affreux vnement, pour
dmontrer qu'en effet on ne vouloit que la _mort des chefs et des
factieux_, c'est--dire, de ceux qui avoient port les armes, qui
toient prts  se rallier au premier signal qui leur seroit donn; et
que tout le reste n'avoit t ni prvu ni ordonn et ne fut point
approuv. Entre les seigneurs franois, dit La Popelinire[80], qui
furent remarqus avoir garanti la vie  plus de _confdrs_, les ducs
de Guise, d'Aumale, Biron, Bellivre et Walsingham, ambassadeur Anglois,
les obligrent plus.... aprs mme qu'on eut fait entendre au peuple que
les huguenots, _pour tuer le roi_, avoient voulu _forcer les
corps-de-garde_, et que j ils avoient tu plus de vingt soldats
catholiques. Alors ce peuple, guid d'un dsir de religion, joint 
l'affection qu'il porte  son prince, en et montr _beaucoup
davantage_, si quelques seigneurs, _contents de la mort des chefs_, ne
l'eussent _souvent dtourn_; plusieurs Italiens mme, courant monts et
arms par les rues, tant de la ville que des faubourgs, _avoient ouvert
leurs maisons_  la seule retraite des plus heureux.

[Note 78: On fit courir parmi eux le bruit que les huguenots avoient
conspir contre le roi et ses frres, contre la reine et mme contre le
roi de Navarre. Le Martyrographe des protestants rapporte lui-mme que
les meurtriers disoient aux passants en leur montrant les corps morts:
Ce sont eux qui ont voulu nous _forcer_, afin de tuer le roi. (Hist.
des mart. persec. et mis  mort pour la vrit de l'vang., etc., p.
713, 1582.)]

[Note 79: Entre autres un matre des requtes nomm Guillaume Bertrand
de Villemont, et Jean Rouillard, chanoine de Notre-Dame, conseiller au
parlement.]

[Note 80: Hist. de France, p. 67, 1581.]

Sur la simple autorit de Brantme, crivain dont le tmoignage est si
justement suspect, et qui ne prsente mme cette anecdote que comme un
simple _ou-dire_, la plupart des historiens et mme quelques-uns des
plus graves ont racont que Charles IX, plac  l'une des fentres du
Louvre, tiroit avec une carabine sur les calvinistes qui essayoient, en
traversant la rivire, de se sauver au faubourg Saint-Germain. Cette
circonstance devenue fameuse et qui, jusqu' nos jours, a servi de texte
 tant de dclamations furibondes, est, parmi tant d'autres que rejette
la saine critique, celle dont il est le plus facile de dmontrer la
fausset[81]. Ce qui est plus vrai, c'est que le massacre, loin d'avoir
dur trois jours, comme le dit le mme crivain, cessa dans la journe
mme. Le roi, vers le soir du dimanche, dit La Popelinire, fit faire
dfense  son de trompe, que ceux de la garde et des officiers de la
ville ne prissent les armes ni prisonnier, _sur sa vie_; ains que tous
fussent mis s mains de la justice, et qu'ils se retirassent en leurs
maisons clauses, ce qui devoit apaiser la fureur du peuple, et _donner
loisir  plusieurs de se retirer hors de l_[82].

[Note 81: D'Aubign, qui a mis tant d'exagration dans le rcit de cette
affreuse catastrophe, et fait une espce de roman d'un vnement qui
n'avoit pas besoin d'ornements mensongers pour tre pathtique,
d'Aubign, le plus discrdit des historiens protestants, par son
extrme partialit, ne parle qu' peine de cette carabine de Charles IX,
et comme d'un conte populaire auquel il ne croyoit point. M. de Thou
n'en dit rien; et sans doute il n'y a pas dans son silence quelque
intention de mnager Charles IX, qu'il appelle un _enrag_. Si le fait
toit vrai, le duc d'Anjou n'auroit pas manqu d'en faire mention dans
son rcit; puisque c'toit un moyen de faire retomber sur le roi tout
l'odieux d'un massacre dont on l'accusoit lui particulirement d'tre
l'auteur; d'ailleurs on a justement observ que la rivire toit moins
couverte en cet endroit de fuyards que de Suisses qui passoient l'eau
pour aller achever cette affreuse besogne dans le faubourg
Saint-Germain: ainsi le roi auroit tir sur ses propres troupes, au lieu
de tirer sur ceux qu'il appeloit ses ennemis; enfin Brantme, qui nous
avertit qu'alors il n'toit point  Paris, et que sur tout ce qui s'est
pass dans cette nuit fatale, il ne parle que d'aprs les bruits qu'il a
pu recueillir, a soin d'infirmer lui-mme son tmoignage sur le fait de
cette carabine, en nous disant qu'_elle ne pouvoit pas porter si loin_.
(log. de Cather. de Mdic.)]

[Note 82: La Popelinire, liv. 29, p. 67.]

 l'exception du corps de l'amiral, qui fut tran par la populace dans
les rues de Paris, mutil et pendu au gibet de Montfaucon[83], tous les
cadavres furent jets dans la rivire; et cette circonstance, sur
laquelle nous allons revenir, nous servira  claircir une autre
circonstance des plus importantes parmi toutes celles qui accompagnrent
cet affreux vnement.

[Note 83: C'est encore sur l'autorit de Brantme que plusieurs
historiens nous reprsentent Charles IX se rendant en grande pompe 
Montfaucon pour y repatre ses yeux de cet horrible spectacle. Cependant
les dtails mmes dont on accompagne le rcit de cette odieuse
promenade, lui tent toute apparence de vrit. En effet, on dit que
quelques personnes de sa suite s'tant bouch le nez,  cause de l'odeur
infecte qu'exhaloit le cadavre, il les en railla, en leur disant que le
_corps d'un ennemi sent toujours bon_. Or il ne parot pas vraisemblable
que le lendemain mme de la mort de l'amiral, son corps ft parvenu  un
tel degr de putrfaction, qu'au milieu d'une plaine, l'air environnant
pt en tre infect; et du reste ce mot est trop visiblement imit du
mot atroce de Vitellius sur le champ de bataille de Bdriac, pour ne pas
parotre arrang. Le plagiat est vident; et les calvinistes n'toient
pas assez scrupuleux pour ne pas faire d'un tel mot, en une telle
occasion, et  l'gard d'un prince qu'ils avoient en horreur, une
application qu'ils croyoient heureuse.]

Qu'on repasse maintenant tout ce qui a prcd, et l'on y cherchera
vainement la moindre trace du fanatisme religieux, si ce n'est dans
quelques agents subalternes de ces massacres, dont les chefs toient si
loin d'approuver la furie que, par toutes sortes de moyens, ils
essayrent d'en arrter les excs. Qui ne sait quelle toit la religion
de Catherine, qui conut la premire pense de ces assassinats? et
encore un coup, quels sont les moyens qu'elle emploie pour entraner 
frapper un tel coup le fils dont elle connoissoit si bien le caractre,
et dont elle savoit si adroitement matriser et diriger toutes les
affections? Elle lui montre les partis en prsence, la guerre civile sur
le point d'clater, sa couronne prte  lui chapper, ses jours menacs,
les rebelles l'assigeant dj dans son propre palais; et,  vrai dire,
le tableau qu'elle lui prsentoit n'toit point charg. Sans doute
l'assassinat de Coligni, premier crime dont elle toit seule coupable,
et qui doit retomber uniquement sur sa tte, avoit excit les fureurs
des calvinistes et rduit les choses  cette extrmit; mais enfin elles
y toient parvenues, et le danger toit imminent. Enfin le dirons-nous?
ce mme Charles, en sa qualit de roi (et les rois d'alors croyoient ne
devoir compte qu' Dieu), crut n'exercer ici qu'un acte de justice dans
des formes _extraordinaires_, et suffisamment justifies  ses yeux par
la situation presque dsespre  laquelle il se trouvoit rduit[84].
Il ne vouloit, nous le rptons, que la mort _des chefs_ et _des
factieux_: il eut mme beaucoup de peine  y consentir; et, comme il le
dclara lui-mme plus d'une fois  sa soeur Marguerite, _si on ne lui
et fait entendre qu'il y alloit de sa_ VIE _et de son_ TAT, _il ne
l'et jamais fait_. Cette action n'en est pas moins horrible, contraire
 toutes les maximes de l'vangile,  toutes ces lois d'quit, de
douceur, d'humanit, qu'il a introduites au milieu des socits qui
vivent sous son empire; mais enfin nous racontons des faits et rien de
plus; nous cherchons  les prsenter sous leur vritable point de vue;
et plus une telle conduite est indigne d'un roi chrtien, plus nous
prouvons la vrit de ce que nous avons voulu d'abord tablir, que la
religion fut entirement trangre  la pense du crime et  son
excution.

[Note 84: Ceci n'est point une simple conjecture que nous hasardons
tmrairement: nous en trouvons la preuve dans la lettre que le roi
crivit quelques semaines aprs  M. de Schomberg, son ambassadeur
auprs des princes d'Allemagne, lettre qui prouve d'ailleurs  quel
point l'amiral lui toit devenu odieux: Il avoit plus de puissance, dit
ce prince, et toit mieux obi de ceux de la nouvelle religion, que je
n'tois, ayant moyen par la grande autorit usurpe sur eux, de me les
soulever, et de leur faire prendre les armes contre moi, toutes et
quantes fois que bon lui sembleroit; ainsi que plusieurs fois il l'a
assez montr... de sorte que s'tant arrog une telle puissance sur
mesdits sujets, je ne me pouvois dire roi absolu, mais commandant
seulement une des parts de mon royaume. Donc, s'il a plu  Dieu de m'en
dlivrer, j'ai bien occasion de l'en louer, et bnir le juste chtiment
qu'il a fait dudit amiral et de ses complices. Il ne m'a pas t
possible de _le supporter plus longuement_; et je me suis rsolu de
_laisser tirer le cours d'une justice,  la vrit_ EXTRAORDINAIRE, _et
autre que je n'aurois voulu_, mais telle qu'en semblable personne _il
toit ncessaire_ de la faire. (Mm. de Villeroy, t. 4.)]

De ce que le massacre de la Saint-Barthlemi n'a point t
prmdit[85], il s'ensuit que la proscription n'a pu regarder que Paris
et qu'elle ne s'tendoit point au del. En effet, bien que la plupart de
nos historiens aient crit que, le jour mme qui prcda ce massacre,
des courriers avoient t expdis  tous les gouverneurs de provinces,
pour leur enjoindre de faire prendre les armes aux catholiques et de
faire main basse sur les huguenots, les monuments les plus authentiques,
les dates de ces excutions sanglantes dans les villes qui en furent le
thtre, les circonstances qui les accompagnrent, tout prouve que les
courriers du roi, loin de porter des ordres aussi atroces, toient
rellement chargs d'instructions toutes contraires; et c'est un point
historique sur lequel la saine raison a jet, dans le sicle dernier,
tant de lumires, qu'il n'est plus permis de se montrer assez ignorant
pour rpter ce mensonge emprunt  M. de Thou et aux crivains
protestants[86].

[Note 85: Aux tmoignages si frappants, si dcisifs que nous avons dj
cits, il faut joindre ceux de Tavannes, de Brantme, de Matthieu, et
mme du protestant La Popelinire. M. de Thou lui-mme n'ose adopter la
fable monstrueuse et dpourvue de toute vraisemblance qui fait
considrer ce massacre comme un projet concert au voyage de Bayonne.
Tout ce qu'il peut faire en faveur d'un parti pour lequel sa partialit
est si manifeste, c'est de ne pas entreprendre de la rfuter.]

[Note 86: C'est  l'abb de Caveyrac, si effrontment accus par
Voltaire d'avoir fait l'apologie de la Saint-Barthlemi (ce que tant
d'autres ont rpt aprs lui, ou sottement, ou malignement, et la
plupart sans l'avoir lu), que nous devons sur cette circonstance les
recherches les plus exactes et les plus curieuses. Il prouve jusqu'
l'vidence: 1 qu'il y eut deux messages diffrents, envoys,  trs-peu
de distance l'un de l'autre, aux gouverneurs des provinces; le premier
immdiatement aprs la blessure de l'amiral, Charles IX tant encore
dans l'erreur sur les vritables auteurs de cet assassinat, et
craignant, avec juste raison, qu'il n'excitt la fureur des huguenots
contre les catholiques, partout o ceux-ci se trouveroient les plus
foibles: dans ce message, il leur rendoit compte de l'vnement, et
dclaroit que son intention toit qu'il en ft fait _bonne, brive et
rigoureuse justice_. Dans le second message, parti dans la journe du
24, et toujours avec cette mme intention de prvenir les vengeances que
les partis pouvoient exercer les uns contre les autres, et surtout de
protger les catholiques dans les villes o les huguenots toient les
plus forts, le roi apprenoit  ces mmes gouverneurs ce qui s'toit
pass depuis le premier vnement; et, le rejetant sur l'ancienne
inimiti des deux maisons de Guise et de Chtillon, les exhortoit 
prendre toutes mesures ncessaires pour que semblables scnes
n'arrivassent point dans leurs gouvernements. 2. L'abb de Caveyrac
prouve ensuite qu'il n'existe contre l'authenticit de ces deux
messages, confirme par la conduite de tous ces gouverneurs, que deux
pices, la lettre du vicomte d'Ortes, commandant de Bayonne, et celle de
la reine  Strozzi, pices dont il dmontre sans rplique
l'invraisemblance et la fausset. 3. Ce sont les actes mmes des
prtendus martyrs protestants qui lui fournissent la preuve, que les
massacres qui eurent lieu dans plusieurs villes et aprs la nouvelle
reue de celui de Paris, n'eurent d'autre cause que cette haine violente
et ces dsirs de vengeance dont les catholiques toient anims contre
les protestants pour tant de maux qu'ils en avoient soufferts;  quoi il
faut ajouter cette espce d'anarchie qu'avoit produite une guerre civile
si longue et si acharne, qui faisoit que, dans tout ce qui avoit
rapport  ces funestes ressentiments, la voix des chefs n'toit plus
coute; assertion que cet crivain fortifie en faisant voir que ce fut
principalement dans les villes qui avoient t le plus maltraites par
les calvinistes que se commirent les meurtres, et surtout en rapportant
les dates de ces diverses excutions, dates si diffrentes entre elles,
qu'elles dtruisent jusqu'au moindre soupon d'un dessein concert
d'avance[86-A]. (Dissert. sur la Saint-Barthlemi, p. XXI _et seqq_.)

Aux preuves apportes par l'abb de Caveyrac, il faut joindre un
document d'autant plus prcieux, que le temps ne nous a conserv qu'un
trs-petit nombre de monuments de ce genre[86-B]; c'est une de ces
lettres de Charles IX, crites aux gouverneurs de province; elle est
adresse  M. de Joyeuse, alors gouverneur gnral du Languedoc. Dans
cette lettre, que nous croyons devoir rapporter tout entire, le roi
rappelle celle qu'il a crite deux jours auparavant  ce mme seigneur
au sujet de la blessure de l'amiral; et s'il n'y dit pas la vrit sur
tous les points, il en manifeste du moins qu'en l'crivant, son
intention est d'arrter l'effusion du sang.

M. de Joyeuse, vous avez entendu ce que je vous crivis avant-hier de
la blessure de l'amiral, et que j'tois aprs  faire tout ce qui
m'toit possible pour la vrification du fait et chtiment des
coupables,  quoi il ne s'est rien oubli. Depuis il est advenu que ceux
de la maison de Guise, et les autres seigneurs et gentilshommes qui leur
adhrent, et n'ont pas petite part en cette ville, comme chacun sait,
ayant su certainement que les amis dudit amiral vouloient poursuivre sur
eux la vengeance de cette blessure pour les souponner,  cette cause et
occasion se sont si fort mus cette nuit passe, qu'entre les uns et les
autres a t passe une grande et lamentable sdition, ayant t forc
le corps de garde qui avoit t ordonn  l'entour de la maison dudit
amiral, lui tu avec quelques gentilshommes, comme il a t aussi
massacr d'autres en plusieurs endroits de la ville. Ce qui a t men
avec une telle furie, qu'il n'a t possible d'y mettre le remde tel
qu'on et pu dsirer, ayant eu assez  faire  employer mes gardes et
autres forces pour me tenir le plus fort en ce chteau du Louvre, pour
aprs faire donner ordre par toute la ville  l'apaisement de la
sdition, qui est  cette heure amortie, grce  Dieu: tant advenue par
la querelle particulire qui est, de long-temps y a, entre ces deux
maisons: de laquelle ayant toujours prvu qu'il succderoit quelque
mauvais effet, j'avois fait ci-devant tout ce qui m'toit possible pour
l'apaiser, ainsi que chacun sait: n'y ayant en ceci rien de _la rompure
de l'dit de pacification_, lequel je veux tre entretenu autant que
jamais. Et d'autant qu'il est grandement  craindre que telle excution
_ne soulve mes sujets les uns contre les autres_, et ne se fassent _de
grands massacres_ par les villes de mon royaume, en quoi j'aurois _un
merveilleux regret_, je vous prie faire publier et entendre _par tous
les lieux et endroits de votre gouvernement_, que chacun ait  _demeurer
en repos_ et se contenir en sa maison, ne prendre les armes, _ni
s'offenser les uns contre les autres, sur peine de la vie_; et faisant
garder et soigneusement observer mon dit de pacification:  ces fins,
et pour faire punir les contrevenants, et _courir sur ceux qui se
voudroient mouvoir_ et _contrevenir  ma volont_, vous pouvez, tant de
vos amis de mes ordonnances, qu'autres, qui avertissant les capitaines
et gouverneurs des villes et chteaux de votre gouvernement, prendre
garde  la conservation et sret de leurs places, de telle sorte qu'il
n'en advienne faute, m'avertissant au plus tt de l'ordre que vous y
aurez donn, et comme toutes choses se passeront en l'tendue de votre
gouvernement. Puisse le Crateur vous avoir, M. de Joyeuse, en sa sainte
et digne garde. crit  Paris, le XXIV aot M. V. LXXII. _Sign_
CHARLES, et au-dessous, FIZIER[86-C].]

[Note 86-A: Le massacre se fit  Meaux le lundi 25 aot,  la Charit le
26,  Orlans le 27,  Saumur et  Angers le 29,  Lyon le 30,  Troyes
le 3 septembre,  Bourges le 11 de ce mme mois,  Rouen le 17,  Romans
le 30,  Toulouse le 23,  Bordeaux le 3 octobre.]

[Note 86-B: On en trouve deux  peu prs pareilles dans les Mm. de
l'tat de la France, l'une  M. Chabot, gouverneur de Bourgogne, l'autre
 Montpezat, snchal de Poitou.]

[Note 86-C: Au dos est crit:  M. de Joyeuse, cheval. de mon ordre,
cons. en mon conseil priv, capitaine de 50 lances, et mon lieut.-gn.
en Languedoc.--(Cette lettre est extraite des registres du prsidial de
Nmes.)]

De mme en lisant ces crivains menteurs et passionns, on se fait de
ce massacre des images si effroyables, si exagres, qu'il semble qu'
aucune autre des poques les plus tragiques de l'histoire autant de
sang n'a t vers. Si l'on en croit les rcits de d'Aubign et de
quelques autres, les rues toient jonches de cadavres; les portes
cochres en toient encombres; on les entassoit dans le Louvre par
monceaux; ils arrtoient le cours des rivires, et leurs eaux en toient
infectes. Il n'y eut que trop de victimes dans cette nuit dtestable et
dans les imitations qui en furent faites dans plusieurs villes de
France; mais lorsque l'on vient, cartant ces exagrations,  consulter
des tmoignages plus srs, on est confondu de la lgret tmraire avec
laquelle tant d'historiens ont accrdit les erreurs et les impostures
des calvinistes, comme s'ils eussent eu le mme intrt qu'eux  aigrir
les haines et  accrotre l'horreur que doit inspirer ce sinistre
vnement[87]. Il faut donc le dire: tout horrible qu'elle est,
l'excution de la Saint-Barthlemi et celles qui la suivirent furent
moins sanglantes que tant d'autres dont les calvinistes avoient
pouvant la France: les premiers ils donnrent l'exemple de tant de
barbarie, et si la vengeance toit permise  des chrtiens; on pourroit
dire que jamais plus cruels outrages n'excitrent de plus justes
ressentiments. Qui pourroit en compter le nombre et en exprimer les
excs, pendant douze annes dj coules d'une guerre civile dont ils
toient seuls les auteurs? Que faisoient-ils partout o ils se
montroient les plus forts? Ils ravageoient les campagnes, brloient ou
dmolissoient les glises, les dpouilloient de leurs richesses, y
commettoient les plus excrables profanations[88]; massacroient les
prtres et les religieux qui ne vouloient pas racheter leurs jours par
l'apostasie; passoient des populations entires au fil de l'pe,
inventoient des supplices nouveaux pour les catholiques qui tomboient
entre leurs mains[89], et poussoient leur rage sacrilge jusqu' violer
les tombeaux[90]. Les habitants de Paris pouvoient-ils oublier le
tumulte de Saint-Mdard[91] et tant d'autres violences dont ils
s'toient rendus coupables envers eux, chaque fois que l'autorit,
foiblissant en leur faveur, avoit encourag leur fanatisme et leur
insolence? Deux entreprises de ces rebelles sur deux rois[92], dont l'un
ne parvint que par une espce de prodige  se rfugier dans leurs murs,
ne suffisoient-elles pas pour exasprer un peuple qui aimoit et
respectoit ses souverains? Que vouloient-ils? que prtendoient-ils?
quelle toit leur mission? sur quoi fondoient-ils leur autorit? o
toient leurs miracles pour prcher un nouvel vangile et prtendre
imposer une religion nouvelle  vingt millions d'hommes qui trouvoient
bonne celle qu'ils avoient, et ne vouloient point en changer?
pouvoient-ils oprer un tel changement sans bouleverser l'tat? Partout
o ils avoient introduit leurs doctrines, n'avoient-ils pas opr des
bouleversements; et dans un tel cas, n'toit-ce pas, nous ne dirons pas
seulement un droit, mais un devoir pour l'tat de les traiter comme ses
plus dangereux ennemis, d'exercer sur eux les plus terribles
chtiments? Si la Providence, dont les dcrets sont impntrables et
qui sans doute vouloit prouver et punir la France, ne lui et point
enlev, par un nouveau crime de ces sectaires, l'homme incomparable qui,
ayant reconnu toute la grandeur du mal, toit enfin parvenu  rassembler
entre ses mains tout ce qu'il falloit de puissance pour y appliquer le
remde, l'hrsie, poursuivie sans relche, attaque jusque dans sa
racine, et t ou dtruite ou expulse de ce beau royaume; et ces maux,
ainsi que ces crimes, qui naquirent de la foiblesse du gouvernement et
de la rvolte des sujets, ne seroient jamais arrivs. Oui, sans doute,
on fut coupable des deux cts: au milieu de tant de dsordres et de
calamits, les esprits s'exaltrent, les caractres s'endurcirent, les
moeurs devinrent atroces et les catholiques se montrrent  leur tour
factieux, rebelles, fanatiques; mais ils ne le furent que parce que les
calvinistes l'avoient t avant eux; s'ils portrent depuis leurs
fureurs jusqu'au rgicide, les calvinistes leur en avoient donn des
leons; les Franois, nous le rptons, n'toient point tels auparavant:
ils furent alors ce que les calvinistes les avoient faits; et, ce mal
dont ceux-ci sont les seuls auteurs, tant retomb sur leur tte, nous
avons le droit d'en gmir et de le dtester: ils n'ont pas celui de nous
le reprocher et de s'en plaindre.

[Note 87: Rien de plus difficile que de dterminer le nombre des
personnes qui ont pri, tant le jour de la Saint-Barthlemi, que par
suite de ce funeste vnement. Il est trs-probable que sur ce point
aucun historien n'a dit vrai, puisqu'il n'en est pas deux qui
s'accordent ensemble dans leurs calculs. Prfixe dit cent mille; Sully
soixante-dix mille; de Thou trente mille _ou mme un peu moins_; La
Popelinire _plus de_ vingt mille; le Martyrologe des calvinistes quinze
mille; Paprie-Masson _prs de_ dix mille.

Auquel s'arrter de ces calculs si diffrents entre eux? Chacun de ces
historiens affirme sans apporter de preuves. Cependant, parmi eux, le
Martyrographe des protestants _semble mriter_ plus d'attention; le but
du livre _in-folio_ qu'il a crit toit de recueillir les noms, et de
conserver la mmoire de tous ceux qui avoient pri pour la cause du
_pur_ vangile: on doit croire qu'il y a mis tous ses soins; il a d
recevoir de toutes parts des documents; et le zle des uns, la vanit
des autres, tous les intrts communs et particuliers ont d se runir
pour lui fournir les matriaux les plus nombreux et les plus exacts. Il
avoit lui-mme le plus grand intrt  ne rien omettre; et nous pouvons
lui supposer quelque propension  exagrer, plutt qu' rester
au-dessous du vrai. On remarque donc que, parlant en gnral du nombre
des victimes, il le porte  _trente mille_; entrant ensuite dans un plus
grand dtail, il n'en trouve que _quinze mille cent trente-huit_; enfin,
quand il faut en venir  les dsigner par leurs noms, le dirons-nous? il
n'en peut nommer que _sept cent quatre-vingt-six_. Ce tableau est
curieux et mrite d'tre mis sous les yeux de nos lecteurs.


_Nombre des calvinistes qui ont pri  la Saint-Barthlemi, extrait du
Martyrologe des calvinistes, imprim en 1582._

  +----------------------+---------------------------------------------+
  |        NOMS          |               NOMBRE DE CEUX                |
  |     des villes       | qui ne sont que dsigns. | qui sont nomms.|
  | o ils ont t tus. |  En bloc.  |  En dtail.  |                 |
  +----------------------+------------+--------------+-----------------+
  |  Paris              |    10000   |     468      |        152      |
  |  Meaux              |      225   |              |         30      |
  |  Troyes             |       37   |              |         37      |
  |  Orlans            |     1850   |              |        156      |
  |  Bourges            |       23   |              |         23      |
  |  la Charit         |       20   |              |         10      |
  |  Lyon               |     1800   |              |        144      |
  |  Saumur et Angers   |       26   |              |          8      |
  |  Romans             |        7   |              |          7      |
  |  Rouen              |      600   |              |        212      |
  |  Toulouse           |      306   |              |                |
  |  Bordeaux           |      274   |              |          7      |
  |                      |     -----  |              |       -----     |
  |                      |    15138   |              |        786      |
  +----------------------+------------+--------------+-----------------+

Que l'on compare maintenant ce tableau  ce que dit l'ouvrage dont il
est extrait; on y trouvera des contradictions qui vont jusqu'
l'absurde. L'auteur suppose en gros _dix mille_ victimes  Paris; au
dtail il n'en compte plus que _quatre cent soixante-huit_, et, pour
complter ce nombre, il faut qu'il recueille tous les meurtres commis 
la croix du Trahoir, dans la rue Btizy, o demeuroit l'amiral, aux
prisons, dans les maisons du pont Notre-Dame, et gnralement dans
presque tous les quartiers o s'tendoit le massacre; puis, de tous ces
infortuns, il n'en peut nommer que _cent cinquante-deux_. De cette
diffrence norme et que rien ne peut expliquer, on a justement conclu
qu'il s'toit tromp d'un zro dans ses valuations, et qu'il falloit
rduire  1000 au lieu de 10000 le nombre des _mis  mort  Paris_, ce
qui s'accorde avec le calcul de La Popelinire.

Cette opinion, la seule qui soit vraisemblable, se trouve fortifie par
un compte de l'Htel-de-Ville, lequel nous apprend que les prvts des
marchands et chevins avoient fait enterrer les cadavres aux environs de
Saint-Cloud, Auteuil et Chaillot, au nombre de _onze cents_. Or le
Martyrologe nous apprend que les charrettes charges de corps morts de
damoiselles, femmes, filles, hommes et enfants, toient menes et
dcharges  la rivire. Ces cadavres s'arrtrent, partie  une petite
le qui toit alors vis--vis le Louvre, partie  celle que l'on nomme
aujourd'hui l'le des Cygnes; ce qui mit dans la ncessit de les
retirer de l'eau et de les enterrer, pour viter l'infection qui pouvoit
en rsulter. Le mme crivain, d'accord avec ce compte, nous apprend
qu'on y commit _huit_ fossoyeurs qui y travaillrent pendant _huit_
jours[87-A]. Il n'est presque pas possible, observe trs-judicieusement
l'abb de Caveyrac, que _huit_ fossoyeurs aient pu enterrer en _huit_
jours _onze cents cadavres_; il falloit les tirer de l'eau ou du moins
du bas de la rivire; il falloit creuser des fosses un peu profondes
pour viter la corruption; le terrain o elles furent faites est
trs-ferme, souvent pierreux: comment chacun de ces huit hommes
auroit-il donc pu enterrer, pour sa part, cent trente-sept corps en huit
jours? Il est difficile de le concevoir; mais, ce qui est beaucoup plus
probable, c'est que ces hommes grossiers toient plutt intresss 
_augmenter_ le nombre des morts qu' le _diminuer_, parce qu'il en
pouvoit rsulter pour eux un accroissement de salaire; et si ce compte,
qui est authentique, peut tre souponn, dans ses dtails, de quelque
infidlit, ce seroit plutt en _plus_ qu'en _moins_; et nous trouverons
ainsi  peu prs _mille personnes_ massacres  Paris, ainsi que La
Popelinire l'a crit[87-B].

Toutes ces observations critiques sont applicables aux autres villes o
l'on massacra les protestants; et si l'on veut s'en faire une rgle, et
toujours en suivant les valuations et les dsignations prcises donnes
par le Martyrographe, on trouvera avec l'abb de Caveyrac qu'il n'est
gure possible, en portant ce compte au plus haut, de trouver plus de
deux mille victimes dans la France entire, Paris compris.]

[Note 87-A: _Extrait d'un livre des comptes de l'htel-de-ville de
Paris._ Aux fossoyeurs des Saints-Innocents, vingt livres  eux
ordonnes par les prvts des marchands et chevins par leur mandement
du 13 septembre 1572, pour avoir enterr, depuis huit jours, onze cents
corps morts, ez environs de Saint-Cloud, Auteuil et Challuau. _Nota._
Il y avoit eu un pareil mandement du 9 septembre, pour quinze livres
donnes  compte aux mmes fossoyeurs.]

[Note 87-B: De Thou qui en compte _deux mille_, n'osant pas sans doute
aller au del _du double_ de ce que La Popelinire avoit crit trente
ans aprs lui, imagine, pour rendre la chose plus croyable, l'anecdote
d'un certain _Cruc_, homme _ figure patibulaire_, qu'il dit avoir vu
bien des fois se vanter en montrant insolemment son bras nud, que ce
bras avoit gorg ce jour-l plus de quatre cents personnes. Il y a sur
ce rcit deux observations  faire: la premire, c'est qu'il est
physiquement impossible qu'un homme, dans l'espace de quelques heures,
ait pu commettre  lui seul _quatre cents meurtres_ sur des individus
qu'il falloit aller massacrer les uns aprs les autres dans leurs
maisons, o les assassins se rendoient ncessairement en troupes, dans
lesquelles il falloit chercher ceux qui se cachoient, vaincre les
rsistances que leur opposoit le dsespoir de leurs victimes, etc., etc.
La seconde, c'est qu'en supposant mme la chose possible, si, sur deux
mille, cet homme en et tu quatre cents pour sa part, il n'auroit
laiss presque rien  faire  ses compagnons, qu'il faut supposer alors
uniquement chargs de se saisir des gens et de les lui amener pour qu'il
les expdit. Cependant tous les historiens ont rpt avec l'exactitude
la plus scrupuleuse ce conte plus absurde que ceux de l'Ogre et de la
Barbe-Bleue.]

[Note 88:  Orlans,  Valence,  Lyon,  Sainte-Foi et  Nmes, ils
chassrent l'vque de son sige, les chanoines de leur glise, les
religieuses de leurs couvents; s'emparrent  main arme de la
cathdrale, renversrent les autels, brlrent les images, et
substiturent le prche  la messe.]

[Note 89: Le baron des Adrets commit  lui seul plus de meurtres que
n'auroient pu faire plusieurs Saint-Barthlemi. Cet homme atroce, qui
baignoit ses enfants dans le sang (Brantme, _loge de Montluc_), pour
les accoutumer  le rpandre, couvrit de ruines et inonda de sang le
Lyonnois, le Forets, le Vivarais, l'Auvergne, la Provence, le Languedoc.

On sait qu' Mornas et  Montbrison il foroit les prisonniers qu'il
avoit faits  sauter du haut d'une tour sur les piques de ses soldats;
qu'ayant pris Pierrelatte et Bolne, il dtruisit ces deux villes et
tous leurs habitants, etc. Ce qu'il commit d'horreurs dans ces provinces
ne se peut compter; et si les catholiques usrent quelquefois aussi
cruellement de la victoire, les dates de leurs excs prouvent qu'ils ne
faisoient que suivre les exemples de leurs ennemis, forcs qu'ils
toient en quelque sorte par ces barbares d'user de reprsailles. C'est
ainsi que Montluc se vengea  Montmarsan de la capitulation si
indignement viole par Montgommery  Navarrins, etc., etc.]

[Note 90: Ils profanrent ceux de Jean d'Orlans  Angoulme, de Louis
XI  Clry, de Jeanne de France  Bourges, de Franois II  Orlans, des
Conds  Vendme.]

[Note 91: _Voyez_ p. 79.]

[Note 92: La conspiration d'Amboise et l'affaire de Meaux, _Voyez_ p. 48
et 131.]

Parmi les chefs du parti huguenot dont on avoit particulirement rsolu
la mort, plusieurs se sauvrent, entre autres Rohan, le vidame de
Chartres, Montgommeri, Grammont, Duras, Gamache, Bouchavannes:
quelques-uns de ceux-ci obtinrent leur grce du roi. Ce prince, lorsque
la premire fureur du massacre eut t un peu amortie, avoit fait venir
dans son cabinet le roi de Navarre et le prince de Cond; et jetant sur
eux des regards pleins de courroux: Je me venge aujourd'hui de mes
ennemis, leur dit-il, j'aurois pu vous mettre du nombre, puisque c'est
sous votre autorit qu'ils m'ont fait la guerre. La tendresse que j'ai
pour les princes de mon sang, l'emporte sur ma justice: je vous pardonne
le pass; mais j'entends que vous repreniez la religion des rois nos
anctres, et que vous renonciez  une hrsie dont la fureur a mis tout
mon royaume en combustion. Sans cela il me sera impossible de vous
sauver de la furie du peuple, qui fera lui-mme une justice que je ne
puis me rsoudre  faire[93]. Le roi de Navarre se montra dispos 
obir; le prince de Cond fit plus de rsistance: sur quoi le roi
s'emportant contre lui, le chassa de sa prsence, lui donnant trois
jours pour se dcider: c'est ainsi que l'on obtint l'abjuration de l'un
et de l'autre[94].

[Note 93: Matthieu, liv. 6.]

[Note 94: L'abb de Caveyrac observe ici avec juste raison que si
Charles IX voulut forcer le roi de Navarre et le prince de Cond  aller
 la messe, ce fut moins pour les attacher  la foi catholique, que pour
les dtacher du parti huguenot; et ce qui est une dernire preuve que le
zle religieux n'toit pour rien dans toute cette affaire, c'est que, le
premier moment pass, il ne se mit pas fort en peine de leur conversion;
en quoi, ajoute-t-il, il fut mauvais politique. En effet, si, aprs
avoir amen ces princes  une abjuration, on et employ tous les moyens
de douceur et de persuasion pour les retenir dans la religion
catholique, les calvinistes, qui venoient de perdre leur chef,
n'auroient pu le remplacer, et les guerres civiles eussent pris fin.]

On agita dans le conseil si Charles IX se dclareroit l'auteur de la
Saint-Barthlemi, ou si l'on continueroit de la rejeter, comme l'avoient
fait d'abord ses lettres aux gouverneurs de provinces, sur l'ancienne
animosit des maisons de Guise et de Chtillon. Il fut rsolu qu'on
avoueroit que le tout avoit t fait par ses ordres, le duc de Guise
ayant refus de se charger d'une action qui, de simple excuteur des
commandements du roi, le transformoit en assassin; et la reine ayant
fait voir que reconnotre que de tels actes de vengeance pouvoient
s'excuter impunment sous les yeux du monarque, c'toit s'accuser
soi-mme de foiblesse et d'impuissance, et compromettre l'autorit. En
consquence, le mardi suivant, le roi se rendit au parlement, o il tint
un lit de justice, menant avec lui tous les princes du sang, et
notamment le roi de Navarre. Il y dclara que Coligni, mille fois
coupable de rvoltes et d'attentats contre son souverain[95], et mille
fois pardonn, avoit voulu mettre le comble  ses crimes en formant la
rsolution d'exterminer le roi et toute la famille royale,  l'exception
du prince de Cond, dont il auroit fait un fantme de souverain pour
gouverner  sa place, faire rgner l'hrsie dans le royaume et y
dtruire jusqu'aux moindres vestiges de la religion catholique. Il finit
en disant que, nonobstant des crimes aussi normes, qui avoient attir
sur la tte des coupables de si justes chtiments, son intention toit
de ne gner la conscience de personne et de faire observer les dits de
pacification,  la rserve de la profession publique du calvinisme,
qu'il toit absolument rsolu de ne point souffrir. Le prsident de Thou
loua la prudence du roi dans cette grave circonstance, reconnoissant,
d'aprs l'expos que Sa Majest venoit d'en faire, qu'elle avoit pris le
_seul moyen possible_ d'arrter les effets d'une conjuration qui avoit
menac  la fois et sa personne sacre et la famille royale et le salut
de l'tat. Gui de Pibrac, avocat gnral, ayant alors requis que l'on
informt contre l'amiral et ses complices, le parlement fit instruire
leur procs, et rendit un arrt par lequel Coligni fut dclar criminel
de lse-majest, perturbateur du repos public, chef de conspiration
contre le roi et l'tat; il fut ordonn que son corps ou son effigie
seroit tran sur la claie par le bourreau, attach  une potence en
place de Grve, et de l port  Monfaucon; que sa mmoire seroit
condamne, sa maison de Chtillon-sur-Loing rase; et que, tous les
ans, on feroit une procession gnrale dans Paris pour remercier Dieu de
la dcouverte de cette conspiration[96].

[Note 95: La preuve de cette rbellion non interrompue se trouve dans le
journal de sa recette et de sa dpense, produit au conseil du roi et au
parlement. On y voit que, sous prtexte de lever de l'argent pour le
paiement des retres, et malgr les dfenses portes dans les dits de
pacification, il levoit et exigeoit sur les sujets du roi qui toient
_de la religion_, une si grande et norme somme de deniers, que les
pauvres gens en toient du tout spolis de leurs facults. (Harang. de
Bellivre, pron.  Baden, le 18 dcembre 1572). Ses papiers, dont on se
saisit aprs sa mort, contenoient des arrangements et des projets, qui,
si la preuve en et t acquise, auroient t plus que suffisants pour
le faire prir sur un chafaud. Le mme Bellivre, que nous venons de
citer, disoit aux dputs des treize cantons, en parlant de ces papiers:
Je sais o ils sont; le roi les a vus, tout son conseil semblablement,
comme aussi sa cour de parlement. Que peut-on dire d'un ordre politique
qui a t trouv parmi leurs papiers, par lequel il a apparu au roi que
ledit amiral _avoit tabli en seize provinces de son royaume, des
gouverneurs, des chefs de guerre_ avec certain nombre de conseillers qui
avoient charge de _tenir le peuple arm_, le mettre ensemble et en armes
_aux premiers mandements_ de sa part, auxquels toit donn pouvoir de
_lever annuellement_, sur les sujets de Sa Majest, notable somme de
deniers.]

[Note 96: Ainsi s'expliquent naturellement, simplement et avec une
vidence qui doit frapper tous les bons esprits, ces marques publiques
de joie que donna la cour de Rome, lorsqu'elle reut la nouvelle de la
Saint-Barthlemi, et que ne cessent de lui reprocher avec une hypocrite
indignation, et nos rhteurs philosophes, et nos philosophes historiens,
se plaisant  y trouver une preuve _incontestable_ que l'glise se
rjouit du meurtre et des assassinats. De qui le pape reut-il cette
nouvelle, si ce n'est du roi de France lui-mme? Que lui mandoit ce
monarque, sinon ce qu'il avoit crit  ses gouverneurs de provinces, ce
qu'il dclaroit solennellement dans son parlement, qu'_il venoit de
djouer une horrible conspiration, laquelle menaoit ses jours et ceux
de toute sa famille_? N'toit-ce pas de la mme manire qu'il prsentoit
ce grand vnement  toutes les cours de la chrtient? Si on rendit 
Rome des actions de grce solennelles, si Grgoire XIII alla
processionnellement de l'glise de Saint-Marc  celle de Saint-Louis,
s'il indiqua un jubil, s'il fit frapper une mdaille, que signifient
tous ces actes, sinon la satisfaction qu'prouvoit le pre des fidles,
de voir le roi trs-chrtien chapp  un aussi grand danger? toit-il
oblig d'en savoir l-dessus plus qu'on ne lui en disoit, plus que n'en
savoient Paris, les provinces, la premire cour de justice du royaume?
Peut-on lui reprocher de n'avoir pas pntr jusqu'au fond d'un
vnement pass  trois cents lieues de lui, sur lequel, mme aprs plus
de deux sicles de recherches et de controverses, il existe encore tant
d'obscurit et de contradictions? Ce n'est pas le tout que d'avoir de la
haine, il faut encore avoir le sens commun.]

Cependant, revenus de la consternation o le premier moment les avoit
plongs, les huguenots se rallirent dans leurs places de sret, et
refusrent de se rendre: ainsi commena la quatrime guerre civile,
immdiatement aprs la Saint-Barthlemi. (1573) Le sige de La Rochelle,
principal boulevard du parti, entrepris par le duc d'Anjou, et l'un des
plus meurtriers de cette poque, ne russit point, et finit par un
accord que l'empressement de ce prince  terminer cette opration rendit
plus avantageux aux assigs qu'ils n'auroient d l'esprer. Il venoit
d'tre appel au trne de Pologne, et son impatience toit grande de se
rendre aux voeux de ses nouveaux sujets. La reine mre, qui n'en toit
pas moins impatiente que lui, ne craignoit rien tant que de voir quelque
obstacle arrter le cours des destines glorieuses de son fils
bien-aim; et de son ct le roi n'toit pas fch de voir s'loigner de
lui un frre qu'il aimoit peu et dont il toit jaloux. Toutes ces
petites passions tournrent au profit des sectaires, qui, poursuivis de
toutes parts par les commandants de provinces, et dans ce moment hors
d'tat de rsister, obtinrent tout  coup une paix sur laquelle ils
toient loin de compter; paix fallacieuse, et dont le duc d'Anjou eut
tout le temps de se repentir, lorsque, peu aprs, il fut devenu roi. En
se rendant, les Rochelois demeurrent matres de leur ville; et le parti
huguenot,  qui l'on donnoit ainsi le temps de respirer, ne tarda point
 reprendre une audace qui annonoit des ressources inconnues, et se
montra bientt plus effrayant peut-tre qu'il n'avoit encore t.

C'est alors que ses chefs organisrent dans le Languedoc une espce de
gouvernement dont Nmes et Montauban furent comme les capitales. On y
correspondoit rgulirement avec les conseils secrets que le parti avoit
dans les provinces plus loignes; et de ces deux points partoient les
ordres auxquels tous les membres de l'association toient tenus d'obir.
Ils garnirent de soldats les places qui leur avoient t laisses,
firent de nouveaux enrlements, levrent des contributions comme en
temps de guerre dans tous les lieux o ils toient les plus forts; et
bientt leurs requtes pour le libre exercice de leur religion, plus
insolentes qu'elles n'avoient encore t, vinrent pouvanter la cour,
qui se montra foible, parce qu'elle avoit t imprvoyante, et se crut
oblige d'couter les rebelles au lieu de les punir. Encourags par ce
signe de foiblesse, ils resserrrent de plus en plus les noeuds de leur
confdration, dans laquelle entrrent toutes les glises rformes de
France; l'acte en fut dress  Milhau dans le Rouergue, le 16 dcembre
de cette mme anne: ils continurent de se fortifier de jour en jour
davantage dans le Languedoc, le Vivarais, le Gvaudan, le Barn, le
Quercy, le Rouergue, le Dauphin, toutes ces provinces tant remplies de
montagnes o il leur toit ais de se dfendre, o les catholiques
pouvoient difficilement les attaquer. Le plan qu'ils avoient form
d'une rpublique commena aussitt  recevoir son excution[97]; et les
hostilits recommencrent dans les provinces, sans nul gard pour les
ordres du roi, et comme s'il n'y avoit point eu de capitulation.

[Note 97: Le Vivarais et les Cvennes dpendoient du gouvernement de
Nmes, et  celui de Montauban toient attribus les pays voisins. Ils
tablirent aussi des conseils secrets dans les provinces plus loignes,
avec obligation de rendre compte de leurs oprations aux deux conseils
principaux.

Il toit dfendu aux particuliers de faire aucune violence; mais, dans
les endroits o ils toient les plus forts, ils eurent ordre de ne point
se dessaisir des biens de l'glise qu'ils avoient achets au
commencement de la dernire guerre, de continuer les leves d'argent,
telles qu'ils les faisoient avant la paix, et de contraindre les
catholiques  en payer leur part.]

(1574) Toutefois si, depuis la mort de Henri II et l'administration
funeste de Catherine, la cour n'et pas t un foyer de factions sans
cesse renaissantes, se succdant sans cesse les unes aux autres, tel
toit en France l'ascendant de la monarchie, et la force que lui avoient
donne tant de sicles de christianisme, l'tablissement si solide et
l'influence si tendue de son clerg, que les chefs des huguenots,
quelles que fussent leur puissance et leurs ressources, n'auroient pu y
opposer une longue rsistance; et que l'hrsie, triomphante en tant de
lieux, y et t facilement touffe. Mais les rivalits des grands
prolongrent ces troubles et amenrent de nouveaux malheurs. Les princes
lorrains,  qui, mme en les supposant ambitieux, il faut rendre cette
justice qu'ils n'abandonnrent jamais le parti de la religion, et par
consquent les vritables intrts de la monarchie, toient, depuis la
mort de Coligni, plus puissants qu'ils n'avoient jamais t. Le jeune
duc de Guise succdoit  cet amour du peuple,  cette confiance de la
noblesse dont avoit joui son illustre pre, et qui avoient fini par le
rendre l'arbitre de l'tat; et la reine mre, qui voyoit Charles IX
atteint d'une maladie dont les suites pouvoient tre mortelles, s'toit
politiquement attache  ce parti, le seul qui pt alors soutenir le
trne et l'assurer  son second fils, si le roi venoit  mourir. C'en
fut assez pour allumer la jalousie d'une autre famille puissante, celle
des Montmorencis. Runissant donc autour d'eux tous ceux qui croyoient
avoir  se plaindre du gouvernement, les chefs de cette famille
formrent, sous le nom de _malcontents_ ou _politiques_, un tiers parti
qui n'eut point la religion pour prtexte, mais le soulagement des
peuples, et la rformation des abus. Il lui falloit un chef qui pt en
imposer: ils le trouvrent dans le duc d'Alenon, troisime frre du
roi, esprit inquiet, born, prsomptueux, que les prfrences de
Catherine pour son second fils et quelques injustices dont il croyoit
avoir  se plaindre, avoient exaspr, et qui se trouvoit ainsi, et par
ses ressentiments et par son caractre, l'instrument le plus propre 
servir les passions des autres, mme contre ses vritables intrts. Les
moyens que ce parti employa furent les plus odieux qu'il soit possible
d'imaginer, et prouvent une corruption qui tonne, mme dans ces
malheureux temps. Ses principaux agents commencrent par jeter de
fausses alarmes au milieu des huguenots pour les maintenir dans leur
rvolte, et n'eurent pas honte ensuite de former avec eux une
association  laquelle ceux-ci se prtrent volontiers, chacun des deux
partis se servant ainsi de l'autre pour arriver au but de ses desseins
pernicieux. L'accord ainsi fait entre les calvinistes et les
_politiques_, il fut convenu qu'un corps de cavalerie huguenote se
prsenteroit le jour du mardi gras aux portes de Saint-Germain, o toit
alors la cour, pour enlever le duc d'Alenon, et qu'aussitt on
recommenceroit la guerre civile; mais cette entreprise, clbre dans
l'histoire sous le nom des _jours gras_, manqua, tant par la foiblesse
de ce prince, qui, au moment mme de l'excution et pouss par La Mole,
l'un de ses favoris, alla tout avouer  sa mre, que par l'activit, la
prudence, la fermet que Catherine dploya en cette occasion. Instruite
 minuit d'un complot qui devoit clater le lendemain, elle ordonna 
l'instant mme et en toute hte, le dpart pour Paris. Le roi, dj trop
malade pour voyager  cheval, y fut transport en litire; le duc
d'Alenon et le roi de Navarre furent enferms  Vincennes; on mit  la
Bastille les marchaux de Coss et de Montmorenci; ce mme La Mole, qui
toit cause de la dcouverte de la conspiration, Coconnas, gentilhomme
pimontais, comme lui fort avant dans la faveur du jeune duc, furent
jets en prison, et l'on instruisit leur procs. Pour obtenir sa grce,
le prince avoua tout, s'inquitant peu du danger o il mettoit ceux qui
l'avoient servi; tous les deux eurent la tte tranche; et les huguenots
n'en continurent pas moins la guerre, srs d'tre soutenus par le
_tiers-parti_, que ces arrestations et ces excutions avoient pu
dconcerter, mais non dtruire.

Sur ces entrefaites et au milieu de ces nouveaux ferments de dsordres,
le roi mourut; et son frre, Henri, roi de Pologne, fut appel au trne
de France. Le rgne honteux et dplorable de celui-ci fit bientt voir
que, des trois frres, Charles IX toit celui qui toit dou du plus
heureux naturel, et dont, avec de meilleurs conseillers, il et t plus
facile de faire un bon roi. Dans le petit nombre d'occasions qu'il eut
de montrer ce qu'il toit, il prouva qu'il avoit du courage, un sens
droit, de la vivacit d'esprit, un zle sincre pour la religion.
Catherine arrta en lui le dveloppement de quelques-unes de ces
heureuses dispositions, et abusa des autres au profit de ses desseins
ambitieux. L'asservissement dans lequel elle eut l'art de le retenir
jusqu'au dernier moment, les sductions et les artifices dont elle ne
cessa point de l'obsder, doivent l'absoudre aux yeux de tout homme
raisonnable, du seul acte violent de son rgne auquel il ait pris part,
et dont il n'toit point rellement le vritable auteur; et d'ailleurs
nous en avons dit assez pour prouver jusqu' la dernire vidence qu'il
ne crut point commettre un crime, mais dfendre sa vie et son tat
_selon le droit qu'il en avoit_, en ordonnant l'excution de la
Saint-Barthlemi. Aussi ne mourut-il point du chagrin et des remords
qu'il ressentit de cette action, comme l'ont crit tant d'historiens,
mais de l'puisement dans lequel l'avoit jet son got pour les
exercices violents, et particulirement pour la chasse,  laquelle il se
livroit avec une sorte de fureur.

L'tat de la France toit affreux: il va le devenir encore davantage;
les fautes d'un gouvernement qui, depuis tant d'annes, n'avoit point
cess d'en commettre, parotront encore plus  dcouvert; des
circonstances nouvelles, singulires, inattendues, nous permettront de
sonder plus profondment encore cette plaie hideuse qui dvoroit
l'tat; et les principes politiques et religieux que nous avons poss,
s'affermiront de plus en plus par des applications dont l'vidence
frappera tous les bons esprits.

La premire chose que fit Henri III, ds que la nouvelle de la mort de
son frre lui fut parvenue, fut d'envoyer  la reine mre des lettres de
confirmation de la rgence qui lui avoit t provisoirement dvolue
pendant l'absence du nouveau roi; puis son unique pense fut de trouver
le moyen de quitter la Pologne, ou plutt de s'en chapper, car il n'y
avoit point pour lui d'autre moyen d'en sortir. Il y parvint d'une
manire presque romanesque, et non sans avoir couru plus d'un danger;
puis, prenant la route de l'Italie pour viter de nouveaux dangers qui
l'attendoient, s'il et travers les tats des princes protestants, et
s'arrtant chez le duc de Savoie, il y commena les actes de son rgne
par la concession gratuite et impolitique qu'il fit  ce prince habile
et guerrier, des places que la France possdoit encore dans le Pimont.
Cette faute, qu'il commit malgr les avis et les remontrances de ses
plus habiles conseillers, et uniquement pour reconnotre le bon accueil
qu'il avoit reu du duc de Savoie, eut des suites graves que nous ferons
successivement connotre, et qui se prolongrent jusque sous le rgne
suivant.

Cependant Catherine, en attendant le retour du roi, essayoit autant
qu'il toit en elle d'arrter le cours des nouveaux dsordres que
prparoit la runion dj fort avance des politiques avec les
protestants. Pour y parvenir, elle employoit tour  tour et suivant les
circonstances, la force ou les traits, mais sans autre succs que de
ralentir momentanment les effets d'un mal que ni elle ni son fils
n'toient capables de dtruire.

La faction des politiques reconnoissoit alors pour chef le marchal de
Damville, frre du marchal de Montmorenci, que le complot des _jours
gras_ retenoit encore prisonnier  la Bastille; il toit gouverneur du
Languedoc, et ce gouvernement considrable plac dans le centre mme de
la confdration protestante, en faisoit un ennemi extrmement
dangereux. Le roi, qui le savoit, manqua cependant l'occasion de le
faire arrter  Turin, o il avoit eu l'imprudence de se prsenter pour
lui faire d'apparentes soumissions; et ce fut une seconde faute non
moins impardonnable que la premire. L'accord entre les mcontents et
les calvinistes avoit t sign  Milhau avant ce voyage de Damville; de
son ct le prince de Cond, rfugi en Allemagne, y ngocioit auprs
des princes protestants; et les deux partis runis s'apprtrent  la
guerre, dsesprant d'obtenir la paix. Il falloit leur accorder cette
paix que, dans les premiers moments, ils dsiroient avec ardeur, et
qu'ils eussent reue  des conditions trs-modres, ou pousser cette
guerre avec franchise et vigueur. La politique chancelante et
artificieuse du nouveau roi, ses moeurs inexplicables, mlange bizarre
de dbauches et de pratiques religieuses, son inapplication aux
affaires, ses prodigalits insenses pour d'indignes favoris, servirent
ses ennemis au del de ce qu'ils pouvoient esprer. En mme temps qu'il
mcontentoit les grands, il s'alinoit l'esprit des peuples; et le parti
catholique, dont il toit le chef naturel, et auquel un prince ferme et
actif et donn une force irrsistible, se montra pour la premire fois
plus foible que ceux dont il avoit jusqu'alors toujours triomph. Les
troupes royales qu'il avoit lui-mme si souvent conduites  la victoire,
furent battues presque partout; et Henri III toit  peine rentr dans
ses tats, que des rebelles que son retour avoit fait trembler, lui
imposoient dj, dans leurs requtes insolentes, les plus dures
conditions. Il avoit rendu la libert au roi de Navarre et au duc
d'Alenon: celui-ci n'en ayant fait usage que pour conspirer de nouveau,
il falloit ou le faire rentrer dans sa prison, ou se l'attacher par de
bons traitements; Henri sembla se plaire  redoubler les craintes, 
aigrir les ressentiments de ce caractre ombrageux et jaloux, essayant
en mme temps, et par de puriles intrigues, de le brouiller avec le
roi de Navarre, et de contenir l'un et l'autre en fomentant ces
divisions. (1575) Leur intrt ne tarda point  rtablir entre eux
l'accord: un plan est concert entre eux; le duc d'Anjou quitte
furtivement la cour et se rfugie  Dreux; les mcontents, huguenots et
catholiques, accourent en foule autour de lui; les Allemands, qui
sembloient n'attendre que ce signal, entrent en mme temps en France,
marchant au secours des rebelles, et le roi se trouve ainsi rduit par
une suite inconcevable de fautes, aux plus fcheuses extrmits.

On fit toutefois ce qu'il toit possible de faire dans de telles
circonstances, o le trsor toit puis, o le dcouragement et le
mcontentement toient partout; et Catherine, fort suprieure  son fils
en adresse et en ressources, reparut  la tte des affaires auxquelles,
depuis le nouveau rgne, elle avoit pris peu de part. On rassembla de
toutes les parties de la France des troupes dont on forma une arme de
dix mille hommes qui, sous les ordres du duc de Guise, marcha vers les
frontires de la Champagne pour s'opposer  l'entre des Allemands[98].
Par son conseil, les marchaux de Coss et de Montmorenci furent tirs
de leur prison, et employs  ramener le duc d'Alenon, sur lequel ils
avoient un grand ascendant, et que l'on vouloit,  tout prix, arracher
aux rebelles; ils promirent de le faire, de demeurer dsormais fidles
au roi, et tinrent leur promesse. Des ngociations furent aussitt
entames avec le jeune prince; mais malgr toute l'habilet des
ngociateurs, elles n'eurent d'autres rsultats qu'une trve de six
mois, accorde aux conditions les plus dures, conditions que la cour
accepta, bien que le duc de Guise et taill en pices un corps de
retres qui avoit dj pass le Rhin, et par cette action d'clat relev
le courage et les esprances du parti catholique. Par cette convention
temporaire, Henri s'engageoit  livrer six places de sret aux
rebelles,  congdier la plus grande partie de ses troupes,  tenir tous
les anciens traits faits avec les protestants; enfin,  payer aux
Allemands une somme considrable pour qu'ils ne passassent point le
Rhin. Cependant les commandants des places dsignes dans les traits,
refusrent de les rendre aux huguenots; et les Parisiens indigns ne
voulurent donner au roi qu'une partie des subsides qu'il leur demandoit.
Alors Casimir, prince palatin, ne recevant point l'argent promis,
s'avance dans la Bourgogne  la tte de ses soldats, ayant pour guide
le prince de Cond: le duc d'Alenon va le rejoindre avec ses troupes;
et de cette runion se compose une arme de trente-cinq mille hommes 
laquelle il ne sembloit pas que le roi pt rsister (1576). En mme
temps le roi de Navarre, que l'on sembloit prendre  tche de
mcontenter, s'chappe de la cour; se rfugie dans son gouvernement de
Guienne, o l'affluence des mcontents auprs de lui est bientt plus
grande encore qu'auprs du duc d'Alenon; fait de nouveau profession du
calvinisme, et envoie des dputs  l'arme des confdrs. Si l'argent
ne leur et manqu, ceux-ci devenoient les arbitres des destines de la
France; mais, parce qu'ils n'en avoient point assez pour retenir les
Allemands sous leurs drapeaux, ils accordrent insolemment  leur
souverain une paix qu'il leur demandoit avec instances et dont ils se
trouvoient avoir autant besoin que lui. De l un nouvel dit de
pacification dans lequel huguenots et politiques obtinrent des
conditions dont le rsultat devoit tre la destruction entire de la
monarchie et de la religion catholique en France, si quelque vnement
qu'il n'toit pas difficile de prvoir ne fournissoit bientt le moyen
de revenir sur un trait aussi dsastreux[99]. Les rebelles le
sentirent, et signrent cette paix, bien rsolus de se tenir prts 
faire de nouveau la guerre: le roi de Navarre se cantonna dans la
Guienne, le prince de Cond dans les environs de la Guienne, Damville
dans son gouvernement de Languedoc, o les politiques se runirent
autour de lui; Casimir quitta la France, charg de ses dpouilles, se
tenant sur les bords du Rhin et tout prt  y rentrer; et le duc
d'Alenon, devenu duc d'Anjou par l'augmentation de ses apanages, revint
triomphant  la cour, o le roi se vit forc de le bien recevoir.

[Note 98: Il attaqua prs de Langres un corps de retres que conduisoit
Thor, frre du duc de Montmorenci, et le dfit entirement. Ce fut dans
cette action qu'il reut  la joue une blessure dont la marque lui resta
toute sa vie, ce qui lui fit donner le surnom de _Balafr_.]

[Note 99: Dans l'dit de pacification compos de soixante-trois
articles, la libert entire de conscience toit accorde aux huguenots,
avec l'exercice public de la religion prtendue rforme; cet exercice
public toit sans bornes et sans modification, seulement avec cette
exception qu'ils ne le pourroient faire  deux lieues des endroits o se
trouveroit la cour, et  deux lieues de Paris. Huit places de sret
toient livres tant aux calvinistes qu'aux _politiques_; la mmoire de
tous les condamns pour conspiration toit rtablie, etc., etc.]

Les catholiques avoient la rage dans le coeur; le roi, qui n'avoit pu,
par tant de honteuses concessions, gagner la confiance des rebelles,
toit devenu pour toutes les classes de ses sujets un objet de haine et
de mpris. On s'effrayoit des dangers que couroient la monarchie et la
religion; on s'indignoit de la lchet du prince; et c'est dans cette
disposition extraordinaire des esprits qu'il faut chercher l'origine de
cette confdration singulire, jusqu'alors sans exemple chez les
peuples chrtiens, si fameuse dans notre histoire sous le nom de LA
SAINTE LIGUE, confdration que le plus grand nombre de nos historiens
nous semble avoir aussi mal comprise que le reste, tant dans ses causes
que dans ses effets, et que nous allons expliquer comme nous la
comprenons.

Pour tre d'accord avec nous sur ce point de notre histoire, il est
ncessaire que l'on adopte certains principes que les temps o nous
vivons ont rendus plus manifestes qu'ils ne l'avoient t jusqu'alors;
et dont l'application aux socits chrtiennes est plus frappante
maintenant qu'elle ne l'a jamais t. Il est donc galement ncessaire
que nous prsentions de nouveau, et avec de plus longs dveloppements,
ces mmes principes, souvent indiqus dans le cours de cet ouvrage, o
ils ont clair notre marche et ouvert le point de vue sous lequel nous
avons considr tant de grands vnements.

Sans la religion tout pouvoir politique ne seroit qu'une force aveugle
et matrielle, puisque, spar de la raison divine, il seroit dpourvu
de toute conscience et par consquent de toute justice. On peut mme
dire que, dans cet tat complet de violence et d'abrutissement, il lui
seroit impossible d'exercer la moindre action sur des intelligences et
de conserver quelques moments d'existence; d'o il rsulte que plus la
loi divine  laquelle il est tenu d'obir et qui fait sa vritable
force, est prcise et dveloppe, plus ce pouvoir a de force par cela
mme qu'il a plus de raison, de conscience et d'quit. Partout, et
jusque chez les peuples les moins civiliss, c'est la religion qui le
dfend de ses propres excs; aprs avoir renvers toutes les barrires,
il s'arrte toujours devant celle-l, et quelquefois vient s'y briser.

C'est dans la religion chrtienne que cette loi a reu son dernier
dveloppement: c'est donc dans les socits chrtiennes que l'opposition
morale a le plus de force. C'est dans ces socits que le pouvoir
politique, soumis  des prceptes qui ne l'obligent pas moins que le
dernier de ceux qui lui obissent, est contraint, quelques efforts qu'il
fasse pour en sortir, de rentrer  chaque instant dans les limites de
l'ordre et de la justice, de pratiquer les vertus qui en drivent, enfin
de se montrer intelligent, pour commander  des intelligences.

L'Aptre a dit: Tout pouvoir vient de Dieu[100]. Oui, sans doute; et
de mme que Dieu l'a fond dans l'ordre religieux par sa parole
immdiate, de mme il l'a tabli, dans l'ordre temporel, en le crant
naturellement au sein de la famille[101], premier type de toute
autorit qui s'lve ensuite dans l'tat. Mais, pour tre sorties de la
mme source, s'ensuit-il que ces deux puissances soient gales? S'il en
est une qui ait reu le privilge exclusif de publier et d'interprter
les prceptes et les commandements qui doivent tre la rgle de toutes
les deux, n'est-ce point l une vritable suprmatie; et dans tout ce
qui a rapport  ces commandements et  ces prceptes, l'autre n'est-elle
pas tenue de l'couter et de lui obir? Oui, nous en convenons, le
pouvoir des princes de la terre vient de Dieu _immdiatement_; mais ce
n'est point immdiatement de lui qu'ils reoivent la loi qui dirige et
circonscrit ce pouvoir. Soutenir que, sous toute espce de rapports, ces
princes sont indpendants de cette autre puissance divinement tablie
sur la terre, c'est faire de ce pouvoir qui leur a t confi, une
seconde religion qui ne devroit pas tre moins infaillible que l'autre;
c'est consacrer tous les crimes que les rois peuvent commettre; c'est
lgitimer toutes les tyrannies; c'est avancer la plus monstrueuse, ou
pour mieux dire la plus coupable des absurdits.

[Note 100: Rom. XIII, 1.]

[Note 101: _Ex quo omnis paternitas in coelis et in terr nominatur._

                                                        Eph. III, 15.]

Dieu n'a tabli dans un rapport direct et immdiat avec lui qu'un seul
pouvoir, celui de son glise: il en a fait une monarchie, parce que
lui-mme est monarque, et qu'il tend sans cesse  tout ramener  son
unit. Le successeur de Pierre est pour les chrtiens le reprsentant de
Dieu; parmi tous les rois il est le seul qui relve immdiatement de
lui, le seul par consquent dont le pouvoir soit infaillible; le seul
qui ait mission spciale pour interprter sa loi et exiger qu'on lui
obisse; le seul enfin qui ait droit de commander aux intelligences et
de tout exiger d'elles, sans qu'on puisse jamais l'accuser de tyrannie.

Il commande aux intelligences; il est le pouvoir spirituel: c'est ainsi
qu'on le nomme et d'un accord unanime. Il faut donc, encore un coup, et
par toutes les raisons que nous venons de dire, que le pouvoir temporel
lui obisse en tout ce qui tient  l'ordre spirituel, parce que lui-mme
doit tre intelligence, et ce sous peine de ne point exister. Aussi, ds
que la socit politique fut devenue chrtienne, vit-on la suprmatie du
Saint-Sige s'tablir d'elle-mme et partout sur les peuples et sur les
rois, n'prouvant de rsistance que de la part de ceux-ci, dont elle
arrtoit les injustices et les violences; sans cesse bnie et invoque
par ceux-l, dont elle toit souvent le seul refuge contre l'oppression
et la tyrannie. Nous avons fait voir comment le pouvoir spirituel
introduisit par degr la civilisation parmi les conqurants barbares de
la premire race; comment, sous la seconde, il fut le salut de ces
socits naissantes qui,  peine formes, alloient se dissoudre, si
elles ne se fussent jetes dans son sein pour y retrouver l'ordre et la
vie[102]. C'est seulement sous la troisime race que l'on voit le
pouvoir temporel, mieux affermi, commencer  se montrer moins soumis;
faire l'essai de ses forces en se soulevant contre cette autorit
sainte; et montrer qu'il toit de l'homme, par son orgueil et par sa
rvolte contre ce qui toit de Dieu[103]. Il se passa du temps avant
qu'il ft parvenu  briser ce joug, qu'il ne supportoit plus qu'avec
impatience; et dans cette lutte des deux pouvoirs, ou pour mieux dire
des enfants contre le pre, ce que les papes montrrent de zle, de
fermet, de lumires pour le maintien de la foi et de l'orthodoxie, de
courage et de haute politique pour la dfense des liberts de l'Italie,
de douceur, de prvoyance, d'esprit de charit et de conciliation pour
rprimer l'abus de la force, apaiser les guerres, rtablir la concorde
entre les princes, ne se peut assez admirer, et ne s'explique que par
une assistance continuelle de cette Providence qui avoit promis de les
assister et d'tre avec eux jusqu' la fin des temps.

[Note 102: Tom. II, 2e part., p. 591.]

[Note 103: _Ibid._, p. 596.]

Nous avons fait voir comment le grand schisme d'Occident et les deux
conciles fameux qui le suivirent, favorisrent cette rbellion des
princes temporels contre le chef de la chrtient[104]; et
particulirement ce qui en arriva en France, o le clerg lui-mme,
allant au-devant des servitudes qu'on lui prparoit, aida les rois 
secouer ce joug salutaire, dont leur fausse politique alloit bientt
dgager aussi leurs peuples; rvolution fatale qui, laissant toujours
subsister l'opposition religieuse, puisque ces peuples continuoient
d'tre religieux, eut pour rsultat de la dplacer et de la transporter
du chef de l'glise  ses membres. Ainsi, du dogme de la souverainet
des conciles dcoula ncessairement celui de la souverainet du
peuple[105]; et le pouvoir temporel fut branl en mme temps qu'il
dpouilloit le pouvoir spirituel d'une prpondrance qu'il auroit d
plutt accrotre, s'il et bien entendu ses propres intrts. On a vu
que ce fut dans le parlement que se forma par degr cette opposition
tout  la fois politique et religieuse[106] que nos monarques se plurent
 favoriser, s'isolant de jour en jour davantage du souverain pontife,
se plaisant mme  l'humilier comme prince temporel, le sacrifiant sans
respect pour son caractre aux moindres caprices de leur ambition;
abusant, sous ce rapport, de sa foiblesse contre toute justice, de leur
force contre toute gnrosit[107]. De cette conduite, presque toujours
hostile et quelquefois mme jusqu'au scandale, il rsulta comme une
espce de schisme toujours prt  clater entre la France et la cour de
Rome[108]. Dans tout ce qui touchoit  la discipline, on peut dire que
le roi s'y toit fait chef de l'glise; encourag par un tel exemple, le
parlement ne tarda point  s'y riger en tribunal ecclsiastique; et,
pour prix de sa complaisance envers le pouvoir temporel, le clerg se
vit dpouiller, et pour toujours, de sa juridiction.

[Note 104: Tom. II, 2e part., p. 598.]

[Note 105: _Ibid._, et p. 1034.]

[Note 106: _Ibid._, p. 602.]

[Note 107: Tom. II, 2e part., p. 877, et p. 8 et 9 de ce vol.]

[Note 108: Cela fut manifeste, surtout dans la dernire session du
concile de Trente, o les ambassadeurs de France menacrent hautement de
se retirer, si l'on osoit toucher  ce qu'ils appeloient les _liberts
gallicanes_; o toutes les affaires de ce royaume tant conduites par
des diplomates dont la foi toit plus que suspecte, il n'est point de
dispositions malveillantes et de prtentions hautaines qu'ils ne se
plussent  lever contre les actes de cette assemble vnrable. Il en
rsulta que, malgr tous les mnagements qu'y mirent le pape et les
lgats, et la prcaution extrme qu'ils eurent de n'attaquer les
usurpations du pouvoir temporel sur le Saint-Sige, qu'en exhortant les
princes, par les motifs les plus pressants,  procurer l'observation des
actes et dcrets du saint concile, ces dcrets et ces actes furent
rejets en France, en tout ce qui toit contraire aux liberts de
l'glise gallicane; et si quelques-uns de ceux qui concernoient la
discipline y furent adopts, parce que l'utilit en toit dmontre, ils
le furent, non comme mans du concile, mais comme autoriss par les
tats de Blois, qui s'assemblrent quelques annes aprs.]

Que l'on considre attentivement cette fausse position dans laquelle
tout l'ordre social venoit d'tre plac: tous les maux dont nous avons
trac l'histoire, tous ceux qui vont les suivre en drivent.  la faveur
de ces maximes relches sur le pouvoir des papes, le protestantisme
toit n en Allemagne: il s'y toit accru, sans que les armes
spirituelles dont ces chefs de l'glise faisoient jadis un usage si
prompt et si terrible, eussent pu en arrter les progrs et les ravages;
par la mme raison, il n'prouva que de foibles obstacles pour
s'introduire et se propager en France; et c'est alors que se montre 
dcouvert le vice radical de cette politique anti-chrtienne, si
malheureusement adopte par le roi trs-chrtien.

Trois sicles plus tt que ft-il arriv? Sous peine de partager
l'anathme dont les hrtiques toient frapps, nos rois, fils ans de
l'glise, eussent reu, du haut de la chaire pontificale, l'ordre
d'employer tous les moyens que Dieu avoit mis entre leurs mains pour
dtruire l'hrsie jusque dans ses racines; princes et sujets se
seroient rallis  l'instant mme pour une cause aussi sainte; un tel
ordre et produit une sorte de croisade contre l'erreur et l'impit; le
mal et t arrt dans sa source; et  peine quelques gouttes eussent
t verses de ce sang qui coula par torrents pendant plus d'un
demi-sicle.

Mais ces temps d'harmonie et de subordination entre les deux pouvoirs
toient passs: non-seulement les rois de France avoient rendu leur
politique indpendante de la puissance religieuse; mais ils avoient mme
voulu qu'elle ft entirement trangre  la religion. Ce n'toit plus
qu'un calcul d'intrts purement matriels qui prsentoit souvent les
rsultats les plus contradictoires et les plus rvoltants: ainsi nous
avons vu Franois Ier, en mme temps qu'il signoit un trait d'alliance
avec le successeur de Mahomet, faire brler  Paris les disciples de
Calvin[109]; et son fils Henri II, se montrer en France l'ennemi le plus
terrible de ces hrtiques, en Allemagne, leur protecteur et leur alli.
C'toit le parlement qui lanoit les anathmes contre ceux-l, en mme
temps qu'il approuvoit les traits faits avec ceux-ci[110].

[Note 109: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 1071.

Arrangez-moi un peu ces feux avec cette protection, disoit
trs-judicieusement Brantme.]

[Note 110: _Voyez_ p. 9 et 10 de ce vol.]

Toutefois jusqu' la fin du rgne de ce dernier prince, le mal ne se
manifesta point aussi grand qu'il l'toit en effet, parce que Franois
Ier et son fils se montrrent, dans l'intrieur de leur royaume, ce
qu'ils devoient tre, et se mirent d'eux-mmes  la tte de cette grande
opposition qui se forma d'une nation presque tout entire catholique
contre un nombre encore peu considrable de novateurs religieux. Ainsi,
d'accord avec la plus grande partie de la population, l'autorit
monarchique eut un moment tous les effets de l'autorit religieuse; mais
il lui manquoit ce caractre miraculeux de perptuit et
d'infaillibilit que Dieu n'accorde qu' l'glise et  son chef; tout
dpendoit ici du caractre de deux hommes, et toit comme eux passager
et prissable. Que leur successeur ft ou moins zl, ou plus foible, ou
plus corrompu, un dsordre rel remplaoit aussitt les apparences de
l'ordre: c'est ce qui arriva.

Sous les deux rois enfants qui succdrent  Henri II, deux factions ne
cessrent point de se disputer le pouvoir: le pouvoir en fut affoibli;
et bientt se dvelopprent les dernires consquences de ce systme
dsastreux. On y vit les Guises se placer d'abord  la tte du parti
catholique, marcher franchement et fermement dans cette unique voie de
salut, rallier ainsi la France entire autour d'eux et attaquer de front
l'hrsie, dcids qu'ils toient  ne lui point laisser de relche
jusqu' son entire extermination. Avec une telle rsolution et des vues
aussi droites, point de doute, s'ils eussent t rois, qu'ils n'y
fussent parvenus; mais ils ne possdoient qu'un pouvoir emprunt; et
Catherine de Mdicis, dont la politique toit fonde sur une
indiffrence religieuse pousse beaucoup plus loin qu'on ne l'avoit fait
jusqu'alors en France, leur disputant sans cesse ce pouvoir qu'elle
vouloit leur arracher, se plaa aussitt entre les deux partis, tantt
catholique et tantt protestante suivant ses intrts; craignant la
destruction de l'un, parce qu'elle ne vouloit pas le triomphe entier de
l'autre; quelquefois entrane par la force des choses  s'unir aux vues
religieuses et monarchiques de ses adversaires et  faire cause commune
avec eux; s'en cartant aussitt qu'elle croyoit pouvoir le faire sans
danger, non pour se jeter dans le parti contraire, mais pour se tenir au
milieu des deux partis; isolant ainsi le pouvoir du roi entre ses amis
et ses ennemis, et lui tant l'appui des Franais catholiques, en mme
temps qu'elle accroissoit la force et aigrissoit le fanatisme des
sectaires. Cette politique astucieuse trouva des partisans dans des
familles puissantes et particulirement dans celle des Montmorencis:
ainsi se forma le _tiers-parti_ que nous avons dj signal; parti le
plus funeste de tous,  qui l'on doit d'avoir prolong cette lutte
sanglante, et qui acheva de tout corrompre dans cette cour dj si
profondment corrompue.

Ainsi les circonstances ayant forc Catherine  abandonner, aprs la
Saint-Barthlemi, la marche qu'elle avoit suivie jusqu'alors, et  se
jeter entirement dans le parti catholique, qui, comme nous l'avons si
souvent rpt, toit  la fois celui des Guises et de la nation, on
vit, ce qui toit jusqu'alors sans exemple, des hommes puissants qui
n'avoient point abjur le nom de catholiques, se jeter ouvertement dans
le parti huguenot; et le tiers-parti se montra ds le commencement ce
qu'il toit, prt  tout et capable de tout.

Henri III acheva de tout perdre: lev  l'cole de sa mre, il s'en
montra un digne lve; et, ds qu'il fut mont sur le trne, on le vit
faire de lui-mme et pour son propre compte, ce qu'elle avoit fait
depuis si long-temps, lorsqu'elle gouvernoit sous le nom de Charles IX.
Un tmoignage qui ne peut tre contest[111] nous apprend qu'il lisoit
trs-souvent Machiavel; qu'il avoit pris un got trs-vif pour ses
ouvrages, dont avant lui, Catherine avoit fait sans doute son profit; et
que, mme avant son dpart pour la Pologne, il s'toit fait un systme
politique fond sur les doctrines de ce dangereux crivain.

[Note 111: Celui de la reine Marguerite de Navarre sa soeur.]

Il prtendit donc se servir des mmes artifices que sa mre, et s'isola
comme elle au milieu de tous les partis, s'obstinant  ne pas voir que,
parmi ces partis, il en toit un qui toit celui de l'tat, c'est--dire
le sien. Il ne vit pas encore que, ce parti ne s'tant form que parce
qu'il y avoit pril pour la religion, il se trouvoit pouss par un aussi
grand intrt  invoquer une autorit au-dessus de celle du prince, si
celle du prince venoit  lui manquer; parce que la religion est une loi
qui oblige le prince comme les sujets, et que, dussent-ils dsobir au
prince, il est impossible, lorsqu'elle commande, qu'ils ne lui obissent
pas.

Il falloit comprendre ces choses, reconnotre que tout pouvoir venant de
Dieu, tout pouvoir perd sa force ds qu'il tente de s'en sparer. Henri
III au contraire toit imbu de cette maxime machiavlique, que le prince
est lui-mme le principe de son autorit; qu'elle est pour lui l'intrt
auquel doivent cder tous les autres intrts; qu'avant toute chose, il
s'agit pour lui de la maintenir; et que tous moyens sont bons, que
toutes voies sont permises pour arriver  ce but. Avec de semblables
ides, il crut que le sublime de la politique toit de se jouer  la
fois des chefs catholiques et des chefs protestants; en les trompant de
les dtruire les uns par les autres, afin de fonder solidement sa
puissance absolue sur la ruine de tous. C'est ainsi qu'il se trouva
plac entre deux partis, dont l'un toit en rvolte ouverte contre lui,
dont l'autre reconnoissoit comme suprieure  la sienne l'autorit dont
il lui avoit plu de se sparer.

Cependant, chose trange! ce parti catholique qui vouloit, avant toutes
choses, se montrer obissant au pouvoir religieux, se trouvoit lui-mme
hors de ses voies lgitimes; parce que, sous certains rapports, il avoit
lui-mme dplac ce pouvoir et le reconnoissoit o il n'toit pas, ne se
montrant pas sans doute entirement indpendant du centre de l'autorit
spirituelle, mais aussi ne s'y montrant pas entirement soumis. Ce fut
cette position quivoque, suite ncessaire de tant d'entreprises faites
contre la cour de Rome, qui rendit souvent sditieuse sous le rapport
politique, quelquefois fanatique sous le rapport religieux, une
association dont le motif toit bon, dont les effets pouvoient tre
salutaires, si elle ne se ft jamais carte de ce principe d'unit qui
est le caractre essentiel du catholicisme, qui seul en fait la force et
en assure la dure. C'est aux vnements  prouver maintenant si nous
avons bien compris l'tat de la socit, tel qu'il toit  l'poque dont
nous traons l'histoire; si la LIGUE, dont nous ne dissimulerons ni les
fautes, ni les dsordres, ni les excs, ne fut pas nanmoins, et dans
ses derniers rsultats, plutt un bien qu'un mal, puisque, sans elle,
il est vident que la France entire devenoit hrtique; et que,
subissant toutes les consquences de l'hrsie, elle changeoit les
destines de l'Europe chrtienne, et par une suite ncessaire, celles du
monde.

Il est remarquable que les protestants, qui ont lev tant de cris de
fureur contre la ligue, en avoient eux-mmes fourni l'exemple et le
modle dans leurs diverses confdrations et notamment dans celle de
Milhau. Les rapports singuliers qu'un historien huguenot[112] a trouvs
lui-mme entre les formules d'association des deux partis, en
fournissent une preuve convaincante; et ceci confirme ce que nous avons
dj dit, que ces sectaires n'ont le droit de rien reprocher  leurs
ennemis: ils toient les premiers auteurs de ces nouveauts tranges et
de ces dsordres jusqu'alors inous qui corrompoient et troubloient
l'tat; et sans eux, la France ne les et point connus.

[Note 112: La Popelinire.]

Dans ces premires formules, que nous a conserves l'auteur protestant
dj cit, l'autorit du souverain semble tre mise au-dessous de celle
du chef de la ligue, et tout y porte les caractres d'une entire
rbellion. Aprs les tats de Blois, qui se tinrent  la fin de cette
anne et au commencement de l'autre, un dernier formulaire fut rdig 
Pronne, dans lequel les confdrs dclarent que leur association n'a
t forme que pour le maintien de la religion catholique et de l'tat
et monarchie de France, ayant reconnu que le roi n'toit plus _assez
fort_ pour les dfendre, jurant et promettant toutefois de lui conserver
fidlit  lui et  ses successeurs, n'ayant d'autre but dans tout ce
qu'ils pourroient entreprendre que l'intrt de l'tat et de la
religion. Cet acte est dress au nom des princes, seigneurs,
gentilshommes et autres, tant de l'tat ecclsiastique que de la
noblesse et tiers-tat du pays de Picardie.

Plusieurs pensent que le cardinal de Lorraine avoit eu depuis
long-temps, et mme immdiatement aprs la bataille de Dreux, la
premire ide d'une association de ce genre; et que mme il en avoit
fait le plan de concert avec le pape Pie IV et le roi d'Espagne. S'il en
toit ainsi, il est probable que, passionn comme il toit pour
l'lvation et l'clat de sa maison, il n'avoit en cela d'autre but que
d'en consolider la puissance en liant ses intrts  ceux de la
monarchie et de la religion catholique; il vouloit voir les Guises
dominer dans les conseils, commander dans les armes, et rien de plus.
S'il et vcu, il et t tout  la fois le chef et le modrateur de
cette grande entreprise qui, sans doute, auroit eu alors des rsultats
plus heureux et plus salutaires; mais sa mort subite et prmature[113],
qui arriva peu de temps aprs le commencement du nouveau rgne, changea
entirement la face des choses. Son neveu, le duc de Guise, jeune,
ardent, ambitieux, se trouva seul alors  la tte du parti catholique,
et dsormais le principal hritier de ces affections populaires qui
sembloient tre un privilge exclusif de son illustre maison. La ligue,
dont il devenoit ainsi le chef naturel au moment mme o elle venoit de
se former, lui donna bientt dans l'tat une puissance au-dessus de
celle que devoit avoir un simple sujet, et telle qu'aucun autre, quelque
grand qu'il ft, ne l'avoit jamais eue avant lui.

[Note 113: Il assistoit  Avignon avec le roi et toute la cour  une
procession de pnitents, lorsqu'il lui prit un mal de tte si violent,
qu'il fut oblig de se retirer avant la fin de la crmonie. Il mourut
peu de jours aprs, le 26 dcembre 1574, tant  peine g de cinquante
ans. Le bruit courut qu'il avoit t empoisonn; mais on n'en a aucune
preuve. Toujours  la tte des plus grandes affaires de l'glise ou de
l'tat, dirig par les mmes maximes politiques et religieuses que son
illustre frre, dou comme lui d'un gnie suprieur et d'un fort
caractre, il occupe  ct de lui une premire place parmi les grands
personnages de son temps.]

Tout porte  croire que ce fut  Paris mme que la ligue prit naissance.
Les alarmes qu'y faisoit natre une paix qui, en assimilant presque le
culte des hrtiques  celui des fidles, sembloit menacer la religion
mme d'une ruine totale, agitoient tous les esprits; c'toit dans cette
grande ville l'ordinaire entretien de toutes les classes de la socit.
Les frondeurs les plus ardents de ce nouvel ordre de choses, bourgeois,
marchands, gens de palais et autres, s'tant plus intimement lis par
l'exaspration mme de leurs opinions, en vinrent par degrs, non plus 
se runir seulement par occasion, pour s'entretenir des malheurs de
l'tat et de la religion, mais  tenir des assembles secrtes, dont le
but toit uniquement de traiter de ces matires; et c'est l que, leur
zle s'chauffant de plus en plus, il fut propos d'imiter l'exemple de
leurs ennemis, et d'opposer  leurs dangereuses confdrations, l'union
de tous les vrais catholiques. Cette ide, adopte par quelques-uns,
gagna de proche en proche, et avec une telle rapidit, qu'avant la fin
de l'anne, il y eut un nombre considrable de gentilshommes,
d'ecclsiastiques, de bourgeois les plus accrdits de la capitale, des
villes considrables, mme des provinces entires, affilis  la ligue.
Les huguenots commencrent  tre insults dans plusieurs villes; et
l'alarme se rpandit aussitt dans tout leur parti.

Cependant, par une indolence vraiment incomprhensible, ou par une
politique qu'il est galement impossible  comprendre, Henri sembloit
demeurer spectateur indiffrent de cette lutte dans laquelle la nation
entire alloit se trouver engage. La ligue se formoit sous ses yeux; il
savoit que son chef traitoit secrtement avec l'Espagne comme les
huguenots avoient trait avec les princes protestants: en se mettant de
lui-mme et franchement  la tte du nouveau parti, il en faisoit, et
nous l'avons dj dit, le sien et celui de l'tat; il dtruisoit la
puissance de ce chef qu'il craignoit et hassoit; et quels que fussent
ses desseins,  l'instant mme il les faisoit avorter. Il ne fit rien de
tout cela: on le vit demeurer indcis entre les catholiques et les
protestants, entre une paix qu'on ne pouvoit conserver et une guerre
qu'il toit impossible d'viter, comme si, au milieu de ces discordes
intestines et de ces graves intrts, le pouvoir et pu se faire
indpendant de la guerre et de la paix. Cependant la ligue grandissoit
de jour en jour; et, lorsque s'ouvrirent les tats de Blois, presque
entirement composs de ligueurs, elle toit dj si puissante, que ce
prince, entran par la crainte qu'elle lui inspiroit, fit forcment ce
qu'il auroit d faire depuis long-temps et volontairement, comme
monarque et comme chrtien: il reconnut enfin cette confdration, et
s'en dclara lui-mme le chef et le protecteur. Il y avoit lieu de
croire qu'il agiroit en raison de cette dtermination, qui, bien que
tardive, pouvoit devenir aussi honorable que salutaire; et que les
choses alloient enfin changer de face: il en fut autrement. Les tats
demandoient que l'dit de pacification ft cass, et que l'on dclart
sur-le-champ la guerre aux hrtiques: le roi, sans accepter ni refuser,
dit qu'il n'agiroit point hostilement contre des princes de son sang,
avant de s'tre assur s'ils n'toient point disposs  rentrer dans le
sein de l'glise et dans l'obissance qu'ils dvoient  leur lgitime
souverain; et en consquence de ce voeu, qu'il avoit exprim, des
dputs furent envoys aux divers chefs des confdrs. Pendant ces
ngociations, qui ne russirent ni auprs des huguenots ni auprs des
politiques, le roi et la reine mre agitoient sans cesse dans leur
conseil cette question de la paix et de la guerre, ne pouvant sortir ni
l'un ni l'autre de leur fatale indcision, et se montrant mme plus
indcis qu'ils n'avoient jamais t. Enfin les tats se sparrent
n'ayant eu d'autre rsultat que de lui faire signer la ligue;
c'est--dire que Henri lgitimoit et fortifioit un parti sans oser s'en
servir pour faire la guerre, s'tant en mme temps tout moyen de
conserver la paix avec l'autre parti[114].

[Note 114: Le duc Casimir osa lui demander raison de sa manire d'agir
envers les protestants de France, tandis que lui-mme et les autres
princes allemands rforms perscutoient les catholiques dans leur
propre pays; et le roi se vit rduit  lui donner sur ce point les
explications les plus humiliantes.]

La guerre recommena donc: deux armes entrrent en campagne sous les
ordres du duc d'Anjou et du duc de Mayenne. Elles eurent d'abord des
succs qui montrrent assez quelle toit la foiblesse des ennemis
qu'elles avoient  combattre, et combien il et t facile de les
dtruire, si le roi et su prendre une rsolution et l'excuter avec
vigueur (1577). Mais en mme temps que ses armes se battoient, la cour
ne cessoit point de ngocier; et cette guerre toit  peine commence,
que le roi, au mpris de la dclaration solennelle qu'il avoit faite
dans les tats, de ne plus souffrir, dans son royaume, l'exercice de la
religion prtendue rforme, accorda la paix au roi de Navarre et au
prince de Cond, et signa  Poitiers un nouvel dit de pacification,
moins favorable sans doute aux hrtiques que celui qui l'avoit
prcd[115], mais tel cependant qu'il toit impossible qu'il ne blesst
pas profondment le parti catholique. Damville et ses politiques furent
compris dans ce trait, qui spara pour toujours leur cause de celle du
parti protestant[116].

[Note 115: Les termes de l'dit toient mnags de manire que la
religion romaine paroissoit toujours la dominante; mais de sorte aussi
que la prtendue rforme ne perdoit aucun avantage solide pour n'tre
qu'en second. On lui assuroit l'exercice public, avec une libert plus
tendue, mieux spcifie et moins assujtie  la gne des anciennes
restrictions. Le roi tablit ses sectateurs dans tous les privilges de
citoyens, dans le droit aux charges, aux magistratures et autres
dignits: il approuva la prise d'armes et tout ce qu'ils avoient fait,
comme trs-utile  l'tat; il leur accorda des juges tablis exprs pour
eux dans chaque parlement, neuf places de sret et des troupes, 
condition qu'ils paieroient les dmes, rendroient les biens d'glise
usurps, chmeroient les ftes extrieurement, et ne choqueroient en
rien les catholiques dans leur culte.]

[Note 116: Damville avoit eu occasion de connotre, dans ses relations
avec elle, le gnie de cette secte et les projets de ses chefs pour
l'tablissement d'une espce de rpublique dans le Bas-Languedoc, sur le
plan de celles qu'ils avoient dj formes  La Rochelle et  Montauban.
Ils ne se servoient de leurs liaisons avec lui que pour le trahir et
sduire les peuples; aprs les avoir sduits, s'emparer, en les
soulevant, des principales villes, et le chasser de son gouvernement. Il
s'en aperut et rompit sans retour avec eux, mais trop tard: car le
calvinisme avoit dj jet de profondes racines dans ce pays qui, de bon
qu'il toit, devint un des plus mauvais de toute la France.]

(1578) Personne ne pensoit que cette paix pt durer: elle ne servit qu'
montrer  quel degr d'avilissement l'autorit royale toit tombe,
puisque les partis, plus anims que jamais les uns contre les autres,
n'en continurent pas moins de se faire la guerre ou de s'y prparer.
C'est alors que l'on voit parotre dans le Dauphin ce Lesdiguires
depuis si fameux, alors comme tant d'autres, simple chef de partisans,
mais dj l'un des plus dangereux par le crdit que son courage et son
habilet lui avoient acquis parmi les siens. Il commenoit  nouer avec
le duc de Savoie ces intrigues qui devoient par la suite jeter un si
grand dsordre dans le midi de la France; et le roi d'Espagne, si
fermement catholique chez lui, au dehors catholique ou protestant,
suivant ses intrts, toit ml  ces manoeuvres tnbreuses, en mme
temps qu'il encourageoit la ligue et traitoit avec les ligueurs.
Plusieurs chefs, et dans les deux partis, que les troubles avoient
rendus considrables dans leurs provinces, et  qui la paix enlevoit
presque toute leur influence, ne pensoient qu' rallumer ce feu mal
teint. Ce fut donc vainement que la reine mre fit un voyage en
Guienne, sous prtexte de conduire au roi de Navarre la reine Marguerite
sa femme, voyage dont le vritable but toit d'essayer de le gagner et
de le faire revenir  la cour: ce prince refusa de traiter sans le
concours des autres chefs de son parti; et les confrences de Nrac qui
s'ouvrirent  ce sujet n'eurent d'autre rsultat que de produire de
nouvelles interprtations de l'dit de Poitiers, presque toutes
favorables aux calvinistes, et de faire obtenir aux confdrs de
nouvelles places de sret, qu'ils se htrent de faire fortifier, dont
ils chassrent les prtres, o ils vexrent les catholiques, et tout
cela contre la parole formelle qu'ils en avoient donne. C'toit ainsi
que, grce  la foiblesse de la cour, ils lui faisoient acheter si
chrement et si follement une paix qu'ils toient disposs  rompre les
premiers.

(1579) Aussi, en acceptant ces places pour les rendre dans un dlai
fix, leur intention toit-elle de ne s'en point dessaisir; et,
lorsqu'on les leur redemanda de la part du roi, la rponse qu'ils firent
fut de courir aux armes et de recommencer les hostilits tant dans la
Guienne que dans le Languedoc. Ils surprirent des places, dvastrent le
pays, et ce fut dans cette campagne que le roi de Navarre commena 
jeter de l'clat et  fixer les yeux de l'Europe sur lui par le courage
intrpide et les talents militaires qu'il dploya dans l'attaque et la
prise de la ville de Cahors: ce beau fait d'armes le fit ds lors
considrer comme l'espoir d'un parti dont il toit dj le personnage le
plus considrable. Toutefois les entreprises des confdrs avortrent
presque toutes, pour avoir t commences avec trop de prcipitation; et
ds qu'ils eurent besoin de la paix pour mieux prendre leurs mesures, la
cour s'empressa de nouveau de la leur accorder.

(De 1580  1583) Ce fut par la mdiation du duc d'Anjou que se fit cette
paix nouvelle; et il en avoit besoin plus encore que les huguenots, pour
que rien ne s'oppost  l'excution du projet qu'il avoit form, et dont
ses intrigues et celles de sa soeur Marguerite avoient depuis long-temps
prpar toutes les voies, projet qui toit de profiter des troubles des
Pays-Bas pour les enlever au roi d'Espagne, et se faire dclarer duc de
Brabant. Il venoit enfin d'obtenir pour cette expdition le consentement
de son frre, que celui-ci lui avoit long-temps refus; et c'est ainsi
que la politique perfide de Philippe II se trouvoit paye de perfidies
toutes semblables. Il n'est point de notre sujet de raconter cet
vnement, qui commena par d'heureux succs et finit par les revers les
plus humiliants; dans lequel ce prince malhabile, fut la dupe de tout le
monde, et de ses allis comme de ses ennemis, du prince d'Orange, qui
seul en profita, de la reine lisabeth, du duc de Parme, gouverneur de
ces provinces pour le roi d'Espagne; jusqu' ce que, forc d'abandonner
son entreprise, il revint en France, o sa mort, qui arriva peu de temps
aprs, ouvrit un champ plus vaste  toutes les passions, aggrava les
dangers de toutes les positions, et devint, comme nous l'allons voir, la
cause et le signal des plus grands vnements.

Pendant cet intervalle d'une paix trompeuse, achete par les concessions
les plus humiliantes, et lorsque tout chappoit  son pouvoir,
catholiques et protestants, que faisoit Henri III? Comme si cette paix
d'un moment et d ne jamais finir, il se replongeoit et plus avant
encore, dans cette indolence presque stupide, dans ces lches volupts
qui l'avoient rendu, ds les premiers moments de son rgne, la rise de
ses ennemis et de ses sujets. Les mmoires du temps nous ont conserv
des dtails qui semblent incroyables de ce mlange de superstitions, de
dbauches, de bizarreries indcentes dont se composoit la vie de ce
foible et malheureux prince. Aux mascarades, aux tournois, aux courses
de bague, o il paroissoit dans des parures effmines, indignes non
seulement d'un roi, mais de tout homme qui auroit conserv quelque
respect pour lui-mme, succdoient des retraites, des processions, dans
lesquelles, par un excs non moins ridicule, il paroissoit couvert d'un
sac de pnitent, portant une discipline et un chapelet attachs  sa
ceinture; puis, aprs avoir visit les couvents et ador les reliques,
il retournoit  ses _mignons_. C'toit le nom que l'on avoit donn 
quelques jeunes dbauchs de la cour[117], pour lesquels il avoit une
affection, ou pour mieux dire, des tendresses effrnes et dont le
scandale alloit au del de ce qu'il est possible d'exprimer. On toit
galement rvolt et des profusions extravagantes auxquelles il se
livroit pour eux, et de l'insolence extrme o les jetoit un tel excs
de faveur; la reine mre elle-mme souffroit comme les autres de la
_dsordonne outre-cuidance des mignons_; et il n'toit personne qui
n'attendt avec impatience quelque vnement qui mt fin  des dsordres
aussi honteux. On eut quelque esprance de s'en voir dlivrer aprs la
mort tragique de Caylus, Maugiron et Saint-Mgrin[118]; mais le roi,
qu'on avoit cru un moment inconsolable de leur perte, ne tarda pas 
les remplacer par de nouveaux favoris (Joyeuse et La Valette, depuis duc
d'pernon) qui devinrent, comme les premiers, l'objet de ses folles
complaisances et de ses prodigalits[119]. On murmuroit de voir les
impts extraordinaires dont les peuples toient accabls, dtourns de
leur emploi lgitime, qui toit de mettre fin aux guerres civiles, pour
devenir la proie de ces infmes favoris; on lui reprochoit amrement et
les places de sret si imprudemment livres au roi de Navarre, et la
protection ouverte qu'il accordoit  Genve, principal foyer du
calvinisme, et les secours donns  son frre pour une expdition dont
le but toit de faire triompher en Flandre un parti qui vouloit y abolir
la religion catholique. D'un autre ct, cette haine contre un monarque
si compltement avili sembloit accrotre encore la faveur populaire du
duc de Guise; et celui-ci, profondment ulcr de se voir sans crdit 
la cour et supplant dans le rang qu'il lui appartenoit d'y tenir par de
si mprisables rivaux, mloit des projets d'ambition et de vengeance 
ce zle hrditaire qu'il tenoit de ses pres pour l'tat et la
religion; les princes de sa maison le secondoient, guids par les mmes
vues et anims du mme esprit; presque toute la noblesse catholique le
reconnoissoit depuis long-temps pour son chef, confondoit ses intrts
avec les siens; et, justement effray des derniers privilges accords
aux hrtiques, le clerg s'attachoit maintenant  lui comme au seul
dfenseur qui restt  l'glise au milieu des dangers imminents dont
elle toit de nouveau menace. Ainsi, dans une apparente obscurit, ce
seigneur toit devenu le centre du parti formidable dont le roi s'toit
si impolitiquement spar, et qui, par cela mme qu'il n'toit pas
conduit et dirig par lui, alloit se soulever contre lui.

[Note 117: La plupart y furent introduits par Ren de Villequier, qui
faisoit, auprs du roi, le personnage d'artisan de plaisir.]

[Note 118: Les deux premiers furent tus en duel. Ce fut  l'entre de
la rue des Tournelles, o aboutissoit alors un des cts du parc,
vis--vis de la Bastille, qu'ils se battirent  cinq heures du matin, le
27 avril 1578, avec Livarot, autre mignon du roi, contre d'Entragues,
attach aux Guises, Riberac et Schomberg. Maugiron et Schomberg, qui
n'avoient que dix-huit ans, furent tus roides; Riberac mourut le
lendemain; Livarot, d'un coup sur la tte, resta six semaines au lit;
d'Entragues ne fut que lgrement bless; Caylus, bless de dix-neuf
coups, languit trente-trois jours, et mourut entre les bras du roi qui,
pendant tout ce temps, ne quitta pas le chevet de son lit. Il avoit
promis aux chirurgiens qui le pansoient cent mille francs, en cas qu'il
revint en convalescence, et  ce beau mignon cent mille cus, pour lui
faire avoir bon courage de gurir. Nonobstant lesquelles promesses il
passa de ce monde en l'autre. Henri n'aimoit pas moins Maugiron car il
les baisa tous deux morts, fit tondre leurs ttes, et emporter et serrer
leurs blonds cheveux, ta  Caylus les pendants de ses oreilles, que
lui-mme auparavant lui avoit donns et attachs de sa propre main. Il
soulagea sa douleur en leur faisant faire, dans l'glise de Saint-Paul,
des obsques d'une magnificence royale, et en faisant lever des statues
sur leurs tombeaux.

Saint-Mgrin, qui avoit une intrigue galante avec la duchesse de Guise,
fut assailli, en sortant du Louvre, par vingt ou trente hommes aposts
par le duc de Mayenne et le cardinal de Guise. Ils le percrent de
trente-trois coups de poignard, dont il mourut le lendemain. Le roi le
fit enterrer  Saint-Paul avec la mme pompe et les mmes crmonies que
Caylus et Maugiron.]

[Note 119: Il dpensa douze cent mille cus aux noces de Joyeuse, qu'il
maria  une soeur de la reine, sans compter quatre cent mille autres
qu'il promit de lui payer. Il acheta  La Valette la terre d'pernon, et
lui donna d'avance, en argent, la dot de la femme qu'il lui destinoit.]

Cependant, tandis que l'on conspiroit ainsi sous ses propres yeux, Henri
sembloit prendre plaisir  renchrir sur les extravagances auxquelles il
toit si misrablement livr. Aux processions bizarres dont nous avons
dj parl, dans lesquelles il tranoit aprs lui, princes, ministres,
cardinaux, et dont la populace faisoit d'insolentes drisions, jusqu'aux
portes de son palais[120], il ajoutoit des plerinages pour obtenir du
ciel la grce d'avoir des enfants[121]; et se renfermant tour  tour
dans le monastre des Minimes et dans celui des Feuillants, il y
poussoit l'oubli de sa dignit jusqu' haranguer ces religieux en plein
chapitre. Au plaisir de la reprsentation, qui toit une de ses manies
principales, se joignoit en ceci le dsir de persuader le peuple de
Paris de son attachement pour la religion catholique; mais les ligueurs,
qui pioient toutes ses dmarches, s'empressrent de lui enlever cette
ressource, en excitant les prdicateurs  tonner, dans la chaire, contre
ces processions et ces retraites,  traiter d'hypocrisie et de momeries
tout cet appareil de pnitence et de dvotion; et le roi, soit
foiblesse, soit insouciance, ne punit de si graves insultes que par des
rprimandes ou quelques lgers chtiments dont l'effet fut d'enhardir
encore davantage ces fougueux et insolents orateurs[122]. Ainsi vivoit
ce prince vraiment inexplicable, fermant l'oreille aux clameurs
publiques qui le poursuivoient de toutes parts; entour d'ennemis sans
avoir l'air de se douter seulement de leur existence; entirement
abandonn  des plaisirs honteux ou  de purils amusements, lorsque
l'orage grossissoit  tous moments sur sa tte, et qu'il ne falloit plus
qu'un dernier vnement pour le faire clater.

[Note 120: On afficha au Louvre la pasquinade suivante: Henri, par la
grce de sa mre, inutile roi de France et de Pologne, imaginaire
concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l'Auxerrois, bateleur
des glises de Paris, gendre de Colas, goudronneur des collets de sa
femme et friseur de ses cheveux, mercier du palais, visiteur d'estuves,
gardien des quatre-mendiants, pre-conscript des blancs-battus, et
protecteur des capucins.]

[Note 121: Il avoit pous en 1575 Louise de Lorraine; fille de Nicolas,
comte de Vaudemont, frre pun du duc de Lorraine.]

[Note 122: Le prdicateur de la cathdrale nomm, _Poncet_, appela
publiquement une nouvelle confrrie de pnitents, rige par le roi, _la
confrrie des hypocrites et athistes_. Et qu'il ne soit vrai, dit-il
en propres mots, j'ai t averti de bon lieu, qu'hier au soir, qui toit
le vendredi de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces
gros pnitents, et qu'aprs avoir mang le gras chapon, ils eurent pour
collation de nuit le petit tendron, qu'on leur tenoit tout prt. Ah!
malheureux hypocrites! vous vous moquez donc de Dieu, sous le masque, et
portez, par contenance, un fouet  votre ceinture? Ce n'est pas l, de
par D..... o il faudroit le porter: c'est sur votre dos et sur vos
paules, et vous en triller trs-bien; il n'y a pas un de vous qui ne
l'ait bien gagn. Le roi se contenta de relguer ce prdicateur
insolent dans une abbaye qu'il possdoit. Un des mignons (les uns disent
d'pernon, d'autres Joyeuse), voulant se moquer de la disgrce de
Poncet, fut pay de sa raillerie par une rponse qui fut trouve fort 
propos. Monsieur notre matre, lui dit le mauvais plaisant, on dit que
vous faites rire les gens  votre sermon; cela n'est gure bien. Un
prdicateur comme vous doit prcher pour difier, et non pas pour faire
rire.--Monsieur, rpondit Poncet sans s'tonner, je veux bien que vous
sachiez que je ne prche que la parole de Dieu, et qu'il ne vient point
de gens  mon sermon pour rire, s'ils ne sont mchants et athistes: et
aussi n'en ai-je jamais tant fait rire en ma vie comme vous en avez fait
pleurer. (_Journal de Henri III._)]

(1584) La mort du duc d'Anjou fut cet vnement fatal: le roi n'ayant
point d'enfants, ce seul frre qui lui restoit toit l'hritier
prsomptif de la couronne; et par sa mort, cet hritage se trouvoit
transport au roi de Navarre, qui venoit de rentrer si malheureusement
dans le parti protestant, et de faire abjuration solennelle de la
religion catholique. Sans la ligue, on ne voit aucun obstacle qui et pu
l'empcher de parvenir au trne: les grands, par ambition, par intrt,
par tous les motifs humains qui attachent  l faveur des cours,
eussent, pour la plupart, suivi la religion du prince; le peuple, par
degrs, se ft laiss corrompre; et, nous le rptons, la France, qui
est encore aujourd'hui l'espoir de la chrtient, seroit, depuis
long-temps livre  l'hrsie et  toutes ses funestes consquences.
Quels qu'aient t les excs ou les desseins ambitieux de quelques
ligueurs, par ce seul fait incontestable la ligue est justifie.

Encore un coup, gardons-nous de juger un sicle avec les doctrines et
les prjugs d'un autre. Essayons de sortir d'un malheureux ge, abruti
par le matrialisme, o toutes les affections gnreuses sont teintes;
o il n'y a plus de croyances communes et par consquent plus de vertus
publiques, et transportons-nous au milieu d'une gnration qui croit en
Dieu, qui croit en la loi que ce Dieu lui a donne, qui, par cela mme
qu'elle y croit, la met ncessairement au-dessus de tout. Elle voit
cette loi en pril; elle ne peut s'en prendre qu'au prince qui a jur de
la protger, de la faire respecter, et qui ne rgne en effet qu' cette
condition: cette gnration doit-elle se prcipiter tout entire dans
les voies criminelles o il vient de s'engager; et, si la volont de
Dieu lui est connue d'une manire positive, _lgale_, incontestable,
osera-t-on dire qu'elle doit obir  un homme plutt qu' Dieu?
Continuons nos rcits: ils nous apprendront si toutes ces conditions
furent remplies; si la ligue fut innocente ou coupable, ou si elle ne
fut pas, comme la plupart des choses humaines, mlange de bien et de
mal.

Cette mort du duc d'Anjou aggravant ainsi tous les dangers, on jugea que
le moment d'clater toit venu. Dj, avant qu'il et rendu le dernier
soupir, mais sa maladie ne laissant plus d'esprance, le duc de Guise
avoit rassembl les principaux chefs des ligueurs[123]  Nancy, dans une
maison appartenante au sieur de Bassompierre; et dans cette assemble 
laquelle avoit assist l'ambassadeur d'Espagne, il avoit t reconnu que
l'association que l'on venoit de former, toit le seul moyen de tirer la
France du triste tat o elle toit plonge. Peu de temps aprs, une
seconde assemble fut tenue  Joinville, dans laquelle on arrta de
reconnotre pour successeur au trne le cardinal de Bourbon, oncle du
roi de Navarre, dans le cas o le roi mourroit sans postrit, et de
faire recevoir le concile de Trente dans le royaume, sans aucune
restriction. Aussitt l'ordre fut envoy dans toutes les provinces 
ceux qui avoient sign la ligue, de se tenir prts  prendre les armes;
aux ecclsiastiques qui la favorisoient d'y prparer tous les esprits.

[Note 123: C'toient les ducs de Mayenne, de Nevers, le cardinal de
Guise, le baron de Seneay, Rosni, Menneville, Mandreville et quelques
autres. Le duc de Lorraine s'y rendit aussi. Le duc Casimir, qu'ils
vouloient dtacher du parti du roi de Navarre, y fut invit, et y envoya
un agent affid.]

Bientt il ne fut plus question dans la France entire que du danger que
l'on couroit de voir monter sur le trne un prince hrtique. On ne
parloit d'autre chose: les prdicateurs dans les chaires, les curs dans
leurs prnes, les professeurs dans leurs coles, se rpandoient en
invectives contre la cour et contre le roi de Navarre, et produisoient
d'autant plus d'impression sur leurs auditeurs, que ce n'toit point en
effet un danger imaginaire qu'ils leur reprsentoient; et que rien
n'toit plus rel que les maux dont la monarchie et la religion toient
menaces.

Que manquoit-il donc  ce mouvement d'une nation entire, pousse par un
sentiment religieux  tout entreprendre et  tout braver, pour conserver
au milieu d'elle le dpt prcieux de la foi qu'elle avoit reue de ses
pres? Une autorit lgitime qui la diriget, qui, contenant le zle
dans de justes bornes, st dfendre les droits de la religion sans
porter atteinte  ceux du trne, prenant ainsi temporairement la place
d'un roi, qui s'obstinoit  ne pas remplir ses devoirs les plus sacrs,
et  ngliger ses plus grands intrts. Le pape toit cette autorit;
voil quel toit le chef naturel de la ligue, celui  qui il appartenoit
exclusivement de la conduire: c'est alors qu'elle ft devenue en effet
la ligue _sainte_; et que cet esprit de prudence, de conciliation, et
tout  la fois de fermet inflexible qui fait le caractre de la cour de
Rome, gouvernant et modrant ses conseils, tout s'y ft fait dans le
double intrt de l'tat et de la religion. Mais les malheureux
prjugs, que nous avons si souvent signals, toient trop enracins en
France, pour qu'il ft possible d'y esprer d'aussi grands et d'aussi
beaux rsultats: on s'y toit mis dans une position fausse et mitoyenne,
o l'on n'admettoit ni ne rejetoit entirement la puissance du chef de
l'glise. Il toit rduit alors  ngocier o il commandoit autrefois;
et nous avons vu, sous Charles IX, ses lgats dans la triste ncessit
de se mler aux intrigues de cour pour crer des obstacles aux progrs
toujours croissants de l'hrsie. Les ligueurs infatus des mmes
principes suivirent une marche toute semblable; et il fut dcid, non
que l'on mettroit le pape  la tte de la ligue, mais qu'on essaieroit
de l'attirer dans son parti.

Ici les ennemis de l'autorit du Saint-Sige triomphent, parce qu'ils
croient voir quelque chose de contradictoire dans les dcisions de deux
papes consults par quelques ligueurs sur la question de savoir si cette
entreprise, dont le but toit de maintenir dans le royaume la religion
catholique, offroit un motif suffisant pour dispenser des sujets de
l'obissance qu'ils dvoient  leur souverain. Grgoire XIII, qui
rgnoit alors, rpondit nettement que toute guerre, concerte en faveur
de la religion catholique et pour la destruction de l'hrsie toit
juste, lgitime, et non-seulement contre les hrtiques, mais encore
contre les personnes qui les favoriseroient, fussent-elles mme de
_qualit royale_.

Sixte V, qui bientt aprs monta sur le trne pontifical, parut n'tre
point aussi favorable  cette confdration, qu'il traita de faction
sditieuse, de complot pernicieux, et dans laquelle il ne vit d'abord
que des sujets rvolts contre leur souverain. Mais, en mme temps qu'il
publioit une bulle, par laquelle il excommunioit tous ceux qui seroient
si hardis que de s'attaquer  la puissance royale, il en faisoit
parotre une autre contre le roi de Navarre et le prince de Cond; et
cette, bulle frappoit d'excommunication ces deux princes, les privoit
eux et leurs successeurs de leurs tats, spcialement du droit de
succession  la couronne de France, et dlioit leurs sujets du serment
de fidlit.

Ces deux jugements qui, dans certaines parties, semblent
contradictoires, partent nanmoins du mme principe et ne sont au fond
qu'un seul et mme jugement. Il y a des deux cts rprobation entire
et sans rserve de toute doctrine htrodoxe et de ses adhrents; mais
Grgoire XIII considre la question gnralement et dans le sens
_compos_: c'est pourquoi il dclare qu'il est juste, lgitime, de
s'armer contre tout fauteur d'hrsie, ft-il mme de _qualit royale_.
Sixte V divise la mme question: il voit des rvolts dans les ligueurs,
parce qu'il veut voir encore dans Henri III un prince catholique et
qu'il suppose dispos  agir comme le doit le roi trs-chrtien et le
fils an de l'glise; mais, comme en mme temps il excommunie un prince
hrtique et le prive, par cette seule raison, de son droit au trne
qui, sans cela, n'auroit pu lui tre contest, il prononce, de mme que
Grgoire XIII, un anathme dont les _personnes royales_ ne sont pas
exemptes; et cette distinction pleine de prudence, que son prdcesseur
n'avoit point t dans le cas de faire, ne prouve qu'une seule chose:
c'est que ce pape, en consacrant le principe, craint d'en appliquer 
faux les consquences, ne connoissant point assez le fond des choses.
Or ceci ne seroit point arriv, il faut le dire encore, si, dans la
plnitude de sa puissance; et comme il lui avoit t donn de le faire
dans des temps plus heureux, il et pu appeler et le monarque et ses
sujets au pied de son tribunal pour connotre de leurs diffrends sur un
point dont il lui appartenoit de dcider exclusivement. Alors Henri III
et t forcment ce qu'il devoit tre, et fait malgr lui ce qu'il
devoit faire, et la ligue ft devenue de toutes les associations la plus
noble et la plus salutaire. Il en fut autrement parce que tout avoit t
dplac dans la hirarchie du monde chrtien. Toutefois la suite fera
voir que Sixte V favorisoit rellement la ligue; et en effet, malgr
toutes ses fautes et tous ses carts, les voies qu'elle suivoit dans ces
graves circonstances, o il s'agissoit d'intrts au-dessus de tout
pouvoir humain, toient bien prfrables  celles o Henri III se
laissoit entraner.

(1585) Cependant Grgoire XIII vivoit encore; et le duc de Guise, se
voyant ainsi soutenu de l'assentiment du pape et assur du secours des
Espagnols, ne balana point  se dclarer ouvertement. Vers la fin du
mois de mars de cette anne parut le manifeste de la ligue: il fut
publi  Pronne sous le nom seul du cardinal de Bourbon, qui s'y
donnoit la qualit de premier prince du sang, et l'on y nommoit toutes
les puissances qui s'toient associes  cette confdration: c'toit
presque toute la chrtient. On s'y plaignoit de la mauvaise
administration du royaume, de la multiplicit des impts, de l'avidit
insatiable des favoris, de la faveur accorde aux huguenots, de
l'oppression de tous les ordres de l'tat, etc.; mais le motif
principal, qu'on y faisoit valoir, toit le danger extrme que couroit
la religion catholique en France, si un prince hrtique venoit  monter
sur le trne. L'impression que produisit ce manifeste fut la plus grande
qu'il fut possible d'en attendre. Il remua les esprits dans toutes les
classes de la socit; et la plupart de ceux qui jusque-l avoient
encore hsit, ne balancrent plus  se jeter dans un parti qui se
prsentoit avec de si puissants appuis, et dans lequel ils voyoient tout
 la fois sret pour leur conscience et pour leurs intrts.

Tous les chefs de la confdration qui toient gouverneurs de province,
s'toient assurs des principales places de leurs gouvernements; et le
duc de Guise commena les hostilits en s'emparant de Verdun et de
Mzires; une ruse de Mandelot, gouverneur de Lyon, rendit les ligueurs
matres de cette ville importante.

Tous nos historiens disent qu'en ce moment rien n'toit plus facile au
roi que d'accabler le duc de Guise, celui-ci n'ayant encore que quatre
mille hommes de pied et mille chevaux; et qu'il crasoit la rbellion
sans retour, s'il et arm sa maison et march  l'instant mme contre
les rebelles. Nous sommes loin de partager cet avis: un premier revers
et pu arrter les progrs de la ligue, mais non la dtruire; elle avoit
ses profondes racines dans les croyances de la nation, et il n'y a point
de projet plus insens que de prtendre gouverner un peuple contre sa
Foi. Henri III, nous ne nous lasserons point de le rpter, n'avoit
point d'autre parti  prendre que se mettre  la tte de ce grand
mouvement et de le conduire, au lieu de s'en laisser entraner. Il ne le
fit point; et, comme si la source de son pouvoir et t _en lui-mme_,
il s'obstina  chercher un quilibre impossible entre la religion et
l'hrsie: de l toutes ses fautes et tous ses revers. Aux entreprises
hardies du duc de Guise, il rpondit par un manifeste dans lequel,
mettant  dcouvert l'extrme foiblesse de son caractre, il promettoit
amnistie entire  tous ceux qui abandonneroient le parti de la ligue;
il envoya en mme temps un message au roi de Navarre pour l'inviter  se
runir  lui, et  faire avorter tous les desseins des ligueurs en
revenant  la religion catholique; et ces ngociations infructueuses
avec un prince que rejetoit alors la France entire, lui alinrent
encore davantage les esprits; enfin la dernire de ces fausses
dmarches fut de montrer la crainte qu'il avoit de ses ennemis et
l'impuissance o il toit de leur rsister, en offrant le premier de
traiter avec eux. Ce fut, dit-on, Catherine qui l'y dtermina par la
haine qu'elle portoit au roi de Navarre, et par le dsir qu'elle avoit
de faire tomber la couronne au jeune prince de Lorraine son petit-fils,
tant enfin parvenue  lui faire comprendre combien toit redoutable un
parti qui se composoit de la France catholique soutenue de toute la
catholicit. Elle n'exageroit point en lui dmontrant les dangers d'une
vaine rsistance; mais, avec un tel parti, il falloit lui conseiller de
traiter comme chef et comme roi, non comme ennemi.

Ce fut elle qu'il chargea de la ngociation: les confrences se tinrent
d'abord  pernay, ensuite  Reims; le duc de Guise et le cardinal de
Bourbon traitant au nom de la ligue. Tout ce qu'il leur plut de
demander, la reine le leur accorda; et le rsultat de ces confrences,
fut le fameux trait de Nemours, dans lequel Henri, rduit par sa propre
faute  recevoir la loi de ses sujets, rvoquoit entirement tous les
privilges accords aux hrtiques par l'dit de Poitiers, s'engageoit 
ne souffrir dans son royaume l'exercice d'aucune autre religion que de
la religion catholique, en chassoit tous les ministres calvinistes, et
promettoit de dclarer de nouveau la guerre aux chefs des
religionnaires, s'ils refusoient de rendre les places qui leur avoient
t accordes. Par des articles secrets, il fut convenu que le roi
solderoit de ses propres deniers les troupes trangres qu'avoit leves
le duc de Guise, et qu'il donneroit  la ligue plusieurs places de
sret.

Ce trait jeta d'abord le roi de Navarre dans un abattement difficile 
exprimer[124]; et ce fut immdiatement aprs un vnement si fatal 
lui-mme et  son parti, que Sixte V fulmina contre lui cette bulle
d'excommunication qui sembloit lui porter le dernier coup, et qui toit
en effet le plus grand triomphe que pussent remporter ses ennemis. Ce
fut aussi dans cette situation presque dsespre que l'on put voir
quelle toit la grandeur de ce courage si digne d'une meilleure cause:
il rpondit d'abord par une protestation contre la bulle du pape, qu'il
trouva moyen de faire afficher aux portes mmes du Vatican; il rpandit
partout des manifestes et les adressa  tous les ordres de l'tat; il
offrit le duel au duc de Guise pour pargner le sang franois que la
guerre civile alloit rpandre, l'accusant hautement de vouloir se frayer
un chemin au trne par la destruction de la famille rgnante[125];
enfin, ranimant par son nergie le courage presque abattu des siens, on
le vit bientt, lorsqu'on le croyoit perdu sans ressource, en mesure de
se dfendre et mme d'attaquer.

[Note 124: La consternation profonde o le plongea cette nouvelle,
produisit cet effet singulier que, rvant, la tte appuye sur sa main,
aux malheurs qui pouvoient rsulter pour lui et pour la France d'un tel
trait et de ces discordes intestines, la partie de sa moustache qui
toit cache sous cette main, lui blanchit tout  coup. Son
historiographe, Matthieu, rapporte ce fait comme l'ayant entendu
lui-mme raconter  Henri IV. Liv. 8.]

[Note 125: L'crit dans lequel il portoit contre lui cette accusation,
avoit t compos par Du Plessis Mornay, et toit intitul:
_Avertissement sur l'intention et but de messieurs de Guise dans la
prise des armes._ Il fit grand bruit, et le duc de Guise l'ayant reu y
fit des notes, lesquelles furent remises  Pierre d'Espinac, archevque
de Lyon, qui se chargea d'y rpondre. Cette rponse est remarquable en
ce que, repoussant l'accusation qu'on levoit contre le duc de Guise, de
prtendre  la couronne de France, non-seulement son auteur prouve
qu'elle est fausse et calomnieuse, mais il dmontre en mme-temps la
nullit des titres sur lesquels certains mmoires publis sur ce mme
sujet, appuyoient les droits de la maison de Guise. Une telle dfense
faite de l'aveu du duc, et mme avec sa coopration, peut faire douter
que ses desseins ambitieux fussent tels qu'on les a supposs; et auroit
d rendre plus circonspects des gens que l'esprit de parti a ports 
dcider d'un ton si tranchant une question au moins indcise, et dans
laquelle ceux qui sont d'un avis contraire ont pour nier des raisons
meilleures qu'ils n'en ont pour affirmer.

                                       (Mm. du duc de Nevers, t. I.)]

Cependant le trait de Nemours n'avoit point calm l'animadversion
publique dont Henri III toit l'objet, parce qu'on ne voyoit point
qu'il s'empresst d'en remplir les clauses. La dmarche qu'il avoit
faite  l'gard du roi de Navarre, le faisoit mme souponner de quelque
projet d'alliance avec les huguenots. Ce qui confirmoit ces soupons,
c'est qu'il ne faisoit contre lui aucuns prparatifs de guerre; et cette
guerre, tout le parti catholique la demandoit  grands cris. Bientt
l'agitation des esprits fut plus grande qu'elle n'avoit jamais t; et
ce fut au milieu de ces alarmes nouvelles, excites par la foiblesse
d'un malheureux prince, qui ne pouvoit se rsoudre  prendre un parti,
que se forma la ligue particulire de Paris.

La premire ide en fut conue par un bourgeois de cette ville, nomm La
Rocheblond. Tourment comme tant d'autres des dangers que couroit la
religion, il se persuada, dans le zle dont il toit dvor, que tout
catholique toit appel  la dfendre par tous les moyens qui toient en
son pouvoir, et s'ouvrit l-dessus  plusieurs curs, docteurs et
prdicateurs de Paris, depuis long-temps attachs  la ligue, et mme du
nombre des ligueurs les plus ardents[126]. Ceux-ci gotrent son
projet, et en ayant dlibr ensemble, ils arrtrent le plan d'une
association dont le but toit de s'assurer de Paris, et de mettre une
ville d'aussi grande importance sous l'entire influence des chefs du
parti catholique. Leur socit s'tant bientt accrue d'un certain
nombre de leurs amis les plus srs dont ils se rpondirent
mutuellement[127], ils formrent un conseil de dix membres, tant
ecclsiastiques que laques, qui se tint d'abord dans une chambre de la
Sorbonne, ensuite au collge de Fortet; et six d'entre eux furent
choisis, auxquels on partagea les seize quartiers dont on composoit la
ville de Paris. Leur mission toit d'y faire des partisans  la nouvelle
ligue, d'y semer les bruits qui pourroient tre utiles au parti, et d'y
porter les ordres du conseil secret. De l le nom de faction des
_Seize_, donn  cette association qui, depuis, joua un si grand rle et
se rendit si formidable.

[Note 126: Les principaux toient Jean Prvost, cur de Saint-Sverin,
Jean Boucher, cur de Saint-Benot, et Mathieu de Launoy, chanoine de
Soissons.]

[Note 127: On nomme entre autres Acarie, matre des comptes; d'Orlans,
Caumont, Mnager, avocats; le sieur de Manoeuvre, de la famille des
Hennequins; le sieur Deffiat, gentilhomme auvergnat; Jean Pelletier,
cur de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; Jean Guincestre, cur de
Saint-Gervais; Bussy-le-Clerc, Emonet, La Chapelle, Cruc, procureurs;
le commissaire Louchard; La Morlire, notaire, Compan, marchand, etc.]

Les progrs en furent plus rapides qu'on n'auroit os esprer,
non-seulement parmi le peuple, mais encore dans le clerg et dans la
noblesse; et le secret en fut si bien gard, que le roi et ses
ministres, bien qu'ils s'aperussent qu'en effet il se tramoit quelque
chose, ne purent se procurer aucuns documents positifs sur ce complot,
le plus dangereux cependant que l'on et encore form. Le duc de Guise
et le cardinal de Bourbon n'en eurent eux-mmes aucune connoissance
jusqu'au moment o ses chefs, jugeant leur confdration assez nombreuse
et assez solidement constitue pour pouvoir se mettre utilement en
rapport avec la ligue gnrale du royaume, leur firent savoir ce qu'ils
avoient fait, leur apportant la nouvelle si agrable et si inespre que
la capitale de la France toit  eux, et que, quand il leur plairoit,
ils y commanderoient en matres absolus. Aussitt la correspondance la
plus active s'tablit entre les ligus de Paris et ceux des provinces;
et ce fut alors que le duc de Guise se crut assez fort pour sommer Henri
III, de faire la guerre au roi de Navarre et d'excuter toutes les
conditions du trait de Nemours.

Cette guerre toit ce que Henri redoutoit le plus, parce qu'il s'toit
mis dans une position telle que son effet invitable devoit tre
d'accrotre la puissance de ceux qu'il continuoit de considrer comme
ses plus mortels ennemis; il imagina donc encore deux moyens de
temporisation qui, de mme que tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors
tournrent contre lui: le premier fut d'envoyer un nouveau message au
roi de Navarre pour l'engager  accder au trait de Nemours, et 
mettre fin  ces discordes intestines en se faisant catholique; n'ayant
point russi, il imagina d'essayer s'il ne jetteroit point quelques
embarras parmi les ligueurs en leur exposant la pnurie des finances, et
en leur dclarant la ncessit o il se trouvoit de lever de nouveaux
impts pour subvenir aux frais de cette guerre, dont le retard leur
causoit une si vive impatience. Il manda donc au Louvre le premier
prsident du parlement de Paris, le prvt des marchands, le doyen de la
cathdrale, et voulut que le cardinal de Guise les accompagnt.

Je suis charm, leur dit-il, en les abordant d'un air ironique, d'avoir
enfin suivi les bons conseils qu'on m'a donns, et de m'tre dtermin,
 votre sollicitation,  rvoquer le dernier dit que j'avois fait en
faveur des protestants. J'avoue que j'ai eu de la peine  m'y rsoudre;
non pas que j'aie moins de zle qu'aucun autre pour les intrts de la
religion; mais parce que l'exprience du pass m'avoit appris que
j'allois faire une entreprise o je trouverois des obstacles que je ne
croyois pas surmontables. Mais, puisque enfin le sort en est jet,
j'espre qu'assist des secours et des conseils de tant de braves gens,
je pourrai terminer heureusement une guerre si considrable.

Pour l'entreprendre et la finir avec honneur, j'ai besoin de trois
armes. L'une restera auprs de moi, j'enverrai l'autre en Guienne, et
la troisime je la destine  marcher sur la frontire, pour empcher les
Allemands d'entrer en France: car, quoi qu'on puisse dire au contraire,
il est certain qu'ils se disposent  venir nous voir. J'ai toujours cru
qu'il toit dangereux de rvoquer le dernier dit; et depuis que la
guerre est rsolue, j'y vois encore plus de difficults, et c'est  quoi
il faut pourvoir de bonne heure: car il ne sera plus temps d'y penser
quand l'ennemi sera  vos portes, et que de vos fentres vous verrez
brler vos mtairies et vos moulins, comme il est dj arriv autrefois.
C'est contre mon avis que j'ai entrepris cette guerre; mais n'importe,
je suis rsolu  n'y pargner ni soin ni dpense pour qu'elle russisse;
et, puisque vous n'avez pas voulu me croire lorsque je vous ai conseill
de ne point penser  rompre la paix, il est juste du moins que vous
m'aidiez  faire la guerre. Comme ce n'est que par vos conseils que je
l'ai entreprise, je ne prtends pas tre le seul  en porter tout le
faix.

Puis se tournant vers M. de Harlai: M. le premier prsident, lui
dit-il, je loue fort votre zle et celui de vos collgues, qui ont
aussi approuv la rvocation de l'dit, et m'ont exhort si vivement 
prendre en main la dfense de la religion; mais aussi je veux bien
qu'ils sachent que la guerre ne se fait pas sans argent, et que, tant
que celle-ci durera, c'est en vain qu'ils viendront me rompre la tte au
sujet de la suppression de leurs gages. Pour vous, ajouta-t-il, M. le
prvt des marchands, vous devez tre persuad que je n'en ferai pas
moins  l'gard des rentes de l'Htel-de-Ville. Ainsi, assemblez ce
matin les bourgeois de ma bonne ville de Paris, et leur dclarez que,
puisque la rvocation de l'dit leur a fait tant de plaisir, j'espre
qu'ils ne seront pas fchs de me fournir deux cent mille cus d'or dont
j'ai besoin pour cette guerre: car, de compte fait, je trouve que la
dpense montera  quatre cent mille cus par mois.

Ensuite s'adressant au cardinal de Guise: Vous voyez, monsieur, lui
dit-il d'un air irrit, que je m'arrange, et que de mes revenus, joints
 ce que je tirerai des particuliers, je puis esprer fournir, pendant
le premier mois,  l'entretien de cette guerre. C'est  vous d'avoir
soin que le clerg fasse le reste car je ne prtends pas tre le seul
charg de ce fardeau, ni me ruiner pour cela; et ne vous imaginez pas
que j'attende le consentement du pape: car, comme il s'agit d'une
guerre de religion, je suis trs-persuad que je puis en conscience, et
que je dois mme me servir des revenus de l'glise, et que je ne m'en
ferai aucun scrupule. C'est surtout  la sollicitation du clerg que je
me suis charg de cette entreprise: c'est une guerre sainte; ainsi c'est
au clerg  la soutenir.

Comme tous vouloient rpliquer et lui montrer la difficult de trouver
de l'argent  cause de l'puisement de tous les corps de l'tat: Il
falloit donc m'en croire, dit-il, en les interrompant brusquement et
d'un ton anim, et conserver la paix plutt que de se mler de dcider
la guerre dans une boutique ou dans un choeur; j'apprhende fort que,
pensant dtruire le prche, nous ne mettions la messe en grand danger.
Au reste, il est question d'effets et non de paroles. Ayant dit ces
mots, il les congdia.

Cette harangue, comme l'observe avec raison l'historien de Thou, n'eut
d'autre effet que de mettre  dcouvert les dispositions secrtes du
roi, et de le rendre plus mprisable encore  ceux qui le rduisoient 
faire ainsi la guerre malgr lui. L'obstacle qu'il prsentoit fut
bientt lev: pour commencer enfin cette guerre si ardemment dsire, on
se montra prt  faire tous les sacrifices; les Parisiens furent les
plus prompts  se cotiser, et fournirent en trs-peu de temps une somme
de deux cent mille cus.

Telle fut l'origine de la guerre dite des _Trois Henris_, Henri, roi de
France, Henri, duc de Guise, et Henri de Navarre. Le prince de Cond a
d'abord en Bretagne quelques succs, que suivent des revers tels, qu'il
est forc  travers mille prils de se sauver en Angleterre pour pouvoir
ensuite gagner La Rochelle. Le roi de Navarre, rduit  ses propres
forces, soutient la lutte en Poitou, en Saintonge, dans la Guienne, par
des prodiges de courage et d'activit. (1586) L'anne suivante, quatre
armes sont mises en campagne; on se bat en Guienne, en Dauphin, dans
la Provence; et tandis que le duc de Guise manoeuvre sur les frontires
de la Bourgogne et de la Champagne pour s'opposer  l'entre des
Allemands, son frre, le duc de Mayenne, poursuit le roi de Navarre avec
des forces suprieures, ngligeant les siges des villes, et ne
cherchant autre chose qu' s'emparer du prince lui-mme, qui ne sembloit
pas pouvoir lui chapper. Ce fut le roi lui-mme qui lui fit ouvrir une
voie pour se rfugier  La Rochelle: car il toit loin de vouloir la
destruction du parti huguenot dont il pensoit ds lors avoir un jour
besoin contre les ligueurs qu'il hassoit par-dessus tout. Mayenne, qui
vit bientt dprir son arme, parce qu'on ne lui envoyoit ni argent ni
renforts, revint  la cour se plaignant hautement d'avoir t trahi; et
la haine publique s'en accrut contre le roi, que l'on accusa de cette
trahison.

Cette accusation, nous le rptons, n'toit point sans fondement[128]:
Henri III avoit d'autres armes: elles toient commandes par d'pernon,
La Valette son frre et le marchal de Biron; et c'toit  entretenir
ces armes, dans lesquelles il plaoit toutes ses esprances, qu'il
mettoit tous ses soins et employoit toutes les ressources de ses
finances. Ces trois seigneurs appartenoient au parti _politique_: ce
parti, qui venoit de prendre le nom de _royaliste_, et qui croyoit
l'tre sans doute parce qu'il sparoit la royaut de la religion,
commenoit alors  reparotre sur cette scne de dsordres qu'il ne
devoit plus quitter, et dont il alloit accrotre la confusion. Ainsi le
roi craignoit de dtruire les huguenots, cherchoit son appui dans les
politiques, et toit impuissant contre les ligueurs!

[Note 128: Mayenne avoit charg le vicomte d'Aubeterre de garder le
passage de la Garonne: celui-ci se laissa surprendre, et le roi de
Navarre passa la rivire seulement avec trente personnes. Tout le monde
crut alors, dit d'Aubign, que d'Aubeterre ne s'toit fait donner ce
poste que pour favoriser la retraite de l'illustre fugitif.]

Aussi les murmures furent-ils trs-violents lorsqu'il fut de nouveau
question de fournir de l'argent pour les frais d'une guerre dans
laquelle il n'avoit montr jusqu'alors ni franchise ni vigueur: le
parlement n'enregistra que forcment ses dits bursaux, et le clerg ne
lui fournit des contributions qu' des conditions humiliantes pour
lui[129]. La guerre recommena donc en Saintonge, sous le commandement
du marchal de Biron, qui n'agit que mollement contre l'ennemi, et
confirma ainsi tous les soupons que les ligueurs avoient conu contre
la politique tortueuse de la cour. Alors le duc de Guise jugea que les
intrts de son parti demandoient qu'il comment  se montrer plus
ouvertement: il s'y dcida et s'empara aussitt de plusieurs places
fortes sur les frontires de la Champagne, o il stationnoit toujours
avec son arme, remplaant par des ligueurs les commandants qu'il en
faisoit sortir. Au moment mme o il tentoit un coup si hardi, on apprit
que des troupes allemandes toient sur le point de passer la frontire;
et Henri III se trouva de nouveau seul au milieu de tous les partis et
de tous les intrts. De nouvelles tentatives qu'il fit alors auprs du
roi de Navarre pour l'engager  changer de religion et  se runir 
lui, ne russirent pas davantage que celles qui les avoient prcdes,
et le mcontentement des chefs de la ligue s'en accrut  un tel point
que, dans une assemble qu'ils tinrent dans une abbaye du cardinal de
Guise, ils jurrent de ne point quitter les armes, _de quelque part que
l'ordre leur en ft donn_, qu'ils n'eussent dtruit ou chass du
royaume jusqu'au dernier des huguenots.

[Note 129: Il exigea que la disposition de cet argent ft remise aux
mains du cardinal de Bourbon, du nonce et de l'vque de Paris.]

Cependant les Allemands appels en France par le roi de Navarre alloient
y entrer; l'alarme toit vive dans toutes les provinces; et les Seize,
ayant rpandu partout que c'toit le roi lui-mme qui, d'accord avec le
Navarrois, livroit son royaume  l'tranger[130], l'indignation contre
lui fut au comble, surtout  Paris; et par les rsolutions extrmes que
prirent ds lors les ligueurs de cette ville, on put prvoir les excs
auxquels se livreroit plus tard cette faction turbulente des Seize,
compose fortuitement de gens de tous tats, et dont un grand nombre
avoit t pris dans les classes infrieures de la socit. Il y fut
arrt que l'on offriroit au roi des troupes et de l'argent pour chasser
de France cette soldatesque trangre; que s'il rejetoit cette offre, la
ligue les lveroit elle-mme et choisiroit un prince catholique pour les
commander. On alla mme jusqu' prvoir le cas o le roi mourroit; et la
chose arrivant, toutes les troupes de Paris devoient se runir entre
Paris et Orlans; une assemble d'tats se formoit alors sous leur
protection, et l'on y procdoit sur-le-champ  l'lection d'un roi
catholique; le concile de Trente toit reu en France sans aucune
restriction; et le pape ainsi que le roi d'Espagne toient invits 
soutenir l'lection nouvelle, l'un par ses armes, l'autre par son
autorit.

[Note 130: Ces reproches toient fonds. Le roi, qui n'avoit point
d'autre politique que de tromper tous les partis, toit convenu avec le
baron de Rosni, que le roi de Navarre feroit une leve de vingt mille
Suisses protestants, sous la condition que ces Suisses passeroient dans
son camp, au moment o il se dclareroit lui-mme contre la ligue. (Mm.
de Sully.)]

(1587) Tel fut le projet qu'envoyrent les ligueurs de Paris dans toutes
les provinces, l'accompagnant d'une formule de serment que devoient
signer tous ceux qui s'engageroient avec eux  l'excuter. Mais, trop
emports pour attendre le rsultat d'un concert gnral de la ligue, ils
toient  tout moment sur le point d'clater; et les plus furieux ne
parloient pas moins que de soulever le peuple, de s'emparer de la
Bastille, du Temple, de l'Arsenal, des deux Chtelets, du Palais, du
Louvre, et de se saisir de la personne du roi. Mayenne qui, depuis son
retour de l'arme, n'avoit point quitt Paris, o il dirigeoit
secrtement leurs conseils, effray des dangers auxquels alloient
l'exposer des furieux qu'il ne pouvoit plus contenir, et qui
paroissoient rsolus d'agir, lorsque rien n'toit encore suffisamment
prpar, toit rsolu d'en sortir au plus tt, persuad que Henri,
inform (et il ne pouvoit douter qu'il ne le ft) d'une partie de ces
complots, clateroit lui-mme le premier. Le duc de Guise, qui voyoit
une ville si considrable perdue pour lui, si son frre y abandonnoit
les ligueurs sans chef et  la merci d'un roi outrag, le conjuroit d'y
rester, lui montrant le salut de son parti et mme celui de leur
famille[131] attach  la conservation de la capitale du royaume. La
situation toit prilleuse, et le pril s'accrut encore par l'arrive du
duc d'pernon, qui revenoit de Provence, amenant un corps de troupes
avec lui. C'toit pour le roi le moment de faire avorter tous les
desseins des ligueurs; et mme le projet en avoit t arrt dans son
conseil avant l'arrive de cette petite arme; mais il retomba bientt
dans ses irrsolutions accoutumes, et l'audace des Seize en redoubla.
Enfin, pour le dterminer  sortir de cette inconcevable indolence, il
fallut que le complot et t form de l'enlever un jour qu'il devoit se
rendre  la foire Saint-Germain. Il n'y alla point; et, l'avis lui tant
bientt apport que le duc d'pernon, qu'il y avoit envoy  sa place,
avoit t insult et poursuivi par ceux qui l'y attendoient lui-mme, il
jeta promptement des soldats dans la Bastille, dans l'Arsenal, sur tous
les points dont les conjurs avoient rsolu de s'emparer; et ainsi le
complot fut dconcert avec une facilit qui auroit d lui apprendre ce
qu'il pouvoit encore dans cette ville de Paris qu'il toit si important
pour lui de conserver.

[Note 131: Il lui marquoit, dans sa lettre, qu'abandonner les Parisiens
 la merci du roi, c'toit s'exposer  perdre les principales villes du
royaume qui se hteroient, voyant la capitale de la France entre ses
mains, de demander leur pardon; qu'elles l'obtiendroient, mais que tous
les princes de leur maison paieroient ce pardon de leur tte. Il lui
prouvoit que si l'on n'avoit point encore attent  leur vie; c'est que
l'occasion avoit manqu, et lui montroit combien il toit ncessaire de
ne traiter qu'avec des srets qui les missent  l'abri des vengeances
du roi. (Matthieu, liv. 8.) On voit dans cette lettre que la haine
impolitique de Henri III contre les Guises avoit pouss les choses  des
extrmits d'o il toit impossible  ceux-ci de revenir.]

Mais qu'en arriva-t-il? Mayenne, qui vit aussitt tout ce qu'il avoit 
craindre pour sa propre sret, aprs un tel coup d'autorit, lui
demanda la permission de se retirer et le prince dbonnaire la lui
accorda, se contentant de lui dire lorsqu'il vint prendre cong de lui:
Mais quoi! mon cousin, abandonnez-vous ainsi les bons ligueurs de
Paris?--Je ne sais ce que veut dire Votre Majest, rpondit Mayenne,
qui monta aussitt  cheval, et partit sans que le roi lui demandt
d'autres claircissements; satisfait seulement d'avoir djou la
conspiration et de s'tre assur des principaux postes de Paris, il ne
poussa pas plus loin ses recherches, et rentra dans son repos.

Le duc de Guise, inform de ce qui s'toit pass, envoya un message aux
Seize pour se plaindre de cette prcipitation imprudente qui avoit
manqu tout perdre, et les menaa mme, dit-on, de les abandonner. Il
toit cependant bien loign de vouloir rompre avec eux; et, rassur
bientt par cette molle conduite du roi, qui passoit mme, en cette
circonstance, toutes les ides qu'il s'toit faites de sa foiblesse, il
resserra au contraire les liens qui l'unissoient  leur faction, leur
promettant que, s'ils vouloient se laisser conduire par ses avis, de son
ct il ne leur manqueroit pas, et qu'au premier signal il voleroit 
leur secours.

Cependant les vnements se pressoient et sembloient devoir amener des
rsultats dcisifs. Trente mille Allemands venoient d'entrer en France,
mais uniquement pour combattre la ligue, et prts  se runir au roi, si
celui-ci vouloit se runir aux calvinistes[132]. Au moment o ils
passoient la frontire, le roi de Navarre gagnoit la bataille de
Coutras, o Joyeuse, l'un des favoris de Henri III, perdit la vie avec
l'arme qui lui avoit t confie; o son vainqueur perdit lui-mme
tout le fruit de sa victoire en suivant le conseil funeste que lui
donnrent quelques-uns de ses capitaines, de diviser ses troupes, au
lieu de les conduire au-devant de ses allis, et d'oprer ainsi avec eux
une jonction  laquelle rien n'et pu rsister[133]. Le duc de Guise, 
qui le roi n'avoit donn qu'un trs-petit nombre de soldats pour
soutenir les premiers efforts des Allemands esprant le voir succomber
dans cette lutte ingale, manoeuvra au contraire avec tant d'habilet,
toujours  la suite de l'ennemi, le harcelant sans cesse, lui coupant
les vivres, enlevant ses bagages, l'arrtant au passage des gus et des
rivires, qu'il le rduisit en peu de temps aux dernires extrmits.
Forc alors par les cris des parisiens de voler  son secours, le roi se
rendit  l'arme; et l'on ne peut disconvenir qu'il s'y comporta de
manire  rappeler le souvenir des campagnes brillantes du duc d'Anjou.
Les Suisses, qui pensoient que ce prince seroit pour eux, le voyant
contre eux, saisirent cette occasion de faire un trait particulier qui
leur fournt les moyens de s'en retourner avec sret dans leur pays; le
reste des troupes allemandes ne tarda point  se dbander; les
calvinistes, Chtillon  leur tte, firent leur retraite dans le
Vivarais; et il ne resta bientt plus vestige de cette arme qui,
pendant quelques moments, avoit menac les destines de la France.

[Note 132: _Voyez_ la note p. 280.]

[Note 133: On prtend que la jalousie que le prince de Cond avoit
conue contre lui le fora  prendre ce parti, par les divisions qu'elle
mit dans son arme; d'autres assurent que ce fut la passion qu'il avoit
pour Corisande d'Audouin, comtesse de Guiche, qui lui fit commettre
cette faute irrparable. Il ne put rsister, dit-on, au plaisir d'aller
lui faire hommage de sa victoire, et dposer  ses pieds les drapeaux
qu'il avoit pris  la bataille de Coutras.]

Le roi revint  Paris. Il avoit eu sans doute une grande part au succs
de la campagne: la haine publique, fomente par les Seize, en rapporta
toute la gloire du duc Guise; il sembla mme que cette haine en toit
augmente. Jamais les prdications n'avoient t plus violentes contre
lui; jamais le peuple ne s'toit montr plus dispos  un soulvement;
et les chefs qui le tenoient entre leurs mains toient plus ardents
qu'ils n'avoient encore t  ourdir des complots. Le roi toit instruit
de tout par Nicolas Poulain, lieutenant du prvt de Paris, qui lui
toit entirement dvou. Cet homme avoit eu l'adresse de s'introduire
dans les conseils les plus secrets de ligueurs, et de gagner leur
confiance au point que, trahis sans cesse et cherchant  connotre la
main invisible qui soulevoit ainsi le voile pais dont ils avoient soin
de s'envelopper, ils n'imaginrent jamais de jeter leurs soupons sur
lui. C'toit par ses avis que l'enlvement de la foire Saint-Germain
avoit manqu; et il continuoit ainsi de rvler  Henri tous leurs
projets, lui faisant connotre les lieux et les heures de leurs
assembles, de manire qu'il ne tint qu' lui de saisir, le mme jour,
les principaux chefs des conjurs et d'abattre ainsi, d'un seul coup,
toute la conjuration. C'toit d'abord son dessein; mais, retombant
ensuite dans ses irrsolutions, et dans ce systme de temporisations
qu'il ne pouvoit se rsoudre  abandonner, il manda devant lui les plus
mutins pour leur faire de vaines menaces, comme s'il ft charg de les
avertir lui-mme de conspirer  l'avenir avec plus de prcautions. Ils
n'en devinrent que plus audacieux; d'autres incidents survinrent qui
drangrent des mesures si mal concertes; et ce fut ainsi qu'il ruina
toujours ses affaires pour ne pas savoir prendre un parti.

(1588) Cependant le duc de Guise, qui avoit poursuivi jusqu'au del des
frontires les dbris de l'arme allemande, se rendit  Nancy au mois de
fvrier de cette anne; et l les chefs de la ligue gnrale tant venus
le rejoindre, il y fut arrt que le roi seroit fortement invit 
vouloir bien prendre enfin des mesures plus[134] efficaces que par le
pass, pour la destruction de l'hrsie; et les plus grands ennemis du
parti catholique ne peuvent disconvenir que s'il et voulu suivre
franchement les conseils que renfermoit la requte des ligueurs, et dans
un moment aussi favorable que celui o la dfaite des Allemands toit
aux huguenots l'appui sur lequel ils avoient le plus compt, ceux-ci
toient perdus, et toutes ses fautes pouvoient tre rpares. Mais, nous
le rptons, et il faudra le rpter encore, rien ne pouvoit dterminer
ce malheureux prince  prendre une ferme rsolution; et cette
indcision, dans laquelle il sembloit demeurer comme  plaisir, lui
faisoit plus de tort auprs du parti catholique, que s'il se ft
ouvertement dclar son ennemi. Il fit donc une rponse favorable au
mmoire de Nancy, protesta qu'il toit plus dtermin que jamais  ne
point pargner les hrtiques; et aprs ces belles promesses, on ne vit
pas mme en lui un commencement d'excution.

[Note 134: On lui demandoit 1 d'loigner de lui les personnes suspectes
qui lui seroient nommes; 2 de faire publier le concile de Trente; 3
d'tablir le tribunal de l'inquisition, du moins dans les principales
villes de France, moyen que l'exprience de l'Europe entire avoit
prouv tre le plus efficace pour dtruire entirement l'hrsie; 4 de
mettre les places de guerre aux mains des chefs de la ligue; 5 de lever
une contribution pour les frais de la guerre, dont les catholiques ne
seroient point exempts, mais dont le poids devoit principalement tomber
sur les huguenots, etc.]

Alors le mcontentement fut port  son comble; alors recommencrent
contre lui les invectives et les maldictions. Les prdicateurs
l'outrageoient dans les chaires; les agents des Seize excitoient la
populace contre lui et contre ses favoris, dans leurs assembles
particulires; et bientt ils revinrent au projet de se saisir de sa
personne et d'oprer enfin une rvolution complte dans l'tat. Ils
devoient d'abord l'enlever au milieu d'une procession de pnitents; un
autre jour, dans un voyage qu'il devoit faire  Vincennes; et c'toit la
duchesse de Montpensier, soeur du duc de Guise, qui s'toit charge de
ce dernier coup: l'un et l'autre manqurent par la vigilance de Poulain.
Il fit savoir en outre au roi que, d'accord avec le duc de Guise, les
Seize faisoient des amas d'armes, tablissoient des points de
ralliement, prparoient une attaque contre le Louvre; et qu'ils
n'attendoient pour agir que l'arrive  Paris de ce chef suprme de la
ligue gnrale. Ce fidle serviteur indiqua en mme temps la maison o
les conjurs tenoient leur dernire assemble, et au moment mme o ils
la tenoient.

Il falloit excuter enfin ce qu'on avoit dj si maladroitement manqu,
investir cette maison et s'emparer d'eux. Mais dans cette circonstance
si prilleuse, le roi ne fit, comme dans toutes les autres, que
justement la moiti de ce qu'il falloit faire. Quatre mille Suisses, qui
toient  Lagni reurent l'ordre de se tenir prts  marcher, au
premier signal; il fit porter en plein jour une grande quantit d'armes
dans le Louvre; il envoya  Soissons Bellivre avec la commission de
signifier au duc de Guise la dfense expresse de venir  Paris; il fit
de nouveau mander les principaux de la faction pour leur rpter les
menaces qu'il leur avoit dj faites, mais avec plus de violence et en
des termes qui leur firent comprendre que tout toit dcouvert. Cette
fois-ci ils se crurent perdus; mais le roi, s'arrtant l, leur fit voir
que l'audace pouvoit tre encore pour eux un moyen de salut.

Ils envoyrent donc au duc de Guise dputs sur dputs, lui faisant
connotre la grandeur du pril dans lequel ils se trouvoient, et le
conjurant de ne pas perdre un moment pour voler  leurs secours.
Celui-ci avoit promis  l'envoy du roi de retarder son dpart pour
Paris de trois jours, si sa majest vouloit lui donner sa parole royale
qu'il ne seroit rien attent contre les royalistes de Paris; une
ngligence inconcevable et le contre-temps le plus fcheux l'empchrent
de recevoir, dans le temps prescrit, la rponse du monarque[135],
rponse o toutes les srets qu'il demandoit lui toient accordes,
tant pour les Parisiens que pour lui et pour ceux de sa maison. Alors,
voyant le danger au comble, et bien qu'il ne se dissimult point le
danger plus grand encore auquel il alloit s'exposer, il n'hsita plus;
et le lundi 29 mai, il arriva  Paris vers l'heure de midi.

[Note 135: La lettre tant crite et renferme avec la lettre de crance
dans un mme paquet, elle avoit t donne  un courrier; mais comme il
ne se trouva pas dans le trsor de l'pargne vingt-cinq cus qui toient
ncessaires pour les frais de sa course, le paquet fut mis  la poste.]

Il y entra par la porte Saint-Denis, accompagn seulement de sept
personnes, tant matres que valets. Mais, dit Davila, comme une pelote
de neige s'augmente en roulant, et devient bientt aussi grosse que la
montagne d'o elle s'est dtache; de mme, au premier bruit de son
arrive, les Parisiens quittrent leurs maisons pour le suivre; et en un
moment la foule s'accrut de manire qu'avant d'tre au milieu de la
ville, il avoit dj plus de trente mille personnes autour de lui.

Ce fut au milieu de ce cortge qu'il parvint jusqu' l'htel de
Soissons, o demeuroit alors la reine mre. La surprise de Catherine fut
grande lorsqu'il se prsenta devant elle: l'motion qu'elle en ressentit
fut assez forte pour pouvoir tre remarque de ceux qui l'entouroient;
et mme en cherchant  se remettre, elle ne put s'empcher de lui dire
que, dans de telles circonstances, elle auroit mieux aim qu'il ne ft
point venu. Il rpondit que l'envie de se justifier auprs du roi ne
lui avoit pas permis de diffrer davantage, et la pria de vouloir bien
l'informer de sa venue et le faire conduire vers lui.  l'instant mme
la reine fit partir un de ses officiers qu'elle chargea de remplir ce
message; et la rponse ayant t que le roi consentoit  le recevoir,
ils s'acheminrent ensemble vers le Louvre.

La reine toit dans sa chaise; lui la suivoit  pied au milieu de cette
mme foule, qui ne l'avoit point quitt depuis son entre dans Paris.
Elle inondoit les rues; les fentres et jusqu'aux toits des maisons
toient garnis de spectateurs; sur son passage l'air retentissoit de
mille acclamations: on l'appeloit le _dfenseur de l'glise et de la
religion catholique, le sauveur de Paris_; de toutes parts on le
saluoit, on le couvroit de bndictions; on en vit flchir les genoux
devant lui, et ceux qui toient assez heureux pour l'approcher de plus
prs, baisoient sa main et le bas de ses habits; de leurs croises les
dames jetoient sur lui des fleurs et des rameaux.  tant de
dmonstrations de respect et d'amour, Guise, d'un visage tranquille et
serein, rpondoit avec ces manires gracieuses et populaires qui lui
toient naturelles et qui, depuis si long-temps, lui avoient gagn tous
les coeurs; il saluoit aux fentres d'un air riant, faisoit des signes
de la main aux plus loigns, disoit des paroles honntes  ceux qui
l'environnoient. Cette espce de pompe triomphale l'accompagna jusqu'au
palais du roi.

Ce prince l'attendoit; et lorsqu'on lui avoit annonc sa venue, sa
premire pense avoit t de le faire poignarder. Mais, ayant laiss
entrevoir ce dessein  ceux qui l'environnoient, Villequier et La Guiche
l'en dtournrent, lui en faisant voir les suites, qui auroient t de
faire investir le Louvre  l'instant mme par cent mille hommes arms,
et de l'exposer, lui et toute la famille royale, aux derniers attentats.
Ils ajoutrent que sans doute le duc de Guise ne seroit pas assez
tmraire pour venir ainsi au Louvre se livrer entre les mains de son
matre qu'il savoit irrit contre lui, s'il n'avoit  lui donner des
raisons dont il dt tre satisfait; qu'il convenoit du moins de
l'entendre, et qu'ensuite on verroit ce qu'on auroit  faire. Le roi
fut, sinon persuad, du moins branl par ces paroles; il rentra dans
ses irrsolutions accoutumes, et le duc de Guise leur dut son salut.

En passant dans la cour du Louvre, il trouva les gardes doubles et
ranges en haie sur son passage, ayant  leur tte Crillon, qui ne
l'aimoit pas et qui reut trs-froidement son salut; les archers et une
foule de gentilshommes garnissoient les salles qu'il falloit traverser:
leur contenance morne le frappa. On dit que se voyant engag si avant,
sa fermet l'abandonna un moment, et qu'on le vit plir.

Suivant l'ordre qui avoit t donn, il fut introduit dans la chambre
de la jeune reine, dans laquelle le roi entra par une porte dont lui
seul avoit la clef. Le duc s'avanant alors pour lui faire la rvrence:
Qui vous amne ici? lui dit-il, d'un air svre, je vous avois fait
avertir de ne point venir.--Sachant, reprit le duc, les calomnies dont
on me noircissoit auprs de Votre Majest, je lui apporte ma tte, si
elle juge que je sois coupable. Je ne serois cependant pas venu, si elle
et daign m'en faire une dfense plus expresse. Ce dernier mot amena
une explication entre lui et Bellivre, que le roi appela pour
convaincre le duc qu'il avoit reu cette dfense et qu'il avoit dsobi.
Le duc jura que les dernires lettres qu'on disoit lui avoir crites 
ce sujet, ne lui toient point parvenues[136]. Voyant alors une certaine
hsitation, tant dans les paroles du roi que dans l'expression de son
visage, il profita habilement de ce moment, fit une rvrence profonde
et se retira. Tout court qu'avoit t cet entretien, il lui avoit paru
bien long; et une fois hors d'un semblable danger, il se promit bien de
n'y plus retomber. En le revoyant, le peuple poussa un cri de joie, et
le reconduisit avec les mmes transports qui l'avoient dj accompagn,
jusque dans le quartier Saint-Avoie, o son htel toit situ[137].

[Note 136: L'auteur de l'_Esprit de la Ligue_ dit ici qu'il _fit
semblant_ de ne les avoir pas reues, et n'en apporte aucune preuve.
C'est ainsi qu'il a crit tout son livre, sans critique et avec un
esprit de partialit qui se dnote presque  chaque page.]

[Note 137: Aujourd'hui l'htel de Soubise.]

Le reste du jour et de nuit entire se passrent, de part et d'autre,
dans une grande agitation. Les gardes furent doubles au Louvre; le duc
prit des prcautions toutes semblables autour de son htel o se
rassemblrent tous les gentilshommes attachs  son parti; les bourgeois
se tinrent en armes dans leurs maisons, et prts au premier signal  se
rendre  leurs divers points de ralliement; les espions des deux partis
parcouroient la ville, et alloient rendre compte de ce qui se passoit,
les uns au Louvre, les autres aux Seize et au duc de Guise.

Ce mme jour dans l'aprs-midi, il avoit eu une nouvelle confrence avec
le roi chez la reine mre et dans le jardin de l'htel de Soissons. Mais
cette fois-ci, il avoit eu soin de s'y rendre, bien accompagn de
gentilshommes qui tous toient arms sous leurs habits. L il y eut des
plaintes, des justifications, des remontrances rciproques: le foible
monarque se vit rduit  faire de sa conduite des apologies qui ne
demeurrent point sans rponse; et le duc se rsumant, demanda en
termes respectueux que le roi se dtermint franchement  faire aux
huguenots une guerre d'extermination, et qu'il chasst de la cour,
d'pernon, La Valette son frre, et tous les conseillers perfides dont
il toit entour.

Le roi promit tout ce qui lui toit demand, mais sous la condition que
le duc ne s'opposeroit point  ce qu'il ft sortir de Paris tous les
trangers, soldats et gens sans aveu, dont la ville toit remplie.
Celui-ci eut l'air d'y consentir; et aussitt des commissaires furent
nomms  cet effet. Ils firent des recherches partout, tant dans les
htelleries que dans les maisons des particuliers; mais, ainsi que Guise
l'avoit bien prvu, elles n'eurent aucun succs, et il n'avoit garde de
favoriser une semblable mesure. Les uns se cachrent, et leurs htes
eux-mmes les aidrent  chapper aux perquisitions; les autres, au lieu
de sortir de Paris, alloient se rfugier dans l'htel du duc et dans les
quartiers o ils savoient que les ligueurs toient les plus forts. Alors
le foible prince s'aperut, mais trop tard, qu'il n'y avoit rien 
attendre pour lui que de la force; et se dcida enfin  excuter ce
qu'il auroit d faire trois jours plutt: les Suisses reurent l'ordre
d'entrer dans Paris.

Il y entrrent, le 12 mai,  la pointe du jour, au nombre de quatre
mille que suivoient deux mille soldats des troupes royales. Cette petite
arme fut partage en trois corps, dont l'un fut tabli au march des
Innocents, un autre  la Grve et le troisime au march Neuf. Les
gardes-franoises se rangrent en ordre de bataille sur le Petit-Pont,
sur le pont Saint-Michel et sur le pont Notre-Dame. Crillon, colonel de
cette troupe, vouloit aussi se saisir de la place Maubert, poste, dans
une semblable conjoncture, de la plus grande importance, puisqu'il
servoit de point de communication avec le quartier de l'universit, et
presque toute cette partie de la ville qui est au midi et  l'orient de
la rivire; mais, par une suite de ce systme de demi-mesures que l'on
ne pouvoit se rsoudre  abandonner, mme lorsque l'on prenoit
l'offensive et pour ainsi dire au milieu de la mle, il avoit reu
l'ordre exprs de ne point employer la violence; et, trouvant cette
place couverte d'une grande multitude de peuple en armes, il se vit
contraint de se retirer contre son sentiment, qui toit d'attaquer et de
s'emparer de ce poste,  quelque prix que ce ft.

Il ne se pouvoit sans doute commettre une plus grande faute: le peuple,
voyant qu'on n'osoit l'attaquer, en devint plus hardi; et les Seize
demeurrent les matres du quartier de l'universit, dans lequel ils
avoient le plus grand nombre de leurs affids; et c'est en effet de ce
ct que l'meute commena.

Au premier cri d'alarme, les bourgeois et les coliers sortirent arms
de leurs maisons, et se rendirent dans leurs corps-de-garde respectifs.
Au mme instant les officiers que le duc de Guise avoit amens avec lui,
se partagrent entre ces divers rassemblements pour en gouverner les
mouvements et y empcher la confusion. Ce fut le comte de Brissac qui,
ayant rencontr une de ces troupes, fit faire la premire barricade dans
ce mme quartier de l'universit o son poste lui avoit t assign;
d'autres leur succdrent rapidement et furent pousses jusqu'au petit
Chtelet, o dj les officiers des troupes royales posoient des
sentinelles que les soldats de la ligue forcrent  se replier. La mme
manoeuvre se fit au mme instant dans toutes les autres parties de la
ville; on tendit les chanes dans les principales rues; et les
barricades, toujours pousses en avant, toient soutenues par des corps
de mousquetaires. Tout cela fut fait si rapidement, qu'avant midi les
plus avances n'toient plus qu' cinquante pas du Louvre; et c'est de
l que cette journe fut appele la _Journe des barricades_. Ainsi, les
troupes du roi se trouvrent enfermes de toutes parts, exposes aux
coups de fusils et aux grles de pierres dont on s'apprtoit  les
accabler par les fentres, et dans l'impuissance absolue de se frayer
aucun passage.

Cependant on n'attaquoit point encore, les Parisiens se contentant de
tenir ces soldats ainsi resserrs et bloqus. Alors, dans ce moment si
critique, la cour consterne tenta la voie de la ngociation; et la
reine-mre se dtermina  aller elle-mme  l'htel de Guise pour y
traiter avec le duc. Les barricades l'empchrent de s'y rendre en
carrosse; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'elle y passa en
chaise, les bourgeois ne dtendant leurs chanes qu'avec les plus
grandes prcautions, pour les rtablir aussitt qu'ils lui avoient livr
passage. Cette confrence commena par des observations gnrales, par
des plaintes vagues, par diverses difficults que Guise faisoit natre 
dessein, prolongeant ainsi l'entretien jusqu' ce qu'il ft bien
instruit de l'tat des choses. En ayant enfin reu des avis certains, il
se dclara nettement, disant qu'il ne lui convenoit point de quitter
Paris, et d'abandonner  la fureur des mauvais conseillers dont le roi
toit entour, tant de bons catholiques qui ne s'toient arms que pour
dfendre leur vie que l'on menaoit, leur religion que l'on vouloit
dtruire; que, du reste, il toit tranger  tout ce qui se passoit en
ce moment, et qu'il ne dpendoit pas de lui d'arrter un mouvement
populaire que la cour elle-mme avoit excit par ses dmarches
imprudentes.

La reine tant revenue au Louvre, et le roi ne sachant plus quel parti
prendre, l'ordre fut envoy aux troupes de quitter leurs postes et de
se replier vers le chteau; mais il n'toit plus temps: un coup de fusil
tir du March-Neuf, o toient les Suisses, par un soldat de l'un ou de
l'autre parti, avoit t le signal de l'attaque. On commena aussitt 
tirer sur eux des fentres, et  leur lancer des pierres. Il y en eut
une vingtaine de tus et un plus grand nombre de blesss; et, se voyant
ainsi envelopps et dans l'impossibilit de se dfendre, ils ne
tardrent point  demander quartier, criant de toutes leurs forces:
_bons catholiques_, faisant signe du chapeau et montrant leurs
chapelets. Alors le comte de Brissac fit cesser les mousquetades; et
aprs les avoir dsarms, les fit renfermer dans les boucheries du
March-Neuf. Il en fut de mme dans toutes les autres parties de la
ville, o les troupes du roi se rendirent aux divers capitaines qui les
commandoient.

Apprenant cet heureux succs, Guise sortit de son htel sans autres
armes que son pe; et, au milieu des cris de joie qui s'levoient sur
son passage, il alla de barricade en barricade, apaisant le peuple et
l'empchant de faire violence aux troupes royales, auxquelles il faisoit
rendre leurs armes, avec la libert de se retirer vers le Louvre. La
nuit se passa pour la cour dans les mmes inquitudes, du ct oppos
dans une grande agitation; les Seize vouloient pousser les choses  la
dernire extrmit, et se saisir de la personne du roi.

Il se tint plusieurs conseils au Louvre: le rsultat des dlibrations
fut que la reine seroit charge d'un nouveau message auprs du duc; et
qu'elle feroit tous ses efforts pour l'engager  faire quitter les armes
aux Parisiens, et  traiter avec le roi, qui lui accorderoit toutes les
satisfactions qu'il pouvoit dsirer.

Si l'on en croit Davila, il se montra  dcouvert dans cette dernire
confrence: il demanda  tre dclar lieutenant-gnral du roi, avec
l'autorit la plus tendue sur les troupes, et pour tout ce qui
regardoit la guerre; autorit qui seroit confirme par les tats
gnraux que Henri III s'engageroit d'assembler incessamment  Paris;
qu'on lui donnt en outre dix places de sret dans le royaume avec de
l'argent pour payer les troupes qu'on y mettroit. Il insistoit vivement
sur un dit qui dclareroit les princes de la maison de Bourbon, dchus,
comme hrtiques, du droit de succession  la couronne. Il demandoit
aussi le gouvernement de Paris pour le comte de Brissac, dont il toit
sr; ceux de Picardie, de Normandie, de Lyon et des principales
provinces, avec des emplois militaires et des charges de la couronne
pour ses parents et amis. Il exigeoit l'exil de d'pernon et de
plusieurs autres, non-seulement hors de la cour, mais mme hors du
royaume. Enfin il vouloit que le roi se contentt de sa garde
ordinaire, et casst les quarante-cinq gentilshommes dont il avoit cru
devoir, depuis peu, se faire un rempart contre les entreprises des
ligueurs.

La reine avoit pens qu'il se contenteroit de demander l'exil des
favoris, qu'elle ne dsiroit pas moins ardemment que lui, esprant
reprendre ainsi l'influence qu'elle avoit perdue dans le gouvernement.
Surprise au dernier point de ces prtentions exorbitantes du duc,
alarme des alles et des venues des bourgeois et gens de guerre, qui
venoient  tout moment interrompre cet entretien et lui parler 
l'oreille, elle conut des alarmes; et, souponnant qu'il se tramoit
quelque chose contre la personne du roi[138], elle envoya aussitt un de
ses gentilshommes pour lui en donner avis, et lui conseiller le seul
parti qu'il y avoit  prendre dans de telles extrmits; puis elle
continua de parler et de ngocier. Bientt arriva Menneville, qui vint
annoncer au duc que le roi avoit quitt Paris.  cette nouvelle
inattendue, il parut constern, et dit brusquement  la reine: Madame,
vous m'amusez et vous me perdez. La reine feignit de ne rien savoir;
et, rompant aussitt la confrence, elle s'en retourna au Louvre[139].

[Note 138: Si l'on en croit quelques mmoires du temps, elle avoit dj
reu un avis  ce sujet avant la confrence. Au moment o elle
escaladoit une des barricades, un bourgeois, sous prtexte de l'aider,
s'toit approch de son oreille et lui avoit dit: que quinze mille
hommes toient prts  sortir pour investir le Louvre par la campagne.]

[Note 139: Cette parole et la surprise du duc de Guise firent croire 
un grand nombre que, d'accord avec les Seize, il avoit eu dessein de se
rendre matre de la personne du roi. Mais, comme l'observe
trs-judicieusement le pre Daniel, en rflchissant sur la conduite
qu'il avoit tenue dans toute cette entreprise, il semble qu'on en doit
juger autrement: car, s'il avoit voulu le faire, il n'et pas renvoy au
Louvre les Suisses, les gardes-franoises et les autres soldats dont il
toit le matre, aprs les avoir renferms dans les barricades; et rien
ne lui toit plus ais, dans ce moment, que d'investir cette maison
royale, et de faire de gros dtachements de bourgeois pour se saisir de
toutes les avenues. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que son
dessein toit de profiter de la consternation de la cour, et d'obtenir
par la voie de la ngociation tous les articles du mmoire dress 
Nancy.]

Le roi avoit effectivement pris son parti  l'instant mme o il avoit
reu le message de la reine. Les Suisses et les gardes-franoises furent
mis d'abord en mouvement et le prcdrent de quelques instants; il se
rendit ensuite aux Tuileries sous prtexte de s'y promener: des chevaux
l'y attendoient, et il partit aussitt, suivi d'un petit nombre de
courtisans et d'officiers. Les bourgeois qui, de l'autre ct de la
rivire, gardoient la porte de Nesle, furent tmoins de ce dpart, et,
dans la fureur qu'il leur causa, tirrent sur le prince et sur sa
troupe. On assure, qu'aprs avoir fait quelque chemin, il se retourna
vers Paris, et jura qu'il n'y rentreroit que par la brche.

L'motion qu'avoit prouve le duc de Guise n'avoit t que passagre:
retrouvant bientt son courage et son sang-froid, il pensa avant toutes
choses  remettre l'ordre dans Paris, o tout toit plus que jamais dans
le trouble et dans la confusion. Il sortit donc  pied de son htel, et
partout o il passa, fit dtendre les chanes et ouvrir les barricades.
Cela fut excut par son ordre dans tous les quartiers; et tel toit
l'empire qu'il s'toit acquis, que, le lendemain, il ne parut pas, dans
cette grande ville, le moindre vestige des dsordres de la veille. Mais
en mme temps qu'il rtablissoit la tranquillit dans Paris, il ne
ngligeoit aucune des prcautions ncessaires pour en demeurer le
matre. Il s'empara de l'Arsenal et de la Bastille, et nomma gouverneur
de cette forteresse le procureur Bussi-le-Clerc; choix bizarre, sans
doute, mais qu'il fit pour plaire aux bourgeois, et sr qu'il toit de
cet homme, qui toit comme l'me de la faction des Seize, et de tous
ceux qui la composoient le plus ardent et le plus dtermin; il se
rendit matre du cours de la Seine en s'emparant de Corbeil et de
Vincennes; dans une assemble gnrale du peuple, qui fut convoque par
son ordre, on cra de nouveaux officiers municipaux[140] et de nouveaux
capitaines de quartier, tous  sa dvotion[141]; il fit changer les
principaux magistrats du Chtelet qui lui toient suspects; il entrana
un grand nombre de membres du parlement qu'il dtermina  reprendre, ds
le lendemain, le cours de la justice; enfin les docteurs et les
prdicateurs de la faction s'emparrent  la Sorbonne de toute
l'autorit; et les Parisiens demeurrent plus que jamais soumis  leur
fanatique influence. Ce fut ainsi que le duc assura son autorit dans
Paris, en mme temps qu'il rpandoit dans toutes les provinces une
apologie de sa conduite, dans laquelle, rendant compte  son avantage de
ce qui s'toit pass, il se dclaroit fidle serviteur du roi, mais
l'ennemi des conseillers perfides qui l'excitoient  favoriser l'hrsie
et  perscuter les catholiques.

[Note 140: Ils furent tous choisis parmi les plus dtermins ligueurs.
La Chapelle-Marteau fut lu prvt des marchands.]

[Note 141: On peut reprocher ici justement au duc de Guise d'avoir fait
donner ces places  des hommes de la dernire classe, et sous tous les
rapports, indignes de les exercer. Ainsi sont entrans ceux qui se
croient obligs de se servir des factions populaires pour arriver au but
mme des plus louables desseins.]

De son ct, le roi ne tarda point  faire parotre un manifeste o il
dnonoit  la France entire les Parisiens comme des sditieux, le duc
comme un rebelle qui l'avoit forc de sortir de sa capitale; et qui,
par ces divisions funestes qu'il venoit de faire natre entre ses
sujets, rompoit ainsi toutes les mesures que lui-mme avoit pu prendre
pour la destruction de l'hrsie. Les provinces prirent parti pour l'un
ou pour l'autre, suivant les impressions qu'elles avoient reues de ces
deux crits; le roi se fortifia  Chartres o il s'toit retir; ceux
qui toient dvous au duc de Guise accoururent  Paris; et la guerre
civile sembla prte  clater entre les catholiques.

Cependant, malgr toutes ces apparences hostiles, la reine-mre
continuoit de ngocier  Paris avec le duc; et le roi donnoit de
nouveaux signes de foiblesse en loignant le duc d'pernon de la cour.
Les ligueurs de Paris surent en profiter: sous prtexte d'aller lui
faire leur soumission, ils lui envoyrent plusieurs dputations, l'une
de _pnitents_, compose en grande partie des plus ardents d'entre eux,
et dont le vritable but toit de venir confrer  Chartres avec ceux de
leur parti et rpandre dans cette ville des semences de rvolte[142];
l'autre de chefs de la ligue, qui, sous la forme de requte, lui
prsentrent les demandes les plus audacieuses, ou pour mieux dire, lui
renouvelrent les conditions les plus dures du trait de Nemours. Le roi
n'osa point faire arrter les premiers, et donna  ceux-ci des paroles
de paix, leur annonant en mme temps qu'il assembleroit  Blois, et au
mois de septembre suivant, les tats-gnraux de son royaume, pour
mettre fin  tant de dsordres dont il toit agit. Le parlement qui lui
envoya aussi des dputs, fut reu trs-favorablement et remerci de ce
qu'il n'avoit point discontinu d'administrer la justice.

[Note 142: Ils portoient entre leurs mains divers instruments de la
passion; l'un d'eux avoit les paules charges d'une grande
croix[142-A], et reprsentoit Notre-Seigneur allant au Calvaire. C'toit
une allgorie par laquelle ils vouloient faire entendre au roi que de
mme que Jsus-Christ avoit pardonn  ses ennemis les outrages qu'il en
avoit reus, de mme le roi devoit pardonner aux Parisiens.]

[Note 142-A: Ce porteur de la croix toit Henri de Joyeuse, frre du duc
tu  la bataille de Coutras. Il s'toit montr long-temps  la cour et
dans les armes; et mme on l'avoit compt au nombre des mignons du roi.
Depuis la mort de sa femme, Catherine de Nogaret, soeur du duc
d'pernon, il s'toit converti et toit entr dans l'ordre des
capucins.]

Ces divisions toient ce qui pouvoit arriver de plus favorable au roi de
Navarre[143], que la runion des troupes royales et de celles de la
ligue, auroit certainement cras sans retour, dans un moment o il ne
pouvoit compter sur le secours de l'Angleterre, alors menace par
l'Espagne de la plus terrible invasion. Ici plusieurs historiens, aprs
avoir justement accus le roi de n'avoir pas voulu, dans d'autres
circonstances, la destruction des huguenots, reportent cette accusation
sur le duc de Guise, supposant que l'existence de ce parti toit
ncessaire en ce moment au succs de ses desseins ambitieux; mais cette
fois-ci ils ne donnent aucune preuve de leur accusation. N'y avoit-il
pas autre chose que de l'ambition dans les motifs qui le faisoient agir?
Que l'on considre toute la conduite du roi  son gard, la haine qu'il
portoit  ce chef de parti, les extrmits auxquelles celui-ci toit
parvenu, entran tout  la fois et par le mouvement religieux des
peuples que rien ne pouvoit plus arrter, et par les craintes qu'il ne
pouvoit s'empcher de concevoir de ce mprisable caractre o la
foiblesse toit jointe  la perfidie, craintes qui, par la suite, ne
furent que trop justifies; et il sera facile de reconnotre qu'il n'y
avoit plus de sret pour lui que dans l'exercice d'un pouvoir aussi
tendu que celui qu'avoit possd quelque temps son illustre pre, sous
la minorit de Charles IX. Il tendoit donc  se saisir d'un semblable
pouvoir, pour l'intrt de son parti et de la religion, sans doute aussi
pour sa propre sret et pour son propre intrt; et marcha vers ce but
avec toute la puissance de son gnie et toute la hauteur de son
courage. Si le succs l'et favoris, l'tat en et t plus heureux, et
Henri III un peu moins avili. Quant au projet criminel qu'on lui suppose
d'avoir voulu usurper le trne, on n'en donne absolument aucune preuve;
et les preuves du contraire se prsentent plus d'une fois dans le cours
de ce grand vnement.

[Note 143: Il toit alors seul  la tte du parti protestant, le prince
de Cond tant mort cette mme anne,  Saint-Jean-d'Angeli,  l'ge de
trente-cinq ans. Charlotte de La Trimouille, sa femme, fut accuse de
l'avoir empoisonn; et ce n'est que sous le rgne suivant qu'un arrt du
parlement la dclara innocente de ce crime.]

Nous pensons donc qu'il n'y a point d'autre manire d'expliquer cette
dernire ngociation du duc de Guise, dont le rsultat fut un nouveau
trait connu sous le nom d'_dit d'union_, trait dans lequel il faut
bien avouer que le chef de la ligue dicta des conditions fort dures 
son souverain; mais o il lui indiquoit en mme temps, et ainsi qu'il
l'avoit dj fait plus d'une fois, les seuls vritables moyens d'abattre
l'hrsie, et de recouvrer ainsi son pouvoir et sa dignit[144]. C'est
ce que celui-ci toit, depuis long-temps, hors d'tat de comprendre: il
ne vit, dans ce trait, que ce qu'il avoit d'offensant pour lui; et le
signa cependant avec une facilit qui a fait croire  plusieurs qu'il
mditoit dj ce qu'il excuta depuis. D'autres ont pens qu'il n'avoit
alors aucun projet arrt, se laissant emporter par les vnements,
foible ou violent selon les circonstances, et ne cherchant jamais qu'
se tirer de l'embarras du moment. C'est l un point historique sur
lequel il est impossible de rien affirmer; et l'on ne peut mieux peindre
son caractre qu'en disant que l'une et l'autre de ces deux opinions
prsentent d'gales probabilits.

[Note 144: Il toit dit dans cet dit que le roi et tous ses sujets, de
quelque qualit qu'ils fussent, feroient serment de se runir pour
l'entire destruction en France de l'hrsie; qu'il ne seroit plus donn
aucune place, dans le civil et dans le militaire, qu'aux seuls
catholiques; qu'il n'y auroit plus ni ligue ni association autre que
celle que lgitimoit l'dit d'union, et que ceux qui refuseroient de s'y
soumettre, seroient dclars coupables de lse-majest. On stipuloit une
amnistie entire pour le pass, et l'adoption du concile de Trente; les
places de sret donnes au chef de la ligue restoient encore entre
leurs mains pendant dix ans; le roi s'engageoit  mettre sur-le-champ
deux armes sur pied pour combattre les huguenots, etc.]

L'dit d'union fut sign  Rouen, o le roi avoit, depuis quelque temps,
tabli son sjour. Immdiatement aprs il revint  Chartres, refusant
obstinment de retourner  Paris, quelques instances que l'on et pu lui
faire  ce sujet. Ce fut dans cette ville que le duc de Guise alla lui
rendre ses respects et recevoir en quelque sorte le prix de sa victoire.
Henri l'y reut, ainsi que le cardinal de Bourbon dont il toit
accompagn, avec toutes les dmonstrations de la plus grande
bienveillance: le cardinal y fut dclar premier prince du sang et
hritier prsomptif de la couronne; la lieutenance gnrale du royaume
_pour les armes_, fut donne au duc par lettres-patentes, et au titre
prs, avec tous les droits et toutes les prrogatives de conntable. Des
commandements de places fortes, des gouvernements de provinces furent
distribus  ceux de son parti; deux armes furent mises en mouvement
dans le Poitou et dans le Dauphin, pour agir sous sa direction suprme;
et l'on peut dire qu'il devint, ds ce moment, l'arbitre de l'tat.

Les tats s'ouvrirent  Blois le 16 octobre de cette anne. Peu de temps
auparavant, le roi avoit presque entirement renouvel son conseil et
disgrci parmi ceux qui le composoient, les personnes en qui il avoit
paru jusqu'alors se confier davantage[145]. Ceci avoit surpris tout le
monde: dans le degr de puissance o il toit parvenu, Guise fut le seul
qui n'y fit que peu d'attention. Ds la premire sance, le roi y
reconnut solennellement qu'un prince hrtique ne pouvoit rgner sur la
France; et dans la seconde, l'dit d'union fut reu avec serment, tant
de la part du roi que de celle des tats, comme loi fondamentale du
royaume.

[Note 145: Les ministres expulss toient le chancelier de Chiverni,
Bellivre, surintendant des finances, Brulart, Villeroi et Pinart,
secrtaires des finances. Ils furent remplacs par Ruz, Rvol et
Montholon, alors avocat au parlement de Paris, qui fut fait garde des
sceaux, et qui toit bien loin de s'y attendre.]

Cependant les ressentiments du roi contre le duc de Guise s'aigrissoient
de jour en jour davantage; et plusieurs incidents qui se succdrent
pendant la tenue de cette assemble o dominoient les partisans de la
ligue, les portrent au dernier degr d'exaspration. Il le souponna
d'avoir des intelligences avec le duc de Savoie qui venoit de s'emparer
du marquisat de Saluces[146]. Les Seize ayant cherch par leurs
intrigues  changer l'ordre tabli dans les tats, et  les rendre plus
indpendants de la volont royale, le duc de Guise fut encore souponn
d'tre le premier auteur de cette machination sditieuse[147]. On lui
attribua encore la rsolution qui fut prise par les trois chambres de
changer la clause gnrale de l'dit qui excluoit du droit de succession
au trne tout prince fauteur d'hrsie, pour en faire une application
spciale au roi de Navarre; mais ce qui irrita surtout Henri III, ce fut
de le voir se runir  ceux qui demandoient une diminution d'impts, et
s'efforcer de faire enfin recevoir le concile de Trente en France, lui
supposant, dans ces deux actes, le double but de plaire  la cour de
Rome et d'accrotre sa popularit[148]. On prtoit  la duchesse de
Montpensier, sa soeur, et en qui il avoit toute confiance, des paroles
pleines de mpris contre le roi[149]; on l'accusoit d'avoir tent de
corrompre, parmi les seigneurs de la cour attachs  la cause royale,
ceux qui avoient le plus de puissance et de crdit. Enfin, les ennemis
du duc, et il toit difficile qu'il n'en et pas dans cette haute
fortune o il toit parvenu, russirent  persuader au foible prince que
ses jours toient en danger tant que vivroit un sujet si insolent et si
ambitieux, et que la mort seule de ce rebelle pouvoit assurer sa vie.
Ainsi excit de toutes parts et par les entreprises hardies et les
manires sans doute trop hautaines de Guise, et par tant de rapports et
d'insinuations que sembloient confirmer ce dont ses yeux toient
tmoins, il rsolut d'excuter  Blois ce qu'il avoit un moment projet
 Paris.

[Note 146: Il semble cependant que l'avis que donna le duc de Guise, et
qui fut celui de la plus grande partie de l'assemble, toit le
meilleur. Plusieurs membres, et surtout dans l'ordre de la noblesse,
vouloient qu'on laisst l toute autre affaire, pour tirer vengeance de
cette insulte du duc de Savoie. Le duc et les deux autres ordres
pensrent qu'il toit bien plus pressant de suivre le grand dessein
exprim dans l'dit d'union et dj en partie commenc, de mettre fin
aux guerres civiles et  l'hrsie, pour en finir ensuite avec un aussi
foible ennemi. Mais c'toient l de ces conseils que le roi ne pouvoit
prendre en bonne part, et qu'il toit mme incapable d'entendre.]

[Note 147: Rien n'est moins prouv. On sait que le duc de Guise, qui
avoit besoin de cette faction turbulente et qui toit forc de la
mnager, n'toit pas toujours le matre de l'arrter dans ses carts et
dans son fanatisme.]

[Note 148: Cette tendance continuelle des Guises  rtablir en France la
suprmatie de la cour de Rome si malheureusement dtruite par ce que
l'on appeloit les _liberts gallicanes_, est trs-remarquable, et
suffiroit seule pour prouver la profondeur de leurs vues politiques, et
combien toit clair le zle qu'ils avoient pour la religion. Sans
doute en faisant de continuels efforts pour que la France se soumit
enfin au concile, ils faisoient une chose agrable au pape; mais c'toit
aussi le bien de l'tat et son plus grand bien qu'ils vouloient
produire, en le replaant ainsi dans ses justes rapports avec le chef de
la chrtient. Le duc de Guise trouva en cette circonstance l'opposition
la plus invincible dans les parlementaires dont nous avons dj fait
connotre l'esprit, et que nous verrons toujours les mmes jusqu' la
fin.]

[Note 149: On l'accusoit d'avoir dit devant plusieurs personnes, en
montrant une paire de ciseaux d'or qu'elle portoit  sa ceinture, que le
meilleur usage qu'elle esproit avoir bientt l'occasion d'en faire,
toit de s'en servir  couper les cheveux  l'indigne prince qui
occupoit alors le trne de France; ajoutant qu'aprs qu'il auroit t
renferm dans un monastre, un autre viendroit qui rpareroit tout le
mal qu'il avoit fait  l'tat et  la religion.]

Il ne s'ouvrit d'abord de son dessein qu' quatre personnes, le marchal
d'Aumont, Nicolas et Louis d'Angennes, et Beauvais-Nangis. Tous ayant
reconnu l'impossibilit d'arrter le duc, conclurent contre lui  la
mort comme coupable de lse-majest, dclarant que cette _justice_ du
roi pouvoit tre exerce  son gard, en passant _sans scrupule_ sur les
formalits que, dans la situation des choses, _il toit impossible
d'observer_.

Il falloit, pour excuter une telle sentence, un homme de tte et de
rsolution. Henri s'adressa d'abord  Crillon qui lui promit le secret,
mais qui refusa de s'en charger, n'y voyant autre chose que l'office
d'un bourreau. Loignac, premier gentilhomme de sa chambre et capitaine
de la garde de quarante-cinq gentilshommes, que le duc avoit voulu faire
supprimer, se montra moins scrupuleux; Larcher, autre capitaine des
gardes, lui fut associ; et tous les deux choisirent neuf des plus
dtermins parmi ceux de leurs compagnies. Le 23 dcembre ces hommes
furent introduits, avant le jour, dans les appartements particuliers du
roi, et ne connurent le motif pour lequel on les avoit runis, que
lorsque Henri III, se faisant apporter des poignards, les leur mit
lui-mme entre les mains, leur enjoignant de faire cette _excution de
justice_ sur l'homme le plus criminel de son royaume: tous jurrent de
lui obir.

Bien que le secret du roi n'et point t trahi, il en avoit transpir
quelque chose; et le duc reut, le jour qui prcda l'excution, un avis
qui lui disoit de prendre garde  lui, que ses jours toient
menacs[150]. Il le ddaigna: pensant aux consquences que devoit
ncessairement avoir un acte aussi tmraire, il ne supposoit pas que
son ennemi ft assez imprudent pour le tenter; ce fut cette confiance
qui le perdit.

[Note 150: Cet avis toit contenu dans un billet qu'il trouva sous sa
serviette en se mettant  table. L'ayant lu, il prit un crayon, crivit
au bas: _on n'oseroit_, et le jeta sous la table.]

Tout tant ainsi prpar, ceux qui composoient le conseil, avoient reu,
la veille, l'ordre de se rendre de grand matin au chteau. Ils s'y
runirent dans une antichambre qui prcdoit les appartements du roi. Le
duc y arriva le dernier, accompagn du cardinal de Guise, son frre, et
de l'archevque de Lyon. Ils attendirent dans cette pice jusqu' huit
heures. Vers cette heure l, un page vint lui dire que le roi le
demandoit dans son cabinet: il y alla, traversa une courte galerie qui
conduisoit  la chambre  coucher; dont la porte fut aussitt ferme
suivant la coutume, tourna vers le cabinet de la gauche o on lui dit
que le roi toit renferm, et comme il levoit la tapisserie et se
baissoit pour entrer, parce que la porte toit un peu basse, il fut
frapp de six coups de poignards qui ne lui laissrent que le temps de
profrer ces paroles: Mon Dieu! ayez piti de moi. Tout ceci se passa
dans l'espace de quelques instants.

Au bruit qui s'toit fait, le cardinal de Guise et l'archevque de Lyon
toient accourus: mais les gardes cossois leur prsentant la pointe de
leurs hallebardes, les empchrent d'avancer; et ils furent
immdiatement arrts par ordre du roi. Il fit arrter en mme temps
Anne d'Est, mre du duc, le duc de Nemours l'un de ses frres, son fils
le jeune duc de Joinville, ses plus proches parents, ses principaux
partisans, les dputs de la ville de Paris[151], ligueurs les plus
dtermins parmi les membres du tiers-tats, le vieux cardinal de
Bourbon. Ds le lendemain, Le Guat, capitaine aux gardes, ayant pris
avec lui quatre soldats, alla, sur l'ordre qui leur en fut donn, dans
le galetas o le cardinal de Guise et l'archevque de Lyon avoient pass
la nuit, s'empara de celui-ci et le fit massacrer  deux pas de l 
coups de hallebarde. Henri qui le craignoit presque autant que son
frre, et  qui il n'toit gure moins odieux, avoit ordonn cette
seconde excution, sans prvoir les consquences funestes qu'elle alloit
avoir pour lui. Ainsi prirent ces deux illustres frres; et pour ne
parler ici que du premier, on peut dire de lui que, dou de toutes les
grandes qualits de son pre, il fut autant que lui fidle  Dieu, et
que, sous un moins indigne prince, nul plus que lui n'et t fidle au
roi.

[Note 151: C'toient le prsident de Neuilly, La Chapelle-Marteau,
Compan, Cotte-Blanche, etc.]

(1589) Peu de jours aprs mourut Catherine de Mdicis[152] sur laquelle
nous ne porterons ici aucun jugement, ayant dj fourni  nos lecteurs
tant d'occasions de la juger. Ce fut pour Henri III, et dans d'aussi
graves circonstances, la plus grande perte qu'il lui toit possible de
faire: car, si elle manquoit de conscience, elle avoit une longue
exprience, et assez d'habilet, sinon pour le conduire dans les
vritables voies qui pouvoient le sauver, du moins pour l'empcher de
tomber dans les abmes o il se prcipita[153].

[Note 152: Le 5 janvier de cette anne.]

[Note 153: Quelques-uns ont prtendu que le meurtre du duc de Guise
avoit t concert entre elle et son fils; d'autres qu'il ne lui en
rendit compte qu'aprs l'excution; et qu'alors, sans blmer ni
approuver ce qui venoit d'tre fait, et sans en parotre mme mue, elle
lui demanda seulement s'il avoit prvu les suites d'une telle mort, et
s'il avoit bien pourvu  tout; que sur la rponse qu'il lui fit qu'il
avoit pris toutes ses mesures, elle lui rpliqua: Je le souhaite, et
que tout tourne  votre avantage. Ce dernier rcit est plus
vraisemblable. Le roi n'toit point alors avec elle dans une assez
grande intimit pour lui confier de semblables projets; et le discours
que l'on prte ici  Catherine est tout--fait dans le gnie de cette
princesse.]

Il toit entr dans le plan du roi de s'emparer du duc de Mayenne:
celui-ci s'chappa; le duc de Nemours parvint aussi  se sauver; et il
toit si mal servi, qu' l'exception du duc d'Elbeuf, du cardinal de
Bourbon et du jeune duc de Guise, tous ses prisonniers lui furent
successivement enlevs. Quelques-uns ont prtendu que si ce prince,
aprs la mort tragique des deux frres, et rassembl des troupes et
march droit sur Paris, au lieu de s'amuser  publier des manifestes et
 recevoir des dputations, c'en toit fait de la ligue que ce coup
terrible avoit consterne. Nous en doutons: la ligue, encore un coup,
n'toit point le parti du duc de Guise, mais celui de la religion; et un
nouveau chef alloit la retrouver plus ardente, plus exaspre qu'elle
n'avoit jamais t. C'est ce que n'avoit jamais voulu comprendre Henri
III. Maintenant, je suis roi, s'toit-il cri aprs ces sanglantes
excutions: il alloit faire une triste exprience que jamais il ne
l'avoit moins t.

En effet, le jour mme o la fatale nouvelle leur toit parvenue, les
Seize avoient soulev Paris; tout le peuple y avoit pris les armes comme
 la journe des barricades; et l'on s'toit empar des postes les plus
importants. Bientt le duc de Nemours arriva au milieu d'eux; ils
apprirent en mme temps que le duc de Mayenne toit en sret,
qu'Orlans venoit de se dclarer en leur faveur, et alloit arrter le
roi qu'ils supposoient dj en marche contre eux  la tte d'une arme.
C'toit dj beaucoup pour les rassurer; mais lorsqu'ils virent qu'au
lieu d'une arme, Henri III leur envoyoit un ngociateur et poussoit la
foiblesse jusqu' leur rendre leurs prisonniers, ce qui leur restoit
encore de crainte s'vanouit; cette pusillanimit donna de la
dtermination aux plus irrsolus; les prdicateurs, qui les premiers
jours s'toient contents de gmir, tonnrent alors dans les chaires; et
faisant des peintures pathtiques du massacre de ces deux grandes
victimes, excitrent contre celui qu'ils appeloient leur assassin, des
mouvements de fureur que ce peuple n'avoit point encore prouvs. Dans
toutes les glises on fit des services funraires en l'honneur des
Guises _martyres de la foi_; Henri _de Valois_, c'toit le nom que l'on
donnoit au roi, toit publiquement trait d'hrtique et de tyran; son
portrait fut abattu aux Grands-Augustins; on mit en pices, dans
l'glise Saint-Paul, les mausoles qu'il avoit levs  ses mignons.
Mais ce qui ne sauroit tre assez remarqu, c'est que, pour achever
d'entraner ceux dont la conscience rsistoit encore, la facult de
thologie rendit un dcret lequel dclarant Henri ennemi de la religion
catholique et de l'dit d'union, violateur des lois de la libert
naturelle par les meurtres qu'il avoit commis  Blois, _dlioit les
Franois du serment de fidlit qu'ils lui avoient prt_, leur
accordoit le droit de prendre les armes, de former une ligue, de lever
de l'argent et d'employer tous les moyens ncessaires pour la
conservation de la vritable religion. Ainsi la Sorbonne s'arrogeoit
sur les couronnes et sur le pouvoir temporel ce mme droit qu'elle
contestoit si violemment au chef suprme de l'glise; et c'toit l ce
qu'avoient gagn les rois, pour avoir voulu se soustraire  l'autorit
des papes, d'tre jugs en dernier ressort par un conciliabule de
docteurs.

On savoit qu'Achille de Harlay, premier prsident du parlement et
plusieurs autres membres de cette compagnie, n'approuvoient point ce
qui se passoit: il fut rsolu de les arrter. Le 16 Janvier,
Bussy-le-Clerc, suivi d'une troupe de gens arms, se saisit des portes
du palais, entre dans la grande chambre au moment o les chambres
toient assembles, et propose  la cour d'approuver le dcret de la
Sorbonne et de s'unir aux Parisiens pour la dfense de la religion et de
la capitale du royaume. Il sort un moment comme pour lui laisser le
temps de dlibrer, puis rentre, un pistolet  la main, tire de sa poche
une liste, et ordonne  tous ceux qu'il va nommer de le suivre 
l'Htel-de-Ville, o ils toient mands.  la tte de cette liste
toient inscrits le premier prsident et les prsidents Pothier et de
Thou. Il est inutile d'en lire davantage, dit celui-ci ds qu'il
entendit prononcer son nom; il n'y a personne ici qui ne soit prt 
suivre son chef. Tous se levrent  l'instant, et suivirent l'audacieux
ligueur. Il les mena comme en triomphe au milieu des hues de la
populace: arrivs  la place de Grve, ils vouloient tourner du ct de
l'Htel-de-Ville; mais on les fit passer outre et marcher jusqu' la
Bastille, o ils furent renferms. Ds le soir, ceux qui n'toient pas
sur la liste de Bussy furent relchs; d'autres furent accords au
cautionnement de leurs amis; d'une partie de ceux-l, runie aux membres
qui ne s'toient pas trouvs le matin au palais, on forma un nouveau
parlement,  la tte duquel fut plac le prsident Brisson; et le
lendemain, la justice avoit dj repris son cours.

Le nouveau parlement et ses suppts jurrent sur la croix de rester 
jamais fidles  la ligue, et de venger avec elle la mort du duc de
Guise. On forma au duc d'Aumale, que l'on avoit nomm gouverneur de
Paris, un conseil de quarante personnes prises dans les trois ordres de
l'tat; et aussitt une dclaration de ce conseil abolit une grande
partie des impts, et annona pour la suite une rduction encore plus
considrable. Ce moyen si us et toujours si nouveau de sduire et
d'entraner les peuples, produisit son effet accoutum, et le
soulvement commena  faire de toutes parts de grands progrs. Alors le
duc de Mayenne se dcida: il toit parti de Lyon avec une petite troupe
qui, se grossissant  mesure qu'il avanoit, finit par former une arme
avec laquelle il s'empara de toutes les villes qui se trouvoient sur son
passage, fit lever le sige d'Orlans dj entam par les troupes
royales, et arriva en vainqueur dans les murs de Paris.

Il y fut reu avec des transports de joie tels, que, s'il et voulu se
faire roi,  l'instant mme on l'et plac sur le trne; mais trop sage
pour se livrer  de telles illusions, sa premire pense fut de diminuer
l'influence des Seize qui dominoient dans le conseil, et dont il avoit
tant de raisons de craindre les caprices et les emportements. Il
atteignit ce but en augmentant le nombre des membres de ce conseil, et
en y faisant entrer des personnages minents, choisis dans les premiers
ordres de l'tat, et dont la prudence et la modration lui toient
connues. Un des premiers actes de cette assemble fut de le dclarer
lieutenant-gnral de l'_tat royal_ et couronne de France, titre
jusqu'alors sans exemple, et qui lui fut confirm par le parlement.
Alors, de concert avec le conseil de l'union, il fit des rglements de
police gnrale, nomma aux emplois, perut les impts, administra les
domaines de la couronne, convoqua pour cette mme anne les
tats-gnraux, exera enfin la puissance souveraine dans toute son
tendue.

Cependant la France presque entire avoit dj pris parti pour la ligue;
et partout o paroissoient ses missaires, le zle religieux leur
gagnoit tous les esprits. Le Mans, Rouen, Poitiers, Laon, Rennes,
Nantes, Bourges, Arles, Aix, Marseille, un grand nombre d'autres villes
se dclarrent pour elle; c'est ainsi que Henri, parvenu par degrs aux
dernires consquences de son fatal systme, se trouva dans la ville de
Blois, presque seul entre les catholiques et les protestants, galement
ha des uns et des autres, galement en butte aux entreprises des deux
partis; sans espoir surtout du ct des catholiques qui, la plupart,
avoient cess de le regarder comme leur roi.

Bientt il ne se trouva plus en sret, mme  Blois; et apprenant que
Tours, ville plus grande et mieux fortifie, toit sur le point de lui
chapper, il rsolut de s'y rendre avec ce qu'il avoit conserv de
serviteurs fidles et de soldats qui ne l'avoient point abandonn. Ce
fut l que, rduit aux dernires extrmits, et aprs avoir tent auprs
de Mayenne un dernier effort qui ne russit point et qui ne devoit point
russir[154], il se dcida  se jeter entre les bras du roi de Navarre.
Celui-ci avoit dj su profiter du dsordre caus par la mort du duc de
Guise, pour relever son parti; il s'avanoit vers la Loire, prenant des
villes et livrant des combats dans lesquels il toit presque toujours
victorieux; il publioit en mme temps une dclaration aux trois ordres
de l'tat, par laquelle il invitoit la France  s'unir  son roi, et
offroit de remettre entre les mains de Henri III, son arme et sa propre
personne, pour en disposer selon qu'il le jugeroit convenable pour le
bien de l'tat. Aprs cette dclaration, le roi ne balana plus:
l'entrevue des deux princes se fit au Plessis-les-Tours, avec de
grandes et sincres dmonstrations de joie et de mutuelle affection; et
les deux armes calviniste et royaliste, animes dsormais d'un mme
esprit, se confondirent ensemble.

[Note 154: Mayenne rpondit qu'aprs ce qui s'toit pass  Blois, il ne
pouvoit plus se fier  la parole du roi; et en effet toute
rconciliation toit devenue impossible entre lui et les princes
lorrains.]

C'est ici que se montre plus  dcouvert la marche de la cour de Rome,
aussi ferme, aussi invariable sous Sixte V, qu'elle l'avoit t sous
Grgoire XIII. Le pape, comme nous l'avons vu, avoit long-temps balanc
entre la ligue et Henri III, bien persuad cependant que de l'accord
entre le roi et la ligue pouvoit seul rsulter le triomphe de la
religion; et cette persuasion toit telle que, ds qu'il avoit eu
connoissance de l'dit d'union, ce pontife, sans vouloir pntrer les
causes qui l'avoient produit, et supposant naturellement que le roi ne
pouvoit qu'avoir librement sign une convention si favorable au
catholicisme, avoit crit de sa propre main au duc de Guise comme au
lieutenant-gnral du royaume pour l'encourager  poursuivre le noble et
religieux dessein qu'il avoit form pour l'entire destruction de
l'hrsie. Malgr cette lettre et ces loges, il est probable qu'il se
ft peu inquit de la mort violente de ce duc, dont il reut peu de
jours aprs la nouvelle, si cette mort n'et t accompagne de celle
d'un prince de l'glise, injure qu'il ressentit vivement, et dont il
crut devoir venger le Saint-Sige qui, par un tel acte, se trouvoit
attaqu dans ses droits et dans ses privilges. Il s'en exprima donc
avec une indignation trs-grande; et sans refuser irrvocablement
l'absolution qui lui toit demande, il y mit des conditions
trs-svres, dans lesquelles il consulta par dessus tout l'avantage du
parti catholique[155]. Sur ces entrefaites, le roi ayant opr sa
jonction avec le roi de Navarre, et la ligue s'tant adresse au chef de
l'glise pour implorer sa protection et demander qu'il reconnt la
justice de sa cause, Sixte V se dcida enfin  lancer contre un prince
rebelle  l'glise et alli des hrtiques, l'excommunication qu'il
avoit justement encourue.

[Note 155: Il demandoit que l'on mit en libert l'archevque de Lyon et
le cardinal de Bourbon; que le concile de Trente ft reu en France sans
aucune modification; que l'inquisition y ft tablie; que le roi ft aux
hrtiques une guerre  outrance, renonant  toute alliance ou
confdration avec la reine d'Angleterre, les Turcs et les princes
protestants d'Allemagne. On ne peut nier que toutes ces demandes ne
fussent  la fois salutaires au roi et  la monarchie; nous n'en
exceptons pas mme l'inquisition, contre laquelle il est facile de
rpter d'absurdes dclamations, tandis que l'histoire entire lui rend
tmoignage, et aujourd'hui plus que jamais; puisque le seul peuple qui
l'ait conserve dans l'Europe chrtienne, est aussi le seul qui ait su
rsister  la force militaire et aux intrigues politiques de la
rvolution, le seul qui forme encore, au milieu de cette corruption sans
exemple, une vritable socit.

Il est remarquable que, dans cette ngociation au sujet de l'absolution
du roi, l'ambassadeur de France menaa le pape du rtablissement de la
pragmatique-sanction, que dsiroient  la fois les parlements,
l'universit et une grande partie du clerg; soutenant que, d'aprs les
liberts gallicanes, les rois de France avoient le _privilge de ne
pouvoir tre excommunis_, ce qui revenoit  dire que les papes devoient
les reconnotre _chrtiens_, fussent-ils mahomtans, paens, ou mme
publiquement athes. Telle toit la marche ordinaire des ngociations de
la France avec la cour de Rome: ds que celle-ci rclamoit ses droits
les plus lgitimes, s'il ne plaisoit pas de les reconnotre, _on la
menaoit d'un schisme_.]

Tout ceci ne se fit que successivement; et avant que la nouvelle de
l'alliance des deux rois ft parvenue  Rome, et que le pape et lanc
ces foudres qu'il avoit si long-temps retenues[156], les deux armes
toient peu loignes des murs de Paris, aprs avoir signal leur marche
par une suite de succs. Mayenne, qui toit venu les attaquer jusque
dans les faubourgs de Tours, en avoit t repouss; les Parisiens,
battus auprs de Senlis, avoient t forcs d'en lever le sige; un
corps de troupes suisses et allemandes, lev par Sancy, avoit fait sa
jonction avec l'arme royale; et cette arme, s'augmentant sans cesse 
mesure qu'elle approchoit de la capitale, vint camper aux environs de
Saint-Cloud, dans les derniers jours du mois de juillet.

[Note 156: Il ne le fit que lorsqu'il ne lui fut plus possible de douter
de cette alliance du roi avec un prince hrtique. Henri III en fut
constern; c'est alors que le roi de Navarre le pressa de faire le sige
de Paris: Vainquons, lui dit-il, et nous aurons l'absolution; mais si
nous sommes battus, nous serons excommunis, aggravs et raggravs.
C'est ainsi que devoit parler un protestant; mais l'vnement lui prouva
 lui-mme qu'il ne suffisoit pas d'tre victorieux pour obtenir
l'absolution, et que la cour de Rome se conduisoit par d'autres
maximes.]

Par un retour inespr, Henri III se trouvoit ainsi  la vue de cette
ville que nagure il avoit quitte en fugitif,  la tte d'une arme de
plus de trente mille hommes aguerris, munis de bonnes armes, commands
par des chefs expriments. Mayenne, ainsi surpris, montra ce qu'il
toit en faisant toutes les dispositions de dfense que, dans de telles
circonstances, il lui toit possible de faire. Il fit creuser des
fosss, lever des bastions, tirer des lignes; mais il n'avoit que peu
de troupes, mal armes et sans exprience de la guerre; elles toient
insuffisantes pour garnir une aussi vaste enceinte; et il n'y avoit
nulle apparence qu'il pt s'y soutenir long-temps: la main d'un
fanatique fit ce qu'en ce moment la ligue entire n'auroit pu oprer.

On a dj vu ce que pouvoit produire le zle religieux, livr sans frein
 lui-mme, et priv de l'appui de l'autorit tutlaire  qui il
appartenoit d'en rgler les mouvements et d'en arrter les carts. Dans
l'expression de leur haine et de leur indignation contre le roi, les
prdicateurs de Paris avoient pass toute mesure: leurs dclamations
furibondes, et tous les jours renouveles, entretenoient l'effervescence
d'une population immense qui se pressoit pour les entendre; et aux
outrages, aux maldictions dont ils accabloient ce malheureux prince, se
mloient les maximes abominables de la doctrine du tyrannicide, doctrine
dont nous avons fait voir le principe dans les premires atteintes
portes  cette autorit suprme de l'glise qui, de jour en jour, toit
plus mconnue. Dans toutes les chaires retentissoit cette parole qu'il
toit permis en conscience de tuer un tyran; et en mme-temps Henri de
Valois toit dpeint comme le plus odieux des tyrans. Il toit
impossible qu'il ne se trouvt pas, parmi ceux qui coutoient ces
fougueux orateurs, quelque esprit foible et ardent, que leurs
dclamations devoient exalter jusqu'au fanatisme, et conduire de l au
dernier degr de la fureur. Telle fut en effet l'impression qu'elles
produisirent sur un jeune religieux dominicain, ignorant, simple,
superstitieux, nomm Jacques Clment; et sa tte s'chauffant de moment
en moment davantage, il en vint jusqu' concevoir l'affreux projet
d'assassiner le roi. Il s'en ouvrit  son prieur qui y applaudit; et
l'on assure que cet homme, plus coupable encore que lui, le confirma
dans cette rsolution par de prtendues rvlations, lui faisant
entendre des voix qu'il lui persuadoit venir du ciel par le ministre
des anges[157]; on accuse aussi la duchesse de Montpensier d'avoir,
plus que personne, encourag ce malheureux  sa dtestable entreprise.
Quelques-uns des Seize en eurent connoissance, et en firent part aux
ducs de Mayenne et d'Aumale qui, dit-on, ne la dsapprouvrent pas. Ds
qu'on le vit bien dtermin, on pensa  lui fournir les moyens
d'excution. On parvint  obtenir pour lui une lettre de crance du
premier prsident qui toit toujours renferm  la Bastille, en
persuadant  ce magistrat que celui pour qui elle toit demande, avoit
des choses de la plus grande importance  communiquer au roi. Tromp par
les mmes artifices, le comte de Brienne, comme lui prisonnier des
ligueurs, lui dlivra un passeport; le soir du 31 juillet, Jacques
Clment sortit de Paris.

[Note 157: Il se nommoit Edme Bourgoin, et fut depuis condamn au
supplice des rgicides.]

Il fut arrt  Vaugirard par un corps de garde du roi de Navarre, et
relch par l'ordre mme du foi,  cause de sa qualit de religieux.
Arriv  Saint-Cloud, il s'adressa au duc d'Angoulme pour parvenir 
parler au roi. On tient de ce duc lui-mme qu'il fut d'abord frapp de
la physionomie sinistre de cet homme; toutefois sans faire  ce sujet
aucune rflexion, il le renvoya, lui disant que le roi toit dj retir
et ne pouvoit pas le voir ce jour-l.

Clment alla trouver alors La Guesle, procureur-gnral, qui, ayant
reconnu la main du premier prsident sur la lettre de crance qu'il lui
prsenta, lui promit l'audience qu'il demandoit pour le lendemain matin,
et le conduisit en effet, vers huit heures, dans le cabinet du roi. Ce
prince prit la lettre de crance et la lut; alors le procureur gnral
et M. de Clermont qui toient seuls dans le cabinet, s'tant loigns de
quelques pas, sur ce que Clment tmoigna avoir quelque chose  dire en
particulier au roi, ce malheureux tira un couteau de sa manche, le lui
plongea dans le ventre et l'y laissa. Henri, poussant un grand cri,
retira lui-mme le couteau et en frappa l'assassin au visage. Celui-ci
fut aussitt assomm, perc de coups par les gardes qui accoururent au
bruit, et jet par les fentres.

Ds le soir mme la blessure du roi fut juge mortelle. Il se prpara
ds lors  son dernier moment par les actes de la pit la plus humble
et la plus ardente; se confessa deux fois, et reut le saint
viatique[158]. Avant de mourir il exhorta les seigneurs qui
l'environnoient  reconnotre aprs lui Henri de Bourbon pour lgitime
souverain, et avertit celui-ci, qu'il embrassa et tint long-temps press
sur son sein, _qu'il ne seroit jamais roi de France, s'il ne se faisoit
catholique_. Henri III expira le lendemain, 2 aot, vers les quatre
heures du matin.

[Note 158: Son confesseur lui ayant demand en quelle disposition il
toit relativement  l'excommunication lance contre lui par le pape, il
rpondit: Je suis le premier fils de l'glise catholique, apostolique
et romaine, et veux mourir tel. Je promets devant Dieu et devant vous,
que mon dsir n'a t et n'est encore que de contenter Sa Saintet en
tout ce qu'elle dsire de moi. Sur quoi il reut l'absolution.]

Peu s'en fallut que le roi de Navarre, que nous appellerons maintenant
du beau nom de Henri IV, ne ft en ce moment mme une triste preuve de
cette parole prophtique; et c'est ici que se fait voir le vritable
caractre de la ligue gnrale de la France, si diffrente de la ligue
particulire de Paris.  peine Henri III eut-il rendu le dernier soupir,
qu'une fermentation sourde agita l'arme, et que toute cette noblesse
catholique, qui avoit suivi avec tant d'ardeur le feu roi  la conqute
de sa capitale, parut dispose  abandonner son successeur. Quelques-uns
sans doute voulurent profiter de la circonstance pour faire acheter
leurs services; mais l'vnement prouva que le plus grand nombre
n'coutoit que son zle religieux, et se faisoit scrupule de servir un
roi huguenot. Ceux-ci le lui dclarrent avec franchise et fermet; et
pour les ramener, il lui fallut toute la force de son caractre et toute
l'adresse de sa politique. Il y russit en grande partie, toutefois sous
la promesse, confirme par serment, de maintenir dans le royaume la
religion catholique, sans rien innover  cet gard[159], de se faire
instruire, et de se soumettre aux dcisions d'un concile gnral ou
_national_ avant six mois. Cependant la dfection de d'pernon, que des
mcontentements particuliers, plus que des motifs de religion,
dterminrent  se retirer avec ses troupes dans son gouvernement, fut
d'un mauvais exemple pour plusieurs qui l'imitrent, ce qui affoiblit
tellement l'arme du roi, qu'il se vit dans la ncessite de lever le
sige de Paris. Aprs avoir mis ordre aux affaires les plus pressantes,
nomm ou confirm dans les divers emplois les officiers civils ou
militaires de provinces qui reconnoissoient sa domination, il partagea
ses troupes en trois corps, dont les deux premiers furent envoys en
Champagne, tandis qu' la tte du troisime, il se dirigea vers la
Normandie pour y faire sa jonction avec l'arme auxiliaire que
l'Angleterre avoit promis de lui envoyer.

[Note 159: L'dit qu'il donna  ce sujet, portoit qu'il n'y auroit point
d'exercice public d'aucune autre religion que de la catholique, except
dans les lieux actuellement en la possession des huguenots; que l'on ne
mettroit que des commandants catholiques dans les villes ou chteaux
pris sur l'ennemi; que les charges, dignits, gouvernements des villes
ne seroient confrs qu' des catholiques, etc.]

Cependant la nouvelle de la mort de Henri III avoit t reue  Paris
avec les transports d'une joie frntique. On y alluma des feux comme
dans les rjouissances publiques; les prdicateurs levrent jusqu'au
ciel le parricide de Jacques Clment, qu'ils prsentrent  la populace
comme un martyr de la religion, et dont les images furent places dans
toutes les glises, et jusque sur les autels. Ainsi s'accroissoit le
fanatisme de cette multitude. Les Seize et la duchesse de Montpensier
l'excitoient par tous les moyens qu'ils pouvoient imaginer; Mayenne ne
s'opposoit point  des excs qu'il considroit comme autant de nouveaux
liens qui attachoient sans retour les Parisiens  sa cause; et au milieu
des emportements auxquels ils se livroient, ce chef de parti
rflchissoit avec tout ce qu'il avoit de prudence et de sagacit, sur
le parti qu'il lui convenoit de prendre. Dans son enthousiasme pour le
frre de son hros, le peuple voulut encore le faire roi: il se garda
bien d'accepter un titre prilleux, qui, mme dans sa propre famille,
lui auroit t contest, et dont le rsultat et t de lui enlever 
l'instant mme l'appui de la Savoie et de l'Espagne; l'aversion mutuelle
qui existoit depuis long-temps entre les Franois et les Espagnols,
l'loignoit encore davantage de donner  la France un roi de cette
nation, malgr le dsir ardent qu'en avoit Philippe II: des deux parts,
il ne voyoit que pril pour sa fortune ou pour son autorit; tandis
qu'en donnant la couronne au cardinal de Bourbon,  qui, dans l'tat
actuel des choses, et au dfaut de Henri IV que repoussoient  la fois
et le pape et la ligue et tous les tats catholiques, elle appartenoit
lgitimement, il maintenoit le bon droit et affermissoit son autorit,
l'exerant alors au nom d'un foible prince, en ce moment prisonnier de
son rival, qui sans doute ne lui rendroit jamais la libert.

Il se dcida donc  reconnotre pour roi le vieux cardinal, refusa
d'entendre toutes les propositions d'accommodement que Henri lui fit
faire secrtement et  plusieurs reprises, employa tous les moyens que
lui donnoient son titre de lieutenant-gnral et sa grande influence
dans le nouveau parlement, pour raffermir entre elles, par des messages,
des apologies, des dclarations, toutes les parties de l'Union; et aprs
s'tre concert sur les oprations de la guerre avec le duc de Parme,
qui commandoit en Flandre pour le roi d'Espagne, il sortit de Paris vers
la fin de ce mme mois d'aot,  la tte d'une arme de vingt-cinq mille
hommes, que la mort de Henri III avoit subitement rassemble autour de
lui, et se mit  la poursuite de Henri IV, publiant partout qu'il alloit
_prendre le Barnais_.

Ce n'toit point une parole de fanfaron (et en effet ce prince, cantonn
prs de Dieppe, avec une petite arme que la dsertion avoit rduite 
moins de sept mille hommes, se trouvoit rduit aux plus grandes
extrmits qui eussent encore menac sa personne et sa vie). Son courage
et son habilet le tirrent de ce pas dangereux: il soutint d'abord avec
ce foible corps tous les efforts de la nombreuse arme du duc, et le
battit ensuite si compltement,  la journe d'Arques, que celui-ci se
dtermina  dcamper et  gagner la Picardie, tandis que Henri, par une
marche prompte et hardie, se dirigea vers Paris dont il lui toit si
important de s'emparer; et au moment mme o des avis mensongers
rpandus dans cette ville, le reprsentoient investi dans son camp et
perdu sans ressources, on le vit reparotre devant ses murs, fortifi de
cinq mille Anglois qui venoient de le rejoindre, et de plusieurs corps
de troupes qu'il avoit rappels de la Champagne et de la Picardie.

Le lendemain mme de son arrive, premier novembre, et ds la pointe du
jour, son arme, partage en trois corps, attaqua les faubourgs de la
partie mridionale de la ville, et avec une telle vigueur, qu'ils furent
emports en moins d'une heure. Les Parisiens qui toient accourus pour
les dfendre, furent de toutes parts repousss, et si vivement
poursuivis qu'il s'en fallut peu que les vainqueurs n'entrassent
ple-mle avec eux dans la ville, qu'ils eussent immanquablement prise,
si le canon ft venu assez tt pour en enfoncer les portes qu' peine
les fuyards avoient eu le temps de fermer: lorsqu'il fut arriv, elles
toient dj barricades et  l'abri de toute insulte. Demeur matre
d'une partie des faubourgs, Henri y permit, quoique  regret, le pillage
 ses troupes, parce qu'il n'avoit aucun moyen de les payer; mais toutes
les autres violences qui se commettent ordinairement dans ces terribles
catastrophes, furent svrement dfendues. On pargna particulirement
les glises et les monastres; et ses soins  maintenir l'ordre furent
si efficaces, qu'on y clbra le service divin comme en pleine paix, et
que plusieurs officiers catholiques de son arme y assistrent le jour
mme du combat. Pendant ce temps, le roi, mont dans le clocher de
Saint-Germain, examinoit curieusement ce qui se passoit dans la ville.
Il conserva sa conqute pendant quatre jours; mais ayant appris que le
duc de Nemours et Mayenne venoient d'arriver avec un gros corps de
troupes, il se dcida  faire retraite, ce qu'il n'effectua toutefois
qu'aprs avoir rang son arme en bataille sous les murs de Paris,
provoquant ainsi les chefs de la ligue  un combat qu'ils n'osrent
point accepter. Henri prit ensuite la route de Tours, soumettant toutes
les villes qu'il rencontroit sur son passage; et, par sa modration, par
la franchise et la noblesse de son caractre, consolidant ses conqutes
et gagnant tous les coeurs.

Cependant Sixte V, que tant d'crits furieux, sortis alors de la plume
des protestants ou des politiques, ont peint sous les couleurs les plus
odieuses, se montroit alors ce qu'il devoit tre, et ne dvioit point de
la marche, tour  tour ferme et prudente, qu'il s'toit trace et qu'il
avoit constamment suivie. Nous l'avons vu hsiter d'abord entre la ligue
et Henri III, parce qu'il craignoit de favoriser la rvolte et de se
montrer injuste envers une tte couronne; sans se dtacher de celui-ci,
il avoit ensuite applaudi et encourag les ligueurs, uniquement occup
du dsir de voir le monarque et les sujets runir leurs efforts pour la
destruction de l'hrsie; lorsque le roi de France, par un scandale sans
exemple dans la chrtient, avoit quitt le parti catholique pour faire
alliance avec les huguenots, il s'toit vu forc de le sparer de la
communion des fidles, et ne l'avoit fait toutefois qu' la dernire
extrmit, et lorsqu'il ne lui toit plus possible de suspendre
l'excommunication sans manquer  ses devoirs de pontife et aux intrts
de la religion: maintenant, quels rapports pouvoit-il y avoir entre lui
et Henri IV que, ds le principe, il avoit excommuni  cause de son
hrsie, qui continuoit de demeurer hrtique, et se sparoit lui-mme
volontairement de l'glise et de son chef? Qui seroit assez
draisonnable pour dire ou que le pape ne devoit point se mler de la
religion en France, ou qu'il devoit reconnotre un prince huguenot pour
le roi trs-chrtien? Il prit donc alors hautement le parti de la ligue,
et envoya prs d'elle, pour lgat, le cardinal Gatan.

Cependant le roi d'Espagne avoit dj des desseins ambitieux sur la
couronne de France, qu'il vouloit mettre sur la tte de sa fille, et
Mayenne les avoit pntrs. Il n'ignoroit point que les intrigues
secrtes de son ambassadeur lui avoient dj fait un parti puissant dans
la faction des Seize[160]; et l'arrive du cardinal Gatan, qu'il savoit
entirement dvou  l'Espagne, alloit accrotre encore les forces de ce
parti. D'un autre ct, le duc de Lorraine, chef de sa propre famille,
levoit aussi des prtentions en faveur de son fils le marquis Du Pont,
et intriguoit pour les faire russir; le duc de Savoie lui-mme ne
craignoit pas de se mettre sur les rangs; et en attendant que l'on
reconnt son prtendu droit, continuoit de faire sa proie de tout ce que
le malheur des temps lui permettoit d'envahir sur la France. La position
du chef de la ligue devenoit ainsi plus embarrassante que jamais. Il ne
vit qu'un moyen d'en sortir: ce fut de faire proclamer publiquement
Charles X roi de France; et il se rsolut  l'employer. Cette
proclamation se fit le 21 novembre, dans une sance solennelle du
parlement, prsid par Brisson; et son titre de lieutenant-gnral du
royaume lui fut confirm pour tout le temps que dureroit la prison du
nouveau roi.

[Note 160: Soutenu de ceux de cette faction qui lui toient dvous, cet
ambassadeur avoit dj fait, dans le conseil de l'Union, la proposition
captieuse de faire dclarer le roi, son matre, _protecteur_ de la
France, avec le droit de nommer aux charges et aux dignits du royaume.
Mayenne, aid de Villeroy, de l'archevque de Lyon et du cardinal de
Gondi, eut beaucoup de peine  faire rejeter cette proposition, que les
Seize avoient reue avec beaucoup d'applaudissements, parce qu'elle
toit accompagne de promesses de secours trs-puissants en argent et en
soldats. Il n'y parvint qu'en faisant entendre que ce seroit faire un
affront au pape que de dcider une question de cette importance avant
l'arrive de son lgat.]

Le cardinal Gatan arriva sur ces entrefaites  Paris, tant bien loin
de s'attendre que les choses fussent aussi avances; et son arrive
donna une activit nouvelle aux divers partis qui venoient de s'y
lever. Il se runit aussitt  l'ambassadeur espagnol pour essayer de
renverser Mayenne; et celui-ci sut se maintenir par une politique non
moins adroite et tout aussi artificieuse que celle de ses rivaux. Le
plan du roi d'Espagne fut de faire toujours des offres magnifiques, et
de n'envoyer jamais  la ligue que de foibles secours, suffisants pour
l'empcher de succomber, et toutefois calculs de manire que, fatigue
de sa lutte et craignant toujours d'tre accable, elle fut amene, dans
ses embarras et dans sa lassitude,  se livrer enfin  lui sans
rserve; celui de Mayenne, de conserver l'appui d'un aussi puissant
monarque, et en mme temps de ne point s'en laisser matriser. Tant que
dura cette guerre, on les vit suivre tous les deux, et dans une
opposition continuelle, cette marche qu'ils s'toient trace; le roi
d'Espagne demandant sans cesse des gages pour l'assistance qu'on vouloit
obtenir de lui, le duc menaant sans cesse de se rconcilier avec le
roi, si cette assistance lui toit refuse. La suite des faits va le
prouver.

Devenu plus fort contre la politique espagnole, par la reconnoissance
lgale et authentique du seul roi lgitime que la France pt
reconnotre, puisqu'elle rejetoit Henri IV, Mayenne conut le projet
hardi de casser le conseil de l'Union, o ses ennemis avoient de si
dangereux auxiliaires; et la prcaution qu'il avoit prise d'y introduire
un grand nombre de personnes considrables et dvoues  sa cause, lui
rendit facile une mesure dont, sans cela, l'excution et t prilleuse
et peut-tre impossible. Il convoqua donc ce conseil, donna d'abord de
grands loges au zle de ceux qui le composoient, reconnut les grands
services qu'ils avoient rendus; mais dclara en mme temps que, depuis
que la France avoit le bonheur de possder un roi dont il toit le
lieutenant-gnral, une assemble aussi nombreuse devenoit inutile,
toit mme une institution contraire aux usages de la monarchie; qu'en
consquence il la supprimoit, se rservant de crer un conseil moins
nombreux, en vertu de l'autorit suprme qui avoit t remise entre ses
mains. Ce fut un coup de foudre pour les Seize et pour leurs partisans;
mais ceux que Mayenne avoit dans le conseil ayant consenti  cette
suppression, ils n'osrent s'y opposer.

(1590) Alors le duc cra un garde des sceaux[161], nomma de nouveaux
secrtaires d'tat; convoqua pour le mois de fvrier suivant et au nom
du roi cardinal, une assemble des tats gnraux, exera enfin la
puissance royale dans toute son tendue. Il voulut montrer qu'il toit
digne de cette confiance dont le parti catholique lui donnoit des
marques si clatantes, en se mettant aussitt en campagne pour aller
attaquer Henri qui, mme au sein de l'hiver, poursuivoit le cours de ses
conqutes, et aprs avoir subjugu le Maine et une partie de la
Normandie, dirigeoit de nouveau sa marche vers Paris. La rapidit de ses
succs et le danger o ils mettoient de nouveau la ligue, avoient enfin
dtermin le roi d'Espagne  envoyer  Mayenne un corps de troupes
auxiliaires qui, sous les ordres du duc d'Egmont, ft sa jonction avec
lui. Dj celui-ci, dans ses diverses manoeuvres, n'opposoit plus que
des efforts presque impuissants aux manoeuvres plus habiles de son
ennemi, dont le courage et l'activit sembloient avoir pass dans l'me
de tous ses soldats. Ranim par ce renfort, il se mit aussitt sur les
traces de Henri qui, dans ce moment, faisoit le sige de Dreux. Le roi
le leva ds qu'il eut eu avis que l'arme des confdrs s'avanoit vers
lui; mais au lieu de se retirer, il marcha lui-mme vers elle, la
rencontra dans les plaines d'Ivry, et l, remporta sur elle une victoire
plus clatante encore que celle d'Arques, et surtout plus dcisive;
victoire qui le rendit matre de tous les passages de la Seine, depuis
Rouen jusqu' Paris, et qui auroit eu les plus grands rsultats, s'il
toit venu sur-le-champ camper sous les murs de cette ville. La
consternation y fut si grande  la nouvelle de cette dfaite, que les
Parisiens en eussent probablement ouvert les portes aux vainqueurs,
n'ayant alors pour toute garnison qu'un corps peu nombreux d'Espagnols,
soutenu de quelque noblesse franoise et de bourgeois peu aguerris. Ce
fut, suivant quelques-uns, le marchal de Biron qui dtourna le roi de
prendre ce parti, parce qu'il craignoit de voir trop promptement finir
une guerre qui le rendoit ncessaire; d'autres pensent qu'il en fut
empch par les suggestions de ses capitaines et ministres huguenots,
qui craignoient son changement de religion, s'il s'arrangeoit trop
facilement avec les Parisiens: on dit aussi que la mutinerie des Suisses
qui refusrent de marcher, parce qu'ils demandoient de l'argent qu'il ne
pouvoit leur donner, fut le seul obstacle qui arrta ce mouvement qu'il
avoit rsolu de faire aussitt sur Paris. Quoi qu'il en puisse tre, ce
retard donna le temps au duc de Mayenne, au lgat,  l'ambassadeur
d'Espagne d'y ranimer les esprits, et de rendre galement le courage aux
autres villes qui tenoient pour la ligue, et qui se conduisoient toutes
d'aprs les impressions qu'elles recevoient de la capitale.

[Note 161: Ce fut l'archevque de Lyon. Il remplaa Montholon.]

Mayenne montra, dans cette circonstance critique, autant d'adresse que
d'habilet.  la suite d'une confrence qu'il eut  Saint-Denis, avec le
lgat et l'ambassadeur d'Espagne, des courriers furent expdis en toute
hte  Rome et vers Philippe II pour demander des secours; le duc de
Parme, gouverneur des Pays-Bas, reut plus promptement encore un message
par lequel il toit conjur de ne pas perdre un moment pour faire entrer
des troupes en France, et s'il toit ncessaire, d'y venir lui-mme avec
toute son arme. Le commandement de la ville de Paris fut donn au duc
de Nemours; et pour achever d'en rassurer les habitants sur les suites
de la bataille d'Ivry, Mayenne affecta d'y laisser sa mre, sa soeur,
sa femme et ses enfants; le lgat consentit aussi  s'y tablir pour que
la confiance devnt entire; et afin de gagner du temps, il fut convenu
que l'on amuserait Henri IV par quelques apparences de ngociation.
Villeroy en fut l'agent, sans mme se douter que c'toit le duc qui le
faisoit agir; et le roi couta les propositions qui lui furent faites,
sans arrter un seul instant les oprations qui devoient achever le
blocus de Paris. Il toit dj matre du bas de la rivire: la prise de
Corbeil et de Lagny, situs au-dessus de cette capitale, achevrent d'en
fermer tous les passages; et ainsi commena  s'effectuer le plan qu'il
s'toit fait d'essayer de la rduire par famine, son arme tant trop
peu considrable pour s'en emparer de vive force. Alors les ngociations
qui n'avoient plus aucun but furent tout--fait rompues de l'un et de
l'autre ct.

Le duc de Nemours fit, en cette occasion, tout ce qu'il toit possible
d'attendre d'un chef courageux et expriment. Les remparts furent
garnis d'artillerie, et les endroits foibles fortifis; il logea les
Suisses dans le Temple; confia aux Seize la garde des portes, et aux
lansquenets celle des murailles, depuis la porte Neuve jusqu'
l'Arsenal. Une chane fut tendue  travers la rivire, tenant d'un ct
 la Tournelle, de l'autre aux Clestins. Quant  la Bastille, on ne
pouvoit la laisser en des mains plus sres que celles de
Bussi-le-Clerc, qui en toit dj gouverneur: il fut donc charg du soin
de la dfendre. Le peu de vivres qu'il y avoit pour un si grand nombre
d'habitants, fut distribu de telle manire, que ceux sur qui l'on
pouvoit compter davantage en furent plus abondamment pourvus, afin que,
ne se laissant point abattre, ils pussent au besoin soutenir les autres.
En mme temps, des espions rpandus partout contenoient les royaux et
les politiques, pioient toutes leurs dmarches, dnonoient leurs
moindres paroles; et, bien que le nombre de ceux-ci ft assez grand, ils
surent leur inspirer une telle terreur, que, de long-temps, aucun d'eux
n'osa remuer ni exercer la moindre influence; des corps-de-garde furent
tablis dans les quartiers les plus populeux; de frquentes patrouilles
en parcoururent les rues; enfin, tout prit dans Paris les apparences
d'une dfense vigoureuse et opinitre.

Sur ces entrefaites, le cardinal de Bourbon mourut[162]. Il sembloit
que cette mort dt ter  Mayenne tout prtexte d'exercer le pouvoir
suprme qu'il ne s'toit attribu qu'au nom de ce roi captif, et que le
roi d'Espagne dt tre galement embarrass d'envoyer dsormais des
secours aux ligueurs, qu'il n'avoit aids jusqu'alors que comme sujets
de Charles X, et combattant pour dlivrer leur souverain. Mais au fond,
la situation toit la mme, puisque l'hrsie de Henri IV toit le seul
motif qui, aux yeux du parti catholique, l'avoit fait exclure du trne:
on sembla mme n'y voir qu'une occasion de donner plus d'clat encore 
cette exclusion; et ce fut  la Sorbonne que l'on s'adressa encore pour
obtenir une dcision solennelle sur ce point important. Ainsi fut rendu
le dcret fameux par lequel elle dclara Henri de Bourbon, hrtique
relaps, fauteur d'hrtiques, et _quand bien mme il obtiendroit son
absolution_, incapable de succder au trne. Dcision inoue
jusqu'alors, par laquelle cette compagnie mettoit son autorit au-dessus
mme de celle du pape[163], s'emparoit du pouvoir spirituel qu'elle
dclaroit ouvertement _populaire_, et imprimoit  la ligue, et
particulirement  celle de Paris, le caractre de rvolte qui, jusqu'
un certain point, a justifi les reproches que lui adressent ses
dtracteurs. Toutefois, et l'on ne sauroit se lasser de le redire, ce
pouvoir usurp se montroit ici ce que les rois eux-mmes l'avoient fait;
c'toit au profit de leur despotisme qu'ils avoient enfin secou le joug
du chef de la religion: ils avoient cr l'anarchie dans l'glise, et
ils en subissoient toutes les consquences.

[Note 162: Il mourut le 8 mai de cette anne, au chteau de
Fontenay-le-Comte,  l'ge de soixante-huit ans. Ce prince, chef
apparent de la ligue, n'acceptoit point le titre de roi que lui
donnoient les ligueurs; il avoit toujours aim Henri IV; et depuis la
mort de Henri III, il affectoit de l'appeler toujours, non pas le roi de
Navarre, comme faisoient tous ceux du parti de la ligue, mais simplement
le _roi mon neveu_.]

[Note 163: Il est remarquable que, dans le temps que cette compagnie
agissoit avec cette violence, le pape commenoit  couter favorablement
le duc de Luxembourg, dput auprs de lui par les princes et par les
gentilshommes catholiques qui avoient embrass le parti du roi.]

Le dcret de la Sorbonne fut envoy  toutes les villes ligues; et
comme on s'aperut que l'ardeur du peuple de Paris en toit augmente,
on jugea  propos de dvelopper toutes les pompes de la religion pour
achever de le rendre inbranlable dans ses rsolutions. Une procession
gnrale fut ordonne: elle se rendit aux Petits-Augustins, o, aprs
une messe solennelle, le lgat, revtu de ses habits pontificaux, et
tenant ouvert le livre des vangiles, reut un serment nouveau de tous
les princes, princesses, prlats, chefs de corps civils et militaires,
par lequel ils promirent de rpandre jusqu' la dernire goutte de leur
sang pour le maintien de la religion catholique, jurant en mme temps de
dfendre Paris et les autres villes de l'Union, et de ne se jamais
soumettre  un roi hrtique. Immdiatement aprs, ce serment fut prt
par le peuple entre les mains des chefs de quartiers.

 la suite de cette crmonie, il s'en fit une autre sur laquelle les
crivains modernes ont puis tous leurs sarcasmes; qui, dans nos moeurs
actuelles, parotroit bizarre, ridicule mme; qui toit loin de l'tre
alors, et dont le spectacle frappa tous les esprits. Le zle religieux
persuadoit alors que, quand la socit toit menace dans le principe
mme de son existence, c'est--dire dans son culte et dans sa foi, les
prtres toient appels comme les autres, et mme avant tous les autres,
 s'armer pour la dfendre; et ce n'toit point l une tradition
nouvelle: elle toit aussi ancienne que la monarchie, et chaque fois que
des prils aussi extrmes s'toient prsents, elle avoit reu son
application[164]. On se croyoit rduit alors  ces extrmits terribles
o il s'agissoit pour la France chrtienne d'tre ou de ne pas tre; et
ces considrations si graves et si pressantes avoient dtermin des
prtres, des religieux, et parmi ceux-ci, les ordres les plus austres
de Paris[165],  s'enrler et  former une espce de rgiment. Ce mme
jour, ayant  leur tte Rose, vque de Senlis, et Hamilton, cur de
Saint-Cme, qui faisoit les fonctions de sergent, ils firent une
promenade dans Paris, au nombre d'environ treize cents hommes, arms de
pied en cap sur leur froc, le casque en tte, la cuirasse sur le dos,
tenant dans leurs mains des pes, des piques, des hallebardes, des
mousquets, et marchant en ordre de bataille, au milieu d'une population
immense qui se pressoit sur leur passage, et que de tels exemples
remplissoient d'une nouvelle ardeur[166]. Tandis que ces choses se
passoient, un arrt du parlement dfendoit, sous peine de la vie, de
parler de paix ni d'aucune composition avec Henri de Bourbon, et il
courut des billets par lesquels on menaoit de jeter dans la rivire les
premiers qui oseroient profrer la moindre plainte.

[Note 164: _Voy._ t. I, Ire partie, p. 199 et 205.

Le clerg espagnol nous offre, depuis prs de vingt ans, le spectacle de
ce grand dvouement, au milieu de la crise la plus terrible que l'ordre
social ait jamais prouv.]

[Note 165: Les Capucins, les Feuillants, les Chartreux, etc. Il y avoit
aussi dans cette troupe beaucoup d'coliers.]

[Note 166: Le lgat les ayant rencontrs prs du pont Notre-Dame, et
ayant fait arrter son carrosse pour les voir passer, ils crurent devoir
le saluer par une dcharge de leur mousqueterie. L'un de ces mousquets,
que, par inadvertance, on avoit charg  balle, ayant t tir trop bas,
alla tuer auprs de lui, son secrtaire, ce qui l'empcha d'assister
plus long-temps  ce spectacle.]

Cependant, ds que Henri eut assur ses postes, brl les moulins et
investi la ville de tous les cts, la disette commena  se faire
sentir; des fouilles que les magistrats ordonnrent dans les maisons
qu'ils souponnoient contenir des provisions, apportrent d'abord
quelque soulagement  la misre publique; l'ambassadeur d'Espagne, le
lgat, les princesses, s'empressrent de venir au secours des plus
pauvres, et vendirent jusqu' leur vaisselle pour les soulager; l'or,
l'argenterie des glises, les meubles et les joyaux de la couronne
toient en mme temps employs par le duc de Nemours, tant pour la solde
des troupes que pour subvenir aux besoins publics, sans que personne
penst  y mettre opposition. Un mme zle animoit les grands et les
petits.

Henri ne s'toit point attendu  une dfense aussi opinitre, et aprs
trois mois de blocus, se voyoit aussi peu avanc que le premier
jour[167]. Il prit donc la rsolution de resserrer encore davantage la
ville, et pour y parvenir, de donner un assaut gnral aux faubourgs, ce
qui fut excut le 27 juillet. Tous furent emports avec une facilit
qui passa ses esprances. Ses troupes se logrent et se fortifirent
vis--vis de toutes les portes[168]; et quoique le nombre de ses
soldats ft peu considrable, par comparaison avec celui des assigs,
ils surent s'y maintenir et trent ainsi aux Parisiens les dernires
ressources qu'ils trouvoient encore au dehors pour subsister[169].

[Note 167: Par un excs de bont qui, dans cette circonstance, toit une
faute militaire trs-grave, lui-mme avoit contribu  prolonger la
dfense des Parisiens en laissant passer, au travers de son camp, une
foule considrable de vieillards, de femmes et d'enfants, que le duc de
Nemours avoit fait sortir de la ville comme bouches inutiles; ce qu'il
fit contre le conseil de la plupart de ses gnraux.]

[Note 168: La porte Saint-Antoine excepte, parce qu'il n'y avoit alors,
de ce ct, que trs-peu de maisons o les assigeants pussent se mettre
 couvert.]

[Note 169: Sans compter les ressources qu'ils tiroient des jardins
nombreux dont ces faubourgs toient entours, ils faisoient un trafic de
vivres avec les officiers mme de l'arme, qui recevoient en change des
meubles, de l'argent et d'autres effets de tout genre. Cela se passoit
sous les yeux mme du roi, qui n'osoit user de svrit, parce que, ne
pouvant les payer, il craignoit d'tre abandonn de la plupart d'entre
eux, s'il leur enlevoit ce moyen de suppler  la solde qu'ils ne
recevoient point.]

C'est alors qu'ils se trouvrent rduits aux plus effroyables
extrmits. Jusque l, les lgumes, les racines, les fruits que la
campagne commenoit  produire, avoient t un soulagement pour les
dernires classes du peuple; ds le mois de juin, le pain commenant 
devenir rare, on y avoit substitu un pain de son et d'avoine, que ne
ddaignoient pas mme les plus aiss, et l'on faisoit des distributions
de bouillies, composes de diverses farines, et dont le lgat et
l'ambassadeur d'Espagne faisoient particulirement les frais. Alors
cette ressource mme venant  manquer, on eut recours  la chair des
plus vils animaux; on mangea les chevaux, les nes, les chats, les
rats, les souris; les plus malheureux essayrent de soutenir leur
existence avec de vieux cuirs qu'ils amollissoient dans l'eau
bouillante; plusieurs se virent rduits  manger l'herbe des rues les
moins frquentes; et les maladies que causrent ces nourritures
malsaines, vinrent accrotre encore les ravages causs par la famine.
Plus de treize mille personnes moururent de faim, sans que la constance
des autres en part branle.

Il est vrai que les chefs n'oublioient rien pour la soutenir; ils
partageoient toutes ces misres, et continuoient toujours d'employer
tous leurs efforts pour les soulager. D'accord avec eux, les
prdicateurs adressoient tous les jours  ce peuple malheureux les
exhortations les plus pathtiques; et ce qui n'toit pas sans doute
moins efficace, on punissoit  l'instant mme, et avec la dernire
rigueur, les moindres mutineries. Ce fut au moyen de ces soins vigilants
et de cette svrit, que le duc de Nemours vint  bout de dconcerter
plusieurs conspirations dont le but toit de livrer la ville aux
assigeants. Les premires intelligences avec l'ennemi, bien qu'elles
eussent t dcouvertes, firent justement craindre qu'il ne s'en formt
d'autres; la situation de la ville qui, de jour en jour devenoit plus
intolrable, ne permettoit pas d'esprer que l'on pt long-temps encore
contenir une population entire qui n'avoit presque plus d'autre
sentiment que celui de ses maux; dj des rassemblements s'toient
forms aux portes du palais: la multitude furieuse qui les assigeoit
avoit demand  grands cris du pain et la paix; et l'on avoit lieu de
craindre que si la fermentation continuoit  s'tendre, il sufft d'un
seul assaut pour que la ville ft emporte et saccage. Il fut donc
rsolu, dans ces extrmits, et malgr les serments jurs, l'arrt du
parlement et les dcisions de la Sorbonne, qu'on essayeroit d'entrer en
ngociation avec le roi, et qu'il lui seroit envoy des dputs.

Nous avons dj indiqu quelle toit la base de ces ngociations plus
d'une fois tentes. On ne demandoit qu'une seule chose: c'est que le roi
rentrt dans le sein de la religion catholique, et  l'instant mme la
ligue entire offroit de se soumettre  lui. Certes la proposition toit
juste, raisonnable, et il toit mme impossible qu'on lui en ft une
autre, puisque c'toit uniquement parce qu'il toit calviniste que l'on
avoit pris les armes contre lui. Jusque l, qu'avoit-il rpondu, et
lorsque Henri III l'en sollicitoit, et lorsque, depuis, les ligueurs lui
avoient adress les mmes sollicitations? Qu'il n'toit point
opinitre, mais aussi qu'il n'toit point persuad; qu'il promettoit de
se faire instruire, d'examiner les deux croyances, et de quitter 
l'instant mme la religion protestante, ds que la vrit de la
religion romaine lui seroit dmontre. Cette rponse toit loyale; elle
toit d'un coeur droit, d'un prince qui avoit de l'honneur et de la
conscience; mais en mme temps elle lgitimoit la guerre que lui faisoit
un parti qui mettoit Dieu avant tout, et qui vouloit que le roi reconnt
sa religion, afin qu'il pt  son tour reconnotre le roi. Que les
dtracteurs de la ligue dclament donc contre elle autant qu'il leur
plaira, mais qu'il soit permis  des chrtiens d'admirer qu'au milieu
des horreurs de la plus cruelle famine, et malgr tant de calamits dont
la ville de Paris toit accable ou menace, cette condition de se faire
catholique pour que les Parisiens se rendissent  lui, fut la premire
que prsentrent  Henri IV le cardinal de Gondi, leur vque, et
l'archevque de Lyon, que l'on avoit envoys vers lui.

Le roi les reut au faubourg Saint-Antoine, mais plus froidement qu'ils
ne l'avoient espr; il leur parla cette fois-ci en vainqueur et comme
sr que la ville ne pouvoit lui chapper. Sur cette proposition qu'ils
lui firent de changer de religion, il rpondit qu'il n'appartenoit point
aux sujets d'imposer des lois  leur souverain[170]; qu'il toit prt 
les recevoir s'ils vouloient recourir  sa clmence; et que pour mriter
le pardon qu'il leur offroit, ils n'avoient d'autre moyen que de se
rendre  lui sans dlai et sans conditions. Les deux prlats lui ayant
alors dclar que, suivant l'ordre qui leur avoit t donn, ils ne
pouvoient rien conclure avant d'avoir vu le duc de Mayenne, il leur
refusa la permission qu'ils lui demandrent de l'aller trouver et les
congdia. Cette rponse du roi, que l'on et soin de rendre plus dure
encore qu'il ne l'avoit faite, et la nouvelle certaine que l'on reut
presque aussitt de l'arrive des troupes espagnoles, relevrent les
courages abattus.

[Note 170: Un auteur contemporain[170-A] prtend que, dans cette
confrence, Henri IV dclara au cardinal et  l'archevque qu'il toit
rsolu de ne jamais changer de religion. Ce fait nous semble peu
vraisemblable; il prsente une contradiction formelle avec sa conduite
et ses discours, dans toutes les occasions o il fut amen, avant sa
conversion,  donner une rponse sur ce point important, et le seul qui
ft dcisif dans cette malheureuse guerre entre les sujets et leur
souverain. Jamais il ne dit autre chose sinon qu'il ne pouvoit se
rsoudre  quitter une religion pour une autre, sans tre assur de la
vrit de celle-ci et de la fausset de celle-l. Ce qui aura induit en
erreur cet crivain, c'est qu'effectivement le duc de Nemours, pour
exciter les Parisiens  tout souffrir plutt que de se rendre, fit
rpandre ce bruit, et prta au roi ces paroles d'un hrtique
opinitrement attach  son erreur.]

[Note 170-A: Mm. de la ligue, t. IV.]

Mayenne l'avoit enfin obtenu ce secours si long-temps et si inutilement
demand; et il n'avoit fallu rien moins que ces extrmits auxquelles
toit rduite la ville de Paris, pour dterminer Philippe II  donner au
duc de Parme l'ordre formel d'entrer en France et de voler au secours
des assigs.

Ce prince, le plus habile capitaine qu'il y et alors en Europe, n'obit
qu'avec rpugnance, les affaires des Pays-Bas ne pouvant que souffrir
beaucoup d'une semblable diversion[171]; toutefois il obit, mais ne
s'engagea en France qu'avec les plus grandes prcautions,  la tte
d'une arme trs-forte[172], et qu'il maintenoit dans la discipline la
plus svre. Sa marche, trs-bien combine, fut lente; et il n'arriva
que le 22 aot  Meaux, o le duc de Mayenne l'attendoit avec un corps
de troupes d'environ dix mille hommes, qu'il avoit form des dbris de
la bataille d'Ivry.

[Note 171: En ce moment le prince Maurice, fils et successeur du prince
d'Orange, s'apprtoit  envahir les places qui tenoient pour les
Espagnols, ds qu'il les trouveroit dgarnies de troupes; et les
Hollandois, agissant de concert avec le roi, croisoient avec un grand
nombre de vaisseaux devant les ctes de la Normandie, pour empcher les
ligueurs de rien entreprendre sur cette province. Il ne sembloit pas
vraisemblable que le duc de Parme se hasardt  quitter les Pays-Bas
dans une circonstance aussi critique, et Henri en toit persuad.]

[Note 172: Il avoit douze mille hommes d'infanterie et trois mille de
cavalerie: c'toit, pour cette poque, une arme considrable. Ce n'est
que depuis deux sicles que, dans la chrtient, on fait manoeuvrer des
populations entires, comme faisoient autrefois les peuples barbares.]

Ce fut alors le roi qui se trouva embarrass. Tenir tte  l'arme
espagnole et conserver en mme temps ses postes toit tout--fait
impossible avec des troupes aussi peu nombreuses que les siennes: dans
la ncessit o il toit de prendre l'un des deux partis, il sut choisir
le meilleur, c'est--dire qu'il leva le sige, vint prsenter la
bataille  l'ennemi, et tenta tous les moyens pour l'engager 
l'accepter. Mais il avoit affaire  un gnral trop expriment pour se
laisser prendre  un pareil pige; et le duc de Parme se garda bien
d'exposer au hasard d'un combat le succs d'une opration qu'il tenoit
pour ainsi dire dans ses mains. Alors le roi revint au blocus, et
s'appliqua  resserrer tellement les passages, que les Espagnols n'y
pussent pntrer qu'en risquant enfin cette action qu'ils vouloient
viter.

Mais, pendant ce temps, le duc prparoit lui-mme une ruse de guerre
mieux combine, et qui lui russit compltement. Durant le court
intervalle que leur avoit laiss la leve du blocus, les Parisiens
avoient reu quelques provisions, toutefois en trop petite quantit pour
produire autre chose qu'un soulagement momentan: quelques jours d'un
nouveau blocus renouvelrent bientt toutes les misres; et par cela
mme que le secours qu'ils avoient si long-temps attendu toit plus
prs d'eux, ils se montrrent plus impatients et clatrent en plaintes
et en murmures. Alors le gnral espagnol sort de son camp, comme s'il
ne pouvoit plus rsister  ces clameurs; et publie hautement qu'il va
enfin tenter le sort des armes. Henri,  cette nouvelle, est transport
de joie, et vole au-devant de son ennemi avec toute son arme qui, comme
lui, brle de combattre. Le duc de Parme se range en bataille et
s'avance au petit pas; mais au moment mme o l'action paroissoit sur le
point de s'engager, il se replie dans un vallon o il prend une position
inattaquable, envoie sur-le-champ son artillerie contre Lagni, poste
important sur la Marne, dont nous avons dj dit que le roi s'toit
empar, et au-dessus duquel les ligueurs avoient rassembl d'immenses
approvisionnements; l'assige sous les yeux mme de Henri, qui craint 
la fois et d'attaquer inutilement l'ennemi dans ses retranchements, et
de laisser la plaine libre en allant au secours de la ville assige.
Pendant ces incertitudes, l'Espagnol redouble ses assauts, emporte la
place, dlivre ainsi la rivire, qui se couvre de bateaux et ramne 
l'instant l'abondance dans Paris.

Ce dernier coup renversoit tous les projets du roi; et son chagrin fut
d'autant plus grand, qu'il vit que le courage de son arme en toit
fort abattu[173], et que le zle de la noblesse, si vif pour son service
aprs la bataille d'Ivry, en toit aussi fort refroidi[174]. Il sentit
qu'il falloit lever le sige: cependant, avant de renoncer de ce ct 
toute esprance, il voulut du moins faire un dernier effort, et tenter,
comme dernier moyen, l'escalade que jusque l il avoit rejete. Le comte
de Chtillon reut ordre de diriger cette entreprise, et le roi lui
confiant  cet effet une bonne partie de son infanterie, le suivit de
prs  la tte d'une troupe de cavaliers.

[Note 173: La plupart des soldats toient presque nus; faute d'argent,
il ne les pouvoit payer, et le manque de vivres toit tel dans l'arme,
que, deux jours avant la prise de Lagni, le roi n'ayant pas de quoi
dner, en alla chercher dans la tente du sieur d'O, qui s'en trouva
beaucoup plus mortifi qu'il ne s'en tint honor, car il se trouva que
sa table toit trs-bien servie, alors que son matre manquoit de tout.
(D'Aubign, t. III, liv. III, c. 8.)]

[Note 174: La plupart ne l'avoient suivi que sur l'esprance qu'il leur
avoit donn de son changement de religion. Ne voyant point cette
esprance se raliser, ils crurent leur conscience engage  rester plus
long-temps avec lui, et plusieurs s'en allrent alors sans mme demander
cong.]

Chtillon arriva sur les onze heures du soir, et dans la nuit du 9 au 10
septembre, dans le faubourg Saint-Jacques, qui toit presque entirement
abandonn depuis que l'arme royale l'avoit occup. Les troupes ne
purent avancer dans ce faubourg sans faire quelque bruit. Ce bruit fut
entendu dans la partie de la muraille qui avoisinoit Sainte-Genevive,
et que gardoient les jsuites, dont le collge toit dans le voisinage,
de cette glise; ils donnrent l'alarme, et les bourgeois accoururent
sur les remparts.

Alors Chtillon fit faire halte  sa troupe, et ordonna le plus profond
silence. N'entendant plus rien, les Parisiens crurent que c'toit une
fausse alerte et se retirrent. Il ne resta dans le corps-de-garde que
les jsuites et quelques bourgeois qui toient de garde cette nuit l.
Cependant les soldats royaux continuoient de s'avancer, se glissant le
long des murs du faubourg avec plus de prcautions qu'ils n'avoient
d'abord fait; en sorte que vers les quatre heures du matin ils
arrivrent sur les bords du foss. Quelques-uns y descendirent aussitt,
gagnrent le pied de la muraille sans tre aperus, y appliqurent
plusieurs chelles, justement  l'endroit que gardoient les jsuites, et
o l'un d'eux toit en faction avec un libraire et un avocat[175]. Ds
qu'ils aperurent le premier assaillant, ils crirent aux armes et
renversrent eux-mmes la premire chelle charge d'hommes qui toient
prts  s'lancer sur le parapet. Les corps-de-garde voisins
accoururent au premier cri; en peu de temps les murailles furent garnies
de soldats; et Chtillon ne voyant plus aucune apparence de mener plus
loin cette entreprise, fit sonner la retraite.

[Note 175: L'avocat toit un Anglois nomm Guillaume Balden; le libraire
se nommoit Jean Nivelle. Ce nom a t depuis clbre dans la librairie.]

Sur la nouvelle de ce mauvais succs, le roi se dcida enfin 
s'loigner de Paris: il partagea son arme en plusieurs corps, qu'il
envoya dans diverses provinces, ce qui toit pour lui le seul moyen de
la conserver; mit de fortes garnisons dans les villes menaces, et ne se
rserva qu'un camp volant, avec lequel il suivit le gnral espagnol,
observant toutes ses dmarches et s'apprtant  traverser tous ses
desseins. Aprs avoir perdu un mois entier  s'emparer de Corbeil, qui
fut repris presque aussitt par les troupes royalistes, le duc de Parme
se remit en marche pour rentrer en Flandre, harcel sans cesse par le
roi, du reste mcontent des ligueurs, qui tous, si l'on en excepte les
Seize et leurs partisans, lui avoient sembl trs-opposs, et dans leurs
intrts et dans leur politique,  la politique et aux intrts du roi
d'Espagne. En se sparant du duc de Mayenne, il ne lui en promit pas
moins de revenir, le printemps suivant, avec toutes ses forces, si son
secours toit encore ncessaire au parti catholique que son matre toit
rsolu de ne point abandonner.

Tandis que ces choses se passoient  Paris et dans ses environs, les
provinces n'toient pas moins fertiles en vnements qu'il est important
de faire connotre. Ds le commencement des oprations militaires du
roi, lorsque ses principales forces toient occupes en Beauce, en
Anjou, dans le Maine, et que le duc de Mayenne concentroit les siennes
dans Paris, les deux partis en toient venus souvent aux mains dans
diverses parties du royaume et avec des succs divers. La Valette,
gouverneur de Provence, o il ne s'toit pas moins fait har que son
frre d'pernon, se soutenoit difficilement contre les chefs du parti
catholique, qui ne lui laissoient pas un moment de repos; en Dauphin,
Lesdigures, plus heureux, bloquoit Grenoble; en Auvergne, le comte de
Rendan, qui en toit gouverneur, avoit fait soulever cette province
presque entire en faveur de la ligue, et ravageoit les campagnes aux
environs des villes qui tenoient encore pour le roi; d'pernon se
dfendoit avec plus de succs que son frre dans les gouvernements qui
lui avoient t confis, et protgeoit, avec ses troupes, l'Angoumois et
le Limousin; la Guienne et la ville de Bordeaux, sa capitale,
demeuroient neutres au milieu de cette agitation des autres provinces,
et devoient cette neutralit, plus heureuse pour elles, et au fond plus
profitable au roi[176], au gouverneur de cette ville, le marchal de
Matignon, dont les conseils  la fois fermes et modrs, surent
persuader au parlement de cette province de prendre ce parti, o
s'accordoient dans une juste mesure ce qui toit d au roi, ce qui toit
d  la religion; les parlements de Toulouse, Aix, Rouen, Grenoble,
s'toient hautement dclars pour le parti catholique; en Bretagne, le
duc de Mercoeur, qui en tenoit le gouvernement de Henri III, cherchoit 
s'y crer une principaut indpendante; et le roi d'Espagne soutenoit
ses prtentions avec l'intention secrte de faire lui-mme valoir plus
tard les siennes sur cette province[177].

[Note 176: La province presque entire repoussoit un roi hrtique; et
avec de telles dispositions, il et t difficile d'y former, en faveur
de Henri IV, un parti assez considrable pour contenir les autres. Le
marchal de Matignon, rappelant avec beaucoup d'adresse au parlement,
cette promesse que le roi de Navarre avoit faite de s'instruire et de se
convertir s'il toit persuad, ce qui demandoit un certain temps, lui
fit voir que le meilleur parti  prendre toit de faire observer
inviolablement les anciens dits des rois prcdents, relatifs  la
conservation de la religion catholique; et relativement au roi, de ne se
prononcer ni pour ni contre lui, jusqu' ce que lui-mme et fait
connotre ses dernires dcisions sur ce point important de la
religion.]

[Note 177: Le duc de Mercoeur avoit pous Marie de Luxembourg,
hritire de la maison de Penthivre, et qui par consquent descendoit
des anciens ducs de Bretagne; de l le droit qu'il prtendoit avoir 
s'y faire souverain; le roi d'Espagne tablissoit le sien sur ce qu'il
avoit une fille d'lisabeth de France, fille de Henri II, hritire,
disoit-il, de ses trois derniers frres, surtout  l'gard de la
Bretagne. Voil comment les princes chrtiens en agissoient entre eux,
lorsque l'existence mme de la socit chrtienne toit menace.]

Mais c'toit surtout  cette autre extrmit du royaume o nous avons
d'abord montr la position des divers partis, que le dsordre toit plus
grand, et que les vnements toient plus dcisifs. Dj matre, avant
la mort du dernier roi, du marquisat de Saluces, le duc de Savoie avoit
port plus loin ses vues ambitieuses; et ces discordes intestines dont
la France toit agite, lui avoient fait concevoir le projet tmraire
d'y tendre ses conqutes et sa domination. La haine que l'on portoit en
Provence  La Valette, le favorisa; les ligueurs en profitrent pour
former un parti qui invita ce prince tranger  se prsenter comme
dfenseur et protecteur de la province. On n'a pas de peine  croire
qu'il accepta avec empressement ce titre qu'on lui offroit, et qu'il se
hta de donner le secours qu'on lui demandoit: il passa donc la
frontire avec un corps de troupes; la ville d'Aix lui ouvrit ses
portes, et il y fut dclar, dans une sance solennelle du parlement,
gouverneur et lieutenant-gnral en Provence, _sous la couronne de
France_. En mme temps Lesdigures s'emparoit de Grenoble, dont le roi
le nomma gouverneur.

Sixte V toit mort pendant le sige de Paris: et si l'on en croit nos
historiens, ce fut un vnement trs-nuisible aux affaires du roi. Ce
pontife, disent-ils, estimoit Henri IV; depuis quelque temps il
coutoit avec plus de faveur son ambassadeur, le duc de Luxembourg; il
avoit pntr la politique artificieuse de l'Espagne, et il toit loin
d'tre satisfait de la manire d'agir des ligueurs. Tout cela peut tre
vrai: le caractre du roi toit digne d'estime; l'esprit de la ligue de
Paris toit fait pour choquer un pape du caractre de Sixte V; et les
intrigues du cabinet espagnol, auxquelles il ignoroit sans doute que son
lgat prt une part si active, pouvoient l'inquiter et lui dplaire:
mais qu'en peut-on conclure relativement  la grande question qui seule
occupoit alors tous les esprits? Supposera-t-on que le chef de l'glise
auroit pu tre amen, par ces considrations diverses,  se relcher des
principes inflexibles du saint sige, et  reconnotre pour roi de
France un prince hrtique? On n'oseroit le dire: qu'importe alors les
dispositions de Sixte V, dans ses rapports privs avec Henri IV,
puisqu'il ne pouvoit, comme pape, lui faire aucune concession qu'aprs
son retour  la religion catholique? La ligue gnrale elle-mme ne
demandoit pas autre chose, mais vouloit aussi et absolument ce que
vouloit la cour de Rome. Rien n'toit donc chang et ne pouvoit changer
 l'gard de ce prince, sur un point que l'autorit spirituelle toit
seule appele  dcider; et cette autorit ne seroit point divine, si
elle et dpendu des caprices ou des affections des hommes; si celui qui
l'exerce n'toit le premier  se soumettre  sa loi et  ses
traditions. Sixte V, s'il et vcu, n'et pu agir autrement que Grgoire
XIV[178] qui vint aprs lui; et bien que l'on accuse le cardinal Gatan,
qui quitta Paris aussitt qu'il et reu la nouvelle de la mort de ce
pontife, d'avoir fait natre cette animosit que son successeur fit
bientt clater contre le roi de France, celui-ci ayant paru en effet
s'intresser davantage aux succs des ligueurs, et leur ayant mme
accord un secours en hommes et en argent, il n'en est pas moins vrai
que le nouveau lgat qu'il envoya auprs d'eux, ne fit autre chose que
de renouveler, en deux monitoires qu'il publia  Reims, toutes les
clauses de l'excommunication dj lance par Sixte V. Seulement, et en
vertu de cette sentence qui l'avoit dclar hrtique, relaps,
perscuteur de l'glise, etc., il toit ordonn dans ces monitoires, 
tous les membres du clerg et de la noblesse qui s'toient attachs  sa
cause, de s'en sparer quinze jours aprs leur publication. Les
parlements royaux invoqurent aussitt les _liberts gallicanes_, et
traitrent cet acte de l'autorit spirituelle d'attentat aux droits des
souverains. Le roi y rpondit de son ct, dfendant son hrsie avec
les _privilges_ de l'glise de France; mais encore un coup, rien
n'toit chang, et pour le reconnotre roi, la ligue et la cour de Rome
lui demandoient, avec Grgoire XIV, de mme qu'avec Sixte V, de se faire
catholique.

[Note 178: Il ne lui succda point immdiatement; entre ces deux rgnes,
il faut compter celui d'Urbain VII, qui ne dura que treize jours.]

(1591) Les oprations militaires qui ouvrirent la campagne de cette
anne, n'eurent aucun succs, ni pour l'un ni pour l'autre parti. Dans
la nuit du 3 janvier, un dtachement de la garnison de Paris, ayant
tent de surprendre Saint-Denis, dont De Vic toit gouverneur pour le
roi, pntra effectivement dans la ville, mais en fut  l'instant mme
chass, laissant parmi les morts le chevalier d'Aumale qui le
commandoit. Une tentative que le roi fit de son ct, et dans le mme
mois, pour s'emparer de Paris, n'eut pas une fin plus heureuse. Soixante
capitaines dguiss en paysans et menant des nes, des chevaux et des
charrettes charges de farine, se prsentrent  la porte Saint-Honor,
et demandrent  entrer dans la ville; leur dessein toit d'embarrasser
cette porte avec tout cet attirail dont ils toient accompagns, de se
rendre matres des corps-de-garde, et d'y tenir ferme jusqu' l'arrive
des soldats qui les suivoient et que l'on tenoit cachs dans le
faubourg; mais soit que le projet et t vent, soit simple soupon,
on refusa de les recevoir; les Parisiens coururent aux armes; et le
roi, qui n'avoit prpar qu'une surprise[179], n'osa risquer une
attaque. Il retira donc ses troupes, et continua de s'emparer des villes
voisines, et de gner, autant qu'il toit en lui, les approvisionnements
de Paris. Cependant, Mayenne qui toit alors en Picardie, ayant appris
ce qui s'toit pass, profita de cet vnement pour y introduire une
forte garnison espagnole; et ce rsultat fut plus fcheux pour le roi
que l'chec qu'il avoit prouv.

[Note 179: Cette entreprise manque fut nomme la _Journe aux farines_;
et il fut ordonn que tous les ans on feroit une fte pour la clbrer.
Depuis la journe des barricades, c'toit la cinquime de ce genre que
l'on avoit institue  Paris.]

Cependant les intrigues se compliquoient, les vnements se pressoient,
et les difficults sembloient s'accrotre de jour en jour pour tous les
partis. Philippe II ne dissimuloit plus ses projets sur la couronne de
France[180]: il les manifesta mme hautement au prsident Jeannin que la
ligue avoit envoy vers lui pour solliciter de nouveaux secours; et
l'habilet du ngociateur fut de les avoir obtenus en lui laissant
croire qu'on les acceptoit  ce prix. Toutefois l'impression qu'il en
reut fut telle, qu' son retour il engagea Mayenne  faire sa paix avec
le roi, et que celui-ci fut branl. D'un autre ct Henri, au milieu de
ses conqutes, ne contenoit qu'avec peine cette portion de la noblesse
catholique qui, n'ayant point assez de zle religieux pour se tourner
contre lui, le servoit uniquement par intrt, et le tourmentoit
continuellement de ses demandes et de ses mutineries. Cependant le
cardinal Charles de Bourbon, fils de Louis, prince de Cond[181], pouss
par quelques seigneurs catholiques, mcontents des dlais continuels que
le roi apportoit  sa conversion, formoit en mme temps un tiers-parti
au moyen duquel il esproit se frayer la route du trne: les ligueurs
favorisoient son entreprise, qui ne manqua peut-tre que parce qu'un
heureux hasard la fit dcouvrir au roi avant qu'elle et clat[182];
et celui-ci, menac d'tre abandonn par les catholiques, s'il
persistoit dans son hrsie, voyoit, d'un autre ct, les calvinistes
dcids  ne plus le reconnotre pour chef s'il changeoit de religion.
Sur ces entrefaites, le jeune duc de Guise, renferm depuis la mort de
son pre dans le chteau de Tours, trouva le moyen de s'chapper, et de
pntrer dans la ville de Paris, o les ligueurs le reurent avec les
transports de la joie la plus vive, et comme un nouveau gage du succs
de leur entreprise. Cet vnement, dont le roi conut d'abord quelque
inquitude, lui fut plutt avantageux que nuisible, en ce qu'il donna un
chef de plus au parti de la ligue, et par consquent y accrut encore la
division. C'est ainsi que, de l'une et de l'autre part, la position
toit galement embarrassante; et si le roi ne se maintenoit contre les
cabales dont il toit entour que par une suite continuelle de
triomphes, Mayenne avoit  combattre des ennemis domestiques plus
dangereux encore, et n'avoit pas, comme son ennemi, les prestiges de la
victoire  leur opposer.

[Note 180: Il toit si mal instruit par ses ministres, et avoit des
ides si tranges sur l'tat des affaires en France, que, ne doutant
point que ce royaume ne ft avant peu de temps entirement  lui, il lui
chappoit  tous moments de dire, dans ses entretiens avec Jeannin, ma
ville de Paris, ma ville de Rouen, ma ville d'Orlans, et autres choses
semblables. (Dupleix, Histoire de Henri IV.)]

[Note 181: Celui qui avoit t tu  la bataille de Jarnac.]

[Note 182: Ce fut une lettre intercepte qui lui en donna connoissance.
Le cardinal de Bourbon toit alors  Tours. Le roi dissimula, et sous
prtexte de runir tous les membres de son conseil, envoya l'ordre  ce
prince de se rendre auprs de lui. Celui-ci, dont les mesures n'toient
pas encore entirement prises, n'osa pas dsobir. Henri, l'ayant en sa
puissance, prit ses prcautions pour qu'il ne lui chappt pas, et ne
donna pas d'autres suites  cette affaire.]

C'est ici qu'il faut remarquer  quel point tout s'enchane mutuellement
dans l'ordre politique et dans l'ordre religieux. En mme temps que, par
suite des maximes funestes dont toit imbu le clerg de France, le
pouvoir religieux y devenoit populaire et scandaleusement anarchique,
des dmagogues essayoient de s'emparer  leur tour du pouvoir temporel;
et ce que la Sorbonne avoit fait dans l'glise, les Seize prtendoient
le faire dans l'tat. C'toient l les vritables factieux de la ligue;
ce sont eux seuls que prsentent ses ennemis lorsqu'ils veulent en
mdire; et cependant, toute la suite des faits dmontre qu'ils toient
odieux et insupportables aux vritables ligueurs; et que, ds le
commencement, on n'avoit pas cess un seul instant de s'en mfier et de
les surveiller. Mayenne y russissoit tant qu'il toit  Paris: alors
l'autorit se concentroit en sa personne, et sa main ferme savoit les
intimider et les contenir. Ds que la guerre ou les ngociations le
foroient d'en sortir, ils revenoient  leurs licences accoutumes; et
la faction espagnole trouvoit en eux les instruments les plus actifs et
les plus ardents de ses intrigues et de ses machinations. Ils ne
pouvoient pardonner au duc de leur avoir t la plus grande part de leur
influence dans les affaires; et c'toit principalement pour se venger de
lui et pour dtruire son autorit qu'ils s'toient livrs aux agents de
l'Espagne, qu'ils toient entrs dans leur projet de faire donner la
couronne de France  l'infante et  celui des princes catholiques qui
seroit dsign pour l'pouser. La garnison espagnole que Mayenne avoit
fait entrer depuis peu dans Paris, leur toit alors d'un puissant
secours pour l'excution de semblables desseins; et ces trangers qui,
depuis, furent le dernier et le plus grand obstacle que le roi trouva
pour se rendre matre de sa capitale, toient ds-lors, pour le chef de
la ligue, de perfides et dangereux auxiliaires. Soutenus par cette
soldatesque, les Seize se montrrent encore plus audacieux et plus
entreprenants: ils tinrent des assembles particulires, o ils
dclamrent hautement contre la lenteur des oprations du
lieutenant-gnral. Ils osrent lui prsenter une requte, dans laquelle
ils lui demandoient formellement d'exclure du conseil des membres qui ne
leur sembloient ni assez habiles, ni assez affectionns  la
Sainte-Union. Enfin ils poussrent l'insolence jusqu' accuser le
parlement de ne pas faire justice des agents du Barnais lorsqu'ils
toient traduits devant son tribunal[183]. Traits avec hauteur par
Mayenne, qui leur enjoignit durement de se renfermer dans les limites
de leurs attributions, outrs contre la cour, qui, continuant  juger
suivant la justice et les lois, refusoit de se rendre l'instrument de
leurs fureurs, ils rsolurent, puisqu'ils toient encore impuissants
contre le duc, de tirer du moins une vengeance clatante du parlement.
Son prsident Brisson leur toit surtout odieux: ils jurrent sa mort;
et voici les manoeuvres qu'ils employrent pour revtir cet assassinat
d'une forme de justice, et lui donner, tant pour leur sret que pour
l'exemple, l'apparence d'un dcret du conseil de l'Union.

[Note 183: Cette accusation s'leva  l'occasion d'un procureur de la
ville nomm Brigard, que l'on accusoit d'tre d'intelligence avec le
roi. Il avoit t absous par le parlement, que prsidoit alors Brisson.
On a vu que quand le parlement s'toit dispers, aprs l'attentat de
Bussi-Leclerc, ce magistrat s'toit laiss mettre  la tte des membres
qui restrent  Paris: il continua de s'y conduire suivant les rgles
d'une exacte probit, ne souffrant pas que l'on procdt autrement que
selon les formes juridiques. C'est ce qui sauva Brigard, que Brisson
renvoya absous, parce qu'il ne le trouva pas suffisamment convaincu.]

Sous prtexte que les dlibrations ne pouvoient demeurer secrtes entre
un si grand nombre de personnes qui composoient l'assemble gnrale,
ils demandrent et obtinrent,  force de brigues et d'importunits, la
formation d'un comit de douze personnes, auquel on donna plein pouvoir
d'expdier les affaires les plus pressantes, sous la condition de
communiquer  l'assemble les rsolutions de quelque importance avant
leur excution. Ils trouvrent ensuite le moyen de composer ce comit
comme ils voulurent, c'est--dire des hommes les plus violents et les
plus dtermins de leur parti. On comptoit parmi ses membres,
Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille; Crom, conseiller au grand
conseil; Louchard, commissaire; Ameline, avocat; Emmonot, Cochery et
Anroux, capitaines de quartiers et chefs du complot. On conoit
qu'ainsi runis et matres d'une grande partie des affaires, ces douze
hommes durent acqurir une grande prpondrance dans l'assemble
gnrale. Tous les jours ils assembloient le conseil gnral de l'Union
et le fatiguoient de rapports, de dnonciations, et contre Mayenne et
contre le parlement; ils proposoient quelquefois des remontrances au
lieutenant-gnral: dans d'autres moments ils vouloient qu'on employt
les voies de fait contre la trahison; et dans ces alarmes continuelles,
qu'il toit si facile de rpandre au milieu d'un grand nombre d'hommes
assembls, il leur arrivoit souvent de prendre, comme par inspiration,
des rsolutions inattendues, le plus souvent inutiles et insignifiantes,
et auxquelles, dans ce dernier cas, les plus sages croyoient devoir
cder, dans la crainte de pire. Dans ces dcisions obtenues ainsi 
l'improviste, ils s'avisrent plusieurs fois de faire circuler au milieu
de l'assemble un papier blanc, sous prtexte qu'on n'avoit pas le temps
de rdiger la formule du dcret: ils y mettoient d'abord leur nom; leurs
affids signoient aprs eux, et l'exemple entranant ceux qui auroient
t disposs  rsister, tout le monde finissoit par signer.

Ils crivent alors sur une de ces feuilles, et au-dessus de ces
signatures, l'arrt de mort de Brisson, et y joignent celui de Claude
Larcher, conseiller au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au
Chtelet, qui leur toient galement odieux. Munis de cette pice,
Bussi, Louchard et Anroux, suivis de quelques satellites vont, le 15
novembre au matin, attendre le premier prsident sur le pont
Saint-Michel, o il falloit qu'il passt pour se rendre au palais; ils
se saisissent de lui et le font entrer au Petit-Chtelet. On le fait
aussitt monter  la chambre du conseil, o Cochery, Crom et plusieurs
autres toient assis comme exerant les fonctions de juges; Crom
procde aussitt  son interrogatoire; et pendant ce temps, Charlier,
qui se disoit lieutenant du grand prvt de l'Union, et le cur de
Saint-Cme, suivi de quelques archers, vont arrter, chacun de leur
ct, les sieurs Larcher et Tardif. Tous les trois furent condamns 
tre pendus: on excuta l'arrt dans la prison; et le lendemain leurs
corps furent exposs  une potence en place de Grve[184].

[Note 184: Plusieurs autres magistrats et officiers avoient t arrts
en mme temps; et peu s'en fallut qu'ils ne subissent le mme sort. Ils
se rachetrent  prix d'argent.]

Les Seize avoient espr soulever le peuple par ce spectacle, exciter
une meute et se rendre ainsi matres de la ville; leur esprance fut
trompe. Vainement leurs missaires circulrent au milieu de la foule,
se rpandant en injures et en calomnies contre les trois victimes: le
peuple demeura muet et ne fit aucun mouvement; mais ce fut alors que les
projets de ces factieux paroissant  dcouvert, les parlementaires et
les familles les plus considrables de Paris, qui jusqu'alors avoient
agi de concert avec eux, s'en sparrent sans retour. Justement alarms
pour eux-mmes, ils envoyrent courriers sur courriers  Mayenne, le
conjurant de venir  leur secours. La chose lui parut tellement grave
que, laissant l toute autre affaire, il partit de Laon, o il toit
alors, avec quelques troupes, marchant  grandes journes vers Paris; et
il toit dj  la porte Saint-Antoine, avant que les Seize, qui
savoient qu'il toit en chemin, eussent pu prendre toutes leurs mesures
pour l'empcher d'entrer dans la ville.

Ds qu'il y fut arriv, il convoqua une assemble  l'Htel-de-Ville, o
se trouvrent les principaux parmi les Seize, et un grand nombre de
magistrats et de bourgeois les plus considrables. Les premiers
essayrent de se justifier de l'excution qu'ils avoient faite, accusant
Brisson et les deux autres conseillers d'tre d'intelligence avec les
huguenots; les autres demandrent justice d'un tel attentat. Le duc, qui
n'toit pas sans inquitude sur les dispositions de la garnison, et qui
ne connoissoit pas encore celles du peuple, rpondit en termes vagues et
gnraux, qui firent croire que, s'il toit rsolu de prendre des
mesures pour que de semblables excs ne se renouvelassent pas, il
l'toit galement de ne point revenir sur le pass. On dit mme qu'en
sortant de l'assemble, il mena quelques-uns des Seize souper avec lui
au Louvre, et que le repas se passa avec toutes les apparences du
meilleur accord.

Mais ses ordres toient donns: pendant la nuit ses soldats s'emparrent
des postes les plus importants, et  quatre heures du matin, on alla
enlever dans leur lit Anroux, Emmonot et Ameline; ils furent conduits au
Louvre, o le bourreau les attendoit, et pendus sur-le-champ  une
solive de la salle basse; le commissaire Louchard, arrt quelques
moments aprs, arriva comme l'excution venoit d'tre acheve, et eut le
mme sort que ses trois compagnons. Cochery et Crom, les plus coupables
de tous, s'vadrent; et Bussi-Leclerc, qui s'toit renferm dans la
Bastille, se rendit sous la condition qu'il auroit la vie sauve, et la
permission de se retirer o bon lui sembleroit[185]. Il y eut amnistie
pour les autres; mais avec dfense, sous peine de la vie, de tenir
dsormais des assembles particulires. Cet acte de vigueur parut
abattre la puissance des Seize; mais ils n'en continurent pas moins de
correspondre secrtement avec la faction d'Espagne; et jusqu' la fin,
quoi que Mayenne pt faire, il y eut trois partis dans Paris, le sien,
celui des Seize et des Espagnols, le parti des royaux ou _politiques_.

[Note 185: Il alla se rfugier  Bruxelles, o il vcut misrablement,
ayant t oblig de se faire prvt de salle pour gagner sa vie.]

Cependant la France continuoit d'tre la proie des trangers. Tandis que
l'arme de la ligue se renforoit de soldats espagnols et italiens, le
roi, qui venoit de recevoir de l'Angleterre un secours considrable en
argent et quelques troupes auxiliaires, s'avanoit jusqu' Sdan pour
faire sa jonction avec une arme de retres et de lansquenets que ses
ngociations lui avoient fait obtenir des princes protestants
d'Allemagne. Se trouvant alors en mesure de tenter des entreprises plus
dcisives, il reprit la route de la Normandie, se prsenta devant sa
capitale et la fit sommer de se rendre. Il lui fut rpondu que tous les
habitants toient rsolus de s'ensevelir sous les ruines de leur ville,
plutt que de reconnotre pour roi de France un prince hrtique; et
alors commena le sige de Rouen, l'un des plus fameux de ces longues
guerres civiles, tant par la rsistance des assigs que par les grands
vnements dont il devint l'occasion.

On continuoit aussi de se battre avec acharnement dans un grand nombre
de provinces, dans le Poitou, o les ligueurs toient matres de
Poitiers; en Limousin, dans le Quercy, en Bretagne, dans le Boulonnois;
mais c'toit toujours en Provence et en Dauphin que se portoient les
plus grands coups. On a vu comment le duc de Savoie avoit trouv le
moyen de s'y introduire comme alli et protecteur du parti catholique:
depuis il avoit convoqu  Aix une assemble d'tats, o des mesures
avoient t prises pour mettre  sa disposition toutes les forces de la
province: plusieurs villes s'toient souleves en sa faveur; Marseille
lui avoit ouvert ses portes; et Lavalette, dont les troupes toient peu
nombreuses, n'avoit aucun moyen de lui rsister, lorsque Lesdigures
qu'il avoit appel  son secours, quittant Grenoble et accourant avec
une arme qu'il avoit accoutume  vaincre, fit changer la face des
choses. Le duc, battu de toutes parts, arrt tout court dans ses
projets de conqute, et perdant bientt par ses continuelles dfaites,
l'estime et la confiance qu'il avoit d'abord inspires aux Provenaux,
se vit dsormais dans l'impossibilit de rien entreprendre de
considrable. Tandis que ces choses se passoient dans le midi de la
France, le duc de Parme y rentroit par les frontires du nord, press
par Mayenne de venir l'aider  faire lever le sige de Rouen, qu'il
toit si important pour le parti catholique de ne pas laisser tomber au
pouvoir du roi. Mais avant de combattre, le gnral espagnol avoit
ordre de ngocier; et des confrences s'ouvrirent, dans lesquelles les
ngociateurs de Philippe II s'expliqurent enfin nettement sur le prix
que leur matre mettoit  son alliance et  ses secours, et demandrent
 la fois la convocation des tats gnraux et la couronne de France
pour l'infante. Ce fut encore le prsident Jeannin qui, de la part de la
ligue, fut charg de conduire ces confrences, et il ne s'en tira pas
avec moins d'habilet qu'il n'avoit dj fait de son ambassade,
promettant ce qu'il toit assur qu'on ne tiendroit pas, demandant des
choses qu'il savoit bien que l'Espagne toit hors d'tat d'accorder,
faisant natre des obstacles, entretenant avec soin les esprances, et
continuant toujours de ngocier, jusqu' ce qu'il ft devenu impossible
au duc de Parme de tarder plus long-temps  aller au secours de la ville
assige. C'est alors que commena cette fameuse campagne entre le roi
et le gnral espagnol, c'est--dire entre les deux plus habiles
capitaines de l'Europe, campagne galement remarquable et par leurs
fautes et par leurs belles manoeuvres. Henri se vit forc d'abandonner
le sige de Rouen; mais le duc de Parme, bless au sige de Caudebec, ne
sauva qu'avec peine son arme sur le point d'tre enveloppe par celle
de l'ennemi. Cette retraite, que l'on considre comme le chef-d'oeuvre,
de ce grand capitaine, fut aussi le dernier de ses exploits militaires:
il mourut dans les Pays-Bas, cette mme anne, des suites de sa
blessure, et lorsqu'il s'apprtoit  rentrer en France pour la troisime
fois.

Ainsi, en dernier rsultat, le roi toit encore sorti victorieux de
cette lutte prilleuse; tous les vnements de la guerre avoient
d'ailleurs prouv que Mayenne ne pouvoit seul se soutenir contre lui: et
cependant la victoire ne changeoit presque rien  sa situation, et son
royaume presque entier lui restoit toujours  conqurir. C'est ce que
l'on ne sauroit trop faire remarquer. Ds qu'il avoit triomph des
obstacles que lui prsentoient ses ennemis, des obstacles nouveaux,
souvent plus difficiles  surmonter, s'levoient contre lui au sein de
sa propre arme, et de la part de ceux-l mme qui l'avoient aid 
vaincre: c'est qu'au fond une grande partie de la noblesse catholique
qui s'toit attache  lui, ne l'ayant fait que sur cette esprance
qu'il n'avoit cess de lui donner de sa prochaine conversion, attendoit
de jour en jour avec plus d'impatience l'effet de ses promesses, et dans
cette attente, toit si loin de vouloir la destruction entire de la
ligue, que la plupart de ces gentilshommes toient rsolus de passer de
son ct, si ce prince tardoit encore  se convertir. Ces dispositions
dans lesquelles ils n'avoient pas cess d'tre un seul instant, et qui
se montrrent plus  dcouvert en cette circonstance que dans aucune
autre; et la mutinerie des soldats trangers qui refusent de passer la
Seine, parce qu'on ne pouvoit leur fournir l'argent qui leur avoit t
promis, le forcrent, ainsi qu'il avoit t dans la ncessit de le
faire aprs le sige de Paris,  congdier une partie de son arme et 
cantonner l'autre, ne gardant avec lui qu'un corps de neuf  dix mille
hommes, avec lequel il suivit et harcela le duc de Parme, jusqu' ce
qu'il et dpass les frontires de France.

Cependant les partis se divisoient et s'aigrissoient de jour en jour
davantage. Les intrigues des agents de l'Espagne tendoient de plus en
plus  enlever  Mayenne toute son influence; ils lui opposoient son
neveu, le duc de Guise: l'ambition de ce jeune prince toit excite par
l'esprance qu'ils lui donnoient de lui faire pouser l'infante, ds
qu'ils seroient parvenus  la faire couronner reine de France; et les
choses furent pousses si loin que le chef de la ligue parut, pour la
premire fois peut-tre, vritablement dispos  traiter avec le roi.
Villeroy fut encore l'agent de cette ngociation, dans laquelle Mayenne
demanda sans doute de grands avantages pour lui et pour sa famille, mais
o il insista avant toutes choses sur le point essentiel de la
conversion de Henri[186], dclarant en mme temps sa ferme rsolution de
ne rien terminer sans le consentement du pape, et sans le concours des
principaux chefs de son parti, qu'il promettoit d'assembler  cet effet
et trs-incessamment[187]. Tout fut conduit si habilement de sa part
dans ces confrences, que le secret en ayant bientt transpir, il ne
craignit point de les avouer hautement, rptant ce qu'il avoit dit au
roi, qu'il ne traiteroit point sans l'assentiment de ses allis, et
ajoutant qu'il n'auroit jamais d'autre rgle de sa conduite que son
honneur, l'utilit publique et le bien du royaume. De nombreux incidents
ralentirent la marche de cette ngociation, mais ne la rompirent point
entirement: nous y reviendrons bientt.

[Note 186: Qu'on suive avec attention le cours de tant d'vnements si
varis que produit cette guerre, de tant d'intrts et de passions qui
naissent de ces vnements, tout vient aboutir l, et sans cesse et sans
aucune restriction. Il faut un roi catholique  la France, parce que la
France est, avant toutes choses, catholique; qu'avant d'appartenir  un
homme, quels que soient les droits qu'il tienne de sa race, quelque
grandes d'ailleurs que soient ses qualits, elle appartient  Dieu.
Certes, c'est l, quoi qu'on en puisse dire, une poque honorable pour
une nation; et  moins qu'on ne nous prouve que les nations ne doivent
point avoir de conscience, nous continuerons d'approuver et le principe
de la ligue et la plupart de ses rsultats.]

[Note 187: Il ne vouloit pas mme exclure les ministres d'Espagne de
cette assemble; mais il se faisoit fort d'y faire rejeter les
prtentions de l'infante d'Espagne.]

Cette dmarche du chef de la ligue tant devenue publique, la faction
espagnole n'en fut que plus active  marcher vers le but qu'elle vouloit
atteindre. On a vu comment elle toit parvenue  faire des Seize, hommes
violents ou grossiers et chez qui le zle religieux n'toit que du
fanatisme, de serviles instruments de sa politique adroite et
intresse. Ceux-ci avoient t fort abattus par la catastrophe tragique
de leurs principaux chefs: profitant du premier moment de leur
consternation, les habitants les plus considrables de la ville, dont
les uns toient disposs  reconnotre le roi au moment mme o il
dclareroit son abjuration, dont les autres, que nous avons si souvent
dsigns sous le nom de _politiques_, lui toient dvous uniquement par
ambition et par intrt, et l'auroient accept sans aucune condition,
s'toient runis pour abattre une tyrannie qui les menaoit tous
galement; et ils toient venus  bout de deux choses d'une grande
importance, la premire, d'exclure la plupart des Seize des
magistratures municipales qui se confroient par voie d'lection, la
seconde de faire rendre aux colonels de quartiers le droit, usurp ds
le commencement des troubles par ces factieux, de commander chacun dans
la division de la ville  laquelle toient attaches leurs compagnies.
Or, parmi ces colonels, il y en avoit treize qui toient ennemis jurs
des Seize, non moins ennemis de la faction espagnole, et bien rsolus 
ne point souffrir qu'elle introduist dans Paris de nouvelles troupes de
sa nation. Ces mesures avoient fort affoibli sans doute le parti de
leurs adversaires; mais ceux-ci ne laissoient pas que d'tre encore
redoutables, et  cause de cette garnison trangre sur laquelle ils
pouvoient compter de mme qu'elle comptoit sur eux, et par l'influence
qu'ils continuoient d'exercer sur la populace. Les deux partis toient
donc comme en prsence, au milieu de Paris. Il toit quelquefois 
craindre qu'ils n'en vinssent aux mains, et c'est ce que l'on vouloit
surtout viter.

Mayenne tenta de les concilier, mais vainement; et les confrences qui
se tinrent  ce sujet n'eurent aucun rsultat, parce que les Seize
exigeoient, pour premire condition, que l'on ajoutt  l'ancien serment
de la ligue, que jamais on ne traiteroit avec le roi de Navarre et avec
ses adhrents. Cependant ce qui fit voir qu'ils toient en effet les
plus foibles, c'est que, n'ayant pu dominer dans les assembles, ce fut
avec aussi peu de succs qu'ils essayrent de remettre en scne leurs
prdicateurs qui recommencrent  dclamer dans les chaires, et leurs
docteurs (car leurs partisans toient encore les plus nombreux dans la
Sorbonne) qui prsentrent au duc un mmoire, afin qu'il renouvelt les
dfenses dj faites de jamais reconnotre un roi hrtique et
excommuni. Les sermons produisirent peu d'effet, et le mmoire n'obtint
qu'une rponse vague et peu satisfaisante.

Tel toit alors l'tat de Paris; et des divisions semblables clatrent
en mme temps dans plusieurs autres villes de la ligue, o elles
affoiblirent, de mme que dans la capitale, le parti dvou aux
Espagnols, empchrent ceux-ci d'y devenir matres, ainsi qu'ils en
avoient partout le projet, et furent, par cette raison,
trs-avantageuses au roi.

Pendant le cours de cette anne, son arme et celle du duc de Mayenne
avoient opr plusieurs mouvements dans la Normandie, principal thtre
de la guerre, mouvements dont le but toit, d'un ct, de serrer de plus
prs la ville de Rouen par la prise des places environnantes; de
l'autre, de conserver libres les approches de cette ville en dgageant
les places assiges. Ces oprations militaires ne produisirent rien de
dcisif. En Bretagne le duc de Mercoeur eut un avantage signal contre
les troupes royales commandes par le prince de Conti, ce qui ranima le
parti de la ligue dans le Maine et dans l'Anjou, o il commenoit 
s'affoiblir; mais les affaires du roi en souffrirent peu, parce que,
malgr les succs qu'il avoit obtenus, ce duc ayant fini par
s'apercevoir que le roi d'Espagne ne l'aidoit en apparence  s'emparer
de cette province, que pour l'en dpouiller  son tour, ne profita pas
de ses avantages autant qu'il l'auroit fait, s'il n'avoit point eu un
semblable auxiliaire. Du reste, le roi avoit lieu d'tre satisfait de ce
qui se passoit dans le midi: en Languedoc, l'arme du duc de Joyeuse qui
y commandoit pour la ligue, avoit t entirement dtruite par les
troupes royales[188]; en Provence, il y avoit eu quelque dsordre parmi
les royalistes, et la mort du gouverneur de la province, Lavalette[189],
en avoit t la cause; mais ce dsordre ne dura qu'un moment:
Lesdigures accourut une seconde fois  leur secours, et la terreur de
son nom suffit pour rtablir les affaires. Le duc de Savoie, contre qui
la ville d'Arles venoit de se soulever, commenant alors  dsesprer de
russir dans ce qu'il avoit entrepris, se retira  Nice pour y attendre
les vnements; et sans la diversion que le duc de Nemours, qui
gouvernoit alors le Lyonnois, opra dans le Dauphin, diversion qui
fora Lesdigures  abandonner tout pour revenir dfendre son
gouvernement, il est probable que la Provence entire et t conquise
dans cette campagne, au nom du roi, par cet heureux et vaillant
capitaine. D'pernon, que Henri avoit t en quelque sorte forc d'en
nommer gouverneur  la place de son frre[190], y arriva sur ces
entrefaites et sut soutenir la prpondrance que le parti royaliste
venoit d'y acqurir. Mais ce qui acheva de la consolider, ce fut le
projet hardi que conut Lesdigures et qu'il excuta avec son habilet
et son bonheur accoutums, de porter la guerre dans le Pimont, et de
forcer le duc de Savoie, qui n'avoit pas encore entirement abandonn
ses rves de conqute sur la France,  repasser les Alpes pour venir
dfendre ses propres tats.

[Note 188: Il y perdit la vie, s'tant noy dans la droute, en voulant
passer le Tarn  la nage. C'est alors que son frre, Ange de Joyeuse,
quitta l'habit de capucin, et d'aprs une dispense qu'il reut du pape,
reprit le casque, la cuirasse, et succda au titre de duc de Joyeuse.]

[Note 189: Il fut tu au sige de la petite ville de Roquebrune.]

[Note 190: Il n'avoit point encore oubli le mauvais service que ce
seigneur lui avoit rendu, en quittant l'arme immdiatement aprs la
mort du feu roi, et ne croyoit pas d'ailleurs pouvoir entirement
compter sur lui. Mais ayant appris que les capitaines gascons de l'arme
de Provence disoient hautement que si on le leur refusoit, ils se
rangeroient au parti de la ligue, et livreroient leurs places au duc de
Savoie, ce fut une ncessit pour lui de le nommer.]

(1593) Tel toit l'tat des choses, lorsque les tats de la ligue
s'ouvrirent  Paris. Ils le furent d'aprs une bulle du pape qui
ordonnoit de les assembler pour l'lection d'un roi catholique. C'toit
 la dcision suprme de cette assemble que les ngociateurs de
Mayenne avoient sans cesse renvoy ceux de l'Espagne, sur le principal
objet des demandes de leur souverain; tous les partis la dsiroient,
parce qu'ils esproient tous sortir, par ce moyen, de la situation
fatigante et prcaire dans laquelle ils toient depuis si long-temps;
tous comptoient y gagner quelque chose: le roi seul pouvoit y perdre,
puisque tous ces intrts, si opposs entre eux, toient en effet runis
contre lui; aussi cette assemble attira-t-elle toute son attention.

Ce fut dans cette circonstance dcisive que l'on put voir plus 
dcouvert tous ces intrts purement humains qui s'toient
successivement mls  ce grand intrt religieux dont la ligue avoit
d'abord paru uniquement anime. La couronne de France tant, depuis la
mort de Henri III, considre comme vacante, le malheur des temps avoit
fait qu'elle avoit pu devenir, dans un trs-court espace de temps,
l'objet des voeux et des esprances d'un trs-grand nombre. Parmi tant
de concurrents, il n'toit presque pas un prince de la maison de
Lorraine qui n'et un moment rv qu'il ne lui toit pas impossible de
devenir roi de la premire monarchie de l'Europe; et s'ils s'toient vus
forcs ensuite d'y renoncer, chacun d'eux vouloit du moins conserver son
gouvernement, et quelques-uns d'eux aspiroient mme  s'y faire des
souverainets. Le duc de Nemours fut un des derniers  renoncer  ces
brillantes illusions du pouvoir suprme; et il ne craignit pas de faire
 ce sujet auprs de Mayenne, son frre utrin, quelques tentatives qui
furent repousses. Restoit le jeune duc de Guise, le seul qui et
quelques chances de succs, le parti catholique continuant de reporter
sur lui une partie de l'affection qu'il avoit eue pour son pre, et la
faction espagnole tant dispose  le soutenir, si, pour prix de son
lection, il consentoit  pouser l'infante. Point de doute qu'il et
t roi, si Mayenne l'et voulu; mais ce chef de la ligue, ne pouvant
lui-mme s'emparer de ce trne tant envi et tant disput[191], parce
que cette mme faction qui y portoit son neveu, se seroit leve contre
lui, ne pardonnoit point  celui-ci de s'tre ainsi alli  ses ennemis,
d'avoir essay de le renverser pour se mettre  sa place, et employoit
pour traverser son dessein tout ce qu'il avoit d'influence et
d'activit. Ainsi donc, ne voulant point nommer un roi de France dans sa
famille, tant dans l'impossibilit de se faire roi lui-mme, rsolu en
outre  ne pas souffrir que cette belle couronne devint la proie d'une
famille trangre, on ne peut supposer qu'il et maintenant d'autres
desseins que de finir la guerre par un arrangement avec Henri, si ce
prince consentait  faire lui-mme ce qui seul pouvoit le rendre
possible; mais il est probable aussi qu'il vouloit rendre cet
arrangement assez difficile pour pouvoir en dicter les conditions. Telle
toit sans doute sa politique, et pour en assurer le succs, il commena
 agir, comme s'il et t plus que jamais oppos  ce dessein.

[Note 191: Il ne le pouvoit sans le concours des Espagnols; et il toit
vident que ceux-ci le lui auroient refus, puisque tant mari, il n'y
avoit aucun moyen pour lui d'pouser l'infante.]

Ce fut au point que, quelques jours avant l'ouverture des tats, il
avoit publi une dclaration par laquelle il invitoit tous les
catholiques qui suivoient encore le parti du roi de Navarre, 
abandonner enfin un prince hrtique qui les avoit long-temps abuss de
la fausse esprance de sa conversion, et  se runir  lui et aux tats
pour l'lection d'un roi catholique comme eux,  qui seul il pouvoit
appartenir de rendre la tranquillit au royaume et de leur donner des
srets pour la religion, les rendant responsables, s'ils refusoient, de
tous les malheurs qui pouvoient suivre un tel refus. Ceci fut saisi
avec beaucoup d'habilet par le conseil de Henri; et aussitt les
princes, prlats, officiers de la couronne, et principaux seigneurs,
tant conseillers du roi que autres tant auprs de Sa Majest parlant
_en leur propre nom_, firent savoir au duc de Mayenne qu'ils
acceptoient la proposition qui leur toit faite de confrer avec les
catholiques-ligueurs sur ces deux points importants, et l'invitrent 
leur indiquer un lieu convenable entre Paris et Saint-Denis o se
runiroient des dputs envoys par les deux partis, afin d'y dlibrer
ensemble sur les moyens de parvenir  une fin si dsirable.

Cette lettre, apporte  Paris par un trompette et rendue publique, deux
jours aprs l'ouverture des tats, y jeta un grand trouble dans les
esprits. Mayenne, que cet incident embarrassoit en ce moment plus
qu'aucun autre, diffra de rpondre au message du roi, jusqu' ce qu'il
et confr avec le nouvel ambassadeur d'Espagne, le comte de Feria, qui
venoit d'entrer en France avec l'arme des Pays-Bas commande par le
comte Charles de Mansfeld[192]. Le chef de la ligue alla donc le trouver
 Soissons: l'entrevue qu'ils eurent ensemble fut trs-vive:
l'ambassadeur espagnol y voulant traiter les choses avec hauteur[193],
Mayenne parla encore plus haut que lui, et n'eut pas de peine  lui
dmontrer que c'toit une grande illusion de croire que, dans la
position o il toit en France, le roi d'Espagne y pt excuter, sans sa
coopration, les desseins qu'il avoit forms sur ce royaume. Toutefois
ils ne se quittrent point sans une apparente rconciliation, le plan
que suivoit le duc voulant qu'il ne se brouillt point entirement avec
la faction trangre, afin d'inquiter le roi sur ses propres
dispositions; tandis qu'au mme instant il crivoit secrtement  ses
agents  Paris qu'ils se htassent de faire accepter par les tats la
confrence qu'avoient propose les catholiques royalistes, mesure qui
devoit, d'un autre ct, jeter de l'inquitude parmi les partisans de
l'Espagne: c'est ainsi qu'il esproit se rendre matre des traits qu'il
seroit dans le cas de faire avec l'un ou l'autre parti, et que mlant
dsormais  l'intrt public ses propres intrts, il changeoit, d'un
moment  l'autre, de manire d'agir et de rsolution.

[Note 192: Le duc de Parme venoit de mourir; et cette mort fut
l'vnement le plus fcheux qui pouvoit arriver au roi d'Espagne pour le
succs de ses desseins sur la France. Les troupes se dsorganisrent,
l'autorit du gouverneur qui lui succda fut long-temps conteste par
les grands; et cela arriva dans le moment o il et t ncessaire de
frapper les coups les plus dcisifs.]

[Note 193: La premire chose que proposa le comte de Feria fut
l'abolition de la loi salique, afin de dtruire le seul obstacle qui,
selon lui, pouvoit s'opposer  l'lection de l'infante Isabelle, comme
reine de France. Dans toute cette confrence, il fit voir combien son
matre et lui toient ignorants de la situation des choses en France,
s'tant persuads qu'ils pouvoient tout emporter avec une poigne
d'hommes et presque sans argent.]

Immdiatement aprs cette entrevue, l'arme espagnole, qui venoit de
s'emparer de Noyon et de plusieurs autres places, au lieu de
s'approcher de Paris, fit un mouvement rtrograde vers les frontires,
mouvement qui s'opra d'un commun accord entre le duc et l'ambassadeur,
mais dans des vues fort diffrentes: Mayenne ne se soucioit pas que,
pendant la tenue des tats, cette arme vnt camper dans le voisinage de
la capitale, de peur que les partisans de l'Espagne ne s'en
prvalussent; le comte de Feria, en diffrant ainsi de faire le sige de
Saint-Denis et de lever le blocus de Paris (car, le roi, de retour
depuis peu avec une partie de son arme dans les environs de Paris, en
avoit de nouveau bouch toutes les avenues, soit en s'emparant des
villes circonvoisines, soit en occupant les grands chemins, et en
interceptant le cours des rivires), se persuadoit que les habitants de
cette ville, fatigus de la disette dont ils prouvoient de jour en jour
davantage les incommodits, forceroient les tats  faire enfin cette
lection qui devoit tre le signal de leur dlivrance.

Ds l'ouverture de cette assemble, l'indcision des chefs et
l'opposition de leurs vues s'toit fait remarquer, quoique tous
affectassent de n'avoir qu'une mme pense, le dsir de mettre fin aux
troubles qui dsoloient la France. Dans la dclaration dont nous avons
dj parl, Mayenne avoit fait entendre ce qui avoit t dit tant de
fois, que l'hrsie du roi de Navarre toit le seul obstacle qui pt
l'empcher d'tre reconnu pour roi de France: ds la seconde sance, les
agents espagnols, soutenus par le lgat[194], voulurent faire tablir en
principe qu'un hrtique _relaps_ ne pouvoit prtendre au trne, et
devoit tre rejet, quand bien mme il viendroit  se convertir. Ils n'y
russirent point. L'absence du duc fit ensuite languir les
dlibrations; et quelques sances de peu d'importance qui se tinrent
pendant cet intervalle, ne servirent qu' faire clater l'aigreur et
l'animosit qui existoient entre les diverses factions. Le dsordre et
la confusion s'accrurent donc encore, lorsque l'archevque de Lyon et le
prsident Jeannin, d'aprs les instructions qu'ils avoient reues de
Mayenne, y proposrent de fixer enfin un jour  la confrence depuis si
long-temps attendue par les catholiques royalistes. Ce fut vainement que
la faction espagnole s'y opposa avec une violence qu'elle n'avoit point
encore montre jusqu'alors: il toit si juste d'accepter ce que l'on
avoit soi-mme propos; un procd contraire et t si
draisonnable[195], et il en pouvoit rsulter des impressions si
dfavorables sur l'esprit du peuple que touchoient peu les intrts
particuliers et les passions ambitieuses de ses chefs, qu'enfin, aprs
deux mois de contestations, de messages et de pourparlers, cette
confrence fut indique pour le 21 avril, au village de Surne.
Toutefois, pour ne pas blesser les Espagnols, il fut statu que durant
la confrence, on n'auroit aucun commerce direct ou indirect avec le roi
de Navarre, ni avec quelque autre hrtique que ce ft; et qu'on ne
traiteroit qu'avec les catholiques du parti contraire.

[Note 194: Le lgat ne prsentoit ici que sa propre opinion, comme
partisan des Espagnols, et non point celle de sa cour: car l'archevque
de Lyon lui ferma la bouche sur ce sujet, en lui disant qu'on avoit
remis  la prudence du pape le choix des moyens propres  rendre la
tranquillit  la France, et que l'on ignoroit encore _quelles toient
ses intentions_.]

[Note 195: La crainte de passer  la cour de Rome pour tre entirement
dvou  la faction espagnole, et pour s'tre fait un homme de parti,
dtermina le lgat  y donner son consentement; et c'est ainsi que nous
le verrons agir jusqu' la fin, prouvant par toute sa conduite qu'il
n'avoit reu de sa cour d'autres instructions que celles qui
concernoient en gnral l'intrt de la religion.]

Il toit manifeste que les destines de Henri dpendoient du rsultat de
cette confrence; et qu'elle n'en pouvoit avoir aucun qui ne lui ft
contraire,  moins qu'il ne se dclart enfin sur cette conversion si
long-temps et si impatiemment attendue. S'il tardoit encore, il toit 
craindre que les catholiques de son parti, se lassant de ces dlais
continuels, ne l'abandonnassent enfin tout--fait, comme ils l'en
avoient tant de fois menac, ou pour se rallier au nouveau roi que l'on
toit sur le point d'lire, ou pour ranimer ce _tiers parti_ qu'il avoit
essay d'touffer ds sa naissance[196], et dont la pense commenoit 
renatre dans beaucoup d'esprits. Les dputs que l'on avoit choisis
pour cette confrence sentirent que tout toit perdu pour ce prince,
s'ils ne pouvoient donner  ce sujet des paroles positives, et ne
voulurent point la commencer, sans s'en tre expliqus trs-nettement
avec lui. Leur joie fut grande, lorsqu'ils apprirent de la bouche mme
de Henri, qu'il toit prt  leur donner  cet gard toute satisfaction;
qu'il y pensoit depuis long-temps; que depuis long-temps il toit
convaincu; et que s'il avoit diffr jusqu' ce moment  faire
publiquement connotre son retour  la religion, il l'avoit fait par des
raisons de politique et de convenances qu'il se plut  leur
dvelopper[197]. Forts de cette dclaration, les dputs royalistes
eurent l'adresse, ds les premires confrences, de rduire les
contestations  ce point unique de la conversion du roi; et le 16 mai
suivant, l'archevque de Bourges, portant la parole dans l'assemble au
nom des seigneurs royalistes, prsenta aux dputs de la ligue une
dclaration de ce prince, par laquelle il leur signifioit lui-mme qu'il
ne vouloit plus apporter aucun dlai  sa conversion; et cette
conversion fut,  l'instant mme, prsente comme base d'un
accommodement, lequel deviendroit nul, si elle n'toit consomme dans un
temps prescrit. Pour y parvenir, ils proposoient une trve gnrale de
trois mois.

[Note 196: _Voyez_ pag. 370.]

[Note 197: Il leur dit, entre autres choses, que, quand bien mme il se
seroit fait catholique immdiatement aprs la mort de Henri III, son
changement de religion n'et point donn la paix  l'tat; que les
huguenots l'auroient abandonn pour chercher un autre chef; que les
forces de la ligue toient alors trop grandes, pour qu'il pt se
soutenir contre elles sans leur assistance; que le parti catholique
n'et point fait la paix, malgr sa conversion, parce qu'il toit alors
trop anim  la guerre, etc. Toutes ces raisons peuvent parotre
foibles; on y voit que Henri ne supposoit que des motifs politiques aux
ligueurs, ce que tant d'autres ont suppos de mme aprs lui; et
cependant la suite des vnements a prouv et prouvera jusqu' la fin
que les motifs religieux toient les plus puissants.]

C'est ici que tout prend un nouveau caractre, et que l'on peut mieux
connotre ce qu'il y avoit de juste et de salutaire dans la ligue, par
ce qu'elle offrit ds ce moment, et sous certains rapports, d'injuste et
de passionn. Le trouble et l'embarras de ses chefs furent grands,
lorsque leurs dputs leur apportrent une semblable nouvelle; mais 
peine eut-elle t rpandue dans le peuple et parmi ce grand nombre de
catholiques, qui n'avoient point d'autre intrt que d'tre gouverns
par un roi de leur religion, que leurs dispositions changrent ds ce
moment. C'est alors que les intrts particuliers qui animoient ces
chefs se manifestrent plus ouvertement; et que ces ligueurs de bonne
foi, qui jusque l les avoient aveuglment suivis, commencrent  s'en
dtacher.

Il est vrai de dire toutefois que les difficults que prsentoient les
dputs de la ligue, contre l'admission subite de cette proposition,
toient fondes et pouvoient tre difficilement combattues. Qui leur
assuroit que ce retour toit sincre, lorsque le roi l'avoit diffr
jusqu' ce moment critique, o tout toit videmment perdu pour lui,
s'il le diffroit davantage; et lorsque, dans ce moment mme, il
favorisoit des tablissements destins  rpandre dans tout le royaume
le poison de l'hrsie?[198] Ils refusrent donc de rpondre  la
proposition des dputs royalistes, avant que les tats en eussent
dlibr; et c'est alors que cette proposition, apporte au sein de
cette assemble, y excita des divisions nouvelles, et y fit natre une
plus grande confusion. Les Espagnols et leurs partisans vouloient que
l'on rompt sur-le-champ les confrences; les autres jugrent que la
chose seroit aussi par trop odieuse, et le lgat lui-mme, choqu d'un
tel emportement se rangea de leur avis. Toutefois il fut dcid que
l'absolution du pape toit une condition ncessaire, sans laquelle il
toit impossible que Henri de Navarre ft jamais reconnu roi de France,
quand bien mme il reviendroit  la foi catholique.

[Note 198: Henri venoit d'assigner une somme considrable pour
l'entretien des collges o la jeunesse calviniste faisoit ses tudes,
et pour celui des ministres qui les dirigeoient.]

Les confrences suspendues  Surne, se rouvrirent alors le 5 juin
suivant,  la Roquette, dans le faubourg Saint-Martin; et cette rponse
des tats y fut porte. Les dputs royalistes la rejetrent, parce
qu'ils crurent y voir reproduire cette ancienne prtention que l'on
attribuoit aux papes de disposer _arbitrairement_ des couronnes,
prtention, il ne faut point se lasser de le redire, qu'ils n'eurent
jamais, qui et t absurde dans son principe, impossible dans son
excution; mais que les prjugs _gallicans_ auxquels tant d'esprits
toient si opinitrement attachs, faisoient voir dans toute espce
d'influence lgitime que vouloit exercer la puissance spirituelle sur la
puissance temporelle, tablissant en principe que celle-ci devoit tre,
et sous tous les rapports, entirement indpendante de l'autre. Les
liberts gallicanes furent donc mises encore une fois en avant pour
repousser l'intervention du pape dans tout ce qui touchoit au droit de
succession au trne, de capacit ou d'incapacit  le possder; il en
rsulta que les confrences furent de nouveau suspendues, sans que l'on
et rien arrt au sujet de la trve propose, incident qui fit cesser
aussi la suspension d'armes qu'elles avoient un moment opre entre les
deux partis.

Les ligueurs en avoient profit pour faire entrer des vivres dans Paris;
les Espagnols auroient dsir la prolonger pour avoir le temps de faire
approcher leur arme de cette capitale, afin d'appuyer par la force des
armes la rsolution dcisive qu'ils vouloient enfin obtenir des tats.
Henri, qui pntra leur dessein, n'en mit que plus d'activit dans ses
oprations; et tandis que les factions s'agitoient de nouveau au sein de
cette assemble il fit investir la ville de Dreux, dont la prise, en de
telles circonstances, pouvoit avoir pour lui les plus grandes
consquences.

Tandis que le roi pressoit ce sige avec sa vigueur accoutume, les
ministres espagnols, sentant qu'ils n'avoient plus eux-mmes un seul
moment  perdre, se montrrent tout--fait  dcouvert et demandrent
hautement la couronne de France pour leur infante; mais ils virent leur
demande rejete aussitt, mme par les plus dtermins ligueurs, qui,
tout en contestant au roi de Navarre et  cause de son hrsie, le droit
qu'il avoit de succder au trne, ne vouloient pas cependant que l'on
toucht aux constitutions de l'tat, et  la loi salique qui en est le
principe fondamental. Ils essayrent, avec aussi peu de succs, de faire
asseoir sur le trne leur jeune princesse en proposant de lui faire
pouser un archiduc: personne ne voulut consentir  faire de la France
une province de l'Autriche. Dconcerts de ces rsistances, ils se
rduisirent enfin  proposer son mariage avec un prince franais, qui
partageroit avec elle le pouvoir souverain, comprenant sous ce titre les
princes lorrains, et faisant entendre au cardinal de Lorraine et au duc
de Guise, que ce choix les regarderoit exclusivement. Plusieurs furent
pris  cette amorce; et l'on sembla ne plus disputer avec eux que sur la
forme, les ministres espagnols voulant que l'lection se ft avant le
mariage, les tats demandant que le mariage se ft d'abord, et qu'on ne
procdt qu'aprs  l'lection.

Cette ngociation jeta de vives alarmes dans le conseil du roi; et les
dputs royalistes qui, depuis la deuxime suspension des confrences,
toient toujours demeurs  Saint-Denis, commenoient  prendre des
mesures pour la djouer, lorsqu'un vnement auquel on toit loin de
s'attendre, vint ranimer leurs esprances et jeter de nouveau le trouble
au milieu des partis. Le parlement qui conservoit encore les anciennes
traditions monarchiques de la France, alors qu'il en altroit de jour
en jour davantage les traditions religieuses, indign des prtentions
insolentes de la faction trangre, s'assemble tout  coup, dlibre, et
donne, le 28 juin, cet arrt fameux par lequel il enjoint  Jean
Lematre, prsident, accompagn d'un nombre suffisant de conseillers, de
se retirer par devers le lieutenant-gnral de la couronne, et l, en
prsence des princes et seigneurs assembls pour cet effet, de lui
recommander qu'en vertu de l'autorit suprme dont il est revtu, il ait
 prendre les mesures les plus sres, afin que, sous prtexte de
religion, on ne mette pas une maison trangre sur le trne de nos rois,
et qu'il ne soit fait aucun trait, pacte ou convention tendant 
transfrer la couronne  quelque prince ou princesse d'une autre nation,
dclarant au surplus lesdits traits, si aucuns ont t faits, nuls,
contraires  la loi salique et aux autres lois fondamentales du
royaume.

Ces remontrances surprirent le duc de Mayenne: il se plaignit d'abord
d'une dmarche qu'il traita d'attentatoire  son autorit; le prsident
Lematre lui rpondit avec dignit, avec fermet; et le chef de la
ligue, qui peut-tre n'toit point fch de voir s'lever un nouvel
obstacle aux projets des Espagnols, finit par s'adoucir, et parut mme
entrer dans les raisons que lui donna ce magistrat. Ceux-ci, que cet
arrt avoit fort troubls, faisoient alors tous leurs efforts pour
faire rejeter la trve que les dputs royalistes offroient de nouveau,
et que la plus grande partie des Parisiens, et particulirement dans le
peuple et dans l'ordre de la noblesse, toit d'avis que l'on acceptt.
Ce fut alors qu'abandonnant ces prtentions hautaines qui d'abord
avoient choqu tous les esprits, ils dclarrent positivement que
l'intention de leur matre toit que le duc de Guise poust l'infante
et ft dclar roi par l'effet de ce mariage, pourvu que, sans diffrer
davantage, on procdt  son lection.

Ce nom de Guise rveilla  l'instant mme dans le peuple de Paris ces
anciennes affections que rien n'avoit pu effacer: ce qu'il venoit de
recevoir d'impressions favorables  la cause du roi, n'toit point
encore assez fort pour les contrebalancer; et cette proposition nouvelle
en fut reue avec des transports de joie qui allumrent dans l'me de
Mayenne plus de ressentiment qu'il n'en avoit encore prouv contre les
Espagnols. L'ide de voir son neveu devenir son matre lui toit
insupportable; et dans les premiers moments de son dpit, il pensa,
dit-on,  faire renatre le parti qui, un moment, avoit port au trne
le cardinal de Bourbon. Abandonnant ensuite ce dessein qui n'offroit que
peu de chances de succs, ce fut en face de ses adversaires et dans le
sein mme des tats, qu'il combattit ce dernier projet, leur prouvant
qu'ils n'toient ni autoriss  le proposer, ni en mesure de
l'excuter[199]. Les politiques l'y aidrent de tous leurs efforts; et
il eut ensuite assez d'adresse pour en dgoter son neveu que l'clat
d'une couronne avoit d'abord bloui, et  qui il sut montrer tous les
prils d'une semblable entreprise. Les Seize se dchanrent contre lui;
il mprisa leur rage impuissante; quelques prdicateurs tentrent, dans
leurs sermons, de soulever les esprits: il les rduisit au silence en
les menaant de les faire jeter dans la rivire; les Espagnols ayant
alors essay de le regagner pour l'empcher du moins d'accepter la trve
propose, ce fut une raison pour le dterminer  la conclure au plus
tt. Enfin le lgat lui-mme, instruit par les lettres de Rome que le
pape commenoit  couter avec bienveillance ceux qui ngocioient auprs
de lui au nom du roi, cessa de s'opposer  cette trve  laquelle les
ministres d'Espagne se virent alors forcs eux-mmes de consentir. Des
commissaires furent nomms de part et d'autre pour en rgler les
conditions.

[Note 199: La vrit est que les Espagnols n'avoient ni assez de
troupes, ni assez d'argent pour se faire un parti prpondrant dans la
ligue, et excuter les grands desseins qu'ils s'toient proposs.
Philippe II, dans toute cette guerre, ne prit que des fausses mesures,
parce qu'il ne reut jamais sur le vritable tat des choses que de faux
renseignements. C'est  quoi sont exposs les princes qui prtendent
conduire,  l'extrieur, de grandes affaires, sans sortir de leur
cabinet.]

Cependant Henri htoit de toutes ses forces le moment de son abjuration.
Une assemble d'vques et de thologiens qu'il avoit convoque 
Mantes, l'ayant trouv suffisamment instruit, jugea qu'elle pouvoit
recevoir cette abjuration, sous la condition qu'il enverroit une
dputation au pape pour lui demander l'absolution. Le roi y consentit;
et voulant donner  sa rconciliation avec l'glise tout l'clat qu'il
toit ncessaire qu'elle et en de telles circonstances, il se
transporta  Saint-Denis accompagn de ce cortge de prlats et de
docteurs; et c'est l qu'elle se fit avec une pompe et une magnificence
vraiment royale. Malgr une protestation nouvelle du lgat, accompagne
de menaces d'excommunication contre tous ceux qui assisteroient  cette
solennit[200], malgr les dfenses que fit Mayenne de sortir de la
ville, une foule de Parisiens chappant aux gardes qu'il avoit mis aux
portes de la ville, ou franchissant les remparts, courut  Saint-Denis,
et mla ses actions de grce et ses cris de joie  ceux des royalistes.
Encore un coup le peuple franais ne vouloit qu'un roi catholique.

[Note 200: En cela le lgat ne faisoit rien qu'il ne dt faire: jusqu'
ce que le roi et t absous par le pape,  qui seul il appartenoit de
le relever des censures qu'il avoit encourues, son abjuration toit
nulle et de nul effet. C'est une condition essentielle pour celui qui
rentre dans le sein de l'glise catholique, de reconnotre avant tout,
l'autorit de son chef, le mpris de cette autorit tant la principale
source de toute hrsie.]

C'est ici que les intrigues des chefs se compliquent encore davantage,
et que l'on voit Mayenne s'enfoncer de plus en plus dans cette fausse
politique dont les rsultats furent si diffrens de ceux qu'il en avoit
esprs. Ds que la trve eut t signe, il ne fut plus question de
l'lection de l'infante dont on l'avoit si long-temps fatigu:
tranquille de ce ct, et n'ayant plus  s'occuper que des moyens de
traiter avec le roi aux conditions les plus avantageuses qu'il lui
seroit possible d'obtenir, il crut pouvoir se servir des ministres
espagnols eux-mmes pour arriver  ce but; il se fit entre eux et lui un
trait secret dont la principale condition toit de ne point reconnotre
Henri pour roi de France, quelque acte qu'il pt faire de catholicisme
avant son absolution; tous se runirent ensuite pour traverser cette
absolution que les dputs du roi[201] sollicitoient en ce moment auprs
du pape; et afin de se rendre agrable au pontife que l'on faisoit ainsi
l'arbitre suprme des destines de tous les partis, le chef de la ligue
fit recevoir le concile de Trente en France, par l'autorisation formelle
des tats[202].

[Note 201: Ces dputs toient le cardinal de Gondi, vque de Paris, et
le duc de Nevers.]

[Note 202: Les dputs des provinces y mirent toutefois cette
restriction: Que si _aux immunits et franchises_ du royaume il y avoit
quelque chose qui mritt d'tre entretenue, Sa Saintet _tant requise_
d'y pourvoir, il n'y feroit aucune difficult. Ce fut cette restriction
qui, dans la suite, rendit cette rception du concile de nul effet dans
le royaume. Rien ne pouvoit arracher des esprits ces malheureux prjugs
au moyen desquels il toit tabli en France qu'il y avoit une glise
_gallicane_, laquelle avoit droit d'tre gouverne autrement que les
autres glises, et pour laquelle n'toient pas faites les lois de
l'glise universelle.]

Leurs manoeuvres russirent donc  rendre suspecte cette conversion du
roi, et  retarder ainsi l'acte qui devoit mettre le sceau  sa
rconciliation avec l'glise. Il est certain que le pape ne devoit pas
absoudre lgrement un prince relaps sur la premire demande qu'il lui
en faisoit, et sans s'assurer si sa conversion toit sincre; tous les
monuments qui nous restent de cette ngociation fameuse attestent
combien, en cette circonstance, fut raisonnable, prudente, modre, la
marche que suivit Clment VIII; et il toit impossible en effet qu'il
n'coutt pas les objections que lui prsentoient les ennemis du roi, et
mme qu'il ne les prt pas en trs-grande considration[203]. Mais en
se montrant svre  l'gard de celui-ci, il ne le fut que dans la juste
mesure qu'il falloit pour ne pas rebuter entirement ses ngociateurs et
leur ter tout espoir de russir. Ainsi donc rien n'toit fini encore
lorsque la trve expira.

[Note 203: Sans doute le pape n'ignoroit point que Philippe II avoit
plutt consult son ambition que son zle religieux, dans les secours
qu'il avoit donns en France au parti catholique; mais enfin, quels que
fussent ses motifs, il n'en est pas moins certain que, sans lui, le
calvinisme auroit triomph en France, qu'il toit l'instrument dont Dieu
s'toit servi pour empcher un aussi grand malheur, et le seul souverain
de la chrtient sur qui l'glise pt alors compter dans ce pril
extrme o la rduisoit la plus dangereuse de toutes les hrsies. Il
lui devoit donc les plus grands mnagements; et cette considration,
jointe  celles que nous avons dj prsentes, lui faisoit un devoir de
ne rien prcipiter.]

Mayenne en demanda la prolongation; le roi, qui avoit dcouvert ses
dernires menes avec les Espagnols,[204] la refusa d'abord et lui fit
mme connotre les motifs de son refus; le chef de la ligue ayant alors
protest que tout ce qu'il avoit fait n'avoit eu d'autre but que
d'arriver  une paix plus sre et plus avantageuse pour tous les partis,
obtint que cette trve continueroit encore pendant deux mois; mais de
nouvelles preuves que le roi acquit bientt que son ennemi n'en
agissoit pas franchement avec lui[205], le dterminrent  ne plus
entendre les propositions nouvelles qui lui furent faites de la
prolonger de nouveau, aprs les deux mois expirs. Toutefois tel toit
l'effet du refus que faisoit le pape de se prononcer sur l'absolution
demande, que, depuis cinq mois, la conversion de Henri n'avoit eu
d'autre rsultat que d'empcher l'lection d'un autre roi; et que, bien
que le nombre de ses partisans se ft considrablement augment, aucune
ville considrable ne s'toit encore dtache de l'Union catholique.

[Note 204: Une lettre intercepte du lgal l'avoit mis au fait de cette
intrigue nouvelle. Le roi la montra  Villeroy, qui ngocioit auprs de
lui pour le duc; et Villeroy la fit voir  son tour  Mayenne. Celui-ci
allgua pour s'excuser qu'il n'avoit point eu d'autre moyen d'empcher
l'lection d'un nouveau roi, et ajouta beaucoup d'autres raisons assez
spcieuses pour que le roi consentt enfin  prolonger la trve.]

[Note 205: D'autres papiers, intercepts peu de temps aprs, lui
apprirent que le duc avoit envoy un de ses agents  la cour d'Espagne
pour y proposer le mariage de son fils an avec l'infante, la condition
de ce mariage devant tre de les placer tous les deux sur le trne de
France.]

La ville de Meaux fut la premire; et elle lui fut livre au moment de
l'expiration de la trve, par Vitry son gouverneur. Prt  reprendre les
armes, le roi publia une dclaration dans laquelle, promettant amnistie
entire pour le pass  tous ceux qui se soumettroient  lui dans
l'espace d'un mois, il accusoit le duc de Mayenne de mettre obstacle 
la paix, non par un zle vritable pour la religion, mais uniquement
dans son intrt et dans celui des Espagnols. Cette dclaration rendue
publique  Paris, y produisit une grande sensation; plusieurs dputs
des villes ligues pressrent alors le duc de conclure enfin cette paix
qui toit devenue l'objet des voeux de tout ce qu'il y avoit de plus
honorable dans le parti catholique. Tandis qu'il hsitoit et  leur
accorder et  leur refuser leur demande, les Seize, dont cette dmarche
avoit rveill les mfiances, reprirent leur audace, et appuys de la
faction trangre derrire laquelle ils cachoient toujours leurs
manoeuvres, ne tardrent point  lui prouver que son autorit n'toit
plus la mme dans Paris: car ils le forcrent d'en chasser les
principaux membres de la faction des politiques, lorsqu'il toit loin de
vouloir en venir avec ceux-ci  de telles extrmits; ils lui firent
ensuite demander la destitution du gouverneur de la ville, le comte de
Belin; et il n'osa pas la leur refuser. Il n'en fut pas de mme de la
proposition qu'ils lui firent de nommer  sa place le duc de Guise:
Mayenne n'y voulut point absolument consentir. Alors ils lui demandrent
le comte de Brissac, se souvenant de la vigueur qu'il avoit montre  la
journe des barricades, et le considrant, par ce fait, comme un homme 
jamais irrconciliable avec le roi. Le duc, qui pensoit aussi pouvoir
compter sur lui, l'accepta et augmenta en mme temps la garnison
franoise de Paris, son projet tant, dit-on, de contenir d'un ct les
Seize et la faction espagnole par les soldats franois, de l'autre, les
politiques par les troupes trangres: telle toit la position fausse et
singulire dans laquelle ses hsitations continuelles l'avoient plac.

Ses embarras s'accrurent, lorsque l'expiration de la trve et fait
recommencer les hostilits. La garnison de Saint-Denis attaqua aussitt
le poste de Charenton; et s'en tant empare, Paris se trouva ainsi plus
resserr que jamais. Plusieurs villes se rendirent successivement au
roi; la seconde ville de France, Lyon lui fut livr par ses habitants:
la soumission de cette ville entrana celle de Bourges et d'Orlans; et
l'on savoit que Rouen traitoit avec lui de sa reddition. Ce fut au
milieu de ces heureux et brillants succs que le sacre du roi se fit 
Chartres avec le plus grand appareil et toutes les crmonies
accoutumes[206].

[Note 206: Le 27 fvrier.]

Cet vnement accrut encore le nombre de ses partisans dans les villes
ligues; il y eut beaucoup de gentilshommes qui quittrent alors l'arme
de la ligue pour passer dans la sienne; les politiques en devinrent
aussi bien plus entreprenants dans Paris, et ils y exercrent bientt
une telle influence, que Mayenne, qui n'osoit pas les en faire sortir,
parce que les Seize, plus dangereux encore pour lui, en seroient 
l'instant mme devenus matres, se trouva rduit aux plus fcheuses
alternatives. Rsolu d'aller sur la frontire au-devant des troupes
espagnoles que Mansfeld lui amenoit et qui toient sa dernire
ressource, soit pour l'aider  ranimer son parti, soit pour lui faire
obtenir du roi une paix au moins tolrable; d'un autre ct quittant 
regret Paris, o il laissoit des ennemis si nombreux, il prouvoit un
trouble qu'il lui toit impossible de vaincre et qu'il avoit peine 
dissimuler. Il partit enfin, aprs avoir fait jurer au comte de Brissac
de conserver le dpt qu'il laissoit entre ses mains, et lui
recommandant de se tenir surtout en garde contre les politiques qu'une
extrme vigilance pouvoit seule prvenir dans leurs desseins. Le nouveau
gouverneur promit de remplir fidlement les fonctions qui lui toient
confies; mais la situation des choses toit telle qu'il pouvoit ne pas
se croire fort engag par de semblables promesses.

En effet, Brissac n'avoit pas les mmes intrts, et n'toit pas excit
par les mmes passions. Ne pouvant se dissimuler cet ascendant marqu du
roi, qui s'accroissoit de jour en jour, examinant attentivement la
situation et la force des divers partis, il n'eut pas de peine  se
convaincre qu'une longue rsistance toit impossible et que tt ou tard
il lui faudroit succomber. Ce gouvernement de Paris qui pouvoit faire sa
perte, pouvoit aussi devenir pour lui un moyen de parvenir  une plus
haute fortune; il avoit sous les yeux l'exemple de plusieurs qui avoient
dj trait avec le roi et en avoient retir de grands avantages; depuis
l'abjuration de ce prince, les motifs qui l'avoient retenu si long-temps
dans le parti contraire, toient fort affoiblis; enfin les offres et les
sollicitations que Henri lui faisoit faire secrtement, achevrent de le
dterminer.

Il s'ouvrit d'abord de son dessein au sieur Lullier, prvt des
marchands, et  Langlois, chevin, qu'il savoit tre tous les deux dans
les intrts du roi; bientt, le prsident Lematre le procureur-gnral
Mol, Neret, autre chevin, quelques conseillers, plusieurs colonels et
capitaines de la milice bourgeoise sur lesquels on pouvoit compter,
furent admis dans cette confidence. Il eut ensuite une entrevue 
l'abbaye Saint-Antoine, avec le sieur de Saint-Luc son parent: ce fut l
que furent arrtes les dernires mesures  prendre pour introduire le
roi  Paris. Le 22 mars fut le jour dont ils convinrent entre eux.

Pour loigner tout soupon, le roi quitta Saint-Denis et s'en alla 
Senlis; puis il revint le 21, et rassembla toutes ses troupes dans la
valle de Montmorenci, faisant rpandre le bruit qu'il alloit marcher 
la rencontre de l'arme espagnole, et y ajoutant tous les prparatifs
qui pouvoient rendre vraisemblable, une semblable manoeuvre militaire.
Ce fut dans cette position qu'il attendit le moment fix par Brissac
pour l'excution de cette grande entreprise.

Celui-ci se conduisit dans une circonstance si prilleuse et si
dlicate, avec un sang-froid, une adresse et un courage, dignes des plus
grands loges. Le dpart de Mayenne avoit constern les Seize et leurs
partisans: ils avoient quelque sujet de se mfier du nouveau gouverneur;
et les alarmes, les terreurs dont ils toient agits redoubloient leur
vigilance, leur donnoient une sorte de courage qui ressembloit au
dsespoir, mais qui n'en toit que plus redoutable. Leur correspondance
avec les Espagnols devint alors plus active que jamais; ils rtablirent
leurs anciennes assembles qui leur avoient t si svrement
interdites; firent des dpts d'armes, en distriburent  leurs
partisans, et les prdications sditieuses recommencrent avec plus de
violence que jamais. On les voyoit parcourir les rues, arms de toutes
pices, menaant ceux qu'ils souponnoient d'tre royalistes, parlant
avec emphase de leurs forces et de leurs projets, se montrant dtermins
 employer tous les moyens,  livrer Paris aux flammes, et 
s'ensevelir sous ses ruines plutt que de se rendre au Navarrois. Les
gens paisibles toient consterns. Brissac, allant toujours  ses fins,
sans prcipiter ni ralentir sa marche, se servit de l'autorit du
parlement, pour comprimer les sditieux; et en mme temps qu'il obtenoit
contre eux des arrts, dont il ne faisoit usage qu'autant qu'il le
falloit pour suspendre le cours de leurs violences, sans les pousser aux
dernires extrmits, il cherchoit d'un autre ct, en affectant un
dvouement sans bornes,  captiver la confiance du gnral espagnol; et
s'il n'y parvint pas entirement, du moins eut-il l'art de diminuer
beaucoup les soupons qu'il lui avoit inspirs.

Le soir de ce mme jour, 21 mars, tandis que l'arme entire attendoit
au del de Saint-Denis le signal de se mettre en marche, il trouva le
moyen de faire sortir de Paris un rgiment tranger, dont il lui
importoit de se dbarrasser, en l'envoyant  la poursuite d'un convoi
d'argent destin pour le roi, et qui, suivant l'avis qu'il prtendoit en
avoir reu, toit pass du ct de Palaiseau. Ce rgiment sortit par la
porte Saint-Jacques qui fut aussitt referme sur lui, et battit la
campagne toute la nuit pour chercher ce qu'il ne devoit point trouver.

En mme temps le prvt des marchands et l'chevin Langlois envoyoient
aux capitaines initis dans le secret l'ordre de faire avertir tous les
bourgeois royalistes de leurs quartiers de se tenir prts, assignoient
les postes o chaque compagnie devoit se rendre, et donnoient toutes les
instructions ncessaires pour l'attaque ou la rsistance. Ils placrent
aussi dans ces postes et pour les employer au besoin, un grand nombre de
soldats de l'arme royale, qui s'toient introduits, les jours
prcdents, dans la ville, les uns comme dserteurs, les autres  la
faveur de divers dguisements. Feignant de vouloir faire murer, pour
plus de sret, la porte Neuve qui depuis long-temps toit bouche, le
gouverneur avoit fait enlever la terre dont elle toit entoure, de
manire  ce qu'il devenoit facile de l'ouvrir: c'toit par cette porte
et par celle de Saint-Denis que les troupes royales devoient entrer.
Langlois et Neret y placrent, ainsi qu'aux portes Saint-Martin et
Saint-Honor, de nombreux corps-de-gardes de leurs gens les plus
affids. D'autres furent posts au boulevart des Clestins pour
s'emparer du cours de la rivire; et des bateliers qui les
accompagnoient, devoient, au signal donn, baisser la chane qui la
fermoit de ce ct. Tout cela se fit sans que les Espagnols en
conussent le moindre soupon.

Cependant un avis secret toit parvenu, on ne sait comment, au comte de
Feria et  l'ambassadeur d'Espagne que, cette nuit mme, il y auroit
une entreprise sur Paris. Leur confiance dans Brissac n'toit pas telle,
ainsi que nous l'avons dj dit, qu'ils crussent pouvoir ngliger un tel
avis. Ils firent donc mettre leurs troupes sous les armes,  toutes les
avenues de leur quartier; et un message qu'ils envoyrent au gouverneur
l'instruisit en mme temps des motifs de cette mesure. Il prit aussitt
le seul parti qu'il y et  prendre: ce fut de les aller trouver, de les
tranquilliser d'abord par cette dmarche, et pour achever de leur donner
une entire scurit, de s'offrir  faire lui-mme la ronde sur les
murailles. Afin de les mieux tromper, il pria mme le gnral espagnol
de lui donner quelques-uns de ses capitaines dont il seroit bien aise,
disoit-il, d'tre accompagn. Celui-ci s'empressa de les lui accorder;
et ce qui prouve que Brissac toit loin de l'avoir compltement
persuad, c'est qu'il leur donna secrtement l'ordre de le poignarder au
moindre bruit qu'ils entendroient au-dehors.

Ils commencrent leur ronde  minuit, et n'entendirent absolument rien
dans la campagne, les troupes royales ne devant s'approcher des portes
que vers quatre heures du matin. Brissac promena ainsi les officiers
espagnols, pendant une partie de la nuit, et de corps-de-garde en
corps-de-garde, affectant tant de zle et de vigilance qu'entirement
rassurs sur de telles apparences, et fatigus d'une course aussi
longue, ils se retirrent  deux heures du matin, bien convaincus qu'ils
n'avoient rien  craindre pour cette nuit et qu'ils avoient reu un faux
avis.

Vers trois heures, les bourgeois du parti royaliste commencrent 
sortir de chez eux et  se rendre aux postes qui leur avoient t
assigns; et lorsque l'horloge sonna quatre heures, Langlois sortit par
la porte Saint-Denis et alla au-devant des troupes du roi. Elles se
firent un peu attendre, le mauvais temps les ayant retardes; enfin
elles parurent de ce ct, commandes par M. de Vitry, et la porte leur
fut livre. Pendant ce temps, le roi qui s'toit avanc jusqu'aux
Tuileries, envoya M. d'O  la porte Neuve o il fut reu; et tournant
aussitt  gauche sur le rempart, il se saisit de la porte Saint-Honor.
D'autres troupes filrent vers Saint-Germain-l'Auxerrois, ayant  leur
tte Louis de Montmorenci Bouteville: ce fut l qu'un corps-de-garde de
lansquenets ayant voulu se mettre en dfense, fut sur-le-champ envelopp
et dtruit; et dans ce grand vnement, il n'y eut point d'autre sang
rpandu. On s'empara ensuite du palais, de la tte des ponts, des deux
Chtelets; et sur tous ces points rien ne rsista.

Tout tant ainsi assur, Henri entra par la porte Neuve, avec le reste
de ses troupes commandes par le duc de Retz, et entour d'un gros
corps de noblesse. Le comte de Brissac vint au-devant de lui: le roi
l'embrassa et le nomma sur-le-champ marchal de France. Immdiatement
aprs parurent le prvt des marchands et les chevins qui lui
prsentrent les clefs de la ville. Il les reut ainsi que le mritoient
des gens qui venoient de lui rendre un aussi signal service.

Une capitulation fut offerte sur-le-champ au comte de Feria qui s'toit
retranch dans le Temple, dtermin  se dfendre s'il toit attaqu;
elle fut accepte et le jour mme la garnison espagnole sortit de Paris
avec tous les honneurs de la guerre. Au moment mme de son entre, le
vainqueur avoit envoy assurer de sa protection les duchesses de Nemours
et de Montpensier; et ses manires  leur gard furent si obligeantes
qu'elles ne purent s'empcher d'exprimer hautement  quel point elles en
toient pntres.

Enfin tous les quartiers tant occups par ses troupes, le roi, bien
assur qu'il n'y avoit plus rien  craindre, se rendit  la cathdrale
o il entendit la messe, et assista au _Te Deum_; il dna ensuite au
Louvre en public, d'o il alla  la porte Saint-Denis voir sortir et
dfiler les troupes espagnoles[207]. Pendant ce temps, toutes les
boutiques s'toient ouvertes, chacun avoit pris l'charpe blanche, et
l'on n'entendoit plus d'autre bruit dans Paris que les cris de _vive le
roi_ qui retentissoient de toutes parts.

[Note 207: Lorsque le comte de Feria et les autres seigneurs espagnols
passrent devant lui, le roi leur rendit le salut avec beaucoup
d'affabilit, et leur dit en riant: Messieurs, recommandez-moi  votre
matre; mais n'y revenez plus.]

Henri avoit invit le cardinal-lgat  le venir voir: sur la prire que
lui fit ce prlat de vouloir bien le dispenser de cette entrevue, il le
fit reconduire honorablement hors de Paris par l'vque d'vreux, du
Perron, qui l'accompagna jusqu' Montargis. Plusieurs ligueurs et
quelques-uns des Seize sortirent aussi de Paris, et ne voulurent point
profiter de l'amnistie gnrale qui avoit t publie.

Il ne restoit pour achever la conqute de Paris que de devenir matre de
la Bastille et du chteau de Vincennes: ils furent rendus, cinq jours
aprs, par ceux qui les commandoient, sous la condition qu'ils
sortiroient eux et leurs soldats avec leurs armes, et qu'ils seroient
libres d'aller rejoindre Mayenne, ce qui leur fut accord.

La clmence du roi, son activit, la vigueur de son esprit, clatrent
ds les premiers jours, et produisirent une rvolution complte dans les
esprits. La facult de thologie ayant  sa tte le recteur de
l'universit donna la premire l'exemple de la soumission; et loin de
tmoigner le moindre ressentiment des injures qu'il en avoit reues, ce
prince se plut  lui rendre compte de sa foi, essayant de lever les
derniers scrupules qu'elle pouvoit encore avoir[208]. Il remercia le
parlement de la conduite courageuse qu'il avoit tenue dans ces temps
difficiles, reconnoissant qu'il devoit beaucoup  son zle, quoique le
malheur des temps et forc cette compagnie  suivre un autre parti que
le sien; et la seule diffrence qu'il mt entre ses membres prsents et
ceux qui s'toient exils pour lui demeurer fidles, c'est que ces
derniers prcdrent les autres, quel que ft leur rang d'anciennet.
Ds lors les sances des cours souveraines reprirent leur marche
accoutume, comme s'il n'y avoit point eu de guerre civile; des arrts
du parlement fltrirent tout ce qui s'toit fait d'attentatoire  la
puissance et  la majest royale; le pouvoir donn au duc de Mayenne fut
solennellement rvoqu; tous les emplois ou bnfices qu'il avoit
confrs demeurant nanmoins  ceux qui les possdoient, sous la seule
condition de prendre des provisions nouvelles; le roi voulut bien aussi
rtablir ou confirmer les Parisiens dans tous leurs anciens privilges;
et il fut arrt que, dans Paris et dix lieues  la ronde, il n'y auroit
point d'autre culte que celui de la religion catholique; enfin les
arrts et les dclarations qui parurent dans ces premiers jours
rglrent tellement toutes choses tant pour la police que pour
l'administration intrieure, que cette grande ville reprit en peu de
temps tout son clat et toute son ancienne prosprit.

[Note 208: Ces scrupules, pour quelques-uns d'entre eux, venoient de ce
que le roi n'avoit point encore reu l'absolution du pape; mais tous
toient loin de les partager: car l'universit entire s'tant
assemble, peu de jours aprs, au collge de Navarre, il y fut arrt
que S. Paul assurant que toute puissance vient de Dieu, on ne pouvoit,
sans rsister aux ordres de Dieu et sans encourir la damnation, rsister
 la puissance du roi. Ainsi les mmes docteurs qui avoient dcid
quelque temps auparavant, qu'on ne pourroit reconnotre un roi
hrtique, _ft-il mme absous par le pape_, dcidoient aujourd'hui que
sa puissance _venant de Dieu_, elle toit indpendante de la puissance
religieuse, comme si cette autre puissance ne venoit point aussi de
Dieu. C'toit l ce qu'on appeloit les _liberts gallicanes_. Telle
toit la puissante manire de raisonner qu'elles inspiroient  leurs
dfenseurs.]

       *       *       *       *       *

Ici finissent les troubles de Paris, sous ce rgne qui continua si
long-temps encore d'tre agit; et fidles au plan que nous nous sommes
trac et que demandent les convenances de notre sujet, c'est par un
rcit rapide et des considrations gnrales que nous nous hterons
d'arriver jusqu' la nouvelle poque o les annales de la France se
rattacheront de nouveau  celle de sa capitale. La prise de cette ville
ne parut pas tellement dcisive aux ennemis de Henri IV qu'ils crussent
devoir lui abandonner en mme temps le reste de son royaume; et tant de
villes qui tombrent immdiatement aprs, ou qui se soumirent
volontairement, n'empchrent point Mayenne en Bourgogne, le duc de
Mercoeur en Bretagne, les Espagnols sur plusieurs points et
principalement sur la frontire du nord, de continuer une guerre
trs-active, et dont les succs furent long-temps balancs. Heureux
toutefois le prince magnanime qui les combattoit, s'il n'et eu que de
tels adversaires! mais ce fut parmi ceux-l mme qui l'avoient aid 
reconqurir son royaume qu'il trouva ses ennemis les plus dangereux.
Mayenne mla sans doute trop d'ambition  son zle religieux et aux
justes ressentiments qui d'abord lui avoient mis les armes  la main;
mais quels qu'eussent t les faux calculs de sa politique, ds que le
dernier prtexte qui pouvoit lgitimer sa rsistance eut cess
d'exister, ds que le roi eut t absous, il cessa de le combattre,
reut sans se plaindre les conditions qu'il lui plut de lui accorder;
et,  partir de cet instant, Henri n'eut point de sujet plus fidle et
plus dvou. Il en fut de mme de tous les vrais catholiques qui
s'toient ligus contre lui, et qui n'avoient mconnu son pouvoir que
parce qu'ils obissoient  une plus grande autorit. Ce furent l ses
sujets les plus fidles, et l'on ne sauroit trop le remarquer. C'toient
l ces francs et honorables ligueurs, qui rendirent au roi ce qu'ils
devoient au roi, ds que le roi lui-mme eut rendu  Dieu ce qu'il
devoit  Dieu, parce qu'ils savoient qu'en Dieu seul est le principe de
tout pouvoir et de toute obissance.

Que faisoient alors ces _politiques_ qui l'avoient servi dans
l'indiffrence religieuse la plus entire; et ces parlementaires qui
l'avoient combattu au nom de la religion et dans un esprit de rvolte
contre le pouvoir religieux; et ces calvinistes qu'un fanatisme farouche
avoit attachs  sa cause, malgr leur haine pour la royaut? Tous
s'levoient alors contre son autorit; et chacun d'eux, selon ses
passions, ses prjugs et ses intrts particuliers. Nous avons dj eu
occasion de signaler dans le rcit d'un des vnements les plus
mmorables de ce rgne[209], jusqu'o alloit l'audace et l'esprit de
mutinerie du parlement de Paris; jusqu' quel point Henri IV eut 
souffrir de ses usurpations; quelles concessions il se vit oblig de lui
faire dans ces premires annes o son pouvoir n'toit point encore
assez affermi pour arrter ses insolences et ses excs; oblig qu'il
toit de souffrir qu'une assemble de gens de robe rendt des arrts,
_sans lui en demander cong ni advis_, sans daigner mme _lui en donner
connoissance_, prts en outre  lever l'tendard du SCHISME _qui
n'toit dj que trop avanc_, si la cour de Rome et os se plaindre de
ses violences et de ses usurpations[210]. Quelle toit en mme temps la
conduite des politiques? D'pernon se mettoit en rvolte ouverte contre
lui; refusoit, les armes  la main, de remettre le gouvernement de
Provence  celui qui avoit t nomm pour le remplacer; et il est bon de
remarquer que ce nouveau gouverneur toit un de ces chefs de la
ligue[211] en qui le roi estimoit avec juste raison devoir se confier
davantage qu'en de tels anciens serviteurs; d'un autre ct, Biron le
trahissoit en pratiquant des intelligences avec les ennemis du dehors,
et ses machinations ne tendoient pas  moins qu' prcipiter du trne le
matre qu'il avoit aid  y monter, et  se crer des dbris de la
France une souverainet indpendante[212]. Mais qui pourroit exprimer
tout ce que ce grand prince eut  souffrir des religionnaires, les
outrages que lui firent ces sectaires, les dangers auxquels ils
l'exposrent,  quel point ils abusrent de sa patience et de sa bont?
 peine avoit-il fait son abjuration, qu'ils lui dclarrent hautement
que ni l'dit de Poitiers, ni les confrences de Nrac et de Flex ne
pouvoient plus les satisfaire, eux qui, quatorze ans auparavant, avoient
reu et cet dit et le rsultat de ces confrences comme la faveur la
plus signale qu'il leur ft possible de jamais esprer.  cette
dclaration succdrent leurs assembles sditieuses de Saumur, o ils
poussrent l'insolence jusqu' dcider qu'ils pourroient se runir et
dlibrer sur leurs affaires _sans la permission du roi_[213], la
rbellion jusqu' se saisir des recettes et des deniers royaux pour
l'entretien de leurs troupes et de leurs places de sret[214]; non
seulement insensibles aux prires et aux exhortations paternelles de
leur matre[215], mais encore  ces extrmits cruelles auxquelles la
France toit alors rduite, et les mettant bassement  profit pour
arracher de lui cet dit de Nantes[216] si malheureusement fameux, dont
ils dictrent toutes les clauses, galement funestes et dans leur
principe et dans leurs consquences, pour y contrevenir ensuite dans
celles qu'il ne leur plaisoit pas d'excuter[217]. Tant d'attentats et
les justes alarmes qu'ils faisoient natre parmi les catholiques,
prolongrent seuls en Bretagne la rsistance du duc de Mercoeur, le
dernier des princes ligus qui fit sa paix avec le roi, parce qu'il se
trouvoit, par sa situation, le plus expos aux entreprises de ces
factieux; et l'on ne peut douter que si le roi n'et point russi dans
le sige d'Amiens, ils n'attendissent ce dernier et terrible revers pour
replonger la France dans les discordes sanglantes et dans toutes les
confusions d'o elle venoit  peine de sortir. Enfin les armes du roi
tant partout victorieuses, et la paix de Vervins, si glorieuse pour
lui, l'ayant enfin rendu matre dans ses tats, ils commencrent 
sentir le poids de cette main si ferme qui, jusque l, n'avoit os
s'appesantir sur eux: ce fut une ncessit pour eux de cder  la force,
sans cesser toutefois de conspirer en secret, et de mme que des
esclaves impatients de leurs chanes, n'attendant qu'une occasion
nouvelle de se rvolter.

[Note 209: L'expulsion des jsuites t. I. premire part, p. 228.]

[Note 210: _Voyez_ t. I, premire partie, pag. 244.]

[Note 211: Le duc de Guise.]

[Note 212: On sait que ce seigneur, l'un des hommes les plus follement
orgueilleux qui aient jamais exist; convaincu de sa trahison aprs
avoir opinitrement refus de l'avouer au roi qui lui en offroit en mme
temps le pardon, fut condamn  avoir la tte tranche, et subit son
supplice dans une des cours de la Bastille le 31 juillet 1602.]

[Note 213: Lecture faite dans l'assemble du brevet qui leur permettoit
de s'assembler, ils dclarrent que c'toit sans s'y lier et
s'astreindre, et sans prjudicier en aucune faon  la libert de leurs
glises, de se pouvoir assembler sans telles et semblables lettres.
(Procs-verbal de l'assemble de Saumur tenue en 1597, tom. 1.)]

[Note 214: Il fut rsolu, dans cette mme assemble qu'on arrteroit
les deniers du roi dans les mains des receveurs; et que l o il n'y
auroit ni lection ni recette, on tabliroit des pages et des
impositions sur les rivires, ou ailleurs. (_Ibid._ et procs-verbal de
l'assemble de Loudun. Anne 1596, tom. 1.)]

[Note 215: Quelques efforts qu'il pt faire auprs d'eux, lors de la
prise d'Amiens, il n'en put rien obtenir; ils demeurrent inbranlables
dans toutes leurs demandes. Les ayant obtenues, disoient-ils, nous
protestons de nous contenter, comme aussi nous protestons de ne jamais
consentir d'en tre privs. (Lettres du 19 mars. MM. SS. t. 4.) Dans
une autre circonstance ils osrent lui dclarer que s'il pouvoit tre
induit et conduit  des rsolutions contraires  leurs prtentions, ils
seroient obligs d'avoir recours  une ncessaire dfense; qu'ils
esprent que Sa Majest, ayant le tout bien considr, saura bien
prendre le chemin qu'il conviendra pour ne tomber en ces inconvnients.
(Lettre du 12 mars 1597. Procs-verbal de l'assemble de Chatell. t.
2.)]

[Note 216: Madame de Rohan n'avoit pas trouv au-dessus de sa dignit,
dit Sully, de briguer auprs des particuliers pour y faire agrer,  la
pluralit des voix, qu'on prt les armes et qu'_on fort le roi 
recevoir les conditions qu'on prtendoit lui prescrire_. D'Aubign osa
soutenir dans les assembles qu'on ne devoit plus prendre confiance en
ce prince, que la ncessit foroit seule  avoir recours  eux et  les
mnager... qu'il ne restoit donc plus qu' _profiter de l'embarras_
pendant un sige pnible (le sige d'Amiens), de la _disette d'argent_
o il toit, du _besoin_ qu'il avoit d'eux... pour obtenir _par la
force_ ce que Henri IV refuseroit ensuite de leur accorder. (Mm. de
Sully.) Ainsi fut obtenu l'dit de Nantes.]

[Note 217: Ils devoient, en vertu de cet dit, remettre au bout de huit
ans leurs places de sret au roi: ce terme coul, ils refusrent de
les rendre. Mme refus de restituer aux catholiques les glises qu'ils
avoient usurpes sur eux; il fallut que l'autorit suprme s'en mlt;
des dispositions formelles de cet dit leur dfendoient de s'assembler 
l'insu de la cour; ils ne cessrent pas un seul instant de tenir des
assembles secrtes, etc., etc.]

Henri IV avoit montr dans la guerre et au milieu de l'adversit, un
esprit vigoureux, actif, pntrant, fcond en ressources, l'habilet
d'un grand capitaine, et le courage d'un hros: il ne fut pas moins
grand dans la paix. Son administration ferme et claire rprima par
degrs tous ces dsordres que les guerres civiles avoient introduits
dans toutes les institutions et dans toutes les classes de la socit,
fit fleurir l'industrie et le commerce, rtablit les finances puises,
mit sur tous les points de ses frontires la France  l'abri des
insultes de ses ennemis, et se rendit lui-mme l'arbitre de cette Europe
qu'il avoit vue, peu d'annes auparavant, presque tout entire arme
contre lui.  cette sagesse dans les conseils[218],  cette valeur dans
les combats, il joignoit encore toutes ces qualits aimables qui gagnent
les coeurs, des manires pleines de grce et d'amnit, une noble
franchise, des sentiments gnreux et chevaleresques, une clmence
presque inpuisable, et qui ne s'arrtoit qu'o commenoit le danger de
l'tat. Il vouloit ardemment le bonheur de son peuple, il le faisoit
autant qu'il lui toit possible de le faire, et jamais roi n'en fut plus
tendrement aim. Enfin, sans ses foiblesses amoureuses qu'il est
impossible d'excuser, et sans le scandale public, plus inexcusable
encore, dont elles furent si malheureusement accompagnes, la France,
dans cette troisime race de ses rois, n'en compteroit pas un seul
peut-tre, saint Louis except, qui dt lui tre prfr[219].

[Note 218: La manire dont il sut comprendre ce qu'toient les jsuites,
l'excellence de leurs institutions et le bien que la France en pouvoit
retirer, suffiroit seule pour prouver qu'il avoit sur le gouvernement
d'une socit chrtienne des ides fort au-dessus de la plupart de ses
ministres et de tous ceux qui se mloient de le conseiller. (_Voy._, t.
1, p. 247, 248.)]

[Note 219: On peut lui reprocher encore d'avoir dtruit tout l'effet de
ses mesures prohibitives  l'gard des duels, les encourageant par ses
discours en mme temps qu'il les dfendoit par ses ordonnances. Aussi ce
dsordre continua-t-il d'tre grand sous son rgne, et il y contribua
autant qu'il toit en lui.]

Quant  sa politique extrieure, elle est loin de mriter les mmes
loges que son administration; et les projets qu'elle lui avoit
inspirs, projets qu'il n'eut point le temps d'achever, sur lesquels on
a fait beaucoup de raisonnements et de conjectures, sans qu'ils ayent
t jusqu' prsent bien clairement expliqus, peuvent tre apprcis
aujourd'hui beaucoup plus srement qu'autrefois. Ces projets prouvent
que les vues de Henri IV ne s'levoient point au-dessus des systmes et
des prjugs qui, depuis environ deux sicles, prparoient en Europe la
dissolution de l'ordre social; il n'entendoit pas mieux ce qu'toit la
chrtient que ses prdcesseurs; et comme eux il croyoit devoir sparer
la politique de la religion. Ce fut  rabaisser la maison d'Autriche,
c'est--dire la seule puissance catholique qui pt dsormais,
conjointement avec la France, soutenir l'difice branl de la socit
chrtienne, que tendirent constamment tous ses efforts; et ce fut
lorsqu'il n'avoit plus rien  en redouter ni pour lui ni pour son
royaume qu'il conut un tel dessein. Philippe II avoit t sans doute un
prince rempli d'artifices; et le zle religieux ne fut le plus souvent
qu'un voile sous lequel se cachoit cette ambition effrne dont les
illusions l'garrent si long-temps, et qui lui cota si cher; mais
enfin, bien qu'il lui ft arriv plus d'une fois de se montrer peu
scrupuleux sur les moyens, et de se servir des calvinistes comme des
catholiques pour arriver  son but, il ne donna pas du moins  l'Europe
ce scandale qu'avant lui avoit dj donn la France, de faire alliance
contre des princes catholiques avec les fauteurs de l'hrsie; et,
quelles que fussent ses intentions secrtes, on ne contestera point que
les secours qu'il avoit accords  la ligue pouvoient tre justifis
dans leur principe, et sous ce rapport mritoient mme d'tre approuvs.
En peut-on dire autant de Henri IV, qui, pendant plusieurs annes,
amassa des trsors, combina des plans, entama des ngociations avec tous
les souverains protestants du Nord, pour former une ligue contre cette
maison d'Autriche  laquelle, nous le rptons, et la saine politique et
son titre de roi trs-chrtien lui commandoient de s'unir troitement?
et il lui toit facile de le faire: car tout favorisoit cette union; et
le pape, qui en sentoit l'importance, qui s'offroit avec ardeur et
chaque fois que l'occasion s'en prsentoit pour en tre l'intermdiaire,
auroit su la former, et la cimenter. La mort empcha le roi d'excuter
le triste dessein qu'il avoit conu; mais il le lgua  son successeur,
qui trouva un ministre capable de le mener  sa fin. Nous ferons voir
quels en furent les funestes effets; et les progrs de ce machiavlisme
de la politique europenne se montreront, et pour ainsi dire de jour en
jour, plus rapides et plus effrayants jusqu' cette grande et dernire
catastrophe o la socit entire a cess d'tre ce que la religion
chrtienne l'avoit faite, sans que l'on puisse savoir encore ce qu'il
lui est rserv de devenir, et quelles dernires destines lui gardent
les impntrables desseins de la Providence.

Grces aux maximes dtestables et aux passions fanatiques que les
calvinistes et les prdicateurs et docteurs anarchistes de la ligue
avoient propages et allumes, il n'est pas un seul de nos rois contre
lesquels des mains rgicides aient plus souvent attent. Barrire,
immdiatement aprs son abjuration, Jean Chtel, peu de temps aprs
qu'il se fut rendu matre de Paris, avoient voulu l'assassiner; d'autres
semblables tentatives, qui furent faites pendant le cours de son
rgne[220], prouvrent que ce dessein excrable n'avoit pas t un seul
instant abandonn. Enfin Ravaillac l'excuta; et ce grand roi mourut
sous les coups de ce dernier assassin le vendredi 14 mai 1610,  l'ge
de cinquante-sept ans[221].

[Note 220: Deux jacobins de Flandre avoient rsolu de l'assassiner
lorsqu'il n'avoit pas encore reu l'absolution du pape, et vinrent
plusieurs fois en France pour excuter ce qu'ils avoient projet, sans
en avoir pu trouver l'occasion. Tous les deux furent punis du dernier
supplice. Le mme crime fut encore mdit par un frre lai sorti des
capucins de Milan. Il fut arrt sur l'avis qu'on en reut, et galement
puni de mort.]

[Note 221: Le lendemain du sacre[221-A], quatorzime jour de mai, le
roi sortit du Louvre sur les quatre heures pour aller  l'Arsenal
visiter Sully qui toit indispos, et pour voir en passant les apprts
qui se faisoient sur le pont Notre-Dame et  l'Htel-de-Ville pour la
rception de la reine. Il toit au fond de son carrosse, ayant le duc
d'pernon  son ct; le duc de Montbazon, le marchal de Lavardin,
Roquelaure, La Force, Mirabeau et Liancourt, premier cuyer, toient
au-devant et aux portires. Son carrosse, entrant de la rue Saint-Honor
dans celle de la Ferronnerie, trouva  la droite une charrette charge
de vin, et  la gauche une autre charge de foin, lesquelles faisant
embarras, il fut contraint de s'arrter, car la rue est fort troite 
cause des boutiques qui sont bties contre la muraille du cimetire
Saint-Innocent. Le roi Henri II avoit autrefois ordonn qu'elles fussent
abattues, pour rendre ce passage-l plus libre; mais cela ne s'toit
point excut. Les valets de pied tant passs sous les charniers de
Saint-Innocent, pour viter l'embarras, et n'y ayant personne autour du
carrosse, le sclrat qui depuis long-temps suivoit opinitrement le roi
pour faire son coup, remarqua le ct o il toit, se coula entre les
boutiques et le carrosse, et, mettant un pied sur un des rais de la roue
et l'autre sur une borne, d'une rsolution enrage, lui porta un coup de
couteau entre la seconde et la troisime cte, un peu au-dessus du
coeur.  ce coup le roi s'cria: _Je suis bless_. Mais le mchant, sans
s'effrayer, redoubla, et le frappa dans le coeur, dont il mourut tout 
l'heure, sans avoir pu jeter qu'un grand soupir. L'assassin toit si
assur, qu'il donna encore un troisime coup, qui ne porta que dans la
manche du duc de Montbazon. Aprs cela il ne se soucia point de s'enfuir
ni de cacher son couteau; mais se tint l comme pour se faire voir et
pour se glorifier d'un si bel exploit. (PRFIXE.)]

[Note 221-A: Il s'agit ici du couronnement de la reine Marie de Mdicis,
que le roi avoit fait faire avec beaucoup de pompe dans l'glise de
Saint-Denis, parce qu'il avoit rsolu de lui laisser la rgence du
royaume pendant la grande expdition qu'il projetoit et dont tous les
prparatifs toient achevs. L'entre solennelle de la reine dans Paris
devoit avoir lieu le dimanche suivant.]




ORIGINE DU QUARTIER.

On sait qu'avant le rgne de Philippe-Auguste toute la partie
mridionale de Paris, connue sous le nom d'_Universit_, n'toit qu'un
grand espace rempli de terres laboures, de vignobles, de terrains
vagues, au milieu desquels s'levoient des glises ou des monastres,
qu'entouroient des bourgades et des groupes de maisons. Peu  peu ces
habitations se multiplirent, se rapprochrent les unes des autres en se
prolongeant dans tous les sens; et lorsque ce grand monarque eut dcid
d'agrandir au nord l'ancienne enceinte de sa capitale, il rsolut en
mme temps d'enfermer d'une muraille les btiments construits au midi,
et qui dj prsentoient l'aspect d'une ville aussi considrable que la
partie septentrionale.

Toutefois dans cette enceinte, la seule qui ait t leve de ce ct
jusqu'au sicle dernier, on ne renferma alors qu'une trs-petite portion
du quartier que nous allons dcrire, et cette portion, qui forme un
angle  son extrmit occidentale, est exactement indique par les rues
des Fosss Saint-Bernard et des Fosss Saint-Victor, qui se prolongent
maintenant sur les limites extrieures des anciennes murailles. Le reste
du quartier se composoit de deux faubourgs (les faubourgs Saint-Victor
et Saint-Marcel), spars l'un de l'autre par divers clos et cultures,
parmi lesquels on distinguoit le clos du Chardonnet, la terre d'Aletz,
le territoire de Copeau, etc. La petite rivire de Bivre passoit au
milieu du faubourg Saint-Marcel.

La description historique des rues et des monuments expliquera par quels
degrs ce quartier est successivement arriv  l'tendue qu'il occupe
aujourd'hui.


PORTE SAINT-BERNARD.

Cette porte, leve sur le bord de la rivire, terminoit, de ce ct,
l'enceinte mridionale de Philippe-Auguste. Elle subsista telle que ce
prince l'avoit fait construire jusqu'en 1606[222], qu'elle fut rebtie
par les soins du clbre prvt des marchands Miron. On reconstruisit en
mme temps le pont qui traversoit le foss et le pavillon qui toit
au-dessus de la porte: tous ces ouvrages furent achevs en 1608.

[Note 222: _Voyez_ pl. 147.]

Ils restrent en cet tat jusqu'en 1670, que la rsolution fut prise de
changer en arc de triomphe les principales portes de la ville de Paris,
dont les murailles venoient d'tre abattues. L'excution du monument
nouveau qui devoit tre lev sur l'emplacement de la porte
Saint-Bernard fut confie au clbre architecte Blondel, mais avec des
restrictions qui ne lui permirent pas de dvelopper tout ce que son
gnie toit capable de produire. Les premires constructions ne furent
dmolies qu'en partie, parce qu'on voulut conserver les logements qui
avoient t mnags dans l'paisseur de l'ancienne porte. Ce fut, 
proprement parler, et comme il le dit lui-mme, un _rhabillage_ qu'il
fut charg de faire, opration qui lui donna beaucoup plus de peine que
l'lvation d'un difice tout nouveau n'auroit pu lui coter, et dont il
fut loin de tirer autant de gloire.

Cette porte, haute de dix toises et large de huit, prsentoit deux
portiques avec une pile au milieu. Au-dessus de cette double arcade
rgnoit de chaque ct un trs-grand bas-relief, qui s'tendoit dans
toute la largeur du monument. Sur la face du ct de la ville on avoit
reprsent le roi rpandant l'abondance, avec cette inscription:

  _Ludovico Magno, abundanti part. Prf. et dil. poni c. c._
  _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV[223].

[Note 223: Pour bien entendre cette inscription il faut savoir que Louis
XIV avoit supprim un impt tabli sur les marchandises qui arrivoient
de ce ct  Paris, et que ce fut en reconnoissance de ce bienfait que
l'on rsolut l'rection du monument.]

Sur celle qui regardoit le faubourg le monarque paroissoit avec les
attributs d'une divinit antique, conduisant le gouvernail d'un grand
navire, prcd et suivi des choeurs des divinits de la mer. On y
lisoit l'inscription suivante:

  _Ludovici Magni Providenti. Prf. et dil. poni c. c._
  _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV.

Trois vertus toient places sur les piles au-dessous de l'imposte; et
toutes ces sculptures, qui n'toient pas sans mrite, avoient t
excutes par Baptiste Tuby. Toutes ces constructions furent acheves
seulement en 1674, ainsi que le prouvent les inscriptions.

Enfin un entablement soutenu par une corniche et un attique continu en
forme de pidestal, terminoient ce monument, dont l'architecture
mdiocre et compose de parties incohrentes, ne mritoit que peu
d'attention[224].

[Note 224: _Voyez_ pl. 137.]

Cette porte a t abattue quelques annes avant la rvolution.


CHTEAU DE LA TOURNELLE.

Auprs de la porte Saint-Bernard toit une ancienne tour, btie en mme
temps que l'enceinte de Philippe-Auguste. Cette tour avoit t leve
dans le principe pour dfendre le passage de la rivire, ce qui avoit
lieu au moyen d'une chane qu'on y fixoit, laquelle s'tendoit jusqu'
une autre tour appele _Loriaux_ ou _Loriot_, leve dans l'le
Notre-Dame (Saint-Louis), d'o une seconde chane alloit s'attacher  la
tour Barbeau, sur le port Saint-Paul. Cet difice tombant en ruines vers
le milieu du seizime sicle, Henri II, qui rgnoit alors, donna ordre 
la ville de la faire rebtir, ce qui fut excut vers l'anne 1554[225];
cependant, ds le commencement du sicle suivant, elle n'toit plus
employe  aucun usage. C'toit  cette poque que saint Vincent-de-Paul
offroit le spectacle admirable de cette charit sans bornes qui
embrassoit toutes les misres humaines. On sait que les malheureux
condamns aux galres toient surtout l'objet de ses sollicitudes: avant
qu'il se ft intress  leur triste destine, ces coupables, en
attendant le jour de leur dpart, gmissoient dans les cachots de la
Conciergerie, dnus de tout secours spirituel, consums par la misre,
et livrs  toute l'horreur de leur situation. L'homme apostolique
obtint en 1618 la permission de les faire transfrer au faubourg
Saint-Honor, prs de Saint-Roch, dans une maison prise  loyer, o,
pendant prs de quinze ans, il leur prodigua tous les secours et toutes
les consolations que ses forces et son zle lui permirent de leur
donner. Il s'agissoit pour consolider un tablissement aussi utile de
leur procurer une demeure stable: saint Vincent-de-Paul jeta les yeux
sur cette tour abandonne, l'obtint du roi en 1632, et chargea les
prtres de sa congrgation naissante de l'administration spirituelle de
cette maison. Ils l'exercrent pendant quelque temps; mais le petit
nombre de sujets dont cette congrgation toit alors compose et la
multiplicit de leurs fonctions les rendant plus utiles et plus
ncessaires dans le diocse, l'archevque de Paris se dtermina 
confier ce nouvel tablissement au cur de Saint-Nicolas du Chardonnet,
auquel il permit, le 2 septembre 1634, de faire clbrer, dans la
chapelle de la Tournelle, la grand'messe, les ftes et les dimanches,
comme  la paroisse. Ce fut  la sollicitation de leur digne chef que
les prtres de la Mission furent dchargs de ce service, et c'est aussi
par ses soins que les prtres de Saint-Nicolas obtinrent une rtribution
annuelle qu'il n'avoit jamais demande pour les siens[226]. Quoique
loign de ce misrable troupeau, le saint homme n'en continua pas moins
de veiller sur lui, et de pourvoir  tous ses besoins: en 1639 une
personne charitable voulut partager cette bonne oeuvre, et lgua  la
Tournelle une rente de 6,000 liv., que la prudence et la sage conomie
des administrateurs sut depuis faire augmenter.

[Note 225: Dubreul, p. 771.]

[Note 226: _Vie de S. Vinc. de P._, p. 115.]

La Tournelle a t dtruite, comme la porte Saint-Bernard, dans les deux
annes qui ont prcd la rvolution.

  LES MIRAMIONES,
  AUTREMENT NOMMES
  FILLES DE SAINTE-GENEVIVE.

Les historiens de Paris ont assign diffrentes poques 
l'tablissement de cette communaut. Nous suivrons Jaillot, plus exact
et plus instruit qu'aucun de ceux qui l'ont prcd.

En 1636 mademoiselle Blosset s'tant associ quelques filles pieuses,
s'tablit avec elles sur les fosss Saint-Victor, au coin de la rue des
Boulangers. Elles vivoient en commun, sans clture, sans aucune
singularit dans leur habillement, et s'occupoient  visiter les pauvres
malades,  tenir de petites coles,  donner des instructions
chrtiennes aux pensionnaires qu'on leur confioit, et mme aux personnes
du dehors. Cette communaut prit le nom de Filles de Sainte-Genevive,
sous lequel elle fut approuve par l'archevque de Paris: elle fut
ensuite confirme par lettres-patentes du mois de juillet 1661,
enregistres le 10 fvrier suivant.

 peu prs vers ce temps, madame Marie Bonneau, veuve de M. de
Beauharnois de Miramion, conseiller au parlement, formoit une semblable
communaut. Cette dame, reste veuve  l'ge de seize ans, rsista aux
sollicitations du fameux comte de Bussi-Rabutin[227], et prfra la
retraite et l'exercice des oeuvres de charit  tous les avantages que
pouvoient lui procurer sa jeunesse, sa fortune et sa beaut. Elle
rassembla, en 1661, six jeunes personnes dans la maison qu'elle
occupoit rue Saint-Antoine, et donna le nom de _la Sainte-Famille_ 
cette petite socit. Quelques circonstances particulires la
dterminrent peu de temps aprs,  venir demeurer prs de Saint-Nicolas
du Chardonnet.

[Note 227: Voyez ses Mmoires, tome Ier.]

Les rapports qui se trouvoient entre la communaut de Sainte-Genevive
et celle de la Sainte-Famille parurent  M. Feret, suprieur des deux
maisons, un motif suffisant pour les runir. Elles le furent sous le
titre de Sainte-Genevive le 14 aot 1665, et M. l'archevque consentit
 cette union le 14 septembre suivant. On dressa ensuite des
constitutions, qui furent approuves, au mois de juin 1668, par M. le
cardinal de Vendme, alors lgat _ latere_ en France; elles furent
confirmes par M. de Harlai le 4 fvrier 1674, et par des lettres
patentes du mois de mai suivant, enregistres le 30 juillet de la mme
anne.

Il est facile de voir par cet expos que lorsque Lacaille, Robert et
l'abb Lebeuf ont donn l'anne 1665 pour l'poque de l'tablissement
des filles de Sainte-Genevive, ils ont considr le temps de l'union,
et non celui du premier tablissement, qui est antrieur de quatre
annes[228].

[Note 228: D'ailleurs Lacaille s'est encore tromp en disant qu'en 1665
les filles Sainte-Genevive s'tablirent rue de la Tournelle. Les autres
historiens de Paris ne les y placent qu'en 1670. Mais cette date
elle-mme est-elle certaine? ou du moins la doit-on considrer comme
celle de l'tablissement lgal? c'est ce qu'il est difficile de
concilier avec les titres et les lettres-patentes. Il est vrai, ainsi
que le disent ces historiens, qu'en 1670 madame de Miramion acheta, sur
le quai de la Tournelle, une grande maison, qu'un riche partisan nomm
Martin avoit fait btir, et qu'elle en acquit encore une autre voisine,
soit qu'elle et conu le dessein d'y tablir  demeure sa communaut,
ou simplement de les lui laisser par la suite. Mais il est galement
certain, 1 qu'il n'est point fait mention de cette communaut sur les
plans de Jouvin en 1673, et de Bullet en 1676; 2 que l'acquisition de
la maison qu'occupoient les Miramiones n'est que du 26 juin 1691; 3 que
dans l'nonc des lettres-patentes du mois d'aot 1693, qui confirment
leur tablissement, elles exposent au roi, qu'encore que par les
lettres-patentes du mois de juillet 1661 et mai 1674, Sa Majest ait
confirm leur tablissement, elles n'ont point t en tat d'acqurir
une maison propre  loger une communaut; qu'elles ont t obliges de
demeurer dans des maisons qu'elles ont tenues  loyer..... mais qu'elles
ont _depuis peu_ acquis une maison sur le quai de la Tournelle, de M. de
Nesmond, vque de Bayeux, et de madame de Miramion, moyennant 80,000
fr., par contrat du 26 juin 1691, et une autre maison joignant la
prcdente, par autre contrat du 26 juin 1693. Qu'outre ce ladite dame
de Miramion leur a donn deux maisons runies en une seule, situes sur
ledit quai..... afin de la faire servir aux exercices des retraites d'un
grand nombre de filles et de femmes de toutes qualits. Ces lettres
furent enregistres au parlement le 7 septembre de la mme anne et 
la chambre des comptes le 30 juin 1696. (JAILLOT.)]

Les filles de Sainte-Genevive ne faisoient point de voeux, et se
consacroient, comme nous l'avons dj dit,  l'instruction des pauvres
et au soulagement des blesss, pour lesquels elles prparoient des
mdicaments. Il y avoit dans leur maison cinquante cellules destines
aux personnes du sexe qui dsiroient passer quelques jours dans la
retraite et la pnitence. Madame de Miramion, l'une des fondatrices,
mourut en odeur de saintet le 24 mars de l'an 1696, ge de
soixante-sept ans[229].

[Note 229: Cette maison a t rtablie depuis quelques annes.]


HALLE AUX VEAUX.

L'ancienne place aux Veaux avoit t transfre, par arrt du 8 fvrier
1646, sur le quai des Ormes[230]. On ne tarda pas  s'apercevoir que cet
endroit toit peu convenable  une semblable destination, et devenoit
mme dangereux par la quantit de voitures que ncessite le transport
des marchandises qui sont sans cesse dbarques tant sur ce quai que sur
celui de la Grve. Toutefois ce ne fut qu'en 1770 qu'on s'avisa de
proposer le jardin des Bernardins comme le lieu le plus propre  tablir
ce march. Les magistrats adoptrent cette ide; le terrain fut acquis,
et, le roi ayant autoris le nouvel tablissement par des
lettres-patentes donnes en 1772, on commena sur-le-champ les
constructions du nouveau btiment. Il est isol, et environn de quatre
rues qui prsentent trois issues, dont les deux principales donnent sur
le quai de la Tournelle, la troisime communique  la rue des
Bernardins. C'est une espce de halle couverte, dont le rez-de-chausse
est lev de trois pieds au-dessus du sol, et sous laquelle sont de
trs-grandes caves, qui ont leurs entres fermes de grilles de fer aux
coins intrieurs. Le pourtour est ouvert de toutes parts, et des piliers
de pierre de taille soutiennent une charpente en arc surbaiss, au moyen
de laquelle les animaux sont  l'abri des intempries de l'air. Aux
quatre coins de cette halle sont quatre pavillons, par lesquels on monte
 de vastes greniers destins  serrer les fourrages. Sur chacun de ces
pavillons toit autrefois une inscription en lettres d'or sur marbre
noir. On doit la construction de cet difice aux soins de M. de Sartine,
lieutenant de police; il fut ouvert le 28 mars 1774.

[Note 230: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 974.]

Le march au Suif y fut transport le 26 janvier 1786, par arrt du
conseil du roi du 19 du mme mois.


HALLE AU VIN.

Le projet de cette halle avoit t conu par M. de Chamarande et par M.
de Baas, marchal des camps et armes du roi, qui, en 1656, obtinrent
ensemble de Louis XIV la permission de le mettre  excution. Ils y
prouvrent d'abord quelque opposition de la part des administrateurs de
l'hpital gnral; mais ces obstacles furent enfin levs en 1662 par le
consentement que ceux-ci donnrent  l'enregistrement des lettres du
roi, sous la condition toutefois qu'ils jouiroient de la moiti du
bnfice, et que les droits de 10 sous par muid accords aux imptrants
ne pourroient tre augments[231].

[Note 231: Hist. de Par., t. 5, p. 190.]

Cette halle fut destine  encaver une partie des vins destins 
l'approvisionnement de Paris. Au-dessus de ses caves toient pratiqus
des greniers et hangars qui servoient de magasins  tous les grains que
l'on distribuoit ensuite dans les hpitaux runis  l'hpital gnral,
lequel avoit fini par devenir seul propritaire de cette halle[232].

[Note 232: _Voyez_  la fin de ce quartier l'article _Monuments
nouveaux_.]


LES BERNARDINS.

Dans le temps o la clbrit de l'universit de Paris y attiroit des
tudiants de toutes les nations et de tous les ordres, on ne peut douter
que l'ordre de Cteaux n'et dj dans cette ville une maison destine 
recevoir les religieux que le dsir de s'instruire engageoit  s'y
rendre. Le clbre saint Bernard y vint plusieurs fois, et
vraisemblablement accompagn de quelques-uns de ses disciples. On lit
dans les Annales de Cteaux[233] du pre Ange Manrique qu'en 1165 il y
avoit  Paris une abbaye de cet ordre; mais aucun historien n'a pu
dsigner l'endroit o elle toit situe. Cependant le mme auteur
avance, sans en donner aucune preuve[234], que ces religieux demeuroient
 l'htel des comtes de Champagne, bti au mme lieu qu'occupa depuis le
monastre que nous dcrivons. Mais en quelle anne fut-il tabli? Dom
Flibien, Piganiol, Dubois et Labarre[235] fixent cette poque aux
annes 1244 et 1246; Corrozet et Sauval[236] disent que l'glise et le
collge furent fonds par Benot XII en 1336; l'abb Lebeuf[237] pense
que ce fut en faveur des Bernardins que Guillaume III, vque de Paris,
fit construire, en 1230, dans l'enclos du Chardonnet, une chapelle de
Saint-Bernard[238]; enfin les Annales de Cteaux fixent l'poque de
l'tablissement du collge des Bernardins  Paris en 1225[239]. Ou y lit
qu'tienne de Lexinton, qui, d'abb de Savigni, toit devenu abb de
Clairvaux, le fit btir: _Parisiense collegium primus struxit._
Cependant, malgr cette autorit, Jaillot ne croit pas que cet
tablissement ait eu lieu avant 1244, et il s'appuie sur ce que cet
tienne de Lexinton ne fut lu abb de Clairvaux qu'en 1242.

[Note 233: Tom. II, cap. 4, p. 416.]

[Note 234: _Ibid._, t. I, p. 510.]

[Note 235: Hist. de Par., t. I, p. 309.--Pigan., t. V, p. 330.--Dubois,
t. II, p. 436.--La Barre, t. V, p. 220.]

[Note 236: Corrozet, f{o} 122.--Sauval, t. 1, p. 436 et 621.]

[Note 237: Tom. II, p. 555 et 559.]

[Note 238: Nous parlerons de cet acte  l'article de Saint-Nicolas du
Chardonnet, et nous prouverons qu'il concerne cette glise et non la
maison des Bernardins.]

[Note 239: Tom. IV, cap. 6, p. 296.]

Ce qui donne  cette dernire date un nouveau degr de probabilit,
c'est que, les religieux de l'ordre de Cteaux tant dans l'usage de ne
prendre leurs degrs dans les universits qu'avec la permission du
souverain pontife, tienne de Lexinton ne l'obtint pour eux qu'en 1244
du pape Innocent IV; ainsi, quoiqu'il pt y avoir avant cette poque
quelques jeunes religieux de cet ordre tudiant  Paris, il n'y a pas
d'apparence qu'ils y aient possd un collge particulier avant d'avoir
obtenu cette permission. Le savant critique que nous venons de citer
croit mme qu'ils n'en firent usage que deux ans aprs, car, dit-il, ce
ne fut que le 1er novembre 1246 que l'abb tienne prit  rente du
chapitre Notre-Dame six arpents de vignes et une pice de terre contigu
situe au del des murs prs Saint-Victor, qu'il changea quelques jours
aprs contre un terrain  peu prs gal dans le clos du
Chardonnet[240]. Le Maire a mal  propos fix cette poque en
1250[241].

[Note 240: Quart. de la place Maubert, t. V, p. 12.]

[Note 241: Tom. II, p. 491.]

Les Bernardins firent encore dans le mme endroit quelques acquisitions
qui formoient avant la rvolution une censive assez tendue: ces
acquisitions furent amorties par Philippe-le-Bel au mois de novembre
1294. Ds le 3 mai 1253 Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse,
frre de saint Louis, s'toit dclar fondateur de ce collge. Il lui
fit prsent de 104 liv. de rente pour l'entretien de vingt religieux
profs, dont treize devoient tre prtres;  cette somme il ajouta 20
liv. pour la fondation d'une messe. L'abb et le couvent de Cteaux,
pour lui tmoigner leur reconnoissance d'un tel bienfait, lui donnrent
ce collge en patronage[242].

[Note 242: Trs. des chart., Mlanges, f{o} 69.]

Tel fut l'tat de cet tablissement jusqu'en 1320, que l'abb et les
religieux de Clairvaux en cdrent la proprit avec toutes ses
appartenances et dpendances  l'ordre de Cteaux en gnral. Cette
cession, date du 14 septembre 1320, fut approuve par Philippe-le-Long
au mois de fvrier suivant. Benot XII, qui avoit t religieux de cet
ordre, ne se contenta pas d'approuver et d'amplifier les rglements que
le chapitre gnral avoit faits, il voulut encore lui donner des marques
particulires de son affection en faisant rebtir  ses dpens l'glise
et le monastre. C'est  cette occasion que les auteurs dont nous avons
parl ci-dessus ont dit que le collge et l'glise avoient t btis en
1336. La vrit est que la premire pierre de la nouvelle glise fut
pose le 24 mai 1338. Des lettres de Philippe-de-Valois, dates de ce
jour, nous apprennent qu' cette occasion Jeanne de Bourgogne, reine de
France, donna 100 liv. de rente aux religieux de Cteaux, somme que le
receveur de Paris fut charg de leur payer chaque anne  pareil jour.
Cependant Benot XII n'ayant pu faire finir l'glise, le cardinal Curti,
surnomm _Le Blanc_, qui avoit t comme lui religieux de Cteaux,
entreprit de la faire achever; mais il ne vcut pas assez pour voir
finir ce grand ouvrage, et, personne ne s'tant prsent depuis pour
complter cette bonne oeuvre, le btiment resta imparfait jusqu'au
moment de la rvolution.

Les dbordements de la rivire qui suivirent l'hiver de 1709 ayant mis
dans la ncessit de relever le pav de cette glise, on jugea  propos
d'en exhausser le sol d'environ cinq pieds. Dans le courant de l'anne
suivante, le monastre et l'glise de Port-Royal-des-Champs ayant t
dmolis, les religieux de Cteaux achetrent la menuiserie du
matre-autel et les stalles du choeur de ces religieuses, et en
enrichirent leur glise. Les panneaux de ces stalles, sculpts avec
beaucoup de dlicatesse et de got, avoient t faits en 1556 par ordre
du roi Henri II.

L'glise des Bernardins passoit pour un des chefs-d'oeuvre de
l'architecture gothique[243]. Les votes en toient trs-leves,
lgres et d'une courbe lgante; les chapelles qui rgnoient des deux
cts attiroient l'attention par leur proportion heureuse avec le reste
de l'ouvrage. Les curieux remarquoient principalement, parmi ces
diverses constructions, un escalier plac  l'extrmit du bas-ct
droit de l'glise. Le plan de la cage toit rond et  double vis, ce qui
formoit deux escaliers tournant l'un sur l'autre, et ayant la tte de
leurs marches enclave dans le mme noyau, de manire que deux personnes
pouvoient monter et descendre sans se voir. Ce double escalier avoit dix
pieds de diamtre, et offroit deux entres, l'une par l'intrieur de
l'glise, l'autre par la sacristie.

[Note 243: _Voy._ pl. 138.]

Le comble de l'glise toit soutenu par des assemblages de pierres,
tailles de manire qu'elles offroient  l'oeil les apparences d'une
charpente.

     CURIOSITS DE L'GLISE DES BERNARDINS.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de la famille de Grien, un tableau reprsentant
     un vque; par un peintre inconnu.

     Sur le matre-autel, la conversion de Guillaume, duc d'Aquitaine;
     par un peintre inconnu.

     Quatre tableaux reprsentant saint Pierre, saint Paul et deux
     vques, galement par un peintre inconnu.

     Dans la sacristie, deux tableaux singuliers: Jsus-Christ
     s'lanant de la croix pour aller embrasser saint Bernard; par un
     peintre inconnu. La Vierge se pressant les mamelles, et en
     faisant jaillir le lait dans la bouche du mme saint; par un
     peintre inconnu.

     Dans la salle des actes, diffrents traits de la vie des quatre
     pres de l'glise, un trait particulier de celle de saint Thomas
     d'Aquin, et saint Bernard au concile de Reims, en tout six
     tableaux; par _Libaut_.


     SCULPTURES.

     Sur le devant de l'autel de la chapelle de Grien, une
     Annonciation, l'Adoration des bergers et celle des Mages, en
     relief; sans nom d'auteur.

     Dans la cinquime chapelle, sous la croise, une statue d'vque
      genoux devant un prie-dieu.


     SPULTURES.

     Dans une chapelle de cette glise on voyoit le mausole de
     Guillaume du Vair, garde des sceaux de France, et depuis vque
     de Lisieux, mort en 1621[244]. Plusieurs personnes de sa famille
     avoient t inhumes dans la mme chapelle.

     Il y avoit une autre chapelle destine  la spulture de la
     famille de Grien.

[Note 244: Ce mausole, dpos pendant la rvolution aux
Petits-Augustins, offre le buste du ministre-prlat et une table
contenant son pitaphe. Cette table est couronne d'un fronton que
soutiennent deux figures, reprsentant l'une la ville de Marseille,
l'autre celle de Lisieux. C'est un ouvrage trs-mdiocre.]

Le choeur occupoit la plus grande partie de l'glise, et l'on admiroit
les vitraux du chevet, d'une trs-grande hauteur et d'une excution
trs-dlicate.

Les corridors, dortoirs et rfectoire, ainsi que l'escalier, toient
vastes et bien entretenus. La bibliothque, peu considrable, ne
contenoit que des livres de thologie, au nombre de cinq  six cents
volumes.

Cette maison, compose d'un proviseur, de deux professeurs en thologie,
d'un procureur, d'un sous-prieur, d'un sacristain et des tudiants,
toit la rsidence du procureur-gnral de l'ordre. Les abbs de
Cteaux, de Clairvaux et de Pontigny y avoient chacun leur htel.

Les Bernardins prtendoient possder depuis 1251 le crne de saint
Jean-Chrysostme, que le pape Alexandre VI avoit envoy  Clairvaux. Il
y avoit, en 1497, dans leur glise, une chapelle de Saint-Yves, qui
toit un titre[245].

[Note 245: L'glise et le monastre ont t dtruits.]


L'GLISE SAINT NICOLAS DU CHARDONNET.

Cette glise a pris son nom du fief du Chardonnet, sur le territoire
duquel elle est btie. Ce fief s'tendoit entre la Seine et la Bivre,
depuis le clos Mauvoisin, c'est--dire depuis la rue de Bivre, o il
finissoit, jusqu' l'ancien canal de la rivire de Bivre, tel qu'il
subsiste aujourd'hui. Ce fut en 1230 que Guillaume d'Auvergne, vque de
Paris, ayant obtenu de l'abbaye Saint-Victor cinq quartiers de terre, y
fit btir une chapelle[246], que l'on doit regarder comme la premire
poque de la fondation de Saint-Nicolas. Il est vrai que les historiens
de Paris ne fixent qu'en 1243 l'rection de cette chapelle en glise
paroissiale[247]; mais Jaillot les a rfuts avec sa critique ordinaire,
et, soutenu des titres les plus authentiques, il prouve jusqu'
l'vidence que la cure de Saint-Nicolas existoit avant 1243, et que ces
historiens ont pris la construction d'une nouvelle glise, ou
l'agrandissement de celle qui existoit dj depuis treize ans, pour
l'poque de l'rection d'une chapelle en cure[248].

[Note 246: L'abb Leboeuf, sur la foi de l'tiquette de l'acte de vente,
s'est cru autoris  dire que cette chapelle appartenoit aux Bernardins.
S'il s'toit donn la peine de lire l'acte mme, il auroit facilement
reconnu que cette chapelle, que Guillaume III fit btir au Chardonnet en
1230, n'a pu avoir d'autre destination que celle que nous lui donnons,
c'est--dire que ce fut simplement une fondation pieuse, telle qu'on en
faisoit si souvent dans ces temps-l,  laquelle on joignoit
ordinairement une maison pour servir de logement au prtre charg de la
desservir. (_Voyez_ DU BOULAI et JAILLOT.)]

[Note 247: Tom. I, p. 283.]

[Note 248: Quart. de la place Maubert, p. 144.]

Le mme critique attaque avec un gal succs ceux qui veulent lui donner
une plus haute antiquit que cette anne 1230; il dmontre parfaitement
que Dubreul, Malingre et Sauval ont eu tort de citer une bulle qu'ils
attribuent  Alexandre III, et dont ils se sont appuys pour avancer que
cette glise existoit ds 1166. Cette bulle, qui fait mention d'une
rente de 25 liv., affecte aux clercs de matines  Notre-Dame sur les
revenus de la cure de Saint-Nicolas du Chardonnet, ne peut tre que du
pape Alexandre IV, lequel fut lu le 25 dcembre 1254; et toutes les
circonstances qui accompagnent cet acte concourent  fortifier cette
dmonstration[249].

[Note 249: _Ibid._ L'auteur des _Tablettes de Paris_ s'est tromp, dans
le sens contraire, en indiquant cette glise comme une chapelle btie
en 1247, et rige en paroisse en 1300.]

L'glise de Saint-Nicolas du Chardonnet fut ddie par Jean de Nant,
vque de Paris, le 13 mai 1425. Tromp par cette date, Dubreul a cru
qu'elle avoit t rebtie vers ce temps-l; mais on ne trouve aucun
indice qui puisse donner quelque poids  une semblable opinion. Il faut
remarquer que cette glise toit d'abord situe le long du canal de la
Bivre; mais ce canal ayant t supprim, et l'glise commenant 
tomber en ruine, on prit, en 1656, le parti d'en construire une nouvelle
 ct de l'ancienne, et dans une direction oppose: elle n'toit pas
acheve lorsqu'elle fut bnite, le 15 aot 1667, par M. de Prfixe,
alors archevque de Paris.

 ne juger de cette glise que comparativement avec les autres monuments
de ce genre, levs  Paris dans les dix-septime et dix-huitime
sicles, on peut dire qu' l'intrieur elle est bien btie et d'une
ordonnance rgulire. Sa nef est dcore d'un ordre _compos_, dont le
chapiteau, d'une invention singulire, et form d'un seul rang de
feuilles, imite celui qu'on appelle communment chapiteau _attique_; du
reste, les travaux repris en 1705, et continus jusqu'en 1709, furent de
nouveau suspendus  cette poque, et laisss imparfaits jusqu' nos
jours; de manire qu'il manque, pour l'entier achvement du monument,
une trave entire, le portail principal du ct de la rue Saint-Victor
et le clocher.

Le seul portail qui existe est collatral, et se trouve situ sur la rue
des Bernardins. Il est trait dans cette forme pyramidale dont les
difices sacrs nous offrent de si frquents exemples, et orn de deux
ordres de pilastres, ionique et corinthien, le premier couronn d'un
fronton, le second surmont d'un comble  la mansarde.  cette
incohrence d'ornements rassembls sans got et sans ncessit, l'auteur
de ce portail a joint la licence vraiment inconcevable de ne pas donner
 l'ordre suprieur la dimension qu'il doit avoir. C'est ainsi
gnralement que l'on traitoit l'architecture  une poque o l'cole
n'avoit aucune marche sre, aucun principe constant; et o chaque
artiste, ddaignant l'imitation, seule lumire des beaux-arts, croyoit
pouvoir se livrer sans inconvnient  tous les caprices de son
imagination[250].

[Note 250: _Voy._ pl. 148.]

     CURIOSITS DE L'GLISE St-NICOLAS DU CHARDONNET.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de la Vierge, la Rsurrection de Jsus-Christ;
     par _Verdier_.  droite, une Assomption; par _Robin_.

     Sur les autels placs  l'entre du choeur, un saint Ambroise et
     le Baptme de Notre-Seigneur; par _de Peters_, peintre en
     miniature.

     Dans la chapelle de la Communion, les Plerins d'mmas; par un
     peintre inconnu.

     Un saint Antoine; par un peintre inconnu.

     Le Miracle de la manne et le Sacrifice de Melchisdech; par
     _Coypel_.

     Le Sacrifice d'Abraham et lyse dans le dsert, par _Francisque
     Millet_.

     Dans la chapelle qui servoit de spulture  la famille
     d'Argenson, la Construction du temple de Jrusalem; par un
     peintre inconnu.

     Dans la chapelle de Saint-Charles, saint Charles-Borrome; par
     _Lebrun_[251]. Le plafond de cette chapelle toit peint par le
     mme artiste.

     Dans une autre chapelle, le martyre de saint Denis; par
     _Jeaurat_.

     Dans la dernire chapelle, une sainte Catherine; par _Le
     Lorrain_.


     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, un _Ecce Homo_ et une Vierge en marbre.

     Au-dessus de la porte du choeur, un Christ en bois, avec la
     statue de la Vierge et celle de saint Jean, galement en bois,
     excuts sur les dessins de Lebrun; par _Poultier_.


     TOMBEAUX.

     Dans la chapelle  ct de la sacristie avoit t inhum Jean de
     Selve, premier prsident du parlement de Paris, mort en 1529.

     La chapelle de Saint-Jrme renfermoit le tombeau de Jrme
     Bignon, avocat-gnral au parlement de Paris. Deux vertus, la
     Justice et la Temprance, toient reprsentes assises sur un
     cnotaphe, au-dessus duquel s'levoit le buste de ce magistrat.
     Ces figures toient de la main d'_Anguier_. Sur le soubassement
     du mausole on voyoit un saint Jrme en bas-relief, de la main
     de _Girardon_[252].

     La famille d'Argenson avoit sa spulture dans une chapelle de
     cette glise; on y voyoit le buste de Marc-Ren de Voyer de
     Paulmy d'Argenson, garde des sceaux de France[253].

     Dans la chapelle Saint-Charles avoit t inhume la mre de _Le
     Brun_. Le tombeau de cette dame, excut par _Tuby_ et
     _Colignon_, d'aprs les dessins de son fils, toit le monument de
     cette glise qui avoit le plus de rputation, et l'un de ceux que
     les trangers visitoient avec le plus d'empressement[254].

     Sous la croise de la mme chapelle on voyoit le mausole de cet
     artiste clbre; par _Coysevox_[255].

[Note 251: Ce tableau jouissoit d'une grande rputation. Nous ignorons
s'il existe encore; mais il est certain qu'on ne le trouve point dans la
collection du Muse Franais, o sont runis les meilleurs tableaux des
glises de Paris.]

[Note 252: Rien de plus mdiocre que ce monument. Les deux figures
d'_Anguier_ n'ont aucun caractre; le saint Jrme de _Girardon_ est
ignoble et d'une grande mollesse d'excution. (Dpos aux
Petits-Augustins.)]

[Note 253: Ce buste se voyoit aux Petits-Augustins.]

[Note 254: Cette dame y est reprsente soulevant la pierre de son
tombeau, et levant les yeux vers un ange qui sonne de la trompette. Le
monument entier est bien au-dessous de sa renomme: la figure de la
femme ne manque pas d'une certaine vrit d'excution, surtout dans les
bras et dans les mains; mais les formes en sont mesquines, l'expression
vague et sans noblesse, la draperie lourde et sans vrit. L'ange,
galement dpourvu de style et de beaut, entour d'une draperie
chiffonne et du plus mauvais got, nous semble encore plus mdiocre.
Cette dernire figure n'est qu'en stuc; tout le reste du monument est en
marbre. (Dpos dans le mme Muse.)]

[Note 255: Son buste, plac sur un pidouche, est port par un
soubassement qui renferme son pitaphe, et surmont d'une pyramide. Sur
un socle plac  la base du monument, sont assises deux figures en
bas-relief, de grandeur de nature, dont l'une, qui reprsente la Pit,
a les yeux tourns vers le buste, tandis que l'autre, dont les attributs
indiquent la Peinture, baisse la tte, et semble pleurer la mort de ce
grand artiste. Ces deux figures, sans tre d'un trs-grand style, sont
agrables et pleines d'expression, surtout celle de la Peinture. Les
draperies, disposes dans le systme de l'cole de ce temps, n'ont pas
un jet trs-svre ni trs-lgant, mais cependant ne sont pas
dpourvues de vrit. Au total, ce monument est digne d'tre remarqu,
et peut tre mis au nombre des bons ouvrages de Coysevox. (Dpos
galement aux Petits-Augustins.)]

Cette glise, assez riche en beaux ornements et en vases sacrs de grand
prix, dont quelques-uns mme toient enrichis de diamants, possdoit en
outre plusieurs morceaux de la vraie croix. Cette prcieuse relique
toit expose, dans les grandes ftes,  la vnration des fidles.


CIRCONSCRIPTION.

Cette paroisse, de figure oblongue, comprenoit autrefois dans sa
circonscription toute la rue des Bernardins, et, laissant la Seine 
gauche, remontoit jusqu'au pont sur la Bivre, au del de la porte
Saint-Bernard. Aprs avoir suivi la rue de Seine, dont elle avoit les
deux cts et les maisons situes au coin d'en haut  main gauche, sans
toucher au jardin du roi, elle reprenoit  la premire maison qui fait
le coin de la rue Copeau, vis--vis de la fontaine de Saint-Victor,
continuoit des deux cts de la rue en rentrant dans Paris, puis
remontoit de la rue des Fosss Saint-Victor jusques et inclus le carr
entier de la rue des Boulangers, et la rue Clopin inclusivement. Elle
renfermoit encore les deux cts de la rue d'Arras, et la moiti de
celle de Versailles, dont elle avoit le ct droit en descendant, puis
continuoit  droite jusqu' l'glise paroissiale, en laissant  la
paroisse Saint-tienne ce qui est  gauche dans la rue Saint-Victor.

La porte Saint-Bernard, le chteau de la Tournelle et la moiti du pont
du mme nom toient sur le territoire de cette paroisse; mais l'abbaye
Saint-Victor, quoique situe dans son tendue, avoit sa paroisse
particulire[256].

[Note 256: L'glise Saint-Nicolas du Chardonnet a t rendue au culte.]


LES RELIGIEUSES ANGLOISES

Ce sont des chanoinesses rgulires rformes de l'ordre de
Saint-Augustin, qui vinrent en France au commencement de 1633, et
obtinrent, au mois de mars de cette mme anne, des lettres-patentes qui
leur permettoient de s'tablir  Paris ou dans les faubourgs.
Jean-Franois de Gondi, archevque de cette ville, y joignit son
consentement, sous certaines conditions, dont la principale toit qu'on
n'y recevroit que des filles nes de pres et mres anglois. Elles se
logrent d'abord au faubourg Saint-Antoine[257] et ensuite sur les
fosss Saint-Victor. Soeur Marie Tresduray, leur abbesse, obtint, en
1655, de nouvelles lettres-patentes qui leur accordoient la permission
de recevoir parmi elles des filles franoises et des tats allis de la
France. Ces lettres furent enregistres le 7 septembre de la mme anne,
 la charge nanmoins que lesdites abbesse et religieuses ne pourroient
avoir  la fois plus de dix franoises professes. La maison qu'elles
occupoient et qu'elles avoient fait reconstruire avoit appartenu 
Jean-Antoine Baf, pote clbre dans le seizime sicle. C'est l qu'il
avoit tabli, comme nous l'avons dj dit, cette acadmie de
musique[258] dont les concerts attiroient ce qu'il y avoit de plus
considrable  la cour, et que Charles IX et Henri III honorrent
souvent de leur prsence. Il rassembloit aussi dans cette maison les
beaux esprits de son temps, et l'on peut regarder ces runions comme le
premier modle des socits savantes qui ont donn naissance  nos
diverses acadmies.

[Note 257: _Voyez_ t. II, 2e partie, p. 1269.]

[Note 258: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 720.]

La maison de ces religieuses portoit le nom de _Notre-Dame-de-Sion_.

     CURIOSITS DE L'GLISE DES FILLES ANGLOISES.

     TABLEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise, qui est fort propre, et  laquelle on arrive
     par un escalier de trente-cinq marches, sur le matre-autel,
     Joseph d'Arimathie et les Saintes-Femmes ensevelissant le corps
     de N. S.; par un peintre inconnu.

     Au ct gauche de cet autel, prs la croise, Jsus-Christ
     portant sa croix; galement sans nom d'auteur.

     On remarque aussi du mme ct les pitaphes de plusieurs
     seigneurs anglois inhums dans cette glise[259].

[Note 259: Les Filles Angloises habitent encore leur maison, et n'ont
pas cess de l'habiter un seul instant pendant la rvolution.]


LES PRTRES DE LA DOCTRINE CHRTIENNE.

Cet institut doit son origine  Csar de Bus, cuyer. Plein de zle pour
la propagation de la foi, et voyant avec douleur combien l'instruction
chrtienne toit nglige, il forma la rsolution de s'associer quelques
ecclsiastiques anims des mmes sentiments, et d'en former une sorte de
congrgation apostolique, destine surtout  parcourir les campagnes, 
visiter les dernires classes du peuple, et  y rpandre les vrits de
la religion catholique[260]. Le projet de cet tablissement fut form 
l'Isle, dans le comtat Vnaissin, le 29 septembre 1592, et approuv
l'anne suivante par l'archevque d'Avignon. Placs d'abord dans
l'glise de Sainte-Praxde de cette capitale du Comtat, ces prtres
furent ensuite transfrs dans celle de Saint-Jean-le-Vieux de la mme
ville, et le succs de leurs travaux eut tant d'clat que Clment VIII
confirma leur tablissement par sa bulle du 23 dcembre 1597, et qu'ils
obtinrent, treize ans aprs, en 1610, la permission de s'introduire en
France.

[Note 260: Hist. des ord. Monast., t. IV, p. 236 et seqq.]

Le vnrable Csar de Bus tant mort le 15 avril 1607, ses disciples,
dans l'intention de donner une entire stabilit  leur congrgation,
dsirrent la rendre rgulire. Paul V, cdant  leurs voeux, les unit
et les incorpora, par son bref du 11 avril 1616,  la congrgation des
_clercs rguliers de Saint-Mayeul_, tablis en Italie, et communment
appels _Somasques_. Mais cette union, quoique approuve par Louis XIII
en 1617, ne subsista que l'espace de trente annes. Innocent X, par sa
bulle du 30 juillet 1647, spara ces deux congrgations, et remit celle
de la doctrine chrtienne dans l'tat o elle avoit t approuve par
Clment VIII[261].

[Note 261: On voit, par un bref d'Alexandre VII du 26 septembre 1659,
qu'il permit aux membres de cette congrgation de faire les trois voeux
simples et d'y joindre la promesse de stabilit, dclarant cependant
qu'ils pourroient en tre dispenss par le chapitre gnral, etc. En
1726 le roi, en confirmant cette congrgation dans son tat de
scularit, ordonna que ceux qui auroient fait les voeux simples ne
seroient plus admis, aprs l'ge de vingt-cinq ans,  recueillir aucune
succession ni en ligne directe ni en ligne collatrale. (JAILLOT.)]

Ces pres, qui, comme nous l'avons dit, avoient eu, ds l'an 1610, des
lettres-patentes par lesquelles leur tablissement en France toit
autoris, obtinrent encore, en 1626, de Jean-Franois de Gondi,
archevque de Paris, la permission de se fixer dans cette capitale et
dans tout son diocse. Le pre Vigier, en consquence de cette
permission, acheta, le 16 dcembre 1627, de Julien Joly, ecclsiastique
du diocse du Mans, une grande et vieille maison, appele htel de la
_Verberie_, et situe rue des Fosss Saint-Victor. Selon Jaillot, ces
pres s'y tablirent de suite, et firent construire, par parties, les
btiments qu'ils occupoient encore avant la rvolution. Leur chapelle
toit sous l'invocation de saint Charles Borrome. On remarque, comme
une chose singulire, que, dans cette chapelle, il y avoit tous les ans
sermon et salut en l'honneur du bon larron.

En 1705 M. Miron, docteur en thologie de la maison de Navarre, lgua sa
bibliothque aux pres de la doctrine chrtienne,  condition qu'elle
seroit publique. Elle toit compose de plus de vingt mille volumes,
parmi lesquels il y avoit des ditions rares et les manuscrits du savant
abb Lebeuf.

Cette maison de Paris toit devenue le chef-lieu de la congrgation. Le
suprieur-gnral, qu'on lisoit tous les six ans, y faisoit sa
rsidence avec son conseil[262].

[Note 262: La maison de ces religieux est maintenant habite par des
particuliers.]

     CURIOSITS DE L'GLISE DES PRTRES DE LA DOCTRINE CHRTIENNE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, saint Charles-Borrome; par _Vouet_,

     Dans les chapelles voisines:

     Le roi David; par un peintre inconnu.

     Les quatre vanglistes; par un peintre inconnu.

     Les quatre Pres de l'glise; galement par un peintre inconnu.


LES FILLES DE LA CONGRGATION DE NOTRE-DAME.

Pierre Fourrier, chanoine de Saint-Augustin, cur de Mataincourt en
Lorraine, et la dame Alix Leclerc, jetrent, en 1597, les premiers
fondements de cette socit. Ce ne fut d'abord qu'une petite communaut
sculire, destine  instruire la jeunesse,  l'instar des filles de
Sainte-Ursule. Le succs de cet institut engagea madame d'Aspremont  le
faire transfrer en 1601  Saint-Mihiel. Ce premier tablissement fut
bientt suivi de plusieurs autres; mais il n'eut une forme stable et
rgulire qu'en 1617, poque  laquelle Alix et ses compagnes prirent
l'habit religieux. Ds l'an 1615 elles avoient obtenu du pape Paul V la
permission d'riger leurs maisons en monastres, et d'y vivre en
clture, sous la rgle de saint Augustin. Ce fut de l'un de ces
monastres, tabli  Laon en 1622, que sortirent les religieuses qui
formrent  Paris la maison dont nous parlons. Tout ce que Sauval et
Piganiol[263], son copiste, disent  ce sujet est un tissu
d'inexactitudes: les autres historiens de Paris ont gard le silence.
L'erreur des premiers provient sans doute de ce qu'ils ont ignor qu'il
y a eu trois migrations diffrentes des religieuses de la congrgation
de Notre-Dame, et qu'elles sont venues toutes trois du monastre de
Laon.

[Note 263: Sauval, t. I, p. 679.--Piganiol, t. V, p. 199.]

Celles qui font le sujet de cet article ne vinrent  Paris qu'en 1643.
Le 9 juin de cette anne elles obtinrent de l'archevque la permission
de s'tablir sur la paroisse Saint-Jean en Grve[264], au Marais.
Cependant Jaillot, qui avoit consult leurs titres, pense qu'elles n'y
formrent aucun tablissement; ce qui le prouveroit, c'est que, la ville
y ayant donn son consentement, elles achetrent, le 4 octobre 1644,
deux maisons rue Saint-Fiacre, au coin de celle des Jeux-Neufs, et qu'au
mois de janvier 1645 Sa Majest leur accorda des lettres-patentes,
confirmes le 10 aot 1664.

[Note 264: On voit, par l'acte de cet tablissement, que M. Philibert
Brichanteau, vque de Laon, leur avoit donn, le 11 mars prcdent,
1000 liv. de rente. Jacques Duval, valet de chambre du roi et de la
reine, et Catherine Oudin, sa femme, contriburent  leur dotation par
un don de 600 liv. de rente qu'ils leur firent le 12 du mme mois. Ce
fut  la faveur de cette dotation que M. l'archevque, suivant le
commandement et instantes prires de la reine, permit leur
tablissement.]

M. Imbert Porlier, recteur de l'hpital gnral, sous la direction
duquel elles s'toient mises, et qui demeuroit  la Piti, ayant senti
toute l'utilit de cet tablissement, forma le dessein de placer ces
religieuses dans le quartier qu'il habitoit. En consquence, le 15
octobre 1673, il acquit la maison de Montauban, qui s'tendoit jusqu'
la rue du faubourg Saint-Victor, et, le 28 octobre de l'anne suivante
la communaut fut transfre dans cette maison, dont ce gnreux
protecteur leur fit prsent par contrat du 18 avril 1681, ainsi que de
quelques petites maisons et jardins qu'il possdoit dj dans le
quartier. L'anne suivante elles acquirent une maison et un jardin
contigu  leur terrain, et firent btir une glise, qui fut bnite le 15
aot 1688. Depuis, toutes ces acquisitions furent amorties par
lettres-patentes du mois d'aot 1692[265].

[Note 265: Cette maison est maintenant habite par des particuliers.]


L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR.

Il est peu de maisons religieuses dont la clbrit soit constate par
un plus grand nombre de monuments, et dont l'origine prsente plus
d'incertitude et d'obscurit. Les annales manuscrites de cette maison
font mention d'un monastre existant avant le douzime sicle; la
Chronique d'Alberic[266] parle d'un prieur de moines noirs de
Marseille; et l'on trouve dans un autre crit trs-ancien[267] que des
chanoines rguliers toient tablis hors de la ville de Paris, dans un
lieu o il y avoit une chapelle de Saint-Victor. On cite  ce sujet une
charte de Philippe Ier, date de l'an 1085, et souscrite par _Anselme_,
abb de Saint-Victor de Paris. Les historiens de Paris, et Duboulay[268]
concluent, d'aprs cette charte, de l'existence de l'abbaye  cette
poque. L'abb Lebeuf[269], au contraire, va jusqu' nier l'existence de
la charte. La critique de Jaillot[270] a jet de grandes lumires sur
cette discussion. Il prouve d'abord, contre l'abb Lebeuf, que cette
charte existe bien rellement, ensuite, contre ses adversaires, qu'elle
est absolument trangre aux moines de Saint-Victor et qu'on peut mme
douter de son authenticit; mais que, dans tous les cas, la souscription
du prtendu _Anselme_, abb de ce monastre, ne peut avoir t appose
que sur une copie, parce qu'elle est accompagne de celle de plusieurs
autres personnages bien connus[271], qui ne vivoient que cent cinquante
ans aprs cette date de 1085; et cette dmonstration, qu'il pousse
jusqu' l'vidence la plus complte, lui sert mme  rectifier le nom de
cet abb de Saint-Victor, mal  propos nomm _Anselme_ par une erreur de
copiste, et qui se nommoit rellement _Ascelin_.

[Note 266: _Ad annum_, 129.]

[Note 267: La Chronique de Jumiges.]

[Note 268: Hist. de Par., t. I, p. 145.--Hist. univ. Paris, t. II, p. 24
et 39.]

[Note 269: Tom. II, p. 542.]

[Note 270: Quart. de la place Maubert, p. 161.]

[Note 271: Ces personnages sont frre Andr, abb de Saint-Magloire, et
frre Thibaut, abb de Sainte-Genevive. Or, il est ais de prouver
qu'en 1085 Hilgotus toit doyen de Sainte-Genevive, Haimon, abb de
Saint-Magloire, et qu'il n'y en avoit point alors  Saint-Victor. Andr
toit abb de Saint-Magloire en 1248. On a une bulle d'Innocent IV,
adresse, en 1249  Thibaut, abb de Sainte-Genevive, et _Ascelin_
toit, dans ce mme temps, abb de Saint-Victor.]

On ne peut donc rien avancer de positif sur la premire origine de la
chapelle Saint-Victor; mais il est certain du moins qu'elle existoit
avant 1108, puisque Guillaume de Champeaux s'y retira cette mme anne,
avec quelques-uns de ses disciples, et qu'il y jeta les premiers
fondements de cette cole clbre, qui depuis produisit tant de grands
hommes, dont plusieurs sont encore regards aujourd'hui comme les
lumires de l'glise. Quant  l'abbaye proprement dite, tout porte 
croire qu'elle fut fonde par Louis-le-Gros: car on possde une charte
de ce prince, date de 1113, par laquelle il dclare qu'il a voulu doter
des chanoines rguliers dans l'glise du bienheureux Victor: _In
ecclesi beati Victoris... canonicos regulariter viventes ordinari
volui_[272]. L'existence de la chapelle avant celle de l'abbaye est
donc bien constate; mais on ne trouve aucune preuve de deux autres
opinions adoptes successivement par beaucoup d'historiens; 1 qu'il y
ait eu dans cet endroit des moines noirs de Marseille, c'est--dire des
Bndictins; 2 que Hugues de Saint-Victor leur ait substitu, par ordre
du roi, des chanoines rguliers de Saint-Ruf, de la ville de Valence.
Jaillot, qui les rfute avec beaucoup de solidit, rejette galement une
conjecture de l'abb Lebeuf, qu'il est inutile de rapporter ici[273].

[Note 272: Dans l'pitaphe de ce roi, ce lieu est appel _vetus
cella_[272-A] (Dubreul, p. 405), et Robert du Mont, auteur contemporain,
dit que Guillaume de Champeaux tablit un monastre de clercs dans un
endroit o il y avoit une chapelle de saint Victor martyr. (_De Immutat.
ord. monarch._, cap. 5.)]

[Note 272-A: On appeloit _celle_, une petite maison, une ferme, une
mtairie appartenant  un monastre: on nommoit un religieux pour y
rsider, veiller  la culture, recueillir les fruits et percevoir les
revenus. Comme quelques-unes de ces _celles_ toient considrables, on
donna alors des adjoints au religieux cellerier, pour l'aider dans ses
travaux, et chanter avec lui l'office divin. L'assemble
d'Aix-la-Chapelle, tenue en 817, ayant ordonn par le vingt-sixime
article (Pleury, Hist. eccls., liv. 46, p. 18) qu'il y et au moins six
religieux ou chanoines dans cet tablissement, les _celles_ devinrent de
petits monastres, et le religieux qui toit  leur tte prit le nom de
_prieur de ses frres_. Ainsi, de simple agent ou procureur, il devint
le chef de sa communaut. Telle est probablement l'origine de la plus
grande partie des prieurs.  qui appartenoit la _celle_ de
Saint-Victor? on n'en sait rien.]

[Note 273: Il faut galement rejeter l'opinion qu'avant la fondation de
Louis-le-Gros cette glise ne fut qu'un _reclusoir_ o se renfermoient
quelques personnes par zle de dvotion. On parle effectivement d'une
recluse nomme _Basilla_, qui se renferma dans une cellule prs de
Saint-Victor, y mourut et y fut inhume. Mais cette tradition, dj fort
incertaine elle-mme, ne prouveroit rien relativement  l'origine du
monastre, puisque l'on sait qu'il y avoit de ces reclusoirs auprs de
plusieurs autres glises de Paris.]

Au milieu de toutes ces traditions confuses ce que nous savons de
certain, c'est qu'au douzime sicle il existoit une _celle_ et une
chapelle de Saint-Victor, et que Guillaume de Champeaux choisit ce lieu
pour s'y retirer avec quelques-uns de ses disciples. Il toit
archidiacre de Paris. Son loquence et ses lumires l'avoient rendu
clbre, et il le devint encore davantage pour avoir t le matre
d'Abailard, qui depuis fut son rival, et s'immortalisa  la fois, et
trs-malheureusement pour lui, par ses crits et par ses amours. Nous
aurons occasion de parler par la suite de cette rivalit fameuse et de
ses effets: peut-tre contribua-t-elle  dgoter du monde Guillaume de
Champeaux,  le faire renoncer  son archidiacon, et  lui faire
prendre, dans la maison de Saint-Victor, l'habit de chanoine rgulier.
Qu'il y ait t pouss par ce motif purement humain, ou par le dsir de
mener une vie plus tranquille et plus parfaite, il n'en est pas moins
vrai qu' la prire de plusieurs personnes considrables, qui
gmissoient de voir d'aussi rares talents enfouis dans l'obscurit d'un
clotre, il ne tarda pas  y reprendre ses anciens exercices
scolastiques. De nouveaux disciples se portrent en foule aux leons
d'un si habile matre; et telle fut la premire source de la clbrit
de la maison de Saint-Victor, dont les membres, forms dans son cole,
furent bientt appels de toutes parts pour instruire, clairer, difier
et former des tablissements nouveaux sur le modle de cette
congrgation. On voit ensuite, en 1113, Guillaume de Champeaux lev par
son mrite  l'piscopat de Chlons; et la mme anne, dans cette mme
ville, Louis-le-Gros se dclara fondateur de la maison de Saint-Victor,
la dota des biens noncs dans la charte dont nous avons dj parl,
biens qu'il augmenta depuis par un diplme donn  Paris en 1125.  ces
libralits ce prince ajouta, en faveur des chanoines, le privilge de
se choisir un abb, sans requrir le consentement ni l'autorit du roi,
disposition qui fut confirme en 1114, par une bulle du pape Pascal II.

Piganiol[274] prtend que la chapelle de cette glise, ddie 
_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, toit l'glise qui fut construite par
Louis-le-Gros,  l'endroit mme o toit l'ancienne chapelle de
Saint-Victor. Jaillot, dont le texte est ici un peu obscur, semble faire
entendre que ce monarque, dont les bienfaits furent le premier fondement
de la prosprit de ce monastre, ne fut point cependant le fondateur de
son glise. Les Annales manuscrites de Saint-Victor, qu'il avoit lues,
n'en faisoient point mention, et le Ncrologe de cette glise en
attribuoit l'honneur  Hugues, archidiacre d'Alberstat, chanoine de
cette maison, et oncle de Hugues de Saint-Victor. Cette glise, rpare
en 1448 par Jean Lamasse, trentime abb de Saint-Victor, et en partie
par les libralits de Charles VII, fut ensuite presque entirement
rebtie sous le rgne de Franois Ier. La premire pierre y fut mise le
18 dcembre 1517 par Michel Boudet, vque de Langres; celle du choeur
fut pose par Jean Bordier, alors abb de Saint-Victor, qui fit rparer
tous les anciens difices de cette maison, et construire des murs autour
de l'enceinte.

[Note 274: Tom. V, p. 262.]

L'glise toit un monument d'architecture gothique, dont la proportion
et sembl assez bonne, si la grande lvation et la largeur de la nef
n'eussent pas prsent un contraste choquant avec les dimensions trop
basses et trop troites des bas cts[275]. Elle n'avoit point t
acheve du ct de l'entre, et il y restoit deux arcades  construire,
imperfection qu'on avoit essay de masquer par un portail construit
seulement en 1760. Cette composition bizarre, excute dans le plus
mauvais got de l'architecture alors en usage pour les difices sacrs,
faisoit regretter l'ancien portail, d'une construction gothique, mais
hardie et lgre, et que l'on avoit t forc d'abattre, parce qu'il
menaoit ruine.

[Note 275: _Voyez_ pl. 139.]

Les parties de l'ancienne glise conserves dans la nouvelle toient la
tour ou le clocher, et ce vieux portail dont nous venons de parler; deux
arcades d'une chapelle place derrire le grand autel; une chapelle
souterraine, pratique sous celle-l, et ddie  la Vierge. La chapelle
Saint-Denis, qui existoit encore au fond du chevet, toit d'un gothique
lgant qui sembloit remonter jusqu'au douzime sicle,  l'exception du
sanctuaire construit dans le quinzime. Elle toit claire par deux
croises en ogives, hautes et troites, offrant  leur sommet des
arrires-voussures trs-bien excutes. Par ce mlange bizarre que l'on
faisoit quelquefois dans le seizime sicle des divers genres
d'architecture, le jub de l'glise toit port sur des colonnes
corinthiennes canneles, et en mme temps flanqu de deux tourelles
gothiques, formant des cages d'escaliers.

Le grand clotre, trs-spacieux et ouvert d'un ct par d'troites
arcades, que portoient de petites colonnes groupes, offroit dans sa
construction un travail de la fin du douzime sicle et du commencement
du treizime. Au bout du second clotre on voyoit une chapelle dite de
l'infirmerie, qui, par l'lgance de ses colonnades et le travail des
vitrages du fond annonoit galement un gothique du treizime sicle: le
rfectoire, les dortoirs, l'infirmerie toient du seizime.

Le buffet d'orgue toit estim, ainsi que les cloches, que l'on comptoit
au nombre des plus belles et des plus harmonieuses de Paris.

     CURIOSITS DE L'ABBAYE SAINT-VICTOR.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, un trs-bon tableau, reprsentant
     l'adoration des Mages; par _Vignon_.

     Autour du sanctuaire, quatre tableaux, par _Restout_,
     reprsentant:

       1 David obtenant, par ses prires, la cessation de la peste;
       2 La rsurrection du Lazare;
       3 Melchisdech allant au-devant d'Abraham victorieux, et
          offrant pour lui le pain et le vin;
       4 Une cne.

     Dans l'ancien choeur, derrire le matre-autel, quelques paysages
     peints  fresque dans la manire du _Guaspre_. Ils toient placs
     entre les vitraux qui terminoient le rond-point de cette glise.
     Plusieurs de ces vitraux, et notamment ceux de la chapelle
     Saint-Clair, toient estims des amateurs de ce genre de peinture
     pour la vivacit des couleurs.

     Dans deux chapelles collatrales, substitues vers les derniers
     temps au jub, deux mdaillons peints  fresque, reprsentant
     saint Louis et la Madeleine; par _Robin_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans le choeur de l'glise avoient t inhums:

       Maurice de Sully, vque de Paris, mort en 1196.
       tienne de Senlis, vque de Paris, mort en 1141 ou 1142.
       Burchard, vque de Meaux, mort en 1134.
       tienne de La Chapelle, vque de Meaux, mort en 1174.
       Geoffroy de Tressy, vque de Meaux, mort en 1213.
       Jean, vque de Paneade en Palestine, mort dans le douzime
         sicle.

     Dans la chapelle Saint-Denis:

       Pierre Le Mangeur, thologien clbre, mort en 1185.
       Arnou, vque de Lisieux, mort vers le mme temps.
       Guillaume d'Auvergne, vque de Paris, mort en 1248.
       Renaud de Corbeil, vque de Paris, mort en 1268.
       Pierre Lizet, premier prsident du parlement de Paris, mort
         en 1554.

     Dans la chapelle de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle,

     Odon, qui, de prieur de Saint-Victor, fut fait abb de
     Sainte-Genevive, lorsque la rgularit s'y introduisit au milieu
     du douzime sicle.

     Prs de la porte d'entre  droite,

       Le clbre Hugues de Saint-Victor, mort en 1140.

     Dans la chapelle dite de l'infirmerie:

       Guillaume Baufet ou d'Orillac, vque de Paris, mort en 1319.
       Guillaume de Chanac, vque de Paris, mort en 1348.--Sa statue,
         en marbre, toit couche sur son tombeau[276].

     Dans le clotre,

     Le fameux Santeuil, chanoine rgulier de cette abbaye, et l'un
     des plus grands potes latins des temps modernes[277].

     Plusieurs autres personnages illustres, entre lesquels on doit
     distinguer le Pre Maimbourg, ex-jsuite, auteur de plusieurs
     ouvrages; Ismal Bouillaud, galement clbre par son esprit et
     par sa science; Henri du Bouchet, conseiller au parlement, et
     l'un des bienfaiteurs de cette maison avoient aussi leur
     spulture dans l'glise ou dans le clotre.

[Note 276: Elle a t dpose depuis aux Petits-Augustins.]

[Note 277: Sa tombe toit orne de deux pitaphes, dont nous citerons
seulement la premire, compose par le clbre Rollin.

  _Quem superi prconem, habuit quem sancta potam
    Relligio, latet hoc marmore Santolius.
  Ille etiam heroas, fontesque, et flumina et hortos
    Dixerat: at cineres quid juvat iste labor?
  Fama hominum merces sit versibus qua profanis:
    Mercedem poscunt carmina sacra Deum._

_Obiit anno Domini_ M. DC. XCVII. _nonis augusti. tatis_ LXVI.
_professionis_ XLIV.]

La bibliothque de Saint-Victor n'toit d'abord compose, comme celle
des autres maisons religieuses, que de manuscrits des Pres de l'glise
et des auteurs scolastiques. Le P. Lamasse, abb de cette maison,
l'augmenta. Nicaise de Lorme, l'un de ses successeurs, y fit de
nombreuses additions, et la plaa dans un nouveau btiment qu'il fit
construire  cet effet en 1496. Elle devint ensuite publique, par les
soins et par la libralit de M. du Bouchet qui, par son testament du 27
mars 1652, lgua sa bibliothque  la maison de Saint-Victor, et laissa
un fonds annuel pour son entretien,  condition que: L'un des religieux
se trouvera aux jours marqus  la bibliothque, pour avoir soin de
bailler et de remettre les livres aprs que les tudiants en auront
fait[278]. Elle devint plus considrable encore par le don que M.
Cousin, prsident de la cour des monnoies, fit de la sienne en 1707.
Elle fut augmente de nouveau par plusieurs autres donations, et
spcialement par celle de M. du Tralage, qui l'enrichit d'un recueil
immense de dessins, mmoires, cartes gographiques. Le tout formoit une
collection remarquable par le choix et le nombre des livres, surtout par
dix-huit  vingt mille manuscrits, parmi lesquels il y en avoit de
trs-prcieux[279]. Peu de temps avant la rvolution, on avoit construit
un nouveau btiment pour placer cette bibliothque; lequel a t dtruit
avant d'tre entirement achev.

[Note 278: Le buste en marbre de ce bienfaiteur toit plac  l'entre
de la bibliothque, avec une inscription.]

[Note 279: On y voyoit une Bible manuscrite du neuvime sicle, un
Tite-Live du douzime; beaucoup de manuscrits orientaux, entre autres un
Alcoran, dont un ambassadeur turc reconnut l'authenticit dans le sicle
dernier, en le baisant, et en apposant sur le premier feuillet un
certificat crit de sa propre main.]

Les jardins de cette abbaye toient immenses. Sous le grand dortoir
rgnoit une salle basse, soutenue par des piliers gothiques, qu'on
disoit tre l'cole o Abailard avoit enseign la thologie. Une autre
particularit digne de remarque, c'est que les vques de Paris avoient,
au treizime sicle, un appartement  Saint-Victor, o ils se retiroient
chaque anne, et demeuroient plusieurs jours: on en a la preuve dans les
hommages qu'ils y ont reus, et dans plusieurs de leurs actes qui sont
dats _apud sanctum Victorem in aula episcopi_, ou _in domo episcopi ad
S. Victorem_.

Enfin cette maison possdoit une grande quantit de reliques
trs-vnres et trs-authentiques, dont la liste a t donne par
l'abb Lebeuf. Aucune maison religieuse de Paris n'toit dans une
relation plus intime avec la cathdrale, dont elle observoit toutes les
coutumes: aussi le chapitre y faisoit-il plusieurs stations dans le
courant de l'anne, et de mme les chanoines de Saint-Victor officioient
plusieurs fois par an  la cathdrale, etc.[280].

[Note 280: L'abbaye Saint-Victor a t dtruite entirement pendant la
rvolution.]


LES NOUVEAUX CONVERTIS.

Le zle pour la conversion des protestants toit grand dans le
dix-septime sicle, et fit natre plusieurs associations de personnes
vertueuses et charitables, qui ne se contentoient pas de ramener aux
lumires de la religion ces malheureux gars; mais qui cherchoient
encore  procurer des moyens d'existence  ceux qui en toient
dpourvus. Ds l'an 1632, le Pre Hyacinthe, capucin, avoit conu ce
pieux dessein; et ses soins avoient form une socit dont le but toit
de se consacrer au soulagement et  l'instruction des hrtiques. Des
vues si louables dterminrent M. Jean-Franois de Gondi, archevque de
Paris,  autoriser cette association, sous le nom de _Congrgation de la
propagation de la foi_, et sous le vocable de l'_Exaltation de la
croix_. Ses lettres furent donnes le 6 mai 1634; et cette socit,
forme en faveur des deux sexes, reut l'approbation du pape Urbain
VIII, le 3 juin de la mme anne. Des lettres-patentes du roi
confirmrent cet tablissement en 1635. Les assembles se tinrent
d'abord au couvent mme des capucins de la rue Saint-Honor, dans une
chapelle que l'on voyoit encore, avant sa destruction, dans la cour de
ce monastre. Le succs en fut tel, que l'on pensa  sparer les hommes
d'avec les femmes, ce qui forma deux communauts. Celle des hommes fut
tablie d'abord dans une maison qu'on loua dans l'le Notre-Dame. Il y
demeurrent jusqu'en 1656, qu'ils furent transfrs dans la rue de
Seine, en vertu d'un arrt du Conseil; et l ils occuprent deux maisons
contigus, dont ils avoient fait l'acquisition. Les btiments de cette
communaut n'avoient rien de remarquable, et leur chapelle n'avoit
d'autre ornement qu'un _Christ_ plac sur le matre-autel.


L'HPITAL DE LA PITI.

La multitude innombrable de pauvres qui inondoit Paris au commencement
du dix-septime sicle ayant fait natre de justes craintes que la
tranquillit publique n'en ft trouble, Louis XIII donna, en 1612,
l'ordre de les renfermer; et les magistrats s'occuprent ds-lors
d'excuter cette mesure, et de se procurer des logements assez vastes
pour contenir tous ces malheureux. Nous parlerons successivement de ces
diverses acquisitions. La premire qui fut faite est celle de l'hpital
dont nous parlons. On acheta d'abord une grande maison, jardin et jeu de
paume, o pendoit pour enseigne la _Trinit_, entre la rue du Battoir et
celle du jardin du Roi; on joignit par la suite  cet emplacement les
maisons et jardins de la rue Sainte-Anne, situs entre ces deux rues,
ainsi qu'une partie de la rue du Puits-l'Ermite. D'autres maisons de la
rue Copeau, et qui toient alors spares de la rue Franoise par une
ruelle nomme Denys-Moreau, furent aussi achetes et runies  cet
hpital, de sorte que le terrain des _pauvres enferms sous le nom de
Notre-Dame-de-Piti_, finit par former dans ce quartier une espce d'le
entre les rues du jardin du Roi, d'Orlans, des Fontaines, la place du
Puits-l'Ermite et les rues du Battoir et Copeau. On y plaa d'abord de
pauvres enfants des deux sexes, ensuite seulement des petits garons qui
y toient levs avec le plus grand soin. On leur apprenoit  lire et 
crire jusqu'au moment de leur premire communion; et, aprs l'avoir
faite, ils en sortoient pour tre mis en apprentissage[281].

[Note 281: Cet tablissement n'a point chang de destination.]

Cette maison pouvoit tre regarde comme le chef-lieu de l'hpital
gnral; et c'est l que ses administrateurs tenoient leurs assembles.

Le btiment, vaste et bien distribu pour un semblable tablissement,
n'a rien que de trs-simple dans sa construction. L'glise, galement
trs-spacieuse, est compose de deux nefs qui font querre.

     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA PITI.

     TABLEAUX.

     En face de la chaire, une Descente de croix, que l'on attribuoit
      _Daniel de Volterre_.

     Dans une chapelle, de petits enfants  genoux devant une sainte;
     par _Louis Boullongne_.

     Sur le devant de la tribune de l'orgue, la Conversion de saint
     Paul, par un peintre inconnu.


     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, un groupe reprsentant la Vierge qui pleure
     sur le corps de son fils, dont un ange soutient la tte; sans nom
     d'auteur.

     Le mme sujet, dans un mdaillon plac sur la porte de la
     sacristie.


JARDIN ET CABINET DU ROI.

Ds le temps de Henri IV, dit Fontenelle, on s'toit aperu que la
botanique, si ncessaire  la mdecine, devoit tre tudie, non dans
les livres des anciens, o elle est fort confuse, fort dfigure et fort
imparfaite, mais dans les campagnes; rflexion qui, quoique trs-simple
et trs-naturelle, fut assez tardive. On avoit vu aussi que le travail
d'aller chercher les plantes dans la campagne toit immense, et qu'il
seroit d'une extrme commodit d'en rassembler le plus grand nombre
qu'il se pourroit dans quelque jardin, qui deviendroit le livre commun
de tous les tudiants, et le seul livre infaillible. Ce fut dans cette
vue que Henri IV fit construire  Montpellier, en 1598, le jardin des
plantes, dont l'utilit se rendit bientt trs-sensible, et qui donna
un nouveau lustre  la Facult de mdecine de cette ville. M. de La
Brosse, piqu d'une louable jalousie pour les intrts de la capitale,
obtint du roi Louis XIII, par un dit de 1626, que Paris auroit le mme
avantage. Il fut fait intendant de ce jardin, dont il toit proprement
le fondateur[282].

[Note 282: Fontenelle, loge de M. Fagon.]

Il faut donc rejeter ce que dit Germain Brice[283], sans en apporter
aucune preuve, que le projet d'un jardin de plantes mdicinales ayant
t form  Paris sous le rgne de Henri IV, Jean Robin, aux soins
duquel il avoit t confi, commena  le faire excuter au lieu o nous
le voyons aujourd'hui. Le fait est que ce jardin ne subsistoit pas mme
en 1626, comme l'avance cet auteur et plusieurs autres; seulement on
trouve qu'au mois de janvier de cette anne, Louis XIII accorda au sieur
Herouard, son premier mdecin, des lettres-patentes portant l'ordre de
former un tablissement de ce genre; mais cet acte ne donne pas mme la
dsignation du lieu: il y est dit seulement qu'il sera construit en
l'un des faubourgs de cette ville de Paris ou autres lieux proche
d'icelle, de telle grandeur qu'il sera jug propre, convenable et
ncessaire.

[Note 283: Tom. II, p. 374.]

Ce projet n'eut point alors son excution. Depuis, MM. Bouvard, premier
mdecin, et Gui de La Brosse, mdecin ordinaire, ayant jet les yeux sur
le terrain de Coupeaux, le jugrent convenable pour cet objet. Il
consistoit alors en 14 arpents, y compris la butte qui s'toit
successivement forme par l'amas des gravois et des immondices qu'on y
avoit anciennement transports. Cette voirie, situe d'abord au
carrefour de Coupeaux, o elle toit encore en 1303, avoit t recule
depuis jusqu' l'endroit o se trouve cette butte qui en avoit t
forme. En 1535 on en fit une autre  ct de celle-ci,  l'endroit o
est aujourd'hui la terrasse. La voirie des bouchers toit au bas de
cette dernire.

Cette butte et ses dpendances, qui, dans le principe, appartenoit 
l'abbaye Sainte-Genevive, toit devenue, par plusieurs mutations, la
proprit d'un particulier nomm Voisin, et ne contenoit alors qu'un peu
plus de deux arpents. Le roi en fit faire l'acquisition en 1633; celle
des terrains voisins ne fut faite qu'en 1636. Alors Gui de La Brosse,
qui, ds l'anne prcdente, avoit obtenu des lettres-patentes portant
confirmation de l'tablissement du jardin du Roi, fit construire les
logements ncessaires et les salles convenables pour les dmonstrations
de botanique, de chimie, d'astronomie et d'histoire naturelle. Il
obtint de l'archevque, le 20 dcembre 1639, la permission d'avoir une
chapelle; elle fut accorde avec tous les privilges dont jouissent
celles des collges de fondation royale ou particulire.

Telle est l'origine d'un tablissement qui aujourd'hui n'a pas son
pareil dans le monde. Ce fut en 1739 que le clbre Buffon fut nomm
intendant du jardin du Roi; on lui doit son accroissement et la plus
grande partie des richesses qu'il renferme. Bientt il l'tendit
jusqu'aux bords de la Seine; le cabinet d'histoire naturelle, form des
cabinets de Tournefort et de Vaillant, fut successivement enrichi de
productions nouvelles rassembles des quatre parties du monde, et chaque
voyageur se fit un honneur d'y dposer ce qu'il avoit pu recueillir de
plus prcieux.

Nous allons donner ici une courte description du jardin et du cabinet,
l'espace ne nous permettant pas d'en tracer une notice dtaille, qui
fourniroit elle seule la matire de plusieurs volumes[284].

[Note 284: Nous croyons devoir donner la description de ce jardin tel
qu'il est aujourd'hui.]


_Jardin de Botanique._

En entrant par la rue de Buffon, dans une grande cour, on laisse
derrire soi les btiments qui renferment le cabinet d'histoire
naturelle, et l'on entre dans le jardin, ferm par une grille de fer. Il
offre les dispositions suivantes:

 droite, plusieurs alles d'arbres trangers qui se prolongent jusqu'au
bord de la Seine.

 gauche, le jardin de botanique: il est class selon la mthode de
Jussieu[285].  la suite de ce jardin, l'cole pratique d'agriculture.
Elle se compose, 1 des arbres fruitiers; 2 des plantes potagres ou
qui concernent les arts. Toutes les grilles en fer qui entourent cette
partie du jardin, sont sorties des forges de Buffon, et ont t faites
aux dpens de Louis XV.

[Note 285: _Voyez_ pl. 140.]

 la suite de ce jardin on trouve la mnagerie, dont la construction
grossire et le dlabrement semblent indignes d'un aussi magnifique
tablissement.

Les serres et une orangerie sont spares du jardin botanique par des
fosss, o l'on a plac des ours de diffrentes espces.

Au del de ces fosss l'oeil se repose avec plaisir sur une espce de
jardin anglois, auquel on a donn le nom de _Valle suisse_. On y a
parqu un grand nombre d'animaux trangers, tels que des buffles, des
daims, des chameaux, etc. Ces animaux s'y promnent librement au milieu
de leurs pturages, ce qui donne  cet endroit une physionomie
particulire. Une multitude d'oiseaux curieux y sont renferms dans des
volires, tandis que d'autres se baignent dans des pices d'eau
destines  leur usage.

Auprs de la volire on a runi quelques espces de singes: ils sont
renferms dans des cages.

 la suite de la valle suisse se prsentent plusieurs maisons servant
de demeures aux professeurs du jardin, et un cabinet d'anatomie compare
extrmement curieux[286].

[Note 286: On y plaa, pendant quelques annes, le corps du marchal de
Turenne lorsqu'il fut exhum du monument que lui avoit lev la France;
et ce moyen fut le seul que l'on put trouver pour le sauver de la fureur
des rvolutionnaires.]

En sortant de la valle suisse on trouve deux petites collines couvertes
d'arbres toujours verts. Sur l'une d'elles s'lve le cdre du Liban,
plant, il y a environ cinquante ans, par Bernard de Jussieu. Il toit
contenu alors dans un petit vase, aujourd'hui il couvre une partie de la
colline de ses vastes branches horizontales.

Un peu plus haut on rencontre une colonne leve  la gloire de
Daubenton, savant illustre, et qui, avec Buffon dont il toit le
collaborateur, a le plus contribu  l'avancement et  la gloire de la
science.

Le sommet de cette colline est couronn par un kiosque, d'o l'on
dcouvre une partie de Paris[287].

[Note 287: Ce kiosque, construit par M. _Verniquet_, architecte du
jardin du Roi, est de forme circulaire, et dans une proportion de treize
pieds de diamtre sur environ vingt-cinq de hauteur. Il est tout en fer,
et revtu de cuivre. Le dessous, entour d'un appui, forme un belvdre.
Huit lances y servent de piliers, et supportent un couronnement
pyramidal. Sur la frise de la corniche on lisoit l'inscription suivante:
_Dum lumine et calore sol mundum vivificat, Ludovicus XVI sapienti et
justiti, humanitate et munificenti undique radiat._ M. DCC. LXXXVI.

Cette corniche est surmonte d'un amortissement avec panneaux en
mosaque  jour. Au-dessus est une lanterne compose de petites colonnes
avec arcades, dont la frise de la corniche porte cette inscription:

  _Horas non numero nisi serenas_,

inscription qui avoit rapport  un mridien trs-ingnieux, que l'action
du soleil mettoit seule en mouvement, et qui marquoit l'heure de midi
par douze coups frapps sur un tambour chinois. Le marteau de ce
mridien reprsentoit le globe de la terre, et toit renferm dans une
sphre armillaire, pose sur un pidouche, laquelle couronnoit ce petit
difice.]

En rentrant dans le jardin de botanique on passe auprs des serres, et
l'on visite le milieu du jardin, o sont cultives, dans diffrents
parterres, des plantes d'agrment et de curiosit. On y voit aussi
plusieurs pices d'eau peuples de plantes et d'oiseaux aquatiques.

Ce jardin qui, avant la rvolution, contenoit dj quarante arpents, a
t depuis considrablement augment.


CABINET D'HISTOIRE NATURELLE.

Ce cabinet est renferm dans un vaste btiment qui forme l'entre
principale du ct de la rue du Jardin du Roi, et le fond de la
perspective  partir de l'extrmit du jardin. L'architecture en est
simple, noble et convenable de tous points  l'objet auquel il est
destin[288].

[Note 288: _Voyez_ pl. 141.]


_Premier tage._

En entrant  droite, plusieurs salles renfermant une des plus riches
collections minralogiques que l'on connoisse, classe d'aprs la
mthode de M. Hay.

 gauche, une partie de la collection des poissons et des reptiles,
classe d'aprs la mthode de M. Lacpde.

La bibliothque est orne d'une statue de Buffon, de la main de M.
_Pajou_.


_Second tage._

En entrant  droite, les singes, les quadrupdes et la suite des
poissons. On a suivi pour leur classification l'ordre que MM. Cuvier et
Jeoffroi ont tabli dans le tableau des animaux.

 gauche, les oiseaux et quelques quadrupdes.

Au milieu des salles, dans toute leur longueur, sur des buffets dresss
 cet effet, sont placs les insectes, les coquillages et les
papillons[289].

[Note 289: Une grande partie des richesses du cabinet d'Histoire
Naturelle reste cache aux yeux du public, faute de place pour les
mettre en vidence.]


LE MARCH AUX CHEVAUX.

Le march aux chevaux se tenoit autrefois prs de la porte Saint-Honor,
dans un endroit qui depuis a form une partie du jardin des Capucines;
ce mme lieu servoit aussi de march aux cochons. Un particulier nomm
Jean Baudouin obtint d'abord, en 1627, des lettres du roi qui lui
permirent de transfrer ce dernier march sur la place dont nous
parlons, laquelle se nommoit anciennement _la Folie Eschalart_. Cette
translation prouva des obstacles, fut arrte par des oppositions que
levrent de nouvelles lettres donnes en 1659, et enregistres en 1640.
Par ce dernier arrt il toit ordonn que le lieu destin  ce march
contiendroit quatre arpents, qu'il seroit entour de murs, et que
l'imptrant feroit paver les rues qui devoient lui servir d'entre.

Au mois d'avril de l'anne suivante, le sieur Baranjon, apothicaire et
valet de chambre du roi, obtint la permission d'tablir au mme endroit
un march aux chevaux le mercredi de chaque semaine, ce qui n'empchoit
pas qu'on ne continut tous les samedis de conduire les chevaux au
march de la porte Saint-Honor. Ce dernier fut bientt supprim, et
depuis l'on n'a point cess de le tenir dans le lieu dont nous parlons.

C'est un vaste terrain plant d'arbres, formant avenue, et dans lequel
on entre d'un ct par le boulevard, de l'autre par la rue qui en porte
le nom.  l'une de ses extrmits est un pavillon construit en 1760 par
ordre de M. de Sartine, et qui servoit de logement  l'inspecteur de
police charg de prsider  ce march. On y vendoit des chevaux le
mercredi et le samedi de chaque semaine[290].

[Note 290: _Voy._ pl. 142. Ce march continue  se tenir au mme lieu
et aux mmes jours qu'avant la rvolution.]


MAISON DE SAINTE-PLAGIE.

Cette maison toit destine aux filles ou femmes dbauches, que les
magistrats vouloient soustraire  la socit, et  celles qui s'y
retiroient volontairement. Les btiments habits par les premires
portoient le nom de _Refuge_, et ceux qu'occupoient les _filles de bonne
volont_ furent dsigns sous le titre de Sainte-Plagie. C'est
principalement au zle et aux libralits de madame de Miramion que l'on
dut cet utile tablissement. Elle avoit essay de joindre la douceur 
l'autorit, pour retirer du vice sept  huit filles dont la conduite
toit porte aux derniers excs du scandale. Munie de la permission des
magistrats, elle les avoit places d'abord dans une maison particulire
au faubourg Saint-Antoine, sous la conduite de deux femmes pieuses,
propres  faire revenir ces filles de leurs garements. Cet essai
russit tellement, qu'il lui inspira le dessein d'riger une maison
publique destine  ces retraites involontaires. Elle fut seconde dans
des vues si louables par madame la duchesse d'Aiguillon,  laquelle se
joignirent les dames de Farinvilliers et de Traversai. Chacune d'elle, 
l'exemple de madame de Miramion, donna une somme de 10,000 liv. pour le
nouvel tablissement, qui, par des lettres-patentes du roi, accordes en
1665, fut tabli sous le nom de Refuge, dans des btiments dpendants de
la Piti, et soumis  l'administration de l'Hpital-gnral. Sa premire
destination fut d'abord uniquement pour les filles qu'on renfermoit par
ordre des magistrats; mais madame de Miramion crut devoir y ouvrir un
asile  celles qui d'elles-mmes voudroient y mener une vie pnitente,
ce qui donna lieu  cette distinction des _Filles de Bonne-Volont_, qui
bientt se prsentrent en trs-grand nombre, et auxquelles on assigna
un logement spar. Ce nombre devint mme si considrable, que les
btiments de la maison se trouvrent insuffisants pour les loger, et
qu'on se vit forc de leur chercher une plus vaste demeure. Madame de
Miramion les plaa au faubourg Saint-Germain, dans un difice qu'avoit
occup la communaut dite _de la Mre de Dieu_; mais peu de temps aprs,
au moyen de nouvelles dispositions qu'on fit dans la maison du Refuge,
et sur la prire des administrateurs de cet tablissement, la plupart de
ces filles y retournrent. Cependant le second asile, confirm par des
lettres-patentes de l'anne 1691, continua de subsister jusqu'au moment
de la rvolution.

Jaillot fait observer que, malgr la destination de cette maison, l'on y
a quelquefois fait enfermer des personnes qui n'toient point coupables
de dbauches ou de libertinage, mais que des raisons particulires ne
permettoient pas de mettre dans d'autres couvents, ni de laisser dans la
socit[291].

[Note 291: Cette maison toit divise en deux parties, celle du ct de
la rue du Puits-de-l'Ermite servoit de refuge aux femmes ou filles
renfermes par ordre du roi. On entroit dans l'autre, destine aux
femmes de bonne volont, par la rue Copeau. Elles y payoient pension, et
l'on y levoit aussi de jeunes demoiselles.

La maison de Sainte-Plagie est maintenant une prison o l'on renferme
les dbiteurs insolvables, et des criminels condamns aux travaux. Ils
occupent deux parties spares dans cette maison; et, sous le rgne de
Buonaparte, une troisime partie toit destine aux prisonniers d'tat
pour lesquels il y avoit alors des prisons sur presque tous les points
de la France.]

     CURIOSITS DE SAINTE-PLAGIE.

     TOMBEAUX.

     Dans la chapelle, rige pour le service des deux maisons, le
     mausole de dame Madeleine Blondeau, veuve de Messire Michel
     d'Aligre, l'une des principales bienfaitrices de Sainte-Plagie.
     Ce tombeau, de la main de _Coysevox_, se composoit d'un
     sarcophage en marbre, sur lequel toit agenouill le gnie de la
     religion; derrire s'levoit une pyramide, termine par un
     enroulement ionique que surmontoit une urne en bronze[292].

     Une pitaphe place vis--vis annonoit qu'tienne d'Aligre,
     second prsident du parlement, son pouse et leur fille, avoient
     t inhums dans cette mme chapelle.

[Note 292: Nous ignorons ce qu'est devenu ce monument; il n'toit point
au muse des Petits-Augustins.]


LES PRTRES DE SAINT-FRANOIS-DE-SALES.

M. le cardinal de Noailles ayant supprim, en 1702, une communaut de
filles appeles les _Filles de la Crche_, qui s'toit tablie vers
l'anne 1656 au carrefour du Puits-l'Ermite, destina la maison qu'elles
occupoient  la communaut des prtres de Saint-Franois-de-Sales. Elle
avoit t forme depuis quelque temps[293] par M. Witasse, docteur de
Sorbonne, en faveur des pauvres prtres de son diocse, auxquels la
vieillesse et les infirmits ne permettoient plus de remplir les devoirs
de leur saint ministre. M. le cardinal de Noailles, pour assurer la
subsistance de ces prtres infirmes, dont le nombre toit assez
considrable, non-seulement leur affecta les biens des religieuses de
la Crche, mais runit encore  leur maison la mense priorale de
Saint-Denis-de-la-Chartre, par son dcret du 18 avril 1704, confirm par
lettres-patentes du mme mois. Enfin, les religieuses Bndictines
d'Issi ayant t disperses en 1751, et leur abbaye runie  celle de
Gersi, on donna aux prtres de Saint-Franois-de-Sales la maison
qu'elles occupoient. Ils en prirent possession en 1753, et conservrent
cependant celle du Puits-l'Ermite pour leur service d'hospice[294].

[Note 293: Cet tablissement ayant t confirm par lettres-patentes du
mois de janvier 1700, les prtres qui le composoient furent placs la
mme anne sur les fosss de l'Estrapade, et en 1702 on les transporta
au carrefour du Puits-l'Ermite, en vertu d'un dcret du 1er mars de
cette mme anne.]

[Note 294: Les btiments de cette communaut ont t runis  l'hpital
de la Piti.]


LES RELIGIEUSES HOSPITALIRES DE LA MISRICORDE DE JSUS,

DITES DE SAINT-JULIEN ET DE SAINTE-BASILISSE.

La charit chrtienne avoit fait tablir, dans le quartier
Saint-Antoine, une maison hospitalire destine  servir d'asile et 
fournir des remdes et des secours aux pauvres femmes ou filles
malades[295]. L'utilit de cet tablissement fit natre  M. Jacques Le
Prvost d'Herbelai, matre des requtes, le dessein d'en former un
entirement semblable. Il fit  cet effet des propositions aux
religieuses hospitalires de Dieppe; ces dames les ayant acceptes, il
leur assura 1500 liv. de rente par contrat du 18 juin 1652, et leur
procura une maison  Gentilli, o elles furent places la mme anne, du
consentement de l'archevque de Paris. Des lettres-patentes donnes en
1655, et enregistres en 1656, les autorisrent  transfrer leur
domicile  Paris; dans les faubourgs Saint-Victor, Saint-Marcel,
Saint-Jacques ou Saint-Michel. Elles avoient dj acquis, ds 1653, du
sieur Le Begue, la demeure qu'elles ont occupe jusqu'au moment de la
rvolution. Cette acquisition consistoit en deux maisons, accompagnes
de cours et de jardins. On y construisit une chapelle et plusieurs
btiments; mais comme au commencement du dix-septime sicle ils
tomboient en ruine, le roi les fit rparer et augmenter  ses frais,
sous la direction de M. d'Argenson, alors lieutenant-gnral de police.
La chapelle de cette maison toit sous l'invocation de saint Julien et
de sainte Basilisse, dont ces religieuses prirent le nom.

[Note 295: _Voyez_ T. II, 2e partie p. 1244.]

Il y avoit dans cette maison trente-sept lits, dont une partie avoit t
fonde par des particuliers, qui avoient le droit de les faire occuper
_gratis_. On payoit pour les autres 36 fr. par mois[296].

[Note 296: Cet tablissement est maintenant habit par des
particuliers.]

     CURIOSITS.

     Sur le matre-autel de leur glise, qui toit petite mais propre,
     une Rsurrection de Notre Seigneur, par un peintre inconnu.


LES FILLES DE LA CROIX.

Nous ayons dj parl de l'origine de cette congrgation[297], destine
 l'instruction des pauvres filles et  l'ducation des jeunes
demoiselles. La maison qu'occupoient les Filles de la Croix, et dont il
est ici question, faisoit partie du _Petit Sjour d'Orlans_. Jaillot
dit qu'elles acquirent ce lieu, ainsi que la maison voisine,  titre
d'change, de Marie-Anne Petaut, veuve de Ren Regnaut de Traversai, par
acte du 13 juillet 1656. Ces filles tenoient les coles de charit de
la paroisse Saint-Mdard, et prenoient aussi des pensionnaires[298].

[Note 297: _Voyez_ t. II, 2e partie p. 1248.]

[Note 298: Cette communaut a t change en maison particulire.]


L'HPITAL NOTRE-DAME DE LA MISRICORDE,

DIT LES CENT FILLES.

Louis XIII ayant donn, en 1612, sur la demande des magistrats, des
lettres-patentes pour faire enfermer dans les hpitaux les pauvres de
tout sexe et de tout ge qui se multiplioient dans Paris d'une manire
effrayante, il se trouva parmi eux un grand nombre de filles orphelines
de pre et de mre, et trop jeunes pour se procurer des moyens de
subsistance. M. Antoine Seguier, prsident au parlement, magistrat aussi
recommandable par ses lumires que par sa pit charitable, forma le
projet d'tablir un hpital spcialement destin  recevoir ces pauvres
enfants. Il acheta, dans ce dessein, de madame de Mesmes, le 21 mars
1622, une maison appele le _Petit Sjour d'Orlans_, parce qu'elle
faisoit partie de l'ancien htel des ducs d'Orlans, dont nous parlerons
par la suite; et, le 6 avril de l'anne suivante, il obtint des
lettres-patentes qui rigeoient cette maison en hpital, sous le nom de
_Notre-Dame de la Misricorde_. L'inscription qui fut place dans la
chapelle portoit que le 17 janvier 1624, Antoine Seguier fonda et fit
btir cet hpital pour cent pauvres filles, et le dota de 16,000 liv. de
rente. Il ne fut achev qu'en 1627, trois ans aprs la mort du
fondateur. Les filles qu'on y recevoit devoient avoir six ou sept ans au
plus, tre nes  Paris de lgitime mariage, orphelines de pre et de
mre pauvres, et saines d'esprit et de corps. On leur faisoit apprendre
un mtier, et l'hpital leur accordoit une dot, soit pour se marier,
soit pour faire profession religieuse.

Louis XIV, voulant favoriser cet tablissement, donna des
lettres-patentes au mois d'avril 1656, enregistres au parlement le 8
mai de l'anne suivante, par lesquelles il ordonnoit que les compagnons
d'arts et mtiers qui, aprs avoir fait leur apprentissage, pouseroient
les filles de cet hpital, seroient reus matres sans faire de
_chefs-d'oeuvre_ et sans payer aucun droit de rception.

Ces privilges furent de nouveau confirms par d'autres
lettres-patentes du mois d'avril 1659, enregistres le 14 juillet
suivant. Enfin le dernier sceau de l'autorit royale fut mis  cet
tablissement par de nouvelles lettres-patentes du mois d'avril 1672,
enregistres le 18 mai suivant, qui confirment les statuts et rglements
faits pour cet hpital.

Cette maison toit administre sous les ordres du premier prsident, du
procureur-gnral et du chef mle de nom et famille du fondateur, par
une gouvernante et quatre matresses.

La reconnoissance fit mettre cette maison sous l'invocation de saint
Antoine, patron du fondateur[299].

[Note 299: Cet hpital a t chang en maisons particulires.]

     CURIOSITS DE L'HPITAL DE NOTRE-DAME DE LA MISRICORDE.

     SCULPTURES.

     Dans l'glise un buste en marbre reprsentant Antoine Seguier. On
     lisoit au-dessous son pitaphe[300].

[Note 300: Ce buste avoit t dpos aux Petits-Augustins.]


GLISE PAROISSIALE DE SAINT-MDARD.

Le silence des anciens auteurs sur l'origine de cette glise et sur
l'poque de son rection en paroisse a rpandu beaucoup de vague et
d'incertitude sur ce qu'en ont crit les modernes. Tout ce que Sauval
dit  ce sujet[301], ainsi que sur le bourg Saint-Marcel, est rempli
d'erreurs et d'inexactitude: il cite des chartes qui n'existent point ou
qu'il n'a certainement pas lues; il transpose ou altre les noms; il
brouille les dates. L'abb Leboeuf, plus exact et plus judicieux, ne
donne cependant que des conjectures adoptes par Jaillot, et d'o il
rsulte que, suivant les apparences, le bourg de Saint-Mdard se forma
sur la gauche de la Bivre,  peu prs  l'poque  laquelle celui de
Saint-Marcel s'tablit sur la droite; que l'loignement o ceux qui
l'habitoient se trouvrent de Sainte-Genevive, mit dans la ncessit
d'y btir une chapelle, qui fut dtruite par les Normands, et
reconstruite lorsque ce bourg eut t repeupl. Ce qui prouve sa
dpendance de Sainte-Genevive[302], c'est que, dans tous les temps,
l'glise de Saint-Mdard a t desservie par un chanoine de cette
abbaye, et qu'elle n'a pas cess d'tre  la nomination de l'abb. Ds
le douzime sicle on la trouve, ainsi que le bourg, sous la
dnomination de _Villa et Ecclesia sancti Medardi_, en franois, sous
celui de _Saint-Mart_, _Maart_ et _Mard_. L'abb Leboeuf pense que ce
nom vient de quelques reliques de saint Mdard que les anciens chanoines
de Sainte-Genevive avoient rapportes du Soissonnois, o les ravages
des Normands dans les environs de Paris les avoient forcs de se retirer
avec le corps de leur saint patron.

[Note 301: Tom. I, p. 433.]

[Note 302: Le territoire de Saint-Mdard, depuis la fondation de
l'glise des SS. Aptres par Clovis, a t rput compris dans la
donation de ce prince faite  cette glise. _Pons S. Medardi_ est marqu
dans un tat des biens de l'abbaye Sainte-Genevive fait dans le
douzime sicle, comme tant de ce ct-l les limites de sa justice,
laquelle, du ct oppos, s'tendoit jusqu' l'glise Saint-tienne dite
_des Grs_, situe sur le grand chemin d'Orlans..... On trouve aussi
que l'abbaye Sainte-Genevive avoit, dans le treizime sicle, 
Saint-Mdard, un pressoir pour ses vignes; que l'imposition de la taille
des habitants de ce bourg, pour la guerre de Philippe-le-Hardi contre le
comt de Foix, en 1372, alla en total  la somme de 30 sous.]

Ds le commencement du sicle dernier il n'existoit dj plus rien dans
cette glise de ses premires constructions. Ce qu'il y avoit de plus
ancien dans le btiment ne remontoit pas  plus de deux cent cinquante
ans. Les deux bas-cts de la nef, qui toit trs-troite, plus
modernes, n'avoient gure que deux sicles d'antiquit. Les dsordres et
les profanations que les huguenots exercrent en 1561  Saint-Mdard,
bien qu'ils n'eussent pas t punis aussi svrement qu'ils auroient d
l'tre, devinrent cependant, par plusieurs circonstances que nous ferons
connotre[303], une occasion d'agrandissement pour cette glise, 
laquelle on appliqua les amendes auxquelles quelques-uns des coupables
furent condamns, et les concessions que le zle religieux fit faire
dans cette circonstance. L'argent qui en provint servit  l'augmenter,
en 1586, du choeur et du rond-point. On y fit, au sicle suivant, de
nouvelles rparations, et le grand autel fut reconstruit en 1655.

[Note 303: _Voy._ l'article de la _maison du Patriarche_.]

Enfin, quelques annes avant la rvolution, on reconstruisit de nouveau
et cet autel et la chapelle de la Vierge qui termine le rond-point; le
tout sur les dessins de M. Radel, architecte. Ce matre autel toit
dispos  la romaine; quatre arcades soutenant une vote plate
formoient la grande chapelle. Tout cela existe encore, et n'a rien de
remarquable[304].

[Note 304: _Voy._ pl. 143.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-MDARD.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle Saint-Denis, Notre-Seigneur au tombeau; par un
     peintre inconnu.

     Dans la chapelle Saint-Charles, saint Charles-Borrome et
     plusieurs figures de Vertus, le tout peint en grisaille et
     imitant le relief.

     Dans la premire chapelle  droite, un trs-ancien tableau, peint
     sur bois, et dont le fond toit dor, reprsentant une Descente
     de Croix.

     Dans la nef, plusieurs grands tableaux sans nom d'auteur.


     STATUES.

     Sur l'autel de la chapelle de la Vierge, sa statue en pierre,
     pose sur un nuage, et tenant l'Enfant-Jsus.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums,

     Clment de Rilhac, avocat du roi au parlement de Paris, mort au
     commencement du quinzime sicle[305].

     Olivier Patru, de l'acadmie franoise, mort en 1681.

     Pierre Nicolle, auteur des Essais de Morale, mort en 1695.

     Jacques-Joseph Dugu, prtre et auteur d'un grand nombre
     d'ouvrages de pit, mort en 1733.

     Le clbre diacre Franois de Pris, mort en 1727, g de
     trente-sept ans. (Il toit enterr dans le petit cimetire.)

     Dans la chapelle Saint-Charles toit la spulture de la famille
     Davignon.

[Note 305: Il avoit fait construire dans cette glise une chapelle, o
plusieurs membres de sa famille furent depuis enterrs, et dans laquelle
sa veuve fonda une chapellenie.]


CIRCONSCRIPTION.

On peut commencer le circuit de cette paroisse dans la partie la plus
leve de la rue de l'Oursine, un peu au-dessus du couvent des
Cordelires, et suivre le rivage gauche de la Bivre jusqu'au
Pont-aux-Tripes. En cet endroit la paroisse s'tendoit au del de la
rivire jusqu' la rue du Fer--Moulin, dont elle avoit le ct gauche,
et tout ce qui suivoit du mme ct, laissant  droite la rue de la
Muette et la rue Poliveau, qui toient de la paroisse Saint-Martin. Elle
s'tendoit ensuite jusque vers les bords de la Seine, puis revenoit 
gauche pour renfermer le jardin royal des Plantes. Elle avoit tout le
ct gauche de la rue Copeaux en remontant; le mme ct de la rue
Moufetard en descendant; et quant au ct droit de cette dernire rue,
elle ne le renfermoit que depuis la huitime maison,  partir du coin de
la rue Contrescarpe. Elle entroit alors dans la rue Pot-de-Fer, dont
elle avoit les deux cts jusqu' la rue Neuve-Sainte-Genevive, o elle
commenoit  n'avoir plus que le ct gauche. Au bout de cette rue
Pot-de-Fer elle coupoit la rue des Postes, entroit dans la rue des
Vignes, dont elle avoit le ct gauche, peroit jusqu'aux murs du
jardin du Val-de-Grce, et revenoit par la cour Saint-Benot regagner la
rue de l'Oursine[306].

[Note 306: On voit que cette paroisse sortoit ainsi du quartier dans
lequel elle est situe. Elle n'est pas la seule qui offre de telles
irrgularits.]

Cette glise prtendoit possder une relique de saint Pierre, que l'on
conservoit dans la chapelle Saint-Charles.


L'HPITAL DE L'OURSINE,

AUTREMENT DIT COMMUNAUT DE SAINTE-VALRE.

Il y a sur l'origine et sur l'auteur de cette fondation beaucoup
d'incertitude et d'opinions contradictoires parmi les historiens de
Paris. Dubreul parot avoir rencontr plus juste[307] que les autres en
disant que cet hpital fut fond par la reine Marguerite de Provence,
veuve de saint Louis. Ce qu'il y a de certain c'est qu'au sicle suivant
il appartenoit  Guillaume de Chanac, vque de Paris, et ensuite
patriarche d'Alexandrie, ce qui lui avoit fait donner le nom
d'_Htel-Dieu du Patriarche_[308]. On ignore quand il reut celui de
_Saint-Martial et de Sainte-Valre_; mais il est probable que ce fut
sous l'piscopat de Guillaume de Chanac lui-mme, ou du moins de
Foulques son neveu. Tous les deux toient Limousins de naissance, et
devoient tre par consquent ports  tendre le culte d'un saint vque
de Limoges et d'une vierge qui souffrit le martyre dans cette ville.

[Note 307: p. 401.]

[Note 308: Il ne faut pas le confondre avec la _cour du Patriarche_,
lieu assez vaste, et voisin de celui-ci, qui appartenoit au mme prlat.
Des actes rapports par Jaillot prouvent videmment que c'toient deux
difices diffrents.]

Cet hpital fut sans doute abandonn dans les sicles suivants: car on
voit, par un arrt du parlement de 1559, qu'il fut saisi sur un
particulier nomm Pierre Galland, mis en la main du roi, et destin 
recevoir les malades attaqus du mal vnrien.

Ds l'anne 1576, Nicolas Houel, marchand apothicaire et picier, avoit
demand la permission d'tablir un hpital pour un certain nombre
d'enfants orphelins qui y seroient d'abord instruits dans la pit et
les bonnes lettres, et par aprs en l'tat d'apothicaire, et pour y
prparer, fournir et administrer gratuitement toutes sortes de
mdicaments et remdes convenables aux pauvres honteux de la ville et
des faubourgs de Paris. Il demandoit  cet effet que le roi lui
abandonnt ce qui restoit  vendre de l'htel des Tournelles. Son projet
fut agr, et il reut un dit favorable  sa fondation, qui fut place,
en 1577, dans la maison des Enfants-Rouges; mais ds 1578, soit que le
terrain de cet hpital ne ft pas assez vaste, soit qu'on trouvt de
l'inconvnient  runir dans un mme local deux tablissements
diffrents, il fut ordonn que l'hpital du sieur Houel seroit transfr
dans celui de l'Oursine, dsert et abandonn par mauvaise conduite,
tout ruin, les pauvres non logs, et le service divin non dit ni
clbr. Ceci fut excut dans la mme anne; le nouveau fondateur fit
construire une chapelle, et acheta vis--vis un terrain fort tendu,
qu'il destina  la culture des plantes mdicinales, tant indignes
qu'exotiques. Ce terrain fut agrandi depuis par l'acquisition de
quelques maisons environnantes. C'est aujourd'hui le jardin des
apothicaires.

L'hpital du sieur Houel, indiqu dans les titres sous le nom de la
_Charit chrtienne_, prouva, aprs sa mort, quelques changements.
Henri IV crut qu'il seroit plus convenable d'y placer les officiers et
soldats blesss  son service; et plusieurs dits de ce prince, des
annes 1596, 1597, 1600, 1604, ordonnrent que les pauvres
gentilshommes, officiers et soldats, vieux ou caducs, seront mis en
possession de la maison de la Charit chrtienne, et qu'ils y seront
reus, nourris, logs et mdicaments. Les dispositions que Louis XIII
fit bientt aprs en leur faveur permirent d'employer cet hpital 
d'autres pieux usages. On le voit successivement occup par plusieurs
petites communauts de filles, qui ne purent s'y maintenir; depuis, uni
 l'ordre de Saint-Lazare, ainsi que les autres hpitaux abandonns,
ensuite remis  l'archevque de Paris, qui en fit prsent  l'htel des
Invalides, lequel en a joui jusqu' la fin de la monarchie[309].

[Note 309: Cet hpital n'existe plus. La chapelle, ddie sous le nom de
Saint-Martial et de Sainte-Valre, avoit t dtruite long-temps avant
la rvolution.]


L'GLISE COLLGIALE DE SAINT-MARCEL.

L'incertitude, o les anciens historiens nous ont laisss sur la
vritable origine de cette glise a fait natre parmi les modernes,
malheureusement trop ports  tout expliquer, une foule de vaines
conjectures. Presque tous ont rpt, d'aprs Corrozet et Dubreul[310],
que ce fut dans le principe une chapelle ddie par saint Denis sous
l'invocation de saint Clment; que depuis, saint Marcel y ayant t
inhum, le fameux paladin Roland, comte de Blayes et neveu de
Charlemagne, la fit rebtir et ddier une seconde fois sous le nom de ce
dernier saint. Tous ces faits ne semblent appuys que sur une simple
tradition dnue de preuves, et qui s'est perptue, faute de monuments
assez authentiques pour la dtruire.

[Note 310: Corrozet, l. II, fol. 112.--Dubreul, p. 392.]

Il est certain que saint Marcel, vque de Paris, fut enterr en cet
endroit vers l'an 436; mais on ne trouve nulle part qu'on y et ds lors
difi une chapelle et form un cimetire public. La coutume des
Romains, que l'on suivoit encore  cette poque, toit, comme nous
l'avons dj dit, d'enterrer les morts hors des villes et sur les grands
chemins; et l'on trouve effectivement que le lieu de la spulture de
saint Marcel toit sur le bord de celui qui conduit en Bourgogne. Tout
ce qu'on en peut conclure, sans oser fixer aucune date, c'est que les
chrtiens levrent sans doute par la suite une chapelle ou un oratoire
sur son tombeau; que la dvotion des Parisiens et le concours des
peuples, attirs par les miracles qui s'y oproient, obligrent bientt
d'y btir des maisons, et qu'ainsi se forma peu  peu le bourg que
Grgoire de Tours appelle simplement le bourg de Paris, _vicus
Parisiensis civitatis_[311].

[Note 311: _De Glor. confess._, cap. 89.]

Il faut galement rejeter avec Jaillot l'opinion de Launoy, adopte par
Sauval, que l'glise Saint-Marcel a t la premire cathdrale. Pour le
prouver il ne suffit point de supposer, et sans autorits suffisantes,
que saint Denis y a clbr les saints mystres, et de rappeler
l'_Ecclesia senior_ dont parle Grgoire de Tours[312], dnomination par
laquelle il semble dsigner l'glise dont nous parlons. M. de Launoy
convient lui-mme que ce mot peut signifier galement une _vieille_
glise et l'glise _mre_; et la preuve qu'on veut tirer de l'autre
assertion est encore plus foible, ou pour mieux dire tout--fait nulle.
L'opinion de Piganiol[313], qui veut que l'endroit o est situe
l'glise Saint-Marcel ft un cimetire destin aux vques et aux
clercs, de mme qu'il y en avoit un pour les moines, situ sur
l'emplacement occup depuis par les religieuses de Saint-Magloire, et un
autre pour le peuple aux SS. Innocents, n'est pas soutenue par de
meilleures raisons, et par consquent ne peut obtenir aucune autorit.
Si les vques et les clercs ont eu un lieu particulier pour leur
spulture, il est vraisemblable qu'on auroit plutt choisi la montagne
o avoit t enterr Prudence, prdcesseur de Marcel[314], qu'un coteau
beaucoup plus loign, et spar du faubourg par la rivire de Bivre.

[Note 312: _Ibid._, cap 105.]

[Note 313: Tom. V, p. 223.]

[Note 314:  l'endroit o l'on btit, au sicle suivant, l'glise de
Saint-Pierre et Saint-Paul, nomme depuis Sainte-Genevive.]

Il faut donc en revenir  cette premire opinion, beaucoup plus
vraisemblable, qu'un oratoire aura t bti sur la spulture de
Saint-Marcel, et qu'un bourg se sera form autour par la suite des
temps. Laissant ensuite de ct toutes les traditions vagues qui fixent
la reconstruction de cette antique chapelle, les unes sous Charlemagne,
les autres sous Louis-le-Dbonnaire, il faut arriver au premier titre
qui en parle d'une manire positive; c'est un contrat fait en 811[315]
entre le chapitre de Notre-Dame et tienne, comte de Paris.

[Note 315: _Hist. eccles. Paris. Tom._ I, p. 304.]

Une charte de Charles-le-Simple, de l'anne 918, qui confirme aux
_frres_ de Saint-Marcel la restitution et donation que leur avoit faite
l'vque Thodulphe de plusieurs maisons ou mtairies (_manses_)
situes autour de leur _monastre_, a fait penser  Piganiol et  dom
Flibien que cette glise avoit d'abord t desservie par des moines.
Jaillot combat cette assertion, 1 en rappelant la remarque dj faite,
que le terme de monastre, _monasterium_, _coenobium_, a t souvent
employ pour dsigner une glise collgiale, et mme une paroisse; 2
que le nom de _frres_ s'appliquoit aux chanoines et aux prtres qui
vivoient en commun ainsi qu'aux religieux[316]; 3 enfin, et cette
dernire preuve est premptoire, qu'on ne trouve aucun acte qui fasse
mention des moines de Saint-Marcel ni de l'poque  laquelle on leur
auroit substitu des chanoines; que la charte mme de Charles-le-Simple,
confirme en 1046 par Henri Ier, prouve contre cette assertion,
puisqu'on y trouve le nom d'Hubert, _doyen_ de Saint-Marcel, etc. Une
foule d'autres titres viennent  l'appui de celui-ci, et donnent 
l'opinion de ce critique le dernier degr d'vidence.

[Note 316: On trouve souvent, dans les actes, les chanoines de
Notre-Dame dsigns sous le nom de _frres de Sainte-Marie_.]

Quant  la restitution faite  ces chanoines, la charte que nous venons
de citer nous apprend qu'Ingelvin, vque de Paris, mort en 883, leur
avoit donn quinze maisons prs de leur glise; que les dsastres causs
par les Normands, lorsqu'ils assigrent la ville de Paris, forcrent
Anscheric, un de ses successeurs,  reprendre ces maisons, qu'il donna 
l'un de ses vassaux; et qu'aprs sa mort Thodulphe jugea  propos
non-seulement de les rendre, mais encore d'en ajouter une de son propre
domaine. Cette proprit de terrains que les vques de Paris avoient 
Saint-Marcel pourroit faire prsumer que ce saint lui-mme y avoit sa
maison de campagne, laquelle aura appartenu depuis  ses
successeurs[317]. Ce qu'il y a de certain c'est que les vques de Paris
ont souvent demeur au clotre Saint-Marcel. Il existe plusieurs actes
qui sont dats de cet endroit; et anciennement on lisoit l'inscription
_Domus episcopi_ sur la porte de la maison affecte au doyen de cette
collgiale.

[Note 317: Ainsi s'expliqueroit aussi pourquoi il y fut enterr. Les
Romains avoient souvent leur spulture dans les jardins de leurs maisons
de campagne ou sur le grand chemin qui avoisinoit ces maisons; et cet
usage s'toit conserv sous les premiers rois de la race Mrovingienne.]

Ce fut vraisemblablement sous l'piscopat de Gozlin, mort en 886, que la
crainte des profanations, qui marquoient partout le passage des
Normands, fit transporter la chsse de saint Marcel  Notre-Dame. On
croit qu'elle y est reste depuis ce temps, soit que l'on apprhendt de
nouvelles incursions de la part de ces barbares, soit qu'ils eussent
pill et brl l'glise d'o elle avoit t retire. Il parot que cet
difice fut rebti au onzime sicle, et que depuis on n'a fait que le
rparer.

C'toit un monument qui, du reste, n'avoit rien de remarquable: sous le
matre-autel toit une chapelle souterraine soutenue sur six piliers, o
il y avoit trois autels. La salle capitulaire toit situe sur la droite
du choeur.

     CURIOSITS.

     SPULTURES.

     Au milieu du choeur avoit t inhum le clbre Pierre Lombard,
     dit le matre des sentences, mort en 1164, ainsi que le marquoit
     l'pitaphe place sur sa tombe[318].

[Note 318: Les licencis en thologie toient, dit-on, obligs de venir,
pendant leur licence, chanter, le jour de Saint-Pierre, une messe dans
cette collgiale,  six heures du matin.]

Le chapitre de Saint-Marcel avoit la prsance sur les deux autres, qui,
comme lui, toient qualifis du nom de _filles_ de M. l'archevque. Les
canonicats toient  la nomination de ce prlat. Le chapitre nommoit le
doyen et les chapelains, et avoit en outre le droit de nommer aux cures
de Saint-Martin, de Saint-Hilaire, de Saint-Hippolyte, et  celle de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, conjointement avec le chapitre de
Saint-Benot.

Sa juridiction s'tendoit autrefois sur le bourg Saint-Marcel, le mont
Saint-Hilaire et partie du faubourg Saint-Jacques; on l'appeloit la
_chtellenie Saint-Marcel_. Cette justice fut supprime et unie au
chtelet en 1674; mais en 1725 M. Colonne Du Lac obtint que le chapitre
auroit la haute justice dans l'tendue du clotre, et la moyenne dans
tout ce qui composoit sa seigneurie, laquelle s'tendoit assez avant
dans la plaine d'Ivry. L'audience se tenoit dans une maison du clotre.

Le bourg qui s'toit form autour de l'glise Saint-Marcel, et qui en
avoit reu le nom, toit spar de celui de Saint-Mdard par la rivire
de Bivre. Des lettres de Philippe-le-Bel, donnes en 1287, prouvent
qu' cette poque ce lieu n'toit point encore considr comme faisant
partie des faubourgs de Paris. Il s'accrut tellement par la suite qu'il
en reut le nom de _ville_, et c'est sous ce titre qu'il est dsign
dans les lettres-patentes de Charles VI de l'anne 1410[319]. Les
faubourgs s'tant eux-mmes considrablement augments dans le quinzime
sicle et les suivants, et ceux qui rgnoient de ce ct s'tant
prolongs jusqu'au bourg Saint-Marcel, il commena  tre mis lui-mme
au nombre des faubourgs de Paris. On le nomme vulgairement
_Saint-Marceau_[320].

[Note 319: On ne doit cependant pas, dit l'abb Lebeuf, entendre ce
terme dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui. _Voy._, sur l'origine
des villes, la premire partie du premier volume, p. 79 et 80.]

[Note 320: Le clocher de l'glise de Saint-Marcel a t abattu, et l'on
a fait une maison particulire d'une partie du btiment.]


L'GLISE SAINT-MARTIN.

Cette petite glise toit situe dans le clotre Saint-Marcel, et
dpendoit de cette collgiale. La plupart de nos historiens, tromps par
la date de la ddicace qu'en fit M. de Beaumont, vque de Paris,
s'accordent  dire qu'elle ne fut rige en paroisse qu'en 1480. L'abb
Lebeuf a prouv, par le Pouill de 1220, que, ds ce temps-l, elle
toit glise paroissiale. Quant  son origine, on ne peut en dterminer
au juste l'poque. Le plus ancien auteur qui en fasse mention est le
continuateur de la Chronique de Sigebert de Gemblours; il en parle 
l'an 1129, et ne la qualifie que de petite glise, _ecclesiola sancti
Martini_; Albric lui donne le mme nom; et une bulle d'Adrien IV, de
1158, en fait galement mention sous le simple titre de _chapelle_. En
la considrant sous ce dernier rapport, il seroit possible qu'elle et
une plus haute antiquit: on sait que l'ancien usage toit de construire
des chapelles auprs des basiliques, et tout porte  croire que, peu de
temps aprs la reconstruction de Saint-Marcel, on aura bti celle-ci, et
qu'on y aura mis un prtre pour la desservir et pour y administrer les
sacrements aux habitants du clotre[321].

[Note 321: Dans ce clotre la demoiselle d'Abra de Raconis avoit achet
une maison pour y tablir un couvent de Cordelires. Elle la donna, sous
cette condition, aux religieuses de cet ordre, tablies rue de
l'Oursine, par contrat du 13 dcembre 1628. L'archevque de Paris ayant
accord son consentement, elles y envoyrent quelques religieuses; mais
cette maison ne s'tant pas trouve propre  recevoir une communaut,
elles en sortirent peu de temps aprs, et formrent un autre
tablissement, rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain.]

Le choeur de cette glise fut sans doute reconstruit en 1544, car on
voit que le 12 mai de cette anne l'vque de Mgare obtint la
permission de la bnir. Elle fut considrablement augmente en
1678[322].

[Note 322: _V._ pl. 148. Cette glise a t dtruite pendant la
rvolution.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-MARTIN.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, un tableau de l'cole vnitienne,
     reprsentant l'Assomption de la Vierge.

     Prs la porte de la sacristie, une Adoration des bergers; copie
     de _Rubens_.

     Dans la chapelle de la communion, une Rsurrection; par un
     peintre inconnu.


L'GLISE PAROISSIALE DE SAINT-HIPPOLYTE.

On ignore en quel temps fut btie cette chapelle, et l'poque de son
rection en paroisse n'est pas plus connue; tout ce qu'on sait c'est
qu'elle dpendoit du chapitre de Saint-Marcel, et c'est ainsi qu'elle
est prsente dans la bulle d'Adrien IV, du 26 juin 1158. Plusieurs
historiens ont pens que c'est  cette poque qu'elle devint glise
paroissiale, et l'abb Lebeuf, qui adopte cette opinion, y a joint
plusieurs rflexions, qu'il prsente toutefois comme de simples
probabilits. Il pense que la paroisse Saint-Hippolyte, dont
l'existence doit remonter jusqu'au douzime sicle, fut rige _pour le
peuple_  l'poque o l'on rebtit Saint-Marcel, et lorsque le village
qui entouroit cette glise devint si considrable qu'il mrita le nom de
bourg, et fut spar de celui de Saint-Mdard[323]. Jaillot trouve
avec raison ces conjectures extrmement hasardes, et mme dpourvues de
tout fondement. C'toit un usage, comme nous l'avons dj remarqu, de
construire des oratoires dans le voisinage des grandes basiliques,  la
juridiction desquelles elles toient soumises, et les chapelles de
Saint-Martin et de Saint-Hippolyte peuvent devoir leur origine  cette
dvotion des fidles; mais il n'en est pas moins vrai que le service se
faisoit constamment dans la grande glise; et c'toit seulement
lorsqu'elle devenoit trop petite pour le grand nombre de paroissiens, ou
que ceux-ci, par l'agrandissement de la ville et des faubourgs, s'en
trouvoient trop loigns, qu'on rigeoit en aides ou succursales, mme
en paroisses, les chapelles bties sur son territoire. Ainsi donc, sans
contester que celle-ci ait t antrieure au rtablissement de
Saint-Marcel, btie dans le mme temps ou depuis, on peut prsenter 
peu prs comme certain qu'elle n'a jamais t une glise rige _pour le
peuple_. Il toit dans l'obligation d'aller  Saint-Marcel, son glise
mre; rien ne pouvoit l'en dispenser; et la proximit mme de l'glise
Saint-Hippolyte, loigne seulement de quatre-vingt-dix toises de
l'autre, en est une preuve plus forte encore que tout le reste.
D'ailleurs cette bulle mme d'Adrien IV, cite par le savant abb 
l'appui de son systme, ne donne  Saint-Hippolyte que le titre de
_chapelle_, tandis qu'elle dsigne avec les qualifications d'_glise et
son cimetire_ les _paroisses_ tablies sur le territoire de
Saint-Marcel, de manire qu'il faut en conclure prcisment le contraire
de ce qu'il a avanc.

[Note 323: Tom. I, p. 303.]

On ne peut donc reculer jusqu' 1158 l'rection de cette chapelle en
paroisse; mais, sans en fixer positivement la date, on prouveroit
facilement qu'elle jouissoit de ce titre ds 1220; et si l'on s'en
rapporte  un mmoire du chapitre de Saint-Marcel contre le cur de
Saint-Hippolyte, mmoire cit par Sauval[324], il parotroit qu'elle ne
l'avoit obtenu qu'en 1215, environ quatre ans auparavant, pour se
conformer  une dcision du quatrime concile de Latran[325].

[Note 324: Tom. III, p. 13.]

[Note 325: Le trente-deuxime canon de ce concile ordonnoit aux curs de
desservir eux-mmes leur paroisse,  moins que la cure ne ft annexe 
une prbende ou  une dignit qui obliget le cur de servir dans une
plus grande glise; auquel cas le concile lui enjoint d'avoir un vicaire
perptuel, qui recevra une portion congrue sur le revenu de la cure;
telle est l'origine des _portions congrues_: et il parot assez
vraisemblable de fixer  cette poque l'rection de la cure de
Saint-Hippolyte.]

L'glise de Saint-Hippolyte paroissoit avoir t rebtie en entier dans
le seizime sicle. Le sanctuaire mme toit plus nouveau et d'une
construction trs-peu rgulire. La tour ou clocher, place du ct
mridional, ne paroissoit pas avoir plus de cent cinquante ans. Entre le
choeur et le sanctuaire toient plusieurs tombes tailles  la manire
du douzime et du treizime sicles[326].

[Note 326: Cette glise a t presque entirement dmolie pendant la
rvolution. Il n'en restoit plus, il y a quelques annes, qu'une partie
du mur postrieur.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-HIPPOLYTE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, dont le dessin avoit t donn par _Lebrun_,
     l'apothose de saint Hippolyte; par ce peintre clbre.

     Dans la chapelle de la communion, un tableau dont le sujet n'est
     pas indiqu; par le mme.

     Deux petits tableaux de _Le Sueur_, galement sans indication de
     sujets.

     Dans la nef, plusieurs grands tableaux donns par les
     paroissiens, et excuts par _Boisot_, _Martin_, _Challe_,
     _Clment_ et _Briard_.


     SPULTURES.

     Dans une chapelle au fond de l'glise,  droite, avoit t inhum
     M. Le Prtre de Neubourg fils.


CIRCONSCRIPTION.

Elle commenoit au coin suprieur de la rue des Trois-Couronnes, dont
elle avoit tout le ct droit en montant. Elle se portoit ensuite dans
la campagne, d'o elle revenoit enfermer les Gobelins et les
Filles-Angloises, tablies au Champ-de-l'Alouette. Elle se prolongeoit
ensuite dans le chemin de Gentilli; l'abb Lebeuf ajoute qu'anciennement
sa juridiction s'tendoit jusque dans le bourg de Notre-Dame-des-Champs,
dont plusieurs maisons furent dtaches, sous le rgne de Louis XIII,
pour former la paroisse de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Le cur de
Saint-Hippolyte fut ddommag de ce dmembrement.

La cure de cette paroisse toit  la nomination du chapitre de
Saint-Marcel.


LES CORDELIRES.

La vritable poque de la fondation de ces religieuses  Paris n'est pas
bien connue. La plupart de nos historiens se sont contents de rapporter
qu'en 1270 Thibauld VII, comte de Champagne et roi de Navarre, tablit
et dota des Cordelires prs de Troyes; qu'il leur donna des revenus
suffisants, et leur fit btir un monastre, dont elles prirent
possession en 1275; que l'endroit qu'elles occupoient n'tant ni sain ni
commode, elles le quittrent en 1289, pour venir s'tablir  Paris au
faubourg Saint-Marcel. Dubreul[327], qui, le premier, nous a fait
connotre ces circonstances de leur tablissement; ajoute qu'un chanoine
de Saint-Omer, nomm Gallien de Pises, fut le fondateur de ce nouveau
couvent, au moyen d'un legs qu'il fit  ces religieuses, lequel
consistoit en trois maisons qu'il avoit  _Lorcines_, un pr et une
partie de bois situs dans le mme lieu; et qu'il pria humblement la
reine Marguerite de Provence, _en faveur de laquelle il avoit fait cette
dotation_, de vouloir bien se charger _de poursuivre cette affaire_, ce
qu'elle accepta volontiers, etc.

[Note 327: P. 397 et _seqq._]

Piganiol, qui copie ce rcit ajoute[328], qu'on ne voit pas que cette
reine ait fait  ce couvent d'autre bien que d'avoir fait btir une
maison contigu, dans laquelle elle se retira quelque temps avant sa
mort, et qu'elle leur donna par des lettres de l'an 1294, avec ses
dpendances, toutefois sous la condition qu'elles ne pourroient, en
aucune manire, l'aliner, et qu'elles en laisseroient la jouissance 
Blanche sa fille, sa vie durant. Ces faits sont certains, mais il n'est
pas galement vrai que Gallien de Pises puisse tre regard comme le
premier fondateur de ce couvent; et il est remarquable que Guillaume de
Nangis, auteur contemporain, cit comme garant de ce fait par Piganiol,
dit prcisment le contraire, c'est--dire que ce fut Marguerite de
Provence, femme du trs-saint roi Louis, qui _tablit_ et _fonda_ 
Saint-Marcel un couvent des soeurs mineures, dans lequel elle mourut en
1295, aprs y avoir long-temps vcu. _Hc Parisiis apud sanctum
Marcellum cnobium sororum minorum in quo honestissim diu vixit,
constituit et fundavit._ C'est donc  cette reine et non au chanoine de
Saint-Omer qu'il faut attribuer la fondation des Cordelires; et l'on ne
peut douter que cette fondation ne soit antrieure au testament de ce
dernier. C'est du moins ce qu'ont pens les historiens de la ville, de
l'glise et de l'universit de Paris, les auteurs du _Gallia
Christiana_, Mzerai, etc.[329]

[Note 328: Tom. V, p. 231.]

[Note 329: Hist de Par., t. 1, p. 464.--_Hist. eccles. Paris._, t. II,
p. 515.--_Hist. univers. Paris._, t. III, p. 468.--_Gall. Christ._, t.
VII, col. 952.--Mzerai, t. V, p. 402.]

Quant  l'autre opinion, qui veut qu'elles soient venues d'abord et
directement de Troyes  Paris, Jaillot ne l'adopte pas; il est plus
vraisemblable, selon lui, que les Cordelires dj tablies  Longchamp,
o Isabelle de France, soeur de saint Louis, les avoit fondes en 1259,
en furent tires pour aller habiter le couvent du bourg Saint-Marcel, et
que celles de Troyes n'y vinrent qu'aprs. Il cite  ce sujet plusieurs
actes, d'o il infre que la fondation en fut faite en 1283[330].

[Note 330: Quart. de la place Maubert, p. 78.]

 l'gard de la maison que Marguerite de Provence possdoit prs du
monastre des Filles de Sainte-Claire, et dont elle leur fit don, maison
qui depuis fut comprise dans l'enceinte de ces religieuses, le mme
critique pense que c'est le _chtel_ que saint Louis avoit en cet
endroit, ainsi qu'il est prouv par plusieurs actes de ce temps-l; et
que cette princesse avoit pu se le rserver aprs la mort de son poux,
avec d'autant plus de justice que c'toit elle-mme qui l'avoit fait
btir. La donation en fut faite aux religieuses de Sainte-Claire par
Blanche, sa fille, veuve de Ferdinand de La Cerda, fils an d'Alfonse
X, roi de Castille et de Lon. Cette princesse fit aussi achever
l'glise commence par sa mre, et mrita d'tre compte au nombre des
bienfaitrices de ce monastre.

Les Cordelires furent maintenues dans la rgle de celles de Longchamp,
dont elles avoient t tires, et reurent le titre de _Filles de
Sainte-Claire de la Pauvret-Notre-Dame_. Elles toient
_urbanistes_[331]; et leur glise, ddie en 1356, l'avoit t sous le
vocable de Saint-tienne et Sainte-Agns.

[Note 331: Du Breul faisoit driver ce nom du mot latin _urbs_; il dit
qu'elles furent ainsi dnommes non pas pour villoter et ne garder la
clture, mais pour vivre de possessions comme ceux qui habitent les
villes. Cette tymologie ridicule n'est point la vritable. Sainte
Claire avoit fond en 1212 un ordre pour les personnes de son sexe, sur
le plan de celui que saint Franois-d'Assise avoit institu pour les
hommes: cet ordre toit d'une austrit qui paroissoit surpasser les
forces humaines; et la pauvret absolue de ces religieuses, qui ne
vivoient que d'aumnes, les avoit fait nommer _les Pauvres-Dames_. Dix
ans aprs la mort de cette sainte, arrive en 1253, le pape Urbain IV
crut devoir adoucir la rgle de cet ordre, et permit aux religieuses de
possder des biens-fonds. Celles qui se maintinrent dans l'observance du
premier institut sont appeles _Clarisses_ ou _religieuses de
Sainte-Claire_; telles sont les filles de l'Ave-Maria, les Capucines,
etc. Les autres qui avoient embrass la rgle mitige par Urbain IV, en
prirent le nom d'_Urbanistes_.]

Cette glise n'avoit rien de fort remarquable. Le clotre, compos d'une
suite d'arcades d'un gothique lger et trs-lgant, mritoit plus
d'attention. Il avoit t construit par la princesse Blanche, et l'on y
voyoit ses armes graves sur les murs en plusieurs endroits[332]. La
salle de ses gardes, sa chambre  coucher, son lit, la chapelle o saint
Louis entendoit la messe, existoient encore dans cette maison au moment
de la rvolution. Ces dames possdoient aussi le manteau royal de ce
saint roi, et en avoient fait un ornement complet, qui ne servoit que le
jour o l'on clbroit sa fte. Il toit de velours bleu, sem de
fleurs-de-lis d'or entoures de semences de perles fines.

[Note 332: _Voy._ pl. 144.]

La tranquillit de ce monastre fut souvent trouble par les vnements
politiques, parce qu'il toit situ hors des murs de Paris. Les troubles
occasionns par la prison du roi Jean, et la crainte des suites que
pouvoit avoir cette triste catastrophe, obligrent les Cordelires de se
rfugier dans la ville; les malheurs de la ligue les mirent depuis dans
la ncessit de prendre deux fois le mme parti; dans l'anne 1590, les
troupes de Henri IV, qui s'toient tablies dans leur maison, la
pillrent et la dtruisirent en grande partie. Enfin la guerre civile
les fora encore, en 1652, de l'abandonner une quatrime fois; mais ce
fut pour peu de temps, car elles y rentrrent au mois d'octobre de la
mme anne.

Cette communaut a d'abord t rgie par des abbesses perptuelles. Dans
un chapitre provincial tenu  Saint-Quentin en 1629, il fut dcid qu'
l'avenir elles seroient triennales. En 1674 on jugea  propos de
supprimer le titre mme d'abbesse, et elles furent remplaces par des
prieures qu'on lisoit galement tous les trois ans[333].

[Note 333: Le couvent des Cordelires est presque entirement dtruit.
Ce qui en reste sert d'atelier  un tanneur.]


LES FILLES ANGLOISES.

Ces religieuses ayant abandonn leur patrie par des motifs de religion,
se rfugirent  Cambrai, o elles obtinrent une maison en 1623.
Dix-neuf ans aprs, on leur procura un tablissement  Paris dans le
faubourg Saint-Germain. Elle passrent ensuite au faubourg
Saint-Jacques, et quelques personnes charitables leur ayant achet, au
champ de l'Alouette, une maison et un terrain propre  construire un
monastre, elles y entrrent en 1644, et non en 1620, comme le dit
Sauval. Leur tablissement, autoris en 1656 par le cardinal de Retz,
fut confirm par lettres-patentes en 1674 et 1676, enregistres le 4
septembre 1681. Ces dames suivoient la rgle de Saint-Benot.

Leur glise toit sous le titre de Notre-Dame de Bonne-Esprance. Une
des principales conditions de leur fondation toit de prier spcialement
pour le rtablissement de la religion romaine en Angleterre, et pour la
conversion de ceux qui ne la professent pas[334].

[Note 334: Leur glise, trs-petite, et remarquable uniquement par son
extrme propret, avoit t rebtie peu d'annes avant la rvolution. La
bndiction du matre-htel, rig aux frais de M. Davignon, secrtaire
du roi, avoit t faite le 14 septembre 1784.]


LES GOBELINS,

OU MANUFACTURE ROYALE DES MEUBLES DE LA COURONNE.

Le nom de _Gobelins_ est celui d'une famille qui s'est rendue assez
clbre dans l'art de teindre les laines, surtout en carlate, pour le
faire donner au lieu qu'elle habitoit,  la manufacture qu'on y a depuis
tablie, et mme  la rivire qui passe en cet endroit: car on l'appelle
indiffremment rivire de Bivre et rivire des Gobelins. C'est  tort
que la plupart de nos historiens, donnant une origine extrmement
moderne  cette famille, nous reprsentent Gilles Gobelin comme le
premier de ce nom qui se soit distingu dans la teinture sous le rgne
de Franois Ier. On trouve que ds les quatorzime et quinzime sicles
il y avoit des drapiers et des teinturiers tablis le long de la rivire
de Bivre; que Jean Gobelin y fit plusieurs acquisitions et y demeuroit
en 1450; que son fils, qui lui succda, y acquit des biens
considrables, partags, en 1510, entre ses enfants. Ceux-ci et leurs
hritiers continurent encore quelque temps ce genre d'industrie avec le
mme succs, et furent enfin remplacs par d'autres fabricants nomms
Canaye. Il faut remarquer que jusqu'alors, et mme long-temps aprs, ces
manufactures n'tant ni privilgies, ni attaches spcialement au
service du roi, n'toient soutenues que par la consommation que le
public faisoit des produits de leur industrie: car les manufactures
diverses que Henri IV plaa au palais des Tournelles,  la rue de la
Tisseranderie, aux galeries du Louvre, et celles de haute et basse-lice,
qui furent tablies par Louis XIII, n'ont rien de commun avec la maison
des Gobelins. Ce fut vers 1655 qu'un Hollandais nomm Gluc, lequel avoit
succd aux sieurs Canaye, commena  attirer l'attention par le
perfectionnement qu'il apporta dans ses travaux, perfectionnement qu'il
dut principalement  un habile ouvrier en tapisserie de haute-lice,
qu'il avoit fait venir de Bruges, et qui se nommoit Jean Liansen, dit
Jans. L'illustre protecteur de toute industrie, M. de Colbert, rsolut
ds lors de mettre cette manufacture sous la protection spciale du roi,
et de l'employer uniquement  son service. Il voulut faire plus, et
runir dans cet endroit, de tous les coins du royaume, les plus habiles
ouvriers en toutes sortes d'arts, peintres, tapissiers, sculpteurs,
orfvres, bnistes, etc., afin d'y faire fabriquer tous les meubles
ncessaires  l'ornement et au service des maisons royales.  cet effet
on acheta en 1662 toutes les maisons et jardins qui forment aujourd'hui
le vaste emplacement des Gobelins. Ce ministre y fit construire des
logements et des ateliers pour tous les artistes qu'il y avoit
rassembls; un dit du roi donna, en 1667, une forme stable  cet
tablissement, et Le Brun en fut le premier directeur.

La manufacture des Gobelins a pass jusqu' prsent pour la premire de
ce genre qui existe en Europe: la France doit  cet tablissement les
progrs extraordinaires que les arts et les manufactures y ont faits
dans l'espace d'un sicle; et la quantit d'ouvrages parfaits et
d'excellents ouvriers qui sont sortis de cette grande cole est presque
incroyable. Rien n'gale surtout la beaut des tapisseries qu'on y
excute, et qui surpassent de beaucoup ce que les Flamands et les
Anglois ont jamais fait de mieux en ce genre.

Ces tapisseries toient exposes tous les ans dans une grande galerie
pratique dans la maison; et la chapelle, situe au fond de la seconde
cour, toit galement orne des plus beaux morceaux de ces mmes
toffes. Les sujets qu'elles reprsentoient toient ordinairement copis
d'aprs les meilleurs tableaux des habiles peintres de l'cole
franaise[335].

[Note 335: La maison des Gobelins a conserv son ancienne destination,
et n'a rien perdu de sa supriorit.]


HPITAL GNRAL,

DIT LA SALPTRIRE.

Nous avons dj fait connotre quelles furent les premires mesures que
l'on jugea  propos de prendre sous Louis XIII[336] pour prvenir les
dsordres qui pouvoient natre de la trop grande quantit de mendiants
dont la ville de Paris toit en quelque sorte infeste. La maison de la
Piti fut le premier asile qu'on leur ouvrit, et ds 1615 Marie de
Mdicis imagina de faire, en faveur des enfants des pauvres enferms, un
hpital du lieu dit _la Savonnerie_, o s'toit tablie en 1604, et sous
sa protection, une manufacture de tapisserie[337]. Enfin, vers 1622, on
acheta, pour les pauvres vieillards infirmes, l'htel de Scipion
Sardini, dont nous ne tarderons pas  parler.

[Note 336: _Voy._ p. 505.]

[Note 337: _Voy._ t. I, 2e part., p. 1048.]

Cependant ces mesures et ces divers dpts ne tardrent pas  devenir
insuffisants. Les accroissements considrables de Paris sous Louis XIII
et pendant les premires annes de Louis XIV, les troubles qui
accompagnrent la minorit de ce dernier prince, attirrent dans cette
capitale une multitude de vagabonds de toutes les parties du royaume, et
y multiplirent les mendiants  un tel point, que les historiens n'en
font pas monter le nombre  moins de quarante mille. Leur audace
sembloit crotre de jour en jour: ils sentoient leurs forces; ils
demandoient avec arrogance des secours dont ils toient indignes,
quelquefois mme employoient la violence pour les arracher, et
offroient, par l'infamie et la crapule de leurs moeurs, un spectacle
odieux et repoussant qu'il toit impossible de supporter plus long-temps
au milieu d'une aussi immense population. Tout le monde sentoit la
ncessit d'apporter un prompt remde  un tel flau, et l'excution en
sembloit dangereuse et presque impossible: car on avoit sujet de
craindre qu'ils ne se portassent aux derniers excs, si l'on tentoit de
les rprimer. M. Pomponne de Bellivre toit alors premier prsident du
parlement: ce grand magistrat, plein de zle pour le bien public, forma
la rsolution de surmonter tous les obstacles qui s'opposoient  la
destruction d'un tel scandale, et reprit avec activit le projet qu'on
avoit dj form pour l'tablissement d'un hpital gnral. Le parlement
en avoit ordonn l'excution par son arrt du 16 juillet 1632; mais les
circonstances fcheuses dans lesquelles on s'toit trouv  cette poque
en avoient suspendu l'effet. Louis XIV applaudit au zle du premier
prsident, entra dans ses vues, et donna, le 27 avril 1656, un dit pour
l'tablissement d'un hpital gnral, et un rglement pour tout ce qui
devoit s'y observer. Aux maisons dj disposes pour recevoir les
mendiants qui voudroient s'y retirer, ce monarque ajouta le chteau de
Bictre et la maison de la Salptrire avec toutes leurs dpendances. On
travailla aussitt  disposer ces lieux convenablement  l'usage auquel
on les destinoit; et toutes les mesures de prudence qu'exigeoit ce grand
coup d'autorit ayant t prises, on publia que l'Hpital gnral seroit
ouvert, le 7 mai 1657, pour tous les pauvres qui voudroient s'y rendre;
en mme temps parut une ordonnance des magistrats qui dfendoit, sous
les peines les plus svres, de demander l'aumne: le succs le plus
complet fut le rsultat d'une marche combine avec tant d'adresse et de
prvoyance.

Tout le monde sait que la maison de la Salptrire toit, avant cette
poque, destine  la prparation du salptre, et que c'est de l
qu'elle avoit pris son nom. Ds cette poque, elle avoit une chapelle
sous le titre de Saint-Denis; mais sa nouvelle destination fit natre le
dessein de remplacer cette chapelle par un monument plus considrable.
Cet difice fut lev sur les dessins de Libral Bruant, et fait honneur
 cet architecte. Il se compose d'un dme octogone de dix toises de
diamtre, perc par huit arcades qui aboutissent  autant de nefs, dont
quatre sont termines par des chapelles. L'autel, plac au centre, est
dispos de manire  tre vu de toutes les nefs, qui forment autant de
divisions, dans lesquelles les femmes sont spares des filles, et les
hommes spars des garons. En dehors est un grand vestibule ou portique
dcor de colonnes ioniques, et d'un attique au-dessus; toute cette
composition est d'une noble simplicit[338]. L'glise nouvelle fut
ddie sous l'invocation de saint Louis.

[Note 338: _Voy._ pl. 145.]

Il rgnoit dans cette maison un ordre et une police vraiment admirables:
plus de sept mille pauvres de tout sexe et de tout ge y toient
abondamment entretenus de toutes les choses ncessaires  la vie, et
rendus utiles par les travaux auxquels on les assujtissoit, travaux qui
toient proportionns  leur force et  leur industrie. Il se faisoit un
dbit considrable des produits de ces ateliers.

Dans une seconde cour toit la maison de force pour les femmes et filles
dbauches. Une troisime renfermoit les btiments o logeoient les
insenss. Il y avoit de plus une infirmerie, de vastes logements pour
les gens chargs du service, et gnralement toutes les commodits et
toutes les distributions ncessaires dans un aussi grand tablissement.
L'Hpital gnral toit, pour le spirituel, sous la direction de
vingt-deux prtres et d'un recteur, rpartis dans les principales
maisons qui le composoient, lesquelles toient au nombre de trois; la
Piti, qui, comme nous l'avons dit, en toit le chef-lieu, la
Salptrire et Bictre[339]. Les administrateurs, au nombre de vingt,
avoient leur bureau  la Piti. La maison du Saint-Esprit et en partie
celle des Enfants-Trouvs toient runies  cet tablissement[340].

[Note 339: Quoiqu'il n'entre point dans notre plan de parler des
monuments qui ne sont pas renferms dans l'enceinte de Paris, nous
croyons que quelques dtails sur ce fameux chteau de Bictre ne
parotront point ici dplacs, et pourront mme intresser la curiosit
de nos lecteurs. C'toit, dans le principe, une simple maison de
campagne qui appartenoit, en 1204,  l'vque de Winchester en
Angleterre. Elle en prit le nom, que le peuple ne tarda pas  altrer,
suivant son usage: il l'appela d'abord _Vinchestre_, ensuite _Bichestre_
et _Bicestre_. Cette maison fut depuis rebtie et embellie par Jean, duc
de Berri, frre de Charles V, qui en toit devenu propritaire, et ce
fut l que ce duc et les autres princes ligus contre le duc de
Bourgogne signrent, en 1410, la paix[339-A] avec leur ennemi. Sa
situation hors des murs de Paris l'exposoit  tous les dsastres de la
guerre; et ds l'anne suivante, les factieux qui dsoloient la France
ayant pill et ruin le chteau de _Bictre_, le duc de Berri, qui s'en
toit dgot, le donna au chapitre de Notre-Dame, avec toutes les
terres qui en dpendoient. Les lettres qu'il fit expdier  ce sujet
sont du mois de Juin 1416. On voit que cette donation fut amortie par
Charles VIII en 1441, et par Louis XI en 1464.

Soit que ce chteau n'ait pas t rtabli par les nouveaux
propritaires, soit qu'il ft tomb une seconde fois en ruine, il est
certain toutefois que, sous le rgne de Louis XIII, il toit dsert et
abandonn; et que ce prince l'acquit en 1632, et y fit construire des
btiments o il logea les officiers et les soldats invalides. Bictre
fut alors appel _la commanderie de Saint-Louis_; et l'on y construisit,
en 1634, sous le nom de Saint-Jean, une chapelle, change, peu de temps
aprs, en glise, sous le mme vocable. Enfin Louis XIV ayant conu,
pour la retraite des militaires invalides, des projets plus grands et
plus dignes d'un roi de France, ce chteau fut joint, comme nous venons
de le dire,  l'Hpital gnral. On le destina d'abord  servir de
demeure aux pauvres, veufs ou garons, valides ou invalides. Il servoit
aussi de prison pour les jeunes gens dbauchs et les vagabonds que la
police croyoit devoir soustraire de la socit. Sa destination n'a point
chang, et c'est l aussi que les malfaiteurs condamns aux galres
attendent le dpart de la chane.]

[Note 339-A: _Voy._ t. II, 1re part., p. 118.]

[Note 340: L'hpital de la Salptrire n'a point chang de
destination.]

     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA SALPTRIRE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, la Rsurrection de Notre-Seigneur; par
     _frre Andr_.


DE L'UNIVERSIT.

Il faut se transporter aux premiers temps de la seconde race pour
trouver l'origine de l'Universit; non que cette clbre cole et ds
lors son chef, ses magistrats, ses privilges, tout ce qui l'a maintenue
florissante jusque dans les derniers jours de la monarchie: il ne faut
point chercher au del du onzime sicle les premiers lments de sa
formation en compagnie. Mais on la voit remonter, par une succession
presque continuelle de matres et de disciples, jusqu'au clbre Alcuin,
qui, sous la protection de Charlemagne, fit refleurir dans les Gaules
les sciences et les lettres. Introduites d'abord par les Romains dans
ces contres barbares qu'elles policrent, et o elles furent long-temps
en honneur; chasses par les grossiers vainqueurs qui succdrent  ces
matres du monde; jetant  peine quelque lueur foible et incertaine sous
la dynastie agite et malheureuse des Mrovingiens, elles se virent
enfin rappeles et places prs du trne par ce grand monarque,
politique, guerrier, lgislateur, et qui semble runir  lui seul tous
les talents et tous les genres de gloire. Releve par cette main
puissante, l'cole qui, de temps immmorial, existoit dans le propre
palais de nos rois o elle toit principalement destine  l'instruction
de la jeune noblesse, reprit une telle vigueur et un tel clat, qu'elle
devint, dit Alcuin lui-mme, une nouvelle Athnes, prfrable 
l'ancienne autant que la doctrine de Jsus-Christ est suprieure  celle
de Platon. Les savants les plus distingus de l'Europe, attirs par les
caresses et les libralits de Charlemagne, vinrent de toutes parts y
apporter les trsors de leur doctrine. Anims par un si noble exemple,
les monastres et les cathdrales rouvrirent les anciennes coles, qui,
de tout temps, y avoient t attaches; et le got de l'tude se
rpandit dans toutes les parties de l'empire. Cette tude comprenoit ds
lors presque toutes les parties des connoissances humaines, mais
seulement dans leurs rapports avec la religion. On apprenoit la
grammaire pour mieux entendre l'criture sainte, et pouvoir la
transcrire plus exactement. La rhtorique et la dialectique ne
sembloient utiles que parce qu'elles fournissoient des moyens de mieux
pntrer le sens des Pres, et de rfuter avec plus de ressources et de
clart les erreurs contraires aux dogmes du christianisme. Les auteurs
paens et surtout les potes toient ddaigns; on condamnoit leur
lecture, et la musique elle-mme, que l'on cultivoit avec une sorte de
passion, toit entirement renferme dans le chant ecclsiastique.
C'toit surtout dans l'cole palatine que ce plan d'tudes avoit t mis
en vigueur, et pendant prs de trois sicles on y vit fleurir avec plus
ou moins d'clat la thologie et tous les arts libraux,  l'exception
de la mdecine, dont il n'est fait presque aucune mention.

Cette cole tomba sous Louis-le-Dbonnaire, et redevint florissante sous
Charles-le-Chauve. Toutefois les noms de ceux qui la gouvernrent ne
sont connus que jusqu' la fin du rgne de ce prince; et c'est encore
une question parmi les rudits de savoir si, aprs lui, l'cole palatine
continua de suivre nos rois dans les diverses rsidences qu'il leur
plaisoit de choisir, ou si ds lors elle avoit un tablissement fixe 
Paris. Il est impossible de rien offrir de positif  ce sujet; mais ds
le neuvime sicle on voit fleurir dans cette ville une cole dirige
par Remi d'Auxerre, lve des disciples d'Alcuin; et soit que cette
cole ft une continuation de la premire, ou simplement une branche
dtache de ce tronc clbre, il est certain du moins qu'au moment o
nous perdons de vue l'cole royale, celle que gouvernoit Remi se montre
 nos yeux; et de l jusqu' l'tablissement de l'Universit, il n'y a
plus ni lacune, ni obscurit dans l'histoire de l'enseignement public.

Robert, comte de Paris, rgnoit alors dans cette ville, et protgeoit
les lettres et ceux qui les cultivoient. Remi, qui mourut au
commencement du dixime sicle, laissa des successeurs qui le
remplacrent dignement, et parmi lesquels il faut distinguer Abbon,
depuis abb de Fleuri, et Huboldus, chanoine de Lige, lequel ferme la
tradition de l'enseignement  Paris pour le dixime sicle, et la
commence pour le onzime. Cette dernire poque, plus riche que la
prcdente en matres fameux, nous conduit enfin  Guillaume de
Champeaux, et ds lors les traditions deviennent encore plus
authentiques, et la succession non interrompue des matres tout--fait
incontestable.

Quelque temps avant que cet homme clbre et paru dans l'cole, les
tudes y avoient subi une rvolution qui, sous plusieurs points, ne
semble pas leur avoir t avantageuse. Depuis Remi d'Auxerre
jusqu'alors, la marche de l'enseignement toit extrmement simple, mais
sre et raisonnable. On professoit la grammaire et la rhtorique
d'aprs les principes adopts de tout temps par les meilleurs matres;
et le systme que l'on suivoit dans ce cours toit peu diffrent de
celui que nous avons vu en vigueur jusque dans les derniers temps de
l'Universit. Les tudes thologiques toient diriges selon la mthode
des Pres et le vritable esprit du christianisme: un grand respect pour
les traditions, en toit le fondement; on ne donnoit presque rien  la
raison humaine, et tout  l'autorit. La philosophie, qui se composoit
de la dialectique et des quatre parties[341] principales des
mathmatiques, se rduisoit, pour la premire de ces deux sciences, 
l'explication du livre des dix catgories, attribu alors  saint
Augustin; et le respect qu'inspiroit la religion toit jusqu' la pense
d'employer les moyens que pouvoit offrir l'argumentation pour en
claircir les difficults et en pntrer les mystres. On connoissoit
Aristote; il l'toit mme, du moins en partie[342], ds le neuvime
sicle; mais on en faisoit peu de cas, et ce ne fut que quelques annes
avant le commencement du douzime, que le corps entier de ses crits
pntra en France par les Arabes alors tablis en Espagne, et grands
admirateurs de ce philosophe. Ils y furent accueillis avec transport.
Malheureusement les esprits n'toient pas assez forts pour dmler ce
qu'il y avoit d'excellent dans les ouvrages de ce beau gnie, et en
sparer les ides hasardes et systmatiques: de l s'introduisirent
dans les tudes un got d'analyse quintessencie, la manie de tout
dfinir, de multiplier les divisions et les subdivisons, l'amour de la
dispute, les distinctions frivoles, en un mot toutes les subtilits qui
formrent le caractre de la scolastique. Alors on vit parotre la secte
dangereuse des _nominaux_, dont on retrouve encore des traces dans le
quinzime sicle. Ils portrent leurs bizarres garements jusque dans
les matires les plus importantes de la foi, et furent victorieusement
combattus par les _ralistes_. Les arguments les plus purils des
anciens sophistes grecs devinrent l'occupation la plus grave des
nouveaux philosophes, non moins absurdes et plus ignorants; l'amour du
raisonnement, le sot orgueil qu'il inspire, firent bientt ddaigner les
lettres; et la thologie, traite d'aprs cet imprudent systme,
commena  mler sans cesse une vaine argumentation  l'autorit.

[Note 341: L'arithmtique, la musique, la gomtrie et l'astronomie.]

[Note 342: Au dixime sicle, son trait [Grec: peri hermeneias],
c'est--dire _des signes interprtes de nos penses_, et ses _Topiques_
faisoient dj la matire des leons de quelques matres.]

Cependant le charme de la nouveaut, et cet espce d'enivrement que
produit la science humaine, et mme son image, gagnoit peu  peu les
esprits. On admiroit indistinctement, comme un progrs rel des
connoissances, tout ce qu'on ajoutoit  l'ancien enseignement. Du reste
on ne peut nier qu' certains gards, l'instruction n'et prouv des
dveloppements utiles. Aussi est-ce  cette poque que commence la
grande splendeur de l'cole de Paris. Jusque-l, c'est--dire pendant
l'espace de prs de deux sicles, elle avoit eu des rivales; et
plusieurs mme, telles que les coles de Reims sous Gerbert, de Chartres
sous Fulbert, de l'abbaye du Bec sous Lanfranc, taient plus
frquentes, plus fcondes en grands hommes, jetoient enfin un plus
grand clat; mais au douzime sicle, sous Guillaume de Champeaux, dont
nous avons dj parl, sa gloire commence  obscurcir celle de toutes
les autres coles; et place alors au premier rang, elle l'a depuis
toujours conserv.

Guillaume de Champeaux toit archidiacre de l'glise de Paris: il tint
long-temps les coles du clotre, o il enseigna la rhtorique, la
dialectique et la thologie avec beaucoup de rputation et un grand
concours d'auditeurs. Le fameux Abailard se mit au rang de ses
disciples: abusant des avantages que lui donnoit sur ce grave personnage
un esprit moins solide sans doute, mais plus vaste et plus brillant, il
eut bientt clips son matre; et par ses attaques continuelles, il sut
lui inspirer de tels dgots, qu'on le vit quitter sa chaire, son
archidiacon, prendre l'habit de chanoine rgulier, et s'enfermer dans
la maison de Saint-Victor[343]. Telle est l'origine de cette dernire
cole, si clbre dans l'Universit. Guillaume ne tarda pas  y
reprendre les leons qu'il n'avoit interrompues qu' regret; les
excellents lves qu'il y forma continurent l'ouvrage qu'il avoit
commenc; le rgime de la maison prit de la consistance; elle s'accrut
en difices et en revenus, et devint de plus en plus florissante par la
rgularit de la discipline et par l'excellence des tudes thologiques.

[Note 343: _Voyez_ pag. 474.]

Abailard ne laissa point son matre tranquille dans cette retraite; et
leurs dmls continurent jusqu'au moment o Guillaume, nomm vque de
Chlons, eut enfin cd la place  son ingrat et prsomptueux
adversaire. C'est alors que commena pour celui-ci cette longue suite de
malheurs et d'garements qui, plus encore que sa science et son gnie,
ont rendu son nom  jamais fameux. Personne n'ignore ses amours avec
Hlose, son mariage furtif, la vengeance atroce qu'exera sur lui la
famille de cette jeune personne, la retraite force des deux poux, et
les perscutions continuelles que s'attira cet esprit ardent, inquiet,
incapable de repos, et que l'amour dsordonn de la gloire eut bientt
arrach du clotre pour le ramener sur un thtre qui lui avoit t si
funeste. Les subtilits de la dialectique, qu'il mloit avec beaucoup de
tmrit dans ses leons de thologie, le jetrent bientt dans de
dangereuses erreurs, et levrent contre lui de graves accusations.
Justement condamn dans un concile assembl  Soissons, forc de
s'enfuir du monastre de Saint-Denis, o son imprudence avoit excit
contre lui de vifs ressentiments; attaqu de nouveau pour ses opinions
errones par saint Bernard et saint Norbert; condamn une seconde fois
dans le concile de Sens, il ne mena plus dsormais qu'une vie errante et
agite, pendant laquelle on le voit cependant professer encore  Paris
dans l'cole de Sainte-Genevive, o dominoit l'tude de la dialectique.

C'toit dans le clotre qu'Abailard avoit donn ses premires leons; et
les diverses circonstances de sa vie prouvent videmment la multiplicit
des coles. Outre cette cole attache  la cathdrale, et celle de
Sainte-Genevive et de Saint-Victor, qui y sont clairement dsignes,
il y en avoit encore beaucoup d'autres[344]; et des auteurs
contemporains nous apprennent que la dialectique y toit enseigne par
un grand nombre de matres, _ qum plurimis magistris_. Du reste on ne
voit rien qui puisse faire prsumer que ces coles fussent ds lors
runies par un lien commun, ni soumises  la mme autorit. On ne
connoissoit encore, du temps d'Abailard, ni les titres de _bacheliers_
et de _docteurs_, ni les conditions qu'il fallut remplir par la suite
pour les obtenir. Cependant on y remarque dj des traces d'une
discipline: on voit, ds cette poque, un matre destitu pour cause de
dsordres dans ses moeurs; on ne pouvoit commencer  donner des leons
que sous l'autorit d'un professeur titulaire; et lorsqu'Abailard fut
attaqu pour ses opinions thologiques, ses accusateurs lui
reprochrent, entre autres griefs, la licence qu'il osoit prendre
d'enseigner sans matre, _sine magistro_, parce qu'effectivement ce
n'toit point dans l'cole de Paris, mais dans celle de Laon, qu'il
avoit pris des leons de thologie.

[Note 344: Dans le rcit que Jean de Salisbury nous a laiss du cours de
ses tudes, on voit qu'il y avoit un grand nombre de matres qui
tenoient leurs coles, les uns prs de Notre-Dame, les autres sur la
montagne Sainte Genevive. Il en nomme jusqu' douze, et ils n'toient
pas les seuls. Ils enseignoient les arts et la thologie: il n'est point
parl de droit et de mdecine.]

Telle qu'elle toit, cette cole jouissoit d'une considration qui
l'galoit  ce qu'il y avoit de plus lev dans l'tat. Ds ce temps-l,
les grandes dignits ecclsiastiques devenoient le partage de ses
membres les plus illustres, et l'on compte une foule d'vques, de
cardinaux, et mme des papes[345] parmi les disciples qu'elle avoit
forms. On la voit recevoir des marques clatantes de la protection du
saint-sige dans ses premiers dmls, depuis si souvent renouvels avec
l'vque et le chancelier de Paris; ses thologiens sont appels dans
les conciles, et deviennent la lumire de l'glise; quelques crivains
de bon got, tels qu'Abailard, Hildebert de Lavardin, Jean de
Salisbury[346], luttoient encore contre les faux systmes des
scolastiques, qui cependant finirent par l'emporter et dont le
pdantisme barbare domina dans tout ce qui s'crivit jusqu' la
renaissance des lettres dans le quinzime sicle. Les noms de grammaire
et de rhtorique ne furent pas sans doute bannis des coles, mais il
n'en resta rellement que les noms: Aristote devint plus que jamais un
objet de respect et d'admiration pour les philosophes, et la
philosophie fut tout entire dans la dialectique. La compilation de
Gratien, revtue de la sanction des papes, fit instituer des coles de
droit canonique, o elle devint la premire des autorits; la dcouverte
des Pandectes de Justinien avoit dj ranim l'tude du droit
civil[347], jusque-l renferme dans celle des lois barbares et du code
Thodosien; on commena  cultiver la mdecine; enfin le cours des
tudes devint  peu prs complet, et le treizime sicle n'toit pas
encore commenc, que l'cole de Paris avoit dj acquis les droits de
compagnie, un chef, des lois et des privilges.

[Note 345: Clestin II, Adrien IV, Innocent III.]

[Note 346: Il reste d'Hildebert et de Salisbury des posies d'une
latinit assez pure, aussi bien penses que bien crites, et qui
prouvent qu'ils toient nourris de la lecture des bons modles de
l'antiquit. La prose de Salisbury offre aussi des morceaux extrmement
remarquables. Ce dernier toit Anglois de naissance.]

[Note 347: L'tude en fut dfendue dans l'cole de Paris par le pape
Honorius III, qui vivoit dans le treizime sicle, et n'y a t reprise
que dans le dix-septime.]

Toutefois il ne faut point s'attendre qu'un historien puisse produire
l'acte de l'rection de cette cole en universit. Le changement qu'elle
prouva se fit, non par autorit ni tout d'un coup, mais comme de
lui-mme, et par cette progression insensible qui seule peut donner de
la stabilit aux choses humaines. Des besoins nouveaux indiqurent peu 
peu la ncessit de nouvelles lois, et ce grand tablissement se
perfectionna ainsi de jour en jour et par degrs au moyen d'une police
qui devenoit plus rgulire. D'abord, du concours innombrable et
toujours croissant des auditeurs, et de la trop grande quantit des
matres, atteste par les crivains du temps, naquit une confusion qui
dtermina l'cole  runir tant de parties parses et sans consistance,
afin d'assujettir cette jeunesse fougueuse  une discipline commune.
Dans un corps compos d'une multitude si considrable de membres,
l'avantage, la ncessit mme des divisions se prsentoit d'abord: aussi
 peine l'Universit est-elle forme, que nous la voyons partage en
_provinces_; c'est--dire que, se composant d'lves qui s'y rendoient
de toutes les parties de l'Europe, chacun s'attachant, par un mouvement
naturel,  ceux de son pays, cette premire division se fit comme
d'elle-mme; et telle est l'origine des quatre _nations_ de
l'Universit, origine qui a prcd celle des facults. Quant 
l'existence d'un chef, plus ncessaire encore, un diplme de
Philippe-Auguste, donn en 1200, nous apprend que l'Universit en avoit
un qui certainement ne pouvoit tre que celui qu'elle a conserv jusqu'
la fin; ainsi nous trouvons  cette poque l'cole de Paris subsistante
en compagnie, partage en nations, prside par son recteur.

Sur ses premiers rglements de discipline, nous avons bien peu de
monuments, et l'on peut croire qu'ils se composoient plutt d'anciennes
traditions que d'un code complet de lois crites. Cependant on voit que
la _licence_ ou permission d'ouvrir une cole devoit s'obtenir des
chanceliers de Notre-Dame ou de Sainte-Genevive, qui ne pouvoient la
refuser aux sujets capables; ce qui suppose le droit de les examiner,
quoique la disposition de la loi n'en fasse pas mention. Une autre loi
interdit aux religieux l'entre des coles de droit et de mdecine, et 
plus forte raison la facult de professer eux-mmes ces deux genres
d'tudes. Sur les autres points de police intrieure, tels que l'ordre
des leons, les exercices proposs aux tudiants, le droit de faire des
statuts, de punir les contraventions, etc., on ne pourroit citer alors
que des usages qui, par la suite, furent rdigs par crit, et prirent
successivement un caractre immuable.

Une telle compagnie ne pouvoit subsister sans des privilges qui
assurassent la tranquillit de ceux qui la composoient. Un rglement
donn en 1158 par l'empereur Frdric Barberousse en faveur de
l'Universit de Boulogne, parot avoir servi de base  ceux qu'on
accorda  celle de Paris; et ds lors on voit que ses suppts obtinrent
tous les avantages de la clricature, le droit de n'tre jugs que par
les tribunaux ecclsiastiques et dans le lieu de leurs tudes, celui
d'aspirer aux bnfices et d'en percevoir les revenus, sans tre obligs
 rsidence. On voit aussi s'tablir, ds le commencement, les
_messagers_ de l'Universit, espce d'officiers ncessaires alors dans
les grandes coles, et au moyen desquels les tudiants qui venoient d'un
pays loign pouvoient entretenir une correspondance suivie avec leurs
familles, et en tirer les secours dont ils avoient besoin[348].

[Note 348: Outre ces privilges, l'Universit et tous ses suppts, mme
ses clients, tels que libraires, relieurs, enlumineurs, crivains, etc.,
toient dchargs de toutes impositions, tailles, aides, gabelles, du
guet de la ville, garde des portes, etc. Les livres toient exempts de
tout droit de page et entre en quelque lieu du royaume qu'on les
transportt; et dans la distribution des bnfices, le tiers en devoit
tre affect  cette compagnie, et distribu entre ses membres.]

La fondation des collges remonte  cette mme poque, et le premier
objet de leur institution fut de lever,  l'gard des coliers indigents
et pourvus d'heureuses dispositions, les obstacles que pouvoit leur
opposer le mauvais tat de leur fortune. Dans ces premiers
tablissements[349] se manifeste l'origine des _boursiers_ auxquels ils
toient principalement destins. Toutefois on se tromperoit si l'on
pensoit que de semblables fondations offrissent alors un cours
d'enseignement tel qu'il se pratiqua depuis dans nos collges en plein
exercice: c'toient simplement, comme encore dans les derniers temps
nos petits collges, de simples lieux de retraite o les jeunes
tudiants, trouvant le couvert et une nourriture frugale, vivoient sous
la direction d'un matre commun qui les menoit aux coles publiques.
Outre les trois principales, situes, comme nous l'avons dj dit, dans
le clotre Notre-Dame, dans les maisons de Sainte-Genevive et de
Saint-Victor, on en comptoit encore un grand nombre d'autres. Quiconque
avoit acquis le droit d'enseigner pouvoit tablir sa chaire
d'enseignement en tel lieu qu'il lui plaisoit, pourvu qu'il ne
s'loignt pas trop des grandes coles. On trouve des matres tablis
auprs du Grand-Pont et du Petit-Pont, au midi de la rivire et dans le
bas de la montagne. Lorsque les clos Mauvoisin et Bruneau commencrent 
tre habits, c'est--dire dans le cours du treizime sicle, il est
probable qu'on y ouvrit aussitt plusieurs coles; ce qui est certain,
c'est qu'au quatorzime sicle la rue du Fouare, qui fait partie de
l'ancien clos Mauvoisin, et la rue Bruneau, qui est aujourd'hui la rue
Saint-Jean-de-Beauvais, contenoient les coles de la Facult des Arts et
de celle de Dcret.

[Note 349: Les collges de Saint-Thomas-du-Louvre et des Danois.]

Sous le rgne de Philippe-Auguste, qui protgea des lettres, et dont
l'affection fut grande pour l'Universit, cette compagnie commena 
prendre un caractre d'indpendance plus marqu. Le chancelier de
l'glise de Paris, qui effectivement avoit seul le droit de donner la
permission d'enseigner dans toute l'tendue du territoire soumis  la
juridiction de la cathdrale, voulut porter plus loin ses prtentions,
exiger une redevance en argent pour la concession de la licence,
astreindre les matres  lui jurer obissance, renfermer l'tude de la
thologie et du droit canon dans les coles piscopale et claustrale
dont il avait l'intendance, enfin soumettre entirement ce grand corps 
sa juridiction. Loin d'y russir, il fournit ainsi une occasion 
l'Universit de mieux tablir qu'elle ne l'avoit fait jusqu'alors ses
privilges et immunits. Elle s'adressa directement au pape, qui se
dclara lui-mme son suprme lgislateur, lui donna des statuts par son
lgat[350], s'tablit le dfenseur de ses droits, et l'arracha ainsi
sans retour  l'influence du chancelier et de l'vque. Ds ce moment,
elle ne reut plus d'ordres que de la cour de Rome; et nos rois,
respectant en elle l'autorit sainte qui la protgeoit, n'usrent
long-temps de leur puissance que pour lui accorder des privilges
nouveaux, et non, comme ils l'ont fait depuis, pour lui donner des lois.

[Note 350: Le premier lgat qui leur donna un statut se nommoit Robert
de Couron. Il toit lve de l'Universit, et avoit t envoy en
France par le pape Innocent III pour y prcher la croisade.]

Cette faveur des papes accrut encore l'clat et la renomme dont
l'Universit avoit commenc  jouir ds le sicle prcdent; et les
hommes illustres qu'elle produisit alors en plus grand nombre que
jamais, confirmrent cette haute estime qu'elle s'toit acquise dans
l'Europe entire, o elle toit regarde, disent les crivains
contemporains, _comme la mre et la source de toute sagesse_. Cependant
il s'en falloit de beaucoup que les tudes valussent ce qu'elles avoient
t: les belles-lettres toient de plus en plus ngliges; il n'toit
plus question des bons auteurs de la latinit, qu'on expliquoit encore
quelque temps auparavant. Toutes les tudes grammaticales se rduisoient
 la grammaire de Priscien,  laquelle on substitua par la suite le
doctrinal d'Alexandre de Villedieu, qui avoit crit vers le milieu de ce
sicle. Contents d'viter dans leur style les solcismes les plus
grossiers, les crivains d'alors ddaignoient, ou plutt ne
connoissoient plus aucune des lgances et aucun des ornements du
discours. La philosophie avoit seule tous les honneurs; seule elle
attiroit l'attention de ceux qui professoient les arts. Aristote en
toit l'unique guide, la seule tradition, l'autorit infaillible; et la
doctrine de ce philosophe paen, aveuglment reue dans les coles
chrtiennes, continua d'y faire natre des opinions errones,
tmraires, que les lves portoient ensuite dans la thologie, et qui
jetrent plusieurs d'entre eux dans de nouvelles hrsies non moins
dangereuses que celles qui, dans le sicle prcdent, avoient dj t
signales et confondues. Celles-ci le furent avec la mme ardeur et le
mme succs: car tandis que tout dgnroit dans l'cole, on doit  la
facult de thologie cette justice de dire qu'elle continua d'entretenir
la vritable doctrine dans toute sa puret[351].

[Note 351: Les livres d'Aristote y furent dfendus pendant quelque
temps, ou du moins on en restreignit beaucoup l'usage.]

Ce n'est pas qu'elle ft alors trs-savante, mais elle craignoit les
nouveauts, et savoit se renfermer dans les justes limites poses par la
tradition et par l'autorit. Les zlateurs de l'orthodoxie avoient,
comme leurs adversaires, le dfaut de mler trop de mtaphysique  leurs
raisonnements; mais continuellement appuys sur la rvlation, ils
marchoient sans crainte de s'garer; La thologie, dit trs-bien
Fontenelle[352], a t long-temps remplie de subtilits ingnieuses  la
vrit, utiles mme jusqu' un certain point, mais souvent excessives;
et l'on ngligeoit alors la connoissance des pres, des conciles, de
l'histoire de l'glise, enfin tout ce qu'on appelle aujourd'hui
thologie positive. On ne connoissoit gure que deux livres, la Bible,
qui a toujours t explique dans l'cole de Paris, et l'ouvrage du
Matre des Sentences[353].

[Note 352: loge de M. Duhamel.]

[Note 353: C'toit une collection de sentences ou penses tires de
l'criture et des pres, lesquelles formoient un trait  peu prs
complet de thologie, en quatre livres assez courts. Cet ouvrage,
suprieur  tous ceux qu'on avoit faits auparavant dans le mme genre,
toit de Pierre Lombard, vque de Paris.]

L'clat des tudes thologiques  Paris y avoit attir, peu de temps
auparavant, deux ordres nouvellement forms, les Dominicains et les
Franciscains, qui depuis jourent un rle important dans l'histoire de
l'Universit, et lui durent en grande partie leur premier
tablissement[354]. Ils ne tardrent pas  obtenir dans cette capitale
une grande considration, tant par le savoir et la pit d'un grand
nombre d'entre eux, que par l'honneur que leur fit la reine Blanche de
confier  leurs soins l'ducation du roi son fils. Ce grand crdit, les
privilges jusque-l sans exemple que leur accordrent les papes, dont
ils devinrent les plus chers favoris, leur firent natre la pense
d'entrer en partage avec l'Universit d'une des branches les plus
considrables des tudes, de la thologie. L'occasion s'en prsenta, et
ils surent la saisir: une malheureuse querelle qui s'leva entre les
coliers et les habitants d'un faubourg[355], au sujet de laquelle cette
compagnie se crut outrage par l'autorit dont elle avoit rclam
l'intervention, l'ayant porte  fermer ses coles, et mme  provoquer
la dispersion de ses membres, les Dominicains, sous prtexte de prvenir
les funestes effets qui pouvoient rsulter de cette cessation entire de
l'enseignement, se firent d'abord autoriser par l'vque et le
chancelier de Notre-Dame  tablir chez eux une cole de thologie. Les
Franciscains ne tardrent pas  imiter leur exemple; et lorsque
l'Universit, aprs deux annes d'interruption, eut repris ses exercices
sous la mdiation du pape, ce fut vainement qu'elle voulut s'opposer, ou
du moins mettre quelques bornes aux droits qu'ils avoient acquis. Aprs
de longues et violentes querelles, dans lesquelles la cour de Rome
soutint avec juste raison les religieux mendiants, ceux-ci parvinrent
enfin  tre admis dans cette compagnie, dont ils ouvrirent ainsi
l'entre aux Carmes, aux Augustins, qui vinrent aprs eux, et mme aux
religieux de tous les ordres qui existoient alors: car la bulle
d'Alexandre IV,  laquelle ils durent cette prrogative, l'accorda
galement  tous les rguliers.

[Note 354: L'emplacement sur lequel ils commencrent, en 1218,  btir
leur grand couvent, dpendoit de cette compagnie, laquelle leur cda
tous les droits qu'elle pouvoit y avoir par un acte qui existe encore.]

[Note 355: _Voyez_ t. I, deuxime partie, pag. 697.]

L'Universit fut trs-sensible  cette disgrce. Toutefois sa
constitution n'en reut aucune atteinte considrable: car ces religieux,
aprs quelque rsistance, se virent dans la ncessit de se soumettre 
toutes les obligations qu'elle imposoit  ses suppts, de promettre par
serment de garder les privilges, statuts, droits, coutumes louables de
la compagnie, et de n'en point rvler les secrets. D'un autre ct, les
brillantes lumires que les ordres mendiants apportrent dans les coles
firent honneur  l'Universit en bien des occasions, et contriburent 
en augmenter la gloire.

Ce grand changement en amena un autre, qui se prparoit depuis plusieurs
annes: ce fut la formation de la facult de thologie en un corps
distinct et spar. C'toit comme thologiens que les mendiants avoient
voulu tre admis dans l'Universit contre la volont du corps entier, et
le doctorat en thologie avoit t l'unique objet de leur ambition.
Introduits dans cette partie de l'enseignement, ils y avoient t
considrs d'abord comme des intrus par les artiens, et les professeurs
en mdecine, qui s'obstinrent long-temps encore  les repousser. Ce fut
donc une ncessit pour la facult de thologie de tenir ses assembles
 part, sans nanmoins se sparer de l'Universit, aux privilges de
laquelle elle n'avoit garde de renoncer, et ds lors elle forma un corps
distingu des _nations_. Prside d'abord par le chancelier de l'glise
de Paris, elle eut ensuite pour chef le plus ancien de ses membres, sous
le nom de doyen.

Quelques annes aprs (en 1270), les facults de droit et de mdecine se
formrent  son exemple en compagnie, eurent leurs sceaux particuliers,
des assembles, une discipline qui leur fut propre; et l'Universit prit
alors la forme qu'elle a toujours conserve depuis, c'est--dire qu'elle
fut compose de sept compagnies, les trois facults de thologie, droit
et mdecine et les quatre nations[356] de la facult des arts.
Toutefois les trois facults suprieures ne renfermrent que des
docteurs; leurs bacheliers restrent dans les nations, qui continurent
 former le corps de l'Universit proprement dite, et sous ce rapport
leur supriorit, souvent conteste, ne put jamais recevoir de vritable
atteinte.

[Note 356: Elles se nommoient 1 la nation de France; 2 la nation de
Picardie; 3 la nation de Normandie; 4 la nation d'Angleterre[356-A].

Ces quatre nations avoient chacune leur chef, que l'on appeloit
procureur, et qui changeoit tous les ans.

Toutes ensemble elles formoient la facult des arts, mais n'en toient
pas moins quatre compagnies distinctes, dont chacune avoit son suffrage
dans les affaires gnrales de l'Universit.

Le recteur, choisi par les nations ou leurs reprsentants, et tir du
corps de la facult des arts, toit chef de toute l'Universit, et chef
de la facult des arts en particulier. On le changeoit anciennement tous
les trois mois; ce qui dura jusque dans le seizime sicle.

La facult de thologie avoit pour chef, comme nous l'avons dit, le plus
ancien de ses docteurs sculiers, sous le nom de doyen.

La facult de droit, qui d'abord n'avoit t tablie que pour le droit
canon, et qui ne fut autorise qu'en 1679  enseigner le droit civil,
avoit aussi son doyen, choisi chaque anne entre ses professeurs,
suivant l'ordre d'anciennet.

Le doyen de la facult de mdecine toit lectif, et sa charge duroit
deux ans.

L'Universit avoit en outre trois officiers perptuels, tirs tous les
trois de la facult des arts: le syndic, le greffier et le receveur.]

[Note 356-A: Elle prit le nom de nation d'Allemagne, en haine des
Anglois, aprs que Charles VII les eut chasss de France.]

Quelles toient alors les ressources de l'Universit pour faire face aux
dpenses communes: c'est ce qu'il est impossible d'tablir d'une manire
positive. Cette compagnie savante toit pauvre, et se faisoit honneur de
sa pauvret. On ne lui connoissoit point  cette poque d'autres revenus
que les taxes qu'elle avoit le droit d'imposer sur tous ses suppts dans
les circonstances extraordinaires, les redevances que payoient ceux
qu'elle admettoit au baccalaurat et  la matrise, enfin un rserve de
deniers qui,  la fin du quinzime sicle, se composoit d'une
rtribution de deux sous que chaque suppt dposoit, toutes les
semaines, dans la bourse commune.

Ainsi munie de privilges et de lois constantes et organiques, protge
par les papes contre toute juridiction sculire,  peine soumise aux
rois, qui, pendant plusieurs sicles, semblrent se complaire, et bien
imprudemment sans doute,  accrotre ses avantages et son influence,
consulte dans toutes les affaires importantes de la religion,
s'immisant sans qu'on y trouvt  redire dans celles de l'tat,
l'Universit joua, pendant plusieurs sicles, un rle important dans les
plus grands vnements de la France, principalement dans ceux dont la
ville de Paris fut le thtre; et l'on est forc d'avouer qu'elle s'y
prsente le plus souvent sous un aspect peu favorable, soit qu'elle
soutienne avec trop de complaisance les dsordres et l'esprit de
sdition de ses disciples; soit que, jalouse  l'excs de ses
privilges, elle abuse quelquefois, pour les maintenir, des avantages de
sa position et de la foiblesse du prince; soit enfin qu'agite
intrieurement par une foule de petites passions particulires, elle
offre le spectacle scandaleux et trop souvent rpt des disputes du
recteur avec le doyen et le chancelier, de la guerre des nations contre
les facults, d'une animosit souvent trop violente  l'gard des ordres
mendiants. C'toit comme une espce de rpublique au milieu d'une
monarchie; et ces moeurs, ces habitudes rpublicaines se dvelopprent
avec plus de licence et plus de danger pour l'tat, lorsque le grand
schisme d'Occident et les deux conciles si malheureusement fameux qui le
suivirent, eurent introduit en France toutes ces maximes sditieuses sur
l'autorit spirituelle, qui dsolrent l'glise et commencrent, dans la
socit chrtienne,  fomenter la rbellion des peuples et  tablir le
despotisme des rois. L'Universit fut la premire  adopter ces maximes,
et nous avons montr qu'elle avoit su d'abord en tirer toutes les
consquences[357]. C'est alors qu'elle offrit le spectacle effrayant et
dplorable de tous les garements dans lesquels peuvent se prcipiter,
la science sans guide et sans frein, et la raison humaine livre  son
orgueil et  ses tnbres. Ce ne fut pas seulement contre le chef de
l'glise, mais par une suite ncessaire, contre tout pouvoir spirituel
et temporel que l'Universit se cra des doctrines et rassembla des
arguments; ce fut surtout dans son sein que s'accrut, que se fortifia
cette licence des esprits, qui,  l'ombre des liberts _gallicanes_, se
manifesta si souvent et sous tant de formes hideuses ou bizarres,
produisit, dans l'tat les parlementaires, dans l'glise les
jansnistes, lesquels devoient eux-mmes produire  leur tour l'athisme
philosophique et l'anarchie rvolutionnaire, creusant ainsi de jour en
jour davantage l'abme o s'est engloutie la socit.

[Note 357: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 1034.]

Toutefois ce ne fut pas sans de grandes vicissitudes qu'elle parcourut
cette carrire, prilleuse pour elle en mme temps qu'elle prparoit
tant de prils  l'tat; et le pouvoir temporel avoit pour la rprimer
des moyens plus efficaces que ceux dont l'autorit spirituelle crut
long-temps devoir faire usage. Les malheurs affreux qui dsolrent la
France sous le rgne de l'infortun Charles VI, et pendant les premires
annes de celui de Charles VII, commencrent  obscurcir les prosprits
jusque-l toujours croissantes de l'Universit, et mme  porter quelque
atteinte  ces privilges dont elle toit si fire. Quoique traite avec
peu de mnagements[358] par les Anglais, devenus matres de la capitale,
elle avoit mis cependant dans sa conduite envers ces trangers assez peu
de mesure pour blesser le lgitime souverain, qui parut en avoir
conserv quelque ressentiment. Comprise dans le pardon gnral que le
prince accorda  tous les ordres de l'tat lorsqu'il fut devenu paisible
possesseur de son royaume, elle crut pouvoir reprendre le rang que
jusqu'alors elle avoit tenu, et taler les mmes prtentions; mais
l'autorit monarchique avoit pris une vigueur plus grande, en mme temps
que cette compagnie avoit perdu de sa considration. Aussi ardente que
jamais sur ses privilges, que les gens de finances ne cessoient
d'attaquer, elle trouva moins de patience et moins de faveur auprs du
roi, et perdit enfin le droit magnifique qu'elle avoit eu jusqu'alors,
de ne reconnotre que lui pour juge dans toutes les matires civiles et
contentieuses qui intressoient le corps entier[359]. Charles VII,
mcontent de sa conduite passe, fatigu de ses plaintes continuelles,
et voulant abattre enfin cet esprit de mutinerie dsormais incompatible
avec l'accroissement chaque jour plus marqu de la prrogative royale,
transporta au parlement cette haute juridiction que jusque-l nos rois
seuls avoient exerce dans les affaires de l'Universit. On peut bien
penser qu'elle ne se soumit  un tel joug qu'avec une grande rpugnance;
mais ce fut une ncessit de s'y soumettre. Sous Louis XI, les coups
dont elle fut frappe furent encore plus rudes: il viola plus d'une fois
ses privilges, se mla de son gouvernement intrieur, ce qui
jusqu'alors n'toit point arriv, et lui fit sentir qu'il n'toit rien
que l'autorit royale ne pt se permettre avec elle. Plus heureuse sous
Charles VIII, qui, quoique non lettr, fut un zl protecteur des
lettres; justement humilie[360], et cependant maintenue dans tous ses
droits sous Louis XII, qui sut,  la fois, rprimer ces ides
d'indpendance dont elle toit toujours possde, et conserver dans une
situation florissante une compagnie qui apportoit  la France tant de
gloire et d'utilit, elle avoit pris enfin un sentiment de biensance,
et les apparences de cette modration qui doit tre le principal
caractre de toute socit savante, lorsque le prince qui devoit tre le
restaurateur des lettres monta enfin sur le trne.

[Note 358: Ils la soumirent aux taxes et aux impositions comme le reste
des citoyens, et ne firent aucun cas des remontrances qu'elle leur
adressa  ce sujet.]

[Note 359: La police intrieure de la compagnie et des facults qui la
composoient regardoit l'Universit elle-mme. L'Official toit juge des
contestations qui s'levoient entre ses suppts; et les affaires qu'ils
avoient avec d'autres particuliers toient portes devant le tribunal du
prvt de Paris. C'est par cette raison qu'il prtoit serment entre les
mains du recteur de l'Universit.]

[Note 360: _Voyez_ tome II, 2e part., p. 903.]

Avant cette grande poque, plusieurs vnements avoient dj prpar une
si heureuse rvolution. Personne n'ignore que la prise de
Constantinople, arrive en 1453, ayant forc un grand nombre de Grecs
d'abandonner leur patrie, ils apportrent dans l'Occident leur doctrine,
leur langue, leurs livres dpositaires de tous les trsors de la
science, et rpandirent une seconde fois la lumire des beaux-arts dans
l'Italie. Cette lumire ne tarda pas  pntrer en France, et nous
trouvons que, ds l'anne 1458, il y avoit  Paris des chaires o des
professeurs, Grecs de nation, enseignoient la langue de leur pays et la
rhtorique. Quoique l'Universit, toujours infatue de sa philosophie
barbare, seule base de toutes ses tudes, et refus  ces matres
nouveaux le titre de rgent et les droits qui y toient attachs[361],
cependant ils furent suivis par un grand nombre d'auditeurs, et
ranimrent enfin ce got des belles-lettres que Nicolas de Clmengis
avoit si vainement tent de faire renatre dans le sicle prcdent.
L'exclusion humiliante  laquelle ils toient soumis ne les empcha
point de se perptuer par d'habiles successeurs; et sous Charles VIII on
voit  Paris non-seulement des professeurs grecs de belles-lettres, mais
encore des matres franois professant aussi les humanits, et
cherchant  rtablir parmi nous le got de la bonne latinit. La
dcouverte rcente de l'imprimerie multiplioit en mme temps les bons
livres, et, par la modicit de leur prix, invitoit  les lire. Franois
Ier parut au milieu de cette disposition gnrale des esprits: ce prince
n'avoit reu qu'une ducation superficielle, mais la nature l'avoit dou
d'un gnie ardent, d'une me leve, d'un jugement exquis. Avide de
toutes sortes de gloire, il voulut que la France, grande par les armes,
le ft aussi par les lettres. Les vices de l'ducation littraire, qui
seule cependant pouvoit produire ces heureux effets, avoient dj frapp
les bons esprits, les vritables savants du sicle; et le jeune prince,
qui avoit rencontr plusieurs de ces hommes clbres  la cour de Louis
XII son beau-pre, qui ds-lors avoit got leurs projets de rforme,
recueillit de nouveau leurs avis[362], et mit  excution les plans
qu'ils avoient mdits. Telle fut l'origine du collge royal, institu
principalement pour l'tude des langues grecque, latine et
hbraque[363]. Des professeurs, magnifiquement pays des propres
deniers du roi, donnrent, pour la premire fois, des leons gratuites
o ils expliqurent les plus grands modles de l'antiquit dans tous les
genres d'loquence; et ces professeurs toient des savants du premier
ordre que la libralit de ce prince avoit attirs de toutes les parties
de l'Europe. Frappe du succs presque incroyable de leurs travaux,
l'Universit, qui d'abord les avoit vus avec peine s'tablir dans son
sein[364], finit par reconnotre noblement l'excellence de leur doctrine
et de leur mthode, et ne rougit point de marcher sur leurs traces; des
rglements furent dresss pour tendre dans toutes ses coles le cours
d'humanits, jusque l born  deux ou trois ans au plus; on lut les
bons crivains de la Grce et de Rome avec un autre esprit, on les vit
avec d'autres yeux, et l'on conut le projet de les imiter.

[Note 361: Une dlibration, prise le 5 mars 1457 par les professeurs
s-arts de la nation de France, ne reconnot pour vrais rgents que ceux
qui enseignent dans la rue du Fouare, et qui y lisent les livres de
logique, de physique et de mtaphysique.]

[Note 362: Il avoit li un commerce pistolaire avec le clbre rasme,
qui, sans fortune et sans tat, tenoit alors le sceptre de la
littrature, dominoit sur l'opinion publique, et toit recherch de tous
les souverains.]

[Note 363: Parmi ces fondations de chaires, on n'en trouve aucune pour
les progrs de la langue et de la littrature franoise; cependant cette
langue toit ds lors d'un usage universel, tant  la cour qu' la
ville, et plusieurs crivains, tels que Marot, Melin de Saint-Gelais,
Philippe de Comines, les frres du Bellay, etc., avoient dj prouv
qu'elle pouvoit tre manie avec succs en prose, et qu'elle toit
susceptible de toutes les grces de la posie. Franois Ier la parloit
lui-mme avec beaucoup d'lgance, et sa soeur, la clbre Marguerite de
Navarre, l'avoit illustre par ses crits. Une telle indiffrence ne
peut s'expliquer que par la docilit du roi pour les savants qui le
dirigeoient dans la formation de cet tablissement, et qui, dans leurs
prjugs scolastiques, ddaignoient, comme un jargon barbare, une langue
que tout le monde pouvoit entendre, et qu'on parloit dans les boutiques.
Telle est la cause qui retarda si long-temps encore le progrs des
lettres franoises, qui mme les replongea dans la barbarie dont elles
commenoient  sortir.]

[Note 364: Ils faisoient un tort manifeste  ses anciens membres, en
donnant gratuitement, au moyen de leurs gages, des leons que ceux-ci
toient forcs de vendre pour se procurer des moyens d'existence.]

Dans ce mouvement gnral des esprits, la philosophie elle-mme toit 
la veille d'prouver une grande rvolution. Un homme d'un gnie
vigoureux, d'un caractre indomptable, Ramus osa s'lever contre
Aristote et ses stupides adorateurs, et, dans un crit trs-fort, fit
voir que cette strilit dont l'esprit humain toit frapp depuis tant
de sicles, toit un effet dplorable de l'admiration exclusive qu'on
avoit voue  ce philosophe, et de ce malheureux prjug qui jusque l
avoit enchan la pense humaine dans les limites de la pense et des
systmes d'un seul homme. Cette espce d'attentat excita d'abord un
soulvement gnral: car depuis plusieurs sicles, pendant lesquels elle
avoit t la seule rgle des tudes, la philosophie d'Aristote s'toit
comme incorpore avec la thologie, et l'on ne croyoit pas qu'il ft
possible de toucher  l'une sans branler l'autre. Le parlement et le
roi lui-mme furent obligs d'intervenir dans la querelle qui s'leva 
ce sujet, et Ramus courut des dangers. Mais aprs la mort de Franois
Ier, il fit revivre avec plus de succs ses premires accusations; s'il
ne parvint pas  chasser entirement Aristote des coles, il ouvrit du
moins les yeux de quelques-uns sur les abus rsultant de l'usage vicieux
qu'on y faisoit de ses crits, et prpara la rvolution opre par
Descartes, lequel toutefois, sur beaucoup de points, ne fit que
substituer des erreurs nouvelles  d'anciennes erreurs.

Les changements divers qu'prouva le collge royal, trouveront
naturellement leur place dans l'article qui doit le concerner; et quand
 l'universit, parvenue enfin  cet tat fixe et permanent o elle
s'est maintenue jusqu' la fin, son histoire ne prsente plus de faits
assez importants, ou qui soient de nature  entrer dans un rcit
uniquement destin  faire connotre les variations de ses doctrines
littraires et les progrs de son administration. Sous le rapport de ses
doctrines politiques et religieuses, nous avons montr ce qu'elle fut
sous Henri IV[365]: nous prouverons par les faits que nous ne l'avons
point calomnie, et que, sous les rgnes suivants et jusqu' la fin de
la monarchie, elle continua d'tre ce qu'elle avoit t.

[Note 365: Avant ce rgne, elle avoit dj prouv plusieurs rformes,
entre autres celle qui fut dresse en 1366 par les cardinaux Jean de
Saint-Marc, et Giles Aicelin de Montaigu, sous l'autorit du pape Urbain
V, et la rforme plus remarquable encore qu'y fit, dans le quinzime
sicle, le cardinal d'Estouteville, assist des commissaires du roi.
Sous Henri IV on jugea ncessaire de lui en faire subir une nouvelle; et
voici un expos succinct de la situation de l'Universit, depuis cette
poque, jusqu' celle qui a prcd la rvolution.

Il y avoit deux chanceliers, l'un  Notre-Dame et l'autre 
Sainte-Genevive; tous les deux donnoient la bndiction de licence,
avec la puissance d'enseigner; mais celui de Sainte-Genevive ne la
donnoit que dans la facult des arts. Il y avoit aussi des conservateurs
des privilges de cette compagnie. Les vques de Beauvais, de Meaux et
de Senlis toient conservateurs apostoliques; le prvt de Paris
continuoit d'tre conservateur des privilges royaux; mais depuis le
commencement du dix-septime sicle il n'est plus assujetti  prter
serment entre les mains du recteur.

L'lection du recteur se faisoit toujours de trois mois en trois mois,
mais souvent il toit continu. Il avoit l'honneur de haranguer le roi
au nom de l'Universit dans plusieurs crmonies et dans les vnements
extraordinaires, comme entres solennelles, mariages, morts de reines,
avnements  la couronne, naissances, mariages et morts d'enfants de
France, etc.

Ses habits de crmonie toient une robe violette, une ceinture de soie
de mme couleur avec des glands d'or; un cordon violet pass en baudrier
de gauche  droite, d'o pendoit une bourse antique, appele
_escarcelle_. Cette bourse toit de velours violet, et garnie de boutons
et galons d'or. Il portoit en outre un mantelet d'hermine sur les
paules, et toit coiff d'un bonnet carr violet.

Les processions du recteur se faisoient quatre fois l'an, en mars, juin,
octobre et dcembre. Un _mandatum_ affich dans toute la ville en
indiquoit le jour. L'objet de ces processions toit de faire des prires
publiques pour la conservation du souverain et de sa famille, pour
l'extirpation de l'hrsie, le maintien de la paix et l'union entre les
princes chrtiens, la gloire de l'glise, etc.

Elles partoient de la chapelle du collge de Louis-le-Grand, rue
Saint-Jacques, pour se rendre  l'glise stationale indique par le
mandement du recteur. Voici quel en toit l'ordre: 1 la croix et les
chandeliers ports par des religieux Augustins du grand couvent, aprs
lesquels marchoient les tudiants des quatre ordres mendiants,
_Cordeliers_, _Augustins_, _Carmes_ et _Jacobins_; 2 les
matres-s-arts en robes noires, et quelques religieux des abbayes qui
toient admises aux leons de l'Universit; ils toient suivis des
chantres; 3 les bacheliers en mdecine et en thologie, orns de la
fourrure qui leur toit particulire; 4 les docteurs rgents de la
facult des arts, et les quatre procureurs ou chefs des nations, en
robes rouges doubles d'hermine. Chaque procureur toit prcd d'un
massier; 5 les docteurs en mdecine, en robes rouges et fourrures; les
docteurs en droit, en robes et chaperons rouges; les docteurs en
thologie, en fourrures; enfin le recteur, prcd de huit massiers ou
bedeaux qui portoient devant lui des masses ou btons  ttes garnies
d'argent, telles qu'on les portoit devant le roi et devant le chancelier
de France. Il toit accompagn des trois officiers gnraux de
l'Universit, syndic, greffier et receveur, et suivi des cliens de
l'Universit, qui, sans tre obligs  prendre les degrs, participoient
 ses privilges, tels que les imprimeurs, libraires, papetiers,
parcheminiers, relieurs, enlumineurs, etc.

En arrivant dans l'glise stationale, l'Universit toit reue, au son
des cloches et des orgues, par le clerg en chape, avec la croix, l'eau
bnite et l'encens. La messe toit clbre par le cur, s'il toit
docteur en thologie, sinon par le doyen de la facult. Aprs
l'offrande, il y avoit sermon, galement par un docteur en thologie. Un
orateur, choisi dans la facult des arts par le recteur, faisoit, aprs
la messe, un remerciement en latin au clbrant; celui-ci lui rpondoit
dans la mme langue; et la procession revenoit au collge de
Louis-le-Grand  peu prs dans le mme ordre.

Les armes accordes  l'Universit toient une main qui sembloit
descendre du ciel, laquelle tenoit un livre entour de trois
fleurs-de-lis d'or, sur un fond d'azur.

Pendant long-temps l'extrme pauvret de cette compagnie avoit empch
que l'ducation n'y ft gratuite, ce qui toit humiliant pour la
premire cole du monde, et en mme temps nuisible au progrs des
lettres. Le projet de l'instruction gratuite, bauch sous le cardinal
de Richelieu, n'eut cependant son entire excution qu'en 1719. C'est
alors que, par un contrat pass entre le roi et la facult des arts,
cette compagnie obtint le vingt-huitime du produit effectif du bail des
postes et messageries, pour la ddommager de la cession qu'elle faisoit
 Sa Majest des messageries dont elle toit l'inventrice[365-A] et la
propritaire, et en considration de l'engagement qu'elle prenoit
d'instruire gratuitement ses sujets.]

[Note 365-A: Les messagers tablis par l'Universit pour le service des
coliers devinrent peu  peu ceux du public, parce que l'on trouva
commode de se servir de cette voie pour faire transporter d'un lieu 
l'autre ses hardes, ses lettres, ses paquets. Ils jouirent pendant
long-temps de ce privilge exclusif, dans lequel ils furent constamment
maintenus par l'autorit, sans que les messagers royaux, institus en
1576 par Henri III, fussent mme admis  les partager. (Ceux-ci ne
pouvoient porter que les sacs et papiers de justice.) Cet tat de choses
dura jusqu'en 1632, que Louis XIII les autorisa  remplir les mmes
fonctions que les messagers de l'Universit, mais seulement les mardis
et vendredis.]

Il nous reste maintenant  dire un mot sur l'institution des nombreux
collges rpandus dans les quartiers que nous allons dcrire. Uniquement
fonds d'abord pour servir de retraite  de pauvres coliers, on trouva
bientt qu'il seroit utile d'en tendre l'usage  tous les lves de
l'Universit. Ces jeunes gens, qui affluoient  Paris de toutes les
parties de l'Europe, n'avoient eu jusque l d'autre ressource que de se
loger chez les bourgeois; et l'on s'apercevoit depuis long-temps des
inconvnients qui en rsultoient pour la discipline et les bonnes
moeurs. Dans une mme maison, dit un auteur du temps[366], au premier
tage sont des coles; et en bas des lieux de dbauche. L'extrme
diffrence qui se faisoit remarquer entre la tenue des boursiers et
celle de cette ptulante jeunesse ainsi livre  elle-mme, fit natre
la pense de runir galement sous un mme toit et sous l'autorit d'un
matre commun, les jeunes tudiants d'un mme pays ou d'un mme ordre.
Alors les collges commencrent  se multiplier, lentement d'abord dans
le treizime sicle, mais trs-rapidement dans le suivant; et c'est de
cette dernire poque que date le plus grand nombre de ces fondations.

[Note 366: Jean de Vitri.]

Consacrs d'abord uniquement  servir d'asile aux coliers, les plus
considrables d'entre eux devinrent, ds le commencement du quinzime
sicle, des coles publiques, o des rgents, distingus du matre et du
sous-matre, donnrent des leons aux boursiers et aux pensionnaires,
leons auxquelles on ne tarda pas  admettre mme des externes. Le
collge de Navarre est le premier dans lequel s'introduisit cette
nouvelle pratique: l'exemple en fut bientt suivi, et du Boullay assure
que sous le rgne de Louis XI il y avoit dix-huit collges ouverts 
tous pour les leons de grammaire, de rhtorique et de philosophie. Il
arriva de l que les coles de la rue du Fouare furent moins
frquentes, et se virent enfin abandonnes au point de ne plus servir
qu'aux exercices probatoires, ncessaires pour parvenir au degr de
bachelier-s-arts; usage qui toutefois se conserva long-temps, car dans
le sicle dernier quelques nations y faisoient encore l'examen de leurs
candidats.


COLLGES.

_Collge de Chanac_ (rue de Bivre).

Ce collge se trouve aussi dsign sous les noms de Saint-Michel et de
Pompadour. Du Breul dit[367] qu'il fut fond en l'honneur de saint
Michel par Guillaume de Chanac, vque de Paris, issu de la noble ligne
de Pompadour. Il est vrai que dans un arrt de 1510[368], M. Antoine de
Pompadour est qualifi _fondateur_ du collge de Chanac; mais loin que
cette dernire famille dt son origine  la sienne, il est certain qu'il
ne prenoit ce titre que comme descendant de Renaud-lie de Pompadour,
lequel pousa, en 1355, Galienne de Chanac, unique hritire de cette
maison, dont elle lui transporta tous les droits.

[Note 367: Page 706.]

[Note 368: Hist. de Par., t. IV, p. 622.]

On ignore du reste la date de cette fondation, qu'aucun auteur n'a
donne, mais qui ncessairement a d prcder l'anne 1348, puisque
Guillaume de Chanac dcda cette mme anne. Les termes de son testament
annonoient qu'il avoit destin sa maison, sise rue de Bivre, 
l'tablissement d'un collge dans lequel on placeroit dix  douze
boursiers; mais la somme qu'il laissa toit loin de suffire 
l'excution d'un tel dessein, et les statuts de 1404 prouvent qu' cette
poque le revenu des matres et des lves toit si peu de chose, qu'il
toit impossible qu'il fournt  leur entretien[369]. Leur extrme
pauvret porta un autre Guillaume de Chanac, vque de Mende, et le
cardinal Bertrand, patriarche de Jrusalem,  venir  leur secours: ils
donnrent chacun 500 livres, et ce dernier y ajouta sa maison du
faubourg Saint-Marcel, appele encore aujourd'hui _maison du
Patriarche_.

[Note 369: Le matre n'avoit alors que 6 sous par semaine, le chapelain
4 sous, et chaque boursier 3 sous.]

Les bourses de ce collge, destines aux parents du fondateur ou  des
coliers du diocse de Limoges, furent suspendues en vertu d'une
conclusion de l'Universit du 16 juillet 1729, confirme par
arrt[370]. Le trop fameux cardinal Dubois avoit t boursier dans cette
maison.

[Note 370: Ce collge est maintenant habit par des particuliers.]


_Collge du cardinal Le Moine_ (rue Saint-Victor).

Il doit son nom et sa fondation  Jean Le Moine, cardinal, mal  propos
qualifi vque de Meaux par quelques historiens. Envoy en France en
qualit de lgat par Boniface VIII, pour terminer la fameuse querelle
survenue entre ce pontife et Philippe-le-Bel, il profita du temps que
lui donna sa ngociation infructueuse pour excuter le projet qu'il
avoit form avant son dpart, de fonder un collge  Paris. On a vari
sur la date de cet tablissement, qu'il faut fixer avec Jaillot en 1302,
parce que c'est cette anne que le cardinal fit acheter la maison, la
chapelle et le cimetire que les Augustins avoient au Chardonnet, pour y
loger ses boursiers; et que, ds l'anne suivante, un autre acte, dont
l'objet principal est d'augmenter leur dotation, prouve videmment
qu'ils toient dj tablis dans leur demeure. Les lettres de Boniface
VIII qui approuvent cette fondation[371] font voir qu'elle n'toit
alors compose que de deux matres en thologie et de quatre tudiants
dans la facult des arts; mais, par les statuts, le cardinal ordonna
qu'il y auroit dans ce collge soixante artiens et quarante thologiens;
qu'il seroit nomm _maison du Cardinal_; que la valeur des bourses
seroit fixe en marcs d'argent[372]: enfin il obtint, en 1308, une bulle
du pape Clment V, qui donnoit au chapelain de ce collge la charge des
mes de tous ceux qui l'habitoient. Cette place devoit tre occupe par
un boursier thologien qui la gardoit toute sa vie, conservoit sa
chambre aprs l'expiration du terme fix pour sa bourse, et recevoit
alors des honoraires convenables.

[Note 371: Crevier, Hist. de l'univ., t. II, p. 214.]

[Note 372: Il eut gard, dans une telle mesure, aux changements qui
pouvoient survenir dans la monnoie, et qui toit alors trs-frquents,
sage prvoyance, dont depuis les boursiers ne surent pas profiter. La
bourse de chaque thologien fut fixe  six marcs d'argent pur, poids de
Paris; celle d'un artien  quatre marcs.]

Ds le seizime sicle, il survint des changements dans ce collge. Le
nombre des bourses y toit alors rduit  quatorze pour les thologiens,
et  quatre pour les artiens. En 1545 le parlement donna un arrt de
rglement pour y faire une rformation, par lequel il ordonna qu'outre
le grand-matre, le prieur, le cur, les deux chapelains et les
rgents, il y auroit  l'avenir dix-huit boursiers thologiens et six
artiens, ce qui a t maintenu jusque dans les derniers temps, si l'on
en excepte la suppression faite en 1765 d'un chapelain.

En 1757 on avoit fait,  cette maison des rparations considrables; le
portail de la chapelle fut reconstruit  neuf; on rpara le
matre-autel, et cette chapelle, ddie d'abord sous le nom de saint
Firmin[373], prit alors celui de saint Jean l'vangliste[374].

[Note 373: _Voyez_ pl. 148. Quelques historiens ont cru qu'elle toit
sous le titre de saint Remi, parce que l'glise clbroit le mme jour
la mort de ce saint et la translation de saint _Fremi_ ou _Firmin_ son
patron. Cette dernire fte toit remarquable par des particularits
assez singulires: un boursier, vtu en minence, reprsentoit, pendant
toute cette journe, la personne du cardinal, et dans cet affublement
assistoit  l'office, suivi d'un aumnier qui portoit son chapeau rouge.
La nation de Picardie y alloit clbrer la premire messe, y recevoit
une sportule, et venoit ensuite rendre ses devoirs au prtendu cardinal,
qui lui prodiguoit les drages et les confitures sches; de l on se
rendoit  l'glise, o souvent celui-ci clbroit pontificalement la
grand'messe. L'minence devoit ensuite donner un grand dner, dans
lequel on continuoit  lui rendre les mmes honneurs, etc. Cette fte,
connue sous le nom de la _solennit du Cardinal_, avoit t sagement
abolie au commencement du sicle dernier.]

[Note 374: L'glise a t dtruite. Les btiments qui existent encore
ont t changs en habitations particulires; et sur le terrain qui en
dpendoit, il a t tabli un chantier qui porte le nom de _Chantier de
la Ville_.]

     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, la Vision de Saint-Jean, par Lagrene.

      gauche de la grille du coeur, un Christ mort; sans nom
     d'auteur.


     SPULTURES.

     Le cardinal Le Moine et son frre Andr Le Moine, vque de
     Noyon, y toient inhums dans le mme tombeau.

Ce collge toit une des quatre maisons de thologie de la facult de
Paris. Il possdoit un terrain trs-spacieux, qui s'tendoit depuis la
rue Saint-Victor jusqu' la porte Saint-Bernard. Parmi les savants qui y
ont profess, on distingue _Turnebe_, _Buchanan_ et _Muret_.


_Le sminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet_ (rue Saint-Victor).

Le sminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet toit situ immdiatement
au-dessus de la principale porte de l'glise du mme nom. Ce n'toit,
dans le principe, qu'une socit de dix ecclsiastiques, que l'un
d'eux, M. Adrien Bourdoise avoit runis en 1612 au collge de Reims, o
il demeuroit. L'objet de cette petite communaut toit de former des
confrences pour l'utilit des jeunes gens qui se destinoient  la
prtrise. Il est remarquable que M. Bourdoise n'avoit point encore reu
les ordres lorsqu'il commena cet utile tablissement; et ce ne fut que
l'anne suivante qu'il fut lev  la dignit du sacerdoce, circonstance
qui accrut son autorit parmi ses collgues. Il les avoit si bien
choisis, et ils se montrrent si disposs  favoriser son projet, qu'ils
ne balancrent point  le suivre dans les collges du Mans, du Cardinal
Le Moine et de Montaigu, dans lesquels il fut successivement transfr.
Enfin, aprs plusieurs preuves, ces ecclsiastiques se consacrrent
entirement, en 1618,  l'instruction des jeunes clercs. On les voit
s'tablir, en 1620, dans la maison du sieur Guillaume Compaing, l'un
d'entre eux, et la quitter en 1624 pour former un nouvel tablissement
au collge des Bons-Enfants. M. Georges Froger, alors cur de
Saint-Nicolas, reconnoissant des services qu'ils rendoient  sa
paroisse, rsolut de se les attacher; et l'on peut lire dans
Sauval[375] les conventions, sous signatures prives, qui furent passes
entre eux le 26 juillet 1631, et rdiges en acte public le 11 octobre
suivant. Cette institution ayant t approuve par l'archevque le 24 du
mme mois, et autorise par lettres-patentes dans le mois de fvrier
suivant, ces prtres acquirent en commun une maison et un jardin
contigu, et cette acquisition fut confirme par d'autres
lettres-patentes du mois de mai de la mme anne[376].

[Note 375: Tome III, p. 183, 180.]

[Note 376: L'abb Lebeuf, Piganiol et plusieurs autres se sont fonds
sans doute sur la date de ces lettres pour placer l'origine du sminaire
Saint-Nicolas en 1632; mais elle est plus ancienne, si l'on considre le
temps et la runion de ses premiers membres; et postrieure de douze
ans, si l'on n'envisage que l'institution lgale du sminaire.]

Ils obtinrent, en novembre 1643, des lettres-patentes qui les
autorisoient  recevoir des legs et des donations. Ce fut peut-tre le
refus que fit alors le parlement d'enregistrer ces lettres, qui leur
procura un tablissement lgal: le 20 avril 1644 l'archevque ayant
rig cette communaut en sminaire, fit autoriser cette rection par
lettres-patentes du mois de mai suivant. Le parlement, en les
enregistrant, crut devoir y mettre quelques modifications; le roi en
accorda de nouvelles le 21 mai 1661, qui en ordonnoient l'enregistrement
simple, et le parlement fut forc de s'y conformer le 25 du mme mois.

Cette communaut, enrichie par quantit de donations, augmenta ses
btiments, et fit lever, en 1730, une autre maison dans la mme rue,
sous le nom de petit-sminaire. On y recevoit,  titre de pensionnaires,
les tudiants qui se destinoient  l'tat ecclsiastique. Les dimanches
et ftes, ils faisoient partie du clerg de la paroisse[377].

[Note 377: Cartul. S. Magl. Lebeuf, t. II, p. 560.]

La bibliothque toit compose d'environ quinze mille volumes d'un bon
choix. Il y avoit aussi un cabinet d'histoire naturelle.


_Le collge des Bons-Enfants_ ou _sminaire de Saint-Firmin_ (rue
Saint-Victor).

Les historiens de Paris n'ont rien pu dcouvrir sur l'origine de ce
collge. Leur incertitude et le dfaut de monuments ne permettent pas de
lui assigner une poque plus ancienne que le rgne de saint Louis. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il existoit avant 1247, puisqu'on trouve
dans un testament de cette anne que la dame Genevive fit un legs de 10
sous au collge des Bons-Enfants[378]. Les historiens de l'glise et de
l'Universit[379] rapportent une bulle d'Innocent IV donne  Lyon le 8
des calendes de dcembre, l'an 6 de son pontificat, ce qui revient au 24
novembre 1248, par laquelle le souverain pontife,  la rquisition de
Gautier (de Chteau-Thierri), administrateur de la maison des
Bons-Enfants, leur permet d'avoir une chapelle, et engage l'vque  la
leur accorder. Gautier, qui n'toit alors que chancelier de Notre-Dame,
fut lu vque de Paris l'anne suivante, mourut quelques mois aprs, et
la permission ne fut donne qu'en 1257 par Renaud de Corbeil, son
successeur. Quelques annes aprs, Mathieu de Vendme, abb de
Saint-Denis, y fonda une chapellenie au nom et comme excuteur du
testament de Gui Renard, mdecin du roi[380], et assigna au chapelain
une rente de 15 livres. Une reconnoissance de 40 sous de rente que les
Bons-Enfants devoient  l'vque, et dont ils passrent acte au mois de
juillet 1314, prouve qu'il y avoit alors neuf boursiers dans ce
collge[381].

[Note 378: Ce sminaire a t rendu  sa premire destination.]

[Note 379: Hist. eccles. Paris, t. II, p. 414.--Hist. univ., t. III, p.
217.]

[Note 380: Grand cartul. de l'vch, fol. 330, cart. 527 et 528.]

[Note 381: Le sieur Pluyette, qui en fut principal, y fonda deux
bourses par son testament du 4 septembre 1478.]

Cette maison toit presque abandonne, lorsque la principalit et la
chapellenie en furent donnes au clbre Vincent-de-Paul le 1er mars
1624. C'est l qu'il jeta les premiers fondements de la congrgation de
la Mission,  laquelle le collge fut runi par dcret du 8 juin 1627,
confirm par lettres-patentes du 15 septembre suivant. Ds-lors la
maison de la Mission fut regarde comme un vritable sminaire, o l'on
formoit de jeunes ecclsiastiques destins  aller porter la parole de
Dieu dans les campagnes[382]; mais il ne fut tabli dans les formes
lgales que bien long-temps aprs, en 1707, par un dcret d'rection de
M. le cardinal de Noailles, confirm par lettres-patentes du mois de
janvier 1714.

[Note 382: Jean-Franois de Gondi, premier archevque de Paris, qui
avoit autoris l'tablissement des prtres de la Mission, regardoit leur
maison comme un vritable sminaire, puisque par son mandement du 21
fvrier 1631 il obligea les jeunes lves de son diocse qui aspiroient
aux ordres de faire au collge des Bons-Enfants une retraite de dix
jours.]

Le collge des Bons-Enfants n'avoit pas t except dans les
lettres-patentes du 21 novembre 1763, qui ordonnoient la runion au
collge de l'Universit de tous les collges sans exercice. Mais le roi,
par de nouvelles lettres du 22 avril 1773, ordonna que la principalit,
la chapellenie et les terrains et btiments de cette maison
demeureroient attachs  la congrgation de la Mission, runissant les
autres biens et les bourses du collge  celui de Louis-le-Grand,
conformment aux lettres-patentes du 21 novembre 1763, et  l'arrt du
parlement du 8 mai 1769[383].

[Note 383: L'institution des _Jeunes-Aveugles_ a t tablie depuis peu
dans les btiments de ce collge.]

       *       *       *       *       *

La bibliothque, compose d'environ quinze mille volumes, avoit t en
partie amasse par Julien Barb, mort suprieur de cette maison.


_Collge de la Marche_ (rue de la Montagne-Sainte-Genevive).

Ce collge reconnot deux fondateurs, Guillaume de La Marche et Beuve de
Winville. L'oncle du premier, nomm Jean de La Marche, avoit lou, en
1362, le collge de Constantinople[384], situ dans le cul-de-sac
d'Amboise, et fond dans le cours du sicle prcdent; et cette maison,
dans laquelle il n'y avoit plus alors qu'un seul boursier, prit ds ce
moment le nom de _la Petite-Marche_. L'Universit, qui avoit donn son
consentement  cette location, consentit ensuite  cder  Guillaume de
La Marche la proprit entire de ce collge, moyennant une redevance
annuelle de 20 livres, dont 14 pour les cens et rentes dont il toit
charg, et les 6 livres restantes pour les besoins des pauvres coliers.
Guillaume affectionna tellement cet tablissement, qu' sa mort, arrive
en 1420, il laissa la plus grande partie de ses biens pour l'entretien
d'un principal, d'un procureur et de six boursiers. C'est alors qu'on
voit parotre Beuve de Winville, nomm par lui son excuteur
testamentaire, et qui, joignant ses libralits aux dons du premier
bienfaiteur, acheta, la mme anne, les maisons que les religieux de
Senlis avoient  la montagne Sainte-Genevive, et y fit construire le
collge de la Marche. Il y fonda galement un chapelain et six
boursiers; et les associant  ceux de la Petite-Marche, il les runit
tous dans cette nouvelle demeure. Les actes par lesquels tous ces
arrangements furent approuvs sont dats de 1422 ou 1423[385], et nous
apprennent que, parmi les six boursiers fonds par Guillaume, il devoit
y en avoir quatre de la Marche, qui toit son pays natal, et deux de
Rosires-aux-Salines en Lorraine. Les boursiers de la fondation de Beuve
de Winville devoient tre de Winville ou Voinville, Buxieres et
Buxereule, au bailliage de Saint-Mihiel. Les deux fondations runies
firent donner  ce collge le nom de la Marche-Winville.

[Note 384: Sur l'origine de ce collge plusieurs historiens ont prtendu
que, peu aprs la prise de Constantinople, en 1204, le projet de runir
les glises grecque et latine ayant repris faveur, un des moyens qui
parurent les plus efficaces pour parvenir  ce rsultat fut d'envoyer
des professeurs  Constantinople, et d'en faire venir des jeunes gens
qu'on lveroit  Paris; qu'en consquence on fonda, en 1206, un collge
qui fut nomm _Collge Grec_ ou _de Constantinople_. Jaillot trouve
cette opinion plausible, mais en mme temps entirement destitue de
preuves: c'est galement sans aucune autorit que Sauval a dit que sous
Urbain V, qui tint le sige depuis 1352 jusqu'en 1362, le cardinal
Capoci fonda,  la rue d'Amboise, un collge que quelques-uns nommoient
le collge de Constantinople, d'autres de Sainte-Sophonie, d'autres de
Sainte-Sophie, etc. Il est certain qu'Urbain V ne fut lu pape que le
28 octobre 1362, que ds-lors le collge de Constantinople existoit, et
que Jean de La Marche, qui l'avoit pris  loyer au commencement de cette
mme anne, fit confirmer cette transaction par l'Universit le 19
juillet suivant, lorsqu'Innocent VI occupoit encore le sige
pontifical.]

[Note 385: _Gall. Christ._, t. VII, col. 145.]

Depuis cette poque, d'autres personnes y fondrent des bourses
nouvelles, au nombre de neuf  dix. Elles toient toutes  la collation
de l'archevque, qui toit en mme temps proviseur de cette maison[386].

[Note 386: Les btiments de ce collge sont maintenant occups par une
pension.]

     Sur l'autel de la chapelle toit un trs-bon tableau, offrant le
     sujet de la Prsentation de Notre Seigneur au temple; par un
     peintre inconnu.


_Collge des Allemands_ (rue du Mrier, ci-devant rue Pave).

Ce collge, qui n'existe plus, fut fond, suivant les historiens de
Paris, en 1353. Il s'tendoit, suivant toutes les apparences, jusqu' la
rue Traversine, puisque Duboulai, Dubreul, Crevier[387], etc., avancent
qu'il y toit situ. Cependant, suivant Jaillot, il y a des preuves que
ce collge existoit ds 1348, et qu'il toit dans la rue Pave. Le
terrier de Sainte-Genevive de 1380 nonce,  l'article de cette rue:
Les coliers d'Allemaigne pour leur maison qui fut jadis Regnaut de
Cusances. Le censier de 1540 fait mention, au mme endroit, des
coliers de la province des pauvres Allemands; et dans celui de 1603,
on indique une maison, rue du Mrier, tenant d'une part  la nation
d'Allemagne.

[Note 387: Hist. univ., t. VI, p. 328.]


_Collge d'Arras_ (rue d'Arras).

Ce collge fut fond par Nicolas le Caudrelier (_alias_ le Cauderlier et
le Candelier), abb de Saint-Vaast d'Arras en 1332, suivant tous les
historiens de Paris, avant cette poque, suivant Jaillot[388], qui
prouve cette antriorit par les actes mmes dont ses devanciers se sont
appuys pour fixer cette date. Il prouve mme que cet tablissement
existoit avant 1328. Voici du reste comment on en raconte l'origine:
Nicolas Le Caudrelier toit excuteur testamentaire de plusieurs
personnes qui l'avoient charg de quelques legs dont il devoit disposer
pour des actes de pit: il ne crut pouvoir mieux remplir l'intention
des lgataires qu'en procurant  quelques pauvres coliers d'Arras les
moyens de faire leurs tudes. Ayant joint  cet effet le fruit de ses
pargnes aux sommes dont il toit dpositaire, il tablit son collge,
acheta des terres pour la subsistance des coliers, et les plaa dans
une maison galement acquise  leur intention, et qui toit situe rue
des Murs (aujourd'hui d'Arras). On ne trouve rien qui puisse faire
prsumer que par une telle acquisition cet abb ait eu en vue de se
procurer un domicile  Paris, soit pour lui et ses successeurs, soit
pour ses religieux; mais il toit naturel qu'il en confit la
principalit  l'un d'entre eux, ce qui a subsist jusqu' la runion de
ce collge  celui de l'Universit[389].

[Note 388: Quart. de la place Maubert, p. 6.]

[Note 389: Les btiments de ce collge sont habits par des
particuliers.]


_Collge de Laon_ (rue de la Montagne-Sainte-Genevive).

Divers changements survenus dans ce collge ont tromp plusieurs
historiens sur la vritable date de son origine. L'inscription mme
place sur la porte la fixoit mal  propos  l'anne 1314. La vrit est
qu'il fut fond en 1313 par Gui, chanoine de Laon et trsorier de la
Sainte-Chapelle, ainsi qu'il est prouv par les lettres de
Philippe-le-Bel, donnes au mois de janvier de cette anne[390]. Elles
nous apprennent que ce Gui de Laon et Raoul de Presle s'unirent ensemble
pour faire cette fondation. Le premier donna 100 liv. de rente amortie
et les maisons qu'il avoit rue Saint-Hilaire (rue des Carmes), ainsi que
celles qu'il avoit ou pourroit avoir entre cette rue et celle du
Clos-Bruneau, dite aujourd'hui Saint-Jean-de-Beauvais. Le second fit don
de 200 liv. de rente; et tous les deux se rservrent la disposition et
l'administration de leur collge, qu'ils destinrent  recevoir les
pauvres coliers des diocses de Laon et de Soissons.

[Note 390: Hist. univ. Paris, t. VI, p. 167.--Du Breul, p. 666.]

Quelques diffrents qui survinrent entre ces coliers provoqurent, ds
1323, une sparation. Le collge de Laon occupa les logements de la rue
du Clos-Bruneau, o fut depuis le collge de Lisieux. Le collge de
Soissons ou de Presle fut tabli dans le terrain qui donnoit sur la rue
Saint-Hilaire,  la charge d'une redevance de 24 liv. de rente envers
l'autre. En 1327, Gui de Laon tablit dans le sien un principal, un
chapelain et seize boursiers. Douze ans aprs, en 1339, Gerard de
Montaigu, depuis avocat-gnral au parlement, lgua aux coliers de ce
collge sa maison appele l'_Htel du Lion d'or_, rue de la
Montagne-Sainte-Genevive. Ils y furent transfrs en 1340, et l'on
trouve qu'en 1342 Foulques de Chanac permit d'y clbrer le service
divin.

Entre le couvent des Carmes et cet htel du Lion d'or, devenu le collge
de Laon, toit le collge de _Dace_, dont aucun de nos historiens ne
nous fait connotre la fondation. Jaillot, sans rien donner de positif 
ce sujet, nous apprend qu'il existoit dans le treizime sicle, et qu'il
avoit t fond pour les coliers de _Dampnemarck_ (Danemarck),
autrement dits _Suesses_; que dans le sicle suivant, ce collge tombant
en ruine, et devenant presque inhabitable, les coliers du collge de
Laon s'en rendirent propritaires, au moyen d'un arrangement fait avec
les boursiers qui l'habitoient; et en rtrocdrent probablement une
partie aux Carmes, qui se trouvoient extrmement gns dans leur maison:
car il est certain que ces religieux en possdrent par la suite une
partie. Du reste, ce fait, peu important en lui-mme, est racont assez
confusment par ce critique, et ne mrite pas la longue discussion qu'il
lui a consacre.

Le collge de Laon, comme nous l'avons dit, avoit t fond uniquement
pour seize boursiers tudiant dans la facult des arts; mais dans la
suite on y ajouta des bourses pour des coliers en thologie et en
mdecine. Vers le milieu du sicle dernier, il toit compos d'un
principal, qui runissoit  cette place celle de procureur; de douze
boursiers thologiens, du nombre desquels toient les quatre chapelains,
et de dix-sept boursiers humanistes et philosophes. Il fut runi au
collge de Louis-le-Grand, ainsi que les autres collges sans exercice,
conformment aux lettres-patentes de 1763[391].

[Note 391: On a fait de ses btiments un bureau de liquidation.]


_Collge de Navarre_ (rue de la Montagne-Sainte-Genevive).

Ce collge, clbre par le nom illustre de sa fondatrice, Jeanne de
Navarre, pouse de Philippe-le-Bel, ne l'est pas moins par le nombre de
grands personnages qu'il a produits. Ce fut huit jours avant sa mort, le
25 mars 1304, que cette princesse en ordonna la fondation par son
testament, ratifi et approuv le mme jour par le roi et par Louis, son
fils an. On voit dans les titres qui le concernent, qu'elle y avoit
destin son htel de Navarre, situ rue Saint-Andr-des-Arcs, et une
somme de 24,000 liv., faisant le fonds de 2,000 liv. de rente[392].

[Note 392: Manusc. de S. Germain-des-Prs, cot 453, fol. 160.]

Suivant ce testament, il devoit y avoir dans ce collge soixante-dix
pauvres coliers, dont vingt coliers enfants, tudiants en grammaire,
trente en logique et philosophie, et vingt en thologie ou divinit. Si
aura chacun des Grammairiens, par semaine de sept jours, 4 sols parisis;
li Artien, 6 sols; et li Thologien, 8 sols. Il contenoit en outre
diverses dispositions en faveur des matres et chapelains. L'vque de
Meaux et l'abb de Saint-Denis, excuteurs testamentaires de la reine,
ayant jug qu'il toit plus avantageux de vendre l'htel de Navarre, et
d'acheter avec son produit un emplacement plus commode, firent, en
consquence de cette nouvelle disposition, l'achat de maisons et
jardins situs  la montagne Sainte-Genevive, et c'est l que le
collge de Navarre fut tabli. Des statuts furent dresss pour cet
tablissement en 1315; le nombre des matres, des chapelains et des
clercs fut augment; et vers le milieu du sicle suivant, on admit des
externes et des pensionnaires  partager les leons qu'y recevoient les
boursiers. Quelques-unes des bourses furent affectes  l'abbaye
Sainte-Genevive et  la cathdrale, d'autres  la chapelle; en 1635 M.
Fayet, cur de Saint-Paul, en fonda six en faveur des enfants de choeur
de sa paroisse[393].

[Note 393: Les bourses de ce collge furent depuis rduites  trente,
sans y comprendre celles de cette dernire fondation.]

Ce collge souffrit beaucoup des troubles qui dsolrent le rgne de
Charles VI; il fut alors presque entirement ruin. Charles VII ordonna
qu'il ft rtabli, et Louis XI, en 1464, fit excuter cette ordonnance.
Depuis il n'a cess d'tre l'objet de la protection particulire de nos
rois, Charles VIII daigna assister, en 1491,  l'un de ses exercices
publics, et lui donna 2,400 liv. pour augmenter sa bibliothque. Henri
III et Henri IV, au rapport de Matthieu, y firent leurs tudes avec le
duc de Guise, et Charles IX alla les y visiter. Louis XIII y runit les
collges de Boncourt et de Tournay, dans l'intention d'y fonder une
cole de thologie; et la mme anne, le cardinal de Richelieu y tablit
une chaire de controverse. On voit ensuite Louis XIV y crer, en 1660,
deux chaires nouvelles, l'une de thologie morale et de cas de
conscience, l'autre qu'il dclara de fondation royale. Son successeur ne
se montra pas moins libral envers cette maison, dont il rpara les
btiments, et dans laquelle il cra la chaire de physique exprimentale,
de manire que c'toit le collge de l'Universit qui prsentoit le
cours d'enseignement le plus complet. C'toit aussi celui dans lequel
les premires familles du royaume mettoient de prfrence leurs enfants
en pension; de manire que Mzerai a eu raison de dire[394], en parlant
de la reine Jeanne, qu'elle fonda le noble collge de Navarre et de
Champagne, l'cole de la noblesse franoise, et l'honneur de
l'Universit de Paris.

[Note 394: T. V, p. 534.]

La chapelle, btie en 1309, ne fut ddie que le 16 octobre 1373, sous
le nom de saint Louis.

     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX ET SCULPTURES.

     Prs de l'autel, deux tableaux, dont l'un reprsentoit un _Ecce
     Homo_, l'autre une Mre de douleur; sans nom d'auteur.

     Un grand candlabre  sept branches sur chaque face, et d'environ
     dix pieds de haut. Il servoit de lutrin.

     Aux deux cts de la porte de ce collge, on voyoit les deux
     statues de la reine Jeanne et de Philippe-le-Bel son poux.


     SPULTURES.

     Au milieu du choeur, sous la lampe, avoit t inhum le fameux
     Clmengis, docteur de cette maison, recteur de l'Universit,
     secrtaire de l'antipape Benot XIII, mort vers 1430[395].

     Dans la nef, on lisoit l'pitaphe de Jean Teissier, fameux
     grammairien, mort en 1542.

[Note 395: On lisoit sur sa tombe le vers suivant, lequel formoit un jeu
de mots assez puril:

  _Qui lampas fuit ecclesi, sub lampade jacet._]

La bibliothque, fonde par la reine Jeanne, successivement augmente
par diverses donations, et notamment par l'acquisition de la
bibliothque du savant Peiresc, toit riche en manuscrits authentiques
et en anciennes ditions.

Parmi les hommes clbres qui sortirent de cette cole, on distingue
Jean Gerson, chancelier de l'Universit dans le quinzime sicle, et
Jacques Bnigne Bossuet, l'un des plus beaux gnies dont elle puisse
s'honorer dans le dix-septime[396].

[Note 396: Les btiments de ce collge sont occups maintenant par
l'cole polytechnique.]


_Le Sminaire des Trente-Trois_ (rue de la Montagne-Sainte-Genevive).

La fondation de cet utile tablissement est due  M. Claude Bernard, dit
le _Pauvre-Prtre_, particulirement connu par sa grande charit. Il
l'avoit dj souvent exerce envers quelques coliers dont la bonne
conduite et les talents annonoient des dispositions heureuses pour
l'tat ecclsiastique, mais qui manquoient absolument de tous moyens
d'existence. En 1633 il en rassembla d'abord cinq en l'honneur des cinq
plaies de Notre Seigneur: ce nombre devint ensuite gal  celui des
aptres; enfin il trouva le moyen de le porter jusqu' trente-trois, qui
est celui des annes que Jsus-Christ, suivant l'opinion la plus
commune, a passes sur la terre. De l le nom qu'on leur donna des
_Trente-Trois-Pauvres-coliers_. Ils furent d'abord placs au collge
des _Dix-Huit_, ensuite dans celui de Montaigu, peu aprs dans une
maison situe vis--vis ce collge, et nomme l'_htel de Marli_. La
reine Anne d'Autriche contribua, par le don qu'elle fit  ces pauvres
coliers de trente-trois livres de pain par jour,  soutenir cet
tablissement, et mrita par l d'en tre nomme la fondatrice[397]. Il
ne prit cependant une forme stable qu'environ vingt ans aprs. Plusieurs
personnes pieuses toient entres dans les vues charitables de M.
Bernard; et aprs sa mort, arrive le 25 mai 1641, elles se runirent
encore pour soutenir cette bienfaisante institution. La somme que
produisirent leurs libralits fut suffisante pour acheter l'htel
d'Albiac, situ rue de la Montagne-Sainte-Genevive, et le faire
distribuer convenablement. Cette acquisition fut faite en 1654; et l'on
obtint, trois ans aprs, la permission des grands-vicaires de
l'archevch pour l'rection de cette maison en sminaire
ecclsiastique, permission qui fut confirme par des lettres-patentes de
1658.

[Note 397: C'est ce que constatoit l'inscription suivante, grave sur la
porte: Ce sminaire de la famille de Jsus-Christ fut fond par Anne
d'Autriche en 1638.]

On y procuroit la subsistance et l'instruction  de pauvres coliers
franois et mme suisses, jusqu' ce qu'ils fussent en tat d'tre
promus au sacerdoce. On n'exigeoit d'eux rien autre chose, sinon qu'ils
fussent ns de lgitime mariage, bien constitus, clercs tonsurs ou en
tat de l'tre, assez avancs dans leurs tudes pour pouvoir faire la
philosophie, et dpourvus de tous moyens d'existence. Ce sminaire toit
conduit par trois directeurs pour le temporel, trois pour le spirituel,
et par un prfet qui toit  la tte de la communaut[398].

[Note 398: Ce local est occup aujourd'hui par une pension.]


_Collge de Boncourt_ (rue Bordet).

Ce collge fut bti, suivant les apparences, sur l'emplacement de
l'htel de l'vque d'Orlans. Pierre de Bcoud, sieur de Flechinel, qui
avoit acquis cet htel, en fut le fondateur. On voit par l'acte de
fondation, dat de 1357[399], qu'il affecta sa maison situe sur la
montagne Sainte-Genevive, et quelques dmes qu'il avoit en Flandre, 
l'tablissement et dotation d'un collge pour huit pauvres coliers
tudiants en logique et en philosophie, qui auront chacun quatre sous
par semaine; lesquels doivent tre pris et lus, toutes fois que le cas
si offerra, en le vesqui de Throuenne, except ce qu'il y a dudit
vesqui au pays de Flandre. Ces bourses devoient tre  la nomination
de l'abb de Saint-Bertin,  Saint-Omer, et de celui de Saint-loi, au
diocse d'Arras. Le nom de ce fondateur fut depuis altr et chang en
celui de Beaucourd, Becourt, et enfin Boncourt.

[Note 399: Hist. de Paris, t. III, p. 440.]

Au mois de mars 1638, Louis XIII unit ce collge  celui de Navarre,
qui n'en toit spar que par la rue Clopin. L'intention du roi toit
d'y tablir une socit de docteurs en thologie  l'instar de celle de
Sorbonne; et en consquence de cette union, il permit de fermer cette
rue dans une longueur de soixante-quatre toises; mais les suprieurs de
ce dernier collge ne jugrent pas  propos de profiter de cette
permission, et, pour laisser libre le passage de la rue, se contentrent
de faire construire une galerie de communication avec le collge de
Boncourt.

Le clbre Voiture avoit t lev dans ce collge[400].

[Note 400: Des btiments considrables ont t ajouts  ces deux
collges runis; et l'on y a plac l'cole polytechnique.]


_Collge de Tournay_ (rue Bordet).

Il toit voisin du collge de Boncourt, et avoit d'abord servi d'htel
aux vques de Tournay. Aucun auteur ne rapporte, prcisment la date de
sa fondation; mais il est certain qu'il existoit au quinzime sicle, et
qu'il y avoit alors une communication entre les deux collges, au moyen
de laquelle les coliers de Tournay pouvoient assister  la messe qui se
disoit au collge de Boncourt et aux leons qui s'y faisoient. Il fut
runi, en mme temps que ce dernier collge,  la maison de Navarre, et
aux mmes conditions.


_Collge des cossois_ (rue des Fosss-Saint-Victor).

Ce collge reconnoissoit deux fondateurs: le premier fut David, vque
de Murrai en cosse, qui, en 1323, consacra une certaine somme pour
assurer la subsistance de quatre pauvres coliers de sa nation, un
thologien et trois artiens. Ces quatre boursiers furent d'abord placs
au collge du cardinal Le Moine, qui, en consquence de cet arrangement,
fut mis en jouissance de leur dotation; mais il se dmit ds 1333 de
cette possession et de tous ces droits entre les mains du successeur de
David, et les coliers cossois furent alors placs dans la rue des
Amandiers. Les choses restrent dans le mme tat jusqu'au moment o,
par l'effet du schisme d'Angleterre, on vit arriver en France un grand
nombre de jeunes cossois forcs d'abandonner leur patrie, o l'exercice
de la religion catholique venoit d'tre proscrit, du reste, dnus de
tous moyens de subsistance, et n'en pouvant trouver que dans l'tude et
les diverses carrires qu'elle mettoit  mme d'embrasser. Touch de
leur situation, Jacques de Bethwn, archevque de Glascow et ambassadeur
d'cosse en France, sut intresser en leur faveur la reine Marie Stuart:
elle leur fit des pensions, ne cessa point de les protger mme pendant
sa longue captivit, et mrita leur ternelle reconnoissance par le legs
qu'elle leur fit au moment de sa mort. Jacques de Bethwn y ajouta le don
de tous ses biens; et avant sa mort qui arriva en 1603, nomma les
prieurs des chartreux directeurs et administrateurs de cette fondation,
leur donnant pouvoir de choisir les boursiers, de se faire rendre les
comptes, etc., ce qui s'est observ jusque dans les derniers temps.

Avant cette donation, et depuis l'an 1572, poque du dcs du dernier
vque de Murrai, la nomination de ces quatre boursiers avoit t
dvolue  l'vque de Paris; et ces places avoient souvent t donnes 
des prtres cossois dont les tudes toient dj finies. Depuis, M. de
Gondi, archevque de cette ville, jugea plus utile de rduire les
bourses  deux, et de les runir  la communaut de l'archevque de
Glascow[401]; son dcret, donn  cet effet en 1639, fut confirm par
des lettres-patentes enregistres en 1640. Robert Barclai, principal de
ce collge, acheta, en 1662, une place sur les fosss Saint-Victor, sur
laquelle il fit btir la maison dont nous parlons. Elle fut acheve en
1665, et la chapelle en 1672. Cette chapelle est sous l'invocation de
saint Andr, aptre, patron de l'cosse.

[Note 401: Nous parlerons par la suite de cette communaut.]

Cette maison n'toit pas seulement fonde pour des tudiants; elle toit
encore destine  former des missionnaires pour le royaume d'cosse, de
manire que c'toit  la fois un collge et un sminaire. Quoique cet
tablissement ait toujours t sans exercice, il ne fut cependant point
compris dans le nombre des collges qui furent runis, en 1763, au
collge de Louis-le-Grand..

Il est  remarquer que les cossois dont il toit rempli toient rputs
vrais et naturels sujets du roi.

     TOMBEAUX.

     Dans une urne de bronze dor, leve sur un monument de marbre,
     toit renferme la cervelle de Jacques II, roi d'Angleterre, mort
      Saint-Germain-en-Laye en 1701. Ce monument, excut par _Louis
     Garnier_, toit d au zle du duc de Perth, gouverneur de Jacques
     III, qui le fit riger  ses frais. Il toit accompagn d'une
     pitaphe que nous croyons devoir rapporter:

         D. O. M.
       _JACOBI II._

     _Magn Britanni, etc. Regis. Ille partis terr ac mari triumphis
     clarus, sed constanti in Deum fide clarior, huic regna, opes, et
     omnia vit florentis commoda postposuit. Per summum scelus  su
     sede pulsus, Absalonis impietatem, Architophelis perfidiam, et
     acerba Semei convitia, invict lenitate et patienti, ipsis etiam
     inimicis amicus, superavit. Rebus humanis major, adversis
     superior, et coelestis glori studio inflammatus, quod regno
     caruerit sibi visus beatior, miseram hanc vitam felici, regnum
     terrestre coelesti commutavit._

     _Hc domus quam pius princeps labentem substinuit et patri
     fovit, cui etiam ingenii sui monimenta omnia, scilicet su manu
     scripta, custodienda commisit, eam corporis ipsius partem qu
     maxim animus viget religios servandam suscepit._

     _Vixit annos_ LXVIII. _Obiit kal. oct. anno salutis human._ M.
     D. CCI. _Jacobus dux de Perth, prfectus institutioni Jacobi III,
     magn Britanni regis, hujus doms benefactor, mrens
     posuit_[402].

[Note 402: On a tabli une pension dans les btiments de ce collge.]


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

_Htel d'Amboise_ (rue du Pav-de-la-Place-Maubert).

Cet htel, qui avoit pris le nom de la famille d'Amboise  laquelle il
appartenoit, avoit t bti dans un cul-de-sac qui reut la mme
dnomination; il a subsist jusqu'au quatorzime sicle.


_Htels des abbs de Saint-Vincent de Senlis et de la Couture_ (rue de
la Montagne-Sainte-Genevive).

On ne sait rien autre chose de ces htels, sinon qu'ils existoient tous
les deux dans cette rue vers 1380.


_Htel d'Albiac_ (mme rue).

Cet htel fut achet par contrat du 7 mai 1654, pour servir de logement
aux pauvres coliers du sminaire des Trente-Trois.


_Htels de Bourbon, de Bavire, de l'vque d'Orlans et de celui de
Tournay_ (rue Bordet).

De ces quatre htels, le premier ne subsiste plus depuis long-temps. On
trouvoit encore, au sicle dernier, des vestiges du second dans un grand
logis habit par des artisans, lequel avoit conserv le nom de _cour de
Bavire_. Les deux autres avoient form les collges de Boncourt et de
Tournay.


_Htel des comtes de Bar_ (rue Clopin).

On le trouve situ, au treizime sicle, dans cette rue, et attenant la
maison o l'on a bti le collge de Boncourt, Sauval dit qu'il
appartenoit encore aux seigneurs de cette maison en 1338. Les
cartulaires de Sainte-Genevive et de Sorbonne en font mention ds 1284
et 1285.


_Maison du Patriarche_ (rue Moufetard).

Ce n'est plus aujourd'hui qu'une cour environne de vieux btiments,
occups par des artisans. Sauval et Piganiol se sont tromps en disant
qu'elle appartenoit dans le principe  Simon de Cramault, cardinal et
patriarche d'Alexandrie. Jaillot prouve que ses premiers propritaires
furent Guillaume de Chanac, fondateur du collge de ce nom, et Bertrand
de Chanac, mort en 1404. Ce dernier en fit don au collge fond par son
parent: depuis l'on voit Simon Cramault, personnage considrable sous le
rgne de Charles VI, devenir possesseur de cette maison, qu'il avoit
sans doute acquise,  titre de vente ou d'change, des coliers du
collge de Chanac. Elle toit considrable, et occupoit tout le carr
que forment aujourd'hui les rues Moufetard, de l'pe-de-Bois, du Noir
et d'Orlans; aussi toit-elle charge d'une forte redevance envers
l'abbaye de Sainte-Genevive, sur le territoire de laquelle elle toit
situe. Le propritaire ayant cess de la payer, la maison fut saisie et
vendue. Elle passa, par succession de l'acqureur,  MM. Canaye,  qui
elle appartenoit en 1561. C'est alors qu'elle fut prte ou donne 
bail aux calvinistes, qui en firent le lieu de leurs assembles, et
qu'arriva l'vnement dsastreux de Saint-Mdard, dont nous avons dj
parl. Le lendemain, la populace irrite se saisit de la maison du
Patriarche, brisa la chaire du ministre, rompit les bancs, brla le
prche; et, sans l'activit des magistrats qui arrtrent ce dsordre,
le feu, qui se communiquoit dj aux maisons voisines, auroit peut-tre
consum tout le quartier. Jean Canaye, tout innocent qu'il toit du
tumulte arriv, fit dclarer au parlement qu'il abandonnoit cette maison
et ses dpendances, pour tre vendue au profit des pauvres, ou employe
 toute autre oeuvre de pit que la cour ordonneroit; dsirant que la
mmoire de ce lieu ft  jamais teinte et hors de sa famille.[403] Il
ne parot pas que son offre ait t accepte, car des titres postrieurs
prouvent que dans le sicle suivant la maison du Patriarche appartenoit
encore aux Canaye; du reste, cette famille possdoit plusieurs maisons
et jardins dans le faubourg Saint-Marcel[404].

[Note 403: Hist. de Paris, t. IV, p. 806.]

[Note 404: Cette maison est presque dtruite. La cour est devenue un
march public.]


_Le Sjour d'Orlans_ (rue d'Orlans).

Cette maison de plaisance, qui fut possde par Louis de France duc
d'Orlans, n'occupoit pas seulement, ainsi que l'a dit Piganiol, une
partie de la rue  qui elle a donn son nom: tous les titres qui la
concernent prouvent qu'elle s'tendoit jusqu'au cimetire Saint-Mdard;
de l, remontant en droite ligne  la rue Censier, elle se prolongeoit
ensuite jusqu' la Bivre, et le long de cette rivire jusqu' la rue
Moufetard, reprenoit plus haut tout le ct gauche de la rue du
Fer--Moulin, jusqu' l'htel de Clamart qui alors en faisoit partie;
enfin redescendoit vers la Bivre, qu'elle ctoyoit jusqu' la rue
d'Orlans[405].

[Note 405: Il en rsulte que ce qu'on appeloit encore, avant la
rvolution, _le fief du sjour d'Orlans_, comprenoit tout l'espace
renferm entre les rues d'Orlans, Moufetard, du Fer--Moulin, de la
Muette et du Jardin du Roi,  la rserve du carr qu'occupent l'glise,
le cimetire Saint-Mdard et les maisons voisines jusqu' la Bivre, et
du terrain de l'htel de Clamart, lequel contenoit environ soixante
toises carres.]

Cet htel, au milieu du treizime sicle, appartenoit  Jean de
Mauconseil, et s'appeloit l'htel de Carneaux. Vers la fin du
quatorzime (en 1386), l'vque de Beauvais, Milles de Dormans, qui en
toit alors propritaire, le vendit  Jean, duc de Berri, qui le cda,
l'anne suivante,  Isabeau de Bavire. Cette princesse le donna bientt
en change au duc d'Orlans, son beau-frre, pour la maison dite le
Val-de-la-Reine. Ce prince l'augmenta par diverses acquisitions; et
notamment par celle d'un htel voisin que possdoit aussi Milles de
Dormans, et qui fut depuis l'htel de Clamart. Le sjour d'Orlans passa
ensuite dans la maison d'Anjou-Sicile. Louis II, roi de Sicile, le
possdoit au commencement du quinzime sicle. Ce domaine en sortit
pendant quelque temps, y rentra[406], et fut enfin runi  la couronne
aprs la mort de Charles IV d'Anjou, neveu et successeur du roi Ren,
lequel avait institu Louis XI son hritier universel. Ce prince donna,
en 1483, le sjour d'Orlans  Jacques Louet, trsorier des chartes,
pour en jouir sa vie durant[407]. La famille de Mesme le possda
ensuite, et en alina plusieurs parties. Enfin il devint, en 1649, la
proprit d'un bourgeois de Paris, qui le vendit, en 1663,  l'abbaye
Saint-Genevive[408].

[Note 406: Marguerite d'Anjou, femme de Henri IV, roi d'Angleterre, s'y
retira peu de temps aprs la mort de ce prince.]

[Note 407: Mmor. R. fol. 332.]

[Note 408: Il ne reste plus, depuis trs-long-temps, aucun vestige de
cet difice.]


_Htels des comtes de Boulogne, de la comtesse de Forebelle, des comtes
de Forez, de Hugues d'Arcies_ (rue du Fer--Moulin).

L'htel des comtes de Boulogne est le plus ancien des quatre que nous
trouvons dans cette rue. Celui qu'habitoit la comtesse de Forebelle
avoit t achet par son pre en 1221. Les comtes de Forez firent
l'acquisition du leur en 1321[409]; ce furent les religieux de
Sainte-Genevive qui le vendirent: et ds 1371 il passa dans la maison
de Bourbon, par le mariage d'Anne, dauphine d'Auvergne et comtesse de
Forez, avec Louis II, duc de Bourbon. Enfin Hugues d'Arcies occupoit une
maison dans cette rue, qu'il vendit, en 1378,  Roger d'Armagnac.

[Note 409: Sauval, t. II, p. 66.]


_Htel de Clamart_ (rue de la Muette).

Ce vaste btiment, qui embrassoit toute cette rue jusqu'au
Pont-aux-Biches, avoit appartenu au comte d'Armagnac, ensuite 
l'archevque de Reims et  Philbert Paillard, prsident au parlement,
qui le possdoit en 1378[410]. En 1423 cette maison s'appeloit l'htel
de Coupeaux; on la laissoit ds-lors tomber en ruine, et en 1540 il n'en
restoit plus qu'un pressoir, des masures et les jardins qui faisoient
partie des dpendances de l'htel d'Orlans. On ignore quand ce btiment
fut acquis par M. de Clamart dont il prit le nom; mais le terrier de
l'abbaye de Sainte-Genevive prouve qu'il le portoit ds 1646[411].

[Note 410: _Ibid._, p. 77.]

[Note 411: Cet htel est galement dtruit depuis long-temps.]


_Sjour de la Reine Blanche_ (rue de la Reine-Blanche).

Sauval dit[412] que la rue de la Reine-Blanche fut ainsi appele 
cause qu'on la fit sur les ruines de l'htel de la Reine-Blanche, qui
fut dmoli en 1392, comme _complice_ de l'embrasement de quelques
courtisans[413] qui y dansrent, avec Charles VI, ce malheureux ballet
des Faunes si connu[414]. Juvnal des Ursins et Corrozet l'avoient dit
avant lui, et les historiens de Paris ont suivi cette opinion. Cependant
Jean Le Laboureur, autre historien de Charles VI, dit positivement que
ce fut  l'htel Saint-Paul que se donna le ballet des Sauvages, et nos
crivains les plus exacts ont adopt cette opinion. Quoi qu'il en soit,
il est certain qu'il y a eu dans ce lieu un _sjour_ o des jardins
appels _de la reine Blanche_, et plusieurs titres en font mention. On
ignore si ce nom venoit de Blanche de Bourgogne, femme de
Charles-le-Bel, ou de Blanche d'vreux, qui avoit pous Philippe de
Valois, ou enfin de la reine Blanche de Castille, mre de saint Louis.
Cette dernire opinion a t soutenue dans un mmoire manuscrit fait en
1719 par un doyen de Saint-Marcel[415]. Il ajoute que cet htel fut
ensuite possd par une comtesse de Pimont.

[Note 412: Tome I, p. 161.]

[Note 413: Juven. des Urs. Hist. de Charles VI, p. 93.--Corrozet, fol.
134.]

[Note 414: _Voyez_ t. II, p. 516.]

[Note 415: M. Colonne du Lac.]


_L'htel Zone_ (rue de Lourcines).

Sauval[416] voulant expliquer le nom de cet htel, appel par corruption
l'htel _Jaune_, dit qu'on tient, par tradition, qu'un commandeur de
Saint-Jean-de-Latran, curieux de porter ses pas jusqu' la zone torride,
le fit btir et le donna  sa commanderie. Ses copistes n'ont pas manqu
de rpter ce conte, tomb aujourd'hui en discrdit, et qui n'a jamais
eu le moindre fondement. Jaillot, cherchant aussi cette origine, trouve
un acte portant la vente faite en 1182, aux frres de l'hpital de
Jrusalem, d'une grange prs de l'orme de Lorcines. Cette acquisition,
faite du consentement de l'abb de Sainte-Genevive[417], fut d'abord
sous la seigneurie de cette abbaye, et soumise  plusieurs redevances
envers elle jusqu'en 1445, qu'elle en cda le cens et la seigneurie aux
chevaliers.

[Note 416: Tome I, p. 271.]

[Note 417: Cartul. 5. Gen. fol. 107 et 203.]

L'htel dont nous venons de parler se nommoit,  la fin du sicle
dernier, l'htel du Fief, c'est--dire du fief de Saint-Jean-de-Latran.
Il avoit communiqu sa franchise  plusieurs maisons qui en dpendoient,
tant dans cette rue que dans quelques rues adjacentes[418].

[Note 418: Cet htel, qui existe encore en partie, est habit par des
particuliers.]


_Maison Saint-Louis_ (rue Saint-Hippolyte).

Tel est le nom que Germain Brice donne  un vaste difice situ
vis--vis l'glise Saint-Hippolyte, et dont il reste encore aujourd'hui
des parties assez considrables et assez curieuses pour que nous ayons
cru devoir en faire lever un dessein.

Ces dbris sont composs de deux corps de logis qui communiquent l'un 
l'autre par une galerie, au-dessous de laquelle est place la porte
d'entre. La partie qu'on ne voit point dans la gravure se prolonge le
long de la rue Saint-Hippolyte, sous la forme d'un carr long. Elle se
compose d'une grande salle au rez-de-chausse, et de plusieurs
appartements au premier tage.

La dlicatesse des sculptures gothiques qui ornent le perron et les
portes du principal corps de logis, prouve qu'en effet la construction
en remonte jusqu'au commencement du treizime sicle, poque la plus
brillante de ce genre d'architecture. La tour carre, le perron, le
btiment en retour, tout est gothique,  l'exception des combles et de
quelques parties suprieures. La forme carre des croises, laquelle se
rapproche beaucoup de celle qui est usite dans l'architecture moderne,
est galement une forme primitive; on peut conjecturer seulement que ces
croises ont t dpouilles des ornements de sculpture qui les
environnoient. La mme forme se retrouve dans celles de l'autre
construction.

La rivire coule  l'autre extrmit, le long des murs de cette maison;
et dans toute sa longueur le rivage est revtu d'un quai dont la
construction parot galement fort ancienne. Au milieu de la cour est
une grande citerne depuis long-temps  sec, et dans laquelle on prtend
que l'eau de la Seine entroit jadis par un canal souterrain: les caves
encore existantes, et qui paroissent tre du mme temps que l'difice,
sont immenses, et peuvent, dit-on, contenir trois mille pices de vin.

Saint Louis a-t-il eu effectivement un palais dans cet endroit? le
tmoignage de Germain Brice n'est pas appuy d'autorits suffisantes
pour qu'on puisse rien affirmer  ce sujet. Les traditions qu'on en
conserve dans le quartier ne fournissent galement que de bien foibles
lumires; l'difice y est vulgairement connu sous le nom de maison de la
Reine-Blanche. Sur la porte principale au-dessus du perron, porte qui
est galement gothique, et du mme temps que le reste, on voit plusieurs
portraits dans des mdaillons, et l'une de ces figures semble offrir les
traits de saint Louis; l'architecture a bien certainement le caractre
de celle qui rgnoit dans le sicle de ce prince; voil tout ce qu'il
nous est possible de dire sur ce monument[419].

[Note 419: _Voy._ pl. 146.]


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Nesmond_ (quai de la Tournelle).

Cet htel, situ au coin de la rue des Bernardins et prs de la maison
des Miramiones, avoit t bti sur trois quartiers de terre dpendants
des chanoines de Saint-Victor. Ce terrain appartint ensuite  plusieurs
propritaires, parmi lesquels on compte les vques de Paris et d'Arras,
le comte de Boulogne, etc.; ce dernier le possdoit en 1372, et l'on y
avoit dj lev une maison[420]. Cette proprit passa, dans le
seizime sicle,  l'vque de Beauvais, au duc de Montpensier,  M.
Despesse, avocat du roi. En 1603 elle avoit pris le nom d'htel de Bar,
 cause des ducs de Lorraine et de Bar qui l'avoient possde. Nous
passons sous silence plusieurs autres personnages  qui elle a
appartenu, et qui sont trop obscurs pour mriter d'tre cits. Enfin en
1636 c'toit un jeu de paume, qui fut acquis peu de temps aprs par M.
de Nesmond, et passa ensuite  ses hritiers[421].

[Note 420: Cens. de l'archev.]

[Note 421: Cet htel est maintenant habit par des particuliers.]


_Htel de Scipion_ (rue de la Barre).

Cet htel, bti par Scipion Sardini, avoit t acquis, dans le sicle
dernier, par l'hpital gnral. On y avoit tabli la boulangerie et la
boucherie de ce grand tablissement, et depuis cette poque il toit
connu sous le nom de Sainte-Marthe[422].

[Note 422: Cet difice a encore aujourd'hui la mme destination.]


_Clos Saint-Victor._

Il toit situ vis--vis de cette abbaye et dans l'espace qui se trouve
entre les rues Neuve-Saint-tienne, des Fosss-Saint-Victor et des
Boulangers. On le nommoit anciennement clos des Arnes; et Jaillot
prtend que, du temps des Romains et de nos rois de la premire race,
c'toit l qu'toient les arnes et l'amphithtre. En 1641 on y plaa
le cimetire de la Piti; avant cette poque, ceux qui mouroient dans
cet hpital toient enterrs dans le cimetire Saint Mdard.


_Cimetire de Clamart._

C'toit dans le principe un grand jardin situ vis--vis l'htel de
Clamart. On en fit un cimetire, et il prit alors le nom de cet htel,
ainsi que la croix et le carrefour situs au bout de la rue de la
Muette[423].

[Note 423: On enterre encore aujourd'hui dans ce cimetire.]


_Rivire de Bivre._

Cette petite rivire prend sa source  quatre lieues de Paris, aux
environs d'un bourg dont on lui a donn le nom, et vient se jeter dans
la Seine un peu au-dessus du jardin des Plantes, aprs avoir travers
le faubourg Saint-Marceau.

Cette direction est celle qu'elle avoit dans les temps les plus anciens;
mais elle ne l'a pas toujours conserve. Saint-Bernard nous apprend
lui-mme[424] qu'Odon, abb de Sainte-Genevive, sur la demande qu'il
lui en fit, permit que les religieux de Saint-Victor en dtournassent le
cours, la fissent passer dans leur enclos, et mme y fissent construire
un moulin[425]; sous la condition toutefois que cette construction ne
porteroit aucun prjudice au moulin de Coupels (Copeaux), et qu'ils
paieroient deux sous de cens  l'abbaye de Sainte-Genevive. En vertu de
cette permission, ces religieux firent creuser,  cent quarante toises
du moulin de Couteaux, un canal qui traversoit leur enclos, et, se
prolongeant le long du terrain qu'occupe aujourd'hui la rue de Bivre,
alloit aboutir aux Grands-Degrs. Ceci arriva entre 1148 et 1150.

[Note 424: _In not. ad Epist._ 410.]

[Note 425: Ce moulin subsistoit encore  la fin du sicle dernier, rue
du Jardin du Roi, vis--vis la rue Censier: en 1636 on le nommoit le
moulin _Bourgault_.]

La nouvelle enceinte que fit lever Philippe-Auguste ne changea rien 
ce canal; et l'on voit qu' la fin du treizime sicle il traversoit
encore le terrain des Bons-Enfants et celui des Augustins. Mais les
fosss et arrire-fosss qu'on fut oblig de creuser sous la rgence et
pendant le rgne de Charles V, forcrent enfin de lui donner une
direction nouvelle, laquelle fut trace entre la rue d'Alez, aujourd'hui
dtruite, et celle des Fosss-Saint-Bernard[426].

[Note 426: Les dmolitions et l'excavation des terres que causa cette
opration ayant apport un notable prjudice aux religieux de
Saint-Victor, Charles VI, pour les indemniser, leur accorda, en 1411, le
privilge exclusif de la pche dans les fosss qu'on avoit creuss sur
leur territoire.]

On ignore  quelle occasion et pour quel motif Louis XII voulut faire
reprendre  la Bivre son ancien cours; mais on lit dans les registres
de la ville[427] que le 19 janvier 1511 il donna ordre au prvt des
marchands et aux chevins de la faire repasser dans son premier canal.
Cet ordre n'eut point alors son excution, et les choses restrent comme
elles toient jusque dans le dix-septime sicle: car le plan de
Gomboust nous montre encore, en 1652, la Bivre traversant l'enclos de
Saint-Victor. Cependant un arrt du conseil donn en 1672 en ordonna la
suppression; et ce canal, qui avoit neuf pieds de large, fut enfin
combl en 1674.

[Note 427: Fol. 63.]

La Bivre,  son entre  Paris, prend indistinctement ce nom et celui
de rivire des _Gobelins_, parce qu'elle passe dans l'enclos de cette
manufacture.


FONTAINES.

_Fontaine d'Alexandre ou de la Brosse._

Cette fontaine, qui a reu son nom d'une tour dont nous ne tarderons
point  parler[428], est place  l'angle que forment les anciens murs
de clture de l'abbaye Saint-Victor avec la rue de Seine, et donne de
l'eau de l'aqueduc d'Arcueil. Sa composition prsente une urne soutenue
par des dauphins et pose sur un pidestal, au milieu duquel est un
masque de bronze. Deux sirnes, depuis long-temps mutiles, accompagnent
cette urne que surmontoient, avant la rvolution, les armes de la ville.
Celles du roi toient places dans le fronton bris qui lui sert de
couronnement.

[Note 428: _Voy._ p. 655.]

On lisoit sur l'attique les deux vers suivants, composs par Santeuil,
et dans lesquels il faisoit une allusion assez ingnieuse  la
bibliothque de l'abbaye Saint-Victor.

  _Qu sacros doctrin aperit domus intima fontes,
     Civibus exterior dividit urbis aquas._


_Fontaine de la rue des Fosss-Saint-Bernard._

Cette fontaine, place  l'entre de la rue dont elle porte le nom,
fournit galement de l'eau d'Arcueil.


_Fontaine des Carmes de la place Maubert._

Cette fontaine, construite d'abord prs du couvent de ces religieux, fut
dtruite en 1674, et rebtie ensuite au milieu de la place Maubert. Les
deux vers latins qui lui servoient d'inscription toient aussi de
Santeuil.

  _Qui tot venales populo locus exhibet escus
   Hic prbet faciles, ne sitis urat, aquas._


BARRIRES.

L'extrmit orientale de ce quartier comprend cinq barrires, savoir:

  La barrire de la Gare[429].
  La barrire de Fontainebleau.
  La barrire de Gentilly[430].
  La barrire d'Ivry.
  La barrire de Croulebarbe[431].

[Note 429: Elle a t recule jusqu'au nouveau mur que l'on vient
d'lever, et qui renferme une portion de terrain sur lequel s'toit
form, depuis quelques annes, un village que l'on nommoit village
d'_Austerlitz_; il a t dtruit et s'est reform hors de la barrire
d'Ivry, sous le nom de _Nouveau Monde_.]

[Note 430: Aujourd'hui barrire de Lourcine.]

[Note 431: Cette barrire est ferme.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER DE LA PLACE MAUBERT.

Rue ou _place du Champ d'Albiac_. Elle aboutit d'un ct  la rue du
Noir, de l'autre  celle de l'pe-de-Bois. Son nom est d au sieur
d'Albiac, conseiller  l'lection, lequel avoit acquis en cet endroit un
terrain assez considrable. Ce terrain occupoit la plus grande partie de
celui qui est compris aujourd'hui entre les rues du Battoir, d'Orlans,
Gratieuse et Coupeaux. Il est indiqu dans le troisime plan du
commissaire Delamare comme le second _clos du Chardonnet_[432]; et l'on
trouve qu'en 1554 la rue dont nous parlons toit dj habite.

[Note 432: Trait. de la Pol., t. I, p. 79.]

_Rue du Champ de l'Allouette._ Elle aboutit d'un ct  la rue de
Lourcine, de l'autre  la rivire de Bivre et au moulin de Croulebarbe.
Elle doit son nom  un champ trs-vaste sur lequel elle fut ouverte. Il
parot qu'on l'appela d'abord rue Saint-Louis.

_Rue des Filles-Angloises._ Elle traverse de la rue de Lourcine dans
celle de la Barrire. Son nom lui vient du monastre le long duquel elle
rgnoit.

_Rue d'Arras._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Victor, de l'autre
 la rue Clopin. On l'appeloit anciennement _rue des Murs_, _vicus
Murorum_, parce qu'elle rgnoit le long des murs de l'enceinte de
Philippe-Auguste. Au commencement du seizime sicle, elle changea ce
nom en celui de _Champ-Gaillard_, qui toit celui d'un terrain[433]
auquel elle aboutissoit; enfin elle a pris sa dernire dnomination du
collge qu'elle avoisinoit.

[Note 433: On le lui avoit probablement donn  cause des dbauches qui
s'y commettoient, et dont il est fait mention dans un arrt du parlement
du 4 dcembre 1555.]

_Rue du Banquier._ Elle conduit de la rue Moufetard  celle du
Gros-Caillou, vis--vis la tour ou moulin de la Barre. Au milieu du
dix-septime sicle, ce n'toit qu'un chemin qui conduisoit  celui de
Villejuif; mais ds 1676 il portoit le nom de rue du Banquier. On ignore
du reste les causes qui le lui ont fait donner.

_Rue de la Barre._ Elle traverse de la rue du Fer--Moulin dans celle
des Francs-Bourgeois: son nom est d  une barrire place  l'endroit
o toit autrefois une des portes du bourg et du clotre Saint-Marcel,
au bout de la rue des Francs-Bourgeois. Elle le portoit en 1540, et
Dheulland l'a marqu sur son plan. Depuis on l'a quelquefois appele
_rue de Scipion_,  cause de l'htel que Scipion Sardini avoit fait
btir dans cette rue, et dont l'hpital gnral a fait depuis
l'acquisition.

_Rue de la Barrire._ Elle aboutit d'un ct au Champ de l'Allouette, de
l'autre au chemin de Gentilly. Une barrire qu'on y avoit place lui
avoit fait donner ce nom, qu'elle portoit ds 1536. On la nommoit
auparavant _rue Payen_,  cause d'une maison et d'un grand clos
appartenant  un particulier qui portoit ce nom. Ce clos existoit encore
vers la fin du sicle dernier[434].

[Note 434: La partie de cette rue qui donne sur le boulevart se nomme
_rue de la Glacire_, celle qui aboutit  la rue du Champ de
l'Allouette est dsigne sous le nom de _rue du Petit-Champ_.]

_Rue du Battoir._ Elle commence  la rue Coupeaux, et finit  celle
d'Orlans.

Ce fut vers la fin du rgne de Franois Ier que le clos du Chardonnet
commena  se couvrir de maisons, et qu'on pera les rues que nous y
voyons. L'abb et les religieux de Sainte-Genevive donnrent d'abord
une grande partie de ce clos,  titre de fief,  MM. d'Albiac et Ren
d'Ablon: ce dernier fit ouvrir des rues en 1540, et construire
vingt-quatre maisons; puis il cda le reste,  cens,  divers
particuliers. Ce territoire reut d'abord le nom de _la
Villeneuve-Saint-Ren_, et depuis on en fit un bourg, dans lequel le
fief d'Albiac se trouvoit enclav. Ce terrain comprenoit tout l'espace
renferm entre les rues du Jardin du roi, d'Orlans, Moufetard et
Coupeaux. Le chemin dont nous parlons, qui se nommoit, en 1588, _rue
Neuve-Saint-Ren_, reut d'une enseigne, en 1603, le nom de _rue du
Battoir_.

_Rue des Bernardins._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Victor, de
l'autre au quai de la Tournelle. Sauval dit qu'en 1246 elle s'appeloit
rue Saint-Bernard,  cause du collge des religieux de Cteaux, qui
toient venus s'y tablir. Cette anne est effectivement celle de leur
tablissement; mais Jaillot ne trouve point d'actes qui prouvent que
ce nom ait t donn  la rue, laquelle ne fut ouverte que dans le
courant de cette anne. Guillot et le rle de 1313 ne font point
mention de la rue des Bernardins; ils n'indiquent que celle de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, dont elle toit alors la continuation.
Enfin on la trouve indique sous ces deux noms dans le compte des
confiscations de 1427.

_Rue des Fosss-Saint-Bernard._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Saint-Victor, et de l'autre au quai de la Tournelle. On lui a donn ce
nom parce qu'elle fut btie sur les fosss creuss, pendant la rgence
de Charles V, le long des murs de l'enceinte de Philippe-Auguste. Elle
fut couverte de maisons, du ct de Saint-Victor, sous le rgne de Louis
XIII, et de l'autre, en vertu de lettres-patentes donnes en 1660, et
enregistres en 1672[435].

[Note 435: Hist. de Par., t. III, p. 218.]

_Rue du Pont-aux-Biches._ Elle aboutit d'un ct  la rue Censier, et de
l'autre aux extrmits des rues de la Muette et du Fer--Moulin. Ce nom
est d au petit pont sous lequel passe la rivire de Bivre. En 1603
elle ne faisoit qu'une seule rue avec la vieille rue Notre-Dame.

_Rue de Bivre._ Elle communique de la place Maubert au quai de la
Tournelle. Nous avons dj dit quelle fut ainsi nomme parce que la
rivire de Bivre passoit anciennement en cet endroit, et alloit se
rendre dans la Seine un peu au-dessous de celui qu'on appeloit _les
Grands-Degrs: vicus de Breva_ en 1243 et _de Bievra_ en 1259[436].

[Note 436: Cart. de Sorbonne.]

_Rue Bordet._ Elle commenc  la rue de la Montagne-Sainte-Genevive,
prs de la fontaine, et aboutit  la rue Moufetard, au coin de celle de
la Contrescarpe. Suivant les cartulaires de l'abbaye Sainte-Genevive,
on l'appeloit, en 1259, _strata publica de Bordelis_. Dans les sicles
suivants on la trouve sous les noms de _Bordelle_, _Bourdel_, _de la
Bourdelle_, _Bourdelle_ et _Bourdet_. Ces noms, dfigurs par les
copistes, viennent de la famille de Bordelles, fort connue alors, et qui
donna aussi son nom  la porte  laquelle cette rue conduisoit. Guillot
l'appelle _rue de la Porte-Saint-Marcel_.

_Rue des Boulangers._ Elle descend de la rue des Fosss-Saint-Victor
dans la rue du faubourg du mme nom, vis--vis l'abbaye. Elle
toit connue, dans le seizime sicle, sous le nom de _rue
Neuve-Saint-Victor_. On l'a appele depuis rue des Boulangers, sans
doute parce que la plus grande partie de ceux du faubourg Saint-Victor
s'y toit tablie.

_Rue du Gros-Caillou._ Elle fait la continuation de la rue du
March-aux-Chevaux, et aboutit  celle du Banquier. Elle est indique
sans nom sur les plans du dix-septime sicle et du commencement du
dix-huitime. Le premier o elle soit prsente sous le nom qu'elle
porte est de 1737; on ne la connoissoit auparavant que sous celui de
_Chemin de Gentilly_.

_Rue Censier._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de l'autre 
celle du Jardin du Roi. Les gographes et les nomenclateurs la coupent
en deux parties  l'endroit o les rues Vieille-Notre-Dame et du
Pont-aux-Biches viennent s'y runir. Depuis la rue Moufetard jusqu'
cette jonction, les uns la nomment _vieille rue Saint-Jacques_, d'autres
_rue Centier ou Saint-Jean_; et depuis la rue du Pont-aux-Biches elle
est appele _rue Notre-Dame_, ou bien l'on n'en fait qu'une seule rue
sous le nom de _vieille rue Saint-Jacques_ ou _Censier_. Sauval dit
qu'autrefois elle se nommoit _rue des Treilles_, et auparavant _rue
Sans-Clef_, parce que c'toit un cul-de-sac; et depuis _du Centier_, ou
_du Censier_, ou _Censire_,  l'occasion d'un receveur des cens et
rentes qui y a demeur fort long-temps[437]. Jaillot pense avec plus de
vraisemblance que la vritable tymologie de ce nom vient de ce que,
dans son origine, ce n'toit qu'un cul-de-sac, qu'on appeloit alors
_rue Sans-Clef_, et par corruption _rue Sance_, _Cense_ et _Censier_.
Il cite en effet plusieurs titres dans lesquels elle est nomme _rue du
cul-de-sac autrement dite Sancier_ ou _Sans-Clef_, _rue des Treilles_,
_rue Sancier-Cul-de-Sac_[438].

[Note 437: Tome II, p. 121.]

[Note 438:  l'entre de cette rue, du ct de la rue Moufetard, il y a
une espce de ruelle qui conduit  la rivire de Bivre. Il y en avoit
une autre vis--vis l'hpital des Cent-Filles, qu'on nommoit, en 1588,
_ruelle Jubin_ ou _rue Saint-Antoine_, et qu'on a abandonne  cet
hpital.]

_Rue de la Clef._ Elle aboutit d'un ct  la rue Coupeaux, et de
l'autre  celle d'Orlans. Sauval dit qu'elle est appele tantt rue de
la Corne, tantt rue Neuve-Saint-Mdard, et qu'on l'a mme souvent
confondue avec la rue Gratieuse et la rue Tripelet. Jaillot convient
qu'elle se nommoit, en 1587, rue Saint-Mdard, qu'on la trouve mme dans
un terrier de Sainte-Genevive sous celui de _rue Courtoise_ (ou
Gratieuse), mais il nie qu'elle ait jamais t nomme _de la Corne_ ou
_Neuve-Saint-Mdard_. Du reste elle portoit, ds 1588, le nom qu'elle a
conserv jusqu' ce jour; et ce nom, elle le devoit  une enseigne.

_Rue Clopin._ Elle traverse de la rue Bordet dans celle des
Fosss-Saint-Victor, et doit son nom  un logis appel _la grande maison
Clopin_, qu'on y btit en 1258[439]. Elle est ainsi dsigne dans
plusieurs actes du treizime sicle, et elle le portoit encore dans les
deux sicles suivants; mais ds le commencement du seizime on la trouve
indique sous celui _du Champ-Gaillard_ et _du Chemin-Gaillard_. On
appeloit ainsi le chemin qui rgnoit en cet endroit le long des murs, et
la place o la rue Clopin aboutissoit.

[Note 439: Sauval, t. I, p. 126.]

Lorsqu'au dix-septime sicle on abattit les murs, et que l'on combla
les fosss pour y construire des maisons, cette rue fut prolonge
jusqu' celle des Fosss-Saint-Victor, et nomme alors _rue des
Angloises_, parce qu'elle aboutissoit vis--vis du couvent de ces
religieuses: depuis elle a repris son premier nom dans toute son
tendue.

_Rue Contrescarpe._ Elle aboutit d'un ct aux rues Bordet et Moufetard,
de l'autre au coin de la rue Neuve-Sainte-Genevive, et doit son nom 
sa situation sur les fosss de l'Estrapade. Avant que ces fosss creuss
entre les portes Saint-Victor et Saint-Jacques fussent combls et
couverts de maisons, ce terrain-ci toit extrmement lev, et formoit
un chemin difficile et pnible. M. de Fourci, prvt des marchands,
ayant conu le projet de lui donner une pente plus douce, obtint, en
1685, un arrt du conseil, confirm par lettres-patentes enregistres en
1686, lequel permettoit de dmolir la porte Saint-Marcel, et de
reprendre  quinze pieds sous oeuvre les maisons de la rue Contrescarpe,
en indemnisant les propritaires: ce qui fut excut[440].

[Note 440: Hist. de Par., t. 4, p. 273.]

_Rue Copeau_ ou _Coupeaux_. Jaillot pense que ce dernier nom est le
vritable. Cette rue conduit de la rue Moufetard au carrefour de la
Piti. Son nom est ancien: il vient d'un htel sur l'emplacement duquel
il y avoit une butte et un moulin  vent;  quelque distance de l toit
un autre moulin situ sur la rivire de Bivre, et ce dernier se
nommoit, au douzime sicle, _moulin de Cupels_; on en donna le nom au
chemin par lequel on y alloit. Dans les anciens titres on le trouve sous
celui de la _chaucie Coupeaulx_, et dans le procs-verbal de 1636 il
est nomm _la grand'rue de Coippeaulx_.

_Rue des Trois-Couronnes._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de
l'autre au carrefour Saint-Hippolyte. Son nom, dont l'origine n'est
point connue, vient sans doute de quelque enseigne.

_Rue Creuse._ Elle traverse de la rue des Francs-Bourgeois  celle du
Banquier. C'toit un simple chemin sans nom, et qui n'a pris celui qu'il
porte que depuis environ quarante ans[441].

_Rue Croulebarbe._ Elle commence  la rue Moufetard, prs les Gobelins,
et aboutissoit autrefois  un moulin dont elle avoit pris sa
dnomination. Il est question dans plusieurs anciens titres[442] du
moulin de _Crollebarbe_, et du lieu dit _les Plantes_ ou _Croulebarbe_.
Le moulin est aussi nomm quelquefois _moulin de Notre-Dame_[443].

[Note 441: Elle se nomme, depuis la rvolution, _rue des Cornes_; sa
continuation, qui se prolonge maintenant jusqu'au boulevard, est nomme
_rue d'Ivry_.]

[Note 442: Part. A, pages 715 et 782, et D, p. 323.]

[Note 443: Ce moulin existe encore, et sert  faire mouvoir des
mcaniques.]

_Rue des Grands-Degrs._ Elle aboutit d'un ct  la rue du
Pav-de-la-Place-Maubert, et de l'autre ct  celles de Bivre et de la
Tournelle. Ce nom lui vient d'un grand degr par lequel on descendoit 
la rivire, et qui n'a t dtruit qu' la fin du sicle dernier. Les
titres de Sainte-Genevive en font mention au treizime sicle:
_Gradus... domus juxta Secanam prope gradum._ Cette rue faisoit partie
du port que la ville fit faire en 1366; alors on la nomma _rue
Saint-Bernard_; depuis _rue Pave_, lorsqu'on y eut bti les maisons qui
forment aujourd'hui la _rue de la Tournelle_. Enfin elle a pris son
dernier nom au commencement du dix-huitime sicle.

_Rue Dervill._ Elle traverse de la rue du Champ de l'Allouette  celle
des Filles-Angloises. Elle ne porte aucun nom sur les plans de Paris; et
Jaillot dit l'avoir trouve dsigne, sans doute dans quelques actes,
sous ceux de _ruelle_ ou _petite rue des Filles-Angloises_, et de
_petite rue Neuve-Saint-Jean-de-Latran_. Elle a pris le nom qu'elle
porte maintenant d'un particulier qui l'habitoit il y a environ
cinquante ans.

_Rue de l'pe-de-Bois._ Cette rue aboutit d'un ct  la rue Moufetard,
et de l'autre au Champ d'Albiac. C'est parce qu'elle y conduit que
plusieurs topographes la nomment _rue du Petit-Champ_, quoiqu'une
enseigne de l'pe de bois lui en et fait donner le nom long-temps
auparavant. On la trouve ainsi indique ds l'an 1603.

_Rue Neuve-Saint-tienne._ Elle aboutit d'un ct  la rue des
Fosss-Saint-Victor, de l'autre, tournant en querre,  la rue
Coupeaux. Le plus ancien nom qu'elle ait port est celui de _chemin du
Moulin--Vent_, parce qu'elle conduisoit  un moulin situ sur une
minence o l'on btit depuis un manoir, appel le _chteau de
Montauban_. On trouve en 1539 cette rue dsigne sous le nom _de
Puits-de-Fer_ ou _des Morfondus_; 1  cause d'un puits public qui
avoit t construit au carrefour qu'elle forme avec la rue
Contrescarpe et celle des Fosss-Saint-Victor; 2 parce qu'il y avoit
dans cette rue une maison appele _des Morfondus_ ou _des Rchauffs_.
La partie en retour d'querre qui va  la rue Coupeaux se nommoit _rue
de Montauban_. Cette portion avoit t forme du reste d'une ancienne
rue qui se terminoit au coude que fait la rue des Boulangers, et qu'on
trouve dans plusieurs anciens titres sous la dnomination de _rue
Tiron_, parce qu'elle conduisoit  un clos de ce nom. Lorsqu'elle fut
ferme, on prolongea celle de Montauban pour la faire aboutir  la
rue des Fosss-Saint-Victor; et depuis, cette dernire rue se
confondit dans la rue Neuve-Saint-tienne.

_Rue de Fer_ ou _des Hauts-Fosss-Saint-Marcel._ Cette rue commence au
carrefour de Clamart, et aboutit  la rue Moufetard. Elle toit jadis
divise en deux parties, dont la premire, depuis le carrefour de
Clamart jusqu' la rue des Francs-Bourgeois, se nommoit _rue de Fer_,
l'autre _rue des Fosss_ et _des Hauts-Fosss-Saint-Marcel_. Cette
dernire dnomination provenoit de ce qu'elle avoit t btie sur les
fosss qui environnoient le territoire de Saint-Marcel. Prs de
l'endroit o elle se runit  la rue des Francs-Bourgeois toit une
porte nomme _de La Barre_, qui avoit donn son nom  une rue voisine; 
l'autre extrmit, la rue de Fer touchoit  une autre porte qu'on
appeloit dans les derniers temps la _fausse porte Saint-Marcel_, et
qu'on trouve dsigne, en 1304, sous le nom de _porte Poupeline_[444].

[Note 444: Sauval, t. III, p. 69.]

_Rue du Fer--Moulin._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de
l'autre  celles de la Muette et du Pont-aux-Biches. Elle s'tendoit
autrefois sous ce nom jusqu'au carrefour de Clamart. Le plus ancien nom
qu'elle ait port est celui de _rue du Comte de Boulogne_, parce que ces
seigneurs y avoient leur htel. Suivant Sauval[445], elle a port aussi
le nom de _Richebourg_, et l'a communiqu  un petit pont sur la Bivre
nomm depuis le _Pont-aux-Tripes_. Les anciens titres dsignent ce pont
sous le nom de _Tripiers_ et de _Pont-Saint-Mdard_. Quant  celui de
_Richebourg_, il appartenoit au territoire sur lequel cette rue toit
situe, et il le portoit ds le treizime sicle.

[Note 445: _Ibid._, t. I, p. 133.]

_Rue de la Fontaine._ Elle conduit de la rue d'Orlans  la place ou
rue du Puits-l'Ermite. Sauval[446] met au rang des rues qui ne
subsistent plus la rue _Jean-Mesnard_, appele depuis _Jean-Moll_, et,
suivant d'autres, _Jean Mol_ et _Mole_. Cependant, si l'on consulte les
plans du dix-septime sicle, on reconnot que c'toit la mme que celle
dont nous parlons. Elle doit ce dernier nom  une maison qui y toit
situe, et que l'on appeloit _la Grande-Fontaine_.

[Note 446: Sauval, t. II, p. 66.]

_Rue Franoise._ Elle aboutit d'un ct  la rue de la Clef, et de
l'autre aux rues Gratieuse et du Noir. Dans les titres de
Sainte-Genevive, elle est nomme, en 1588, rue Franoise, autrement
dite _la Clef_; et en 1603, rue Franoise, autrement dite _le clos du
Chardonnet_ ou _Villeneuve-Saint-Ren_[447]. On la dsigne encore sous
le nom de _carrefour du Puits-de-l'Ermite_. Tout ceci prouve qu'elle a
t quelquefois confondue avec la rue de la Clef, et mme avec la rue
Gratieuse. Quant au nom qui lui est rest, elle l'a reu pour avoir t
ouverte sur le Champ d'Albiac vers la fin du rgne de Franois Ier[448].

[Note 447: Terrier de Sainte-Genev., 1603, fol. 320 et 330.]

[Note 448: Cette rue a pris le nom de celle du Puits-l'Ermite.]

_Rue des Francs-Bourgeois._ Elle aboutit d'un ct au clotre
Saint-Marcel, et de l'autre  la rue de Fer. Ce nom peut lui tre venu,
suivant Jaillot, de ce que les habitants de la _ville_ Saint-Marcel
toient exempts de payer les taxes auxquelles les bourgeois de Paris
toient imposs, ainsi qu'il fut dcid par un arrt du parlement de la
Toussaint 1296, lequel dclara que le territoire de Saint-Marcel ne
faisoit point partie des faubourgs de Paris[449].

[Note 449: Dans cette rue est un cul-de-sac nouveau nomm _des Soeurs_;
le clotre Saint-Marcel se nomme _place de la Collgiale_. La petite
place qui est situe vis--vis l'glise a pris le nom de _place
Saint-Marcel_. Les deux rues qui communiquent de la place  la rue
Moufetard sont appeles _rue Pierre-Lombard_ et _rue Saint-Marcel_.
(Voyez _rues nouvelles_).]

_Rue Gautier-Renaud._ Elle aboutit d'un ct a la rue des
Hauts-Fosss-Saint-Marcel, de l'autre au chemin de Villejuif. Elle ne
parot sur aucun plan avant 1714. C'toit alors un simple chemin qui
faisoit la continuation de la rue Moufetard, et dont l'abb de La Grive,
dans son plan de 1737, a fait deux rues; l'une, sous le nom de
_Gobelins_, qu'il fait aboutir aux Gobelins; l'autre, qui existe
rellement, et qui a pris celui de Gautier-Renaud, du nom d'un
particulier qui y avoit une maison.

_Rue de la Montagne-Sainte-Genevive._ Elle commence  la place
Maubert, et aboutit au carr Sainte-Genevive. Au treizime sicle on
la nommoit simplement _Sainte-Genevive, vicus Genovefeus_. On l'a
nomme ensuite _rue Sainte-Genevive-la-Grant_, _du Mont_, et _de la
Montagne-Sainte-Genevive_. Le procs-verbal de 1636 lui donne le nom
de _rue des Boucheries_,  cause de plusieurs taux qu'on permit d'y
tablir  la fin du douzime sicle et dans le suivant.

_Rue des Gobelins._ Elle aboutit d'un ct  la rue du
Faubourg-Saint-Marcel, de l'autre  la rivire de Bivre,  l'extrmit
de la rue des Marmouzets. Sur tous les plans du dix-septime sicle et
mme du commencement du dix-huitime, elle porte le nom de rue de
Bivre; cependant ds 1636 on l'appeloit aussi rue des Gobelins. Elle
doit ce dernier nom  la manufacture dont elle est voisine.

_Rue Gratieuse._ Elle aboutit d'un ct  la rue Coupeaux, de l'autre 
celle de l'pe de Bois. Sauval prtend, par d'assez mauvaises raisons,
que son premier nom toit Courtoise; Jaillot n'en trouve aucune preuve.
Dans le censier de 1646 elle est appele _rue Gratieuse, alias du Noir_.
Le premier nom, dit ce critique, pouvoit venir des descendants de Jean
Gratieuse, dont la maison toit situe en cet endroit en 1243[450], et
le second, de la maison de Jacques Pays, avocat, o pendoit pour
enseigne la Tte Noire. On a confondu quelquefois cette rue avec celles
du Battoir et de la Clef[451].

[Note 450: Cart. Sainte-Genev., fol. 1 et 12.]

[Note 451: En entrant dans cette rue par la rue Coupeaux on trouvoit
autrefois  gauche une ruelle nomme _Sainte-Anne_, laquelle, suivant
les apparences, faisoit la continuation de la rue d'_Ablon_, et toit la
mme ou du moins sur la mme ligne que la ruelle _Denys-Moreau_;
celle-ci toit parallle  la rue Tripelet. Elles sont comprises
maintenant dans les enclos de Sainte-Plagie et de la Piti.]

_Rue du Gril._ Elle traverse de la rue d'Orlans  la rue Censier.
Plusieurs nomenclateurs la confondent avec la rue du Battoir, dont elle
fait la continuation. Sur le plan de Boisseau, grav en 1642, elle porte
le nom _du Gril-Fleuri_, qui parot avoir t celui d'une enseigne.

_Rue Saint-Hippolyte._ Elle conduit de la rue de Lourcine au carrefour
et  l'glise Saint-Hippolyte, qui lui a donn son nom. On voit par le
plan de Dheulland qu'on l'appeloit rue _des Teinturiers_ dans sa plus
grande partie,  cause des teintures des Gobelins, qui se faisoient sur
la Bivre, prs de cette rue; mais dans sa partie suprieure elle
conservoit l'ancien nom de Saint-Hippolyte.

_Rue du Jardin du Roi._ Elle commence au carrefour de la Piti, et
finit  celui de Clamart. Comme c'toit le chemin de la butte, du moulin
et du territoire de Coupeaux, elle en portoit d'abord le nom. Les
papiers terriers de Sainte-Genevive la nommoient, en 1603, _rue des
Coipeaux_. Elle reut sa dernire dnomination en 1636, poque 
laquelle le jardin du Roi fut form[452].

[Note 452: Vers le ct oriental du Jardin du Roi on a perc une rue
nouvelle qui se nomme _rue de Buffon_. La place situe vis--vis le
jardin, du ct de la rivire, est nomme _place Valhubert_.]

_Rue de Lourcine._ On devroit crire et prononcer _Lorcines_. Elle
aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de l'autre  la barrire de
Gentilly. L'orthographe de ce nom a beaucoup vari: Sauval[453] crit
_Loursine_, _l'Oursine_ et _Lorsine_; Corrozet _l'Orsine_; Gomboust et
Jouvin _de l'Ursine_; Dheulland la nomme _rue des Cordelires_. L'abb
Lebeuf[454] a trouv dans les titres de Sainte-Genevive cette rue
dsigne _in Lorcinis, de Laorcinis_ en 1248 et 1250, et _apud Lorcinos_
en 1260, d'o il conjecture que ce nom a t fabriqu sur le franois
Lorcines; car j'ai vu, dit-il, un titre de 1245, peut-tre le plus
ancien qu'on ait sur ce lieu, o il est nomm _Locus cinerum_. Il se
livre l-dessus  des ides assez singulires, dont Jaillot prouve le
peu de solidit en citant un cartulaire de Sainte-Genevive de 1243,
dans lequel le _Locus cinerum_ et la terre de _Laorcinis_ sont noncs
comme deux endroits diffrents. Le nom de _Laorcinis_ lui semble mme
tre le plus ancien, parce qu'on le trouve dans l'acte de vente que
Thibauld le riche et Ptronille sa femme firent, en 1182, aux frres de
l'hpital de Jrusalem, d'une grange situe _prop ulmum de Laorcinis_.
C'est l que fut depuis l'htel du fief de Lorcines appartenant 
Saint-Jean-de-Latran. Ce nom primitif de _Laorcinis_ s'est conserv dans
ceux de _Lorcinis_ et _Lorcines_ ou Lourcine: celui de _Locus cinerum_ a
subsist long-temps dans le nom de _rue de la Cendre_, appele
aujourd'hui Poliveau ou des Saussaies.

[Note 453: Tome I, p. 148.]

[Note 454: Tome I, p. 159 et 160; t. II, p. 414.]

_Rue Maquignonne._ Cette rue commence la rue des Saussaies et finit au
march aux chevaux. Elle doit son nom aux maquignons qui se rendent  ce
march, et fut perce vers le milieu du dix-septime sicle.

_Rue des Marmouzets._ Cette rue aboutit d'un ct  la rue
Saint-Hippolyte, de l'autre  celle des Gobelins. Elle portoit ce nom
ds 1540, et le devoit  une enseigne. Vers la mme temps on l'appela
rue des _Marionnettes_, et La Caille lui donne encore ce nom.

_La place Maubert._ Elle est situe au bas de la montagne
Sainte-Genevive. Le Maire et Piganiol cherchent l'tymologie de son nom
dans une opinion populaire, qui dit que matre Albert _Groot_ (en
allemand _Grand_), clbre dominicain, ne trouvant point de salle assez
vaste pour contenir le nombre infini de ses auditeurs, prit le parti de
donner ses leons dans la place publique; qu'en consquence on l'appela
_place de Matre-Albert_, et par contraction de _Malbert_ et _Maubert_.
L'abb Lebeuf[455] prtend que ce nom vient d'un vque de Paris nomm
Madelbert,  qui, suivant les apparences, la place appartenoit; et que
les anciens manuscrits la nomment _platea Madelberti_. Jaillot au
contraire trouve le nom de _platea Mauberti_ dans des titres qui
remontent jusqu'en 1225, 1243 et 1248[456], et ne voit pas qu'on puisse
prouver que le terrein en question ait appartenu  cet vque, en tout
ou en partie, ce qui seroit cependant ncessaire. Il croit plus naturel
d'en attribuer l'origine  _Aubert_, second abb de Sainte-Genevive.
Cette place toit dans la censive et justice de cette abbaye; ce ne fut
que dans le douzime sicle qu'on btit des maisons entre la montagne et
la rivire; ce fut cet abb Aubert qui permit de construire des taux de
boucherie en cet endroit; d'ailleurs l'vque Madelbert toit mort vers
le milieu du huitime sicle, et par consquent plus de quatre cents ans
avant que ce terrein ft couvert de btiments; et nous prouverons par la
suite que le clos Mauvoisin ou de Garlande, qui confine  cette place,
ne fut bti qu'en 1202.

[Note 455: Tome I, p. 190 et 191.]

[Note 456: Cart. Sorbon., fol. 37 et 140.--Gall. Christ., t. VII, col.
734.]

_Rue du Pav-de-la-Place-Maubert._ Elle commence au bout de la rue de la
Bcherie, et aboutit  la place dont elle porte le nom. Sauval l'a
confondue avec la rue du Fouare, et d'autres avec le cul-de-sac
d'Amboise, erreurs que Jaillot a rectifies[457].

[Note 457: Dans cette rue est un cul-de-sac nomm d'_Amboise_, d'un
htel qui y toit situ, et que cette famille y a conserv jusqu'au
milieu du quatorzime sicle.]

_Rue Neuve-Saint-Mdard._ Cette rue, qui traverse de la rue Moufetard 
la rue Gratieuse, se nommoit anciennement d'_Ablon_. Ce nom lui vient du
territoire o elle toit situe, lequel est connu ds le douzime
sicle. Vers la fin du rgne de Franois Ier il fut couvert de maisons.
Jaillot prtend n'avoir point trouv de vestiges de l'htel d'Ablon,
qui, selon Sauval, existoit au commencement du seizime sicle. Du
reste ce lieu ne fut d'abord habit que par des gens de la plus vile
populace, et il s'y passoit de telles abominations qu'aprs mme qu'on
eut fait cesser ces dsordres infmes, on voulut en teindre jusqu'au
souvenir en donnant un autre nom  la rue o ils s'toient commis. C'est
alors qu'elle reut le nom de rue Neuve-Saint-Mdard.

_Rue du Petit-Moine._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de
l'autre  celle de la Barre. Elle devoit ce nom  une enseigne et le
portoit ds l'an 1540[458], ainsi qu'il est prouv par plusieurs actes
de cette mme anne.

[Note 458: Rec. de Blondeau, t. XXIV, 1er cahier.]

_Rue Montigny._ Elle a t ouverte au ct oriental de la halle aux
Veaux, lors de la construction de cet difice[459].

[Note 459: On la nomme maintenant _rue de Poissy_.]

_Rue Moufetard._ Elle commence  la rue Contrescarpe, au bout de la rue
Bordet, et finit aux Gobelins. Quelques nomenclateurs la font finir au
Pont-aux-Tripes, et depuis cet endroit jusqu'aux Gobelins la nomment
_rue du Faubourg-Saint-Marcel_. Sauval[460] et plusieurs autres suivent
cette opinion; cependant tous les titres la dsignent sous le nom de rue
Moufetard. L'ignorance des copistes a extrmement dfigur ce nom, tour
 tour prsent sous les variantes suivantes: _Monfetart_, _Maufetard_,
_Mofetard_, _Moufetart_, _Mouflard_, _Mostart_, _Moftart_, etc. Sauval
et ceux qui l'ont copi disent que ds 1230 elle toit dj ainsi
appele: il seroit difficile d'en donner la preuve. Ce n'toit au
treizime sicle qu'un chemin qui traversoit un territoire nomm par les
titres de ces temps-l _Mons Cetarius et Mons Cetardus_[461]. L'abb
Lebeuf en a conclu avec raison que le nom de _Mont-Ctard_ a t altr
et chang en celui de _Moufetard_. Dans les terriers de l'abbaye
Sainte-Genevive postrieurs  1243, ce nom est crit _Montftard_. Il
est bien question d'un particulier nomm tienne _Moufetard_, et dans un
autre endroit _Mouflard_, qui dans cette mme anne possdoit une maison
_in Monte Cetardo_; mais la diffrence de ces deux noms prouve assez que
le territoire[462] o elle toit situe existoit sous sa dnomination
propre avant que ce particulier vnt l'habiter, et que c'est uniquement
dans cette source qu'il faut chercher l'tymologie du nom de la rue.
Elle a t aussi nomme, au commencement du dix-septime sicle, _rue
Saint-Marcel_, _grande rue Saint-Marcel_ et _vieille rue
Saint-Marcel_[463].

[Note 460: Tome I, p. 151.]

[Note 461: Cartul. de Sainte-Genev., fol. 9, et Cens., fol. 12.]

[Note 462: Tout ce territoire toit partie en vignes, partie en terres
laboures. Le vignoble situ entre les rues Moufetard et du Jardin du
Roi, le long de la rue Copeau, s'appeloit le _Breuil_, _Brolium_.]

[Note 463: On trouve dans les titres du seizime sicle qu'il y avoit
dans cette rue plusieurs maisons qui aboutissoient  celle de la
_Planchette_. Cette dernire rue n'existe plus, et il parot difficile
de fixer sa vritable position.]

_Rue de la Muette._ Elle fait la continuation de la rue du Fer--Moulin,
et aboutit au carrefour de Clamart. Elle se confondoit autrefois avec
cette rue, et le plan de Gomboust est le premier qui la prsente sous
cette dnomination _de la Muette_, dont on ignore l'tymologie[464]. On
la nomme aujourd'hui rue _Cendrier_.

[Note 464: Une tradition populaire, et rejete par les bons critiques,
prtendoit qu'elle la devoit au cimetire qu'on y a plac, attendu que
les personnes mortes sont muettes. Il est certain qu'elle toit ainsi
appele avant l'existence du cimetire qui est appel _Clamart_, parce
qu'il toit situ vis--vis l'htel de ce nom. Cette rue a pris le nom
de celle de Fer--Moulin.]

_Rue du Mrier._ Elle aboutit d'un ct  la rue Traversine, de l'autre
 celle de Saint-Victor. Sauval a avanc sur cette rue plusieurs
assertions trs-inexactes: il est certain que son premier nom toit _rue
Pave_, _vicus Pavatus_, ce qui est prouv par les cartulaires de
Sainte-Genevive de 1243 et 1249; et ce nom se trouve dans tous les
terriers postrieurs, jusqu'au seizime sicle. Guillot l'appelle
_Pave-goire_. l'abb Lebeuf a pens que ce mot _Goire_ toit peut-tre
le synonyme d'_Andouille_, parce qu'en effet cette rue a t nomme
ainsi (_Pave-d'Andouilles_); mais il parot que c'toit seulement un
surnom que lui donnoit le bas peuple; car dans tous les actes elle est
nomme Pave, sans addition. On voit dans Corrozet que de son temps elle
se nommoit dj rue du Mrier.

_Rue Saint-Nicolas._ Elle aboutit d'un ct, comme la prcdente,  la
rue Traversine, de l'autre  celle de Saint-Victor. Son nom est d 
l'glise vis--vis de laquelle elle est situe. Guillot l'appelle _rue
Saint-Nicolas-du-Chardonnay et du Chardonneret_. On ne lui donnoit point
de surnom au treizime sicle; et dans un cartulaire de Sainte-Genevive
de 1250[465] elle est simplement nomme _vicus Sancti Nicholai prop
puteum_.

[Note 465: Fol. 29.]

_Rue du Noir._ Elle fait la continuation de la rue Gratieuse, et aboutit
 la rue d'Orlans. Nous avons dj observ qu'au milieu du dix-septime
sicle on donnoit ce nom  la rue Gratieuse, et qu'il venoit d'une
enseigne de la Tte Noire. C'est par cette raison sans doute que
celle-ci est nomme dans un plan _rue du More_. On la trouve dans un
autre sous la dnomination de _ruelle du Petit-Champ_[466]. Ds 1646
elle toit appele _rue du Noir_[467].

[Note 466: On trouve sur le plan de Gomboust une rue parallle 
celle-ci, sous le nom de _rue des Petits-Champs_. Il parot que c'toit
un chemin que le public s'toit fray sur les ruines des jardins de la
maison du Patriarche. Il n'a pas subsist long-temps.]

[Note 467: Cette rue a pris le nom de la rue Gratieuse.]

_Rue Vieille-Notre-Dame._ Elle fait la continuation de la rue de la
Clef, et aboutit  celle du Pont-aux-Biches, entre les rues d'Orlans et
Censier. Les plans de Paris du sicle dernier la confondent tantt avec
cette dernire rue, tantt avec les rues du Pont-aux-Biches et de la
Clef. Quelques-uns la prsentent sous des noms qu'elle n'a jamais
ports. Cependant il est certain qu'elle toit connue sous sa
dnomination actuelle ds le commencement du dix-septime sicle.

_Rue de l'Orangerie._ Elle traverse, ainsi que la prcdente, de la rue
d'Orlans dans la rue Censier. Elle est galement indique d'une manire
trs-fautive sur le plus grand nombre des plans du sicle dernier.

_Rue d'Orlans._ Elle va de la rue Moufetard  celle du Jardin du Roi.
On voit, par les terriers de Sainte-Genevive, qu'elle s'appeloit _rue
des Bouliers_ et _aux Bouliers_, et quelquefois _de Richebourg_,  cause
du territoire o elle toit situe. Un topographe, M. Robert, dit
qu'elle se nommoit en 1163 _rue du Bouloir_. Jaillot n'a pu trouver,
quelque recherche qu'il ait faite, aucun titre qui en fasse mention 
cette poque; il est mme probable qu'elle n'existoit point encore, le
Richebourg couvert alors de terres labourables, de vergers et de
maisonnettes, n'ayant t bti et orn de jardins que dans le sicle
suivant. Tous les chemins ou rues dont il toit entrecoup s'appeloient
du nom gnral du territoire, _en Richebourg_, _in divite Burgo_. Elle
tire le nom qu'elle porte aujourd'hui, ainsi que le dit Piganiol, de la
maison de plaisance qu'y possdoit Louis de France, duc d'Orlans et
frre de Charles VI.

_Rue du Paon._ Elle conduit de la rue Traversine  celle de
Saint-Victor. Avant le milieu du treizime sicle, elle toit connue
sous le nom d'_Alexandre Langlois_, _vicus Alexandri Anglici_, et c'est
ainsi qu'elle est connue dans tous les actes, jusqu'au seizime. En 1540
elle est dj appele rue du Paon, et c'est d'une enseigne qu'elle avoit
pris ce nouveau nom, qu'elle porte encore aujourd'hui.

_Rue Perdue._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Grands-Degrs, de
l'autre  la place Maubert. Cette rue est ancienne: Guillot en fait
mention, ainsi que le rle de 1313, et l'on ne trouve pas qu'elle ait
port d'autre nom. La principale porte du collge de Chanac toit
autrefois situe dans cette rue.

_Rue Pierre-Assis._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, et de
l'autre au carrefour Saint-Hippolyte. Si l'tymologie de ce nom est
vraie, et qu'elle vienne d'une enseigne de la chaire de Saint-Pierre,
c'est bien mal  propos qu'on a crit sur tous les anciens plans
_Quirassis_, _Quiracie_, _Qui-Rassis_, _Pierre-Agis_ et _Pierre-Argile_.
Jaillot pense que c'est la rue que les anciens titres appellent _Petite
rue Saint-Hippolyte_.

_Rue de Poissy._ Voyez rue Montigny.

_Rue de Pontoise._ Voyez rue de Sartines.

_Rue Poliveau_ ou _des Saussaies_. Elle aboutit d'un ct au carrefour
de Clamart, de l'autre au chemin qui rgne le long de la Seine. L'ancien
nom du territoire sur lequel cette rue a t ouverte est, selon Jaillot,
le _locus Cinerum_, que l'abb Lebeuf avoit confondu avec la rue de
Lourcine. On ignore d'o vient ce nom de _lieu des Cendres_; mais les
anciens titres prouvent qu'il existoit ds 1243. Dans le sicle suivant
cette rue est nomme de _la Cendre_, et ensuite de _Pont-Livaut_,
dnomination que les modernes ont altre en crivant _Pouliveaux_,
_Pouliveau_, _Polivau_. Ce nom vient d'un petit pont pratiqu sur la
rivire de Bivre. On voit ensuite dans un censier de Sainte-Genevive
de 1646, qu'on la nommoit alors _rue des Carrires_ alias _de la
Cendre_. Enfin on la trouve sous le nom _des Saussaies_ ou _Saussoies_.
Bien que les titres fassent mention d'un certain _Renaud des Saussaies_,
qui habitoit ce lieu au treizime sicle, Jaillot pense que cette rue
doit ce dernier nom aux saules dont toit couvert le terrein qu'elle
traversoit[468]. Cette rue se prolonge maintenant jusqu' la rivire.

[Note 468: Un petit ruisseau qui passoit le long de l'hpital, et se
jetoit dans la Bivre, traversoit cette rue sous un petit pont nomm,
ds 1380, le _poncel de la Saussoie_. Celui qu'on avoit pratiqu sur le
grand chemin s'appeloit dans le mme temps _le pont aux
Marchands-sur-Seine_. Il y en avoit encore un au-dessous de l'endroit o
l'on avoit creus le canal dont nous avons dj parl, pour donner de
l'eau  Saint-Victor. Ce dernier se nommoit le _pont Didier_.]

_Rue du Puits-l'Ermite._ Elle fait la continuation de la rue Franoise,
et aboutit  celle du Battoir. C'est une espce de petite place o il y
avoit autrefois un puits: les titres et les anciens plans ne la
distinguent pas de la rue Franoise. On ignore l'origine de ce nom; mais
Jaillot trouve qu'au seizime sicle, Adam l'Ermite avoit une tannerie
et des jardins dans ce quartier, et sans doute c'est  lui ou 
quelqu'un de ses descendants que cette rue doit sa dnomination.

_Rue des Saussaies._--Voyez rue Poliveau.

_Rue du Bon-Puits._ Elle aboutit d'un ct  la rue Traversine, et de
l'autre  celle de Saint-Victor. Son nom est d  un puits public qu'on
y avoit fait creuser, et n'a pas chang. Il parot, par un arrt de
1639, relatif aux collges de Boncourt et de Tournay, que cette rue
s'tendoit alors jusqu' la rue Clopin[469]. Le censier de
Sainte-Genevive de 1540 en fait mention sous le nom de _rue de
Fortune_. Sauval dit que la rue de Bon-Puits toit habite ds 1245, et
se contredit ensuite en avanant dans un autre endroit que son nom
pouvoit venir d'tienne de Bon-Puits, dont les biens furent confisqus
en 1413. Le fait est qu'elle le doit au puits dont nous avons parl,
lequel subsistoit ds 1250. Les cartulaires de Sorbonne en font mention
en 1253, sous le simple nom de _vicus de Puteo_, et en 1265, sous celui
de _Bono-Puteo_. Guillot, le rle de 1313 et tous les actes postrieurs
lui donnent le mme nom.

[Note 469: Il est vrai qu'il y a encore dans la rue Traversine un
cul-de-sac sans nom, qui, par sa situation en face de la rue du
Bon-Puits semble annoncer que cette rue se prolongeoit anciennement, et
qu'elle a t ferme; toutefois il faut dire que ce cul-de-sac existoit
long-temps auparavant, et qu'il en est fait mention ds 1540.]

_Rue de la Reine-Blanche._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de
l'autre  celle des Hauts-Fosss, et doit son nom  un sjour ou  des
jardins de _la reine Blanche_, qui y toient situs[470].

[Note 470: On voit sur plusieurs plans qu'au coin de cette rue,  droite
en entrant par la rue Moufetard, il y avoit une chapelle sous le nom de
Sainte-Apolline. On ignore par qui et quand elle avoit t btie, ni en
quel temps on l'a dtruite.]

_Rue de Sartine_[471]. Cette rue a t ouverte du ct occidental de la
halle aux Veaux, en mme temps qu'on a construit cet difice.

[Note 471: Cette rue se nomme maintenant _rue de Pontoise_.]

_Rue de Seine._ Elle aboutit d'un ct au carrefour de la Piti, de
l'autre au quai Saint-Bernard. On ne l'appeloit anciennement que _rue_
ou _chemin devers Seine_. En 1552 on disoit simplement _rue derrire les
murs de Saint-Victor_; ensuite on l'a nomme _rue du Ponceau_,  cause
d'un petit pont situ vers le milieu de cette rue, sous lequel passoit
la Bivre lorsqu'elle traversoit l'enclos de Saint-Victor[472].

[Note 472: Il y avoit autrefois dans cette rue deux culs-de-sacs; le
premier, qui existe encore, se nomme _cul-de-sac du Jardin du Roi_, et
avoit eu autrefois le nom de _petite rue du Jardin-Royal_, et de _rue du
Cochon_. L'autre, qui est maintenant ferm, et dont la situation est
plus rapproche de l'ancien cours de la rivire de Bivre, est dsign
dans les titres sous les noms _du Tondeur_, _des Tondeurs_ et _de Jean
de Cambray_, parce que la maison de ce particulier y toit situe.

Piganiol dit qu'au coin de cette rue il y a une tour o l'on enfermoit
autrefois les enfants de famille dbauchs; que le premier qu'on y mit
s'appeloit Alexandre, et qu'on en donna le nom  la tour: il ajoute que
Pierre Bercheur, religieux de Saint-Benot, qui fut depuis prieur de
Saint-loi, y avoit t renferm; et que, comme il avoit compos un
dictionnaire pendant sa dtention, on l'avoit confondu avec Despautre,
et qu'on avoit donn le nom de ce dernier  cette tour. Ces petites
anecdotes sont plus que suspectes; il est certain que la tour en
question est dsigne dans plusieurs actes sous le nom d'_Alexandre_;
mais on ne trouve aucune preuve ni de l'antiquit qu'on lui donne, ni de
l'usage auquel on prtend qu'elle a servi. Jaillot a seulement dcouvert
qu'en 1576 la ville ordonna aux religieux de Saint-Victor de faire murer
la porte d'Aleps et la rue de Seine, et de faire faire deux _tourelles 
leur clture_; ce qui fut excut.]

_Rue de la Tournelle._ On la confondoit assez souvent avec le quai de la
Tournelle, quoiqu'elle en soit bien distincte. Elle commence au coin de
la rue de Bivre, et finit  la dernire maison du ct de la rivire,
de l'autre ct au coin de la rue des Bernardins.

_Rue Traversine._ Elle est ainsi nomme parce qu'elle traverse de la rue
de la Montagne-Sainte-Genevive  celle d'Arras. Au treizime sicle et
depuis on disoit rue _Traversaine_. Quelques nomenclateurs crivent
_Traversire_[473].

[Note 473: Dans cette rue, et vis--vis celle de Versailles, est un
cul-de-sac qui porte le nom de cette dernire rue.]

_Rue Tripelet._ Elle traverse de la rue Gratieuse  celle de la Clef.
Ce nom est fort altr sur les divers plans de Paris. On lit:
_Tripelle_, _Tripell_, _Tripolet_, _Tripette_, _Tripotte_, _Triptet_,
_Triperet_, etc. Ce qui doit faire prfrer celui que nous lui donnons,
c'est qu'on trouve qu'en 1540 un particulier nomm Jehan Tripelet
possdoit trois arpents de terre prcisment  l'endroit o cette rue
est situe[474].

[Note 474: Cens. de Sainte-Genev., an 1540, fol. 97.]

_Rue de Versailles._ Elle aboutit d'un ct  la rue Traversine, de
l'autre  celle de Saint-Victor. Il parot qu'elle portoit ds le
treizime sicle le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, et qu'elle le
devoit  une famille distingue, dont l'histoire fait mention ds le
onzime; _Pierre de Versaliis_ y demeuroit en 1270. Guillot l'appelle
rue de _Verseille_, et le rle des taxes de 1313, rue de Versailles;
depuis il n'y a eu aucune variation dans ce nom, qu'elle porte encore
aujourd'hui.

_Rue Saint-Victor._ Elle commence  la place Maubert, et finit au coin
des rues des Fosss-Saint-Victor et Saint-Bernard. Son nom est d 
l'abbaye Saint-Victor,  laquelle elle conduisoit. On prsume qu'elle
existoit avant le rgne de Louis-le-Gros, mais qu'elle n'a pris ce nom
que depuis l'poque de la fondation faite par ce monarque 
Saint-Victor.

_Rue du Faubourg Saint-Victor._ Elle commence au coin des rues des
Fosss-Saint-Victor et Saint-Bernard, et finit au carrefour de la Piti.
Cette rue se prolongeoit ci-devant jusqu' la croix de Clamart; mais
cette partie, comme nous l'avons dit ci-dessus, en fut spare sous le
nom de _rue du Jardin du Roi_[475].

[Note 475: Dans cette rue il y en avoit anciennement une autre appele
_rue d'Aleps_, qui se prolongeoit jusqu'au grand chemin le long de la
rivire, et qui de ce ct se terminoit par une porte. En parlant de la
rue de Seine, nous avons remarqu que les religieux de Saint-Victor
avoient eu ordre de la faire murer. Les titres de cette abbaye nous
apprennent que cette rue ou chemin coupoit un terrain labour nomm
d'abord _terre d'Alez_ ou _d'Aleps_, et ensuite _du Chardonnet_, et
qu'il lui fut donn par Louis-le-Gros. Quelques historiens ont prtendu,
mais sans en donner de preuve, que ce nom lui venoit d'Alix ou Adlade
de Savoie, pouse de ce prince.]

_Rue des Fosss-Saint-Victor_[476]. Elle commence  l'extrmit de la
rue Saint-Victor, o toit une des portes de l'enceinte de
Philippe-Auguste, laquelle fut rebtie en 1570, et abattue en 1684, et
finit  la rue Neuve-Saint-tienne et  celle de Fourci. Son nom lui
vient des fosss sur l'emplacement desquels elle a t btie. Depuis la
rue Clopin jusqu' celle de Fourci, on l'appeloit rue de la
Doctrine-Chrtienne.

[Note 476: En face du collge des cossois, situ dans cette rue, on en
a perc une nouvelle qui donne dans la rue Bordet. Elle est encore sans
nom.]


QUAIS.

_Quai de la Tournelle et quai Saint-Bernard._ Ce quai commence 
l'endroit o finit la rue qui porte le mme nom, et venoit aboutir
autrefois  la porte Saint Bernard. Corrozet l'indique sous le nom de
_rue et porte Saint-Bernard_, et il le portoit en effet ds 1380. Depuis
on ne conserva le nom de _porte Saint-Bernard_ qu' cette partie du quai
qui commence  la rue de Bivre: il n'y avoit point alors de maisons
bties en cet endroit; et  l'angle o elles se terminoient, il toit
dsign sous le nom de _port aux Mulets_. Tout ce quai n'toit encore,
au milieu du dix-septime sicle, qu'un terrain en pente, souvent
inond, et presque toujours impraticable,  cause des boues dont il
toit couvert. En 1750 il fut ordonn qu'il seroit pav dans une largeur
de dix toises; en 1758 il fut repav, dgag et agrandi par la
suppression de trois maisons qui toient situes vis--vis les
Miramiones. Ce port sert de dcharge aux vins qui arrivent journellement
pour la consommation de Paris, au bois,  la tuile,  l'ardoise, etc.

_Quai de l'Hpital._ C'est ainsi qu'est nomme toute la partie du rivage
de la Seine qui s'tend depuis le jardin du Roi jusqu' la barrire de
la Gare.


_Antiquits romaines dcouvertes dans le quartier de la place Maubert._

En creusant la terre pour jeter les fondements d'une maison sur le quai
de la Tournelle, on trouva, en 1735,  10 pieds de profondeur, trois
fragments de marbre reprsentant des figures en relief, et un mur de
cinq pieds d'paisseur, construit en pierres de taille d'une trs-grande
dimension, ce qui sembloit indiquer un difice antique assez
considrable. M. de Caylus a pens que cet difice pouvoit tre un
temple bti par les ngociants de Paris, vis--vis de l'autel qu'ils
avoient lev dans la Cit[477]: c'est l une simple conjecture dont on
ne peut dire autre chose, sinon qu'elle n'a rien d'invraisemblable,
encore qu'on puisse en lever mille autres, qui toutes auroient le mme
degr de vraisemblance.

[Note 477: Recueil d'Antiq., t. III, p. 398.]


MONUMENTS NOUVEAUX,

OU RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Saint-Nicolas-du-Chardonnet._ On a rendu  cette glise le tombeau de
Charles Le Brun et celui de sa mre qui, pendant la rvolution, avoient
t dposs aux Petits-Augustins. Deux nouveaux tableaux dcorent cette
glise: l'un reprsente la rsurrection de la fille de Jare; l'autre
Jsus-Christ sur la montagne des Oliviers.

_Halle aux Vins._ L'ancienne Halle aux Vins toit depuis long-temps
insuffisante aux besoins de Paris; et le projet d'en construire une
nouvelle avoit t form ds les premires annes de ce sicle. La
premire pierre en fut pose le 15 aot 1811, dans l'enclos de l'abbaye
de Saint-Victor; et les travaux, commencs aussitt sous la direction de
M. Gaucher, architecte, furent conduits si activement que, ds le mois
d'aot 1813, le commerce toit en possession de quatre halles du march
 gauche, et de sept halles du march  droite. Ces travaux, suspendus
un moment, furent repris depuis avec une nouvelle activit, bien qu'ils
ne soient point encore aujourd'hui entirement achevs.

Le terrain sur lequel s'lve la Halle aux Vins, a environ 134,000
mtres de superficie; il est clos de murs sur trois cts, et ferm sur
le quai Saint-Bernard par une grille de 404 mtres de dveloppement. De
ce ct, sont deux petits btiments destins  l'administration, et six
bureaux pour les commis  l'entre et  la sortie des vins.

Cette Halle sera compose de cinq grandes masses de constructions, deux
au centre, qui serviront de march et seront divises chacune en sept
halles; deux autres, l'une  gauche et l'autre  droite, qui
contiendront ensemble 42 celliers vots en pierre de taille, avec
magasins au-dessus; enfin, du ct de la rue Saint-Victor, un cinquime
corps de btiment, de 360 mtres de largeur, sur 88 de profondeur,
contiendra encore 49 celliers, galement vots en pierre de taille. Le
magasin pratiqu au-dessus sera spcialement consacr au dpt des
eaux-de-vie. Ces halles, marchs et celliers pourront contenir ensemble
environ 200,000 futailles, dont 27,600 de vins chauds, et 9,000 pipes
d'eau-de-vie. Mais tous ces calculs ayant t faits dans la supposition
que les fts ne seroient gerbs que d'un seul rang, c'est--dire d'un
rang au-dessus de celui  rez-de-chausse, il en rsulte qu'au besoin
cet entrept pourroit contenir le double de ce qui vient d'tre indiqu.

Sur l'inspection des parties dj termines de ce vaste monument, on
peut, ds  prsent, se faire une ide de la beaut de son ensemble, et
de la distribution judicieuse de ses diverses parties. On y retrouve, de
mme que dans les autres difices de ce genre, qui s'lvent de toutes
parts  Paris, un caractre de simplicit, auquel s'allie
trs-convenablement une sorte de richesse que l'on ne doit qu' la
beaut des matriaux et la recherche de l'excution.

_March aux Chevaux._ Ce march a t pav depuis quelques annes; au
milieu s'lvent deux fontaines qui se composent d'un pidestal carr,
surmont d'une lanterne. Des deux cts, une tte de lion verse de l'eau
dans un bassin circulaire.

_Jardin du Roi._ Les btiments qui renferment le cabinet d'histoire
naturelle ont t agrandis; et du ct de la rue de Seine, on a
renferm, dans l'enceinte du jardin, plusieurs portions de terrain qui
formoient autrefois des chantiers. Cette nouvelle partie, plante en
jardin anglois, est divise en un grand nombre d'enceintes au milieu
desquelles s'lvent des chaumires et des pavillons, et o parquent un
grand nombre d'animaux.

_Pont d'Austerlitz_ ou du _Jardin du Roi_. Les travaux de ce pont furent
commencs en 1800, sous la direction de MM. Becquey de Beaupr et
Lamand, ingnieurs des ponts et chausses.

Parmi les ponts en fer sur des piles en pierre, celui-ci tient le
premier rang. Sa construction fut l'objet d'une discussion
trs-approfondie dans le conseil gnral des ponts et chausses: le
problme  rsoudre toit de trouver  la fois le moyen d'viter les
effets du vibrement occasionn par le roulage des voitures, et d'obvier
aux inconvnients qui pouvoient rsulter, dans un pont  plusieurs
arches, de la dilatation ou de la condensation des fers, suivant les
diverses tempratures. Il fut convenu que ce nouveau pont auroit cinq
arches gales, de cent pieds d'ouverture et de dix pices de flche, et
que les piles de ces arches, au lieu de monter jusque sous le plancher,
s'arrteroient  la hauteur des naissances pour recevoir des pices
triangulaires en fer fondu, auxquelles on donna le nom de _coussinets_.
C'est avec ces coussinets, implants dans une coulisse de fonte
encastre elle-mme dans le chaperon de la pile, que se rattachent les
voussoirs en fer coul qui composent les fermes des arches. La
combinaison de tous ces moyens, et la prcision avec laquelle ils ont
t mis en oeuvre, mritent sans doute des loges; mais il n'en est pas
moins vrai que de tels moyens ne doivent tre employs que l o manque
la pierre, et que ce n'est pas en France qu'il faut faire usage de ces
mthodes, ingnieuses sans doute, mais qui ne donnent que des rsultats
fort au-dessous de ceux qu'il est si facile d'y obtenir.

_Fontaine de la rue du Jardin du Roi._ Elle s'lve en forme de cippe
arrondi, entre deux peupliers. Une couronne de laurier la surmonte; et
l'eau est vomie par une tte de Mduse, dans un bassin carr et oblong.

_Fontaine de la rue Moufetard._ Elle se compose d'un socle carr,
surmont d'un fronton dont le milieu est orn d'une couronne de laurier.
Plus bas, et dans une niche circulaire, un faune presse une outre d'o
l'eau s'coule et tombe dans un bassin carr-oblong. Des thyrses
entours de pampres, servent d'ornement  cette composition.

_Magasin  poudre._ Il est tabli  l'ancienne barrire des Deux
Moulins.

_Abattoir de Villejuif._ Il est situ vers la barrire de
Fontainebleau, entre le nouveau mur d'enceinte et le boulevart. (Voyez 
la fin de l'ouvrage, l'article _Abattoirs_.)


RUES ET PLACES NOUVELLES.

_Petite rue du Banquier._ Elle commence au boulevart de l'Hpital, et
vient aboutir dans la rue du Banquier.

_Rue de Buffon._ Elle a t ouverte vers le ct oriental du Jardin du
Roi.

_Petite rue du Champ de l'Allouette._ Elle commence  la rue de
Lourcine, et vient aboutir  celle du Champ de l'Allouette.

_Rue Clovis._ Elle a t perce sur le terrain de l'ancienne glise
Sainte-Genevive, et vient aboutir  celle des Fosss-Saint-Victor.

_Place de la Collgiale._ C'toit autrefois le clotre Saint-Marcel.

_Place Saint-Marcel._ Elle a t forme en face de l'glise du mme nom.

_Rue Saint-Marcel._ Elle commence dans la rue Moufetard, et conduit  la
place de la Collgiale.

_Rue Pierre-Lombard._ Elle suit la mme direction.

_Place Valhubert._ C'est le nom que l'on a donn  l'espace qui est en
face du Jardin du Roi, du ct de la rivire.

_Rue des Vignes._ Elle conduit du boulevart dans la rue du Banquier.


QUAIS.

_Quai Saint-Bernard._ On achve maintenant de le construire  partir de
l'emplacement o est situe la Halle aux Vins. Depuis le pont du Jardin
du Roi jusqu' la barrire de la Gare, il porte comme ci-devant le nom
de quai du l'_Hpital_.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES.


TROISIME VOLUME.--PREMIRE PARTIE.

QUARTIER DE LA PLACE MAUBERT.


    Paris sous Henri II, Franois II, Charles IX, Henri III et
      Henri IV                                                       1

    Origine du quartier                                            437

    Porte Saint-Bernard                                            438

    Chteau de la Tournelle                                        441

    Les Miramiones, autrement nommes Filles de Sainte-Genevive   443

    Halle aux Veaux                                                447

    Halle au Vin                                                   449

    Les Bernardins                                                 450

    L'glise Saint-Nicolas-du-Chardonnet                           458

    Les Religieuses Angloises                                      464

    Les Prtres de la Doctrine Chrtienne                          466

    Les Filles de la Congrgation de Notre-Dame                    469

    L'Abbaye Saint-Victor                                          472

    Les Nouveaux Convertis                                         484

    L'Hpital de la Piti                                          486

    Jardin et Cabinet du Roi                                       488

    Le March aux Chevaux                                          496

    Maison de Sainte-Plagie                                       498

    Les Prtres de Saint-Franois-de-Sales                         501

    Les Religieuses hospitalires de la Misricorde de Jsus,
      dites de Saint-Julien et de Sainte-Basilisse                 502

    Les Filles de la Croix                                         504

    L'Hpital Notre-Dame de la Misricorde, dit les Cent Filles    505

    glise paroissiale de Saint-Mdard                             508

    L'Hpital de Lourcine, autrement dit Communaut de
      Sainte-Valre                                                513

    L'glise collgiale de Saint-Marcel                            516

    L'glise Saint-Martin                                          524

    L'glise paroissiale de Saint-Hippolyte                        527

    Les Cordelires                                                530

    Les Filles Angloises                                           536

    Les Gobelins, ou Manufacture royale des meubles de la
      couronne                                                     537

    Hpital gnral de la Salptrire                              548

    De l'Universit                                                546

    Collges                                                       584

    Htels anciens et nouveaux                                     614

    Fontaines                                                      630

    Barrires                                                      631

    Rues et places du quartier de la place Maubert                 632

    Quais                                                          657

    Antiquits                                                     658

    Monuments nouveaux, etc                                    _Ibid._






End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu'nos jours (Volume 5/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAU HISTORIQUE ***

***** This file should be named 41970-8.txt or 41970-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/1/9/7/41970/

Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine
P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
