The Project Gutenberg EBook of Au Pays des Moines, by Jos Rizal

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Title: Au Pays des Moines
       (Noli me Tangere)

Author: Jos Rizal

Translator: Henri Lucas
            Ramon Sempau

Release Date: October 7, 2009 [EBook #30211]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES MOINES ***




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                    Bibliothque Sociologique--N 25


                           Au Pays des moines

                           (Noli me tangere)

                              Roman Tagal



                                  Par

                               Jos Rizal

                      Traduction et annotations de

                       Henri Lucas & Ramon Sempau



                            Ne vois-tu pas comme tout se rveille?
                            Le sommeil a dur des sicles, mais un
                            jour la foudre est tombe et la foudre, en
                            dtruisant, a rappel la vie.

                                    Jos Rizal: Noli me tangere, cap. L.



                                 Paris

                          P.-V. Stock, diteur

                  (Ancienne Librairie Tresse & Stock)

               8, 9, 10, 11, Galerie du Thatre-Franais

                              Palais-Royal

                                  1899








Les traducteurs et l'diteur dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Sude
et la Norvge.

Cet ouvrage a t dpos au Ministre de l'Intrieur (section de la
librairie), en juillet 1899.






JOS RIZAL


Dans cet horrible drame qu'est l'histoire de la Rvolution philippine,
une figure se dtache, noble et pure entre toutes, celle de Jos Rizal.

Savant, pote, artiste, philologue, crivain, qui sait quelles belles
oeuvres, mancipatrices et fcondes, ce Tagal, cet homme de couleur,
ce sauvage, aurait pu donner  sa patrie et  l'humanit si la
barbarie europenne ne l'avait stupidement tu?



C'tait en effet un talent, une nergie, une force que ce jeune lve
de l'Ateneo Municipal qui,  treize ans,  peine sorti de son pueblo
natal de Calamba, composait un mlodrame en vers, Junto al Pasig,
qu'applaudissait la socit lgante de Manille; que cet adolescent
qui, avec une ode, A la Jeunesse Philippine, remportait d'abord le
premier prix au concours du Liceo Artistico-Literario, et triomphait
encore dans un tournoi littraire organis  l'occasion du centenaire
de Cervantes, avec une composition en prose, le Conseil des Dieux,
empreinte du plus pur hellnisme.

Mais la pauvre science que les Jsuites--plus gnreux pourtant que
leurs rivaux des autres Congrgations--distribuaient avec parcimonie 
leurs lves ne pouvait lui suffire. Il lui fallait boire aux sources
mmes de la pense; pour satisfaire cette me ardente, il fallait
toute la flamme de nos grands foyers scientifiques d'Europe. Et, en
1882, ayant  peine dpass ses vingt ans, il part pour l'Espagne. A
Madrid, il a rapidement conquis les grades de Docteur en Mdecine et
de Licenci en Philosophie et Lettres. Alors, il visite les grandes
nations europennes, s'adonnant avec passion  la philologie. A ses
deux langues maternelles, le tagal et le castillan, il avait, au
cours de ses tudes classiques, joint le grec, le latin et l'hbreu;
passionn pour la littrature et l'art dramatique de l'Empire du Soleil
levant, il s'tait familiaris avec le japonais; maintenant c'est le
franais, c'est l'anglais, c'est l'allemand, c'est l'italien qu'il veut
connatre, qu'il lui faut apprendre: il les apprend, il les connat.

Il habite tour  tour Paris, Bruxelles, Londres, Gand, Berlin, les
villes du Rhin, les bords des lacs de Suisse; il s'merveille des
grandeurs de Rome, se laisse charmer par la douceur du beau ciel
italien; son esprit s'anime aux hroques traditions de l'Helvtie,
le pote s'intresse, le rveur s'meut aux lgendes fantastiques
des noires forts allemandes, des rives escarpes du vieux Rhin.



Mais il n'oublie pas son pays. Il souffre de voir que l'Europe
l'ignore, que l'cho de ses souffrances ne traverse pas les larges
Ocans et pourtant...

Et pourtant alors qu'ici, en Europe, la pense humaine est libre,
l-bas elle est enchane. Ici, peu  peu la Raison pourchasse
le Dogme; l-bas, le Dogme--et quel Dogme? le plus abrutissant
ftichisme!--tient billonne la Raison. Ici on souffre, sans doute,
mais on se plaint, mais on crie, mais on se rvolte, et parfois, sous
la pousse populaire, les pouvoirs chancellent, les trnes s'croulent,
les organismes sociaux parasitaires et oppresseurs s'effondrent;
l-bas il faut souffrir en silence, s'avilir en silence, mourir sans
une plainte.

Et ses frres de race sont courbs sous ce joug dshonorant, et de ce
peuple soumis  un rgime politique et religieux que le XVIe sicle
et  peine tolr, pas une voix ne s'lve pour jeter le grand cri
de libert qui a dj rveill tant de nations mortes!

Pour clairer l'Europe trop ignorante et surtout l'Espagne engourdie,
pour rveiller la sensibilit de son pays, trop accoutum  souffrir,
il se rsolut  prsenter le tableau sincre, prcis, scientifique,
de ses misres et de ses douleurs. En 1886, parut Noli me tangere...

Ouvrez un dictionnaire de mdecine et cherchez  ce mot. Vous verrez
quels ulcres douloureux et rpugnants sont appels de ce nom. Oh! oui,
n'y touchez pas, si ce n'est pour y porter le fer qui seul peut
les gurir; n'y touchez pas non plus, car c'est le danger certain,
la mort probable; n'y touchez pas,  moins que vous n'ayez fait le
sacrifice de votre vie.

Courageusement, Rizal y porta la main.

Ce livre, c'est toute la question des Philippines. Elles auraient
pu, peut-tre, s'accommoder encore du rgime espagnol si le rgime
espagnol avait pu devenir la libert. Elles ne pouvaient tolrer le
rgime des Moines.

Rizal n'attaque pas l'Espagne; il voudrait mme, sous l'empire de
certains prjugs provenant de son ducation, respecter la religion,
mais il prend corps  corps le monstre clrical. Quel que soit
le personnage par la bouche duquel il parle, Ibarra, Tasio, Elias,
toujours la mme conclusion s'impose, c'est toujours le mme delenda:
il faut dtruire les Congrgations. Ce fut, c'est encore le mot
d'ordre de l'insurrection d'Aguinaldo.



Les Moines se sentirent touchs. Ds lors, commena contre Rizal une
campagne acharne.

Vous vous souvenez de ce que notre grand Beaumarchais dit de la
calomnie et comment, avec cette arme redoutable, Basile espre venir
 bout de tous ses ennemis. Ce furent d'abord des insinuations,
rien n'tait certifi, tout tait rendu admissible; puis des
injures, de plus en plus grossires; puis des calomnies, d'autant
plus venimeuses qu'elles taient plus infmes. Et, en mme temps
que brochures et libelles inondaient les Philippines, la presse aux
ordres des Congrgations,  Manille comme dans la pninsule, ouvrait
ses colonnes  tout ce qui pouvait tre une attaque dirige contre
celui qui n'avait jamais eu en vue que le bonheur de son pays.

Cette premire campagne choua. Lorsqu'en 1887, aprs cinq ans
d'absence, l'auteur de Noli me tangere revint  Manille, il pouvait
remercier ses adversaires de ce qu'ils avaient fait pour sa popularit
personnelle et pour le retentissement de son oeuvre.

Mais, lui prsent, la lutte reprit avec une nouvelle vigueur:
la terrible accusation de filibustrisme fut lance, le sol natal
devenait dangereux.



En fvrier 1888, il s'embarque pour le Japon et en tudie la
littrature et les moeurs. On trouverait sur ce sujet dans ses
manuscrits de nombreuses notes du plus vif intrt. Puis, traversant le
Pacifique, il visite les tats-Unis de l'Amrique du Nord, revient en
Europe et se fixe  Londres o les multiples documents que mettait 
sa disposition le British Museum lui fournissent des sujets d'tude
inpuisables.

C'est l qu'il copia de l'original et enrichit de notes de la plus
haute importance les Sucesos de las Islas Filipinas, du Dr. Antonio
de Morga, qu'il fit rditer  Paris en 1890. Depuis l'anne 1609, o
elle avait t publie  Mexico, cette oeuvre si intressante avait
presque compltement disparu. Seules, quelques rares bibliothques
en possdaient un exemplaire devenu prcieux, et les savants, les
historiens, les ethnologues se lamentaient et s'tonnaient  bon
droit qu'aucun Espagnol n'et remis en lumire un ouvrage d'une telle
valeur. Lord Stanley en avait publi une dition anglaise lorsque parut
le travail de Rizal. Il fut accueilli avec enthousiasme par le monde
scientifique et le Dr. Ferdinand Blumentritt, dont les travaux sur
l'archipel philippin font autorit, crivit au commentateur de Morga:

En ton coeur vritablement noble, tu as senti toute la grandeur de
l'ingratitude nationale et toi, le meilleur fils de la race tagale,
le martyr d'un patriotisme actif et loyal, tu as pay la dette de
la nation espagnole, de cette mme nation dont les fils dgnrs se
moquent de ta race et lui dnient les qualits intellectuelles.

L'impression de son travail le retint quelque temps  Paris, puis il
partit pour Bruxelles et, enfin, en 1890, retourna  Madrid.

Parcourez les colonnes de la Solidaridad o il commena, pour la
dfense des intrts des Philippines, une campagne ardente et vous
admirerez avec quelle vigueur, avec quelle foi en l'avenir, il
s'attaque aux plus redoutables prjugs, aux plus indracinables
abus. Mais, hlas! les querelles de races, l'indiffrence du
public, l'troitesse d'esprit des politiciens, la mesquinerie des
questions qui sont la raison d'tre des partis eurent raison de ses
efforts. L'indiffrence glace des gens auxquels il s'adressa et que,
ni lui ni ses compagnons de lutte, ne russirent  rchauffer de leur
flamme, le dcouragea.



Il quitta de nouveau l'Espagne, s'installa en Belgique,  Gand, et
y publia un nouveau roman tagal, continuation de Noli me tangere. Ce
livre, El Filibusterismo, parut en 1891.

Dans Noli me tangere, Rizal tait le pote dcrivant et pleurant
l'esclavage de sa patrie, arrachant de sa lyre des notes mues,
lanant aux quatre vents son cri de douleur et de protestation contre
la tyrannie qui asservit et dgrade sa race. Dans El Filibusterismo
apparat l'homme politique, signalant les remdes, prvoyant l'avenir
et proclamant la destruction de la domination espagnole qui tombera
brise, crase sous le poids de ses propres fautes. Une traduction
de cette oeuvre, non moins remarquable que Noli me tangere, est en
ce moment en prparation.

Puis suivit dans la Solidaridad une srie d'articles, profondment
tudis, o il traait un tableau anim, color, de ce que les
Philippines pourraient tre dans cent ans; splendides esprances,
visions sublimes d'une me possde par l'amour de son peuple.

Pour se reposer de ces travaux, il cherchait une noble distraction
dans l'art. Blumentritt [1] nous rvle une face toute particulire
de son talent.

Rizal, dit-il, fut galement un artiste remarquable comme dessinateur
et comme sculpteur. J'ai eu en ma possession trois statues en terre
cuite, modeles par lui, qui se peuvent considrer comme les symboles
de sa vie. L'une, c'est Promthe enchan  un rocher; la seconde
dit la victoire de la mort sur la vie: un squelette, recouvert d'un
froc de moine, emporte dans ses bras le cadavre d'une jeune fille;
la troisime, tenant dans ses mains diriges contre le ciel une
torche allume, reprsente le triomphe de la science, de l'esprit
sur la mort.



Mais le soleil de sa patrie l'appelait; la nostalgie l'envahit et,
en 1891, il quitta l'Europe. Les sanglants vnements de Calamba,
son pueblo natal, lui interdisaient l'entre des Philippines;
il s'installa  Hong-Kong. Cependant, bien que le ciel surcharg
d'lectricit le menat des plus terribles orages, la maladie du
pays l'emporta sur la prudence et, le 23 dcembre 1891, il crivait
au capitaine gnral Despujols [2] la lettre suivante:

Si Votre Excellence croit que mes faibles services puissent lui tre
utiles pour lui indiquer les maux du pays et l'aider  cicatriser
la plaie ouverte par les rcentes injustices, quelle le dise, et,
confiant dans votre parole de gentilhomme, certain que vous ferez
respecter mes droits de citoyen, je me mettrai immdiatement  vos
ordres. V. E. verra et jugera la loyaut de ma conduite et la sincrit
de mes engagements. Si elle repousse mon offre, V. E. saura ce qu'elle
fait, mieux que personne; mais j'aurai dans l'avenir la conscience
d'avoir fait tout ce que je devais pour, sans cesser de rechercher le
bien de ma patrie, la conserver  l'Espagne, par une politique solide,
base sur la justice et la communaut des intrts.

Despujols accepta ses offres avec reconnaissance et lui promit toute
scurit pour sa personne. En juillet 1892, sans couter les conseils,
les prires mme que ses amis lui adressaient, il s'embarqua pour
Manille. Quelques jours aprs il tait arrt, en violation formelle
des promesses du capitaine gnral, et dport, pour un temps illimit,
 Dapitan, dans l'le de Mindanao.



Ds lors, sa vie tait menace. Il avait des ennemis puissants et
cruels dont ce premier coup ne devait point assouvir la haine.

Son me d'acier ne fut point abattue. Il se rsigna, heureux encore de
ce que, dans son exil, il retrouvait le sol de sa patrie: Et, pote,
il chanta:


    Vous m'offrez,  illusions, la coupe consolatrice
    Et venez rveiller mes jeunes annes...
    Merci  toi, tourmente, merci, vents du ciel
    Qui,  l'heure propice, avez su couper mon vol incertain
    Pour m'abattre sur le sol de mon pays natal.


Puis, toujours dsireux d'employer son activit  des oeuvres utiles,
il fonda des coles gratuites o il mit en pratique le systme
d'enseignement Froebel et ouvrit une clinique ophtalmologique o des
malades accoururent de tous les points de l'Extrme-Orient, soignant
gratuitement les pauvres. En mme temps il s'occupait d'agriculture,
reprenait ses tudes scientifiques et littraires et prparait
un trait philologique, encore indit, sur les verbes tagals; le
manuscrit de ce dernier ouvrage est en langue anglaise.

L'exil tait devenu l'instituteur des enfants, le mdecin des
indigents, l'agronome enseignant aux cultivateurs de nouveaux procds
pour travailler la terre, le savant que ses tudes revtaient d'un
indniable prestige, le pote inspir chantant les esprances et les
souvenirs, restant toujours, en toutes circonstances, l'ami loyal
et dvou de tous, du plus haut fonctionnaire comme du gamin le
plus dguenill.



Cette vie dura quatre ans.

En aot 1896, il fut transfr  Manille. Le 3 septembre, le paquebot
Isla de Panay le prenait  son bord et l'emportait vers Barcelone. Il
devait se mettre  la disposition des ministres de la Guerre et des
Colonies, auxquels le recommandait vivement le gnral Blanco.

Tandis que le vaisseau voguait  la surface des mers, de nombreux
cblogrammes taient changs entre les Ordres religieux et les hautes
personnalits de la Pninsule. Les moines, qui sentaient leur victime
leur chapper, redoublrent d'efforts et de rage. Ils affirmrent
leur volont et, comme toujours en Espagne, leur volont fut faite.

Dbarqu  Barcelone le matin du 6 octobre, Rizal fut immdiatement
conduit  la citadelle de Montjuich. Le mme jour  2 heures
de l'aprs-midi, il tait amen devant le gnral Despujols
qu'il retrouvait comme gouverneur militaire de Barcelone. Que
se dirent ces deux hommes pendant les trois heures que dura leur
conversation? Combien dramatique dut tre ce dialogue entre la loyale
franchise de l'crivain et le jsuitisme militaire du soldat?

 cinq heures du soir, entre une escorte de Gardes civils, il
traversait de nouveau la promenade de Colon, dans la cit des comtes,
et tait rembarqu sur le Colon, en partance pour Manille. Le 13
octobre, il posait le pied sur le sol de sa patrie et se voyait
aussitt incarcr au Fort de Santiago.

Le 30 dcembre 1896, au lever de l'aurore, son sang rdempteur arrosait
le champ historique de Bagumbayan...



La blessure saigne encore au coeur des Philippines. Nous ne
chercherons ni  claircir les faits, ni  tablir les responsabilits
personnelles. La caste thocratique a commis le crime, elle en subira
le chtiment. Pas plus que les gnraux de la catholique Espagne,
ceux de la protestante Amrique ne russiront  l'imposer  un peuple
qui la rejette avec plus de dgot encore que de haine.

Mais n'anticipons pas sur le jugement de l'impartiale histoire. Le
jour de la justice et du chtiment est venu et les bourreaux seront
punis qui n'auraient point entendu la voix de leur conscience. Dans
l'ombre o ils se terrent, le regret du pouvoir perdu, bien plus que
le remords de leurs forfaits, les mordra au coeur et infiltrera dans
leurs veines son mortel venin.

--Repose en paix, Rizal, te disent tes amis, jamais ton souvenir ne
s'effacera de nos mes, la couche de l'oubli n'est point celle o tu
dormiras. Pour ton pays, tu es pass de cette vie phmre  la vie
d'immortalit; tes oeuvres vivront ternellement avec ta mmoire pour
la honte de tes ennemis, pour l'enseignement des gnrations futures...

--Repose en paix, Rizal, ajoute ton peuple, quand les Philippines
seront devenues matresses de leurs destines, elles sauront rendre 
tes cendres les honneurs qui leur sont dus; quand elles rgiront leur
propre histoire elles y voudront inscrire ton nom en lettres d'or,
 ct des noms de ceux qui ont souffert le mme martyre pour la mme
cause sainte.

En attendant ce jour, dont nous voyons ds maintenant poindre la
rouge aurore, que te suffise la reconnaissance que t'ont voue,
avec tes frres de race, tous ceux qui, dans le monde, luttent pour
assurer aux hommes une juste part de bonheur et de libert.


    Henri LUCAS.

        D'aprs les renseignements fournis par M. P. Mario.






                           MA DERNIRE PENSE


      Adieu, Patrie adore, pays chri du soleil,
    Perle de la mer d'Orient, notre Eden perdu.
    Je vais joyeux te donner ma triste et sombre vie.
    Et ft-elle plus brillante, plus frache, plus fleurie,
    Je la donnerais encore pour toi, je la donnerais pour ton bonheur.

      Sur les champs de bataille, dans le dlire des luttes,
    D'autres s'offrent tout entiers, sans hsitation, sans remords;
    Qu'importe le lieu du sacrifice, les cyprs, le laurier ou le lys,
    L'chafaud ou la rase campagne, le combat ou le supplice cruel,
    L'holocauste est le mme quand le rclament la Patrie et le foyer.

      Je meurs au moment o je vois se colorer le ciel,
    Quand surgit enfin le jour derrire la cagoule endeuille de la nuit;
    S'il te faut de la pourpre pour teindre ton aurore,
    Prends mon sang, pands-le  l'heure propice,
    Et que le dore un reflet de sa naissante lumire.

      Mes rves d'enfant  peine adolescent,
    Mes rves de jeune homme dj plein de vigueur,
    Furent de voir un jour, joyau de la mer Orientale,
    Tes yeux noirs schs, ton tendre et doux front relev,
    Sans pleurs, sans rides, sans stigmates de honte.

      Songe de ma vie entire,  mon pre et brlant dsir,
    Salut! te crie mon me qui bientt va partir,
    Salut! oh! qu'il est beau de tomber pour que ton vol soit libre,
    De mourir pour te donner la vie, de mourir sous ton ciel,
    Et de dormir ternellement sous ta terre enchante.

      Sur mon spulcre, si tu vois poindre un jour
    Dans l'herbe paisse une humble et simple fleur,
    Approche-la de tes lvres et y embrasse mon me;
    Que je sente sur mon front descendre dans la tombe glace,
    Le souffle de ta tendresse, la chaleur de ton haleine.

      Laisse la lune m'inonder de sa lumire tranquille et douce,
    Laisse l'aube panouir sa fugace splendeur,
    Laisse gmir le vent en long murmure grave,
    Et, si quelque oiseau sur ma croix descend et se pose,
    Laisse l'oiseau chanter son cantique de paix;

      Laisse l'eau des pluies qu'vapore le brlant soleil
    Remonter pure au ciel emportant ma clameur,
    Laisse un tre ami pleurer ma fin prmature,
    Et, par les soirs sereins, quand une me pour moi priera,
    Prie aussi,  Patrie! prie Dieu pour mon repos.

      Prie pour tous ceux qui moururent sans joie,
    Pour ceux qui souffrirent d'ingalables tourments,
    Pour nos pauvres mres gmissant leur amertume,
    Pour les orphelins et les veuves, pour les prisonniers qu'on torture,
    Et prie aussi pour toi qui marches  la Rdemption finale.

      Et quand dans la nuit obscure s'enveloppera le cimetire
    Et que seuls les morts abandonns y veilleront,
    Ne trouble pas le repos, ne trouble pas le mystre;
    Si, parfois, tu entends un accord de cithare ou de psalterion
    C'est moi, chre Patrie, c'est moi qui te chanterai.

      Et quand ma tombe, de tous oublie,
    N'aura plus ni croix ni pierre qui marquent sa place,
    Laisse le laboureur y tracer son sillon, la fendre de sa houe,
    Et que mes cendres, avant de retourner au nant,
    Se mlangent  la poussire de tes pelouses.

      Lors peu m'importera que tu m'oublies,
    Je parcourrai ton atmosphre, ton espace, tes rues;
    Je serai pour ton oreille la note vibrante et limpide,
    L'arome, la lumire, les couleurs, le bruit, le chant aim,
    Rptant  jamais le principe de ma foi.

      Patrie idoltre, douleur de mes douleurs,
    Chres Philippines, coute l'ultime adieu;
    Je laisse tout ici, ma famille, mes amours,
    Je m'en vais o il n'y a ni esclaves, ni bourreaux, ni tyrans,
    O la foi ne tue pas, o celui qui rgne est Dieu.

      Adieu, parents, frres, parcelles de mon me,
    Amis de mon enfance au foyer perdu.
    Rendez grces: je me repose aprs le jour pnible.
    Adieu, douce trangre, mon amie, ma joie,
    Adieu, tres aims: mourir c'est se reposer!


                                                    JOS RIZAL.






A MA PATRIE


L'histoire des souffrances humaines nous rvle l'existence d'un
cancer dont le caractre est tel que le moindre contact l'irrite et
rveille les douleurs les plus aigus. Chaque fois qu'au milieu des
civilisations modernes j'ai voulu l'voquer, soit pour m'accompagner
de tes souvenirs, soit pour te comparer aux autres pays, ta chre
image m'est apparue comme ronge par un hideux cancer social.

Dsirant ta sant qui est notre bonheur et cherchant le meilleur remde
 tes souffrances, je ferai avec toi ce que faisaient les anciens avec
leurs malades: ils les exposaient sur les marches du temple pour que
tous ceux qui venaient adorer la Divinit leur proposassent un remde.

Aussi m'efforcerai-je de dcrire fidlement ton tat, sans
attnuations; je lverai une partie du voile qui cache ton mal,
sacrifiant tout  la vrit, mme l'amour de ta gloire, mais, comme ton
fils, aimant passionnment jusqu' tes vices, jusqu' tes faiblesses.


    Europe 1886.

        JOS RIZAL.







AU PAYS DES MOINES




I

UNE RUNION


C'tait vers la fin du mois d'octobre; don Santiago de los Santos,
plus connu sous le nom de Capitan Tiago, donnait un dner et bien que,
contre sa coutume, il ne l'et annonc que dans l'aprs-midi mme,
c'tait dj le thme de toutes les conversations, non seulement 
Binondo, mais dans les autres faubourgs de Manille et jusque dans
la ville. Capitan Tiago passait alors pour le propritaire le plus
fastueux et l'on savait que les portes de sa maison, comme celles de
son pays, n'taient fermes  personne qu'au commerce et  toute ide
nouvelle ou audacieuse.

La nouvelle se rpandit donc avec une rapidit lectrique dans le
monde des parasites, des oisifs et des bons  rien que Dieu cra, par
un effet de sa bont infinie, et multiplia si gnreusement  Manille.

Le dner se donnait dans une maison de la calle de Anloague et l'on
pourrait encore la reconnatre, si toutefois les tremblements de terre
ne l'ont pas ruine. Nous ne croyons pas que son propritaire l'ait
fait dmolir, Dieu ou la Nature se chargeant ordinairement ici de ce
genre de travaux, ainsi que de quelques autres pour lesquels ils ont
pass contrat avec notre gouvernement. D'un style commun dans le pays,
cet difice suffisamment grand tait situ prs d'un bras du Pasig,
appel aussi bouche de Binondo; comme toutes les rivires de Manille,
ce rio entrane les multiples dtritus des bains, des gouts, des
blanchisseries, des pcheries; il sert aussi de moyen de transport
et de communication et fournit mme de l'eau potable, si tel est le
gr du porteur d'eau chinois. A peine si, sur une distance d'environ
un kilomtre, cette puissante artre du faubourg o le trafic est
le plus important, le mouvement le plus actif, est dote d'un pont
de bois dlabr d'un ct pendant six mois et infranchissable de
l'autre le reste de l'anne, ce dont, pendant la saison des chaleurs,
les chevaux profitent pour sauter  l'eau,  la grande surprise du
mortel distrait qui, dans la voiture, sommeillait tranquillement ou
philosophait sur les progrs du sicle.

La maison de Capitan Tiago est un peu basse et de lignes assez
incorrectes. Un large escalier de balustres verts, tapiss de
distance en distance, conduit du vestibule pav d'azulejos [3] 
l'tage principal, entre des vases et des pots de fleurs placs sur
des pidestaux chinois bigarrs, parsems de fantastiques dessins.

Si nous montons par cet escalier, nous entrons dans une large salle,
appele ici caida, qui cette nuit sert  la fois de salle  manger et
de salon pour la musique. Au milieu, une longue table orne profusment
et luxueusement semble attendre le pique-assiettes et lui promettre
les plus douces satisfactions en mme temps qu'elle menace la timide
jeune fille, la dalaga ingnue qui, pendant deux mortelles heures,
devra subir la compagnie d'individus bizarres, dont le langage et la
conversation ont d'ordinaire un caractre trs particulier.

Par contraste avec ces prparatifs mondains, les tableaux bariols
qui pendent aux murailles reprsentent des sujets religieux:
le Purgatoire, l'Enfer, le Jugement dernier, la Mort du Juste, la
Mort du Pcheur; au fond, emprisonn dans un cadre Renaissance aussi
lgant que splendide et sculpt par Arvalo, une curieuse toile de
grandes dimensions reprsentant deux vieilles femmes... l'inscription
porte: Notre-Dame de la Paix et du Bon Voyage, vnre  Antipolo,
costume en mendiante, visite pendant sa maladie la pieuse et clbre
capitana Ins [4]. Si cette composition ne rvlait ni beaucoup de
got ni grand sens artistique, elle se distinguait par un ralisme
exagr:  en juger par les teintes jaunes et bleues de son visage,
la malade semblait dj un cadavre en putrfaction et les objets;
les vases, qui constituent l'ordinaire cortge des longues maladies
taient reproduits avec la minutie la plus exacte. Le plafond tait
plus agrablement dcor de prcieuses lampes de Chine, de cages
sans oiseaux, de sphres de cristal tam rouges, vertes et bleues,
de plantes ariennes fanes, de poissons desschs et enfls, ce
que l'on nomme des botetes, etc.; du ct dominant la rivire, de
capricieux arceaux de bois, mi-chinois, mi-europens, laissaient voir
sur une terrasse des tonnelles et des berceaux modestement illumins
par de petites lanternes en papier de toutes couleurs.

La salle tait claire par des lustres brillants se refltant dans
de larges miroirs. Sur une estrade en bois de pin tait un superbe
piano  queue d'un prix exorbitant, d'autant plus prcieux ce soir
que personne n'en touche. Au milieu d'un panneau, un grand portrait
 l'huile reprsentait un homme de figure jolie, en frac, robuste,
droit, symtrique comme le bton de borlas [5] tenu entre ses doigts
rigides, couverts de bagues.

La foule des invits remplissait presque la salle, les hommes
taient spars des femmes comme dans les glises catholiques et les
synagogues. Seule, une vieille cousine de Capitan Tiago recevait les
dames; elle paraissait assez aimable mais sa langue corchait un peu
le castillan. Toute sa politesse consistait  offrir aux Espagnoles un
plateau de cigarettes et de buyos [6] et  donner sa main  baiser aux
Philippines, exactement comme les moines. La pauvre vieille, finissant
par s'ennuyer, profita du bruit caus par la chute d'une assiette pour
sortir prcipitamment en grommelant des menaces contre les maladroits.

Elle ne reparut pas.

Soit que les images religieuses les incitassent  garder une dvote
attitude, soit que les femmes des Philippines fissent exception, le
ct fminin de l'assemble restait silencieux;  peine entendait-on
parfois le souffle d'un billement touff derrire l'ventail;  peine
les jeunes filles murmuraient-elles quelques paroles, conversation
banale se tranant mourante de monosyllabes en monosyllabes,
semblable  ces bruits que l'on entend la nuit dans une maison et
que causent les souris et les lzards. Les hommes, eux, taient
plus bruyants. Tandis que dans un coin quelques cadets parlaient
avec animation, deux trangers, vtus de blanc, les mains croises
derrire le dos, parcouraient la salle d'un bout  l'autre comme font,
sur le pont d'un navire, les passagers lasss du voyage. Le groupe
le plus intressant et le plus anim tait form de deux religieux,
de deux paysans et d'un militaire, runis autour d'une petite table
sur laquelle taient du vin et des biscuits anglais.

Le militaire, vieux lieutenant, haut de taille, la physionomie
bourrue, semblait un duc d'Albe mis au rancart dans la hirarchie de
la garde civile; il parlait peu et d'un ton dur et bref. L'un des
moines, jeune dominicain, beau, coquet, brillant comme la monture
d'or de ses lunettes, affichait une gravit prcoce; c'tait le
cur de Binondo. Quelques annes auparavant, il avait t chanoine
de Saint-Jean-de-Latran. Dialecticien consomm, jamais l'habile
argumentateur B. de Luna n'avait pu l'embrouiller ni le surprendre; il
s'chappait des distinguo comme une anguille des filets du pcheur. Il
parlait peu et semblait peser ses paroles.

L'autre moine, par contre, parlait beaucoup et gesticulait plus
encore. Bien que ses cheveux commenassent  grisonner, il paraissait
avoir conserv toute la vigueur de sa nature robuste. Son allure, son
regard, ses larges mchoires, ses formes herculennes lui donnaient
l'air d'un patricien romain dguis. Il semblait gai cependant et,
si le timbre de sa voix tait brusque comme celui d'un homme qui ne
s'est jamais mordu la langue, dont la parole est tenue pour sainte
et incontestable, son rire joyeux et franc effaait la dsagrable
impression de son aspect,  tel point qu'on lui pardonnait d'exhiber
dans la salle des pieds sans chaussettes et des jambes velues qui
auraient fait la fortune d'un Mendieta aux foires de Quiapo [7].

Un des paysans, petit homme  barbe noire, n'avait de remarquable que
le nez qui,  en juger par ses dimensions, ne devait pas lui appartenir
en entier; l'autre, jeune homme blond, paraissait rcemment arriv
dans le pays. Le franciscain discutait assez vivement avec lui.

--Vous verrez, disait-il, quand vous serez ici depuis quelques mois,
vous vous convaincrez que gouverner  Madrid et tre aux Philippines,
cela fait deux.

--Mais...

--Moi, par exemple, continua le Frre Dmaso, en levant la voix
pour ne pas laisser la parole  son contradicteur, moi qui compte
dj vingt-trois ans de platane et de morisqueta [8], je puis en
parler avec autorit. Sachez que, lors de mon arrive dans le pays,
j'ai t tout d'abord envoy dans un pueblo petit, c'est vrai,
mais trs adonn  l'agriculture. Je ne comprenais pas encore trs
bien le tagal, mais cependant je confessais les femmes et nous nous
entendions tout de mme. Lorsque je fus nomm dans un pueblo plus
grand dont le cur indien tait mort, toutes se mirent  pleurer,
me comblrent de cadeaux, m'accompagnrent avec de la musique...

--Mais cela prouve seulement...

--Attendez, attendez, ne soyez pas si press! Eh bien! celui qui me
remplaa, bien qu'il ait t beaucoup plus svre et qu'il ait presque
doubl la dme de la paroisse, eut un cortge plus nombreux encore,
plus de larmes et plus de musique.

--Mais, vous me permettrez...

--Bien plus, je suis rest vingt ans dans le pueblo de San Diego; il
y a seulement quelques mois que je l'ai... quitt (ici, la figure du
moine s'assombrit quelque peu). En vingt ans on connat un pueblo. San
Diego avait six mille mes; comme je confessais tous ces gens-l, je
connaissais chaque habitant comme si je l'avais enfant et allait,
je savais de quel pied boitait celui-ci, comment bouillait la marmite
de celui-l, quel tait l'amoureux de cette dalaga, quelle chute avait
faite une telle et avec qui, etc., etc. Santiago, le matre de la
maison, en est tmoin; il a beaucoup de biens  San Diego et c'est l
que nous avons fait connaissance. Eh bien, vous allez voir ce que c'est
que l'Indien: quand je suis parti, c'est  peine si quelques vieilles
femmes et quelques franciscains m'accompagnrent... aprs vingt ans!

--Mais je ne trouve pas que tout ceci ait rien  voir avec la libre
vente des tabacs! rpondit le jeune homme blond profitant d'une pause,
pendant laquelle le franciscain prenait un verre de Xrs.

Fr. Dmaso, surpris, manqua de laisser tomber le verre. Il regarda
fixement le jeune homme puis s'cria, l'air fort tonn:

--Comment? comment? mais c'est clair comme la lumire! Ne voyez-vous
pas, mon fils, que c'est une preuve palpable que les rformes projetes
par les ministres sont absurdes?

Ce fut au tour du jeune homme  rester perplexe. Le lieutenant frona
les sourcils, le petit brun remua la tte sans que l'on pt savoir
s'il approuvait ou non Fr. Dmaso qui se contentait de les regarder
tous, jouissant de sa victoire.

--Croyez-vous...? put enfin lui demander son contradicteur, trs
srieux, en l'interrogeant du regard.

--Comment, si j'y crois? comme  l'Evangile! l'Indien est si indolent!

--Ah! pardonnez-moi si je vous interromps, reprit le jeune homme
d'une voix plus basse en approchant sa chaise. Vous avez dit un
mot qui appelle tout mon intrt: existe-t-elle vritablement, de
naissance, cette indolence des naturels, ou bien, ainsi que le dit
un voyageur tranger, n'est-elle qu'une excuse  la ntre propre,
 notre tat arrir,  notre systme colonial? Ce voyageur parlait
d'autres colonies dont les habitants sont de mme race...

--Bah! Jalousies que tout cela! demandez au seor Laruja qui, lui
aussi, connat bien le pays, demandez-lui si l'ignorance et la paresse
des Indiens ne sont pas sans gales!

--En effet, s'empressa de confirmer le petit brun ainsi pris  tmoin,
nulle part vous ne trouverez d'hommes plus nonchalants que ces Indiens.

--Ni plus vicieux, ni plus ingrats.

--Ni plus mal levs.

Le jeune blond regarda autour de lui avec inquitude.

--Messieurs, dit-il  voix basse, il me semble que nous sommes chez
des Indiens et que ces demoiselles...

--Bah! vous tes trop craintif! Santiago ne se considre pas comme
indien. Et puis, il n'est pas l; d'ailleurs, quand il y serait, tant
pis pour lui. Ce sont l des scrupules de nouveaux dbarqus. Attendez
un peu; quand vous aurez pass quelques mois ici vous changerez de
ton, surtout quand vous aurez vu des ftes, des bailujan [9], que
vous aurez dormi dans nos lits de sangle et mang de la tinola.

--Ce que vous appelez tinola, ne serait-ce point, par hasard, le fruit
d'une certaine espce de lotus qui fait perdre la mmoire  ceux qui
en mangent?

--Ni lotus, ni loterie! reprit en riant Fr. Dmaso, ne cherchez pas
si loin. La tinola est un gulai [10] de poule et de citrouille. Depuis
quand tes-vous arriv?

--Depuis quatre jours, rpondit le jeune homme un peu piqu.

--Venez-vous comme employ?

--Non, seor, je voyage pour mon compte personnel, afin d'tudier
le pays.

--Quel oiseau rare! s'cria Fr. Dmaso, en le regardant avec
curiosit. Venir ici, de soi-mme et pour des vtilles! Quel
phnomne! Alors qu'il y a tant de livres... et qu'il suffit d'avoir
deux doigts d'intelligence.

--Votre Rvrence disait, Fr. Dmaso, interrompit brusquement le
dominicain en changeant la conversation, qu'elle avait t pendant
vingt ans au pueblo de San Diego et qu'elle l'avait quitt... Votre
Rvrence n'tait-elle point satisfaite de ce pueblo?

A cette demande, faite d'un ton trs naturel et presque indiffrent,
Fr. Dmaso devint subitement srieux, sa joie s'tait envole.

--Non! grogna-t-il schement, et il se laissa tomber lourdement contre
le dossier de son fauteuil.

Le dominicain poursuivit d'un ton plus indiffrent encore:

--Ce doit tre une grande douleur de quitter un pueblo aprs vingt ans
de sjour, alors qu'on le connat comme sa poche. Moi, j'ai regrett
Camiling o cependant je n'tais rest que quelques mois... Mais les
suprieurs agissaient pour le bien de la Communaut qui sera toujours
le mien propre.

Pour la premire fois dans cette soire, Fr. Dmaso parut trs
proccup. Tout  coup, il donna un coup de poing sur le bras de son
fauteuil et s'cria avec force:

--Ou il y a une Religion ou il n'y en a pas; donc, ou les curs sont
libres ou ils ne le sont pas! Le pays se perd, il est dj perdu!

Et son fauteuil reut un second coup de poing.

Tout le monde, surpris, se retourna vers le groupe; le dominicain
leva la tte pour regarder sous ses lunettes. Les deux trangers qui
se promenaient s'arrtrent un moment, se regardrent, se sourirent
et continurent leur promenade.

--Il est de mauvaise humeur parce que vous ne l'avez pas trait de
Rvrence! murmura le seor Laruja  l'oreille du jeune homme blond.

--Que veut dire Votre Rvrence? Qu'y a-t-il? demandrent  la fois,
avec des tons de voix diffrents, le lieutenant et le dominicain.

--Tous les malheurs viennent de l! Le gouvernement soutient les
mcrants contre les ministres de Dieu! continua le franciscain en
levant ses poings robustes.

--Que voulez-vous dire? demanda de nouveau le lieutenant aux sourcils
froncs, se levant  demi.

--Ce que je veux dire? rpta Fr. Dmaso levant encore la voix et
dvisageant le lieutenant. Je le dis ce que je veux dire. Oui, moi,
je dis que lorsque le cur dbarrasse son cimetire de la carcasse
d'un mcrant, personne, pas mme le roi, n'a le droit de s'en mler
et encore moins de le punir. Et un gnral de rien, un petit gnral
de malheur...

--Pre, Son Excellence est vice-roi! cria le militaire, se levant
tout  fait.

--Quelle excellence, quel vice-roi?... rpondit le franciscain se
levant  son tour. En d'autres temps on l'aurait jet en bas des
escaliers, comme l'ont fait une fois les Congrgations avec l'impie
gouverneur Bustamente. C'taient l des temps o l'on avait la foi!

--Je vous avertis que je ne permets pas... Son Excellence reprsente
S. M. le Roi!

--Quel est ce roi? Pour nous, il n'y a qu'un seul roi, le roi
lgitime...

--Halte! commanda le lieutenant, comme s'il s'adressait  ses troupes;
ou vous allez retirer ce que vous avez dit, ou demain mme j'en ferai
part  Son Excellence.

--Allez-y tout de suite, allez, rpondit d'un ton sarcastique
Fr. Dmaso; et il s'approchait de lui les poings ferms. Croyez-vous
que parce que je porte l'habit de moine je ne sois point un
homme? Allez, je vous prte ma voiture!

La scne devenait comique, par bonheur le dominicain intervint:

--Seores, dit-il, d'un ton d'autorit, avec cette voix nasillarde
qui sied si bien aux moines; on ne doit pas confondre les choses ni
chercher des offenses o il n'y en a pas. Nous devons distinguer
dans les paroles de Fr. Dmaso, celles de l'homme et celles du
prtre. Celles de celui-ci, comme telles, per se, ne peuvent jamais
offenser puisqu'elles proviennent de la vrit absolue. Dans celles de
l'homme il convient de faire une sous-distinction: celles qu'il dit ab
irato, celles qu'il dit ex ore, mais non pas in corde, et celles qu'il
dit in corde. Ces dernires sont les seules qui puissent offenser et
encore, cela dpend: si dj elles taient prmdites in mente pour
un motif quelconque ou si seulement elles surviennent per accidens,
dans la chaleur de la conversation; s'il y a...

--Mais moi, par accidens et par mi, je sais  quoi m'en tenir, pre
Sibyla! interrompit le militaire qui se voyait embrouill dans le tas
de distinctions et craignait que de subtilits en subtilits, il ne fut
prouv que c'tait lui le coupable. Je connais les causes de cet clat
et Votre Rvrence va les distinguer. Pendant une absence du P. Dmaso,
son vicaire  San Diego enterra un homme trs honorable... oui,
seor, trs honorable, je l'ai reu plusieurs fois chez moi et il fut
galement mon hte. Qu'il ne se soit jamais confess, c'est possible,
mais quoi! moi non plus je ne vais pas  confesse; quant  s'tre
suicid, c'est l un mensonge et une calomnie. Un homme comme lui,
qui a un fils en qui reposent tout son amour et toutes ses esprances,
un homme qui croit en Dieu, qui connat ses devoirs envers le monde, un
homme honorable et juste ne se suicide pas. Cela, je l'affirme. Quant
au reste, je me tais, Votre Rvrence peut m'en savoir gr.

Et tournant les paules au franciscain il ajouta:

--A son retour au pueblo, ce prtre, aprs avoir maltrait le pauvre
vicaire, fit dterrer le cadavre que l'on jeta hors du cimetire pour
l'enfouir je ne sais o. Le peuple de San Diego fut assez lche pour
ne pas protester. Il est vrai que la chose resta presque ignore, le
dfunt n'avait pas de parents et son fils unique tait en Europe. Mais
Son Excellence a su ce qui s'tait pass et, obissant  la droiture de
son coeur, elle a demand une punition... Le P. Dmaso fut transfr
dans un autre pueblo, meilleur encore. C'est tout. Maintenant, Votre
Rvrence peut faire ses distinctions.

Ceci dit, il s'loigna du groupe.

--Je regrette beaucoup d'avoir touch sans le savoir une question
si dlicate, insinua le P. Sibyla, d'un air contrari. Mais enfin,
si vous avez gagn au changement de pueblo...

--Il ne s'agit pas de gagner... Et ce qui se perd dans
les dmnagements... et les papiers... et les... et ce qu'on
gare? interrompit en balbutiant Fr. Dmaso qui pouvait  grand'peine
contenir sa colre.

Peu  peu, la runion recouvra sa tranquillit primitive.

Diverses autres personnes taient arrives, parmi lesquelles un
vieil espagnol, boiteux, de physionomie douce et inoffensive, appuy
au bras d'une vieille indigne, affuble de boucles, de frisettes,
trs farde et habille  l'europenne.

C'taient le docteur de Espadaa et sa femme, la doctora Doa
Victorina. Ils prirent place avec le groupe que nous connaissons et
furent salus amicalement.

Des journalistes, des boutiquiers, allaient, venaient, changeaient
des saluts, sans savoir que faire.

--Pouvez-vous me dire, seor Laruja, quel est le matre de la
maison? demanda le jeune blond. Je ne lui ai pas encore t prsent.

--On dit qu'il est sorti: je ne l'ai pas vu.

--Les prsentations ne sont pas ncessaires ici, intervint
Fr. Dmaso. Santiago est de bonne composition.

--Il n'a pas invent la poudre, ajouta Laruja.

--Comment, vous aussi, seor de Laruja! reprocha mielleusement
Da. Victorina, tout en s'ventant. Comment le pauvre homme aurait-il
invent la poudre puisque, si ce que l'on dit est vrai, les Chinois
en fabriquaient dj il y a plusieurs sicles?

--Les Chinois? Etes-vous folle? s'cria Fr. Dmaso. Allez donc, c'est
un franciscain qui l'a invente, un de mon ordre, Fr. Savalls [11],
je crois, au... septime sicle!

--Un franciscain, c'est bien cela. Il aura t missionnaire en Chine
ce Fr. Savalls, rpliqua la dame qui n'abandonnait pas ainsi son ide.

--Schwartz, voulez-vous dire, seora, reprit Fr. Sibyla, sans la
regarder.

--Je ne sais pas; Fr. Dmaso a dit Savalls, je n'ai fait que rpter!

--Bien! Savalls ou Chevas [12], c'est la mme chose. Pour une lettre
on n'est pas Chino [13], rpliqua le franciscain avec humeur.

--C'est au quatorzime sicle et non au septime, ajouta le dominicain
d'un ton pdant, comme pour mortifier l'orgueil de Fr. Dmaso.

--Bah! un sicle de plus ou de moins n'en fait pas un dominicain.

--Que Votre Rvrence ne se fche pas, dit le P. Sibyla en
souriant. S'il l'a invente, tant mieux; il a ainsi pargn cette
peine  ses frres.

--Et vous dites, P. Sibyla, que ce fut au quatorzime sicle? demanda
avec grand intrt Da. Victorina. Avant ou aprs Jsus-Christ?

Heureusement pour celui  qui cette question tait pose, deux
personnes entrrent dans la salle.






II

CRISSTOMO IBARRA


Ce n'taient pas de belles et fringantes jeunes filles dignes d'appeler
l'attention de tous, mme de Fr. Sibyla; ce n'tait pas non plus
S. E. le capitaine gnral avec ses aides-de-camp, et cependant le
lieutenant sortait de son recueillement et s'avanait de quelques
pas tandis que Fr. Dmaso restait comme ptrifi: c'tait simplement
l'original du portrait de l'homme au frac, conduisant par la main un
jeune homme rigoureusement vtu de deuil.

--Bonsoir, seores, bonsoir, Pres! furent les premires paroles
que pronona Capitan Tiago en baisant la main des deux prtres qui
oublirent de donner la bndiction: le dominicain avait retir ses
lunettes pour mieux regarder le nouvel arriv; quant  Fr. Dmaso,
il restait ple et les yeux dmesurment ouverts.

--J'ai l'honneur de vous prsenter D. Crisstomo Ibarra, fils de mon
dfunt ami, continua Capitan Tiago. Le seor arrive d'Europe et je
suis all le recevoir.

Le nom d'Ibarra souleva diverses exclamations; le lieutenant ne pensa
pas  saluer le matre de la maison, mais il s'approcha du jeune
homme et l'examina de pied en cap. En ce moment, celui-ci changeait
les phrases usuelles avec tous ceux qui composaient le groupe. Il
semblait n'avoir rien qui le distingua des autres invits que son
costume noir. Sa taille avantageuse, ses manires, ses mouvements
dnotaient cependant une saine et forte jeunesse dont l'me et
le corps ont t galement cultivs. Son visage franc et joyeux,
d'un beau brun, travers de quelques lgres rides, traces du sang
espagnol, tait lgrement ros aux joues, par suite de son sjour
dans les pays froids.

--Tiens! s'cria-t-il, surpris et joyeux  la fois, le cur de mon
pueblo! P. Dmaso, l'intime ami de mon pre!

Tous les regards se tournrent vers le franciscain qui ne bougea pas.

--Pardon, s'excusa Ibarra confus, je me suis tromp.

--Tu ne t'es pas tromp, rpondit enfin le prtre d'une voix altre;
mais jamais ton pre ne fut mon ami.

Ibarra retira lentement la main qu'il avait tendue, le regarda d'un
air tonn, se retourna et trouva devant lui la figure bourrue du
lieutenant qui ne l'avait pas quitt des yeux.

--Jeune homme, tes-vous le fils de D. Rafael Ibarra?

Crisstomo s'inclina.

Fr. Dmaso s'assit  moiti dans son fauteuil et dvisagea le
lieutenant.

--Soyez le bienvenu dans votre pays, et puissiez-vous y tre plus
heureux que votre pre, s'cria le militaire avec motion. Je l'ai
bien connu et je puis dire que c'tait un des hommes les plus dignes
et les plus honorables des Philippines.

--Seor, rpondit Ibarra, l'loge que vous faites de mon pre dissipe
mes doutes sur son sort que moi, son fils, j'ignore encore.

Les yeux du vieillard se remplirent de larmes, il fit demi-tour et
s'loigna prcipitamment.

Le jeune homme resta seul au milieu de la salle: le matre de la maison
avait disparu, personne n'tait l pour prsenter le nouvel arriv
aux demoiselles dont beaucoup le regardaient avec intrt. Aprs
avoir un instant hsit, il s'adressa  elles avec une grce simple
et naturelle.

--Permettez-moi, dit-il, de sortir des rgles d'une tiquette
rigoureuse. Il y a sept ans que j'ai quitt mon pays; en le revoyant,
je ne puis m'empcher de saluer son plus prcieux ornement, ses femmes.

Personne ne rpondant, le jeune homme s'loigna, puis se dirigeant
vers un groupe qui,  son approche, se forma en demi-cercle:

--Seores, dit-il, en Allemagne la coutume est que lorsqu'un inconnu se
trouve dans une runion o personne ne le prsente, il dise lui-mme
son nom, et chacun se nomme  son tour. Permettez-moi d'agir ainsi,
non pour introduire dans notre pays des moeurs trangres, les ntres
sont assez belles, mais parce que j'y suis oblig. J'ai dj salu
le ciel et les femmes de ma patrie; je veux maintenant en saluer
les citoyens, mes compatriotes. Seores, je me nomme Juan Crisstomo
Ibarra y Magsalin.

Les autres dclinrent  leur tour des noms plus ou moins
insignifiants, plus ou moins inconnus.

--Je m'appelle A--a, dit un jeune homme d'un ton sec, en s'inclinant
 peine.

--Aurais-je par hasard l'honneur de parler au pote dont les oeuvres
ont, au loin, rchauff mon enthousiasme pour ma patrie? On m'a dit
que vous n'criviez plus, mais on n'a pu me dire pourquoi...

--Pourquoi? Parce que l'on n'invoque pas l'inspiration pour la traner
rampante et servile et la prostituer au mensonge. On a poursuivi un
auteur qui avait mis en vers une vrit de Pero Grullo [14]. On m'a
appel pote, on ne m'appellera pas fou.

--Pourriez-vous me dire quelle tait cette vrit?

--C'tait que le fils du lion tait un lion lui-mme. Il s'en est
fallu de peu qu'on ne l'exilt.

Et l'trange jeune homme s'loigna du groupe.

Un homme de physionomie joviale, vtu comme les indignes, avec
des boutons en brillants  sa chemise, arriva presque en courant,
s'approcha d'Ibarra et lui dit:

--Seor Ibarra, je dsirais vous connatre; Capitan Tiago est mon
ami et j'ai connu votre pre... Je suis le Capitan Tinong, j'habite
Tondo, o vous avez votre maison; j'espre que vous m'honorerez de
votre visite et viendrez demain dner avec nous.

Ibarra tait enchant de tant d'amabilit. Capitan Tinong souriait
et se frottait les mains.

--Merci, rpondit affectueusement Crisstomo, mais demain mme,
je dois partir pour San Diego...

--Quel malheur! alors ce sera pour votre retour.

--La table est servie! annona un garon du caf La Campana.

Les invits commencrent  se diriger vers la table, non sans que se
fissent beaucoup prier les femmes, surtout les indignes.






III

LE DNER


                                          Jele Jele bago quiere [15].


Fr. Sibyla paraissait trs content de lui. Il marchait tranquillement,
et sur ses lvres fines et pinces ne se lisait que le ddain; il
consentait cependant  converser avec le docteur boiteux de Espadaa,
qui lui rpondait par monosyllabes, tout en bgayant quelque peu. Le
franciscain tait d'une humeur pouvantable, il donnait des coups de
pied aux chaises qui se trouvaient sur son chemin et gratifia mme d'un
coup de coude un lve de l'cole des cadets. Le lieutenant restait
toujours aussi grave; quant aux autres, ils parlaient avec animation
et ne tarissaient pas en loges sur la magnificence du service.

Instinctivement, peut-tre par habitude, les deux religieux se
dirigrent vers l'extrmit de la table: ce qui tait  prvoir
se produisit; comme deux candidats pour une chaire vacante,
ils commencrent  se dcerner mutuellement les louanges les plus
exagres, tout en se servant de sous-entendus habilement suggestifs,
quitte pour l'aspirant vinc  exprimer son mcontentement par des
grognements et des murmures.

--Cette place est pour vous, Fr. Dmaso.

--Mais non, pour vous, Fr. Sibyla.

--Je ne saurais... vous tes plus ancien que moi parmi les amis de la
maison... confesseur de la dfunte... l'ge, la dignit, l'autorit...

--Pas si ancien que vous le dites. Par contre, vous tes le cur du
faubourg, rpondit d'un ton sec Fr. Dmaso, sans cependant abandonner
la chaise.

--Puisque vous l'ordonnez, j'obis, conclut le P. Sibyla en se
disposant  s'asseoir.

--Mais je n'ordonne rien, protesta le franciscain, je ne me permettrais
pas...

Fr. Sibyla allait cependant s'asseoir sans faire cas de
ces protestations quand son regard se rencontra avec celui du
lieutenant. Selon l'opinion religieuse aux Philippines, le plus haut
grad des officiers est infrieur au cuisinier du couvent. Cedant
arma togLes armes le cdent  la toge, disait Cicron au Snat;
cedant arma cott, disent les moines  Manille. Mais Fr. Sibyla tait
fin et il reprit:

--Seor lieutenant, nous sommes ici dans le monde et non pas 
l'glise; cette chaise vous appartient.

Rien qu' en juger par le son de sa voix il tait clair que, mme
dans le monde, il considrait la place en litige comme la sienne.

Le lieutenant ne voulut-il pas le contrarier? lui dplut-il de
s'asseoir entre deux moines? toujours est-il qu'il refusa d'un
mot bref.

Pendant leur lutte de politesses, aucun des deux comptiteurs ne
s'tait occup du matre de la maison.

Ibarra s'en tait aperu, il avait regard tout en souriant:

--Comment, dit-il, vous ne vous asseyez donc pas avec nous,
D. Santiago?

Mais tous les invits taient placs, aucun sige ne restait libre,
Lucullus ne dnait pas chez Lucullus.

--Ne vous drangez pas, restez tranquille, rpondit Capitan Tiago,
posant la main sur l'paule du jeune homme. Cette fte a t donne
pour rendre grces  la Vierge de votre heureuse arrive. Ho! qu'on
apporte la tinola! J'ai command de la tinola exprs pour vous qui,
depuis quelque temps, n'y avez pas got.

On apporta un grand plat fumant. Le dominicain, aprs avoir murmur
le Benedicite, auquel presque personne ne sut rpondre, commena 
servir les invits. Ce fut sans doute par inattention, mais il ne mit
dans l'assiette du P. Dmaso qu'un peu de citrouille et de la sauce
o nageaient un cou dnud et une aile de poule suffisamment dure,
tandis que les autres se rgalaient des pattes et du blanc. Ibarra
privilgi avait reu les rognons. Le franciscain avait tout vu, il
hacha les ppins, prit un peu de bouillon, laissa tomber bruyamment la
cuiller et repoussa bruyamment l'assiette devant lui. Le dominicain,
trs distrait, conversait avec le jeune homme blond.

--Depuis combien de temps avez-vous quitt le pays? demanda Laruja
 Ibarra.

--Depuis presque sept ans.

--Alors, vous devez l'avoir oubli?

--Bien au contraire! mon pays peut, comme il me semble, ne plus se
souvenir de moi, j'ai toujours pens  lui.

--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme blond.

--Je veux dire que, depuis un an, je n'ai plus reu de nouvelles
d'ici, de telle sorte que je me trouve comme un tranger qui ne sait
ni quand ni comment est mort son pre.

Le lieutenant ne put retenir un cri de stupfaction.

--Et o tiez-vous que l'on ne vous a pas tlgraphi? interrogea
Da. Victorina. Quand nous nous sommes maris, nous avons envoy des
dpches dans la Pegninsule [16].

--Seora, ces deux dernires annes, je les ai passes dans le Nord
de l'Europe, en Allemagne et dans la Pologne russe.

Le docteur de Espadaa, qui jusqu'alors ne s'tait pas risqu 
prendre la parole, crut qu'il tait convenable de dire quelque chose:

--Co... connaissez-vous en Espagne un Polonais de Va... Varsovie,
appel Stadtnitzki, si je me souviens bien de son nom? L'avez-vous
rencontr, par hasard? demanda-t-il timidement et presque en
rougissant.

--C'est trs possible, rpondit Ibarra avec amabilit, mais, en ce
moment, je ne me le rappelle pas.

--Mais on ne peut pas le con... confondre avec un autre, ajouta le
docteur qui commenait  retrouver un peu de hardiesse; il tait
blond comme l'or et parlait un bien mauvais espagnol.

--Le signalement est excellent, mais malheureusement, je ne parlais
pas un mot d'espagnol si ce n'est dans quelques consulats.

--Et comment vous arrangiez-vous? remarqua avec surprise Da. Victorina.

--Je me servais de la langue du pays, seora.

--Parlez-vous aussi l'anglais? dit le dominicain qui avait t
 Hong-kong et parlait assez bien le Pidgin-English [17], cette
corruption de l'idiome de Shakespeare dfigur par les fils de
l'Empire Cleste.

--J'ai habit un an en Angleterre avec des gens qui ne parlaient
que l'anglais.

--Et quel est le pays qui vous plat le plus, en Europe? demanda le
jeune blond.

--Aprs l'Espagne, ma seconde patrie, toutes les nations de l'Europe
libre!

--Et puisque vous avez tant voyag, dites-nous ce que vous avez vu
de plus intressant? questionna Laruja.

Ibarra parut rflchir.

--Intressant, dans quel sens?

--Par exemple... dans ce qui touche  la vie des peuples,  leur vie
sociale, politique, religieuse, en gnral, dans leur essence mme,
dans l'ensemble...

Ibarra mdita un long moment.

--Franchement, ce qu'il y a de surprenant dans ces pays,  part
l'orgueil national de chacun... Avant de visiter un pays, je cherchais
 tudier son histoire, son Exode, si je puis employer ce mot et,
ensuite, tout me semblait naturel; j'ai vu que toujours la richesse
et la misre des peuples taient en raison directe de leurs liberts
et de leurs prjugs et, par consquent, en proportion avec les
sacrifices ou avec l'gosme de leurs devanciers!

--N'as-tu rien vu de plus? demanda avec un rire moqueur le franciscain
qui, depuis le commencement du dner n'avait pas dit une parole,
occup qu'il tait par le soin de son estomac. Ce n'tait vraiment pas
la peine de gaspiller ton argent pour apprendre si peu de choses. Il
n'est pas un gamin  l'cole qui n'en sache autant.

Ibarra, interloqu, ne savait que dire; les convives surpris se
regardrent, craignant un scandale.--Le dner touche  sa fin, et Sa
Rvrence en a dj assez, allait-il rpondre, mais il se contint:

--Seores, observa-t-il trs doucement, ne vous tonnez pas de ces
familiarits de notre ancien cur! Il me parlait ainsi quand j'tais
enfant, et, pour Sa Rvrence les annes ne comptent pas. Aussi, je
la remercie de ce souvenir des jours passs, du temps o elle venait
frquemment chez nous et honorait de sa prsence la table de mon pre.

D'un regard furtif, le P. Sibyla observa le franciscain qui tremblait
un peu.

Ibarra se leva:

--Vous me permettrez de me retirer. A peine arriv, je dois me
remettre en route ds demain et j'ai encore beaucoup d'affaires 
terminer. Le dner est presque achev, je bois peu de vin et prends
 peine de liqueurs.

Et, levant un petit verre qu'il n'avait pas touch jusqu'alors:

--Seores, tout pour l'Espagne et pour les Philippines!

Capitan Tiago lui dit  voix basse:

--Ne partez pas; Maria Clara va venir, Isabel est alle la
chercher. J'attends aussi le nouveau cur de son pueblo; c'est
un saint.

--Je ne puis rester plus longtemps, je dois faire aujourd'hui une
trs importante visite; demain, je viendrai avant de partir.

Et il s'en alla. Entre temps, le franciscain exhalait sa bile:

--Avez-vous vu, disait-il au jeune blond tout en jouant avec le couteau
 confitures, avez-vous vu cet orgueil! Ces jeunes gens se croient des
personnages, ils ne peuvent tolrer qu'un prtre les reprenne. Voil
ce que l'on gagne  les envoyer en Europe: le gouvernement devrait
interdire ces voyages.

Cette mme nuit, le jeune blond ajoutait, entre autres remarques,  ses
Etudes coloniales le chapitre suivant: Comment un cou et une aile de
poulet dans l'assiette de tinola d'un moine peuvent troubler la gaiet
d'un festin et, parmi ses observations, se trouvaient celles-ci:
Aux Philippines, la personne la plus inutile dans une fte ou dans un
dner est celle qui invite: on peut commencer par mettre  la porte le
matre de la maison et tout va bien.--Dans l'tat actuel des choses,
c'est presque un bien de ne pas laisser un Philippin sortir de son
pays et de ne pas apprendre  lire aux indignes.






IV

HRTIQUE ET FLIBUSTIER


Ibarra tait indcis. Le vent de la nuit qui, d'ordinaire dans cette
saison, apporte quelque fracheur  Manille parut effacer de son
front les lgers nuages qui l'avaient un instant obscurci. Il se
dcouvrit et respira longuement. Devant lui des voitures passaient
comme des clairs, des calches de louage roulaient au petit pas,
des promeneurs de toutes nationalits se coudoyaient. De cette marche
ingale  laquelle se reconnat de suite le distrait ou l'oisif,
il se dirigea jusqu' la place de Binondo, regardant de tous cts
comme s'il cherchait quelqu'un. Rien n'tait chang: c'tait la
mme rue avec les mmes maisons blanches et bleues, les mmes murs
badigeonns  la chaux et peints  fresque, imitant mal le granit;
la tour de l'glise montrait toujours la mme horloge au cadran
transparent; c'taient les mmes boutiques chinoises avec les mmes
rideaux sales et les mmes tringles de fer; jadis, un soir, imitant
les gamins mal levs de Manille, il avait tordu une de ces tringles:
personne depuis ne l'avait redresse.

--Comme le progrs est lent! murmura-t-il, et il suivit la calle de
la Sacristia.

Les vendeurs de sorbets le suivaient en criant: Sorbeteee... Des
lampions clairaient encore les mmes choppes o des Chinois et des
femmes vendaient des comestibles et des fruits.

--C'est merveilleux, s'cria-t-il, ni le Chinois ni la vieille femme
n'ont chang depuis sept ans! On dirait que mon voyage en Europe est
un rve et ... Santo Dios! le pav est toujours aussi mauvais que
lors de mon dpart.

En effet, la dalle du trottoir qui forme le coin des calles de San
Jacinto et de la Sacristia tait reste souleve.

Tandis qu'il contemplait cette merveille de la stabilit urbaine dans
ce pays de l'instabilit, une main se posa doucement sur son paule:
il leva la tte et reconnut le vieux lieutenant qui le regardait en
souriant. Le militaire n'avait plus cette figure dure ni ces sourcils
froncs qui le caractrisaient d'ordinaire.

--Jeune homme, lui dit-il, prenez garde! Souvenez-vous de votre pre!

--Pardonnez-moi, mais il me semble que vous avez beaucoup d'estime
pour mon pre. Pourriez-vous me renseigner  son sujet? lui demanda
Ibarra en le regardant.

--Ne savez-vous donc rien?

--J'ai interrog D. Santiago, mais il ne veut pas me rpondre avant
demain. Si par hasard vous connaissez son sort, dites-le moi!

--Certainement, je le connais, comme tout le monde!... Votre pre
est mort en prison.

Le jeune homme recula d'un pas; son regard fixa le lieutenant.

--En prison? qui est mort en prison?

--Votre pre! rpondit le vieux soldat, non sans quelque surprise.

--Mon pre!... en prison?... que dites-vous? savez-vous qui tait
mon pre? tes-vous...? et Crisstomo saisit le bras du vieillard.

--Il me semble que je ne me trompe pas, reprit celui-ci, il s'agit
bien de D. Rafael Ibarra?

--Oui, D. Rafael Ibarra... put  peine articuler le jeune homme
dfaillant.

--Je croyais que vous saviez tout! murmura le militaire plein
de compassion, devinant ce qui se passait dans l'me d'Ibarra. Je
supposais que vous... mais quoi! vous avez du courage? Ici on ne peut
tre un honnte homme si l'on n'a pas t en prison.

--J'espre que vous ne vous moquez pas de moi, reprit Ibarra, d'une
voix faible, aprs quelques instants de silence. Pourriez-vous me
dire pourquoi il tait en prison?

Le vieillard parut rflchir:

--Je m'tonne beaucoup qu'on ne vous ait pas tenu au courant des
affaires de votre famille.

--Dans la dernire lettre qu'il m'a adresse, il y a un an, mon pre
me recommandait de n'avoir pas d'inquitude s'il ne m'crivait pas
car il tait trs occup: il m'engageait  poursuivre mes tudes... et
m'envoyait sa bndiction.

--Mais alors, cette lettre, il vous l'a crite peu de temps avant sa
mort; voici bientt un an que nous l'avons enterr dans son pays.

--Pour quel motif avait-il t arrt?

--Rassurez-vous, ce motif ne touchait en rien  son honorabilit. Mais,
accompagnez-moi, je dois aller au quartier, nous causerons en
route. Appuyez-vous sur mon bras.

Ils marchrent quelque temps en silence; le vieillard rflchissait,
il caressait sa barbiche et semblait lui demander de l'inspirer:

--Ainsi que vous le savez, commena-t-il, votre pre tait l'homme
le plus riche de la province et si beaucoup l'aimaient et le
respectaient, nombre d'autres, par contre, le hassaient et lui
portaient envie. Nous autres, Espagnols, qui venons aux Philippines,
ne sommes malheureusement pas toujours ce que nous devrions tre; je
dis ceci aussi bien pour un de vos anctres que pour les ennemis de
votre pre. Les changements continuels, la dmoralisation des classes
dirigeantes, le favoritisme, le bas prix et la rapidit du voyage
sont la cause de tout le mal: ici viennent tous les gens perdus de
la Pninsule; s'il en est quelques-uns de bons, le pays a vite fait
de les corrompre. Eh bien! votre pre s'tait fait de trs nombreux
ennemis, surtout parmi les curs et les Espagnols.

Il s'arrta un instant et reprit:

--Quelques mois aprs votre dpart, les difficults commencrent avec
le P. Dmaso, sans que je puisse m'expliquer le vritable motif de
leur brouille. P. Dmaso l'accusa de ne pas aller  confesse; il ne
se confessait pas plus au temps o ils taient amis, vous vous en
souvenez! Et d'ailleurs, D. Rafael tait un homme plus honorable et
plus loyal que beaucoup qui confessent les autres et se confessent
eux-mmes: il se conduisait selon les principes d'une morale trs
rigide et me disait souvent, lorsqu'il m'entretenait de ses ennuis:
Seor Guevara, croyez-vous que Dieu pardonne un crime, un assassinat
par exemple, simplement parce que le criminel se sera dnonc  un
prtre, c'est--dire  un homme qui a le devoir de garder le secret,
et parce que la crainte de brler en enfer lui aura dict un acte de
contrition? Ce serait un singulier mlange de hardiesse, de lchet et
de honte. Je me fais une autre ide de Dieu: pour moi, il ne corrige
pas un mal par un autre mal, et son pardon ne s'achte pas par de
vaines pleurnicheries ni par quelques aumnes jetes  l'glise. Si
j'ai assassin un pre de famille, si d'une femme heureuse j'ai fait
une malheureuse veuve et d'enfants joyeux des orphelins abandonns,
serai-je quitte envers l'ternelle Justice parce qu'avant de me laisser
pendre, j'aurai confi mon crime  un prtre qui ne peut pas parler,
donn de l'argent aux curs qui n'en ont gure besoin, achet la bulle
de pardon et pleurnich nuit et jour. Ainsi raisonnait votre pre,
et l'on ne peut dire qu'il ait jamais fait le moindre tort  qui que
ce soit. Au contraire, il se proccupait de racheter par ses bonnes
oeuvres certaines injustices commises par ses parents. Mais, pour
en revenir  ses dbats avec le cur, ceux-ci prirent rapidement un
caractre dangereux. Le P. Dmaso le dnona presque du haut de la
chaire et, s'il ne pronona pas son nom, ce fut un miracle; mais,
de lui, on pouvait tout attendre. Je prvoyais que tt ou tard,
les choses tourneraient mal.

Le vieux lieutenant fit une autre pause.

--Un ex-artilleur, chass de l'arme  cause de sa brutalit et de
son ignorance, parcourait alors la province. Comme il devait gagner
sa vie et que, en sa qualit d'Espagnol, les travaux manuels qui
pourraient nuire  notre prestige lui taient interdits, il obtint,
grce  je ne sais qui, l'emploi de collecteur de l'impt sur les
vhicules. Le malheureux n'avait reu aucune ducation, ce dont les
indignes s'aperurent bien vite: pour eux, un Espagnol qui ne sait
ni lire ni crire est un phnomne. Tout devint prtexte  moqueries
contre l'infortun, on lui faisait payer en avanies de tout genre
l'impt qu'on lui versait; au bout de peu de temps, il n'tait plus
que le jouet de la rise publique. Il s'en aperut et son caractre
dj brusque et mchant s'en aigrit encore. On faisait exprs de lui
remettre les crits  l'envers, il faisait semblant de les lire et
signait o il voyait une place blanche en griffonnant quelques traits
qui le peignaient tout entier. Les indignes payaient, mais riaient;
il se morfondait, mais recevait l'argent; dans cette disposition
d'esprit, il en tait arriv  ne plus avoir de considration pour
personne et votre pre n'changeait avec lui que de trs rares paroles
fort peu amicales. Un jour, tandis qu'il retournait pour essayer de le
dchiffrer un papier qui lui avait t remis dans une maison indigne,
un enfant de l'cole se mit  faire des signes  ses camarades,  rire
et  le montrer au doigt. L'homme entendit les rires et vit l'ironie
dans les regards des personnes qui se trouvaient l. Perdant patience,
il se retourna et poursuivit les enfants qui s'enfuirent en criant:
Ba, be, bi, bo, bu! Fou de colre et impuissant  les attraper,
il leur jeta son bton qui en blessa un  la tte et l'tendit 
terre. Il courut alors au pauvre petit et le frappa du pied; personne
de ceux qui riaient n'eut le courage d'intervenir. Par malheur, votre
pre passait; indign, il s'lana vers le percepteur, le prit par le
bras et lui adressa les plus vifs reproches. Celui-ci qui, sans doute,
voyait rouge, leva la main, mais votre pre vit le geste et, avec cette
force qui est l'apanage des petits-fils des Basques... les uns disent
qu'il le frappa, les autres qu'il se contenta de le repousser; ce qui
est certain, c'est que l'homme vacilla et tomba  quelques pas de l,
donnant de la tte contre une pierre. D. Rafael releva tranquillement
l'enfant bless et le porta au tribunal. Quant  l'ex-artilleur, il
rendait le sang par la bouche et ne reprit pas connaissance. Quelques
minutes aprs, il expirait. Naturellement la justice s'mut, votre pre
fut arrt. Aussitt tous ses ennemis se dcouvrirent, les calomnies
plurent de tous cts, il fut dnonc comme hrtique et flibustier
[18]. Passer pour hrtique est toujours mauvais, et  cette poque o
l'alcalde de la province faisait profession de dvotion--il rcitait
le rosaire  voix haute dans l'glise afin que tous l'entendissent et
rcitassent avec lui--le cas tait particulirement dangereux; mais
passer pour flibustier est pire encore et mieux vaudrait avoir sur
la conscience le meurtre de trois collecteurs d'impts sachant lire,
crire et raisonner. Ses rares amis l'abandonnrent, on fit main
basse sur ses livres et ses papiers. Tout l'accusa: son abonnement
au Correo de Ultramar et  quelques autres journaux de Madrid, votre
voyage en Europe, des lettres qu'on trouva chez lui, le portrait
d'un prtre qui avait t excut, je ne sais quoi encore. On alla
jusqu' l'incriminer parce que, comme descendant de pninsulaires,
il faisait usage de chemises. A la place de votre pre un autre et
t promptement remis en libert, le mdecin ayant dclar que la mort
du percepteur avait t cause par une congestion, mais sa fortune,
sa confiance dans la justice, sa haine de tout ce qui n'tait pas
lgal et droit le perdirent. Moi-mme, malgr ma rpugnance  implorer
la grce de personne, je me prsentai au capitaine gnral--c'tait
le prdcesseur du gouverneur actuel. Je lui dmontrai que ce ne
pouvait tre un flibustier, celui qui accueillait si gnreusement
tout nouvel arriv d'Espagne, pauvre ou migr, lui donnant l'abri
et la nourriture, celui dans les veines de qui coulait le gnreux
sang espagnol, je lui rpondis sur ma tte de son innocence, je pris
 tmoin ma pauvret et mon honneur militaire, je ne trouvai qu'un
accueil hostile; on me congdia brusquement tout en me traitant
d'imbcile.

Le vieillard s'interrompit encore une fois pour reprendre haleine. Son
compagnon silencieux l'coutait sans le regarder.

--Votre pre, reprit-il, m'avait charg de toutes les dmarches
relatives  son procs. Je m'adressai au jeune et dj clbre
avocat philippin A--, mais il refusa de se charger de la cause:
Je la perdrais, me dit-il, et ma plaidoirie serait le sujet de
nouvelles accusations; moi-mme, je pourrais tre compromis. Voyez
donc le seor M. C'est un orateur vhment et fcond, ayant ce grand
avantage d'tre pninsulaire et jouissant d'un trs grand prestige.
Je suivis ce conseil, l'loquent avocat accepta de dfendre votre
pre et soutint cette cause de la faon la plus brillante et la plus
grandiose. Mais les ennemis taient nombreux, beaucoup d'entre eux
inconnus et cachs n'taient pas les moins redoutables. A peine
son avocat avait-il rduit  nant une calomnie en mettant les
calomniateurs en contradiction avec eux-mmes et avec les faits,
que de nouvelles accusations renaissaient aussitt. On lui reprocha
de s'tre empar injustement de beaucoup de terrains, on lui rclama
des dommages et intrts pour des torts imaginaires, on assura qu'il
tait en relations avec les tulisanes [19] pour que ses plantations et
ses troupeaux fussent respects. Un an aprs l'arrestation de votre
pre, l'affaire tait embrouille de telle sorte que personne ne s'y
retrouvait plus. L'alcalde dut quitter son poste; son successeur avait
une grande rputation d'intgrit, mais, par malheur, il ne resta
que quelques mois, et celui qui remplaa cet honnte homme avait
pour les beaux chevaux un got trop prononc. Quant  votre pre,
les ennuis, les souffrances morales, les incommodits du rgime de
la prison, la douleur de voir tant d'ingrats se lever contre lui,
altrrent sa sant de fer; il tomba terrass par cette maladie que
la tombe gurit seule. Et, au moment o, en dpit de l'acharnement
et de la puissance de ses adversaires, le procs allait tre termin,
o il allait se retrouver libre enfin, absous de la double accusation
d'assassinat sur la personne du percepteur et de trahison envers sa
patrie, il mourut en prison, sans que personne de ceux qui l'aimaient
pt se trouver  son chevet. Je n'arrivai que pour le voir expirer.

Le vieux lieutenant se tut. Ibarra n'avait pas prononc une seule
parole. La porte du quartier tait devant eux, ils s'arrtrent.

--Jeune homme, ajouta le vieillard en lui tendant la main, Capitan
Tiago vous donnera les dtails, et maintenant bonne nuit! Il faut
que je voie s'il n'est rien arriv de nouveau.

Ibarra serra avec effusion cette main dcharne, et, toujours en
silence, il suivit des yeux son vieil ami. Quand il l'eut perdu de
vue, il se retourna lentement, aperut une voiture et fit un signe
au cocher.

--Fonda de Lala! articula-t-il d'un accent  peine intelligible.

--Ce doit tre encore quelque chapp de l'Hospice, pensa le cocher
en donnant un coup de fouet  ses chevaux.






V

UNE TOILE DANS LA NUIT OBSCURE


Ibarra monta  sa chambre qui donnait sur la rivire, se laissa tomber
sur un fauteuil et regarda l'espace qui se droulait devant lui par
la fentre ouverte. Sur l'autre rive, la maison qui faisait face,
brillamment illumine, retentissait des joyeux accords d'instruments
dont les chos arrivaient jusqu' lui. Si le jeune homme avait t
moins proccup et plus curieux et qu' l'aide de jumelles il et
examin ce qui se passait dans cette atmosphre de lumires, il aurait
admir une de ces apparitions magiques, une de ces fantastiques visions
qui, parfois, dans les grands thtres d'Europe, accompagnes par les
mlodies teintes de l'orchestre, se dvoilent au milieu d'une pluie
de lumires, d'une cascade d'or et de diamants, de toute la ferie
des pompes orientales. C'est une jeune fille de beaut merveilleuse,
svelte, pare du pittoresque costume des natives des Philippines,
assise au centre d'un demi-cercle de courtisans de toutes conditions,
de toutes races: Chinois, Espagnols, indignes, militaires, curs,
vieilles, jeunes, tous, enivrs de lumire et de musique, gesticulent,
causent, discutent avec animation. Tout  ct de la jeune fille,
s'est install le P. Dmaso dont la figure souriante dnote qu'il
n'et pas chang sa place pour celle d'un bienheureux; Fr. Sibyla,
Fr. Sibyla lui-mme, daigne adresser la parole  la reine de cette
fte dans les magnifiques cheveux de qui Da. Victorina arrange un
diadme de perles et de brillants refltant les splendides couleurs
du prisme. Elle est blanche, trop blanche peut-tre, ses yeux presque
toujours baisss laissent voir lorsqu'elle les ouvre toute la puret
de son me et, quand elle sourit, dcouvrant ses dents petites et
ivoirines, la rose la plus brillante n'est plus que la plus vulgaire
des fleurs des champs. Autour de son cou blanc et parfaitement arrondi,
entre le tissu transparent de la pia [20], clignotent, comme disent
les Tagals, les yeux joyeux d'un collier de brillants. Un seul homme
parat insensible  cette attraction toute puissante de la lumire
et de la beaut: c'est un jeune franciscain, grle, dcharn, ple,
qui de loin la contemple, respirant  peine, immobile comme une statue.

Mais Ibarra ne voit rien de tout cela. Un autre spectacle s'offre  sa
pense, s'impose  ses yeux. Quatre murs dnuds et sales enferment
une troite prison o par une grille serre pntre  peine un jour
incertain; sur le sol humide et souill, une natte; sur cette natte
agonise un vieillard. Le moribond, terrass par la fivre, promne de
tous cts son regard dfaillant; d'une voix entrecoupe il prononce un
nom en pleurant. Personne ne l'assiste, d'instant en instant le bruit
d'une chane, l'cho d'un gmissement traversent seuls les murailles
du cachot. Et pendant ce temps, l-bas, au loin, un jeune homme rit,
crie, chante, verse le vin sur les fleurs aux applaudissements joyeux
de ses compagnons de fte! Hlas! ce jeune homme a sa taille et sa
figure, le vieillard agonisant ressemble  son pre et le nom que le
prisonnier prononce en sanglotant, c'est le sien.

Une  une les lumires s'teignent dans la maison en fte, on
n'entend plus ni le bruit, ni les chants, ni la musique, mais 
l'oreille d'Ibarra rsonne toujours le cri angoiss de son pre
mourant. L'haleine profonde du silence a souffl sur Manille et
tout parat y reposer dans les bras du nant; seul, le chant du coq
alterne avec le tintement des horloges des tours et le mlancolique
cri d'alerte de la sentinelle lasse; un quartier de lune apparat
clairant de sa ple lueur cet universel sommeil. Ibarra, lui aussi,
fatigu peut-tre de ses tristes penses autant que de son long voyage,
s'est endormi.

Seul, le jeune franciscain que nous avons vu tout  l'heure immobile
et silencieux au milieu de l'agitation et du bruit de la fte, veille
encore: le coude appuy sur l'embrasure de la fentre de sa cellule,
la tte ple et macie pose sur la paume de sa main, il regarde
au loin une toile qui brille dans le ciel obscur. L'toile plit et
s'clipse, l'astre des nuits perd sa faible lueur de lune dcroissante,
mais le moine ne bouge pas: immobile, il contemple au loin l'horizon
perdu dans la brume de l'aurore, vers le camp de Bagumbayan, vers la
mer encore endormie.






VI

CAPITAN TIAGO


                       Que soit faite aussi ta volont sur la terre!...


Tandis que nos hros dorment encore ou djeunent, nous allons esquisser
le portrait de Capitan Tiago; n'ayant jamais t de ses invits nous
n'avons aucune raison pour le ddaigner en le passant sous silence.

Petit de taille, le teint moins fonc que celui de la gnralit de ses
compatriotes, de figure ronde et de corpulence satisfaisante, grce
 un embonpoint qui lui venait du ciel selon ses amis, du sang des
pauvres au dire de ses dtracteurs, Capitan Tiago semblait plus jeune
que son ge. A l'poque o se passaient les faits que nous racontons,
l'expression de son visage tait toujours celle d'un homme parfaitement
heureux. Son crne arrondi, trs petit, couvert de cheveux noirs comme
l'bne, allong par devant, trs court par derrire contenait beaucoup
de choses, du moins le disait-on. Ses yeux petits, mais non obliques
comme ceux des Chinois, conservaient toujours la mme expression;
le nez tait fin et droit et, si sa bouche n'avait pas t dforme
par l'abus du tabac et du buyo, dont le sapa [21] en se runissant
sur une joue dformait la symtrie de ses traits, nous dirions qu'il
ne se trompait pas en se croyant et en se faisant passer pour un bel
homme. Mais, en dpit de cet abus, il conservait toujours ses dents
parfaitement blanches, aussi bien les siennes propres que celles que
lui fournissait un dentiste  raison de douze douros la pice.

Il avait la rputation d'tre le plus riche propritaire de Binondo
et l'un des plus importants hacenderos [22] par ses terrains dans la
Pampanga et  la lagune de Bay, mais surtout dans le pueblo de San
Diego, terrains dont le revenu s'accroissait chaque anne. Par ses
bains agrables, sa fameuse gallera [23] et les souvenirs qu'il en
conservait, San Diego tait son pueblo favori; il y passait environ
deux mois tous les ans.

Il avait encore des proprits  Santo Cristo, dans la calle de
Anloague et dans la calle Rosario; l'exploitation de la traite de
l'opium tait partage entre un Chinois et lui et il est inutile de
dire qu'ils en tiraient de trs grands bnfices. Il avait l'entreprise
de la nourriture des prisonniers de Bilibid et fournissait de zacate
[24] plusieurs maisons principales de Manille, moyennant contrat
naturellement. Bien avec toutes les autorits, habile, souple,
audacieux mme, lorsqu'il s'agissait de spculer sur les besoins
des autres, c'tait le seul et redoutable adversaire d'un certain
Perez pour les adjudications des diverses charges et emplois
que le gouvernement des Philippines confie toujours  des mains
particulires. Ainsi donc,  ce moment, Capitan Tiago tait un homme
heureux, aussi heureux que peut l'tre en ces pays un homme dont le
petit crne dnonce l'origine indigne: il tait riche, il tait en
paix avec Dieu, avec le gouvernement et avec les hommes.

Qu'il fut en paix avec Dieu, on n'en saurait douter, cela faisait
presque partie du dogme: on n'a pas de motif pour tre mal avec Dieu
quand on est bien sur la terre, qu'on ne lui a jamais rien demand et
qu'on ne lui a jamais prt d'argent. Jamais il ne s'tait adress
 lui dans ses prires, mme dans ses plus grands ennuis; il tait
riche et son or priait pour lui; pour les messes et les prires, Dieu
avait cr des prtres puissants et orgueilleux; pour les neuvaines
et les rosaires, le mme Dieu, dans sa bont infinie, avait cr,
pour le salut des riches, de pauvres gens qui, pour un peso, sont
capables de rciter seize mystres et de lire tous les Livres Saints,
mme la Bible hbraque, pour peu que l'on augmente le prix. Si,
dans une grande extrmit, il avait besoin d'un secours cleste et
que ne se trouvait point  sa porte un cierge rouge de Chinois, il
s'adressait aux saints et aux saintes qu'il vnrait particulirement
en leur faisant toutes sortes de promesses pour les convaincre de la
justice de sa cause et du bien fond de ses dsirs. Mais celle  qui
il promettait le plus et envers qui il tenait le mieux ses promesses
tait la Vierge d'Antipolo, Nuestra Seora de la Paz y de Buenviaje,
car avec certains petits saints il ne se croyait pas tenu  beaucoup
de ponctualit ni mme de politesse; parfois, ses souhaits tant
exaucs, il ne se souvenait plus de ses promesses; il est vrai que,
lorsque l'occasion s'en prsentait  nouveau, il ne drangeait plus
les malheureux saints qu'il avait tromps; Capitan Tiago savait que
le calendrier en compte nombre d'inoccups, ne sachant parfois  quoi
passer leur temps dans le ciel.

Nous avons vu que dans la grande salle tait une petite porte cache
par un rideau de soie; elle conduisait  une petite chapelle,  un
oratoire, accessoire oblig de toute maison philippine: l taient
les dieux lares de Capitan Tiago et, si nous nous servons de ce
terme, dieux lares, c'est que la religion du matre de la maison se
rapprochait en effet beaucoup plus du polythisme que du monothisme,
auquel d'ailleurs il n'avait jamais rien compris. On y voyait des
statues et des images de la Sainte Famille avec le buste, les mains
et les pieds en ivoire, les yeux de cristal, de longs cils et des
chevelures blondes et frises, chefs-d'oeuvre de la sculpture de Santa
Cruz. Quatre tableaux  l'huile par les artistes de Paco et Hermita,
reprsentaient des martyres de saints, des miracles de la Vierge,
etc., Sainte Lucie regardant le ciel et portant dans un plat deux yeux
avec cils et sourcils comme ceux qui sont peints dans le triangle de
la Trinit ou sur les sarcophages gyptiens, Saint Pascal Baylon,
Saint Antoine de Padoue, en habit de guingon [25], contemplant les
larmes aux yeux un Enfant Jsus en uniforme de capitaine gnral,
avec tricorne, sabre et bottes, paraissant sortir d'un bal d'enfants
de Madrid; cela, pour Capitan Tiago, signifiait que Dieu ajoutait 
sa puissance celle d'un capitaine gnral des Philippines, les moines
jouant toujours avec lui comme avec une marionnette. On voyait aussi un
Saint Antoine Abad flanqu d'un cochon trottant  son ct, cochon qui,
pour le digne Capitan, tait aussi miraculeux que le saint lui-mme;
aussi ne se risquait-il pas  l'appeler cochon, mais crature du saint
seigneur Saint Antoine; un Saint Franois d'Assises, avec sept ailes
et un habit couleur de caf, tait plac au-dessus d'un Saint Vincent
qui n'en avait que deux, mais, en change, portait une trompette;
un Saint Pierre martyr, dont la tte coupe avec une hachette de
brigand tait pendue au poing d'un infidle agenouill prs de lui,
faisait pendant  un Saint Pierre coupant l'oreille  un Maure,
Malcus sans doute, se mordant les lvres et se contorsionnant de
douleur, tandis qu'un coq sasabungin [26] chante et bat des ailes
sur une colonne dorique; ce dont Capitan Tiago conclut que, pour
tre saint, il revient au mme de couper les autres en morceaux ou
d'tre partag soi-mme. Qui pourrait numrer cette arme d'images
et dire les qualits et les perfections qui se trouvaient amasses
l? Un chapitre ne suffirait pas! Cependant, nous ne pouvons oublier
un beau Saint Michel en bois dor et peint, ayant presque un mtre
de hauteur; l'archange, se mordant la lvre infrieure, les yeux
brillants, le front rid, les joues roses, du bras gauche tient un
bouclier grec et brandit de la main droite un kris comme ceux dont
s'arment les sauvages de Jolo;  son attitude comme  son regard,
on voit qu'il menace bien plus le dvot qui s'approche de lui que
le dmon cornu  longue queue qui enfonce ses crocs dans la maigre
jambe de demoiselle de son vainqueur; aussi Capitan Tiago, craignant
un miracle, se tient toujours  prudente distance. Car ce ne serait
pas la premire fois qu'une image, ft-elle aussi mal taille que
celles que fabriquent les charpentiers de Paete, se serait anime
pour le chtiment et la confusion des pcheurs incrdules.

Capitan Tiago, un homme prudent et religieux vitait donc de
s'approcher du kriss de Saint Michel.--Fuyons les occasions, se
disait-il--je sais bien que c'est un archange, mais je ne m'y fie pas,
non, je ne m'y fie pas.

Tous les ans, sans y manquer jamais, il prenait part avec un
orchestre  l'opulent plerinage d'Antipolo. Alors il payait deux
messes d'actions de grces, puis il se baignait dans le batis,
c'est--dire dans la clbre fontaine o l'image sacre elle-mme
s'tait baigne. L, prs de cette mme fontaine, Capitan Tiago
mangeait du cochon de lait rti, du sinigang de dalag avec des feuilles
d'alibambang [27] et d'autres mets plus ou moins apptissants. Les
deux messes lui cotaient environ quatre cents pesos, mais elles
lui paraissaient encore bon march en considration de la gloire
qu'acqurait la Mre de Dieu par les roues de feu, les fuses, les
bombes, les ptards ou bersos, comme on dit l-bas, dont elles taient
accompagnes; de plus, il calculait aussi les gros bnfices que, grce
 ces messes, il tait assur de raliser pendant le reste de l'anne.

Mais Antipolo n'tait pas le seul thtre de sa bruyante dvotion. A
Binondo, dans la Pampanga,  San Diego, quand il avait engag de forts
paris sur un coq, il envoyait au cur quelques pices d'or pour des
messes propitiatoires et, comme les Romains qui, avant une bataille,
consultaient les augures en donnant  manger aux poulets sacrs,
Capitan Tiago consultait aussi les siens avec les modifications de
forme apportes par le temps et les nouvelles vrits. Il observait
la flamme des cierges, la fume de l'encens, la voix du prtre, etc.,
et du tout cherchait  dduire son sort futur. Il tait gnralement
admis que Capitan Tiago perdait peu de paris, encore ces rares pertes
taient-elles dues  ce que l'officiant tait enrou,  ce qu'il y
avait peu de lumires,  ce que les cierges contenaient beaucoup de
suif ou  ce qu'une pice fausse s'tait glisse dans l'argent remis au
cur, etc., etc. Le surveillant d'une confrrie lui avait assur aussi
que ces pertes taient des preuves auxquelles le ciel le soumettait
pour mieux s'assurer de sa foi et de sa dvotion. Aim des curs,
respect des sacristains, flatt par les marchands de cierges chinois
et les artificiers ou castelleros, notre homme tait heureux dans
la religion de cette terre et des personnes de caractre et de haute
pit lui attribuaient aussi une grande influence  la Cour cleste.

Qu'il ft en paix avec le gouvernement, pour difficile que la chose
paraisse, on n'en doit pas douter. Incapable d'imaginer une pense
nouvelle et content de sa situation, il tait toujours dispos  obir
au dernier des fonctionnaires,  offrir des jambons, des chapons, des
dindons et des fruits de Chine en toute saison. S'il entendait mdire
des indignes, lui qui ne se considrait pas comme tel, il faisait
choeur et disait pire; si l'on critiquait les mtis sangleyes [28]
ou espagnols, il les critiquait aussi parce qu'il se croyait dj un
pur Ibre. Il tait toujours le premier  applaudir toute imposition
nouvelle, surtout lorsqu'il flairait qu'elle devait tre suivie d'un
contrat avantageux pour lui. Il avait toujours des orchestres  sa
disposition pour fliciter et aubader toutes sortes de gouverneurs,
alcaldes, procureurs, etc., etc., aux jours de ftes, d'anniversaires,
pour la naissance ou la mort d'un parent,  quelque occasion que ce
ft qui rompt la monotonie habituelle de l'existence. Il commandait
alors des vers louangeurs, des hymnes dans lesquels on clbrait
le suave et aimable gouverneur, le vaillant et intrpide alcalde
qu'attend dans le ciel la palme des justes ou la palmeta [29]--et
beaucoup d'autres compliments encore plus flatteurs.

Il fut pendant deux ans gobernadorcillo de la riche association des
mtis, malgr les protestations de beaucoup qui le prenaient pour
un indigne. En rsum, les deux phrases chrtienne et profane le
dfinissaient trs exactement: Heureux les pauvres d'esprit! et
Heureux ceux qui possdent! Et l'on pouvait aussi lui appliquer
celle-ci que quelques-uns trouvent tre une quivoque traduction du
grec: Gloire  Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de
bonne volont! Plus loin, la suite de cette histoire nous apprendra
qu'il ne suffit pas que les hommes aient bonne volont pour vivre en
paix! Les impies le prenaient pour un fou, les pauvres le disaient
impitoyable, cruel, exploiteur de la misre et ses infrieurs,
despote et tyran.

Et les femmes? Ah! les femmes! des rumeurs calomnieuses bourdonnaient
dans les misrables cabanes de nipa [30] et l'on assurait avoir
entendu des plaintes, des sanglots mls aux vagissements d'un petit
enfant. Plus d'une jeune fille est montre au doigt malicieux des
voisins; elle a le regard indiffrent et le sein fltri. Mais rien de
tout cela n'te le sommeil  Capitan Tiago; aucune femme ne trouble
sa paix; seule, une vieille le fait souffrir, une vieille qui lui
fait concurrence en dvotion,  qui de nombreux curs ont dcern
d'enthousiastes louanges, comme il n'en n'avait jamais obtenu dans
ses meilleurs jours. Entre Capitan Tiago et cette veuve, hritire de
frres et de neveux, existait une sainte mulation qui concourait
au bien de l'glise, comme la concurrence entre les vapeurs de
la Pampanga concourt au bien du public. Capitan Tiago donnait-il
un bton d'argent enrichi d'meraudes et de topazes  une Vierge
quelconque, aussitt Doa Patrocinio en commandait un autre d'or et
de brillants  l'orfvre Gaudinez; qu' la procession de la Naval,
Capitan Tiago ait lev un arc avec des faades de toile bouillonne,
avec des miroirs, des globes de cristal, des lampes, des lustres,
aussitt Doa Patrocinio en levait un autre avec quatre faades,
deux colonnes plus hautes encore, et des ornements et des pendeloques
en bien plus grande quantit. Alors, il revenait  ses habitudes,
 sa spcialit, aux messes avec bombes et feux d'artifices et Doa
Patrocinio n'avait plus qu' se mordre les lvres avec ses gencives,
car, excessivement nerveuse, elle ne pouvait supporter l'branlement
des cloches et moins encore la dtonation des ptards. Elle prenait
sa revanche en payant un beau sermon au plus fameux chanoine de la
cathdrale et la lutte continuait ainsi ad majorem Dei gloriampour la
plus grande gloire de Dieu. Les partisans de sa vieille ennemie ont
pleine confiance qu' sa mort elle sera canonise et que Capitan Tiago
lui-mme sera contraint de la vnrer devant les autels; notre ami ne
demande pas mieux,  la condition qu'elle se fasse canoniser bientt.

Tel tait  cette poque Capitan Tiago.

Quant au pass, il tait fils unique d'un marchand de sucre de Malabon,
suffisamment riche, mais si avare qu'il ne voulut jamais dpenser un
sou pour l'instruction de son fils. Aussi ce fut le domestique d'un bon
dominicain, homme trs vertueux, nomm Santiaguillo, qui s'effora de
lui enseigner tout ce qu'il pouvait et savait de bon. Lorsqu'il allait
avoir la joie d'tre appel logico par ses amis, c'est--dire quand
il allait commencer l'tude de la logique, la mort de son protecteur,
bientt suivie de celle de son pre, mit fin  ses tudes et il dut
s'adonner tout entier aux affaires. Il se maria avec une jeune fille
de Santa Cruz, qui l'aida  faire sa fortune et lui fit partager
sa situation sociale. Doa Pia Alba ne se contenta pas d'acheter
du sucre, du caf et de l'indigo: elle voulut semer et rcolter. Le
nouveau couple acquit des terrains  San Diego et c'est de ce temps
que dataient ses relations avec le P. Dmaso et D. Rafael Ibarra,
le plus riche capitaliste du pueblo.

Le manque d'hritier dans les six premires annes de mariage
faisait presque de cette soif de richesses une ambition blmable et,
cependant, Doa Pia tait svelte, robuste et bien forme. En vain elle
fit des neuvaines, visita, sur le conseil des dvotes, la Vierge de
Caysasay  Taal et prodigua des aumnes; en vain dansa-t-elle  la
procession, en plein soleil de mai, devant la Vierge de Turumba 
Pakil; rien ne russit jusqu' ce que Fr. Dmaso lui et conseill
d'aller  Obando; l, elle dansa  la fte de saint Pascal Bailon
et lui demanda un fils. On sait qu' Obando est une Trinit qui
donne des fils ou des filles au choix: Nuestra Seora de Salambau,
sainte Clara et saint Pascal. Grce  ce sage conseil, Doa Pia se
sentit enfin mre... Hlas! comme le pcheur dont parle Shakespeare et
qui cessa de chanter ds qu'il eut trouv un trsor, elle perdit la
gaiet et plus jamais on ne la vit sourire.--Caprices! disaient les
gens, et Capitan Tiago lui-mme. Une fivre puerprale mit fin  sa
tristesse, laissant orpheline une belle enfant que tint sur les fonts
Fr. Dmaso; et, comme saint Pascal n'avait pas donn le fils qu'on
lui avait demand, la fillette fut nomme Maria Clara en l'honneur
de la Vierge de Salambau et de sainte Clara; ainsi fut chti par le
silence l'honorable saint Pascal Bailon.

L'enfant grandit grce aux soins de la tante Isabel, cette bonne
vieille de politesse monacale que nous avons dj vue; la plus grande
partie de l'anne, elle habitait San Diego  cause de son climat
salutaire et P. Dmaso lui faisait toujours bon accueil.

Maria Clara n'avait pas les petits yeux de son pre; ainsi que ceux
de sa mre, les siens taient grands, noirs, assombris par de larges
cils; joyeux et rieurs quand elle jouait, tristes, profonds et pensifs
quand elle ne souriait pas. Ds l'enfance sa chevelure boucle tait
presque blonde; son nez, de correct profil, n'tait ni effil ni camus;
la bouche, avec les agrables fossettes des joues, rappelait celle
de sa mre, petite et gracieuse; sa peau avait la finesse du lys et
aussi sa blancheur, et ses parents bavards trouvaient le trait de
parent de Capitan Tiago dans les oreilles petites et bien modeles
de Maria Clara.

La tante Isabel attribuait ses manires demi-europennes aux envies
de Doa Pia; elle se rappelait l'avoir vue souvent, dans les premiers
mois de la grossesse, pleurer devant saint Antoine; une autre cousine
de Capitan Tiago tait du mme avis, seulement elle diffrait dans
le choix du saint; pour elle, c'tait la Vierge ou saint Michel. Un
fameux philosophe, cousin de Capitan Tinong, et qui savait l'Amat
[31] par coeur, cherchait l'explication de ce fait dans les influences
plantaires.

Maria Clara, idole de tous, grandit entre des sourires et des
amours. Les moines eux-mmes lui faisaient fte quand, aux
processions, ils l'habillaient de blanc, sa chevelure abondante
et boucle entremle de jasmins et de lis, deux petites ailes
d'argent et d'or enracines aux paules du costume et,  la main,
deux colombes blanches, attaches avec des rubans bleus. Elle tait
si joyeuse ensuite, elle avait un babil si candidement enfantin que
Capitan Tiago, fou d'amour, passait son temps  bnir les saints
d'Obando et  conseiller  tous l'achat de belles sculptures.

Dans les pays du soleil,  treize ou quatorze ans l'enfant se fait
femme, comme le bouton de la nuit clot en fleur  la premire
aurore.  ce moment de transition plein de mystres, elle entra
sur les conseils du cur de Binondo au couvent de Santa Catalina,
pour recevoir des soeurs la svre ducation religieuse. Ce fut avec
des larmes qu'elle se spara du P. Dmaso et de son unique ami, seul
compagnon des jeux de son enfance, Crisstomo Ibarra, qui lui aussi
partit bientt pour son voyage en Europe. L, dans ce couvent o
l'on ne communiquait avec le reste du monde qu' travers une double
grille, et encore sous l'oeil vigilant de la Mre-Surveillante,
elle vcut sept ans. D. Rafael et Capitan Tiago, chacun avec leurs
vues particulires et comprenant la mutuelle inclinaison des jeunes
gens, concertrent l'union de leurs enfants. Cet arrangement, conclu
quelques annes aprs le dpart du jeune Ibarra, fut accueilli avec
une mme allgresse par deux coeurs battant aux deux extrmits du
monde, placs en des conditions aussi dissemblables qu'tait grande
la distance qui les sparait.






VII

IDYLLE SUR UNE TERRASSE


                                                Shir ha-Shirim [32]


Ce matin-l, tante Isabel et Maria Clara avaient t  la messe de
bonne heure, la jeune fille lgamment vtue, portant au bras un
chapelet  gros grains bleus qui lui servait  demi de bracelet, la
respectable dame munie d'un binocle pour lire son Ancre de Salut
pendant le saint sacrifice.

A peine le prtre tait-il descendu de l'autel que la jeune fille
voulut se retirer, ce qui causa  la bonne tante autant de surprise
que de dplaisir, car elle croyait  sa nice la plus grande pit et
la supposait au moins aussi amie de la prire qu'une religieuse. Tout
en se signant, tout en grommelant, elle se leva.

Bah! croyez-moi, tante Isabel, le Bon Dieu qui connat mieux que vous
le coeur des jeunes filles me pardonnera bien, lui avait dit Maria
Clara pour couper court  ses sermons svres mais toujours maternels.

Maintenant leur djeuner est termin; la jeune fille trompe son
impatience en tissant une bourse de soie, pendant que la tante
s'efforce de faire disparatre avec son plumeau les traces de la
fte. Capitan Tiago examine quelques papiers.

Qu'un bruit quelconque monte de la rue, qu'une voiture passe, et Maria
Clara frmit et son sein se soulve! Comme elle regrette son tranquille
couvent, ses camarades aimes! L, elle pouvait le voir sans trembler,
sans se troubler. N'tait-ce pas son ami d'enfance, le compagnon de
ses premiers jeux; tout, jusqu'au souvenir de leurs passagres et
puriles querelles, revenait  sa mmoire et charmait sa pense. Je
n'insiste pas; si tu as aim, lecteur, tu comprendras; sinon,  quoi
bon des explications? le profane n'entend rien  ces mystres.

--Je crois, Maria, que le mdecin a raison, dit Capitan Tiago, tu as
besoin d'aller  la campagne, tu es ple, il te faut le grand air. Que
prfres-tu, Malabon... ou San Diego?

A ce dernier nom, la jeune fille devint rouge comme un coquelicot. Elle
ne put rpondre.

--Et maintenant, il te faut aller au couvent prendre tes affaires et
dire au revoir  tes amies. Isabel t'accompagnera.

Et, sans lever la tte il ajouta:

--Tu n'y retourneras plus.

Maria Clara se sentit au coeur cette vague mlancolie qui s'empare
de l'me quand on quitte pour toujours un lieu o l'on a t heureux;
mais une autre pense amortit aussitt cette douleur.

--D'ici quatre ou cinq jours, quand tu auras une robe neuve, nous irons
 Malabon... Ton parrain n'est plus  San Diego; le jeune Pre que tu
as vu ici cette nuit l'a remplac comme cur du pueblo; c'est un saint.

--Je crois qu'elle prfre San Diego, cousin! observa la tante Isabel;
de plus la maison y est plus confortable et c'est bientt la fte.

Maria Clara aurait voulu embrasser sa tante, mais elle entendit
s'arrter une voiture et devint subitement trs ple:

--Ah! c'est vrai! rpondit Capitan Tiago, et changeant de ton il
ajouta: D. Crisstomo!

Maria Clara laissa tomber l'ouvrage qu'elle avait dans les mains,
elle voulut se remuer mais cela lui tait impossible: un frmissement
nerveux parcourait son corps. On entendit des pas dans l'escalier,
puis une voix frache et mle. Comme si cette voix avait possd un
pouvoir magique, la jeune fille surmonta son motion et s'enfuit dans
l'oratoire o taient les saintes images. Les deux cousins se mirent
 rire et, en entrant, Ibarra put entendre le bruit d'une porte qui
se fermait.

Ple, la respiration haletante, la jeune fille, comprimant son sein
palpitant, s'approcha de la porte et tendit l'oreille. C'tait bien
sa voix, cette voix tant de fois entendue en rve, cette voix tant
aime! il s'informait d'elle! Folle de joie, elle embrassa le saint
qui se trouvait  ct d'elle; c'tait Saint Antoine Abad! Heureux
Saint Antoine, vivant ou sculpt en bois, toujours l'objet des plus
charmantes tentations!

Ensuite elle chercha un observatoire, le trou de la serrure. Quand
sa tante vint la tirer de sa contemplation, sans savoir pourquoi,
elle se jeta au cou de la bonne dame et l'embrassa  plein coeur.

--Mais, grande sotte! qu'est-ce qui te prend? gronda la vieille en
essuyant une larme.

Maria Clara honteuse se couvrit la figure de son bras arrondi.

--Allons, va te faire belle, va! ajouta la tante d'une voix caressante;
pendant qu'il parle de toi avec ton pre... viens, ne te fais pas
attendre.

La jeune fille se laissa emmener comme une enfant et toutes deux
s'enfermrent dans leur chambre.

Capitan Tiago et Ibarra parlaient avec animation quand apparut la
tante Isabel, tranant  demi sa nice dont les regards errants se
fixaient sur tout, except sur les personnes...

Que se dirent ces deux mes lorsqu'elles communiqurent par le langage
des yeux, plus parfait que celui des lvres, langage donn  l'me
pour que le son ne trouble pas l'extase du sentiment? En ces instants,
quand les penses de deux tres heureux se mlent au travers des
pupilles, la parole est lente, grossire, dbile, elle est comme le
bruit rauque et lourd du tonnerre compar  l'blouissante lumire
et  la rapidit de l'clair; elle exprime un sentiment dj connu,
une ide dj comprise, et si on l'emploie, c'est que l'ambition du
coeur qui domine tout l'tre et qui dborde de joie veut que tout
l'organisme humain, avec toutes ses facults physiques et psychiques,
rpte le pome de joie qu'entonne l'esprit. A la question amoureuse
que pose un regard qui brille ou se voile, seuls peuvent rpondre
les sourires, les soupirs et les baisers.

Et ensuite, lorsque le couple amoureux, fuyant le plumeau de la tante
Isabel qui soulevait la poussire de tous cts, se rfugia sur la
terrasse et qu'ils purent causer en libert, que se contrent-ils
avec des murmures dont vous frmissiez, petites fleurs rouges du
cabello de angel [33]?

Le ciel tait bleu, une frache brise agitait les feuilles et les
fleurs et faisait frmir les cabellos de angel, les plantes ariennes
et les multiples ornements de la terrasse. Le bruit d'un saguan [34]
qui troublait les eaux bourbeuses de la rivire, celui des voitures et
des charrettes passant sur le pont de Binondo arrivait distinctement
jusqu' eux. Mais ils n'entendaient pas la voix trop faible de la
tante Isabel qui leur disait tout bas:

--Vous tes bien ici, l vous seriez surveills par tout le voisinage.

D'abord ils ne se dirent que ces futilits douces et charmantes, si
douces et si charmantes pour ceux qui les disent et les entendent,
si insignifiantes pour les indiffrents.

Elle est soeur de Can, c'est--dire jalouse; aussi demande-t-elle
 son fianc:

--As-tu toujours pens  moi? ne m'as-tu pas parfois oubli dans
tous tes voyages, dans tant de grandes villes o sont tant de belles
femmes...?

Lui aussi est frre de Can, un peu menteur et sachant luder les
questions embarrassantes:

--Pourrais-je t'oublier? rpondit-il en regardant comme extasi les
noires pupilles de la jeune fille; pourrais-je manquer  un serment,
 un serment sacr? Te souviens-tu de cette nuit de tempte o, me
voyant seul pleurer prs du cadavre de ma mre, tu t'approchas de moi,
tu posas ta main sur mon paule, ta main que depuis longtemps dj
tu ne me laissais plus prendre.

Tu as perdu ta mre, me dis-tu, je n'en ai jamais eu... et tu
pleuras avec moi. Tu l'aimais et elle t'aimait comme une fille. Dehors
la pluie tombait, les clairs brillaient, mais il me semblait entendre
une douce harmonie et voir sourire le visage pli de la morte...! O
si mes parents vivaient et pouvaient te voir maintenant! Alors moi
je pris ta main et celle de ma mre, je jurai de t'aimer, de te
faire heureuse quel que soit le sort que le ciel me rservt, et
comme ce serment ne m'a jamais caus de regrets, aujourd'hui je le
renouvelle. Pouvais-je t'oublier? Ton souvenir ne m'a jamais abandonn,
il m'a sauv des prils du chemin, il a t ma consolation dans la
solitude o se trouvait mon me en ces lointains pays; il a rendu
impuissant le lotus d'Europe, la fleur d'oubli qui chasse de la mmoire
de beaucoup de nos compatriotes les esprances et les malheurs de la
Patrie! Dans mes rves, je te voyais debout, sur la plage de Manille,
regardant l'horizon lointain encore envelopp dans la tide lumire de
l'aurore; j'coutais un chant langoureux et mlancolique qui rveillait
en moi des sentiments endormis et voquait dans mon coeur l'image des
premires annes de mon enfance, nos joies, nos jeux, tout l'heureux
pass que je vcus par toi lorsque tu tais  San Diego. Il me semblait
parfois que la fe, le gnie, l'incarnation potique de cette Patrie,
c'tait toi, belle, simple, aimable, candide fille des Philippines,
de ce beau pays qui unit les vertus d'un peuple jeune aux grandes
qualits de la Mre Espagne, comme s'unissent en tout ton tre la grce
et la beaut des deux races; et par l, l'amour que j'ai pour toi et
celui que j'ai vou  ma Patrie se fondent en un seul... Pouvais-je
t'oublier? Que de fois j'ai cru entendre le son de ton piano ou les
accents de ta voix! En Allemagne,  la chute du jour, lorsque trop
rarement les trilles varies du rossignol venaient charmer mon oreille,
c'tait ta prsence qui inspirait le cleste chanteur. Si j'ai pens
 toi! la fivre de ton amour donnait une me aux brouillards et
rchauffait les glaces de ces pays du Nord. En Italie, le beau ciel
azur, par sa limpidit et par sa profondeur me parlait de tes yeux,
les gracieux paysages me redisaient ton sourire, comme les campagnes
d'Andalousie, embaumes d'aromes, peuples de souvenirs orientaux,
remplies de couleur et de posie, m'entretenaient de ton amour.

Dans les nuits de lune, de cette somnolente lune d'Europe, je me
demandais, voguant dans une barque sur le Rhin, si je ne pourrais
pas tromper ma fantaisie pour te voir apparatre entre les peupliers
de la rive, assise sur le rocher de la Lorelay ou bien chantant au
milieu des ondes, dans le silence de la nuit, comme la jeune fe
des consolations charge d'gayer la solitude et la tristesse de ces
vieux chteaux ruins. J'errais par les bois peupls des fantastiques
cratures, filles des potes, remplis des mystrieuses lgendes des
gnrations passes; je prononais ton nom, je croyais te voir dans
la brume s'levant du fond de la valle, je croyais t'couter dans
le murmure des feuilles et, quand les paysans revenant du travail
faisaient entendre au loin leurs refrains populaires, il me semblait
que ces accords s'harmonisaient avec mes voix intrieures, qu'ils
chantaient pour toi, qu'ils donnaient une ralit  mes illusions
et  mes rveries. Parfois, je me perdais dans les sentiers des
montagnes et la nuit qui, l-bas, descend trs lentement, me trouvait
encore vaguant, cherchant mon chemin entre les pins, les htres et
les chnes; si quelque rayon de lune se glissait entre les branches
touffues, je croyais te voir au milieu du bois comme une ombre vague,
tour  tour paraissant  la lumire et se cachant dans les paisses
tnbres des profonds taillis!

--Je n'ai pas voyag comme toi, je ne connais rien de plus que
ton pueblo, Manille et Antipolo, rpondit-elle en souriant, car
elle croyait jusqu'au moindre mot tout ce qu'il lui avait racont,
mais depuis que je t'ai dit adieu, que je suis entre au couvent,
toujours je me suis souvenue de toi et, bien que mon confesseur me
l'ait souvent command et que cela m'ait valu nombre de pnitences,
jamais je n'ai pu t'oublier. Je me souvenais de nos jeux, de nos
querelles quand nous tions enfants. Tu choisissais les plus beaux
sigeyes [35] pour jouer au siklot, tu cherchais dans la rivire les
cailloux les plus ronds et les plus fins, ceux qui s'ornaient des plus
belles couleurs, pour jouer au sintak [36]; tu tais trs lourd, tu
perdais toujours et, pour chtiment, je te donnais le bantil [37] avec
la paume de la main, pas fort, car j'avais piti de toi. Au jeu de la
chouka [38], tu tais trs tricheur, plus encore que moi, et tout cela
finissait par des brouilles. Te rappelles-tu ce jour o tu te fchas
pour de bon? J'en eus alors beaucoup de peine, mais depuis, lorsqu'au
couvent ces souvenirs me revenaient  la mmoire, je souriais, je te
cherchais pour nous disputer encore... et faire la paix ensuite, et
je ne te trouvais pas. Nous tions encore des enfants; avec ta mre,
nous allions nous baigner dans le ruisseau,  l'ombre des roseaux. Sur
les rives, croissaient des fleurs et des plantes nombreuses, dont,
fier de la science que dj tu acqurais  l'Athne, tu me disais
les noms tranges en latin et en castillan. Je ne t'coutais pas;
j'tais trop occupe  poursuivre les papillons et les libellules
dont le corps, fin comme une pingle, brille de toutes les couleurs
de l'arc-en-ciel, de tous les reflets de la nacre, qui pullulent,
se mlent, se poursuivent parmi les fleurs. Parfois, avec la main,
je voulais surprendre et saisir les petits poissons qui se glissaient
rapides entre la mousse et les cailloux de la rive. Toi, tu n'tais
plus l; quand tu revins, tu m'apportas une couronne de feuilles et
de fleurs d'oranger que tu posas sur ma tte en m'appelant Chlo; tu
t'en tais fait une autre pour toi avec des plantes grimpantes. Mais
ta mre prit ma couronne, la broya avec une pierre et en mlangea les
dbris avec le gogo [39] dont elle devait se servir pour laver notre
chevelure: les larmes jaillirent de tes yeux et tu lui reprochas
de ne rien comprendre  la mythologie:--Sot! rpliqua ta mre, tu
verras comme vos cheveux sentiront bon! Moi, je ris, tu te fchas
de mes rires et ne voulus plus me parler de la journe; ta rancune
me donna  mon tour envie de pleurer. De retour au pueblo, comme le
soleil tait trs ardent, je cueillis des feuilles de sauge croissant
au bord du chemin et te les donnai pour que tu les misses dans ton
chapeau afin d'viter les maux de tte. Tu me fis comprendre par un
sourire ta reconnaissance de cette attention, alors je te pris la
main et, bien vite, nous tions rconcilis.

Ibarra souriait de bonheur; il ouvrit son portefeuille, en tira un
papier dans lequel taient enveloppes quelques feuilles noirtres,
dessches, mais parfumes encore.

--Tes feuilles de sauge! rpondit-il au regard qu'elle tournait vers
lui; c'est l tout ce que tu m'as donn!

A son tour, elle sortit rapidement de son corsage une petite bourse
de satin blanc.

--Fi! dit-elle en lui donnant une chiquenaude sur la main; on ne
touche pas! c'est une lettre d'adieux.

--Est-ce celle que je vous ai crite avant de partir?

--M'en avez-vous crit d'autres, Seor mio?

--Et, que te disais-je alors?

--Beaucoup de mensonges, des excuses de mauvais payeur! rpondit-elle
souriante et laissant voir que ces mensonges n'avaient rien qui lui
ft dsagrable. Reste sage! je te la lirai, mais je supprimerai tes
galanteries pour ne pas te faire trop souffrir.

Et levant le papier pour cacher sa figure elle commena:

Ma..., je ne te lis pas ce qui suit parce que c'est un mensonge! et,
des yeux, elle parcourut quelques lignes. Mon pre veut que je parte
malgr toutes mes prires.--Tu seras un homme, m'a-t-il dit, tu dois
apprendre  penser  l'avenir et aux devoirs qu'il t'impose. Tu dois
apprendre la science de la vie, que ta patrie ne peut te donner,
afin de pouvoir lui tre utile un jour. Si tu restes  mes cts,
 mon ombre, dans cette atmosphre de proccupations journalires,
tu ne sauras jamais regarder au loin, et le jour o je te manquerai,
tu te trouveras comme la plante dont parle notre pote Baltazar crue
dans l'eau, quand l'eau lui manque ses feuilles se fltrissent peu 
peu, un instant de chaleur achve de la desscher. Vois! tu es presque
un jeune homme et tu pleures encore!--Ce reproche me fut sensible et je
confessai alors  mon pre mon amour pour toi. Il se tut, rflchit et
me posant la main sur l'paule, me dit d'une voix tremblante:--Crois-tu
que toi seul saches aimer, que ton pre ne t'aime pas aussi, qu'il ne
lui cote rien de se sparer de toi? Il y a peu nous avons perdu ta
mre. Dj je m'approche de la vieillesse, de cet ge o l'on cherche
l'appui et les consolations de la jeunesse, et cependant, j'accepte
ma solitude, je cours le risque de ne plus te revoir! Mais d'autres
penses plus hautes doivent guider ma conduite... Pour toi, l'avenir
s'ouvre, il se ferme pour moi; tes amours naissent, les miennes se
meurent; le feu bout dans ton sang, le froid pntre dans le mien et
c'est toi qui pleures, c'est toi qui ne sais pas sacrifier le prsent 
un lendemain utile pour toi et pour ton pays!--Les yeux de mon pre se
remplirent de larmes, je tombai  genoux  ses pieds, je l'embrassai,
lui demandai pardon et lui dis que j'tais prt  partir...

L'agitation d'Ibarra la fora d'interrompre cette lecture; le jeune
homme tait devenu trs ple, il allait et venait d'un ct  l'autre.

--Qu'as-tu? es-tu malade? lui demanda-t-elle.

--Tu m'as fait oublier que j'ai des devoirs  remplir et que je dois
partir de suite pour le pueblo: demain est la fte des morts!

Maria Clara se tut. Elle fixa sur lui ses grands yeux songeurs et,
cueillant quelques fleurs:

--Va! lui dit-elle d'une voix mue, je ne te retiens plus. Dans
quelques jours nous nous reverrons. Dpose ces fleurs sur la tombe
de tes parents.

Quelques minutes aprs, tandis que Maria Clara s'enfermait dans
l'oratoire, Crisstomo accompagn de Capitan Tiago et de la tante
Isabel descendait l'escalier.

--Faites-moi le plaisir de dire  Andeng qu'elle prpare la maison,
que Maria Clara et Isabel vont arriver. Bon voyage! dit Capitan Tiago
 Ibarra qui montait dans la voiture et s'loignait dans la direction
de la place San Gabriel.

Puis, voyant Maria Clara pleurant et priant aux pieds d'une image de
la Vierge:

--Allons! lui dit-il pour la consoler, brle deux cierges de deux
raux chacun, l'un au seigneur saint Roch, l'autre au seigneur saint
Raphal, patron des voyageurs! Allume la lampe de Nuestra Seora de
la Paz y Buenviaje, car les tulisanes sont nombreux et mieux vaut
dpenser quatre raux de cire et six cuartos d'huile que leur payer
une grosse ranon.






VIII

SOUVENIRS


La voiture d'Ibarra parcourait une partie du faubourg le plus vivant
de Manille; ce qui le rendait triste la nuit prcdente le faisait
sourire, malgr son chagrin,  la lumire du jour.

L'animation qui bouillait de toutes parts, tant de voitures au galop
courant en tous sens, les charrettes, les calches, les Europens,
les Chinois, les indignes, le mlange des costumes, les vendeuses de
fruits, les commissionnaires, le dbardeur  demi-nu, les choppes de
victuailles, les auberges, les restaurants, les boutiques, jusqu'aux
chariots trans par le boeuf carabao indiffrent et impassible qui
semble se distraire par des dissertations philosophiques tout en tirant
de lourds fardeaux, le bruit, le roulement des voitures, le soleil
lui-mme, une certaine odeur particulire, les couleurs bigarres,
tout rveillait dans sa mmoire un monde de souvenirs endormis.

Ces rues n'taient pas encore paves. Aussi le soleil brillait-il
deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussire qui
recouvrait tout, transperait tout, attaquait la gorge et les yeux des
passants; au contraire, pleuvait-il une journe, c'tait un marais o
la nuit se refltaient les lanternes des voitures qui,  cinq mtres de
distance, claboussaient les pitons sur les trottoirs troits. Que de
femmes avaient laiss leurs souliers brods dans ces vagues de boue! En
ce moment des forats en file taient occups  damer les rues; la tte
rase, vtus d'une chemise  manches courtes et d'un caleon tombant
jusqu'au genou, leurs effets marqus de chiffres et de lettres bleues,
ils portaient aux jambes des chanes  demi-enveloppes de chiffons
sales afin d'attnuer le frottement et peut-tre aussi le bruit du
fer. Ils travaillaient, attachs deux  deux, grills par le soleil,
nervs par la chaleur et la fatigue, harcels et rosss par l'un
d'entre eux qui, arm d'une verge, se consolait en maltraitant  son
tour ses malheureux camarades. C'taient des hommes de haute taille,
de physionomie sombre que n'clairait jamais la lueur d'un sourire;
cependant, leurs yeux brillaient quand la verge sifflait et tombait
sur les paules ou bien quand un passant leur jetait le bout d'un
cigare  demi mch et droul: celui qui tait le plus prs le
ramassait et le cachait dans son salakot [40]: les autres, immobiles,
regardaient les passants avec une expression trange. Ibarra croyait
entendre encore le bruit qu'ils faisaient en broyant la pierre pour
remplir les vides du pav et le tintement lger des chanes pesantes
rives  leurs chevilles enfles. Il se rappelait avec motion une
scne qui avait bless son esprit d'enfant: c'tait une aprs-midi,
le soleil laissait tomber d'aplomb ses rayons les plus chauds. A
l'ombre d'un tombereau de bois gisait un de ces hommes; il tait
inanim, les yeux encore entr'ouverts; les autres silencieux, sans
un signe de colre ou de douleur, arrangeaient patiemment--selon
ce qui passe pour tre le caractre des indignes--une civire de
roseaux. Aujourd'hui toi, demain nous, semblaient-ils dire entre
eux. Autour d'eux, sans se soucier de rien, chacun allait et venait;
les femmes passaient, regardaient et continuaient leur route, le
spectacle tait trop commun pour attirer l'attention, sa frquence
endurcissait les coeurs; les voitures couraient, refltant dans
leur caisse vernie les rayons du soleil qui brillait dans un ciel
sans nuages. Lui seul, enfant de onze ans, arrivant de son pueblo,
ressentit une motion profonde et ne dormit pas la nuit suivante.

L'excellent et honorable pont de bateaux, ce pont bien philippin qui
faisait tout son possible pour tre utile malgr ses imperfections
naturelles et s'levait ou s'abaissait selon les caprices du Pasig,
ce brave pont qui plus d'une fois avait t maltrait et dtruit par
le fleuve, n'existait plus.

Les amandiers de la place San Gabriel toujours chtifs et malingres,
n'avaient pas grandi.

La Escolta lui parut moins belle, bien qu'un grand difice orn de
cariatides et remplac les anciennes Camarines [41]. Le nouveau Pont
d'Espagne appela son attention;  l'endroit o se termine la Escolta
et o commence l'le du Romero, les maisons espaces sur la rive
droite de la rivire parmi les roseaux et les arbres lui faisaient se
souvenir des fraches matines o il passait l en barque, se rendant
aux bains de Ul-Ul. Il rencontrait de nombreuses voitures tires par
de magnifiques attelages de petits chevaux nains; dans ces voitures
se prlassaient des employs se rendant  leur bureau sommeillant
encore  demi, des militaires, des Chinois infatus et ridicules,
de graves moines, des chanoines, etc. Dans une lgante victoria,
il crut reconnatre le P. Dmaso, srieux, le front pliss, mais la
victoria fila rapide; d'une voiture dcouverte o il tait accompagn
de sa femme et de ses deux filles, Capitan Tinong le salua amicalement.

Le pont dpass, les chevaux prirent le trot vers la promenade de la
Sabana. A droite la fabrique de tabacs de Arroceros faisait entendre le
bruit des cigarires frappant les feuilles. Ibarra ne put s'empcher
de sourire en se rappelant cette odeur forte qui, vers cinq heures
de l'aprs-midi, saturait le Pont de Bateaux et lui donnait la nause
lorsqu'il tait enfant. Les conversations animes, les plaisanteries
bruyantes emportaient son imagination vers le quartier de Lavapis
 Madrid, vers ses meutes de cigarires si fatales aux malheureux
guindillas [42].

Le jardin botanique chassa ces agrables souvenirs. Le dmon des
comparaisons le replaa devant les jardins botaniques d'Europe o,
pourtant, il faut dpenser tant de patience, tant de soins et tant
d'argent pour qu'une feuille pousse et que s'ouvre le calice d'une
fleur; il revit mme ceux des colonies, tous riches, bien soigns
et ouverts au public. Puis il dtourna son regard vers la droite et
l'antique Manille, encore enferme dans ses fosss et ses murailles,
lui fit l'effet d'une jeune anmique affuble d'un costume datant
des beaux jours de son aeule.

Au del, la mer immense se perdait au loin!...

--L-bas, de l'autre ct, est l'Europe! pensait le jeune homme,
l'Europe et ses belles nations en perptuel mouvement, recherchant
le bonheur, faisant tous les matins de nouveaux rves dont elles se
dtrompent au coucher du soleil... toujours heureuses au milieu de
toutes les catastrophes! Oui, l-bas, par del la mer infinie, sont
les vritables patries spirituelles, bien qu'elles ne condamnent pas la
matire et qu'elles ne se flattent pas d'adorer uniquement l'esprit...!

Mais il vit devant lui la petite colline du camp de Bagumbayan [43]
et toute autre pense s'enfuit de son imagination. Le monticule isol,
prs de la promenade de la Luneta, attirait seul son attention et
s'imposait  ses mditations.

Il pensait  l'homme qui avait ouvert les yeux de son intelligence,
qui lui avait appris  distinguer le bon et le juste. Les ides qu'il
lui avait inculques ne constituaient pas un lourd bagage, mais ce
n'taient pas de vaines rptitions de banales formules; c'taient des
convictions qui n'avaient pas pli  la lumire des plus ardents foyers
du Progrs. C'tait un vieux prtre... ce saint homme tait mort l!...

A toutes ces apparitions il rpondait en murmurant  voix basse:--Non,
malgr tout, d'abord la Patrie, d'abord les Philippines, filles
de l'Espagne, d'abord la patrie espagnole! Non, ce qui ne se peut
empcher ne saurait ternir la gloire de la Patrie!

Il passa indiffrent devant la Hermita, Phnix en bois de nipa, qui
renaissait de ses cendres et talait de nouveau ses maisons blanches
et bleues couvertes de toits de zinc peints en rouge. Son attention
ne fut pas non plus veille ni par Malate, ni par le quartier de
cavalerie, ni par les arbres qui lui font face, ni par les habitants,
ni par leurs petites maisons de nipa dont les toits plus ou moins
pyramidaux ou prismatiques ressemblent  des nids cachs parmi les
platanes et les bongas [44].

La voiture roule toujours. Elle croise un chariot tir par deux chevaux
dont les harnais d'abaka [45] dclent l'origine provinciale. Le
charretier fait de son mieux pour voir le voyageur qu'emporte le
brillant attelage et passe sans dire un mot, sans un salut. Parfois,
la longue et poudreuse chausse, baigne par l'clatant soleil des
tropiques, s'anime du pas lent et lourd d'un carabao pensif tranant
un pesant tombereau dont le conducteur, juch sur sa peau de buffle,
accompagne de son chant monotone et mlancolique le strident grincement
des roues frottant sur l'norme essieu; parfois aussi c'est le bruit
sourd des patins uss d'un paragos, ce traneau des Philippines,
embarrass parmi la poussire et les flaques d'eau de la route. Dans
les champs, paissent les troupeaux parmi lesquels de blancs hrons
se promnent gravement, quelques-uns tranquillement se posent sur le
dos de boeufs somnolents, savourant bats les herbes de la prairie; au
loin sautent et courent les juments, poursuivies par un jeune poulain
bouillant d'ardeur, livrant au vent sa longue et abondante crinire,
hennissant et frappant la terre de ses puissants sabots.

Laissons le jeune homme rver endormi  moiti dans la voiture qui
l'emporte. Anime ou mlancolique, la posie de la campagne ne le
distrait pas de ses penses. Ce soleil qui fait briller les cimes des
arbres et courir les paysans dont le sol chauffe et brle les pieds
 travers leurs paisses chaussures; ce soleil qui arrte la paysanne
 l'ombre d'un amandier ou d'un bouquet de gigantesques roseaux et
la fait penser  des choses vagues et inexplicables, ce soleil n'a
plus d'enchantement pour lui.

Tandis que, chancelant comme un homme ivre, la voiture roule sur
le terrain accident, qu'elle passe sur un pont de bambous, qu'elle
monte la cte rude ou descend la pente rapide, retournons  Manille.






IX

CHOSES DU PAYS


Ibarra ne s'tait pas tromp. C'tait bien le P. Dmaso qu'il avait
vu dans une victoria se dirigeant vers la maison dont lui-mme venait
de sortir.

Maria Clara et la tante Isabel se disposaient  monter dans une
voiture rehausse d'ornements d'argent quand le moine arriva.

--O alliez-vous? leur demanda-t-il; et, au milieu de sa proccupation,
il donnait de petites tapes lgres sur les joues de la jeune fille.

--Nous allions au couvent, chercher mes effets, rpondit celle-ci.

--Ah! ah! c'est bien! nous allons voir qui sera le plus fort, nous
allons voir... murmura-t-il distrait en laissant l les deux femmes
quelque peu surprises. Et la tte basse, il gagna l'escalier d'un
pas lent et monta.

--Il prpare quelque sermon et probablement il l'apprend par coeur! dit
la tante Isabel; monte, Maria, nous arriverons trop tard.

Nous ne saurions dire si le P. Dmaso prparait un sermon, mais son
attention devait tre absorbe par des choses bien importantes,
car il ne tendit pas la main  Capitan Tiago qui dut faire une
demi-gnuflexion pour la baiser.

--Santiago! lui dit-il tout d'abord, nous avons  causer trs
srieusement; allons dans ton bureau.

Capitan Tiago se sentit inquiet; il ne put rpondre, mais obit et
suivit docilement le gigantesque prtre qui, derrire lui, ferma
la porte.

Tandis qu'ils s'entretiennent en secret, voyons ce qu'est devenu
Fr. Sibyla.

Le savant dominicain n'tait pas au presbytre; de trs bonne heure,
sitt sa messe dite, il s'tait mis en chemin vers le couvent de son
ordre situ  l'entre de la ville, prs de la porte qui, selon la
famille rgnante  Madrid, porte tour  tour les noms d'Isabelle II
et de Magellan.

Sans s'occuper de la dlicieuse odeur de chocolat ni du bruit des
tiroirs et des monnaies qui venaient de la procuration et rpondant
 peine au salut respectueux du frre procureur, Fr. Sibyla monta,
traversa quelques couloirs et des doigts frappa  une porte.

--Entrez! soupira une voix.

--Dieu rserve la sant  Votre Rvrence! dit en entrant le jeune
dominicain.

Assis dans un grand fauteuil, on voyait un vieux prtre dcharn,
quelque peu jauni, semblable  ces saints que peignit Rivera. Les yeux
se creusaient dans leurs orbites profondes couronnes de sourcils
pais qui, toujours contracts, augmentaient encore l'clat des
prunelles moribondes.

P. Sibyla le regarda mu; les bras croiss sur le vnrable scapulaire
de saint Dominique. Puis il inclina la tte et, en silence, parut
attendre.

--Ah! soupira le malade, on me conseille l'opration! l'opration,
 mon ge! oh! ce pays, ce terrible pays! Tu vois ce qu'il fait de
nous tous, Hernando!

Fr. Sibyla levant lentement les yeux, les fixa sur la physionomie
du malade.

--Et qu'a dcid Votre Rvrence? demanda-t-il.

--De mourir! Puis-je faire autre chose? Je souffre trop, mais... j'ai
fait souffrir beaucoup... je paye ma dette! et toi? comment
vas-tu? qu'apportes-tu?

--Je venais vous parler de ce dont vous m'aviez charg.

--Ah! et qu'y a-t-il  ce propos?

--On nous a racont des histoires, rpondit avec ennui le jeune moine
qui s'assit et dtourna le regard; le jeune Ibarra est un garon
prudent; il ne me parat pas bte, mais je le crois un brave homme.

--Tu le crois?

--Les hostilits ont commenc hier soir.

--Ah! et comment?

Fr. Sibyla raconta brivement ce qui s'tait pass entre le P. Dmaso
et Crisstomo.

--De plus, ajouta-t-il en concluant, le jeune homme se marie avec
la fille de Capitan Tiago dont l'ducation a t faite  la pension
de nos soeurs; il est riche, il ne voudra pas se faire d'ennemis et
compromettre  la fois son bonheur et sa fortune.

Le malade remua la tte en signe d'assentiment.

--Oui, tu as raison, avec une telle femme et un tel beau-pre, il est
 nous corps et me. Si, au contraire, il se dclare notre ennemi,
tant mieux!

Fr. Sibyla regarda le vieillard avec surprise.

--Pour le bien de notre sainte corporation, s'entend, ajouta-t-il en
respirant avec difficult; je prfre les attaques aux louanges et
aux adulations des amis... il est vrai que ceux-ci sont pays.

--Votre Rvrence croit-elle cela?

Le vieillard le regarda attrist.

--Rappelle-toi bien ceci! rpondit-il, la respiration
entrecoupe. Notre pouvoir durera tant qu'on croira en lui. Si l'on
nous attaque, le gouvernement se dit: on les combat parce qu'on voit
en eux un obstacle  la libert, donc conservons-les.

--Et si le Gouvernement prtait l'oreille  nos ennemis, si parfois...

--Il ne le fera pas!

--Cependant si, entran par la cupidit, il en arrivait  vouloir
pour lui ce que nous avons amass... s'il se trouvait un homme hardi,
un tmraire...

--Alors, gare  lui!

Tous deux gardrent le silence.

--D'ailleurs, continua le malade, nous avons besoin qu'on nous
attaque, qu'on nous rveille; cela nous dcouvre nos dfauts et nous
amliore. Les louanges exagres nous trompent, nous endorment; au
dehors, elles nous rendent ridicules, et le jour o nous deviendrons
ridicules, nous tomberons comme nous sommes tombs en Europe. L'argent
alors ne rentrera plus dans nos glises, personne n'achtera plus ni
scapulaires, ni cordes de pnitence, ni rien, et quand nous cesserons
d'tre riches, nous ne pourrons plus convaincre les consciences.

--Bah! nous aurons toujours nos fermes, nos plantations.

--Nous perdrons tout comme nous avons tout perdu en Europe! Et
le pire est que nous-mmes travaillons  notre propre ruine. Par
exemple: cette soif dmesure de gain qui nous fait chaque anne
lever arbitrairement le prix de nos terrains; cette soif de gain
qu'en vain j'ai combattue dans tous les chapitres, cette soif nous
perd! L'Indien se voit oblig d'acheter  d'autres des terres qu'il
trouve aussi bonnes sinon meilleures que les ntres. Je crains que nous
ne commencions dj  baisser. Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre. Il
est temps, le peuple murmure dj, n'augmentons pas encore le poids
dont nous lui pesons sur les paules. Ta pense tait bonne; laissons
les autres arranger l-bas leurs affaires, conservons le prestige qui
nous reste et puisque, d'ici peu, nous devons comparatre devant Dieu,
lavons-nous les mains... Que le Dieu des misricordes ait piti de
nos dfaillances!

--De sorte que Votre Rvrence croit que le revenu...

--Ne parlons plus d'argent! interrompit le vieillard avec une certaine
aversion. Tu disais que le lieutenant avait menac le P. Dmaso...!

--Oui, Pre! rpondit en souriant  demi Fr. Sibyla. Mais je l'ai vu
ce matin et il m'a dit qu'il tait fch de ce qui s'tait pass hier
soir; que le Xrs lui avait mont  la tte, qu'il croyait qu'il en
avait t de mme pour le P. Dmaso.--Et la menace? lui demandai-je
en plaisantant. Pre cur, me dit-il, je sais accomplir ma parole
quand elle n'entache pas mon honneur; je ne suis pas, je n'ai jamais
t un dlateur et c'est pourquoi je ne suis que lieutenant.

Aprs avoir parl de diverses choses insignifiantes, Fr. Sibyla
se retira.

En effet, le lieutenant n'avait pas t  Malacanan [46], mais le
capitaine gnral n'en avait pas moins appris ce qui s'tait pass.

Comme il s'entretenait avec ses aides de camp des allusions que les
journaux de Manille y faisaient sous forme de discussion entre des
comtes et des apparitions clestes, un de ses jeunes officiers lui
rapporta la sortie du P. Dmaso, non sans charger un peu les couleurs
tout en se servant d'une forme plus correcte.

--De qui le savez-vous? demanda Son Excellence en souriant.

--De Laruja, qui le racontait ce matin  la rdaction.

Le capitaine gnral sourit de nouveau et il ajouta:

--Langue de femme, langue de moine, cela ne blesse pas! Je veux
vivre en paix le temps qui me reste  passer ici et je ne tiens pas 
m'attirer des histoires avec ces hommes en jupes. Bien plus! je sais
que le provincial s'est moqu de mes ordres; pour punir ce moine je
lui avais demand de le changer de paroisse, eh bien! il l'a envoy
dans un autre pueblo meilleur. Ce sont l des moineries, comme nous
disons en Espagne!

Mais quand Son Excellence se trouva seule, elle cessa de sourire.

--Ah! si le peuple n'tait pas si stupide, comme on les briderait
mes Rvrences! dit-il. Mais chaque peuple mrite son sort et nous
ne faisons que ce que fait tout le monde.

Entre temps, Capitan Tiago achevait sa confrence avec le P. Dmaso
ou, pour mieux dire, venait de recevoir ses ordres.

--Et maintenant tu es averti! disait le franciscain en s'en
allant. Tout cela aurait pu tre vit si tu m'avais consult
auparavant, si tu ne m'avais pas menti quand je t'ai demand ce
qu'il en tait. Tche de ne plus faire de btises et aie confiance
en son parrain!

Capitan Tiago fit deux ou trois tours dans la salle, rflchissant et
soupirant. Puis, subitement, comme s'il lui tait survenu une bonne
pense, il courut  l'oratoire et teignit immdiatement les cierges
et la lampe qu'il avait fait allumer pour la sauvegarde d'Ibarra.

--Il est encore temps et le chemin est bien long! murmura-t-il.






X

LE PUEBLO


Presque sur les rives du lac, au milieu de prairies et de rivires,
est le pueblo de San Diego [47]. Il exporte du sucre, du riz, du caf,
des fruits ou bien vend  bas prix ces marchandises  quelque Chinois
qui exploite la simplicit ou les vices des paysans.

Quand, par un ciel serein, les enfants grimpent au dernier tage de
la tour de l'glise qu'ornent les mousses et les plantes grimpantes,
la beaut du panorama qui se droule  leurs yeux leur arrache de
joyeuses exclamations. Dans cet amoncellement de toits de nipa, de
tuiles, de zinc et de cabonegro [48], spars par des vergers et des
jardins, chacun sait retrouver sa petite maison, son petit nid.

Tout sert de repre, un arbre, le tamarin au feuillage lger,
le cocotier charg de noix, un roseau flexible, une bonga, une
croix. L-bas, c'est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi
sur le vert tapis, dont le courant est rid de distance en distance
par des fragments de rochers, pars dans le lit sableux. Ici,
ce lit se rtrcit entre deux rives leves o se cramponnent en
se contorsionnant des arbres aux racines dnudes; l le courant
se ralentit et les eaux s'largissent et dorment. Plus loin, une
petite maison construite tout au bord dfie l'abme, les eaux et les
vents et, par ses minces tais, donne l'impression d'un monstrueux
chassier qui pie le moment favorable pour se jeter sur le reptile
argent. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur corce,
branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts,
ils laissent  dsirer, ce sont en change de merveilleux appareils
de gymnastique pour exercer aux quilibres. Plongs dans le rio o
ils se baignent, les enfants s'amusent des angoisses de la pauvre
femme qui passe, la tte charge d'un lourd panier ou du vieillard
tremblant qui laisse tomber son bton dans l'eau.

Mais ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, c'est ce que
nous pourrions appeler une pninsule boise dans cette mer de terre
laboure. Il y a l des arbres sculaires, au tronc creus, qui ne
meurent que lorsque quelque clair frappe leur cime hautaine; on dit
qu'alors le feu se circonscrit et s'teint  l'endroit mme o il
s'alluma; ailleurs sont des roches normes que le temps et la nature
ont revtues d'un velours de mousse: la poussire se dpose couche par
couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux
apportent des graines. La vgtation tropicale s'y dveloppe librement:
buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelaces, passant d'un
arbre  l'autre, se suspendant aux branches, s'accrochant aux racines,
au sol et, comme si Flore n'tait pas encore satisfaite, elle sme
sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les corces
crevasses et des plantes ariennes, htes gracieux, confondent leurs
embrassements avec les feuilles de l'arbre hospitalier.

Ce bois tait respect: il tait le sujet d'tranges lgendes, mais
la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue,
parat tre la suivante.

Quand le pueblo n'tait qu'un misrable amas de cabanes dans les rues
duquel l'herbe croissait encore et o, la nuit, se risquaient les
cerfs et les sangliers, arriva un jour un vieil Espagnol aux yeux
profonds qui parlait assez bien le tagal. Aprs avoir parcouru et
visit les divers terrains, il s'informa des propritaires du bois dans
lequel jaillissaient des eaux thermales. Quelques-uns se prsentrent
qui tous prtendaient  cette proprit et le vieil Espagnol s'en
rendit possesseur en change de costumes, de bijoux et aussi de
quelque argent. Ensuite, sans que l'on st pourquoi ni comment, il
disparut. Les gens du pueblo le croyaient dj enchant quand une
odeur ftide qui partait du bois voisin fut remarque par quelques
pasteurs; ils cherchrent et trouvrent le cadavre du vieillard,
putrfi, pendu  une branche de balit [49]. Vivant, sa voix profonde
et caverneuse, ses yeux creux et son rire muet inspiraient dj une
certaine crainte, mais maintenant, mort et suicid, il troublait le
sommeil des femmes. Parmi celles qui avaient reu quelque chose de
lui, il y en eut qui jetrent les bijoux  la rivire et brlrent
les costumes; aprs que le cadavre et t enterr au pied mme du
balit, personne ne voulut plus s'aventurer de ce ct. Un pasteur
qui cherchait des animaux gars de son troupeau raconta avoir vu des
lumires; de jeunes gars allrent voir et entendirent des plaintes. Un
amoureux ddaign qui, pour toucher le coeur de la ddaigneuse,
s'tait engag  passer la nuit sous l'arbre, mourut d'une fivre
subite qui le prit le lendemain mme de son exploit. D'autres contes,
d'autres lgendes couraient encore sur cet endroit.

Peu de mois s'taient couls lorsqu'arriva un jeune homme, paraissant
tre un mtis espagnol, qui dit tre le fils du dfunt; il s'tablit
en cet endroit, s'adonnant  l'agriculture et surtout  la culture
de l'indigo. D. Saturnino tait taciturne et de caractre violent,
parfois cruel, mais trs actif et trs travailleur; il entoura d'un
mur la tombe de son pre que seul il visitait de temps en temps. Plus
avanc en ge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il
eut D. Rafael, le pre de Crisstomo.

D. Rafael, ds sa premire jeunesse, se fit aimer des paysans:
l'agriculture importe et propage par son pre se dveloppa
rapidement; de nouveaux habitants afflurent, de nombreux Chinois
vinrent, le hameau fut promptement un village, il eut un cur indigne;
puis le village se fit pueblo, le cur indien mourut et Fr. Dmaso
le remplaa, mais toujours la spulture et le terrain qui l'entourait
furent respects. Les enfants se risquaient parfois, arms de btons
et de pierres,  courir dans les environs pour cueillir des goyaves
et des fruits sauvages, papayas, lomboi [50], etc.; il arrivait
que, au moment o leur cueillette les occupait tout entiers ou bien
lorsqu'ils contemplaient silencieux la corde se balanant sous la
branche, une ou deux pierres tombaient on ne sait d'o; alors au cri:
le vieux! le vieux! ils jetaient fruits et btons, sautaient en bas des
arbres, couraient entre les roches et les buissons et ne s'arrtaient
qu'aprs tre sortis du bois, tous ples, les uns essouffls, les
autres pleurant, bien peu ayant le courage de rire.






XI

LES SOUVERAINS


                                            Divisez et rgnez.

                                                    Nouveau Machiavel.


Quels taient les caciques du pueblo?

Ce n'tait pas D. Rafael pendant sa vie, bien qu'il ait t le plus
riche, qu'il ait possd le plus de terres et que presque tous lui
aient eu des obligations. Comme il tait modeste et s'efforait de
retirer toute valeur  ce qu'il faisait, jamais un parti qui lui
fut dvou ne se forma au pueblo, et nous avons vu comment tous se
levrent contre lui aussitt que sa fortune fut branle. Serait-ce
Capitan Tiago? Quand il arrivait, il est vrai qu'il tait reu
en musique par ses dbiteurs, ils lui donnaient un banquet et le
comblaient de cadeaux, les meilleurs fruits couvraient sa table;
si l'on chassait un cerf ou un sanglier, un quartier lui en tait
rserv; s'il trouvait beau le cheval d'un de ses dbiteurs, une
demi-heure aprs il le voyait dans son curie; sans doute, on lui
prodiguait toutes ces marques de respect et de dvouement, mais on
riait de lui et, en secret on l'appelait Sacristan Tiago.

Serait-ce par hasard le gobernadorcillo? Celui-l tait un malheureux
qui ne commandait pas, il obissait; il ne rgnait pas, on rgnait
sur lui; il ne disposait pas, on disposait de lui; par contre, il
devait rpondre  l'Alcalde Mayor de tout ce qu'on lui avait command,
ordonn, de tout ce dont on avait dispos pour lui, comme si tout tait
sorti de son ide; mais, ceci soit dit  son honneur, il n'avait ni
vol ni usurp cette dignit, elle lui cotait cinq mille pesos et
beaucoup d'humiliations et, tant donn ce qu'elle lui rapportait,
il trouvait que c'tait trs bon march.

Eh bien! mais alors, serait-ce Dieu?

Ah! le bon Dieu ne trouble ni les consciences ni le sommeil des
habitants de San Diego; il ne les fait mme pas trembler et il est
certain que si, par hasard, en quelque sermon, on leur causait de Lui,
ils penseraient en soupirant: Si seulement il y avait un Dieu!... Du
bon Seigneur ils s'occupent peu; ils ont assez  faire avec les saints
et les saintes. Pour ces braves gens Dieu semble un de ces pauvres
rois qui s'entourent de favoris et de favorites; le peuple n'adresse
jamais ses suppliques qu' eux, jamais  lui.

San Diego tait une sorte de Rome; non pas une Rome  l'poque o
ce fripon de Romulus traait avec une charrue l'emplacement des
murailles, mais une Rome contemporaine o, au lieu d'difices de
marbre et de colises, s'lveraient des monuments de saual [51] et
une gallera de nipa. Le cur, c'tait le pape au Vatican; l'alfrez de
la garde civile, le roi d'Italie au Quirinal, le tout naturellement en
proportion avec le saual et la gallera de nipa. Ici, comme l-bas,
des difficults naissaient de cette situation, car, chacun voulant
tre le matre, trouvait que l'autre tait de trop.

Fr. Bernardo Salvi tait ce jeune et silencieux franciscain dont nous
avons dj parl. Par ses habitudes et ses manires il se distinguait
beaucoup de ses frres et plus encore de son prdcesseur, le violent
P. Dmaso. Il tait mince, maladif, presque toujours pensif, strict
dans l'accomplissement de ses devoirs religieux et soigneux de son
bon renom. Un mois aprs son arrive, presque tous ses paroissiens
se firent frres de la V. O. T. [52]  la grande tristesse de sa
rivale, la Confrrie du Trs Saint-Rosaire. L'me sautait de joie
lorsqu'on pouvait admirer suspendus  tous les cous quatre ou cinq
scapulaires, une corde  noeuds autour de toutes les ceintures,
et toutes ces processions de cadavres ou de fantmes en habits de
guingon. Le sacristain principal gagna un petit capital en vendant--ou
en donnant comme aumnes, ainsi que cela doit se dire,--tous les
objets ncessaires pour sauver l'me et combattre le diable. On sait
que cet esprit qui, autrefois se risquait  attaquer Dieu lui-mme
face  face et mettait en doute la parole divine, comme il est dit au
saint livre de Job, qui emporta N.-S. Jsus-Christ dans les airs comme
il fit depuis au Moyen-Age avec les sorcires et comme il continue,
dit-on,  le faire encore avec les asuang [53] des Philippines, se
trouve aujourd'hui si faible et si honteux qu'il ne rsiste pas  la
vue d'un morceau d'toffe o l'on a peint deux bras et qu'il craint
les noeuds d'une corde. Ceci ne prouve rien sinon que le progrs
s'accomplit aussi de ce ct et que le diable est ractionnaire ou
tout au moins conservateur, comme tout ce qui vit dans les tnbres.

P. Salvi, nous l'avons dj dit, tait trs assidu  accomplir
ses devoirs religieux; selon l'alfrez, il l'tait trop. Tandis
qu'il prchait--il aimait beaucoup  prcher--on fermait les portes
de l'glise; il ressemblait ainsi  Nron qui ne laissait sortir
personne tandis qu'il chantait au thtre; mais lui le faisait pour
le bien et Nron pour le mal des mes. Il punissait le plus souvent
d'amendes les fautes de ses subordonns, mais frappait trs rarement,
ce en quoi il se diffrenciait encore beaucoup du P. Dmaso, lequel
arrangeait tout avec des coups de poing et des coups de bton qu'il
distribuait en riant avec la meilleure bonne volont. On ne pouvait
lui en vouloir; il tait convaincu que l'indigne ne se traitait qu'
coups de bton; un frre qui savait crire des livres le lui avait dit
et lui l'avait cru, car il ne discutait jamais les choses imprimes:
beaucoup pouvaient se plaindre de cette modestie.

Fr. Salvi frappait trs rarement, mais, comme le disait un vieux
philosophe du pueblo, ce qui manquait en quantit, abondait en qualit;
de cela  lui aussi on n'aurait pu faire de reproches. Les jenes et
les abstinences appauvrissaient son sang, exaltaient ses nerfs et,
comme disait le peuple, le vent lui montait  la tte. Il en rsultait
que les paules des sacristains ne distinguaient pas trs bien un
cur qui jenait d'un autre qui mangeait beaucoup.

Le seul adversaire de ce pouvoir spirituel  tendances de temporel
tait, comme nous l'avons dj dit l'alfrez. Le seul, car, selon ce
que racontaient les femmes, le diable fuyait le saint prtre parce
qu'un jour, s'tant avis de le tenter, il fut pris, attach au pied
d'un lit, flagell avec une corde et ne fut mis en libert qu'au bout
de neuf jours.

Naturellement, celui qui malgr tout cela se dclarait encore l'ennemi
d'un pareil homme en arrivait  avoir une renomme pire que les
pauvres diables toujours dups et battus, et l'alfrez mritait son
sort. Sa femme, une vieille philippine, poudre et farde, se nommait
Da Consolacion; le mari et d'autres personnes encore lui donnaient
un autre nom. L'alfrez vengeait ses malheurs conjugaux sur lui-mme
en buvant comme un muid, sur ses subordonns en commandant  ses
soldats de faire l'exercice au soleil, lui restant  l'ombre, enfin,
et c'tait le cas le plus frquent, sur sa femme en tapant sur elle
 coeur joie. Certes, si la brave dame n'tait pas une bte  bon
Dieu pour dcharger personne de ses pchs, elle ne devait pas moins
lui viter beaucoup de souffrances dans le purgatoire, si toutefois
il y allait jamais, ce dont doutaient les dvots. Lui et elle, comme
pour s'amuser, se battaient merveilleusement, donnant aux voisins des
spectacles gratuits, concerts vocaux et instrumentaux  quatre mains,
piano, forte, avec pdales, etc.

Pour contrarier le prtre, l'officier, inspir par sa femme, dfendit
que personne se proment aprs neuf heures du soir. Da Consolacion
prtendait avoir vu le cur, dguis avec une chemise de pia et un
salakot de nit [54] se promenant  toute heure de nuit. Fr. Salvi se
vengea saintement: voyant entrer l'alfrez dans l'glise, il ordonna
en secret au sacristain de fermer toutes les portes puis il monta
en chaire et commena  prcher jusqu' ce que les saints eux-mmes
s'endormissent et que lui demandt grce l'image de l'Esprit divin, la
colombe de bois sculpte au-dessus de sa tte. Comme tous les pcheurs
impnitents, l'alfrez ne se corrigea pas pour cela; il sortit en
jurant et, aussitt qu'il put attraper un sacristain ou un domestique
du cur, il le retint, le frappa, lui fit nettoyer le sol du quartier
et celui de sa propre maison qui, grce  cela, se trouva enfin
prsentable. Le sacristain, en allant payer l'amende que le cur lui
avait impose pour son absence en exposa les motifs. Fr. Salvi l'couta
silencieusement, garda l'argent, et aussitt lcha ses chvres et ses
moutons pour qu'ils pussent aller patre dans le jardin de l'alfrez,
tandis qu'il cherchait un thme nouveau pour un autre sermon beaucoup
plus long et plus difiant. Cependant tout cela n'empchait nullement
l'alfrez et le cur, lorsqu'ils se rencontraient, de se donner la
main et de se parler courtoisement.

Quand son mari cuvait son vin ou ronflait pendant la sieste,
Da. Consolacion, ne pouvant se disputer avec lui, venait s'installer
 la fentre, son cigare  la bouche, vtue d'une chemise de flanelle
bleue. Elle, qui ne pouvait supporter la jeunesse, dardait de l ses
yeux sur les jeunes filles et les couvrait d'injures. Celles-ci qui
la craignaient, s'enfuyaient toutes confuses sans pouvoir lever les
yeux, pressant le pas et contenant leur respiration. Da. Consolacion
possdait une grande vertu: elle ne s'tait probablement jamais
regarde dans un miroir.

Tels taient les souverains du pueblo de San Diego.






XII

LA TOUSSAINT


Ce qui seul distingue l'homme de l'animal c'est le culte qu'il rend
 ceux qui ne sont plus. Et chose trange! ce culte semble d'autant
plus enracin chez les peuples qu'ils sont parvenus  un degr de
civilisation plus lev.

Les historiens racontent que les anciens habitants des Philippines
vnraient leurs anctres et les difiaient; maintenant tout
est chang: les morts doivent se recommander aux bons soins des
vivants. Il parat que les sauvages de la Nouvelle-Guine gardent dans
des boites les os de leurs morts et conversent avec eux; la plupart
des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amrique leur offrent les plats
les plus raffins, ceux qu'ils prfraient lorsqu'ils taient en vie,
ils leur donnent des banquets auxquels les dfunts sont supposs
assister. Les gyptiens leur levaient des palais, les musulmans de
petites chapelles, etc., mais le peuple qui semble tre le matre
en cette matire et avoir le mieux connu le coeur humain semble
tre les Dahomens. Ces ngres savent que l'homme est rancunier,
ils en concluent que rien ne peut mieux satisfaire le dfunt que de
sacrifier sur sa tombe ceux qui furent ses ennemis, et comme il est
galement avide de nouvelles, et ne doit savoir comment se distraire
dans l'autre monde, on lui envoie chaque anne un courrier sous la
forme d'un esclave dcapit.

Nos coutumes ne ressemblent en rien  celles de tous ces
peuples. Malgr les inscriptions graves sur les tombes, presque
personne ne croit que les morts reposent en paix. Le plus optimiste
revoit ses bisaeuls brlant encore dans le Purgatoire, o, si lui-mme
n'est pas dfinitivement condamn, il pourra leur tenir compagnie de
nombreuses annes.

Que celui qui nous voudrait contredire visite les glises et les
cimetires du pays en ce jour de la fte des Morts, qu'il observe
et il jugera. Mais puisque nous sommes  San Diego, entrons dans le
cimetire de ce pueblo et visitons-le.

Situ  l'ouest, au milieu des rizires, ce n'est pas la ville, c'est
le faubourg des morts: on y accde par un troit sentier, poudreux
les jours de soleil, navigable les jours de pluie. Une porte de bois,
un entourage fait moiti de pierre, moiti de tiges de bambou et de
pieux semble le sparer des hommes, mais non des chvres du cur ni
des porcs des voisins qui entrent et sortent pour explorer les tombes
et gayer de leur prsence cette triste solitude.

Au milieu de ce vaste enclos, un pidestal de pierre supporte une
grande croix de bois. La tempte a pli la feuille de fer blanc o
tait peint le I. N. R. I. et la pluie a effac les lettres. Au pied de
la croix, comme sur le vritable Golgotha, s'amoncellent confusment
des crnes et des os que le fossoyeur indiffrent rejette des fosses
qu'il vide. C'est l qu'ils attendront probablement, non pas la
rsurrection des morts, mais la venue des animaux qui les souilleront
de leurs ordures. Alentour on remarque de rcentes excavations; ici le
terrain est creus, l il forme un petit monticule. Partout croissent
dans toute leur vigueur le tarambulo [55] et le pandakaki [56]: le
premier pour percer les pierres de ses baies pineuses, le second pour
ajouter son odeur  celle du cimetire. Cependant quelques petites
fleurettes nuancent le sol, fleurs qui, comme ces crnes entasss,
ne sont connues que de leur Crateur: le sourire de leurs ptales
est ple et leur parfum est le parfum du spulcre. L'herbe et les
plantes grimpantes couvrent les angles, escaladent les murailles et
les niches, habillant et embellissant cette laideur dnude; parfois
elles pntrent par les fissures, oeuvre des tremblements de terre,
et cachent aux regards les vnrables cavits des tombeaux.

A l'heure o nous pntrons dans ce champ de repos, les hommes sont
occups  chasser les animaux; seul, un porc, difficile  convaincre,
se montre avec ses petits yeux  travers un grand trou de la muraille,
il secoue la tte, lve en l'air le groin et semble dire  une femme
qui prie:

--Ne le mange pas en entier, laisse-moi quelque chose!

Deux hommes creusent une fosse prs du mur qui menace ruine; l'un, le
fossoyeur accomplit son travail avec la plus complte indiffrence;
il jette de ct les vertbres et les crnes comme un jardinier
les pierres et les feuilles mortes; l'autre est proccup, il sue,
il fume, il crache  tout moment.

--Oh! dit ce dernier, en tagal. Ne ferions-nous pas mieux de creuser
en un autre endroit. Cette fosse-ci est trop rcente.

--Toutes les fosses sont les mmes, aussi rcentes l'une que l'autre.

--Je n'en puis plus! Cet os sur lequel se trouve encore du
sang... hem! et ces cheveux?

--Quelle femmelette! s'crie l'autre en lui reprochant sa
dlicatesse. Il fallait te mettre commis du tribunal! Si tu avais
dterr, comme moi, un cadavre de vingt jours, la nuit, par la pluie,
sans lumire... ma lanterne s'tant souffle...

Son compagnon mu le regarda.

--Le cercueil s'tait dclou, le mort sortait  moiti... il
sentait... je me vis forc de le prendre sur mon dos... il pleuvait,
nous tions mouills tous deux, et...

--Brr! Et pourquoi l'as-tu dterr?

Le fossoyeur parut surpris.

--Pourquoi? Est-ce que je le sais? On me l'avait command.

--Qui te l'avait command?

A cette question, le fossoyeur recula d'un pas et examina l'indiscret
des pieds  la tte.

--coute! tu es curieux comme un Espagnol; un Espagnol m'a fait
ensuite la mme demande, mais en secret. Je vais te rpondre ce que
je lui ai rpondu: c'est le grand cur qui me l'avait command.

--Ah! et qu'as-tu fait du cadavre?

--Diable! si je ne te connaissais pas et ne savais pas qui tu es,
je te prendrais pour un policier; tu me fais les mmes questions que
l'autre. Le grand cur m'avait ordonn de l'enterrer dans le cimetire
des Chinois, mais comme le cercueil tait pesant et que le cimetire
des Chinois tait loin...

--Non, non! ne creuse pas plus! interrompit l'autre avec un cri
d'horreur, et jetant la pelle il sauta hors de la fosse; j'ai dtach
un crne et je crains qu'il ne me laisse pas dormir cette nuit.

Le fossoyeur, le voyant s'enfuir et faire des signes de croix, se
mit  rire et reprit son travail.

Le cimetire s'emplissait d'hommes et de femmes, en habits de
deuil. Quelques-uns cherchaient un instant la fosse, discutaient
entre eux et, comme s'ils n'taient pas d'accord, se sparaient,
chacun s'agenouillant l o lui paraissait tre le bon endroit;
d'autres, ceux qui avaient des niches pour leurs parents, allumaient
des cierges et se mettaient dvotement  prier. On entendait aussi des
soupirs et des sanglots que, selon les cas, on s'efforait d'exagrer
ou de contenir. Et sur le tout, planait un vague ron-ron de orapreo,
d'orapreiss et de requiem ternams.

Un petit vieux, aux yeux vifs, entra la tte dcouverte. A sa vue,
beaucoup se mirent  rire, quelques femmes froncrent le sourcil. Le
petit vieux sembla ne faire aucun cas de ces dmonstrations, mais il
se dirigea vers le tas de crnes, s'agenouilla et pendant un instant,
son regard chercha quelque chose parmi les os; ensuite, avec le plus
grand soin, il carta les crnes, l'un aprs l'autre et, comme s'il
n'avait pas trouv ce qu'il cherchait, son front se plissa, il remua
la tte, regarda de tous cts, puis enfin se leva et se dirigea vers
le fossoyeur.

--Oh! lui dit-il.

Celui-ci leva la tte.

--Sais-tu o est une belle tte de mort, blanche comme l'intrieur
d'une noix de coco, avec les dents au complet, qui se trouvait ici,
au pied de la croix, sous ces feuilles?

Le fossoyeur haussa les paules.

--Regarde, ajouta le vieillard, en lui montrant une pice d'argent;
je n'ai que cela, mais je te le donnerai si tu me la trouves.

Le brillant de la monnaie fit rflchir l'homme; il regarda vers
l'ossuaire et dit:

--Elle n'est pas l? Non? Alors je ne sais pas o elle peut se trouver.

--Tu ne sais pas? Quand ceux qui me doivent me paieront, je te donnerai
plus, continua le petit vieux. C'tait le crne de ma femme, et si
tu le trouves...

--Elle n'est pas l? alors je n'en sais rien! Mais si vous voulez je
puis vous en donner un autre!

--Tu es comme la tombe que tu creuses! s'cria le bonhomme furieux,
tu ne sais pas la valeur de ce que tu perds. Pour qui est cette fosse?

--Le sais-je, moi? Pour un mort! rpondit l'autre avec humeur.

--Comme la tombe! comme la tombe! rptait toujours le vieux avec un
rire sec; tu ne sais ni ce que tu jettes ni ce que tu portes! Creuse,
creuse!

Et se retournant, il se dirigea vers la sortie.

Le fossoyeur pendant ce temps avait fini sa tche; deux monticules
de terre frachement remue et de couleur rougetre s'levaient sur
les bords. Tirant du buyo de son salakot, il se mit  le mcher,
en regardant d'un air stupide ce qui se passait autour de lui.






XIII

PRSAGES DE TEMPTE


Au moment mme o le petit vieux sortait du funbre enclos, une voiture
qui paraissait avoir fait un long trajet s'arrtait  l'entre du
sentier; elle tait couverte de poussire et les chevaux suaient
et haletaient.

Ibarra en descendit, suivi d'un vieux domestique; il congdia le
cocher d'un geste et se dirigea vers le cimetire, silencieux et grave.

--Ma maladie et mes occupations ne m'ont pas permis de revenir ici
depuis le jour des obsques de votre pre, disait timidement le vieux
serviteur; Capitan Tiago a dit qu'il se chargerait de faire lever une
niche; mais j'ai plant des fleurs et une croix ouvre par moi-mme.

Ibarra ne rpondit pas.

--L-bas, derrire cette grande croix, seor, continua le domestique
en montrant une encoignure, quand ils eurent franchi la porte d'entre.

Ibarra tait si proccup qu'il ne remarqua pas le mouvement
d'tonnement de quelques personnes qui, le reconnaissant, suspendirent
leur prire et le suivirent des yeux avec la plus grande curiosit.

Le jeune homme marchait, vitant soigneusement de passer sur
les fosses que l'on reconnaissait facilement  un creusement du
terrain. Autrefois, il les foulait aux pieds, aujourd'hui il les
respectait, car son pre gisait dans l'une d'elles. Arriv de l'autre
ct de la croix, il s'arrta et regarda de tous cts. Son compagnon
restait confus et embarrass; il cherchait des traces de pas sur le
sol et ne voyait nulle part aucune croix.

--C'est ici? murmurait-il entre ses dents;... non, c'est l;... mais
la terre est retourne!

Ibarra le regardait avec angoisse.

--Oui, continua le domestique; je me souviens qu'il y avait une pierre
 ct; la fosse tait un peu courte; le fossoyeur tait malade et ce
fut un aide qui dut la creuser; mais, demandons  celui-ci ce qu'il
a fait de la croix.

Ils marchrent vers le fossoyeur qui les observait curieusement; quand
ils furent prs de lui, l'homme les salua en retirant son salakot.

--Pourriez-vous nous dire quelle est la fosse, l-bas, qui avait une
croix? demanda le domestique.

L'homme regarda l'endroit et rflchit.

--Une grande croix?

--Oui, une grande, affirma avec joie le vieux serviteur en regardant
significativement Ibarra dont la physionomie s'anima.

--Une croix orne, attache avec des lianes? demanda  nouveau le
fossoyeur.

--C'est cela, c'est cela! faite comme ceci, et le vieillard traait
 terre un dessin en forme de croix byzantine.

--Et, sur la tombe, on avait parsem des fleurs?

--Des lauriers-roses, des sampagas [57] et des penses! c'est
cela! ajouta le domestique, tout joyeux, et il lui offrit un cigare.

--Dites-nous quelle est la fosse et o est la croix.

Le fossoyeur se gratta l'oreille et tout en billant rpondit:

--La croix!... mais, je l'ai brle.

--Brle! et pourquoi l'avez-vous brle?

--Parce que le grand cur me l'a ordonn.

--Qui est le grand cur? demanda Ibarra.

--Qui? Celui qui frappe, le Pre Garrote [58].

Ibarra se passa la main sur le front.

--Mais, au moins, pouvez-vous nous dire o est la fosse? vous devez
vous en souvenir.

Le fossoyeur sourit:

--Le mort n'est plus l! rpondit-il tranquillement.

--Que dites-vous?

--Oui, ajouta l'homme avec un air ironique,  sa place j'ai mis une
femme, il y a huit jours.

--Etes-vous fou? s'cria le domestique; il n'y a pas un an que nous
l'avons enterr!

--C'est possible! mais il y a bien des mois que je l'ai dterr. Le
grand cur me l'avait command, il m'avait dit de le porter au
cimetire des Chinois; mais comme il pleuvait et que le mort pesait
lourd...

Il ne put en dire plus; il recula terrifi  la vue de Crisstomo
qui s'lana sur lui, le saisit par le bras et le secouant rudement:

--Et, tu l'as fait? demanda-t-il, avec un accent indescriptible.

--Ne vous fchez pas, seor; rpondit-il, ple et tremblant, je ne
l'ai pas enterr avec les Chinois! Mieux vaut tre noy que parmi
les Chinois, me dis-je  part moi, et j'ai jet le mort  l'eau!

Ibarra lui mit les deux poings sur les paules et le regarda longtemps
avec une expression qui ne peut se dfinir:

--Tu n'es qu'un malheureux! dit-il, et il sortit prcipitamment,
foulant aux pieds os, fosses, croix, comme un alin.

--Voil ce que les morts nous valent! Le Pre Grand m'a donn des
coups de bton pour l'avoir laiss enterrer pendant que j'tais malade;
maintenant, il s'en faut de peu que celui-ci ne me casse le bras pour
l'avoir dterr. Voil ce que c'est que les Espagnols! Je vais encore
perdre ma place!

Ibarra marchait trs vite, ses regards se dirigeaient au loin; le
vieux domestique le suivait en pleurant.

Le soleil tait prs de se coucher; de gros nuages tapissaient le ciel
vers l'Orient; un vent sec agitait les cimes des arbres et faisait
gmir les roseaux.

Ibarra allait tte nue; de ses yeux ne jaillissait pas une larme,
de sa poitrine ne s'chappait pas un soupir. Sa marche ressemblait
 une fuite. Que fuyait-il? peut-tre l'ombre de son pre, peut-tre
la tempte qui s'approchait. Il traversa le pueblo, allant vers les
environs, vers cette ancienne maison que depuis de longues annes il
n'avait pas habite. Entoure d'un mur o croissaient diverses sortes
de cactus, il semblait qu'elle lui ft des signes; les fentres
s'ouvraient; l'ilang-ilang [59] se balanait, agitant joyeusement
ses branches charges de fleurs; les colombes voletaient  l'entour
du toit conique de leur pigeonnier plac au milieu du jardin.

Mais le jeune homme ne s'arrtait pas  contempler ces joies du retour
 l'antique foyer: il clouait ses yeux sur la figure d'un prtre qui
s'avanait vers lui. C'tait le cur de San Diego, le franciscain
mditatif que nous connaissons, l'ennemi de l'alfrez. La brise pliait
les larges ailes de son chapeau; l'habit de guingon s'aplatissait
et modelait ses formes, montrant des cuisses minces et quelque peu
cagneuses. De la main droite il portait un bton de palasan [60]
dont la poigne tait d'ivoire. C'tait la premire fois qu'Ibarra
et lui se voyaient.

Au moment o ils se rencontrrent, le jeune homme s'arrta un instant
et le regarda fixement; Fr. Salvi vita le regard et parut plong
dans ses mditations.

L'hsitation ne dura qu'une seconde: Ibarra s'approcha rapidement du
prtre, l'arrta en laissant tomber avec force la main sur son paule
et d'une voix  peine intelligible.

--Qu'as-tu fait de mon pre? demanda-t-il.

Fr. Salvi, ple et tremblant, pressentant les sentiments qui se
peignaient sur le visage du jeune homme, ne put rpondre: il se sentit
comme paralys.

--Qu'as-tu fait de mon pre? rpta celui-ci d'une voix touffe.

Le prtre, pliant sous la main qui le tenait, fit un effort et
rpondit:

--Vous vous tes tromp; je n'ai rien fait  votre pre!

--Comment non? continua le jeune homme en pesant si fortement sur
ses paules qu'il le fit tomber  genoux.

--Non, je vous assure! ce fut mon prdcesseur, le P. Dmaso...

--Ah! s'cria le jeune homme, qui se frappa le front, lcha le pauvre
P. Salvi et se dirigea prcipitamment vers sa maison.

Le domestique arrivait sur ces entrefaites, et aida le moine 
se relever.






XIV

TASIO LE FOU OU LE PHILOSOPHE


L'trange petit vieux vaguait distrait par les rues.

C'tait un ancien tudiant de philosophie qui, pour obir  sa vieille
mre, avait abandonn ses tudes, bien qu'il ne manqut ni de moyens
ni de capacits; sa mre tait riche et l'on disait qu'il avait du
talent. La bonne femme craignait que son fils ne devnt un savant et
oublit Dieu, aussi lui donna-t-elle  choisir entre devenir prtre
ou quitter le collge de San Jos. Lui, qui tait amoureux, prit ce
dernier parti et se maria. Veuf et orphelin en moins d'une anne, il
chercha une consolation dans les livres et, par eux, se dlivra de la
tristesse, de la gallera et de l'oisivet. Malheureusement ses tudes
l'absorbrent  l'excs, ses achats de livres furent trop rpts,
sa fortune dont il dlaissa le soin se fondit peu  peu et un jour
vint o il se trouva compltement ruin.

Les gens de bonne ducation l'appelaient Don Anastasio ou Tasio le
philosophe; les autres, qui formaient la majorit, Tasio le fou,
 cause de ses ides peu communes et de l'trange faon dont il
agissait envers ses concitoyens.

Comme nous l'avons dj dit, la soire menaait d'une tempte; quelques
clairs illuminaient de leur lumire ple le ciel couleur de plomb,
l'atmosphre tait pesante et l'air extrmement chaud.

Le philosophe Tasio paraissait avoir oubli dj le crne de sa chre
morte; il regardait maintenant avec un sourire les nuages obscurs.

Arriv  la porte de l'glise il entra et, s'adressant  deux petits
garons, l'un de dix, l'autre de sept ans environ:

--Venez-vous avec moi? leur demanda-t-il. Votre mre vous a prpar
un dner de curs.

--Le sacristain principal ne nous laisse pas sortir avant huit heures,
seor! rpondit le plus g. J'attends de toucher ma paye pour la
donner  notre mre.

--Ah! et o allez-vous?

--A la tour, seor, sonner les cloches pour les mes!

--Vous allez  la tour? mais faites attention! ne vous approchez pas
des cloches pendant l'orage.

Puis il sortit de l'glise, non sans avoir regard avec piti les
deux pauvres gamins qui montaient les escaliers.

Tasio se frotta les yeux, regarda une autre fois le ciel et murmura:

--Maintenant, je serais dsol que la foudre tombt.

Et, la tte basse, il s'en alla pensif vers les alentours de la
bourgade.

--Entrez-vous un instant? lui dit en espagnol un homme accoud 
une fentre.

Le philosophe leva la tte et vit une figure, paraissant ge de
trente  trente-cinq ans, qui lui souriait.

--Que lisez-vous l? demanda Tasio en montrant un livre que l'homme
tenait  la main.

--C'est un livre d'actualit: Les peines que souffrent les mes bnies
du Purgatoire! rpondit l'autre toujours souriant.

--Hombre, hombre, hombre! s'cria le vieillard sur des tons de voix
diffrents, et il entra dans la maison; l'auteur doit tre un homme
bien malin.

En haut de l'escalier, il fut reu amicalement par le matre de
la maison et sa jeune femme. Lui s'appelait D. Filipo Lino et
elle Da. Teodora Via. D. Filipo tait le lieutenant principal des
cuadrilleros [61] et le chef d'un parti presque libral, si l'on peut
lui donner ce nom, et s'il est possible qu'il y ait des partis dans
les pueblos des Philippines.

--Avez-vous rencontr au cimetire le fils de D. Rafael, qui vient
d'arriver d'Europe?

--Oui, je l'ai vu comme il descendait de voiture.

--On dit qu'il y allait chercher le tombeau de son pre... Le coup
doit avoir t terrible!

Le philosophe haussa les paules.

--Ne vous intressez-vous pas  ce malheur? demanda la jeune femme.

--Vous savez que j'ai t l'un des six qui ont accompagn le cadavre,
c'est moi qui me prsentai au capitaine gnral quand je vis qu'ici
tout le monde, mme les autorits, se taisait devant la profanation
dont il avait t victime; et vous savez que je prfre honorer un
homme que j'estime pendant sa vie qu'aprs sa mort.

--Alors?

--Vous savez, seora, que je ne suis pas partisan de la monarchie
hrditaire. Par les gouttes de sang chinois que ma mre m'a
transmises, je pense un peu comme les Chinois: j'honore le pre pour
le fils, non le fils pour le pre. Que chacun reoive la rcompense
ou le chtiment de ses oeuvres, mais non pas de celles des autres.

--Avez-vous command une messe pour votre dfunte pouse, comme on vous
le conseillait hier? demanda la femme en changeant de conversation.

--Non! rpondit le vieillard en souriant.

--Quel malheur! s'cria-t-elle avec un vritable chagrin; on dit
que jusqu' demain dix heures les mes vaguent libres, attendant
les bonnes oeuvres des vivants, et qu'une messe dite ces jours-ci
quivaut  cinq les autres jours de l'anne ou mme  six, comme
disait ce matin le cur.

--Hol! c'est--dire que nous avons un dlai gracieux dont nous
devons profiter?

--Mais, Doray! intervint D. Filipo; tu sais bien que D. Anastasio ne
croit pas au Purgatoire.

--Comment je ne crois pas au Purgatoire? protesta le vieillard, se
soulevant  demi sur son sige. J'y crois tellement bien que je sais
mme quelque peu son histoire!

--L'histoire du Purgatoire! s'exclamrent, pleins de surprise, les
deux poux. Voyons! racontez-nous la?

--Ne la savez-vous pas? ne commandez-vous pas des messes  son
intention, ne parlez-vous pas des peines qu'on y souffre? Bon! voici
qu'il commence  pleuvoir, et il semble que cela va durer; nous
n'aurons pas le temps de nous ennuyer, rpondit Tasio; et il mdita
un moment.

D. Filipo ferma le livre qu'il avait  la main, Doray s'assit prs
de lui, dispose  ne rien croire de ce que le vieux Tasio allait
dire. Celui-ci commena ainsi:

--Le Purgatoire existait bien longtemps avant la naissance de
N.-S. Jsus-Christ; il devait tre au centre de la terre, selon le
P. Astete, ou dans les environs de Cluny, d'aprs le moine dont nous
parle le P. Girard. Mais l'endroit est ici ce qui importe le moins. Eh
bien, qui donc brlait dans ces feux allums depuis le commencement
du monde? Car la philosophie chrtienne nous prouve leur existence
trs ancienne, puisqu'elle nous dit que Dieu n'a plus rien cr aprs
qu'il se ft repos.

--Le Purgatoire pourrait avoir exist in potentia, mais non in
actu! objecta le lieutenant.

--Trs bien! Cependant je vous rpondrai que quelques-uns en ont eu
connaissance comme existant in actu; l'un de ceux-l fut Zarathustra ou
Zoroastre, qui crivit une partie de l'Avesta et fonda une religion
qui a certains points de contact avec la ntre; ce Zarathustra,
selon les savants, existait huit cents ans au moins avant Jsus-Christ.

Je dis au moins car Gaffarel, aprs avoir examin les tmoignages
de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d'Hermipos, et d'Eudoxe, le
croit antrieur  notre re de quinze cents ans. Qu'il en soit ce que
l'on voudra, il est certain que Zarathustra parlait dj d'une espce
de Purgatoire et donnait les moyens de s'en dlivrer. Les vivants
pouvaient racheter les mes de ceux qui taient morts en tat de pch,
en rcitant des passages de l'Avesta, en faisant de bonnes oeuvres,
mais  la condition que celui qui priait ft un parent jusqu' la
quatrime gnration. Tous les ans, cinq jours taient consacrs 
l'accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se
fut rpandue dans le peuple, les prtres de cette religion y virent
l'occasion d'un grand commerce et exploitrent

ces prisons profondment obscures o rgne le remords, comme avait
dit Zarathustra. Ils tablirent alors que, pour le prix de un derem,
il parat que c'tait une monnaie de peu de valeur, en pouvait pargner
 une me un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y
avait des pchs qui cotaient de 300  1000 ans de souffrances,
le mensonge, la mauvaise foi, le manquement  une parole donne,
par exemple, etc., il en rsultait que les voleurs empochaient des
millions de derems. Ici vous voyez dj quelque chose qui ressemble
 notre Purgatoire, bien qu'il faille tenir compte de la diffrence
des religions.

Un clair, suivi d'un retentissant coup de tonnerre, ft lever la
tte  Doray qui dit en se signant:

--Jsus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brler la palme bnite
et allumer les chandelles de pardon.

La pluie commena  tomber  torrents. Le philosophe Tasio poursuivit,
tandis qu'il regardait s'loigner la jeune femme:

--Maintenant qu'elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet
plus raisonnablement. Doray, bien qu'un peu superstitieuse est bonne
catholique et je n'aime pas arracher la foi du coeur; une foi pure et
simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme  la fume, que
la musique  un charivari: les imbciles et les sourds peuvent seuls
s'y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l'ide du Purgatoire
est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l'union entre ceux
qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige  une plus grande
puret de vie. Le mal est dans l'abus qui s'en fait.

Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette
ide qui n'existait ni dans la Bible ni dans les Saints vangiles. Ni
Mose ni Jsus-Christ n'en font la plus petite mention et l'unique
passage que l'on cite des Macchabes est insuffisant, sans compter que
ce livre fut dclar apocryphe par le concile de Laodice et que la
Sainte glise Catholique ne l'admit que longtemps aprs. La religion
paenne non plus n'avait rien qui y ressembla. Le passage tant cit
de Virgile: Ali panduntur inanes [62], qui donna occasion  Saint
Grgoire le Grand de parler des mes opprimes et que Dante amplifia
dans sa Divine Comdie, ne peut tre l'origine de cette croyance. Ni
les brahmanes, ni les boudhistes, ni les gyptiens qui donnrent  la
Grce et  Rome leur Caron et leur Averne, n'avaient non plus rien qui
ressemblt  cette ide. Je ne parle pas ici des religions des peuples
du Nord de l'Europe; celles-l, religions de guerriers, de bardes et
de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore
leurs croyances et jusqu' leurs rites, mme christianises, n'ont pu
accompagner les hordes de leurs fidles aux sacs de Rome ni s'asseoir
au Capitole: c'taient des religions de brumes qui se dissipaient au
soleil du midi.--Donc, les chrtiens des premiers sicles ne croyaient
pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir
aussitt Dieu face  face. Les premiers pres de l'glise qui semblent
le mentionner, furent S. Clment d'Alexandrie, Origne et S. Irne;
peut-tre avaient-ils t influencs par la religion de Zarathustra
qui, alors, florissait et tait trs rpandue dans tout l'Orient, car
nous lisons trs frquemment des reproches adresss  l'orientalisme
d'Origne. S. Irne voulut en prouver l'existence par le fait que
Jsus-Christ tait rest trois jours dans les profondeurs de la
terre, trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque me
devait y rester jusqu' la rsurrection de la chair, bien que cette
assertion semble tre contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso
[63]. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s'il n'affirme pas
son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant
que dans l'autre vie pourraient se continuer les chtiments que nous
recevons en celle-ci pour nos pchs.

--Diantre soit de S. Augustin! s'cria D. Filipo; n'tait-il pas
satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu'il en voulut la
continuation?

--Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n'y
croyaient pas. Malgr que S. Grgoire en soit dj arriv  l'admettre
dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius
ignis credendus est [64], rien sur ce sujet ne fut dfinitivement
tabli jusqu' l'anne 1439, c'est--dire huit sicles aprs, dans
laquelle le concile de Florence dclara qu'il devait exister un feu
purificateur pour les mes de ceux qui sont morts dans l'amour de
Dieu mais sans avoir satisfait encore  la justice divine. Enfin, le
Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit
le dcret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia,
Spiritu Sancto edocta, etc [65], o il est dit que les secours
des vivants, les prires, les aumnes et autres oeuvres pieuses et
surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les
plus efficaces de dlivrer les mes. Les protestants n'y croient
pas, ni non plus les pres grecs, car ils cherchent au moins  leurs
dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le dlai pour
le mrite ou le dmrite se termine  la mort et que le Quodcumque
ligaberis in terra [66] ne peut dire usque ad purgatorium [67], mais
 cela on pourrait rpondre que le Purgatoire tant au centre de la
terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je
n'en finirais pas si je devais rpter tout ce qui s'est dit sur ce
fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi l-dessus, venez chez
moi et l nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et
tranquillement. Maintenant, je m'en vais; je ne sais pourquoi cette
nuit la pit des chrtiens permet le vol--les autorits laissent
faire--et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour
les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient
les brler par charit pour moi et ce genre de charit, digne du
calife Omar, est terrible. Il en est qui,  cause de ces livres,
me croient dj damn...

--Mais je suppose que vous croyez  la damnation? demanda en souriant
Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles
sches de palme rpandant une fume insupportable mais un agrable
parfum.

--Je ne sais pas, seora, ce que Dieu fera de moi, rpondit le vieux
Tasio tout pensif. Quand je serai prs de mourir, je m'abandonnerai
 lui sans crainte: il fera de moi ce qu'il voudra. Mais il me vient
une ide.

--Laquelle?

--Si les seuls qui se puissent sauver sont les catholiques et
si, comme disent beaucoup de curs, cinq sur cent d'entre eux 
peine y russissent, les catholiques ne formant,  en croire les
statistiques, que la douzime partie de la population de la terre,
il serait donc vrai qu'aprs des milliards et des milliards d'hommes
damns pendant les innombrables sicles qui prcdrent la venue du
Sauveur, maintenant, aprs qu'un fils de Dieu est mort pour nous,
il ne pourrait chapper aux flammes ternelles que cinq mes sur
douze cents? Oh! certainement non! je prfre dire et croire avec
Job: Seras-tu svre contre une feuille qui vole et poursuivras-tu
de ta colre un pi dessch? Non! une telle prdominance du mal est
impossible, le croire c'est blasphmer!

--Que voulez-vous, la justice, la puret divine...

--Oh! mais la justice et la puret divine voyaient l'avenir avant
la cration! rpondit le vieillard tout mu en se levant. L'homme
est un tre secondaire et non ncessaire et ce Dieu ne devrait pas
l'avoir cr si, pour faire un heureux, il lui fallait en condamner
des centaines  une ternit de souffrances, et pourquoi? pour des
fautes originelles ou des erreurs d'un moment? Non, si vous tes sr
de cela, touffez alors votre fils endormi; si cette croyance n'tait
pas un blasphme contre un Dieu qui doit tre le Suprme Bien, le
Moloch phnicien qui se nourrissait de sacrifices humains et de sang
innocent, dans les entrailles de bronze duquel taient brls vivants
les petits enfants arrachs au sein de leurs mres, cette divinit
horrible et sanguinaire serait  ct de lui une douce jeune fille,
une amie, la mre de l'Humanit!

Et rempli d'horreur, le fou ou le philosophe--comme on voudra
l'appeler--sortit de la maison, courant dans la rue malgr la pluie
et l'obscurit.

Un clair blouissant, accompagn d'un pouvantable coup de tonnerre
remplissant l'espace d'tincelles meurtrires, illumina le vieillard
qui, les mains tendues vers le ciel, criait:

--Tu protestes! Je sais que tu n'es pas cruel, que toi seul dois tre
appel le Bon!

Les clairs redoublaient, la tempte devenait de plus en plus
furieuse...






XV

LES SACRISTAINS


Les coups de tonnerre retentissaient coup sur coup, chacun tant
prcd d'un terrifiant zig-zag de feu. La pluie tombait  torrents et,
dominant  peine le sifflement lugubre du vent, les cloches entonnaient
d'une voix plaintive leur mlancolique prire en un triste tintement
qui semblait une lamentation.

Les deux enfants que nous avons vus tout  l'heure causant avec le
philosophe, se trouvaient au second tage de la tour. Le plus jeune,
d'apparence timide malgr ses grands yeux noirs, essayait, de se
coller contre son frre qui lui ressemblait beaucoup mais dont le
regard tait plus profond et la physionomie plus dcide; tout deux
taient pauvrement vtus de costumes o abondaient les pices et les
reprises. Assis sur une poutre, ils tenaient en main chacun une corde
dont l'extrmit se perdait au troisime tage, l-bas, plus haut,
dans l'ombre. La pluie, pousse par le vent, arrivait jusqu' eux
et faisait vaciller la flamme d'un reste de cierge brlant sur une
grande pierre dont on se servait le vendredi-saint pour imiter le
tonnerre en la faisant rouler dans le choeur.

--Tire ta corde, Crispin! dit le plus grand  son petit frre.

Celui-ci obit et on entendit en haut une faible plainte qu'teignit
aussitt un coup de tonnerre, rpt par mille chos.

--Ah! si nous tions  la maison avec maman! soupira le plus jeune,
je n'aurais pas peur.

L'autre ne rpondit pas; il regardait la cire s'pancher et semblait
soucieux.

--Au moins l, personne ne me traiterait de voleur! ajouta Crispin;
maman ne le permettrait pas. Si elle savait qu'ils me battent...

Le plus grand dtourna son regard de la flamme, leva la tte, saisit
avec force la grosse corde qu'il tira violemment: on entendit une
vibration sonore.

--Allons-nous toujours vivre ainsi, frre! continua Crispin. Je
voudrais rentrer malade demain  la maison, avoir une grande
maladie pour que maman me soignt et ne me laisst pas retourner au
couvent! Alors ils ne m'appelleraient plus voleur et ne me battraient
plus! Et toi aussi, frre, tu devrais tre malade avec moi.

--Non! rpondit l'an; cela nous ferait mourir tous; maman de peine,
nous autres de faim.

Crispin ne rpliqua point.

--Combien as-tu gagn ce mois-ci? demanda-t-il au bout d'un moment.

--Deux pesos; on m'a inflig trois amendes.

--Paye ce qu'ils disent que j'ai vol; ainsi on ne nous appellera
plus voleurs; paye-le, frre!

--Es-tu fou, Crispin? Maman n'aurait pas de quoi manger; le sacristain
principal dit que tu as drob deux onces, et deux onces font
trente-deux pesos.

Le petit compta sur ses doigts jusqu' trente-deux.

--Six mains et deux doigts! Et chaque doigt fait un peso, murmura-t-il
ensuite tout pensif. Et chaque peso... combien de cuartos?

--Cent soixante.

--Cent soixante cuartos? Cent soixante fois un cuarto? Maman! Et
combien est-ce cent soixante?

--Trente-deux mains, rpondit le plus grand. Crispin s'arrta un
moment, regardant ses petites mains.

--Trente-deux mains! rptait-il; six mains et deux doigts et chaque
doigt trente-deux mains... et chaque doigt un cuarto... Maman, que de
cuartos! Un homme ne pourrait les compter tous en trois jours... et
avec, on peut acheter des souliers pour les pieds, un chapeau pour
la tte quand le soleil chauffe, un grand parapluie pour les mauvais
temps, des vtements pour toi et notre mre, des...

Crispin devint pensif.

--Maintenant, je regrette de ne pas avoir vol!

--Crispin! gronda son frre.

--Ne te fche pas! Le cur a dit qu'il me tuerait  coups de bton
s'il ne retrouvait pas l'argent; si je l'avais pris, je pourrais le
faire retrouver... si je dois mourir, au moins vous auriez eu des
vtements, maman et toi. J'aurais d le voler!

Le plus grand se tut et tira sa corde: puis il rpondit en soupirant:

--Ce que je crains c'est que notre mre ne se fche aprs toi quand
elle le saura.

--Le crois-tu? demanda le petit surpris. Tu diras qu'ils m'ont battu
beaucoup, je lui montrerai les bleus qu'ils m'ont fait et ma poche
dchire: je n'ai jamais eu qu'un cuarto qu'ils m'ont donn  Pques
et le cur me l'a repris hier. Je n'ai jamais vu de cuarto plus
beau. Maman ne croira pas que j'aie vol, elle ne le croira pas!

--Si le cur lui dit...

Crispin commena  pleurer, murmurant entre ses sanglots:

--Alors, va-t'en tout seul, je ne veux pas m'en aller; dis  maman
que je suis malade; je ne veux pas m'en aller.

--Crispin, ne pleure pas! dit l'an. Maman ne le croira pas; le
vieux Tasio a dit qu'un bon dner nous attendait...

--Un bon dner! Je n'ai pas encore mang; ils ne veulent pas me donner
 manger jusqu' ce que les deux onces aient t retrouves...

--Et puis, si maman semblait croire que tu as vol, tu lui dirais que
le sacristain principal ment, que le cur qui l'coute ment aussi;
que tous mentent, qu'ils disent que nous sommes des voleurs parce
que notre pre est un mchant qui...

Mais une tte apparut sortant de l'ombre du petit escalier qui
conduisait  l'tage principal et, comme si c'et t celle de la
Mduse, la parole se gela sur les lvres de l'enfant. La tte tait
longue, sche, avec de grands cheveux noirs; des lunettes bleues
cachaient un oeil borgne. C'tait le sacristain principal qui faisait
ainsi son entre  la sourdine.

Les deux frres se sentirent trembler.

--Toi, Basile, je t'impose une amende de deux raux pour ne pas
tirer rgulirement, dit-il d'une voix caverneuse. Et toi, Crispin,
tu resteras cette nuit jusqu' ce que se retrouve ce que tu as vol.

Crispin regarda son frre comme pour lui demander protection.

--Nous avons la permission... mre nous attend  huit heures, murmura
timidement Basile.

--Tu ne t'en iras pas non plus  huit heures; tu resteras jusqu' dix.

--Mais, seor,  partir de neuf heures on ne peut plus passer dans
les rues, et la maison est loin.

--Est-ce que tu voudrais me commander? lui demanda l'homme irrit. Et,
prenant Crispin par le bras, il chercha  l'entraner.

--Seor, depuis une semaine nous n'avons pas vu notre mre! supplia
Basilio, prenant son frre comme pour le dfendre.

D'une gifle, le sacristain principal lui fit lcher prise, puis il
entrana Crispin qui commena  pleurer, se laissa tomber  terre et
cria  son frre:

--Ne me laisse pas, ils vont me tuer!

Mais le sacristain, sans s'occuper de sa rsistance, l'entrana
brusquement et l'emporta dans les escaliers qu'il descendit,
disparaissant dans les ombres...

Basilio restait muet. Il entendit dans l'escalier les heurts du
corps de son petit frre contre les marches, un cri, des coups et
des accents dchirants qui se perdirent peu  peu.

L'enfant ne respirait pas, il coutait debout, les yeux grands ouverts,
les poings serrs.

--Quand donc serai-je assez fort! murmura-t-il entre ses dents,
et il descendit prcipitamment.

Arriv au choeur, il couta avec attention: la voix de son petit frre
s'loignait rapidement et le cri: Maman! mon frre! s'teignit tout 
fait; il entendit une porte se fermer. Tremblant, suant, il s'arrta
un moment; mordant son poing pour touffer un cri qui s'chappait
de son coeur, il laissa ses regards errer dans la demi-obscurit de
l'glise. La lampe du choeur brlait faiblement, le catafalque tait
au milieu, toutes les portes fermes, des grilles aux fentres.

Il remonta le petit escalier de la tour, ne s'arrta pas au second
tage o brlait le reste du cierge et alla jusqu'au troisime. L,
il dtacha les cordes qui assujettissaient les battants des cloches,
puis redescendit tout ple, les yeux brillants mais sans larmes.

La pluie commenait  s'apaiser et le ciel s'claircissait peu  peu.

Basilio noua les cordes, attacha une extrmit  un montant de la
balustrade et, oubliant d'teindre la lumire, il se laissa glisser
dans l'obscurit.

Quelques minutes aprs, dans une des rues du pueblo, on entendit des
voix, deux coups de feu retentirent; mais personne ne s'alarma et
tout rentra dans le silence.






XVI

SISA


La nuit est obscure, les voisins dorment en silence, les familles qui
se sont souvenues de ceux qui n'taient plus tranquilles et satisfaites
s'abandonnent au sommeil, aprs avoir rcit trois parties de rosaire
avec requiem, la neuvaine pour les mes et brl nombre de cierges
en cire devant les images sacres. Les riches et les puissants ont
accompli leurs devoirs envers ceux dont ils ont hrit; demain ils
entendront les trois messes que dit chaque prtre, donneront deux
pesos pour une autre  leur intention et ensuite achteront la bulle
d'indulgence des dfunts. Il semble que la Justice divine est moins
difficile  satisfaire que celle des hommes.

Mais le pauvre, l'indigent qui gagne  peine de quoi vivre et
doit encore payer tous les directeurs, fonctionnaires, scribes et
soldats pour qu'ils le laissent vivre en paix, ne dort pas avec cette
tranquillit que se plaisent  clbrer les potes courtisans qui
n'ont pas souffert des pres caresses de la misre. Le pauvre est
triste et pensif. Cette nuit, s'il a peu rcit, il a pri beaucoup,
le coeur plein de douleur, des larmes plein les yeux. Il ne sait pas
les neuvaines, il ignore les prires jaculatoires, et les vers, et les
oremus composs par les moines pour ceux qui n'ont pas d'ides  eux,
de sentiments qui leur soient propres;  peine s'il les comprend. Il
prie dans la langue de sa misre; son me pleure pour lui et pour
les chers morts dont l'amour tait son seul bien. Ses lvres peuvent
rciter des salutations, tout son tre crie des plaintes et rvle des
sanglots. Dis-nous, toi qui as bni l'indigence, dites-nous aussi vous,
pauvres ombres tourmentes, est-elle suffisante la simple prire du
misrable agenouill devant une estampe mal grave,  la lueur d'un
timsin [68], ou bien, par hasard, est-il ncessaire de brler des
cierges de cire devant des Christs sanglants, des Vierges  bouche
petite, aux yeux de cristal et de faire dire des messes en latin
que rcite mcaniquement un prtre indiffrent? Et toi, Religion
prche pour l'humanit qui souffre, as-tu oubli ta mission, ne
te souviens-tu plus que tu es la consolation des opprims dans leur
misre, l'humiliatrice des puissants dans leur orgueil et n'as-tu plus
de promesses que pour les riches, pour ceux qui peuvent te les payer!

La pauvre veuve veille entre ses fils qui dorment  son ct; elle
pense aux bulles qu'il faut acheter pour le repos de ses parents et du
mari dfunt. Un peso, dit-elle, c'est une semaine d'amours pour mes
fils, une semaine de plaisirs et de joies, mes conomies d'un mois,
une robe pour ma fille qui grandit...

--Mais il est ncessaire que tu les apaises ces feux, dit la voix
qu'elle entendait prcher, il faut que tu te sacrifies. Oui, il le
faut! Pour toi l'Eglise ne sauvera pas gratuitement les mes chres,
elle ne donne pas ses indulgences. Tu dois les acheter et, au lieu de
dormir la nuit, tu travailleras. Ta fille, qu'elle continue  marcher 
demi-dnude; toi, jene; le ciel cote cher. Malgr la divine parole,
le ciel n'est pas fait pour les pauvres!

Ces penses prennent leur vol dans le demi-cercle qui spare le sahig
[69], o est tendue l'humble natte, du palupu [70], o est suspendu
le hamac dans lequel se balance le petit enfant. La respiration du
pauvre tre endormi est rgulire; de moment en moment il mche sa
salive et articule des sons inintelligibles: il rve qu'il mange,
qu'il satisfait enfin son pauvre estomac toujours affam...

Les cigales continuent leur chant monotone et unissent leur note
invariable aux fredonnements du grillon, cach dans l'herbe, ou de la
courtillire qui sort de son trou pour chercher sa nourriture, tandis
que le chacon [71], peu craintif de l'eau, trouble le concert de sa
voix fatidique et passe la tte par le trou d'un tronc dlabr. Les
chiens hurlent lamentablement dans les rues et le superstitieux qui
les coute est persuad que les esprits et les mes sont visibles
pour les animaux. Mais ni les chiens ni les insectes ne voient les
douleurs des hommes et cependant, hlas! le nombre en est immense.

A presque une heure de marche du pueblo, habite la mre de Basilio
et de Crispin, femme d'un homme sans coeur qui passe son temps 
fainanter et  jouer au coq, tandis qu'elle s'efforce de faire vivre
ses enfants. Le mari et la femme se voient rarement et ces entrevues
sont toujours pnibles. Lui l'avait dpouille de ses rares bijoux pour
alimenter ses vices et, quand la malheureuse Sisa [72] n'eut plus rien
pour satisfaire  ses caprices, il commena  la maltraiter. Faible
de caractre, doue de plus de coeur que de raison, elle ne savait
qu'aimer et pleurer. Son mari tait son Dieu, ses fils taient ses
anges. Lui, qui savait combien il tait  la fois ador et craint,
se conduisait comme tous les faux dieux, il devenait de plus en plus
autoritaire, barbare, cruel.

Quand Sisa, un jour qu'il paraissait plus sombre que jamais, lui
demanda s'il consentait  ce que l'on ft de Basilio un sacristain,
il continua  caresser son coq, ne dit oui ni non, et ne s'inquita
que de savoir s'il gagnerait beaucoup d'argent. Elle n'insista pas
cette fois mais, presse par le besoin et voulant que ses enfants
apprissent  lire et  crire  l'cole du pueblo, elle reparla de
son projet. Son mari ne lui rpondit rien encore.

Cette nuit-l, il pouvait tre dix heures et demie ou onze heures,
les toiles brillaient de nouveau dans le ciel que la tempte avait
clairci; Sisa tait assise sur un banc de bois, regardant quelques
branches qui brlaient  demi dans son tre compos de pierres vives,
plus ou moins rgulires. Sur ces pierres tait pose une petite
marmite o cuisait du riz et, sur les cendres, trois sardines sches,
de celles que l'on vend  raison de trois pour deux cuartos.

Le menton appuy sur la paume de la main, elle regardait la flamme
jaune et dbile que donnaient les roseaux, dont la braise fugitive
se rduisait bien vite en cendres: un triste sourire illuminait son
visage. Elle se souvenait de la nave devinette de la marmite et du
feu que Crispin lui avait un jour propose. L'enfant disait:


            Naup si Maitim, sinulut ni Mapul
            Nang mala y kumar-kar [73].


Elle tait jeune encore et l'on voyait qu'elle avait d tre belle et
gracieuse. Ses yeux que, avec son me, elle avait donns  ses fils,
taient beaux, d'un profond regard ombrag de longs cils; son nez
correct, ses lvres ples, d'un dessin lgant. Elle tait ce que les
tagals appellent kayumanging-kaligtan, c'est--dire brune mais de
teint clair et pur. Malgr sa jeunesse, la douleur, parfois mme la
faim, commenait  creuser les joues plies; la chevelure abondante,
autrefois l'ornement de sa personne, tait encore soigne mais par
habitude, non par coquetterie: un chignon trs simple, sans aiguilles
ni peignes...

Depuis plusieurs jours elle n'tait pas sortie, restant chez elle
pour achever le plus promptement possible un travail de couture dont
on l'avait charge. Pour gagner quelque argent elle avait manqu la
messe ce matin; il lui aurait fallu perdre deux heures pour aller au
pueblo et en revenir--la pauvret force  pcher. Son travail termin,
elle le porta  celui qui l'avait command, mais il lui en promit
seulement le payement.

Toute la journe elle avait pens au plaisir qui l'attendait ce soir,
elle savait que ses fils allaient venir et voulait les rgaler d'un
bon repas. Elle acheta des sardines, cueillit dans son jardin les
tomates les plus belles, parce qu'elle savait que c'tait le mets
favori de Crispin;  son voisin, le philosophe Tasio, qui habitait 
un demi-kilomtre, elle demanda un filet de sanglier et une cuisse
de canard sauvage pour Basilio, puis, toute  son esprance, elle
fit cuire le riz le plus blanc qu'elle ait elle-mme pu choisir sur
les aires; ce devait tre pour les pauvres enfants un vritable repas
de curs.

Mais par malheur le pre arriva. Adieu le dner! Il mangea le riz,
le filet de sanglier, la cuisse de canard, les cinq sardines et
les tomates. Sisa ne dit rien, heureuse de voir son mari satisfait;
d'autant plus heureuse qu'aussitt repu, il se souvint qu'il avait
des enfants et demanda o ils taient; la pauvre mre sourit; elle
se promit de ne rien manger, car il ne restait pas assez pour trois,
mais le pre avait pens  ses fils, cela valait plus pour elle que
le meilleur des repas.

Puis il prit son coq et fit mine de s'en aller.

--Ne veux-tu pas les voir? demanda-t-elle tremblante; le vieux
Tasio m'a dit qu'ils tarderaient un peu; Crispin sait dj lire
et... peut-tre que Basilio apportera sa paie!

Cette dernire raison parut le toucher, il hsita, mais son bon
ange triomphant:

--En ce cas, garde-moi un peso! dit-il et il partit. Sisa, reste
seule, pleura amrement; mais elle se souvint de ses enfants et scha
ses larmes. Elle fit cuire un peu de riz qui lui restait et prpara
les trois dernires sardines: chacun en aurait une et demie.

--Ils auront bon apptit, pensait-elle, la route est longue et les
estomacs affams n'ont pas de coeur.

Attentive  tout bruit, nous la trouvons coutant les plus lgers
bruits de pas; forts et nets, c'tait Basile; lgers et ingaux,
Crispin.

La kalao [74] avait dj chant deux ou trois fois dans le bois depuis
que la pluie avait cess, mais ses fils n'arrivaient pas.

Elle mit les sardines dans la marmite pour qu'elles ne se refroidissent
pas, puis s'approcha de l'entre de la porte pour regarder sur le
chemin. Pour se distraire, elle fredonna  voix basse; sa voix tait
belle et, quand ses fils l'entendaient chanter kundiman [75], ils
pleuraient sans savoir pourquoi. Mais ce soir, sa voix tremblait et
les notes paresseuses sortaient avec peine de ses lvres.

Elle suspendit son chant et fouilla l'obscurit de son regard. Personne
ne venait du ct du pueblo, on n'entendait rien que le vent secouant
les larges feuilles des platanes dont l'eau tombait en grosses gouttes.

Regardant dehors pour la seconde fois, elle vit devant elle un chien
noir; il semblait chercher quelque chose sur le chemin. Sisa eut
peur, elle ramassa une pierre et la jeta au chien qui s'enfuit en
hurlant lugubrement.

Sisa n'tait pas superstitieuse, mais elle avait entendu parler
si souvent des pressentiments et des chiens noirs que la terreur
la saisit. Elle ferma prcipitamment la porte et s'assit  ct de
la lumire. La nuit favorise les folles croyances et, facilement,
l'imagination peuple de spectres l'obscurit des deux.

Elle pria, invoqua la Vierge, Dieu lui-mme, pour qu'ils prissent soin
de ses fils, surtout de son petit Crispin. Puis distraite de la prire
par son unique proccupation, elle ne pensa plus qu' eux, se rappelant
les manires de chacun, ces manires qui lui paraissaient si douces,
dans toutes leurs actions comme pendant leur sommeil. Mais de nouveau,
elle sentit ses cheveux se hrisser, ses yeux dmesurment s'ouvrirent:
illusion ou ralit, elle voyait Crispin debout, prs de l'tre:
c'tait l qu'il s'asseyait pour babiller avec elle. Maintenant il ne
disait rien; il la regardait avec de grands yeux pensifs et souriait.

--Mre, ouvre-moi! ouvre-moi, mre! disait au dehors la voix de
Basilio.

Sisa frmit et la vision disparut.






XVII

BASILIO


                                                 La vie est un songe.


Basilio eut  peine la force d'entrer; tout trbuchant, il se laissa
tomber dans les bras de sa mre.

Un froid inexplicable s'empara de Sisa lorsqu'elle le vit arriver
seul. Elle voulut parler, mais ne trouva pas de mots; elle voulut
embrasser son fils mais ne trouva pas non plus de forces; pleurer et
parler lui taient galement impossibles.

Cependant,  la vue du sang qui baignait le front de l'enfant, elle
recouvra la voix et cria d'un accent qui semblait annoncer la rupture
d'une corde de son coeur:

--Mes enfants!

--Ne crains rien, maman! lui rpondit Basilio; Crispin est rest
au couvent.

--Au couvent? Il est rest au couvent? Vivant? L'enfant levant ses
yeux vers elle.

--Ah! s'cria-t-elle, passant de la plus grande angoisse  la plus
grande joie. Elle pleurait, embrassant son fils, couvrant de baisers
son front ensanglant.

--Crispin vit! tu l'as laiss au couvent... et pourquoi es-tu bless,
mon fils? Tu es tomb.

Elle l'examinait soigneusement.

--En emmenant Crispin, le sacristain principal me dit que je ne
pourrais sortir avant dix heures, et comme il est trs tard, je me
suis chapp. En traversant le pueblo, deux soldats me crirent: qui
vive? je me mis  courir, ils firent feu et une balle m'effleura le
front. Je craignais qu'ils ne me prissent et ne me fissent nettoyer
le quartier  coups de btons comme ils l'ont fait avec Pablo qui en
est encore malade.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura la mre tout mue; merci, tu l'as sauv!

Et tandis qu'elle cherchait des mouchoirs, de l'eau, du vinaigre et
de la charpie, elle ajouta:

--Un doigt de plus et ils te tuaient, ils tuaient mon fils! Les gardes
civils ne pensent pas aux mres!

--Tu diras que je suis tomb d'un arbre, personne ne doit savoir que
l'on m'a poursuivi.

--Et pourquoi Crispin est-il rest? demanda Sisa aprs qu'elle eut
soign son fils.

Celui-ci la regarda un instant, puis l'embrassa, puis enfin lui raconta
peu  peu l'histoire de l'argent vol; mais cependant il ne lui parla
pas des tourments que l'on infligeait  son petit frre.

La mre et l'enfant confondirent leurs larmes.

--Mon bon Crispin, accuser mon bon Crispin! C'est parce que nous
sommes pauvres et que les pauvres doivent tout souffrir! murmura Sisa
en regardant, les yeux pleins de larmes, le tinhoy [76] dont l'huile
finissait de brler.

Ils restrent un moment ainsi sans rien dire.

--As-tu mang? Non? il y a du riz et des sardines sches.

--Je n'ai pas mang, mais je n'ai pas faim; donne-moi de l'eau,
je ne veux rien de plus.

--Si, mange, reprit la mre avec tristesse; je savais que tu n'aimais
pas les sardines sches, je t'avais prpar autre chose, mais ton
pre est venu, mon pauvre enfant!

--Mon pre est venu? demanda Basilio, et instinctivement il examina
la figure et les mains de sa mre.

La question de son fils peina Sisa qui comprit quelle tait la pense
de l'enfant; aussi s'empressa-t-elle de rpondre.

--Oui, il est venu et il a demand aprs vous; il voulait vous voir;
mais il avait trs faim. Il a dit que si vous tiez de bons enfants
il reviendrait vivre avec nous...

--Ah! interrompit Basilio, et ses lvres se contractrent avec
dplaisir.

--Mon fils! reprit-elle.

--Pardonne-moi, mre! ne sommes-nous pas bien nous trois, toi,
Crispin et moi? Mais tu pleures; je ne dis rien.

Sisa soupira.

--Tu ne manges pas? Alors couchons-nous, car il est dj tard.

Sisa ferma la porte de la hutte et couvrit avec de la cendre la
braise qui restait encore pour conserver un peu de feu. L'homme fait
de mme avec les sentiments de l'me, il les couvre de cette cendre
de la vie qui s'appelle l'indiffrence, pour que ne les touffent
pas les rapports quotidiens avec ses semblables.

Basilio murmura ses oraisons et se coucha prs de sa mre qui priait
agenouille.

Il avait froid, il avait chaud; il chercha  fermer les yeux en pensant
 son petit frre qui esprait dormir cette nuit dans le sein de sa
mre et, maintenant, tremblait de peur dans un coin obscur du couvent.

Ses oreilles lui rptaient les cris du pauvre petit tels qu'il les
avait entendus dans la tour, mais la nature confondit bientt ses
ides et le gnie du sommeil descendit sur ses yeux.

Il vit une sorte d'alcve o brlaient deux cierges. Le cur, un jonc
 la main, l'air sombre, coutait le sacristain principal qui lui
parlait dans une langue trangre avec des gestes horribles. Crispin
tremblait et tournait de tous cts des yeux pleins de larmes, comme
s'il cherchait quelqu'un pour le protger ou un endroit pour se
cacher. Le cur se retournait vers lui et l'interpellait irrit, le
jonc sifflait. L'enfant courait se cacher derrire le sacristain, mais
celui-ci le prenait et l'exposait  la fureur du cur; le malheureux
frappait des poings, des pieds, criait, s'attachait au sol, se roulait,
se levait, fuyait, glissait, tombait et parait les coups avec ses
mains que, blesses, il cachait vivement en hurlant. Basilio le vit
se tordre, frapper le sol de la tte: il vit, il entendit siffler
le jonc! Dsespr, son jeune frre se levait; fou de douleur, il se
ruait sur ses bourreaux et mordait le cur  la main.

Celui-ci poussait un cri, laissait tomber le terrible jonc; le
sacristain principal prenait un bton, en frappait un coup sur la
tte de l'enfant qui tombait assomm; le cur, le voyant bless,
lui donnait un coup de pied, mais le pauvre petit ne se dfendait
plus, il ne criait plus; roul sur le sol comme une masse inerte,
il laissait une trace humide [77]...

La voix de Sisa le rappela  la ralit.

--Qu'as-tu? pourquoi pleures-tu?

--Je rve... Mon Dieu! s'cria Basilio couvert de sueur en se
blottissant prs de sa mre. C'tait un rve; dis-moi, maman, n'est-ce
pas que ce n'tait qu'un rve et rien de plus!

--Qu'as-tu rv?

L'enfant ne rpondit pas. Il s'assit pour essuyer ses larmes et
ponger la sueur qui coulait de son front. Dans la pauvre cabane,
l'obscurit tait complte.

--Un rve, un rve! rptait Basilio  voix basse.

--Raconte-moi ce que tu as rv, je ne puis dormir! dit la mre quand
son fils revint se coucher.

--Eh bien! dit-il  voix basse, je rvais que nous tions en train
de glaner... dans un champ o il y avait beaucoup de fleurs... les
femmes avaient des paniers pleins d'pis... les hommes avaient aussi
des paniers pleins d'pis... et les enfants aussi! Je ne me rappelle
plus, mre, je ne me souviens pas du reste!

Sisa n'insista pas; elle n'attachait aucune importance aux songes.

--Mre, j'ai projet quelque chose ce soir, dit Basilio aprs quelques
minutes de silence.

--Quel est ce projet? demanda-t-elle  son fils, humble en tout, mme
devant ses enfants  qui elle croyait plus de bon sens qu' elle-mme.

--Je ne voudrais pas tre sacristain.

--Comment?

--coute, maman, ce que j'ai projet: Le fils du dfunt D. Rafael
est arriv aujourd'hui d'Espagne, il sera aussi bon que pre. Eh
bien! demain, va chercher Crispin, touche ma paye et dis que je ne
serai pas sacristain.

Aussitt que je le pourrai, j'irai voir D. Crisstomo et je le
supplierai de me prendre comme gardeur de vaches ou de carabaos, je
suis assez grand pour cela. Crispin pourra continuer  apprendre chez
le vieux Tasio, qui ne frappe pas et est trs bon, meilleur que ne le
croit le cur. Qu'avons-nous  craindre du Pre? Peut-il nous faire
plus pauvres que nous ne le sommes? Crois-moi, mre, le vieux est un
brave homme; je l'ai vu souvent  l'glise quand il n'y avait personne;
il s'agenouillait et priait. Crois-moi! Que perdrai-je  n'tre pas
sacristain? On gagne peu et, encore, tout ce que l'on gagne sert 
payer des amendes! Tous en sont l. Je serai berger, et en soignant
bien les animaux qu'il m'aura confis, je me ferai aimer de mon matre;
peut-tre qu'il nous laissera traire une vache pour prendre le lait;
Crispin aime beaucoup le lait. Qui sait! peut-tre nous fera-t-il
cadeau d'une petite gnisse s'il voit que je me comporte bien; nous
la soignerons et l'engraisserons comme notre poule. Dans le bois je
cueillerai des fruits et je les vendrai au pueblo avec les lgumes de
notre potager, et ainsi nous aurons de l'argent. Puis je disposerai des
lacets et des piges pour prendre des oiseaux et des chats sauvages,
je pcherai dans la rivire et, quand je serai plus grand, j'irai  la
chasse. Je pourrai aussi couper du bois pour le vendre ou le donner au
matre des vaches, et ainsi il sera content de nous. Quand je pourrai
labourer, je lui demanderai de me confier un bout de terrain pour
semer de la canne  sucre ou du mas et tu n'auras plus besoin de
coudre jusqu' minuit. Nous aurons des habits neufs  chaque fte,
nous mangerons de la viande et de grands poissons. Et cependant je
vivrai libre, nous nous verrons tous les jours et prendrons ensemble
nos repas. Et puisque le vieux Tasio dit que Crispin a beaucoup de
facilit, nous l'enverrons tudier  Manille et je travaillerai pour
lui. N'est-ce pas, ma mre? Il sera docteur. Qu'en dis-tu?

--Qu'en puis-je dire sinon que tu as raison! rpondit Sisa en
embrassant son fils.

Elle remarqua que, dans ses projets d'avenir, l'enfant ne tenait pas
compte de son pre et pleura silencieusement.

Basilio, poursuivant ses projets, parlait avec cette confiance propre
 la jeunesse qui ne voit rien de plus que ce qu'elle veut voir. Sisa
disait oui  tout, tout lui paraissait bien. Le sommeil cependant
redescendait de nouveau peu  peu sur les paupires fatigues de
l'enfant et, cette fois, le Ole-Lukie dont nous parle Andersen dploya
au dessus de sa tte son beau parasol orn d'allgres peintures.

Il se voyait pasteur avec son petit frre; ils cueillaient dans le bois
des goyaves, des alpay [78] et d'autres fruits encore; ils allaient
de branche en branche, lgers comme des papillons, ils entraient dans
les cavernes et en admiraient les parois brillantes; ils se baignaient
dans les sources et le sable tait comme de la poudre d'or, les pierres
comme les brillants de la couronne de la Vierge. Les petits poissons
les saluaient et leur souriaient; les plantes inclinaient vers eux
leurs branches charges de monnaies et de fruits. Ensuite, il vit
une cloche pendue  un arbre, avec une longue corde pour la mettre en
branle;  la corde une vache tait attache, entre ses cornes tait un
nid d'oiseaux, et Crispin tait dans la cloche qui se mit  sonner...

Mais la mre, qui n'tait plus  l'ge des insouciants sommeils et
n'avait pas couru pendant une heure, ne dormait pas.






XVIII

AMES EN PEINE


Il tait sept heures du matin quand Fr. Salvi acheva de dire sa
dernire messe: les trois avaient t expdies en une heure.

--Le Pre est malade, disaient les dvotes; il n'a pas offici avec
la lenteur lgante qui lui est habituelle.

Il se dpouilla de ses ornements sacerdotaux sans dire une parole,
sans regarder personne, sans faire aucune observation.

--Attention! chuchotaient les sacristains; sa mauvaise humeur
augmente. Les amendes vont pleuvoir, et tout cela par la faute de
ces deux enfants!

Il sortit de la sacristie pour monter au presbytre sous le perron
duquel l'attendaient sept ou huit femmes assises sur un banc et un
homme qui se promenait de long en large. En le voyant venir elles se
levrent, une femme se leva pour lui baiser la main, mais le religieux
fit un tel geste d'impatience qu'elle s'arrta net.

--Il aura perdu un ral Kuriput [79]? s'cria, d'un ton moqueur,
la femme vexe d'une telle rception. Ne pas donner la main  baiser
 la zlatrice de la confrrie,  la soeur Rufa! voil qui ne s'est
jamais vu!

--Il n'a pas sig au confessionnal, ce matin! ajouta soeur Sipa,
une vieille dente. Je voulais me confesser pour communier et gagner
les indulgences...

--Oh! moi, rpondit une jeune femme de physionomie candide, j'ai
gagn trois indulgences plnires et je les ai appliques  l'me de
mon mari.

--Vous avez eu tort, soeur Juana! dit Rufa offense. Une plnire
suffisait pour le sortir du Purgatoire; vous ne devez pas prodiguer
les saintes indulgences, faites comme moi.

--Je me disais: plus il y en aura, mieux cela vaudra! rpondit en
souriant l'innocente soeur Juana. Mais dites-moi, qu'est-ce que vous
en faites?

Soeur Rufa ne rpondit pas immdiatement; d'abord elle demanda un
buyo, le mcha, regarda son auditoire attentif, cracha, puis enfin
se dcida  parler tout en suant encore un peu de tabac.

--Je ne gche jamais un jour du Paradis! Depuis que j'appartiens 
la confrrie, j'ai gagn 457 indulgences plnires et 760.598 annes
d'indulgences simples. Je marque tout ce que je gagne, parce que
j'aime  tenir mes comptes en rgle ne voulant pas tromper personne
ni tre trompe moi-mme.

Soeur Rufa fit une petite pause et continua  mcher son tabac; les
femmes la regardaient avec admiration, mais l'homme qui se promenait
s'arrta et lui dit un peu ddaigneusement.

--Eh bien, moi! dans cette anne seulement, j'ai gagn quatre plnires
et cent ans d'indulgences de plus que vous, soeur Rufa, et cependant
j'ai fort peu pri.

--Vous en avez gagn plus que moi? plus de 689 plnires et de 994.856
annes? rpta soeur Rufa sans cacher son dpit.

--Mais oui, huit plnires et cent quinze annes de plus, et tout
cela en quelques mois! assura l'homme au cou de qui pendaient des
rosaires et des scapulaires crasseux.

--Ce n'est pas tonnant, fit la Rufa, s'avouant vaincue, vous tes
le matre et le chef de la province!

L'homme sourit flatt:

--En effet, il n'est pas tonnant que je gagne plus d'indulgences
que vous; je puis presque dire que, mme en dormant, j'en gagne.

--Et qu'en faites-vous? demandrent quatre ou cinq voix  la fois.

--Bah! rpondit l'homme avec un geste de souverain mpris, je les
dpense par ci par l!

--Il n'y a pas de quoi vous en vanter! protesta la Rufa. Vous irez
vous-mme au Purgatoire pour avoir gch des indulgences. Sachez que
chaque parole inutile se paie par quarante jours de feu, d'aprs ce
que dit le cur; chaque bout de fil par soixante, chaque goutte d'eau
par vingt! Vous irez au Purgatoire!

--Je saurai bien en sortir, rpondit le frre Pedro avec une confiance
sublime. J'ai retir du feu tant d'mes, j'ai fait tant de saints! Et
de plus,  l'article de la mort, je puis gagner encore, si je veux,
sept plnires et ainsi, mme mourant, me sauver moi-mme et en
sauver d'autres!

Ceci dit, il s'loigna orgueilleusement.

--Cependant, vous devriez faire comme moi, reprit soeur Rufa; je n'en
perds pas un jour et je tiens bien mes comptes. Je ne veux tromper
personne, mais je ne veux pas non plus qu'on me trompe.

--Que faites-vous donc? demanda la Juana.

--Eh bien! il faut imiter ce que je fais. Par exemple: supposez que
je gagne une anne d'indulgences; je la marque sur mon cahier et
je dis: Bienheureux Pre Seor saint Dominique, faites-moi la grce
de voir si dans le Purgatoire il y a quelqu'un qui ait prcisment
besoin d'une anne, ni un jour de plus, ni un jour de moins. Puis
je joue  pile ou face; s'il retourne face, non; s'il retourne pile,
oui. Supposez qu'il sorte pile, j'cris reu; s'il sort face? alors je
retiens l'indulgence et je fais ainsi des petits groupes de cent ans
dont j'ai toujours l'emploi. Il est malheureux qu'on ne puisse faire
avec les indulgences ce que l'on fait avec l'argent: les prter 
intrts, on pourrait sauver plus d'mes. Croyez-le, faites comme moi.

--Mais, je fais mieux que cela! rpondit soeur Sipa.

--Comment mieux? mais c'est impossible, mon systme ne peut pas
tre perfectionn!

--coutez-moi un moment et vous serez convaincue, ma soeur! reprit
svrement la vieille Sipa.

--C'est  voir, coutons! dirent les autres.

Aprs avoir touss un peu crmonieusement la vieille s'expliqua ainsi:

--Vous savez trs bien qu'en rcitant le Bendita-sea-tu-Pureza et le
Seor-mio-Jesucristo, Padre-dulcisimo-por-el-gozo [80], on gagne dix
ans pour chaque lettre...

--Vingt!--Non, pas tant!--Cinq! dirent quelques voix.

--Un an de plus ou de moins, cela ne fait rien! Maintenant, quand un
domestique ou une servante me casse une assiette, un vase ou une tasse,
je lui fais ramasser tous les morceaux et pour chacun, mme pour le
plus petit, le coupable doit me rciter le Bendita-sea-tu-Pureza et
le Seor-mio-Jesucristo-Padre-dulcisimo-por-el-gozo; les indulgences
qu'il gagne ainsi je les applique aux mes du Purgatoire. Chez moi,
il n'y a que les chats qui ne savent pas ces prires.

--Mais ces indulgences ce sont vos servantes qui les gagnent, ce
n'est pas vous, soeur Sipa, objecta la Rufa.

--Et mes tasses, et mes plats, qui me les rembourse? Elles sont
contentes de les payer de cette faon et moi aussi. Je ne les frappe
pas, mais pas un clat, pas une pince...

--Je vais faire comme vous!--Et moi aussi!--Et moi! disaient les
femmes.

--Mais si l'assiette ne s'est casse qu'en deux ou trois morceaux,
vous ne gagnez pas grand chose! observa encore l'obstine Rufa.

--Vous croyez! rpondit la vieille Sipa; non seulement je les fais
prier aussi, mais de plus ils recollent les morceaux et je ne perds
rien.

Soeur Rufa ne sut plus que dire.

--Permettez-moi de vous soumettre un doute, dit timidement la jeune
Juana. Vous autres, seoras, vous comprenez trs bien toutes ces
choses du Ciel, de l'Enfer et du Purgatoire... j'avoue que je ne suis
qu'une ignorante.

--Parlez!

--J'ai vu souvent dans les neuvaines et dans les autres livres cette
recommandation: Trois Pater noster, trois Ave Maria et trois Gloria
Patri...

--Eh bien?

--Je voudrais savoir comment on doit les dire: est-ce trois Pater
noster de suite, trois Ave Maria de suite et trois Gloria Patri de
suite, ou trois fois un Pater noster, un Ave maria et un Gloria patri?

--Cela doit tre ainsi: trois fois un Pater noster...

--Pardonnez, soeur Sipa, interrompit la Rufa; on doit rciter
autrement: on ne doit pas mler les mles avec les femelles; les Pater
noster sont les mles, les Ave Maria les femelles et les Gloria sont
les fils.

--H! pardonnez, soeur Rufa, Pater noster, Ave Maria et Gloria sont
comme du riz, de la viande et de la sauce; c'est un seul mets pour
les saints...

--Vous tes dans l'erreur! Voyez un peu: vous qui priez de cette
faon vous n'obtenez jamais ce que vous demandez!

--Et vous, parce que vous priez autrement, vous ne retirez rien de
vos neuvaines! rpliqua la vieille Sipa.

--Que dites-vous? dit la Rufa en se levant; il n'y a pas longtemps,
j'ai perdu un petit cochon, j'ai fait une prire  saint Antoine et
je l'ai retrouv; peu aprs je l'ai vendu un bon prix, voil!

--Oui, c'est pour cela que votre voisine dit que vous avez vendu un
petit cochon qui lui appartenait.

--Quoi! l'effronte! Alors je suis comme vous...?

Pedro dut intervenir pour rtablir la paix; on ne se souvenait plus
des Pater noster, on ne parlait que des cochons.

--Allons, allons, il ne faut pas se brouiller pour un cochon,
mes soeurs! Les saintes critures nous en donnent un exemple: les
hrtiques et les protestants n'ont pas reni N.-S. Jsus-Christ
qui avait jet  l'eau un troupeau de porcs qui leur appartenait, et
nous qui sommes chrtiens, et de plus frres du Trs saint Rosaire,
nous devrions nous fcher pour un petit cochon? Que diraient de nous
nos rivaux, les frres du Tiers-Ordre?

Toutes se turent, admirant la profonde sagesse du matre et craignant
les moqueries des frres du Tiers-Ordre. Lui, satisfait de tant
d'obissance, changea de ton et poursuivit:

--Le cur va bientt nous appeler. Il faut lui dire quel prdicateur
nous choisissons parmi les trois qu'il nous a proposs hier:
le P. Dmaso, le P. Martin ou le vicaire. Je ne sais si ceux du
Tiers-Ordre ont dj choisi; il faut dcider.

--Le vicaire... murmura timidement la Juana.

--Hem! le vicaire ne sait pas prcher! dit la Sipa, le P. Martin
vaudrait mieux.

--Le P. Martin! s'cria une troisime avec ddain; il n'a pas de voix;
le P. Dmaso, voil celui qu'il faut.

--C'est cela, c'est cela! dit la Rufa. Le P. Dmaso sait trs bien
prcher, lui. On dirait un acteur, c'est cela!

--Mais nous ne le comprenons pas! murmura la Juana.

--C'est parce qu'il est trs profond! Pourvu qu'il prche bien...

Sur ces entrefaites, Sisa entra portant une corbeille sur la tte;
elle dit bonjour aux femmes et monta les escaliers.

--Puisque celle-l monte, montons aussi! dirent-elles.

Sisa sentait battre son coeur avec violence; elle ne savait que
dire au cur pour apaiser sa colre ni quelles raisons lui donner
pour dfendre son fils. Ce matin, aux premires lueurs de l'aurore,
elle tait descendue au potager cueillir les plus beaux de ses lgumes
qu'elle avait placs dans une corbeille entre des feuilles de platane
et des fleurs. Comme elle savait que le cur aimait la salade de pak
[81], elle en avait t chercher sur les bords de la rivire. Puis,
pare de ses plus beaux vtements, la corbeille sur la tte, sans
rveiller son fils, elle tait partie pour le pueblo.

S'efforant de faire le moins de bruit possible, elle monta les marches
lentement, coutant attentivement si, par hasard, elle n'entendait
pas une voix connue, frache, enfantine.

Mais elle ne rencontra ni n'entendit personne et s'en fut droit 
la cuisine.

L, elle regarda de tous cts; les domestiques et les sacristains
la reurent froidement. Elle salua, c'est  peine s'ils lui rendirent
son salut.

--O pourrai-je laisser ces lgumes? demanda-t-elle sans paratre
offense.

--L... o vous voudrez! rpondit le cuisinier sans se dranger de
son travail; il plumait un chapon.

Sisa plaa en ordre sur la table les aubergines, les amargosos, les
patolas, les zarzalidas [82] et les tendres branches de pak. Puis,
par dessus, elle tendit les fleurs, sourit  demi et demanda  un
domestique qui lui paraissait plus aimable que le cuisinier:

--Pourrais-je parler au Pre?

--Il est malade, lui rpondit cet homme  voix basse.

--Et Crispin, savez-vous s'il est  la sacristie?

Le domestique la regarda surpris:

--Crispin? rpondit-il en fronant les sourcils. N'est-il pas chez
vous?

--Basile est bien  la maison, mais Crispin est rest ici, reprit Sisa;
je veux le voir...

--Oui, ft le domestique; il est rest, mais ensuite... ensuite il
s'est sauv, en volant toutes sortes de choses. Le cur m'a envoy ce
matin de bonne heure au quartier pour en prvenir la garde civile. Les
gardes doivent tre partis chez vous pour chercher les enfants.

Sisa ne voulait pas entendre, elle ouvrit la bouche, mais ses lvres
se remurent vainement, aucun son n'en sortit.

--Allez avec vos fils! ajouta le cuisinier. On voit bien que vous tes
une femme fidle; les enfants sont le portrait de leur pre! Prenez
garde, le petit pourrait bien le dpasser!

Sisa touffa un amer sanglot;  bout de forces, elle se laissa tomber
sur un banc.

--Ne pleurez pas ici! lui cria le cuisinier. Vous savez que le Pre
est malade, ne le drangez pas! Allez pleurer dans la rue.

La pauvre femme descendit l'escalier presque de force, en mme temps
que les soeurs qui murmuraient et bavardaient sur la maladie du cur.

La malheureuse mre cachait sa figure dans son mouchoir et comprimait
ses larmes.

Dans la rue, elle regarda autour d'elle indcise, puis comme si elle
avait pris une rsolution subite, s'loigna rapidement.






XIX

AVENTURES D'UN MATRE D'COLE


            Le vulgaire est stupide et, comme il paye, il est juste
            De lui parler stupidement pour lui faire plaisir.

                                                        Lope de Vega.


Le lac, entour de ses montagnes, dort tranquille, comme si la nuit
prcdente il n'avait pas lui aussi t secou par la tempte. Aux
premiers reflets de lumire qui rveillent dans les eaux les gnies
phosphorescents, se dessinent au loin, presque aux confins de
l'horizon, des silhouettes grises; ce sont les barques des pcheurs
qui lvent leurs filets, des cascos et des paraos [83], qui tendent
leurs voiles.

Du sommet d'une hauteur, deux hommes, vtus de deuil, regardaient
l'eau, silencieux; l'un n'est autre qu'Ibarra; son compagnon est un
jeune homme d'humble aspect et de physionomie mlancolique.

--C'est ici! disait ce dernier. C'est ici que le fossoyeur nous a
conduits, le lieutenant Guevara et moi.

Ibarra serra avec effusion la main du jeune homme.

--Vous n'avez pas  me remercier. Je devais beaucoup  votre pre
et tout ce qu'a pu faire ma reconnaissance a t de l'accompagner
au tombeau. J'tais venu ici sans y connatre personne, sans
recommandations, sans fortune, comme maintenant. Mon prdcesseur
avait abandonn l'cole pour se consacrer  la vente du tabac. Votre
pre me protgea, me procura une maison et m'aida autant qu'il fut
ncessaire au commencement de mon installation; il venait visiter
l'cole et distribuait des cuartos aux enfants pauvres et appliqus;
il leur fournissait aussi des livres et du papier. Mais hlas! comme
tout ce qui est bon, ce temps fut de courte dure.

Ibarra se dcouvrit et sembla prier un long moment. Puis il se retourna
vers son compagnon et lui dit:

--Vous disiez que mon pre secourait les enfants pauvres, mais
maintenant?

--Maintenant ils font de leur mieux et crivent comme ils peuvent,
rpondit le jeune homme.

--Et pourquoi?

--La cause en est dans leurs chemises troues et dans leurs yeux
humilis.

Ibarra garda le silence.

--Combien d'lves avez-vous? demanda-t-il avec un certain intrt.

--Plus de deux cents sur la liste; dans la classe vingt-cinq.

--Comment cela se fait-il?

Le matre d'cole sourit mlancoliquement:

--Vous en dire les causes serait vous raconter une longue et
fastidieuse histoire.

--N'attribuez pas cette question  une vaine curiosit, reprit Ibarra
en regardant gravement au loin. J'ai beaucoup rflchi et je crois
que raliser les penses de mon pre vaut mieux que de le pleurer,
mieux mme que de le venger. Sa tombe est la Nature sacre et ses
ennemis le peuple et un prtre: je pardonne  l'ignorance du premier;
je respecte le caractre du second, parce que l'on doit respecter la
Religion qui fait l'ducation de la socit. Je veux m'inspirer de
l'esprit de celui qui m'a donn la vie et c'est pour cela que je dsire
connatre les obstacles qui s'opposent ici  l'instruction des enfants.

--Le pays bnira votre mmoire, seor, si vous ralisez les beaux
projets de votre dfunt pre, dit l'instituteur. Vous voulez
connatre les obstacles auxquels nous nous heurtons? Eh bien, dans
les circonstances actuelles, sans un puissant concours jamais il
n'y aura d'enseignement organis ici, d'abord parce que l'enfance
n'est ni attire ni stimule, ensuite parce que, quand mme il serait
remdi  ce double dfaut, les moyens manquent et les besoins sont
trop nombreux. On dit qu'en Allemagne le fils du paysan tudie pendant
huit ans  l'cole du village; qui voudrait ici consacrer  apprendre
la moiti de ce temps quand on en retirerait si peu de fruits? On lit,
on crit, on apprend par coeur des passages, des livres entiers mme,
en castillan sans en comprendre un seul mot; de quelle utilit est
l'cole pour le fils de nos campagnards?

--Puisque vous voyez distinctement le mal, quel remde y
proposeriez-vous?

--Ah! rpondit le pauvre matre en remuant tristement la tte,
seul, je ne puis lutter contre tous les besoins ni contre certaines
influences. Il faudrait avant tout avoir une cole, un local et non,
comme maintenant, faire la classe  ct de la voiture du P. Cur, en
bas du couvent. L, les enfants qui aiment lire tout haut incommodent
le Pre; souvent il descend nerv, surtout quand il a ses attaques;
il crie aprs eux et parfois mme m'insulte. Comprenez-vous que de
cette faon je ne puis les instruire, ils ne puissent rien apprendre;
l'enfant ne respecte plus le matre qu'il a vu maltraiter, qu'il sait
ne pouvoir faire prvaloir ses droits. Le matre, pour tre cout,
pour que l'on ne doute pas de son autorit, a besoin de prestige,
de bonne renomme, de force morale, d'une certaine libert; permettez
que je vous parle de ces tristes dtails. J'ai voulu introduire des
rformes et l'on s'est moqu de moi. Pour remdier  ce mal que je
vous signalais, je cherchai  enseigner l'espagnol aux enfants, non
seulement parce que c'tait l'ordre du gouvernement mais parce que
je pensais que ce serait avantageux pour tous. J'employai la mthode
la plus simple, des phrases et des mots, sans me servir de rgles
compliques, attendant pour leur apprendre la grammaire qu'ils aient
acquis un vocabulaire. Au bout de quelques semaines, dj les plus
intelligents me comprenaient et composaient de petites phrases.

Le matre s'arrta et parut hsiter, puis, comme s'il avait pris une
dcision, il continua.

--Je ne dois pas tre honteux des insultes que j'ai reues; qui que
ce soit  ma place aurait agi de mme. Comme je vous le disais,
cela commenait bien; mais quelques jours aprs le P. Dmaso, le
cur d'alors, me fit appeler par le sacristain principal. Comme je
connaissais son caractre et craignais de le faire attendre, je montai
immdiatement, le saluai et lui dis bonjour en castillan. Lui qui pour
tout salut me tendait sa main  baiser la retira et, sans me rpondre,
se mit  rire aux clats d'une faon burlesque. Je restai dconcert;
devant moi tait le sacristain principal. Je ne savais que dire,
je le regardais, il riait toujours. Je commenais  m'impatienter
et craignais de commettre une imprudence, car il me semble que l'on
peut  la fois tre bon chrtien et garder sa dignit. J'allais lui
demander ce que cela signifiait quand, passant du rire  l'insulte,
il me dit d'un air sournois: Que de buenos dias? buenos dias? c'est
trs gracieux! tu sais parler l'espagnol? Et il continua  se rjouir.

Ibarra ne put rprimer un sourire.

--Vous riez, reprit l'instituteur; moi aussi, maintenant; mais j'avoue
qu'alors je n'en avais pas envie. J'tais debout; je sentis que le
sang me montait  la tte, un clair obscurcit mon cerveau. Je voyais
le cur loin de moi, trs loin; je m'approchai pour lui rpondre,
sans savoir ce que j'allais dire. Le sacristain principal s'interposa;
le P. Dmaso se leva et me dit trs srieusement en tagal: Ne porte
pas des habits qui ne sont pas les tiens; contente-toi de parler
ton idiome et n'estropie pas l'espagnol qui n'est pas fait pour
vous. Connais-tu matre Ciruela? Eh bien! Ciruela tait un matre qui
ne savait ni lire ni crire et pourtant il faisait l'cole [84]. Je
voulus le retenir, mais il partit dans sa chambre et ferma violemment
la porte. Qu'allais-je faire, moi qui avais  peine de quoi vivre avec
mes appointements, qui pour les toucher avais besoin du visa du cur et
devais aller au chef-lieu de la province? que pouvais-je contre lui,
la premire autorit morale, politique et civile du pueblo, soutenu
par sa corporation, craint par le gouvernement, riche, puissant,
consult, cout et cru toujours par tous? S'il m'insultait, je
devais me taire; si je rpliquais, je perdais ma place, je brisais
ma carrire sans espoir de gagner ma vie autrement; au contraire,
car tous se seraient mis avec le prtre, m'auraient maudit, appel
vaniteux, orgueilleux, fanfaron, mauvais chrtien, peut-tre mme
anti-espagnol et flibustier. D'un matre d'cole on n'attend ni savoir
ni zle, on ne lui demande que de la rsignation, de l'humilit et
de l'inertie. Que Dieu me pardonne si j'ai reni ma conscience et ma
raison, mais je suis n en ce pays, je dois y vivre, j'ai une mre
et je m'abandonne  mon sort comme un cadavre  la vague qui le roule!

--Et cet obstacle vous a dcourag pour toujours? Vous n'avez plus
rien tent depuis?

--Plt  Dieu que cela m'et corrig! rpondit-il; mes malheurs se
seraient termins l. Il est vrai que depuis lors j'avais pris en
dgot mon mtier; je pensais pouvoir faire comme mon prdcesseur et
chercher une autre occupation, parce que le travail, quel qu'il soit,
quand on le fait avec honte et dgot, est un martyre et l'cole,
me rappelant tous les jours mon affront, me faisait passer des
heures bien amres. Mais, que faire? Je ne pouvais dtromper ma
mre; je devais lui dire que les trois annes de sacrifices qu'elle
s'tait imposs pour me donner cette carrire faisaient maintenant
mon bonheur; il fallait lui faire croire que cette profession tait
la plus honorable, que le travail y tait agrable, le chemin sem
de fleurs, que l'accomplissement de mes devoirs ne me valait que
des amitis; que les gens me respectaient et me comblaient de leur
considration; autrement, sans cesser d'tre malheureux, je faisais
une autre malheureuse, ce qui et t un pch inutile. Je restai donc
 mon poste et, ne me laissant pas dcourager, j'essayai de lutter.

Le matre d'cole s'arrta un instant, puis il poursuivit:

--Du jour o j'avais t si grossirement insult, je m'examinai
moi-mme et je me vis en effet, tel que j'tais, trs ignorant. Je me
mis  tudier jour et nuit l'espagnol et tout ce qui se rapportait  ma
carrire: le vieux philosophe me prta quelques livres, je lus ce que
je trouvai et j'analysai ce que je lus. Avec les nouvelles ides que
j'acqurais ainsi de part et d'autre, mon point de vue se modifia et
l'aspect de beaucoup de choses changea  mes yeux. Je vis des erreurs
l o j'avais vu des vrits, des vrits m'apparurent que j'avais cru
tre des erreurs. Les chtiments corporels, par exemple, qui depuis un
temps immmorial taient la base de l'ducation et passaient pour le
seul moyen efficace de forcer l'attention des enfants, me semblrent
non seulement inutiles mais nuisibles aux progrs de leur ducation. Je
me convainquis qu'il tait impossible de raisonner la verge ou le fouet
en main; la crainte, la terreur troublent l'esprit du plus tranquille,
et d'autant plus que l'intelligence de l'enfant est plus vive et plus
impressionnable. Et comme, pour que l'esprit s'imprgne des ides il
est ncessaire qu'il conserve le calme intrieur et extrieur, qu'il
ait la srnit, la tranquillit matrielle et morale et la bonne
volont, je crus qu'il me fallait avant tout inspirer aux enfants la
confiance, la sret et la juste apprciation d'eux-mmes. Je compris
de plus que le spectacle journalier des chtiments corporels tuait
la piti dans le coeur et teignait cette flamme de la dignit, le
levier du monde, avec laquelle se perd aussi cette pudeur morale qui
ne revient jamais. J'observai aussi que lorsqu'un enfant est frapp,
il trouve une consolation  ce que les autres le soient  leur tour
et sourit avec satisfaction en entendant les pleurs de ses camarades;
quant  celui que l'on charge de frapper, si le premier jour il n'obit
qu'avec rpugnance, par la suite il s'accoutume et finit mme par
prendre plaisir  sa triste mission. Le pass me peinait, je voulus
sauver le prsent en modifiant l'ancien systme. Je m'efforai de
rendre l'tude aimable et souriante, je voulus faire du petit livre
de classe, non pas le triste et noir instrument de torture baign des
larmes de l'enfance, mais l'ami qui va lui dcouvrir de merveilleux
secrets; je voulus que l'cole au lieu d'tre un lieu de douleurs
devnt un endroit de rcration intellectuelle. Je supprimai donc,
peu  peu, les punitions corporelles, je laissai chez moi verges et
fouet et les remplaai par l'mulation et par l'estime de soi-mme. Si
une leon n'avait pas t apprise, j'en attribuais la faute au manque
de volont, jamais au manque d'intelligence; je leur faisais croire
qu'ils avaient de meilleures dispositions qu'ils n'en pouvaient
avoir en ralit et cette croyance qu'ils s'efforaient de confirmer
les obligeait  travailler, de mme que la confiance qui conduit
 l'hrosme. Au commencement il semblait que le changement ft
impraticable, beaucoup cessrent d'tudier; mais je ne me laissai
pas rebuter et je vis que peu  peu les mes s'levaient, que les
enfants venaient  l'cole plus nombreux et plus assidus; de plus
celui qui avait t flicit devant les autres apprenait mieux encore
le lendemain. Le bruit se rpandit rapidement dans le pueblo que je
ne frappais plus les lves; le cur me fit appeler et, craignant une
autre scne, je le saluai schement en tagal. Cette fois, il resta
trs srieux. Il me dit que je gtais les enfants, que je perdais
leur temps et le mien, que je n'accomplissais pas mon devoir, que le
pre qui ne chtiait pas son fils ne l'aimait pas, ainsi que le dit
l'Esprit-Saint, que l'on n'apprend que par la force, etc., etc.;
il me rappela une partie de tous les dictons des temps barbares,
comme s'il suffisait qu'une chose et t dite par les anciens pour
tre indiscutable. Enfin, il me recommanda de faire attention 
ses observations et de revenir  l'ancien systme, sinon il ferait
 l'Alcalde un rapport contre moi. Mon malheur ne s'arrta pas l;
quelques jours aprs, les parents des enfants se prsentrent devant
le couvent et je dus appeler  mon aide toute ma patience et toute
ma rsignation.

Ils commencrent  me faire l'loge du vieux temps o les matres
avaient du caractre et enseignaient comme enseignrent leurs
anctres. Ceux-l taient des savants, disaient-ils, ceux-l battaient
et redressaient l'arbre tordu. Ce n'taient pas des jeunes, c'taient
des vieillards  cheveux blancs, expriments et svres. D. Catalino,
le roi de tous et le fondateur de cette cole, ne donnait jamais
moins de vingt-cinq coups de bton, aussi fit-il de savants lves
dont quelques-uns devinrent prtres. Ah! les anciens valaient mieux
que nous, oui, seor, mieux que nous. D'autres ne se contentrent
pas de ces grossirets indirectes; ils me dirent clairement que si
je suivais mon systme, leurs fils n'apprendraient rien et qu'ils
se verraient obligs de les retirer de l'cole. Il tait inutile de
raisonner avec eux: comme j'tais jeune ils n'avaient gure confiance
en moi. Que n'aurais-je pas donn pour avoir des cheveux blancs? On
me cita l'autorit du cur, de celui-ci, de celui-l, ils se citrent
eux-mmes, disant que s'ils n'avaient pas t battus par leurs matres,
ils n'auraient jamais rien appris. La sympathie que quelques personnes
me tmoignrent adoucit un peu l'amertume de mon chagrin.

Je dus donc renoncer  un systme qui, aprs beaucoup de travail,
commenait  porter ses fruits. Dsespr, je rapportai le lendemain 
l'cole les verges et les fouets, je repris ma tche barbare. La joie
disparut, la tristesse revint sur les visages de ces pauvres enfants
qui, dj, commenaient  m'aimer; c'taient les seules personnes
que j'eusse frquentes, mes seuls amis. Bien que je m'efforasse
d'conomiser les punitions et de les infliger avec toute la douceur
possible, les pauvrets ne s'en sentaient pas moins vivement blesss,
humilis, ils pleuraient avec amertume. J'en avais le coeur dchir
mais, bien qu'irrit intrieurement contre leurs stupides familles,
je ne pouvais cependant me venger sur ces innocentes victimes des
prventions de leurs parents. Leurs larmes me brlaient; le coeur se
gonflait dans ma poitrine et, ce jour-l, je quittai la classe avant
l'heure et partis pleurer chez moi dans la solitude... Ma sensibilit
vous tonne peut-tre, mais si vous aviez t  ma place vous eussiez
fait comme moi. Le vieux D. Anastasio me disait: Les parents demandent
des corrections? Pourquoi ne les corrigez-vous pas eux-mmes? A la
fin, le chagrin me rendit malade.

Ibarra coutait pensif.

--A peine rtabli, je revins  l'cole; le nombre de mes lves tait
rduit au cinquime. Les meilleurs avaient dsert lorsqu'on avait
rtabli l'ancien systme et, parmi ceux qui restaient, quelques-uns
ne venaient en classe que pour fuir les travaux domestiques. Aucun ne
manifesta de joie en me revoyant, aucun ne me flicita de ma gurison;
ma sant leur importait peu; ils auraient prfr mme que je restasse
malade, car mon substitut, s'il frappait plus que moi, s'absentait
la plupart du temps.

Mes autres lves, ceux que leurs parents continuaient  envoyer 
l'cole, allaient se promener aux champs. On m'accusait de les avoir
gts et tous les jours c'taient de nouvelles rcriminations. Un seul,
le fils d'une paysanne, tait venu me voir pendant ma maladie; il s'est
fait sacristain et le sacristain principal dit que les serviteurs de
l'glise ne doivent pas frquenter l'cole: ce serait dchoir.

--Et vous vous tes rsign  votre nouvelle situation? demanda Ibarra.

--Pouvais-je faire autrement, rpondit l'instituteur. D'ailleurs,
pendant ma maladie, divers vnements s'taient produits, nous
avions chang de cur. Je conus un nouvel espoir et tentai une autre
exprience, pour que les enfants ne perdissent pas tout  fait leur
temps et tirassent le plus grand profit possible des corrections.

Puisque maintenant ils ne pouvaient m'aimer, je voulais que leur
ayant appris quelque chose d'utile, ils conservassent au moins de
moi un souvenir qui ne ft pas uniquement amer. Vous savez que,
dans la plus grande partie des coles, les livres sont en castillan,
 l'exception du catchisme tagal qui varie selon la corporation
religieuse  laquelle appartient le cur. Ces livres ne sont que des
recueils de neuvaines et de rosaires avec le catchisme du P. Astete;
ils sont aussi difiants que les ouvrages des hrtiques. Comme il
m'tait impossible de leur apprendre le castillan ni de traduire
tant d'crits divers, je m'efforai de les remplacer peu  peu par
de courts passages, extraits d'oeuvres tagales utiles telles que le
trait de politesse de Hortensio et Feliza, quelques petits manuels
d'agriculture, etc., etc. Parfois, je traduisais moi-mme des opuscules
comme l'Histoire des Philippines du P. Barranera et les leur dictais
ensuite pour qu'ils les runissent en cahiers, les augmentant parfois
de leurs propres observations. Comme je n'avais pas de cartes pour leur
apprendre la gographie, je copiai celle de la province que j'avais
vue au chef-lieu et, avec cette reproduction et les carreaux du sol,
je leur donnai quelques ides sur le pays. Cette fois, ce furent les
femmes qui s'ameutrent; les hommes se contentaient de sourire ne
voyant l qu'une de mes folies. Le nouveau cur me fit appeler et si,
 vrai dire, il ne me reprocha rien, il me dclara cependant que je
devais en premier lieu m'occuper de l'enseignement de la religion
et que, avant d'apprendre toutes ces choses, les enfants devaient
prouver par un examen qu'ils savaient bien et par coeur les Mystres,
le Rosaire et le Catchisme de la Doctrine Chrtienne.

Et depuis lors je travaille de mon mieux  convertir ces pauvres petits
en perroquets qui apprennent et rcitent tant de choses auxquelles
ils ne comprennent pas un seul mot. Beaucoup savent dj les Mystres
et le Rosaire, mais je crains que mes efforts ne se brisent contre
le P. Astete, car ils ne distinguent pas encore bien les demandes
des rponses ni ce que ces deux choses peuvent signifier. Et nous
mourrons ainsi, et ainsi feront  leur tour ceux qui doivent natre,
et en Europe on parlera de progrs!

--Ne soyons pas si pessimistes! rpondit Ibarra. Le lieutenant
principal m'a envoy une invitation pour assister  une assemble
au tribunal... Qui sait si l vous n'aurez pas une rponse  vos
questions?

L'instituteur secoua la tte en signe de doute.

--Vous verrez que le projet dont on m'a parl ne s'excutera pas plus
que les miens. Sinon, nous le verrons!






XX

L'ASSEMBLE AU TRIBUNAL [85]


C'tait une salle de douze  quinze mtres de long sur huit 
dix de large. Les murs, blanchis  la chaux, taient couverts de
dessins au charbon, plus ou moins laids, plus ou moins indcents,
avec des inscriptions qui compltaient leur sens. Dans un coin,
appuys ordinairement au mur, une dizaine de vieux fusils  pierre
parmi des sabres rouills, des espadons et des casse-tte: c'tait
l'armement des cuadrilleros..

A une extrmit de la salle qu'ornaient des rideaux rouges sales
se cachait, accroch au mur, le portrait de S. M. le Roi; sous le
portrait, sur une estrade de bois, un vieux fauteuil ouvrait ses
bras dpecs; devant, une grande table tache d'encre, grave et
entaille par des inscriptions et des monogrammes comme beaucoup de
tables des tavernes allemandes frquentes par les tudiants. Des
chaises boiteuses et des bancs dlabrs compltaient le mobilier.

Dans cette salle se tenaient les runions, sigeait le tribunal,
s'infligeait la torture, etc. En ce moment les autorits du pueblo et
des divers quartiers y sont runies; le parti des vieillards ne se
mlange pas avec celui des jeunes, les uns et les autres ne peuvent
se souffrir: ils reprsentent les conservateurs et les libraux,
seulement ces luttes politiques acquirent dans les pueblos un
caractre trs violent.

--La conduite du gobernadorcillo m'indigne! disait  ses amis le
chef du parti libral, D. Filipo; il apporte un plan prconu pour
retarder jusqu'au dernier moment la discussion du projet. Notez qu'il
nous reste  peine onze jours.

--Il est rest au couvent  confrer avec le cur qui est
malade! observa un des jeunes.

--Cela ne fait rien! reprit un autre; nous avons dj tout
prpar. Pourvu que le projet des vieux n'obtienne pas la majorit...

--Je ne le crois pas! dit D. Filipo; je prsenterai le projet des
vieux...

--Comment? que dites-vous? demandrent ses auditeurs surpris.

--Je dis que, si je parle le premier, je prsenterai le projet de
nos adversaires.

--Et le ntre?

--Vous vous en chargerez, vous, rpliqua le lieutenant en souriant
et il s'adressa  un jeune cabeza de barangay [86]: vous parlerez
aprs que ma proposition aura t rejete.

--Nous ne vous comprenons pas, seor! dirent ses interlocuteurs en
le regardant, pleins de doute.

--coutez! dit D. Filipo  voix basse  deux ou trois amis qui
l'coutaient. Ce matin je me suis rencontr avec le vieux Tasio.

--Eh bien?

--Il m'a dit: Vos ennemis en veulent plus  votre personne qu'
vos ides. Voulez-vous qu'une chose ne se fasse pas? Proposez-la et,
serait-elle plus utile qu'une mitre, elle sera repousse. Une fois
qu'ils vous auront battu, faites que le plus modeste d'entre vous
prsente ce que vous vouliez, et, pour vous humilier, vos adversaires
l'approuveront. Mais, gardez-moi le secret.

--Mais...

--C'est pour cela que je proposerai le projet de nos adversaires en
l'exagrant jusqu'au ridicule. Silence! voici le seor Ibarra avec
le matre d'cole!

Les deux jeunes gens salurent tous les groupes, sans prendre part
 leurs conversations.

Quelques instants aprs le gobernadorcillo entra, l'air
mcontent. Aussitt les murmures cessrent, chacun prit place et le
silence rgna peu  peu.

Le capitaine [87] s'assit dans le fauteuil plac sous le portrait
de Sa Majest, toussa quatre ou cinq fois, se passa la main sur le
crne et sur la figure, toussa de nouveau et, d'une voix dfaillante,
commena enfin:

--Seores, je me suis risqu  vous convoquer tous pour cette
assemble... hem! hem!... parce que nous devons clbrer le 12 de
ce mois la fte de notre patron S. Diego... hem! hem! aujourd'hui,
nous sommes le 2... hem! hem!

Il en tait  ce point de son discours lorsqu'une toux sche et
rgulire le rduisit au silence.

Alors, du banc des vieux, se leva un homme d'aspect arrogant,
paraissant g d'environ quarante ans. C'tait le riche Capitan
Basilio, un ennemi du dfunt D. Rafael; il prtendait que, depuis
la mort de saint Thomas d'Aquin, le monde n'avait pas fait un pas
en avant et que, depuis que saint Jean de Latran l'avait quitt,
l'Humanit avait commenc  reculer.

--Que Vos Seigneuries me permettent, dit-il, de prendre la parole
dans une circonstance si intressante. Je parle le premier, bien
que beaucoup de ceux qui sont ici aient plus de droits que moi,
mais si je parle le premier c'est qu'il ne me semble pas que,
dans ce cas, parler le premier signifie que l'on soit le premier,
de mme que parler le dernier ne signifierait pas non plus que l'on
soit le dernier. De plus, les choses que j'aurai  dire sont d'une
telle importance qu'elles ne doivent ni tre laisses de ct ni tre
dites en dernier, et c'est pour cela que j'ai voulu parler le premier
afin de leur donner la place qui leur convenait. Vos Seigneuries
me permettront donc de parler le premier dans cette assemble o je
vois de trs notables personnes comme le seor Capitan actuel, son
prdcesseur, mon distingu ami D. Valentin, son autre prdcesseur,
mon ami d'enfance D. Julio, notre clbre capitaine des cuadrilleros,
D. Melchior et tant d'autres encore que, pour tre bref, je ne veux pas
mentionner et que vous voyez ici prsents. Je supplie Vos Seigneuries
de me permettre l'usage de la parole avant que quelqu'un d'autre ne
parle. Aurai-je le bonheur que l'Assemble accde  mon humble prire?

Et l'orateur s'inclina respectueusement, souriant  demi.

--Vous pouvez parler, nous vous coutons avec plaisir! dirent les
amis louangeurs et les autres personnes qui le tenaient pour un grand
orateur; les anciens toussaient avec satisfaction et se frottaient
les mains.

Capitan Basilio, aprs avoir pong la sueur de son front avec un
mouchoir de soie, continua:

--Puisque Vos Seigneuries ont t assez aimables et assez complaisantes
envers mon humble personne pour me concder l'usage de la parole
avant tout autre de ceux qui sont ici prsents, je profiterai de
cette permission, si gnreusement accorde, et je vais parler. Je
m'imagine, avec mon imagination, que je me trouve au milieu du trs
respectable Snat romain, senatus populusque romanus, comme nous
disions en ces beaux temps qui, malheureusement pour l'Humanit,
ne reviendront plus, et je demanderai aux patres conscripti, comme
dirait le sage Cicron s'il tait  ma place, je leur demanderai,
puisque le temps nous manque et que le temps est d'or, comme disait
Salomon, que, dans cette importante question, chacun expose son avis
clairement, brivement et simplement. J'ai dit.

Et, satisfait de lui-mme et de l'attention de la salle, l'orateur
s'assit, non sans adresser  Ibarra qui tait plac dans un coin un
regard de supriorit et  ses amis un autre fort expressif, leur
disant: Ha! Ai-je bien parl? Ha!

Ses amis refltrent les deux regards en se tournant vers les jeunes,
comme pour les faire mourir d'envie.

--Maintenant la parole est  celui qui voudra que... hem! reprit le
gobernadorcillo sans pouvoir achever sa phrase, la toux lui livrant
une nouvelle attaque.

A en juger par le silence gnral, personne ne voulait accepter d'tre
l'un des patres conscripti, personne ne se leva; alors D. Filipo
profita de l'occasion et prit la parole.

Les conservateurs se regardrent, changeant des oeillades et se
faisant des gestes significatifs.

--Seores, je vais prsenter mon projet pour la fte, dit D. Filipo.

--Nous ne pouvons pas l'admettre! rpondit un vieux poitrinaire,
conservateur intransigeant.

--Nous votons contre! dirent les autres adversaires.

--Seores, dit D. Filipo en rprimant un sourire, je ne vous ai pas
encore expos le projet que nous, les jeunes, nous apportons ici. Ce
grand projet, nous en sommes srs, sera prfr par tous, quoi que
pensent ou que puissent penser nos contradicteurs.

Ce prsomptueux exorde acheva d'irriter les conservateurs qui jurrent
in corde de lui faire une terrible opposition. D. Filipo poursuivit:

--Nous avons un budget de 3,500 pesos. Eh bien! avec cette somme nous
pouvons faire une fte qui surpasse toutes celles que nous avons vues
jusqu'ici, soit dans notre province, soit dans les provinces voisines.

--Quoi? s'crirent les incrdules; tel pueblo avait 5000, tel autre
4000! C'est de la plaisanterie!

--Ecoutez-moi, seores, et vous serez convaincus, continua D. Filipo
intrpide. Je propose que, au milieu de la place, on lve un grand
thtre, qui cotera 150 pesos.

--150 ne suffiront pas, il faut en mettre 160! objecta un tenace
conservateur.

--Notez, seor directeur, 200 pesos pour le thtre! dit D. Filipo. Je
propose que l'on traite avec la troupe de comdie de Tondo pour qu'elle
donne des reprsentations pendant sept soires conscutives. Sept
reprsentations  200 pesos par soire font 1400. Notez 1400, seor
directeur.

Vieux et jeunes se regardrent surpris; seuls, ceux qui taient dans
le secret ne bougrent pas.

--Je propose encore de grands feux d'artifices; pas de ces toutes
petites lumires, de ces toutes petites fuses qui n'amusent que les
enfants et les vieilles filles, rien de tout cela! Nous voulons de
grosses bombes et de colossales fuses. Je propose donc 200 grosses
bombes  deux pesos chacune et 200 fuses du mme prix. Nous les
commanderons aux artificiers de Malabon.

--Hum! interrompit un vieux, une bombe de deux pesos ne m'effraye
gure et ne me rend pas sourd; elles doivent tre  trois pesos.

--Notez 1000 pesos pour 200 bombes et 200 fuses.

Les conservateurs ne purent se contenir; quelques-uns se levrent et
confrrent entre eux.

--De plus, pour que nos voisins voient que nous sommes des gens
qui n'pargnent rien et que l'argent ne nous manque pas, continua
D. Filipo en levant la voix et en lanant un rapide regard vers le
groupe des vieux, je propose: 1o quatre frres principaux pour les
deux jours de fte et 2o, que chaque jour on jette au lac 200 poules
rties, 100 chapons farcis et 50 cochons de lait, comme faisait Sylla,
contemporain de ce Cicron dont vient de parler Capitan Basilio.

--C'est cela, comme Sylla! rpta Basilio flatt.

L'tonnement s'accroissait par degrs.

--Comme beaucoup de gens riches vont accourir et que chacun apporte les
pesos par milliers, ses meilleurs coqs, le liampo [88] et les cartes,
je propose quinze jours de gallera, la libert d'ouvrir toutes les
maisons de jeu...

Mais les jeunes se levrent, l'interrompirent; ils croyaient que le
lieutenant principal tait subitement devenu fou. Les vieux discutaient
avec chaleur.

--Et enfin, pour ne pas ngliger les plaisirs de l'me...

Les murmures et les cris partis de tous les coins de la salle
couvrirent totalement sa voix: ce ne fut bientt plus qu'un tumulte.

--Non! criait un intransigeant conservateur; je ne veux pas qu'il se
flatte d'avoir fait la fte, non! Laissez-moi, laissez-moi parler!

--D. Filipo nous a tromps! disaient les libraux. Nous voterons
contre. Il est pass aux vieux. Nous votons contre.

Le gobernadorcillo, plus abattu que jamais, ne faisait rien pour
apaiser le tumulte; il attendait que l'ordre se rtablt de lui-mme.

Le capitaine des cuadrilleros demanda la parole; on la lui octroya,
mais il n'ouvrit pas la bouche et retourna s'asseoir confus et honteux.

Par bonheur, Capitan Valentin, le plus modr des conservateurs,
se leva et dit:

--Nous ne pouvons admettre ce qu'a propos le lieutenant principal,
cela nous semble une exagration. Tant de bombes et tant de thtres
ne peuvent tre proposs que par un jeune homme comme le lieutenant,
qui peut passer beaucoup de soires au thtre et entendre de
nombreuses dtonations sans devenir sourd. J'ai pris l'opinion des
personnes senses et toutes dsapprouvent unanimement le projet de
D. Filipo. N'est-il pas vrai, seores?

--Oui! oui! dirent  la fois jeunes et vieux. Les jeunes taient
enchants d'entendre un vieux parler ainsi.

--Qu'avons-nous  faire de quatre frres principaux? poursuivit
D. Valentin. Qu'est-ce que ces poules, ces chapons et ces cochons
de lait jets dans le lac? Plaisanterie! diraient nos voisins, et
ensuite nous jenerons la moiti de l'anne. Qu'avons-nous  voir
avec Sylla et avec les Romains? Nous ont-ils par hasard invits 
leurs ftes? Pour ma part, tout au moins, je n'ai jamais reu aucun
billet de leur part et rflchissez que je suis dj vieux!

--Les Romains vivent  Rome, o est le Pape! lui murmura tout bas
Capitan Basilio.

--Je comprends maintenant, continua l'orateur sans se troubler. Ils
clbraient leur fte lors d'une vigile et le Pape leur commanda de
jeter les victuailles  la mer pour ne pas commettre un pch. Mais,
de toutes faons, votre projet de fte est inadmissible, impossible,
c'est une folie.

D. Filipo, vivement combattu, dut retirer sa proposition.

Les conservateurs les plus intransigeants, satisfaits de la dfaite
de leur plus grand adversaire, virent sans inquitude se lever un
jeune cabeza de barangay qui demanda la parole:

--Je prie Vos Seigneuries de m'excuser si,  mon ge, je me permets
de parler devant tant de personnes trs respectables, tant par leur
exprience que par la prudence et par le discernement avec lesquelles
elles jugent toutes choses, mais puisque l'loquent orateur, Capitan
Basilio, nous a invits tous  manifester notre opinion, sa parole
autorise servira d'excuse  l'insuffisance de ma personne.

Les conservateurs satisfaits inclinrent la tte.

--Ce jeune homme parle bien!--Il est modeste!--Il raisonne
admirablement, se disaient-ils.

--Si je vous prsente, seores, un programme ou un projet, ce
n'est pas avec la pense que vous le trouverez parfait ni que vous
l'accepterez; je veux, en mme temps que je me soumets une fois de plus
 la volont de tous, prouver aux anciens que nous pensons toujours
comme eux puisque nous faisons ntres les ides que Capitan Basilio
a si lgamment exprimes.

--Trs bien! trs bien! s'criaient les conservateurs si dlicatement
encenss. Capitan Basilio faisait des signes au jeune homme pour lui
indiquer comment il devait remuer le bras et placer le pied. Seul,
le gobernadorcillo restait impassible; il semblait  la fois distrait
et proccup. Le jeune homme poursuivit en s'animant:

--Mon projet, seores, se rduit  ceci: inventer de nouveaux
spectacles qui ne soient pas les banalits que nous voyons chaque
jour et faire en sorte que l'argent recueilli ne sorte pas du pueblo,
ne se dpense pas vainement en poussire, en un mot l'employer 
quelque chose d'utile pour tous.

--C'est cela! c'est cela! interrompirent les jeunes, c'est ce que
nous voulons.

--Trs bien! ajoutrent les vieillards.

--Quel profit tirerons-nous d'une semaine de comdie, comme le demande
le lieutenant? Que nous apprendront ces rois de Bohme ou de Grenade
qui commandent de couper la tte  leurs filles ou les font mettre
en guise de boulet dans un canon lequel,  leur grande surprise,
se convertit en trne? Nous ne sommes ni des rois, ni des barbares,
nous n'avons pas de canons et, si nous imitions tous ces gens-l,
on nous ferait pendre  Bagumbayan. Qu'est-ce que ces princesses qui
prennent part aux combats et frappent de taille et d'estoc, font la
guerre comme des princes et chevauchent seules par monts et valles,
comme sduites par le Tikblang [89]? Nous avons pour habitude d'aimer
dans une femme la douceur et la tendresse et nous ne pourrions unir
sans crainte notre main  la main tache de sang de quelque damoiselle,
ce sang ft-il celui d'un More ou d'un Gant; de mme nous mprisons
et tenons pour vil l'homme qui lve la main sur une femme, que ce
soit un prince, un alfrez ou mme un rude paysan. Ne vaudrait-il pas
mieux mille fois que nous fissions la peinture de nos propres moeurs,
pour corriger nos vices et nos dfauts et faire l'loge des qualits
que nous nous reconnaissons?

--C'est cela! rptrent ses partisans.

--Il a raison, murmurrent pensifs quelques vieux.

--Je n'avais jamais pens  cela! murmura Capitan Basilio.

--Mais, comment allez-vous faire? objecta l'obstin conservateur.

--C'est trs facile, rpondit l'orateur. J'apporte ici deux
comdies que, trs certainement, le bon got et le discernement
bien connus des hommes respectables qui sont ici runis trouveront
acceptables et divertissantes. La premire a pour titre: L'Election
du Gobernadorcillo; c'est une comdie en prose, en cinq actes, crite
par l'une des personnes prsentes. L'autre est en deux actes et la
reprsentation en durera deux soires; c'est un drame fantastique, de
caractre satirique, crit par un des meilleurs potes de la province;
il est intitul Mariang Makiling [90]. Voyant que la discussion
des prparatifs de la fte tait retarde et craignant que le temps
ne manqut, nous avons cherch en secret nos acteurs et nous leur
avons fait apprendre leurs rles. Nous esprons qu'avec une semaine
de rptitions ils pourront jouer avec succs. Et remarquez, seores,
que non seulement cette faon de faire est neuve, utile et raisonnable,
mais qu'elle a le grand avantage d'tre conomique. Point de costumes
 acheter, les ntres, ceux que nous portons tous les jours, sont
les seuls qui doivent servir.

--Je paie le thtre! s'cria enthousiasm Capitan Basilio.

--S'il est besoin de cuadrilleros je prte les miens, dit le capitaine
de cette brave milice.

--Et moi... et moi... s'il faut un vieux... balbutiait un vieillard
avec ostentation.

--Accept! accept! crirent nombre de voix.

Le lieutenant principal tait ple d'motion, ses yeux se remplirent
de larmes.

--Il pleure de dpit, pensa l'intransigeant et il cria: Accept,
accept sans discussion!

Et satisfait de sa vengeance et de la complte dfaite de son
adversaire, il commena  faire l'loge du projet du jeune
homme. Celui-ci poursuivit:

--Une partie de l'argent recueilli, le cinquime par exemple, peut
tre employe  distribuer quelques prix, au plus studieux lve
de l'cole, au meilleur berger, au plus habile laboureur, au plus
adroit pcheur, etc. Nous pourrons organiser des rgates sur la
rivire et sur le lac, des courses de chevaux, lever des mts de
cocagne et organiser d'autres jeux auxquels nos paysans prendront
part. Quant aux feux d'artifice, comme l'habitude prise est telle
qu'on s'imaginerait difficilement une fte o ils seraient supprims,
je leur laisse une place: des roues et des chteaux de feu offrent
d'ailleurs de trs beaux et trs intressants spectacles, mais je
crois inutiles les bombes que proposait le lieutenant. Deux orchestres
sont suffisants pour donner de la gaiet  la fte et nous viterons
ainsi ces inimitis et ces querelles qui faisaient de ces malheureux,
dont le travail est de nous rjouir, de vritables coqs de combat s'en
allant ensuite mal pays, mal nourris, battus et parfois blesss. Avec
le surplus des fonds on pourrait commencer la construction d'un petit
difice pour servir d'cole, car nous ne pouvons gure attendre que
Dieu lui-mme descende du ciel et nous la btisse; il est triste de
penser qu'alors que nous avons une gallera de premier ordre l'endroit
o nos enfants s'instruisent n'est pas mme l'curie du cur. Voici le
projet trac dans ses grandes lignes, le perfectionner sera l'oeuvre
de tous.

Un lger murmure s'leva dans la salle; presque tous taient de l'avis
du jeune homme, quelques-uns seulement murmuraient:

--Nouveauts que tout cela! ce sont des choses nouvelles! Dans notre
jeunesse...!

--Acceptons-les pour aujourd'hui, disaient les autres, le principal
est d'humilier celui-ci!

Et ils montraient le lieutenant.

Quand le silence se rtablit, tous taient d'accord. Il ne manquait
plus que la dcision du gobernadorcillo.

Celui-ci suait, s'agitait, se retournait, se passait la main sur le
front et put enfin bgayer en baissant les yeux:

--Moi aussi, j'approuve... mais, hem!

Toute l'assemble coutait en silence.

--Mais? demanda Capitan Basilio.

--J'approuve compltement, rpta le fonctionnaire; c'est--dire... je
n'approuve pas... je dis oui,... mais...

Il se frotta les yeux avec le revers de la main.

--Mais, continua le malheureux se dcidant enfin, mais le cur,
le Pre cur veut autre chose.

--Est-ce le cur ou bien nous qui payons la fte? A-t-il donn au
moins un cuarto? s'cria une voix pntrante.

Tous regardrent du ct d'o tait partie cette demande: l sigeait
le philosophe Tasio.

Le lieutenant restait immobile, les yeux fixs sur le gobernadorcillo.

--Et que veut le cur? demanda D. Basilio.

--Mais le cur veut... six processions, trois sermons, trois messes
solennelles... et, s'il reste de l'argent, une comdie avec du chant
dans les entr'actes.

--Mais nous ne voulons pas de cela, dirent les jeunes et quelques
vieux.

--Le Pre cur le veut! rpta le gobernadorcillo, j'ai promis au
cur que ce qu'il voulait serait fait.

--Alors, pourquoi nous avez-vous convoqus?

--Prcisment, pour vous en faire part.

--Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit ds le commencement?

--Je voulais le dire, seores, mais Capitan Basilio a parl et je
n'ai pas eu le temps... Il faut obir au cur!

--Il faut lui obir! rptrent quelques vieux.

--Il faut lui obir, ou l'Alcalde nous enverrait tous en
prison! ajoutrent tristement d'autres conservateurs.

--Eh bien! obissez et faites la fte  vous seuls! s'crirent les
jeunes en se levant. Nous retirons notre contribution.

--Tout a dj t recouvr! dit le gobernadorcillo.

D. Filipo s'approcha de lui et lui dit amrement:

--J'ai sacrifi mon amour-propre en faveur d'une bonne cause; vous
sacrifiez votre dignit d'homme pour une mauvaise et vous brisez tout
ce qui pouvait tre fait de bien.

Ibarra disait au matre d'cole:

--Avez-vous une commission pour le chef-lieu de la province, je pars
immdiatement?

--Pour vos affaires?

--Pour nos affaires! rpondit Ibarra d'un ton mystrieux.

Sur la route, en s'en retournant, le vieux philosophe disait 
D. Filipo qui maudissait son sort:

--C'est notre faute! Vous n'avez pas protest quand ils vous ont
donn pour chef un esclave et moi, fou que je suis, je l'avais oubli!






XXI

HISTOIRE D'UNE MRE

                        . . . . . . . . . . . . . . .
                        Il marchait incertain--il courait errant,
                        Sans se reposer--un seul instant.

                                                            Alaejos.



Sisa courait maintenant vers son pauvre logis; dans son cerveau
s'tait opr ce bouleversement qui se produit dans notre tre quand,
au moment d'un grand malheur, nous ne voyons aucun recours possible
et que s'enfuient toutes nos esprances. Il semble alors que tout
s'obscurcisse en nous; si parfois quelque petite lueur brille au loin
nous courons vers elle, sans nous inquiter de savoir si le sentier
n'est pas coup par un prcipice.

Cette mre voulait sauver ses fils; comment? les mres ne s'occupent
gure des moyens quand il s'agit de leurs enfants.

Elle courait rapide, poursuivie par toutes sortes de craintes et
de sinistres pressentiments. Auraient-ils dj pris son Basilio? O
s'tait enfui son Crispin?

Arrive prs de chez elle, elle distingua les casques de deux soldats
dpassant la clture de son jardin. On ne saurait dcrire ce qui se
passa en son coeur; elle oublia tout, et la brutalit de ces hommes qui
n'usaient de mnagements qu'avec les riches, et ce qui pouvait advenir
d'elle et de ses fils accuss de vol. Les gardes civils ne sont pas
des hommes, ils n'coutent pas les prires, ils sont accoutums 
voir couler les larmes, ce ne sont que des gardes civils.

Instinctivement Sisa leva les yeux au ciel: le ciel souriait d'une
ineffable lumire, quelques petits nuages blancs, nageaient dans le
transparent azur. Elle s'arrta pour rprimer le frisson qui s'emparait
de tout son corps.

Les soldats avaient abandonn sa maison; ils revenaient seuls n'ayant
rien pris que la poule qu'elle engraissait. Elle respira et recouvra
ses sens.

--Comme ils sont bons, quel bon coeur ils ont! murmura-t-elle,
presque pleurant de joie.

Les soldats auraient brl la maison mais laiss ses fils en libert
qu'elle les aurait encore combls de bndictions.

Elle regarda de nouveau, cette fois avec des yeux reconnaissants,
le ciel que sillonnait une bande de garzas, ces nuages gris et lgers
particuliers au ciel des Philippines, et, la confiance renaissant en
son coeur, elle reprit son chemin.

En approchant de ces hommes terribles, la malheureuse s'effora de
regarder de tous cts comme distraite; elle feignit de ne pas voir
sa poule qui piaillait en criant au secours. A peine les avait-elle
croiss qu'elle voulut courir, mais la prudence modra ses pas.

Elle n'tait pas encore loigne qu'elle s'entendit appeler
imprieusement. Tout mue, elle fit la sourde et continua sa route. Ils
l'appelrent de nouveau, mais cette fois avec un cri et une parole
insultante. Elle se retourna, malgr elle ple et tremblante. Un
garde civil lui faisait des signes avec la main.

Machinalement, elle revint sur ses pas; elle sentait que sa langue
se paralysait, que sa gorge se schait.

--Dis-nous la vrit ou sinon nous t'attachons  cet arbre et te
fusillons, dit l'un d'eux d'une voix menaante.

La malheureuse ne put que regarder l'arbre.

--Tu es la mre des voleurs!

--La mre des voleurs! rpta Sisa sans comprendre.

--O est l'argent que tes fils t'ont apport cette nuit?

--Ah! l'argent...

--Ne nie pas, ce sera pire pour toi! ajouta le premier. Nous sommes
venus pour arrter tes fils; le plus grand s'est sauv; o as-tu
cach le petit?

Sisa respira.

--Seor, rpondit-elle, il y a longtemps que je n'ai pas vu mon
Crispin; j'esprais le trouver ce matin au couvent et c'est l
seulement que j'ai appris que...

Les deux soldats changrent un regard significatif.

--C'est bon! s'cria l'un d'eux; donne-nous l'argent et nous te
laisserons tranquille.

--Seor, supplia la malheureuse; mes fils ne volent pas, mme quand ils
ont faim; nous sommes habitus  souffrir. Basilio ne m'a pas apport
un cuarto; fouillez toute la maison et, si vous y trouvez un ral,
faites de nous ce que vous voudrez. Les pauvres que nous sommes ne
sont pas tous des voleurs.

--Alors, reprit lentement le soldat en fixant ses yeux dans les yeux de
Sisa, viens avec nous; tes fils se dcideront peut-tre  se montrer
et  rendre l'argent qu'ils ont pris. Suis-nous!

--Moi?... vous suivre? murmura-t-elle en reculant d'un pas et
terrifie, elle regardait les uniformes des soldats.

--Pourquoi pas?

--Ah! ayez piti de moi! supplia-t-elle presque  genoux. Je suis bien
pauvre, je n'ai rien  vous donner, ni or, ni bijoux; la seule chose
que j'avais vous me l'avez dj prise, c'est la poule que je pensais
vendre... emportez tout ce que vous trouverez dans ma misrable cabane,
mais laissez-moi, laissez-moi mourir ici en paix!

--En avant! tu dois venir, si tu ne nous suis pas de bon gr nous
t'attacherons.

Sisa poussa une amre plainte. Ces hommes taient inflexibles.

--Laissez-moi au moins marcher devant  quelque
distance! supplia-t-elle, quand elle sentit qu'ils se saisissaient
d'elle et la poussaient brutalement.

Les deux soldats s'murent et causrent entre eux  voix basse.

--Bien, dit l'un d'eux; comme d'ici  ce que nous soyons au pueblo
tu peux t'chapper, tu seras entre nous deux. Une fois l tu pourras
marcher devant  une vingtaine de pas, mais fais attention! n'entre
dans aucune boutique, ne t'arrte pas. En avant et vivement!

Les prires furent vaines, vaines les raisons, inutiles les
promesses. Les soldats rpondaient qu'ils se compromettaient dj
suffisamment et lui accordaient trop de faveurs.

A se voir ainsi, entre ses deux gardiens, elle se sentit mourir de
honte. Personne il est vrai ne venait sur la route, mais et l'air? et
la lumire du jour? N'est-ce pas le fait de la vritable pudeur de
voir des regards de tous cts? Elle se couvrit la figure de son
mouchoir et marchant ainsi, comme une aveugle, elle pleura en silence
sur son humiliation. Certes sa misre tait grande, elle savait
que tous, mme son mari, l'avaient abandonne, mais jusque-l elle
s'tait toujours considre comme honorable et estime: c'tait avec
compassion qu'elle regardait ces femmes aux toilettes scandaleuses
que tous fltrissaient du nom de femmes  soldats. Et voici qu'il
lui semblait descendre sur l'chelle sociale  un degr infrieur
encore  celui de ces malheureuses.

Des pas de chevaux rsonnrent: c'tait une de ces petites caravanes
d'hommes et de femmes qui, juchs sur de mauvais bidets, entre
deux paniers pendus de chaque ct de l'animal, portent le poisson
dans les pueblos de l'intrieur. Parmi ces voyageurs quelques-uns
la connaissaient, soit pour lui avoir donn un peu de poisson,
soit pour lui avoir demand de l'eau lorsqu'ils passaient devant sa
cabane. Lorsqu'elle fut prs d'eux, il lui sembla qu'ils l'insultaient,
qu'ils l'crasaient, que leurs regards pitoyables ou ddaigneux
traversaient son mouchoir et s'enfonaient dans sa figure comme
des dards.

La caravane s'loigna, Sisa se sentit soulage. Elle carta un instant
son mouchoir pour voir  quelle distance se trouvait le pueblo. Il
restait encore  franchir quelques postes de tlgraphe avant d'arriver
au bantayan [91]. Jamais le chemin ne lui avait paru si long.

Au bord de la route croissait une cannaie trs feuillue. Souvent
 son ombre elle s'tait repose autrefois. Jeune fille, elle s'y
arrtait pour couter les doux propos de son fianc; il l'aidait 
porter le panier plein de lgumes et de fruits, elle le rcompensait
d'un sourire. Ah! comme tout ce pass tait loin maintenant! le fianc
tait devenu le mari, le mari... Le malheur avait frapp  sa porte
et s'tait pour toujours assis  son foyer.

Comme le soleil dardait ses plus chauds rayons, les soldats lui
offrirent de se reposer. Terrifie  l'ide de voir se prolonger
encore son martyre, elle les remercia.

Ils taient prs du pueblo, la peur la saisit. Angoisse, elle regarda
de tous cts cherchant dans la nature un secours quelconque: de vastes
rizires, un petit canal de navigation, des arbres rachitiques, c'tait
tout; pas un rocher, pas un prcipice o pouvoir se briser. Pourquoi
avait-elle suivi les soldats si longtemps? elle se le reprochait; prs
de sa pauvre maison, la rivire profonde, aux rives escarpes, seme
de roches aigus, lui aurait offert une mort si douce! Mais non! elle
pensa  ses enfants,  son Crispin dont elle ignorait le sort, et
dans cette nuit ce fut une lumire qui claira son me. Rsigne,
elle murmura:

--Aprs!... aprs, nous irons habiter au plus profond des bois.

Elle scha ses yeux, prit un air plus assur et s'adressant  voix
basse aux gardes:

--Nous voici maintenant au pueblo!

Son accent tait indfinissable; c'tait  la fois une prire,
un raisonnement, une plainte, une supplication, toute la douleur
condense dans une parole.

Les soldats eurent piti: ils rpondirent d'un geste. Rapidement elle
les devana et s'effora de marcher d'un pas tranquille.

Un tintement de cloches annonait la fin de la grand'messe. Elle pressa
le pas pour viter la foule qui sortait de l'glise: ce fut en vain.

Deux femmes qu'elle connaissait passrent, l'interrogeant du regard;
elle les salua avec un amer sourire; mais pour viter de nouvelles
mortifications elle baissa la tte et fixa ses yeux sur le sol,
ce qui ne l'empchait pas de trbucher contre les pierres du chemin.

A sa vue, on se retournait, on chuchotait, on la suivait des yeux;
malgr qu'elle ne regardt rien, elle devinait, elle sentait, elle
voyait tout.

Une femme qu' sa tte nue,  sa robe jaune et verte,  sa chemise
de gaze bleue,  son costume et  ses manires on reconnaissait
comme faisant le bonheur de la soldatesque cria aux gardes d'une
voix effronte:

--O l'avez-vous prise? et l'argent, l'avez-vous?

Sisa crut avoir reu un soufflet: cette femme l'avait publiquement
mise  nu. Elle leva la tte pour connatre d'un seul coup tout le
sarcasme et toute la honte; les gens qui la montraient au doigt taient
loin d'elle, trs loin mme, mais cependant elle sentait le froid de
leurs regards, elle entendait la mchancet de leurs propos. Le sol
se drobait sous ses pieds.

--Par ici! lui cria un garde.

Comme un automate dont se brise le mcanisme, elle tourna rapidement
sur ses talons et, sans rien voir, sans penser  rien, courut pour
se cacher; une porte garde par une sentinelle tait devant elle;
elle voulut y entrer; mais, plus imprieuse encore, une autre voix la
dtourna. Comme elle cherchait d'o venait cette voix, elle sentit
qu'on la poussait par les paules. Ses yeux se fermrent, elle fit
deux pas, puis les forces lui manqurent et la malheureuse se laissa
tomber sur le sol, d'abord  genoux, assise ensuite. Un sanglot sans
larmes, sans cris, sans exclamations, l'agitait convulsivement.

C'tait le quartier. Il y avait l des soldats, des femmes, des
porcs, des poules. Quelques gardes raccommodaient leurs habits; une
des femmes couche sur le banc, la tte appuye sur la cuisse d'un
soldat, fumait et regardait vers le toit d'un air ennuy; d'autres
aidaient les gardes  laver leurs hardes,  nettoyer leurs armes,
etc., fredonnant des chansons lubriques.

--Tiens, les poulets se sont sauvs, vous ne ramenez que la poule! dit
l'une, sans que l'on pt savoir si elle faisait allusion  Sisa ou
au malheureux volatile qui continuait  piailler.

--Oui, la poule vaut toujours mieux que les poussins! ajouta-t-elle,
quand elle vit que les soldats se taisaient.

--O est le sergent? demanda l'un des gardes d'un ton fch. A-t-on
prvenu l'alfrez?

Un haussement d'paules fut la seule rponse qu'il obtint: personne
ne voulait se dranger pour la pauvre femme.

Elle resta ainsi deux longues heures,  demi folle, accroupie dans
un coin, la tte cache dans les mains, chevele. A midi l'alfrez
arriva; il commena par ne rien croire des accusations du cur.

--Bah! mesquines moineries! dit-il, et il ordonna que l'on rendt la
libert  la femme et que personne ne s'occupt plus de cette affaire.

--S'il veut retrouver ce qu'il a perdu, ajouta-t-il, qu'il le demande
 son saint Antoine ou qu'il se plaigne au nonce! Voil!

Sisa, qui pouvait  peine se mouvoir, fut donc conduite presque de
force hors du quartier.

Lorsqu'elle se vit au milieu de la rue, elle partit rapide, se
dirigeant vers sa maison, la tte dcouverte, la chevelure dfaite,
le regard fixe. Le soleil, alors au znith, brlait de tous ses feux;
pas un nuage ne voilait son disque resplendissant; le vent agitait
faiblement les feuilles des arbres, la route tait dj presque
sche; malgr la tempte de la veille, pas un oiseau ne se risquait
 abandonner l'ombre des branches.

Enfin Sisa tait arrive. Emue, silencieuse, elle entra dans son
triste logis, le parcourut, sortit, alla, vint de tous cts. Elle
courut ensuite chez le vieux Tasio, frappa  la porte; le vieux n'y
tait pas. La malheureuse retourna chez elle et commena  crier,
 appeler: Basilio! Crispin! s'arrtant  chaque instant, prtant
l'oreille avec attention. L'cho qui rptait ses appels, le doux
murmure de l'eau dans la rivire voisine, la musique des roseaux
agits par la brise taient les uniques voix de la solitude. De nouveau
elle appela, monta sur une hauteur, descendit dans un ravin; ses yeux
errants prenaient une expression sinistre, d'instant en instant ils
s'illuminaient de vifs reflets, puis s'obscurcissaient comme le ciel
dans une nuit de tourmente; on aurait dit que la lumire de la raison,
prte  s'teindre, se ranimait et se mourait tour  tour.

Revenue chez elle, elle s'assit sur la natte o ils s'taient couchs
la nuit prcdente et leva les yeux: au bout de l'un des roseaux de
la cloison qui pendait prs du prcipice elle aperut un morceau de la
chemise de Basilio. Se levant, elle le prit et l'examina  la lumire
du soleil: le morceau d'toffe avait des taches de sang. Par hasard
Sisa ne les vit pas: elle se baissa et continua  examiner ce dbris du
vtement de son fils, l'levant dans l'air, baign des rayons embrass:
puis, comme si elle avait senti tout s'obscurcir et la clart lui
manquer, elle regarda le soleil en face, les yeux dmesurment ouverts.

Enfin elle erra de ct et d'autre, criant, hurlant d'tranges sons;
qui l'eut entendue aurait eu peur, sa voix avait un timbre que ne
saurait donner le larynx humain. Lorsque pendant la nuit rugit la
tempte et que, vertigineusement rapide, le vent bat de ses ailes
invisibles une arme d'ombres qui le poursuivent, si vous vous trouvez
dans un difice ruin et solitaire, vous entendez certaines plaintes,
certains soupirs que vous savez tre le murmure du vent battant les
hautes tours et les murs dlabrs; vous n'en tes pas moins saisi de
terreur et vous frmissez! eh bien, l'accent de cette mre tait plus
lugubre et plus terrible encore que ces sanglots inconnus retentissant
dans les nuits obscures o rugit la tempte.

Le soleil se coucha, l'ombre la surprit. Peut-tre le ciel lui
accorda-t-il quelques heures de sommeil pendant lesquelles l'aile
invisible d'un ange, caressant son visage pli, emporta sa mmoire
qui ne lui rappelait plus que des douleurs; peut-tre que, tant de
souffrances dpassant la rsistance possible de l'humanit dbile,
la Mre Providence intervint, apportant sa plus douce consolation,
l'oubli. Le jour suivant, Sisa vaguait souriante, chantant et
conversant avec tous les tres de la grande Nature.






XXII

LUMIRES ET OMBRES


Trois jours se sont couls, trois jours et trois nuits que les
habitants de San Diego ont employs  commenter les faits qui s'taient
passs et  faire les prparatifs de la fte du pueblo.

Tout en savourant par avance les rjouissances futures, les uns
mdisaient du gobernadorcillo, les autres du lieutenant principal,
ceux-ci des jeunes, ceux-l des vieux, il n'tait personne qui ne
dt son mot et beaucoup rejetaient la faute sur tous.

On commentait aussi l'arrive de Maria Clara accompagne de la tante
Isabel. On s'en rjouissait parce qu'on l'aimait, mais en mme temps
que l'on admirait sa beaut on s'tonnait aussi des changements qui
survenaient dans le caractre du P. Salvi.--Il a des distractions
nombreuses pendant le saint sacrifice; il ne nous parle presque plus;
 vue d'oeil il devient plus maigre et plus sombre, telles taient
les rflexions de ses pnitentes. Le cuisinier le voyait s'macier
de jour en jour et se plaignait du peu d'honneur qu'il faisait  ses
plats. Mais ce qui soulevait le plus de murmures c'taient les deux
lumires que l'on voyait briller au couvent lorsque le P. Salvi tait
en visite... en visite chez Maria Clara! Les dvotes faisaient des
signes de croix mais continuaient  jaser.

Personne ne s'occupait plus de la malheureuse Sisa ni de ses fils.

Crisstomo Ibarra avait tlgraphi du chef-lieu de la province pour
saluer la tante Isabel et sa nice, mais sans leur expliquer la cause
de son absence. Beaucoup croyaient qu'on l'avait arrt  cause de sa
conduite envers le P. Salvi dans l'aprs-midi de la Toussaint. Mais
les commentaires changrent de ton lorsque, le soir du troisime
jour, on le vit descendre d'une voiture devant la petite maison de
sa fiance et saluer courtoisement le prtre qui s'y rendait lui aussi.

C'tait un dlicieux petit nid parmi les orangers et les
ilang-ilang. Nous y retrouvons les deux jeunes gens accouds  une
fentre d'o l'on voyait le lac. Des fleurs et des plantes grimpantes,
s'enroulant autour des roseaux et des fils mtalliques disposs
pour les recevoir, rpandaient  l'entour leur ombre frache et leur
parfum lger.

Ils causaient: leurs lvres murmuraient des mots plus doux que le
bruissement des feuilles et plus parfums que l'air tout imprgn des
aromes du jardin. C'tait l'heure o les sirnes du lac, profitant des
ombres du crpuscule rapide, sortaient des flots leurs ttes rieuses
pour admirer et saluer de leurs chants le soleil moribond. Ibarra
disait  son amie:

--Demain, avant que l'aube paraisse, ton dsir sera satisfait. Je
disposerai tout ds cette nuit pour que rien ne manque.

--Alors j'crirai  mes amies pour les inviter. Fais en sorte que le
cur ne vienne pas!

--Pourquoi?

--Parce qu'il semble qu'il me surveille. Ses yeux creux et sombres
me font mal; quand il les fixe sur moi, j'ai peur. Quand il me
cause il a une voix... il me parle de choses si extraordinaires,
si incomprhensibles, si tranges... un jour il m'a demand si je
n'avais pas rv  des lettres de ma mre; je crois qu'il est  moiti
fou. Mon amie Sinang et Andeng, ma soeur de lait, disent qu'il est
un peu... atteint, parce qu'il ne mange pas, ne se baigne pas et vit
constamment dans l'ombre. Arrange-toi pour qu'il ne vienne pas.

--Nous sommes forcs de l'inviter, rpondit Ibarra pensif. Les
habitudes du pays nous y obligent; il vient chez toi et, de plus,
sa conduite avec moi a t pleine de noblesse. Quand l'Alcalde l'a
consult sur l'affaire dont je t'ai parl, il n'a eu que des louanges
pour moi et n'a pas fait la moindre rclamation: mais je vois que tu
es contrarie; je prendrai soin qu'il ne puisse nous accompagner.

On entendit des pas lgers: c'tait le cur qui s'approchait, un
sourire forc sur les lvres.

--Le vent est frais, dit-il, quand on a pris un rhume on le garde
jusqu' ce que revienne la chaleur. Ne craignez-vous pas de vous
refroidir?

Sa voix tait tremblante et son regard fix au loin se dtournait
des jeunes gens.

--Au contraire, la soire nous parat agrable et le vent
dlicieux! rpondit Ibarra. En cette saison nous avons notre automne
et notre printemps; quelques feuilles tombent, mais les bourgeons
poussent.

Fr. Salvi soupira.

--Je trouve trs belle la runion de ces deux saisons sans
qu'intervienne l'hiver glac, continua Ibarra. En fvrier les branches
des arbres fruitiers bourgeonnent, en mars dj nous aurons les fruits
mrs. Viennent les mois de chaleur, nous irons ailleurs.

Fr. Salvi sourit. La conversation s'engagea sur des sujets
indiffrents: le temps, le pueblo, la fte; Maria Clara chercha un
prtexte et se retira.

--Puisque nous parlons de la fte, dit Ibarra, permettez-moi de
vous inviter  celle que nous donnerons demain matin. C'est une fte
champtre que nous organisons entre amis.

--Et, o se fera-t-elle?

--Prs du ruisseau qui serpente dans le bois voisin,  ct du balit:
aussi nous lverons-nous de bonne heure pour que le soleil nous
rejoigne en route.

Le moine rflchit, puis rpondit:

--L'invitation est trs tentante et je l'accepte pour vous prouver que
je ne vous garde pas rancune. Mais je ne pourrai m'y rendre qu'aprs
avoir rempli mes devoirs. Vous tes heureux d'tre libre!

Quelques minutes aprs, Ibarra partit pour s'occuper de la fte du
lendemain. La nuit tait dj trs obscure.

Dans la rue, un homme s'approcha qui le salua respectueusement.

--Qui tes-vous? lui demanda le jeune homme.

--Vous ne connaissez pas mon nom, seor. Je vous attends depuis
deux jours.

--Que me voulez-vous?

--Personne ne prend piti de moi parce que l'on dit que je suis un
bandit, seor. Mais j'ai perdu mes fils, ma femme est folle et tout
le monde prtend que je mrite mon sort.

Ibarra examina rapidement l'homme et lui demanda:

--Que voulez-vous en ce moment?

--Implorer votre piti pour ma femme et pour mes enfants.

--Je ne puis m'arrter. Si vous voulez me suivre, vous me direz en
route ce qui vous est arriv.

L'homme le remercia, et tous deux disparurent bientt dans les tnbres
des rues o l'clairage faisait presque entirement dfaut.






XXIII

LA PCHE


Les toiles brillaient encore  la vote de saphir et, dans les
branches, les oiseaux n'avaient pas termin leur sommeil que dj
une troupe joyeuse parcourait les rues du pueblo se dirigeant vers
le lac,  la faible lueur de ces torches de goudron, que l'on appelle
communment huepes.

C'taient cinq jeunes filles, marchant d'un pas rapide, se tenant par
les mains ou par la ceinture, suivies de quelques vieilles dames et de
servantes portant gracieusement sur leur tte des paniers remplis de
provisions, de plats, etc. A voir leurs figures o rit la jeunesse,
o brille l'esprance,  contempler leurs abondantes et noires
chevelures flottant au vent et les larges plis de leurs vtements,
nous les prendrions pour des divinits de la nuit s'enfuyant 
l'approche du jour, si nous ne savions pas que ce sont Maria Clara et
ses quatre amies: la joyeuse Sinang, sa cousine, la svre Victoria,
la belle Iday, et la pensive Neneng qui reprsente la beaut modeste
et tremblante.

Elles bavardaient avec animation, riaient, se pinaient, se parlaient
 l'oreille et ensuite lanaient en fuses les clats de rire.

Mais,  leur rencontre, s'avanait un groupe de jeunes gens portant de
grandes torches de roseaux; ils marchaient presque sans bruit au son
d'une guitare que Sinang, toujours moqueuse, compara  une guitare
de mendiant.

Quand les deux groupes se rencontrrent, c'taient les jeunes filles
qui avaient pris un air srieux et grave comme si elles n'avaient
jamais appris  rire; au contraire, les hommes parlaient, saluaient,
souriaient et faisaient six questions pour obtenir la moiti d'une
rponse.

--Le lac est-il tranquille? Croyez-vous que nous aurons beau
temps? demandaient les mamans.

--Ne vous inquitez pas, seoras, je sais trs bien nager, rpondit
un grand garon, sec et mince.

--Auparavant, nous aurions d entendre la messe! soupirait tante
Isabel en joignant les mains.

--Il est encore temps, seora. Albino qui est un ancien sminariste
peut la dire dans la barque, rpondit un autre en dsignant le
grand sec.

Celui-ci, qui avait une bonne physionomie de fourbe, entendant ce
propos, prit aussitt un air componctueux, caricature parfaite du
P. Salvi.

Sans rien perdre de sa gravit, Ibarra prenait part  la gaiet de
ses compagnons.

Mais on tait au bord du lac: des cris de surprise et de joie
s'chapprent involontairement des lvres des femmes. On voyait
deux grandes barques, runies entre elles, pittoresquement ornes de
guirlandes de fleurs et de feuilles avec des toffes bouillonnes de
diverses couleurs; de petites lanternes de papier pendaient alternant
avec des roses, des oeillets, des fruits, pias, kasuy, platanos,
goyaves, lanzones [92]. Ibarra avait apport des nattes, des tapis,
des coussins et, avec le tout, form de commodes et moelleux siges
pour les dames. Les tikines [93] et les avirons taient galement
dcors. Dans la barque la mieux pare se trouvaient une harpe,
des guitares, des accordons et une corne de carabao; dans l'autre
brlait un feu de kalanes [94] de boue; on prparait du th, du caf
et du salabat [95] pour le djeuner.

--Ici les femmes, l les hommes! disaient les mamans en
s'embarquant. Allons! restez tranquilles, ne remuez pas ou nous
allons chavirer.

--Faisons le signe de la croix! disait tante Isabel.

--Et nous allons rester ici toutes seules? demanda Sinang en faisant
la moue. Nous seules... Ae!

Cette exclamation avait pour cause un pinon opportun dont l'avait
gratifie sa mre.

Lentement les barques s'loignaient de la plage, refltant dans le
miroir du lac les multiples lumires de leurs lanternes. A l'orient
apparaissaient les premires teintes de l'aurore.

Un silence relatif rgnait. La sparation tablie par les vieilles
dames semblait avoir pour effet de ddier la jeunesse  la mditation.

--Fais attention! dit  voix haute Albino  un autre jeune homme;
appuie bien sur l'toupe qui est sous ton pied.

--Comment?

--Parce que l'eau pourrait entrer; cette barque est pleine de trous.

--Ae! nous coulons! s'crirent les femmes pouvantes.

--N'ayez pas peur, seoras! reprit le sminariste pour les
tranquilliser. Votre barque est trs sre, elle n'a que cinq trous
et ils ne sont pas trs grands.

--Cinq trous! Jsus! Voudriez-vous nous noyer?

--Pas plus de cinq, seoras, grands comme cela! et il leur montrait
le petit rond form par son pouce et son index runis. Refoulez bien
les toupes pour les boucher.

--Mon Dieu! sainte Marie! l'eau entre dj, s'cria une vieille.

Il y eut un petit tumulte, les unes poussaient des cris, les autres
se prparaient  sauter  l'eau.

--Assurez bien les toupes, l! continuait Albino en montrant l'endroit
o taient les jeunes filles.

--O donc? o donc? nous ne savons pas! Par piti venez nous montrer
ce qu'il faut faire! imploraient les femmes tremblantes.

Il fallut que cinq jeunes gens passassent dans l'autre barque pour
rassurer les mres effrayes. Singulier hasard! un endroit dangereux
se trouvait  ct de chaque jeune fille; du ct des vieilles dames
pas une voie d'eau ne menaait la scurit commune. Et plus singulier
hasard encore! Ibarra avait d se placer prs de Maria Clara, Albino
prs de Victoria, chacun prs de sa prfre. La tranquillit revint
rgner du ct des prvoyantes mres; mais de ce ct seulement.

L'eau tait compltement tranquille, les champs de pche peu loigns,
l'heure trs matinale, aussi fut-il dcid d'abandonner les avirons
et de se mettre  djeuner. L'aurore illuminant dj l'espace, on
teignit les lanternes.

La matine tait belle, la lumire qui tombait du ciel et celle
que refltaient les eaux faisaient briller la surface du lac; de
l une clart illuminant tout, ne produisant presque pas d'ombres,
une clart frache, sature de couleurs, comme on en devine parfois
dans quelques marines.

Presque tous taient joyeux, ils respiraient la lgre brise qui
commenait  s'lever; les vieilles dames elles-mmes, toujours
surveillant et grondant, riaient et se divertissaient entre elles.

--Te souviens-tu, disait l'une d'elles  la Capitana Tic, du temps
o nous tions encore jeunes filles et o nous allions nous baigner
dans la rivire? Nous descendions le courant dans de petites barques
faites d'corce de platane, nous emportions des fruits et des fleurs
parfumes. Nous portions chacune une petite bannire o se lisaient
nos noms...

--Et quand nous revenions  la maison, ajoutait l'autre sans la laisser
terminer, nous trouvions les ponts de bambou dtruits et nous tions
forces de passer les ruisseaux  gu... les brigands!

--Oui! disait la Capitana Tic, mais je prfrais mouiller ma jupe
que de me dcouvrir le pied; je savais que dans les buissons de la
rive taient cachs des yeux qui nous observaient.

Les jeunes filles qui entendaient cette conversation se faisaient
des signes et souriaient.

Seul un homme restait silencieux, tranger  toute cette gaiet:
c'tait le pilote. Jeune, de formes athltiques, ses grands yeux
tristes et le svre dessin de ses lvres donnaient  l'expression
de sa physionomie un caractre intressant que renforaient encore
ses longs cheveux noirs retombant naturellement, sans artifice de
toilette, sur un cou robuste; une chemise sombre, de toile grossire,
laissait deviner des muscles puissants et nerveux et ses bras nus
maniaient comme une plume une large et lourde rame qui lui servait
de timon pour guider les deux barques.

Maria Clara avait plusieurs fois surpris son regard attach sur elle:
il dtournait aussitt les yeux, contemplant l'horizon, les montagnes,
les arbres de la rive. Elle eut piti de sa solitude et, prenant
quelques galettes, les lui offrit. Avec une certaine surprise il la
regarda, mais ce regard ne dura qu'une seconde; prenant une galette,
il refusa les autres en remerciant d'une voix  peine perceptible.

Personne ne s'occupa plus de lui. Les rires joyeux, les plaisirs des
autres jeunes gens ne le dridaient pas; mme les clats de gaiet
de la rieuse Sinang ne le faisaient pas dpartir de sa gravit.

Le premier djeuner termin, on continua l'excursion vers les enclos
de pche.

Il y en avait deux, placs  une certaine distance l'un de l'autre;
tous deux taient la proprit du Capitan Tiago. On distinguait
de loin quelques hrons poss parmi les roseaux de la rive; de ces
oiseaux blancs, que les tagals appellent kalauay [96], volaient de ci
de l, rasant de leurs ailes la surface des eaux, remplissant l'air
de stridents croassements.

Maria Clara suivait du regard les hrons qui, lorsque les barques
s'approchrent, s'enfuirent dans la direction des montagnes voisines.

--Ces oiseaux ont-ils leurs nids dans ces montagnes? demanda-t-elle
au pilote, bien moins peut-tre pour le savoir que pour faire parler
ce silencieux.

--Probablement, seora, rpondit-il, mais jusqu'ici personne encore
n'a vu leurs nids.

--N'ont-ils pas de nids?

--Je suppose qu'ils doivent en avoir, sinon ils seraient bien
malheureux!

Maria Clara ne remarqua pas l'accent de tristesse avec lequel le
jeune homme avait fait cette remarque.

--Alors?

--On dit, seora, que les nids de ces oiseaux sont invisibles et
qu'ils ont la proprit de rendre galement invisible celui qui les a
en son pouvoir; de mme que l'me ne peut se voir que dans le brillant
miroir des yeux, ce ne doit tre que dans le miroir des eaux que ces
nids se peuvent contempler.

Maria Clara devint pensive.

Mais on tait arriv au baklad [97]; le vieux marinier attacha les
embarcations  un roseau, tandis que son fils se disposait  monter
sur le bord de l'enclos pourvu de son panalok, c'est--dire de la
ligne avec la poche de filet.

--Attends un instant, dit  ce dernier la tante Isabel, il faut
disposer le sinigang pour que les poissons sortant de l'eau puissent
tre mis dans la marmite.

--Quoi! bonne tante Isabel, s'cria le sminariste, ne voulez-vous
pas que le poisson puisse rester au moins un instant hors de l'eau.

Malgr sa figure blanche et joyeuse, Andeng, la soeur de lait de
Maria Clara, tait renomme comme bonne cuisinire. Elle prpara
de l'eau de riz, des tomates et des camias [98]; quelques jeunes
gens qui peut-tre voulaient mriter ses sympathies l'aidaient dans
ces prparatifs. Les autres jeunes filles pluchaient les coeurs de
citrouilles, les pois et coupaient les paayap [99] en petits morceaux
longs comme des cigarettes.

Pour tromper l'impatience de ceux qui dsiraient voir comment les
poissons, vivants et frtillants, sortiraient de leur prison, Iday
prit la harpe; non seulement elle touchait trs bien de cet instrument
mais de plus elle avait une trs jolie main.

La jeunesse applaudit, Maria Clara l'embrassa; la harpe est
l'instrument dont on joue le plus dans cette province, surtout dans
ces occasions.

--Chante, Victoria, chante la Chanson du Mariage! demandrent les
vieilles dames.

Les hommes protestrent et Victoria, qui avait fort bonne voix, se
plaignit d'tre enroue. La Chanson du Mariage est une belle lgie
tagale o sont peintes toutes les tristesses et toutes les misres
de la vie de mnage sans aucune de ses consolations et de ses joies.

Alors, Maria Clara fut  son tour sollicite.

--Toutes mes chansons sont tristes, dit-elle.

--Cela ne fait rien, lui rpondirent ses compagnes.

Elle ne se fit plus prier, prit la harpe et d'une voix vibrante,
harmonieuse et pleine de sentiment, chanta ces couplets:


          Les heures sont douces dans la patrie
        O est l'ami, quand brille le soleil.
        La vie, c'est la brise qui souffle sur ses campagnes,
        La mort y est douce, plus tendre y est l'amour.

          D'ardents baisers jouent sur les lvres,
        Lors du rveil sur le coeur d'une mre;
        Les bras cherchent  ceindre le cou,
        Et les yeux en se regardant se sourient.

          La mort est douce pour la patrie
        O est l'ami, quand brille le soleil;
        Morte est la brise, pour qui n'a pas
        Une patrie, une mre, un amour.


La voix s'teignit, le chant cessa, la harpe devint muette... on
coutait encore: personne n'applaudit. Les jeunes filles sentaient
leurs yeux se remplir de larmes, Ibarra paraissait contrari; quant
au jeune pilote, immobile, il regardait au loin.

Mais un fracas retentit, semblable au bruit du tonnerre. Les
femmes poussrent un cri et se bouchrent les oreilles. C'tait
l'ex-sminariste Albino qui, de toute la force de ses poumons,
soufflait dans la corne de carabao, appelant tambul [100]. Il n'en
fallut pas plus pour ramener le rire et l'animation et scher les
yeux larmoyants.

--Veux-tu nous rendre sourdes, paen? lui cria la tante Isabel.

--Seora, rpondit-il avec solennit; j'ai entendu parler d'un pauvre
sonneur de trompette qui, pour avoir jou de son instrument, s'est
mari avec une noble et riche demoiselle.

--C'est vrai, le Trompette de Sckingen! ajouta Ibarra qui ne pouvait
se dispenser de prendre part  la conversation.

--Vous l'avez entendu? continua Albino, eh bien, je veux voir si je
serai aussi heureux.

Et de nouveau, il se mit  souffler avec plus de force encore dans la
corne rsonnante, approchant particulirement la trompe des oreilles
des jeunes filles qui, moins gaies, s'taient assises. Naturellement,
il y eut un petit soulvement; les mres le firent taire  force de
coups de pied et de pinons.

--Ae! Ae! disait-il, en se frottant les bras, qu'il y a loin des
Philippines aux rives du Rhin! O tempora, o mores! Pour le mme acte,
on dcore les uns, aux autres on donne des sambenitos [101].

Toutes riaient, mme Victoria; cependant Sinang disait  voix basse
 Maria Clara:

--Tu es heureuse toi! moi aussi je chanterais bien, si je pouvais!

Enfin, Andeng annona que le bouillon tait prt  recevoir ses htes.

Le jeune fils du pcheur, monta alors sur la resserre ou bourse
de l'enclos de pche, place  l'extrmit la plus troite. L,
si les malheureux poissons avaient su lire et comprendre l'italien,
on aurait pu crire le Lasciate ogni speranza voi ch'entrate [102],
car ils n'en sortaient que pour mourir. C'tait un espace presque
circulaire d'environ un mtre de diamtre, dispos de telle faon
qu'un homme pt se tenir debout sur la partie suprieure afin de
retirer les poissons avec un petit filet.

--J'aimerais pcher  la ligne comme cela, disait Sinang tout heureuse.

Tous taient attentifs. Dj quelques-uns croyaient voir frtiller
et s'agiter les poissons et briller leurs tincelantes cailles:
le jeune homme abaissa le filet, rien n'en sortit.

--La resserre doit tre pleine, dit Albino  voix basse, depuis cinq
jours on ne l'a pas visite.

Le pcheur retira la ligne: pas plus que le filet aucun poisson ne
l'ornait; l'eau retombant en abondantes gouttes, o se jouait le
soleil, semblait rire d'un rire argentin. Un cri de dsappointement
s'chappa de toutes les bouches.

La mme opration rpte obtint le mme rsultat.

--Tu ne connais pas ton mtier! dit Albino en grimpant auprs
du jeune homme, et il lui arracha le filet des mains. Regarde,
maintenant! Andeng, ouvrez la marmite!

Mais Albino ne fut pas plus adroit, le filet tait toujours vide. Tous
commencrent  rire.

--Ne faites pas de bruit, vous chassez les poissons, dit-il. Ce filet
doit tre trou.

Mais toutes les mailles taient intactes.

--Laissez-moi faire! lui dit Lon, le fianc d'Iday. Celui-ci s'assura
bien de l'tat du cercle, examina le filet et, satisfait, demanda:

--tes-vous sr qu'on n'a pas visit l'enclos depuis cinq jours?

--Nous en sommes absolument srs; la dernire fois c'tait pour la
vigile de la Toussaint.

--Mais alors! ou le lac est enchant, ou je vais tirer quelque chose.

Lon plongea sa ligne, mais l'ennui se peignit sur sa figure. Il
regarda un moment silencieux la montagne voisine, puis promena
l'hameon dans l'eau: il ne le retira pas, mais murmura  voix basse:

--Un caman!

--Un caman!

Le mot courut de bouche en bouche au milieu de l'pouvante et de la
stupfaction gnrales.

--Que dites-vous? lui demanda-t-on.

--Je dis qu'un caman est pris l, affirma Lon qui enfonant dans
l'eau le manche de la ligne ajouta:

--coutez ce son? ce n'est pas le sable, c'est la peau, la peau
paisse, l'paule du caman. Voyez le mouvement des roseaux! c'est
lui qui se dmne car il est enroul sur lui-mme, attendez... il
est grand: son corps mesure une palme au plus de large.

--Que faire? demanda-t-on.

--Le prendre! dit une voix.

--Jsus! et qui le prendra?

Personne ne s'offrait  descendre dans l'abme. L'eau tait profonde.

--Nous devrions l'attacher  notre barque et le traner en triomphe,
dit Sinang; il a mang nos poissons  notre place!

--Je n'ai pas encore vu de caman vivant! murmura Maria Clara.

Le pilote se levant, prit une longue corde et monta agilement sur
l'espce de plate-forme. Lon lui cda la place.

Except Maria Clara, personne jusqu'alors ne l'avait regard;
maintenant on admirait sa svelte stature.

A la grande surprise de tous et malgr les cris, il sauta dans la
resserre.

--Emportez ce couteau! lui cria Crisstomo en tirant une large lame
de Tolde.

Mais dj l'eau un instant trouble redevenait calme et l'abme se
fermait mystrieux.

--Jsus, Marie, Joseph! criaient les femmes. Nous allons avoir
un malheur!

--Ne craignez rien, seoras, leur disait le vieux marinier; s'il y
a quelqu'un dans la province qui puisse en venir  bout, c'est lui.

--Comment s'appelle ce jeune homme? demanda quelqu'un.

--Nous l'appelons le Pilote: c'est le meilleur que j'ai vu; seulement
il n'aime gure le travail.

L'eau s'agitait; il semblait que dans les profondeurs un combat se
ft engag. Tous se taisaient, contenaient leur respiration. Ibarra,
d'une main convulse, serrait la poigne de son couteau aigu.

La lutte semblait prendre fin. La tte du jeune homme apparut, salue
de cris joyeux; les yeux des femmes taient pleins de larmes.

Il grimpa sur la plate-forme, tenant d'une main l'extrmit de la
corde, puis il tira fortement.

On vit alors le monstre; la corde le liait autour du cou et sous les
extrmits antrieures, il tait grand, ainsi que l'avait annonc Lon,
tachet; sur ses paules croissait une mousse verte qui est aux camans
ce que les cheveux blancs sont  l'homme. Il mugissait comme un boeuf,
frappait de la queue les roseaux, s'y accrochait et ouvrait une gueule
noire et terrible, dcouvrant des crocs longs et acrs.

Le pilote le hissait seul; personne ne songeait  l'aider.

Lorsque la bte fut hors de l'eau, le jeune homme mit le pied dessus,
ferma d'une main robuste les redoutables mchoires et essaya d'attacher
le museau avec de forts noeuds. Le reptile tenta un dernier effort,
arqua son corps, battit le sol de sa puissante queue et, s'chappant,
s'lana d'un saut dans le lac, hors de l'enclos, entranant son
dompteur. Le pilote tait un homme mort; un cri d'horreur sortit de
toutes les poitrines.

Rapide comme l'clair, un autre corps tomba  l'eau:  peine eut-on
le temps de voir que c'tait Ibarra. Si Maria Clara ne s'vanouit
pas, c'est que les indignes des Philippines ne savaient pas encore
s'vanouir.

Les eaux se colorrent, se teignirent de rouge. Le jeune pcheur
sauta  son tour dans l'abme, le bolo [103]  la main, son pre
le suivit. Mais  peine disparaissaient-ils qu'Ibarra et le pilote
remontaient  la surface, cramponns au cadavre du caman. Le ventre
blanc du reptile tait lacr et le couteau d'Ibarra clou dans
sa gorge.

Il est impossible de dcrire la joie gnrale; tous les bras se
tendirent pour tirer, les deux jeunes gens de l'eau. Les vieilles
dames taient  demi-folles, elles riaient, elles priaient, elles
pleuraient. Andeng oublia que son sinigang avait bouilli trois fois;
tout le bouillon se rpandit sur le feu et l'teignit. La seule qui
ne put dire un mot fut Maria Clara.

Ibarra tait indemne; le pilote n'avait qu'une lgre gratignure
au bras.

--Je vous dois la vie! dit-il  Ibarra que l'on entourait de manteaux
de laine et de tapis.

La voix du pilote avait un timbre particulier; elle semblait nuance
d'ennui.

--Vous tes trop intrpide! rpondit Ibarra; une autre fois vous ne
tenterez plus Dieu!

--Si tu n'tais pas revenu!... murmura Maria Clara encore ple et
tremblante.

--Si je n'tais pas revenu et que tu m'aies suivie, rpondit le jeune
homme en compltant sa pense, au fond du lac j'aurais t en famille.

Ibarra n'oubliait pas que c'tait l que gisaient les restes de
son pre.

Les vieilles dames ne voulaient pas aller au second baklad; pour elles
le jour avait mal commenc, il ne pouvait manquer d'arriver d'autres
malheurs, mieux valait s'en aller.

--Et tout cela parce que nous n'avons pas entendu la messe!

--Mais, quel malheur avons-nous eu? rpondit Ibarra. Le seul  plaindre
dans l'affaire, c'est le caman.

--Ce qui prouve, conclut l'ex-sminariste, que dans toute sa vie
pcheresse jamais cet infortun reptile n'a entendu la messe. Jamais
on ne l'a vu parmi tant de camans qui frquentent l'glise.

Les barques se dirigrent donc jusqu' l'autre baklad. Andeng dut
prparer un autre sinigang.

La matine s'avanait; la brise s'levait et commenait  agiter les
vagues qui se plissaient autour du caman, soulevant des montagnes
d'cume o tincelante brille, riche en couleurs, la lumire du
soleil, comme dit le pote P. A. Paterno.

La musique rsonna de nouveau: Iday jouait de la harpe, les hommes
de l'accordon et de la guitare avec plus ou moins de rgularit;
le meilleur tait Albino qui grattait son instrument absolument 
faux, perdait la mesure  chaque instant ou bien oubliait quelques
principales mesures et passait sans transition  un autre air
absolument distinct.

Le second enclos fut visit sans confiance; beaucoup s'attendaient
 y trouver la femelle du caman; mais la nature est moqueuse et le
filet sortit toujours plein.

La pche termine, on se dirigea vers la rive.

L,  l'ombre de ce bois d'arbres sculaires qui appartenait  Ibarra,
prs du ruisseau cristallin, on devait djeuner parmi les fleurs,
sous des tentes improvises.

La musique rsonnait dans l'espace; la fume des kalanes s'levait
joyeuse en tourbillons lgers; l'eau chantait dans la marmite
bouillante. Le cadavre du caman tournait de tous cts, tantt
prsentant son ventre blanc et dchir, tantt son dos tachet et
ses paules moussues. L'homme, favori de la Nature, ne s'inquitait
gure de tant de fratricides.






XXIV

DANS LE BOIS


Ce matin-l, le P. Salvi avait dit sa messe de bonne heure, de trs
bonne heure, et dbarbouill en quelques minutes une douzaine d'mes
sales.

La lecture de quelques lettres qui taient arrives dment timbres
et cachetes sembla lui avoir fait perdre l'apptit, car il laissa
refroidir compltement son chocolat.

--Le Pre est malade, disait le cuisinier en prparant une autre
tasse; il y a quelques jours qu'il ne mange pas; des six plats que
je lui apporte, il n'en touche pas deux.

--C'est qu'il dort mal, rpondit le valet de chambre; il a des
cauchemars depuis qu'il a chang de lit. Ses yeux se creusent, il
maigrit et jaunit de jour en jour.

En effet, le P. Salvi faisait peine  voir. Il n'avait pas voulu
toucher  la seconde tasse de chocolat ni goter aux gteaux feuillets
de Ceb [104]; il se promenait pensif dans la vaste salle serrant dans
ses mains osseuses quelques lettres qu'il parcourait par moments. Enfin
il se dcida  demander sa voiture, s'habilla et ordonna qu'on le
conduist au bois o se trouvait l'arbre fatidique, dans les environs
duquel se donnait la fte champtre.

Prs du bois, le P. Salvi descendit de voiture et s'enfona seul sous
les ombrages.

Un sentier couvert traversait, avec beaucoup de dtours, l'paisseur du
bois et conduisait  un ruisseau form de diverses sources thermales,
comme il en est beaucoup sur les flancs du Makiling. Les rives en sont
ornes de fleurs sylvestres dont un grand nombre n'ont pas encore reu
de noms latins mais sont connues quand mme des insectes dors, des
papillons de toutes tailles et de toutes couleurs, bleus et rouges,
blancs et noirs, nuancs, brillants, bronzs, portant sur leurs ailes
des rubis et des meraudes, comme aussi des milliers de coloptres
aux reflets mtalliques poudrs d'or fin. Le bourdonnement de ces
insectes, le grsillement de la cigale qui retentit nuit et jour,
le chant de l'oiseau ou le bruit sec de la branche morte qui tombe
en s'accrochant de toutes parts troublent seuls le silence mystrieux.

Le prtre erra quelque temps parmi les lianes paisses, vitant les
pines qui s'enfonaient dans l'habit de guingon comme pour le retenir,
les racines des arbres qui sortaient du sol et le faisaient trbucher
 chaque pas. Tout  coup il s'arrta: des clats de voix fraches,
des rires arrivaient  ses oreilles; ces sons joyeux venaient du
ruisseau et se rapprochaient de plus en plus.

--Je vais voir si je trouve un nid, disait une belle et douce voix,
que le cur reconnaissait, je voudrais le voir sans que lui me vt;
je voudrais le suivre partout.

Le P. Salvi se cacha derrire le tronc d'un gros arbre et couta.

--C'est--dire que tu voudrais faire avec lui ce que le cur fait
avec toi, puisqu'il te surveille continuellement? rpondit une voix
joyeuse. Prends garde, car la jalousie fait maigrir et creuse les yeux.

--Non, ce n'est pas par jalousie, c'est par pure curiosit! rpliquait
la voix argentine, tandis que la joyeuse rptait: Oui! jalouse,
jalouse! et riait aux clats.

--Si j'tais jalouse, au lieu de vouloir me rendre invisible, c'est 
lui que je donnerais ce privilge pour que personne ne puisse le voir.

--Mais toi, tu ne le verrais pas non plus et ce ne serait pas bien. Le
mieux, si nous trouvons le nid, sera que nous le donnions au cur;
il pourra ainsi nous surveiller sans qu'on soit forc de le voir,
n'est-ce pas ton avis?

--Je ne crois pas aux nids de hrons, rpondit l'autre voix; mais
si jamais je devenais jalouse, je saurais surveiller et me faire
invisible...

--Comment? comment? comme une Soeur surveillante peut-tre?

Ce souvenir de pension provoqua encore un accs de gaiet.

--Tu sais comment on la trompait, la Soeur surveillante!

De sa cachette, le P. Salvi reconnut Maria Clara, Victoria et Sinang se
promenant dans le ruisseau. Les trois jeunes filles, tout en marchant,
regardaient la surface des eaux, cherchant le mystrieux nid de hron;
elles allaient, mouilles jusqu'aux genoux, les larges plis des jupes
de bain laissant deviner la gracieuse courbe de leurs jambes. Les
cheveux dlis, les bras nus, le buste recouvert de chemises 
grandes raies de couleurs claires, elles cherchaient l'impossible
et cueillaient en mme temps des fleurs et des plantes croissant sur
les rives.

L'Acton religieux, immobile et ple, contemplait Maria Clara,
cette pudique Diane; ses yeux brillant dans leurs sombres orbites
ne se lassaient pas d'admirer ces bras blancs et bien models, ce
cou lgant, cette gracieuse gorge: les pieds mignons et roses qui
jouaient avec l'eau rveillaient dans son tre appauvri d'tranges
sensations et faisaient rver son ardent cerveau.

Mais le petit cours d'eau faisait un coude et bientt les roseaux pais
cachrent ces douces figures dont il cessa d'entendre les allusions
cruelles. Ivre, chancelant, couvert de sueur, le P. Salvi sortit de
sa cachette et regarda autour de lui avec des yeux gars. Il restait
immobile, ne sachant  quoi se rsoudre, faisant quelques pas comme
pour suivre les jeunes filles, mais bientt se retournant il marcha
le long de la rive afin de rejoindre le reste des invits.

A quelque distance, au milieu du ruisseau, il vit une sorte de bain,
bien enclos, dont le toit tait fait de roseaux feuillus; de l
sortaient aussi de joyeux accents de jeunes filles; des feuilles de
palmier, des fleurs, des banderoles ornaient cette tente lgre. Plus
loin, un pont de bambous; de l'autre ct de ce pont se baignaient
les hommes, tandis qu'une multitude de serviteurs et de servantes
s'empressait autour des kalanes improviss, occups  plumer des
poules,  laver du riz,  rtir des cochons de lait, etc. Sur la rive
oppose, dans une clairire faite de main d'homme, beaucoup d'hommes
et de femmes taient runis sous un toit de cotonnade, attach en
partie aux branches des arbres sculaires, en partie  des pieux
nouvellement fichs en terre. L causaient l'alfrez, le vicaire, le
gobernadorcillo, le lieutenant principal, le matre d'cole, nombre
de capitaines et de lieutenants ayant cess leurs fonctions et mme
le pre de Sinang, le Capitan Basilio, qui avait t l'adversaire de
D. Rafael dans un vieux procs non encore termin. Ibarra lui avait
dit: Nous discutons un droit, mais discuter ne veut pas dire tre
ennemis. Et le clbre orateur des conservateurs avait non seulement
accept l'invitation avec enthousiasme mais, de plus, envoy trois
domestiques  la disposition du jeune homme.

Le cur fut reu avec respect et dfrence par tous, mme par
l'alfrez.

--Mais, d'o vient Votre Rvrence? demanda celui-ci en voyant son
visage plein d'gratignures et son habit couvert de feuilles et de
morceaux de branches sches. Votre Rvrence serait-elle tombe?

--Non, je me suis gar! rpondit le P. Salvi en baissant les yeux
pour examiner son costume.

On ouvrait des bouteilles de limonade, on partageait des cocos verts
afin que ceux qui sortaient du bain pussent boire leur eau frache
et manger leur chair tendre, plus blanche que le lait; les jeunes
filles recevaient de plus un chapelet de sampagas, entremls de
roses et de ilang-ilang qui parfumaient les chevelures dnoues. Elles
s'asseyaient ou se couchaient dans les hamacs suspendus aux branches
ou bien encore s'installaient pour jouer autour d'une large pierre
sur laquelle on voyait des cartes, des chiquiers, de petits livres,
des coquillages et de petites pierres servant de marques.

On montra le cadavre du caman au cur, mais il parut distrait, son
attention s'veilla seulement lorsqu'en lui montrant la plus large
blessure on lui dit que c'tait l'oeuvre d'Ibarra. Quant au pilote,
clbre quoique inconnu, il n'tait plus l; avant l'arrive de
l'alfrez il avait dj disparu.

Maria Clara sortit enfin du bain, accompagne de ses amies; frache
comme une rose  son premier matin, couverte de rose, des gouttelettes
de diamant dans ses ptales divins. Son premier sourire fut pour
Crisstomo, pour le P. Salvi le premier nuage de son front. Celui-ci
le remarqua mais ne soupira pas.

L'heure de manger tait arrive. Le cur, le vicaire, l'alfrez, le
gobernadorcillo et quelques capitaines avec le lieutenant principal
s'assirent  une table que prsidait Ibarra. Les mamans n'avaient
pas permis qu'aucun homme prt place  la table des jeunes filles.

--Cette fois, Albino, tu n'inventes plus de voies d'eau comme dans
les barques, dit Lon  l'ex-sminariste.

--Quoi? qu'est-ce que cela veut dire? demandrent les vieilles.

--Seoras, cela veut dire que les barques taient aussi peu troues
que ce plat, dclara Lon.

--Jsus, saramullo! s'cria en souriant la tante Isabel.

--Avez-vous appris quelque chose, seor alfrez, sur le criminel qui
a maltrait le P. Dmaso? demandait F. Salvi:

--De quel criminel parlez-vous? rpondit l'alfrez en regardant le
moine au travers d'un verre de vin qu'il vidait.

--Comment? mais de celui qui avant-hier a frapp le P. Dmaso sur
la route!

--Le P. Dmaso a t attaqu? interrogrent diverses voix.

Le vicaire parut sourire.

--Oui, le P. Dmaso est au lit en ce moment. On croit que l'auteur
de l'attentat est Elias, celui qui vous autrefois vous a jet dans
la mare, seor alfrez.

L'alfrez devint rouge de honte,  moins que ce ne ft d'avoir vid
son verre de vin.

--Mais je croyais, continua le P. Salvi avec une certaine ironie,
que vous tiez au courant du fait; je me disais qu'alfrez de la
garde civile...

Le militaire se mordit les lvres et balbutia une excuse quelconque.

A ce moment, une femme ple, maigre, misrablement vtue, apparut
comme un spectre; personne ne l'avait vue venir, car elle s'avanait
silencieuse et faisait si peu de bruit que, la nuit, on l'et prise
pour un fantme.

--Donnez  manger  cette pauvre femme! disaient les vieilles dames;
h! venez ici!

Continuant son chemin, elle s'approcha de la table o tait le cur;
celui-ci tourna la tte, la reconnut et le couteau lui tomba de
la main.

--Donnez  manger  cette femme! ordonna Ibarra.

--La nuit est obscure et les enfants disparaissent! murmurait la
malheureuse.

Mais  la vue de l'alfrez qui lui adressait la parole, elle prit
peur et se mit  courir, disparaissant entre les arbres.

--Qui est-ce? demanda-t-on.

--Une malheureuse qui est devenue folle  force de craintes et de
douleurs! rpondit D. Filipo; il y a quatre jours qu'il en est ainsi.

--Ne serait-ce pas une certaine Sisa? demanda Ibarra avec intrt.

--Vos soldats l'ont arrte, continua le lieutenant principal avec une
certaine amertume; ils l'ont conduite  travers tout le pueblo pour
je ne sais quelle histoire sur ses fils... que l'on n'a pu claircir.

--Comment? demanda l'alfrez en se retournant vers le cur, c'est
peut-tre la mre de vos deux sacristains?

Le cur confirma d'un signe de tte.

--Ils ont disparu sans qu'on ait jamais recherch ce qu'ils taient
devenus! ajouta svrement D. Filipo en regardant le gobernadorcillo
qui baissa les yeux.

--Cherchez cette femme! commanda Crisstomo aux domestiques. J'ai
promis de m'informer de l'endroit o sont ses fils...

--Ils ont disparu, dites-vous? demanda l'alfrez. Vos sacristains
ont disparu, Pre cur?

Celui-ci vida le verre de vin qu'il avait devant lui et fit un signe
de tte affirmatif.

--Caramba! Pre cur, s'cria avec un rire moqueur l'alfrez, qui
se rjouissait  la pense d'une revanche, quelques pesos de Votre
Rvrence sont perdus et vous rveillez aussitt mon sergent pour
qu'il les fasse chercher; vos deux sacristains disparaissent et Votre
Rvrence ne dit rien, et vous, seor Capitan... il est vrai aussi
que vous...

Il n'acheva pas sa phrase mais clata de rire en enfonant sa cuiller
dans la chair rouge d'une papaya sylvestre [105].

Le cur, confus, troubl, rpondit:

--C'est que je dois rpondre de l'argent...

--Bonne rponse, rvrend pasteur d'mes! interrompit l'alfrez,
la bouche pleine. Bonne rponse, saint homme!

Ibarra voulut intervenir mais, faisant un effort sur lui-mme, le
P. Salvi reprit:

--Et savez-vous, seor alfrez, ce que l'on dit  propos de la
disparition de ces enfants? Non? Eh bien! demandez-le  vos soldats!

--Comment? s'cria l'interpell, abandonnant son ton joyeux et moqueur.

--On dit que la nuit o ils ont disparu on a entendu des coups de feu!

--Des coups de feu? rpta l'alfrez en regardant les personnes
prsentes.

Celles-ci firent un mouvement de tte affirmatif.

Le P. Salvi reprit alors lentement avec un sourire cruel et
sarcastique:

--Allons, je vois que vous ne savez pas arrter les criminels, que
vous ignorez ce que font les vtres, mais que vous voulez vous faire
prdicateur et apprendre aux autres leur devoir. Vous devez connatre
le refrain:

Le fou en sait plus chez lui...

--Seores, interrompit Ibarra qui avait vu plir l'alfrez;  propos
de tout cela je voudrais savoir ce que vous pensez d'un projet que j'ai
form. Je pense confier cette folle aux soins d'un bon mdecin et, avec
votre aide et vos conseils, rechercher ce que sont devenus ses fils.

Le retour des domestiques, qui n'avaient pu retrouver la folle,
acheva de rtablir la paix entre les deux adversaires, en donnant un
nouveau tour  la conversation.

Le repas tait termin; tandis que l'on servait le caf et le th,
jeunes gens et vieillards se dispersrent en divers groupes. Les uns
prirent les jeux d'checs, les autres les cartes, mais les jeunes
filles, curieuses de savoir leur destine, prfrrent poser des
questions  la Roue de la Fortune.

--Venez, seor Ibarra! criait Capitan Basilio, un peu plus gai
que d'ordinaire. Nous avons un litige qui dure depuis quinze ans;
il n'y a pas de juge  la cour qui le rsolve; nous allons voir si
nous pourrons le terminer aux checs?

--A l'instant et avec grand plaisir! rpondit le jeune homme. Dans
un moment, car l'alfrez prend cong de nous!

Aussitt l'officier parti, tous les vieillards qui comprenaient
le jeu se runirent autour des deux partenaires; la partie tait
intressante et attirait mme les profanes. Les vieilles dames
cependant prfrrent se grouper autour du cur pour converser avec
lui des choses spirituelles; mais le P. Salvi ne jugeait ni l'endroit
ni l'occasion convenables pour de tels entretiens, aussi ne faisait-il
que de vagues rponses et ses regards tristes et quelque peu irrits
se fixaient un peu partout except sur ses interlocutrices.

Les deux joueurs commencrent avec beaucoup de solennit.

--Si la partie ne donne pas de rsultats, l'affaire est oublie,
c'est entendu! disait Ibarra.

Au milieu de l'action, Ibarra reut une dpche tlgraphique; ses
yeux brillrent, il devint ple, mais il la mit intacte dans son
portefeuille, sans rien dire, sans mme regarder le groupe de la
jeunesse qui, entre des rires et des cris, continuait  interroger
le destin.

--Echec au Roi! dit le jeune homme.

Capitan Basilio n'eut d'autre ressource que de cacher son Roi derrire
la Reine.

--Echec  la Reine! redit encore Ibarra en la menaant avec sa tour
alors qu'elle ne restait dfendue que par un pion.

Ne pouvant couvrir la Reine ni la retirer  cause du Roi qui tait
derrire, Capitan Basilio demanda un moment pour rflchir.

--Trs volontiers! rpondit Ibarra; j'avais prcisment quelque chose
 dire en ce moment mme  quelques-unes des personnes prsentes.

Et il se leva en accordant un quart d'heure  son adversaire.

Iday avait le disque de carton o taient inscrites les 48 demandes,
Albino le livre des rponses.

--C'est un mensonge, ce n'est pas vrai! criait Sinang  demi en larmes.

--Qu'as-tu? lui demandait Maria Clara.

--Figure-toi, je demande: Quand aurais-je de la raison? et celui-l,
ce cur manqu, lit dans le livre:

Quand les grenouilles auront du poil! Qu'en dis-tu?

Et Sinang faisait la moue  l'ancien sminariste qui riait encore.

--Qui t'avait command de faire cette question? lui dit sa cousine
Victoria. Elle ne mritait pas une autre rponse.

--Demandez quelque chose, vous! dirent-elles toutes  Ibarra en lui
prsentant la Roue. Nous avons dcid que celui qui aurait reu la
meilleure rponse recevrait un cadeau des autres. Toutes nous avons
dj demand!

--Et qui a eu la meilleure rponse?

--Maria Clara, Maria Clara! rpondit Sinang. Nous lui avons fait
demander bon gr mal gr: Son amoureux est-il fidle et constant?
et le livre a rpondu...

Mais toute rouge, Maria Clara lui ferma la bouche avec sa main et ne
la laissa pas continuer.

--Alors, donnez-moi la Roue! dit Crisstomo souriant.

Il demanda: Sortirai-je bien de mon entreprise actuelle?

--Voil une vilaine demande! s'cria Sinang.

Ibarra retira le doigt et, suivant son numro, on chercha la page et
la ligne.

--Les songes sont des songes! lut Albino.

Ibarra sortit le tlgramme et l'ouvrit en tremblant.

--Cette fois votre livre a menti! s'cria-t-il plein de joie. Lisez:

Projet d'cole approuv, autre jug en votre faveur.

--Que signifie ceci? criait-on.

--Ne disiez-vous pas que vous deviez faire un cadeau pour la meilleure
rponse obtenue? demanda-t-il d'une voix tremblante, tandis qu'il
partageait soigneusement le papier en deux morceaux.

--Oui! oui!

--Eh bien! ceci est mon cadeau, dit-il en donnant une moiti  Maria
Clara; je dois lever dans le pueblo une cole pour les garons et
pour les filles; cette cole sera mon offrande.

--Et cet autre morceau?

--Celui-ci je le donnerai  qui aura obtenu la plus mauvaise rponse!

--Alors,  moi! cria Sinang.

Ibarra lui donna le papier et s'loigna rapidement.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

Mais l'heureux jeune homme tait dj loin et retournait poursuivre
la partie d'checs.

Fr. Salvi s'approcha, comme distrait, du joyeux cercle de la
jeunesse. Maria Clara schait une larme de joie.

Aussitt le rire cessa, toutes et tous devinrent muets. Le cur
regarda les jeunes filles sans se risquer  prononcer une parole;
elles de leur ct gardaient le silence, attendant qu'il parlt.

--Qu'est-ce que ceci? demanda-t-il enfin en prenant le petit livre
qu'il feuilleta.

--La Roue de la Fortune, un livre de jeu, rpondit Lon.

--Ne savez-vous pas que c'est un pch de croire  ces choses? dit-il,
et avec colre il dchira les feuillets.

Tous poussrent des cris de surprise et de chagrin.

--C'est un pch plus grand encore de disposer de ce qui n'est pas
 soi contre la volont du propritaire! lui rpliqua Albino en
se levant. Pre cur, cela s'appelle voler, et Dieu et les hommes
condamnent le vol.

Maria Clara joignit les mains et, les yeux humides, contempla les
restes de ce livre qui l'avait faite si heureuse.

On s'attendait  ce que Fr. Salvi rpondt  Albino. Il n'en fit rien,
il regarda tourbillonner les feuilles disperses les unes dans le bois,
les autres dans l'eau, puis s'en alla chancelant, la tte dans les
mains. Il s'arrta quelques secondes encore pour parler avec Ibarra,
puis celui-ci l'accompagna jusqu' l'une des voitures disposes pour
amener ou reconduire les invits.

--Il fait bien de s'en aller ce rabat-joie! murmurait Sinang. Il a
une figure qui semble dire: Ne ris pas, car je connais tes pchs!

Depuis qu'il avait fait son cadeau  sa fiance Ibarra tait si
content qu'il commena  jouer sans rflchir, sans s'occuper de
l'tat des pices.

Il en rsulta que, bien que le Capitan Basilio en ft dj rduit  se
dfendre difficilement, la partie, grce aux nombreuses fautes commises
par le jeune homme, devint gale; il n'y avait ni perdant ni gagnant.

--Nous sommes quittes, nous sommes quittes! disait joyeusement
Capitan Basilio.

--Nous sommes quittes, nous sommes quittes! rpta le jeune homme,
quel que soit l'arrt que les juges aient pu rendre.

Tous deux se donnrent une poigne de mains avec effusion.

Au moment o ils clbraient ainsi cet arrangement qui mettait fin 
un procs depuis longtemps fastidieux pour les deux parties, l'arrive
soudaine de quatre gardes civils et d'un sergent, en armes, baonnette
au canon, troubla la joie et rpandit l'effroi parmi les femmes.

--Tout le monde tranquille! Feu sur qui bouge! commanda le sergent.

Malgr cette brutale fanfaronnade, Ibarra s'approcha de lui.

--Que voulez-vous? demanda-t-il.

--Nous cherchons un criminel nomm Elias, qui vous servait de pilote
ce matin, rpondit le militaire menaant.

--Un criminel? le pilote! vous devez vous tromper!

--Non, seor, cet Elias est accus d'avoir lev la main sur un
prtre...

--Ah! et ce serait le pilote?

--Lui-mme, selon ce qu'on nous a dit. Vous admettez  vos ftes des
gens de bien mauvaise renomme, seor Ibarra.

Celui-ci le regarda des pieds  la tte et lui rpondit avec un
souverain mpris.

--Je n'ai pas de comptes  vous rendre de mes actes! A nos ftes,
tout le monde est bien reu et vous-mme, si vous tiez venu, vous
auriez trouv un sige  notre table, comme votre alfrez qui, il y
a deux heures, tait encore avec nous.

Et ceci dit, il tourna les paules.

Le sergent se mordit les lvres et, voyant qu'il n'tait pas le plus
fort, il ordonna  ses hommes de rechercher de tous cts, jusque
dans les arbres, le pilote dont ils avaient le signalement sur un
papier. D. Filipo lui disait:

--Remarquez bien que ce signalement convient aux neuf diximes des
naturels; faites attention aux faux pas!

Les soldats revinrent enfin, disant qu'ils n'avaient rien vu qui pt
paratre suspect: le sergent balbutia quelques paroles et s'en alla
comme il tait venu, en garde civil.

La joie renaquit peu  peu, ce fut une pluie de questions, une
abondance de commentaires.

--C'est cet Elias qui a jet l'alfrez dans une mare! disait Lon
pensif.

--Comment cela? qu'tait-il arriv? demandrent quelques curieux.

--On dit qu'au mois de septembre, par une journe trs pluvieuse,
l'alfrez se rencontra avec un homme qui portait du bois. La route
tait inonde, il ne restait qu'un passage troit,  peine suffisant
pour une personne. Il parat que l'alfrez, au lieu de retenir son
cheval, piqua des perons, criant  l'homme de retourner sur ses
pas. Celui-ci qui ne voulait ni marcher inutilement  cause de la
charge qu'il avait sur le dos ni s'enfoncer dans la mare, poursuivit
sa route. Irrit, l'alfrez voulut le frapper, mais l'homme prit
un morceau de bois et le jeta  la tte du cheval avec une telle
force que la pauvre bte tomba, dposant le cavalier au milieu de
l'eau. On ajoute que l'homme poursuivit tranquillement son chemin sans
s'occuper des cinq balles que, de la mare, l'alfrez, aveugl par la
colre autant que par la boue, lui envoya l'une aprs l'autre. Comme
l'homme tait entirement inconnu de lui, on supposa que ce devait
tre le clbre Elias, arriv dans la province depuis quelques mois,
venu on ne sait d'o et qui s'tait dj fait connatre des gardes
civils de quelques pueblos par de pareils faits.

--C'est donc un tulisan? demanda Victoria tremblante.

--Je ne le crois pas, car on dit qu'il s'est battu contre les tulisanes
un jour qu'ils avaient attaqu une maison.

--Il n'a pas la figure d'un malfaiteur! ajouta Sinang.

--Non, mais son regard est trs triste, je ne l'ai pas vu sourire de
la matine, rpondit pensive Maria Clara.

L'aprs-midi se passa ainsi, l'heure tait venue de retourner au
pueblo.

Aux derniers rayons du soleil mourant, tout le monde sortit du bois
en passant en silence prs de la mystrieuse tombe de l'anctre
d'Ibarra. Puis les conversations redevinrent gaies, vives, pleines
de chaleur, sous ces branchages peu accoutums  tant de bruit. Les
arbres paraissaient tristes, les lianes se balanaient comme pour dire:
Adieu, jeunesse! Adieu, rve d'un jour!

Et maintenant,  la lueur rouge de gigantesques torches de roseaux, au
son des guitares, laissons-les suivre leur chemin vers le pueblo. Les
groupes se font moins nombreux, les lumires s'teignent peu  peu,
les chants s'affaiblissent et cessent, les guitares deviennent muettes
 mesure qu'ils s'approchent des demeures des hommes. Reprenons le
masque que nous portons d'habitude, entre frres!






XXV

CHEZ LE PHILOSOPHE


Le lendemain matin, Juan Crisstomo Ibarra, aprs avoir visit ses
terres, se rendit chez le vieux Tasio.

Dans le jardin rgnait une complte tranquillit, les hirondelles
qui voletaient autour du toit faisaient  peine de bruit. La mousse
recouvrait le vieux mur o grimpait une sorte de lierre qui encadrait
les fentres. Cette maison paraissait la maison du silence.

Ibarra attacha soigneusement son cheval  un poteau et, marchant
presque sur la pointe du pied, il traversa le jardin, proprement et
scrupuleusement entretenu, monta les escaliers et, comme la porte
tait ouverte, entra.

En premier lieu, il vit le vieillard pench sur un livre dans lequel
il paraissait crire. Sur les murs, des collections d'insectes et de
feuilles, des cartes et de vieilles planches, supportant des livres
et des manuscrits.

Le vieillard tait si absorb par son travail qu'il ne remarqua
l'arrive du jeune homme qu'au moment o celui-ci, ne voulant pas le
troubler, allait se retirer.

--Comment? vous tiez l? demanda-t-il en regardant Ibarra avec un
certain tonnement.

--Ne vous drangez pas, rpondit celui-ci, je vois que vous tes
trs occup...

--En effet, j'crivais un peu, mais rien ne presse, je suis satisfait
de me reposer un instant. Puis-je vous tre utile en quelque chose?

--Trs utile! rpondit Ibarra en s'approchant; mais...

Et il jeta un regard vers le livre qui tait sur la table.

--Comment! s'cria-t-il surpris, vous vous occupez  dchiffrer des
hiroglyphes?

--Non! rpondit le vieillard en lui offrant une chaise; je n'entends
rien  l'gyptien pas plus qu'au copte, mais je comprends quelque
peu le systme d'criture et j'cris en hiroglyphes.

--Vous crivez en hiroglyphes! et pourquoi? demanda le jeune homme
qui doutait de ce qu'il voyait et entendait.

--Pour qu'on ne puisse pas me lire en ce moment.

Ibarra le regarda fixement se demandant si, en effet, le vieillard
n'tait pas un peu fou. Il examina rapidement le livre pour s'assurer
de la vrit et vit, trs bien dessins, des animaux, des cercles,
des demi-cercles, des fleurs, des pieds, des mains, des bras, etc.

--Et pourquoi donc crivez-vous si vous ne voulez pas tre lu?

--Parce que je n'cris pas pour cette gnration, j'cris pour les ges
futurs. Si les hommes d'aujourd'hui pouvaient me lire ils brleraient
mes livres, le travail de toute ma vie; par contre, la gnration qui
dchiffrera ces caractres sera instruite, elle me comprendra, elle
dira: Nos aeux ne dormaient pas tous dans la nuit de leur temps.
Le mystre de ces curieux caractres sauvera mon oeuvre de l'ignorance
des hommes comme le mystre et les rites tranges ont protg beaucoup
de vrits contre les destructives classes sacerdotales.

--Et, en quelle langue crivez-vous?

--Dans la ntre, en tagal.

--Les signes hiroglyphiques peuvent servir?

--N'tait la difficult du dessin qui exige du temps et de la patience,
je dirais qu'ils servent mieux que l'alphabet latin. L'antique
gyptiaque a nos voyelles, notre o qui n'est que final et n'a pas la
valeur de l'o espagnol, tant une voyelle intermdiaire entre o et u;
il a aussi le vritable son de l'e; on y trouve notre ha et notre kha
qui n'existent pas dans l'alphabet latin dont se sert l'espagnol. Par
exemple, dans ce mot mukh--ajouta-t-il en montrant le livre--je
transcris plus exactement la syllabe h avec cette figure de poisson
qu'avec la lettre h latine qui, en Europe, se prononce de tant de
faons diverses. Pour une autre aspiration moins forte, par exemple
dans ce mot hain, o la lettre h est plus douce, je me sers de ce
buste de lion ou de ces trois fleurs de lotus, selon la quantit de
la voyelle. Bien plus, j'ai le son de la nasale, impossible  rendre
par l'alphabet latin espagnolis. Je vous assure que si ce n'tait
la difficult du dessin qui doit tre parfait, il y aurait avantage 
adopter les hiroglyphes, mais cette difficult mme m'oblige  tre
concis et  ne rien dire de plus que ce qui est juste et ncessaire;
d'ailleurs ce travail me tient compagnie quand s'en vont mes htes
de la Chine et du Japon.

--Quels htes?

--Ne les entendez-vous pas? mes htes, ce sont les hirondelles. Cette
anne il en manque une: elle doit avoir t prise par quelque mauvais
gamin chinois ou japonais.

--Comment savez-vous qu'elles viennent de ces pays?

--Trs simplement: il y a quelques annes, avant leur dpart,
je leur attachai  la patte un petit papier avec le nom des
Philippines en anglais, parce que je supposais qu'elles ne devaient
pas aller trs loin et l'anglais se parle dans toutes les rgions
environnantes. Pendant plusieurs annes, mon petit papier n'obtint pas
de rponse; dernirement je le fis crire en chinois; lorsqu'elles
revinrent ici, en novembre dernier, deux portaient d'autres petits
papiers que je fis dchiffrer; l'un tait en chinois et apportait un
salut des rives du Hoang-ho; le second, suivant l'avis du Chinois
que je consultai, tait crit en japonais. Mais je vous entretiens
de choses indiffrentes et ne vous demande pas en quoi je puis vous
tre utile.

--Je venais vous parler d'une affaire importante, rpondit le jeune
homme; hier aprs-midi...

--A-t-on pris ce malheureux? interrompit le vieillard avec intrt.

--Vous parlez d'Elias? comment savez-vous qu'on le recherchait?

--J'ai vu la Muse de la garde civile.

--La Muse de la garde civile? Quelle est cette Muse?

--La femme de l'alfrez, que vous n'avez pas invite  votre fte. Hier
matin on a appris dans le pueblo l'histoire du caman. La Muse de la
garde civile, qui a autant de pntration que de mchancet, supposa
que le pilote devait tre le tmraire qui avait jet son mari dans la
mare et frapp le P. Dmaso; et, comme elle lit les dpches que doit
recevoir l'alfrez,  peine celui-ci fut-il rentr chez lui, ivre et
sans jugement, que, pour se venger de vous, elle envoya le sergent
avec des soldats, afin de troubler la joie de votre fte. Prenez
garde! Eve tait bonne sortie des mains de Dieu... Da. Consolacion,
elle, est mchante et l'on ne sait de quelles mains elle est venue. La
femme, pour tre bonne, doit avoir t au moins une fois ou jeune
fille ou mre.

Ibarra sourit lgrement et, tirant quelques papiers de son
portefeuille, rpondit:

--Mon dfunt pre vous a parfois consult en quelques occasions et
je me souviens qu'il n'a eu qu' se fliciter d'avoir suivi vos
conseils. J'ai commenc une entreprise dont il importe d'assurer
la russite.

Et Ibarra le mit brivement au courant du projet d'cole qu'il avait
offert  sa fiance, droulant  la vue du philosophe stupfait les
plans qu'on lui avait renvoys de Manille.

--Pourriez-vous me dire quelles sont les personnes  qui je dois
m'adresser en premier dans le pueblo pour leur demander leur appui
et assurer le succs de l'oeuvre? Vous connaissez bien les habitants;
moi, j'arrive et suis presque tranger dans mon pays.

Le vieux Tasio examinait avec des yeux pleins de larmes les plans
exposs devant lui.

--Ce que vous allez raliser tait mon rve, le rve d'un pauvre
fou! s'cria-t-il tout mu; et maintenant le premier conseil que je
vous donne est de ne jamais venir me consulter.

Surpris, le jeune homme le regarda.

--Parce que, continua-t-il avec une amre ironie, toutes les personnes
senses ne tarderaient pas  vous prendre aussi pour un fou. Ces
gens-l croient que tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des
insenss, ils me tiennent pour tel et je les en remercie, car le jour
o on voudrait bien voir en moi un homme raisonnable, malheur  moi! on
ne tarderait pas  me priver de la petite libert que j'ai achete
au prix de ma rputation. Le gobernadorcillo passe auprs d'eux pour
un sage parce que, n'ayant rien appris qu' servir le chocolat et 
souffrir les mauvaises humeurs du P. Dmaso, il est maintenant riche,
a le droit de troubler la petite vie de ses concitoyens et parfois
va jusqu' parler de justice. Voil un homme de talent, pense le
vulgaire; voyez, de rien il s'est fait grand! Pour moi, la fortune
et la considration ont t mon hritage, j'ai fait des tudes; mais
maintenant je suis pauvre, on ne m'a pas confi le plus ridicule des
emplois, et tout le monde de dire: C'est un fou; il n'entend rien 
la vie! Le cur m'a donn le surnom de philosophe et laisse entendre
que je suis un charlatan faisant talage de ce qu'il a appris sur les
bancs des universits, quand prcisment c'est l ce qui me sert le
moins. Peut-tre ont-ils raison, peut-tre suis-je vritablement le
fou, eux sont-ils les sages? Qui pourrait le dire?

Et le vieillard secoua la tte comme pour loigner une pense
importune, puis il continua:

--La seconde chose que je puisse vous conseiller est de consulter le
cur, le gobernadorcillo, toutes les personnes qui ont une position;
ils vous donneront des conseils mauvais, inintelligents, inutiles,
mais consulter ne signifie pas obir; il suffit que vous ayez l'air
de les suivre et que vous fassiez constater que vous travaillez selon
leurs indications.

Ibarra rflchit un instant, puis rpondit:

--Le conseil est bon mais difficile  suivre. Ne pourrais-je apporter
d'abord mon ide, sans que sur elle se reflte une ombre? Le bon ne
peut-il se faire un passage  travers tout? La vrit a-t-elle besoin
d'emprunter des vtements  l'erreur?

--Personne n'aime la vrit toute nue! rpliqua le vieillard. C'est bon
en thorie, facile dans le monde idal que rve la jeunesse. Voyez,
le matre d'cole s'est en vain agit dans le vide; coeur d'enfant
qui veut le bien et ne recueille que le sarcasme et les clats de
rire. Vous me dites que vous tes tranger au pays; je le crois. Ds
le premier jour de votre arrive, vous avez commenc par blesser
l'amour-propre d'un prtre qui, parmi le peuple, passe pour un saint,
et parmi les siens pour un savant. Dieu veuille que ce petit fait
n'ait pas dcid de votre avenir! Ne croyez pas que, parce que les
dominicains et les augustins regardent avec mpris l'habit de guingon
[106], le cordon et l'indcente sandale, parce qu'un grand docteur
de Saint-Thomas a un jour rappel que le pape Innocent III avait
qualifi les statuts de cet ordre de plus convenables pour des porcs
que pour des hommes, tous ne se donnent pas la main pour affirmer ce
que disait un procureur: Le frre-lai le plus insignifiant a plus
de pouvoir que le gouvernement avec tous ses soldats. Cave ne cadas
[107]. L'or est trs puissant. Le veau d'or a plusieurs fois chass
Dieu de ses autels depuis le temps de Mose.

--Je ne suis pas aussi pessimiste et la vie dans mon pays ne me semble
pas prsenter autant de prils, rpondit Ibarra en souriant. Je crois
ces craintes un peu exagres et espre pouvoir raliser tous mes
projets sans rencontrer de grande rsistance de ce ct.

--Oui, s'ils vous tendent la main; non, s'ils vous la refusent. Tous
vos efforts se briseront contre les murs du presbytre sans que le
moine s'en inquite, sans faire remuer son cordon ni secouer son habit;
l'alcalde sous un prtexte quelconque vous dniera demain ce qu'il
vous a concd aujourd'hui; aucune mre ne laissera son fils frquenter
votre cole et le rsultat de tous vos efforts sera uniquement ngatif;
vous n'aurez russi qu' dcourager ceux qui par la suite auraient
voulu  leur tour se consacrer  de gnreuses entreprises.

--Malgr tout, reprit le jeune homme, je ne puis croire  ce pouvoir;
et encore, en le supposant, en l'admettant aussi considrable que
vous le dites, j'aurai toujours de mon ct le peuple intelligent,
le gouvernement qui est anim des meilleures intentions, qui regarde
de haut et veut franchement le bien des Philippines.

--Le gouvernement! le gouvernement! murmura le philosophe en levant les
yeux vers le plafond. Pour grand que soit son dsir d'lever le pays
pour son bien propre et celui de la Mre-Patrie, pour gnreux qu'ait
t l'esprit des rois catholiques dont se souviennent encore dans leurs
mditations quelques fonctionnaires, le gouvernement ne voit, n'coute,
ne juge rien de plus que ce que le cur ou le provincial lui donne 
voir,  entendre ou  juger; il est convaincu qu'il ne repose qu'en
eux, que s'il se soutient, c'est parce qu'ils le soutiennent, que s'il
vit, c'est parce qu'ils consentent  le laisser vivre et que le jour o
ils lui manqueraient, il tomberait comme un mannequin qui a perdu son
point d'appui. On effraye le gouvernement avec la menace de soulever
le peuple, le peuple en lui montrant les forces du gouvernement; et
tous deux font comme les peureux qui prennent leurs ombres pour des
fantmes et leurs voix pour des chos. Tant que le gouvernement ne
s'entendra pas avec le pays, il ne se dlivrera pas de cette tutelle;
il vivra comme ces jeunes imbciles qui tremblent  la voix de leur
prcepteur dont ils mendient la condescendance. Le gouvernement ne
songe  aucun avenir robuste, c'est un bras, la tte est le couvent;
par cette inertie il se laisse traner d'abme en abme, son existence
propre n'est plus qu'une ombre, elle disparat, et dbile, incapable,
il confie tout  des mains mercenaires. Comparez donc notre systme
gouvernemental avec ceux des pays que vous avez visits...

--Oh! interrompit Ibarra, c'est beaucoup dire; contentons-nous de
voir que notre peuple ne se plaint pas, ne souffre pas comme celui
d'autres pays, et cela, grce  la religion et  la mansutude de
nos gouvernants.

--Le peuple ne se plaint pas parce qu'il n'a pas de voix, il ne se meut
pas parce qu'il est en lthargie, et si vous dites qu'il ne souffre
pas, c'est que vous n'avez pas vu le sang de son coeur. Mais un jour
vous le verrez et vous l'entendrez; alors malheur  ceux qui basent
leur force sur l'ignorance et sur le fanatisme, malheur  ceux qui ne
rgnent que par le mensonge et travaillent dans la nuit, croyant que
tous sommeillent! Quand la lumire du soleil clairera le nant de
toutes ces ombres, il se produira une raction pouvantable: tant de
forces comprimes pendant des sicles, tant de venin distill goutte 
goutte, tant de soupirs touffs, se feront jour et clateront... Qui
donc alors les paiera ces comptes que, de temps en temps, prsentent
les peuples et que nous conserve l'histoire en ses pages ensanglantes?

--Dieu, le gouvernement et la religion ne permettront pas que ce
jour arrive jamais! rpondit Ibarra, impressionn malgr lui. Les
Philippines sont religieuses et aiment l'Espagne, les Philippines
sauront ce que la nation espagnole a fait pour elles. Il y a des abus,
oui; il y a des dfauts, je ne les nie pas; mais l'Espagne travaille
pour prparer des rformes qui les corrigent, elle mrit des projets,
elle n'est pas goste.

--Je le sais, et c'est l le pire. Les rformes qui viennent d'en
haut s'annulent dans les sphres infrieures grce aux vices de tous,
au dsir avide des fonctionnaires de s'enrichir en peu de temps et
 l'ignorance du peuple qui consent  tout. Les abus, ce n'est pas
un dcret royal qui peut les corriger, lorsqu'une autorit jalouse
ne veille pas  leur excution, lorsque la libert de la parole
qui permettrait de dnoncer les excs de pouvoir des petits tyrans
n'existe pas; les projets restent des projets, les abus des abus, et
cependant le ministre, satisfait de son oeuvre, s'endort tranquille
et content de lui. Bien plus, si par hasard un personnage venant
occuper un haut poste veut faire montre d'ides grandes et gnreuses,
immdiatement il s'entend dire--tandis que par derrire on le traite
de fou: Votre Excellence ne connat pas le pays, Votre Excellence ne
connat pas le caractre des Indiens, Votre Excellence va les perdre,
Votre Excellence fera bien de se confier  Machin et  Chose, etc.,
etc. Et comme effectivement Son Excellence ne connat pas le pays que
jusqu'alors elle avait cru en Amrique, que de plus elle a, comme tout
homme, ses dfauts et ses faiblesses, elle se laisse convaincre. Son
Excellence se souvient aussi que, pour obtenir son poste, il lui a
fallu peiner beaucoup et souffrir plus encore, que ce poste elle le
dtient uniquement pour trois ans, qu'elle se fait vieille et qu'il
lui faut abandonner les quichotteries pour ne penser qu' son avenir;
un petit htel  Madrid, une petite maison de campagne et une bonne
pension pour faire figure  la cour, voil ce qu'elle est venue
chercher aux Philippines. Ne demandons pas de miracles, ne demandons
pas que celui qui vient ici comme tranger pour faire sa fortune et
s'en aller ensuite, s'intresse au bien du pays. Que lui importent la
reconnaissance ou les maldictions d'un peuple qu'il ne connat pas,
qui ne lui rappelle rien, o il n'a ni esprances ni amours? Pour
que la gloire nous soit agrable, il faut que son bruit rsonne aux
oreilles de ceux que nous aimons, dans l'atmosphre de notre foyer ou
de la patrie qui doit conserver nos cendres; nous voulons que cette
gloire s'asseye sur notre spulcre pour rchauffer de ses rayons le
froid de la mort, pour que nous ne soyons pas compltement rduits
au nant, pour qu'il reste quelque chose de nous. Celui qui vient ici
pour diriger nos destines ne peut rien se promettre de tout cela et,
pour comble, il quitte le pays au moment o il commence  connatre
son devoir. Mais nous nous loignons de la question.

--Non pas, avant d'y revenir il est ncessaire d'claircir certaines
choses, interrompit vivement le jeune homme. Je puis admettre que le
gouvernement ne connaisse pas le peuple, mais je crois que le peuple
connat encore moins le gouvernement. Il y a des fonctionnaires
inutiles, mauvais, si vous voulez, mais il y en a aussi de bons;
si ceux-l ne peuvent rien faire c'est parce qu'ils se trouvent en
prsence d'une masse inerte, d'une population qui ne s'intresse
que trs peu  ses affaires. Mais, je ne suis pas venu pour discuter
avec vous sur ce point; je venais vous demander un conseil et vous me
dites de commencer par courber la tte devant de grotesques idoles...

--Oui, je le rpte: ici, il faut baisser la tte ou la laisser tomber.

--Ou baisser la tte ou la laisser tomber? rpta Ibarra pensif. Le
dilemme est dur! Mais pourquoi? Est-il donc impossible de concilier
l'amour de mon pays et l'amour de l'Espagne? est-il ncessaire de
s'abaisser pour tre bon chrtien, de prostituer sa conscience pour
mener  bonne fin un projet utile? J'aime ma patrie, les Philippines,
parce que je leur dois la vie et mon bonheur, parce que tout homme doit
aimer sa patrie; j'aime l'Espagne, la patrie de mes aeux, parce que
malgr tout les Philippines lui doivent et lui devront leur bonheur
et leur avenir; je suis catholique, je conserve pure la foi de mes
pres, mais je ne vois pas pourquoi je devrais baisser la tte quand
je puis la lever et me livrer  mes ennemis quand je puis les abattre.

--Parce que le champ o vous voulez semer est au pouvoir de vos ennemis
et que, contre eux, vous n'avez pas de force... Il vous faut d'abord
baiser cette main qui...

Mais le jeune homme ne le laissa pas achever et, rvolt, il s'cria:

--Baiser leur main! vous oubliez donc que parmi eux sont ceux qui
ont tu mon pre, qui l'ont arrach de son spulcre... mais moi,
son fils, je ne l'oublie pas et, si je ne le venge pas, c'est que je
veux respecter le prestige de la Religion!

Le vieux philosophe baissa la tte.

--Seor Ibarra, rpondit-il lentement, si vous conservez ces
souvenirs, souvenirs dont je ne puis vous conseiller l'oubli,
abandonnez l'entreprise que vous commencez et cherchez un autre moyen
de travailler au bonheur de vos compatriotes. Une telle oeuvre demande
un autre homme parce que, pour porter la tte haute, il ne suffit pas
d'avoir de l'argent et de la volont; dans notre pays il faut encore
de l'abngation, de la tnacit et de la foi; le terrain n'y est pas
prpar: on n'y a encore sem que de l'ivraie.

Ibarra comprit la valeur de ces paroles, mais il ne devait pas se
dcourager; le souvenir de Maria Clara tait dans son coeur; il lui
fallait raliser son offrande.

--Votre exprience ne vous suggre-t-elle que ce dur
moyen? demanda-t-il  voix basse.

Le vieux Tasio lui prit le bras et le conduisit  la fentre. Une
frache brise soufflait, avant-courrire du vent du Nord; devant eux
s'tendait le jardin, limit par le grand bois qui servait de parc.

--Pourquoi devons-nous faire ce que fait cette tige dbile, charge de
boutons et de fleurs? dit le philosophe, en montrant au jeune homme
un superbe rosier. Le vent souffle, il le secoue et lui s'incline,
comme pour cacher sa prcieuse charge. Si la tige se maintenait
rigide, elle se romprait, le vent disperserait les fleurs et les
boutons mourraient avant d'clore. Le coup de vent pass, la tige
se redresse orgueilleuse, portant son trsor. Qui l'accusera pour
avoir pli devant la ncessit? Voyez l-bas ce gigantesque kupang
[108] qui balance majestueusement son feuillage arien o l'aigle
fait son nid. Je l'apportai du bois alors qu'il n'tait encore qu'une
plante dbile; avec des roseaux dpouills, je soutins sa tige pendant
plusieurs mois. Si je l'avais apport grand, fort et plein de vie, il
est certain qu'il n'aurait pas vcu; le vent l'aurait secou avant que
ses racines eussent pu se fixer dans le terrain, avant que celui-ci
se ft affermi autour de lui et ne lui et assur la subsistance
ncessaire  sa grandeur et  sa stature. Ainsi finirez-vous, plante
nouvellement transplante d'Europe dans ce sol pierreux, si vous ne
cherchez un appui et ne consentez pas  vous diminuer. Vous tes dans
de mauvaises conditions, seul, lev; le terrain tremble, le ciel
annonce la tempte et la coupe des arbres de votre famille a prouv
qu'elle attire l'clair. Combattre seul contre tout ce qui existe, ce
n'est pas du courage, c'est de la tmrit; personne ne blme le pilote
qui se rfugie dans un port  la premire rafale de la tourmente. Se
baisser quand siffle une balle n'est pas de la couardise; ce qui est
mauvais, c'est de la dfier pour tomber et ne plus se relever.

--Et ce sacrifice produirait-il les fruits que j'espre? rpondit
Ibarra. Croirait-on en moi? Le prtre oublierait-il son
offense? M'aiderait-on franchement  rpandre l'instruction qui dispute
aux couvents les richesses du pays? Ne peuvent-ils feindre l'amiti,
simuler la protection, et en dessous, dans l'ombre, combattre mon
projet, le ruiner, le blesser au talon pour le faire tomber plus
promptement encore qu'en l'attaquant de front? Etant donns les
prcdents que vous supposez, on peut tout attendre!

Le vieillard resta silencieux, rflchit quelque temps, puis enfin
rpondit:

--Si cela arrive, si l'entreprise s'croule, vous vous consolerez en
pensant que vous aurez fait tout ce qui dpendait de vous; de plus,
votre tentative n'aura toujours pas t vaine; quelque chose aura
t gagn: vous aurez pos la premire pierre, lanc la premire
semence. Et puis, si la tempte se dchane, il se peut que quelque
grain germe quand mme, survive  la catastrophe, sauve l'espce
de la destruction et serve ensuite de semence aux fils du premier
semeur mort  la tche. L'exemple donn peut en enhardir d'autres
qui ne craignent que de commencer.

Ibarra pesa un instant toutes ces raisons, examina sa situation et
comprit qu'avec tout son pessimisme le vieillard avait raison.

--Je vous crois! s'cria-t-il en lui serrant la main. Ce n'tait
pas en vain que j'tais venu chercher un bon conseil. Aujourd'hui
mme j'irai m'en ouvrir au cur qui, aprs tout, peut tre un brave
homme car tous ne sont pas comme le perscuteur de mon pre. Je dois
de plus l'intresser en faveur de cette malheureuse folle et de ses
fils: je me confie  Dieu et aux hommes.

Il prit cong du vieillard et, montant  cheval, partit, suivi du
regard par le pessimiste philosophe qui murmurait:

--Attention! observons bien comment le destin va conduire le drame
commenc dans le cimetire.

Cette fois, le sage Tasio se trompait: le drame avait commenc bien
longtemps auparavant.






XXVI

LA VEILLE DE LA FTE


Nous sommes le dix novembre, la veille de la fte.

Sortant de la monotonie habituelle de son existence, le pueblo se
livre  une activit incroyable; dans les maisons, dans la rue, dans
l'glise, dans la gallera, aux champs, c'est partout un mouvement
inaccoutum; les fentres se pavoisent de drapeaux, de tapis de
diverses couleurs; l'espace retentit du bruit des dtonations et du
son de la musique; l'air s'imprgne, se sature de rjouissances.

Sur une petite table que recouvre une blanche nappe borde, la dalaga
dispose diverses sortes de confitures de fruits du pays dans des
compotiers de cristal aux teintes joyeuses; dans le patio, piaillent
les poussins, caqutent les poules, grognent les porcs pouvants de
la gaiet des hommes. Les domestiques montent et descendent portant
des vaisselles dores, des couverts d'argent; ici on gronde pour un
plat bris, l on se moque de la simplicit d'une paysanne; partout
on commande, on chuchote, on crie, on commente, on conjecture, on
s'anime; tout est confusion, bruit, bullition. Et toute cette ardeur,
toute cette fatigue se dpensent pour l'hte connu ou inconnu; pour
accueillir quelqu'un que peut-tre on n'a jamais vu, que probablement
on ne reverra jamais; l'tranger, l'ami, l'ennemi, le philippin,
l'espagnol, le pauvre, le riche semblent galement heureux, satisfaits;
on ne leur demande aucune gratitude, on n'attend mme pas d'eux qu'ils
ne cherchent pas  nuire  la famille hospitalire pendant ou aprs
la digestion! Les riches, ceux qui sont alls quelquefois  Manille,
qui sont un peu plus instruits que les autres, ont achet de la bire,
du champagne, des liqueurs, des vins et des comestibles d'Europe,
 peine de quoi manger une bouche ou boire un coup, mais leur table
est plus lgamment apprte.

Au milieu se dresse un grand pia artificiel, trs bien imit,
dans lequel sont enfoncs des cure-dents de bois artistiquement
dcoups par les forats dans leurs heures de loisir. En voici un
qui reprsente un ventail, cet autre un bouquet de fleurs, celui-ci
un oiseau, celui-l une rose, d'autres des palmes, des chanes, le
tout taill dans un seul morceau de bois: l'artiste est un galrien,
l'instrument un mauvais couteau, l'inspiration la voix rauque du
garde-chiourme. A ct de ce pia que l'on appelle palillera [109]
des coupes de cristal supportent des pyramides de fruits, oranges,
lanzones, ates, chicos, mme mangas [110], bien que l'on soit en
novembre. Puis, dans de larges plateaux, sur des papiers brods et
peints des plus riches couleurs, des jambons d'Europe, de Chine, un
pt reprsentant l'Agnus Dei ou la colombe de l'Esprit-Saint, des
dindons farcis, etc. Enfin, disperses sur la table les apptissantes
bouteilles d'acharas [111] recouvertes de capricieux dessins, faits
de fleurs de bonga, de lgumes et de fruits artistiquement coups et
colls avec de la confiture sur les parois des carafons.

On nettoie les globes de verre qui se transmettent de pre en fils,
on fait briller les cercles de cuivre, on dbarrasse les lampes 
ptrole des enveloppes rouges qui, pendant l'anne, les protgent
contre les mouches et les moustiques et les rendent inutiles;
les prismes taills et les pendeloques de cristal se balancent, se
choquent harmonieusement; on dirait qu'ils chantent, qu'ils prennent
part  la fte par eux gaye de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel
refltes sur les murs blancs. Les enfants jouent, courent, poursuivent
les reflets tremblants des couleurs, brisent la verrerie; ce qui en
tout autre moment leur coterait des larmes ne sert qu' accrotre
la gaiet gnrale.

Ces lampes vnres ne sont pas seules  voir enfin la lumire du jour;
on sort aussi de leur cachette les petits travaux de la jeunesse: des
voiles faits au crochet, de petits tapis, des fleurs artificielles; on
montre encore les petits plateaux de cristal dont le fond reprsente
un lac en miniature avec ses minuscules poissons, ses camans, ses
coquillages, ses herbes aquatiques, ses coraux et ses rochers en verre
de diverses couleurs; dans ces plateaux vous trouverez des cigares,
des cigarettes et de mignons buyos, tordus par les doigts dlicats
des jeunes filles. Le sol de la maison brille comme un miroir; des
rideaux de pia ou de jusi [112], ornent les portes; aux fentres
pendent des lanternes de cristal ou de papier rose, bleu, vert ou
rouge; la maison se remplit de fleurs et de vases, placs sur des
pidestaux de faence de Chine; les saints eux-mmes s'embellissent,
les images et les reliques se mettent en fte, on les pousste, on
nettoie leurs vitres, des bouquets de fleurs pendent de leurs cadres.

Dans les rues, de distance en distance, s'lvent de capricieux arcs
de roseaux, travaills de mille faons, que l'on appelle sinkban;
ils sont entours de kalusks [113] dont la seule vue rjouit le
coeur des gamins. Autour du parvis est la grande et coteuse tenture,
soutenue par des troncs de bambous, sous laquelle doit passer la
procession. L, les enfants courent, dansent, sautent et dchirent
les chemises neuves qui devaient briller le jour de la fte.

Sur la place est lev le plancher du thtre, scne de roseaux,
de nipa et de bois; on y dit merveille de la troupe de comdie de
Tondo; elle luttera avec les dieux de miracles invraisemblables;
Marianito, Chananay, Balbino, Ratia, Carvajal, Yeyeng, Liceria, etc.,
chanteront et danseront. Le philippin aime le thtre, il se passionne
pour les reprsentations dramatiques; il coute en silence le chant,
admire la danse et la mimique, ne siffle jamais mais n'applaudit pas
plus. Le spectacle ne lui plat-il pas? Il mche son buyo et s'en va
sans troubler les autres qui peuvent y trouver du plaisir. Parfois
seulement, quand les acteurs embrassent les actrices, le bas peuple
hurle, mais rien de plus. Autrefois, on ne reprsentait que des drames;
le pote du pueblo composait une pice o ncessairement des combats
devaient se livrer toutes les deux minutes, entremls des reparties
d'un personnage comique et de terrifiantes mtamorphoses. Mais, depuis
que les artistes de Tondo se sont mis  batailler toutes les quinze
secondes, qu'ils ont eu deux comiques et ont encore recul les limites
de l'invraisemblable, ils ont tu leurs collgues provinciaux. Le
gobernadorcillo tait grand amateur de cette troupe et, d'accord avec
le cur, il avait choisi la comdie: Le prince Villardo ou les clous
arrachs de la cave infme, pice avec magie et feux d'artifices.

De moment en moment retentissent joyeusement les cloches, ces mmes
cloches qui si tristement tintaient il y a quelques jours. Des roues
de feu et des botes  ptards tonnent dans l'air; le pyrotechnicien
indigne, qui apprend son art sans matre connu, va dployer son
habilet: il prpare des taureaux, des chteaux de feu avec feux de
Bengale, des ballons de papier gonfls par l'air chaud, des roues
tincelantes, des bombes, des fuses, etc.

Des accords lointains rsonnent; tous les bambins du pueblo courent
aux environs pour recevoir les bandes de musiciens et leur faire
escorte. La musique de Pagsanghan, proprit du notaire, ne doit
pas manquer non plus que celle du pueblo de S. P. de T., clbre
alors par son chef d'orchestre, le maestro Austria, le vagabond cabo
Mariano, qui, dit-on, porte la renomme et l'harmonie  la pointe
de son bton. Les dilettanti font l'loge de sa marche funbre, El
Sauce (le Saule), et dplorent qu'il n'ait pu recevoir une vritable
ducation musicale, car son gnie aurait t la gloire de son pays.

La fanfare entre dans le pueblo en jouant des marches enlevantes; elle
est suivie de gamins loqueteux ou  moiti nus: l'un a la chemise de
son frre, l'autre le pantalon de son pre. Ds qu'un morceau a cess,
ils le savent de mmoire, le fredonnent, le sifflent avec une rare
justesse et dj donnent leur apprciation.

Pendant ce temps, en charrettes, en calches, en voitures de toutes
sortes, arrivent les parents, les amis, les inconnus, les joueurs
dcids au besoin  violenter la chance, amenant leurs meilleurs coqs,
munis de sacs d'or, disposs  risquer leur fortune sur le tapis vert
ou dans l'enceinte de la gallera.

--L'alfrez a cinquante pesos chaque soir! murmurait un homme petit et
rondelet  l'oreille des nouveaux arrivs. Capitan Tiago va venir et
tiendra la banque, Capitan Joaquin apporte dix-huit mille. Il y aura
liam-p: le Chinois Carlo le fait avec un capital de dix mille. De
gros joueurs viennent de Tanauan, de Lipa et de Batangas comme aussi
de Santa Cruz. On va faire grand! on va faire grand! Mais prenez-vous
le chocolat?... Cette anne Capitan Tiago ne nous plumera pas comme
la dernire fois: je n'ai dpens que trois messes d'actions de grce
et j'ai un muty [114] de cacao. Et comment va la famille?

--Trs bien, trs bien! merci! rpondaient les trangers; et le
P. Dmaso?

--Le P. Dmaso prchera le matin et sera au jeu le soir avec nous.

--Tant mieux! il est hors de danger maintenant?

--Nous en sommes srs! De plus, c'est le Chinois qui lche...

Et le petit homme remua ses doigts comme s'il comptait de la monnaie.

Hors du pueblo, les gens de la montagne, les kasam, mettent leurs
plus beaux habits pour porter chez les riches du pays des poules bien
engraisses, des jambons, du gibier, des oiseaux; les uns chargent
sur de pesants chariots du bois, des fruits, des plantes, les plus
rares qui croissent dans le bois; d'autres portent des big [115]
 larges feuilles, des tikas-tikas [116] avec des fleurs couleur de
feu pour orner les portes de leur maison.

Mais l o rgnait la plus grande animation, o dj se limitait le
tumulte, c'tait sur une sorte de plate-forme,  quelques pas de la
maison d'Ibarra. Des poulies grinaient, des cris retentissaient,
on entendait le bruit mtallique de la pierre que l'on taille, du
marteau qui enfonce un clou, de la hache qui coupe les solives. Une
foule d'ouvriers creusaient la terre et ouvraient un long et profond
foss; d'autres plaaient en file des pierres tires des carrires du
pueblo, dchargeaient des chariots, empilaient du sable, disposaient
des tours et des cabestans...

--Ici! c'est cela! vivement! criait un petit vieillard  physionomie
anime et intelligente, tenant  la main un mtre  bouts de
cuivre, auquel tait enroule la corde d'un fil  plomb. C'tait
le contre-matre, le seor Juan, architecte, maon, charpentier,
plafonneur, serrurier, peintre, tailleur de pierre et,  l'occasion,
sculpteur.

--Il faut finir aujourd'hui mme! Demain on ne peut travailler et
aprs-demain c'est la crmonie! Allons, vivement!

--Faites le trou de faon qu'il s'adapte exactement  ce
cylindre! disait-il  l'un des tailleurs de pierre qui polissaient un
norme bloc quadrangulaire; c'est  l'intrieur que l'on conservera
nos noms.

A chaque tranger qui s'approchait, il rptait ce qu'il avait dj
dit mille fois:

--Savez-vous ce que nous allons construire? Eh bien! c'est une
cole, un modle d'cole, comme celles des Allemands, plus parfaite
encore. Le plan a t trac par l'architecte, le seor R. et moi,
je dirige le travail! Oui, seor, voyez, ce sera un palais  deux
ailes, une pour les garons, l'autre pour les filles. Ici, au milieu,
un grand jardin avec trois bassins; l, sur les cts, des alles,
de petits jardins o, pendant les rcrations, les enfants smeront
et cultiveront des plantes, mettant ainsi le temps  profit. Voyez
comme les fondations sont profondes. Trois mtres soixante-quinze
centimtres! L'difice aura des caves, des souterrains, des cachots
pour les punis que l'on placera tout prs des jeux et du gymnase afin
qu'ils entendent les amusements des bons lves. Voyez ce grand espace;
ce sera l'esplanade o ils pourront courir et sauter  l'air libre. Les
petites filles auront un jardin avec des bancs, des balanoires,
des alles pour le jeu de la comba [117], des bassins, des volires,
etc. Ce sera magnifique!

Et le seor Juan se frottait les mains en pensant  la renomme qu'il
allait acqurir. Les trangers viendraient pour voir la nouvelle cole
et demanderaient:--Quel est le grand architecte qui a construit cet
difice? Et tout le monde rpondrait:--Ne le savez-vous pas? Il est
impossible que vous ne connaissiez pas le seor Juan? Probablement
vous devez venir de trs loin!

Berc par ces penses, il allait d'un bout  l'autre, inspectant tout,
passant tout en revue.

--C'est trop de bois pour une chvre! disait-il  un homme jaune qui
dirigeait quelques travailleurs: j'aurai assez de ces trois grands
morceaux qui forment trpied et de ces trois autres qui les runissent.

--Ab! rpondit l'homme jaune, avec un sourire particulier; plus nous
ornerons le travail, plus l'effet produit sera grand. L'ensemble
aura plus d'aspect, plus d'importance et l'on dira: comme ils
ont travaill! Vous verrez, vous verrez quelle chvre je vais
lever! puis je l'ornerai de banderoles, de guirlandes de fleurs
et de feuilles... vous direz ensuite que vous avez eu raison de me
prendre parmi vos travailleurs et le seor Ibarra ne pourra rien
dsirer de plus!

L'homme souriait, le seor Juan riait aussi et hochait la tte.

A quelque distance, on voyait deux kiosques runis entre eux par une
sorte de treillage couvert de feuilles de platane.

Une trentaine d'enfants, avec le matre d'cole, tressaient des
couronnes, attachaient des drapeaux  des piliers de roseaux secs,
couverts de toile blanche bouillonne.

--Tchez que les lettres soient bien crites! disait l'instituteur 
ceux qui dessinaient les inscriptions. L'alcalde va venir, beaucoup de
curs seront l et peut-tre aussi aurons-nous le capitaine gnral
qui est dans la province. S'ils voient que vous dessinez bien ils
vous dcerneront des loges.

--Et l'on nous donnera un tableau noir...?

--Qui sait! le seor Ibarra en a demand un  Manille. Demain
arriveront divers objets que l'on rpartira entre vous comme
prix... Mais, laissez ces fleurs dans l'eau; demain nous ferons les
bouquets, vous apporterez d'autres fleurs, car il faut que la table
en soit couverte; les fleurs rjouissent la vue.

--Mon pre apportera demain des fleurs de bain [118] et ma mre un
panier de jasmins.

--Le mien a apport trois charrettes de sable et n'a pas voulu recevoir
de paiement.

--Mon oncle a promis de payer un matre! ajouta le neveu du Capitan
Basilio.

En effet, le projet avait trouv de l'cho presque chez tous. Le cur
avait demand  le patronner et  bnir lui-mme la premire pierre,
crmonie qui aurait lieu le dernier jour de la fte et en serait
une des principales solennits. Le vicaire lui-mme s'tait approch
timidement d'Ibarra et lui avait offert toutes les messes que lui
paieraient les dvots jusqu' l'achvement de l'difice. Bien plus,
la soeur Rufa, cette femme si riche et si conome, disait que, au
cas o l'argent manquerait, elle parcourrait quelques pueblos pour
demander l'aumne  la seule condition qu'on lui payt le voyage,
la nourriture, etc. Ibarra l'avait remercie et lui avait rpondu:

--Nous ne recueillerions pas grand'chose, d'abord parce que je suis
riche et ensuite parce qu'il ne s'agit pas d'une glise; et puis,
je n'ai pas promis de btir une cole aux frais des autres.

Les jeunes gens, les tudiants qui venaient de Manille pour prendre
part  la fte, admiraient Ibarra et s'efforaient de le prendre pour
modle; mais, comme presque toujours, quand nous voulons imiter un
homme qui dpasse la moyenne, nous singeons ses petits cts quand
nous ne nous approprions pas ses dfauts, beaucoup de ces admirateurs
s'en tenaient  la manire dont Ibarra faisait le noeud de sa cravate,
d'autres  la forme du col de sa chemise, presque tous au nombre des
boutons de sa veste et de son gilet.

Les pressentiments funestes du vieux Tasio semblaient s'tre dissips
pour toujours. Ibarra lui en avait fait un jour la remarque, mais le
vieux pessimiste lui avait rpondu:

--Rappelez-vous ce que dit notre pote Baltasar:


            'Kung ang isalbong sa iyong pagdating
            Ay masayang mukh't may pakitang giliu,
            Lalong pag ingata't kaauay na lihim [119]...


Baltasar tait aussi bon penseur que bon pote.

Tout ceci se passait la veille de la fte, avant le coucher du soleil.






XXVII

A LA BRUME


De grands prparatifs se faisaient aussi chez Capitan Tiago. Nous
connaissons le matre de la maison; son affection pour le faste et
son orgueil de citadin de Manille devaient humilier les provinciaux
 force de splendeur. Une autre raison encore l'obligeait  clipser
tous les autres: sa fille Maria Clara tait la fiance de l'homme
dont le nom tait dans toutes les bouches.

En effet, un des journaux les plus srieux de Manille avait dj
ddi  Ibarra un article de premire page intitul: Imitez-le! qui
le comblait d'loges et lui donnait quelques conseils. On l'appelait
le jeune et riche capitaliste dj illustre; deux lignes plus bas, le
distingu philanthrope; au paragraphe suivant, l'lve de Minerve qui
est all dans la Mre Patrie pour saluer le sol choisi entre tous des
arts et des sciences; un peu plus bas encore, l'espagnol philippin,
etc., etc. Capitan Tiago brlait d'une gnreuse mulation et se
demandait s'il ne devrait pas, lui, lever  ses frais un couvent.

Quelques jours auparavant une multitude de caisses taient arrives 
la maison o habitaient dj Maria Clara et la tante Isabel. C'taient
des comestibles et des fruits d'Europe, de colossaux miroirs, des
tableaux et le piano de la jeune fille.

Capitan Tiago vint le jour mme de la fte; quand sa fille lui eut
embrass la main, il lui fit cadeau d'un beau reliquaire d'or garni
de brillants et d'meraudes, contenant une esquille de la barque de
saint Pierre o Notre Seigneur s'tait assis pendant la pche.

Il fit  son futur gendre l'accueil le plus cordial; naturellement
on parla de l'cole. Capitan Tiago voulait qu'on l'appelt cole de
Saint Franois.

--Croyez-moi, disait-il, saint Franois est un bon patron! Si vous
l'appelez cole d'instruction primaire vous ne gagnerez rien. Qu'est-ce
que l'instruction primaire?

Entrrent quelques amies de Maria Clara venues pour l'inviter 
la promenade.

--Va, mais reviens vite, dit Capitan Tiago  sa fille; tu sais que
le P. Dmaso, qui vient d'arriver, dne avec nous ce soir.

Et, se retournant vers Ibarra qui tait devenu pensif, il ajouta:

--Vous aussi, vous dnez avec nous; vous seriez tout seul chez vous.

--Je le ferais avec beaucoup de plaisir, balbutia le jeune homme,
en esquivant le regard de Maria Clara, mais je dois rester chez moi
car il peut survenir des visites.

Capitan Tiago lui rpondit assez froidement:

--Amenez vos amis; il y a toujours place  ma table... Je voudrais
que le P. Dmaso et vous, vous vous entendissiez.

--Nous avons encore le temps! rpondit Ibarra en souriant d'un sourire
forc, et il se disposa  accompagner les jeunes filles.

Tous et toutes descendirent l'escalier.

Maria Clara tait au milieu entre Victoria et Iday; la tante Isabel
suivait.

Tout le monde s'cartait respectueusement pour leur ouvrir le
chemin. Maria Clara tait surprenante de beaut; sa pleur avait
disparu et, si ses yeux restaient rveurs, sa bouche paraissait ne
connatre que le sourire. Avec l'amabilit particulire aux jeunes
filles heureuses, elle saluait les personnes qu'elle avait connues
tant enfant et qui, aujourd'hui, admiraient sa jeunesse et son
bonheur. En moins de quinze jours, elle avait retrouv cette franche
confiance, ce gracieux babil qui semblaient s'tre endormis d'un
sommeil lthargique entre les murs troits du couvent; on aurait
dit que le papillon, brisant le cocon dans lequel il tait enferm,
reconnaissait toutes les fleurs; il lui suffisait de voler un instant
et de s'chauffer aux rayons dors du soleil pour perdre aussitt la
rigidit de la chrysalide. Une vie nouvelle se refltait dans tout
l'tre de la jeune fille, tout lui semblait beau, tout lui paraissait
bon; elle manifestait son amour avec cette grce virginale qui ne
vient que des penses pures et ne connat pas le pourquoi des fausses
rougeurs. Cependant, quand on lui disait quelque aimable plaisanterie,
elle se couvrait le visage de son ventail, tandis que ses yeux
souriaient et qu'une lgre motion parcourait tout son tre.

Les maisons commenaient  s'illuminer et, dans les rues que parcourait
la musique, s'allumaient les lustres de bois et de roseaux, imitant
ceux de l'glise.

De la rue, par les fentres ouvertes, on voyait les habitants des
maisons et leurs invits se mouvoir dans une atmosphre de lumire,
dans le parfum des fleurs, aux accords du piano, de la harpe
ou d'un orchestre. Dehors, en costumes d'indignes, en habits
europens, Chinois, Espagnols, Philippins allaient, venaient,
se croisaient. Domestiques chargs de viandes et de volailles,
tudiants vtus de blanc, hommes, femmes, se coudoyaient, se
bousculaient, s'exposant  tre renverss et crass par les voitures
et les calches qui, malgr le tab [120] des cochers s'ouvraient
difficilement passage.

Devant la maison du Capitan Basilio, quelques jeunes gens salurent
nos amis et les invitrent  visiter la maison. La voix joyeuse de
Sinang qui descendait les escaliers en courant mit fin  toute excuse.

--Montez un moment pour que je puisse sortir avec vous, disait-elle. Je
m'ennuie ici avec tous ces gens que je ne connais pas et qui ne
parlent que de coqs et de cartes.

Ils montrent.

La salle tait pleine de monde. Quelques personnes s'avancrent pour
saluer Ibarra dont le nom tait connu de tous; ils contemplaient
extasis la beaut de Maria Clara et quelques vieilles murmuraient
tout en mchant leur buyo: On dirait la Vierge!

L, ils durent prendre le chocolat.

Depuis le jour de la partie de campagne, Capitan Basilio s'tait fait
l'ami intime d'Ibarra. Il avait su par le tlgramme donn  sa fille
Sinang que le jeune homme avait t inform du jugement rendu en
sa faveur, aussi, ne voulant pas se laisser vaincre en gnrosit,
il avait insist pour que la partie d'checs ft annule. Ibarra
n'y avait pas consenti, Capitan Basilio avait alors propos que le
montant des frais du procs ft employ  payer un matre pour la
future cole. Aussi, l'orateur employait-il son loquence  engager
ceux qui taient en procs  se dsister de leurs prtentions:

--Croyez-moi! leur disait-il; dans les procs, celui qui gagne reste
sans chemise.

Nous devons  la vrit de dire qu'il eut beau de citer les Romains,
il ne convainquit personne.

Aprs avoir pris le chocolat, nos jeunes gens durent entendre le piano,
touch par l'organiste du pueblo.

--Quand je l'entends  l'glise, disait Sinang en montrant l'artiste,
il me donne envie de danser; maintenant qu'il joue du piano il me
donne envie de prier. Aussi je m'en vais avec vous.

--Voulez-vous venir avec nous ce soir? demanda Capitan Basilio 
l'oreille d'Ibarra lorsqu'il prit cong; le P. Dmaso va faire une
petite banque.

Ibarra sourit et rpondit d'un mouvement de tte qui quivalait  un
oui comme  un non.

--Qui est-ce? demanda Maria Clara  Victoria en lui montrant un jeune
homme qui les suivait.

--C'est... c'est un de mes cousins, rpondit celle-ci, un peu trouble.

--Et l'autre?

--Ce n'est pas mon cousin, rpondit vivement Sinang, c'est un fils
de ma tante.

Ils passrent devant le presbytre qui n'tait certes pas la maison la
moins anime. Sinang ne put contenir une exclamation de surprise en
voyant brler les lampes d'une forme trs ancienne que le P. Salvi
ne faisait jamais allumer pour ne pas dpenser de ptrole. On y
entendait des cris et de sonores clats de rire, on voyait les moines
se promener lentement, remuant la tte en mesure, un gros cigare
ornant leurs lvres. Avec eux quelques laques, qu' leur costume
europen on jugeait tre des fonctionnaires, s'efforaient de leur
mieux d'imiter les bons religieux.

Maria Clara distingua la silhouette arrondie du P. Sibyla. Immobile
sur son sige, tait le mystrieux et taciturne P. Salvi.

--Il est triste! observa Sinang, il pense  ce que vont lui coter tant
de visites. Mais il ne dpensera rien: vous verrez qu'il s'arrangera
pour faire payer tout aux sacristains. Et puis ses invits mangent
toujours ailleurs que chez lui.

--Sinang! gronda Victoria.

--Je ne puis plus le souffrir depuis qu'il a dchir la Roue de la
Fortune; je ne me confesse plus  lui.

Une maison se distinguait entre toutes; elle n'tait pas illumine,
les fentres en taient fermes; c'tait celle de l'alfrez. Maria
Clara s'en tonna.

--La sorcire! la Muse de la garde civile, comme dit le vieux! s'cria
la terrible Sinang. En quoi peut-elle s'intresser  nos plaisirs? Elle
ne doit pas cesser d'tre en rage! Attends que vienne le cholra et
tu verras comme je l'invite.

--Mais, Sinang! reprit encore une fois sa cousine.

--Je n'ai jamais pu la souffrir, et moins encore depuis qu'elle a
troubl notre fte avec ses gardes civils. Si j'tais archevque, je
la marierais avec le P. Salvi... tu verrais les beaux petits! Pourquoi
voulait-elle faire arrter ce pauvre pilote qui s'tait jet  l'eau
pour faire plaisir...?

Elle ne put achever sa phrase;  l'angle de la place, o un aveugle
chantait, au son d'une guitare, la romance des Poissons, un spectacle
peu commun vint s'offrir  leurs yeux.

Un homme tait l, couvert d'un large salakot de feuilles de palme,
vtu misrablement d'une lvite en haillons et de larges caleons
 la chinoise, dchirs en diffrents endroits;  ses pieds, de
misrables sandales. Grce au salakot, sa figure restait entirement
dans l'ombre, mais de ces tnbres partaient par moment deux lueurs
qui s'teignaient  l'instant. Il tait grand,  ses allures on
pouvait le croire jeune. Il posa un panier  terre et, aprs s'tre
loign en prononant quelques sons tranges, incomprhensibles, il
resta debout, compltement isol, comme si la foule et lui voulaient
s'viter mutuellement. Alors, quelques femmes s'approchrent du panier
et y dposrent des fruits, du poisson, du riz. Quand personne ne
vint plus, on entendit sortir de l'ombre d'autres sons plus tristes
peut-tre mais moins plaintifs, remerciements cette fois; puis il
reprit son panier et s'loigna pour recommencer ailleurs.

Maria Clara sentit qu'elle se trouvait devant une grande souffrance
et demanda quel tait cet tre singulier.

--C'est le lpreux, rpondit Iday. Il y a quatre ans qu'il a contract
cette maladie: en soignant sa mre, d'aprs les uns, pour avoir
t enferm dans une prison humide, suivant les autres. Il habite
hors du pueblo, prs du cimetire chinois, et ne communique avec
personne; tous le fuient par crainte de la contagion. Si tu voyais sa
cabane! C'est la cabane de Giring-giring [121], le vent, la pluie,
le soleil y entrent comme l'aiguille dans la toile et en sortent de
mme. On lui a dfendu de rien toucher qui appartnt  quelqu'un. Un
jour un enfant tomba dans le canal, le canal n'tait pas profond,
mais lui, qui passait tout prs, aida le pauvre petit  sortir de
l'eau. Le pre le sut et se plaignit au gobernadorcillo; celui-ci
fit donner au malheureux six coups de bton au milieu de la rue et
l'on brla le bton ensuite. C'tait atroce! le lpreux s'enfuyait en
criant, l'excuteur le poursuivait et le gobernadorcillo lui criait:
Apprends qu'il vaut mieux tre noy que malade comme toi!

--C'est vrai! murmura Maria Clara.

Et, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle s'approcha
rapidement du panier du malheureux et y dposa le reliquaire que son
pre venait de lui donner.

--Qu'as-tu fait? lui demandrent ses amies.

--Je n'avais pas autre chose! rpondit-elle en dissimulant ses larmes.

--Et que va-t-il faire de ton reliquaire? lui dit Victoria. Un jour
on lui donna de l'argent, mais il l'loigna de lui avec une canne;
pourquoi l'aurait-il pris puisque personne ne veut rien accepter qui
vienne de lui? Si le reliquaire pouvait se manger!

Maria Clara regarda avec envie les femmes qui vendaient des comestibles
et haussa les paules.

Mais le lpreux s'approcha du panier, prit le bijou qui brilla dans
ses mains, s'agenouilla, l'embrassa, puis se dcouvrit humblement,
le front dans la poussire o la jeune femme avait march.

Maria Clara se cacha le visage dans son ventail et porta son mouchoir
 ses yeux.

Cependant une femme s'tait approche du malheureux qui paraissait
prier. A la lumire des lanternes montrant sa longue chevelure
parse et flottante,  sa mine amaigrie  l'extrme, on reconnut Sisa
la folle.

Le lpreux, sentant son contact, poussa un cri et se leva d'un
saut. Mais, au milieu des cris d'horreur de la foule, elle s'accrocha
 son bras:

--Prions, prions! disait-elle. C'est aujourd'hui le jour des morts! Ces
lumires sont les vies des hommes; prions pour mes fils!

--Sparez-la, sparez-les! il va infecter la folle! criait la
multitude, mais personne n'osait s'approcher.

--Vois-tu cette lumire dans la tour? C'est mon fils Basilio qui
tire une corde! Vois-tu celle-l, dans le couvent? C'est mon fils
Crispin; mais je ne puis pas les voir parce que le cur est malade,
qu'il a beaucoup d'argent et que l'argent se perd. Prions, prions pour
l'me du cur! Je lui apportais de l'amargoso et des zarzalidas; mon
jardin tait plein de fleurs et j'avais deux fils. J'avais un jardin,
je soignais mes fleurs et j'avais deux fils!

Et quittant le lpreux, elle s'loigna en chantant:

--J'avais un jardin et des fleurs; j'avais des fils, un jardin et
des fleurs!

--Qu'as-tu pu faire pour cette pauvre femme? demanda Maria Clara
 Ibarra.

--Rien encore; ces jours-ci, elle avait disparu du pueblo et on n'a
pas pu la trouver! rpondit le jeune homme un peu confus. De plus,
j'ai t trs occup; mais ne t'afflige pas; le cur a promis de
m'aider, il m'a recommand beaucoup de tact et de discrtion, car
il parat que cette affaire met en cause la garde civile. Le cur
s'intresse beaucoup  cette malheureuse.

--L'alfrez ne disait-il pas qu'il faisait chercher les enfants?

--Oui, mais alors il tait un peu... gris!

A peine venait-il de dire ceci qu'on vit la folle trane plutt que
conduite par un soldat: Sisa rsistait.

--Pourquoi l'emmenez-vous? qu'a-t-elle fait? demanda Ibarra.

--Comment? n'avez-vous pas entendu le bruit qu'elle faisait? rpondit
le gardien de la tranquillit publique.

Le lpreux reprit en hte son panier et s'loigna.

Maria Clara voulut se retirer, car elle avait perdu toute gaiet et
toute bonne humeur.

--Il y a donc aussi des gens qui ne sont pas heureux! murmura-t-elle.

Sa tristesse s'augmenta lorsque, arrive  sa porte, son fianc refusa
de monter et prit cong d'elle.

--Il le faut! lui dit le jeune homme.

Maria Clara monta les escaliers en pensant combien sont ennuyeux les
jours de fte o l'on doit recevoir les visites de tant d'trangers.






XXVIII

CORRESPONDANCES


                          Chacun parle de la fte comme il y est all.


Rien d'important n'tant arriv  nos personnages ni cette nuit-l,
ni le lendemain, nous passerions avec plaisir au dernier jour de la
fte si nous ne considrions que, peut-tre, quelque lecteur tranger
voudrait savoir comment on clbre les ftes aux Philippines. Pour le
renseigner nous copierons textuellement diverses lettres; la premire
mane du correspondant d'un journal de Manille srieux et distingu,
vnrable par son ton et sa haute svrit. Nos lecteurs rectifieront
quelques lgres inexactitudes bien excusables.

Le digne correspondant du noble journal crivait ainsi:


Seor directeur...

Mon distingu ami: Jamais je n'avais assist ni espr voir dans
les provinces une fte religieuse si solennelle, si splendide, si
mouvante, que celle de ce pueblo, clbre par les Trs Rvrends
et vertueux Pres Franciscains.

L'affluence est trs grande; j'ai eu le bonheur de saluer presque tous
les Espagnols rsidant dans cette province, trois R. R. P. P. Augustins
de la province de Batangas, deux R. R. P. P. Dominicains dont l'un
est le T. R. P. Fr. Hernando de la Sibyla qui est venu honorer ce
pays de sa prsence, ce que ne devront jamais oublier ses dignes
habitants. J'ai vu aussi un grand nombre de notables de Cavite,
Pampanga, beaucoup de troupes de musiciens et une multitude de
Chinois et d'indignes qui, avec la curiosit caractrisant les
premiers et la religiosit des seconds, attendent avec impatience le
jour o sera clbre la fte solennelle, pour assister au spectacle
comico-mimico-lyrico-chorographico-dramatique, en vue duquel on a
lev une grande et spacieuse scne au milieu de la place.

Le 10, veille de la fte,  neuf heures du soir, aprs le plantureux
dner que nous offrit le Frre principal, l'attention de tous les
Espagnols et des moines qui taient dans le couvent fut attire par
les accords de deux musiques qui, accompagnes d'une foule presse,
au bruit des fuses et des bombes et prcdes des notables du pueblo,
venaient nous chercher au couvent et nous conduire  l'endroit prpar
spcialement pour nous permettre d'assister au spectacle.

Nous n'avons pu refuser une offre aussi gracieuse, bien que nous
eussions prfr nous endormir dans les bras de Morphe et reposer
nos membres endoloris par les secousses du vhicule qu'avait mis 
notre disposition le gobernadorcillo du pueblo de R.

Nous sommes donc descendus pour aller chercher nos compatriotes qui
dnaient dans la maison que possde ici le pieux et opulent D. Santiago
de los Santos. Le cur du pueblo, le T. R. P. Fr. Bernardo Salvi et le
T. R. P. Fr. Dmaso Verdolagas qui tait dj, par une faveur spciale
du Trs-Haut, rtabli du coup qu'une main impie lui a port, le
T. R. P. Fr. Hernando de la Sibyla et le vertueux cur de Tanauan avec
d'autres Espagnols encore, taient les invits du Crsus philippin. L,
nous avons eu le bonheur d'admirer, non seulement le luxe et le bon
got des matres de la maison qui n'est pas commun parmi les naturels,
mais aussi la trs belle, ravissante et riche hritire, qui nous a
prouv qu'elle tait une disciple consomme de Sainte-Ccile en jouant
sur son lgant piano, avec une maestria qui me fit souvenir de la
Galvez, les meilleures compositions allemandes et italiennes. Quel
malheur qu'une demoiselle si parfaite soit aussi excessivement modeste
et cache ses mrites  la socit qui n'a d'admiration que pour elle
seule. Je ne dois pas laisser dans l'encrier que notre amphitryon nous
fit prendre du champagne et des liqueurs fines, avec la profusion et
la splendeur qui caractrisent ce capitaliste connu.

Nous assistons au spectacle. Vous connaissez dj nos artistes Ratia,
Carvajal et Fernandez; mais leur talent ne fut compris que par nous,
car le vulgaire n'en entendit pas un seul mot. Chananay et Balbino,
bien qu'un peu enrous--ce dernier lcha un petit couac--n'en firent
pas moins un ensemble d'une bonne volont admirable. La comdie tagale
plut beaucoup aux indiens, surtout au gobernadorcillo; ce dernier se
frottait les mains et nous disait que c'tait un malheur que l'on n'et
pas fait battre la princesse avec le gant qui l'avait enleve, ce
qui, dans son opinion, aurait t bien plus merveilleux, surtout si le
gant n'avait t vulnrable qu'au nombril comme le Ferragus dont parle
l'histoire des Douze Pairs. Le T. R. P. Fr. Dmaso, avec cette bont
de coeur qui le distingue, partageait l'opinion du gobernadorcillo
et ajoutait que, dans ce cas, la princesse se serait arrange pour
dcouvrir le nombril du gant et lui donner le coup de grce.

Inutile de vous dire que, pendant le spectacle, l'amabilit du
Rothschild philippin ne permit pas que rien manqut: sorbets,
limonades gazeuses, rafrachissements, bonbons, vins, etc., etc.,
circulaient  profusion parmi nous. On a beaucoup remarqu, et avec
raison, l'absence du jeune et dj illustre D. Juan Crisstomo Ibarra
qui, comme vous le savez, doit prsider demain la bndiction de la
premire pierre du grand monument qu'il fait si philanthropiquement
lever. Ce digne descendant des Plages et des Elcanos (car, d'aprs
ce que j'ai appris, l'un de ses aeux paternels est de nos nobles et
hroques provinces du Nord, peut-tre un des premiers compagnons de
Magellan ou de Legaspisne s'est pas non plus laiss voir le reste du
jour  cause d'un petit malaise. Son nom court de bouche en bouche, on
ne le prononce qu'avec des louanges qui ne peuvent manquer de concourir
 la gloire de l'Espagne et des vritables Espagnols comme nous qui
ne dmentons jamais notre sang, quelque ml qu'il puisse tre.

Aujourd'hui 11, le matin, nous avons assist  un spectacle
hautement mouvant. Comme il est public et notoire, c'est la fte de
la Vierge de la Paix; elle est clbre par les frres du Trs-Saint
Rosaire. Demain, sera la fte de San-Diego, le patron du pueblo, et
ceux qui y prennent la plus grande part sont les frres du Vnrable
Tiers Ordre. Entre ces deux corporations, s'est tablie une pieuse
mulation pour servir Dieu, et cette pit en arrive au point de
provoquer de saintes querelles, comme il est arriv dernirement
lorsqu'elles se sont disput le grand prdicateur si renomm, le
trs souvent cit T. R. P. Fr. Dmaso qui occupera demain la chaire
du Saint-Esprit, et prononcera un sermon qui sera, selon la croyance
gnrale, un vnement religieux et littraire.

Donc, comme nous le disions, nous avons assist  un spectacle
hautement difiant et mouvant. Six jeunes religieux, dont trois
devaient dire la messe et les trois autres les assister comme
servants, sortirent de la sacristie et se prosternrent devant
l'autel; l'officiant qui tait le T. R. P. Fr. Hernando de la Sibyla
entonna le Surge Domine, qui devait commencer la procession autour de
l'glise, avec cette magnifique voix et cette religieuse onction que
tout le monde lui reconnat et qui le font si digne de l'admiration
gnrale. Le Surge Domine termin, le gobernadorcillo, en frac, avec
la croix, suivi de quatre servants munis d'encensoirs, se mit en tte
de la procession. Derrire eux venaient les candlabres d'argent,
la municipalit, les prcieuses images vtues de satin et d'or,
reprsentant saint Dominique, saint Diego et la Vierge de la Paix
portant un magnifique manteau bleu avec des plaques d'argent dor,
cadeau du vertueux ex-gobernadorcillo, le trs digne d'tre imit et
jamais suffisamment nomm D. Santiago de los Santos. Toutes ces images
allaient dans des chars d'argent. Aprs la Mre de Dieu venaient les
Espagnols et les autres religieux; l'officiant tait protg par un
dais que portaient les cabezas de barangay; le corps bien mritant
de la garde civile fermait la procession. Je crois superflu de dire
qu'une multitude d'indiens formaient les deux files du cortge,
portant avec grande pit des cierges allums. La musique jouait
des marches religieuses qu'accompagnaient les salves rptes des
bombes et des roues de feu. On ne pouvait qu'admirer la modestie
et la ferveur inspires par ces actes dans le coeur des croyants,
la foi pure et grande qu'ils professent pour la Vierge de la Paix,
la dvotion fervente et sincre avec laquelle clbrent ces solennits
ceux qui ont eu le bonheur de natre sous le pavillon sacro-saint et
immacul de l'Espagne.

La procession termine commena la messe excute par l'orchestre
et les artistes du thtre. Aprs l'Evangile, monta au pupitre le
T. R. P. Fr. Manuel Martin, augustin de la province de Batangas,
qui a tenu absorb et suspendu  ses lvres tout l'auditoire, et
surtout les Espagnols, par un exorde en castillan qu'il a prononc
avec tant d'nergie, avec des phrases si facilement amenes, si bien
appliques  leur objet, qu'elles remplissaient nos coeurs de ferveur
et d'enthousiasme. Ce mot est celui qui doit tre appliqu  ce qui
touche le coeur et nous sommes mus lorsqu'il s'agit de la Vierge et
de notre chre Espagne, et surtout quand on peut intercaler dans le
texte, lorsque le sujet s'y prte, les ides d'un prince de l'Eglise,
Mgr Monescillo [122], qui sont assurment celles de tous les Espagnols.

La messe termine nous sommes tous monts au couvent avec les notables
du pueblo et les autres personnes d'importance; nous y avons t reus
avec la dlicatesse, la grce et la gnrosit qui caractrisent
le T. R. P. Fr. Salvi; on nous offrit d'abord des cigares, puis
un confortable lunch que le frre principal avait fait prparer au
rez-de-chausse du couvent pour tous ceux qui voudraient faire taire
les ncessits de leur estomac.

Pendant le jour, rien ne manqua pour gayer la fte et conserver
l'animation caractristique des Espagnols, qui, en de telles occasions,
ne peuvent se contenir, dmontrant soit par des chansons et des danses,
soit par d'autres simples distractions qu'ils ont le coeur noble
et fort, que le chagrin ne les abat pas et qu'il suffit que trois
Espagnols se runissent n'importe o pour en chasser le malaise et la
tristesse. On sacrifia donc au culte de Terpsichore en beaucoup de
maisons, mais principalement chez l'illustre millionnaire philippin
o nous avions tous t invits  dner. Je n'ai pas besoin de
vous dire que le banquet, somptueux et splendidement servi, a t
la seconde dition corrige et augmente des noces de Cana ou de
Gamache. Tandis que nous jouissions des plaisirs de la table, prpars
sous la direction d'un cuisinier de la Campana, l'orchestre jouait
d'harmonieuses mlodies. La trs belle fille de la maison brillait dans
un costume de mtisse que rehaussait encore une cascade de diamants;
elle tait la reine de la fte. Tous nous dplorions dans le fond
de notre me qu'une lgre foulure de son joli pied l'ait prive
des plaisirs du bal car, si nous devons en juger par toutes ses
perfections, la seorita de los Santos doit danser comme une sylphide.

L'Alcalde de la province est arriv cette aprs-midi pour solenniser
par sa prsence la crmonie de demain. Il a dplor l'indisposition
du distingu propritaire seor Ibarra dont, grce  Dieu, l'tat
s'est dj amlior, selon ce qui nous a t dit.

Ce soir encore il y a eu grande procession, mais je vous en parlerai
dans ma lettre de demain car, en plus des bombes qui m'tourdissent
et me rendent quelque peu sourd, je suis trs fatigu et tombe de
sommeil. Tandis donc que je vais rcuprer des forces dans les bras
de Morphe, c'est--dire dans le lit du couvent, je vous souhaite, mon
distingu ami, une bonne nuit jusqu' demain qui sera le grand jour.


    Votre affectionn ami

        Q. B. S. M [123].

            Le Correspondant.

               S. Diego, 11 novembre.


Ceci tait la lettre officielle du correspondant. Voyons maintenant
ce qu'crivait le Capitan Martin  son ami Luis Chiquito:



Cher Choy: Viens en courant si tu peux car la fte est trs gaie,
figure-toi que Capitan Joaquin qui tenait la banque a presque saut:
Capitan Tiago l'a doubl trois fois, trois fois il a gagn; aussi
Cabezang Manuel, le matre de la maison, en mourait presque de
joie. Le P. Dmaso a bris une lampe d'un coup de poing parce que
jusqu' prsent il n'a pas gagn une carte, le consul a perdu, avec
ses coqs et  la banque presque tout ce qu'il nous a gagn  la fte
de Binang et au Pilar de Santa Cruz.

Nous attendons que Capitan Tiago nous amne son futur gendre, le
riche hritier de D. Rafael, mais il semble vouloir imiter son pre,
car jusqu'ici on ne l'a pas vu. Malheureusement il parat ne devoir
tre d'aucun profit.

Le chinois Carlos fait une grande fortune avec le liam-p; je le
souponne de porter quelque chose de cach, peut-tre un aimant; il
se plaint continuellement de douleurs  la tte qu'il porte bande et,
quand le d du liam-p est pour s'arrter, il s'incline presque jusqu'
le toucher comme s'il voulait bien l'observer de prs. Je me tiens
sur mes gardes parce que je connais d'autres histoires semblables.

Adieu Choy; mes coqs vont bien, ma femme est joyeuse et se divertit.


    Ton ami.

        Martin Aristorenas.



Ibarra, lui, avait reu un petit billet parfum, qu'Andeng, la soeur
de lait de Maria Clara, lui avait apport le soir du premier jour de
la fte. Ce billet disait:


Crisstomo, voici plus d'une journe que l'on ne t'a pas vu; j'ai
entendu dire que tu tais malade; j'ai pri pour toi et allum deux
cierges, bien que papa dise que ta maladie n'est pas grave. Hier soir
et aujourd'hui ils m'ont ennuy tous en me demandant de jouer du
piano et en m'invitant  danser. Je ne savais pas qu'il y et tant
d'importuns sur la terre! Si ce n'avait pas t pour le P. Dmaso
qui essayait de me distraire en me racontant beaucoup d'histoires,
je me serais enferme dans mon alcve pour dormir. Ecris-moi ce que
tu as, que je puisse dire  papa qu'il aille te voir. Pour l'instant,
je t'envoie Andeng afin qu'elle te fasse du th; elle le russit trs
bien et probablement mieux que tes domestiques.


    Maria Clara.


P. S. Si tu ne viens pas demain, je n'irai pas  la crmonie. Au
revoir.






XXIX

LA MATINE


Les orchestres sonnrent la diane aux premiers rayons du soleil,
rveillant de leurs airs joyeux les habitants fatigus du pueblo.

C'tait le dernier jour de la fte, mais en vrit c'tait la fte
elle-mme. On s'attendait  voir beaucoup plus que la veille. Les
Frres du Tiers Ordre taient plus nombreux que ceux du Trs-Saint
Rosaire et leurs associs souriaient pieusement, srs d'humilier
leurs rivaux. Ils avaient achet la plus grande partie des cierges:
les marchands de cierges chinois avaient fait une riche moisson,
aussi pensaient-ils  se faire baptiser; beaucoup assuraient que ce
n'tait pas par foi dans le catholicisme mais bien pour le simple
dsir de prendre femme. A cela, les dvotes rpondaient:

--Et quand bien mme il en serait ainsi, le mariage de tant de
Chinois  la fois n'en serait pas moins un miracle et leurs pouses
les convertiraient ensuite.

Chacun avait revtu ses habits de fte; tous les bijoux taient sortis
de leurs coffrets, les fripons et les joueurs talaient des chemises
bordes de gros boutons en brillants, de pesantes chanes d'or et de
blancs chapeaux de jipijapa [124]. Seul, le vieux philosophe avait
gard son ordinaire costume: la chemise de sinamay [125]  raies
sombres, boutonne jusqu'au col, de grands souliers et un large
chapeau de feutre, couleur de cendre.

--Vous paraissez aujourd'hui plus triste que jamais? lui dit le
lieutenant principal. Faut-il donc, parce que nous avons tant de sujets
de pleurer, que nous ne nous amusions pas une fois de temps en temps?

--S'amuser n'est pas faire des folies! rpondit le vieillard. C'est
l'orgie insense de tous les ans! Et pourquoi dpenser l'argent si
inutilement quand il y a tant de besoins et tant de misres? Mais,
je comprends! c'est l'orgie, c'est la bacchanale qui doit apaiser
les lamentations de ceux qui souffrent.

--Vous savez que je partage votre opinion, reprit D. Filipo, moiti
srieux, moiti riant. Je l'ai dfendue, mais que pouvais-je faire
contre le gobernadorcillo et contre le cur?

--Dmissionner! rpondit le vieillard et il s'loigna.

D. Filipo resta perplexe, suivant le philosophe du regard.

--Dmissionner! murmura-t-il en se dirigeant vers
l'glise. Dmissionner! Oui, certainement, si mon poste tait une
dignit et non une charge, je dmissionnerais!

Il y avait foule sur le parvis: hommes et femmes, enfants et
vieillards, en habits de fte, confondus, entraient et sortaient
par les troites portes. L'odeur de la poudre se mlangeait 
celles des fleurs, de l'encens, des parfums; les bombes, les fuses,
les serpenteaux faisaient courir et crier les femmes, amusaient les
enfants. Un orchestre jouait devant le couvent: d'autres, accompagnant
la municipalit, parcouraient les rues o flottaient et ondoyaient
une multitude de drapeaux. La lumire et les couleurs distrayaient
la vue, les musiques et les dtonations l'oreille. Les cloches ne
cessaient de tinter; les voitures, les calches se croisaient et les
chevaux, qui parfois s'effrayaient, se cabraient, ruaient, donnaient
un spectacle gratuit qui, pour n'avoir pas t prvu au programme de
la fte, n'en tait moins des plus intressants.

Le Frre principal avait envoy des domestiques chercher les convives
dans la rue, comme pour ce festin dont nous parle l'Evangile. On
invitait les gens, presque par la force,  venir prendre du caf, du
th, des ptisseries. Parfois, l'invitation ressemblait  une querelle.

On allait clbrer la grand'messe, celle que l'on appelle la
dalmatique, de la mme faon que la veille; le rapport du digne
correspondant nous l'a dj fait connatre; mais aujourd'hui,
le clbrant devait tre le P. Salvi et, parmi les assistants,
on attendait l'Alcalde de la province avec beaucoup d'autres
Espagnols et de notables; enfin on allait entendre le P. Dmaso
qui, comme prdicateur, jouissait dans la province de la plus grande
renomme. L'alfrez lui-mme, qui se mfiait des sermons du P. Salvi,
tait venu, tant pour faire preuve de bonne volont que pour prendre
sa revanche des mauvais moments que lui avait fait passer le cur. La
rputation du P. Dmaso tait telle que, d'avance, le correspondant
avait crit au directeur du journal:

Tout s'est pass comme je vous l'avais annonc dans ma
lettre d'hier. Nous avons eu la spciale joie d'entendre le
T. R. P. Fr. Dmaso Verdolagas, ancien cur de ce pueblo, transfr
aujourd'hui dans un autre plus important en rcompense de ses bons
services. L'insigne orateur sacr a occup la chaire du Saint-Esprit
en prononant un trs loquent et trs profond sermon qui difia
et laissa pms d'admiration tous les fidles, qui regardaient
anxieux sortir de ses lvres fcondes la fontaine salutaire de la vie
ternelle. Sublimit dans le sujet, hardiesse dans les conceptions,
nouveaut dans les phrases, lgance dans le style, naturel dans le
geste, grce dans la parole, lgance dans les ides, tels sont les
mrites du Bossuet espagnol qui lui ont justement conquis sa haute
rputation, non seulement parmi les notables espagnols, mais encore
chez les rudes indiens et chez les fils astucieux du Cleste Empire.

Le confiant correspondant se vit nanmoins oblig de biffer une grande
partie de ce qu'il avait crit. Le P. Dmaso se plaignait d'un lger
rhume qui l'avait pris la nuit prcdente; aprs avoir chant quelques
joyeuses peteneras [126], il avait mang trois sorbets et assist un
moment au spectacle. Aussi voulait-il renoncer  tre l'interprte de
Dieu auprs des hommes; mais, comme il ne se trouva pas d'autre prtre
qui connt la vie et les miracles de saint Diego--le cur les savait,
lui, mais officiant il ne pouvait prcher--les autres religieux furent
unanimes  trouver que le timbre de la voix du P. Dmaso tait parfait
et que ce serait un grand malheur si un sermon aussi loquent que
celui qu'il avait compos et appris ne devait pas tre prononc. La
vieille gouvernante lui prpara donc des limonades, lui oignit le cou
et la poitrine d'onguents et d'huiles, l'enroula dans des draps chauds,
le massa, etc. Le P. Dmaso avala des oeufs crus battus dans du vin,
puis il ne mangea ni ne parla de la matine;  peine prit-il un verre
de lait, une tasse de chocolat et une petite douzaine de biscuits,
renonant hroquement  son poulet frit et  son demi fromage de la
Laguna ordinaires, parce que, selon la gouvernante, le poulet et le
fromage ont du sel et de la graisse et peuvent provoquer la toux.

--Il fait tout pour gagner le ciel et nous convertir! se dirent mues
les soeurs du Tiers Ordre lorsqu'elles apprirent tous ces sacrifices.

--C'est la Vierge de la Paix qui le punit! murmurrent les soeurs du
Trs-Saint Rosaire qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir pench du
ct de leurs rivales.

A huit heures et demie la procession sortit  l'ombre de la tenture
de cotonnade. C'tait exactement celle de la veille avec, en plus,
comme nouveaut, la Confrrie du Vnrable Tiers Ordre. Des vieux,
des vieilles et quelques jeunes femmes  dmarche de vieilles, se
montraient en longs habits de guingon; les pauvres les portaient en
toile, les riches en soie ou mme en vritable guingon franciscain;
ils les choisissaient parmi ceux qu'avaient le plus uss les Rvrends
Moines Franciscains. Tous ces habits sacrs taient authentiques;
ils venaient du couvent de Manille o le peuple les acquiert par
charit, en change d'un prix fixe [127], s'il est permis d'employer
ici le langage des boutiques. Ce prix fixe peut augmenter mais ne peut
jamais diminuer. Ce mme couvent et celui de Santa Clara vendent aussi
d'autres habits qui possdent, en plus de la grce toute spciale
de procurer beaucoup d'indulgences aux morts qu'on y ensevelit,
la grce plus spciale encore de coter d'autant plus cher qu'ils
sont plus vieux, plus rps, plus hors d'usage. Nous crivons ceci
pour renseigner les lecteurs pieux qui voudraient faire usage de ces
reliques sacres et aussi pour apprendre  quelque gueux de drapier
courant aprs la fortune, qu'en envoyant aux Philippines un chargement
d'habits mal cousus et crasseux, ils s'y vendront encore seize pesos,
et mme plus, selon qu'ils paratront plus ou moins en guenilles.

Saint Diego de Alcal tait tran dans un char orn de plaques
d'argent repouss. Le saint, suffisamment sec avait un buste en marbre
d'une expression svre et majestueuse, malgr son abondante tignasse
tonsure, frise comme celle des ngres. Son vtement tait de satin
brod d'or.

Notre vnrable Pre Saint Franois suivait, puis la Vierge, dans
le mme quipage que la veille; mais cette fois, sous le dais,
marchait le P. Salvi et non plus l'lgant P. Sibyla aux manires
distingues. Toutefois, si le P. Salvi n'avait pas la belle allure
de son rival, il le surpassait en onction: les mains jointes, les
yeux baisss, le corps  demi courb, il difiait la foule par son
humble et mystique attitude. Le dais tait port par les cabezas de
barangay eux-mmes, suant de satisfaction en se voyant  la fois
demi-sacristains, recouvreurs d'impts, rdempteurs de l'humanit
vagabonde et pauvre et, par consquent, Christs au petit pied, donnant
leur sueur sinon leur sang pour racheter les pchs des hommes. Le
vicaire, en surplis, allait d'un char  l'autre, portant l'encensoir
dont il envoyait par instant la fume vers les narines du cur qui
se faisait alors plus srieux et plus grave encore.

Ainsi, lentement et posment, la procession s'avanait au son des
cloches, des cantiques et des religieux accords parpills dans
l'air par les orchestres qui suivaient chaque char. Entre temps, le
Frre principal distribuait avec une louable sollicitude des cierges
que nombre de fidles emportaient chez eux; c'tait de la lumire
pour jouer aux cartes pendant quatre soires. Dvotement les curieux
s'agenouillaient au passage du char de la Mre de Dieu et rcitaient
avec ferveur des Credo et des Salve.

Le char s'arrta en face d'une maison aux fentres ornes de riches
tentures o se montraient l'Alcalde, Capitan Tiago, Maria Clara,
Ibarra, divers Espagnols et des jeunes filles. Le P. Salvi leva les
yeux, mais ne fit pas le plus petit geste de salut, le moindre signe
de reconnaissance; un instant seulement il se redressa, et sa chape
tomba sur ses paules avec plus de grce et d'lgance.

Dans la rue, sous la fentre, une jeune fille au visage sympathique,
vtue avec beaucoup de luxe, portait dans son bras un enfant en bas
ge. Elle devait tre nourrice ou bonne d'enfants, car le bb tait
blanc et blond et elle brune, avec des cheveux plus noirs que du jais.

En voyant le cur, le pauvre poupon tendit ses petites mains, sourit
de ce rire de l'enfance qui ne cause pas de douleurs et n'est jamais
caus par elles et, balbutiant, au milieu d'un court silence, il cria:
Pa...pa! papa! papa!

La jeune fille tressaillit, posa prcipitamment sa main sur la bouche
du bb, et, confuse, s'loigna en courant. L'enfant se mit  pleurer.

Les gens  l'esprit malin se regardrent, les Espagnols qui avaient
vu cette courte scne sourirent. La pleur naturelle du P. Salvi se
changea en un ton de coquelicot.

Et cependant les rieurs avaient tort: cette femme tait une trangre
et le cur ne la connaissait pas.






XXX

A L'GLISE


Le local exigu que les hommes assignent pour demeure au Crateur de
tout ce qui existe tait comble.

On se bousculait, on s'crasait, on se pitinait; ceux qui sortaient
en petit nombre comme ceux qui entraient, beaucoup plus nombreux,
poussaient des exclamations  chaque bourrade. De loin, on tendait le
bras pour mouiller les doigts dans l'eau bnite, mais de plus prs
on en sentait l'odeur et la main se retirait; on entendait alors
un grognement, une femme refoule blasphmait un juron, mais les
bousculades n'en continuaient pas moins. Quelques vieillards qui
taient arrivs  rafrachir leurs doigts dans cette eau couleur
de fange o s'tait lave toute la population, sans compter les
trangers, s'en oignaient dvotement, non sans peine, l'occiput,
le sommet du crne, le front, le nez, la barbe, la poitrine et le
nombril, avec la conviction qu'ayant ainsi sanctifi toutes ces
parties de leur corps ils ne souffriraient plus ni de torticolis,
ni de douleurs de tte, ni de phtisie, ni d'indigestion. Quant aux
personnes jeunes, peut-tre moins sujettes aux maladies, peut-tre
ayant moins de foi dans les vertus prophylactiques de ce bourbier,
 peine humectaient-elles l'extrmit de leur doigt, pour ne pas
donner prise aux bavardages de la gent dvote, et faisaient-elles
semblant de se signer le front, sans le toucher.

Elle peut tre bnite et tout ce que l'on voudra! pensait plus d'une
jeune fille, mais elle a une couleur...!

On respirait  peine; la chaleur, l'odeur de l'animal humain taient
insupportables; mais le prdicateur valait bien que l'on endurt
toutes ces misres et son sermon cotait au pueblo deux cent cinquante
pesos. Le vieux Tasio avait dit  ce propos:

--Deux cent cinquante pesos pour un sermon! Un seul homme et une seule
fois! Le tiers de ce que l'on donne aux comdiens qui travailleront
pendant trois soires! Dcidment vous tes bien riches!

--Qu'est-ce que ceci a  voir avec le prix de la comdie! rpondit
avec mauvaise humeur le nerveux matre des Frres du Tiers Ordre;
avec la comdie, les mes vont en enfer; elles vont au ciel avec le
sermon! S'il avait demand mille pesos nous les aurions pays et nous
lui devrions encore des remerciements...

--Aprs tout, vous avez raison! rpliqua le philosophe; pour moi du
moins le sermon m'amuse plus que la comdie!

--Eh bien! moi, la comdie ne m'amuse pas plus que le sermon! cria
l'autre, furieux.

--Je le crois bien, vous comprenez autant l'un que l'autre!

Et l'impie s'en alla sans faire cas des insultes et des funestes
prophties sur sa vie future que lui lanait l'irritable dvot.

En attendant l'Alcalde, on suait, on billait: les ventails, les
chapeaux, les mouchoirs agitaient l'air; les enfants pleuraient et
criaient, donnant  travailler aux sacristains qui devaient les chasser
du temple, ce qui faisait dire au consciencieux et flegmatique matre
de la Confrrie du Trs-Saint Rosaire:

--N.S. Jsus-Christ disait: Laissez venir  moi les petits enfants,
c'est vrai, mais il devait entendre par l, les enfants qui ne
pleurent pas!

Une vieille, habille de guingon, la soeur Put, disait  sa petite
fille, une gamine de six ans, agenouille prs d'elle:

--Sois attentive, coute bien, damne! tu vas entendre un sermon
comme celui du Vendredi-Saint!

Et elle la gratifia d'un lger pinon pour rveiller la pit de
la fillette; celle-ci fit la moue, allongea le museau et frona
les sourcils.

Quelques hommes accroupis dormaient prs des confessionnaux; un
vieillard  tte blanche enseignait  une vieille, qui mchait des
prires et faisait rapidement courir les doigts sur les grains de
son chapelet, quelle tait la meilleure manire de se soumettre aux
desseins du ciel et, peu  peu, il se mettait  faire comme elle.

Ibarra tait dans un coin; Maria Clara s'agenouillait prs du grand
autel  une place que le cur avait eu la galanterie de faire rserver
par les sacristains. Capitan Tiago, en frac, avait pris rang au
banc des autorits; aussi les enfants, qui ne le connaissaient pas,
le prenaient pour un autre gobernadorcillo et n'osaient l'approcher.

Enfin, le seor Alcalde arriva avec son tat-Major; il venait de la
sacristie et s'assit dans un des magnifiques fauteuils placs sur
un tapis. L'Alcalde portait un costume de grand gala, sur lequel
reluisait le cordon de Charles III accompagn de quatre ou cinq
autres dcorations.

Le peuple ne le reconnut pas.

--Tiens! s'cria un paysan, un civil habill en comdien.

--Imbcile! lui rpondit son voisin, en lui donnant un coup de coude,
c'est le prince Villardo que nous avons vu hier soir au thtre.

Aux yeux du peuple, l'Alcalde montait en grade; il en arrivait  tre
prince enchant, vainqueur de gants.

La messe commena. Ceux qui taient assis se levrent, ceux qui
dormaient se rveillrent au bruit de la sonnette et de l'clatante
voix des chantres. Le P. Salvi, en dpit de sa gravit, paraissait
trs satisfait, car ce n'taient rien moins que deux Augustins qui
lui servaient de diacre et de sous-diacre.

Chacun  leur tour, ils chantaient d'une voix plus ou moins nasale,
avec une prononciation plus ou moins claire, sauf l'officiant dont
l'organe tait tremblant, assez souvent faux mme, au grand tonnement
de ceux qui le connaissaient. Il se mouvait cependant avec prcision
et lgance, disait le Dominus vobiscum avec onction, inclinant un
peu la tte de ct et regardant la vote. En voyant de quel air il
recevait la fume de l'encens, on aurait dit que Galien avait raison
d'admettre que la fume passait des fosses nasales dans le crne par
le crible des ethmodes. Il se redressait, rejetait la tte en arrire
et s'avanait ensuite vers le centre du matre-autel, avec une telle
emphase, une telle gravit, que Capitan Tiago le trouva plus majestueux
encore que le comdien chinois qu'il avait vu la veille, revtu
d'habits impriaux, barbouill, l'pe orne d'un flot de rubans,
orn d'une barbe en crins de cheval et de babouches  hautes semelles.

--Indubitablement, pensait-il, un seul de nos curs a plus de majest
que tous les empereurs.

Enfin, le moment tant espr arriva: on allait entendre le
P. Dmaso. Les trois prtres s'assirent dans leurs fauteuils et
prirent une attitude difiante, pour parler le langage de l'honorable
correspondant; l'Alcalde et les autres gens  verge et  bton les
imitrent, la musique cessa.

Ce subit passage du bruit au silence rveilla la vieille soeur Put
qui ronflait dj, grce  la musique. Comme Sigismond ou comme le
cuisinier du conte de Dornrschen, la premire chose qu'elle fit en se
rveillant fut de donner une tape sur la tte de sa petite-fille qui,
elle aussi, s'tait endormie. L'enfant commena  pleurer, mais de
suite elle s'arrta, distraite, en regardant une femme qui se donnait
des coups sur la poitrine avec une conviction enthousiaste.

Tous s'efforaient de se placer le plus commodment possible; ceux
qui n'avaient pas de banc s'accroupirent, les femmes  mme le sol
ou sur leurs propres jambes,  la faon des tailleurs.

Le P. Dmaso traversa la multitude, prcd de deux sacristains et
suivi d'un autre moine qui portait un grand cahier. Il disparut dans
l'escalier en colimaon, mais promptement on revit sa grosse tte,
puis son buste herculen. Tout en toussottant, il promena de tous
cts un regard assur; il vit Ibarra, et d'un clignement d'oeil
particulier l'assura qu'il ne l'oublierait pas dans ses prires, puis
il lana un regard de satisfaction au P. Salvi, un autre de ddain au
P. Manuel Martin, le prdicateur de la veille, et cette revue termine,
se retourna en disant  son compagnon dissimul  ses pieds:

Attention, frre! Celui-ci ouvrit le cahier.

Mais le sermon mrite un chapitre  part. Un jeune homme, qui apprenait
alors la tachygraphie et avait la passion des grands orateurs, l'a
stnographi; grce  lui, nous pouvons produire ici un chantillon
de l'loquence sacre dans ces rgions.






XXXI

LE SERMON


Fr. Dmaso commena lentement  mi-voix:

--Et spiritum tuum bonum dedisti, qui doceret eos, et manna tuum non
prohibuisti ab ore eorum, et aquam dedisti eis in siti. Et tu leur
as donn ta sagesse pour les instruire, et tu n'as pas retir la
manne de leur bouche, et tu leur as donn de l'eau quand ils avaient
soif! Paroles que dit le Seigneur par la bouche d'Esdras, livre II,
chap. IX, vers. 20.

Le P. Sibyla regarda surpris le prdicateur, le P. Manuel Martin
plit et se mordit les lvres; ce dbut tait meilleur que le sien.

Etait-ce un effet prpar ou bien l'enrouement persistait-il encore,
mais le P. Dmaso toussa  plusieurs reprises, appuyant les deux mains
sur l'appui de la sainte tribune. L'Esprit-Saint tait sur sa tte,
repeint  neuf, blanc, propre, le bout des pattes et le bec couleur
de rose.

--Excellentissime Seor ( l'Alcalde), trs vertueux prtres,
chrtiens, frres en Jsus-Christ!

Ici une pose solennelle, un nouveau regard circulaire sur l'auditoire,
dont l'attention et le recueillement donnrent satisfaction 
l'orateur.

La premire partie du sermon devait tre en castillan, l'autre en
tagal: loquebantur omnes linguas [128].

Aprs le prambule et la pose, il tendit majestueusement la main
droite vers l'autel en regardant fixement l'Alcalde, puis se croisa
lentement les bras sans dire une parole et, passant de ce calme  la
mobilit, rejeta la tte en arrire, montra l'entre principale en
coupant l'air du bord de la main avec une telle imptuosit que les
sacristains interprtrent le geste comme un ordre et fermrent les
portes: l'alfrez devint inquiet, il ne savait s'il devait sortir
ou rester. Mais dj le prdicateur commenait  parler d'une voix
forte, pleine et sonore: dcidment la vieille gouvernante tait un
bon mdecin.

--clatant et splendide est l'autel, large la porte principale,
l'air est le vhicule de la sainte parole divine qui jaillira de ma
bouche; coutez donc, avec les oreilles de l'me et du coeur, pour
que les paroles du Seigneur ne tombent pas dans un terrain pierreux,
o les mangeront les oiseaux de l'Enfer, mais qu'elles croissent et
s'lvent comme une sainte semence dans le champ de notre vnrable
et sraphique Pre S. Franois! Vous, grands pcheurs, captifs
des Mores de l'me qui infestent les mers de la vie ternelle dans
les puissantes embarcations de la chair et du monde, vous qui tes
chargs des chanes de la lascivit et de la concupiscence et ramez
sur les galres du Satan infernal, voyez ici, avec une rvrente
componction, celui qui rachte les mes de la captivit du Dmon,
l'intrpide Gdon, le courageux David, le victorieux Roland du
Christianisme, le garde civil cleste, plus vaillant que tous les
gardes civils runis, du pass et de l'avenir;--l'alfrez frona le
sourcil--oui, seor alfrez, plus vaillant et plus puissant que tous,
qui, sans autre fusil qu'une croix de bois, vainquit avec hardiesse
l'ternel tulisan des tnbres, avec tous les partisans de Luzbel,
et les aurait pour toujours crass si les esprits n'taient pas
immortels! Cette merveille de la cration divine, ce phnomne
impossible est le bienheureux Diego de Alcal dont, en employant une
comparaison,--parce que, comme dit l'autre, les comparaisons aident
bien  la comprhension des choses incomprhensibles--dont je dirai
que ce grand saint est seulement et uniquement un simple soldat,
un vivandier, dans notre trs puissante compagnie, que commande du
ciel notre sraphique Pre S. Franois et  laquelle j'ai l'honneur
d'appartenir comme caporal ou sergent par la grce de Dieu.

Les rudes indiens, comme dit le correspondant, ne pchrent dans ce
paragraphe que les mots garde civil, tulisan, S. Diego et S. Franois;
ils avaient observ la grimace de l'alfrez, le geste belliqueux du
prdicateur et ils en dduisirent que celui-ci tait fch aprs
le garde civil parce qu'il ne poursuivait pas les tulisanes, que
S. Diego et S. Franois s'en chargeraient, et y russiraient trs bien,
comme le prouve une peinture visible au couvent de Manille, o l'on
voit S. Franois, sans autre arme que son cordon, arrter l'invasion
chinoise dans les premires annes de la dcouverte. Les dvotes en
furent enchantes, elles remercirent Dieu de ce secours, ne doutant
pas qu'une fois les tulisanes disparus, S. Franois dtruirait aussi
les gardes civils. L'attention redoubla donc, tandis que le P. Dmaso
continuait:

--Excellentissime seor: Les grandes choses sont toujours grandes,
mme  ct des petites, et les petites toujours petites, mme 
ct des grandes. L'Histoire le dit, mais comme l'Histoire frappe
un coup sur le clou et cent sur le fer, comme elle est faite par
les hommes et que les hommes se trompent: errarle es hominum [129],
comme dit Cicron, celui qui a une bouche se trompe, comme on dit
dans mon pays, il en rsulte qu'il y a de trs profondes vrits que
l'histoire passe sous silence. Ces vrits, Excellentissime seor,
l'esprit divin l'a dit dans sa suprme sagesse, que l'intelligence
humaine n'a jamais comprise depuis les temps de Snque et d'Aristote,
ces savants religieux de l'antiquit, jusqu' nos jours pcheurs. Ces
vrits sont que les choses petites ne sont pas toujours petites,
mais sont parfois grandes, non pas  ct des petites, mais  ct
des plus grandes de la terre, et du ciel, et des nuages, et des eaux,
et de l'espace, et de la vie et de la mort.

--Amen! rpondit le matre du Tiers Ordre, et il se sanctifia.

Avec cette figure de rhtorique qu'il avait apprise d'un prdicateur
de Manille, le P. Dmaso voulait surprendre son auditoire, et, en
effet, il dut toucher du pied son Esprit-Saint qui, hbt par tant
de vrits, avait compltement oubli sa mission.

--Patente est  vos yeux!... souffla l'esprit d'en bas.

--Patente est  vos yeux la preuve concluante et frappante de cette
ternelle vrit philosophique! Patent ce soleil de vertus, et je dis
soleil et non lune, parce qu'il n'y a pas grand mrite  ce que la lune
brille pendant la nuit; dans le royaume des aveugles le borgne est roi,
la nuit une lumire quelconque, une toute petite toile peut briller;
le plus grand mrite est de pouvoir, comme le soleil, briller encore au
milieu du jour: ainsi le frre Diego brille encore au milieu des plus
grands saints! L, vous avez patente  vos yeux,  votre incrdulit
impie, l'oeuvre matresse du Trs-Haut pour confondre les grands de
la terre, oui, mes frres, patente, patente pour tous, patente!

Un homme se leva ple et tremblant et se cacha dans un
confessionnal. C'tait un vendeur d'alcools qui sommeillait; il avait
rv que les carabiniers lui demandaient la patente qu'il n'avait
pas! On assure qu'il ne sortit pas de sa cachette tant que dura
le sermon.

--Humble et rare saint! ta croix de bois--celle que portait l'image
tait d'argent--, ton habit modeste honorent le grand Franois dont
nous sommes les fils et les imitateurs! Nous propageons ta sainte
race dans le monde entier, dans tous les coins, dans les villes,
dans les villages, sans distinguer le blanc du noir--l'Alcalde ne
respira plus--souffrant le jene et le martyre, ta sainte race arme
de foi et de religion--Ah! respira l'Alcalde--qui maintient le monde
en quilibre et l'empche de tomber dans l'abme de la perdition!

Les auditeurs, sans en excepter Capitan Tiago, billaient peu 
peu. Maria Clara n'entendait pas le sermon; elle savait qu'Ibarra
n'tait pas loin et pensait  lui, tandis qu'elle regardait en
s'ventant l'un des vanglistes dont le taureau avait toutes les
allures d'un petit carabao.

--Tous nous devrions connatre par coeur les Saintes critures et,
ainsi, je n'aurais pas  vous prcher, pcheurs; vous devriez savoir
des choses aussi importantes, aussi ncessaires que le Pater noster;
mais, pour beaucoup, vous l'avez dj oubli, en vivant comme des
protestants ou des hrtiques qui ne respectent pas les ministres
de Dieu, comme les Chinois, mais je vais vous condamner, je serai
impitoyable pour vous, damns!

--Qu'est-ce qu'il nous raconte l, ce Pal Lmaso [130], murmura
le chinois Carlos, en regardant avec colre le prdicateur, qui
poursuivait en improvisant et dchanait une srie d'apostrophes
et d'imprcations.

--Vous mourrez dans l'impnitence finale, race d'hrtiques! Dieu
vous chtie dj sur cette terre par les cachots et les prisons! Les
familles, les femmes doivent vous fuir, les gouvernants doivent vous
pendre tous, pour que la semence de Satan ne germe pas dans la vigne
du Seigneur! Jsus-Christ a dit: Si vous avez un membre mauvais qui
vous induise au pch, coupez-le, jetez-le au feu!...

Fr. Dmaso tait nerveux, il avait oubli son sermon et sa rhtorique.

--Entends-tu? demanda  son compagnon un jeune tudiant de Manille,
il faut couper?

--Bah! qu'il commence, lui! rpondit l'autre en montrant le
prdicateur.

Ibarra s'inquitait; il regarda derrire lui, cherchant quelque coin,
mais toute l'glise tait pleine. Maria Clara ne voyait ni n'entendait
rien, elle analysait le tableau des mes bnies du Purgatoire, mes
en forme d'hommes et de femmes nues avec des mitres, des chapeaux,
des toques, brlant dans les flammes et s'accrochant au cordon de
S. Franois qui supportait tout ce poids sans se rompre.

Dans toute cette improvisation, le moine qui jouait le rle de
l'Esprit-Saint infrieur perdit le fil du sermon et sauta trois longs
paragraphes, manquant ainsi  son rle de souffleur auprs du P. Dmaso
qui, haletant, se reposait de son apostrophe.

--Lequel de vous, pcheurs qui m'coutez, lcherait les plaies d'un
mendiant pauvre et dpenaill? Qui? que celui-l rponde et lve la
main! Personne! Je le savais dj; seul pouvait le faire un saint
comme Diego de Alcal; lui, lcha toute la foule des pauvres, disant
 un frre qui s'tonnait: C'est ainsi que l'on gurit ce malade! O
charit chrtienne! O pit sans exemple! O vertu des vertus! O modle
inimitable! O talisman sans tache!...

Et il poursuivit lanant toute une longue srie d'exclamations, les
bras en croix, les levant, les abaissant, comme s'il avait voulu
s'envoler ou pouvanter les oiseaux.

--Avant de mourir il parla en latin sans savoir le latin! Soyez
anantis, pcheurs! Vous, malgr que vous l'ayez tudi, que l'on vous
ait donn des coups pour vous le faire apprendre, vous ne parlez pas
le latin, vous mourrez sans le parler! Parler latin est une grce de
Dieu, c'est pour cela que l'glise parle latin! Moi aussi je parle
latin! Comment? Dieu allait dnier cette consolation  son cher
Diego? Il pouvait mourir, il pouvait le laisser mourir sans qu'il
ait parl latin? Impossible! Dieu n'aurait pas t juste, il n'aurait
pas t Dieu! Diego parla donc latin, les auteurs de l'poque nous en
apportent le tmoignage!--Et il termina son exorde par le morceau qui
lui avait cot le plus de travail et qu'il avait plagi d'un grand
crivain, Sinibaldo de Mas.

--Je te salue donc, illustre Diego, honneur de notre corporation! Tu
fus l'exemple de toutes les vertus, modeste avec honneur, humble
avec noblesse, soumis avec orgueil, sobre avec ambition, ennemi
avec loyaut, compatissant avec pardon, religieux avec scrupule,
croyant avec dvotion, crdule avec candeur, chaste avec amour,
silencieux avec secret, souffrant avec patience, vaillant avec crainte,
continent avec volupt, hardi avec rsolution, obissant avec sujtion,
honteux avec conscience du point d'honneur, soigneux de tes intrts
avec dtachement, adroit avec capacit, crmonieux avec urbanit,
astucieux avec sagacit, misricordieux avec pit, prudent avec
honte, vindicatif avec courage, pauvre par amour du travail avec
rsignation, prodigue avec conomie, actif avec ngligence, conome
avec libralit, simple avec pntration, rformateur avec suite,
indiffrent avec dsir d'apprendre: Dieu te cra pour goter les
dlices de l'amour platonique...! Aide-moi  chanter tes grandeurs et
ton nom plus haut que les toiles et plus pur que le soleil mme qui
tourne  tes pieds! Aidez-moi, vous, demandez  Dieu l'inspiration
suffisante en rcitant l'Ave Maria!

Tous s'agenouillrent, un murmure s'leva comme le bourdonnement de
mille moucherons. L'Alcalde plia laborieusement un genou en remuant
la tte avec ennui; l'alfrez tait ple et contrit:

--Au diable le cur! murmura un des deux jeunes gens qui venaient
de Manille.

--Silence! rpondit l'autre, sa femme nous coute...

Pendant ce temps, au lieu de rciter l'Ave Maria, le P. Dmaso, aprs
avoir rprimand son Esprit Saint qui avait saut trois des meilleurs
paragraphes, prenait deux meringues et un verre de Malaga, certain
de trouver dans cette lgre collation plus d'inspiration que dans
tous les Esprits Saints possibles, qu'ils soient en bois, sous forme
de colombe, au dessus de sa tte, ou de chair et d'os, sous la forme
d'un moine distrait,  ses pieds. Il allait commencer le sermon tagal.

La vieille dvote donna une autre bourrade  sa petite fille qui se
rveilla de mauvaise humeur et demanda:

--Est-ce dj le moment de pleurer?

--Pas encore; mais ne t'endors pas, petite damne, rpondit la bonne
grand'mre.

Sur cette deuxime partie du sermon, en langue tagale, nous n'avons
que des aperus. Le P. Dmaso improvisait, non pas qu'il st mieux le
tagal que le castillan, mais, tenant les Philippins de la province
pour fort ignorants en rhtorique, il ne craignait pas de dire des
sottises devant eux. Avec les Espagnols, c'tait autre chose: il
avait entendu parler des rgles de l'loquence et peut-tre, parmi
ses auditeurs, pouvait-il s'en trouver, comme l'Alcalde principal,
par exemple, qui eussent fait leurs classes: aussi crivait-il ses
sermons, les corrigeant, les limant, puis les apprenant de mmoire et
s'essayant  les rpter deux ou trois jours avant de monter en chaire.

Il est certain qu'aucun des assistants ne comprit l'assemblage du
sermon: ils avaient l'intelligence si obtuse, le prdicateur tait si
profond, comme disait soeur Rufa que c'est en vain qu'ils attendirent
l'occasion de pleurer et la petite fille damne de la vieille dvote
se rendormit.

Mais cependant cette seconde partie eut des consquences plus graves
que la premire, au moins pour certains de nos personnages.

Il commena avec un Man capatir con cristiano [131], que suivit une
avalanche de phrases intraduisibles; il parla de l'me, de l'enfer,
du mahal na santo pintacisi [132], des pcheurs indiens et des vertueux
Pres Franciscains.

--Menche [133]! dit un des irrvrents Manilnes  son compagnon;
c'est du grec pour moi, je m'en vais.

Et, voyant les portes fermes, il sortit par la sacristie au grand
scandale de l'assistance et du prdicateur qui plit et s'arrta
au milieu de sa phrase. Quelques-uns s'attendaient  une violente
apostrophe, mais le P. Dmaso se contenta de les suivre du regard et
poursuivit son sermon.

Des maldictions se dchanrent contre le sicle, contre le manque
de respect, l'irrligiosit naissante. Ce point paraissait tre
son fort, car il se montrait inspir et s'exprimait avec force et
clart. Il parla des pcheurs qui ne se confessent pas, qui meurent
en prison sans sacrements, des familles maudites, des petits mtis
orgueilleux et affects, des jeunes savantasses, philosophaillons
[134], avocaillons, tudiantillons, etc. On connat l'habitude de
beaucoup lorsqu'ils veulent ridiculiser leurs ennemis; ils ajoutent 
chaque mot une terminaison diminutive parce que leur cerveau ne leur
fournit pas autre chose; cela leur suffit, ils en sont trs heureux.

Ibarra couta tout et comprit les allusions. Conservant une
tranquillit apparente, ses yeux cherchaient Dieu et les autorits,
mais il n'y avait rien de plus que des images de saints; quant 
l'Alcalde il dormait.

Pendant ce temps, l'enthousiasme du prdicateur montait par degrs. Il
parlait des anciens temps o tout philippin, rencontrant un prtre, se
dcouvrait, mettait le genou en terre et lui baisait la main.--Mais,
maintenant, ajouta-t-il, vous ne faites autre chose que quitter
le salakot ou le chapeau de castorillo [135] que vous inclinez sur
votre tte pour ne pas dranger l'ordre de votre coiffure! Vous vous
contentez de dire: bonjour, among [136], et il y a d'orgueilleux
tudiantillons, sachant quelque peu de latin qui, parce qu'ils ont
tudi  Manille et en Europe, se croient le droit de nous serrer
la main au lieu de la baiser.... Ah! le jour du jugement approche,
le monde va finir, beaucoup de saints l'ont prdit, il va pleuvoir
du feu, des pierres et des cendres pour chtier votre superbe!

Et il exhortait le peuple  ne pas imiter ces sauvages, mais  les
fuir,  les dtester, parce qu'ils taient excommunis.

--coutez ce que disent les saints conciles: Quand un indien
rencontrera un cur dans la rue, il courbera la tte et tendra le cou
pour que l'among s'appuie sur lui; si le cur et l'indien sont tous
deux  cheval, alors l'indien s'arrtera et retirera rvrencieusement
son salakot ou son chapeau; enfin, si l'indien est  cheval et le cur
 pied, l'indien descendra de cheval et n'y remontera pas jusqu' ce
que le cur lui ait dit: sulung ou soit suffisamment loign. Voil
ce que disent les saints conciles et qui ne leur obira pas sera
excommuni!

--Et quand l'indien est mont sur un carabao? demanda un paysan
scrupuleux  son voisin.

--Alors.... il poursuit son chemin! rpondit celui-ci qui tait
un casuiste.

Mais, malgr les gestes et les cris du prdicateur, beaucoup
s'endormaient ou tout au moins n'coutaient plus, car ces sermons
taient de toujours et de partout; en vain quelques dvotes essayrent
de soupirer et de pleurnicher sur les pchs des impies, elles durent
y renoncer, personne ne faisant choeur avec elles... Mme la soeur
Put pensait  toute autre chose. Un homme assis  son ct s'tait
si bien endormi qu'il tomba sur elle en lui fripant son corsage: la
bonne vieille prit son sabot et, tapant sur l'homme pour le rveiller,
lui cria:

--Ae! va-t'en, sauvage, animal, dmon, carabao, chien, damn!

Naturellement, un tumulte s'leva. Le prdicateur s'arrta, leva
les sourcils, surpris d'un tel scandale. L'indignation touffait la
parole dans sa gorge, il ne put que mugir en frappant la chaire de
ses poings. L'effet voulu fut produit: la vieille lcha le sabot et,
tout en grognant et en rptant de multiples signes de croix, se mit
trs dvotement  genoux.

--Ah! ah! ah! ah! put enfin s'crier le prtre irrit, en croisant
les bras et en remuant la tte; c'est pour cela que je vous ai
prch ici toute la matine, sauvages! Ici, dans la maison de Dieu,
vous vous disputez, vous vous injuriez, polissons! Ah! ah! vous ne
respectez rien...! C'est l'oeuvre de l'injure et de l'incontinence
du sicle! Je le disais bien, ah! ah!..

Une fois lanc sur ce thme, il prcha une demi-heure encore! L'Alcalde
ronflait, Maria Clara inclinait la tte, la pauvrette ne pouvait
rsister au sommeil, n'ayant plus de tableau  analyser pour se
distraire. Ibarra s'motionnait peu de ce que disait le P. Dmaso, ses
allusions ne le touchaient pas; il voyait une petite maison sur la cime
d'une montagne avec Maria Clara dans le jardin. Que lui importaient les
hommes se tranant au fond de la valle dans leurs misrables pueblos.

Deux fois dj le P. Salvi avait fait tinter la sonnette; mais c'tait
verser de l'huile sur le feu: le P. Dmaso tait entt, son sermon
se prolongeait toujours. Fr. Sibyla se mordait les lvres; plusieurs
fois il mit et retira son lorgnon de cristal de roche mont en or;
Fr. Manuel Martin tait le seul qui paraissait couter avec plaisir
et souriait parfois.

Enfin, Dieu dit: Assez! L'orateur se lassa et descendit de la chaire.

Tous s'agenouillrent pour rendre grce  Dieu. L'Alcalde se frotta
les yeux, tendit un bras comme pour s'tirer, exhala un profond
soupir et un billement.

La messe continua.

Au moment o Balbino et Chananay chantant l'Incarnatus est, tous
s'taient agenouills, o les curs inclinaient la tte, un homme
murmura  l'oreille d'Ibarra: A la crmonie de la bndiction de la
premire pierre, ne vous loignez pas du cur, ne descendez pas dans
la fosse, ne vous approchez pas de la pierre, il y va de votre vie!

Ibarra reconnut Elias qui, ceci dit, se perdit aussitt dans la foule.






XXXII

LA CHVRE


L'homme jaune avait tenu parole: ce n'tait pas une simple chvre qu'il
avait construite sur la fosse ouverte pour y descendre l'norme masse
de granit; ce n'tait pas le trpied que le seor Juan avait difi
pour suspendre une poulie au sommet, c'tait quelque chose de plus;
 la fois une machine et un ornement, mais un ornement grandiose et
une machine impuissante.

L'chafaudage confus et compliqu s'levait  huit mtres de hauteur;
quatre gros madriers enfoncs dans le sol formaient les pices
principales, relis entre eux par de colossales solives entrecroises
formant diagonales, runies par de gros clous enfoncs  moiti, sans
doute afin de pouvoir dmonter plus facilement l'appareil. D'normes
cbles, pendants de tous cts, donnaient un aspect de solidit et de
grandeur  l'ensemble, dont le sommet tait couronn de drapeaux aux
couleurs bigarres, de banderoles flottantes et d'normes guirlandes
de fleurs et de feuilles artistement tresses.

En haut, dans l'ombre des madriers, des guirlandes et des
drapeaux, pendait, assujettie par des cordes et des crocs de fer,
une extraordinaire poulie  trois roues, sur les bords brillants
desquelles passaient encastrs trois cbles encore plus gros que les
autres, portant suspendue l'norme pierre de taille creuse en son
centre pour former, avec l'excavation de l'autre pierre dj descendue
dans la fosse, le petit espace destin  conserver l'historique de la
journe, journaux, crits, monnaies, mdailles, etc., pour transmettre
le tout aux plus lointaines gnrations. Ces cbles descendaient de
bas en haut, retrouvaient une autre poulie non moins grosse attache
au pied de l'appareil et allaient s'enrouler autour du cylindre d'un
treuil, support par de gros madriers. Ce treuil, qui pouvait tre
mis en mouvement par deux manivelles, centuplait l'effort dpens,
grce  un jeu de roues dentes, dont le seul inconvnient tait de
faire perdre en vitesse ce qu'il faisait gagner en force.

--Regardez, disait l'homme jaune en faisant tourner la manivelle,
regardez, seor Juan, comme avec mes seules forces, je fais monter
et descendre l'norme pierre... Tout cela est si bien dispos que je
puis  volont graduer, pouce par pouce, l'ascension de faon que,
du fond de la fosse, un homme seul puisse en toute commodit ajuster
les deux pierres l'une sur l'autre, tandis que moi je dirigerai d'ici
la manoeuvre.

Le seor Juan ne pouvait moins faire que d'admirer l'homme qui
se louait avec tant de complaisance. Les curieux faisaient des
commentaires et ne mnageaient pas leurs compliments au constructeur.

--Qui vous a appris la mcanique? lui demanda le seor Juan.

--Mon pre, mon dfunt pre! rpondit-il avec son sourire particulier.

--Et  votre pre?

--D. Saturnino, l'aeul de D. Crisstomo.

--Ne savez-vous pas que D. Saturnino...

--Oh! je sais beaucoup de choses! Non seulement il frappait ses
ouvriers et les exposait au soleil; mais il savait aussi rveiller
les endormis et faire dormir les veills. Vous verrez par la suite
ce que mon pre m'a enseign, vous verrez!

Et l'homme jaune souriait toujours, de son trange sourire.

Sur une table couverte d'un tapis de Perse taient placs le cylindre
de plomb et les objets qui devaient tre conservs dans cette sorte
de tombe; une bote de cristal  parois paisses devait renfermer
cette momie d'une poque et garder pour l'avenir les souvenirs d'un
temps pass. Le philosophe Tasio, qui promenait par l ses rflexions,
murmurait:

--Peut-tre quelque jour, quand l'oeuvre qui va natre aujourd'hui,
vieillie aprs tant de vicissitudes, tombera mine, soit par les
secousses de la nature, soit par la main de l'homme, sur ces ruines
crotront le lierre et la mousse; puis, quand le temps aura dtruit la
mousse, le lierre et les ruines, et dispers leur poussire au vent,
biffant des pages de l'Histoire le souvenir de l'oeuvre et de ses
constructeurs, depuis longtemps dj effac de la mmoire des hommes,
peut-tre, quand les habitants et le sol de ce pays auront disparu,
recouverts par de nouvelles couches gologiques, le pic de quelque
mineur, heurtant le granit d'o jaillit l'tincelle, fera-t-il sortir
de la roche des mystres et des nigmes? Peut-tre les savants de
la nation qui peuplera alors ces rgions, travailleront-ils, comme
travaillent aujourd'hui les gyptologues,  pntrer les secrets des
dbris d'une grandiose civilisation disparue, qui se croyait ternelle
et ne prvoyait pas que jamais une si longue et si profonde nuit pt
descendre sur elle? Peut-tre alors quelque savant professeur dira-t-il
 ses lves de cinq  sept ans, dans un langage commun  tous les
hommes de ce temps-l: Examinez, messieurs, et tudiez avec soin les
objets trouvs dans le sous-sol de notre terrain! nous avons dchiffr
quelques signes et traduit quelques mots, et nous pouvons sans crainte
prsumer que ces objets appartiennent  l'ge barbare de l'humanit,
 l're obscure que nous sommes convenus d'appeler fabuleuse. En effet,
messieurs, pour que vous puissiez vous former une ide approximative
de l'tat arrir de nos anctres, il me suffira de vous dire que ceux
qui vivaient ici, non seulement reconnaissaient encore des rois, mais
que pour rsoudre toutes les questions de leur gouvernement intrieur
ils devaient courir  l'autre extrmit du monde; figurez-vous un corps
qui, pour se mouvoir, devrait consulter sa tte situe dans une autre
partie du globe, peut-tre dans une rgion aujourd'hui recouverte
par les vagues. Pour invraisemblable que cela vous paraisse, il ne
laissait pas, si nous considrons leurs conditions d'existence, d'en
tre ainsi pour ces tres que j'ose  peine appeler humains! En ces
temps primitifs, ils taient encore (ou du moins croyaient tre) en
relations directes avec leur Crateur, car ils avaient des ministres
de celui-ci, tres diffrents des autres et toujours dnomms des
mystrieux caractres T. R. P. Fr., sur l'interprtation desquels
nos savants ne sont pas d'accord. Suivant le professeur de langue que
nous avons, et qui ne parle gure plus d'une centaine des dfectueux
idiomes du pass, T. R. P. signifierait Trs Riche Propritaire,
car ces ministres taient des espces de demi-dieux, trs vertueux,
trs loquents, trs illustres, et qui, malgr leur norme pouvoir et
leur grand prestige, ne commettaient jamais la moindre faute, ce qui
fortifierait ma croyance qu'ils taient d'une nature diffrente de
celle du reste du peuple. Et, si cela ne suffisait pas pour appuyer
mon opinion, il me resterait encore un argument: personne ne nie, et
il se confirme de plus en plus chaque jour, que ces tres mystrieux
faisaient  leur volont descendre Dieu sur la terre en prononant
certaines paroles, que Dieu ne pouvait parler que par leur bouche,
qu'ils buvaient son sang, mangeaient sa chair et la donnaient souvent
 manger aussi aux hommes du commun...

Voil le langage que, avec beaucoup d'autres rflexions encore,
l'incrdule philosophe mettait dans la bouche des hommes corrompus
de l'avenir...

Dans les kiosques qu'occupaient hier l'instituteur et ses lves,
se prpare maintenant le repas abondant et somptueux. Sur la table
destine aux enfants de l'cole, on ne voit pas une bouteille de vin,
mais en change beaucoup de fruits. Dans l'alle ombrage qui runit
les deux kiosques sont disposs les siges pour les musiciens ainsi
qu'une table couverte de ptisseries, de confitures et de carafes
d'eau, couronnes de feuilles et de fleurs pour le public altr.

Le matre d'cole avait fait lever des mts de cocagne, des barrires,
suspendre des poles, des marmites, pour d'allgres jeux.

La foule, en habits clatants de couleurs joyeuses, s'amoncelait,
fuyant l'ardeur du soleil, soit  l'ombre des arbres, soit sous les
berceaux fleuris. Les enfants, pour mieux voir la crmonie, grimpaient
aux branches, escaladaient les pierres, supplant ainsi  la petitesse
de leur taille; ils regardaient avec envie les lves de l'cole qui,
propres et bien vtus, occupaient un endroit spcialement rserv. Les
parents taient enthousiasms de voir, eux, simples paysans, leurs
fils manger sur une nappe blanche, presque aussi bien que le cur ou
l'alcalde. Il leur suffisait de penser  cela pour se sentir rassasis;
le souvenir d'un tel vnement se transmettrait de pre en fils.

On entendit bientt les accords lointains de la musique:
elle s'avanait, prcde d'une foule bigarre o se mlaient
jeunes et vieux, hommes et femmes, vtus des couleurs les plus
disparates. L'homme jaune s'inquita, d'un regard il examina toute
sa construction. Un paysan curieux, qui observait avec soin tous
ses mouvements, suivit son regard; c'tait Elias. Lui aussi, tait
venu assister  la crmonie; son salakot et son rustique costume le
rendaient presque mconnaissable. Il tait plac au meilleur endroit,
non loin du treuil, au bord de l'excavation.

Derrire la musique venait l'Alcalde, la municipalit, les moines,
moins le P. Dmaso, et les employs espagnols. Ibarra conversait avec
l'Alcalde dont il s'tait fait un ami par quelques compliments bien
tourns sur ses cordons et ses dcorations: les fumes aristocratiques
taient le faible de Son Excellence; Capitan Tiago, l'alfrez, quelques
riches propritaires accompagnaient la plade dore des jeunes filles
dont brillaient au soleil les ombrelles de soie. Le P. Salvi suivait,
toujours silencieux, toujours perdu dans ses rflexions.

--Comptez sur mon appui chaque fois qu'il s'agira d'une bonne
action, disait l'Alcalde  Ibarra; je vous en faciliterai toujours
l'accomplissement, soit par moi-mme, soit indirectement.

A mesure qu'ils s'approchaient de l'endroit dsign, le jeune homme
sentait palpiter son coeur. Instinctivement il jeta les yeux sur
l'trange chafaudage qui y tait lev; l'homme jaune, aprs l'avoir
respectueusement salu, fixa un instant son regard sur lui. La prsence
d'Elias qu'il reconnut surprit Ibarra; d'un coup d'oeil significatif,
le mystrieux pilote lui rappela l'avertissement dj donn  l'glise.

Le cur revtit les vtements sacerdotaux et commena la crmonie:
le sacristain borgne tenait le livre, un enfant de choeur tait charg
du goupillon et de l'eau bnite. Les assistants, debout et dcouverts
gardaient un si profond silence que, bien qu'il lt  voix basse,
on entendait la voix du P. Salvi tremblant un peu.

Dans la bote de cristal avaient t placs les manuscrits, journaux,
monnaies, mdailles, etc., qui devaient conserver le souvenir de
cette journe; puis la bote elle-mme fut enferme dans le cylindre
de plomb scell hermtiquement.

--Seor Ibarra, voulez-vous dposer la bote  sa place? Le cur vous
attend! murmura l'Alcalde  l'oreille du jeune homme.

--Ce serait avec grand plaisir, rpondit celui-ci, mais j'usurperais
l'honneur d'accomplir ce devoir au dtriment du seor notaire qui
doit dresser procs-verbal de l'acte.

Le notaire prit gravement l'tui, descendit l'escalier recouvert de
tapis qui conduisait au fond de l'excavation et, avec la solennit
convenable, dposa son fardeau dans le creux de la pierre. Le cur
saisit alors le goupillon et aspergea les pierres d'une rose d'eau
bnite.

Le moment tait venu o chacun devait dposer une cuillere de ciment
sur la superficie de la pierre d'assise pour que l'autre s'y adaptt
et s'y fixt.

Ibarra prsenta  l'Alcalde une truelle d'argent sur laquelle tait
grave la date de la fte; mais, avant de s'en servir, S. E. pronona
une allocution en castillan:

Habitants de S. Diego! dit-il d'une voix grave, nous avons l'honneur
de prsider une crmonie dont, sans que nous ayons  vous l'expliquer,
vous comprenez toute l'importance. On fonde une cole; l'cole est
la base de la socit, l'cole est le livre o est crit l'avenir
des peuples! Montrez-nous l'cole d'un pueblo et nous vous dirons ce
qu'il est.

Habitants de S. Diego! Bnissez Dieu qui vous a donn de vertueux
prtres et bnissez aussi le Gouvernement de la Mre Patrie qui,
inlassable, diffuse la civilisation dans les les fertiles que, pour
les protger, elle recouvre de son glorieux manteau! Bnissez Dieu
qui a eu piti de vous en vous envoyant ces humbles prtres pour vous
clairer et vous enseigner la parole divine! Bnissez le Gouvernement
qui a fait dj, qui fait et fera encore tant de sacrifices pour vous
et pour vos enfants!

Et maintenant qu'a t bnite la premire pierre de cet important
difice, nous, Alcalde Mayor de cette province, au nom de S. M. le Roi,
que Dieu garde, Roi des Espagnes, au nom de l'illustre Gouvernement
espagnol et  l'abri de son pavillon immacul et toujours victorieux,
nous consacrons cet acte et commenons l'dification de cette cole!

Habitants de S. Diego, vive le Roi! Vive l'Espagne! vivent les
Religieux! vive la religion catholique!

--Vive! vive! rpondirent de nombreuses voix, vive le seor Alcalde!

Puis le haut fonctionnaire descendit majestueusement aux accords de
la musique qui commena  jouer, dposa quelques cuilleres de pltre
sur la pierre et remonta aussi majestueusement qu'il tait descendu.

Les employs applaudirent.

Ibarra offrit une autre cuiller d'argent au cur qui, aprs avoir fix
un instant son regard sur lui, descendit lentement  son tour. Arriv
au milieu de l'escalier, le prtre leva les yeux et examina l'norme
pierre qui pendait maintenue par les cbles puissants, mais il ne
s'arrta qu'une seconde et continua sa descente. Il fit de mme
que l'Alcalde, mais les applaudissements furent plus nombreux; aux
employs s'taient joints quelques moines et Capitan Tiago.

Il semblait que le P. Salvi chercht  qui offrir la cuiller; il
regarda avec hsitation Maria Clara, mais se ravisant il la tendit
au notaire. Celui-ci, par galanterie, s'approcha de Maria Clara qui
refusa en souriant. Les moines, les employs, l'alfrez descendirent
tous l'un aprs l'autre. Capitan Tiago n'avait pas t oubli.

Restait Ibarra. Il allait ordonner que l'homme jaune ft descendre
la pierre, quand le cur se souvint du jeune homme, lui disant d'un
ton plaisant, affectant la familiarit:

--Ne mettez-vous pas votre cuillere, seor Ibarra?

--Je serais un Juan Palomo, qui fit le ragot et qui le
mangea! rpondit celui-ci sur le mme ton.

--Allez! dit l'Alcalde, en le prenant amicalement par le bras, sinon
je donne ordre qu'on ne descende pas la pierre et nous resterons ici
jusqu'au jour du jugement.

Une si terrible menace fora Ibarra  obir. Il changea la petite
truelle d'argent contre une plus grande en fer, ce qui fit sourire
quelques personnes, et avana tranquillement. Elias le regardait avec
une expression indfinissable; il semblait que toute sa vie se ft
concentre dans ses yeux. L'homme jaune examinait l'abme ouvert 
ses pieds.

Ibarra aprs avoir jet un rapide regard sur le bloc suspendu au
dessus de sa tte, puis un autre  Elias et  l'homme jaune, dit au
seor Juan d'une voix tremblante:

--Donnez-moi l'auge et cherchez-moi l'autre truelle en haut.

Il restait seul. Elias ne le regardait plus. Ses yeux maintenant
taient clous sur la main de l'homme jaune qui, pench sur la fosse,
suivait anxieux les mouvements du jeune homme.

On entendait le bruit de la truelle remuant la masse de sable et de
chaux, accompagnant le faible murmure des employs qui flicitaient
l'Alcalde pour son discours.

Tout  coup un bruit effroyable retentit; la poulie attache  la base
de la chvre sauta, entranant le treuil qui vint frapper l'appareil
comme un levier: les madriers vacillrent, les cordes se rompirent
et tout l'appareil s'croula au milieu d'un fracas assourdissant. Un
nuage de poussire s'leva; mille voix remplirent l'air d'un cri
d'horreur. Tous couraient, s'enfuyaient de tous cts; bien peu
songeaient  descendre dans le foss. Seuls, Maria Clara et le P. Salvi
restaient  leur place, ples, muets, incapables de se mouvoir.

Quand la poussire se fut quelque peu dissipe, on vit Ibarra debout,
parmi les solives, les poutres, les cbles, entre le treuil et le
bloc de pierre qui, dans sa chute, avait tout dfonc, tout broy. Le
jeune homme avait encore en main la truelle; avec des yeux pouvants
il regardait un cadavre gisant  ses pieds,  demi enseveli sous les
pices de bois.

--N'tes-vous pas bless?--Vivez-vous?--Pour Dieu! parlez! lui criaient
quelques employs, avec autant d'intrt que de terreur.

--Miracle! miracle! s'exclamrent quelques assistants.

--Venez et dgagez le cadavre de ce malheureux! dit Ibarra comme s'il
se rveillait d'un songe.

Maria Clara, en entendant sa voix, sentit que les forces
l'abandonnaient; elle tomba presque sans connaissance dans les bras
de ses amies.

La plus grande confusion rgnait; tous parlaient, gesticulaient,
couraient de ct et d'autre, descendaient dans la fosse, remontaient,
consterns, ne sachant que faire.

--Qui est mort? respire-t-il encore? demanda l'alfrez.

On reconnut le cadavre: c'tait celui de l'homme jaune qui se trouvait
debout  ct du treuil.

--Que l'on arrte le chef de chantier, fut la premire parole que
l'Alcalde put prononcer.

On examina le cadavre, on lui mit la main sur la poitrine, le coeur
ne battait dj plus. Le coup l'avait frapp  la tte et le sang
jaillissait par les narines, la bouche et les yeux. Le cou portait
des traces tranges: quatre empreintes profondes d'un ct et une
quelque peu plus grande de l'autre: on aurait dit qu'une main de fer
l'avait serr comme une tenaille.

Les prtres serraient la main d'Ibarra et chaleureusement le
flicitaient d'avoir chapp  la catastrophe. Le franciscain, humble
d'aspect, qui le matin avait servi d'Esprit-Saint au P. Dmaso,
disait avec des larmes dans les yeux:

--Dieu est juste! Dieu est bon!

--Quand je pense que quelques moments auparavant j'tais l, disait
un des employs  Ibarra, dites! Si j'avais t le dernier! Jsus!

--Cela me fait dresser les cheveux! reprenait un autre  moiti chauve.

--Heureusement qu'on vous a donn la truelle  vous, non 
moi! murmurait un vieillard encore tout tremblant.

--D. Pascal! s'crirent quelques Espagnols.

--Seores, je disais ceci parce que le seor Ibarra vit encore,
tandis que moi, si je n'avais pas t cras, je serais mort de peur.

Mais dj Ibarra tait parti s'informer de Maria Clara.

Que cela n'empche pas la fte de continuer, seor de Ibarra! disait
l'Alcalde; Dieu soit lou! Le mort n'est ni prtre, ni espagnol! Il
n'y a qu' fter votre salut! Songez donc si la pierre tait tombe
sur vous!

--Il avait des pressentiments! s'criait le notaire, je le disais;
le seor Ibarra ne descendait pas avec plaisir. Je le voyais bien!

--Ce n'est qu'un indien qui est mort!

--Que la fte continue! Allons, la musique! la tristesse ne ressuscite
pas les morts! Capitan, que l'on fasse l'enqute...! Faites venir le
directorcillo!... Arrtez le chef de chantier!

--Faut-il le mettre aux ceps?

--Oui, aux ceps! Eh! musique, musique! Aux ceps le chef de chantier!

--Seor Alcalde, fit observer Ibarra avec gravit, si la tristesse
ne doit pas ressusciter le mort, l'emprisonnement d'un homme dont la
culpabilit ne nous est pas prouve fera moins encore. Je me porte
garant de sa personne et demande sa libert, au moins pour ces journes
de fte.

--Bien! bien! mais qu'il ne recommence pas!

Des bruits de tous genres circulaient dans le peuple. L'ide du
miracle tait admise par tous. Cependant le P. Salvi paraissait peu
satisfait de ce miracle que l'on attribuait  un saint de sa paroisse
et de son ordre.

Beaucoup ajoutrent qu'ils avaient vu descendre dans la fosse, au
moment o tout s'croulait, une figure vtue d'un costume obscur
comme celui des franciscains. Sans aucun doute, c'tait S. Diego
lui-mme. On supposa aussi qu'Ibarra avait entendu la messe  laquelle
l'homme jaune avait manqu: c'tait clair comme la lumire du soleil.

--Vois! tu ne voulais pas aller  la messe, disait une mre  son fils;
si je ne t'avais pas battu pour t'y obliger, maintenant tu irais au
tribunal dans la charrette, comme celui-ci!

En effet, le cadavre de l'homme jaune, envelopp d'une natte, tait
conduit au tribunal.

Ibarra tait parti chez lui pour changer de vtements.

--Hein! c'est un mauvais commencement! disait en s'loignant le
vieux Tasio.






XXXIII

LIBRE PENSE


Ibarra achevait de s'habiller quand un domestique lui annona qu'un
paysan le demandait.

Supposant que c'tait un de ses travailleurs, il ordonna qu'on
l'introduist dans son bureau ou cabinet de travail, en mme temps
bibliothque et laboratoire de chimie.

Mais,  sa grande surprise, il se trouva en face de la svre et
mystrieuse figure d'Elias.

--Vous m'avez sauv la vie, dit celui-ci en tagal, comprenant le
mouvement d'Ibarra; je vous ai pay  moiti ma dette et vous n'avez
pas  me remercier, au contraire. Je suis venu pour vous demander
une faveur...

--Parlez! rpondit le jeune homme dans le mme idiome.

Elias fixa quelques secondes son regard dans les yeux d'Ibarra
et reprit:

--Quand la justice des hommes voudra claircir ce mystre et vous
demandera votre tmoignage, je vous supplie de ne parler  personne
de l'avertissement que je vous ai donn  l'glise.

--Ne vous inquitez pas, rpondit Crisstomo avec un certain ennui,
je sais que vous tes poursuivi, mais je ne suis pas un dlateur.

--Oh! ce n'est pas pour moi! ce n'est pas pour moi! s'cria vivement
Elias, non sans quelque hauteur, c'est pour vous: moi, je ne crains
rien des hommes!

La surprise d'Ibarra s'augmenta encore; le ton dont lui parlait ce
paysan, cet ancien pilote, tait nouveau et semblait n'tre en rapport
ni avec son tat, ni avec sa fortune.

--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme en interrogeant du
regard cet homme mystrieux.

--Je ne parle pas par nigmes; je veux m'expliquer clairement. Pour
assurer votre scurit, il faut que vos ennemis vous croient aveugle
et confiant.

Ibarra recula.

--Mes ennemis? J'ai des ennemis?

--Nous en avons tous, seor, depuis le plus petit insecte jusqu'
l'homme, depuis le plus pauvre et le plus humble jusqu'au plus riche
et au plus puissant! La haine est la loi de la vie.

Ibarra silencieux regarda Elias.

--Vous n'tes ni pilote ni paysan!.. murmura-t-il.

--Vous avez des ennemis dans les hautes comme dans les basses sphres,
continua Elias, sans paratre avoir entendu. Vous mditez une grande
entreprise; vous avez un pass: votre pre, votre grand-pre ont
eu des ennemis parce qu'ils ont eu des passions; dans la vie ce ne
sont pas les criminels qui provoquent le plus de haine, ce sont les
hommes honorables.

--Vous connaissez mes ennemis?

Elias ne rpondit pas immdiatement et rflchit.

--J'en connaissais un, celui qui est mort, rpondit-il. Hier soir,
par quelques paroles changes entre lui et un inconnu qui se perdit
dans la foule, je dcouvris qu'il se tramait quelque chose contre
vous. Celui-l, les poissons ne le mangeront pas comme ils ont mang
son pre, vous le verrez demain! avait-il dit. Ces mots attirrent
mon attention, aussi bien par leur signification propre que par la
personne de l'homme qui les prononait. Il y a quelques jours, cet
individu s'tait prsent au chef de chantier en s'offrant expressment
pour diriger les travaux de pose de la pierre, ne demandant pas
un gros salaire, mais faisant talage de grandes connaissances. Je
n'avais aucun motif pour croire  de mauvais desseins de sa part,
mais, en moi, quelque chose me disait que mes prsomptions taient
fondes. C'est pour cela que, voulant vous avertir, j'ai choisi un
moment et une occasion propices pour que vous ne puissiez pas me
questionner. Quant au reste, vous l'avez vu!

Elias s'tait tu depuis un long moment, qu'Ibarra ne lui avait pas
encore rpondu, n'avait pas prononc une seule parole.

--Je regrette que cet homme soit mort! dit-il enfin, par lui j'aurais
pu savoir quelque chose de plus!

--S'il avait vcu, il se serait chapp de la tremblante main de
l'aveugle justice des hommes. Dieu l'a jug! Dieu l'a tu! que Dieu
soit le seul Juge!

Crisstomo regarda un instant l'homme qui lui parlait ainsi et,
dcouvrant ses bras musculeux, couverts de meurtrissures et de
contusions, il lui dit en souriant:

--Croyez-vous aussi au miracle? ce miracle dont parle le peuple!

--Si je croyais aux miracles, je ne croirais pas en Dieu, rpondit
Elias gravement; je croirais en un homme difi, je croirais
qu'effectivement l'homme a cr Dieu  son image et  sa ressemblance;
mais je crois en Lui, j'ai senti sa main plus d'une fois. Au moment
o l'chafaudage s'croulait, menaant de destruction tout ce qui se
trouvait l, moi, je m'attachai au criminel, je me plaai  son ct;
il fut frapp, moi, je suis sain et sauf.

--Vous?... de sorte que vous..?

--Oui, quand son oeuvre fatale commenant  s'accomplir, il voulut
s'chapper, je le maintins: j'avais vu son crime. Je vous le dis: que
Dieu soit l'unique juge entre les hommes, qu'il soit le seul qui ait
droit sur la vie; que l'homme ne cherche jamais  se substituer  lui!

--Et cependant, cette fois, vous...

--Non! interrompit Elias devinant l'objection, ce n'est pas la mme
chose. Quand un homme en condamne d'autres  mort ou brise pour
toujours leur avenir, il le fait  l'abri de la force des autres
hommes dont il dispose, tant pour se protger que pour excuter des
sentences qui, aprs tout, peuvent tre injustes et fausses. Mais
moi, en exposant le criminel au mme pril qu'il avait prpar pour
les autres, je courais les mmes risques. Je ne l'ai pas frapp,
j'ai laiss la main de Dieu le frapper!

--Vous ne croyez pas au hasard?

--Croire au hasard c'est croire au miracle; c'est toujours supposer que
Dieu ne connat pas l'avenir. Qu'est-ce que le hasard? Un vnement que
personne n'avait prvu. Qu'est-ce que le miracle? Une contradiction,
un renversement des lois naturelles. Imprvision et contradiction
dans l'Intelligence qui dirige la machine du monde, ce sont l deux
grandes imperfections.

--Qui tes-vous? demanda Ibarra avec une certaine crainte; avez-vous
fait des tudes?

--J'ai d croire beaucoup en Dieu puisque j'ai perdu la croyance dans
les hommes, rpondit le pilote en ludant la question.

Ibarra crut qu'il comprenait la pense de cet homme; jeune et proscrit,
il niait la justice humaine, il mconnaissait le droit de l'homme 
juger ses semblables, il protestait contre la force et la supriorit
de certaines classes sur les autres.

--Mais il faut bien, reprit-il, que vous admettiez la justice humaine,
quelque imparfaite qu'elle puisse tre. Malgr tous les ministres qu'il
a sur la terre. Dieu ne peut exprimer, c'est--dire, n'exprime pas
clairement son jugement pour rsoudre les millions de contestations
que suscitent nos passions. Il faut, il est ncessaire, il est juste
que l'homme juge quelquefois ses semblables!

--Pour faire le bien, oui; non pour faire le mal; pour corriger
et amliorer, non pour dtruire; parce que si ses jugements sont
errons il n'a pas le pouvoir de remdier au mal qu'il a fait. Mais,
ajouta-t-il en changeant de ton, cette discussion est au-dessus de mes
forces et je vous retiens alors que l'on vous attend. N'oubliez pas
ce que je viens de vous dire: vous avez des ennemis, conservez-vous
pour le bien de votre pays.

Et il s'en alla.

--Quand vous reverrai-je? lui demanda Ibarra.

--Chaque fois que vous le voudrez et chaque fois que cela pourra vous
tre utile. Je suis encore votre dbiteur!






XXXIV

LE REPAS


Tous les grands personnages de la province sont runis sous le kiosque
dcor et pavois.

L'Alcalde occupe une extrmit de la table; Ibarra l'autre. A
la droite du jeune homme est assise Maria Clara, le notaire  sa
gauche. Capitan Tiago, l'alfrez, les moines, les employs et les
quelques jeunes filles qui sont restes ont pris place au hasard,
non selon leur rang mais selon leurs affections.

Le repas tait suffisamment anim et joyeux; on tait  la moiti
environ du service lorsqu'un employ des tlgraphes entra et remit
une dpche  Capitan Tiago qui, naturellement, demanda la permission
de la lire. Non moins naturellement, tous l'en prirent.

Le digne Capitan commena par froncer les sourcils, puis il leva la
tte: son visage plissait, s'illuminait, puis il replia prcipitamment
la dpche et se levant:

--Seores, s'cria-t-il perdu, Son Excellence le capitaine gnral
viendra tantt honorer ma maison de sa prsence!

Et il se mit  courir, emportant la dpche et la serviette, mais
oubliant son chapeau, poursuivi d'exclamations et de questions.

On lui aurait annonc l'arrive des tulisanes qu'il et certainement
t moins troubl.

--Mais coutez!--Quand vient-il?--Dites-nous donc?--Son Excellence!

Capitan Tiago tait dj loin.

--Son Excellence vient ici et c'est  Capitan Tiago qu'elle demande
l'hospitalit! s'crirent quelques-uns, oubliant qu'ils parlaient
devant sa fille et son futur gendre.

--Le choix ne pouvait tre meilleur! rpondit celui-ci.

Les moines se regardaient d'un oeil qui voulait dire:

Le capitaine gnral fait encore une des siennes, il nous vexe;
c'est au couvent qu'il devait descendre. Mais tous se turent et
personne n'exprima sa pense  ce sujet.

--On m'avait dj parl de ceci hier, dit l'Alcalde, mais alors Son
Excellence n'tait pas encore dcide.

--Savez-vous, seor Alcalde, combien de temps le capitaine gnral
pense rester ici? demanda l'alfrez inquiet.

--Avec certitude, non; Son Excellence aime faire des surprises.

--Voici trois autres dpches!

Elles taient pour l'Alcalde, l'alfrez et le gobernadorcillo;
identiques, elles annonaient l'arrive du gouverneur; les moines
remarqurent qu'aucune n'avait t adresse au cur.

--Son Excellence arrivera  quatre heures du soir, seores! dit
solennellement l'Alcalde, nous pouvons achever le repas tranquillement!

Lonidas ne peut certes avoir mieux dit: Ce soir nous souperons
chez Pluton!

La conversation reprit son cours ordinaire.

--Je remarque l'absence de notre grand prdicateur! dit timidement
l'un des employs, brave homme d'aspect inoffensif, qui n'avait pas
ouvert la bouche de toute la journe et dont c'tait le premier mot.

Ceux qui savaient l'histoire du pre de Crisstomo firent un
mouvement et eurent un clignement des paupires significatif:
Allons, bon! pensaient-ils, premire parole, premire sottise!
mais quelques-uns, plus bienveillants rpondirent:

--Il doit tre quelque peu fatigu...

--Comment quelque peu, s'cria l'alfrez; il doit tre rendu et,
comme on dit ici, malunqueado. Quel sermon!

--Un sermon superbe, gigantesque! opina le notaire.

--Magnifique, profond! ajouta le correspondant.

--Pour pouvoir tant parler, il faut avoir ses poumons! observa le
P. Manuel Martin.

L'augustin ne lui reconnaissait que de forts poumons.

--Et la facilit de s'exprimer, ajouta le P. Salvi.

--Savez-vous que le seor Ibarra a le meilleur cuisinier de la
province? dit l'Alcalde coupant la conversation.

--Je me le disais, rpondit un des employs, mais sa belle voisine
ne veut pas faire honneur  sa table, car c'est  peine si elle a
touch aux plats.

Maria Clara rougit et timidement balbutia:

--Je vous remercie, seor... vous vous occupez trop de ma personne,
mais...

--Mais votre seule prsence est dj un suffisant honneur! conclut
galamment l'Alcalde qui se retourna vers le P. Salvi.

--Pre cur, ajouta-t-il  haute voix, je remarquai que toute la
journe, Votre Rvrence a t muette et pensive...

--Le seor Alcalde est un terrible observateur! s'cria le P. Sibyla
d'un ton particulier.

--C'est mon habitude, balbutia le franciscain, je prfre couter
que parler.

--Votre Rvrence espre toujours gagner et ne rien perdre! dit
l'alfrez un peu moqueur.

Le P. Salvi n'accepta pas la plaisanterie; son oeil brilla un moment
puis il rpliqua:

--Le seor alfrez sait bien, en ces jours-ci, que ce n'est pas moi
qui gagne ou qui perds le plus.

L'alfrez dissimula le coup sous un clat de rire forc et ne rpondit
rien, affectant l'indiffrence.

--Mais, seores, je ne comprends pas comment on peut parler de gains ou
de pertes, intervint l'Alcalde; que penseraient de nous ces aimables
et discrtes demoiselles qui embellissent notre fte? Pour moi, les
jeunes filles sont comme les harpes oliennes au milieu de la nuit;
il n'y a qu' les couter,  leur prter attentivement l'oreille,
parce que leurs ineffables harmonies lvent l'me vers les clestes
sphres de l'infini et de l'idal.

--Votre Excellence est pote! dit gaiement le notaire; et tous deux
vidrent leur verre.

--Je ne puis moins faire, dit l'Alcalde en s'essuyant les lvres;
l'occasion, si elle ne fait pas toujours le larron, fait le pote. En
ma jeunesse j'ai compos des vers, qui certainement n'taient pas
mauvais.

--De telle sorte que, pour suivre Thmis, Votre Excellence a t
infidle aux Muses! dit emphatiquement notre mythique et sympathique
correspondant.

--Psh! que voulez-vous dire? Parcourir toute l'chelle sociale a
toujours t mon rve. Hier je cueillais des fleurs et j'entonnais
des chansons, aujourd'hui j'ai pris la verge de la justice et je sers
l'humanit, demain...

--Demain, Votre Excellence jettera la verge au feu pour se rchauffer
dans l'hiver de la vie et prendra un portefeuille de ministre, ajouta
le P. Sibyla.

--Psh! oui... non... tre ministre n'est pas prcisment mon idal:
le premier venu arrive  l'tre. Une villa dans le Nord pour passer
l't, un htel  Madrid, quelques proprits en Andalousie pour
l'hiver... Nous vivrons en paix, nous souvenant de nos chres
Philippines... De moi, Voltaire n'aurait pas dit: Nous n'avons t
chez ces peuples que pour nous y enrichir et pour les calomnier [137].

Les employs crurent que Son Excellence avait fait un bon mot et se
mirent  rire pour le clbrer; les moines les imitrent, car ils
ne savaient pas que Voltaire tait le Voltar [138] qu'ils avaient
tant de fois maudit et vou  l'enfer. P. Sibyla, lui, le savait,
et supposant que l'Alcalde avait soutenu quelque hrsie ou profr
quelque impit, il affecta un air srieux et rserv.

Dans l'autre kiosque taient les enfants. Ils taient plus bruyants que
ne le sont d'ordinaire les enfants philippins qui,  table ou devant
des trangers, pchent plutt par timidit que par hardiesse. Si
l'un se servait mal de son couvert son voisin le corrigeait; de l
une discussion, tous deux avaient leurs partisans: pour les uns tel
ou tel objet tait une cuiller, pour les autres une fourchette ou un
couteau, et, comme personne ne faisait autorit, c'tait un vacarme
pouvantable; on aurait cru assister  une discussion de thologiens.

--Oui, disait une paysanne  un vieillard qui triturait du buyo dans
son kalikut [139]; bien que mon mari ne le veuille pas, mon Andoy sera
prtre. Il est vrai que nous sommes pauvres, mais nous travaillerons;
s'il le faut nous demanderons l'aumne. Beaucoup donnent de l'argent
pour permettre aux pauvres de se faire ordonner. Le frre Mateo, qui
ne ment jamais, n'a-t-il pas dit que le pape Sixte avait t pasteur
de carabaos  Batangas? Tiens! regarde-le mon Andoy, regarde s'il
n'a pas dj la figure de saint Vincent!

Et l'eau en venait  la bouche de la bonne mre de voir son fils
prendre sa fourchette  deux mains!

--Dieu nous aide! ajoutait le vieillard en mchant le sap; si Andoy
arrive  tre pape, nous irons  Rome. H! h! je peux encore bien
marcher. Et si je meurs... h! h!

--N'ayez crainte, grand-pre! Andoy n'oubliera pas que vous lui avez
enseign  tresser des paniers de roseaux et de dikines [140].

--Tu as raison, Petra; moi aussi je crois que ton fils sera quelque
chose de grand..... au moins patriarche! Je n'en ai pas vu d'autres
qui ait appris l'office en moins de temps! Oui, oui, il se rappellera
de moi quand il sera Pape ou vque et qu'il s'amusera  faire des
paniers pour sa cuisinire. Il dira des messes pour mon me, h! h!

Et le bon vieillard, dans cette esprance, remplit son kalikut de buyo.

--Si Dieu coute mes prires et si mes esprances s'accomplissent,
je dirai  Andoy: Fils, enlve-nous nos pchs et envoie-nous au
Ciel. Nous n'aurons plus besoin de prier, de jener ni d'acheter
des bulles. Quand on a un saint Pape pour fils, on peut commettre
des pchs!

--Envoie-le demain chez moi, Petra, dit enthousiasm le vieillard;
je vais lui montrer  labourer le nit [141]!

--Hem! bah! que croyez-vous donc, grand-pre? Pensez-vous que les
Papes travaillent des mains? Le cur, bien qu'il ne soit qu'un cur,
ne travaille qu' la messe... quand il se retourne! L'archevque, lui,
ne se retourne pas; il dit la messe assis; et le Pape... le Pape doit
la dire dans le lit, avec un ventail! Que vous imaginiez-vous donc!

--Rien de plus, Petra, seulement j'aimerais qu'il st comment se
prpare le nit. Il est bon qu'il puisse vendre des salakots et des
bourses  tabac pour n'avoir pas besoin de demander l'aumne comme
le cur le fait ici tous les ans au nom du Pape. Cela me fait peine
de voir si pauvre ce saint homme et je donne toujours tout ce que
j'ai conomis.

Un autre paysan s'approcha en disant:

--C'est dcid, cumare [142], mon fils doit tre docteur; il n'y a
rien de tel que d'tre docteur!

--Docteur! taisez-vous, cumpare, rpondit la Petra; il n'y a rien de
tel que d'tre cur!

--Cur? prr! cur? Le docteur gagne beaucoup d'argent; les malades
le vnrent, cumare!

--Merci bien! Le cur, pour faire deux ou trois tours et dire dminos
pabiscum, mange le bon Dieu et reoit de l'argent. Tous, mme les
femmes, lui racontent leurs secrets.

--Et le docteur! que croyez-vous donc qu'est le docteur? Le docteur
voit tout ce qu'ont les femmes, il tte le pouls des filles... Je
voudrais bien tre docteur seulement une semaine!

--Et le cur? peut-tre que le cur n'en voit pas autant que votre
docteur? Et encore mieux! Vous savez le refrain: poule grasse et
jambe ronde sont pour le cur!

--Quoi? est-ce que les mdecins mangent des sardines sches? est-ce
qu'ils s'abment les doigts  manger du sel?

--Est-ce que le cur se salit les mains comme vos mdecins? C'est pour
cela qu'il a de grandes fermes et, quand il travaille, il travaille
avec de la musique et les sacristains l'aident.

--Et confesser, cumare, n'est-ce pas un travail!

--En voil un ouvrage! Je voudrais confesser tout le monde. Nous
nous donnons beaucoup de mal pour arriver  savoir ce que font les
hommes et les femmes et les affaires de nos voisins! Le cur n'a qu'
s'asseoir; on lui raconte tout. Parfois il s'endort, mais il murmure
deux ou trois bndictions et nous sommes de nouveau fils de Dieu! Je
voudrais bien tre cur pendant une seule aprs-midi de carme!

--Et le... le prcher? vous ne me direz pas que ce n'est pas un
travail. Voyez donc, comme le grand cur suait ce matin! objecta
l'homme, qui ne voulait pas battre en retraite.

--Le prcher? Un travail? O avez-vous la tte? Je voudrais parler
pendant une demi-journe du haut de la chaire en grondant tout
le monde, en me moquant de tous, sans que personne ne se risque 
rpliquer et encore tre pay, par dessus le march! Oui, je voudrais
tre cur seulement une matine quand ceux qui me doivent sont  la
messe! Voyez, voyez le P. Dmaso comme il engraisse  toujours crier
et frapper!

En effet, le P. Dmaso arrivait, de cette marche particulire  l'homme
gras,  moiti souriant, mais d'une manire si maligne qu'en le voyant
Ibarra, qui tait en train de parler, perdit le fil de son discours.

On fut tonn de voir le P. Dmaso, mais tout le monde, except Ibarra,
le salua avec des marques de plaisir. On en tait au dessert et le
Champagne moussait dans les coupes.

Le sourire du P. Dmaso devint nerveux quand il vit Maria Clara
assise  la droite de Crisstomo; mais, prenant une chaise  ct de
l'Alcalde, il demanda au milieu d'un silence significatif:

--Vous parliez de quelque chose, seores, continuez!

--Nous en tions aux toasts, rpondit l'Alcalde. Le seor de Ibarra
mentionnait ceux qui l'avaient aid dans sa philanthropique entreprise
et il parlait de l'architecte, quand Votre Rvrence...

--Eh bien! moi je n'entends rien  l'architecture, interrompit
le P. Dmaso, mais je me moque des architectes et des nigauds qui
s'en servent. Ainsi, j'ai trac le plan d'une glise et elle a t
parfaitement construite; c'est un bijoutier anglais qui logea un jour
au couvent qui me l'a dit. Pour tracer un plan, il suffit d'avoir
deux doigts d'intelligence!

--Cependant, rpondit l'Alcalde, en voyant qu'Ibarra se taisait,
quand il s'agit de certains difices, comme d'une cole par exemple,
il faut un homme expert...

--Quel expert, quelles expertes! s'cria avec ironie le
P. Dmaso. Celui qui a besoin d'experts est un petit chien [143]! Il
faut tre plus brute que les Indiens qui btissent eux-mmes leurs
propres maisons, pour ne pas savoir construire quatre murs et placer
une charpente dessus; c'est tout ce qu'il faut pour une cole!

Tous regardrent Ibarra, mais celui-ci, bien qu'il ait un peu pli,
poursuivait sa conversation avec Maria Clara.

--Mais Votre Rvrence considre-t-elle?...

--Voyez, continua le franciscain sans laisser causer l'Alcalde, voyez
comment un de nos frres lais, le plus bte que nous ayons, a construit
un bon hpital, beau et  bon march. Il faisait beaucoup travailler
et ne payait pas plus de huit cuartos par jour les ouvriers, qui,
de plus devaient venir d'autres pueblos. Celui-l savait s'y prendre,
il ne faisait pas comme beaucoup de ces jeunes cervels, de ces petits
mtis, qui perdent les ouvriers en leur payant trois ou quatre raux.

--Votre Rvrence dit que l'on ne donnait que huit cuartos? c'est
impossible! dit l'Alcalde pour changer le cours de la conversation.

--Si, seor, et c'est ce que devraient faire aussi ceux qui se targuent
d'tre bons Espagnols. On voit bien que, depuis l'ouverture du canal
de Suez, la corruption est venue jusqu'ici. Autrefois, quand on devait
doubler le Cap, il ne venait pas tant d'hommes perdus et il n'y en
avait pas tant qui allassent se perdre l-bas!

--Mais, P. Dmaso...!

--Vous connaissez bien l'indien; aussitt qu'il a appris quelque chose,
il se donne du docteur. Tous ces blancs-becs qui s'en vont en Europe...

--Mais! que Votre Rvrence coute...! interrompit l'Alcalde qui
s'inquitait de la duret de ces paroles.

--Tous finissent comme ils le mritent, continua-t-il, la main de Dieu
est l, il faut tre aveugle pour ne pas la voir. Dj, dans cette
vie, les pres de tous ces serpents reoivent leur chtiment... ils
meurent en prison! h!...

Il n'acheva pas. Ibarra, livide, l'avait suivi du regard; en entendant
l'allusion  la mort de son pre, il se leva, sauta d'un seul bond,
et sa robuste main s'abattit sur la tte du moine qui, hbt, tomba
 la renverse.

La surprise, la terreur clourent  leur place tous les assistants;
aucun n'osait intervenir.

--N'approchez pas! cria le jeune homme d'une voix terrible, en tirant
un couteau effil, tandis qu'il maintenait du pied le cou du prtre
revenu de son tourdissement. Que celui qui ne veut pas mourir ne
s'approche pas!

Ibarra tait hors de lui, son corps tremblait, ses yeux menaants
sortaient de leurs orbites. Fr. Dmaso, d'un effort, se souleva mais
le jeune homme, lui prenant le cou, le secoua jusqu' ce qu'il l'et
pli  genoux.

--Seor de Ibarra! Seor de Ibarra! balbutirent quelques assistants.

Mais personne, mme l'alfrez, ne se risquait  s'approcher; ils
voyaient le couteau briller, ils calculaient la force de Crisstomo,
dcuple par la colre. Tous se sentaient paralyss.

--Vous tous, ici, vous n'avez rien dit! maintenant, cela me regarde! Je
l'ai vit, Dieu me l'apporte! que Dieu juge!

Le jeune homme respirait avec effort; mais son bras de fer maintenait
durement le franciscain qui luttait en vain pour se dgager.

--Mon coeur bat tranquille, ma main est sre...

Et il regarda autour de lui.

--Avant tout, je vous le demande, y a-t-il parmi vous quelqu'un qui
n'ait pas aim son pre, qui ait ha sa mmoire, quelqu'un n dans la
honte et dans l'humiliation?... Vois, coute ce silence! Prtre d'un
Dieu de paix, dont la bouche est pleine de saintet et de religion
et le coeur de misres, tu ne dois pas savoir ce que c'est qu'un
pre... tu aurais pens au tien! Vois! dans toute cette foule que tu
mprises il n'y en a pas un comme toi! Tu es jug!

Ceux qui l'entouraient, croyant qu'il allait frapper, firent un
mouvement.

--N'approchez pas! cria-t-il de nouveau d'une voix
menaante. Quoi? Vous craignez que je ne tache ma main d'un sang
impur? Ne vous ai-je pas dit que mon coeur battait tranquille? Loin
de nous, tous! coutez, prtres, juges, qui vous croyez diffrents
des autres hommes et vous attribuez d'autres droits! Mon pre tait un
homme honorable, demandez-le  ce pays qui vnre sa mmoire. Mon pre
tait un bon citoyen; il s'est sacrifi pour moi et pour le bien de sa
patrie. Sa maison tait ouverte, sa table mise pour recevoir l'tranger
ou l'exil qui recourait  lui dans sa misre! Il tait bon chrtien,
toujours il a fait le bien, jamais il n'a opprim le faible ni fait
pleurer le misrable... Quant  celui-ci, il lui a ouvert la porte de
sa maison, l'a fait asseoir  sa table et l'a appel son ami. Comment
cet homme lui a-t-il rpondu? Il l'a calomni, il l'a poursuivi,
il a arm contre lui l'ignorance; se prvalant de la saintet de son
emploi, il a outrag sa tombe, dshonor sa mmoire, sa haine a troubl
mme le repos de la mort. Et non satisfait encore, il poursuit le fils
maintenant! Je l'ai fui, j'ai vit sa prsence... Vous l'entendiez ce
matin profaner la chaire, me signaler au fanatisme populaire, et moi,
je n'ai rien dit. A l'instant, il vient ici me chercher querelle; 
votre surprise, j'ai souffert en silence; mais voici que, de nouveau,
il insulte une mmoire sacre pour tous les fils... Vous tous qui
tes ici, prtres, juges, avez-vous vu votre vieux pre s'puiser en
travaillant pour vous, se sparer de vous pour votre bien, mourir de
tristesse dans une prison, soupirant aprs le moment o il pourrait
vous embrasser, cherchant un tre qui lui apporte une consolation,
seul, malade, tandis que vous  l'tranger...? Avez-vous ensuite
entendu dshonorer son nom, avez-vous trouv sa tombe vide quand
vous avez voulu prier sur elle? Non? Vous vous taisez, donc vous
le condamnez!

Il leva le bras. Mais une jeune fille, rapide comme la lumire, se
jeta entre le prtre et lui et, de ses mains dlicates, arrta le
bras vengeur: c'tait Maria Clara.

Ibarra la regarda d'un oeil qui semblait reflter la folie. Peu 
peu ses doigts crisps s'tendirent, il laissa tomber le corps du
franciscain, abandonna le couteau, puis se couvrant la figure de ses
deux mains, s'enfuit  travers la multitude.






XXXV

COMMENTAIRES


Le bruit de l'vnement se rpandit bien vite dans le pueblo. D'abord
personne ne voulait y croire, mais quand il n'y eut plus moyen de
douter, ce furent des exclamations de surprise.

Chacun, selon le degr de son lvation morale, faisait ses
commentaires.

--Le P. Dmaso est mort! disaient quelques-uns; quand on l'a emport,
il avait dj la figure inonde de sang et ne respirait plus.

--Qu'il repose en paix, mais il n'a que pay sa dette! s'criait un
jeune homme. Ce qu'il a fait ce matin au couvent n'a pas de nom.

--Qu'a-t-il fait? Il a voulu battre le vicaire?

--Qu'a-t-il fait? Voyons! Racontez-nous cela.

--Vous avez vu ce matin un mtis espagnol sortir par la sacristie
pendant le sermon?

--Oui, nous l'avons vu! Le P. Dmaso l'a bien regard.

--Eh bien! aprs le sermon, il l'a fait appeler et lui a demand
pourquoi il tait sorti. Je ne comprends pas le tagal, Pre,
rpondit le jeune homme.

Et pourquoi t'es-tu moqu de moi en disant que c'tait du grec? lui
cria le P. Dmaso en lui donnant un soufflet. L'autre riposta, ce fut
une bataille  coups de poings jusqu' ce qu'on ft venu les sparer.

--Si cela m'arrivait.., murmura un tudiant entre ses dents.

--Je n'approuve pas ce qu'a fait le franciscain, rpondit un autre,
car la Religion n'est ni un chtiment ni une pnitence et ne doit
s'imposer  personne; mais je le louerais presque, parce que je
connais ce jeune homme, je sais qu'il est de S. Pedro Macati et qu'il
parle bien le tagal. Maintenant, il veut qu'on le croie nouvellement
arriv de Russie, et il s'honore d'ignorer en apparence la langue de
ses parents.

--Alors, Dieu les a crs et ils se battent!

--Cependant, nous devons protester contre le fait, s'cria un autre
tudiant: se taire, serait consentir  ce qu'il se renouvelt avec
quelqu'un de nous. Sommes-nous revenus au temps de Nron?

--Tu te trompes! lui rpliqua l'autre. Nron tait un grand artiste
et le P. Dmaso est un bien mauvais prdicateur!

Les commentaires des personnes d'ge taient tout autres.

Tandis que l'on attendait l'arrive du capitaine gnral, dans une
petite maison, hors du pueblo, le gobernadorcillo disait:

--Dire qui a tort et qui a raison n'est pas facile: mais cependant,
si le seor Ibarra avait t plus prudent...

--Vous voulez dire, probablement: si le P. Dmaso avait eu la moiti
de la prudence du seor Ibarra, interrompit D. Filipo. Le malheur
est que les rles ont t intervertis; le jeune homme s'est conduit
comme un vieillard et le vieillard comme un jeune homme.

--Et vous dites que personne n'a boug, que personne n'est venu les
sparer, si ce n'est la fille du Capitan Tiago? demanda le Capitan
Martin. Ni un moine, ni l'Alcalde? Hein! C'est bien pis! Je ne
voudrais pas tre dans la peau du jeune homme. Personne de ceux qui
ont eu peur de lui ne le lui pardonnera! C'est bien pis! Hein!

--Croyez-vous? demanda avec intrt le Capitan Basilio.

--J'espre, dit D. Filipo, changeant un regard avec ce dernier, que
le pueblo ne va pas l'abandonner. Nous devons penser  ce qu'a fait
sa famille,  ce que lui-mme faisait en ce moment. Et si, par hasard,
la crainte faisait taire tout le monde, ses amis...

--Mais, seores, interrompit le gobernadorcillo, que pouvons-nous
faire? que peut le pueblo? Quoi qu'il arrive, les moines ont toujours
raison!

--Ils ont toujours raison parce que nous leur donnons toujours raison,
rpondit D. Filipo avec impatience, en appuyant sur le mot toujours;
donnons-nous donc raison  nous-mmes, une bonne fois, puis ensuite
nous causerons!

Le gobernadorcillo secoua la tte et rpondit d'une voix aigre:

--Ah! la chaleur du sang! il semble que vous ne sachiez pas dans
quel pays nous sommes; vous ne connaissez pas nos compatriotes. Les
moines sont riches, ils sont unis; nous sommes pauvres et
diviss. Oui! essayez de le dfendre et vous verrez comme on vous
laissera vous compromettre tout seul!

--Oui, s'cria amrement D. Filipo, cela sera tant que l'on pensera
ainsi, tant que l'on croira que crainte et prudence sont synonymes. On
s'attend plutt au mal possible qu'au bien ncessaire; on a peur et
non confiance; chacun ne songe qu' lui, personne aux autres et c'est
pourquoi nous sommes si faibles!

--Eh bien! pensez aux autres plus qu' vous-mme et vous verrez comme
les autres nous laisseront pendre. Ne connaissez-vous pas le proverbe
espagnol: Charit bien ordonne commence par soi-mme?

--Il serait mieux de dire, rpondit le lieutenant exaspr, que
la couardise bien entendue commence par l'gosme et finit par la
honte! Aujourd'hui mme je donne ma dmision  l'Alcalde: j'en ai
assez de passer pour ridicule sans tre utile  personne... Adieu!

Les femmes pensaient autrement.

--Ae! soupirait une d'elles dont la figure tait plutt bienveillante,
les jeunes gens seront toujours les mmes! Si sa bonne mre vivait
encore, que dirait-elle? Ah, mon Dieu! quand je pense que mon fils, qui
a aussi la tte brle, pourrait faire de mme... Ah, Jsus! j'envie
presque sa dfunte mre.... j'en mourrais de chagrin!

--Eh bien, moi, non! rpondit une autre femme, je n'en voudrais pas
 mes deux fils s'ils faisaient de mme.

--Que dites-vous, Capitana Maria? s'cria la premire en joignant
les mains.

--J'aime les fils qui dfendent la mmoire de leurs parents. Capitana
Tinay, que diriez-vous si, plus tard, veuve, on parlait mal de votre
mari en votre prsence et que votre fils Antonio baisst la tte et
se tt?

--Je lui refuserais ma bndiction! s'cria une troisime, la soeur
Rufa, mais...

--Lui refuser la bndiction, jamais! interrompit la bonne
Capitana Tinay, une mre ne doit pas dire cela... mais, je ne
sais pas ce que je ferais... je ne sais pas...; je crois que j'en
mourrais... lui... non! mon Dieu! mais je ne voudrais plus le
voir... mais,  quoi pensez-vous, Capitana Maria?

--Malgr tout, ajouta soeur Rufa, on ne doit pas oublier que c'est
un grand pch de mettre la main sur une personne sacre.

--L'honneur des parents est plus sacr encore! rpliqua la Capitana
Maria. Personne, mme le Pape, et moins encore le P. Dmaso, ne peut
profaner une si sainte mmoire.

--C'est vrai! murmura la Capitana Tinay admirant la science de toutes
deux; d'o tirez-vous tant de bonnes raisons?

--Mais, et l'excommunication, et la damnation? rpliqua la Rufa. Que
sont les honneurs et le bon renom dans cette vie si nous nous damnons
dans l'autre? Tout passe vite... mais l'excommunication... outrager un
ministre de Jsus-Christ... il n'y a que le Pape qui puisse l'absoudre!

--Dieu l'absoudra, lui qui a command d'honorer son pre et sa mre;
Dieu ne l'excommuniera pas! Et je vous le dis: si ce jeune homme vient
chez moi, je le recevrai et je lui parlerai; si j'avais une fille,
je le voudrais pour gendre. Celui qui est bon fils sera bon mari et
bon pre, croyez-le, soeur Rufa!

--Eh bien! je ne pense pas comme vous; dites ce que vous voudrez,
bien qu'il me semble que vous ayez raison, je croirai toujours le
cur plutt que vous. Avant tout, je sauve mon me! Que dites-vous,
Capitana Tinay?

--Ah! que voulez-vous que je dise! Vous avez toutes deux raison;
le cur aussi, et Dieu doit de mme avoir raison! Je ne sais pas,
je ne suis rien qu'une bte... Ce que je vais faire, c'est de dire
 mon fils qu'il n'tudie plus! On dit que les savants meurent tous
pendus! Trs Sainte Marie! mon fils qui voulait aller en Europe!

--Que pensez-vous faire?

--Lui dire qu'il reste prs de moi; pourquoi en savoir plus
long? Demain ou aprs nous mourrons; le savant meurt comme
l'ignorant... la question est de vivre en paix.

Et la bonne femme soupirait et levait les yeux au ciel.

--Eh bien! moi, dit gravement la Capitana Maria, si j'tais riche comme
vous, je laisserais mes enfants voyager; ils sont jeunes, ils doivent
tre hommes un jour... moi je n'ai plus longtemps  vivre... Nous
nous reverrions dans l'autre vie... les fils doivent aspirer  tre
quelque chose de plus que leurs pres et s'ils restent auprs de nous,
nous ne leur enseignons qu' tre des enfants.

--Quelles ides avez-vous! s'cria pouvante la Capitana Tinay,
en joignant les mains; il semble que vous n'ayez pas souffert pour
enfanter vos deux jumeaux!

--C'est justement parce que j'ai souffert pour les mettre au monde,
parce que je les ai levs et instruits, malgr notre pauvret, que
je ne veux pas, aprs tout ce qu'ils m'ont cot, les voir rester 
moiti hommes...

--Il me semble que vous n'aimez pas vos fils comme Dieu le
commande! dit d'un ton quelque peu aigre la soeur Rufa.

--Pardonnez! chaque mre aime ses fils  sa manire: les unes
les aiment pour ceci, les autres pour cela et quelques-unes pour
elles-mmes. Je suis de ces dernires, mon mari m'a appris  tre
ainsi.

--Toutes vos ides, Capitana Maria, sont peu religieuses, dit la soeur
Rufa, comme si elle prchait. Faites-vous soeur du Trs Saint Rosaire,
de S. Franois, de sainte Rita ou de sainte Clara!

--Soeur Rufa, quand je serai la digne soeur des hommes, je tcherai
d'tre la soeur des saints! rpondit la Maria en souriant.

Pour achever ce chapitre de commentaires, et pour que les lecteurs
voient immdiatement ce que pensaient du fait les simples paysans,
nous irons  la place o, sous la tente, conversent quelques-uns
d'entre eux, parmi lesquels celui qui rvait des docteurs en mdecine.

--Ce qui m'ennuie le plus, disait-il, c'est que l'cole ne sera
pas termine.

--Comment? comment? lui demandrent les autres avec intrt.

--Mon fils ne sera pas docteur, mais charretier! Il n'y a plus rien,
il n'y aura pas d'cole!

--Qui vous dit qu'il n'y aura pas d'cole? fit un rude et robuste
paysan aux larges mchoires, au crne troit.

--Moi! Les Pres blancs ont appel D. Crisstomo plibastiero [144]. Il
n'y a plus d'cole!

Tous s'interrogrent du regard. Le nom tait nouveau pour eux.

--Et, c'est mauvais ce nom? se risqua enfin  demander le rude paysan.

--C'est le pire qu'un chrtien puisse donner  un autre!

--Pire que tarantado et saragate [145]?

--Si ce n'tait pire que cela, ce ne serait pas grand'chose! On m'a
appel plusieurs fois ainsi et cela ne m'a pas coup l'apptit.

--Allons donc, ce ne serait pas pire que indio [146], comme dit
l'alfrez?

Celui dont le fils devait tre charretier s'assombrit, l'autre secoua
la tte et rflchit.

--Alors ce serait aussi mauvais que betelapora [147], comme dit la
vieille de l'alfrez? C'est pire que de cracher sur l'hostie?

--Oui, pire que de cracher sur l'hostie le Vendredi Saint,
rpondit l'autre gravement. Vous vous souvenez du mot ispichoso
[148], qu'il suffisait d'appliquer  un homme pour que les gardes
civils de Villa-Abrille l'emmenassent en exil ou en prison; eh
bien! plebestiero est pire encore! Selon ce que disent le tlgraphiste
et le sous-directeur, plibestiro, dit par un chrtien, un cur ou un
Espagnol  un autre chrtien comme nous, ressemble  un sanstudeus
avec requimiternam [149]; si on t'appelle une seule fois plibustiero,
tu peux te confesser et payer tes dettes car il ne te reste rien 
faire que de te laisser pendre. Tu sais si le sous-directeur et le
tlgraphiste doivent tre renseigns: l'un parle avec des fils de
fer et l'autre sait l'espagnol et ne manie que la plume.

Tous taient atterrs.

--Qu'on m'oblige  mettre des souliers et  ne plus boire de ma vie
que cette urine de cheval qu'on appelle de la bire, si je me laisse
jamais dire pelbistero! jura le paysan en serrant les poings. Quoi! si
j'tais riche comme D. Crisstomo, sachant l'espagnol comme lui et
pouvant manger vite avec un couteau et une cuiller, je me moquerais
bien de cinq curs!

--Le premier garde civil que je verrai en train de voler une poule,
je l'appelerai palabisterio... et je me confesserai ensuite! murmura
 voix basse un des paysans, en s'loignant du groupe.






XXXVI

LE PREMIER NUAGE


La maison de Capitan Tiago n'tait pas moins trouble que l'imagination
des gens. Maria Clara, se refusant  couter les consolations de sa
tante et de sa soeur de lait, Andeng, ne faisait que pleurer. Son
pre lui avait dfendu de causer avec Ibarra, tant que les prtres
n'auraient pas lev l'excommunication.

Capitan Tiago, trs occup  tout prparer pour recevoir dignement
le capitaine gnral avait t appel au couvent.

--Ne pleure pas, ma fille, disait tante Isabel en passant une peau
de chamois sur les miroirs, on lvera son excommunication, on crira
au Saint-Pape... nous ferons une grande aumne... le P. Dmaso n'a
eu qu'un vanouissement... il n'est pas mort!

--Ne pleure pas, lui disait Andeng  voix basse, je m'arrangerai pour
que tu lui parles; pourquoi sont faits les confessionnaux sinon pour
que l'on puisse pcher? Tout est pardonn quand on l'a dit au cur!

Enfin, Capitan Tiago revint! Elles cherchrent sur sa figure une
rponse  beaucoup de questions; mais la figure de Capitan Tiago
annonait le dcouragement. Le pauvre homme suait, se passait la main
sur le front et semblait ne pouvoir articuler une parole.

--Qu'y a-t-il, Santiago? demanda anxieuse la tante Isabel.

Il rpondit par un soupir en essuyant une larme.

--Pour Dieu, parle! qu'y a-t-il?

--Ce que je craignais dj! dit-il enfin en retenant ses larmes. Tout
est perdu! Le P. Dmaso m'ordonne de rompre la promesse de mariage,
sinon il me condamne dans cette vie et dans l'autre! Tous me disent
la mme chose, mme le P. Sibyla! Je dois lui fermer les portes de ma
maison et... je lui dois plus de cinquante mille pesos! Je l'ai dit
aux Pres, mais ils n'ont pas voulu en faire cas: que prfres-tu
perdre, m'ont-ils dit, cinquante mille pesos ou ta vie et ton
me? Ah! S. Antonio! si j'avais su, si j'avais su!

Maria Clara sanglotait.

--Ne pleure pas, ma fille, ajouta-t-il en se tournant vers elle;
tu n'es pas comme ta mre qui ne pleurait jamais... elle ne faisait
que semblant... Le P. Dmaso m'a dit qu'un de ses parents est arriv
d'Espagne... il te le destine pour fianc...

Maria Clara se boucha les oreilles.

--Mais, Santiago, tu es fou? lui cria tante Isabel. Lui parler d'un
autre fianc en ce moment! Crois-tu que ta fille en change comme
de chemise?

--J'y pensais bien, Isabel; D. Crisstomo est riche... les Espagnols
ne se marient que par amour de l'argent... mais, que veux-tu que je
fasse? Ils m'ont menac d'une autre excommunication... ils disent
que je cours grand pril, non seulement dans mon me, mais aussi dans
mon corps... mon corps, entends-tu? mon corps!

--Mais tu ne fais que chagriner ta fille! N'es-tu pas l'ami de
l'archevque? Pourquoi ne lui cris-tu pas?

--L'archevque est aussi un moine, l'archevque ne fait que ce que lui
disent les moines. Mais, ne pleure pas, Maria; le capitaine gnral
va venir, il voudra te voir, tu auras les yeux rouges... Ah! moi qui
croyais passer une bonne aprs-midi... sans ce grand malheur je serais
le plus heureux des hommes et tous me porteraient envie... Calme-toi,
ma fille! je suis plus malheureux que toi et je ne pleure pas. Tu peux
trouver un autre fianc meilleur, mais moi, je perds cinquante mille
pesos! Ah! Vierge d'Antipolo, si ce soir au moins j'avais de la chance!

Des dtonations, le roulement, des voitures, le galop des chevaux,
la musique jouant la Marche royale, annoncrent l'arrive de Son
Excellence le Gouverneur Gnral des Iles Philippines. Maria Clara
courut se cacher dans son alcve... pauvre jeune fille! ton coeur est
le jouet de mains grossires qui n'en connaissent pas les dlicates
fibres!

Tandis que la maison se remplissait de monde, que des pas lourds, des
voix de commandement, des bruits de sabres et d'perons rsonnaient de
tous cts, la pauvrette bouleverse gisait  demi agenouille devant
une gravure reprsentant la Vierge, dans la douloureuse solitude
o Delaroche l'a place, comme s'il l'avait surprise au retour du
spulcre de son fils. Maria Clara oubliait la douleur de cette mre
pour ne songer qu' la sienne propre. La tte courbe sur la poitrine,
les mains appuyes contre le sol, on aurait dit un lys bris par la
tempte. Un avenir rv et caress pendant des annes, des illusions
nes dans son enfance, grandies avec sa jeunesse, qui faisaient partie
de son tre, on voulait maintenant d'un seul mot briser tout cela,
chasser tout cela de son esprit et de son coeur!

Bonne et pieuse chrtienne, fille aimante, l'excommunication la
terrifiait; la tranquillit de son pre, plus encore que ses ordres
exigeaient d'elle le sacrifice de son amour. Elle ressentait seulement
en ce moment toute la force de cette affection! Une rivire glisse
paisible; d'odorantes fleurs ombragent ses rives, le sable le plus
fin forme son lit, le vent ride  peine son courant, on croirait
qu'elle dort. Mais voici que les rives se resserrent, que d'pres
roches ferment le passage, que des troncs noueux s'entassent formant
une digue; alors la rivire mugit, elle se rvolte, les vagues
bouillonnent, des panaches d'cume se dressent, les eaux furieuses
battent les rochers et s'lancent  l'abme. Ainsi cet amour si
tranquille se transformait devant l'obstacle et dchanait tous les
orages de la passion.

Elle voulait prier, mais qui pourrait prier sans esprance? Le coeur
qui s'adresse  Dieu, alors qu'il n'espre plus, ne peut exhaler que
des plaintes: Mon Dieu! soupirait le sien, pourquoi rejeter ainsi un
homme, pourquoi lui refuser l'amour des autres? tu lui laisses ton
soleil, ton air, tu ne lui caches pas la vue de ton ciel, pourquoi
lui retirer l'amour sans lequel on ne saurait vivre?

Ces soupirs, que n'entendaient pas les hommes, arrivaient-ils au
trne de Dieu? La Mre des malheureux les entendait-elle?

Ah! la pauvre jeune fille, qui n'avait jamais connu de mre,
s'enhardissait  confier les chagrins que lui causaient les amours de
la terre  ce coeur trs pur qui n'a jamais ressenti que l'amour filial
et l'amour maternel; dans sa tristesse, elle avait recours  cette
image divinise de la femme, l'idalisation la plus belle de la plus
idale des cratures,  cette potique conception du Christianisme qui
runit en elle les deux tats les plus parfaits de la femme, vierge
et mre, sans rien ressentir de leurs douleurs ni de leurs misres,
 cet tre de rve et de bont que nous appelons Marie.

--Mre! mre! gmissait-elle.

La tante Isabel vint la tirer de ses larmes. Quelques-unes de ses
amies taient l et le capitaine gnral dsirait lui parler.

--Tante, dites que je suis malade! supplia-t-elle, terrifie; ils
vont vouloir me faire chanter et jouer du piano!

--Ton pre l'a promis, vas-tu faire mentir ton pre?

Maria Clara se leva, regarda sa tante, tordit ses beaux bras en
balbutiant.

--Oh! si j'tais...

Puis sans achever sa phrase, elle scha ses larmes et se mit  sa
toilette.






XXXVII

SON EXCELLENCE


--Je dsire parler  ce jeune homme! disait le gnral  un
aide-de-camp; il veille tout mon intrt.

--On est all le chercher, mon gnral! Mais il y a ici un autre jeune
homme de Manille qui demande avec insistance  tre introduit. Nous
lui avons dit que Votre Excellence n'avait pas le temps et qu'elle
n'tait pas venue pour donner des audiences, mais pour voir le pueblo
et la procession; il a rpondu que Votre Excellence avait toujours
le temps quand il s'agissait de faire justice...

Le gnral merveill, se retourna vers l'Alcalde.

--Si je ne me trompe pas, rpondit celui-ci avec une lgre inclinaison
de tte, c'est le jeune homme qui ce matin a eu des dmls avec le
P. Dmaso au sujet du sermon.

--Encore un autre? Ce moine s'est-il donc propos d'ameuter toute la
province ou croit-il commander ici? Faites entrer!

Le gouverneur se promenait nerveusement d'un bout  l'autre de
la salle.

Dans l'antichambre, quelques Espagnols, des militaires et les
fonctionnaires du pueblo de S. Diego et des environs, forms en
groupes, conversaient ou discutaient. Tous les moines s'y trouvaient
aussi, except le P. Dmaso; ils voulaient entrer pour prsenter
leurs respects  Son Excellence.

--Son Excellence le Capitaine Gnral supplie Vos Rvrences d'attendre
un moment, dit l'aide-de-camp. Passez, jeune homme!

Ce Manilne, qui confondait le tagal avec le grec, entra dans le salon,
ple et tremblant.

Tous taient surpris au dernier point: Son Excellence devait tre trs
irrite pour oser ainsi faire attendre les moines. Le P. Sibyla disait:

--Je n'ai rien  lui dire... je perds mon temps ici!

--Moi de mme, ajouta un augustin; partons-nous?

--Ne vaudrait-il pas mieux chercher  savoir ce qu'il pense? demanda
le P. Salv; nous viterions un scandale... et... nous pourrions lui
rappeler... ses devoirs envers... la Religion...

--Vos Rvrences peuvent entrer si elles le dsirent! dit
l'aide-de-camp en reconduisant le jeune homme qui sortait radieux.

F. Sibyla entra le premier, puis venaient le P. Salv, le P. Manuel
Martin et les autres religieux. Tous salurent humblement, sauf le
P. Sibyla qui, mme en s'inclinant, conservait toujours un certain
air de supriorit; le P. Salv, au contraire, courba la tte presque
jusqu' terre.

--Qui, parmi Vos Rvrences, est le P. Dmaso? demanda immdiatement
Son Excellence, sans les inviter  s'asseoir, sans s'intresser 
leur sant, sans aucune de ces phrases louangeuses qui font partie
intgrante du rpertoire des hauts personnages.

--Seor, le P. Dmaso n'est pas parmi nous! rpondit, presque avec
la mme scheresse, le P. Sibyla.

--Le serviteur de Votre Excellence est au lit, malade, ajouta le
P. Salvi toujours humble; aprs avoir eu le plaisir de saluer Votre
Excellence et de nous informer de sa sant, comme c'est le devoir de
tous les fidles sujets du Roi et de toute personne d'ducation, nous
venions aussi au nom du respectueux serviteur de Votre Excellence,
qui a eu le malheur...

--Oh! interrompit avec un nerveux sourire le capitaine gnral,
tandis qu'il faisait tourner une chaise sur un pied, si tous les
serviteurs de Mon Excellence taient comme Sa Rvrence le P. Dmaso,
je prfrerais servir moi-mme Mon Excellence!

La paresse habituelle au corps des Rvrences gagna cette fois leur
esprit; elles ne surent que rpondre  cette interruption.

--Que Vos Rvrences prennent des siges! ajouta le Gouverneur sur
un ton plus doux.

Capitan Tiago, en frac, marchant sur la pointe des pieds, entrait
conduisant par la main Maria Clara, toute hsitante, toute timide. La
jeune fille, surmontant son trouble, fit un salut gracieux et
crmonieux  la fois.

--Cette seorita est votre fille? demanda surpris le gouverneur.

--Et celle de Votre Excellence, mon gnral! rpondit srieusement
Capitan Tiago.

Les aides-de-camp, l'Alcalde, se regardrent et sourirent mais, sans
rien perdre de sa gravit, le gnral tendit la main  la jeune fille
et lui dit avec affabilit:

--Heureux les pres qui ont des filles comme vous, seorita! on m'a
parl de vous avec respect et admiration... j'ai dsir vous voir pour
vous remercier du bel acte que vous avez accompli aujourd'hui. Je suis
inform de tout et, quand j'crirai au Gouvernement de Sa Majest je
n'oublierai pas votre gnreuse conduite. En attendant, permettez-moi,
seorita, au nom de S. M. le Roi, que je reprsente ici, et qui aime
la paix et la tranquillit de ses fidles sujets, comme au mien, en
celui d'un pre qui, lui aussi, a des filles de votre ge, de vous
adresser les plus chaleureux remerciements et de vous proposer pour
une rcompense.

--Seor...! rpondit Maria Clara tremblante.

Le gnral devina ce qu'elle voulait dire et reprit:

--C'est trs bien, seorita, de vous contenter du tmoignage de votre
conscience et de l'estime de vos concitoyens; par ma foi! c'est
la meilleure rcompense et nous ne devrions point en demander
d'autre. Mais ne me privez pas d'une belle occasion de faire voir
que, si la Justice sait punir, elle sait aussi rcompenser et surtout
qu'elle n'est pas toujours aveugle.

Tous les mots souligns avaient t prononcs d'une voix plus ferme.

--Le seor Don Juan Crisstomo Ibarra attend les ordres de Votre
Excellence, dit  voix haute un aide-de-camp.

Maria Clara frmit.

--Ah! s'cria le gnral, permettez-moi, seorita, de vous exprimer
le dsir de vous revoir avant de quitter ce pueblo, j'ai encore 
vous dire des choses trs importantes. Seor Alcade, Votre Seigneurie
m'accompagnera durant la promenade que je dsire faire  pied aprs
la confrence que j'aurai seul avec le seor Ibarra.

--Votre Excellence, dit humblement le P. Salvi, nous permettra de
l'avertir que le seor Ibarra est excommuni...

Le gnral l'interrompit.

--Je suis heureux de n'avoir  dplorer que l'tat du P. Dmaso 
qui je souhaite sincrement une gurison complte, car,  son ge,
un voyage en Espagne pour des motifs de sant ne doit pas tre trs
agrable. Mais ceci dpend de lui... en attendant, que Dieu conserve
la sant  Vos Rvrences!

Tous se retirrent.

--Pour lui aussi, cela dpendra de lui! murmura en sortant le P. Salvi.

--Nous verrons qui fera plus promptement le voyage en Espagne! ajouta
un autre franciscain.

--Je m'en vais ds aujourd'hui, dit avec dpit le P. Sibyla.

--Nous repartons aussi! grondrent  leur tour les augustins.

Les uns et les autres ne pouvaient supporter que, par la faute d'un
franciscain, Son Excellence les ait reus aussi froidement.

Dans l'antichambre, ils se rencontrrent avec Ibarra qui, quelques
heures auparavant, avait t leur amphitryon. Pas un salut ne fut
chang, mais les regards taient loquents.

L'Alcalde au contraire, quand les moines furent partis, salua le
jeune homme et lui tendit familirement la main, mais l'arrive de
l'adjudant qui cherchait Crisstomo ne permit aucune conversation.

Sur la porte, il se rencontra avec Maria Clara: des regards
significatifs se croisrent encore, bien diffrents de ceux changs
avec les moines.

Ibarra tait vtu de deuil. Bien que la vue des moines lui ait sembl
de mauvais augure, il se prsenta, l'air assur et salua profondment.

Le capitaine gnral fit quelques pas au devant de lui.

--J'prouve la plus grande satisfaction, seor Ibarra,  serrer votre
main. Permettez-moi de vous demander toute votre confiance!

Et en effet, il examinait le jeune homme avec une visible satisfaction.

--Seor... tant de bont...

--Votre surprise m'offense; elle me montre que vous n'attendiez pas
de moi un bon accueil; c'tait douter de ma justice!

--Une rception amicale, seor, pour un insignifiant sujet de Sa
Majest comme moi, n'est pas de la justice, c'est de la faveur.

--Bien, bien! dit le gnral en s'asseyant et en lui montrant un sige,
laissez-nous jouir d'un moment d'expansion: je suis trs satisfait
de votre conduite et je vous ai propos au gouvernement de Sa Majest
pour une dcoration afin de rcompenser votre philanthropique projet
d'rection d'une cole... Si vous m'aviez invit, je me serais fait
un plaisir d'assister  la crmonie et, peut-tre, je vous aurais
vit un ennui.

--Mon ide me paraissait si ordinaire, rpondit le jeune homme, que
je ne la croyais pas suffisante pour distraire l'attention de Votre
Excellence de ses nombreuses occupations; de plus mon devoir tait
de m'adresser d'abord  la premire autorit de ma province.

Le gouverneur fit un signe de satisfaction et, prenant un air plus
familier encore, elle continua:

--Quant  ce qui est arriv entre vous et le P. Dmaso, n'en gardez ni
crainte ni regrets; on ne touchera pas un cheveu de votre tte tant
que je gouvernerai les Iles et, pour ce qui est de l'excommunication
j'en parlerai  l'Archevque, parce qu'il faut nous conformer aux
circonstances; ici nous ne pourrions en rire comme dans la Pninsule ou
dans l'Europe cultive. Malgr tout, soyez  l'avenir plus prudent;
vous vous tes mis  dos les corporations religieuses qui, par
leur rle et leurs richesses doivent tre respectes. Mais je vous
protgerai parce que j'aime les bons fils, parce qu'il me plat que
l'on honore la mmoire de ses parents; moi aussi j'ai aim les miens
et, vive Dieu! je ne sais pas ce que j'aurais fait  votre place!...

Puis, changeant rapidement de conversation, il demanda:

--On m'a dit que vous veniez d'Europe; tes-vous all  Madrid?

--Oui, seor, quelques mois.

--Avez-vous par hasard entendu parler de ma famille?

--Votre Excellence venait de partir quand j'ai eu l'honneur de
lui-tre prsent.

--Et alors, comment tes-vous revenu sans m'apporter aucune
recommandation?

--Seor, rpondit Ibarra en s'inclinant, parce que je ne viens pas
directement d'Espagne, et parce que, ayant entendu parler du caractre
de Votre Excellence, j'ai cru qu'une lettre de recommandation, non
seulement serait inutile, mais mme vous offenserait: les Philippins
vous sont tous recommands.

Un sourire se dessina sur les lvres du vieux soldat qui rpondit
lentement comme mditant et pesant ses paroles:

--Je suis flatt que vous pensiez ainsi et... cela devrait
tre! Cependant, jeune homme, vous devez savoir quelles charges
psent sur nos paules aux Philippines. Ici, nous autres, anciens
militaires, nous devons faire tout, tre tout: Roi, Ministre d'Etat,
de la Guerre, de l'Intrieur, de Fomento [150], de Grce et Justice,
etc., et le pire encore est que, pour chaque affaire, nous devons
consulter la lointaine Mre-Patrie qui, selon les circonstances et
parfois  l'aveuglette, approuve ou rejette nos propositions. Et vous
connaissez notre proverbe: qui trop embrasse mal treint. De plus,
lorsque nous arrivons, nous connaissons gnralement peu le pays et
nous le quittons au moment o nous commenons  le connatre... Avec
vous, je puis m'exprimer franchement, il me serait inutile de
feindre. Si dj, en Espagne, o chaque branche a son ministre,
n et grandi dans le pays, o il y a une presse et une opinion, o
une opposition franche ouvre les yeux au gouvernement et l'claire,
tout est imparfait et dfectueux, c'est un miracle qu'ici, o tous ces
avantages manquent, o se dveloppe et machine dans l'ombre la plus
puissante des oppositions, tout ne soit pas en rvolution. Ce n'est pas
la bonne volont qui manque aux gouvernants, mais nous sommes obligs
de nous servir d'yeux et de bras trangers que, pour la plupart, nous
ne connaissons pas, et qui, au lieu peut-tre de servir leur pays, ne
servent que leurs propres intrts. Ce n'est pas notre faute, c'est
celle des circonstances; les moines nous sont d'un puissant secours
mais ils ne suffisent pas... Vous m'inspirez un grand intrt et je
voudrais que l'imperfection de notre systme gouvernemental actuel ne
vous portt en rien prjudice... je ne puis veiller sur tous, tous ne
peuvent venir jusqu' moi. Puis-je vous tre utile en quelque chose,
avez-vous une demande  m'adresser?

Ibarra rflchit:

--Seor, rpondit-il, mon plus grand dsir est le bonheur de mon pays,
bonheur que je voudrais qu'il dt  la Mre-Patrie et aux efforts
de mes concitoyens, unis  elle et entre eux par les ternels liens
de vues communes et de communs intrts. Ce que je demande, seul le
gouvernement peut le donner aprs de nombreuses annes de continuel
travail et de rformes bien conues.

Le gnral fixa sur lui pendant quelques secondes un regard qu'Ibarra
soutint naturellement, sans timidit, sans hardiesse.

--Vous tes le premier homme avec qui j'aie parl dans ce pays! s'cria
le gnral en lui tendant la main.

--Votre Excellence n'a vu que ceux qui se tranent dans les villes,
elle n'a pas visit les cabanes calomnies de nos pueblos. L, Votre
Excellence aurait pu voir de vritables hommes si, pour tre un homme,
il suffit d'un coeur gnreux et de moeurs simples.

Le capitaine gnral se leva et se promena d'un ct  l'autre
du salon.

--Seor Ibarra, s'cria-t-il en s'arrtant de nouveau,--le jeune
homme s'tait lev;--peut-tre partirai-je dans un mois: votre
ducation,votre faon de penser ne sont pas pour ce pays. Vendez ce
que vous possdez, prparez votre valise et venez avec moi en Europe,
le climat vous y sera meilleur.

--Je conserverai toute ma vie le souvenir de la bont de Votre
Excellence! rpondit Ibarra, quelque peu mu; mais je dois vivre dans
le pays o ont vcu mes parents...

--O ils sont morts, diriez-vous plus exactement! Croyez-moi,
je connais peut-tre votre pays mieux que vous-mme... Ah! je me
rappelle maintenant, dit-il en changeant de ton, vous vous mariez avec
une adorable jeune fille et je vous retiens ici! Allez, allez auprs
d'elle et, pour que vous ayez plus de libert, envoyez-moi le pre,
ajouta-t-il en souriant. N'oubliez pas cependant que je dsire que
vous m'accompagniez  la promenade.

Ibarra salua et s'loigna.

Le gnral appela son aide-de-camp.

--Je suis content! dit-il en lui donnant un lger coup sur l'paule;
j'ai vu aujourd'hui, pour la premire fois comment on peut tre
bon Espagnol sans cesser d'tre bon Philippin et d'aimer son pays;
aujourd'hui je leur ai enfin dmontr aux Rvrences que nous ne
sommes pas tous leur jouet; ce jeune homme m'en a fourni l'occasion et
j'aurai promptement rgl tous mes comptes avec le moine! Quel malheur
que cet Ibarra un jour ou l'autre... Mais, appelez-moi l'Alcalde!

Celui-ci se prsenta immdiatement.

--Seor Alcalde, lui dit-il aussitt, afin d'viter que se rptent des
scnes comme celle  laquelle Votre Seigneurie a assist, scnes que je
dplore parce qu'elles portent atteinte au prestige du gouvernement et
de tous les Espagnols, je me permets de vous recommander efficacement
le seor Ibarra pour que, non seulement vous lui facilitiez les
moyens de terminer sa patriotique entreprise, mais aussi pour que
vous vitiez qu' l'avenir il soit molest par qui que ce soit,
de n'importe quelle classe et sous n'importe quel prtexte.

L'Alcalde comprit la rprimande et baissa la tte pour cacher son
trouble.

--Votre Seigneurie fera transmettre cette recommandation  l'alfrez
qui commande ici la section, et vous rechercherez si cet officier a
des faons de faire qui ne soient point d'accord avec les rglements;
j'ai entendu  ce sujet plus d'une plainte.

Capitan Tiago se prsenta raide et empes.

--D. Santiago, lui dit le gnral d'un ton affectueux, il y a un moment
je vous flicitais du bonheur que vous aviez d'avoir une fille comme
la seorita de los Santos, maintenant je vous fais mes compliments de
votre futur gendre; la plus vertueuse des filles est assurment digne
du meilleur citoyen des Philippines. Puis-je savoir la date de la noce?

--Seor... balbutia Capitan Tiago en essuyant la sueur qui perlait
 son front.

--Allons, je vois qu'il n'y a rien encore de dfinitif! Si l'on
manque de tmoins, j'aurai le plus grand plaisir  tre l'un d'entre
eux. Cela m'enlvera le mauvais souvenir que m'ont laiss tant de
noces auxquelles j'ai assist jusqu'ici! ajouta-t-il en se dirigeant
vers l'Alcalde.

--Oui, seor! rpondit Capitan Tiago, avec un sourire qui inspirait
la compassion.

Ibarra tait parti presque en courant  la recherche de Maria Clara;
il avait tant de choses  lui dire,  lui raconter. A travers la porte
d'un appartement, il entendit un murmure de voix de jeunes filles;
il frappa.

--Qui est l? demanda Maria Clara.

--Moi!

Les voix se turent... et la porte ne s'ouvrit pas.

--C'est moi... puis-je entrer? demanda le jeune homme dont le coeur
battait violemment.

Le silence continua. Quelques secondes aprs, des pas lgers
s'approchrent de la porte et la voix lgre de Sinang murmura 
travers le trou de la serrure:

--Crisstomo, nous allons au thtre ce soir; cris ce que tu as 
dire  Maria Clara.

Et les pas s'loignrent rapides comme ils taient venus.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Ibarra pensif, en quittant
cette porte.






XXXVIII

LA PROCESSION


Le soir,  la lumire de toutes les lanternes suspendues aux fentres,
au son des cloches et des habituelles dtonations, la procession
sortit pour la quatrime fois.

Le capitaine gnral, qui s'tait promen  pied accompagn de ses
deux aides-de-camp, de Capitan Tiago, de l'Alcalde, de l'Alfrez et
d'Ibarra, prcds par des gardes civils et des autorits qui ouvraient
le passage et dblayaient le chemin, fut invit  voir passer la
procession de la maison du gobernadorcillo. Ce pieux fonctionnaire
avait fait lever une estrade pour que ft rcite une loa [151]
en l'honneur du Saint Patron.

Ibarra aurait renonc avec plaisir  l'audition de cette composition
potique; il aurait prfr voir la procession des fentres de la
maison de Capitan Tiago o Maria Clara tait reste avec ses amies,
mais Son Excellence voulait entendre la loa et il dut se consoler en
pensant qu'il verrait sa fiance au thtre.

La procession commenait par la marche des chandeliers d'argent,
ports par trois sacristains gants; suivaient les enfants de l'cole
avec leur matre; puis venaient d'autres enfants, munis de lanternes
en papier de formes et de couleurs varies, places au bout de bambous
plus ou moins longs, orns suivant le got du petit porteur, car cette
dcoration tait paye par l'enfance de tous les quartiers. C'est
avec plaisir qu'ils accomplissent ce devoir qui leur est impos par
la mantand sa nyon [152]; chacun imagine et compose sa lanterne,
la dcore  sa fantaisie, et suivant l'tat de sa bourse, de plus ou
moins de pendeloques et de petites bannires, puis l'claire avec
un bout de cierge, s'il a un parent ou un ami sacristain, ou bien
achte une de ces petites chandelles rouges dont usent les Chinois
devant leurs autels.

Au milieu allaient et venaient des alguazils, des lieutenants de
justice, veillant  ce que les files ne se rompissent pas,  ce
que le peuple ne se portt pas tout entier au mme endroit; pour
cela, ils se servaient de leurs verges dont quelques coups, donns
convenablement, avec une certaine force, contribuaient  l'clat et
 la gloire des processions, pour l'dification des mes et le lustre
des pompes religieuses.

En mme temps que les alguazils rpartissaient gratis ces coups de
canne sanctificateurs, d'autres, pour consoler les battus, leur
distribuaient, gratis galement, des cierges et des bougies de
diffrentes grandeurs.

--Seor Alcalde, dit Ibarra  voix basse, ces coups sont-ils donns
en chtiment des pchs ou seulement pour le plaisir?

--Vous avez raison, seor Ibarra! rpondit le capitaine gnral,
qui avait entendu la question; ce spectacle... barbare tonne tous
ceux qui viennent d'autres pays. Il faudrait l'interdire.

Sans qu'il puisse tre expliqu pourquoi, le premier saint qui apparut
fut S. Jean-Baptiste. A le voir, on aurait dit que la renomme du
cousin de Notre Seigneur n'tait pas des meilleures parmi le peuple
que ne sduisaient ni ses pieds, ni ses jambes minces, ni sa figure
d'anachorte; il s'avanait sur un vieux brancard de bois cach par
quelques gamins, arms de leurs lanternes de papier non allumes et
se battant en cachette.

--Malheureux! murmura le philosophe Tasio qui, de la rue, assistait
 la procession. A quoi te sert-il d'avoir t le prcurseur de la
Bonne Nouvelle et d'avoir vu Jsus inclin devant toi? Que te valent
ta grande foi, ton austrit, ta mort pour la vrit et pour tes
convictions? Tout cela les hommes l'oublient! Mieux vaut mal prcher
dans les glises que d'tre l'loquente voix qui clama dans le dsert;
voil ce que te prouvent les Philippines. Si tu avais mang de la
dinde au lieu de sauterelles, si tu t'tais vtu de soie au lieu de
peaux de btes, si tu t'tais affili  une Congrgation...

Mais le vieillard suspendit son apostrophe car S. Franois tait l.

--Ne le disais-je pas? continua-t-il avec un sourire sarcastique;
celui-ci monte dans un char et, Saint Dieu! quel char! que de lumires,
que de lanternes de cristal! Jamais tu ne t'es vu entour de tant
de lumires, Giovanni Bernardone! Et quelle musique! C'taient
d'autres mlodies dont tes fils faisaient retentir les airs aprs
ta mort! Mais, vnrable et humble fondateur, si tu ressuscitais
maintenant, tu ne verrais que des Elias de Cortona dgnrs; si tes
fils te reconnaissaient, ils t'emprisonneraient et peut-tre mme te
feraient partager le sort de Cesario de Speyer!

Aprs la musique venait un tendard reprsentant le mme saint, muni
de sept ailes, port par les frres du Tiers Ordre, vtus de guingon,
priant d'une voix haute et lamentable.--Sans que l'on st pourquoi
encore, saint Franois tait suivi de sainte Marie-Madeleine, trs
belle image orne d'une abondante chevelure, portant un costume de
soie orn de lames d'or, tenant un mouchoir de pia brod entre ses
doigts couverts de bagues. Les lumires et l'encens l'entouraient, on
voyait ses larmes de verre reflter les couleurs des feux de Bengale
qui donnaient  la procession un aspect fantastique, de telle sorte que
la sainte pcheresse pleurait vert, bleu, rouge, etc. Les habitants
ne commenaient  allumer ces lumires qu'au passage de S. Franois;
S. Jean-Baptiste ne jouissait pas de ces honneurs, il allait vite
comme honteux de son vtement de peau entre tous ces gens couverts
d'or et de pierres prcieuses.

--Voici notre sainte! dit la fille du gobernadorcillo  ses invits;
je lui ai prt mes bagues, mais c'est pour gagner le ciel!

Les porteurs de cierges s'arrtaient autour de l'estrade pour entendre
la loa, les saints faisaient de mme; eux et leurs pasteurs voulaient
entendre les vers. Ceux qui portaient Saint Jean, las d'attendre,
s'accroupirent et posrent la malheureuse statue  terre.

--L'alguazil peut se fcher! objecta l'un.

--Bah!  la sacristie ils le laissent bien dans un coin parmi les
toiles d'araignes!...

Et saint Jean, une fois  terre, rien ne le distinguait plus des gens
du peuple.

Aprs la Madeleine, s'avancent les femmes. Au contraire des hommes, ce
ne sont pas les fillettes qui viennent en premier, mais les vieilles:
les jeunes filles entourent le char de la Vierge derrire lequel
marche le cur sous son dais. Cette coutume provenait du P. Dmaso
qui disait: La Vierge aime les jeunes et non les vieilles. Beaucoup
de dvotes avaient fait la grimace, mais cela ne changeait rien aux
prfrences de la Vierge.

Saint Diego suit la Madeleine, ce qui ne parat pas le rjouir
beaucoup, car il marche avec autant de componction que ce matin,
alors qu'il se promenait derrire saint Franois. Six frres du Tiers
Ordre tirent son char, je ne sais par suite de quel voeu ou de quelle
maladie: le fait est qu'ils tirent, et semblent assez fatigus. Saint
Diego s'arrte devant l'estrade et attend qu'on le salue.

On n'attend plus que le char de la Vierge. Le voici, prcd de gens
habills en fantmes, au grand effroi des enfants; aussi entend-on
pleurer et crier la foule des bbs imprudents. Cependant, au milieu
de cette masse obscure d'habits, de capuchons, de cordons et de toques,
au son de cette prire monotone et nasillarde, on voit, comme de blancs
jasmins, comme de fraches sampagas parmi de vieux chiffons, douze
petites filles, vtues de blanc, couronnes de fleurs, les cheveux
friss; leurs regards sont brillants comme leurs colliers, on aurait
dit de petits gnies de la lumire prisonniers des spectres. Elles
taient attaches par deux larges rubans bleus au char de la Vierge,
rappelant les colombes qui tranent celui du Printemps.

Dj toutes les images sont runies, attentives, pour couter les
vers; tout le monde a les yeux fixs sur le rideau entr'ouvert;
enfin un ah! d'admiration s'chappe de toutes les lvres.

L'exclamation est mrite; un tout jeune homme apparat, ail, bott
en cavalier, avec charpe, ceinturon et chapeau  plumes.

--Le seor Alcalde-Mayor! crie quelqu'un. Mais le prodige de la
cration commence  rciter une posie aussi extraordinaire que sa
personne et ne parat pas offens de la comparaison.

Pourquoi transcrire ici ce que dit en latin, en tagal et en castillan,
le tout versifi, la pauvre victime du gobernadorcillo? Nos lecteurs
ont dj savour le sermon prononc ce matin par le P. Dmaso et nous
ne voulons pas les gter par tant de merveilles; sans compter que le
franciscain pourrait nous en vouloir de lui chercher un comptiteur
et, en gens pacifiques que nous sommes, nous n'aurions garde de nous
en faire un ennemi.

La pice de vers termine, saint Jean poursuit son chemin d'amertume.

Au moment o la Vierge passe devant la maison de Capitan Tiago,
un chant cleste la salue des paroles de l'archange. C'est une
voix tendre, mlodieuse, suppliante, pleurant l'Ave Maria de Gounod,
s'accompagnant du piano qui prie avec elle. La musique de la procession
s'meut, la prire cesse, le P. Salvi lui-mme s'arrte. La voix
tremble, elle fait jaillir les larmes; c'est plus qu'une salutation,
c'est une supplication, c'est une plainte.

De la fentre o il se trouve, Ibarra entend cette voix et la
crainte et la mlancolie descendent dans son coeur. Il comprend ce
que cette me souffre, ce qu'elle exprime dans ce chant, il a peur
de s'interroger sur la cause de cette douleur.

Il est sombre, pensif, quand le capitaine gnral lui parle:

--Vous voudrez bien me tenir compagnie  table, nous causerons de
ces enfants qui ont disparu, lui dit-il.

Et le jeune homme regardant sans le voir le Gnral murmure: En
serais-je la cause? et le suit machinalement.






XXXIX

DOA CONSOLACION


Pourquoi taient fermes les fentres de la maison de l'alfrez? O
taient, tandis que passait la procession, la figure masculine
et la chemise de flanelle de la Mduse ou de la Muse de la Garde
civique? Da. Consolacion aurait-elle compris combien dsagrables
taient son front marqu de grosses veines, conductrices en apparence,
non de sang, mais de vinaigre et de fiel, le gros cigare, digne
ornement de ses lvres violettes, et son envieux regard? Cdant  une
impulsion gnreuse, n'aurait-elle pas voulu troubler les plaisirs
de la foule par son apparition sinistre?

Ah! pour elle les impulsions gnreuses n'existent plus depuis
l'Age d'or!

La maison est triste, comme disait Sinang, parce que le peuple est
gai. Ni lanternes, ni drapeaux; si la sentinelle ne se promenait
pas comme  l'ordinaire devant la porte, on croirait cette demeure
inhabite.

Une faible lumire claire le dsordre de la salle et perce  travers
les conchas [153] sales o l'araigne accroche sa toile, o s'incruste
la poussire. La dame, selon son habitude d'oisivet, dort dans un
large fauteuil. Vtue comme tous les jours, c'est--dire horriblement
mal, elle n'a pour toute coiffure qu'un mouchoir attach autour de
la tte, laissant chapper de minces et courtes mches de cheveux
emmls; pour toute toilette qu'une chemise de flanelle bleue passe
sur une autre qui a d tre blanche, et une basque dteinte qui moule
les jambes minces et plates, croises l'une sur l'autre et s'agitant
fbrilement. De sa bouche s'chappent des bouffes de fume qu'elle
rejette avec ennui vers l'espace o elle regarde quand elle ouvre les
yeux. Si en ce moment, D. Francisco de Caamaque [154] l'avait vue,
il l'aurait prise pour un cacique du pueblo ou pour le mankuklam
[155], ornant ensuite sa dcouverte de commentaires en une langue de
boutiquier, par lui cre pour son usage personnel.

Ce matin, la Dame n'avait pas entendu la messe, non parce qu'elle ne
l'avait pas voulu; au contraire, elle aurait aim se montrer  la
multitude et entendre le sermon, mais son mari ne le lui avait pas
permis, et la prohibition avait t, comme toujours, accompagne de
deux ou trois sries d'insultes, de jurons et de menaces de coups
de pied. L'alfrez comprenait que sa femelle s'habillait de faon
ridicule, qu'elle avait l'air de ce qu'on appelle une femme  soldats
et il ne lui convenait pas de l'exposer aux regards des personnages
du chef-lieu et des trangers.

Mais elle ne l'entendait pas de cette faon. Elle savait qu'elle
tait belle, attrayante, qu'elle avait des airs de reine et que sa
toilette tait beaucoup plus belle et plus luxueuse que celle de
Maria Clara elle-mme. Aussi l'alfrez avait-il d la menacer: Ou
tu vas te taire ou je t'envoie un coup de pied dans ton p--pueblo,
lui avait-il rpondu.

Da. Consolacion n'avait pas voulu risquer de recevoir des coups de
pied dans son pueblo, mais elle songeait  la vengeance.

Jamais l'obscur visage de la dame n'avait t propre  inspirer
confiance  personne, mme quand il tait peint, mais ce matin-l
il devint inquitant, surtout lorsqu'on la vit parcourir la maison
d'une extrmit  l'autre, silencieuse, comme mditant quelque chose
de terrible ou de malicieux; son regard avait le reflet qui jaillit
de la pupille d'un serpent au moment o, pris, il va tre cras;
il tait froid, lumineux, pntrant  la fois, avec quelque chose de
visqueux, de repoussant, de cruel.

La plus petite faute, le bruit le plus insignifiant, lui arrachaient
une infme et obscne injure qui souffletait l'me, mais personne ne
lui rpondait: s'excuser et t commettre un autre crime.

Le jour se passa ainsi. Ne trouvant pas un obstacle qui s'oppost  ses
vues--son mari ayant t invit--elle se saturait de bile; on aurait
cru que les cellules de son organisme se chargeaient d'lectricit et
menaaient d'clater en une effroyable tourmente. Dans son entourage,
tous pliaient, comme les pis au premier souffle de l'ouragan;
point de rsistance, nulle pointe, nulle hauteur sur qui dcharger
sa mauvaise humeur: soldats et domestiques rampaient devant elle.

Pour ne pas voir les rjouissances au dehors, elle fit fermer les
fentres et donna pour consigne  la sentinelle de ne laisser passer
personne. Elle s'entoura ensuite la tte d'un mouchoir comme pour
en viter l'explosion puis, bien que le soleil brillt encore, fit
allumer les lumires.

Sisa avait t arrte comme perturbatrice de l'ordre et conduite au
quartier o, en l'absence de l'alfrez, elle dut passer la nuit sur
un banc, indiffrente et inconsciente. Le lendemain, l'alfrez la vit
et, craignant que la malheureuse ne devnt le jouet de la foule en
fte et ne ft l'objet de scnes regrettables, il chargea les soldats
d'en prendre soin, leur ordonnant de la traiter avec piti et de lui
donner  manger. La pauvre folle passa ainsi deux jours.

Ce soir-l, soit que la proximit de la maison de Capitan Tiago
lui ait permis d'entendre le triste chant de Maria Clara, soit que
d'autres accords aient rveill le souvenir de ses propres refrains,
soit pour toute autre cause, Sisa commena  chanter de sa voix
douce et mlancolique les kundiman [156] de sa jeunesse. Les soldats
l'coutaient et se taisaient; ces airs ils les connaissaient, ils
les chantaient eux-mmes au temps o, libres encore, ils n'taient
pas corrompus.

Da. Consolacion, dans son ennui, l'entendait aussi: elle s'informa
de la chanteuse.

--Qu'elle monte de suite! ordonna-t-elle aprs quelques secondes de
mditation. Quelque chose qui pouvait ressembler  un sourire errait
sur ses lvres dessches.

Les soldats amenrent Sisa qui se prsenta sans se troubler, sans
crainte comme sans tonnement: elle semblait ne voir personne. La
vanit de la Muse qui prtendait imposer le respect et la terreur en
fut blesse.

Elle toussa, fit signe aux soldats de se retirer et, dtachant la
cravache de son mari, dit  la folle d'un ton sinistre.

--Vamos, magcantar icau! [157]

Sisa naturellement ne la comprit pas et cette ignorance redoubla la
colre de la mgre dont une des affectations tait d'ignorer le
tagal, ou tout au moins de paratre l'ignorer en l'estropiant le
plus possible: elle pensait se donner ainsi des airs de vritable
Orofea [158], comme elle se plaisait  dire. Heureusement! car si
elle martyrisait le tagal, elle ne traitait gure mieux le castillan,
se faisant une ide tout  fait particulire de sa grammaire comme de
sa prononciation. Et cependant son mari, les chaises et les souliers,
chacun pour sa part avait contribu  lui donner des leons. Un des
mots qui lui avaient cot plus de travail encore qu' Champollion
les hiroglyphes tait celui de Filipinas [159].

On raconte que le lendemain mme de son mariage, causant avec son mari,
qui alors tait caporal, elle avait dit Pilipinas; il crut devoir la
corriger et, accompagnant sa remontrance d'une gifle: Dis, Felipinas,
femme! Ne fais pas l'ignorante! ne sais-tu pas que l'on appelle ainsi
ton p-- [160] pays dont le nom vient de Felipe [161]? La femme, qui
rvait  sa lune de miel, voulut obir et dit Felepinas. Il sembla
au caporal qu'elle approchait de la bonne prononciation il redoubla
les gifles et la rprimanda plus svrement:

Mais, femme, ne peux-tu prononcer: Felipe? Ne l'oublie pas, c'est
le nom du roi Don Felipe... cinq... Dis Felipe, et ajoute nas, qui,
en latin, signifie les d'Indiens, et tu as le nom de ton rep--pays!

La Consolacion, blanchisseuse  cette poque, tout en frottant ses
joues o les soufflets laissaient leurs traces, recommena  rpter,
perdant un peu de patience:

--Fe... lipe, Felipe... nas, Felipenas, c'est bien comme cela,
n'est-ce pas?

Le caporal n'y voyait plus: il se demandait s'il ne rvait pas. Comment
de sa rgle rsultait-il Felipenas et non Felipinas? De deux choses
l'une: ou l'on doit dire Felipenas, ou l'on doit dire Felipi?

Ce jour-l il crut prudent de se taire; il laissa sa femme et s'en fut
soigneusement consulter les imprims. Son tonnement fut au comble,
il n'en pouvait croire ses yeux:--Comment... doucement!--Filipinas,
disaient tous les imprims en caractres bien mouls, irrprochables;
ni lui ni sa femme n'taient dans le vrai.

--Comment l'Histoire peut-elle mentir ainsi? murmurait-il. Ce livre
ne dit-il pas que Alonso Saavedra a donn ce nom au pays en l'honneur
de l'infant D. Felipe. Comment ce nom s'est-il corrompu? Ce Saavedra
serait-il un indien?

Il confia ses doutes au sergent Gomez qui, dans son enfance, avait
voulu tre cur. Celui-ci, sans daigner le regarder, lui rpondit
avec la plus grande emphase, tout en lchant une bouffe de fume:

--Autrefois on disait Filipi au lieu de Felipe; nous, les modernes,
comme nous devenons Franchutes [162], nous ne pouvons tolrer deux i de
suite. C'est pour cela que les gens instruits,  Madrid surtout,--tu
n'es pas all  Madrid?--les gens instruits, dis-je, commencent dj
 prononcer: menistro, enritacion, embitacion, endino [163], etc.;
c'est ce qui s'appelle suivre la mode.

Le pauvre caporal n'avait pas t  Madrid; voil pourquoi il ignorait
la difficult. Que de choses on apprend  Madrid!

--De sorte que l'on doit aujourd'hui dire?

--A l'ancienne mode, homme! ce pays n'est pas encore cultiv; 
l'ancienne mode, Filipinas! rpondit Gomez, non sans quelque mpris.

Le caporal, s'il tait mauvais philologue, en change tait un bon
mari; ce qu'il venait d'apprendre, sa femme devait le savoir aussi:
il continua son ducation.

--Consola, comment appelles-tu ton p--pays?

--Comment je dois l'appeler? comme tu me l'as appris: Felifenas!

--Je te jette la chaise  la tte, p--! hier dj tu le prononais
un peu mieux,  la moderne; mais maintenant il faut le prononcer 
la vieille mode! Feli, je dis, Filipinas!

--Mais je ne suis pas vieille! qu'est-ce qui te prend?

--Cela m'est gal! dis: Filipinas!

--Ne m'ennuie pas! Je ne suis pas un vieux meuble... j'ai  peine
trente petites annes! rpondit-elle en retroussant ses manches comme
pour se prparer au combat.

--Dis-le, rep--ou je te jette la chaise!

Consolacion vit le mouvement, rflchit et balbutia tout oppresse:

--Feli... Fele... File...

Poum! crracc! la chaise s'abattit avec le mot.

Et la leon se termina par des coups de poing, des gifles, des coups
de griffes, etc. Le caporal l'empoigna par les cheveux, elle le prit
par la barbiche, puis par n'importe o--elle ne pouvait mordre, ses
dents n'tant pas solides--; il poussa un cri, la lcha, lui demanda
pardon, le sang coula, il y eut un oeil plus rouge que l'autre, une
chemise en morceaux, elle cracha beaucoup de choses, mais Filipinas
ne sortit point.

Chaque fois qu'il s'agissait du langage, de pareilles scnes se
renouvelaient. Le caporal, en jugeant les progrs linguistiques de
sa femme, calcula avec douleur qu'avant dix ans elle aurait perdu
compltement l'usage de la parole. C'est ce qui arriva. Quand ils se
marirent elle connaissait encore le tagal et se faisait comprendre
en espagnol; maintenant, elle ne parlait aucun idiome; elle s'tait
attache au langage des gestes, choisissant toujours les plus bruyants
et les plus contondants.

Sisa, donc, avait eu la chance de ne point la comprendre. Les plis de
son front se desserrrent un peu, un sourire de satisfaction anima sa
figure; du moment qu'on ne l'entendait pas, c'est qu'elle ne savait
pas le tagal, elle tait donc vritablement orofea.

--Dis  cette femme qu'elle chante! commanda-t-elle  l'ordonnance,
elle ne me comprend pas, elle ne connat pas l'espagnol!

La folle comprit l'ordonnance et commena la Chanson de la Nuit.

D'abord Da. Consolacion coutait avec un rire moqueur, mais peu  peu
le rire s'effaa de ses lvres, elle devint attentive, puis srieuse et
quelque peu rflchie. La voix, le sens des vers, la musique du chant,
tout l'impressionnait: ce coeur aride et sec tait cette fois altr
de pluie. Elle comprenait bien: La tristesse, le froid et l'humidit
qui descendent du ciel envelopps dans le manteau de la nuit, lui
paraissaient descendre sur son coeur, la fleur fane et fltrie qui
durant le jour, avait tal ses splendeurs et cherch l'admiration,
pleine de vanits,  la chute du jour, repentie et dtrompe, fait un
effort pour lever ses ptales desschs vers le ciel, demandant un
peu d'ombre pour s'y cacher et mourir, dans la raillerie de la lumire
qui l'a vue dans sa pompe, qui rirait de la vanit de son orgueil,
mendiant aussi une goutte de rose qui pleurait sur elle. L'oiseau
des nuits laisse sa solitaire retraite, le creux du tronc noueux,
il trouble la mlancolie des forts...

--Non, ne chante pas! s'cria, en parfait tagal, l'alfreza qui se
leva agite; ne chante pas; ces vers m'ennuient!

La folle se tut; l'ordonnance murmura: Aba! elle sait paler tagal!
et il regarda sa patronne plein d'admiration.

Celle-ci comprit qu'elle s'tait trahie: elle devint honteuse et, comme
sa nature n'tait pas d'une femme, la honte chez elle se transforma
en rage et en haine. Elle montra la porte  l'imprudent et d'un coup
de pied la ferma derrire lui, puis elle fit quelques tours dans la
chambre, tordant la cravache entre ses mains nerveuses et, se plantant
de nouveau devant la folle, elle lui dit en espagnol:--Danse!

Sisa ne remua pas.

--Danse, danse! rpta-t-elle d'une voix sinistre; la folle la
regardait avec des yeux vagues, sans expression: la mgre lui leva un
bras, puis l'autre, en les secouant: inutile, Sisa ne comprenait pas.

En vain Da. Consolacion se mit  sauter,  s'agiter, faisant signe
 la malheureuse de l'imiter. On entendait de loin la musique de
la procession jouer une marche grave et majestueuse; mais la dame
sautait furieusement, suivant une autre mesure, une autre musique,
celle qui rsonnait en elle-mme. Sisa immobile la regardait; quelque
chose qui ressemblait  de la curiosit se peignait dans ses yeux,
un faible sourire remua ses lvres ples: c'tait une joie pour elle
que la danse de l'alfreza.

La danseuse s'arrta enfin, comme ayant honte, mais elle leva le fouet,
ce terrible fouet connu des voleurs et des soldats, fait  Ulang et
perfectionn par l'alfrez au moyen de fils de fer tordus.

--Maintenant, dit-elle, c'est  toi de danser... danse!

Et elle commena  frapper lentement les pieds nus de la folle dont la
figure se contracta de douleur; la malheureuse chercha  se dfendre
avec les mains.

--Ah! tu commences! s'cria-t-elle avec une joie sauvage, et du lente
elle passa  un allegro vivace.

Sisa poussa un cri et leva vivement le pied.

--Veux-tu danser, p--indienne? et le fouet vibrait et sifflait.

La folle se laissa tomber  terre, les deux mains cachant ses jambes
et regardant son bourreau avec des yeux hagards. Deux forts coups
sur l'paule la forcrent  se relever: ce ne fut plus une plainte,
ce furent deux hurlements! La fine chemise fut dchire, la peau
ouverte, le sang jaillissait.

La vue du sang fait la joie du tigre; celui de sa victime exalta
encore Da. Consolacion.

--Danse, danse, maudite damne! Malheur  celle qui t'a
engendre! danse ou je te tue  coups de fouet.

Et elle-mme, la saisissant d'une main tandis qu'elle, la frappait
de l'autre, recommena  sauter et  danser.

La folle l'avait enfin comprise et la suivait en remuant les bras,
sans rythme ni mesure. Un sourire de satisfaction contracta les lvres
de l'horrible femme, sourire d'un Mphistophels femelle qui vient de
faire un bon lve: il y avait de la haine, du mpris, de la moquerie,
de la cruaut; un clat de rire n'aurait rien dit de plus.

Absorbe par la joie de ce spectacle, elle n'avait pas entendu
arriver son mari, jusqu' ce que, d'un coup de pied, la porte se ft
prcipitamment ouverte.

L'alfrez tait ple et sombre; il vit ce qui se passait et lana
 sa femme un regard terrible. Celle-ci ne bougea pas et garda son
sourire cynique.

Aussi doucement que possible, il posa la main sur l'paule de l'trange
ballerine et l'arrta. La folle respira et s'assit sur le sol tach
de son sang.

Le silence continuait; l'alfrez respirait avec force; la mgre qui
l'observait d'un oeil inquiet reprit le fouet et lui demanda d'une
voix tranquille et lente:

--Qu'as-tu donc? tu ne m'as pas encore dit bonsoir!

L'alfrez ne rpondit pas; il appela l'ordonnance.

--Emmne cette femme, dit-il, que la Marta lui donne une autre
chemise et la soigne! Tu la feras bien manger, tu lui donneras un
bon lit... Fais attention qu'elle soit bien traite! Demain on la
conduira chez le seor Ibarra!

Puis il ferma soigneusement la porte, poussa le verrou et s'approcha
de sa femme.

--Tu veux que je te brise? lui dit-il en serrant les poings.

--Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle en se levant et reculant
un peu.

--Ce qui me prend? cria-t-il d'une voix de tonnerre, avec un blasphme,
voil ce qui me prend.

Et il lui montra un papier rempli de pattes de mouche plus ou moins
mal alignes.

--N'as-tu pas crit cette lettre  l'Alcalde en lui disant que l'on
me payait pour que je permette le jeu, p--? je ne sais comment je ne
t'crase pas!

--Voyons, voyons, si tu l'oses! lui dit-elle avec un rire moqueur,
celui qui m'crasera sera un autre mle que toi!

Il entendit l'insulte, mais il vit le fouet. Il prit une assiette
sur une table et lui lana  la tte; mais la femme accoutume  ces
luttes se baissa rapidement, l'assiette vola en clats contre le mur;
une tasse, puis un couteau la suivirent.

--Lche! lui cria-t-elle, tu n'oses pas t'approcher.

Et pour mettre le comble  son exaspration, elle cracha 
terre. Aveugle, hurlant de rage, il s'lana mais avec une rapidit
surprenante elle lui fit une croix sur la figure avec deux coups de
fouet puis, se sauvant brusquement, s'enferma dans sa chambre dont
elle tira violemment la porte. Rugissant de colre et de douleur
l'alfrez la poursuivit, mais il se heurta contre la porte qu'il
frappa du poing et du pied, profrant d'pouvantables jurons.

--Maudite soit ta descendance, truie! Ouvre, p-- p--, ouvre ou je te
brise le crne! hurlait-il.

Da. Consolacion ne rpondait pas. On entendait un remuement de
chaises et de coffres comme si elle avait voulu lever une barricade
de meubles. La maison tremblait sous les coups de pied et les cris
de son mari.

--N'entre pas, n'entre pas! disait la voix aigre de la mgre, si tu
te montres, je fais feu.

Lui, peu  peu, paraissait se calmer; il se promenait en long et en
large comme un fauve en cage.

--Sors, va te rafrachir la tte! continua moqueuse la femme qui
semblait avoir termin ses prparatifs de dfense.

--Je te jure que si je t'attrape, personne, mme Dieu, ne te reverra
plus!

Et ce fut une borde d'injures.

--Va! tu peux dire ce que tu voudras...! Tu n'as pas voulu que
j'aille  la messe? tu ne m'as pas laisse accomplir mes devoirs
envers Dieu! disait-elle de ce ton sarcastique o elle excellait.

L'alfrez prit son casque, rpara un peu le dsordre de sa toilette
et sortit  grands pas, mais, au bout de quelques minutes, il revint
sans faire le moindre bruit, ayant retir ses bottes. Les domestiques,
accoutums  ce spectacle, ne s'mouvaient gure, mais les bottes
retires constituaient une nouveaut qui appela leur attention;
ils se regardrent en clignant de l'oeil.

L'officier s'assit sur une chaise, prs de la sublime porte et,
patiemment, attendit plus d'une demi-heure.

--Es-tu sorti pour de bon ou es-tu ici, bouc? demandait la voix de
temps en temps, changeant d'pithtes mais criant toujours plus fort.

Enfin, elle commena  retirer peu  peu les meubles; il coutait et
souriait. Elle appela l'ordonnance:

--Le seor est-il sorti?

Sur un signe de l'alfrez, celui-ci rpondit:

--Oui, seora, il est sorti.

Elle se mit  rire joyeusement et tira le verrou.

Trs doucement, l'alfrez se leva; la porte s'entr'ouvrit...

On entendit un cri, le bruit d'un corps qui tombait, des jurons, des
hurlements, des maldictions, des coups, des voix trangles... Qui
pourrait dcrire ce qui se passa l dans l'obscurit?

L'ordonnance, revenu  la cuisine, fit un signe trs significatif
au cuisinier.

--C'est toi qui vas le payer! lui dit celui-ci.

--Moi? Peut-tre; en tout cas le pueblo! Elle m'a bien demand s'il
tait sorti, mais non s'il tait revenu.






XL

LE DROIT ET LA FORCE


Il tait dix heures du soir. Les premires fuses montent
paresseusement dans le ciel obscur o brillent, tels de nouveaux
astres, quelques globes de papier gonfls de fume et d'air chaud,
qui viennent de s'enlever. Quelques-uns, orns de feux, s'allument,
menaant d'incendier toutes les maisons; aussi, sur les poutres des
toits, voit-on des hommes munis d'un long bambou portant un torchon
 l'extrmit, avec  leur porte un seau plein d'eau. Leurs noires
silhouettes se dtachent sur la vague clart de l'air et semblent des
fantmes descendus des espaces pour assister aux rjouissances des
hommes.--On a brl galement une multitude de roues, de chteaux, de
taureaux et de carabaos de feu ainsi qu'un grand volcan surpassant en
beaut et en grandeur tout ce qu'avaient vu jusqu'alors les habitants
de S. Diego.

Maintenant la foule se dirige en masse vers la place pour assister 
la dernire reprsentation du thtre. Ici et l brlent des feux de
Bengale, clairant fantastiquement les groupes joyeux; les enfants se
munissent de torches pour chercher dans l'herbe les bombes tombes
et d'autres restes qu'ils puissent utiliser, mais la musique donne
le signal et tous abandonnent la prairie.

La grande estrade est splendidement illumine; des milliers de lumires
entourent les piliers, pendent du toit et parsment le sol en groupes
entasss. Un alguazil est l pour y veiller et, quand il s'approche
pour les arranger, le public le siffle et lui crie: Il est l,
le voil!

Devant la scne, l'orchestre accorde les instruments, prlude aux airs
qu'il doit jouer; derrire est l'endroit dont parlait le correspondant
dans sa lettre. Les principaux du pueblo, les Espagnols et les riches
trangers occupent les siges aligns. Le peuple, ceux qui n'ont ni
titres ni traitements, occupe le reste de la place; quelques-uns ont
apport un banc, bien plus pour monter dessus que pour s'y asseoir;
les autres protestent bruyamment; ceux qui sont juchs sur le banc en
descendent mais pour y remonter immdiatement, comme si rien n'tait.

Les alles, les venues, les cris, les exclamations, les clats de
rires, un quolibet, un sifflet augmentent le tumulte. Ici, le pied
d'un banc se brise et ceux qui l'occupaient tombent au milieu des
rires de la multitude, l on se dispute pour une place, un peu plus
loin on entend un fracas de verres et de bouteilles qui se brisent;
c'est Andeng qui apporte des rafrachissements et des boissons; de
ses deux mains elle soutient le large plateau, mais par malheur elle
se rencontre avec son fianc qui veut profiter de la situation...

Le lieutenant principal, D. Filipo, prside le spectacle, car le
gobernadorcillo est un fervent du monte [164]. D. Filipo converse
avec le vieux Tasio:

--Que dois-je faire? disait-il, l'Alcalde n'a pas voulu accepter
ma dmission. Ne vous sentez-vous pas suffisamment de force pour
accomplir votre devoir? m'a-t-il demand.

--Et que lui avez-vous rpondu?

--Seor Alcalde, lui ai-je dit; les forces d'un lieutenant principal,
pour insignifiantes qu'elles puissent tre, sont comme celles de
toute autorit: elles viennent de ce qui leur est suprieur. Le Roi
lui-mme reoit les siennes du peuple qui les tient de Dieu. Cette
force suprieure me manque, seor Alcalde! Mais l'Alcalde n'a pas
voulu m'couter, il m'a dit que nous en parlerions aprs les ftes!

--Alors que Dieu vous aide! dit le vieillard, et il se disposa 
se retirer.

--Ne voulez-vous pas voir la reprsentation?

--Merci! pour rver et divaguer, je me suffis  moi-mme, rpondit
en riant le philosophe; mais je me souviens d'une question que
je voulais vous soumettre. Le caractre de notre peuple n'a-t-il
jamais appel votre attention? Pacifique, il aime les spectacles
belliqueux; dmocrate, il adore les empereurs, les rois et les princes;
irrligieux, il se ruine pour les pompes du culte; nos femmes ont
un caractre doux, elles dlirent quand une princesse brandit une
lance... en savez-vous la cause? Eh bien!...

L'arrive de Maria Clara et de ses amies coupa la
conversation. D. Filipo les reut et les accompagna  leurs
places. Puis venaient le cur avec un autre franciscain et quelques
Espagnols, sans compter un certain nombre de ceux dont l'office est
de former l'escorte des moines.

--Dieu les rcompense aussi dans l'autre vie! dit le vieux Tasio
en s'loignant.

La sance commena avec Chananay et Marianito dans Crispino et la
Commre. L'attention de tous tait accapare par la scne; seul le
P. Salvi restait indiffrent au spectacle; il semblait n'tre venu
que pour surveiller Maria Clara dont la tristesse donnait  sa beaut
un caractre si idal, si particulier, que l'on aurait compris qu'il
s'absorbt avec ravissement dans sa contemplation. Mais ce n'tait
pas le ravissement qu'exprimaient les yeux du prtre, profondment
enfoncs dans leurs creuses orbites; en ce regard sombre se lisait
quelque chose de dsesprment triste: c'est avec de tels yeux que
Can aurait contempl de loin le Paradis dont sa mre lui avait
dpeint les dlices.

L'acte se terminait quand Ibarra entra; sa prsence occasionna un
murmure; les regards se concentrrent sur lui et sur le cur.

Mais le jeune homme ne parut s'apercevoir de rien; il salua
gracieusement Maria Clara et ses amies, et prit place  ct de sa
fiance. La seule qui lui parla fut Sinang.

--Tu as t voir le volcan? lui demanda-t-elle.

--Non, petite amie, j'ai d accompagner le capitaine gnral.

--Quel malheur! Le cur est venu avec nous et nous a racont des
histoires de damns; qu'en dis-tu? pour nous faire peur et nous
empcher de nous amuser, n'est-ce pas?

Le P. Salvi s'tait lev, il s'approcha de D. Filipo et parut avoir
avec lui une vive discussion. Il parlait avec vivacit, le lieutenant
avec mesure et  voix basse.

--Je regrette de ne pouvoir satisfaire Votre Rvrence, disait-il,
le seor Ibarra est un des principaux contribuables et a le droit
d'tre ici tant qu'il ne trouble pas l'ordre.

--Mais n'est-ce pas troubler l'ordre que de scandaliser les bons
chrtiens? C'est laisser entrer un loup dans la bergerie! Tu rpondras
de ceci devant Dieu et devant les autorits!

--Je rponds toujours des actes qui manent de ma propre volont,
Pre, rpondit D. Filipo en s'inclinant lgrement; mais ma petite
autorit ne me permet pas de me mler des choses religieuses; que
ceux qui veulent viter son contact ne lui parlent pas; le seor
Ibarra n'y force personne.

--Mais c'est faciliter le pril et qui aime le pril prit par lui!

--Je ne vois l aucun pril, Pre; le seor Alcalde et le capitaine
gnral, mes suprieurs, ont accept sa compagnie toute l'aprs-midi;
il ne m'appartient pas de leur donner une leon.

--Si tu ne le chasses pas d'ici, c'est nous qui sortirons.

--J'en serai trs fch, mais je ne puis chasser d'ici qui que ce soit.

Le cur se repentit de sa dmarche, mais il n'y avait plus de
remde. Il fit un signe  son compagnon qui se leva avec ennui et
tous deux sortirent. Leur petite escorte les imita, non sans lancer
 Ibarra un regard charg de haine.

Les murmures et les chuchotements recommencrent; quelques personnes
s'approchrent de Crisstomo, le salurent et lui dirent:

--Nous sommes avec vous; ne faites pas cas de ceux-l!

--Quels sont ceux-l? demanda-t-il avec tonnement.

--Ceux qui sont sortis pour viter votre contact?

--Pour viter mon contact? mon contact?

--Oui! ils disent que vous tes excommuni.

Ibarra, surpris, ne sut que dire et regarda autour de lui. Il vit
Maria Clara qui se cachait derrire son ventail.

--Mais, est-ce possible? s'cria-t-il enfin; sommes-nous encore en
plein Moyen-Age? De sorte que...

Et s'approchant des jeunes filles, il changea de ton.

--Excusez-moi, dit-il; j'avais oubli un rendez-vous; je reviendrai
pour vous accompagner.

--Reste donc! lui dit Sinang; Yeyeng va danser dans la Calandria;
elle danse divinement.

--Je ne puis pas, petite amie, mais je reviendrai.

Les murmures redoublrent.

Pendant que Yeyeng sortait, habille en femme du peuple avec le: Da
Ust su permiso? et que Carvajal lui rpondait: Pase ust adelante
[165], etc., deux soldats de la Garde Civile s'approchrent de
D. Filipo, lui demandant de suspendre la reprsentation.

--Et pourquoi? demanda-t-il surpris.

--Parce que l'alfrez et sa dame se sont battus et ne peuvent dormir.

--Dites  l'alfrez que nous avons la permission de l'Alcalde Mayor
et que, contre ce permis, personne ne peut rien dans le pueblo,
mme le gobernadorcillo, qui est mon u-ni-que su-p-rieur.

--Mais il faut suspendre la sance! rptrent les soldats.

D. Filipo haussa les paules et leur tourna le dos. Les gardes s'en
allrent.

Pour ne pas troubler la tranquillit, D. Filipo ne dit rien  personne
de cet incident.

Aprs un vaudeville qui fut trs applaudi, le Prince Villardo se
prsenta dfiant tous les Mores qui retenaient son pre prisonnier;
le hros les menaait de leur couper  tous la tte d'une seule
estafilade et de les envoyer dans la lune. Heureusement pour les Mores,
qui se disposaient  combattre au son de l'hymne de Riego, un tumulte
se produisit. L'orchestre s'arrta, les musiciens assaillirent le
thtre en jetant leurs instruments. Le vaillant Villardo, qui ne
les attendait pas, les prenant pour des allis des Mores, jeta aussi
son pe et son bouclier et prit la fuite; les Mores, en voyant fuir
un si terrible chrtien s'enhardirent,  l'imiter; on entendait des
cris, des interjections, des imprcations, des blasphmes; tout le
monde courait, se heurtait, les lumires s'teignaient, on lanait
en l'air les verres lumineux, etc.

--Les tulisanes, les tulisanes, criaient les uns.--Au feu, au feu! aux
voleurs! criaient les autres; les femmes et les enfants pleuraient, les
bancs et les spectateurs roulaient  terre au milieu de la confusion,
du brouhaha et du tumulte.

Que s'tait-il pass?

Les deux gardes civils, bton en main, avaient poursuivi les musiciens
pour arrter le spectacle, le lieutenant principal et les cuadrilleros
arms de leurs vieux sabres, essayant vainement de les retenir.

--Conduisez ces hommes au tribunal! criait D. Filipo; faites attention
de ne pas les laisser chapper!

Ibarra tait revenu et cherchait Maria Clara. Les craintives jeunes
filles s'accrochaient  lui tremblantes et ples; la tante Isabel
rcitait les litanies en latin.

Lorsque la foule fut revenue de son effroi et se rendit compte de ce
qui s'tait pass, l'indignation clata. Les pierres plurent sur le
groupe des cuadrilleros conduisant au tribunal les deux gardes civils;
on proposa de mettre le feu au quartier et d'y rtir Da. Consolacion
avec l'alfrez.

--C'est  cela qu'ils servent! criait une femme en retroussant ses
bras;  troubler le pueblo! Ils ne poursuivent que les honntes
gens. C'est l que sont les tulisanes et les joueurs! Le feu au
quartier!

L'un, se ttant le bras, demandait  tre confess; des accents
plaintifs sortaient de dessous les bancs renverss: c'tait un pauvre
musicien. La scne tait pleine d'artistes et d'habitants du pueblo qui
parlaient tous  la fois. L, Chananay, dans son costume de Lonor du
Trouvre causait en jargon de tienda [166] avec Ratia, vtu en matre
d'cole; Yeyeng, enveloppe dans un chle de soie, conversait avec le
prince Villardo; Balbino et les Maures s'efforaient de consoler les
musiciens chagrins. Quelques Espagnols allaient de ct et d'autre,
haranguant tous ceux qu'ils rencontraient.

Mais dj s'tait form un rassemblement. D. Filipo avait appris les
intentions de la foule et courait la contenir.

--Ne troublez pas l'ordre! criait-il; demain nous demanderons
satisfaction, on nous fera justice; je vous rponds qu'on nous fera
justice!

--Non! rpondirent quelques-uns; ils ont fait de mme  Calamba [167],
on leur a galement promis justice et l'Alcalde n'a rien fait! Nous
nous ferons justice nous-mmes! Au quartier!

En vain s'efforait le lieutenant; la foule ne s'apaisait
pas. D. Filipo cherchant autour de lui quelqu'un qui pt le seconder
aperut Ibarra.

--Seor Ibarra, par grce! maintenez-les tandis que je vais chercher
les cuadrilleros.

--Que puis-je faire? demanda le jeune homme perplexe; mais dj le
lieutenant tait loin.

A son tour, Ibarra regarda autour de lui, cherchant quelqu'un sans
savoir qui. Par bonheur, il crut distinguer Elias qui, impassible,
assistait au mouvement. Ibarra courut  lui, le prit par le bras et
lui dit en espagnol:

--Pour Dieu! faites quelque chose si vous le pouvez, moi je ne
puis rien.

Le pilote devait l'avoir compris, car il se perdit dans la foule.

On entendit de vives discussions, de rapides interjections, puis,
peu  peu le groupe commena  se dissoudre, prenant une attitude
moins hostile.

Il tait temps, les soldats arrivaient arms, baonnette au canon.

Pendant ce temps, que faisait le cur?

Le P. Salvi ne s'tait point couch. Debout, le front appuy contre
les persiennes, il regardait vers la place, immobile, laissant chapper
parfois un soupir comprim. Si la lumire de sa lampe avait t moins
basse, peut-tre aurait-on pu voir ses yeux se remplir de larmes. Il
passa ainsi une heure.

Le tumulte le surprit dans cette position. Etonn, il suivit des yeux
les alles et les venues du peuple; les cris arrivaient confusment
jusqu' lui. Un domestique qui accourait  perdre haleine l'informa
de ce qui se passait.

Une pense traversa son imagination. Au milieu de la confusion et
du tumulte, le moment est propice aux libertins pour profiter de
l'effroi et de la faiblesse des femmes: toutes fuient, chacun ne pense
qu' soi, un cri ne s'entend pas, les pauvrettes s'vanouissent, se
renversent, tombent, la terreur fait taire la pudeur et, au milieu de
la nuit... quand on s'aime! Il s'imagina voir Crisstomo emportant
dans ses bras Maria Clara dfaillante et disparaissant avec elle
dans l'obscurit.

Il bondit dans les escaliers, sans chapeau, sans canne et, comme un
fou, courut vers la place.

L, il rencontra les Espagnols qui rprimandaient les soldats;
il regarda vers les siges qu'occupaient Maria Clara et ses amies:
ils taient vides.

--Pre Cur! Pre Cur! lui criaient les Espagnols. Mais il ne s'arrta
pas, il courait vers la demeure de Capitan Tiago. L, il respira; il
vit  travers le rideau transparent la silhouette adorable, gracieuse,
aux suaves contours de Maria Clara et celle de la tante qui apportait
des tasses et des verres.

--Allons! murmura-t-il, il semble qu'elle est seulement malade.

Tante Isabel ferma ensuite les conchas des fentres et l'ombre
charmante disparut.

Le cur s'loigna sans voir la foule. Il avait devant les yeux le
superbe buste d'une belle jeune fille endormie, respirant doucement;
les paupires sont ombrages par de longs cils, formant des courbes
gracieuses comme aux Vierges peintes par Raphal; la petite bouche
sourit; tout le visage respire la virginit, la puret, l'innocence;
c'est une douce vision au milieu des draperies blanches de son lit;
c'est une tte de chrubin parmi les nuages.

Son imagination emporte achevait le tableau, lui montrait
encore... mais qui donc pourrait dcrire tous les rves de ce cerveau
ardent?

Peut-tre en aurait t capable l'infatigable correspondant du journal
de Manille qui terminait la description de la fte et de tous les
vnements qui l'avaient accompagne par ces lignes:

Merci mille fois, infiniment merci pour l'opportune et active
intervention du T. R. P. Fr. Salvi qui, dfiant tout pril, parmi
ce peuple furieux, au milieu de la tourbe effrne, sans chapeau,
sans canne, apaisa les fureurs de la multitude, ne faisant usage que
de sa persuasive parole, de la majest et de l'autorit qui jamais
ne manquent au prtre d'une Religion de paix. Le vertueux religieux,
avec une abngation sans exemple, a abandonn les dlices du tranquille
sommeil dont jouit toute bonne conscience, comme la sienne, pour viter
que le plus petit malheur ne vnt frapper son troupeau. Les habitants
de San Diego n'oublieront sans doute pas ce sublime acte de leur
hroque pasteur et sauront lui en tre ternellement reconnaissants.






XLI

DEUX VISITES


Dans l'tat d'esprit o se trouvait Ibarra dormir lui tait impossible;
aussi, pour distraire son esprit et loigner les tristes ides que
la nuit rend plus tristes encore, il se mit  travailler dans son
cabinet solitaire. Le jour le surprit faisant des combinaisons et
des mlanges,  l'action desquels il soumettait de petits morceaux
de canne  sucre ou d'autres substances, qu'il enfermait ensuite dans
des flacons numrots et cachets.

Un domestique entra annonant l'arrive d'un paysan.

--Qu'il entre! dit Crisstomo sans se retourner.

C'tait Elias qui, debout, attendait sans rien dire.

--Ah! c'est vous? s'cria Ibarra en le reconnaissant. Excusez-moi
si je vous ai fait attendre un moment, je ne m'tais pas aperu de
votre entre, je faisais une exprience importante.

--Je ne veux pas vous dranger! rpondit le jeune pilote; je suis
venu d'abord pour vous demander si vous aviez une commission pour
la province de Batangas o je pars, et ensuite pour vous donner une
mauvaise nouvelle...

Du regard Ibarra l'interrogea.

--La fille de Capitan Tiago est malade, ajouta tranquillement Elias,
mais non gravement.

--Je le craignais, rpondit Ibarra d'une voix dbile. Savez-vous
quelle est sa maladie?

--Une fivre? Maintenant si vous n'avez rien  me demander...

--Merci, mon ami, je vous souhaite un bon voyage... mais, avant
de partir, permettez-moi une question; si elle est indiscrte, ne
rpondez pas.

Elias s'inclina.

--Comment avez-vous pu conjurer l'meute d'hier soir? demanda Ibarra
en fixant ses yeux sur lui.

--Trs simplement! rpondit Elias avec le plus grand naturel; ceux
qui dirigeaient le mouvement taient deux frres dont le pre est
mort sous les btons de la garde civile; j'eus un jour le bonheur
de les sauver des mmes mains qui avaient tu leur pre et tous deux
m'en sont rests reconnaissants. C'est  eux que je me suis adress,
ils se sont chargs de dissuader les autres.

--Et ces deux frres?...

--Finiront comme leur pre, rpondit Elias  voix basse; quand une fois
le malheur a marqu une famille, tous les membres doivent prir; quand
la foudre a frapp un arbre, elle ne tarde pas  le rduire en cendres.

Puis, voyant qu'Ibarra se taisait, il partit.

Rest seul, Crisstomo perdit l'attitude sereine qu'il avait conserve
en prsence du pilote et la douleur se manifesta sur sa figure.

--C'est moi, c'est moi qui la fais souffrir! murmura-t-il.

Il s'habilla rapidement et descendit les escaliers.

Un petit homme en deuil, portant une grande cicatrice  la joue gauche,
le salua humblement, l'arrtant dans son chemin.

--Que voulez-vous? lui demanda Ibarra.

--Seor, je m'appelle Jos, je suis le frre de celui qui a t
tu hier.

--Ah! je vous assure que je ne suis pas insensible  votre
chagrin... que dsirez-vous?

--Seor, je veux savoir combien vous allez payer  la famille de
mon frre.

--Payer? rpta le jeune homme sans pouvoir rprimer un mouvement
d'ennui, nous reparlerons de ceci. Venez cette aprs-midi, car je
suis press.

--Dites-moi seulement ce que vous voulez donner? insista Jos.

--Je vous dis que nous en parlerons un autre jour; aujourd'hui je
n'ai pas le temps! dit Ibarra avec impatience.

--Vous n'avez pas le temps maintenant, seor? demanda Jos avec
amertume en se plaant devant lui. Vous n'avez pas le temps de vous
occuper des morts?

--Venez cette aprs-midi, bonhomme! rpta Ibarra en se contenant;
je dois  l'instant voir une personne malade.

--Ah! et pour un malade vous oubliez les morts? Vous croyez que parce
que nous sommes pauvres...?

Ibarra le regarda et lui coupa la parole.

--Ne mettez pas ma patience  l'preuve! dit-il, et il poursuivit
son chemin. Jos le suivit des yeux avec un sourire plein de haine.

--On voit bien que c'est le petit-fils de celui qui exposait mon pre
au soleil! murmura-t-il entre ses dents; il est du mme sang!

Et changeant de ton, il ajouta:

--Mais, si tu payes bien... amis!






XLII

LES POUX DE ESPADAA


La fte est termine; les habitants du pueblo s'aperoivent maintenant,
comme tous les ans, que leur bourse est vide, qu'il ont travaill,
su et veill beaucoup sans s'amuser gure, sans s'tre mme acquis
de nouveaux amis, en un mot, qu'ils ont achet trs cher du bruit et
des maux de tte. Mais, qu'importe! l'anne prochaine on recommencera,
le sicle prochain il en sera encore de mme, car, jusqu' prsent on
l'a fait et il n'y a rien qui puisse faire renoncer  une habitude,
mme coteuse et nuisible.

Chez Capitan Tiago, la maison est triste. Toutes les fentres sont
fermes,  peine si l'on ose faire quelque bruit et c'est  la cuisine
seulement que l'on se risque  parler  voix haute. Maria Clara, l'me
de la maison, est cloue au lit; l'tat de sa sant se lit sur tous
les visages comme se lisent dans nos gestes les chagrins de notre me.

--Qu'en dis-tu, Isabel? dois-je faire un don  la croix de Tunasan ou
 celle de Matahong? demande  voix basse le pre tout troubl. La
croix de Tunasan grandit, mais celle de Matahong sue; quelle est
selon toi la plus miraculeuse?

La tante Isabel rflchit, hoche la tte et murmure:

--Grandir... grandir est plus miraculeux que suer; tous nous suons,
mais nous ne grandissons pas tous.

--C'est vrai, oui, Isabel, mais songe bien que suer... pour du
bois semblable  celui des pieds de banc, ce n'est pas un petit
miracle... Allons, le mieux sera de faire un don aux deux croix,
comme cela aucune ne sera fche et Maria Clara gurira plus vite...

--Les appartements sont prts? Tu sais qu'avec le docteur vient un
jeune homme nouvellement arriv, parent par alliance du P. Dmaso;
il faut que rien ne manque.

A l'autre bout de la salle  manger sont les deux cousines, Sinang
et Victoria, qui viennent de tenir compagnie  la malade. Andeng les
aide  nettoyer un service d'argent pour prendre le th.

--Connaissez-vous le docteur Espaada? demanda avec intrt  Victoria
la soeur de lait de Maria Clara.

--Non! tout ce que j'en sais, c'est qu'il cote trs cher, d'aprs
Capitan Tiago.

--Alors il doit tre trs bon! dit Andeng; celui qui a perc le ventre
de Da. Maria a pris trs cher, aussi tait-il trs savant.

--Sotte! s'cria Sinang; celui qui prend cher n'est pas savant pour
cela. Regarde le docteur Guevara; il n'a pas su aider  l'accouchement,
il a coup la tte de l'enfant et cependant a pris cinquante pesos
au veuf... tout ce qu'il savait c'tait toucher!

--Qu'en sais-tu? lui demanda sa cousine en lui poussant le coude.

--Ne dois-je pas le savoir? Le mari qui est un scieur de bois, aprs
avoir perdu sa femme, perdit aussi sa maison, parce que l'Alcalde
qui tait l'ami du docteur l'obligea  payer... ne dois-je pas le
savoir? mon pre lui a prt l'argent pour faire le voyage  Santa Cruz
[168].

Une voiture s'arrtant devant la maison coupa court  toutes les
conversations.

Capitan Tiago, suivi de la tante Isabel, descendit en courant les
escaliers pour recevoir les nouveaux arrivs.--C'taient le docteur
D. Tiburcio de Espadaa, sa dame, la doctora Da. Victorina de los
Reyes de de Espadaa et un jeune Espagnol de physionomie sympathique
et d'aspect agrable.

Elle portait une robe de soie, borde de fleurs et un chapeau avec
un grand perroquet,  demi aplati entre des rubans bleus et rouges;
la poussire du chemin, se mlant sur ses joues  la poudre de riz,
accentuait plus fortement ses rides; comme lorsque nous l'avons vue 
Manille, aujourd'hui encore elle donnait le bras  son mari boiteux...

--J'ai le plaisir de vous prsenter notre cousin D. Alfonso Linares
de Espadaa! dit Da. Victorina en dsignant le jeune homme; le seor
est fils adoptif d'un parent du P. Dmaso, et secrtaire particulier
de tous les ministres...

Le jeune homme salua gracieusement; un peu plus, Capitan Tiago lui
aurait bais la main.

Tandis que l'on monte les nombreuses malles, valises et sacs de
voyage des nouveaux arrivs et que Capitan Tiago les conduit  leurs
appartements, faisons plus ample connaissance avec ce couple que nous
avons seulement entrevu dans les premiers chapitres.

Da. Victorina est une dame ge de quarante-cinq ts qui, selon ses
calculs arithmtiques, sont quivalents  trente-deux printemps. Elle
avait t trs belle dans sa jeunesse, avait eu de bonnes chairs--ainsi
disait-elle d'habitude,--mais extasie, dans sa propre contemplation,
elle avait regard avec le plus parfait ddain ses nombreux adorateurs
philippins; ses aspirations la portaient vers une autre race. Aussi
n'avait-elle voulu accorder  personne sa main blanche et fine,
bien que souvent elle ait livr  divers passagers trangers ou
compatriotes des joyaux et des bijoux de valeur inestimable.

Depuis six mois elle avait ralis son plus beau rve, celui de toute
son existence, pour lequel elle avait ddaign les hommages de la
jeunesse et mme les serments d'amour jadis murmurs  ses oreilles
ou chants en quelque srnade par Capitan Tiago. Bien tard, il est
vrai, s'accomplissait ce songe mais, bien qu'elle ne parlt qu'un
fort mauvais castillan, Da. Victorina tait plus espagnole que la
Agustina de Zaragoza [169], elle connaissait le proverbe: Mieux vaut
tard que jamais, et se consolait en se le redisant sans cesse.--Sur
la terre il n'est point de bonheur complet, tait son autre maxime,
mais ses lvres ne prononaient jamais devant qui que ce soit ni l'un
ni l'autre de ces deux dictons.

Sa premire jeunesse, puis sa seconde, puis sa troisime, s'tant
passes  tendre les filets pour pcher dans l'ocan du monde l'objet
de ses insomnies, Da. Victorina dut  la fin se contenter de ce que
le sort lui voulut bien dpartir. Si, au lieu d'avoir trente-deux
avrils, la pauvrette n'en avait eu que trente et un--la diffrence
tait considrable pour son arithmtique--elle aurait abandonn
au Destin la prise qu'il lui offrait et en et attendu une autre
plus conforme  ses dsirs. Mais la femme propose et la ncessit
dispose; ayant absolument besoin d'un mari, elle se vit oblige de
se contenter d'un pauvre homme qui, arrach de son Estremadure, aprs
avoir, moderne Ulysse, quelque six ou sept ans err de par le monde,
trouva enfin dans l'le de Luzon l'hospitalit, de l'argent et une
Calypso fane... Le malheureux avait nom Tiburcio Espadaa et, bien
qu'il et trente-cinq ans et part vieux, il tait cependant plus
jeune que Da. Victorina qui n'en avait que trente-deux: le pourquoi
en est facile  comprendre mais difficile  dire.

Il tait parti pour les Philippines comme petit employ des Douanes,
mais sa mauvaise chance voulut qu'aprs avoir beaucoup navigu et
s'tre fractur une jambe pendant ses voyages il ft forc de donner
sa dmission.

Se dfiant de la mer, il ne voulait pas retourner en Espagne sans
avoir fait fortune et chercha une occupation. L'orgueil espagnol ne lui
permettait aucun travail corporel; ce n'tait pas que le pauvre homme,
dsireux de vivre honorablement, n'et accept de faire n'importe quoi
avec plaisir, mais les ncessits du prestige des Pninsulaires lui
interdisaient certains mtiers et le prestige ne le nourrissait point.

D'abord il vcut aux dpens de quelques-uns de ses compatriotes mais,
ayant du coeur, ce pain lui semblait amer et loin d'engraisser,
il maigrissait. Comme il n'avait ni science, ni argent, ni
recommandations, ses protecteurs, dsireux de se dbarrasser de
lui, conseillrent donc  notre ami Tiburcio de s'en aller dans
les provinces et de s'y faire passer pour docteur en mdecine. Cet
expdient ne lui convenait gure, il se refusa d'abord  l'adopter;
son service comme garon  l'Hpital de San Carlos ne lui avait
rien appris de la science de gurir: il se bornait  pousseter
les bancs et  allumer le feu; encore n'y tait-il rest que peu de
temps. Cependant, la ncessit le pressant, ses amis lui dmontrant
la vanit de ses scrupules, il fit ce qu'on lui disait, parcourut la
province et se mit  visiter quelques malades, ne demandant qu'un
prix modique que fixait sa conscience. Mais, de mme que le jeune
philosophe dont parle Samaniego [170], ses prtentions devinrent
trs hautes et il finit par attacher un tel prix  ses visites que
promptement on le prit pour un grand mdecin. Il tait en voie de
faire fortune et y aurait probablement russi si le Protomedicato
[171] de Manille n'avait pas t inform des honoraires exorbitants
qu'il exigeait et de la concurrence qu'il faisait aux autres mdecins.

Des particuliers, des professeurs intercdrent pour lui.--Laissez-le
donc! disaient-ils au jaloux Dr. C., laissez-le faire sa petite pelote
et, quand il aura ramass six ou sept mille pesos, il s'en retournera
dans son pays et y vivra en paix. En quoi cela vous gne-t-il qu'il
trompe ces bonnes dupes d'Indiens? que ne sont-ils plus malins? C'est
un pauvre diable, ne lui retirez pas le pain de la bouche, montrez-vous
bon Espagnol!

Le docteur tait bon Espagnol et consentit  fermer les yeux, mais le
bruit de l'affaire tait arriv aux oreilles du public, la confiance
disparut peu  peu et avec elle la clientle; la misre revint et
D. Tiburcio Espadaa se retrouva devoir presque mendier le pain de
chaque jour. C'est alors que, par un de ses amis qui avait t l'intime
de Da. Victorina, il apprit dans quelle affliction se trouvait cette
dame et quels taient son patriotisme et son bon coeur. D. Tiburcio
vit l un coin de ciel bleu et demanda  tre prsent.

Da. Victorina et D. Tiburcio se virent. Tarde venientibus ossa [172],
se serait-il cri s'il avait su le latin! Elle n'tait plus passable,
elle tait passe; sa chevelure abondante s'tait rduite  un chignon
qui, au dire de sa domestique, ne dpassait gure la grosseur d'une
tte d'ail; des rides zbraient son visage et ses dents abandonnaient
leur poste; les yeux avaient galement souffert et beaucoup; seul,
son caractre n'avait pas chang.

Aprs une demi-heure de conversation, ils s'taient compris, ils
s'taient accepts. Sans doute, elle aurait prfr un Espagnol moins
boiteux, moins bgue, moins chauve, moins brche-dents, mais ceux-l ne
lui avaient jamais demand sa main. Souvent elle avait entendu dire que
l'occasion tait chauve et, trs fermement, elle crut que D. Tiburcio
tait l'occasion en personne, lui qui devait  ses nuits blanches une
calvitie prmature. A trente-deux ans quelle femme n'est pas prudente?

Pour sa part, D. Tiburcio ne pouvait songer sans une vague mlancolie
 ce que serait sa lune de miel. Il se rsigna cependant, surtout
lorsqu'il vit se dresser le spectre de la faim. Ce n'est pas qu'il
et jamais eu ni grandes prtentions ni grandes ambitions: ses gots
taient simples, ses dsirs limits; mais son coeur, jusqu'alors
vierge, avait rv d'une divinit bien diffrente.--L-bas, dans sa
jeunesse, lorsque lass par le travail, il allait, aprs un frugal
repas, se coucher dans un mauvais lit pour digrer le gazpacho [173],
il s'endormait en pensant  une image souriante et caressante. Ensuite,
quand les privations et les ennuis se furent accrus, que les annes
coules n'eurent point amen la potique figure, il rva d'une bonne
femme, conome, travailleuse, qui lui apporterait une petite dot,
le consolerait des fatigues du travail et se disputerait avec lui de
temps en temps!--oui, il songeait aux disputes comme  une joie! Mais,
quand oblig de vaguer de pays en pays  la recherche, non pas de la
fortune mais du pain quotidien, lorsque illusionn par les rcits de
ses compatriotes qui revenaient des colonies il se fut embarqu pour
les Philippines, le ralisme de la femme de mnage cda la place 
une mtisse arrogante,  une belle indienne aux grands yeux noirs,
drape dans la soie et les tissus transparents, charge d'or et
de diamants, qui lui apporterait son amour, ses voitures, etc. Il
arriva aux Philippines et crut son rve ralis, car les jeunes filles
qui, en des calches argentes, roulaient  la Luneta et au Malecon
l'avaient d'abord regard avec une certaine curiosit. Mais bientt
la mtisse disparut ainsi que l'indienne et, aprs un long travail,
le malheureux en fut rduit  se forger la vision d'une veuve,
mais d'une veuve agrable. Quand il vit son rve prendre corps en
partie, la tristesse l'envahit, mais, comme il avait une certaine
dose de philosophie naturelle, il se dit: C'tait un rve; dans le
monde on ne vit pas en rvant! Et il raisonnait ainsi: Elle use
beaucoup de poudre de riz, bah! quand on se marie! et puis je ferai
qu'elle s'en dshabitue; elle a beaucoup de rides, mais mon habit a
beaucoup de pices et de dchirures; c'est une vieille prtentieuse
et imprieuse, mais la faim est plus imprieuse et plus prtentieuse
encore, d'ailleurs je suis n avec un caractre trs doux et puis,
qui sait? l'amour modifie bien des choses et bien des esprits; elle
parle trs mal le castillan, moi non plus je ne le parle pas trs
bien, le chef de Division me l'a dit en me notifiant ma dmission;
de plus qu'importe ceci? C'est une vieille laide et ridicule? je
suis boiteux, dent, chauve! D. Tiburcio prfrait soigner les
autres que d'tre soign lui-mme pour maladie d'inanition. Quand
quelques amis se moquaient de lui: Donne-moi du pain, rpondait-il,
et appelle-moi niais.

Il tait de ceux dont on dit vulgairement qu'ils ne feraient pas de
mal  une mouche; modeste, incapable d'une mauvaise pense, aux temps
anciens il se ft fait missionnaire. Son sjour dans le pays n'avait
pu lui donner cette conviction de haute supriorit, d'extraordinaire
valeur et de grande importance qu'y acquirent en peu de semaines
la plupart de ses compatriotes. Son coeur n'avait jamais connu la
haine, il n'avait encore pu trouver un seul flibustier; il ne voyait
que des malheureux qu'il lui fallait plumer s'il ne voulait pas tre
plus malheureux qu'eux. Quand on parla de le poursuivre pour exercice
illgal de la mdecine, il n'en eut de ressentiment contre personne,
il ne se plaignit pas; il reconnaissait le bien fond de l'accusation
et se contentait de rpondre: Il me faut pourtant vivre.

Ils se marirent donc [174] et s'en allrent  Santa Anna passer leur
lune de miel; la nuit mme des noces, Da. Victorina eut une terrible
indigestion, D. Tiburcio rendit grces  Dieu et se montra dvou et
empress. La seconde nuit cependant il se comporta en homme honorable
mais, lorsque le lendemain il se regarda dans un miroir, il sourit
avec mlancolie, dcouvrant ses gencives dgarnies: il avait vieilli
d'au moins dix ans.

Enchante de son mari, Da. Victorina le fit doter d'une bonne denture
postiche, habiller et quiper par les meilleurs tailleurs de la ville,
commanda des lustres et des voitures, et alla jusqu' l'obliger 
avoir deux chevaux pour les courses prochaines.

Tandis qu'elle transformait ainsi son poux, elle ne s'oubliait pas
elle-mme: elle abandonna la jupe de soie et la chemise de pia pour
le costume europen; elle substitua les fausses nattes  la simple
coiffure des Philippines, et par ses atours qui lui allaient divinement
mal, troubla la paix de tout son oisif et tranquille voisinage.

Son mari, qui jamais ne sortait  pied,--elle ne voulait pas qu'il
afficht son infirmit--la promenait toujours l o il n'y avait
personne; elle, qui aurait voulu faire briller son mari aux yeux de
tous, en souffrait beaucoup, mais elle se taisait, ne voulant pas
troubler la lune de miel.

L'clat de cet astre commena  plir lorsqu'il voulut lui faire des
observations sur l'abus qu'elle faisait des poudres de riz.

Comme il lui faisait remarquer que rien n'tait plus laid que le faux
ni mieux que le naturel, Da. Victorina frona les sourcils et regarda
sa denture postiche. Il comprit et se tut.

Au bout de peu de temps elle se crut mre et annona l'heureux
vnement  tous ses amis:

--Le mois prochain, moi et de Espadaa nous irons  la Pegninsule;
je ne veux pas que notre fils naisse ici et qu'on l'appelle
rvolutionnaire.

Elle mit un de avant le nom de son mari; le de ne cotait rien et
donnait un genre. Elle signait: Victorina de los Reyes de de Espadaa;
ce de de Espadaa tait sa manie; ni le graveur de ses cartes de
visite ni son mari n'avaient pu l'y faire renoncer.

--Si je ne mets qu'un seul de, on peut croire que tu ne l'as pas,
imbcile! disait-elle  D. Tiburcio.

Continuellement elle parlait de ses prparatifs de voyage, apprenant
par coeur les noms des points d'escale et c'tait un plaisir de
l'entendre dire:--Je vais voir l'isme du canal de Suez; De Espadaa
croit que c'est le plus joli et De Espadaa a parcouru le monde
entier.--Il est probable que je ne reviendrai jamais dans ce pays
de sauvages.--Je ne suis pas ne pour vivre ici; Aden ou Port-Sad
me conviendraient mieux; toute enfant je le croyais, etc. Dans sa
gographie particulire, Da. Victorina divisait le monde en deux
parties, l'Espagne et les Philippines.

Le mari sentait le ridicule de ces barbarismes mais il ne disait
rien, craignant qu'elle ne se moqut de lui et ne lui ft honte de
son bgaiement. Elle fit la fantasque pour augmenter ses illusions
de maternit et affecta de se vtir de couleurs chatoyantes, de
s'orner de fleurs et de rubans, de se promener en robe de chambre sur
l'Escolta, mais,  dsillusion! trois mois se passrent et le rve
s'vanouit. Aucune raison ne subsistant plus pour que l'enfant devnt
un rvolutionnaire, elle renona au voyage. Elle eut beau consulter
les mdecins, les matrones, les vieilles femmes, tout fut inutile, et,
comme au grand mcontentement de Capitan Tiago elle s'tait moque de
S. Pascual Bailon, elle ne voulut recourir  aucun saint ni  aucune
sainte. Aussi, un ami de son mari lui dit-il un jour:

--Croyez-moi, seora, vous tes le seul esprit fort qu'il y ait dans
ce pays.

Elle sourit sans comprendre, mais le soir, avant de s'endormir,
elle demanda  son mari ce que c'tait que de l'esprit fort.

--Ma chre, lui rpondit-il, l'es... l'esprit le plus fort que
je connaisse, c'est l'ammoniaque; mon ami aura fait une figure de
rh... rhtorique.

Depuis lors, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle ne
manquait pas de dire:

--Je suis le seul ammoniaque de ce pays abruti, soit dit par
rhtorique, c'est l'avis du seor N. de N. pninsulaire de trs
grande catgorie.

Quand elle parlait, on devait obir; elle avait russi  dominer
compltement son mari qui, sans rsistance, en tait arriv  n'tre
plus que son petit toutou d'appartement. S'il la gnait, elle ne le
laissait pas sortir et, dans ses moments de grande colre, elle lui
arrachait sa fausse mchoire, le laissant un ou plusieurs jours,
selon le cas, horriblement dfigur.

Elle s'avisa que son mari devait tre docteur en mdecine et chirurgie.

--Tu veux donc que l'on me mette en prison? demanda-t-il pouvant.

--Ne fais pas la bte et laisse-moi arranger cela! rpondit-elle;
tu ne soigneras personne, mais je veux que l'on t'appelle docteur et
moi doctoresse, voil!

Le lendemain, Rodoreda recevait l'ordre de graver sur une plaque de
marbre noir:


                            DR DE ESPADAA,
               SPCIALISTE EN TOUTES SORTES DE MALADIES.


Toute la valetaille dut leur donner les nouveaux titres; le nombre
de fanfreluches s'augmenta, l'enduit de poudres de riz s'paissit,
les rubans et les dentelles s'entassrent, Da. Victorina regarda avec
plus de ddain que jamais ses pauvres compatriotes qui n'avaient
pas eu le bonheur d'avoir un mari d'aussi haute catgorie que le
sien. Chaque jour elle se sentait s'lever, se dignifier plus; en
continuant ainsi, au bout d'un an, elle se serait persuade qu'elle
tait d'origine divine.

Toute cette gloire, tous ces sublimes pensers n'empchaient
pas cependant que chaque jour elle ne ft plus vieille et plus
ridicule. Chaque fois que Capitan Tiago se trouvait avec elle et
se rappelait lui avoir vraiment caus d'amour, il envoyait aussitt
un peso  l'glise pour une messe d'actions de grces; cependant il
avait beaucoup de respect pour D. Tiburcio,  cause de son titre de
spcialiste en toutes sortes de maladies, et coutait avec attention
les rares phrases que son bgayement lui permettait de prononcer. C'est
pour cela, et aussi parce que ce docteur ne prodiguait pas ses visites
 tout le monde comme les autres mdecins, que Capitan Tiago l'avait
choisi pour soigner sa fille.

Quant au jeune Linars, son histoire tait diffrente. Au moment o
elle se disposait  partir en Espagne, Da. Victorina, peu confiante
dans les Philippins, chercha  prendre un intendant pninsulaire;
son mari se souvint d'un de ses cousins qui tudiait le droit 
Madrid et qui tait considr comme le plus malin de la famille;
ils lui crivirent donc, lui envoyant d'avance le prix du passage et,
quand le rve se ft vanoui, le jeune homme tait dj en route.

Tels taient les trois personnages qui arrivaient chez Capitan Tiago.

Le pre Salvi entra tandis qu'ils prenaient le second djeuner et
les poux qui le connaissaient dj lui prsentrent, avec tous ses
titres, le jeune Linars qui rougit quelque peu.

Naturellement on parla de Maria Clara; la jeune fille reposait
et dormait. On parla aussi du voyage; Da. Victorina fit briller sa
loquacit en critiquant les coutumes des provinciaux, leurs maisons de
nipa, leurs ponts de bambou, elle n'oublia pas de faire savoir au cur
ses relations amicales avec le Segundo Cabo [175], avec l'Alcalde un
tel, avec le Conseiller ceci, avec l'Intendant cela, toutes personnes
de catgorie qui avaient pour elle la plus grande considration.

--Si vous tiez venue deux jours plus tt, Da. Victorina, reprit
Capitan Tiago, profitant d'une petite pause de la dame, vous vous
seriez rencontr avec Son Excellence le Capitaine Gnral: il tait
assis  cette place.

--Quoi? Comment? Son Excellence tait ici? Et chez vous? Ce n'est
pas possible!

--Je vous dis qu'il s'est assis l! Si vous tiez venue il y a deux
jours...

--Ah! quel malheur que Clarita ne soit pas tombe malade plus tt,
s'cria-t-elle, vritablement ennuye; et s'adressant  Linares:

--Ecoute, cousin? Son Excellence tait ici! Vois-tu comme De Espadaa
avait raison quand il te disait de ne pas aller chez un misrable
Indien? Parce que vous saurez, D. Santiago, que notre cousin,  Madrid,
tait l'ami des ministres et des ducs et qu'il dnait chez le comte
du Campanario.

--Chez le duc de la Torre [176], Victorina, corrigea son mari.

--C'est la mme chose; si tu me disais...?

--Trouverai-je aujourd'hui le P. Dmaso  son pueblo? interrompit
Linares en s'adressant au P. Salvi; on m'a dit qu'il tait tout
prs d'ici.

--Le P. Dmaso est justement ici mme et va venir d'un moment 
l'autre, rpondit le cur.

--J'en suis bien content! j'ai une lettre pour lui, s'cria le jeune
homme, et si une heureuse chance ne m'avait pas amen ici, je serais
venu exprs pour lui rendre visite.

Entre temps, l'heureuse chance, c'est--dire Maria Clara, s'tait
rveille.

--De Espadaa? dit Da. Victorina, quand le djeuner fut termin,
allons-nous voir Clarita?

Et, se tournant vers Capitan Tiago, elle ajouta:

--C'est pour vous qu'il le fait, D. Santiago, pour vous seul! Mon mari
ne soigne que les personnes de catgorie, et encore! Mon mari n'est
pas comme ceux d'ici...  Madrid, il ne visitait que les personnages
de catgorie.

Ils passrent dans la chambre de la malade.

L'appartement tait presque dans l'obscurit, les fentres closes
par crainte des courants d'air; seuls, deux cierges brlant devant
une image de la Vierge d'Antipolo projetaient quelque lumire.

La tte ceinte d'un mouchoir imbib d'eau de Cologne, le corps
soigneusement envelopp dans des draps blancs dont les multiples plis
voilaient ses formes virginales, la jeune fille tait tendue dans
son lit de Kamagon [177] entre des rideaux de jusi et de pia. Ses
cheveux, encadrant son visage, augmentaient cette pleur transparente
qu'animaient seulement ses deux grands yeux pleins de tristesse. Prs
d'elle taient ses deux amies et Andeng tenant une branche de lis.

De Espadaa lui prit le pouls, examina la langue, fit quelques
questions et hochant la tte:

--E... elle est malade, mais cela peut se gurir!

Da. Victorina regarda l'assistance avec orgueil, mais le praticien
ordonnait:

--Du lichen avec du lait pour le matin, du sirop de guimauve, deux
pilules de cynoglosse!

--Prends courage, Clarita, dit Da. Victorina en s'approchant; nous
sommes venus pour te gurir... Je vais te prsenter notre cousin!

Linares contemplait, absorb, ces yeux loquents qui semblaient
chercher quelqu'un; il n'entendit pas Da. Victorina.

--Seor Linares, lui dit le cur en l'arrachant  son extase; voici
le P. Dmaso.

C'tait lui, en effet, ple et quelque peu triste; aussitt relev,
sa premire visite tait pour Maria Clara. Mais ce n'tait plus le
P. Dmaso d'antan, si robuste, si dcid; maintenant il s'en allait
silencieux, d'une marche indcise.






XLIII

PROJETS


Sans se soucier de personne, le P. Dmaso vint droit au lit de la
malade et, lui prenant la main:

--Maria! dit-il avec une indicible tristesse, et ses larmes jaillirent,
Maria, ma fille, tu ne dois pas mourir!

Maria Clara ouvrit les yeux et le regarda avec un certain tonnement.

Personne de ceux qui connaissaient le franciscain ne le supposait
capable de tendres sentiments; sous cette rude et grossire enveloppe
personne ne croyait que battt un coeur.

Le P. Dmaso ne put en dire plus et, s'loignant de la jeune fille
en pleurant comme un enfant, il s'en fut derrire la tapisserie pour
donner libre cours  sa douleur, sous les plantes grimpantes favorites
du balcon de Maria Clara.

--Comme il aime sa filleule! pensaient-ils tous.

Fr. Salvi le contemplait immobile et silencieux, se mordant lgrement
les lvres.

Lorsque son chagrin fut un peu apais, Da. Victorina lui prsenta le
jeune Linares qui s'approcha de lui avec respect.

Fr. Dmaso, sans rien dire, le contempla, des pieds  la tte, prit
la lettre qu'il lui tendait et la lut sans paratre y rien comprendre,
puis lui demanda:

--Eh bien! qui tes-vous?

--Alfonso Linares, le filleul de votre beau-frre... balbutia le
jeune homme.

Le P. Dmaso rejeta la tte en arrire, examina de nouveau le jeune
homme et son visage s'clairant, se leva:

--Comment, c'est toi le filleul de Carlicos [178]! s'cria-t-il en
le serrant dans ses bras; viens que je t'embrasse... Il y a quelques
jours j'ai reu une lettre de lui...! Comment c'est toi! Je ne t'ai
pas connu... tu n'tais pas encore n quand j'ai quitt le pays,
je ne te connaissais pas!

Et le P. Dmaso serrait dans ses bras robustes le jeune homme qui
devenait rouge, peut-tre par timidit, peut-tre aussi parce qu'il
touffait. Le P. Dmaso paraissait avoir compltement oubli son
chagrin.

Les premiers moments d'effusion passs, les premires questions
touchant Carlicos et la Pepa faites, le P. Dmaso l'interrogea:

--Voyons, qu'est-ce que Carlicos veut que je fasse pour toi?

--Je crois qu'il dit quelque chose dans la lettre... balbutia de
nouveau Linares.

--Dans la lettre? Voyons? C'est vrai. Il veut que je te trouve un
emploi et une femme! Hein! L'emploi... l'emploi, c'est facile. Tu
sais lire et crire?

--J'ai fait mes tudes  l'Universit Centrale et y ai t reu avocat!

--Carambas! serais-tu par hasard un menteur? Tu n'en as pas la
touche... on dirait une mademoiselle; mais tant mieux! Quant  te
donner une femme... hem! hem! une femme...

--Pre, cela n'est pas si press, dit Linares confus.

Mais le P. Dmaso se promenait de long en large en murmurant: Une
femme! une femme!

Son visage n'tait plus ni triste ni rjoui; il tait du plus grand
srieux, on y voyait la proccupation de son esprit. De loin, le
P. Salvi regardait toute cette scne.

--Je ne croyais pas que la chose pt me faire tant de peine! murmura
le P. Dmaso d'une voix plaintive; mais de deux maux il faut choisir
le moindre.

Et levant la voix, il s'approcha de Linares.

--Viens par ici, garon, dit-il; nous allons causer  Santiago.

Linares plit et se laissa entraner par le prtre qui marchait pensif.

Ce fut alors au tour du P. Salvi de se promener en mditant comme
toujours.

Une voix qui lui souhaitait le bonjour le tira de sa rverie; il leva
la tte et aperut Jos qui le saluait humblement.

--Que veux-tu? demandrent les yeux du cur.

--Pre, je suis le frre de celui qui est mort le jour de la
fte! rpondit Jos d'un ton larmoyant.

Le P. Salvi se recula.

--Eh bien! quoi? murmura-t-il d'une voix imperceptible.

L'homme fit un effort pour pleurer, il s'essuyait les yeux avec
son mouchoir.

--Pre, dit-il en pleurnichant, je suis all chez D. Crisstomo pour
lui demander l'indemnit... il m'a d'abord reu  coups de pied,
me disant qu'il ne voulait rien payer, car lui-mme avait failli
tre tu par la faute de mon cher et malheureux frre. Hier, je suis
retourn pour lui parler, mais il tait parti  Manille, me laissant,
comme par charit, cinq cents pesos et me faisant dire de ne jamais
revenir. Ah, Pre, cinq cents pesos pour mon pauvre frre, cinq cents
pesos... ah! Pre...

Le cur surpris l'coutait d'abord avec beaucoup d'attention; puis
lentement, sur ses lvres, se reflta un sourire empreint d'un
mpris si sarcastique que Jos s'il l'avait vu, se serait sauv 
toutes jambes.

--Et que veux-tu maintenant? lui demanda le prtre en haussant les
paules.

--Ah! Pre, dites-moi pour l'amour de Dieu, ce que je dois faire;
le Pre a toujours donn de bons conseils.

--Qui te l'a dit? Tu n'es pas d'ici...

--Le Pre est connu de toute la province!

Le P. Salvi, le regard irrit, s'approcha de Jos pouvant et,
lui montrant la rue:

--Va-t'en chez toi et rends grce  D. Crisstomo qu'il ne t'ait pas
fait envoyer en prison. Va-t'en d'ici!

Oubliant de jouer son rle, Jos murmura:

--Mais je croyais...

--Va-t'en d'ici! cria le P. Salvi avec un accent nerveux.

--Je voudrais voir le P. Dmaso....

--Le P. Dmaso est occup... va-t'en! commanda encore une fois
imprieusement le cur.

Jos descendit les escaliers en murmurant:

--Celui-ci est comme l'autre... comme il ne paye pas bien!... Celui
qui paye le mieux...

A la voix du cur tous taient accourus, mme le P. Dmaso, Santiago
et Linares.

--C'est un insolent vagabond qui vient demander l'aumne et ne veut
pas travailler! leur dit le P. Salvi en prenant son chapeau et sa
canne pour retourner au couvent.






XLIV

EXAMEN DE CONSCIENCE


De longs jours suivis de tristes nuits ont t passs au chevet de la
malade; quelques moments aprs s'tre confesse, Maria Clara avait eu
une rechute et, pendant son dlire, elle ne prononait que le nom de
sa mre qu'elle n'avait jamais connue. Ses amies, son pre, sa tante,
la veillaient, comblant d'aumnes et d'argent pour des messes, toutes
les images miraculeuses; Capitan Tiago avait promis un bton d'or
 la Vierge d'Antipolo. Enfin lentement et rgulirement la fivre
commena  dcrotre.

Le Dr. De Espadaa tait stupfait des vertus du sirop de guimauve
et de la dcoction de lichen, prescriptions qu'il n'avait pas
varies. Da. Victorina tait si contente de son mari que, celui-ci
ayant un jour march sur la queue de sa robe, elle ne lui appliqua
pas son code pnal ordinaire en lui arrachant la denture, mais se
contenta de lui dire:

--Si tu n'tais pas boiteux tu m'craserais jusqu' mon corset.

Cette modration n'tait gure dans ses habitudes.

Une aprs-midi, tandis que Sinang et Victorina taient alles voir
leur amie, le cur, Capitan Tiago et la famille de Espadaa causaient
dans la salle  manger.

--J'en suis dsol, disait le docteur, et le P. Dmaso en sera aussi
bien frapp.

--Et, o dites-vous qu'on l'envoie? demanda Linares au cur.

--Dans la province de Tabayas! rpondit ngligemment celui-ci.

--Maria Clara galement le regrettera beaucoup, ajouta Capitan Tiago,
elle l'aimait comme un pre.

Fr. Salvi le regarda du coin de l'oeil.

--Je crois, Pre, continua Capitan Tiago, que sa maladie ne provient
que du chagrin qu'elle a eu le jour de la fte.

--Je suis du mme avis que vous; aussi avez-vous bien fait en
ne permettant pas au Sr. Ibarra de lui parler, cela n'aurait pu
qu'aggraver son tat.

--Et c'est seulement grce  nous, interrompit Da. Victorina, que
Clarita n'est pas dj au ciel  chanter les louanges de Dieu.

--Amen Jsus! crut devoir dire Capitan Tiago.

--Il est heureux pour vous que mon mari n'ait pas eu un malade de
plus haute catgorie, car vous auriez d appeler un autre mdecin et
ici tous sont ignorants; mon mari...

--Je crois et je sais pourquoi je le dis, interrompit  son tour le
cur, que la confession de Maria Clara a provoqu cette crise favorable
qui lui a sauv la vie. Une conscience pure vaut mieux que beaucoup
de mdicaments; ne croyez pas que je nie le pouvoir de la science,
surtout celui de la chirurgie! mais une conscience pure... Lisez les
livres pieux et vous verrez combien de gurisons ont t opres sans
autre mdecine qu'une bonne confession!

--Pardonnez, objecta Da. Victorina pique, quant au pouvoir de la
confession... gurissez donc la femme de l'alfrez avec une confession!

--Une blessure, seora, n'est pas une maladie sur laquelle puisse
influer la conscience! rpliqua svrement le P. Salvi. Cependant
une bonne confession la prserverait de recevoir dsormais des coups
comme ceux qu'elle a reus ce matin.

--Elle les mrite! continua Da. Victorina, comme si elle n'avait pas
entendu ce qu'avait dit le P. Salvi. Cette femme est trs insolente! A
l'glise, elle n'a fait que me regarder; on voit bien ce qu'elle est;
j'avais envie de lui demander ce que j'avais de curieux sur la figure,
mais qui donc se salirait  parler avec ces gens qui ne sont pas
de catgorie?

Le cur, de son ct, comme s'il n'avait pas entendu toute cette
tirade, continua:

--Croyez-moi, D. Santiago; pour achever de gurir votre fille,
il est ncessaire qu'elle communie demain; je lui apporterai le
viatique... je crois qu'elle n'a pas besoin de se confesser, mais
cependant... si elle veut recommencer une seconde fois ce soir...

--Je ne sais pas, reprit immdiatement Da. Victorina profitant d'une
pause, je ne comprends pas qu'il puisse exister des hommes capables
de se marier avec de tels pouvantails, on voit de loin d'o elle
vient, cette femme; elle se meurt d'envie, cela saute aux yeux;
que peut gagner un alfrez?

--Ainsi donc, D. Santiago, dites  votre conome de prvenir la
malade qu'elle communiera demain; je viendrai ce soir l'absoudre de
ses peccadilles...

Et voyant que la tante Isabel sortait, le cur lui dit en tagal:

--Prparez votre nice  se confesser ce soir; demain je lui apporterai
le viatique; comme cela elle gurira plus vite.

--Mais, Pre, se risqua  objecter timidement Linares, ne va-t-elle
pas se croire en danger de mort?

--Ne vous inquitez pas! lui rpondit le prtre sans le regarder,
je sais ce que je fais; j'ai dj assist de nombreux malades; de
plus elle dira si oui ou non elle veut recevoir la sainte communion
et vous verrez comme elle dira oui  tout.

Capitan Tiago dut lui aussi dire promptement oui  tout.

La tante Isabel entra dans l'alcve de la malade.

Maria Clara tait toujours couche, ple, trs ple;  ct d'elle
taient ses deux amies.

--Prends encore une pilule, disait Sinang  voix basse, en lui
prsentant un granule blanc qu'elle tira d'un petit tube de cristal;
il a dit que tu suspendes le traitement quand tu entendras du bruit
ou un bourdonnement dans les oreilles.

--Il ne t'a pas rcrit? demanda tout bas la malade.

--Non, il doit tre trs occup!

--Il ne te demande pas de me rien dire?

--Non, il me dit seulement qu'il va faire ses efforts pour se faire
absoudre par l'Archevque de son excommunication afin que...

L'arrive de la tante suspendit la conversation.

--Le Pre a dit que tu te disposes  te confesser, ma fille, dit-elle;
laissez-la faire son examen de conscience.

--Mais il n'y a pas une semaine qu'elle s'est dj confesse! protesta
Sinang. Je ne suis pas malade et je ne pche pas si vite!

--Pourquoi pas? Ne savez-vous pas ce que dit le cur: le juste pche
sept fois par jour? Allons, veux-tu que je t'apporte l'Ancre, le
Bouquet ou le Droit chemin pour aller au ciel?

Maria Clara ne rpondit pas.

--Allons, il ne faut pas te fatiguer, ajouta la bonne tante pour la
consoler; je lirai moi-mme l'examen de conscience et tu n'auras qu'
te souvenir de tes pchs.

--Ecris-lui qu'il ne pense plus  moi! murmura la malade  l'oreille
de Sinang quand celle-ci prit cong d'elle.

--Comment?

Mais la tante tait revenue et Sinang dut s'loigner sans comprendre
ce que son amie lui avait dit.

La bonne tante approcha une chaise prs de la lumire, assura ses
lunettes sur la pointe de son nez et, ouvrant un petit livre, dit:

--Fais bien attention, ma fille; je vais commencer par les
Commandements de Dieu; j'irai lentement pour que tu puisses mditer;
si tu ne m'entends pas bien, tu me le diras pour que je rpte;
tu sais que pour ton bien je ne me lasse jamais.

Et, d'une voix monotone et nasillarde, elle commena  lire les
considrations relatives aux occasions de pcher. A la fin de chaque
paragraphe elle s'arrtait longuement pour donner le temps  la jeune
fille de se souvenir de ses pchs et de s'en repentir.

Vaguement, Maria Clara regardait l'espace. Le premier commandement
d'aimer Dieu par dessus toutes choses termin, la tante Isabel
l'observa par dessus ses lunettes et parut satisfaite de son air triste
et mditatif. Elle toussa pieusement et, aprs une longue pause,
commena le second commandement. La bonne vieille lut avec onction
et, les considrations termines, regarda de nouveau sa nice qui
lentement tourna la tte de l'autre ct.

--Bah! dit en elle-mme la tante Isabel; pour ce qui est de jurer son
saint nom, la pauvre petite n'a rien  y voir. Passons au troisime.

Et le troisime commandement pluch et comment, lues toutes les
causes de pcher contre lui, elle regarda de nouveau vers le lit;
maintenant la tante levait ses lunettes et se frottait les yeux;
elle avait vu sa nice porter son mouchoir  ses yeux comme pour
essuyer des larmes.

--Hum! dit-elle, hem! la pauvre enfant s'est endormie pendant le
sermon.

Et, replaant ses lunettes sur le bout de son nez, elle ajouta:

--Nous allons voir si, de mme qu'elle n'a pas sanctifi les ftes,
elle n'a pas honor son pre et sa mre.

Et, d'une voix plus lente, plus nasillarde encore, elle lut le
quatrime commandement, croyant donner ainsi plus de solennit 
son acte, comme elle l'avait vu faire  beaucoup de moines; la tante
Isabel n'avait jamais entendu prcher un quaker, sans quoi elle se
serait mise aussi  trembler.

La jeune fille, en ce moment, s'essuyait de nouveau les yeux, sa
respiration devenait plus forte.

--Quelle me pure! pensait la vieille dame; elle qui est si obissante,
si soumise avec tous? J'ai pch beaucoup plus que cela et n'ai jamais
pu pleurer pour de bon!

Et elle commena le cinquime commandement, avec des pauses plus
longues, une voix plus parfaitement nasillarde encore, et un tel
enthousiasme qu'elle n'entendait pas les sanglots touffs de
sa nice. Ce ne fut qu'en s'arrtant aprs les considrations
sur l'homicide  main arme qu'elle perut les gmissements de
la pcheresse. Alors, d'un ton qui surpassait le sublime, d'une
voix qu'elle s'efforait de rendre menaante, elle lut la suite du
commandement et voyant que Maria Clara n'avait pas cess de pleurer.

--Pleure, ma fille, pleure! lui dit-elle en s'approchant du lit; plus
tu pleureras, plus promptement te pardonnera Dieu. Que ta douleur de
contrition soit meilleure que celle d'attrition. Pleure, ma fille,
pleure, tu ne sais pas quelle joie te vient de pleurer! Frappe-toi
aussi la poitrine, pas trop fort, car tu es encore malade.

Mais, comme si la douleur avait besoin de mystre et de solitude,
Maria Clara, se voyant surprise, cessa peu  peu de soupirer, scha
ses yeux sans dire un mot, sans rien rpondre  sa tante.

Celle-ci poursuivit sa lecture mais, comme la plainte de son public
avait cess, elle perdit son enthousiasme; les derniers commandements
lui donnrent sommeil et la firent biller, ce qui interrompit le
monotone nasillement.

--Il faut l'avoir vu pour le croire! pensait la bonne vieille; cette
enfant pche comme un soldat contre les cinq premiers commandements
et du sixime au dixime, pas un pch vniel; c'est le contraire de
nous toutes! On voit de drles de choses maintenant.

Et elle alluma un grand cierge  la Vierge d'Antipolo et deux autres
plus petits  Notre-Dame du Rosaire et  Notre-Dame del Pilar, prenant
bien soin de dcrocher et de mettre dans un coin un crucifix d'ivoire
pour lui donner  entendre que les cierges ne brlaient pas pour
lui. La Vierge de Delaroche fut galement exclue de cette illumination;
c'tait une trangre inconnue et la tante Isabel n'avait pas encore
entendu dire qu'elle et fait aucun miracle.

Nous ignorons ce qui se passa pendant la confession qui se fit le
soir; nous respectons ces secrets. Elle fut longue et la tante, qui
de loin veillait sur sa nice, put remarquer que, au lieu de tendre
l'oreille aux paroles de la malade, le cur au contraire avait la
figure tourne vers elle; on aurait dit qu'il voulait deviner les
penses de la jeune fille ou les lire dans ses beaux yeux.

Ple, les lvres serres, le P. Salvi sortit de l'appartement. A voir
son front obscurci et couvert de sueur on aurait dit que c'tait lui
qui s'tait confess et que l'absolution lui avait t refuse.

--Jsus, Marie, Joseph! dit la tante en se signant pour chasser une
mauvaise pense; qui peut comprendre les jeunes filles d' prsent?






XLV

LES PERSCUTS


A la faveur de la faible clart que diffuse la lune  travers les
paisses frondaisons des grands arbres, un homme vague par le bois;
son pas est lent mais assur. De temps en temps, comme pour s'orienter,
il siffle un air particulier auquel, de loin, un autre sifflement
rpond par le mme air. L'homme attentif coute, puis poursuit sa
route vers le ct d'o partent ces sons lointains.

Enfin, aprs avoir lutt contre les multiples obstacles qu'oppose
une fort vierge  la marche de l'homme, surtout la nuit, il arrive 
une petite clairire baigne par la lumire de la lune en son premier
quartier. Des roches leves, couronnes d'arbres, s'rigent  l'entour
formant comme un amphithtre en ruines; d'autres arbres rcemment
coups, des troncs encore carboniss gisent au milieu, confondus avec
d'normes rocs que la nature recouvre  demi de son vert manteau.

A peine l'inconnu entrait-il dans la clairire qu'une autre forme
humaine, sortant prudemment de derrire un grand rocher, s'avana un
revolver  la main.

--Qui es-tu? demanda-t-elle en tagal, d'une voix imprieuse en armant
le chien de son arme.

--Le vieux Pablo est-il parmi vous? rpondit l'arrivant d'une voix
tranquille, sans dfrer  la question qui lui tait pose, sans
paratre intimid.

--Tu parles du capitaine? Oui, il est l.

--Dis-lui alors qu'Elias le cherche.

--Vous tes Elias? demanda l'autre avec un certain respect; et il
s'approcha, sans pour cela cesser de tenir son revolver prt  faire
feu; eh bien!... venez.

Elias le suivit.

Ils pntrrent dans une sorte de caverne qui se creusait dans
les profondeurs de la terre. Le guide, qui connaissait le chemin,
avertissait le pilote quand il fallait descendre, s'incliner ou
se traner couch; cependant le trajet ne dura pas longtemps; ils
arrivrent  une espce de salle, claire misrablement par des
torches de goudron o, les uns assis, les autres couchs, douze ou
quinze individus arms, sales, dchirs, sinistres, causaient tout bas
entre eux. Les coudes appuys sur une pierre faisant l'office de table,
un vieillard, la physionomie triste, la tte enveloppe d'un bandeau
sanglant, contemplait cette lumire qui rpandait tant de fume pour
si peu de clart; si nous ne reconnaissions pas l'endroit pour une
caverne de tulisanes, le dsespoir qui se peignait sur la figure du
vieillard nous aurait fait croire que c'tait la Tour de la Faim,
la veille du jour o Ugolin dvora ses enfants.

Lorsque Elias arriva avec son guide, les hommes furent pour se lever,
mais un signe de leur camarade les tranquillisa, ils se contentrent
d'examiner le pilote qui tait compltement dsarm.

Le vieillard tourna lentement la tte et aperut Elias qui restait
debout, grave, la tte dcouverte, plein de tristesse, le coeur mu.

--C'tait donc toi? demanda le vieux chef, dont le regard, en
reconnaissant le jeune homme s'anima quelque peu.

--En quel tat vous trouvai-je? murmura Elias  mi-voix et remuant
la tte.

Le vieillard baissa la tte en silence, ft un signe aux hommes qui
se levrent et s'loignrent, non sans mesurer des yeux la taille et
les muscles du pilote.

--Oui! dit le vieillard  Elias lorsqu'ils se trouvrent seuls; il
y a six mois lorsque je te donnai l'hospitalit chez moi, c'tait
moi qui avais piti de toi; maintenant le sort a chang, c'est  toi
de me plaindre. Mais assieds-toi et dis-moi comment tu as fait pour
arriver jusqu'ici.

--Il y a quinze jours qu'on m'a parl de votre malheur, rpondit le
jeune homme lentement et  voix basse, regardant vers la lumire; je
me suis mis aussitt en route, vous cherchant de montagne en montagne;
j'ai parcouru presque deux provinces.

--Pour ne pas verser le sang innocent, j'ai d fuir; mes ennemis
craignaient de se prsenter et je ne voyais jamais devant moi que
quelques malheureux ne m'ayant pas fait le moindre mal.

Aprs une courte pause, pendant laquelle il s'effora de lire
sur le visage sombre du vieillard les penses qui s'y peignaient,
Elias reprit:

--Je suis venu vous soumettre une proposition. Aprs avoir inutilement
recherch quelque reste de la famille qui a caus le malheur de la
mienne, je me suis dcid  quitter la province o je vivais pour
migrer vers le Nord et me fixer l, parmi les tribus infidles et
indpendantes. Voulez-vous abandonner la vie que vous commencez et
venir avec moi? Je serai votre fils, puisque vous avez perdu vos
enfants et que je n'ai plus de famille, je retrouverai en vous un
pre  aimer et  servir.

Le vieillard remua la tte en signe de refus.

--A mon ge, dit-il, quand on a pris une rsolution dsespre c'est
qu'on n'en peut plus prendre d'autre. Quand un homme comme moi,
qui a pass sa jeunesse et son ge mr  travailler pour assurer son
avenir et celui de ses enfants, qui s'est toujours soumis  toutes les
volonts de ses suprieurs, dont la conscience est nette, qui a tout
subi pour vivre en paix, pour s'assurer toute la tranquillit possible,
quand cet homme, arriv  un ge o le temps a refroidi l'ardeur de
son sang, presque sur le bord de la tombe, renonce  tout son pass,
 tout ce qu'il croyait devoir tre le bonheur de ses derniers jours,
c'est parce qu'aprs mre rflexion il a jug que la paix n'existe
pas, qu'elle n'est pas le suprme bien! Pourquoi traner sur une
terre trangre de misrables jours? J'avais deux fils, une fille,
un foyer, une fortune; je jouissais de la considration, du respect
de tous; maintenant je suis comme un arbre dpouill de ses branches
nu et dsol, comme un fauve dans la fort, j'erre fugitif sentant
derrire moi la meute et le chasseur, et tout cela, pourquoi? Parce
qu'un homme a dshonor ma fille, parce que mes fils ont voulu demander
raison de son infamie  cet homme, plac au dessus des autres par le
titre de ministre de Dieu. Eh bien! moi, pre, moi, dshonor dans ma
vieillesse, j'ai pardonn l'injure, je me suis montr indulgent pour
les passions de la jeunesse et les faiblesses de la chair; et puis,
le mal tait irrparable, que pouvais-je, que devais-je faire, sinon me
taire et sauver tout ce qui pouvait tre sauv? Mais lui, le criminel,
a eu peur d'une vengeance plus ou moins prochaine, il a cherch
la perte de mes fils. Savez-vous ce qu'il a fait? Non? Savez-vous
que l'on a simul un vol au couvent et que l'on impliqua un de mes
fils dans le procs? L'autre tant absent ne put tre inquit. Vous
imaginez-vous les tortures auxquelles il fut soumis? Oui, n'est-ce
pas, elles sont en usage dans tous les pueblos. Eh bien! j'ai vu
mon fils pendu par les cheveux, j'ai entendu ses cris, ses appels,
mon nom, et moi, lche, ne voulant point compromettre la paix de mon
existence, je n'ai su ni tuer ni mourir! Le vol ne put tre prouv,
la calomnie se rvla, le cur fut puni, chang de pueblo, mais mon
pauvre enfant mourut de ses blessures.

Alors ils eurent peur de mon autre fils qu'ils savaient moins couard
que moi; ils craignirent en lui le bourreau qui vengerait la mort de
son frre! comme il avait oubli de se munir d'une cdule de domicile,
on saisit ce prtexte pour le faire arrter par la garde civile, il
fut maltrait, excit, et  force d'injures et de mauvais traitements,
accul au suicide! Et moi j'ai survcu  tant de honte! mais si le
courage du pre m'a manqu pour dfendre mes fils, il me reste un
coeur pour me venger et je me vengerai! Les mcontents se sont runis
sous mon commandement, mes ennemis par leurs exactions renforcent ma
troupe chaque jour, le jour o je me trouverai assez fort je descendrai
dans la plaine et j'teindrai dans le feu ma vengeance et ma vie! Oui,
ce jour viendra ou il n'y a pas de Dieu [179]!

Le vieillard se leva nerveux, et le regard scintillant, la voix
caverneuse, il ajouta en arrachant ses longs cheveux:

--Maldiction, maldiction sur moi qui ai contenu la main vengeresse
de mes fils; c'est moi qui les ai assassins! Si j'avais laiss mourir
le coupable, j'aurais au moins pu croire  la justice de Dieu et 
celle des hommes et mes fils seraient encore l,  mes cts, fugitifs
sans doute, mais je les aurais et ils ne seraient pas morts dans les
supplices! Je n'tais pas n pour tre pre, c'est pour cela que je ne
les ai plus! Maldiction sur moi qui malgr mon ge n'avais pas, avec
les annes, appris  connatre le milieu dans lequel je vivais! Mais
par le feu, par le sang et par ma propre mort je saurai les venger!

Dans l'excs de sa douleur le malheureux pre avait arrach son bandage
et rouvert la blessure de son front, d'o jaillit un filet de sang.

--Je respecte votre douleur, reprit Elias, et comprends votre
vengeance; moi aussi, comme vous, j'ai une haine  assouvir et
cependant, par crainte de frapper un innocent, je prfre oublier la
cause de mes malheurs.

--Tu peux oublier, toi, tu es jeune, tu n'as perdu ni un fils ni
l'esprance dernire! Moi non plus, je te le jure, je ne frapperai
pas un innocent. Vois-tu cette blessure? Je me la suis laiss faire
pour ne pas blesser un pauvre cuadrillero qui accomplissait son devoir.

--Mais, dit Elias aprs un moment de silence, voyez quel pouvantable
incendie vous allez allumer dans notre malheureux pays. Si, de votre
propre main, vous satisfaites votre vengeance, vos ennemis prendront
de terribles reprsailles, non contre vous, non contre ceux qui ont
des armes, mais contre le peuple qui, selon l'habitude, restera le
seul accus. Que d'injustices s'en suivront!

--Que chacun, que le peuple apprenne  se dfendre!

--Vous savez bien que ce n'est pas possible! Ecoutez, je vous ai
connu autrefois, quand vous tiez heureux, alors vous me donniez de
sages conseils; me permettrez-vous...

Le vieillard se croisa les bras et parut attendre.

--Seor, continua Elias en pesant chacune de ses paroles, j'ai eu le
bonheur de rendre un grand service  un jeune homme riche, au coeur
bon, noble, voulant le bien de son pays. Qu'il ait des relations 
Madrid, on le dit, mais je l'ignore; ce que je puis vous assurer,
c'est qu'il est des amis du capitaine gnral. Que diriez-vous si
nous l'intressions  la cause des malheureux, si nous en faisions
le porte-voix des plaintes du peuple?

Le vieillard secoua la tte:

--Il est riche, dites-vous? Les riches ne pensent qu' accrotre
leurs richesses; l'orgueil, le dsir de paratre les aveugle, et,
comme d'ordinaire leur vie est facile, surtout lorsqu'ils ont des amis
puissants, il n'en est pas un qui veuille risquer de compromettre
son repos pour venir en aide  ceux qui souffrent. Je le sais moi
qui fus riche!

--Celui dont je vous parle ne ressemble point aux autres; c'est un
fils qui a t insult dans la mmoire de son pre, c'est un jeune
homme qui, devant se marier avant peu, songe  l'avenir,  un avenir
qu'il veut beau pour ses enfants.

--Alors c'est un homme qui va tre heureux; notre cause n'est pas
celle des gens heureux.

--Non, mais c'est celle des hommes de coeur!

--Soit, reprit le vieillard en s'asseyant; je suppose qu'il consente
 tre notre porte-parole mme auprs du capitaine gnral, je suppose
qu'il trouve  Madrid des dputs qui plaident pour nous, croyez-vous
qu'on nous fera justice?

--Essayons, avant de recourir aux mesures sanglantes, rpondit
Elias. Cela doit vous surprendre que moi, autre perscut, jeune
et robuste, je vous propose,  vous, vieux et faible, des moyens
pacifiques! C'est que je les ai vues si nombreuses les misres dont
nous sommes la cause aussi bien que nos tyrans; ce sont toujours les
dsarms qui paient.

--Et si nos dmarches n'aboutissent  aucun rsultat!

--Il y aura toujours un rsultat, croyez-moi; tous les gouvernants
ne sont pas injustes. Mais si l'on ne nous coutait pas, si l'on
ddaignait notre plainte, si les puissants restaient sourds  la
douleur de leurs semblables, je serais le premier  me tenir 
vos ordres!

Rempli d'enthousiasme, le vieillard embrassa le jeune homme.

--J'accepte ta proposition, Elias; je sais que tu tiendras ta
parole. Tu viendras  moi et je t'aiderai  venger tes parents comme
tu m'aideras  venger mes fils, mes fils qui taient jeunes, fiers
et braves comme toi!

--En attendant, seor, vous viterez, toute action violente.

--Tu exprimeras les plaintes du peuple, tu les connais. Quand saurai-je
la rponse?

--Dans quatre jours, envoyez-moi un homme  la plage de San Diego,
je lui dirai la dcision de la personne sur qui je compte... Si elle
accepte, on nous fera justice; sinon, je serai le premier qui tombera
dans la lutte que nous entreprendrons.

--Elias ne mourra pas, Elias sera le chef, quand le Capitan Pablo
sera tomb satisfait dans sa vengeance, dit le vieillard.

Et lui-mme accompagna le pilote jusqu' ce qu'il ft sorti de
la caverne.






XLVI

LA GALLERA


Pour sanctifier l'aprs-midi du dimanche, en Espagne, on va d'ordinaire
 la plaza de toros; aux Philippines, on se rend  la gallera. Les
combats de coqs, introduits dans le pays il y a environ un sicle,
sont aujourd'hui un des vices du peuple; les Chinois se passeraient
plus facilement d'opium que les Philippins de ce jeu sanglant.

Le pauvre, dsireux de gagner de l'argent sans travailler, y va
risquer le peu qu'il a, le riche y recherche une distraction au prix
de l'argent que lui laissent les festins et les messes d'actions de
grce; l'ducation de son coq lui cote d'ailleurs beaucoup de soins,
plus peut-tre que celle de son fils.

Puisque le gouvernement le permet et mme le recommande presque, en
ordonnant que le spectacle ne se donnera que sur les places publiques,
aux jours de fte (afin que tout le monde puisse le voir et que
l'exemple entrane les hsitants), aprs la grand'messe jusqu'au
crpuscule (pendant huit heures!) nous allons nous aussi assister 
ce jeu, certains d'y retrouver quelques personnes de connaissance.

La gallera de San Diego ne se diffrencie de celles que l'on voit
dans les autres pueblos que par quelques dtails. Elle est divise en
trois compartiments. D'abord l'entre: c'est un rectangle d'environ
vingt mtres de long sur quatorze de large; sur un ct s'ouvre une
porte d'ordinaire garde par une femme charge de recouvrer le sa
pint, c'est--dire le droit d'entre. De ce droit que chacun verse
le Gouvernement prend une part qui lui rapporte en tout quelques
centaines de milliers de pesos par an: on dit que cet argent, dont
le vice paye sa libert, sert  lever de magnifiques coles,  jeter
des ponts,  tracer des routes,  instituer des prix pour encourager
l'agriculture et l'industrie... bni soit le vice qui produit de
si heureux rsultats!--Dans cette premire enceinte se tiennent les
vendeuses de buyo, de cigares, de ptisseries et de comestibles, etc.;
y pullulent galement les enfants amens par leurs pres ou par leurs
oncles et par eux soigneusement initis  tous les secrets de la vie.

Ce compartiment communique avec un autre, de proportions lgrement
plus grandes, une sorte de foyer o se runit le public avant les
soltadas [180]. L se trouve la plus grande partie des coqs, retenus
au sol par une corde attache  un piquet fait d'un os ou d'une branche
de palma brava [181], l se runissent les brelandiers, les aficionados
[182], l'homme expert  attacher la navaja, l se passent les contrats,
se mditent les coups  faire, se sollicitent les emprunts, on y
maudit, on y jure, on y rit aux clats; celui-ci caresse son coq,
passant la main sur le brillant plumage, celui-l examine et compte
les cailles des pattes; dans ce groupe on rappelle les hauts faits
des hros; voyez celui-ci qui, la colre au front, la rage au coeur,
emporte suspendu par les pieds un cadavre dplum: l'animal qui pendant
des mois a t le favori, choy, soign nuit et jour, sur qui se
fondaient tant de brillants espoirs n'est plus qu'un cadavre et va,
pour une peseta, tre vendu  quelque mnagre qui l'assaisonnera
de gingembre et en fera ce soir mme la pice capitale de quelque
succulent ragot: Sic transit gloria mundi. Le dcav s'en retourne
chez lui o l'attendent la femme inquite et les enfants dguenills;
il a perdu  la fois son coq et son pcule. De tout ce rve dor,
de tous ces soins prodigus pendant de longs mois depuis l'aube du
jour jusqu' l'heure o le soleil se cache, de toutes ces fatigues, de
tous ces travaux, il lui reste une peseta: toute cette fume n'a laiss
que cette pince de cendres.--L, dans ce foyer, le moins intelligent
discute, le plus irrflchi examine consciencieusement la matire,
pse, retourne, tend les ailes, palpe les muscles. Les uns sont vtus
avec lgance, suivis et entours de tous les partisans de leurs coqs;
les autres, sales, le stigmate du vice marqu sur leur face-fltrie,
suivent anxieux les mouvements des riches et attendent aux aguets,
car la bourse peut se vider, la passion reste; l, pas de visage qui
ne soit anim; l, le Philippin n'est ni indolent, ni apathique,
ni silencieux; tout y est mouvement, passion, activit; on dirait
que tous sont dvors d'une soif qu'avive encore une eau fangeuse.

De cette enceinte on passe dans l'arne que l'on nomme Rueda [183]. Le
plancher, entour de bambous, est plus lev que celui des deux
autres compartiments. A la partie suprieure, touchant presque au
toit, sont les gradins sur lesquels prennent place les spectateurs
qui sont en mme temps les joueurs. Pendant le combat ces gradins
se remplissent d'hommes et d'enfants qui crient, hurlent, jurent,
se disputent: presque aucune femme ne se risque jusque-l. Dans la
Rueda mme se tiennent les gros messieurs, les riches, les joueurs
fameux, le contratista, le sentenciador. Sur le sol, parfaitement
dam, luttent les volatiles; c'est de l que le Destin distribue aux
familles le rire ou les larmes, la faim ou les joyeux repas.

En entrant, nous pouvons reconnatre aussitt le gobernadorcillo,
Capitan Pablo, Capitan Basilio et aussi Jos, l'homme  la cicatrice,
que nous avons vu si dsol de la mort de son frre.

Capitan Basilio s'approche d'un habitant du pueblo et lui demande:

--Sais-tu quel coq apporte Capitan Tiago?

--Je ne le sais pas, seor, ce matin on lui en a apport deux, l'un
est le lsak qui a gagn le talisain du consul.

--Crois-tu que mon blik [184] puisse lutter avec lui?

--Certainement; j'y mets ma maison et ma chemise!

Mais voici Capitan Tiago. Il est vtu, comme les grands joueurs,
d'une chemise de toile de Canton, d'un pantalon de laine et d'un
chapeau de jipijapa [185]; il est suivi de deux domestiques dont l'un
porte le fameux lsak et l'autre un coq blanc de taille colossale.

--Sinang m'a dit que Maria va de mieux en mieux, lui dit Capitan
Basilio.

--Elle n'a plus de fivre, mais elle est encore faible.

--Vous avez perdu hier soir?

--Un peu; je sais que vous avez gagn... je vais essayer de me
rattraper.

--Voulez-vous jouer le lsak? demanda Capitan Basilio en regardant
le coq qu'il demanda au domestique.

--Cela dpend, s'il y a pari.

--Combien mettez-vous?

--A moins de deux, je ne le joue pas.

--Avez-vous vu mon blik? demanda Capitan Basilio, et il appela un
homme qui apporta un petit coq.

Le Capitan Tiago l'examina et, aprs l'avoir pes et analys les
cailles, le rendit.

--Combien mettez-vous? demanda-t-il.

--Ce que vous voudrez.

--Deux cinq cents?

--Trois?

--Trois.

--Pour la suivante.

Le choeur de curieux et de joueurs rpandit la nouvelle du combat
des deux clbres coqs dont chacun avait son histoire et sa renomme
conqurante. Tous veulent voir, examiner les deux clbrits; on met
des opinions, on prophtise...

Cependant les voix se font plus hautes, la confusion augmente, la
Rueda est envahie, on se bouscule sur les gradins. Les soltadores
apportent sur l'arne deux coqs, un blanc et un rouge, arms dj,
mais leurs navajas sont encore enfermes dans les ganes. On entend de
nombreux cris: le blanc! le blanc! par ci, par l quelque voix crie:
le rouge! Le blanc tait le llamado, le rouge le dejado [186].

Parmi la multitude circulent des gardes civils; ils ne portent pas
l'uniforme de ce corps mrite, mais cependant ils ne sont pas mis
comme les paysans. Pantalon de guingon  frange rouge, chemise tache
de bleu par la blouse dteinte, bonnet de quartier, leur dguisement
est ici en rapport avec leur conduite: ils parient tout en surveillant
et troublent la paix qu'ils parlent de maintenir.

Tandis que l'on crie, que les mains s'agitent, remuant de la monnaie,
faisant tinter les pices; tandis que l'on cherche au fond des poches
le dernier cuarto ou que,  son dfaut, l'on veut engager sa parole,
promettant de vendre le carabao, la prochaine rcolte, etc., deux
jeunes gens, paraissant tre les deux frres, suivent les joueurs d'un
oeil envieux, s'approchent, murmurent de timides paroles que personne
n'coute, et de plus en plus sombres se regardent par instants avec
colre et dpit. Jos les observe  la drobe, sourit malignement,
fait sonner des pesos d'argent, passe prs des deux frres et regarde
vers la Rueda en criant:

--Je paie cinquante, cinquante contre vingt pour le blanc!

Les deux frres changent un regard.

--Je te l'avais dit, murmura le plus grand, je te l'avais dit de ne
pas risquer tout l'argent; si tu m'avais cout nous aurions maintenant
pour mettre sur le rouge!

Le plus petit s'approcha timidement de Jos et lui toucha le bras:

--C'est toi? s'cria celui-ci en se retournant et feignant la
surprise! ton frre accepte-t-il ma proposition ou viens-tu parier?

--Comment voulez-vous que nous puissions parier puisque nous avons
tout perdu.

--Alors vous acceptez?

--Il ne veut pas! Si vous pouviez nous prter quelque chose, puisque
vous dites que vous nous connaissez...

Jos secoua la tte, tira sa chemise et reprit:

--Oui, je vous connais; vous tes Trsilo et Bruno, tous deux jeunes
et forts. Je sais que votre vaillant pre est mort des cent coups de
bton que lui ont donns ces soldats; je sais que vous ne pensez pas
 le venger...

--Ne vous mlez pas de notre histoire, interrompit Trsilo, l'an;
cela porte malheur. Si nous n'avions pas une soeur, il y a longtemps
que nous serions pendus!

--Pendus? On ne pend que les lches, ceux qui n'ont ni argent ni
protection. Et d'ailleurs, la montagne n'est pas si loin.

--Cent contre vingt, pour le blanc! cria quelqu'un en passant.

--Prtez-nous quatre pesos ... trois ... deux, supplia le plus jeune;
nous vous en rendrons le double; l'assaut va commencer.

Jos secoua de nouveau la tte.

--Tst! Cet argent n'est pas  moi, D. Crisstomo me l'a donn pour
ceux qui veulent le servir. Mais je vois que vous n'tes pas comme
votre pre, il tait courageux lui; que celui qui ne l'est pas ne
cherche pas de diversions.

Et il s'loigna d'eux, mais n'alla pas trs loin.

--Acceptons, dit Bruno. Autant vaut tre pendu que fusill; nous
autres pauvres ne servons gure  autre chose.

--Tu as raison, mais je pense  notre soeur.

Cependant le cercle est vacu par la foule, le combat va
commencer. Le silence s'tablit peu  peu, les deux soltadores et
l'expert attacheur de navajas restent seuls au milieu du cercle. A
un signal du sentenciador celui-ci sort les perons d'acier de leurs
ganes et les fines lames brillent, menaantes.

Les deux frres, tristes, silencieux, s'approchent du cercle et
regardent, le front appuy contre la barrire. Un homme s'approche
et leur souffle  l'oreille:

--Pare [187]! cent contre dix, je suis pour le blanc!

Trsilo le regarde, l'air hbt. Bruno lui donne un coup de coude
auquel il rpond par un grognement.

Les soltadores tiennent les deux coqs avec une magistrale dlicatesse,
prenant garde de ne pas se blesser. Un silence solennel rgne;
on croirait que les assistants ne sont que d'horribles figures de
cire. On approche les deux coqs l'un de l'autre, maintenant la tte
du blanc pour qu'il soit piqu et s'excite, puis on recommence en
faisant de mme pour le rouge; dans tout duel les chances doivent
tre gales, qu'il se livre entre deux lgants de Paris ou entre
deux coqs philippins [188]. Aprs les avoir placs face  face, on
les rapproche encore l'un de l'autre afin que les pauvres volatiles
sachent qui leur a arrach une petite plume et contre qui ils doivent
lutter. Le plumage de leur cou se hrisse, ils se regardent fixement,
des clairs de colre s'chappent de leurs petits yeux ronds. Le
moment est venu: on les dpose  terre  une certaine distance et le
champ leur est laiss libre.

Lentement ils s'avancent. Leurs pas rsonnent sur le sol; personne ne
parle, personne ne respire. Baissant la tte puis la relevant comme se
mesurant du regard, les deux coqs laissent entendre des gloussements,
peut-tre de menace, peut-tre de mpris. Ils cartent leurs griffes,
sparant la brillante lame qui lance des reflets froids et bleus;
le pril les anime, ils marchent dcids l'un vers l'autre; mais
 un pas de distance ils s'arrtent, hrissent de nouveau leurs
plumes. Leur petit cerveau est inond de sang, l'clair jaillit de
leurs yeux, courageusement ils s'lancent, se choquent, bec contre
bec, poitrine contre poitrine, aile contre aile, acier contre acier:
les coups ont t pars avec maestria, seules quelques plumes sont
tombes. De nouveau ils se mesurent; de nouveau le blanc vole, s'lve,
agitant la meurtrire navaja, mais le rouge a pli les jambes, baiss
la tte, le blanc n'a frapp que l'air, mais au moment o il revient
 terre, vitant d'tre bless aux paules, il se retourne rapidement
et fait front. Le rouge l'attaque avec furie, il se dfend avec calme,
s'affirmant le digne favori du public. Tous mus, anxieux, suivent les
pripties du combat, le silence n'est troubl que par quelque rare
cri, pouss involontairement. Le sol se couvre de plumes rouges et
blanches, teintes de sang; mais ce n'est pas au premier sang qu'est
le duel; le Philippin suivant en cela les rgles dictes par le
gouvernement veut qu'il ne cesse que par la mort ou la fuite de l'un
des combattants. Le sang arrose donc le sol, les coups diminuent
de force, mais la victoire reste encore indcise. Enfin, tentant
un suprme effort, le blanc s'lance pour donner le dernier coup,
sa navaja s'enfonce dans l'aile du rouge et s'engage entre les os;
mais lui-mme a t bless  la poitrine et tous deux, sanglants,
extnus, haletants, clous l'un  l'autre, restent immobiles jusqu'
ce que le blanc tombe, rendant le sang par le bec, remuant les pattes
un instant et meure; le rouge, maintenu par l'aile, reste  son ct,
s'affaisse peu  peu et ferme lentement les yeux.

Le sentenciador, d'accord avec ce que prescrit le gouvernement,
proclame vainqueur le rouge; un hurlement sauvage salue la sentence,
hurlement prolong, uniforme, qui s'entend par tout le pueblo. Qui
l'entend de loin comprend alors que c'est le dejado (outsider) qui a
gagn, sans quoi le tumulte durerait moins longtemps. Il en est de
mme parmi les nations; lorsqu'une petite a russi  remporter une
victoire sur une grande, elle la chante et la raconte pendant des
sicles et des sicles.

--Vois-tu? dit Bruno  son frre avec dpit, si tu m'avais cout, nous
aurions maintenant cent pesos, par ta faute nous sommes sans un cuarto.

Trsilo ne rpondit pas, mais regarda autour de lui comme s'il
cherchait quelqu'un.

--Il est l, il parle avec Pedro, ajouta Bruno; il lui donne de
l'argent, beaucoup d'argent!

En effet, Jos comptait des pices d'argent dans la main du mari
de Sisa. Ils changrent encore quelques mots en secret puis se
sparrent, paraissant tous deux satisfaits.

--Pedro aura accept ses conditions; c'est  cela que tu es aussi
dcid! soupira Bruno.

Trsilo restait sombre et pensif; avec la manche de sa chemise il
essuyait la sueur qui perlait  son front.

--Frre, dit Bruno, j'y vais si tu ne te dcides pas; la ley [189]
continue, le lsak doit gagner et nous ne devons laisser perdre
aucune occasion. Je veux parier  la prochaine soltada; qui donne le
plus? C'est dit, nous vengerons le pre.

--Attends! lui dit Trsilo qui le regarda fixement dans les yeux--tous
deux taient ples;--je vais avec toi, tu as raison: nous vengerons
le pre.

Il s'arrta cependant et de nouveau s'essuya le front.

--Qu'attends-tu? demanda Bruno impatient.

--Sais-tu quelle est la soltada qui suit? vaut-elle la peine?...

--Comment! tu n'as pas entendu? Le blik de Capitan Basilio contre
le lsak d Capitan Tiago; selon la loi du jeu c'est le lsak qui
doit gagner.

--Ah, le lsak! moi aussi je parierais... mais assurons-nous en
d'abord.

Bruno fit un geste d'impatience, mais suivit son frre; celui-ci
examina bien le coq, l'analysa, rflchit, posa quelques questions;
le malheureux avait des doutes; Bruno nerveux le regardait avec colre.

--Mais, ne vois-tu pas cette large caille ici, prs de l'peron? et
ces pattes? que veux-tu de plus? Regarde ces jambes, tends ces
ailes! Et cette caille qui prend sur cette large l, vois, elle
est double!

Trsilio ne l'entendait pas, il continuait son examen de l'animal;
le bruit de l'or et de l'argent arrivait  ses oreilles.

--Voyons maintenant le blik, dit-il d'une voix touffe.

Bruno tapa du pied d'impatience et grina des dents, mais obit 
son frre.

Ils s'approchrent de l'autre groupe. L, on armait le coq, on
choisissait les navajas, l'attacheur prparait la soie rouge,
l'enduisait de cire et la frottait  diverses reprises.

Trsilo enveloppa l'animal d'un regard sombre; il lui semblait qu'il
ne voyait pas le coq, mais autre chose dans l'avenir. Il se passa la
main sur le front et, d'une voix sourde, interrogea son frre.

--Es-tu dispos?

--Moi? il y a longtemps; sans avoir besoin de les voir!

--Est-ce que... notre pauvre soeur...

--Bah! Ne t'a-t-on pas dit que le chef est D. Crisstomo? ne l'as-tu
pas vu passer avec le capitaine gnral? Quel pril courons-nous?

--Et si nous mourons?

--Notre pauvre pre n'est-il pas mort d'avoir reu des coups de bton?

--Tu as raison.

Les deux frres cherchrent Jos parmi les groupes.

Mais aussitt l'hsitation reprit Trsilo.

--Non! allons-nous en d'ici, nous allons nous perdre! s'cria-t-il.

--Va-t'en si tu veux, j'accepte!

--Bruno!

Malheureusement un homme s'approcha et leur dit:

--Vous pariez? Je suis pour le blik.

Les deux frres ne rpondirent point.

--Je paye!

--Combien? demanda Bruno.

L'homme compta ses pices de quatre pesos. Bruno le regardait sans
respirer.

--J'en ai deux cents; cinquante contre quarante!

--Non! dit Bruno rsolu; mettez...

--Bon! cinquante contre trente!

--Doublez si vous voulez!

--Bien! le blik est  mon patron et je viens de gagner; cent contre
soixante.

--Entendu! Attendez que j'aille chercher l'argent.

--Mais je serai dpositaire, dit l'autre  qui la mine de Bruno
n'inspirait gure confiance.

--Cela m'est gal, rpondit celui-ci se fiant  la force de ses poings.

Et se retournant vers son frre, il lui dit:

--Va-t'en si tu veux, moi je reste.

Trsilo rflchit: il aimait Bruno et le jeu; il ne pouvait laisser
seul son cadet.--Soit! murmura-t-il.

Ils vinrent vers Jos: celui-ci sourit en les voyant.

--Oncle! dit Trsilo.

--Qu'y a-t-il?

--Combien donnes-tu?

--Je vous l'ai dj dit: si vous vous chargez d'en chercher d'autres
pour surprendre le quartier, je vous donne trente pesos  chacun et
dix  chaque compagnon. Si tout russit bien, chacun en recevra cent
et vous le double: D. Crisstomo est riche!

--Accept! s'cria Bruno; donne l'argent.

--Je savais bien que vous tiez vaillants comme votre pre! Venez
par ici, que ceux qui l'ont tu ne nous entendent pas! dit Jos en
leur montrant les gardes civils.

Et, les emmenant dans un coin, il ajouta en leur comptant l'argent:

--Demain D. Crisstomo arrive; il apporte des armes. Aprs-demain soir,
vers huit heures, allez au cimetire et l je vous transmettrai ses
dernires instructions. Vous avez le temps de chercher des compagnons.

Il s'en alla. Les deux frres paraissaient avoir chang de rle:
Trsilo tait tranquille, Bruno ple.






XLVII

LES DEUX DAMES


Tandis que Capitan Tiago jouait son lsak, Da. Victorina se promenait
 travers le pueblo pour voir ce qu'taient les maisons et les cultures
des indolents Indiens. Elle s'tait habille le plus lgamment qu'elle
avait pu, ornant sa robe de soie de tous ses rubans et de toutes ses
fleurs afin d'en imposer aux provinciaux et de leur montrer quelle
distance les sparait de sa personne sacre; donnant le bras  son
mari boiteux elle se pavanait par les rues du pueblo  la grande
stupfaction des habitants. Le cousin Linares tait rest  la maison.

--Quelles vilaines maisons ont donc ces Indiens! commena Da. Victorina
en faisant la moue; je ne sais comment on peut y habiter, il faut tre
indien! Qu'ils sont donc mal levs et orgueilleux! Ils passent  ct
de nous sans se dcouvrir! Frappe sur leur chapeau comme font les curs
et les lieutenants de la garde civile; enseigne-leur la politesse.

--Et, s'ils me battent? demanda le Dr. de Espadaa.

--N'es-tu pas un homme?

--Oui, mais... mais je suis boiteux!

Da. Victorina devenait de mauvaise humeur; les rues n'avaient
pas de trottoir, la poussire salissait la queue de sa robe. Des
jeunes filles passaient prs d'elle qui baissaient les yeux et
n'admiraient point comme elles le devaient sa luxueuse toilette. Le
cocher de Sinang qui la conduisait avec sa cousine dans un lgant
tres-por-ciento [190]! eut l'audace de lui crier: tabi [191]! d'une
voix si imposante qu'elle dut se ranger:--Regarde cette brute de
cocher, protesta-t-elle. Je vais dire  son matre qu'il ait  mieux
duquer ses domestiques.

Puis elle ordonna.

--Allons-nous en!

Son mari, craignant un orage, tourna sur ses talons et obit au
commandement.

Ils se rencontrrent avec l'alfrez; on se salua. Le mcontentement
de Da. Victorina s'en accrut encore car, non seulement le militaire
ne lui avait adress aucun compliment sur son costume, mais elle
avait cru remarquer qu'il l'avait regarde presque avec moquerie.

--Tu ne devais pas donner la main  un simple alfrez, dit-elle  son
mari, lorsque l'officier se fut loign;  peine s'il a touch son
casque et toi tu as retir ton chapeau; tu ne sais pas garder ton rang!

--I... ici, c'est lui le chef!

--Que nous importe? sommes-nous indiens par hasard?

--Tu as raison! rpondit D. Tiburcio qui ne voulait pas se disputer.

Ils passrent devant le quartier. Da. Consolacion tait  la fentre,
comme d'ordinaire, vtue de flanelle et fumant son puro. Comme la
maison tait basse les deux dames se regardrent et Da. Victorina la
distingua trs bien; la Muse de la Garde Civile l'examina de pied
en cap, puis avanant la lvre infrieure, elle cracha en tournant
la tte d'un autre ct. Cette affectation de mpris mit  bout la
patience de la doctoresse qui, laissant son mari sans appui, vint,
tremblante de colre, impuissante  articuler une parole, se placer
devant la fentre de l'alfreza. Da. Consolacion retourna lentement la
tte, regarda son antagoniste avec le plus grand calme et, de nouveau,
cracha  terre avec le plus grand ddain.

--Qu'avez-vous, Doa? demanda-t-elle.

--Pourriez-vous me dire, seora, pourquoi vous me dvisagez de cette
faon? Etes-vous jalouse? put enfin dire Da. Victorina.

--Moi, jalouse, et de vous? rpondit nonchalamment la Mduse; oui,
je suis jalouse de vos frisures!

--Allons, vous! intervint le docteur; ne fais pas c... cas de ces
sot... sottises!

--Laisse-moi, il faut que je lui donne une leon  cette
honte! rpondit la doctoresse en bousculant son mari qui manqua
d'embrasser la terre.

--Faites attention  qui vous parlez! dit-elle en se retournant vers
Da. Consolacion. Ne croyez pas que je sois une provinciale ni une
femme  soldats! Chez moi,  Manille, les alfreces n'entrent pas;
ils attendent  la porte.

--Hol, Excellentissime Seora Puput! les alfreces n'entrent pas,
mais vous recevez les invalides, comme celui-ci! ah! ah! ah!

Si elle avait t moins farde on aurait vu rougir Da. Victorina;
elle voulut se prcipiter vers son ennemie, mais la sentinelle
l'arrta. La rue se remplissait de curieux.

--Sachez que je m'abaisse en parlant avec vous; les personnes de
catgorie comme moi ne doivent pas... Voulez-vous laver mon linge,
je vous paierai bien! Croyez-vous que je ne sache pas que vous tes
une blanchisseuse!

Da. Consolacion se redressa furieuse; tre appele blanchisseuse
l'avait blesse:

--Croyez-vous que nous ne sachions pas qui vous tes? Allez, mon mari
me l'a dit! Seora, moi au moins je n'ai jamais appartenu qu' un seul
homme, mais vous? Il faut mourir de faim pour s'embarrasser du reste,
du rebut de tout le monde.

Le coup atteignit Da. Victorina en pleine poitrine; elle se retroussa,
ferma les poings et hurla:

--Descendez donc, vieille truie, que je casse cette figure
malpropre! Matresse de tout un bataillon, prostitue de naissance!

Rapidement la Mduse disparut de la fentre; plus rapidement encore
on la vit descendre en courant, agitant le terrible fouet de son mari.

D. Tiburcio, suppliant, s'interposa, mais il n'aurait pas empch le
combat si l'alfrez n'tait arriv.

--Eh bien, seoras... D. Tiburcio!

--Donnez un peu plus d'ducation  votre femme, achetez-lui de plus
beaux costumes et, si vous n'avez pas d'argent, volez-en  ceux du
pueblo, vous avez des soldats pour cela! criait Da. Victorina.

--Je suis l, seora! pourquoi ne me cassez-vous pas la figure? Vous
n'avez donc que de la langue et de la salive, Doa Excelencias!

--Seora! s'cria l'alfrez furieux! vous tes heureuse que je me
souvienne que vous tes une femme, car sinon je vous crverais 
coups de pied avec toutes vos boucles et tous vos rubans!

--Se... seor alfrez!

--Allez, charlatan! Vous ne portez pas de pantalons, Juan Lanas [192]!

S'armant l'une de paroles et de gestes, l'autre de cris, d'insultes
et d'injures, elles se jetrent  la tte tout ce qu'il y avait en
elles de sale et de honteux, ce fut un fleuve d'ordures qui les inonda
toutes deux. Tous quatre parlaient  la fois; dans cette multitude de
mots, de nombreuses vrits se rvlrent au grand jour, mais en de
tels termes que nous renonons  les reproduire. S'ils n'entendaient
pas tout, les curieux ne laissaient pas de se divertir beaucoup;
ils attendaient la bataille. Malheureusement pour les amateurs de
spectacle, le cur vint  passer qui rtablit la paix.

--Seores, seoras! quelle honte! Seor alfrez!

--Que venez-vous faire ici, hypocrite, carliston?

--D. Tiburcio, emmenez votre femme! Seora, contenez votre langue!

--C'est  ces voleurs de pauvres que je parlais!

Peu  peu le dictionnaire d'pithtes sonores s'puisa, les deux
mgres hontes ne trouvrent plus rien  se dire et tout en se
menaant, en s'injuriant encore, les deux couples se sparrent peu
 peu. Fr. Salvi allait de l'un  l'autre, se prodiguant; si notre
ami le correspondant avait t l!...

--Nous repartons aujourd'hui mme pour Manille et nous nous
prsenterons au capitaine gnral! disait Da. Victorina furieuse 
son mari. Tu n'es pas un homme!

--Mais... mais, femme, et les gardes? je suis boiteux!

--Tu dois le provoquer au sabre ou au pistolet, ou sinon... sinon...

Et elle regarda sa denture.

--Fille, je n'ai jamais mani...

Da. Victorina ne le laissa pas terminer. D'un mouvement sublime elle
lui arracha son dentier, le jeta au milieu de la rue et l'crasa sous
ses pieds. Lui pleurant presque, elle le criblant de sarcasmes, ils
arrivrent  la maison de Capitan Tiago. En ce moment Linares causait
avec Maria Clara, Sinang et Victoria et, comme il ne savait rien de la
dispute, l'arrive si brusque de ses cousins l'inquita. Maria Clara,
qui tait couche sur un fauteuil garni d'oreillers et de couvertures,
ne fut pas peu surprise de la nouvelle physionomie de son docteur.

--Cousin, dit Da. Victorina, tu vas aller provoquer l'alfrez 
l'instant mme ou sinon...

--Pourquoi? demanda Linares tonn.

--Tu vas le provoquer immdiatement ou sinon je dis ici et  tout le
monde qui tu es.

--Mais, Da. Victorina!

Les trois amies se regardrent.

--Qu'en dis-tu? L'alfrez nous a insults, il a dit que tu tais ce
que tu es! La vieille sorcire est descendue avec un fouet pour nous
frapper et celui-ci, celui-ci s'est laiss insulter... un homme!

--Tiens! dit Sinang, on s'est battu et nous n'avons rien vu!

--L'alfrez a bris les dents du docteur! ajouta Victorina.

--Aujourd'hui mme nous partons pour Manille; toi, tu vas rester ici
pour le provoquer; sinon je dis  D. Santiago que ce que tu lui as
racont n'est qu'un mensonge, je lui dis...

--Mais, Da. Victorina, Da. Victorina! interrompit Linares tout
ple. Et, s'approchant d'elle, il ajouta  voix basse:

--Ne me faites pas souvenir... Ne soyez pas imprudente, surtout en
ce moment.

Capitan Tiago entra; il revenait de la gallera, triste, soupirant:
il avait perdu son lsak.

Il n'eut pas le temps de souffler; en peu de mots, mlangs de
beaucoup d'insultes, Da. Victorina lui raconta ce qui s'tait pass
en s'efforant, naturellement, de se mettre en bonne posture.

--Linares va le dfier, entendez-vous? ou bien ne le laissez pas se
marier avec votre fille, ne le permettez pas! S'il n'est pas courageux,
il ne mrite pas Clarita.

--Comment, tu te maries avec ce seor? lui demanda Sinang dont les
yeux rieurs se remplirent de larmes; je savais que tu tais discrte,
mais je ne te croyais pas inconstante.

Maria Clara, ple comme la cire, se mit sur son sant, ses grands
yeux effars regardrent son pre, Da. Victorina et Linares. Celui-ci
rougit, Capitan Tiago baissa la tte, mais la doctoresse ajouta:

--Rappelle-toi bien ce que je te dis, Clarita, ne te marie jamais 
un homme qui ne porte pas de pantalons; ce serait t'exposer  ce que
tout le monde t'insulte, mme les chiens.

La jeune fille ne lui rpondit pas.

--Conduisez-moi  ma chambre, dit-elle  ses amies, je ne puis pas
encore y aller seule.

Elles l'aidrent  se lever, leurs bras ronds entourrent sa ceinture
et, sa tte marmorenne appuye sur l'paule de la belle Victoria,
la jeune fille regagna son alcve.

Le soir mme, les deux poux firent leurs paquets, prsentrent 
Capitan Tiago leur compte, qui se montait  quelques milliers de
pesetas, et le lendemain matin,  la premire heure, ils partaient
pour Manille dans la voiture de leur hte. Quant au timide Linares,
ils lui confiaient le rle de vengeur.






XLVIII

L'NIGME


                        Elles reviendront les noires hirondelles...

                                                   Gustavo A. Becquer.


Ainsi que Jos l'avait annonc, Ibarra arriva le lendemain. Sa
premire visite fut pour la famille de Capitan Tiago; il esprait voir
Maria Clara et lui annoncer que Son Illustrissime Grandeur l'avait
rconcili avec la Religion; il apportait pour le cur une lettre
de recommandation, crite de la main mme de l'archevque. La tante
Isabelle, qui avait beaucoup d'affection pour le jeune homme et voyait
avec plaisir son mariage avec sa nice, en fut toute rjouie. Gapitan
Tiago tait sorti.

--Entrez, lui dit la tante en son mauvais castillan; Maria,
D. Crisstomo est rentr en grce avec Dieu, l'archevque l'a
dsexcommuni!

Mais le jeune homme ne put avancer, le sourire se gela sur ses lvres,
la parole s'enfuit de sa mmoire. Appuy au balcon, debout,  ct de
Maria Clara, tait Linares; il faisait des bouquets avec les fleurs
et les feuilles des plantes grimpantes; sur le sol gisaient des roses
effeuilles et des sampagas; Maria Clara, couche dans son fauteuil,
ple, pensive, le regard triste, jouait avec un ventail d'ivoire
moins blanc que ses doigts effils.

A la vue d'Ibarra, Linares blmit et les joues de Maria Clara se
teintrent de carmin. Elle essaya de se lever mais, les forces lui
manquant, elle baissa les yeux et laissa tomber son ventail.

Pendant quelques secondes rgna un silence embarrassant. Enfin Ibarra
put s'avancer et, tremblant, il murmura:

--J'arrive  l'instant, je suis accouru pour te voir... Je te trouve
mieux que je ne le croyais.

On aurait dit que Maria Clara tait devenue muette; les yeux toujours
baisss elle ne rpondit pas un mot.

Ibarra toisa Linares d'un regard que le timide jeune homme soutint
avec hauteur.

--Allons, je vois que mon arrive n'tait pas attendue, reprit-il
lentement. Pardonne-moi, Maria, de ne pas m'tre fait annoncer, un
autre jour je pourrai te donner des explications sur ma conduite... car
nous nous verrons encore... srement!

Ces derniers mots furent accompagns d'un regard  l'adresse
de Linares. La jeune fille leva vers son fianc ses beaux yeux,
pleins de puret et de mlancolie, si suppliants et si doux qu'Ibarra
s'arrta confus.

--Pourrai-je venir demain?

--Tu sais que pour moi tu es toujours le bienvenu, rpondit-elle
d'une voix faible.

Ibarra s'loigna tranquille en apparence, mais une tempte agitait son
cerveau, un froid intense glaait son coeur. Ce qu'il venait de voir
et de comprendre lui semblait incomprhensible: tait-ce du doute,
de l'oubli, une trahison?

--Oh, femme! murmura-t-il.

Sans s'en apercevoir, il tait arriv au terrain o se construisait
l'cole. Les travaux taient trs avancs; son mtre et son fil 
plomb  la main, Nor Juan allait et venait au milieu des nombreux
ouvriers. En voyant Ibarra, il courut  sa rencontre.

--D. Crisstomo, lui dit-il, enfin vous voici! nous vous attendions
tous; voyez o en sont les murs, ils ont dj un mtre dix de haut;
dans deux jours ils auront la hauteur d'un homme. Je ne me suis
servi que de molave, de dungon, d'ipil, de langil; j'ai demand du
tindalo, du malatapay, du pino et du narra [193] pour les oeuvres
mortes. Voulez-vous visiter les fondations?

Les travailleurs saluaient respectueux.

--Voici la canalisation que je me suis permis d'ajouter, disait seor
Juan; ces canaux souterrains conduisent  une espce de rservoir
situ  trente pas. Ce rservoir donnera de quoi fumer le jardin;
ceci n'avait pas t prvu par le plan. Vous n'approuvez pas...?

--Bien au contraire, je vous approuve et je vous flicite de votre
ide. Vous tes un vritable architecte; qui vous a appris?

--Moi-mme, seor, rpondit modestement le vieillard.

--Ah! que je n'oublie pas une chose assez importante: que ceux qui
auraient des scrupules et qui craindraient de me parler sachent que
je ne suis pas excommuni; l'Archevque m'a invit  dner.

--Ahl seor, nous ne faisons gure cas des
excommunications! Excommunis, mais nous le sommes tous, le P. Dmaso
lui-mme l'est aussi et cependant cela ne le fait pas maigrir.

--Que voulez-vous dire?

--Sans doute; l'an dernier il a donn un coup de bton  un vicaire
et les vicaires sont aussi prtres que lui. Qui donc fait cas des
excommunications?

Ibarra remarqua Elias parmi les travailleurs; celui-ci le salua
comme les autres mais, d'un regard, lui ft comprendre qu'il avait
 lui parler.

--Seor Juan, dit Ibarra, voulez-vous m'apporter la liste des
travailleurs?

Le seor Juan disparut et Ibarra s'approcha d'Elias qui, seul,
soulevait une grosse pierre et la chargeait sur un chariot.

--Si vous pouvez, seor, m'accorder quelques heures de conversation,
nous nous promnerons ce soir, de bonne heure, sur les rives du lac
et nous prendrons ma barque, car nous aurons  parler de choses graves.

Ibarra consentit d'un signe, Elias s'loigna.

Le seor Juan apportait la liste; vainement D. Crisstomo la parcourut:
le nom d'Elias n'y figurait point.






XLIX

LA VOIX DES PERSCUTS


Le soleil n'tait pas encore couch lorsque, sur le bord du lac,
Ibarra mit le pied dans la barque d'Elias. Le jeune homme paraissait
contrari.

--Pardonnez-moi, seor, dit Elias avec une certaine tristesse;
pardonnez-moi de m'tre permis de vous donner ce rendez-vous; je
voulais vous parler librement et, ici, aucun tmoin n'est  craindre;
dans une heure nous pourrons tre de retour.

--Vous vous trompez, ami Elias, rpondit Ibarra s'efforant de sourire;
il vous faudra me conduire  ce pueblo dont nous voyons d'ici le
clocher. La fatalit m'y oblige, je suis forc de m'y rendre.

--La fatalit?

--Oui; figurez-vous qu'en venant je me suis rencontr avec l'alfrez
qui voulait absolument m'imposer sa compagnie; pensant  vous et
sachant qu'il vous connaissait j'ai d, pour l'loigner, lui dire
que je me rendais  ce pueblo o je devais rester toute la journe;
il tient  venir m'y chercher demain soir.

--Je vous remercie de cette attention, rpondit Elias du ton le
plus naturel, mais vous auriez pu simplement lui dire que je vous
accompagnerais.

--Comment? vous?

--Il ne m'aurait pas reconnu. Il ne m'a vu qu'une seule fois et je
ne crois pas qu'il ait pens  prendre mon signalement.

--C'est jouer de malheur! soupira Ibarra en pensant  Maria
Clara. Qu'aviez-vous  me dire?

Elias regarda autour de lui. Dj ils taient loin de la rive; le
soleil maintenant avait disparu derrire la crte des montagnes et
comme, sous ces latitudes, le crpuscule dure peu, la nuit descendait
rapidement, claire par le disque de la lune en son plein.

--Seor, rpondit le pilote d'une voix grave; je suis le porte-parole
de beaucoup de malheureux.

--Des malheureux? que voulez-vous dire?

En peu de mots, Elias le mit au courant de la conversation qu'il
avait eue avec le chef des tulisanes, en omettant les doutes que le
vieillard avait mis et les menaces qu'il avait profres. Ibarra
l'couta avec attention mais, quand Elias eut termin son rapport,
il garda encore quelques instants le silence avant d'interroger.

--De sorte que l'on voudrait?...

--Des rformes radicales dans la force arme, dans le clerg,
dans l'administration de la justice; en un mot on demande que le
Gouvernement jette sur nous un regard paternel.

--Des rformes? dans quel sens?

--Par exemple: plus de respect pour la dignit humaine, plus de
scurit pour l'individu, moins de force  la force arme, moins de
privilges pour ce corps qui facilement en abuse.

--Elias, rpondit le jeune homme, je ne sais rien de vous, mais
je devine que vous n'tes pas un homme vulgaire; vous pensez, vous
travaillez autrement que personne en ce pays. Vous me comprendrez quand
je vous dirai que, si dfectueux que soit l'tat actuel des choses,
il le deviendrait plus encore si on le changeait. Je pourrais, en les
payant, faire agir les amis que j'ai  Madrid, je pourrais causer
au Capitaine gnral, mais ni les uns n'obtiendraient, ni l'autre
n'aurait le pouvoir d'introduire tant de nouveauts; d'ailleurs,
je ne ferai jamais un pas dans ce sens parce que je comprends trs
bien que, si les Congrgations ont leurs dfauts, elles sont utiles
en ce moment; elles sont ce que l'on appelle un mal ncessaire.

Surpris  l'extrme, Elias leva la tte et stupfait le regarda.

--Vous aussi, seor, vous croyez au mal ncessaire? demanda-t-il d'une
voix lgrement tremblante; vous croyez qu'il faut passer par le mal
pour arriver au bien?

--Non; j'y crois comme  un violent remde dont nous nous servons
quand nous voulons nous gurir d'une maladie. A l'heure actuelle,
le pays souffre d'une affection chronique et, pour sa gurison, le
Gouvernement se voit contraint d'user de moyens, durs et violents,
si vous voulez, mais efficaces, indispensables mme!

--C'est un mauvais mdecin, seor, celui qui ne cherche qu'
faire disparatre les symptmes et  les touffer sans chercher
 dcouvrir l'origine de la maladie, ou bien qui, la connaissant,
craint de l'attaquer dans son germe. La Garde civile n'a d'autre
raison d'existence que la rpression du crime par la force et la
terreur, et ce but elle ne l'atteint gure que par hasard. Encore
faudrait-il remarquer que la socit n'a le droit d'tre svre avec
les individus que lorsqu'elle a mis  leur disposition tous les moyens
de dvelopper leur perfectibilit morale. Dans notre pays, comme il
n'y a pas de socit puisque le peuple et le gouvernement ne forment
pas une unit, un tout parfait, les dtenteurs du pouvoir devraient
tre indulgents, non seulement parce qu'ils ont eux-mmes besoin
d'indulgence, mais parce que, nglig et abandonn par eux, l'individu
n'a qu'une responsabilit moindre ayant t moins clair. De plus,
en poursuivant votre comparaison, le traitement que l'on applique
aux maux dont souffre le pays est si destructeur que ses effets se
font sentir uniquement dans la partie de l'organisme encore saine,
dont il affaiblit la vitalit et qu'il prdispose  la maladie. Ne
serait-il pas plus raisonnable de fortifier les organes malades et
de modrer un peu la violence du mdicament?

--Affaiblir la Garde civile serait mettre en pril la scurit des
pueblos.

--La scurit des pueblos! s'cria Elias avec amertume. Il y aura
bientt quinze ans que ces pueblos ont leur Garde civile, et voyez:
nous avons encore des tulisanes, nous entendons encore dire que
l'on pille des maisons, que l'on attaque sur les chemins; les vols
continuent et les auteurs n'en sont jamais dcouverts; le crime
subsiste mais le vritable criminel se promne librement, tandis
que le pacifique habitant des pueblos est inquit. Demandez  tous
les gens honorables de ce pays s'ils considrent cette institution
comme un bien, comme une protection du Gouvernement ou bien comme
une charge, un despotisme dont les abus font plus de ravages que les
violences des brigands. Ces violences, pour grandes qu'elles soient,
sont rares et de plus on peut s'en dfendre; contre les vexations
de la force lgale la protestation n'est pas permise et, si elles
sont moins retentissantes, elles sont continues et sanctionnes par
les autorits suprieures. Aussi, quel rle joue cette institution
dans la vie de nos pueblos? Elle paralyse les communications, tous
craignant d'tre maltraits sous de futiles prtextes; elle s'attache
plus aux formalits qu'au fond mme des choses, ce qui est un premier
symptme d'incapacit; parce qu'un pauvre diable, ft-il honnte et
bien considr, aura oubli sa cdule, doit-on lui mettre les menottes
et le maltraiter? Les chefs considrent comme tant leur premier devoir
de se faire saluer de gr ou de force, ft-ce par les nuits les plus
obscures et leurs infrieurs les imitent; quand il s'agit de battre
ou de dpouiller le malheureux paysan, tout prtexte leur est bon;
le respect du foyer n'existe pas pour eux: il y a peu de temps,
 Calamba, ils ont, en passant par la fentre, envahi la maison
d'un pacifique habitant du pays  qui leur chef devait et argent et
assistance; nulle scurit personnelle: quand ils veulent nettoyer leur
quartier ou leur habitation ils sortent et arrtent le premier venu
qui ne rsiste pas pour le faire travailler tout le jour. Plus encore:
pendant ces dernires ftes les jeux prohibs n'ont pas t entravs,
mais vous les avez vus brutalement troubler les rjouissances permises
par l'autorit; vous avez vu ce que le peuple pensait d'eux. Que lui
a-t-il servi de refrner ses colres et d'attendre satisfaction de
la justice des hommes? Ah! seor, si c'est l ce que vous appelez
conserver l'ordre...

--Je conviens qu'il y a des abus, rpliqua Ibarra, mais nous acceptons
ces abus pour les biens qu'ils accompagnent. L'institution peut tre
imparfaite, mais, croyez-le, la terreur qu'elle inspire empche de
s'accrotre le nombre des criminels.

--Dites plutt que cette terreur en cre chaque jour de nouveaux,
rectifia Elias. Avant la cration de ce corps, presque tous les
malfaiteurs-- de rares exceptions prs--taient des affams; ils
pillaient, ils volaient pour manger; la disette passe, les chemins
redevenaient libres; il suffisait, pour mettre en fuite ces malheureux,
des pauvres mais vaillants cuadrilleros, si mal arms, si calomnis
par tous ceux qui ont crit sur notre pays, qui n'ont d'autre droit
que de mourir, d'autre devoir que de combattre, d'autre rcompense que
l'insultante moquerie. Aujourd'hui, il y a des tulisanes qui le sont
pour toute leur vie. Une faute, un premier dlit chti inhumainement,
la rsistance aux excs de pouvoir, la crainte de supplices atroces,
les arrachent pour toujours de la socit et les condamnent  tuer ou
 tre tus. Le terrorisme de la Garde civile leur ferme les portes
du repentir et comme, dans la montagne o il s'est rfugi, un tulisan
pour se dfendre, guerroie beaucoup mieux que le soldat dont il se rit,
nous ne pouvons remdier au mal que nous avons cr. Souvenez-vous
des rsultats obtenus par la prudente conduite du capitaine gnral
de La Torre: l'amnistie, accorde par lui  ces malheureux, a prouv
que dans ces montagnes le coeur de l'homme bat encore pour le bien
et dmontr toute la puissance du pardon. Le terrorisme peut servir
quand le peuple est esclave, que la montagne n'a pas de cavernes,
que le pouvoir peut aposter une sentinelle derrire chaque arbre et
que, dans le corps de l'opprim, il n'y a qu'un estomac et un ventre;
mais quand le dsespr luttant pour sa vie se sent un bras fort,
un coeur vivant, que la rage l'anime, le terrorisme pourra-t-il
teindre l'incendie allum par lui-mme, dont il a lui-mme entass
les combustibles?

--Je suis confondu, Elias, en vous entendant parler ainsi; je
croirais que vous avez raison si mes propres convictions n'taient
dj formes. Mais,--et je ne le dis pas pour vous offenser, car je
vous considre comme une exception,--remarquez ceci: quels sont ceux
qui demandent cette rforme? Presque tous sont des criminels ou des
gens prts  le devenir.

--Des criminels ou de futurs criminels! sans doute, mais pourquoi
sont-ils devenus tels? Parce qu'on a troubl leur paix, dtruit
leur bonheur, bless leurs plus chres affections et, qu' demander
protection  la justice ils ont appris qu'ils ne la pouvaient esprer
que d'eux-mmes! Mais vous vous trompez, seor, si vous croyez que
les rformes ne sont rclames que par ces infortuns; allez de
pueblo en pueblo, de maison en maison, coutez les secrets soupirs
des familles, et vous vous convaincrez que les maux dont la Garde
civile est continuellement l'auteur sont gaux, sinon suprieurs,
 ceux auxquels elle remdie. Ou bien en conclurez-vous que tous les
citoyens sont des criminels? Alors pourquoi les dfendre contre les
autres? Pourquoi ne pas les dtruire tous?

--Quelque dfaut existe ici qui maintenant m'chappe, quelque
erreur dans la thorie qui vicie la pratique, car en Espagne, dans
la Mre Patrie, la Garde civile a rendu et rend encore les plus
grands services.

--Je n'en doute pas; peut-tre l-bas, est-elle mieux organise, le
personnel est-il mieux choisi; peut-tre aussi l'Espagne en a-t-elle
un besoin qui n'existe pas aux Philippines? Nos moeurs, nos coutumes,
que l'on invoque toujours chaque fois qu'il s'agit de nous dnier un
droit, sont totalement oublies quand on veut nous imposer quelque
charge nouvelle. Dites-moi, seor, pourquoi les autres nations qui,
par leur voisinage de l'Espagne doivent lui ressembler plus que les
Philippines, n'ont-elles pas adopt cette institution? Serait-ce parce
que les vols y sont moins nombreux, que les trains y sont moins souvent
arrts sur les chemins de fer, que les insurrections y sont moins
frquentes, qu'on y assassine moins, que les rues de leurs capitales
sont plus sres?

Ibarra baissait la tte, il mditait les paroles d'Elias.

--Cette question, mon ami, rpondit-il, mrite une srieuse tude;
si mes recherches me prouvent que ces plaintes sont fondes, j'crirai
 mes amis de Madrid puisque nous n'avons pas de dputs. Cependant,
croyez bien que le Gouvernement a besoin d'un corps dont la force
soit illimite, pour se faire respecter et dont l'autorit s'impose.

--Vous avez raison, seor, quand le Gouvernement est en guerre avec le
pays; mais pour le bien mme du Pouvoir nous ne devons pas faire croire
au peuple qu'il est en opposition avec ses gouvernants. D'ailleurs,
s'il en est ainsi, si nous prfrons la force au prestige, encore
devons-nous bien regarder  qui nous confions cette force illimite,
cette autorit toute-puissante. Une telle force dans la main d'hommes
et d'hommes ignorants, pleins de passions, sans ducation morale,
sans honorabilit prouve, est une arme remise  un insens au milieu
d'une foule dsarme. J'accorde, je veux bien croire qu'il faille
un bras au Gouvernement, mais qu'il choisisse bien ce bras, qu'il ne
confie sa force qu'aux plus dignes et, puisqu'il prfre l'autorit
qu'il se donne lui-mme  celle que le peuple pourrait concder,
qu'au moins il fasse voir qu'il sait se la donner!

Elias parlait avec passion, avec enthousiasme; ses yeux brillaient et
le timbre de sa voix rsonnait vibrant. Un silence suivit ses derniers
mots; la barque que la rame ne dirigeait plus semblait se maintenir
immobile  la surface des eaux; la lune resplendissait majestueuse dans
un ciel de saphir; au loin, vers la rive, brillaient quelques toiles.

--Et, que demande-t-on encore? interrogea Ibarra.

--La rforme de l'organisation religieuse, rpondit Elias d'une voix
triste et dcourage; les malheureux demandent  tre mieux protgs...

--Contre les Ordres religieux?

--Contre leurs oppresseurs, seor.

--Les Philippines auraient-elles oubli ce qu'elles doivent  ces
ordres? Renieraient-elles la dette de gratitude qu'elles ont contracte
envers ceux qui les ont tires de l'erreur pour leur donner la foi,
qui les ont protges contre la tyrannie du pouvoir civil? Le mal
est que l'on n'enseigne pas l'histoire de la patrie!

Elias, surpris, semblait  peine certain de ce qu'il entendait.

--Seor, rpondit-il d'une voix grave, vous accusez le peuple
d'ingratitude; permettez que moi, qui suis de ce peuple qui souffre,
je le dfende. Les bienfaits, pour mriter la reconnaissance, doivent
tre dsintresss. Laissons de ct la mission divine, la charit
chrtienne dont on a tant us; faisons abstraction de l'Histoire, ne
demandons pas ce qu'a fait l'Espagne du peuple juif qui a donn  toute
l'Europe un livre, une religion et un Dieu; ce qu'elle a fait du peuple
arabe qui lui avait donn sa civilisation, qui s'est montr tolrant
pour sa religion, qui a rveill son amour-propre national, tomb en
lthargie, ananti presque pendant la domination des Romains et des
Goths. Vous dites que les Ordres nous ont donn la foi, qu'ils nous
ont retirs de l'erreur; appelez-vous foi ces pratiques extrieures;
religion, ce commerce de courroies et de scapulaires; vrit, ces
miracles et ces contes que nous entendons tous les jours? Est-ce
la loi de Jsus-Christ? Il n'tait point ncessaire qu'un Dieu
se laisst crucifier, que nous nous obligeassions  une gratitude
ternelle: la superstition existait depuis longtemps, il suffisait de
la perfectionner et de hausser le prix des marchandises. Vous me direz
que, si imparfaite que soit notre religion actuelle, celle qu'elle
a remplace tait pire encore; je le crois, j'en conviens, mais ne
l'avons-nous pas paye trop cher par la perte de notre nationalit,
de notre indpendance? Pour elle nous avons donn  ses prtres
nos meilleurs pueblos, nos champs les plus fertiles, et nous leur
donnons encore nos conomies pour l'achat d'objets religieux. On
a import pour notre usage un article d'industrie trangre, nous
l'avons largement pay, nous sommes en paix. Si vous me parlez de la
protection accorde contre les encomenderos [194], je pourrais vous
rpondre que c'est grce aux religieux que nous sommes tombs sous le
pouvoir des encomenderos; mais non, je reconnais qu'une foi sincre,
qu'un vritable amour de l'humanit guidaient les premiers ministres
qui abordrent sur nos plages, je reconnais la dette de gratitude
contracte envers ces nobles coeurs, je sais que l'Espagne d'alors
abondait en hros de toutes classes, dans la religion comme dans la
politique, dans l'ordre civil comme dans l'ordre militaire. Mais
parce que les anctres furent vertueux, devons-nous consentir 
tous les excs de leurs descendants dgnrs? Parce que l'on nous a
fait un grand bien, sommes-nous si coupables de demander que l'on ne
nous fasse pas de mal? Le pays n'exige pas l'abolition des Ordres,
il demande seulement des rformes en rapport avec des circonstances
nouvelles, avec des ncessits nouvelles.

--J'aime notre Patrie comme vous pouvez l'aimer, Elias; je comprends
quelque peu ce que vous dsirez, j'ai cout avec attention ce que
vous avez dit et surtout, mon ami, je crois que nous voyons un peu
avec les yeux de la passion: en cette question, moins qu'en toute
autre, je ne vois la ncessit de rformes.

--Serait-il possible, seor? demanda Elias. Mais vos propres malheurs
de famille...

--Ah! je m'oublie, j'oublie mes propres malheurs lorsqu'il s'agit de
la scurit des Philippines, de la scurit de l'Espagne! interrompit
vivement Ibarra. Pour conserver les Philippines  la Mre Patrie,
il faut que les moines restent ce qu'ils sont et, dans l'union avec
l'Espagne, est le bien de notre pays.

Ibarra avait cess de parler qu'Elias l'coutait encore; sa physionomie
s'tait attriste, ses yeux avaient perdu leur clat.

--Les missionnaires ont conquis le pays, c'est vrai, reprit-il, mais
croyez-vous que ce soit par les moines que l'Espagne puisse garder
les Philippines?

--Oui, et seulement par eux; cette opinion est celle de tous ceux
qui ont crit sur les Philippines.

--Oh! s'cria Elias en rejetant avec dcouragement la rame dans
la barque; je ne croyais pas que vous eussiez une si pauvre ide
du gouvernement et du pays. Pourquoi ne mprisez-vous ni l'un ni
l'autre? Que diriez-vous d'une famille qui ne vivrait en paix que
par l'intervention d'un tranger? Un pays qui n'obit que parce
qu'on le trompe, un gouvernement qui ne commande que parce qu'il se
sert du mensonge, qui ne sait pas se faire aimer ni respecter par
lui-mme! Pardonnez-moi, seor, mais je crois que votre gouvernement
se dshonore et se suicide lorsqu'il se rjouit de la croyance aveugle
d'un peuple tromp! Je vous remercie de votre amabilit et vous prie
de me dire o vous voulez que je vous conduise maintenant?

--Non, rpondit Ibarra; discutons, il faut savoir qui a raison lorsque
le sujet de la conversation est si important.

--Vous m'excuserez, seor, reprit Elias en secouant la tte; je ne
suis pas assez loquent pour vous convaincre; si j'ai reu quelque
ducation, je suis un Indien, mon existence est pour vous douteuse, et
mes paroles vous sembleront toujours suspectes. Ceux qui ont exprim
des opinions contraires aux miennes sont Espagnols et, comme tels,
quelque frivolit, quelque niaiserie qu'ils dbitent, leur ton, leurs
titres, leur origine les consacrent, leur donnent une telle autorit
qu'ils dsarment d'avance toute contradiction. De plus, quand je vois
que vous qui aimez votre pays, vous dont le pre repose sous ces
tranquilles flots, vous qui avez t provoqu, insult, poursuivi,
vous conservez ces opinions malgr tout, quand je considre ce que
vous valez, je commence  douter de mes convictions et j'admets qu'il
soit possible que le peuple se trompe. Je dois dire  ces malheureux
qui ont mis leur confiance dans les hommes qu'ils la placent en Dieu
ou dans leurs propres bras. Je vous remercie de nouveau et vous prie
de m'indiquer o je dois vous conduire.

--Elias, vos amres paroles pntrent jusqu' mon coeur et me font
douter, moi aussi. Que voulez-vous? Je n'ai pas t lev au milieu
du peuple, je ne connais pas ses besoins; j'ai pass mon enfance au
Collge des Jsuites, j'ai grandi en Europe, je ne me suis form que
par les livres et je n'ai pu lire que ce que les hommes ont apport 
la lumire; ce qui est rest dans l'ombre, ce que n'ont pas rvl les
crivains, je l'ignore. Et cependant, comme vous, j'aime notre patrie,
non seulement parce que c'est le devoir de tout homme d'aimer le pays
 qui il doit l'existence et  qui, peut-tre, il devra son dernier
asile; non seulement parce que mon pre me l'a enseign, parce que
ma mre tait indienne et que mes plus chers souvenirs vivent en lui,
je l'aime de plus parce que je lui dois et lui devrai mon bonheur!

--Et moi, parce que je lui dois mon malheur, murmura Elias.

--Oui, ami, je sais que vous souffrez, que vous tes malheureux;
votre situation vous obscurcit la vision de l'avenir et influe sur
votre manire de penser; c'est pour cela que j'coute vos plaintes
avec une certaine prvention. Si je pouvais apprcier les motifs,
une partie de ce pass...

--Mes malheurs ont une autre origine; si je supposais que cela puisse
tre de quelque utilit, je vous les raconterais, car non seulement
je n'en fais aucun mystre mais ils sont connus de beaucoup.

--Peut-tre que les connatre rectifierait mes jugements; vous savez
que je me mfie beaucoup des thories, je me guide surtout d'aprs
les faits.

Elias resta quelques instants pensif:

--S'il en est ainsi, seor, je vous raconterai brivement mon histoire.






L

LA FAMILLE D'ELIAS


--Il y a environ soixante ans, mon grand-pre vivait  Manille; il
tait employ comme comptable chez un commerant espagnol. Bien qu'il
ft alors trs jeune, il tait mari et avait un fils. Une nuit,
sans que l'on st comment, le magasin prit feu et l'incendie se
communiqua  toute la maison et aux habitations environnantes. Les
pertes furent innombrables, on chercha un coupable et le commerant
accusa mon grand-pre. En vain protesta-t-il de son innocence, il tait
pauvre, il ne pouvait payer les avocats clbres, on le condamna  tre
btonn publiquement et promen par les rues de Manille. Il y a peu de
temps qu'a t supprim ce chtiment infamant, que le peuple appelle
caballo y vaca [195], pire mille fois que la mort elle-mme. Mon aeul,
abandonn de tous, except de sa jeune pouse, se vit attach  un
cheval, suivi d'une foule cruelle, frapp  chaque carrefour,  la
face des hommes, ses frres, dans le voisinage des nombreux temples
d'un Dieu de paix. Quand le malheureux, marqu  jamais d'infamie, eut
satisfait de son sang, de ses tortures et de ses cris, la vengeance
des hommes, on le dtacha, mais il et mieux valu pour lui tre
mort! Par une de ces cruauts raffines que savent parfois inventer
les bourreaux, la libert lui ft rendue; sa femme, alors enceinte,
s'en alla vainement de porte en porte mendier du travail ou quelque
aumne pour soigner son mari malade et son pauvre enfant; qui pouvait
avoir confiance ou piti? N'tait-ce pas la femme d'un incendiaire
et d'un infme? L'pouse, donc, dut s'adonner  la prostitution!

Ibarra se leva de son sige.

--Oh! ne vous inquitez pas! La prostitution n'tait un dshonneur ni
pour elle ni pour son mari; honneur et honte, n'existaient plus pour
eux. Le mari gurit de ses blessures et, avec sa femme et son fils,
il vint se cacher dans les montagnes de cette province. La femme
y mit au jour un foetus estropi et malade qui eut la chance de ne
point vivre. Eux y restrent quelques mois encore, misrables, isols,
dtests, repousss de tout le monde. Mon grand-pre, moins courageux
que sa femme, ne put supporter une telle existence: il se pendit,
dsespr de voir celle qu'il aimait malade, enceinte de nouveau,
prive de tout secours et de tout soin. Le fils, qui pouvait  peine
soigner sa mre, dut laisser se pourrir le cadavre que la mauvaise
odeur signala bientt  la justice. Mon aeule fut accuse  son tour
et condamne pour n'avoir point rvl la mort de son mari; on lui
attribua le crime, on prouva qu'elle l'avait commis: de quoi n'tait
point capable la femme d'un tel misrable qui, elle-mme, avait t
une prostitue? Si elle prtait serment on l'appelait parjure, si elle
pleurait on lui reprochait de jouer une comdie, on rpondait blasphme
si elle invoquait Dieu. Cependant, en considration de son tat, on
rsolut d'attendre sa dlivrance pour la btonner: vous savez que les
moines ont rpandu cette croyance que les Indiens ne doivent se traiter
qu' coups de btons: lisez ce qu'en dit le P. Gaspar de S. Augustin.

Une femme ainsi condamne doit maudire le jour o son enfant verra
la lumire; c'tait donc  la fois prolonger son supplice et violer
ses sentiments maternels. Par malheur sa dlivrance s'opra bien,
par malheur aussi l'enfant naquit vivant et robuste. Deux mois aprs,
la sentence s'accomplissait  la grande satisfaction des hommes qui
croyaient ainsi remplir un devoir. Ayant perdu la tranquillit dans
ces montagnes, elle s'enfuit avec ses deux enfants dans la province
voisine et, l, ils vcurent comme des fauves, hassant et has. L'an
des deux fils qui, au milieu de tant de misres, se rappelait les
joies de son enfance se fit tulisan ds qu'il en eut la force, et le
nom sanguinaire de Blat s'tendit de province en province, terreur
des pueblos, car dans sa soif de vengeance il mettait tout  feu
et  sang. Le plus jeune,  qui la Nature avait donn un coeur bon,
s'tait rsign  son sort et  son infamie; il vivait  ct de sa
mre, se nourrissant tous deux des fruits de la fort, s'habillant des
guenilles que leur jetaient les passants; elle avait perdu son nom; on
ne la connaissait que par les sobriquets de delincuente, prostituta,
apaleada [196]; lui, n'tait connu que comme fils de sa mre, parce
que la douceur de son caractre ne permettait pas de le croire n de
l'incendiaire et qu'il est toujours permis de douter de la moralit
des Indiens. Enfin, le fameux Blat tomba un jour entre les mains de
la Justice qui lui demanda svrement compte de ses crimes, elle qui
jamais n'avait rien fait pour lui enseigner le bien; un matin, le jeune
garon cherchant sa mre qui tait alle au bois pour y cueillir des
champignons et n'tait pas encore revenue, la trouva tendue  terre,
sur le bord du chemin, sous un cotonnier, la figure vers le ciel,
les yeux fixes, hors des orbites, les doigts crisps, enfoncs dans
le sol tach de sang. Quand le malheureux leva la tte et tourna sa
vue vers o regardait le cadavre il aperut un panier suspendu  une
branche et, dans ce panier, la tte ensanglante de son frre!

--Mon Dieu! s'cria Ibarra.

--C'est le cri qui chappa  mon pre, continua froidement Elias. Les
hommes avaient dpec le brigand et enterr le tronc, mais les membres
disperss furent exposs en diffrents pueblos. Si parfois vous
allez de Calamba  Santo Tomas vous trouverez encore un misrable
arbre de lomboy [197] o une jambe de mon oncle fut suspendue et
se putrfia: la Nature l'a maudit, l'arbre n'a plus ni grandi ni
donn de fruits. Il en fut de mme des autres membres, mais la tte,
comme tant le meilleur de l'individu, ce qui s'en reconnat le plus
facilement, on l'avait pendue devant la cabane de la mre!

Ibarra baissa la tte.

--Le jeune homme s'enfuit comme un maudit, de pueblo en pueblo,
 travers les monts et les valles, et quand il se crut assez loin
pour ne plus tre reconnu, il entra, comme travailleur, chez un riche
de la province de Tayabas. Son activit, la douceur de son caractre
lui assurrent l'estime de tous, car on ignorait son pass. A force
de travail et d'conomie il arriva  se crer un petit capital, et
comme la misre tait passe, qu'il tait jeune, il pensa  tre
heureux. Sa bonne prestance, sa jeunesse et sa situation quelque
peu indpendante lui captrent l'amour d'une jeune fille du pueblo
dont il n'osait point demander la main de peur que son origine se
dcouvrt. Mais l'amour fut le plus fort et tous deux manqurent
 leurs devoirs. Pour sauver l'honneur de sa matresse, il risqua
tout et la demanda en mariage; on chercha les papiers; la vrit
clata: le pre de la jeune fille tait riche, il porta plainte
contre l'homme, le procs fut instruit, le malheureux ne chercha
pas  se dfendre, admit tout ce dont on l'accusa et fut envoy au
presidio. La jeune fille mit au monde deux jumeaux, un fils et une
fille qui furent levs en secret; on leur fit croire que leur pre
tait mort, ce qui n'tait pas difficile, car ils avaient vu, encore
en bas ge, mourir leur mre, et ne pensaient gure  rechercher leur
gnalogie. Comme notre grand-pre tait riche, notre enfance fut trs
heureuse; ma soeur et moi nous grandmes ensemble, nous aimant comme
peuvent seuls s'aimer deux jumeaux qui ne connaissent pas d'autres
amours. Trs jeune, on m'envoya tudier au Collge des jsuites et
ma soeur, pour que nous ne fussions pas compltement spars, entra
 la pension de la Concordia. Notre ducation fut courte, car nous
n'ambitionnions que d'tre agriculteurs; aussitt qu'elle fut termine,
nous revnmes au pueblo pour prendre possession de l'hritage de
notre grand-pre. L, pendant quelque temps, nous vcmes heureux,
l'avenir nous souriait; nous avions de nombreux domestiques, nos
champs donnaient de bonnes rcoltes et ma soeur tait  la veille
de se marier avec un jeune homme qu'elle adorait et qui rpondait 
son amour. Pour des questions pcuniaires et aussi par mon caractre
alors hautain, je m'tais attir la rancune d'un lointain parent:
un jour il me jeta  la face ma tnbreuse origine et l'infamie de
mon ascendance. Je crus  une calomnie, je demandai satisfaction:
la tombe o dormaient tant de misres s'ouvrit et la vrit en sortit
pour me confondre. Pour comble de malheur, nous avions alors depuis
quelques annes un vieux domestique qui souffrait tous mes caprices
sans se plaindre jamais, se contentant seulement de pleurer et de
gmir quand les autres serviteurs l'accablaient de leurs moqueries. Je
ne sais comment mon parent s'informa, toujours est-il qu'il cita le
vieillard devant la justice et lui fit dclarer la vrit: notre vieux
domestique tait notre pre que souvent j'avais maltrait et dont
la dposition frappait ses enfants chris. Notre bonheur s'vanouit,
je renonai  notre fortune, ma soeur perdit son fianc, et, avec mon
pre, nous abandonnmes le pueblo pour aller vivre ailleurs, n'importe
o. La pense qu'il avait contribu  notre malheur abrgea les jours
du vieillard; ses lvres me rvlrent tout le pass douloureux. Ma
soeur et moi nous restions seuls.

Elle pleura beaucoup mais, en dpit de tant de malheurs qui fondaient
sur nous elle ne pouvait oublier son amour. Sans une plainte, sans un
mot, elle vit se marier avec une autre son ancien fianc, mais moi,
peu  peu et sans que rien pt la consoler, je la voyais dprir. Un
jour elle disparut: en vain je la cherchai de tous cts, en vain je
m'informai d'elle auprs de tous; six mois aprs seulement j'appris
que, vers l'poque o je l'avais perdue, aprs un dbordement du
lac, on avait trouv sur la plage de Calamba, dans les rizires, le
cadavre d'une jeune fille noye ou assassine; elle avait, disait-on,
un couteau clou dans la poitrine. Les autorits de ce pueblo
avaient fait publier le fait dans les pueblos voisins; personne ne
s'tait prsent pour rclamer le cadavre, aucune jeune fille n'avait
disparu. Aux diffrents signes que l'on me donna ensuite, au costume,
aux bijoux,  la beaut de son visage et de son abondante chevelure,
je reconnus ma pauvre soeur. Et depuis lors, j'erre de province en
province, ma renomme et mon histoire se transmettent de bouche en
bouche, on m'attribue beaucoup de choses, parfois on me calomnie,
mais je fais peu de cas des hommes et je continue mon chemin. Voici,
en rsum, mon histoire et celle de l'un des jugements humains.

Elias se tut et continua  ramer.

--Je commence  croire que vous n'avez pas tort, murmura Crisstomo
 voix basse, quand vous dites que la justice devrait tendre
vers le bien pour la rcompense de la vertu et l'ducation des
criminels. Seulement... c'est impossible, c'est une utopie, car d'o
tirer l'argent qu'il faudrait, comment crer tant d'emplois nouveaux?

--Et pourquoi ne se servirait-on pas de ces prtres qui prnent leur
mission de paix et de charit? Serait-il plus mritoire de mouiller
d'un peu d'eau la tte d'un enfant, de lui donner  manger quelques
grains de sel, que de rveiller, dans la conscience obscurcie de chaque
criminel, cette tincelle allume par Dieu en chaque homme pour le
guider  la recherche du bien? Serait-il plus humain d'accompagner
un condamn  la potence que de lui indiquer le difficile sentier
qui du vice conduit  la vertu? Et les espions, les bourreaux, les
gardes civils, ne les paye-t-on pas? Bien que sale, cela aussi cote
de l'argent.

--Mon ami, quand nous le voudrions, ni vous ni moi, nous ne pourrions
russir.

--Seuls, c'est vrai, nous ne sommes rien; mais faites vtre la cause
du peuple, unissez-vous au peuple, ne refusez pas d'couter sa voix,
donnez l'exemple, propagez l'ide de ce qu'on appelle une patrie!

--Ce que demande le peuple est impossible; il faut attendre.

--Attendre, attendre c'est souffrir!

--Si je le demandais, on se moquerait de moi.

--Et si le peuple vous soutient?

--Jamais! je ne serai jamais celui qui conduira la foule pour qu'elle
arrache de force ce que le gouvernement ne croira pas opportun de
lui accorder, non! Et si je voyais un jour s'armer cette multitude,
je me rangerais du ct du gouvernement et je la combattrais car,
en cette tourbe, je ne reconnatrais pas mon pays. Je veux son bien,
c'est pourquoi je btis une cole; je le cherche ce bien au moyen de
l'instruction, par le continuel progrs; sans lumire il n'y a pas
de route, pas d'issue possible.

--Sans lutte il n'y a pas non plus de libert! rpondit Elias.

--C'est que je ne veux pas de cette libert!

--Sans libert pas de lumire! vous disiez que vous connaissez peu
votre pays, je le crois. Vous ne voyez pas la lutte qui se prpare,
vous ne voyez pas le nuage  l'horizon; le combat commence dans
la sphre des ides pour descendre dans l'arne qui se teindra
de sang; coutez la voix de Dieu, malheur  ceux qui voudront
rsister! l'Histoire ne leur appartient pas.

Elias tait transfigur; debout, dcouvert, son visage mle,
illumin par la blanche lumire de la lune, avait quelque chose
d'extraordinaire. Il secoua son abondante chevelure et continua.

--Ne voyez-vous pas comme tout se rveille? Le sommeil a dur
des sicles, mais un jour la foudre tombe, et la foudre, au lieu
de dtruire, appelle la vie; et voici que de nouvelles tendances
travaillent les esprits, voici que ces tendances, aujourd'hui spares
s'unissent un jour, guides par Dieu. Dieu n'a pas manqu aux autres
peuples, il ne manquera pas non plus au ntre; sa cause est la cause
de la libert!

Un solennel silence suivit ces paroles. La barque, entrane par les
vagues s'approchait de la rive. Le premier, Elias reprit la parole.

--Que dois-je dire  ceux qui m'envoient? demanda-t-il en changeant
de ton.

--Je vous l'ai dj dit; je dplore beaucoup leur situation, mais il
faut qu'ils attendent! on ne gurit pas le mal par un autre mal et,
dans nos malheurs, nous avons tous notre part de fautes.

Elias n'insista pas; il baissa la tte, continuant de ramer; quand
le bateau toucha la rive, il prit cong d'Ibarra:

--Je vous remercie, seor, lui dit-il, de votre condescendance envers
moi; dans votre intrt, je vous demande de m'oublier dsormais et
de ne jamais me reconnatre en quelque situation que vous me trouviez.

Puis, tandis que Crisstomo s'loignait, il se remit  ramer,
conduisant la barque vers une touffe de roseaux sur la plage. Seuls
paraissaient occuper son attention les milliers de diamants que
soulevait la rame et qui retombaient et disparaissaient aussitt dans
le mystre des flots doucement azurs.

Enfin, il toucha terre; un homme sortit des roseaux et s'approcha
de lui.

--Que dois-je dire au Capitaine? demanda l'homme.

--Dis lui qu'Elias, s'il ne meurt pas avant, accomplira sa parole,
rpondit tristement le pilote.

--Alors, quand nous rejoindras-tu?

--Quand votre Capitaine croira que l'heure du pril est arrive.

--C'est bien, adieu!

--Si je ne meurs pas avant! murmurait Elias.






LI

COMMERCE


Le timide Linares tait inquiet et triste. Il venait de recevoir une
lettre de Da. Victorina dont nous corrigeons un peu l'orthographe
afin de la rendre intelligible:


Estim cousin: Je veux savoir avant trois jours si tu as t tu
par l'alfrez ou bien lui par toi. Je ne veux pas qu'un jour de
plus s'coule sans que cet animal soit puni. Si, pass ce dlai,
tu ne l'as pas encore provoqu, je dis  don Santiago que jamais tu
n'as t secrtaire de personne, que tu n'as jamais plaisant avec
Canovas ni avec le gnral don Arsenio Martinez, je dis  Clarita que
tout est mensonge et ne te donne plus un cuarto. Si tu le dfies je
te promets tout ce que tu voudras; je te prviens que je n'admettrai
ni excuses ni motifs de retard.

Ta cousine qui t'aime de coeur:

Victorina de los Reyes de De Espadana.

Sampaloc, lundi, 7 h. du soir.


L'affaire tait grave: Linares connaissait le caractre de
Da. Victorina, il savait de quoi elle tait capable; lui parler raison,
c'tait parler honneur et politesse  un carabinier des douanes quand
il cherche un contrebandier l o il n'y en a pas; supplier tait
inutile, jouer de ruse dangereux; il n'y avait qu'un seul parti 
prendre: provoquer.

--Mais comment? se disait-il en se promenant de long en large. S'il
m'envoie patre? Si je me trouve avec sa femme? Qui voudra tre mon
tmoin? Le cur? Capitan Tiago? Maudite soit l'heure o j'ai cout ses
conseils! Latera! [198] Qui m'obligeait  me donner de l'importance,
 raconter des histoires,  les tromper par des fanfaronnades! que
va dire de moi cette demoiselle...? Cela m'ennuie maintenant d'avoir
t secrtaire de tous les ministres.

Le bon Linares continuait encore son triste soliloque quand entra le
P. Salvi. En vrit, le franciscain tait encore plus maigre et plus
ple que de coutume, mais ses yeux brillaient d'une lueur singulire
et sur ses lvres s'panouissait un trange sourire.

--Sr. Linares, vous tes seul? dit-il en saluant le jeune homme,
et il se dirigea vers le salon dont la porte entr'ouverte laissait
entendre quelques notes de piano.

--Et D. Santiago? ajouta le cur.

Au mme instant, Capitan Tiago entrait. Il baisa la main du cur,
le dbarrassa de son chapeau et de sa canne, souriant comme un
bienheureux.

--Allons, allons! dit le cur en entrant dans le salon, suivi
de Linares et de Capitan Tiago; j'ai de bonnes nouvelles 
vous communiquer  tous. J'ai reu de Manille des lettres qui me
confirment celle que le Sr. Ibarra m'a apporte hier... de telle sorte,
D. Santiago, que l'obstacle disparat.

Maria Clara, assise au piano entre ses deux amies, fit un
mouvement pour se lever, mais les forces lui manqurent, elle dut se
rasseoir. Linares devint blme et regarda Capitan Tiago qui baissait
les yeux.

--Ce jeune homme me semble trs sympathique, continua le cur;
d'abord je l'avais mal jug... il est d'esprit un peu vif, mais,
quand il fait une faute, il sait si bien s'arranger qu'on ne saurait
lui en garder rancune. Si ce n'tait pour le P. Dmaso...

Et le cur lana un regard vers Maria Clara qui coutait de toutes
ses oreilles, mais ne quittait pas des yeux son cahier de musique,
malgr les pinons de Sinang qui exprimait ainsi son allgresse:
si elles avaient t seules elle aurait dans.

--Le P. Dmaso...? demanda Linares.

--Oui, le P. Dmaso a dit, continua le cur sans perdre de vue Maria
Clara, que, comme parrain, il ne pourrait permettre... mais enfin,
je crois que, si le Sr. Ibarra lui demande pardon, tout s'arrangera.

Maria Clara se leva, profra une excuse et, accompagne de Victoria,
se retira dans sa chambre.

--Et, si le P. Dmaso ne lui pardonne pas? demanda Capitan Tiago 
voix basse.

--Alors,... Maria Clara verra... le P. Dmaso est son
pre... spirituel; mais je crois qu'ils s'entendront.

Un bruit de pas se fit entendre, Ibarra entra, suivi de la tante
Isabel; son entre produisit une impression toute particulire,
diffrente pour chacune des personnes prsentes. Il salua avec
affabilit Capitan Tiago qui ne savait s'il devait sourire ou pleurer,
puis s'inclina profondment devant Linares. Le P. Salvi, lui, se
leva et tendit la main  Ibarra si affectueusement que celui-ci ne
put contenir un regard de surprise.

--Ne soyez pas tonn, dit le prtre,  l'instant mme je faisais
votre loge.

Ibarra remercia et s'approcha de Sinang.

--O as-tu t toute la journe? lui demanda-t-elle dans son enfantin
babil; nous nous interrogions et nous disions: O aura pu aller cette
me rachete du Purgatoire? Et chacune de nous disait son avis.

--Et ne puis-je savoir ce que vous disiez?

--Non, c'est un secret, mais je te le dirai quand nous serons
seuls. Maintenant dis-nous o tu es all, pour voir qui a le mieux
devin.

--Non, c'est aussi un secret, mais je te le dirai entre nous si ces
seores le permettent.

--Mais certainement, certainement! dit le P. Salvi.

Sinang emmena Crisstomo  un bout du salon; l'ide qu'elle allait
connatre un secret la rendait toute joyeuse.

--Dis-moi, petite amie, demanda Ibarra, Maria est-elle fche
contre moi?

--Je ne sais pas, mais elle dit qu'il vaut mieux que tu l'oublies,
puis se met  pleurer. Capitan Tiago veut qu'elle se marie avec ce
seor, le P. Dmaso aussi, mais elle ne dit ni oui ni non. Ce matin,
quand nous lui avons caus de toi, j'ai dit: qui sait s'il n'est pas
all faire la cour  une autre? elle m'a rpondu: Dieu le veuille!

Ibarra tait grave.

--Dis  Maria que je voudrais lui parler  elle seule.

--Toute seule? s'cria Sinang en fronant les sourcils et en le
regardant.

--Toute seule, non; mais que celui-ci ne soit pas l.

--C'est difficile; mais, ne t'en occupe pas, je lui en parlerai.

--Et, quand saurai-je la rponse?

--Demain, viens de bonne heure. Maria ne veut jamais rester seule,
nous lui tenons compagnie; Victoria et moi passons chacune une nuit
prs d'elle; demain, c'est mon tour. Mais, coute, et le secret? tu
t'en vas sans me dire le principal.

--C'est vrai; je suis all au pueblo de Los Baos; je vais y exploiter
les cocotiers, je pense construire une fabrique; ton pre sera mon
associ.

--Ce n'est que cela? En voil un secret! s'cria Sinang  voix haute,
du ton d'un usurier refait; je croyais...

--Prends garde! Je ne veux pas que tu le dises.

--Je n'en ai pas envie! rpondit Sinang le nez pinc. Si c'et t
quelque chose d'important, je l'aurais dit  mes amies, mais acheter
des cocos! des cocos! qui donc s'intresse aux cocos?

Et elle s'enfuit vivement chercher ses amies.

Quelques moments aprs, voyant que la conversation ne pouvait que
languir, Ibarra prit cong; Capitan Tiago avait l'air aigre-doux,
Linares se taisait, seul le cur affectait la gaiet et racontait
des histoires. Aucune des jeunes filles n'tait revenue.






LII

LA CARTE DES MORTS ET LES OMBRES


Le ciel nuageux cache la lune; un vent froid, prcurseur du prochain
Dcembre, entrane quelques feuilles dessches et soulve la poussire
dans l'troit sentier qui conduit au cimetire.

Sous la porte, trois ombres parlent entre elles  voix basse.

--Tu as caus  Elias? demande une voix.

--Non, tu sais qu'il est trs bizarre et trs circonspect, mais il
doit tre des ntres; D. Crisstomo lui a sauv la vie.

--C'est aussi pour cela que j'ai accept, dit la premire voix;
D. Crisstomo fait soigner ma femme chez un mdecin  Manille! Je me
suis charg du couvent pour rgler mes comptes avec le cur.

--Et nous du quartier pour dire aux gardes civiles que notre pre
avait des fils.

--Combien serez-vous?

--Cinq; avec cinq c'est suffisant. Le domestique de D. Crisstomo
dit que nous serons vingt.

--Et, si cela finit mal?

--Pssit! fit quelqu'un; tous se turent.

Dans la demi-obscurit on voyait venir une ombre; elle se glissait
en suivant le dtour du sentier, s'arrtant de temps  autre comme
si elle se retournait pour regarder derrire elle.

Elle avait un motif pour se retourner. A vingt pas, en effet, une
autre ombre la suivait, plus grande, et qui semblait plus sombre
encore: elle foulait lgrement le sol, disparaissant aussitt que
celle qui marchait devant s'arrtait et se retournait, comme si la
terre s'entr'ouvrait pour la cacher.

--On me suit! murmurait l'une; serait-ce la garde civile? le sacristain
m'aurait-il menti?

--Il parat que le rendez-vous est ici, disait la seconde  voix basse;
du moment que les deux frres me l'ont cach, c'est qu'il doit s'agir
de quelque chose de mauvais.

La premire ombre arriva enfin  la porte du cimetire. Les trois
autres s'avancrent.

--C'est vous?

--C'est vous?

--Sparons-nous, on m'a suivi! Demain vous aurez les armes, ce sera
pour le soir. Le cri est: Vive D. Crisstomo! Allez!

Les trois ombres disparurent derrire les murs en torchis. Le nouvel
arriv se cacha dans le creux de la porte et attendit silencieux.

--Voyons qui me suivait! murmura-t-il.

Avec beaucoup de prcaution, la seconde ombre s'approcha et s'arrta
comme pour regarder autour d'elle.

--J'arrive en retard! dit-elle  mi-voix, mais peut-tre
reviendront-ils.

Et, comme une pluie fine et menue commenait  tomber, menaant de
durer, elle pensa  se mettre  l'abri sous l'auvent de la porte.

Naturellement elle se rencontra avec le premier occupant.

--Ah! qui tes-vous? demanda-t-elle d'une voix mle.

--Et vous, qui tes-vous? rpondit l'autre trs tranquillement.

Un moment de pause; tous deux s'efforaient de se reconnatre par le
timbre de la voix et les manires.

--Qu'attendez-vous ici? demanda la voix mle.

--Que sonnent huit heures pour avoir la carte des morts; je veux gagner
beaucoup, cette nuit, rpondit l'autre; et vous... pourquoi venez-vous?

--Pour... la mme chose.

--Ah! tant mieux! je ne serai pas seul. J'ai apport des cartes,
au premier coup de cloche je pointe, au second, le coq: celles qui
retournent sont les cartes des morts et l'on doit se les disputer 
mort! Vous avez aussi apport des cartes?

--Non!

--Alors?

--Simplement; de mme que vous tenez la banque, j'attends qu'ils
la prennent.

--Et si les morts ne la prennent pas?

--Que faire? Le jeu n'est pas encore obligatoire chez eux...

Il y eut un moment de silence.

--Vous tes venu avec des armes? Comment allez-vous vous battre avec
les morts?

--Avec mes poings, rpondit le plus grand.

--Ah, diable! je me souviens maintenant! Les morts n'indiquent rien
quand il y a plus d'un vivant, et nous sommes deux.

--C'est vrai? eh bien! je ne veux pas m'en aller.

--Moi non plus, j'ai besoin d'argent, rpondit le plus petit; mais
faisons ceci: jouons entre nous, le perdant s'en ira.

--Soit... rpondit l'autre avec un certain dplaisir.

--Alors, entrons... avez-vous des allumettes?

Ils entrrent et cherchrent dans cette demi-obscurit un
endroit propice; ils ne furent pas longs  trouver une niche o ils
s'assirent. Celui qui avait apport des cartes les tira de son salakot,
l'autre ft flamber une allumette.

A la lumire, ils se regardrent l'un l'autre, mais,  en juger par
l'expression de leurs visages, ils ne se connaissaient pas. Cependant,
nous qui les avons dj vus, reconnatrons Elias dans le plus grand,
 la voix mle, et dans l'autre Jos, portant sa cicatrice  la joue.

--Coupez! dit celui-ci, sans cesser de l'observer.

Il carta quelques os qui se trouvaient dans la niche et tira un as
et un cheval. Elias allumait des allumettes l'une aprs l'autre.

--Au cheval! dit-il, et pour signaler la carte, il posa dessus une
vertbre.

--Je joue! dit Jos et, en quatre ou cinq cartes, il tira un as.

--Vous avez perdu, ajouta-t-il; maintenant laissez-moi seul, que je
cherche ma vie.

Sans dire un mot, Elias s'loigna et se perdit dans l'obscurit.

Quelques minutes aprs, huit heures sonnrent au clocher de l'glise
et la cloche annona l'heure des mes, mais Jos n'invita personne
 jouer; il n'voqua pas les morts comme le lui commandait la
superstition; il se dcouvrit seulement, murmurant quelques prires
et multipliant les signes de croix avec autant de ferveur que s'il
avait t le chef de la confrrie du Trs Saint Rosaire.

La pluie continuait. Dans le pueblo,  neuf heures, les rues taient
dj obscures et solitaires; les lanternes  huile que doit suspendre
chaque habitant, clairaient  peine un cercle de un mtre de rayon;
elles ne paraissaient allumes que pour faire voir les tnbres.

Deux gardes civils se promenaient d'un bout  l'autre de la rue,
prs de l'glise.

--Il fait froid! dit l'un, en tagal, avec un accent visaya [199],
pas de sacristain  prendre, pas de quoi regarnir le poulailler de
l'alfrez... C'est ennuyeux, la mort de l'autre les a effrays.

--Oui, c'est ennuyeux, lui rpondit son compagnon; personne ne vole,
personne ne fait de bruit; mais, grce  Dieu! le bruit court que
le fameux Elias est dans le pueblo. L'alfrez a dit que celui qui le
prendrait ne serait pas battu pendant trois mois.

--Ah! Connais-tu son signalement de mmoire? demanda le visaya.

--Je crois! taille, grande selon l'alfrez, ordinaire selon le
P. Dmaso; teint brun; yeux, noirs; nez, rgulier; bouche, rgulire;
barbe, aucune; cheveux, noirs...

--Ah, ah! et signes particuliers?

--Chemise noire, pantalon noir, bcheron...

--Ah! il ne s'chappera pas; il me semble dj le voir.

--Ne le confonds pas avec un autre qui lui ressemblerait.

Et les deux soldats poursuivirent leur ronde.

A la lumire des lanternes nous voyons s'avancer deux ombres, l'une
suivant l'autre en se dissimulant de son mieux. Un nergique: Qui
vive? les arrta toutes deux. D'une voix tremblante, la premire
rpondit: Espagne!

Les deux soldats s'en saisirent et la conduisirent devant une lanterne
pour la reconnatre. C'tait Jos, mais les gardes, moins instruits
que nous de sa personnalit, hsitaient, se consultaient du regard.

--L'alfrez nous a dit qu'il avait une cicatrice! dit  voix basse
le visaya. O vas-tu?

--Commander une messe pour demain!

--N'as-tu pas vu Elias?

--Je ne le connais pas, seor! rpondit Jos.

--Je ne te demande pas si tu le connais, imbcile! nous non plus nous
ne le connaissons pas, je te demande si tu l'as vu.

--Non, seor.

--coute bien, je vais te dire son signalement. Taille  la fois haute
et ordinaire, cheveux et yeux, noirs; tout le reste est ordinaire. Le
connais-tu maintenant!

--Non, seor, rpondit Jos ahuri.

--Alors, sulung [200]! brute, bourrique!--Et ils lui rendirent la
libert avec une bourrade.

--Sais-tu pourquoi Elias est grand pour l'alfrez et ordinaire pour
le cur? demanda pensif le tagal au visaya.

--Non.

--C'est parce que, quand ils l'ont vu, l'alfrez tait enfonc dans
la mare, tandis que le cur tait debout.

--C'est vrai! s'cria le visaya; tu as du talent..... comment se
fait-il que tu sois garde civil?

--Je ne l'ai pas toujours t; autrefois j'tais
contrebandier! rpondit le tagal avec jactance.

Mais une autre ombre attira leur attention. Ils l'arrtrent d'un qui
vive? et l'amenrent aussi  la lumire. Cette fois, c'tait Elias
lui-mme qui se prsentait.

--O vas-tu?

--Je poursuis, seor, un homme qui a battu et menac de tuer mon frre;
il a une cicatrice  la figure et s'appelle Elias...

--Ha? s'crirent  la fois les deux gardes, et ils se regardrent
pouvants, puis se mirent  courir dans la direction de l'glise,
du ct o, quelques minutes auparavant, Jos avait disparu.






LIII

IL BUON DI SI CONOSCE DA MATTINA [201].


Ds le matin, la nouvelle se rpandit dans le pueblo que, la veille
au soir, de nombreuses lueurs avaient brill dans le cimetire.

Le chef de la V. O. T. parlait de cierges allums et dcrivait leur
forme et leur grosseur, mais il n'tait pas bien certain du nombre,
il en avait seulement compt plus de vingt.

Soeur Sipa, de la Confrrie du Trs Saint Rosaire, ne pouvait tolrer
qu'un membre de l'Association rivale pt seul se vanter d'avoir vu cet
effet de la grce de Dieu; Soeur Sipa, donc, bien qu'elle n'habitt
pas prs de l, avait entendu des lamentations et des gmissements,
elle avait mme cru reconnatre les voix de certaines personnes
avec qui autrefois... mais, par charit chrtienne, non seulement
elle leur pardonnait mais mme elle priait pour elles et taisait
leurs noms, ce qui la faisait incontinent dclarer sainte par tout
l'entourage. Soeur Rufa en vrit n'avait pas l'oreille aussi fine,
mais elle ne pouvait souffrir que Soeur Sipa et entendu quelque
chose et elle rien; aussi avait-elle eu un songe dans lequel lui
taient apparues non seulement des personnes mortes mais encore des
vivantes; les mes en peine demandaient une part de ses indulgences,
notes rgulirement et thsaurises. Elle pourrait dire les noms aux
familles intresses, ne demandant qu'une petite aumne pour secourir
le Pape dans ses ncessits.

Un petit gamin, pasteur de son mtier, qui se risqua  dclarer n'avoir
vu rien de plus qu'une lumire et deux hommes coiffs de salakots eut
peine  chapper aux insultes et aux coups de bton. Il eut beau jurer,
seuls ses carabaos taient avec lui et auraient pu parler.

--Tu vas peut-tre en savoir plus long que le zlateur et les Soeurs,
paracmason [202], hrtique? lui disait-on en le regardant avec de
mauvais yeux.

Le cur monta en chaire et recommena  prcher sur le Purgatoire;
les pesos aussitt sortirent de leurs cachettes pour payer des messes.

Mais laissons l les mes en peine et coutons la conversation
de D. Filipo et du vieux Tasio, malade, dans sa petite maison
solitaire. Depuis quelques jours le philosophe--ou le fou, comme
on voudra--ne quittait pas le lit, prostr par une faiblesse qui
progressait rapidement.

--En vrit, je ne sais si je vous fliciterai de ce qu'on ait accept
votre dmission; l'autre jour, quand le gobernadorcillo refusa si
impudemment de tenir compte de l'avis de la majorit, solliciter votre
retraite et t juste; mais maintenant que vous tes en lutte avec
la garde civile, votre dpart est fcheux. En temps de guerre on doit
rester  son poste.

--Oui, mais pas quand le gnral est vendu  l'ennemi, rpondit
D. Filipo; vous savez que le lendemain de la fte le gobernadorcillo
a mis en libert les soldats que j'avais fait arrter et qu'il s'est
refus  toute dmarche pour obtenir justice. Sans l'appui de mon
suprieur, je ne puis rien.

--Vous seul, rien, mais avec les autres, beaucoup. Vous auriez
pu profiter de cette occasion pour donner un exemple aux autres
pueblos. Au dessus de la ridicule autorit du gobernadorcillo, il y
a le droit du peuple; c'tait le commencement d'une bonne leon et
vous n'en avez pas profit.

--J'aurais t impuissant. Voyez le Sr. Ibarra, il s'est inclin devant
les croyances de la foule; pensez-vous qu'il croie  l'excommunication?

--Vous n'tiez pas dans la mme situation; le Sr. Ibarra veut semer et,
pour semer, il faut se baisser et obir  la matire; votre mission
tait de secouer et, pour secouer, il ne faut que de la force et de
l'nergie. De plus, la lutte ne devait pas tre dirige contre le
gobernadorcillo; la formule devait tre: contre celui qui abuse de
sa force, contre celui qui trouble la tranquillit publique, contre
celui qui manque  son devoir. Et vous n'auriez pas t seul, le pays
d'aujourd'hui n'est plus le pays d'il y a vingt ans.

--Le croyez-vous? demanda D. Filipo.

--Ne le voyez-vous pas? rpondit le vieillard en se redressant sur sa
couche. Ah! c'est que vous n'avez pas vu le pass, que vous n'avez
pas tudi l'effet de l'immigration europenne, de l'introduction
des nouveaux livres, des voyages de la jeunesse en Europe. Examinez
et comparez: il est vrai que la Royale et Pontificale Universit
de Santo Toms existe encore avec son sapientissisme clotre et que
quelques intelligences s'y exercent encore  formuler des distingos
et  utiliser les subtilits de la scolastique; mais o voyez-vous
maintenant cette jeunesse de notre temps, imprgne de mtaphysique,
d'instruction archologique, qui, l'encphale tortur, mourait
en sophistiquant dans un recoin de province, sans avoir achev de
comprendre les attributs de l'ente, sans avoir rsolu la question
de l'esencia et de l'existencia, concepts levs sans doute, mais
qui nous faisaient oublier les choses essentielles, notre propre
existence, notre propre entit? Voyez l'enfance d'aujourd'hui! Pleine
d'enthousiasme  la vue des plus larges horizons, elle tudie
l'Histoire, les Mathmatiques, la Gographie, la Littrature, les
Sciences physiques, les Langues, toutes matires dont nous n'entendions
parler qu'avec horreur comme d'autant d'hrsies; le plus libre
penseur de notre poque n'hsitait pas  les dclarer infrieures
aux catgories d'Aristote et aux lois du syllogisme. L'homme a
compris enfin qu'il est homme; il renonce  l'analyse de son Dieu,
 pntrer l'impalpable,  expliquer ce qu'il n'a pas vu,  donner
des lois aux fantmes crs par son cerveau; il comprend que son
hritage est le vaste monde dont la domination est  sa porte; las
d'un travail inutile et prsomptueux, il baisse la tte et examine
ce qui l'entoure. Voyez maintenant comment naissent nos potes;
les Muses de la Nature nous rvlent peu  peu leurs trsors et
commencent  nous sourire pour nous enhardir au travail. Les sciences
exprimentales ont dj donn leurs premiers fruits: seul le temps
les perfectionnera. Les nouveaux avocats se modlent suivant la
nouvelle philosophie du Droit; quelques-uns commencent  briller
au milieu des tnbres qui entourent notre tribune et annoncent un
changement dans la marche des temps. coutez ce que dit la jeunesse,
visitez les centres d'enseignement, de nouveaux noms rsonnent sous
les votes de ces clotres o nous n'entendions citer que ceux de
saint Thomas, de Suarez, d'Amat, de Sanchez et autres idoles de mon
temps. En vain, du haut de la chaire, les moines clament contre la
dmoralisation comme clament les vendeurs de poisson au march contre
l'avarice des acheteurs, sans vouloir remarquer que leur marchandise
est dsormais passe et hors d'usage! En vain les couvents tendent
leurs ramifications, leurs tentacules, pour touffer partout l'ide
nouvelle qui court; les dieux s'en vont: les racines de l'arbre peuvent
affaiblir les plantes qui s'appuient sur lui, elles sont impuissantes
contre les autres tres qui, comme l'oiseau, montent triomphants vers
les cieux.

Le philosophe parlait avec animation, les yeux brillants.

--Cependant, le germe nouveau est bien faible; si tous s'y efforcent,
le progrs, si cher achet, peut encore tre touff, objecta D. Filipo
incrdule.

--L'touffer! Qui? L'homme, ce nain infirme, touffer le Progrs, le
fils puissant du temps et de l'activit? Quand l'a-t-il pu? Le dogme,
l'chafaud et le bcher tentrent de l'arrter, de le repousser. E
pur si muove, disait Galile quand les dominicains l'obligeaient
 dclarer que la terre tait immobile; c'est aussi la devise
du progrs humain. On violentera quelques volonts, on sacrifiera
quelques individus, qu'importe: le Progrs poursuivra sa route et le
sang de ceux qui sont tombs fertilisera le sol d'o s'lveront de
nouveaux rejetons. Voyez! la presse, si rtrograde qu'elle veuille
tre, fait aussi sans le vouloir un pas en avant; les dominicains
eux-mmes n'chappent pas  cette loi; ils imitent les jsuites, leurs
irrconciliables ennemis, ils donnent des ftes dans leurs couvents,
lvent de petits thtres, composent des posies, parce que, comme
ils ne manquent pas d'intelligence bien que se croyant au XVe sicle,
ils comprennent que les jsuites ont raison s'ils veulent encore
prendre part  l'avenir des peuples jeunes qu'ils ont instruits.

--Selon vous, les jsuites vont avec le progrs? demanda tonn
D. Filipo, pourquoi donc les combat-on en Europe?

--Je vous rpondrai comme le fit un ecclsiastique ancien, rpliqua,
en reposant sa tte sur l'oreiller, le philosophe dont la physionomie
reprit son air moqueur. Il y a trois manires de marcher avec le
Progrs: devant,  ct et derrire; les premiers le guident, les
seconds le suivent, les derniers sont entrans; c'est de ceux-l
que sont les jsuites. Ils auraient bien voulu diriger le mouvement,
mais comme ils le voient puissant, anim de tendances contraires
aux leurs, ils capitulent, prfrant suivre qu'tre crass ou
que rester au milieu de la route, seuls, dans l'ombre. A l'heure
actuelle, aux Philippines, nous suivons la marche gnrale avec
au moins trois sicles de retard;  peine commenons-nous  sortir
du Moyen-Age; aussi les jsuites qui, en Europe, sont la raction,
vus d'ici reprsentent le Progrs; les Philippines leur doivent leur
instruction naissante, l'introduction des Sciences Naturelles, me du
XIXe sicle, de mme qu'elles doivent aux dominicains le Scolasticisme,
mort maintenant, en dpit de Lon XIII, car il n'y a pas de Pape
qui puisse ressusciter ce qu'a condamn le sens commun... Mais,
o allons-nous? demanda-t-il en changeant de ton; ah! nous parlions
de l'tat actuel des Philippines... Oui, nous entrons en ce moment
dans une priode de lutte; vous entrez, devrais-je dire, car notre
gnration appartient dj  la nuit, nous nous en allons. La lutte
est entre le pass qui s'accroche, se cramponne avec des maldictions
au vacillant chteau fodal, et l'avenir dont le chant de triomphe
s'entend au loin dans les splendeurs d'une naissante aurore et qui,
des pays lointains, nous apporte la Bonne-Nouvelle... Qui donc doit
tomber et s'ensevelir sous les ruines de ce qui s'croule?

Le vieillard se tut, et voyant que D. Filipo le regardait pensif,
il sourit et reprit:

--Je devine presque ce que vous pensez.

--Vraiment?

--Vous pensez que je puis trs bien me tromper, dit-il en souriant
tristement; aujourd'ui j'ai la fivre et je ne suis pas infaillible:
homo sum et nihil humani a me alienum puto [203], disait Trence; mais
quelquefois on se permet de rver; pourquoi ne pas rver agrablement
aux dernires heures de la vie? Et puis, je n'ai jamais vcu que
de songes! Vous avez raison; je rve! nos jeunes gens ne pensent
qu'aux amours et aux plaisirs: ils dpensent plus de temps et se
donnent plus de travail pour tromper et dshonorer une fille que
pour concourir au bien de leur pays; nos femmes, pour s'occuper de
la famille et de la maison de Dieu, oublient et leur propre famille
et leur propre maison; nos hommes n'ont d'activit que pour le vice,
d'hrosme que dans la honte; l'enfance se rveille dans la routine
et les tnbres, la jeunesse vit ses meilleures annes sans idal,
et l'ge mr, strile, ne sert qu' corrompre la jeunesse de son
exemple... Je me rjouis de mourir... claudite jam rivos, pueri [204].

--Voulez-vous quelque mdicament? demanda D. Filipo pour changer le
cours de la conversation en voyant s'assombrir le visage du malade.

--Ceux qui meurent n'ont pas besoin de mdicaments; mais bien ceux
qui restent. Dites  D. Crisstomo qu'il vienne me voir demain; j'ai
des choses trs importantes  lui dire. D'ici quelques jours je m'en
irai. Les Philippines sont dans les tnbres.

Quelques minutes aprs, D. Filipo, grave et pensif, quittait la maison
du malade.






LIV


                                            Quidquid latet, apparebit.
                                            Nl inultum remanebit [205].


La cloche annonce la prire du soir; en entendant le religieux
tintement tous, abandonnant leurs occupations, s'arrtent et se
dcouvrent; le laboureur qui revient des champs suspend son refrain,
prend l'allure compasse du carabao qu'il monte et prie; les femmes,
au milieu de la rue, se signent et remuent les lvres avec affectation
pour que personne ne doute de leur dvotion; l'homme cesse de caresser
son coq et rcite l'Angelus pour que la chance lui soit propice; dans
les maisons on prie  voix haute, tout bruit qui n'est pas celui de
l'Ave Maria se dissipe, s'arrte.

Cependant le cur, le chapeau sur la tte, traverse rapidement la rue
au grand scandale de quelques vieilles et, scandale plus grand encore,
c'est vers la maison de l'alfrez qu'il se dirige. Les dvotes croient
le moment venu de suspendre le mouvement de leurs lvres pour baiser
la main du prtre, mais le P. Salvi semble ne pas les voir; il ne
trouve aucun plaisir  placer sa main osseuse sous une chrtienne
narine pour, de l, la glisser en cachette (selon que l'a observ
Da. Consolacion) dans le sein d'une jeune dalaga qui s'incline pour
demander la bndiction. Une importante affaire doit le proccuper
pour qu'il oublie ainsi ses propres intrts et ceux de l'Eglise!

En effet, il monte prcipitamment les escaliers et frappe avec
impatience  la porte de l'alfrez; celui-ci vient ouvrir tout en
grondant, suivi de sa douce moiti qui sourit comme doivent sourire
les damns.

--Ah! Pre cur, j'allais aller vous voir, votre jeune bouc...

--J'ai une chose importante...

--Je ne puis permettre que l'on brise la clture... s'il revient,
je lui tire dessus!

--Qui sait si demain vous vivrez encore! dit le cur tout haletant
en se dirigeant vers la salle.

--Quoi, vous croyez que cet avorton peut me tuer? Mais j'en aurai
fini d'un coup de pied!

Le P. Salvi recula et instinctivement regarda le pied de l'alfrez.

--De qui parlez-vous? demanda-t-il tremblant.

--De qui puis-je parler sinon de ce blanc bec qui me propose un duel
au revolver  cent pas?

--Ah! respira le cur. Je viens, ajouta-t-il, vous parler d'une
affaire trs urgente.

--Laissez-moi avec vos affaires! Serait-ce comme celle des deux
petits sacristains?

Si la lumire n'et pas t la ple lueur d'une lampe  huile tamisant
pniblement  travers la poussire qui recouvrait le globe, l'alfrez
aurait vu la pleur du cur.

--Aujourd'hui, c'est de la vie de tous qu'il s'agit! rpondit le
prtre  mi-voix.

--Srieusement! rpta l'alfrez en plissant; il tire bien, ce
jeune homme?

--Je ne parle pas de lui.

--Alors?

Le moine lui montra la porte qu'il ferma  sa manire, d'un coup de
pied. Pour l'alfrez les mains taient superflues; il n'et rien perdu
 cesser d'tre bimane. Du dehors une imprcation et un rugissement
rpondirent.

--Brutal! tu m'as fendu le front! cria son pouse.

--Maintenant, allez-y! dit-il au cur tranquillement.

Celui-ci le regarda un long moment; puis lui demanda de cette voix
nasale et monotone qu'affectent les prdicateurs:

--Avez-vous vu comme je courais en venant?

--Redios! je croyais que vous aviez la colique!

--Eh bien! continua le P. Salvi sans se soucier de la grossiret
de l'alfrez; quand je manque ainsi  mon devoir, c'est qu'il y a de
graves motifs.

--Et lesquels donc? Parlez!

Et l'officier frappa le sol d'un nouveau coup de pied.

--Du calme!

--Alors, pourquoi courir si vite?

Le cur s'approcha de lui et mystrieusement lui demanda:

--Ne... savez... vous... rien de nouveau?

L'alfrez haussa les paules.

--Vous avouez ne savoir absolument rien.

--Vous voulez me parler d'Elias, que cette nuit votre sacristain
principal a cach?

--Non, je ne m'occupe pas en ce moment de ces histoires, rpondit le
cur avec mauvaise humeur; je parle d'un grand pril.

--Eh bien, p.....! finissez-en, alors!

--Allez, dit le moine lentement avec quelque ddain; vous verrez une
fois de plus de quelle importance nous sommes, nous autres, religieux;
le dernier frre lui vaut un rgiment, un cur donc...

Et baissant la voix, avec grand mystre:

--J'ai dcouvert une grande conspiration.

L'alfrez fit un saut et, stupfait, regarda le cur.

--Une conspiration terrible et bien ourdie qui doit clater ce
soir mme.

--Ce soir mme! s'cria l'alfrez en s'lanant d'abord vers le
P. Salvi; puis il courut  son revolver et  son sabre pendus au mur.

--Qui faut-il arrter? qui? criait-il.

--Calmez-vous; il est encore temps grce  la hte que j'ai mise 
vous avertir; jusqu' huit heures...

--Je les fusille tous!

--Ecoutez! Tantt, une femme dont je ne dois pas dire le nom (c'est un
secret de confession) s'est approche de moi et m'a tout dcouvert. A
huit heures ils s'empareront du quartier par surprise, mettront  sac
le couvent, s'empareront de la falua [206] et nous assassineront avec
tous les Espagnols.

L'alfrez tait ananti.

--La femme ne m'a rien dit de plus que ceci, ajouta le cur.

--Elle n'a rien dit de plus? Mais je l'arrte!

--Je ne puis le permettre: le tribunal de la pnitence est le trne
du Dieu des misricordes.

--Il n'y a ni Dieu ni misricordes qui tiennent! je l'arrte!

--Perdez-vous la tte? Ce que vous avez  faire, c'est de vous
prparer; armez silencieusement vos soldats et placez-les en embuscade;
envoyez-moi quatre gardes pour le couvent et avertissez ceux de
la falua.

--La falua n'est pas l. Je vais demander du renfort aux autres
sections.

--Non, car on le remarquerait et on ne poursuivrait pas ce qui
se trame. Ce qu'il faut, c'est que nous les prenions vivants
et les fassions chanter; je veux dire, que vous les fassiez
chanter; moi, en ma qualit de prtre, je ne puis me mler de ces
affaires. Attention! vous pouvez y gagner des croix et des galons; tout
ce que je vous demande c'est de faire constater que je vous ai prvenu.

--On le constatera, Pre, on le constatera, et peut-tre cela
dcrochera-t-il une mitre! rpondit l'alfrez radieux en contemplant
les manches de son uniforme.

--Surtout, envoyez-moi les quatre gardes dguiss; eh? de la
discrtion! Ce soir  huit heures les toiles et les croix vont
pleuvoir.

Pendant que se droulait cette conversation, un homme courait vers
la maison d'Ibarra et, en hte, montait les escaliers.

--Le seor est l? demanda la voix d'Elias au domestique.

--Il est dans son cabinet, il travaille.

Pour distraire son impatience en attendant l'heure o il pourrait
avoir une explication avec Maria Clara, Crisstomo s'tait mis 
travailler dans son laboratoire.

--Ah, c'est vous, Elias! s'cria le jeune homme; je pensais  vous;
hier, j'avais oubli de vous demander le nom de cet Espagnol chez
qui travaillait votre grand-pre...

--Seor, il ne s'agit pas de moi...

--Voyez, continua Ibarra qui, sans remarquer l'agitation d'Elias,
approcha de la flamme un morceau de bambou; j'ai fait une grande
dcouverte: ce bois est incombustible...

--Ce n'est pas de bambou qu'il est question en ce moment, seor;
il s'agit de prendre vos papiers et de fuir avant une minute.

Surpris, Ibarra regarda Elias. En voyant la gravit de son visage,
l'objet qu'il tenait lui chappa des mains.

--Brlez tout ce qui peut vous compromettre et que, d'ici une heure,
vous ayez trouv un endroit plus sr!

--Mais, pourquoi?

--Mettez en sret ce que vous avez de plus prcieux...

--Pourquoi?

--Brlez tout papier crit par vous ou pour vous, le plus innocent
peut tre mal interprt...

--Mais pourquoi, enfin?

--Pourquoi? parce que je viens de dcouvrir une conspiration que l'on
vous attribue pour vous perdre.

--Une conspiration? Et qui la trame?

--Il m'a t impossible d'en trouver l'auteur; je viens  l'instant
de causer avec un des malheureux pays pour cela et que je n'ai
pu dissuader.

--Et cet homme ne vous a pas dit qui l'avait pay?

--Si, en exigeant le secret il m'a dit que c'tait vous.

--Mon Dieu! s'cria Ibarra et il resta atterr.

--Seor, ne doutez pas, ne perdons pas de temps, peut-tre la
conjuration doit-elle clater ce soir mme!

Ibarra, les yeux dmesurment ouverts, la tte dans les mains,
semblait ne pas entendre.

--Le coup ne peut tre par, continua Elias; je suis arriv tard,
je ne connais pas leurs chefs ... sauvez-vous, seor, conservez-vous
pour votre pays!

--O fuir! On m'attend ce soir! s'cria le jeune homme en pensant 
Maria Clara.

--Dans un autre pueblo quelconque,  Manille, chez quelque autorit,
mais ailleurs, que l'on ne dise pas que vous dirigiez le mouvement!

--Et, si moi-mme je dnonais la conspiration?

--Vous, dnoncer? s'cria Elias le regardant et reculant d'un pas;
vous passeriez pour tratre et lche aux yeux des conspirateurs et
les autres vous tiendraient pour trop habile ou trop prudent; on
dirait que vous aviez tendu un pige  de pauvres gars pour vous
en faire mrite; on dirait...

--Mais que faire?

--Je vous l'ai dj dit: dtruire tous les papiers que vous avez et
qui vous touchent, fuir et attendre les vnements...

--Et Maria Clara? s'cria Crisstomo; non, mieux vaut mourir!

Elias se tordait les mains:

--Eh bien! dit-il, vitez au moins le coup, prparez-vous pour quand
on vous accusera!

Ibarra regarda autour de lui l'air affol.

--Alors, aidez-moi; ici, dans ces pupitres, j'ai les lettres de ma
famille; choisissez celles de mon pre qui, cette fois, pourraient
me compromettre. Lisez les adresses.

Et le jeune homme, tourdi, ananti, ouvrait et fermait des tiroirs,
choisissait des papiers, lisait en hte des lettres, rejetait les unes,
gardait les autres, tirait des livres, les feuilletait, etc. Elias
faisait de mme avec moins de trouble mais autant de hte; tout d'un
coup il s'arrta, ses yeux se dilatrent; il tourna et retourna un
papier dans sa main, puis d'une voix tremblante:

--Votre famille connaissait D. Pedro Eibarramendia?

--Certainement! rpondit Ibarra en ouvrant un tiroir dont il sortit
un monceau de papier, c'tait mon bisaeul!

--Votre bisaeul, D. Pedro Eibarramendia? insista Elias, livide,
l'air altr.

--Oui, rpondit Ibarra distrait; nous avons coup ce nom qui tait
trs long.

--Il tait basque? rpta Elias en s'approchant de lui.

--Basque, oui, mais qu'avez-vous? demanda Crisstomo surpris.

Elias ferma le poing, l'appuya contre son front et regarda Crisstomo
qui recula en voyant l'expression de sa figure.

--Savez-vous qui tait D. Pedro Eibarramendia? interrogea-t-il entre
ses dents. D. Pedro Eibarramendia est ce misrable qui a calomni
mon grand-pre et caus tout notre malheur... Je cherchais son nom,
Dieu vous livre  moi... vous allez me rendre compte de nos malheurs!

Crisstomo ananti le regarda, mais Elias lui secoua le bras et d'une
voix amre o rugissait la haine:

--Regardez-moi bien voyez si j'ai souffert; et vous vivez, et vous
aimez, vous avez de la fortune, un foyer, on vous estime, vous
vivez... vous vivez!

Et hors de lui, il courut vers une petite collection d'armes; mais
 peine avait-il arrach deux poignards qu'il les laissa tomber,
regarda comme un fou Ibarra qui restait immobile:

--Qu'allais-je faire? murmura-t-il, et il s'enfuit hors de la maison.






LV

LA CATASTROPHE


Dans la salle  manger Capitan Tiago, Linares et la tante Isabel
dnaient; du salon, l'on entendait le bruit des assiettes et des
couverts. Maria Clara avait dit n'avoir pas faim et s'tait assise au
piano, accompagne de la joyeuse Sinang qui lui murmurait  l'oreille
de mystrieuses phrases, tandis que le P. Salvi inquiet se promenait
de long en large.

Ce n'tait pas que la convalescente n'et pas faim, non; mais elle
attendait quelqu'un et profitait du moment o son Argus ne pouvait
tre l: c'tait l'heure de dner pour Linares.

--Tu vas voir que ce fantme va rester jusqu' huit heures, murmura
Sinang en montrant le cur;  huit heures il doit venir. Celui-ci
est aussi amoureux que Linares.

Maria Clara regarda son amie avec pouvante. Celle-ci, sans le
remarquer, continua avec son terrible babillage.

--Ah! je sais pourquoi il ne s'en va pas malgr les pointes que je lui
lance: il ne veut pas dpenser de lumire chez lui! Sais-tu? depuis
que tu es tombe malade, les deux lampes qu'il faisait allumer se sont
de nouveau teintes... Mais, regarde-le, quels yeux et quelle figure!

En ce moment, l'horloge de la maison sonna huit heures. Le cur
frissonna et s'assit  l'cart, dans un coin.

--Il vient! dit Sinang  Maria Clara, le voil, coute! et elle lui
pina le bras.

Mais le premier coup de huit heures sonnant  l'glise: tous se
levrent pour prier. D'une voix faible et tremblante le P. Salvi dit
la conscration mais, chacun tant absorb par ses propres penses,
personne ne s'occupa de lui.

A peine la prire termine, Ibarra entra. Il tait triste et ses
habits rigoureusement noirs semblaient moins endeuills que sa
figure; Maria Clara surprise, se leva, fit un pas pour l'interroger,
le bruit d'une fusillade lui coupa la parole. Muet, les yeux hagards,
Ibarra resta clou sur place, le cur courut se cacher derrire un
pilier. Du ct du couvent, on entendit de nouveaux coups de feu, puis
des cris, des clameurs. En mme temps, Capitan Tiago, tante Isabel,
Linares entrrent en criant: tulisan, tulisan! suivis d'Andeng qui,
brandissant une broche, venait rejoindre sa soeur de lait.

Tante Isabel tomba  genoux et, larmoyante, se mit  rciter le Kyrie
eleison; ple,  demi-mort de frayeur, Capitan Tiago emporta au bout
d'une fourchette le foie d'une poule qu'il offrit en pleurant  la
Vierge d'Antipolo; Linares, la bouche pleine, s'armait d'une cuiller;
Sinang et Maria Clara s'embrassaient, seul Crisstomo restait immobile,
comme ptrifi, plus blanc qu'un mort.

Les cris, le tumulte continuaient, les fentres se fermaient en
claquant, d'instant en instant on entendait l'clat d'un coup de feu.

--Christe eleyson! Santiago, c'est la prophtie qui
s'accomplit... ferme les fentres! gmit la tante Isabel.

--Cinquante grandes bombes et deux messes d'actions de grce! rpliqua
Capitan Tiago. Ora pro nobis!

Peu  peu tout retomba dans un silence terrible... On entendait la
voix de l'alfrez criant en courant.

--Pre cur! P. Salvi!! Venez!

--Miserere! L'alfrez demande la confession! s'cria la tante Isabel.

--L'alfrez est bless! demanda enfin Linares. Ah!!!

Et la sant parut lui revenir.

--Pre cur, venez! il n'y a plus rien  craindre! cria de nouveau
l'alfrez.

Tout boulevers encore, Fr. Salvi se dcida enfin  sortir de sa
cachette; il descendit les escaliers.

--Les tulisanes ont tu l'alfrez! Maria, Sinang, dans votre chambre,
barricadez bien la porte! Kyrie eleison!

Ibarra, lui aussi, se dirigea vers les escaliers, malgr la bonne
tante qui, se souvenant qu'elle avait t trs amie de sa mre,
ne voulait pas le laisser sortir qu'il ne se ft confess.

Il tait dans la rue: boulevers, il lui parut que tout tournait
autour de lui, ses oreilles bourdonnaient, ses jambes se mouvaient
avec peine, des flots de sang, des lueurs entremles de tnbres
passaient dans ses yeux.

La rue tait dserte, la lune brillait splendide au ciel et cependant
ses pieds trbuchaient contre chaque pierre, contre chaque morceau
de bois.

Prs du quartier, baonnette au fusil, des soldats parlaient avec
animation, ils ne l'aperurent pas.

Dans le tribunal on entendait des cris, des coups, des plaintes,
des maldictions; la voix de l'alfrez surpassait et dominait tout.

--Au cepo [207]! Les menottes! Deux coups de feu  qui
bouge! Aujourd'hui ni personne ni Dieu ne passe! Capitan, ce n'est
pas le moment de dormir.

Ibarra pressa le pas vers sa maison: ses domestiques l'attendaient,
inquiets.

--Sellez le meilleur cheval et allez dormir! leur dit-il.

Il entra dans son cabinet et,  la hte, voulut prparer une valise. Il
ouvrit un coffre de fer, prit tout l'argent qui s'y trouvait et le
mit dans un sac. Il se munit de ses bijoux, n'oublia pas un portrait
de Maria-Clara et se dirigea vers une armoire o taient renferms
ses papiers.

En ce moment, trois coups secs et forts rsonnrent  la porte.

--Qui est l? demanda-t-il d'une voix lugubre.

--Ouvrez, au nom du Roi, ouvrez de suite ou nous enfonons la
porte! rpondit en espagnol une autre voix imprieuse.

Ibarra jeta un coup d'oeil vers la fentre: son regard s'alluma,
il arma son revolver; mais, changeant d'ide, il jeta ses armes et
s'avana vers la porte qu'il ouvrit lui-mme, au moment o arrivaient
ses domestiques.

Trois gardes se saisirent immdiatement de lui.

--Je vous fais prisonnier, au nom du Roi! dit le sergent.

--Pourquoi?

--On vous le dira l-bas; il m'est dfendu de parler.

Le jeune homme rflchit un moment, et ne voulant pas que les soldats
dcouvrissent ses prparatifs de fuite, il prit un chapeau et leur dit:

--Je suis  votre disposition! Je suppose que ce ne sera pas pour
longtemps.

--Si vous me promettez de ne pas vous chapper, nous vous laisserons
les mains libres; l'alfrez vous fait cette faveur; mais si vous
essayez de fuir...

Ibarra les suivit laissant ses serviteurs consterns.

Pendant ce temps, qu'avait fait Elias?

En sortant de la maison de Crisstomo, il courut comme un fou,
sans savoir o il allait. Violemment agit, il traversa les champs
et arriva au bois; il fuyait les hommes, les maisons, il fuyait la
lumire, la lune mme le faisait souffrir, il s'enfona sous les arbres
dans l'ombre mystrieuse. L, tantt s'arrtant, tantt parcourant
des sentiers inconnus, tantt grimpant entre les broussailles, il
regardait vers le pueblo qui, l-bas, se baignait dans la lumire
de la lune, s'tendait dans la plaine, comme inclin vers le rivage
du lac aux eaux tranquilles. Les oiseaux, rveills de leur sommeil,
voletaient; de gigantesques chauves-souris, des chouettes, des hiboux
passaient d'une branche  l'autre, le saluant de leurs cris stridents,
le regardant de leurs gros yeux arrondis. Elias ne les voyait pas, ne
s'occupait pas d'eux. Il s'imaginait que les ombres irrites de ses
anctres le suivaient; il voyait pendu  chaque branche le terrible
panier contenant la tte ensanglante de Blat, telle que la lui
avait dpeinte son pre; il croyait trbucher au pied de chaque arbre
contre le cadavre refroidi de sa propre grand'mre, il lui semblait
que se balanait parmi les ombres le squelette pourri de son aeul
infme;.... et le squelette, et le cadavre, et la tte sanglante lui
criaient: lche, lche!

Il s'enfuit, il abandonna la montagne et redescendit vers la plage sur
laquelle il erra fivreux; mais ses yeux vagues se fixaient l-bas
vers un point de la surface tranquille et voici qu'entoure par
les reflets de la lune comme d'un nimbe argent, une ombre s'lve,
comme berce par le flot. Il lui semble la reconnatre! Mais oui,
ce sont ses cheveux pars si longs et si beaux; mais oui, c'est sa
poitrine troue d'un coup de poignard, c'est elle, c'est sa soeur!

Et le malheureux,  genoux sur le sable, tend les bras vers la
vision chrie:

--Toi! toi aussi! s'crie-t-il.

Le regard inbranlablement attach sur l'apparition, il se relve,
s'avance, entre dans l'eau, descend la douce pente du banc de sable;
dj il est loin de la rive, la vague lui arrive  la ceinture,
il s'avance, il s'avance encore, fascin. Il a de l'eau jusqu' la
poitrine, qu'importe, s'en aperoit-il seulement?... Soudain, une
dtonation dchire l'air; grce au calme, au silence de la nuit,
le bruit des coups de feu arrive clair et distinct jusqu' lui. Il
s'arrte, coute, se souvient... et la vision s'efface, et le rve
s'enfuit. Il remarque qu'il est dans l'eau; le lac est tranquille,
il distingue les lumires des pauvres cabanes de pcheurs.

Il a repris conscience de la ralit, s'en retourne vers la rive et
se dirige vers le pueblo. Pourquoi? Il n'en sait rien.

San Diego est dsert. Les maisons sont fermes; les animaux
eux-mmes se taisent, les chiens n'envoient point  la lune leur
ordinaire srnade, craintifs, ils se sont cachs tout au fond de
leurs niches. La lumire argente qui inonde les rues et dtache
vigoureusement les ombres semble augmenter encore la tristesse de
cette solitude.

Craignant de rencontrer des gardes civils, il s'tait cach dans les
jardins et les enclos qui entourent les habitations; un moment il
crut distinguer dans une de ces huertas deux formes humaines; sans
chercher  les reconnatre, il poursuivit sa route, escaladant murs
et haies, arrivant ainsi--au prix de quels efforts!-- l'autre bout
du pueblo d'o il courut vers la maison d'Ibarra. Sur la porte, les
domestiques se lamentaient, commentant l'arrestation de leur matre.

Il s'informa de ce qui s'tait pass, fit semblant de s'loigner
puis, passant derrire la maison, il franchit le mur, grimpa par une
fentre et pntra dans le cabinet o brlait encore la bougie qu'y
avait laisse Crisstomo.

Il vit les livres, les papiers; trouva les armes, les petits sacs
renfermant l'argent et les bijoux; promptement il reconstitua ce qui
s'tait pass; ne voulant pas laisser tant de papiers qui pouvaient
tre compromettants, il songea  les prendre,  les emporter par la
fentre et  les enterrer.

Il regarda vers le jardin et vit reluire des casques et des
baonnettes: c'taient deux gardes civils accompagns d'un adjudant.

Sa rsolution fut vite prise: il mit en tas au milieu du cabinet les
effets et les papiers, vida sur le tout une lampe  ptrole et mit
le feu avec la bougie. Puis, s'emparant prcipitamment des armes,
il aperut le portrait de Maria Clara, hsita... le mit dans un des
petits sacs et, emportant le tout, sauta par la fentre.

Il tait temps; les gardes civils foraient l'entre.

--Laissez-nous monter pour saisir les papiers de votre matre,
disait l'adjudant.

--Avez-vous la permission? Sinon, vous ne monterez pas, rpondait
un vieillard.

A coups de crosse, les soldats chassrent ces fidles serviteurs et
montrent l'escalier... mais une paisse fume envahit toute la maison,
puis de gigantesques langues de feu sortirent du cabinet.

--Au feu! au feu! crirent  la fois domestiques et soldats.

Tous se prcipitrent pour essayer de sauver quelque chose, mais la
flamme avait gagn le petit laboratoire; quelques-uns des produits
chimiques qui s'y trouvaient firent explosion; les gardes civils
durent reculer; l'incendie mugissant, menaait de leur fermer le
passage; en vain, on tira de l'eau du puits, en vain tous criaient,
demandaient du secours, ils taient isols. Les autres appartements
brlaient  leur tour et la flamme s'levait vers le ciel accompagne
de grosses spirales de fume. Toute la maison tait sa prisonnire;
quelques paysans des environs accouraient contempler l'pouvantable
foyer et l'effondrement de ce vieil difice si longtemps respect
par les lments.






LVI

CE QUE L'ON DIT ET CE QUE L'ON CROIT


Enfin, Dieu se manifesta au pueblo terroris.

La rue o se trouvent le quartier et le tribunal tait encore dserte
et solitaire; aucune maison ne donnait signe de vie. Cependant
le volet d'une fentre s'ouvrit avec clat, une tte d'enfant
apparut, regardant de tous cts, tendant le cou, se tournant et se
retournant... plas! c'est le brusque contact d'un cuir tann avec une
frache peau humaine; la bouche de l'enfant fit la moue, ses yeux se
fermrent, il disparut et la fentre se retrouva close.

L'exemple n'en tait pas moins donn. Le double bruit du volet avait
t entendu; une autre fentre s'ouvrit avec prcaution, la tte d'une
vieille, ride, dente, s'y risqua en se dissimulant: c'tait cette
mme soeur Put qui avait caus un si grand tumulte pendant le sermon
du P. Dmaso. Enfants et vieilles femmes sont les reprsentants de
la curiosit sur la terre: les premiers cherchent les occasions de
savoir, les secondes de se souvenir.

Sans doute, personne ne se risque  gifler la vertueuse vieille car
elle reste, regarde au loin en fronant les sourcils, se rince la
bouche, crache avec bruit et fait le signe de la croix. La maison
d'en face ouvre alors une timide lucarne qui donne passage  soeur
Rufa, celle qui ne veut ni tromper ni qu'on la trompe. Toutes deux
se regardent un moment, sourient, se font des gestes et se signent
derechef.

--Jsus! on aurait dit d'une messe d'actions de grce avec feu
d'artifice! dit soeur Rufa.

--Depuis le sac du pueblo par Blat, je n'ai pas vu pareille nuit,
rpondit soeur Put.

--Que de coups de feu! On dit que c'est la bande du vieux Pablo.

--Des tulisanes? Ce n'est pas possible. On dit que ce sont les
cuadrilleros contre les gardes civils. C'est pour cela que D. Filipo
est arrt.

--Sanctus Deus! on dit qu'il y a au moins quatorze morts.

D'autres fentres se sont ouvertes, diffrents visages se sont montrs
changeant des saluts et des commentaires.

A la lumire du jour, qui promet d'tre splendide, on voit au loin,
confusment, des soldats aller et venir comme de grises silhouettes.

--C'est un autre mort! dit une voix.

--Un? j'en vois deux?

--Et moi... mais enfin, savez-vous ce que c'tait? demanda un homme
sur la figure duquel se lisait la fourberie.

--Oui, les cuadrilleros!

--Non, seor, une rvolte dans le quartier.

--Quelle rvolte? le cur contre l'alfrez?

--Mais non, rien de tout cela, dit celui qui avait pos la question;
ce sont les Chinois qui se sont soulevs.

Et il referma sa fentre.

--Les Chinois! rptent tous avec le plus grand ennui.

--C'est pour cela qu'on n'en voit pas un!

--Ils sont tous morts.

--Moi, je me doutais bien qu'ils allaient faire quelque coup. Hier...

--Moi je le voyais! Le soir...

--Quel malheur! s'criait la Rufa. Ils sont tous morts avant la Nol,
c'est le moment o ils font leurs cadeaux... s'ils avaient attendu
le jour de l'an...

La rue s'animait peu  peu; d'abord ce furent les chiens, les poules,
les porcs et les pigeons qui commencrent  circuler; puis quelques
gamins dloquets les suivirent, se prenant par le bras et timidement
s'approchant du quartier; quelques vieilles vinrent ensuite, un
mouchoir autour de la tte, nou sous le menton; un gros chapelet 
la main, faisant semblant de prier pour ne pas tre repousses par
les soldats. Quand il fut certain que l'on pouvait aller et venir sans
risquer de recevoir un coup de feu, les hommes commencrent  sortir,
affectant l'indiffrence; d'abord leurs promenades se limitrent  la
faade de leur maison; puis, tout en caressant leur coq, ils tentrent
d'aller plus loin, revenant de temps en temps sur leurs pas, et ainsi
ils arrivrent jusque devant le tribunal.

De quart d'heure en quart d'heure, d'autres versions
circulaient. Ibarra avec ses domestiques avait voulu enlever Maria
Clara et Capitan Tiago l'avait dfendue, aid de la garde civile.

Le nombre des morts n'tait pas de quatorze mais de trente; Capitan
Tiago tait bless et partait  l'instant mme pour Manille avec sa
fille et sa soeur.

L'arrive de deux cuadrilleros, portant un brancard sur lequel tait
tendue une forme humaine, et suivis d'un garde civil produisit une
grande sensation. On supposa qu'ils venaient du couvent; par la forme
des pieds qui pendaient, l'un essaya de deviner qui ce pouvait tre,
un peu plus loin on dit qui c'tait; plus loin encore le mort se
multiplia renouvelant le miracle de la Sainte Trinit; puis ce fut
le miracle des pains et des poissons qui se rdita et le nombre des
morts s'leva  trente et un.

A sept heures et demie, quand des pueblos voisins arrivrent d'autres
gardes civiles, la version qui rencontrait le plus de crdit tait
claire et dtaille.

--J'arrive du tribunal o j'ai vu prisonniers D. Filipo et
D. Crisstomo, disait un homme  soeur Put; j'ai parl  l'un des
cuadrilleros de garde. Eh bien! Bruno, le fils de celui qui est mort
btonn, a tout dclar cette nuit. Comme vous le savez, Capitan Tiago
marie sa fille avec le jeune Espagnol; D. Crisstomo, offens, voulut
se venger et projeta de massacrer tous les Espagnols, mme le cur;
hier soir ils ont attaqu le quartier et le couvent; heureusement,
par la misricorde de Dieu, le cur tait chez Capitan Tiago. On dit
que beaucoup se sont sauvs. Les gardes civils ont brl la maison de
D. Crisstomo et, si on ne l'avait pas arrt avant, ils l'auraient
brl aussi.

--Ils ont brl la maison?

--Tous les domestiques sont arrts. Voyez, d'ici on distingue encore
la fume! dit le narrateur en s'approchant de la fentre; ceux qui
viennent de l-bas, racontent des choses bien tristes.

Tous regardrent vers l'endroit indiqu: une lgre colonne de fume
montait lentement vers le ciel. Et les commentaires d'abonder, plus
ou moins empreints de piti, plus ou moins accusateurs.

--Pauvre jeune homme! s'cria un vieillard, le mari de la Put.

--Oui! rpondit celle-ci; mais remarque qu'hier il n'a pas command
de messe pour l'me de son pre et, sans doute, elle en avait besoin
plus que les autres.

--Mais, femme, n'as-tu pas piti...?

--De piti pour les excommunis? C'est pch d'en avoir pour les
ennemis de Dieu, disent les curs. Vous rappelez-vous? il courait
dans le cimetire comme dans un enclos!

--Mais, si l'enclos et le cimetire se ressemblent! rpondit le
vieillard; il est vrai que dans celui-ci il n'entre que des animaux
d'une seule espce...

--Allons! lui cria soeur Put: tu vas encore dfendre celui que Dieu a
puni si clairement. Tu verras qu'on t'arrtera, toi aussi. Tu soutiens
une maison qui tombe!

Le mari se tut; l'argument avait port.

--Oui! poursuivit la vieille; aprs avoir frapp le P. Dmaso, il ne
lui restait plus qu' tuer le P. Salvi.

--Mais tu ne peux pas nier qu'il tait bon quand il tait enfant.

--Oui, il tait bon, rpliqua la vieille, mais il est all en Europe,
et tous ceux qui s'en vont en Europe en reviennent hrtiques, disent
les curs.

--Ohoy! lui rpliqua le mari qui tenait sa revanche; et le cur,
et tous les curs, et l'Archevque, et le Pape, et la Vierge, ils ne
sont pas d'Espagne? Quoi! seraient-ils aussi hrtiques? quoi!

Heureusement pour soeur Put, l'arrive d'une servante qui accourait,
effare, ple, coupa court  la discussion.

--Un pendu dans le jardin du voisin! disait-elle haletante.

--Un pendu! s'crirent-ils tous, pleins de stupeur.

Les femmes se signrent; personne ne pouvait bouger.

--Oui, seor, continua la servante encore frissonnante; j'tais alle
cueillir des pois... je regarde dans le jardin du voisin pour voir
s'il y tait... je vois un homme se balancer; je crus que c'tait Teo,
le domestique, qui me donne toujours... je m'approche pour... cueillir
des pois, et je vois que ce n'est pas lui mais un autre, un mort;
je cours, je cours et...

--Allons le voir, dit le vieux en se levant; conduis-nous.

--N'y va pas! lui cria soeur Put en le saisissant par la chemise;
il va t'arriver malheur! il s'est pendu? eh bien! tant pis pour lui!

--Laisse-moi le voir, femme; toi, Juan, cours au tribunal pour
prvenir; peut-tre n'est-il pas encore mort.

Et il s'en fut au jardin, suivi de la servante qui se cachait derrire
lui; les femmes et soeur Put elle-mme venaient ensuite, pleines de
crainte mais aussi de curiosit.

--Il est l-bas, seor! et la servante dsigna du doigt un santol
[208].

Le groupe s'arrta  distance respectable, laissant le vieillard
s'avancer seul.

Pendu  une branche du santol, un corps humain se balanait doucement
sous l'impulsion de la brise. Le brave homme l'examina: les pieds,
les bras taient dj rigides, les vtements tachs, la tte incline.

--Nous ne devons pas y toucher jusqu' l'arrive de la justice, dit
le vieillard  voix haute; il est dj roide, il y a longtemps qu'il
est mort.

Peu  peu, les femmes s'approchrent.

--C'est le voisin; il habitait cette petite maison; il tait arriv
il y a quinze jours; voyez sa cicatrice  la figure.

--Ave Maria! s'crirent quelques femmes.

--Prions-nous pour son me? demanda une jeune, quand elle eut achev
de le regarder sous toutes les faces.

--Sotte, hrtique! lui rpondit avec colre la soeur Put; ne sais-tu
pas ce qu'a dit le P. Dmaso? C'est tenter Dieu de prier pour un damn;
celui qui se suicide se damne sans rmission, c'est pour cela qu'on
ne l'enterre pas en terre sainte.

Et elle ajouta:

--Je me doutais bien que cet homme finirait mal, on n'a jamais pu
savoir de quoi il vivait.

--Je l'ai vu causer deux fois avec le sacristain principal, observa
une jeune fille.

--Ce n'tait pas pour se confesser ni pour commander une messe!

Les voisins accouraient: un cercle nombreux entourait le cadavre qui se
balanait toujours. Au bout d'une demi-heure les autorits arrivrent:
un alguazil, le directorcillo et deux cuadrilleros. On descendit le
cadavre qui fut plac sur un brancard.

--Les gens sont bien presss de mourir! dit en riant le directorcillo
tout en dposant la plume qu'il portait derrire l'oreille.

Il commena son interrogatoire, recueillit la dclaration de la
servante qu'il s'effora d'embrouiller, la regardant avec de mauvais
yeux, lui attribuant des paroles qu'elle n'avait pas dites; la pauvre
fille croyant qu'on allait l'envoyer en prison commena  pleurer et
finit par dclarer qu'elle ne cherchait pas des pois, mais que..... et
elle appela Teo en tmoignage.

Pendant ce temps, un paysan coiff d'un large salakot, le cou recouvert
d'un grand empltre, examinait le cadavre et la corde.

La figure n'tait pas plus violace que le reste du corps; au-dessus
du noeud se voyaient deux gratignures et deux petites ecchymoses;
les traces de la corde taient blanches et ne portaient pas de traces
de sang. Le curieux paysan dtaillait avec soin la chemise et le
pantalon, il remarqua que ces vtements taient remplis de poussire et
avaient t tout rcemment dchirs en quelques endroits, mais ce qui
appela le plus particulirement son attention ce furent les semences
d'amores-secos [209], plantes jusque dans le cou de la chemise.

--Que regardes-tu? lui demanda le directorcillo.

--Je regardais, seor, si je pouvais le reconnatre, balbutia-t-il en
se dcouvrant  demi; c'est--dire en baissant encore plus son salakot.

--Mais, n'as-tu pas entendu que c'est un nomm Jos? Tu dormais?

Tous se mirent  rire. Le paysan, confus, balbutia quelques mots et
se retira la tte basse,  pas lents.

--Oy! o vas-tu? lui cria le vieillard; on ne sort pas par l, on va
 la maison du mort.

--Cet homme n'est pas encore rveill! dit en se moquant le
directorcillo; il n'y a qu' lui jeter un peu d'eau.

Les rires clatrent de nouveau.

Le paysan abandonna cet endroit o son rle avait t si mal jug et
se dirigea vers l'glise. Dans la sacristie, il demanda  causer au
sacristain principal.

--Il dort encore! lui rpondit-on grossirement; vous ne savez donc
pas que cette nuit le couvent a t attaqu?

--J'attendrai qu'il se rveille.

Les sacristains le regardrent avec cette grossiret particulire
aux gens dont l'habitude est d'tre maltraits.

Dans un coin,  l'ombre, le borgne dormait tendu sur une chaise
longue. Ses lunettes taient remontes sur le front entre deux
longues touffes de poils; la poitrine nue s'levait et s'abaissait
rgulirement.

Le paysan s'assit prs du dormeur, dispos  attendre avec patience,
mais, ayant laiss tomber une pice de monnaie, il dut pour la chercher
s'aider d'une bougie et regarder sous le fauteuil du sacristain. Le
paysan put remarquer que des semences d'amores-secos parsemaient
aussi le pantalon et les manches de la chemise du dormeur qui se
rveilla enfin, frotta son oeil unique et, d'assez mauvaise humeur,
reprocha  l'homme de le dranger.

--Je voulais commander une messe, seor, rpondit celui-ci comme pour
se disculper.

--Toutes les messes sont dj dites, reprit le borgne en s'adoucissant
un peu; si vous voulez pour demain... c'est pour les mes du
Purgatoire?

--Non, seor, rpondit le paysan en lui donnant un peso.

Et, le regardant fixement, dans son oeil unique, il ajouta:

--C'est pour une personne qui va bientt mourir. Et il sortit de
la sacristie.

--On aurait pu l'enlever cette nuit! dit-il en soupirant tandis qu'il
retirait son empltre et se redressait pour reprendre la figure et
la taille d'Elias.






LVII

V VICTIS


L'air sinistre, des gardes civils se promnent devant la porte du
tribunal, menaant de la crosse de leur fusil les intrpides gamins
qui se dressent sur la pointe des pieds ou se font la courte chelle
pour voir  travers les grilles.

La salle n'a plus le mme aspect que le jour o s'y discutait le
programme de la fte; il est maintenant sombre et peu rassurant. Les
gardes civils et les cuadrilleros qui l'occupent ne prononcent qu'
voix basse de rares et brves paroles. Sur la table, le directorcillo,
deux greffiers et quelques soldats entassent des papiers; l'alfrez va
d'un ct  l'autre regardant de moment en moment vers la porte d'un
air froce: Thmistocle ne devait pas tre plus orgueilleux lorsqu'il
se montra aux Jeux Olympiques aprs la bataille de Salamine. Dans un
coin, laissant voir une gorge noire et une denture quelque peu abme,
bille Da. Consolacion; son regard se fixe froid et sinistre sur la
porte de la prison qu'ornent d'indcents dessins. Elle avait suivi
son mari qui, amadou par la victoire, lui permettait d'assister 
l'interrogatoire et aux tortures s'il y avait lieu. La hyne sentait le
cadavre, elle s'en lchait les babines et chaque minute lui paraissait
longue qui n'annonait pas le commencement du supplice.

Le gobernadorcillo avait un air de componction trs solennel; son
fauteuil, ce grand fauteuil plac sous le portrait de S. M., tait
vide et paraissait destin  recevoir une autre personne.

Il tait prs de neuf heures quand le cur arriva, ple, le front
pliss.

--Eh bien! vous ne vous tes pas fait attendre! lui dit l'alfrez.

--Je prfrerais n'tre pas l, rpondit le P. Salvi  voix basse,
sans faire cas du ton persifleur de l'officier; je suis trs nerveux.

--Comme personne n'est venu pour ne pas abandonner le poste, j'ai
jug que votre prsence... Vous savez qu'ils partent tantt.

--Le jeune Ibarra et le lieutenant principal...?

L'alfrez dsigna la porte de la prison.

--Il y en a huit ici, dit-il; le Bruno est mort  minuit, mais sa
dclaration avait dj t prise.

Le cur salua Da. Consolacion qui rpondit d'un billement auquel
elle ajouta un: aah! puis il s'assit dans le fauteuil d'honneur,
sous le portrait de S. M.

--Nous pouvons commencer! dit-il.

--Sortez les deux qui sont au cepo! commanda l'alfrez d'une voix
qu'il s'effora de rendre le plus terrible possible; puis changeant
de ton, il ajouta en se retournant vers le cur:

--On leur a mis en sautant deux trous.

Pour ceux qui ne savent pas ce que sont les instruments de torture en
usage aux Philippines, nous leur dirons que le cepo est un des plus
innocents. Les trous dans lesquels on introduit les jambes des dtenus
sont distants d'environ un palmo [210]; quand on saute deux trous,
le prisonnier se trouve dans une position un peu force, avec une
singulire gne dans les chevilles, les extrmits infrieures tant
distantes d'environ une vare [211]: comme on peut bien le penser,
cela ne tue pas de suite.

Le gelier, suivi de quatre soldats, tira le verrou et ouvrit la
porte. Une odeur nausabonde, un air pais et obscur s'chappa
de l'obscurit en mme temps qu'on entendit des plaintes et des
sanglots. Un soldat fit flamber une allumette mais, dans cette
atmosphre vicie et corrompue, la flamme s'teignit et l'on dut
attendre que l'air se ft renouvel.

A la vague clart d'une bougie, se dessinrent quelques formes
humaines, entourant leurs genoux de leurs bras et s'y cachant la
tte, couchs  plat ventre, ou bien debout, tourns contre le mur,
etc. On entendit des coups, des cris, des jurons: le cepo s'ouvrit.

Da. Consolation s'inclinait  demi en avant, les muscles du cou tendus,
les yeux saillants clous sur la porte entr'ouverte.

Une figure sombre sortit, entre deux soldats, Trsilo, le frre
de Bruno. Il avait les menottes aux mains, ses vtements dchirs
dcouvraient une musculature bien dveloppe. Ses yeux se fixrent
insolemment sur la femme de l'alfrez.

--C'est celui qui s'est dfendu avec le plus de bravoure et commanda
de fuir  ses compagnons, dit l'alfrez au P. Salvi.

Celui qui vint ensuite avait l'aspect malheureux, il se lamentait et
pleurait comme un enfant; il boitait, son pantalon tait tach de sang.

--Misricorde, seor, misricorde! je n'entrerai plus dans le
patio! criait-il.

--C'est un gueux, fit observer l'alfrez au cur, il a voulu fuir,
mais il a t bless  la cuisse. Ce sont les deux seuls que nous
ayons vivants.

--Comment t'appelles-tu? demanda l'alfrez  Trsilo.

--Trsilo Alasigan.

--Que vous a promis D. Crisstomo pour que vous attaquiez le couvent?

--D. Crisstomo n'a jamais communiqu avec nous.

--Ne niez pas! C'est pour cela que vous vouliez nous surprendre.

--Vous vous trompez; vous aviez tu notre pre  coups de bton,
nous l'avons veng et rien de plus. Cherchez vos deux compagnons.

L'alfrez surpris, regarda le sergent.

--Ils sont l-bas dans un prcipice, nous les y avons jets hier,
ils y pourriront. Maintenant, tuez-moi, vous ne saurez rien de plus.

Silence et surprise gnrale.

--Tu vas nous dire quels sont tes autres complices, menaa l'alfrez
en brandissant un jonc.

Un sourire de mpris se dessina sur les lvres de l'accus.

L'alfrez conversa quelques instants  voix basse avec le cur, puis,
se retournant vers les soldats.

--Conduisez-le o sont les cadavres, ordonna-t-il.

Dans un coin du patio, sur un vieux chariot, cinq cadavres taient
entasss,  demi-couverts par un morceau de natte dchire, pleine
de salets. Un soldat les gardait, faisant les cent pas, crachant 
chaque instant.

--Les connais-tu? demanda l'alfrez en levant la natte.

Trsilo ne rpondit pas; il vit le cadavre du mari de la folle avec
deux autres, celui de son frre, cribl de baonnettes et celui de
Jos, la corde encore pendue au cou. Son regard s'assombrit et un
soupir parut s'chapper de sa poitrine.

--Les connais-tu? lui demanda-t-on  nouveau.

Trsilo resta muet.

Un sifflement dchira l'air, le jonc frappa ses paules. Il frmit,
ses muscles se contractrent. Les coups se rptrent, mais Trsilo
tait toujours impassible.

--Qu'on le btonne jusqu' ce qu'il crve ou qu'il avoue! cria
l'alfrez exaspr.

--Parle donc! lui dit le directorcillo; de toutes faons on te tuera.

On le reconduisit dans la salle o l'autre prisonnier invoquait les
saints, claquant des dents et flchissant sur ses jambes.

--Connais-tu celui-ci? demanda le P. Salvi.

--C'est la premire fois que je le vois! rpondit Trsilo en regardant
l'autre avec une certaine compassion.

L'alfrez lui donna un coup de poing suivi d'un coup de pied.

--Attachez-le au banc!

Sans lui ter les menottes taches de sang, il fut attach  un banc
de bois. Le malheureux regarda autour de lui comme cherchant quelque
chose; il vit Da. Consolacion et sourit sardoniquement. Les assistants
surpris le suivirent du regard et virent la seora, qui se mordait
lgrement les lvres.

--Je n'ai jamais vu de femme aussi laide! s'cria Trsilo au milieu
du silence gnral; je prfre me coucher sur un banc comme celui-ci
qu' ct d'elle comme l'alfrez.

La Muse plit.

--Vous allez me tuer  coups de bton, seor alfrez, continua-t-il;
cette nuit, en vous embrassant, votre femme m'aura veng.

--Billonnez-le! cria l'alfrez furieux, tremblant de colre.

Il parat que Trsilo ne dsirait que le billon car, ds qu'il l'eut,
ses yeux lancrent un clair de satisfaction.

A un signe de l'alfrez, un garde, arm d'un jonc, commena sa
triste tche.

Tout le corps de Trsilo se contracta, un rugissement touff,
prolong, se laissa entendre malgr le mouchoir qui lui fermait la
bouche; il baissa la tte; ses effets se tachrent de sang.

Le P. Salvi, ple, le regard gar, se leva pniblement, fit un signe
de la main et quitta la salle d'un pas vacillant. Dans la rue, il vit
une jeune fille qui, le dos appuy contre le mur, raide, immobile,
coutait attentive, regardant au loin, les mains crispes contre le
vieux mur. Le soleil l'inondait de lumire. Elle comptait, semblant
ne pas respirer, les coups secs, sourds, suivis de cette dchirante
plainte. C'tait la soeur de Trsilo.

Dans la salle, la scne de torture continuait: le malheureux, extnu
de douleur, se tut et attendit que ses bourreaux se lassassent. Enfin,
le soldat haletant laissa tomber son bras; ple de colre, sombre,
l'alfrez fit un geste et ordonna qu'on dtacht sa victime.

Alors Da. Consolacion se leva et murmura quelques mots  l'oreille
de son mari. Celui-ci hocha la tte en signe d'intelligence.

--Au puits avec lui! dit-il.

Les Philippins savent ce que cela veut dire; en tagal ils le
traduisent par timban [212]. Nous ne savons qui a invent ce procd
d'instruction judiciaire, mais nous croyons qu'il doit tre assez
ancien. La vrit sortant d'un puits n'en est peut-tre qu'une
sarcastique interprtation.

Au milieu du patio du tribunal s'lve la pittoresque margelle d'un
puits, faite grossirement de pierres vives. Un rustique assemblage
de bambou, en forme de manivelle, sert pour tirer l'eau, visqueuse,
sale, puante. Des vases casss, de la vidange, d'autres ordures s'y
mlangent; mais ce puits est comme la prison; il est l pour recueillir
ce que la socit rejette comme mauvais ou inutile, l'objet qui y
tombe, quelque bon qu'il ait t est dsormais perdu. Cependant,
il ne se bouchait jamais; parfois on condamnait les prisonniers 
le creuser,  l'approfondir, non parce que l'on croyait retirer un
profit quelconque de cette punition, mais  cause des difficults que
le travail prsentait: le prisonnier qui y tait une fois descendu
y gagnait une fivre dont rgulirement il mourait.

Trsilo contemplait d'un regard fixe tous les prparatifs des soldats;
il tait trs ple, ses lvres tremblaient,  moins qu'elles ne
murmurassent une prire. L'orgueil de son dsespoir semblait avoir
disparu ou, tout au moins, s'tre affaibli. Il baissa plusieurs fois
sa tte jusqu'alors altire et regarda le sol, rsign  souffrir.

On l'amena  ct de la margelle, suivi de Da. Consolacion
souriante. Le malheureux lana un regard d'envie vers le monceau de
cadavres, un soupir s'chappa de sa poitrine.

--Parle donc! lui redit le directorcillo; n'importe comment tu seras
pendu, mais au moins meurs sans tant souffrir.

--Tu ne sortiras d'ici que pour mourir, lui dit un cuadrillero.

Le billon lui fut enlev, puis on lui lia les pieds. Il devait tre
descendu la tte en bas et rester quelque temps sous l'eau, comme on
le fait pour le seau; seulement l'homme reste plus longtemps.

L'alfrez s'loigna pour chercher une montre et compter les minutes.

Pendant ce temps, Trsilo tait suspendu, sa longue chevelure ondoyant
 l'air, les yeux  demi ferms.

--Si vous tes chrtiens, si vous avez du coeur, supplia-t-il  voix
basse, descendez-moi rapidement ou faites en sorte que ma tte cogne
contre une pierre et que je meure. Dieu vous rcompensera pour cette
bonne oeuvre... peut-tre un jour vous verrez-vous comme moi!

L'alfrez revint et prsida  la descente, montre en main.

--Lentement, lentement, criait Da. Consolacion en suivant le malheureux
du regard: prenez garde!

La manivelle tournait lentement; Trsilo frottait et s'corchait
contre les pierres saillantes et les plantes immondes qui croissaient
entre les crevasses. Puis, la manivelle s'arrta; l'alfrez comptait
les secondes.

--Montez! commanda-t-il schement au bout d'une demi-minute.

Le bruit argentin et harmonieux des gouttes retombant dans l'eau
annona le retour du supplici  la lumire. Cette fois, comme la
pesanteur du contrepoids tait plus grande, il monta avec rapidit. Les
cailloux, les dbris de pierre, arrachs des parois, tombaient en
crpitant.

Le front et la chevelure couverts de fange bourbeuse, la figure
remplie de blessures et d'corchures, le corps mouill et dgouttant,
il apparut aux yeux de l'assemble silencieuse: le vent le faisait
trembler de froid.

--Veux-tu avouer? lui demanda-t-on.

--Prenez soin de ma soeur! murmura le malheureux en regardant suppliant
un cuadrillero.

La manivelle de bambou grina de nouveau et le condamn
redescendit. Da. Consolacion observa que l'eau restait
tranquille. L'alfrez compta une minute.

Quand Trsilo remonta, ses membres taient contracts, violacs. Il
dirigea un regard sur ceux qui l'entouraient et maintint ouverts ses
yeux injects de sang.

--Veux-tu avouer? lui demanda encore l'alfrez avec ennui.

Trsilo secoua ngativement la tte; on le redescendit pour la
troisime fois. Ses paupires se fermrent peu  peu, ses pupilles
continurent  regarder le ciel o flottaient quelques nuages blancs;
il plia le cou pour voir le plus longtemps possible la lumire du jour,
mais promptement il s'enfona dans l'eau et ce voile infme lui cacha
le spectacle du monde.

Une minute se passa; la Muse, en observation, vit de grosses bulles
d'air qui montaient  la surface.

--Il a soif, dit-elle en riant.

Et l'eau reprit sa tranquillit.

Cette fois ce ne fut qu'au bout d'une minute et demie que l'alfrez
fit un signe.

Les membres de Trsilo n'taient plus contracts; les paupires
entr'ouvertes laissaient voir le fond blanc de l'oeil; de la bouche
sortait une bave sanguinolente; le vent soufflait, froid, mais dj
son corps ne frmissait plus.

Tous, ples, consterns, se regardrent en silence. L'alfrez fit un
signe pour qu'on le dtacht et, pensif, s'loigna quelques instants. A
plusieurs reprises Da. Consolacion appliqua sur ses jambes dnudes
le feu de son cigare, le feu s'teignit, mais la chair n'eut pas
un frisson.

--Il s'est asphyxi lui-mme! murmura un cuadrillero, regardez comme
il s'est retourn la langue, on dirait qu'il a voulu l'avaler.

L'autre prisonnier, tremblant et suant, contemplait cette scne,
regardant de tous cts comme un fou.

L'alfrez chargea le directorcillo de l'interroger.

--Seor, seor, gmissait-il; je dirai tout ce que vous voudrez.

--C'est bon! nous allons voir: comment t'appelles-tu?

--Andong, seor!

--Bernardo... Leonardo... Ricardo... Eduardo... Gerardo... ou quoi?

--Andong, seor! rpta l'imbcile.

--Mettez Bernardo ou ce que vous voudrez, dcida l'alfrez.

--Nom de famille?

L'homme le regarda pouvant.

--Quel nom as-tu, pour ajouter  celui de Andong?

--Ah, seor! Andong Medio-tonto [213], seor!

Les assistants ne purent s'empcher de rire; l'alfrez lui-mme
suspendit sa promenade.

--Mtier?

--Tailleur de cocos, seor, et serviteur de ma belle-mre.

--Qui vous a command d'attaquer le quartier?

--Personne, seor!

--Comment personne? ne mens pas ou l'on va te mettre au puits! Qui
vous l'a command? Dis la vrit!

--La vrit, seor!

--Qui?

--Qui, seor!

--Je te demande qui vous a command de faire la rvolution?

--Quelle rvolution, seor!

--Allons, pourquoi tais-tu hier soir dans le patio du quartier?

--Ah, seor! s'cria Andong en rougissant.

--A qui en est la faute?

--A ma belle-mre, seor!

Le rire, puis la surprise accueillirent cette dclaration. L'alfrez
se retourna et regarda le malheureux d'un oeil svre. Celui-ci,
croyant que ses paroles avaient produit bon effet, continua avec
plus d'animation.

--Oui, seor, ma belle-mre ne me donne rien  manger que ce qui est
pourri et hors de service; hier soir, quand je revins, le ventre
me faisait mal; j'ai vu tout auprs le patio du quartier et je me
suis dit: C'est la nuit, personne ne te verra. Je suis entr... et,
au moment o je me relevais en entendant beaucoup de coups de fusil,
j'attachai mon caleon...

Un coup de rotin lui coupa la parole.

--A la prison! commanda l'alfrez; et cette aprs-midi, au chef-lieu
de la province!






LVIII

LE MAUDIT


La nouvelle du dpart des prisonniers se rpandit rapidement dans
le pueblo, soulevant la terreur d'abord, puis les plaintes et les
lamentations.

Les familles des prisonniers couraient comme des folles, du couvent
au quartier, du quartier au tribunal, ne trouvant nulle part de
consolation, remplissant les airs de gmissements et de cris. Le cur
s'tait enferm sous prtexte de maladie; l'alfrez avait augment
le nombre de ses gardes qui recevaient  coups de crosse les femmes
suppliantes; le gobernadorcillo, tre inutile s'il en fut, plus bte
et plus insignifiant que jamais.

En face la prison, celles qui conservaient quelque force couraient
d'une extrmit  l'autre, celles qui n'en avaient plus, s'asseyaient
 terre, appelant les noms des personnes aimes.

Le soleil brlait, et cependant aucune de ces malheureuses ne pensait
 se retirer. Doray, la gaie et heureuse pouse de D. Filipo, errait
dsole, portant dans ses bras son enfant; tous deux pleuraient.

--Retirez-vous, lui disait-on, votre enfant va prendre un coup
de soleil.

--A quoi lui servira-t-il de vivre s'il n'a plus de pre pour
l'lever? rpondait-elle, inconsolable.

--Votre mari est innocent, il reviendra!

--Oui, quand nous serons morts!

Capitana Tinay pleurait et appelait son fils Antonio; la valeureuse
Capitana Maria regardait vers la petite grille derrire laquelle
taient ses deux jumeaux, ses uniques enfants.

--Avez-vous vu chose pareille? prendre mon Andong, tirer sur lui, le
mettre au cepo et l'emmener au chef-lieu, tout cela pourquoi... parce
qu'il avait des caleons neufs? Ceci demande vengeance! Les gardes
civils abusent! Je jure que, si j'en retrouve un, comme il est souvent
arriv, cherchant un endroit retir dans mon jardin, je le chtre,
oui, je le chtre! sinon... qu'on me chtre!!!

Mais peu de personnes faisaient coeur avec la musulmane belle-mre.

--La faute de tout est  D. Crisstomo, soupirait une femme.

Confondu dans la foule, errait le matre d'cole; seor Juan, sans
plomb et sans mtre, ne se frottait plus les mains: il tait vtu de
noir, car il avait eu de mauvaises nouvelles et, fidle  sa coutume de
considrer l'avenir comme ralis, il portait dj le deuil d'Ibarra.

A deux heures, aprs-midi, une charrette dcouverte, tire par deux
boeufs, s'arrta devant le tribunal.

La foule l'entoura, menaant de la dteler et de la briser.

--Ne faites pas cela, s'cria Capitana Maria, voulez-vous qu'ils
aillent  pied?

Ce mot arrta les familles. Vingt soldats sortirent du tribunal et
entourrent le vhicule, puis les prisonniers parurent.

Le premier tait D. Filipo, attach; il salua en souriant son pouse,
Doray rpondit par un amer sanglot et deux gardes durent faire tous
leurs efforts pour l'empcher d'embrasser son mari. Antonio, le fils de
Capitana Tinay, pleurait conme un enfant, ce qui ne fit qu'augmenter
les cris de sa famille. L'imbcile Andong,  la vue de sa belle-mre,
cause de sa msaventure, gmit  fendre l'me. Albino, l'exsminariste
et les deux jumeaux de Capitana Maria, avaient les mains attaches;
tous trois taient srieux et graves. Enfin sortit Ibarra, les mains
libres, marchant entre deux gardes civils. Le jeune homme tait ple,
ses yeux cherchaient une figure amie.

--C'est lui le coupable! crirent de nombreuses voix; c'est lui le
coupable et il a les mains libres!

--Mon gendre n'a rien fait et il a les menottes!

Ibarra se retourna vers ses gardes:

--Attachez-moi, mais attachez-moi bien, coude  coude, dit-il.

--Nous n'avons pas d'ordre!

--Attachez-moi!

Les soldats obirent.

L'alfrez parut,  cheval, arm jusqu'aux dents, suivi de dix  quinze
autres soldats.

Chaque prisonnier avait l sa famille qui priait pour lui, le saluait
de noms affectueux; seul Ibarra n'avait personne; le matre d'cole
et seor Juan lui-mme avaient disparu.

--Que vous ont fait  vous mon mari et mon fils? lui disait Doray en
pleurant. Voyez mon pauvre enfant, vous l'avez priv de son pre!

La douleur se changeait en colre contre le jeune homme, accus
d'avoir provoqu la rvolte. L'alfrez ordonna le dpart.

--Tu es un lche! cria  Crisstomo la belle-mre d'Andong. Tandis
que les autres se battaient pour toi, tu te cachais, lche!

--Sois maudit! lui dit un vieillard en le poursuivant. Maudit soit
l'or amass par ta famille pour troubler notre paix! Maudit! Maudit!

--Qu'on te pende, toi, hrtique! lui cria une parente d'Albino,
et sans pouvoir se contenir, elle prit une pierre et la lui lana.

L'exemple fut promptement suivi: une pluie de poussire et de cailloux
s'abattit sur le malheureux jeune homme.

Ibarra souffrit impassible, sans colre, sans plainte, l'injuste
vengeance de tant de coeurs blesss. C'tait l l'au revoir, l'adieu
que lui faisait son pays ador o taient tous ses amours. Il baissa
la tte: peut-tre pensait-il  un homme qu'il avait vu frapper dans
les rues de Manille,  une vieille femme tombant morte  la vue de
la tte de son fils; peut-tre se rappelait-il l'histoire d'Elias.

L'alfrez crut ncessaire d'carter la foule, mais les pierres ne
cessrent pas de tomber, les insultes de retentir. Seule, une mre
ne vengeait pas sur lui ses douleurs: Capitana Maria. Sans un geste,
les lvres serres, les yeux remplis de larmes silencieuses, elle
voyait s'loigner ses deux fils. Devant cette immobilit et cette
douleur muette, Niob cessait d'tre fabuleuse.

Le cortge s'loigna.

De toutes les personnes qui se montrrent aux rares fentres ouvertes,
les seules qui tmoignrent quelque compassion pour le jeune homme
furent les indiffrents et les curieux. Tous ses amis s'taient cachs,
tous, mme Capitan Basilio qui dfendit de pleurer  sa fille Sinang.

Ibarra vit les ruines fumantes de sa maison, de la maison de ses pres,
o il tait n, o vivaient les plus doux souvenirs de son enfance
et de sa jeunesse; les larmes, longtemps refoules, jaillirent de ses
yeux, il baissa la tte et pleura sans avoir, attach comme il tait,
la consolation de dissimuler son chagrin, sans que sa douleur veillt
quelque sympathie. Maintenant, il n'avait plus ni patrie, ni foyer,
ni amour, ni amis, ni avenir!

D'une hauteur, un homme contemplait la triste caravane. C'tait
un vieillard, ple, amaigri, envelopp dans un manteau de laine,
s'appuyant avec effort sur un bton. A la nouvelle de l'vnement,
le vieux philosophe Tasio avait voulu quitter son lit et accourir,
mais ses forces ne le lui avaient pas permis. Le vieillard maintenant
suivit des yeux la charrette jusqu' ce qu'elle eut disparu au loin;
il resta quelque temps pensif et le front baiss, puis se leva et,
pniblement, reprit le chemin de sa maison, se reposant  chaque pas.

Le lendemain, des ptres le trouvrent mort  l'ombre mme de sa
solitaire retraite.






LIX

PATRIE ET INTRTS.


Le tlgraphe avait transmis secrtement  Manille la nouvelle de
cet vnement et, trente-six heures aprs, les journaux augments,
corrigs, mutils par le fiscal [214], en parlaient avec beaucoup
de mystre et de nombreuses menaces. Entre temps, les nouvelles
particulires, manes des couvents, furent les premires qui coururent
de bouche en bouche, en secret,  la grande terreur de ceux qui
arrivaient  les connatre. Le fait, dfigur par mille versions,
fut accept comme vrai avec plus ou moins de facilit selon qu'il
flattait ou contrariait les passions et la faon de penser de chacun.

Sans que la tranquillit publique en part trouble, la paix des
foyers devenait semblable  un tang: la superficie restant lisse
et calme, tandis qu'au fond pullulent, courent, se poursuivent les
poissons muets. Les croix, les dcorations, les galons, les emplois, le
prestige, le pouvoir, l'importance, les dignits, etc., commencrent 
voltiger comme des papillons dans une atmosphre dore pour une partie
de la population. Pour les autres un nuage obscur s'leva  l'horizon,
sur son fond cendr se dtachaient, comme de noires silhouettes,
des grilles, des chanes et le fatidique bois de la potence. On
croyait entendre dans les airs les interrogatoires, les sentences,
les cris qu'arrachent les tortures; les Mariannes et Bagumbayan
se prsentaient envelopps d'un voile dchir et sanglant: dans le
brouillard on voyait des pcheurs et des pchs. Le Destin prsentait
l'vnement aux imaginations manilnes comme certains ventails de
Chine: une face peinte en noir, l'autre dore, de couleurs vives,
orne d'oiseaux et de fleurs.

Dans les couvents, la plus grande agitation rgnait. Faisant atteler
leurs voitures, les provinciaux se visitaient, tenaient de secrtes
confrences. Ils se prsentaient au palais pour offrir leur appui au
Gouvernement qui courait les plus grands prils. On parlait  nouveau
de comtes, d'allusions, de coups d'pingle, etc.

--Un Te Deum, un Te Deum! disait un moine dans un couvent. Cette
fois que personne ne manque dans le choeur! C'est une grande bont de
Dieu de faire voir maintenant, prcisment en des temps si mauvais,
tout ce que nous valons!

--Ce petit gnral Mal-Aguro [215], se sera mordu les lvres aprs
cette petite leon, rpondit un autre.

--Qu'en aurait-il t de lui sans les Congrgations?

--Et pour mieux clbrer la fte que l'on avertisse le Frre cuisinier
et le procurateur... Rjouissances pour trois jours!

--Amen!--Amen!--Vive Salv!--Vive!

Dans un autre couvent, on parlait d'autre sorte.

--Voyez? c'est un lve des Jsuites; les flibustiers sortent de
l'Ateneo!

--Et les anti-religieux!

--Je l'ai toujours dit: les Jsuites perdent le pays, ils corrompent
la jeunesse; mais on les tolre parce qu'ils tracent quelques lignes
sur du papier quand il y a des tremblements de terre...

--Et Dieu sait comment elles sont faites!

--Oui, allez donc les contredire! Quand tout tremble et remue, qui
donc pourrait crire des griffonnages! Rien, le P. Secchi...

Et ils sourirent avec un souverain mpris.

--Mais, et les ouragans? et les bguios [216]? demanda un autre avec
une sarcastique ironie; n'est-ce pas divin?

--Un pcheur quelconque les pronostique!

--Quand celui qui gouverne est un sot... dis-moi comment tu as la
tte et je te dirai comment est ta patte! Mais vous verrez si les
amis se favorisent les uns les autres; les journaux vont presque
jusqu' demander une mitre pour le P. Salv.

--Et il va l'avoir! il s'en consume!

--Tu le crois?

--Pourquoi pas! Aujourd'hui on la donne pour n'importe quoi. J'en
sais un qui l'a coiffe pour moins; il avait crit un petit travail
o il dmontrait que les Indiens n'taient capables de rien que d'tre
artisans... fi! de vieilles vulgarits!

--C'est vrai! tant d'injustices nuisent  la Religion! s'cria l'autre;
si les mitres avaient des yeux et pouvaient voir sur quels crnes...

--Si les mitres taient des objets de la Nature! ajouta une voix
nasale, Natura abhorret vacuum [217]...

--C'est pour cela qu'on se les arrache; le vide les attire!

Nous faisons grce  nos lecteurs d'autres commentaires politiques,
mtaphysiques ou simplement spirituels. Nous allons entrer chez un
simple particulier, et comme  Manille nous connaissons peu de monde,
nous frapperons  la porte de Capitan Tinong, l'homme officieux et
prvenant que nous avons vu inviter Ibarra avec tant d'insistance
pour qu'il l'honort de sa visite.

Dans son riche et spacieux salon,  Tondo, Capitan Tinong est assis
dans un large fauteuil; il se passe la main sur le front, puis sur la
nuque en signe de dsespoir tandis que sa femme, la Capitana Tinchang,
pleure et le sermonne devant ses deux filles qui, dans un coin,
coutent muettes, hbtes et mues.

--Ah! Vierge d'Antipolo! criait la femme, ah! Vierge du Rosaire et
de la Courroie! ah! ah! Notre-Dame de Novaliches!

--Nanay!... rpondit la plus jeune des filles.

--Je te l'avais dit! continua la femme sur un ton de rcrimination;
je te l'avais dit! ah! Vierge du Carmel! ah!

--Mais non, tu ne m'avais rien dit! se risqua  rpondre en
pleurnichant Capitan Tinong; au contraire, tu me disais que je faisais
bien de conserver l'amiti et de frquenter la maison de Capitan
Tiago... parce que... parce qu'il tait riche... et tu me disais...

--Quoi? que te disais-je? Je ne te l'avais pas dit? je ne t'avais
rien dit? Ah! si tu m'avais cout!

--Maintenant tu me rejettes la faute! rpliqua-t-il d'un ton amer,
en donnant un coup de poing sur le bras du fauteuil. Ne me disais-tu
pas que j'avais bien fait de l'inviter  dner avec nous, parce que,
comme il tait riche... tu disais que nous ne devions avoir d'amitis
qu'avec les riches? N'est-ce pas?

--Il est vrai que je te disais cela parce que... parce que dj il n'y
avait plus de remde; tu ne faisais que le louer; D. Ibarra par ci,
D. Ibarra par l, D. Ibarra partout. Et voil! Mais je ne t'ai pas
conseill de le voir ni de lui parler  cette runion; cela tu ne
peux-pas le nier.

--Savais-je moi, par hasard, qu'il devait y aller?

--Eh bien! tu aurais d le savoir!

--Comment, si je ne le connaissais mme pas?

--Eh bien! tu aurais d le connatre!

--Mais, Tinchang, si c'tait la premire fois que je le voyais,
que j'entendais parler de lui!

--Eh bien! tu aurais d l'avoir vu avant, avoir entendu parler de lui;
c'est pour cela que tu es homme, que tu portes des pantalons et que
tu lis le Diario de Manila! rpondit intrpidement l'pouse en lui
lanant un regard terrible.

Capitan Tinang ne sut que rpliquer.

Son pouse, non contente de cette victoire, voulut la complter et
s'approchant de lui les poings ferms.

--C'est pour cela que j'ai travaill des annes et des annes,
conomisant, pour que toi, par ta btise, tu viennes perdre le fruit
de mes fatigues? lui reprocha-t-elle. Maintenant on va t'envoyer
en exil, nous dpouiller de nos biens, comme la femme de... Oh! si
j'tais homme, si j'tais homme!

Et voyant que son mari baissait la tte, elle recommena  sangloter,
rptant toujours:

--Ah! si j'tais homme! si j'tais homme!

--Et si tu tais homme, lui demanda enfin son mari vex, que ferais-tu?

--Quoi? eh bien!... eh bien!... aujourd'hui mme je me prsenterais au
capitaine gnral, pour lui offrir de me battre contre les rvolts,
aujourd'hui mme!

--Mais, n'as-tu pas lu ce que dit le Diario? Lis! La trahison
infme et btarde a t rprime avec nergie, force et vigueur,
et promptement les rebelles ennemis de la Patrie et leurs complices
sentiront tout le poids et toute la svrit des lois... Vois! il
n'y a pas de soulvement.

--Cela ne fait rien, tu dois te prsenter; beaucoup l'ont fait en
1872 et ainsi n'ont pas t inquits.

--Oui! il l'avait fait aussi le P. Burg...

Mais il ne put achever le mot; sa femme accourut et lui ferma la
bouche.

--Dis-le! prononce ce nom pour que demain on te pende  Bagumbayan! Ne
sais-tu pas qu'il suffit de prononcer ce nom pour tre excut sans
autre forme de procs? Voyons, dis-le!

Quand mme Capitan Tinong aurait voulu lui obir, il n'aurait pas pu;
sa femme lui fermait la bouche  deux mains, serrant sa petite tte
contre le dossier du fauteuil et peut-tre le pauvre homme serait-il
mort asphyxi si un nouveau personnage n'tait intervenu.

C'tait le cousin D. Primitivo, qui savait par coeur l'Amat, homme
d'environ quarante ans, vtu avec recherche, pansu et bedonnant.

--Quid video? s'cria-t-il en entrant; que se passe-t-il? Quare? [218]

--Ah! cousin! dit la femme plore en courant vers lui, je t'ai
fait appeler, car je ne sais ce qu'il va en tre de nous... que
nous conseilles-tu? Parle, toi qui as tudi le latin et qui connais
les arguments...

--Mais avant quid quaeritis? Nihil est in intellectu quod prius non
fuerit in sensu; nihil volitum quin praecognitum [219].

Et il s'assit posment. Comme si les phrases latines avaient eu
une vertu tranquillisatrice, les poux cessrent de pleurer et
s'approchrent attendant le conseil de ses lvres, comme autrefois
les Grecs attendaient la phrase salvatrice de l'oracle qui allait
leur livrer les Perses envahisseurs.

--Pourquoi pleurez-vous? Ubinam gentium sumus [220]?

--Tu sais dj la nouvelle du soulvement...

--Alzamentum Ibarrae ab alferesio Guardiae civilis destructum? Et
nunc? [221] Eh bien, quoi! D. Crisstomo vous doit quelque chose.

--Non, mais sais-tu que Tinong l'avait invit  dner, il l'a salu
sur le Pont d'Espagne... en plein jour! On va dire qu'il est son ami!

--Ami? s'cria surpris le latin en se levant. Amice, amicus Plato sed
magis arnica veritas [222]! Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui
tu es. Malum est negotium et est timendum rerum istarum horrendissimum
resultatum. Hemn! [223]

Tant de mots en um pouvantrent Capitan Tinong; il plit
effroyablement, ce son lui semblait d'un mauvais prsage. Son pouse
joignit des mains suppliantes:

--Cousin, tu nous parles maintenant en latin; tu sais que nous ne
sommes pas philosophes comme toi; parle-nous en tagal ou en castillan,
mais donne-nous un conseil.

--Il est  dplorer que vous n'entendiez pas le latin, cousine:
les vrits latines sont des mensonges tagals; par exemple: contra
principia negantem fustibus est arguendum [224], en latin c'est une
vrit aussi certaine que l'arche de No; je l'ai mise une fois en
pratique en tagal et c'est moi qui ai reu les coups de bton. Aussi
c'est un malheur que vous ne sachiez pas le latin. En latin, tout
pouvait s'arranger.

--Nous savons aussi beaucoup d'oremus, parce nobis et Agnus Dei
catolis [225], mais maintenant nous ne nous comprendrions pas. Donne
un conseil  Tinong pour qu'on ne le pende pas.

--Tu as mal fait, trs mal fait, cousin, en liant amiti avec ce
jeune homme! rpondit le latin. Les justes paient pour les pcheurs,
je te conseillerais presque de faire ton testament... V illis. Ubi
est fumus est ignis! Similis simili gaudet; atqui Ibarra ahorcatur,
ergo ahorcaberis [226]....

Et, ennuy, il hochait la tte de ct et d'autre.

--Saturnino, qu'as-tu! cria Capitana Tinchang, pleine de terreur;
ah! mon Dieu! il est mort! un mdecin! Tinong, Tinongoy!

Les deux filles accoururent et toutes trois commencrent  se lamenter.

--Ce n'est rien qu'un vanouissement, cousine, un
vanouissement! J'aurais t content que... que... mais malheureusement
ce n'est rien de plus qu'un vanouissement. Non timeo mortem in catre
sed super espaldonem Bagumbayanis [227]. Apportez de l'eau!

--Ne meurs pas! pleurait la femme. Ne meurs pas, on viendrait te
prendre! Ah! si tu mourais et si les soldats venaient! ah! ah!

Le cousin lui arrosa la figure avec de l'eau et le malheureux revint
 lui.

--Allons, il ne faut pas pleurer! Inveni remedium, j'ai trouv
le remde. Transportons-le  son lit; allons! du courage! je suis
ici avec vous et toute la sagesse des anciens... Qu'on appelle un
docteur; et aujourd'hui mme, cousine, va voir le capitaine gnral et
porte-lui un cadeau, une chane d'or, une bague... David quebrantant
peas; [228] dis que c'est un cadeau de Nol. Ferme les fentres,
les portes et, si quelqu'un demande mon cousin, rponds qu'il est
gravement malade. Pendant ce temps, je brle toutes les lettres,
papiers et livres pour que l'on ne puisse rien trouver, comme a fait
D. Crisstomo. Scripti testes sunt! Quod medicamenta non sanant ferrum
sanat; quod ferrum non sanat, ignis sanat [229].

--Oui, prends, cousin, brle tout! dit Capitana Tinchang; voici
les clefs, voici les lettres de Capitan Tiago. brle-les! Qu'il ne
reste aucun journal d'Europe, ils sont trs dangereux. Voici quelques
Times que je conservais pour envelopper des savons et du linge. Voici
les livres.

--Va-t'en chez le capitaine gnral, laisse-moi seul. In extremis
extrema [230]. Donne-moi le pouvoir d'un director romain et tu verras
comment je sauverai la pat..., que dis-je, le cousin.

Et il commena  donner des ordres,  retourner les rayons de la
bibliothque,  dchirer les papiers, les livres, les lettres,
etc. Puis il alluma un foyer dans la cuisine; on brisa avec une
hache de vieilles escopettes, on jeta dans les cabinets des revolvers
rouills; la servante qui voulait conserver le canon de l'une de ces
armes pour en faire un soufflet fut vertement reue.

--Conservare etiam sperasti, perfida [231]? Au feu!

Et l'auto-da-f continua.

Il aperut un vieux tome en parchemin et en lut le titre:

--Rvolutions des globes clestes, par Copernic pfui! ite, maledicti,
in ignem Kalanis [232]! s'cria-t-il en le jetant dans la flamme. Des
Rvolutions et Copernic! Crime sur crime! Si je n'arrive pas  temps...

La Libert aux Philippines. Tatata! quels livres! au feu!

Et des livres innocents, crits par les auteurs les plus simples,
n'chapprent pas au sort commun. Mme le Capitan Juan, oeuvre
trs candide, suivit les autres. Le cousin Primitivo avait raison;
les justes paient pour les pcheurs.

Quatre ou cinq heures plus tard dans une tertulia [233]  prtentions,
intra muros, on commentait les vnements du jour. Beaucoup de vieilles
dames et de vieilles filles y taient runies avec des femmes ou des
filles d'employs, vtues  l'europenne, s'ventant et billant. Parmi
les hommes qui, par leurs manires, dnotaient comme les femmes leur
instruction et leur origine, tait un homme dj g, tout petit,
manchot, que l'on traitait avec beaucoup d'gards et qui gardait
envers les autres un silence ddaigneux.

--En vrit, je ne pouvais auparavant souffrir ni les moines ni les
gardes civils  cause de leur mauvaise ducation, disait une grosse
dame, mais maintenant que je vois leur utilit et quels services ils
rendent, je serais presque heureuse de me marier avec l'un d'eux. Je
suis patriote.

--Je suis du mme avis! ajouta une maigre; quel malheur que nous
n'ayons pas l'ancien gouverneur; celui-l laisserait le pays net
comme une patne.

--Et il en finirait avec la race des filibusterillos!

--Ne dit-on pas qu'il reste de nombreuses les  peupler? Pourquoi
n'y dporte-t-on pas tous ces Indiens mcontents? Si j'tais le
capitaine gnral...

--Seoras, dit le manchot, le capitaine gnral sait son devoir;
selon ce que j'ai entendu il est trs irrit, car il avait combl de
faveurs cet Ibarra.

--Combl de faveurs? rpta la maigre en s'ventant avec furie. Voyez
combien ingrats sont ces Indiens! Peut-on par hasard les traiter
comme des personnes? Jsus!

--Savez-vous ce que j'ai entendu? demanda un militaire.

--Non!--Qu'est-ce?--Que dit-on?

--Des personnes dignes de foi, reprit le militaire au milieu du plus
grand silence, assurent que tout ce bruit fait pour lever une cole
tait un pur conte.

--Jsus! Vous avez vu? s'crirent-elles toutes, croyant dj au conte.

--L'cole tait un prtexte; ce qu'il voulait btir tait un fort,
o il aurait pu se dfendre quand nous aurions t l'attaquer...

--Jsus! Quelle infamie! Un Indien seul est capable d'aussi lches
penses, s'cria la grosse dame. Si j'tais le capitaine gnral,
ils verraient... ils verraient...

--Je pense comme vous! s'cria la maigre en s'adressant au manchot. Que
l'on arrte tous ces avocassons, tous ces petits clercs, tous ces
commerants et que, sans autre forme de procs on les exile, on les
emprisonne! Il faut arracher la racine du mal!

--Mais on dit que ce flibustier-l est fils d'espagnol, ajouta le
manchot sans regarder personne.

--Ah! voil! s'cria la grosse; ce sont toujours les croles! aucun
Indien ne comprend quelque chose  la Rvolution! lve des corbeaux
[234]... lve des corbeaux...

--Savez-vous ce que j'ai entendu dire, demanda une crole qui
coupa ainsi la conversation. La femme de Capitan Tinong... vous
rappelez-vous? celui chez qui nous avons dans et dn  la fte
de Tondo...

--Celui qui a deux filles? eh bien, quoi?

--Eh bien, sa femme vient de donner cette aprs-midi au capitaine
gnral une bague de mille pesos de valeur.

Le manchot se retourna.

--Vrai? et pourquoi? demanda-t-il, les yeux brillants.

--Elle a dit que c'tait comme cadeau de Nol...

--La Nol ne vient que dans un mois!...

--Elle aura craint une averse... observa la grosse.

--Et elle se met  couvert, ajouta la maigre.

--Satisfaction non rclame, faute confesse.

--C'est ce que je pensais; vous avez mis le doigt sur la plaie.

--Ceci est  voir, observa le manchot pensif; je crains qu'il n'y
ait l quelque chat enterr.

--Un chat enterr, c'est cela! j'allais le dire, rpta la maigre.

--Et moi aussi, dit l'autre en lui coupant la parole; la femme de
Capitan Tinong est trs avare... elle ne nous a encore envoy aucun
cadeau et cependant nous sommes alls chez elle. De sorte que, quand
une personne aussi chiche et aussi avide lche un petit cadeau de
mille petits pesos...

--Mais, est-ce certain? demanda le manchot.

--Absolument certain, c'est l'aide-de-camp de Son Excellence qui l'a
dit  ma cousine, dont il est le fianc. Je suis tente de croire
que c'est la mme bague qu'elle portait le jour de la fte. Elle est
toujours pleine de brillants!

--Un scarabe marchant!

--C'est une manire comme une autre de se faire de la rclame! Au
lieu d'acheter un mannequin ou de payer une boutique...

Le manchot trouva un prtexte et abandonna la tertulia.

Deux heures aprs, quand tout le monde dormait, divers habitants de
Tondo reurent une invitation par l'entremise de soldats... L'Autorit
ne pouvait tolrer que certaines personnes ayant une position ou des
proprits dormissent en des maisons si mal gardes et si peu fraches:
au Fort de Santiago et dans d'autres difices du gouvernement leur
sommeil serait plus tranquille et plus rparateur. Parmi ces personnes
se trouvait le malheureux Capitan Tinong.






LX

MARIA CLARA SE MARIE


Capitan Tiago tait trs content. Pendant cette priode terrible,
personne ne s'tait occup de lui; on ne l'avait pas arrt,
on ne l'avait pas mis au secret, on ne l'avait pas soumis aux
interrogatoires, aux machines lectriques, aux bains de pieds
continuels en de souterraines habitations, et autres plaisanteries
bien connues de certains personnages qui s'appellent eux-mmes
civiliss. Ses amis, c'est--dire ceux qui l'avaient t (car il avait
reni ses amis philippins aussitt qu'ils avaient t suspects aux yeux
du gouvernement), taient retourns chez eux aprs quelques jours de
vacances, dans les difices de l'tat. Le capitaine gnral lui-mme
avait ordonn qu'on les jett hors de ses possessions, ne les jugeant
pas dignes d'y rester, au grand dplaisir du manchot qui voulait
clbrer la Nol prochaine en leur nombreuse et riche compagnie.

Capitan Tinong revint  son domicile malade, ple,
affect,--l'excursion ne lui avait pas profit--et si chang qu'il
ne dit pas un mot, ne salua pas sa famille qui riait, pleurait et
devenait folle de joie. Le pauvre homme ne sortit plus de chez lui
de peur de saluer un flibustier. Le cousin Primitivo lui-mme, avec
toute la sagesse des anciens, ne pouvait le tirer de son mutisme.

--Crede, prime, lui disait-il; si je n'tais pas arriv  brler tous
tes papiers, on apprtait ton cou; mais si j'avais brl toute la
maison, on ne te touchait pas un cheveu. Mais quod eventum, eventum;
gratias agamus Domino Deo quia non in Marianis Insulis es, camotes
seminando [235].

Les histoires semblables  celle de Capitan Tinang taient nombreuses;
Capitan Tiago ne les ignorait pas. Il regorgeait de gratitude, sans
savoir exactement  qui il devait des faveurs si signales. Tante
Isabel attribuait le miracle  la Vierge d'Antipolo,  la Vierge du
Rosaire, ou tout au moins  la Vierge du Carmel;  tout hasard--et
c'tait le moins qu'elle pouvait concder-- Nuestra Seora de
la Correa: selon elle, le miracle ne pouvait s'chapper de ce
cercle. Capitan Tiago ne niait pas le miracle, mais il ajoutait:

--J'y crois, Isabel, mais la Vierge d'Antipolo ne l'aura pas fait
seule; mes amis y auront aid, mon futur gendre, le Seor Linares, qui,
comme tu le sais, plaisante avec le Seor Antonio Canovas lui-mme,
celui dont l'Illustration nous a donn le portrait et qui ne daigne
montrer aux yeux que la moiti de sa figure.

Et le bonhomme ne pouvait rprimer un sourire de satisfaction
chaque fois qu'il entendait une nouvelle importante au sujet des
vnements. On chuchotait  voix basse qu'Ibarra serait pendu; que,
bien que l'on manqut de beaucoup de preuves pour le condamner,
on en avait trouv une qui confirmait l'accusation; que les experts
avaient dclar qu'en effet les travaux de l'cole pouvaient passer
pour un rempart, une fortification, assez dfectueuse comme tant
l'oeuvre d'ignorants Indiens. Ces rumeurs le tranquillisaient et le
faisaient sourire.

De mme que Capitan Tiago et sa cousine les amis de la famille se
partageaient en deux partis: l'un tenant pour le miracle, l'autre pour
le gouvernement, mais celui-ci tait insignifiant. Les miraculistes
taient subdiviss: le sacristain principal de Binondo, la vendeuse de
cierges et le chef d'une confrrie voyaient la main de Dieu, mise en
mouvement par la Vierge du Rosaire; le marchand de bougies chinois,
son fournisseur quand il allait  Antipolo, lui disait en s'ventant
et en remuant la jambe:

--No siya osti gongong; Miligen li Antipulo esi! Esi pueli mas cn
tolo; no siya osti gongong [236].

Capitan Tiago avait en grande estime ce Chinois qui se faisait passer
pour prophte, mdecin, etc. En examinant la main de sa dfunte pouse,
au sixime mois de sa grossesse, il avait pronostiqu:

--Si esi no homele y no pactaylo, muje juete-juete [237]!

Et Maria Clara vint au monde pour accomplir la prophtie.

Capitan Tiago donc, homme prudent et craintif, ne pouvait se dcider
si facilement que le troyen Pris; il ne pouvait donner la prfrence
 une Vierge de peur d'offenser l'autre, ce qui aurait pu lui attirer
de graves ennuis.

--Prudence! se disait-il  lui-mme, n'allons pas nous perdre
maintenant.

Il se trouvait dans ces doutes quand arriva le parti gouvernemental:
Da. Victorina, D. Tiburcio et Linares.

Da. Victorina parla pour les trois hommes et pour elle-mme, mentionna
les visites de Linares au capitaine gnral et insinua  plusieurs
reprises les avantages que pouvait offrir un parent de catgorie.

--Na! concluait-elle, comme nous izons: zelui qui ze couche  une
bonne ombre, z'appuie zur un bon bton.

--C'est... c'est le contraire, femme, corrigea le docteur.

Car, depuis quelques jours, elle avait prtendu se naturaliser
andalouse en supprimant les d et en remplaant le son s par le son z;
cette ide, personne n'avait pu lui ter de la cervelle; il aurait
fallu d'abord arracher les boucles postiches.

--Zi! ajoutait-elle, en parlant d'Ibarra; zelui-zi le mritait
bien! ze l'avais it la premire fois que ze l'avais vu: z'est un
flibustier. Que t'a it  toi, cousin, le Gnral? Que lui as-tu it,
quelles nouvelles lui as-tu onn zur Ibarra?

Et, voyant que le cousin tardait  rpondre, elle poursuivit en
s'adressant  Capitan Tiago.

--Croyez-moi, zi on le conamne  mort, comme z'est  ezprer, ze zera
grce  mon cousin.

--Seora, seora, protesta Linares.

Mais elle ne lui donna pas le temps:

--Ah! quel iplomate tu fais. Nous zavons que tu es le conzeiller
du gnral, qu'il ne peut rien faire zans toi... Ah! Clarita, quel
plaisir de te voir!

Maria Clara paraissait ple encore, bien que presque entirement
remise de sa maladie. Sa longue chevelure tait attache par un
ruban de soie d'un bleu lger. Elle salua timidement, souriant avec
tristesse, et s'approcha de Da. Victorina pour le baiser de crmonie.

Aprs les phrases ordinaires, la pseudo-andalouse continua:

--Nous venions vous rendre visite; vous avez t zauvs graze  vos
relazions!--ici, un regard significatif  Linares.

--Dieu a protg mon pre! rpondit la jeune fille  voix basse.

--Oui, Clarita, mais le temps es miracles est j paz. Nous, les
Espagnols, nous isons: n'aie pas confianze en la Vierge et sauve-toi
en courant!

--C'est... c'est... le contraire!

Capitan Tiago qui, jusqu'alors n'avait pas trouv un moment pour
parler, se risqua  demander en coutant la rponse de toute son
attention:

--De faon que vous croyez, Da. Victorina, que la Vierge...

--Nous venions prezizment causer avec vous e la Vierge, rpondit-elle
mystrieusement en dsignant Maria Clara. Nous avons  causer affaires!

La jeune fille comprit qu'elle devait se retirer: elle chercha un
prtexte et s'loigna en s'appuyant aux meubles.

Ce qui se dit dans cette confrence fut si bas et si mesquin que nous
prfrons ne pas le rapporter. Qu'il suffise de noter que, lorsqu'ils
se sparrent, tous taient contents. Capitan Tiago dit ensuite  la
tante Isabel.

--Prviens le restaurant que demain nous donnons une fte. Va-t'en
prparer Maria Clara et lui annoncer que nous la marions dans trois
jours.

Tante Isabel le regarda pouvante.

--Tu verras! quand le seor Linares sera notre gendre, tous les palais
nous seront ouverts; on nous enviera, ils mourront tous d'envie.

Et c'est ainsi que, vers huit heures, le lendemain, la maison de
Capitan Tiago tait pleine encore une fois; seulement il n'avait invit
que des Espagnols et des Chinois: le beau sexe tait reprsent par
des Espagnoles pninsulaires et philippines.

La plus grande partie de nos connaissances s'y retrouvaient: le
P. Sibyla, le P. Salvi, parmi divers franciscains et dominicains, le
vieux lieutenant de la Garde civile, plus sombre que jamais; l'alfrez
racontant pour la millime fois sa victoire, regardant tout le monde
par dessus les paules, se croyant un Don Juan d'Autriche, maintenant
qu'il est lieutenant avec le grade de commandant; De Espadaa qui le
regarde avec respect et crainte et esquive ses regards; Da. Victorina
qui ne peut le voir sans colre. Linares n'tait pas arriv encore
car, comme personnage important, il devait se faire attendre. Il
y a des tres si candides qu'une heure de retard suffit  faire de
grands hommes.

Dans le groupe des femmes, Maria Clara tait l'objet des murmures de
toutes. La jeune fille les avait salues et reues crmonieusement,
sans perdre son air de tristesse.

--Bah! disait l'une; petite orgueilleuse...

--Assez jolie! reprenait une autre, mais il aurait pu en choisir
quelqu'une qui ait la figure plus intelligente.

--Et l'argent, ma petite, le bon garon se vend.

D'un autre ct, on disait:

--Se marier quand son premier fianc est pour tre pendu!

--Cela s'appelle tre prudente, avoir sous la main un remplaant.

--Eh bien! quand on devient veuve...

Peut-tre ces conversations arrivaient-elles aux oreilles de la jeune
fille qui, assise sur une chaise, arrangeait une guirlande de fleurs,
car on la voyait plir et, par moments, sa main tremblait, ses lvres
semblaient se mouvoir.

Dans le cercle des hommes on causait tout haut et, naturellement, les
derniers vnements dfrayaient la conversation. Tous parlaient, mme
D. Tiburcio; le P. Salvi seul, gardait toujours son ddaigneux silence.

--J'ai entendu dire que V. R. quittait dj le pueblo, P. Salvi;
demanda le nouveau lieutenant que sa nouvelle toile avait rendu
plus aimable.

--Je n'ai plus rien  y faire; je dois me fixer pour toujours 
Manille... et, vous?

--Je quitte aussi le pueblo, rpondit-il en se redressant. Le
gouvernement a besoin de moi pour que, avec une colonne volante,
je dsinfecte les provinces de tous les flibustiers.

Fr. Salvi le regarda rapidement des pieds  la tte et lui tourna
compltement le dos.

--Sait-on certainement ce qu'il va en tre du chef, du
flibustier? demanda un employ.

--Vous parlez de D. Crisstomo Ibarra? rpondit un autre. Il est trs
probable qu'il sera pendu comme ceux de 1872 et ce sera trs juste.

--Il sera exil! dit schement le vieux lieutenant.

--Exil! rien de plus qu'exil! Mais ce sera un exil
perptuel! s'crirent de nombreuses voix en mme temps.

--Si ce jeune homme, poursuivit  voix haute le lieutenant Guevara
avait t plus prudent, s'il s'tait moins confi  certaines personnes
 qui il crivait, si nos fiscaux ne savaient pas interprter trop
subtilement ce qu'ils lisent, il est certain que l'accus aurait
t absous!

Cette dclaration du vieux lieutenant et le ton de sa voix produisirent
une grande surprise dans son auditoire; tous ne savaient que dire. Le
P. Salvi regarda d'un autre ct, peut-tre pour ne pas voir le regard
sombre que le vieillard lui adressait, Maria Clara laissa tomber
les fleurs et resta immobile. Le P. Sibyla, qui savait se taire,
parut tre aussi le seul qui st questionner.

--Vous parlez de lettres, Sr. Guevara?

--Je parle de ce que m'a dit son dfenseur, qui s'est intress  sa
cause et la dfend avec zle. En dehors de quelques lignes ambigus
trouves dans une lettre adresse  une femme avant de partir pour
l'Europe, lignes dans lesquelles le fiscal a vu un projet et une
menace contre le gouvernement et que le jeune homme a reconnues comme
crites par lui, on ne pouvait rien trouver pour l'accuser.

--Et la dclaration faite par le bandit avant de mourir?

--Le dfenseur l'a annule car, selon le bandit lui-mme, ils n'ont
jamais communiqu avec Ibarra,  part un nomm Jos qui tait son
ennemi, ainsi qu'il peut se prouver, et qui s'est suicid, peut-tre
par remords. On a prouv que les papiers trouvs sur le cadavre
taient faux, car l'criture, en tait semblable  celle qu'avait
Ibarra il y a sept ans mais non  celle qu'il a aujourd'hui, ce qui
fait supposer que la lettre accusatrice a servi de modle. Bien plus,
le dfenseur disait que s'il n'avait pas voulu la reconnatre, cette
lettre, on aurait pu faire beaucoup pour le sauver, mais  sa vue,
il a pli, s'est troubl et a ratifi tout ce qui y tait crit.

--Vous disiez, demanda un franciscain qu'il avait adress cette lettre
 une femme; comment est-elle parvenue entre les mains du fiscal?

Le lieutenant ne rpondit pas: il regarda un moment le P. Salvi et
s'loigna, tordant nerveusement la pointe effile de sa barbe grise,
tandis que les assistants changeaient leurs commentaires.

--C'est l que se voit la main de Dieu! disait l'un; mme les femmes
le hassent.

--Il a fait brler sa maison, croyant se sauver, mais il comptait
sans son htesse, c'est--dire sans sa matresse, sa babai, ajoutait
un autre en riant. Dieu le voulait! Santiago cierra Espaa [238]!

Cependant le vieux soldat s'tait approch de Maria Clara qui coutait
la conversation, immobile sur son sige: les fleurs restaient 
ses pieds.

--Vous tes une jeune fille trs prudente, lui dit-il  voix
basse. Vous avez trs bien fait de livrer la lettre... vous vous
assuriez ainsi un tranquille avenir.

Puis il s'loigna tandis qu'elle le regardait avec des yeux hbts,
se mordant les lvres. Heureusement la tante Isabel passa. Maria
Clara eut la force suffisante pour la prendre par sa robe.

--Tante! murmura-t-elle.

--Qu'as-tu? demanda la vieille dame pouvante en voyant la figure
de sa nice.

--Conduisez-moi  ma chambre!

Et la jeune fille prit le bras de sa tante pour se lever.

--Tu es malade, ma fille? On dirait que tu as perdu toute
force? qu'as-tu?

--Mal au coeur... c'est la foule dans cette salle... tant de
lumire... j'ai besoin de me reposer. Dites  mon pre que je vais
dormir.

--Tu es froide! Veux-tu du th?

Maria Clara remua la tte ngativement, ferma  clef la porte de son
alcve et,  bout de forces, se laissa tomber  terre au pied d'une
image, en sanglotant:

--Mre, mre, ma mre!

Par la fentre, par la porte qui communiquait avec celle de la
terrasse, entrait la lumire de la lune.

La musique poursuivait ses valses joyeuses; jusqu' l'alcve arrivaient
l'clat des rires et le ron ron des conversations; plusieurs fois on
frappa  la porte, son pre, tante Isabel, Da. Victorina, Linares mme,
Maria Clara ne bougea pas: un rle s'chappait de sa poitrine.

Des heures se passrent. Les plaisirs de la table puiss, on tait
pass  ceux du bal. Sa bougie consume s'tait teinte, mais toujours
 terre, sans mouvement, illumine par la lumire de la lune, la jeune
fille restait toujours tendue au pied de l'image de la Mre de Jsus.

Peu  peu la maison redevint silencieuse et rentra dans l'ombre;
la tante Isabel vint encore une fois frapper  la porte.

--Allons, elle s'est endormie! dit la vieille femme  haute voix;
 son ge, sans rien qui la tourmente, elle dort comme un cadavre!

Quand tout fut silencieux, Maria Clara se releva lentement, jeta un
regard autour d'elle, vit la terrasse, les petites treilles baignes
de blanches lumires.

--Un tranquille avenir! Dormir comme un cadavre! murmura-t-elle 
voix basse, et elle se dirigea vers la terrasse.

La ville reposait muette; seul, de temps  autre s'entendait le bruit
d'une voiture traversant, sur le pont de bois, le rio dont les eaux
solitaires refltaient tranquilles le mlancolique astre des nuits.

La jeune fille leva les yeux vers ce ciel d'une limpidit de saphir;
lentement elle retira ses bagues, ses boucles d'oreilles, ses aiguilles
 cheveux et son peigne, les plaant sur la balustrade de la terrasse,
puis elle regarda vers la rivire.

Une barque, charge de zacate, s'arrta au pied de l'embarcadre que
chaque maison possde sur les rives du rio. Un des deux hommes qui
la montaient gravit les marches de pierre, sauta le mur et, quelques
secondes aprs, elle entendait ses pas dans l'escalier conduisant 
la terrasse.

Maria Clara le vit s'arrter lorsqu'il l'aperut, puis reprendre
lentement sa marche vers elle et,  trois pas, de nouveau
s'arrter. Elle recula.

--Crisstomo! murmura-t-elle, terrifie.

--Oui, je suis Crisstomo! reprit le jeune homme d'une voix grave. Un
ennemi, un homme qui a de graves raispns pour me har, Elias, m'a
tir de la prison o m'avaient jet mes amis.

Un triste silence suivit ces paroles; Maria Clara inclina la tte.

Ibarra continua:

--Prs du cadavre de ma mre j'ai jur de te faire heureuse, quelle
que dt tre ma destine! Tu as pu manquer  ton serment, elle n'tait
pas ta mre; mais moi, moi qui suis son fils, je tiens sa mmoire
pour sacre, et au travers de mille prils, je suis venu ici pour
accomplir le mien; le hasard permet que je te parle  toi-mme Maria,
nous ne nous reverrons plus; tu es jeune, peut-tre quelque jour ta
conscience te reprochera... je viens te dire, avant de disparatre,
que je te pardonne. Maintenant, sois heureuse et adieu!

Il allait s'loigner; elle le retint.

--Crisstomo! dit-elle; Dieu t'a envoy pour me sauver du
dsespoir... coute et juge-moi!

Ibarra voulut doucement se dgager d'elle.

--Je ne suis pas venu pour te demander de comptes... je suis venu
pour te rendre la tranquillit.

--Je ne veux pas de cette tranquillit que tu me donnes; la
tranquillit je me la donnerai moi-mme. Tu me mprises, et ton mpris
me rendra amre la mort elle-mme!

Il vit le dsespoir de la pauvre jeune fille et lui demanda ce
qu'elle dsirait:

--Que tu croies que je t'ai toujours aim.

Il eut un amer sourire!

--Ah! tu doutes de moi, tu doutes de l'amie de ton enfance qui
jamais ne t'a cach une seule de ses penses! s'cria-t-elle. Je
te comprends! Quand tu sauras mon histoire, la triste histoire que
l'on m'a rvle pendant ma maladie, tu me plaindras et tu n'auras
plus ce sourire pour rpondre  ma douleur. Pourquoi ne m'as-tu pas
laisse mourir dans les mains de mon ignorant mdecin? Toi et moi,
nous aurions t plus heureux!

Elle se reposa un moment, puis continua.

--Tu l'as voulu, tu as dout de moi, que ma mre me pardonne! Dans
une de mes douloureuses nuits de souffrances, un homme me rvla le
nom de mon vritable pre et me dfendit de t'aimer... S'il n'avait
pas t mon pre lui-mme, il t'aurait pardonn l'injure que tu lui
avais faite.

Ibarra recula et terrifi regarda la jeune fille.

--Oui, continua-t-elle; cet homme m'a dit qu'il ne pouvait permettre
notre union, car sa conscience le lui interdisait; qu'il se verrait
oblig de publier la vrit, au risque de causer un grand scandale,
parce que mon pre est...

Et  voix basse elle murmura un nom  l'oreille du jeune homme.

--Que faire? Devais-je sacrifier  mon amour la mmoire de ma mre,
l'honneur de celui que l'on supposait tre mon pre et le bon renom
de celui qui l'tait? Aurais-je pu le faire sans soulever ton propre
mpris?

--Mais, des preuves, tu as eu des preuves? Il te fallait des
preuves! s'cria Crisstomo boulevers.

La jeune fille tira de son sein deux papiers.

--Deux lettres de ma mre, deux lettres dictes par ses remords quand
elle me portait dans ses entrailles. Prends, lis-les, tu verras comme
elle me maudit, comme elle dsire ma mort... ma mort, que mon pre
s'effora d'obtenir  l'aide de mdicaments! Ces lettres, il les
a oublies dans la maison o il habitait autrefois, l'homme les a
trouves et conserves, et elles ne m'ont t livres qu'en change
de ta lettre... pour s'assurer, disait-il, que je ne me marierais pas
avec toi sans le consentement de mon pre. Depuis que je les porte sur
moi,  la place de la tienne, je sens le froid sur mon coeur. Je t'ai
sacrifi, j'ai sacrifi mon amour... Que ne fait-on pas pour une mre
morte et pour deux pres vivants? Pouvais-je prvoir l'usage que l'on
allait faire de ta lettre?

Ibarra tait atterr, Maria Clara poursuivit:

--Que me restait-il  faire? pouvais-je, par hasard, te dire qui tait
mon pre, pouvais-je te dire de lui demander pardon,  lui qui a tant
fait souffrir le tien? pouvais-je le dire  mon pre qui, peut-tre,
t'aurait pardonn, pouvais-je lui dire que j'tais sa fille,  lui
qui avait tant souhait ma mort? Il ne me restait qu' souffrir, 
garder en moi mon secret, et  mourir en souffrant!... Maintenant,
mon ami, maintenant que tu connais la triste histoire de ta pauvre
Maria, auras-tu encore pour elle ce ddaigneux sourire!

--Maria, tu es une sainte!

--Je suis heureuse puisque tu crois en moi...

--Cependant, ajouta le jeune homme en changeant de ton, j'ai entendu
dire que tu te mariais...

--Oui, sanglota la pauvre fille, mon pre exige ce sacrifice... il
m'a aime et nourrie et ce n'tait pas son devoir, je lui paye cette
dette de gratitude en lui assurant la paix au moyen de cette nouvelle
parent, mais...

--Mais?

--Je n'oublierai pas les serments de fidlit que je t'ai jurs.

--Que mdites-tu? demanda Ibarra en essayant de lire dans ses yeux.

--L'avenir est obscur et le destin est environn d'ombres; je ne sais
ce que je dois faire; mais sache bien que je ne puis aimer qu'une
fois et que, sans amour, je ne serai jamais  personne. Et toi? que
vas-tu devenir?

--Je ne suis plus qu'un fugitif... je fuis, D'ici peu on dcouvrira
ma fuite, Maria...

Maria prit dans ses mains la tte du jeune homme, l'embrassa plusieurs
fois sur les lvres, le serra dans ses bras, puis le repoussant
brusquement:

--Fuis, fuis! lui dit-elle; fuis, adieu!

Ibarra, les yeux brillants, la regarda, mais elle fit un signe et il
s'loigna, vacillant, comme un homme ivre...

Il sauta de nouveau le mur et reprit sa place dans la barque.

Accoude sur l'appui de la terrasse, Maria Clara le regardait
s'loigner.

Elias se dcouvrit et la salua profondment.






LXI

LA CHASSE SUR LE LAC


--coutez, seor, le plan que j'ai conu, dit Elias pensif tandis
qu'ils se dirigeaient vers San Gabriel. Je vais maintenant vous
cacher chez un ami que j'ai  Mandaluyong; je vous apporterai tout
votre argent que j'ai sauv et cach au pied du balit, dans la tombe
mystrieuse de votre aeul; vous quitterez le pays...

--Pour aller  l'tranger? interrompit Ibarra.

--Pour vivre en paix les annes qui vous restent  vivre. Vous
avez des amis en Espagne, vous tes riche, vous pourrez vous faire
amnistier. De toutes faons l'tranger pour nous est une patrie
meilleure que la vraie.

Crisstomo ne rpondit pas; il rflchissait en silence.

Ils arrivaient au Pasig et la barque commena  remonter le
courant. Sur le pont d'Espagne un cavalier htait sa course, un
sifflement aigu et prolong se fit entendre.

--Elias, reprit Ibarra, vous devez votre malheur  ma famille,
vous m'avez sauv deux fois la vie et je vous dois non seulement
ma gratitude mais aussi la restitution de votre fortune. Vous me
conseillez de partir  l'tranger, eh bien! venez avec moi, et vivons
comme deux frres. Vous aussi tes malheureux en ce pays.

Elias hocha tristement la tte et rpondit:

--Impossible! Il est vrai que je ne puis ni aimer ni tre heureux dans
mon pays, mais je puis y vivre et y mourir, et peut-tre mme mourir
pour lui; c'est toujours quelque chose. Que le malheur de ma patrie
soit mon propre malheur et, puisqu'une noble pense ne nous unit pas,
puisque nos coeurs ne battent pas pour un seul nom, au moins qu'une
commune souffrance m'unisse  mes compatriotes, au moins que je pleure
avec eux nos douleurs et qu'une mme infortune opprime tous nos coeurs!

--Alors, pourquoi me conseillez-vous de partir?

--Parce qu'ailleurs vous pourrez tre heureux, moi non; parce que
vous n'tes pas fait pour souffrir, parce qu'un jour vous dtesterez
votre pays si vous vous voyez malheureux par sa faute: et dtester
son pays est la plus grande des infortunes.

--Vous tes injuste envers moi! s'cria amrement Ibarra; vous oubliez
que,  peine arriv ici, je me suis consacr  rechercher son bien...

--Ne vous fchez pas, seor, je ne vous ai fait aucun
reproche. Puissent tous vous imiter! Mais je ne vous demande
pas l'impossible; ne vous offensez pas si je vous dis que votre
coeur vous trompe. Vous aimiez votre patrie parce que votre pre
vous l'avait enseign, vous l'aimiez parce que vous y aviez amour,
fortune, jeunesse, parce tout vous y souriait, qu'elle ne vous avait
fait aucune injustice; vous l'aimiez comme nous aimons tout ce qui
nous rend heureux. Mais le jour o vous vous verrez pauvre, affam,
poursuivi, dnonc et vendu par vos compatriotes eux-mmes, ce jour-l
vous renierez tout, vous, votre pays et eux.

--Vos paroles me peinent! dit Ibarra avec colre.

Elias baissa la tte, mdita et rpondit:

--Je veux vous dtromper, seor, et vous viter un triste avenir.

Souvenez-vous de cette nuit o je vous parlais dans cette mme barque,
 la lueur de cette mme lune; il y a un mois,  quelques jours prs;
alors vous tiez heureux. La supplication de ceux qui ne l'taient pas
n'arrivait pas jusqu' vous; vous ddaigniez leurs plaintes parce que
c'taient des plaintes de criminels; vous coutiez plutt leurs ennemis
et, malgr mes raisons et nos prires, vous vous mettiez du ct de
leurs oppresseurs, et de vous dpendait alors que je devinsse criminel
ou que je me laissasse tuer pour accomplir une parole sacre. Dieu ne
l'a pas permis, l'ancien chef des malfaiteurs est mort... Un mois s'est
pass et maintenant vous ne pensez plus ce que vous pensiez alors.

--Vous avez raison, Elias, mais l'homme est un animal qui varie
selon les circonstances; alors j'tais aveugl, contrari, que
sais-je? Maintenant les revers ont arrach le bandeau de mes yeux; la
misre et la solitude de ma prison m'ont instruit; je vois aujourd'hui
l'horrible cancer qui ronge cette socit; qui s'accroche  ses chairs
et qui doit tre violemment extirp. Ils m'ont ouvert les yeux, m'ont
fait voir la plaie et me forcent  tre criminel. Et puisqu'ils l'ont
voulu, je serai flibustier, mais flibustier vritable; j'appellerai
tous les malheureux, tous ceux qui dans leur poitrine sentent battre
un coeur, tous ceux qui m'enviaient moi-mme... non, je ne serai
pas criminel, il ne l'est jamais celui qui lutte pour sa patrie,
au contraire! Pendant trois sicles, nous leur avons tendu la main,
nous leur avons demand leur amour, nous brlions du dsir de les
appeler nos frres! comment nous ont-ils rpondu? Par l'insulte et
la moquerie, en nous dniant mme la qualit d'tres humains. Il n'y
a pas de Dieu, il n'y a pas d'esprances, il n'y a pas d'humanit;
il n'y a rien que le droit de la force!

Ibarra tait nerveux, tout son corps tremblait.

Ils passrent devant le palais du gnral et crurent remarquer une
certaine agitation parmi les gardes.

--On aura dcouvert l'vasion? murmura Elias. Couchez-vous, seor,
que je vous couvre avec le zacate, car nous passerons  ct de la
poudrire et la sentinelle peut s'tonner que nous soyons deux.

La barque tait une de ces fines et troites pirogues qui ne voguent
pas, qui volent  la surface de l'eau.

Comme Elias l'avait prvu, la sentinelle l'arrta et lui demanda d'o
il venait.

--De Manille, porter du zacate aux oidores [239] et aux curs,
rpondit-il en imitant l'accent de ceux de Pandakan.

Un sergent sortit et s'informa de ce qui se passait.

--Sulung! dit-il  Elias, je t'avertis de ne recevoir personne dans
ta barque; un prisonnier vient de s'chapper. Si tu l'arrtes et que
tu me le ramnes, je te donnerai une bonne rcompense.

--C'est bien, seor, quel est son signalement?

--Il porte une lvite et parle espagnol; ainsi, attention!

La barque s'loigna. Elias se retourna et vit la silhouette de la
sentinelle, debout prs de la rive.

--Nous perdrons quelques minutes, dit-il  voix basse; nous devons
entrer dans le rio Beata pour faire croire que je suis de Pea
Francia. Vous verrez le rio qu'a chant Francisco Baltazar.

Le pueblo dormait sous la lumire de la lune. Crisstomo se leva pour
admirer la paix spulcrale de la Nature. Le rio tait troit et ses
rives formaient une plaine seme de zacate.

Elias jeta sa charge sur le rivage, cueillit un long roseau et tira
de dessous l'herbe o ils taient cachs quelques-uns de ces sacs en
feuille de palmier que l'on appelle bayones. Puis ils continurent
 naviguer.

--Vous tes matre de votre volont, seor, et de votre avenir,
dit le pilote  Crisstomo qui restait silencieux. Mais, si vous
me permettez une observation, je vous dirai: Regardez bien ce que
vous allez faire: vous allez allumer la guerre, car vous avez de
l'argent, de l'intelligence et vous trouverez promptement des bras,
les mcontents sont si nombreux! Mais, dans cette lutte que vous
entreprendrez, qui souffrira le plus, sinon les innocents, les
dsarms? Les mmes sentiments qui, il y a un mois, me poussaient
 m'adresser  vous,  vous demander de nous aider  obtenir des
rformes, me font maintenant vous demander de rflchir. Le pays,
seor, ne pense pas  se sparer de la Mre Patrie; il ne demande qu'un
peu de libert, de justice et d'amour. Les mcontents, les dsesprs,
les criminels vous seconderont, mais le peuple s'abstiendra. Vous
vous trompez si, voyant tout en noir, vous croyez que le pays est
dsespr. Le pays souffre, oui, mais il espre encore, il croit, il
ne se lvera que lorsqu'il aura perdu patience, c'est--dire quand le
voudront ceux qui le gouvernent: nous n'en sommes pas l. Moi-mme,
je ne vous suivrai pas; je ne recourrai jamais  ces moyens extrmes
tant que je verrai dans les hommes une esprance possible.

--Alors, je marcherai sans vous! rpondit Crisstomo rsolu.

--C'est votre ferme dcision?

--Ferme et unique, j'en atteste la mmoire de mon pre! Je ne me
laisserai pas impunment arracher la paix et le bonheur, moi qui ne
dsirais que le bien, moi qui ai tout accept et tout souffert par
respect pour une religion hypocrite, par amour pour ma patrie. Comment
m'a-t-on rpondu? En m'enfouissant dans un cachot infme, en
prostituant ma fiance! Non, ne pas me venger serait un crime,
ce serait les encourager  de nouvelles injustices! Non, ce serait
lchet, purilit de gmir et de pleurer quand il y a du sang et de
la vie, quand le mpris s'unit  l'insulte et au dfi! J'appellerai
ce peuple ignorant, je lui ferai voir sa misre, je lui montrerai
qu'on ne le traite pas fraternellement; il n'y a que les loups qui
se dvorent, et je leur dirai que, contre cette oppression, se lve
et proteste le droit ternel de l'homme  conqurir sa libert.

--Le peuple innocent souffrira!

--Tant mieux! Pouvez-vous me conduire jusqu' la montagne?

--Jusqu' ce que vous soyez en sret! rpondit Elias.

De nouveau ils vogurent sur le Pasig. De temps  autre, ils causaient
de choses indiffrentes.

--Santa Ana! murmura Ibarra, connatriez-vous cette maison?

Ils passaient devant la maison de campagne des jsuites.

--J'y ai pass nombre de jours heureux et joyeux! soupira Elias. Dans
mon enfance, nous y venions chaque mois... alors j'tais comme les
autres: j'avais de la fortune, de la famille, je rvais, j'entrevoyais
un avenir. J'allais voir ma soeur dans un collge voisin; elle me
donnait quelque travail de ses mains... une amie l'accompagnait,
une belle jeune fille. Tout cela est pass comme un songe.

Ils restrent silencieux jusqu' ce qu'ils furent arrivs au poste
de Malapad-na-bat [240]. Ceux qui parfois ont sillonn le Pasig par
quelqu'une de ces nuits magiques des Philippines, quand de l'azur
limpide la lune verse sa mlancolique posie, quand les ombres cachent
la misre des hommes et que le silence teint les accents mesquins
de leur voix, quand la Nature seule parle, ceux-l comprendront les
mditations des deux jeunes gens.

A Malapad-na-bat le carabinier avait sommeil et, voyant que la
barque tait vide et n'offrait aucun butin  prendre, selon la
traditionnelle coutume de son corps et l'usage de ce poste, il la
laissa passer facilement.

Le garde civil de Pasig ne suspectait rien non plus et ne leur
dit rien.

L'aurore commenait  poindre lorsqu'ils arrivrent au lac, calme et
tranquille comme un gigantesque miroir. La lune plissait, l'Orient
se teignait de teintes roses. A quelque distance, ils distingurent
une masse grise qui s'avanait peu  peu.

--C'est la fala, murmura Elias; elle vient; couchez-vous et je vous
couvrirai de ces sacs.

Les formes de l'embarcation se faisaient plus claires et plus
perceptibles.

--Elle se place entre le rivage et nous, observa Elias inquiet.

Et peu  peu il changea la direction de sa barque, ramant vers
Binangonan. A sa grande stupeur, il nota que la fala changeait aussi
de direction, tandis qu'une voix l'appelait.

Elias s'arrta et rflchit. La rive tait encore loin; avant peu ils
seraient  porte des fusils de la fala. Il pensa retourner vers le
Pasig: sa barque tait plus rapide que l'autre. Mais fatalit! une
autre barque venait du Pasig, on y voyait briller les casques et les
baonnettes des gardes civils.

--Nous sommes pris! murmura-t-il en plissant.

Il regarda ses bras robustes et, prenant l'unique rsolution possible,
il commena  ramer de toutes ses forces vers l'le de Talim. Le
soleil commenait  se montrer.

La barque glissait rapidement sur les eaux; sur la fala qui virait
de bord, Elias vit quelques hommes debout, faisant des signes.

--Savez-vous guider une barque? demanda-t-il  Ibarra.

--Oui, pourquoi?

--Parce que nous sommes perdus si je ne saute pas  l'eau pour leur
faire perdre la piste. Ils me poursuivront, je nage et je plonge trs
bien... je les loignerai de vous, et vous tcherez de vous sauver.

--Non, restons et vendons chrement nos vies!

--Inutile, nous n'avons pas d'armes et, avec leurs fusils, ils nous
tueraient comme des oiseaux.

Au mme moment, on entendit un chiss dans l'eau, produit par la chute
d'un corps brlant, immdiatement suivi d'une dtonation.

--Voyez-vous? dit Elias en posant la rame dans la barque! Nous
nous verrons  la Nochebuena [241]  la tombe de votre
grand-pre. Sauvez-vous!

--Et vous?

--Dieu m'a tir de plus grands prils.

Elias ta sa chemise; une balle l'arracha de ses mains, et deux
dtonations se firent entendre. Sans se troubler, il serra la main
d'Ibarra, toujours tendu dans le fond de la barque, puis se leva et
sauta  l'eau repoussant du pied la petite embarcation.

On entendit divers cris; promptement,  quelque distance, apparut
la tte du jeune homme, revenant  la surface pour respirer, puis se
cachant immdiatement.

--L-bas, il est l-bas! crirent diverses voix, et les balles
sifflrent de nouveau.

La fala et la barque se mirent  la poursuite du nageur: un lger
sillage signalait son passage, s'loignant de plus en plus de la
barque d'Ibarra qui voguait comme abandonne. Chaque fois qu'Elias
montrait la tte pour respirer, les gardes civils et les hommes de
la fala tiraient sur lui.

La chasse continuait; la barquette d'Ibarra tait dj loin. Elias
s'approchait du rivage, dont il n'tait plus loign que d'environ
cinquante brasses. Les rameurs taient dj las, mais Elias l'tait
aussi, car il sortait continuellement la tte de l'eau et toujours dans
une direction distincte, comme pour dconcerter les poursuivants. Dj
le sillage perfide ne rvlait plus la trace du plongeur. Pour
la dernire fois on le vit  une dizaine de brasses de la rive,
les soldats firent feu... des minutes et des minutes se passrent,
rien n'apparut plus sur la surface tranquille et dserte du lac.

Une demi-heure aprs, un des rameurs prtendait avoir dcouvert,
prs de la rive, des traces de sang, mais ses camarades secouaient
la tte d'un air de doute.






LXII

LE P. DMASO S'EXPLIQUE


En vain les prcieux cadeaux de noce s'amoncelaient sur une table;
ni les brillants dans leurs crins de velours, ni les broderies
de pia, ni les coupons de soie n'attiraient les regards de Maria
Clara. La jeune fille regardait, sans voir ou sans lire, le journal
qui relatait la mort d'Ibarra, noy dans le lac.

Tout  coup elle sentit que deux mains se posaient sur ses yeux,
lui tenant la tte, tandis qu'une voix joyeuse, celle du P. Dmaso,
lui disait:

--Qui est-ce? qui est-ce?

Maria Clara sauta sur sa chaise et le regarda avec terreur.

--Petite folle, tu as eu peur, eh? tu ne m'attendais pas, eh? Eh bien,
je suis venu de province pour assister  ton mariage.

Et, s'approchant avec un sourire de satisfaction, il lui tendit la
main pour qu'elle la baist. Elle la prit, tremblante, et la porta
avec respect  ses lvres.

--Qu'as-tu, Maria? demanda le franciscain, perdant son gai sourire et
sentant l'inquitude le gagner; ta main est froide, tu plis... es-tu
malade, fillette?

Et le P. Dmaso l'attira  lui avec une tendresse dont on ne l'aurait
pas cru capable, puis, prenant les deux mains de la jeune fille,
il l'interrogea du regard.

--N'as-tu pas confiance en ton parrain? demanda-t-il d'un tonde
reproche; allons, assieds-toi ici et raconte-moi tes petits chagrins,
comme tu le faisais tant enfant, quand tu voulais des cierges pour
faire des poupes de cire. Tu sais que je t'ai toujours aime... jamais
je ne t'ai gronde...

La voix du P. Dmaso n'avait plus son ordinaire brusquerie, les
modulations en devenaient caressantes. Maria Clara se mit  pleurer.

--Tu pleures? ma fille, pourquoi pleures-tu? Tu t'es dispute avec
Linares?

Maria Clara mit les mains sur les yeux.

--Non, ce n'est pas de lui... maintenant! cria la jeune fille.

Le P. Dmaso la regarda effray.

--Tu ne veux pas me confier tes secrets? Ne me suis-je pas efforc
de toujours satisfaire tes plus petits caprices?

La jeune fille leva vers lui ses yeux pleins de larmes, le regarda
un moment, puis sanglota de nouveau amrement.

--Ne pleure pas ainsi, ma fille, tes larmes me peinent. Raconte-moi
tes chagrins; tu verras comme ton parrain t'aime!

Maria Clara s'approcha lentement de lui, tomba  genoux  ses pieds
et, levant son visage baign de larmes, lui dit d'une voix basse,
 peine perceptible.

--M'aimez-vous encore?

--Enfant!

--Alors... protgez mon pre et faites qu'il rompe mon mariage!

Et la jeune fille lui raconta sa dernire entrevue avec Ibarra,
tout en se taisant sur le secret de sa naissance.

Le P. Dmaso pouvait  peine croire ce qu'il entendait.

--Tant qu'il vivait, continua-t-elle, je pouvais lutter, j'esprais,
j'avais confiance! Je voulais vivre pour entendre parler de lui... mais
maintenant qu'on l'a tu, je n'ai plus de motifs pour vivre ni pour
souffrir.

Elle avait parl lentement,  voix basse, avec calme, sans pleurer.

--Mais, sotte, Linares ne vaut-il pas mille fois mieux que...?

--Quand il vivait, je pouvais me marier... je pensais m'enfuir
aprs... mon pre ne voulant que la parent! Maintenant qu'il est mort,
nul autre ne m'appellera son pouse... Quand il vivait, je pouvais
m'avilir, il me restait cette consolation de savoir qu'il existait
et que peut-tre il pensait  moi; maintenant qu'il est mort... le
couvent ou la tombe!

L'accent de la jeune fille avait une telle fermet que le P. Dmaso
rflchit.

--Tu l'aimais donc tant? demanda-t-il en balbutiant.

Maria Clara ne rpondit pas. Fr. Dmaso inclina la tte sur sa poitrine
et resta silencieux.

--Ma fille! s'cria-t-il enfin d'une voix comme brise; pardonne-moi
de t'avoir faite malheureuse sans le savoir! Je pensais  ton avenir,
je voulais ton bonheur! Comment pouvais-je permettre ton mariage avec
un homme du pays, pour te voir ensuite pouse malheureuse et mre
infortune? Je ne pouvais ter de ta tte cet amour et je m'y suis
oppos de toutes mes forces; j'ai us de tous les moyens, pour toi,
seulement pour toi. Si tu avais t sa femme, tu aurais pleur ensuite,
 cause de la situation de ton mari, expos sans dfense  toutes
les vexations; mre, tu aurais pleur sur le sort de tes enfants. Les
aurais-tu instruits? tu leur prparais un triste avenir, ils devenaient
ennemis de la Religion, la potence ou l'exil les auraient attendus. Les
aurais-tu laisss dans l'ignorance? c'et t pour les voir tyranniss
et dgrads. Je n'y pouvais consentir! C'est pour cela que je t'ai
cherch un mari qui pt te rendre la mre heureuse d'enfants qui
commandassent et n'obissent pas, qui chtiassent et ne souffrissent
pas... Je savais que ton ami d'enfance tait bon, je l'aimais comme
j'avais aim son pre, mais je les ai has tous deux ds que j'ai
vu qu'ils allaient causer ton malheur, parce que je t'aime comme on
aime une fille, parce que je t'idoltre... Je n'ai d'autre amour que
le tien, je t'ai vue grandir, il n'est pas une heure o je ne pense
 toi, je rve de toi, tu es mon unique joie...

Et le P. Dmaso se mit  pleurer comme un enfant.

--Eh bien, si vous m'aimez, ne me faites pas ternellement malheureuse;
il est mort, je veux tre religieuse!

Le vieillard appuya son front sur sa main.

--Religieuse! religieuse! rpta-t-il. Tu ne connais pas, ma fille, la
vie, le mystre, tout ce qui se cache derrire les murs du couvent, tu
ne le sais pas! Je prfre mille fois te voir malheureuse dans le monde
qu'au clotre... Ici tes plaintes peuvent s'entendre, l tu n'auras
que les murs... Tu es belle, trs belle, tu n'es pas ne pour cela,
pour tre pouse du Christ! Crois-moi, ma fille, le temps efface tout;
plus tard, tu l'oublieras, tu aimeras, tu aimeras ton mari... Linares.

--Ou le couvent ou... la mort! rpta Maria Clara.

--Le couvent! le couvent ou la mort! s'cria le P. Dmaso. Maria,
je suis vieux, je ne pourrai veiller bien longtemps sur toi, sur ta
tranquillit... Choisis autre chose, cherche un autre amour, un autre
jeune homme, celui que tu voudras, tout, mais pas le couvent.

--Le couvent ou la mort!

--Mon Dieu, mon Dieu! s'cria le prtre, se couvrant la figure de
ses mains; tu me chties, soit! mais veille sur ma fille!...

Et revenant  Maria Clara.

--Tu veux tre religieuse? tu le seras, je ne veux pas que tu meures.

Maria Clara lui prit les deux mains, les serra, les embrassa en
s'agenouillant.

--Parrain, mon parrain! rptait-elle.

Fr. Dmaso sortit ensuite, triste, tte basse et soupirant.

--Dieu, Dieu, tu existes puisque tu chties! Mais venge-toi sur moi
et ne frappe pas l'innocente, sauve ma fille!






LXIII

LA NOCHEBUENA


L-haut, sur le versant de la montagne d'o jaillit un torrent,
se cache entre les arbres une cabane, construite sur des troncs
tordus. Sur son toit de kogon [242], grimpent les rameaux, chargs de
fruits et de fleurs, de la calebasse; des cornes de cerf, des ttes
de sanglier, quelques-unes portant de longues dfenses, ornent le
rustique foyer. C'est la demeure d'une famille tagale, vivant de la
chasse et de la coupe des bois.

A l'ombre d'un arbre, l'aeul fait des balais avec les nervures des
palmes, tandis qu'une jeune fille place dans un panier des oeufs,
des citrons et des lgumes. Deux enfants, un garon et une fille,
jouent  ct d'un autre ple, mlancolique, aux grands yeux et au
profond regard, assis sur un tronc renvers. A sa mine amaigrie nous
reconnatrons le fils de Sisa, Basilio, le frre de Crispin.

--Quand ton pied sera guri, lui disait la fillette, nous jouerons
pico-pico avec cachette, je serai la mre.

--Tu monteras avec nous  la cime du mont, ajoutait le petit garon, tu
boiras du sang de cerf avec du jus de citron et tu engraisseras; alors
je te montrerai  sauter de rocher en rocher par dessus le torrent.

Basilio souriait avec tristesse, examinait la plaie de son pied et
regardait ensuite le soleil qui brillait splendide.

--Vends ces balais, dit l'aeul  la jeune fille et achte quelque
chose pour tes frres, c'est aujourd'hui Nol.

--Des ptards, je veux des ptards, cria le petit.

--Moi, une tte pour ma poupe! clama la petite.

--Et toi, que veux-tu? demanda le vieillard  Basilio.

Celui-ci se leva avec peine et s'approchant du grand-pre:

--Seor, lui dit-il. J'ai donc t malade plus d'un mois?

--Depuis que nous t'avons trouv vanoui et couvert de blessures,
deux lunes se sont passes, nous croyions que tu allais mourir...

--Dieu vous rcompense; nous sommes trs pauvres, reprit Basilio,
mais, puisque c'est aujourd'hui Nol, je veux m'en aller au pueblo
voir ma mre et mon petit frre; ils m'auront cherch.

--Mais, fils, tu n'es pas encore bien et ton pueblo est loin; tu n'y
seras pas arriv  minuit.

--N'importe, seor! Ma mre et mon petit frre doivent tre bien
tristes; tous les ans nous passions ensemble cette fte... l'an
dernier nous avons mang un poisson  nous trois... ma mre aura
pleur en me cherchant.

--Tu n'arriveras pas vivant au pueblo, garon! Ce soir nous avons
de la poule et un morceau de sanglier. Mes fils te chercheront quand
ils reviendront des champs.

--Vous avez beaucoup d'enfants et ma mre n'a que nous deux; peut-tre
me croit-elle dj mort! Ce soir, je veux lui faire une joie, lui
donner ses trennes... un fils!

Le vieillard sentit s'humecter ses yeux; il mit la main sur la tte
de l'enfant et, tout mu, lui dit:

--Tu es sage comme un vieillard! Va, cherche ta mre, donne-lui
les trennes... de Dieu, comme tu dis; si j'avais su le nom de
ton pueblo, j'y serais all quand tu tais malade. Va, mon fils,
que Dieu et le Seor Jsus t'accompagnent. Lucia, ma petite-fille,
ira avec toi jusqu'au prochain pueblo.

--Comment? tu t'en vas? lui demanda le garon. L-bas, en bas, il y
a des soldats, il y a beaucoup de voleurs? Tu ne veux pas voir mes
ptards? Pum purumpum!

--Tu ne veux pas jouer  la poule aveugle avec cachette? demandait
la petite fille; t'es-tu cach quelquefois? Vrai, rien n'est plus
amusant que d'tre poursuivi et de se cacher?

Basile sourit, il prit son bton, et, les yeux baigns de larmes:

--Je reviendrai bientt, dit-il, j'amnerai mon petit frre, vous le
verrez et vous jouerez avec lui; il est aussi grand que toi.

--Marche-t-il aussi en boitant? demanda la petite fille, alors nous
en ferons la mre au pico-pico.

--Ne nous oublie pas, lui dit le vieillard; emporte cette tranche de
sanglier et donne-la  ta mre.

Les enfants l'accompagnrent jusqu'au pont de bambous, jet sur le
cours rapide et troubl du torrent.

Lucia le fit s'appuyer sur son bras et, bientt, les enfants les
perdirent tous deux de vue.

Basilio marchait lgrement malgr le bandage qui lui serrait la jambe.



Le vent du nord siffle et les habitants de San Diego tremblent
de froid.

C'est la Nochebuena, et cependant le pueblo est triste. Pas une
lanterne de papier pendue aux fentres, aucun bruit dans les maisons
n'annonce la rjouissance comme les autres annes.

A l'entresol de la maison de Capitan Basilio, prs d'une grille,
conversent le matre de la maison et D. Filipo--le malheur de ce
dernier les avait fait amis,--tandis que par l'autre Sinang, sa
cousine Victoria et la belle Iday regardent vers la rue.

La lune dcroissante, commence  briller  l'horizon et argente les
nuages, les arbres, les maisons, projetant de longues et fantastiques
ombres.

--C'est une chance rare que la vtre, sortir absous en ce
moment! disait Capitan Basilio  D. Filipo; on vous a brl vos livres,
c'est vrai, mais d'autres ont perdu plus.

Une femme s'approcha de la grille et regarda vers l'intrieur. Ses
yeux taient brillants, sa figure creuse, sa chevelure dnoue et
parse; la lune lui donnait un aspect singulier.

--Sisa! s'cria surpris D. Filipo et se retournant vers Capitan
Basilio, tandis que la folle s'loignait.

--N'tait-elle pas chez un mdecin? demanda-t-il, on l'a dj gurie?

Capitan Basilio sourit amrement.

--Le mdecin a eu peur d'tre accus comme ami de D. Crisstomo et
il l'a chasse. Maintenant elle erre comme autrefois, toujours aussi
folle; elle chante, est inoffensive et vit dans le bois...

--Quels autres changements se sont encore produits dans le pueblo
depuis que nous l'avons quitt? Je sais que nous avons un nouveau
cur et un nouvel alfrez...

--Terribles temps, l'Humanit recule! murmura Capitan Basilio en
songeant au pass. Voyez, le lendemain de votre dpart, le sacristain
principal fut trouv mort, pendu dans le grenier de sa maison. Le
P. Salvi fut vivement touch par cette mort et s'empara de tous les
papiers du dfunt. Ah! le philosophe Tasio est mort aussi, on l'a
enterr dans le cimetire des Chinois.

--Pauvre D. Anastasio! soupira D. Filipo, et ses livres?

--Les dvots, croyant tre agrables  Dieu, les ont brls. Rien n'a
pu tre sauv, pas mme les oeuvres de Cicron... le gobernadorcillo
n'a rien fait pour empcher quoi que ce soit.

Tous deux gardrent le silence.

En ce moment on entendait le triste et mlancolique chant de la folle.

--Sais-tu quand Maria Clara se marie? demandait Iday  Sinang.

--Je ne le sais pas, rpondit celle-ci; j'ai reu une lettre d'elle,
mais je ne l'ouvre pas par crainte de le savoir. Pauvre Crisstomo!

--On dit que si ce n'avait pas t  cause de Linares, Capitan Tiago
tait pendu; que devait faire Maria Clara? observa Victoria.

Un enfant passa en boitant; il courait vers la place d'o partait
le chant de Sisa. C'tait Basilio. L'enfant avait trouv sa maison
dserte et en ruines; aprs beaucoup de demandes il avait appris que
sa mre tait folle et vaguait par le pueblo; de Crispin on ne lui
avait pas dit un mot.

Basilio essuya ses larmes, touffa son chagrin et, sans se reposer,
partit  la recherche de sa mre. Il arriva au pueblo, s'informa
d'elle et bientt le chant vint frapper ses oreilles. Le malheureux,
malgr la faiblesse de ses jambes, voulut courir pour se jeter dans
les bras de sa mre.

La folle quitta la place et arriva devant la maison du nouvel
alfrez. Maintenant comme autrefois une sentinelle est  la porte
et une tte de femme se montre  la fentre; mais ce n'est plus la
Mduse, c'est une jeune femme: alfrez et mal partag ne sont pas
toujours synonymes.

Sisa commena  chanter devant la maison, regardant la lune qui
rgnait dans le ciel bleu entre des nuages d'or. Basilio voyait sa
mre et n'osait pas s'en approcher; il esprait peut-tre qu'elle
quitterait cet endroit: il allait d'un ct  l'autre, mais vitant
toujours de s'approcher du quartier.

La jeune femme qui tait  la fentre coutait attentive le chant de
la folle; elle commanda  la sentinelle de la faire monter.

Sisa,  la vue du soldat qui s'approchait,  sa voix, terrifie se
mit  courir, et Dieu sait comment peut courir une folle. Basilio la
vit s'enfuir et, craignant de la perdre, oubliant la douleur de ses
pieds, il se jeta  sa poursuite.

--Regardez comme ce gamin poursuit la folle! s'cria indigne une
servante qui se trouvait dans la rue!

Et voyant qu'il ne cessait pas sa course, elle prit une pierre et la
lana contre lui en disant:

--Quel malheur que le chien soit attach.

Basilio sentit un coup frapper sa tte, mais il continua  courir
sans s'en occuper. Les chiens aboyaient, les oies criaient, quelques
fentres s'ouvraient pour donner passage  la tte d'un curieux,
d'autres se fermaient par crainte d'une nouvelle nuit de troubles.

Promptement, ils furent hors du pueblo. Sisa commena  modrer sa
course; une grande distance la sparait de son poursuivant.

--Mre! lui cria-t-il quand il la distingua.

La folle entendit  peine la voix qu'elle reprit sa course.

--Mre! c'est moi! criait l'enfant dsespr.

La folle n'entendait pas, le pauvre petit la suivait haletant. Les
champs cultivs taient maintenant dpasss, dj ils taient sur la
lisire du bois.

Basilio vit sa mre y entrer; il l'y suivit. Les buissons, les
arbustes, les joncs pineux, les racines des arbres saillant hors
de terre entravaient leur marche. L'enfant suivait la silhouette de
sa mre, claire par instant des rayons de la lune, traversant les
branchages touffus. C'tait le bois mystrieux de la famille d'Ibarra.

Basilio plusieurs fois trbucha et tomba, mais il se relevait,
insensible  la douleur; toute son me se concentrait dans ses yeux
qui ne perdaient pas de vue la figure chrie.

Ils passrent le ruisseau qui murmurait doucement; les pines des
roseaux, tombes sur le bord du rivage, s'enfonaient dans ses pieds
nus: il ne s'arrtait pas pour les arracher.

A sa grande surprise, il vit que sa mre s'enfonait dans les fourrs
et entrait par la porte de bois fermant la tombe du vieil Espagnol
au pied du balit.

Il s'effora de la suivre, mais la porte tait ferme. De ses bras
dcharns, de sa tte chevele, Sisa dfendait l'entre, maintenant
la porte ferme de toutes ses forces.

--Mre, c'est moi, c'est moi, c'est Basilio, votre fils! cria l'enfant
extnu en se laissant tomber.

Mais la folle ne cdait pas; s'appuyant des pieds contre le sol,
elle offrait une nergique rsistance.

Basilio frappa la porte de son poing, de sa tte baigne de sang,
pleura, tout fut vain. Se levant pniblement il regarda le mur,
pensant  l'escalader, mais il ne trouva rien qui l'y aidt. Il en
fit alors le tour et vit une branche du fatidique balit se croisant
avec une de celles d'un autre arbre. Il grimpa; son amour filial
faisait des miracles, de branche en branche, il parvint au balit,
et vit sa mre soutenant encore avee sa tte les planches de la porte.

Le bruit qu'il faisait dans les branches appela l'attention de Sisa;
elle se retourna, voulut fuir, mais son fils, se laissant tomber
de l'arbre, la saisit dans ses bras, la couvrit de baisers, puis,
puis, s'vanouit.

Sisa vit le front baign de sang; elle s'inclina vers lui; ses yeux
tendus  sortir de leurs orbites se fixrent sur cette figure dont
la mine plie secoua les cellules endormies de son cerveau; quelque
chose comme une tincelle en jaillit, elle reconnut son fils, et,
poussant un cri, tomba sur l'enfant vanoui, le pressant sur son coeur,
l'embrassant et pleurant.

Mre et fils restrent immobiles.

Quand Basilio revint  lui, il trouva sa mre sans connaissance. Il
l'appela, lui prodigua les noms les plus tendres et, voyant qu'elle
ne respirait pas, qu'elle ne se rveillait pas, il se leva, courut 
l'arroyo chercher un peu d'eau dans un cornet de feuilles de platane
et en arrosa le ple visage de sa mre. Mais la folle ne fit pas le
moindre mouvement, ses yeux restrent ferms.

Epouvant, Basilio la regarda; il appuya son oreille sur le coeur de
sa mre, mais le sein amaigri et fltri de la pauvre femme tait dj
froid, le coeur ne battait plus: il posa les lvres sur ses lvres
et ne perut aucun souffle. Le malheureux embrassa le cadavre et
pleura amrement.

Dans le ciel la lune brillait toujours majestueuse, la brise
soufflait en soupirant dans les branches et, dans l'herbe, les
grillons fredonnaient.

La nuit de lumire et de joie pour tant d'enfants qui, au foyer bien
chaud de la famille, clbrent la fte des plus doux souvenirs, la
fte qui rappelle le premier regard d'amour que le ciel envoya  la
terre, cette nuit o toutes les familles chrtiennes mangent, boivent,
dansent, chantent, rient, jouent, aiment, s'embrassent... cette
nuit qui, dans les pays froids, est magique pour l'enfance avec
son traditionnel sapin charg de lumires, de poupes, de bonbons,
de bibelots que regardent blouis ces yeux arrondis o se reflte
l'innocence, cette nuit n'offrait  Basilio que la solitude et le
deuil. Qui sait? Peut-tre au foyer du taciturne P. Salvi des enfants
jouent-ils, peut-tre y chante-t-on


                    La Nochebuena vient
                    La Nochebuena s'en va...


L'enfant pleura et gmit beaucoup; quand il leva la tte, un homme
tait devant lui qui le contemplait en silence.

L'inconnu lui demanda  voix basse:

--Tu es le fils?

L'enfant affirma d'un signe de tte.

--Que penses-tu faire?

--L'enterrer.

--Au cimetire?

--Je n'ai pas d'argent et le cur ne le permettrait pas.

--Alors...?

--Si vous voulez m'aider...

--Je suis trop faible, rpondit l'homme qui se laissa tomber peu  peu
sur le sol, en s'appuyant des deux mains  terre; je suis bless... il
y a deux jours que je n'ai ni mang ni dormi... Personne n'est venu
cette nuit?

L'homme restait pensif, regardant l'intressante physionomie du
jeune garon.

--coute? continua-t-il d'une voix plus faible; je serai mort,
moi aussi, avant le jour... A vingt pas d'ici, de l'autre ct de
l'arroyo, il y a un gros tas de bois; apportes-en, fais un bcher,
places-y nos deux cadavres, recouvre-les et allume du feu, un grand
feu, jusqu' ce que nous soyons rduits en cendres...

Basile coutait.

--Ensuite, si personne ne vient... tu creuseras ici, tu trouveras
beaucoup d'or... et tout sera  toi. tudie!

La voix de l'inconnu se faisait de plus en plus inintelligible.

--Va chercher le bois... je veux t'aider.

Basilio s'loigna. L'inconnu tourna la tte vers l'Orient et murmura
comme s'il priait:

--Je meurs sans voir l'aurore briller sur ma patrie...! vous, qui
la verrez, saluez-la... n'oubliez pas ceux qui sont tombs pendant
la nuit!

Il leva ses yeux au ciel, ses lvres s'agitrent, comme murmurant une
ultime oraison, puis il baissa la tte et lentement, tomba  terre...

Deux heures plus tard, soeur Rufa tait dans le batalan [243] de sa
maison, faisant ses ablutions matinales avant d'aller  la messe. La
pieuse femme, regardant vers le bois voisin, vit monter une grosse
colonne de fume; elle frona les sourcils et, saisie d'une sainte
indignation, s'cria:

--Quel est l'hrtique qui dans un jour de fte fait kaigin
[244]? C'est de l que viennent tant de malheurs! Va-t'en au
Purgatoire, et tu verras si je te tire de l, sauvage!






PILOGUE


Comme beaucoup de nos personnages vivent encore et que nous avons perdu
de vue les autres, un vritable pilogue est impossible. Pour le bien
de tous, nous les tuerions avec plaisir en commenant par le P. Salvi
et en terminant par Da. Victorina, mais ce n'est pas possible... Qu'ils
vivent! c'est le pays et non nous qui doit les nourrir...

Depuis que Maria Clara est entre au couvent, le P. Dmaso a quitt son
pueblo pour habiter Manille, comme le P. Salvi qui, en attendant une
mitre vacante, prche souvent  l'glise de Santa Clara, au couvent de
laquelle il occupe un emploi important. Peu de mois aprs, le P. Dmaso
recevait du T. R. P. Provincial l'ordre de retourner comme cur dans
une province trs lointaine. On dit qu'il en eut une telle contrarit
que le lendemain on le trouva mort dans son lit. Selon les uns, c'tait
l'apoplexie qui l'avait tu, selon les autres un cauchemar, le mdecin
dissipa tous les doutes en dclarant qu'il tait mort subitement.

Personne maintenant ne reconnatrait Capitan Tiago. Quelques semaines
dj avant la prise de voile de Maria Clara il tait tomb dans un
abattement tel qu'il commena  maigrir; en mme temps son caractre
changea: il devint triste, mditatif, mfiant comme son ex-ami,
le malheureux Capitan Tinong. Aussitt que se furent fermes les
portes du couvent, il ordonna  sa cousine dsole, la tante Isabel,
de recueillir tout ce qui avait appartenu  sa fille et  sa dfunte
pouse et de s'en aller  Malabon ou  San Diego car, dsormais,
il voulait vivre seul. Il s'adonna avec furie au liamp et  la
gallera, et commena  fumer l'opium. Il ne va plus  Antipolo, il
ne commande plus de messes; Da. Patrocinio, sa vieille concurrente,
clbre pieusement son triomphe en ronflant pendant les sermons. Si
quelquefois,  la tombe de la nuit, vous passez par la premire rue
de Santo Cristo, vous verrez, assis dans la boutique d'un Chinois, un
homme petit, jaune, maigre, courb, les yeux creuss et somnolents,
les lvres et les ongles sales, regardant les gens comme s'il ne
les voyait pas.  la tombe de la nuit, vous le verrez se lever avec
peine, et, appuy sur un bton, se diriger vers une troite impasse,
entrer dans une cahute sale sur la porte de laquelle on lit en grandes
lettres rouges:


                   FUMADERO PUBLICO DE ANFION [245].


C'est l ce capitan Tiago si clbre, aujourd'hui compltement oubli,
mme du sacristain principal.

Da. Victorina a ajout  ses fausses frisures et  son andalousement,
si l'on nous permet cette expression, la nouvelle manie de vouloir
conduire elle-mme les chevaux de la voiture, obligeant D. Tiburcio 
rester tranquille. Comme la faiblesse de sa vue est cause de beaucoup
d'accidents, elle fait usage de lorgnons qui lui donnent un aspect
bizarre. Le docteur n'a plus voulu tre appel pour assister personne:
nombreux sont les jours de la semaine o les domestiques le voient
sans dents, ce qui, on le sait, est de trs mauvais augure.

Linares, seul dfenseur de cette malheureuse, se repose quelque
temps  Paco, victime d'une dyssenterie et des mauvais traitements
de sa parente.

Le victorieux alfrez est parti en Espagne, lieutenant avec le grade
de commandant; il a laiss son aimable femme dans sa chemise de
flanelle dont la couleur est dj inqualifiable. La pauvre Ariane,
se voyant abandonne, s'est consacre, comme la fille de Minos, au
culte de Bacchus et  la culture du tabac; elle boit et fume avec une
telle passion que les jeunes filles ne sont plus seules  la craindre,
mais aussi les vieilles femmes et les enfants.

Beaucoup de nos connaissances du pueblo de San Diego vivent
probablement encore, s'il ne s'en est pas trouv parmi les victimes
de l'explosion du vapeur

Lipa qui fait le voyage de Manille  cette province. Comme personne
ne s'est inquit de savoir quels furent les malheureux qui prirent
dans cette catastrophe, ni  qui appartenaient les bras et les jambes
parpills dans l'Ile de la Convalecencia et sur les rives du rio,
nous ignorons compltement si, parmi ces malheureux, se trouvait
quelqu'un de nos amis. Nous sommes satisfaits, comme le furent alors
le gouvernement et la presse, de savoir que le seul moine qui tait
dans le vapeur s'est sauv et nous n'en demandons pas davantage. Le
principal pour nous est la vie des prtres vertueux dont Dieu prolonge
le rgne aux Philippines pour le bien de nos mes [246].

De Maria Clara on ne sut plus rien sinon que le spulcre semblait
l'avoir garde dans son sein. Nous nous sommes inform prs de diverses
personnes de beaucoup d'influence, mais aucune n'a voulu nous en
dire un seul mot, pas mme les dvotes bavardes, qui reoivent de la
fameuse friture de foies de poules et de la sauce plus fameuse encore,
appele des religieuses, prpares par l'intelligente cuisinire
des Vierges du Seigneur.

Cependant:

Une nuit de septembre, l'ouragan rugissait et frappait de ses
gigantesques ailes les difices de Manille; le tonnerre rsonnait 
chaque instant, les clairs illuminaient par moments les ravages du
vent dchan et plongeaient les habitants dans une pouvantable
terreur. La pluie tombait  torrents. Aux lueurs qui zbraient
l'obscurit on voyait parfois un morceau de toit, un volet emports
par le vent, s'abattre avec un horrible fracas: pas une voiture,
pas un passant ne se risquait par les rues. Quand l'cho rauque du
tonnerre, cent fois rpercut, se perdait au loin, on entendait le
soupir du vent qui faisait tourbillonner la pluie, produisant un
trac-trac rpt contre les conchas des fentres fermes.

Des gardes s'taient abrits dans un difice en construction prs du
couvent: c'taient un soldat et un distinguido [247].

--Que faisons-nous ici? disait le soldat; il n'y a personne dans la
rue... nous devrions aller quelque part; ma matresse demeure dans
la calle del Arzobispo.

--D'ici l, il y a un bon bout, et nous nous mouillerons, rpondit
le distinguido.

--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que la foudre ne nous tue pas?

--Bah! n'aie pas peur; les religieuses doivent avoir un paratonnerre
pour se garer.

--Oui, dit le soldat, mais  quoi sert-il quand la nuit est aussi
obscure.

Et il leva les yeux pour voir dans l'ombre: en ce moment, un clair
rpt brilla, suivi d'un formidable coup de tonnerre.

--Naku! Susmarisep [248]! s'cria le soldat en se signant. Et,
secouant son camarade: Allons-nous en d'ici!

--Qu'as-tu?

--Allons-nous en, allons-nous en d'ici! rpta-t-il en claquant les
dents de terreur.

--Qu'as-tu vu?

--Un fantme! murmura-t-il tremblant.

--Un fantme?

--Sur le toit... ce doit tre la soeur qui recueille des braises
pendant la nuit.

Le distinguido avana la tte et voulut voir.

Un autre clair brilla, une veine de feu sillonna le ciel, laissant
entendre un horrible clat.

--Jsus! s'cria-t-il en se signant  son tour.

En effet,  la lueur brillante du mtore, il avait vu une figure
blanche, debout, presque sur le fatage du toit, les bras et la figure
dirigs vers le ciel comme pour l'implorer. Le ciel rpondait par
ses clairs et son tonnerre! Aprs le coup de tonnerre on entendit
une triste plainte.

--Ce n'est pas le vent, c'est le fantme! murmura le soldat comme
rpondant  la pression de mains de son compagnon.

--Ay! ay! ce cri traversait l'air, dominant le bruit de la pluie;
le vent ne pouvait couvrir de ses sifflements cette voix douce et
plaintive, pleine de dsespoir.

Un autre clair brilla avec une intensit blouissante.

--Non, ce n'est pas un fantme! s'cria le distinguido, je l'ai vue
autrefois; elle est belle comme la Vierge... Allons-nous en d'ici!

Le soldat ne se fit pas rpter l'invitation et tous deux disparurent.

Qui donc gmit ainsi au milieu de la nuit, malgr le vent, la pluie
et la tempte? Qui, la timide vierge, l'pouse de Jsus-Christ;
elle dfie les lments dchans et choisit la nuit redoutable et
le libre ciel pour, d'une hauteur prilleuse, exhaler ses plaintes 
Dieu? Le Seigneur aurait-il abandonn son temple dans le couvent,
n'couterait-il plus les supplications? Les votes saintes ne
laisseraient-elles pas les soupirs de cette me monter jusqu'au trne
du Trs-Misricordieux?

La tempte hurla furieuse presque toute la nuit; pas une toile ne
brilla; les cris dsesprs, mls aux soupirs du vent continurent,
mais la nature et les hommes taient sourds; Dieu s'tait voil,
il n'entendait pas.

Le lendemain quand, le ciel dbarrass des nuages obscurs, le soleil
brilla de nouveau au milieu de l'ther purifi, une voiture s'arrta 
la porte du couvent de Santa Clara, un homme en descendit qui excipa
de sa qualit de reprsentant de l'Autorit et demanda  parler
immdiatement  l'abbesse et  voir toutes les religieuses.

On raconte qu'il en parut une portant un habit tout mouill, en
lambeaux, qui demanda en pleurant la protection de cet homme contre
les violences de l'hypocrisie et qui dnona des horreurs. On raconte
aussi qu'elle tait trs belle et avait les yeux les plus beaux et
les plus expressifs qui se puissent voir.

Le reprsentant de l'Autorit n'accueillit pas cette plainte; il
parlementa avec l'abbesse et, malgr ses larmes et ses prires,
abandonna la malheureuse. La jeune religieuse vit se fermer la
porte derrire lui, comme le damn doit voir se fermer les portes du
ciel, si toutefois le ciel est aussi injuste et aussi cruel que les
hommes. L'abbesse avait dclar que la pauvre fille tait folle.

L'homme ne savait-il pas qu' Manille est un'hospice pour les
dments? ou bien encore jugeait-il que le couvent de religieuses
n'tait par lui-mme qu'un asile de folles? Encore que l'on prtende
qu'il tait suffisamment ignorant pour ne pas reconnatre quoi que
ce soit, surtout s'il s'agissait de dcider qu'une personne tait ou
n'tait pas en possession de sa raison.

On raconte encore que, lorsque le fait lui fut connu, le gnral
Sr. J. [249], en eut une opinion diffrente. Il voulut protger cette
folle et demanda  la voir.

Mais cette fois, aucune jeune fille belle et dsespre n'apparut
et l'abbesse, invoquant le nom de la Religion et les Saints Statuts,
ne permit pas que l'on visitt le clotre.

On ne parla plus jamais ni de cet incident ni de la malheureuse
Maria Clara.


                                  FIN






TABLE


             Jos Rizal                                 V
             Ma dernire pense, vers                XIII
             Ddicace: A ma Patrie                    XVI
    
          I. Une runion                                1
         II. Crisstomo Ibarra                         13
        III. Le dner                                  17
         IV. Hrtique et flibustier                   23
          V. Une toile dans la nuit obscure           31
         VI. Capitan Tiago                             33
        VII. Idylle sur une terrasse                   44
       VIII. Souvenirs                                 54
         IX. Choses du pays                            59
          X. Le pueblo                                 65
         XI. Les souverains                            68
        XII. La Toussaint                              73
       XIII. Prsages de tempte                       78
        XIV. Tasio le fou ou le philosophe             83
         XV. Les sacristains                           92
        XVI. Sisa                                      96
       XVII. Basilio                                  103
      XVIII. Ames en peine                            109
        XIX. Aventures d'un matre d'cole            117
         XX. L'assemble dans le tribunal             127
        XXI. Histoire d'une mre                      140
       XXII. Lumires et ombres                       148
      XXIII. La pche                                 152
       XXIV. Dans le bois                             165
        XXV. Chez le philosophe                       179
       XXVI. La veille de la fte                     193
      XXVII. A la brume                               201
     XXVIII. Correspondances                          209
       XXIX. La matine                               217
        XXX. A l'glise                               223
       XXXI. Le sermon                                228
      XXXII. La chvre                                239
     XXXIII. Libre-Pense                             250
      XXXIV. Le repas                                 254
       XXXV. Commentaires                             265
      XXXVI. Le premier nuage                         272
     XXXVII. Son Excellence                           276
    XXXVIII. La procession                            286
      XXXIX. Doa Consolacion                         291
         XL. Le droit et la force                     302
        XLI. Deux visites                             311
       XLII. Les poux Espadaa                       314
      XLIII. Projets                                  328
       XLIV. Examen de conscience                     331
        XLV. Les perscuts                           338
       XLVI. La gallera                               345
      XLVII. Les deux dames                           356
     XLVIII. L'nigme                                 363
       XLIX. La voix des perscuts                   366
          L. La famille d'Elias                       377
         LI. Commerce                                 385
        LII. La carte des morts et les ombres         389
       LIII. Il buon di si conosce da mattina         395
        LIV.                                          401
         LV. La catastrophe                           408
        LVI. Ce que l'on dit et ce que l'on croit     415
       LVII. V victis                                423
      LVIII. Le maudit                                432
        LIX. Patrie et intrts                       436
         LX. Maria Clara se marie                     448
        LXI. La chasse sur le lac                     461
       LXII. Le P. Dmaso s'explique                  468
      LXIII. La nuit de Nol                          472
             pilogue                                 481


                      Fin de la table des matires


        Imprimerie Gnrale de Chtillon-sur-Seine.--A. Pichat.






NOTES


[1] Inter. Archiv. fr Aetnographie, 1897, tome X.

[2] C'est le mme Despujols qui, comme gouverneur de Barcelone,
prsida aux horreurs de Montjuich.

[3] Carreaux de faence colors.--N. des T.

[4] Un autre tableau semblable existe au couvent d'Antipolo.--N. de
l'Ed. esp.

[5] Bton  pompons que portent les gobernadorcillos, petits
gouverneurs ou chefs de pueblos (villages), et qui est l'insigne des
reprsentants d'une autorit.--N. des T.

[6] Feuilles de btel recouvertes de chaux teinte et enroules
autour d'un morceau de noix de bonga (Areca Catechu L.) On se sert,
non de chaux vive, mais de chaux fortement hydrate. En langue tagale,
buga signifie: le fruit par excellence.--N. des T.

[7] Mendieta, personnage populaire  Manille, concierge de
l'Htel-de-Ville, impresario de thtres enfantins, directeur de
chevaux de bois, etc. Quiapo, village des environs de Manille.--N. des
T.

[8] Platano, fruit des palmiers du genre platano. Morisqueta, riz cuit
 l'eau qui forme la base de la nourriture des indignes.--N. des T.

[9] Bals populaires.--N. des T.

[10] Ragot.--N. des T.

[11] Savalls, clbre chef de bande carliste, renomm pour sa
frocit, que l'ignorance monastique de Fr. Dmaso confond avec
Schwartz.--N. des T.

[12] Chevas, autre chef de bande, mme confusion.--N. des T.

[13] Jeu de mot intraduisible, chino qui signifie chinois tant
parfois, et par extension, employ dans le sens de niais.--N. des T.

[14] Pero Grullo, M. de la Palisse naturalis espagnol.--N. des T.

[15] Dans le dialecte de Cavite et des Indiens de Manille appel
espaol de cocina (de cuisine), ces mots signifient: Il dit qu'il ne
veut pas et prcisment c'est ce qu'il dsire.--N. des T.

[16] Les Philippins illettrs changent d'ordinaire le n en  (gn
lis).--N. des T.

[17] Pour donner une ide de la faon dont les Chinois prononcent
les langues europennes, il suffit d'indiquer que le mot Pidgin n'est
autre que le mot anglais Business; le Pidgin-English, c'est l'anglais
des affaires, la langue commerciale.--N. des T.

[18] On sait que le gouvernement espagnol qualifie de flibustier
tout homme qui par la parole, la plume ou les armes, rclame des
rformes.--N. des T.

[19] Tulisanes, nom particulier des bandits des Philippines et que
parfois les Espagnols appliquent aussi aux flibustiers.--N. des T.

[20] toffe faite avec la fibre de l'ananas pia (Bromelia
ananas).--N. des T.

[21] Buyo mch.--N. des T.

[22] Propritaires fonciers.--N. des T.

[23] Lieu o se livrent les combats de coqs. V. le chap. XLVI.--N. des
T.

[24] Herbe  fourrage, zacate ou talango, Russelia junceum?--N. des T.

[25] toffe de coton fabrique aux Indes.--N. des T.

[26] Coq dj arm d'un peron.--N. des T.

[27] Sinigang, potage fait de poisson cuit  l'eau et assaisonn
de quelques fruits acides. Dalag (Ophiocephalus), poisson pullulant
dans les rivires, les lacs et les marais, envahissant dans la saison
des pluies les rizires et les champs inonds. Alibambang, Bauhinia
malabarica Roxb.--N. des T.

[28] Sangleyes, marchands ambulants chinois.--N. des T.

[29] Palmeta, frule; le jeu de mots se comprend de lui-mme.--N. des
T.

[30] Nipa fruticans. Burm. On appelle aux Philippines casas de nipa
les maisons indignes dont les toits sont faits de la large feuille
de cet arbre.--N. des T.

[31] Du nom de Torres Amat, archevque de Tarragone, auteur d'une
traduction de la Bible.--N. des T.

[32] Le Cantique des Cantiques.--N. des T.

[33] Cabello de angel (tte d'ange) ou Cidra cayote, cucurbitace,
Cucurbita citrulus.--N. des T.

[34] Aviron fait d'une seule pice de bois.--N. des T.

[35] Petits coquillages (Cypra moneta), servant de monnaie comme
les cauries. On en exporte beaucoup au Siam.--N. des T.

[36] Sintak et Siklot, jeux d'enfants.--N. des T.

[37] Gage pay par le perdant qui doit recevoir des coups sur les
bras.--N. des T.

[38] Jeu philippin pour deux personnes fait d'une pice de bois perce
de trous o l'on jette de petites pierres.--N. des T.

[39] Savon fabriqu avec la racine triture de l'Entada scandens,
Benth. ou de l'Entada purseta (mimoses).--N. des T.

[40] Chapeau fait de roseaux et de fibres d'anajao, Coripha
minor.--N. des T.

[41] La Escolta est une des principales rues de Manille et la plus
commerante; il y a quelques annes, on donnait le nom de Camarines 
certains vieux btiments, d'un seul tage, d'aspect dlabr, o taient
tablies de petites boutiques tenues par des Chinois.--N. des T.

[42] Guindilla, dans le calo de Madrid quivaut  sergot ou flic dans
l'argot parisien.--N. des T.

[43] Lieu o se font les excutions. Rizal y ft fusill.--N. des T.

[44] Bonga, Areca catechu, L. C'est avec la noix de bonga que se fait
le buyo.--N. des T.

[45] Ou abaca, chanvre de Manille, fabriqu avec le tronc d'une des
nombreuses varits de bananiers dont le fruit n'est pas comestible,
mais dont l'corce renferme un filament semblable  celui de
l'alos. Cette plante atteint de 4  5 mtres de hauteur, sans
compter le dveloppement des feuilles. Elle appartient  la classe
It. Escandria, ordre Monoguna, genre Musa. Les varits aujourd'hui
connues sont en grand nombre (Ren Menant). On en fait un trs grand
commerce.--N. des T.

[46] Palais du Capitaine gnral des Philippines.--N. des T.

[47] Nous n'avons pu trouver aucun pueblo de ce nom, mais nous en
avons vu beaucoup dans les mmes conditions.--N. de l'd. esp.

[48] Caryota urens.--N. des T.

[49] Figuier banyan des Indes; cet arbre atteint des proportions
gigantesques.--N. des T.

[50] Papayas, Carica papaya, L.--Lomboi, Eugenia Jambolana,
Lam.--N. des T.

[51] Sorte de treillis fait de roseaux.--N. des T.

[52] V. O. T. Venerable Orden Tercera, Vnrable Tiers Ordre de
S. Franois.--N. des T.

[53] Sorciers.--N. des T.

[54] Le nito est une sorte de liane.--N. d. T.

[55] Solanum sanctum, L.--N. des T.

[56] Nom vulgaire du genre Tabern montana, apocinaces.--N. des T.

[57] Jasminum Sambac, Ait.--N. des T.

[58] Le pre La Trique.--N. des T.

[59] Cananga odorata ou Uvaria aromatica, anonace.--N. des T.

[60] Calamus maximus, sorte de bois trs dur.--N. des T.

[61] Cuadrilleros, membres de la Sainte-Hermandad, (Fraternit) sorte
de milice forme sous Isabelle la Catholique, pour la poursuite des
brigands et des hrtiques.--N. des T.

[62] Les autres sont suspendus dans les espaces vides.--N. des T.

[63] Aujourd'hui tu seras avec moi en Paradis.--N. des T.

[64] Il faut croire que le Purgatoire existe avant le jugement pour
les fautes lgres.--N. des T.

[65] Avec l'glise catholique, enseigne par l'Esprit-Saint,
etc.--N. des T.

[66] Ce que tu auras li sur la terre.--N. des T.

[67] Jusqu'au Purgatoire.--N. des T.

[68] Mot chinois dsignant la mche d'une petite lampe.--N. des T.

[69] Parquet fait de tiges de roseaux.--N. des T.

[70] Fatage du toit.--N. des T.

[71] Lzard habitant les maisons indignes des Philippines et
remarquable par son cri qui rpte plusieurs fois le mot toco.--N. des
T.

[72] Diminutif de Basilisa, Narcisa, et d'autres noms de mme
terminaison.--N. des T.

[73] Le noir s'assit, le rouge le regarda; un moment s'coula et le
cocorico retentit.--N. des T.

[74] Buceros hydrocorax.--N. des T.

[75] Rponds-moi.--N. des T.

[76] Petite lampe d'argile.--N. des T.

[77] Songe ou ralit, nous ne savons pas que ceci soit arriv 
aucun franciscain; du Pre augustin Piernavieja, on raconte quelque
chose de semblable.--N. de l'd. esp.

[78] Nephelium glabrum, Noronh.--N. des T.

[79] Kuriput, mesquin, avare.--N. des T.

[80] Bnie-soit-ta-Puret et Mon-Seigneur-Jsus-Christ,
Pre-trs-doux-pour-la-joie.--N. des T.

[81] Hemionitis incisa, espce de chou originaire de la Chine que
Baillou nomme pak-cho.--N. des T.

[82] Amargoso, Momordica balsamino, dont le fruit s'emploie  la
confection du potage. Patola, Luffa gyptica Mill.; son fruit est
trs apprci aux Philippines. Zarzalida ou salsalida, Mollugo
subserrata.--N. des T.

[83] Petites barques, les paraos sont orns de roseaux.--N. des T.

[84] Ciruela, personnage proverbial, dont on donne le nom  ceux qui
se mlent de ce qui ne les regarde pas.--Note des T.

[85] On appelle tribunal aux Philippines, la mairie qui, en Espagne,
porte le nom de ayuntamiento.--N. des T.

[86] Chef de barangay ou balangay c'est--dire d'un groupe de 50  60
familles, officier municipal. A une poque inconnue mais certainement
trs lointaine, les Malais, anctres des Philippins, dbarquaient
sur les rivages des les et s'y tablissaient  demeure: le nom de
balangay ou barque, donn encore de nos jours aux villages, rappelle
le temps o l'quipage, la barque, dsormais campe sur la grve,
avait  peine chang son genre de vie et travaillait d'abord comme si
elle s'tait encore trouve sur son banc de rame. Plus tard, les colons
chinois vinrent  leur tour sur des sampan ou nefs  trois planches
et l'appellation de cet esquif, hiss sur l'estran, est galement
devenue celle des groupes d'habitations qu'ils levrent. Chaque
balangay, chaque sampan tait le berceau d'une colonie.--Elise
Reclus.--N. des T.

[87] C'est le titre que l'on donne aux gobernadorcillos.--N. d. T.

[88] Jeu chinois.--N. des T.

[89] Suivant la croyance populaire, les mes des enfants morts-ns
se transforment en duendes, en tianaks ou en tikblangs. Ces derniers
sont des gants qui tiennent  la fois de Tantale, du Juif-Errant et
des Gnies des contes orientaux.--N. des T.

[90] Marie du Makiling, le Makiling est une montagne de l'le de
Luzon.--N. des T.

[91] Gurite.--N. des T.

[92] Kasuy, Anacardium occidentale, L.; lanzones, fruit du Lancium
domesticum. Jac.--N. des T.

[93] Gouvernails.--N. des T.

[94] Fourneaux, fogones.--N. des T.

[95] Mlange d'eau, de miel et de gingembre dont on fait usage contre
la toux.--N. des T.

[96] Kalaycaguay, nom indigne d'une poincillade des
Philippines.--N. des T.

[97] Enclos de pche.--N. des T.

[98] Fruits de l'Averrhoa Carambola L.--N. des T.

[99] Ficus payapa.--N. des T.

[100] Air qu'on joue sur la corne du mme nom.--N. des T.

[101] Casaque jaune que l'Inquisition faisait revtir  ses condamns
pour les auto-da-f.--N. des T.

[102] Vous qui entrez, laissez toute esprance. Inscription place
par le Dante au-dessus de la porte de l'enfer.--N. d. T.

[103] Sorte de sabre,  lame courte et large, ressemblant au
machete.--N. des T.

[104] Ceb, l'une des les de l'archipel des Philippines. N. des T.

[105] Carica papaya, L.--N. des T.

[106] Uniforme des franciscains.--N. des T.

[107] Prends garde de tomber.--N. des T.

[108] Kupang ou Copang, Mimosa peregrina.--N. des T.

[109] De Palillo, cure-dents.--N. des T.

[110] Lanzones, Lansium domesticum, Jack. Ates, fruits de l'Anona
Squamosa. Chicos, fruits de l'Achras Sapota L. Mangas, fruits du
Mangifera indica.--N. des T.

[111] Assaisonnement que l'on prpare en faisant macrer dans
le vinaigre des bourgeons tendres de choux palmistes ou de
bambous.--N. des T.

[112] toffe faite avec de la soie.--N. des T.

[113] Kalusks, rameaux de roseaux.--N. des T.

[114] Mesure quivalant  un demi-cahiz; le cahiz quivaut  la charge
d'un mulet.--N. des T.

[115] Alocasia macrorhiza. Schott.--N. des T.

[116] Sorte de graine noire et ronde d'une papillonnace, Abrus
precatorius.--N. des T.

[117] Jeu d'origine chinoise.--N. des T.

[118] Sorte de Nelumbium.--N. des T.

[119]       Si, la figure douce et l'air caressant,
            Quand tu arrives, il vient vers toi,
            Alors, plus que jamais, prends garde.
            C'est un tratre, un ennemi masqu.

                                            N. des T.

[120] C'est le hop! des cochers de Manille.--N. des T.

[121] En espagnol on dirait la Casa de Tcame-Roque, en franais
l'Auberge des Quatre-Vents.--N. des T.

[122] Archevque de Tolde, primat des Espagnes.--N. des T.

[123] Abrviation de quien beso su mano, qui vous baise la
main.--N. des T.

[124] Nom indien des chapeaux de Panama.--N. des T.

[125] Toile fabrique avec le filament d'une varit de l'abaca,
nomme albay.--N. des T.

[126] Airs andalous.--N. des T.

[127] En franais dans le texte.--N. des T.

[128] Ils parleront toutes les langues.--N. des T.

[129] Inutile d'observer que Cicron n'a jamais employ ce barbare
latin de cuisine. Le bon moine veut dire: L'erreur cette chose humaine,
errare humanum est.--N. des T.

[130] Les Chinois changent le d en l: Pale Lmaso pour Padre
Dmaso.--N. des T.

[131] Mes frres en Christ.--N. des T.

[132] Vnrable saint patron.--N. des T.

[133] Ce mot peut se traduire par sapristi!--N. des T.

[134] Le texte contient ici un jeu de mots intraduisible en franais:
filosofillos  pilosopillos, de piloso, velu, poilu, ou de pillo,
fripon.--N. des T.

[135] Castorine, toffe soyeuse et lgre.--N. des T.

[136] Expression de dfrence respectueuse.--N. des T.

[137] En franais dans le texte.--N. des T.

[138] Prononciation espagnole.--N. des T.

[139] Sorte de pochette faite d'toffe indienne; cette toffe porte
en franais le nom de calicot.--N. des T.

[140] Dillenia philippinensis.--N. des T.

[141] Ugenia semihastata.--N. des T.

[142] Corruption de comadre, commre; cumpare est une corruption
semblable de compadre, compre.--N. des T.

[143] Jeu de mot impossible  rendre en franais: Quien necesite de
peritos es un perrito!--N. des T.

[144] Corruption de filibustero, flibustier, nom dont les Espagnols
dsignent tout partisan de l'indpendance des colonies--N. des T.

[145] Tarantado, piqu de la tarentule; saragate, brouillon,
agit.--N. des T.

[146] Indigne professant la religion catholique.--N. des T.

[147] Corruption de Vete  la porra, qui pourrait se traduire par:
Va-t'en au diable!--N. des T.

[148] Suspecho, suspect.--N. des T.

[149] Allusion aux prires des morts.--N. des T.

[150] Ministre qui, en Espagne, correspond  ceux du Commerce,
de l'Agriculture et des Travaux Publics en France.--N. des T.

[151] Posie religieuse  la louange d'un saint.--N. des T.

[152] On appelle ainsi les vieillards du quartier.--N. des T.

[153] Aux Philippines, les fentres des maisons sont en bois
avec, en guise de vitres, des cailles de nacre blanches, fines
et transparentes; on les dispose en treillis, par carrs et par
losanges.--N. des T.

[154] Politicien espagnol, auteur d'ouvrages sur les Philippines: Las
Islas Filipinas, Madrid, 1880, Recuerdas de Filipinas, Las I. F. de
todo un poco.--N. des T.

[155] Sorcier.--N. des T.

[156] Airs, chansons.--N. des T.

[157] Mlange de tagal et de castillan: Allons donc, chante!--N. des T.

[158] Corruption de Europea, Europenne.--N. des T.

[159] Philippines.--N. des T.

[160] Mot intraduisible.--N. des T.

[161] Philippe.--N. des T.

[162] Pjoratif de Franceses, Franais.--N. des T.

[163] Pour ministro, irritation, invitacion, indigno.--N. des T.

[164] Jeu de cartes prohib, analogue au lansquenet.--N. des T.

[165] Permettez-vous?--Entrez!--N. des T.

[166] Boutique.--N. des T.

[167] En 1879.--N. de l'Ed. esp.

[168] Un fait semblable s'est pass  Calamba.--N. de l'd. esp.

[169] Hrone de la guerre de l'Indpendance espagnole qui se fit
remarquer au sige de Saragosse (1809).--N. des T.

[170] Flix de Samaniego, clbre fabuliste espagnol.--N. des T.

[171] Jury charg de l'examen des aspirants au doctorat en
mdecine.--N. des T.

[172] A ceux qui viennent tard les os.--N. des T.

[173] Sorte de soupe de laboureurs.--N. des T.

[174] Dans le texte: Casronse  cazronse pues, ils se marirent ou
se chassrent donc; calembour intraduisible.--N. des T.

[175] Sous-gouverneur.--N. des T.

[176] Da. Victorina donne au duc de la Tour le titre de comte
du Clocher; l'erreur est peu excusable chez une personne de
catgorie.--N. des T.

[177] Diospyros sp.--N. des T.

[178] Diminutif familier de Carlos.--N. des T.

[179] Tanauan ou Pateros?--N. de l'Ed. esp. Pateros, village renomme
pour l'levage des canards (pateros).--N. des T.

[180] Du verbe soltar, lcher.--N. des T.

[181] Corypha minor.--N. des T.

[182] Les habitus, les fervents.--N. des T.

[183] Rueda, roue, cercle.--N. des T.

[184] Lasak, coq blanc et rouge, talisain, coq de couleurs
criardes. Blik, coq blanc et noir.--N. des T.

[185] En Europe, ces chapeaux portent le nom de Panama.--N. des T.

[186] Le favori et le dlaiss (outsider).--N. des T.

[187] Abrviatif de compadre, compre.--N. des T.

[188] Le texte porte: entre galos parisienses lo mismo que entre
gallos filipinos. Le jeu de mots sur galos (Gaulois, Franais) et
gallos (coqs) est intraduisible.--N. des T.

[189] Partie.--N. des T.

[190] Sorte de calche.--N. des T.

[191] C'est le hop! des cochers de Manille.--N. des T.

[192] Jean Bonasse, Jean Bta, etc.--N. des T.

[193] Molave mucho, Vitex geniculata, Bl.; molave hembra
(femelle), Vitex op. Dungon, Heritiera littoralis ou Heritiera
sylvatica Vid. Ipil, Afzelia bijuga ou Eperua decandra, P. Bl.,
lgumineuses. Langil, Mimosa lebbek (?), P. Bl. Tindalo ou balayon,
Eperua rhomboidea, Bl. Malatapay, Diospyros embripteris, Bl., Pino
ou palo-pino, Pinus merkusii, Jungh et Vrieuse, Pinus insularis,
Lindl. Narra colorada, bois rouge de grande dimension ressemblant
 l'acajou, Pterocarpus Santalinus, L.; narra blanca ou arana,
Pterocarpus pallidus, Bl.--N. des T.

[194] Propritaires de biens fonciers qu'ils faisaient exploiter par
des Indiens asservis.--N. des T.

[195] Cheval et vache.--N. des T.

[196] Criminelle, prostitue, btonne.--N. des T.

[197] Nom philippin des Eugenia.--N. des T.

[198] Mot d'argot qui pourrait se traduire  Paris par:
Raseuse.--N. des T.

[199] Les Visayas ou Bisayas sont une population d'origine malaise
qui, lors de l'arrive des Espagnols possdait dj une civilisation et
une criture spciales. Ils demeurent dans les les qui portent leur
nom, except ceux qui se sont tablis au Nord et sur la cte Est de
Mindanao, dont la population musulmane se bisayarisera de plus en plus
car certaines tribus ont accept le christianisme et apprennent dans
les coles la langue bisaye. Au temps de la dcouverte, ils taient
tatous; aussi avaient-ils reu des Espagnols le nom de Pintados
qui leur est rest jusqu'au XVIIIe sicle. Ils sont chrtiens; leur
langue comprend plusieurs dialectes dont les plus importants sont le
Cebuano et le Panayano. F. Blumentritt.

En ces derniers temps, ils ont manifest quelque disposition  sparer
leur cause de celle des Tagals et  proclamer une Rpublique des
Visayas, indpendante du gouvernement institu par Aguinaldo.--N. des
T.

[200] Va-t'en!--N. des T.

[201] Ds le matin on connat la belle journe.--N. des T.

[202] Franc-maon.--N. des T.

[203] Je suis homme et rien d'humain ne me reste tranger.--N. des T.

[204] Fermez les ruisseaux, esclaves, dernier vers de la 3e logue
de Virgile. Traduction libre: c'est assez!--N. des T.

[205] Vers du Dies ir: Tout ce qui tait cach sera rvl, rien ne
restera impuni.--N. des T.

[206] Sorte de felouque.--N. des T.

[207] Instrument de torture fait de deux pices de bois entailles
o l'on place les jambes du prisonnier.--N. des T.

[208] Sandoricum indicum, Cav.

[209] Desmodium canescens de De Candolle.--N. des T.

[210] Quart de la vara soit environ 21 centimtres.--N. des T.

[211] Mesure de longueur quivalant  83 centimtres 1/2.--N. des T.

[212] Du verbe timb, tirer de l'eau d'un puits.--N. des T.

[213] Demi-idiot.--N. des T.

[214] Procureur du roi.--N. des T.

[215] De mauvais augure.--N. des T.

[216] Nom philippin des typhons.--N. des T.

[217] La Nature a horreur du vide.--N. des T.

[218] Que vois-je? Pourquoi?--N. de l'd. esp.

[219] Que demandez-vous? Il n'est rien dans l'intelligence qui d'abord
n'ait exist pour les sens. On ne dsire pas ce que l'on ne connat
pas.--N. de l'd. esp.

[220] En quel lieu du monde sommes-nous?--N. de l'Ed. esp.

[221] Le soulvement touff d'Ibarra contre l'alfrez de la Garde
Civile! Et  prsent?--N. des T.

[222] Ami, Platon est mon ami, mais je lui prfre la vrit.--N. de
l'Ed. esp.

[223] L'affaire est mauvaise et je crains que ces choses n'aient une
horrible fin.--N. de l'Ed. esp.

[224] On argue en les fustigeant contre ceux qui nient les
principes.--N. de l'Ed. esp.

[225] Catolis pour qui tollis. Heureusement que le Dieu qui coute
les prires des dvotes en rectifie le latin et qu'il a plus de
considration pour leur foi que pour leur science!--N. des T.

[226] Malheur  eux! O il y a fume, il y a feu! Chacun recherche son
semblable; aussi, si l'on pend Ibarra, tu seras ensuite pendu.--N. de
l'Ed. esp.

[227] Je ne crains pas la mort dans le lit mais sur l'chafaud de
Bagumbayan.--N. de l'Ed. esp.

[228] Corruption en latin de cuisine du proverbe espagnol: Ddivas
quebrantan peas, les offrandes brisent les rochers.--N. des T.

[229] Les crits sont des tmoins. Ce que ne gurissent pas les
mdicaments, le fer le gurit; ce que ne gurit pas le fer, le feu
le gurit.--N. de l'Ed. esp.

[230] Dans les extrmits, les moyens extrmes, ou, en franais,
aux grands maux les grands remdes.--N. des T.

[231] Ah! tu voulais le garder, sclrate?--N. des T.

[232] Allez, maudits, dans le feu du fourneau.--N. des T.

[233] Socit, compagnie.--N. des T.

[234] Proverbe espagnol: Elve des corbeaux, ils te crveront les
yeux.--N. des T.

[235] Crois-moi, cousin... ce qui arrive, arrive. Rendons grces  Dieu
de ce que tu n'es pas aux Iles Mariannes,  semer des camotes.--N. de
l'Ed. esp.

Camotes, genre de la batata de Malaga, patates douces, tubercules de
Convolvulus Batatas, P. Bl.--N. des T.

[236] Espagnol prononc  la chinoise: No sea Usted tonto, es la Virgen
de Antipolo! Esa puede mas que todo; no sea Usted tonto. Ne soyez pas
bte; c'est la Vierge d'Antipolo! Celle-l a plus de pouvoir que tous;
ne soyez pas bte.--N. des T.

[237] Si no es hombre y no se muere, ser una buena mujer. Si ce n'est
pas un homme et s'il ne meurt pas, ce sera une bonne femme.--N. de
l'Ed. esp.

[238] Saint Jacques protge l'Espagne! Cri de guerre semblable au
Montjoye Saint-Denis! des chevaliers franais.--N. des T.

[239] Auditeur, juge d'un tribunal, magistrat.--N. des T.

[240] Ce mot en tagal signifie: pierre large. Il dsigne une roche
escarpe qui domine le fleuve. En face est tabli un poste de
carabiniers dont la fonction est de surveiller les marchandises
apportes  Manille par le Pasig.--N. des T.

[241] La bonne nuit, la nuit de Nol.--N. des T.

[242] Gramine longue et flexible dont on se sert pour recouvrir
les cases indiennes, Saccharum Koenigii, L. ou Imperata arundinacea
Brgn.--N. des T.

[243] Parvis.--N. des T.

[244] Semailles, labour.--N. des T.

[245] Fumoir public d'opium.--N. des T.

[246] 2 Janvier 1883.--N. de l'd. esp.

[247] Grade infrieur  celui de caporal, correspondant  celui de
premier soldat dans l'arme franaise.--N. des T.

[248] Oh! l l! Jsus, Marie, Joseph!--N. des T.

[249] Jovellar(?)--N. des T.






OUVRAGES DJA PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE SOCIOLOGIQUE:


1.--La Conqute du Pain, par Pierre Kropotkine. Un vol. in-18, avec
prface par Elise Reclus, 5e dition      3 50

2.--La Socit Mourante et l'Anarchie, par Jean Grave, 1 vol. in-18,
avec prf. par Octave Mirbeau. (Interdit.--Rare.)      5 fr.

3.--De la Commune a l'Anarchie, par Charles Malato. Un volume in-18,
2e dition. Prix      3 50

4.--OEuvres de Michel Bakounine. Fdralisme, Socialisme et
Antithologisme. Lettres sur le Patriotisme. Dieu et l'Etat. Un volume
in-18, 2e dition. Prix      3 50

5.--Anarchistes, moeurs du jour, roman, par John-Henry Mackay,
trad. de Louis de Hessem. 1 vol. in-18. (Epuis.)      5 fr.

6.--Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste, par A. Hamon. Un volume
in-18, 2e dit. Prix      3 50

7.--Philosophie du Dterminisme. Rflexions sociales, par Jacques
Sautarel. Un volume in-18, 2e dit. Prix      3 50

8.--La Socit Future, par Jean Grave. Un volume in-18, 6e
dition. Prix      3 50

9.--L'Anarchie. Sa philosophie. Son idal, par Pierre Kropotkine. Une
brochure in-18, 3e dition. Prix      1 

10.--La Grande Famille, roman militaire, par Jean Grave. Un vol. in-18,
3e dition. Prix      3 50

11.--Le Socialisme et le Congrs de Londres, par A. Hamon. Un volume
in-18, 2e dit.      3 50

12.--Les Joyeusets de l'Exil, par Charles Malato. Un vol. in-18,
2e dit. Prix      3 50

13.--Humanisme Intgral. Le duel des sexes. La cit future, par
Lopold Lacour. Un vol. in-18, 2e dit.      3 50

14.--Biribi, arme d'Afrique, roman, par Georges Darien. Un volume
in-18, 2e dition. Prix.      3 50

15.--Le Socialisme en danger, par Domela Nieuwenhuis. Un vol. in-18,
avec prface par Elise Reclus. Prix.  3 50

16.--Philosophie de l'Anarchie, par Charles Malato. 1 vol. in-18,
2e dit. Prix.      3 50

17.--Les Inquisiteurs d'Espagne. Montjuich. Cuba. Philippines, par
F. Tarrida del Marmol. Un vol. in-18, avec prface par Charles Malato,
2e dition. Prix.      3 50

18.--L'Individu et la Socit, par Jean Grave. 1 vol. in-18, 2e
dition. Prix      3 50

19.--L'Evolution, la Rvolution et l'Idal anarchique, par Elise
Reclus. Un vol. in-18. Prix  3 50

20.--Soupes, nouvelles, par Lucien Descaves. Un volume in-18, 2e
dition. Prix      3 50

21.--L'Homme nouveau, par Charles Malato. br. in-18.      1 fr.

22.--La Commune, par Louise Michel. 1 vol. in-18,2e dit. 3 50

23.--Sous la Casaque, notes d'un soldat, par Dubois-Dessaule. 1 volume
in-18. Prix      3 50

24.--Le Militarisme et la Socit Moderne, par Guglielmo Ferrero;
traduction de M. Nino Samaja. 1 vol. in-18.      3 50

25.--Au Pays des moines (Noli me tangere), par le Dr Rizal; traduction
de H. Lucas et R. Sempau. Un vol. in-18.      3 50

26.--L'Amour libre, par M. Charles Albert. Un vol. in-18, 2e dition
3 50



Sous Presse:

L'Anarchie. Son but, ses moyens, par Jean Grave.

L'Etat, par Pierre Kropotkine.






End of the Project Gutenberg EBook of Au Pays des Moines, by Jos Rizal

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     Chief Executive and Director
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