The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 19), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 19)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 14, 2012 [EBook #41056]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS

                        PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                  TOME DIX-NEUVIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1865


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XIX


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




CIXe ENTRETIEN.

MMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,

MINISTRE DU PAPE PIE VII,

PAR M. CRTINEAU-JOLY.

(PREMIRE PARTIE.)


I

Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain
de l'autorit spirituelle ou temporelle de la papaut en Europe, il
est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en
vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition
humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorit, sous le
rapport spirituel, soit sacre; et qu'en vertu du titre de possession
humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les
gouvernements, monarchies ou rpubliques, traitent avec eux, leur
envoient des ambassades ou en reoivent d'eux, concluent des
concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les excuter
par le simple respect de leur parole, jusqu' ce qu'ils soient prims
ou modifis d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent
lgitimement la portion d'empire qui leur a t dvolue sur ce globe.

_Dtrn pour cause_ de papaut, est un axiome de droit public qui n'a
pas encore t admis sur la terre.

Qu'on n'admette pas le mlange sacrilge du spirituel et du temporel,
c'est libre  chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement
temporel de la papaut parce que le pape exerce comme pape des
fonctions ecclsiastiques  Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux
puissances et passer soi-mme d'un ordre d'ides dans un autre. Les
papes ont donc comme souverains un gouvernement.

Or, du moment o les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres;
et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un
homme suprieur, modr, dvou jusqu' l'exil et jusqu' la mort,
comme Sully tait cens l'tre  Henri IV; si ce rare phnix, n dans
la prosprit, prouv par les vicissitudes du pouvoir et du temps,
continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus
diverses, en butte aux perscutions les plus acerbes et les plus
odieuses,  partager dans le ministre, sans cause, les adversits de
son matre; si le souverain sensible et reconnaissant a pay de son
amiti constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce
gouvernement de l'amiti a donn au monde le touchant exemple du
sentiment dans les affaires, et montr aux peuples que la vertu prive
complte la vertu publique dans le matre comme dans le serviteur;
pourquoi des crivains honntes ne rendraient-ils pas justice et
hommage  ce phnomne si rare dans l'histoire des gouvernements, et
ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le
gouvernement de l'amiti?

C'est le vritable nom de ce gouvernement  deux ttes ou plutt 
deux coeurs, qui a travers tant d'annes de calamits sans se
diviser, aprs quoi le ministre est mort de douleur de la mort du
souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacre  celui qu'il
a tant aim.

Voil l'histoire exacte du rgne pontifical de Pie VII et du ministre
Consalvi.


II

J'ai beaucoup connu et familirement frquent le cardinal-ministre, 
Rome,  diffrentes poques, sous les auspices de la duchesse de
Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi;
elle m'en a lgu une preuve touchante en me lguant une de ses
munificences par son testament. Cette munificence acquit  mes yeux un
triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Rcamier, femme
digne de cette socit avec les illustrations de Londres, de Paris et
de Rome, et qui m'a lgu elle-mme un souvenir immortel, le beau
portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai t
le tmoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la
mesure, de la sagesse, de l'quilibre de son gouvernement et de
l'impassibilit de son courage. Ce n'tait pas seulement un grand
ministre, c'tait un grand coeur; j'ai pass avec lui en 1821 les
semaines glissantes o l'arme napolitaine de Pp et l'arme
autrichienne de Frimont allaient s'aborder  Introdocco et se disputer
les tats romains envahis des deux cts, et o Rome attendait des
hasards d'une bataille son sort et sa rvolution; il tait aussi calme
que s'il avait eu le secret du destin: _Experti invicem sumus ego et
fortuna_, nous disait-il. Quant au pape, il a touch le fond de
l'adversit  Savone et  Fontainebleau; il ne craint pas de descendre
plus bas, laissant  Dieu sa providence. N'est-on pas trop heureux,
dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde,
d'avoir son devoir marqu par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec
son matre et son ami?


III

J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment o un hasard
quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramnerait le nom
du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon poque
pour lui rendre tmoignage. Ce jour est arriv; un homme que je ne
connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas
les miennes sur beaucoup de choses, M. Crtineau-Joly, vient de
publier un livre intitul: _Mmoires du cardinal Consalvi._

Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une ide
prcise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intrt, il n'a
que trs-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement
_Mmoires_. Ce sont les mmoires diplomatiques plus que les mmoires
intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, trs-dtach de
lui-mme, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper
exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe
habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de
ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques
qui ont agit et l'glise et le monde, telles que le concordat, le
rtablissement du culte en France, le conclave d'o sortit Pie VII, le
voyage du pape  Paris pour y couronner Napolon, l'emprisonnement de
ce pontife  Savone, sa dure captivit, sa rsidence force 
Fontainebleau, les dsastres de Russie et de Leipsick qui forcrent
l'empereur  tenter sa rconciliation avec Pie VII et  renoncer 
l'empire des mes pour recouvrer  demi l'empire des soldats; le
retour du pape  Rome, l'enthousiasme de l'Italie  sa vue, qui le
fait triompher seul  Rome de l'omnipotence indcise de Murat en 1813;
enfin sa restauration spontane sur son trne: alors Consalvi,
directement ou indirectement ml  toutes ces transactions, prend des
notes, les rdige et les confie aux archives du saint-sige pour
clairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intrts.
Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain
d'aujourd'hui a donn communication  M. Crtineau-Joly, et celui-ci
nous les livre  son tour sous le titre de _Mmoires du cardinal
Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommes Mmoires de
l'glise de Rome pendant la perscution de Pie VII, rdiges par son
premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et
effectivement des fragments trs-rels et trs-vridiques des Mmoires
du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement
lacune; ce ne sont pas tous les Mmoires, ce sont les documents
originaux, prpars par le ministre lui-mme, pour la rdaction de ses
Mmoires.

Nous allons suppler,  l'aide des documents fournis par M.
Crtineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de
la vie du cardinal, omis ou trop lgrement relats dans ce livre,
dont l'objet tait plus vaste.


IV

Le cardinal Consalvi naquit  Rome, le 8 juin 1755, et fut baptis
sous le nom d'Hercule; il tait l'an de quatre frres et d'une
soeur; son pre tait le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise
Carandini, de Modne, sa mre. Il aurait d rclamer lgalement le nom
de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi 
Rome; il n'en fit rien par respect pour son pre, et persuad, dit-il,
que la plus prcieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il
n'avait que six ans quand il perdit son pre; sa mre alla demander
asile  la maison du cardinal Carandini, son frre de prdilection; il
resta, ainsi que ses petits frres, sous la tutelle du marquis
Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia  la
tutelle du cardinal Negroni, homme distingu du sacr collge. Ce
cardinal, qui avait t lev  Urbino par les frres des coles pies,
envoya ces enfants  Urbino pour y recevoir la mme ducation que lui.

Une circonstance douloureuse m'loigna d'Urbino quatre ans aprs,
avant d'y avoir fini mes tudes, dit-il. Mon second frre,
Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On
l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut
la cause,-- la brutale frocit d'un religieux, surveillant de la
division (_prefetto della camerata_) o nous nous trouvions. Ce
surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque
peccadille commise dans la journe, les faibles enfants revtus
seulement de leurs chemises au moment o ils allaient se mettre au
lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'tais l'un des plus gs. Mon
pauvre frre se plaignit bientt d'une douleur trs-intense  l'un de
ses genoux, sans aucun signe extrieur tout d'abord; mais peu  peu le
genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le
reste de sa vie.

Ma mre et notre tuteur le firent revenir  Rome pour le soigner. Il
fallut envoyer de Rome  Urbino la litire du Palais pontifical,--on
n'en trouva pas d'autre,--car il tait impossible que mon infortun
frre pt faire ce long trajet sans tre port sur un lit. Arriv  la
maison maternelle, aprs avoir langui dans la souffrance et subi une
opration chirurgicale, il mourut vers l'ge de dix ou douze ans et
fut enterr  Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais vou me
fit amrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit
enfant. Mais ce n'tait pas le coup le plus douloureux que me
prparait mon triste sort.

Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trpas, notre mre en
voulait toujours au collge d'Urbino, nous rappela, mon frre Andr et
moi, pour nous placer dans le collge Nazaren  Rome, tenu, lui
aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui
permit pas de raliser son projet. Le cardinal Negroni, tant prlat,
avait t auditeur du cardinal duc d'York, alors vque de Frascati.
Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait
justement alors son sminaire et son collge, qu'il venait de retirer
des mains de la Socit de Jsus. Comme il recrutait de jeunes clercs
pour peupler cet tablissement, il demanda au cardinal Negroni de nous
y envoyer, lui promettant de nous accorder  tous deux sa protection
spciale.

Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit mme qu'il commenait
notre fortune en nous plaant sous la protection d'un aussi puissant
personnage.

Nous fmes installs dans le collge de Frascati au mois de juillet
1771 pour y terminer nos tudes. J'acquis de la sorte les faveurs et
l'amour infini dont,  dater de ce moment, le cardinal duc d'York
m'honora jusqu' la dernire heure de sa vie. Je restai  Frascati
environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhtorique, la philosophie,
les mathmatiques et la thologie. J'eus le bonheur d'avoir en
rhtorique, en philosophie et en mathmatiques deux excellents
professeurs, et j'appellerai mme le second trs-excellent. Je puis
bien dire que c'est  lui que je dois presque entirement ce
discernement, cette critique, ce jugement sr,--si toutefois j'en ai
un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vrit, a fait
quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront
ces lignes de regarder ce que je dis  ce sujet comme un effet de ma
reconnaissance pour le matre auquel je rapporte le peu que je sais,
et non comme une louange de ma propre personne. C'tait un homme d'un
rare mrite: il connaissait la philosophie, les mathmatiques, la
thologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne
de lui tre compar.

Je contractai au collge de Frascati une maladie trs-srieuse qui
interrompit mes tudes pendant quelques mois, et non sans me causer
un vritable prjudice. Je fus appel  Rome et plac par mon tuteur
dans la maison maternelle, afin de m'y rtablir. Je retournai ensuite
au collge. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me
trouvais en convalescence  l'poque de la mort de Clment XIV, ainsi
qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut lu. Ayant
achev ma thologie au sminaire de Frascati, je le quittai
dfinitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaa, et plus
tard il y plaa aussi mon frre Andr, qui tait rest au collge pour
achever ses tudes, dans l'Acadmie ecclsiastique ouverte de nouveau
 Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spciale
protection. J'y demeurai six ans et mon frre quatre, et j'y tudiai
les lois et l'histoire ecclsiastique professe par le clbre abb
Zaccaria, autrefois jsuite. En sortant de cette acadmie, je reus
une pension de cinquante cus, ainsi que mon frre. Nous penchions
l'un et l'autre vers l'tat ecclsiastique, moi plus que lui
cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrire, quoique je fusse
l'an de la famille. Quant  Andr, il renona au sacerdoce, non pour
se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa sant ne lui
permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spcialement celles
du matin, aux occupations et aux tudes imposes par les devoirs de
cet tat et les emplois qu'il aurait pu remplir.

Par dlicatesse de conscience, il ne se crut pas autoris de demander
dispense pour conserver un bnfice ecclsiastique de cent cus, qu'il
tenait de la gnrosit du Pape. Il le remit loyalement entre les
mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicit, le Pape dclara au
cardinal dataire que ce bnfice tant dj entr, comme on dit, dans
ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en consquence on
devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente
ecclsiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont
j'ai parl plus haut cessa de m'tre paye  l'poque de l'invasion de
Ferrare par les Franais.

Nous sortmes, mon frre et moi, de l'Acadmie au mois d'octobre
1782, avec la pense d'entrer dans la prlature. Il nous tait
impossible de vivre sous le mme toit que notre mre, qui, demeurant
avec son frre, ne pouvait pas se runir  nous. Nous choismes donc
une habitation prs d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre
Canelle_, nous rservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable
quand je serais devenu prlat. Le 20 avril 1783, tandis que je
demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nomm camrier
secret de Sa Saintet, et par consquent prlat de _mantellone_.  la
fin du mois d'aot de cette mme anne, je fus prouv par une perte
qui me causa une trs-vive douleur. J'avais jusqu'alors frquent plus
que toute autre la maison Justiniani: j'tais l'ami du prince et de la
princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, maries, l'une
dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des
princes Ruspoli. Cette dernire fut attaque par la petite vrole,
alors qu'elle tait enceinte, et il lui fallut dire adieu  la vie 
l'ge si tendre de dix-huit ans. C'tait un miroir de toutes les
vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf annes se
sont coules, et aujourd'hui je ressens aussi profondment ce malheur
que le jour o il arriva. Je puis dire qu'aprs le trpas de mon
frre,--alors que j'tais presque enfant,--la mort de la princesse
Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon ge mr la premire de
toutes les pertes si cruelles que j'eus  dplorer par la suite. Il
parat que le Seigneur voulut prouver ainsi la sensibilit peut-tre
trop ardente de mon coeur, ou plutt je crois que, dans sa clmence,
il chercha  punir mes nombreux pchs par ces deuils que mon
caractre me rendait plus pnibles.

Pendant un an et plus, je fus camrier secret du Pape. Au mois de
juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas
trs-bien,--ou dans le mois d'aot au plus tard, je devins prlat
domestique. J'habitais dj le petit palais au bas de la daterie; je
ne le quittai qu' ma promotion au cardinalat et quand je fus nomm
ministre.

Aux vacances d'automne, j'allai  Naples avec mon frre, afin de
rtablir ma sant compromise par une maladie assez srieuse que je fis
au mois de septembre. Nous revnmes  Rome dans les premiers jours de
novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore
quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'tais
cependant rfrendaire de la signature. La Curie se disait contente de
mes services, et personne plus que moi n'tait rapporteur d'autant de
causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des sances de ce
tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et mme trente.

Je fus enfin nomm _ponente del buon governo_ dans une promotion
nombreuse que fit le Pape  peu prs au mois de janvier 1786,--si j'ai
bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespr,
comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu,
si j'avais song  en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il
m'et t facile de marcher  pas de gant, ainsi que plus d'un de mes
compagnons de l'Acadmie ecclsiastique et d'autres prlats mes
confrres, si,  l'indulgence que me tmoignait le Pape et  la
rputation que me crait le grand concours de la Curie, j'avais
cherch  joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui
s'offraient de me servir auprs du Souverain Pontife. Mais, outre que
mon caractre tait trs-loign de demander, et plus encore de faire
la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette
matire un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le
cardinal Negroni.

Cet homme sans ambition, que sa probit, ses moeurs, l'lvation de
son esprit, l'affabilit de ses manires et son dsintressement
rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrire. Durant sa
prlature il n'avait rien obtenu malgr sa capacit et ses mrites,
uniquement parce qu'il ne fit la cour  personne et qu'il ne sollicita
rien. En fin de compte cependant, la vrit pera d'elle-mme, et,
sous le pontificat de Clment XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie
VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et
mme unique, il fut constamment estim et aim par trois papes
successifs, Clment XIII, Clment XIV et Pie VI, qui tous, comme on
sait, diffraient d'habitudes et de caractre. Il professait donc une
maxime, maxime mise par lui en pratique ds le principe et qu'il
m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux
payer ce tribut de reconnaissance  sa mmoire.--Le cardinal me
disait: Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour
avancer, mais s'arranger de manire  franchir tous les obstacles par
l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne
rputation.

Je suivis toujours ce conseil, et quand j'tais  l'Acadmie
ecclsiastique, je ne flattai jamais le clbre abb Zaccaria,--que
cependant j'estimais beaucoup.

C'tait un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports
favorables sur les talents et les tudes de plusieurs de mes
compagnons, avait commenc leur fortune. Je ne frquentais pas
davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus prs du
Saint-Pre. Poussant mme les choses au-del des justes bornes, je ne
visitai jamais, ainsi que mes confrres, les neveux du Pape, et je
n'assistai jamais  leurs runions, car j'avais peur qu'on ne crt que
l'intrt me guidait.

Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'tendue, de
la direction et de l'administration qu'entrane cette oeuvre
gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrgation tant morts, comme
le Pape avait toujours eu la pense d'abolir cette Congrgation et de
faire de Saint-Michel une charge prlatice, il ne les remplaa pas. Le
cardinal Negroni, survivant, demeura seul  la tte de l'hospice. La
Congrgation avait pour secrtaire monsignor Vai. Quand il mourut, le
cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le
remplacer, et c'est ainsi que je devins secrtaire de la Congrgation.
Je m'efforai de mriter de mon mieux la confiance que le cardinal me
tmoignait; et, comme l'tat de sa sant ne lui permettait plus de
faire de la direction de ce grand tablissement l'objet de ses
occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus  traiter
toutes sortes d'affaires.

L'anne 1789 arriva. Ce fut une poque de grands dsastres
gnralement pour tous,  cause de la rvolution sans pareille qui
clata en France vers la moiti de cette anne, et qui se rpandit
comme un vaste incendie dans l'Europe entire et mme au del. Ce fut
aussi pour moi, en particulier, une poque de vritables disgrces qui
surgirent alors, ou dont les consquences se firent sentir plus tard.


V

Le cardinal Negroni, son prsident, lui fut enlev par la mort en
1789.

Peu aprs, mon coeur reut encore un coup trs-sensible du mme
genre. J'avais  mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs
angliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacit trs
au-dessus de sa condition, d'une rare intgrit et d'une fidlit sans
exemple, d'une propret en tout et d'une amabilit peu communes. Un
dimanche,--c'tait le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de
Saint-Michel  Ripa, quatre soldats, chauffs par le vin et par la
luxure, se mirent  les suivre. D'abord  l'aide de paroles, ensuite
par des actes indcents, ils tourmentrent la pauvre femme et
cherchrent  la faire accder  leurs dsirs. Le malheureux jeune
homme, avec beaucoup de patience, hta sa course sans oser se
retourner vers eux. Mais voyant que, malgr cela, ils voulaient
excuter leur projet et qu'ils touchaient les vtements de sa femme,
il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'tait son pouse, et
qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il
n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colre. Les soldats le
saisirent avec violence, ils l'arrachrent d'auprs de sa femme. 
quelques pas de distance, l'un d'eux, malgr ses prires,--il n'avait
point d'autre dfense,--lui enfona sa baonnette dans une cte. Le
coup, ayant travers l'artre, le tua en peu de minutes, noy dans une
mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune
homme, qui m'tait trs-attach, me furent plus pnibles qu'on ne
saurait se l'imaginer. Cette mme anne, j'eus la douleur de perdre la
duchesse d'Albany, nice du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours
combl de bonts et de gracieusets. Elle mourut trs-jeune  Bologne,
o elle tait alle prendre les bains d'aprs l'avis de la Facult.
Elle cherchait  se gurir de deux maladies, restes d'une petite
vrole mal soigne, ou qui n'avait pas rendu suffisamment.

Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits 
mon estime  cause de la fidlit et de l'attachement avec lesquels il
me servait, mit le comble aux afflictions de cette espce,
afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon me a toujours t
trs-prouve.


VI

Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir
pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi infrieur auquel il
avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrce,
en montrant  ses amis l'intention secrte de le rserver pour
d'autres fonctions plus leves et plus intimes. Il attendit
patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salari que sa pension de
deux cents cus romains (1,200 fr.).

Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude.
La mort imprvue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place
 ce tribunal. Tous mes amis m'engagrent  ne pas perdre un moment et
 la demander. Je n'accdai point  leurs instances, et le pape ne
m'en aurait point laiss le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le
jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce ft
le vendredi saint, bien que les augustes crmonies de ce jour
dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrtairerie d'tat ft
comme ferme, le pape envoya au secrtaire d'tat l'ordre de
m'expdier tout de suite _votante di segnatura_, charge de
magistrature leve. Ds que ma nomination me fut parvenue, je courus,
comme c'tait mon devoir, remercier Sa Saintet. Elle n'avait pas pour
habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grces.
Beaucoup moins imaginais-je tre reu ce jour-l, et au moment o le
pape, rentr dans ses appartements aprs la fonction du vendredi
saint, et devant retourner quelques heures aprs  la chapelle pour
les matines que l'on nomme _Tnbres_, rcitait complies et allait,
quand il les aurait acheves, se mettre  table pour dner.

Ayant appris alors que j'tais dans l'antichambre, o il avait donn
l'ordre qu'on ne me renvoyt pas, selon l'usage, si je venais,--parce
qu'il dsirait me voir,--il me fit entrer immdiatement. Aprs qu'il
eut achev ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si
pleines de bont, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je
vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui tmoignait
vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: Cher Monsignor,
vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercments,
mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgr cette
journe si occupe, et quoique notre dner soit servi, afin d'avoir le
plaisir de vous dire nous-mme ceci: En ne vous comprenant pas dans la
dernire promotion, parce que nous avons t contraint d'attribuer 
un autre le poste qui vous tait destin, nous avons prouv autant de
tristesse que nous gotons de joie  nous trouver en tat de vous
offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant
vacante. Nous le faisons pour vous tmoigner la satisfaction que vous
nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlev de
Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrire du
bureau et non celle de l'administration.

Le Saint-Pre daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que
sa bont, et non mon mrite, lui faisait augurer de moi sous le
rapport des tudes, paroles que la connaissance que je possde de
moi-mme ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: Ce que
nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien
de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le
cependant, comme un gage certain de la disposition o nous sommes de
vous accorder davantage  la premire occasion.

Il est facile de comprendre qu' un semblable discours, prononc avec
cette grce, cet air de majest jointe  la plus pntrante douceur,
et cette amabilit qui taient particulires  Pie VI, les expressions
me manqurent absolument pour lui rpondre. C'est  peine si je pus
balbutier: qu'ayant recueilli les paroles si clmentes qu'il avait
prononces sur mon compte aprs la promotion, paroles qui m'assuraient
que je n'avais point dmrit de sa justice et qu'il n'tait pas
mcontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'tais fort
tranquille, et que je l'aurais t longtemps encore et toujours; que
je n'avais d'autre dsir que celui de ne pas lui dplaire et de ne
point faillir  mes devoirs dans tous les emplois auxquels il
daignerait m'appeler.

Il m'interrompit: Nous avons t content, trs-content de vous 
Saint-Michel; mais nous vous rptons que nous voulons vous attacher
 d'autres tudes. Nos promesses d'alors taient sincres, mais ce
n'taient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas
grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci
maintenant; allez! allez! mon dner se refroidit, et nous devons
ensuite descendre  la chapelle!

Ces paroles si bonnes et le got que le caractre grave et la figure
gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et
beau pontife Braschi, ranimrent les esprances bornes de Consalvi.


VII

Il refusa, un an aprs, la charge d'envoy  Cologne, par crainte
d'engager sa responsabilit.

Je ne voyais rien de semblable  redouter l'auditorat de Rote. Cette
charge ne portait avec elle aucune responsabilit, ainsi que je l'ai
dit; elle tait trs-envie et ne sortait pas du cercle d'tudes que
je m'tais trac. Si le labeur produisait de grandes fatigues  une
certaine poque, il tait compens par de nombreux mois de vacances et
de repos. Enfin, je considrais que, quoique exempt de l'ambition du
cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la
carrire entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement,
c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur
ou la bienveillance de qui que ce ft, ni de faire la cour  personne,
puisque le dcanat de la Rote mne  la pourpre d'aprs l'usage, quand
le doyen n'a pas dmrit et que l'on n'a vritablement rien  lui
reprocher. J'tais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et
mon ge me permettait d'attendre le dcanat, quelque lenteur qu'il mt
 venir.

J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour dsirer si
passionnment l'auditorat de Rote. J'prouvais un got trs-prononc
pour les voyages, got que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que
par une petite course  Naples et en Toscane, d'o j'tais revenu
depuis peu. Les vacances de la Rote commenaient aux premiers jours
de juillet; elles finissaient en dcembre. Je trouvais donc ainsi le
moyen de voyager chaque anne pendant cinq mois et plus, sans manquer
 aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congs et de
permissions obtenus  l'avance.

Toutes ces raisons me firent dsirer si fortement l'auditorat de
Rote, que je me crus autoris, pour cette seule fois,--car je ne
l'avais pas fait avant et je ne le fis plus aprs,--et pour cette
seule charge,  me dpartir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant
mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre
motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne
pus pas m'empcher de me joindre  tant d'autres concurrents; et je
n'osai pas m'abandonner entirement aux esprances que m'inspiraient
les promesses que le Pape m'avait adresses deux ans auparavant,
promesses se rsumant en ces mots: Nous veillerons nous-mme  votre
avancement.

Je comptai plutt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas
arrter par le peu de temps coul depuis ma dernire promotion. Je
priai le cardinal secrtaire d'tat (Boncompagni) de parler de moi au
Souverain Pontife en mme temps que des autres concurrents. De peur
que, press par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exaut pas mon
voeu, je demandai  l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connatre
au Saint-Pre que moi aussi j'tais sur les rangs, et rien de plus.

Telles furent les seules dmarches que je fis et que j'autorisai 
faire. Le succs les couronna heureusement, et je passai auditeur de
Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la
date prcise.

Je ne puis exprimer l'extrme joie que j'en prouvai. Ayant rendu 
Sa Saintet les actions de grces qui lui taient dues, je crus de mon
devoir de lui en garder, ainsi qu' sa famille, une ternelle
reconnaissance. Je me trouvai trs-embarrass pour en porter l'hommage
au duc Braschi, son neveu. J'ai racont plus haut qu'un excs de
dlicatesse m'avait toujours loign de la maison Braschi, dans
l'apprhension que l'on pt s'imaginer que je la frquentais pour
faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais
touch le but de mes dsirs. Comme j'tais bien rsolu de mourir
auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en tre le
doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter
la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intrt. Je
surmontai avec peine la crainte que me causait mon entre dans un
salon o je n'tais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car
les proches du Pape avaient dsir et sollicit l'auditorat de Rote
pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur.
Avant cette poque, je n'tais jamais all au palais Braschi, si j'en
excepte trois ou quatre visites d'tiquette en habit de prlat et
confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'lection du Pape. 
dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soire sans me
rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dvou serviteur et
ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus
certaines et les plus constantes.


VIII

Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis,
Bordani, l'Italie et les bords de la rivire de Gnes.

 son retour  Rome, le Pape, pour se dfendre contre les agressions
rptes de la rpublique Cisalpine, rsolut d'augmenter son arme et
d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au gnral
Caprosa, employ alors au service de l'Autriche, et nomma une
commission militaire,  la tte de laquelle il leva Consalvi, malgr
sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Franais
attaqurent les lgations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna
au gnral Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape;
un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. Vous savez ainsi que moi,
crivit l'ambassadeur franais au Directoire, que personne  Rome n'a
donn d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce ft; le gnral Duphot a
t imprudent, tranchons le mot, il a t coupable. Il y avait  Rome
un droit des gens comme partout.

Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du gnral
Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point  sa marche;
Consalvi est arrt, Pie VI est emmen  Sienne; de l  la Chartreuse
de Florence, puis  Brianon, en France. Ce martyre du pape, termin
par sa mort, commence. Elle le dlivre dans la citadelle de Valence,
la vingt-cinquime anne de son pontificat. Ce pape opulent,
magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans
l'indigence et la captivit le luxe de sa vie et l'amabilit de ses
manires.

Consalvi de son ct est conduit  Civita-Vecchia. Condamn  un
ternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme
dans l'espoir de rejoindre Pie VI  la Chartreuse de Florence, pour
adoucir la captivit de ce pontife.  la sollicitation de ses amis
romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la
capitale. Il est incarcr au chteau Saint-Ange. Le gnral Gouvion
Saint-Cyr, qui avait succd  Berthier, refuse de ratifier une
proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait
Consalvi  sortir de Rome, ignominieusement mont sur un ne, et en
butte  la rise de ses ennemis; il fut conduit  Terracine, dans la
compagnie de vingt-quatre galriens napolitains.  quelque distance de
Rome, le commandant franais le combla d'gards et le fit conduire 
Naples. Aprs un mois et demi de captivit, le roi et la reine de
Naples le reurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on
lui accorda la permission de se rendre  Vicina, dans les tats
Vnitiens, de l il gagna la Chartreuse de Florence, o le pape Pie VI
languissait encore.

Je ne rencontrai toutefois, dit-il, chez le ministre du grand-duc
que les manires les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis
forc d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape 
tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volont. Je choisis
secrtement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et
je me rendis  la Chartreuse,  trois milles de Florence, o le
Saint-Pre tait prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline,
je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agit  l'ide
de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de
bonts pour moi, et en pensant au misrable tat dans lequel se
trouvait rduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs.
Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Pre apportait 
mon me une motion toujours croissante. La pauvret et la solitude de
ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes
composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin,
je fus introduit en sa prsence.  Dieu! que de sensations afflurent
alors  mon coeur, et en vinrent presque  le briser!

Pie VI tait assis devant sa table. Cette position empchait qu'on ne
s'apert de son ct faible: il avait  peu prs perdu l'usage des
jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes.

La beaut et la majest de son visage ne s'taient pas altres
depuis Rome; il inspirait tout  la fois la plus profonde vnration
et l'amour le plus dvou. Je me prcipitai  ses pieds; je les
baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en cotait pour le
revoir, et combien je souhaitais de rester  ses cts pour le
servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais
tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but.

Je renonce  rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la
manire dont il agra mon attachement  sa personne sacre, et ce
qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la
conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachs
et les plus fidles de ses serviteurs. Le Saint-Pre m'affirma ensuite
qu'il croyait de toute impossibilit que je pusse obtenir la
permission de rester auprs de lui. Je rpondis que je ne ngligerais
rien pour russir, et il me congdia aprs une heure d'audience. Cette
heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de
vnration; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour.

Revenu  Florence, je ne parlai  personne de cette visite, et, pour
loigner davantage les soupons, je demandai l'autorisation de me
rendre  Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je
n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut
d'un trs-fcheux augure pour mes projets de rsider  Florence,
projets que je voulais ensuite essayer de raliser. Ds que les
quinze jours furent couls, le commissaire grand-ducal me fora de
quitter Sienne, et je me sparai avec chagrin de cette famille, que
j'aimais beaucoup.

D'autres jours se passrent  Florence, pendant lesquels je tentai
tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour
obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le
plnipotentiaire de France demanda expressment au premier ministre du
grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles,
et mon esprance s'vanouit. Je fus contraint de quitter Florence et
d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la rsolution dans
le cas o mon sjour auprs de Pie VI ne serait pas autoris.

Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains
risques, fut de me rendre une seconde fois  la Chartreuse pour
communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les
pieds et recevoir sa dernire bndiction. Il prouva quelque peine en
apprenant que je n'avais pas russi dans mon projet, mais il n'en fut
point tonn. Pendant l'heure entire d'audience qu'il m'accorda, il
me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires
conseils de rsignation, de sage conduite et de courage dont les actes
de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modle. Je le trouvai
aussi grand et mme beaucoup plus grand que lorsqu'il rgnait  Rome.
Au moment o il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son
neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu
auparavant, de voir arracher d'auprs de lui dans cette mme
Chartreuse, je jurai  ses pieds que je considrerais partout, en tout
temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus
sacre, d'tre attach  sa famille jusqu'au point de devenir pour
elle un autre lui-mme. C'est l'expression qui m'chappa alors dans
mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli  ma parole dans
les circonstances o j'ai pu le faire.

Pie VI me remercia avec une bont et une majest que je ne crois pas
que l'on puisse galer. J'implorai sa bndiction. Il me posa les
mains sur la tte, et, comme le plus vnrable des patriarches
anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bnit
dans une attitude si rsigne, si auguste, si sainte et si tendre,
que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le
souvenir grav en caractres ineffaables.

Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis
hors de moi; nanmoins je me sentais ranim et encourag par le calme
inexprimable de mon souverain et par la srnit de son visage.
C'tait la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De
retour  Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures.

J'tais  Venise  la fin de septembre 1798. Aprs y avoir pass
quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le
cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque
tout le mois d'octobre,  l'exception de cinq ou six jours consacrs
par moi  des amis que je possdais  Vrone.  la fin d'octobre, je
retournai  Venise, o j'avais des connaissances qui offraient de
subvenir  mon extrme dtresse. Le gouvernement rvolutionnaire avait
confisqu mes proprits, sous prtexte que j'tais migr.

Sur les reprsentations que mes mandataires firent pour dmontrer la
fausset de cette allgation, les Consuls rendirent deux dcrets.

Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas migr;
par le second, ces mmes biens taient confisqus de nouveau comme
appartenant  un ennemi de la Rpublique romaine.

Quoique toujours dans les transes  cause du prilleux sjour  Rome
de mon cher frre,  qui il n'tait plus permis d'en sortir, je restai
tranquillement  Venise, o l'on ne tarda pas  recevoir la nouvelle
de la mort du Pape. Elle arriva le 29 aot 1799  Valence, en France,
o le Directoire l'avait fait traner sans avoir gard  sa
dcrpitude et  ses incommodits si graves. Pie VI avait perdu
l'usage des jambes, et son corps n'tait qu'une plaie.

Il tait bien naturel que la nouvelle de cette mort diriget toutes
les penses vers la clbration du Conclave pour l'lection de son
successeur. Le cardinal doyen rsidait  Venise avec plusieurs autres
cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la Rpublique y
arrivrent  l'instant, ainsi que ceux qui taient dans les tats les
plus voisins. Quand ils furent en majorit, ils s'occuprent tout
d'abord de nommer le secrtaire du Conclave, parce que le prlat qui
aurait d remplir cette charge, en raison de son emploi de secrtaire
du Consistoire, n'tait pas  Venise, mais  Rome. Du reste, des
considrations personnelles interdisaient aux cardinaux de le
rappeler; ces mmes considrations l'empchaient de s'offrir de
lui-mme. Tous les prlats les plus levs en dignit, et alors 
Venise, concoururent pour tre nomms  ce poste envi. Il y en eut un
qui, de prfrence aux autres, fut protg et port  cet office avec
le plus grand zle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait
beaucoup de bonts pour moi; il poussa l'amabilit jusqu' me demander
d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il
dclarait que, dans ce cas, il renoncerait  son protg. D'un ct,
je professais une constante aversion pour tout emploi  responsabilit
quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pt tre flatte
des droits ou des affections que l'on devait acqurir dans ce poste,
soit auprs du nouveau Pape, soit auprs des cardinaux qui
l'approcheraient de plus prs. Je n'hsitai donc pas un seul instant
sur la conduite que j'avais  tenir. J'affirmai que je ne concourrais
en aucune manire pour obtenir cette place.

Les Cardinaux se rassemblrent en congrgation gnrale: ils taient
assists en premier lieu par tous les concurrents, et d'une faon
particulire par celui qui tayait sa candidature sur ses propres
mrites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le
fait est qu' la rserve de quatre ou cinq votes qui lui furent
accords, je me vis choisi  l'unanimit.


IX

L'lection d'un Pape dans une circonstance si difficile, o sa
souverainet temporelle tait envahie, o sa capitale tait occupe,
o son prdcesseur venait d'expirer captif de la France, et o les
cardinaux cherchaient en vain  emprunter un territoire libre pour se
runir en conclave, tait une oeuvre aussi dlicate que prilleuse.
Elle dura prs de quatre mois au milieu des intrigues diverses que
l'tat dsespr de l'glise ne suspendait pas, et qui finit
nanmoins, grce  l'intervention du cardinal Consalvi, par
l'lection la plus inattendue et la plus pure qui pt difier et
sauver cette institution. Nous allons en reproduire,  cause de ce
rsultat, les principales pripties. Jamais l'action providentielle
ne se donna plus videmment en spectacle au monde; le conclave nomma
celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-mme fit
nommer celui auquel il n'avait pas pens: le hasard inspire la
sagesse.

Voici l'abrg du conclave.


X

Il se composait de trente-cinq cardinaux prsents. Consalvi en fut
nomm secrtaire. C'tait le pouvoir excutif provisoire de ce
gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de
subvenir  ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses
collgues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan
reprsentait l'empereur d'Autriche, arriv peu de jours aprs
l'ouverture de l'assemble.

Dix-huit suffrages taient dj assurs au cardinal Bellisomi; Herzan
sent le danger pour sa cour; il obtient un dlai ncessaire pour
former la brigue du cardinal Mattei, plus agrable  l'empereur. Le
conclave, par gard, suspend ses oprations; elles recommencent, deux
cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une
ambition lgitime,  dtacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour
eux-mmes et  varier selon la convenance le nombre flottant de leurs
adhrents.--Albani dclare  Herzan qu'on ne se runira pas 
Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal pimontais, pour
connatre si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment
l'exclusion. Herzan le laisse prsumer sans l'affirmer; on y renonce.
Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mmes, ne songeaient
dsormais qu' affaiblir Bellisomi.

Le conclave ainsi retard parat interminable; on propose de prsenter
diffrents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repousss. Herzan va
s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix
du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstin, quoique
honnte. L'archevque de Bologne s'offre au choix, il le mrite par
ses vertus; mais il a dsert le parti Mattei dans le commencement, ce
parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance;
de longs jours s'coulent, on dsespre de s'entendre.

 la fin, et aprs trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd
l'glise. Consalvi se dvoue pour la sauver.

Ce cardinal, dit-il en parlant d'un des membres du conclave, se
flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir
l'affection du souverain  ceux  qui il devrait son exaltation. Aprs
avoir organis cet heureux plan, qui fut un pas dcisif vers le terme
de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il tait impossible de trouver
le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction tait trop
peu nombreuse, soit parce que, aprs l'exclusion de Mattei lui-mme et
des quatre cardinaux dj mis autrefois sur le tapis sans succs, ceux
qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprs de la
majorit des lecteurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, 
cause de leur ge ou pour d'autres circonstances qui rendaient
chimrique l'espoir de russir  leur sujet. Il comprit donc que le
parti Mattei n'aurait qu' choisir le nouveau Pape dans le sein du
parti Bellisomi.

Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti
Bellisomi qui, aprs l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres
cardinaux dont on avait essay l'lection, offrait le moins de
difficults pour runir les suffrages de tous.

C'est alors qu'il apprcia que, de tous ceux qu'on comptait dans le
parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en prsentant des
obstacles extrinsques  son lvation, n'avait nanmoins aucun
empchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces
derniers empchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour
les autres; et il n'tait pas seul  porter un semblable jugement sur
le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle tait
donc gnrale. En effet, celui qui crit ces pages peut affirmer
qu'aux funrailles du Pape dfunt, il entendit les spectateurs parler
des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: Quel dommage que
ce conclave soit celui qui va donner un successeur  Pie VI! S'il y
avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau,
et ce serait celui-l.

En parlant de la sorte, ils dsignaient le cardinal, but de leur
conversation. Or c'tait le cardinal Chiaramonti, vque d'Imola, qui
runissait trs-certainement tous les avantages intrinsques pour
succder  Pie VI. Il tait de Csne comme lui; il tait assez jeune
pour tre Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife dfunt,
quand il fut lu. On doit bien croire qu'un rgne qui avait dur prs
de vingt-cinq annes dtournait efficacement de l'ide de nommer un
successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On tait habitu  voir
les princes occupant le sige de Pierre changer presque tous les sept
ou huit ans, et les esprances de chacun empchent d'ordinaire un
choix qui, par sa dure, ne permet pas la ralisation de ces
esprances. Bien plus, Chiaramonti tait la crature la plus aime de
Pie VI, qui l'avait, quand il n'tait que simple moine sans fonctions
dans son ordre, cr vque de Tivoli, puis cardinal, et enfin vque
d'Imola. Chiaramonti affectionnait trs-vivement la famille Braschi,
dont on le croyait assez proche alli. Mais j'ai su de sa bouche
mme, aprs son lvation au pontificat, qu'il n'en tait rien.
Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le
nommant on ne vt continuer le rgne des Braschi, dont chacun avait
assez aprs vingt-quatre ou vingt-cinq annes.

Ces impossibilits extrinsques taient si nombreuses et d'un tel
poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre
circonstance, et spcialement si le conclave se ft tenu  Rome en
temps ordinaire et calme, on aurait loign Chiaramonti du pontificat
suprme; tout au moins aurait-il t empch de succder immdiatement
 Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux
_Novendiali_, que c'tait dommage qu'il n'y et pas un Pape entre eux
deux.

La considration de ces obstacles si puissants avait loign de
l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti tait
membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en tait
le chef en sa qualit de neveu de leur crateur pour la plupart,
l'ide et mme le rve de proposer Chiaramonti, quand il avait t
question de dsigner trois ou quatre des leurs. Tous taient
convaincus de l'absurdit de le mettre sur les rangs et de se flatter
de le voir russir. Or tous les obstacles dont je parle tant
extrinsques  la personne, la personne, si l'on retourne la mdaille,
comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune rpulsion intrinsque.

Une grande douceur de caractre, une trs-aimable gaiet dans le
commerce habituel, une puret de moeurs qui n'avait jamais t
souille en aucune manire, une svrit de conduite sacerdotale
jointe  une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse
constante dans le gouvernement des deux glises confies  ses soins,
une profondeur peu commune spcialement dans les tudes sacres,
aucune contrarit individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle
avec ses collgues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre
le Lgat de sa province pour la dfense des immunits de ses glises
d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout,
comptaient pour autant de titres et de qualits intrinsques. Dans
l'tat actuel des choses, ces titres et ces qualits taient assez
forts pour vaincre les obstacles extrinsques numrs plus haut.

Aprs avoir pes toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parl tout
 l'heure conclut que Chiaramonti tait celui du parti Bellisomi qui
serait choisi et propos avec chance de succs par les cardinaux de la
faction oppose. La russite tait certaine, en effet, auprs de ceux
de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'tre moins prs
de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mrite de l'avoir
dsign, et ses membres n'avaient aucun grief  articuler contre
lui,--si ce n'est tout au plus son ge peu avanc, qui pouvait porter
obstacle aux esprances des personnages se flattant de monter sur le
trne dans le futur conclave.

Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un
jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis
longtemps il tait l'un des amis, vint  parler de la longueur du
conclave et des embarras de la nouvelle lection,--car tel tait le
sujet des conversations journalires et communes  tous.--Il s'ouvrit
dans cette occasion au secrtaire, et lui manifesta non-seulement en
gnral le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choist
le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu' l'heure de
l'lection la part ft gale pour tous, mais encore il lui confia
l'ide spciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux
cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que
de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de
Chiaramonti. Le secrtaire ne put qu'applaudir  cet heureux avis, et
il encouragea beaucoup l'inventeur  le mettre  excution. Dans cette
conversation, tous les deux jugrent que le plus difficile consistait
 s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci gotait sa
proposition, tous ou le plus grand nombre des lecteurs de ce parti
s'uniraient, par son intermdiaire, aux dix-huit cardinaux donnant
leurs voix  Bellisomi.

Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent
unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux
d'aussi jeunes que lui. Un certain amour-propre devait, disait-il,
les arrter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur
position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en
choisissant le Pape parmi les plus gs. Le prlat lui rpondit qu'il
n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui
pourraient peut-tre bercer leur esprit de semblables ides, puisque
les autres ou ne dsiraient pas la papaut, ou apprciaient les
difficults qui les en loignaient; qu'au reste il fallait laisser au
cardinal Braschi le soin de runir sur Chiaramonti les votes du parti
Bellisomi, et que si Son minence le permettait, il allait confier le
projet  ce cardinal sous la plus grande rserve. Braschi pourrait
ensuite agir prs des siens quand on aurait t assur de tous les
votes des partisans de Mattei; que cette affaire dpendait, en dernier
ressort, de l'adhsion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait,
saurait se rendre matre d'Herzan aussi bien que de n'importe quel
autre, si l'on s'apercevait de certaines opinitrets. Il termina en
disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre 
dcouvrir un expdient pour russir auprs de ce chef, afin de ne pas
faire un faux pas dans une matire aussi dlicate.

Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha
de son ct comment on parviendrait  faire goter au chef du parti
Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de
ce plan.

On crut d'abord que le cardinal lui-mme devait lui en parler. Sa
personne ne pouvait tre suspecte, puisqu'il appartenait  sa faction
et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien
tudi le caractre de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement
en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours  celles
des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient
 ses yeux le dfaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut
pas exposer le succs de l'affaire qui aurait infailliblement avort
si le dessein ne lui et pas t agrable.

Je proposai, dit Consalvi, une combinaison qui devait nous conduire
au but avec certitude. Il se trouvait alors auprs du cardinal
inventeur du projet, en qualit de familier et de conclaviste, un
homme qui avait toujours possd la faveur du chef du parti Mattei et
qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette
circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de
lui pour faire natre dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les
ides que nous venons d'expliquer tout  l'heure. On pensa que cet
homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de dfiances,
ni par sa dignit, ni par aucune autre distinction, pourrait prparer
les choses de faon que celui  qui il devait souffler la pense
semblt presque en tre l'auteur. Nous voulions que ce dernier pt la
prsenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le
mrite de l'invention. Cet arrangement tait trs en rapport avec son
caractre. La bonne volont et l'attachement  son matre ne
manquaient pas  ce familier (l'abb Poloni) pour excuter une telle
entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien 
fond le caractre, qu'il savait toutes les manires de le prendre pour
s'en servir utilement.

Le plan ainsi arrt sur ce point et dans cette entrevue fournie par
le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son ct, s'occuprent
de le raliser sans aucun retard.

Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prlat secrtaire, il alla
sans retard, comme on l'y avait autoris, communiquer ses ides au
cardinal Braschi.

On ne parviendra jamais  dcrire la stupeur de Braschi quand il
apprit que l'on pensait  Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en
ressentit n'gala pas son tonnement et en mme temps sa crainte
trs-fonde que les choses n'arrivassent pas  bon terme, tant lui
semblaient insurmontables les obstacles extrinsques contre
Chiaramonti. Consalvi crut ncessaire de lui suggrer que, pour ne pas
les augmenter et mme pour les diminuer autant que possible,
non-seulement il tait indispensable de conserver le secret le plus
absolu jusqu' ce que la chose ft bruite par les adversaires, mais
encore qu' l'instant o ils la soumettraient aux intresss, lui,
cardinal Braschi, pour tmoigner une grande modration et une parfaite
indiffrence, devait rpondre que, ses relations particulires avec le
cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprs
de ceux de son parti il cherchait plutt  satisfaire son amiti et
ses gots qu' procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une
certaine faon  l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut,
devait-il ajouter, participer  cette affaire que pour mettre son
vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le mme
parti,--le soin d'agir auprs des autres cardinaux de la manire
qu'il jugerait convenable.

Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable
contribua beaucoup au succs du dessein form. Quant au cardinal qui
en tait l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficults pour faire
accepter  son conclaviste le rle qu'il devait jouer auprs du chef
de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce
conclaviste n'en prouva pas davantage (grce  Dieu qui nous aidait)
pour faire adopter l'ide  ce chef ds qu'il lui en ouvrit la bouche.
Ce chef (Antonelli) n'avait rien  objecter contre le cardinal
Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti mritait d'tre
estim. Les obstacles extrinsques eussent sans doute t
trs-puissants sur son esprit, si la proposition de l'lection lui et
t faite dans un conclave moins avanc, par le parti adverse, ou
tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait
encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilit et
reconnaissant comme invitable la ncessit de choisir le nouveau pape
dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pense
que son parti et l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur
lui ft attribu de prfrence  tous les autres.

Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue  cause des
obstacles extrinsques, plus aussi cette difficult flattait son
amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher  montrer que rien
ne lui tait impossible, et qu'il russissait l o le plus habile
aurait invitablement chou. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il
avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mrite
auprs de l'lu  qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-mme
devait alors regarder comme chimrique.

Il se chargea donc avec joie de la ngociation, et, ne doutant pas de
son omnipotence prs des siens, il craignit plutt que la jeunesse de
Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsques lui fissent tort prs
de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en consquence qu'avant
de se mettre  recueillir les votes du parti Mattei, il tait
ncessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en
vain, et de vrifier si l'empchement qu'il apprhendait dans l'autre
parti tait oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le
cardinal Braschi, et, dans un discours tudi, il lui rappela d'abord
l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidles
que pnible  l'glise; les inutiles preuves tentes pour l'lection
des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et
d'accorder  l'glise un chef alors si ncessaire. Il lui communiqua
ensuite l'ide qu'il avait conue d'agir auprs des deux premiers
comptiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du
cardinal Chiaramonti, ds qu'il compterait avec certitude sur l'actif
appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en mme temps quel
tait son zle pour le bien de l'glise, son estime et son intrt 
l'gard de Son minence, en choisissant comme Pape un membre du parti
oppos au sien, li par tant d'attaches au pape Pie VI dont il tait
la crature la plus aime, et qui, entre parenthses, tait uni  Son
minence et  la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la
mme patrie. Ces rflexions, dit-il, l'avaient dtermin  passer 
pieds joints sur les difficults extrinsques compenses bien
certainement par les mrites personnels du sujet. Il ajouta qu'il
redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la
jeunesse de Chiaramonti, et que peut-tre ils auraient trop de force
auprs de beaucoup d'lecteurs, surtout quand ces lecteurs
rflchiraient que Chiaramonti devait succder  un Pape qui avait si
longtemps rgn. Il conclut en demandant  Son minence si, sachant la
manire de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes
tellement fondes qu'il ne ft pas possible de russir. Si le succs
tait seulement douteux, il chercherait d'abord  assurer le concours
des siens, et alors, conjointement avec Son minence, ils assureraient
l'adhsion du parti oppos.

Le cardinal Braschi rpondit qu'il lui tait impossible d'exprimer sa
surprise et de comprendre comment Son minence (Antonelli) avait song
au cardinal Chiaramonti,  cause justement des difficults
extrinsques qu'il avait indiques sommairement; que malgr leur
nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles prs
de ceux de son parti, tant  cause des mrites personnels du sujet
qu'en vue des circonstances particulires dans lesquelles on se
trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilit des
preuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait
parvenir  nommer, la lassitude des lecteurs, aucune exception
personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un
d'entre eux succder  saint Pierre, lveraient beaucoup d'obstacles.
Quant  lui, Son minence saurait bien comprendre par elle-mme que
personne ne devait tre plus content de cette lection, mais que, par
rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait
convenable  sa dlicatesse de ne pas prendre la plus petite
initiative dans sa promotion, mme  l'gard de ceux du parti dont il
tait le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner  donner son
vote quand les autres accorderaient les leurs  Chiaramonti; que
cependant il croyait devoir offrir un bon conseil  Son minence, en
lui disant que, dans le cas o les tentatives pour Chiaramonti
aboutiraient prs de ceux de son parti, il voult bien alors
s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les
dmarches ncessaires auprs des cardinaux du parti Bellisomi, dj
invits  se concerter avec lui.

Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de
cette rponse. Ayant recommand le secret  Braschi jusqu' nouvel
ordre, il le quitta et alla se mettre  l'oeuvre.

La premire personne  laquelle il jugea indispensable de s'adresser
fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acqurir ainsi un
appui auprs des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son ide,
et lui fit considrer comment, dans l'impossibilit d'arriver 
l'lection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti tait
incontestablement le plus capable dans le parti oppos; qu'il fallait
en consquence se tourner de son ct, afin de donner un chef 
l'glise. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti,
choisi et port par eux au pontificat suprme, leur devrait son
lvation encore bien plus qu' ceux de la faction  laquelle il
appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait t
Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas  concourir
pour lui, ils taient encore les promoteurs de son exaltation. Ce
cardinal (Antonelli) releva les mrites personnels de Chiaramonti, qui
balanaient les exceptions produites par son attachement  la
personne et  la famille du Pape dfunt; puis il finit en disant que,
dans la situation actuelle, c'tait la conclusion la plus honorable et
la plus avantageuse que l'on pt souhaiter. Il termina par la
dclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son
minence.

Herzan se montra convaincu de la vrit et de la justesse de ces
rflexions, et tout dispos  concourir. Il dit seulement qu'il
suspendait sa rsolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas
une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant
toujours son diocse, venait fort rarement  Rome, ce qui faisait que
Herzan ne l'avait que trs peu vu. Il voulut donc aller le visiter
sous quelque prtexte,--comme il tait all chez Calcagnini,--afin de
juger si ses manires lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec
lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule  cet effet, ainsi
que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Aprs s'tre
longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la
conversation, il le quitta si enchant de sa douceur, de sa gaiet,
de la sagesse de ses rflexions et de ses raisonnements, qu'il assura
aussitt de son adhsion complte le chef du parti Mattei, le priant
de commencer les dmarches parmi ceux de sa faction.

Ces dmarches provoqurent cependant prs de quelques-uns de ce parti
certaines objections que leur chef n'avait pas prvues, et qui prirent
leur origine dans la qualit mme de ceux qui le composaient. Il s'en
rencontrait parmi eux qui aspiraient  la tiare. N'tant pas trs-bien
convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous
sont personnelles,--de l'impossibilit de russir, et honteux pour la
plupart de cder la place  un candidat qu'ils se croyaient infrieur
de beaucoup,  cause de son ge, des emplois qu'il avait remplis, de
ses amitis ou d'autres circonstances qui lui taient propres, ils
tmoignrent une assez vive rpugnance  lui accorder leur voix.
Peut-tre n'auraient-ils pas montr de semblables rpulsions, si le
sujet choisi et t de qualit proportionne  la leur.

Ces difficults surgirent chez les plus gs de ce parti. On
rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait
dans ceux du parti oppos: mais la prudence de leur chef, et
l'autorit dont il jouissait auprs d'eux et dans tout le
Sacr-Collge, la joie que Herzan affichait, et par consquent
l'esprance de voir se raliser des avantages sur lesquels on
comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui
furent suscits dans ce parti.

Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient
unanimement le mrite personnel de Chiaramonti, et qu'ils
reconnaissaient que les difficults souleves contre lui taient
seulement extrinsques. Les cardinaux comprenaient la ncessit d'en
finir, et tous furent persuads qu'ils ne pouvaient terminer
autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de
l'argument dont leur chef se servit nanmoins, afin d'appuyer son
discours auprs de chacun d'eux. Cet argument consistait  dmontrer
que le refus d'une petite minorit n'empcherait pas l'lection
projete, puisque le nombre ncessaire de suffrages tait acquis 
Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, tait plus que suffisant, quand
bien mme tous n'auraient pas voulu adhrer,--ce qui toutefois arriva.

Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant
justice au mrite personnel de Chiaramonti, montra plus de rsistance
que tout autre  passer sur les obstacles extrieurs. Cette opposition
venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se
rsoudre facilement  renoncer  l'espoir du pontificat. On doit
ajouter aussi, pour tre vrai, qu'aprs quelques hsitations mises en
avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collgues
la proposition qu'on lui ft en faveur de cette lection.

Quand le chef du parti Mattei eut ainsi runi sur Chiaramonti les
votes de tous les siens, il crut avoir achev son oeuvre, et il ne se
trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, inform d'un tel
succs, en fit part aussitt, comme c'tait convenu, au doyen cardinal
Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimit des votes
du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute
dmarche pour les motifs expliqus plus haut. Il est impossible
d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui
avait une particulire estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur
il se joignit  son collgue, dans le but de recueillir les votes des
cardinaux de son parti. On peut avancer trs-sincrement que tout cela
fut l'ouvrage de peu d'instants. On commena le matin mme la
recherche des voix; en un moment cette tche fut accomplie.

 l'annonce du choix qui avait t fait de Chiaramonti pour Pape, on
ne rencontra mme point parmi les dix-huit les difficults et les
hsitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son ge.
Si, dans un rcit tout historique, des rapprochements taient permis,
on dirait ici avec raison que cette lection fut semblable  un feu
d'artifice dont les tincelles passent d'une fuse  l'autre avec la
rapidit de l'clair. Tous rptaient sans se cacher et sans mystre:
Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape! et le conclave retentit de
cette nouvelle.

Chiaramonti cependant tait all, selon son habitude, se promener
dans le jardin, aprs le scrutin de la matine, dans lequel Bellisomi
et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le mme nombre de voix. L'un
des conclavistes courut  sa rencontre et l'informa de ce qui se
disait dans le conclave sur son lection. Chiaramonti en fut mu et
troubl souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et
qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annonc cette
nouvelle fut tmoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier
moment. Mais Chiaramonti se rendit bientt matre de lui-mme, puis il
courut  sa chambre, et, se tenant  l'cart, il laissa les vnements
marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei,
Herzan et tous les autres ne tardrent pas  aller le trouver. Cette
nouvelle prit  peine consistance que l'on parla de faire le soir mme
la crmonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part
 cette fonction la veille de l'lection, d'o il rsulte que le pape
est lu avec l'assentiment prmdit de tous, et non par hasard ou par
surprise. On fixa l'heure de la crmonie, et,  dater de ce moment,
la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le
conclave. On en rpandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen
du tour. Bientt Venise entire l'apprit.

Dans cette aprs-dne le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est
l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets  une
cruelle preuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le mme nombre de
voix. Tous aperurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se
tromper, une srnit et une indiffrence hroques sur le visage du
premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu
exercer les vertus et l'esprit religieux dont il tait si bien dou,
pour dominer son motion et ne pas en tre branl.

Aprs le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une
marque de respect et d'estime au cardinal doyen et  Herzan. Il alla
les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le
soir venu, le doyen et les cardinaux, runis autour de lui, vinrent en
corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilit et son naturel
affable refusaient de consentir  cette crmonie; l'usage enfin
prvalut.

Aprs le dpart des cardinaux, il songea, pendant les premires
heures de la nuit,  prparer les choses indispensables pour la
fonction du jour suivant, et spcialement les vtements pontificaux,
que l'on a l'habitude de tenir prts, et qui allaient mal  sa stature
plutt petite que grande.

Il crivit aussi les lettres de communication aux souverains, et
s'occupa de l'expdition des courriers qui, ds qu'il aurait t lu,
devaient se rendre auprs des nonces et  Rome.

Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'lection si
solennellement assure par le baisement des mains. On raconte que deux
cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei,
tous de l'ge du nouvel lu, et qui pour la plupart aspiraient  la
papaut, se ligurent et s'efforcrent de gagner leurs collgues, afin
de former un nombre de suffrages contraires  Chiaramonti dans le
scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils
abandonnrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrrent
favorables  l'lection.

J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut
gnralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi
de preuves qui le confirment. Peut-tre mme ne fut-ce qu'un faux
bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se
pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre
chose qu'un discours au sujet des difficults s'opposant au pape
dsign, et l'on fit ressortir ces difficults avec une certaine
nergie.

Le 14 mars parut enfin. C'tait le jour destin par la Providence
pour faire cesser le veuvage de l'glise romaine, et pour donner un
suprme pasteur aux fidles, aprs une vacance du saint-sige de six
mois et seize jours, et aprs trois mois et quatorze jours de
conclave.

On se rendit au scrutin  l'heure accoutume; Chiaramonti fut lu
unanimement et proclam souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal
doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'lection faite, tous les
cardinaux assis dans les stalles situes du ct o se tenait
Chiaramonti se retirrent du ct oppos, le laissant seul, selon
l'usage, en signe de respect. Le secrtaire du conclave, le sacriste
et le matre des crmonies entrrent alors pour rclamer l'acte
d'lection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand
ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le
cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se
dirigea vers celle o tait assis Chiaramonti, pour savoir s'il
acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Aprs
son oraison, il rpondit brivement qu'il se reconnaissait indigne
d'une charge si sublime  laquelle auraient d tre levs de si
nombreux et de si mritants sujets qui taient dans le Sacr-Collge.
Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il tait confondu et
tremblant  l'aspect d'un si lourd fardeau et  la vue de son
insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du
Sacr-Collge dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas
devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'glise, et dans
la ncessit de ne plus prolonger son veuvage. Il dclara qu'il
acceptait donc, et qu'il remerciait en mme temps les cardinaux de
l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mrite de sa part.

On lui demanda quel nom il dsirait choisir. Il rpondit qu'en
souvenir de gratitude pour son prdcesseur, il prenait celui de Pie
VII.

Aprs son lection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit 
l'autel pour revtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il
s'habillait, un des cardinaux qui, d'aprs la voix publique, avait
tent, dans la nuit prcdente, d'entraver cette lection, fit un jeu
de mots, avec la plus grande gaiet, au secrtaire du conclave, prs
duquel il s'tait plac. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce
rcit. Il lui dit donc que, dans cette matine, les cardinaux avaient
prouv que leur puissance tait plus grande que celle du pape. Le
secrtaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le
cardinal continua: Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les
avocats romains, pour dmontrer l'immense pouvoir du pape, disent
qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro
album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne
noir, il faut trs-peu. Ce cardinal faisait allusion au changement
de costume de Chiaramonti, qui, tout en tant cardinal, s'habillait de
noir en sa qualit de bndictin, et qui alors se revtait de blanc
comme pape.

Aprs qu'on l'eut couvert des vtements pontificaux, les cardinaux
firent au nouveau pape l'adoration accoutume, puis la chapelle fut
ouverte et on admit les conclavistes  l'adoration, tandis que, de la
loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonait au peuple,
agglomr sur la petite place de l'le, l'exaltation du cardinal
Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII.

Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allgresse. On
ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des
pieds. La foule tait prodigieuse, et la joie cause par cette
lection tait vraiment universelle. Le pape sortit aprs dner, et il
alla processionnellement, avec le Sacr-Collge,  l'glise, au milieu
des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut plac
sur l'autel, selon la coutume, et il reut l'adoration publique des
cardinaux et du peuple innombrable qui tait accouru. Il retourna
ensuite au couvent, o le conclave s'tait assembl.

Je pourrais ici terminer ce rcit, qui a pour objet l'histoire du
conclave, car il finit avec l'lection du pape. Mais je ne crois pas
devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au
pape lu. Quoique postrieurs  l'lection, ils ont cependant
corrlation avec elle en tant qu'ils servent de preuve  ce que j'ai
avanc par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du
nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai dclar tout d'abord,
de documents pour appuyer mes assertions.


XI

Pie VII fut trs-embarrass entre l'glise temporelle qu'il ne voulait
pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mcontenter.
L'empereur voulait profiter de l'lection pour lui arracher les
Lgations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi,
l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrtaire
d'tat. Il partit par mer pour Rome, une frgate vnitienne le porta 
Ancne; il y arriva le mme soir que la nouvelle de la bataille de
Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de
rsister plus efficacement  la demande des trois lgations. On ne
peut douter que cet vnement ne lui caust une satisfaction secrte.
En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son
gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire.
Rome l'accueillit en pape et en souverain.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CXe ENTRETIEN.

MMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,

MINISTRE DU PAPE PIE VII,

PAR M. CRTINEAU-JOLY.

(DEUXIME PARTIE.)


I

Le pape tait rentr  Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui
voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe,
lui fit des ouvertures de paix; il tmoigna au cardinal Martiniani,
vque de Verceil, le dsir d'entrer en ngociation pour les affaires
religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoy  Turin pour cet
objet. Bonaparte, qui ne s'arrta pas  Turin, lui fit dire de se
rendre  Paris. Il avait connu le cardinal Spina  Valence, o ce
cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La ngociation avec Spina ne
marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre  Rome M. de Cacault,
dj accrdit  Rome sous le prcdent pontificat. Il y tait aim et
considr.

Bonaparte impatient crivit  M. de Cacault de revenir  Paris avec
le projet de concordat accept, ou de demander immdiatement ses
passe-ports.

Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Pre, sans l'pouvanter
cependant. Il s'tait restreint, en amendant le projet,  retrancher
simplement ce que son devoir lui empchait  toute force d'accorder.
Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se
dtermina  endurer n'importe quelle calamit, y compris mme la perte
de sa souverainet temporelle, qu'on avait menace d'une manire
expresse, plutt que de cder un seul pouce de terrain aprs s'tre
accul  ses derniers retranchements. Pie VII se vit second dans sa
rsistance par cette nombreuse congrgation des Cardinaux les plus
savants, qui avait t forme ds le principe et qui se rassemblait en
sa prsence pour l'examen des dpches et des projets reus de Paris.
On avait, avec l'assentiment de cette congrgation, corrig le projet
renvoy pour la signature rciproque si les corrections eussent t
admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Pre persista
dans ses desseins, et brava les consquences qu'on lui laissait
entrevoir.

Spina reut donc l'ordre de notifier au gouvernement franais combien
il tait impossible au Saint-Pre de se dpartir des amendements
joints au projet et de le signer tel qu'il tait, puisque sa
conscience et ses devoirs les plus sacrs le lui dfendaient. On le
chargea en mme temps de dclarer que Sa Saintet tait prte 
souscrire le projet corrig, quoiqu'elle se ft flatte de quelque
chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son esprance se
raliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus
vive anxit, comptait les jours, en attendant la rponse de Paris 
la demande du Saint-Pre. Tout  coup, au lieu d'arriver par
l'entremise du prlat Spina, comme cela s'tait toujours pratiqu
jusqu'alors, cette rponse fut apporte par M. de Cacault. Il fit
savoir au pape, d'abord par l'intermdiaire de la secrtairerie
d'tat, et personnellement ensuite, qu'il avait reu de Paris l'ordre
le plus positif de dclarer que si, cinq jours aprs son intimation,
le projet de Concordat envoy nagure de Paris n'tait pas sign, sans
qu'on y ft le plus lger changement, la plus petite restriction ou
correction, lui, Cacault, devait dclarer la rupture entre le
Saint-Sige et la France, quitter Rome immdiatement et se diriger sur
Florence auprs du gnral Murat, qui s'y trouvait  la tte de
l'arme franaise d'Italie.

Cet ordre, si brutalement premptoire, du dpart de l'ambassadeur, et
cette dclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en
attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant
les consquences auxquelles il fallait se rsoudre taient videntes,
 cause de la proximit des troupes franaises. Le Pape fit part de
cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargrent tous de rpondre que
le Saint-Pre ne pouvait  aucun prix acquiescer  ce qu'on exigeait
de lui, retenu qu'il tait par ses devoirs les plus sacrs; qu'il
voyait avec un vritable chagrin le dpart de Cacault, la dclaration
d'une rupture immrite et les rsultats qui en dcouleraient; qu'il
remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il tait prt 
toutes les ventualits que le Ciel lui rservait dans ses dcrets.

Je reus l'ordre de Sa Saintet de transmettre cette rponse 
l'envoy. Je devais en mme temps lui faire observer et le motif si
juste qui l'avait dicte, et l'impossibilit pour le Pape d'agir d'une
autre manire. Sa Batitude esprait que M. de Cacault, dans sa
sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces
qualits distinguaient rellement cet honnte ministre, mort
aujourd'hui,--n'aurait pas manqu d'en instruire son gouvernement.

Porteur de ce message et des passe-ports rclams, j'allai chez
l'ambassadeur. Je lui exposai en dtail et avec la plus grande
prcision les motifs qui foraient le Pape  se conduire ainsi au prix
de n'importe quelle calamit. Il me serait trs-malais, je dirai
mme impossible, de dpeindre quelle sincre douleur produisit sur
Cacault cette rsolution. Je ne raconterai pas non plus la vive
motion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette
rsolution inbranlable.

Il en fut saisi jusqu'au point d'clater en vritable fureur, se
voyant les mains lies par une injonction des plus hautaines et qu'il
fallait excuter sur-le-champ. Il tait dsol de ne pouvoir retarder
son dpart; il aurait voulu exposer  son matre les excellentes
raisons qui foraient le Pape  ne pas consentir, et l'impossibilit
pour Rome d'agir diffremment. D'autre part il ne se berait pas d'un
heureux succs, quand bien mme il lui serait permis de faire des
reprsentations, car le caractre de celui qui ne se laissait pas
persuader l'pouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des
matires traites, fort peu comprises par les sculiers et par ceux
surtout qui professaient des principes diffrents, offrait un obstacle
de plus  cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de
convaincre le gnral Bonaparte s'il avait eu  l'entretenir d'objets
politiques. Il ne pouvait se consoler en rflchissant qu'une rupture
qui aurait de si funestes suites allait clater, parce qu'on n'avait
pu s'entendre rciproquement, et il manifestait une trs-amre douleur
en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise
intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que
contraints par leurs propres devoirs. Il se dsolait encore d'assister
 une nouvelle ruine d'un pays auquel il tait attach d'une faon
toute particulire, d'un pays qu'il avait habit pendant les belles
annes de sa jeunesse, et dans lequel il tait revenu discuter les
affaires publiques sous le pontificat prcdent, et o il avait trouv
la plus cordiale rception et la plus clatante bonne foi.

Transport de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il rvla
dans ce trs-long entretien ses angoisses extrmes. Aprs avoir
longtemps mdit, il dcouvrit un biais dont personne ne s'tait
avis.

Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le
premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je
venais de lui dire, n'en demeurt pas frapp, et qu'il ne se contentt
pas de ce que le Pape pouvait et dsirait accorder. Il lui semblait
que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour
jamais les dsastres dont on tait menac, serait de me rendre  Paris
pour communiquer de vive voix  Bonaparte, au nom du Saint-Pre, ce
que je lui avais expos. Je devais, disait-il, aller assurer le
premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhrer 
ses demandes au-del de certaines limites, ce n'tait point par
mauvaise volont,--Sa Saintet tant anime des meilleurs sentiments 
son gard,--mais uniquement parce qu'elle y tait force par la
ncessit la plus imprieuse.

Je fus trs-surpris de cette ide, et je lui fis remarquer aussitt
combien il serait difficile de la mettre  excution. J'tais cardinal
et premier ministre; or la seconde qualit ne me permettrait point de
m'loigner du Pape. D'un autre ct, un cardinal ne pouvait gure se
montrer dans un pays o depuis tant d'annes on n'avait pas vu mme
les insignes d'un simple homme d'glise.

Mais aux objections que je lui soumis, il rpondit toujours que ces
qualits de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des
obstacles  ce voyage, lui semblaient tre au contraire des titres
dcisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succs;
que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur Franois
 Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y rsidant
actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connatre
comme il les connaissait le caractre et la manire de penser de
Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son
orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier
ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que
celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grce  mes
fonctions, libre accs auprs du chef de l'tat, ce que ni Spina ni
aucun autre du mme rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en
affirmant que le choix fait expressment par Rome d'un aussi haut
dignitaire prouverait avec vidence la bonne volont du Pape. Cette
mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le
gouvernement consulaire  se montrer raisonnable, afin de ne pas
amener le public  rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le
monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette dmarche,
afin d'arriver  un accommodement.

Ces raisons, que Cacault dveloppa avec autant d'loquence que de
franchise et de bonne foi, me parurent,  premire vue, avoir un
trs-grand poids. Je lui rpondis que ses paroles m'impressionnaient
vivement, et que je les jugeais dignes d'tre portes  la
connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui
tmoignai aussi que si son discours me semblait trs-fond en ce qui
regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber
d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais
volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualits
ncessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui
m'empcherait d'tre dsign pour cette mission; que si le proverbe
_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui
sera agrable, tait vrai (comme il l'est du reste), je n'tais pas
aim, et cela apparaissait bien dans les lettres adresses de Paris et
dans les conversations que tenaient les amis de la France  Rome. Je
ne devais donc pas tre charg de cette ambassade. La perscution et
l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement
rpublicain,  l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI,
alors que l'on m'avait cru excuteur ou tout au moins complice de la
mort du gnral Duphot, taient si rcents qu'ils vivaient encore dans
la mmoire de tous. Dj l'on murmurait  Paris et  Rome qu'il
n'tait pas tonnant de voir les ngociations du Concordat tourner si
mal, puisque le premier ministre de Sa Saintet tait un ennemi jur
de la France.--Et,  propos du gnral Duphot dont j'ai prononc le
nom tout  l'heure, je dois affirmer que je n'tais pas moins innocent
de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple
lui-mme. Ce gnral, en effet, provoqua sa mort quand,  la tte de
quelques rvolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un
d'entre eux, pour se dfendre, lcha le coup de fusil qui le tua.

Je fis donc observer au plnipotentiaire franais que je n'tais pas
bien vu par le premier consul, et que cela porterait prjudice  mon
ambassade, ds mon arrive  Paris et pendant le cours des
ngociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat
d'un oeil trs-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les
apparences, et que, par consquent, on attribuerait mes refus non  la
force des motifs et  des principes qui empchaient le Pape d'adhrer,
mais  l'animosit personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors
en dclarant que, quand bien mme le Pape croirait devoir nommer un
ambassadeur, je ne devais pas tre choisi, et que cette dignit tait
naturellement rserve soit au cardinal Mattei, trs-connu du premier
consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant dj t nonce  Paris.
Ces princes de l'glise avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus
illustre que le mien, et plus capable, videmment, de flatter cet
orgueil auquel on venait de faire allusion.

Cacault rpondit  tout cela que c'tait moins le nom de
l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute
chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux
avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens,
ils n'taient pourtant pas secrtaires d'tat ainsi que moi; que,
quant  ce qui m'tait personnel et relatif  mes tribulations passes
et  mon inimiti contre la France, ce n'taient que des inepties qui
fondraient comme la neige ds que j'aurais t vu et apprci. Il
voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualits qu'il
remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vrit et la
modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il
conclut enfin en m'avouant que plus il rflchissait sur cette
affaire, plus il persistait dans son ide, et qu'il me suppliait d'en
instruire tout de suite le Pape, auquel il dsirait me proposer
lui-mme comme la seule ancre de salut dans une tempte aussi
imminente contre l'glise et contre l'tat.

Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma
personne, et je rpondis  ses raisons sur ce point, mais sans aucun
succs. Nanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et
de demander l'audience rclame afin qu'il pt lui-mme entretenir le
Saint-Pre.

Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'apprhensions, et le
coeur agit en prvision de ce que le Pape rsoudrait. Ne me fiant pas
 mes propres lumires et  l'impression que le discours si srieux de
Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner  ma
demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de
Vargas, arriv depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir  lui et
raconter ce qui venait de se passer. C'tait pour savoir de quelle
faon il prendrait ce projet. Vargas tait hors de cause, tierce
partie; il devait donc juger sans partialit et sans prvention.
L'assentiment complet qu'il donna, aprs les plus srieuses
rflexions, au voyage que conseillait Cacault, me dtermina  n'en pas
diffrer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me
rendre responsable des consquences qui dcouleraient peut-tre de mon
silence ou de mon retard.

Ds que je fus arriv au Quirinal, je montai dans le cabinet du
Saint-Pre, et je lui narrai fidlement et exactement tout ce qui
avait t suggr sur l'envoi projet  Paris et sur le choix de la
personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'tait dit et
rpondu entre le plnipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut
surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pntration et de
sagacit, il avoua, aprs un long entretien et de mres rflexions,
que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables
et fonds; que toutefois, en affaires si dlicates, il ne voulait pas
agir sans demander conseil  plusieurs; que je devais donc assembler,
pour le jour suivant, une congrgation de tout le sacr-collge, et
que cette congrgation se tiendrait en sa prsence; que j'aurais  y
relater tout ce qui s'tait pass, et que l'on couterait les dires de
chacun; qu'il se rsoudrait alors au parti qui lui semblerait le
meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demande par M.
Cacault.

Ayant reu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour
suivant, la congrgation gnrale des cardinaux, dans les appartements
de Sa Saintet, et l'envoy franais fut averti qu'il pouvait aller
voir le Pape, ainsi qu'il en avait tmoign le dsir.

Cacault se rendit auprs de Sa Saintet, et il lui rpta, avec la
plus grande nergie, ce qu'il m'avait dj dit quelques heures
auparavant. Pie VII n'eut pas de peine  lui prouver combien sa
dtermination tait juste; il lui dmontra qu'il ne pouvait accepter
le plan de concordat trac par le gouvernement franais. Les paroles
de Sa Saintet confirmrent l'ambassadeur dans l'ide qu'il avait eue
d'abord. Cacault tait persuad, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que
si le premier consul entendait par lui-mme les motifs du pape,
Bonaparte se rendrait ncessairement  leur vidence. Il ajouta que si
Sa Saintet leur prtait plus de force par l'ambassade dont lui,
Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne
volont du Pontife, son estime pour la France, et l'intrt qu'il
prenait  rattacher de nouveau cette nation  l'glise, les choses
s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de
considration personnelle, on flattait le chef du gouvernement
franais.

Le Pape rpondit qu'il avait convoqu tous les cardinaux pour
s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravit ne
lui permettait pas d'agir sans les plus mres rflexions et sans avis
pralable.

La congrgation gnrale se tint dans les appartements de Sa
Saintet. D'aprs l'ordre que je reus du Saint-Pre, je rapportai
tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en
gnral, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire
sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand
j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothse de la mission,
je ne croyais pas devoir tre choisi pour plnipotentiaire. Je
dmontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons
les plus videntes, qu'il ne fallait pas penser  moi, mais plutt aux
cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui
devaient,  mon avis, leur assurer la prfrence. Je ne manquai pas de
faire remarquer d'un autre ct combien je devais apprhender une
lgation aussi scabreuse, dont le non-succs dplairait  beaucoup, et
la russite  un trs-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu
dsirable et poussait mme  la dcliner,--et je terminai en dclarant
que le choix de ma personne nuirait trs-srement  l'affaire par les
motifs dduits plus haut.

Aucun des cardinaux ne s'opposa  l'ambassade projete; tous, au
contraire, la regardrent comme la seule ancre de salut dans les
circonstances actuelles. Et quand on passa du gnral au particulier,
tous aussi me dsignrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria
et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier
leurs votes, ils arguaient que ma qualit de secrtaire d'tat
semblait, d'aprs l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus
agrable la lgation du premier ministre du pape  celui qui avait
dj prs de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules
taient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que
tous dsiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur,
le Pape, aprs avoir gard le silence jusqu' la fin, pour ne gner
aucun des cardinaux, se joignit au sacr collge. Il dcida qu'on
partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il
permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir dmentir, car
le lieu o je m'exprimai fut public, et plusieurs tmoins auriculaires
existent encore? Le Pape avait annonc sa rsolution: aprs avoir
rendu grces au Saint-Pre ainsi qu'au sacr collge de la confiance
qu'ils me tmoignaient,--confiance que je savais ne point mriter,--je
dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin
extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments
d'obissance aux volonts du Pape, promesses et serments articuls
quand il me plaa le chapeau de cardinal sur la tte; que cette foi
soutenait mon courage et m'aidait  servir le pontife suprme et le
saint-sige; que mon dsir de le faire tait ardent, mais que ce
secours m'tait indispensable au moment d'accepter une mission si
difficile et sa prilleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons
pour dcliner.


II

Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour
remplacer le cardinal-ministre en son absence.

Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la
mme voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de
Livourne, ils trouvrent un courrier de Murat qui annonait  M.
Cacault que le gnral l'attendait  Pise pour confrer avec lui; ils
s'y rendirent. Murat combla d'gards Consalvi; Cacault fut oblig de
s'arrter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva
dans la plus grande anxit. Le premier consul lui envoya l'abb
Bernier, Venden rconcili, pour commencer sans aucun dlai la
ngociation. Consalvi, sur sa demande, rsuma, dans un mmoire rapide,
les points sur lesquels on tait d'accord, ceux sur lesquels on
diffrait. Ce mmoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la
ngociation beaucoup plus loin que tous les crits prcdents. Aprs
vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature
fut assign chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au
moment de la signature, l'abb Bernier entra.

Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abb Bernier m'offrir la copie
qu'il avait tire de son rouleau comme pour me la faire signer sans
examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son
exactitude, je m'aperus que ce trait ecclsiastique n'tait pas
celui dont les commissaires respectifs taient convenus entre eux,
dont tait convenu le premier consul lui-mme, mais un tout autre! La
diffrence des premires lignes me fit examiner tout le reste avec le
soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire
non-seulement contenait le projet que le Pape avait refus d'accepter
sans ses corrections, et dont le refus avait t cause de l'ordre
intim  l'agent franais de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le
modifiait en plusieurs endroits, car on y avait insr certains points
dj rejets comme inadmissibles avant que ce projet et t envoy 
Rome.

Un procd de cette nature, incroyable sans doute, mais rel, et que
je ne me permets pas de caractriser,--la chose d'ailleurs parle
d'elle-mme,--un semblable procd me paralysa la main prte  signer.
J'exprimai ma surprise, et dclarai nettement que je ne pouvais
accepter cette rdaction  aucun prix. Le frre du premier consul ne
parut pas moins tonn de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne
savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la
bouche du premier consul que tout tait rgl, qu'il n'y avait plus
qu' signer. Comme je persistais  dclarer que l'exemplaire contenait
tout autre chose que le concordat arrt, il ne sut que rpondre qu'il
arrivait de la campagne, o il traitait des affaires d'Autriche avec
le comte de Cobenzel; qu'tant appel prcisment pour la crmonie de
la signature du trait, dont il ne savait rien pour le fond, il tait
tout neuf, et ne se croyait choisi que pour lgaliser des conventions
admises de part et d'autre.

Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il
disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnatre alors
davantage; mais j'ai toujours inclin, et j'incline encore  croire
qu'il tait dans une ignorance absolue, tant il me parut loign de
toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable
sance, et sans jamais se dmentir. Comme l'autre personnage officiel,
le conseiller d'tat Crtet, en affirmait autant, et protestait ne
rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avanais sur la diversit
de la rdaction, jusqu' ce que je la leur eusse dmontre par la
confrontation des deux copies, je ne pus m'empcher de me retourner
vivement vers l'abb Bernier.

Quoique j'aie toujours cherch dans le cours de la ngociation 
viter tout ce qui aurait tendu  suspendre la marche des choses et 
fournir prtexte  la colre et  la mauvaise humeur, je lui dis que
nul mieux que lui ne pouvait attester la vrit de mes paroles; que
j'tais trs-tonn du silence tudi que je lui voyais garder sur ce
point, et que je l'interpellais expressment pour qu'il nous ft part
de ce qu'il savait si pertinemment.

Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrass, il balbutia
qu'il ne pouvait nier la vrit de mes paroles et la diffrence des
concordats qu'on proposait  signer; mais que le premier consul
l'avait ainsi ordonn, et lui avait affirm qu'on est matre de
changer tant qu'on n'a point sign. Ainsi, continua Bernier, il exige
ces changements, parce que, toute rflexion faite, il n'est pas
satisfait des stipulations arrtes.

Je ne dtaillerai pas ce que je rpliquai  un aussi trange
discours, et par quels arguments je dmontrai combien cette maxime,
qu'on peut toujours changer avant d'avoir sign, tait inapplicable au
cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le
mode, la surprise, employs pour russir; mais je protestai rsolment
que je n'accepterais jamais un tel acte, expressment contraire  la
volont du Pape, d'aprs mes instructions et mes pouvoirs. Je dclarai
donc que si, de leur ct, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas
souscrire celui dont on tait convenu, la sance allait tre leve.

Le frre du premier consul prit alors la parole. Il s'effora de la
manire la plus pressante d'appuyer sur les consquences de la rupture
des ngociations, non moins pour la religion que pour l'tat, et non
moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour
tous les pays o l'on prouvait sa toute-puissante influence. Il faut
faire, rptait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous
rendre, nous prsents, responsables de si cruels dsastres.


III

Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.

En moins d'une heure il tait de retour, rvlant sur son visage la
tristesse de son me. Il nous apprit que le premier consul tait entr
dans la plus extrme fureur  la nouvelle de ce qui tait arriv; que,
dans l'imptuosit de la colre, il avait dchir en cent morceaux la
feuille du concordat arrang entre nous; que finalement, cdant  ses
prires,  ses sollicitations,  ses raisons, il avait promis, quoique
avec une indicible rpugnance, d'accepter tous les articles convenus,
mais que pour celui que nous avions laiss non rgl, il tait demeur
aussi inflexible qu'irrit. Joseph ajouta que le premier consul avait
termin l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il
voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rdiger dans
l'exemplaire apport par l'abb Bernier, et que je n'avais qu'un de
ces deux partis  prendre: ou admettre cet article tel quel et signer
le concordat, ou rompre toute ngociation; qu'il entendait absolument
annoncer dans le grand repas de cette journe ou la signature ou la
rupture de l'affaire.

On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil
message. Il restait encore trois heures jusqu' cinq, heure fixe pour
ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'numrer tout ce
qui fut dit et par le frre du premier consul et par les deux autres
pour me dcider  le satisfaire. Le tableau des consquences qui
natraient de la rupture tait des plus sombres; ils me faisaient
sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la
France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-mme et envers
Rome. Ils me disaient qu' Rome on me taxerait de roideur
inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqu les
effets de ce refus. J'prouvais les angoisses de la mort, je voyais se
dresser devant moi tout ce qu'on m'annonait: j'tais (il est permis
de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta;
avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon
refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la ngociation fut
rompue.

Ainsi se termina cette triste sance de vingt-quatre heures entires,
commence vers les quatre heures du jour prcdent et close vers les
quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance
physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus
grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour
s'en faire une ide.

J'tais condamn (et c'tait la circonstance cruelle du moment) 
paratre dans une heure  ce pompeux dner. Je devais affronter en
public le premier choc de l'imptueuse colre qu'allait soulever dans
le coeur du gnral Bonaparte l'annonce de la rupture que son frre
devait lui communiquer.

Nous retournmes quelques instants  l'htel; nous fmes  la hte
ce qui tait ncessaire pour nous prsenter convenablement, et nous
allmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.

 peine tions-nous entrs dans le salon o se trouvait le premier
consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats,
d'officiers, de grands de l'tat, de ministres, d'ambassadeurs,
d'trangers les plus illustres, invits  ce dner, qu'il nous fit un
accueil facile  imaginer, ayant dj vu son frre. Aussitt qu'il
m'aperut, il s'cria, le visage enflamm et d'un ton ddaigneux et
lev:

Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai
pas besoin de Rome. J'agirai de moi-mme. Je n'ai pas besoin du Pape.
Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtime partie de ma puissance, a
su changer la religion de son pays et russir dans ce projet, bien
plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la
religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe,
partout o s'tend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des
pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus
de remde. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux 
faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez
voulu. Quand partez-vous donc?

--Aprs dner, gnral, rpliquai-je d'un ton calme.

Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me
regarda trs-fixement, et  la vhmence de ses paroles je rpondis,
en profitant de son tonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes
pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que
professe le Saint-Sige. Dans les choses ecclsiastiques, ajoutai-je,
on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en
certains cas extrmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible
de prtendre que j'aie cherch  rompre du ct du Pape, ds qu'on
s'est mis d'accord sur tous les articles,  la rserve d'un seul, pour
lequel j'ai pri qu'on consultt le Saint-Pre lui-mme; car ses
propres commissaires n'ont pas rejet cette proposition.

Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien
laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je
rpliquai que je n'avais pas le droit de ngocier sur l'article en
question, tant qu'il le maintiendrait prcisment tel qu'il l'avait
propos, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit
trs-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins
ni de plus. Je lui rpondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais
jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manire. Il s'cria: Et
c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherch  rompre, et que
je considre l'affaire comme termine, et que Rome s'en apercevra et
versera des larmes de sang sur cette rupture.

Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel,
ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrme
vivacit, et lui rpta  peu prs les mmes choses qu' moi,
affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manire de penser et
de religion dans tous les tats de l'Europe; que personne n'aurait la
force de lui rsister, et qu'il ne voulait pas assurment tre seul 
se passer de l'glise romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutt
l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute
et la peine encore.

Puis il se mla brusquement  la foule des convis, rptant les
mmes choses  beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, constern,
accourut de suite vers moi, et se mit  me prier,  me supplier
d'inventer quelques moyens pour dtourner une pareille calamit. Il ne
me dpeignait que trop loquemment les consquences certaines qui
allaient en rsulter pour la religion, pour l'tat, pour l'Europe. Je
lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en dsolais, mais
que rien ne pourrait me faire souscrire  ce qui ne m'tait pas
permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison
de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'tonnait qu'on ne pt pas
dcouvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il
n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui rpliquai qu'il
tait impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on
prtendait obstinment ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe
 l'article dbattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque
ds lors on ne pouvait raliser ce qui a coutume de se dire et de se
faire en toute ngociation,  savoir, que chacune des parties risquant
un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce
moment la salle  manger, et on passa  table, ce qui rompit
l'entretien.

Le dner fut court, et on s'imagine que je n'en gotai jamais un plus
amer. De retour au mme salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la
conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer
ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il
perdait son temps, s'il esprait vaincre l'obstination du ministre du
Pape, et il rpta en partie ce qu'il avait annonc prcdemment, en y
mettant la mme vivacit et la mme force. Le comte rpondit qu'il le
priait de lui permettre de dclarer qu'il rencontrait non de
l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un
sincre dsir d'arranger les choses et un extrme regret de cette
rupture, mais que, pour arriver  une conciliation, c'tait au premier
consul seul d'en ouvrir la voie.

Et comment? rpliqua-t-il avec vivacit.--C'est, reprit le comte,
d'autoriser une nouvelle sance entre les commissaires respectifs, et
de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans
l'article en litige quelque changement propre  satisfaire les deux
parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime  penser que votre dsir de
donner la paix  l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous
dcidera  renoncer  cette dtermination de ne souffrir aucune
addition, aucun retranchement  cet article, d'autant plus que c'est
vraiment une calamit de consommer une aussi regrettable rupture pour
un seul article, quand on a combin tout le reste  l'amiable.

Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagn de beaucoup d'autres
paroles sortant trs-rellement de la bouche d'un vritable homme de
cour, toutes pleines de politesse et de grce, ce en quoi il tait
fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul,
aprs quelque rsistance, s'cria: Eh bien! afin de vous prouver que
ce n'est pas moi qui dsire rompre, j'adhre  ce que demain les
commissaires se runissent pour la dernire fois. Qu'ils voient s'il y
a possibilit d'arranger les choses; mais si on se spare sans
conclure, la rupture est regarde comme dcisive, et le cardinal
pourra s'en aller. Je dclare aussi que cet article, je le veux
absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements. Et
l-dessus il nous tourna les paules.

Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec
elles-mmes, puisque d'une part il nous permettait de nous runir pour
aviser  un moyen de conciliation, et que de l'autre, en mme temps,
il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait
une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement  profiter de la
facult de se runir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque
biais d'arrangement, dans l'esprance (si on y arrivait) de pousser
Joseph, son frre,  l'y amener lui-mme. Le comte de Cobenzel, qui
traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en tait fort bien vu.
Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait
lui-mme dsirer avec sincrit d'viter une rupture. On convint donc
de tenir le jour suivant,  midi juste, au mme lieu, cette nouvelle
sance, comme on avait tenu la prcdente, qui fut si amre et si
dplorable.

Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais
je ne puis taire  quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le
matin, je vis entrer dans ma chambre le prlat Spina, avec un air
triste et embarrass, et que je l'entendis m'avouer que le thologien
Caselli sortait de sa chambre, o il tait venu lui annoncer qu'il
avait rflchi toute la nuit sur les consquences incalculables de la
rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales  la religion, et
qu'une fois arrives, elles devaient tre irrmdiables, comme le
prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul
dclarer qu'il restait inbranlable sur le point de ne pas admettre de
changement dans l'article controvers, il tait dtermin, pour sa
part,  y adhrer et  le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le
dogme ls, et qu'il pensait que les circonstances, les plus
imprieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le
pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il,
entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui
rsulterait de la rupture.

Le prlat Spina me dclara que, puisque le pre Caselli, beaucoup
plus savant thologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le
courage d'assumer la responsabilit de consquences si fatales  la
religion, et qu'il tait rsolu, lui aussi,  admettre l'article et 
le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur
signature ne pt se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas
qu'ils se voyaient dans la ncessit de protester de leur adhsion, et
de se garantir par l de toute responsabilit des consquences de la
rupture, si elle devait avoir lieu.

Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette dclaration,
et l'ide de me savoir abandonn seul dans le combat. Mais si cela me
surprit et me chagrina  l'excs, cela ne m'abattit pas toutefois, et
ne m'branla point dans ma rsolution. Aprs avoir inutilement essay
de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons
n'avaient pas dans leur balance de poids  l'gal des rsultats qui
les pouvantaient, je finis par dire que, n'tant pas, moi, persuad
par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout
seul dans la confrence; que je les priais simplement de renvoyer  la
fin l'annonce de leur adhsion  cet article, si, ne parvenant pas 
concilier la chose, on tait forc de rompre; ce  quoi j'tais rsolu
en cas extrme, quoique avec une vive douleur, plutt que de trahir
ce qui, dans ma pense, tait de mon rigoureux devoir. Ils le
promirent, et de plus m'affirmrent qu'ils ne laisseraient pas
d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y
persister au moment d'une rupture.

On se runit donc  l'htel du frre du premier consul, et la
discussion commena  midi prcis. Si cette sance ne fut pas aussi
longue que la premire, assurment elle ne fut pas courte. Elle a dur
douze heures conscutives, car elle se termina juste au coup de
minuit.

Onze heures pour le moins furent consacres  la discussion de ce
fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable
d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsque de la ngociation.
Je m'tudierai  y porter le plus de clart possible, en restant dans
la concision de l'histoire, qui n'admet pas les dveloppements d'une
dissertation thologique.


IV

Consalvi partit pour Rome trois jours aprs cette pineuse
ngociation. Le concordat y fut accept, et son crdit sur le pape
s'accrut de sa fermet envers le premier consul. Nul ne songea  lui
contester le titre de ministre pacificateur de l'glise. Marengo avait
en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage
dsespr de Consalvi avaient reconquis l'Europe  l'glise. Il envoya
le cardinal Caprara  Paris et passa  d'autres affaires. Mais il
tait matre du pape par l'amiti, matre du premier consul par son
gnie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilit pour lui d'avoir le
coeur du pape dans les mains d'un tel homme.


V

Le cardinal pouvait, depuis cette poque, tre considr comme le
favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la
flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette
premire partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile
diplomatie entre les exigences injurieuses et les prtentions
menaantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le
choix que l'amiti lui avait suggr au conclave de Venise tait
devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, ml
de sacerdoce et de monde, aussi capable de mnager la vertu
scrupuleuse du pape, sincrement religieux, que de concder au pouvoir
dominateur et absolu de l'empire et du conqurant ce que Dieu lui-mme
commande  ses ministres de cder  ceux auxquels il donne l'autorit
irrsistible du champ de bataille.


VI

On sait que, depuis Marengo jusqu' Wagram, Napolon, favoris et si
souvent enivr par la victoire, tait devenu le matre incontest de
l'Europe. Aprs Wagram il songea  perptuer sa domination en se
donnant une pouse plus jeune et des hritiers lgitimes de sa
puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans,
Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des
conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut
officiellement demande  son pre par les ambassadeurs de Bonaparte.
Josphine fut rpudie, et les conditions du mariage dbattues avec le
Pape.

Les cardinaux arrivent  Paris. Consalvi, priv de ses fonctions de
ministre  Rome, n'tait plus que le confident officiel de Pie VII.
Voici comment il rend compte de sa ruine dfinitive.


VII

Pendant les annes qui s'coulrent entre le premier ministre du
cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur
Napolon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napolon, avait donn
sa confiance officielle  un autre ministre. Le cardinal Fesch,
ambassadeur de Napolon, tait trs-mal pour Consalvi.

Bonaparte l'estimait et le redoutait, il dsirait son loignement.

 cette cause, dit le cardinal dans ses Mmoires, s'en joignit une
autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le
cardinal Fesch tait ambassadeur de Napolon  Rome. Il n'y eut pas
d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'gards dlicats et en
toute espce de choses, que je n'eusse pour lui ds le principe. Fesch
le savait; il me tmoigna tout d'abord une sincre reconnaissance, de
l'estime et mme de l'amiti. Mais plusieurs raisons altrrent
ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon
honneur aux volonts de son matre, auprs duquel il ambitionnait de
se faire bien venir. En consquence, pour ne pas paratre vis--vis de
l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur
le compte de laquelle on pt rejeter l'inflexibilit du Pape  ses
dsirs. Fesch avait un caractre fort souponneux, et il s'imaginait
presque toujours voir en ralit ce qui n'existait pas mme en rve.
Enfin, pour ne pas trop m'tendre sur ce sujet, il tait par malheur
devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et
la femme, par vanit, taient mes plus cruels ennemis. Je n'avais
jamais voulu sacrifier les intrts du Trsor  la cupidit du premier
et la biensance  la coquetterie de la seconde.

Voyant, aprs de nombreux checs, qu'ils n'avaient rien  gagner prs
de moi et sous mon ministre, ces pauvres gens dirigrent tous leurs
artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napolon.
C'tait dj la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens
espraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste.
Pour arriver  leur but, ils employrent le mensonge, la duplicit, la
sduction.

Tous ces motifs runis amenrent le cardinal Fesch  me reprsenter
comme la cause unique de l'opposition du Pape  l'Empereur. Et
cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il
suffisait  l'ambassadeur de France de voir que le Pontife rsistait
pour inculper rsolment son ministre. La douceur du caractre de Pie
VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui
ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le
reste.

Peu de paroles suffiront relativement  ce sujet, c'est--dire 
l'opinion en partie personnelle et en partie inspire que l'Empereur
nourrissait sur mon compte. Il enjoignit  son plnipotentiaire de me
communiquer la lettre qu'il lui crivait de sa main,--ce qui fut
fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: Dites
au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une
de ces deux choses  faire: ou obir  tout ce que je veux, ou bien
laisser le ministre.

Je ne balanai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire
cette dpche, et je lui permis de rpondre de ma part que je ne
ferais jamais la premire des deux choses, et que j'tais tout prt 
excuter la seconde ds que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas
servir de prtexte ou de motif aux malheurs de mon pays. Pendant tout
le temps que le cardinal Fesch rsida  Rome, les dclarations les
plus imprieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes
les plus premptoires de sa volont de ne plus me voir au ministre,
et les menaces des plus grands prils pour l'tat si je restais dans
ma charge, se multiplirent  l'infini. Les objurgations en vinrent 
un tel point qu'il fallut toute la fermet de ce caractre que
l'Europe a depuis, et  son tonnement, admir dans le Pape, pour le
faire rsister non moins aux efforts de la France afin de m'loigner
de ses cts, qu' mes prires elles-mmes. Je les appuyais sur ma
ferme rsolution de n'tre pas l'occasion de tous les dsastres qui
fondraient sur Sa Saintet et sur l'tat; je disais qu'il fallait
avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la
pense que ces dsastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me
dfendre, et qu'on les aurait vits s'il et consenti  me sacrifier,
quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape
resta toujours inbranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des
qualits appropries  son service et  celui de l'glise attaque;
mais c'tait un pur effet de sa bont, car ces qualits n'existaient
pas.

La fureur de Napolon, excite par la rsistance de Pie VII  ses
desseins et  ses volonts, allait toujours croissant. Il avait
substitu le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de
rappeler, afin que son oncle et cardinal ne ft pas l'excuteur de la
dernire ruine de Rome, quand l'heure de la raliser aurait sonn.
Alquier reut contre moi les mmes ordres que son prdcesseur, mais
ils n'eurent pas plus de succs pendant un certain temps. Enfin le
moment arriva o le Pape crut opportun de se rendre  l'ide de ma
retraite. Peu aprs, l'Empereur rpondit au Pape par une note
officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires trangres. On
reproduisait dans cette note les prtentions nagure exposes sur sa
souverainet dominatrice  Rome et dans l'tat ecclsiastique,--_sulla
sua soprasovranit di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la
dpendance du Saint-Sige.

Cette note demandait encore que l'on entrt dans le systme de
l'Empereur, que le Pape ft la guerre aux Anglais, qu'il reconnt
pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de
l'Empereur, et autres choses semblables, consquences de sa
prtendue _soprasovranit_. Le Pape rpondit ngativement  tout.
Mais pour prter  cet acte solennel un plus grand poids, pour
qu'on ne pt attribuer ce refus  une influence trangre, mais  la
volont spontane et propre du Saint-Pre lui-mme, et pour que ce
refus pt amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et
vritable impossibilit de manquer  ses devoirs sacrs et non des
inspirations trangres empchaient Pie VII d'accder  ses dsirs,
on jugea que c'tait le moment de compenser le nom dfinitif donn
aux prtentions impriales, par le bonheur qu'il ressentirait en
m'arrachant lui-mme du ministre. On prouvait ainsi  Napolon que
le Pape faisait pour lui plaire, bien qu' contre-coeur, tout ce
qu'il tait possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses
devoirs sacrs lui interdisaient de cder. Le Saint-Pre se rsolut
d'autant mieux  consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il
l'appelait, dans sa bont,--que les exigences de l'Empereur et les
refus du Pape n'avaient pas t jusqu'alors livrs  la publicit.
Il tait donc permis d'esprer qu'aprs la satisfaction de mon
renvoi obtenue, Napolon se convaincrait de la ralit des obstacles
s'opposant  ce que Pie VII adhrt  ses dsirs, et que, dans ce
cas, il se dsisterait de ses prtentions. Il pouvait le faire sans
froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore
transpir dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre
justice  la droiture des intentions du Pape et  son excessive
bont envers moi. Il ne les fit cder qu' cette considration
puissante et ne se soumit qu' ces rflexions. Il me sera permis de
rendre encore justice, non  moi-mme,--ce qui ne serait pas
convenable,--mais  la vrit, sur une particularit qui me regarde.
Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionn
la secrtairerie d'tat, mais encore que j'eusse fait tout mon
possible pour en dcliner les honneurs, cependant ce n'et pas t
au milieu des prils qui menaaient le Saint-Sige et le Pape, mon
grand bienfaiteur, que j'aurais priv l'un et l'autre de mes
services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans
ma conduite par la pense dont je viens de parler. Il en cota
beaucoup  mon coeur  cause des circonstances, et aussi parce qu'il
fallait quitter celui que je vnrais et chrissais tant.

La chose ainsi arrte entre le Pape et moi, le mme courrier
extraordinaire portant  Paris le nouveau refus de Pie VII  propos
des grandes affaires qui taient l'objet des convoitises ambitieuses
de l'empereur Napolon, lui porta en mme temps l'acceptation
pontificale de mon loignement du ministre, et la nomination de mon
successeur. C'tait le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806,
si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la
mienne  cette sparation. Il me sera permis de dire seulement que ce
ne fut pas sans des pleurs rciproques et que, dans la suite des
temps, le Saint-Pre ne dmentit jamais son immense bienveillance
envers moi.

Je n'avais donc pas revu depuis mon arrive le ministre Fouch. Voil
que ce soir-l, tandis que nous attendions la sortie des souverains de
leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la
main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec
cordialit et intrt: Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui
refusent d'assister au mariage de l'empereur?

 cette question, je me tus, n'ayant rien  riposter et ne voulant
surtout dsigner personne. Il ajouta: Mon cher Monsieur le cardinal,
ne savez-vous pas qu'en ma qualit de ministre de la police, je dois
dj tre instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est
donc que de pure politesse.

Forc de rpondre, je lui dclarai que je ne savais vraiment ni
combien il y en avait, ni qui ils taient, mais que lui, Fouch,
s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'cria alors: Ah! que me
dites-vous? l'Empereur m'en a parl ce matin, et il vous a nomm dans
sa colre; mais je lui ai affirm que, quant  vous, il n'tait pas 
prsumer que ce ft vraisemblable.

Je lui rptai que c'tait vrai, et trs-vrai. Il me plaa aussitt
sous les yeux les dangereuses consquences d'une telle action, qui
intressait l'tat, la personne mme de l'Empereur, ainsi que la
succession au trne, et qui prtait tant de hardiesse aux mcontents.
Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentt pour m'amener  persuader aux
autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait rpter que
cela n'tait pas possible,-- intervenir moi-mme. Il me faisait
remarquer que le plus grand mal tait de me voir parmi ceux qui
refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, aprs
le concordat et aprs avoir t premier ministre si longtemps. Il
ajouta quelque chose sur les qualits personnelles qu'il rencontrait
en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas.

Je tins ferme, et je rpondis  tout. Je lui exposai les motifs qui
nous obligeaient, bien qu' nos risques et prils,  observer cette
conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs tait
ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne
lui cachai point ce que nous avions fait pour viter la publicit d'un
pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas tre
invits, demande reste sans effet.

Il serait trop long de rapporter tout ce que nous changemes de
paroles dans cette conversation interminable, qui me cota, je le
rpte, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit
fin  l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au
mariage civil, on n'y ferait gure attention, quoique cela dplt
beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage
ecclsiastique, si nous ne cherchions pas  pousser les choses  la
dernire ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collgues.

Il obtint sans cesse une rponse ngative, except  sa demande de
notification aux autres cardinaux, notification que j'excutai
fidlement.

Notre dialogue fut interrompu par l'entre des souverains, auxquels
nous devions tous tre prsents.  leur apparition, chacun courut
prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle
impratrice, et lui dsignait chaque personne  mesure qu'il les
rencontrait dans le cercle. Quand il arriva  la place o nous tions,
il s'cria: Ah! les cardinaux! Puis, avec beaucoup d'amabilit et de
courtoisie, il nous prsenta un  un, nous appelant par notre nom et
ajoutant  quelques-uns certaines qualits particulires, comme il fit
pour moi en disant: Celui qui a fait le concordat.

On sut ensuite qu'il ne s'tait montr aussi gracieux que dans le but
de sduire les cardinaux rcalcitrants  sa volont.

Nous rpondmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant
parcouru le cercle de notre ct, il alla o se trouvaient les autres
grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour
se rendre au thtre. Nous retournmes  Paris, et les treize s'tant
rassembls chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait
dit le ministre Fouch. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse
commune, ne modifirent pourtant pas notre rsolution.

Le jour suivant, qui tait le dimanche, on clbra le mariage civil 
Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres dj
nomms plus haut, onze assistrent  cette crmonie: ce furent les
cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti,
Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le
cardinal Fesch fut le douzime. Le cardinal de Bayane, tant malade,
ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusrent sous
prtexte de maladie. Tous les trois, ils crivirent au cardinal Fesch,
en dclarant qu'ils ne pouvaient aller  Saint-Cloud. Cela arriva le
dimanche.

Le lundi 2 avril tait le grand jour de l'entre triomphale de
l'empereur et de la nouvelle impratrice  Paris pour clbrer la
fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.

On avait espr que les paroles de Fouch  Saint-Cloud auraient
branl les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le
moins  intervenir au mariage ecclsiastique, s'ils ne voulaient pas
assister au mariage civil. On prpara donc des siges pour tout le
sacr collge, quoique les treize n'eussent point particip au mariage
civil.

Quand sonna l'heure dcisive, et que l'on s'aperut que nous
manquions encore  cette crmonie, on fit enlever promptement les
fauteuils vides, afin que le public ne remarqut pas trop notre
absence.

Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistrent
au mariage ecclsiastique, et ce furent ceux-l mmes que j'ai nomms
plus haut,  l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise sant ne
lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'effora, malgr
ses douleurs, de se rendre  la chapelle, et il assista  la
solennit. Le cardinal Erskine, trs-souffrant depuis longtemps,
s'tait rendu  Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe,
comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il tait
dj prt  aller aux Tuileries, quand il prouva deux vanouissements
qui le retinrent de force dans son htel. Les deux autres cardinaux,
Dugnani et Despuig, s'excusrent cette fois encore, allguant pour
motif leur sant, et ils n'assistrent pas au mariage ecclsiastique.
Tous trois crivirent aussi ce jour-l mme au cardinal Fesch, et ils
lui firent savoir que la maladie les empchait d'intervenir. On les
considra donc comme ayant assist, puisque leur abstention n'tait
pas volontaire. Ils ne rclamrent point, ils ne se dfendirent point
de cette accusation; ils soutinrent mme depuis que l'on devait et que
l'on pouvait intervenir. Pendant la clbration du mariage civil et du
mariage religieux, les treize cardinaux rests volontairement 
l'cart ne sortirent point de leurs demeures, pas mme la nuit. Ils
renoncrent  la curiosit de voir les ftes et les illuminations qui
eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journes ainsi que dans
la soire. Les convenances leur imposrent cette rserve, et l'on
s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourn vers
d'autres penses.

Durant ces heures mmorables, ils ressentirent de mortelles angoisses
en rflchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les
consquences qui devaient en dcouler. Ils restrent tout ce temps
dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur
abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai racont,
ils ne quittrent pas leurs appartements, et personne n'osa les
visiter.

Quand Napolon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son
regard sur les places rserves aux cardinaux. En n'en voyant que onze
(le cardinal Fesch tait  l'autel pour la fonction), ses yeux
tincelrent tellement et son visage prit un tel air de colre et de
frocit, que ceux qui l'observaient prsagrent la ruine de tous les
princes de l'glise n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part
de leurs inquitudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne
s'taient pas tromps.

Le jour suivant tait rserv pour la quatrime invitation, celle
relative  la prsentation aux souverains assis sur leurs trnes.
Comme il avait t convenu entre les treize qu'ils assisteraient 
cette crmonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il
fallait paratre en grand costume, c'est--dire revtu de la pourpre
cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries  l'heure prescrite.
Deux heures s'coulrent dans les appartements voisins de la salle du
trne, o se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environns des
rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements
taient remplis par les cardinaux, le snat, le corps lgislatif, les
vques, les ministres, et les autres corps de l'tat, les
chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrmes nos
collgues qui avaient assist aux deux mariages civil et religieux. Ni
les uns ni les autres ne parlrent de cette affaire.

Tout le monde tait ple-mle, attendant l'heure de l'entre. Enfin
la porte s'ouvrit, et le dfil commena. Les snateurs eurent la
prsance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le
cardinal Fesch tant snateur,--je ne puis cacher dans cet crit ce
qui est indispensable pour qu'il soit vridique,--fit la faute de
marcher avec les snateurs plutt qu'avec les cardinaux. Il prfra
donc ainsi ce corps laque  celui auquel, par sa dignit, son
anciennet et ses serments, il appartenait d'une manire plus troite.
L'exemple de nos collgues qui, quoique snateurs, ne voulurent pas se
joindre  ce corps, mais  celui auquel ils appartenaient depuis
longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Aprs le snat, le
conseil d'tat passa encore avant les cardinaux. Le corps lgislatif
eut mme le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages
dfilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la
foule et sans le moindre gard pour leur dignit, dvoraient ces
humiliations en attendant que le hraut d'armes ou le matre des
crmonies, qui tait  la porte, les appelt enfin, on vit tout d'un
coup s'lancer de la salle du trne un officier charg d'un ordre de
l'empereur. Sa Majest l'avait appel prs du trne sur lequel elle
tait assise, et lui avait enjoint de pntrer dans l'antichambre et
d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assist au mariage,
parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir
de la salle du trne quand l'empereur le rappela; puis, changeant
subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les
cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas
bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, aprs avoir
chass ces cardinaux, voulait que l'on nommt spcialement les deux
cardinaux dsigns. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer
que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre,
expulsion opre dans un lieu si public,  la face de tous et avec
tant d'ignominie. Tous les yeux se tournrent sur les treize cardinaux
que l'on mettait  la porte; ils traversrent ainsi la dernire
antichambre, les autres qui prcdaient et qui taient remplies de
monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient
disparu au milieu de la confusion; ils retournrent  leurs logis,
pleins des penses qu'un semblable vnement devait provoquer dans
leurs mes.

Les cardinaux qui taient intervenus au mariage demeurrent dans
l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir
prcder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une quivoque ou
un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les
ministres de l'empire, bien que le crmonial franais lui-mme
accorde la prsance sur eux aux cardinaux. C'tait d'un seul coup
blesser la justice, les rgles et l'usage, qui les placent au-dessus
des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur
tour, ils furent admis. La fonction consistait  entrer lentement un 
un,  s'arrter au pied du trne,  faire une profonde inclination et
 sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que
les cardinaux arrivaient un  un pour saluer respectueusement,--que
l'empereur, du haut de son trne, adressant la parole, tantt 
l'impratrice, tantt aux dignitaires et aux princes qui
l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande
colre, des choses trs-cruelles contre les cardinaux absents, ou,
pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il
pouvait pargner les autres, car il les considrait comme des
thologiens gonfls de prjugs, et que c'tait la raison de leur
conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et
Consalvi; que le premier tait un ingrat, puisqu'il lui devait
l'archevch de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second tait
le plus coupable du Sacr Collge, n'ayant pas agi par prjugs
thologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimiti et
vengeance contre lui Napolon, qui l'avait fait tomber du ministre;
que ce cardinal tait un profond diplomate,--l'Empereur le disait du
moins,--et qu'il avait cherch  lui tendre un pige politique, le
mieux calcul de tous, en prparant  ses hritiers la plus srieuse
des oppositions pour la succession au trne, celle de l'illgitimit.

Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole
et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches
contre moi que mes amis en furent consterns et me crurent tt ou tard
perdu sans rmission, tant taient noires et terribles les couleurs
sous lesquelles l'Empereur dpeignait l'acte que j'avais commis, ainsi
que les autres, pour accomplir mes devoirs.

Cette fureur de Napolon contre moi tait si relle, que dans le
premier accs, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage
ecclsiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux
absents, Opizzoni, Consalvi et un troisime dont on ne sait pas le nom
avec certitude, mais que l'on croit tre Litta ou di Pietro. Ensuite
il se borna  un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-excution de
cette sentence  l'amiti du ministre Fouch, qui fit revenir
l'Empereur sur sa dtermination. On peut imaginer les motions
qu'prouvrent les treize, tant par leur expulsion qu' cause de ce
qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir
du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-l mme,
on avait demand, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et
aux autres des treize promus  l'piscopat, la dmission de leurs
vchs. Ils taient menacs de prison s'ils ne la donnaient pas
immdiatement: ils la signrent, avec cette rserve nanmoins qu'elle
serait accepte par le Pape.  huit heures, chacun de nous reut un
billet trs-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous
annonait que,  neuf heures prcises, nous devions nous rendre auprs
de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur.

Tous nous y arrivmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris,
ignorants et pleins de crainte, en gnral, sans trop savoir que
redouter. Nous nous rencontrmes presque tous ensemble dans
l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il
y tait, ainsi que le ministre de la police. Fouch nous dit qu'il se
trouvait l par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en tait
rien. La vrit est que tous les deux avaient l'air trs-afflig de ce
qu'ils allaient excuter. Ds que Fouch m'aperut: Eh bien, monsieur
le Cardinal, s'cria-t-il, je vous ai prdit que les consquences
seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous
soyez du nombre! Je le remerciai de l'intrt qu'il me tmoignait, et
je lui dis que j'tais prpar  tout. Il nous firent asseoir en
cercle, et alors le ministre des cultes commena un long discours qui
ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en
avait  peine trois qui sussent le franais. Il nous dit donc en
substance que nous avions commis un crime d'tat, et que nous tions
coupables de lse-majest; que nous avions complot contre l'Empereur,
et qu'on en relevait la preuve dans le secret observ  son gard et 
l'gard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant
nous en ouvrir  lui, ministre des cultes, tant, en cette qualit,
notre suprieur; que le secret dont nous nous tions envelopps
prouvait aussi la malice de nos penses et notre conspiration contre
l'Empereur; que nous n'avions pas voulu tre clairs sur la fausset
de notre opinion concernant le prtendu droit privatif du Pape dans
les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de
bonne foi, et si cette fausse ide et t le vritable motif de notre
conduite, nous aurions cherch  tre mieux difis; ce que lui et les
autres auraient trs-facilement fait et avec succs, si nous nous
tions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait
de trs-graves consquences pour la tranquillit publique, si
l'Empereur, par sa force prpondrante, n'empchait que cette
tranquillit ne ft compromise; qu'en agissant de la sorte, nous
avions tent de mettre en doute la lgitimit de la succession au
trne. Il conclut en dclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant
comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous
signifier: 1 Que nous tions dpouills ds ce moment de nos biens
tant ecclsiastiques que patrimoniaux, et que dj on avait pris des
mesures pour les squestrer; 2 que Sa Majest ne nous considrait
plus comme cardinaux, et nous dfendait de porter aucune marque de
cette dignit; 3 que Sa Majest se rservait le droit de statuer
ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procs
criminel serait intent  quelques-uns.

Quand il eut termin je pris la parole, et je rpondis que nous
tions accuss  tort de complot et de rbellion, crimes indignes de
la pourpre et de notre caractre personnel; que notre conduite avait
t trs-simple et trs-franche; qu'il tait faux que nous eussions
fait un secret de notre opinion  nos collgues intervenus, que nous
leur avions mme parl  ce sujet, mais avec la mesure qui tait
ncessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherch 
recruter des proslytes pour accrotre le nombre des non-intervenants;
que si, malgr notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous
aurait blms bien davantage si nous avions endoctrin ceux dont
l'avis tait contraire au ntre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de
bonne foi que nous ne lui avions pas manifest notre opinion et les
motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est
vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous tions
alls chez le cardinal Fesch, auquel, comme  notre collgue et 
l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de
libert et moins de publicit, justement pour envelopper la chose dans
le mystre; que le plus ancien d'entre nous lui avait confi, avec
abandon et sincrit, notre dtermination; que nous lui avions aussi
suggr le moyen d'empcher tout clat, en le priant d'obtenir de
l'Empereur qu'on ne nous invitt pas, et qu'il voult bien se
contenter de l'intervention de ceux qui taient d'un avis diffrent
du ntre, et qu'on n'avait pas accept ce moyen terme. J'ajoutai
qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on
nous souponnait de tramer des intrigues, et prier ce mme oncle d'en
faire la rvlation au neveu, c'tait un mode tout nouveau de
conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous tions adresss 
celui qui, partie intresse au dbat, tait justement dans le cas de
nous clairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus
dcisives que les ntres. J'achevai en dclarant que Sa Majest tait
libre d'agir  notre gard comme il lui plairait; mais, qu'en
respectant ses ordres, nous ne pouvions pas nanmoins admettre notre
culpabilit pour le crime de rbellion et de complot que l'on nous
imputait.

C'est dans ce mme sens  peu prs que les cardinaux Litta et della
Somaglia s'exprimrent aprs moi. Tous les autres se turent, car ils
ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore.
Les deux ministres furent branls par nos rponses, et comme ils
taient dj fort affligs de ce qui arrivait et qu'ils dsiraient,
ainsi que du reste la politique le suggrait, arranger l'affaire, ils
avourent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait
esprer qu'il couterait la voix de la clmence. Nous rpondmes
qu'ils taient autoriss  les lui communiquer. Les deux ministres
rpliqurent que Napolon n'ajouterait pas foi  leur relation, qu'il
la considrerait comme un palliatif invent pour le calmer; mais que
si telle tait la vrit, il fallait lui crire, ce qui produirait
beaucoup plus d'effet.

Nous fmes connatre que nous n'prouvions aucune difficult  rendre
hommage  ce qui tait vrai. Les ministres conclurent en annonant
que, dans notre lettre, nous pouvions trs-bien affirmer que nous
n'avions pas complot, que nous n'tions pas coupables de rbellion et
d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le
motif de notre abstention, c'est--dire qu'il importait de ne pas
revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette
non-intervention tait ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu
aux consquences tires contre le nouveau mariage et la descendance
future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif
indiffrent, par exemple la maladie, la difficult d'arriver  temps 
cause de la foule, ou une autre excuse banale.

Nous rpondmes que ce biais tait impossible; que, tous, nous tions
rsolus  ne point trahir la vrit  n'importe quel prix; que nous ne
voulions pas manquer  nos devoirs et  nos serments de soutenir les
droits du saint-sige; que cette dfense obligatoire exigeait
l'allgation du vritable motif de notre conduite  l'exclusion de
tout autre; que nous ne nous attendions pas aux consquences qui
allaient, disaient-ils, dcouler de l'exposition du vrai motif, et que
nous n'entrions mme pas dans ces ventualits; que nous ne
prtendions point nous riger en juges de l'affaire, mais que nous ne
pouvions transiger en aucune faon sur la sincrit des causes qui
nous avaient empchs d'intervenir.

Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents
(car ils ne pouvaient pas s'empcher de nous reconnatre comme tels),
et dsirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et
de faire rvoquer les mesures dj prises et dont ils prvoyaient
l'clat, proposrent diverses formules. L'un d'eux mme dclara qu'il
voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les
deux parties.

En parlant de la sorte, il se plaa  son bureau et rdigea des
brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de
modle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on
vit l ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se runit en certain
nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les
mmes ides et envisagent au mme instant une chose sous le mme
aspect.

Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'quilibre, admit les
formules proposes et mme les copia avec assez d'imprudence afin de
pouvoir plus facilement se rendre compte de la diffrence qui existait
entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troubl et
l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour tre
remise  l'Empereur.

Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait,
ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le franais, nous le rptons,
et n'entendaient qu'imparfaitement et confusment ce qu'en
rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus
attention  la prsence des ministres. Ils parlrent en pleine libert
de la manire dont ils apprciaient l'affaire, et devinrent ainsi les
principaux auteurs du rejet des modles composs peu de minutes
auparavant.

En somme, ce fut l un triste quart d'heure. Comme les ministres
insistaient pour qu'on rdiget et qu'on signt, sance tenante, la
lettre qu'ils devaient porter  Sa Majest le lendemain matin, en
allant lui rendre compte de l'excution de ses ordres, c'est--dire de
la communication qu'on nous avait faite, nous courmes le risque
d'attacher nos noms  un document dont nous n'aurions pas t contents
peut-tre en le relisant  tte calme et aprs cette pouvantable
occurrence.

Pour viter un si grand pril, j'insinuai avec dextrit aux
ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la
langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre  l'impromptu;
qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue,
on l'crirait le matin suivant. Les ministres rpondirent que c'tait
impossible, puisque le matin mme ils devaient aller faire leur
rapport  l'Empereur rsidant  Saint-Cloud, et qui vers midi partait
pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas.

Ils pressrent donc pour que la chose se ft instantanment.
Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de
cette prcipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on
pouvait gagner tait de sortir au plus tt de l'appartement officiel
et d'aller dans un endroit o il serait possible de s'expliquer avec
maturit, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans
la maison de notre doyen, qui tait voisine. Je leur promis que cette
nuit-l mme nous rdigerions la lettre, et que ds les premires
heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage
le plus important de l'affaire et charg par l'Empereur de l'excution
de ses ordres.

Les raisons que j'allguai furent heureusement gotes. Pour qu'on ne
mt pas d'entraves  notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la
langue franaise constate chez plusieurs et mme chez le plus grand
nombre. Cette ignorance exigeait, rptais-je sans cesse, une perte de
temps considrable pour arranger les termes avec eux. Je russis ainsi
 nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendmes
chez le cardinal Mattei, qui demeurait  trs-peu de distance. Il
tait onze heures du soir quand nous nous sparmes du ministre.

En prenant cong de lui, on commit l'imprudence de lui donner 
entendre qu'on avait fidlement copi les expressions suggres par
les ministres, expressions qu'il et t fort malheureux d'adopter.

Arrivs dans l'appartement du cardinal Mattei, o nous pouvions parler
en toute libert, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne
rien caractriser davantage,--qu'il y aurait  souscrire ces formules,
et je fis saisir  tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils
n'avaient pas compris la porte des mots.

Tous furent immdiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la
missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pt altrer tant soit
peu la vrit. On convint de l'exposer telle qu'elle tait, en
s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas ncessaire. Il n'y avait
plus  redouter que la diffrence existant entre notre lettre ainsi
libelle et les formules des ministres. L gisait l'insurmontable
difficult, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous
ne nous souvenions pas trs-bien de leurs paroles, puisque l'un de
nous avait commis la faute d'en prendre copie.

On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient
irrits en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que
le ministre de la police devait voir Sa Majest avant celui des
cultes, qu'il lui aurait racont notre entrevue du soir, et que, afin
d'tre agrable, il lui annoncerait que notre lettre serait rdige
d'aprs leurs inspirations. Cette fcheuse concidence devait encore
accrotre la colre de l'Empereur recevant une lettre si diffrente de
celle qu'il attendait. Malgr ces rflexions, la volont efficace de
ne point faillir  nos devoirs et de ne rien tenter qui pt tre
rprouv par la conscience prvalut dans nos mes. Nanmoins on
chercha, ainsi que l'exigeait la prudence,  ne pas trop s'loigner
de l'avis des ministres en ce qui n'tait pas indispensable pour ne
point trahir la vrit.

Dans ce dessein, tous ensemble nous libellmes un crit dont chaque
mot fut pes un  un, et cinq heures s'coulrent dans ce travail.
Notre lettre disait que, blesss par les accusations de complot et de
rbellion qui nous avaient t rvles par le ministre de Sa Majest,
accusations si incompatibles avec notre dignit et notre caractre,
nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments  Sa Majest
avec la loyaut et l'nergie convenables  la circonstance.

Ce commencement donnait  notre lettre la forme d'une rponse  des
inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but
tait uniquement de nous laver de la tache de rvolte et de trahison.
Nous dclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les
cardinaux; que la conduite tenue par nous rsultait de nos sentiments
propres, manifests tout au plus dans des entretiens confidentiels;
que l'ide de voir le Pape exclu de cette affaire avait t la
vritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous
n'avions pas prtendu nous riger en juges, ni semer dans le public
des doutes sur la validit du premier mariage, ou sur la lgitimit
des enfants qui natraient du second; qu'enfin il nous restait  prier
Sa Majest de bien se convaincre de notre obissance. Dans cette
lettre, personne ne songea, en aucune faon,  glisser quelque
demande, afin d'tre rintgrs dans la possession de nos fortunes et
d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signmes tous les treize
par ordre d'anciennet; puis, vers quatre heures du matin on se
spara, et chacun retourna chez soi.

Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre
document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point
franais, et que le ministre n'entendait pas l'italien.

Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il
dit qu'il la remettrait  l'Empereur  Saint-Cloud, et qu'il nous
ferait connatre dans la soire la rponse de Sa Majest. Le soir
arriv, nous remes tous un billet du ministre nous annonant que le
ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de
lui communiquer  son retour que l'Empereur avait avanc son dpart,
qu'en consquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des
cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les
ordres signifis la veille, de la part du matre.

En crivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il
fallait obtemprer aux injonctions reues et nous dpouiller tout de
suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous
devnmes _noirs_. De l naquirent les deux noms qui,  dater de ce
moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et
les Cardinaux rouges. On squestra immdiatement tous nos biens, et ce
fut un squestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les
revenus de nos proprits entre les mains des squestrants, ainsi que
c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au
trsor public.

L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna
peu aprs  Compigne, ou  Saint-Cloud,--je ne me souviens pas
trs-exactement de cela, mais je crois que ce fut  Compigne.--Nous
tions  Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun
s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se
contenta d'une habitation moins coteuse.

L'Empereur tait revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une
nouvelle contradictoire. Tantt on rpandait le bruit que Sa Majest
avait fait esprer la rvocation de ses ordres contre nous aux
ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce
dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges
et des noirs lui dplaisait au suprme degr, les seconds tant
beaucoup plus aims et respects que les premiers. D'autres fois on
affirmait que Napolon avait rpondu en termes qui ne laissaient
aucune esprance.

Deux mois et demi s'coulrent dans ces alternatives. Le 10 juin,
chacun de nous reut un billet du ministre des cultes, qui nous
convoquait chez lui  une heure marque. Ces billets portaient
l'indication d'heures diverses, mais chaque heure tait dsigne pour
deux cardinaux  la fois. Nous nous rendmes au moment prescrit, sans
savoir pourquoi nous tions appels. La premire heure,--onze heures
du matin,--avait t fixe au cardinal Brancadoro et  moi. J'arrivai
avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le dplaisir de me notifier
que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, o je
resterais jusqu' nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port,
prpar d'avance. Il communiqua la mme nouvelle au cardinal
Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux
reurent la mme intimation pendant les heures qui se succdrent; le
lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.

Le cardinal Brancadoro et moi nous fmes donc destins pour Reims;
les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della
Somaglia et Scotti pour Mzires, les cardinaux Saluzzo et Galeffi
pour Sedan; plus tard on les interna  Charleville, parce qu'il n'y
avait point d'appartements  Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo
Scilla furent envoys  Saint-Quentin, le cardinal di Pietro  Semur,
le cardinal Gabrielli  Montbard et le cardinal Opizzoni  Saulieu.
Ces deux derniers se virent bientt runis au cardinal di Pietro.

Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une
attention particulire  loigner les uns des autres les amis le plus
troitement lis. Par exemple, on spara les cardinaux Saluzzo et
Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les
cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous
le mme toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que
j'avais vu  Paris moins que tous les autres,  cause de l'loignement
de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon
compagnon de voyage lorsque je vins de Rome  Paris. En un mot, chacun
de nous fut uni  celui avec lequel il l'tait le moins, bien que tous
nous fussions de bons collgues. Le ministre des cultes nous offrit 50
louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptrent, d'autres
remercirent en refusant. Au moment de me rendre  ma destination, je
fus appel par le ministre. Il avait oubli, la premire fois qu'il
m'avait vu, de me dlivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je
m'empressai de dcliner avec gratitude une pareille offre.

Chacun se dirigea vers l'exil assign. Trs-peu de temps aprs, nous
remes une lettre du ministre des cultes annonant que nous avions
250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans
vouloir accepter. Je crois que tous les autres rpondirent dans le
mme sens.

C'est ainsi que cette affaire a t conduite jusqu' cette heure.
Seule la Providence sait ce que l'avenir nous rserve. En attendant,
nous vivons dans notre exil, nous privant de toute socit, ainsi
qu'il convient  notre situation comme  celle du Saint-Sige et du
Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont rests 
Paris, et l'on dit qu'ils frquentent le grand monde.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CXIe ENTRETIEN.

MMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,

MINISTRE DU PAPE PIE VII,

PAR M. CRTINEAU-JOLY.

(TROISIME PARTIE.)


I

Il se retira  l'abri de tout soupon par sa pauvret et celle de sa
famille. Le cardinal d'York, frre du prtendant au trne des Stuarts
en Angleterre, l'aimait avec une relle prdilection; il lui lgua en
mourant une somme considrable  titre d'excuteur testamentaire.
Consalvi refusa la somme et remplit le devoir.

La mort de son frre lui inspire ici des larmes gales  celles de
Cicron.

Peu aprs la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et
aimais tant et qui me chrissait si paternellement de son ct, mon
coeur fut frapp du coup le plus cruel qu'il pt jamais recevoir. Ah!
au moment o je commence ce funbre rcit, les pleurs s'chappent en
abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais crire
longuement sur ce trpas? car, et moi aussi, je puis dire avec vrit:

  Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater,
    Tecum una nostra est tota sepulta domus!
  Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,
    Qu tuus in vita dulcis alebat amor!

Oui, il mourut aprs tous les autres, mon cher et unique frre Andr,
lui qui m'aimait plus que lui-mme, et qui m'en avait prodigu de si
nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes
les vertus; lui, religieux, humble, modeste, dsintress,
bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et
dont l'esprit tait cultiv plus qu'aucun autre; lui, tout mon
soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne
pourrai jamais faire assez l'loge pour galer les mrites. Ah! oui,
il mourut aprs une pnible maladie de soixante-treize jours, pendant
laquelle il offrit de trs-clatants modles de toutes les vertus
chrtiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des
douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra dtach de la
terre et de moi-mme, qui lui tais nanmoins si cher. Il fut plein de
rsignation  la volont de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa
trs-sainte mre. La ville entire, qui en sut bientt la nouvelle,
fut trs-difie de cette mort. Il rendit son me  son Crateur le 6
aot 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que
Dieu le veuille ainsi!

J'tais  ses cts quand il expira. Je n'avais jamais voulu le
laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en
faisant la plus extrme violence  mon coeur. Et comme je ne
l'abandonnai point jusqu' ce que le ciel et reu son me, ainsi je
ne l'abandonnerai point aprs mon trpas. Je dsire que nos corps
reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos mes furent
unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment
o il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son
me sur ses lvres plies, il m'en fit la touchante demande et en
exigea l'assurance formelle. J'espre que le gouvernement sous lequel
le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas
mettre obstacle, dans une circonstance aussi indiffrente, 
l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frres que les
rvolutions purent rendre infortuns,--je parle plutt de moi que de
lui,--mais qui ont toujours t honors et honorables, et qui ne
firent jamais de mal  personne. Je l'espre, et tandis que je nourris
de cet espoir le misrable reste d'existence dont je dsire vivement
voir le terme, la chre mmoire d'Andr restera toujours grave dans
mon esprit et dans mon coeur.

 dater de ce moment la vie me fut souverainement  charge, et il n'y
eut plus de plaisir pour moi. Je n'tais plein que de sa pense, et je
remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible
indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis
l'poque douloureuse de sa mort jusqu'au moment o j'cris, mon
existence a t une srie continuelle d'amertumes et de malheurs.
Pendant l'espace de cinq mois je vis se succder des jours plus
sombres les uns que les autres, prcurseurs de l'irruption des armes
franaises venant  Rome pour renverser ce gouvernement dont je
faisais partie, quoique sans mrite de ma part. J'assistai  cette
invasion qui eut lieu le 2 fvrier 1808, et si elle ne brisa pas
subitement la souverainet apparente du Pape, elle la dtruisit
nanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en
attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans
cette anxit furent plus amers que la mort, _morte amariores_.

Le 20 juin 1809, cette crise finale clata; on dclara l'abolition de
la souverainet pontificale et l'annexion des tats de l'glise 
l'empire franais. Aprs, je fus tmoin d'un sige de plusieurs
semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les
larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les tnbres de la nuit,
le sac du Quirinal. On escaladait les murs en diffrents endroits,
comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut.
Soldats, sbires, coupe-jarrets, galriens, sujets rebelles et ivres de
colre, y pntrrent en armes, aprs avoir fait tomber la porte
intrieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant  peine le
temps de se lever. Ils lui proposrent de souscrire aux volonts de
l'empereur ou de partir immdiatement, sans dsigner le lieu de
l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermet. Il fut aussitt enlev
de sa rsidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrtaire
d'tat, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit
ensuite qu' un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une
mauvaise voiture, sur le sige de laquelle le gnral franais avait
pris place. Alors, avec la rapidit de l'clair, et sans lui accorder
aucun rpit, on le trana jusqu' Grenoble, o il ne resta prisonnier
que onze jours, parce que la pit du peuple inspirait des craintes au
gouvernement. Le Saint-Pre fut ensuite transfr  Savone, o il est
encore captif.

On voit que la vertu qui rend le caractre inflexible ne dessche pas
le coeur.


II

Le gnral Miollis gouverna Rome. Il tait doux et lettr, il fit ses
efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais
inbranlable; il ne lui rendit mme pas sa visite. Il crut malsant de
montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaant
temporel de son souverain emprisonn. Miollis tait frre d'un ces
vques si dignes  qui Victor Hugo assigne un rle si vertueux et si
romanesque dans son livre des _Misrables_. Consalvi avait donn  ce
frre du gnral franais, migr  Rome pendant la terreur et aprs,
toute la protection papale  sa disposition. Miollis tait
reconnaissant. L'empereur Napolon lui fit crire de venir  Paris
toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal franais lui
donnait droit. Il refusa; il fut enlev de Rome avec le cardinal di
Pietro, coupable comme lui de fidlit  son bienfaiteur. Un rapport
prcdent avec les ministres et avec les princes et princesses de la
famille impriale lui assurait des protections et des bnfices. Il ne
consentit pas  les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au
ministre des cultes.

Enfin je rflchissais que le verre s'tant bris, comme on dit, en
d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui
qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrtait
 la seule rupture extrieure,--rupture non de mon fait ni de mes
oeuvres,--devait croire que mon loignement du ministre n'tait pas
un avantage. Cependant les vnements arrivs tant un effet des
principes consacrs, ces vnements eussent t les mmes si j'avais
gard le pouvoir. Il paraissait donc trs-faux de prtendre que dans
ce cas ce qui tait survenu n'aurait pas eu lieu.

Ces considrations, qui prenaient leur source dans l'essence de la
nature humaine, me faisaient apprhender, je le rpte, un accueil
favorable, et ce fut avec cette pine dans le coeur que, six jours
aprs mon arrive, je me rendis  l'audience impriale.

Nous tions cinq cardinaux que le cardinal Fesch prsentait ce
jour-l  l'Empereur, tous cinq arrivs seulement durant cette
semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les
cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait
placs  part d'un ct, en demi-cercle, tous les autres cardinaux
tant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les
rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires.
Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se dtache et commence
par lui prsenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous
tions, nous cinq, rangs par ordre de prminence de cardinalat. 
Fesch disant: C'est le cardinal Pignatelli, l'Empereur rpond:
Napolitain, et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch
prsente le second, en disant: Le cardinal di Pietro. L'Empereur
s'arrte un peu et lui dit: Vous tes engraiss. Je me rappelle de
vous avoir vu ici avec le Pape  l'occasion de mon couronnement, et
il passe. Le cardinal Fesch dit en prsentant le troisime: Le
cardinal Saluzzo. Napolitain, rpond l'Empereur, et il s'avance. Le
cardinal Fesch prsente le quatrime et dit: Le cardinal Despuig.
Espagnol, rpond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de
rpliquer: De Majorque, comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis 
ce trait retenir ma plume.

L'Empereur passe outre; arriv jusqu' moi, il s'crie, avant que le
cardinal Fesch m'et nomm:  cardinal Consalvi, que vous avez
maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu. Et en parlant ainsi
avec un grand air de bont, il s'arrta pour attendre ma rponse. Je
lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: Sire, les
annes s'accumulent. En voici dix coules depuis que j'ai eu
l'honneur de saluer Votre Majest.--C'est vrai, rpliqua-t-il, voil
bientt dix ans que vous tes venu pour le Concordat. Nous l'avons
fait dans cette mme salle; mais  quoi a-t-il servi? Tout s'en est
all en fume. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai
eu tort de vous renverser du ministre. Si vous aviez continu 
occuper ce poste, les choses n'auraient pas t pousses aussi loin.

Cette dernire phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque
plus. Quelque dsir que j'eusse d'tre bien reu par Napolon, je
n'aurais jamais os croire qu'il en arrivt l. S'il pouvait m'tre
agrable de l'entendre attester en public qu'il avait t la cause de
mon loignement de la secrtairerie, je fus saisi de l'entendre
affirmer que, si j'tais rest dans ce poste, les choses ne seraient
pas alles aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette
assertion sous silence, que cela ne donnt lieu au public de conclure
qu'il en tait vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme
cela en paraissait la consquence naturelle.

Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur
et la vrit. Au lieu donc de me montrer touch et reconnaissant de sa
bont et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur
les lvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le
tort de m'carter du ministre, je me vis dans la dure ncessit de
riposter  une assertion des plus obligeantes de sa part par une
phrase des plus fortes et des plus nergiques. Je lui dis donc: Sire,
si je fusse rest dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.

Il me regarda fixement, ne fit aucune rponse, et, se dtachant de
moi, il commena un long monologue, allant de droite et de gauche,
dans le demi-cercle que nous formions, numrant une infinit de
griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhr 
ses volonts et s'tre refus d'entrer dans son systme, griefs qui ne
sont pas  rapporter ici. Aprs avoir ainsi parl pendant un temps
assez long, et se trouvant prs de moi, dans ses alles et venues, il
s'arrta, puis rpta une seconde fois: Non, si vous tiez rest dans
votre poste, les choses ne seraient pas alles aussi loin.

Quoiqu'il ft bien suffisant de l'avoir contredit une fois,
nanmoins, toujours anim des mmes motifs, j'osai le faire de nouveau
et lui rpondre: Que Votre Majest croie bien que j'aurais fait mon
devoir.

Il se mit  me regarder plus fixement. Sans rien rpliquer, il se
dtacha de moi, recommena  aller et venir, continuant son discours,
formulant les mmes plaintes sur les actes de Rome  son gard, sur ce
que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois
illustre. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au
commencement du demi-cercle, comme moi j'tais  l'autre extrmit, il
rpta pour la troisime fois: Si le cardinal Consalvi ft rest
secrtaire d'tat, les choses ne seraient pas alles aussi loin.

Lorsque Napolon articula ces paroles pour la troisime fois, je ne
dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion,
et comme un zle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes.
Je l'avais dj contrari deux fois; il ne me parlait pas alors comme
prcdemment; il tait assez loign. Nanmoins,  cette rptition,
je sortis de ma place, puis m'avanant jusqu'auprs de lui,  l'autre
extrmit, et le saisissant par le bras, je m'criai: Sire, j'ai dj
affirm  Votre Majest que, si j'tais rest dans ce poste, j'aurais
assurment fait mon devoir.

 cette troisime profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se
contint plus; mais, me regardant fixement, il clata en ces paroles:
Oh! je le rpte, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier
le spirituel au temporel. Dans son ide, il cherchait  se persuader
que j'aurais adhr  ses volonts plutt que d'exposer les intrts
de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il
me tourna les paules, ce qui me fit revenir  mon rang. Alors il
demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui taient de l'autre ct,
s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite  nous cinq, et
se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collge des
cardinaux tant  peu prs au complet  Paris, nous devions nous
mettre  examiner s'il y avait quelque chose  proposer ou  rgler
pour la marche des affaires de l'glise. Il ajouta que nous pouvions
nous runir en consquence, ou tous  la fois ou quelques-uns des
principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les
principaux: c'taient les plus verss dans les questions thologiques,
comme il ressortait de l'antithse qu'il fit en disant au cardinal di
Pietro,  qui s'adressaient ces paroles: Faites que dans ce nombre
se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la thologie, comme
je le suppose, connat bien, sait bien la science de la politique. Il
termina en demandant qu'on lui remt les rsolutions par
l'intermdiaire du cardinal Fesch, et il se retira.

L'issue de cette audience et la rponse que par trois fois j'adressai
 l'allgation de l'Empereur se rpandirent bientt dans Paris, et de
Paris dans la France entire. Ce fut le thme de tous les entretiens,
et je ne crois pas convenable de m'tendre davantage sur ce sujet.


III

Napolon songeait alors  sduire les cardinaux afin d'lever autel
contre autel, par un concile soumis  ses inspirations. Les manoeuvres
hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se
combinent avec la tentative avorte du concile pour exasprer de plus
en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII.

Jusqu'aux dsastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est
que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misres et de ses
perscutions. Avant la dernire campagne de Napolon en France, il
sentit la ncessit de se rconcilier avec Pie VII, captif 
Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impratrice, sous prtexte
d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape  condition de
certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui
restituait ses tats. Le Pape, si fidle quand ses intrts seuls
taient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de
l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur
repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau trait; mais les
cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant t rendus, ils l'alarmrent
sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut
rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rle de martyr.

Aprs l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force
des vnements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arriv
 Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'quivoque
intervention hsitait entre la soumission au Saint-Sige et l'appel 
l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France
elle-mme. En prsence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le
laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva  Rome
port sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rnes et
rappela son ami Consalvi au gouvernement.

Pendant cette indcision, Murat se dclara, livra bataille aux
Autrichiens, fut dfait et se rfugia  Naples d'o il s'embarqua pour
Toulon, puis pour la Calabre, o la mort l'attendait; mort cruelle o
un roi hroque tombait sous la balle d'un roi  peine restaur; tache
de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le
vaincu!


IV

Le Pape reconquit sans peine au congrs de Vienne tout ce que
Napolon avait drob par la force au domaine de l'glise. Les
souverains ne pouvaient pas se porter hritiers des violences de la
France vaincue et dpossde. Le prince de Talleyrand, qui y
reprsentait la France, avait intrt  y faire prvaloir le Pape pour
mriter sa propre rconciliation  force de services. L'Angleterre
elle-mme personnifie dans lord Castelreagh, et servie par la
duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son
pouvoir en Italie le rtablissement du pouvoir le plus irrconciliable
avec Bonaparte son perscuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait
Consalvi au ministre par le dcret suivant dat de Foligno, crit de
sa propre main et qui respire l'amiti autant que l'estime:

Ayant d cder aux imprieuses circonstances dans lesquelles nous
nous trouvions, et m par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous
menaaient, nous avions t oblig de subir la volont du gouvernement
franais dchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre
secrtaire d'tat, le cardinal Hercule Consalvi. Rentr maintenant en
possession de notre libert, et nous souvenant de la fidlit, de la
dignit et du zle avec lesquels il nous prodigua,  notre plus grande
satisfaction, ses utiles et empresss services, nous croyons qu'il
importe non moins  notre justice qu'aux intrts de l'tat de le
rtablir dans cette mme charge de notre secrtaire d'tat, autant
pour lui donner un public tmoignage de notre estime particulire et
de notre amour, que pour mettre de nouveau  profit ses qualits et
ses lumires qui nous sont si connues.

Donn  Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de
notre pontificat l'an XVe.

                                                     PIUS P. P. VII.


V

Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile  toute la famille
de son perscuteur. Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le
gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que
les bienfaits, lui crit Madame, mre de l'Empereur, en son nom et au
nom de tous ses enfants proscrits.

LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU
CARDINAL CONSALVI.

minence,

Suivant les conseils du Trs-Saint Pre et de Votre minence, j'ai vu
Mgr Bernetti, spcialement charg de l'affaire en question, et, avec
sa franchise bien connue, il m'a expliqu ce que les puissances
trangres semblaient reprocher  la famille de l'empereur Napolon.
Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous
reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'tre mls
implicitement ou explicitement  tous les complots qui se trament; on
prtend mme que nous abusons de l'hospitalit que le Pape nous
accorde pour fomenter dans l'intrieur des tats pontificaux la
division et la haine contre la personne auguste du Souverain.

J'ai t assez heureux pour fournir  Mgr Bernetti toutes les
preuves du contraire, et il vous dira lui-mme l'effet que mes paroles
ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant
au pape Pie VII et  Votre minence, avait conu le dtestable projet
de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la
reconnaissance que nous devons tous au Saint-Sige nous arrterait
videmment dans cette voie. Ma mre, mes frres, mes soeurs et mon
oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et
 Votre minence pour attirer de nouveaux dsastres sur cette ville
o, proscrits de l'Europe entire, nous avons t accueillis et
recueillis avec une bont paternelle que les injustices passes n'ont
rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore
moins contre le reprsentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons 
Rome de tous les droits de cit, et quand ma mre a appris de quelle
manire si chrtienne le Pape et Votre minence se vengeaient de la
prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous
bnir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces
larmes pour la premire fois depuis les dsastres de 1814.

Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie
sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche 
s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-mme
nous servir de caution auprs de Votre minence. Qu'elle daigne donc
entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grces et la protection
du Trs-Saint-Pre. C'est dans cette esprance que je suis, de Votre
minence, le trs-respectueux et trs-dvou serviteur et ami,

                                                     L. DE SAINT-LEU.

Rome, 30 septembre 1821.


VI

Le duc d'Orlans, plus tard Louis-Philippe, lui crit peu de temps
aprs:

minence,

Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir,
me disait dernirement que votre seul plaisir tait la culture des
fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me
confirmer le fait.

Votre minence doit savoir que depuis longtemps dj je m'honore
d'tre l'un de ses plus dvous serviteurs, et que dans les diverses
phases de ma carrire, je me suis toujours fait un devoir de vnrer
l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces
sentiments de pit envers le Sige de Pierre, que ma femme et moi
sommes si heureux d'inculquer  notre jeune famille, sont invariables
dans mon coeur. Je prie donc Votre minence de vouloir bien dposer
mon plus humble hommage aux pieds du Trs-Saint Pre.

Voulant me rappeler  votre bon souvenir, j'ai pris la libert de
faire adresser  Votre minence quelques chantillons de nos serres
franaises. Je joins  ce trs-modeste envoi, qui n'aura peut-tre de
prix  vos yeux que l'intention, la manire de les soigner telle que
nos horticulteurs l'ont formule. J'espre que cette caisse ne
dplaira pas trop  Votre minence, et qu'en respirant le parfum de
ces fleurs, qui se dvelopperont peut-tre encore davantage sous
l'heureux climat et dans la chaude atmosphre de Rome, vous daignerez
songer quelquefois  un homme qui sera toujours reconnaissant des
services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent  moi pour vous
offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs
voeux pour la sant du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps
possible  la chrtient, car, avec lui et avec vous, la paix de
l'glise et la paix du monde sont assures.

Je prie Votre minence d'accueillir avec bont mon petit envoi et
toutes les amitis respectueuses de son tout dvou

                                            LOUIS-PHILIPPE D'ORLANS.

Neuilly, lundi..... 1822.


VII

Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur prs le Saint-Sige, lui
crit le jour de la mort de Pie VII.

Monseigneur,

Je n'ai pas os interrompre les premiers moments de votre douleur.
Personne ne sent plus que moi, je l'atteste  Votre minence, et ne
partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit tre
dchir. Votre minence a perdu un pre, un ami de vingt-quatre ans, 
qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reu de confiance et
de bont. C'est un ange dans le Ciel qui prie  prsent pour la
conservation des jours de Votre minence. Ces jours sont ncessaires
pour le bien de ce pays, et vos lumires, Monseigneur, rendront encore
de grands et d'minents services  la patrie.

C'est ainsi que je le pense, que je me plais  le dclarer ici et 
Paris.

De grce, Monseigneur, par bont pour vos amis, par attachement pour
votre patrie, pargnez votre sant, soignez-vous, modrez votre
douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je
m'honore de ce titre.

Je supplie Votre minence de ne me point rpondre, je l'exige comme
une marque d'amiti. Mais lorsque ma visite ne pourra pas
l'importuner, elle me fera prvenir, et je me rendrai chez elle avec
empressement.

Agrez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux
sentiments,

                                                  MONTMORENCY-LAVAL.


VIII

L'amiti personnelle clate partout dans ces tmoignages. Le nouveau
pape Lon XII _della Gonga_ tait brouill de longue date avec
Consalvi. Il se rconcilia avec lui au moment o les ennemis du
cardinal s'acharnrent sur lui. Lon XII l'appela  Rome pour prendre
la tradition du rgne en prsence de Jurla, son propre ministre.
Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il
lgua verbalement sa sagesse  Lon XII. Quelle conversation! Jamais,
dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus
instructives, plus substantielles, plus utiles  l'glise et  l'tat;
Consalvi a t sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut
aujourd'hui ne pas mourir.--Ce voeu ne devait pas tre entendu.
Consalvi mourut peu de temps aprs ce dernier entretien. Lon XII le
pleura.

En annonant au gouvernement franais la perte que le monde venait de
faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Trs-Chrtien
prs le Saint-Sige, crivit: Il ne faut aujourd'hui que clbrer
cette mmoire honore par les pleurs de Lon XII, par le silence des
ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et
par les regrets des trangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont
eu le bonheur de connatre ce ministre, si agrable dans ses rapports
politiques, et si attachant par le charme de son commerce
particulier.


IX

C'tait le 24 janvier 1824.

L'glise perdit son premier ministre, l'tat son premier politique, la
papaut son premier ami; le mme coup tua Pie VII et son ami. Il
n'avait plus rien  faire sur la terre: il s'tait prpar  la mort
par un long testament pour une mdiocre fortune. En voici les
principales dispositions. Un testament, c'est un homme!

Au nom de la trs-sainte Trinit, ce 1er jour du mois d'aot de
l'anne 1822;

Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte glise romaine, diacre
de Sainte-Marie _ad Martyres_, aprs avoir fait mon testament plus
d'une fois,  diverses poques de ma vie, tant pour dsigner mon
hritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et
lgataires, ainsi qu' plusieurs affaires d'importance, considrant
que, vu la mort de mon bien-aim frre Andr et celle d'autres
personnes qui m'taient chres, vu encore le changement des
circonstances, mes dispositions prcdentes ne peuvent plus subsister
dans la manire et la forme qu'elles ont, je me suis dcid  les
rvoquer,  les annuler et  faire un nouveau testament avec les
changements opportuns. Me prvalant donc du privilge que je possde,
en qualit de cardinal de la sainte glise romaine, de pouvoir tester
sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Saintet le
pape Pie VII m'a communiqu par bref, maintenant que je suis sain
d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament ( moins que je ne
me dcide  le changer en un autre postrieur, dans le courant de la
vie qu'il plaira encore  Dieu de m'accorder), avec l'expresse
dclaration que toutes les autres feuilles de mme date ou de date
postrieure au testament, crites de ma main et signes par moi, et
contenant une disposition quelconque  excuter aprs ma mort, font
partie intgrante de mon testament.

Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon me au
Seigneur trs-clment, en le priant, par les mrites de son divin Fils
Notre-Seigneur Jsus-Christ, qui m'a rachet au prix immense de son
trs-prcieux sang, par l'intercession de la trs-sainte Vierge Marie
et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de
me pardonner dans sa misricorde infinie mes trs-graves pchs.

Je veux qu'on fasse clbrer pour le repos de mon me, dans le plus
bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant
une aumne de cinq paoli pour chaque messe clbre en prsence de mon
corps, soit  la maison, soit  l'glise, et de trois paoli pour
chacune des autres messes  clbrer  Saint-Laurent hors des murs, 
Saint-Grgoire et dans d'autres glises o se trouvent des autels
privilgis avec indulgence spciale, selon l'indication de mon
hritier.

En expiation de mes pchs, je laisse  distribuer en aumnes la
somme de trois mille cus. Cette distribution sera faite avec la plus
grande sollicitude possible par mon hritier mentionn ci-dessous. Il
aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trsorier, et Jean
Luelli, mon majordome, personnes qui me sont trs-attaches, de
consulter les curs et de vrifier quels sont ceux qui ont vraiment
besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spcialement
prfrs  tous les autres.

Sa Saintet Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsques auront
lieu, avec la dcence convenable, dans l'glise Saint-Marcel au Corso,
o se trouve la spulture de ma famille. Me souvenant de la promesse
que j'ai faite  mon bien-aim frre Andr au lit de mort, lorsque,
dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du
trs-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent
unis dans la mort et renferms dans le mme spulcre, je veux que si,
 ma mort, ce spulcre ne se trouve pas dj prpar par moi, mon
hritier en fasse faire un trs-modeste, et qui contiendra le cercueil
de mon frre et le mien.

Aprs avoir pourvu aux besoins de son me, rgl sa spulture et
spcifi avec une attention toute particulire les prires qu'il exige
pour son salut, le cardinal Consalvi dtermine les legs qu'il accorde
 ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oubli; ils trouvent tous dans la
gratitude de leur matre une aisance assure pour le reste de leurs
jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant
souvenir, le cardinal pense aux mes des personnes qui lui furent
chres et qui le prcdrent dans la tombe, et il crit:

Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse 
prendre sur mon hritage la somme ncessaire  la clbration de:

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de ma mre, la
marquise Claudia Consalvi, ne Carandini,  clbrer dans l'glise de
Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec
l'aumne de trois paoli;

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la princesse
Isabelle Ruspoli, ne Justiniani,  clbrer dans l'glise de
Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 aot, jour anniversaire de sa mort,
avec l'aumne de trois paoli;

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la duchesse
de Ceri, Catherine Odescalchi, ne Justiniani,  clbrer dans
l'glise des Saints-Aptres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa
mort, avec l'aumne de trois paoli;

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la marquise
Porzia Patrizi,  clbrer dans l'glise de Sainte-Marie-Majeure,
le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps
ses jours!), avec l'aumne de trois paoli;

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la duchesse
Constance Braschi, ne Falconieri,  clbrer dans l'glise de
Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec
l'aumne de trois paoli;

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de D. Albert
Parisani,  clbrer dans l'glise de Saint-Marcel au Corso, le 26
novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli;

Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me du clbre
mastro Dominique Cimarosa,  dire dans l'glise de la Rotonde, le 11
janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli;

Trente messes chaque anne, pour le repos de l'me de Philippe Monti,
mon domestique,  clbrer dans l'glise de Sainte-Ccile _in
Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne
de trois paoli.

Dsirant donner un soutenir  tous les membres de la secrtairerie
d'tat, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de
personnes, je me propose de laisser  chacun d'eux quelques ouvrages
de ma bibliothque, qui leur seront remis (ainsi qu' M. le comte
Celano) par mon hritier fiduciaire, d'aprs les instructions que je
lui en laisserai, ds que j'en aurai moi-mme fait le choix.

Ayant dans mon testament, crit tout entier et de ma propre main et
dat de ce mme jour, nomm et institu mon hritier fiduciaire Mgr
Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en
temps et lieu l'hritage  mon hritier propritaire, je dclare par
ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien possder qui,
en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'anne 1816, ne soit
parfaitement libre de toute charge et de tout fidicommis; et je
nomme, institue, dclare mon hritier universel de tous et chacun de
mes biens, crdits, droits, la Sacre Congrgation de la Propagande de
la foi,  laquelle nanmoins j'interdis formellement et de la manire
la plus expresse, la dtraction de la quatrime _Falcidia_, de quelque
manire et  quelque titre que ce soit.

J'entends, je veux, je dclare que, tant que vivra un seul de mes
serviteurs gratifis par mon testament, ou de ceux qui ont reu un
legs annuel  vie, la Sacre Congrgation ci-dessus nomme ne puisse
jouir (except de ce qui sera indiqu plus bas) de mon hritage, ni en
prendre en aucune manire l'administration, voulant que cette
administration soit laisse entire et libre aux mains de mon hritier
fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de
ceux qui lui succderont dans son administration). Non-seulement je
le dispense de faire un inventaire lgal, mais, pour viter les frais
voulus pour cela, je le lui dfends; il suffit qu'il dresse une simple
liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces
derniers doivent tre alins et convertis en espces, pour satisfaire
aux charges indiques au feuillet, lettre E, annex  mon testament,
ou dans mon testament mme), liste qui, vu la probit reconnue dudit
hritier fiduciaire, devra faire pleine foi.

Afin que la susdite Congrgation de la Propagande commence ds ma
mort  ressentir quelque effet de mon hritage, je veux qu' partir de
mon dcs elle jouisse d'une somme annuelle de 600 cus, qui lui
seront pays par mon hritier fiduciaire, administrateur de mon
hritage, par chance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque
de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux
serviteurs lgataires et d'acquitter les 50 cus par mois,
correspondant  la somme de 600 cus assigns plus haut  la Sacre
Congrgation.

Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs
et lgataires annuels, les fonds de mon hritage permettront
d'accrotre la somme de 600 cus dtermine plus haut mon hritier
fiduciaire pourra (sans pourtant y tre positivement oblig) verser
dans la caisse de la Sacre Congrgation la nouvelle augmentation
qu'il jugera pouvoir remettre, aprs avoir satisfait aux charges
accessoires et aux dispositions reues de vive voix.

Aprs la mort de tous ceux qui dans mon testament ont t gratifis
et des annuels lgataires, mon hritier fiduciaire devra consigner 
la Sacre Congrgation l'hritage alors existant.

Je dclare en outre que la susdite Congrgation ne pourra jamais
obliger l'hritier fiduciaire, ou celui qui lui succdera,  donner la
fidjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre  rendre compte
de sa gestion, ni  rvler les dispositions reues de vive voix ou
par crit de moi, confirmant mme dans ce feuillet ce que j'ai plus
amplement dit sur ce sujet dans mon testament.

 peine entr en possession de son titre, mon hritier fiduciaire,
pour prvenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses
jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son
successeur dans l'administration de mon hritage, devra, en vertu du
mandat reu, nommer son successeur dans un crit qui sera dpos clos
et scell dans un office camral, pour tre ouvert aprs sa mort; et
j'entends imposer successivement la mme obligation aux autres
administrateurs. Si les premiers venaient  manquer avant la mort de
mes serviteurs et autres lgataires, et dans le cas o quelqu'un de
ces administrateurs et nglig ou et manqu de faire la nomination
de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal
de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'tre membre, de prendre lui-mme
cette administration, et d'accepter l'annuelle rtribution destine 
l'administrateur, et ainsi successivement jusqu' l'poque indique
plus haut.

Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatires prcieuses qui,
durant le cours de mon ministre, m'ont t donnes par divers
souverains, et que j'ai conserves par respect et reconnaissance
envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en
faveur des maisons et tablissements qui sont le plus dans la
ncessit. Je suis  chercher une meilleure distribution de ces
objets; mais dans le cas o je viendrais  mourir avant de l'avoir
dfinitivement arrte, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me
parat la plus convenable.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Considrant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant
de clbrit, qui a si bien mrit de l'glise et de l'tat, comme Pie
VII, n'et point aprs sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un
tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la
mdiocrit des revenus qu'il laisse  ses neveux; m par mon
dvouement et mon attachement  sa Personne sacre, inspir par la
reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa cration,
combl des bienfaits de sa souveraine bont, j'ai rsolu de lui faire
riger un mausole  mes frais dans la susdite basilique.

Dans ce but, j'ai tch de faire des conomies, sur les dpenses
annuelles destines  mon entretien, et de runir une somme de 20,000
cus romains. Si je mourais avant Sa Saintet, comme je le dsire, mon
hritier fiduciaire reste charg de consacrer la somme fixe 
l'rection de ce tombeau, dont l'excution sera confie au ciseau du
clbre marquis Canova, et,  son dfaut, au clbre chevalier
Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'excuter,  un des meilleurs
sculpteurs de Rome.

L'inscription suivante sera grave sur le tombeau:

        PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI,
  PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI,
              ROMANUS, AB ILLO CREATUS.


X

Voil la vie d'homme d'tat de ce modle des amis et des hommes de
bien; nous ne disons pas des prtres: il ne l'tait pas; il n'avait
jamais voulu l'tre; ce n'tait ni sa vocation ni son ambition.

L'glise romaine,  Rome, reconnat trois classes d'hommes parmi
lesquels elle choisit ses serviteurs:

Les laques;

Les ecclsiastiques;

Et les prlats ou monseigneurs.

Les laques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la
diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins
de son administration ou de sa dfense;

Les ecclsiastiques sont les moines ou les prtres de tout ordre, dont
elle dispose pour tous les services dans le monde chrtien.

Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et
qui en reoit les titres sans nanmoins en contracter les engagements
ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'ternel
noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prlats ou monseigneurs,
et, depuis les dignits infrieures jusqu'au rang de cardinaux, sont
en quelque sorte les ministres libres de l'glise. Il y a peu de
grande famille  Rome ou dans les lgations qui n'aient des fils dans
cette classe. Ils sont  Rome ce que les Narseis taient au sein des
cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquit. Race minemment
politique qui tient  l'tat sans tre l'tat lui-mme, qui se dvoue
sans retour  ses fonctions prparatoires, qui se retire de ses
emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut mme se
marier avant d'en avoir fait les voeux, sans prjudice pour l'glise
ou eux-mmes. Cette troisime catgorie, dpendante et volontaire du
Saint-Sige, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux
affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de
s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prlats
ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des
unions licites et respectes, avec l'approbation du Pape. On les
essaye, ils s'essayent eux-mmes, et, si la carrire ne leur convient
pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans
reproche; ils ont de plus pour le Saint-Sige ces avantages, que ses
affaires purement mondaines sont traites avec les hommes du monde par
des hommes du monde, et que l'glise, par eux, participant de deux
natures, est sacerdotale avec ses prlats et laque avec ses
ministres. Le respect et l'habilet y gagnent. Ces hommes commencent
en gnral trs-jeunes par tre des secrtaires du Pape, des novices,
des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'lvent par des grades
rguliers de fonction en fonction jusqu'aux premires charges de
l'tat. Le Pape voulut, dit Consalvi, me crer cardinal de l'ordre
des prtres; je prfrai tre cardinal diacre.


XI

Voil ce que fut ds son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit
cardinal, il refusa d'tre prtre. Il se consacra non  sa propre
sanctification, mais  bien comprendre et  bien faire les affaires du
Pape et de son gouvernement. Il voulut tre dvou, mais nullement
enchan  ses devoirs. On peut mme entrevoir, d'aprs un passage de
ses mmoires relatifs  son affection intime pour les familles
Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prmature
d'une jeune princesse de dix-huit ans,  la main de laquelle il
aurait pu peut-tre prtendre, et dont l'amiti lui laissa d'ternels
regrets, fut un coup dchirant port  son coeur. La vivacit
pathtique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments
pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui tait dfendu ni
d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chrir: il avait alors
vingt-deux ans.


XII

Ds son enfance il tait remarquablement beau; non de cette beaut
ostentative qui s'tale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de
cette beaut modeste, pleine de pense et voile de rticences, qui
s'insinue dans l'me par le regard. Sa taille, naturellement leve,
mais lgrement incline par la modestie, cette convenance de son ge,
tait mince et lgante; ses yeux sincres, son front dlicat, sa
bouche accentue d'une grce svre. Il tait impossible de le voir
sans attrait; le son de sa voix avait toute la dlicatesse de son me;
il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main fminine, ni un
ton affect dans sa voix. Tout tait naturel dans cette franche
nature. Sa dmarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans
prcipitation, rsumait son corps merveilleusement cadenc. Sa
physionomie convaincue portait la conviction o portait son regard. Il
n'avait aucune coquetterie o Fnelon en laissait trop percer; son
dsir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant;
c'tait un tre persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le
vouloir; il parlait peu et  demi-voix; ce n'tait pas sa voix,
c'tait sa personne qui tait loquente. Tel tait tout jeune le
cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.

On peut dire qu'il tait rest jeune jusqu' soixante-sept ans, ge o
un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermet de son esprit, et
o la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'annes avant sa fin;
le portrait que je fais de ses annes pleines et mres serait
certainement le portrait vivant de ses premires. Je crois le voir
encore et je crois le revoir  vingt ans. L'ge des sens change avec
les annes, l'ge de la physionomie ne change pas; c'est l'ge de
l'me. Quand je le connus, il touchait  la vieillesse; mais cette
vieillesse avait toute la grce mme de la jeunesse, la douceur, la
srnit, l'accueil souriant des belles annes. Le pressentiment du
repos dfinitif se faisait place  travers les dernires fatigues du
jour; il jouissait  moiti de l'apaisement que sa politique, si
conforme au gnie de son matre, avait assur  l'Europe.


XIII

Sa vie tait celle d'un sage qui a sem dans les agitations et qui a
rcolt ce qu'il a sem, la paix. Je ne sais pas s'il tait dvot,
mais il tait honnte homme. La tolrance la plus large tait plus que
sa loi, c'tait son instinct, son caractre. Les longs rapports qu'il
avait eus ds sa jeunesse avec les hommes d'tat de tous les
gouvernements,  commencer par le prince rgent, avec Canning,
Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouch, Napolon, en
France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de
Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grce; Cimarosa,  Naples, le
grand musicien, ami et successeur de Mozart, prdcesseur de Rossini;
Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de
Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans
l'ambassade de France  Rome; Metternich et son cole, en Autriche;
Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseign que le vrai christianisme
se compose, sans acception, de ces ides gnrales qui, sans se
formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, gnralisent le bien, la
civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde
pacifi non dans l'troit sentier des sectes, mais dans la large et
libre voie du progrs incontest sous toutes ces dnominations. Le
plus chrtien de ces gouvernements,  ses yeux, tait le plus honnte.
Il n'en hassait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui tait le
pre commun de la civilisation chrtienne. Il n'excluait pas mme les
gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de
ces gards et de ces assistances politiques. Partout o ces
gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire
au Pape: C'est une partie de mon glise, et c'est ainsi que je la
reois et que je la conserve universelle. Aussi ne peut-on, malgr
tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un
schisme qui ait fructifi dans le monde. Les schismes sont troits; la
tolrance, mre de la bienveillance, les tue en les laissant respirer
en libert. Cet embrassement universel du coeur tait toute sa
politique. Elle avait rsist dans le Pape et dans lui  toutes les
iniquits et  toutes les perscutions; elle avait triomph par toute
la terre, et le calme des consciences tait son fruit. Quel est le
souverain, quel est le grand ministre en Europe qui et pu dire: Je
ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi? L'amiti tait
sa nature, l'amiti tait sa doctrine, l'amiti tait l'unique charme
de sa vie.


XIV

On ne peut douter qu'il n'et tous les jours de rudes assauts 
soutenir contre les partis, les ordres ecclsiastiques et les hommes
du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits
contentieux, ambitieux, impolitiques, mal ns, et qui ne connaissent
les doctrines auxquelles ils se prtendent attachs, que par la haine
que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de
la religion, ni les hommes de la libert: ce sont les hommes de la
personnalit jalouse; l'amour mme n'est chez eux qu'une raction. Si
vous vous refusez  vous laisser perscuter, vous tes des factieux;
si vous ne hassez pas ce qu'ils hassent, vous tes des impies. Ils
ne sentent le feu sacr des religions qu' la chaleur des bchers
qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-l 
Rome; rsums dans ce qu'on appelait le parti de la congrgation
jsuitique,  tort ou  raison, et rsums plus loquemment alors par
quelques faux prophtes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur
l'indiffrence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincre,
mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brlant
de se donner la grce du bourreau,  la suite de ces forcens de
doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il
fallait leur complaire et les rprimer. L'oeuvre tait dlicate et
difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement.
Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de
Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre
aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui.


XV

Sa vie prive, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu' sa mort, fut
l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amiti. On en
retrouve des preuves dans ce testament crit  loisir o nul n'est
oubli ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a
aims sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou
moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre;
il fait un signe de l'autre ct de la tombe, pour dire: Je vous aime
comme je vous ai aims. Nous n'en citerons que deux exemples:
Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opras gala au
commencement du sicle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne
chercha dans la musique que l'organe le plus pntrant de son coeur.
Consalvi, jeune encore, avait le dlire de la musique, cette langue
sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'me
rve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la
musique, langue des anges, quand elle avait touch son me, y restait
 jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition 
l'me d'un sens suprieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empcher
de regarder, comme un inspir du ciel, celui qui trouvait ces chants
inaccoutums des hommes. Il entendit pour la premire fois  Naples
les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reut une telle
impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus
immacule et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de
tout ce que la religion asctique dfend de rver, mme  ses saints.
Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour
Cimarosa; il parvint  le connatre; ils contractrent ensemble la
plus imprissable affection. Le futur cardinal et l'immortel
compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha  la femme et 
la fille de Cimarosa, il s'incorpora  ce gnie, et ne cessa, pendant
toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les
faveurs que son rang dans l'glise lui permettait de prodiguer  son
ami.

On voit aprs trente ans, dans son testament, qu'il lgua (tout ce
qu'il pouvait lguer) des sacrifices et des prires pour la famille de
cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aim une fois.
Il n'eut point le respect humain de l'amiti. Les dons de Dieu lui
parurent aussi sacrs que les titres des hommes, le nom de Cimarosa
lui parut digne d'honorer la dernire pense de Consalvi.


XVI

Le second de ces exemples est une femme dont il ne pronona le nom en
apparence que par ncessit, comme pour viter les interprtations
hasardes du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.

La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de
cette maison, et le duc l'avait pouse aprs la mort de sa premire
et clbre pouse. Elle menait  Londres,  Paris, et surtout dans son
palais de Rome et  Naples, la vie somptueuse d'une femme clbre par
sa beaut, par son esprit et par ses richesses; elle s'tait faite
cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour
les arts. Elle tait en ralit la reine de l'Italie; son palais sur
la place de la colonne Trajane tait le palais des artistes et
l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son got exquis dispensait
la faveur, et sa faveur tait celle du gouvernement romain. Elle tait
dj d'un certain ge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi
dlicate que majestueuse, les traces plutt que l'clat de sa grande
beaut. Mais sa bont et sa grce n'avaient pas vieilli d'un jour.

Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'tat des gouvernements
d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amiti, elle avait
distingu, il y avait plusieurs annes, le cardinal, dj connu d'elle
en 1814  Londres. Cette connaissance l'avait attire  Rome, o elle
faisait son principal sjour. Le cardinal, tel que nous venons de le
dpeindre, quoiqu'il et  cette poque soixante ans, avait mieux que
la beaut: il avait tout le charme que la renomme, le gnie,
l'attrait physique et moral pouvaient inspirer  une femme lasse
d'amour, mais non d'empire. On disait  Rome,  cette poque, qu'un
mariage secret autoris par les rgles, les traditions de l'glise et
l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait;
d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne
pouvant avoir d'ambassadeur accrdit auprs du souverain pontife,
mais trs-intresss cependant  s'y faire reprsenter, avaient choisi
pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protger les
intrts britanniques, par l'intermdiaire d'une Anglaise sincrement
catholique et lie intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les
habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces
interprtations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.

Ce qui est certain et ce qui tait public  Rome, c'est l'intimit
avoue de la duchesse et du premier ministre. Aussitt que le cardinal
avait accompli auprs du Pape ses devoirs du matin, il se rendait
rgulirement auprs de son amie et s'entretenait confidentiellement
avec elle dans sa chambre, assis  ct de son lit couvert de papiers
et de correspondances examins en commun. Aprs cette premire sance,
le cardinal se retirait pour aller vaquer  ses nombreuses affaires
de la journe. Le soir, quand le Pape tait couch et que les heures
de loisir avaient sonn pour lui, sa voiture le ramenait
rgulirement, de dix  onze heures, chez la duchesse environne alors
d'une troite socit d'artistes ou d'hommes politiques trangers,
compose de cinq ou six personnes agrables au cardinal. Il s'y
reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre
entretien, avec l'abandon de l'intimit et de la confiance. J'y allais
presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connatre et
l'aimer; sa bont pour moi tait si grande que, bien que l'tiquette
diplomatique pour les dners du jeudi saint chez le Pape n'autorist
pour ces invitations que les souverains et les ministres trangers, il
fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgr ma jeunesse et
mon rang secondaire,  dner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et
la duchesse de Floridia, son pouse,  ce banquet de ttes couronnes
ou augustes. Les crivains, rpondit-il  mon modeste refus de cette
faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez
toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme
ami.


XVII

Indpendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le
peu d'instants qu'il pouvait drober aux affaires taient consacrs 
la culture d'un petit jardin d'Alcinos qu'il avait achet sur la rive
du Tibre, auprs des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un
chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses
devoirs assidus auprs du Pape, la culture de l'amiti auprs d'une
femme respecte et aime, et la culture des orangers et des oeillets
de Rome arross des eaux du Tibre, taient les seuls dlassements de
cet homme de la nature et de la religion.


XVIII

C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les
infirmits de Pie VII, aggraves accidentellement par un accident dans
sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent prcipit sa mort
sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournes monter
rapidement autour de lui dans le sacr collge pour le submerger; il
se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de
campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome.
L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il ddaigna de se dfendre
contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort
gouvernement, la tranquillit  Rome, sa pauvret volontaire et
l'amiti de son matre. Il ne demandait  la Providence que de
survivre assez de temps pour lui lever un tombeau qu'ombragerait le
sien; il en confia le dessin et l'excution  Canova, qu'il aimait
comme il avait aim Cimarosa. Le Pape son ami tant mort, et avec lui
son dfenseur, il se laissa mourir.

Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le prsent se
dtache et qui ne peut vivre que d'honntes et habiles ajournements de
la fatalit; heureuse condition des pouvoirs rsigns qui ne peuvent
vivre que de leur innocence!

                                                            LAMARTINE.




CXIIe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(PREMIRE PARTIE.)

LITTRATURE SCIENTIFIQUE.


I

Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre sculaire, le _Cosmos_,
de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le
_tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procs-verbal de la science
universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grce au ciel de
m'avoir fait vivre jusqu' ce jour, o, par la main d'un grand homme,
le voile du sanctuaire a t dchir et les secrets de Dieu rvls au
grand jour, car cet homme, enflamm d'une si immense ambition, cet
homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettr,
cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui
rendant hommage, ne peut pas tre un homme ordinaire, un jongleur, un
charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur
spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que
moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procs-verbal n'est
pas une logique, qu'en nommant les phnomnes on ne les dfinit pas,
qu'on recule la difficult sans la rsoudre par des dnominations
savantes, et qu'en ralit la vraie science ne consiste pas 
_connatre_, mais  _comprendre_ l'oeuvre du Crateur. Je vais donc
lire, je comprendrai davantage aprs avoir lu cette magnifique
_thologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses
permet  ses cratures d'lite telles que Newton, Leibniz, les deux
Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la
perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant
de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique
ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de
l'hymne  l'infini.

J'achetai les quatre volumes du prophte scientifique de Berlin, et je
passai quatre mois de l't  lire. Je vous dirai plus loin ce que
j'prouvai aprs avoir lu.

Mais, avant, disons ce que c'tait que M. de Humboldt. L'homme sert
beaucoup  expliquer le livre.


II

Il y avait, vers la fin du dix-septime sicle, dans les environs de
Stettin, en Pomranie, une famille d'antique origine de ce nom qui
servait l'lecteur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les
armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier
rejeton de cette illustre ligne. Il fut nomm,  la fin de la guerre
de Sept ans, chambellan du grand Frdric. C'tait en 1765; il avait
vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons.
Vers la fin de sa vie il dsira se reposer dans un chteau plus prs
de Berlin; il quitta ses terres de Pomranie et acheta le manoir
champtre de Tgel, ancienne rsidence de chasse de la maison royale
de Prusse, et il s'y tablit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il
avait rcemment pouse. Le vrai nom de Mme d'Holwede tait Mlle de
Colomel, du nom d'une famille franaise de la Bourgogne rfugie en
Allemagne aprs la rvocation de l'dit de Nantes. Les Colomel taient
des gentilshommes verriers, qui transportrent leur noblesse
industrielle en Prusse.

Georges de Humboldt en eut deux fils: l'an, que j'ai connu dans ma
premire jeunesse, tait Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre
de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit  Tgel, le 14 septembre
1769. Les deux frres passrent leur heureuse enfance dans ce chteau.
Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit rdifier sous
la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres
tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie fodale.

Le prince de Prusse venait chaque anne faire visite  la famille de
Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pres. Goethe en
immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.

Une fort de pins sauvages et tnbreux environne le chteau de Tgel,
et le spare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins,
des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homre de l'Allemagne,
Goethe, y vint  pied pendant l'enfance des deux frres, et son
sourire caressant bnit leur avenir. Leur premire ducation tait
alors confie  Campe, ancien aumnier du rgiment de dragons de leur
pre. Campe tait devenu l'ami de la maison; c'tait un homme d'lite,
trs-capable et trs-digne d'lever un savant et un homme d'tat,
tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frres clos
du mme nid, pour une double clbrit.

En 1789, Campe accompagna  Paris l'an de ses lves, Guillaume de
Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la rvolution
europenne qui allait modifier le monde.  son retour, il quitta le
chteau de Tgel, pour aller fonder  Hambourg l'institut
d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingu,
le remplaa, devint l'ami de la noble famille, et, aprs la dispersion
des deux frres, fut charg par eux de gouverner leur terre de Tgel.

Les premiers matres de toutes les sciences les achevrent 
l'universit de Berlin. Guillaume, dou d'une sensibilit plus mre,
dpassa son frre Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui
parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua 
Guillaume de Humboldt un sentiment comparable  ce que cra plus tard
parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de
Saint-Pierre, ou _Ren_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il
y a des dlices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le
festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'aprs le
banquet: ce sont les meilleures. Guillaume tait fait pour les
prouver; son me pleine de combustible tait prte  l'incendie; la
premire tincelle devait y allumer le feu des passions, et ces
passions devaient y laisser la cendre fconde d'une prcoce sagesse.


III

Les deux frres, quoique cordialement unis, suivaient des voies
diffrentes  leur entre dans la vie: Guillaume, la voie large et
universelle de l'homme destin aux actions vives et gnreuses de la
vie publique; Alexandre, les tudes spciales et concentres de la vie
scientifique. L'un, sensible  la sduction des femmes, li avec les
plus belles actrices des thtres de Berlin; l'autre, absorb dans les
livres, et ne recherchant que les savants. La mme diversit de
penchants les suivit  l'universit de Francfort. L'Anglais Forster,
compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le got, pour
rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il
conut la premire ide de son voyage terrestre dans l'Amrique du
sud. Alexandre, au contraire, se livra aux lucubrations religieuses,
potiques et philosophiques des Allemands de distinction qui
habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier
instituteur,  Brunswick, alla avec lui assister avec une joie
srieuse,  Paris,  l'closion d'une philosophie politique, en 1789.
Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la
Hollande, afin d'y tudier les phnomnes de la nature purement
matrielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia  Weimar avec le
pote Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du prsident de
Dawscherode,  Erfurth. Il fut nomm, bientt aprs, conseiller
d'ambassade. Tous ses dsirs tendaient  amener chez lui, en qualit
d'pouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint
une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les thories
neptuniennes des naturalistes allemands, et crivit des opuscules dans
ce sens. La mort de leur mre les surprit alors; ils la pleurrent
tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le
chteau et la terre de Tgel, o il continua de vivre avec sa
charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la
succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amrique, projet
depuis son enfance. L'amiti des deux frres ne fut nullement altre;
leur amiti fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la
femme aime d'Alexandre. Il en avait dj deux enfants.


IV

Cependant Alexandre, ayant tout prpar en Prusse pour son immense
pense, alla, en 1799,  Paris, enrler avec lui un Franais
distingu, Amde Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin
d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs ncessaires 
l'accueil qu'il dsirait obtenir des vice-royauts de l'Amrique, et
d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec
l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reut avec
bont, et se prta  tous ses dsirs. Il obtint un passage avec sa
suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua  la Corogne, sous
les auspices de la reconnaissance pour la royaut espagnole. Le roi
lui avait accord les instructions les plus bienveillantes pour tous
les dpositaires de son pouvoir en mer et en Amrique.


V

Il mit  la voile le 5 juin 1799; en approchant de Tnriffe, les
voyageurs reurent un dernier salut de l'Europe.

Une hirondelle domestique, accable de fatigue, se posa sur une
voile, assez prs pour tre prise  la main; c'tait un dernier, un
tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui,
comme eux, avait t port sur les mers par un penchant invincible.
Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se
renchrirent  l'approche des les que l'on voyait s'lever 
l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa
souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y
contemplaient les pics volcaniques de l'le de Lancerote, une des
Canaries, claire par les rayons de la lune, au-dessus desquels
apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se
drobait aux yeux, voile par les brouillards de la nuit surgissant
derrire le volcan clair par la lune. L ils virent des feux qui
glissaient  et l,  des distances incertaines, dans la direction du
rivage noy dans le lointain; c'taient apparemment des pcheurs qui,
se prparant  leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela
conduisit Humboldt  se rappeler la lgende des feux mobiles qui
apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe
Colomb sur l'le de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui prcda
la dcouverte de l'Amrique. Mais cette fois encore ces feux mobiles
furent un prsage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps
modernes.

Nos voyageurs atteignirent les petites les du groupe des Canaries. Le
tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cnes mousss, ces
volcans levs, rjouit leur me. La mer leur offrit l d'intressants
vgtaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un
rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit
l'occasion de visiter la petite le la Gracieuse. C'tait la premire
terre que Humboldt foulait depuis son dpart d'Europe, et il rend
compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: Rien ne peut
exprimer la joie qu'prouve le naturaliste quand, pour la premire
fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte
sur tant d'objets, que l'on a de la peine  se rendre compte des
motions que l'on ressent.  chaque pas on croit trouver un produit
nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on
ne reconnat pas ceux qui sont le plus communment dans nos jardins
botaniques et nos collections historiques.

Le brouillard de l'atmosphre lui voilait le fameux pic de Teyde 
Tnriffe, que de loin dj Humboldt s'tait rjoui de contempler, et,
comme ce rocher n'est pas couvert de neiges ternelles, il est visible
 une distance prodigieuse, lors mme que son sommet en pain de sucre
reflte la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre,
d'autant plus qu'il est en mme temps entour de blocs de lave noire
et d'une vigoureuse vgtation.

Humboldt et son compagnon tant arrivs  Sainte-Croix de Tnriffe,
et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de
Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'le, ils en
profitrent le jour mme, aprs avoir trouv dans la maison du colonel
Armiage, chef d'un rgiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux
et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hte que
Humboldt vit pour la premire fois le bananier, que jusque-l il
n'avait trouv que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre 
melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en libert.

Comme,  cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait
Humboldt ne pouvait s'arrter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt
devait se hter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'o il
prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrrent en
chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays
comme btes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce
fameux pic. C'tait la premire des esprances de Humboldt qu'il
voulait raliser.

Une route charmante le conduisit de Laguna, ville situe  1,620 pieds
au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut merveill de
l'aspect d'un paysage d'une incomparable beaut. Des dattiers et des
cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des
dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les
chapelles rpandues  et l, au milieu des orangers, des myrtes et
des cyprs; tous les murs sont chargs de fougres et de mousses, et,
tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il
rgne, dans ces valles, un printemps perptuel. C'est au milieu des
impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses
compagnons arrivrent  Orotava. Ils suivirent en sortant de l une
belle fort de chtaigniers, sur un chemin troit et pierreux qui se
dirige vers les hauteurs du volcan.

Par le fait, Tnriffe, premire rgion tropicale dont Humboldt
faisait la connaissance, tait de nature  dvelopper son got pour
les voyages,  soutenir son courage et  le fortifier. Lorsque le
naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son
troisime voyage autour du monde, recommandait  tous les mdecins de
l'Europe d'envoyer leurs malades  Tnriffe, pour y recouvrer le
calme et la sant au sein de la belle nature, au milieu du tableau
toujours vert d'une vgtation luxuriante qui sduit l'me, ce n'tait
pas une exagration, car Humboldt reprsente aussi cette le comme un
jardin enchant. Il fut impressionn par ce magnifique tableau de la
nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des gologues, cette
le ne soit qu'une montagne intressante d'origine volcanique et
forme  diffrentes poques.

Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra l-haut 
d'intressantes observations sur sa formation, son histoire
gologique, et sur les diffrentes zones successives de vgtaux qui
lui forment une ceinture. Il en dduisit une observation commune 
tout le groupe des les Canaries,  savoir que les produits
inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables 
eux-mmes jusque dans les rgions les plus loignes; mais que les
produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.

En passant le long des ctes des les Canaries, Humboldt croyait voir
des formes de montagnes depuis longtemps connues et situes sur les
bords du Rhin, prs de Bonn, tandis que les espces de plantes et
d'animaux changent avec le climat et varient encore d'aprs
l'lvation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux
apparemment que la cause des climats, se montrent les mmes sur les
deux hmisphres. Mais cette diffrence dans les plantes et les
animaux, qui dpend du climat et de l'lvation du sol au-dessus de la
surface de la mer, rveilla chez Humboldt le besoin d'tendre encore
ses recherches sur le dveloppement gographique des plantes et des
animaux, et ses recherches ultrieures en Amrique firent de lui le
premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de
Tnriffe, il vit dj la preuve vidente de l'influence exerce par
les hauteurs sur cette progression du dveloppement des plantes.

Il parcourut, immdiatement aprs, la rgion des bruyres
arborescentes, puis il rencontra une zone de fougres; plus haut un
bois de genvriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert
de gents, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin
sur le sol de pierre ponce du cratre volcanique o le beau Retama,
arbuste aux fleurs odorantes, et la chvre sauvage qui habite le pic,
lui souhaitrent la bienvenue.

On devait esprer qu'au sommet du cratre d'un volcan, Humboldt
poursuivrait plus particulirement ses recherches gologiques, et il
le fit avec grand succs, car il rassembla dans cette occasion de
nouveaux matriaux pour les observations et les explications qu'il
devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du
globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard
vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperurent que leur
navire, _le Pizarro_, tait sous voiles, et cela les inquita fort,
parce qu'ils craignaient que le btiment ne partt sans eux. Ils
quittrent en toute hte les montagnes, cherchant  gagner leur navire
qui louvoyait en les attendant.

Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagn de riches
observations pour ses recherches  venir. Le groupe des les Canaries
tait devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont
la varit, quoique dans un cercle troit, devait conduire un gnie
comme celui de Humboldt  l'intelligence de choses plus tendues, plus
gnrales. Il vit quelle tait la vritable mission du naturaliste et
l'importance des recherches spculatives. Le sol sur lequel, nous,
hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a
de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se
succdent avec une incessante activit; il est rgi par une force qui
organise et moule la matire informe, qui enchane la plante  son
soleil, qui donne  la masse froide et inerte le souffle vivifiant de
la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la
perfection et que l'homme, dans l'troitesse de sa porte, est oblig
d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles
formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment
cre-t-elle, comment dtruit-elle? Telles sont les premires grandes
questions qui se prsentrent  Humboldt, et il voulut consacrer toute
sa vie scientifique  y rpondre.--Que signifie un jour de la
cration? s'cria-t-il. Ce jour indique-t-il la rvolution de la terre
autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une srie de sicles?
La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux
ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du
feu ou celle de l'eau qui a fait lever les montagnes, qui a nivel
les plaines, qui a limit la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les
volcans, comment sont-ils ns, comment fonctionnent-ils?  ces
questions que s'adressait Humboldt, Tnriffe fournit une premire
rponse. Il reconnut la vrit du principe qu'il avait dj suivi
prcdemment dans ses recherches: de ne considrer les faits isols
que comme une partie de la chane des grandes causes et des grands
effets gnraux qui sont en rapports intimes et dcoulent les uns des
autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il
faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une
varit infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec
indiffrence le fait isol et ce qui nous parat petit, mais plutt
apprendre  voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est
dans cet esprit que le volcan de Tnriffe fut pour Humboldt la clef
des grands mystres de la vie gnrale; il dcouvrit les diffrents
moyens que la nature emploie pour crer et pour dtruire, il apprit
ainsi  faire d'un fait isol la mesure des faits gnraux.

Le feu du volcan qu'il gravit  Tnriffe tait depuis longtemps
teint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses
qui lui firent comprendre la puissance de cet lment qui mit jadis
le globe en ignition, fit clater sa surface, ensevelit dans des
tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui,
faisant encore pntrer ses artres dans les profondeurs du globe,
branle  et l le sol, ou produit par l'ouverture des cratres,
sortes de soupapes de sret, ces explosions de flammes et de lave
bouillante qui viennent au jour. Voil ce que Humboldt nous fit
comprendre.


VI

Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les
flots dans la direction de l'Amrique centrale.

Nos voyageurs s'occupaient particulirement, dans leur marche, des
vents de mer qui rgnent dans ces parages et qui deviennent de plus en
plus constants  mesure que l'on approche des ctes d'Afrique. La
douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le
charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arriv dans la rgion
septentrionale des les du cap Vert, son attention fut attire par
d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque
sorte un banc de vgtaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs
racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouv
des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la
nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il
tudia l'anatomie et la proprit de voler. Mais la pense humaine
fait aussi valoir ses droits, dans un voyage  travers le vaste ocan;
partout o l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la
clart du ciel, et cette contemplation le reporte aux vnements
familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue
d'un homme tranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une
bouche trangre, venant d'un autre pays... c'est donc un vnement
qui saisit de joie, quand vient  passer un autre navire; on se
prcipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays,
on se salue et bientt on se voit rciproquement disparatre 
l'horizon.

Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgr la
richesse des matriaux o chaque jour apportait  leur ardeur quelque
chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur
coeur; aussi Humboldt se rjouissait-il de voir briller une voile 
l'horizon lointain. Mais la premire douleur qu'prouva le navigateur,
ce fut lorsqu'il dcouvrit un jour, au loin, le corps et les dbris
d'un malheureux navire que les plantes marines enlaaient de toutes
parts. L'pave s'levait comme une tombe couverte de gazon--o
devaient tre les restes de ceux que la cruelle tempte avait vus
exhaler leur vie dans une suprme lutte contre la mort!...
Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attrist de ces
penses.

Mais un spectacle plus beau, plus agrable, s'offrit  Humboldt, dans
la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizime degr de latitude, il
aperut pour la premire fois la brillante constellation de la Croix
du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir
avec motion l'accomplissement des rves de son enfance. L'motion
qu'il ressentit  cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la
rvlent: Quand on commence  jeter les yeux sur les cartes
gographiques, et  lire les descriptions des voyageurs, on prouve
pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prdilection
dont, arriv  un ge mr, on ne peut pas trop bien se rendre compte.
Ces impressions ont une influence remarquable sur nos rsolutions, et
nous cherchons comme instinctivement  nous mettre en rapport avec les
circonstances qui, depuis longues annes, ont pour nous un attrait
particulier. Jadis, lorsque j'tudiais les toiles, je fus saisi d'un
mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mnent une vie sdentaire;
il m'tait douloureux de penser qu'il faudrait renoncer  l'espoir de
contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du
ple sud. Impatient de parcourir les rgions de l'quateur, je ne
pouvais porter mes yeux vers la vote toile du ciel, sans penser 
la Croix du sud, et sans me rappeler en mmoire le sublime passage du
Dante[1].--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient dj habit
les colonies d'Amrique, partagrent la joie que Humboldt ressentit 
la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'ocan on salue
une toile comme un ami dont on est spar depuis longtemps, et
surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance
leur rend chre cette constellation. tait-ce cette mme toile que
les navigateurs du quinzime sicle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser
dans le nord l'toile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe
d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?

[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre ple, je vis la
brillante constellation de quatre toiles, dont la prsence ne se
rvle que par la premire paire. Le ciel semblait ravi de voir ses
tincelles.-- pays dsert et dsol du Nord, vous ne verrez jamais
l'clat de cette brillante lumire!]

Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore
apprendre  connatre les douloureuses angoisses de la maladie  bord.
Une fivre maligne clata, dont la gravit fit des progrs  mesure
que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf
ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna
pniblement Humboldt  cause des circonstances qui avaient motiv le
voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mre
chrie qui attendait son retour. Humboldt, livr  de pnibles
rflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fivre svissait 
fond de cale); son oeil tait fix sur une montagne ou sur une cte
que la lune clairait par intervalle, en traversant d'pais nuages. La
mer doucement agite brillait d'un faible clat phosphorescent, on
n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui
gagnaient le rivage. Il rgnait un profond silence; l'me de Humboldt
tait mue de douloureux sentiments. Alors (il tait huit heures) on
sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetrent  genoux
pour dire une courte prire; le cadavre de ce jeune homme, peu de
jours auparavant si robuste, si plein de sant, allait recevoir,
pendant la nuit, la bndiction du culte catholique, pour tre jet 
la mer, ds le lever du soleil.

C'est au milieu de ces tristes penses que Humboldt aborda les rivages
du pays qui lui avait dj souri dans ses rves de jeunesse, qu'il
avait adopt pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il
avait t si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidle de la
nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscit dans la vie
de Humboldt des retards et des dceptions, en le forant  attendre
des occasions plus favorables, voulut mettre  profit pour lui la
maladie qui avait clat sur le navire, en apportant  ses plans de
voyage une diversion fertile en rsultats. Les passagers que le flau
n'avait pas atteints, effrays de la contagion, avaient pris la
rsolution de s'arrter au plus prochain lieu de relche favorable,
pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur
voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur
Cumana, port situ sur la cte au nord-ouest de Venezuela, et d'y
dposer les passagers  terre. Cela dtermina aussi Alexandre de
Humboldt  modifier provisoirement son itinraire,  visiter d'abord
les ctes de Venezuela et de Paria, qui taient peu connues, et  ne
gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux vgtaux que jadis
il avait admirs dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn,
il les trouvait l, luxuriants, dans leur sauvage libert, sur le sol
qui les avait vus natre. Avec quelle indicible volupt il pntra
dans l'intrieur de ce pays qui tait encore un mystre pour les
sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent  Cumana,
laissrent le navire qui jusqu'alors les avait ports continuer sa
route, et c'est ainsi que l'pidmie survenue sur le btiment fut la
cause des grandes dcouvertes de Humboldt dans ces rgions de
l'Ornoque jusqu'aux frontires des possessions portugaises au Rio
Negro.

Cette circonstance a aussi pu tre la cause accidentelle de la sant
et de la scurit dont ils jouirent pendant leur long sjour dans ces
rgions quinoxiales, car,  la Havane, o ils auraient dans tous les
cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitt prmaturment le navire, et
o ils se seraient trouvs depuis longtemps, rgnait une grave maladie
qui avait dj enlev beaucoup de leurs compagnons.


VII

Dbarqu  Cumana et recueilli par les mtis espagnols, avec
l'empressement que les Europens dpayss tmoignent  leurs
compatriotes de notre hmisphre, il se hta de faire une excursion
passagre dans les pays voisins. Il reut l'hospitalit dans des
couvents de missionnaires indiens; il les dcrit avec amour:

Le 12 aot, dit-il, aprs une longue ascension, les voyageurs
atteignirent le sige principal de la mission, le couvent de Caripe,
o Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans
ses annes de vieillesse, revenaient encore  sa pense. Rien,
disait-il, n'est comparable  l'impression de calme profond que
produit la contemplation d'un ciel toile dans ces solitudes.--L,
quand,  l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la valle qui
bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement
ondul, il croyait voir la vote toile du ciel supporte par la
plaine de l'Ocan. L'arbre sous l'ombre duquel il tait assis, les
insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations
qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'loignement
de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature trangre,
s'levait tout  coup du sein de la valle le bruit du grelot d'une
vache ou le mugissement d'un taureau, la pense se reportait aussitt
vers le sol natal. Humboldt consacra l de saints loisirs au souvenir
de la patrie.

Il tudia tout en marchant les phnomnes locaux nouveaux pour lui,
hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civiliss par les
moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forts, et revint 
Cumana sans avoir fait aucune dcouverte.

De Cumana, une barque le transporta  Caracas; il gravit le sommet peu
accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathmatiques
 Caracas. Il le mesure, et en gnral son voyage ressemble beaucoup
 une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms
relve l'inanit des dcouvertes: _major e longinquo_, c'est son seul
rsultat. Il remonte l'Ornoque sur une barque indienne jusqu'aux
cataractes d'Aturs. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos.
Revenu  Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expdie en Europe
les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte 
Carthagne et  Bogota. Neuf mois passs dans ces rgions sont
employs par Bonpland  herboriser, par Humboldt  mesurer et 
dcrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, sjourne  Quito, franchit
les Andes, revient au Prou, visite les mines d'argent, parcourt le
Mexique, s'extasie devant Mexico, vritable capitale de l'Europe
transplante en Amrique. Il revient encore une fois  la Havane,
renonce  d'autres excursions sur le continent amricain, se rembarque
et rentre  Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du
monde que quelques calculs trigonomtriques vulgaires, quelques tudes
insignifiantes sur des phnomnes tudis mille fois avant lui, et
quelques phrases prtentieuses o la lgret des aperus et la
brivet des excursions taient dguises avec art par la sonorit
grandiose des mots.


VIII

Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'crivain lui
prparaient une renomme qui dure encore. Il s'tudia  mriter des
savants et des crivains clbres en France et en Allemagne des
enthousiasmes et des adulations qu'il avait mrits d'avance par ses
propres citations intresses. En ralit, qu'apprenait au monde ce
voyage dclar classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce
n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pense de visiter
l'univers, et que son voyage trigonomtrique s'tait born 
parcourir, le compas et le baromtre  la main, deux ou trois moitis
des dix-sept vice-royauts de l'Espagne dans le nouveau monde.


IX

M. de Humboldt n'tait pas un savant, dans le sens lgitime du mot,
car il n'avait ni dcouvert, ni invent quoi que ce ft au monde; il
n'tait pas un crivain de premier ordre, car il n'avait rien crit
d'original. Chateaubriand, sans avoir voyag officiellement en
Amrique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de
Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours  l'le Maurice,
avaient rapport, comme par hasard, de ces dlicieux climats des
trsors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne priront
jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intressant
de M. de Humboldt pour en assurer le succs? Une habilet
trs-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularit, une
combinaison de diplomatie, une entente de dcorations qui en
assuraient le succs en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse,
ses relations de famille avec les principaux reprsentants des
diffrentes branches de la science dans les pays de l'ancien
continent, et un certain appareil scientifique propre  appuyer auprs
du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le gnie
absent, en faisaient et en font encore tout le mrite. Nous avons
plusieurs fois essay de lire ce voyage tant vant, sans pouvoir y
dcouvrir autre chose que des prtentions pnibles: l'effort d'un
savant rel pour atteindre le gnie, et la volont constante,
infatigable, acharne, de mriter,  force de flatteries, des
flatteurs. Il y russit pendant qu'il vivait; personne n'avait intrt
 s'inscrire en faux contre cette renomme un peu surfaite, et il
jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en
apparence inviolable. Mais en tudiant d'un peu prs ce grand homme
cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant  la France, on
devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait
qu'un vrai mrite, il tudiait consciencieusement ce que les autres
avaient dcouvert; il savait, dans le sens born du mot science, et il
prparait dans l'ombre le procs-verbal  peu prs complet de tout ce
que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour crire un jour
son _Cosmos_.


X

Je n'ai jamais t li d'amiti avec M. de Humboldt, mais je l'ai
frquemment rencontr dans le monde de Paris,  l'poque o j'y jetais
moi-mme un certain lustre. Sa figure, minemment prussienne, m'avait
frapp, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait
trs-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques
faux compliments auxquels je rpondais par une fausse modestie, en
passant pour aller vite  des clbrits plus sympathiques. Sa
physionomie, trs-fine et trs-videmment tudie, n'avait rien qui
ft de nature  sduire une me franche. Sa taille tait petite,
fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbe
par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutum aux prosternations
dans les cours et dans les acadmies; quelque chose de subalterne et
d'en dessous tait le caractre de cette physionomie. Un sourire
sculpt sur ses lvres tait toujours prt au salut; il allait d'un
groupe  l'autre donner ou recevoir des banalits obsquieuses, ombre
d'un grand homme  la suite des vritables hommes suprieurs,
cherchant  tre confondu avec eux. Je l'ai vu avec la mme attitude
auprs de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont
l'amiti faisait sa gloire, des hommes politiques les plus
dissemblables, royalistes, constitutionnels, rpublicains, affectant
auprs de chacun d'eux une dfrence suspecte, et laissant croire que
chacun d'eux avait en secret sa prfrence. _Omnis homo_ de tout le
monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer compltement
toutes les diffrences essentielles d'opinions sur lesquelles les
hommes entiers et sincres ne peuvent pas transiger sans cesser
d'tre eux-mmes. Une rticence suprme tait sa loi. Dieu lui-mme
aurait pu faire scandale, s'il en et profr tout haut le nom. Il ne
le prononait pas dans ses oeuvres; il tait du nombre de ces savants
issus du matrialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent
sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothse dont je n'ai
jamais eu besoin pour la solution de mes problmes._ Insenss qui ne
voient pas que l'_tre_ est le premier problme de toute philosophie,
que l'existence du dernier des tres est un effet vident qui proclame
une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.

Si j'tais savant ou philosophe, je proclamerais plutt autant de
dieux qu'il y a d'tres existant dans les mondes. Passer Dieu sous
silence, c'est le blasphme du sens commun. Les vrits gomtriques
sont des vrits de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont
besoin que de l'oeil matriel pour tre aperus, mais que l'oeil
intellectuel, la raison, ne peut reconnatre.

Telle tait, aprs ce premier ouvrage, la rticence suspecte de M. de
Humboldt, disciple de ces matres dans l'art de se taire, ou d'tudier
les effets sans remonter jamais aux causes.


XI

 cela prs, il entra dans la science avec tous les heureux privilges
de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le
monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son ge,
mais aux srieuses tudes de la vie scientifique: vritable savant
allemand transport dans Paris.

Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette
capitale. C'tait dans l't de 1804. Guillaume, promu de grade en
grade  de hauts postes diplomatiques, avait laiss sa femme enceinte
 Paris, et il vivait  Rome attach  la lgation de Prusse.
Alexandre, aprs avoir prpar la rdaction de son grand voyage avec
Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels
il s'tait li, partit pour aller voir son frre  Rome. Le Vsuve
semblait l'attendre en Europe pour clater et se soumettre  ses
investigations. Une socit d'Allemands et de Franais illustres
runis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte
son frre. En 1805, 1806 et 1807, il publie  Berlin ses _Tableaux de
la nature amricaine_, base de son _Cosmos_ dj conu. La Prusse,
alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux
vnements. Alexandre les dplorait sans se laisser distraire. La
science est une patrie.

Mais Guillaume, nomm ambassadeur de Prusse auprs de la cour de Rome,
retir  Albano et plong dans des travaux potiques, lui crivait
alors des vers fraternels dignes de Cicron  Atticus:

Hlas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont
confi qu'avec regret aux sentiers de l'Ocan, lorsque tu fuyais loin
des rivages de l'Ibrie.-- vent, disaient-ils dans leur prire, que
ton haleine soit favorable  celui que de lointains rivages convient
 plonger son oeil pntrant dans un monde inconnu, pour en faire
jaillir un monde nouveau!  mer, permets  son navire de se balancer
sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain,
o la mort est plus  redouter que les flots et l'orage auxquels il se
sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . Tu as heureusement regagn le sol natal, quittant les
campagnes lointaines et les flots de l'Ornoque. Puisse le destin, que
notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la
mme faveur, toutes les fois que l'autre hmisphre attirera tes pas;
puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie,
le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de
l'amiti, je ne demande qu'une maison tranquille, o ton nom rveille
dans mon fils le dsir d'atteindre ta renomme, une tombe qui me
recouvre, un jour, avec ses frres..... Allez maintenant, mes vers,
allez dire  celui que j'aime que ces chants vont timidement  lui,
des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les
ailes de la posie.....

Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer  son oeuvre tous
les savants franais, par un concours de travaux spciaux dont il leur
donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait
une oeuvre _sur les rgions quinoxiales_, dont le prix dpassait dj
5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que
d'un particulier, Guillaume, chass de Rome par Bonaparte, rentrait
attrist dans sa patrie. Il y perdit sa femme adore. Alexandre,  la
chute de l'empire franais, reut du roi de Prusse, indpendamment des
sommes ncessaires  solder les prparatifs d'un voyage en Perse, en
Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la dure
de ce grand voyage. Son frre Guillaume assistait aux congrs o se
rglait le sort du monde.


XII

J'avais eu, tout jeune,  Rome, l'occasion de connatre ce diplomate
minent, bien diffrent, selon moi, de son frre. Je me trouvais log
en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un
htel,  Rome, o logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs
Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant  la mme
table d'hte. Le duc de Riario me prsenta  eux; ma jeunesse ou
plutt mon enfance les intressa; ils me permirent de les accompagner
dans leurs excursions  travers la ville, et de passer la soire avec
eux. Je fus particulirement frapp de la majest calme et pensive de
M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'tat, dont
la patrie dchire et opprime criait tout bas dans son me. Il avait
pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mr et
suprieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pense. Les
quinze jours que je passai dans cette socit me permirent d'tudier
en silence ce vritable grand homme, et de sortir de cette
demi-intimit d'occasion plein de vnration pour lui. Aucun trait de
sa figure ne rappelait son frre: la dignit sans orgueil, la
franchise grave, la science des penses, contrastaient chez Guillaume
avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sre, d'Alexandre. Je
me serais dfi des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de
main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans
l'me la conviction; la voie grle et fle du savant masquait des
penses toutes personnelles. Le savant tait un diplomate, et le
diplomate tait un homme. J'en ai peu rencontr depuis qui m'aient
laiss une impression plus pntrante et plus agrable. On sentait en
lui un homme digne d'tudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un
artiste capable de leur faire jouer les rles lgers, divers,
personnels d'une existence  _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontr
depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.


XIII

Quelques mois plus tard, me trouvant  Naples au moment o le Vsuve
faisait sa mmorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre
prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre 
lui pour aller observer de prs, pendant une de ces nuits solennelles,
le phnomne du volcan en ruption, pour entendre, de sa bouche
savante et loquente, les observations du Pline allemand sur cette
illumination du volcan; il eut la bont de me l'accorder. Nous
partmes de Naples  la nuit tombante; nous quittmes nos voitures 
Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avanmes
 travers les vignes crpitantes et les arbres incendis par l'haleine
de feu; nous passmes la nuit et la matine du jour suivant en
prsence de l'incendie de la terre. Guillaume crivait, comme
autrefois Pline, des notes sur l'ruption pour les envoyer  son
frre; quant  lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux
secousses du sol, et  la chute des peupliers envelopps de leurs
treillages de flammes. Nous revnmes en silence  Naples au milieu du
jour. Je ne le revis plus; il fut nomm ambassadeur  Londres, puis au
congrs de Vienne, et mourut peu d'annes aprs  Tgel, o il avait
pass son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur,
modeste, paisible, et ne demandant  personne une grandeur suprieure
 celle que Dieu lui avait permis de dvelopper pour sa patrie.


XIV

Quant  Alexandre de Humboldt, sa vie, disperse comme sa pense,
continua  se rpandre sur une multitude de sujets scientifiques
adresss aux acadmies comme autant de notices destines  tre
recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins
tailles pour lever son monument. Il n'en soignait pas moins
attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour
le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant
en lui du mme pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui  sa gloire: elle
tait trop prpare de main d'homme.

Il revint  Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrs
de Vrone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le
libralisme bonapartiste qu'il affectait  Paris avec ses amis les
libraux de France. Il passa quelques mois  Tgel, dans la famille de
son frre, qui vivait encore. Il et t trs-difficile de dire, 
cette poque, quelle tait sa vritable opinion, et s'il en avait une
en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprs du roi de Prusse la
place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il
professait publiquement un cours irrgulier de ces sciences, comme si
le roi et voulu tre  la fois le philosophe et le souverain de son
peuple. Son extrme timidit et son extrme prtention nuisaient au
succs de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur
de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la
maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrta 
Tgel. Il ne voulait pas abandonner son frre tte  tte avec la
mort, il aimait sa belle-soeur.

Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait.
La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22
janvier, Alexandre, tant prs d'elle  Tgel, avait ainsi dpeint la
mourante  son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la
douleur de son me: Elle tait mourante, disait-il; elle ouvrit les
yeux et dit  son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort,
mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister  tout ce qui se
passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...

La mourante resta dans cet tat jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un
sentiment de sympathie et de vnration gnrale que Berlin apprit, ce
jour-l, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette
femme fut un vnement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'tait
mise en rapports intimes avec les notabilits de la science et des
arts. Sa maison tait devenue,  Rome,  Vienne,  Paris et  Berlin,
le centre de la socit la plus agrable et la plus spirituelle. Nous
comprendrons la douleur d'Alexandre  cette perte, en voyant celle de
son frre. Tous deux, enchans si troitement d'amiti, dans une vie
de communs travaux, avaient, de tout temps, partag peines et plaisir.
L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les annes, et
cette mort rveilla de nouveau dans son coeur cette tendance
naturelle  la mlancolie et  la rverie. Sa pense accompagna son
pouse dans un monde plus lev; l'image de celle qu'il avait perdue
ne cessa d'tre prsente  son me, elle se mla  toutes ses penses,
elle ennoblit sa propre existence.

Le roi le nomma alors  peu prs ministre et appela son frre  Berlin
pour lui confier la direction des muses. Son voyage en Russie ne fut
qu'une rapide rptition de son voyage en Amrique. Mme appareil et
mme inanit. Ses considrations sur la temprature de l'Europe
parurent conjecturales plus qu'exprimentales. Il ne rapporta de
Russie que des problmes sans solutions.

Il vit s'teindre son frre,  Tgel, peu aprs son retour. Guillaume
mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aim.
Alexandre crivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet
vnement  son ami Varnhagen, de Berlin.

                Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.

Mon cher Varnhagen,

Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans
la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de
tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux
frres vous ont voue. Le malade n'est pas encore dlivr de ses
souffrances. Je l'ai quitt hier soir  onze heures, et j'y recours en
hte. La journe d'hier a t moins pnible. Un tat de demi-sommeil,
c'est--dire un sommeil long mais trs-agit, et  chaque rveil des
paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clart
d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son tat. La voix
tait trs-faible, rauque et dlicate comme celle d'un enfant, c'est
pourquoi on lui a encore pos des sangsues au larynx.--Il a sa
parfaite connaissance.--Pensez souvent  moi, disait-il avant-hier,
avec beaucoup de lucidit.--J'tais trs-heureux, ce jour a t bien
beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amiti. Bientt je
serai prs de notre mre, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre
suprieur.--Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes
vieilles paupires continssent tant de larmes. Il y a huit jours que
cela dure.


XV

L'avnement du nouveau roi au trne ne changea rien  la situation
culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une
pierre prcieuse dont ils ornaient leur trne.

Nous avons parl plus haut de sa promotion au conseil priv du roi,
avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en
gnral toutes les Acadmies clbres des sciences et des arts, ainsi
que toutes les socits minentes du monde, recherchaient comme un
grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les
princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur
considration, ce qui tait en mme temps un hommage rendu  la
science, en lui confrant leurs ordres les plus levs. Mais,  propos
de Humboldt, toutes les manifestations extrieures sont ce dont on
s'occupe le moins, car l'clat de son gnie et de sa renomme surpasse
celui de toutes les dcorations, que l'on ne voit que trs-rarement
briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localits
qu'habite son royal ami.  Potsdam,  Berlin, dans tous les chteaux
royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour,
quand sa sant le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgr ses
quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relche dans les heures
de libert que lui laisse son existence  la cour; il est vif et
ponctuel dans son norme correspondance, et rpond avec la plus
aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants
de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui
tmoignent autant de respect qu'au roi lui-mme. Marchant d'un pas sr
et prudent, la tte un peu penche en avant, et d'un air pensif, d'une
figure bienveillante et d'une grande expression de dignit et de noble
douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il rpond avec une
politesse, avec une amabilit dpouilles de tout orgueil, aux
tmoignages d'affection et de respect des passants. Vtu simplement et
sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il
tient derrire le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent  travers les
rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans
prtention (charmante image d'un riche pi courb sous le poids de ses
nombreuses graines dores). Mais partout o il se montre, il reoit
les tmoignages de la considration gnrale; souvent le passant
s'carte avec prcaution, dans la crainte de troubler les penses de
cet homme vnr; l'homme vulgaire lui-mme le regarde attentivement,
et dit  l'autre: C'est Humboldt qui passe.

Son accueil tait toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait
 sa table de travail en face de l'tranger. Sa stature tait de
moyenne taille; ses pieds et ses mains taient petits et admirablement
faits; sa tte, au front haut et large, tait garnie de cheveux d'un
blanc d'argent; ses yeux bleus taient vifs, pleins d'expression et de
jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui tait propre, 
la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire
de la finesse et de la supriorit de son esprit. Il marchait d'un pas
rapide et ingal, la tte lgrement penche. Quand il tait assis, il
paraissait courb et parlait en regardant  terre, ou bien il levait
les yeux pour attendre la rponse des personnes auxquelles il
s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa
physionomie, quand il reconnaissait dans une personne trangre un
homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et ptillante
d'esprit; nanmoins ses jugements taient pleins de rserve et il
tait toujours matre de sa parole. Il possdait plusieurs langues.
L'Anglais s'tonnait de la puret et de la douceur avec laquelle il
parlait l'anglais; le Franais, de son ct, trouvait la langue
franaise trs-agrable dans sa bouche.

Depuis trente ans il se levait rgulirement, en t,  quatre heures
du matin, et recevait les visiteurs  partir de huit heures. Il y a
huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la
plupart du temps, ses travaux littraires jusqu' une heure o les
autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail
en grande partie auprs du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement
se contenter de quatre heures de sommeil.

Mais, dans les derniers temps, les annes de l'illustre octognaire
avaient rclam leurs droits naturels.  cette poque, il ne se levait
plus qu' huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal
djeuner, les lettres qu'il avait reues, et s'occupait de faire les
rponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son
valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annonces,
ou pour aller en faire lui-mme. Il avait soin de rentrer chez lui 
deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, 
la table royale, o il dnait habituellement, quand il ne s'tait pas
lui-mme invit dans quelque famille amie, et de prfrence chez le
banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis
o, jusqu' neuf heures, il passait son temps  lire ou  crire.
Ensuite il retournait  la cour, ou allait dans quelque socit, pour
n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le
vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activit
toute particulire qu'il avait voue  son grand ouvrage, et ce
n'tait qu' trois heures du matin, quand, pendant l't, la clart du
jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte dure
dont avait besoin ce corps tyrannis par le travail de l'esprit.
Toutefois les nombreuses infirmits survenues dans les dernires
annes avaient plus ou moins modifi cette distribution habituelle du
temps.

Humboldt ne s'est pas cr de famille propre; il a vou toute son
affection aux fils et aux filles de son frre et  la mmoire de feu
les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance,
tait chaque anne, dans le chteau de Tgel, habit par sa nice,
Mme de Blow, une fte de famille  laquelle taient convis ses amis,
et o l'amiti, la science et les arts lui apportaient un franc et
cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un
savant, Humboldt n'en tait pas moins un aimant qui dirigeait sur
Berlin tous les rsultats scientifiques de l'poque et les esprits de
tous les peuples dont il tait le centre intellectuel. Jusqu' la fin,
ce fut  sa maison que vinrent se runir toutes les voies de la
science et tous les efforts du progrs; il tait en rapports frquents
avec tout ce qui tait bon, noble, spirituel, et en outre avec
l'austre science.


XVI

Ses pangyristes allemands le dpeignent ainsi: nous ne l'avons pas
connu  cet ge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'ge avanc de la
vie pouvait avoir ajout  cette physionomie complexe et multiple, qui
exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincrit qui
conviennent au vieillard.

Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845,  rdiger pour le monde le
_Cosmos_, ce testament de sa science universelle, o il esprait
immortaliser son nom. L'oeuvre, dj plusieurs fois entreprise,
n'tait pas facile mme  lui. Nous allons l'examiner tout  l'heure.
Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui
avait destins.


XVII

Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il
demeurait  Berlin, dans un appartement d'une maison carte de la rue
habite par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn
finit par acheter la maison pour viter  son ami un dplacement
possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nomm Seiffert, pay par
le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans
une vaste salle encombre avec ordre des reliques de la nature pendant
le voyage de son matre.

Humboldt tait insensible  la charlatanerie, mme quand elle se
prsentait pare des vtements les plus brillants. Mais l o il avait
reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait port  encourager, 
conseiller,  venir en aide, et, des points les plus loigns de
l'univers, se concentrrent auprs de lui les demandes, les
confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des
intrts scientifiques, mais pour une foule d'intrts publics. Il se
faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni
jalousie ni politesse, l o d'autres opinions le blessaient, pourvu
qu'elles fussent guides par le dsir d'arriver  la vraie science.

Ainsi vivait Humboldt, suivant une rgle extrieure uniforme, mais,
au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa
vieillesse s'coulaient dous d'une vigueur de facults toute
juvnile. Une pension importante du roi et l'argent que ses crits
rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources
matrielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicit, et ce
qu'il conomisait tait consacr par lui  la science et  la
bienfaisance. Dans les derniers temps, il prouva de nombreuses
indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le
caractre de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa
maladie se rpandait, tout le monde savant y prenait la part la plus
affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes
et les princesses s'informaient, ou par le tlgraphe ou en personne,
de l'tat de sa sant. Quoique li avec des rois, vivant au sein de
l'clat de la monarchie, lui-mme homme de cour et baron, honor de la
faveur des cours princires, il tait toujours rest un homme libral,
un ami de la libert publique et des droits individuels, un vaillant
dfenseur de tout libre dveloppement du vrai, du beau, du juste, des
droits lgitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menes
obscures des coeurs troits dont il se trouva souvent entour; il
rservait  leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots
sarcastiques, pour manifester le fond de sa pense, ou bien se
prononait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le
journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait trait son _Cosmos_
de _livre de pit_, il rpondit avec un sourire sardonique: Cela
pourra m'tre utile. Il y a bien des sentiments qui ont t rpts
de bouche en bouche et qui tmoignent des convictions claires que
souvent il a publiquement exprimes ou crites. Le sentiment du droit
 la libert individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait
que le bonheur parfait et la libert sont deux ides insparables dans
la nature et dans l'espce humaine. Dans les dernires annes de sa
calme existence de savant, Humboldt s'occupa de prfrence de son
ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premires parties du
quatrime volume. Sans parler de l'excution progressive de son
_Cosmos_, Humboldt avait eu  remplir le pieux devoir d'enrichir
d'une prface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva,
comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernirement, ses amis
intimes, Lopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hlas! 
l'occasion d'une supposition fonde sur ses relations personnelles,
qui lui attribuait une opinion qui lui tait trangre, avec Arago
faire une pnible exprience. Dans une lettre rendue publique et qu'il
crivait au beau-frre d'Arago, il se plaignait avec raison en ces
termes: Me voil tristement pay de mon zle et de ma bonne volont.


XVIII

On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prte dans
ses dernires annes, que son caractre, tempr par les dernires
annes, n'avait pas chang. Convive assidu d'un roi, et ami
demi-dclar des libraux, il continuait son vrai rle:--capter la
faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il tait respectueux
comme envers les puissances, crivit de lui le 1er dcembre 1826:

Alexandre de Humboldt a pass quelques heures, ce matin, avec moi.
Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et nanmoins mon
admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de
connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a l une varit
comme je n'en ai jamais rencontr. Partout o on touche, il est
toujours chez lui, et nous dverse ses trsors intellectuels. Il
ressemble  une fontaine munie de plusieurs tuyaux prs desquels on
n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'coulent frais
et inpuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens dj que ce
sera pour moi comme si j'avais vcu plusieurs annes avec lui.

Son caractre politique paraissait aussi minemment propre  la
diplomatie qu' la science. Dans sa premire jeunesse, employ 
l'arme prussienne, il rendit quelques lgers services  sa cour dans
les ngociations qui succdrent  la guerre, et qui firent congdier
l'arme de Cond.

Aprs son retour d'Amrique, il accompagna le prince de Prusse, envoy
 Paris aprs la paix de Tilsitt pour tcher de flchir Bonaparte, et
de le disposer,  force de caresses,  se dsister de ses rigueurs
envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince
diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que
des politesses. Il rsida  Paris  ce double titre jusqu' la fin de
1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obre_ les
subventions ncessaires  la publication de son premier voyage. Il
fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi  Londres; en 1830 ses
liaisons avec la famille d'Orlans le firent envoyer  Paris, pour
fliciter ce prince de son avnement. Il eut alors, pendant deux ans
et plus, une correspondance secrte mais avoue avec sa cour sur
l'tat des affaires de France. Ces rapports quivoques et mixtes lui
valurent des dcorations, des honneurs et des appointements des deux
parts.

En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt  Berlin, pour expliquer,
dans un sens inoffensif et favorable, la rvolution inopine qui
renversait la famille d'Orlans de son trne mal assis et mal dfendu,
pour lui substituer une rpublique conservatrice de la paix de
l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt
tait trop habile pour se dclarer ennemi des peuples triomphants. Le
roi de Prusse n'hsita pas  reconnatre la rpublique et  se
dclarer au moins neutre. Aprs cette mission trs-habile et
trs-heureuse de M. de Circourt, des ncessits motives par des
circonstances intrieures m'engagrent  lui prparer un autre poste
plus important et  le rappeler  Paris. Sachant l'amiti que M. de
Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai  Berlin le fils de ce
savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de
courage et beaucoup de modration dans le proconsulat de Lyon.

Une fausse dmarche du jeune homme, nanmoins, dans une question de
libre circulation des capitaux, ayant t mal interprte, quoique
immdiatement rvoque, donna des inquitudes et des prtextes 
Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoy
dmagogue du _socialisme_ franais. Le ministre de Prusse vint, au nom
de sa cour, en porter quelques plaintes  M. Bastide,  qui j'avais
laiss ma place de ministre des affaires trangres de France, pour
continuer  siger dans la commission excutive du gouvernement
pendant les premiers mois de la rpublique. M. Bastide communiqua
cette injustice de la cour de Prusse  M. Arago, pre du jeune
diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant crivit 
l'instant  M. de Humboldt pour carter de son nom ces suspicions
offensantes.

ARAGO  HUMBOLDT.

(Lettre crite en franais.)

                                                Paris, ce 3 juin 1848.

Mon cher et illustre ami,

Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualit de
ministre plnipotentiaire. Il est parti anim des meilleurs
sentiments, d'ides de paix et de conciliation les plus dcides. Et
voil qu'aujourd'hui votre charg d'affaires s'est rendu chez notre
ministre des affaires trangres, pour lui rendre compte des
_inquitudes_ que la mission de mon fils a excites dans votre cabinet
et parmi la population berlinoise. Me voil bien rcompens, en
vrit, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrive au pouvoir,
pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour loigner
tout prtexte de guerre!  qui persuadera-t-on, qu'anim des
sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti 
laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il
avait t en dsaccord avec moi, s'il appartenait  une secte
socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les
accusations ont t jusque la! Au reste, j'en appelle  l'avenir:
toutes les prventions disparatront lorsque Emmanuel aura fonctionn.
Votre charg d'affaires regrettera alors la rclamation intempestive
qu'il a adresse  M. Bastide.

J'ai reu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au
monde ne peut m'tre plus agrable que d'apprendre que tu me
conserves ton amiti. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai
la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai
presque dit dans les trois derniers _sicles_) ne doit me rien faire
perdre dans ton esprit.

Tout  toi de coeur et d'me,

                                                             F. ARAGO.

Humboldt rtablit les caractres  la cour de Berlin, et le jeune et
honnte diplomate y resta justifi et honor comme il le mritait.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CXIIIe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(DEUXIME PARTIE.)

LITTRATURE DE L'ALLEMAGNE.


I

Humboldt vcut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, o ses forces
commencent  dfaillir. Un de ses disciples de Berlin, tmoin de sa
longue dfaillance, nous y fait assister. Nous remarquions, dit-il,
cependant, en 1858, que la force et la rsistance physique diminuaient
visiblement, que ce corps si remarquablement privilgi devenait
infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obir  la juvnilit de
l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprmes directement et
indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait
bientt abandonner ce corps puis de fatigue et qu'il l'abandonnerait,
plein de confiance,  sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard,
autrefois nergique, brillant et laborieux, se laissa aller  de
srieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'mouvantes
sensations. On connat l'anecdote recueillie partout avec une muette
sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un
cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec
les plumes gonfles et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces
mlancoliques paroles: Quel est celui de nous deux qui le premier
fermera les yeux  jamais? La tristesse de ces paroles doit avoir t
bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effray
dans son affection, s'empressa de dtourner de semblables penses.
Encore,  la mort de Bonpland, Humboldt s'tait considr comme un ami
qui prend cong pour un temps trs-court de son compagnon, et l'on
raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites runions
d'amis, o il dsignait, avec une sorte de pressentiment prophtique,
l'anne 1859 comme devant tre la dernire de sa vie. Trois signes
indiquaient dj que ses forces physiques avaient rapidement dclin,
peut-tre plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'tude
n'en avait lui-mme conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il
tmoigna un ardent dsir de repos, d'un entier loignement du monde, au
dclin de sa vie. De quelle manire touchante il prvint encore, au
printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents
de s'abstenir dsormais, au moment du dclin de ses jours, de ces
nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations  critiquer, 
conseiller,  recommander les choses les plus htrognes; enfin de ne
pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel
serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance oblige de plus de
2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer  son
travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi nergique, aussi dispos, ne
se plaint que de l'abaissement de cette activit  laquelle il a t
habitu pendant plus d'un demi-sicle et qui a progress d'elle-mme,
c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps.

Un second phnomne qui provoquait nos muettes observations, ce fut
la forme et le contenu de ses dernires lettres; elles taient plus
courtes, plus dcousues, plus illisibles que jamais; les lignes
inclines commenaient tout prs du bord du papier, serres les unes
contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa
signature, comme si elles taient une image de sa vie pleine
d'activit sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide,  son
illustre nom. Lui qui, lors des premires ditions de cette
biographie, les accueillit d'une faon si amicale, si chaleureuse, et
fit l'loge rpt du soin, de la fidlit, de la discrtion de formes
de l'ouvrage, exprime encore  l'auteur la plus grande satisfaction,
lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle dition, la
troisime, tait sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur
Bonpland, nous exprima le voeu sincre que cette nouvelle dition ft
adopte dans les tats Argentins comme un souvenir de Bonpland, et
s'adressa, pour nous recommander  cet effet,  ses amis qui
rsidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son criture tremblante,
incertaine, surcharge de corrections, nous disait que peut-tre nous
aurions bientt  sceller d'une pierre solide et pesante la biographie
du vivant.

Un troisime signe de forme inquitante fut le grand puisement et le
caractre de la maladie que de petits refroidissements produisaient en
lui. Dj, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'taient
inquits de le voir alit pendant un accs de grippe, et plus tard,
lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il
nous crivit, le 8 dcembre 1858: Je suis toujours trs-dsagrablement
gripp. Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il
ne le paraissait aux autres.


II

Nous apprmes tout  coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859,
que Humboldt, sortant  la fin d'avril d'une runion pour revenir  la
maison de Mendelssohn, avait prouv un refroidissement qui le tenait
au lit. Hlas! le bulletin publi, le 2 mai, par les deux mdecins
Romberg et Traube faisait prvoir une issue funeste. Il y avait douze
jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins
mdicaux; ses forces physiques avaient visiblement dclin, mais sa
vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix ft un peu
plus fatigue. Le 1er mai au soir, d'aprs le bulletin des mdecins,
la fivre s'tait un peu calme, le catarrhe avait diminu, mais
l'tat d'affaissement des forces tait toujours alarmant. Pendant que
son esprit tait matre de lui-mme et qu'il reconnaissait son
entourage, la somnolence se joignit  l'abattement des forces, la
respiration devint courte et irrgulire; les mdecins constatrent
dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernire
heure, son intelligence resta nette, ses dernires penses se
reportrent avec lucidit vers ce roi loign de lui, ce roi malade
aussi et qui l'avait tant aim. Il rpondit encore clairement aux
questions faites  voix basse par les membres de la famille runis
avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chre nice
l'pouse du ministre de Blow et de son neveu le gnral de Hedemann,
enfin de son fidle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les
yeux, sans souffrance, le 6 mai,  deux heures et demie de
l'aprs-midi,  l'ge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques
jours.


III

Tout Berlin ressentit,  la nouvelle de cette mort, la mme motion
que si l'on avait perdu le pre le plus chri. Avec la rapidit de
l'clair, l'tincelle lectrique communiqua la triste nouvelle de la
mort de Humboldt, leur ami commun,  toutes les nations civilises, de
pays en pays, d'un hmisphre  l'autre. Il tait l'Alexandre le Grand
de la science, le plus grand hros de gnie de ce sicle, dans la
recherche des phnomnes de la nature et des signes sensibles de
l'me. Son hritage prouva la simplicit de sa vie. Cet homme laissait
 son fidle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute
sa succession, bibliothque, objets prcieux, mobilier. Il ne laissait
ni fortune, ni disposition testamentaire.

On le conduisit  la dernire demeure comme un prince; il avait t
longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire
distingu, un grand gnie qui s'tait livr aux travaux et aux
recherches pendant la dure de plus de deux gnrations, pour
dvelopper et clairer l'esprit humain. D'aprs les dispositions
prises par le rgent, on lui accorda des funrailles officielles; mais
ce ne fut pas l'clat des funrailles dont la pompe accompagne
publiquement le simple cercueil de chne qui fit accourir toute la
population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du
cortge et leur fit attendre la tte dcouverte le passage du dfunt;
non, c'tait le sentiment unanime que l'illustre mort tait un homme
auquel le genre humain tait redevable d'une grande partie du progrs
de son intelligence.

Ds l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblrent sous
les tilleuls et dans la rue de Frdric. La rue d'Oranienbourg fut
interdite  la masse du public; la plupart des maisons de cette rue
taient pavoises de draperies de velours et de bannires de deuil. Le
cortge funbre se runit devant la maison n 67 et dans l'intrieur.
Au milieu du laboratoire de ses penses et de ses crits, dans ce
cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout
connatre, se trouvait une simple bire renfermant la dpouille
mortelle. Bien des personnes gravirent en hte les escaliers pour
jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux
palmiers  ventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le
cercueil et rappelaient l'poque de sa vie o Humboldt ouvrit, dans
leur lointaine patrie, un nouveau monde  la science.

Aussitt aprs huit heures, le cercueil, ferm pour toujours, fut
apport sur le char funbre attel de six chevaux. La foule attentive
le reut, la tte dcouverte. Le cortge s'ouvrit par les serviteurs
du dfunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite
environ 600 tudiants de l'Universit de Berlin, conduits par leurs
marchaux qui portaient des bannires de deuil. Ensuite un corps de
musique, huit membres du clerg de Berlin et, devant le char funbre,
trois gentilshommes de la chambre, le comte de Frstenberg-Stammheim,
le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils taient assists d'un
quatrime qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes
de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mrite et des autres ordres
nombreux dont Humboldt tait dcor. Six piqueurs du roi conduisaient
les chevaux du char funbre,  ct duquel se trouvaient cinq laquais
de la cour, un chasseur de la cour et vingt dputs de la socit des
tudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chne
tait orn de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une
couronne de blanches azales. Derrire le cercueil marchaient les plus
proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de
l'Aigle noir;  leur tte, le gouverneur de l'ordre, gnral
feld-marchal de Wrangel, le gnral prince G. de Radziwil, le gnral
comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'tat en grand
uniforme, l'tat-major gnral, les fonctionnaires de la cour, les
conseillers privs, bien des trangers de distinction, entre autres,
l'ambassadeur de Turquie; aprs eux suivaient les membres des deux
assembles des tats, les hauts fonctionnaires publics, les officiers
de l'tat-major, les membres de l'Acadmie des sciences dont Humboldt
tait le doyen, les professeurs de l'Universit conduits par le
recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de
l'Acadmie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des coles
de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par
le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le
commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers
honneurs au citoyen adoptif de la ville.

Un long cortge de personnes de toutes conditions suivait
immdiatement, puis, aussitt, les quipages d'honneur et, en tte,
les voitures de gala du roi et de la reine, atteles de huit chevaux,
puis les voitures du prince rgent, de tous les princes, de la
diplomatie, etc., puis le cortge se prolongeait  l'infini.

Dans la grande rue de Frdric, devant le gymnase de Frdric, se
tenaient les lves avec leur directeur; ils salurent le passage du
mort de chants religieux; en passant devant l'Universit, au son des
cloches, au bruit des chants de la socit chorale des hommes de
Berlin, le cercueil arriva devant le dme o l'attendaient, sous le
portail, la tte dcouverte, le prince rgent, les princes
Frdric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frdric, Georges, Adalbert
de Prusse, Auguste de Wrtemberg et Frdric de Hesse-Cassel; puis, 
l'entre principale de l'glise, les chapelains de la cour, conduits
par Strauss, reurent le cercueil et l'accompagnrent devant l'autel,
o il fut dpos sur une estrade entoure de palmes et de plantes en
fleurs, d'innombrables cierges ports par quatre immenses candlabres,
et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du dfunt.
Prs du cercueil prirent place les proches parents du mort et les
princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs
princesses. Le surintendant gnral Hoffmann pronona le discours
funbre. Un court cantique chant par la paroisse et un autre choeur
de la cathdrale terminrent la crmonie officielle.

Le soir, le corps de Humboldt fut transport  Tgel, pour reposer
dans le caveau de famille,  ct de son frre Guillaume qui l'y avait
prcd de vingt-quatre ans,  cet endroit o, sur une colonne
sombre, s'lve comme une amie la statue de l'Esprance, sortie des
mains de Thorwaldsen.


IV

Aussitt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napolon
III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'lever une statue
 l'illustre savant dans la galerie du chteau de Versailles.

Humboldt avait sans doute regard les rechutes frquentes qu'il
prouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre
quelques dispositions de sret concernant son hritage littraire.
Ses manuscrits et ses journaux furent trouvs classs et attachs, et
la deuxime partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu' sa mort, il
avait dj fait imprimer sept feuilles, et qui devait en mme temps
renfermer une table dtaille des matires de tous les volumes, sera,
nous en avons le ferme espoir, bientt acheve par la main
exprimente d'un ami......

Puisse ce livre, monument biographique commenc du vivant de Humboldt
et pour lequel nous avons mis  profit ses actes et les oeuvres de sa
pense, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisime
dition avec son complment nouveau, et qu'il a pay d'un mot de
reconnaissance, ne pas tre, aux yeux du monde, au-dessous du grand
nom de Humboldt!

Nous donnons dans ce monument l'image fidle de son gnie qui a
exerc une si puissante influence sur notre poque que mille de ses
contemporains ont longtemps vcu et se sont dvelopps sous ses
rayons, sans jamais le savoir; car c'tait un soleil d'intelligence
qui clairait toutes les branches de la vie et qui faisait prouver
son action bienfaisante  tous ceux qui ont senti et pens par elle,
mme dans les limites les plus troites de leur tre.

Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mmoire; mais partout o les
lumires, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre
propre espce, comme membres de la cration, rjouissent notre me, l
nous sommes en prsence de son monument, l nous nous sentons pntrs
d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, l nous rendons
hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!


V

Aucune proccupation religieuse ne se manifesta en lui  ses derniers
moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientt fermer ses
yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois
gnrales relatives  la matire par qui le monde est gouvern_. On
remarque  peine dans sa correspondance une certaine honte de son
ignorance des phnomnes videmment intellectuels des hommes.

Hier, crit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parl avec
beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reues; un certain nombre
de dames d'Elberfeld se sont engages  travailler  sa conversion au
moyen de lettres anonymes, et lui ont annonc leur intention; ces
lettres arrivent de temps en temps. Il a reu de Nebraska une lettre
dans laquelle on lui demande o les hirondelles passent
l'hiver.--Cette question n'est-elle pas encore pendante? ai-je
repris.--Sans doute, a rpondu Humboldt; je suis l-dessus aussi
ignorant que qui que ce soit. Puis, prenant un air comique
d'importance: Je n'ai pas crit  Nebraska. Ce sont l de ces choses
qu'un savant ne doit pas avouer.

Une dernire lettre de lui  Mlle Ludmilla Assing, nice chrie de son
ami Varnhagen, tmoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint
le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt
arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.

Il crit alors  Ludmilla:

                                              Berlin, 12 octobre 1858.

Quel jour d'motions, de deuil, de malheur pour moi que celui
d'hier! J'avais t mand par la reine  Potsdam pour prendre cong du
roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il tait mu. Je reviens chez
moi  six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la
douloureuse nouvelle, bien chre et spirituelle amie! Il a donc d
tre enlev  cette terre avant moi, qui suis nonagnaire, avant le
Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a
perdu un grand crivain qui savait adapter toutes les nuances du plus
noble style aux sentiments les plus dlicats; qu'est-ce que la forme 
ct de tant de pntration, d'esprit, de noblesse d'me, de sagesse
et d'exprience! Vous seule savez et pouvez apprcier ce qu'il tait
pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai
bientt vous voir et vous parler de lui.

                                                    AL. DE HUMBOLDT.

Ainsi l'instinct de l'amiti se fait sentir dans ceux-l mme qui n'en
ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur
Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui
n'tait qu'en apparence habile, mais qui dvoilait dans sa
correspondance secrte une malignit offensive pour ses meilleurs
amis. Humboldt tait prodigieusement soucieux de sa mmoire dans la
postrit. Non content de conserver, en les numrotant, toutes les
lettres qu'il recevait  sa propre louange et la plupart de ses
propres billets, il crivait plus confidentiellement  son ami
Varnhagen, en le faisant dpositaire de ses sentiments secrets envers
ses correspondants.

Beaucoup de ces billets taient pleins de malice et d'allusions
offensantes  ceux qu'il honorait en public et qu'il gratignait en
secret. Telle tait, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert,
poux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une
odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingu, lui et
tmoign et crit  lui-mme des lettres aussi pleines de convenance
que d'affection. Il en tait de mme de plusieurs personnages notables
de Berlin.

Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nice de Varnhagen, aprs
la mort de son oncle, dvoilrent des secrets qui parurent des
noirceurs, et qui n'taient que des imprudences de la vanit.
L'opinion publique y vit un scandale de duplicit et d'ingratitude. La
mmoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir t la dupe
de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacr que lui-mme,
et, si sa rputation de savant resta la mme, sa rputation de
bonhomme dclina peu de jours aprs sa mort. Je n'en fus point
surpris.

La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage
par lequel le caractre d'un homme voil se rvle  ceux qui savent y
lire, n'avait de la vritable candeur que l'affectation. Son faux
sourire, expression habituelle de sa bouche, devait clater quand il
tait seul, et ses confidences ouvertes devaient dmentir ses
prtentions caches.

Telle est l'impression que ce double caractre de ses traits avait
toujours produite involontairement sur moi: un savant vritable,
enclin au mpris de la race humaine et dans lequel la science seule
tait vraie; mais une science borne, comme une science moderne, qui
faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait
crire en chiffres au lieu de l'crire en enthousiasme et en
contemplation.


VI

_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_,
le _tout_.

Hors du _cosmos_ il n'y a rien.

L'homme qui prend ce titre et qui ose dire  ses lecteurs: Je vais
crire ma pense _cosmique_, dit par l mme: Je vais vous donner le
livre universel, l'_vangile de l'univers_. Aprs moi, il n'y a rien.

Cet homme s'est trouv.

C'est M. Alexandre de Humboldt;

Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un
voyageur en Amrique et en Europe, un crivain, non pas de premier
ordre, car sans me il n'y a pas d'crivain, mais un homme d'un talent
froid et suffisant  se faire lire; un homme, de plus, qui, par son
industrieuse habilet dans le monde, par ses amitis intresses avec
tous les savants trangers, et par l'art de les flatter tous, est
parvenu  les contresser  sa gloire par la leur, et  se faire
ainsi une immense rputation sur parole: rputation scientifique,
spciale, occulte, mathmatique, sur des sujets inconnus du vulgaire;
rputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en
chiffres, qui se compose d'une innombrable quantit de mesures
gomtriques, baromtriques, thermomtriques, astronomiques, de
hauteurs, de niveau, d'quations, de faits, qui font la charpente de
la science, et dont on se dbarrasse comme de cintres importuns quand
on a construit ses ponts sur le vide d'une toile  l'autre; espce de
voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au
profit des savants pauvres et sdentaires  qui il ne demandait pour
tout salaire que de le citer.

Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent
rpt._--Jamais nom ne fut ainsi plus rpt que celui de M.
Alexandre de Humboldt.


VII

La premire qualit d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_,
c'est d'tre infini. _Ab Jove principium!_ car le cosmos ou le monde
tant l'oeuvre de Dieu, il doit tre divin.

Que m'importe cet tre que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais
rencontr dans mes recherches; Dieu est une hypothse dont je n'ai
jamais eu besoin dans mes calculs. Aucun homme, qui a reu ce rsum
de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette
ngation: quant  moi, dans les effets, c'est la cause seule que je
cherche; une pense de Socrate, une ide d'Aristote, une conception
de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans
conclusion de vos _Cosmos_ sans me et sans Dieu. Mon me n'a de
sympathie que pour les mes, et d'adoration que pour l'me des mes,
l'auteur voil dans son ouvrage, Dieu. Autant une pense infinie est
au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prires
sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou gomtrique. Qu'est-ce qu'une
rticence qui cache tout en prtendant tout enseigner?

Comment M. de Humboldt a-t-il t amen  crire son _Cosmos_ en
dehors de Dieu, et  dcrire le plus magnifique des pomes sans crier
_hosanna_  son divin pote? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il
tait matrialiste. Or qu'est-ce que la matire? La matire, c'est ce
vil compos de fange durcie ou liqufie, terre, argile, sable, feu,
fer, soufre, dont les astres sont ptris, petit nombre d'lments
abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour
produire ces phnomnes de la vote cleste. Relativement  l'infini,
cela n'a point d'intrt, ou cela ne peut avoir d'autre intrt que
l'tendue, l'espace, et les diffrentes impulsions que Dieu leur
imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse mme et leur
distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu' ajouter,
comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin  un
brin, une once de fer ou une pince de charbon, et, brin  brin, once
par once, il finira par produire une toile un million de fois plus
grosse que la terre, sans que cette masse multiplie par l'infini
acquire autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opration
des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la mme chose,
et sa grandeur ou sa petitesse relative  nous n'atteint que deux
forces: une force incre qui donne, une force cre qui reoit. Voil
tout.

Mais l'me ou la pense de cette organisation, o est-elle? Nulle
part.


VIII

Le vritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _gomtrie_,
_nombres_ et _mesures_, c'tait le _Mcanisme de la matire dont le
monde est compos_. Cela a son intrt sans doute, mais l'intrt des
mondes ou du _Cosmos_ est bien diffrent et infiniment suprieur. La
premire question que M. de Humboldt se ft adresse et t: _D'o
vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a cr, mesur, organis, balanc sur
ses ples? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et
mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du
philosophe prussien: _Ubi est Deus?_

Toutefois prenons ce _Cosmos_ matrialiste pour ce qu'il est, nous le
raisonnerons ensuite. Tchons d'abord, malgr notre ignorance, d'en
donner une ide  nos lecteurs.

Pour cela, lisons et analysons.


IX

L'auteur ouvre son livre par une courte prface que nous donnons ici.
Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique
avant de pntrer dans le temple:

J'offre  mes compatriotes, au dclin de ma vie, un ouvrage dont les
premiers aperus ont occup mon esprit depuis un demi-sicle. Souvent,
je l'ai abandonn, doutant de la possibilit de raliser une
entreprise trop tmraire; toujours, et imprudemment peut-tre, j'y
suis revenu, et j'ai persist dans mon premier dessein. J'offre le
_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la
timidit que m'inspire la juste dfiance de mes forces. J'ai tch
d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont gnralement ceux
que le public accueille avec le moins d'indulgence.

Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirige
sur des objets trs-varis, je me suis trouv engag  m'occuper, en
apparence presque exclusivement et pendant plusieurs annes, de
sciences spciales, de botanique, de gologie, de chimie, de positions
astronomiques et de magntisme terrestre. C'taient des tudes
prparatoires pour excuter avec utilit des voyages lointains;
j'avais cependant dans ces tudes un but plus lev. Je dsirais
saisir le monde des phnomnes et des forces physiques dans leur
connexit et leur influence mutuelles. Jouissant, ds ma premire
jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes suprieurs, je
m'tais pntr de bonne heure de la persuasion intime que, sans le
dsir d'acqurir une instruction solide dans les parties spciales des
sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout
essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne
seraient qu'une vaine et chimrique entreprise.

Les connaissances spciales, par l'enchanement mme des choses,
s'assimilent et se fcondent mutuellement. Lorsque la botanique
descriptive ne reste pas circonscrite dans les troites limites de
l'tude des formes et de leur runion en genres et en espces, elle
conduit l'observateur qui parcourt, sous diffrents climats, de vastes
tendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions
fondamentales de la _gographie des plantes_,  l'expos de la
distribution des vgtaux selon la distance  l'quateur et
l'lvation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les
causes compliques des lois qui rglent cette distribution, il faut
approfondir les variations de temprature du sol rayonnant et de
l'ocan arien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste
avide d'instruction est conduit d'une sphre de phnomnes  une autre
sphre qui en limite les effets. La gographie des plantes, dont le
nom mme tait presque inconnu il y a un demi-sicle, offrirait une
nomenclature aride et dpourvue d'intrt, si elle ne s'clairait des
tudes mtorologiques.

Dans des expditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au mme
degr que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des ctes, comme
c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru
l'intrieur de deux grands continents dans des tendues
trs-considrables, et l o ces continents prsentent les plus
frappants contrastes,  savoir, le paysage tropical et alpin du
Mexique ou de l'Amrique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie
borale. Des entreprises de cette nature devaient, d'aprs la tendance
de mon esprit vers des essais de gnralisation, vivifier mon courage,
et m'exciter  rapprocher, dans un ouvrage  part, les phnomnes
terrestres de ceux qu'embrassent les espaces clestes. La _description
physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limite comme science,
devint, selon ce plan, qui s'tendait  toutes les choses cres, une
_description physique du monde_.

La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire  runir au mrite du
fond scientifique celui de la forme littraire, prsente de grandes
difficults. Il s'agit de porter l'ordre et la lumire dans l'immense
richesse des matriaux qui s'offrent  la pense, sans ter aux
tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se
bornait  donner des rsultats gnraux, on risquerait d'tre aussi
aride, aussi monotone qu'on le serait par l'expos d'une trop grande
multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait
 des conditions si difficiles  remplir, et d'avoir vit des cueils
dont je ne sais que signaler l'existence.


X

Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur
l'intrt tmoign, depuis tant d'annes,  un ouvrage publi peu de
temps aprs mon retour du Mexique et des tats-Unis, sous le titre de
_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, crit originairement en
allemand, et traduit en franais, avec une rare connaissance des deux
idiomes, par mon vieil ami M. Eyris, traite quelques parties de la
gographie physique, telles que la physionomie des vgtaux, des
savanes, des dserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de
vue gnraux. S'il a eu quelque utilit, c'est moins par ce qu'il a pu
offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exerce sur
l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte 
se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tch de faire voir
dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la
description exacte et prcise des phnomnes n'est pas absolument
inconciliable avec la peinture anime et vivante des scnes imposantes
de la cration.

Exposer dans des cours publics les ides qu'on croit nouvelles, m'a
toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degr de clart
qu'il est possible de rpandre sur ces ides: aussi ai-je tent ce
moyen en deux langues diffrentes,  Paris et  Berlin. Des cahiers
qui ont t rdigs  cette occasion par des auditeurs intelligents me
sont rests inconnus. J'ai prfr ne pas les consulter. La rdaction
d'un livre impose des obligations bien diffrentes de celles
qu'entrane l'exposition orale dans un cours public.  l'exception de
quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a t crit
dans les annes 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de
Berlin, en soixante leons, tait antrieur  mon expdition dans le
nord de l'Asie.

Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus
importante  mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature
prsentant l'ensemble des phnomnes de l'univers depuis les
nbuleuses plantaires jusqu' la gographie des plantes et des
animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est prcd
de considrations sur les diffrents degrs de jouissance qu'offrent
l'tude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la
science du Cosmos et la mthode d'aprs laquelle j'essaye de l'exposer
y sont galement discutes. Tout ce qui tient au dtail des
observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquit
classique, source ternelle d'instruction et de vie, est concentr
dans des notes places  la fin de chaque volume.

On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout
ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pense, du
sentiment et de l'imagination cratrice, que tout ce qui dpend du
progrs de l'exprience, des rvolutions que font subir aux thories
physiques la perfection croissante des instruments, et la sphre sans
cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas  vieillir. Les ouvrages
sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mmes un germe de
destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de sicle, par la
marche rapide des dcouvertes, ils sont condamns  l'oubli,
illisibles pour quiconque est  la hauteur du prsent. Je suis loin de
nier la justesse de ces rflexions, mais je pense que ceux qu'un long
et intime commerce avec la nature a pntrs du sentiment de sa
grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifi  la fois leur
caractre et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux
en mieux connue, de voir s'tendre incessamment l'horizon des ides
comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'tat actuel de nos
connaissances, des parties trs-importantes de la physique du monde
sont assises sur des fondements solides. Un essai de runir ce qui, 
une poque donne, a t dcouvert dans les espaces clestes,  la
surface du globe, et  la faible distance o il nous est permis de
lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que
soient les progrs futurs de la science, offrir encore quelque
intrt, s'il parvenait  retracer avec vivacit une partie au moins
de ce que l'esprit de l'homme aperoit de gnral, de constant,
d'ternel, parmi les apparentes fluctuations des phnomnes de
l'univers.

Potsdam, au mois de novembre 1844.


XI

Aprs cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume,
dans une longue analyse, trs-mal place, mais trs-bien rdige, de
ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature
_universelle_.

C'est le _Cosmos_ lui-mme, c'est--dire l'analyse anticipe et
abrge des phnomnes et des principes que M. de Humboldt va
successivement et largement dvelopper.

Il commence, en remontant par la science l'chelle des temps inconnus,
et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le
tlescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description
astronomique de l'espace infini dont notre globe est environn.
Dix-huit millions d'toiles, actuellement visibles, toiles qui
chacune sont un soleil et entranent avec elles des systmes de
plantes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes  de
telles distances qu'il faut des milliards de sicles pour que leur
lumire parvienne seulement  la terre. Quelles lettres pour graver le
nom de Dieu!

Plusieurs traits de gographie physique, et des plus distingus,
offrent dans leurs introductions une partie exclusivement
astronomique, tendant  faire envisager d'abord la terre dans sa
dpendance plantaire, et comme faisant partie du grand systme
qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des ides est
diamtralement oppose  celle que je me propose de suivre. Pour bien
saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie
sidrale, que Kant a appele l'_histoire naturelle du ciel_,  la
partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression
d'Aristarque de Samos, qui prludait au systme de Copernic, le soleil
(avec ses satellites) n'est qu'une des toiles innombrables qui
remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du
monde, ne peut commencer que par les corps clestes, par le trac
graphique de l'univers, je dirais presque par une vritable _carte du
monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le pre a os la
figurer. Si, malgr la petitesse de notre plante, ce qui la concerne
exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considrable,
et s'y trouve dvelopp avec le plus de dtail, cela tient uniquement
 la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible 
l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie
cleste  la partie terrestre se rencontre dj dans le grand ouvrage
de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septime sicle. Il
distingua, le premier, la gographie en _gnrale_ et _spciale_,
subdivisant celle-l en partie _absolue_, c'est--dire proprement
_terrestre_, et en partie _relative_ ou _plantaire_, selon qu'on
envisage la surface de la terre dans ses diffrentes zones, ou bien
les rapports de notre plante avec le soleil et la lune. C'est un beau
titre de gloire pour Varenius, que sa _Gographie gnrale et
compare_ ait pu fixer  un haut degr l'attention de Newton. L'tat
imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne
pouvait pas rpondre  la grandeur de l'entreprise. Il tait rserv 
notre temps et  ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le
tableau de la gographie compare dans toute son tendue et dans son
intime relation avec l'histoire de l'homme.

Les _nbuleuses_, que l'on suppose tre des entrepts d'toiles et de
mondes, sont la vie lumineuse de ces ocans de clart. On les
entrevoit comme autant de voies lactes o Dieu range ses crations
matrielles avant de les lancer  leur place dans ses mondes. Les
comtes,  la course inattendue et irrgulire, sont les courriers
extraordinaires de cette arme des astres. Elles y portent la terreur,
et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mmes rgles
et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.

Considrons en premier lieu cette matire cosmique rpartie dans le
ciel sous des formes plus ou moins dtermines, et dans tous les tats
possibles d'agrgation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions
apparentes, les nbuleuses prsentent l'aspect de petits disques ronds
ou elliptiques, soit isols, soit disposs par couples et runis alors
quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands
diamtres, la matire nbuleuse prend les formes les plus varies:
elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle
s'tend en ventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux
contours nettement accuss, avec un espace central obscur. On croit
que ces nbuleuses subissent graduellement des changements de forme,
suivant que la matire, obissant aux lois de gravitation, se condense
autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nbuleuses,
que les plus puissants tlescopes n'ont pu rsoudre en toiles, sont
maintenant classes et dtermines, quant aux lieux qu'elles occupent
dans le ciel.

De mme on peut reconnatre, dans l'immensit des champs clestes,
les diverses phases de la formation graduelle des toiles. Cette
condensation progressive, enseigne par Anaximne, et, avec lui, par
toute l'cole ionique, parat ainsi se dvelopper simultanment  nos
yeux. Il faut le reconnatre, la tendance presque divinatrice de ces
recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert 
l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver,
dans l'tude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien
moins la connaissance des tres dans leur essence que celle de la loi
de leur dveloppement, c'est--dire la succession des formes qu'ils
revtent; car, de l'acte mme de la cration, d'une origine des choses
considre comme la transition du nant  l'tre, ni l'exprience, ni
le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'ide.


XII

Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une le gouverne par
notre soleil, roi spar de cet amas de 18 millions d'autres soleils.

Dans l'tat actuel de la science, le systme solaire se compose de
onze plantes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une
myriade de comtes dont quelques-unes restent constamment dans les
limites troites du monde des plantes: ce sont les comtes
plantaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter
au cortge de notre soleil, et placer dans la sphre o s'exerce
immdiatement son action centrale, d'abord un anneau de matire
nbuleuse et anim d'un mouvement de rotation; cet anneau est
probablement situ entre l'orbite de Mars et celle de Vnus, du moins
il est certain qu'il dpasse l'orbite de la terre: c'est lui qui
produit cette apparence lumineuse,  forme pyramidale, connue sous le
nom de lumire zodiacale; en second lieu, une multitude d'astrodes
excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou
s'en cartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions
d'toiles filantes et les chutes d'arolithes.

Les onze plantes qui composent le systme solaire sont accompagnes
de quelques plantes infrieures ou lunes.

Les comtes, qui laissent quelquefois entrevoir les toiles  travers
leur queue, semblent tre un compos de matire gazeuse plus apparente
que dangereuse.

Quant aux pierres tombantes ou toiles filantes qui tonnent souvent
nos yeux, Humboldt les considre comme des millions de petites
plantes emportes par un mouvement de rotation autour du soleil, et
qui frappent aveuglment la terre quand nous les rencontrons, comme
des papillons aveugles. Ce systme, qui est aussi celui d'autres
astronomes, parat peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme  la
loi gnrale des astres. Leur nature calcine les ferait plutt croire
volcaniques: matire leve dans les airs par la force dmesure de
projection, et retombant du haut de l'atmosphre terrestre sur notre
hmisphre. Elles sont composes identiquement des mmes huit mtaux
terrestres analyss par Berzlius, fer, nikel, cobalt, manganse,
chrome, cuivre, arsenic, tain, et de cinq terres qu'on retrouve dans
notre terre. La lumire zodiacale rcemment dcouverte ne rvle pas
sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnat et qui l'admire,
conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux
noys dans les espaces les plus rapprochs du soleil.

L'tendue, la pesanteur, la temprature du globe entier de la terre se
dterminent facilement.

La force magntique, dont M. de Humboldt s'est spcialement occup,
lui semble rsider dans les espaces clestes et diriger de l ces
phnomnes.

Il examine ensuite l'corce de notre plante et la gographie des
plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis
la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les
mers, les vents, les climats, l'lectricit; puis la vie, puis les
animaux, puis l'homme.

Ici il s'arrte et il pense:


XIII

Le tableau gnral de la nature que j'essaye de dresser serait
incomplet, si je n'entreprenais de dcrire ici galement, en quelques
traits caractristiques, l'_espce humaine_ considre dans ses
nuances physiques, dans la distribution gographique de ses types
contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces
terrestres, et qu' son tour elle a exerce, quoique plus faiblement,
sur celles-ci. Soumise, bien qu' un moindre degr que les plantes et
les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions
mtorologiques de l'atmosphre, par l'activit de l'esprit, par le
progrs de l'intelligence qui s'lve peu  peu, aussi bien que par
cette merveilleuse flexibilit d'organisation qui se plie  tous les
climats, notre espce chappe plus aisment aux puissances de la
nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manire essentielle 
la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets
rapports que le problme si obscur et si controvers de la possibilit
d'une origine commune pour diffrentes races humaines, rentre dans la
sphre d'ides qu'embrasse la description physique du monde. L'examen
de ce problme marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intrt
plus noble, de cet intrt suprieur qui s'attache  l'humanit, le
but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la
structure si varie desquelles se rflchissent mystrieusement les
aptitudes des peuples, confine de trs-prs  celui de la parent des
races; et ce que sont capables de produire mme les moindres
diversits de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la
culture intellectuelle si diversifie de la nation grecque. Ainsi les
questions les plus importantes que soulve l'histoire de la
civilisation de l'espce humaine, se rattachent aux notions capitales
de l'origine des peuples, de la parent des langues, de l'immutabilit
d'une direction primordiale tant de l'me que de l'esprit.

Tant que l'on s'en tint aux extrmes dans les variations de la
couleur et de la figure, et qu'on se laissa prvenir  la vivacit des
premires impressions, on fut port  considrer les races, non comme
de simples varits, mais comme des souches humaines, originairement
distinctes. La permanence de certains types, en dpit des influences
les plus contraires des causes extrieures, surtout du climat,
semblait favoriser cette manire de voir, quelque courtes que soient
les priodes de temps dont la connaissance historique nous est
parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent
en faveur de l'unit de l'espce humaine, savoir, les nombreuses
gradations de la couleur de la peau et de la structure du crne, que
les progrs rapides de la science gographique ont fait connatre dans
les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altrant, d'autres
classes d'animaux, tant sauvages que privs; les observations
positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites  la
fcondit des mtis. La plus grande partie des contrastes dont on
tait si frapp jadis s'est vanouie devant le travail approfondi de
Tiedemann sur le cerveau des Ngres et des Europens, devant les
recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du
bassin. Si l'on embrasse dans leur gnralit les nations africaines
de couleur fonce, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a
rpandu tant de lumires, et si on les compare avec les tribus de
l'archipel mridional de l'Inde et des les de l'Australie
occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamnes),
on aperoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux
crpus, et les traits de la physionomie ngre sont loin d'tre
toujours associs. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte
aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominrent parmi eux.
La chaleur brlante des tropiques et la couleur noire du teint
semblrent insparables. Les thiopiens, chantait l'ancien pote
tragique Thodecte de Phaslis, doivent au dieu du soleil, qui
s'approche d'eux dans sa course, le sombre clat de la suie dont il
colore leurs corps. Il fallut les conqutes d'Alexandre, qui
veillrent tant d'ides de gographie physique, pour engager le dbat
relatif  cette problmatique influence des climats sur les races
d'hommes. Les familles des animaux et des plantes, dit un des plus
grands anatomistes de notre ge, Jean Mller, dans sa _Physiologie de
l'homme_, se modifient durant leur propagation sur la face de la
terre, entre les limites qui dterminent les espces et les genres.
Elles se perptuent organiquement comme types de la variation des
espces. Du concours de diffrentes causes, de diffrentes conditions,
tant intrieures qu'extrieures, qui ne sauraient tre signales en
dtail, sont nes les races prsentes des animaux; et leurs varits
les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la
facult d'extension la plus considrable sur la terre. Les races
humaines sont les formes d'une espce unique, qui s'accouplent en
restant fcondes, et se perptuent par la gnration. Ce ne sont
point les espces d'un genre; car, si elles l'taient, en se croisant,
elles deviendraient striles. De savoir si les races d'hommes
existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce
qu'on ne saurait dcouvrir par l'exprience.


XIV

Les recherches gographiques sur le sige primordial, ou, comme on
dit, sur le berceau de l'espce humaine, ont dans le fait un caractre
purement mythique. Nous ne connaissons, dit Guillaume de Humboldt,
dans un travail encore indit sur la diversit des langues et des
peuples, nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune
tradition certaine, le moment o l'espce humaine n'ait pas t
spare en groupes de peuples. Si cet tat de choses a exist ds
l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait
dcider par l'histoire. Des lgendes isoles se retrouvant sur des
points trs-divers du globe, sans communication apparente, sont en
contradiction avec la premire hypothse, et font descendre le genre
humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si
rpandue, qu'on l'a quelquefois regarde comme un antique souvenir des
hommes. Mais cette circonstance mme prouverait plutt qu'il n'y a l
aucune transmission relle d'un fait, aucun fondement vraiment
historique, et que c'est tout simplement l'identit de la conception
humaine, qui partout a conduit les hommes  une explication semblable
d'un phnomne identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison
historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et
leur origine  la parit des imaginations ou des rflexions de
l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit
le caractre manifeste de la fiction, c'est qu'elle prtend expliquer
un phnomne en dehors de toute exprience, celui de la premire
origine de l'espce humaine, d'une manire conforme  l'exprience de
nos jours; la manire, par exemple, dont,  une poque o le genre
humain tout entier comptait dj des milliers d'annes d'existence,
une le dserte ou un vallon isol dans les montagnes peut avoir t
peupl. En vain la pense se plongerait dans la mditation du problme
de cette premire origine; l'homme est si troitement li  son espce
et au temps, que l'on ne saurait concevoir un tre humain venant au
monde sans une famille dj existante ........ Cette question donc ne
pouvant tre rsolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de
l'exprience, faut-il penser que l'tat primitif, tel que nous le
dcrit une prtendue tradition, est rellement historique, ou bien que
l'espce humaine, ds son principe, couvrit la terre en forme de
peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait dcider par
elle-mme, comme elle ne doit point non plus chercher une solution
ailleurs pour en tirer des claircissements sur les problmes qui
l'occupent.

L'humanit se distribue en simples varits, que l'on dsigne par le
mot un peu indtermin de _races_. De mme que dans le rgne vgtal,
dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sr
de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les
runir en un petit nombre de sections embrassant des masses
considrables; de mme, dans la dtermination des races, il me parat
prfrable d'tablir de petites familles de peuples. Que l'on suive la
classification de mon matre Blumenbach en cinq races (Caucasique,
Mongolique, Amricaine, thiopique et Malaie), ou bien qu'avec
Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne,
Amricaine, des Hottentots et Bouschmans, des Ngres, des Papous et
des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune diffrence
radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux
ne rgit de tels groupes. On spare ce qui semble former les extrmes
de la figure et de la couleur, sans s'inquiter des familles de
peuples qui chappent  ces grandes classes et que l'on a nommes,
tantt races scythiques, tantt races allophyliques. _Iraniens_ est, 
la vrit, une dnomination mieux choisie pour les peuples d'Europe
que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les
noms gographiques, pris comme dsignations de races, sont extrmement
indtermins, surtout quand le pays qui doit donner son nom  telle ou
telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple,
avoir t habit,  diffrentes poques, par les souches de peuples
les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas
mongolique.

Les langues, crations intellectuelles de l'humanit, et qui tiennent
de si prs aux premiers dveloppements de l'esprit, ont, par cette
empreinte nationale qu'elles portent en elles-mmes, une haute
importance, pour aider  reconnatre la ressemblance ou la diffrence
des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communaut
de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pntre dans
le mystrieux labyrinthe, o l'union des dispositions physiques du
corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille
formes diverses. Les remarquables progrs que l'tude philosophique
des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-sicle,
facilitent les recherches sur leur caractre national, sur ce
qu'elles paraissent devoir  la parent des peuples qui les parlent.
Mais, comme dans toutes les sphres de la spculation idale,  ct
de l'espoir d'un butin riche et assur, est ici le danger des
illusions si frquentes en pareille matire.

Des tudes ethnographiques positives, soutenues par une connaissance
approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de
grandes prcautions dans cette comparaison des peuples et des langues
dont ils se sont servis  une poque dtermine. La conqute, une
longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion
trangre, le mlange des races, lors mme qu'il aurait eu lieu avec
un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civiliss, ont produit
un phnomne qui se remarque  la fois dans les deux continents,
savoir, que deux familles de langues entirement diffrentes peuvent
se trouver dans une seule et mme race; que, d'un autre ct, chez des
peuples trs-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une
mme souche de langues. Ce sont les grands conqurants asiatiques
qui, par la puissance de leurs armes, par le dplacement et le
bouleversement des populations, ont surtout contribu  crer dans
l'histoire ce double et singulier phnomne.

Le langage est une partie intgrante de l'histoire naturelle de
l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indpendance, se
fasse  lui-mme des lois qu'il suit sous les influences les plus
diverses, bien que la libert qui lui est propre s'efforce constamment
de le soustraire  ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir
tout  fait des liens qui le retiennent  la terre. Toujours il reste
quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol,
au climat,  la srnit d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une
atmosphre charge de vapeurs. Sans doute la richesse et la grce dans
la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pense, dont elles
naissent comme de la fleur la plus dlicate de l'esprit; mais les deux
sphres de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment
n'en sont pas moins troitement unies l'une  l'autre; et c'est ce qui
fait que nous n'avons pas voulu ter  notre tableau du monde ce que
pouvaient lui communiquer de coloris et de lumire ces considrations,
toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des
langues.

En maintenant l'unit de l'espce humaine, nous rejetons, par une
consquence ncessaire, la distinction dsolante de races suprieures
et de races infrieures. Sans doute il est des familles de peuples
plus susceptibles de culture, plus civilises, plus claires; mais il
n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont galement
faites pour la libert, pour cette libert qui, dans un tat de
socit peu avanc, n'appartient qu' l'individu; mais qui, chez les
nations appeles  la jouissance de vritables institutions
politiques, est le droit de la communaut tout entire. Une ide qui
se rvle  travers l'histoire en tendant chaque jour son salutaire
empire, une ide qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent
contest, mais plus encore incompris, de la perfectibilit gnrale de
l'espce, c'est l'ide de l'humanit. C'est elle qui tend  faire
tomber les barrires que des prjugs et des vues intresses de
toute sorte ont leves entre les hommes, et  faire envisager
l'humanit dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation,
de couleur, comme une grande famille de frres, comme un corps unique,
marchant vers un seul et mme but, le libre dveloppement des forces
morales. Ce but est le but final, le but suprme de la sociabilit, et
en mme temps la direction impose  l'homme par sa propre nature,
pour l'agrandissement indfini de son existence. Il regarde la terre,
aussi loin qu'elle s'tend; le ciel, aussi loin qu'il le peut
dcouvrir, illumin d'toiles, comme son intime proprit, comme un
double champ ouvert  son activit physique et intellectuelle. Dj
l'enfant aspire  franchir les montagnes et les mers qui
circonscrivent son troite demeure; et puis, se repliant sur lui-mme
comme la plante, il soupire aprs le retour. C'est l, en effet, ce
qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration
vers ce qu'il dsire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le
prserve du danger de s'attacher d'une manire exclusive au moment
prsent. Et de la sorte, enracine dans les profondeurs de la nature
humaine, commande en mme temps par ses instincts les plus sublimes,
cette union bienveillante et fraternelle de l'espce entire devient
une des grandes ides qui prsident  l'histoire de l'humanit.

Qu'il soit permis  un frre de terminer par ces paroles, qui puisent
leur charme dans la profondeur des sentiments, la description gnrale
des phnomnes de la nature au sein de l'univers. Depuis les
nbuleuses lointaines, et depuis les toiles doubles circulant dans
les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organiss les plus
petits du rgne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes
dlicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des
monts couronns de glaces. Des lois connues partiellement nous ont
servi  classer tous ces phnomnes; d'autres lois, d'une nature plus
mystrieuse, exercent leur empire dans les rgions les plus leves du
monde organique, dans la sphre de l'espce humaine avec ses
conformations diverses, avec l'nergie cratrice de l'esprit dont elle
est doue, avec les langues varies qui en sont le produit. Un
tableau physique de la nature s'arrte  la limite o commence la
sphre de l'intelligence, o le regard plonge dans un monde diffrent.
Cette limite, il la marque et ne la franchit point.


XV

Aprs ce savant aperu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le
deuxime volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve
redescendu sans transition de ces mondes incommensurables  une espce
de littrature _cosmique_ qui ne s'enchane en rien  ce tableau de
l'univers. Je demeure ananti de la petitesse des considrations
littraires, aprs ces divagations thres et infinies; c'tait une
vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond
et sans suite. Jugez-en vous-mmes. Voici son dbut:

MOYENS PROPRES  RPANDRE L'TUDE DE LA NATURE.

Nous passons de la sphre des objets extrieurs  la sphre des
sentiments. Dans le premier volume nous avons expos, sous la forme
d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fonde sur des
observations rigoureuses et dgage de fausses apparences, nous a
appris  connatre des phnomnes et des lois de l'univers. Mais ce
spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considrions
comment il se reflte dans la pense et dans l'imagination dispose
aux impressions potiques. Un monde intrieur se rvle  nous. Nous
ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour
distinguer ce qui dans nos motions appartient  l'action des objets
extrieurs sur les sens, et ce qui mane des facults de l'me ou
tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez
d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous
lve au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui,
surtout dans les temps modernes, ont contribu si puissamment, en
veillant l'imagination,  propager l'tude des sciences naturelles et
le got des voyages lointains.

Les moyens propres  rpandre l'tude de la nature consistent, comme
nous l'avons dit dj, dans trois formes particulires sous lesquelles
se manifestent la pense et l'imagination cratrice de l'homme: la
description anime des scnes et des productions de la nature; la
peinture de paysage, du moment o elle a commenc  saisir la
physionomie des vgtaux, leur sauvage abondance, et le caractre
individuel du sol qui les produit; la culture plus rpandue des
plantes tropicales et les collections d'espces exotiques dans les
jardins et dans les serres. Chacun de ces procds pourrait tre
l'objet de longs dveloppements, si l'on voulait en faire l'histoire;
mais il convient mieux, d'aprs l'esprit et le plan de cet ouvrage, de
nous attacher  quelques ides essentielles et d'tudier en gnral
comment la nature a diversement agi sur la pense et l'imagination des
hommes, suivant les poques et les races, jusqu' ce que, par le
progrs des esprits, la science et la posie s'unissent et se
pntrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature,
il ne faut pas s'en tenir aux phnomnes du dehors; il faut faire
entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystrieuses et de
ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extrieur;
montrer comment la nature, en se refltant dans l'homme, a t tantt
enveloppe d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses
images, tantt a fait clore en lui le noble germe des arts.

En numrant les causes qui peuvent nous porter vers l'tude
scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des
impressions fortuites et en apparence passagres ont souvent, dans la
jeunesse, dcid de toute l'existence. Le plaisir naf que fait
prouver la forme articule de certains continents ou des mers
intrieures sur les cartes gographiques, l'espoir de contempler ces
belles constellations australes que n'offre jamais  nos yeux la vote
de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cdres
du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au
fond d'une me d'enfant l'amour des expditions lointaines. S'il
m'tait permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de
jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure
l'invincible dsir de visiter les rgions tropicales, je citerais: les
descriptions pittoresques des les de la mer du Sud, par George
Forster; les tableaux de Hodges reprsentant les rives du Gange, dans
la maison de Warren Hastings,  Londres; un dragonnier colossal dans
une vieille tour du jardin botanique  Berlin. Ces exemples se
rattachent aux trois classes signales plus haut, au genre descriptif
inspir par une contemplation intelligente de la nature,  la peinture
de paysage, enfin  l'observation directe des grandes formes du rgne
vgtal. Il ne faut pas oublier que l'efficacit de ces moyens dpend
en grande partie de l'tat de la culture chez les modernes, et des
dispositions de l'me, qui, selon les races et les temps, est plus ou
moins sensible aux impressions de la nature.


XVI

Humboldt passe  la posie descriptive,  Hsiode; il cite Homre et
Pindare. On descend du millime ciel pour assister  un cours de
littrature. Puis vient Lucrce qui chante la nature, son dieu. Puis
Cicron, l'homme d'tat malheureux, se rfugiant dans la nature,
conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un got vif
pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source
de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractre.
Les crits de Cicron prouvent la vrit de cette observation. On
sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phdre_ de
Platon, dans le trait des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais
l'imitation n'a rien fait perdre de son individualit propre  la
peinture du sol italique. Platon dpeint en quelques traits gnraux
l'ombrage pais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de
l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l't et dont le murmure
accompagne les choeurs des cigales. Pour la description de Cicron,
elle est tellement fidle, comme l'a remarqu rcemment un observateur
ingnieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux
mmes tous les traits............

 travers les terribles orages de l'an 708, Cicron trouva quelques
adoucissements dans ses villas, se rendant tour  tour de Tusculum 
Arpinum, des environs d'Antium  ceux de Cumes.

Rien de plus agrable, crit-il  Atticus, que cette solitude, rien
de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprs et la vue
de la mer. Il crit encore de l'le d'Astura,  l'embouchure du
fleuve du mme nom, sur la cte de la mer Tyrrhnienne. Personne ici
ne me drange, et quand je vais ds le matin me cacher dans un bois
pais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Aprs mon bien-aim
Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; l je n'ai de
commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes tudes sont souvent
interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que
je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.
Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres,
ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalit moderne;
je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilit profonde, qui,
dans tous les temps et chez tous les peuples, s'chappe des coeurs
douloureusement mus.

Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite prsents en exemple.

La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si
gnralement rpandue parmi toutes les personnes un peu inities  la
littrature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages
pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime
quelques-unes de leurs compositions. Dans l'pope nationale de
Virgile, la description du paysage, d'aprs la nature mme de ce genre
de pome, devait tre un simple accessoire, et ne pouvait occuper que
peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attach 
dcrire des lieux dtermins; mais les couleurs harmonieuses de ses
tableaux rvlent une profonde intelligence de la nature. O le calme
de la mer et le repos de la nuit ont-ils t plus heureusement
retracs? Quel contraste entre ces images sereines et les nergiques
peintures de l'orage, dans le premier livre des Gorgiques, de la
tempte qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de
l'croulement des rochers et de l'ruption de l'Etna, dans l'nide!
De la part d'Ovide, on et pu attendre, comme fruit de son long sjour
 Tomes, dans les plaines de la Moesie infrieure, une description
potique de ces dserts sur lesquels l'antiquit est reste muette.
L'exil ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui,
recouvertes dans l't de plantes vigoureuses hautes de quatre  six
pieds, offre,  chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer
de fleurs agite. Le lieu o fut relgu Ovide tait une lande
marcageuse; accabl par une disgrce au-dessus de ses forces, il
tait plus dispos  se reporter en souvenir aux jouissances du monde
et aux vnements politiques de Rome, qu' contempler les vastes
dserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les
descriptions, peut-tre mme un peu trop frquentes, de grottes, de
sources et de clairs de lune, ce pote, qui possdait  un si haut
degr le talent de peindre, nous a laiss un rcit singulirement
exact et intressant, mme pour la gologie, d'une ruption volcanique
prs de Mthone, entre pidaure et Trzne. Dans ce tableau que nous
avons eu dj l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se
soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intrieurement
comprimes, comme une vessie gonfle, ou comme une outre forme de la
peau d'un chevreau.


XVII

Pline l'Ancien dcrit en prose la nature; les Indes orientales et la
Perse offrent des modles de belles descriptions. La posie biblique
est un lyrisme pieux.

Grce  l'uniformit qui s'est conserve dans les moeurs et dans les
habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la
vrit de ces tableaux. La posie lyrique est plus orne et dploie la
vie de la nature dans toute sa plnitude. On peut dire que le 103e
psaume est  lui seul une esquisse du monde. Le Seigneur, revtu de
lumire, a tendu le ciel comme un tapis. Il a fond la terre sur sa
propre solidit, en sorte qu'elle ne vacillt pas dans toute la dure
des sicles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons,
aux lieux qui leur ont t assigns, afin que jamais elles ne passent
les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des
champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de
l'ternel, les cdres que Dieu lui-mme a plants, se dressent pleins
de sve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour btit son habitation
sur les sapins. Dans le mme psaume est dcrite la mer o s'agite la
vie d'tres sans nombre. L passent les vaisseaux et se meuvent les
monstres que tu as crs,  Dieu, pour qu'ils s'y jouassent
librement. L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui
rjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouv
place. Les corps clestes compltent ce tableau de la nature. Le
Seigneur a cr la lune pour mesurer le temps, et le soleil connat le
terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se rpandent sur la
terre, les lionceaux rugissent aprs leur proie et demandent leur
nourriture  Dieu. Le soleil parat, ils se rassemblent et se
rfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend  son
travail et fait sa journe jusqu'au soir. On est surpris, dans un
pome lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le
ciel, peints en quelques traits.  la vie confuse des lments est
oppose l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du
soleil jusqu'au moment o le soir met fin  ses travaux. Ce contraste,
ces vues gnrales sur l'action rciproque des phnomnes, ce retour 
la puissance invisible et prsente qui peut rajeunir la terre ou la
rduire en poudre, tout est empreint d'un caractre sublime plus
propre, il faut le dire,  tonner qu' mouvoir.

De semblables aperus sur le monde sont souvent exposs dans les
psaumes, mais nulle part d'une manire plus complte que dans le
trente-septime chapitre du livre de Job, assurment fort ancien, bien
qu'il ne remonte pas au-del de Mose. On sent que les accidents
mtorologiques qui se produisent dans la rgion des nuages, les
vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des
vents, les jeux bizarres de la lumire, la formation de la grle et du
tonnerre, avaient t observs avant d'tre dcrits. Plusieurs
questions aussi sont poses, que la physique moderne peut ramener sans
doute  des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a
pas trouv encore de solution satisfaisante. On tient gnralement le
livre de Job pour l'oeuvre la plus acheve de la posie hbraque. Il
y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phnomne
que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les
peuples qui possdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de
la nature orientale ont produit une impression profonde. Le Seigneur
marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues souleves par
la tempte.--L'aurore embrasse les contours de la terre et faonne
diversement les nuages, comme la main de l'homme ptrit l'argile
docile. On trouve aussi dcrites dans le livre de Job les moeurs des
animaux, de l'ne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et
du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons l'air pur,
quand viennent  souffler les vents dvorants du Sud, tendu comme un
miroir poli sur les dserts altrs. L o la nature est plus avare
de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif  tous
les symptmes qui se manifestent dans l'atmosphre et dans la rgion
des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des dserts ou sur
l'immensit de l'Ocan, prvoir toutes les rvolutions qui se
prparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la
Palestine que le climat est de nature  provoquer ces observations. La
varit ne manque pas non plus  la posie des Hbreux. Tandis que,
depuis Josu jusqu' Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le
petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicit la
plus nave et d'un charme inexprimable. Goethe,  l'poque de son
enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le pome le plus dlicieux que
nous et transmis la muse de l'pope et de l'idylle.


XVIII

Dans des temps plus rapprochs de nous, les premiers monuments de la
littrature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette
grande manire de contempler la nature, qui fut,  une poque si
recule, un trait distinctif de la race smitique. Je rappellerai  ce
sujet la description pittoresque de la vie des Bdouins au dsert par
le grammairien Asmai, qui a rattach ce tableau au nom clbre
d'Antar, et l'a runi dans un grand ouvrage avec d'autres lgendes
chevaleresques antrieures au mahomtisme. Le hros de cette nouvelle
romantique est le mme Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori
Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des
pomes couronns, suspendus dans la Kaaba (Moallakt). Le savant
traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a dj appel l'attention sur
les accents bibliques qui rsonnent comme un cho dans les vers
d'Antar. Asmai fait voyager le fils du dsert  Constantinople; c'est
pour lui une occasion d'opposer d'une manire pittoresque la
civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs,
dans les plus anciennes posies des Arabes, la description du sol
n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas l de quoi s'tonner, si
l'on songe, ainsi que l'a remarqu un orientaliste trs-vers dans
cette littrature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des
potes arabes est le rcit des faits d'armes, l'loge de l'hospitalit
et la fidlit dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais
Milton, dans sa description d'den; chez les Franais, Rousseau,
Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de
Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de
_Paul et Virginie_.

Voici comment il en parle:

Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrterons avec
plaisir sur la cration qui a valu  Bernardin de Saint-Pierre la
meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on
aurait peine  trouver le pendant dans une autre littrature, est
simplement le tableau d'une le situe dans la mer des tropiques, o,
tantt  couvert sous un ciel clment, tantt menaces par la lutte
des lments en fureur, deux figures gracieuses se dtachent du milieu
des plantes qui couvrent le sol de la fort, comme d'un riche tapis de
fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumire indienne_, et mme
dans les _tudes de la nature_, dpares malheureusement par des
thories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect
de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure  travers
les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs ttes,
sont dcrits avec une vrit inimitable. _Paul et Virginie_ m'a
accompagn dans les contres dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre;
je l'ai relu pendant bien des annes avec mon compagnon et mon ami M.
Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions
toutes personnelles. L, tandis que le ciel du Midi brillait de son
pur clat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Ornoque,
la foudre en grondant illuminait la fort, nous avons t pntrs
tous deux de l'admirable vrit avec laquelle se trouve reprsente,
en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses
traits originaux. Le mme soin des dtails, sans que l'impression de
l'ensemble en soit jamais trouble, sans que jamais la libre
imagination du pote se lasse d'animer la matire qu'il met en oeuvre,
caractrise l'auteur d'_Atala_, de _Ren_, des _Martyrs_ et des
Voyages en Grce et en Palestine. Dans ces crations, sont rassembls
et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le
paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposes.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)




CXIVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(TROISIME PARTIE.)


I

Humboldt passe  la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux
Grecs: La terre est petite.

Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde,
lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phdon_, les bornes troites
de la mer Mditerrane. Nous tous qui remplissons l'espace compris
entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possdons qu'une
petite partie de la terre, groups autour de la mer Mditerrane comme
des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.

De l sont parties cependant toutes les expditions navales qui ont
agrandi l'ide du monde.

Les gyptiens compltent l'ide nouvelle de la grandeur de la terre,
en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes
par le Bosphore de Thrace. L'expdition d'Alexandre fond les races,
les ides des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote
sur les animaux sont contemporains de l'expdition d'Alexandre, son
lve.

Les Ptolmes, en gypte, dveloppent la nature; les Romains, en
soumettant le monde occidental, prparent  Pline les moyens de le
dcrire. Sa description est savante et rellement universelle: c'est
le Cosmos latin. Le christianisme fait dcouvrir l'_unit_ du genre
humain.


II

Les Arabes apparaissent enfin comme des prcurseurs de la race
chinoise; ils rpandent, sous les califes, l'unit de Dieu, la
mdecine, les mathmatiques, le commerce, la gographie, la chimie,
l'algbre, et disparaissent aprs avoir annonc ces grandes
dcouvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilis.
L'Espagne, le Portugal, les Anglais, compltent la gographie par la
dcouverte de l'Amrique et des Indes orientales.

La priode de dcouvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture
soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajout seulement  la
connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour
m'exprimer avec plus de prcision, elles ont largi les espaces
visibles de la vote cleste. Puisque l'homme, en traversant des
latitudes diffrentes, voit changer en mme temps la terre et les
astres, suivant la belle expression du pote lgiaque Garcilaso de la
Vega, les voyageurs devaient, en pntrant vers l'quateur, le long
des deux ctes de l'Afrique et jusque par-del la pointe mridionale
du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle
des constellations mridionales. Il leur tait permis de l'observer
plus  l'aise et plus frquemment que cela n'tait possible au temps
d'Hiram ou des Ptolmes, sous la domination romaine et sous celle des
Arabes, quand on tait born  la mer Rouge ou  l'ocan Indien,
c'est--dire  l'espace compris entre le dtroit de Bab-el-Mandeb et
la presqu'le occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe sicle,
Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yaez Pinzon, Pigafetta,
compagnon de Magellan et d'Elcano, ont dcrit les premiers, et sous
les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de
son voyage  Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du
Midi, au-del des pieds du Centaure et de la brillante constellation
du Navire Argo. Amerigo, littrairement plus instruit, mais aussi
moins vridique que les autres, clbre, non sans grce, la lumire
clatante, la disposition pittoresque et l'aspect trange des toiles
qui se meuvent autour du ple Sud, lui-mme dgarni d'toiles. Il
affirme, dans sa lettre  Pierre-Franois de Mdicis, que, dans son
troisime voyage, il s'est soigneusement occup des constellations
mridionales, qu'il a mesur la distance des principales d'entre elles
au ple et qu'il en a reproduit la disposition. Les dtails dans
lesquels il entre  ce sujet font peu regretter la perte de ces
mesures.


III

Les taches nigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de
charbon_ (coalbags, kohlenscke), paraissent avoir t dcrites pour
la premire fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient t dj
remarques par les compagnons de Vicente Yaez Pinzon, pendant
l'expdition qui partit de Palos et prit possession du cap
Saint-Augustin, dans le royaume du Brsil. Le Canopo fosco (Canopus
niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces
coalbags. L'ingnieux Acosta les compare avec la partie obscure du
disque de la lune, dans les clipses partielles, et semble les
attribuer  l'absence des toiles et au vide qu'elles laissent dans la
vote du ciel. Rigaud a montr que ces taches, dont Acosta dit
nettement qu'elles sont visibles au Prou et non en Europe, et
qu'elles se meuvent, comme des toiles, autour du ple Sud, ont t
prises par un clbre astronome pour la premire bauche des taches du
soleil. La dcouverte des deux _nues Magellaniques_ a t faussement
attribue  Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les
observations de navigateurs portugais, avait dj fait mention de ces
nuages, huit ans avant l'achvement du voyage de circumnavigation
accompli par Magellan. Il compare leur doux clat  celui de la Voie
lacte. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula
major_) n'avait pas chapp  l'observation pntrante des Arabes;
c'est trs-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la
partie mridionale de leur ciel, c'est--dire la _Tache blanche_ dont
l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir  Bagdad
ni dans le nord de l'Arabie, mais bien  Tehama et dans le parallle
du dtroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la
mme route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqu, ou
du moins il n'est rest dans les ouvrages conservs jusqu' nous
aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, plac entre le 11e et
le 12e degr de latitude nord, s'levait, au temps de Ptolme,  3
degrs, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman,  plus de 4 degrs
au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur mridienne de la
_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrs prs d'Aden. Si
d'ordinaire les navigateurs ne commencent  apercevoir clairement les
nuages magellaniques que sous des latitudes trs-rapproches du Midi,
sous l'quateur ou mme plus loin vers le Sud, cela s'explique par
l'tat de l'atmosphre et par les vapeurs qui rflchissent une
lumire blanche  l'horizon. Dans l'Arabie mridionale, en pntrant 
l'intrieur des terres, l'azur profond de la vote cleste et la
grande scheresse de l'air doivent aider  reconnatre les nuages
magellaniques. La facilit avec laquelle, sous les tropiques et sous
les latitudes trs-mridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre
distinctement le mouvement des comtes, est un argument en faveur de
cette conjecture.


IV

L'agroupement en constellations nouvelles des toiles situes prs du
ple antarctique appartient au XVIIe sicle. Le rsultat des
observations faites, avec des instruments imparfaits, par les
navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frdric Houtmann,
qui vcut de 1596  1599,  Java et  Sumatra, prisonnier du roi de
Bantam et d'Atschin, a t consign dans les cartes clestes de
Hondius Bleaw (Jansonius Csius) et de Bayer.

La zone du ciel, situe entre 50 et 80 de latitude Sud, o se
pressent en si grand nombre les nbuleuses et les groupes toiles,
emprunte  la distribution ingale des masses lumineuses un caractre
particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini
d  l'agroupement des toiles de premire et de seconde grandeur, et
 leur sparation par des rgions qui,  l'oeil nu, semblent dsertes
et sans lumire. Ces contrastes singuliers, l'clat plus vif dont
brille la Voie lacte dans plusieurs points de son dveloppement, les
nues lumineuses et arrondies de Magellan qui dcrivent isolment leur
orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine
d'une belle constellation, augmentent la varit du tableau de la
nature et enchanent l'attention des observateurs mus aux rgions
extrmes qui bornent l'hmisphre mridional de la vote cleste.
Depuis le commencement du XVIe sicle, l'une de ces rgions, par des
circonstances particulires dont quelques-unes tiennent  des
croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs
chrtiens qui parcourent les mers situes sous les tropiques ou
au-del des tropiques, et des missionnaires qui prchent le
christianisme dans les deux presqu'les de l'Inde; c'est la rgion de
la _Croix du Sud_.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Par suite de la rtrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du
ciel toile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race
humaine a pu voir se lever dans les hautes rgions du Nord les
magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles,
reviendront aprs des milliers d'annes.


V

L're des mathmaticiens succda  l're des dcouvertes
gographiques et  la dcouverte des tlescopes: Kepler, Bacon,
Galile, Tycho-Brah, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent.

Copernic, le rvlateur du vrai systme de l'univers, proclame
hardiment le rle central du soleil en face des prjugs bibliques et
thologiques, et sous l'autorit morale du pape lui-mme.

L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau systme du
monde, car  lui appartiennent incontestablement les parties
essentielles de ce systme et les traits les plus grandioses du
tableau de l'univers, commande moins encore peut-tre l'admiration par
sa science que par son courage et sa confiance. Il mritait bien
l'loge que lui dcerne Kepler, quand, dans son introduction aux
_Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, _vir fuit maximo
ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est--dire dans la lutte contre
les prjugs) _magni momenti est, animo liber_. Lorsque Copernic,
dans sa ddicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il
n'hsite pas  traiter de conte absurde la croyance  l'immobilit et
 la position centrale de la terre, croyance rpandue gnralement
chez les thologiens eux-mmes. Il attaque sans crainte la stupidit
de ceux qui s'attachent  des opinions aussi fausses. Il dit que si
jamais d'insignifiants bavards, trangers  toute connaissance
mathmatique, avaient la prtention de porter un jugement sur son
ouvrage, en torturant  dessein quelque passage des saintes critures
(_propter aliquem locum Scriptur male ad suum propositum detortum_),
il mprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que
le clbre Lactance, qu'on ne peut prendre  la vrit pour un
mathmaticien, a dissert d'une manire purile sur la forme de la
terre, et s'est raill de ceux qui la regardaient comme un sphrode;
mais, lorsqu'on traite des sujets mathmatiques, c'est pour les
mathmaticiens qu'il faut crire. Afin de prouver que, quant  lui,
profondment pntr de la justesse de ses rsultats, il ne redoute
aucun jugement, du coin de terre o il est relgu, il en appelle au
chef de l'glise et lui demande protection contre les injures des
calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que
l'glise elle-mme peut tirer avantage de ses recherches sur la dure
de l'anne et sur les mouvements de la lune. L'astrologie et la
rforme du calendrier furent longtemps seules  protger l'astronomie
auprs des puissances temporelles et spirituelles, de mme que la
chimie et la botanique furent, dans le principe, entirement au
service de la pharmacologie.

Le libre et mle langage de Copernic, tmoignage d'une conviction
profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donn
le systme auquel est attach son nom immortel, comme une hypothse
propre  faciliter les calculs de l'astronomie mathmatique, mais qui
pouvait bien tre sans fondement. Par aucune autre combinaison,
s'crie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symtrie aussi
admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi
harmonieuse entre les mouvements des corps clestes, qu'en plaant le
flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la
famille des astres dans leurs volutions circulaires (_circumagentem
gubernans astrorum familiam_), sur un trne royal, au milieu du temple
de la nature. L'ide de la gravitation universelle ou de
l'attraction (_appetentia qudam naturalis partibus indita_) qu'exerce
le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), parat aussi
s'tre prsente  l'esprit de ce grand homme, par induction des
effets de la pesanteur dans les corps sphriques. C'est ce que prouve
un passage remarquable du trait _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du
livre premier.


VI

Cependant le tlescope dcouvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608,
oprait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galile
s'en servait dj  Venise; Kepler constate que toutes les toiles
sont autant de soleils entours, comme le ntre, de leurs plantes.

Ici finit le second volume, qui ne mrite le nom de _Cosmos_ qu' la
fin, quand l'auteur se relve de la misrable contemplation littraire
des crivains les plus modernes sur la vague nature  sa pense
astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur
lui-mme.

Le troisime volume recommence encore l'astronomie.

Il rencontre par accident le Dieu crateur du monde dans une phrase
d'Anaxagore de Clazomne. Ce philosophe astronome s'lve de
l'hypothse des forces motrices de la nature  l'ide d'un grand
esprit moteur et rgulateur de tout esprit de matire. Mais, un peu
plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau
dveloppement, Anaxagore de Clazomne s'leva de l'hypothse des
forces purement motrices  l'ide d'un esprit distinct de toute espce
de matire, mais intimement ml  toutes les molcules homognes.
L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le dveloppement incessant de
l'univers; elle est la cause premire de tout mouvement et par
consquent le principe de tous les phnomnes physiques. Anaxagore
explique le mouvement apparent de la sphre cleste, dirige de l'Est
 l'Ouest, par l'hypothse d'un mouvement de rvolution gnral dont
l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des
pierres mtoriques. Cette hypothse est le point de dpart de la
thorie des tourbillons qui, aprs plus de deux mille ans, a pris, par
les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place
entre les systmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon
Anaxagore, gouverne l'univers, tait-il la Divinit elle-mme, ou
n'tait-ce qu'une conception panthistique, un principe spirituel qui
soufflait la vie  toute la nature? C'est l une question trangre 
cet ouvrage.

Peut-on plus clairement proscrire la seule ide raisonnable? Relguer
l'auteur de son me et, pour viter de nier Dieu, l'carter de
l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: Je n'ai
rencontr Dieu nulle part, et cette hypothse ne m'a t nulle part
ncessaire. Illustres blouis qui ne le rencontrez nulle part que
parce qu'il est partout!...


VII

John Herschel,  l'aide de son tlescope, arrive  cette assertion:
C'est que les toiles soi-disant fixes, de la Voie lacte, visibles
seulement dans son tlescope de six mtres, sont situes  une
distance telle de nous que, si ces toiles taient des astres
nouvellement forms, il faudrait deux mille ans pour que leur premier
rayon de lumire arrivt jusqu' la terre!... Quelle ide de distance
et d'tendue!... Et de quoi cette tendue incommensurable est-elle
remplie? par l'ther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables?
sur l'ther. Et qu'y a-t-il au del? l'_ther_ et d'autres mondes!...

La lumire des astres est variable. Sir John Herschel a tent, 
l'exemple de Wollaston, de dterminer le rapport qui existe entre
l'intensit de lumire d'une toile et celle du Soleil. Il a pris la
Lune pour point de comparaison intermdiaire, et en a compar l'clat
 celui de l'toile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus
brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la
seconde fois, le souhait que John Michell formait ds 1787. Par la
moyenne de 11 mesures, institues  l'aide d'un appareil prismatique,
sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus
brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'aprs Wollaston, le
Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la
lumire que le Soleil nous envoie est  celle que nous recevons de
[Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions  1. En
tenant compte de la distance, d'aprs la parallaxe adopte pour cette
toile, il rsulte des donnes prcdentes que l'clat absolu de
[Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le
rapport de 23  10). Wollaston a trouv que la lumire de Sirius est,
pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil:
son clat rel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du
Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit tre
rduite  0",230. Nous sommes conduits ainsi  ranger notre Soleil
parmi les toiles d'un mdiocre clat.

Ces toiles se renouvellent comme de lentes closions du ciel: les
unes vieillies, les autres rajeunies.

Avant de passer aux considrations gnrales, il nous parat bon de
nous arrter, un moment,  un cas particulier, et d'tudier, dans les
crits d'un tmoin oculaire, la vive impression que peut causer
l'aspect inattendu d'un phnomne de ce genre.


VIII

Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les les danoises,
dit Tycho Brah, je m'arrtai (_ut aulic vit fastidium lenirem_)
dans l'ancien clotre admirablement situ d'Herritzwald, appartenant 
mon oncle Stnon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon
laboratoire de chimie jusqu' la nuit tombante.

Un soir que je considrais, comme  l'ordinaire, la vote cleste
dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un tonnement indicible,
prs du znith, dans Cassiope, une toile radieuse d'une grandeur
extraordinaire. Frapp de surprise, je ne savais si j'en devais croire
mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour
recueillir le tmoignage d'autres personnes, je fis sortir les
ouvriers occups dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'
tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'toile qui venait
d'apparatre tout  coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des
voituriers et d'autres gens avaient prvenu les astronomes du peuple
d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de
renouveler les railleries accoutumes contre les hommes de science
(comme pour les comtes dont la venue n'avait pas t prdite).

L'toile nouvelle, continue Tycho, tait pourvue de queue; aucune
nbulosit ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres
toiles; seulement elle scintillait encore plus que les toiles de
premire grandeur. Son clat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et
de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu' celui de Vnus, quand elle
est le plus prs possible de la Terre (alors un quart seulement de sa
surface est clair pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue
pouvaient distinguer cette toile pendant le jour, mme en plein midi,
quand le ciel tait pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes
les autres toiles taient voiles, l'toile nouvelle est reste
plusieurs fois visible  travers des nuages assez pais.

Les distances de cette toile  d'autres toiles de Cassiope, que je
mesurai l'anne suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de
sa complte immobilit.  partir du mois de dcembre 1572, son clat
commena  diminuer, etc., etc.

D'autres, selon M. de Laplace lui-mme, sont des astres non dtruits,
mais teints, qui gardent leur place dans le ciel et clipsent les
autres. Les toiles, par leur changement de place relativement  la
Terre, servent  motiver les pas que notre systme plantaire lui-mme
fait en s'avanant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans
le savoir, que tous ces mouvements des cieux toils sont gouverns de
plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil
dpend.

D'immenses numrations et considrations sur les volcans du globe,
sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrime
volume. Elles ne renferment ni faits ni aperus nouveaux. Aristote en
savait autant au temps d'Alexandre.

Voil ce procs-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau
immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pense humaine.

Ajoutez-y le phnomne de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt,
qu'une combinaison d'hydrogne et d'oxygne, que la _nature_ rallume
et teint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pense,
et tout est dit.

Voil le Cosmos de M. de Humboldt.


IX

J'avoue qu'en commenant  tudier cette savante apocalypse, je
m'attendais  autre chose.

C'est le _caput mortuum_ de la matire.

J'oserais poser  ce philosophe une srie de questions _cosmiques_
dont ces quatre normes volumes ne seraient que le premier chapitre.

En les lisant qu'ai-je appris? tout, except ce qui intresse l'homme,
la nature et Dieu.

Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous,
gyptiens, grecs, en savaient davantage.

O est donc le progrs?

videmment inverse!

Triste rsultat de cette philosophie naturelle.

Les mots sont changs.--Oui.

Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu.

Cette philosophie matrialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance
savante a paissi les tnbres au lieu de les dissiper.

La main de feu qui crivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a
disparu.

Le _Cosmos_ est devenu muet.

La plus lmentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans
cesse de l'effet  la cause et de la cause  l'effet, s'est voile.

C'tait bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!

Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de
l'ternel, en sait un million de fois plus.

Le hasard a dcouvert la boussole.

Le hasard a dcouvert le tlescope qui a dcouvert les astres.

Le hasard a dcouvert l'lectricit.

Le hasard a dcouvert le magntisme.

Le hasard et la matire ont dcouvert  Newton la gravitation.

Le hasard a dcouvert  Montgolfier la navigation arienne.

La science proprement dite n'a dcouvert que des mots pour nommer ces
phnomnes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la
science purement matrielle?

La NOMENCLATURE de l'univers!

Il nous faut la logique des mondes.

Voyons.


X

Quant  moi,--si j'avais, non pas le gnie des dcouvertes que M. de
Humboldt n'avait videmment pas reu du ciel, mais l'aptitude patiente
et infatigable aux tudes physiques que cet homme, remarquable par sa
volont, a manifeste pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;

Et si je possdais, comme lui, la notion exacte et complte de tous
les phnomnes dont l'univers est compos, de manire  me faire 
moi-mme et  reproduire pour les autres le tableau de l'universelle
cration, je commencerais par une humble invocation  genoux 
l'auteur cach de ce _Cosmos_  travers lequel il me permet, sinon de
l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d't, soit
sur les vagues illumines de l'Ocan qui me porte aux extrmits de
l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimborao, soit sur un
rocher culminant des Alpes, je tomberais  ses pieds; je laisserais sa
grandeur, sa puissance, sa bont, me pntrer, m'chauffer,
m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lvres du prophte,
et je lui dirais en face de ses soleils, de ses toiles, de ses
nbuleuses et de ses comtes:

Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun tre et aucun
Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son
auteur; infini! incr! innomm! source et abme de tout! ocan sans
rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux ternel, laisse
couler, sans jamais t'puiser, ces myriades de mondes grands ou
petits les uns vis--vis des autres, mais qui, par rapport  toi, sont
tous galement grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas
l'incommensurable tendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont
l'univers est compos, qu'on ne distingue qu'au tlescope, et dont les
corps organiss et couchs par la mort dans leur spulcre commun ne
formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions
de leurs cadavres en poussire!

Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce
tressaillement sacr qui m'crase d'enthousiasme devant tes immensits
et tes perfections runies, mais encore de la passion de te rendre
gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du
pied d'un gant imprime sur le sable, s'arrte pouvant
d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la
grandeur de l'tre inconnu,--avant de la dcrire pour lui et pour les
autres.

De mme que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien
comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les
communiquant  ses semblables, de mme mon me, recueillie en
soi-mme, sent un foyer croissant de contemplation intrieure qui
l'chauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche  se rpandre au
dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour
t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te
peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dpasses, je me tais, je me
confonds, je reste bloui et muet de ton incorporit! puis, pouss de
nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relve et je
clbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis
que des  peu prs, des probabilits, des contre-sens, des ombres;
mais tu me pardonneras comme le pre pardonne au murmure confus du
nouveau-n qui cherche  prononcer son nom! Sa nature est de
l'ignorer, son instinct est de le dcouvrir toujours!


XI

Enfin, cet tre infini et mystrieux dans ses desseins me prte de
sicle en sicle des lueurs pour m'approcher de lui par des
spectacles rapprochs et plus sublimes; je finis non par comprendre,
car l'tincelle ne peut comprendre l'toile, mais par conjecturer je
ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et
les univers, et qui, sous le nom de divinit ou de Providence, m'a
donn, tout insecte invisible que je suis, la mme place, le mme
rang, la mme part d'importance, d'attention et d'amour qu' ses
soleils.

Convaincu de cette foi vidente, je me rassure en sa prsence, et je
me dis: Mon Crateur est l-haut!--Allons  lui par la
contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complte, afin de
l'adorer plus compltement dans son oeuvre, qu'il me permet
d'entrevoir, jusqu'au moment o des instruments intellectuels plus
parfaits me rapprocheront encore davantage, et o la science fera
tomber les voiles qui me drobent la perfection et l'immensit de
l'infini.


XII

Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de
l'univers, et comment mon humilit ignorante et sublime s'efforcerait
de la rsoudre.

Je commencerais par le mot de Descartes:

JE PENSE, DONC JE SUIS.

Et qui suis-je? un tre sorti d'un autre tre, qui lui-mme tait
sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu' l'origine de cette espce
d'tres appels hommes.--Mais le premier de cette famille humaine,
l'anctre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donn
la vie? videmment une vie suprieure, un anctre au-dessus de tous
les anctres, un crateur au lieu d'un pre.

Qui est-il? O est-il? Il a agi, et il s'est cach dans
l'blouissement de sa toute-puissance, dans le mystre, cette ombre
de Dieu!

Il m'a donn une seule vidence pour me parler dans ces tnbres: LA
LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST!

Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'exprience me l'a
enseign.

Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystres
aussi. L'un, le mystre du pass; l'autre, le mystre de l'avenir.

Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: J'ignore et
je me soumets.

Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause
_Dieu_.

Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pense est la
vie morale produite en moi par la vie matrielle.

Pensons donc!--Les lments de mes penses sont mes sens, entr'ouverts
au spectacle de moi-mme et du monde.

Mais ma vie ne se compose pas seulement de penses comme celle d'un
pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est
diversifie, agite, charme, ennuye par une foule d'autres
_passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus imprieuse et la plus
brlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature,
l'amour, image terrestre de ce suprme amour qui aspire  crer, qui
jouit de crer, et qui sans savoir ce qu'il veut prouve, en crant,
quelque chose d'analogue au plaisir que la cration divine donne 
celui qui cre,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en crant l'homme
et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa
courte vie.

Mille autres besoins de mes sens et de mon me se partagent mon
existence; puis je meurs, c'est--dire que cette existence cesse
ici-bas, que mon me, mon souffle, mon principe d'tre, s'vanouit
dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalit est
mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et
suprieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou
celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.


XIII

Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille
incessamment.

Le premier objet de cette pense, partout, chez tous les peuples plus
ou moins polics, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pense est
infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pense, infinie elle-mme
dans son objet. Elle s'y enchane comme l'effet  la cause, sans repos
jusqu' ce qu'elle ait trouv sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son
me. Elle scrute la nature sous sa double forme matrielle et morale.
Elle invoque, elle supplie, elle se consume de dsir, elle brle de
volont, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTRE! Et elle s'endort
dans ce mot humain, seule explication de la divine nigme.

Cependant, ne pouvant pas en dcouvrir l'essence, la substance, la
nature incomprhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau
l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIRE et ESPRIT.
Sous la forme _matire_, cette oeuvre est trs-grande et assez belle
pour que ses investigateurs lui aient donn  faux le nom de
_science_. Faux nom, puisqu'en ralit nous ne savons que ce que nous
comprenons, et que, mme dans l'ordre matriel, l'homme ne comprend
absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont
aucune signification, sauf des significations matrielles.

Tant que l'intelligence ne remonte pas  son principe et n'essaye pas
de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec
confiance devant le mystre videmment voil de la cration, rien
n'existe en effet qu'une sombre nigme, et le mot _science_ est une
drision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de
Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus
qu'avant de les avoir lus.

Vous aurez mis dans votre tte beaucoup de mots, beaucoup de nombres,
mais pas une ide; vous aurez appris que la mcanique cleste
consiste dans la supposition des globes circulant appels plantes,
les uns brillants de leur propre lumire, les autres refltant la
lumire d'astres par eux-mmes lumineux; qu'au-del de ces soleils
immenses, si nous les comparons  notre petitesse, il se cache au fond
d'un ther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils
gouvernant par leur mouvement d'autres systmes, d'autres plantes;
que plus loin encore on aperoit, sans savoir ce que c'est, des voies
lactes, vaste panchement d'toiles rpandues dans cet ther et que
le tlescope arrive  distinguer par leur noyau solide et distinct de
cette lumire diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin
encore on aperoit les _nbuleuses_, magasin flottant de matires
enflammes qui germent dans l'ther pour clore un jour en soleils;
que plus loin encore, et  des distances que le calcul se refuse 
calculer, quelques soleils invisibles, auprs desquels le ntre est un
atome qui brle un certain nombre de sicles, minutes  l'horloge des
cieux, repoussent ou attirent d'autres systmes toils, jusqu' ce
qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel.

Mais cela ne vous dit rien que l'immensit d'espace, et l'immensit de
dure, et l'immensit de matire rayonnant des oeuvres du grand
inconnu!

Qu'en concluez-vous?

Qu'en ajoutant un poids de plus  ces milliers de poids,  ces
univers, on arriverait  les former comme  les comprendre?

Une anne ou un jour de plus ajout et surajout  leur dure
formerait leur dure ternelle, car l'ternit n'est qu'un jour
ternellement ajout  un jour.

Quant  leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la
matire la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous
les Laplace de l'univers ne dcouvriront pas hors de la volont d'un
premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_
n'en dit rien, videmment la science ne sait rien des causes et
n'crit qu'un procs-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc
nant de la prtendue science!--Vous regarderez ternellement tourner
la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et
l'impulsion qui la continue disparat, vous serez bloui, mais non
instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin
d'une oeuvre, ne sait rien!

Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore!

_Tout_ ou _rien_, voil l'nigme du Cosmos!

Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu):

Donc vous ne voyez que nant, noy dans un ocan de mots!

Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe?


XIV

Mais la _chimie cleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient
par analogie, par conjecture et mme par exprience (en admettant que
les pierres _tombantes_, les toiles filantes dcomposes par vos
creusets soient des chantillons du ciel, des composs igns, des
plantes ambiantes tombes dans notre atmosphre),  analyser les
huit ou dix mtaux enflamms qu'elles contiennent,  constater que
leurs matriaux sont les mmes que ceux de nos volcans, et que les
soleils eux-mmes brlent des mmes lments que les entrailles de
notre terre!

Comme cette dcouverte bien contestable retracerait encore le domaine
mystrieux de la science de la matire cleste! Les univers incendis
ne seraient que les cinq ou six mtaux de la fournaise solaire. Quelle
piti pour la richesse de l'tre Suprme! Vulcain et les cyclopes en
avaient autant.

Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connat pas la
cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera
dans un nant de plus la divine, ineffable et constante _volont_ de
l'auteur des mondes.

Ces adorateurs de la matire ont oubli qu' ct et au-dessus de la
matire il existe une puissance ternelle, la _pense_, la pense
qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent  reconnatre dans
son divin principe, _Dieu_!

La pense qui a tout _conu_ avant d'avoir rien cr;

La pense ternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_!

La _matire_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organis dont les
lois ternelles ou prissables sont cres pour recevoir et subir les
lois de Dieu.

Donc la pense divine qui cre en pensant, et la matire infrieure
qui reoit et excute les lois de Dieu:

Voil les deux lments dont le _Cosmos_ se compose.

Ils ont oubli la moiti suprieure de l'univers et ils ont dit:
Voil du mouvement, voil de vils lments matriels en circulation
et en combustion, voil des balances, voil des poids dans ces
balances, voil des pesanteurs et des gravitations! mais voil tout!

La volont divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un
gomtre, un physicien plus avanc viendra, qui inventera une nouvelle
puissance matrielle, et un tlescope plus parfait nous montrera un
_Cosmos_ plus complet.

Peut-tre, alors, verrons-nous ce rve sans corps, que vous appelez
Dieu!

La pense, cet lment du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde
est un monstre sans pre ni mre, un effet sans cause!--Allons!--et
ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la
ngation du seul principe qui peut rendre raison de tout!

Moi, je crois que la matire est vile, que la pense est Dieu, et que
Dieu pensant est tout le Cosmos!

Le vritable tlescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint,
multiplicateur de la lumire et abrviateur des distances, plac au
sommet d'un observatoire; le vritable tlescope, c'est le bon sens
pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il
ne voit pas, mais il conclut Dieu, le rgulateur des univers qu'il lui
a plu de crer, et de crer pour leur faire part de son ternit!
Voil le _Cosmos_ des ignorants, voil le mien. Je suis sr que ce
_Cosmos_ m'approche plus de la vrit que celui de M. de Humboldt.


XV

Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les diffrents
hmisphres de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur
et comme tendue, mais gal au millime ciel des coeurs, par cette
_pense_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit
l'homme de l'essence de Dieu lui-mme, et je me place, pour contempler
ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace.
Suivez-moi, commencez par la _fort vierge_ de l'quateur, ce miracle
de la puissance cratrice vgtative.


XVI

UNE FORT VIERGE.

L'immense fort qui relie, dans la zone torride de l'Amrique du Sud,
le bassin de l'Ornoque  celui de l'Amazone est assurment une des
merveilles du monde. M. de Humboldt dcerne  cette rgion le nom de
_fort vierge_ dans la plus prcise acception du terme. S'il faut,
dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme fort vierge
toute vaste tendue de bois sauvages o l'homme n'a jamais port la
hache, c'est l un phnomne commun  une foule de localits dans les
zones tempres et froides; mais si le caractre distinctif d'une
fort vierge consiste  tre impntrable, ce caractre n'existe que
dans les rgions tropicales.

Telle est la dfinition du grand voyageur naturaliste, qui fait
autorit dans la matire, celui qui, de tous les anciens explorateurs,
Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est--dire avant MM.
Wallace et Bates, a le plus longtemps vcu dans les forts vierges de
l'intrieur d'un continent. Nous prfrons conserver au terme le sens
simple et usuel d'une fort que l'industrie de l'homme n'a point
amnage. Disons mme,  propos de l'explication assez arbitraire de
Humboldt, que l'impntrabilit en question ne tient point, comme on a
le tort de le supposer trop souvent en Europe,  la prsence d'un
fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes.
C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des
halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre  l'autre
dans une zone o toutes les formes vgtales ont une tendance 
devenir arborescentes.

Dans ces forts primitives l'homme disparat. On s'accoutume presque,
dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intrieur du nouveau
continent,  considrer l'homme comme ne faisant point une partie
essentielle de l'ordre de la cration. La terre est encombre de
plantes dont rien n'arrte le dveloppement. Une immense couche de pur
humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les
crocodiles et les boas sont matres du fleuve; le jaguar, le pcari,
l'anta et les singes  queue prenante parcourent la fort sans crainte
et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine. En un mot, ce
que la gologie nous enseigne, que la terre,  l'poque o les
fougres arborescentes croissaient dans nos climats temprs, o le
rgne animal se rduisait  une classe d'amphibies monstrueux, o
prdominait sans doute une atmosphre chaude et humide, sature
d'acide carbonique, n'tait point encore prte  recevoir l'homme,
cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forts
primitives de l'Amrique tropicale. Elles ne sont encore habitables
que pour le prcurseur de l'homme, pour le singe,  part quelques
dfrichements.

Ce spectacle d'une nature anime o l'homme ne parat point, continue
Humboldt, a quelque chose d'trange et de triste. Nous avons peine 
nous rconcilier avec son absence sur l'Ocan et au milieu des sables
de l'Afrique; mais ces dernires scnes, o rien ne rappelle  notre
esprit nos champs, nos bois et nos rivires, nous laissent moins
tonns de l'immensit des solitudes que nous traversons. Ici, c'est
dans une contre fertile, pare d'une ternelle verdure, que nous
cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous
soyons transports dans un monde diffrent de celui o nous avons vu
le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus
prolonge. Un soldat qui avait pass sa vie entire dans les missions
de l'Ornoque suprieur, campait avec nous sur les bords du fleuve.
C'tait un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et
sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les
habitants de la lune, sur mille sujets  propos desquels mon ignorance
galait la sienne. Comme mes rponses taient impuissantes 
satisfaire sa curiosit, il me dit d'un ton convaincu: Quant aux
hommes, je suis persuad qu'il n'y en a pas plus l-haut que vous n'en
trouveriez si vous alliez par terre de Javita  Cassiquaire. Je
m'imagine voir dans les toiles, comme ici, une plaine couverte de
gazon et une fort traverse par un fleuve. Ces simples paroles sont
loquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces
rgions solitaires.

Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier
mot de l'nigme. L'homme est profondment humili de sentir que
l'antique fort n'est point encore propre  lui servir de demeure.
Voil pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls
l'esprit d'aventure et la ncessit. Il comprend qu'elle reste jusqu'
prsent l'hritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe.


XVII

Une autre catgorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu
voir dans la vgtation luxuriante de la fort primitive la cause qui
doit empcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille
rgion on ne parvient que par une excessive dpense de travail et
d'nergie  lutter contre les milliers de germes vgtaux qui
disputent  l'homme la jouissance du sol. Cette faon de parler manque
de justesse, et le terme de _population_ serait plus  sa place que
celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au dploiement de
la civilisation la plus avance dans le bassin de l'Amazone. De grands
cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles  travers les
bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient
de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus
perfectionns. C'est  l'tablissement et au succs de l'humble colon
isol que s'oppose la vigueur excessive de la vgtation. C'est ainsi
qu'elle fait obstacle  l'extension de la population, mais non point
de la civilisation proprement dite.

Le premier trait distinctif de la fort vierge tant donc d'tre
impntrable, le second de ne point convenir au dveloppement de la
race humaine, le troisime est l'nergie sauvage et pour ainsi dire
forcene de la vgtation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que
la contemplation d'une fort brsilienne avait produit sur lui une
impression pnible, tant la vgtation semblait dployer un esprit
d'gosme farouche, de rivalit furieuse, d'astuce.  ses yeux, le
calme paisible et majestueux des forts de l'Europe offre un spectacle
bien plus aimable, o il prtend mme voir une des causes de la
supriorit morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre
d'ides, non-seulement la fort vierge ne s'accommode point au
dveloppement de l'espce humaine, mais encore elle serait plutt
faite pour dgrader ses facults morales et intellectuelles. Une page
pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai
l-dedans:

Dans ces forts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble
rivaliser avec le reste  qui s'lvera plus vite et plus haut vers la
lumire et l'air, branches, feuillage et tronc, sans piti pour le
voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec
des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme
des instruments de leur propre prosprit. La maxime qu'enseignent ces
solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie
d'autrui en tchant de vivre soi-mme, tmoin un arbre parasite dont
la varit est trs-commune aux environs de la ville de Para et qui
est peut-tre le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_,
autrement dit la _liane assassine_. Il appartient  la famille des
figuiers, et il a t dcrit et dessin dans l'atlas des voyages de
Spix et Martius. J'en ai observ un grand nombre d'individus. La
partie infrieure de la tige n'est pas de taille  porter le poids de
la partie suprieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre
d'une autre espce. En cela il ne diffre point essentiellement des
autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa faon de s'y prendre qui
est particulire et qui cause une impression dsagrable. Il s'lance
contre l'arbre auquel il prtend s'attacher, et le bois de la tige
crot en s'appliquant, comme du pltre  mouler, sur un des cts du
tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent  droite et 
gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on
dirait des ruisseaux de sve qui coulent et durcissent  mesure. Ces
bras treignent le tronc de la victime, se rejoignent du ct oppos
et se confondent. Ils poussent de bas en haut  des intervalles  peu
prs rguliers, et de la sorte, quand l'trangleur arrive au terme de
sa croissance, la victime est troitement garrotte par une quantit
de chanons rigides. Ces anneaux s'largissent  mesure que le
parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de
feuillage mle  celle de la victime, qu'ils tuent  la longue en
arrtant le cours de la sve. On voit alors ce spectacle trange du
parasite goste qui touffe encore dans ses bras le tronc inanim et
dcompos qu'il a sacrifi  sa propre croissance. Il en est venu 
ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et
dissmin son espce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a
caus la mort, il va tomber avec le support qui se drobe sous lui.


XVIII

Le sipo matador n'est, aprs tout, qu'un emblme parlant de la lutte
force des formes vgtales dans ces forts paisses o l'individu est
aux prises avec l'individu, l'espce avec l'espce, dans le seul but
de se frayer une voie vers l'air et la lumire, afin de dployer ses
feuilles et de mrir ses organes de reproduction. Aucune espce ne
saurait tre autrement victorieuse qu'aux dpens d'une foule de
voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui
frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins
d'efforts  faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner
de la place en hauteur. De l les troncs arc-bouts, les racines
suspendues en l'air et autres phnomnes analogues.

La fort vierge impntrable, impropre au sjour de l'homme, vrai
champ de bataille des vgtaux, prsente encore d'autres phnomnes
particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est
la docilit des plantes  devenir grimpantes, des animaux  devenir
grimpeurs. Que la tendance  grimper se soit impose  diverses
espces par une ncessit de circonstance, celle d'arriver jusqu'
l'air et  la lumire au milieu d'une vgtation aussi drue, cela est
dmontr jusqu' l'vidence par ce fait, que les arbres grimpants ne
constituent ni une famille ni un genre spcial. Point de catgorie
exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractre
forc, sont communs  des espces d'une foule de familles distinctes
qui, en gnral, ne grimpent point. Lgumineuses, guttifres,
bignoniaces urtices, telles sont celles qui fournissent le plus de
sujets. Il y a mme un palmier grimpant dont la varit (_desmoncus_)
s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grle, fortement
tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de
l'un  l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles
pinnes, comme dans le reste de la famille, que cette forme
caractrise, sortent du stipe  de grands intervalles, au lieu de se
runir en couronne, et portent,  la pointe terminale, de longues et
nombreuses pines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre 
s'accrocher en grimpant, cette structure est fort dsagrable pour le
voyageur, quand le stipe pineux, suspendu sur son passage en travers
du sentier, lui arrache son chapeau ou lui dchire ses habits. Les
arbres qui ne grimpent point s'lancent  une extrme hauteur. Ils
sont partout enchans et relis dans tous les sens par les tiges
ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites
confondent leur feuillage, qui n'apparat que trs-loin du sol. De ces
parasites, les uns ressemblent  des cbles composs de plusieurs
torons; les autres ont un gros stipe contourn de mille faons, qui
s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former
entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis
gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentels comme
les marches d'un escalier qui monterait  une hauteur vertigineuse.


XIX

La faune offre, comme la flore, une propension trs-gnrale 
devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forts vierges, la
faune est bien moins nombreuse et bien moins varie qu'on ne le
supposerait _ priori_. Elle compte un certain nombre de mammifres,
d'oiseaux et de reptiles, mais extrmement dissmins, et fuyant tous
l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste rgion uniformment
couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localits
propices qui les attirent. Le Brsil entier est pauvre en mammifres
terrestres, et les espces sont toutes de petite taille; elles ne se
dtachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en
vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amrique du
Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes
de l'Afrique du Sud. Au Brsil, la grande majorit de la faune
mammifre, qui est aussi la plus intressante, vit habituellement sur
les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutt tous
ceux de l'Amrique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe
correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent  terre. On
ne connat point d'animaux mieux organiss pour vivre sur les arbres
que les singes de l'Amrique mridionale des genres alouate, atle,
lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont,
comme en guise de cinquime main, une queue musculeuse, nue en dessous
et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours
(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forts de
l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possde une queue longue
et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacs
mmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de
l'Afrique, ont les doigts disposs de manire  pouvoir percher, et on
ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou
d'espces de gophiles, c'est--dire d'insectes carnivores qui vivent
ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformes pour vivre sur
les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les thories de
Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amrique
mridionale s'est insensiblement accommode  la vie des bois, et il
en conclut qu'il y a toujours eu dans cette rgion de vastes forts,
ds l'apparition des mammifres.


XX

Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait,
dans les forts vierges. La premire peur d'un nouveau dbarqu sous
ces ombrages marcageux est de marcher  chaque pas sur des reptiles
venimeux. Pour tre nombreux  certains endroits, il s'en faut bien
qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la
plupart du temps  des espces sans venin. Il n'arriva qu'une fois 
M. Bates de se trouver enlac dans les replis d'un serpent
merveilleusement mince, avec un diamtre maximum d'un demi-pouce sur
six pieds de long. C'tait une varit du dryophis. Le hideux sucurugu
ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les
serpents des bois (hors les espces les plus venimeuses, comme le
javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme.
Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue
jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et
des plus curieux serpents les amphisbnes, espce inoffensive, voisine
des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la
fourmi saba. Les indignes l'appellent, en style oriental, _ma das
sabas_, mre des fourmis.

La fort vierge n'est point en gnral empeste de moustiques et
autres diptres du genre _cousin_. L'absence de ce flau, un mlange
de varit et d'immensit, la fracheur relative de l'air, les formes
diverses et bizarres de la vgtation, la majest de l'ombre et du
silence, tous ces lments combins donnent de l'attrait  ces
solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. Ces
lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il
soit port  la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus
favorable  l'esprit rveur. Les forts intertropicales produisent sur
l'me, comme l'avait dj fait observer Humboldt, une impression
analogue  celle de l'Ocan. L'homme sent qu'il est en face de
l'immensit de la nature.


XXI

On peut se faire une ide de l'aspect des basses terres en se
reprsentant une vgtation de serre chaude qui s'tendrait sur une
vaste surface marcageuse, des palmiers mls  de grands arbres
exotiques semblables  nos chnes et  nos ormes, couverts de plantes
grimpantes et parasites, un sol encombr de troncs dracins et
pourris, de branches, de feuilles; le tout illumin par les rayons
ardents d'un soleil vertical et satur d'humidit.

Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les
grandes rgions de la fort vierge que la gographie mesure et qui
s'tendent sans interruption  des centaines de milles dans tous les
sens. Le pays se relve et s'accidente; les plantes aquatiques aux
longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et
les arbres sont moins rapprochs. Gnralement ces arbres sont moins
remarquables par l'paisseur du tronc que par la grande et uniforme
hauteur  laquelle ils s'lancent avant d'avoir une seule branche. On
rencontre  et l un vritable gant. Il ne peut pousser dans un
espace donn qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le
domaine, et aux abords duquel on n'aperoit que des individus d'une
dimension beaucoup plus modeste. Le ft a pour l'ordinaire de vingt 
vingt-cinq pieds de circonfrence. Von Martius assure en avoir mesur,
dans le district de Para, qui avaient de cinquante  soixante pieds
au bas du ft. Ces normes colonnes vgtales n'ont pas moins de cent
pieds de hauteur du sol  la branche la plus basse. On peut estimer la
hauteur totale, stipe et cime,  cent quatre-vingts ou deux cents
pieds, et chacun de ces gants lve sa tiare de feuillage au-dessus
des autres arbres de la fort, comme une cathdrale fait de son dme
au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacs perchs dans les
couronnes, sont parfaitement  l'abri des atteintes d'un fusil de
chasse.

Ce qui achve de donner  ces arbres un aspect original, ce sont des
projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas
du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont
gnralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses
que l'on peut comparer aux stalles d'une curie; quelques-unes sont
assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilit
de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des
arcs-boutants de maonnerie destins  soutenir une haute muraille.
Elle n'est point particulire  telle ou telle espce, mais commune 
la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la
nature de ces soutiens et de leur faon de crotre, quand on examine
une srie de jeunes sujets d'ges diffrents. On voit alors que ce
sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le primtre de la
base et qui ont mont peu  peu,  mesure que la hauteur croissante de
l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement
destines  soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois
enchevtrs, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur
serait difficile de s'tendre dans un plan horizontal,  cause de la
multitude de plantes qui leur disputent le sol.

Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des
tiges grimpantes. Ce sont les racines ariennes des piphytes
(arodes), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent
fort bien d'emprunter leur nourriture  la terre et sont comme une
seconde fort par-dessus la premire, qui s'attachent  demeure aux
plus fortes et aux plus hautes mres branches, et retombent droit
comme un fil  sonde, tantt isolment, tantt en paquets, s'arrtant
ici  moiti chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y
enfoncer leurs radicules.


XXII

Le taillis de la fort vierge change d'un endroit  l'autre. Ici il
se compose surtout de jeunes individus de la mme espce que les
grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns
s'lvent  vingt ou trente pieds, dont les autres, grles et
dlicats, ont une tige paisse comme le doigt; plus loin encore, d'une
varit infinie de buissons et de lianes qui se mlent et se disputent
l'espace.

Les fougres arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone
suprieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchides sont
trs-rares dans les fourrs des basses terres. Il y a bien des
arbustes et des arbres fleuris, mais ils chappent  la vue. Par une
consquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont
tout aussi rares. L'abeille forestire (genre _mlipone_ et genre
_euglosse_) est presque partout rduite  tirer sa nourriture de la
sve sucre que distillent les arbres ou des excrments que les
oiseaux dposent sur les feuilles.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




CXVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,

PAR M. DE HUMBOLDT.

(QUATRIME PARTIE.)


I

Les phnomnes de l'anne et de ses subdivisions constituent dans la
fort vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans
toutes les rgions intertropicales, il n'y a gure qu'une seule et
mme saison durant le cours entier de l'anne, et on n'y observe ni
hiver ni t; on y voit les phnomnes de la vie animale et vgtale
se reproduire rgulirement,  peu prs vers la mme poque, ou pour
toutes les espces, ou pour tous les individus d'une espce donne,
comme il arrive dans les zones tempres. La saison sche elle-mme
n'amne point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la
chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la gnration des
oiseaux ne sont point assujettis tour  tour  une sorte de succession
collective. En Europe, l'aspect d'un paysage bois varie de l'une 
l'autre des quatre saisons. Dans les forts de l'quateur, la scne
est la mme, ou peu s'en faut, tous les jours de l'anne, ce qui rend
d'autant plus intressante l'tude du cycle quotidien: chaque jour
voit apparatre des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des
feuilles dans une espce ou dans l'autre. L'activit des oiseaux et
des insectes ne souffre point de relche; chaque famille a ses
heures. Pour ne citer qu'un exemple, les gupes ne prissent point
annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans
les climats froids; mais les gnrations et les essaims se suivent
sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le rgne du
printemps, ou de l't, ou de l'automne: chaque journe est un abrg
des trois saisons. La dure de la nuit est constamment gale  celle
du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphre se compensent et
se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais
oblique et la temprature journalire est la mme,  deux ou trois
degrs prs, tout le long de l'anne. Toutes ces circonstances
impriment  la marche de la nature un quilibre parfait et un
caractre de majestueuse simplicit.


II

Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le
thermomtre oscille entre 22 et 23 degrs centigrades, ce qui n'est
point une chaleur accablante. La rose abondante ou la pluie de la
nuit dernire se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui
se lve en plein orient et monte rapidement au znith. La nature
entire se rveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs
poussent  vue d'oeil. O on n'apercevait la veille qu'une masse
informe de verdure, on dcouvre le lendemain un arbre en fleur, une
cime, un dme par de vives couleurs et cr, pour ainsi dire, par la
baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent  la vie et 
l'activit. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites
bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se dtachent nettement sur
l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent  des
intervalles rguliers.  la hauteur o ils se tiennent, on ne
distingue pas l'clat de leur plumage. Les seuls insectes qui se
montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des gupes
qui vivent en socit, et des libellules dans les clairires.

La chaleur augmente avec rapidit jusque vers deux heures aprs
midi.  cette heure, o la moyenne thermomtrique est comprise entre
33 et 34 degrs centigrades, la voix des mammifres et des oiseaux se
tait. Seule la cigale, cache dans les arbres, fait entendre par
intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraches
 l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs
ptales. Les Indiens et les multres, qui habitent des huttes ouvertes
 tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans
leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis  l'ombre sur des nattes,
trop affaisss mme pour causer. En juin et juillet, on a presque tous
les jours, et d'habitude dans l'aprs-midi, une forte averse, qui est
la bienvenue  cause de la fracheur qu'elle amne. L'approche des
nuages pluvieux est intressante  observer. La brise de mer, qui
s'est leve vers dix heures et qui a frachi  mesure que le soleil
devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension
lectrique de l'atmosphre deviennent presque insupportables. Une
langueur qui dgnre en vritable malaise accable tous les tres
vivants, jusqu'aux htes de la fort, comme l'atteste la lenteur de
leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du ct de l'orient,
et se rassemblent par masses dont le bord infrieur est une frange
noire grossissante. Tout  coup l'horizon entier se couvre de tnbres
qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de
vent branle alors la fort et courbe la cime des arbres; puis vient
un clair blouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne.
Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu' la
nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entire est
rafrachie, mais on voit sous les arbres des monceaux de ptales et de
feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille
bruits retentissent de plus belle dans les fourrs et les arbres. Le
lendemain matin, le soleil se lve dans un ciel sans nuages, et voil
le cycle complt: le printemps, l't et l'automne se sont confondus
dans une seule journe tropicale. Ces journes se ressemblent, avec du
plus ou du moins, d'un bout  l'autre de l'anne. Il y a une lgre
diffrence entre la saison sche et la saison humide; mais en gnral
la saison sche, qui dure de juillet en dcembre, est entremle
d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier  juin, de jours
de soleil.


III

Les rcits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de
la sombre horreur de la fort vierge. Ce sont, au tmoignage de M.
Bates, des ralits dont une frquentation prolonge fortifie
l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractre
mlancolique et mystrieux, plutt fait pour aviver le sentiment de la
solitude que pour gayer et pour exciter  vivre. Parfois, au milieu
du calme, clate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur:
c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un
carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa
constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre
un concert effrayant. La fort, qui paraissait dj inhospitalire, le
parat dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent,  midi
mme, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge
au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne
manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre
compte, et qui laissent les indignes aussi embarrasss que M. Bates.
C'est parfois un son analogue  celui d'une barre de fer avec laquelle
on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perant
qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se rptent, et le retour du
silence ajoute  l'impression pnible qu'ils ont faite sur l'me.

Au compte des indignes, c'est toujours le _curupira_, l'homme
sauvage, l'esprit de la fort, qui produit tous les bruits qu'ils ne
savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanit n'a
jamais su inventer que des mythes et de grossires thories pour
expliquer les phnomnes de la nature. Le curupira est un tre
mystrieux dont les attributs sont fort mal dtermins, car ils
varient suivant les localits. Ici la description qu'on en donne est
celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui
vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une
face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre
de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. J'ai eu 
mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou mtis qui avait la
tte farcie des lgendes et des superstitions de son pays. Je
l'emmenais toujours avec moi dans la fort, mais pour rien au monde il
n'y serait all seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces
bruits tranges dont j'ai parl, il tremblait de peur. Il se faisait
petit, se cachait derrire moi et me suppliait de nous en retourner.
Il ne se rassurait qu'aprs avoir fabriqu un charme pour nous
protger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de
palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait  une
branche au-dessus de notre sentier.

Aprs tout, le spectacle et l'exploration de la fort vierge ont de
quoi effacer toutes les impressions dsagrables que causent ces
divers phnomnes, et notamment l'nergie effrne de la vgtation.
En comparaison de ce feuillage d'une beaut et d'une varit
incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubrance
qui clatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de
l'Europe n'est plus qu'un dsert strile. Si on est afflig par la vue
des ruines qu'accumule une invitable rivalit, on est amplement
ddommag par l'intensit de la vie individuelle. Nulle part la lutte
n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus
nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les
vgtaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et
rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glac de l'hiver.

Dans le rgne animal, la guerre est peut-tre plus meurtrire et les
btes de proie plus constamment en veil que dans les climats
temprs; mais, d'autre part, les animaux n'ont point  se dfendre
contre le retour priodique des saisons rigoureuses.  certaines
poques de l'anne, et dans certains recoins ouverts au soleil, les
arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui
boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumire, une alimentation
facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et
pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes
couleurs, des appendices qui distinguent les mles? Cela se retrouve
dans la faune de tous les climats, mais nulle part au mme degr de
perfection que sous les tropiques. C'est  la fois un reflet et un
signe avant-coureur de la saison des amours.  mon sens, dit  ce
sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la
beaut des oiseaux, des insectes et des autres cratures leur est
donne pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre
rflexion dmontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul
des deux sexes serait-il si richement par, tandis que l'autre est
vtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuad que la beaut du
plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualits spcifiques,
leur sont dvolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et
si ma remarque est fonde, n'est-ce pas une raison pour nous faire
des ides plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des
tres qui peuplent la terre avec nous?


IV

Tels sont donc, en rsum, les grands traits, les caractres de la
fort vierge par excellence: elle est impntrable, impropre  la
demeure de l'homme; la vgtation est en guerre contre elle-mme; les
plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de
moustiques; les bas-fonds marcageux contrastent avec les terrains
boiss du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur
des racines arc-boutes et supportent des plantes pendantes ariennes,
comme une seconde fort par-dessus la premire; ple-mle de taillis
et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des
mmes phnomnes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages
silencieux troubls par des bruits mystrieux et inexplicables; enfin,
source inpuisable d'intrt, qui provient de la beaut et de la
varit, de la richesse, de l'exubrance et de l'intensit de la vie
chez tous les tres organiques.

Ce qui prcde n'est en quelque sorte que le cadre des explorations
o nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquiss les
premires impressions[2].

[Note 2: Je dois cette incomparable description de la fort vierge 
mon loquent et studieux ami M. Amde Pichot, rdacteur de la _Revue
Britannique_, le plus intressant recueil scientifique et littraire
de ce sicle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours.
Ce recueil est le tlescope universel qui rapproche les les et les
continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_
intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare
avec un homme d'tat de nos jours, est digne de nous traduire
Humboldt.]


V

Voil une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'corce de la
terre! la vie rpandue  pleine main et renaissant d'elle-mme comme
un lment insens, anim  la fois de l'existence et rpandant en lui
et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le dlire de
l'existence, la cascade des crations bouillonnant des mains de
l'ternel crateur!

Voil la vie.

Dieu l'a cre infatigable, inpuisable, innombrable dans les
vgtations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans
les animaux, except les insectes, parce que l'intelligence les anime,
et que la nourriture plus recherche leur manquerait dans leurs
pturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et
l'intelligence  proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre
eux et l'homme il a plac la barrire des langues qui se parlent, mais
qui ne se comprennent pas entre elles, except les animaux
domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.

L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances 
acqurir, des mystres profonds  sonder par l'intelligence et surtout
par la charit, cette langue instinctive, qui balbutie  peine entre
la nation anime, la nation vgtale et la nation humaine. Un
Aristote, un Pline, un Buffon, natront et feront l'histoire naturelle
des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.

C'est un des progrs assez rapprochs que la divine bont permet 
l'homme d'esprer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles
qui entrent une  une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de
la cration.


VI

En attendant, transportons-nous dans les solitudes mridionales de
l'ocan Indien ou  l'ocan Austral; il est nuit, l'toile sur la
Croix du Sud dessine son trpied sur nos ttes, un vaisseau de guerre
nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces
les grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les
cieux, comme dans un miroir o elle se reflte d'toiles en toiles,
teintes le jour, rallumes la nuit au souffle du Crateur.

Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Lviathan, et organis
par l'industrie miraculeuse inspire des hommes, contient deux mille
vies d'hommes dans son sein, les uns veillant  la manoeuvre et 
l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur ventail
gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus
lourd de la mer, afin de rcolter ainsi le mouvement ncessaire de la
route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes
qui vont conqurir une rgion inconnue de la patrie. Dans les
profondeurs du navire, la patrie a balay avant le dpart quelques
centaines d'hommes condamns, de femmes coupables, d'enfants innocents
au sein de leurs mres, pour purifier la population saine de
l'Angleterre et pour peupler des populations renouveles dans ses
colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois
sont si solidement encastrs les uns dans les autres par leurs
extrmits et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses
ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule
d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le
poids des mouches qui se posent sur sa crinire. La mer porte tout, et
le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants.
Les proscrits migrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rvent,
pleurent, ou chantent pendant la longue traverse sur ce qu'ils ont
laiss de leur vie passe, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie
future, dans le hasard des unions que la destine leur prpare sous
d'autres cieux.


VII

La journe, longue pour tous ces passagers, touche  son dclin. Le
calme complet des airs laisse le navigateur indcis mesurer de combien
de vagues il a avanc dans sa route vers un rivage toujours invisible.
La cloche sonne, le prtre s'agenouille, le matelot se dcouvre,
toutes les figures se rassrnent, toutes les conversations se
taisent: c'est  l'invisible Infini qu'on va parler. La prire
murmure  demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit
sourdement sur toutes les lvres qui la rptent, et emporte  Dieu
les louanges, les actions de grce et les voeux secrets de tout ce
monde flottant. Le silence respectueux se prolonge aprs la dernire
invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller  son poste, va
reposer ou surveiller la nuit.


VIII

La nuit perfide et touffante enveloppe dans un silence redoutable le
vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limit et soudain clate tout 
coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent
et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce
sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense
chantier flottant, tendent  se dtacher les uns des autres pour
reprendre leur libert; ce sont les sifflements des ailes du vent 
travers les voilures, dont cinq cents matelots intrpides prennent les
ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le
sifflet du commandant, les voiles qui se dchirent et qui emportent
dans les airs la force chappe de leurs plis, les mts surchargs qui
se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les
bastingages, le pas prcipit des matelots courant o le signal les
appelle, les coups de haches qui prcipitent  la mer ces dbris pour
que leur poids ajout au roulis du navire ne l'entrane pas dans
l'abme; le tangage colossal de ces dbris mesur par six cents pieds
de quille, tantt semble gravir jusqu'aux nuages la lame cumeuse et
la diriger en plein firmament, tantt, arriv au sommet de la vague,
se prcipiter la tte la premire, les bras des vergues tendus en
avant dans l'abme o il glisse, le gouvernail touchant au fond de
l'ocan; les matelots suspendus aux cbles dcrivent des oscillations
gigantesques sur l'arc des cieux; les canons dtachs de leurs
embouchures roulent  et l sur les trois ponts avec des clats de
foudre;  chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'cumes
qui semblent l'engloutir, un cri perant monte de la prison des
condamns, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher 
leur dernire heure. Le vaisseau se relve lentement sous le poids
des vagues qui se creusent un berceau au pied des mts et roulent
furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, ras
comme un ponton, sans savoir o la tempte le pousse; trois nuits,
trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les
caprices de la mer; c'est un tombeau o les morts sont avec les
vivants, et o chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espre
plus son salut, et le silence funbre a succd au cri de la terreur:
tout est mort sur ce jouet de la mort.


IX

Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur
fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les
ruisseaux d'cume coulent  la mer sur ses flancs, les mts rajusts
se relvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail rpar
plonge dans l'lment liquide et imprime une direction au vaisseau
dsempar. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les
matelots remontent un  un sur le pont. On navigue au gr des lames
aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en
aveugles sur l'ocan Indien, leur laisse entrevoir  distance l'le de
Ceylan couverte de ses forts tranges, et approcher d'un continent 
fleur d'eau, o un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux
de la mer. C'est le Gange sacr, qui descend des hautes montagnes des
Indes o brillrent,  la naissance de l'homme primitif, les premiers
crpuscules, les rvlations du Crateur et ses premires crations
humaines. Langues, ides, thologies, saintets, invocations,
martyres, hrosme, dvouement, prodiges, chants sacrs dont les
dbris tmoignent d'une majest divine visible aux potes inspirs,
morale surhumaine, mystrieuse, que l'homme n'aurait pu dcouvrir,
invocation perptuelle au Crateur, l'anantissement de la matire
devant l'intelligence sacre: tels sont les vestiges que ces
rvlations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des
dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments
crits dans leurs livres. On sent que Dieu a pass par l; on respire
les parfums moraux de ses oracles. Il parat vident que c'est l
qu'il a par ses instincts manifest sa divine nature aux premiers
hommes. Sa premire glise a parl, pri, chant dans ces plaines et
sur ces sommets consacrs. Cherchez ses traces, elles sont l;
Alexandre en eut la premire vision pour l'occident du globe. Elles se
rpandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles
sanctifirent Zoroastre et Confucius, et les lgislateurs du pays des
pyramides; de l elles passrent en Grce, o l'imagination les colora
de ses brillants mensonges adopts par les Romains; puis l'incarnation
chrtienne les sentit renatre et les pratiqua en morale parfaite et
en asctismes pieux. Puis l'homme, divinis par le dvouement de ses
frres, succde  l'Homme-Dieu, premire institution de l'humanit!
Puis ce crpuscule encore visible plit et s'obscurcit dans l'extrme
Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conqurants
modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier
les populations et accrotre leurs richesses par leur commerce dans
ces rgions o ils adorrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu
incorporel. Ils reconnurent le mystre, mais ils ne le comprirent pas;
et les tnbres renaquirent o les premires races de cette humanit
mystrieuse avaient vu le jour du ciel dans la saintet des fils ans
de Dieu.

Laissons dbarquer cette lie de notre Occident et les conqurants
profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les
mystres de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.


X

C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le
Colise, thtre bti par Vespasien  la mesure du peuple-roi et
bourreau de l'univers alors connu, s'lve  des centaines de pieds
au-dessus des difices publics et des palais des citoyens de Rome.

Des murs percs de vomitoires, entres et issues immenses, s'ouvrent
de distance en distance, pour donner accs  cent dix mille
spectateurs. Une ellipse colossale dessine  l'oeil ce thtre. Les
galeries superposes et replies les unes derrire les autres, pour
laisser les regards embrasser librement la scne, s'avancent 
l'intrieur comme autant de promontoires sur la mer.

Michel-Ange, dj vieux, pendant qu'il mditait d'lever jusqu' cinq
cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut
trouv seul, errant, pensif, dans les ruines du Colise.

Une neige tombe en abondance la nuit prcdente en faisait ressortir
les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, dcoup par ses
jours, clatait dans l'intrieur; il tait absorb dans l'admiration
muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le thtre de la
grandeur du Dieu des chrtiens. Il avait trouv Saint-Pierre dans le
Colise.


XI

Le jour o Titus fit la ddicace de ce Colise, le spectacle fut digne
du monument. Des milliers de btes fauves de tous les dserts soumis 
l'empire y furent amens pour y mourir pendant une reprsentation qui
dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comdiens de
la mort, y rcrrent,  leur agonie, les regards froces des Romains.
La mort seule tait le jeu de ce peuple funbre qui tuait pour
triompher, et qui tuait encore pour clbrer ses triomphes. Il jouit
pleinement ce jour-l de son ivresse de carnage, et il appelait Titus
les dlices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient
d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux
et les cadavres de victimes. Le sable renouvel buvait les flots de
sang, pour prparer  d'autres victimes une autre place pour mourir!

Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre tages d'un ordre
d'architecture diffrent le composent. Mille fois cent cinquante pieds
dcrivent la circonfrence de l'ellipse. La scne a trois cents pieds
d'tendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en libert; les
oiseaux y chantent comme dans la fort.

Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est--dire l'an 526 de notre
re, les Barbares de Totila en ruinrent diverses parties, afin de
s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les
blocs du Colise sont percs de grands trous.

J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux excuts
par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller
dans les masses normes qui forment le Colise. Aprs Totila, cet
difice devint comme une carrire publique, o, pendant dix sicles,
les riches Romains faisaient prendre des pierres pour btir leurs
maisons, qui, au moyen ge, taient des forteresses.

Ces palais dont les matriaux ont t fouills dans cette masse de
pierres, n'ont fait que l'brcher. Quelques petits autels, desservis
par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arne. On
y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de
tant de millions de victimes rpandu  plaisir pour amuser les
Romains!

Quand la lune sereine de la campagne romaine se lve dans le ciel et
laisse filtrer sa blanche lueur  travers les brches du Colise sur
l'arne du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'lvent et
demandent grce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanit.
Le Colise, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre
des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent  la fois
tant de grandeur et tant de nant! On s'enorgueillit et on s'humilie
d'tre homme.


XII

Mais,  quelques pas de l, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune
et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'lve  trois cents
pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien.

Entrez avec moi dans l'aire de l'difice chrtien. Un oblisque
gyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux
fontaines jaillissantes tombent et retombent ternellement avec la
profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux cts de
l'oblisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'ternit.

Ici,  droite et  gauche, une double colonnade de sept cent
trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la
place qui prcde le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent 
l'oeil la vue ncessaire pour embrasser la masse et la beaut de
l'glise.

La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la
colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une
lithographie de Saint-Pierre), est  mon gr la plus belle qui existe.
Au milieu, un grand oblisque gyptien;  droite et  gauche, deux
fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, aprs s'tre leves
en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et
continu retentit entre les deux colonnes, et porte  la rverie. Ce
moment dispose admirablement  tre touch de Saint-Pierre, mais il
chappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre 
l'entre de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet
endroit charmant, sans diminuer en rien la majest. Ceci est tout
simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements,
la majest serait diminue; un peu moins, il y aurait de la nudit.
Cet effet dlicieux est d au cavalier Bernin, dont cette colonnade
est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire
lever.

Le vulgaire disait qu'elle gterait Saint-Pierre.

La place ovale, dont les deux extrmits sont termines par les deux
parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur
cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place  peu
prs carre, et qui finit  la faade de l'glise. La longueur totale
de ces trois places qui prcdent Saint-Pierre est,  partir de la rue
par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds.

Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent
quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de
soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans
de certaines solennits, les carrosses des cardinaux passent sous
celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le ft
d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont
trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques
semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de
hauteur. La balustrade suprieure est orne de cent quatre-vingt-douze
statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les
statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la
direction du cavalier Bernin. Elles sont bien places, et contribuent
 l'ornement.


XIII

L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquit, Pline,
nous dit que Nuncor, roi d'gypte, fit lever dans la ville
d'Hliopolis l'oblisque qui est  Saint-Pierre. Caligula le fit
transporter  Rome; on le plaa dans le cirque de Nron au Vatican.
Constantin btit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de
l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'oblisque, chose
tonnante, resta debout dans le lieu o Caligula l'avait mis,
c'est--dire  l'endroit o se trouve maintenant la sacristie de
Saint-Pierre, btie par Pie VI.

En 1586, presque un sicle avant la construction de la colonnade,
Sixte-Quint fit placer l'oblisque o il se voit aujourd'hui. Ce
transport, qui cota 200,000 francs, fut excut par l'architecte
Fontana, au moyen d'un mcanisme admirable, que de nos jours personne
ne pourrait inventer, ni peut-tre mme imiter.  la fin du moyen ge,
on a transport jusqu' des clochers  une distance de soixante ou
quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'oblisque du
Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus
grande largeur. La croix qui le surmonte est  cent vingt-six pieds du
pav.

Cet oblisque n'a point d'hiroglyphes; il n'est pas le plus grand de
ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus
curieux, parce que, n'ayant jamais t renvers, il a t conserv
dans toute son intgrit.

Aux cts de l'oblisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes
pyramides d'cume blanche qui s'lvent dans les airs retombent dans
deux bassins forms chacun d'un seul morceau de granit oriental de
cinquante pieds de circonfrence. Le jet le plus lev monte 
soixante-quatre pieds.

Bramante, Raphal, Michel-Ange, les plus grands artistes furent
prodigus aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la
construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du
gnie.

Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La
faade trop thtrale y manque seule. Elle est forme d'un portique
dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les
chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique
s'ouvre, l'difice apparat tout entier.


XIV

VUE GNRALE DE L'INTRIEUR DE SAINT-PIERRE.

On pousse avec peine une grosse portire de cuir, et nous voici dans
Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles
choses. Rien au monde ne peut tre compar  l'intrieur de
Saint-Pierre. Aprs un an de sjour  Rome, j'y allais encore passer
des heures entires avec plaisir. Presque tous les voyageurs prouvent
cette sensation. On s'ennuie quelquefois  Rome le second mois de
sjour, mais jamais le sixime; et, si on y reste le douzime, on est
saisi de l'ide de s'y fixer.

Quand vous serez assez malheureux pour dsirer connatre les
dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette
basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent
dix-sept pieds de large  la croise. La nef du milieu a
quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur.
Elle est orne de grosses statues de saints de treize pieds de
proportion. On peut dire qu'ils donnent l'ide de la magnificence 
qui ne les examine pas en dtail. Cet effet est d au grandiose de
l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout,
dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un
Dieu.


XV

Vous savez que Bramante avait lev jusqu' la corniche les quatre
normes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de
circonfrence. L'glise de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe
exactement l'espace d'un de ces piliers et ne parat pas petite.

Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent
ces piliers l'un  l'autre.

Voil ce que Michel-Ange trouva; c'est l-dessus qu'il leva sa
coupole. Elle a cent trente pieds de diamtre, c'est--dire trois
pieds de moins que celle du Panthon. Elle commence  cent
soixante-trois pieds du pav, et sa hauteur, prise depuis sa base
jusqu' l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds.
On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a
cinquante-cinq pieds de haut, l'lvation d'une maison ordinaire.
Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enleve de dessus les piliers, et
place par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, lvation
qui surpasse celle du Panthon. Montons sur les combles de
Saint-Pierre pour voir la partie extrieure du dme: le pidestal de
la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule
elle-mme sept pieds et demi. La croix qui couronne l'glise est haute
de treize pieds.

La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pav de l'glise
jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre
pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils
mesurent l'lvation  partir du pav de l'glise souterraine, o est
le tombeau d'Alexandre VI.

Cette hauteur fait frmir quand on songe que l'Italie est frquemment
agite de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et
qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe.
Certainement jamais il ne serait relev. Deux moines espagnols, qui
se trouvrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de
1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place.

Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extrieur de la partie
sphrique d'une coupole ne doit pas tre le mme que le contour
intrieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les
deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu' la boule.

Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est perc de seize
fentres; c'est  travers ces fentres qu'en se promenant au _Pincio_
on aperoit quelquefois le soleil qui se couche.


XVI

Depuis la base des piliers jusqu' la cime de cinq cents pieds de la
coupole, abme de vide, les murailles lvent avec elles jusqu'au
fate le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures,
peintures, mosaques, balustrades de marbres prcieux, symbole du
crucifi, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reoivent dans
son ternit. J'ai eu la curiosit de monter aux trois sommets de
Saint-Pierre  Rome. Le premier, celui qui rgne au-dessus du niveau
des murailles avant la naissance de la vote de la coupole, prsente
l'aspect d'une ville immense o les ouvriers vous  la conservation
de l'difice habitent  deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau
de la place avec leurs familles et les instruments de leurs mtiers.
Leurs maisons disparaissent derrire les balustrades et l'ombre de
cette montagne de pierre qui prend racine  leur pied, sans pour cela
leur cacher le soleil.

On se repose un moment  cette hauteur, avant de tenter l'ascension du
dme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forc de se courber et
de grimper entre deux votes parallles, l'une extrieure, l'autre
intrieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais
qui a t adopt comme une ncessit de l'art dans plusieurs autres
votes  cathdrale, soit pour consolider la construction de ces dmes
portant sur eux-mmes, soit pour rectifier  l'oeil du spectateur les
lignes harmonieuses de leurs dmes ariens. C'est ainsi que l'insecte
ramperait entre l'arbre et l'corce. De temps en temps des fentres,
inaperues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-tnbres
intrieures. On en sort enfin  la hauteur de la moiti de la coupole,
et l'on entre en frissonnant dans le dme lui-mme. Une galerie
troite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos
mains crispes sur le parapet et la galerie. Les fidles qu'on
aperoit d'en bas sur le pav du temple paraissent des fourmis
rampantes sur un morceau de marbre. On rentre pouvant dans la
calotte double du dme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la
lumire du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome
avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forts, ses dserts, tremble
sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se rsumant de
cette lvation et en heurtant ses ailes contre cet cueil isol des
cieux, rsonne comme un tonnerre et semble prt  enlever comme une
feuille morte le dme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule
pierre, dplace dans ces carrires de pierres superposes tage 
tage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussire
impalpable dans la poudre et la ruine. Vous plissez de la seule
pense; cependant la volont triomphe de la terreur, il vous reste 
gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du
dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser
les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je
renonce  dcrire le bruit du vent dans l'intrieur de cette oreille
de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que
serait-ce dans la tempte?). N'importe! reprenons force et marchons
toujours. Une chelle de fer aux chelons tremblants sort du dernier
sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez
convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un
chne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide
ondoyant  cinq cents pieds au-dessous de vous!

Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la premire et la dernire
pierre  ce monument de la plus grande pense du _Cosmos_?


XVII

Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en
mesurant de l'oeil au-dessus de votre tte le mme abme que vous
mesuriez tout  l'heure au-dessous! L'tonnement et la terreur
refoulent le cri d'admiration sur vos lvres. Vous parcourez
lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes,
les murs du saint difice.  chaque pas votre enthousiasme redouble.
Jamais l'humanit n'a rien rv d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rve
de Dieu excut par les hommes. Tous les pas que vous faites en
parcourant l'enceinte dmesure sont marqus par le nom d'un homme de
gnie que les sicles ont conserv comme une relique. Ces ouvriers de
Dieu ont t anims et inspirs par lui. De plus grands hommes dans
tous les arts ne sont pas ns et ne renatront jamais: architectes,
artistes, pontifes, potes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs,
mosastes, ont t runis en faisceau de foi, de puissance, de
conception, de richesse, de gnie, de volont, d'inspiration,
d'enthousiasme pour enfanter ce miracle!

Raphal peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait 
volont le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait
la transfiguration de l'architecture pour lever dans le ciel le
Panthon simplifi, exalt, glorifi. Et enfin le gnie humain de
toutes les poques se couronnait lui-mme en face de l'ternel, et,
son diadme sur le front, disait  la religion et au pouvoir
politique: Tu n'iras pas plus loin!

_Voil Saint-Pierre de Rome!_


XVIII

Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme!

Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matrialiste de M. de
Humboldt? C'est un peu d'hydrogne enferm dans un canal de peau pour
rler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour
s'vanouir  jamais dans le nant et ne plus tre!  lgislateurs! 
guerriers!  potes!  artistes!  potentats de la terre!  savants!
qu'est-ce que vous tes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que
votre gloire? qu'est-ce que votre immortalit? le misrable
crpitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse
en jouant dans ses deux doigts fait clater avec un petit bruit, et
qu'il jette pour la voir scher et pourrir sous ses pas!

Voil, hommes, voil de l'oxygne accumul, que vous appelez la vie!
Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la
science, mais la moquerie de la cration, commenant par se moquer de
soi-mme afin d'avoir le droit de se moquer de son Crateur!

Et que les idiots vous croient!

Votre vie et votre _Cosmos_ ne mritent pas mme cette raillerie
scientifique.

Votre _Cosmos_ et le nant ne sont pas deux.

Votre science n'est que le nant ayant conscience de lui-mme!

Non, la vie humaine n'est pas cela.

Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la
nature, ce qui en fait la divinit; c'est--dire le _mystre_.

Ouvrez vos yeux et confessez le _mystre_, le _secret_ de Dieu!


XIX

LA PENSE.

Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'tudes
de ces jeunes hommes chargs par tat d'tudier le principe de vie
chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il tait
descendu jusqu'aux plantes, existences animes, imparfaites encore,
dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation
des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est
en bas au lieu d'tre en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que
je restai frapp d'admiration et de vrit en lisant ces belles
considrations sur le principe de la vie, base et opration
progressive du _Cosmos_. Je m'criai: Voil un homme qui pense comme
moi, et qui,  travers la matire, a devin la _pense_. Lisez et
comprenez cette prface d'un autre _Cosmos_:

Je crois mme que la question de la vie et des destines humaines ne
peut tre bien rsolue que par les enchanements de la vie universelle
dont elle fait partie: une mme lumire logique, clairant et
fcondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour
l'esprit humain.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La division la plus infinie de la matire ne pourra jamais vous
donner que de la matire. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation
de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe
Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus
certaine est celle qui rsulte des dpositions du sens intime, parce
que la conscience est plus prs du souvenir de l'tre que le
raisonnement.

Le raisonnement a besoin de faits pour dmontrer; le sens intime
croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard!

Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matire?

Ou bien est-il, sous le nom de proprit de la matire, inhrent  la
matire mme?

La question, ainsi pose et accepte, est exactement la mme pour le
principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle.

On n'hsite pas plus  dire de la VERTU que de la divisibilit,
qu'elle est une proprit de la matire. Le principe une fois admis,
que tout est matire, et rien que matire en nous, cette consquence
est naturelle. Il y a mme,  la dduire ouvertement et  la soutenir,
quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus
honorables que l'indiffrence.

Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il
semble  quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des
mots, la question est pose sur des substances: ici, substance
matrielle, qu'admettent galement les deux doctrines; l, substance
d'une autre nature, et d'une nature suprieure, dont la matire n'est
que le support.

Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que
l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires.

Dans un cas, les destines de l'homme sont celles de la matire: la
vie humaine est un coulement, qui commence  l'organisation, qui
finit  la dissolution, et qui s'panche, comme le fleuve, sur une
pente fatale, des glaciers  l'Ocan.

Dans l'autre cas, les destines, ou plutt les prdestinations de
l'homme, rarement ralises, sont celles du principe suprieur
support par la matire; dans la mesure mme o l'homme entre en
possession de ce principe suprieur, il en partage la nature et les
destines, et par les responsabilits d'ici-bas, et par les esprances
immortelles.

Il n'est pas un des sentiments, pas une des penses, pas un des actes
de l'homme, sur lesquels la doctrine accepte ne retentisse,  l'insu
mme de l'homme;

Comme il n'est pas une seule des ractions chimiques d'un corps, sur
laquelle ne rejaillisse sa simplicit ou sa dualit de composition.

Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la
recherche du principe des actes, et  l'instant mme o l'intention
s'vanouit, o il ne reste plus que l'organisme du fait, toute
moralit s'vanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient
l'gal du meurtre avec prmditation. Introduisez dans les moeurs
votre abstention de la recherche des causes, et bientt, des deux
lments prdestins de tout acte humain, l'intention morale et
l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait.

Prise  ce sommet humain de la vie, c'est--dire aux rgions morales
de l'chelle vitale universelle, la question du principe de la vie
n'est donc pas oiseuse.

Mais ce sommet est prpar par tout ce qui prcde, et la question de
matire pure ou de principe incorpor dans la matire est la mme 
tous les degrs de l'chelle.

Les principes incorpors peuvent varier et varient, en effet, 
chacun de ces degrs; mais la question de l'incorporation,
c'est--dire de la simplicit ou de la dualit de substance, est
partout la mme.

Abordons franchement la question.


XX

Ces deux tats, l'un de _pure matire_, l'autre de _pur esprit_, sont
aussi trangers l'un que l'autre  la nature humaine, forme de leur
concours et non de leur exclusion.

Aussi, ne pouvons-nous les concevoir spars, que par une violence
faite  la nature des choses, que par l'abstraction, tout
artificielle, de l'esprit du sein de la matire qui le supporte; que
par une sparation fictive de la matire d'avec l'esprit qui la
vivifie.

Et c'est cette violence faite  la nature des choses,  la nature
bi-substantielle de l'homme et de tous les tres de notre univers, qui
a caus l'erreur, galement dplorable, du matrialisme, qui confond
la vie avec son support, et du mysticisme, qui prtend se passer de ce
support, et qui s'gare dans les fictions de l'esprit pur.

Le matrialisme, en effet, n'est arriv  cette conception de matire
pure que par l'abstraction, c'est--dire par la sparation graduelle
de toutes les qualits ou proprits qu'on observe aux divers degrs
de l'chelle des tres. Il a dpouill, en ide, la substance
sensible, de toutes les vertus que la substance suprieure ou
vivifiante lui avait communiques: de la sensibilit et de la
contractilit de l'animal, des qualits vgtatives, des proprits
chimiques et de la plupart des proprits physiques des minraux; et
nous a dit ensuite de cette substance infrieure, rduite 
l'_tendue_ et  l'_inertie_: voil la matire dans son tat primitif.

Le matrialisme ne s'est pas aperu qu'il donnait ainsi lui-mme et
la preuve indirecte de son insuffisance  expliquer les phnomnes de
la vie, par la matire, c'est--dire par la substance rduite aux deux
seules proprits de l'tendue et de l'inertie; et la preuve directe
de la ncessit et de la ralit d'une autre substance: car comment
l'tendue et l'inertie, combines de toutes les faons,
pourraient-elles engendrer ce qui est contraire  leur nature?
l'tendue: l'unit indivisible de la pense? l'inertie: les activits
vitales de toute sorte?

L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une proprit, mais la ngation de
toute proprit; c'est l'tat o l'auteur de la Gense se reprsente
la terre avant la vivification par l'esprit crateur: _Terra autem
erat inanis et vacua._

Mais, pour passer de cet tat d'inertie  l'tat oppos qui se
dfinit par des proprits, il a fallu ncessairement que les vertus
dont la matire tait dnue par elle-mme lui fussent communiques.
Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je
saisis au passage le fait irrcusable de la dualit, l o tait la
simplicit; je constate le flagrant dlit des vertus au sein mme de
l'incapacit de toute vertu; par consquent, l'intervention d'un
suprieur dans le sein mme de l'infrieur, et je dis, avec l'autorit
de l'vidence: Les proprits ultrieures de la matire sur
lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe tranger 
la matire, sont la chose mme que vous niez, sont les manifestations
logiques de ce principe mme que vous essayez vainement de dissimuler,
d'absorber dans la matire, croyant par l vous viter de le
reconnatre.

Et c'est vous-mme qui, en dfaisant par abstraction et pice  pice
l'oeuvre de la vie, en dpouillant la matire des proprits qu'elle
n'a pu se donner elle-mme, c'est vous-mme qui faites la preuve, par
analyse, de l'intervention ncessaire et progressive d'un agent de la
vie.

Ramenons donc tous les tres et tous les phnomnes de la vie, de ces
abstractions matrialistes et mystiques, aussi fausses l'une que
l'autre,  leur vritable nature, forme du concours de deux
substances.

Je sens profondment et srement que ces deux termes sont partout au
fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle 
leur union. Mais, avouables, vidents l'un et l'autre au sens intime,
dans le fait substantiel de leur _tre_, ils sont aussi
insaisissables, aussi indfinissables l'un que l'autre, dans leur
tat primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les dfinir
que par opposition l'un  l'autre: La matire, disons-nous, est
l'oppos de l'esprit, l'esprit est l'oppos de la matire.

Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractres relatifs est l:
que l'un est suprieur  l'autre et, par consquent, prdestin sur
l'autre.

Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement  la matire inerte,
qui est la substance mme des proprits progressives qu'elle
manifeste aux divers degrs de l'chelle, cette substance _suprieure_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais si ces principes (me et matire, vie et mort) sont divers, me
dites-vous, o est dans l'organisme vivant le sige organique de la
vie?


XXI

Je rponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la
nature relle des choses.

Le sige organique d'un principe est partout o est sa logique, et sa
logique est partout o il a pris, par elle, possession de la matire.
Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel o mon principe
vital organique ne soit, ne rgne et ne gouverne par sa logique. Ne
dites-vous pas vous-mme que l'tat vital s'exprime dans la
conscience par une affection permanente, _vaguement localise dans
tous les points  la fois de la masse vivante et anime?_

O est le sige d'un principe de civilisation dans les socits
humaines, du principe chrtien, par exemple? Il est partout o sa
logique s'est empare des choses humaines, partout o la vie
chrtienne a pntr, c'est--dire dans tous les actes chrtiens.

Mais, au-dessus des phnomnes physiologiques qui m'affirment un
principe vital organique, j'observe, dans une rgion suprieure de mon
tre, un autre ordre de phnomnes parfaitement distincts des
prcdents, les phnomnes psychiques, source de tout idal en moi,
qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu crateur
de nos penses et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma
conscience est le sanctuaire, je ne l'aperois pas seulement en
conclusion logique, je le sens en moi de si prs et dans une intimit
si absolue avec moi-mme, que je le reconnais pour tre ce moi
lui-mme qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment.

Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche
pas ici comment il s'est constitu; le nom qu'on lui donne m'importe
peu; ce qui m'importe, c'est l'irrcusabilit de son tre et sa
souverainet incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes
penses, de mes volonts, de mes expressions diverses, qu'il gouverne
par sa logique.

Voil pour la vie.


XXII

Cette belle bauche de vrit rvle, dans l'homme qui a su la penser
et qui a os l'crire, autant de hardiesse d'instinct que de
profondeur de rflexion. C'est la mtaphysique du _mystre_; il n'y en
a pas d'autre. L'homme qui prtend tout expliquer par un seul mot
n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est
le nom du jeune mdecin franais qui a crit ces belles lignes)
claire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence
n'claire la matire inerte des poques. Qu'il pense et qu'il crive
encore: ses conjectures sont l'aurore des vrits qu'il dcouvrira. Il
est entr hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystre. Je
trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature
divine du sujet me suggre pour mon _Cosmos_,  moi. Celui de M. de
Humboldt ne mrite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une
me, comme l'homme; cette me, c'est sa loi. Cette loi est vidente,
mais ne peut tre comprise que par celui dont elle mane. Les hommes
et tous les sicles lui ont donn son vrai nom: Mystre, Humboldt!

Je le rtablis et je dis humblement:

_Matire et pense_ forment le monde.

Mais la matire, soit qu'elle soit compose des mmes lments en
_ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit compose
d'autres lments inconnus, mais toujours matire, n'est pas _Dieu_.
Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est
prissable. Elle ne peut par consquent tre _cause_; elle est effet.

La pense seule est Dieu. La pense est cratrice.

C'est donc la pense divine qui, s'associant avec la matire cre par
Dieu, forme le monde.

Dieu, en appliquant sa pense ou sa volont  la matire ou au
_nant_ sorti de ses mains, lui a imprim ses qualits ou ses lois:
tendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa
gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie
est accomplie.

Tout ce que les yeux ou le tlescope nous permettent de discerner de
ses lois, dans les espaces astronomiques de l'tendue infinie de
l'ther, n'est que la volont absolue et mystrieuse de Dieu qu'il a
command et commande d'excuter  l'infini matriel de ces mondes
flottants.

Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement  nous comme
matire; mais en ralit, et par rapport  Dieu qui les cre et qui
les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'galit de leur
cration et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de
Dieu et les excuteurs de ses volonts qui sont leurs lois.

Ils ont tous, depuis le soleil jusqu' l'imperceptible animalcule vtu
d'une impalpable poussire de matire, la mme dignit, la mme
saintet, oeuvre de Dieu!

Dieu leur a donn  tous un atome ou un monde de matire, et une
parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur
eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers
la libert mritoire.

Leur partie matrielle se disperse  leur mort.

Leur partie anime, intelligente, mritante, leur _me_ survit tout
entire, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections
acquises, d'autres lments ou portions d'lments matriels. C'est ce
qu'on appelle ciel ou enfer.

La mort tend son linceul sur ce _mystre_, et l'existence
s'accomplit, ou recommence, au gr des desseins mystrieux de Dieu!


XXIII

Mais tout est mystre incomprhensible dans ce _Cosmos_, o
l'existence, la volont, la Providence de Dieu, le mystre de son
action divine et absolue, sont eux-mmes le mystre ncessaire, mais
inexplicite.

ter les mystres de ce _Cosmos_, c'est ter Dieu du monde,
c'est--dire la vrit et la vertu.

Donc il n'y a point de matire sans mystre, car qui l'aurait cre?

Point de lois physiques sans mystre, car qui les aurait donnes?

Point d'_me_ sans mystre, car qui l'aurait allume et teinte?

Rien sans _mystre_, car le nom de mystre est le nom de la volont ou
de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le
monde de l'me.

Nier le mystre, c'est plus que nier la matire et l'intelligence;
c'est presque nier l'existence et l'autorit de Dieu. C'est nier la
logique.

Sans le mystre, je vous dfie d'expliquer un atome.

Avec les mystres, tout s'explique, depuis Dieu lui-mme jusqu'aux
lois physiques et intellectuelles dans les phnomnes qui composent,
en dcoulant de lui, son vritable _Cosmos_.

J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la cration intelligente et
libre.

La vertu est fille de la vrit!

Chaque vrit impose un devoir.

Le _Cosmos_ est un _Tout_.

La matire n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos
lments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les!

Vous ne trouverez srement au fond du creuset qu'une nigme.

Est-ce qu'une nigme explique un monde?

Elle ne fait qu'ajouter  l'insolubilit des choses l'insolubilit des
doctrines soi-disant scientifiques.

Quant  la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience
serait claire par une nigme?

Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnte et le
dshonnte, le vice et la vertu dans l'univers?

Vous voyez donc que votre prtendue science est oblige de se
dsavouer elle-mme et de recourir au mystre de son instinct inn
pour croire  quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral
sur lequel la science matrielle ne dit rien!

Car, si votre _Cosmos_ matriel ne dit rien de ce qui est ncessaire 
l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est
rien.

C'est un nant savant, qui est forc de recourir au mystre ou de
dsavouer Dieu.

C'est un transcendant blasphme!

Voil la fin de tout!

Quelle fin!


XXIV

--Mais un mystre, me direz-vous, est la confession de notre
ignorance.

--Oui, le mystre mesure toute la distance incommensurable qui existe
et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et
l'ignorance de l'homme.

Si Dieu n'tait pas Dieu, il ne serait pas mystre.

Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre,
comprhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge.

Mais il est Dieu, et par consquent il agit en tout d'une manire
incomprhensible  notre misre morale. Quel rapport peut-il exister
entre le crateur et le cr?

Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tte: MYSTRE!

On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix
jusqu' ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystre!

Il est permis de le chercher, il est interdit de le dcouvrir.

On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse;
elle est l'humiliation de la raison.

Voici la mienne:

Dieu, l'auteur des choses cres, n'est pas matire et ne peut pas
tre matire, car la matire n'est pas infinie; et lui, Dieu, est
infini.

Il lui a plu de s'unir pour la visibilit de son tre  nos sens avec
ce quelque chose d'imparfait, de born, de court, de divisible, que
nous appelons _matire_!

Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de
mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes
visibles oprent ce qu'il leur commande d'oprer.

Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la dure de l'tre;

 la dissolution et  la mort, qui la dcomposent et la transforment.

Les tres qu'il a crs dans ces _conditions_ sont aussi nombreux,
aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa
pense.

Tous ont un corps, parcelle de matire; tous ont une me, parcelle
d'intelligence.

Les hommes sont un compos; Dieu est simple, parce qu'il est
immatriel dans sa nature.

Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est
innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est  lui-mme sa
propre loi; il n'a de limites que lui-mme.

Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_?
Savez-vous seulement ce que c'est que son unit ou sa dualit?

Dites-moi le jour o il a cr cette substance visible qu'on appelle
matire?

Qui vous dit que cette substance dont il a form votre _Cosmos_ est la
mme que sa substance invisible  l'oeil du corps?

Moi, je suis persuad qu'elle est distincte de Dieu;

Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la
matire.


XXV

Dieu est, selon moi, _pense_;

La pense du monde qui conoit et qui rgit tout.

La matire n'est que matire.

Elle ne pense pas; elle obit  la pense divine.

C'est par l'union ternelle ou momentane de la pense et de la
matire, c'est par ce mariage surnaturel et fcond, que le monde ou
le _Cosmos_ est form.

Cette union des deux substances, la pense divine et l'obissance
matrielle, est le mystre!

Ce mystre explique tout!

Il a seul le mot du _Cosmos_!

Celui qui le prononce sait tout!

Il a trouv le fond de la science, il a le pied sur le solide.

Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son me est satisfaite, son
esprit est en repos.

Il n'crit pas de _Cosmos_; il crit l'histoire naturelle, la
gographie de la terre ou l'astronomie gographique des cieux.

Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut
rien lui dire que de matriel.

Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystrieuse, mais
convenable, que Dieu a donne comme une impulsion constante dans tous
les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou
religieuses,  tous les hommes de bonne volont.

La _conscience_ est le _mystre_ que nous portons en nous.

Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obissons.

Le christianisme en a simplifi pour nos sicles la formule morale.

Il nous a apport le mot, non de la _science_, mais de la
_conscience_.

Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystre_!

Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu
lui-mme, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec
amour.

Avec rage, c'est la rvolte et l'impit;

Avec amour, c'est la raison et la vertu.

Peut-on hsiter?


XXVI

Il s'est form parmi les savants une nouvelle cole qui affecte, comme
des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de
traiter l'existence et le gouvernement du Crateur avec la plus
ddaigneuse indiffrence, affectant de tout expliquer sans Dieu et
sans mystre.

M. de Humboldt a crit pour eux et comme eux son _Cosmos_.

Il a enlev le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_!

Les ignorants ont t tonns, et ils ont dit: Voyez, c'est admirable
que cela tourne tout seul. Voil quatre volumes qui nous expliquent
l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas mme prononc.

Laissons la divine nigme au fond des espaces, et rptons les vains
mots que nous avons mis  sa place!

Cela nous suffit!


XXVII

Mais cela suffit-il  l'inquite raison humaine, qui n'a de repos que
quand elle a trouv son aplomb?

Mais cela suffit-il  la science, qui n'admet aucun effet sans cause,
et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se dsintressant de la
plus grande des causes, son Crateur et son Dieu?

Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre
de l'me, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et
ses jours et qui met en rserve ses souffrances pour les changer en
ocan de justice, de rparation et de dlices au jour ternel o elle
donnera  l'insecte tout ce qu'elle a promis  l'univers pour sa seule
existence?

Mais cela suffit-il  l'esprance, qui, en s'approchant chaque jour de
la mort, y marche gaiement pour tancher enfin sa soif d'immortalit?

Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bont
de Dieu, la cration, la conservation, la perfectibilit de ses
oeuvres, que votre vie soit une ternelle maldiction, au lieu d'tre
une bndiction sans fin!

Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans vidence serait, s'il
existait, une maldiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_
n'existerait pas lui-mme!

Le mystre est la seule explication du Dieu invisible; le mystre est
la seule explication de la matire elle-mme.

Confessez que tout commence et que tout finit par le mystre, et
adorez!

Le mystre est le _passe-partout_ des deux mondes!

                                                            LAMARTINE.


FIN DU TOME DIX-NEUVIME.

Paris.--Typogr. de Firmin Didot frres, Imprimeurs de l'Institut et de
la Marine, rue Jacob, 56.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Les prnoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.]





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
19), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 ***

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