The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Friederike Sophie Wilhelmine
(Margrave de Bayreuth). Vol. I, by Frdrique Sophie Wilhelmine

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Friederike Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I
       Soeur de Frdric le Grand (2 volumes)

Author: Frdrique Sophie Wilhelmine

Release Date: January 14, 2009 [EBook #27808]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE WILHELMINE ***




Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)







MMOIRES
DE
FRDRIQUE SOPHIE WILHELMINE,
MARGRAVE DE BAREITH,
SOEUR DE
FRDRIC LE GRAND,

DEPUIS
L'ANNE 1706 JUSQU' 1742,

CRITS DE SA MAIN.

TROISIME DITION, CONTINUE JUSQU'A 1758 ET ORNE
DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.


TOME PREMIER.

LEIPZIG.
H. BARSDORF.

1889.

[Illustration: FRDRIQUE SOPHIE WILHELMINE, MARGRAVE DE BAREITH.]




Prface.

Un charme tout particulier plane autour des Mmoires tant renomms de la
Margrave de Bareith, les enveloppant de voiles mystrieux, tantt
transparents, tantt obscurcis, montrant nanmoins toujours
distinctement l'individualit de la femme auguste dans tout ce qu'elle
fait comme dans tout ce qu'elle ne fait pas.

Quatre-vingts ans se sont couls depuis la premire dition qui fut,
non pas lue, mais dvore. Rien ne pouvait exciter un plus vif intrt
que ce menu de scnes piquantes d'observations ptillantes, d'intrigues
incroyables, le tout crit avec une sans-gne inoue. La princesse
n'pargnait rien et personne, ni pre, ni mre, ni frres, ni soeurs
n'chappaient  sa critique mordante. Tout ce qu'elle voyait et
entendait tait saisi pour tre dpeint dans ses Mmoires ou comme un
portrait parlant ou comme une caricature, mais toujours sans aucune
considration de ce qu'on appelle les convenances et les gards. Nous
autres, enfants du XIXime sicle, tout imbus de ces prjugs de
convention, nous ne pouvons voir sans tonnement de quelle manire elle
arrange ses personnages sans aucune exception, les traitant tous avec la
dernire rigueur.

Nous ne pouvons comprendre cette princesse de Prusse, choisissant les
expressions les plus fortes, les plus drastiques et dcrivant les scnes
les plus intimes. Mais le XVIIIime sicle pensait et crivait autrement
que le ntre. Bien souvent alors le coeur s'chappait avec la langue, et
la plume suivait la main. Avec sa grande dsinvolture de conception et
de raisonnement le sicle philosophique ne s'inquitait pas long-temps
du: qu'en dira-t-on?

On a bien souvent reproch  la Margrave--et le clbre historien
Schlosser lui a jet la premire pierre--d'avoir de gat de coeur
compromis inutilement les siens. Nous aurions d'elle un portrait peu
ressemblant si nous acceptions ce jugement troit parmi tous les autres
du mme acabit. Il faut essayer de la connatre autrement, et elle se
rvle sous un jour tout diffrent dans ses lettres.

La Margrave Wilhelmine entretenait une correspondance suivie avec les
plus illustres savants et les plus grands potes de son temps. Il suffit
de nommer ici Frdric le Grand et Voltaire. Dans ses lettres se trouve
bien souvent l'explication pour nombre de paroles dures contenues dans
ses Mmoires. C'est dans ses lettres qu'elle ouvre son soeur  son frre
et  son ami. On est mu du chagrin et des souffrances d'une princesse
qui, selon les personnages les plus distingus de ce temps, passe pour
la femme la plus spirituelle et la plus minente du XVIIIime sicle. On
serait bien tent de ne point lui reprocher son impit en voyant que
son amertume et son aigreur trouvent leur explication dans les
souffrances physiques et psychiques qu'elle eut  subir.

Aujourd'hui que l'on a puis  tant de sources historiques, il serait
impossible de mettre au premier rang les Mmoires de la Margrave. Ils
sont sans grande porte pour la conception historique, et du reste on y
trouve plus d'une erreur. On ne peut nier cependant qu'il n'y ait
beaucoup de vrai et d'intressant: aussi resteront-ils un tableau vivant
des moeurs et de la situation de l'Allemagne au XVIIIime sicle.

Malheureusement le manuscrit original des Mmoires finit avec l'anne
1742. La Margrave vcut jusqu' 1758 et s'teignit dans la mme nuit et
 l'heure mme o son frre tait surpris prs de Hochkirch.

Cette nouvelle dition que nous prsentons au public s'efforce  combler
cette lacune en dpeignant la vie de la Margrave jusqu' sa mort d'aprs
des documents et des lettres de l'authenticit la plus indiscutable.

En publiant cette nouvelle dition nous voulons contribuer de notre part
 prsenter  un public toujours plus nombreux le portrait de la
princesse aprs en avoir enlev le tche d'impit qui le dfigurait.
Nous montrerons sous son vrai jour une femme pensant et agissant
vraiment en reine, grande dans son amour hroque pour son frre vraie
dans son amiti. Esprons de voir disparatre de plus en plus l'opinion
qui la faisait regarder comme une femme sans coeur et sans me.

Leipzig, fvrier 1888.

B.




1706.


Frdric Guillaume; roi de Prusse, alors prince royal, pousa l'anne
1706 Sophie Dorothe d'Hannovre. Le roi Frdric I. son pre lui avoit
donn  choisir entre trois princesses qui toient celle de Sude, soeur
de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz, et celle d'Orange, nice du prince
d'Anhalt. Celui-ci qui de tout temps avoit t tendrement chri du
prince royal s'toit fort flatt, que son choix tomberoit sur sa nice.
Mais le coeur du prince royal tant pris des charmes de la princesse
d'Hannovre, il refusa ces trois partis et sut par ses prires et ses
intrigues obtenir le consentement du roi son pre pour son mariage avec
elle.

Il est juste, que je donne une ide du caractre des principales
personnes qui composoient la cour de Berlin, et surtout de celui du
prince royal. Ce prince, dont l'ducation avoit t confie au comte
Dona, possde toutes les qualits qui doivent composer un grand homme.
Son gnie est lev et capable des plus grandes actions; il a la
conception aise, beaucoup de jugement et d'application; son coeur est
naturellement bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montr un
penchant dcid pour le militaire; c'toit sa passion dominante, et il
l'a justifie par l'ordre excellent, dans lequel il a mis son arme. Son
temprament est vif et bouillant et l'a port souvent  des violences;
qui lui ont caus depuis de cruels repentirs. Il prferoit la plupart du
temps la justice  la clmence. Son attachement excessif pour l'argent
lui a attir le ttre d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce
vice qu'a l'gard de sa personne et de sa famille. Car il combloit de
biens ses favoris et ceux qui le servoient avec attachement.

Les fondations charitables et les glises qu'il a bties sont une preuve
de sa pit. Sa dvotion alloit jusqu' la bigoterie, il n'aimoit ni le
faste, ni le luxe. Il toit souponneux, jaloux et souvent dissimul.
Son gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mpris pour le sexe.
Il avoit si mauvaise opinion de toutes les femmes que ses prjugs
causrent bien du chagrin  la P. R. dont il toit jaloux  toute
outrance.

Le prince d'Anhalt peut tre compt parmi les plus grands capitaines de
ce sicle. Il joint  une exprience consomme dans les armes un gnie
trs propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la crainte, et
sa physionomie ne dment pas son caractre. Son ambition dmesure le
porte  tous les crimes, pour parvenir  son but. Il est ami fidle mais
ennemi irrconciliable, et vindicant  l'excs envers ceux qui ont le
malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimul, son esprit est cultiv
et trs-agrable dans la conversation quand il le veut. Mr. de Grumkow
peut passer pour un des plus habiles ministres qui aient paru depuis
long-temps, c'est un homme trs-poli, d'une conversation aise et
spirituelle; avec un esprit cultiv, souple et insinuant il plat
surtout par le talent de satiriser impitoyablement, facult fort en
vogue dans le sicle o nous sommes. Il sait joindre le srieux 
l'agrable. Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe, intress
et tratre. Sa conduite est des plus drgles, tout son caractre n'est
qu'un tissu de vices, qui l'ont rendu l'horreur de tous les honntes
gens.

Tels toient les deux favoris du P.R. On juge bien qu'tant l'un et
l'autre d'intelligence et amis intimes, ils toient trs-capables de
corrompre le coeur d'un jeune prince et de bouleverser tout un tat.
Leur projet de rgner se voyoit drout par le mariage du P.R. Le prince
d'Anhalt ne pouvoit pardonner  la princesse royale la prfrence qui
lui avoit t donne sur sa nice. Il craignoit qu'elle ne s'empart du
coeur de son poux. Pour y mettre obstacle il essaya de semer de la
msintelligence entre eux, et profitant du penchant que le P.R. avoit 
la jalousie, il tcha de lui en inspirer pour son pouse. Cette pauvre
princesse souffroit des martyres par les emportemens du P.R. et quelques
preuves qu'elle pt lui donner de sa vertu, il n'y eut que la patience
qui pt le faire revenir des prjugs qu'on lui avoit donns contre
elle.

Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha en 1707 d'un fils.
La joie que causa cette naissance, fut bientt convertie en deuil, ce
prince tant mort un an aprs. Une seconde grossesse releva l'espoir de
tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709 une princesse qui
fut trs-mal reue, tout le monde dsirant passionnment un prince.
Cette fille est ma petite figure. Je vis le jour dans le temps que les
rois de Danemarc et de Pologne toient  Potsdam, pour y signer le
trait d'alliance contre Charles XII, roi de Sude, afin de pacifier les
troubles de Pologne. Ces deux monarques et le roi, mon grand-pre,
furent mes parrains et assistrent  mon baptme, qui se fit en grande
crmonie et avec pompe et magnificence. On me nomma Frdrique Sophie
Wilhelmine.

Le roi, mon grand-pre, prit bientt beaucoup de tendresse pour moi. A
un an et demi j'tois beaucoup plus avance que les autres enfans, je
parlois assez distinctement et  deux ans je marchois seule. Les
singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui s'amusoit
avec moi des journes entires.

L'anne suivante la P. R. accoucha encore d'un prince, qui lui fut aussi
enlev. Une quatrime grossesse donna au mois de Janvier de l'anne 1712
la vie  un troisime prince, qui fut nomm Frdric. Nous fmes
confis, mon frre et moi aux soins de Madame de Kamken, femme du
grand-matre de la garde-robe du roi, et son grand favori. Mais peu de
temps aprs la P. R. tant alle  Hannovre, pour voir l'lecteur son
pre, Madame de Kilmannseck connue depuis sous le nom de Milady
Arlington, lui recommanda une demoiselle qui lui servoit de compagnie,
pour avoir soin de mon ducation. Cette personne, nomme Letti, toit
fille d'un moine Italien, qui s'toit enfui de son couvent pour
s'tablir en Hollande, o il avoit abjur la foi catholique. Sa plume
lui fournissoit le ncessaire. Il est auteur de l'histoire de
Brandebourg, qui a t fort critique, et de la vie de Charles V. et de
Philippe II.

Sa fille avoit gagn sa vie  corriger les gazettes. Elle avoit l'esprit
et le coeur Italien, c'est--dire trs-vif, trs souple et trs noir.
Elle toit intresse, hautaine et emporte. Ses moeurs ne dementoient
pas son origine, sa coquetterie lui attiroit nombre d'amans qu'elle ne
laissoit pas languir. Ses manires toient Hollandaises c'est--dire
trs-grossires, mais elle savoit cacher ces dfauts sous de si beaux
dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. La P. R. en fut
bloue comme les autres et se dtermina  la placer auprs de moi sur
le pied de Demoiselle, avec cette prrogative nanmoins, qu'elle me
suivroit partout et seroit admise  ma table.

Le prince royal avoit accompagn son pouse  Hannovre. La princesse
lectorale y toit accouche en 1707 d'un prince. Nos ges se convenant,
nos parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de leur amiti en
nous destinant l'un pour l'autre. Mon petit amant commena mme en ce
temps la  m'envoyer des presens, et il ne se passoit point de poste que
ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union future de leurs
enfans. Il y avoit dj quelque temps que le roi, mon grand pre, se
trouvoit fort indispos; on s'toit flatt d'un temps  l'autre que sa
sant se remettroit, mais sa complexion extrmement foible ne put
rsister long-temps aux atteintes de l'tisie. Il rendit l'esprit au
mois de Fvrier de l'anne 1713. Lorsqu'on lui annona la mort, il se
soumit avec fermet et avec rsignation aux dcrets de la providence.
Sentant approcher sa fin, il prit cong du prince et de la P. R. et leur
recommanda le salut du pays et le bien de ses sujets. Il nous fit
appeler ensuite, mon frre et moi, et nous donna sa bndiction  8
heures du soir. Sa mort suivit de prs cette lugubre crmonie. Il
expira le 25 regrett et pleur gnralement de tout le royaume.

Le jour mme de sa mort le roi Frdric Guillaume son fils se fit donner
l'tat de sa cour et la rforma entirement,  condition que personne ne
s'loigneroit avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous silence la
magnificence de ces obsques. Elles ne se firent que quelques mois
aprs. Tout changea de face  Berlin. Ceux que voulurent conserver les
bonnes grces du nouveau roi, endossrent le casque et la cuirasse: tout
devint militaire et il ne resta plus la moindre trace de l'ancienne
cour. Mr de Grumkow fut mis  la tte des affaires et le prince d'Anhalt
reut le dtail de l'arme. Ce furent ces deux personnages, qui
s'emparrent de la confiance du jeune monarque, et qui lui aidrent 
supporter le poids des affaires. Toute cette anne ne se passa qu' les
rgler et  mettre ordre aux finances qui se trouvoient un peu dranges
par les profusions immenses du feu roi.

L'anne suivante produisit un nouvel vnement trs-intressant pour le
roi et la reine. Ce fut la mort de la reine Anne de la grande Bretagne.
L'lecteur d'Hannovre devenu son hritier par l'exclusion du prtendant
ou plutt du fils de Jaques II., passa en Angleterre pour y monter sur
le trne. Le prince lectoral, son fils, l'y accompagna et prit le titre
de prince de Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nomm duc de
Glocestre,  Hannovre, ne voulant pas risquer de lui faire passer la mer
dans un ge si tendre. La reine, ma mre, accoucha dans le mme temps
d'une princesse, laquelle fut nomme Frdrique Louise.

Cependant mon frre toit d'une constitution trs-faible. Son humeur
taciturne et son peu de vivacit donnoient de justes craintes pour ses
jours. Ses maladies frquentes commencrent  relever les esprances du
prince d'Anhalt. Pour soutenir son crdit et en acqurir d'avantage, il
persuada au roi de me faire pouser son neveu. Ce prince toit cousin
germain du roi. L'lecteur Frdric Guillaume, leur ayeul, avoit eu deux
femmes. De la princesse d'Orange qu'il pousa en premires noces il eut
Frdric I. et deux princes qui moururent peu aprs leur naissance.

La seconde pouse, princesse de Holstein-Glucksbourg, veuve du duc
Charles Louis de Lunebourg, lui donna cinq princes et trois princesses,
savoir Charles qui mourut empoisonn en Italie, par les ordres du roi
son frre, le prince Casimir, empoisonn de mme par une princesse de
Holstein, qu'il avoit refus d'pouser, les princes Philippe Albert et
Louis. Le premier de ces trois princes pousa une princesse d'Anhalt,
soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle deux fils et
une fille. Le Margrave Philippe tant mort, son fils an, le Margrave
de Schwed devint premier prince du sang et hritier prsomptif de la
couronne, en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce dernier cas
tous les pays et les biens allodiaux me tomboient en partage. Le roi
n'ayant qu'un fils, le prince d'Anhalt, appuy de Grumkow, lui fit
concevoir que sa politique exigeoit de lui qu'il me ft pouser son
cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui reprsentrent que la sant
dlicate de mon frre ne permettoit pas qu'on ft grand fonds sur ses
jours, que la reine commenoit  devenir si replette, qu'il toit 
craindre qu'elle n'et plus d'enfans; que le roi devoit penser d'avance
 la conservation de ses tats qui seroient dmembrs, si je faisois un
autre parti, et enfin, que s'il avoit le malheur de perdre mon frre,
son gendre et son successeur lui tiendroient lieu de fils.

Le roi se contenta pendant quelque temps de ne leur donner que des
rponses vagues, mais ils trouvrent enfin moyen de l'entraner dans des
parties de dbauche, o, chauff de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils
voulurent. Il fut mme conclu que le Margrave de Schwed auroit
dornavant les entres chez moi, et qu'on tcheroit par toutes sortes de
moyens de nous donner de l'inclination l'un pour l'autre. La Letti
gagne par la clique d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de
Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit un grand roi
et que je serois bien heureuse, si je pouvois l'pouser.

Ce prince n en 1700, toit fort grand pour son ge. Son visage est
beau, mais sa physionomie n'est point revenante. Quoiqu'il n'et que 15
ans, son mchant caractre se manifestoit dj, il toit brutal et
cruel, il avoit des manires rudes et des inclinations basses. J'avois
une antipathie naturelle pour lui, et je tchois de lui faire des
niches, et de l'pouvanter, car il toit poltron. La Letti n'entendoit
pas raillerie l-dessus et me punissoit svrement. La reine qui
ignoroit le but des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit
d'autant plus facilement que je recevois celles des autres princes du
sang et qu'elles taient sans consquence dans un ge aussi tendre que
le mien. Malgr tout ce qu'on avoit pu faire jusqu'alors, les deux
favoris n'avoient pu venir  bout de mettre la msintelligence entre le
roi et la reine. Mais quoique le roi aimt passionnment cette
princesse, il ne pouvoit s'empcher de la maltraiter et ne lui donnoit
aucune part dans les affaires. Il en agissoit ainsi parceque, disoit il,
il falloit tenir les femmes sous la frule, sans quoi elles dansoient
sur la tte de leurs maris.

Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre le plan de mon
mariage. Le roi lui en fit la confidence; ce fut un coup de foudre pour
elle. Il est juste que je donne ici une ide de son caractre et de sa
personne. La reine n'a jamais t belle, ses traits sont marqus et il
n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses cheveux sont d'un brun
fonc, sa taille a t une des plus belles du monde. Son port noble et
majestueux inspire du respect  tous ceux qui la voient; un grand usage
du monde et un esprit brillant semblent promettre plus de solidit
qu'elle n'en possde. Elle a le coeur bon, gnreux et bienfaisant, elle
aime les beaux arts et les sciences, sans s'y tre trop applique.
Chacun  ses dfauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil et la
hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrs en sa personne. Son
ambition est excessive, elle est jalouse  l'excs, d'une humeur
souponneuse et vindicative, et ne pardonnant jamais  ceux dont elle
croit avoir t offense.

L'alliance qu'elle avoit projete avec l'Angleterre par l'union de ses
enfans lui tenoit fort  coeur, se flattant de parvenir peu  peu 
gouverner le roi. Son autre point de vue toit de se faire une forte
protection contre les perscutions du prince d'Anhalt et enfin d'obtenir
la tutelle de mon frre en cas que le roi vnt  manquer. Ce prince se
trouvoit souvent incommod, et on avoit assur la reine qu'il ne pouvoit
vivre long-temps.

Ce fut environ en ce temps-l que le roi dclara la guerre aux Sudois.
Les troupes prussiennes commencrent  marcher au mois de Mai en
Pomranie o elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes. On
ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de Vismar. Toute
l'arme runie au nombre de 36,000 hommes marcha ensuite vers Stralsund
pour en former le sige. La reine, ma mre, quoique derechef enceinte,
suivit le roi  cette expdition. Je ne ferai point le dtail de cette
campagne, elle finit glorieusement pour le roi mon pre, qui se rendit
matre d'une grande partie de la Pomranie Sudoise. On me confia
uniquement pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti, et
Madame de Roukoul qui avoit lev le roi fut charge de l'ducation de
mon frre. La Letti se donna un soin infini pour me cultiver l'esprit,
elle m'apprit les principaux lmens de l'histoire et de la gographie,
et tcha en mme temps de me former les manires. La quantit de monde
que je voyois, contribuoit  me dgourdir, j'tois fort vive et chacun
se faisoit un plaisir de s'amuser avec moi.

La reine fut charme de ma petite figure  son retour. Les caresses
qu'elle me prodigua me causrent une telle joie, que tout mon sang en
tant boulevers, je pris une hmorragie, qui pensa m'envoyer  l'autre
monde. Ce ne fut que par un miracle que je rchappai de cet accident,
qui me tint quelques semaines au lit. Je ne fus pas plutt rtablie, que
la reine voulut profiter de la prodigieuse facilit que j'avois 
apprendre; elle me donna plusieurs matres, entr'autres ce fameux la
Croze qui a t clbre pour son savoir dans l'histoire, dans les
langues orientales et dans les antiquits sacres et profanes. Les
matres qui se succdoient l'un  l'autre, m'occupoient tout le jour et
ne me laissoient que trs-peu de temps pour mes rcrations.

La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la composoient, fussent
presque tous militaires, toit cependant trs-nombreuse par l'affluence
des trangers qui s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les
soirs pendant l'absence du roi. Ce prince toit la plupart du temps 
Potsdam, petite ville  quatre milles de Berlin. Il y vivoit plutt en
gentilhomme qu'en roi, sa table toit frugalement servie, il n'y avoit
que le ncessaire. Son occupation principale toit de discipliner un
rgiment qu'il avoit commenc  former pendant la vie de Frdric I., et
qui toit compos de colosses de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains
de l'Europe s'empressoient  le recruter. On pouvoit nommer ce rgiment
le canal des grces, car il suffisoit de donner ou de procurer de grands
hommes au roi pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit
l'aprs-midi  la chasse et tenoit tabagie le soir avec ses gnraux.

Il y avoit en ce temps-l beaucoup d'officiers Sudois  Berlin, qui
avoient t faits prisonniers au sige de Stralsund. Un de ces
officiers, nomm Cron, s'toit rendu fameux par son savoir dans
l'astrologie judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui
pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il prdit  mon frre
qu'il deviendroit un des plus grands princes qui eussent jamais regn,
qu'il feroit de grandes acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main
ne se trouva pas si heureuse que celle de mon frre. Il l'examina
long-temps et branlant la tte il dit, que toute ma vie ne seroit qu'un
tissu de fatalits, que je serois recherche par quatre ttes
couronnes, celles de Sude, d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et
que cependant je n'pouserois jamais aucun de ces rois. Cette prdiction
s'accomplit comme nous le verrons dans la suite.

Je ne puis m'empcher de rapporter ici une aventure qui mettra le
lecteur au fait du caractre de Grumkow, et quoiqu'elle n'ait aucun
rapport avec les mmoires de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser.
La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de Vagnitz qui toit dans
ce temps-l sa favorite. La mre de cette fille toit gouvernante de la
Margrave Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz cachoit sous un dehors
de dvotion la conduite la plus scandaleuse son esprit d'intrigues la
portant  se prostituer, elle et ses filles, aux favoris du roi et 
ceux qui toient mls dans les affaires; de faon qu'elle apprenoit par
leur moyen les secrets de l'tat qu'elle vendoit aussitt au comte de
Rottenbourg, ministre de France.

Madame de Vagnitz pour parvenir  ses fins s'associa Mr. Kreutz, favori
du roi. Cet homme toit fils d'un bailli. D'auditeur d'un rgiment, il
toit mont au grade de directeur des finances et de ministre d'tat.
Son me toit aussi basse que sa naissance; c'toit un assemblage de
tous les vices. Quoique son caractre ft trs-ressemblant  celui de
Grumkow, ils toient ennemis jurs tant rciproquement jaloux de leur
faveur. Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il s'toit
donn d'accumuler les trsors de ce prince et d'augmenter ses revenus
aux dpens du pauvre peuple. Il fut charm du projet de Madame de
Vagnitz; il toit conforme  ses vues. En plaant une matresse, il se
faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir  dtruire la
faveur de Grumkow et  s'emparer seul de l'esprit du roi et des
affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des dmarches,
qu'elle devoit faire, pour russir. Diverses entrevues qu'il eut avec
elle lui inspirrent une forte passion pour cette fille. Il toit
puissamment riche. Les magnifiques prsens, qu'il fit, dsarmrent
bientt sa cruaut, elle se livre  lui sans perdre nanmoins de vue son
premier plan. Kreutz avoit des missaires secrets autour du roi. Ces
malheureux tachoient par divers discours lchs  propos de le dgoter
de la reine. On lui vantoit mme la beaut de la Vagnitz, et on ne
laissoit chapper aucune occasion de prner le bonheur qu'il y auroit,
de possder une si charmante personne. Grumkow qui avoit des espions
partout, n'ignora pas long-temps ces menes. Il vouloit bien que le roi
et des matresses, mais il vouloit les lui donner. Il rsolut donc de
rompre toute cette intrigue et de se servir des mmes armes que Kreutz
vouloit employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz toit belle comme
un ange, mais son esprit n'toit qu'emprunt. Mal leve, elle avoit le
coeur aussi mauvais que sa mre et y joignoit une hauteur insupportable.
Sa langue mdisante dchiroit impitoyablement ceux qui avoient le
malheur de lui dplaire.

On juge bien par l, qu'elle n'avoit gure d'amis. Grumkow l'ayant fait
pier, apprit qu'elle avoit de grandes confrences avec Kreutz et qu'il
sembloit qu'elles ne rouloient pas toujours sur des affaires d'tat.
Pour s'en claircir tout--fait, il se servit d'un marmiton, auquel il
trouva l'esprit assez dli pour le personnage, qu'il devoit faire. Il
prit le temps que le roi et la reine toient  Stralsund pour excuter
son dessein. Une nuit que tout toit enseveli dans le sommeil, il se fit
une rumeur pouvantable dans le palais. Tout le monde se rveille
croyant que c'toit du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que
c'toit un spectre qui causoit tout ce bruit. Les gardes placs devant
l'appartement de mon frre et devant le mien toient  demi-morts de
peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui
menoit chez les Dames de la reine. L'officier de la garde redouble
d'abord les postes qui toient devant nos chambres et alla visiter tout
le chteau lui-mme, sans rien trouver. Cependant ds qu'il se fut
retir l'esprit reparut et pouvanta si fort les gardes qu'on les trouva
vanouis. Ils disoient que c'toit le grand diable que les sorciers
Sudois envoyoient pour tuer le prince royal.

Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit que ce ne ft
quelque trame des Sudois, qui avec l'assistance de cet esprit
pourroient bien mettre le feu au palais et tcher de nous enlever, mon
frre et moi. On prit donc toutes les prcautions ncessaires pour notre
sret et pour tcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisime
nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumkow par son crdit trouva
moyen de le faire examiner par ses cratures. Il en fit une badinerie
auprs du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince
vouloit faire subir  ce malheureux en celle d'tre trois jours de suite
sur l'ne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant Grumkow
apprit par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est--dire les
entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela la femme de
chambre de cette Dame qu'il trouva moyen de gagner  force d'argent lui
rapporta, que sa matresse avoit dj fait une fausse couche, et qu'elle
toit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi  Berlin pour
lui faire part de cette histoire scandaleuse.

Ce prince se mit dans une violente colre contre cette fille, il voulut
la faire chasser sur le champ de la cour mais la reine obtint  force de
prires qu'elle y restt encore quelque temps pour chercher un prtexte
de la congdier de bonne grce. Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup
de peine ce rpit, il exigea cependant de la reine qu'elle lui
signifieroit le mme jour son cong. Il lui conta toutes les intrigues
de cette fille et les peines qu'elle s'toit donnes pour devenir sa
matresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour cette
crature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. Elle lui parla en
prsence de Madame de Roukoul qui ne voulut pas la quitter dans l'tat
o elle toit, tant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui
rpta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre aux
volonts du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans trois mois; si je donne
la naissance  un fils, la premire chose que je ferai sera de demander
votre grce. La Vagnitz bien loin de reconnotre les bonts de la reine,
avoit eu peine  entendre la fin de son discours. Elle lui dclara tout
net, qu'elle avoit de puissants soutiens qui sauroient la protger.

La reine voulut lui rpliquer, mais cette fille entra dans une si
violente colre qu'elle fit mille imprcations contre la reine et contre
l'enfant qu'elle portoit. La rage qui la possdoit lui fit prendre les
convulsions. Madame de Roukoul emmena la reine qui toit fort altre;
cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette
conversation, esprant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz
rompit elle-mme ces bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain
une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en dcouvrit
bientt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie la fit chasser
ignominieusement de la cour. Sa mre la suivit de prs. Grumkow
dcouvrit au roi les intrigues de cette Dame avec le ministre de France.
Elle fut heureuse d'en tre quitte pour l'exil, et de n'tre pas
enferme pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se
maintint dans sa faveur malgr toutes les peines que son antagoniste
s'toit donnes pour le dtruire. Pour la reine, elle se consola bientt
de la perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa place de
favorite auprs d'elle. La reine fut dlivre d'un fils peu de temps
aprs cette belle aventure. Sa naissance causa une joie gnrale, il fut
nomm Guillaume. Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. La soeur du
Margrave de Schwed se maria aussi cette anne avec le prince hrditaire
de Wurtemberg. Les caprices de cette princesse sont cause, que le duch
de Wurtemberg est tomb entre les mains des catholiques.

Je finirai cette anne par l'accomplissement d'une des prophties que
l'officier Sudois m'avoit faites. Le comte Poniatofski arriva en ce
temps-l incognito  Berlin, il y toit envoy de la part de Charles
XIII, roi de Sude. Comme le comte avoit connu trs-particulirement le
grand marchal de Printz dans le temps qu'ils toient l'un et l'autre
ambassadeurs en Russie, il s'adressa  lui pour obtenir une audience
secrte du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez Mr. de Printz qui
logeoit dans ce temps-l au chteau. Mr. de Poniatofski lui fit des
propositions trs-avantageuses de la part de la cour de Sude, et il
conclut un trait avec ce prince, qu'on a toujours pris soin de tenir si
cach, que je n'ai pu en apprendre que deux articles. Le premier, que le
roi de Sude cderoit pour toujours la Pomranie sudoise au roi, et que
celui-ci lui payeroit une somme trs-considrable pour l'en ddommager.
Le second article toit la conclusion de mon mariage avec le monarque
Sudois, il toit stipul que je serois conduite en Sude  l'ge de
douze ans pour y tre leve.

Je n'ai pu jusqu' prsent que raconter des faits qui ne me regardoient
pas personnellement. Je n'avois que huit ans. Mon ge trop tendre ne me
permettoit pas de prendre part  ce qui se passoit. J'tois occupe tous
les jours par mes matres et mon unique rcration toit de voir mon
frre. Jamais tendresse n'a gal la ntre. Il avoit de l'esprit, son
humeur toit sombre, il pensoit long temps avant que de rpondre, mais
en rcompense, il rpondoit juste. Il n'apprenoit que
trs-difficilement, et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps plus
de bon sens, que d'esprit. J'tois au contraire trs-vive, j'avois la
rplique prompte et une mmoire anglique; le roi m'aimoit  la passion.
Il n'a jamais eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour
moi. Mon frre en revanche lui toit odieux et ne paroissoit jamais  sa
vue, sans en tre maltrait, ce qui lui inspira une crainte invincible
pour son pre, et qu'il a conserve mme jusqu' l'ge de raison.

Le roi et la reine firent un second voyage  Hannovre. Le roi de Sude
et celui de Prusse ayant mrement rflchi sur l'alliance, qui devoit
unir leurs maisons, avoient trouv nos ges si disproportionns qu'ils
rsolurent de la rompre. Celui de Prusse se proposa de renouer celle qui
avoit dj t sur le tapis avec le Duc du Glocestre.

Le roi George I. d'Angleterre se prta avec joie  ces desseins, mais il
souhaita qu'un double mariage pt resserrer encore plus troitement les
noeuds de leur amiti, savoir celui de mon frre et de la princesse
Amlie, seconde soeur de ce duc. Cette double alliance fut conclue, au
grand contentement de la reine, qui l'avoit toujours souhaite si
ardemment. Cette princesse nous porta les bagues de promesse,  mon
frre et  moi. J'entrai mme en correspondance avec mon petit amant, et
en reus plusieurs prsens. Les intrigues du prince d'Anhalt et de
Grumkow continuoient toujours. La naissance de mon second frre n'avoit
fait que dranger leurs projets, sans les leur faire perdre de vue. Il
n'toit pas temps de les faire clater.

La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter avec l'Angleterre,
ne leur parut pas un grand obstacle  surmonter. Les intrts des
maisons de Brandebourg et d'Hannovre ayant toujours t opposs, ils
s'attendoient bien que leur union ne seroit pas de dure. Ils
connoissoient  fond l'humeur du roi, qui se laissoit facilement animer,
et qui dans sa premire passion ne gardoit point de mesures, et
n'agissoit pas selon la politique. Ils rsolurent donc d'attendre
tranquillement jusqu' ce qu'ils pussent trouver un incident conforme 
leurs vues. Ce fut en cette anne qu'on dcouvrit une trame secrte,
qu'un nomm Clment avoit forme. Il fut accus de crime de
Lse-Majest, d'avoir contrefait la signature de plusieurs grands
princes, et tch de brouiller les diverses grandes puissances entre
elles. Ce Clment se trouvoit  la Haye, et avoit crit plusieurs fois
au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit pas de sortir de cet
asile, et le roi n'avoit pu venir  bout de l'attirer dans son pays. Il
se servit enfin du ministre d'un ecclsiastique calviniste, nomm
Gablonski, pour se rendre matre de cet homme. Gablonski qui avoit
tudi avec lui, se rendit en Hollande, et sut si bien lui persuader la
bonne rception, et les honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il
l'engagea enfin  se rendre avec lui  Berlin. Aussitt que Clment eut
mis le pied dans le pays de Clve, il fut arrt. On a toujours cru, que
cet homme toit de grande extraction; les uns le disoient fils naturel
du roi de Danemarc, et les autres du duc d'Orlans rgent de France. La
grande ressemblance, qu'il avoit avec le dernier de ces princes, a fait
juger qu'il lui appartenoit. On commena son procs, ds qu'il fut
arriv  Berlin. On prtend qu'il dcouvrit au roi toutes les intrigues
de Grumkow, et qu'il s'offrit  justifier son accusation par des lettres
de ce ministre, qu'il vouloit remettre  ce prince. Grumkow fut  deux
doigts de sa perte. Mais heureusement pour lui, Clment ne put produire
les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut traite de
calomnie. Les circonstances de son procs ont toujours t tenues si
secrtes, que je n'ai pu en apprendre que le peu de particularits, que
je viens d'crire.

Le procs dura six mois, au bout desquels on lui pronona sa sentence.
Elle portoit qu'il seroit trois fois tenaill, et ensuite pendu. Il
entendit lire son arrt avec une fermet hroque et sans changer de
visage. Le roi est matre, dit-il, de ma vie et de ma mort, je n'ai
point mrit cette dernire, j'ai fait ce que les ministres du roi font
tous les jours. Ils tchent de duper et de tromper ceux des autres
puissances, et ne sont que d'honntes espions dans les cours. Si j'avois
t accrdit comme eux, je serois peut-tre  prsent sur le pinacle,
au lieu d'aller faire ma demeure au haut du gibet.

Sa constance ne se dmentit point jusqu' son dernier soupir. On peut le
compter au nombre des grands gnies, il avoit beaucoup de savoir,
possdoit plusieurs langues, et charmoit par son loquence. Il la fit
valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme elle a t
imprime, je la passerai sous silence. Lemann, un de ses complices, fut
cartel, ils eurent pour compagnon de malheur un troisime personnage,
qui fut puni pour un crime diffrent du leur. Il se nommoit Heidekamm,
et avoit t anobli sous le rgne de Frdric I. Il avoit dit et crit,
que le roi n'toit pas fils lgitime. Il fut condamn  tre fouett par
les mains du bourreau, dclar infme, et enferm  Spandau pour le
reste de ses jours. Pendant la dtention de Clment, le roi tomba
dangereusement malade  Brandebourg d'une colique nphrtique,
accompagne d'une grosse fivre. Il dpcha sur le champ une estafette 
Berlin, pour en informer la reine et la prier de venir le trouver.

Cette princesse se mit aussitt en chemin, et fit tant de diligence,
qu'elle arriva le soir  Brandebourg. Elle trouva le roi trs-mal. Le
prince persuad que sa mort toit prochaine, toit occup  faire son
testament. Ceux auxquels il dictoit ses dernires volonts, toient des
gens de probit et dont la fidlit toit reconnue. Il y nommoit la
reine rgente du royaume, pendant la minorit de mon frre, et
l'empereur et le roi d'Angleterre tuteurs du jeune prince. Il n'y
faisoit aucune mention de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la
raison. Il leur avoit cependant dpch une estaffette quelques heures
avant l'arrive de la reine, pour leur ordonner de se rendre auprs de
lui. Je ne sais quel incident retarda leur dpart. Le roi n'avoit point
sign son testament, il est  prsumer qu'il les faisoit venir pour le
leur communiquer, et pour y insrer peut-tre quelque article pour eux.
Il fut si piqu de leur retardement, et son mal augmenta si fort, qu'il
ne diffra plus de le souscrire. La reine en reut une copie et
l'original fut mis dans les archives  Berlin. L'acte ne fut pas plutt
achev, que ce prince commena  devenir plus tranquille, son
chirurgien-major Holtzendorff se servit  propos d'un remde fort en
vogue dans ce temps-l; c'toit l'ipcacuanha. Cette drogue lui sauva la
vie, la fivre et les douleurs qu'il enduroit diminurent
considrablement vers le matin, et donnrent de grandes esprances de sa
convalescence. Ce fut le commencement de la fortune et de la faveur de
Holtzendorff, dont j'aurai lieu de parler dans la suite.

Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquits arrivrent cependant
vers le matin. Le roi se trouva fort embarrass avec eux, s'attendant
aux cruels reproches, qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son
testament. Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un serment
de la reine, des tmoins et de ceux qui l'avoient dress d'en ensevelir
le contenu dans un silence ternel.

Malgr toutes les mesures du roi, les deux intresss apprirent bientt
ce qui venoit de se passer. Le mystre qu'on leur en faisoit les fit
juger de la vrit du fait; surtout tant avertis, que la copie de cette
pice avoit t remise  la reine. Ce fut un coup assommant pour eux. Le
roi toit mieux, mais non entirement hors de danger. Ils n'osrent lui
en parler, la moindre motion pouvant lui coter la vie. Mais leur
inquitude cessa bientt, son mal diminua si fort qu'il fut entirement
rtabli au bout de huit jours. Ds qu'il fut en tat de sortir, il
retourna  Berlin. De l il se rendit  Vousterhausen, o la reine le
suivit. Ce prince devenoit de jour en jour plus souponneux et dfiant.
Depuis la dcouverte des intrigues de Clment il se faisoit rendre
toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne se couchoit
plus sans avoir son pe et une paire de pistolets chargs  ct de son
lit. Le prince d'Anhalt et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du
testament leur tenoit toujours fort  coeur, et ils n'avoient pas
renonc  leurs anciens plans. (Le roi et mon frre toient dans ce
temps-l d'une sant assez foible, et mon second frre toit au
berceau.) Leur malignit leur offrit des moyens pour apprendre le
contenu de cette pice intressante, et pour la tirer peut-tre des
mains de la reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir, ils
viendroient  bout de faire casser le testament, de brouiller totalement
le roi et la reine et d'accomplir leur desseins. Voici comme ils s'y
prirent. J'ai dj parl de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine.
Cette dame pouvoit passer pour une beaut, un esprit enjou et solide
relevoit les charmes de sa personne. Son coeur toit noble et droit,
mais deux dfauts essentiels qui par malheur sont ceux de la plupart du
sexe offusquoient ces belles qualits, elle toit intriguante et
coquette. Un mari de soixante ans goutteux et dsagrable toit un
ragot fort peu apptissant pour une jeune femme. Bien des gens
prtendoient mme qu'elle avoit vcu avec lui comme l'impratrice
Pulchrie avec l'empereur Marcien. Le comte de Manteuffel, envoy de
Saxe  la cour de Prusse, avoit trouv moyen de toucher son coeur. Leur
commerce amoureux s'toit trait jusqu'alors avec tant de secret que
jamais on n'avoit eu le moindre soupon contre la vertu de cette dame.
Le comte fit un petit voyage  Dresde. Pour se ddommager de l'absence
de celle qu'il aimoit, il lui crivoit toutes les postes et en recevoit
rponse. Cette fatale correspondance fut cause du malheur de Mdme. de
Blaspil, ses lettres et celles de son amant tombrent entre les mains du
roi.

Ce prince dfiant souponna des intrigues d'tat, et pour s'en
claircir, il les fit voir  Grumkow. Celui-ci plus habile dans le
langage d'amour que le roi, devina tout de suite la vrit. Il ne fit
semblant de rien, regardant cet incident comme le plus heureux, qui pt
lui arriver. Il toit ami intime de Manteuffel, et trs-bien dans
l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit de grands mnagemens 
garder avec la cour de Berlin. Charles XII roi de Sude vivoit encore,
ce qui lui faisoit toujours apprhender de nouvelles rvolutions en
Pologne, dont l'appui du roi mon pre pouvoit le garantir. Grumkow lui
promit son ministre, et s'engagea d'entretenir toujours la bonne
harmonie entre les deux cours, s'il vouloit se prter  ses vues et
donner des instructions l-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne
n'hsita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre  Berlin. Grumkow
s'ouvrit  lui sur toute l'histoire du testament, il l'avertit mme
qu'il toit inform de son commerce amoureux avec Mdme. de Blaspil, et
que le service qu'on exigeoit de lui toit d'engager cette dame  tirer
le testament du roi des mains de la reine. L'affaire toit dlicate,
Manteuffel connoissoit l'attachement qu'elle avoit pour cette princesse.
Cependant il hasarda de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la
peine  se rendre  ses dsirs, mais l'amour lui fit enfin oublier ce
qu'elle se devoit  elle-mme et  sa matresse. Mdme. de Blaspil
aveugle par les protestations d'attachement que Manteuffel disoit avoir
pour la reine, ne crut pas la chose de si grande consquence, et
connoissant l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de cette
princesse, elle joua tant de rles diffrens, qu'elle vint enfin  bout
de lui persuader de lui confier cette fatale pice,  condition
nanmoins qu'elle la lui rendroit aprs l'avoir lue.

[**Passage supprim par un diteur, indiqu par deux lignes de tirets]

la suivit ne fut pas moins fertile en vnemens. Ds que le comte
Manteuffel se vit possesseur du testament du roi, il en tira une copie
qu'il remit  Grumkow. Les projets de ce ministre ne se trouvoient
remplis qu' demi, l'original toit son point de vue. Il ne dsesproit
pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pt l'obtenir avec le temps.
La reine commenoit  prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle
lui procuroit des recrues pour son rgiment, et le roi d'Angleterre lui
tmoignoit des attentions infinies. La manire froide avec laquelle le
roi avoit rpondu aux instances que le prince d'Anhalt et Grumkow lui
avoient faites pour mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit
fait connotre que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances les
confirmoient dans cette pense. Le roi ne se montroit plus que rarement
en public, il avoit une espce d'hypocondrie, qui le rendoit
mlancolique, il ne voyoit que la reine et ses enfans, et dnoit en
particulier avec nous. Pour prvenir leur disgrce, ils entreprirent de
diminuer le crdit de la reine. On peut remarquer par le portrait que
j'ai fait du roi, qu'il toit facile de l'animer, et qu'un de ses
dfauts principaux toit son attachement pour l'argent. Grumkow voulut
profiter de ces foiblesses. Il fit part de son dessein  Mr. de Kamken,
ministre d'tat. Mais cet honnte homme en fit avertir la reine. Cette
princesse aimoit le jeu, et y avoit fait des pertes considrables, ce
qui l'avoit engage  emprunter secrtement un capital de 30,000 cus.
Le roi lui avoit fait prsant depuis peu d'une paire de pendeloques de
brillants et perces, de trs-grand prix. Elle ne les portoit que
rarement, les ayant plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des
espions partout, fut bientt inform du mauvais tat de ses affaires, et
jugeant que la reine avoit engag ces pendeloques pour avoir le capital
dont je viens de parler, il rsolut d'en avertir le roi qu'il
connoissoit assez pour savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqu.
La reine ne manqua pas de prvenir ce prince, et de lui faire voir ses
[**texte supprim par un diteur, indiqu par des tirets] accusations,
qu'on mditoit contre elle. Outre du mauvais procd de Grumkow, elle
supplia le roi de lui permettre d'en tirer satisfaction. Et sur la
rponse qu'il lui fit qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve
suffisante, elle eut l'imprudance de lui avouer que c'toit Mr. de
Kamken, qui lui avoit donn l'avis. Le roi l'envoya chercher sur le
champ. La faon gracieuse dont il le reut, l'encouragea  soutenir ce
qu'il avoit avanc  la reine. Il y ajouta mme plusieurs articles
trs-graves contre Grumkow. Mais n'tant inform de ses projets, que par
des conversations qu'il avoit eues avec lui sans tmoins, la ngative de
l'autre prvalut, et celui-ci fut envoy  Spandau. Cette forteresse qui
n'est qu' 4 lieues de Berlin, fut bientt aprs remplie d'illustres
prisonniers. Un nomm Trosqui, gentil-homme silsien, venoit d'tre
arrt. Cet homme avoit fait le mtier d'espion au camp sudois, pendant
la campagne de Stralsund. Quoiqu'il et utilement servi le roi, ce
prince ne pouvoit le souffrir, et conservoit une secrte dfiance contre
lui. On l'accusoit d'avoir jou  Berlin le mme rle, qu'il avoit jou
au camp sudois. Ses papiers qui furent saisis, le prouvrent en quelque
manire. Trosqui avoit infiniment d'esprit, et crivoit trs-joliment;
ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette contenoit
toutes les anecdotes amoureuses de la cour, dont il avoit fait une
satire trs-mordante, et quantit de lettres qu'il avoit reues de
plusieurs dames de Berlin, o le roi n'toit pas mnag. Celles de Mdme.
de Blaspil toient trs-fortes contre ce prince, qu'elle traitoit de
tyran et d'_horrible Scriblifax_. Grumkow, qui fut nomm pour examiner
ces papiers, saisit cette occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit
confi une partie de ses projets, dans l'esprance de l'attirer  son
parti, et de se faire donner le testament du roi. Madame de Blaspil qui
avoit pntr ses desseins, l'avoit amus par de fausses promesses, pour
lui arracher ses secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre
lui, et le malheur de Kamken tant encore rcent, elle n'osa les
dcouvrir au roi, jusqu' ce qu'elle en pt produire de convainquantes.
Grumkow ayant fait lire au roi les lettres qu'elle avoit crites 
Trosqui, et l'ayant fort prvenu contre elle, ce prince l'envoya
chercher et aprs lui avoir dit des choses trs-dures il lui fit voir
ces fatales lettres. Elle ne se dmonta point [**lignes manquantes dans
l'image] de sa main et que leur contenu toit vritable, elle prit
occasion de lui reprocher tous ses dfauts, ajoutant que malgr tout ce
qu'elle avoit crit contre lui, elle lui toit plus attache que tout le
reste du monde, tant la seule qui et la hardiesse de lui parler avec
franchise et sincrit. Son discours plein de force et d'esprit fit
impression sur le roi. Aprs avoir rv quelque temps, je vous pardonne,
lui dit-il, et je vous suis oblig de votre faon d'agir, vous m'avez
persuad que vous tes ma vritable amie, en me disant mes vrits;
oublions l'un et l'autre le pass, et soyons amis. Aprs quoi lui
donnant la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il, une
honnte femme, que j'estime infiniment. Madame de Blaspil cependant
n'toit pas tranquille. Elle savoit toutes les circonstances de
l'horrible complot que Grumkow et le prince d'Anhalt tramoient contre le
roi et mon frre. Elle le voyoit sur le point d'clore et ne savoit quel
parti prendre, trouvant un danger manifeste  parler ou  se taire. Mais
il est temps de dvoiler cet affreux mystre. Les vues des deux associs
d'iniquit ne tendoient qu' mettre le Marg. de Schwed sur le trne et
de s'emparer entirement du gouvernement.

La sant du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit de jour en
jour et dissipoit toutes les ides flatteuses qu'ils s'toient faites
sur leur trpas prochain. Ils rsolurent d'y remdier. La chose toit
dlicate, il n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils
n'attendoient qu'une occasion favorable pour excuter leur infme
dessein. Cette occasion se prsenta telle qu'ils pouvoient la souhaiter.
Il y avoit depuis quelque temps une bande de danseurs de corde  Berlin,
qui jouoit des comdies allemandes sur un thtre assez joli, dress au
march neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir, et ne manquoit jamais
d'y aller. Ils choisirent cet endroit pour en faire la scne de leur
dtestable tragdie. Il s'agissoit d'y attirer mon frre afin de pouvoir
immoler ces deux victimes  leur abominable ambition. On devoit en mme
temps mettre le feu au thtre et au chteau pour dtourner tout soupon
d'eux et trangler le roi et mon frre pendant le dsordre que
l'incendie ne pouvoit manquer de causer: la maison o on jouoit n'tant
que de bois, n'ayant que des issues fort troites et tant toujours
remplie de faon qu'on ne pouvoit s'y remuer; ce qui facilitoit leur
dessein. Leur parti toit si fort qu'ils toient srs de s'emparer de la
rgence pendant l'absence du Marg. de Schwed qui toit encore en Italie,
l'arme tant  la biensance du prince d'Anhalt qui la commandoit, et
en toit fort aim. Il est  prsumer que Manteuffel ayant horreur de
cette affreuse conspiration la dcouvrit  Mdme. de Blaspil, et lui
nomma le jour auquel elle toit fixe. Je me ressouviens trs-bien...

[**Lignes manquantes dans l'image]

Grumkow le pressrent beaucoup de mener mon frre  la comdie sous
prtexte qu'il falloit dissiper son humeur sombre, et le distraire par
les plaisirs. C'toit le mercredi. Le vendredi suivant toit choisi pour
l'excution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement juste, y
acquiesa. Mdme. de Blaspil, qui toit prsente et qui savoit leur
dessein en frmit. Ne pouvant plus garder le silence, elle intimida la
reine, sans pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla
d'empcher  quelque prix que ce ft que mon frre ne suivt le roi.
Cette princesse connoissant le gnie craintif de mon frre, lui donna
des peurs paniques du spectacle et l'pouvanta si fort, qu'il pleuroit
quand on en parloit. Le vendredi tant enfin arriv, la reine aprs
m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi, afin de lui faire
oublier l'heure fixe pour la comdie, ajoutant que si je ne russissois
pas, et que le roi voult prendre mon frre avec lui, je devois crier et
pleurer et l'arrter s'il toit possible. Pour me faire plus
d'impression, elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle de mon
frre. Je jouai si bien mon personnage, qu'il toit six heures et demie,
sans que le roi s'en ft aperu. S'en souvenant tout d'un coup, il se
leva et prenoit dj le chemin de la porte, tenant son fils par la main,
lorsque celui-ci commena  se dbattre, et  pousser des cris
terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par la douceur, mais
voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce pauvre enfant ne vouloit pas le
suivre, il voulut le battre. La reine s'y opposa, mais le roi, le
prenant sur ses bras, voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me
jetai  ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes. La
reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de rester ce jour au
chteau. Le roi, tonn de cet trange procd, en voulut savoir la
cause. La reine ne savoit que lui rpondre. Mais ce prince naturellement
souponneux, conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre lui.
Le procs de Trosqui n'toit point fini: il s'imagina que cette affaire
donnoit lieu aux apprhensions de la reine. L'ayant donc extrmement
presse de lui dire de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui
nommer Mdme. de Blaspil, de lui rpondre, qu'il y alloit de sa vie et de
celle de mon frre. Cette dame s'tant rendue le soir chez la reine,
jugea qu'aprs la scne qui venoit de se passer elle ne pouvoit plus se
taire. Elle lui dcouvrit donc tout le complot, la suppliant de lui
procurer le lendemain une audience secrte du roi. La reine n'eut pas de
peine  l'obtenir. Mdme. de Blaspil ayant dcouvert  ce prince toutes
les particularits dont elle toit informe, le roi lui demanda, si elle
pourroit soutenir en face  Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer,  quoi
ayant rpondu que oui, ce ministre fut appel. Il avoit pris ses
prcautions de loin, et n'avoit pas sujet de craindre. Le fiscal gnral
Katch, homme d'obscure naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la
protection de Grumkow, c'toit la vive image du juge inique de
l'vangile. Il toit craint et abhorr de tout les honntes gens. Outre
cela Grumkow avoit grand nombre de cratures dans la justice et dans les
dicastres. Il se prsenta donc hardiment au roi qui lui fit part de la
dposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de son innocence s'criant
qu'on ne pouvoit tre ministre fidle sans tre expos aux perscutions,
et qu'il paroissoit assez par les lettres de Madame de Blaspil 
Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu' intriguer et  brouiller la
cour. Il se jeta aux genoux du roi, le supplia de faire examiner cette
affaire  la rigueur et sans mnagement et s'offrit  prouver
authentiquement la fausset des accusations. Le roi fit donc chercher
Katch comme Grumkow l'avoit prvu. Malgr toutes ses menes, ce dernier
se vit  deux doigts de sa perte. Katch sut la prvenir. Il avoit une
dextrit tonnante  drouter les criminels qui avoient le malheur de
l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des tours artificieux les
confondoient. Madame de Blaspil en fut la victime. Elle ne put donner
des preuves videntes de ses accusations qui furent traites de
calomnie. Katch voyant le roi dans une violente colre, lui proposa de
lui faire donner la question. Un reste d'gard pour son sexe et pour son
rang la sauvrent de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le
soir mme  Spandau o Trosqui fut conduit quelques jours aprs. Cette
dame soutint ce revers avec une fermet hroque. On la traita au
commencement avec rigueur et duret. Renferme dans une chambre grille,
humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours dans cet tat, ne
recevant absolument que ce qu'il lui falloit pour vivre. Quoique la
reine ft enceinte, le roi ne la mnagea pas et lui annona d'une faon
trs-dsobligeante le malheur de sa favorite. Elle en fut si vivement
touche, qu'elle fit craindre une fausse couche. Outre l'amiti qu'elle
avoit pour Madame des Blaspil, la considration du testament du roi qui
toit rest entre les mains de cette dame, lui causoit de mortelles
alarmes. Un incident heureux la tira de peine. Le marchal de Natzmer,
homme d'un mrite infini et d'une probit reconnue, reut l'ordre de
mettre le scell chez elle. La reine se servit du ministre de son
chapelain, nomm Boshart, pour faire savoir au marchal l'inquitude o
elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre le testament du
roi. Le chapelain lui dtailla le danger que courroit cette princesse,
si on trouvoit cette pice, et s'acquitta si bien de sa commission qu'il
l'engagea  satisfaire aux dsirs de la reine; ce qui drangea fort les
desseins de Grumkow. On ne trouva rien de suspect parmi les papiers de
Madame de Blaspil et on cessa de faire des poursuites ultrieures.

J'ai appris toutes les particularits que je viens d'crire de la reine
ma mre: elles ne sont connues que de trs peu de personnes. La reine
avoit pris beaucoup de soin de les cacher, et mon frre depuis son
avnement  la couronne a fait brler tous les actes du procs. Madame
de Blaspil fut largie au bout d'un an et sa prison fut change dans un
exil au pays de Clves. Le roi la revit quelques annes aprs, lui fit
beaucoup de politesses et lui pardonna le pass. Aprs la mort de ce
prince le roi mon frre, pour faire plaisir  la reine, la plaa comme
gouvernante auprs de mes deux soeurs cadettes et elle exerce cette
charge encore actuellement. Cependant toutes ces intrigues arrives coup
sur coup  Berlin lassrent enfin la patience du roi. Il avoit trop
d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt et Grumkow n'en
toient pas tout  fait innocents. Il voulut donc mettre fin une bonne
fois  toutes ces chipoteries et rsolut de marier le Margrave de
Schwed. L'troite alliance o il se trouvoit avec la Russie lui firent
jeter les yeux de ce ct-l. Mr. de Martenfeld, son envoy 
Petersbourg, reut ordre de demander la duchesse de Courlande (depuis
impratrice) en mariage pour ce prince. Le Czar se trouva trs dispos 
entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed fut donc rappel
d'Italie o il se trouvoit alors. Ds qu'il fut arriv  Berlin, le roi
lui fit proposer cette alliance. Il lui fit concevoir combien elle toit
avantageuse pour lui et combien elle toit capable de contenter son
ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore de m'pouser, refusa
tout net de se rendre aux dsirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il
toit majeur, le roi ne put le contraindre d'obir, ainsi toute cette
affaire en resta l. J'ai oubli de faire mention dans l'anne
prcdente de l'arrive du Czar Pierre le grand  Berlin. Cette anecdote
est assez curieuse pour mriter une place dans ces mmoires. Ce prince
qui se plaisoit beaucoup  voyager venoit de Hollande. Il avoit t
oblig de s'arrter au pays de Clves, la Czarine y ayant fait une
fausse couche. Comme il n'aimoit ni le monde, ni les crmonies, il fit
prier le roi de le loger dans une maison de plaisance de la reine qui
toit dans les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort fche,
elle avoit fait btir une trs-jolie maison qu'elle avoit pris soin
d'orner magnifiquement. La galerie de porcelaine qu'on y voyoit toit
superbe, aussi bien que toutes les chambres dcores de glaces, et comme
cette maison toit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le jardin
toit trs-joli et bord par la rivire, ce qui lui donnoit un grand
agrment.

La reine pour prvenir les dsordres que Mrs. les Russes avoient faits
dans tous les autres endroits o ils avoient demeur, fit dmeubler
toute la maison et en fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le
Czar, son pouse et toute leur cour arrivrent quelques jours aprs par
eau  Mon-bijou. Le roi et la reine les reurent au bord de la rivire.
Le roi donne la main  la Czarine pour la conduire  terre. Ds que le
Czar fut dbarqu, il tendit la main au roi et lui dit: je suis bien
aise de vous voir, mon frre Frdric. Il s'approcha ensuite de la reine
qu'il voulut embrasser, mais elle le repoussa. La Czarine dbuta par
baiser la main  la reine, ce qu'elle fit  plusieurs reprises. Elle lui
prsenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg qui les avoient
accompagns et 400 soi-disantes dames qui toient  sa suite. C'etoient
pour la plupart des servantes Allemandes, qui faisoient les fonctions de
dames, de femmes de chambre, de cuisinires et de blanchisseuses.
Presque toutes ces cratures portoient chacune un enfant richement vtu
sur les bras, et lorsqu'on leur demandoit, si c'etoient les leurs, elles
rpondoient en faisant des Salamalecs  la Russienne le Czar m'a fait
l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut pas saluer ces
cratures. La Czarine en revanche traita avec beaucoup de hauteur les
princesses du sang, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi
obtint d'elle qu'elle les salut. Je vis toute cette cour le lendemain
o le Czar et son pouse vinrent rendre visite  la reine. Cette
princesse les reut aux grands appartemens du chteau, et alla au devant
d'eux jusqu' la salle des gardes. La reine donna la main  la Czarine,
lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre d'audience.

Le roi et le Czar les suivirent. Ds que ce prince me vit, il me
reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant. Il me prit entre ses bras et
m'corcha tout le visage  force de me baiser. Je lui donnois des
soufflets et me dbattois tant que je pouvois, lui disant que je ne
voulois point de ces familiarits et qu'il me dshonoroit. Il rit
beaucoup de cette ide et s'entretint long-temps avec moi. On m'avoit
fait ma leon; je lui parlai de sa flotte et de ses conqutes, ce qui le
charma si fort qu'il dit plusieurs fois  la Czarine que s'il pouvoit
avoir un enfant comme moi, il cderoit volontiers une de ses provinces.
La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses. La reine et elle se
placrent sous le dais, chacune dans un fauteuil, j'tois  ct de la
reine, et les princesses du sang vis--vis d'elle.

La Czarine toit petite et ramasse, fort basane et n'avoit ni air ni
grce. Il suffisoit de la voir pour deviner sa basse extraction. On
l'auroit prise  son affublement pour une comdienne allemande. Son
habit avoit t achet  la friperie. Il toit  l'antique et fort
charg d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe toit orn
de pierreries. Le dessein en toit singulier, c'tait un aigle double
dont les plumes taient garnies du plus petit carat et trs-mal mont.
Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits de saints et de
reliques attachs tout le long du parement de son habit, de faon, que
lorsqu'elle marchoit on auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres
qui se choquoient l'un l'autre faisant le mme bruit.

Le Czar en revanche toit trs-grand et assez bien fait, son visage
toit beau, mais sa physionomie avoit quelque chose de si rude qu'il
faisoit peur. Il toit vtu  la matelote avec un habit tout uni. La
Czarine qui parloit trs-mal allemand et qui n'entendoit pas bien ce que
la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et s'entretint avec elle en
Russien. Cette pauvre crature toit une princesse Galitzin et avoit t
rduite  faire ce mtier l, pour sauver sa vie. Ayant t mle dans
une conspiration contre le Czar, on lui avoit donn deux fois le knouti.
Je ne sais ce qu'elle disoit  la Czarine, mais cette princesse faisoit
de grands clats de rire.

On se mit enfin  table o le Czar se plaa  ct de la reine. Il est
connu que ce prince avoit t empoisonn. Dans sa jeunesse le venin le
plus subtil lui toit tomb sur les nerfs, ce qui toit cause qu'il
prenoit trs-souvent des espces de convulsions, qu'il n'toit pas en
tat d'empcher. Cet accident lui prit  table, il faisoit plusieurs
contorsions et comme il tenoit son couteau et qu'il en gesticuloit fort
prs de la reine, cette princesse eut peur et voulut se lever  diverses
reprises. Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il
ne lui feroit aucun mal: il lui prit en mme temps la main qu'il serra
avec tant de violence entre les siennes que la reine fut oblige de
crier misricorde, ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle
avoit les os plus dlicats que sa Catharine. On avoit tout prpar aprs
souper pour le bal, mais il s'vada ds qu'il se fut lev de table et
s'en retourna tout seul et  pied  Mon-bijou. On lui fit voir le jour
suivant tout ce qu'il y avoit de remarquable  Berlin, et entr'autres le
cabinet de mdailles et de statues antiques. Il y en avoit une parmi ces
dernires,  ce qu'on m'a dit, qui reprsentoit une divinit paenne
dans une posture fort indcente: on se servoit du temps des anciens
Romains de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On regardoit
cette pice comme trs-rare; elle passoit pour tre une des plus belles
qu'il y ait. Le Czar l'admira beaucoup et ordonna  la Czarine de la
baiser. Elle voulut s'en dfendre, il se fcha et lui dit en allemand
corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai dcapiter si vous ne
m'obissez. La Czarine eut si peur qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il
demanda sans faon cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put
les lui refuser. Il en fit de mme d'un cabinet dont toute la boiserie
toit d'ambre. Ce cabinet toit unique dans son espce et avoit cot
des sommes immenses au roi Frdric premier. Il eut le triste sort
d'tre conduit  Petersbourg au grand regret de tout le monde.

Cette cour barbare partit enfin deux jours aprs. La reine se rendit
d'abord  Mon-bijou. La dsolation de Jrusalem y rgnoit; je n'ai
jamais rien vu de pareil, tout y toit tellement ruin que la reine fut
oblige de faire rebtir presque toute la maison.

Mais j'en reviens  mon sujet dont il y a bien long-temps que je me suis
carte. Mon frre tant entr depuis le mois de Janvier dans sa
septime anne, le roi trouva  propos de l'ter des mains de Madame de
Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les cabales recommencrent 
ce sujet. La reine vouloit les choisir et les deux favoris prtendoient
y placer leurs cratures. Ils russirent l'un et l'autre. La reine fit
agrer au roi le gnral, depuis marchal, comte de Finkenstein,
trs-honnte homme et qui toit universellement estim tant pour sa
probit que pour sa capacit dans le mtier de la guerre, mais dont le
petit gnie le rendoit incapable de bien lever un jeune prince. Il
toit de ces gens qui s'imaginent avoir beaucoup d'esprit, qui veulent
faire les politiques, et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui
n'aboutissent  rien. Il avoit pous la soeur de Madame de Blaspil.
Cette dame pour son bonheur avoit plus d'esprit que lui et le gouvernoit
entirement. Le prince d'Anhalt plaa le sous-gouverneur. Il se nommoit
Kalkstein, et toit colonel d'un rgiment d'infanterie. Ce choix fut
digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de Kalkstein a un esprit
d'intrigue, il a tudi chez les jsuites et a trs-bien profit de
leurs leons, il affecte beaucoup de dvotion et mme de bigoterie, il
ne parle que d'tre honnte homme et a su blouir bien des gens qui
l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant, mais il cache sous
tous ces beaux dehors l'me la plus noire. Par des dtails sinistres
qu'il faisoit journellement des actions les plus innocentes de mon frre
il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui.

Je le ferai parotre plus d'une fois sur la scne dans ces mmoires.
L'ducation de mon frre auroit t trs-mauvaise en pareilles mains, si
un prcepteur que le roi ajouta  ces deux mentors, n'y eut supl. Il
toit franois et se nommoit Du-hen. C'toit un garon d'esprit et de
mrite et qui avoit beaucoup de savoir. C'est  lui que mon frre a
obligation de ses connoissances et des bons principes qu'il eut tant que
ce pauvre garon fut auprs de lui et conserva de l'ascendant sur son
esprit.

Ainsi finit l'anne 1718. Je passe  la suivante o je commenai 
entrer dans le monde et en mme temps  essuyer ses traverses. Le roi
resta la plupart de l'hiver  Berlin, il y passoit son temps  aller
tous les soirs aux assembles qui se donnoient en ville. La reine toit
enferme toute la journe dans la chambre de ce prince, qui le vouloit
ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frre et moi. Nous soupions
avec elle et il n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante et
Madame de Roukoul. La reine avoit amen la premire de ces dames de
Hannovre, et quoiqu'elle et un mrite distingu, cette princesse
n'avoit en elle aucune confiance. Elle toit toujours dans une
mlancolie mortelle, et l'on craignoit mme pour sa sant, d'autant
plus, qu'elle toit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement d'une
princesse qui fut nomme Sophie Dorothe. La triste vie qu'elle menoit,
contribuoit  cette mlancolie. Elle se trouvoit tout  fait isole
depuis la perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement
cherch quelqu'un qui pt succder  sa faveur, mais quoiqu'elle et
dans sa cour des dames de beaucoup de mrite, elle ne sentait aucun
penchant pour elles. Ce fut ce qui la fora contre toute politique
d'avoir recours  moi, mais avant que de m'ouvrir son coeur, elle voulut
approfondir certains soupons qu'elle avoit contre la Letti et quelques
rapports qu'on lui avoit faits. Un jour que j'tois auprs d'elle  la
caresser, elle se mit  badiner avec moi et me demanda, si je n'avois
pas envie de me marier bientt. Je lui rpondis que je ne pensois point
 cela et que j'toit trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui
choisiriez-vous; le Margrave de Schwed ou le duc de Glocestre?

Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, que j'pouserai le
Marg. de Schwed, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu' faire du mal 
tout le monde, ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me dit
la reine, d'o savez-vous que le Margrave est si mchant? De ma bonne
nourrice, lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles
sur le compte de la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'toit pas
vrai qu'elle m'obligeoit  lui dire tout ce qui se passoit dans la
chambre du roi et dans la sienne. J'hsitai, ne sachant que rpondre,
mais elle me tourna de tant de cts que je le lui avouai enfin. La
peine qu'elle avoit eue  me faire avouer ce dernier article, lui donna
bonne opinion de ma discrtion. Elle commena par me faire de fausses
confidences, pour savoir si je les redirois, et voyant que je lui avois
gard le secret, elle ne fit plus de difficult de s'ouvrir  moi. Elle
me prit donc un jour en particulier. Je suis contente de vous, me
dit-elle, et comme je vois que vous commencez  devenir raisonnable je
veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours
autour de moi. Mais je ne veux plus absolument que vous serviez de
rapporteuse  la Letti; si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui
que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous
de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je vous
donnerai ma confiance, mais il faut de la discrtion, et en revanche me
promettre de vous attacher uniquement  moi. Je lui fis toutes les
assurances possibles l-dessus.

Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince d'Anhalt, la
disgrce de Madame de Blaspil, et en un mot tout ce que j'ai crit sur
ce sujet, ajoutant combien elle souhaitoit mon tablissement en
Angleterre et combien je serois heureuse en pousant son neveu. Je me
mis  pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite toit  Spandau.
J'avois beaucoup aim cette dame et on m'avoit fait accroire qu'elle
toit sur ses terres. Je fis fort ma cour  la reine par cette
sensibilit; elle me parla aussi au sujet de la Letti et me demanda s'il
n'toit pas vrai qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un
ecclsiastique rfugi franois, nomm Fourneret. Je lui rpondis que
cela toit ainsi. En savez-vous la raison, me dit-elle? C'est qu'elle
est gagne par le prince d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux cratures
pour intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais la reine
m'imposa silence. Toute jeune que j'tois, je fis bien des rflexions
sur tout ce que je venois d'apprendre. Quoique j'eusse pris le parti de
la Letti, je remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine
m'avoit dit toit vrai. Je me trouvois fort embarrasse pour me tirer
d'affaire le soir, je craignois la Letti comme le feu, elle me battait
et me brutalisoit trs-souvent.

Ds que je fut dans ma chambre cette fille me demanda  son ordinaire
les nouvelles du jour. J'tois assise avec elle sur une estrade de deux
marches dans une embrasure de fentre. Je lui fis la rponse que la
reine m'avoit dicte. Elle ne s'en contenta pas et me fit tant de
questions, qu'elle me drouta. Elle toit trop raffine pour ne pas
remarquer qu'on m'avoit fait ma leon, et pour l'apprendre elle me fit
toutes les caresses imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur
moi par la douceur, elle se mit dans une rage pouvantable, me donna
plusieurs tapes sur le bras et me fit dgringoler l'estrade. Mon agilit
m'empcha de me casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques
contusions.

Cette scne fut rpte le lendemain, mais avec beaucoup plus de
violence; elle me jeta un chandelier  la tte qui faillit me tuer: tout
mon visage toit en sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui
m'arracha des pattes de cette mgre, elle lui lava la tte d'importance
et la menaa d'avertir la reine de ce qui se passoit, si elle ne vouloit
en agir autrement avec moi. La Letti eut peur. Mon visage toit en
capilotade et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit
grande profusion d'eau cphalique qu'on appliqua toute la nuit sur ma
pauvre figure et je fis accroire le lendemain  la reine que j'tois
tombe.

Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos, et mon
pauvre dos toit rgal tous les jours. En revanche je m'insinuai si
bien auprs de la reine qu'elle n'avoit plus rien de cach pour moi.
Elle pria le roi de lui permettre de me prendre par tout avec elle. Le
roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frre le suivit.
Nous fmes notre premire sortie au mois de Juin que le roi et la reine
allrent  Charlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la
ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame de Kamken fut
charge de ma conduite. J'ai dj dit que cette dame avoit un mrite
infini, mais quoiqu'elle et toujours t dans le grand monde, elle n'en
avoit pas contract les manires; elle pouvoit passer pour une bonne
campagnarde remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle toit fort
dvote et me faisoit prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite,
ce qui m'ennuyoit beaucoup; aprs quoi je rptois mon catchisme, et
apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant de distractions que
j'tois gronde tous les jours.

Le roi clbra mon jour de naissance, me donna de trs-beaux prsens, et
il y eut bal le soir. J'entrai dans ma onzime anne, mon esprit toit
assez avanc pour mon ge, et je commenois  faire des rflexions. De
Charlottenbourg nous allmes  Vousterhausen. La reine y reut le mme
soir de son arrive une estafette de Berlin, par laquelle on lui mandoit
que mon second frre avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa
beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient rendus en ville s'ils
n'avoient craint la contagion. Le lendemain une seconde estafette leur
annona que ma soeur Frdrique toit atteinte du mme mal. Cette
maladie regnoit  Berlin comme une peste; la plupart des personnes en
mouroient le treizime jour. On barricadoit mme les maisons o toit la
dyssenterie, pour empcher qu'elle ne se communiqut. La reine n'toit
pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi quelques jours
aprs dangereusement malade des mmes coliques qu'il avoit eues quelques
annes auparavant  Brandebourg.

Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps de son indisposition.
Les chaleurs taient excessives et aussi fortes qu'elles peuvent l'tre
en Italie. La chambre o le roi toit couch, toit toute ferme et il y
avoit un feu terrible. Toute jeune que j'tois, il falloit que j'y
restasse tout le jour; on m'avoit place  ct de la chemine, j'tois
comme une personne qui a la fivre, chaude, et mon sang toit dans un
tel mouvement que les yeux me sortoient presque de la tte. J'tois si
chauffe que je ne pouvois dormir. Le sabbat que je faisois la nuit
rveilloit Madame de Kamken. Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit
des pseaumes  apprendre, et lorsque je voulois lui reprsenter que ma
tte n'toit pas assez rassise pour cela, elle me grondoit, et alloit
dire  la reine, que je n'avois point de crainte de Dieu. Autre
mercuriale que j'avois  essuyer. Je succombai enfin  toutes ces
fatigues et  tous ces dsagrmens et tombai malade  mon tour de la
dyssenterie. Ma fidle Mermann en avertit d'abord la reine qui n'en
voulut rien croire, et quoique je fusse dj assez mal, elle me
contraignit de sortir, et ne voulut ajouter foi  ces avis que lorsque
je fus  l'extrmit.

On me transporta mourante  Berlin. La Letti vint me recevoir au haut de
l'escalier. Ah Madame, me dit-elle, vous voil. Souffrez-vous beaucoup?
tes-vous bien malade? Au moins il faut vous mnager, car votre frre
vient d'expirer ce matin, et je crois que votre soeur ne passera pas le
jour. Ces belles nouvelles m'affligrent beaucoup, mais j'tois si
accable que je n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois t dans tout
autre temps. Je fus  l'extrmit pendant huit jours. Sur la fin du
neuvime mon mal commena  diminuer, mais je ne me rtablis que
trs-lentement. Le roi et ma soeur se remirent plutt que moi. Les
mauvaises faons de la Letti reculrent ma gurison. Elle ne faisoit que
me maltraiter le jour et m'empchoit de dormir la nuit, car elle
ronfloit comme un soldat.

Cependant la reine revint  Berlin, et quoique je fusse encore fort
foible, elle me fit ordonner de sortir. Elle me fit trs-bon accueil,
mais elle regarda  peine la Letti. Cette fille outre de se voir
mprise s'en vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied toient
mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont elle ne se
servt contre la reine, elle l'appeloit ordinairement la grande nesse.
Tout le train de cette princesse avoit son sobriquet aussi bien qu'elle.
Madame de Kamken toit la grosse vache, Mademoiselle de Sonsfeld la
sotte bte, et ainsi du reste. Telle toit l'excellente morale qu'elle
m'apprenoit. Je me fchois et me chagrinois si fort que la bile m'entra
enfin dans le sang, et que je pris la jaunisse huit jours aprs ma
sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de cette maladie que
pour en reprendre une autre infiniment plus dangereuse. Elle commena
par une fivre chaude qui devint deux jours aprs pourpre. J'etois dans
un dlire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquime jour, que
l'on ne me donna plus que quelques heures  vivre. Le roi et la reine
firent cder le soin de leur conservation  leur tendresse pour moi. Ils
vinrent l'un et l'autre  minuit me visiter, et me trouvrent sans
connoissance. On m'a dit depuis que rien n'galoit leur dsespoir. Ils
me donnrent leur bndiction en versant mille larmes et on ne les
arracha que par force d'auprs de mon lit. J'tois tombe dans une
espce de lthargie. Les soins que l'on prit  m'en faire revenir et la
bont de mon temprament me rappelrent  la vie, ma fivre diminua vers
le matin et je fus hors de danger deux jours aprs. Plt au ciel qu'on
m'et laisse quitter en paix le monde, j'aurois t bien heureuse. Mais
j'tois rserve  endurer un tissu de fatalits, comme le prophte
Sudois me l'avoit pronostiqu. Ds que je fus un peu en tat de parler,
le roi vint chez moi. Il fut si charm de me voir hors de pril, qu'il
m'ordonna de lui demander une grce. Je veux vous faire plaisir, me
dit-il, je vous accorderai tout ce que vous voudrez. J'avois de
l'ambition, j'tois fche de me voir encore traite comme un enfant, je
me dterminai d'abord et le suppliai de me traiter dornavant comme une
grande personne et de me faire quitter la robe d'enfant. Il rit beaucoup
de mon ide. Eh bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets
que vous ne parotrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de joie plus vive.
Je faillis  en prendre une rechute et on eut beaucoup de peine 
modrer mes premiers mouvemens. Qu'on est heureux dans cet ge. La
moindre bagatelle nous amuse et nous rjouit. Cependant le roi me tint
parole, et malgr les obstacles que la reine y mit il lui ordonna
absolument de me mettre en manteau. Je ne pus sortir de ma chambre que
l'anne 1720. Je gotois une flicit parfaite d'avoir quitt la robe
d'enfant. Je me mettois devant mon miroir  me contempler et je ne me
croyois pas indiffrente avec mon nouvel habillement. J'tudiois tous
mes gestes et ma dmarche pour avoir l'air d'une grande personne; en un
mot, j'tois trs-contente de ma petite figure. Je descendis d'un air
triomphant chez la reine o je m'attendois  tre trs-bien reue. J'y
tois venue comme un Csar et m'en retournai comme un Pompe. Du plus
loin que la reine me vit elle se mit  crier. Ah mon Dieu, comme elle
est faite, voil en vrit une jolie petite figure, elle ressemble  une
naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupfie, ma petite vanit
se trouvoit bien rabattue, et le dpit m'en fit venir les larmes aux
yeux. Dans le fond la reine n'avoit pas tort si elle s'en toit tenue 
cette petite pique qu'elle m'avoit donne, mais elle me gronda
d'importance de m'tre adresse au roi pour lui demander des grces.
Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela, qu'elle m'avoit ordonn de
m'attacher uniquement  elle, et que si jamais je m'adressois au roi
pour quoi que ce ft, elle me promettoit toute son indignation. Je
m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions qu'enfin
elle me pardonna.

J'ai jusqu' prsent assez fait connotre le caractre emport de la
Letti, mais je ne puis omettre d'en insrer une circonstance qui quoique
purile en entrana d'autres aprs elle. Il y avoit devant les fentres
de ma chambre une galerie dcouverte de bois qui faisoit la
communication des deux ailes du chteau. Cette galerie toit toujours
remplie d'immondices, ce qui causoit une puanteur insupportable dans mes
appartemens. La ngligence d'Eversmann, concierge du chteau, en toit
cause. Cet homme toit le favori du roi, qui avoit toujours le malheur
de n'en avoir que de malhonntes. Celui-ci toit un vrai suppt de
satan, qui ne se plaisoit qu' faire du mal et qui toit ml dans
toutes les cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit fait
prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie sans qu'il s'en ft
mis en peine. La patience de cette fille lui chappa enfin, elle
l'envoya chercher un matin, et dbuta par lui chanter pouille. Il lui
rpliqua ils se disputrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris
tous deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame de Roukoul
ne ft survenue, qui les spara. Eversmann jura de s'en venger, et en
trouva l'occasion ds le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne
donnoit aucun soin  mon ducation, qu'elle toit la matresse du
colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels elle toit enferme
tout le jour, que je n'apprenois plus rien et que pour prouver, que ce
qu'il disoit toit vrai le roi n'avoit qu' m'examiner.

Le rapport d'Eversmann toit vrai en tout point, mais la Letti toit
innocente de ce qui regardoit le dernier article. J'avois t six mois
malade ce qui m'avoit fort recule, et depuis que j'tois rtablie je
n'avois pu recommencer mes tudes, ayant toujours t chez la reine, o
je me rendois ds les dix heures du matin pour ne me retirer qu' onze
du soir. Le roi qui voulut approfondir la vrit me fit un jour
plusieurs questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire et
le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda, mais il n'en fut pas
de mme des dix commandemens qu'il voulut me faire rciter. Je
m'embrouillai et ne pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si
violente colre que peu s'en fallut qu'il ne me donnt des coups. Mon
pauvre prcepteur en paya les pots casss. Ds le lendemain il fut
chass. La Letti ne fut pas non plus pargne. Le roi ordonna  la reine
de lui donner une bonne rprimande et de lui dfendre sous peine de sa
disgrce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas mme des
ecclsiastiques. La reine obit avec joie et fut charme de trouver ce
prtexte de la mortifier. Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle
se plaignit de moi, disant que je n'avois ni gard ni considration pour
elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle me disoit, et que
n'tant presque plus autour de moi, elle ne pouvoit pas tre responsable
de ma conduite. La reine me maltraita beaucoup et se servit
d'expressions si dures qu'elle me mit au dsespoir. Toute jeune que
j'tois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi! disois-je en moi-mme,
un manque de mmoire mrite-t-il tant de reproches? J'ai dsobi  la
Letti, il est vrai, je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle
n'a pu tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confis, j'ai obi
en tout aux ordres de cette princesse, cependant elle m'en fait un crime
aujourd'hui. J'ai endur tous les chagrins imaginables pour l'amour
d'elle, j'ai t meurtrie de coups et voil la rcompense qu'elle m'en
donne.

Je maudissois un moment aprs ma bont pour la Letti. Il ne tenoit qu'
moi de me plaindre  la reine de ses mauvais traitemens et j'avoue que
je restai quelque temps en suspens si je trahirois la reine ou cette
fille. Mais ma bont de coeur me fit surmonter ces penses vindicatives,
et je rsolus de me taire. Toute ma faon de vivre fut change, mes
leons commenoient  huit heures du matin, et duroient jusqu' huit
heures du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dner et du
souper qui se passoient encore en rprimandes, que la reine me faisoit.
Lorsque j'tois de retour dans ma chambre, la Letti recommenoit les
siennes. La rage o elle toit, de n'oser voir personne chez elle,
retomboit sur moi. Il n'y avoit gure de jours, qu'elle n'exert la
force de ses redoutables poignets sur mon pauvre corps. Je pleurois
toute la nuit, j'tois dans un dsespoir continuel, je n'avois pas un
moment de rcration, et je devenois toute hbte. Ma vivacit avoit
disparu, et en un mot j'tois mconnoissable de corps et d'esprit.

Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels nous allmes 
Vousterhausen.

Je commenois  y rentrer en faveur auprs de la reine, et par
consquent d'avoir un peu plus de repos, elle me tmoignoit mme de la
confiance, et me faisoit part de toutes ses ides. Avant que de
retourner  Berlin, elle me dit un jour: je vous ai cont tous les
chagrins que j'ai eus jusqu' prsent, mais je ne vous ai fait connotre
que la moindre partie de ceux qui y ont donn lieu, je veux vous les
nommer et je vous dfends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir
aucun commerce avec ces gens l. Faites-leur la rvrence, et c'est tout
ce qui leur faut. En mme temps elle me nomma les trois quarts de Berlin
qui toient, disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus,
ajouta-t-elle, que vous me compromettiez. Si on vous demande d'o vient
que vous ne parliez pas  ces gens-l, rpondez, que vous avez vos
raisons pour cela.

J'obis ponctuellement aux ordres de la reine, et m'attirai tout le
monde  dos. Cependant la Letti commenoit  s'ennuyer de la gne o
elle vivoit. Les dfenses du roi l'avoient mise hors d'tat de continuer
ses intrigues d'amour et d'tat, le crdit du prince d'Anhalt toit fort
baiss, depuis l'aventure de la Blaspil, ce qui privoit cette fille des
gratifications qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit
plus mention de mon mariage avec le Margrave de Schwed. Tout cela
engagea la Letti  s'adresser  sa protectrice, Milady Arlington, pour
la prier de s'intresser en sa faveur auprs de la reine, et de lui
faire obtenir le titre de gouvernante auprs de moi, et les prrogatives
attaches  cette charge, la conjurant en cas de refus, de lui procurer
ce poste auprs des princesses d'Angleterre.

Milady lui crivit une lettre qu'elle put produire  la reine. Elle
contenoit de grandes promesses pour son tablissement en Angleterre,
elle y faisoit une numeration des bonnes qualits de la Letti, et la
plaignoit de ce qu'elles toient si mal reconnues  Berlin, qu'elle
devoit demander des distinctions et des rcompenses de ses soins pour
moi, et que si on les lui refusoit, elle lui conseilloit de demander son
cong et de se rendre dans un pays, o on savoit mieux rendre justice au
mrite. Tout ceci n'toit qu'une feinte pour dterminer la reine  lui
accorder ce qu'elle demandoit. La Letti envoya la lettre de Milady  la
reine, elle y en joignoit une de sa main des plus impertinentes. Elle
vouloit, disoit-elle, tre satisfaite ou avoir son cong. La reine se
trouva fort embarrasse, ayant des mnagemens  garder avec cette fille,
pour ne pas dsobliger la protectrice qui l'avoit recommande, et qui
toit toute puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa
donc plusieurs personnes pour la dtourner de ce dessein, mais
inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus dans la dernire
surprise, la Letti m'ayant fait un mystre de cette dmarche. La reine
me questionna beaucoup sur ses manires d'agir avec moi. Je ne rpondis
qu'en faisant ses loges et suppliai pour l'amour de Dieu cette
princesse de ne point montrer la lettre de la Letti au roi comme elle en
avoit le dessein, jusqu' ce que je lui eusse parl. Si vous pouvez lui
faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici  demain j'y consens,
mais pass ce terme, il ne sera plus temps qu'elle se rtracte. Ds que
je fus dans ma chambre, j'en parlai  cette fille. Mes pleurs, mes
prires et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou plutt elle
fut bien aise de trouver un honnte prtexte de ce ddire. Elle crivit
donc une seconde lettre  la reine, dans laquelle elle la supplioit de
ne point faire mention de la premire au roi.

Les choses en restrent-l pour cette fois. La tendresse que je lui
avois fait voir dans cette occasion, me procura quinze jours de repos,
mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant
six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyoit tous
les jours dchirer de coups, vouloit en avertir la reine, mais je l'en
empchai toujours. Pour comble de mchancet cette mgre me lava le
visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir exprs d'Angleterre,
et qui toit si forte, qu'elle rongeoit la peau. En moins de huit jours,
je devins toute couperose, et mes yeux toient rouges comme du sang. La
Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit fait pour m'en
tre lave deux fois, prit la bouteille qu'elle jeta par la fentre sans
quoi mes yeux et mon teint auroient t ruins pour jamais.

Le commencement de l'anne 1721 fut aussi malheureux pour moi que la
prcdente. Mon martyre continuoit toujours. La Letti vouloit se venger
des refus que la reine lui avoit donns, et comme elle toit fermement
rsolue de me quitter, elle vouloit me laisser quelques souvenirs qui me
fissent penser  elle. Je crois que si elle avoit pu me casser bras ou
jambe, elle l'auroit fait, mais la crainte d'tre dcouverte l'en
empcha. Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me gter le visage,
elle me donnoit des coups de poing sur le nez que j'en saignois quelque
fois comme un boeuf.

Pendant ce temps une autre rponse  une seconde lettre qu'elle avoit
crite  Milady d'Arlington arriva. Cette dame lui mandoit qu'elle
n'avoit qu' venir en Angleterre, o elle lui offroit sa protection et
qu'elle se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti ritra
donc la demande de son cong  la reine; la lettre qu'elle lui crivit
toit plus insolente que la premire. Je vois bien, lui disoit-elle, que
V. M. n'est point d'humeur  m'accorder les prrogatives que je
prtends. Ma rsolution est prise. Je la supplie de m'accorder ma
dmission. Je vais quitter un pays barbare, o je n'ai trouv ni esprit
ni bon sens, pour finir mes jours dans un climat heureux, o le mrite
est rcompens, et o le souverain ne s'attache pas  distinguer des
Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et  mpriser les gens
d'esprit. Madame de Roukoul toit prsente, lorsque la reine reut cette
lettre. Cette princesse lui en fit part, elle ne se possdoit pas de
colre. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller cette crature,
c'est le plus grand bonheur qui puisse arriver  la princesse. Cette
pauvre enfant souffre des martyres, et je crains qu'on ne vous la porte
un beau jour avec les reins casss, car elle est battue comme pltre, et
court risque d'tre estropie tous les jours. La Mermann pourra en
instruire V. M. mieux que personne. La reine surprise envoya donc
chercher ma bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame de
Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle n'avoit os l'en avertir
plutt, la Letti l'ayant intimide par le grand crdit, qu'elle s'toit
vant avoir auprs de la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit
faites de la faire chasser. La reine ne balana donc plus de donner la
lettre en question au roi. Le prince en fut si outr qu'il auroit envoy
dans son premier mouvement la Letti  Spandau, si la reine ne l'avoit
empch. Cette princesse se trouvoit embarrasse sur le choix de la
personne  laquelle elle vouloit me confier; elle proposa cependant deux
dames au roi (j'ai toujours ignor qui elles toient), mais ce prince
les refusa l'une et l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour
occuper ce poste. Je ne puis assez reconnotre ce bienfait de mon pre.
Mademoiselle de Sonsfeld est d'une trs-illustre maison allie  tout ce
qu'il y a de grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingus par leurs
services, et par les grandes charges qu'ils ont occupes. Une plume plus
leve que la mienne ne pourroit qu'baucher foiblement son portrait.
Son caractre se fera connotre dans le cours de ces mmoires. Il peut
passer pour unique, c'est un compos de vertus et de sentimens, beaucoup
d'esprit, de fermet, de gnrosit accompagnent en elle des manires
charmantes. Une politesse noble lui attire du respect et de la
confiance, elle joint  tous ces avantages une figure trs-aimable
qu'elle a conserve jusqu' un ge avanc. Elle avoit t dame d'honneur
auprs de la reine Charlotte, ma grand'mre, et possdoit la mme charge
dans la maison de la reine, ma mre. N'ayant jamais voulu se marier,
elle avoit refus des partis trs-brillants. Elle avoit 40 ans
lorsqu'elle fut place auprs de moi. Je l'aime et je la respecte comme
ma mre, elle est encore auprs de moi, et selon les apparences il n'y
aura que la mort qui nous sparera.

La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps avec le roi,
mais enfin elle fut oblige de cder, ne pouvant lui allguer des
raisons valables contre ce choix. Je fus informe de tout ceci par mon
frre, qui fut prsent  cette conversation, la reine m'en ayant fait un
mystre. Elle fut fort tonne en rentrant dans son appartement de me
trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle, je vois bien que votre
frre a jas et que vous savez de quoi il est question. Vous tes bien
sotte de vous affliger, n'tes-vous pas encore rassasie de coups. Je la
suppliai de vouloir rvoquer la disgrce de la Letti, mais elle me
rpondit que je devois prendre mon parti, et que la chose n'toit plus 
redresser. Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoy chercher entra
dans ce moment, elle la prit d'une main et moi de l'autre, et nous
conduisit chez le roi.

Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes et lui annona enfin
l'emploi qu'il vouloit lui donner. Elle rpondit avec respect au roi, le
suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son
incapacit. Le roi s'y prit de toutes les faons, et ce ne fut qu'
force de menaces qu'elle accepta enfin ces offres, il lui donna un rang
et lui promit toutes sortes d'avantages, tant pour elle que pour sa
famille. Elle fut installe comme ma gouvernante le troisime jour des
ftes de pques. Je fus extrmement touche du malheur de la Letti, sa
dmission lui fut donne d'une faon bien rude. Le roi lui fit dire par
la reine que s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoye 
Spandau, qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer en sa
prsence, et qu'il lui donnoit huit jours pour quitter la cour et sortir
de son pays. Je fit ce que je pus pour la consoler et pour lui tmoigner
mon amiti.

Je n'avois pas grand'chose en ce temps-l, cependant je lui donnai en
pierreries, bijoux et argenterie pour la valeur de cinq mille cus, sans
ce qu'elle reut de la reine. Elle eut malgr cela la mchancet de me
dpouiller gnralement de tout, et le lendemain de son dpart je
n'avois pas un habit  mettre, cette fille ayant tout emport. La reine
fut oblige de me renipper de pied en cap. Je m'accoutumai bientt  ma
nouvelle domination. Madame de Sonsfeld commena par tudier mon humeur
et mon caractre. Elle remarqua que j'tois d'une timidit extrme, je
tremblois quand elle toit srieuse, je n'avois pas le coeur de dire
deux mots de suite sans hsiter. Elle reprsenta  la reine qu'il
falloit tcher de me dissiper et me traiter avec beaucoup de douceur
pour me rassurer; que j'tois fort docile et qu'avec le point d'honneur
elle me feroit faire ce qu'elle voudroit. La reine la laissa entirement
matresse de mon ducation. Elle raisonnoit tous les jours avec moi de
choses indiffrentes, et tchoit de m'inspirer des sentimens, en prenant
occasion de ce qui ce passoit. Je m'appliquai  la lecture qui devint
bientt mon occupation favorite. L'mulation qu'elle me donnoit me
faisoit prendre got  mes autres tudes. J'apprenois l'Anglois,
l'Italien, l'histoire, la gographie, la philosophie et la musique. Je
fis des progrs tonnants en peu de temps. J'tois si acharne 
apprendre qu'on toit oblig de modrer ma trop grande avidit. Je
passai ainsi deux ans et comme je n'cris que les faits qui en vaillent
la peine, je passe  l'anne 1722. Elle commena d'abord par de
nouvelles traverses pour moi. Mais comme dornavant la cour d'Angleterre
aura une grande part dans ces mmoires, il est juste que j'en donne une
ide. Le roi de la grande Bretagne toit un prince qui se piquoit
d'avoir des sentimens, mais par malheur pour lui il ne s'toit jamais
appliqu  approfondir ce qu'il falloit pour cela. Bien des vertus
pousses  l'extrme deviennent des vices. Il toit dans ce cas-l. Il
affectoit une fermet qui dgneroit en rudesse, une tranquillit qu'on
pouvoit appeler indolence. Sa gnrosit ne s'tendoit que sur ses
favoris et ses matresses, dont il se laissoit gouverner, le reste du
genre humain en toit exclu. Depuis son avancement  la couronne il
toit devenu d'une hauteur insupportable. Deux qualits le rendoient
estimable, c'toit son quit et sa justice, il n'toit point mchant et
se piquoit de constance envers ceux auxquels il vouloit du bien. Son
abord toit froid, il parloit peu et n'aimoit qu' entendre dire des
niaiseries.

La comtesse Schoulenbourg, alors duchesse de Kendell et princesse
d'Eberstein, toit sa matresse, ou plutt il l'avoit pouse de la main
gauche. Elle toit du nombre de ces personnes qui sont si bonnes, que
pour ainsi dire elles ne sont bonnes  rien. Elle n'avoit ni vices ni
vertus, et toute son tude ne consistoit qu' conserver sa faveur et 
empcher que quelque autre ne la dbusqut.

La princesse de Galles avoit infiniment d'esprit, beaucoup de savoir, de
lecture et une grande capacit pour les affaires. Elle s'attira tous les
coeurs au commencement de son arrive en Angleterre. Ses manires
taient gracieuses, elle toit affable, mais elle n'eut pas le bonheur
de se conserver l'amour des peuples, et l'on trouva moyen d'approfondir
son caractre, qui ne rpondoit pas  son extrieur. Elle toit
imprieuse, fausse, et ambitieuse. On l'a toujours compare  Agrippine,
elle auroit pu s'crier comme cette impratrice: que tout prisse pourvu
que je rgne.

Le prince, son poux n'avait pas plus de gnie que le roi son pre, il
toit vif, emport, hautain et d'une avarice impardonnable.

Milady d'Arlington qui tenoit le second rang, toit fille naturelle de
feu l'lecteur d'Hannovre et d'une comtesse de Platen. On peut dire
d'elle avec vrit qu'elle avoit de l'esprit comme un diable, car il
toit entirement tourn au mal. Elle toit vicieuse, intrigante et
aussi ambitieuse que celles dont je viens de faire le portrait. Ces
trois femmes gouvernoient tour  tour le roi, quoiqu'elles vcussent en
grande msintelligence entre elles. Leurs sentimens toient runis en un
point, qui toit qu'elles ne vouloient pas que le jeune duc de Glocestre
poust une princesse d'une grande maison, et qu'elles en souhaitoient
une, qui n'et pas un grand gnie, afin de rester les matresses du
gouvernement.

Milady Arlington qui avoit ses vues particulires, dpcha Mademoiselle
de Pelnitz  Berlin. Cette fille avoit t dame d'honneur et favorite de
la reine Charlotte, ma grand'-mre; elle s'toit retire  Hannovre
aprs la mort de cette princesse; o elle vivoit d'une pension que le
roi d'Angleterre lui avoit accorde. Son esprit toit aussi mauvais que
celui de Milady, elle toit aussi intrigante qu'elle, sa langue
venimeuse n'pargnoit personne; on ne lui remarquoit que trois petits
dfauts, elle aimoit le jeu, les hommes et le vin. La reine, ma mre la
connoissoit depuis trs-longtemps. Comme elle toit informe que
Mademoiselle de Pelnitz avoit beaucoup de crdit  la cour d'Hannovre,
elle la reut le mieux du monde. Me l'ayant ensuite prsente: voici une
de mes anciennes amies, me dit-elle, avec laquelle vous serez bien aise
de faire connoissance. Je la saluai et lui fis un compliment fort
obligeant sur ce que la reine venoit de dire. Elle me regarda quelque
temps depuis les pieds jusqu' la tte, puis se tournant vers la reine,
ah mon Dieu! lui dit-elle, Madame, que la princesse a mauvais air,
quelle taille et quelle grce pour une jeune personne, et comme la voil
attife! La reine fut un peu dcontenance de ce dbut, auquel elle ne
s'attendoit pas. Il est vrai, lui dit-elle, qu'elle pourroit avoir
meilleur air. Mais sa taille est droite et se dgagera quand elle aura
fini son cru. Si vous lui parlez cependant, vous verrez qu'elle n'est
pas tout  fait compose de matire. La Pelnitz commena donc 
s'entretenir avec moi, mais d'une faon ironique en me faisant des
questions qui auroient t bonnes pour un enfant de quatre ans. J'en fus
si pique que je ne daignois plus lui rpondre. Elle saisit cette
occasion pour insinuer  la reine que j'tois capricieuse et hautaine,
et que je l'avois regarde du haut en bas. Cela m'attira de trs-aigres
rprimandes qui durrent tant que cette fille fut  Berlin. Elle me
cherchoit noise sur tout. On parloit un jour de mmoire. La reine lui
dit que je l'avois anglique. La Pelnitz fit un sourire malin qui
signifioit que cela n'toit pas. La reine fche lui proposa de me
mettre  l'preuve pariant, que j'apprendrois 150 vers par coeur dans
une heure. Eh bien, dit la Pelnitz, qu'elle essaye un peu la mmoire
locale, et je veux bien gager qu'elle ne retiendra pas ce que je lui
crirai. La reine voulut soutenir ce qu'elle avoit avanc et m'envoya
chercher. M'ayant tire  part, elle me dit qu'elle me pardonneroit tout
le pass, si je lui faisois gagner sa gageure. Je ne savois ce que
c'toit que la mmoire locale, n'en ayant jamais entendu parler. La
Pelnitz crivit ce que je devois apprendre. C'toient cinquante noms
baroques qu'elle avoit invents et qui toient tous numrots, elle me
les lut deux fois me nommant toujours les numros, aprs quoi je fus
oblige de les dire de suite par coeur. Je russis trs-bien  la
premire preuve, mais elle en voulut une seconde et me les demanda l'un
parmi l'autre, ne me nommant que le numro. Je russis encore  son
grand dpit. Je n'ai jamais fait un plus grand effort de mmoire,
cependant elle ne put se vaincre et ne daigna pas m'en applaudir. La
reine ne comprenoit rien  ce procd et en toit trs-pique
quoiqu'elle ne le tmoignt pas. Mademoiselle de Pelnitz nous dlivra
enfin de son insupportable critique et retourna  Hannovre. Peu aprs
son dpart Mademoiselle de Brunow, soeur de Madame de Kamken, vint aussi
 Berlin. Elle avoit t dame d'honneur de l'lectrice Sophie
d'Hannovre, ma bisayeule et elle faisoit encore son sjour  cette cour
o elle avoit une pension. C'toit une bonne crature, mais sotte comme
un panier. Elle s'informa beaucoup de moi  sa soeur; comme cette dame
toit fort de mes amies elle lui fit mes loges plus que je ne le
mritois. La Brunow parut surprise du rapport de Madame de Kamken. Entre
soeurs, lui dit-elle, on peut parler plus librement que vous ne faites,
et ne pas cacher des choses qui sont publiques, car nous sommes fort
bien informs  Hannovre de ce qui regarde la princesse, nous savons
qu'elle est contre-faite, qu'elle est laide  faire peur, qu'elle est
mchante et hautaine, et qu'en un mot c'est un petit monstre qu'on
devroit souhaiter n'avoir jamais t au monde. Madame de Kamken se fcha
et disputa trs-vivement avec sa soeur, et pour la dtromper de ses
prjuges, elle la mena chez la reine o j'tois. On eut bien de la peine
 lui persuader que c'toit moi qu'elle voyoit. Mais on ne put la
convaincre que j'tois droite qu'en me faisant dshabiller en sa
prsence. Plusieurs femmes de Hannovre furent envoyes  diverses
reprises  Berlin pour m'examiner. J'tois oblige de passer en revue
devant elles et de leur montrer mon dos pour leur prouver que je n'tois
pas bossue. J'enrageois de tout cela, et pour comble de malheur la reine
s'toit entte de me rendre plus menue que je n'tois. Elle faisoit
serrer mon corps de jupe au point que j'en devenois toute noire et que
cela m'toit la respiration. Les soins de Madame de Sonsfeld avoient
racommod mon teint, j'tois assez passable, si la reine ne m'avoit
gte en me faisant serrer si fort. Toute cette anne se passa ainsi.
Comme il n'y eut rien de fort intressant je passe  l'anne 1723.

Le roi d'Angleterre arriva au printemps  Hannovre, la duchesse de
Kendell et Milady Arlington furent de sa suite, et la Letti y accompagna
la dernire de ces dames. Elle ne vivoit uniquement que de ses bonnes
grces, et d'une pension qu'elle lui avoit fait obtenir du roi. Le roi,
mon pre, qui n'avoit alors en vue que mon mariage avec le duc de
Glocestre, se rendit peu aprs l'arrive de ce prince  Hannovre. Il y
fut reu avec toutes les dmonstrations de joie et de tendresse
imaginables, et retourna trs-content de son sjour  Berlin.

La reine partit peu-aprs son retour, charge d'instructions secrtes
pour le roi son pre, et de conclure une alliance offensive et dfensive
entre ces deux monarques dont le sceau devoit tre le mariage de mon
frre et le mien. Elle ne trouva point les heureuses dispositions dont
elle s'toit flatte. Le roi d'Angleterre acquiesa  toutes les
propositions hors  celle de mon mariage, s'excusant sur ce qu'il ne
pouvoit entrer en aucun engagement sans avoir consult les inclinations
du prince, son petit-fils, et sans savoir si nos humeurs et nos
caractres se conviendroient. La reine au dsespoir et ne sachant
comment se tirer d'embarras, eut recours  la duchesse de Kendell. Elle
se plaignit amrement  cette dame de la rponse du roi, et fit tous ses
efforts pour la mettre dans ses intrts.  force de caresses et
d'instances elle parvint enfin  faire parler la duchesse. Elle avoua 
la reine que l'loignement du roi pour mon mariage provenoit des
impressions malignes qu'on lui avoit donnes sur mon sujet; que la Letti
avoit fait un portrait de moi tel qu'il le falloit pour dgoter tout
homme de se marier; qu'elle m'avoit dpeinte d'une laideur, et d'une
difformit extrme que les loges qu'elle avoit faits de mon caractre
s'accordoient parfaitement avec ceux de ma figure; qu'elle m'avoit
reprsente si mchante et si colrique, que cela me causoit le mal
caduc plusieurs fois par jour de pure rage. Jugez vous-mme, Madame,
continuoit la duchesse, aprs de pareils rapports qui ont encore t
confirms par Mademoiselle de Pelnitz, si le roi votre pre peut
consentir  ce mariage. La reine qui ne pouvoit cacher son indignation,
lui conta tout le procd de la Letti envers moi, et les raisons qu'elle
avoit eues de s'en dfaire, elle lui allgua toutes les personnes qui
avoient t envoyes de Hannovre  Berlin, et s'en rapporta  leur
tmoignage. Enfin on dmontra si bien  la duchesse la fausset de tous
ces bruits, qu'on la persuada entirement du contraire. Cette dame, amie
intime de Milord Townshend, alors premier secrtaire d'tat, rsolut de
finir seule cette affaire afin qu'on lui en et toute l'obligation. Mais
sentant bien qu'elle auroit beaucoup de peine  effacer de l'esprit du
roi les prjugs qu'on lui avoit inspirs contre moi, elle conseilla 
la reine de persuader  ce prince d'aller faire un tour  Berlin afin
qu'il pt se dtromper par ses propres yeux des calomnies qu'on avoit
dbites sur mon compte. La reine sut si bien mnager l'esprit du roi,
et fut si bien seconde par la duchesse, qu'il se rendit  ses dsirs,
et fixa son voyage pour le mois d'Octobre. Cette princesse retourna
triomphante  Berlin, et y fut reue le mieux du monde par le roi son
poux. Il est inconcevable quelle joie la venue du roi d'Angleterre
causa par tout le pays, et quelle satisfaction le roi en ressentoit. Il
n'y eut que moi qui n'y participai pas, car j'tois maltraite depuis le
matin jusqu'au soir. A tout ce que je faisois la reine ne manquoit pas
de dire: ces manires ne seront pas du got de mon neveu, il faut vous
rgler ds  prsent  son humeur, car vos faons ne lui plairont pas.
Ces rprimandes que j'essuyois vingt fois par jour, ne flattoient gure
mon petit amour propre. J'ai eu de tout temps le malheur de faire
beaucoup de rflexions, je dis le malheur, car en effet on approfondit
quelquefois trop les choses et on en dcouvre de trs-chagrinantes. Il
est bon de rflchir sur soi-mme. Mais on seroit beaucoup plus heureux
si on tchoit d'carter toute pense fcheuse. C'est un mal physique,
mais un bien moral, et quoique ce bien moral me soit quelquefois fort 
charge, je le trouve cependant utile pour le bien de la conduite. Mais
en me dchanant contre le trop de rflexions, je sens que j'en fais,
qui n'appartiennent point au fil de mon histoire. Je reviens  celles
que je faisois sur le procd de la reine. Qu'il est dur pour moi,
disois-je souvent  ma gouvernante, de me voir toujours reprendre d'une
faon si singulire par la reine. Je sens que j'ai des dfauts,
j'ambitionne de m'en corriger, mais c'est par l'envie que j'ai
d'acqurir l'estime et l'approbation de tout le monde. Faut-il
m'encourager par d'autres motifs que par le point d'honneur, et pourquoi
me parler toujours du duc de Glocestre et des soins que je dois me
donner pour lui plaire un jour? Il me semble que je le vaux bien, et qui
sait s'il sera de mon got, et si je pourrai vivre heureuse avec lui?
Pourquoi toutes ces avances avant le mariage? Je suis fille d'un roi, et
ce n'est pas un si grand honneur pour moi d'pouser ce prince. Je ne me
sens aucun penchant pour lui, et tout ce que la reine me dit
journellement me donne plus d'loignement que d'empressement 
l'pouser. Madame de Sonsfeld ne savoit que me rpondre. Mon
raisonnement toit trop juste pour le condamner. J'tois naturellement
timide, et ces gronderies perptuelles ne me donnoient pas de la
hardiesse. Elle fit des reprsentations  la reine, mais elles ne
servirent de rien.

Il vint dans ce temps-l un des gentils-hommes du duc de Glocestre 
Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut prsent comme aussi 
moi. Il me fit un compliment trs-obligeant de son matre; je rougis et
ne lui rpondis que par une rvrence. La reine qui toit aux coutes
fut trs pique de ce que je n'avois rien rpondu au compliment du duc,
et me lava la tte d'importance, m'ordonnant sous peine de son
indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute
en larmes dans ma chambre; j'tois outre contre la reine et contre le
duc. Je jurai que je ne l'pouserois jamais, que si l'on vouloit dj me
mettre si fort sous sa frule avant le mariage, je comprenois bien que
je serois pire qu'une esclave aprs qu'il seroit contract; que la reine
faisoit tout de sa tte, sans consulter mon coeur, et qu'enfin je
voulois aller me jeter  ses pieds et la supplier de ne pas me rendre
malheureuse en m'obligeant d'pouser un prince pour lequel je ne me
sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois
malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine  me tranquilliser et 
m'empcher, de faire cette fausse dmarche. Je fus oblige de
m'entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc,
ce que je fis de trs-mauvaise grce, et d'un air fort embarrass.
Cependant l'arrive du roi d'Angleterre approchoit. Nous nous rendmes
le six Octobre  Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit
et j'tois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit 
sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reurent dans
la cour du chteau, les appartements tant  rez de chausse. Aprs
qu'il eut salu le roi et la reine, je lui fus prsente. Il m'embrassa
et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande
pour son ge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement
o tout le monde les suivit. Ds que j'y entrai, il prit une bougie et
me considra depuis les pieds jusqu' la tte. J'tois immobile comme
une statue et fort dcontenance. Tout cela se passa sans qu'il me dit
la moindre chose. Aprs qu'il m'eut ainsi passe en revue, il s'adressa
 mon frre qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa
long-temps. Je pris ce temps pour m'loigner, la reine me fit signe de
la suivre, et passa dans une chambre prochaine, o elle se fit prsenter
les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Aprs leur avoir parl
quelque temps, elle dit  ces messieurs qu'elle me laissoit avec eux
pour les entretenir et s'adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma
fille, leur dit-elle, vous verrez qu'elle le parle trs-bien. Je me
sentis beaucoup moins gne ds que la reine fut loigne, et reprenant
un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je
parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai
trs-bien d'affaire, et tout le monde parut charm de moi. Ils firent
mes loges  la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois et que
j'tois faite pour tre un jour leur souveraine. C'tait dire beaucoup,
car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu'ils
s'imaginent faire une grande politesse, lorsqu'ils disent  quelqu'un,
qu'il a les manires angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il
toit d'une gravit extrme et ne disoit mot  personne. Il salua Madame
de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j'tois toujours aussi
srieuse, et si j'avois l'humeur mlancolique? Rien moins, Sire, lui
rpondit-elle, mais le respect qu'elle a pour votre Majest, l'empche
d'tre aussi enjoue, qu'elle l'est sans cela, il branla la tte et ne
rpondit rien. L'accueil qu'il m'avoit fait et ce que je venois
d'entendre, me donnrent une telle crainte pour lui, que je n'eus jamais
le courage de lui parler. On se mit enfin  table, o le prince resta
toujours muet, peut-tre avoit-il raison, peut-tre avoit-il tort; mais
je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe qui dit, qu'il vaut mieux
se taire, que de mal parler. Il se trouva indispos  la fin du repas.
La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentrent
long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le
roi d'Angleterre commena  chanceler, celui de Prusse accourut pour le
soutenir, tout le monde s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain,
il tomba sur les genoux, sa perruque d'un ct et son chapeau de
l'autre. On le coucha tout doucement  terre, o il resta une grosse
heure sans sentiment. Les soins qu'on prit de lui, firent enfin revenir
peu  peu ses esprits. Le roi et la reine se dsoloient pendant ce
temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque toit un
avant-coureur d'apoplexie. Ils le prirent instamment de se retirer,
mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il
fut trs-mal toute la nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela
ne l'empcha pas de reparotre le lendemain. Tout le reste de son sjour
se passa en plaisirs et en ftes. Il y eut tous les jours des
confrences secrtes entre les ministres d'Angleterre et ceux de Prusse.
Le rsultat en fut enfin la conclusion du trait d'alliance, et du
double mariage, qui avoit t bauch  Hannovre. La signature s'en fit
le douze du mme mois. Le roi d'Angleterre partit le lendemain, et le
cong qu'il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit t
son accueil. Le roi et la reine dvoient retourner, pour lui rendre
visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre.

Il y avoit dj prs de sept mois que cette princesse se trouvoit fort
incommode, ses maux toient si singuliers, que les mdecins ne savoient
qu'augurer de son tat. Son corps s'enfloit prodigieusement tous les
matins, et cette enflure passoit vers le soir. La facult avoit t
quelque temps en suspens, si c'tait une grossesse, mais elle avoit jug
en dernier ressort que cette indisposition provenoit d'une autre cause,
qui est trs-incommode, mais nullement dangereuse.

Le voyage du roi pour le Ghoer toit fix pour le huit Novembre; il
devoit partir de grand matin, et nous prmes tous cong de lui. Mais la
reine y mit empchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente
colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, pour ne point
rveiller le roi. S'tant cependant aperue par certaines circonstances
qu'elle toit en travail d'enfant, elle appela au secours. On n'eut pas
le temps d'envoyer chercher une sage-femme ni un mdecin, et elle
accoucha heureusement d'une princesse sans autre secours que celui du
roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit ni langes ni berceau, et la
confusion rgnoit partout. Le roi me fit appeler  quatre heures aprs
minuit. Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en
pensant  l'office qu'il avoit rendu  la reine. Le duc de Glocestre,
mon frre, la princesse Amlie d'Angleterre et moi nous fmes nomms
parrains et marraines de l'enfant; je le tins l'aprs-midi sur les
fonts, et ma soeur fut nomme Anne Amlie.

Le roi partit le lendemain. Comme ce prince voyageoit trs-vite, il
arriva le soir au Ghoer o on toit dans de grandes inquitudes, le roi
d'Angleterre l'ayant dj attendu le jour prcdent. Il fut fort surpris
en apprenant ce qui avoit caus le retardement du roi. Grumkow toit de
la suite de ce prince. Il s'toit brouill depuis quelque temps avec le
prince d'Anhalt, et tchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre,
mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent par ses mains,
et que la reine y mettoit obstacle, il ne manqua pas de profiter des
circonstances, pour semer de nouveau la dissension entre le roi et cette
princesse. J'ai dj dit que ce prince toit d'une jalousie extrme.
Grumkow le prit par son foible, et par quelques discours vagues et
adroits il lui fit natre des ides trs-injurieuses  la vertu de son
pouse. Il retourna au bout de quinze jours  Berlin comme un furieux.
Il nous fit trs-bon accueil, mais ne voulut point voir la reine. Il
traversa sa chambre  coucher pour aller souper sans lui rien dire. La
reine et nous tous tions dans des inquitudes cruelles  cause de ce
procd; elle lui parla enfin et lui tmoigna dans les termes les plus
tendres le chagrin qu'elle avoit de sa faon d'agir. Il ne lui rpondit
que par des injures et en lui faisant des reproches de sa prtendue
infidlit, et si Madame de Kamken ne l'et loign, son emportement
l'auroit peut-tre port  des violences trs-fcheuses. Il fit
assembler le jour suivant les mdecins, le chirurgien-major de son
rgiment Holtzendorff, et Madame de Kamken, pour examiner la conduite de
la reine. Tous prirent vivement le parti de cette princesse. Sa
gouvernante le traita mme fort durement, et lui montra l'injustice de
ses soupons. En effet la vertu de la reine toit sans reproche, et la
mdisance la plus noire n'a pu trouver  y redire. Le roi rentra en
lui-mme, il demanda pardon  cette princesse avec bien des larmes qui
montroient la bont de son coeur, et la paix fut rtablie. J'ai parl de
la brouillerie des deux favoris. Comme elle clata l'anne 1724, il est
juste que j'en donne ici le dtail. Depuis la chute de Madame de Blaspil
et la bonne intelligence des cours d'Angleterre et de Prusse, le prince
d'Anhalt toit fort dchu de sa faveur, il passoit sa vie  Dessau, et
ne venoit que rarement  Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de
grandes attentions pour lui et le mnageoit  cause de son savoir
militaire. Grumkow en revanche s'toit conserv dans sa faveur, et ce
ministre toit charg des affaires trangres et de celles du pays.

Le prince avoit t parrain d'une de ses filles et lui avoit promis une
dot de cinq mille cus. Cette fille devant se marier, son pre lui
crivit pour le sommer de sa promesse. Le prince trs-mcontent de la
conduite de Grumkow qui n'avoit plus de mnagemens pour lui, et qui
s'toit seul empar de l'esprit du roi, nia fortement cette promesse.
Grumkow lui rpondit, l'autre rpliqua; ils en vinrent enfin  se
reprocher mutuellement toutes leurs friponneries, et leur correspondance
devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt rsolut de dcider sa
querelle par le sort des armes. Avec le mrite que Grumkow possdoit au
suprme degr il passoit pour un poltron fieff. Il avoit donn des
preuves de sa valeur  la bataille de Malplaquet, o il resta dans un
foss pendant tout le temps de l'action. Il se distingua aussi beaucoup
 Stralsund, et se dmit une jambe au commencement de la campagne, ce
qui l'empcha de pouvoir aller  la tranche. Il avoit le mme malheur
qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir voir une pe nue sans
tomber en foiblesse, mais except tout cela c'toit un trs-brave
gnral. Le prince lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage,
et s'armant de la religion et des loix tablies, rpondit, qu'il ne se
battroit point, que les duels toient dfendus par les loix divines et
humaines et qu'il ne se trouvoit point d'humeur  en tre le
transgresseur. Ce ne fut pas tout, il voulut encore mriter la couronne
du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances
 son antagoniste, mais il ne s'attira que de plus en plus son mpris,
et celui-ci resta inexorable. Cette affaire parvint enfin aux oreilles
du roi, qui employa tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement,
le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser flchir. Il fut donc
rsolu qu'ils dcideroient leur diffrend en prsence de deux seconds.
Celui que le prince choisit, toit un certain colonel Corf au service de
Hesse, et le gnral comte de Sekendorff, au service de l'Empereur fut
celui de Grumkow. Ces deux derniers toient amis intimes. La chronique
scandaleuse disoit qu'ils avoient t dans leur jeunesse de moiti au
jeu, o ils avoient fait un profit considrable. Quoiqu'il en soit,
Sekendorff toit le portrait vivant de Grumkow,  cela prs qu'il
affectoit plus de christianisme que lui et qu'il toit brave comme son
pe. Rien n'toit si risible que les lettres que ce gnral crivoit 
Grumkow, pour lui inspirer du courage. Cependant le roi voulut encore
s'en mler.

Il convoqua au commencement de l'anne 1725 un conseil de guerre 
Berlin, compos de tous les gnraux et colonels commandants de son
arme. La reine avoit la plupart des gnraux  sa disposition. Les
belles promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement attach  son
parti, l'blouirent; elle fit pencher la balance de son ct, sans quoi
il auroit couru risque d'tre cass. Il en fut quitte pour quelques
jours d'arrts, ce qui fut une espce de satisfaction que le roi donna
au prince d'Anhalt. Ds qu'il fut relch, le roi lui fit conseiller
sous main de vider son diffrend. Le champ de bataille toit proche de
Berlin; les deux combattans s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le
prince tira son pe en disant quelques injures  son adversaire.
Grumkow ne lui rpondit qu'en se jetant  ses pieds qu'il embrassa en
lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grces. Le
prince d'Anhalt pour toute rplique lui tourna le dos. Depuis ce
temps-l ils ont toujours t ennemis jurs, et leurs animosits n'ont
cess que par leur vie. Le prince s'est tout--fait chang depuis  son
avantage, bien des gens ont rejet la plupart de ses mchantes actions
sur les dtestables conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme
du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour en dire du bien, il
a fait trop de bien pour en dire du mal.

Le roi d'Angleterre repassa cette anne la mer pour se rendre en
Allemagne. Le roi mon pre ne manqua pas d'aller le voir; il se flattoit
de pouvoir mettre fin  mon mariage. La reine l'ayant dj si bien servi
fut charge de cette commission. Elle se rendit donc  Hannovre, o elle
fut reue  bras ouverts. Elle trouva le roi, son pre, par rapport 
l'alliance des deux maisons dans les mmes dispositions, o il avoit t
les annes prcdentes. Il lui parla mme en des termes remplis de
tendresse pour moi, mais il lui reprsenta que deux obstacles
s'opposoient  ses dsirs. Le premier, qu'il ne pouvoit nous marier sans
en avoir fait la proposition  son parlement, le second toit notre
jeunesse, car je n'avois que 16 ans et le duc en avoit 18. Mais pour
adoucir toutes ces difficults, il l'assura qu'il disposeroit tout de
manire qu'il pt faire clbrer notre mariage la premire fois qu'il
retourneroit en Allemagne. La reine se flatta toujours d'obtenir
davantage, elle n'avoit jamais t si bien avec le roi, son pre,
qu'elle l'toit alors, il sembloit mme avoir pour elle une tendresse
infinie, et il est sr qu'il avoit toutes sortes d'attentions pour cette
princesse. Elle demanda une prolongation de permission au roi, son
poux, se faisant fort, lui mandoit-elle, de russir dans ses desseins.
Le roi la lui accorda et lui permit mme de rester  Hannovre aussi
long-temps que les affaires l'exigeroient. J'tois pendant ce temps-l 
Berlin dans une faveur extrme auprs du roi, je passois toutes les
aprs-midis  l'entretenir et il venoit souper dans mon appartement. Il
me tmoignoit mme de la confiance et me parloit souvent d'affaires.
Pour me distinguer davantage, il ordonna que l'on vnt me faire la cour
tout comme  la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent
subordonnes, et eurent ordre de ne pas faire un pas sans ma volont. Je
n'abusai point des grces du roi; j'avois autant de solidit, toute
jeune que j'tois, que j'en puis avoir maintenant, et j'aurois pu avoir
soin de l'ducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice, et vis
bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus pas non plus tenir
appartement et me contentai de faire prier quelques dames tous les
jours.

Il y avoit dj six mois que j'tois tourmente de cruels maux de tte,
ils toient si violents, que j'en tombois souvent en foiblesse. Malgr
cela je n'osois jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant
point. Cette princesse qui toit d'un temprament fort robuste ne savoit
ce que c'toit que d'tre malade, elle toit en cela d'une duret
extrme, et lorsque j'tois quelquefois mourante, il falloit pourtant
tre de bonne humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles
colres contre moi. La veille de son retour je pris une espce de fivre
chaude avec des transports au cerveau et des douleurs si violentes dans
la tte, qu'on m'entendoit crier dans la place du chteau. Six personnes
toient obliges de me tenir jour et nuit, pour m'empcher de me tuer.
Madame de Sonsfeld dpcha d'abord des estafettes au roi et  la reine,
pour les informer de mon tat. Cette princesse arriva le soir, elle fut
bien alarme de me trouver si mal. Les mdecins dsesproient dj de ma
vie, un abcs qui me creva le troisime jour dans la tte me sauva;
heureusement pour moi, les humeurs prirent leur issue par l'oreille,
sans quoi je n'aurois pu en rchapper. Le roi se rendit deux jours aprs
 Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable tat o il me trouva,
l'attendrit si fort qu'il en versa des larmes. Il n'alla point chez la
reine, et fit barricader toutes les communications de son appartement et
de celui de cette princesse. La raison de ce procd provenoit de la
colre o il toit de ce qu'elle l'avoit amus par de fausses promesses.
Il avoit si fort compt sur son crdit, sur l'esprit du roi
d'Angleterre, qu'il avoit cru que mon mariage se feroit encore cette
anne. Il s'imagina qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour prolonger son
sjour  Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines, au bout
desquelles le raccommodement se fit. Je me remis fort lentement pendant
ce temps, et je fus oblige de garder deux mois la chambre.

La reine ma mre est trs-jalouse de son petit naturel. Les distinctions
infinies que le roi me faisoit, l'indisposoient contre moi, elle toit
outre cela anime par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink que
je nommerai dornavant la comtesse Amlie pour la distinguer de sa mre.
Cette fille avoit li une intrigue  l'insu de ses parens avec le
ministre de Prusse  la cour d'Angleterre, il se nommoit Wallerot.
C'toit un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avoit avanc les
affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle s'toit promise
secrtement avec cet homme, et son plan toit de devenir ma gouvernante
et de me suivre en Angleterre. Pour le faire russir elle avoit employ
tous les efforts pour s'insinuer auprs du duc de Glocestre, et lui
avoit fait accroire qu'elle toit ma favorite, ce qui lui avoit attir
beaucoup de politesses de la part du duc. Mais il falloit encore se
dfaire de ma gouvernante, et pour y parvenir elle ne cessoit d'animer
la reine contre elle et moi.

Cette fille toit la toute puissante sur l'esprit de cette princesse, et
profitoit de ses foiblesses pour parvenir  son but. J'tois maltraite
tous les jours, et la reine ne cessoit de me reprocher les grces que le
roi avoit pour moi. Je n'osois plus le caresser qu'en tremblant et sans
craindre d'tre accable de durets; il en toit de mme de mon frre.
Il suffisoit que le roi lui ordonnt une chose pour qu'elle la lui
dfendt. Nous ne savions quelquefois  quel saint nous vouer, tant
entre l'arbre et l'corce. Cependant comme nous avions l'un et l'autre
plus de tendresse pour la reine, nous nous rglmes sur ses volonts. Ce
fut la source de tous nos malheurs, comme on le verra par la suite de
ces mmoires. Le coeur me saignoit cependant de n'oser plus tmoigner la
vivacit de mes sentiments au roi; je l'aimois passionnment et il
m'avoit tmoign mille bonts depuis que j'tois au monde, mais devant
vivre avec la reine il falloit me rgler sur elle. Cette princesse
accoucha au commencement de l'anne 1726 d'un prince qui fut nomm
Henri. Nous nous rendmes, ds qu'elle fut rtablie,  Potsdam, petite
ville proche de Berlin. Mon frre ne fut point du voyage; le roi ne
pouvoit le souffrir, voyant qu'il ne vouloit pas se soumettre  ses
volonts. Il ne cessoit de le gronder, et son animosit devenoit si
invtre, que tous les bien-intentionns conseillrent  la reine, de
lui faire faire des soumissions, ce qu'elle n'avoit pas voulu permettre
jusqu'alors; cela donna lieu  une scne assez risible.

Cette princesse me donna commission d'crire plusieurs choses de
contrebande  mon frre, et de lui faire la minute d'une lettre qu'il
devoit crire au roi. J'tois assise entre deux cabinets des Indes, 
crire ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi, un paravent qui
toit plac devant la porte, me donna le temps de fourrer mes papiers
derrire un de ces cabinets. Madame Sonsfeld prit les plumes, et voyant
dj approcher le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins
soigneusement; de crainte qu'il ne renverst. Aprs avoir dit quelques
mots  la reine, il se tourna tout d'un coup du ct de ces cabinets.
Ils sont bien beaux, lui dit-il, ils toient  feu ma mre qui en
faisoit grand cas; en mme temps il s'en approcha pour les ouvrir. La
serrure toit gte, il tiroit la clef tant qu'il pouvoit, et je
m'attendois  tout moment  voir parotre mes lettres. La reine me tira
de cette apprhension, pour me rejeter dans une autre. Elle avoit un
trs-beau petit chien de Bologne, j'en avois un aussi, ces deux animaux
toient dans la chambre. Dcidez, dit-elle au roi, de notre diffrend,
ma fille dit, que son chien est plus beau que le mien, et je soutiens le
contraire. Il se mit  rire, et me demanda si j'aimois beaucoup le mien?
De tout mon coeur, lui rpondis-je, car il a beaucoup d'esprit et un
trs-bon caractre; ma rplique le divertit, il m'embrassa plusieurs
fois de suite, ce qui m'obligea de me dessaisir de mon encrier. La
liqueur noire se rpandit aussitt sur tout mon habit, et commenoit 
dcouler dans la chambre; je n'osois bouger de ma place, de crainte, que
le roi ne s'en apert. J'tois  demi-morte de peur. Il me tira
d'embarras en s'en allant; j'tois trempe d'encre jusqu' la chemise;
j'eus besoin de lessive, et nous rmes bien de toute cette aventure. Le
roi se raccommoda cependant avec mon frre, qui vint nous joindre 
Potsdam. C'toit le plus aimable prince qu'on pt voir, il toit beau et
bienfait, son esprit toit suprieur pour son ge, et il possdoit
toutes les qualits qui peuvent composer un prince parfait. Mais me
voici arrive  un dtail plus srieux, et  la source de tous les
malheurs que ce cher frre et moi avons endurs.

L'Empereur avoit form ds l'anne 1717 une compagnie des Indes 
Ostende, ville et port de mer aux pays-bas. Le ngoce n'avoit commenc
qu'avec deux vaisseaux, et le succs en avoit t si heureux, malgr les
obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince,  leur donner le
privilge de ngocier en Afrique et aux Indes orientales pour trente
ans, excluant tous ses autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est
une des choses, qui contribuent le plus  rendre un tat florissant,
l'Empereur avoit fait en 1725 un trait secret avec l'Espagne, par
lequel il s'engageoit  faire avoir Gibraltar et Port Mahon aux
Espagnols. La Russie y accda depuis. Les puissances maritimes ne furent
pas long-temps sans s'apercevoir des menes secrtes de la cour de
Vienne; et pour s'opposer aux vues ambitieuses de la maison d'Autriche,
qui ne tendoient pas  moins qu' ruiner leur commerce, qui fait la
principale force de leurs tats, elles conclurent une alliance entre
elles, o la France, le Danemark, la Sude et la Prusse accdrent
depuis, et c'est le mme, qui fut sign  Charlottenbourg, et dont j'ai
dj fait mention. L'Empereur jugeant bien, qu'il ne pourroit se
soutenir contre une ligue aussi formidable, fut oblig de prendre
d'autres mesures, et de tcher de la dsunir. Le gnral Sekendorff lui
parut un personnage trs-propre pour l'excution de ses desseins  la
cour de Prusse. On a dj vu que ce ministre toit troitement li
d'amiti avec Grumkow; il connoissoit le caractre intress et
ambitieux de ce dernier, et ne douta pas de l'engager dans les intrts
de l'Empereur. Il commena par lui crire et tcher de pntrer ses
sentiments, il lui fit mme quelques ouvertures sur les conjonctures o
se trouvoit son souverain. Cette correspondance avoit commenc ds
l'anne prcdente, et les lettres de Sekendorff avoient t
accompagnes de trs-beaux prsens, et de trs-grandes promesses. Le
coeur vnal de Grumkow se rendit bientt  de si grands avantages. Les
circonstances le favorisoient dans son dessein. L'union des cours de
Prusse et de Hannovre commenoit  se refroidir. Le roi mon pre toit
trs-piqu du retardement de mon mariage, d'autres sujets de plaintes se
joignoient  celui-l. Ce prince ne se plaisoit qu' augmenter son
gigantesque rgiment. Les officiers chargs des enrlements prenoient de
gr ou de force les grands hommes qu'ils trouvoient sur les territoires
trangers.

La reine avoit obtenu du roi son pre, que l'lectorat de Hannovre en
fourniroit une certaine quantit tous les ans. Le ministre hannovrien,
peut-tre gagn par les anti-prussiens, dont Milady Arlington toit le
chef, ngligea d'excuter les ordres du roi d'Angleterre. La reine fit
faire plusieurs fois des remonstrances l-dessus, mais ils ne la
payrent que de quelques mauvaises excuses. Le roi se trouva
trs-offens du peu d'attention qu'on lui marquoit, et Grumkow ne manqua
pas de l'animer si fort, que pour se venger il ordonna  ses officiers
d'enlever dans le pays de Hannovre tous ceux qu'ils trouveroient d'une
taille propre  tre rangs dans son rgiment. Cette violence fit un
bruit pouvantable. Le roi d'Angleterre demanda satisfaction et
prtendit, qu'on relacht ses sujets: celui de Prusse s'opinitra  les
garder, ce qui fit natre une msintelligence entre les deux cours qui
dgnra peu aprs en haine ouverte. La situation des affaires toit
donc telle que Sekendorff pouvoit le dsirer  son arrive  Berlin. Les
soins que Grumkow s'toit donnes de longue main  prparer l'esprit du
roi lui facilitrent sa ngociation. Il fut fort bien reu de ce prince
qui l'avoit connu particulirement, lorsqu'il toit encore au service de
Saxe, et l'avoit toujours fort estim. Une suite nombreuse de Heiduks ou
plutt de gans qu'il prsenta au roi de la part de l'Empereur, lui
attira un surcrot de bon accueil, et le compliment qu'il lui fit de la
part de son matre acheva de le charmer. Comme l'Empereur, lui dit-il,
ne cherche qu' faire plaisir en toute occasion  votre Majest, il lui
accorde les enrlemens en Hongrie, et il a dj donn ordre qu'on
cherche tous les grands hommes de ses tats pour les lui offrir. Ce
procd obligeant si diffrent de celui du roi son beau-pre le toucha,
mais ne fit que l'branler. Sekendorff jugea bien qu'il falloit du temps
pour le dtacher de la grande alliance. Il tcha de s'insinuer peu--peu
dans l'esprit de ce prince, et connoissant son foible, il ne manqua pas
de l'attirer par l dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le
jours des festins magnifiques o il n'admettoit que les cratures qu'il
s'toit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit jamais de tourner la
conversation sur les conjonctures prsentes de l'Europe, et de plaider
d'une faon artificieuse la cause de l'Empereur. Enfin au milieu du vin
et de la bonne chre, le roi se laissa entraner  renoncer  quelques
uns des engagemens qu'il avoit pris avec l'Angleterre, et  se lier avec
la maison d'Autriche. Il promit  cette dernire de ne point faire agir
contre elle les troupes qu'il devoit fournir  l'Angleterre en vertu
d'un des articles du trait de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort
secrte. Le roi n'toit point encore intentionn alors de rompre la
grande alliance, se flattant toujours de pouvoir faire russir mon
mariage. Ce ne fut qu' la fin de l'anne suivante que je vais
commencer, qu'il leva le masque. La reine toit dans le dernier
dsespoir de voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit
personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit sans cesse le
retardement de mon mariage, il parloit en termes injurieux du roi son
beau-pre et tchoit de la chagriner en toute occasion.

La crdit de Sekendorff s'augmentoit de jour en jour. Il prenoit un si
grand ascendant sur l'esprit du roi qu'il disposoit de toutes les
charges. Les pistoles d'Espagne avoient mis dans ses intrts la plupart
des domestiques et des gnraux qui toient autour de ce prince, de
faon qu'il toit inform de toutes ses dmarches. Le double mariage
conclu avec l'Angleterre tant un obstacle trs-fcheux pour ses vues,
il rsolut de le lever en mettant la dsunion dans la famille. Il se
servit pour cela de ses missaires secrets; mille faux rapports qu'on
faisoit tous les jours au roi sur le compte de mon frre et sur le mien
l'indisposoient si fort contre nous qu'il nous maltraitoit et nous
faisoit souffrir des martyres. On lui dpeignoit mon frre comme un
prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort pour tre
bientt souverain; on l'assuroit qu'il n'aimoit point le militaire, et
qu'il disoit hautement que lorsqu'il seroit le matre il renverroit les
troupes; on le faisoit passer pour prodigue et dpensier, et enfin on
lui donnoit un caractre si oppos  celui du roi qu'il toit bien
naturel que ce prince le prt en aversion. On ne me mnageoit pas
davantage, j'tois, disoit-on, d'une hauteur insupportable, intrigante
et imprieuse; je servois de conseil  mon frre et je tenois des
discours trs-peu respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince
souhaitoit fort l'tablissement de toutes ses filles, Sekendorff
s'insinua encore de ce ct-l auprs de lui, et engagea le Margrave
d'Anspach, jeune prince de 17 ans, de se rendre  Berlin, pour voir ma
soeur pune. Ce prince toit trs-aimable dans ce temps-l et
promettoit beaucoup. Ma soeur toit belle comme un ange, mais elle avoit
un petit gnie et des caprices terribles. Elle avoit pris ma place dans
la faveur du roi qui la gtoit. Les cruels chagrins qu'elle a essuys
aprs son mariage l'ont corrige de ses dfauts. La jeunesse des deux
parties empcha que le mariage ne pt se faire alors, et il ne fut
clbr que deux ans aprs comme je le dirai dans son lieu. La reine
s'toit toujours flatte que l'arrive du roi d'Angleterre, qui devoit
repasser cette anne en Allemagne, rtabliroit l'union entre les deux
cours, mais un vnement imprvu ruina toutes ses esprances, car elle
reut la triste nouvelle de la mort de ce prince. Il toit parti en
parfaite sant d'Angleterre et avoit trs-bien support, contre sa
coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche d'Osnabruck. Tous
les secours qu'on put lui donner furent inutiles, il expira au bout de
24 heures d'une attaque d'apoplexie entre les bras du duc de York son
frre.

Cette perte plongea la reine dans la douleur la plus amre. Le roi mme
en parut touch. Malgr tous les propos qu'il avoit tenus contre le roi
de la grande Bretagne, il l'avoit toujours considr comme un pre, et
mme il le craignoit. Ce prince avoit eu soin de lui dans son enfance et
dans le temps que le roi Frdric I. s'toit rfugi  Hannovre pour se
garantir des perscutions de l'lectrice Dorothe sa belle-mre. Leurs
regrets furent encore augments lorsqu'ils apprirent peu de temps aprs
que ce monarque avoit eu dessein de mettre fin  mon mariage, et qu'il
avoit rsolu d'en faire la crmonie  Hannovre. Le prince son fils fut
proclam roi de la grande Bretagne, et le duc de Glocestre prit le titre
de prince de Galles. Cependant les frquentes dbauches que Sekendorff
faisoit faire au roi, lui ruinoient la sant; il commenoit  devenir
valtudinaire; l'hypocondrie dont il toit fort tourment le rendoit
d'une humeur mlancolique. Mr. Franke, fameux pitiste, et fondateur de
la maison des orphelins dans l'universit de Halle, ne contribuoit pas
peu  l'augmenter. Cet ecclsiastique se plaisoit  lui faire des
scrupules de conscience des choses les plus innocentes. Il condamnoit
tous les plaisirs qu'il trouvoit damnables, mme la chasse et la
musique. On ne devoit parler d'autre chose que de la parole de Dieu;
tout autre discours toit dfendu. C'toit toujours lui qui faisoit le
beau parleur  table o il faisoit l'office de lecteur, comme dans les
rfectoires. Le roi nous faisoit un sermon tous les aprs-midis, son
valet de chambre entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il
falloit couter ce sermon avec autant d'attention, que si c'toit celui
d'un aptre. L'envie de rire nous prenoit  mon frre et  moi, et
souvent nous clations. Soudain on nous chargeoit de tous les anathmes
de l'glise, qu'il falloit essuyer, d'un air contrit et pnitent, que
nous avions bien de la peine  affecter. En un mot, ce chien de Franke
nous faisoit vivre comme les religieux de la Trappe. Cet excs de
bigoterie fit venir  ce prince des penses encore plus singulires. Il
rsolut d'abdiquer la couronne en faveur de mon frre. Il vouloit,
disoit-il, se rserver dix mille cus par an, et se retirer avec la
reine et ses filles  Vousterhausen. L, ajouta-t-il, je prierai Dieu et
j'aurai soin de l'conomie de la campagne, pendant que ma femme et mes
filles auront soin du mnage. Vous tes adroite, me disoit-il, je vous
donnerai l'inspection du linge que vous coudrez, et de la lessive.
Frdrique, qui est avare, sera gardienne de toutes les provisions.
Charlotte ira au march acheter les vivres, et ma femme aura soin de mes
petits enfants et de la cuisine. Il commena mme  travailler  une
instruction pour mon frre et  faire plusieurs dmarches, qui
alarmrent trs-vivement Grumkow et Sekendorff. Ils employrent en vain
toute leur rhtorique, pour dissiper ces ides funestes, mais voyant
bien que tout le plan du roi n'toit qu'un effet de son temprament, et
craignant, que s'ils ne tchoient d'y mettre fin, ce prince ne pt bien
excuter son dessein, ils rsolurent de tcher de le dissiper.

La cour de Saxe ayant t de tout temps trs-troitement lie avec celle
d'Autriche, ils tournrent leurs vues de ce ct-l, et se proposrent
de lui persuader d'aller  Dresde. Une ide ordinairement en entrane
une autre; celle-ci leur fit natre celle de me marier avec le roi
Auguste de Pologne.

Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-l. Il a toujours t trs-renomm
pour sa galanterie; il avoit de grandes qualits, mais elles toient
offusques par des dfauts considrables. Un trop grand attachement aux
plaisirs lui faisoit ngliger le bonheur de ses peuples et de son tat,
et son penchant pour la boisson l'entranoit  commettre des indignits
dans son ivresse, qui seront  jamais une tache  sa mmoire.

Sekendorff avoit t dans sa jeunesse au service de Saxe, et j'ai dj
dit plus haut, que Grumkow toit trs-bien dans l'esprit de ce roi. Ils
s'adressrent l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce prince,
pour tcher d'entamer une ngociation sur ce sujet. Le comte de Flemming
possdoit un mrite suprieur; il avoit t trs-souvent  Berlin, et me
connoissoit trs-particulirement. Il fut charm des ouvertures de ces
ministres et tcha de sonder l'esprit du roi de Pologne sur ce sujet. Ce
prince parut assez port  cette alliance, et dpcha le comte  Berlin,
pour inviter celui de Prusse  venir passer le carnaval  Dresde.
Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince
charm de trouver un si bel tablissement pour moi, consentit avec joie
 leurs dsirs; il rendit une rponse trs-obligeante au Marchal
Flemming et partit vers le milieu de Janvier de l'anne 1728 pour se
rendre  Dresde.

Mon frre fut au dsespoir de ne pas tre de ce voyage. Il devoit rester
 Potsdam pendant l'absence du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me
fit part de son chagrin et comme je ne pensois qu' lui faire plaisir,
je lui promis de tcher de faire en sorte qu'il pt suivre le roi. Nous
retournmes  Berlin, o la reine tint appartement comme  son
ordinaire. J'y vis Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois
trs-particulirement et qui toit fort dans les intrts de mon frre.
Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu'il
avoit, de n'avoir pas t invit  Dresde. Si vous voulez lui faire
plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne engage
celui de Prusse  le faire venir. Summ dpcha aussitt une estafette 
sa cour, pour en informer le roi son matre, qui ne manqua pas de
persuader au roi mon pre de faire venir mon frre. Celui-ci reut ordre
de partir, ce qu'il fit avec beaucoup de joie. La rception qu'on fit au
roi, fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n'aimoit pas
les crmonies, on se rgla entirement selon son gnie. Ce prince avoit
demand  tre log chez le comte Vakerbart pour lequel il avoit
beaucoup d'estime. La maison de ce gnral toit superbe, le roi y
trouva un appartement royal. Malheureusement la seconde nuit aprs son
arrive le feu y prit, et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on
eut toutes les peines du monde  sauver ce prince. Tout ce beau palais
fut rduit en cendres. Cette perte auroit t trs-considrable pour le
comte de Vakerbart, si le roi de Pologne n'y avoit suppl, mais il lui
fit prsent de la maison de Pirna, qui toit bien plus magnifique que
l'autre, et dont les meubles toient d'une somptuosit infinie.

La cour de ce prince toit pour lors la plus brillante d'Allemagne. La
magnificence y toit pousse jusqu' l'excs, tous les plaisirs y
regnoient; on pouvoit l'appeler avec raison l'le de Cythre: les femmes
y toient trs-aimables et les courtisans trs-polis. Le roi entretenoit
une espce de srail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu'il
mourut, on calcula qu'il avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de
ses matresses. Toute sa cour se rgloit sur son exemple, on n'y
respiroit que la mollesse, et Bachus und Vnus y toient les deux
divinits  la mode. Le roi n'y fut pas long-temps sans oublier sa
dvotion, les dbauches de la table et le vin de Hongrie le remirent
bientt de bonne humeur. Les manires obligeantes du roi de Pologne lui
firent lier une troite amiti avec ce prince. Grumkow qui ne s'oublioit
pas dans les plaisirs, voulut profiter de ces bonnes dispositions, pour
le mettre dans le got des matresses, il fit part de son dessein au roi
de Pologne, qui se chargea de l'excution.

Un soir, qu'on avoit sacrifi  Bacchus, le roi de Pologne conduisit
insensiblement le roi dans une chambre trs-richement orne, et dont
tous les meubles et l'ordonnance toient d'un got exquis. Ce prince,
charm de ce qu'il voyoit, s'arrta pour en contempler toutes les
beauts, lorsque tout  coup on leva une tapisserie, qui lui procura un
spectacle des plus nouveaux. C'toit une fille dans l'tat de nos
premiers pres, nonchalamment couche sur un lit de repos. Cette
crature toit plus belle qu'on ne dpeint Vnus et les Grces; elle
offroit  la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et mieux
form que celui de la belle statue de la Vnus de Medcis, qui est 
Florence. Le cabinet qui enfermoit ce trsor toit illumin de tant de
bougies, que leur clart blouissoit, et donnoit un nouvel clat  la
beaut de cette desse. Les auteurs de cette comdie ne doutrent point
que cet objet ne ft impression sur le coeur du roi, mais il en fut tout
autrement.  peine ce prince eut-il jet les yeux sur cette belle, qu'il
se tourna avec indignation, et voyant mon frre derrire lui, il le
poussa trs-rudement hors de la chambre, et en sortit immdiatement
aprs, trs-fch de la pice, qu'on avoit voulu lui faire. Il en parla
le soir mme en termes trs-forts  Grumkow, et lui dclara nettement,
que si on renouveloit ces scnes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut
autrement de mon frre. Malgr les soins du roi, il avoit eu tout le
temps de contempler la Vnus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant
d'horreur, qu'elle en avoit caus  son pre. Il l'obtint d'une faon
assez singulire du roi de Pologne.

Mon frre toit devenu passionnment amoureux de la comtesse Orzelska,
qui toit tout ensemble fille naturelle et matresse du roi de Pologne.
Sa mre, toit une marchande franoise de Varsovie. Cette fille devoit
sa fortune au comte Rodofski, son frre, dont elle avoit t matresse,
et qui l'avoit fait connotre au roi de Pologne, son pre, qui, comme je
l'ai dj dit, avoit tant d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous.
Cependant il fut si touch des charmes de la Orzelska, qu'il la reconnut
d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion excessive. Les
empressements de mon frre pour cette dame lui inspirrent une cruelle
jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera
 condition qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frre lui fit promettre
ce qu'il voulut, pour tre mis en possession de cette beaut, qui fut sa
premire matresse.

Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage. Il conclut un trait
secret avec le roi Auguste, dont voici -peu-prs les articles. Le roi
de Prusse s'engageoit  fournir un certain nombre de troupes  celui de
Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne hrditaire dans
la maison lectorale de Saxe. Il me promettoit en mariage  ce prince,
et lui prtoit quatre millions d'cus, outre ma dot qui devoit tre
trs-considrable. En revanche le roi de Pologne lui donnoit pour
hypothque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit un douaire sur
cette province de deux cent mille cus, avec la permission de rsider
aprs sa mort o je voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma
religion  Dresde, o on devoit m'accommoder une chapelle, pour y
clbrer le culte divin, et enfin, tous ces articles dvoient tre
signs et confirms par le prince lectoral de Saxe. Comme le roi, mon
pre, avoit invit celui de Pologne  se rendre  Berlin, pour assister
 la revue de ses troupes, la signature du trait fut remise jusqu' ce
temps-l. Ce prince avoit demand du temps, pour prparer l'esprit de
son fils et pour le persuader  la dmarche, qu'on prtendoit de lui. Le
roi partit donc trs-content de Dresde, aussi bien que mon frre; ils ne
cessoient l'un et l'autre de nous faire les loges du roi de Pologne et
de sa cour.

Pendant que toutes ces choses se passoient, je souffrois cruellement 
Berlin des perscutions de la comtesse Amlie. Elle ne cessoit d'animer
la reine contre moi. Cette princesse me maltraitait perptuellement; je
supportois son procd injuste avec respect, mais celui de sa favorite
me mettoit quelquefois dans une rage terrible. Cette fille me traitoit
avec un air de hauteur, qui m'toit insupportable, et quoiqu'elle n'et
que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre sur le pied de me
gouverner. Malgr tout le dpit que j'avois contre elle, j'tois oblige
de me contraindre et de lui faire bon visage, ce qui m'toit plus cruel
que la mort. Car j'abhorre la fausset, et ma sincrit a t souvent
cause de bien des chagrins, que j'ai essuys. Cependant c'est un dfaut,
dont je ne prtends pas me corriger. J'ai pour principe qu'il faut
toujours marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin quand
on n'a rien  se reprocher. Un nouveau monstre commenoit  s'lever sur
le pied de favorite, et partageoit la faveur de la reine avec la
comtesse Amlie. C'toit une des femmes de chambre de cette princesse;
elle se nommoit Ramen, et c'toit la mme, qui accoucha la reine 
l'improviste, lorsqu'elle fut dlivre de ma soeur Amlie. Cette femme
toit veuve, ou pour mieux dire, elle suivoit l'exemple de la
Samaritaine, et elle avoit autant de maris qu'il y a de mois dans
l'anne. Sa fausse dvotion, sa charit affecte pour les pauvres, et
enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage, avoient
engag Mdme. de Blaspil de la recommander  la reine. Elle commena 
s'insinuer dans son esprit par son adresse  faire plusieurs ouvrages
qui l'amusoient; mais elle ne parvint  ce haut point de faveur o elle
toit alors, que par les rapports qu'elle faisoit  la reine sur le
compte du roi. Cette princesse avoit une confiance aveugle en cette
femme,  laquelle elle faisoit part de ses affaires et de ses penses
les plus secrtes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder
long-temps ensemble. La comtesse Amlie et la Ramen toient ennemies
jures; mais comme elles se craignoient l'une l'autre, elles cachoient
leur animosit.

Peu aprs le retour du roi de Dresde, le marchal comte de Flemming,
accompagn de la princesse Ratziville, son pouse, arriva  Berlin, avec
le caractre d'Envoy extraordinaire du roi de Pologne. La princesse
toit une jeune personne sans ducation, mais fort vive et nave, sans
tre belle elle avoit de l'agrment. Le roi la distingua fort et ordonna
 la reine d'en faire de mme. Elle s'attacha beaucoup  moi; son mari
qui me connoissoit depuis mon enfance, toit fort de mes amis. Comme il
toit dj g, la reine lui avoit permis de venir chez moi, quand il le
vouloit; il profita trs-assidment de son privilge, et venoit passer
toutes les matines chez moi avec son pouse, qui s'empressoit beaucoup
autour de moi. J'tois trs-mal attife. La reine me faisoit coffer et
habiller, comme l'avoit t ma vieille grand'-mre dans sa jeunesse. La
comtesse de Flemming lui reprsenta, que la cour de Saxe se moqueroit de
moi, si elle me voyoit ainsi btie. Elle me fit ajuster  la nouvelle
mode, et tout le monde disoit, que je n'tois pas connoissable, tant
beaucoup plus jolie, que je ne l'avois t. Ma taille commenoit  se
dgager et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. La
comtesse disoit mille fois par jour  la reine, qu'il falloit que je
devinsse sa souveraine. Comme cette princesse, ni moi n'tions point
informes du trait de Dresde, nous prenions ces propos pour des
badineries. Le comte s'arrta deux mois  Berlin, et vint prendre cong
de moi la veille de son dpart, aprs bien des assurances ritres
qu'il me fit de son respect. J'espre, me dit-il, que je pourrai bientt
donner  votre Altesse royale des preuves de l'attachement inviolable
que j'ai pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le mritez.
Je compte avoir dans peu l'honneur de vous revoir avec le roi mon
matre. Je n'entendis point le sens de ce discours, et je crus
bonnement, qu'il vouloit travailler  mon mariage avec le prince de
Galles. Je lui fis une rponse fort obligeante, aprs quoi il se retira.

Nous partmes peu de jours aprs pour Potsdam. Ce voyage m'auroit fort
dplu en tout autre temps, mais je fus charme pour cette fois de
m'loigner de Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grces de la
reine, car on l'avoit au point indispose contre moi qu'elle ne pouvoit
plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre toient dans une espce de
repos. La reine intriguoit perptuellement pour effectuer mon mariage,
sans rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout cela la
mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle disoit, que si j'avois
t mieux leve, je serois dj marie. J'esprois que je dissiperois
toutes ces penses dans l'absence de la comtesse Amlie, qui les lui
suggroit, mais je me trompois. Son esprit toit tellement aigri contre
moi, que mon sort ne fut pas meilleur  Potsdam, qu'il ne l'avoit t 
Berlin. La reine fut mme sur le point de se plaindre au roi de ma
gouvernante et de moi, et de prier ce prince, de charger quelqu'autre
personne de ma conduite, mais la crainte la retint. Elle connoissoit
l'estime particulire, que le roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui
lui fit apprhender, qu'elle ne russt pas dans ses desseins. Le comte
de Fink mme,  qui elle en parla, la dissuada fort de faire cette
dmarche. Ce gnral n'toit point inform des vues ambitieuses de sa
fille, et d'ailleurs il toit trop honnte homme pour les approuver. Il
parla trs-fortement  la reine sur mon compte et sur celui de Mdme. de
Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances sur la duret de son procd
envers elle et envers moi, qu'elle rentra en elle-mme. Elle me parla
mme l'aprs-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre moi.
C'toit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en ma gouvernante,
qu'elle n'approuvoit pas; elle toit outre cela fche, que je suivois
aveuglment les conseils de cette dame, et enfin mille choses pareilles.
Je me jetois  ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois du
caractre de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit pas d'avoir rien de
cach pour elle, que je lui confiois tous mes secrets particuliers, mais
que je ne lui parlois jamais de ceux des autres, et que cette mme
connoissance que j'avois de son mrite, m'engageoit  suivre ses
conseils, tant persuade, qu'elle ne m'en donneroit que de bons; que
d'ailleurs je ne suivois en cela que les ordres que la reine m'avoit
donns. Je la suppliois de rendre justice  Mdme. de Sonsfeld et de ne
pas me rduire au dsespoir, en renonant aux bonts, qu'elle m'avoit
toujours tmoignes. La reine fut un peu dcontenance de ma rponse,
elle chercha toutes sortes de mauvais prtextes, pour trouver des sujets
de plainte contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin nous
fmes la paix. Je fus deux jours aprs plus en grce que jamais, et
Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit pris  tche de chagriner, fut mieux
traite. J'aurois t dans une tranquillit parfaite, si mon frre
n'avoit troubl mon repos. Depuis son retour de Dresde il tomboit dans
une noire mlancolie. Le changement de son humeur rejaillissoit sur sa
sant; il maigrissoit  vue d'oeil et prenoit de frquentes foiblesses,
qui faisoient craindre, qu'il ne devnt tique. La reine et moi, nous
faisions ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois
passionnment, et lorsque je lui demandois, quel toit le sujet de son
chagrin, il me rpondoit toujours, que c'toit les mauvais traitemens du
roi. Je tchois de le consoler de mon mieux, mais j'y perdois mes
peines. Son mal augmenta si fort, que l'on fut enfin oblig d'en
informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major, de veiller  sa
sant et d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit de l'tat
de mon frre, l'alarma beaucoup. Il lui dit, qu'il se trouvoit fort mal,
qu'il avoit une espce de fivre lente, qui dgnereroit en tisie, s'il
ne se mnageoit pas et s'il ne mettoit pas dans le remde. Le roi avoit
le coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui et inspir beaucoup
d'antipathie contre ce pauvre prince, et malgr les justes sujets de
plaintes, qu'il croyoit avoir contre lui, la voix de la nature se fit
sentir. Il se reprocha d'tre cause par les chagrins qu'il lui avoit
donns, de la triste situation o il se trouvoit. Il tcha de rparer le
pass en l'accablant de caresses et de bonts; mais tout cela
n'effectuoit rien, et l'on toit-bien loign de deviner la cause de son
mal. On dcouvrit enfin, que sa maladie n'toit cause que par l'amour.
Il avoit pris du got pour les dbauches, depuis qu'il avoit t 
Dresde. La gne o il vivoit l'empchoit de s'y livrer, et son
temprament ne pouvoit supporter cette privation. Plusieurs personnes
bien intentionnes en avertirent le roi et lui conseillrent de le
marier, sans quoi il couroit risque de mourir ou de tomber dans des
dbauches, qui lui ruineroient la sant. Ce prince rpondit l-dessus en
prsence de quelques jeunes officiers, qu'il feroit prsent de cent
ducats  celui qui viendroit lui donner la nouvelle, que son fils avoit
un vilain mal. Les caresses et les bonts qu'il lui avoit tmoignes,
firent place aux rprimandes et aux rebuffades. Le comte Fink et Mr. de
Kalkstein reurent ordre de veiller plus que jamais  sa conduite. Je
n'ai appris toutes ces circonstances que long-temps aprs.

La mort du roi d'Angleterre avoit achev de dtacher entirement le roi
de la grande alliance. Il conclut enfin un trait avec l'Empereur, la
Russie et la Saxe. Il s'engageoit aussi bien que les deux dernires de
ces puissances,  fournir dix mille hommes  l'Empereur lorsqu'il en
auroit besoin. L'Empereur s'engageoit en revanche de lui garantir les
pays de Berg et de Guilliers. La reine se consumoit de chagrin, de voir
chouer tous ses plans; elle ne pouvoit cacher le ressentiment qu'elle
en avoit; il tomboit tout entier sur Sekendorff et Grumkow. Le roi
parloit souvent  table de son trait avec l'Empereur, et ne manquoit
jamais d'apostropher le roi d'Angleterre; ces invectives s'adressoient
toujours  la reine. Cette princesse les rendoit sur-le-champ 
Sekendorff; sa vivacit l'empchoit de garder des mesures. Elle traitait
ce ministre d'une faon trs-dure et trs-injurieuse, lui rappelant
quelquefois des vrits sur sa conduite passe qui n'toient pas bonnes
 dire. Sekendorff crevoit de rage, mais il recevoit tout cela avec une
feinte modration, ce qui charmoit fort le roi. Le diable cependant n'y
perdoit rien, et il savoit se venger autrement qu'en paroles.

L'arrive du roi de Pologne approchant, nous retournmes  Berlin au
commencement de Mai. La reine y trouva des lettres de Hannovre, par
lesquelles on l'avertissoit, que le prince de Galles avoit rsolu de se
rendre incognito  Berlin, voulant profiter du tumulte et de la
confusion, qui y regneroient pendant le sjour du roi de Pologne, pour
me voir. Cette nouvelle causa une joie inconcevable  cette princesse;
elle m'en fit aussitt part. Comme je n'tois pas toujours de son avis,
je n'en ressentis pas tant de satisfaction. J'ai toujours t un peu
philosophe, l'ambition n'est pas mon dfaut; je prfre le bonheur et le
repos de la vie  toutes les grandeurs; toute gne et toute contrainte
m'est odieuse; j'aime le monde et les plaisirs, mais je has la
dissipation. Mon caractre, tel que je viens de le dcrire, ne convenoit
point  la cour pour laquelle la reine me destinoit, je le sentois bien
moi-mme, et cela me faisoit craindre d'y tre tablie. L'arrive de
plusieurs dames et cavaliers de Hannovre fit croire  la reine, que le
prince de Galles toit parmi eux. Il n'y avoit ni ne ni mulet, qu'elle
ne prt pour son neveu; elle juroit mme l'avoir vu  Mon-bijou dans la
foule. Mais une seconde lettre qu'elle reut de Hannovre, la tira de son
erreur. Elle apprit que tout ce bruit n'avoit t caus que par quelques
badinages, que le prince de Galles avoit faits le soir tant  table, et
qui avoient fait juger, qu'il se rendroit  Berlin.

Le roi de Pologne y arriva enfin le 29. Mai. Il rendit d'abord visite 
la reine. Cette princesse le reut  la porte de sa troisime
anti-chambre. Le roi de Pologne lui donna la main et la conduisit dans
sa chambre d'audience, o nous lui fmes prsentes. Ce prince g alors
de cinquante ans, avoit le port et la physionomie majestueuse, un air
affable et poli accompagnoit toutes ses actions. Il toit fort cass
pour son ge, les terribles dbauches qu'il avoit faites, lui avoient
caus un accident au pied droit, qui l'empchoit de marcher et d'tre
long-temps debout. La gangrne y avoit dj t, et on ne lui avoit
sauv le pied qu'en lui coupant deux orteils. La plaie toit toujours
ouverte et il souffroit prodigieusement. La reine lui offrit d'abord de
s'asseoir, ce qu'il ne voulut de long-temps pas faire, mais enfin, 
force de prires, il se plaa sur un tabouret. La reine en prit un autre
et s'assit vis--vis de lui. Comme nous restmes debout, il nous fit
beaucoup d'excuses  mes soeurs et  moi sur son impolitesse. Il me
considra fort attentivement et nous dit  chacune quelque chose
d'obligeant. Il quitta la reine aprs une heure de conversation. Elle
voulut le reconduire, mais il ne voulut jamais le souffrir. Le prince
royal de Pologne vint rendre peu aprs ses devoirs  la reine. Ce prince
est grand et fort replet, son visage est rgulirement beau, mais il n'a
rien de prvenant. Un air embarrass accompagne toutes ses actions, et
pour cacher son embarras, il a recours  un rire forc trs-dsagrable.
Il parle peu et ne possde pas le don d'tre affable et obligeant comme
le roi son pre. On peut mme l'accuser d'inattention et de grossiret;
ces dehors peu avantageux renferment cependant de grandes qualits, qui
n'ont paru au jour, que depuis que ce prince est devenu roi de Pologne.
Il se pique d'tre vritablement honnte homme, et toute son attention
ne tend qu' rendre ses peuples heureux. Ceux qui encourent sa disgrce
pourroient se compter au nombre des fortuns, s'ils toient en d'autres
pays. Bien loin de leur faire le moindre tort, il les gratifie de
trs-fortes pensions, il n'a jamais abandonn ceux en qui il avoit plac
son affection. Sa vie est trs-rgle, on ne peut lui reprocher aucun
vice, et la bonne intelligence, dans laquelle il vit avec son pouse,
mrite d'tre loue. Cette princesse toit d'une laideur extrme et
n'avoit rien qui pt la ddommager de sa figure peu avantageuse. Il ne
s'arrta pas long-temps chez la reine. Aprs cette visite nous rentrmes
dans notre nant et passmes notre soire comme  l'ordinaire dans le
jene et la retraite. Je dis le jene, car  peine avions-nous de quoi
nous rassasier. Mais renvoyons  un autre endroit le dtail de notre
genre de vie.

Le roi et le prince de Pologne souprent chacun en particulier. Le
lendemain, dimanche, nous nous rendmes tous aprs le sermon dans les
grands appartemens du chteau. La reine s'avana d'un ct de la
galerie, accompagne de ses filles, des princesses du sang et de sa
cour, pendant que les deux rois y entroient de l'autre. Je n'ai jamais
vu de plus beau coup d'oeil. Toutes les dames de la ville toient
ranges en haie le long de cette galerie, pares magnifiquement. Le roi,
le prince de Pologne et leur suite, qui consistoit en trois cents grands
de leur cour, tant Polonois que Saxons, toient superbement vtus. On
voyoit un contraste entre ces derniers et les Prussiens. Ceux-ci,
n'avoient que leur uniforme, leur singularit fixoit la vue. Leurs
habits sont si courts, qu'ils n'auroient pu servir de feuilles de
figuiers  nos premiers pres, et si troits, qu'ils n'osoient se
remuer, de crainte de les dchirer. Leurs culottes d't sont de toile
blanche, de mme que leurs gutres, sans lesquelles ils n'osent jamais
parotre. Leurs cheveux sont poudrs, mais sans frisure, et tortills,
par derrire, avec un ruban. Le roi lui-mme toit ainsi vtu. Aprs les
premiers complimens on prsenta tous ces trangers  la reine et ensuite
 moi. Le prince Jean Adolph de Weissenfeld, lieutenant-gnral de Saxe,
fut le premier avec qui nous fmes connoissance. Plusieurs autres le
suivoient. Tels toient le comte de Saxe et le comte Rudofski, tous deux
fils naturels du roi; Mr. de Libski, depuis primat et archevque de
Cracovie; les comtes Manteuffel, Lagnasko et Brle, favoris du roi; le
comte Solkofski, favori du prince lectoral, et tant d'autres de la
premire distinction, auxquels je ne m'arrterai point. Le comte de
Flemming n'toit pas de la suite. Il toit mort  Vienne, il y avoit
trois semaines, regrett gnralement de tout le monde. On dna en
crmonie; la table toit longue; le roi de Pologne et la reine, ma
mre, toient assis  un bout, le roi, mon pre, toit plac  ct de
celui de Pologne, le prince lectoral auprs de lui; ensuite venoient
les princes du sang et les trangers; j'tois  ct de la reine, ma
soeur auprs de moi et les princesses du sang toient toutes assises
selon leur rang. On but force sants, on parla peu et on s'ennuya
beaucoup. Aprs le dner chacun se retira chez soi. Le soir il y eut
grand appartement chez la reine. Les comtesses Orzelska et Bilinska,
filles naturelles du roi de Pologne, y vinrent aussi bien que Mdme.
Potge, trs-fameuse pour son libertinage. La premire, comme je l'ai
dj dit, toit matresse de son pre, chose qui fait horreur. Sans tre
une beaut rgulire, elle avoit beaucoup d'agrment; sa taille toit
parfaite et elle possdoit un certain, je ne sais quoi, qui prvenoit
pour elle. Son coeur n'toit point pris pour son amant surann, elle
aimoit son frre, le comte Rudofski. Celui-ci toit fils d'une Turque,
qui avoit t femme de chambre de la comtesse Koenigsmark, mre du comte
de Saxe. La Orzelska toit d'une magnificence extrme et surtout en
pierreries le roi lui ayant fait prsent de celles de la feue reine son
pouse. Les Polonois qui m'avoient t prsents le matin, furent fort
surpris de m'entendre nommer leurs noms barbares, et de voir que je les
reconnoissois. Ils toient enchants des politesses que je leur faisois
et disoient hautement, qu'il falloit que je devinsse leur reine. Le
lendemain il y eut grande revue. Les deux rois dnrent ensemble en
particulier et nous ne parmes point en public. Le jour suivant il y eut
une illumination en ville, o nous emes la permission d'aller; je n'ai
rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales rues de la
ville toient ornes de devises, et si claires de lampions, que les
yeux en toient blouis. Deux jours aprs il y eut bal dans les grands
appartemens; on tira aux billets, et le roi de Pologne me tomba en
partage. Celui d'aprs il y eut une grande fte  Mon-bijou. Toute
l'orangerie y toit illumine, ce qui faisoit un fort joli effet. Les
ftes ne cessrent  Berlin que pour recommencer  Charlottenbourg; il y
en eut plusieurs de trs-magnifiques. Je n'en profitois que peu. La
mauvaise opinion que le roi, mon pre, avoit du sexe, toit cause qu'il
nous tenoit dans une sujtion terrible, et que la reine avoit besoin de
grands mnagemens par rapport  sa jalousie. Le jour du dpart du roi de
Pologne les deux rois tinrent ce qu'on appeloit table de confiance. On
la nomme ainsi parcequ'on n'y admet qu'une compagnie choisie d'amis.
Cette table est construite de faon qu'on peut la faire descendre avec
des poulies. On n'a pas besoin de domestiques; des espces de tambours,
placs  ct des convis, en tiennent lieu. On crit ce dont on a
besoin et on fait descendre ces tambours, qui en remontant rapportent ce
qu'on a demand. Le repas y dura depuis une heure jusqu' dix heures du
soir. On y sacrifia  Bacchus et les deux rois se ressentoient de son
jus divin. Ils ne firent trve  la table que pour se rendre chez la
reine. On y joua une couple d'heures, j'tois de la partie du roi de
Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup de choses obligeantes
et trichoit pour me faire gagner. Aprs le jeu il prit cong de nous et
alla continuer ses libations au Dieu de la vigne. Il partit le mme
soir, comme je viens de le dire. Le duc de Weissenfeld s'toit fort
empress auprs de moi pendant son sjour  Berlin. J'avois attribu ses
attentions  de simples effets de sa politesse, et ne me serois jamais
imagine, qu'il ost lever les yeux jusqu' moi et se mettre en tte de
m'pouser. Il toit cadet d'une maison qui, quoique trs-ancienne, n'est
point compte parmi les illustres d'Allemagne; et quoique mon coeur ft
exempt d'ambition, il l'toit aussi de bassesse, ce qui m'toit toute
ide des vritables sentimens du duc. J'tois cependant dans l'erreur,
comme on le verra par la suite.

Je n'ai point fait mention de mon frre, depuis notre dpart de Potsdam.
Sa sant commenoit  se remettre, mais il affectoit d'tre plus malade
qu'il ne l'toit, pour se dispenser de la table de crmonie, qui devoit
se donner  Berlin, ne voulant point cder le pas au prince lectoral de
Saxe, ce que le roi auroit infailliblement exig de lui. Il arriva le
lundi suivant. La joie qu'il eut de revoir la Orzelska et le bon accueil
qu'elle lui fit dans les visites secrtes, qu'il lui rendit, achevrent
de le gurir entirement. Cependant le roi mon pre, partit pour se
rendre en Prusse; il laissa mon frre  Potsdam, avec permission, de
venir deux fois par semaine faire sa cour  la reine. Nous nous
divertmes parfaitement bien pendant ce temps. La cour toit brillante
par la quantit d'trangers qui y venoient. Outre cela le roi de Pologne
envoya les plus habiles de ses virtuoses  la reine, tels que le fameux
Weis, qui excelle si fort sur le luth, qu'il n'a jamais eu son pareil,
et que ceux qui viendront aprs lui, n'auront que la gloire de l'imiter;
Bufardin, rnomm pour sa belle embouchure sur la flte traversire, et
Quantz, joueur du mme instrument, grand compositeur, et dont le got et
l'art exquis ont trouv le moyen de mettre sa flte de niveau aux plus
belles voix. Pendant que nous coulions nos jours dans les plaisirs
tranquilles, le roi de Pologne, toit occup  persuader  son fils de
signer les articles du trait qui regardoit mon mariage; mais quelques
instances qu'il pt lui faire, ce prince refusa constamment de le
souscrire. Celui de Prusse, ne trouvant donc plus de sret aux
avantages qui y toient stipuls pour lui et pour moi, annula tout ce
qui avoit t rgl l-dessus et rompit mon mariage. La reine et moi
nous n'apprmes tout ceci que long-temps aprs. Elle fut charme que
cette ngociation et chou; elle ne cessoit d'intriguer avec les
envoys de France et d'Angleterre. Ceux-ci lui faisoient part de toutes
leurs dmarches, et comme elle payoit des espions autour du roi, elle
les avertissoit  son tour de tous les rapports qu'ils lui faisoient.
Mais le roi lui rendoit le rciproque; il avoit  sa disposition la
Ramen, femme de chambre et favorite de cette princesse. La reine n'avoit
rien de cach pour cette crature, elle lui confioit tous les soirs ses
plus secrtes penses et toutes les dmarches qu'elle avoit faites
pendant le jour. Cette malheureuse ne manquoit pas d'en faire avertir le
roi par l'indigne Eversmann et par le misrable Hollzendorff, nouveau
monstre, possesseur de la faveur. Elle toit mme lie avec Sekendorff,
ce que j'appris par ma fidle Mermann, qui la voyoit tous les jours
entrer sur la brune dans la maison o ce ministre logeoit. Le comte de
Rottenbourg, envoy de France, s'toit aperu depuis long-temps qu'il y
avoit des tratres qui informoient Sekendorff de tous ses plans; il mit
tant de monde en campagne, qu'il dcouvrit toutes les menes de la
Ramen. Il en auroit inform la reine, si le ministre d'Angleterre, Mr.
Bourguai, et celui de Danemark, nomm Leuvener, ne l'en eussent empch;
ils toient tous trois dans une fureur terrible de se voir ainsi jous.
Le comte de Rottenbourg m'en parla un jour d'une manire bien piquante;
la reine, me dit-il, a rompu toutes nos mesures; nous sommes tous
convenus de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons  vous,
Madame, nous sommes persuads de votre discrtion, et vous nous donnerez
autant de lumires qu'elle. Non Mr., lui rpondis-je, ne me faites
jamais, je vous prie, de pareilles confidences, je suis trs-fache
quand la reine m'en fait, je voudrois ignorer toutes ces affaires l,
elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mle que de ce qui me
regarde. Elles tendent pourtant  votre bonheur, Madame, reprit le
comte,  celui du prince, votre frre, et de toute la nation. Je veux le
croire, lui dis-je, mais jusqu' prsent je ne m'embarrasse point du
futur, j'ai le bonheur d'avoir une ambition borne, et j'ai des ides
l-dessus peut tre trs-diffrentes de celles des autres; je me dfis
de cette manire des importunits de ce ministre. Cependant le roi toit
cruellement piqu de toutes ces intrigues de la reine, mais malgr son
humeur violente il dissimula son mcontentement. D'un autre ct Grumkow
et Sekendorff n'toient pas peu embarrasss par la rupture de mon
mariage avec le roi de Pologne. Il falloit de toute ncessit, pour
accomplir leur plan, me chercher un tablissement. Ils jugeoient bien,
que tant que je ne serois pas marie, le roi n'entreroit point
entirement dans leurs vues. Ce prince souhaitoit toujours m'unir avec
le prince de Galles, et mnageoit encore en quelque faon le roi
d'Angleterre; ils travaillrent donc ensemble  former un nouveau plan.

Le roi revint dans ces entrefaites de Prusse, et nous le suivmes six
semaines aprs  Vousterhausen. Nous avions eu trop de plaisir  Berlin,
pour en jouir long-temps, et du paradis, o nous avions t, nous
tombmes au purgatoire; il commena  se manifester quelques jours aprs
notre arrive dans ce terrible endroit. Le roi s'entretint tte--tte
avec la reine, nous ayant renvoyes, ma soeur et moi, dans une chambre
prochaine. Quoique la porte ft ferme, j'entendis bientt  la faon
dont ils se parloient, qu'ils avoient une violente dispute ensemble;
j'entendois mme souvent prononcer mon nom, ce qui m'alarma beaucoup.
Cette conversation dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi
sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre de la reine;
je la trouvai toute en larmes. Ds qu'elle me vit, elle m'embrassa et me
tint long-temps serre entre ses bras, sans profrer une parole. Je suis
dans le dernier dsespoir, me dit-elle, on veut vous marier, et le roi
est all chercher le plus fichu parti, qu'il soit possible de trouver.
Il prtend vous faire pouser le duc de Weissenfeld, un misrable cadet,
qui ne vit que des grces du roi de Pologne; non, j'en mourrai de
chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. Il me sembloit rver
tout ce que j'entendois, tant ce que la reine me disoit me paroissoit
trange. Je voulus la rassurer, en lui reprsentant, que ce ne pouvoit
tre le tout de bon du roi, et que j'tois fermement persuade, qu'il ne
lui avoit tenu tous ces propos que pour l'inquiter. Mais mon Dieu, me
dit-elle, le duc sera dans quelques jours au plus tard ici, pour se
promettre avec vous; il faut de la fermet, je vous soutiendrai de tout
mon pouvoir, pourvu que vous me secondiez. Je lui promis bien saintement
de suivre ses volonts, bien rsolue, de ne point pouser celui qu'on me
destinoit. J'avoue, que je traitois tout cela de bagatelle, mais je
changeois d'avis ds le soir mme, la reine ayant reu des lettres de
Berlin, qui lui confirmoient ces belles nouvelles. Je passois la nuit la
plus cruelle du monde; je ne m'en figurois que trop les suites
fcheuses, et prvoyois la msintelligence qui alloit s'introduire dans
la famille. Mon frre qui toit ennemi jur de Sekendorff et de Grumkow,
et qui toit tout--fait port pour l'Angleterre, me parla
trs-fortement sur ce sujet. Vous nous perdez tous, me disoit-il, si
vous faites ce ridicule mariage; je vois bien, que nous en aurons tous
beaucoup de chagrin, mais il vaut mieux tout endurer que de tomber au
pouvoir de ses ennemis; nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre,
et si votre mariage se rompt avec le prince de Galles, nous serons tous
abms. La reine me parloit de la mme faon, aussi bien que ma
gouvernante, mais je n'avois pas besoin de toutes leurs exhortations, et
la raison me dictoit assez ce que j'avois  faire. L'aimable poux,
qu'on me destinoit, arriva le 27. de Septembre au soir. Le roi vint
aussitt avertir la reine de sa venue, et lui ordonna de le recevoir
comme un prince qui devoit devenir son gendre, ayant rsolu de me
promettre incessamment avec lui. Cet avis occasionna une nouvelle
dispute, qui se termina sans faire changer de sentiment aux deux partis.
Le lendemain, dimanche au matin, nous allmes  l'glise; le duc ne
cessa de me regarder tant qu'elle dura. J'tois dans une altration
terrible. Depuis que cette affaire toit sur le tapis, je n'avois eu de
repos ni nuit ni jour. Ds que nous fmes de retour de l'glise, le roi
prsenta le duc  la reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le
dos; je m'tois esquive pour viter son abord. Je ne pus manger la
moindre chose, et le changement de mon visage, joint  la mauvaise
contenance que j'avois, faisoit assez connotre ce qui se passoit dans
mon coeur. La reine essuya encore l'aprs-midi une terrible scne avec
le roi. Ds qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte Fink, mon frre
et ma gouvernante, pour dlibrer avec eux sur ce qu'elle avoit  faire.
Le duc de Weissenfeld tait connu pour un prince de mrite, mais qui ne
possdoit pas un grand gnie; tous furent d'avis, que la reine lui ft
parler. Le comte de Fink se chargea de cette commission. Il reprsenta
de la reine au duc, qu'elle ne donneroit jamais les mains  son mariage,
que j'avois une aversion insurmontable pour lui; qu'il mettroit
infailliblement la zizanie dans la famille, en s'opinitrant dans son
dessein; que la reine toit rsolue de lui faire toutes sortes
d'avanies, s'il y persistoit, mais qu'elle toit persuade, qu'il ne la
porteroit pas  de pareilles extrmits; qu'elle ne doutoit point, qu'en
homme il ne se dsistt de ses poursuites plutt que de me rendre
malheureuse, et qu'en ce cas il n'y avoit rien, qu'elle ne ft pour lui
prouver son estime et sa reconnoissance. Le duc pria le comte Fink de
rpondre  la reine: qu'il ne pouvoit nier, qu'il ne ft fort pris de
mes charmes, qu'il n'auroit cependant jamais os aspirer  prtendre au
bonheur de m'pouser, si on ne lui en avoit donn des esprances
certaines; mais que, voyant qu'elle et moi lui tions contraires, il
seroit le premier  dissuader le roi de son projet, et que la reine
pouvoit se tranquilliser entirement sur son sujet. En effet il tint sa
parole, et fit dire au roi  peu prs les mmes choses qu'il avoit dites
au comte de Fink, avec cette diffrence, qu'il fit prier ce prince,
qu'en cas que les esprances qui lui restoient encore de faire russir
mon mariage avec le prince de Galles, vinssent  s'vanouir, il se
flattoit que le roi lui donneroit la prfrence sur tous les autres
partis qui pourroient s'offrir pour moi, aux ttes couronnes prs. Le
roi, fort surpris du procd du duc, se rendit un moment aprs chez la
reine, il voulut la persuader en vain de donner les mains  mon
tablissement; leur querelle se ranima. La reine pleura, cria, et pria
enfin tant et tant ce prince, qu'il consentit  ne pas passer outre pour
cette fois,  condition cependant, qu'elle criroit  la reine
d'Angleterre pour lui demander une dclaration positive touchant mon
mariage avec le prince de Galles. S'ils me donnent une rponse
favorable, lui dit le roi, je romps pour jamais tout autre engagement
que celui que j'ai pris avec eux; mais en revanche, s'ils ne
s'expliquent pas d'une faon catgorique, ils peuvent compter que je ne
serai plus leur dupe, ils trouveront  qui parler, et je prtends alors
tre le matre de donner ma fille  qui il me plaira. Ne comptez pas,
Madame, en ce cas, que vos pleurs et vos cris m'empcheront de suivre ma
tte, je vous laisse le soin de persuader votre frre et votre
belle-soeur, ce seront eux qui dcideront de notre diffrend. La reine
lui rpondit, qu'elle toit prte  crire en Angleterre, et qu'elle ne
doutoit point, que le roi et la reine sa soeur ne se prtassent  ses
dsirs. C'est ce que nous verrons, dit le roi; je vous le rpte encore,
point de grce pour Mlle. votre fille si on ne satisfait, et pour votre
malgouvern de fils, ne vous attendez pas que je lui fasse jamais
pouser une princesse d'Angleterre. Je ne veux point d'une belle-fille
qui se donne des airs et qui remplisse ma cour d'intrigues, comme vous
le faites; votre fils n'est qu'un morveux,  qui je ferai donner les
trivires plutt que de le marier; il m'est en horreur, mais je saurai
le ranger (c'toit l'expression ordinaire du roi). Le diable m'emporte,
s'il ne change  son avantage, je le traiterai d'une faon  laquelle il
ne s'attend pas. Il ajouta encore plusieurs injures contre mon frre et
moi, aprs quoi il s'en alla. Ds qu'il fut parti, la reine rflchit 
la dmarche qu'elle alloit faire. Nous n'en augurmes tous rien de bon,
nous doutant bien que le roi d'Angleterre ne consentiroit jamais  faire
mon mariage sans celui de mon frre. Comme la reine aimoit  se flatter,
elle se fcha contre nous des obstacles que nous lui faisions entrevoir,
et sur ce que je lui reprsentai la triste situation o elle et moi
serions, si la rponse d'Angleterre n'toit pas conforme  ses dsirs.
Elle s'emporta contre moi et me dit, qu'elle voyoit bien que j'tois
dj intimide et rsolue d'pouser le gros Jean Adolf mais qu'elle
aimeroit mieux me voir morte que marie avec lui, qu'elle me donneroit
mille fois sa maldiction, si j'tois capable de m'oublier  ce point,
et que, si elle pouvoit s'imaginer que j'en eusse la moindre intention,
elle m'trangleroit de ses propres mains. Cependant elle envoya chercher
le comte Fink, pour le consulter. Ce gnral lui fit les mmes
reprsentations que moi. Elle commena  s'alarmer, et aprs avoir rv
quelque temps, il me vient une ide, nous dit-elle tout--coup, que je
regarde comme infaillible pour nous tirer d'embarras, mais c'est  mon
fils  la faire russir; il faut qu'il crive  la reine, ma soeur, et
lui promette authentiquement d'pouser sa fille,  condition qu'elle
fasse russir le mariage du prince de Galles avec sa soeur; c'est la
seule voie de la faire consentir  ce que nous souhaitons. Mon frre
entra justement dans ce moment. Elle lui en fit la proposition; il ne
balana pas  consentir. Nous gardions tous un morne silence, et je
dsapprouvois fort cette dmarche que je prvoyois tre fatale, mais je
ne pus la dtourner. La reine pressa mon frre d'crire sa lettre
sur-le-champ. Elle y joignit la sienne et les fit partir l'une et
l'autre par un courrier, que Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre,
dpcha secrtement. Elle fit une autre lettre, qu'elle montra au roi et
qui fut mise  la poste. Le duc de Weissenfeld nous dlivra aussi de son
importune prsence, ce qui nous donna le temps de respirer, mais ne nous
ta pas nos inquitudes.

Le roi toit obsd de Sekendorff et de Grumkow; ils faisoient de
frquentes dbauches ensemble. Un jour qu'ils toient en train de boire,
on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de mortier, dont le roi
de Pologne avoit fait prsent  celui de Prusse. Ce mortier toit d'un
travail grav, d'argent dor, et contenoit un autre gobelet de vermeil;
il toit ferm par une bombe d'or et enrichi de pierreries. On vidoit
ces deux vases plusieurs fois  la ronde; dans la chaleur du vin mon
frre s'avisa de sauter sur le roi et de l'embrasser  plusieurs
reprises. Sekendorff voulut l'en empcher, mais il le repoussa rudement,
continua  caresser son pre, l'assurant, qu'il l'aimoit tendrement,
qu'il toit persuad de la bont de son coeur et qu'il n'attribuoit la
disgrce dont il l'accabloit tous les jours, qu'aux mauvais conseils de
certaines gens, qui cherchoient  profiter de la discorde, qu'ils
mettoient dans la famille; qu'il vouloit aimer, respecter le roi, et lui
tre soumis tant qu'il vivroit. Cette saillie plut beaucoup au roi, et
procura quelque soulagement  mon frre pendant une quinzaine de jours.
Mais les orages succdrent  ce petit calme. Le roi recommena  le
maltraiter de la faon la plus cruelle. Ce pauvre prince n'avoit pas la
moindre rcration; la musique, la lecture, les sciences et les beaux
arts toient autant de crimes qui lui toient dfendus. Personne n'osoit
lui parler;  peine osoit-il venir chez la reine, et il menoit la plus
triste vie du monde. Malgr les dfenses du roi il s'appliquoit aux
sciences et y faisoit de grands progrs. Mais cet abandon, dans lequel
il vivoit, le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs n'osant le
suivre, il s'y livroit entirement. Un des pages du roi, nomm Keith,
toit le ministre de ses dbauches. Ce jeune homme avoit si bien trouv
le moyen de s'insinuer auprs de lui, qu'il l'aimoit passionnment et
lui donnoit son entire confiance. J'ignorois ses drglemens, mais je
m'tois aperue des familiarits qu'il avoit avec ce page, et je lui en
fis plusieurs fois des reproches, lui reprsentant, que ces faons ne
convenoient pas  son caractre. Mais il s'excusoit toujours, en me
disant, que ce garon tant son rapporteur, il avoit sujet de la
mnager, s'pargnant quelquefois beaucoup de chagrin par les avis qu'il
en recevoit. Cependant ma propre personne ne laissoit pas de m'inquiter
aussi, mon sort alloit tre dcid. La reine par ses beaux discours
augmentoit la rpugnance que j'avois toujours eue pour le prince de
Galles. Le portrait qu'elle m'en faisoit journellement, n'toit point de
mon got. C'est un prince, me disoit-elle, qui a un bon coeur, mais un
fort petit gnie; il est plutt laid que beau, et mme il est un peu
contrefait. Pourvu que vous ayez la complaisance pour lui, de souffrir
ses dbauches, vous le gouvernerez entirement et vous pourrez devenir
plus roi que lui, lorsque son pre sera mort. Voyez un peu quel rle
vous jouerez, ce sera vous qui dciderez du bien ou du mal de l'Europe
et qui donnerez la loi  la nation. La reine, en me parlant ainsi, ne
connoissoit pas mes vritables sentimens. Un poux tel qu'elle me
dpeignoit le prince, son neveu, auroit t de sa convenance. Mais les
principes que je m'tois forms sur le mariage, toient fort diffrents
des siens. Je prtendois, qu'une bonne union devoit tre fonde sur une
estime et une considration rciproque; je voulois que la tendresse
mutuelle en ft la base et que toutes mes complaisances et mes
attentions n'en fussent que les suites. Rien ne nous parot difficile
pour ceux que nous aimons; mais peut-on aimer sans retour? la vraie
tendresse ne souffre point de partage. Un homme qui a des matresses,
s'y attache et  mesure que son amour augmente, pour elles, il diminue
pour celle qui en devroit tre le lgitime objet. Quelle opinion et
quels gards peut-on avoir pour un homme qui se laisse gouverner
totalement et qui nglige le bien de ses affaires et de son pays, pour
se livrer  ses plaisirs drgls. Je me souhaitois un vrai ami, auquel
je pusse donner toute ma confiance et mon coeur; pour lequel je fusse
prvenue d'estime et d'inclination, qui pt faire ma flicit et dont je
pusse faire le bonheur. Je prvoyois bien que le prince de Galles
n'toit pas mon fait, ne possdant pas toutes les qualits que
j'exigeois. D'un autre ct le duc de Weissenfeld l'toit encore moins.
Outre la disproportion qu'il y avoit entre nous deux, son ge ne
convenoit point au mien, j'avois dix-neuf ans, et il en avoit
quarante-trois. Sa figure toit plutt dsagrable que prvenante; il
toit petit et excessivement gros; il avoit du monde, mais il toit fort
brutal dans son particulier et avec cela fort dbauch. Que l'on juge de
l'tat de mon triste coeur! Il n'y avoit que ma gouvernante, qui ft
informe de mes vritables sentimens, et dans le sein de laquelle il
m'toit permis de les rpandre.

La reine acheva de nous abmer par ses hauteurs. Grumkow avoit achet
une trs-belle maison  Berlin de l'argent qu'il avoit tir de
l'Empereur. Il avoit trouv le moyen de l'orner et de la meubler aux
dpens de toutes les ttes couronnes. Le feu roi d'Angleterre et
l'Impratrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine de lui donner
son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus grand lustre de sa
maison. La reine le lui accorda sans peine. Elle se faisoit justement
peindre dans ce temps-l par le fameux Pesne, trs-renomm pour sa
grande habilit dans cet art, et ce portrait toit destin pour la reine
de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tte d'acheve, lorsqu'elle
partit pour Vousterhausen, elle ordonna au peintre, d'en tirer une copie
pour Grumkow, ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce ministre en
vint un jour remercier la reine, et lui tmoigna la joie qu'il avoit de
possder une pice si parfaite. C'est le chef-d'oeuvre de Pesne,
continua-t-il, et on ne peut rien voir de plus ressemblant et de mieux
travaill. La reine me dit tout bas: j'espre qu'on aura fait un
quiproquo, et qu'on lui aura donn l'original pour la copie! et en mme
temps elle le lui demanda tout haut. Comme le roi, lui rpondit-il, m'a
fait la grce de me donner son portrait en original, il est bien juste
que j'aie le portrait de votre Majest gal avec le sien; je l'ai envoy
chercher de chez le peintre, c'est une pice acheve. Et par quel
ordre? lui rpliqua la reine, car je n'honore aucun particulier d'un
original, et je ne prtends pas vous distinguer des autres. Elle voulut
lui tourner le dos, en lui disant ces dernires paroles, mais il
l'arrta en la conjurant de lui laisser le portrait. Elle le lui refusa
d'une manire trs-dsobligeante, et lui dit force piquanteries en se
retirant. Ds que le roi fut  la chasse, elle conta toute cette scne
au comte de Fink. Celui-ci charm de pouvoir jouer un tour  Grumkow,
contre lequel il avoit une pique particulire, anima la reine  lui
faire ressentir l'impertinence de son procd. Il fut donc rsolu, que
ds qu'elle seroit de retour  Berlin, elle enverroit plusieurs de ses
domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son portrait, et lui dire
en mme temps, qu'elle ne le lui donneroit ni en original ni en copie,
jusqu' ce qu'il changet de conduite  son gard, et apprit  lui
rendre le respect qui lui toit d comme  sa souveraine. Ds le
lendemain cette belle rsolution fut mise en excution. Nous retournmes
ce jour en ville et aussitt que la reine y fut arrive, elle s'empressa
de donner ses ordres l-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle
par les reprsentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-tre avoit
dj t averti par la Ramen du dessein de la reine, reut la harangue
que le valet de chambre de cette princesse lui fit d'un air ironique.
Vous pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je possde
ceux de tant d'autres grands princes, que je puis me consoler d'tre
priv du sien. Il ne manqua pas cependant d'informer le roi de l'avanie
qu'il venoit d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni
toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il en parloit
d'une faon peu mesure et sa langue venimeuse dploya toute sa
rhtorique  tourner en ridicule cette princesse, trop heureuse encore
s'il s'en toit tenu l, mais il s'en vengea peu aprs par des effets,
comme nous le verrons dans la suite. Les bien intentionns s'entremirent
pour appaiser cette affaire. Grumkow fit valoir au roi le respect qu'il
avoit pour tout ce qui lui appartenoit, en faisant des espces d'excuses
 la reine, auxquelles elle rpondit obligeamment, ce qui mit en
apparence fin  leurs divisions.

La rponse d'Angleterre tardant  venir, la reine commena  s'en
inquiter. Elle avoit tous les jours des confrences avec Mr. du
Bourguai, qui la plupart du temps n'aboutissoient  rien. Enfin, au bout
de quatre semaines, ces lettres tant dsires arrivrent. Voici le
contenu de celle que la reine d'Angleterre crivit pour tre montre au
roi. Le roi, mon poux, disoit-elle, est trs-dispos  resserrer les
noeuds de l'alliance, que le feu roi, son pre, a contracts avec celui
de Prusse, et de donner les mains au double mariage de ses enfans, mais
il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir propos cette affaire
au parlement. Cela s'appeloit biaiser et donner une rponse vague.
L'autre lettre ne contenoit rien de plus rel, ce n'toient que des
exhortations  la reine de soutenir avec fermet les perscutions du
roi, par rapport  mon mariage avec le duc de Weissenfeld; que ce parti
toit trop peu redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne
pouvoit tre qu'une feinte du roi. Celle qui toit pour mon frre toit
 peu prs dans les mmes termes. Jamais la tte de Mduse n'a caus
tant d'effroi que la lecture de ces lettres en donna  la reine; elle se
seroit rsolue de les passer sous silence et de rcrire une seconde fois
en Angleterre, pour tcher d'en obtenir de plus favorables, si Mr. du
Bourguai n'toit venu l'avertir, qu'il toit charg des mmes
commissions pour le roi. La reine parla trs-fortement  ce ministre, et
lui tmoigna le mcontentement qu'elle avoit du procd de sa cour  son
gard; elle le chargea d'assurer le roi, son frre, que s'il ne
changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi arriva quelques jours aprs.
Ds qu'il entra dans la chambre, il lui demanda, si la rponse toit
venue? Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est telle
que vous la dsirez! et en mme temps elle lui donna la lettre. Le roi
la prit, la lut et la lui rendit d'un air fch. Je vois bien, lui
dit-il, qu'on prtend encore me tromper, mais je n'en serai pas la
dupe. Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui toit dans son
anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures avec ce ministre, aprs
quoi il repassa dans la chambre o nous tions, avec une physionomie
gaie et ouverte. Il ne fit mention de rien et fit trs-bon accueil  la
reine. Cette princesse se laissa blouir par les caresses du roi et
s'imagina, que tout alloit le mieux du monde. Mais je n'en fus pas la
dupe; je connoissois ce prince, et sa dissimulation me faisoit plus
craindre que ses emportemens. Il ne s'arrta que quelques jours  Berlin
et retourna  Potsdam.

L'anne 1729 commena d'abord par une nouvelle poque. Mr. de la Motte,
officier au service de Hannovre, arriva secrtement  Berlin et alla se
loger chez Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche parent. Je
suis charg, lui dit-il, de commissions de la dernire importance, mais
qui exigent un secret infini, et qui m'obligent de tenir mon sjour
cach; je suis charg d'une lettre pour le roi, mais il m'est
expressment ordonn de la lui faire tenir en main propre, je ne me suis
adress  personne ici, et n'y ai point de connaissance. Je me flatte
donc, que comme mon ancien ami et en qualit de parent, vous me tirerez
d'embarras et ferez parvenir mes dpches au roi. Ce commencement de
confidence inspira de la curiosit  Sastot; il pressa fort la Motte de
lui apprendre le sujet de son voyage. Aprs beaucoup de rsistance de la
part de ce dernier, il apprit enfin, qu'il toit envoy du prince de
Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit rsolu de s'esquiver
secrtement de Hannovre  l'insu du roi, son pre, et de se rendre 
Berlin pour m'pouser. Vous voyez bien, lui dit la Motte, que toute la
russite de ce projet ne dpend que du secret. Cependant comme on ne m'a
pas dfendu d'en informer la reine, je vous laisse le soin de l'en
instruire, si vous la croyez assez discrte pour cela. Sastot lui
rpondit, que pour ne rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la
confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit  faire. J'tois
justement tombe malade quelques jours auparavant d'une grosse fivre de
rhume. Sastot trouva Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupe  lui
faire le rapport de l'tat de ma sant. Ds qu'il put lui parler, il ne
manqua pas de lui faire part de l'arrive de la Motte et des nouvelles
qu'il lui avoit apprises, la priant de lui conseiller s'il falloit le
dire  la reine. Sastot et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni
l'autre que cette princesse n'avoit rien de cach pour la Ramen, et que
par consquent Sekendorff ne manqueroit pas d'tre d'abord averti de ce
qui se passoit. Mais enfin, aprs une mre dlibration ils rsolurent
de lui en faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie
cette nouvelle causa  la reine. Elle ne put la cacher ni  la comtesse
de Fink ni  Mdme. de Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortrent  la
discrtion, et lui firent entrevoir les consquences fcheuses qui
pourroient arriver si ce projet venoit  transpirer. Elle leur promit
tout au monde, et se tournant vers ma gouvernante, allez, lui dit-elle,
prparer ma fille  apprendre cette nouvelle, j'irai demain chez elle,
pour lui parler moi-mme, mais surtout faites en sorte qu'elle soit
bientt en tat de sortir. Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez
moi. Je ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un fou, il
chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne nouvelle qu'il a
reue et qu'il lui est dfendu de divulguer. Je ne fis point rflexion
 cela, et comme je ne lui rpondois rien: je suis pourtant curieuse,
continua-t-elle, de savoir ce que ce pourroit tre, car il dit, Madame,
que cela vous regarde. Hlas! lui dis-je, quelle bonne nouvelle
pourroit m'arriver dans la situation o je suis, et d'o Sastot
pourroit-il en recevoir? De Hannovre, me dit-elle, et peut-tre du
prince de Galles lui-mme. Je ne vois pas de si grand bonheur  cela,
lui rpliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens sur ce sujet. Il
est vrai, Madame, me rpondit-elle, mais je crains fort que Dieu ne vous
punisse des mpris que vous avez pour un prince qui se sacrifie pour
vous jusqu'au point d'encourir la disgrce du roi, son pre, et
peut-tre se brouiller avec toute sa famille, pour venir vous pouser.
Quel parti tes-vous donc rsolue de prendre? Il n'y a point  opter;
aimez-vous mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ou
voulez-vous rester  reverdir? En verit, Madame, vous me percez le
coeur, et dans le fond vous ne savez ce que vous voulez. Je me mis 
rire de son emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit de me
dire ft si sr. La reine a sans doute encore reu des lettres
pareilles  celles qu'elle eut, il y a six mois, et c'est sans doute,
lui dis-je, la cause des grands raisonnements que vous me faites. Non,
point du tout, reprit-elle, et en mme temps elle me fit un rcit de
l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que l'affaire toit
srieuse, et l'envie de rire me passa pour faire place  un sombre
chagrin, qui ne raccommoda pas ma sant. La reine vint le lendemain chez
moi. Aprs m'avoir embrasse plusieurs fois avec toutes les marques de
la plus vive tendresse, elle me ritra tout ce que Madame de Sonsfeld
m'avoit dit la veille; vous serez donc enfin heureuse, quelle joie pour
moi! Pendant tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de
mes larmes sans lui rien rpondre. Mais vous pleurez, continua-t-elle,
qu'avez-vous? Je me fis une conscience de diminuer sa satisfaction. La
seule pense de vous quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que
toutes les couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir. Ma
rponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; aprs quoi elle se
retira. Il y eut ce soir-l appartement chez la reine. Le mauvais gnie
de cette princesse y mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet
envoy lui fit part, comme  son ordinaire, des lettres qu'il avoit
reues de sa cour, il entra insensiblement en matire avec la reine,
qui, oubliant toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta le
dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en parut surpris et lui
demanda si tout-cela toit bien sr! Si sr, lui dit-elle, que la Motte
est dpch ici de sa part, et qu'il a dj inform le roi de l'affaire
en question. Du Bourguai levant alors les paules: Que je suis
malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majest vient de me faire une
confidence, qu'elle auroit d me cacher autant qu' Sekendorff. Mon
Dieu! que je suis  plaindre, puisque je me vois oblig d'envoyer ds ce
soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le roi mon matre, qui
ne manquera pas de dranger les projets du prince, son fils, mais je ne
puis en agir autrement. On peut aisment se figurer la frayeur de la
reine. Elle employa tous ses efforts pour dtourner du Bourguai de son
dessein, mais ce ministre fut inexorable, et se retira sur-le-champ. La
reine resta dans une consternation et un dsespoir terrible. Pour comble
de malheur elle s'toit aussi confie  la Ramen. Sekendorff, qui avoit
t instruit de tout par cette femme, s'toit rendu  Potsdam, pour
prvenir le roi et l'empcher de ne point donner de rponse. La comtesse
de Fink me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine toit
vente, ainsi il n'y avoit plus rien  faire qu' empcher, que
l'imprudence de la reine ne parvnt aux oreilles du roi. Ce prince se
rendit huit jours aprs  Berlin. Malgr toutes les insinuations de
Sekendorff, il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil des
plus obligeants et lui tmoigna l'impatience qu'il avoit de voir le
prince de Galles. Il lui donna une lettre pour ce prince et le pressa de
partir le plutt qu'il pourroit, pour acclrer sa venue. Mais les
choses avoient bien chang de face. Les dlais du roi et les imprudences
de la reine donnrent le temps au courrier de du Bourguai d'arriver en
Angleterre. Comme il toit adress  la secrtairerie d'tat, on pressa
et obligea le roi de la grande Bretagne d'en dpcher un autre 
Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de se rendre
incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva un moment avant le dpart
du prince. Comme il toit adress au ministre, il n'eut plus d'autre
parti  prendre que celui de l'obissance, et se vit forc de se mettre
d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient  Berlin
avec un empressement et une joie sans gale. Cette joie se changea
bientt en tristesse par l'arrive d'une estafette, qui leur porta la
nouvelle de son subit dpart pour l'Angleterre.

Mais il est temps de dvoiler tout ce mystre. La nation Angloise
souhaitoit passionnment la prsence du prince de Galles dans son futur
royaume. Ils avoient press plusieurs fois trs-fortement le roi sur ce
sujet, sans en obtenir de rsolution favorable. Ce prince ne vouloit
point faire venir son fils en Angleterre, prvoyant que son arrive y
causeroit des partis, qui ne pourroient manquer de devenir
prjudiciables  son autorit. Cependant il jugea bien, qu'il ne seroit
pas en tat de diffrer encore long-temps  contenter la nation. Il
crivit donc secrtement  son fils, de se rendre  Berlin et de
m'pouser, lui dfendant nanmoins de ne le point compromettre dans
cette dmarche. C'toit trouver un honnte prtexte de se brouiller avec
le prince de Galles et de le laisser  Hannovre, sans que la nation pt
s'en plaindre. L'indiscrtion de la reine et l'arrive du courrier de du
Bourguai rompirent tout ce plan et obligrent le roi de se rendre aux
voeux de la nation. Le pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut
enferm pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite cass.
Mais le roi, mon pre, le prit  son service aprs son largissement, o
il commande encore actuellement un rgiment. Toutes ces choses ne firent
qu'empirer notre sort. Le roi fut plus piqu que jamais contre le roi,
son beau-frre, et rsolut ds lors de ne plus rien mnager, si l'on ne
le satisfaisoit par mon mariage.

Nous le suivmes peu de temps aprs  Potsdam, o il tomba malade d'une
violente attaque de goutte aux deux pieds. Cette maladie, jointe au
dpit qu'il avoit de voir ses esprances vanouies, le rendoit d'une
humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient galer
celles que nous endurions. Nous tions obligs de nous trouver  neuf
heures du matin dans sa chambre, nous y dnions et n'osions en sortir,
pour quelque raison que ce ft. Tout le jour ne se passoit qu'en
invectives contre mon frre et contre moi. Le roi ne m'appeloit plus que
la canaille Angloise, et mon frre toit nomm le coquin de Fritz. Il
nous foroit de manger et de boire des choses, pour lesquelles nous
avions de l'aversion, ou qui toient contraires  notre temprament, ce
qui nous obligeoit quelquefois de rendre en sa prsence tout ce que nous
avions dans le corps. Chaque jour toit marqu par quelque vnement
sinistre, et on ne pouvoit lever les yeux sans voir quelques malheureux
tourments d'une ou d'autre faon. L'impatience du roi ne lui permettoit
pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une chaise  rouleaux et
se faisoit ainsi traner par tout le chteau. Ses deux bras toient
appuys sur des bquilles, qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce
char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont subir leur sentence.
Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s'toit
panche dans son sang, toit cause de ses mauvaises humeurs.

Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour.
Allez-vous en, dit-il d'un air emport  la reine, avec tous vos maudits
enfans, je veux rester seul. La reine voulut rpliquer, mais il lui
imposa silence, et ordonna qu'on servit le dner dans la chambre de
cette princesse. La reine en toit inquite, et nous en tions charms,
car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frre et moi, 
force d'inanition. Mais  peine nous tions-nous mis  table, qu'un des
valets de chambre du roi accourut tout essoufl en lui criant: venez, au
nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'trangler. La reine
y courut aussitt toute effraye. Elle trouva le roi qui s'toit pass
une corde autour du cou, et qui alloit touffer, si elle n'toit venue 
son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur,
qui diminua cependant vers le soir, o il se trouva un peu mieux. Nous
en avions tous une joie extrme, dans l'esprance que son humeur se
radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi  table  la
reine, qu'il avoit reu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, que
le jeune Margrave comptoit tre au mois de Mai  Berlin, pour y pouser
ma soeur, et qu'il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui
porter la bague de promesse. Il demanda  ma soeur, si cela lui faisoit
plaisir et comment elle rgleroit son mnage, lorsqu'elle seroit marie?
Ma soeur s'toit mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit,
et mme des vrits, sans qu'il le trouvt mauvais. Elle lui rpondit
donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne table
dlicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vtre,
et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les
forcerai pas  manger ce qui leur rpugne. Qu'entendez vous par l, lui
rpondit le roi, que manque-t-il  ma table? Il y manque, lui dit-elle,
qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu qu'il y a, ne consiste qu'en
gros lgumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit dj
commenc  se facher de sa premire rponse, cette dernire acheva de le
mettre en fureur, mais toute sa colre tomba sur mon frre et sur moi.
Il jeta d'abord une assiette  la tte de mon frre, qui esquiva le
coup; il m'en fit voler une autre que j'vitai de mme. Une grle
d'injures suivirent ces premires hostilits. Il s'emporta contre la
reine, lui reprochant la mauvaise ducation qu'elle donnoit  ses
enfans; et s'adressant  mon frre, vous devriez maudire votre mre, lui
dit-il, c'est elle qui est cause, que vous tes un malgouvern. J'avois
un prcepteur qui toit un honnte homme, je me souviens toujours d'une
histoire, qu'il m'a conte dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il,
un homme  Carthage, qui avoit t condamn  mort pour plusieurs
crimes, qu'il avoit commis. Il demanda  parler  sa mre dans le temps
qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha d'elle comme
pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l'oreille avec ses
dents. Je vous traite ainsi, dit-il  sa mre, pour vous faire servir
d'exemple  tous les parens, qui n'ont pas soin d'lever leurs enfans
dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! continua-t-il, en
s'adressant toujours  mon frre, et voyant qu'il ne rpondoit rien, il
recommena  nous invectiver jusqu' ce qu'il fut hors d'tat de parler
davantage. Nous nous levmes de table, et comme nous tions obligs de
passer  ct de lui, il me dchargea un grand coup de sa bquille, que
j'vitai heureusement, sans quoi il m'auroit assomme. Il me poursuivit
encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le tranoient me
donnrent le temps de m'vader dans la chambre de la reine, qui en toit
fort loigne. J'y arrivai  demi-morte de frayeur et si tremblante, que
je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La
reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put pour me consoler, et pour
me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les bquilles
m'avoient fait si peur, que j'eus bien de la peine  m'y rsoudre. Nous
repassmes pourtant dans l'appartement de ce prince, que nous trouvmes
s'entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n'y fus pas
long-temps, je me trouvai mal, et fus oblige de retourner chez la
reine, o je tombai deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La
femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit:
eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? vous tes faite que c'est horrible. Je
n'en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta un
miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la
poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai cela  l'altration que
j'avois eue et n'y fis point de rflexion. Mais ds que je rentrai dans
la chambre du roi, cette bullition rentroit et je retombai en
dfaillance. La cause en toit, qu'il falloit traverser toute une
enfilade de chambres o il n'y avoit point de feu et o il faisoit un
froid terrible. Je pris la nuit une grosse fivre et me trouvai le
lendemain si mal que je fis faire mes excuses  la reine de ne pouvoir
sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez
elle. Je lui fis rpondre, que j'avois une bullition de sang et que
c'toit impossible. Le mme ordre me fut ritr encore de sa part. On
me trana donc  quatre dans son appartement, o je tombai d'une
foiblesse dans l'autre, et on me conduisit de mme chez le roi. Ma soeur
me voyant si mal, et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce
prince qui n'avoit pas pris garde  moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous
tes bien change, mais je vous gurirai bientt! En mme temps il me
fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrmement
fort, qu'il me fora de boire bon gr mal gr. A peine l'eus-je aval,
que ma fivre augmenta et que je commenai  rver. La reine vit bien,
qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, o on me
mit au lit toute coiffe, m'ayant t ordonn expressment, de
reparotre le soir. Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un
terrible redoublement. Le mdecin Stahl, qu'on avoit envoy chercher,
prit ma maladie pour une fivre chaude et me donna plusieurs remdes
trs-contraires au mal que j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant
dans un dlire continuel. Ds que je rentrai dans mon bon sens, je me
prparai  la mort. Dans ces courts intervalles je la dsirois avec
ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann 
ct de mon lit, qui pleuroient, je tchois de les consoler, en leur
disant, que j'tois dtache du monde, et que j'allois trouver le repos
dont personne n'toit plus en tat de me priver. Je suis cause, leur
disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frre. Si je dois
mourir, dites au roi, que je l'ai toujours aim et respect, que je n'ai
rien  me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espre qu'il me donnera sa
bndiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d'en agir mieux
avec la reine et avec mon frre, et d'ensevelir toute dsunion et
animosit contre eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je
souhaite, et la seule qui m'inquite dans l'tat o je suis. Je restai
deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout
desquelles la petite vrole se manifesta. Le roi ne s'toit pas inform
de mes nouvelles depuis tout le temps que j'avois t incommode. Ds
qu'on lui eut appris que j'avois la petite vrole, il m'envoya son
chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en toit. Ce brutal me dit
cent durets de la part du roi et y en ajouta encore. J'tois si mal que
je n'y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le
rapport qu'on lui avoit fait de ma sant. La crainte qu'il eut, que ma
soeur ne prt cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les
prcautions imaginables pour l'empcher, mais d'une manire bien dure
pour moi. Je fus aussitt traite comme une prisonnire d'tat; on mit
le scell sur toutes les avenues qui menoient  ma chambre, et on ne
laissa qu'une seule issue pour y entrer. Dfense expresse fut faite  la
reine et  tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu' mon
frre. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui
toit enceinte, et qui malgr cela me servoit nuit et jour avec un zle
et un attachement sans gal. J'tois couche dans une chambre o il
faisoit un froid pouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'toit que
de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander d'autre on
rpondoit, que le roi avoit dit, qu'il toit assez bon pour moi. Quand
je m'assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me
rveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aim me laisser crever
que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade.
Comme tous les accidens qu'elle prit lui prsageoient une fausse couche,
on fut oblig de la faire transporter  Berlin, et de faire venir ma
seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les jours, n'toit pas en
tat de me soigner. Mon frre, qui avoit dj eu la petite vrole, ne
m'abandonna pas; il venoit deux fois par jour  la drobe me rendre
visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander  tout
moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous
les symptmes de mon mal toient mortels, et tous ceux qui me voyoient
jugeoient que si j'en rchappois je serois cruellement dfigure. Mais
ma carrire n'toit point encore finie, et j'tois rserve pour endurer
toutes les adversits qu'on verra dans la suite de ces mmoires. La
petite vrole me revint par trois fois, ds qu'elle toit sche elle
recommenoit de nouveau. Malgr cela je n'en fus point marque et ma
peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avoit t.

Cependant Mr. de Bremer arriva  Potsdam de la part du Margrave
d'Ansbach. Il remit la bague de promesse  ma soeur, ce qui se fit sans
la moindre crmonie. Le roi toit aussi entirement rtabli de sa
goutte, et le rtablissement de sa sant avoit chass sa mauvaise
humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en fusse l'objet. Holtzendorff
venoit me voir de temps en temps de la part de ce prince, mais ce
n'toit jamais que pour me dire des choses dsagrables de sa part. Il
tchoit toujours d'embellir les complimens dont il toit charg, par les
termes les plus mortifians. Cet homme toit la crature de Sekendorff et
si grand favori du roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui.
Il ne se servoit de son crdit que pour faire des malheureux, et n'avois
pas seulement le mrite d'tre habile dans son art. Le roi en agissoit
un peu mieux envers mon frre par l'instigation de Sekendorff et de
Grumkow, qui manioient entirement l'esprit de ce prince. Les subites
rvolutions qu'ils avoient exprimentes des sentimens du roi, les
tenoient toujours dans la crainte. Ils apprhendoient avec raison, que
le roi d'Angleterre ne se dtermint enfin au double mariage, et qu'en
ce cas tout leur plan ne ft renvers. Ils n'ignoroient pas les menes
de la reine, qui intriguoit perptuellement avec cette cour, et ils
toient informs de la lettre que mon frre avoit crite  celle
d'Angleterre. Ils formrent enfin le plus dtestable de tous les
projets, pour empcher tout raccommodement avec le Monarque Anglois. Ce
projet consistoit,  mettre entirement la dsunion dans la maison de
Prusse et d'obliger mon frre,  force de mauvais traitemens du roi, de
prendre quelque rsolution violente, qui pt donner prise sur lui et sur
moi. Le comte de Fink toit un obstacle  leur dessein. Mon frre avoit
de la considration pour lui, et son caractre de gouverneur lui donnoit
sur son lve une certaine autorit, qui pouvoit l'empcher de faire des
dmarches prjudiciables  ses intrts. Ils reprsentrent donc au roi,
que mon frre, ayant 18 ans passs, n'avoit plus besoin de Mentor, et
qu'en lui tant le comte de Finck, il mettroit fin  toutes les
intrigues de la reine, dont il toit le ministre. Le roi gota leurs
raisons. Les deux gouverneurs furent congdis trs-honorablement, ils
gardrent l'un et l'autre de grosses pensions et retournrent vaquer 
leurs emplois militaires. On donna en rcompense deux officiers de
compagnie  mon frre. L'un toit le colonel de Rocho, trs-honnte
homme, mais d'un fort petit gnie, l'autre le major de Kaiserling, fort
honnte homme aussi, mais grand tourdi et bavard, qui faisoit le bel
esprit et n'toit qu'une bibliothque renverse. Mon frre leur vouloit
assez de bien, mais Kaiserling, tant plus jeune et fort dbauch, fut
par consquent le plus got. Ce cher frre venoit passer toutes les
aprs-midis chez moi, nous lisions, crivions ensemble et nous nous
occupions  nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos critures rouloient
souvent sur des satires, o le prochain n'toit pas pargn. Je me
souviens qu'en lisant le roman comique de Scarron, nous en fmes une
assez plaisante application sur la clique impriale. Nous nommions
Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinire, le Margrave de Schwed
Saldagne, et le roi Ragotin. J'avoue que j'tois trs-coupable de perdre
ainsi le respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein de
m'pargner, et je ne prtends nullement me faire grce. Quelques sujets
de plaintes que les enfans puissent avoir contre leur parens, ils ne
doivent jamais oublier ce qui leur est d. Je me suis souvent reproch
depuis les garemens de ma jeunesse en ce point, mais la reine, au lieu
de nous censurer, nous encourageoit par son approbation  continuer ces
belles satires. Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y toit pas pargne,
quoique nous estimassions fort cette dame, nous ne pouvions nous
empcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle toit
fort replte et d'une figure semblable  celle de Mdme. Bouvillon nous
la nommions ainsi. Nous en badinmes plusieurs fois en sa prsence, ce
qui lui donna la curiosit de savoir qui toit cette fameuse Mdme.
Bouvillon, dont on parloit tant. Mon frre lui fit accroire, que c'toit
la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre retour  Berlin, un
jour qu'il y avoit appartement, et qu'on y parloit de la cour d'Espagne,
elle s'avisa de dire, que les Camerera mayor toient toutes de la
famille des Bouvillons. On lui fit des clats de rire au nez, et je crus
que j'en toufferois pour ma part. Elle vit bien qu'elle avoit dit une
sottise, et s'informa auprs de sa fille, qui avoit beaucoup de lecture,
ce que ce pouvoit tre. Celle-ci lui dvoila le mystre. Elle fut
trs-fche contre moi, sentant bien que je l'avois turlupine; et j'eus
beaucoup de peine  faire ma paix avec elle. Un caractre satirique est
trs-peu estimable; on s'accoutume insensiblement  ce vice et  la fin
on n'pargne ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si ais que de se saisir
du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, je l'avoue,
d'entendre turlupiner spirituellement une personne qui nous est
indiffrente mais il est en mme temps dur de penser, que peut-tre on
subira le mme sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, nous
brocardons sur les dfauts d'autrui, pendant que nous ne faisons aucune
rflexion sur les ntres. Je me suis entirement dfaite de ce vice, et
je ne suis plus caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais
caractre, et qui mritent par le venin de leur langue, qu'on leur rende
la pareille. Mais j'en reviens  mon sujet.

Le temps de l'arrive du Margrave d'Ansbach approchant, et ce prince
n'ayant pas eu encore la petite vrole, le roi et la reine jugrent 
propos de me faire retourner  Berlin. Mais avant que de partir j'allai
chez le roi. Il me reut  son ordinaire, c'est  dire trs-mal, et me
dit les choses du monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne
pousst son mauvais procd plus loin, abrgea ma visite et me ramena
elle-mme dans ma chambre. Je me rendis le lendemain  Berlin, o je
trouvai la comtesse Amlie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'tat.
Mr. de Vallenrot, son ancien amant, toit mort. Il y avoit quelque temps
qu'on lui avoit appris cette nouvelle un jour, qu'il y avoit appartement
chez la reine. Comme elle n'avoit pas seulement t informe de sa
maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle tomba en
dfaillance en prsence de toute la cour, ce qui dcouvrit l'intrigue
qu'elle avoit eue avec lui. Cette aventure avoit fort diminu son crdit
auprs de la reine, qui ne fut pas fche de se dfaire d'elle.
Cependant le roi et la reine arrivrent peu de jours aprs moi  Berlin.
Les noces de ma soeur y furent clbres en crmonie, et elle partit
quinze jours aprs son mariage. Je sortis donc de ma solitude et suivis
quelque temps aprs la reine  Vousterhausen. Les disputes pour mon
mariage s'y renouvelrent. Ce n'toit tout le jour que querelle et
dissension. Le roi nous laissoit mourir de faim, mon frre et moi. Ce
prince faisoit l'office d'cuyer tranchant il servoit tout le monde hors
mon frre et moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans un
plat, il crachoit dedans pour nous empcher d'en manger. Nous ne vivions
l'un et l'autre que de caf et de cerises sches, ce qui me gta
totalement l'estomac. En revanche, je me nourrissois d'injures et
d'invectives, car j'tois apostrophe toute la journe de tous les
ttres imaginables, et devant tout le monde. La colre du roi alla mme
si loin, qu'il nous chassa, mon frre et moi, avec l'ordre formel de ne
parotre en sa prsence qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit
venir secrtement, pendant que ce prince toit  la chasse. Elle avoit
des espions de tout ct en campagne, qui venoient l'avertir ds qu'on
le voyoit parotre de loin, afin qu'elle put avoir le temps de nous
renvoyer. La ngligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous
surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la chambre de cette
princesse, et il arriva si subitement, qu'il ne nous fut plus possible
de l'viter. La peur nous donna de la rsolution. Mon frre se cacha
dans une niche, o toit une certaine commodit, et pour moi, je me
fourrai sous le lit de la reine, qui toit si bas que je n'y pouvois
tenir et que j'tois dans une posture fort incommode. Nous tions 
peine retirs dans ces beaux gtes que le roi entra. Comme il toit fort
fatigu de la chasse, il se mit  dormir et son sommeil dura deux
heures. J'touffois sous ce lit et ne pouvois m'empcher de sortir
quelquefois ma tte pour respirer. Si quelqu'un avoit pu tre spectateur
de cette scne, il y auroit eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi
s'en alla et nous sortmes au plus vite de nos tanires, en suppliant la
reine, de ne nous plus exposer  de pareilles comdies. On trouvera
peut-tre trange, que nous n'ayons fait aucune dmarche pour nous
raccommoder avec le roi. J'en parlai plusieurs fois  la reine, mais
elle ne le voulut absolument pas, disant, que le roi me rpondroit, que
si je voulois obtenir ses grces, je devois pouser ou le duc de
Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les
choses, par l'embarras o je serois, de ne pouvoir le satisfaire. Ces
raisons tant bonnes, j'tois oblige de m'y soumettre.

Quelques jours de bon temps succdrent  tous nos dsastres. Le roi se
rendit  Libnow, petite ville Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le
roi de Pologne. Ce fut l que Grumkow et Sekendorff, appuys de ce
prince, tirrent une promesse de mariage dans toutes les formes du roi,
mon pre, pour le duc de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement
engage. Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, et
celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille cus de rentes je
pourrois vivre trs-honorablement avec lui. Il s'arrta en chemin  Dam,
petit bourg appartenant au duc et qui toit son apanage, o il fut
trait splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas d'augmenter
l'amiti que le roi avoit pour lui. Cependant ce prince tint toutes ses
manigances si secrtes, que nous n'en fmes informs que quelque temps
aprs.

Les mauvais traitemens recommencrent  son retour, il ne voyoit plus
mon frre sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disoit tous les
jours, qu'il endureroit tout du roi hors les coups, et que s'il en
venoit jamais  des extrmits avec lui, il sauroit s'en affranchir par
la fuite. Le page Keith avoit t fait officier dans un rgiment qui
toit en quartier au pays de Clves. J'avois eu une grande joie de son
dpart, dans l'esprance, que mon frre mneroit une vie plus rgle,
mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus
dangereux, succda  celui-ci. C'toit un jeune homme,
capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nomm Katt. Il toit
petit-fils du Marchal comte de Wartensleben. Le gnral Katt, son pre,
l'ayant destin pour la robe, l'avoit fait tudier, et ensuite voyager.
Mais comme il n'y avoit de grce  esprer que pour ceux qui toient
dans le militaire, il s'y vit plac contre son attente. Il continuoit de
s'appliquer aux tudes; il avoit de l'esprit, de la lecture et du monde;
la bonne compagnie, qu'il continuoit  hanter, lui avoit fait contracter
des manires polies, pour lors assez rares  Berlin; sa figure toit
plutt dsagrable que revenante; deux sourcils noirs lui couvroient
presque les yeux; son regard avoit quelque chose de funeste, qui lui
prsageoit son sort; une peau basane et grave de petite vrole
augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit le
libertinage  l'excs; beaucoup d'ambition et d'tourderie
accompagnoient ce vice. Un tel favori toit bien loign de ramener mon
frre de ses garemens. Je ne fus informe de cette nouvelle amiti qu'
mon retour de Berlin, o nous nous rendmes peu de jours aprs celui du
roi de Libnow. Nous y vcmes un bout de temps assez tranquillement,
lorsqu'un nouvel vnement vint troubler notre repos.

La reine reut une lettre de mon frre, qui lui fut rendue secrtement
par un de ses domestiques. Cette lettre m'a fait une si forte
impression, que j'en mettrai le contenu ici  peu prs tel qu'il toit.

Je suis dans le dernier dsespoir. Ce que j'avois toujours apprhend
vient enfin de m'arriver. Le roi a entirement oubli que je suis son
fils et m'a trait comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce
matin dans sa chambre, comme  mon ordinaire; ds qu'il m'a vu il m'a
saut au collet en me battant avec sa canne de la faon du monde la plus
cruelle. Je tchois en vain de me dfendre, il toit dans un si terrible
emportement, qu'il ne se possdoit plus, et ce n'a t qu' force de
lassitude qu'il a fini. Je suis pouss  bout, j'ai trop d'honneur pour
endurer de pareils traitemens, et je suis rsolu d'y mettre fin d'une ou
d'autre manire.

La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus
vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d'inquitude qu' cette
princesse. Je comprenois mieux le sens du dernier article qu'elle, et
jugeois bien que la rsolution dont mon frre parloit, de mettre fin
d'une ou d'autre manire  ses maux, consistoit dans la fuite. Je pris
occasion du chagrin o je voyois que la reine toit plonge, pour lui
reprsenter, qu'elle devoit se dsister de mon mariage. Je lui fis
concevoir, que le roi d'Angleterre n'toit point d'humeur  me faire
pouser son fils; que s'il en avoit eu l'intention, il en auroit agi
diffremment; que cependant, l'esprit du roi, mon pre, s'aigrissoit de
plus en plus contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait
et premier pas  maltraiter mon frre, les mauvais procds envers lui
et envers moi ne feroient qu'augmenter, et porteroient peut-tre ce
dernier  des extrmits qui pourroient lui tre trs-funestes; que
j'avouois, que je serois la plus malheureuse personne du monde, si
j'tois contrainte  pouser le duc de Weissenfeld, mais que je
prvoyois bien, qu'il falloit qu'il y en et un de nous de sacrifi  la
haine de Sekendorff et de Grumkow, et que j'aimois mieux que ce ft moi
que mon frre; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen, pour remettre la
paix dans la famille. La reine se mit dans une violente colre contre
moi. Voulez-vous me percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de
douleur, ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuade, que si
vous tes capable de faire une pareille lchet, je vous donnerai ma
maldiction, vous renierai pour ma fille et ne souffrirai jamais plus
que vous vous montriez en ma prsence. Elle me dit ces dernires paroles
avec tant d'altration, que j'en fus effraye. Elle toit enceinte, ce
qui augmentoit mes peines. Je tchois de la radoucir, en l'assurant, que
je ne ferois jamais rien qui pt lui causer le moindre chagrin.

Mlle. de Bulow, premire fille d'honneur de la reine, avoit repris dans
sa faveur la place de la comtesse Amlie, qui s'toit marie peu aprs
ma soeur. Cette fille toit bonne et serviable, elle ne faisoit du tort
 personne, mais elle toit intrigante et indiscrte. La reine se
servoit d'elle pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passoit 
Mr. du Bourguai et  Mr. Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce
dernier, homme d'esprit et trs-vers dans les affaires, toit ennemi
jur de Grumkow et par consquent de la clique Angloise. La reine lui
fit communiquer la lettre de mon frre et lui demanda conseil sur les
dmarches qu'elle pourroit faire, pour prvenir les violences du roi.
Kniphausen toit inform par la Bulow de toutes les menes de la Ramen;
il savoit que cette femme toit troitement lie avec Eversmann,
trs-grand favori du roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de
nos maux toit la confiance que la reine avoit en cette crature, qui
animoit le roi, par les rapports qu'elle et son compagnon lui faisoient,
vrais ou faux, contre mon frre et moi. Il jugea donc, qu'il falloit
gagner ces deux personnages  quelque prix que ce ft. Il ne fit mention
que d'Eversmann  la reine, trouvant trop dangereux de lui nommer la
Ramen, et il conseilla  cette princesse, de tcher de le mettre dans
ses intrts, en lui procurant une somme d'argent capable de le tenter,
de la part du roi d'Angleterre. La reine gota cet avis et en parla 
Mr. du Bourguai. Aprs bien des difficults ce Ministre lui fit remettre
500 cus, pendant qu'a la rquisition de Mr. Kniphausen il en fit
toucher autant secrtement  la Ramen. L'un et l'autre promirent monts
et merveilles, mais ds qu'ils eurent reu l'argent, ils avertirent le
roi de toute cette manigance, et amusrent la reine et Mr. du Bourguai
par de fausses confidences. Ce procd de la reine acheva de pousser ce
prince  bout; il se crut trahi puisqu'elle vouloit dj commencer 
corrompre ses domestiques, et nous verrons les effets de son
ressentiment dans l'anne 1730, que je vais commencer.

Le roi se rendit  Berlin, pour y passer les ftes de nol. Il fut de
trs-bonne humeur pendant tout le sjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne
nous ft pas bon accueil  mon frre et  moi, il pargna du moins les
injures. Nous avions trouv moyen de radoucir ce dernier, et nous tions
tous dans une scurit parfaite, les bonnes manires du roi nous tant
tout soupon. Mais qui peut approfondir les replis du coeur humain?

Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours aprs le comte Fink
reut une lettre de sa part avec un ordre spar, de n'en faire
l'ouverture qu'en prsence du Marchal de Borck et de Grumkow. Il lui
toit en mme temps dfendu, sous peine de la vie de ne point faire
mention  personne ni de l'une ni de l'autre. Les deux Ministres que je
viens de nommer, en avoient reu un pareil, dans lequel il leur toit
enjoint, de se rendre chez le comte Fink. Ds qu'ils furent assembls
ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit une  la
reine. Voici le contenue de celle qui toit adresse au comte de Fink.

Des que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous
trois chez ma femme. Vous lui direz de ma part, que je n'ignore aucune
de ses intrigues, qu'elles me dplaisent et que j'en suis las, que je ne
prtends plus tre le jouet de sa famille, qui m'a trait indignement,
qu'une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine. Mais que
pour dernire grce je lui permets d'crire encore une fois en
Angleterre et de demander au roi une dclaration formelle sur le mariage
de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la rponse qu'elle recevra, ne
soit pas selon mes dsirs, je prtends absolument l'unir avec le duc de
Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le choix
de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa parole d'honneur, de ne
plus s'opposer  mes volonts, et que si elle continue  me chagriner
par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la relguerai elle et
son indigne fille que je renierai,  Orangebourg, o elle pourra pleurer
son obstination. Faites votre devoir en fidles serviteurs et tchez de
la dterminer  suivre mes volonts, je vous en tiendrai compte. Mais au
cas du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de votre
conduite sur vous et sur vos familles.

Je suis votre affectionn roi,

Guillaume.

Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne s'attendoit  rien moins
qu' cette visite. J'tois chez elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces
trois Mrs. demandoient  lui parler de la part du roi. Je lui dis
d'avance que je prvoyois que cela me regardoit. Elle haussa les paules
et me rpondit: n'importe, il faut de la fermet, et ce n'est pas ce qui
m'embarrasse. En mme temps elle passa dans sa chambre d'audience, o
toient ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur commission et
lui prsenta la lettre du roi. Aprs qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la
parole et voulut lui dmontrer par un grand discours de politique, que
l'intrt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit  ses dsirs
en cas que la rponse d'Angleterre ne ft pas conforme  ses souhaits,
et suivant l'exemple du diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur,
il prtendoit la rduire par l'criture sainte; en lui allguant des
passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui reprsenta
ensuite, que les pres avoient plus de droit sur leurs enfans que les
mres, et que lorsque les parens ne se trouvoient pas d'accord, les
enfans devoient obir prfrablement au pre; que ces derniers toient
matres de les forcer  se marier contre leur gr, et qu'enfin la reine
auroit tout le tort de son ct, si elle ne se rendoit  ces raisons.
Cette princesse refusa ce dernier article, en lui opposant l'exemple de
Bthuel, qui rpondit  la proposition de mariage que le serviteur
d'Abraham lui fit pour son matre Isaac: faites chercher la fille et
demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point la soumission que les
femmes doivent avoir pour leurs maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne
doivent en prtendre que des choses justes et raisonnables. Le procd
du roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prtend violenter les
inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses
jours, en lui donnant un brutal dbauch, et cadet de famille, qui n'est
que gnral du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir
son caractre et son rang. Quel bien un tel mariage peut-il procurer 
l'tat? aucun! Tout au contraire, le roi se verra oblig d'entretenir
ternellement ce gendre qui lui sera toujours  charge. J'crirai en
Angleterre selon les ordres du roi, mais quand mme la rponse n'en
seroit pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage
que vous venez de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma
fille au tombeau que malheureuse. L s'arrtant tout d'un coup elle dit,
qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on devroit avoir plus de
mnagement pour elle dans l'tat o elle se trouvoit. Cependant je n'en
accuse point le roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais  qui
je suis redevable de ses mauvais traitemens. En profrant ces dernires
paroles elle sortit, lui lanant un regard qui lui marquoit assez
combien elle toit pique contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort
altre. Ds que nous y fmes seules, elle me conta toute cette
conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions en toient
si fortes et si dures que je la passerai sous silence. Nous versmes un
torrent de larmes en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit
plus faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du moins elle
gagneroit du temps jusqu'au retour de la rponse, qu'elle devoit en
recevoir. Elle rsolut cependant d'employer tous ses efforts pour en
tirer une favorable. Elle me chargea donc d'crire  mon frre, de lui
mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute d'une seconde
lettre, qu'il devoit crire  la reine d'Angleterre. Voici le contenu de
cette lettre que je fis bien malgr moi.

Madame ma soeur et tante!

Quoique j'aie dj eu l'honneur d'crire  votre Majest, et de lui
expliquer la triste situation o je me trouve aussi bien que ma soeur,
la rponse peu favorable qu'elle m'a donne, ne m'a point dcourag. Je
ne saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et le mrite font
l'admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui
est tendrement attache, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur
et du prince de Galles, qui cependant a t arrt si solemnellement par
le trait d'Hannovre. J'ai dj donn ma parole d'honneur  votre
Majest, de n'pouser jamais que la princesse Amlie, sa fille, je lui
ritre encore cette promesse en cas qu'elle veuille donner son
consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout rduits  l'tat
du monde le plus fcheux, et tout sera perdu si elle balance encore 
nous donner une rponse favorable. Je me trouverois alors libre de
toutes les promesses que je viens de lui faire, et oblig de suivre les
volonts du roi, mon pre, en prenant tel parti qu'il me proposera. Mais
je suis convaincu, que je n'ai rien  craindre de ce ct-l, et que
votre Majest fera de mres rflexions sur ce que je viens de lui
mander, tant etc.

Mon frre ne balana point  copier cette lettre. La reine en crivit
deux, dont l'une fut montre au roi et l'autre contenoit un dtail de ce
qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui
pussent porter la cour d'Angleterre  se rendre aux dsirs du roi.
Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l'ayant exig
ainsi, afin de recevoir plus tt la rponse; il avoit mme calcul,
qu'en cas de vent contraire le courrier pouvoit tre en trois semaines
de retour. Il y avoit dj dix jours de pass, et les inquitudes de la
reine alloient en augmentant  mesure que le temps s'couloit. Comme
personne ne prsageoit rien de bon des rsolutions d'Angleterre, et
qu'on l'avertissoit de tout ct, que le roi se porteroit aux dernires
extrmits si elle tardoit trop  venir, elle examina srieusement ce
qu'elle devoit faire pour dtourner tout vnement fcheux. La comtesse
de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passmes toute une aprs-midi dans son
cabinet, pour chercher des expdiens. Nous conclmes enfin unanimement
qu'elle affecteroit d'tre malade; mais le moyen de le faire accroire au
roi? Si la mchante Ramen toit informe de cette ruse, on ne faisoit
qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n'osions dcouvrir 
la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle
en toit si fort prise, qu'elle auroit t capable de le lui redire.
Cependant il n'y avoit d'autre parti  prendre que celui-l. Il n'toit
pas probable qu'on voult inquiter la reine malade et enceinte, et du
moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tnmes
donc  cet avis, mais nous lui fmes comprendre nettement, que si elle
ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu' rendre notre condition
plus fcheuse. La comtesse de Fink lui reprsenta mme, qu'elle avoit
des tratres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et 
Sekendorff; qu'elle toit informe, qu'on avoit su dans la maison de ce
dernier des conversations qu'elle et la reine avoient eues secrtement,
et qui n'avoient pu tre divulgues que par des gens qui avoient cout
aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de
cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta
encore: tel qui vous parot le plus attach, Madame, est peut-tre
celui-l mme qui vous trahit. Nous remarqumes bien par le trouble de
la reine, qu'elle avoit trs-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire,
mais elle n'en ft pas semblant, et nous promit un secret inviolable.
Nous remmes jusqu'au lendemain au soir  jouer la comdie. La reine
commena par se plaindre le matin, et pour faire plus d'clat, elle
affecta de tomber en dfaillance. Le soir  table nous composmes si
bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrapp, mme
la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes
les simagres pour faire accroire qu'elle toit bien mal. J'avertis mon
frre, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prvenir toutes les
inquitudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit
n'toit rien moins que tranquille; malgr l'loignement que j'avois pour
le prince de Galles, je voyois bien qu'entre trois maux, dont on me
menaoit, c'toit sans contredit le plus petit, et je me voyois force
par la malignit de mon toile de souhaiter ce que j'aurois redout en
tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous
dans sa chambre de lit, mais c'toit le mdecin qui lui faisoit faire
cet effort par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme toit
entirement dans les intrts de la reine. Cinq jours se passrent
ainsi. Mais soit que la Ramen et dcouvert la ruse ou que la reine la
lui et confie, la crise recommena. Une nouvelle ambassade, compose
des mmes personnages qui lui avoient parl la premire fois, lui fut
envoye de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n'oublierai
jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargs, fut beaucoup
plus forte que la prcdente, et la lettre du roi, dont elle toit
accompagne, toit si terrible, qu'elle faisoit parotre douce celle
qu'elle en avoit reue i-devant.

Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler
d'alliance avec l'Angleterre. Toutes rponses qui en pourront venir, lui
sont entirement indiffrentes, et ne changeront rien au projet qu'il a
fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou
avec le Margrave de Schwed. Il prtend absolument qu'on lui obisse, et
fera mme tomber son ressentiment sur votre Majest, s'il trouve de la
rsistance  ses volonts. Il vous dclare, Madame, qu'il se sparera de
vous, vous relguera  votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans
une forteresse et dshritera le prince royal; qu'aprs avoir mrement
rflchi, il a trouv la dsobissance de sa famille d'un trs-dangereux
exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modle 
la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc propos de faire
un acte de justice dans sa propre maison, pour empcher les mauvaises
suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne
rpondit qu'en trs-peu de mots: vous pouvez rpondre au roi, qu'il ne
me fera jamais consentir  rendre ma fille malheureuse, et que tant que
j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un
ni l'autre des partis proposs. Ils voulurent rpliquer, mais la reine
les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre
rsolution d'elle. Ds le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant
la malade.

La rponse d'Angleterre arriva enfin. C'toit toujours la mme chanson.
La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son poux, toit trs-dispos 
m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frre avec sa fille
se fit en mme temps. La lettre, qui toit adress  mon frre, ne
consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mre, fut
vivement pique de ce procd, elle me fit d'abord part de ces belles
nouvelles. Le chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour
sa sant. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer la lettre, qu'elle
venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui toit
crite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite
par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya  la reine sans
les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette
princesse, et lui conta, que le roi toit dans une violente colre
contre elle et contre moi; qu'il avoit jur plusieurs fois, qu'il se
porteroit  toutes les extrmits imaginables pour nous rduire, si nous
ne nous rendions de bonne grce  ses volonts; qu'il toit d'une humeur
pouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frre
qu'il avoit trait de la faon du monde la plus barbare, l'ayant mis
tout en sang  force de coups, et l'ayant tran par les cheveux par
toute la chambre. Je n'tois point prsente  cette narration. Aprs que
ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit 
la reine, il vint me trouver. Jusqu' quand, me dit-il, prtendez-vous
entretenir la dsunion dans la famille et vous attirer la colre de
votre pre? Je vous conseille en ami, de vous soumettre  ses volonts,
sans quoi vous n'avez qu' vous attendre aux plus terribles scnes. Il
n'y a point de temps  perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et
mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous
parle pas ainsi de moi-mme, mais par ordre. Qu'on se mette  ma place
et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si
indignement traite par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui
rpondre comme il le mritoit, mais je prvis que je ne ferois qu'aigrir
les choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, que je
connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu'il voult me
rendre malheureuse, que j'tois au dsespoir d'avoir encouru sa
disgrce, que j'tois prte  faire toutes les soumissions imaginables
pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqu au respect et  la
tendresse, qu'une fille devoit avoir pour son pre. Je lui tournai le
dos, en finissant ces dernires paroles, et m'assis fort mue  un bout
de la chambre. Mais la scne n'toit pas finie, il s'adressa encore 
Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader
 la princesse d'pouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en
cas qu'elle ne puisse se rsoudre en sa faveur, il lui laisse la
libert, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir
obir aux ordres de la reine prfrablement aux siens, il saura vous
montrer qu'il est votre souverain, et vous enverra  Spandau o vous
serez au pain et  l'eau. Ce n'est pas tout. Votre famille portera aussi
le faix de sa colre, il la rendra malheureuse, au lieu qu'elle sera
comble de grces, si vous vous rangez  votre devoir.

Le roi m'a charge, lui rpondit cette dame, de l'ducation de la
princesse. Je n'ai accept cet emploi qu'avec mille larmes, et
uniquement pour obir aux ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui
donner conseil ni de me mler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour
ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J'invoquerai le
ciel pour qu'il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me
soumets aprs cela  tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille
et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez
ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le
roi a pris des rsolutions violentes. Il ne donne que trois jours  la
princesse pour se dterminer. Si au bout de ce temps elle ne flchit, il
la fera conduire  Vousterhausen o les princes en question se
trouveront. Il contraindra la fille d'en choisir un et si elle ne veut
le faire de bonne grce, on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld;
aprs quoi elle sera encore trop heureuse de l'pouser.

Mdme. de Kamken qui toit prsente et qui jusqu'alors avoit gard le
silence, ne put se contenir plus long-temps. Elle chanta pouille 
Eversmann, lui reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit invent ce qu'il
venoit de dire. Son zle l'emporta mme  censurer le roi. L'autre lui
soutint de son ct d'un ton moqueur, que les effets prouveroient
bientt ce qu'il avoit avanc. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y
a-t-il donc dans le monde d'autre parti convenable  la princesse, que
les deux qu'on propose? Si la reine, lui rpondit-il, en peut trouver de
meilleur,  l'exclusion du prince de Galles, peut-tre que le roi
entrera en composition avec elle, quoiqu'il souhaite passionnment avoir
le duc pour gendre.

La reine qui nous fit tous appeler, mit fin  cette impertinente
conversation. La comtesse de Fink toit assise au chevet de son lit et
tchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d'abord  nos physionomies,
que nous avions quelque chose. Nous lui contmes tout l'entretien, que
nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui qu'elle avoit eu.
Nous consultmes long-temps ensemble sur ce qu'il y avoit  faire dans
des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut
suivi. Elle conseilla  la reine, de faire venir le lendemain le
Marchal de Borck, homme d'une probit et d'une droiture infinie, et de
lui demander ses lumires sur la situation o elle se trouvoit. Ce
conseil fut excut. La reine exposa au Marchal tout ce qui s'toit
pass la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme  un ami,
parlez moi sans dtour et selon votre conscience. Je suis au
dsespoir, lui rpondit le Marchal, de voir la dsunion qui rgne
dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majest endure.
Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pt y mettre fin; mais ses
rponses, tant toujours les mmes, je vois bien, qu'il ne faut plus se
flatter de ce ct-l. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des
violences que le roi machine contre la princesse, ne me parot pas
tout--fait sans fondement. J'ai appris hier au soir, que le Margrave de
Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l'a vu. La curiosit m'a
port  m'informer sous main, si cela toit vrai. On m'a rapport, qu'il
y a trois jours qu'il est en cette ville log dans une petite maison 
la ville neuve, d'o il ne sort que le soir sur la brune, pour n'tre
pas connu. J'ai reu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis
montrer  votre Majest, dans lesquelles on me mande, que le duc de
Weissenfeld en toit parti secrtement, pour se rendre  une petite
ville  quelques milles de Vousterhausen. Votre Majest connot l'humeur
du roi; quand on est parvenu  l'animer  un certain point, il ne se
possde plus, et ses emportemens le portent  des excs trs-fcheux.
Ils sont d'autant plus  craindre prsentement, qu'tant toujours obsd
pas des gens mal intentionns, on ne lui donne pas le temps de rentrer
en lui-mme. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut tcher de
gagner du temps et de parer ses premires violences, en choisissant un
troisime parti pour la princesse. Votre Majest ne risque rien en le
faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop ports pour le duc de
Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en pouse un autre. Grumkow
a ses vues particulires, il veut entirement dbusquer le prince
d'Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser
par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire
encore une tentative en Angleterre. La reine parut contente de cet
avis, et aprs avoir consult quelque temps sur le parti qu'on
proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince hrditaire de
Brandebourg-Culmbach. Le Marchal se chargea de faire avertir le roi
sous main de ce changement. En tout cas, dit-il  la reine, si toutes
ces mesures ne servent de rien, votre Majest aura du moins la
satisfaction, de voir la princesse sa fille bien tablie. On dit mille
biens du prince de Bareith, il est d'un ge proportionn  celui de la
princesse, et sera possesseur, aprs la mort de son pre, d'un trs-beau
pays. La reine approuva fort le raisonnement du Marchal, est s'y
conforma entirement.

Le roi arriva deux jours aprs  Berlin. Il se rendit d'abord chez la
reine. La rage et la colre toient peintes dans ses yeux, je n'y tois
point. La reine, contrefaisant toujours la malade, toit au lit. La
fureur et l'emportement du roi furent extrmes, il lui dit toutes les
invectives et les injures qui lui tombrent dans l'esprit. Elle laissa
passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir, en lui disant les
choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa
point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai
fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous
dterminerez pour le duc. Le ciel m'en prserve, s'cria la reine. Eh
bien, continua-t-il, il m'importe peu de votre consentement, je m'en
vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse toit mre du
Margrave de Schwed) pour rgler le mariage de votre indigne fille et
faire avec elle les arrangemens pour les noces.

Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave.
Aprs les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et
lui ordonna d'assurer le prince, son fils, de sa part, que malgr toutes
les oppositions de la reine, il le rendroit matre de ma personne. Il
chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, qui devoient se
faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au
commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de
sentiment. Je reconnois comme je le dois la grce que votre Majest
fait  mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du
bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages qui en rsulteroient pour
lui et pour moi. Ce fils m'est plus cher que ma vie, et il n'y  rien
que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au
dsespoir que ce ft contre le gr de la reine et de la princesse. Je ne
puis donner mon consentement  ce mariage, qui rendroit cette dernire
malheureuse, par l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon
fils toit assez lche, pour vouloir l'pouser contre sa volont, je
serois la premire  blmer sa conduite, et ne le regarderois plus que
comme un mal-honnte homme. Aimez-vous donc mieux, rpliqua le roi,
qu'elle pouse le duc de Weissenfeld? Quelle pouse qui elle voudra,
pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.

Le roi ne pouvant rduire la fermet de cette princesse, se retira. Je
fus informe le soir mme de toutes ces circonstances par un billet que
la Margrave me fit tenir secrtement, me priant, d'en informer la reine.
J'tois remplie d'admiration et de reconnoissance d'un procd si
gnreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la rponse que je fis  son
billet, et je n'oublierai jamais les obligations que je lui ai.
Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur
mon corps, je maigrissois  vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, que j'tois
fort replte, j'tois si fort diminue, que ma taille n'avoit qu'une
demi-aune de contour. Je n'avois point encore paru devant le roi, la
reine ne voulant pas m'exposer  tre traite comme mon frre. Celui-ci
toit dans un dsespoir inconcevable. Ses peines m'toient plus
sensibles que les miennes, et je me serois sacrifie volontiers pour
l'en dlivrer. J'allois toutes les aprs-midis chez la reine aux heures
que le roi toit occup ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un
labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, rangs de
manire que je pouvois viter le roi, en cas qu'il entrt fortuitement,
sans en tre apperue. La mchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le
diable, voulut se donner la comdie  mes dpens, et drangea cet asyle
sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me
sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrasse parmi ces maudits
paravents, dont plusieurs se renversrent, ce qui m'empcha de sortir.
Ce prince, m'ayant vue, toit  mes trousses et tchoit de me saisir,
pour me battre. Ne pouvant plus l'viter, je me jetai derrire ma
gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit oblige de
reculer, mais l'ayant recogne contre la chemine, il fallut s'arrter;
j'tois toujours derrire de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le
feu et les coups. Il appuya sa tte sur l'paule de cette dernire,
m'accablant d'injures et s'efforant de m'attraper par la coiffure;
j'tois  terre  demi grille. Cette scne auroit pris une fin
tragique, si elle avoit continu, mes habits commenoient dj  brler.
Le roi fatigu de crier et de se dmener, y mit fin et s'en alla. Mdme.
de Sonsfeld, quoique effraye montra sa fermet dans cette occasion,
elle resta tout le temps plante devant moi, comme un piquet, regardant
fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne
l'avoit encore t. La pauvre reine fut traite de Turc  More; il la
menaa de nous rouer de coups, mon frre et moi, en sa prsence, et de
m'envoyer incessamment  Spandau. Elle avoit encore diffr de lui
parler du prince de Bareith, dans l'esprance de pouvoir l'appaiser.
Mais voyant que la colre de ce prince toit  son plus haut priode,
elle ne balana plus  suivre les avis du Marchal de Borck. Soyons
raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le
mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que
votre tranquillit en dpend, mais en revanche ne me parlez plus des
partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un tablissement
convenable et un poux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin
de m'opposer alors  vos volonts, je serai la premire  y travailler.
Le roi se radoucit d'abord, et aprs avoir rv quelque temps, votre
expdient n'est pas mauvais, lui rpondit-il, mais je ne connois point
de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nomms,
si vous pouvez m'en proposer d'autres j'en serai d'accord. La reine lui
nomma le prince hrditaire de Bareith. J'en suis content, dit le roi,
mais il n'y a qu'une petite difficult, dont je veux bien vous avertir,
c'est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai
point  ses noces, puisqu'elle prfrera vos volonts aux miennes. Si
elle s'toit marie selon mon gr, je l'aurois avantage plus que mes
autres enfans, c'est  elle de voir  qui elle voudra obir de nous
deux. Vous me rduisez au dsespoir, s'cria la reine, je fais tout au
monde pour vous satisfaire, et vous n'tes pas content, vous voulez me
donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille
pourra pouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette
obstacle, mais je lui donne ma maldiction, si elle le prend de mon
vivant. Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j'crirai
demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai
voir la lettre. Vous pouvez en parler  votre indigne fille; je lui
laisse le temps de se dterminer jusqu' demain sur le parti qu'elle
voudra prendre. Ds que le roi fut retir, la reine m'envoya chercher.
Elle m'embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois
rien. Tout va  souhait, me dit-elle, ma chre fille, je triomphe de mes
ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de
Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c'est de ma main que vous le
recevrez. En mme temps elle me fit un rcit de toute la conversation
qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion ne m'en fut gure
agrable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui rpondre. Eh
bien, n'tes-vous pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour
vous? Je lui rpondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes
les grces qu'elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner
du temps, pour penser  ce que j'avois  faire. Comment, reprit-elle,
du temps? J'ai cru que la chose se dcidoit d'elle-mme, et que vous
vous rangeriez  ma volont? Je ne balancerois pas  le faire, si le
roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majest ne peut
prtendre de moi, que je sois marie sans l'aveu du roi et sans les
formalits requises. Quelle ide cela donneroit-il au public, et que
pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d'une
faon aussi indigne que le roi le prtend. Je ne puis faire autre chose
dans les circonstances o je me trouve, que de rpondre au roi, que je
suis prte  pouser un des trois princes en question, pourvu que votre
Majest et lui s'accordent sur le choix. Mais je ne me dterminerai
point avant que les sentimens de mon pre et de ma mre ne soient
runis. Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine,
et suivez votre caprice, je ne me serois pas attire tant de chagrins,
si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dpend de
vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et
pargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse prsence, car je
ne saurais plus la supporter. Je voulus rpliquer, mais elle m'imposa
silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de
Sonsfeld fut appele ensuite. La reine lui fit des plaintes trs-aigres
contre moi, et lui ordonna de me persuader  lui obir. Je veux
absolument, lui dit-elle, qu'elle pouse le prince de Bareith; ce
mariage me fait tout autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne
veux pas en avoir le dmenti, et ma fille peut compter que je ne lui
pardonnerai jamais si elle fait des difficults. Mdme. de Sonsfeld lui
fit les mmes reprsentations que moi et lui rpondit hardiment, qu'elle
ne se permettroit point de me conseiller l-dessus; ce qui fcha
beaucoup la reine. Mon frre qui avoit t prsent  toute cette
conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obir  la reine.
Sa patience toit pousse  bout, le roi continuoit toujours  le
maltraiter, et les lenteurs de l'Angleterre commenoient  le lasser; je
crois mme que son parti toit pris ds lors de s'vader. Malgr les
bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en
colre et me dit des choses trs-dures, ce qui acheva de me mettre au
dsespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l'approuvoient,
et m'encourageoient  rester ferme, m'assurant, que c'toit l'unique
moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit flchir et se
rendroit plus aisement aux dsirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant
toute plore et hors de moi-mme du procd de mon frre, tchoit de me
consoler, elle m'assura mme avoir un moyen sr d'appaiser la reine,
qu'elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser
passer son premier emportement, et qu'elle me rpondoit, que ds qu'elle
lui auroit parl, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. Le
lendemain au matin le roi montra  cette princesse la lettre qu'il
venoit d'crire au Margrave de Bareith. Elle toit conue en termes
trs-obligeants. Aprs l'avoir lue, il rpta  la reine, d'un ton
rempli de colre, tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est--dire,
qu'il ne vouloit point tre prsent  mes noces ni me donner de dot. La
reine se soumit  tout cela et il sortit en disant, qu'il alloit envoyer
la lettre. C'toit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow,
qui n'y trouvoient pas leur compte, l'en empchrent. La reine en fut
informe secrtement le soir mme par le Marchal de Borck. Mlle. de
Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du
Bourguai et Mr. de Kniphausen aprs une mre dlibration avoient enfin
rsolu, que vu l'extrmit o se trouvoient les affaires, il falloit
tenter un dernier effort en Angleterre, en y dpchent le chapelain
anglois qui m'enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit
de lettres trs-touchantes sur notre situation pour le ministre; que
cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de
ma personne et de mon caractre et les mettre au fait du dplorable tat
o nous tions rduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle
crivit par cette voie  la reine d'Angleterre, elle lui faisoit des
plaintes amres de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d'amiti
qu'elle lui tmoignoit. Le chapelain partit avec ces dpches, combl de
prsens de la reine. Il pleura  chaudes larmes en prenant cong de moi;
il me dit, en me saluant  l'angloise, qu'il renieroit toute sa nation,
si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.

Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la
reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frre et la
mienne n'en toient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui.
Mon pauvre frre, qui ne pouvoit se dispenser d'tre autour de sa
personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il
toit dans un dsespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le
voir traiter ainsi.

Cependant le roi rsolut d'aller faire un tour  Dresde, pour s'aboucher
avec le roi de Pologne. Son dpart toit fix au 18. de Fvrier. J'avois
dj pris cong de mon frre chez la reine, et m'tant retire j'tois
prte  me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habill
fort magnifiquement  la franoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui
c'toit, et me cachai derrire un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi
effraye que moi, sortit d'abord pour savoir qui toit assez hardi pour
oser venir  une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment aprs
avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon
frre. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne sembloit pas tre
la mme personne. Il toit de la meilleure humeur du monde. Je viens
encore une fois vous dire adieu, ma chre soeur, me dit-il, et comme je
connois l'amiti que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un
mystre de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois
endurer les avanies qu'on me fait, ma patience est pousse  bout.
L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; je
m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point
que je ne vous tire d'ici, ds que j'y serai arriv. Ainsi je vous prie
de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientt dans des lieux o la
joie succdera  nos larmes, et o nous pourrons jouir de l'agrment de
nous voir en paix et libres de toute perscution.

Je restai immobile, mais revenant de ma premire surprise, je lui fis
les reprsentations les plus fortes sur la dmarche qu'il vouloit faire.
Je lui en remontrai l'impossibilit et les suites affreuses qu'elle
entraneroit, et voyant qu'il restoit ferme dans sa rsolution, je me
jetai  ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui
toit prsente, joignit ses prires aux miennes. Nous lui fmes enfin si
bien concevoir que son projet toit chimrique, qu'il me donna sa parole
d'honneur de ne le point excuter.

Quelque jours aprs le dpart du roi, la reine tomba dangereusement
malade, un accident subit la mit  deux doigts du tombeau. Ses
souffrances toient infinies et malgr sa fermet, la force des douleurs
lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s'toit augment que
par degrs, le roi fut de retour  Potsdam quelques jours avant qu'il
ft parvenu  son dernier priode. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl,
premier mdecin de ce prince, l'avoient inform de l'tat de la reine;
on lui fit mme savoir, qu'elle toit en danger de vie et qu'elle
couroit risque de subir une opration fort dangereuse pour elle et son
enfant, si elle n'amendoit bientt. La Ramen, appuye de Sekendorff,
dmentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n'toit point
malade, et que toutes les simagres qu'elle faisoit n'toient qu'un jeu
jou. Je ne quittois point le chevet de cette princesse.

L'indiffrence que le roi lui tmoignoit, augmentoit ses souffrances.
Elles devinrent enfin si violentes, qu'on dpcha une estafette au roi,
pour le supplier de venir, s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se
rendit donc  Berlin, malgr toutes les peines que Sekendorff se donna
pour l'en dtourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour tre inform au
juste si la maladie toit effective. Mais ds qu'il eut jet les yeux
sur elle, tous ses soupons se dissiprent et firent place  la plus
amre douleur. Son dsespoir augmenta par le rapport de son chirurgien,
il fondoit en larmes et disoit  tous ceux qui toient autour de lui,
qu'il ne survivroit pas  la reine, si elle lui toit enleve. Les
discours touchants qu'elle lui adressa, achevoient de le dsesprer. Il
lui demanda mille fois pardon, en prsence de toutes ses dames, des
chagrins, qu'il lui avoit causs, et lui fit assez voir, que son coeur y
avoit eu moins de part que les indignes gens qui l'avoient anim contre
elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon
frre et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans,
et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rtablie dans
la famille. Il me fit appeler. Je me jetai  ses pieds et lui dis tout
ce que je crus le plus propre  l'mouvoir, et  l'attendrir en ma
faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui toient
prsens pleuroient  chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa,
paroissant lui-mme touch de mon tat. Mon frre vint ensuite. Il lui
dit simplement, qu'il lui pardonnoit tout le pass en considration de
sa mre; qu'il devoit changer de conduit et se rgler dsormais selon
ses volonts, et qu'en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel.
Cette bonne union rtablie dans la famille rjouit si fort la reine,
qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, tant hors
d'inquitude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frre et moi.
Mais craignant pour la sant de son pouse, qui toit encore fort
chancelante, il nous faisoit bon visage en sa prsence et nous
maltraitoit ds que nous tions hors de sa chambre.

Mon frre commenoit mme de recevoir ses caresses accoutumes de coup
de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances  la reine. Mon
frre s'impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu'il
toit rsolu de s'enfuir et qu'il n'en attendoit que l'occasion. Son
esprit toit si aigri, qu'il n'coutoit plus mes exhortations et
s'emportait mme souvent contre moi. Un jour, que j'employois tous mes
efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me prchez toujours la
patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le
plus malheureux des hommes, environn depuis le matin jusqu'au soir
d'espions, qui donnent des interprtations malignes  toutes mes paroles
et actions; on me dfend les rcrations les plus innocentes: je n'ose
lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu' la
drobe et en tremblant. Mais ce qui a achev de me dsesprer est
l'aventure qui m'est arrive en dernier lieu  Potsdam, que je n'ai
point voulu dire  la reine pour ne pas l'inquiter. Comme j'entrai le
matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me
jeta par terre o, aprs avoir exerc la vigueur de ses bras sur mon
pauvre corps, il me trana, malgr toute ma rsistance,  une fentre
prochaine; il prtendit faire l'office des muets du srail, car prenant
la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J'avois
eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux
mains et me mis  crier. Un valet de chambre vint aussitt  mon
secours, et m'arracha de ses mains. Je suis journellement expos aux
mmes dangers, et mes maux sont si dsesprs, qu'il n'y a que de
violens remdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intrts,
il m'est attach et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me
joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et
avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point  la
reine, elle ne manqueroit pas de le dire  la Ramen, ce qui me perdroit.
Je vous avertirai secrtement de tout ce qui se passera, et je trouverai
le moyen de vous faire rendre srement mes lettres. Qu'on juge de ma
douleur  ce triste rcit! La situation de mon frre toit si dplorable
que je ne pouvois dsapprouver ses rsolutions, mais j'en prvoyois des
suites affreuses. Son plan toit si mal imagin, et les personnes qui en
toient informes, si tourdies et si peu propres pour conduire une
affaire de cette consquence, qu'elle ne pouvoit qu'chouer. Je
remontrai tout cela  mon frre, mais il toit si entt de ses projets,
qu'il n'ajouta point de foi  ce que je lui disois, et tout ce que je
pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit l'excution jusqu' ce que
l'on et reu les rponses aux lettres qui avoient t envoyes en
Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rtablissant cependant
peu  peu, le roi retourna  Potsdam. Ces lettres arrivrent quelques
jours aprs son dpart. Le chapelain toit heureusement dbarqu dans sa
patrie, o il s'toit acquitt de ses commissions, et avoit expos notre
situation au ministre anglois. Le portrait avantageux qu'il avoit fait
de mon frre et de moi, avoit prvenu toute la nation en notre faveur.
Il avoit mme obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit
tmoign tout l'empressement imaginable pour m'pouser, et avoit mme
fait dclarer au roi, son pre, qu'il ne s'uniroit jamais  d'autre qu'
moi. Le ministre avoit fortement appuy les sollicitations du prince,
et toute la nation avoit tant murmur contre les lenteurs du roi, qu'il
s'toit enfin rsolu de nommer le chevalier Hotham son envoy
extraordinaire  Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour
prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrme  la reine;
elle calma aussi un peu les inquitudes que me causoit mon frre, auquel
je ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce moment de calme
pour faire mes dvotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l'glise
Mr. de Katt, qui m'attendoit au bas de l'escalier du chteau; il vint me
rendre fort imprudemment une lettre de mon frre. La chambre de la Ramen
toit vis--vis de l'escalier, sa porte toit ouverte, et elle toit
assise de faon qu'elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de
Potsdam, me dit Katt, j'y ai pass trois jours incognito pour voir le
prince royal, il m'a charg de cette lettre, avec ordre de la rendre en
main propre  V. A. R. Elle est de consquence, et il vous prie, Madame,
de ne la point montrer  la reine. Je pris la lettre sans lui rien
rpondre et j'enfilai l'escalier comme un clair, trs-fche de
l'tourderie qui venoit de se commettre. Aprs avoir panch ma bile
contre Katt avec ma gouvernante, sur l'embarras o il venoit de me
jeter, je l'ouvris et j'y trouvai ces mots:

Je suis au dsespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en augmentant, ma
constance est  bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l'arrive
du chevalier Hotham mettra fin  nos maux. La reine gte toutes nos
affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est dj
inform, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrives,
et de toutes les mesures que l'on prend, ce qui l'aigrit toujours
davantage; je voudrois que cette carogne ft pendue au plus haut gibet,
elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part  la
reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour
cette infme crature. Le roi retournera mardi  Berlin; c'est encore un
mystre. Adieu ma chre soeur, je suis tout  vous.

Je ne doutai point que la reine ne ft dj informe par la Ramen, que
j'avois reu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois
quel prtexte prendre pour l'viter. Je donnai enfin le mot  la
Mermann, et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand mme
je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu'elle devoit dire,
aprs avoir fait semblant de la bien chercher, qu'il falloit que je
l'eusse brle par mgarde avec quelqu'autre papier, que j'avois jete
au feu. Pour lui pargner un mensonge, j'en fis un sacrifice  Vulcain.
Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui me tira de peine.
On verra par la suite combien cette tourderie de Katt me causa de
chagrins.

Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai  Berlin. L'extrme foiblesse
de la reine l'empchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut
jamais lui faire part des commissions dont il toit charg,
quelqu'instance qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda
d'abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous 
Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s'y passeroit, y
envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tcher de
dcouvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham aprs avoir
tmoign au roi les sentimens d'amiti que le roi d'Angleterre lui
continuoit toujours, lui dit, qu'il toit charg de me demander en
mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d'autant mieux
l'union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentt 
celui de mon frre avec la princesse Amlie, que cependant le roi son
matre seroit content que mon mariage se ft le premier, et qu'il
dpendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frre, quand il le
voudroit.

Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il y rpondit de la
manire du monde la plus obligeante. Le dner mit fin  cette
conversation. On remarqua d'abord un air de contentement rpandu sur le
visage du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y prsida comme
de coutume. Le roi, dans l'excs de sa bonne humeur, prit un grand verre
et porta tout haut  Mr. Hotham la sant de son gendre, le prince de
Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet bien diffrent sur
les convis, Grumkow et Sekendorff en furent tourdis, pendant que les
clients de la reine et les autres envoys en triomphoient. Ils tinrent
cependant une conduite gale; tous se levrent de table pour le
fliciter; ce prince toit si rempli de joie, qu'il en versoit des
larmes. Aprs le repas, Mr. Hotham s'approchant du roi le supplia, de ne
point divulguer les propositions qu'il lui avoit faites par rapport 
mon mariage, avant qu'il ne lui et accord une seconde audience. Le roi
fut un peu surpris du secret qu'on lui imposoit, on remarqua mme
quelques signes de chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow,
accabls de la scne dont ils avoient t tmoins, s'en retournrent 
Berlin, bien penauds, voyant tous leurs projets ruins. Cependant les
domestiques de la reine vinrent lui annoncer ces nouvelles.

J'tois tranquillement dans ma chambre occupe  mon ouvrage et  faire
lire. Les dames de la reine, suivies d'une cohue des domestiques,
m'interrompirent, et mettant un genou en terre me crirent aux oreilles,
qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces
gens toient devenus fous, ils ne cessoient de m'tourdir, leur
satisfaction tant si grande, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient.
Ils parloient tous  la fois, pleuroient, rioient, sautoient,
m'embrassoient. Enfin, lorsque cette comdie eut dur quelque temps, ils
me racontrent ce que je viens d'crire. J'en fus si peu mue, que je
leur dis, en continuant toujours mon ouvrage: n'est ce que cela? ce qui
les surprit beaucoup. Quelque temps aprs mes soeurs et plusieurs dames
vinrent aussi me fliciter, j'tois fort aime et je fus plus charme
des preuves que chacun m'en donna en cette occasion que de ce qui y
donnoit lieu. Je me rendis le soir chez la reine, on peut aisment se
reprsenter sa joie. Elle m'appela d'abord sa chre princesse de Galles,
et ttra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette dernire prit la libert de
l'avertir, qu'elle feroit mieux de dissimuler, que le roi, ne lui ayant
donn aucun avis de toute cette affaire, pourroit tre piqu qu'elle fit
tant d'clat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner encore toutes
ces esprances. La comtesse de Fink s'tant jointe  elle, la reine,
quoiqu' regret, leur promit de se modrer.

Le roi arriva deux jours aprs. Il ne fit aucune mention de ce qui
s'toit pass, ce qui nous donna trs-mauvaise opinion de toute la
ngociation de Mr. Hotham. Il fit part  la reine des engagemens qu'il
avoit pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demand la seconde
de mes soeurs en mariage pour son fils an. Il attendoit ces deux
princes le lendemain. Sekendorff toit l'entremetteur de ce mariage, il
portoit ses vues plus loin, et ne faisoit qu'baucher par cette alliance
le grand plan qu'il mditoit. Le duc, beau-frre de l'Impratrice,
n'toit alors que prince apanag, son beau-pre, le duc de Blankenbourg,
tant l'hritier prsomptif du duch de Bronswic. Je ne m'tendrai point
 faire son portrait, il me suffira de dire, que ce prince toit aim et
considr de tous les honntes gens; son fils marche sur ses traces. La
reine tant prs d'accoucher, les promesses de ma soeur se firent sans
crmonie. Le comte Sekendorff fut le seul des ministres trangers qui y
ft invit.

Mr. Hotham cependant avoit presque tous les jours des confrences
secrtes avec le roi. La conclusion du double mariage ne s'accrochoit
qu' une condition que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de Prusse,
qui toit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre anglois lui reprsenta,
que cet homme, entirement dans les intrts de la cour de Vienne, toit
seul cause des brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les
secrets de l'tat et que de concert avec un nomm Reichenbach, rsident
du roi d'Angleterre, il y faisoit les plus infmes intrigues. Le
chevalier ajouta, qu'on avoit intercept de ses lettres  ce mme
Reichenbach, et qu'il toit prt  prouver ce qu'il venoit d'avancer, en
les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser le prince sur la
conclusion du double mariage, l'assurant, que le roi son matre seroit
satisfait, des fianailles de mon frre et laisseroit entirement la
libert au roi de fixer le temps de ses noces. Il fit plus, en offrant
au roi de donner cent 1000 liv. sterl. de dot  la princesse
d'Angleterre, il n'en exigea aucune pour moi. Le prince fut branl par
tant d'offres avantageuses; il lui rpondit, qu'il ne balanceroit point
 abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre par ses critures des
dtestables menes dont on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir
l'alliance du prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions
qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frre. Quelques jours
aprs il dclara  Mr. Hotham, qu'il consentoit aussi  ce dernier
article,  condition nanmoins que mon frre seroit nomm Statthaltre de
l'lectorat d'Hannovre et y seroit entretenu aux dpens du roi
d'Angleterre jusqu' ce qu'il devnt par sa mort hritier du royaume de
Prusse. Ce ministre lui rpondit, qu'il en criroit  sa cour; mais
qu'il n'osoit le flatter d'obtenir cette prtention.

Il recevoit toutes les postes des lettres du prince de Galles; j'en vis
plusieurs qu'il avoit envoyes  la reine. Je vous conjure, mon cher
Hotham, lui disoit-il, faites bientt une fin de mon mariage; je suis
amoureux comme un fou, et mon impatience est sans gale. Je trouvai ces
sentimens bien romanesques, il ne m'avoit jamais vue, et ne me
connoissoit que de rputation, aussi n'en fis je que rire.

La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nomm Auguste Ferdinand, et
eut la famille de Bronswic pour parrains et marraines.

Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier Hotham eussent
fait impression sur le roi. Il ne parloit quasi plus  Grumkow et
affectoit d'en dire du mal devant des gens qu'il connoissoit pour tre
de ses amis.

Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, o le roi de
Pologne l'avoit invit. Toute l'arme saxonne toit rassemble dans cet
endroit, elle y fit les volutions et les manoeuvres dcrites par le
fameux chevalier Follard. Les uniformes, les livres et les quipages
toient d'une magnificence acheve; les tables au nombre de 100
somptueusement servies, et l'on trouva que ce camp surpassoit de
beaucoup celui de drap-d'or sous Louis XIV.

Mon frre vint prendre cong de moi le soir avant son dpart, il toit
encore habill  la franoise, ce qui me parut de mauvais augure; je ne
me trompai pas. Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine
extrme, ne comptant pas vous revoir de long-temps. Je n'ai que diffr
le dessein que j'avois de me mettre  l'abri de la colre du roi; je ne
l'ai jamais perdu de vue. Vos instances m'ont empch la dernire fois
que je partis pour Dresde d'excuter mon projet, mais je ne dois plus
temporiser, mon sort empire de jour en jour, et si je perds cette
occasion, je n'en trouverai peut-tre de long-temps d'aussi favorable.
Rendez-vous donc  mes dsirs, et ne vous opposez plus  ma rsolution,
puisque vous y perdriez vos peines. Nous restmes stupfies, Mdme. de
Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en visire et lui
demandai, de quelle faon il vouloit conduire son vasion. Je trouvai
son plan si chimrique que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui
allgua de son ct, qu'il ruinoit entirement par cette dmarche les
bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que de rien entreprendre
il falloit attendre la fin de la ngociation du chevalier Hotham; que si
elle se rompoit, il auroit toujours la libert d'en venir au dernires
extrmits, et que si au contraire elle russissoit, son sort ne pouvoit
qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons le dterminrent enfin
 m'engager sa parole d'honneur de ne rien tenter. Nous nous sparmes
trs-contents l'un de l'autre.

Ds que le roi fut  Mulberg, on s'appliqua  rompre toutes les mesures
de Mr. Hotham. Il avoit fait informer la reine par Mlle. de Bulow de
tout ce qui s'toit pass dans les confrences qu'il avoit eues avec le
roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire  la Ramen, et
celle-ci ne manqua pas d'en avertir Grumkow, qui sut profiter de ces
claircissemens. Il fit insinuer par ces cratures au roi, que toutes
les avances d'Angleterre n'toient qu'un jeu jou, pour loigner de lui
tous ceux qui lui toient fidles; que cette cour ne tendoit qu' mettre
mon frre sur le trne, et  s'emparer du gouvernement par le moyen de
la princesse d'Angleterre qu'il devoit pouser; que craignant la
vigilance des vritables serviteurs du roi, elle tcheroit de les
loigner peu  peu pour ter tout obstacle  ses desseins; que pour y
parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit demand; que ce prince
ne pouvoit dtourner ce grand coup qu'en refusant constamment de donner
les mains au mariage de mon frre, et en faisant natre des difficults
capables de rompre cette ngociation, sans se brouiller totalement. Ces
mmes choses furent dites au roi par tant de gens diffrens, qui n'y
sembloient tre intresss que par attachement pour lui, qu'elles lui
firent enfin impression. On lui conseilla nanmoins de dissimuler encore
et d'attendre les rponses d'Angleterre avant que de lever le masque.
Ces dtestables avis le rendirent furieux contre mon frre. Son esprit
souponneux et mfiant ne lui permettant pas d'approfondir la vrit, il
se ressouvenoit des rudes attaques qu'on avoit dj faites  Grumkow, et
dont ce dernier s'toit toujours tir aux dpens de ses accusateurs; ces
penses le confirmrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence de
ce favori.

Il retourna  Berlin dans ces dispositions. Les caresses de la reine,
qu'il chrissoit dans le fond au suprme degr, jointes  un certain
tendre qu'il conservoit pour sa famille, l'inquitoient  un point que
ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur  Mr. de Leuvener,
ministre de Danemarc, trs-honnte homme, qui avoit infiniment d'esprit
et qu'il estimoit beaucoup. Mr. de Leuvener, qui toit au fait des
manigances de Grumkow et de Sekendorff, prit non seulement le parti du
chevalier Hotham, mais informa encore le roi de plusieurs
particularits, capables de lever ses doutes. Il dmontra si bien ce
qu'il avoit avanc, que ce prince, convaincu par son discours, lui
promit d'loigner son favori ds que mon mariage seroit rendu public, un
reste de soupon l'empchant de faire ce sacrifice avant qu'on lui et
accord ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, instruit
par Mr. de Leuvener de cette conversation, n'en fut point satisfait. Il
lui montra ses instructions et lui dit, que le roi, son matre, ne
signeroit aucun des articles stipuls avant qu'il ne ret la
satisfaction qu'il demandoit. On eut beau lui reprsenter d'en crire 
sa cour, pour obtenir qu'on se relacht sur cet article, il n'en voulut
rien faire, persuad que l'honneur de sa nation y toit intress.

Le roi tant retourn  Potsdam, la reine tint appartement  Mon-bijou.
Mr. Hotham n'y vint point par politique. Grumkow y joua un triste
personnage, il toit ple comme la mort et sembloit un excommuni,
n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'toit retir dans un petit
coin de la salle, o ni la reine ni personne ne lui parloient. Les
reflexions que je fis, le voyant ainsi humili, sur la vicissitude de
toutes les choses humaines, m'inspirrent de la compassion pour son
malheur. Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la parole et lui
fis les mmes politesses qu' l'ordinaire. Mr. de Leuvener m'en fit des
reproches, ajoutant, que l'envoy d'Angleterre seroit trs-piqu, s'il
apprenoit que j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et de
sa cour. Je n'ai rien  dmler jusqu' prsent, lui rpondis-je, avec
le chevalier Hotham ni avec sa cour, et n'ai pas besoin de rgler ma
conduite selon ses ides. J'ai piti de tous les malheureux. Grumkow m'a
donn de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour lui
tmoigner le moindre ressentiment dans un temps o je le vois accabl et
prt  succomber. D'ailleurs Mr. je trouve que c'est une mauvaise
politique que de mpriser son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien
 craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais pas et
redevenir plus redoutable que jamais; pour ma part je ne lui souhaite
d'autre punition que celle, de n'tre plus en tat de faire du mal.
Leuvener m'a dit depuis, qu'il s'toit bien souvent ressouvenu de cette
conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prvu ce qui arriva
peu  prs.

Le roi revint  Berlin. Je retrouvai mon frre plus dsespr que
jamais. Le colonel de Rocho qui ne le quittoit gure, fit avertir la
reine, qu'il mditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans l'excs
de ses emportemens et qu'il prenoit certaines mesures qui lui faisoient
tout craindre; il la fit cependant assurer, qu'il pieroit si bien les
dmarches de mon frre, qu'il romproit tous les projets qu'il pourroit
faire. Ce procd de Mr. de Rocho toit trs-louable, mais son petit
gnie lui fit commettre des fautes trs-grossires. Il se trouvoit dans
un cas fort pineux; en s'opposant aux volonts de mon frre il
s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir, il encouroit la
disgrce du roi et risquoit peut-tre sa tte. Ces rflexions
l'intimidrent si fort, qu'il en alla faire ses plaintes de maison en
maison par toute la ville de Berlin, et que son secret devint bientt
celui de la fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne
l'ignora pas. La reine au dsespoir de ce que Rocho venoit de lui
apprendre, m'en parla sachant que je connoissois parfaitement l'humeur
de mon frre. Elle me demanda conseil sur ce qu'elle avoit  faire. Je
n'osai lui dire sincrement l'tat des choses, craignant sa foiblesse
pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frre. Je lui avouois, qu'il
tomboit dans une mlancolie affreuse, qu'il avoit des momens de rage,
qui m'avoient souvent effraye, qu'il lui cachoit l'horreur de sa
situation, ne voulant point l'inquiter, mais que je ne croyois point
qu'il seroit capable d'en venir aux extrmits qu'elle apprhendoit. Je
lui fis concevoir, qu'on disoit des choses dans l'excs du dsespoir,
qu'on n'excutoit point quand on rentroit dans son sang froid, et tchai
de faire mon possible pour lui ter ces ides.

Les rponses d'Angleterre arrivrent dans ces entrefaites. Elles furent
telles que le roi pouvoit les dsirer, on lui accordoit absolument tout
ce qu'il avoit demand, mais toujours  condition d'loigner Grumkow
avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reu des lettres originales
interceptes de ce ministre. Il le fit savoir au roi, auquel il demanda
une audience secrte. Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut
d'abord inform. Il sut prvenir Mr. Hotham et parla le premier  ce
prince. Il commena par lui dtailler les soins que l'Empereur s'toit
donns pour gagner son amiti, lui fit valoir la complaisance qu'il
avoit eue de lui accorder la libert des enrlemens dans ses tats, la
garantie qu'il lui avoit donne des duchs de Juliers et de Bergue,
ajoutant, qu'il toit bien dur pour l'Empereur, de voir que malgr
toutes ces avances il l'abandonnoit pour prendre le parti de ses
ennemis. Je suis honnte homme, poursuivit-il, votre Majest m'a reconnu
toujours pour tel, je vous suis personnellement attach et me vois
forc, par l'excs du dvouement que j'ai pour vous, de me mler dans
une affaire bien dlicate, mais l'tat dans lequel je vous vois me fait
frmir; arrive ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon
devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince royal fait des
trames secrtes avec l'Angleterre. Voici des lettres que je viens de
recevoir de notre ministre  cette cour, en voici d'autres de l'envoy
de Cassel et de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu
l'imprudence de confier  plusieurs personnes les lettres que le prince
royal lui a crites; elles contiennent des promesses de mariage dans
toutes les formes, ce qui s'est fait  l'insu de votre Majest, outre
cela il court un bruit sourd en ville, qu'il a dessein de s'vader; ces
circonstances jointes ensemble, me paroissent suspectes. Grumkow a reu
des nouvelles plus dtailles sur ce sujet, qu'il pourra lui faire voir.
Au reste, Sire, si le mariage de la princesse, votre fille, vous tient
si fort  coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler; je
ne dsespre point d'en venir  bout. Celui du prince royal me paroit
trop dangereux pour que vous puissiez y consentir; songez, Sire, combien
d'inconveniens il entrane aprs lui: vous aurez une belle-fille, vaine
et glorieuse, qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de votre
royaume ne suffiront point  ses dpenses, et qui sait si enfin elle ne
parviendra pas  vous dpouiller de votre autorit. Je m'emporte, Sire,
mais pardonnez-moi en faveur de mon zle, c'est Sekendorff et non le
ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en agit avec vous
comme on feroit avec un enfant, elle vous leurre avec un morceau de
sucre, et semble dire: je vous le donnerai si vous m'obissez, et si
vous chassez Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majest, si
elle donne dans un aussi grossier panneau, et quel compte ses serviteurs
fidles pourront-ils faire sur elle, s'ils se voient sans cesse le jouet
des puissances trangres. Il poussa son hypocrisie jusqu' pleurer et
joua si bien la comdie, que son discours porta coup. Le roi resta
rveur et inquiet, ne lui rpondit pas grand'chose et le quitta peu
aprs. Il fut d'une humeur pouvantable le reste du jour. Le lendemain
14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience  son tour. Aprs avoir
assur le roi, que sa cour lui accordoit entirement tout ce qu'il avoit
souhait, il lui remit des lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne
doutoit point que le roi ne l'abandonnt ds qu'il en auroit fait la
lecture; qu' la vrit l'une toit en chiffres, mais qu'on avoit trouv
des gens assez habiles pour la dchiffrer. Le roi les prit d'un air
furieux, les jeta au nez de Mr. Hotham et leva la jambe comme pour lui
donner un coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la chambre
sans lui rien dire, jetant la porte aprs lui avec emportement. Le
ministre anglois se retira aussi furieux que le roi. Ds qu'il fut chez
lui, il fit appeler ceux de Danemarc et de Hollande, auxquels il conta
ce qui venoit de se passer. Son gnie anglois parut dans cette
circonstance, il dit  ces Mrs., que si le roi toit rest un moment de
plus, il lui auroit manqu de respect et se seroit donn satisfaction.
Il les intressa  sa cause, qui devenoit celle de toutes les ttes
couronnes. Son caractre de ministre ayant t viol par cette insulte,
il leur dclara, que sa ngociation tant finie, il prtendoit partir le
jour suivant de grand matin. La reine fut informe de cette fcheuse
aventure par un billet de Mr. Hotham  Mlle. de Bulow; on peut aisment
juger de sa douleur. Le roi de son ct en avoit un cuisant repentir. Au
dsespoir de son emportement, il eut recours au ministres de Danemarc et
de Hollande et les pria de faire son racommodement avec celui
d'Angleterre, il les chargea de faire des excuses  ce dernier de la
faute qu'il venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester,
il tcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que des sujets de
satisfaction. Tout le jour se passa en alles et venues, sans pouvoir
rien obtenir de Mr. Hotham, qui resta inbranlable sur son dpart. La
mauvaise humeur du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton
moqueur, que toute la ngociation tant rompue, il avoit rsolu de me
faire Coadjutrice  Herford. Pour cet effet il crivit sur-le-champ  la
Margrave Philippe, abbesse de cette abbaye, pour la prier d'y consentir;
on peut bien croire qu'elle ne fit aucune difficult  s'y prter. Je
crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire agir la reine
auprs de Mr. Hotham. Son inquitude s'augmentant  mesure que le jour
se passoit, il donna enfin commission aux ministres susmentionns, de
lui offrir une rparation en forme en leur prsence. Mr. de Leuvener en
avertit mon frre et le conjura d'crire un billet au ministre anglois,
pour lui persuader d'accepter cet expdient. Mon frre l'ayant dit  la
reine et celle-ci y ayant consenti, lui crivit ce qui suit.

Monsieur!

Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernires intentions du roi, mon
pre, je ne doute pas que vous ne vous rendiez  ses dsirs. Songez Mr.,
que mon bonheur et celui de ma soeur dpendent de la rsolution que vous
prendrez, et que votre rponse fera l'union ou la dsunion ternelle des
deux maisons. Je me flatte qu'elle sera favorable et que vous vous
rendrez  mes instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je
reconnotrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc.

Cette lettre fut rendue par Katt  Mr. Hotham; en voici la rponse.

Monseigneur!

Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre Altesse royale. Je
suis pntr de reconnoissance de la confiance qu'elle m'y tmoigne.
S'il ne s'agissoit que de ma propre cause, je tenterois mme jusqu'
l'impossible, pour lui prouver mon respect par ma dfrence  ses
ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant le roi, mon
matre, je ne puis me rendre aux dsirs de votre Altesse royale. Je
tcherai de donner la meilleure tournure que je puisse  cette affaire,
et quoiqu'elle interrompe les ngociations, j'espre pourtant qu'elle ne
les rompra pas tout--fait. Je suis etc.

La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour la reine et pour
moi. J'avois dans ce temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec
le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave de Schwed, le duc de
Weissenfeld, les coups et les injures m'toient trop rcents pour ne pas
souhaiter d'en tre  l'abri, et j'tois persuade, que mon sort ne
pouvoit tre aussi mauvais en Angleterre qu'il alloit le devenir 
Berlin, o je ne voyois que des abmes de tout ct. Mon frre parut peu
sensible  ce revers, il hocha la tte et me dit: faites-vous abbesse,
vous aurez un tablissement. Je ne comprends pas pourquoi la reine se
chagrine, le malheur n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces
manigances, mon parti est pris. Je n'ai rien  me reprocher envers vous,
j'ai tout tent pour votre mariage, tirez-vous d'affaire comme vous
pourrez, il est temps que je pense  moi, j'ai assez souffert, ne me
rabattez plus les oreilles par des prires et des larmes, elles seroient
inutiles et ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqu me pera
le coeur. Son esprit toit si aigri depuis quelque temps, et il menoit
une vie si libertine, que les bons sentimens qu'il avoit eus, en
sembloient touffs. Je tchai de l'appaiser et de lui faire entendre
raison. Ses rponses brusques et ddaigneuses me fchrent enfin  mon
tour, j'y rpondis par quelques piquanteries qui m'en attirrent de plus
fortes, ce qui m'obligea de me taire, esprant de pouvoir me raccommoder
avec lui, quand son emportement seroit pass.

Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller 
Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-l. Je
l'aimois trop pour me sparer brouille d'avec lui, et je voulois
prvenir encore s'il toit possible, en lui faisant des avances, le coup
qu'il mditoit. Il reut avec beaucoup de froideur toutes les choses
tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me
donner sa parole, qu'il n'entreprendroit rien, j'ai fait beaucoup de
rflexions, me dit-il, qui m'ont fait changer de sentiment, je ne pense
point  m'vader et reviendrai srement ici. Je ne pus lui rpliquer et
n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi tant entr, il me dit tout
bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimrent mes
esprances. Ayant pris cong du roi et nous tant retirs, j'attendis
inutilement mon frre. Il m'envoya enfin  minuit son valet de chambre,
avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances
d'amiti. Ce valet de chambre avoit servi mon frre depuis qu'il toit
au monde, il avoit de l'esprit et sa fidlit avoit t  toute preuve.
Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de chambre de la reine
et l'pousa. Cette femme, gagne par la Ramen, tiroit de son mari tous
les secrets de mon frre, qu'elle rapportoit  cette mgre, qui les
faisoit savoir au roi. Nous ne fmes claircis de ces choses que depuis.

Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant
15. de Juillet. L'agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je
passai la nuit  m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en
larmes, ne prvoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant
me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention
 mon contenance, tant occupe  lire les lettres qu'on avoit
interceptes de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y
en avoit six ou sept, toutes dates du mois de Fvrier, dans le temps
que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j'ai fait mention.
En voici  peu prs le contenu.

On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition de la reine, qu'on dit
tre  l'extrmit. Faites savoir  la cour, qu'elle se porte comme un
poisson dans l'eau,[1] son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le
roi, son frre. J'ai dj apost deux de mes missaires[2] pour animer
le Gros[3] contre son fils. Continuez de me mander tout ce que vous
apprendrez de ses intrigues avec la reine d'Angleterre.

[Note 1: Ce sont les vritables expressions de cette lettre.]

[Note 2: C'toient des valets de chambres et souvent moins.]

[Note 3: C'toit le roi.]

Dans une autre il y avoit:

J'ai donn le mot  l'ami (Sekendorff), pour qu'il informe le Gros des
correspondances de son fils en Angleterre. crivez-moi une lettre sur ce
sujet que je puisse montrer, et tchez de la tourner de faon que les
soupons qu'on en prendra, nous fassent plutt parvenir  nos fins. Ne
craignez rien, je saurai vous soutenir et empcherai bien qu'on dcouvre
nos menes, car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce que je
veux.

Voici ce que contenoient celles dates du mois de Mars:

Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, des dmarches de
l'Angleterre et surtout de celles du prince de Galles. Que
prtendent-ils avec cette ambassade de Mr. Hotham? et quel empressement
pour pouser une princesse plus laide que le diable, couperose,
dgotante et stupide. Je m'tonne que ce prince, qui peut avoir le
choix de tout ce qu'il y a de parfait, s'adresse  une pareille magotte.
Son sort me fait piti, on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse
le soin.

Les autres lettres toient crites dans le mme style. Le caractre de
l'auteur se manifeste assez par celles que je viens de mettre ici, il se
fera connotre de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.

Mr. Hotham partit comme il se l'toit propos. Pendant l'absence du roi
la reine tint quatre fois par semaine appartement  Mon-bijou. Je fus
charme d'y voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il seroit 
Berlin, mon frre n'entreprendroit rien. Il vint me dire un jour, qu'il
alloit expdier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne
voulois pas lui crire, cette voie tant sre. Je fus fort surprise de
cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, de risquer
pareilles choses, songez aux suites fcheuses que cette estafette peut
entraner, si le roi en apprend quelque chose, souponneux comme il est,
cela peut causer beaucoup de chagrin  mon frre, et ruiner pour jamais
votre fortune. Quelque amiti que j'aie pour mon frre, je ne lui
crirai srement pas par cette occasion. Il voulut encore me presser,
mais je lui tournai le dos fort altre de ce qu'il venoit de me dire;
prvoyant bien, que cette dmarche ne se faisoit que par les raisons que
je craignois depuis long-temps. Peu de jours aprs la Bulow et quelques
bien intentionns vinrent m'avertir, que Katt dbitoit les projets de
mon frre par toute la ville, et qu'il en avoit mme parl devant des
personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur il s'en vantoit hautement,
et faisoit parade d'une bote qui renfermoit le portrait du prince royal
et le mien. Le mal toit parvenu  son comble par cette tourderie. Je
jugeai donc  propos d'en informer la reine, afin qu'elle pt par son
autorit tirer cette bote de ses mains et lui imposer silence. Elle fut
fort en colre du dtail de ces impertinences et donna ordre  Mdme. de
Sonsfeld de faire un compliment trs-dsobligeant de sa part  Katt, et
de lui redemander mon portrait. Celle-ci s'acquitta le mme soir de sa
commission, Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques remontrances
que pt lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon
portrait, lui disant, que mon frre lui avoit permis de le copier
d'aprs un original en miniature, dont elle-mme lui avoit fait prsent,
et qu'il lui avoit confi jusqu' son retour. Il l'assura de sa
discrtion  l'avenir; et la pria de dire  la reine, qu'il l'a
supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit en grce auprs du
prince royal, il tcheroit de dtourner toutes les rsolutions funestes
qu'il pourroit prendre, qu'il entroit quelquefois dans son gnie pour
pouvoir le ramener plus facilement, et que jusqu' prsent il n'y avoit
rien  craindre. La reine aimoit  se flatter; cette rponse dissipa
toutes ses inquitudes pour mon frre. Mais le refus, du portrait nous
irrita si fort l'une et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlmes
plus.

Je fus fort surprise un matin, en m'veillant de voir entrer la Ramen;
cette apparition me sembla la suite d'un mauvais songe. Elle me dit,
qu'elle venoit uniquement  dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de
Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, lui disant, que
cette affaire l'intressoit aussi. Vous tes triste, continua-t-elle, de
ce que la reine vous maltraite, rendez en plutt grces  Dieu: si vous
tiez sa favorite, le roi vous chasseroit bientt. Pour moi je n'ai rien
 craindre de ce ct-la, j'ai su prendre mes prcautions d'avance,
quand mme ma faveur tomberoit, ce prince ne m'abandonneroit pas et
sauroit bien me soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune de
mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il dpend de vous d'en
avertir la reine. Si vous voulez encourir le ressentiment du roi, par
les ordres duquel j'agis, il sera inform sur l'heure des obstacles que
vous mettrez par-l  ses desseins et se portera contre vous aux
dernires extrmits. D'ailleurs vous connoissez le petit gnie de la
reine, je saurai m'apercevoir dans un moment des rapports que vous lui
aurez faits de moi, je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que
vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber sur vous le
tort que vous me prtendrez faire. Elle nous avoit parl  toutes les
deux jusqu'alors, mais s'adressant  moi, elle ajouta: vous allez
tomber, Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti d'avance, vous
ne pourrez vous tirer de ces fcheuses circonstances qu'en pousant le
duc de Weissenfeld. Est-ce donc une si grande affaire que de se marier?
Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi, un mari qu'on
peut gouverner est une belle chose; au reste ne vous inquitez point de
ce que dira la reine, je la connois  fond, et je vous assure, que si le
roi la caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se consolera
bientt, et ne se souciera plus de rien. J'tois outre contre cette
femme; si j'avois suivi mon premier mouvement, je l'aurois fait sortir
par les fentres pour lui pargner le chemin. Mais il fallut dissimuler
mon indignation. Je lui rpondis que je me soumettois entirement aux
dcrets de la providence, et du reste, que je ne ferois jamais la
moindre chose sans consulter la reine et sans son aveu. Je me dfis
ainsi de cette maudite visite, remplie d'horreur du procd de cette
infme crature. Nous dplormes long-temps le sort de la reine d'tre
tombe en de pareilles mains.

Mais j'en reviens  Grumkow. Sa contenance toit bien change depuis le
dpart de Mr. Hotham; un air de satisfaction rgnoit sur toute sa
physionomie. Il venoit assidment rendre ses devoirs  la reine, qui en
agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Aot, jour remarquable
de toute manire), mon esprit tant extrmement agit et ayant t
mlancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume,
je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Aprs
avoir fait quelques tours, je m'assis avec elle sur un banc 
l'extrmit du jardin. Grumkow vint m'y trouver. Nous devions faire nos
dvotions le dimanche suivant. Il toit du nombre de ceux qui rejettent
la religion par le dsir de contenter leurs passions et sans
connoissance de cause. N'tant point ferme dans ses principes, il se
faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de
conscience, qui le rendoient mlancolique, et qu'il dissipoit ensuite
par le vin et la bonne chre. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi,
avoit pass la journe avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait
une vive peinture de l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de
morale, qui me sembla dans sa bouche comme l'vangile dans celle du
diable; tombant ensuite sur d'autres matires, il me dit, qu'il avoit
t bien fch des mauvais tratemens que le roi m'avoit faits, aussi
bien que de ceux que mon frre enduroit. Le prince royal, continua-t-il,
devroit se prter plus qu'il ne fait aux volonts de son pre; c'est le
plus grand roi qui ait jamais exist, et qui joint toutes les vertus
civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le ment
plus loin, ce que je voulus viter. Je me levai donc et marchai fort
vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui rpondis que sur le
sujet du roi et tchai de renchrir sur les loges qu'il venoit de lui
donner, mais il en revint  ses moutons. Vous avez tant d'ascendant sur
l'esprit du prince royal, que vous tes l'unique personne, Madame, qui
puisse le ramener  son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est
mal conseill. Si mon frre, lui rpondis-je, veut suivre mes avis, il
se rglera toujours selon les volonts du roi, pourvu qu'il soit inform
de ses intentions. Il voulut me rpliquer, mais plusieurs dames vinrent
nous interrompre, ce qui me tira d'un grand embarras. Le mme soir la
reine tant devant sa toilette  se dcoiffer, et la Bulow tant assise
 ct d'elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet
prochain. Ce cabinet superbe toit orn en cristal de roche et autres
prcieuses d'un prix infini, sans compter l'or et les pices travailles
avec art, qui y toient en grand nombre. Entre les compartimens de ces
pices curieuses il toit garni de vases de cette ancienne porcelaine du
Japon et de la Chine d'une norme grandeur. La reine crut d'abord que
quelques unes de ces grandes pices toient tombes et avoient caus ce
bruit. La Bulow y tant entre fut fort surprise de n'y trouver rien de
drang.  peine en eut-elle ferm la porte et  peine en fut-elle
sortie, que le fracas recommena. Elle renouvela ses visites  trois
reprises, accompagne d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le
tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais
un autre plus affreux y succda dans un corridor, qui sparoit les
appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication.
Personne n'y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour
cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient
l'entre. La curieuse de savoir d'o provenoit ce bruit, ordonna  ses
femmes de l'clairer. La peur dmasqua le faux attachement de la Ramen;
elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la
chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnrent cette
princesse avec la Bulow, et  peine eurent-elles ouvert la porte, que
des gmissemens affreux, redoubls par des cris qui les firent trembler
de peur, frapprent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermet.
tant entre dans le corridor, elle encouragea les autres  chercher ce
que ce pouvoit tre. Elles trouvrent toutes le portes fermes 
verroux; aprs les avoir ouvertes, elles visitrent tout l'endroit sans
rien trouver. Les deux gardes toient  demi-morts de frayeur. Ces gens
avoient entendu les mmes gmissemens proche d'eux, mais sans rien voir.
La reine leur demanda, s'il toit entr quelqu'un dans les chambres du
roi; ils l'assurrent fort du contraire. Elle s'en retourna  son
appartement un peu altre, et me conta cette aventure le lendemain.
Quoiqu'elle ne ft rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de
noter la date, pour voir ce que ce tintamarre prsageroit. Je suis
persuade que la chose toit fort naturelle. Le hazard fit cependant que
justement ce mme soir mon frre fut arrt et qu'au retour du roi la
scne la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.

Comme il n'y avoit point de cour ce jour l, il y eut concert 
Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d'y venir et
Katt n'y manquoit jamais. Aprs avoir long-temps accompagn du clavecin,
je passai dans une chambre prochaine o on jouoit. Katt m'y suivit, me
priant pour l'amour de Dieu de l'couter un moment en faveur de mon
frre. Ce nom si cher m'arrta sur-le-champ. Je suis au dsespoir, me
dit-il, d'avoir encouru la disgrce de la reine et celle de votre
Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on
m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de
s'vader. Je vous proteste pour tout ce qu'il y a de plus sacr Mdme.,
que je lui ai crit et refus nettement de le suivre, s'il entreprenoit
de s'enfuir, et je vous rponds sur ma tte, qu'il ne fera jamais cette
dmarche sans moi. Je la vois dj branler sur vos paules, lui
rpondis-je, et si vous ne changez bientt de conduite, je pourrois bien
la voir  vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons
trs-mcontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous eussiez
l'tourderie de divulguer partout les desseins de mon frre, et de faire
confidence  chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnotre les
bonts qu'il a pour vous, et faire plus de rflexions sur l'irrgularit
de votre procd. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d'avoir mon
portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander,
vous auriez d lui obir et le lui faire remettre. C'toit le moyen de
rparer votre faute, et il n'y a que ce seul expdient qui puisse vous
faire obtenir votre grce d'elle et de moi. Pour ce qui regarde le
premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai
parl qu' Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce
n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y
trouve  redire. Ayant copi moi-mme le portrait de votre Altesse
royale et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il ft de
consquence de les faire voir  quelques-uns de mes amis, d'autant plus
que je ne les ai produits que comme des pices de mon ouvrage, mais je
vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m'en dfaire.
Au reste, continuat-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur
auprs du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours
aux calomnies, mais je vous le rpte encore, Mdme., tant que je serai
bien auprs de ce cher prince, je l'empcherai toujours d'accomplir ses
desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup.
Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit.
C'est l'hritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour
s'y frotter. En vrit Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains
fort que je ne sois que trop bon prophte. Si je perds la tte,
rpondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne
m'abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage
et je le quittai. Ce fut la dernire fois que je le vis, et j'tois bien
loigne de penser que mes prdictions s'accompliroient si-tt, n'ayant
voulu que l'intimider.

Le 15. d'Aot, jour de naissance du roi, tout le monde vint fliciter la
reine, et la cour fut trs-nombreuse. J'y eus encore une longue
conversation avec Grumkow. Il avoit congdi sa morale et s'toit remis
sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment d'esprit. Il
s'tendit encore fort au long sur les loges du roi, et voyant que
j'allois le quitter, il me dit d'un ton si expressif que j'en fus
surprise: vous verrez dans peu, Madame,  quel point je vous suis
attach et combien je suis votre serviteur. Je lui rpondis fort
obligeamment sur ce dernier article et voulus m'loigner, mais la Bulow
s'approchant commena par se chipoter avec lui; elle s'toit mise sur ce
pied l, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je
l'avois dj avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la
raillerie et de mnager Grumkow, lui disant, qu'il falloit suivre
l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu'il ne leur fasse
point de mal, mais elle ne songea gure  mettre mes leons en pratique.
La dispute qu'elle eut ce soir avec lui fut trs-vive. Son antagoniste
la finit en lui disant la mme chose qu' moi: dans peu je pourrai vous
convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu'il y avoit un
sens cach sous ces paroles deux fois rptes, ce qui m'inquita.

La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du mme
mois. Elle donna un bal  Mon-bijou  l'honneur du roi. La salle 
manger toit dcore de devises et de lampions, et la table reprsentoit
un parterre. Chacun de nous trouva un prsent sous son couvert. Nous
tions tous de la meilleure humeur du monde, il n'y avoit que les deux
gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow
qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d'tre
incommodes. Nous recommenmes le bal aprs souper. Il y avoit plus de
six ans que je n'avois dans; c'toit du fruit nouveau et je m'en donnai
 gogo, sans faire beaucoup d'attention  ce qui se passoit. La Bulow me
dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu'on se retirt. Eh, mon
Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon sol
aujourd'hui, car je n'en aurai peut-tre de long-temps. Cela se pourroit
bien, reprit-elle. Je ne fis aucune rflexion l-dessus et continuai 
me divertir. Elle revint  la charge une demi-heure aprs: finissez
donc, me dit-elle, d'un air fch, vous tes si occupe, que vous n'avez
point d'yeux. Vous tes de si mauvaise humeur aujourd'hui, rpliquai-je,
que je ne sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous n'aurez
plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d'oeil que je
jetai de son ct, me glaa d'effroi. Je vis cette princesse plus ple
que la mort dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande
matresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frre m'intressoit plus que
toute autre chose au monde, je m'informai aussitt, si cela le
regardoit? La Bulow haussa les paules, en disant: je n'en sais rien. La
reine donna un moment aprs le bon soir et monta en carosse avec moi.
Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquita  un tel
point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Ds que je fus
retire, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il
s'agissoit. Elle me rpondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit
impos silence. Pour le coup je crus mon frre mort, ce qui me jeta dans
un tel dsespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea  propos de me tirer
d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reu le mme
matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine,
que ce prince lui ordonnoit de prparer peu  peu l'esprit de cette
princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait arrter le prince
royal, qui avoit tent de s'enfuir. Le malheur de mon frre me pera le
coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine
me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La
fureur se manifestoit videmment dans cette lettre. Voici ce qu'elle
contenoit:

J'ai fait arrter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait
et sa lchet le mritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m'a
dshonor avec toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne de
vivre.

Je tombai en foiblesse aprs cette lecture. L'tat de la reine et le
mien auroient attendri un coeur de roche. Ds qu'elle se fut un peu
remise, elle me conta l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un dtail
circonstanci, tel que nous l'avons appris depuis.

Mr. de Grumkow avoit t inform ds le 15. de la catastrophe de mon
frre; il n'avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence 
plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de
lui, en fut averti. Il crivit sur-le-champ  Katt, et lui conseilla de
partir au plutt, puisqu'infailliblement il alloit tre arrt. Katt
profita de l'avis et demanda permission au Marchal de Natzmar, qui
commandoit son corps, d'oser aller  Friderichsfelde, rendre ses devoirs
au Margrave Albert; ce qui lui fut accord. Il avoit fait faire une
selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l'argent et des papiers. Par
malheur pour lui cette selle n'tant point faite; il fut contraint de
l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brla ses
papiers. Son cheval tant enfin sell, il alloit monter dessus, lorsque
le Marchal arriva, accompagn de ses gardes, qui lui demanda son pe
l'arrtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur
et fut aussitt men en prison. On mit le scell sur tous ses effets, en
prsence du Marchal, qui paroissoit plus altr que son prisonnier. Il
avoit tard plus de trois heures  excuter les ordres du roi, pour
donner le temps  Katt de s'chapper, et fut trs-fch de le trouver
encore l.

J'en reviens  la reine. Elle me demanda, si mon frre ne m'avoit jamais
parl de son dessein. Je lui fis alors un rcit de toutes les
particularits, que je savois sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir
caches, par la crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas
venoit  exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt
m'avoit faites, m'avoient jete dans une scurit parfaite, ne m'tant
attendue  rien moins qu' ce que je venois d'appendre. Mais, me
dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J'en ai parl souvent  mon
frre et il m'a assur qu'il les avoit brles. Je connois trop bien
votre frre, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont parmi les effets
de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous
apprmes le lendemain qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frre
chez Katt, o on avoit mis le scell. Cette nouvelle nous fit frmir.
Aprs avoir bien rumin, elle eut encore recours au Marchal Natzmar,
qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l'ai rapport
ci-devant. Elle envoya aussitt chercher son aumnier, nomm Reinbeck,
pour le charger de persuader au Marchal de lui faire remettre la
cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck tant malade, se fit
excuser, ce qui augmenta ses inquitudes. Un cas fortuit y suppla.

La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de
l'altration qui parossoit sur son visage. Aprs avoir fait retirer
tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle toit la plus
malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me confier ces peines.
Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en
rentrant chez moi, une caisse scelle et adresse  la reine, qu'on
avoit remise  mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le
donna, il n'y avoit que ces mots:

"Ayez la bont, Madame de remettre cette cassette  la reine, elle
renferme les lettres qu'elle et la princesse ont crites au prince
royal."

Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir jou ce tour,
car ceux qui la portoient toient masqus. Cependant je ne sais qu'elle
rsolution prendre; je sens, qu'en envoyant ce fatal dpt au roi je
perds la reine et au contraire, si je le rends  cette princesse, j'en
serai la victime. L'une et l'autre de ces extrmits sont si fcheuses
pour moi, que je ne sais  quoi me dterminer. Nous lui parlmes si
fortement et la pressmes tant que nous lui persuadmes d'en parler  la
reine, lui dmontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti,
puisque le paquet lui toit adress.

Nous nous rendmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle
eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trve  sa douleur, mais elle
ne fut pas longue. Les rflexions suivirent bientt; voici comme nous
raisonnions. De quelle faon transporter cette cassette secrtement au
chteau sans qu'on s'en apperoive, y ayant des espions partout? Quand
mme cela se pourroit, n'est-il pas  craindre que Katt n'en fasse
mention, lorsqu'il sera interrog? Que deviendra alors la comtesse Fink,
elle se trouvera innocemment implique dans cette mauvaise affaire, sans
avoir comment s'en tirer. Si cette dernire en agit sans dtours et la
livre publiquement  la reine, le roi en sera inform sur-le-champ et
forcera cette princesse  devenir elle-mme l'instrument de son malheur
en lui remettant ses lettres. Le cas toit dlicat, il y avoit des
prcipices de tout ct. Enfin, aprs avoir bien pes le pour et le
contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins prilleux,
dans l'esprance, de trouver encore quelqu'expdient pour nous rendre
matres des papiers. Le porte-feuille, car c'en toit un fut donc port
dans l'appartement de la reine, qui le serra aussitt en prsence de ses
domestiques et de la Ramen. Nos confrences recommencrent l'aprs-midi.
La reine toit d'avis de brler les lettres et de dire simplement au
roi, que n'tant pas d'importance, elle n'avoit pas cru mal faire. Son
avis fut hautement rejet de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre
vouloit cela; tout le jour se passa de cette faon sans rien conclure.

Ds que je fus retire, je dis  Mdme. de Sonsfeld, que j'avois trouv
un expdient infaillible, mais qui deviendroit trs-dangereux, si la
reine le confioit  la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit
venir  bout de lever le scell sans le rompre, il n'y auroit rien de si
facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu'on en
pourroit alors tirer commodment les lettres et en crire d'autres, pour
les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon ide, et nous
convnmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink,  la
reine et d'exiger sa parole d'honneur de n'en point parler.

Ds le jour suivant nous suivmes ce projet comme nous nous en tions
donn le mot. Nous parlmes chacune d'une faon si intelligible, sans
pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions
la Ramen. Mais son foible pour cette crature fut cause, qu'elle ne fit
point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret
ternel et nous tint parole cette fois-l. Nous excutmes ds
l'aprs-midi notre entreprise. La reine se dfit de ses dames et de ses
domestiques, je restai seule auprs d'elle. Nous trouvmes d'abord un
terrible obstacle; le porte-feuille toit si pesant, que ni la reine ni
moi ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier  un de
ses valets de chambre, vieux et fidle domestique, d'une discrtion et
d'une probit  toute preuve. J'essayai pendant long-temps de lever le
cachet, l'impossibilit que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de
chambre, nomm Bock, ayant examin les armes qui toient celles de Katt,
me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout
pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouv dans
le jardin  Mon-bijou, je l'ai toujours port depuis ce temps, pour
tcher d'apprendre  qui il appartenoit. Ayant confront ces deux
cachets, nous les trouvmes gaux et conclmes qu'ils appartenoient 
Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vnmes  la
visite des lettres. Il est temps  prsent que je m'tende un peu
l-dessus.

J'ai dj parl, dans le cours de cet ouvrage, de la manire peu
respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit
plaisir  nos satires et renchrissoit sur celles que nous faisions; les
lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en toient
remplies. Elles contenoient outre cela le dtail de toutes les intrigues
en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver pass, pour
gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit
un article de plus dans les miennes. Pour plus de sret je n'crivois
avec de l'encre que des choses indiffrentes, et me servois du citron
pour celles qui toient de consquence; en passant le papier sur le feu,
la caractre paroissoit et devenoit lisible. La Ramen toit d'ordinaire
le sujet de cette criture mystrieuse. J'invectivois contre elle, me
plaignant amrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; nous
convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit lui dire ou lui
cacher. J'avois eu l'esprit si agit, que je n'avois fait aucune
rflexion sur l'effet que ces lettres pouvoient produire sur cette
princesse, l'ide qui m'en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit
trembler. Un heureux incident me tira d'embarras. L'aumnier Reinbeck se
fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoy
chercher la veille. Elle toit si trouble de tout ce qui se passoit,
qu'elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brlez toutes ces lettres,
que je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les
jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine
et de moi. J'avois  peine fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous
fmes alors la rvision du reste des papiers. Il y avoit des lettres
d'une infinit de gens, des billets-doux, des rflexions morales et des
remarques sur l'histoire, dont mon frre toit l'auteur; une bourse, qui
contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin
une lettre de mon frre  Katt, dont voici la teneur; elle toit date
du mois de Mai.

Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes prcautions, que je n'ai
rien  craindre. Je passerai par Leipsic, o je me donnerai le nom de
Marquis d'Ambreville. J'ai dj fait avertir Keith, qui ira droit en
Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver 
Leipsic. Adieu, ayez bon courage.

Nous jetmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon
frre, que j'ai conservs. Je commenai le soir mme  rcrire les
lettres, qui dvoient remplacer les autres. La reine en fit de mme le
jour suivant. Nous emes la prcaution de prendre du papier de chaque
anne, pour empcher toute dcouverte. Trois jours furent employs  cet
ouvrage, pendant lesquels nous fabriqumes 6 ou 700 lettres. C'tait peu
de chose en comparaison de celles que nous avions brles. Nous nous en
appermes, quand nous voulmes refermer le porte-feuille; il toit si
vide que cela seul pouvoit nous trahir. J'tois d'avis de continuer
d'crire pour le remplir, mais les inquitudes de la reine toient si
grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que
d'attendre plus long-temps  le refermer. Je m'y opposai tant que je
pus, mais inutilement. Nous le remmes enfin dans le mme tat o il
avoit t, sans qu'on pt s'appercevoir du moindre changement.

Cependant le roi arriva le 27. d'Aot  cinq heures du soir. Ses
domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur
demanda des nouvelles de mon frre. Ils l'assurrent qu'ils ignoroient
entirement son sort, qu'ils l'avoient laiss  Wesel en partant, et ne
savoient point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois qu'il est 
propos de rapporter ici les circonstances de son vasion, telles que je
les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui toient prsens.

Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. L'tourderie qu'il eut,
de faire confidence au Margrave de son mcontentement, y mit obstacle.
Ce prince, le voyant extrmement aigri contre le roi, souponna quelque
chose de son dessein et drangea son plan en lui refusant des chevaux
qu'il lui demandoit, sous prtexte, disoit-il, d'aller se promener. Le
roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l'avoit maltrait
publiquement en prsence de plusieurs trangers; il lui avoit mme
rpt ce que je lui avois entendu dire souvent: si mon pre m'avoit
trait comme je vous traite, je m'en serois enfui mille fois pour une,
mais vous n'avez point de coeur et n'tes qu'un poltron. Cependant mon
frre, ne pouvant parvenir  son but pendant son sjour d'Ansbac, fut
oblig d'attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer
facilement sur la route. Il reut  quelques milles de cette ville
l'estafette de Katt. Il y rpondit aussitt, lui mandant, qu'il comptoit
se sauver dans deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous  la Haye,
l'assurant, que son coup toit immanquable, parce que si mme il toit
poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens trs-frquens sur
cette route. Son trouble lui fit oublier d'adresser cette lettre 
Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit
le mme nom, envoy pour faire des recrues  10 ou 12 milles de-l.
L'estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frre.

Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village,
o lui et toute sa suite passrent la nuit dans des granges. Mon frre,
le colonel Rocho et son valet de chambre en partagrent une.

J'ai dj dit que Keith toit devenu lieutenant dans le rgiment de
Mosel. Le roi avoit repris son frre en sa place pour page. Ce garon
toit aussi sot que son frre l'toit peu. Le prince royal, le
connoissant pour tel, ne s'toit point confi  lui sur ses desseins;
mais il jugea, que par rapport  sa btise il seroit plus propre qu'un
autre  faciliter son vasion. Il lui fit accroire, qu'ayant appris
qu'il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit
y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le rveiller
le matin  quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui toit
trs-facile, puisque ce jour l il y en avoit un march. Le page obit,
mais au lieu de rveiller mon frre, il s'adressa  son valet de
chambre. Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, souponna quelque
mystre, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de
dormir. Mon frre, qui n'toit pas sans agitation  la veille d'une si
grande entreprise, se rveilla un moment aprs. Il se lve, s'habille,
et au lieu de son uniforme met son habit  la franoise et sort. Son
valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de
Rocho. Celui-ci court tout troubl chez les gnraux de la suite du roi.
Tels toient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier toit de la clique
impriale et digne ami de ceux qui en toient les protecteurs.) Aprs
avoir consult ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal,
qu'ils cherchrent par tout le village. Ils le trouvrent enfin au
march des chevaux, appuy sur une voiture. Ils furent frapps de le
voir vtu  la franoise et lui demandrent fort respectueusement, ce
qu'il faisoit l? Le prince royal leur donna une rponse fort brusque.
Il m'a dit depuis, qu'il toit dans une telle rage, de se voir
dcouvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout tent contre ces
messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d'habit,
le roi est rveill et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il
vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui rpliqua le prince royal, que je
serai ici avant le dpart du roi, je veux seulement faire un petit tour
de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec
les chevaux. Mon frre en saisit un par la bride et voulut se jeter
dessus. Il en fut empch par ces messieurs, qui l'environnrent et
l'obligrent bon gr mal gr de retourner  sa grange, o ils le
forcrent de mettre son uniforme; malgr sa fureur il fut pourtant
oblig de se contraindre. Le gnral Derscho et le valet de chambre
avertirent le mme jour le roi de tout ce qui s'toit pass. Ce prince
dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point encore des preuves
suffisantes contre mon frre, et se doutant bien, qu'il ne s'en
tiendroit pas  cette premire tentative.

Ils arrivrent tous le soir  Francfort. Le roi y reut le lendemain au
matin une estafette du cousin de Katt, charge de lettres, que mon frre
avoit crites  celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au
gnral Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la
conduite de son fils, dont ils lui rpondroient sur leur tte, et de le
conduire tout droit dans le Jacht, qu'on avoit prpar pour lui, voulant
faire le trajet de Francfort  Wesel par eau. Ces ordres furent
immdiatement excuts et cette scne se passa le 11. d'Aot.

Le roi resta tout ce jour  Francfort et ne s'embarqua que le matin
suivant. Ds qu'il vit mon frre, il se jeta sur lui et l'auroit
trangl, si le gnral Valdo ne ft venu  son secours. Il lui arracha
les cheveux et le mit dans un si triste tat, que ces messieurs, en
craignant les suites, le supplirent de permettre qu'on le ment dans un
autre bateau, ce qui leur fut enfin accord. On lui ta son pe et il
fut trait depuis ce moment en criminel d'tat. Le roi se saisit de ses
effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frre s'empara des
papiers. Il rpara ses fautes en les jetant au feu en prsence de son
matre, en quoi il nous rendit  tous un grand service. Le roi cependant
toit agit d'une si terrible colre, qu'il ne rouloit dans son esprit
que des dessein funestes. Mon frre, d'un autre ct, paroissoit assez
tranquille, se flattant toujours, de pouvoir chapper  la vigilance de
ses surveillans.

Ils arrivrent dans ces dispositions  Gueldre. Le roi prit de l les
devans et mon frre le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant
d'instances, qu'ils lui permirent d'entrer de nuit  Wesel. En arrivant
au pont de bateaux, qui est  l'entre de cette ville, il conjura ces
messieurs, de lui permettre de mettre pied  terre, afin de n'tre point
connu. Ils lui accordrent cette lgre faveur, ne la croyant pas de
consquence. Ds qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort
pour chapper et se mit  courir de toute sa force. Une forte garde,
commande par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoye  sa
rencontre le rattrapa, et le conduisit  une maison de la ville, voisine
de celle o demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette
dernire incartade. Le roi l'examina lui-mme le jour suivant. Il n'y
avoit auprs de lui que le gnral Mosel, officier de fortune, qui par
sa bravoure et son mrite avoit t lev  ce grade. Il interrogea mon
frre et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit voulu dserter?
(ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui rpondit-il d'un ton
ferme, vous ne m'avez pas trait comme votre fils, mais comme un vil
esclave. Vous n'tes donc qu'un lche dserteur, reprit le roi, qui n'a
point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit le prince royal;
je n'ai fait que ce que vous m'avez dit cent fois, que vous feriez si
vous tiez  ma place. Le roi, pouss  bout par cette dernire rponse
et transport de rage, tira son pe dont il voulut le percer. Le
gnral Mosel s'apperut de son dessein et se jeta entre deux, pour
parer le coup: Percez moi, Sire, s'cria-t-il, mais pargnez votre fils.
Ces mots arrtrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frre
dans sa maison. Le gnral lui fit de fortes remontrances sur son
action, lui reprsentant, qu'il seroit toujours matre de la personne de
son fils, qu'il ne devoit point le condamner sans l'entendre, et enfin
qu'il commettroit un pch irrmissible, s'il devenoit son bourreau; il
le supplia en mme temps, de le faire examiner par des personnes sres
et fidles, et de ne plus le voir puisqu'il n'toit pas assez matre de
lui-mme, pour soutenir sa prsence. Le roi gota ces raisons et s'y
rendit.

Il ne s'arrta que quelques jours  Wesel et reprit la route de Berlin.
Avant que de partir il associa le gnral Dosso aux deux autres
surveillants de mon frre, et leur commanda de le suivre en quatre
jours, leur laissant un ordre scell, dans lequel il leur marquoit
l'endroit o ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient ouvrir qu'
quelques milles de Wesel.

Mon frre toit ador de tout le pays. La manire cruelle dont le roi en
avoit agi avec lui, excusoit en quelque faon ses dmarches. On
trembloit pour ses jours, les violences du roi tant connues. Plusieurs
officiers, qui avoient  leur tte le colonel Groebnitz rsolurent de
tout risquer pour le dlivrer. Ils lui avoient dj procur un habit de
paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fentres, lorsque
le gnral Dosso drangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des
grilles de fer. Cet homme toit favori du roi et son rapporteur. Par
malheur ce prince n'en avoit toujours que de mchans; celui-ci toit un
vrai suppt de satan, qui faisoit damner les honntes gens et fouloit le
pauvre peuple. Les quatre jours tant couls, ils firent partir le
prince royal et le menrent  une petite ville, nomme Mitenwalde,  six
milles de Berlin, selon les ordres qu'ils avoient reus.

On sera peut-tre curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du
prince d'Anhalt, qui avoit t prsent lorsque le prince royal fut
arrt  Francfort, tant arriv 24 heures plutt que le roi  Wesel,
alla rendre visite  Keith, qui avoit t son camarade, et lui conta
fort navement la catastrophe de mon frre. Celui-ci se sauva le soir
mme, prtextant de chercher un dserteur, et se rfugia  la Haye dans
la maison de Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le colonel du
Moulin fut dpch  ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence,
qu'il arriva un quart d'heure aprs lui et le vit  la fentre de
l'htel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses
que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser
le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et
s'embarquer pour passer en Angleterre.

J'en reviens  l'entrevue du roi et de la reine. Cette princesse toit
seule dans l'appartement de ce prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin,
qu'il l'apperut il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est
mort. Quoi, s'cria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui,
vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la
chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle toit toute hors
d'elle-mme et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu,
mon fils! La respiration me manqua et je tombai pme entre les bras de
Mdme. de Sonsfeld. Ds que la reine eut remis la cassette au roi, il la
mit en pices et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce
temps, pour rentrer dans la chambre o nous tions. J'tois revenue 
moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m'exhortant  tenir
bonne contenance. La Ramen releva un peu nos esprances, en assurant la
reine, que mon frre toit en vie et qu'elle le savoit de bonne main. Le
roi revint sur ces entrefaites. Nous accourmes tous pour lui baiser la
main, mais  peine m'eut-il envisage, que la colre et la rage
s'emparrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux tinceloient de
fureur et l'cume lui sortoit de la bouche. Infme canaille, me dit-il,
oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie  ton coquin de frre.
En profrant ces paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs
coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment la tempe,
que je tombai  la renverse et me serois fendu la tte contre la carne
du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m'et garantie de la force du coup,
en me retenant par la coiffure. Je restai  terre sans sentiment. Le
roi, ne se possdant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux
pieds. La reine, mes frres et soeurs, et ceux qui toient prsens l'en
empchrent. Ils se rangrent tous autour de moi, ce qui donna le temps
 Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placrent sur une
chaise dans l'embrasure de la fentre, qui toit tout proche. Mais
voyant que je restois toujours dans le mme tat, ils dpchrent une de
mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, 
l'aide desquels ils me rappelrent un peu  la vie. Ds que je pus
parler je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort
m'tant mille fois plus douce que la vie, dans l'tat o les choses
toient rduites. Il est impossible de dcrire la funeste situation o
nous tions.

La reine poussoit des cris aigus, sa fermet l'avoit abandonne; elle se
tordoit les mains et couroit perdue par la chambre. La rage dfiguroit
si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur  voir. Mes frres et
soeurs dont le plus jeune n'avoit que quatre ans taient  ses genoux,
et tchoient de l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld
soutenoit ma tte toute meurtrie et enfle des coups que j'avois reus.
Peut-on, s'imaginer un tableau plus touchant?

 la vrit le roi avoit chang de ton: il avouoit que mon frre toit
encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisoit, de le faire
mourir et de m'enfermer pour le reste de mes jours entre quatre
murailles, causoient cette dsolation. Il m'accusoit d'tre complice de
l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime de lse-Majest,
et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j'avois
eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modrer  ces
insultes, eut le courage de lui rpondre: cela n'est pas vrai, et
quiquonque a dit pareille chose  votre Majest, en a menti. Le roi ne
lui rpliqua rien et recommena ses invectives. La crainte de perdre mon
frre me fit faire un effort sur moi-mme. Je lui criai aussi haut que
ma foiblesse put me le permettre, que je consentois  pouser le duc de
Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa vie. Le grand bruit, qu'il
faisoit, l'empcha de m'entendre. J'allois lui rpter la mme
dclaration, si Mdme. de Sonsfeld n'y et mis obstacle, en me fermant la
bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en dbarrasser, et dtournant la
tte je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagn de
quatre gens-d'armes, qui le conduisoient chez le roi. Ple et dfait il
ta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit aprs lui les coffres
de mon frre et les siens, qu'on avoit saisis et scells. Le roi fut
averti un moment aprs qu'il toit l. Il sortit en criant:  prsent
j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de
Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire
couper la tte. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernire
l'arrta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince
royal, pargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et
vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle
fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre
ton. Vous vous tes piqu jusqu' prsent, d'tre un prince juste, lui
dit-elle, quitable et craignant Dieu. Cet tre bien-faisant vous en a
rcompens en vous comblant de ses bndictions, mais tremblez de vous
dpartir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la
justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont rpandu, comme
vous prtendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et
Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs tats ont t
livrs en proie aux guerres trangres et intestines, et ces deux
monarques, de grands hommes qu'ils toient, sont devenus l'horreur du
genre humain. Rentrez en vous-mme, Sire, le premier mouvement de votre
colre est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous
ne tchez de la vaincre.

Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu'elle
eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous tes bien hardie de
me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point
fch, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela
augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme.

Cette action est si belle des deux cts, qu'il ne faut que la lire,
pour lui donner les loges qu'elle mrite. En effet, la modration du
roi dans l'excs de son courroux, et le courage de cette dame, de s'y
exposer, sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur infini.
Nous admirmes l'impudence de la Ramen et son effronterie, d'avoir os
parler comme elle avoit fait de la reine, en prsence de Mdme. de
Kamken.

Ds que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, o
il n'entroit jamais. J'avois pris un si fort tremblement, que je ne
pouvois me soutenir sur mes jambes, et l'altration se jeta si bien sur
mes nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce
prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow,
l'auditeur-gnral Milius et le fiscal-gnral Gerber, qui avoit pris la
place de Katch, mort depuis quelques annes. Katt se jeta d'abord aux
pieds du roi. Ce prince  son aspect sentit renatre toute son
indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs
soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modrer et de
permettre qu'on l'interroget. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il
savoit de l'vasion de mon frre et s'en confessa le complice, assurant
nanmoins, qu'ils n'avoient jamais form le moindre dessein ni contre la
personne du roi ni contre l'tat; que leur projet n'avoit t que de se
soustraire  son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre
sous la protection de cette couronne. tant ensuite interrog sur les
lettres de la reine et sur les miennes, il rpondit, qu'il les avoit
fait remettre  cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui
demanda, si j'avois t informe de leur dessein, ce qu'il nia
fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des lettres de mon frre et si
je ne l'avois point charg des miennes? Il rpliqua, qu'il se
ressouvenoit m'en avoir donn une de mon frre un dimanche, que je
revenois du dme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les miennes
n'avoient jamais pass par ses mains. Il avoua, qu'il avoit t
plusieurs fois secrtement  Potsdam voir le prince royal, et que le
lieutenant Span, du rgiment du roi, l'avoit introduit dguis dans la
ville; que Keith devoit tre compagnon de leur fuite et qu'ils avoient
eu correspondance ensemble.

L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frre et de Katt, o
il ne se trouva pas la moindre chose de consquence. Grumkow parcourut
les lettres de la reine et les miennes, fch de n'y point trouver ce
qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du ct du roi et lui
dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dups; je ne trouve rien dans
ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous
donner des lumires n'existent srement plus.

Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas tromp, lui dit-il,
votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a
rendu des lettres de son frre. Annoncez-lui, que je lui donne sa
chambre pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la garde; je
la ferai examiner  la rigueur et la ferai transfrer dans un endroit,
o elle pourra faire pnitence de ses crimes; elle peut se prparer 
partir, ds qu'elle aura t interroge. Ce discours se tint encore avec
fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle
fit mille imprcations contre Katt, d'avoir avanc un pareil mensonge,
et commanda  Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en toit. Je me
trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre,
contenant des invectives contre la Ramen, je n'avois os la montrer  la
reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller
avec elle. Cependant faisant rflexion, qu'il y avoit prs d'un an que
cette aventure s'toit passe, je rsolus de payer d'effronterie. Je
rpondis donc  Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oubli
que je lui avois montr cette lettre, qu'elle ne renfermoit aucun
mystre, que la faon dont Katt me l'avoit remise me justifioit
pleinement, puisqu'il me l'avoit donne publiquement; qu' la vrit je
l'avois brle, mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi
l'ordonnoit, je pourrois la rcrire mot  mot. Cette rponse fut rendue
tout de suite au roi, qui se retira un moment aprs, pour parler encore
avec ceux qui toient assembls chez lui.

La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous
lui persuadmes, qu'elle avoit t informe de ce que j'avois fait dire
au roi. Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des
commissions qu'il lui avoit donnes pour moi, me recommandant
trs-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et
d'en rester toujours sur la ngative. Nous prmes ensuite un tendre
cong; elle me serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se
tranquilliser, l'assurant, que j'tois entirement rsigne  la volont
de Dieu et du roi, et que le malheur, que j'apprhendois le plus pour
moi, etoit de me sparer d'elle. On l'arracha avec peine d'auprs de
moi. Je fus transporte en chaise  porteur dans ma chambre  travers
une foule de peuple, qui s'toit amasse au chteau.

Les appartemens de la reine tant  rez de chausse, et les fentres
ayant t ouvertes, les paysans avoient t spectateurs de toute la
scne, qu'ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on
augmente toujours les objets, le bruit courut, que j'tois morte aussi
bien que mon frre, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville,
dont la dsolation fut gnrale.

Ds que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes
portes et l'officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme.
de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidles compagnes de mon
malheur. Je passai une nuit affreuse; les ides les plus funestes se
prsentoient  mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune
inquitude, mon esprit s'toit habitu depuis ma tendre jeunesse au
chagrin et au dplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes
peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'toient chres,
m'intressoit  un point que je souffrois mille morts pour une, en
pensant  leurs diffrentes situations. Je fus hors d'tat de sortir du
lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de
tte affreux, des coups que j'avois reus.

La Ramen vint me faire d'un air triste et compos un compliment de la
reine, qui me faisoit avertir, que je devois tre examine ce jour-l
par les mmes personnages qui avoient interrog Katt la veille. Elle
m'exhortoit, de bien prendre garde  ce que je disois, et surtout de lui
tenir la parole que je lui avois donne. Cette commission toit capable
de me perdre, donnant assez  connotre, que j'tois informe de
quelques circonstances qui lui toient de consquence. Je pris cependant
mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et
dites-lui, que c'est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que
je rpondrai avec sincrit  tout ce qu'on me demandera, et que je
saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera aucune prise sur
moi.--La reine est nanmoins dans mille inquitudes pour cet
interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n'aurez pas la fermet
de la soutenir. On n'a pas besoin de fermet, lui repartis-je, quand on
n'a rien  se reprocher. Le roi se propose de terribles choses,
continua-t-elle, votre dpart est rsolu, Madame; il vous enverra dans
un clotre, nomm le St. Spulcre, o vous serez traite en criminelle
d'tat, spare de votre grande matresse et de vos domestiques, et sous
une si rigide discipline, que vous me faites piti. Le roi est mon pre
et mon souverain, lui repartis-je, il est matre de disposer de moi
selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne
m'abandonnera pas. Vous n'affectez tant de fermet, reprit-elle, que
parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en
l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux l'arrt de votre exil, sign de
la main du roi, et pour vous convaincre de la ralit de ce que je vous
dis, la pauvre Bulow vient d'tre chasse de la cour, elle et toute sa
famille sont relgues en Lithuanie; le lieutenant Span est cass et
envoy  Spandau; une matresse du prince royal est condamne au fouet
et au bannissement; Duhan, prcepteur de votre frre, relgu aussi 
Memel; Jaques, bibliothcaire du prince royal, a subi le mme sort, et
Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-l, si elle
n'avoit t brouille cet t avec la reine.

Il faut remarquer ici, que la reine ne s'toit fche contre elle que
parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit malfait, en s'opinitrant 
culbuter Grumkow avant mon mariage; qu'on auroit d commencer avant
toutes choses  terminer celui-ci et travailler ensuite  loigner ce
ministre.

Je ne sais comment je pus endurer le discours de l'impertinente Ramen.
Cependant ma contenance me sauva et fit juger  cette mgre, ou que
j'tois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me
dlivra enfin de son odieuse prsence.

Je quittai ma dissimulation ds qu'elle fut sortie. Le malheur de tant
d'honntes gens me pera le coeur. Je l'panchai dans le sein de Mdme.
Sonsfeld. Notre sparation, dont on m'avoit menace, achevoit de me
rduire au dsespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre  tant de
cuisans chagrins. La journe se passa dans le deuil et dans les larmes.
J'attendois ceux qui dvoient m'interroger; chaque petit bruit
augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne
vint.

Le lendemain l'officieuse Ramen ritra sa visite. Elle recommanda
encore la fermet de la part de la reine et me dit, que mon examen
n'avoit pu se faire la veille, le roi ayant jug  propos de faire venir
le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu'on le
conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prvenir le tumulte et
que je devois me prparer  rpondre le jour suivant aux accusations
qu'on formeroit contre moi. Je ne me dmontai point. Mettez-moi aux
pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne dguiserai
rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; que je la supplie de se
tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien.

Cependant mes rponses dsoloient la reine, elle s'imagina que la peur
et le chagrin m'avoient fait tourner la tte, et que je dcouvrirois 
la premire question qu'on me feroit, les mystres dont j'tois
dpositaire. Pour s'en claircir, elle m'envoya l'aprs-midi son fidle
valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis
amrement  lui de la faon d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus
grands malheurs, par les commissions qu'elle donnoit  la Ramen. Je le
chargeai d'assurer cette princesse de ma discrtion, comme aussi de la
supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du
soupon, et surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit  me
faire savoir, que lui qui toit seul inform de l'aventure de la
cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec la Ramen. Je fus oblige
de prendre ce dtour, pour ne point offenser la reine, qui auroit t
fort pique, si elle s'toit aperue que je me mfiois de sa favorite.

Je passai tout ce jour  la fentre, dans l'esprance de voir passer mon
frre. La seule ide d'une vue si chre me faisoit souhaiter de lui tre
confronte. Il n'en fut pourtant rien.

Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de Septembre  Custrin,
forteresse situe sur la Varte dans la Nouvelle-Marche.

Le prince royal avoit t men d'abord  Mittenwalde, proche de Berlin,
o Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l'interrogrent pour la premire
fois. Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de carosse avec
un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la
question. Il toit assis sur un mchant coffre faute de chaise, et
n'avoit eu tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint
l'examen avec fermet; ses rponses furent conformes  celles de Katt.
On lui produisit les dbris du porte-feuille, en lui demandant, si les
lettres et les pices, qu'il renfermoit, y toient toutes? Mon frre eut
la prsence d'esprit de rpondre, que les lettres y toient, mais qu'il
voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit pas.

Cette rponse ouvrit les yeux  Grumkow et le mit au fait de la
tromperie que nous avions faite. Il n'y avoit plus de remde; il jugea
bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur
contenu. Il pressa encore mon frre sur plusieurs articles, sans en
tirer que des rpliques fires et trs-dures, ce qui lui faisant perdre
patience, il le menaa de la question. Mon frre m'a avou depuis, que
tout son sang se glaa dans ses veines  cette dclaration. Il sut
pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel que
lui ne pouvoit que prendre plaisir  parler de son mtier; qu'il n'en
craignoit point les effets, qu'il avoit tout avou, mais qu'il s'en
repentoit, puisque ce n'est pas  moi, continua-t-il, de m'abaisser
jusqu' rpondre  un coquin comme vous.

Transfr le jour suivant  Custrin, il fut priv de ses domestiques et
de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu'il avoit sur le corps. Pour
toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dvotion;
sa dpense fut rgle  quatre gros par jour (argent d'ici 3 bons patz,
ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne
recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir
dans l'obscurit et on ne lui portoit de lumire qu' l'heure du souper,
fixe  sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince,
l'amour et l'unique esprance de son pays! Il fut encore examin
quelques jours aprs. Il est  remarquer que tout l'interrogatoire se
fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de
Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour ne pas concevoir que
le crime imaginaire du coupable n'toit dans le fond qu'une tourderie
de jeune homme, laquelle n'toit pas condamnable, quand on rflchissoit
aux circonstances o mon frre s'toit trouv. Il fit donc convenir le
roi de tourner son procs d'une autre faon et de le traiter comme un
dserteur et sur le pied militaire.

Mon frre toit si aigri par les indignits qu'on lui faisoit, que les
commissaires n'en purent tirer que des injures et des invectives.
Enrags de ne rien dcouvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils
voulurent faire donner la question. Le Marchal de Wartensleben, ayeul
de celui-ci et grand ami de Sekendorff, dtourna ce coup par ses
instances ritres  ce ministre.

Cependant mon sort toit toujours le mme. Je prenois tous les soirs un
tendre cong de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n'tant pas sre de
les revoir le lendemain. Je fis remettre secrtement  la reine mes
pierreries et ce que j'avois de plus prcieux. J'envoyai de nuit les
lettres que j'avois reues de mon frre,  Mlle. de Jocour, gouvernante
de mes soeurs cadettes, ne pouvant me rsoudre  les brler. Mes
prcautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec constance.

Le roi partit enfin. La reine vint me voir le mme soir. Notre entrevue
fut des plus touchantes. Elle me dit, qu'elle me croyoit  l'abri de
l'interrogatoire et du clotre, le roi n'en ayant plus parl les
derniers jours. Elle me conta aussi, qu'on toit redevable au prince
d'Anhalt de l'vasion de Keith; que c'toit lui qui l'avoit fait avertir
par son page de la dtention de mon frre. Ce prince s'toit entirement
chang  son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se
mloit plus d'intrigues, et tchoit de rendre service  tout le monde.
J'avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince
royal, auxquels il toit entirement dvou. Le roi ne pouvant se venger
personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frre
sergent dans un rgiment, pour punition d'avoir amen les chevaux au
prince royal. La reine me fit aussi part d'une particularit
trs-intressante, comme on le verra par la suite. C'toit le mariage de
ma quatrime soeur avec le prince hrditaire de Bareith, que le roi
avoit publi la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus rien 
craindre pour vous de ce ct-l; c'est un bon parti pour Sophie, mais
qui ne vous convenoit pas. Elle m'apprit quelques jours aprs avec un
air de satisfaction, que ce prince toit mort  Paris d'une fivre
chaude. J'en suis fort fche, lui rpondis-je, c'est dommage, tout le
monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit t fort heureuse
avec lui. Et moi, j'en suis charme, continua-t-elle, j'ai toujours
craint un dessous de cartes, et c'est une inquitude de moins. (Cette
nouvelle toit fausse; il fut trs-mal effectivement, mais il rchappa
heureusement de la fivre chaude.)

La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre sparation ne
se fit point sans rpandre des larmes. Nous convnmes de faire passer
nos lettres par le canal du valet de chambre Bock,  la femme duquel on
les rendroit  Berlin.

Je m'accoutumai assez bien  ma prison. Jusque-l le genre de vie que je
menois, toit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les
dames de la reine; mes heures toient si bien rgles, que je ne
m'ennuyois point; je lisois, j'crivois, je composois de la musique et
faisois de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que
me distraire quelques momens; la situation de mon frre se reprsentoit
sans cesse  mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde
mlancolie. Ma sant toit aussi fort mauvaise; j'avois conserv une
telle foiblesse de nerfs, qu' peine je pouvois marcher, et que je
tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras.

J'tois  mditer une aprs-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre;
elle toit ple comme la mort et je remarquai en elle tous les signes
d'une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon arrt
est-il prononc? Non, Madame, mais le mien le sera peut-tre bientt. Je
me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu
ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet,
 ce qu'il disoit de grande consquence pour votre Altesse royale. Mon
mari qu'on souponne dj, parcequ'il a t des amis de ce dernier, n'a
point voulu l'accepter, et a pri cet homme de revenir ce soir. C'est 
vous, Madame,  dcider de ce qu'il doit faire; vous connoissez mon
attachement pour vous, je suis dtermine  tout risquer, pour vous en
convaincre. J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien
du mrite. Le risque qu'elle couroit me laissa quelque temps en suspens.
Mdme. de Sonsfeld qui toit prsente, lui demanda, si elle ne savoit
point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit  mon
mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'cria ma gouvernante, c'est
celui de votre Altesse royale, que j'ai donn au prince royal, et qu'il
a laiss en garde  Katt, comme il me l'a dit lui-mme. Vous tes
perdue, Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse dj Katt
d'avoir t votre galant, s'il trouve encore ce portrait, sans rien
examiner il commencera par punir et vous traitera de la faon la plus
cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant 
la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant qu'en le refusant, il
vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez  craindre
que l'indiscrtion du sergent, au lieu que votre malheur est sr, si
vous prenez le second, car si la princesse est abime, nous le serons
avec elle, et son innocence et la ntre ne serviront de rien. La Mermann
ne balana plus et me rendit le soir-mme mon portrait. La chose resta
secrte, le sergent tant par bonheur honnte homme.

La pauvre femme retomba quelques jours aprs dans de nouvelles
inquitudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une
lettre. Sa surprise fut extrme, de trouver en l'ouvrant qu'elle en
renfermoit une de mon frre pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ.
Elle toit crite au crayon. Je l'ai conserve soigneusement jusqu'
prsent; en voici les propres expressions.

Ma chre soeur!

L'on va m'hrtiser aprs le conseil de guerre, qui va se tenir 
prsent, car il n'en faut pas davantage pour passer pour hrsiarque,
que de n'tre pas en toutes choses conforme au sentiment du matre. Vous
pouvez donc juger sans peine de la jolie faon dont on m'accommodera.
Pour moi je ne m'embarrasse gure des anathmes qui seront prononcs
contre moi, pourvu que je sache, que mon aimable soeur s'inscrive  faux
l contre. Quel plaisir pour moi, que ni grills ni verroux ne peuvent
m'empcher de vous tmoigner ma parfaite amiti. Oui, ma chre soeur, il
se trouve encore d'honntes gens dans ce sicle quasi entirement
corrompu, qui me procurent les moyens ncessaires pour vous tmoigner
mes soumissions. Oui, ma chre soeur, pourvu que je sache que vous soyez
heureuse, la prison me deviendra un sjour de flicit et de
contentement. Chi ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je
souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin d'interprte pour
vous parler, et que nous vissions ces heureux jours, o votre Principe
et ma Principessa[4] feront une douce harmonie, ou pour parler plus net,
o j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-mme et de vous assurer,
que rien au monde ne sauroit diminuer mon amiti pour vous. Adieu.

Le prisonnier.

[Note 4: Mon frre avoit donn ce titre  sa flte, disant, qu'il ne
seroit jamais vritablement amoureux que de cette princesse. Il en
faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient rire. Pour y
rpondre j'avois nomm mon luth prince, lui disant, que c'toit son
rival.]

Cette lettre me pera le coeur; mes larmes m'empchrent long-temps de
parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frre. Son style me
rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes
alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m'avoit
fait mystre, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai
inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui rpondre, mais
elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu'avec beaucoup de
peine. Mon sort changea quelques jours aprs.

Un dimanche, 5. de Novembre, tant tranquillement dans mon lit, on vint
m'avertir que Eversmann demandoit  me parler de la part du roi. Je le
fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de
Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonn de vous dire, que jusqu'
prsent il vous a traite avec douceur et mnagement, il n'a point voulu
vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d'autant
plus que le prince royal et Katt ont avou que vous tiez leur complice
(ceci toit entirement faux), mais il prtend de vous en
reconnoissance, que vous vous dterminiez sur le choix des deux partis
qu'il vous a si souvent proposs. Prenez garde, Madame,  la rponse que
vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-tre la vtre en
dpendent; il est dans une furieuse colre contre le prince et ne parle
que de le faire dcapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins
qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y
pense, et il n'y a que vous qui puissiez les dtourner. Songez y bien,
je fais le prambule, mais le roi vous enverra d'autres personnes, qui
sauront vous mettre  la raison, si vous ne me donnez une dclaration
favorable.

Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J'tois assez
incertaine de ma rponse, si la fin de son raisonnement ne me l'et
suggre. Le roi est le matre, lui repartis-je, il peut disposer de ma
vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le
suis pas. Je ne dsire rien tant que d'tre examine, mon innocence
parotroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en
question, ils me sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit
trop difficile; cependant j'obirai aux ordres du roi, ds qu'il sera
d'accord avec la reine. Il se mit  rire fort insolemment. La reine?
s'cria-t-il, le roi lui a dclar nettement, qu'il ne veut plus qu'elle
se mle de quoi que ce soit.--Il ne peut pourtant empcher qu'elle ne
reste ma mre, ni lui ter l'autorit que cette qualit lui donne sur
moi. Que je suis malheureuse! quelle ncessit y-a-t-il de me marier, et
d'o vient qu'on ne s'accorde pas sur celui que je dois pouser? Je suis
livre au sort le plus cruel, menace alternativement de la maldiction
de mon pre et de ma mre, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant
obir  l'un sans dsobir  l'autre. Eh bien, continua-t-il,
prparez-vous donc  mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous
rien cacher. On recommencera le procs du prince royal et de Katt, o
vous allez tre implique; il faut une victime de plus  la fureur du
roi, Katt ne suffit pas pour teindre sa rage, et on sera charm de
sauver votre frre  vos dpens. Que vous me faites plaisir, lui
rpondis-je; je suis dtache du monde; les adversits, que j'y ai
prouves, m'ont fait reconnotre la vanit de toutes les choses
humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me
conduira  un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que
deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la
vie, ma flicit est parfaite, et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin
de lui survivre. Vous tes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous
enverra, sauront vous mettre  la raison. J'ai de plus  vous dfendre
expressment de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce
que je vous ai dit,  la reine. Cette triste conversation finit par l.

J'tois dans une altration effroyable, craignant de faire tort  mon
frre par mes refus. On m'avoit fait accroire, que le conseil de guerre
l'avoit condamn  une anne de prison, et que Katt avoit t enferm
dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai
pourtant, tant matresse de mon sort, et de rendre telle rponse qu'il
me plairoit  ceux qui dvoient m'tre envoys de la part du roi, n'en
voulant point donner de positive  un faquin comme Eversmann.

Je contai d'abord toutes ces circonstances  Mdme. de Sonsfeld. Nous
conclmes toutes deux d'en informer la reine. Comme nous jugemes bien
que je serois pie; je n'osai risquer de donner ma lettre  la femme de
Bock, de crainte, qu'elle ne ft intercepte. J'eus donc recours  Mlle.
de Kamken, fille de la grande matresse, que la reine avoit reprise  la
place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de mrite et
de solidit.

On avoit oubli de mettre la garde  un dgagement, qui faisoit la
communication de l'appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit
facilit le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-l
secrtement chez moi. Les difficults qu'elle me fit, ne me rebutrent
point. Je m'avisai d'empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai
en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce
fromage  votre mre, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient de Mdme. de
Roukoul; on ne s'avisera srement pas d'y chercher une lettre. Cet
expdient la rassura; elle suivit mon intention, qui russit
heureusement. J'avois suppli la reine, de garder le secret sur ce que
je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la mme voie. Elle
fit tout  rebours.

Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la rponse le lendemain matin. Cette
dame toit ge de 70 ans; elle toit remplie de probit et de mrite,
mais son grand ge ne permettoit pas qu'on s'y fit. Comme elle se
doutoit de quelque mystre, elle voulut tre prsente  l'ouverture de
la lettre. Il fallut donc mal gr bon gr la lire devant elle. Il n'y
avoit que ce peu de mots:

Vous tes une poule mouille qui s'pouvante de tout. Songez que je
vous donne ma maldiction, si vous consentez  ce qu'on exige de vous.
Faites la malade, pour gagner du temps.

Les cornes me vinrent  la tte en lisant ce billet, et surtout la fin
m'en embarrassa beaucoup. Le conseil toit bon, mais il falloit de la
discrtion, et j'tois sre qu'on pcheroit de ce ct-l.

Ds que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, nous consultmes ensemble
sur ce qu'il y avoit  faire. Nous jugemes qu'il toit ncessaire de
tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte
maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comdie, que nous
avions projete, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu'elle
ne pouvoit m'expliquer.

Eversmann vint lui rendre visite le mme soir. Le roi m'envoie, lui
dit-il; il vous commande d'employer tous vos efforts pour persuader  la
princesse d'pouser le duc de Weissenfeld. Ses refus ont puis sa
patience; il vous fait dire, que votre logement est prpar  Spandau,
o il vous enverra si elle ne se rend  ses volonts. Je quitterai la
cour, lui repartit-elle, ds qu'il le jugera  propos. Le roi doit se
ressouvenir de la rpugnance que j'ai eue d'accepter le poste de
gouvernante auprs de la princesse; je lui remontrai mon peu de capacit
pour cet emploi, il me le donna malgr mes reprsentations. Je l'ai
leve dans les principes de la vertu et du christianisme; je l'aime et
la chris plus que ma vie, mais je suis prte  donner, non obstant
cela, ma dmission, si le roi ne me juge plus capable de remplir mes
fonctions; je ne puis me mler de choses qui passent mon hmisphre. La
princesse est d'un ge assez mr, pour savoir elle-mme ce qu'elle a 
faire. Je souhaite qu'elle prenne des rsolutions conformes aux volonts
du roi et de la reine; pour moi je resterai neutre et ne m'ingrerai
point de lui donner conseil pour ou contre. Vous n'tes peut-tre pas
informe, rpondit-il, de la terrible tragdie qui s'est passe ce
matin. Le sang de Katt n'a point appais le ressentiment du roi, il est
plus furieux que jamais, et je crains fort que votre conduite ne lui
donne lieu d'en venir avec vous  de fcheuses extrmits. Sur cela il
lui conta la dplorable fin de Katt, que je rserve pour un autre lieu,
ne voulant point interrompre le fil de ma narration. Mdme. de Sonsfeld
en fut terriblement frappe; elle ignoroit cette triste catastrophe,
dont toutes les circonstances la firent frmir; sa fermet n'en fut
pourtant point branle. Mnagez, au nom de Dieu, la princesse,
s'cria-t-elle, et ne lui parlez point de cette excution; elle a le
coeur bon et compatissant, la situation du prince royal et le malheur de
Katt ne peuvent que lui causer une violente altration, qui acheveroit
de ruiner sa sant dj fort drange; et pour ce qui me regarde,
j'attends avec tranquillit et rsignation tout ce qu'il plaira  la
providence d'ordonner sur mon sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer
d'autre rponse, se retira assez mal satisfait.

J'endurois de violentes inquitudes pendant cette conversation. Mdme. de
Sonsfeld me la rendit mot--mot,  l'article de Katt prs; elle toit
fort altre et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change,
croyant que les menaces d'Eversmann les causoient.

Je me prparai  jouer la scne dont nous tions convenues. Je mis la
Mermann de la confidence, j'tois sre de sa discrtion et de sa
fidlit. Je dinois tte  tte avec ma gouvernante dans un cabinet dont
la porte donnoit sur un corridor; notre ordinaire toit si mince, que
nous jenions la plupart du temps; ce n'toient que des os sans chair,
cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous donnoit au lieu de vin que de
la petite bierre ce qui nous obligeoit de boire de l'eau toute pure.
Nous tant mises  table, nous nous plaignmes de ce qu'il faisoit trop
chaud et nous fmes ouvrir la porte du corridor o il y avoit toujours
beaucoup de monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber tout
doucement de la chaise, en criant: je me meurs. Mdme. de Sonsfeld courut
promptement pour me secourir en appelant  l'aide. Ceux de dehors me
voyant dans cet tat me crurent morte, et en semrent le bruit par tout
le chteau. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les
confirmrent dans cette ide; mes soeurs et les dames de la reine
accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une
heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son
arrive. Je maudissois mille fois en moi-mme la ncessit qui me
rduisoit  faire un personnage si contraire  mon caractre. On m'avoit
couche sur mon lit; je priai tout le monde de se retirer et de me
laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps  Mdme. de
Sonsfeld de prvenir le mdecin, qui toit entirement dvou  la
reine. Il ne manqua pas de dire que j'tois fort malade. Tout le jour se
passa ainsi.

J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain
visage de Eversmann. Comme je m'tois bien attendue qu'il ne manqueroit
pas de venir examiner si mon mal toit vrai ou faux, j'avois pris mes
prcautions de loin et avois eu soin de me faire chauffer des pierres de
trbenthine, qui toient caches dans mon lit et dont je pouvois me
servir lorsque quelqu'un de suspect venoit chez moi. Je les tenois entre
mes mains, qui en devenoient brlantes et faisoient accroire  chacun
que j'avois une grosse fivre et beaucoup de chaleur. Il venoit de
Vousterhausen, o on toit dj inform de l'accident qui m'toit
survenu la veille. Etes-vous bien malade? me dit-il, donnez-moi un peu
la main, que je voie si vous avez de la chaleur. Je la lui tendis
sur-le-champ. Surpris de me trouver si mal, il demanda  Mdme. de
Sonsfeld, si elle n'avoit pas envoy chercher Stahl? Je l'ai risqu, lui
rpondit-elle, car la princesse, toit hier dans un tel tat, qu'il n'y
avoit point de temps  perdre pour la secourir; mais je n'ai os le
faire venir aujourd'hui, et j'en ai demand la permission  la reine. Il
la tira  part et sortit avec elle. Je vous avois dfendu, lui dit-il,
de la part du roi, aussi bien qu' la princesse de ne point informer la
reine des commissions dont il m'avoit charg pour vous, vous avez
pourtant eu le courage l'une et l'autre de dsobir  cet ordre. La
reine est instruite de tout; elle m'a trait comme le dernier des
hommes, mais rendez grces, vous et votre princesse,  mon bont qui
m'empche de me venger. Si j'informois le roi de tout ceci, il vous
feroit un mauvais parti  l'une et  l'autre. C'est ce que j'ai voulu
vous dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive plus. Il se
retira en profrant ces dernires paroles, et pargna la peine  Mdme.
de Sonsfeld de lui rpondre. Elle rentra toute effraye dans ma chambre,
pour me conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en restai
stupfie. Nous ne doutmes plus qu'elle n'en parlt encore au roi, ce
qui auroit achev de tout gter et de nous exposer aux plus grands
malheurs.

Chaque jour toit signal par quelque catastrophe. Ce n'toient que des
emprisonnemens, des confiscations et des excutions continuelles, ce qui
me faisoit apprhender, que les menaces du roi ne se changeassent enfin
en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise. Je le rpte
encore, mon sort m'inquitoit le moins; celui des personnes que j'aimois
absorboit toute mon attention. Je rflchis toute la nuit sur ma
situation; grand Dieu, qu'elle toit affreuse! Je me voyois sans
soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit aucun crdit et
qui embrouilloit tout par ses imprudences et son indiscrtion. Mon frre
ne me sortoit point de l'esprit. Je souponnois des mystres sur son
sujet; mais toutes mes instances toient inutiles et on me rpondoit
toujours qu'il toit enferm pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt,
je craignois qu'on ne recomment les procdures et que la fin n'en ft
funeste. Ma chre gouvernante m'alarmoit bien vivement; je l'aimois
tendrement et j'aurois mieux aim mourir que de l'exposer par mon
obstination  tenir compagnie  tant d'illustres infortuns. Je me
rsolus donc enfin fermement  me sacrifier pour les autres et  pouser
le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que le roi
m'accorderoit la grce de mon frre. Je remis  lui faire savoir mes
intentions jusqu' ce qu'il m'envoyt ceux dont Eversmann m'avoit parl.
J'eus grand soin de cacher ce projet  Mdme. de Sonsfeld, qui y auroit
mis srement obstacle.

Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels Eversmann renouvela
ses visites. J'affectois une grande foiblesse, qui me faisoit encore
garder le lit. Il vint m'annoncer, que le roi toit averti que je voyois
mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en toit dans une
trs-violente colre, et qu'il me faisoit dfendre sous peine de la vie
de ne plus sortir de ma chambre et de ne point mettre la tte  la
fentre.

En effet les ordres furent si bien donns, que je devins prisonnire
dans toutes les formes, et qu'on ne laissa plus entrer personne chez moi
sans un ordre exprs du roi. Je pris mon parti l-dessus et je jugeai
que Eversmann, malgr sa feinte gnrosit, en toit la cause. Ce qui
m'incommodoit le plus, c'toit ma feinte maladie et de garder tout le
jour le lit; je ne pouvois lire qu' btons rompus, ce diantre d'homme
venant m'interrompre  tout bout de champ et me rabattre les oreilles de
son duc de Weissenfeld et de ses menaces.

La reine cependant arriva le 22. au matin  Berlin. A force
d'affectation et de chagrin, j'tois trs-indispose en effet. Ma soeur
Charlotte avoit obtenu la permission de me voir; elle courut d'abord
chez moi. Je l'aimois beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacit
et l'humeur fort douce. Elle m'a bien mal rcompense depuis de l'amiti
que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre,
qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint mon pauvre frre et regrett
Katt? Pourquoi? lui repartis-je en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez
rien? continua-t-elle en racontant fort confusment cette dplorable
tragdie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua. Mais il est 
propos de placer ici ce grand vnement.

Le conseil de guerre, qui devoit dcider du sort des deux criminels, fut
assembl le 1. de Novembre  Potsdam. Il toit compos de deux gnraux,
de deux colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, de deux
capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s'tant excus d'en
tre, le roi fit tirer toute l'arme au sort. Il tomba sur le gnraux
Denhoff et Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai oubli les
lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes et Weier du
rgiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel de ce mme
rgiment. Ils donnrent chacun leur voix par un passage de l'criture
sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allgua la
douleur de David, lorsqu'on vint lui dire la mort d'Absalon, et s'cria:
ah mon fils Absalon, mon fils Absalon! etc. Le mme et Linger opinrent
au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnrent
mon frre et Katt  tre dcapits, procdure inoue dans un pays
chrtien et polic. Le roi auroit fait excuter cette sentence, si
toutes les puissances trangres n'avoient intercd pour le prince,
particulirement l'Empereur et les tats gnraux. Sekendorff se donna
de grands mouvemens; ayant caus le mal il voulut le rparer. Il dit au
roi, que le prince toit  la vrit son fils, mais qu'il appartenoit 
l'empire et que sa Majest n'avoit aucun droit sur lui. Il eut bien de
la peine  obtenir sa grce; ses sollicitations diminurent peu  peu
les desseins sanguinaires du roi. Grumkow qui s'en aperut, voulut s'en
faire un mrite auprs de mon frre; il se rendit  Custrin et l'engagea
d'crire et de faire des soumissions au roi.

Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais le roi resta inflexible.
Son arrt lui fut prononc le 2. du mme mois. Il l'entendit lire sans
changer de couleur. Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la
providence; je vais mourir pour une belle cause et j'envisage le trpas
sans frayeur, n'ayant rien  me reprocher. Ds qu'il fut seul il appela
Mr. Hartenfeld, qui toit de garde auprs de lui et qui toit fort de
ses amis. Il lui donna la bote qui renfermoit le portrait de mon frre
et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous quelquefois du
malheureux Katt, mais ne la montrez  personne, cela pourroit encore
faire du tort aprs ma mort aux illustres personnes que j'y ai peintes.
Il crivit ensuite trois lettres,  son aeul,  son pre et  son
beau-frre. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites mot--mot
de l'allemand.

Monsieur mon trs-honor grand-pre!

Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et agitation j'cris
celle-ci. Moi qui ai t le principal objet de vos soins, que vous aviez
destin  tre le soutien de votre famille, que vous aviez lev dans
des sentimens utiles au service du matre et du prochain, qui ne suis
jamais sorti de chez vous sans tre honor de vos bonts et de vos
conseils; moi qui devois faire la consolation et la flicit de votre
vieillesse, enfin moi, misrable que je suis! je deviens l'objet de
votre douleur et de votre dsespoir. Au lieu de vous rjouir par de
bonnes nouvelles, je me vois oblig de vous annoncer l'arrt de ma mort,
qui a dj t prononc. Ne prenez pas mon triste sort trop  coeur; il
faut se soumettre aux dcrets de la providence, si elle nous prouve par
des adversits, elle nous donne aussi la force de les soutenir avec
fermet et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible  Dieu, il peut
secourir quand il veut. Je mets toute ma confiance en cet tre suprme,
qui peut encore diriger le coeur du roi  la clmence et me faire
obtenir autant de grces que j'ai prouv de rigueur. Si ce n'est point
la volont de Dieu, je ne l'en louerai et bnirai pas moins, tant
persuad que ce qu'il fera sera pour mon bien. Ainsi je me soumets avec
patience  ce que votre crdit et celui de vos amis pourra obtenir de sa
Majest. Je vous demande en attendant mille fois pardon de mes fautes
passes, esprant que le bon Dieu, qui pardonne aux plus grands
pcheurs, aura compassion de moi. Je vous supplie de suivre son exemple
envers moi et de me croire etc.

Le 2. de Novembre 1730.

Voici des vers qu'on trouva crits sur la fentre de sa prison:

     Par le temps et la patience
     On obtient une bonne conscience;
     Si vous voulez savoir qui crit cela,
     Le nom de Katt vous l'apprendra,
     Toujours content en esprance.

Au dessous il y avoit:

Celui que la curiosit portera  lire cette criture, apprendra que
l'crivain a t mis aux arrts par ordre de sa Majest le 16. d'Aot de
l'anne 1730, non sans l'esprance de recevoir la libert, quoique la
faon dont il est gard lui fasse augurer quelque chose de funeste.

Un ecclsiastique tant venu le voir le jour suivant, pour le prparer 
la mort, il lui dit: je suis un grand pcheur; ma trop grande ambition
m'a fait commettre bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur.
Je me suis repos sur ma fortune; les bonnes grces du prince royal
m'ont aveugl  un point que je me suis mconnu moi-mme. A prsent je
reconnois que tout est vanit; je sens un vif repentir de mes pchs et
je dsire la mort comme le seul chemin qui puisse me conduire  un
bonheur stable et ternel. Il passa cette journe et celle qui suivit en
de pareilles conversations.

Le lendemain au soir le major Schenk vint l'avertir que son supplice
devoit se faire  Custrin et que le carrosse, qui devoit l'y conduire,
l'attendoit. Il parut un peu tonn de cette nouvelle, mais reprenant
d'abord sa tranquillit, il suivit avec un visage riant Mr. de Schenk,
qui monta en carrosse avec lui aussi bien que deux autres officiers des
gens-d'armes. Un gros dtachement de ce corps les escorta jusqu'
Custrin. Mr. de Schenk qui toit fort touch lui dit qu'il toit au
dsespoir d'tre charg d'une si triste commission. J'ai ordre de sa
Majest, continua-t-il, d'tre prsent  votre excution; j'ai refus
par deux fois ce funeste emploi, il faut obir: mais Dieu sait ce qu'il
m'en cote! Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je
puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grce. Vous avez
trop de bont, lui rpliqua Katt, mais je suis content de mon sort. Je
meurs pour un matre que j'aime, et j'ai la consolation de lui donner
par mon trpas la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger.
Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une flicit sans fin.
Pendant le chemin il prit cong des deux officiers, qui toient auprs
de lui, et de tous ceux qui l'escortoient. Il arriva  9 heures du matin
 Custrin, o on le mena droit  l'chafaud.

Le jour auparavant le gnral Lepel, gouverneur de la forteresse, et le
prsident Municho conduisirent mon frre dans un appartement, qu'on lui
avoit prpar exprs dans l'tage au dessous de celui o il avoit log.
Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fentres toient
baisss, ce qui l'empcha de voir d'abord ce qui se passoit au dehors.
On lui apporta un habit brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai
oubli de dire, qu'on en avoit donn un pareil  Katt. Alors le gnral,
ayant lev les rideaux lui fit voir un chafaud tout couvert de noir de
la hauteur de la fentre, qu'on avoit largie et dont on avoit t les
grilles; aprs quoi lui et Municho se retirrent. Cette vision et
l'altration de Municho firent croire  mon frre qu'on alloit lui
prononcer sa sentence de mort, et que ces apprts se faisoient pour lui,
ce qui lui causa une violente agitation.

Mr. de Municho et le gnral Lepel entrrent dans sa chambre le matin,
un moment avant que Katt part, et tchrent de le prparer le mieux
qu'ils purent  cette terrible scne. On dit que rien n'gala son
dsespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le mme office  Katt. Il lui
dit en entrant dans la forteresse: conservez votre fermet, mon cher
Katt, vous allez soutenir une terrible preuve, vous tes  Custrin et
vous allez voir le prince royal. Dites plutt, lui repartit-il, que je
vais avoir la plus grande consolation qu'on ait pu m'accorder. En disant
cela il monta sur l'chafaud. On obligea alors mon malheureux frre de
se mettre  la fentre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. Je
vous conjure, au nom de Dieu, dit-il  ceux qui toient  l'entour de
lui, de retarder l'excution, je veux crire au roi que je suis prt 
renoncer  tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner
 Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. Jetant les
yeux sur lui, que je suis malheureux mon cher Katt! lui dit-il, je suis
cause de votre mort; plt  Dieu que je fusse  votre place. Ah,
Monseigneur, rpliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les
sacrifierois pour vous. En mme temps il se mit  genoux. Un de ses
domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le
souffrir. Alors levant son me  Dieu il s'cria: mon Dieu! je remets
mon me entre tes mains. A peine eut-il profr ces paroles, que sa
tte, tranche d'un coup, roula  ses pieds. En tombant il tendit les
bras du cot de la fentre o avoit t mon frre. Il n'y toit plus;
une forte foiblesse qui lui toit survenue, avoit oblig ces Mrs. de le
porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Ds qu'il
eut repris ses sens, le premier objet qui s'offrit  sa vue, fut le
corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit pos de faon, qu'il ne
pouvoit viter de le voir. Cet objet le rejeta dans une seconde
foiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fivre. Mr.
de Municho, malgr les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la
fentre et envoya chercher les mdecins, qui le trouvrent en grand
danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnrent. Il toit
tout hors de lui-mme et dans de si fortes agitations, qu'il se seroit
tu si on ne l'en avoit empch. On crut le ramener par la religion, et
on envoya chercher un ecclsiastique, pour le consoler; mais tout cela
fut inutile, et ses mouvemens violents ne se calmrent que lorsque ses
forces furent puises. Les larmes succdrent  ces terribles
transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrme qu'on lui persuada de
prendre des mdicines. On n'en vint  bout qu'en lui reprsentant, qu'il
causeroit encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistoit 
vouloir mourir. Il conserva pendant long-temps une profonde mlancolie,
et fut trois fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de Katt
resta expos sur l'chafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra
dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain le bourreau alla
demander le salaire de cette excution au Marchal de Wartensleben, ce
qui faillit lui causer la mort de douleur.

Trois ou quatre jours aprs Grumkow, comme je l'ai dj dit, obtint la
permission du roi d'aller  Custrin. Il entra chez mon frre d'un air
soumis et respectueux. Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon
 votre Altesse Royale du peu de mnagement que j'ai eu jusqu' prsent
pour Elle; j'y ai t oblig pour obir aux ordres du roi, je les ai
mme excuts ponctuellement, pour tre plus  porte, Monseigneur, de
vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort
de Katt, nous a fait une peine infinie,  Sekendorff et  moi. Nous
avons employ tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous
allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi, mais il faut que
votre Altesse Royale y travaille Elle-mme, et qu'elle me charge d'une
lettre remplie de soumissions, que se prsenterai au roi et que
j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon frre se dtermina avec beaucoup de
peine  cette dmarche, il la fit toutefois.

Grumkow fit un portrait si touchant de son triste tat, qu'il mut le
coeur de ce prince, qui lui accorda sa grce. Il fut largi le 12. de
Novembre de la forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi lui
confra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, d'assister
ponctuellement aux dlibrations de la chambre, de finances et des
domaines. Il y toit assis aprs le dernier des conseillers de guerre.
Il plaa auprs de lui trois hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel
et de Natzmar. Ce dernier toit fils du Marchal. Il avoit de l'esprit
et du monde, ayant beaucoup voyag; mais c'toit un petit-matre manqu.
Je ne puis m'empcher de mettre ici un trait de son tourderie.

tant  Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, il apperut le duc le
Lorraine, depuis Empereur, dans un coin de la chambre, qui billoit;
sans penser  l'impertinence de son action, il court lui fourrer le
doigt dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais connoissant
l'humeur de Charles VI., fort rigide sur les tiquettes, il n'en fit
point de bruit et se contenta de lui dire, qu'apparemment il s'toit
mpris.

Les deux autres de ces Mrs. toient d'honntes gens, mais fort pais. La
dpense de mon frre fut rgle fort petitement; on lui dfendit toute
recration, sur tout la lecture et de parler et d'crire en franois.
Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir  sa table, aussi
bien que les rfugis franois de Berlin, qui lui envoyrent du linge et
des rafrachissemens. On eut bien de la peine  dissiper sa mlancolie;
il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donn dans la
forteresse, qu'il ne ft en lambeaux, parcequ'il toit gal  celui de
Katt. Malgr toutes les rigoureuses dfenses du roi, il passoit fort
bien son temps, ceux qui toient autour de lui ne faisant pas semblant
de s'apercevoir de ce qu'il faisoit.

L'largissement de mon frre modra un peu ma douleur et me causa une
vive joie. La reine l'augmenta par sa prsence. Elle me conta tous les
chagrins qu'elle avoit endurs  Vousterhausen, et ses inquitudes pour
mon frre. Je pleurois et riois tour  tour des diffrentes situations
o il avoit t. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent.
Elle ne cessoit de m'inquiter sur l'avenir. Je pars le mois prochain
pour Potsdam, me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de
terribles assauts; on vous tera la Sonsfeld, qui vous quittera de
trs-mauvaise grce, et on vous donnera en sa place des personnes
suspectes, peut-tre mme vous enverra-t-on  une forteresse. Prenez
votre parti l-dessus d'avance, et armez-vous de fermet; refusez
constamment de vous marier et laissez-moi faire le reste; si vous suivez
mes conseils, je ne dsespre pas encore de vous tablir en Angleterre.
Je lui promis tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais ma
rsolution toit prise, d'obir au roi. Ce prince interrompit nos
entrevues; il vint passer les ftes de nol  Berlin et y resta une
quinzaine de jours. Ainsi finit cette triste anne, mmorable en
vnemens funestes.

L'anne 1731, que je vais commencer, fut encore bien dure pour moi; ce
fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma
vie.

Le roi retourna le 11. de Janvier  Potsdam, o la reine le suivit le
28. Pendant le peu de temps qu'elle resta  Berlin, Mr. de Sastot, son
chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les rconcilier.
Grumkow, plus raffin que lui, et bien rsolu de s'en servir pour dupe,
profita de cette occasion pour parvenir  ses fins. Il le chargea de
faire toutes les avances imaginables de sa part  la reine et de
l'assurer, que si elle vouloit encore se confier  lui, il se chargeoit
de faire russir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui
aimoit  se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux
jours de temps ils toient amis  brler. La reine m'en fit d'abord
confidence. Grumkow toit devenu le plus honnte homme du monde, et elle
rejetoit tout le pass sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du
chevalier Hotham. Je fus extrmement surprise de cette nouvelle, qui
m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois
que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui dguisai mes
penses.

La veille de son dpart, me regardant fixement, je viens prendre cong
de vous, ma chre fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me
tiendra parole et qu'il empchera qu'on ne vous inquite pendant mon
sjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prvoir l'avenir,
et que Grumkow est oblig par politique d'avoir de grands mnagemens
pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de
vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que
vous fassiez un serment sur votre salut ternel, que vous n'pouserez
jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande
rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne
me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je
crus l'luder en lui reprsentant, que Grumkow tant de son parti, il
n'y avoit plus rien  craindre pour moi, et que j'tois persuade qu'il
feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point
amuser par cette rponse, et insista sur le serment. Il me vint
heureusement une bonne ide que je suivis pour me tirer d'embarras. Je
suis calviniste, lui dis-je, et votre Majest n'ignore pas que la
prdestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort
est crit au ciel, si la providence par ses dcrets ternels a conclu
que je sois tablie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine
ne seront en tat de l'empcher, et si au contraire elle en a ordonn
autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majest se donnera
pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prter un serment
tmraire, que je ne serois peut-tre pas en tat de tenir, et offenser
Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance
que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux
volonts du roi qu' la dernire extrmit. La reine n'eut rien  me
rpliquer; je remarquai que ma rponse l'avoit fche, mais je ne fis
semblant de rien. Nous nous attendrmes toutes les deux en prenant
cong; le coeur me fendoit et je ne pouvois me sparer d'elle, je
l'aimois  l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualits.
Nous convnmes d'adresser des lettres indiffrentes  la Ramen et de
nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles
qui toient de consquence.

J'ai oubli un article fort intressant. La Bulow avant que de partir
pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart,
chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dvoil le caractre
de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclsiastique, qui hantoit
beaucoup de gens, en avoit dj entendu quelque chose. Il rsolut d'en
avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement
des infmes menes de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien
confier que ce qu'elle voudroit qui parvnt aux oreilles du roi. Elle
nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors,
qu'elle avoit bien remarqu la dfiance que nous avions eue pour cette
crature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle ft capable d'une
telle noirceur. Nous lui conseillmes de jouer fin contre fin, de
continuer  lui faire bon visage et de lui en donner  garder tant
qu'elle pourroit.

Je me trouvai bien dsole aprs le dpart de la reine, enferme dans ma
chambre de lit, o je ne voyois personne, continuant toujours  faire
abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et
je faisois des remarques sur mes lectures. Ma sant s'affoiblissoit
beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et
d'exercices.

Un jour que nous tions  table, Mdme. de Sonsfeld et moi,  nous
regarder tristement, n'ayant rien  manger qu'une soupe d'eau au sel et
un ragot de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous
entendmes cogner assez rudement contre la fentre. Surprises nous nous
levmes prcipitamment pour voir ce que c'toit. Nous trouvmes une
corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa ds
qu'elle nous vit sur le rebord de la croise et s'envola. Les larmes
nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien dplorable,
dis-je  ma gouvernante, puisqu'il touche les tres privs de raison;
ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent
avec tant de cruaut. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation
va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai
trouv, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au
reste il n'y avoit rien que de trs-naturel  ce que je viens de dire.
La corneille toit prive et appartenoit au Margrave Albert; elle
s'toit peut-tre gare et recherchoit son gte. Cependant mes
domestiques trouvrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut
divulgue en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de
piti pour mes peines  la colonie franoise qu'au risque d'encourir le
ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours  manger dans des
corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann
prenoit soin de vuider. Cette action et le zle qu'ils tmoignoient 
mon frre m'a inspir une haute estime pour cette nation, que je me suis
fait une loi de soulager et de protger quand j'en trouve les occasions.

Tout le mois de Fvrier se passa de cette faon. La reine fit tant
d'instances  Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes
soeurs et les dames de cette princesse. J'tois alors dans une
tranquillit parfaite, hors d'apprhension pour mon frre, et je
n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite socit toit
douce et accommodante; je m'accoutumois peu  peu  la retraite et
devenois vritable philosophe.

La reine m'crivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit
 tre au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une
dernire tentative en Angleterre,  laquelle le roi avoit consenti, et
qu'elle s'en promettoit de trs-heureuses suites. Je n'tois pas de son
avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier  un homme
qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui
n'avoit cess jusqu'alors de la perscuter. Je me doutai d'avance que la
fin de cette grande amiti seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe.
Mes conjectures furent justes. Le roi commena  tourmenter la reine sur
mon mariage  la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant
beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit
publiquement  table et paroissoit plus anim que jamais contre mon
frre et contre moi sans qu'elle en st les raisons. Grumkow en rejetoit
la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant
averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminu par-l
son crdit.

Je n'avois point particip aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu
obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui crire, pour lui
demander cette grce. Malgr les dfenses de cette princesse je
tmoignai  ce prince la douleur que me causoit sa disgrce. Ma lettre
ft des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour
toute rponse il dit  la reine, que sa canaille de fille pouvoit
communier. Il donna ses ordres pour cet effet  Eversmann et lui nomma
l'ecclsiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa
secrtement dans ma chambre, o Eversmann fut prsent  cette pieuse
crmonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement,
le roi en ayant us de mme avec mon frre avant qu'il sortt de la
forteresse.

Cependant Grumkow avoit crit par ordre du roi en Angleterre. Il s'toit
adress  Reichenbach, pour le charger de demander une dclaration
formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin
de donner des instructions secrtes  celui-ci, pour le faire chouer.

Dans ces entrefaites Eversmann recommena ses visites. Il vint me faire
un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa sant
et de celle du roi, il est de trs-mauvaise humeur, me dit-il, et la
reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affair que
c'est terrible. Le roi m'a ordonn de mettre le grand appartement en
ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez
bien du bruit au dessus de votre tte, Madame, car on y prpare
plusieurs ftes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire
bientt avec le prince de Bareith. Le roi a invit beaucoup d'trangers:
le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de
Bevern, le prince de Hohenzollern et quantit d'autres. Que je vous
plains, continua-t-il, de ne point tre de ces plaisirs; car le roi a
dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa prsence. Je
prendrai aisment mon parti l-dessus, lui rpondis-je, mais je n'en
prendrai jamais sur la disgrce de ce prince, et je n'aurai point de
repos jusqu' ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grces.

Je ne fis pas grande rflexion sur cette conversation, mais Mdme. de
Sonsfeld m'en parut inquite. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle;
Grumkow dupe srement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces
apprts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous
rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; prparez
votre rponse d'avance, car j'apprhende que la bombe ne crve quand
vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes
intentions, je ne lui rpondis que problematiquement l-dessus.

Les rponses d'Angleterre tant arrives, la reine ne manqua pas de m'en
faire part. Reichenbach avoit trs-bien excut les instructions de
Grumkow. Il parla avec tant de fiert de la part du roi aux ministres
anglois, que ceux ci, dj fort piqus de l'affront fait au chevalier
Hotham, prirent la dclaration pour une nouvelle insulte. Le roi
d'Angleterre en fut outr; il jugea pourtant ncessaire de cacher sa
rponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il rpondit au
roi, qu'il ne se dsisteroit jamais du mariage de mon frre avec la
princesse sa fille, et que si cette condition n'toit pas de son got,
il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'anne. Le roi, mon
pre, lui crivit par la mme poste, qu'il toit rsolu de faire mes
noces avant qu'il ft deux mois et qu'il prparoit tout pour cet effet.
La reine ft au dsespoir de cette rupture, comme on peut bien le
croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me
recommandoit toujours de rester ferme  refuser tous les partis qu'on me
proposeroit.

Sept ou huit jours aprs Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air
hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aime, me dit-il,
depuis que vous tes au monde, je vous ai porte mille fois sur mes bras
et vous tiez la favorite de chacun; malgr toutes les durets, que je
vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux
vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se
passe. Votre mariage est entirement rompu avec le prince de Galles. La
rponse qu'on a donn au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux
et martyres  la reine, qui devient maigre comme un bton. Il est anim
tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne  pas bien
examin lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de consquence
qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc
de Weissenfeld est fermement rsolu; je prvois les plus grands malheurs
si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux
dernires extrmits contre la reine, contre le prince royal et contre
vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est 
vous  penser  ce que vous voulez faire. Ma rponse toit toujours la
mme, c'toit un refrain que j'avois appris par coeur  force de le
rpter. Il se retira donc assez mal-satisfait.

Je reus la mme aprs-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que
Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit
elle-mme et m'en fit voir une de son mari. Il est impossible, lui
mandoit-il, de vous dcrire le dplorable tat o se trouve la reine;
peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fcheuses extrmits
avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enrag que
jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez piti de nous
dans de si fortes adversits!

Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mmorable de ma vie, Eversmann
ritra sa visite. A peine tois-je rveille qu'il parut devant mon
lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, o j'ai t oblig
d'aller hier, aprs tre sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer
quelle affaire pressante m'y appeloit si fort  la hte. J'ai trouv le
roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit  chaudes larmes et
le roi paroissoit fort en colre. Ds qu'il m'a vu il m'a ordonn de
retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes ncessaires pour
vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour dtourner ce
coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il
aigrissoit. Il a jur par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit
ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de
svrit, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de
la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre dsobissance;
et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mnera 
une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont dj
commands pour cet effet. Adressant ensuite la parole  Mdme. de
Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'tre condamne
 une pareille infamie, mais il dpend de la princesse de vous
l'pargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et
que le sang, qui dcoulera de votre dos blanc, en relvera la blancheur
et sera apptissant  voir. Il falloit tre de pierre pour entendre de
pareils propos avec sang froid; cependant je me modrai et tchai de
rompre cet entretien sans entrer en matire.

Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me
demandrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures?
Celui d'obir, leur rpondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que
Eversmann, auquel je suis bien rsolue de ne jamais donner ma rponse.
Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragdie de Katt et
tant d'autres voies de faits, qui se sont passes depuis peu. La Bulow
et Duhan toient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne
les a pas pargns. D'ailleurs la considration mme de la reine et de
mon frre me dterminent absolument  mettre fin  toutes ces
dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit pie, se jeta 
mes pieds: au nom de Dieu! s'cria-t-elle, ne vous laissez point
intimider: je connois votre bon coeur, vous apprhendez mon malheur et
vous m'y prcipitez, Madame, en voulant vous rendre infortune pour le
reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me
trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre
flicit  mes dpens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de
changer d'avis.

Le soir  cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre
de le reine; elle toit crite ce mme matin. En voici le contenu:

Tout est perdu! ma chre fille, le roi veut vous marier quoiqu'il
cote. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni
mes prires ni mes larmes n'ont rien effectu. Eversmann a ordre de
faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous prparer  perdre la
Sonsfeld; il veut la faire dgrader avec infamie si vous n'obissez. On
vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez
 rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un
mauvais mariage. Adieu, ma chre fille, j'attends tout de votre
fermet.

Mdme. de Sonsfeld me ritra encore ses instances et me parla
trs-fortement pour me dterminer  suivre les ordres de la reine. Pour
me dfaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, o je me mis
devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y tois-je un
moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effar mon
Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs l, qui demandent  vous parler de
la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort prcipitamment. Je me suis
si effray, me rpondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus
alors dans la chambre o toit la compagnie. Ds que je leur eus dit de
quoi il toit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui toit alle
recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom
de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je
passai dans ma chambre de lit, o ils entrrent incontinent. C'toit
Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrime qui
m'toit inconnu, mais que j'appris depuis tre Mr. Tulmeier, ministre
d'tat, qui jusqu'alors avoit t dans les intrts de la reine. Ils
firent retirer ma gouvernante et fermrent fort soigneusement la porte.
J'avouerai que malgr toute ma rsolution, je sentis une altration
effroyable, en me voyant au dnouement de mon sort, et sans une chaise
que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je
serois tombe  terre.

Grumkow prit le premier la parole. Nous venons ici, Madame, me dit-il,
par ordre du roi. Ce prince s'est laiss flchir jusqu' prsent, dans
l'esprance de pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince de
Galles. J'ai t moi-mme charg de cette ngociation, et j'ai fait tout
mon possible pour dterminer la cour de Londres  consentir au simple
mariage. Mais au lieu de rpondre comme elle le devoit aux propositions
avantageuses du roi, mon matre, il n'en a reu qu'un refus mprisant;
le roi d'Angleterre lui ayant dclar qu'il marieroit son fils avant la
fin de l'anne. Sa Majest trs-pique de ce procd y a rpondu, en
assurant le roi, son beau-frre, que votre hymen se feroit avant trois
mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en veut point avoir le dmenti,
et quoiqu'en qualit de pre et de souverain il puisse se dispenser de
pareilles discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser
jusqu' ce point et vous exposer le dshonneur qu'il y auroit pour vous
et pour lui, d'tre plus long-temps le jouet de l'Angleterre. Vous
n'ignorez pas, Madame, que l'obstination de cette cour a caus tous les
malheurs de votre maison. Les intrigues de la reine et sa persvrance 
s'opposer aux volonts du roi l'ont aigri  un tel point contre elle,
qu'on ne doit s'attendre tous les jours qu' une rupture totale
entr'eux. Songez, Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres
personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids de son courroux.
Ce pauvre prince trane une vie misrable  Custrin. Le roi est encore
si anim contre lui, qu'il regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque,
dit-il, il en auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il
souponne toujours le prince royal de crime de lse-Majest, et sera
charm de trouver le prtexte de vos refus pour recommencer son procs.
Mais j'en viens au point essentiel. Pour applanir toutes les difficults
que vous pourriez lui faire, nous avons ordre de ne vous proposer que le
prince hrditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien allguer contre ce
parti. Ce prince devient le mdiateur entre le roi et la reine; c'est
elle qui l'a propos au roi, elle ne pourra donc qu'applaudir  ce
choix. Il est de la maison de Brandebourg et sera possesseur d'un
trs-beau pays aprs la mort de son pre. Comme vous ne le connoissez
point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion pour lui. Au reste tout
le monde en dit un bien infini. Il est vrai qu'ayant t leve dans des
ides de grandeur, et vous tant flatte de porter un couronne; sa perte
ne peut que vous tre sensible; mais les grandes princesses sont nes
pour tre sacrifies au bien de l'tat. Dans le fond les grandeurs ne
font pas le solide bonheur, ainsi soumettez-vous, Madame, aux dcrets de
la providence et donnez-nous une rponse capable de rtablir le calme
dans votre famille. Il me reste encore deux articles  vous dire, dont
l'un,  ce que j'espre, sera inutile. Le roi vous promet de vous
avantager en cas d'obissance au double de ses autres enfans, et vous
accorde incessamment aprs vos noces l'entire libert du prince royal.
Il veut en votre considration oublier entirement le pass, et en agir
bien avec lui comme aussi avec la reine. Mais si contre son attente et
contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, vous vous
opinitrez dans vos refus, nous avons l'ordre du roi, que voici (il me
le montra), de vous conduire sur-le-champ  Memel (cette forteresse est
en Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres domestiques
avec la dernire rigueur.

J'avois eu le temps de rflchir pendant ce discours et de me remettre
de ma premire frayeur. Ce que vous venez de me dire, Monsieur, lui
rpliquai je, est si sens et si raisonnable, qu'il seroit
trs-difficile de refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me
rendroit peut-tre plus de justice qu'il ne fait. L'ambition n'est point
mon dfaut et je renonce sans peine aux grandeurs dont vous avez fait
mention. La reine a cru faire mon bonheur en m'tablissant en
Angleterre, mais elle n'a jamais consult mon coeur sur cet article, et
je n'ai jamais os lui dire mes vritables sentimes. Je ne sais par o
j'ai mrit la disgrce du roi; il s'est toujours adress  la reine
lorsqu'il s'agissoit de me marier, et ne m'a jamais fait dire ses
volonts l-dessus. Il est vrai que Eversmann s'est ml de me porter
souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai ajout si peu de foi, que
je n'ai pas daign y rpondre, et je n'ai pas jug  propos de me
compromettre avec un vil domestique, ni d'entrer en matire avec lui sur
des choses de si grande consquence. Vous me promettez de la part du
roi, qu'il en agira mieux dornavant avec la reine; il m'accorde
l'entire libert de mon frre et me flatte d'une paix stable dans la
famille; ces trois raisons sont plus que suffisantes pour me dterminer
 me soumettre aux volonts du roi, et tireroient de moi un plus grand
sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Aprs cela je ne lui demande qu'une
grce, qui est de me permettre d'obtenir le consentement de la reine.

Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des choses impossibles de nous.
Le roi veut une rponse positive et sans conditions, et nous a ordonn
de ne point vous quitter que vous ne l'ayez donne. Pouvez-vous balancer
encore? poursuivit le Marchal de Borck la tranquillit de sa Majest et
de toute votre maison dpend de votre rsolution. La reine ne peut
qu'approuver votre dmarche, et si elle agit autrement, tout le monde
dsapprouvera son procd. Il y va du tout pour le tout, continua-t-il
les larmes aux yeux; ne nous rduisez point, au nom de Dieu! Madame, 
la triste ncessit d'obir, en vous rendant malheureuse.

J'tois dans une agitation terrible. Je courois a et l par la chambre,
cherchant dans ma tte un expdient pour satisfaire le roi sans me
brouiller avec la reine. Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de
rflchir. Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la croise se
parlrent bas  l'oreille. Tulmeier prit ce temps pour s'approcher de
moi, et s'appercevant que je ne le connoissois pas, il me dit son nom.
Il n'est plus temps de vous dfendre, me dit-il tout bas, souscrivez 
tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera point, je vous en
rponds sur ma tte. Il faut appaiser le roi quoiqu'il cote, et je me
charge de faire comprendre  la reine que c'est le seul moyen de tirer
une dclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me
dterminrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien! leur dis-je, mon
parti est pris; je consens  toutes vos propositions; je me sacrifie
pour ma famille. Je m'attends  de cruels chagrins, mais la puret de
mes intentions me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs.,
je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne faites ensorte que
le roi me tienne les promesses que vous m'avez faites de sa part en
faveur de la reine et de mon frre. Ils firent alors les plus terribles
sermens de les faire excuter en tout point, aprs quoi ils me prirent
d'crire ma rsolution au roi. Grumkow remarquant que j'tois fort mue,
me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que j'crivis  la
reine. Ils se retirrent enfin. Tulmeier me dit encore qu'il n'y avoit
rien de perdu. Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je,
c'est la reine seule qui m'inquite. Nous l'appaiserons, je vous en
assure, rpliqua-t-il.

Ds que je fus seule, je me laissai tomber sur un fauteuil, o je fondis
en larmes. Mdme. de Sonsfeld me trouva dans cette situation. Je lui fis
d'une voix entrecoupe le rcit de ce qui venoit de se passer. Elle me
fit les plus cruels reproches; son dsespoir toit inconcevable. Tout le
monde toit constern et pleuroit. Mon triste coeur refermoit mes
penses, car je fus immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld prs,
chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le ressentiment de
la reine pour moi. Le matin suivant j'crivis  cette princesse. J'ai
conserv la copie de cette lettre; la voici.

Madame!

Votre Majest sera dj informe de mon malheur par la lettre que j'eus
hier l'honneur de lui crire sous le couvert du roi. A peine ai-je
encore la force de tracer ces lignes et mon tat est digne de piti. Ce
ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent tre, qui
m'ont arrach mon consentement  la volont du roi; un intrt plus cher
m'a dtermine  ce sacrifice. J'ai t jusqu' prsent la cause
innocente de tous les chagrins que votre Majest a endurs. Mon coeur
trop sensible a t pntr des dtails touchans qu'elle m'en a faits en
dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour moi, n'est-il pas bien plus
naturel que je me sacrifie pour elle et que je mette fin une fois pour
toutes  cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer un
moment sur le choix du malheur ou de la grce de mon frre? Quels
affreux discours ne m'a-t-on pas tenus sur son sujet; je frmis quand
j'y pense. On m'a refus d'avance tout ce que je pouvois allguer contre
la proposition du roi. Votre Majest elle-mme lui a propos le prince
de Bareith comme un parti convenable pour moi et sembloit contente si je
l'pousois; je ne puis donc m'imaginer qu'elle dsapprouve ma
rsolution. La ncessit est une loi; quelques instances que j'aie
faites, je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre Majest.
Il falloit opter, ou d'obir de bonne grce, en obtenant des avantages
rels pour mon frre, ou de m'exposer aux dernires extrmits, qui
m'auroient pourtant enfin rduite  la mme dmarche que je viens de
faire. J'aurai l'honneur de faire un dtail plus circonstanci  votre
Majest, quand je pourrai me mettre  ses pieds. Je comprends assez
quelle doit tre sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la
supplie trs-humblement de se tranquilliser sur mon sort et de s'en
remettre  la providence, qui fait tout pour notre bien, d'autant plus
que je me trouve heureuse, puisque je deviens l'instrument du bonheur de
ma chre mre et de mon frre; que ne ferois-je pas pour leur tmoigner
ma tendresse! Je lui ritre mes supplications en faveur de sa sant,
que je la conjure de mnager et de ne point altrer par un trop violent
chagrin. Le plaisir de revoir bientt mon frre doit lui rendre ce
revers plus supportable. J'espre qu'elle m'accordera un gnreux pardon
de la faute que j'ai commise, de m'engager  son insu en faveur de mes
tendres sentimens et du respect avec lequel je serai toute ma vie etc.
etc.

Le mme soir Eversmann porta cette lettre du roi, crite de main propre:

Je suis bien aise, ma chre Wilhelmine, que vous vous soumettiez aux
volonts de votre pre. Le bon Dieu vous bnira et je ne vous
abandonnerai jamais. J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai
en toute occasion que je suis,

votre fidle pre.

Eversmann devant aller  Potsdam je lui donnai ma rponse. Il me seroit
difficile de dcrire l'tat o je me trouvois. Mon amour propre se
trouvoit flatt par l'action que je venois de faire; je m'en
applaudissois intrieurement et sentois une secrte satisfaction d'avoir
mis des personnes, qui m'toient si chres,  l'abri de toute
perscution. L'ide de mon sort ne se prsentoit ensuite  moi que pour
me jeter dans de cruelles inquitudes. Je ne connoissois point celui que
je devois pouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du caractre
d'un prince qu'on ne voit qu'en public et dont les manires prvenantes
peuvent cacher bien des vices et des dfauts? Je me figurois d'avance
les fureurs et le dsespoir de la reine, et j'avoue que ce seul point
m'agitoit plus que l'autre. J'tois ainsi absorbe dans ce mlange de
plaisirs et de peines, lorsque la femme de Bock me rendit la rponse de
la reine  la premire lettre que je lui avois crite. Grand Dieu,
quelle lettre! Le expressions en toient si dures que je faillis en
mourir. Il m'est impossible de la rendre entire, je n'en donnerai
qu'une lgre bauche ici. Cette mre m'est trop chre encore, malgr sa
cruaut, pour la compromettre par un crit qui ne lui feroit pas
honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. En voici
quelques expressions.

Vous me percez le coeur en me causant le plus violent chagrin que j'aie
endur de ma vie. J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous
connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me dguiser la mchancet de
votre me et la bassesse de vos sentimens. Je me repens mille fois des
bonts que j'ai eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre
ducation et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous
reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai dornavant que comme
ma cruelle ennemie, puisque c'est vous qui me sacrifiez  mes
perscuteurs, qui triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous
jure une haine ternelle et ne vous pardonnerai jamais.

Ce dernier article me fit frmir; je connoissois parfaitement la reine
et son humeur vindicative. On crut que je perdrois l'esprit, tant mes
premiers mouvemens furent violens. La femme de Bock me parla fort
sensment: elle me reprsanta que cette lettre toit crite dans la
force du premier emportement. Elle me lut celle de son mari, qui me
faisoit assurer que tous ceux qui toient autour de la reine s'toient
runis pour l'appaiser; que je devois continuer  lui faire des
soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrt en elle-mme.
Cinq ou six jours se passrent ainsi, pendant lesquels je ne reus que
des lettres assommantes.

Au bout de ce temps Eversmann revint de Potsdam. Il me fit un compliment
des plus gracieux du roi et me dit de sa part, que comptant tre 
Berlin le 23. il n'avoit pas jug  propos de me faire venir  Potsdam,
d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps  la reine de
s'appaiser. Il ajouta, qu'elle toit dans une colre terrible contre
moi, et que je devois m'armer de fermet pour la premire entrevue, que
ne se passeroit point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite
trois jours aprs. Le roi vous fait avertir, Madame, me dit-il, qu'il
sera demain de bonne heure ici, et vous fait ordonner de vous trouver
avec Mdmes. vos soeurs dans son appartement. L'inquitude o j'tois
pour le retour de la reine me fit passer ce jour l et cette nuit dans
la plus profonde tristesse.

Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva  deux heures de
l'aprs-midi. Je m'attendois  tre bien reue, mais quelle fut ma
surprise de le voir entrer avec un visage aussi furieux que celui qu'il
avoit eu la dernire fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un ton de
colre: si je voulois lui obir? Je me jetai  ses pieds, l'assurant que
j'tois soumise  ses volonts, et que je le suppliois de me rendre son
amour paternel. Ma rponse changea toute sa physionomie. Il me releva et
me dit en m'embrassant: je suis content de vous, j'aurai soin de vous
toute ma vie et ne vous abandonnerai jamais. Se tournant vers ma soeur
Sophie: flicitez votre soeur, elle est promise avec le prince
hrditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, j'aurai soin de
vous faire un autre tablissement. Il me donna ensuite une pice
d'toffe: voil de quoi vous parer pour les ftes que je donnerai. J'ai
un peu  faire, continua-t-il, allez attendre votre mre. Elle n'arriva
qu' sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa premire
anti-chambre et tombai en foiblesse en me baissant pour lui baiser la
main. On fut long-temps  me faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne
parut point touche de mon tat. Ds que je fus revenue  moi je me
jetai  ses pieds; le coeur m'toit si serr et ma voix si entrecoupe
de sanglots, que je ne pouvois prononcer une parole. La reine me
regardoit pendant ce temps d'un oeil svre et mprisant, et me rptoit
tout ce qu'elle m'avoit crit. Cette scne n'auroit point fini si la
Ramen ne l'eut tire  part. Elle lui reprsenta, que si le roi
apprenoit son procd, il le trouveroit trs-mauvais et s'en vengeroit
sur mon frre et sur elle; que ma douleur toit si violente que je ne
pourrois la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui attirer de
nouveaux dsagrmens trs sensibles. Cet officieux sermon fit son effet.
La reine craignoit dans le fond de son coeur le roi autant que le
diable. Elle me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me
pardonnoit  condition que je me contraindrois.

La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. Elle sembla touche de
mon tat; tout mon visage toit bouffi et corch  force d'avoir
pleur. Elle me tmoigna tout bas la part qu'elle prenoit  ma douleur.
Une certaine sympathie fit natre entre nous une amiti qui continue
encore jusqu' ce jour.

Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il m'avoit donne,
d'appaiser la reine. Il lui crivit secrtement le lendemain que les
affaires n'toient point encore dsespres; que mon mariage n'toit
qu'une feinte du roi, pour dterminer celui d'Angleterre  prendre enfin
une meilleure rsolution; qu'il s'toit inform de tous cts, pour
apprendre des nouvelles du prince de Bareith, et qu'on l'avoit assur
qu'il toit encore  Paris. Cette lettre calma entirement la reine.
J'ai dj dit qu'elle aimoit  se flatter; en effet elle fut d'une
humeur charmante ce jour-l. Je fus oblige de lui conter tout ce qui
s'toit pass pendant son absence. Elle se contenta de me faire encore
quelques reproches sur mon peu de fermet, mais elle les assaisonna de
plus de douceur. En revanche toute sa colre tomba sur Mdme. de
Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraite la veille, et malgr tout ce que
je pus dire, elle continua  lui tmoigner sa haine. Trois jours se
passrent ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument plus
de mon mariage, il sembloit que mon consentement lui en et fait perdre
l'ide.

Le lundi 28. de Mai toit fix pour la grande revue; elle devoit se
faire avec clat. Le roi avoit assembl tous les rgimens d'infanterie
et de cavalerie qui toient dans le voisinage, ce qui composoit avec la
garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le duc Eberhard Louis
de Wurtemberg arriva  temps pour la voir. Le roi avoit t chez ce
prince peu de temps avant la malheureuse fuite de mon frre. Charm des
empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre le sjour de
Stoutgard agrable, il l'avoit invit  se rendre  Berlin. Comme le
plus grand plaisir de ce monarque ne consistait que dans le militaire,
il jugeoit d'autrui par lui-mme, et croyoit donner beaucoup de
satisfaction aux princes trangers qui venoient  sa cour, en leur
montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer qu'il se surpassa en cette
occasion par la somptuosit de sa table, o on servit quatorze plats
tant que les trangers restrent  Berlin, ce qui ne fut pas un petit
effort pour ce prince.

Le roi pria le dimanche 27. la reine d'tre spectatrice de la revue, et
d'y aller en phaton avec ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit
se lever de trs-bonne heure il se coucha  sept, et lui enjoignit
d'amuser le soir les principauts et de souper avec eux. Nous joumes au
pharaon jusqu' ce qu'on eut servi. En traversant la chambre pour nous
mettre  table, nous vmes arriver une chaise avec des chevaux de poste,
qui s'arrta au grand escalier aprs avoir travers la cour du chteau.
La reine en parut surprise, n'y ayant que les princes qui eussent cette
prrogative. Elle s'informa d'abord qui c'toit, et apprit un moment
aprs que c'toit le prince hrditaire de Bareith. La tte de Mduse
n'a jamais produit pareil effroi que cette nouvelle en causa  cette
princesse. Elle resta interdite et changea si souvent de visage que nous
crmes tous qu'elle prendroit une foiblesse. Son tat me pera le coeur;
j'tais aussi immobile qu'elle et chacun paroissoit constern. Toutefois
n'abandonnant jamais mes rflexions, je conclus qu'il se prparoit
quelque scne dsagrable pour le jour suivant, et suppliai la reine de
me dispenser d'aller  la revue, m'attendant  toutes sortes de
mauvaises plaisanteries du roi, qui lui feroient autant de peine  elle
qu' moi, surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva mes
raisons, mais aprs avoir dbattu le pour et le contre, la crainte
servile qu'elle avoit pour son poux, l'emporta et il fut rsolu que
j'irois. Je ne pus dormir de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa 
ct de mon lit, tchant de me consoler et de me rasseurer sur l'avenir.
Je me levai  quatre heures du matin et me mis trois coffes dans le
visage pour cacher mon trouble. M'tant rendue dans cet quipage chez la
reine, nous partmes aussitt.

Les troupes toient dj ranges en ordre de bataille, lorsque nous
arrivmes. Le roi nous fit passer devant la ligne. Il faut avouer que
c'toit le plus beau spectacle qu'on pt voir. Mais je ne m'arrte point
sur ce sujet; ces troupes ont montr qu'elles toient aussi bonnes que
belles, et le roi, mon pre, s'est fait un renom ternel par la
merveilleuse discipline qu'il y a introduite, ayant jet par l les
fondemens de la grandeur de sa maison. Le Margrave de Schwed toit  la
tte de son rgiment; il sembloit bouffi de colre et nous salua en
dtournant les yeux. Le colonel Wachholtz, que le roi avoit donn pour
conducteur  la reine, nous plaa  ct de la batterie de canons, qui
toit fort loigne de cette petite arme. L il s'approcha de la reine
et lui dit  l'oreille, que le roi lui avoit command de lui prsenter
le prince de Bareith. Il le lui amena un moment aprs. Elle le reut
d'un air fier et lui fit quelques questions fort sches, qui finirent
par un signe de se retirer. La chaleur toit extrme, je n'avois point
dormi, j'tois remplie d'inquitudes et  jeun; tout cela me fit trouver
mal. La reine me permit de me mettre dans le carosse des gouvernantes,
o je me trouvai bientt mieux. Le roi et les princes dnrent ensemble,
et ce jour se passa dans notre solitude ordinaire.

Le 28. au matin toutes les principauts se rendirent chez la reine; elle
ne parla quasi point au prince de Bareith. Il se fit prsenter  moi; je
ne lui fis qu'une rvrence sans rpondre  son compliment. Ce prince
est grand et trs-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne sont ni
beaux ni rguliers, mais sa physionomie ouverte, prvenante et remplie
d'agrmens lui tient lieu de beaut. Il paroissoit fort vif, avoit la
rplique prompte et n'toit point embarrass.

Deux jours se passrent ainsi. Le silence du roi nous droutoit
entirement, et ranimoit les esprances de la reine; mais la chance
changea le 31. Le roi nous ayant appeles, elle et moi, dans son
cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engag ma fille au prince de
Bareith, j'ai fix les promesses  demain. Soyez persuade que je vous
aurai une obligation infinie, et que vous vous attirerez toute ma
tendresse si vous en agissez bien avec lui et avec Wilhelmine; mais
comptez en revanche sur toute mon indignation, si vous faites le
contraire. Le diable m'emporte! je saurai mettre fin  vos tracasseries
et m'en venger d'une faon sanglante. La reine effraye lui promit tout
ce qu'il voulut, ce qui lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de
me parer au mieux et de me prter ses pierreries. Elle toit dans une
rage terrible, et me jetoit de temps en temps des regards furieux. Le
roi sortit et rentra peu aprs dans l'appartement de cette princesse,
accompagn du prince qu'il lui prsenta comme son gendre. Elle lui fit
assez bon accueil en prsence du roi, mais ds qu'il fut sorti; elle ne
cessa de lui dire des piquanteries. Aprs le jeu on se mit  table. Le
souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la suivit. Je vous
supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder un moment d'audience. Je
n'ignore aucune des particularits qui concernent votre Majest et la
princesse, je sais qu'elle a t destine  porter une couronne, et que
votre Majest a souhait avec ardeur de l'tablir en Angleterre; ce
n'est que la rupture des deux cours qui me procure l'honneur que le roi
m'a fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le plus heureux des
mortels, d'oser aspirer  une princesse pour laquelle je me sens tout le
respect et les sentimens qu'elle mrite. Mais ces mmes sentimens me la
font trop chrir pour la plonger dans le malheur par un hymen qui n'est
peut-tre point de son got. Je vous supplie donc, Madame, de vous
expliquer avec sincrit sur cet article, et d'tre persuade que votre
rponse fera tout le bonheur ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne
m'est point favorable je romprai tout engagement avec le roi,
quelqu'infortun que j'en puisse devenir. La reine resta quelque temps
interdite, mais se dfiant de la bonne foi du prince elle lui rpondit,
qu'elle n'avoit rien  redire au choix du roi; qu'elle obissoit  ses
ordres et moi aussi. Elle ne put s'empcher de dire  Mdme. de Kamken,
que le prince avoit fait l un tour bien spirituel, mais qu'elle n'y
avoit pas t attrape.

Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en dshabill chez la
reine. Le roi y toit. Il me caressa beaucoup en me donnant la bague de
promesse, qui toit un gros brillant, et me ritra sa parole d'avoir
soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de bonne grce. Il me
fit mme prsent d'un service d'or, me disant que ce cadeau n'toit
qu'une bagatelle, puisqu'il m'en destinoit de plus considrables.

Le soir  sept heures nous nous rendmes aux grands appartemens. On y
avoit prpar une chambre pour la reine, sa cour et les principauts, o
nous nous assmes pour attendre le roi. La reine malgr toute la
contrainte qu'elle se faisoit, toit dans une altration aise 
remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le jour, et n'exprimoit sa
colre que par son coup d'oeil. La Margrave Philippe, que le roi avoit
oblige d'tre prsente  la crmonie de mes fianailles, toit bleue
dans le visage  force d'agitations. Son fils, le Margrave de Schwed,
fit nettement refuser de s'y trouver, et sortit de la ville pour ne pas
entendre le bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il toit
aussi troubl que la reine, ce qui lui fit oublier de faire mes
promesses en public dans la salle o toit le monde. Il s'approcha de
moi, tenant le prince par la main, et nous fit changer de bague. Je le
fis en tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me releva et me
serra long-temps entre ses bras. Les larmes lui couloient le long des
joues; j'y rpondis par les miennes; notre silence toit plus expressif
que tout ce que nous aurions pu nous dire. La reine  laquelle je rendis
mes soumissions, me reut fort froidement. Aprs avoir reu les
complimens de toutes les principauts qui toient l, le roi ordonna au
prince de me donner la main et de commencer le bal dans la salle
destine pour cet effet. Mon mariage avoit t tenu si secret que
personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation et une douleur
gnrale lorsqu'il fut publi. J'avois beaucoup d'amis et m'tois attir
la bienveillance de tout le monde. Le roi pleura tout le soir; il
embrassa Mdme. de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes.
Grumkow et Sekendorff toient les seuls contens; ils venoient de faire
un nouveau coup de leur mtier. Milord Chesterfield, ambassadeur
d'Angleterre en Hollande, avoit dpch un courrier de sa cour, qui
toit arriv le matin. Le rsident anglois auquel il toit adress, fut
oblig d'envoyer ses dpches au ministre. Grumkow se chargea de les
porter au roi; mais il ne les lui remit qu'aprs que je fus promise.
C'toit une dclaration formelle sur mon mariage, sans exiger celui de
mon frre. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu' contre coeur, fut
accabl par la lecture de ces lettres. Il dissimula cependant son
chagrin devant Grumkow et Sekendorf, voyant bien que les choses toient
trop avances pour reculer, cette dernire proposition tant arrive
trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement sans offenser un
prince souverain de l'empire, ce qui auroit pu faire tort  mes autres
soeurs; d'ailleurs ce prince s'est toujours piqu de bonne foi, et
tenoit sa parole quand il l'avoit une fois donne.

La reine fut informe le lendemain de cette catastrophe. Quoiqu'on lui
et fait part des refus du roi, elle recommena  se flatter de rompre
mon mariage, et me dfendit sous peine de son indignation de parler au
prince et de lui faire des politesses. Je lui obis exactement, dans
l'esprance de l'appaiser par ma condescendance  ses volonts. Mais
dans le fond de mon coeur je n'aspirois qu' tre bientt marie; les
mauvais traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me temoignoit
en toute rencontre me reduisoient au dsespoir. Hors Mdme. de Kamken
j'tois le rebut de toute sa cour, qui mettoit ma patience  l'preuve
par ses mpris et son insolence. Tel est le cours du monde. La faveur
des grands dcide de tout; on est recherch et ador tant qu'on la
possde et sa privation entrane le ddain et les insultes. Je fus
l'idole de chacun tant que j'avais  esprer une clatante fortune; on
me faisoit la cour pour avoir part un jour  mes bienfaits; on me tourna
le dos ds que ces esprances s'vanouirent. J'tois bien folle de me
chagriner de la perte de pareils amis. On me vantoit sans cesse la
magnificence de la cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de
beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'toit le centre des
plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y avoient t du temps du
Margrave dernier mort, et ne savoient pas les changemens qui y toient
arrivs depuis. Ces beaux rapports me donnoient une envie extrme d'y
tre bientt. Je ne me sentois aucune antipathie pour le prince, mais en
revanche j'tois indiffrente sur son sujet. Je ne le connoissois que de
vue, et mon coeur n'toit pas assez lger pour s'attacher  lui sans
connoissance de cause. Mais il est temps de faire une petite disgression
sur son sujet, et de mettre le lecteur au fait de ce qui concerne cette
cour.

Le Margrave Henri, aeul de mon poux, toit prince apanag de la maison
de Bareith. Il s'toit mari fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans.
Un trs-petit apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas pour
l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se trouvoit dans une
grande ncessit, n'ayant quelquefois pas de quoi se nourrir, et tant
rduit  mener la vie d'un bourgeois faute d'argent. Il toit hritier
du pays de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume, alors
rgnant, mourt sans enfans mles. Cependant toute esprance paroissoit
assez vaine de ce ct-l, ce prince tant fort jeune et ayant un fils.
Le roi Frdric I, mon aeul, sachant les tristes circonstances o il se
trouvoit, rsolut d'en profiter. Il lui fit proposer de lui cder ses
prtentions sur la principaut, moyennant une grosse pension et un
rgiment qu'il donneroit au second de ses fils. Aprs bien des alles et
des venues le trait fut conclu, et les deux fils ans du malheureux
prince Henri se rendirent  Utrecht pour y faire leurs tudes. A leur
retour de l'universit ils trouvrent leur pre  l'extrmit et toute
leur famille dsole, les conditions du trait n'ayant point t
remplies et la pension retranche des deux tiers. Le prince Henri tant
mort dans ces entrefaites, le Margrave George Frdric Charles, aprs
bien des sollicitations inutiles auprs du ministre, se rsolut enfin 
tablir son sjour  Veverling, petite ville dans le pays du roi. Ce fut
l o la princesse de Holstein, son pouse, mit au monde celui qui
devoit tre mon poux et plusieurs autres enfans dont je parlerai
ensuite. Le roi Frdric I mourut aussi peu de temps aprs. L'avnement
du roi mon pre  la couronne ne changea point le sort des princes.
Rduits au dsespoir ils commencrent  examiner leur renonciation,
qu'ils trouvrent invalide du sentiment de tous les jurisconsultes
qu'ils consultrent sur cet article. Ils se retirrent donc secrtement
de Veverling et parcoururent toutes les cours d'Allemagne pour les
mettre dans leurs intrts. Soutenus de l'Empereur, de l'empire et de la
justice de leur cause, ils parvinrent  faire rompre le trait qui avoit
t fait, et furent entirement rtablis dans tous leurs droits. Le
Margrave George Guillaume et son fils tant morts, la principaut
retomba au prince George Frdric Charles. Il trouva les affaires en
grande confusion, beaucoup de dettes, peu d'argent et un ministre
corrompu. Cela fut cause qu'il envoya son fils an  Genve sous la
conduite d'un roturier, fort honnte homme  la vrit, mais fort
incapable de donner une ducation telle qu'il la falloit  un prince
hrditaire. Son entretien fut rgl avec tant d'conomie qu' peine il
suffisoit pour sa dpense. Ayant fini ses tudes, on le fit voyager et
lui donna pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince toit de retour de ses
voyages en arrivant  Berlin. Je ne prtends flatter personne; je m'en
tiens  l'exacte vrit. Le portrait que je vais faire de ce prince sera
sincre et sans prjug.

J'ai dj dit qu'il est extrmement vif, un sang bouillant le porte  la
colre; mais il sait si bien la vaincre que l'on ne s'en aperoit point,
et que personne n'en a jamais t la victime. Il est fort gai; sa
conversation est agrable, quoiqu'il ait quelque peine  s'expliquer,
parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est aise et son esprit
pntrant. La bont de son coeur lui attire l'attachement de tous ceux
qui le connoissent. Il est gnreux, charitable, compatissant, poli,
prvenant, d'une humeur toujours gale, enfin il possde toutes les
vertus sans mlange de vices. Le seul dfaut que je lui aie trouv est
un peu trop de lgret. Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans
quoi on m'accuseroit de prvention; il s'en est cependant beaucoup
corrig. Au reste tout son pays, dont il est ador, souscrira sans peine
 tout ce que je viens d'crire sur son sujet. Mais j'en reviens  ce
qui me regarde.

J'ai dj dit que ma soeur Charlotte toit promise avec le prince
Charles de Bevern. C'toit celle que j'aimois le plus de la famille;
elle m'avoit blouie par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je
ne connoissois point son intrieur, sans quoi j'aurois mieux plac mon
amiti. Elle est de ces caractres qui ne se soucient de rien que d'eux
mmes; sans solidit, satyrique  l'excs, fausse, jalouse, un peu
coquette et fort intresse; mais d'une humeur toujours gale, fort
douce et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre bien
dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagne aux voyages de
Vousterhausen et de Potsdam, elle s'toit insinue fort avant dans
l'esprit de cette princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de
Roukoul, toit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en guignon,
fche de ce qu'on me destinoit un plus grand tablissement qu' ma
soeur, et que j'tois traite avec plus de distinction qu'elle. Elle ne
cessoit de l'animer contre moi; elle se rjouit beaucoup de mon mariage,
esprant que ma soeur pourroit reprendre ma place en Angleterre.
Celle-ci craignant que ma prsence ne diminut son crdit, ne manquoit
pas de me rendre toutes sortes de mauvais services auprs de la reine.
En revanche elle trouvoit le prince de Bareith fort  son gr; il toit
plus beau, mieux fait et plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit
beaucoup de politesses, au lieu que l'autre toit timide et avoit un
phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son possible pour le mettre
bien avec la reine, mais elle ne russit pas.

Le roi pour amuser les trangers et surtout la duchesse de Bevern, nous
invita tous  une grande chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince
d'Anhalt y fut pri avec ses deux fils Lopold et Maurice. Il s'toit
fort piqu de la prfrence que le roi avoit donn au prince de Bareith
sur celui de Schwed, s'tant toujours flatt que j'pouserois ce
dernier. Le prince hrditaire toit fort adroit et tiroit si juste
qu'il ne manquoit jamais son coup. Cette chasse pensa lui devenir
funeste. Un tourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut
l'imprudence de lui prsenter une arquebuse bande; elle se dbanda dans
le temps que le prince la prit et la balle frisa la tempe du roi. Le
prince d'Anhalt en fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Lopold,
ne manqua pas d'enchrir; il dit assez haut pour que le prince
hrditaire pt l'entendre, qu'un tel coup mritoit qu'on tut
sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince lui donna une forte
rplique, et l'affaire seroit alle loin, si le duc de Bevern et
Sekendorff ne se fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blma la
conduite du prince Lopold, mais il fit semblant de ne point
s'apercevoir de ce qui s'toit pass.

La chasse finie, nous nous rendmes tous  Charlottenbourg, o nous
devions passer quelques jours. La reine continua d'y turlupiner le
prince. Elle vouloit me mortifier par l et se moquer du choix que le
roi avoit fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup  m'occuper;
que j'tois leve comme une princesse qui aspiroit  porter une
couronne, et que je possdois toutes les sciences. (Elle avanoit
beaucoup trop sur mon compte.) Savez-vous l'historie, continua-t-elle,
la gographie, d'italien, l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le
prince lui rpondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit. Mais voyant
que ses questions ne finissoient point et qu'elle l'examinoit comme un
enfant, il se mit enfin  rire et lui dit: je sais aussi mon catchisme
et le credo. La reine fut un peu dconcerte de cette dernire rplique,
et ne l'examina plus depuis ce temps-l.

Le roi et tous les princes trangers, hors celui de Bareith, partirent
peu aprs notre retour  Berlin. Le chagrin, la colre et la cruelle
contrainte de la reine firent enfin succomber sa sant. Elle prit la
fivre tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai point
pendant tout le cours de sa maladie; et tchai de regagner son amiti
par mes attentions  la servir et  l'amuser. Mais je ne retrouvois plus
en elle cette mre si tendre qui pertageoit mes peines et dont je
faisois la consolation. Lorsqu'elle me voyoit inquite de son tat: il
vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma sant, puisque
c'est vous qui me donnez la mort. Quand j'tois triste, elle me
reprochoit fort aigrement mon humeur ingale; quand j'affectois d'tre
gaie, c'toit mon prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre
que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imagint que je voulusse
plaire au prince; enfin j'tois la personne du monde le plus  plaindre,
et souvent la tte me tournoit. Je dinois et soupois dans son
anti-chambre avec le prince et les dames. Elle envoyoit cinquante
espions  mes trousses, pour savoir si je lui parlois; mais je n'tois
jamais en dfaut de ce ct-l, car je ne lui disois mot et lui tournois
toujours le dos  table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit t souvent au
dsespoir et sur le point de partir, si Mr. de Voit ne l'en avoit
empch. Ce pauvre prince toit dans une aussi mauvaise situation que
moi. Tout le monde prenoit  tche de donner une tournure maligne  ses
actions et  ses paroles; on n'avoit pas la moindre considration pour
lui, et on le traitoit comme un petit gredin, ce qui l'avoit si fort
intimid, qu'il toit toujours distrait et mlancolique.

La reine tant rtablie, le roi retourna  Berlin. Il ne s'y arrta que
quelques jours, devant aller en Prusse. Il annona  la reine, qu'il
comptoit faire mes noces  son retour, qui devoit tre en six semaines;
qu'il lui feroit donner l'argent ncessaire pour m'quiper, et qu'elle
devoit tcher de divertir le prince pendant son absence par des bals et
des festins. Cette princesse, qui ne cherchoit qu' gagner du temps, lui
fit quantit de difficults, lui reprsentant qu'il toit impossible de
me nipper dans un si court espace, les marchands n'tant point assez
fournis pour livrer ce qui seroit ncessaire. Ses raisons prvalurent
pour mon malheur, car le roi toit trs-bien dispos pour moi et
m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allrent en fume ds que
mon mariage fut recul.

La reine changea de conduite aprs le dpart du roi. Elle affecta de
tmoigner de l'amiti au prince et d'tre satisfaite de l'avoir pour
gendre, mais elle ne se contraignit point avec moi, et je restai son
souffre-douleur aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je schai sur pied et
ma sant se ruinoit  force de chagrins. J'inspirai enfin de la
compassion  ceux qui en toient les moins susceptibles. J'aurois pu
dire comme Alzire dans la tragdie: mes maux ont-ils touch les coeurs
ns pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au dsespoir et 
laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la violence de mon transport,
que la reine me poussoit  bout, et que je me jeterois aux pieds du roi
 son retour pour le supplier de me dispenser de me marier, en avertit
Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne prisse cette rsolution.
Celui-ci n'ignorant pas que la reine intriguoit toujours en Angleterre,
et redoutant de nouvelles propositions de cette cour, rsolut de lui
donner le change et de mettre fin  sa mauvaise humeur pour moi d'une
faon assez trange. Il lui fit dire par Mr. de Sastot, que le roi se
repentoit de m'avoir engage, qu'il ne pouvoit souffrir le prince
hrditaire, et qu'il se proposoit de rompre mon mariage  son retour de
Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui recommenda surtout le
secret, puisqu'il n'y avoit que lui qui st les intentions du roi. Cette
fausse confidence fit l'effet que Grumkow s'en toit promis. La reine
prit d'abord son parti, qui fut de protger hautement le prince
hrditaire. Elle me fit part de ses craintes et m'ordonna de lui faire
des politesses, disant qu'elle aimoit mieux mourir que de me voir
duchesse de Weissenfeld. Tel toit son gnie; il suffisoit que le roi
approuvt une chose pour qu'elle y trouvt  redire. Je ne comprenois
rien  toute cette nigme, que Grumkow m'a dvoile depuis.

Ce bon intervalle ne fut pas de dure. Le roi tant revenu peu aprs de
Prusse, tmoigna assez par ses actions qu'on en avoit donn  garder 
la reine. A la vrit les manires polies et rserves du prince ne lui
plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimt que le militaire, le
vin et l'conomie et qui et les faons allemandes. Pour approfondir son
caractre et tcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le
prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais de conduite
et gardoit son bon sens pendant que les autres le perdoient. Cela
faisoit enrager le roi. Il se plaignit mme de lui  Grumkow et 
Sekendorff, disant qu'il n'toit qu'un petit-matre, qui n'avoit point
d'esprit et dont les manires lui toient odieuses. Ces discours souvent
rpts firent craindre  ces derniers que l'aversion du roi n'entrant
des suites fcheuses pour leurs intrts. Ils proposrent au prince
hrditaire, pour les prvenir, de lui faire avoir un rgiment prussien,
et lui reprsentrent que c'toit l'unique moyen de s'insinuer et de
mettre fin  son mariage. Le prince se trouva fort embarrass. Le
Margrave, son pre, toit altier dans ses volonts. Il n'avoit jamais
voulu consentir que son fils s'adonnt au militaire, et pour lui en
couper les moyens il avoit cd deux rgimens impriaux, que le Margrave
George Guillaume avoit levs, l'un  son fils cadet, l'autre au gnral
Philippi. Cependant aprs de mres rflexions il se rendit aux instances
de Grumkow. Le roi fut charm d'apprendre que le prince souhaitoit
d'entrer dans son service. Il lui confra quelques jours aprs un
rgiment de dragons et lui fit prsent d'une pe d'or si pesante qu'
peine on pouvoit la lever.

Je fus trs-fche de tout cela. Il suffisoit d'tre en service pour
tre trait en esclave. Ni mes frres ni les princes du sang n'avoient
d'autre distinction que celle qu'ils recevoient de leur grade militaire.
Ils toient confins  leur garnison, d'o ils ne sortoient que pour
passer en revue, n'avoient pour compagnie que des brutaux officiers sans
esprit et sans ducation, avec lesquels ils s'abrutissoient entirement,
n'ayant d'autre occupation que de faire exercer les troupes. Je ne
doutai point que le prince ne ft mis sur le mme pied. Mes conjectures
se trouvrent justes. Le roi avant de retourner  Potsdam lui fit
insinuer, qu'il lui feroit plaisir d'aller prendre possession de son
rgiment. Il fallut obir.

La veille de son dpart il m'accosta dans le jardin  Mon-bijou. Il
savoit mon mcontentement, Mdme. de Sonsfeld l'ayant dit  Mr. de Voit.
Je me promenois avec elle lorsqu'il m'aborda. Je n'ai pu jusqu'
prsent, me dit-il, trouver l'occasion de parler  votre Altesse royale,
et lui tmoigner le dsespoir dans lequel je suis de remarquer par
toutes ses actions l'aversion qu'elle a pour moi. Je suis inform des
mauvaises impressions qu'on lui a donnes sur mon sujet, qui me
dsolent. Suis-je cause, Madame, des chagrins que vous avez endurs? Je
n'aurois jamais os aspirer  la possession de votre Altesse royale, si
le roi ne m'en avoit fait la premire proposition. Ai-je pu la refuser
en me rendant le plus malheureux des hommes, et pouvez-vous me
condamner, Madame, de l'avoir accepte? Cependant je pars sans savoir
combien durera mon absence. J'ose donc la supplier de me donner une
rponse positive, et de me dire, si elle se sent en effet une haine
insurmontable pour moi. En ce cas je prendrai d'elle un cong ternel,
et romprai pour jamais mon engagement, en me rendant malheureux pour
toute ma vie et au risque d'encourir le courroux de mon pre et du roi.
Mais, Madame, si je puis me flatter que je me sois tromp et que vous
ayez quelque bont pour moi, j'espre que vous me ferez la grce de me
promettre que vous me tiendrez la parole que vous m'avez donne par
ordre du roi, de n'tre jamais  d'autre qu' moi. Il avoit les larmes
aux yeux en me parlant et paroissoit fort touch. Pour moi j'tois dans
un embarras extrme. Je n'tois point faite  pareil jargon, et j'avois
rougi jusqu'au bout des doigts. Comme je ne rpondois point, il redoubla
ses instances et me dit enfin d'un air fort triste, qu'il ne remarquoit
que trop que mon silence ne lui prsageoit rien de bon, et qu'il
prendroit ses mesures l-dessus. Je le rompis enfin. Ma parole est
inviolable, lui rpondis-je; je vous l'ai donne par ordre du roi; mais
vous pouvez compter que je vous la tiendrai exactement. La reine, qui
s'approcha, me fit beaucoup de plaisir en mettant fin  cette
conversation.

Mdme. de Kamken s'toit divertie cette aprs-midi  faire des devises de
sucre. Elle en donna  tout le monde le soir  table. Le prince m'en
cassa une dans la main; il en fit de mme  ma soeur. Mais la reine ne
s'en fcha que contre moi, et se leva de table sur-le-champ. Elle prit
cong du prince fort  la hte et se mit en carosse avec ma soeur et
moi. Je ne vous connois plus, me dit-elle, depuis que vos maudites
promesses se sont faites. Vous n'avez plus ni pudeur ni modestie. J'ai
rougi pour vous quand votre sot de prince vous a cass une devise dans
la main. Ce sont des familiarits qui ne conviennent point, et il auroit
d tre mieux inform du respect qu'il vous doit. Je lui rpondis, qu'en
ayant agi de mme avec ma soeur, je n'avois pas cru que la chose ft de
consquence, mais que cela n'arriveroit plus. Cela ne l'appaisa point;
elle saisit cette occasion de maltraiter Mdme. de Sonsfeld le lendemain.
Mdme. de Kamken qui toit prsente, mit fin  ses gronderies et lui
parla si fortement sur mon sujet, que faute de rplique elle fut oblige
de se taire.

Jusque-l je n'avois senti que les peines du purgatoire; j'prouvai
quinze jours aprs celles de l'enfer, tant oblige de suivre la reine 
Vousterhausen. Il n'y eut que ma soeur Charlotte, les deux gouvernantes
de Kamken et de Sonsfeld et la Montbail qui furent de ce voyage. La
description de ce fameux sjour ne sera pas hors de sa place ici.

Le roi avoit fait lever  force de bras et de dpenses une colline de
sable aride, qui bornoit si bien la vue qu'on ne voyoit le chteau
enchant qu' sa descente. Ce soi-disant palais ne consistoit que dans
un corps de logis fort petit, dont la beaut toit releve par une tour
antique, qui contenoit un escalier de bois en escargot. Ce corps de
logis toit entourn d'une terrasse, autour de laquelle on avoit creus
un foss, dont l'eau noire et croupissante ressembloit  celle du Styx
et rpandoit une odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts,
placs  chaque face de la maison, faisoient la communication de la
cour, du jardin et d'un moulin, qui toit vis--vis. Cette cour toit
forme de deux cts par des ailes, o logeoient les Mrs. de la suite du
roi. Elle toit borne par une palissade,  l'entre de laquelle on
avoit attach deux aigles blancs, deux aigles noirs et deux ours en
guise de garde, trs-mchans animaux, pour le dire en passant, qui
attaquoient tout le monde. Au milieu de cette cour s'levoit un puits,
dont avec beaucoup d'art on avoit fait une fontaine pour l'usage de la
cuisine. Ce groupe magnifique toit environn de gradins et d'un
treillis de fer en dehors, et c'toit l'endroit agrable que le roi
avoit choisi pour fumer le soir. Ma soeur et moi avec toute notre suite
nous n'avions pour tout potage que deux chambres, ou pour mieux
m'expliquer, deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous dnions sous
une tente tendue sous un gros tilleul, et lorsqu'il pleuvoit fort, nous
avions de l'eau  mi-jambe, cet endroit tant creux. La table toit
toujours de 24 personnes, dont les trois quarts faisoient dite,
l'ordinaire n'tant que de six plats servis avec beaucoup d'conomie.
Depuis les neuf heures du matin jusqu' trois ou quatre heures aprs
minuit nous tions enfermes avec la reine, sans oser respirer l'air ni
aller au jardin qui toit tout proche, parcequ'elle ne le vouloit pas.
Elle jouoit tout le jour avec ses trois dames au tocadille pendant que
le roi toit dehors. Ainsi je restai seule avec ma soeur, qui me
traitoit du haut en bas, et devenois hypocondre  force d'tre assise et
d'entendre des choses dsagrables. Le roi toit toujours lev de table
 une heure aprs-midi. Il se couchoit alors sur un fauteuil, plac sur
la terrasse, et dormoit jusqu' deux heures et demie, expos  la plus
forte ardeur du soleil, que nous partagions avec lui, tant tous couchs
 terre  ses pieds. Tel toit l'agrable genre de vie que nous menions
 ce charmant endroit.

Le prince hrditaire y arriva quelques jours aprs nous. Il m'avoit
crit plusieurs fois; la reine m'avoit toujours dict mes rponses.
J'avois eu aussi le plaisir de recevoir une lettre de mon frre, que le
major Sonsfeld m'avoit fait remettre par sa soeur. Il me louoit beaucoup
de la bonne rsolution que j'avois prise, de mettre fin aux dissensions
domestiques par mon mariage. Il paroissoit inquiet de mon sort, me
priant de lui faire le portrait du prince et de lui mander si j'tois
contente du choix du roi. Il m'assuroit, qu'il toit fort satisfait de
sa faon de vivre; qu'il se divertissoit trs-bien, et que le seul
chagrin qu'il avoit toit de n'tre pas auprs de moi. On lui avoit
cach ce que j'avois souffert pour lui, et il ignoroit qu'il m'toit
redevable des bons traitemens qu'on lui faisoit et de sa grce future.
Je ne voulus pas le lui crire, et ne lui rpondis que sur les articles
qu'il pouvoit savoir. Je lui fis part aussi du changement de la reine,
et le priai de lui crire et de lui faire entendre raison sur mon
mariage. Il le fit, mais sans rien effectuer. Cette princesse n'en fut
que plus pique, sentant qu'il n'y avoit qu'elle de toute la famille qui
dsapprouvt ma conduite.

Cependant le prince hrditaire s'insinuoit tous les jours davantage
dans les bonnes grces de ma soeur. Plus son penchant augmentoit pour
lui, plus sa haine redoubla pour moi; elle m'en faisoit sentir les
cruels effets en animant la reine contre moi. Un jour que celle-ci
m'avoit fort maltraite et que je pleurois  chaudes larmes dans un coin
de la chambre, elle m'aborda. Qu'avez-vous, me dit-elle, qui vous
afflige si fort? Je suis au dsespoir, lui rpondis-je, que la reine ne
puisse plus me souffrir; si cela continue j'en mourrai de douleur. Vous
tes bien folle, repartit-elle; si j'avois un aussi aimable amant que
vous, je me soucierois bien de la reine; pour moi je ris quand elle me
gronde, car autant vaut. Vous ne l'aimez donc pas, lui rpliquai je, car
quand'on aime quelqu'un, on est sensible sur son sujet. D'ailleurs vous
ne pouvez vous plaindre de votre sort; le prince Charles a du mrite et
de bonnes qualits; et de quelque ct que vous vous tourniez, la
fortune vous rit au lieu que je suis abandonne de tout le monde et mme
du roi, qui ne me regarde plus depuis quelque temps. Eh bien, me
rpondit-elle d'un petit air malin, si vous trouvez le prince Charles si
fort  votre gr, troquons d'amans; voici ma bague de promesse,
donnez-moi la vtre. Je pris son raisonnement pour un badinage et lui
dis, que mon coeur tant entirement libre, je voulois bien les lui
cder l'un et l'autre. Donnez-moi donc votre bague, continua-t-elle en
me la tirant du doigt. Prenez-l, lui dis-je, elle est  votre service.
Elle la mit et cacha celle qu'elle avoit reue de son fianc, dans un
petit coin. Je ne fis aucune rflexion sur tout cela, mais Mdme. de
Sonsfeld s'tant aperue que cette bague manquoit, et ayant pris garde
que ma soeur la portoit depuis trois jours, me reprsenta, que si le roi
et le prince s'en apercevoient, j'en aurois du chagrin. Je la lui
redemandai, mais elle ne voulut point me la rendre, quelques instances
que Mdme. de Sonsfeld et moi lui fissions. Il fallut donc m'adresser 
la Ramen, qui le dit  la reine. Elle gronda beaucoup ma soeur, qui
reprit sa bague et me rendit la mienne. Elle ne me le pardonna pas. Je
n'osois plus lever les yeux, car elle disoit d'abord  la reine que je
jouois de la paupire avec le prince.

Nous partmes de Vousterhausen pour aller  Maqueno, sjour aussi
dsagrable que celui que nous quittions. Il s'y passa de nouvelles
scnes. Les Anglois murmuroient depuis long-temps contre le roi
d'Angleterre; ils avoient toujours dsir avec ardeur de me voir tablie
dans ce royaume. Le prince de Galles commenoit  se faire un parti; il
ne pouvoit se consoler de la rupture de son mariage avec moi. Second de
toute la nation il fit tant de bruit, que le roi pour le contenter
rsolut de faire encore les avances au roi, mon pre; mais ne voulant
point s'exposer  un refus, il chargea la cour de Hesse de sonder les
intentions de ce prince. Le prince Guillaume dpcha pour cet effet le
colonel Donep  Berlin. Celui-ci arriva  Maqueno en mme temps que
nous. Je ne sais point les propositions qu'il fit au roi. Je m'imagine
que le mariage de mon frre n'y fut point oubli. La premire rponse du
roi fut si obligeante, que Donep ne douta point de la russite de sa
ngociation. Il n'avoit jamais t employ dans les affaires, et toit
ami intime de Grumkow; ne le croyant pas suspect, il lui fit confidence
de sa commission. Celui-ci voyant le roi indtermin, lui parla
fortement et lui conseilla de faire plusieurs prtentions que j'ignore,
et qu'il savoit d'avance qu'on n'accorderoit pas. Quinze jours se
passrent  dbattre cette affaire. Mr. Donep vouloit une rponse
positive. Le roi toit d'une humeur terrible, son irrsolution en toit
cause.

J'tois extrmement malade pendant ce temps; j'avois un abcs  la
gorge, accompagn d'une grosse fivre. La reine avoit l'inhumanit de me
forcer  sortir. Je fus trois jours si mal que je ne pouvois parler ni
me tenir debout. On peut bien croire que je faisois une triste figure.
L'abcs tant crev je me trouvai mieux. Le roi nous rgala, malgr son
humeur chagrine, d'une comdie allemande et du spectacle des danseurs de
cordes. Il les fit jouer dans une grande place proche de la maison. Il
s'assit  une fentre avec la reine; ma soeur, le prince et moi, nous
nous plames dans l'autre croise. Il avoit l'air fort triste et me
conta tout bas, sans que ma soeur s'en apert, l'ambassade de Mr. Donep
et les inquitudes o il se trouvoit. Cette nouvelle que j'ignorois
entirement, m'effraya beaucoup. Je le priai instamment de n'en point
parler  la reine, qui n'en toit pas informe, tant persuade que mes
chagrins s'augmenteroient si elle l'apprenoit. Mes prcautions furent
inutiles; Mr. Donep l'en fit avertir le lendemain. L'air triste et
pensif du prince la remplit d'esprance; pour cacher son jeu elle
l'accabla de politesses. Ds que je fus dans ma chambre je fis de
srieuses rflexions sur la conduite que je tiendrois, en cas que le roi
voult entrer dans les vues de l'Angleterre. La sincrit et la
franchise du prince, qui m'avoit fait part de ce qui toit sur le tapis,
m'avoit donn beaucoup d'estime pour lui. Je ne trouvois rien  redire
ni contre sa personne ni contre son caractre. Je ne connoissois point
le prince de Galles; je n'avois jamais eu d'inclination pour lui; mon
ambition toit borne. J'avois pris enfin mon parti. J'tois lasse
d'tre le jouet de la fortune et bien rsolue, si on me laissoit le
choix, de m'en tenir  celui que le roi avoit fait pour moi, mais en cas
du contraire de ne point changer sans lui faire de fortes
reprsentations.

Nous retournmes le lendemain de bon matin  Vousterhausen. La reine
s'enferma seule avec moi ds que nous fmes arrivs. Aprs m'avoir
appris ce que Mr. Donep lui avoit fait savoir; aujourd'hui
continua-t-elle, votre fichu mariage sera rompu, et je compte que votre
sot de prince partira demain, car je ne doute point que, si le roi vous
laisse la libert du choix, vous ne vous dterminiez pour mon neveu. Je
veux absolument savoir vos sentimens l-dessus. Je ne vous parle pas
ainsi sans raison, m'entendez-vous? D'ailleurs je vous crois le coeur
trop bien plac pour balancer un moment. Je restai stupfie pendant ce
raisonnement, et j'appelai tous les Saints du paradis  mon secours,
pour m'inspirer une rponse ambigu, capable de me tirer d'embarras. Je
ne sais si ce furent eux ou mon bon gnie que m'inspira. Je pris enfin
courage. J'ai t toujours soumise, lui rpondis-je, aux ordres de votre
Majest et n'y ai dsobi que contrainte par un pouvoir suprieur. Je
n'en ai agi ainsi que pour remettre la paix dans la famille, procurer la
libert  mon frre et pour vous pargner, Madame, mille chagrins que
vous endureriez encore. L'inclination n'a t pour rien dans la dmarche
que j'ai faite, le prince m'toit inconnu. Mais depuis qu'il en est
autrement, qu'il a gagn mon estime et que je ne lui trouve aucun dfaut
qui puisse lui attirer mon aversion, je me trouverois trs-condamnable,
si je voulois retirer la parole que je lui ai donne. La reine
m'interrompit; furieuse de ce que je venois de lui dire elle me traita
du haut en bas. Malgr toute ma douleur il fallut pourtant me
contraindre devant le roi. Ce prince ne me regardoit plus depuis son
retour de Prusse, ce qui augmentoit encore mon dsespoir. Il fut de
trs-mauvaise humeur ce jour-l. Le soir le prince vint souper avec nous
comme  l'ordinaire. La reine ni ma soeur n'toient point dans la
chambre lorsqu'il entra. Sa physionomie toit toute change, elle toit
aussi gaie qu'elle avoit paru triste. Il me dit tout bas: le roi a tout
refus; Donep [** ligne(s) manquante(s) dans l'image]. Je ne fis
semblent de rien, mais cette nouvelle me rjouit beaucoup. La reine
l'apprit quelques heures aprs. Elle en eut le coeur outr et son
chagrin retomba sur moi, qui en fus la partie souffrante.

Mes noces tant fixes au 20. de Novembre et le roi voulant qu'elles se
fissent avec clat, y avoit invit plusieurs principauts; toute la
famille de Bevern, la duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-pre,
et le Margrave d'Anspac avec ma soeur. Ces deux derniers arrivrent les
premiers  Vousterhausen. Le roi alla au devant d'eux  cheval et mena
ma soeur chez la reine. Nous ne la reconnmes quasi point, elle avoit
t fort belle et ne l'toit plus; son teint toit gt et ses manires
fort affectes. Elle avoit repris ma place dans la faveur du roi, mais
la reine n'avoit jamais pu la souffrir. Elle fut mme pique des
caresses et des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer
qu'il en fit  d'autres plus qu' elle; elle fut pourtant oblige de lui
faire bonne mine. Mon entrevue fut plus sincre; ma soeur m'avoit
toujours aime et je lui avois rendu le rciproque. Aprs le souper le
roi la conduisit dans sa chambre, qui toit  ct de la mienne sous le
toit. Ses gens n'tant point encore arrivs, le roi me montrant du doigt
lui dit: votre soeur pourra vous servir de femme de chambre, car elle
n'est bonne qu' cela. Je crus tomber de mon haut en entendant ces
paroles. Le roi se retira un moment aprs et j'en fis de mme. J'avois
le coeur si gros que je faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je
commis, qui pt m'attirer un si cruel traitement en prsence de celui
que je devois pouser et de toute une cour trangre? Ma soeur mme en
fut mortifie et fit ce qu'elle put pour me consoler. Pour m'humilier
davantage, le roi lui donna le lendemain la prsance, qu'elle ne
pouvoit prtendre sur moi, tant l'ane. La reine en fut trs-fche,
mais ses reprsentations ne firent aucun effet. Pour moi, je n'y fus
sensible que parceque c'toit une suite de ce que le roi m'avoit dit la
veille. Ce prince prit  tche de m'humilier tant que nous restmes  ce
maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-mme ce qu'il vouloit. Il y avoit
des moments qu'il sentoit de cruels repentirs de m'avoir engage et
d'avoir rompu avec l'Angleterre; dans d'autres instans il toit plus
anim que jamais contre cette cour, mais ces derniers n'toient pas de
dure. Quoiqu'il en soit, toute sa mauvaise humeur retomboit sur moi.

Nous retournmes enfin le 5. de Novembre  Berlin. La duchesse de
Saxe-Meiningen, ma grand-tante, fille de l'lecteur Frdrie Guillaume, y
arriva deux jours aprs nous. Cette princesse toit veuve de son
troisime mari, ayant pous en premires noces le duc de Courlande et
s'tant remarie aprs sa mort au Margrave Christian Ernst de Bareith.
Elle avoit trouv moyen de ruiner totalement les pays de ces deux
princes. On dit qu'elle avoit fort aim  plaire dans sa jeunesse; il y
paroissoit encore par ses manires affectes. Elle auroit t excellente
actrice pour jouer les rles de caractre. Sa physionomie rubiconde, et
sa taille d'une grosseur si monstrueuse, qu'elle avoit peine  marcher,
lui donnoient l'air d'un Bacchus femelle. Elle prenoit soin d'exposer 
la vue deux grosses ttasses flasques et rides, qu'elle fouettoit
continuellement avec ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle
et 60 ans passs, elle toit requinque comme une jeune personne;
coiffe en cheveux marronns tout remplis de pompons couleur de rose,
qui faisoient la nuance claire de son visage, et si couverte de pierres
de couleur qu'on l'eut prise pour l'arc-en-ciel. La reine fut oblige
par ordre du roi de lui rendre la premire visite. Faites vous avertir,
me dit-elle, quand je serai de retour, et allez ensuite chez la
duchesse. J'obis ponctuellement  ses ordres. Comme il toit tard et
qu'il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas longue. Je
trouvai la cour commence en entrant chez la reine, qui toit occupe 
entretenir le monde. Ds qu'elle me vit, elle me demanda d'un ton de
colre, pourquoi je venois si tard. J'ai t chez la duchesse, lui
rpondis-je, comme votre Majest me l'a ordonn. Comment, reprit-elle,
par mon ordre? je ne vous ai jamais command de faire des bassesses ni
d'oublier votre rang et votre caractre: mais depuis quelque temps vous
tes si accoutume  faire des lchets que celle-ci ne me surprend pas.
Cette dure rprimande  la face du public me piqua jusqu'au vif. Je
baissai les yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance,
je ne pus en venir  bout. Tout le monde blma la reine et me plaignit
tout bas. Mdme. de Grumkow, quoique femme d'un fort mchant mari, avoit
beaucoup de mrite. Elle s'approcha de moi pour me demander ce qui
portoit la reine  me traiter avec tant de duret. Je levai les paules
sans lui rpondre.

Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de Bevern arrivrent le
lendemain. Le Margrave me fut prsent chez la reine, o il me fit des
protestations sans fin, comme il n'y avoit plus de six jours jusqu'
celui fix pour mes noces. Le roi ordonna absolument  la reine
d'accorder l'entre libre chez moi au Margrave et  son fils. Ils n'en
profitrent pas beaucoup, car j'tois toute la journe chez elle, et ne
les voyois qu'un moment le soir en prsence de beaucoup de monde.

Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse toute change  mon
gard. Elle m'accabla de caresses, m'assurant que j'tois le plus cher
de ses enfans. Je ne compris rien  son procd; mais elle se dmasqua
le soir, me tirant  part dans son cabinet: vous allez tre sacrifie
demain, me dit-elle; malgr tous mes efforts je n'ai pu parvenir 
retarder votre hymen. J'attends un courrier d'Angleterre et je suis sre
d'avance que le roi, mon frre, se dsistera du mariage de votre frre;
moyennant quoi le roi ne fera plus de difficults pour rompre vos
engagemens avec le prince hrditaire. Cependant comme j'ignore combien
de temps le courrier tardera encore  arriver, et que je ne trouve aucun
expdient pour empcher que vos noces ne se fassent demain, il m'est
venu une ide qui peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que
j'en attends l'excution. Promettez-moi donc, de n'avoir aucune
familiarit avec le prince et de vivre avec lui comme frre et soeur,
puisque c'est le seul moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul
s'il n'est pas consomm. Le roi survint dans le temps que j'allois lui
rpondre, et il lui fut impossible de me parler de tout le soir, tant
elle fut obsde.

Le lendemain matin je me rendis en dshabill dans son appartement. Elle
me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma
renonciation  l'allodial, coutume tablie pour tout pays. J'y trouvai
le Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre
de Bareith. On me lut la formule du serment qui portoit, que je me
dsistois de mes prtentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes
frres et leur postrit masculine existeroient, mais qu'en cas de leur
mort je rentrerois dans tous mes droits d'hritire prsomptive. Le
serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise
extrme, n'ayant point t prvenue sur ce sujet. C'toit de renoncer
pour jamais  l'hritage de la reine, si elle venoit  dcder sans
avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi s'apercevant de mon
trouble me dit les larmes aux yeux en m'embrassant: il faut vous
soumettre, ma chre fille,  cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a
pass mme condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une formalit, car
votre mre est toujours matresse de faire un testament quand elle
voudra. Je lui baisai la main en lui reprsentant, qu'il m'avoit fait
promettre authentiquement d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois
croire qu'il me traiteroit avec tant de duret. Il n'est pas temps de
faire des difficults, repliqua-t-il d'un ton de colre; signez de bonne
grce ou je vous ferai signer par force. Il me dit ces derniers mots
tout bas. Il fallut donc lui obir bon gr mal gr. Ds que cette
maudite crmonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de
ma soumission et fut libral en promesses qu'il n'avoit pas dessein de
tenir.

Nous nous mmes ensuite  table o il me fit asseoir  ct de lui. Il
n'y avoit que le prince, mes soeurs et frres, et la duchesse de Bevern.
J'tois triste et pensive. Il est naturel de faire des rflexions sur le
point de contracter des noeuds qui dcident du bonheur ou du malheur de
notre vie.

Ds que nous emes dn, le roi ordonna  la reine de commencer  me
parer. Il toit quatre heures et je devois tre prte  sept. La reine
voulut me coiffer. Comme elle n'toit pas habile au mtier de femme de
chambre elle n'en put venir  bout. Ses dames y supplrent; mais
aussitt que mes cheveux toient accommods d'un ct elle les gtoit,
et tout cela n'toit que feinte pour gagner du temps, dans l'esprance
que le courrier arriveroit. Elle ignoroit qu'il toit dj en ville, et
que Grumkow en avoit les dpches. On peut bien s'imaginer qu'il ne les
donna au roi qu'aprs que la bndiction fut donne. Tout cela fut cause
que je fus attife comme une folle. A force de manier mes cheveux, la
frisure en toit sortie; j'avois l'air d'un petit garon, car ils me
tomboient tous dans le visage. On me mit la couronne royale et 24
boucles de cheveux, grosses comme un bras. Telle toit l'ordonnance de
la reine. Je ne pouvois soutenir ma tte, trop foible pour un si grand
poids. Mon habit toit une robe d'une toffe d'argent fort riche avec un
point d'Espagne d'or, et ma queue toit de douze aunes de long. Je
faillis de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de la reine et
deux des miennes portoient ma queue. Ces deux dernires toient Mlle. de
Sonsfeld, soeur de ma gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nice de mon
perscuteur. J'avois t oblige d'accepter celle-ci, le roi l'ayant
voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut dclare ce jour-l abbesse de
Volmerstedt et le roi lui confra lui-mme l'ordre de ce chapitre. Nous
nous rendmes tous au grand appartement. J'en ferai une petite
description ici.

Il est compos de six grandes chambres, qui aboutissent  une salle
magnifiquement orne en peintures et architecture. Au sortir de cette
salle on entre dans deux chambres trs-bien dcores, qui conduisent 
une galerie orne de trs-beaux tableaux. Tout ceci est en enfilade.
Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait l'entre d'un second
appartement compos de 14 chambres aussi vastes et aussi bien dcores
que les premires, au bout desquelles on trouve une salle fort
spacieuse, qui est destine pour les grandes crmonies. Il n'y a rien
de rare  tout ce que je viens de dcrire; mais voici le merveilleux. La
premire chambre contient un lustre d'argent qui pse 10,000 cus; tout
l'assortiment accompagne cette pice en poids. La seconde est encore
plus superbe. Les trumeaux y sont d'argent massif et les miroirs de 12
pieds de hauteur; 12 personnes peuvent se placer commodment aux tables
qui sont places sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que
le prcdent. Toute cela va en augmentant jusqu' la dernire salle, qui
renferme les pices les plus considrables. On y voit les portraits du
roi et de la reine et ceux de l'Empereur et de l'Impratrice, tout en
grand avec des cadres d'argent. Le lustre pse 50,000 cus; le globe en
est si grand qu'un enfant de huit ans pourroit y entrer commodment. Les
plaques ont six pieds de haut, les guridons en on douze, le balcon pour
la musique est aussi de ce prcieux mtal; en un mot cette salle
contient plus de deux millions d'argenterie en poids. Tout cela est
travaill avec art et avec got. Mais dans le fond c'est une
magnificence qui ne rjouit pas la vue et qui a beaucoup de dsagrment;
car au lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause une vapeur
suffocante et noircit les visages et les habits. Le roi, mon pre, avoit
fait faire toute cette argenterie aprs son premier voyage  Dresde. Il
avoit vu dans cette ville le trsor du roi de Pologne: il voulut
renchrir sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du ct des pierres
prcieuses et rares, il s'avisa de faire fabriquer ce que je viens de
dcrire, pour possder une nouveaut qu'aucun souverain de l'Europe
n'avoit encore eue.

Ce fut dans cette dernire salle que se fit la crmonie de mon mariage.
On fit une triple dcharge de canon lorsqu'on nous donna la bndiction.
Tous les envoys,  l'exception de celui d'Angleterre, y toient. Le
Margrave de Schwed fut oblig de s'y trouver par ordre exprs du roi.
Aprs avoir fait et reu les flicitations, on me fit asseoir sur un
fauteuil sous le dais,  ct de la reine. Le prince hrditaire
commena la bal avec ma soeur d'Anspac. Il ne dura qu'une heure; aprs
quoi on se mit  table. Le roi avoit fait tirer aux billets, pour viter
les disputes de rang parmi tant de princes trangers. Je fus place au
haut bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave, mon
beau-pre, toit  ct de moi. Le roi qui n'avoit point de moiti, se
mit  ct du prince. Il y avoit 34 principauts  cette table. Le roi
se divertit  enivrer le prince, et le fit tant boire qu'il le vit enfin
en pointe de vin. Deux dames restrent tout le temps derrire moi, et
les Mrs. de service qu'on m'avoit donns, qui toient le colonel Vreiche
et le major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien que Mr. de
Voit, qui avoit t dclar mon grand-matre, et Mr. Bindemann qu'on
m'avoit donn pour gentil-homme de la chambre. Aprs le souper nous
repassmes dans la premire salle o tout toit prpar pour la danse
des flambeaux. Cette danse est une vieille tiquette allemande; elle se
fait en crmonie. Les Marchaux de la cour avec leurs btons de
commandant commencent la marche; ils sont suivis de tous les
lieutenants-gnraux de l'arme, qui portent chacun un cierge allum.
Les nouveaux poux font deux tours en marchant gravement; la marie
prend tous les princes l'un aprs l'autre; quand elle a fini sa tourne,
le mari prend sa place et fait le mme tour avec les princesses. Tout
cela se fait au ton des timbales et des trompettes. La danse finie, on
me conduisit dans le premier appartement, o on avoit tendu un lit et un
meuble de velours cramoisi brod de perles. Selon l'tiquette la reine
devoit me dshabiller, mais elle me trouva indigne de cet honneur et ne
me donna que la chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet
office. Ds que je fus en dshabill tout le monde prit cong de moi et
se retira,  l'exception de ma soeur d'Anspac et de la duchesse de
Bevern. On me transporta alors dans mon vritable appartement, o le roi
me fit mettre  genoux et m'ordonna de rciter tout haut le credo et le
pater. La reine toit furieuse et maltraitoit tout le monde. Elle avoit
appris que le courrier toit arriv, ce qui la mettoit au dsespoir;
elle me dit encore mille durets avant de s'en aller.

Il faut avouer que mon mariage est la chose du monde la plus
extraordinaire. Le roi, mon pre, l'avoit fait  contre-coeur et s'en
repentait tous les jours; il auroit pu le rompre et l'accomplit contre
ses dsirs. Je n'ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on
peut assez voir par ce que j'en ai crit combien elle y toit contraire.
Le Margrave de Bareith en toit aussi mcontent que ces derniers. Il n'y
avoit consenti que dans l'esprance d'en tirer de grands avantages, dont
il se voyoit frustr par l'avarice du roi. Il toit jaloux du bonheur de
son fils, et son esprit mfiant lui donnoit des peurs paniques dont
j'aurai lieu de parler dans la suite. Je me trouvai donc marie contre
le gr des trois personnes principales qui pouvoient disposer de mon
sort et de celui du prince, et cependant de leur consentement. Quand je
rflchis quelquefois  tout cela, je ne puis m'empcher de croire une
destine, et ma philosophie cde quelquefois aux penses que
l'exprience me fait natre sur ce sujet. Mais trve de rflexions! ces
mmoires ne finiroient jamais, si je voulois crire toutes celles que
j'ai faites dans les diffrentes situations o je me suis trouve.

Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des gnraux, vint me
rendre visite et me fit prsent d'un service d'argent. La reine selon
les rgles devoit me faire le mme honneur, mais elle s'en dispensa.
Malgr tous mes chagrins je n'oubliai pas mon frre. J'envoyai Mr. de
Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa parole. Il me fit assurer qu'il
en parleroit au roi, mais que je devois patienter quelques jours,
puisqu'il falloit prendre sa bisque pour russir.

Le 23. il y eut bal au grand appartement. On tira aux billets avant que
d'y aller. Je tirai numro 1. Avec le prince on compta 700 couples, tous
gens de condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis la
premire, la Margrave Philippe la seconde, la Margrave Albert la
troisime et sa fille la quatrime. La mienne me fut assigne  la
galerie de tableaux. La reine et toute les principauts en toient.

J'aimois la danse; j'en profitai. Grumkow vint m'interrompre au milieu
d'un menuet. Eh mon Dieu, Madame, me dit-il, il semble que vous soyez
pique de la tarentule; ne voyez-vous donc point ces trangers qui
viennent d'arriver? Je m'arrtai tout court, et regardant de tout ct
je vis en effet un jeune homme habill de gris qui m'toit inconnu.
Allez donc embrasser le prince royal, me dit-il, le voil devant vous.
Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie. O ciel, mon frre!
m'criai-je; mais je ne le trouve point; o est-il? faites-le moi voir
au nom de Dieu! Grumkow me conduisit  lui. En m'approchant je le
reconnus, mais avec peine. Il toit prodigieusement engraiss et avoit
pris le cou fort court, son visage toit aussi fort chang et n'toit
plus si beau qu'il l'avoit t. Je lui sautai au cou; j'tois si saisie
que je ne profrois que des propos interrompus, je pleurois, je riois
comme une personne hors de sens. De ma vie je n'ai senti une joie si
vive. Aprs ces premiers mouvemens j'allai me jeter aux pieds du roi,
qui me dit tout haut en prsence de mon frre: tes-vous contente de
moi? vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon frre par le
main et je suppliai le roi de lui rendre son amiti. Cette scne fut si
touchante, qu'elle tira les larmes des yeux de toute l'assemble. Je
m'approchai ensuite de la reine. Elle fut oblige de m'embrasser, le roi
tant vis--vis d'elle, mais je remarquai que sa joie n'toit
qu'affecte. Je retournai encore  mon frre, je lu fis mille caresses
et lui dis les choses les plus tendres;  tout cela il toit froid comme
glace, et ne rpondoit que par monosyllabes. Je lui prsentai le prince
auquel il ne dit mot. Je fus tourdie de cette faon d'agir, j'en
rejetai cependant la cause sur le roi qui nous observoit et qui
intimidoit par-l mon frre. Sa contenance mme me surprenoit; il avoit
l'air fier et regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit enfin 
table. Le roi n'y fut pas et soupa tte--tte avec son fils. La reine
en parut inquite et envoya pier ce qui se passoit. On lui rapporta
qu'il toit de fort bonne humeur et qu'il parloit fort amicalement avec
mon frre. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque effort
qu'elle ft, elle ne pouvoit cacher son secret dpit. En effet elle
n'aimoit ses enfans qu'autant qu'ils toient relatifs  ses vues
d'ambition. L'obligation que mon frre m'avoit de sa rconciliation avec
le roi, lui faisoit plus de peine que de joie, n'en tant pas l'auteur.
Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le prince royal gtoit
encore toutes ses affaires. L'accueil qu'il vous a fait, continua-t-il,
a dplu au roi; il dit, que si c'est par contrainte pour lui, il doit
s'en offenser, puisqu'il lui marque en cela une dfiance qui ne lui
promet rien de bon pour l'avenir, et si au contraire sa froideur
provient d'indiffrence et d'ingratitude pour votre Altesse royale, il
ne peut l'attribuer qu' la marque d'un mauvais coeur. Le roi en
revanche est trs-content de vous, Madame, vous en avez agi sincrement;
continuez toujours de mme et faites, au nom de Dieu! que le prince
royal en agisse avec franchise et sans dtours. Je le remerciai de son
avis, que je trouvai bon. Le bal recommena. Je me rapprochai de mon
frre et lui rptai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui fis mme
quelques petits reproches sur son changement. Il me rpondit, qu'il
toit toujours le mme et qu'il avoit ses raisons pour en agir ainsi.

Il me rendit visite le lendemain matin par ordre du roi. Le prince eut
l'attention de se retirer et me laissa seule avec lui et Madame de
Sonsfeld. Il me fit un rcit de tous ses malheurs, tels que je les ai
dcrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort dcontenanc  la fin
de ma narration; il me fit des remercmens des obligations qu'il m'avoit
et quelques caresses, dont on voyoit bien qu'ils ne partoient pas de
coeur. Il entama un discours indiffrent pour rompre cette conversation,
et sous prtexte de voir mon appartement il passa dans la chambre
prochaine o toit le prince. Il le parcourut des yeux pendant quelque
temps depuis la tte jusqu'aux pieds, et aprs lui avoir fait quelques
politesses assez froides, il se retira.

J'avoue que son procd me drouta. Ma gouvernante tiroit les paules et
n'en pouvoit revenir. Je ne connoissois plus ce cher frre, qui m'avoit
cot tant de larmes et pour lequel je m'tois sacrifie. Le prince
remarquant mon trouble me dit, qu'il voyoit bien que je n'tois pas
contente et qu'il toit surpris du peu d'amiti que le prince royal me
faisoit que surtout il toit fort mortifi de remarquer qu'il n'avoit
pas le bonheur de lui plaire. Je tchai de lui ter ces ides et
continuai d'en agir de mme avec mon frre. Je ferai ici une petite
interruption. Ces mmoires ne sont remplis que d'vnemens tragiques qui
pourroient enfin ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois
par des circonstances plus gaies, quoi qu'elles ne me regardent pas.

La reine avoit  sa cour une Dlle. de Pannewitz, qui toit sa premire
fille d'honneur. Cette dame toit belle comme les anges, et possdoit
autant de vertu que de beaut. Le roi, dont le coeur avoit t
jusqu'alors insensible ne put rsister  ses charmes; il commena en ce
temps-l  lui faire la cour. Ce prince n'toit point galant;
connoissant son foible il prvit qu'il ne russiroit jamais 
contrefaire les manires de petit-matre ni  attraper le style
amoureux: il resta donc dans son naturel et voulut commencer le roman
par la fin. Il fit une description trs-scabreuse de son amour  la
Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit tre sa matresse. Cette belle
le traita comme un ngre, se trouvant fort offense de cette
proposition. Le roi ne se rebuta pas, il continua de lui en conter
pendant un an. Le dnouement de cette aventure fut assez singulier. La
Pannewitz ayant suivi la reine  Brunswick, o devoient se faire les
noces de mon frre, rencontra le roi sur un petit degr drob, qui
menoit  l'appartement de cette princesse. Il l'empcha de s'enfuir et
voulut l'embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette fille
furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu de la physionomie avec
tant de succs, que le sang lui sortit d'abord par le nez et par la
bouche. Il ne s'en fcha point et se contenta de l'appeler depuis la
mchante diablesse. J'en reviens  mon sujet.

Il sembloit que tous les dmons de l'enfer fussent dchans contre moi.
Le Margrave d'Anspac voulut aussi se mler de me perscuter. C'toit un
jeune prince fort mal lev; il vivoit comme chien et chat avec ma
soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit
quelquefois lieu. Sa cour n'toit compose que de gens malins et
intrigans, qui l'animoient contre celle de Bareith. Ces deux pays sont
voisins, et quoique leur intrt soit d'tre amis et d'agir de concert,
leur jalousie mutuelle est cause de leur dsunion. Le Margrave d'Anspac
et sa cour ne pouvoient digrer mon mariage avec le prince hrditaire.
On faisoit mille faux rapports de celui-ci  l'autre. Piqu au vif
contre nous il nous rendoit de mauvais services auprs de la reine,
tournant en mal toutes nos paroles et nos actions. Il toit second par
ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant qu'elle pouvoit. J'tois
informe de tout cela, ma soeur cadette m'en ayant avertie, mais je
faisois semblant de l'ignorer.

Il se donna encore plusieurs bals  mon honneur et gloire; le reste du
temps nous jouions chez la reine. Les princes toient obligs de passer
la soire avec le roi et d'assister  la tabagie, d'o ils ne revenoient
qu' l'heure du souper.

Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre sur la friperie du prince
hrditaire; il le turlupina sur un sujet trs-sensible. J'ai dj dit
que le mre de celui-ci toit une princesse de Holstein. Elle s'toit si
mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que le prince son
poux, alors encore apanag, s'toit vu oblig de la faire enfermer dans
une forteresse appartenante au Margrave d'Anspac. Elle toit le sujet
des piquantes railleries que ce prince faisoit  mon poux, qui en
tmoigna son ressentiment et y rpondit fort sensment. Je respecte trop
la prsence du roi, lui rpliqua-t-il, pour rpondre sur-le-champ et
comme il le faut  de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche
quand il en sera temps. Mon frre et les princes toient prsens; il
firent leur possible pour les raccommoder; mais tout ce qu'ils purent
obtenir du prince hrditaire fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au
surlendemain. Je remarquai le soir mme beaucoup d'altration sur le
visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut
point m'en dire la cause. Je l'appris le jour suivant par le Margrave,
mon beau-pre, qui en avoit t inform par le duc de Bevern. Nous
parlmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce diffrent ne
pouvoit avoir que des suites fcheuses; c'toit renouveler en premier
lieu une vieille catastrophe fort dsagrable pour mon pre et pour lui;
son adversaire toit son beau-frre, un prince sans hritiers, dont le
pays devoit lui retomber aprs sa mort, ce qui auroit caus en cas
d'accident beaucoup de faux jugemens prjudiciables  la gloire du
prince. La colre o il toit l'empcha d'couter nos raisons. Le duc de
Bevern, qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa parole de se
tenir tranquille, pourvu que le Margrave d'Anspac lui fit faire des
excuses. Tous me conseillrent de parler  ce dernier et de tcher de
les rapatrier. Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore
mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'tois fort triste et
inquite, dans l'apprhension que cette affaire n'allt mal. Ma soeur,
qui en toit informe et nous pioit, me jeta tout--coup les bras au
cou: je suis au dsespoir, me dit-elle, de ce qui s'est pass hier; mon
poux est dans son tort; je vous demande pardon pour lui de l'incartade
qu'il a faite, je l'en gronderai d'importance. Je suis bien fche, lui
rpondis-je, que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuade
que la dissension de nos poux ne diminuera en rien la tendresse que
j'ai pour vous. Je vous demande seulement une grce, qui est de ne point
vous mler de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin et
vous aigrirez encore plus les esprits. Aprs bien des reprsentations
elle me le promit. Le Margrave d'Anspac toit toujours assis  ct de
moi. Le soir, ds que nous fumes levs de table et que la reine fut
sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprtois  lui parler de
l'affaire en question. Ma soeur ne m'en laissa pas le temps et dbuta
par lui chanter pouille. Il se mit en colre et haussa la voix pour lui
rpliquer des durets. Le prince hrditaire, qui en entendit
quelques-unes, crut qu'elles s'adressoient  lui; il s'approcha  son
tour, lui demandant raison de son procde. Venez, venez, lui dit-il,
vuider notre diffrent, il faut des actions et non des paroles. Le
pauvre Margrave resta stupfi. Allons donc, continua le prince, venez
vous battre, ou je vous jette dans la chemine o vous pourrez griller 
votre aise. Cette menace fit tant de peur  son antagoniste, qu'il se
prit amrement  pleurer, ce qui produisit une tragi-comdie. Mon frre
et tous ceux qui toient l firent de grands clats de rire. Le
Margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la
reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant de rien; il s'y
cacha derrire un rideau. La duchesse, qui l'avoit suivi, voulut bien
lui rendre l'office de nourrice et le consoler, l'assurant que le prince
hrditaire ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point ce pauvre
enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa niche que lorsque son
antagoniste fut parti. Mon frre, le Margrave mon beau-pre et le prince
Charles emmenrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je
rentrai chez moi. La scne qui venoit de se passer nous fournit matire
 plaisanter; le pauvre Margrave d'Anspac n'y fut pas pargn. Le duc de
Bevern le reconduisit chez lui, o il exhala sa colre par des
vomissemens et une diarrhe, qui pensa l'envoyer  l'autre monde. Cette
forte vacuation ayant chass sa bile et l'ayant remis dans un tat plus
rassis, il fit des rflexions srieuses sur le danger qu'il avoit couru.
La crainte de la grillade le fit rsoudre  faire des avances au prince
hrditaire; le duc de Bevern en fut charg. Le prince hrditaire
accepta les excuses du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils
n'ont plus eu de dml personnel.

Quelques jours aprs le roi confra un rgiment d'infanterie  mon
frre; il lui rendit son uniforme et son pe. Son domicile fut fix 
Rupin, o toit son rgiment; ses revenus furent augments, et quoique
fort modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier. Il fut
oblig de partir pour aller  sa garnison. Quoiqu'il ft fort chang 
mon gard, cette sparation me fit une peine infinie. Je ne comptois
plus le revoir avant mon dpart, ce qui me toucha vivement. Il en parut
attendri, et le cong fut plus tendre que notre premire entrevue. Sa
prsence m'avoit fait oublier tous mes chagrins; je les ressentis plus
fortement aprs son dpart. Du ct de la reine c'toit toujours la mme
chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en particulier elle
me traitoit d'autant plus cruellement.

Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et tous ces grands
avantages qu'il m'avoit promis s'en alloient en fume. Il n'y avoit que
deux moyens de s'insinuer auprs de lui; l'un toit de lui fournir de
grands hommes, l'autre de lui donner  manger avec une compagnie,
compose de ses favoris, et de lui faire boire rasade. Le premier de ces
expdiens m'toit impossible, les grands hommes ne croissant pas comme
les champignons, leur raret mme toit si grande, qu' peine en
trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il fallut donc
choisir le second parti. J'invitai ce prince  dner. Toutes les
principauts en furent. La table toit de 40 couverts et servie de tout
ce qu'il y avoit de plus exquis. Le prince hrditaire fit les honneurs
de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui restt dans son sens.
Le roi et le reste des convis toient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu
si gai; il nous mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement lui
plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir la musique et
envoya chercher plusieurs dames de la ville. Il commena le bal avec moi
et dansa avec toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fte
dura jusqu' trois heures aprs minuit.

Ce prince partit le 17. de Dcembre pour aller  Nauen, o il avoit fait
prparer une magnifique chasse de sanglier. Tous les princes, tant
trangers que du sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre
jours et me donna encore de nouveaux chagrins.

Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler son dpit contre le
prince depuis leur dernier diffrent; il cherchoit avec ardeur une
occasion de se venger. Il faut rendre justice  qui elle est due. Le
prince a de l'esprit et le coeur bon; il est enclin  la colre; ceux
qui sont autour de lui sont de vrais suppts de satan, qui l'ont
prcipit dans le vice et tchent encore d'touffer les bonnes qualits
qu'il possde. Il n'avoit que 17 ans, toit sans exprience et mal
conseill. J'ai dj dit que pour faire sa cour  la reine il lui
servoit d'espion. Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles  son
retour de Nauen. Il lui rpondit, que celles qu'il savoit toient
trs-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets du monde d'tre mcontente
de mon mariage; que je deviendrois la plus malheureuse personne de
l'univers, puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans les
plus affreuses dbauches, qui passoit les nuits  s'enivrer avec les
domestiques et les gueuses du cabaret; qu'il toit pair et compagnon
avec cette racaille, et que la chronique scandaleuse dbitoit qu'il y
avoit eu une bataille o il avoit reu des coups. Cette confidence bien
loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se rsolut de s'en donner
les violons  mes dpens. Ds que tout le monde se fut assembl chez
elle, elle nous fit asseoir en cercle et tourna adroitement la
conversation sur le sjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit
sur la friperie du prince qu'elle ne mnagea point et qu'elle turlupina
d'une faon sanglante. Je m'aperus d'abord que c'toit lui qu'elle
apostrophoit, mais je ne comprenois rien  ses discours. Elle parloit de
combat, de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit des
regards malins  ma soeur Charlotte, qui lui rpondoit par signes en me
regardant. Le Margrave de Bareith toit srieux et de mauvaise humeur,
et toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin  cette
conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup d'amiti pour moi,
voyant mon inquitude, me mit au fait de l'nigme. Il n'y avoit que cinq
semaines que j'tois marie; j'avois tudi le caractre du prince et
lui avois trouv beaucoup de sentimens et le coeur trop bien plac pour
commettre les infamies dont on l'accusoit. Le duc de Bevern m'assura
mme qu'il n'y avoit pas un mot de vrai, que le prince hrditaire ne
l'avoit pas quitt un moment et qu'ils avoient couch porte  porte.
Nous conclmes l'un et l'autre que cette belle fable toit une invention
du Margrave d'Anspac. Le duc se chargea de dtromper le roi auquel on
avoit fait aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre au dessus
de toutes les railleries de la reine, puisque dans le fond elle ne
pouvoit me rendre malheureuse. Le Margrave d'Anspac ou plutt sa cour
avoit fait savoir cette mme nouvelle au roi et au Margrave de Bareith.
Ce dernier sans rien examiner toit dans une rage terrible contre son
fils; il me ramena le soir dans ma chambre, o il le traita fort
durement. Le prince n'eut pas de peine  se justifier; il auroit clat
contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions empch.

Cette aventure fut sue le lendemain de toute la ville. Elle fit beaucoup
de dshonneur au Margrave d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut
fort irrit, mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine
en fut penaude et bien fche de ne pouvoir trouver prise sur un gendre
qu'elle hassoit cordialement.

Quelques jours aprs elle me demanda d'un air malin, se je ne m'tois
point encore informe de ce qui toit stipul pour moi dans mon contrat
de mariage. Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands
avantages que le roi vous a faits et combien vous aurez de revenus. Je
ne sais comment Mr. Gidikins (rsident d'Angleterre) l'a appris; mais je
sais bien qu'il a dit, qu'une femme de chambre de la princesse de Galles
avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus par an. Je vous
conseille de prendre vos mesures d'avance, car si vous gueusez aprs, ce
ne sera pas ma faute, du moins ne vous attendez plus  rien de moi. Je
n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous avez eu tant ce
confiance,  avoir soin de vous.

Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir
mme Mr. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise en apprenant ce
dtail. Le roi pour tout potage avoit prt au Margrave un capital de
260 mille cus sans intrts; on devoit tous les ans,  commencer de
l'anne 1733, rembourser 25 mille cus de ce capital. Ma dot toit comme
 l'ordinaire de 40 mille cus. En ddommagement de la renonciation que
j'avois faite  l'hritage de la reine, il me donnoit 60 mille cus.
C'toient les mmes accords qui avoient t faits avec ma soeur. De la
part du Margrave les revenus annuels du prince et les miens, y compris
notre cour, toient fixes  14 mille cus, dont il me revenoit 2000. On
comptoit encore sur cette somme les trennes et les prsens
extraordinaires, ainsi bien compt et rabattu il me restoit 800 cus
pour mon entretien. Le roi comptoit pour avantages le rgiment qu'il
avoit donn au prince, et le service d'argent dont il m'avoit fait
prsent. Je laisse  juger de mon tonnement. Mr. de Voit me dit, que le
roi avoit tout rgl; qu'il avoit cru que c'toit de mon consentement,
sans quoi il m'en auroit avertie plutt, et qu'il n'y avoit plus de
remde, les conventions tant faites et signes.

Aprs avoir rv quelque temps  ma situation prsente, je pris le parti
de m'adresser  Grumkow. Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr.
de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit. Grumkow
me fit serment de n'avoir point t consult sur toute cette affaire. Je
suis surpris, continua-t-il, de n'en avoir pas t inform, c'est un mal
qui n'est plus  rparer. Il faut chercher d'autres expdiens et tcher
d'extorquer une pension au roi; mais avant de lui en parler il faut
absolument attendre que le Margrave, votre beau-pre, soit parti. Je
connois notre Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de
donner; si je lui en parle  prsent, il fera des querelles d'allemand 
ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des
brouilleries dont infailliblement vous serez la victime; au lieu que
s'il est loin, sa Majest sera oblige de remdier au tort qu'il vous a
fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand
il sera temps de lui parler vous-mme. Je lui fis beaucoup de
remercmens et lui promis de suivre ses conseils.

La reine s'toit divertie  mes dpens; elle toit instruite de toute
cette affaire et n'avoit souhait que je m'en informasse que pour
m'humilier. Elle entretenoit sans cesse des mouches autour de mes
appartemens; elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et
devina tout de suite quel en toit le sujet. Elle voulut s'en assurer et
me tirer les vers du nez. Aprs m'avoir parl quelque temps fort
amiablement, elle se rabattit sur mon dpart. Je suis au dsespoir de
vous perdre, me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme
de notre sparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de vous voir si mal
pourvue; je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a
cruellement abandonne; je l'ai prvu, vous n'avez pas voulu me croire.
Cependant j'approuve beaucoup que vous ayez parl  Grumkow, je suis
persuade que s'il le peut il vous rendra service; que vous a-t-il
conseill? J'avoue ma btise, je lui contai toute ma conversation avec
ce dernier, la conjurant de garder le secret. Je vous le promets,
continua-t-elle, je connois trop la consquence de ce que vous venez de
me dire pour en parler. Pour mes pchs elle resta l'aprs-midi seule
avec le roi. Ne sachant comment l'entretenir elle lui dcouvrit le pot
aux roses et lui rvla ce que je lui avois confi. Le roi affecta de me
plaindre et d'tre touch de mon tat, mais dans le fond il fut vivement
piqu que je me fusse adresse  elle et  Grumkow. Il toit
souponneux; il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en
punir. A peine eut-il quitt la reine qu'il se fit donner mon contrat de
mariage et retrancha quatre mille cus de la somme destine pour le
prince et pour moi.

La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit de me rendre me fit
appeler au plus vite. Vous n'avez plus besoin, me dit elle lorsque
j'entrai, de mler Grumkow de vos affaires; j'ai parl au roi,
continua-t-elle en m'embrassant, je lui ai cont notre conversation de
ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous satisfaire. Peu s'en
fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon
premier mouvement s'exhala en jrmiades et en reproches respectueux sur
son indiscrtion. Elle s'en fcha et me fit taire  force de durets. Je
maudis mille fois mon imprudence; j'en recevois le salaire, je ne
pouvois en murmurer. Grumkow m'en fit faire de sanglans reproches par
Mr. de Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi venoit de
faire. Il me fit d'amres plaintes de ce que je l'avois expos  colre
de ce prince, et me fit assurer qu'il ne se mleroit jamais plus de ce
qui me regarderoit. Cette dernire aventure me poussa  bout et me causa
un violent chagrin.

Le Margrave, mon beau-pre, la cour d'Anspac, de Meinungen et de Bevern
partirent dans ces entrefaites. Je regrettai beaucoup cette dernire et
surtout la duchesse, pour laquelle j'avois pris une tendre amiti. Elle
avoit t confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup de bons
offices.

Le roi retourna  Potsdam, o la reine eut ordre de le joindre avec moi,
devant partir de l pour Bareith. L'impatience de m'y trouver me faisoit
compter les heures et les minutes. Berlin m'toit devenu aussi odieux
qu'il m'avoit t autrefois cher. Je me flattois,  l'exclusion des
richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau
domicile et de commencer une anne plus heureuse que celle qui venoit de
finir.












End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Friederike
Sophie Wilhelmine (Margrave de Bayreuth). Vol. I,
by Frdrique Sophie Wilhelmine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE WILHELMINE ***

***** This file should be named 27808-8.txt or 27808-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/7/8/0/27808/

Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
