The Project Gutenberg EBook of Les Corneilles, by J.-H. Rosny

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Title: Les Corneilles

Author: J.-H. Rosny

Release Date: November 20, 2008 [EBook #27303]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CORNEILLES ***




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[Publi dans _la Revue Indpendante_, numros 11  14 (1887).]




LES CORNEILLES


 une soire de l'Amricain O'Sullivan, boulevard Malesherbes, un
officier du gnie se tenait solitaire. Il tait grave et trs beau. Sur
le sobre uniforme, sa tte blonde, hle  peine, se dtachait avec
majest. Il avait de grands yeux celtes, mles et candides, entre des
cils d'enfance. Revenu de Tunisie avec des tats de services superbes,
trs jeune encore, il tait cit comme un officier de large avenir.

La fte restait nonchalante, une mince valse tranaillait, un bourdon de
causeries entrecoupait la menue musique, l'haleine de Mai entrait par
les larges fentres ouvertes, faisait trembloter les lustres,
aimablement caressait les femmes et les fleurs.

Un peu timide, ensauvag par sa longue absence, l'officier observait
navement la bimbeloterie, de ci de l parse, les rideaux de soie
soufre gonfls au souffle soiral. Brusquement, ses prunelles
s'abaissrent sur un groupe de femmes.

Alors, il frissonna. On voyait dans une vague de mousselines, une figure
de jeune fille surgir. Elle tait trs ple, un dlicat chef d'oeuvre
aux prunelles de splendeur noire, au petit geste saccad, tout furtif,
de charme gracile.

Elle devait tre pubre  peine, le cou dlicat, la poitrine finement
turgescente, et il s'blouissait, se sentait devenir craintif et tout
humble. Cependant, il continuait  la contempler, inconscient de la
fixit de son regard, retenant un peu son haleine. Un jeune homme chauve
s'approcha, se pencha gracieusement vers la jeune fille, et, tandis
qu'ils se parlaient, l'officier tait blme d'angoisse. Il voulut
dtourner la tte, ne put. Il restait  admirer une voie lacte de
perles sur la sombre chevelure de l'adolescente. Soudain, elle se
retourna, ses yeux allrent  ceux de son contemplateur, s'y fixrent
quelques secondes avec une expression de colre, de ddain et de
moquerie. Son compagnon, une maigre silhouette de fourbu, regardait
cette scne, les lvres closes, avec une physionomie dnigrante, un
vague haussement d'paules. L'officier tonn, abaissa les paupires
dans une tristesse dmesure.

--Pourquoi? murmura-t-il.

Il s'loigna lentement, poign, alla vers un groupe de jeunes gens qui
formaient un petit parlement dans l'embrasure d'une fentre. Devant la
beaut fine du jardin, le tissage transparent de Mai, le firmament
tendre, irrgulier, plein de menues vapeurs, ils causaient gravement.
L'officier entendit:

--Betoy en croque vingt-six  la minute...

--Oh! Tam O'Shanter fait mieux que a... trente-deux!

--Pardon, bel et bien, trente-trois.

Mais l'officier, frappant doucement sur l'paule d'un des causeurs, dit:

--Lannoy... as-tu deux secondes?

Lannoy se retourna. C'tait un gars aux fortes paules, le visage
sincre, des cheveux friss de sanguin.

--Mille secondes! rpondit-il.

--Peux-tu me dire... l-bas... ce jeune homme?

--Victor de Semaise.

--Connais pas!

--N'est pas sot... esprit de silex... exprience et pessimisme. Trs
fort  l'pe. Dpense sans se ruiner. curie mdiocre.

L'officier parut hsitant, un flux rouge  ses tempes; il murmura:

--Et la jeune fille?

--Bah! Tu ne la connais pas?

--Mais non.

--Madeleine Vacreuse.

--Vacreuse! rpta l'officier avec un large trouble.

Il comprenait maintenant la colre de l'adolescente. La foule douce et
farouche des souvenirs se levait, circulait dans la chambre noire de son
cerveau. Toute l'enfance, mle  ce nom de Vacreuse, une sotte et
mchante ducation de haine... Et l'officier devenait ple
excessivement, l'me en dsordre. Pourtant, un brusque espoir le saisit.

--C'est bien la fille de Louis Vacreuse? dit-il.

--Mais oui. Sort de pension... a fait ses dbuts dans le monde tout
rcemment... charmante, d'ailleurs, mais dj cueillie.

--Comment?

--Semaise veut faire une fin... est las... a tourn son me vers cette
fleur... Pas bte!

--Et elle?

--A accept, parbleu. Elle trouve probablement Semaise trs bien, et
aurait raison s'il n'avait pas le moral plus aride qu'un Sahara...
Quelques annes de malheur, puis... Tout passe si vite!

L'officier coutait, appesanti. Une tnbreuse impression de Paradis
perdu tait sur sa pense. Ses beaux yeux celtes tremblaient, l'haleine
vernale entrait plus dlicieuse, la frle musique voltigeait sous l'or
des plafonds, allait se perdre dans le jardin parmi la gravit
frissonnante des arbres. Tout tait frocement tendre.

--Tu es triste? dit Lannoy.

--Oui.

--Je t'abandonne, alors. Les paroles, sur un chagrin, c'est des mouches
autour d'une blessure.

L'officier resta seul. Un quadrille dormassant s'engageait, beaucoup de
ridicule sourdait de la gravit des attitudes, mais il n'y songeait
gure, sentait s'panouir en lui une ombrageuse passion, un amour dont
il connaissait trop la vacuit mlancolique. Mais, au fond de lui, la
pertinacit de sa nature srieuse s'veillait, l'opinitret d'espoir
des travailleurs le redressait un peu, il respirait largement, se
remettait  regarder les salons. De suite, sa pleur reprenait  la vue
de Madeleine Vacreuse mle au quadrille, en face de Victor de Semaise.
Alors, inconsciemment, il se mit  marcher le long des fentres, avec
une rverie confuse, un regret infini de n'tre plus l-bas, en Tunisie,
proccup seulement de futuritions militaires, heureux de sa carrire
magistralement bauche, de l'estime des moustaches grises, l'me toute
claire quand, le soir, il se dlassait une heure  faire de la musique,
sous les constellations pures,  faire pleuvoir les notes lentes dans le
cristal nocturne,  travers la solennit large du Silence.

Il s'arrta. Madeleine Vacreuse tait tout prs de lui. Les lvres
tristes, il resta l  se pntrer de l'ineffable grce de
l'adolescente,  cueillir une moisson d'pres et dlicieuses adorations,
 savourer les dtails minuscules d'une toilette de jeune fille, les
poses, les jeux exquis des toffes sur la suavit des formes, la nudit
divine du cou.  mesure, le flot amoureux entrait plus profondment au
coeur du soldat, une plnitude accablante remuait ses artres, et gris,
chancelant, il s'appuyait contre un linteau. Ses yeux ne quittaient pas
la belle vierge, tellement que des gens chuchottaient et que Semaise
ayant murmur quelques mots, Madeleine se retourna subitement.

De nouveau, le regard moqueur, colre, ddaigneux tomba sur l'officier,
le toisa vite, avec une majest noire. Il souffrit horriblement, se
dtourna, et Semaise, sarcastique, l'air d'un Belzbuth rouill, passait
son bras autour de la taille de Madeleine, l'entranait dans le
tourbillon d'une danse.

Alors, avec un grand soupir, un mouvement d'arrachement, l'officier
s'loigna, sortit des salons, le front humili, le corps sans force. Il
descendit le boulevard, amrement pensif, des multitudes d'esprances se
fanant en lui, tombant comme des soldats blesss. Pourtant il s'effarait
de ce que lui, l'nergique, accoutum aux belles victoires de l'homme
sur soi-mme, tremp  d'obstins labeurs, aux luttes du devoir, ft
capt par cet amour si brusque et ce sombre dcouragement.

--Ma volont dserte! murmura-t-il... Mais demain, sans doute, tout
reverdira.

Les feuilles lgres frissonnaient aux platanes, les flammes des
rverbres se dcoloraient, quelque chose de tendre et de frais semblait
sourdre du firmament. Lui s'en allait  pas mous, s'immobilisant
quelquefois, revenant, et il resta longtemps devant la grande masse
mlancolique de l'Opra, si longtemps que l'aurore monta parmi des nues
voyageuses. Devant la rougeur largie, la gamme infiniment nue du
prisme, il lui arrivait des imaginations lysennes, des choses
incommensurablement douces caches au loin, des rves aussi vastes et
aussi instables que les grottes resplendissantes du Levant.

Il continuait enfin sa route, trs las, avec aux lvres un sourire
chagrin, le cerveau plein d'une grle, toute suave silhouette de deux
yeux superbes et colres. Son amour grandissait encore, devenait
lentement indomptable.




II


Entre Madame Vacreuse et Pierre Laforge, la haine tait imprissable,
augmentait avec les annes comme les couches concentriques d'un arbre:
de mutuelles offenses, perptuellement, la ravivaient. Sa source tait
lointaine, remontait au mariage de Jeanne. Il avait exist pour tous
deux une pause d'me durant laquelle ils s'taient adors. Leurs
fianailles avaient t approuves par leurs deux familles, l'poque de
leur mariage convenue. Quelques semaines avant la date solennelle,
Pierre dut entreprendre un court voyage. Il partit, l'esprit libre,
aussi assur de la fidlit de Jeanne que de l'existence des toiles.
Une formidable dception l'attendait au retour: Jeanne tait partie avec
sa famille, laissant une lettre par laquelle elle dclarait la rupture
de ses engagements, avouait le choix d'un autre fianc.

Pierre lut, relut, avec les intermittences de fureur et de sombre
abattement que provoquent chez un tre jeune ces ngations de la
loyaut. Pourtant, il aimait tellement Jeanne que, au fond, il tait
prt  lui tout pardonner. Mais l'absence de l'offenseuse,
l'impossibilit d'aller du moins crier son indignation, tout ce que la
fuite ajoute  un dni de justice lui brlait le coeur... Ah! rien...
rien que ce misrable rectangle de papier blanc o courait l'criture
fine de la vierge froce. Et vingt fois il relisait les lignes atroces,
brisait en sanglotant des meubles contre la muraille.

Jeanne, pendant ce temps, tait installe  Lille avec sa famille. En
rompant ses promesses, elle avait cd au moins noble des entranements:
l'argent. Durant l'absence de Pierre une demande de mariage crite lui
tait parvenue. Elle manait d'un jeune homme rencontr quelquefois par
Jeanne dans le monde des petits bourgeois.

Timide, il convoitait en sourdine, depuis longtemps, la splendide
Jeanne, hantait les maisons o il avait chance de la frler, infiniment
triste de la savoir fiance  Pierre Laforge et priant Dieu chaque soir
d'carter ce rival. Il espra longtemps une priptie. Enfin, les
puissances d'outre-terre dclinant d'intervenir, il joua son va-tout,
crivit sa demande  peu prs dans les termes d'une ptition  un
ministre.

Cette lettre ridicule fut terrible au coeur de Jeanne.  travers la
platitude de la forme, elle vit la solidit du fond, la conqute du
paradis social. Deux jours elle y rva, l'me en feu. C'tait une fille
ambitieuse, non incapable d'amour, mais trop pre  la cure pour ne pas
savoir dcapiter ses rves devant une ralit d'or. Pourtant, comme
d'ailleurs le dernier des galriens, elle avait son aune de conscience.
Elle se rappelait ses promesses, s'avouait une tendresse pour Pierre.

Vers le troisime soir, elle penchait de plus en plus  la rupture. Mais
devant la grandeur de l'vnement, elle dfaillit, se voulut un
complice. Elle alla, la mre tant quantit ngligeable chez les
Glavigny, tapoter  la porte du bureau o le pre prparait les petites
combinaisons de son ngoce.

--Qu'y a-t-il? interrogea le brave homme.

--Ceci, pre.

Et elle tendit la lettre de Vacreuse. Le pre, attentivement, la lut, la
dposa sur son pupitre d'un air pensif, puis la relut avec tant de
minutie qu'il semblait l'peler.

--Fameux! dit-il enfin.

Et il recommena  songer, tout en piant sa fille. Non qu'il hsitt.
L'affaire tait claire merveilleusement. Le bonheur de sa jolie fille
passait au-dessus des petites pouilleries. Seulement, il faudrait aviser
 viter des clabauderies et du scandale.

--J'ai trouv, chrie! fit-il.

--Quoi donc?

--Le moyen d'viter le tapage.

--Quel tapage?

--Celui de Pierre et de sa famille.

--Mais je ne t'ai pas dit que j'acceptais Vacreuse.

--Ah bah! fit le pre en riant.

Mais devant la figure rvolte de Jeanne, il comprit qu'elle voulait
tre convertie. Alors, avec une mine honorable, des paroles
d'enterrement, il joua son rle, dmontra  sa fille ce qu'elle s'tait
dj dmontr. Elle couta, rsista convenablement, et dj au dner la
famille dressait ses batteries. Le lendemain Glavigny allait trouver
Vacreuse. Le jeune homme fut trop heureux de se soumettre  tout, et
l'on partit pour Lille o les prparatifs du mariage se firent avec
alacrit.

Aucun des obstacles redouts ne se prsenta.  la mairie,  l'glise,
l'inquiet M. Glavigny ne vit pas apparatre le trouble-fte. Nulle main
n'essaya d'arracher les fleurs d'oranger de la marie, nul poing ne
menaa le crne de Louis Vacreuse. Les poux voyagrent selon les
traditions, un peu plus longuement mme. Au bout de plusieurs annes ils
revinrent se fixer  Paris, dans une belle rsidence, proche le Bois.




III


Pierre, durant cette priode, avait philosoph. L'ternel chirurgien
avait soign les blessures, mtamorphos la grande haine en amertume
supportable. Nature belliqueuse, il avait plutt agi que pleur. Les
mauvaises btes de l'ambition s'taient mises  hurler. Il avait rsolu
de boxer le prochain un peu proprement.  un fond de nature escarp, il
joignit l'ide d'un certain droit de revanche, et il se jeta
mthodiquement sur la socit, se rua dans la lutte, avec la stricte
honntet lgale, mais sans vains scrupules.

Trs attentif, sobre, entreprenant, il tablit sa base, crasa
honntement les distraits et les faibles, et, estimant qu'il ne
demanderait pas grce en cas de dfaite, n'accorda gure de merci,
marcha d'accord avec les dix commandements de la religion du plus Fort.
Il fut de l'excellente race qui vit sans recueillement, ignore le sens
intime, btit des monuments en pices de cent sous et se croit positive.

Il avait quelques amis, qu'il n'aimait gure, ni eux lui. Trs fier de
ce qu'il dnommait son nergie, de son mouvement de loup chasseur, il
mprisait la bte humaine cratrice, la Caste de Pense et de
Construction.

Pourtant, quand cet homme fort apprit le retour de Jeanne  Paris, il
eut une semaine d'affaissement. Il s'enferma chez lui, pre. Le crne
entre ses poings, il rvait misrablement. Il songeait  l'ancienne
terre promise de sa destine,  son mariage,  la Jeanne dont il avait
eu si grand faim, au formidable panouissement de sa chair adolescente.
Il soupirait en rognant ses ongles, il revoyait la fiance, la
sorcellerie de Jouvence, unique, et trpasse pour l'ternit!
Graduellement le calme lui revint; il se rua, plus froce, au torrent,
engagea des spculations excellentes; les capitaux afflurent vers lui,
il gagna l'estime des hommes de poids.

Un soir, chez un banquier isralite, il entendit sonner le nom de Louis
Vacreuse. Il toisa ce rival victorieux, le trouva mesquin, de triste
encolure et de pauvre nergie, puis, quand Vacreuse se fut retir, il
laissa chapper des pigrammes insultantes. Des bonnes gens
parpillrent ses paroles; il reut une lettre brve o l'on exigeait
des excuses. Il les refusa, se battit, dcousit trs superficiellement
Vacreuse, et, de son ct, l'affaire en ft reste l.

Mais Jeanne avait t terriblement scarifie des pigrammes du jeune
homme et d'autant plus que, devant la fortune montante du ddaign, elle
devait bien s'avouer qu'en somme Pierre lui aurait assur la fortune
tout comme Louis, avec l'amour en sus! Avec une fminine patience elle
se mit  tudier la vie de son ennemi et Pierre ne tarda pas 
s'apercevoir qu'on lui crait des difficults, qu'on lui faisait une
guerre sourde, acharne. Il savait d'o venaient les coups, et sa haine
se rveillait  mesure. Mais cette haine fut immense quand les perfidies
de Jeanne, s'attachant aux projets d'union du jeune homme avec une
gentille enfant de la Haute Banque, russirent presque  amener une
rupture. De ce moment la lutte clata, continuellement ravive par les
humiliations subies  tour de rle.

Impatiente de l'ascension continuelle de Laforge, Jeanne fut prise
d'ambition pour son mari. La fortune si considrable de Vacreuse
dtourna cette ambition des choses d'argent; Jeanne lut la politique.
Vacreuse tait quelconque, mais elle se crut de force  l'animer. Il
avait une belle voix, grave et portant loin, une diction claire, bien
articule quand rien ne le troublait. Le plus grand obstacle tait sa
timidit. Dnu de volont propre, Vacreuse absorbait fatalement les
penses et les sentiments de sa femme. Pourtant, aux premires
ouvertures des projets qu'elle nourrissait pour lui, il s'pouvanta. Il
ne se sentait pas taill dans le cuir des hurleurs de tribune. Elle
insista, cita Dmosthnes et ses cailloux, le circonvint avec des
affirmations si solennelles que le pauvre homme succomba.

Alors, elle trouva un ex-acteur clbre, qui, presque chaque matin,
venait enseigner la gymnastique dclamatoire  Vacreuse. Elle assistait
 ces leons, rcompensait son mari par des sourires le jour o il
mritait des bons points. En mme temps elle feuilletait les orateurs
contemporains, pinait la guitare lectorale, parcourait ces mchants
petits mmoires o se rvlent les condiments de la cuisine
gouvernementale. Fine, forte en ruse, mdiocre en intellect, elle
excellait aux chicanes, aux pouilleries de la faiblesse humaine
transportes dans les graves lgislatures.

Pour mieux assurer ses projets, elle mit la fortune conjugale  l'abri
des contingences, l'tablit sur fonds d'tat pour la plus large part,
sur proprits territoriales de premier ordre pour le reste. D'avance,
elle eut l'audace de choisir le dpartement qui devait lire Vacreuse,
elle mit la rsidence estivale de la famille au chteau des
_Corneilles_.

Pendant ce temps Pierre Laforge escaladait toujours la pente rugueuse du
succs. Devenu un des plus effroyables carnivores du Commerce et de
l'Industrie, un des grands matres tondeurs, il venait d'emporter la
jeune proie millionnaire qu'il convoitait, et son mariage lui taillait
un repaire dfinitif en plein roc financier. Il regardait l'avenir sans
baisser les paupires, l'oeil sr et fixe, plein de mpris pour
l'humanit, la glaciale morgue des tyrans empreinte sur sa figure,
accablant de mots ddaigneux les vaincus, envieux des vainqueurs, avec
la conviction fantasmagorique d'avoir excut des besognes de grand
homme. Il sut que Vacreuse se prparait  la dputation, en rit d'abord,
puis devint jaloux. Qu'tait Vacreuse auprs de Pierre Laforge? Il
voulut l'crasement du rival, s'difia un prodigieux avenir de ministre
d'affaires. Encore assez jeune pour rver d'normes rnovations--non
gnreuses, d'ailleurs--dans la baraque gouvernementale, il se crut
d'envergure, de par quelques millions acquis et une femme de la haute
banque conquise,  mtamorphoser la France. Il modifia considrablement
ses allures, commena de jouer son rle, phrasant volontiers dans les
conciliabules des salons.  une certaine rudesse de dmarche, il
substitua une gravit lente, prit un plaisir d'homme mdiocre  des
tenues de diplomate.

Vacreuse, lui, faisait des progrs. Aprs des rcitations en famille,
Jeanne l'amena peu  peu  prononcer de petits discours appris devant
les intimes. Il avait une mmoire tenace, n'oubliait pas un mot, et ses
lgres hsitations de timide cartaient le soupon qu'il ne lanait que
des phrases toutes faites. Sans dclamer remarquablement, il ne manquait
pas de charme, avec sa belle voix grave et sa solennit de bon boeuf.
Avec le temps sa timidit s'attnuait, si bien qu'un jour,  l'occasion
d'un jubil de vicaire de petite ville, Jeanne lui fabriqua un _speech_
dans la note mirliton, qu'il dbita sans anicroche. Ds lors elle le
tint en haleine, le mena par les comices, le fit suer sur les estrades
paysannes, et, durant les deux annes qui prcdrent son lection, ne
lui laissa pas quitter le dpartement.

Il fut lu  une respectable majorit, sigea parmi les
ultra-conservateurs. Son premier discours fut misrable. Les cris, les
colloques stupfirent le pauvre homme. Doucement, il s'y accoutuma,
devint clair, tint un petit emploi de tam-tam dans le concert
parlementaire. Jeanne le poussait prement, dsole de l'inertie du
pauvre homme et ne devait jamais s'apercevoir qu'elle-mme n'avait pas
l'ensemble des qualits qu'il faut pour faire mme un mdiocre
politique.

L'lection de Vacreuse ulcra l'amour-propre de Laforge. Il se vit
devanc, fut en proie aux caustiques de la jalousie. Le dput libral
d'une localit manufacturire s'tant alit, Pierre sut des mdecins que
l'issue de la maladie serait fatale. Il se mit en campagne, frquenta
les clubs de l'endroit, dpcha des agents munis d'argent et de
promesses, commena de btir une cit ouvrire qui, tout en lui donnant
une grosse rputation de philanthropie, ne fut pas une mauvaise affaire.
Affectant des familiarits avec le peuple, une rondeur de bonhomme, il
parla immodrment de Progrs et de Libert, au fond resta un abominable
despote, un partisan d'oligarchie brutale.

Le dput dcda, le jour de l'lection vint. La lutte fut longue, les
ballotages en reculrent l'issue. Enfin, Pierre triompha, put s'asseoir
sur les siges lgislatifs, lorgner de loin, insolemment, celui en qui
se rsumait la haine et l'ambition de Jeanne. Mais, malgr une
ttillonne activit, il ne s'leva pas considrablement au-dessus du
niveau de son rival. Sa personnalit resta l noye, impuissante et
aboyante, crase par les grands chefs de la doctrine. Il ne fut gure
question pour lui de transformer la France. Furibondes et verbeuses,
cent ambitions palpitaient  ct de la sienne, montraient des dents
carnivores, toutes aspirant  d'clatants triomphes, haussant
ridiculement leurs menues statures. Il en fut atterr, sa complexion de
lutteur implacable se trouva amoindrie, et mme il perdait de son
orgueil au contact de ces lutteurs dont la plupart taient aussi
intelligents que lui ou, si l'on veut, aussi mdiocres.

Cependant, dans l'intervalle, un peu avant son lection, un vnement
considrable tait survenu chez Pierre, un fils lui naissait. Il coupa
naturellement dans la blague paternelle d'hypothquer ses vanits sur
l'enfant, de rver pour lui des revanches, et sa flicit se doublait de
toute la rage qu'il devinait chez les Vacreuse. Cette rage tait
violente en effet. Jamais Jeanne ne complota si nergiquement contre
Laforge. Mais les annes coulrent. Jeanne, qui commenait  dsesprer,
se sentit mre. Elle rvait un garon, un gaillard d'une envergure
autrement puissante que Vacreuse! Mais, au jour de l'accouchement, sa
dception fut dure: rien qu'une fille! N'importe! elle n'en tait pas
moins fire. D'ailleurs, tout espoir pour l'avenir n'tait pas perdu.
Elle tait jeune, le destin pouvait lui accorder le fils d.

Ces deux enfants reurent alors une singulire ducation vindicative. On
leur apprit en quelque sorte  har avant qu'ils pussent parler. Le
petit Jacques,  l'ge de quatre ans, au seul nom de Vacreuse tremblait
de tous ses membres. La petite Madeleine apprenait  confondre le nom de
Laforge avec celui des cruelles cratures des contes de fes. Avec
l'ge, Jeanne rendit cette excration plus profonde dans le coeur de sa
fille, mais le petit Laforge, au contraire, rpugnait chaque anne
davantage  har qui que ce ft.

La guerre dsastreuse passa sur la France; l'Empire croula. Pendant la
priode de Thiers et de l'ordre moral, l'toile de Pierre plit devant
celle de Jeanne. Des ministres conservateurs se succdrent; Louis
Vacreuse pronona quelques discours assez couts, prsida plusieurs
fois des commissions, et mme faillit faire partie d'un ministre. Perdu
dans la gauche, Laforge se voyait compltement annul, s'affolait
d'impuissance, mais l'accroissement considrable et continu de sa
fortune lnifiait ses brlures d'amour-propre.




IV


Jacques Laforge grandissait, orphelin, ayant perdu sa mre trs jeune.
Des exquisits se rvlaient en lui, une douceur contemplative. La
gterie autoritaire de M. Laforge rendait les serviteurs humbles et
craintifs; il n'y avait point l d'gaux, de frre, de soeur, pour
susciter les querelles de l'enfance, rveiller les instincts de colre;
la sant du petit le prservant, d'ailleurs, d'tre fantasque ou
despotique, aucune pret n'avait germ en lui.

On le laissait libre de jouer, de courir par la maison, par le vaste
jardin, et naturellement grave, peu parleur, cela lui suffisait. Les
bonnes plantes, les btes domestiques, les oiseaux, les insectes, le
ciel capricieux de nos latitudes tenaient dans les souvenirs de Jacques
la large place qu'ils tiennent aux mes septentrionales prises de
nuances fines et de douceurs analytiques.

Le jardin ami le gardait tout l't, servait  ses paisibles bats, 
ses menues contemplations. Ce furent d'abord des choses  sa taille: de
grands lys blancs soufrs de pollen, des primevres, des myosotis, des
penses polychromes, des cinraires poudres  frimas. Puis les
arbrisseaux eurent leur tour, toute la bordure des massifs, les aucubas,
les buis, les vinetiers, les symphoricarpes aux baies blanches clatant
comme des ptards entre les doigts. De plante en plante l'enfant
courait, butinait la moisson merveilleuse des formes fraches de la vie
vgtale.

Au long des murs, entre les branches d'un cerisier taient de grosses
chenilles brunes; une carapace mtallique glissait  ras du sol, le
carabe, bte de proie au corselet dgag. Des fourmis montaient,
descendaient le tronc d'un marronnier, charges de leur progniture, du
maillot blanc, plus gros qu'elles, o dort, du sommeil des
mtamorphoses, l'espoir de la race. Une coccinelle faisait une tache
rouge sur une feuille; il la prenait au creux de la main, elle semblait
morte, exhibait son ventre de cuir verni. Dans des coins perdus, plus
sauvages, des lisires de pelouse, o l'humus tait noir, l'ivraie
couche bien verte, des btes un peu terribles rdaient parmi les
mottes, se tenaient au sommet des tigelles; parfois, dans un affreux
pullulement des stercoraires cuirasss de bleu, lents et lourds avec des
parasites plein le dos.

Un petit ami qu'il avait tant mort subitement, Jacques, frapp d'une
affliction immense, avait d tre arrach pour un temps  la campagne o
des souvenirs trop frais lui faisaient saigner l'me. Amen  Paris, il
y prit les premiers lments d'instruction. Son intelligence se
compliqua des troubles de la science, de l'effroi qu'prouve l'oisillon
humain  ses premiers coups d'ailes dans l'abstraction, dans l'infini.
Il aimait dj le vertige qui accompagne certaines ides, cette
dfaillance du coeur que donnent les questions insolubles, la rvlation
fugace des beauts, toutes les chappes brusques sur l'Inconnu.

Il prenait une jouissance nouvellement entre dans sa vie, le jeu du
violon. Toujours la musique l'avait attir. Un chant, la vibration d'une
mlodie sur un instrument quelconque, le tenaient immobile, grave, avec
une tumultueuse couve de sentiments. Son pre lui donna un professeur
de piano  qui l'enfant arracha des leons de violon. Rebut d'abord des
obstacles de l'instrument, Jacques crut perdre tout plaisir, toute
posie  ttonner sur le clavier ou sur les cordelles,  chercher
pniblement des sons qui jusque-l lui taient venus de source; mais une
rcompense considrable l'attendait: la rvlation de l'harmonie. Ses
doigts ne s'abaissrent plus en vain sur les touches, et chaque accord
juste veillait en lui la deuxime puissance de l'Art, le plaisir de
tisser la trame prcieuse des ondulations se pntrant, se mlant, se
repoussant dans les lois divines de la beaut.

Une passion rivale tenait en chec la musique, l'amour du Nombre. Il
avait dans l'esprit l'obstination qu'il faut pour rsoudre les problmes
de mathmatiques. Ce furent ses luttes  lui: il courait les solutions,
en cherchait  plaisir les difficults, passait des jours entiers 
retourner la mme question dans sa tte. L'algbre l'avait irrit au
commencement par son allure un peu mystrieuse, mais bientt il en
raffola, tonnant ses professeurs par de considrables progrs
thoriques en contraste avec une maladresse  manier le chiffre, de
frquentes erreurs d'opration. Mais la gomtrie le ravit du coup. Elle
donnait un aliment  la rectitude de son intelligence,  sa soif
d'absolu, de vrits incontestables.

Il tait entr au lyce trs tard, dans les classes suprieures,
d'ailleurs plus avanc que ses camarades. Une fois mis en rapport
constant avec ses semblables, la hauteur de sa nature apparut: il montra
le dgot de la brutalit, la soif de justice, d'instinct prenait le
parti des faibles. Trs doux, mais d'un courage prouv, d'une force
redoutable, il se fit respecter de tous, et cela malgr sa rserve qui
et prt au ridicule chez d'autres, cette rserve qui le faisait
s'abstenir des jeux profanateurs, des moqueries contre ce qu'il trouvait
vnrable, des espigleries mchantes. Bientt ce ne fut plus seulement
le respect qu'il obtint, mais l'amour. Il tait difficile, en effet, de
ne pas l'adorer avec ses grands yeux celtes baigns d'une lueur bleue,
qui regardaient en face sans impudence et sans peur, laissaient
s'pandre l'expressivit d'une belle me, de ne pas adorer l'tre de
sacrifice qu'il tait, se donnant sans calcul, avec son rire franc au
plaisir, sa volont puissante contre le mal, sa haine de la tyrannie et
du vice.

C'est au lyce qu'il comprit la Patrie, qu'il pleura le dsastre de 71;
c'est l qu'il entrevit,  travers la bont native,  travers son
horreur de l'homicide, le rude devoir du Franais dfendant sa
civilisation. Son pre et prfr le voir mordre  la chicane,
s'adonner  la fabrication de thses ronflantes et suivre des cours de
dclamation. Mais le jeune homme tint ferme et dclara vouloir se
prparer aux tudes militaires.




V


Tout annonait que Madeleine Vacreuse serait aussi belle que sa mre.
Elle en avait les yeux superbes, le visage aux contours d'Ionie,
certaines idiosyncrasies charmantes et aussi, jusqu' un certain point,
le caractre. La vie de Madeleine tenait, d'ailleurs, entirement dans
son adoration pour sa mre.  leur veil ses facults s'taient tournes
vers elle comme vers la source des biens qui l'attendaient dans ce
monde. Son ducation se fit en quelque sorte par influence: aimer,
admirer, imiter sa mre, avoir pour idal de lui ressembler physiquement
et moralement, la croire suprieure  tout et  tous en beaut, en
sagesse, en intelligence. Et cela suffit  crer une adorable jeune
fille, bonne, aimante, dvoue, encore que la mre ne ft ni douce, ni
affectueuse pour d'autres que pour sa petite. Beaucoup des dfauts
maternels se retrouvrent qualits chez l'enfant: l'inflexibilit
hautaine de l'une fut chez l'autre religion de la parole donne; la
froideur, svrit; le despotisme, dvouement; la brutalit mprisante,
qui excluait jusqu'aux mensonges cordiaux, amour de la droiture.

Jeanne, charme des bonnes dispositions de Madeleine, les encouragea,
s'en attribua le mrite. En un seul point elle sortit fermement de ce
rle: elle imposa  la jeune fille sa haine des Laforge et ce sentiment,
accept par la fillette, fut robuste et tenace comme si toutes les
virtualits mchantes se fussent portes l. Madeleine sut har comme
elle savait adorer, d'instinct. Sa fminit ne rechercha point de
motifs; il lui suffit que sa mre crt ainsi. De plus libres natures
eussent succomb  l'enveloppement insidieux de la terrible rancune, au
magntisme des colres, des indignations, aux histoires de fiel et
d'amertume. Elle hassait  douze ans sans les connatre les Laforge et
plus spcialement, par similitude d'ge, le petit garon innocent que
les foudres de Jeanne frappaient sans piti. Sa rancune prit une pret
plus vive  l'approche de la nubilit,  l'ge ingrat des filles o la
nature prlude  la tendresse par on ne sait quelle morosit morale,
quelle scheresse des contours. Le petit Laforge perdit alors son
caractre de monstre idal, il devint net, corporel, obsda de sa
laideur, de sa matrialit menaante. Il _exista_: elle le vit dans
toute figure antipathique, dans les tratres de roman, les criminels de
la troisime page des journaux. Elle prvoyait ses perfidies, songeait 
se dfendre, combinait des plans. Durant une priode, elle le voulut
rdant aux environs du chteau, dans le vague des taillis; elle trembla
pour son chien, son chardonneret, un canard prfr. Puis il hanta ses
rves: souvent il avait des formes hideuses, parfois sur un corps
d'enfant, une tte de vieillard, mais presque toujours il voulait
embrasser Madeleine, promettait la paix, et la jeune fille, si furieuse
qu'elle en ft  son rveil, s'abandonnait  ces baisers avec le plaisir
de sa scurit refaite.




VI


La chute du Marchal, survenue vers l'poque o Jacques entrait dans le
gnie militaire, en qualit de sous-lieutenant, vint raviver toutes les
colres de Jeanne. Le mme coup qui replongeait Vacreuse dans une
obscurit profonde, exhaussait lgrement Pierre, lui donnait une
notorit fugitive. La haine de Madame Vacreuse fut alors aussi violente
que celles qui faisaient assassiner les familles aux sicles passs. Et
Madeleine reflta ces grandes passions de sa mre, palpita
frntiquement en maudissant les Laforge, lana des imprcations de ses
belles lvres rouges.

Jacques tait bien loin de pareils sentiments. Il ne songeait qu' son
devoir, se montrait un grave, un austre serviteur de la Patrie. Son
pre lui allouait une pension royale et le jeune homme se sentait une
honte de cette fortune immrite, ne voulait pas la dpenser en
plaisirs. Sans avoir encore toute la lucidit du juste, il en avait les
principes au fond de sa haute nature. Il employa l'norme revenu  faire
du bien dans sa compagnie, augmentait le confort des soldats, procurait
des professeurs et des livres aux studieux, des plaisirs sains  tous,
offrait des primes  ceux qui trouvaient quelque menue amlioration dans
l'excution des travaux, enfin dpensait beaucoup d'argent en
expriences mcaniques, chimiques, balistiques dans le but d'ajouter
quelque engin perfectionn  la richesse dfensive de la France.

Il fut de l'expdition tunisienne. C'est l surtout, aux bivouacs, aux
travaux difficiles, qu'il se montra admirable comme officier et comme
homme, plein de pertinacit, d'ingniosit et de coeur, donnant son
intelligence, ses bras et sa bourse  la patrie et aux soldats.

Et c'tait au retour de Tunisie que le hasard amenait Jacques  la fte
de l'Amricain O'Sullivan, et le mettait en face de sa jeune ennemie.

Quinze jours plus tard, les Vacreuse partaient pour leur chteau des
_Corneilles_.




VII


Depuis son arrive aux _Corneilles_, Madeleine s'endormait difficilement
le soir. Un trouble tait en elle, une nervosit rveuse, non sans
charme, et elle s'accoudait sur l'allge de sa fentre, s'oubliait 
contempler les estompes de la nuit. La Lune grandissait, chaque jour
s'attardait davantage sur l'horizon, et la jeune fille, depuis une
semaine avait vu s'mousser les cornes et se remplir le petit croissant
rougetre.

Un soir, elle tait penche, immobile, devant le silence du val. Les
rayons oranges de la Lune dichotome, basse  l'Occident, dessinaient
plement sa figure sur la nbulosit blanche de sa robe. Elle se sentait
l'me frache, un peu inquite pourtant.

Au loin, des rainettes chantaient sur les roseaux, la fort tremblotait
harmonieusement, un peuplier solitaire tait la silhouette d'un lgant
colosse, un vague tang s'argentait entre des fermes. Elle soupira.
Confusment elle dsirait quelque chose,  toute cette splendeur
nocturne trouvait du chaos, et son jeune coeur se gonflait, murmurait
contre sa poitrine.

--C'est beau pourtant... Si beau! dit-elle  voix basse.

Elle leva le front vers la Lune; elle avait l'illusion de la voir
descendre la pente rapide du firmament. Une glise paysanne se projetait
au-devant des rayons, tait noire et dlicate, les toiles luisaient
plus fort, le demi-disque, toujours grandissant et s'empourprant,
semblait s'endormir sur un lointain monticule. Enfin, il disparut.
L'ombre fut plus lourde sur le paysage, Madeleine se sentit trs seule.

--Pourquoi suis-je triste?

Elle songea  sa vie future,  son mariage,  Victor de Semaise. Son
fianc ne lui troublait pas le coeur. Elle l'estimait lgant, en tait
mme fire. C'tait tout. Je ne sais quelle extinction dans le regard du
jeune homme, quelle lassitude sur sa blme face, quel nant atrophiait,
loignait la tendresse.

Elle essayait pourtant de s'attacher  lui. Elle l'avait accept de
plein gr, par ignorance. Elle se figurait mal l'amour, malgr les
lectures secrtes, les volumes emprunts mystrieusement. Puis, si
jeune, elle ne vivait que dans le prsent ou dans les courts avenirs
d'adolescence. D'ailleurs, tellement passionne de sa mre, elle en
pousait les haines et les engouements, avait t dcide, ds le
premier mot.

--Si j'avais sommeil, du moins!

Elle n'avait pas sommeil, sa veille devenait plus misrable et plus
douce, et elle absorbait longuement la bonne odeur de la nuit. La lgre
brise tait anantie, une immobilit immense dormait sur la valle, les
rainettes se taisaient. Dans l'auguste paix des tnbres, elle essayait
de btir un difice de projets, se figurait des choses de lecture, des
contres, des villes, des arcatures de palais, des dmes, des aqueducs
levs gravement sur des paysages, la virginit d'une haute montagne, des
Victoria Regia, au soir tombant, nageant en neige, en nacarat tendrement
rose, entre la splendeur des feuilles colossales, sur un lac vierge
religieusement dormassant sous le vol des nmocres, dans le clapotis
des monstres de l'abme. Et d'autres choses plus menues, des retraites
frles, abrites entre des colonnettes, sous des plantes grimpeuses, des
objets gracieux d'ameublement, des langes d'enfant. Mais la lassitude
revenait, comme un ensevelissement de son me dans la nuit, et elle se
sentait trs petite, dbile, rvait  des contes de candeur,  quelque
bon lutin qui viendrait la consoler, lui susurrer des lgendes 
l'oreille, bien mystrieusement.

Tout  coup elle eut le frmissement d'un rve.

Dans le silence, une musique fine venait de s'lever, une lente et
lgre ondulation qui semblait monter aux toiles, la voix continue,
infiniment chromatique d'un violon. La mlodie tait belle, triste et
inconnue. Elle devait sourdre de la crte d'un massif dclive, un peu 
droite, hors du jardin, l o brusquement se resserrait le domaine, o
le chteau confinait aux emblaves. D'abord surprise, la jeune fille
coutait, trs mue, la poitrine orageuse.

Continuellement, la musique semblait s'affiner, s'pandre en analyses
harmonieuses, devenir plus plaintive et plus suppliante sous la caresse
de l'archet, raconter quelque histoire bien mlancolique et bien lente
de Calvaire, d'Exil, de Paria. Mais, pour Madeleine, le violon ne
contait qu'une lgende d'amour, de dsesprance, de trop noire
rsignation, une histoire des profondes racines du coeur, et deux
grandes larmes descendaient au long des joues ples de la vierge.

Pourtant, un dlice la pntrait, un frmissement de bonheur tout 
travers sa chair, et plus la mlodie s'assombrissait, balbutiait, plus
il lui semblait tre dans un coin d'den, dans la ralisation de ses
plus beaux rves. Et quand, au finale, de lgers silences entrecoupaient
le chant, que l'instrument se mettait  grelotter, que les cordelles
avaient des notes basses comme des vols d'abeilles, quand les dernires
mesures s'pandirent ainsi que des larmes, des soupirs de dtresse, puis
moururent en filigranes de musique, en prire suprme, elle tenait sa
figure entre ses mains, les joues tout humides et le coeur plein de
ravissement.

De nouveau rgnait le silence. La solitude tait largie, plus vierge,
le battement des astres ralenti, une monotone rainette coassait sa
plainte humide, et Madeleine se demandait qui donc tait venu lui
chanter ce nocturne. Mais le massif frmit, une ombre humaine passa
parmi les arbres de la colline, furtive, se dissimulant, et la vierge
restait toute fivreuse, en plein pome, le cerveau rempli
d'imaginations merveilleuses, de choses plus belles que la vie n'en
comporte. Son ennui avait disparu, je ne sais quelle joie profonde
vibrait dans l'espace. Sans remords, imprvoyante, elle s'abandonnait 
un flux de tendresse,  la pense d'un amour noble et large montant vers
elle, du fond de l'ombre, respectueusement.

Un  un, des fragments du nocturne revenaient  la mmoire; elle
revoyait le dpart de la silhouette taciturne sous les feuillages, se
grisait du mystre, et le bondissement de son coeur, des impressions
rapides et rpercutes, peu  peu lui pelaient une page inconnue, la
page immense de sa jeunesse, de sa pubert panouie.




VIII


Au matin, Madeleine se levait trs tonne. Une impression bizarre la
prenait au ressouvenir de la scne des tnbres, une impression de non
ralit, de mystre, comme d'une chose lue dans un livre ou vue au
thtre. Mais les dtails apparaissaient trop nets, et un peu de son
motion renaissait, une motion chaste qui amplifiait dlicieusement le
mouvement de ses artres. Elle eut trs peu d'apptit, se montra
distraite au djeuner, rpondant de travers  Victor Semaise,  ses
parents. Durant la chevauche matinale qu'elle fit  la lisire du bois,
entre son pre et son fianc, elle n'eut pas ses beaux rires sonores,
toute sa frtillante et jolie innocence.

Grave, ses superbes yeux un peu las, elle savourait on ne sait quelle
germination nubile, sentait un tre de passion s'veiller, briser en
elle la coque purile. Ce grand renouveau l'tourdissait, et le
firmament, les feuilles jeunes encore, ces petits nids pleins
d'closions suspendus dans le frais tissu vert, les neiges parpilles
et les soufres ardents des corolles amoureuses, le gentil village pos
parmi les prairies, sa pointe enfouie dans le bois, son clocher pointant
modestement dans la puret du bleu, taient comme une subite cration
pour les yeux de Madeleine, des choses nouvelles, infiniment jeunes,
infiniment feriques.

--Qu'as-tu Madeleine? disait son pre. Ton pauvre cheval est tout
abasourdi de tes caprices.

--Je n'ai rien, dit Madeleine.

--Naturellement! fit Semaise avec un sourire.

Elle commenait  se reprocher ce qu'elle _avait_. Sa conscience lui
disait des choses dsagrables, analysait les prils de l'aventure.
Pourtant tait-ce un pch, ce rve si nuageux, cet inconnu de lgende 
peine entrevu vaguement  la lueur des toiles? Au fond, un plaisir
d'imagination, une jolie extravagance qui, sans doute, s'vaporerait
comme les petites nues au firmament d't. Et des excuses naquirent,
firent la guerre aux scrupules, amusant Madeleine  la faon dont les
joujoux philosophiques proccupent les gens graves.

Elle s'en revint ainsi, lutine par ses compagnons, hsitante, avec son
petit mordillement des lvres. La matine restait douce adorablement,
juxtaposait le trouble du jour tide au trouble intime de l'adolescente.
Elle souffrait beaucoup de toutes les beauts parses, des petits cris
entrecoups des friquets, de la monte harmonieuse des alouettes, des
nues minces bues une  une par le soleil, des fils aranens flottant
dlicatement entre les ramures, de tout ce paysage de bonheur, plein
d'ailettes diaphanes, de cellules vivantes, de bestioles et de fleurs
fcondes.

--Madeleine, fit Semaise, vous avez mal dormi, n'est-ce pas?

Et cette simple question l'agita beaucoup. Oh! oui, qu'elle avait mal
dormi. Elle rsolut qu'elle ne s'accouderait plus le soir  la fentre.
Toutefois, une telle rsolution l'emplissait de mlancolie noire, puis
de nervosit et elle jeta brusquement son hongre au galop, suivie de ses
compagnons tonns. Et dans l'ivresse du mouvement, ses cheveux un peu
dnous, elle murmurait:

--Pas de rves, Madeleine!

Quand le soir fut venu, que Madeleine se retrouva seule dans sa chambre,
sa lampe teinte, elle resta hsitante, la main sur la crmone de la
fentre, tandis qu'une lumire pure s'osmosait  travers les rideaux.
Elle murmura:

--Il n'est pas trs tard encore... _il_ ne viendra qu'au coucher de la
lune...

Et doucement elle ouvrit la fentre, s'accouda comme la veille. Or, la
Lune avait grandi lgrement, devait plus longtemps rester sur
l'horizon; le village tait enseveli dans la lueur calme, les rainettes
chantaient, l'tang brillait comme du mercure, et tout cela tait beau
autant qu' l'poque des peuples lacustres.

--Peut-tre ne viendra-t-il pas?

Cette pense la mordait. L'angoisse palpitait dans sa chair. Oh! la Lune
allait mettre des temps infinis  descendre l'Occident! Elle regardait
fixement le clocher, fche de ne voir pas son ombre grandir plus vite.
Puis elle se trouva ridicule. Puisqu'elle ne voulait plus couter! Oh!
bien certainement elle allait fermer la fentre, elle allait dormir,
elle n'entendrait pas le nocturne. C'tait son devoir. Qui tait-il
d'abord, ce musicien. Un paysan peut-tre, un rustre, qui sait?

--Oh! un rustre! s'exclama-t-elle... Jamais!




IX


Alors, elle voulut se figurer comme il tait, bante de n'y avoir pas
song plus tt. Elle choua. Il restait dans son imagination tout vague
comme la silhouette entrevue sous les arbres, vague comme la nuit et
profond comme elle. Quelque chose des religions s'y mlait,
l'attouchement de l'Invisible, et Madeleine regardait avec stupeur les
plages stellaires. Elle chuchotait, elle priait. Elle tait dans l'Ophyr
du coeur, la contre o toute me a plan, pos, oubli les
vissicitudes.

Le temps s'coula, goutte  goutte, la Lune reposait dj sur le
monticule et, dans le blmissement auguste de son dpart, des astres se
ravivaient au fond du sanctuaire, comme des cierges par un temps froid.
Le clocher tait noir, intensment, le Sphinx de l'ombre balbutiait son
nigme  la chnaie, et Madeleine n'avait plus la force de quitter la
fentre. Quoiqu'elle eut cout, pi, l'arrive de nulle crature
humaine n'avait t perceptible. Une nostalgie chimrique dilatait sa
poitrine:

--Il ne reviendra pas!

Elle se pencha plus fort. Elle avait peur,  prsent, de voir partir la
Lune; elle plongeait sa petite main dans le faible ruissellement
horizontal, semblait vouloir cueillir des rayons. Mais les rayons
quittrent les massifs, les plantes humbles, errrent dlicatement dans
un pylne de tilleuls. L'astre, couleur de slnium, croulait entre deux
sapins, les tnbres gravissaient majestueusement les collines. Enfin,
le dernier segment pourpre s'immergea dans le couchant. L'ombre dvora
l'horizon. Alors, soucieuse, la vierge couta s'acclrer son coeur, et
le grandissant dsir soufflait sur ses scrupules. Rien, sur les
campagnes, que la persistance sonore d'une courtilire!

--Mon Dieu! soupira Madeleine.

Son me tait tout amre. Elle replia  demi la fentre.

--Adieu!

Soudain, secoue d'un grelottement, elle se pencha sur l'allge, dans un
doute. Toute basse, intermittente, la vibration de la veille s'levait,
les battements troubles, les hsitations d'un prlude; puis,
graduellement, le ruisseau mlodique s'largit, un dlicieux petit
peuple de notes vola sous le piquotement des astres. Et l'histoire de la
veille, ce que Madeleine croyait lire dans le rseau sonore, la plainte
passionne, la supplication d'un dvot timide, cach dans les tnbres,
se droula en mlancolie intarissable, en pathtique, en douceur, en
humilits larges.

Par moments, un repos coupait l'entrelacement des sons; le silence de la
nuit disait la lassitude de l'amoureux. Parfois aussi, un espoir
planait, en nues mlodiques, en gouttelettes vibrantes, en craintive
vivacit. Puis, s'envolait, ail, comme une bande ferique, le Rve, le
chant ternel du petit, du petit Clos printanier, du bonheur  deux, les
balbutiements de l'den, toutes les corolles du jardin d'amour. Puis, la
tristesse, la noire tristesse d'une crature nocturne rvant de lumire,
l'humble cri du captif, la prire fervente d'un tout petit exaucement,
et, encore, la rsignation solennelle, les notes basses, funbres, du
coeur bris...

Tout cela, bien d'autres choses, Madeleine le voyait se lever au fond de
son crne, le lisait dans la pluie harmonieuse, selon le voeu de sa
pubert, et aucune autre musique, ou la mme, joue un an plus tt, lui
et-elle cont la mme chose?

Elle cachait ses yeux sur son bras, avec de courts sanglots de bonheur,
et elle oubliait toutes ses promesses du jour dans l'merveillement de
la nuit, comme si toujours elle avait vcu l, dans une dlicieuse
turgescence de l'me. Mais la mlodie s'teignit, les petites fes
sonores replirent leurs ailes. Alors, avec douceur, elle releva le
front, regarda.

Des masses opaques s'levaient dans la nuit, les arbres entrechoquaient
soyeusement leurs feuilles. Quelques minutes s'coulrent. Puis, comme
la veille, le massif trembla, la silhouette humaine passa
mystrieusement, discrtement, au long de la colline, et Madeleine,
toute triste de ce dpart, s'en tonnait. Pourquoi s'loignait-il ainsi,
pourquoi ne murmurait-il pas mme une syllabe dans les tnbres
tranquilles? Peut-tre s'tait-elle trompe, peut-tre ne venait-il pas
pour elle?

Elle jeta un regard de courroux aux toiles. Puis, il lui monta un doux
sourire, avec un peu du dfi de la femme. Oh, bien sr, il n'aurait pas
cette allure, il choisirait une solitude plus profonde que ce massif au
flanc du chteau... Et s'il venait pour elle! Oh, s'il venait pour elle,
comme il savait adorer humblement, souverainement, faire s'lever la
voix d'un ange!

Madeleine levait les mains, commenait une prire de passion, un tendre
remerciement  l'Immensit... mais tout  coup s'arrtant, avec
pouvante:

--Ah! mon Dieu!... Je ne puis pas... je ne puis pas l'aimer!




X


Vers neuf heures du matin, trois chevaux se tenaient devant le grand
perron des _Corneilles_. Vacreuse et Victor de Semaise attendaient
Madeleine. Elle parut, mais non vtue en amazone.

--Eh bien? s'cria Vacreuse.

Elle, ses yeux baisss, la figure plus douce, comme fminise davantage,
rpondit:

--Je ne monterai pas  cheval aujourd'hui. Je me sens lasse et nerveuse.

--L! fit le pre.

--Pas bien dormi encore, Madeleine? demanda Victor en observant la
cernure de ses paupires.

--Non, rpondit-elle... Mais je serais trs ennuye de vous retenir...
Faites votre promenade comme de coutume... Moi, je prfre aller
aujourd'hui  ma fantaisie.

--Ces diables bleus! dit rieusement Semaise.

Ils n'insistrent pas, tous deux accoutums aux caprices de la jeune
fille, et, quelques minutes plus tard, ils dtalaient vitement sous les
chnes de l'avenue.

Madeleine,  l'ombre du grand auvent, aspirait la matine, et elle
voyait, sans regret, son hongre favori retourner  l'curie. Sa pose
tait molle, en contraste avec ses fermes allures accoutumes, et elle
n'avait aucun got pour l'exercice du cheval, pour l'emportement d'une
course violente. Bien plutt rvait-elle une promenade paresseuse,
fminine, une tranerie par les sentes domines de ramures, en fort.

Elle rentra, alla frapper chez sa mre. Jeanne remuait un tas de
paperasses, les rapports, les placets annots par les secrtaires, toute
une lourde besogne de femme dominatrice.

--Maman, dit Madeleine, tu n'aimerais pas une promenade sous bois... Il
fait si beau et ces paperasses sont si laides...

--Non, rpondit Jeanne, il y a ici des choses presses.

--Que de peine. Si du moins cela te rendait heureuse!

Elle embrassa sa mre avec compassion, puis d'une moue gentille:

--J'irai avec nourrice, alors!

--Tiens! s'cria Jeanne... Je n'y pensais pas... pourquoi ne fais-tu pas
ta chevauche, ce matin?

--Ce n'est pas toujours gai, ces deux hommes... Victor me traite en
garon et papa en petite fille... et il y a des jours o l'on aime 
tre femme. Tu ne comprends pas a toi, maman, tu as trop vcu en homme.

Et Madeleine, d'un coup d'ongle, ddaigneusement, fit s'envoler une
brochure agricole, puis s'enfuit, s'en fut elle-mme qurir sa nourrice.
Celle-ci, campagnarde carre, aux yeux herbivores, animal domestique
d'insouciance et de docilit, tait  l'office, finissait de djeuner
quand la jeune fille apparut:

--Nourrice, tu vas m'accompagner  la fort, veux-tu?

-- la minute, chre fille.

La bonne femme se montrait heureuse d'accompagner l'enfant qu'elle
aimait de tout son naf coeur, l'enfant de son lait, son unique enfant,
car celui de ses entrailles tait mort...

Des choucas quittaient l'glise, l'oiseau gaulois, allgre, montait
musicalement dans le bleu, et un grand vol de pigeons, instable,
s'accourcissant ou s'parpillant, tournait  l'entour des fermes. Dans
la coupe blonde de la valle, le soleil coulait  flots vacillants; une
brise alourdie attnuait la chaleur; les cerisiers dployaient leurs
escarboucles, et Madeleine, lgrement appuye sur la bonne nourrice, en
tendre extase, voyait ramer les oiseaux, toute la tribu libre de l'azur,
les petits corps ivres de lumire et d'oxygne, ces ternels envis de
l'esclave humain durement fix sur son sol.

Avec un joyeux cri, une hirondelle de chemine repassait perptuellement
auprs des deux femmes, le bec bant, rasait les coquelicots du chapeau
de la jeune fille.

Mais la fort tait l, frmissante de vie, ouvrait son portail
hospitalier, balbutiait au frlement de la brise. Elles y entrrent. La
sve et le sang chantaient le grand cantique du dsir, le dsir des
insectes silencieux dont les antennes effleurent les feuilles, le sonore
dsir des btes de lumire. Sous les piliers des htres, une prire
s'lanait, se perdait dans les verrires du feuillage, et des prunelles
de fleurettes apparaissaient sur le terreau.

Puis, les chnes dominrent: des rayons entrelacs glissaient comme une
trame d'ambre sur les mousses, d'autres se mouvaient sur les plis des
corces, uniformment, et des surfaces blanches blouissaient comme de
la neige. Quatre passereaux, aux angles d'un trapze de ramures,
contaient leur joie monotone. Et la chnaie persista longtemps,
souveraine, autochtone du maigre terreau. Des fougres saillirent,
dlicates comme de l'orfvrerie, un court taillis s'tala sous le
firmament, et des herbes rties craquaient sous les pas, une naade
argente ruisselait entre les broussailles.

Madeleine, mue, s'accrochait quelquefois  une pine jaillie au bord du
sentier.

Dans ce grand bain de nature, une srnit, une acuit aussi, pntrait
la jeune fille. Les forces, autour d'elle, insinuantes, pressantes,
l'accablaient; son sang grondait dans sa poitrine, comme le ruisseau
sous l'herbe. Craintive, elle subissait la pesanteur de la folie
vgtale. Toute la fort, le grand orchestre uniforme, srieux, coup de
la vivacit des oisillons, du rire des petites btes blouies de
scurit, toute la fort rcitait la mme strophe de jeunesse.

Une illusion bizarre hantait Madeleine, lui faisait pier le sous-bois:
il lui semblait qu'on la suivait. Par moments elle entendait comme un
pas derrire elle, se retournait, ne voyait rien, restait inquite, mais
charme.

--Tu n'entends pas quelqu'un marcher, nourrice? demanda-t-elle.

--Non, rpondit la placide crature aprs avoir cout une minute.

Brusquement Madeleine poussa un cri:

--Oh! le Paradis!

Enclose entre les futaies gantes, l vivait une solitude adorable o
triomphaient les cryptogames, o, aprs l'ajourement des fougres
hautes, de vie presque arborescente, venait la douceur paisse des
mousses, l'entassement des sporules sur le sol, une norme bordure
elliptique, tendre, d'ineffable monochronisme; et des pierres celtiques,
sous l'pre lichen, se dressaient mlancoliquement, hiroglyphiquement,
en mmoire de l'anctre sauvage. Au centre, une mare ronde talait les
algues, la lentille fine, sans un arbrisseau sur ses bords, parcourue de
gerris mlancoliques. Des lueurs vives y reposaient, lentement balances
selon l'oscillation des feuillages. Puis, au fond, s'ouvrait la grotte
d'une dryade, dcore du velours et de l'argent silvestre, et deux
htres la dominaient, poss sur un monticule, leurs troncs envahis de
mousse au nord, nus et bleutres au midi.

Madeleine, les narines tremblantes, un doigt lev navement, tait la
dlicate desse, innocente et blouie, de la solitude. Derrire elle,
comme une grosse nymphe comique, la nourrice gardait le silence, ouvrait
la bouche largement.

Un daguet passa, dans sa grce furtive, s'enfuit en froissant les
fougres; un oiseau vocalisait intarissablement, trs loin, dans une
gamme grave et vive; d'autres chants plus sourds, plus intermittents
s'panouissaient; la large mre nature semblait misricordieuse autant
qu'opulente; un pic s'acharnait, abattait son bec lourd; des ailettes
diaphanes vibraient dans les pnombres pleines de pluie lumineuse, et la
jeune fille se perdait dans un rve d'universelle croissance, croyait
percevoir un peu de la vie, du mouvement des atomes sous l'corce de
l'arbre, dans le sein de la terre, se sentait elle-mme en chemin
d'panouissement devant la beaut parseme l, devant le souverain
labeur, indomptable, qui rend l'me modeste, remet _au point_ la vanit
humaine.

--Nourrice, dit-elle  voix basse, venez nous asseoir dans la grotte.

Et la fe parisienne et la grosse rustique passrent sans bruit sur
l'paisse fourrure vgtale, allrent s'asseoir dans la grotte, mues
diversement, l'une ensevelie dans une joie religieuse, vaguement
reconnaissante  l'Inconnu, l'autre ayant quelque peur, un petit frisson
sur sa peau rude, la pense que des esprits dangereux pouvaient errer
par l.

--Ma chre enfant, dit la nourrice aprs quelque hsitation, on dit que
l'endroit est mal hant...

--Mal hant! dit Madeleine... Allons, nourrice, rassure-toi, les vilains
esprits ne vivent pas dans de si jolis domaines.

--N'empche, fit la paysanne, qu'il en a cuit  Jean Mataire pour avoir
pass par ici le soir...

--Ah! le soir, nourrice! fit Madeleine avec un gentil rire. Et puis,
bien sr, il n'y avait pas mme de lune.

--C'est vrai, chrie... mais tout de mme... Il s'a cass la jambe...
Pour sr, tous les anciens du pays le savent, il y a de vieux esprits
trs mchants, ici.

Madeleine inattentive, se reprenait  son rve. Une flicit abondante
circulait dans ses veines, avec le vague ennui, la nostalgie d'une terre
inconnue. Ses lvres s'entrouvraient, elle aspirait passionnment
l'oxygne pur et ses grands yeux, dans la splendeur fine de son visage,
taient amoureux inexprimablement.

--coutez! fit la nourrice avec effroi.

Toutes deux avancrent la tte dans la demi-ombre de la grotte. Entre
les hauts piliers de la futaie, c'tait la voix d'un cor de chasse, mais
douce et tremble, bien plus faible que l'intarissable chanson de la
grive. Elle s'enflait cependant, rampante, priante, approchait.
Madeleine, toute ple, dans la mlodie inconnue, reconnaissait le mode
du violon nocturne... Et le cor devenait large et grave, s'levait,
s'abaissait, comme la grande voix de la fort amoureuse, s'teignait
lass, reprenait, cout des petits oiseaux.

La nourrice, avec peur, ouvrant au large ses prunelles, murmurait des
prires vitement. Son pauvre esprit, en plein Pandmonium, voyait surgir
le monde vague, les btes fauves de la sorcellerie et, aux pauses de la
musique, s'tonnait que la mare restt immobile, que des jambes grles
ne parussent pas derrire le lichen ple des pierres anciennes.

Le cor se tut. Madeleine, penche, son me captive, vainement essayait
la lutte contre ses tendresses, contre toutes ces voix charmantes qui
bruissaient dans elle comme les feuilles dans la fort. Et, la figure
cache entre ses doigts, l'aveu jaillissait d'elle en un simple
tremblement de la lvre:

--Je l'aime.




XI


Un mystre de crpuscule accompagnait l'amour au coeur de Madeleine. De
toute l'attitude de la vierge manait on ne sait quel charme de
mansutude, mme de solennit. Elle devenait taciturne, avec des revifs
soudains. Elle choisissait pour son costume une gamme de nuances
modestes, des gris jolis, des bleus sombres relevs de tulle, de ruches
fauves, et la finesse blanche de sa face et de son cou jaillissait de l
adorablement.

Le combat, pourtant, n'avait pas cess en elle. D'un coup de flche, le
remords troublait souvent sa poitrine. En vain sa conscience se drobait
derrire l'argument d'un amour impossible, un amour qui devait mourir
sans l'change d'une parole. Madeleine concevait trs bien le sophisme
l dessous, et tout son tre protestait, se rvoltait contre la
dsutude du beau rve. Bien plutt son tre intime se berait d'une
pense d'ternit, d'une communion plus complte avec celui qui n'osait
conter ses tendresses que sous les tnbres faiblement brasillantes du
firmament constell.

Toute cette mtamorphose, fort peu dguise, n'tait pas pour tre
saisie par Vacreuse, trop endormi, ni par Jeanne, absorbe dans ses
tracas d'ambitieuse. Mais le fianc tait d'autre mesure. Il commenait
 s'inquiter. Jusqu'alors, exonr de souci par le caractre ouvert de
Madeleine, il attendait en paix la fin des accordailles. Modrment
passionn, trop las encore de rcentes aventures, il n'avait pas essay
de se faire aimer, aurait trouv la tche ardue. Au total, son sige
tait fait. Dcid  la vie au pas, il jugeait mauvais d'tre tout
d'abord ador de sa fiance, remettait  plus tard, quand natraient les
premiers orages, d'endosser la cuirasse de guerre. Alors, intervenant 
propos, se montrant subitement transform, il dtournerait  son profit
les premires aspirations dangereuses de sa jeune femme, saurait tre
pour quelques mois l'amant au moins une fois dsir par l'pouse.

Dans cet avenir prvu, le Parisien s'tait enfoui avec dlices. Croyant
bien carter toute anicroche, il capitonnait son existence, vivait de
rgime, insensible  la grce de la vierge. Sa clairvoyance toutefois ne
s'y rouillait pas. Faible d'intelligence, il avait l'entregent, la ruse
et tout le mobilier de soupons qui se rencontrent toujours dans ces
gosmes froces passs  la filire de l'exprience. Aussi les
anomalies de Madeleine ne lui chappaient gure, et il voulut en avoir
le coeur net. Un matin donc qu'elle avait encore refus de monter 
cheval, Semaise dit  Vacreuse:

--Madeleine est singulire depuis quelques jours, ne trouvez-vous pas?

--Je n'ai rien remarqu, dit Vacreuse.

--Non? Vous voyez cependant qu'elle ne monte plus  cheval, qu'elle a
perdu tout son feu.

--Elle est assez capricieuse, vous le savez bien!

--Les caprices, que je sache, ne la font pas si ple habituellement.

--Voulez-vous dire qu'elle est malade? s'cria Vacreuse avec trouble.

--Que non! Pourtant son allure est lasse, elle a du souci... elle a
modifi son vtement... s'est convertie  des nuances de clotre, elle
qui adore les couleurs de soleil. Et si modeste soudain. Plus charmante
d'ailleurs que jamais.

--Alors quoi? demanda l'autre.

--Voulez-vous que je vous dise? Elle a tout l'air de se conter une
histoire rose.

--Mon Dieu, Semaise, dites donc les choses tout bonnement.

--Tout bonnement, puisque vous le voulez... Je crois que Madeleine rve
d'idylle.

--Bah! Tant mieux pour vous!

--Pour moi! Mais je n'y suis pour rien, cher beau-pre.

--Comment! balbutia l'autre, scandalis.

--coutez. Vous pensez bien que j'aurais gard mes observations pour
moi, crainte de vous donner de l'ennui, si je n'avais aucun motif de
vous en instruire. J'avais d'abord attribu le malaise de Madeleine 
quelque trouble physique, puis  des aspirations vagues... mais
l'ensemble de mes notes me portent  croire qu'il y a _quelqu'un_. Oh!
pas de gestes, je sais Madeleine incapable d'une intrigue... elle est
trop loyale, elle dirait tout plutt. Mais, mon ami, et c'est tout ce
qu'il me faut savoir, dites-moi s'il n'existe pas dans les environs
quelque jeune homme beau, distingu, que Madeleine pourrait entrevoir,
en passant, dans sa promenade quotidienne avec la nourrice?

--La croyez-vous donc capable...  la seule vue d'un beau freluquet...

--Je crois tous les romans possibles, voil tout, interrompit Semaise.
Madeleine a justement--et ce n'est pas de ma part un reproche--la nature
qu'il faut pour aimer d'un coup de passion. Mais comme je prfre pour
son bonheur et le mien, que son premier coup de passion porte sur moi,
vous feriez bien, cher beau-pre, de rpondre clairement  ma demande.

--Je ne connais personne dans les environs qui pourrait...

--Personne, bien sr?

--Que des paysans, et tous laids, ou du moins grossiers.

--Pas de gaillard exerant un mtier original, vtu bizarrement--pas de
fils de fermier instruit  la ville?

--Non.

--C'est drle; mais vous vous trompez peut-tre... Vous pouvez avoir mal
observ. Il sera bon de questionner Madame Vacreuse.




XII


Au retour de la promenade, Jeanne consulte rpondit comme son mari.
Semaise crut s'tre tromp, mais continua d'tre en veil, et sa
vigilance s'augmentait encore du frtillement d'une petite tendresse
dans son coeur froid.

La campagne, sans doute, la monotonie des habitudes sous un ciel
impeccable, dans une atmosphre balsamique, surtout la mtamorphose de
Madeleine, sa fminit jaillissant de l'adolescence, pntraient sous
le cuir pais du scepticisme, remuaient des impressions jeunes, des
souvenirs de printemps humain dans le fianc.

En se levant au matin, en ouvrant la fentre o entrait un grand flot
pur--la senteur de la roseraie des _Corneilles_, des vergers, des
plantes rustiques--il restait surpris, sentait se dissoudre sa glace
d'me. Il humait, blme, avec une clart montant  ses yeux, un peu de
sang  ses tempes, vaguement sentait un renouveau, une navet agrable.

De vieilles peuplades de penses, dans la fracheur ancienne, la largeur
des vingt ans, le hantaient, tout ce qu'il avait oubli  la fadeur des
nuits blanches, toutes les choses vanouies sur la route du pass. Il
lui semblait qu'il avait t dix ans en gele, dans l'ombre et la
vtust,  tourner autour de murailles nues, et respirant rapidement,
les bras ouverts, un cri lui montait:

--Ah! la jeunesse... la jeunesse!... Champagne du coeur!

L'ide lui venait d'tre heureux,  la campagne, avec Madeleine, de
prendre le baume de l'existence, sans s'inquiter, dans la persistance
de son gosme, s'il pourrait, faible, us, suffire  la vierge
panouie. Mais, au djeuner, une nbulosit revenait se poser devant ses
rves.

 l'attitude de Madeleine, il la percevait absente de lui, en course au
pays d'den, tout au plus l'aimant en camarade. Ennuy, jetant
furtivement un regard sur sa tte demi-chauve, dans la glace, il se
demandait comment faire? Parfois il taquinait la jeune fille, essayait
de capter son attention. Elle, avec un sourire, une minute faisait
l'aumne de cette attention, puis, distraite, retombait au doux monde
intrieur, restait vague, incohrente.

Accabl, ployant ses paules comme sous un faix pesant, il achevait
nerveusement une tasse de caf, allait au dehors, murmurant:

--Oh! Je dcouvrirai le gaillard qui a fraud l'octroi!...

Embarrass devant les parents  qui ses soupons avaient d paratre
ridicules, il ne pouvait surveiller  sa guise Madeleine, le matin
surtout o il subissait la promenade avec Vacreuse, et il tourmentait
son cheval, dchirait ses cigares d'une mchoire impatiente.
L'aprs-midi, il avait plus de largeur d'allures, mais alors Madeleine
sortait rarement, et toute sa tactique restait infructueuse. Souvent,
las, il se disait:

--Bah! il n'y a personne... Madeleine se paie une loge au thtre
bleu... et voil tout!

Il n'en gardait pas moins sa dfiance.




XIII


Une aprs-midi, alors que l'ombre des arbres devenait longue dj,
Madeleine et la nourrice sortirent. Elles contournrent d'abord l'ore
du village, puis prenant par la place communale, elles se trouvrent
devant l'glise.

La porte tait ouverte, une porte basse, cintre, peinte de gros vert,
fortifie de cent clous normes, et la jeune fille aimait voir, dans une
niche au dessus, un vieux, trs vieux Saint-Jean, entre deux autres
aptres, tous trois dcoups dlicatement dans la pierre.

Elles entrrent. Le dallage bleu tait neuf, proprement entretenu par le
sacristain. Devant les reliques d'un saint--quelques os dans une bote
d'argent--des cierges de conscration brlaient avec une odeur de
mouton. Par les verrires rustiques une lumire sourdait, aimable et
nave, et des rayons jonquilles, rubis feu, bleu intense, clairaient
les piliers, les chaises, le dallage.

La chaire datait de loin et des manoeuvres avaient reviss des ttes
abominables sur des corps bi-sculaires, y avaient couch de l'ocre.
L'autel, dans une pnombre frache, jetait des lueurs d'or, de vieux
cuivre et d'argent; une grande candeur descendait du plafond repeint en
bleu, un bleu de bluet, avec de larges toiles en dorure, et une tte
rose et blonde de Jsus, souriant d'un air de niaiserie, reposait dans
ce firmament.

Madeleine erra dans le silence des nefs, avec de l'amour pour les
humbles qui venaient l s'agenouiller les dimanches, idalisant, dans un
rve d'den, l'innocence des mains calleuses, la douceur des faces
hles, la fraternit des travaux champtres; pntre de
l'identification que toute me affectueuse a faite en rencontrant
brusquement un sjour de pauvres, une maisonnette, une rue prcaire,
branlante, un champ o trane un outil de labour. Et c'tait un flot de
beaut qui brusquement jaillissait d'elle dans l'glise de paysans.

Les tableautins ridicules du chemin de la Croix, le supplici en robe
rudement rouge,  figure inexpressive, les absurdes soldats romains, les
saintes femmes, la ravissaient  ce moment, bien au-del des
chefs-d'oeuvre d'un Vinci, et elle aimait encore une statuette de
sainte, en bois, sa mante dvore de vers, jolie encore dans
l'encadrement d'un capuchon, un angelet pos sur son paule, murmurant
quelques paroles clestes  une fresque de barbares,  une vaguerie de
personnages grossement bibliques, des Abraham, des Mose, des Josu,
Adam et ve coutant la harangue d'un large Dieu le Pre, un Dieu le
Pre  face de traneur de charrue. Des ogives taient rpares en plein
cintre, les meneaux sertis de petites vitres clatantes, avec le ddain
des transitions, et l'lan des nervures s'entrecoupait de pltrages.

N'importe, la vierge,  cet endroit discret, silencieux, humide, un peu
moisissant, trouvait un charme rare, participait d'un mystre de
Divinit, et, assise sous la chaire brune, elle s'attardait  chaque
dtail, les rudes et les ingnus, mue par l'ide que les pauvres
avaient trouv du plaisir  s'arrter devant ces choses.

Graduellement, en elle, s'levait un bruit de Messe et de Patentres, un
bourdon d'orgue, un plain chant. Alors, elle ferma les yeux quelques
minutes, la tte pose sur ses mains, rvant  sa religiosit d'enfance.

Mais, dans l'enfoncement, il s'entendit un pas lger. Elle leva la tte,
regarda.

Une silhouette d'ombre disparaissait, devenait invisible. Elle se dit
que c'tait _lui_, qu'au dtour d'une colonne il l'piait, l'enveloppait
de contemplation.

Et ses impressions devinrent plus mystiques encore, l'ascension de sa
pense plus rapide, tandis que s'idalisait la pleur de sa face, si
bien qu'elle semblait une admirable statue d'glise.

Cependant, la voyant si rveuse, la nourrice, aprs un chapelet d'Ave et
de Pater, la toucha du doigt doucement. Elle s'veilla, accompagna
machinalement sa bonne mre de lait.

Quand elles eurent quitt depuis quelques minutes, Semaise sortit d'un
cabaret de la place villageoise. Il entra dans l'glise, les sourcils en
angle, il marcha par le petit temple, fouillant tout de son regard ple,
puis, devant le nant de sa dtection, dsappoint, jurant:

--Stupide charade! Moi qui me chauffais si paisiblement devant le foyer
de mon avenir--et voil qu'il fume, mon avenir!




XIV


La Lune, dcroissante, se levait toujours plus tard dans la nuit, ne se
couchait qu'au milieu du jour. Le nocturne maintenant s'levait quand la
Lune dichotome arrivait pourpre dans l'Orient. Un soir,  demi couche
dans la pnombre de la chambre, Madeleine l'coutait, ple d'extase, et
dj un fleuve de lumire moins oblique circulait sur la campagne, man
d'un demi-disque d'or, quand le violon se tut.

Alors, quelque chose bruissa dans le silence, un pas furtif. Elle crut
d'abord que c'tait le dpart accoutum, mais une ombre parut  droite,
 l'opposite du massif. Madeleine se recula doucement dans sa chambre,
palpitante, couta: Une voix sarcastique s'levait:

--Eh! monsieur le musicien, vous qui faites concurrence aux grenouilles
et aux grillons des champs... deux mots, s'il vous plat?

C'tait Semaise.  la palpitation de son coeur, Madeleine chancelait,
taye  la muraille, coutait intrieurement repasser les paroles
sches. Mais, srieuse, une autre voix s'leva:

--J'coute!

La vierge en adora la vibration grave, et le timbre s'en fixa dans sa
mmoire parmi les grands vnements de sa vie.

--Ah! vous coutez! Pourrait-on savoir quel pch vous expiez ici en
aspergeant les Corneilles de musique au clair de lune?

--Il est inutile, rpondit l'autre, de s'attarder  des purilits. Je
suis prt  vous donner toute explication convenable, mais point ici.

--Soit, dit brusquement Semaise... vous suivrai-je ou me suivrez-vous?

--Je vous suivrai.

Le massif bruissa doucement. Une haute silhouette se profila.
Invinciblement Madeleine avanait la tte, et invinciblement aussi le
musicien tournait son regard vers la fentre de la jeune fille. Alors,
bante sous la clart lunaire, Madeleine reconnut l'officier, entrevu 
la soire de fin de saison, et qu'elle avait accabl de la moquerie de
son regard. Quoi! Jacques, le fils de l'ennemi, l'inconnu ha depuis
l'enfance, ha autant que son pre, et au nom de qui le coeur de
Madeleine avait toujours saut de colre!

--Ah! c'est fini!... c'est fini! balbutia-t-elle. Et que je suis punie,
mon Dieu!

Le flot amer jaillissait entre ses paupires, et recule tout au fond de
la chambre, enterre dans les tnbres, son tre intime saignait
affreusement. Ah! ghenne d'un jeune coeur, entre les passions de
misricorde et de duret, et toute analyse s'vanouissant!... Du fond du
pass montaient les vnements tenaces, les pauses d'me qui semblent
l'individualit mme, la source de l'existence. Arrte, dans des
minutes d'extase cruelle, enveloppe de douloureuses apparitions, elle
croyait triompher, chasser la passion frache close. Toutes les toiles
du ciel d'enfance, les chronologies minuscules immortellement inscrites,
palpitantes dans chaque fibre, mille splendeurs sans nom, innombrables
dans une mmoire comme les phmres dans un soir de septembre,
l'infinit, l'intensit, la suavit qui sont le dbut de la vie pour
chaque tre, tout cela, en elle, dans la lutte et le remords, se
ternissait, s'effaait, mourait de la mort intime, et elle avait
l'impression d'une large, implacable hache coupant en pleine chair,
faisant s'couler tout un monde saignant, doux et misrable...

Puis sur la roue du doute, elle revenait  la nouvelle aurore, rvait
d'avenir, s'abandonnait. Larges lendemains des nubilits naissantes!
Devant elle, interminable, la route du Reverdis allait sous le firmament
de joie. Rien ne finissait, les jours aprs les jours, la renaissance
ternelle,  chaque tournant une revirginit des formes, l'abondante
ferie de l'amour remplissant tous les espaces, clairant toutes les
ombres, levant ses ailes au-dessus de l'obstacle, dans les rgions de
scurit et de lumire!...

Ses sanglots redoublrent, un puisement l'arrta dans son vagabondage
de pense, une minute lui ta presque la conscience.

Les tnbres taient lgres. La neige du lit y saillissait
nbuleusement, des surfaces de meubles, un lustre, de ples figurines,
une bote d'ivoire, un cercle d'argent rayonnaient, et l'oblique
blancheur de la Lune, sa dissolvante srnit, se posait doucement dans
une encoignure. Madeleine, avec surprise, regardait ces choses, et
toutes lui semblaient innaturelles.

Mais elle se remettait  vivre,  souffrir, et malgr tout, c'tait le
Pass qui s'croulait devant une gense nouvelle, c'tait le triomphe du
Futur, la haine dchire par l'amour. En mme temps, une joie
singulire, incoercible, se levait au-dessus de la douleur d'un trpas
de vie intime, au-dessus de sourds cris d'angoisse. Et il semblait  la
vierge qu'un esprit de mansutude surgissait en elle, une comprhension
plus large du livre de vie. Ses larmes s'arrtaient, elle sortait
lentement des tnbres, regardait par les vitres la nuit abaisse sur
les champs.

Et dans ses yeux las, dans la grce affaisse, affine encore, de sa
dlicate personne, l'issue du combat se lisait, son profond amour
triomphant, indomptable, la Foi neuve dans laquelle elle voulait vivre
et mourir.




XV


Au dtour d'un ados, Jacques Laforge et Semaise s'taient arrts.
L'officier s'appuyait paisiblement contre un petit frne, les yeux
vagabondant  travers le paysage lunaire, les rubans clairs des
sentiers, le clocher tout blanc, la masse grisonnante de la fort. Il
attendait, tait un bel tre humain de force et de patience.

La colre, sur la figure de Semaise, houlait, combattue, civilise. Il
tentait le mpris, un long toisement de son adversaire, mais la
nervosit de ses lvres, de ses mains faisait avorter son jeu, le
ridiculisait quelque peu. Il en eut conscience; et d'un timbre mordant:

--Comment, monsieur, c'tait vous!... Vous, l'ennemi de la famille!...

--Je ne suis l'ennemi de personne, dit Jacques.

--Dites cela aux imbciles!... Au surplus, peu m'importe... vous seriez
le meilleur ami des Vacreuse que cela ne justifierait pas votre musique
sous les fentres de ma fiance. J'ai le droit...

--Le droit de m'interroger... j'y consens! dit Jacques.

--Ah! vous consentez--c'est heureux! Alors, expliquerez-vous votre
prsence?

--J'aime votre fiance.

Sans bravade, profonde, cette dclaration humiliait Semaise. Il perut
la supriorit de son adversaire, d'instinct l'estima. Il dit:

--Comme a, mon bien vous chausse. Trs flatt, cher monsieur! Et
l'admirable excuse, n'est-ce pas, pour braconner sur mes terres!

--Mon Dieu, monsieur, vos droits n'ont aucun caractre dfinitif! Le
mariage seul... Puis, j'ai jug que vous n'aimeriez jamais Madeleine
comme le mrite sa jeunesse.

--Vous avez jug!

--Oui... Vous tes fatigu, on m'a dit vos aventures, l'incertitude de
votre sant. Ces considrations suffisent. Il est selon ma conscience
d'engager une lutte, o hlas! presque toutes les armes redoutables sont
de votre ct. En quoi puis-je n'tre pas loyal?

C'tait dit doucement, fermement, et Semaise sentait que, au-del des
purilits moutonnires, Jacques avait raison. Mais trop d'amertume lui
envahissait l'me devant son rival, trop jeune, trop beau. Il voulut un
dnouement  son got, un coup d'pe, sr de sa supriorit dans le
noble art. Il y rva deux secondes, et reprenant, trs froid:

--Trs bien, mais, cher monsieur, il m'nerve de voir jouer, ft-ce par
un des sept sages, des nocturnes sous la fentre de ma fiance, et sans
tant d'arguties, j'exige tout bonnement et des excuses et la promesse de
ne plus recommencer.

--Je n'ai, dit Jacques, ni excuses ni promesses  faire, n'tant point
sorti de ce que je pense tre honnte. Je suis pour vous un rival, et un
rival malheureux. Je dclare que je persvrerai dans la lutte et que
rien ne m'y fera renoncer, sinon votre mariage avec Madeleine.

--C'est net, fit Semaise avec un mchant sourire. O puis-je s'il vous
plat, vous envoyer deux de mes amis?

--Vos amis n'ont que faire ici. Jusqu' prsent, nul de nous deux n'a,
je pense, insult l'autre.

--Ah! vous trouvez? Ces aptres, ma parole, ont le cuir dur... Est-ce,
peut-tre, que vous voulez le choix des armes?

Jacques regarda Semaise avec un peu de surprise ddaigneuse, et sans
qu'un trouble part dans la beaut de sa face, avec l'aise d'une
personnalit probe, courageuse et fraternelle:

--Ce serait, monsieur, une noble action  nous d'viter un duel. Dans
notre patrie, le sang de ceux qui peuvent servir est plus prcieux
qu'ailleurs.

Une pre motion prit Semaise. Sa conscience tait mue de l'appel,
mais, en mme temps, s'largissait sa rancune. Et soudain, brutal:

--La premire qualit du soldat franais, monsieur, c'est la bravoure.

--C'est bien, murmura Jacques.

Il avait baiss la tte, un peu ple de trouver l cette sotte querelle.
Il croyait qu'il ne sied pas, dans un pays mutil, tendu pour la
bataille, de s'insurger contre les prjugs de l'honneur militaire.
Aussi, se rsignant  l'aventure:

--Soit. Vous voudrez bien, j'espre, vous considrer comme l'offens.
Envoyez vos tmoins  la ferme des Avelines.

--Quand?

--Dcidez.

--Aujourd'hui?

--Bien. L'heure?

--Cinq heures du soir.

Ils se salurent taciturnement, et Semaise s'en alla, non sans un
remords tout au fond. Jacques, seul, semblait absorb par une touffe
d'Achille, ses paillettes pures panouies  la Lune. Une effraye passa,
ramant sans bruit de ses ailes cotonneuses, un fuseau de petites nues
tait pos sur le firmament et la vie, dcrue sur toutes choses tait
solennelle, chaste et religieuse. Jacques soupira; il monta lentement le
flanc de l'ados. Au loin, une porte s'ouvrait lourdement, se refermait,
et Semaise tait dj entr aux Corneilles quand l'officier se trouva
debout sur une faible minence, triste et tout plein d'amour, 
contempler la fentre de Madeleine.




XVI


Au bruit de la grande porte des Corneilles, assez brutalement close par
de Semaise, Madeleine s'effarait. Quelle scne s'tait droule par del
le monticule? Et toutes sortes d'imaginations circulaient dans son
cerveau, surtout la bouleversante pense d'une provocation. Puis, ce fut
un autre frisson: l, sur la dclivit, loin du massif, elle venait
d'apercevoir Jacques, dress en douce estompe dans l'argent nocturne. Il
regardait fixement, opinitrement.

Alors, un effroi passa sur Madeleine. Elle imagina que c'tait le
dernier adieu du musicien, que jamais plus il ne reviendrait semer ses
amoureuses tristesses. La lune roulait entre des langes fins, la lumire
tait moins vive, un navrement susurrait dans les arbres. Brusquement,
Jacques mit la tte entre ses mains.  travers l'espace il parut 
Madeleine entendre une vague rumeur de sanglots. Toute sa chair souleve
de tendresse, d'angoisse, en vain luttait-elle contre une infrieure
voix interne. Je ne sais quoi la soulevait, l'entranait hors de la
chambre, et elle se trouva, comme hante,  la grande porte, dtachant
la chane, tournant, emportant la clef.

La roseraie tait l, ses suaves encensoirs, un tremble agitait ses
ailettes de soie blanche, des ombres vgtales ondulaient sur la cendre
du sol. Elle eut peur, s'arrta, apparition de desse ineffable, un
doigt sur la lvre, hsitante. Elle s'lana de nouveau, froissait des
herbes, des arbustes, et elle se sentait comme glissant sur une onde.
Puis, elle alla sous l'ombre d'une ligne de chnes. Un petit mnage
d'oiseaux s'veilla, s'effara, et Madeleine, au cri de l'un d'eux,
s'arrta, prise de dyspne, toute molle, contre un arbre. Le filagramme
des ombres et des rayons voluait sur sa figure; une aile de papillon
nocturne effleura ses joues. Le courage lui revint, elle se remit 
marcher, et, au dtour des chnes, elle aperut Jacques.

Une petite porte, dans la clture, tait reste ouverte; elle la
franchit.

Il tait toujours debout sur le monticule, la tte entre les mains, et
des sanglots achevaient de mourir dans sa poitrine. Un dsespoir
intarissable pesait sur sa vie. Toutes ses belles futuritions
d'optimiste, les claires architectures de la jeunesse, s'croulaient
comme un arbre dans le cyclone. Il revoyait monter, abondantes, de vive
lumire, ses penses de Tunisie, l'austrit charmante d'une existence
toute construite, l'aspiration de sa nature vers le devoir et le
sacrifice. Hlas! un fantme s'tait interpos, et maintenant plus
jamais son sang n'tait tranquille, son me tait nue, frissonnante et
faible. Dans ses jours de maladie, jamais il ne s'tait senti vaincu
comme maintenant, jamais si craintif, et une sentinelle de chagrin,
vigilante, implacable, veillait aux profondeurs de son crne. Et quel
vain, ridicule amour! Nul espoir de triomphe dans la lutte du fond de
l'ombre, cette lutte du paria qui n'a sur lui que les regards de la
haine. Non! il tait trop condamn! Jamais, pour lui, des lvres de
l'aime ne jaillirait le mot crateur. Et, alors, n'est-ce pas,
qu'importe la beaut du firmament et celle du brin d'herbe?

Levant pniblement ses deux bras, avec un large soupir d'angoisse, il
allait partir  travers les campagnes. Son regard soudain s'abaissa,
fixe. Puis, sous ses mains grelottantes pressant sa poitrine, tout ple,
en sursaut, il douta.

Mais  force de regarder la certitude lui vint.

Sous le grand bras feuillu du chne aeul, dans la blonde lueur mle 
des pans de nuit, c'tait bien Madeleine, debout sur les gramines
basses. Les tigelles d'herbe, en fins glaives, environnaient ses petits
pieds, ses chevilles emprisonnes de nacarat, et tous les yeux ples des
corolles taient tourns attentivement vers la lune dichotome.




XVII


Alors Jacques descendit lentement le monticule, et toute la scne
lunaire, l'herbe, la branche panouie, les meneaux bleutres, la vierge
frle et divine, pour toujours s'inscrivirent au fond de son cerveau. 
quelques pas d'elle, il s'arrta, la tte nue. Il tait plein de
religieux respect. Des phrases d'adoration se pressaient, insonores, sur
ses lvres. Il n'osait plus regarder Madeleine, il regardait les plis de
la robe blanche, l'ombre cendreuse tale sur le pr. Le vague frisson
de la campagne lui semblait un bruit d'ocan. Brusquement il balbutia:

--Pardonnez-moi! La tmrit qui m'a entran sous votre fentre tait
indomptable. J'ai espr n'tre entendu que de vous. Mon tort, 
prsent, me semble infini. Mais pourquoi ces haines qui sparent nos
familles? Moi, je n'ai jamais pu har personne, tellement que je ne vous
connaissais pas jusqu'au soir o vous m'avez si durement regard. Ds la
premire minute je vous ai adore... et pour toujours. Alors, en vain,
j'ai voulu rester loin de vous. Toute ma vie se tranait misrablement
dans le dsir de vous revoir. J'ai combattu, j'ai de la volont. Hlas!
contre votre souvenir ma volont est morte. Peut-tre que c'est mal de
vous le dire et que vous tes fche. Pardonnez-moi, j'obirai si vous
voulez que je me taise, si vous voulez que je m'loigne.

Il avait un genou en terre, ses cheveux blonds tremblaient lgrement,
une lueur charmante clairait ses yeux. Involontairement elle le
regardait, tonne de le voir si beau. Il continuait:

--Ma vie est grave. J'ai ddaign les plaisirs qui dtrempent, j'ai
donn mon me au travail et  la patrie. J'tais trs heureux, plein de
larges esprances. Alors vous avez pass, et je n'ai plus dormi. Mes
livres sont clos, le devoir, si doux jadis, m'est dur aujourd'hui. Une
poussire couvre mes souvenirs, mon intimit m'chappe, je ne sais quoi
d'pre accompagne la moindre de mes penses. Je souffre de tout ce qui
est beau...

Il se tut. Cela s'tait panch de ses lvres gravement, avec une
intensit de candeur, la vibration d'une nature sincre. Madeleine, dans
la nuit, en pleine posie, apte d'ailleurs  l'enthousiasme, s'enivrait
 l'emphase du jeune homme. Une grande scurit lui tait de plus en
plus venue. Le silence les embarrassait cependant. Elle le rompit:

--Monsieur, dit-elle avec tremblement, est-ce que vous allez vous battre
avec Semaise?

Une grande mlancolie alla au coeur de Jacques. Il crut comprendre la
dmarche de Madeleine, crut qu'elle tait venue pour supplier au nom de
son fianc. Et la voix plus basse, un peu brise, il murmura:

--Mon Dieu! rassurez-vous, il ne courra aucun danger...

--Oh! fit Madeleine avec piti.

Et s'avanant, quittant l'ombre du chne:

--Vous ne comprenez pas, dit-elle. Votre rponse est douce pourtant,
mais si triste! Je voudrais seulement viter ce duel, mais non pour
Semaise.

Il levait le front, un trouble immense parcourait ses vertbres, et ses
lvres remuaient. Madeleine sentit grandir son courage.

--Toute ma haine est vanouie, dit-elle. Du pass cruel, entre nous, il
ne reste que de la cendre. Et rien autre, entendez-vous, ne m'a attire
ici que la crainte de ne plus vous revoir.

--Est-ce vrai? cria-t-il.

Une lueur de ravissement errait entre les cils de Jacques, il tait tout
prs de la vierge,  genoux, la figure leve. Il avait pris la main
dlicate, il y posait les lvres lentement, timidement.

--L'existence va tre si douce, murmura-t-il. Mais je voudrais vous
dire...  les nuits de ma misre qui finissent... ce noir avenir si beau
maintenant... non, je n'osais pas rver... toujours une voix triste
s'levait, protestait, Madeleine...  peine, tant seul, si j'osais
murmurer ce nom... mais est-ce vrai, est-ce vrai? me voulez-vous?

--Pour toute la vie, rpondit-elle.

Des tilleuls argents rpondaient  l'hymne des chnes, la roseraie
encensait la pnombre divine, des formes mousses tremblaient
lointainement, des taraxacums dressaient leurs menus pdoncules sur le
tertre, et eux se sentaient envelopps d'une bienveillance norme, en
scurit sous le saphir nocturne sem de toisons vagabondes.

--Vous tes belle, Madeleine.

--Et vous trs beau... et si bon que, sans doute, vous ignorez votre
beaut.

Puis, tout  coup, penche sur lui, frissonnante, elle chuchota:

--Je me sens misrable.

--Quoi?

--Ce duel. Il y a tant de hasard dans ces choses. Et puis, j'en ai le
remords, ma conscience est lourde. Ne peut-on pas l'viter?

--J'ai promis.

Elle soupirait, leurs mains s'entrelacrent. Une lente brise mridionale
remuait dans les plantes:

--Il ne faut pas craindre, fit Jacques... Ce duel ne cotera la vie 
personne...

Sa voix tait persuasive, dtournait, allgeait la crainte de Madeleine.
Ils se turent. Jacques s'tait relev.  mesure de l'ascension lunaire,
les ombres s'accourcissaient. Les campagnes taient comme une mer ple,
et la joie vitale acclrait la vie des jeunes gens. Leurs lvres
taient sches, leurs yeux tendres ineffablement, et il leur semblait
vivre l ensemble et s'aimer depuis des temps immenses, et que toujours
ils s'taient connus. Madeleine tait faible, sa tte ployait et elle se
trouvait rfugie contre la poitrine de Jacques. Alors, lui, au contact
des beaux cheveux, ivre, pressa contre lui la vierge, et leurs bouches
se touchrent dans le premier baiser, chaste et pourtant plein de
flamme.

--Je t'aime par-dessus toute crature, murmura-t-il.

L'glise sonna, l'aube commena de vibrer derrire la fort, une vague,
une dlicieuse rumeur de vie roulait sur les campagnes, les bestioles
fauves froissrent les feuilles, de menus cris s'parpillrent, et la
Lune plit entre les nues.

--Au revoir, dit Madeleine.

Elle partait furtivement sous les chnes; il contemplait ce dpart
lger, de charme intense, de la jolie fe, et quand elle eut disparu,
quand la grande porte des _Corneilles_ se fut referme avec un
grincement, il s'en alla, pensif, par les larges campagnes.




XVIII


Semaise fut debout de bonne heure. Ple de lourds rves, et quelques
minutes accoud  la fentre, devant le brillant chteau des Corneilles,
il respira la beaut du jour avec des dlices chagrines, puis,
atteignant un buvard, il commena lentement  crire, mit beaucoup de
temps  libeller deux lettres brves. Les ayant enveloppes, il
descendit. Les gens dormaient encore au chteau, et il se promena
longtemps entre les plates-bandes, sous les massifs, charm confusment
de la prodigue splendeur pandue, de la joie tincelante des oisillons
amoureux de la lumire, turgescents, babillards devant le disque jaune
qui escaladait l'Orient solennellement.

Des rustres passaient dans les sentiers, pesants et solides. Lui, las,
sentant le chancellement de la sant, l'amollissement de ses fibres,
enviait, non leur destin, mais la puissance de leurs paules, la
srnit de leurs faces, le bel quilibre de leurs organes, de leur sang
hmatose au vif oxygne.

--Qui m'empchait d'tre sobre, chaste, de mener une existence gymnique,
avec les jouissances cueillies  l'heure? tre riche  la fois... et
fort comme eux!... Il y a tant de faons de varier le plaisir, sans
jamais abuser! Mais non, le tourbillon atroce est l, et ce n'est pas
encore tant la volupt qui perd que l'imbcillit d'amour-propre. On a
la vanit de la dbauche comme d'autres la vanit de porter des poids
lourds, et l'un jeu n'est pas moins grossier que l'autre, mon Dieu non!

Sourdement, la jalousie le mordait d'une destine comme celle de
Jacques. Souvent, le soir, dans des confabulations de jeunes gens, il
avait entendu conter des bribes de la vie de l'officier. Un colonel, un
jour, vieille moustache rigide, avait propos le jeune homme comme
prototype  des gaspilleurs de vie. D'autres fois, Jeanne Vacreuse, qui
avait ses dtectives dans l'arme de Pierre, raillait avec cret le
fils de l'ennemi, le raillait de cette faon qui hausse le raill,
disait moqueusement sa vie studieuse, l'estime de ses chefs... Semaise,
 ces rminiscences soupirait:

--Et on n'est jeune qu'une fois!

Il regardait avec irritation un grave platane, indign de la splendeur
de l'arbre. La belle sant vgtale le conspuait, riait de son crne
indigent. Il sentait la lourdeur heureuse de la nature l'touffer. Il
serrait son poing chtif, il trouvait stupide aux fleurs de jaillir si
radieuses; des phrases amres viraient derrire son front. Puis, il se
mettait  rire sardoniquement, arrt devant une euphorbe et un cactus
cierge, deux monstres formidables o il lui plut de voir un emblme de
la stupidit de la nature.

--Cette fourbue! grognait-il. Euphorbes au Cap et idiots au
boulevard--un tas de sales crations. Vieille bte qui n'a d'ailleurs
rien invent de plus fort pour passer la vie ternelle que de se dvorer
les pieds du matin jusqu'au soir.

Il haussait les paules d'un air de philosophie. Mais l'envie lui
restait--le rongeait--de l'existence de _l'autre_, de l'autre livr  la
science, optimiste, jeune, pur et beau, riche et ddaigneux des jeux
dbilitants de l'opulence, amoureux de justice... et digne d'tre aim
d'une belle vierge comme Madeleine.

--Trve de pipeaux! murmura-t-il. Et puisqu'il ne nous reste qu'un
maigre patrimoine de sant et de cervelle... sachons au moins le
dpenser en ladre, sou par sou.

Le chteau s'veillait, des faces bouffies et ples se montraient aux
lucarnes, le valet de Semaise parut  la grande porte, tonn de voir
son matre si matinal.

--Blondeau, lui dit le jeune homme, tu selleras de suite Blue beard
aprs avoir mang un morceau sur le pouce, puis tu iras bon train 
Htremont, avec les lettres que je te remettrai.

--Bien, Monsieur.

Vingt minutes plus tard le superbe Blue beard emportait au galop le
valet, et Semaise, plus morose, allait  sa toilette, labourait
lui-mme, du peigne et de la brosse, la strilit de sa chevelure et,
faisant passer une excuse aux Vacreuse de ne pas partager le familier
petit djeuner habituel, consomma une tasse de caf solitaire.

Puis, dans le spleen de son existence vide, il s'abandonnait en
pandiculations, ricanait devant les paillons solaires coulant sur la
valle, allumait un cigare.

--Tiens, Madeleine! s'exclama-t-il.

Elle s'en allait, sous le petit dme blouissant d'une ombrelle, dans
une robe de couleur sombre, dlicieuse statue moderne, finement cisele.
Le jeune homme, abaissant ses bras, fermant sa bouche ballante, de son
oeil d'ennui la suivait, peu  peu se rcrait au mouvement d'harmonie
fminine, aux ondes attrayantes de la soie, et un brin d'ivresse vernale
secouait l'atrophie de son coeur. Puis, le frisson de sa nuit, ses rves
lourds, tous ses doutes lui revinrent. Il savait maintenant l'origine
des troubles de la jeune fille. Ah! ses soupons taient justes! C'tait
bien l'antique histoire. Il ne fallait rien grossir, pourtant. Deux
nuits n'avait-il pas pi, avant d'intervenir, n'avait-il pas vu les
dparts discrets de Jacques? Oui, mais comme elle coutait, si tard! Et
elle restait  rver, et, les matins, elle tait lasse!

--Bah! puisqu'ils ne se sont pas parl!

Il regarda de nouveau circuler la jeune fille. Il se rassurait. C'tait
une purilit. Attentif, dsormais, il saurait carter toute ombre. Une
bonne saigne coucherait l'autre quelques semaines! Et Madeleine ne se
souviendrait gure; c'est si oiseau, ces gamines! Dans le vide de cette
absence, lui, Semaise, se substituerait, conquerrait. Alors, avec un
sourire:

--Si j'allais dj faire un brin de bucolique?

Il secoua les coudes, avec un souffle dnigreur, se replongea en
arrire.

-- quoi bon?

Et, rptant:  quoi bon?, il se leva, descendit.

Sur le perron, il hsita. Tout autour de Madeleine, dans la roseraie,
d'clatantes buveuses de lumire, de ptillantes corolles serres dans
le corselet d'meraude, un monde de folioles, des arbustes flottant sur
le bleu, lui faisaient un plan de fracheur, de divinit, de pntrante
vibration.

Justement, elle aperut Semaise, vint  lui. Ils se rencontrrent sous
un marronnier  ronde feuillaison, dense, encore tout humide de la nuit.
La peau de Madeleine, dans l'ombre frache, se dcorait de quelques
menues gouttes de lueur venues en maraude. Elle avait ferm son
ombrelle, elle s'appuyait lgrement contre le tronc noir du bel arbre.
Elle levait sur Semaise ses grands yeux un peu las. Lui, anim  ce
regard, tendait le cou, respirait vite, plissait ses lvres. La voyant
rougir, il se dtourna une minute. Tout son apptit sensuel lui
revenait, ce que la prsence d'une femme fine veillait en lui aux
annes o ses nerfs taient neufs encore. Sa moustache tremblait aux
palpitations de sa lvre, et les narines ouvertes il respirait le fleur
amoureux du jardin.

Elle ne mouvait pas, pose sur les racines de l'arbre et sa pantoufle,
soulevant un pli de sa robe, soufflait le dsir dans les veines uses du
jeune homme.

Il daignait la trouver en beaut. Tout en paraissant attentif au grand
horizon, aux arbres tremps dans un ruissellement de chaleur,  l'norme
nappe blonde des bls tout tressaillants aux lgers souffles de
l'horizon clair, il ne voyait que Madeleine. L'oeil oblique, sa prunelle
morne de gypate, les mchoires dtendues, il se dlectait de la jupe
ondulante selon les jolies lignes de la statue d'adolescence, observait
le faible sinus du corsage, la grce du profil, la pesanteur des cheveux
sur la nuque, des plis de grisaille un peu serrs autour des jambes de
la vierge.

Cependant, hsitante, balbutiante, elle dit:

--Je vous cherchais!

--Vous me cherchiez?

Et une envie de troubadour lui venait de lui dire quelque niaiserie au
sucre.

--Oui, reprit-elle. J'ai  vous parler de choses srieuses.

Son ton tonna Semaise. Il lui semblait y lire une volont, ferme, et
dont il avait peur confusment. Cependant, avec un sourire, et prenant
la main de la jeune fille:

--Voyons! rpondit-il.

Elle abandonnait vaillamment sa main, et le regardant avec force:

--Je me suis aperue, depuis quelques jours, dit-elle, que la vie est un
peu moins simple que je ne l'avais imagin. Des choses que je croyais
faciles  accomplir me sont apparues pleines d'obstacles, et il m'a
sembl surtout qu'on avait abus de mon inexprience.

Il avait eu d'abord sa moue. Puis, la voyant trop grave, toute droite et
pudique, une chose aigu lui piquait la chair, il avait un haussement
inquiet des omoplates. Tous ses soupons revenaient, grandissaient.

--Pour inexprimente que je puisse tre, dit-elle, je veux une
existence claire, sans aucun remords. C'est ce qui m'amne ce matin,
aprs des hsitations de plusieurs jours.

Elle s'arrta devant les yeux hyalins du viveur, la froide colre de sa
face. Mais, intrpide:

--Je ne crois plus, reprit-elle, que je puisse tre votre femme. J'en
remplirais les devoirs avec douleur, et je vous dtesterais. Il est trs
vrai que j'ai de la sympathie pour vous, mais une sympathie paisible.
Nous serions misrables ensemble. Je me reprends donc et je pense que
vous me rendrez une promesse faite par ignorance uniquement.

--Votre petit discours est charmant! fit-il.

Puis, avec frocit, il lui fit subir l'insolence de son regard, une
moqueuse analyse qui la parcourait lentement des pieds  la tte:

--Ces fillettes! murmura-t-il avec mpris.

Elle attendait, simple, dans une majest gracieuse qui irritait l'autre
davantage. Il l'aurait mordue, sentait en lui grandir la cruaut des
dchus:

--Dites donc, reprit-il, est-ce srieusement que vous me contez ces
balivernes?

Elle haussa lgrement les paules. Elle ne le plaignait pas beaucoup,
dans la certitude qu'il ne l'aimait gure plus qu'un animal domestique.

--Eh! s'exclama-t-il, c'est donc vrai... on n'est plus contente. Il a
fallu introduire l'oiseau bleu! Dfiez-vous, Mademoiselle, les oiseaux
bleus sont des sclrats.

Elle devenait trs rouge, confuse et colre d'entendre ce mivre
dsabus railler sa large tendresse. Plus dur encore, il mordait ses
syllabes:

--Oh! nous connaissons le drle! Tout jeune, hein? tout blond... quelque
peu aptre. Et quelle musique au clair de lune!

Et quittant la moquerie:

--L'ennemi de votre famille, Mademoiselle!

--Que vous importe  vous, dit-elle. Faut-il m'insulter avant d'agir en
honnte homme? En dclarant ne jamais pouvoir vous aimer en pouse, je
suis simplement loyale. Je n'ai pas besoin de votre acquiescement pour
rompre... ma promesse a t surprise... pourtant, j'aurais du remords si
je ne vous suppliais pas d'abord de me dlier...

--Je le refuse! cria-t-il.

--Pourquoi?

--Parce que.

--La rponse de ceux qui ont tort... J'ai agi selon ma conscience.
Adieu.

Elle avait rouvert son ombrelle, allait partir. D'un geste quasi brutal,
il atteignit l'paule de la jeune fille. Il avait envie de la secouer,
la serrait sans mnagement.

--Vous tes bte! gronda-t-il. Vous jonglez avec des citrouilles et
elles vous retomberont sur le nez. Voyons, est-ce que vous esprez
vaincre votre pre et votre mre? Est-ce que vous allez enterrer toute
leur colre sous votre amourette? Gnralement on vous voit du bon sens.
Car elle ne rime  rien, votre aventure. Elle est niaise. Qu'est-ce
qu'on dirait si l'on voyait vos fianailles rompues? Pour tous nos amis
nous sommes autant que maris. a serait du clabaudage pour six mois.
Dites, serait-ce supportable? D'ailleurs, est-ce que vous aurez jamais
le consentement de personne? Chre enfant, si l'on avait command les
symboles de l'opinitret au grand Faiseur, il aurait fabriqu Mme
Vacreuse et Pierre Laforge. La droute est certaine. Et quant  l'autre,
au violoneux, c'est un animal gothique... Voyons, ne tentez pas cette
lutte absurde. Quoique vous en pensiez, il y a un moyen d'tre heureuse
avec moi. Au fond, je suis un excellent aptre, plein d'indulgence. Nous
vivrions paisibles, vous seriez trs libre, trs obie... tandis que ces
godelureaux, neufs comme un costume de mari, n'ont aucune souplesse.
Tous despotes... Dans votre destine, je reprsente en ce moment le bon
sens, et le bon sens, c'est le pain quotidien du bonheur.

Il se radoucissait, l'air sage, tapotait le bras de Madeleine:

--Que diable! vous avez t tonne de ma colre. Vous tiez froce. Au
fond, voyez-vous, je vous aime beaucoup, moi...

Elle sourit avec une douceur malicieuse, obstine, et l'interrompant:

--Sincrement, m'aimez-vous beaucoup plus que votre cheval Barbe-Bleue?

Cette question simple l'embarrassait. Il s'avoua l'paisseur de son
gosme, fugacement, et revenant  l'irritation:

--Il faut tre raisonnable! dit-il rudement.

--Mais je m'efforce beaucoup de l'tre. Et je trouve infiniment absurde
qu'au lieu de ce que j'ai lgitimement droit d'exiger de l'amour,
j'irais me contenter de ce que vous appelez le bon sens de ma destine.
C'est ce que j'en nommerais plutt la folie. Tant jeune que je puisse
tre, je sais ceci: On ne vit pas deux fois. Et je ne vois pas pourquoi
l'on sacrifierait la partie la plus belle de cette vie  des
considrations malhonntes!

--Malhonntes!

--Serais-je honnte si je vous jure un amour dont je me sens pour vous
incapable?

--C'est un si vieux procs, chre enfant! Il est tout fait, tout jug,
par des juges d'une autre comptence que vous. Aprs bien des
divagations, le monde en revient toujours aux considrations que vous
traitez--en vraie petite fille--de malhonntes.

--Mon Dieu! fit-elle, laissons l ces jugements si bien faits. Je
m'efforcerai de ne faire jamais rien que de loyal et d'honnte, et mme
que de raisonnable. Et rien ne me parat plus raisonnable en ce moment
que de vous supplier encore de me dlier d'un engagement injuste.

Elle se tenait au bord de l'ombre et du soleil, pleine d'un charme
srieux, avec un petit pli de volont au milieu du front, et Semaise
tait agac terriblement par la subtilit de son lgance, la suavit de
son profil.

--Je vous rpte que je refuse! dit-il violemment. Et je ferai, pardieu!
tout ce qui sera ncessaire pour maintenir ce godelureau loin de vous!

Elle plit, entrevit une scne horrible, la lueur des pes, la frocit
d'un combat:

--C'est vil ce que vous dites l! murmura-t-elle.

Elle s'loignait, rvolte, pouvante, avec des sanglots d'angoisse. Il
la regardait partir, mchamment. Le cri de sa vanit saignante jaillit.

--tre sacrifi  une bote  musique!




XIX


Deux sous-lieutenants de la ligne taient les tmoins de Jacques. Vers
quatre heures, assis au bord du verger des Avelines, ils attendaient les
tmoins de Semaise. Leur caf fumait doucement dans des tasses bleues,
sur une petite table carre, l'arme s'en rpandait parmi les pommiers,
et la conversation tait calme. Le rouge de leurs pantalons attirait la
marmaille et les dindons. Prs d'eux, Jacques, avec un regard de bonheur
contemplait la perspective.

C'taient des champs pleins d'ordre, et tous petits, en rectangles. Sur
le vert des luzernires, des btes  cornes s'engraissaient avec
patience; les rondeurs blanches des oies entrecoupaient la couleur sale
des moutons; un grle poulain sautait avec gentillesse. Les sentes
blanches, entre les pturages, taient comme des lignes traces  la
craie; les crales tremblant aux lgers souffles, perptuellement
variaient leur clair-obscur, semblaient couler et s'enfuir vers la
rivire. Dans un petit tang trois gorets se baignaient. Les fermes,
sous la rougeur des tuiles, au-dessus des fruitiers, apparaissaient avec
une gat laiteuse; au fond, minuscule, un homme hersait une jachre;
des femmes accroupies sarclaient un champ de navets; une houe et un
tombereau de compost s'arrtaient au bord d'un herbage, et l'on
rcoltait, dans les terres fraches, le chanvre mle. Une longue ligne
de peupliers et de vernes, en arc sinu, suivait les cours de la
rivire.

--Le meilleur systme, disait un des sous-lieutenants, est un vase de
terre vernie, large du bas. On y met un appt... et tous les mulots y
tombent.

--Oui, rpondit l'autre.

Ils burent un peu de caf, lentement, examinrent les champs avec une
approbation sereine et reprirent leur confabulation.

Jacques observait la branche d'un pommier, dcore de petits globes
vernis, et comme peinte sur de la soie bleue. On entendait le broutement
de trois brebis,  l'ore du verger, sur des teules de seigle. Dans la
cour des Avelines, un adolescent tondait des agneaux et les douces btes
blaient par intervalle. Un talon amoureux remuait la poudre de la
route; cachs dans les toisons vgtales les pierrots ppiaient. Il
rgnait une douceur d'vangile. Et Jacques comparait la beaut du
firmament  la beaut de ses souvenirs.

--La truffe aime le chne, disait le premier sous-lieutenant.

--Et le cochon aime la truffe, rpliqua l'autre plaisamment.

Tous deux se mirent  rire, et Jacques par politesse souriait. Il
baissait la tte, il tait reconnaissant aux brins d'herbe d'avoir tant
de grce. Sa destine lui semblait de cristal, toute sonore et toute
diaphane. Tous les carillons de la joie y tintaient, y chantaient la
palingnsie du coeur.

Cependant, quelquefois, il s'y abattait un pan de froide nuit. Le choc
d'angoisse, le court arrt du coeur, plissait Jacques, un blmissement
venait sur le vaste horizon. Demain, peut-tre, une pe allait le rayer
du monde. Puis, le flux rouge reprenait, remontait en mascaret aux
artrioles de la face, y ramenait un vague sourire de batitude.  tant
de prils, dj, il avait chapp. La niaiserie d'un duel ne
l'emporterait pas.

--Oui, c'est ainsi, dclarait le sous-lieutenant rural, dans les
truffires d'tampes, les chiens seuls sont employs  la rcolte. Et
cette mthode se gnralisera.

--videmment.

Un court silence. Tous trois regardaient en cillant la perspective
plane, coupe au loin d'un cteau et d'une fort. Il y avait un grand
firmament tranquille, trs haut. Une nue scaphode planait par-dessus le
dvalement des cteaux, borde de peluche blanche; des strates
montraient leurs lames minces vers le couchant; des vals d'onyx se
creusaient entre des cumulus ronds; la chaleur tait caresse d'un
souffle d'ventail, et rien n'tait adorable comme des cimes de sveltes
peupliers en rideaux sur les pacages, mouvant dlicatement des nuances
d'argent vert dans la mer lumineuse. Leur ombre couvrait le ruminement
des btes.

--Les voil, je pense, dit un des lieutenants.

Devant un chariot de foin, deux gentlemen s'avanaient. Un chenapan
tique les escorta jusqu'aux Avelines. Aprs des salutations graves et
de courtes paroles, Jacques quitta les tmoins, et sur le bord d'une
trflire,  l'ombre d'un petit tremble, il continuait  difier son
Atlantide. Pourtant, comme des feuilles schant dans un feuillage jeune,
des soucis apparaissaient sur sa srnit. Dans sa misricorde de haut
Arya, l'inquitude tait double, car il rpugnait  rver des
futuritions menaantes pour son adversaire. Il dsirait l'issue heureuse
pour Semaise autant que pour lui-mme, et sa dtestation tait profonde
d'tre ensanglant d'une stupide victoire de duel.




XX


Cependant, au bord du verger, le marchandage des tmoins se faisait sans
pret. Ceux de Semaise taient venus avec des rsolutions dures. Mais
les officiers ayant cd sur tous les points, selon les ordres de
Jacques, l'entrevue devenait souriante. On avait convenu de prendre
l'pe. Le combat ne devait pas cesser pour une blessure lgre,  moins
qu'elle n'entrant l'incapacit. Et l'on ne discutait plus que
l'endroit de la rencontre, non que les officiers eussent soulev quelque
objection, mais les tmoins de Semaise hsitaient  choisir,
consultaient leurs adversaires.

--Je connais, fit l'officier rural, au bois des Clares, un endroit
dlicieux. La lumire y est gale, le terrain lastique. Personne n'y
passe. On y serait chez soi. Ce n'est gure loin d'ici, une demi-heure
de cheval.

Tous se regardrent une seconde, pour la forme. Ils taient  l'unisson.
On convint de prendre le bois des Clares.

--Ce sont de bons garons, fit le lieutenant rural quand les gentlemen
s'loignrent sur la route.

Quelques minutes plus tard, ayant refus de dner aux Avelines, par
dlicatesse, les officiers quittrent Jacques. Il les suivit du regard,
longtemps. Entre les peupliers ils jetaient des lueurs de coquelicots.
Et la rverie de Jacques s'allongea comme les ombres vesprales
s'allongeaient sur la valle.

Une note basse, tombale, toujours revenait, le troublait par son
insinuante monotonie, finissait par dominer l'harmonie claire du
bonheur. tre effac du monde? Oh! non, pas maintenant, pas  l'heure o
s'ouvre la cervelle, o l'tre va prendre sa courte joie d'phmre.
Mais, inutilement, il cartait la musique noire. Sur les champs, o
continuait le cycle du jour, o dormait une lueur jaune, o dj se
dployaient de larges mantes sombres, il retrouvait l'histoire de sa
pense. Le soleil marquait la dsutude, descendait, se fonait. La
profondeur du tabernacle poignait le jeune homme davantage. Il baissa
les yeux.

Alors, sur un arbuste, il vit une belle chenille, en peluche noire et
blanche. Brusquement un calosome jaillit, et de ses formidables
mandibules emprisonna la bte de velours. Et cette parabole de la lutte
ternelle, de l'insouciance de l'norme travailleuse qui jamais ne
s'effare du massacre d'aucun de ses enfants, rendit Jacques plus ple.

Le jour avanait encore. Au loin les travailleurs cessaient la tche. On
voyait de pauvres dos courbs onduler au long des sentes; des herbivores
s'attroupaient lentement dans la lueur rouge, l'arme des moutons
tremblait comme des flots d'cume, un boeuf blanc levait la tte,
longuement criait sa mlancolie, le soleil se rfugiait entre les
arbres.

Alors Jacques se mettait  marcher par les campagnes, saluant avec
douceur les figures ocreuses de la pauvret, apitoy, plein de regret
que l'imbcilit humaine et fait la lutte pour l'existence si
abominablement amre. Mais les sentiers se vidaient. Il s'arrtait dans
un pr solitaire, entre deux vernes.

C'tait l'heure adorable. La molle lumire tombait du firmament sublime
sur la terre qui se taisait, qui semblait couter. Une haleine
traversait l'horizon, un peu alourdie, passait sans bruit. Dans la mort
des rayons, des vapeurs montaient, voilaient les contours
harmonieusement, et le silence marquait la transition, le demi-sommeil,
l'angoisse vague des btes du jour. Une motion tendre sourdait d'en
bas, tombait d'en haut. Quelques ples toiles primaires arrivaient sur
les plages bleues.

tonn, pris d'un saisissement, Jacques contemplait cette heure. Devant
la splendeur auguste, la marche de son coeur tait douce; une confiance
norme lui venait, et les minutes coulrent, si remplies qu'elles
semblaient des journes... Les verrires du couchant s'assombrirent, les
vibrations alanguies, plus longues, se retirrent de la vaste contre
muette. Soudain, le silence de l'heure fut troubl; une grle mlodie
courut sur les herbages.

C'tait l-bas, sous la masse grise des feuilles... Un vieil homme s'y
tenait, appuy au tronc d'un frne, soutenant un misrable instrument 
manivelle. Sans doute, il avait, durant les heures claires, parcouru
plus d'un village, attristant les gens de la musique chevrotante de son
orgue, cueillant, liard par liard, la menue somme dont il sait vivre.
Et, maintenant, loin de tous, dans les premires tnbres, pote
inconscient, il coute, avec un doux plaisir, un air de ce vieux
instrument dont il a jou tout le jour sans en rien entendre.

Et Jacques aussi coute.

Dans la musique pauvre, sans couleur, sans clat, coulant si pnible,
rampante, grle et caduque, il tait ressaisi du doute. Il regardait les
prs noirs d'un regard amer. Et quand l'orgue se tut, que l'heure calme
se fut perdue dans l'ternit, il marchait tristement sous l'toilement
de l'ombre. Prs de la ferme il s'arrta et les deux mains sur la
poitrine, tout bas, il murmurait:

--Faudra-t-il mourir demain?

Puis, plus bas encore, un nom bien doux lui venait, plus doux que le
grand chuchotement des tnbres.




XXI


Dans la fort des Clares, vers le Levant, un triangle s'ouvrait entre
des sapins.  la septime heure la brise remuait pniblement les
feuillages, en tirait un chant dur, et les piliers augustes, immobiles,
tout droits sous les arches sombres, s'tendaient avec une majest de
salle hypostyle. Le soleil, oblique, entre les masses svres, vaincu, 
peine survenait par lames minces, par ovules tressaillants sur le
triangle libre. Des plantules chtives essayaient de vivre  l'ombre des
colosses, de petites fleurs se regardaient avec mlancolie, des demeures
de ramiers oscillaient entre les ramures, au dessus s'pandait un ciel
d'allgresse, d'un lger bleu poudroyant et les tmoins de Jacques et
Semaise prparaient un drame dans cette solitude.

Semaise tait ple, ferme cependant, avec un petit tremblement de la
bouche. Il songeait que le hasard favorise quelquefois un novice. Son
doute, pourtant, tait faible. Il croyait  la victoire, et il appuyait
parfois une pupille furtive sur Jacques, essayait de l'valuer. Une
fois, l'oeil celte, paisible et misricordieux, se posa sur l'oeil
trouble du viveur. Semaise en fut irrit violemment.

Le drame semblait stupide  Jacques. Il aspirait doucement le baume des
conifres, et son tonnement croissait d'tre l, par la matine
allgre, engag dans cette chose brutale. tait-ce misrable! Et il se
sentait ridicule, dans une honte grave, par intervalles regardait ces
hommes qui discutaient lentement le choix du terrain, l'gale
distribution de l'ombre et du soleil, qui mesuraient deux joujoux
argentins...

Toute contestation tant termine, les deux adversaires poss l'un
devant l'autre, le signal fut donn. Et le dbutant cliquetis des jolies
pes rendait les tmoins attentifs, et aussi le docteur Gervasy qui se
tenait un peu  l'arrire. Les premiers ttonnements ne prjugrent
rien. Semaise tait prudent, presque timide, comme il tait toujours au
dbut. Jacques avait une pose tranquille, un haut ddain stoque,
attentif cependant.

Mais l'lan, bientt, l'irrsistible colre des batailles, rougissait
les joues de Semaise; un ptillement sec allumait ses prunelles. Il
pressait son dlicat joujou, en faisait onduler le ruban lumineux, et la
sonorit, le grincement des lames attirait bientt un oiseau curieux, le
faisait, entre les aiguilles d'un sapin, avec un gentil penchement de
tte, pier de son oeil rond comme une perle noire.

Jacques ne s'irritait pas. Il rpondait nettement aux rampements, aux
dgags vifs, aux clairs coups droits, se gardait, sans peine encore,
car c'tait toujours le prlude, mais un prlude graduellement acclr,
peu  peu marchant vers la haute lutte. Dj Semaise, avec ennui,
s'apercevait que l'homme du compas tenait l'pe irrprochablement. Il
baissait les sourcils, s'indignait, mais sans perdre confiance, car
Jacques se maintenant en dfensive, sa solidit ne pouvait tenir qu'
son sang-froid.

Alors Semaise se mit  tter l'adversaire, renfora ses attaques.

Les fers chantaient; l'oiseau, attentif,  ce lger bruit croyait devoir
son accompagnement, gonflait sa cornemuse, et sa voix charmante vibra,
courut en chos de cuivre parmi les arceaux. Les tmoins, le docteur,
avaient de mauvaises figures, la mchante animation, le battement de
coeur des vieux Romains aux cirques. Semaise, la mchoire pointue,
semblait une frle bte froce; mais rgle, pondre, prudente, seule
la figure de Jacques gardait une belle humanit douce, d'une douceur
d'nergie, d'un resplendissement de beaut stoque. Il n'attaquait pas
encore, mais nul des lans de Semaise ne le prenait au pige. Sa large
volont suffisait  la tche de repousser cette blouissante vipre qui
cherchait  le mordre. Et Semaise, avec tremblement, s'aheurtait  cette
force tranquille, que tous, silencieux, reconnaissaient maintenant.

--Halte! fit une voix.

Les tmoins ordonnaient la premire pause. Elle tait ncessaire 
Semaise. Les arcs de ses dgags s'largissaient, ses coups dviaient,
perdaient leur concision. Les pes s'abaissrent, l'oiseau sonna
quelques notes encore  travers l'opra vgtal. Il s'changea des
paroles brves. Semaise se massait le poignet dlicatement, et la fureur
de l'impuissance, un dsir immense de tuer l'ennemi, mettaient sur sa
figure lasse une expression de bandit.

Les tmoins regardaient prfrablement Jacques. Ils l'avaient vu, sans
trouble, avec un air de bont, se satisfaire de la parade,  peine
feindre de courtes attaques. Maintenant, son pe lgrement fixe dans
le sol, il gardait une belle attitude, semblait incapable de rancune,
incapable de haine. Alors, involontairement, toute sympathie fut pour
lui, mme les amis du viveur, au fond, souhaitaient la victoire de son
adversaire.

Semaise, dans une atrophie de courage, baissait le front, et son rve,
ne reposant plus sur la certitude de sa force, devenait un rve de
faible, un rve de chance, un triomphe de loterie.

Mais la pause finissait; les frles instruments de combat se relevaient
obliquement, comme deux rayons blancs.

--Allons!

La musique grle du mtal recommenait, et aussi la voix de cuivre de
l'oiseau. Immdiatement l'action s'leva au maximum. Semaise, corant
son exprience, la pliait  sa colre, dveloppait toutes ses
ressources. Son attaque choua. Une pluie d'clairs annihilait sa
tactique et brusquement Jacques prit l'offensive. Alors, le viveur
recula, men d'une pointe terrible, jusqu' un tronc bris, une sorte de
cippe vgtal, o Jacques parut une seconde le tenir  merci. Mais les
pes se ralentirent, les jouteurs reprirent leur place, et tous
savaient que Jacques avait fait grce  l'autre.

Quatre fois cette bataille reprit, la charge imptueuse du Celte,
l'crasement de Semaise contre la lisire du triangle, et chaque fois la
pointe victorieuse s'cartait.

--Nom de Dieu! grommela un des officiers.

La poitrine gonfle, tous frissonnaient, dans le saisissement de cette
forte scne, dans l'admiration d'une belle lutte, et de nouveau l'homme
civilis s'immergeait en eux sous l'instinct des brutes.

Pourtant, un d'eux exigea la seconde pause:

--Halte!

Les pes retombrent. Au loin, un ramier roucoulait, accompagnait en
sourdine la basse forestire. Maintenant Semaise, appuy contre le
cippe, loin du groupe, tout en sueur, le souffle caverneux, bant,
montrait une figure de dcadence. Il avait senti l'haleine de la force,
d'une force immense, aussi indomptable pour lui que la colre de
l'ouragan; il en gardait l'pouvante et l'humiliation. Il avait compris
aussi la piti de l'adversaire, la mansutude d'un tre suprieur,
quatre fois avait vu se relever l'arme de mort. O donc la puissance
qu'il croyait possder?... Il restait pensif, il essuyait la sueur de sa
face, n'osait plus lever ses paupires, et sa fureur de vaincu devenait
tout son tre, toute sa vie, lui faisait une conscience de brigand, o
toujours revenait la pense d'une trahison, d'une adroite infamie, qui
lui livrt cette vie qui avait fait grce  la sienne. Et il murmurait
entre ses dents jaunes la parole triste de Charles-Quint devant Metz:

--La fortune n'aime pas les barbes grises!

Jacques n'tait pas trs las. Sa jeunesse gardait l'aise  sa poitrine,
la force  son poignet. Il regardait devant lui, un peu surpris. Les
sous-bois envoyaient une voix paisible, le frmissement des feuillages
o courait la consonnance du ramier, la flte aigu de quelques
oisillons. L'tre intime de Jacques avait la srnit de la fort, son
calme et son ampleur. Il n'apprhendait plus ni de tuer ni de mourir, il
se sentait plein de patience et de force.

Mais comme il dtournait le front, il rencontra la silhouette du viveur.
Et la vue de l'adversaire ple, courbatur, de son profil de bandit
vindicatif, lui prit tristement le coeur, le fit souffrir d'avoir tant
humili un homme.

Semaise, cependant, s'tait replac au champ du combat. Il attendait le
signal, d'un air d'opinitret. Et Jacques se plaa devant lui avec
mlancolie.

--Allons!

Au ferraillement clair, l'oiseau ne rpondait plus, il voguait
par-dessus les cimes, sous les groupes lumineux du ciel. La reprise
tait molle. Tous deux hsitaient. Jacques n'attaquait pas, laissait
venir les coups, ripostait sans rudesse, et un vague espoir revenait 
l'me de Semaise.

Une grande troupe de cumulus passa dans l'horizon, mettant une toupe
blanche sur le soleil, et la lumire sourdait en diffusion calme, se
couchait sur le val avec une douceur de lumire tamise  l'albtre.
Soudain, le viveur, aprs une faible offensive, marcha vivement en
retraite, et quand Jacques le rejoignit sa pose s'tait mtamorphose,
moins souple, un peu trange. Les tmoins ne comprirent pas de suite,
puis, un des officiers crut devoir protester:

--Laissez, dit Jacques.

Semaise venait de prendre son pe de la gauche, s'escrimait ainsi avec
bizarrerie mais adroitement. Sentant Jacques dsorient, il bondit en
charge, et deux secondes mena la bataille. Mais bientt, press de
l'imptuosit du Celte, il tait ramen, il allait s'acculer encore
contre la lisire, quand on le vit faire crochet, sauter  gauche
agilement. Alors, immobile, dans une attitude de fataliste, il attendit.
Mais Jacques ne le rejoignit pas. Il avait baiss l'pe, il fit le
premier pas pour rejoindre le terrain de la lutte.

Des choses noires roulrent au cerveau de Semaise, toute la condensation
souffrante de sa dfaite, et les sourcils trs bas, trs proches, lui
aussi abaissa l'arme. Il prcda Jacques, un peu en biais. Une de ses
lvres tait saignante. Il tanguait. Une houle remua ses tempes. Et
brusquement, en brute, le malheureux se dshonora. Sa pointe releve,
projete en foudre, sembla devoir percer obliquement Jacques. Les
tmoins poussrent une clameur furieuse.

Mais l'pe du Celte, incroyablement rapide, en retard pourtant, se
redressa, horizontale, perpendiculaire au poignet, et l'attaque avorta
en simple dchirure  la base du cou. Troubl,  la merci cette fois
d'un instinct, Jacques  son tour poussa l'pe, la plongea dans la
mamelle de Semaise. Tout de suite il en eut regret, horreur, recula; et
il baissait le front tandis que le viveur oscillait, tombait, un genou
en terre. Tous, alors, le docteur Gervasy, les tmoins, se pressrent
autour de Jacques, laissant Semaise sans secours, et le praticien, aprs
un examen rapide dclara:

--Ce n'est rien! Deux millimtres sous la peau... non, rien!

--Occupez-vous de Monsieur! fit Jacques en montrant son rival.

--Un monsieur, ce cochon-l! grondait un officier.

Cependant, Semaise venait d'abandonner son pe, croulait, tay sur ses
mains, et des bouillons de sang coulaient sur sa chemise, ruisselaient
au travers. Alors, le docteur l'assit, mit  nu le torse, et lentement
analysait, sondait la plaie fine et profonde, l'tanchait d'un geste
doux.

Comme Jacques le questionnait, il murmura:

--Ce n'est gure... oblique... les organes saufs... mais la gurison ne
sera pas prompte...

--Crnement mrit! chuchota un tmoin de Jacques.

Le sang fluait; une syncope se dclara. Le docteur posait un appareil
provisoire.

Alors Jacques, plein de remords, humble:

--Messieurs... n'est-ce pas? Vous serez gnreux!... Tout le monde hors
nous ignorera l'aventure...

Les officiers hsitaient. Jacques leur prit  chacun la main:

--Sur votre honneur?

--Soit! fit le plus colre. Pour vous faire plaisir. Mais vrai, vous
tes trop bon. a ne vous russira pas toujours. Le monde est canaille.

Tous, cependant, aidrent  transporter le bless. Aprs quelques
minutes on atteignit une grand'route. Les deux voitures amenes par
Semaise et Jacques y stationnaient; et le vaincu, ayant t hiss dans
la meilleure, on partit lentement.  l'ore du bois, les deux groupes se
sparrent.




XXII


Le lendemain de l'aventure du bois des Clares, le docteur Gervasy se
prsentait aux _Corneilles_, porteur d'une lettre de Semaise. Le
docteur, homme dnu de politique mondaine, remit cette lettre sans
introduction, et la surprise des Vacreuse fut immense en la parcourant.
Elle annonait le renoncement du viveur  la main de Madeleine,
insistait sur le caractre irrvocable de cette dcision, parlait de
dshonneur, de tare, en phrases concises, d'une manire ambigu. Un
vnement aussi considrable surexcitait Jeanne et dconcertait
Vacreuse. La lvre colre, elle lisait, relisait, finissait par
s'crier:

--Qu'est-ce que a veut dire? Pourquoi Semaise ne vient-il pas lui-mme?

--Madame, fit Gervasy... C'est un cas de force majeure... Monsieur de
Semaise est bless.

--On crit clairement, au moins... Comment veut-on que je comprenne
cette lettre?

--Semaise a donc t bless? demanda doucement Vacreuse.

--Oui, d'un coup d'pe... il s'est battu, riposta le docteur.

--Bon! grommela Jeanne avec un haussement d'paules... duel, dshonneur,
tare... un roman enfin! Du moins, Monsieur, ne vous a-t-il pas confi
quelque message verbal... une explication un peu moins confuse que sa
charade?

--Madame, rpondit le docteur avec gravit, Monsieur de Semaise m'a
charg, en effet, de complter sa lettre de vive voix, et si vous voulez
bien m'couter...

Il rflchit une minute, avec le souci de mettre ses phrases en ordre,
et de l'ongle de son pouce, il faisait distraitement vibrer celui de son
mdius. Jeanne, impatiente, attendait, tandis que Vacreuse s'amusait
d'une petite tribu de mouches voletant au plafond ou broutant des
ptures invisibles.

--Ma mission, reprit enfin Gervasy, est, d'abord, de vous confier que
Monsieur de Semaise a effectivement commis une action indlicate, et qui
le rend peu digne d'pouser Mademoiselle votre fille... Secondement, de
vous dire que des mesures sont prises ds  prsent pour que la rupture
des fianailles soit bruite de manire  convaincre tout le monde que
c'est vous qui l'avez voulue... que vous avez dclin l'alliance de
Monsieur de Semaise. Afin de renforcer encore cette conviction, Monsieur
de Semaise se propose de voyager en pays tranger pendant plusieurs
annes et ses premires lettres, destines  la demi-publicit des
salons, exprimeront les regrets... regrets d'ailleurs trs sincres...
qu'il prouve du renversement de ses esprances...

Le docteur s'arrta, content de la tournure de cette petite harangue, et
recommena de faire vibrer l'ongle de son mdius. Jeanne, moins
nerveuse, comprenant qu'une circonstance extraordinaire avait pu seule
dterminer la rsolution du viveur, disait cependant:

--Enfin, c'est donc bien grave, cette aventure qui nous enlve Semaise?

--Madame, rpondit le docteur avec une nuance de majest... c'est assez
grave pour que tout homme d'honneur approuve sans rserve la dcision
prise... et il y a d'ailleurs une cause intime... aggravante... qui
exigeait rigoureusement que Monsieur de Semaise renont  pouser
Mademoiselle votre fille...

Monsieur Gervasy s'interrompit, rougit lgrement, puis ajouta:

--Je n'aurais pas, en somme, accept d'tre le mandataire de Monsieur de
Semaise si ma conscience ne m'y avait forc imprieusement... car je ne
me sens aucune disposition naturelle pour cette espce de mission...

Il s'arrta de nouveau, timide, ne trouvant pas le tour exact, la phrase
correcte, pondre, dlicate qu'il aurait fallu pour terminer, et avec
un sourire embarrass, naf:

--Mais nous sommes tous le jouet des circonstances!...

--C'est bien vrai! murmura Vacreuse par bienveillance.

--Alors, demanda Jeanne, c'est tout ce que Semaise vous a pri de nous
dire?

--Mon Dieu! Madame, rpliqua le docteur... il aurait bien voulu me
charger d'un plus gros bagage... mais je m'y suis refus... je n'ai
voulu accepter que le strict ncessaire... ne me sentant ni la capacit
ni surtout la volont de prendre au del!... C'est regrettable pour vous
peut-tre... mais mettez-vous  ma place... vous comprendrez que je ne
pouvais agir autrement!

--Parfaitement! rpondit Jeanne d'un ton froid. Il nous reste, Monsieur,
 vous remercier d'avoir bien voulu servir d'intermdiaire en cette
pnible circonstance.

Puis, se tournant vers Vacreuse, avec un air de dfrence, elle ajouta:

--Devant les motifs mystrieux, mais graves, qui sont invoqus pour la
rupture des fianailles... il est clair que nous ne pouvons que donner
notre adhsion pleine et entire... Vous pouvez d'ailleurs affirmer 
Monsieur de Semaise, et je pense qu'il en a toujours t persuad, que
pas une seule parole compromettante ne sera dite par nous contre sa
personne... Pourtant nous prenons acte de l'engagement pris par lui, de
persuader au monde que le refus n'mane que de nous... et nous agirons
en consquence.

Le docteur s'inclina, heureux d'avoir termin, sans anicroche, son
ambassade. Quand Vacreuse et Jeanne se retrouvrent seuls, il y eut deux
minutes de silence, elle tnbreuse, lui nerveux, un peu apeur, comme 
toutes les temptes de son intimit.

--Et a ne vous fait pas plus que a! cria Jeanne enfin, furieuse de
l'attitude recroqueville de son mari.

--Moi!... ma chre, mais a m'crase!

--On ne le dirait gure!... Ah! dcidment ces aventures-l n'arrivent
qu' moi!

--Oh! fit craintivement Vacreuse... a, vraiment, Jeanne!... C'est
justement  toi seule que ces sortes de choses n'arrivent jamais!




XXIII


L'aprs-midi de ce mme jour, Vacreuse tant dehors, Jeanne se tenait
solitaire dans son cabinet de travail. Son dsappointement persistait,
son ennui dur d'ambitieuse et d'opinitre due, et elle murmurait, par
intervalles, des paroles de colre. En ce moment, un domestique entra
lui remettre la carte d'un visiteur. Elle regarda vaguement le petit
rectangle blanc, indiffrente. Mais brusquement, elle tressauta, et,
aprs de l'hsitation, d'un mouvement vif:

--Introduisez ce monsieur!

Puis, tandis que le domestique sortait, elle relisait le nom imprim sur
la carte, avec, peut-tre, plus de surprise encore que dans le premier
moment, et, avec sa moue carre, elle grommelait:

--Jacques Laforge!... Jacques Laforge!

Et, l'aventure du matin s'entremlant au petit mystre de cette visite,
elle liait des vnements lointains, des ides htrognes, lorsque,
lente, la portire se souleva et Jacques parut. Elle l'observa avec
attention, sans parvenir  reconnatre en lui le souvenir qu'elle avait
du petit garon de Pierre Laforge. Lui, dans la beaut de Jeanne, 
peine en dsutude, cette noire beaut de Proserpine, retrouvait
Madeleine, la regardait gravement.

--Monsieur, fit-elle, rche, d'un air de malveillance, il me reste un
doute: vous tes bien, n'est-ce pas, le fils de Monsieur Pierre Laforge?

--Oui, Madame.

--Excusez-moi, le hasard a oubli de nous mettre en prsence depuis
quatre ou cinq annes et,  votre ge on change vite: je ne vous aurais
pas reconnu.

Au lger sarcasme du ton, il rougissait, et ses yeux se fixaient sur les
yeux ibriens de Jeanne. Elle perut tant de sincrit dans ce
regard--et une certaine admiration qui, malgr tout, berait sa
fminit--qu'elle se sentait mollir. Elle murmura:

--J'imagine qu'une chose grave a pu seule vous amener aux Corneilles.

--Une chose trs grave, en effet...

Et il ajouta, presque  voix basse, craintif:

--Aussi grave, pour moi, que l'existence de l'univers.

--Ah! fit-elle.

Elle faisait des hypothses, surprise  l'extrme. Qu'est-ce donc qu'un
Laforge pouvait venir demander chez les Vacreuse? Et l'ide lui vint
naturellement d'une catastrophe, de quelque priptie o le sort la
faisait arbitre, mettait  ses pieds l'orgueil de l'ennemi.

Elle baissa le menton, s'imagina bonne princesse, accueillant avec
mansutude le vaincu; puis, irrite de sa btise, elle reprit:

--Vous ne venez pas au nom de votre pre?

Jacques perut, dans la voix pre, la haine contre sa race, devint ple,
avec un veil de rvolte, mais se raidissant:

--Je viens pour moi seulement!

Maintenant elle avait les tempes roses d'un peu de pudeur mcontente
d'avoir laiss jaillir sa rancune devant ce jeune homme. Lui reprenait
avec une nergie paisible:

--J'ai toujours, Madame, dtest les rancunes de nos familles... ds
l'enfance j'avais l'instinct de leur injustice et de leur inanit... et
tenez, il me serait impossible de vous har, maintenant surtout--bien
plutt est-ce une vritable sympathie que j'prouve...

Elle haussait d'abord les paules imprieusement, puis, par degrs, la
parole de Jacques la captait, l'engourdissait. En mme temps, elle
s'tonnait davantage, renonait  deviner pourquoi ce jeune homme tait
l, demandait avec presque de la bont:

--Enfin, Monsieur, tout cela ne me dit pas le but de votre visite?

--Madame, c'est tellement grave cette dmarche...  peine si j'ose!

--Il faudra pourtant bien! fit-elle en souriant.

Alors lui, d'une voix chevrotante, le geste humble, tout bas:

--Je viens vous demander votre fille!

--Madeleine! cria Jeanne.

Et elle ne comprenait pas pourquoi la surprise n'tait pas plus
profonde, elle chouait  tre rude, malgr elle ne pouvait trouver
absurde que ce beau jeune homme ost prtendre  Madeleine.

--Mais savez-vous que c'est fou, cria-t-elle enfin.

--Je le sais, dit Jacques.

--Vous ne connaissez seulement pas Madeleine.

--Je l'aime!

--Et elle?... Vous lui tes compltement inconnu.

--Je vous demande pardon, mais je crois...

Il s'arrta, les cils abaisss, avec un tressaillement d'angoisse.

--Voyons, dit-elle... Vous ne voulez pas dire que vous avez parl 
Madeleine?

--Si.

--C'est un roman alors?

Et brusquement la bienveillance de Mme Vacreuse s'vanouit, son regard
de colre tomba sur le jeune homme, tout noir et mprisant. La multitude
des conjectures recirculait dans sa tte, de confuses corrlations entre
la lettre de Semaise et l'arrive de Jacques. En mme temps, elle se
sentait humilie que Madeleine et pu parler au jeune homme et le lui
et cach. Tout cela cahot, inharmonique, singulirement troublant.

--Oui, un vrai roman! reprit-elle brutalement. Une histoire
dsagrable...

Alors Jacques,  cette minute si dcisive, reconquit sa pertinacit des
jours de travail et de guerre, et son regard large, sincre, se
plongeait dans celui de Jeanne, malgr elle l'mouvait, la faisait plus
souple. Il dit avec tranquillit:

--N'est-il pas prfrable que je vous explique?

--Oui, dit-elle.

Il commena lentement, et son air de belle vaillance peu  peu
harmonisait les nerfs de Jeanne. Il dit l'veil, l'closion douloureuse,
les longues luttes dans le vide, dans la nuit, la mlancolie des
esprances fanes, l'impraticabilit de tout travail, la mort de la
volont, l'antique drame du printemps humain compliqu de la haine des
familles, les interminables rderies d'un tre vaincu, amolli,
ballottant dans le tumulte des rues. Puis, comment la force indomptable
l'amenait autour des Corneilles, ses contemplations nocturnes quand
toutes les fentres du chteau taient noires, que Madeleine s'accoudait
solitairement, regardait tomber le croissant rouge dans l'occident, et
comme il se sentait dbile, cras du vaste ciel, si prs et si loin de
la jeune fille. Enfin, un soir, l'audace du dsespoir tait venue, il
avait os... il avait fait vibrer dans les tnbres l'humble plainte de
son amour. Mon Dieu! il n'osait rien rver, il ne voyait se lever aucune
consolation dans le futur. Et jamais, peut-tre, ils n'auraient chang
une parole, si Semaise...

--Ah! cria Jeanne, Semaise y a donc t ml!

Colre  peine, fmininement mue du rcit de Jacques, elle y gotait
une pause de saine humanit, toute surprise de la puret de cette
confession, de la raret exquise de sa candeur. Il continuait, disait
l'arrive de Semaise, la dispute, puis s'arrtait.

--Et quand avez-vous vu Madeleine? demanda Mme Vacreuse.

--Cette mme nuit.

Elle le toisa, altire, avec solennit. Elle comprenait qu'on pt
l'aimer mieux que Semaise, et sous le glacement de son front, elle
laissait errer cette pense qu'avec lui Madeleine serait heureuse. Mais
une rvolte grondait dans toute sa personne, la crainte que ce ne ft
pour elle une dfaite et aussi la jalousie d'avoir t sevre de la
confidence de sa fille. Puis, son indestructible haine bouillonna, une
rage d'avoir vu carter le fianc choisi par elle. Et les mchoires
denses, les sourcils rabattus, elle rflchissait:

--Que vous a dit Madeleine? demanda-t-elle.

--Il m'est impossible de rpter cela, Madame.

--Bien! fit-elle avec un geste de dure approbation.

Et sa pense retournait le problme, s'bahissait des complications
excentriques de la ralit. Puis, une face nouvelle apparut: si Pierre
cdait, si de l'anomalie mme de l'aventure pouvait jaillir un triomphe?
L'autre devait adorer un tel fils! Et les mchoires de Mme Vacreuse
s'cartrent, un maigre sourire volua sur ses lvres, tandis qu'elle
reprenait:

--Tout cela est extraordinaire... trs irritant... le bouleversement de
nos projets... des choses longuement combines et sur lesquelles nous
comptions. Puis, je dteste en principe les aventures qui ne vont pas au
grand jour. Mon Dieu! Je sais bien... vous direz que vous n'aviez pas le
choix. Et puis, quelle diable d'ide  vous d'aller justement aimer
Madeleine... Et vous vous tes battu avec Semaise?

--Oui.

--Et vous l'avez bless?

--Nous avons t atteints l'un et l'autre.

--Mais lui plus que vous, n'est-ce pas?

Il rougit. Jeanne, d'instinct, se sentait heureuse que Jacques et eu
l'avantage, un bonheur enfantin, antiraisonnable, dont elle s'indignait.
Elle se leva, et droite, ple dans ses vtements noirs, l'accent
monotone:

--Je rflchirai... et c'est beaucoup accorder au fils de Pierre
Laforge. J'ai besoin d'interroger Madeleine et de parler  mon mari. 
la vrit, je suis un juge prvenu contre vous, et je tiens  vous dire
qu'il n'est pas probable que je cde. Pourtant, je ferai un effort. Si
c'est non, je vous crirai; notre refus serait irrvocable, et toute
dmarche ultrieure inutile. Si je n'envoie pas de lettre, revenez ici
dans trois jours,  la mme heure qu'aujourd'hui, j'aurai des conditions
 vous imposer.

Il la sentait toute de volont, invincible, et il observait les tempes
dures entre lesquelles allait se dcider le procs de sa vie et de sa
mort. Et sa propre volont, son nergie persvrante de nature noble,
trop double d'intelligence pour se parer de contours violents, se
rebellait, se prparait  la bataille. Un court silence s'abattit,
durant lequel l'Ibrienne et le Celte se regardaient, puis Jacques
s'inclina, avec un sourire trs doux:

--Madame, dit-il, je remets ma destine entre vos mains. Vous pouvez la
faire toute haute si cela vous plat ainsi. Vous pouvez aussi la faire
plus triste que le spulcre. Souvenez-vous seulement que je suis sans
haine et tout prt  vous aimer comme un fils.

Et se baissant, posant sa bouche sur la main de Jeanne, avec un soupir
il s'loigna. Cette sombre Jeanne, singulirement trouble, restait
pensive, l'me dgele, ses deux yeux de haine envahis d'une mlancolie
de mansutude.

--M'a-t-il vaincue? murmura-t-elle.

Elle passait silencieusement  travers les appartements, trouvait trs
charmante la coule du soleil sur la majest du jardin, entre le dense
tremblement des chnes, et avant de faire venir Madeleine elle
s'immobilisa devant une fentre, le frond chaud rafrachi au vitrage,
rvant  une existence moins pre que la sienne,  des jours de pardon,
des intimits profondes, sans angles, sans violences. N'avait-elle pas
trop t la sentinelle misrable d'une guerre aride, inutile et sans
gloire?




XXIV


Madeleine arrivait craintive, toute ple, ayant surpris la sortie de
Jacques des Corneilles. Jeanne tendait son visage, essayait le
froncement des jours d'orage. Mais un irrsistible sourire, comme une
vibration du soleil de l'me, flottait autour de ses paupires.

--Suivez-moi au jardin. Je suis lasse d'tre emprisonne ici.

Et sur le perron, la voix grondeuse:

--J'ai  vous parler srieusement!

Madeleine courba la tte, et elles circulrent quelques minutes en
silence. Un ruisseau les arrta, tout grle, avec un pan de lumire
orange tal sur ses rides. En amont, des ronces et du chvrefeuille
levaient un palais de scarabes; une branche pendante, fleurie au bout,
semblait tremper un petit pied blanc dans l'onde. Un saule ragot se
tenait tristement prs d'un petit havre minuscule, un lzard s'obstinait
sur un fragment de schiste, et une pauvre statuette brche, toute rose
dans la dcadence diurne, ouvrait ses yeux de pltre que les rayons
chatouillaient. Au loin s'allongeait la lumire, presque horizontale, et
on la voyait mourir, comme un grand psaume de mlancolie, crotre en
analytique splendeur  mesure que croulait l'astre.

--Madeleine, dit Jeanne, je suis profondment triste de votre conduite.
Vous vous tes cache de moi, vous avez eu le courage de me sourire
pendant qu'un secret blmable existait en vous.

La jeune fille dtourna la tte, et sa mre l'effrayait, lui semblait
importante et formidable.

--coutez, continua Jeanne, en la prenant au bras. Tout ce qui s'est
pass, et ce qui va se passer, est grave. Je remettrai les reproches 
plus tard. Dites-vous seulement que tout manque de sincrit serait
dangereux, que votre meilleure ressource est de tout me dire. Ne cachez
rien, soyez franche: je vous couterai sans colre et je jugerai.

Et ayant sommairement dit la visite de Jacques:

--Parlez, et quelque sujet de rancune que j'aie contre vous, je suis
pourtant votre mre, partiale en votre faveur.

--Maman! dit Madeleine.

Et tapie contre Mme Vacreuse, cline, frmissante, un court sanglot la
parcourait. La mre, avec douceur, regardait les collines lentement
montantes, la mort successive des rayons sur les fermes et les
cabanes... Et d'une voix assourdie, comme tantt Jacques, Madeleine
disait la simple histoire de son coeur, le grandissement de l'Inconnu
pendant les nuits de juin, et la confidence avait exactement le charme
ralenti de l'heure o l'on tait. Jeanne y retrouvait la puret,
l'idalit chaude du rcit de Jacques, quelque chose des rares contes
blancs de la littrature humaine o la beaut ne glace pas la
palpitation de la vie. Elle accompagnait Madeleine aux paysages vagues
sous la lune croissante et dcroissante, frmissait  la musique
dlicate, aux vols de petites fes sonores, aux dparts tout craintifs,
tout furtifs de Romo. De l'aride de son coeur, durci aux cratres de
l'ambition, elle sentait jaillir un filet de source, regrettait de
n'avoir pas eu, elle aussi, son printemps, son oasis de jeunesse, et
dj l'ocan blond des emblaves lointaines devenait rose, qu'elle
coutait toujours, dans l'effort, la demi-rigidit de l'attention.

Elle se sentait bien mre  cette heure, elle percevait intensment o
se trouvait le bonheur de Madeleine, avait honte d'avoir voulu la
condamner  ce chauve, cet us de Semaise, et elle se contenait pour
viter la tentation de mettre un grand baiser sur la jeune tte
amoureuse, de dire trop vite une parole tendre. Puis, le souvenir de
Jacques lui revenait, elle rcoutait ses paroles de paix, revoyait la
solennit noire de son dpart. En vain, cherchait-elle une fureur contre
lui. Son coeur tait mou, sa pense plus encore; et le rcit finissait,
une minute de taciturnit, de palpitation y succdait, tandis que la
cloche du chteau finissait de sonner pour le repas du soir, dans le
blmissement, dans la monotonie de la clart couchante.

--Madeleine, dit Jeanne, je voulais te gronder bien fort.

Elle attira la jeune fille, la mit sur son coeur tout chaud de
maternit:

--Et je n'en ai pas le courage, chre enfant.

--Mre! fit Madeleine.

Abrite au tide nid d'enfance, ses larmes ruisselaient, une rose de
bonheur. tait-ce vrai?... son conte de fes ralis... une tendre
hospitalit o elle avait craint le pril et l'ombre!

Et elle chuchotait son ravissement, l'immensit de sa reconnaissance:

--Oh! Je t'adore... si bonne... si bonne!

--Je suis ta mre, Madeleine!

Elles s'en revinrent, et Madeleine songeait, devant l'toile Cappella,
intime, apparue dans un triangle bleu du septentrion, entre trois
branches de frne, que jamais un astre plus doux n'avait d briller au
fond d'un firmament d't, comme une veilleuse de bonheur, un clignement
exorable de l'infini.




XXV


Les trois jours s'coulrent et Jacques ne reut pas de lettre. Il
arriva aux _Corneilles_ dans l'incertitude, la nervosit d'une esprance
qui n'osait pas jaillir, qu'il essayait de refouler tout au fond de lui.
Quand il fut dans le salon des Vacreuse o Jeanne n'tait pas encore,
tout soudain il dsespra. Non, c'tait absurde, impossible! Jamais on
ne lui donnerait Madeleine. Et les tentures sobres,  grisailles, les
siges pesants, de forme massive, les portires rigides, les tapis
presque noirs, tout cet ameublement sombre, sans fleurs, clair d'un
jour immobile, dialys au travers de verrires bleutres, crasait,
tuait son optimisme. Quand le pas frlant de Jeanne s'entendit,
l'officier se sentit sans courage, aphone, dans un vague abrutissement.
Elle parut la bouche condense, comme un barbare qui ne veut pas
succomber  l'embche des ennemis.

Elle avait eu le temps de rflchir, tait en de de ses premires
impressions. La lutteuse, heure par heure, avait reparu avec sa volont
brutale, et si elle gardait quelque bienveillance, le dsir du bonheur
de Madeleine, ce n'tait pas sans condition de guerre.

--Mon mari et moi nous avons rflchi, dit-elle  Jacques.

Son mari! Jacques songea que l'intervention de Vacreuse avait d tre
singulirement ngligeable, pendant qu'elle continuait de l'air de
traiter une chose de ngoce:

--Nos conclusions vous sont favorables...

--Oh! soupira Jacques tout ple.

Et il faisait l'effort de balbutier son ravissement.

--Attendez! dit Jeanne. Nous ne cdons pas sans exigence... Avez-vous
dj parl  M. Laforge?

--Non, dit Jacques.

--Son consentement est-il probable?

--Il est certain.

--Bien. Sans doute, vous vaincrez. Mais monsieur votre pre voudra-t-il
venir, en personne, me demander Madeleine? car c'est l notre condition!

Alors Jacques vit se lever la silhouette de son pre, le masque bilieux,
d'troitesse bute, bouillant d'nergies ttillonnes, aux taches
d'ictre, aux pupilles d'un coq de combat. Celui-l cderait-il? Aprs
le premier veto de son indignation, veto certain, combien de chances
qu'il restt inaccessible! Car Jacques n'ignorait pas, hlas! les bornes
peu tendues de cette pense de lutteur, combien tout l'tre tait en
lui draisonnable, en proie aux impressions barbares. Ah! l'oeuvre tait
dure de vaincre sa rancune, de desserrer les crocs de sa volont.
Jacques pourtant l'espra; il osa compter sur l'instinct violent de race
qui hante ces natures, sur les menaces qu'un fils peut faire  leur
orgueil. Oui,  une demande suprme, le pre pouvait cder. Et Jacques
se tourna vers Mme Vacreuse:

--Je pars, Madame... Je vais combattre!

--Je vous souhaite la victoire! fit-elle doucement.

C'tait vrai. Tandis qu'il s'en allait, lentement, elle, appuye sur son
coude, se trouvait froce, avait envie de le faire revenir. Mais, plus
fort qu'elle, veillait le sombre pilote de sa volont, plus fort que la
maternit, que tout dsir, que toute justice! Et elle ne rappela pas le
jeune homme.




XXVI


La rencontre fut rude du pre au fils. Le premier cri, un veto, une
indignation de tempte, puis, plusieurs jours durant, Pierre resta
inaccessible. Dans sa face  trame serre,  tension perptuelle, se
ptrifiait l'opinitret de la premire parole de refus. Pourtant, ce
n'tait encore que l'attaque prliminaire, o le fils croyait fermement
 la victoire: rien que l'aveu, la prire du consentement. Jacques, sans
lassitude, revenait, opposait des forces trs douces, varies, qui,
heure par heure, usaient le roc, allaient au plus profond. Si bien qu'un
jour, las des paroles dsespres de sa pertinacit toute filiale qui
jamais ne blessait, de ce qui se sentait d'incurabilit dans son amour,
tout soudain le sanglier cda:

--Soit! cria-t-il. Si on te la donne prends-la!

--On ne me donne pas Madeleine! rpondit Jacques. Il faut la conqurir.

--Qu'y puis-je? grommela l'autre.

Jacques lui prit lentement les deux mains, et son regard, tendre,
intense, se posait sur l'oeil d'ombre:

--Il faut aller la demander, murmura-t-il.

--Moi!

--Oui.

Alors recommena la dispute, et plus terrible. Dans le cabinet triste o
montait un mlancolique pandmonium de cartonniers, ce sombre alambic de
ruines et de fortunes, cet antre o Pierre tait tout chez lui, sentait
triples sa volont et sa force, longtemps une voix rauque s'pandit en
rcriminations. Jacques coutait, immobile, appuy  un coffre de fer
norme. Dans la colre paternelle, sa jeunesse, mme son enfance, mille
choses perdues sur la route qu'on ne parcourt plus, levaient leurs
ombres, leurs fantmes dans l'encphale du jeune homme. Souvent, il
oubliait d'couter,  la pause de quelque ide qui avait palpit trop
vivement et qu'il poursuivait. Une pluie lente dansotait sur les vitres,
une faade blanchtre entrait dans l'ouverture des rideaux, il rgnait
une odeur de papier, et une faible tribu de mouches paissait dans ce
microcosme sec, sur les verdtres prs des cartonniers, la plaine
blanche, les collines du plafond.

Pierre continuait, se lassait, le larynx trouble, avait des reprises,
vantait ses sacrifices, ses travaux, ses entreprises... et pour qui tout
cela? Pour son fils! Et Jacques songeait, malgr lui, que si, en vrit,
tant de mchante lutte, de brutaux renversements de pauvre monde, de
tyrannie sotte et irrparable, si tant de volont aveugle avait t
dploye par amour paternel, pour _lui_, que c'tait bien noir, qu'il y
avait regret profondment, et mme remords.

Enfin Pierre se taisait, aride, ayant puis son fiel, et  son tour
coutait, avec des sursauts, des interjections. Le soir venait, tout
mouill, mais chaud, accablant, sous les crinires, les volutes d'un
ciel bas. Et Jacques parlait dans la pnombre, sans aucune violence,
dans une concentration d'me, en pntrantes paroles. Ses arguments de
raison, de nature, souvent laissaient le pre comme vaincu, vibraient
sur l'endormissement de sa conscience. Puis, la dispute reprenait plus
violente, Pierre troublait tout, roulait obscurment des phrases; puis,
 de certaines minutes, il sentait s'veiller sa vanit paternelle de
tyran, admirait ce qu'il y avait de volont douce dans son fils...

Les tnbres taient venues. La porte du bureau restait ferme,
verrouille. Des lueurs obliques, un tissu de phosphorescences,
tremblotaient sur les murailles:

--Tu auras piti de moi! finissait Jacques. Tu ne sacrifieras pas deux
innocents. Pour toi, cette dmarche est toute impersonnelle--une
ambassade qui n'engage pas ton orgueil. Pour moi, c'est toute la vie car
tu sais que je suis de ceux qui n'engagent pas deux fois leur amour? Et
puisque tu as parl de sacrifices, d'orgueil paternel... voudrais-tu ma
carrire impraticable, mes jours sans travail, toute la dbilit
d'esprit d'un dsespr? Ah! si tu m'aimes, si par moi tu veux
satisfaire quelque grande ambition, il faut dire oui! Ils se tenaient
maintenant prs de la fentre. Aux baisers de l'air, dans la claire cage
de cristal, une flamme jaune dansait, vivait. Paris remuait, clapotait,
nerveux, trouble, dans l'horrible chaos du combat pour vivre. Pierre,
lentement, frottait la prcipitation d'eau qui voilait la vitre et d'un
oeil terne regardait le trottoir, les soies mouvantes de la lumire sur
le miroir gristre de l'asphalte. Il tait attendri, sombre. Il tchait
de se reconqurir encore, inspectait comme un pote tous les menus
dtails de la rue, les petites sources temporaires, les flaquettes
toiles, le passage brusque d'une voiture. Brusquement, il se retourna,
avec une pense trouble de recommencer la lutte, vit Jacques qui le
regardait, et le coeur lui faillit:

--J'irai! dit-il.

Puis se reprenant, voulant au moins gagner quelque chose:

--Mais pas avant un mois d'ici!

Et la pression des mains de son fils, ce ravissement au visage de
l'unique tre de son sang, le rcompensrent alors, bien mieux que tant
de victoires, tant d'pres butins conquis sur les crass de la Bataille
humaine.




XXVII


Jacques arrivait aux Corneilles le lendemain matin, sans avoir dormi,
dans une dpolarisation de tout son tre, cras de lassitude et
d'impatience, avec la fivre d'obtenir maintenant le dernier oui, ce
oui de Jeanne qui tait devenu comme l'essence de son tre, flottant,
vibrant dans son cerveau, l'effarant d'un dernier doute. Il descendait
de cheval devant le grand perron quand,  l'improviste, Mme Vacreuse
apparut. Alors, il resta fig, et elle se trompa  sa pleur:

--Vous avez chou?

Sa voix n'tait pas mchante, compatissante peut-tre: Jacques y
percevait pourtant le timbre implacable, le son de la catastrophe o,
sans la piti de son pre, il devait s'ensevelir. Et il eut l'pouvante,
le raidissement de poils des grands prils disparus.

--Je n'ai pas chou! dit-il.

Elle tressaillit, leva le sourcils, muette d'tonnement.

--Allons, vous tes un magicien! finit-elle par dire.

Elle admirait le jeune homme pour avoir triomph de Pierre Laforge, le
contemplait avec une figure de soleil, avec un pli de bont sur la
bouche. Et allant  lui contente, avec le dsir de le rendre heureux,
elle ajouta:

--Madeleine va venir!

Jacques se troubla, et  la Proserpine l debout, avec les plis de sa
robe pleins de soleil, il ne trouvait plus qu'une douceur de bonne
desse. Puis, aprs un silence:

--Mon pre demande un mois! dit Jacques.

--C'est bien... nous serons heureux de vous voir souvent aux Corneilles.

--Mme chaque jour?

--Mme chaque jour.

Jacques restait deux minutes  imaginer cette batitude, et toute misre
s'vanouissait dans un horizon de transparence o les choses de la terre
se confondaient, se multipliaient, transfigures, faisaient un seul
sjour, immuable, profond et palpitant, une gense, une jeunesse sacre
de l'Univers.




XXVIII


Un petit pas s'entendit sur les dalles du corridor, et Mme Vacreuse dit
 Jacques:

--C'est elle.

Madeleine parut, lasse, languide et ple, et tout  coup vit le jeune
homme. Alors, ils restrent l, timides, tellement que Jeanne alla
prendre Madeleine par la main, et les mit en face l'un de l'autre. Ils
balbutirent, pris d'un grand malaise, d'impressions violentes subtiles
et presque douloureuses. Dans la crudit du grand jour ils se trouvaient
changs, ils s'examinaient lentement avec la peur mutuelle de dplaire.
Il fallut que la mre intervnt encore, diriget la conversation, et
elle les tourmentait un peu, moqueuse:

--Faut-il vous prsenter?... Monsieur Jacques Laforge... Mademoiselle
Madeleine Vacreuse... Vous ne vous tes jamais rencontrs auparavant?
Non?... Monsieur revient de Tunisie... Mademoiselle sort de pension...

Puis, apitoye de leur attitude, peu apte, par nature, au badinage, elle
s'cria:

--Faites donc une promenade au jardin, en attendant M. Vacreuse!

Au jardin, leur embarras se perptua, mais, par degrs, ce qu'il avait
de pnible se mtamorphosait en douceur aile, en nervosits
dlectables, et ils foulaient le sol avec une impression de fluidit,
toute leur vitalit reporte au coeur et au cerveau. Autour, dans le
treillis vgtal, les oisillons tout jeunes, une multitude de bestioles
 peine sorties de l'enfance,  peine accoutumes au vol, ppiaient avec
abondance, racontaient la flicit de vivre. Par instants, Jacques
murmurait une phrase courte, Madeleine rpondait, puis ils retombaient
au silence, avec des rougeurs subites, des peurs dlicieuses l'un de
l'autre.

--Voulez-vous voir _mon_ jardin? demanda Madeleine.

--Le vtre... oh, oui.

Il tait  deux pas, cach derrire une charmille, et Madeleine disait:

--Il y a tant de fleurs rares ailleurs... que je n'ai voulu que des
plantes simples... sans mme choisir.

Jacques s'arrta, mu, et, vritablement, il tait bizarre ce petit coin
de Madeleine. D'humbles nmophilias, aux facettes bleues, surgissaient
sous l'imptuosit jaune des taraxacums; des rsdas encensaient les
pnombres, une carotte jaillissait, en filigrane, les pissenlits taient
robustes, les mourons innombrables. Des lys surmontaient le gramen,
tranquilles ineffablement, et les graniums, autour, semblaient des
lueurs d'aurore; du persil tait adorable, un chou s'arrondissait
dbonnaire et il poussait aussi un cyprs, des buis, un peuplier fin
comme une flche, hardiment lanc dans le firmament, des renoncules, des
bluets, des coquelicots, des millepertuis, des achilles, des
ombellifres, de la vigne sauvage, des mauves, des fves.

--Regardez donc! s'cria Madeleine en montrant un coin de la charmille.

Quatre araignes attendaient l sur leurs toiles, dans un calme
formidable, leurs grosses pattes jaunes laces de noir, accroches
fermement. Elles taient de la mme race, toutes gantes, avec de
merveilleux ventres troubles, rays de traits fins d'encre. La mme
ligne sombre coupait leurs dos.

De gros cbles, aux coins, soutenaient la grle splendeur de leurs rts,
la trame ourdie de belle gomtrie et toute gnre d'elles, en forme et
en substance.

Mais, parmi ces forteresses orgueilleuses, il existait une ruine, un
flottant cordage, de petits haillons tremblotants, dchirs, ennuags,
disperss sur cinquante feuilles. Quelque passant rude, oiseau, chat,
avait dchir l'oeuvre de l'ourdisseuse, et l'araigne dpossde se
tenait sur une feuille, haletante et dsespre et maigrie  ce qu'il
semblait, pensive, peut-tre puise par d'opinitres engendrements,
n'ayant plus de matriaux dans sa filature. Une goutte d'eau roulant
d'une ramille, lgrement effleura la due; elle mut ses pattes
vloces, prit refuge dessous une autre feuille, et s'immobilisa
farouche.

Autour des Tueuses, les proies voletaient, tournoyaient, effleuraient
les embuscades ou se posaient une minute.

Une grande mouche avait de ples saphirs sur les ailes, le ventre
d'acier bleu, le thorax mat, la tte sanguine, et une plus petite tait
d'meraude, un reflet micass sur ses ailettes, et leurs pattes
menues--fils noirs--montraient de petits coudes. Une abeille rousse, de
pattes plus larges, trapue d'ailleurs, vraie ouvrire, la tte noir mat,
terne, avec un point fauve, et le thorax velu, se palpait, passait ses
pattes dans son cou, entre la tte et le thorax, les glissait au long
des ailes, proprement les essuyait sur une feuille de fve. Et bien
d'autres bestioles tourbillonnaient, noires, grises, brunes, un lger
peuple industrieux ou purificateur.

--Que c'est charmant  vous d'avoir voulu me montrer ce coin de
sauvagerie, murmura Jacques.

Et la parole valant d'aprs l'homme, Madeleine tait heureuse de la
louange, doucement la savourait.

--Puis-je y prendre une fleur? dit-il encore.

Elle se pencha, lui cueillit simplement une nmophilia frle, puis ils
continurent leur flnerie, avec toujours leur demi-silence, leur
inaptitude  se familiariser au bonheur. Mais le trot d'un cheval dans
la grande alle des Corneilles, fit dresser la tte  la vierge.

--Mon pre! dit-elle... Je sais qu'il est impatient de vous voir.

Elle l'entranait, elle atteignait le perron au moment o Vacreuse
venait de descendre de cheval. Le dput s'avana vers les jeunes gens,
avec son air de brave homme qui n'a cherch que le repos dans son
existence. Contre sa coutume, il eut un mouvement de spontanit:

--Monsieur Laforge, je pense!... Soyez le bienvenu!

Puis, une hsitation le prit; mais, devant le sourire gai de Madeleine,
il comprit que Jacques avait triomph, et il se montra aimable,
instinctivement se sentait  l'aise, tout dispos  prfrer l'officier
 Semaise dont l'humeur raide, les ddains, les railleries  froid, ne
convenaient gure  sa bnvolence. Une conversation s'engageait, o
Vacreuse mettait son esprit pauvre, son habitude d'homme public,
ttonneur qui prfre questionner, prendre des mines srieuses
d'couteur. Interrog sur ses souvenirs de campagne, Jacques fuyait les
pisodes personnels, racontait sans hblerie, disait la pauvret de
cette guerre o la nature seule tait redoutable. Il ne lui arrivait de
s'animer un peu qu'en parlant du soldat, et son amour des sacrifis, sa
proccupation d'une bonne intendance, son esprit clair d'organisateur
dconcertaient Vacreuse. Madeleine coutait aussi, avec une jolie mine
de jouissance, absolument indiffrente au sujet, et n'y comprenant
goutte, mais trs charme de la manire dont Jacques accouplait les mots
et de l'aisance de sa parole:

--Vous devriez crire quelque chose l-dessus! murmurait Vacreuse d'un
air profond.

Une sensation infiniment douce sourdait entre les paroles, et la
prsence de Vacreuse, aprs l'intensit nerveuse de leur promenade,
plutt plaisait aux jeunes gens, harmonisait leur tendresse, mettait en
eux une langueur de rverie, un endormissement de volupt, ce lger
obstacle qui semble ncessaire au dbut des trop vivaces joies humaines
et qui, dans le recueillement, la reprise du moi prpare  les
cueillir plus entires, plus complexes et plus suaves.




XXIX


Aprs quelque temps, la familiarit naquit entre Jacques et Madeleine,
mais lentement, quelque chose de la stupeur bienheureuse des premires
minutes se continuant en eux. Leur heure prfre, durant cette premire
priode, tait, aprs le dner, tandis que Vacreuse et Jeanne se
reposaient sous le tilleul de Hongrie, au rebord de la grande terrasse
des Corneilles. Au loin, se droulait l'harmonieuse agonie
crpusculaire. Devant le cantique de lumire, sur le treillis vgtal,
se gonflaient les petits corps sphriques des oisillons, dans leur
extase dbordante, leur amour du disque croulant. La basilique
colossale, le vrai sanctuaire de Blus, ouvrait ses cent portails. Des
btes de cendre se dressaient sur une architrave de vif argent, dans un
jardin de fume rose. Sous des strafes finement fusels, en rude violet,
sur la porte pourpre du bas horizon, une ombre tait dvore dans un
brasier de Cabires. L'mailleur divin, pench aux polygones de poudre
d'or, aux arborisations phmres, aux rocs de jade, aux bas-reliefs
polychromes, continuellement variait l'oeuvre sublime. Mais la nuit
lente, toujours avanait son Ocan dvorant, effaait la trame
blouissante, les volutes du Rhodium, et l'hymne de flamme devenait la
plainte faiblement lumineuse de l'adieu, la dfaite des rayons, toujours
plus briss, plus courbes. Une rouille tranait aux nues, les dcombres
s'accumulaient, les cavernes boules s'emplissaient de taches d'ombre,
de prcipitation cuivreuse, et le rouge descendait les rampes, les
flancs des montagnes vapores, se rfugiait au bas de l'horizon,
derrire les fins rticules dcoups noirement sur le couchant. Puis,
gravement, la dernire vibration trpassait derrire la fort. Une
chauve-souris indcise voletait quelques minutes encore, attendrissante
dans la dsutude cendreuse. Entre les astres primaires, leurs foyers
d'abord luttant pniblement contre la forge occidentale, entre le
tremblement de Wga, d'Arcturus, d'Antars pourpre au ras de l'horizon,
peu  peu s'parpillait l'grise nocturne. La grande, profonde nuit
s'tendait.  peine, sur la valle taciturne, une humble lampe de ferme
s'allumait, aimablement. Parmi l'opacit des arbres, leurs frissonnantes
estompes, il apparaissait des troues grises des faunes vagues, des
lueurs sourdes. Le cigare de Vacreuse montrait une braise ardente, et la
srnit toujours plus vaste, comme si l'abme firmamentaire
s'largissait avec le croulement des tnbres, oppressait les pauvres
humains de la terrasse.

Madeleine, avec un gracile mouvement d'paules, se pressait contre
Jacques, balbutiait une syllabe tendre,  voix toute basse. Lui, dans
son grand ravissement, son heure de rcompense, plein de gratitude
confuse, essayait de voir la jeune fille dans l'ombre, percevait la
clart faible du visage. Parfois, le nom d'une toile coupait leur
silence, ou bien une phrase de Jeanne et de Vacreuse leur arrivait en
sourdine. Du cri d'un grillon, d'un court aboi de mollosse troubl, de
la senteur d'herbes coupes s'entremlant  l'encens des parterres, ils
prouvaient une joie ineffable.

Pourtant,  la longue, la causerie naissait, et c'tait, en mme temps
que les astres, une ide d'Espace, une ide de Temps qui prdominait.
Ils reculaient en arrire. Le chteau n'existait plus, mais  la place
une Tour, noire et pesante, avec l'homme d'acier entrevu derrire les
crneaux fauves, et sur la plaine, le serf, la maigre humanit de la
glbe, l'affreux travail, la rcolte d'avance dvore. Tremblant
perptuellement, son oeil mlancolique lev vers le gibet seigneurial,
pas mme consol par l'agenouillement au temple avare de lumire et
triste comme une caverne, l'esclave avait vcu cependant, avait
lentement cr l'humanit hroque de Valmy, d'Ina et de Wagram... Ils
reculaient plus loin encore: sur la valle antique s'talaient les
huttes d'une peuplade aeule et l'homme du Peulvaen, du Crombech, le
pauvre anctre barbare circulait sous les ramilles, misrablement
chassait, priait au rebord des grottes, apportait la pierre du souvenir
sur le Tertre funraire. Alors, comme maintenant, la Gomtrie immuable
des constellations vibrait dans l'abme noir, et presque les mmes
astres.  peine,  la minuscule distance de quelques mille ans, un arc
du cercle de prcession tait parcouru par l'aiguille axiale,  peine la
Croix du Sud croule derrire l'quateur. Et Madeleine, sous l'angoisse
de l'Immuable, soupirait craintivement, imaginait, au loin du beau
jardin des Corneilles, les huttes disjointes, les btes rdeuses, un
chef celte, farouche, debout dans la nuit d't, des yeux de flamme
fixs sur la Chvre ou Altar...

Ils se taisaient. Un exgte invisible traduisait la bible universelle.
Leurs vies palpitaient l'une  ct de l'autre avec suavit. Leurs mains
se trouvaient, se nouaient, le sang de jeunesse renouvelait
perptuellement leurs dlices; tous leurs sens y participaient.

--Madeleine, murmurait Jacques aprs un silence, je doute!

--De quoi donc!

--Que tu m'aimes... et que nous sommes ici, et que cette terrasse, ce
jardin, ces arbres qui chantent dans l'ombre, ce village endormi l-bas,
Pgase l-haut, la petite lumire qui tremblote derrire les trembles,
le grillon qui vibre... que tout cela existe, j'en doute!

--Et moi, dit Madeleine, je n'existe pas?

--Toi!...  mon Dieu! penser que tu es l, que tu parles, que je vois la
blancheur de ton visage... et que je tiens tes mains entre les
miennes...

Il la pressait contre lui, contre sa poitrine tumultueuse, et elle, dans
une nave extase, lentement montait  ses lvres, se sentait la douce
humilit de l'esclavage fminin. Mais, mollement, un pas vibrait sur la
terrasse, le cigare de Vacreuse se mouvait dans l'ombre.

--Eh! disait il... la nuit s'avance... o diable tes-vous?

Ils se rapprochaient lentement. Jacques causait avec gravit, cout
avec plaisir par Jeanne et mme par Vacreuse, et une lanterne bleutre
tait apporte, suspendue  un arbre, lanait une magie lumineuse dans
l'ajour des feuilles, sur la faade du chteau, se perdait au jardin, de
fleur en fleur, par ci par l rebondissante, absorbe enfin par les
trous d'ombre, mange par la nuit. Puis, les minutes finales coulaient,
le jeune homme se levait tristement, partait, mais loin dj, invisible
dans l'opacit des campagnes, il se retournait encore pour regarder la
cariatide adore, claire devant le chteau, baigne d'un peu de
fantasmagorie par la lanterne bleue.

--Viens donc, disait Jeanne  Madeleine... l'air frachit... Comme tu
l'aimes!... Je l'envie.

Mais, au fond, Jeanne tait sduite par le jeune homme, capte par sa
fracheur de nature, sa grce extrieure.




XXX


Debout, au dbut d'une troue dans les gomtries d'arbres du jardin
franais des Corneilles, se tenait une dit maigre, en harmonie douce
avec les pnombres, et les jeunes gens aimaient cette frle silhouette,
par elle commenait leur quotidienne rderie du matin. Une petite
rousseur tait sur la fourrure frache des massifs, et les fleurs, en
quatre enclos, autour d'un bassin, pointillaient du rouge-vif, de lger
blanc, peu de jaune, du bleu noy. C'taient les petits poils de
l'agirate, les ponges pourpres, de vlin violet, de safran, de neige,
des dahlias, l'ascension haute des trmires, la pauvret des bgonias,
la subite originalit d'une orchide suspendue  une tresse d'arbre,
face animale, gueule, vase, l'invitable mais lumineux granium, la
chrysanthme toile d'or, les menus yeux mauves de l'hliotrope, et la
strophe des feuilles-fleurs, ce que crent d'agrable opulence l'Irsine
et le Coleus sombrement rouges, le pyrthre dor, la cinraire maritime,
sa vive dcoupure saupoudre d'argent, l'ampleur des balisiers
noirtres, l'amaranthe tricolore, le gnaphale laineux, les glaives de
l'agav, puis la plbienne, l'anctre, la mousse subitement
jaillissante dans cette belle aristocratie des tisseuses de rayons.

Jacques, amoureusement, improvisait un bouquet, le posait d'une main
tremblotante au corsage de Madeleine, et ils abandonnaient les
parterres, glissaient par les alles d'arbres. Les vieux riviaux des
chnes, les ormes, plus doux, s'enlaaient en fortes arcades, faisaient
une nuit de crypte romane, tandis que sous les peupliers d'Italie
c'tait une haute, frle vote ogivale. Les peupliers canadiens
remuaient leurs petites ailes d'argent, frtillantes; la symtrie des
folioles du frne, sur les arcatures molleuses, agrait  ct de la
gentille personnalit du cytise, son manteau tendre, frachement ajour;
et des saules blancs, nullement ragots, aux bords de fragmentaires
pices d'eau, miraient leurs frondaisons de lames aigus, blanches aux
coups de soleil en revers; et quelque saule de Babylone, dicule de haut
art vgtal, ses frles, pleureux et ples filaments touchant l'onde de
leurs pointes, rasant les nnuphars, toute sa toison de douleur pandue
sur un large primtre, prenaient fortement le coeur, le pntraient
d'exquisit mlancolique.

Puis, en pente douce, des herbes s'tendaient, l'humble vulpin et le
ray-grass, des rectangles frisottants avec des polissures fugitives,
coups de sentiers de sable, et un coin de jardin potager apparaissait,
o, parmi les lgumes, des cloches de melons brillaient comme des
domuscules d'argent; des poireaux balanaient leurs sphrodes pleins de
semences. Et toujours la promenade des jeunes gens aboutissait  un
grand tang, prs de la grille, devant le village.

Par un dlicat travail de nuances, le firmament, gris-ple au pourtour,
bleuissait lentement jusqu'au znith. La tour de l'glise, teinte comme
un camaeu, mergeait derrire les toits ardoiss,  chemines
blanchtres, du village. Trois lots, en triangle, saillaient sur le
tremblement lger de l'onde, et, parmi leur toison tendre d'arbustes, se
profilaient quelques dures, sombres pyramides de conifres; un seul
peuplier noir, tout frle, levait chaque ramille en verticale. 
l'Orient, une pagode  toits retrousss, les artes recourbes comme des
cimeterres, apparaissait par-dessus de basses ttes de frnes, entre des
trembles sensitifs. Le ciel teintait l'tang de prismes saphirins, nus
d'ambre vers les bords. Deux cygnes australiens voguaient en
philosophes, leurs yeux rouges pareils  des rubis, leurs becs carlates
comme des gousses de poivre de Cayenne. Un canard suivait, qui, par
instants, plongeait sa tte dans l'eau, relevait sa courte queue diapre
et les bouts lapis-lazuli de ses ailes, tandis que ses pattes oranges
battaient mollement de bas en haut. Cols plus longs, les cygnes noirs
plongeaient sans quitter l'horizontale, hrissant un peu leurs plumes,
et leurs becs vermillonns reparaissaient mchant des herbes
fluviatiles.

Jacques et Madeleine longeaient les bords  loisir, et au-del d'un
petit pont de poutres, ils passaient dans une chapelle de platanes. L
causait une fontaine. Un noir gant de bronze, l'air rustre, point
froce dans son excessive toison de barbe, de cheveux, les pectoraux
renfls, les reins cbls, avec une peau de bte aux paules dont
passait la tte cornue, tait l rveur sur un roc, et deux marbres bien
mivres se tenaient plus loin, les pieds dvors de lichen.

L'eau tombait frlement, avec son bruit de soupireuse qui monotonise la
pense, croulait sur des marches en grs, par-dessus des paquets de
mousse laineuse, emplissant un bassin dcagone reli  l'tang, o
filaient,  l'ombre, de fainants cyprins. Les platanes taient ples
dans le soleil, se rejoignaient en voussure de chrysolithe, au bout des
troncs corchs, tachets de soufre. Hauts par-dessus la fontaine, deux
fleuves, dvors par la dent ternelle, penchaient des urnes brches.

Les jeunes gens coutaient l, ravis, le petit clapotis de clepsydre, et
Jacques s'agenouillait une minute, posait de dvorants baisers sur les
bras de Madeleine. Un trouble venait  leur regard, leurs coeurs
grondaient.

--Viens! disait Jacques, effray du pril de la solitude trop ombreuse.

Ils partaient, allaient se reposer au petit kiosque japonais, devant la
campagne d'aot. Les grains taient fauchs, des meules blondes
s'difiaient, et des tas fauves de foin. Prs des rectangles hrisss
d'teules, trop secs, les prs captivaient frachement. Des volets se
rabattaient dans la brasillante journe, des gramens se glissaient parmi
les vernes des mares, et des vignes rougissaient sur l'arrire-plan
dclive.




XXXI


Il leur arrivait de sortir des Corneilles. Leur promenade les portait
frquemment auprs d'une ferme o le travail n'avait pas la tristesse
d'ailleurs. Un diable de laboureur, vif, toujours chantant  plein
gosier, y besognait en famille, aid de ses fils et de ses
belles-filles. Et une des particularits du bonhomme tait une
ressemblance physique incroyable avec le roi Henri IV, dont il avait
encore des traits de caractre, la bnvolence, la gat, la pertinacit
sans faste. Toujours les jeunes gens faisaient une courte halte prs de
cette ferme, en admiraient l'ordonnance.

Les boeufs rouges, patiemment broutant, circulant, ou assis sous quelque
pommier, levaient leur oeil de pense lente, de lente digestion,
pesamment bleutre, et  ct, vif, un tincelant poulain, animal de
nerfs, s'brouait, rejetait, par ptulance, espiglerie, sa tte en
arrire, grattait le sol de son joli sabot. Le mtin, massif, sa langue
rose dpassant ses babines, avait un autre regard que ces herbivores,
des yeux graves et trs beaux, disposs pour la vue d'ensemble, comme
ceux de l'homme. Il flairait, aimait les jeunes gens, les recevait en
seigneurie hospitalire. Souvent une chvre projetait ses cornes au bord
de l'ombre de l'table, et sa prunelle lenticulaire, presque un trait
dans le soleil, tait bienheureuse d'un bonheur sec de grimpeuse de
rochers. La gorge des pigeons se mtamorphosait perptuellement, et plus
encore celle du coq, tandis que, impassibles, les poitrines bombes
comme des cuirasses blanches, des pelotons d'oies s'avanaient par la
prairie, cernes par les poules en maraude, et qu'un petit auvent
abritait la gentillesse d'une couve jaune, avec la mre maigre,
ardente, enflamme de dfiance, d'amour, dployant une bravoure
colrique  la moindre approche, les ailes palpitantes, hrisses.
Infatigable, ddaigneux de contemplation, le peuple abeille bruissait
aux portes minuscules et innombrables des ruches, et toutes taient de
jolies vivantes rousstres dans le soleil. D'autres insectes ramaient,
et la bergeronnette vite volait au secours des graminivores, chassait,
dvorait vaillamment les petits suceurs de sang.

Cependant, dans une incoercible gat, Henri IV et ses fils terminaient
la rentre des crales, et le lourd chariot dbordant de gerbes
arrivait par priodes synchroniques  la ferme. En passant, dans sa
casaque poudroyante, le paysan rpondait allgrement au salut de
Jacques, dans une belle attitude d'aise, virile, digne, et familire
exactement au point.

--La terre m'a fait bonne mesure cette anne! dit-il aprs les mots de
prlude. J'ai quasi trois fois la consommation de la famille en crales
pour la prochaine anne. Faudra vendre le surplus et ce n'est gure ma
coutume.

--Vous ne faites pas de bl? demanda Jacques.

--Nenni. Voyez l-bas ces boeufs rouges... je les crois beaux. Je fais
de bonne viande depuis que je vois le Nouveau-Monde nous dvorer la
culture du froment... J'ai lieu de chanter, tout prospre!...

--Et vous chantez, dit Madeleine,  rjouir le coeur des passants!

--Dame, ma belle mam'zelle! Je suis pas malheureux! Le soleil et la
pluie viennent  souhait, les tables sont pleines... voil! mais a ne
me suffit pas pourtant, vous savez! J'ai encore un souhait, et, par
exemple, un bien grand diable de souhait!

Henri IV jeta autour de l'horizon un coup d'oeil large, et, sur sa
physionomie un peu railleuse, une grande douceur transsuda.

--Et ce souhait, on ne peut pas le connatre, sans doute? demanda
Jacques.

Henri IV pia le jeune homme, embarrass:

--Pardi... Quelque chose me plat en vous... Sauf vot' respect,
monsieur... Je vas donc vous le dire. Donc, moi, j'ai pas  crier contre
la terre, ni contre les hommes: la terre n'est pas avare et les hommes
nous laissent ces bons arpents... et c'est juste un bon lopin pour une
famille... du travail pour le pre et les fils... et des conomies pour
les mauvais jours. Enfin, un bon sort, faut dire. Mes belles-filles, mes
petits-enfants, tous vivent en joie. Eh bien! c'est drle, a ne suffit
pas tout  fait  mon coeur, monsieur... Ce que je voudrais, sous ce
ciel qui s'tend si bleu en ce moment, et sur toute notre France, et
mme plus loin, c'est que tous les hommes en aient autant, tous ceux qui
veulent bien travailler, s'entend. Vous me direz, et je le sais bien, le
sol de France n'est pas assez grand pour donner a  chaque famille.
Mais je ne suis pas assez sot pour ne pas savoir que la terre n'est
point tout, et qu'il y a d'autres richesses, comme dit le livre que je
lis pendant les veilles d'hiver. Eh bien, alors? Croyez-vous qu'avec un
peu d'entente, et sans colre, a ne pourrait pas venir un jour. Dame,
qu'il y ait des riches, je ne dis pas non, mais qu'il n'y ait pas de
pauvres, monsieur, voil  quoi je rvasse aprs le travail, et surtout
pendant le repos du dimanche... a serait si beau... tout ce monde qui
chanterait!

Et Jacques restait surpris, extrmement, de voir ce voeu de poule au
pot jaillir des lvres de ce paysan, de ce paysan qui, au physique
ressemblait tellement au bonhomme roi qui disait  son Parlement: Mes
prdicateurs vous ont donn des paroles avec beaucoup d'apparat. Et moi,
avec jaquette grise, je vous donnerai les effets. Je n'ai qu'une
jaquette grise; je suis gris par le dehors, mais tout dor au dedans.

--Bnie soit votre famille! fit Jacques avec gravit en tendant la main
au paysan.

--Vous en tes donc... de mon ide? demanda Henri IV.

--De tout mon coeur!

--Ah!... il me semblait bien! Vos yeux chantent la bien venue au pauvre
monde...

Les amoureux s'loignent, tandis que dj reprenait une strophe sonore
du paysan, et ils causaient longtemps du rve candide.

--Est-ce donc impossible? demandait Madeleine avec un gentil
enthousiasme.

--Non, mais il faudra tant de sicles!

--C'est bien noir! soupira-t-elle.

--Bien noir.

Et leurs ombres, excessivement longues et toutes grles, les prcdaient
sur la srnit mi-crpusculaire des pturages.




XXXII


 la longue, tandis que leurs personnalits s'harmonisaient, se
confondaient davantage, l'Idylle devenait prilleuse. Dj leur voeu
d'amour tendait plus loin que la volupt confuse d'tre ensemble et de
se frler, la voix ternelle les troublait, les faisait ples, et deux
vnements intimes marqurent profondment cet tat la premire fois, ce
fut au bord du grand tang des Corneilles, un jour que des nimbus
montaient sur le paysage, se massaient imptueusement dans le znith.
L'atmosphre se dilatait, de pnible respiration, et Madeleine vibrait
lectriquement.

C'tait l'heure gnrique de l'orage. Dans la respiration basse d'une
brise mourante, le paysage devint violet, la tourmente des nues cra une
fivre noire perce de blancs livides. L'tang refltait les pres tons
du firmament; les arbres troubles attendaient dans les les roussies o
s'abattaient des ramiers mus, et les martinets quittrent la tour de
l'glise. Puis, le ciel furieux se coupa de vents lectriques,  trous
dentels,  nues grises, graduellement charbonnes, enfumes, bientt
fusionnes en grandes masses aux bordures de lumire tremblantes comme
des ailes, et, enfin, un cyclone znithal, des nbuleuses en spirales.
L'air monta, subitement rare, forant la respiration, et Madeleine
nerveuse, haletante, charme au fond, levait la tte, se serrait 
Jacques. De grands lambeaux violtres, figurant des forts, des
descentes de collines, des entassements de champs jaunes, cernrent le
cirque horizontal. Immobiles quelques minutes les arbres frmirent comme
des vivants, de grands tourbillons emportrent des feuilles, en
ascensions hlicodales, puis les recouchrent brutalement sur le sol.
De brusques paix, des silences maladifs, des attentes o se condensaient
les lectricits normes de cette journe, puis toute la nature
luttante, tournante, prte  l'orage qui va bondir d'une nue  l'autre.
Le premier clair jaillit, bleuissant la Pagode, les rainures, l'eau
boueuse; puis les dcharges s'accumulrent, baignant toute la coupe de
splendeurs larges branlant formidablement les ondes sonores; puis les
premires gouttes tombrent, parses.

--Mon Dieu! murmurait Madeleine.

Apeure, elle se tapissait tout contre Jacques, et un petit tremblement
relevait ses paules, passait sur sa nuque dlicate. Il la soutenait,
disant quelques syllabes tendres, mais au soyeux contact de la vierge,
peu  peu, il devenait tout ple, lui-mme frissonnait, respirait mal.
Ses mots s'embarrassrent, il regardait vaguement devant lui. Mais elle
leva les yeux, vit le trouble de Jacques et se troubla. Dans les
intermittences silencieuses ils entendaient leurs coeurs, et
indomptablement leurs bouches se rencontrrent. Puis, immobiles une
minute, domins, ils se sentaient sous un obscur vouloir qui dnouait
leurs forces.

Mais la volont leur revint, l'effroi du pril, leurs bras se
desserrrent, et ils baissaient la tte, la chair trop mue encore pour
oser se regarder.

Une brise rgulire courut, des flocons venus du sud se posrent sous
les masses grises du firmament. Puis, des sillons resplendissants, une
crpitation bizarre, et une avalanche se roulait sur les herbes, une
magnifique pluie blanche. Elle fut brve, les nimbus lacrs
s'parpillrent en cumes, un ocan de rayons s'abattit.

Avec sa peur passe, les yeux pleins du charme d'aprs pluie, Madeleine
souriait  Jacques, et lui s'loignait d'un pas, un instant contemplait
la pose dlicate de la jeune fille.

--Oh! que c'est aimable  toi d'tre si jeune... d'tre l debout... et
de me laisser t'adorer!

Elle, embarrasse et rose, mordait sa lvre, abaissait les fins rais de
ses cils. Des plis vivaient doucement, variaient le discret clair-obscur
de sa toilette, et au bas de la robe gris de nue, un filet merise
courait en ondulations. Son pied s'avanait un peu, enceint de velours
cramoisi, se dcoupait sous la cheville lgre o un bas de soie mettait
un treillis de soufre et d'bne. En dessous, elle contemplait Jacques,
ses grands yeux celtiques, sa belle tte pensive sous l'abondance des
cheveux blonds,  son tour l'admirait, s'approchait de lui
imptueusement, l'enveloppait du noir regard de son amour jaloux, et
bgayait, en syllabes entrecoupes, le Cantique des Cantiques...

--Venez-nous en! dit-elle enfin. Il doit faire adorable marcher sur
l'herbe humide. Puis, tu sais, les moindres choses ont pris de la grce
depuis que tu es au chteau.

La beaut d'un monticule les arrta, plant de conifres. La sombre
famille, presque rieuse aprs la pluie, presque gaie, mais d'une gat
sage, philosophique, en contraste avec la vivacit tincelante de
l'herbe, pleine d'irisements  la pointe des petits glaives verts, la
sombre famille montait au long des plis lents du terrain. En sa majest
droite, pointant ses aiguilles sous les cocons dchirs des nues, un
grand pin rgnait  la cime, et il y avait des cdres tendant
longuement leurs mains plates; d'pres lierres vtissant de deuil un ft
mort; des sapins immobiles dans un songe de septentrion; une jeune tribu
de bouleaux, tremblants encore de l'orage, tremps, dcouvrant leurs
torses dlicats vtus de soie blanche; une source phmre dans un pli
de l'herbe, pleurant bas, avec de petits soubresauts, frlant deux houx
leurs feuilles ourles d'argent; des ifs de vie lente, lourde, taills
frocement par les jardiniers, et un cyprs, un cnobite colossal,
noirement rveur, devant qui reculaient les sicles.

Ils montrent.

Leurs pas se rpercutaient aux concavits dclives. Entre les fts, la
religieuse lumire ondulait. Ils levaient les yeux, vers le plafond d'un
cdre, et dans l'horizontalit des ramures de l'arbre noir, son rigide
duvet cristallis, il transsudait une lueur idale. Elle blanchissait
les vides lgers de la trame, pntrait en polygones bleutres par les
meneaux, rasait, enveloppait les bras monstrueux, leur nudit rpeuse,
leurs droulements graves, puissants, solennels. Ravis par la splendeur
silencieuse, par ce merveilleux coulement de clair-obscur, Jacques et
Madeleine y percevaient comme un largissement sacr de leur amour, et
taciturnes, l'me trs douce, ils s'attardaient longtemps  cueillir une
grappe de sensations, puis, bien lentement, avec au fond de leur mmoire
un tableau robuste, un chef-d'oeuvre de l'Artiste inlassable, ils
reprirent leur route au long des sentiers, las et l'me surhausse.




XXXIII


La seconde tentation survint au dehors des Corneilles. Ils s'taient
gars. Quoiqu'ils se tinssent prs des rideaux de peupliers, par les
sentes encaisses, ils taient pleins de poudre grise, arides, l'me un
peu strilise par la marche sur le sol blanc, suivis de la sche rumeur
des insectes, quand, entre les aulnes, ils aperurent une mare. Entrs
dans la pnombre, de suite leur me eut la paix du monde des eaux, la
muette fracheur d'Oanns.

L, croissait la beaut abondante, sa tnuit, ses minuties. Le pinceau
minuscule, d'heure en heure, y retouchait. Dans les petites chevelures,
dans les toisons, sur les agames flottants, sur l'lgance des
gramines, des salicaires,  toutes les courbes des vgtaux,
continuellement la grce ruisselait, le ravissement de la lumire,
l'indfinie mtamorphose. Dans le silence, toute voix diurne y tait
rare. Les jeunes gens firent quelques pas. L'eau clapota sous des bonds
de grenouilles. Ils se trouvrent sur un petit promontoire, entre deux
saules. Devant eux, une ouverture dentele laissait entrer des choses
lointaines, excessivement lointaines. Alors, ils se tinrent immobiles,
et, prs d'une colline, dans la tremblante vie lumineuse, des boeufs,
des chevaux, des hommes semblaient,  cause de la distance, glisser avec
une lenteur dormeuse de rve.

Mais voil que, rassures du silence, sur le petit promontoire, il vint
un monde de grenouilles vertes. Elles levaient leurs ttes, ouvraient
des yeux couleur de cuivre dans la singulire pnombre, taient assises
sur leurs cuisses, appuyes sur leurs courts avant-membres, avec leurs
doigts palms, leurs ventres blancs, les taches, les filets bruns du
dos, des tres de singulire sorcellerie, de petites ncromanciennes
grotesquement contemplatives, rflchies. L'une, l'autre, parfois criait
doucement, bondissait aux blancs prianthes des sagittaires, tendait
ses membres humains sous l'onde, et Jacques et Madeleine s'intressaient
prodigieusement  ce peuple, ne pouvaient le quitter. Les algues, les
caillettes des lentilles d'eau laissaient des miroirs libres o les
gerris glissaient furtivement; la grle massette poussait des glaives
dj fltris, avec des ajourements longs, des losanges de vide bleutre,
les populages se fanaient et quelque chose d'exquis s'exhalait de
l'pilobe de ses fleurettes rostres. De puissants roseaux poussaient
comme des bambous. Et les ramuscules de la grande douve, la majest de
la flambe, la coriacit du terne plantain, un buisson clair de
lysimaque, tout cela, dans le tamisement des rayons, des ombres de soie,
des clairs de topaze meraude, dans le voltement des insectes, sous le
tremblement d'un large peuplier, donnait la grande jouvence aux
amoureux, l'allgresse de gense ternelle, mane de la Mre
imprissable.

Sur le cou de Madeleine, un rayon rflchi remuait et la tte restait
ombrage, dans une attention exquise, avec la vie divine des deux
prunelles fixes sur le promontoire. La robe souple,  douce
transparence de perle, s'harmoniait aux plantes; mais Jacques ne suivait
que le tremblement du rayon dans le cou de nape, et un peu la lueur
d'un rubis feu oscillant au bout d'un lobe couleur de liseron.

Elle, proccupe des ranettes, se sentit enlace brusquement et les
lvres de Jacques errrent dans sa nuque. Elle ferma les yeux, avec un
frisson de satin sur sa chair; il la sentit faible, il se mit  genoux,
dit son culte, la tte cache dans les plis de la robe parfume, et se
perdant au contact de la Sulamite.

Quand, par un immense effort, il dgagea sa tte, tous deux
grelottaient. D'en bas, il la regardait, craintif, et elle, farouche,
abaissait sur lui la splendeur noire de ses prunelles. Alors, ils se
sentirent dans une profonde misre. C'tait, tout autour, insinuante, la
mme Voix, la Voix de la minute qui passe, de l'Instable, de l'phmre.
Elle chuchotait sur l'eau d'ambre, sur l'algue humble, tombait des
feuilles du saule, tremblait dans les miroitements du soleil. Apeurs,
crass par l'Infini qui, si vite, les reprendrait  la Vie, leurs
veines taient en tumulte.

--Madeleine! murmurait-il.

Il la tenait contre son coeur, et toutes ses forces, au doux fardeau
tide, palpitant, embaum, s'vanouissaient. Du vaste monde, ils ne
percevaient plus que les grondements de leurs poitrines. Comme l'autre
jour, dans l'orage, le prilleux vouloir, obscur et immense, les
dominait, commandait de crer, de se soumettre  la Slection.

Ils s'y refusrent. Il recula lentement, en dsordre, et sur le pied
d'enfant de la Vierge, sa petite chaussure ajoure, il mettait un long,
soumis et triste baiser. Puis, tous deux, pendant longtemps, ils
restrent dtourns l'un de l'autre, la chair trop lourde, tremblants de
leur solitude, pouvants de se dire une parole.

Cependant, le crpuscule approchait, les ombres devenaient roses, des
taches de lumire plus dores se posaient au tronc du peuplier, l'eau
tait mystrieuse, et les ranettes commenaient  chanter. Ils les
coutaient, trouvant que c'tait bien un concert de filles aquatiques,
des accents humides, admirant les mtamorphoses de leurs nuances  la
chute des lueurs, leurs yeux convexes devenus plus rouges.

Et c'est ainsi que, lentement, la paix revint  leurs nerfs, la victoire
de leur loyaut, la joie grave de n'avoir pas du la confiance des
ascendants. Madeleine, dans un recueillement, posa ses lvres sur la
main de Jacques:

--Mon doux matre! murmura-t-elle...

Au loin, sur la parabole de l'horizon, le jour s'assoupissait
ineffablement.




XXXIV


Vers la mi-septembre, l'aprs-midi, Pierre Laforge descendit de wagon, 
la gare la plus proche des Corneilles. Il n'avait pas prvenu Jacques,
voulant faire une surprise. La journe tait gentille, protge du
soleil par un vlarium de nues claires. Pierre, au seuil de la petite
gare, hsita. Puis, tent du paysage placide, il rsolut d'aller  pied.
Une raison morale l'y poussait d'ailleurs: il se sentait en mauvais
quilibre, trop mu, embrouill. Sans doute la marche dcrasserait sa
pense, la ferait plus lucide.

Il partit  l'aise, aprs s'tre fait indiquer le chemin. Tout en
marchant, il prparait son entre aux Corneilles, les phrases  dire. Il
ne trouva rien d'autre que ce qu'il avait imagin durant son cahotement,
sur la voie ferre, mais, dans la srnit champtre, il semblait que
chaque pense ft neuve. Lui-mme se sentait neuf. Des souvenances
d'antan bruissaient dans son crne. Que la vie est drle! Aprs tant
d'annes d'inimiti, voil qu'il allait demander la fille de Jeanne pour
son fils. La querelle finissait en fleurs blanches. Mon Dieu! lui
n'avait pas dsir une si longue lutte. Sans l'opinitret de Jeanne,
depuis longtemps il aurait mis tout a avec les vieilles lunes. Mais
avait-elle t mchante, adroite  le cribler de vilaines petites
blessures... et  verser de l'acide dessus!

--Sacrebleu, oui! murmura-t-il.

Il s'arrta, se sentit moins neuf. Une rafale de colre passait sur son
visage... Il avait bien fallu se dfendre! Alors, il avait rendu les
coups, solidement. Mais c'est gal, dans l'ensemble elle avait eu
l'avantage. Ah! la sacre mtine!

Un corbeau passa, ricana. Pierre le regarda avec malveillance. Et ses
penses continuaient  tourbillonner... Oui, elle avait plus donn que
reu. Et c'tait injuste, terriblement injuste. Qu'avait-il fait, lui?
dit une parole amre... une simple parole aprs le plus lche abandon.
En vrit, il fallait un aplomb extraordinaire pour se permettre de
l'attaquer  cause de cette parole.

--Extraordinaire!

Voil qu'il racontait ses ides aux sillons! Et puis, qu'est-ce que
cette colre signifiait? C'tait indigne de sa volont. Puisqu'il tait
venu avec des ides de raccommodage, il fallait penser  des choses
douces. Il voulait entrer chez Jeanne aussi paisible qu'un boeuf. Il
dbiterait son petit boniment, il ajouterait quelques bonnes paroles qui
ne signifieraient rien du tout, et ce serait une affaire embroche. Et
si Jacques tait heureux, il ne regretterait pas d'avoir mis un peu les
pouces. Il avait assez vcu pour voir que ces interminables haines ne
mnent absolument  rien.

Redevenu neuf, il reprenait attention au paysage. De loin, il voyait
dj poindre les Corneilles. Alors, son coeur sauta. Le vieux monde
intime ressuscita. Il se revit  l'adolescence, aux annes larges,
planant sur l'horizon dmesur de la Foi et de l'Esprance. Puis, son
grand amour, cette Jeanne! Comment tait-elle maintenant? Nagure encore
elle tait belle. Depuis deux ans, il ne l'avait vue. Le temps
continuait-il  la respecter?

Un paysan,  l'ore d'une ferme, chantait, plus gai qu'une alouette.
Pierre releva la tte. Tiens! Comme ce paysan ressemblait au roi Henri
IV!

--Eh! monsieur, cria Laforge, c'est bien le chteau des Corneilles, l?

--Oui, m'sieur, rpondit Henri IV.

Et il se remit  chanter, intarissablement.

Cependant, Pierre franchissait les grilles du chteau. Au moment dcisif
il reprenait son allure de personnage de banque et de politique. Le pas
ralenti, il regardait les jardins. Brusquement, il poussa une
exclamation. Sous une alle de chnes il venait de reconnatre son fils.
Il n'tait pas seul, Madeleine l'accompagnait. Tous deux s'avanaient.

--Tu ne m'avais pas prvenu! dit Jacques avec un ton de bonheur et de
lger reproche.

--Je voulais te faire une surprise... Je n'ai pas russi, voil tout!

Il piait Madeleine, la trouvait d'infinie grce: elle ressemblait  la
Jeanne de jadis. Un peu plus douce pourtant... Et Pierre comprenait
l'amour de Jacques.

--Mon fils est bien heureux! finit-il par dire  Madeleine.

Et elle devint gentiment rose et de sa vieille haine il ne restait plus
rien. L'amour de Jacques avait tout emport.

--Allons! murmura Pierre  son fils... Je vais te chercher le Paradis.

--Oh, ne le laisse pas chapper! cria le jeune homme.

Il serrait les mains de son pre, d'un air de supplication, et une vague
pouvante apparaissait au fond de ses yeux.

--Rassure-toi, rpliqua le pre. J'ai trop envie d'avoir une fe dans la
famille.

Et saluant Madeleine, il s'loigna. Les jeunes gens le suivaient des
yeux. Tous deux tremblaient, taient ples.

--Oh! que j'ai peur! murmura Jacques.

Il serrait Madeleine contre lui, avec un grelottement d'amour, dans une
sauvage inquitude.




XXXV


Quand Jeanne tint la carte de Pierre, elle resta une seconde blouie de
la volupt du triomphe, une multitude innombrable de penses
conqurantes palpitaient dans son cerveau. Mais, se remettant, elle
donna l'ordre d'introduire Pierre. Il entra, gravement, balbutiant deux
ou trois syllabes.

Et il y eut un irrsistible intervalle de silence, pendant lequel ils se
considraient discrtement.

Il tait rest maigre, dvor d'une ttillonne volont, le teint
tourment, sans teinte franche, des taches d'ictre autour des yeux, et
une multitude de fines rides venues de la facile irritation du masque.
Ses tempes taient rases, sa barbe bouquete de poils blancs, et
pourtant un certain attrait persistait par la vitalit orange du regard.
D'ailleurs le corps conservait une habitude souple, vive, sans
dformation.

Elle avait mieux rsist  la lime implacable. Sa chevelure restait
admirable, vivante, ses yeux tnbreusement beaux. Irritable aussi,
pourtant, mais d'une faon plus conome, si l'on peut dire; avec
toujours un fond de rserve qui la prservait, son teint gardait
l'unit, comme un ptale blanc lgrement nu de soufre, et des soins
mticuleux drobaient les lgers plis de maturit. Sous des lvres
violentes, ses dents paraissaient claires encore,  peine allonges,
dchausses... Et Pierre regardait en frmissant ce reliquat de ses
annes fleuries.

 mesure, il lui venait un norme regret, le fantme de son dsespoir de
jadis ramen par la concordance de vibration. Il lui semblait que sa vie
tait vide, troue d'une large ombre, qu'il tait terrible de descendre
au tombeau sans avoir eu cette femme. Dans le silence de la pice, coup
du clair isochronisme du balancier de la pendule, du frappement de son
coeur, cette ide absorbait l'importance de tout l'Univers. Un flot
d'pre jouvence fluait  son cerveau, annulait les distances, tous les
vnements, toutes les variations vitales de trente ans de lutte. Comme
jadis il la dsirait, plus que jadis, avec la condensation du dsir des
snilits naissantes, du spulcre approchant. Sa chair remuait sous la
redingote, sa bouche tait abandonne, involontaire. Il se sentait
pauvre, nu, peureux, mais plein d'un sang d'adolescence, de choses
larges et naves, singulires  lire sur la terre cuite du masque, ce
masque aux lvres sches cartes sur le jaunissement, le trouement de
la denture.

Jeanne, tonne de son silence, et qui s'embarrassait un peu, le visage
dtourn, finit, d'impatience, par fixer vers lui ses prunelles. Alors,
voyant son trouble, l'humidit de son regard, elle eut la perception du
mouvement qui tait en lui, elle-mme une seconde eut  la poitrine un
grand flux, un subit retour sur la route parcourue.

Puis, le voyant si vieilli, si vilain, un cou veule, violtre, avec tant
de plis, elle frissonna lgrement, comme touche de froid.

Vit-il le passage de ce dgot? Ses mchoires reprirent leur
opinitret, leur brivet d'animal carnivore. Un colrique dsespoir le
dressa. C'tait le retour de haine, sans que le dsir et compltement
trpass, la furie de son voeu inexauc. Dire qu'elle avait trente ans
t belle sans lui, trente ans t tisse de cette grce qu'il avait cru
conqurir! Et tout le temps, elle l'avait harcel, combattu, maintes
fois fait trbucher sur sa route victorieuse. Et maintenant! Maintenant,
il fallait, vieille bte chauve, vieux chien pel, il fallait enfin
venir jeter un cri de supplication, se mettre au pilori devant la beaut
de Jeanne presque intacte, cette beaut qu'on lui avait vole.

Cependant, balanant sa bottine, Jeanne ne pouvait refouler entirement
l'irradiation de son triomphe, un lger sourire de femme, puril  la
fois et ddaigneux, et dans ses yeux noirs arrivait une interrogation,
l'ordre  Pierre de parler enfin. Il souffrit abominablement. Les
sottises de la rancune, l'imptuosit de la vengeance concentraient des
rides autour de ses paupires, accentuaient les taches d'ictre. Il se
mit  balbutier incorrectement:

--Mon fils... Je viens  sa prire... il m'a suppli... de faire auprs
de vous une dmarche... de vous demander la main...

Ses sclrotiques jaunissaient, rougissaient, une impression
d'impuissance, la trpidation de se sentir embroussaill dans des bouts
de phrases, tout le poussait hors du raisonnable, dans l'imbcillit
furieuse, et surtout le visage convenable de Jeanne, son air de personne
paisible.

--Eh bien non! cria-t-il. Non!

Elle parut surprise, mais railleuse. Il jeta sa colre en paquet.

--Ah mais!... Je ne suis pas le chien que vous croyez! Vous avez espr
comme a que j'allais vous lcher les pieds. Et j'ai fait cette sottise
de venir! Par bonheur, rien n'est perdu... Je ne demande rien,
entendez-vous, rien, rien! Est-ce  moi les torts, est-ce moi qui ai
dnud votre existence?... Comment! aprs m'avoir jet dans le ruisseau
pour les pices de cent sous de Vacreuse, voil que je devrais faire
amende honorable? Elle est bien bonne! Et j'allais...

Il tait rustre, de geste, d'accent. Et avanant l'index ridiculement,
la tutoyant:

--Toi! toi! Mais je te mprise! Tu ne vaux pas...

--Je vais vous faire chasser, dit Jeanne.

--Fais donc! Eh parbleu! a te ressemble!

Il reculait pourtant, posait son chapeau sur sa tte, et ses rides
s'effaaient, un violent regret, un tonnement plus violent encore, lui
venait du personnage absurde qu'il venait d'tre. Il pensait  Jacques
qui l'attendait,  ses promesses, et le sang redescendait  son coeur,
ses tempes devenaient ples. Pourtant, il sentait l'impossibilit de
revenir sur le fait accompli, il bredouillait:

--Aprs tout... si Jacques veut pouser votre fille... c'est son
affaire... moi je ne m'y oppose pas... les querelles des parents ne
regardent pas les enfants...

Alors Jeanne, debout, ple et mprisante, chassant Pierre d'un geste
large:

--Votre fils pousera Madeleine quand vous serez venu me faire des
excuses publiques!

Il poussa un pre clat de rire, et renfonant son chapeau d'un geste
d'insolence, il disparut. Elle, levant la main, faisait un serment
impitoyable, sombre, gonfle de colre et d'injustice.

Lorsque Pierre fut sur le perron, devant le jardin o dj jaunissait la
lumire, il se sentit les jambes lourdes. Son sang circulait pniblement
dans sa nuque. Une concentration nerveuse le gnait  l'pigastre. Il
avait le remords d'une faute immense et irrparable. Il piait les
parterres et les alles d'un vacillant regard, avait peur de se
retrouver devant Jacques. Un moment il eut la tentation de s'enfuir, en
rasant les serres. Puis, il eut honte de cette pense, se trouva lche
et, son humeur voluant, il s'indigna. L'arme des sophismes circula; il
se trouva impeccable. Pourquoi se serait-il abaiss? Il avait promis 
Jacques... et aprs? C'tait indigne d'un fils de vouloir l'humiliation
de son pre! Est-ce que ce grand garon ne pouvait pas arranger lui-mme
ses amourettes?

Et Pierre, d'un geste rageur, balayait son remords, se prparait 
prendre l'offensive. L'image de Jeanne, sa sombre silhouette, son
ddain, sa beaut insolente, debout sur le tapis, le dominant, le
chassant d'un mouvement tranquille, cette image reparaissait en lui,
envahissait toute sa substance, lectrisait ses vertbres. De ses dents
jaunes il mordait sa moustache, jurait, marchait rapidement par les
alles, cherchant maintenant Jacques avec des allures de bravade.
Brusquement il l'aperut. Alors du malaise le reprit.

Jacques et Madeleine arrivaient par la roseraie. Ils avaient vu Pierre
de loin, taient surpris de la brivet de sa visite. Et tous trois,
quand ils se furent rejoints, restrent muets, elle baissant les cils,
comme attentive au labeur d'un insecte, dans le sentier, les deux hommes
se regardant en face, misrablement. Enfin, le pre cria:

--J'ai chou.

Alors le silence fut plus lourd, atroce.  peine Jacques et Madeleine
avaient trembl. Leurs mains s'taient jointes. Une cane criait, deux
belles gupes de soufre revenaient obstinment, un jeune peuplier avait
un frisson de soie claire, le sentier blanc se perdait entre les fleurs
tardives, un homme, sur une colline, au-dessus des fermes, tait une
silhouette atomique, et la lumire s'ambrait encore, dormait gravement
parmi les ombres colossales des choses... Le monde venait de crouler
pour Jacques et Madeleine.

L'normit du cataclysme touffait leurs sanglots. Ils ne se regardaient
pas. Leurs lvres palpitaient un peu. Par moments, ils doutaient. Puis,
ce dnouement leur semblait naturel, le seul convenable.

--chou! murmura Jacques.

Un pli d'pouvante coupait son front. Il courbait les paules, avait
froid. Ses mains peu  peu se mettaient  grelotter. Il tombait dans
l'affreuse analyse de son infortune, gravissait l'effroyable calvaire,
les tempes couvertes des gouttes froides du supplice... Ses yeux taient
trop larges, terribles.

--Jacques! cria Madeleine.

Elle portait humblement la main du jeune homme  ses lvres. Des
balbutiements d'esprance jaillissaient de sa bouche, et de larges
larmes noyaient le pauvre sourire de courage dont elle cherchait 
l'affermir.

D'abord mu, Pierre commenait  se rvolter contre cette souffrance
dont il tait la cause. L'ictre s'accentuait autour de ses yeux, il
battait le chemin du talon, embarrass, irrit du drame. Brusquement, il
cria:

--C'est votre faute! Il ne fallait pas me demander des choses
impossibles. Si j'ai t bte d'accepter, vous avez, de votre ct,
manqu  votre devoir de fils en me contraignant  une sotte dmarche.
Est-ce que a ne pouvait pas se faire sans moi? Que diable!...
Maintenant c'est fini... Il n'y a plus  y revenir... et je fais le
serment, entendez-vous, le serment de ne plus rien couter sur cet
article. Vous savez si je tiens mes serments! Quant  mon consentement,
vous l'aurez en tous cas... et je ne vois pas pourquoi l'autre partie se
montrerait plus rcalcitrante que moi!...

Il s'arrta, soufflant, et les voyant si ples, tout dvors par leur
douleur, inattentifs  sa colre, il eut un mouvement d'paules
dnigreur:

--Bah! dit-il platement, peine d'amour n'est pas mortelle!

Puis, fixant son chapeau, aprs un vague adieu, il se disposa  les
quitter.

Il partait  pas nerveux, sombrement dcoup sur l'Occident, et son
ombre le suivait, oscillatoire, dmesure.

Eux restaient immobiles, dans le glacement de leur coeur, dans un dur
hiver de pense. Tout prs, la nature dployait un petit coin de joie.
Deux moineaux, sur un rameau de cytise, regardaient la beaut de la
lumire, du disque adouci sous une fine poussire safrane.  petits pas
vifs, sur ses pieds roses, une colombe familire marchait dans les
herbes, variait la ligne onde de sa gorge, et arrte bientt, en
extase comme les passeraux, talant les larges pennes de sa queue, elle
clignait son oeil rond, innocente, toute ravie. Des nmocres
bourdonnaient en nue, un petit microcosme fourmillant s'acharnait 
finir le travail; un scarabe rdait  l'ombre d'une campanule, et la
fleur se baignait doucement dans l'oblique trane rougissante. Les
feuilles luttaient contre la dsutude annuelle, drues encore, tintes
seulement de lgres chloroses...

Ils n'avaient pas le courage de bouger, de dire une parole. Des choses
profondes mouraient en eux comme les rayons au fond du ciel. Pourtant,
quand dbuta le crpuscule, une grave dbcle de couleurs, attnue,
d'une majest simple, ils se regardrent en frmissant, leurs doigts
entrelacs, et ils murmurrent  voix basse la volont de s'appartenir,
de lutter indomptablement contre la volont de Jeanne.

Ils avaient march. Des frnes les cachaient, abaissaient vers eux leurs
branches. Alors, il l'attira, et son regard de volont tomba sur la
jeune fille, tranquille, pertinace. Il murmura:

--Si la lutte est impossible pourtant, me suivras-tu?

Elle, aussi grave que lui, les joues tremblantes, rpondit:

--Oui.

--Partout?

--Partout.

Leur treinte se resserrait. Il sentait contre sa poitrine la tide
mollesse de la vierge. Elle abaissait son cou chaste, baign de lumire
d'ambre. La vnust de son corps se dessinait en courbes de jeunesse, de
divine gracilit. Des corpuscules vibraient sur ses cheveux. Un peu de
sa jupe lourde se relevait. Il s'mut. Il mesura la brivet de la vie,
l'incertitude de toute chose; et la chair rvolte, il se mettait 
genoux lentement, embrassait la robe de Madeleine, y enfouissait son
front.

Le soleil tait vertical maintenant, avait tout un coin de paysage ml
 sa base rouge, un coin plein de choses dlies, dlicates,
ramuscules, intensment noires sur le brasier. Madeleine regardait cela
vaguement.  chaque seconde elle sentait dcrotre ses forces, se
penchait plus molle vers Jacques. Il l'attirait avec douceur. L'immense
dsir palpitait en eux, s'amplifiait du silence, de la paix tide de la
lumire.

--Jacques! dit-elle avec un peu d'effroi.

Il la tenait  demi-renverse. Elle tendait les bras faiblement,
semblait se dfendre. Brusquement, elle se serra contre lui, farouche,
toute ple. Alors, la cloche des Corneilles s'leva, plana sonore sur
les feuilles,  travers les campagnes. Cette grande voix les rveilla,
leur rendit la force. Ils se regardrent avec timidit, purs encore, et
lentement, tristement, ils marchrent vers le chteau.




XXXVI


Jeanne avait dit  Jacques les conditions de sa rentre en grce. Tant
que Pierre ne serait pas venu faire des excuses personnelles, toute
autre dmarche devenait inutile. La consternation des amoureux, la
supplication de Madeleine, la mle douleur de Jacques avaient laiss la
mre inflexible. Elle avait mme signifi qu'elle n'attendrait pas
longtemps ces excuses, qu'elle ne pouvait compromettre dans une fausse
situation prolonge l'avenir de sa fille. En hte donc, Jacques tait
parti pour Paris; mais, cette fois, il avait perdu sa meilleure arme, la
patience, et cela devant des difficults infiniment plus grandes. Car
Jeanne, il le sentait, tait dans son tort, ayant d, par un misrable
orgueil, soulever la colre sanguine du vieil ennemi. Donc, il n'y
aurait plus procs, essai de persuasion, mais bien demande de sacrifice.
Son pre aurait-il l'hrosme, la philosophie ncessaire? L'amour
paternel lui ouvrirait-il assez les yeux pour donner  sa dmarche
l'impersonnalit voulue, lui ferait-il comprendre tout le bien qu'on
pouvait obtenir avec un peu de mal, et que de sauver deux existences
valait une offrande d'amour-propre?

C'est dans ce sens que Jacques plaida sa cause. Mais comme il se
heurtait  une fureur toute frache, il choua. Pierre Laforge refusait
de voir avec les yeux de son fils. Sa haine pesait sur les penses de
misricorde, les empchait de prendre leur vol. Il s'obstinait 
refaire, sans mme couter les objections, l'historique des offenses
qu'il avait endures,  demander si, dans telle et dans telle
circonstance, il avait eu tort ou raison, et  chaque confirmation de
Jacques, il reprenait:

--Tu vois bien, mais si j'ai raison, ce n'est pas  moi de faire des
excuses!

pouvant de l'allure de la discussion, de l'troitesse des arguments,
d'ailleurs, une partie de sa mansutude l'ayant abandonn dans l'excs
de sa misre, Jacques rompit brusquement:

--Pre, dit-il, c'est une chose terrible que vous ne puissiez, ni vous,
ni cette femme, comprendre que votre haine est cruelle envers Madeleine
et moi, c'est une chose terrible surtout que vous puissiez attacher plus
d'importance  une lgre piqre de vanit qu'au bonheur,  la vie de
vos enfants. Eh bien! sans tant de mots, je vous le dis, pre, las de
supplications, las de raisonnements, choisissez entre votre fils et
votre rancune:

--Que voulez-vous dire?

--Ceci: que si la rupture de mes esprances devient irrmdiable, je n'y
survivrai pas.

Laforge plit, treint d'une insupportable angoisse, fit un grand geste
perdu; puis la colre de sa peur lui monta et il cria sourdement:

--Fais  ta tte, mauvais fils!

--Hlas! fit Jacques. Enfin me condamnes-tu?

--Fais ce que tu voudras!

Ils s'taient quitts sur cette dure parole, le fils au dsespoir, le
pre pouvant, mais sr au fond que Jacques n'excuterait son lugubre
projet qu' bout d'expdients. Et il gotait le tragique de la scne,
croyait avoir jou quelque peu le rle d'un Brutus. Nanmoins, il passa
les premiers jours dans des transes affreuses, ne se tranquillisa
qu'aprs avoir envoy un homme sr s'informer de Jacques, reparti ds le
lendemain pour les Corneilles. Les renseignements obtenus dissiprent ce
qu'avaient de trop aig les craintes de Pierre Laforge.

--Bah! murmura-t-il, on dit a... Et puis il parat calme... Il est trop
intelligent pour ne pas crire encore... pour ne pas faire un nouvel
essai.

Jacques, cependant, dans le train qui l'emportait vers les Corneilles,
tait travaill d'un chagrin immense. Las d'avoir tourn et retourn
dans sa tte le tout petit problme o tenait  prsent son bonheur, sa
pense tait obscure et les coups sourds, uniformes des pistons lui
battaient dans la poitrine douloureusement. Rien n'tait doux. Derrire
la vitre du wagon apparaissaient tour  tour des vignobles, des cteaux
boiss, les petites maisons parses d'un village, une rive de trembles
ou de saules, des moutons aux pturages; ou des boeufs levant leurs
longues ttes pleines de stupeur, sans qu'il prt plaisir  voir ces
choses, ni tristesse. Sa peine lui suffisait, le lourd accablement du
mauvais coup reu.

Ses apprhensions redoublrent quand il aperut les Corneilles.
Derechef, il soupesa le Destin. Qu'allait dire Jeanne? Ne
parviendrait-il pas  la flchir? Mais les alternatives des bonnes et
mauvaises chances de ces derniers jours avaient us la volont de son
espoir. Il s'abandonnait, dsempar, se sentait dans les serres du
fatal, avait une impression de dracinement, de perptuelle chute. La
vue du chteau le rveilla. Les souvenirs taient si frais encore! Un
temps si court avait suffi  la catastrophe? Il frissonnait; le refus de
son pre lui apparaissait dans ses terribles consquences. Que dirait-il
 l'autre pour vaincre son orgueil, plus implacable, plus fmininement
cruel? Pourquoi ces deux tres taient-ils tant diffrents de lui
qu'aucun sacrifice ne leur ft possible? Et tout  coup il eut
l'intuition de leurs mes hermtiques, de leur idal mesquin, de leur
moi cristallis, froce, et qui devait peser comme des dalles mortuaires
sur l'existence de leurs enfants. Non, il n'ouvrirait pas ces mes-l 
la mansutude. taient-ce des intelligences? Des instincts plutt, des
instincts colres de dogues qui meurent sans lcher leur proie. Des
instincts tremps dans l'odieuse lutte sociale, dans le heurt des petits
intrts, des petites vanits; la spcialisation des facults humaines,
sur un but troit et misrable, une puissance stupide, un infme idal
de lucre que des sauvages plus nobles, au fond des savanes,
repousseraient avec mpris. Enfin fallait-il se soumettre? Non, mille
fois; les bons ne peuvent tre faibles, il se l'tait dit souvent. Mais
Madeleine? Oui, elle dciderait. Et si elle ne dcidait pas? Un mot lui
monta qu'il ne put arrter: mourir.

La fracheur d'un frne le tenta. Une grosse fivre lui mettait des
gouttes froides aux tempes. Il s'appuya un instant au tronc de l'arbre.
L'ombre du feuillage finissait en dentelle lgrement mouvante, et les
ellipsodes de la lumire avaient  leurs rebords un iris trs ple qui
proccupait Jacques sans le distraire de son affliction. L-bas, le
soleil d'automne pleuvait abondamment sur les chaumes mrs, tasss en
moyettes, en meules, et le chteau, au loin, avait, dans un contour de
feu, une lumire blme endormie sur ses ardoises, parmi les reflets
blouissants des vitrages.

Jacques soupira, continua sa route. Quelque chose s'allgeait en lui,
pourtant,  l'approche des Corneilles.

L'ide de voir Madeleine le faisait sourire purilement. Il s'tonnait
de son malheur comme d'une chose contradictoire avec la prsence de
l'aime. Les sentiers devenaient plus familiers. Des haillons de ronce
pendaient au long des escarpements. Le millepertuis perfor sur le
bronze des feuilles graciles dtachait le moulin  vent d'or de sa
corolle; des bouillons blancs, des lichnites montaient au bout de leur
hampe. Et de plus humbles, de plus intimes, le petit chne, le lierre
terrestre, les achilles, les pquerettes, les renoncules, tout
l'aimable petit monde des herbes tnues... Infiniment douces avaient t
les heures passes aux mmes endroits, douces comme l'me mme de la
nature.

Il arrivait  un chemin plus large et il se dtourna, perdit son temps 
rendre visite  la petite chapelle abandonne qui dormait  une courte
distance. Une Vierge s'y tenait encore debout, quelques fleurs fltries,
une couronne sur la tte et les bras. Un jour de spulcre passait au
travers des vitres poussireuses, baignait de tristesse intense les
dalles rompues, l'autel vtuste. Et c'tait mlancolique comme une
pense de vieillesse proche la mort, une histoire d'abandon, de culte
tomb, d'amour perdu. Il y resta quelque temps  dsesprer de l'avenir,
 se rappeler toutes ses mauvaises heures, tous les hasards malchanceux
de sa vie,  croire qu'il n'aurait pas Madeleine, et que des
conjurations le voulaient. Puis il se remit en marche, et ses paules
s'affaissaient, frissonnaient, tandis qu'une plainte s'exhalait de sa
bouche.

Arrt un instant devant la grille, il finissait par sonner. Un
domestique campagnard traversa les alles, et parut saisi d'un soudain
effroi  la vue du jeune homme. Cependant, il s'approcha, craintif, mais
sans ouvrir le battant.

--Eh bien! Baptiste, fit Jacques, tu ne me reconnais pas?

--Si fait, monsieur, que je vous reconnais, mais sauf votre respect,
monsieur... Madame m'a dit qu'elle ne pouvait vous recevoir.

Le coup frappa Jacques au coeur, il chancela, ple, mais calme.

Il rpondit avec bienveillance au valet qui s'excusait et tourna le dos
 cette porte inhospitalire.

Tout ce qu'il y avait de noblesse dans son me se rvolta contre
l'affront imbcile. Quoi, lorsqu'il aurait t si ais de lui dire...
Une haine, subtilement, se mlait  son mpris, la haine lgitime contre
les forces aveugles, et presque une satisfaction de n'avoir plus 
garder de mnagement, de pouvoir sans remords, si Madeleine y
consentait, opposer la violence  la violence.

Il atteignit les Avelines, s'y installa, et jusqu'au soir il eut comme
un renouveau d'esprance qui lui allgeait sa douleur. Mais quand,  la
nuit, il s'en fut rder autour des Corneilles, son excitation tomba. Il
se rendit compte de l'effroyable passivit des obstacles qu'on lui
opposait, et que tout le mal tait dans des forces morales perverses,
mais qui avaient pour elles l'apparence. Rien  faire; toute violence
largirait le gouffre. Il dut se contenir, tourner comme une bte fauve,
haleter aux dcevants espoirs d'une porte, d'une fentre qui s'ouvre ou
se ferme, d'un son de voix. Quand la nuit fut tout  fait venue, il
franchit la haie comme un voleur, s'approcha le plus possible de la
maison, de la chambre de Madeleine. Hlas, les croises de cette chambre
ne s'illuminrent point, et il comprit qu'on avait install la jeune
fille ailleurs. Il resta l,  souffrir pouvantablement, son paradis
perdu sous les yeux. Dsormais cette maison serait toujours ainsi close.
On allait probablement mme lui enlever Madeleine, la conduire au loin.

L'aube vint, qu'il tait  la mme place encore. Il dut se retirer, de
crainte d'une surprise qui augmenterait la vigilance de Jeanne. Il
rentra aux Avelines, sans force, le coeur pandu, fluide dans la
douleur, le corps insensible. Des formes circulaient en lui et qu'il
regardait passer dans l'hbtude, des formes qui avaient la dcevante
solidit des nues crpusculaires, qui s'effritaient, s'vanouissaient,
s'obscuraient, comme rpondant  une dissolution de sa mmoire.




XXXVII


Des journes navrantes s'coulrent.

Quelquefois, las de rder autour des _Corneilles_, Jacques partait,
allait sans dcision, droit par la fauve nudit des champs, par la
fort,  travers les villages. Des suavits l'arrtaient, de brusques
beauts sous les nues basses, ou bien des coins d'intimit, un lambeau
de bourgade, un jardin, une hutte sabotire, l'opalescence d'une mare,
et partout c'tait la monotone ide d'un bonheur qui vivait devant lui,
d'un endroit dsirable de repos. Maigri, il ouvrait les yeux tristement,
se dtournait, gagnait peur d'admirer, peur d'analyser le moindre
tableau de nature ou d'humanit. Souvent, la simple silhouette d'un
peuplier, l'attendrissante grce d'une bestiole, brusquement lui
gonflait le coeur, mouillait ses cils de navrement.

Il s'asseyait sur une borne, au revers d'un ados, sur une racine
d'arbre, cachait sa tte, supprimait la lumire par l'interposition des
mains sur les paupires, et voulait se perdre en des synthses sur les
choses. C'tait une minute de calme bizarre, un endormissement
bourdonnant de la douleur, et le dfil des sentences stoques coulait
dans son crne, les mots graves--Rsignation, Devoir, Patrie, Volont,
Travail... Mais dans les tnbres, peu  peu les ides se
matrialisaient et le flot sonore du sang courait par ses artres en
navrante palpitation. Alors, avec un geste de deuil, ses mains
retombaient, et l'automne tait l, toutes ses nuances douces, ses
lueurs dialyses, et Jacques criait:

--Je ne peux pas... Je ne peux pas!...

D'autres fois, au secouement de la marche, l'instinct de lutte lui
revenait, surtout si les nues n'enserraient pas trop la terre, si
quelque brise roborative courait sur les plaines. Alors, il difiait
largement l'avenir, recommenait sous d'autres formes la destine. Rien
n'tait fini, tous deux rsolus et jeunes, et leur persvrance
vaincrait, rongerait la haine des parents. Il reparlerait  Mme
Vacreuse; il la ferait rougir de la frocit de cette vengeance
satisfaite sur des innocents... Il marchait plus vite; ses tempes
chauffaient, une lueur s'panouissait dans ses prunelles:

--Vaincre!

Car c'tait trop noir pour s'terniser. Une claircie allait se faire
dans ces tnbres. Et la vie large s'ouvrirait, un bel univers d'amour
et de splendeur, une ascension de travail, de devoir harmonieusement
accompli.

Dans ces futuritions heureuses, il cessait de marcher vite,
s'amollissait, tendrement rveur devant la nature. Sous le voyage du
firmament schisteux, entrecoup d'cumes, c'tait la belle fte de
l'anne couchante, le crpuscule des feuillages qui mouraient en nuances
infinies. Des peupliers ne balanaient plus qu'une houppe  la cime,
d'autres clataient comme des dentelles d'or; les ormes, retroussant les
plis de leur robe o Octobre faisait des soutaches, dominaient de
tendres tilleuls qui avaient vers tout leur th, les htres
s'lanaient altirement, d'acier dans l'air automnal, sous des
couronnes de bronze couperos; le peuple argentin des bouleaux laissait
pendre en deuil ses grappes de feuilles fines, dj montrait, de ci de
l, l'extrme tnuit noire des ramilles; et les buissons violaaient la
nudit des campagnes, la douce Veilleuse, sur son pdoncule chauve,
tait une petite cloche discrte sur la moiteur des prairies; les
achilles agonisaient au long des talus.

Cependant, il n'arrivait toujours pas de lettre de Madeleine, et Jacques
rvait  des solutions quasi-violentes, rdait autour du chteau avec la
tentation d'en franchir les barrires.

Un soir, aprs de longues courses en fort, il contemplait les dernires
palpitations crpusculaires. Devant l'Occident, un enfant tait pos sur
un tertre pyramidal, et le petit tre tait noir extrmement, dcoup
comme une statuette d'encre de Chine. Des prs reculaient, fort ples,
d'un jade dor, avec de mornes buissons haillonns, et trois barres
cuivreuses nageaient sur l'eau de l'tang, l'eau de bitume faite
lgrement vineuse par la vapeur froide. La masse des arbres avait une
sombre puissance encore, dense, opaque, domine de quelques frondaisons
grles,  peines feuillues, effiloques en charpies noires, en filaments
adorablement capillaires. Puis venait l'norme magnificence cleste,
simple d'ailleurs, rien qu'une mer de rouge, opalescente, sous un fleuve
orange et un grand segment de turquoise, sem de quelque lot de
limaille, et dont la clart jaune montait, blanchissait, s'effaait au
quart de la vote, dans un bleu plomb, lentement fonant au mridien.
Vnus frissonnait parmi des poudres grises, une cavit dlicieuse
s'ouvrait entre les futaies. Et tout mourait. Dans le froid d'une nuit
pure, couleur et calorique s'parpillaient sous le vaste dme, un rve
de cristal s'ouvrait, d'immobilit, de srnit monotone sous le faible
toilement de la nuit d'Octobre.

L'enfant descendit du tertre, avec un petit chant rustique, vague, qui
s'loignait. Une cabane eut le luxe d'une petite lumire, et Jacques
sanglotait, cras, effroyablement seul.

--Pourquoi vivre... tout est vide... et si beau cependant!

Et il se figurait, par cette mme nuit, assis doucement derrire une
vitre avec celle qui hantait sans intermittence son intimit. Oh! tout
serait si lger, la splendeur des choses si heureuse!

--Et ce n'est pas irralisable, cependant!

Si, c'tait irralisable! De noires volonts taient l, ennemies.
Madeleine mme faiblissait peut-tre, l'oubliait!

--Oh, non! non! cria-t-il dans une sombre angoisse. Et les bras tendus,
dans une humilit immense, il implorait une piti, cherchait quelqu'un
dans la perspective noire, le quelqu'un qui n'a jamais rpondu!

Il se mit  marcher, la tte nue. Comme un ple irrsistible, le chteau
des _Corneilles_ l'attirait, et par les sentiers mous,  travers les
prs clapotants, il suivait une ligne presque droite. Des points de
rubis brillaient pars aux fermes, puis ce fut une file de lueurs
tamises, un doux centre de lumires, et Jacques s'arrta, perdu. Que
faisait-elle? Souffrait-elle autant que lui, rveuse prs du foyer?...
Un piano s'veilla, une vibration toute grle et Jacques tendait
l'oreille, le front contre la grille du jardin, au plus prs du chteau.
Et, dans le balbutiement de l'instrument, il reconnut une mlodie  lui,
une mlodie close l-bas, en Afrique, sous le resplendissement d'un
beau soir, et qu'il avait une seule fois excute devant Madeleine, une
aprs-midi qu'il pleuvait.

--Mon Dieu!... elle se souvient!

Son coeur clata, d'immense amour, de la rage de se sentir si prs
d'elle--et si loin! Il franchit la grille. En quelques bonds il se
trouva sur le perron de marbre, sonna fivreusement.

Un domestique parut, et reconnaissant le jeune homme, poussa une petite
exclamation:

--Monsieur Laforge!

Mais il barra l'entre. Alors, Jacques, farouche, d'un large geste
l'carta, et passant  travers le corridor mi-obscur, clair d'une
petite lampe tremblante, il ouvrait une porte dj. Cependant, le valet,
abasourdi quelques secondes, poussait un cri d'alarme. Un flot de
lumire jaillit, Vacreuse se montra. Ses yeux clignaient un peu, et il
ne reconnut pas tout d'abord le jeune homme. Enfin, il murmura:

--Comment... c'est vous!

Sa voix tait tremblante, comme attendrie et il s'avanait
machinalement, tendait la main. Jacques saisit avidement cette main
entre les siennes:

--Oh! merci! dit-il.

Et plissant, s'appuyant au mur dans la dbilitation de son trouble:

--Et Madeleine?

Vacreuse devint grave subitement, avec une grise figure, un peu effray,
et il balbutiait:

--Je vous en prie... partez!... Ma femme est malade... ce serait trs
mal!

Devant l'immense navrement du regard de Jacques il s'arrta, trs mu.
Il aurait t heureux, lui, de plaire aux jeunes gens! mais il n'osait
pas, toujours courb, sans aucune des autorits d'un poux.

--Oh! finit par dire Jacques, deux paroles... rien que l'entrevoir!...

Sa parole tait basse, terrible d'humilit et de dtresse. Vacreuse
hsitait, baissait la tte.

--Qu'y a-t-il donc? murmura une voix douce... Maman dort!

Une forme fine se profila dans le linteau lumineux.

--Madeleine! s'cria Jacques.

Indomptablement, ils se rejoignirent, gars, blouis. De vagues phrases
tremblaient sur leurs lvres. Ils se regardaient, voyaient la trace de
l'pre ciseau de douleur, leur amaigrissement, l'largissement triste de
leurs prunelles. Dans le blmissement de leurs faces montait un sourire
suave, victorieux... Et Jacques la soulevait, semblait vouloir
l'emporter, serre, abandonne contre sa poitrine.

--Voyons! voyons! disait Vacreuse.

Doucement, les yeux pleins de larmes, il mettait la main sur l'paule de
Jacques, suppliait. Mais, de la chambre, un appel jaillit:

--Madeleine... o es-tu?

Alors, durant deux secondes, leur treinte se resserra, et une promesse
opinitre, convulsive, jaillissait des lvres de Madeleine:

--Je vaincrai! Je vaincrai! Je ne veux pas mourir ainsi!

Elle disparut, et Jacques eut l'illusion plusieurs minutes encore de sa
prsence, voyait son fantme, les moindres dtails de son visage, les
ajourements de son corsage, ses dormeuses scintillantes. Il se redressa
enfin. Silencieusement, Vacreuse et lui se serrrent la main, et il
sortit en tremblant, se retrouva sous l'toilement aqueux de la nuit
d'octobre, et pendant des heures il y vagabonda, dans une
demi-conscience de rve sinistre.




XXXVIII


Depuis la maladie de Jeanne, Madeleine menait une existence de rclusion
morose, touffante. C'tait, de la part de Mme Vacreuse, une inquitude,
des soupons dguiss sous une exagration de maternit qui
emprisonnrent d'abord la jeune fille auprs du lit de la malade, et
qui, plus tard, la retinrent aux cts de la convalescente,
perptuellement. Une convalescence lente, d'ailleurs, avec des rcidives
partielles du mal. Puis, sur tous les actes de Madeleine, une
surveillance de deux valets infods  Jeanne. Mme, un jour que la
jeune fille tenta d'envoyer une nouvelle lettre  Jacques, par
l'intermdiaire de la nourrice, un des pieurs fila la messagre,
l'aborda prs des Avelines et lui intima l'ordre, de par Mme Vacreuse,
d'avoir  le suivre immdiatement au chteau. Quoique la nourrice et
affirm rsolument tre seule coupable, tre alle de sa propre autorit
chez Jacques, il n'en tait pas moins devenu impossible de correspondre,
la jeune fille n'ayant que cette unique complice,  laquelle toute
sortie, provisoirement, tait interdite.

Par surcrot de prcautions, ds la rupture, on avait chang la chambre
de la vierge. Maintenant, elle tait porte  porte avec sa mre, au ct
du chteau, o des tilleuls, des ados cachaient la campagne. Elle ne
voyait que le jardin, le travail dfervescent de la saison,
l'alanguissement du grand labeur de Cyble aux sves figes.
Vertigineuse, lasse de voir flotter les fumerolles de la brume, ou
l'indigent soleil pointer entre les haillons firmamentaires, tout orange
dans un bain de vapeur, elle fermait la fentre. Elle restait assise,
sans courage. Tendues de pleurs virginales, les murailles montraient
des volutes, un dessin d'ge d'or; des livres tageaient leurs reliures
jolies, des purilits et des ouvrages tranaient, des laines, des
soies, des outils clairs, des orfvreries. L'orteil lev, une nape
argentine  lvre courte,  figure sylvestre, riait dans la pnombre, et
Madeleine allait la regarder souvent. Un pasteur de bronze ne l'attirait
pas moins, le front ombrag largement, l'oeil lev en Compteur
d'toiles, et vaguement il avait une parent avec Jacques, une parent
dans les sourcils graves, un peu tombants, dans la coupe douce des
mchoires.

Elle prenait un livre. Des mots grossissaient dans son imagination,
emplissaient l'espace, elle restait anesthsie sur la page blanche, et
les amertumes de sa misre montaient:

--Ah! ah!

Elle reprenait la page, continuellement substituait son histoire aux
tribulations de la fable. Puis, tout croulait, ses artres semblaient
immobiles, et un canal de lumire, jailli entre les rideaux, jaune,
triste, plein de corpuscules, augmentait l'impression du vide
formidable.

Mais la vie remontait, une vibration aigu dans la jeune chair et cette
expansion tait une chose horriblement dure, la suppliciait d'un infini
besoin de paix et d'amour. Elle courait  la fentre, la rouvrait. Les
cimes tremblaient, des nervures claires liaient les peupliers, un
marronnier tait un globe de feuilles jaunes, des yeux ptulants de
fleurettes vivaient encore, et Madeleine, pleine d'un ravissement
atroce, laissait entrer cela dans ses yeux, en flairait l'exquisit, ses
deux petits poings serre sur l'allge. Mon Dieu! et qu'avait-elle fait
pour que la grce des rameaux lui fut amre!




XXXIX


Elle avait gard parmi quelques jouets d'enfance, un harmonica. La nuit
quand tout sommeillait, que s'en allait une grande mlope par les
ramures, elle prenait l'instrument grle. Entre des cumulus, l'esquif
lunaire flottait. Il y avait des crinires blanches, des suies lgres,
de profondes constellations dans les abmes, une cume d'ocan.
Madeleine, doucement, si doucement que Jeanne, dans la chambre  ct ne
pouvait entendre, tentait, sur les lamelles de cristal de l'harmonica,
d'imiter, d'voquer l'ombre des petites fes sonores qui pleuvaient du
violon de Jacques. Les voix frles tintelaient, les fantmes des
mlodies d'antan frmissaient, ondulaient, suivaient le vent nocturne,
et Madeleine se les figurait planant au-dessus des champs, par les prs,
les emblaves, allant frapper amoureusement aux vitres de son bien-aim.
Bientt, aux envolements briss de chanterelle,  des reconstructions
fragmentaires, des rminiscences fidles des nocturnes d't, son coeur
dfaillait, bond de trop suaves, trop navrants souvenirs, et elle
levait navement le front, joignait ses doigts mincis vers les vapeurs
vogueuses, les puits sidraux, criait sa dbilit  l'Entlchie
dcevante:

--Grce! grce... Oh, si tu coutais, Dieu de la nuit!

Des astres se noyaient un  un. Une nue s'amarrait  une autre, des
tourbillons se dchiraient en charpes, le fleuve monotone du vent
courait sans lassitude, colre sur les collines, impitoyable aux
frondaisons pleureuses. Quelquefois la nuit tait morte, l'Immobilit
s'accouplait au silence; entre des albtres et des neiges le bleu
arrivait mollement, et de larges dbris de Pgase, d'Altar,
d'Andromde, de Cassiope, du Cygne, tendaient leurs limpidits
immuables. Madeleine regarda l'Aigle, et tout bas, eroulant avec une
frange de la ceinture lacte. Le froid prenait sa douleur,
l'endolorissait: elle fermait la croise. Le rideau, de son faible
voile, cachait l'Infini. Et dur tait son sommeil, son sang brass par
des forces misrables, sa jeunesse gte de pesants songes, dclinante,
perdant la douce, la puissante inconscience du vrai repos, de la chair
contente.




XL


Le moment arriva enfin o le docteur prescrivit  Mme Vacreuse de sortir
quelques minutes, le matin. Il faisait une temprature dlicieuse, tout
une semaine d'automne paisible, caressant,  perces intermittentes de
soleil. Les forces de la malade revenaient, tellement qu'un jour elle
poussa avec Madeleine jusque prs de la Fontaine du Gant, o les
amoureux, tant de fois, avaient rv d'avenir.

 prsent, le rservoir dcagone s'enveloppait d'adorable deuil. Les
demi-cirques en gradins laissaient fluer une eau si maigre, des
filaments si capillaires, qu' peine tait-ce un bruit de clepsydre dans
le grand silence,  peine de petits cercles rids  l'ore de la pice
d'eau. Une humidit terreuse limonait le Gant, tachait les mches
noires de ses cheveux, ses pectoraux immenses, la saigne de son bras.
Les grles statues, sous les stalactites, dans une robe verte d'algues,
de mousses, taient par places laves par une colonnette d'eau, et l
c'taient des contours clatants, des nudits neigeuses sous leur
vtement de cryptogames.

Mais, autour du rservoir, les grands platanes taient presque chauves,
se frlaient de leurs tremblants rameaux, de leurs branches en cintre,
et le corps de quelques-uns, apparus entre les lambeaux de l'corce,
taient livides sous la monochrome porcelaine du firmament. L'eau tait
toute noire, sans fond, et les platanes y profilaient leurs fantmes,
trs loin, trs profond, dans un abme fantasmagorique o un ciel
renvers s'enfonait suave, ombreux, d'un blanc pareil  celui d'une
sclrotique d'enfant. Des cimes de ces ombres de platanes, on voyait se
dtacher, monter vers la surface de l'eau, monter de ce gouffre superbe
des feuilles. Les feuilles y venaient, trs lentes d'abord, uniformment
acclres, jusqu' ce qu' la surface, l'ombre de feuille joignt la
feuille relle, et que doucement, toutes deux se missent  voguer avec
des milliers d'autres ruines lgres, des esquifs dentels finement, un
monde de nuances discrtes.

Dans ce coin muet de dsutude, Madeleine tait ivre tristement, et,
fermant les yeux bientt, le mme tableau lui revenait, non plus mi-mort
comme  prsent, mais dans sa vie pleine, sous la verdure aure,
l'abondance riche de l't. Oh! un jour, l, Jacques la tenait dans ses
bras--des filaments moirs flottaient--les feuilles buvaient la gaie
lumire--des moineaux roux criaient--les cyprins voguaient lentement, et
de grands rayons les atteignaient, les faisaient fuir--l'eau avait une
voix de charmeuse--un lzard frtillait sur une grande pierre plate--du
chvrefeuille et de la ronce croissaient entre des pierrailles--il
passait des carabes d'acier--un petit insecte, tout vert, sans cesse
partait, revenait--des tipules en nue, s'levaient, s'abaissaient,
vibraient en million de coups d'ailes--sur des rais iriss, une
araigne, croise de jonquille, dormassait, indiffrente--un oiseau, 
petits cris fous disait la joie, le ravissement de l'abondance--et
Jacques se tenait l--ne disait rien--il tait ple!--Oh, mon Dieu!
pourquoi cette eau coule-t-elle encore, pourquoi tremblent les cimes des
platanes!...

De grandes larmes coulaient aux joues de Madeleine, tombaient dans l'eau
d'encre du bassin. Jeanne, assise encore au petit banc de pierre, voyait
cette scne, et, colre, indigne, portait ailleurs son regard.

C'tait un de ses jours de coeur dur, de volont raide. Madeleine lui
semblait bte, pleine de caprice, presque de vice, une mule entte  ne
vouloir s'arracher du coeur un ftu d'amourette, bute dans une stupide
tristesse. Et plir et maigrir, quand la demeure paternelle lui tait si
douce, sa vie toute dore! Il fallait tre bien sotte, ingrate surtout.
Et elle prtendait aimer sa mre!

--Je la ploierai! murmurait Mme Vacreuse.

Dix-sept ans, elle n'avait que dix-sept ans!  cet ge on oublie,
n'est-ce pas? Bientt, d'ailleurs, maintenant que Jeanne redevenait
forte, on pourrait rejoindre Paris. Des ftes distraieraient la gamine.
Ce n'tait pas une si grosse affaire d'touffer une tendresse: est-ce
que Jeanne ne le savait pas? Mon Dieu, a parat norme et c'est si peu.
Et les plus jeunes se consolent le plus vite. Un autre passerait, il n'y
avait pas que ce Jacques qui et de beaux yeux et de belles paroles! Et
personne ne serait humili, personne ne tendrait la joue  l'injure. Un
peu de patience seulement.

Jeanne s'apaisait, se dcoupait dans la lumire tranquille avec une
srnit lapidaire, une beaut raide, presque ninivite, digne d'tre
encadre dans une inscription cuniforme.

Brusquement elle se sentit saisie entre deux bras frissonnants, touche
d'une figure humide et tendre, et une voix de prire et d'humilit
murmurait  son oreille:

--Mre! Ta pauvre fille te demande grce!

Jeanne se leva. Elle avait le regard trs loin, comme attentive  une
htraie qui s'apercevait entre les troncs des platanes, tout en haut des
emblaves. Sa bouche tait tranquille, ddaigneuse et, comme Madeleine se
pressait plus fort contre elle, dans une grce filiale, elle l'carta,
elle dit:

--Je suis malade par ta faute, Madeleine, et je mourrai plutt que de
consentir. Souhaite ma mort!

Ces paroles de frocit tombrent formidablement sur la pauvre fille.
Elle s'appuya contre un arbre, les yeux grands ouverts, pleins de
protestation douce, et, avec un faible soupir, elle s'vanouit.
Peut-tre Jeanne eut-elle regret. Rien ne le tmoigna. Elle se pencha
sans hte, tamponna les tempes de la jeune fille avec un peu de parfum.
Madeleine se ranima, et, sans un mot, suivit sa sombre mre. Mais le
sentiment pieux, de confiance, de filial respect trpassait en elle,
laissait l'impression d'une chose arrache, de la mort d'un tre intime.




XLI


D'abord retremp par sa courte entrevue avec la vierge, se rptant
perptuellement ses paroles, sa promesse si formelle, Jacques tait vite
ressaisi par la souffrance, l'pre doute, la vision d'une sparation
ternelle.

 peine s'il dormait. Derrire ses ctes maigries, il entendait,
indomptables, les oscillations du veilleur. Elles taient rapides,
bourdonnantes, presque mtalliques. Son cou, ses tempes battaient aussi.
Il avait grand froid aux pieds. Il lui devenait souvent impossible de
garder closes les prunelles. Il les levait, et les Formes des tnbres
entraient en lui. Des choses ondulaient aux murailles, du blanc
renvoyait de la clart, la fentre tait une aube, une chaise semblait
un squelette accroupi. Aprs longtemps, un bruit de flots, incessant,
cartait, submergeait la pense. Il s'endormait. Mais jamais ce n'tait
l'immense apaisement, la bonne chimie rparatrice. Des choses dures
butaient dans son crne, y avivaient le chaos de l'angoisse. Un  un se
levaient les songes, et tous farouches, horriblement fatigants. Oh, ces
nuits!

Souvent, sorti du cauchemar, l'troitesse de la chambre l'touffait
d'une impression d'ensevelissement. Il se levait, sortait, allait au
fond de l'enclos des Avelines. Une maisonnette y vieillissait, tout
humble,  deux chambres, et la campagne d'octobre, dans sa nudit, ses
grles teules, quelques ptures, tait visible lointainement. Sur le
toit fauve, aux vitres, au seuil, une opulence frache manait de la
chaste luminosit lunaire, un petit cytise roulait ses ramilles dans la
cendre et l'argent, une cloche de verre luisait cristallinement. Des
fermes blanchtres bosselaient la campagne, un chien lanait quelques
abois de mlancolie, des peupliers se posaient noirement au pied d'un
monticule, et le firmament ple reposait sur les bords de l'horizon,
avec sa mince poussire sidrale, dans une beaut qui faisait trembler
la chair de l'homme.

--Je t'aime! Je t'aime! criait-il dans l'espace, tourn dans la
direction des _Corneilles_.

Il arrivait pourtant, par des nuits fraches, que ses nerfs, son cerveau
vibraient presque sainement, qu'une pause de paix survenait et que le
sommeil lui dispensait quelque rve exquis. Alors, sur des fonds de
couleur douce, une ore sylvestre, un pacage discrtement vert, dans une
lumire reposante, Madeleine apparaissait, confuse, grise, et seconde 
seconde s'affermissait, se matrialisait, avanait vers Jacques, le
frlait. Il touchait la robe, les mains roses, posait la vierge sur son
coeur, et calme, elle parlait d'avenir, de large et immuable avenir. Il
coutait, absorbait les joies de l'Esprance, la mlodie d'une voix de
chanterelle, et ses doutes s'vanouissaient dans une sensation toujours
croissante que le corps chri tait bien entre ses bras, bien abrit
contre sa poitrine. Pourtant il objectait encore, timidement, avec un
vide bizarre, une impression de nant entre les tempes. Elle se moquait,
mme contait que toute l'histoire de leur sparation tait fausse,
absolument fausse--_un Rve_.--Lui, l'attirait toujours, la serrait
contre lui avec la pense de ne plus rouvrir les bras, et ses prunelles
s'emparaient suavement des traits dlicats, du contour des cheveux qui
se dtachaient noirs, presque violets sur les fonds de couleur douce.
Elle continuait  le rassurer: aucun obstacle. Toutes les volonts unies
pour leur bonheur... Sa mre... _sa mre!_ Ce mot en Jacques frappait le
tocsin, des coupetes de bronze parcouraient son cerveau d'un rythme
atroce, bourdonnant. L'autre mot s'y mlait, le mot qui l'avait rassur
d'abord--_un Rve_--et peu  peu, c'tait la terreur insinuante, une
aridit, un touffement, la prescience du Rel, le soulvement de la
poitrine sous des paroles qui ne peuvent pas vibrer, meurent
misrablement dans la gorge, et enfin le dernier cri jaillissant,
l'veil... Et tout autour du malheureux, les Tnbres, la Solitude, la
Vrit!... Hlas! il enterrait sa face dans l'oreiller, et longtemps,
longtemps, il restait  contempler la cime noire de son Golgotha!




XLII


 travers cette sombre histoire de son tre, de nouveau il vint une
esprance  Jacques. Ce fut le jour o, pour la premire fois, il vit
Mme Vacreuse, convalescente, sortir des Corneilles.

C'tait le matin. Un soleil de douceur mergeait entre des cumulus,
tendrement chauffait la terre. Jacques se tenait sur un tertre, prs de
la grille du chteau, abrit derrire par un massif. Le trouble des
beaux matins d'automne passait dans sa chair. Des fleurs tardives se
tissaient de lumire. Un beau corbeau glorieusement se promenait sur les
gazons, dvorait les limaces innombrables. Un talon enflamm
hennissait, levait son chanfrein frmissant. Au loin, des paysannes
arrachaient des navets et des carottes de la terre grasse. Un semeur
jetait largement le froment, suivi d'une nue d'oisillons; un jardinier
tondait les charmilles du chteau; l'glise tait rajeunie, prenait un
bain d'or; deux chiens, fous, tournaient vertigineusement autour d'une
cabane; et sur une dclivit, Henri IV, radieux, laguait des arbres,
chantait largement, sa riche nature toute retentissante de la vibration
solaire.

Mais sur la terrasse des Corneilles, des domestiques apportrent une
chaise longue, sous l'ombre argente du tilleul de Hongrie. Jacques,
pour mieux voir, s'avana derrire un buisson. Bientt, bien ple,
enveloppe de sombres toffes, Jeanne parut, appuye sur le bras de
Vacreuse. Elle s'abandonna lentement sur la chaise, avec un petit
sourire devant la fte rustique, la belle mer lumineuse dvalant les
collines.

Vacreuse rentra, Jeanne resta seule, et une esprance grandissante
troublait le coeur de Jacques: s'il pouvait arriver jusqu' la malade,
l'implorer! Si douce tait la nature, si remplie de vague misricorde!
Et, irrsolu encore, il tournait le monticule. Une petite porte, ouverte
derrire les chnes, renfora ses tentations. Il s'y arrta, les artres
tumultueuses, et soudain se dcida, marcha furtivement sous les ramures,
atteignit le rebord de la terrasse. Jeanne lui tournait le dos; une
vritable pouvante saisit le jeune homme, il n'osa pas tenter le
destin, il s'en alla  pas touffs. Mais il revint le lendemain, le
surlendemain, vit Madeleine assise auprs de sa mre, et, cach, il
tendait les bras, il soupirait misrablement. Puis, un peu plus tard,
il assistait aux courtes promenades de la mre et de la fille, il se
prenait  songer que la gurison approchait, que Madeleine avait promis
de le suivre, et il mettait toute la puissance de son tre dans une foi
voulue au bonheur...

Et, effectivement, ses songes parurent vouloir se raliser, la fortune
s'adoucit.

Une aprs-midi qu'il rentrait aux Avelines, un petit paysan l'aborda:

--C'est bien vous, monsieur Laforge?

Et sur l'affirmative de Jacques il tendait une lettre. Jacques regarda
la suscription, respira plus vite, et dit au petit de revenir dans
quelques minutes. Il restait  grelotter:

--Oui... d'elle!

Il dchira le pli, se mit  lire, et un dlice, une ivresse pure
grandissait dans sa chair maigrie. La lettre tait longue et trs nette.
Elle disait le dclin du mal de Mme Vacreuse, la misricorde maternelle
sourde, les irrsolutions de Madeleine balayes par l'injustice. Et
Jacques sentait dans la clart concise du style l'veil d'une volont
forte  l'gal des contingences, l'opinitret de la mre revenait dans
la fille, et, stupfait, bloui, lisait un plan d'vasion simple sinon
sans obstacles. Lui partirait le 7 novembre pour Douvres, prparerait
tout pour un mariage, Madeleine et la nourrice fuiraient le 10, dans la
soire, monteraient dans la carriole d'un fermier des environs. Le
fermier, neveu de la nourrice, incapable de souponner sa tante de rien
d'irrgulier, les mnerait au passage d'un train pour Paris. De l,
elles s'embarqueraient pour Douvres, et, afin de dpister les
recherches, Madeleine disait avoir modifi, pour toutes deux, des
costumes hors d'usage.

Jacques, aprs la lecture, eut un moment d'incertitude, la frayeur que
le projet ne ft puril, prcipit, inexcutable. Mais son coeur
protestait contre le doute; il se sentait envahi de toute espce de
certitudes trs douces; il crut  la volont,  la persvrance, 
l'adresse de Madeleine, et, appuy contre un pommier, les prunelles
immobiles, heureuses, le cerveau dnu d'analyse, il prit son notier, il
crivit le oui demand par Madeleine.

Et tandis que le petit messager disparaissait au loin, vers les
Corneilles, il restait  poursuivre l'Oiseau bleu,  laisser revenir en
lui les jeunesses d'me toutes ensemble.




XLIII


Quand Madeleine sut que sa lettre avait t remise  Jacques, une grande
tranquillit descendit sur elle. Pendant deux jours elle eut le
sentiment d'une force ajoute  sa vie, d'un largissement de sa
destine. Puis, des scrupules vinrent  natre, lgers d'abord,
fugitifs, insaisissables, mais qui grandissaient, la tourmentaient
pendant son sommeil, et la faisaient timide devant sa mre, et contre sa
coutume depuis la rupture, plutt inquite, effare que chagrine. Jeanne
eut le soupon de quelque chose, et toute sa vigilance, qui s'tait
dtendue dans la conviction que Madeleine commenait  se rsigner 
l'aventure, toute sa vigilance lui revint. Mais, la jeune fille tant
exonre de toute action jusqu'au soir dcisif, sa conduite et celle de
la nourrice ne fournissaient aucun indice  l'observation de sa mre
qui, forcment, dut s'en tenir aux conjectures. Toutefois,  force
d'induire et d'exprimenter par de petites demandes soudaines, les
hypothses de Jeanne finissaient par confiner  la ralit.

Outre ce trouble apport par Madeleine, un autre souci tourmentait Mme
Vacreuse au fur et  mesure qu'approchait la date du retour  Paris, le
souci de sa vanit, le souci de ce que pourrait penser son monde des
fianailles rompues, du dpart de Semaise. Malgr tout, malgr les
mesures prises par l'ex-fianc, il y aurait des sceptiques, de ces gens
qui veulent voir l'quivoque en toutes choses, et ces gens-l
chuchotteraient. Dans cet agacement vaniteux, Jeanne se mettait 
regretter confusment que le mariage avec Jacques ne ft plus possible:
ce mari jeune, beau, fils d'un riche et d'un puissant, ncessairement
aurait fait s'incliner le monde. Et tout en rvant  quelque priptie
qui lui vint en aide, quelque situation suraigu, une dmarche
dsespre de Jacques, elle capitulait en partie, elle songeait qu'elle
renoncerait volontiers  exiger une dmarche personnelle de Pierre,
qu'elle se contenterait d'un mot crit d'excuse. Les vnements parurent
devoir la seconder.

Le 21, au matin, aprs avoir pris une tasse de chocolat, elle fut prise
d'une dfaillance et dut se mettre au lit. Le docteur, immdiatement
requis, ne reconnut qu'une recrudescence trs lgre de son mal et qu'il
dclarait due soit  une reprise prmature du travail, soit  des
proccupations intimes. Aprs son dpart Jeanne demanda Madeleine. Quand
la jeune fille fut introduite auprs d'elle, Mme Vacreuse se montra trs
affectueuse, trs triste aussi, et finit par dire:

--Je ne vivrai peut-tre plus longtemps, mon enfant... Je me fais
patraque!

Madeleine, trs mue, subitement bourrele de remords, s'inclina sur le
lit et sanglota:

--Voyons!... Ne te dsole pas, dit la mre... Viens ici... l!

Et tandis que Madeleine l'embrassait, elle poursuivait l'ide qui lui
avait fait dsirer cette entrevue: profiter du trouble de la jeune fille
pour obtenir une confidence, et elle murmura:

--Vois-tu!... Si j'avais en ce moment-ci une grande douleur... je crois
que a me tuerait!...

Madeleine frissonna, avec une exclamation vague, touche au plus
profond.

--Qu'as-tu donc, Madeleine?... Allons, Madeleine, regarde-moi...
dis-moi!...

Et risquant brusquement l'aventure:

--Je sais tout!...

Madeleine se jeta de ct avec un frmissement de terreur, balbutiait:

--Non!... non!...

--Si! fit la mre.

Et saisissant la main de la jeune fille elle l'attirait, elle la
regardait en face avec l'impassibilit morose qui dans l'enfance
pouvantait Madeleine, elle chuchottait:

--Allons, avoue... tu voulais partir?... Tu voulais nous abandonner...
Rponds donc!... Tu aurais eu ce courage, Madeleine!

La jeune fille ne rpondait pas, grelottante, ses lvres rouges
distendues sur les dents fines, cartele entre son amour infini pour
Jacques et l'imagination affreuse de sa mre tue par l'abandon. Chez
Jeanne, c'tait, au fond, une rage, une sensation d'humiliation  l'ide
de ce triomphe de Jacques, et en mme temps une satisfaction
indtermine et vaniteuse d'avoir violemment arrach le secret. Elle se
tut quelques minutes, la tte roule en arrire sur le traversin, les
paupires mi-closes et jouant un accablement extrme, une tristesse
immense. Puis, d'une voix extnue, intermittente:

--Ah! Jamais je n'aurais cru... nous quitter... partir au loin... sans
calculer notre dsespoir... et toi!... toi que j'ai aime par-dessus
toute chose?

 travers son remords et sa souffrance, Madeleine songeait pourtant que
ce par-dessus toute chose ne comprenait pas l'orgueil de sa mre, et
elle revoyait les phases de son immolation, son amour jet en holocauste
au sombre Dieu! Mais Madame Vacreuse s'arrtait, retenait un cri pour
un tranger! disait sourdement:

--Si tu voulais m'couter... Si tu voulais suivre mes conseils... tout,
peut-tre, pourrait s'arranger!

La jeune fille tourna la tte, surprise, incrdule, avec pourtant,
l'veil de l'esprance de son ge.

--Oui, si tu voulais! reprenait Jeanne... Et pourquoi pas, dis?... Tu
pourrais bien, une fois, me croire plus sage que toi.

Alors, avec un regard de douceur et d'humilit, avec le geste de
supplier sa mre de ne pas la tromper, Madeleine murmura:

--Que veux-tu que je fasse?

--crire, dit Jeanne... ce que je te dicterai.

--Ce que tu me dicteras?

Un frisson de dfiance glace, de terreur insinuante parcourut
Madeleine, puis le dsir d'une priptie heureuse triompha d'elle, et
elle rpondit.

--Dicte... Je verrai!

--Prends du papier... dans le tiroir, l... cris:

Maman se contenterait d'un mot d'excuse crite de Monsieur Pierre
Laforge, sinon tout est impossible! Et signe.

--Oh non! Oh non! Je t'en supplie... pas a! s'cria Madeleine.

Et le visage enterr entre ses petites mains, elle se plaignait
lentement, d'une manire navrante et continue:

--coute! dit Jeanne... C'est enfant! Veux-tu que je dise ce qui
arrivera si tu obis?... Il arrivera ceci: Jacques ira  Paris, il
pressera de nouveau son pre... il le suppliera plus longuement que la
premire fois... il lui rptera qu'un mot  crire c'est moins ennuyeux
qu'une dmarche personnelle... et il vaincra... tenez! j'en suis sre!
Et s'il ne russissait pas...

Elle s'interrompit, elle hsita, et Madeleine, oppresse, rptait:

--Et s'il ne russissait pas?

--Eh bien! reprit Jeanne... s'il ne russissait pas... peut-tre... oui,
peut-tre je pourrais... trouver tout de mme un moyen!

--Oh! balbutia la jeune fille.

Elle parut rflchir encore, mais dj tait vaincue, son jeune cerveau
dpolaris par l'affirmation de la mre, par le vague dlicieux des
dernires paroles. Elle reprit la plume, crivit les trois lignes
dictes, signa. Puis, l'adresse faite, Mme Vacreuse sonnait, faisait
venir la nourrice, et Madeleine donnait elle-mme l'ordre de porter le
pli, grelottante d'un effroi intime, du pressentiment inanalys d'une
contingence tnbreuse.




XLIV


En Jacques, depuis huit jours, c'tait une raction de vivacit, la
robuste rgnration de son sang, de ses nerfs, de toute sa personnalit
d'optimisme. Aprs tant d'heures noires, l'instinct, les ncessits
secrtes de l'lectrolyse organique, lui dfendaient la dsesprance, et
il avait mis toute sa foi dans le projet de Madeleine. Il se prparait,
il crivait  Paris, se plaisait  prvoir les ncessits d'une longue
absence.

C'est dans cette disposition de lutte, cette expansion de reverdis,
qu'il reut la missive dicte par Madame Vacreuse. Il eut ds l'abord la
terreur de l'vnement, une panique nerveuse qui le faisait scruter la
nourrice, poser trois ou quatre questions, et  mesure, son inquitude
fut atroce, lui tenailla l'aorte. Puis brusque, il arracha le cachet,
lut:

--Ah!... fit-il.

Nmsis revenait, le sombre croulement des misres sur l'homme, et
Jacques douta de l'amour de Madeleine. Puis, avec un dsir immense
d'ensevelissement, avec  l'me l'amertume d'une trahison; il balbutia:

--Dites que j'irai... C'est tout!

Et la nourrice, peureuse devant sa face livide, s'en allait  pas
rapides, se figurait avoir vu un mort. Quand il fut seul, il resta
pendant des heures immobile, assis dans une encoignure de la chambre,
avec des tortures telles que, par instants, il n'avait plus son sens
intime, sa pense s'anantissait. Et sa fatigue devint si lourde, qu'il
s'abattit, qu'il s'endormit. Il s'veilla vers le soir, dans une fatigue
norme, se leva, sortit. Aprs une marche trs longue, il s'arrta, il
contempla les choses devant lui, vaguement.

C'taient d'abord trois arbres ingaux. Le plus petit levait un cne,
l'autre se dtachait en haillons, tranait des fourrures chaudes  ct
de grles nudits, et le troisime, tout fin, grandissait en flche, par
chaque rameau escaladait indomptablement le firmament. Il partait un
chemin blanc, qui se perdait, s'vanouissait dans une tendue grise,
confusment montante vers la cte lointaine dessine noirement dans une
vapeur de chaux. La Lune tait enfume; un Calvaire triste, dchir,
montrait un baliveau pareil  une Croix. Et la lumire sur le chemin,
sur la cte, sur le Calvaire, surtout entre les arbres compagnons, tait
tellement fine, tellement belle, qu'aprs le premier cri du ravissement,
Jacques se sentait de l'pouvante, l'pouvante du temps qui passe, de la
nbulosit o se heurte l'ide devant la sensation du Beau.

Vacillant, il recommenait sa marche, il s'en allait contempler les
paisseurs des _Corneilles_, et longtemps il y attendit quelque chose,
un imprvu de ferie, l'arrive de Madeleine entre les hauts troncs des
arbres. Mais tout se taisait, les escadrilles nuageuses continuaient 
siller sous la Lune, le silence dormait sur les emblaves, dans les
soieries, les mousselines du clair-obscur, et Jacques dmarrait,
retournait aux Avelines faisait atteler la carriole pour se rendre  la
ville prochaine et prendre le premier train pour Paris.




XLV


Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit les concessions de
Jeanne. Rsultat inespr qui lui en fit entrevoir un autre. Encore un
brin de rsistance et tout cdait, on ne parlerait plus d'excuse, on
serait trop heureux seulement qu'il consentt. Ses craintes pour son
fils avaient disparu. En vrit Jacques avait maigri, tait cruellement
ravag; mais, tout s'arrangeant, il redeviendrait prospre Mme, afin de
presser les vnements il crut bon de se montrer tout  fait
intraitable, se dclara dtermin  ne faire aucune espce d'excuse.
Jacques partit l-dessus, sans force pour la rvolte.

Ds son arrive, le lendemain, il envoya un petit paysan au chteau,
avec un billet pour la nourrice. Le messager fut accueilli par une femme
de chambre prpose par Mme Vacreuse et qui parvint  se faire donner le
pli en assurant qu'on le remettrait  la nourrice. Le garonnet, timide,
cda, sans oser rapporter la vrit  Jacques.

Toute la journe se passa en courses dans les bois, en rderies autour
des Corneilles. Personne ne parut au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au
soir, nulle rponse n'tait venue. Sa lettre pourtant tait pressante,
sollicitait la mise  excution du projet d'enlvement comme le dernier
espoir qui restt. Tenaill de cette phrase qui terminait le mot si
court de Madeleine sinon tout est impossible, il se mettait 
dsesprer,  songer qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le
sacrifiait  sa mre.

Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de Jacques l'avait
effraye. Vingt fois, dans un interrogatoire minutieux la nourrice avait
rpt la phrase de l'amant, et que cela avait t dit avec amertume,
trs doucement, mais si tristement! Le remords de la jeune fille tait
immense. Elle se trouvait infiniment lche d'avoir cd  sa mre.
Enfin, elle sut le dpart de Jacques, se tranquillisa un peu. Le
surlendemain,  l'heure du retour probable, l'inquitude la reprit.
Lorsqu'elle voulut parler  sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit
qu'on l'avait envoye  cinq lieues de l, chez des parents. Alors la
pauvre fille s'affola, conut les craintes les plus vives, finit par se
jeter aux genoux de sa mre, par la supplier de ne lui rien cler.
Jeanne la rassura, instruite de l'chec de Jacques, elle mditait un
nouvel atermoiement qui prpart la rupture. Elle pensait d'exiger une
anne entire de sparation, avec des promesses plus ou moins formelles.
En un an elle arriverait  dtacher sa fille, Jacques mme se lasserait.
La loyaut des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise. Mais, en
attendant il fallait parer aux pripties possibles. Elle affecta donc
un grand malaise, exigea la prsence continuelle de Madeleine. La
journe se passa, pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus
ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui aussi, le coeur
contrist, avec des supplications muettes  sa femme. Celle-ci, l'me
dbordante de fiel, se rpandit en gronderies, la veille fut lugubre;
tous les liens de la famille semblaient rompus, on n'changeait aucun
regard, de crainte d'y trouver du dsespoir, de la tristesse ou de la
menace. On dressa un lit pour Madeleine dans la chambre de Jeanne. Ces
prcautions pouvantrent la jeune fille, lui donnrent d'affreux
pressentiments. Toute la nuit, la mre put entendre les soupirs exhals
de ce coeur qu'elle torturait. Une fois mme, elle essaya d'une
consolation, mais Madeleine, rvolte, ne rpondait plus. Elle souffrait
trop; sa mre lui paraissait froce. De bonne heure, elle fut debout.
Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans tre entendue.
Elle descendit au jardin.

C'tait un jour doux; le grand vent de la nuit semblait apais par
l'aube, et les nues claires qu'il avait charries jusque l continuaient
 marcher trs lentement sur la pleur grise de l'azur. Au levant, les
strates rouges des temptes achevaient de mourir, et c'tait partout,
sur les labours, dans la lumire horizontale, une brume blouissante
pose  ras du sol, comme une dcoration d'Olympe o les dieux avaient
ft la nuit et qu'on n'avait pas encore fait disparatre.

Dans les alles fraches Madeleine promenait ses pas indcis, le trouble
de son me. Une dernire pudeur l'empchait d'aller aux Avelines, la
crainte aussi de gter la situation en irritant sa mre. Le matin lui
rendait quelque espoir avec son ternelle splendeur d'enfance, toutes
ses teintes jeunes et molles, sa griserie optimiste.

Mais un bruit de charrette se rapprochait, et Madeleine, par une
chappe, put voir une carriole attele d'un cheval gris et que
conduisait un jeune paysan. Les ailes d'un bonnet de femme battaient au
vent de la course.

--Mais c'est nourrice! fit la jeune fille.

Elle se prcipitait; la carriole entrait aux Corneilles. Madeleine eut
beau courir, dj la nourrice disparaissait dans une porte de service:

--Nourrice! nourrice!

La bonne femme se retourna, s'approcha et tandis que Madeleine
l'embrassait, elle lui glissait une lettre dans la main.

--Prenez vite, Mam'zelle, madame me demande.

Dj Madeleine avait serr le billet, courait se cacher aux profondeurs
des massifs. L, elle regardait la lettre, n'osait l'ouvrir.

--Mon Dieu! mon Dieu! Est-ce bon, au moins?

Elle dchira l'enveloppe, dplia le papier. Il n'y avait que ces mots:

Puisque tout est inutile, adieu!




XLVI


L-bas, aux Avelines, o Madeleine s'tait envole, on n'avait rien pu
lui dire. Sinon le grand nombre de lettres que le jeune homme avait fait
porter  la poste, ils n'avaient, dans leur apathie paysanne, fait
aucune remarque particulire. Pour Madeleine, ce dtail simple des
lettres eut l'affreuse clart de la foudre. Elle se tordait les mains 
une pense qui l'envahissait, qu'elle n'osait exprimer, qu'aucune
puissance au monde ne lui aurait fait exprimer.

Elle tait revenue vers les Corneilles, toute plaintive et douce, avec
une imploration continuelle et ardente  la divinit. Mais, aux abords
du chteau, elle s'arrtait, rflchissait que sa mre l'empcherait de
ressortir. Elle ne voulait plus tre enferme, elle voulait chercher
Jacques, le retrouver. Un aboi grondait dans le jardin, l'aboi de
Marcus, et elle se rmmorait des histoires o des chiens retrouvent
leur matre.

--Il faut que j'aie Marcus! pensait elle.

Elle s'approcha, appela l'animal  voix de plus en plus haute. Il
l'entendit, il vint ramper  ses pieds, la couvrir de caresses. Elle
l'amena aux Avelines. L, comme la fermire tait seule, Madeleine eut
l'audace de demander  voir la chambre de Jacques. La bonne femme,
d'ailleurs tenue au courant par les caquets, ne fut pas surprise de
cette requte, mais dfiante et curieuse elle accompagna la jeune fille.

Elle avait, cette chambre, l'ordre instinctif de l'officier. La fentre
tait ouverte et Madeleine _le_ vit pench dans l'embrasure  tous les
soirs navrs de la sparation. Elle reconnut la forme de son corps dans
la capote pendue  la muraille, la trace de sa main dans l'parpillement
de quelques livres sur la table. Jamais plus forte motion et plus
adorable ne fit frmir son coeur, que de se trouver dans cette chambre
o il avait vcu, respir et souffert pour elle. Et tant fut indomptable
la secousse qu'elle s'abattit sur le lit, mit passionnment sa bouche de
vierge au creux de l'oreiller, l o nagure reposait la tte blonde de
l'amant, et longuement baisa cette place; y sanglota.

La fermire pleurait silencieusement, et Marcus, induit par la tristesse
ambiante, se prenait  hurler. Alors Madeleine se retourna et nulle
honte ne la prit devant l'trangre, comme si elle et t l'pouse qui
pouvait sans rougir aimer ainsi, toute proccupation mondaine enfuie
devant l'intensit de la minute prsente. Elle prit sur la table une
paire de gants, les prsenta  Marcus. L'animal reconnut l'objet, le
manifesta par des bonds joyeux.

--Si Monsieur Laforge rentrait, dit Madeleine  la paysanne, dites-lui
de m'attendre, que je reviendrai tout  l'heure.

--Je n'y manquerai pas, mam'zelle.

Dehors, le chien, dans un inquiet furetage s'orientait. Madeleine lui
prsenta de nouveau le gant. Il eut un gmissement trs doux et reprit
sa qute.




XLVII


Le chien allait trs capricieusement, et Madeleine s'tonnait de tous
les dtours, mais se fiait  la bte sagace. Dans son coeur douloureux
d'amoureuse, elle avait un noir dlice  suivre le mme chemin vagabond
que Jacques avait d parcourir, foulait avec je ne sais quel respect ce
sol. Une fois, sur un morceau de mousse elle vit la trace d'un soulier,
et elle poussa un cri, toute raide.  voir tout ce vagabondage elle
comprenait la souffrance de Jacques, et les dtours de l'animal taient
comme l'criture o elle lisait le drame, le poignant hiroglyphe de
douleur, d'me gare, perdue, illogique de dsespoir. Mon Dieu! Entre
les grands htres, leur majest, leurs belles colonnes de bleutre
barydum, montant haut, tout haut, solennellement, dans cette salle
hypostyle vgtale, sous les dais de toison roussie, les meneaux percs
de livide luminosit, elle s'effrayait, ayant, plus fort, une ide
sinistre, une ide d'norme cataclysme, comme si le monde, pour elle,
allait sombrer. Elle soupirait, quelque chose d'implacable sourdait de
l'harmonie des arbres, avec une inimiti plus lourde, ce semble, du
tordement des chnes, de leur attitude plus convulsive, moins froids.

Mais elle avait une belle vaillance, levait son petit front volontaire.
Pourtant la fort tait trop pre, puissante, pesant sur sa menue
personnalit. Elle se sentait dans une vie inconnue, en dehors d'elle,
avec une impression paenne de dieux vagues, cachs aux grands htres,
piant aux troncs des chnes son passage. Une blancheur quelquefois
semblait la marche d'une lumire, une silhouette d'encre, la rderie
d'un homme. Parfois, une malveillance, une mchante pine prenant au
passage, la robe... Sous les chnes, ils talaient leurs feuilles
roussissantes mais opinitres, qui devaient dans le blanc hiver avoir un
frissonnement de haillons de cuivre sous la bise. Ils taient sur la
partie aride du sol... magnifiques, pertinaces, vivant leur dure vie
dans leur dur bois, arrtant les vgtations, sauf les cryptogames, des
mousses, des champignons qui montaient leurs domuscules sinistres sur le
pdoncule mou, tachets, avec parfois une vague sanguinolence, des
aspects de chair. Et il en poussait l de monstrueux, une prolifique vie
infrieure; ils effaraient la jeune fille, la faisaient marcher
prcautionneusement, pousser un petit cri, toute ple, si son soulier
dtachait un des chapeaux, le faisait rouler sur la mousse, montrant sa
concavit, ses lamelles rayonnantes.

Sa petite chaussure, trop dlicate, entravait la marche, le vent
s'abattait souvent en brutal, faisait siffler la robe comme un voile.
Madeleine avait froid, sentait du formidable dans les solitaires
pnombres, aux courts horizons du sous-bois. Elle avait de l'enfance 
l'me, retenait le chien prs d'elle, pour la protger, d'un air de
supplication levait les yeux.  travers la dlicatesse automnale, les
beaux haillons encore feuillus, les trames noires, venait un variable
firmament. Il tait ple, avec des jaunes troubles, des nuances fauves,
et une gaze, une fume, allait vlocement. Tout son jeu de couleur, ses
belles tonalits mates, ternes, des parpillements, des nbuleuses, des
toiles d'araignes nuageuses, des tains dpolis, un vague abme de
lueur dans le couchant, l'orient couleur de muraille, tout prenait
l'me, doucement la noyait de chagrin et de tendresse. C'tait une
saison d'amour, on le sentait, une saison de chauds, de froids
alternatifs, de variables vibrations dans les organismes, et le grand
cerf passionn, aux confuses, profondes solitudes de la futaie, las,
maigre, fier, gardait le harpail de grles biches bramait, gravement
roux, quitable et beau sultan. Des bouvreuils piaient, coutaient
quelque bruit de travail, coups de hache, de scie, comme intresss,
amis du barbare humain; un roitelet, frais venu du mois de septembre,
assis dans un petit sapin, disait une phrase fine au jour couchant; des
moineaux friquets tournoyaient revenus d'expdition, au-dessus d'une
clairire, prs  s'battre aux petites niches des arbres.

Elle allait toujours. Le chien, vif  l'entre en fort avait sans doute
fini par comprendre la fragilit de sa compagne, il allait plus
lentement. L'heure crpusculaire peu  peu approchait, mais l'opacit
des vapeurs devait arrter la grande fte des coloris, le jour dcdant
dans un Ocan de grisaille. Une lassitude farouche descendait, le vent
cessait de se ruer aux rameaux, le vert des mousses, le bronze des
feuilles, les grandes poutres forestires taient dans de la lumire de
rverie. Aux carrefours, Madeleine s'arrtait une minute, sondait de son
regard noir, plein d'angoisse, d'amour infini.

Soudain, au bord d'un pli de la fort, elle tressaillit. Sur le chemin
de cendre, au tournant, un homme venait, mince, torse, trs haut, dans
des pantalons rousstres, une casaque de misre. Il portait un peu de
bois sur son bras, des brindilles, et, arrt en voyant l'trangre, la
jolie trangre en dentelles il regardait avec des yeux clairs, de
dfiance et de sauvagerie, des yeux d'ternelle pauvret, mais sans
haine ni colre, d'une sorte de fauve douceur sylvestre. Madeleine eut
le coeur mu, vit dans ce spectre, sous l'arcature grisonnante d'un
frne, je ne sais quelle entlchie du grand travail mconnu, de toute
une humanit dsespre, sans plainte mourant au fond des cabanes, et le
remords lui montait de son existence passe, si large, si abondamment
heureuse, insoucieuse des pauvres chairs bises qui maigrissent dans
l'pre combat, sans rcompense.

Madeleine avanait encore, la tranerie de la diffuse lumire tait plus
douce, on sentait que le Crpuscule, maintenant, dbutait, luttait
harmonieusement derrire les nuages, mais les choses restaient claires,
d'une clart de mystre, immobiles. Le chien, brusquement, fit deux,
trois gmissants abois: Madeleine se sentait mal au coeur, et les fts
gants s'largissaient, des fougres roussies s'talaient contre le sol,
une grande vasque de ciel gris s'tendait, libre de ramures.

Alors, le tremblant voile du souvenir se souleva au cerveau de
Madeleine, dcouvrit une suave, pntrante scne du pass. L'den de
Juin tait l, la mare ronde, aux roseaux fltris, la grotte encore
toute verte, et les deux htres debouts, moussus au nord, glabres au
sud, dans le bronze clair, tombant de la dsutude, et il semblait 
Madeleine entendre s'lever, s'abaisser, le son lent du cor, la plainte
harmonieuse comme la voix de l'arcane forestier.




XLVIII


Le chien, de nouveau, gmit, leva sa noire tte constelle de blanc,
deux yeux de noir bleutre, la gueule bante.

--Mais quoi donc, quoi donc? s'cria Madeleine toute ple.

Et soudain, entre l'ore de droite de l'den, entre des fougres sches,
elle vit une forme tendue, sombre, et vers laquelle marchait le chien
lentement. Alors elle eut un froid atroce, les lvres bleues, le coeur
mort une seconde, puis battant imptueusement, funbrement. Elle voulut
voir, s'avana.

--Oh! cria-t-elle.

Elle ne croyait pas encore, regardait avec des prunelles trbuchantes.
C'tait lui, pourtant, tendu l, ple de la grande pleur, effroyable
et d'une beaut d'archange sur le fauve sol, sous le gris solennel du
firmament. Du sang coulait encore de sa poitrine, sa main droite
allonge se cachait sous une fougre.

--C'est toi... bien toi!

Elle tomba l, pesamment, sur ses genoux, mit ses lvres douloureuses
sur les lvres de marbre, et aucune plainte ne la secouait encore dans
l'norme tonnement de l'aventure. Elle soulevait la tte de Jacques,
frissonnait au soyeux contact des superbes cheveux blonds, prcipitait
ses baisers avec la folie d'esprance de son amour, l'esprance d'une
rsurrection. Mais elle sentait toujours plus l'pouvantable froid des
joues, la froce inertie de la bouche adore, et le dsespoir venait,
dominait sa terreur, se fondait avec la certitude. Les sanglots
montrent, un pre flux qui dchirait la poitrine de la vierge.

--C'est donc vrai! Vrai! cria-t-elle, rauque. Ah! bien-aim, mon pauvre,
mon doux Jacques... mon doux Jacques! Et j'ai dit non, et je ne le
pensais pas, et tu as cru... en mourant... Mon Dieu, tu as cru cette
parole... et voil le monde croul maintenant... rien que la nuit, la
nuit, toute noire. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Elle relevait, avec un reproche immense, sa ple figure vers le ciel,
tragique et toujours pleine de sa frle grce, et tout mourait dans sa
tte, disparaissait dans la cendre de sa vie. Son pauvre coeur
balbutiait entre ses ctes, s'affaiblissait, sa voix se lassait,
s'teignait, et il ne venait plus que de larges larmes, intarissables,
entre les grands cils ombreux, sur les joues blanches.  voix toute
basse, elle se mit  parler au mort:

--Tantt, sous les ramures, quand j'ai rencontr cet homme... l'espoir
m'est venu, abondant... et j'tais si sre de te retrouver, si sre! Je
me sentais puissante, capable de toute victoire. Nous serions retourns
ensemble aux Corneilles, devant maman, et j'aurais parl, oh! j'aurais
dit tout mon coeur... tout mon coeur, dit l'impossibilit de vivre sans
toi... et que tu tais sans haine, sans colre, et que la querelle de
famille n'existait pas pour nous... et que tu l'aimais bien elle... Et
elle aurait compris, vois-tu, elle aurait cd... bien sr, et pre
aurait parl pour nous... Oh! et te voil parti, te voil parti, tout
froid, qui ne me rponds pas, qui es parti avec une me qui me
souponnait... Oh, tu as mme pens peut-tre que je vivrais sans
toi?...

Souleve, elle regardait, furetait, et tout  coup carta les fougres
qui couvraient la main droite de Jacques. Un canon nickel scintillait,
le canon d'un revolver chapp aux doigts du mort. Avec un cri d'amre
victoire elle le prit, le regarda. Il tait charg largement: cinq
balles restaient aux courtes chambres de la roue:

--C'est a qui t'a tu! dit-elle.

Ses larmes s'arrtrent, une gravit trs douce parut sur sa figure, et
elle dposa l'arme soigneusement, dans la mousse. Puis, assise  ct du
cadavre, les lvres navement entr'ouvertes, elle resta l rveuse,
comme une adorable divinit forestire. C'taient toutes sortes de
petites choses, un peuple de chromatiques souvenirs apparaissant entre
les portes de la mmoire, et bien des jours d'enfance oublis, bien des
croquis d'infini charme, et l'aurore blouissante de la nubilit, la
Gense nouvelle, l'Univers peupl de prodiges.

Les premiers bgaiements du sens intime, un milieu de scurit, large et
molleux, en belle lumire, un sentiment vague de souverainet ds
l'aube sur des gens gravitant autour d'elle, des profils de jouets,
l'accomplissement des petits dsirs purils, la tnacit, les
virtualits de joie, d'intense renouveau d'impressions du petit tre,
tel rayon de soleil, telle ferie entrevue au thtre, tel coin de nef
dans la pnombre bleutre, un arbre blanc de fleurs, la douceur d'une
amiti, de furtives curiosits satisfaites, telle parole, tel baiser de
la mre, le nuageux lit de l'enfant, puis de la vierge, la placidit
affectueuse du pre, la bonne, aimante nourrice aux yeux bovins, des
tendresses de personnes, de btes, d'objets, le charme brusque d'une
petite science acquise, d'une sonate bien joue, l'inculcation par la
mre d'une haine contre un inconnu, des heures de pntrante
familiarit, le brusque blouissement du monde, des fianailles, de la
srieuse, responsable vie dbutant.

Elle frissonna soudain en levant le front. Las d'attendre le grand chien
s'tait lev, et lchait lentement la poitrine de Jacques.

-- bas! fit Madeleine.

L'animal obit, se coucha docilement sur la mousse, et le rve revint au
fond du cerveau triste... Lentement, la pense arrivait au soir de juin,
 la lune dichotome croulant au fond de l'occident, et la frle voix
instrumentale s'levait, l'essaim des petites fes sonores. Mon Dieu! un
largissement se faisait dans l'univers, les formes taient renouveles,
la vie semblait devoir palpiter si douce et sans jamais tarir!

                   *       *       *       *       *

L'ombre se mlait subtilement au crpuscule, une poussire, une vapeur
coulait sur les cimes des grands chnes, et lointaine, une petite cloche
tremblota:

--L'Angelus! murmura Madeleine avec douceur.

Elle souleva le revolver, le contempla attentivement, un frisson, une
grande palpitation de ses fibres la parcourut. Ses dents bruissaient,
elle continuait  couter le tintement candide de la cloche, srieuse et
la lvre amre, prise de l'indomptable dgot de la vie. L'Angelus
s'teignit. Alors, elle se pencha lentement vers Jacques, embrassa
encore ces lvres fermes par la pesanteur incommensurable, cette figure
de livide splendeur, et le dgot de la terre, de sa noire destine la
reprenait  mesure. Elle respira vivement l'atmosphre sylvestre, essaya
de voir un astre au znith entre les hautes frondaisons. La grisaille
paisse couvrait la vote, mais une clart transsudait de la lune
cache.

--Mon doux Jacques!... La vie pouvait tre adorable!

Elle avait lev l'arme. Elle l'appuya sur sa poitrine  gauche. Un petit
clair jaillit, un bref crpitement, et elle tombait l, prs de lui,
ensevelie dans l'Immuable.

Et dans les demi-tnbres, la tte leve douloureusement, le grand chien
hurlait, emplissait d'une plainte tmraire les larges, les
sommeillantes futaies.

  J.-H. ROSNY





End of the Project Gutenberg EBook of Les Corneilles, by J.-H. Rosny

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