The Project Gutenberg EBook of L'le de sable, by mile Chevalier

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Title: L'le de sable

Author: mile Chevalier

Release Date: May 26, 2006 [EBook #18454]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           MILE CHEVALIER




                                L'ILE

                               DE SABLE





  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  3, RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                              PROLOGUE


                            EN BRETAGNE




                                  I

                            LES ROUTIERS


Par une belle matine de mai 1598, deux cavaliers sortirent de la
ville de Saint-Malo, prirent une route boise qui conduisait au sud, et
s'avancrent vers un plateau escarp.

Ces deux cavaliers portaient un costume mi-parti militaire, mi-parti de
cour. Le plus vieux paraissait g de quarante-cinq ans.

L'autre tait un jeune homme, vtu avec un got sobre et distingu.
Quoique arm, comme son compagnon, il semblait revenir d'une fte ou
aller  quelque gente runion de chtelaines. Sa physionomie avait ce
caractre d'intrpidit fminine qui distingue les rejetons de la vielle
noblesse; ses traits taient dlicats, mais dans son oeil rayonnait une
indicible fiert; son front tait blanc comme le marbre, mais large
et bomb, son nez finement dessin, mais hardi dans son jet, sa bouche
petite, mais railleuse; son menton agrable mais allong; son corps
grle, mais musculeux et vigoureusement charpent. Enfin, il tait le
type de cette race franque qui s'imposa  la Gaule par la force brutale
aprs la dcadence de l'empire romain.

Le premier avait nom Guillaume, marquis de la Roche-Gommard.

Le second avait nom Jean, vicomte de Ganay.

Celui-l tait Breton.

Celui-ci tait Bourguignon.

Tous deux comptaient des croiss parmi leurs aeux; et, bien que la
glace fodale comment  se fondre au soleil de la royaut, les de la
Roche et les de Ganay s'efforaient de suivre les traditions surannes
de leurs anctres. C'est pourquoi Jean avait t envoy en Bretagne par
le comte Germain de Ganay, son pre, pour y faire ses premires armes
sous le patronage du marquis de la Roche, avec lequel il s'tait li
d'amiti durant les guerres de la Ligue. Aprs avoir t page, Jean
s'tait lev au grade d'cuyer, et,  ce titre, servait Guillaume de la
Roche.

Durant une demi-heure les deux cavaliers chevauchrent sans prononcer
une parole. Le chemin qu'ils parcouraient tait sinueux, raboteux et
profondment encaiss entre une double haie d'aubpine et de merisiers
en fleurs. Le marquis, sombre et soucieux, s'abandonnait  l'allure
nonchalante de sa monture; le vicomte, non moins soucieux, dvorait
l'horizon du regard, et aurait voulu sans doute presser le pas de sa
monture, mais un sentiment de dfrence l'empchait de devancer son
compagnon qu'il suivait  une courte distance. Tout  coup, comme ils
atteignaient un endroit o la route formait un coude, cinq cavaliers,
arms de toutes pices, lance en arrt, et visire baisse, s'offrirent
 leur vue.

--Par la messe, que signifie ceci? s'cria Guillaume de la Roche tirant
son pe.

--Rendez-vous, ou vous tes morts! commanda un des cavaliers dont le
casque tait surmont d'une aigrette noire.

--Sur mon me! riposta de la Roche, l'invitation est aussi curieuse que
courtoise. Qui es-tu, beau sire, pour te mettre en notre prsence, sans
permission? Arrire, manant; sinon te ferai pendre haut et court, toi et
les lches bandits qui t'accompagnent.

Cette menace n'intimida pas les assaillants, car ils rpondirent par un
bruyant clat de rire, pendant que leur chef reprenait la parole.

--Je suis, dit-il, de bonne ligne, marquis de la Roche, et te dclare
mon prisonnier.

--Attends que tu m'aies pris, avant de te rpandre en forfanteries,
chevalier tratre et flon. Maintenant, je te somme de dtaler, ou je
tire sur toi comme sur un chien enrag.

Et la Roche, aprs un signe  Jean de Ganay, avait rapidement replac
son pe dans son fourreau et saisi un pistolet de chaque main. Le jeune
homme avait imit ce mouvement avec non moins de promptitude.

--Sus! sus! Emparez-vous des mcrants, mes braves, cria le chef des
rufians.

--Couard! viens donc te mesurer avec moi,  la longueur d'une lame!

--Cent cus d'or pour vous, si vous m'amenez le marquis vivant! se
contenta de dire l'autre  ses estafiers.

--Reois toujours ceci comme -compte, repartit la Roche en dirigeant un
de ses pistolets contre son adversaire.

Mais, quoique le coup ft bien ajust, il n'eut aucun effet. La balle
rebondit sur la cuisse du chevalier sans mme la bossuer, et les
routiers volurent autour de nos hros pour leur couper la retraite.
Trois nouvelles dtonations retentirent, presque en mme temps. Jean
avait fait feu de ses deux pistolets et la Roche de celui qui lui
restait. Au milieu de la fume produite par cette triple explosion, il
fut impossible de prciser l'tendue du rsultat: cependant, un homme
vida les triers, roula  terre et l'issue du combat tait plus que
douteuse, lorsqu'une troupe de gens d'armes dboucha d'un taillis
voisin.

--A moi,  moi! clama Guillaume de la Roche, distinguant les couleurs de
ses pennons.

Aussitt les nouveaux venus piqurent des deux, et les agresseurs, dans
la prvision qu'ils seraient accabls par le nombre, tournrent bride et
s'enfuirent au galop.

Le marquis dtacha quelques hommes  leur poursuite, puis il mit pied
 terre pour savoir quelle tait la victime de l'attentat contre
sa personne. Jean de Ganay voulut aider de la Roche dans cette
perquisition, mais un coup d'oeil l'arrta. Couvert de sang et de
poussire, le bless haletait sourdement sous son enveloppe de fer. Il
avait t atteint au dfaut de l'paulire droite et se tordait en proie
 d'horribles tortures. Guillaume de la Roche s'approcha de lui, appuya
son genou sur sa poitrine, dboucla les jugulaires de son heaume, enleva
la coiffure et examina un instant la figure du routier.

--Qui es-tu? lui demanda-t-il.

--A boire! j'ai soif, je brle, pour l'amour du ciel, donnez-moi 
boire! rpondit l'inconnu d'une voix trangle.

Sur l'ordre de Guillaume de la Roche, un des hommes d'armes courut  une
source voisine, puisa de l'eau avec son morion et l'apporta au bless
qui but avidement ce liquide rafrachissant.

--Ah! continua-t-il, cela fait du bien!

--Mais qui es-tu?  qui appartiens-tu? ritra le marquis.

L'tranger garda le silence.

--Parle, ou je te perfore comme un misrable hrtique, poursuivit la
Roche avec un geste significatif.

--Monseigneur! fit le malheureux en tremblant d'effroi.

--Parleras-tu?

--Eh bien! balbutia-t-il d'un ton si bas que Guillaume fut oblig de se
baisser jusqu' sa bouche pour l'entendre, je suis  la solde du duc de
Mercoeur.

--Du duc de Mercoeur! Ah! je m'en doutais... C'tait lui qui avait une
aigrette noire, n'est-ce pas?

--Je l'ignore.

--Jour de Dieu, tu mens, soudard!

--Non, monseigneur, je vous le jure sur les os de mon bienheureux
patron.

--Cuides-tu me leurrer par tes impostures!

--Je souffre, oh! je souffre peines et chtiments infernaux, rlait le
routier que les tiraillements de douleurs touffaient.

--Qu'on lui enlve sa cuirasse et qu'on l'attache sur un cheval,
enjoignit Guillaume de la Roche en sautant en selle. Nous sommes peu
loigns du manoir; l, il sera pans par notre barbier, et demain il
subira un interrogatoire. Vous m'en rpondez sur votre col.

Bientt la petite troupe sa mit en marche, ayant  sa tte les deux
gentilshommes.

--L'infme! marmottait le marquis entre ses dents, me tendre une
embuscade! Il n'a pas plus de courage qu'une poule mouille. Qu'il
m'appelle donc en champ clos, s'il a tant de griefs contre moi, et nous
verrons...

Se tournant soudain vers Jean de Ganay, il ajouta:

--J'espre, mon ami, que vous n'avez reu aucun heurt?

--Non, messire; grce au ciel, les croquants ne m'ont pas atteint. Mais
sauriez-vous, d'aventure, qui tait le chevalier dloyal auquel ils
obissaient?

Le marquis fixa son interlocuteur avec svrit et frona les sourcils.

--Pardon, dit Jean dconcert par la duret de ce regard incisif.

--Votre curiosit est excusable, vicomte, reprit de la Roche en
changeant de ton. Au surplus, il est heure que je vous initie aux
secrets de la famille dans laquelle vous dsirez entrer. Ne rougissez
pas; je sais que vous tes affol de ma nice, Laure de Kerskon; et je
crois que la demoiselle ne vous voit pas d'un trop mauvais oeil. Aussi
dois-je vous confier certaines affaires de nature fort grave, avant que
d'accomplir un projet qui me cotera peut-tre la vie. Me jurez-vous que
dans le cas o je viendrais  prir, vous prendriez Laure de Kerskon
pour femme et lgitime pouse?

--Je le jure sur la garde de mon pe! dit solennellement Jean de Ganay.

--Votre serment me suffit. Apprenez maintenant que j'ai dans le duc de
Mercoeur, gouverneur de la belle province de Bretagne, un implacable
ennemi, qui depuis vingt-cinq ans a tout mis en oeuvre pour fltrir
l'cusson des de la Roche, et dshonorer leur chef. Voici le motif de
cette haine. Le duc s'tait pris de ma soeur cadette, Adlade de la
Roche, la mre de Laure. Comme il tait homme de moeurs dissolues et
perverses, mon pre lui refusa la main de sa fille qu'il maria au comte
Alfred Kerskon. Ds lors, de Mercoeur nous voua une inimiti que le
temps n'a fait qu'accrotre. Aprs avoir rpandu sur ma soeur des bruits
odieux, il appela son mari en combat singulier et le tua. Puis, les
mains dgouttantes du sang de mon beau-frre, il osa renouveler ses
propositions  la veuve... Elle le repoussa avec horreur, et mourut
presque subitement, en donnant le jour  Laure. Cela se passait en
1581; j'tais au sige de Cambrai. A ma rentre, en Bretagne, je reus
communication de ces tristes nouvelles. Sans dbotter, je me rendis 
Rennes o le duc tenait sa cour, et l, devant tous ses fiers barons,
je l'insultai grivement. Le lendemain, nous nous battions  cheval et
 outrance. L'ayant dsaronn, nous recommenmes le combat  pied.
Son pe se brisa contre mon cu, et il tait  ma merci, quand, par un
sentiment de compassion que je me reproche toujours, je lui laissai la
vie sauve. Loin de me tmoigner de la reconnaissance pour cet acte de
gnrosit, il ne rva plus que vengeance, et telle est la source de
sa profonde animadversion contre notre glorieux Henri IV. Aprs
l'assassinat du feu roi Henri III, je pris fait et cause pour la Ligue
contre le Barnais, et le duc de Mercoeur, quoique fervent catholique,
promit secrtement son appui aux calvinistes. Plus tard, Mayenne commit
une faute irrparable pour couvrir ses desseins ambitieux: il fit
proclamer le cardinal de Bourbon sous le nom de Charles X, le 7 aot
1589. Alors, comprenant dans quel abme de maux l'anarchie allait
entraner notre pauvre France, et pressentant les intentions
usurpatrices de Philippe II, qui, derrire le manteau de la religion,
ne visait  rien moins qu' l'unit monarchique sur toute l'Europe et 
l'abaissement du trne pontifical, je m'unis franchement aux partisans
de Henri. En revanche le duc de Mercoeur fit volte-face, se coalisa,
contre ce prince avec les ducs de Longueville, de Montpensier,
d'pernon, d'Aumont, le baron d'O, et cria  qui voulut l'entendre que
j'tais un rengat, un relaps, un hrtique. Mais ce fut en vain qu'il
distilla le venin de la calomnie, pour m'aliner l'affection des vassaux
bretons; mes principes taient trop bien connus. Je puis mme dire que
j'ai eu une grande part dans l'abjuration de Henri IV. L'excommunication
de Grgoire XIV ne m'a point effray, parce que j'tais sr de gagner
une me au ciel, et un bon souverain  ma patrie. Et lorsque Clment
VII, cdant aux sollicitations de mes amis, d'Ossant et Duperron,
accorda l'absolution  notre roi bien-aim, j'ai bni la Providence
de la faveur qu'elle octroyait  la France par l'entremise du divin
pontife. Mais la jalousie du duc de Mercoeur a grandi de tous ses
insuccs. Furieux du triomphe de la cause que j'avais soutenue, il
essaya de se faire passer ici comme l'hritier des anciens ducs,
complota avec Philippe II, et refusa l'allgeance au roi Henri.
Cependant il me craint et, n'osant m'attaquer ouvertement, se dguise
pour m'attendre avec des assassins au coin d'un bois...

--Quoi! dit Jean surpris, c'tait...

--Chut! n'avanons rien sans preuve; l'glise le dfend, et moi-mme,
emport par la colre, j'ai failli pcher. Au surplus, demain, le doute
ne sera plus permis. Mais, pour terminer, vous tes inform de la haine
qui anime le duc de Mercoeur contre notre maison.

--Cette haine, je la mprise! s'cria vivement le jeune homme.

De la Roche branla la tte d'un air sombre.

--Le duc est puissant, dit-il ensuite, trop puissant!

--Le crdit du roi, hasarda l'cuyer...

--Le crdit du roi est sans influence sur les fanatiques, et, je vous
l'avoue, j'apprhende fort que, malgr le trait de Vorvins, l'dit de
Nantes, du 13 avril dernier, dit qui assure aux huguenots galit de
charges, d'honneurs et de dignits avec les catholiques, ne soit mal
vu par la cour de Rome et ne pousse la France dans de nouvelles guerres
religieuses. Enfin!...

Et le marquis passa sur son front sa large main que sillonnait une
cicatrice.

--Enfin, reprit-il, j'ai les lettres patentes qui me confirment dans la
charge de lieutenant gnral du Canada. Dans huit jours, nous partirons
pour cette terre vierge dont on rapporte tant de merveilles, et Laure
entrera au couvent de Blois o elle attendra patiemment le retour de son
fianc. Si je succombe, vous la protgerez, n'est-ce pas, Jean?

--Oh! s'cria le jeune homme avec chaleur.




                                  II

                          LAURE DE KERSKON


Il tait midi. Assise dans une vaste chaire sculpte Laure de Kerskon,
chtelaine de Vornadeck, feuilletait son beau missel imprim sur
parchemin enlumin de miniatures d'aprs l'art byzantin et enrichi d'une
brillante couverture ayant des fermoirs d'or cisel, avec l'amthyste
orientale au centre, enchsse dans une plaque d'argent selon l'as de
saint loi, orfvre du roi Dagobert.

Laure de Kerskon, chtelaine de Vornadeck, avait l'ge des illusions,
dix-sept printemps. C'tait un bouton de rose prs de fendre la capsule
qui jalouse la richesse de ses couleurs, la suavit de ses parfums. Rien
de joli et de mutin  la fois comme son visage, o la tmrit et la
douceur harmonisaient leurs traits.

En face de la jeune fille, se tenait sa nourrice, dame Catherine,
vieille Normande qui, depuis l'enfance de Laure, lui avait tenu lieu de
mre.

--Dis donc, nourrice, s'cria tout  coup la noble demoiselle, en posant
le missel sur ses genoux, saurais-tu pas l'heure qu'il est?

--M'est avis que la douzime heure approche, rpliqua Catherine, car
voici sonner le cor, pour relever la garde du chteau. Bientt notre
bon seigneur de la Roche-Gommard sera cans, avec son aimable cuyer, le
sire de Ganay. Je suis sr que votre coeur soupire aprs lui. Le vicomte
Jean est aussi beau damoiseau qu'intrpide cavalier.

Une petite moue tout  fait ddaigneuse monta aux lvres de Laure, qui
reprit au bout d'une minute:

--Parlais-tu pas, ce matin, d'aller visiter la poissonnire qui s'est
cass la jambe'?

--Oui, chre damoiselle, j'irai ds que la grande chaleur sera diminue.

--J'imagine qu'il vaudrait mieux y aller tout de suite. Si mon oncle
et tuteur rentre, dans l'aprs-dner, il ne te sera gure possible de
quitter le castel, nourrice.

--De vrai, ma fille, vous raisonnez comme un ange; je vais prendre une
mante et vite porter  cette pauvre femme les herbages et potions qu'a
prescrits le chirurgien-barbier.

Ce disant, la vieille Normande se leva de son sige et sortit.

--Ah! exclama joyeusement Laure, ds que sa dugne, comme elle
l'appelait, eut laiss retomber la portire de l'appartement. Ah! je
suis donc libre, enfin! Quelques minutes de plus et peut-tre... Aprs
tout, Catherine est si indulgente pour moi! elle n'en aurait souffl mot
 monseigneur de la Roche. Il ne tardera moult  revenir et ce Jean de
Ganay avec lui... Quel ennui! Mais elle aussi ne tardera moult  venir,
elle viendra avant eux, ma gentille messagre... Quel bonheur!

Bondissant de gaiet, la nice du marquis courut  une troite croise
en ogive, garnie de vitraux coloris, et souleva le chssis infrieur.
Un amoureux rayon de soleil l'enveloppa sur-le-champ dans les ondes de
sa lumire clatante, et s'tendit follement sur le parquet.

Pendant vingt minutes, Laure de Kerskon, accoude  l'entablement de
la fentre, interrogea l'tendue de la vote azure, en effeuillant
les corolles d'une adorable mditation. Elle commenait toutefois 
s'impatienter, quand au nord apparut un point noir.

--Adresse! ma tendre Adresse! murmura la jeune fille.

Le point grossissait insensiblement, prenait des proportions, des
formes sveltes et lances. C'tait une colombe fendant l'atmosphre 
tire-d'ailes. Elle approche, elle approche; dj on peut distinguer, son
blanc plumage et son col lger que ceint un cercle vert.

--O chre Adresse! rpta Laure, c'est bien toi; je ne m'tais pas
trompe!

Comme un pilote habile, reconnaissant le port aprs une prilleuse
traverse, l'oiseau double d'ardeur ds qu'il aperoit la dlicieuse
tte de Laure, encadre dans l'embrasure de la fentre. Il a franchi
l'enceinte du castel, plane sur les remparts extrieurs, et ne tardera
pas  recevoir le prix de sa course, lorsque, soudain, une dtonation
se fait entendre, et la demoiselle de Kerskon plit, puis pousse un cri
perant. Toutefois, bientt, elle recouvre tout son sang-froid. Alors,
elle projette son corps en dehors de la croise, et voit le volatile,
battant des ailes, dsesprment accroch aux rinceaux d'une moulure,
 quelques pieds au-dessous d'elle. Au bas, sur le mur de ronde,
des arquebusiers rient  gorge dploye et flicitent l'un de leurs
_compaings_, dont l'arme meurtrire a bless l'innocente crature. Ravi
de sa dextrit, le soldat rit plus fort que les autres. Mais  la
vue de la nice de leur seigneur, les arquebusiers se taisent et
s'loignent. La jeune chtelaine peut alors, sans crainte d'tre
surprise, se baisser davantage, allonger le bras, saisir l'infortune
colombe. Elle la prend doucement, l'attire  elle, et retourne  son
sige. L'oiseau avait la cuisse casse. Laure ne put retenir ses larmes.

--Pauvre chrie! dit-elle, d'une voix entrecoupe, elle ne gurira
jamais...

Pourtant, elle lava la plaie avec soin, retira des chairs meurtries le
duvet sanglant qui les souillait, et, aprs s'tre assure que le plomb
n'avait fait qu'corcher quelques tendons secondaires, elle enleva du
cou de la colombe un ruban vert, et la porta douillettement sur son lit.

--Notre-Dame de Bon-Secours, disait-elle, ayez piti de ma mignonnette
Adresse! Je brlerai en votre honneur quatre gros cierges de cire
parfume, et donnerai une belle nappe de toile de Flandres pour votre
autel, si me la conservez en vie et sant; sans quoi, ferai occire le
sclrat d'arquebusier qui lui aura baill la mort!

Cette invocation termine, Laure de Kerskon droula le ruban qu'elle
avait gliss dans son corsage, l'introduisit dans un flacon de bronze
pendu  sa ceinture par une chanette de mme mtal et l'en retira au
bout de cinq secondes.

La couleur primitive avait disparu. Il tait jaune et marqu de
caractres bruntres.

En un clin d'oeil, la jeune fille eut dvor ces caractres, et tous ses
membres frmirent d'pouvante.

A cet instant, le son d'une trompette veilla les chos du manoir. Laure
se prcipita  la fentre, ses regards se rivrent sur l'esplanade qui
longeait le pont-levis de l'entre principale.

--Le marquis de la Roche et Jean de Ganay! fit-elle avec effroi...
Sainte Vierge! Bertrand est perdu!




                                 III

                              LE MANOIR


Bti sur le plateau d'un rocher abrupt, le manoir de la Roche tait
une des plus redoutables forteresses de la Bretagne. Sa configuration
gnrale ressemblait  celle d'un trapze, dont l'axe se dirigeait du
sud-ouest au nord-ouest, et dont le petit ct s'tendait au nord-est.

Cette configuration tait dcrite par une enceinte de remparts levs de
trente pieds. Derrire, on apercevait le chteau proprement dit. Quatre
grosses ailes, en pierres de taille, relies entre elles par des tours
carres, le composaient. Derrire encore, au centre d'une vaste cour,
s'lanait,  vingt toises de hauteur, la citadelle, sorte de donjon
octogonal couronn d'un diadme de tourelles  encorbellement. C'tait
l qu'on dposait les armes, les munitions, qu'on enfermait les
prisonniers de guerre, qu'on se rfugiait dans les cas dsesprs.
Un foss profond, taill en biseau, dans le roc vif, et aux parois
hrisses de pointes de fer, entourait le donjon  son pied. Cinq portes
y conduisaient: les deux premires situes, sous une vote, dans le
rempart extrieur et spares par une herse intermdiaire, les deux
suivantes tablies dans le corps de l'difice habit, galement spares
par une herse intermdiaire, et la cinquime pratique  la base
du donjon. Nul foss de circonvallation ne longeait les premires
fortifications, poses  mme sur des rochers perpendiculaires d'une
escalade impossible. On ne pouvait arriver au chteau que par un sentier
en zigzag, incrust, pour ainsi dire, dans le flanc de la montagne
et qui menait  un pont-levis sous lequel on avait creus un puits
trs-profonds. Deux masses de granit, en forme de demi-lunes, pourvues
de nombreux crneaux et de barbacanes, dfendaient ce pont.

Le chteau de la Roche avait t construit au treizime sicle par Aymon
de la Roche  son retour des croisades. C'est assez dire que le style du
monument appartenait  l'architecture fodale.

Ds que le cor eut sonn, un archer parut sur la plate-forme de la
porte.

--Bretagne et Navarre! lui cria le marquis.

Aussitt on entendit un grincement de chanes sur des treuils, et le
pont s'abaissa bruyamment. La cavalcade entra, le seigneur de la Roche
en tte. Arriv dans la cour d'honneur, il s'arrta, donna quelques
ordres concernant le captif, sauta, de cheval et fit signe  son cuyer
de le suivre.--Prenant un large escalier, ils traversrent bientt la
salle d'armes, et pntrrent dans une pice dplus troite dimension,
contigu  cette salle.

C'tait la chambre du marquis de la Roche-Gommard.

Elle avait l'air bien sombre et bien austre, cette chambre!

On et dit de la cellule d'un dominicain.

Rien pour flatter le regard..... Mais l'ameublement consistait en un lit
de camp simplement couvert d'une peau d'ours, deux tables charges de
livres, cartes, mappemondes, instruments de physique et d'astronomie,
quelques escabeaux et une cassette scelle dans la muraille blanchie 
la chaux. Le seul ornement digne d'attention tait un grand christ en
bois noir, d'une exquise puret de formes. On prtendait que ce christ
tait l'oeuvre du fameux Michel-Ange, qu'il avait t enlev  l'glise
du Saint-Esprit,  l'poque des guerres d'Italie, et vendu cent marcs
d'argent au pre de Guillaume de la Roche.

Le marquis avait pris un sige, tir de son pourpoint un parchemin
scell aux armes de France et de Navarre, dont il parcourait la teneur,
tandis que Jean de Ganay se tenait  quelques pas, dans une attitude
respectueuse.

Le parchemin renfermait ces lignes:

Nous, Henry, quatrime du nom, par la grce de Dieu, roi de France et
de Navarre,  notre ami et fal Troillus des Mesgonnets, chevalier de
notre ordre conseiller en notre conseil et capitaine de cinquante
hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche, marquis
de Cotemmineal, baron de Las, vicomte de Caventon et Saint-L,
en Normandie, vicomte de Travallet, sieur de la Roche-Gommard, et
Quermolac, de Gornac, Benteguigno et Lescuit, conformment  la volont
du feu roi Henry troisime, avons cr lieutenant-gnral du pays de
Canada, Hochelaga, Terres-Neuves, rivire de la Grande-Baie, Norimbgne
et terres adjacentes, aux conditions suivantes:

Que le sieur de la Roche aura particulirement en vue d'tablir la foi
catholique; que son autorit s'tendra sur tous les gens de guerre, tant
de mer que de terre: qu'il choisira les capitaines, matres de navires
et pilotes: qu'il pourra les commander en tout ce qu'il jugera  propos,
sans que, sous aucun prtexte, ils puissent refuser de lui obir; qu'ils
pourra disposer des navires et des quipages qu'il trouvera dans les
ports de France, en tat de mettre en mer, lever autant de troupes qu'il
voudra, faire la guerre, btir des forts et des villes, leur donner
des lois, en punir les violateurs, ou leur faire grce: concder aux
gentilshommes des terres en fiefs, seigneuries, chtelainies, comts,
vicomts, baronnies et autres dignits relevantes de notre suzerainet,
selon qu'il croira convenable au bien du service, et aux autres de
moindre condition,  telle charge et redevance annuelle qu'il lui plaira
de leur imposer, mais dont ils seront exempts les six premires annes,
et plus, s'il l'estime ncessaire: qu'au retour de son expdition, il
pourra rpartir entre ceux qui auront fait le voyage avec lui le tiers
de tous les gains et profits mobiliaires, en retenir un autre pour
lui et employer le troisime aux frais de la guerre, fortifications
et autres dpenses communes: que tous les gentilshommes, marchands
et autres qui voudront l'accompagner  leurs frais, ou autrement, le
pourront en toute libert, mais qu'il ne sera pas permis de faire le
commerce sans sa permission, et cela sous peine de confiscation de leurs
navires, marchandises et autres effets; qu'en cas de maladie ou de mort
il pourra, par testament ou autrement nommer un ou deux lieutenants pour
tenir sa place; qu'il aura la libert de faire dans tout le royaume
la leve des ouvriers et autres gens ncessaires pour le succs de son
entreprise: finalement, qu'il jouira des mmes pouvoirs, privilges,
puissance et autorit, dont le sieur de Roberval avait t gratifi par
le feu roi Franois premier.

Donn en notre palais du Louvre, en notre bonne ville de Paris,
ce douzime jour de janvier de l'an de grce mil cinq cent
quatre-vingt-dix-huit et de notre rgne le neuvime.

Sign, HENRY de France et de Navarre.[1]

[Note 1: On comprend que la lettre que nous donnons ici n'est qu'un
abrg trs-succinct de celle qui accordait  Guillaume de la Roche
la lieutenance du Canada. Publier la lettre en entier et t un
hors-d'oeuvre qui aurait nui  l'intrt dramatique de notre rcit.]

--Jean, dit le marquis, quand il eut termin sa lecture.

--Monseigneur!

--Vous avez tudi la relation de Jacques Cartier?

L'cuyer s'inclina affirmativement.

--Et vous tes toujours rsolu de m'accompagner? poursuivit Guillaume de
la Roche, en enveloppant le jeune homme d'un regard inquisiteur.

--Oui, messire, rpliqua l'cuyer sans hsitation.

--Les prils, les dangers ne vous effrayent pas?

--Je sors d'une famille o la peur est mot vide de sens. Sur notre
devise on a grav: _Audaces fortuna juvat_! Ce qui signifie, pour
moi, que l'homme ne doit jamais trembler quand il poursuit une noble
entreprise.

--Bien, dit Guillaume; j'aime  vous entendre parler de la sorte. Mais
vous savez le but de notre expdition en Acadie?

--Fonder une colonie.

--Ce n'est pas tout, reprit le marquis avec exaltation; oh! ce n'est
pas tout! Que dis-je, c'est la moindre cause! Il s'agit, mon enfant, de
propager les doctrines que notre Sauveur, Jsus-Christ, a transmises
au monde, par la voie de la sainte glise catholique, apostolique et
romaine! il s'agit, mon cher enfant, de porter le flambeau de lumire et
de vrit au milieu des peuplades ignorantes et idoltres qui habitent
les forts de l'Amrique du Nord; il s'agit de faire notre salut,
de mriter le ciel en convertissant les Indiens  notre religion! il
s'agit,--et de la Roche baissa la voix,--d'empcher les hrtiques, les
huguenots--vous m'entendez, Jean--de distiller sur la Nouvelle-France
le venin de leurs dogmes mensongers, comme ils avaient dj essay de le
faire  Charlefort,  l'instigation de Coligny!

Aprs cette sortie, dicte par le fanatisme religieux de l'poque, de la
Roche-Gommard pencha la tte sur sa poitrine et se livra  une profonde
mditation. Mais s'il et jet les yeux vers son cuyer, il aurait t
surpris de l'altration qu'il avait subie, depuis quelques instants,
Jean de Ganay tait d'une pleur livide; ses traits se contractaient,
ses muscles frmissaient, il semblait se dbattre contre une colre
sourde dont il voulait comprimer l'essor, et se mordait furieusement les
lvres, comme pour refouler les paroles qui affluaient  sa bouche. Peu
 peu, cependant, il se matrisa, et quand le marquis s'arracha  ses
penses, Jean tait calme ou du moins paraissait l'tre.

--Vous m'avez compris? demanda le seigneur de la Roche.

--Je vous ai compris, rpondit froidement Jean.

--Et vous viendrez, la croix d'une main, la houe de l'autre? et si je
succombe...

--Je veillerai  l'accomplissement de vos dernires volonts.

--Merci, Jean, dit le marquis, se levant et prenant la main du vicomte
qu'il trouva moite et glace; merci; vous serez un jour la gloire de la
chrtient. A demain! Faites vos apprts pour le dpart.

De Ganay se retira et Guillaume de la Roche alla se prosterner devant
son crucifix.




                                 IV

                         L'ONCLE ET LA NICE


Cependant, Laure de Kerskon s'tait de nouveau jete dans sa chaire et
elle rflchissait.

--Quelle folie! m'crire qu'il viendra ce soir! ne lui avais-je pas dit
que j'attendais mon oncle! Mais, que signifient ces mots: Ne craignez
rien. Mes prcautions sont bien prises; demain, si vous le voulez, nous
serons unis par des liens indissolubles! Oh! je tremble! que prtend-il
faire? Cher Bertrand, il est capable de tout... il m'aime tant!...
Pourquoi faut-il qu'une inimiti mortelle divise nos parents? Mais, non,
non, je n'aurai jamais d'autre poux que lui au monde! oh! plutt je
prfrerais m'enterrer dans un clotre! Mon amour n'est-il pas juste,
n'est-il pas lgitime? mon existence ne la dois-je pas  ce valeureux
champion? O serais-je sans lui, bonne Sainte-Marie! Au pril de sa vie,
il m'a arrache aux flammes qui dvoraient le couvent de ma tante...
Comme il est beau, comme il est brave! Et puis, si timide avec moi!
affrontant tous les dangers pour venir soupirer un instant sous les
fentres de sa reine! Quelle diffrence avec ce Jean de Ganay, dont les
assiduits m'importunent! D'ailleurs, quoi qu'en pense le marquis de la
Roche, il ne me semble pas loyal catholique, le Bourguignon! Je ne me
souviens pas de lui avoir vu faire le signe de la croix, et il trouve
toujours un prtexte pour ne pas assister au divin sacrifice de la
messe. Bien au contraire, Bertrand n'y manque jamais, lui! Chaque
dimanche, dguis en serf, je l'aperois pieusement humili en un coin
de l'glise du hameau, o je vais rgulirement depuis la mort de notre
digne chapelain... Venir ce soir, quelle imprudence! Si je pouvais
l'avertir! Impossible, Adresse est trop grivement blesse! Que
rsoudre?... Si je savais o il est!... Et cet cuyer qui rde sans
cesse sur les remparts! En disant  monseigneur de la Roche de doubler
les gardes, parce que... parce que... Mauvais moyen, mauvais moyen; mon
oncle concevrait des soupons! Fatalit! quelque magicien m'aura jet
un sort, c'est sr... Il faut implorer le secours de ma misricordieuse
patronne!

Ayant form ce dessein, la dvotieuse jeune fille courut s'agenouiller
devant son prie-Dieu.

Tandis qu'elle tait ainsi prosterne, Guillaume de la Roche entra sans
bruit chez elle.

Ne voulant point troubler ses oraisons, il allait se retirer, car il
tait bien loin de se douter, le rigide tuteur, que c'tait une pense
terrestre, une pense mondaine, une pense d'amante insoumise, qui
absorbait ainsi l'attention de sa pupille; mais tout  coup celle-ci
s'cria avec allgresse:

--Oh! merci, merci! bienheureuse patronne, vous avez exauc mes voeux;
il est sauv!

--Qui cela? demanda le marquis.

--Monseigneur de la Roche! balbutia Laure interdite.

--Eh bien! chre enfant, est-ce ainsi que vous recevez votre oncle aprs
deux mois d'absence?

--Pardon, pardon, dit Laure en rougissant, je...

--Vous ne m'attendiez pas, mchante fille, reprit Guillaume en la
baisant tendrement au front. Mais grce au ciel, nous sommes revenus
sains et saufs et tout est prt pour notre prochain dpart.

--Votre prochain dpart!

--Ah! ma mie, vous gmirez, car j'emmne avec moi le chevalier de vos
penses. Jean de Ganay m'accompagnera  la Nouvelle-France. a, ne te
dsole pas, ma Laurette; ne baisse pas ces grands yeux bleus pour cacher
ton affliction. Je te promets de te le rendre dans un an au plus.

--Mais, monseigneur...

--Mais quoi, mademoiselle? dit Guillaume en s'asseyant et l'attirant sur
ses genoux.

--Mais...

--Puisque je te promets de te le rendre. Ne vas-tu pas tre jalouse de
ton vieil oncle? La sparation vous fortifiera tous deux, et vous
me saurez gr de vous avoir tenus loigns durant quelque temps. Tu
passeras ton veuvage chez l'abbesse du moustier de Blois.

--Mais, mon oncle, dit enfin la jeune chtelaine qui s'tait peu  peu
remise de son motion, ne m'avez-vous pas annonc que votre projet de
fonder une colonie  la Nouvelle-France tait ajourn?

--Ah! rpliqua le marquis en souriant, c'est moins mon projet de
colonisation que le colon que j'enlve qui m'attire cette insidieuse
question.

--Vous avez donc obtenu vos lettres patentes? dit-elle avec une
agitation qui chappa  son interlocuteur.

--Bien mieux, rpondit-il; j'ai triomph des piges que m'avait tendus
le duc de Mercoeur.

Laure tressaillit.

--Chre enfant, dit de la Roche en la pressant affectueusement contre sa
poitrine, tu me pardonneras de te dlaisser. Mais la voix de Dieu parle
 ma conscience. Il faut que je parte. Nouveau Pierre l'Hermite, je
porterai la bannire de l'glise romaine au milieu des infidles,
et bientt l'autre rive de l'Atlantique retentira de louanges au
Tout-Puissant. Courage, ma fille! offre ton me  Dieu! il t'aidera 
supporter cette preuve.

Laure tait sensible. leve par Guillaume de la Roche qui l'avait
gte, elle le chrissait  l'gal d'un pre. Si les longues expditions
de son tuteur ne l'avaient jamais effraye,  cette poque de troubles
et de guerres civiles, l'ide d'un voyage au del de l'Ocan, vers des
contres qu'on jugeait beaucoup plus lointaines qu'elles ne le sont
rellement, cette ide, disons-nous, ne pouvait manquer de l'attrister.
Elle fondit en larmes.

Persuad que ces larmes avaient plutt son cuyer pour objet que
lui-mme, Guillaume essaya de la consoler par des caresses. Puis
s'imaginant opposer un remde souverain  la douleur de sa nice, il lui
dit en la quittant:

--Allons, enfant, sche tes pleurs. Vous serez fiancs avant que nous
nous embarquions.

Aussitt qu'il eut laiss la chambre, Laure frappa trois fois sur un
gong avec une baguette d'argent. Sa camriste, jeune Picarde accorte,
avenante, parut.

--Suzette, quel est le sergent de garde  la porte du chteau?

La soubrette cligna de l'oeil d'un air intelligent et rpondit:

--C'est Goliath!

--Descends  l'office, et ordonne au sommelier de ne pas oublier ce soir
le poste... Tu m'entends!

--Mademoiselle sera obie, dit Suzette en s'inclinant.

--Ah! je suis indispose... Je ne paratrai pas au souper.

Suzette fit une deuxime rvrence et sortit.

--Comme cela, s'cria alors la nice du marquis, peut-tre russirai-je
 le voir en sret!




                                  V

                            LE MNESTREL


--Allons, sergent Goliath, encore un verre de ce gnreux cidre dont
nous a gratifis la noble Laure de Kerskon.

--Verse, verse toujours, Oreille-de-Livre; car, ventremahom! la langue
m'arde plus que charbon ardent, et mon estomac rsonne comme une tonne
vide.

--Brave demoiselle, que notre chtelaine! ajouta Oreille-de-Livre, en
remplissant une cuelle de bois que lui tendait le sergent.

--Jour de ma vie! tu dis vrai, rpondit celui-ci. Brave demoiselle,
ventremahom!

Et il porta le gobelet  ses lvres.

Mais tout  coup il s'arrta, tendit l'oreille.

--Qu'as-tu donc, Goliath? on dirait que tu coutes quelque chose.

--Vraiment oui, ventremahom, j'coute... n'entendez-vous pas?

Par la porte entr'ouverte du corps de garde, la brise du soir apportait
ces paroles bien connues, chantes sur un mode lent et harmonieux:

  ................... Li Bretons
  Jadis souloioient par prouesse,
  Des aventures qu'ils oioient
  Faire des lais par remembrance
  Qu'on ne les mist en oubliance...

--Oh! oh! ventremahom! cela nous annonce, si je ne m'embrne en fumier
d'erreur, le jovial trouvre qui tant nous donna soulas et esbattements
ces derniers jours. Sans doute il demande l'hospitalit. Ce sera
prcieuse aubaine pour nous de le recevoir en notre chambre. Il nous
contera vaillantes histoires des preux Armoricains, et ne manquera pas
de nous redire les merveilleuses aventures du chevalier Bertrand du
Guesclin.

--Et aussi l'expdition des quatre fils de Montglave, dit
Oreille-de-Livre: A l'issu de l'hyver que le joly temps de l'est
commence et qu'on voit les arbres florir et les fleurs s'espanyr.

--Pas si vite, compre, pas si vite, intervint un troisime
hallebardier; festinons, banquetons, c'est fort bien; mais ne forons
pas la consigne. Le couvre-feu est sonn!

--Oh! la pitre affaire! dit Goliath. Qu'on introduise notre galant
mnestrel, je rponds de tout!

--Nenni, sergent, nenni! reprit l'autre avec opinitret; rpondez de
votre nuque, soit; cela vous regarde; mais de la mienne, c'est objet qui
m'intresse trop particulirement pour que j'abandonne  aucun le soin
de sa responsabilit.

--Ventremahom! m'est avis, vieux pleurard de Balafr, que tu ne seras
satisfait que quand je t'aurai refroidi le sang avec mon baume d'acier.

Balafr allait riposter, mais un des hallebardiers lui tendit l'cuelle
qui ne cessait de circuler  la ronde. Le parfum du liquide ptillant
apaisa la colre du troupier, et aprs avoir bu, il dit:

--D'ailleurs, agissez comme vous le dsirez; moi je m'en lave les mains,
ainsi que monsieur Ponce Pilate fit,  l'occasion du jugement prononc
contre notre rdempteur Jsus.

--Ventremahom! tu as raison de consentir...

--Mais, sergent, objectrent quelques-uns des soudards, si notre redout
seigneur, le marquis de la Roche, vient  savoir que nous avons reu un
tranger en notre corps de garde?...

--Jour de ma vie! qui osera le lui dire? Y a-t-il un espion parmi nous?

Cette interrogation imposa silence aux rcalcitrants. Au reste le chant
du trouvre tait si potique, si harmonieux, qu'il et attendri un
rocher. En ce moment, il modulait, en s'accompagnant de son rebec,
la vieille romance bretonne dont Thibault, comte de Champagne, nous a
laiss la traduction:

  Las! si j'avais pouvoir d'oublier
  Sa beaut, sa beaut, son bien dire,
  Et son trs-doux, trs-doux regarder,
       Finirait mon martyre.
       .....................

--Il n'y a pas une couple de gosiers comme celui-l dans tout le monde,
ventremahom! c'est notre barde; il ne couchera pas  la taverne de la
belle toile, duss-je, pour cet acte de charit, tre fouett de verges
jusqu' effusion de sang. a, mandez la sentinelle.

Au bout de quelques minutes, le factionnaire arriva dans le corps de
garde du chteau de la Roche, o se passait cette scne.

--Ah! c'est toi, Courtevue! dit Goliath. Qui ballade  pareille heure
sous les murs du chteau?

--Le trouvre armoricain.

--Seul?

--Seul, sergent.

--Qu'on abaisse le pont, ventremahom! nous avons encore une cruche
pleine, et nous coulerons joyeuse nuit, jour de ma vie!

Aprs ces paroles, le chef du poste, sans dfiance, sortit pour aller 
la rencontre de l'hte que la chance lui amenait.

L'norme panneau de madriers dcrivit lentement son quart de cercle
et recouvrit horizontalement le puits qui prcdait l'entre des
fortifications.

--Qui vive! cria Goliath, apercevant une ombre  travers les tnbres de
la nuit.

En rponse  son interrogatoire, il reut ce couplet:

  Pour dbaucher, par un doux style,
  Femme ou fille de bon maintien,
  Point ne faut de vieille subtile,
  Frre Lubin le fera bien.

--Est-ce toi, ventremahom, mon barde?

Accroupie devant le pont, l'ombre continuait sa ballade:

  Je pregche en thologien;
  Mais pour boire de belle eau claire,
  Faites-la boire  votre chien;
  Frre Lubin ne le peut faire.

--Ah! bravo! bravo! ventremahom! dit Goliath en se frottant les mains.
Accours, mon gai rossignol; tu pomperas  autre rservoir qu' claire
fontaine! Et, par les cornes du diable!...

Mais, avant qu'il et achev sa phrase, dix doigts vigoureux nouaient
son cou dans leurs muscles d'acier, un poignard tait plant dans sa
poitrine et il tombait dans le puits, sans profrer un soupir!




                                  VI

                              L'ATTAQUE


Pendant ce temps, le vicomte Jean de Ganay se promenait sur le rempart,
autant pour s'assurer que les sentinelles taient bien  leur poste que
pour mditer.

Le temps, superbe le matin, s'tait assombri dans l'aprs-midi, et, 
ce moment, de lourds nuages noirs se tranaient pniblement au ciel. Les
tnbres taient profondes; aucun rayon de lune n'apparaissait; mais 
de courts intervalles, un blouissant clair dchirait en chancrures
embrases l'pais manteau du firmament et illuminait les hautes tours du
chteau.

Nulle brise ne courait dans l'air: on respirait une atmosphre paisse,
charge d'lectricit.

Au loin la mer grondait en brisant ses vagues contre les falaises, et
parfois le cri strident d'une orfraie troublait encore le silence de la
nuit.

L'cuyer se sentait navr de tristesse.

--Elle n'est point venue  notre rencontre, pensait-il; elle n'a pas
prsid au souper, sous prtexte d'une indisposition: et cependant je
suis bien sr de l'avoir vue  sa fentre quand le marquis fit sonner du
cor pour qu'on abaisst le pont-levis... C'est trange! me serais-je
tromp?... ne m'aimerait-elle pas? Ne pas m'aimer! oh! c'est impossible!
cent fois, je lui ai parl de mon amour... jamais, de vrai, elle ne m'a
avou... Quel impntrable mystre que le coeur d'une femme!... Ah! je
suis fou de m'inquiter; n'est-ce pas elle qui a brod cette charpe que
je porte sur mon sein? n'est-ce pas elle qui me l'a donne? Pourtant...
Encore ces maudits soupons! Eh! qui aimera-t-elle donc, si elle ne
m'aimait pas! Depuis sa sortie du couvent, elle est reste au chteau,
ne recevant, ne voyant personne!... Bast! je suis bien sot de...
Qu'est-ce? il me semble qu'on appelle.

Jean, qui se trouvait alors sous la fentre de Laure, leva la tte.
Cette fentre, nous avons omis de le dire, s'ouvrait au sud, vis--vis
de la porte extrieure du manoir.

--Bertrand, est-ce vous? disait une voix.

Le vicomte s'efforait vainement de percer le voile d'obscurit qui
l'enveloppait de ses plis opaques: rien, il ne distinguait rien!

Nanmoins il allait rpondre, quand tout  coup l'occident s'claira
d'une lueur phosphorescente suivie d'un formidable roulement de tonnerre
et d'un cri d'effroi.

--Laure de Kerskon! murmura de Ganay, qui avait aperu la jeune
chtelaine accoude  sa fentre.

Mais, avant qu'il et pu se rendre compte le l'impression que lui causa
cet incident, le feu cleste s'tait vanoui, l'ombre avait repris
sa place un instant usurpe, et un deuxime cri, vigoureux, sauvage,
excitant, branlait les chos du manoir.

--Alerte! alerte! aux armes! aux armes!

--Qu'y a-t-il! demanda Jean  un archer qui passait prs de lui.

--Le chteau est investi! le chteau est investi! rpliqua celui-ci en
fuyant  toutes jambes.

Sans se troubler, l'cuyer s'lana vers le corps de garde suprieur o
tait enferme la manivelle pour monter et descendre la herse.

La plus grande confusion rgnait parmi les soldats.

--Abattez la herse! s'cria le vicomte.

--Mais l'ennemi a dj franchi les fortifications, fit observer un des
gardes.

--N'importe! n'importe! qu'on lui coupe la retraite.

Et tandis que les soldats s'empressaient d'obir  cette injonction,
Jean courait  l'escalier qui conduisait  la porte du chteau
proprement dit.

Elle dbouchait sur la partie septentrionale du trapze; l'cuyer
pressa ses pas de ce ct; mais quelle que ft sa rapidit, il avait
t devance par les assaillants qui se ruaient tumultueusement vers le
pont-levis.

Dj le bruit de l'attaque nocturne s'tait rpandu de toutes parts.
La grosse cloche du donjon sonnait l'alarme Arrache au sommeil, la
garnison se mettait sur pied, et faisait, des prparatifs de dfense;
tandis que, interrompu au milieu de ses oraisons par les premires
rumeurs, le marquis de la Roche s'tait prcipit dans la cour, o
bientt l'avait joint l'lite de ses hommes d'armes. On lui apprit
qu'une troupe de gens inconnus venait de surprendre et de massacrer le
corps de garde extrieur.

--Levez le pont, fermez les portes! dit-il avec le plus grand
sang-froid. Qu'une compagnie se rende  la plate-forme, une autre dans
les tours, et que les femmes, les enfants et les domestiques soient
confins dans le donjon.

Ensuite, sans perdre de temps, il se dirigea vers la chambre de sa nice
afin de la mener lui-mme en un lieu sr, car l'appartement qu'elle
occupait durant la paix servait de retranchement  une escouade
d'archers lorsque la forteresse tait assige. Mais, jugez de
l'tonnement du marquis! la chambre de Laure Kerskon tait vide.

Il ne fallait pas songer  s'enqurir des motifs de la disparition de la
jeune fille, alors que chaque seconde coule aggravait le pril commun.
touffant ses angoisses, de la Roche vola  la galerie saillante qui
surplombait la porte du chteau.

Une troupe d'hommes y taient assembls, les uns faisant pleuvoir sur
la tte des assaillants des pierres, des obus, les autres apportant
de l'huile bouillante, les autres jetant par les mchicoulis, des
couleuvrines, des canons, des mortiers devenus inutiles, pendant que,
posts aux barbacanes des tours voisines, archers et arquebusiers
criblaient l'ennemi de traits et de balles.

Le vacarme tait pouvantable, le combat lugubre comme la tempte
qui hurlait dans l'espace! A la clart fumeuse de quelques torches de
rsine, plissant frquemment sous la fulguration des clairs, l'oeil
saisissait des nues d'hommes se mouvant sur toute l'tendue du
btiment, entre la contrescarpe intrieure et le terrassement du
rempart.--Puis l'on entendait des cris froces, des gmissements, des
imprcations, et, couvrant le tout, la voix solennelle du tonnerre
mugissait dans l'tendue.

Les agresseurs avaient eu le loisir de briser les chanes du pont-levis
avant, que l'veil ne ft donn, et malgr les projectiles de toute
nature dont les accablaient les dfenseurs du chteau, ils s'acharnaient
 enfoncer la porte.

Un norme madrier qu'ils avaient trouv sur le glacis leur servait  cet
effet.

Vingt hommes robustes, placs aux deux cts de la pice de bois,
la soutenaient au bout de leurs bras tendus, et lui imprimaient un
mouvement de va-et-vient, en dardant son extrmit contre la porte, qui
clatait  chaque coup du formidable blier.

--Hardi! hardi! sus! sus! mes braves! vocifrait un chevalier, arm
de toutes pices, dont le casque orn d'une plume noire dominait cette
cohue de dmons.

--Du courage! du courage! clamait  son tour Guillaume de la Roche
qui s'tait empar d'un fusil  rouet et tirait incessamment sur les
ennemis.

Mais, malgr la valeur des assigs, malgr les flots d'huile et de poix
en bullition qu'ils versaient sur leurs ennemis, ceux-ci ne bronchaient
pas; blesss et morts taient pousss dans le foss; de nouvelles mains
les remplaaient aussitt, et le blier improvis ne cessait d'branler
l'obstacle qu'ils voulaient renverser. Un des gonds de la porte avait
cd, les autres ne pouvaient tenir longtemps. L'ennemi beuglait sa
victoire, lorsque Guillaume de la Roche s'cria:

--Jetez le Foudroyant!

Le Foudroyant tait une monstrueuse pice de quatre-vingt-seize, braque
 l'angle de la plate-forme.

Tout ce qu'il y avait d'hommes autour du marquis se mit  l'oeuvre, et
aprs des efforts inous, le colosse de bronze fut renvers du haut de
la galerie sur le flot humain qui dferlait au bas.

Puis ce fut un craquement horrible, une vibrante exclamation de douleur
et d'pouvante!

Le pont s'tait rompu et abm dans le foss avec tous ceux qu'il
supportait...

Ds lors la panique se glissa dans les rangs des ennemis. Ceux qui
taient les plus proches voulurent fuir, mais refouls par les plus
loigns dsireux d'arriver sur le thtre de l'action, ils tombrent
ple-mle dans le foss o ils furent dchirs, lacrs, par les pointes
de fer qui en garnissaient le talus. Un grand nombre trouvrent la mort
dans cette bagarre, que les assigs mirent largement  profit pour
mitrailler leurs adversaires.

Un vent imptueux s'tait lev, chassant les nues vers l'orient. Entra
les claircies faites par leur dispersion, la lune tantt montrait son
disque d'argent, tantt se replongeait derrire un impntrable rideau.
Ces fluctuations de lumire et d'ombre prtaient au sige du chteau des
couleurs vraiment fantastiques.

Cependant, le chevalier  la plume noire tait parvenu  rtablir
l'ordre parmi les siens. Ils battirent en retraite, mais au moment o
ils atteignaient la porte, une troupe d'arquebusiers que Jean de
Ganay avait  la hte ramasss sur le rempart fondit sur eux. Les
arquebusiers, contre leur attente, furent reus avec uns intrpidit qui
les contraignit  se replier. Infructueusement le vicomte s'puisait
 stimuler leur ardeur, ils n'coutaient rien et se dbandaient,
incapables de rsister  l'impulsion de ceux qu'ils avaient cru pouvoir
cerner et tailler en pices.

Frmissant d'indignation, le vicomte de Ganay allait se jeter au fort
de la mle pour y prir les armes  la main, lorsqu'il aperut le
chevalier  la plume noire.

Abattre deux hommes qui lui barraient le passage et se trouver en face
du chef de cette lche expdition fut pour notre brave cuyer l'affaire
d'une minute.

--A nous deux! cria-t-il en l'affrontant l'pe en arrt.

--Es-tu chevalier?

--Oui, j'ai gagn mes perons au blocus de Paris.

Aussitt, les fers croiss se choquent, ptillent, grincent, lancent
des milliers d'tincelles, et la trompette rsonne annonant une trve
momentane, afin de laisser toute libert aux deux nobles combattants.

Pour champ clos ils ont une petite esplanade en arrire de la porte
principale, pour lustre la lune qui brille  cet instant au-dessus de
l'arne, pour tmoins une ceinture de soldats.




                                 VII

                              BERTRAND


Le chevalier noir, nos lecteurs l'ont devin, tait Bertrand, l'amant
favori de la belle Laure de Kerskon. Ne pouvant songer  obtenir la
main de sa matresse  cause de la haine qui divisait son oncle, le duc
de Mercoeur et le marquis de la Roche, il avait rsolu de profiter de
l'absence de ce dernier pour enlever la jeune chtelaine. Son plan tait
des plus simples. Ayant  sa solde un rgiment de retres, Bertrand
devait se prsenter  la porte du manoir sous le costume de troubadour,
qu'il adoptait souvent pour y pntrer.

Une partie de ses soldats le suivrait de prs en rampant le long des
rochers, il solliciterait l'hospitalit qu'on ne lui refusait jamais,
parce que les soldats de la garnison savaient que le trouvre armoricain
tait agrable  la nice de leur seigneur, et se rendrait matre de la
forteresse. Cela explique le message qu'au moyen d'une colombe il avait
expdi,  Laure de Kerskon. Mais  peine ce message tait-il envoy
qu'un espion avait averti Bertrand que le marquis, alors  Saint-Malo,
s'tait mis on marche pour retourner au chteau. Dsespr de ce
contre-temps qui ajournait l'accomplissement de ses desseins, notre
paladin se dcida  s'emparer du marquis. Ayant chou dans cette
tentative, il poursuivit nanmoins l'excution de son entreprise, dans
laquelle, comme on l'a vu, il eut  subir de nouveaux revers.

Bertrand connaissait bien le vicomte de Ganay, et s'il avait exig qu'il
dclint son titre, c'tait pure moquerie; il n'ignorait pas non plus
les prtentions de Jean au coeur de Laure, aussi rpondit-il  son
attaque avec cette fureur aveugle qu'aiguillonnent la jalousie et le
dsir d'humilier un rival dj illustre par de nombreux exploits.

Le duel dura plus de vingt minutes avec, un acharnement sans gal. Les
deux antagonistes taient peut-tre de mme force, mais  la fougue
de son adversaire, Jean opposait un calme inbranlable, et aprs les
premires passes, l'on put prvoir qu' moins d'un accident, le vicomte
resterait vainqueur de ce combat singulier. En effet, le neveu du duc
de Mercoeur, exaspr par le sang-froid de l'cuyer, ne tarda gure 
ferrailler sans tudier les bottes qu'il poussait; c'tait l que Jean
l'attendait; mais comme il dsirait plutt le dsarmer que le tuer, il
ngligea maintes occasions de riposter, alors qu'il lui tait facile
de le faire. A la fin, cependant, lass lui-mme, il rendit estoc pour
estoc, et relevant une fausse parade, atteignit Bertrand  la solution
de continuit de sa cuirasse et de ses brassards.

Le jeune homme chancela et tomba sur les genoux: il avait l'paule
traverse de part en part.

Cette dfaite mettait un terme aux hostilits. Les assaillants se
livrrent  la merci des assigs, qui taient sortis du chteau par une
poterne secrte, afin d'assister au cartel.

Guillaume de la Roche embrassa chaleureusement son brave cuyer, fit
enchaner les captifs au nombre de plus de soixante, et transporter
Bertrand dans un des cachots du donjon. Puis, ayant donn des ordres
pour que tous les postes fassent doubls et les cadavres brls dans la
chaux vive, il entrana Jean de Ganay vers son appartement.

--Eh bien! lui dit-il en arrivant, n'avais-je pas raison, mon cher et
valeureux ami?

--Je ne sais, messire.

--Vous ne connaissez donc pas Bertrand de Mercoeur, neveu du duc?

--J'en ai beaucoup ou parler comme d'un vaillant champion...

--Vaillant! ne lui appliquez pas cette pithte, mon fils; Bertrand
est un lche, indigne de la couronne qu'il porte sur son blason. En
voulez-vous une preuve irrcusable? c'est lui qui nous a attaqus ce
matin, sur la route de Saint-Malo, lui qui nous a attaqus ce soir
par une trahison dont j'ignore les menes, lui que vous avez provoqu,
bless!

--Se peut-il! murmura le vicomte.

--Que trop, reprit Guillaume. Mais quel parti prendre  son gard?

--En rfrer  la justice du roi.

--J'y songeais... oui, c'est, ce me semble, le meilleur expdient, car
son crime ne doit pas demeurer impuni, fit notre scurit exige que nous
ne le gardions pas ici. Le duc saurait bien nous l'arracher. Allons,
bon courage, Jean! Dans quelques jours nous serons en route pour
aller dfendre une cause plus noble--la sainte cause de la religion
chrtienne.

Le seigneur de la Roche, et son cuyer changrent encore quelques
paroles, et sa quittrent l'un pour s'informer de sa nice, l'autre pour
s'assurer que tout danger avait cess.




                                VIII

                             L'VASION


Et Laure de Kerskon, qu'tait-elle devenue? pourquoi son oncle ne
l'avait-il pas trouve dans sa chambre?

A neuf heures, la jeune chtelaine avait ouvert le chssis de sa
fentre, et entendant le bruit d'un pas sur le rempart, elle avait dit,
le lecteur s'en souvient: Est-ce vous, Bertrand! mais la lueur de
l'clair lui ayant montr Jean de Ganay, au lieu de celui qu'elle
attendait, Laure s'tait brusquement retire, avec une pouvante
augmente par le cri de guerre qui monta soudain  ses oreilles.
Tremblante, perdue, Laure pensa d'abord  se rfugier chez son oncle.
Un instinct--l'instinct de l'amour--l'arrta. Retournant  sa fentre,
elle entrevit  travers les tnbres la plume noire qui ombrageait le
casque de son amant.

--Bertrand! dit-elle, misricorde divine! c'en est fait de lui!

Mais bientt une ide traversa l'esprit de la jeune fille. Sans
plus rflchir, elle sortit de la chambre et descendit dans la cour
d'honneur. Elle esprait pouvoir avertir Bertrand que le marquis tait
de retour au chteau. Par malheur, on achevait de barricader toutes les
issues, et elle fut oblige de regagner son appartement. C'est durant
cette absence que Guillaume tait venu chez sa nice. Palpitante,
affole, n'osant regarder en dehors, Laure s'assit au bord de son lit
et couta. Il est plus difficile de dcrire que d'imaginer les tortures
morales qu'elle eut  souffrir tant que dura le sige du manoir. Chaque
coup d'arquebuse retentissait dans son coeur comme un glas funraire, et
quand le Foudroyant tomba sur le pont avec un fracas horrible, la pauvre
enfant manqua de s'vanouir.

Quelle triste situation pour elle! si son oncle tait vainqueur, son
amant serait sans doute pass au fil de l'pe; si au contraire Bertrand
l'emportait, qu'adviendrait-il au marquis de la Roche qui l'avait
leve, la chrissait comme un pre? Mon Dieu! que d'afflictions pour
l'me de l'infortune Laure! Partage entre les sentiments du devoir, de
la reconnaissance, et les anxits de la passion, de l'amour, combien la
peignait cette cruelle alternative! Son sein battait avec violence et le
sang se prcipitait  son cerveau, quand Catherine entra, un flambeau 
la main.

La bonne dame frissonnait de tous ses membres.

--Jsus, seigneur, ayez piti de nous! s'cria-t-elle. Ils vont nous
prendre, nous piller, nous saccager, comme ils ont fait du moustier de
Rennes! Sainte Marie, mre de Dieu, protgez-nous!

--As-tu donc si peur, nourrice? dit Laure pour faire diversion  ses
angoisses.

--Peur, chre damoiselle!... peur! oh! mettons-nous en prire, ma fille;
implorons la justice du ciel pour que le bon droit triomphe!

Laure ne savait trop que rpondre  cette invitation; entrane par
l'exemple de sa nourrice, elle se prosterna et toutes deux commencrent
 rciter leurs patentres en s'interrompant chaque fois que le tumulte
croissait.

Lorsqu'eut lieu le cartel entre Jean de Ganay et Bertrand, assigeants
et assigs firent silence.

--Merci, mon doux Sauveur! dit Catherine, supposant que la Providence
avait exauc ses voeux, les infidles sont repousss.

Chut! dit Laure qui se leva et s'approcha de la fentre.

--Oh! damoiselle! damoiselle! o allez-vous?

--Chut!

S'effaant dans l'embrasure, la jeune fille plongea ses regards au
dehors, tressaillit, bondit en arrire, puis elle s'avana de nouveau,
passa sa tte  travers le chssis... et les doigts crisps  la
tablette de la croise, le corps ploy, les muscles frmissants, les
prunelles fixes, elle contempla le drame qui se jouait sur l'esplanade.
Je laisse  penser quelles sensations l'agitrent durant ce long combat
o se trouvait compromise une tte qu'elle affectionnait au del de
toute expression. Vingt fois elle voulut crier, mais l'motion lui
coupait la parole; vingt fois elle voulut fermer les yeux et s'loigner,
mais une puissance d'attraction plus nergique que sa volont la tenait
cloue  cette place...

Bertrand est touch, il tombe!

Aussitt les nerfs de Laure se dtendent, elle est frappe au coeur,
elle s'affaisse! Catherine vole  son secours.

Le lendemain soir, entre onze heures et minuit, Laure de Kerskon,
chtelaine de Vornadeck, enveloppe de la tte aux pieds dans une mante
noire, et munie d'une lanterne, traversait furtivement la cour d'honneur
du castel, marchant droit au donjon. Une sentinelle est en faction
 l'entre, mais on lui a fait boire un soporifique et elle dort
profondment, adosse  la gurite.

Laure pntre dans la tour, monte au premier tage, et tirant de son
corsage une grosse clef, ouvre, aprs mille difficults, la porte d'une
chambre de forme triangulaire.

Cette chambre, c'est la prison de Bertrand.

Enchan sur un bloc de pierre, le jeune homme tait on proie 
une fivre ardente, occasionne par la blessure qu'il avait reue 
l'paule.

--Qui est l? dit-il dolemment.

La jeune fille dmasqua la lanterne qu'elle avait cache sous sa mante
et vint s'agenouiller prs de lui.

--Laure! est-ce un rve?

--Las! pauvre Bertrand!

--Mais quoi, je ne rve pas! c'est vous, bien vous! Oh! approchez...
encore... encore... l, que je sente vos vtements, que je respire votre
haleine! Mon Dieu! oui, c'est elle. C'est vous, Laure...

--Cher Bertrand, dans quelle position!...

--Ne me plaignez pas, Laure, bon ange, idole adore, je suis heureux,
puisque vous me donnez cette preuve d'amour. Maintenant, j'affronterais
les derniers supplices sans sourciller.

--Que parlez-vous de supplices, ami! je suis venue pour vous dlivrer.

Le prisonnier sourit amrement.

--Oh! dit-il, en montrant les fers dont il tait charg.

--tes-vous trop faible pour vous soutenir?

--Comment cela?

--Tenez, dit Laure en lui prsentant une petite lime.

Un clair de joie colora le visage pli de Bertrand.

--Ensuite? dit-il.

--Ensuite, ne craignez rien.

Et de ses doigts mignons, la charmante enfant commena  limer la chane
qui scellait son amant  la muraille.

Ce travail fut lent et pnible, les blanches mains de Laure se
teignirent de sang. Mais le courage de l'amour l'animait--ce courage qui
a fait tant de femmes hroques--et au bout d'une heure, la chane tait
scie.

--A prsent, htons-nous, dit-elle.

L'esprance de la libert prta des forces au captif. Ils descendirent
les marches du donjon, et arrivrent au rez-de-chausse dans une grande
pice au centre de laquelle on remarquait un puits.

--coutez, dit alors la chtelaine, en indiquant le bord du puits,
Bertrand, il faut nous quitter ici. A quelques pieds au-dessous de
la margelle, ce puits renferme un escalier, et plus bas, un passage
souterrain qui vous conduira sur le flanc septentrional de l montagne.
Voici la clef de la poterne drobe. Mais, sur votre honneur, jurez-moi
que jamais vous ne rvlerez le secret que je vous confie!

--Hlas! dit le jeune homme d'un ton plaintif, je ne me gens plus la
volont de partir. Laure, je voudrais mourir!

--Laissez l, ami!

--Sans vous, l'existence...

--Bertrand, jamais je n'appartiendrai  d'autre qu' vous. Prenez cet
anneau, c'est celui que me lgua ma pauvre mre... qu'il soit le gage de
nos fianailles!

Le jeune homme s'empara de l'anneau et le porta  ses lvres.

--Allons, sparons-nous, le temps presse, dit Laure, les yeux gonfls de
larmes.

Aid par sa matresse, Bertrand descendit dans le puits, rencontra le
premier degr de l'escalier  mi-hauteur du corps, et adressa  la jeune
all un signe d'adieu.

Mais elle se pencha jusqu' lui et le baisa au front.

--Oh! tu, seras  moi, ma bien-aime! profra le prisonnier avec
transport; et, tenant de la main gauche la lanterne que Laure lui avait
remise, il s'enfona dans les profondeurs du gouffre.

Peu  peu, le son de ses pas s'vanouit, et lorsqu'ils eurent cess de
rsonner sur les degrs humides, la nice de Guillaume de la Roche se
releva en disant:

--Bnie soit ma secourable patronne! Bertrand est sauv!

Quelques minutes aprs, Laure de Kerskon, comtesse de Vornadeck,
rentrait dans son appartement sans avoir t remarque.




                                  IX

                            AVANT LE DPART


Un mois s'est coul depuis les divers vnements que nous avons
raconts. Laure,  la fentre o nous l'avons dj vue, Laure attend.
Une colombe arrive; son blanc plumage rappelle notre gentille messagre
d'amour. En effet, c'est Adresse. Elle apporte une lettre.

Cette lettre lui apprend que Bertrand est en sret, remis de ses
blessures, qu'il se propose de l'enlever, et l'engage  feindre de
l'amour pour le vicomte Jean de Ganay et  lui dclarer qu'elle a fait
voeu de ne pas contracter d'engagement avant l'ge de vingt ans, afin
de le dterminer  ajourner  son retour du Canada leurs fianailles qui
doivent avoir lieu le lendemain.

Aprs avoir lu et, relu ce billet que, plusieurs fois, elle mouilla de
douces larmes, Laure de Kerskon se rendit dans la salle d'armes. Elle
savait y rencontrer Jean de Ganay. L'cuyer se promenait soucieux, agit
de sombres pressentiments.

--Vous paraissez bien morne, messire, lui dit la jeune fille, de sa voix
la plus cline; vous serait-il advenu malheur?

--Ah! damoiselle, rpondit le vicomte, oui, il m'advient grand malheur!
si grand que je crains de n'en pouvoir supporter l'tendue.

--Vraiment! serais-je indiscrte en vous demandant la cause de cette
vive affliction?

--Vous-mme n'tes-vous donc pas chagrine?

--Moi, sainte Vierge! oui, bien chagrine! Mon oncle a beau dire, je ne
puis m'habituer  l'ide de son dpart, et...

--Et? s'cria Jean intrigu.

Laure baissa ses longues paupires avec un geste de pudeur, mais sans
rpondre.

--Ne regretterez-vous que le seigneur de la Roche? insinua l'cuyer, en
proie  une motion poignante.

--Pensez-vous que j'oublie mes amis, messire Jean! rpliqua l'amante
de Bertrand, accompagnant cette interrogation d'un coup d'oeil si
expressif, que le pauvre vicomte se crut aim et faillit se prcipiter
aux pieds de la sirne.

--Mais, dit-il d'un ton pntr, suis-je au nombre de vos amis?

--Comment! c'est vous qui m'adressez une pareille question! vous, Jean,
qui jouissez de la considration de monseigneur de la Roche, vous qui
tout rcemment avez dlivr ce chteau, vous... Ah! c'est bien mal,
Jean, de douter ainsi de moi!

Une perle liquide qui vint tinceler au coin de sa paupire, couronna
la srie de tendres reproches dj exprims par le sens et l'inflexion
qu'elle avait, imprims  ses paroles.

Les femmes possdent un talent merveilleux pour simuler les sentiments
qu'elles n'prouvent pas. Elles sont souvent mme plus loquentes dans
le jeu de la passion que dans son action, relle.

Est-il donc surprenant que le vicomte se laisst prendre  ce pige
jonch de roses odorantes.

--Quoi, c'est vrai, s'cria-t-il avec chaleur, je ne m'abusais point,
vous m'aimez, Laure! vous partagez les feux qui m'embrasent, et vous...
Oh! la joie me rend fou! c'est qu'il y a si longtemps que j'attends
cet aveu! Oh! mon Dieu! prtez-moi la force ncessaire pour savourer
pareilles dlices!

Il voulut saisir la main de Laure et la baiser, mais la jeune chtelaine
s'y opposa doucement en souriant:

--Fi! le mauvais chevalier, qui n'ajoute pas foi  l'attachement de
ses meilleurs amis! vous mriteriez, messire, que pour votre peine je
brlasse le noeud d'pe que j'ai tress  votre intention.

--Un noeud d'pe! ah! Laure, votre bienveillance m'accable!

--Un noeud d'pe que voici, et que j'attacherai moi-mme, si vous
le permettez,  la coquille de votre dague. Dornavant, soyez moins
souponneux, ou je me fcherai pour de bon. Mais j'ai une prire  vous
adresser.

--A moi... une prire! Oh! parlez, soyez sre que je ferai tout ce
qui est en mon pouvoir pour me montrer digne de la premire marque
de confiance que vous daignez m'accorder. Oui, poursuivit-il, me
demanderiez-vous ma vie, je serais heureux de vous l'offrir!

Son teint ple d'ordinaire s'tait nuanc d'un chaud incarnat, sa voix
avait des intonations sympathiques, tout en lui exhalait le parfum
de l'amour vrai, profondment senti. La vanit de Laure dgusta ce
triomphe; mais son coeur tait trop occup pour s'mouvoir au contact de
cette ardente passion.

--Ce que j'ai  vous demander vous cotera beaucoup, reprit-elle;
toutefois je ne me prvaudrai pas de votre tendresse pour lui arracher,
 l'avance, un serment qu'ensuite vous rprouveriez peut-tre...

--Non, non, interrompit de Ganay avec vhmence, non! quoi que vous
ordonniez, je jure, sur la garde de mon pe, de l'excuter fidlement!

L'amante de Bertrand ne put rprimer une lueur de satisfaction, en le
voyant tomber dans les rts qu'elle lui avait si adroitement tendus.

--Je crains que vous ne vous repentiez de cette prcipitation,
objecta-t-elle encore.

--Ne craignez rien; parlez.

--Monsieur Jean, mon oncle, souhaite que nous soyons fiancs demain.

--C'est aussi ma plus douce aspiration.

--Voil ce que je redoutais.

--Vous...

--Hlas! messire, j'ai promis de ne contracter aucun engagement avant
vingt ans et je n'en ai pas encore dix-huit, savez-vous?

--Et cette promesse? balbutia de Ganay, plong dans l'horreur du
dsenchantement.

--Je l'ai faite  une personne qui m'est plus chre que l'existence.

En prononant ces mots d'un ton larmoyant, Laure chiffonnait le coin de
son mouchoir.

--Que votre volont soit exauce, dit le jeune homme, aprs un moment de
pause pour matriser les angoisses qui dchiraient son coeur. Puis, il
ajouta:

--Un serment est sacr, je respecterai le vtre en respectant le mien;
mais, Laure, serez-vous fidle?

--Oh! oui, repartit la nice du marquis, continuant mentalement son
perfide mensonge; oui, je serai fidle, jusqu' mon dernier soupir... 
Bertrand, murmura-t-elle _in petto_.

--Ah! ah! mes jouvenceaux, vous roucoulez tendre romance d'amour, dit 
cet instant Guillaume de la Roche, en s'approchant du couple.

Laure saisit l'occasion pour s'enfuir comme une biche effarouche.

Vingt-quatre heures aprs cet entretien, une cavalcade, compose de
dix hommes d'armes, d'un dominicain et de deux femmes montes sur des
palefrois, quittait le manoir de la Roche.

C'tait Laure de Kerskon qui partait pour la capitale du Blsois, o
elle devait rester dans un couvent jusqu' la fin de l'expdition de son
oncle.

Debout, au sommet du donjon, Jean de Ganay suivit longtemps des yeux la
chevauche qui serpentait sur le flanc de la montagne.

L'cuyer esprait que l'une des femmes se retournerait pour lui adresser
un signe, un regard, mais personne ne se retourna, et quand les deux
amazones, prcdes de leur escorte, disparurent derrire les massifs
d'arbres, Jean croisa douloureusement les bras sur sa poitrine en
s'criant:

--Grand Dieu! Laure m'aurait-elle tromp... ne m'aimerait-elle pas?




                           PREMIRE PARTIE

                               EN MER




                                  I

                       GUYONNE LA POISSONNIRE


A quelque distance du chteau de la Roche, sur le bord de la mer,
s'levait une cabane  l'aspect chtif et dsol. Des galets, ciments
avec de la terre glaise, avaient servi  sa btisse, que recouvrait un
toit de chaume. Deux fentres troites, garnies de carreaux en papier
huil, filtraient  l'intrieur un jour blafard et souffreteux. Devant
cette cabane s'tendait un jardinet potager, gnralement mal entretenu,
et derrire schaient de grands filets accrochs  des pieux.

Telle tait l'habitation de Perrin le pcheur, de son fils Yvon et de sa
belle-fille, Guyonne la poissonnire.

Un soir de la fin de mai de l'anne 1598, Perrin le pcheur, vieillard
sexagnaire, mais encore robuste, malgr ses rides et ses cheveux
argents, assis sur un banc de pierre, au seuil de la maison, rparait
une seine fortement endommage.

Le soleil  son dclin secouait ses gerbes d'or au front sourcilleux du
manoir de la Roche, et les vagues de la Manche venaient lcher le sable
iris du rivage avec un bruit rgulier de fuse volante. La soire se
montrait d'une douceur enchanteresse. Aux senteurs marines se mlait
l'arme balsamique des primevres; au gazouillement des linottes se
mariait le ramage des chardonnerets, et l'atmosphre semblait sature
d'un parfum de bonheur.

Cependant le pcheur tait triste. L'anxit, le dsespoir marquaient
son visage bronz par le hle et l'intemprie des saisons.

Souvent il levait vers le chteau un regard douloureux, puis une larme
brillait au coin de sa paupire; ses mains laissaient chapper le filet,
et, croisant les bras contre sa poitrine, Perrin rvait profondment.
Ensuite, il reprenait son travail en prononant quelques mots
inintelligibles.

Tout  coup, au dtour d'un buisson, parut une jeune femme, portant sur
la tte un panier d'osier.

Le vieillard poussa un cri de satisfaction.

--Eh bien, Guyonne?

--Consolez-vous, mon pre, rpondit la femme; Yvon vous sera rendu...
s'il plat  Dieu de seconder mon projet, ajouta-t-elle intrieurement.

--Rendu!... mon Yvon me sera rendu! dit le pcheur d'un ton passionn; 
ma fille! Guyonne, enfant chri, approche que je t'embrasse.

--Bon pre! dit-elle en abandonnant ses joues aux caresses du vieillard.

--Mais, fit soudain celui-ci, tu l'as donc vu? il t'a donc parl?
Le seigneur de la Roche lui a pardonn, n'est-ce pas! oh! je prierai
Notre-Dame du Saint-Sauveur de favoriser l'entreprise...

--coutez, mon pre, interrompit gravement Guyonne, je ne veux pas vous
tromper; je n'ai pas vu Yvon.

--Que dis-tu?

--Non, je ne l'ai pas vu. Je ne pouvais le voir. Il est  Saint-Malo
depuis ce matin.

--A Saint-Malo!

--A Saint-Malo, avec tous les autres prisonniers qui doivent s'embarquer
demain pour la Nouvelle-France.

--Alors, dit Perrin, terrifi par cette nouvelle, notre misricordieux
seigneur de la Roche t'a promis...

--Monseigneur de la Roche est parti lui-mme, avec son cuyer. Ils ont
escort les captifs.

Le vieillard plit et chancela.

--Soyez sans crainte, dit vivement Guyonne; je sauverai Yvon, je vous le
jure.

--Ah! exclama le pcheur, pouvais-tu m'abuser ainsi, ma fille! Je
ne t'ai jamais fait de mal, moi; et voil que tu me rassures pour me
replonger plus avant dans l'affliction.

--Je vous ai dit et je vous rpte que je le sauverai! s'cria-t-elle
d'un accent si persuasif, que Perrin se sentit renatre  l'esprance.

--Comment? quel est ton projet? demanda-t-il encore.

C'est mon affaire, fiez-vous  moi, mon pre. Je tiendrai ma parole.
Avant douze heures, Yvon sera ici; seulement il faudra vous placer
sous la protection du due de Mercoeur. A prsent, donnez-moi votre
bndiction, car jamais, peut-tre, nous ne nous reverrons.

Soit qu'il n'et pas entendu cette dernire phrase, soit qu'il n'en et
pas bien compris le sens, Perrin reprit interrogativement:

--Quoi! dans douze heures, j'aurai recouvr mon brave Yvon? tu en es
certaine, Guyonne?

--Autant qu'on peut l'tre! Mais le temps presse, donnez-moi votre
bndiction, mon pre, rpliqua-t-elle, en s'agenouillant aux pieds du
vieillard.

--O veux-tu aller?

--A Saint-Malo, chercher Yvon. Priez le Tout-Puissant de secourir mes
desseins.

--Va, ma fille, dit le pcheur en tendant les mains au-dessus de
Guyonne; va! que Dieu te soit en aide! Pour moi, je m'en rapporte  ton
courage et  ta prudence Ah! si tu parviens  sauver mon Yvon, je ne
vivrai pas assez d'annes pour te prouver ma gratitude.

S'tant releve, Guyonne se jeta dans les bras du vieillard, puis, aprs
avoir chang quelques paroles avec lui, elle se dirigea vers le bord
de la mer, dtacha l'amarre d'un bateau, sauta agilement dedans, et
s'loigna  force de rames, en adressant  son pre un signe d'adieu.

La Manche, ordinairement ingale et moutonneuse, tait, ce soir-l,
unie comme une glace. Nulle brise ne rayait sa nappe illumine par les
derniers feux du jour, et damasse  l'horizon de blanches voiles qui
attendaient que la fracheur de la nuit les gonflt pour mouiller dans
les ports de la cte.

Penche sur ses avirons, Guyonne frappait l'onde avec la rgularit et
la prestesse d'un batelier consomm. Son canot sillait lgrement la
mer, en droulant un ruban d'cume.

C'tait une belle et forte femme que Guyonne. Impossible d'imaginer plus
magnifique assemblage de formes masculines unies aux grces fminines.
Sa tte, admirable d'expression, surmontait un buste richement
proportionn, quoique d'apparence athltique. Son paisse chevelure
noire flottait sur ses paules en boucles soyeuses encadrant un visage
d'un ovale parfait. Le front dcouvert, large, les sourcils bien
accuss, le nez quelque peu busqu et surtout la vivacit des yeux
de Guyonne, dnotaient chez elle un caractre opinitre et exalt.
Cependant, malgr sa haute taille et son organisation virile, ses mains
taient mignonnes, bien que bistres par de rudes travaux, ses pieds
comparativement, petits. Si son coup d'oeil d'aigle imposait aux plus
tmraires, l'amnit de ses manires, la douceur touchante de sa voix
sduisaient ceux qu'elle traitait en amis. Fire avec les ddaigneux,
soumise sans bassesse avec ses suprieurs, affable avec ses gaux,
Guyonne dployait envers ses proches une abngation  toute preuve.
Force physique, vigueur morale, telle tait la crature; attraits
matriels, amabilit, ingnuit, chastet, telle tait la femme. Loin
de la dparer, sa stature herculenne ajoutait un charme de plus  sa
personne, quand par la frquentation on avait pu apprcier les rares
qualits dont elle tait doue.

Guyonne avait vingt-cinq ans. Elle passait pour tre fille d'un
caboteur qui avait, croyait-on, pri dans un naufrage sur les ctes de
Terre-Neuve, et d'une femme qui avait pous Perrin en secondes noces.
Cette femme mourut en mettant au monde Yvon. Le pcheur conut pour son
propre enfant une tendresse pousse jusqu' l'idoltrie. Il releva avec
tout le soin que lui permettait sa condition prcaire. Mais Yvon, comme
il arrive frquemment, ne rpondit point  l'affection de son pre.
Lger, paresseux, il compta bientt parmi les plus mauvais sujets du
voisinage.

Un matin, il disparut et resta plusieurs annes absent. Cette fugue
faillit tre fatale  Perrin. Dans sa douleur, il voulait se suicider;
Guyonne l'en empcha. Yvon qui tait all faire la guerre pour le compte
des Seize, rentra subitement, comme il tait parti, et la joie que causa
son retour au vieux pcheur faillit galement lui tre funeste. Hlas!
cette joie ne fut pas de longue dure, car Yvon que la fainantise
inhrente  l'tat militaire avait allch, et qui voyait dans le
seigneur de la Roche un ennemi de l'glise catholique, Yvon s'engagea
dans une bande de routiers  la solde du duc de Mercoeur.

S'tant trouv  l'attaque du chteau de la Roche, il y fut fait
prisonnier avec tous ceux de ses compagnons qui avaient chapp aux
coups de la garnison. Le marquis, qui recrutait alors des hommes
pour l'expdition qu'il projetait, demanda et obtint la permission de
transporter dans les colonies de la Nouvelle-France ses captifs, dont la
plupart taient des repris de justice ou des malfaiteurs--tous gens
de sac et de corde. Matre Yvon ne s'accommodait gure du sort qui lui
tait rserv. Une traverse de douze  quinze cents lieues, ensuite de
quoi, un exercice illimit  la hache,  la bche,  la houe, souriaient
mdiocrement  son imagination. Sachant que son pre avait jadis rendu
service au marquis de la Roche, il informa Perrin de sa situation, en le
suppliant de solliciter sa grce. Certes, le pcheur n'avait pas besoin
d'tre suppli. A la nouvelle que son fils bien-aim allait lui tre
ravi, il courut au chteau, Guillaume de la Roche l'accueillit avec une
cordialit dont il n'tait pas coutumier vis--vis de ses vassaux. Mais
ds que le vieillard lui eut appris l'objet de sa visite, il frona le
sourcil, et rpliqua schement qu'Yvon partagerait le chtiment de ses
complices.

Le pcheur revint chez lui; son me tait brise. Il fallut l'attentive
sollicitude de Guyonne pour adoucir l'amertume de ses chagrins et
ranimer l'esprance dans son coeur.

--Tout n'est pas perdu, lui dit-elle; dame Catherine m'aime comme une
mre. Elle a, vous le savez, t la nourrice de notre damoiselle Laure
de Kerskon, et exerce beaucoup d'empire sur l'esprit de monseigneur
de la Roche. Laissez-moi lui parler; peut-tre, avec son concours,
parviendrons-nous  flchir le courroux du marquis.

Comme tous ceux qui aspirent  la ralisation d'un souhait, Perrin
accepta cette persuasion, et Guyonne s'achemina vers le manoir.

Dame Catherine, toute marrie du dpart de sa jeune matresse, pleura
avec Guyonne, et finalement promit d'intervenir auprs du marquis de la
Roche.

Guillaume fut inexorable. C'tait un caractre de fer; jamais il n'avait
modifi une rsolution prise. Il mettait son point d'honneur dans
l'inflexibilit.

--Tout ce que je puis faire pour toi, mon enfant, dit la nourrice 
Guyonne, c'est de te mnager une entrevue avec ce pauvre Yvon, quand
il sera  Saint-Malo. Le sire de Ganay est charg de la garde des
prisonniers; il ne refusera pas de nous obliger. Je causerai avec lui.
Reviens demain.

Guyonne passa la nuit  rflchir et  prier. L'aube la surprit
prosterne sur la tombe de sa mre.

Elle tait mlancolique; mais le voile d'anxit qui couvrait son front
depuis quelques jours avait disparu.

Une dtermination inconcevable germait dans le cerveau de la
poissonnire. Elle monta au chteau.

Ils sont en route pour Saint-Malo, et s'embarqueront demain, mon enfant,
lui dit la vieille femme.

--Avez-vous obtenu?

--Tu pourras le voir cette nuit, en prsentant ce billet  la sentinelle
de faction.

--Oh! merci, merci, dame Catherine! Dieu vous rcompense!

Guyonne descendit la montagne en courant. On se rappelle l'entretien
qu'elle eue ensuite avec son beau-pre.

Maintenant, nous reprendrons le fil de notre histoire et suivrons la
jeune fille  Saint-Malo.

Le couvre-feu n'tait pas encore sonn quand elle aborda dans le port
de la cit malouine, et les toiles s'allumaient une  une au firmament.
Guyonne n'eut pas de difficult  se faire indiquer le lieu o avaient
t casernes les captifs, car les rues taient encombres de personnes
qui devisaient sur les chances probables de l'expdition de la Roche.

On avait enferm les routiers dans un ancien couvent, situ au sud de la
ville. Un piquier se promenait, l'arme  la main, devant la porte.

--Pourrais-je parler au sergent du poste? demanda Guyonne.

--Au sergent du poste, repartit le militaire, oui-d, ma poulette! Et
que lui voulons-nous au sergent du poste?

--J'ai un billet  lui communiquer.

--Un billet! par les griffes de Belzbut! quel fortun mortel que notre
sergent! Approche ici, sous ce falot, mon ange! Pardieu, nous taillerons
bien une bavette ensemble!

En disant ces mots, le piquier s'avana pour enlacer Guyonne A la
taille; mais celle-ci, l'treignant par le milieu du corps dans ses
doigts musculeux, le souleva de terre comme une plume et le lana
violemment contre le mur du monastre.

Le soudard se remit sur ses pieds en articulant un juron.

Nanmoins, il se disposait  ritrer ses insolentes agaceries, lorsque
la porte du couvent s'ouvrit pour livrer passage  Jean de Ganay.

--Ah! messire, c'est le ciel qui vous envoie, dit Guyonne  l'cuyer.

--Que dsirez-vous?

--Dame Catherine..., commena la jeune fille.

--Bien, mon enfant, je sais ce que vous voulez, dit le vicomte avec
intrt. Vous tes la soeur...

--D'Yvon, messire.

--Entrez; je vais donner ordre qu'on vous conduise vers lui.

Aprs avoir adress quelques paroles au commandant du poste et salu
Guyonne, Jean de Ganay sortit de nouveau.

--Suivez-moi, dit le sergent  la jeune femme.

En haut d'un escalier, ils enfilrent un grand corridor dont les dalles
sonores rpercutaient le bruit des pas, et s'arrtrent  une porte
basse.

--Numro 40, dit le sergent, c'est ici.

Il tira un verrou, dposa sur une table la torche de rsine qui avait
clair leur marche et se retira en disant:

--Dans une heure, je vous querrai.

Pendant ce temps, Guyonne s'tait prcipite dans les bras d'Yvon.

--Dis-moi, cher frre, murmura la jeune fille, lorsque leur effusion fut
passe, tu soupires pour la libert?

--Oui; je mourrais avant d'arriver dans cet infernal pays, o,
raconte-t-on, il n'y a que plaies et bosses  gagner.

--Je suis  mme de te dlivrer.

--Toi?

--A une condition.

--A une condition? parle; je souscris  tout, pourvu que je ne sois pas
exil sur cette terre maudite de la Nouvelle-France.

--Si tu veux jurer de ne plus dlaisser notre vieux pre...

--Mais quel est ton plan?

--Tu le sauras plus tard.

--Je fais le serment que tu exiges, Guyonne.

--Merci, Yvon, dit la jeune fille, les yeux humides d'allgresse.
Maintenant, ajouta-t-elle, nous allons troquer nos vtements. Ta
prendras ma robe et ma mante, moi je prendrai ton pourpoint et tes
haut-de-chausses!

--Et tu resteras prisonnire  ma place!

--Sans doute, riposta-t-elle en souriant.

--Y songes-tu, Guyonne?

--Oh! j'y ai song durant toute la nuit dernire sur la fosse de notre
mre; c'est elle qui m'a suggr ce stratagme.

--Excellent coeur! dit le jeune homme en l'embrassant. Mais, ne crois
pas que je souscrive...

--Yvon, pense  notre pre! il ne peut vivre sans toi.

--Non, non, ma soeur; je ne commettrai pas une lchet. Tu ignores
quelle sorte de brigands sont ces routiers avec qui j'ai t condamn.

--Que m'importe!

--Que t'importe! mais on t'emmnera avec eux.

--Enfant! oublies-tu que le marquis de la Roche a refus d'embarquer une
seule femme  son bord? Demain, je dclarerai mon sexe et on me lchera.

Ce raisonnement paraissait trs-admissible, l'amour de la libert
bourdonnait dans l'esprit d'Yvon, aussi fut-il bien vite convaincu.

Les deux jeunes gens taient  peu prs de la mme grandeur. Ils
changrent leur costume, et Guyonne dit  son frre, en lui arrangeant
sa cornette sur la tte:

--Lorsque le sergent viendra te chercher, feins de pleurer et tiens
ce mouchoir contre ton visage afin qu'il ne s'aperoive point de la
substitution. Une fois hors du moustier, tu gagneras le port o j'ai
attach notre canot.

--Je comprends, dit Yvon. Mais toi?

--N'aie aucune inquitude. Je saurai, avec l'aide de la bonne
Sainte-Vierge, me tirer d'affaire.

Tout se passa comme l'avait prvu la noble jeune fille. Yvon sortit du
couvent sans que l'on se doutt de la supercherie, et quand la porte de
l'enceinte se referma en grinant sur ses gonds, Guyonne tomba  genoux
en s'criant:

--J'ai sauv mon pre et mon frre. Seigneur, que votre nom soit
sanctifi dans ce monde comme dans l'autre!




                                 II

                           L'EMBARQUEMENT


Aux premires lueurs de l'aurore, la diane rsonna et bientt les
prisonniers furent aligns sur deux rangs, dans la cour du monastre,
pour tre passs en revue.

Cette runion d'individus, appartenant  toutes les nationalits
europennes et portant chacun son accoutrement indigne, ou la partie la
plus caractristique, formait un spectacle trange et pittoresque.

Ici se carrait un volumineux Allemand,  la figure blondasse, flanqu 
droite d'un Espagnol grle, sec, au teint d'olive,  gauche d'un Anglais
gigantesque, riche de maigreur, de rousseur et couvert d'une casaque
rouge. L, on distinguait un Suisse, arm de toutes pices, coudoyant
un Languedocien  l'air fanfaron et un hallebardier limousin. Plus loin,
l'oeil rencontrait le chapeau empanach d'un Italien, la toque verte
d'un montagnard, le pourpoint bariol d'un Tyrolien, le museau fut d'un
Normand, la face rubiconde et joviale d'un Bourguignon, l'quipement
broch de lambeaux de similor d'un btard portugais. Enfin c'tait un
ple-mle de contrastes, un amalgame d'htrognits, une profusion
d'antithses humaines, une varit de portraits dont nul tableau ne
pourrait donner l'ide exacte. Un seul point de similitude rapprochait
la majorit de ces hommes--l'audace grave sur leurs visages en traits
indlbiles. Hormis cela, les routiers diffraient autant au moral qu'au
physique.

Un officier subalterne fit l'appel, personne ne manquait; et comme
l'officier terminait son rapport, Guillaume de la Roche, accompagn de
Jean de Ganay, d'un marin, et d'une nombreuse suite, entra dans la cour
du couvent.

Ce marin marquait quarante annes. Ses traits taient d'une hardiesse
telle, qu' son aspect on oubliait la taille lilliputienne que la nature
lui avait accorde comme  regret. De son oeil gris jaillissaient des
clairs et son front fuyant, son menton djet, sa lvre suprieure
prominente, son nez en bec de corbin lui prtaient le mascaron d'un
oiseau de proie.

Il tait vtu avec une mesquinerie sordide, d'un chapeau de toile
goudronne, d'une jaquette amoureuse des solutions de continuit, d'une
_broeck_ trique. Ses chaussures consistaient en une paire de bottes
molles rapices sur toutes les coutures. La rapacit coule dans le
moule de l'avarice avait d servir  la conformation de cet homme, que,
nonobstant sa physionomie repoussante, le fier marquis, Guillaume de la
Roche-Gommard, traitait avec une dfrence toute particulire. On peut
en juger par le dialogue suivant:

--Que dites-vous de ces lurons, matre locman?

--Hum! rpliqua le marin en faisant claquer sa langue contre son palais,
triste fumier pour fconder la terre!

--Pensez-vous qu'ils s'acclimateront?

--Hum! s'acclimater! ce btail-l s'acclimate partout, quand on le
frictionne avec des trivires.

--Vous n'tes pas satisfait de la cargaison que le hasard m'a confie?

--Hum!  vrai dire, j'aurais prfr une vingtaine de rustres bretons 
cette squelle de va-nu-pieds, dont les chevelures bouriffes ne sont
bonnes qu' dcorer les temples des Algonquins.

--Vous dsapprouvez donc mon choix?

--Je ne dsapprouve rien. Vous m'interrogez, je rponds.

De la Roche, bless par le ton de cette impertinence, fit un
haut-le-corps en arrire. Mais son interlocuteur ne prit pas garde  son
geste.

--Hum! dit-il en se pinant le nez, mouvement qui indiquait chez lui la
contrarit, je crois que le vent vire du sud-est au nord-est. Il
serait urgent de nous presser, si nous voulons profiter de la brise pour
appareiller.

--Alors, qu'on fasse distribuer les costumes  ces gens, dit le marquis
 voix haute.

Aussitt des caisses remplies de vtements furent apportes dans la
cour, et un sous-officier remit  chacun des condamns un uniforme
complet.

Cet uniforme se composait d'un bonnet, d'un sarrau et d'un pantalon, le
tout en laine brune et marque d'un chiffre grossirement brod.

En perdant leur libert les transports perdaient aussi leur nom; ils
devenaient simplement le numro un tel.

Ils dpouillrent leur dfroque pour endosser l'habillement commun, en
plaisantant sur les avantages que leur procurait la toilette coloniale.

--Par la barbe du bourgmestre, dit un pais Flamand, en se coiffant de
sa tuque, avec un attifet de cette forme gracieuse et agrable, j'aurais
sduit les onze mille vierges de la lgende.

--Z t crois bien, mon cer Tronchard, zzaia un Marseillais. Bagasse!
nous sommes grs comme pour un jour d noc.

--Mais reluque donc ce blanc-bec, continua le Flamand, dsignant du
doigt un des captifs qui cherchait  se cacher derrire des dcombres
pour s'habiller; ne se figure-t-il pas que nous sommes pris de ses
charmes? oh! beau damoiseau, as-tu peur qu'on te violente comme fit
madame Putiphar  monsieur Joseph!

--Troun de l'air! riposta le Marseillais, z regrette de n'avoir pas une
couronn d fleurs d'oranger  offrir  ce crubin. Il la mrit mieux
que plus d'une jouvencelle quz  sais.

--_Der Teuffel_! je vais aller t'aider  ter tes braies, mon bijou,
ajouta un Wurtembergeois, en se dirigeant vers celui qui, par sa
modestie, s'attirait ces quolibets.

Mais sa bravade lui cota cher, car, avant qu'il et franchi le monceau
de dcombres, deux loquents coups de poing dans l'estomac l'envoyaient
mesurer la surface plane.

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, les railleurs se
tournrent du ct du vainqueur et un immense clat de rire accueillit
la chute du Germain.

--Sacrament! maugra-t-il en se relevant pour s'lancer sur son
adversaire.

--Kss! kss! kss! siffla le Marseillais, comme s'il excitait des chiens
au combat.

--Silence, mille sabords, tas de marsouins! cria en ce moment la voix
aigre et perante du locman.

--Cap d dious! riposta le Provenal, en approchant sa main  demi
ferme de son oeil droit pour lorgner le pilote; cap de dious! quel est
c griffon qui ppie l-bas?

--Gare qu'il ne te pose la patte sur l'paule! dit un Breton.

--Bast! z lui poserai la mienne autour du col...

--Silence! rpta le locman; si j'entends encore un mot, quarante coups
de garcette  toute la bande.

Cette menace rtablit instantanment l'ordre troubl. Ensuite les
routiers furent attachs deux  deux; et Guillaume de la Roche et son
escorte s'tant mis  leur tte, les exils commencrent  sortir du
couvent.

Il tait environ six heures du matin.

Une foule bruyante, anime, encombrait dj les rues de Saint-Malo,
avide d'assister  l'embarquement des aventuriers. Aux balcons, aux
fentres et jusque sur les toits des maisons se massaient des grappes de
curieux.

C'est que ce n'tait pas mince vnement en 1598, que le dpart d'un
navire pour l'Amrique. Cinquante-quatre annes s'taient  peine
coules depuis que Cartier, ayant mis  la voile dans ce mme port,
pour explorer la partie du grand continent amricain connue sous le nom
de Terres-Neuves, avait dcouvert le Saint-Laurent, et, au retour
de leurs diffrents voyages, les compagnons de l'immortel navigateur
avaient racont tant de merveilles sur ce magnifique pays du Canada,
que chacun voulait contempler ceux qui taient destine  le civiliser.
Aussi toutes les voies sur leur passage taient-elles encombres. Mais
c'tait particulirement, sur les quais que la foule se pressait en
essaims tumultueux.

L, entre la Manche et les murs de Saint-Malo, se droulait une vaste
esplanade. A son extrmit orientale, vis--vis de la mer, on avait
lev un autel champtre, ombrag par des rameaux de chtaignier. En
avant se bouclait une ceinture de soldats, fort affairs  contenir les
flots de la cohue grossissante.

Dans la baie, faisant face  l'autel, se balanaient deux navires de
quatre-vingts ou cent tonneaux environ. Au bout de leurs mts pavoiss
et enrubanns, flottait la bannire de France et Navarre, blanche,
constelle de fleurs de lis d'or. Le plus gros de ces navires portait en
outre l'oriflamme de la maison de la Roche-Gommard au _champ, de sable
sem de trfles d'or, au lion du mme arm et lampass de gueules_.
Tous deux semblaient prs de lever l'ancre. Le pont, les haubans, les
porte-haubans, les hunes et les vergues taient garnis de matelots.

Cependant le cortge, command par le marquis de la Roche, descendait
lentement vers la plage, ondulant  travers les groupes bigarrs comme
un serpent  travers les touffes d'herbe d'une prairie.

Au nombre des bannis, il y en avait un qui concentrait particulirement
les regards. L'opposition qui rgnait entre lui et son compagnon de
chane contribuait puissamment  faire ressortir la noblesse de son
maintien et la mle beaut de son visage. Ce jeune homme n'tait autre
que celui qui avait expriment la vigueur de son poignet sur le thorax
de l'Allemand.

--Mais, sainte Thrse, qu'il est donc gentil, murmura une piquante
Bretonne; n'est-ce pas honteux, Marthe, d'enlever un si brave gars pour
le conduire au fin fond de la mer?

--Ah! dame, oui, il est bien joli  ct de ce vilain ours poilu qu'on
dirait chapp de l'enfer.

--Quasiment comme si on avait amarr un ange  un dmon.

--Arrire, les fillettes! ordonna un cavalier, en cartant la multitude
avec sa lance.

Cet incident, comme une goutte d'eau tombe sur un charbon ardent,
refroidit heureusement l'ardeur des deux bachelettes, qui dj
s'enflammaient  la vue du beau dport.

Quand la colonne dboucha sur l'esplanade que nous avons dcrite, une
salve d'artillerie salua son arrive. Les prisonniers pntrrent en
se dcouvrant dans l'enceinte qui leur avait t mnage et se mirent 
genoux. Tous les spectateurs imitrent cet exemple.

Peu aprs parut une procession de moines, prcdant un dais sous lequel
s'avanait pieusement l'vque de Rennes, mand pour bnir le dpart des
aventuriers. Le prlat monta les marches de l'autel et dit la messe qui
fut entendue avec un profond recueillement. Jamais crmonie ne fut plus
majestueuse ni plus imposante.

Lorsque, en prsence de cette multitude muette, de cette mer endormie
dont les limites se fondaient dans l'azur de la vote cleste, le
vieillard  cheveux blancs,  la voix sympathique et solennelle, implora
l'assistance divine pour le succs de l'entreprise, les auditeurs se
sentirent mus jusqu'aux larmes.

Les routiers eux-mmes courbrent la tte, comme autrefois Clovis 
l'injonction de saint Rmi.

Guillaume de la Roche, le locman, plusieurs marins communirent et
reurent l'hostie consacre de la main du vnrable prlat.

Un observateur et pu remarquer que non-seulement l'cuyer Jean de Ganay
ne prit point part  cette communion, mais encore qu'il n'assista pas 
l'office.

Que servirait de cacher plus longtemps ce que mon lecteur sagace a
devin? Le vicomte de Ganay avait embrass le culte de la religion
rforme. S'il n'osait dvoiler ses doctrines,  cette poque o
l'abjuration de Henri IV tait retombe comme un anathme sur le parti
calviniste entier, Jean demeurait fidle  la foi de ses convictions
et se conformait secrtement aux rites qu'il ne pouvait pratiquer en
public.

Il lui avait t facile de s'esquiver, durant l'encombrement qui
accompagna l'entre des captifs dans l'enceinte rserve.

La messe finie, on procda  l'embarquement.

Les deux navires, le _Castor_ et l'_rable_, taient mouills  quelques
centaines de mtres du rivage. En moins de vingt minutes, les passagers
furent transfrs  leur bord.

Un coup de canon donna le signal du dpart.

Sur le _Castor_ se trouvaient Guillaume de la Roche-Gommard gouverneur
gnral du Canada; Jean vicomte de Ganay, son cuyer; Alexis Chedotel,
pilote-locman, de l'expdition; Guyonne la poissonnire, et un nombre
considrable de futurs colons.




                                 III

                              LE CASTOR


Encore aujourd'hui malgr les perfectionnements prodigieux dont on a
enrichi l'art de la navigation, ce n'est pas sans une sorte de crainte
indfinissable que nous entreprenons un voyage par del les mers. Et
cependant les normes et magnifiques navires  voiles on  vapeur qui
sillonnent en tous sens l'Ocan offrent presque autant de sret et de
commodit que nos maisons et nos chteaux. Quels gigantesques progrs
la marine a faits depuis quatre sicles! quelle diffrence entre ces
immenses vaisseaux que l'on construit  prsent et ceux qui nagure
s'aventuraient intrpidement  la recherche de terres inconnues! Quand
on songe que ce fut avec trois embarcations, dont deux taient sans pont
et dont la troisime ne jaugeait pas deux cents tonneaux, que Colomb
partit de Palos, le 8 aot 1492 pour, dcouvrir l'Amrique le 12
octobre de la mme anne; quand on songe que ce fut avec deux misrables
golettes de soixante tonneaux que Cartier traversa l'Atlantique
pour venir le premier explorer le golfe Saint-Laurent, le Labrador,
Terre-Neuve, etc.; quand on songe que ce fut avec deux bateaux  peu
prs semblables que les successeurs de ces grands hommes ont achev
la reconnaissance et la dcouverte du Nouveau-Monde, combien on sent
crotre et s'exalter l'admiration qu'on a toujours prouve pour les
immortels rgnrateurs de l'Amrique!

Le _Castor_, qui emportait Guillaume de la Roche et la plupart de nos
hros vers l'Acadie tait si petit, qu'un contemporain d'alors affirme
que, de la lisse de plat-bord, on pouvait tremper la main dans la
mer[2].

[Note 2: Lescarbot dit  ce sujet:

Et pour montrer la petitesse de sa barque (celle de la Roche) et qu'il
fallait cder  la fureur du vent, j'ay, plusieurs fois, ou dire au
sieur de Poutrincourt que du bord d'icelle, il se lavait les mains dans
la mer.]

La capacit du _Castor_ tait value  cent tonneaux.

Joli navire, d'ailleurs, solide  la vague, fin voilier, et portant
firement ses mts, fermes comme l'acier, flexibles comme la baleine.

Il contenait une cale, un entrepont et deux ponts-coups.

La cale renfermait les provisions et les munitions de guerre.

Dans l'entrepont taient parqus les proscrits envoys  la colonie.

Le pont-coup de la poupe avait pour hte le marquis Guillaume de la
Roche, le vicomte Jean de Ganay, le pilote locman, Alexis Chedotel et
quelques autres.

Le pont-coup de la proue tait affect au logement des matelots.

Lorsqu'on quitta la rade de Saint-Malo, il y avait  bord du _Castor_
quatre-vingt-douze hommes en y comprenant le gouverneur gnral du
Canada et son tat-major compos de quelques cadets de familles nobles.

Plusieurs des transports avaient obtenu du marquis de la Roche la
permission de rester sur le pont afin de contempler, aussi longtemps
que possible, les rives de cette belle France qu'ils quittaient pour
toujours peut-tre!--On avait descendu les autres dans l'entrepont, de
peur qu'ils ne gnassent la manoeuvre.

Tous cependant auraient bien voulu jouir de la faveur accorde 
quelques privilgis; car si pres que fussent leurs natures, si
grossiers que fussent leurs apptits, si briss qu'ils fussent aux
fluctuations de la fortune, ils taient profondment remus par la
pense de ce long voyage si loin, si loin de la patrie.

On dit que l'amour du lieu qui nous vit natre est un prjug, mais
crions-le, oh! crions-le de toutes nos forces, c'est un magnifique
prjug, suprieur,  notre sens, aux plus nobles affections.

Et la preuve, c'est que l'homme dlaissera parfois ses parents, sans
regret; c'est qu'il abandonnera son pouse et ses enfants, sans remords;
c'est qu'il rsistera aux rafales de l'adversit comme le roc aux
tourbillonnements de la tempte; que la perte de ses biens, des tres
qui lui sont chers ne l'affligera point, mais qu'il gmira et sanglotera
comme une femme, s'il est forc de dire un ternel adieu  sa patrie.

La patrie, mon Dieu! comme nous l'aimons, comme nous l'idoltrons quand
fuit rapidement le navire qui nous emporte loin d'elle! comme alors nous
voudrions pouvoir l'treindre! comme nos yeux se rivent passionnment 
la dernire pointe de rocher qui s'efface dans les vapeurs flottantes
 l'horizon! comme le coeur se serre,  mesure que cette pointe chrie
disparat! et puis, quand elle s'est perdue tout  fait, quand pour
reposer notre regard, il n'y a plus rien, rien devant, derrire, autour
de nous, rien que l'immensit de l'air, l'immensit de l'eau... les
mains du banni s'lvent vers le ciel, se croisent dsesprment, ses
genoux s'affaissent ses paupires s'humectent de larmes,--le malheureux
prie!...

Laissez-le prier, car sa prire est sainte; elle est pure; c'est la
prire de l'infortun, la seule qui lve l'me, la seule qui monte 
l'ternel!

Et la premire nuit que l'on passe  bord du vaisseau qui nous arrache
 la patrie, et cette premire nuit, si vous saviez comme elle est
affreuse!...

Ah! vous qui jamais n'avez quitt le sol o reposent les ossements de
vos aeux, vous qui mconnaissez vos trsors de tendresse pour ce sol
dont parfois vous parlez ddaigneusement, vous tous qui vivez dans votre
patrie, faites des voeux afin que la destine ne vous ravisse point
cette bonne mre, si belle, si riche, si gnreuse, si indulgente pour
ses enfants!

Le souvenir de la patrie nourrit l'exil, l'esprance de la revoir
rafrachit son front courb par le malheur et la misre; mais tout
homme, vicieux ou vertueux, n'importe, souffre et pleure en son me, au
moment o la patrie lui chappe.

--Pourvu que je ne meure pas  l'tranger! murmure-t-il bas.

Guyonne, inscrite sous le nom d'Yvon, numro 40, jouissait de l'avantage
octroy  un petit nombre de ses compagnons.

Debout au pied du grand mt, elle voyait se dissiper insensiblement,
comme une brume, les ctes adores de sa Bretagne, tandis que le soleil
panchait ses flots d'or sur la rade de Saint-Malo et qu'un vent propice
enflait les voiles du _Castor_.

Qui pourrait dire quelles taient les penses de Guyonne? car, de temps
en temps, une larme silencieuse roulait le long de sa joue, et sa tte
se penchait, douloureusement sur sa poitrine.

Noble et digne jeune fille, avait-elle trop compt sur son courage et se
reprochait-elle dj son hroque sacrifice?

Non; Guyonne avait l'me aussi fortement trempe que le corps; les
prils de sa situation ne l'effrayaient pas, le sort qui lui tait
rserv l'inquitait peu, mais elle rvait  la tombe de sa pauvre
mre,  cette tombe qu'elle entretenait avec sollicitude, qu'elle ornait
chaque jour de fleurs nouvelles, et sur laquelle crotraient bientt
les ronces et les pines; elle songeait  son vieux pre qui allait
tre priv de ses soins attentifs;  son jeune frre, sans guide pour se
diriger  travers les cueils de la vie!

Elle songeait, la pauvre Guyonne,  ses amis,  la chanson du soir, 
la clochette de sa gnisse qu'elle n'entendrait plus,  la chapelle du
hameau,  sa chambrette qu'elle ne reverrait peut-tre jamais...
puis, elle songeait  ce je ne sais quoi, qui n'est rien, qui est
tout--murmure, bruissement, sentier, corbeille, voix, ustensile de
mnage, colifichet de fte, intrieur de famille, patrie!

Devant elle, adoss au mt d'artimon, Jean de Ganay semblait aussi
enfonc dans une profonde mditation.

Ses rflexions taient pleines d'amertumes. N'avait-il pas bris le
lien qui l'attachait au bonheur? et chaque noeud fil par le _Castor_ ne
l'loignait-il pas de celle qu'il aimait?

D'ailleurs, un pressentiment trange torturait l'esprit du vicomte.
Nonobstant les gages de tendresse qu'il avait reus de Laure, il doutait
qu'elle le payt d'un gal retour.

Toutes ses tentatives pour chasser cet atroce soupon taient
infructueuses: il revenait sans cesse et l'obsdait comme un cauchemar.

Jean demeura six heures conscutives dans cette situation, immobile,
insensible  ce qui l'environnait. Mais, quand la terre eut compltement
voil ses formes blanchtres, l'cuyer tourna les regards vers l'avant
du navire.

Il aperut le faux Yvon qui n'avait point boug de place et tchait
de percer l'tendue pour distinguer encore une ligne qui indiqut la
patrie.

La svre beaut du jeune homme, sa physionomie intelligente, la douceur
de ses traits, la chastet de son maintien, surprirent l'cuyer au point
de l'arracher  sa proccupation.

Il se demandait dj par quel hasard ce bel adolescent se trouvait
compris parmi les condamns, lorsque Chedotel, qui commandait un
changement d'amures, se prcipita brusquement du gaillard d'arrire sur
le pont, et, de son porte-voix, assna un coup violent sur la tte du
faux Yvon.

--Veux-tu bien dcamper, avorton du diable!

tourdie par la violence du choc, la jeune fille obit lentement. Le
pilote furieux la repoussa avec tant de rudesse qu'elle alla tomber sur
une grosse chane d'amarrage et se meurtrit la face.

--Attrape! dit Chedotel, en continuant de donner ses ordres.

Cet acte de brutalit rvolta Jean de Ganay. Il se disposait 
rprimander svrement le pilote, lorsqu'il se rappela que le marquis
avait investi Chedotel de ses pleins pouvoirs durant le cours de la
traverse. Rprimant sa colre, il descendit pour secourir le bless,
qui se relevait le visage inond de sang.

--Veux-tu que je mande le chirurgien? dit-il  Guyonne avec compassion.

--Oh! non merci, monseigneur, rpondit-elle. Un peu d'eau de mer suffira
pour scher ces corchures.

La douceur de cette voix augmenta l'intrt que l'cuyer prouvait pour
le proscrit.

Tirant de son pourpoint un foulard de soie, il le lui prsenta en
disant:

Essuie-toi avec ceci. Je vais envoyer qurir ce que tu dsires.

Guyonne, mue par un sentiment nouveau et inexprimable, n'osait
accepter.

--Prends, reprit le vicomte, en lui mettant le mouchoir dans la main.

--Oh! monseigneur! fit la jeune fille.

--Bien; tu parleras de reconnaissance plus tard. Maintenant conforme-toi
 ma volont.

Le remde de Guyonne eut tout l'effet voulu et bientt, sauf
quelques taches bleutres, elle reparut plus charmante, plus frache
qu'auparavant.

Son grossier accoutrement de laine grise rehaussait, par le contraste
mme, l'clat de son teint.

Le vicomte ne put retenir un geste d'admiration.

--Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il en s'appuyant contre le
bordage.

--Yvon, pour vous servir, monseigneur, rpliqua-t-elle aprs quelques
secondes d'hsitation.

--Yvon! mais j'ai ou prononcer ce nom-l... Yvon! De qui tais-tu
vassal?

--De monseigneur de la Roche.

--Ah! ah! en effet, je me souviens. Ton pre est pcheur?

--Pcheur, rpta affirmativement Guyonne.

--Et quel ge as-tu?

--J'aurai tantt vingt-cinq ans  la Chandeleur.

--Vingt-cinq ans? tu en parais dix-sept  peine.

Le changement de ct tait  peine opr qu'une rise violente siffla
dans les agrs du _Castor_.

Peu aprs on entendit un bruit sourd comme le roulement lointain du
tonnerre, et le ciel se marbra de taches sombres.

Tous les matelots avaient suspendu leur flnerie pour courir, qui au
gouvernail, qui sur les vergues, qui au cabestan.

--Ferle, ferle tout! tonnait le porte-voix du pilote.

Mais avant que la manoeuvre ft excute, une seconde bourrasque
assaillit le _Castor_ par le travers, et il donna une telle bande sur
bbord que les boute-hors des basses vergues plongrent fort avant dans
l'eau.

Cette bascule inattendue prcipita le marquis contre le bastingage de la
dunette.

Les oeuvres-vives du _Castor_ craqurent avec un horrible frissonnement.

--Rentrez, monsieur, dit alors Chedotel au soigneur de la Roche; rentrez
dans la cabine, votre place n'est pas ici!

En disant ces mots, le pilote n'tait plus cet homme au visage astucieux
et rechign que nous avons nagure prsent au lecteur; c'tait le
marin, dans sa sphre; le marin qui mesure ses forces  celles de la
nature en furie, et ne reconnat d'autre conseiller que son coup d'oeil,
d'autre matre que son vouloir.

Sur terre, l'tre humain rarement oublie son caractre: sur mer il
l'abaisse ou l'exalte au gr des circonstances.

Paresseux, ivrogne, libertin, vil, le matelot est cependant susceptible
d'accomplir des prodiges de travail, de continence, de noblesse.

Le commandant d'un navire, bte, stupide dans un temps calme, deviendra
un gnie dans une tempte. Sa voix dominera celle de l'ouragan, sa
volont domptera la rage des lments, et sa personne s'incarnera d'une
nouvelle vie pour lutter avec les trois formidables ennemis conjurs 
sa perte:--l'eau, l'air, le feu!

Semblable  un artiste que l'inspiration embrase, Chedotel, son
porte-voix d'une main, son astrolabe de l'autre, tait grandi de dix
coudes.

La mer montait, montait. Les lames d'eau, grosses comme des montagnes,
furieuses comme des Ogresses dchanes, se ruaient tumultueusement
contre la carne et la prceinte du navire.

Les rafales se succdaient avec une rapidit effrayante. On et dit que
le _Castor_ dansait une sorte de danse macabre sur l'abme. Tantt il
s'ensevelissait dans le linceul des flots roulant autour de lui leurs
plis humides; puis, ruisselant d'eau, haletant, il surgissait de
son suaire aquatique et recommenait,  travers mille prils, mille
naufrages, sa course chevele.

Toutes les voiles heureusement taient ployes; quatre hommes robustes
se tenaient  la barre du gouvernail, et Chedotel, ferme  son poste,
dirigeait le vaisseau avec l'aisance d'un cuyer habile qui a lanc sa,
monture au milieu des ravines, des fondrires et des prcipices.

Les matelots oubliaient les dangers de la situation pour admirer le
sang-froid vraiment extraordinaire du pilote.

La tourmente svissait toujours avec une opinitret inquitante. Il
tait  craindre que le _Castor_ ne vnt  toucher un de ces nombreux
cueils dont la Manche est si abondamment parseme.

La nuit approchait  grands pas, et les proscrits, confins dans
l'entrepont, se livraient, sauf le petit nombre de ceux qui avaient
dj voyag en mer,  toutes les transes de la terreur, lorsqu'un cri
terrible mit le comble  leurs angoisses:

--Au feu! au feu!

Presqu'au mme moment, Jean de Ganay parut en haut de l'chelle qui
descendait  l'intrieur du _Castor_.

--Dix hommes de bonne volont! demanda-t-il.

Plus de vingt se jetrent sur les degrs de l'chelle.

Le vicomte fit rapidement son choix, enjoignit aux lus de monter, et
reforma le panneau.

Pour excuter tout cela, il avait dpens moins de temps que nous pour
le dire.

Le feu avait pris aux cuisines, et dj la caisse de bois qui les
contenait tait compltement treinte par le cercle destructeur des
flammes, lorsque les dix condamns arrivrent sur le tillac.

Le vent redoublait d'imptuosit.

Le _Castor_ volait  la cime des flots avec des inclinaisons de roulis
et de tangage permettant  peine aux hommes employs aux pompes de
garder l'quilibre.

--Accrochez-vous aux haubans et aux cabillots! leur criait Chedotel,
qui, du haut de son banc de quart, suivait sans moi les mouvements
dsordonns de la barque, et dployait une prsence d'esprit surprenante
dans la multiplication de ses ordres.

Quand parfois une vague, aprs avoir balay le pont, menaait, furieuse,
blanche de colre, le gaillard, d'arrire, notre pilote roulait son bras
autour du mt d'artimon, et, sans courber la tte, sans contraindre
une seconde la posture de son corps, continuait de transmettre les
commandements ncessaires au salut du navire.

Cependant, l'incendie gagnait du terrain, les pompes mal menes taient
insuffisantes  combattre ses voraces empitements.

--Je crois que nous sommes flambs! disait un matelot.

--Frits comme des goujons en pole, rpondait un autre.

--A moins que l'_rable_ ne nous rejoigne d'ici  une heure.

--Ah! oui, ajoutait un quatrime. Mais, avec pareil chass crois de
vents, je le dfie de nous accoster.

--La barre sous le vent! et vous autres, hardi, hardi aux pompes! dit 
cet instant la voix vibrante de Chedotel.

--Sommes-nous donc perdus? demanda le marquis de la Roche qui tait
sorti de sa cabine et revenu sur le pont.

--Hum! rpondit Chedotel, perdus! hum! a se peut bien.

--Mais... voulut objecter de la Roche que les sches paroles du pilote
commenaient  impatienter.

--Mais, s'cria celui-ci en frappant du pied, retirez-vous, monsieur,
votre prsence me gne, vos questions sont intempestives.

--Qu'est-ce  dire? fit de la Roche bless au vif.

--Encore une fois, partez ou j'abandonne la direction du navire.

--Ce ton...

--Mais ne voyez-vous donc pas que chaque seconde que vous me faites
perdre compromet notre salut! dit Chedotel d'une voix sourde en
saisissant et secouant dans ses mains le poignet du marquis.

--Manant! essaya le grand seigneur.

Un paquet de mer, gros comme une montagne, fort comme une avalanche,
fondant de bbord vers tribord, en ligne oblique, couvrit  cet instant
le foyer de l'incendie, coupa la parole au marquis de la Roche et
l'aurait assurment entran avec lui, si les muscles d'acier du pilote
ne l'eussent disput  la violence du choc.

Quoique tous les hommes alors sur le pont se tinssent sur leurs gardes,
deux d'entre eux arrachs aux tais du mt de misaine par l'irruption
des flots disparurent dans l'abme inexorable:

  Without a grave, unknell'd uncoffin'd and unknown.

Surpris par l'arrive soudaine de cette lame, Jean de Ganay, qui
travaillait aux pompes, n'eut que le loisir de happer un bout de drisse,
pour ne pas tre prcipit par-dessus le bastingage; mais la corde
s'tant rompue, le malheureux jeune homme allait prir d'une mort
affreuse, quand Guyonne se cramponnant d'une main aux porte-haubans, et
tendant l'autre  l'cuyer, parvint, grce  la vigueur extraordinaire
dont la nature l'avait doue,  le ramener sur la drome, d'o il put
facilement remonter  bord du navire lorsque la lame fut coule.

Guyonne alors releva la tte. Ses longs cheveux taient plaqus contre
ses joues, ses vtements ruisselaient d'eau, mais sur son beau front on
lisait le contentement.

Avant de remettre le pied sur le pont, elle fit dvotement le signe de
la croix et porta  ses lvres un petit sachet de cuir, qu'elle avait
pendu au cou et qui renfermait probablement une pieuse relique.

--Hum! ce n'est qu'une saute de vent, aprs tout, murmura Chedotel, en
remarquant que la pluie commenait  tomber, et que le feu avait t
teint par cette vague norme qui aurait peut-tre englouti le _Castor_,
si elle l'et pris en proue ou en poupe.

De la Roche s'tait prostern et priait en grenant son chapelet.

Quelques matelots et routiers imitaient cet exemple.

--Debout! debout, racaille! leur cria Chedotel d'un ton imprieux; et
vous, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, je vous somme,
au nom de la scurit de tous ceux qui se trouvent sur ce vaisseau, de
rentrer immdiatement dans votre cabine, car vos actes amollissent mon
quipage et aggravent notre commune position.

Le seigneur de la Roche s'loigna sans mot dire. L'imminence du pril
auquel l'avait ravi Chedotel, tait encore trop frache  sa mmoire
pour ne pas imposer silence aux murmures de la morgue du haut
dignitaire. De ce jour, nanmoins, il voua au pilote une haine mortelle.

Tandis qu'il se retirait, celui-ci, profitant des premiers indices d'une
embellie, faisait pour la deuxime fois changer les amures et rgler
ses basses voiles. A dix heures du soir, le _Castor_, pouss par un bon
vent, avait repris ses allures ordinaires et cinglait rapidement vers
sa destination. Le ciel s'tait dgag des nuages qui en souillaient
l'clat. Les astres scintillaient au milieu d'une poussire nacre et
l'on n'entendait abord que les pas de Chedotel arpentant la dunette et
le chuchotement de deux matelots qui veillaient au bossoir.

--Notre-Dame de Bon-Secours! quel fier homme que notre pilote! disait
l'un. As-tu vu, Nol, comme il se tenait ferme  son poste?

--Quasiment comme une barre de guindeau qu'on aurait cloue au mt
d'artimon, rpondit l'autre.

--Et sans lui, le marquis de la Roche...

--Ah! oui, le marquis de la Roche et son expdition taient joliment
enfoncs. Mais tu ne sais pas, Jacques, je n'augure rien de bon pour
cette traverse. Pendant la tempte j'ai vu...

--Eh bien?

--J'ai vu, Jacques, de mes propres yeux vu, comme je te vois, la
sorcire d'Ouessant qui planait sur le navire.

--La sorcire d'Ouessant! rpta Jacques avec une terreur profonde...
Sainte mre de Dieu, intercdez pour nous pauvres pcheurs!

--Il doit y avoir un grand criminel  bord, poursuivit Nol, car jamais
la sorcire n'apparat que pour punir les crimes.

--Si c'tait le pilote?

--Peut-tre! Ne te souviens-tu pas qu'il nous a dfendu de prier, alors
que nous tions prosterns pour implorer l'appui du ciel? Et comme il
parlait au marquis! et comme ses yeux lanaient des clairs! a n'est
pas naturel.

--Si cet homme tait un dmon dguis?

--Plus bas, Nol, plus bas, rpliqua l'homme en se signant.

--J'ai peur...

A cet instant un clat de rire sarcastique retentit derrire les deux
matelots.




                                 IV

                             LE COMPLOT


Quinze jours se sont couls depuis le dpart de l'expdition pour la
Nouvelle-France. A l'exception de la tempte dont nous venons de parler,
le temps a presque toujours t favorable.

Le _Castor_ et l'_rable_ naviguent dans les mmes eaux et approchent du
banc de Terre-Neuve.

A bord du premier de ces navires, tout semble paisible et souvent le
chant des matelots et des proscrits se marie aux murmures des flots; les
joyeuses histoires appellent de bruyants clats de rire; et les sombres
lgendes endorment la dure des heures.

Ce calme toutefois n'est qu'apparent. De mme que l'Atlantique sous sa
limpidit recle des gouffres, des colres terribles; de mme sous sa
tranquillit, le _Castor_ cache des abmes, des passions pouvantables.
Les visages sont gais, mais les coeurs sont tristes; les bouches
prononcent de douces paroles, mais les esprits brassent de sinistres
complots; on prie, on danse, on s'amuse, mais la prire est fausse, la
danse est guinde, les amusements forcs. A l'intrieur de la barque
fermentent des aliments de discorde: qu'une tincelle jaillisse et le
volcan fera son ruption.

Et cependant le _Castor_ filait ce soir-l sous la brise comme une
bachelette respectueuse devant sa mre, suivant la pittoresque
expression du matelot, Nol. Ah! dame, il fallait le voir se cabrant
firement pour recevoir le baiser des petites vagues cumeuses et
droulant derrire lui un long ruban de moire argente. C'est qu'il
avait fait grande toilette dans l'aprs-midi, le _Castor_; il avait
bien, ma foi! toutes voiles dehors depuis ses bonnettes basses jusqu'
celles du perroquet. Et le vent ronflait dans ses larges ailes que
c'tait plaisir  entendre.

Pourquoi donc alors matre Chedotel, assis prs de la table de sa
cabane[3], le coude appuy sur le dossier d'une chaise, paraissait-il
si sombre? Pourquoi le marquis Guillaume de la Roche armait-il ses
pistolets dans la cabane voisine? Pourquoi le vicomte Jean de Ganay
parcourait-il la grande chambre en poussant des soupirs brlants?
Pourquoi Guyonne pleurait-elle silencieusement dans le compartiment
spar qu'elle occupait depuis le lendemain de la tempte? Pourquoi,
enfin, au lieu de dormir, les routiers runis au pied du grand mt
causaient-ils  voix basse dans l'entrepont.

[Note 3: Le mot cabine (terme de marine) n'est employ que depuis
quelques annes seulement. Il a t emprunt  l'anglais cabin. Avant,
on se servait toujours du terme cabane pour dsigner les chambrettes 
bord d'un navire.]

Avant de rpondre aux premires questions, coutons ce que disent les
exils. Peut-tre saisirons-nous le fil de ce mystre.

--Mes cers amis, zzaie le Marseillais, z crois qu'il est temps ou
jamais d nous dbarrasser d cette clique d marquis qui nous tient
enferms ici comme des lapins dans une lapinire. Nous prend-il pour des
taupes, qu'il ne veut pas que nous voyons la andell du jour, mosieur
le soleil; et la lampe d la nuit, madame la lun? Sandiou! cela dpass
toutes les borns d la courtoisie que l'on doit  d bravs gens
d notre sorte. Pour moi, z vous assur, z m'ennuie dans ce
cul-d-bass-foss, comme une souris en souricire, et z suis tout
dispos  faire faire un plongeon  monseigneur le marquis d la Roche.
Qu'en pens mon ami Tronchard?

--Moi, rpondit le Flamand, par la barbe du bourgmestre, je pense que
mon ami Molin a raison et que nous sommes des nigauds de moisir dans
cette cabane comme des morues dans une tonne. Il faut en finir, je suis
prt!

--Der Teuffel, objecta un Suisse, mais nous sommes sans armes et...

--Et quoi? grogna l'Allemand.

--Et, reprit l'autre, sans quelques bonnes escopettes, nous nous
ferons hacher comme chair  pt. Prudence est mre de sret,
rappelez-le-vous.

--Des armes, por dios! dit un Basque, ne sommes-nous pas en nombre, et
ne pouvons-nous, eu un tour de main, nous rendre matres de l'quipage?

--Puis, troun d l'air! n'avons-nous pas chacun un bout d couteau!
ajouta le Provenal.

--Et des bras! poursuivit le Wurtembergeois en dcouvrant son torse
athltique.

--Nous sommes soixante contre une trentaine, mordieu! appuya Molin.

--Tout a est bel et bon, intervint encore le trembleur, mais...

--Mais? mais? tu as toujours des mais, toi, coeur de mouton, riposta
Tronchard d'un ton impatient. Allons, vite, que signifie ton mais, ou je
t'envoie souper par le sabord avec la gent poissonne?

--Chut! N nous emportons pas, trs-cer ami, dit le Marseillais. La
colr est une mauvaise conseillre. Causons comme des gens d bonne
compagnie.

--Por dios! reprit le Basque, il est heure de se lancer.

--Oui, oui, exclamrent plusieurs voix.

--Z vous approuv, mes bravs.

--Et aprs, que ferons-nous? grommela le Suisse rcalcitrant.

Ces paroles tombrent comme un rfrigrant sur le feu des rebelles.

--Aprs? bast! nous aviserons, rpondit insoucieusement Tronchard. Quand
le plat est servi, on le mange: rien de plus naturel.

--S'il n'est pas empoisonn?

--Comment cela?

--Eh! supposons que nous ayons dpch tout l'quipage ad patres, le
pilote en tte...

--Le pilot, bagasse! ce n'est, Dieu m pardonn! pas  lui que nous
mnageons une sauc, bien au contraire, le pilot z l'aim et l'estim,
moi!

--Bravo, Molin, bravo, por dios! fit le Basque; tu as de l'esprit
comme un docteur s-arts, et je te promets une couronne de chanvre, en
rcompense...

--N plaisantons pas, interrompit le Marseillais qui s'tait constitu
chef du complot. Voici ce que z propos. Ouvrez vos oreilles comme des
portes-cochres, mes doux agneaux. Nous allons nous munir de tous
les morceaux d fer qu'on est susceptible de trouver ici, puis nous
forcerons les coutilles, et bellement nous jetterons dix sur le
gaillard d'arrire, tandis que le rest se portera sur le gaillard
d'avant. Les derniers s'empareront des matelots.--Mais point d bruit,
point d sang, troun d l'air!--les autres me suivront. Cela vous
arang-t-il?

--Oui, fut-il rpliqu unanimement.

--Bien, mes adors bijoux, continua Molin, trs-bien; vous entendez
le mot pour rire comme des anges; et z pens que nous mitonnerons
parfaitement notre petite bouille-abaisse.

--Tout a ne m'apprend pas ce que nous allons faire, dit le Suisse
entt.

--Per Baccho! lui rpliqua un Sicilien, l o il n'y a plus de chats que
font les rats?

--Ce qu'ils font?

--Oui, qu'est-ce qu'ils font?

--Ma foi...

--Ils gouvernent, imbcile.

--Superbe, Pepoli! ton raisonnement est superbe; tu vaux ton pesant
d'or, cria Tronchard. Viens ici que je t'embrasse.

--Ce n'est pas absolument ncessaire; j'ai des moeurs moi, riposta le
susnomm Pepoli, avec un geste de vierge offense.

--Tout le mond est-il dtermin? demanda Molin que ces digressions
ennuyaient.

--Oui, hurla tumultueusement la foule des bannis. A mort le marquis de
la Roche!

--Silence! silence! fit le Marseillais en tendant la main; procdons
sans bruit; c'est le seul moyen d russir. Viens ici, Wolf.

L'Allemand courba sa taille colossale, dont l'lvation dpassait d'un
pied au moins la hauteur de l'entrepont, et s'approcha du chef des
conjurs.

--Tu vois ce panneau? dit celui-ci dsignant du bout du doigt le
couvercle de l'coutille.

Une sorte de grognement traduisit la rponse du gant.

--Eh bien! troun de l'air, mon brav, il nous gn diantrement, ce
panneau! conois-tu?

--Oh! oh! der Teuffel, dit Wolf, a n'est pas difficile. Attendez.

Prononant ces mots, il s'arc-bouta sous la trappe de manire que
ses larges paules en touchaient les extrmits, raidit ses membres
infrieurs, et, redressant lentement son chine, fit bientt voler
en clats les ferrures du lourd lambris. Un craquement et un ouf de
satisfaction annoncrent cette victoire.

Le clapotis des vagues contre la membrure du _Castor_ avait touff le
bruit de l'effraction.

Pendant que cet orage terrible s'amoncelait dans l'entrepont, Chedotel
tait en proie  une lutte non moins terrible. Ses cheveux, se
dressaient sur sa tte, de grosses gouttes de sueur dcoulaient de son
front, et ses ongles labouraient sa poitrine. Tout  coup, il parut
s'armer d'une rsolution dsespre. Son visage se marbra de taches
livides et cramoisies, ses yeux s'injectrent de sang, et, la
respiration fivreuse, les jambes comme celles d'un homme ivre, il
sortit de sa cabane et se dirigea vers celle de Guyonne.

tendue tout habille sur son cadre, la jeune fille s'tait assoupie.
Une lampe fumeuse clairait  demi. Chedotel tremblait si fort en
entrant chez elle qu'il fut oblig de s'appuyer  la boiserie pour ne
pas tomber. L, il eut une minute d'hsitation: son coeur battait 
rompre sa poitrine; ses prunelles couvaient Guyonne comme le serpent
couve du regard la palombe qu'il veut fasciner, et les veines de son
visage gonfles par les passions semblaient prs d'clater.

Frapp par les rayons blafards de la lampe, le profil du pilote tait
effrayant  voir! on aurait dit un de ces dmons dont on retrouve les
horribles figures sculptes dans le granit des vieilles basiliques du
moyen ge.

Soudain le faux Yvon s'agita faiblement sur sa couche, son bras
s'arrondit autour de son cou charmant, un suave sourire fleurit sur ses
lvres demi-closes qui laissrent voltiger le nom Jean!

Aussitt l'indcision de Chedotel cessa, une ivresse aveugle s'empara de
lui: il teignit la lumire et se prcipita vers le lit.

veille en sursaut, Guyonne se disposait  une vive rsistance, quand
des imprcations affreuses retentirent au-dessus de la cabane:

--Mort au marquis de la Roche! mort au marquis de la Hoche!




                                  V

                            RVOLTE A BORD


L'enfer, par soixante bouches, hurlait; Mort, mort au marquis de la
Roche! et l'immensit de Dieu rpondait, de sa voix solennelle: Mort,
mort au marquis de la Roche!

La nuit tait toujours belle et radieuse comme une vierge en un jour
de fte, et le _Castor_ sillait allgrement, sans plus de souci de ces
vocifrations pouvantables que l'aigle des rugissements de l'orage.

Sur terre, une rvolte a toujours en elle quelque chose qui inspire un
effroi secret, mais sur mer, une rvolte commande la terreur.--Sur
terre on peut fuir la rvolte, on peut l'arrter, la comprimer par mille
moyens divers; sur mer la fuite est impossible: l'abme est sous vos
pas, l'inconnu sur vos ttes, la mort autour de vous! il faut affronter
la rvolte, la braver, la pulvriser par la force qui l'a fait
natre,--par la force de l'esprit, o se livrera la furie!

Oh! c'est un affreux cataclysme, allez, qu'une rvolte  bord d'un
navire!

Regardez! Mille clarts fulgurantes, rouges comme le soleil s'teignant
dans les noires colres d'une prochaine tempte, entre-choquent leurs
flammes fumeuses sur le pont du _Castor_ et rpandent sur le vaisseau
des teintes aussi lugubres que celles d'un immense incendie. A la lueur
de ce brasier apparaissent des figures tranges, des types sauvages,
qu'on croirait vomis par le sombre empire dans un accs de fureur. Et
ces hommes brandissent d'une main une torche, de l'autre des avirons,
des barres de bois ou de fer, des anneaux de chane, des instruments
de toute espce! Au loin, on les prendrait pour une assemble satanique
s'apprtant  quelque orgie infernale.

Ils surgissent tumultueusement du _Castor_, essaiment autour du grand
mt, et, se divisant en deux bandes, se jettent l'une, conduite par
l'Allemand Wolf, vers l'avant qu'occupent les matelots; l'autre,
conduite par le Marseillais Molin, vers l'arrire qu'occupent le marquis
Guillaume de la Roche et sa suite.

Dj l'homme de quart au gouvernail, intimid par l'explosion de la
rvolte, abandonne son poste pour chercher un refuge dans les hunes;
dj la barque, laisse sans direction au souffle des vents, roule
sur elle-mme et menace de chavirer, lorsque Chedotel dbouche sur le
tillac.

Guillaume de la Roche, Jean de Ganay, plusieurs autres gentilshommes et
Guyonne y arrivent en mme temps que lui.

--Mort au marquis! mort au marquis! glapit la voix perante de Molin.

Et un sinistre cho rpond:--Mort au marquis! mort au marquis!

--Par le Christ! nous tombons  la bande, s'crie Chedotel, remarquant
que le _Castor_ venait au vent et que la grande voile tait  demi
fascille.

Et aussitt il courut  la barre et lui imprima un vigoureux mouvement.
Peu  peu le navire se redressa et continua sa marche premire.

Pendant ce temps, de la Roche apostrophait les rebelles:

--Retirez-vous, chiens! ou je vous fais tous pendre haut et court  la
grande vergue pour servir de pture aux golands!

Cette premire sommation fut couverte par les mugissements de
l'insurrection.

--Vous ne comprenez point ce langage, poursuivit le marquis, eh bien!
vous comprendrez peut-tre mieux celui-ci.

En prononant ces mots, il fit feu d'un des pistolets qu'il tenait  la
main.

--Par la barbe de mon respectable bourgmestre, je crois que j'ai reu
l'atout, dit Tronchard en tendant les bras et s'talant la face contre
le pont.

Frappe de crainte, la foule des insurgs recula, mais pour revenir
promptement, lectrise par le cri de son chef:

--Bagasse! allez-vous battre en retraite maintenant comme des moutons
galeux! Vengeons notre ami Tronchard sur ce rufian de marquis et sa
satane compagnie.

--Oui, por Dios, reprit le Basque, vengeons-nous, vengeons-nous,
compaings!

Les clameurs retentissaient de plus en plus. Il semblait que le _Castor_
et t transform en un pandmonium. Pouss par la mare humaine qui
montait toujours derrire lui, Molin se vit tout A coup transport sur
la dunette,  deux pieds de la Roche. Le premier tait muni d'un long
coutelas dont la lame dardait de fauves tincelles  la lueur des
flambeaux. Guillaume de la Roche, occup tout entier par l'attitude des
rebelles, n'avait point observ l'volution de son ennemi. Les yeux de
Molin brillrent comme des escarboucles, et il se rua sur le marquis.
Mais avant qu'il et pu perptrer l'homicide qu'il projetait, un coup de
hache nergiquement appliqu faisait sauter son bras que soulevait une
intention meurtrire. La douleur arracha un rauquement au bandit:

--Ah! murmura-t-il en apercevant Guyonne, c'est toi qui m'as dmanch,
gringalet; troun d l'air, tu as le poignet solide, mon jouvenceau...
mais...

Il s'vanouit dans une mare de sang.

Une dcharge de mousqueterie appela, en ce moment, ailleurs l'esprit
des assaillants. Cette dcharge tait partie de la proue o les matelots
soutenaient un rude assaut contre Wolf et les siens.

Voici ce qui s'tait pass:

Au premier signal de l'meute, l'homme du bossoir avait lanc un cri
d'alarme. Tous les matelots alors, quittant leurs hamacs, avaient
saisi les armes les plus  leur porte. Puis, sur l'ordre du matre
d'quipage, ils s'taient forms en bataille, et avaient attendu en
silence que les rebelles eussent enfonc la porte de leur cabane pour
les accueillir par un feu crois. Pareille rception tait lien capable
de drouter les gens incertains qui avaient espr que les matelots,
loin de s'opposer  leur entreprise, se joindraient  eux. Cinq victimes
que leur fit cette mousqueterie achevrent de les consterner. Les uns
se replirent confusment sur la troupe commande par Molin, d'autres
coururent se rfugier dans l'entrepont, d'autres enfin, et le
Wurtembergeois Wolf  leur tte, tentrent de forcer le retranchement
des marins.

Le dsordre tait  son comble sur le pont du _Castor_; car, dans la
mle, la plupart des torches avaient t teintes et les tnbres de la
nuit commenaient  reconqurir leur prdominance sur la clart qui un
instant les avait vaincues. Quelques bouts de corde goudronne, oublis
par les hros de ce drame, agonisaient encore  et l le long du
bordage et disputaient leur faible rayonnement au retour de l'obscurit.

--Un falot! s'cria le marquis.

Guyonne descendit  la cambuse et revint avec l'objet demand. De la
Roche alluma une mche, et s'approchant d'un pierrier que Jean de Ganay
venait de braquer contre les conjurs:

--A prsent, dit-il, rentrez tous dans l'entrepont ou je mets le feu 
cette pice.

Son geste, son accent taient irrsistibles. Douter qu'il ft prt
 accomplir sa dtermination et t folie. Les rebelles obirent en
silence,  l'exception de Wolf, Pepoli et cinq ou six autres. Ceux-ci,
au surplus, n'avaient pas entendu l'injonction, mais l'eussent-ils
entendue, que probablement ils n'en auraient pas tenu compte. S'tant
rus contre les matelots avant qu'ils eussent, eu le loisir de recharger
leurs mousquetons, ils s'escrimaient avec eux d'estoc et de taille. Pour
toute arme, le gant allemand n'avait qu'une barre de cabestan, mais il
s'en servait, comme d'une massue, avec tant d'adresse que chacun de
ses coups, quivalait  un passe-port pour l'ternit. De son ct, le
Sicilien faisait merveille avec un sabre d'abordage, ramass durant
la bagarre. Leurs autres compagnons les secondaient dignement, et la
victoire aurait pu tourner en faveur des proscrits sans la lchet du
plus grand nombre.

--A toi, brigand, der Teuffel! dit Wolf en levant sa redoutable barre
sur le crne du matre d'quipage.

--Et  toi, vilaine caboche carre! dit tout  coup en s'agenouillant
dans le hamac o il s'tait tenu cach, un mousse qui dchargea son
pistolet au milieu du visage de l'Hercule.

--Der Teuffel!... essaya encore le colosse en tombant  la renverse.

Ce fut son dernier soupir. Avec lui expira la rvolte.




                                 VI

                             EXCUTION


Le lendemain, dans l'aprs-midi, le _Castor_ prsentait un triste
spectacle.

Pourtant la journe tait belle, le firmament pur et serein, le soleil
vivifiant et chaud. La grandeur de Dieu se dployait dans toute
sa magnificence autour du navire, mais le contraste mme de ces
majestueuses beauts ajoutait  la mlancolie de la scne que nous
allons dcrire.

Assis sur une estrade, revtu de son costume de gouverneur gnral du
Canada, et ayant  sa droite le pilote Chedotel,  sa gauche le vicomte
Jean de Ganay, le marquis Guillaume de la Roche promne sur l'Ocan
un regard attrist. A ses pieds, enchans deux  deux, et entours de
marins le mousquet charg, se tiennent tous les proscrits,  l'exception
du faux Yvon. Au-dessus de leurs ttes, accrochs aux vergues se
balancent huit cadavres, parmi lesquels on remarque ceux du Flamand
Tronchard et de l'Allemand Wolf.

Des oiseaux de proie planent sur le navire en dchirant l'air de cris
perants, et dans la trane d'cume que le _Castor_ laisse en creusant
son sillon, on peut distinguer  de rares intervalles un corps noirtre,
squameux, suivant la barque avec une persistance opinitre.

C'est un requin qui flaire la mort.

A deux heures, un roulement de tambour se fait entendre; ds lors les
conversations  mi-voix, les chuchotements cessent: tous les yeux se
dirigent vers une coutille place sous l'accastillage de proue. D'abord
on voit sortir le Sicilien Pepoli, les poignets lis derrire le dos,
puis le Marseillais Molin port par deux matelots, et dfinitivement le
Basque et un Bourguignon nomm Franois, dit le _Buveur_.

Molin, malgr la perte de son bras droit, a toute sa connaissance. Ses
traits contracts par la souffrance expriment toujours la fiert, et un
sourire sardonique joue au coin de ses lvres dcolores.

Pepoli et Franois dit le Buveur, font assaut de quolibets.

--Corde pour corde, il me fallait toujours finir par une corde, dit le
premier. Mais sur mon me je n'imaginais pas que j'aurais la chance de
mourir dans les bras d'une vierge!

--De fait, appuie le second, voici du chanvre qui fait honneur au champ
qui l'a produit.

--Et au tisserand qui l'a tiss.

--Vois donc un peu, Pepoli, comme ce brave Wolf tire la langue l-haut.
Dirait-on pas qu'il attend la chute d'une breusse de bire pour se
dsaltrer!

--Ivrogne d'Allemand, va!

--Et cet animal de Tronchard qui se fait ventrer par les oiseaux du
ciel.

--Plus que a de raffinement.

--Le gros voluptueux!

Un deuxime roulement de tambour mit fin  ces ignobles plaisanteries.

De la Roche se leva et manda:

--N 31, 43, 50.

--Prsents, rpliqurent tour  tour Molin, Pepoli et Franois.

--Vous tes condamns tous trois  tre pendus, reprit le marquis.
Recommandez vos mes  Dieu! vous avez une demi-heure! Que cet exemple
serve de leon  ceux qui tenteraient dsormais de se rvolter contre
mon autorit.

A l'audition de cette sentence inexorable, un tressaillement de frayeur
parcourut la foule des bannis. Seules les victimes ne manifestrent
aucun moi.

--Voil ce que j'appelle de la prcision, dit Pepoli

--Et moi ce que j'appelle ne pas faire languir les gens, ajouta
Franois.

--Por Dios, il y a longtemps que j'avais envie de tailler une bavette
avec monsieur Satanas. Comme a se rencontre!

--Saint Bacchus, mon divin patron, faites que le vin soit l-bas aussi
gnreux qu'en notre Bourgogne, ajouta Franois.

Troun de l'air, pensa le Marseillais, z me doutais bien que z n
ferais jamais la bouille-abaisse dans cette maudite galre de Canada.

Un troisime roulement de tambour annona que l'heure fatale avait
sonn. Tous les exils se mirent  genoux et deux minutes aprs un
grincement de poulie, un croassement des oiseaux de proie pouvants,
quelques sons inarticuls, tintaient le glas funbre des trois
criminels.

Pourtant la journe tait belle, le firmament pur et serein, le soleil
vivifiant et chaud, et la grandeur de Dieu se dployait dans toute sa
magnificence autour du Navire!




                                 VII

                               PILOTE


Revenons  quelques-uns de nos principaux personnages que les incidents
prcdemment raconts nous ont forcs de laisser dans une sorte de
pnombre.

On se souvient, sans doute, que dans une tempte, Guyonne avait sauv
la vie au vicomte de Ganay; on se souvient galement que, pendant la
rvolte, elle avait aussi sauv la vie  Guillaume de la Roche. Ces
deux traits vous ont prouv qu' l'hrosme du coeur, la belle-fille
de Perrin unissait l'hrosme du courage et du sang-froid: trinit de
vertus malheureusement trop peu commune chez les hommes.

Le vicomte et le marquis payrent, l'un aprs l'autre, au prtendu Yvon
la dette de leur reconnaissance: le premier en l'admettant parmi
les serviteurs du chteau de poupe (ainsi se nommait  cette poque,
l'arrire d'un navire); le second en rendant hommage  sa bravoure
devant tout l'quipage et en lui promettant de le ramener libre en
France.

La jeune fille s'tait donc acquis une position meilleure que celle
qu'elle aurait jamais os esprer, et elle pouvait considrer l'avenir
sans grande apprhension. Mais la fortune fait bien souvent les choses
 demi. En nous donnant  pleines mains d'un ct, elle nous rogne,
en gloutonne, notre part de bonheur de l'autre. Deux passions se
partageaient dj les penses de Guyonne: elle aimait le vicomte Jean de
Ganay, elle hassait le pilote Chedotel.

Ces deux passions avaient pris naissance en mme temps dans son coeur,
s'y taient enracines ensemble et avaient grandi en s'appuyant l'une
sur l'autre.

Le jour de l'embarquement, Chedotel avait brutalis la jeune fille, Jean
de Ganay l'avait prise sous sa protection: tel tait le point de dpart,
de ce double sentiment. Depuis, le contraste l'avait ciment et un
vnement que nous ne tarderons pas  faire connatre l'avait port 
son comble.

D'abord, Guyonne se mprit sur la nature de son penchant pour l'cuyer.
Elle crut que c'tait le rsultat d'une vive gratitude; mais elle avait
pass l'ge o l'on s'ignore soi-mme; si son me tait reste vierge de
toute tendresse trangre  la famille, une intelligence pntrante lui
avait enseign  chercher et  trouver la cause de ce qu'elle prouvait.
Guyonne discerna donc promptement que l'amour seul lui faisait craindre
et dsirer la prsence de Jean de Ganay; que l'amour empourprait ses
joues lorsqu'il lui adressait la parole, et faisait trembler sa voix
lorsqu'elle lui rpondait.

Cette dcouverte la remplit d'pouvante.

Quel intervalle infranchissable la sparait, elle, pauvre fille d'un
pcheur, d'un serf, de l'opulent vicomte de Ganay, fils d'un des plus
puissants seigneurs de la basse Bourgogne! comment combler cet abme! Y
songer n'et-ce pas t le comble de la dmence! D'ailleurs, Jean n'en
aimait-il par une autre, la, belle Laure de Kerskon, la chtelaine aux
nombreux vassaux, la beaut sans rivale, la perle bretonne?... Vraiment,
vraiment elle et t bien impudemment effronte la jeune fille,
bachelette ou damoiselle, qui et lev ses prtentions jusqu' la main
de l'cuyer de monseigneur de la Roche.

Hlas! l'amour a beau raisonner; quand l'objet qui l'excite en est
digne, plus il accumule de persuasions pour s'touffer lui-mme, plus il
prend de vie et de consistance. Moins il a de raison d'tre et plus il
est; plus grandes seront les distances sociales creuses entre le mobile
et le moteur, et plus grande sera la force d'attraction du premier vers
l'autre.

Guyonne demanda un remde  la prire; la prire enflamma son
imagination et exalta son amour. Mais le cours de cet amour fut
chang. Elle rsolut de se dvouer  la flicit du jeune homme. Cette
dtermination rtablit le calme dans son me, sans toutefois y tablir
une paix ternelle. Pour but, elle s'imposa le sacrifice; pour horizon,
elle entrevit la volupt de la douleur concentre. Elle s'accoutuma
mme  l'ide de servir un jour la femme du vicomte, en qualit de
domestique, et d'lever leurs enfants. Certainement il fallait une pit
robuste et un caractre solidement tremp pour se consacrer  un pareil
martyre; mais, nous l'avons dj dit, Guyonne tait le type de la
volont morale incarne. Il y a des consciences sres d'elles-mmes qui
dfient le mal de jamais entamer le bouclier qu'elles ont oppos  ses
assauts.

Qu'on ne s'tonne pas, du reste, qu'en deux semaines l'amour de la
poissonnire pour le vicomte et pris d'aussi vastes proportions. En
mer, le cercle des impressions est rtrci, tous les mouvements du
coeur sont,  cause de cela mme, bien plus violents, et la plus chtive
circonstance acquiert sur nos facults l'importance d'un vritable
vnement.

Le vicomte de Ganay ignorait tout, et le sexe de son librateur, et
la flamme qu'il avait allume dans son sein. Peut-tre que si un autre
amour ne l'et pas embras, il se serait tonn de certains mouvements
d'Yvon, peut-tre aurait-il remarqu que, parfois, quand il croyait ne
pas tre vu, il attachait sur lui ses grands yeux humides de langueur;
mais l'image de Laure s'interposait toujours entre l'cuyer et le
prtendu routier et jamais il ne lui vint  la pense qu'un coeur de
jeune fille aimante battait sous cet accoutrement masculin. Nanmoins,
l'ayant un jour surprise, prosterne devant un crucifix et dans une
attitude de dvotion qui attestait des sentiments religieux excessifs,
il ne put s'empcher de lui dire:

--Tu crois donc en Dieu?

--En Dieu, monseigneur! et qui refuserait d'y croire?.

--Trop d'ingrats, rpondit l'cuyer. Mais quand on croit en Dieu, on
craint de l'offenser.

--Aussi est-ce ma crainte la plus vive.

Jean de Ganay sourit, et ce sourire fit monter le pourpre aux joues de
la jeune fille.

--Comment, reprit le vicomte, allies-tu la crainte de Dieu  tes
relations avec des misrables perdus de vices et de dbauches?

A cette question, le visage de Guyonne passa du pourpre au cramoisi et
des larmes brlantes tincelrent au coin de sa paupire.

--C'est d'autant plus trange, poursuivit le gentilhomme, que tu
appartiens  une famille honnte, au milieu de laquelle tu n'aurais d
sucer que de bons principes.

On conoit le coup que porta  la pauvre Guyonne cette accusation,
malheureusement justifie par les apparences. Incapable de se contenir
davantage, elle clata en sanglots.

--Allons, ne pleure pas, enfant, dit le vicomte, interprtant
maladroitement l'expression de son affliction; sache te repentir et Dieu
te pardonnera, comme ceux que tu as offenss sur cette terre t'ont dj
pardonn.

Un pnible soupir fut toute la rponse de la pauvre fille.

L'inculpation qui pesait sur sa tte n'tait cependant que le plus
minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde  porter: son
aversion pour Chedotel et la passion insense de ce dernier pour elle.

Cette passion tait ne le jour mme du dpart.

Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici
quelques vnements antrieurs.

Jean de Ganay arrach  la mort par Guyonne, les vtements du librateur
et du libr se trouvaient tremps d'eau. L'cuyer ayant chang de
costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa
de se dpouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait
apports le valet du vicomte. Le troc opr, Guyonne remonta sur le
pont, afin d'tendre son sarrau pour qu'il scht  la brise du soir.
Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter
son frre Yvon  la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui
portait simplement le nom de la solliciteuse crit  l'encre rouge et
un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette
passe vint  tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de
rechange, o elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en
faisant laver le pont, aperut l'objet, le ramassa, et laissa chapper
un blasphme en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne
revenait chercher son sarrau. Matre Chedotel fut frapp de sa bonne
tournure et de sa beaut, dont certaines apparences dcelaient une
nature fminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il
avait lu sur la passe, il conut quelques soupons. L'espionnage lui
cotait peu, il pia le proscrit dguis et le soir mme ses soupons
taient justifis. Il connaissait le sexe du numro 40.

L'ide d'un sentiment gnreux ne saurait pas plus germer dans certaines
mes qu'un grain de bl dans du sable; et Chedotel avait une de ces
mes-l. Guyonne ne pouvait tre suivant lui, qu'une truande qui,
fatigue de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu
transporter sa misrable existence et ses faveurs banales dans un autre
hmisphre. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la
Roche, afin d'viter par une incarcration immdiate de la donzelle les
dsordres que causerait sa prsence, si elle venait  tre divulgue.
Puis une rflexion l'arrta:

--Hum! fit-il en hochant la tte, ce n'est pas une laideron, Dieu me
pardonne! Il y a des formes apptissantes, hum! si nous nous rservions
cette poulette...

Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais
achevrent la pense de Chedotel. Mais il ne tarda gure  s'apercevoir
qu'il s'tait trangement abus sur le compte de la jeune fille. A ses
infmes propositions, elle rpondit avec une fermet qui le stupfia. La
rsistance transforma le caprice en passion, la passion en dlire. Nous
ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces  Guyonne. On a vu de
quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalit
si l'insurrection des condamns n'avait fait chouer cet odieux
attentat. Il est maintenant ais de concevoir la haine de Guyonne pour
le pilote. N'et-elle pas aim Jean de Ganay de cet amour enthousiaste
et pur que nous avons essay de peindre, que la sensualit de Chedotel
l'et rvolte. Indiffrent, cet homme, brute  face humaine, ne pouvait
inspirer que le mpris: mais qu'il aimt ou qu'il dtestt, il devait
inspirer une haine, un dgot invincibles.

Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait
ce monstre; oui, une heure aprs la rbellion des bannis, la sainte
jeune fille implorait Dieu en faveur du sclrat dont elle avait failli
devenir victime! Sa situation tait affreuse: aimer et ne pas tre
connue, dtester et tre aime!

Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures
physiques!

Et songer que broye entre les roues de ce double cylindre qui
l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour
crier grce ou merci!




                                 VIII

                               DISETTE


Il semblait que le malheur et tendu son aile noire sur l'expdition du
marquis de la Roche, comme sur la plupart des expditions du mme genre
qui l'avaient prcde. Autant la dcouverte et la colonisation
de l'Amrique du Sud fut favorise de la fortune, autant celle de
l'Amrique septentrionale fut maltraite par le sort.

Qu'on ne s'tonne pas si la monarchie franaise apporta si grande
ngligence, pour ne pas dire mauvaise volont,  fonder des
tablissements sur les bords du Saint-Laurent. Lorsque Cartier partit de
Saint-Malo, le 20 avril 1534, pour reconnatre le Labrador, on pensait
gnralement qu' l'exemple de Colomb, Corts, Vespuce, Pizarro, etc.,
il planterait le drapeau de son roi sur des pays riches en mines d'or
ou d'argent; mais quand,  son retour, il ne ramena que des matelots
chagrins, puiss, qui n'avaient trouv, disaient-ils, que noires
forts, neiges profondes, glaces paisses, Franois Ier en conut
un tel dpit qu'il refusa d'accorder au hardi navigateur une audience
particulire. Grces, cependant, aux sollicitations de Philippe de
Chabot, Charles de Mouy et quelques autres seigneurs, Cartier put
recommencer ses explorations l'anne suivante. On sait que de dangers il
affronta dans le cours de ce deuxime voyage qui amena la dcouverte de
la contre dsigne depuis sous le nom gnral de Canada; on sait
aussi quel terrible hiver les aventuriers passrent sur les bords de
la rivire Saint-Charles, et quel concert de maldictions salua le
dbarquement de leur chef en France, o il se hta de revenir vers le
printemps suivant. Certains auteurs, Champlain entre autres, prtendent
qu'il fut dgot par cet chec; cela n'est pas probable; s'il conut
quoique dgot, ce ne fut point parce qu'il n'avait pas russi au gr
de son dsir, car il avait l'me trop fortement trompe pour se laisser
abattre par les revers, et l'esprit trop lev pour ne pas comprendre
quelle source de richesses il avait lgues  la postrit; mais parce
que des intrigants ignares et jaloux le desservaient auprs de la cour,
et parce qu'on mconnaissait les bienfaits que son audace opinitre
acqurait  la patrie.

Quoi qu'il en soit, comme le dit Charlevoix, il eut beau vanter le pays
qu'il avait dcouvert, le peu qu'il en rapporta, et le triste tat
o ses gens y avaient t rduits par le froid et par le scorbut,
persuadrent  la plupart qu'il ne serait jamais d'aucune utilit 
la France. On insista principalement sur ce qu'il n'y avait vu aucune
apparence de mines; car alors, plus encore qu'aujourd'hui, une terre
trangre qui ne produisait ni or ni argent n'tait compte pour rien.
Nanmoins, quatre ans aprs, en 1540, Cartier triomphe des difficults
et remet  la voile en compagnie de Franois de la Roque, seigneur
de Roberval. Cette expdition n'a pas plus de bonheur que ses anes.
L'hiver, la famine dciment les rangs des colons, et Jacques Cartier
disparat du thtre de l'histoire.

Les querelles politiques, les dissensions religieuses firent oublier
l'Amrique septentrionale jusqu'en 1549. A cotte poque, Roberval,
allch par sa premire tentative, affrta un navire et marcha sur les
traces de son devancier; mais le vaisseau se perdit corps et biens et
l'on n'en entendit plus parler.

Cela suffit pour dtourner l'attention publique du projet qui l'avait
occupe pendant quelque temps. Un demi-sicle environ s'coula avant
qu'on y songet de nouveau.

Nous avons assist au dpart de la Roche, nous l'avons vu, aid de
Chedotel, lutter avec la furie des lments et des hommes; maintenant
nous allons le voir se roidir contre un flau plus redoutable, contre la
disette.

Le _Castor_ n'avait emport des vivres que pour cinquante jours;
il comptait sur l'_rable_, dont la cargaison renfermait un vaste
approvisionnement de munitions de toute espce. Mais, battu par la
tempte, le _Castor_ dvia de sa route, et quarante jours s'taient
dj couls sans que l'on apert un signe de la terre. Pour comble
d'infortune, on avait perdu l'_rable_ dans une tourmente. Il fallut
diminuer les rations d'eau, et bientt aprs les rations de farine. Ces
mesures, que commandait une imprieuse ncessit, ne s'accomplirent pas
sans soulever les mcontentements des proscrits, mais le supplice des
meneurs de la premire rvolte les avait trop intimids pour qu'ils
osassent se rebeller une seconde fois. D'ailleurs, ils savaient que le
marquis et son tat-major partageaient leurs misres; c'tait assez
pour arrter les plus sditieux. L'homme est ainsi fait: il souffre
volontiers avec ceux qui souffrent et ne pardonne pas ses privations
quand il voit des gens qui nagent dans l'abondance.

Toute notre existence s'coule  forger des spculations sur la
comparaison.

La tristesse tendait donc son crpe au-dessus du _Castor_; on ne
rencontrait que visages amaigris, dcharns; on n'entendait que plaintes
touffes!

Guillaume de la Roche sortait rarement du chteau de poupe; il craignait
que sa physionomie soucieuse ne traht les secrtes angoisses qui
l'agitaient, et consumait les heures dans la prire et la mditation.
Jean de Ganay n'tait pas moins sombre que son matre. A mesure que la
position se faisait plus critique, l'cuyer regrettait davantage d'avoir
quitt le doux ciel de la France. Il songeait  l'idole de ses penses.
De sinistres pressentiments le mordaient au coeur comme des aspics.
Mille circonstances passes inaperues, alors que les rayons des beaux
yeux de Laure l'aveuglaient, se pressaient  sa mmoire. Tantt, ne se
sentant pas aim, il rugissait de douleur; tantt, croyant son amour
partag, il pleurait la folie qui l'avait pouss loin de l'objet de
ses feux; puis  ces poignantes motions se joignait le souvenir de sa
Bourgogne chrie, au climat si tempr, aux pampres si verts, au soleil
si pur! Il revoyait le manoir o s'taient coules son enfance et sa
premire jeunesse; il s'asseyait sous le manteau de la grande chemine,
coutait le rcit des exploits de ses braves aeux, appuyait sa tte sur
les genoux de sa mre et s'endormait au chant d'une caressante romance.
Enfin, comme c'est l'ordinaire, plus la flicit paraissait prs de lui
chapper, plus il s'attachait  elle en respirant le parfum des fleurs
qu'elle avait semes a et l sur son passage. Souvent il cherchait dans
la Bible un remde contre l'affliction; mais les saintes critures ne
l'impressionnaient plus comme autrefois. Il trouvait leurs paraboles
monotones et obscures, leurs conseils froids et sentencieux, leur morale
sche et aride. Jean de Ganay n'tait plus que l'ombre de lui-mme.

Deux de nos personnages seulement avaient conserv le calme et la force
indispensables pour dfier l'adversit. C'taient Guyonne et Chedotel.
leve cte  cte avec le dnment, ayant frquemment rong sa faim,
la soeur d'Yvon ne ressentait pas comme ses compagnons ce besoin
de nourriture qui crot par les entraves mmes qui s'opposent  sa
satisfaction; et, bien que les dports fussent rduits  quelques onces
de biscuit et de viande sale par jour, elle tait aussi frache, aussi
sereine que lors du dpart de Saint-Malo. Pourtant son me tait en
proie  d'incessantes tortures, surtout depuis qu'elle constatait le
dprissement du vicomte de Ganay; mais la vigueur de sa constitution
n'avait point t branle, et ses gais propos, ses pieuses exhortations
ranimaient souvent les misrables  qui elle avait volontairement li sa
destine.

Quant au pilote, tel il tait au commencement de ce rcit, tel il tait
encore au plus fort de la disette: dur, hargneux, moqueur, mchant comme
le gnie du mal. Ne pouvant assouvir sur Guyonne ses infmes dsirs, il
avait rsolu de se venger. Mais Chedotel n'tait pas homme  se venger
d'une faon vulgaire. Il voulait une vengeance atroce, pouvantable.

Un matin, aprs avoir relev le mridien et observ que le _Castor_
approchait des 42 longitude et 53 latitude, un sourire mchant vint
effleurer le coin de ses lvres.

--Hum! hum! fit-il avec le claquement de langue' qui lui tait
particulier, m'est avis que voici sonner l'heure de jouer beau tour
de mon invention  cette pcore qui fait tant la sucre. Ah! vous avez
voulu rogner les griffes du chat, ma mignonne! hum! gare au coup de
patte! il vous en cuira!

Et le pilote, ayant donn quelques instructions relatives  la
manoeuvre, se rendit immdiatement prs du marquis de la Roche. Celui-ci
tait en confrence avec ses officiers, au nombre desquels figurait Jean
de Ganay. Chedotel s'avana vers eux en affectant un air constern.

--Qu'est-ce encore? s'cria le seigneur de la Roche; le courroux du ciel
ne cessera-t-il de s'appesantir sur son humble serviteur?

--Hum! rpondit Chedotel. En mer, on doit s'attendre  tout. Le fait est
que jamais je n'eus moins de chance qu'en cette occasion.

--Mais qu'y a-t-il? parlez! reprit le marquis.

Les regards des assistants interrogrent avidement le visage de
Chedotel.

--Vraiment, dit-il,  moins que ce damn _rable_ ne nous rallie, nous
courons risque...

--Eh bien?

--Hum! c'est dur  digrer, quoique tous, nous ayons l'estomac aussi
souple que des vessies dgonfles.

--Pas de plaisanteries en ma prsence! s'cria hautainement Guillaume de
la Roche. Matre pilote, je vous en enjoins de parler et de ne me taire
rien.

--Hum! rpliqua Chedotel sans s'mouvoir, je ne vous croyais pas si
press d'apprendre une mauvaise nouvelle, monseigneur; mais puisque vous
le souhaitez, je me soumets  votre volont! Le calier m'a assur que
nous n'avions plus qu'une barrique d'eau.

Plus qu'une barrique d'eau! exclamrent les assistants.

--Une seule, hlas! repartit Chedotel, en pesant sur le chiffre.

--Oh! c'est impossible! dit Jean de Ganay.

--Et, poursuivit le pilote avec une intention diabolique, pour une
semaine de vivres...  peine.

--Comment?

--En rognant les portions, ajouta-t-il.

Un cri d'effroi souleva toutes les poitrines.

--Mais, reprit Chedotel, qui savourait voluptueusement l'anxit de ses
auditeurs, peut-tre y a-t-il un moyen d'chapper  la mort affreuse
dont nous sommes menacs; car c'est une horrible chose, allez,
messeigneurs, que de mourir de faim entre le ciel et l'eau. Hum! je me
rappelle qu'une fois, c'tait, vrai Dieu!  bord de l'_Amphitrite_, nous
avions fait naufrage, et pour ne pas mourir de cette affreuse mort dont
je vous parle, nous fmes obligs de manger un de nos camarades...

--Assez! s'cria de la Roche. Pilote, gardez vos souvenirs pour vous et
vos pareils. Sommes-nous loin de terre?

--Hum! on ne saurait prciser au juste. La sonde donne vingt-quatre
brasses et un fond de coquillages... Tenez, entendez-vous nos matelots
crier: Vive le roi! cela annonce les corres[4], et que nous
_bancquons_, c'est--dire que nous entrons sur le banc des
Terres-Neuves.

[Note 4: On nommait ainsi les extrmits du grand banc de Terre-Neuve.]

--Donc les ctes de l'Acadie...

--Monseigneur, les courants sont nombreux dans ces parages, les vents
trs-variables. Je ne puis rien affirmer,  moins que vous ne consentiez
 adopter un plan...

--Voyons, quel est-il? soyez bref.

--A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une le, qui
renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel tait votre
bon plaisir, y dbarquer toute cette canaille que nous avons  bord, et
aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis
nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel tablissement
colonial, et ensuite nous reviendrions qurir notre monde.

--Par la messe! voil qui est sagement pens, matre Chedotel, dit l'un
des gentilshommes.

--Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces
gens pendant notre absence.

--Hum! rpondit le pilote, ils ne seront pas gns, la pche! la chasse!
l'le abonde en gibier et en poisson.

Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et
s'adressant  Chedotel:

--Que Dieu nous assiste! agissez  votre guise!




                                  IX

                                TERRE


Cinq jours aprs cet entretien, l'aube apparut  travers les brumes
froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrs
de _Castor_, et la gaiet dridait les fronts des passagers. C'est que
dj bouillonnaient autour du navire ces lignes parallles de globules
argents qui indiquent la proximit des ctes.

Cependant, tous les dangers n'taient point vits. Le _Castor_ faisait
route entre des montagnes de glaons qui,  chaque instant, menaaient
de l'craser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientt on
atterrirait, que bientt on descendrait sur la terre ferme, suffisait
pour ranimer les esprits les plus dcourags; car il n'est peut-tre
point donn  l'homme d'prouver de sensations aussi vives que celles
qui l'inonde en remettant le pied sur son lment propre, aprs en avoir
t spar pendant d'ternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa
matresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une
premire traverse ne revoit la vieille Cyble. Fatigues, prils,
privations, tout est immdiatement oubli, et les vieux marins eux-mmes
ne sont jamais blass sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer
retentit le commandement: Apprtez les ancres! c'est la joie dans le
coeur, l'agilit dans les membres, un refrain sur les lvres, que tous
les matelots s'empressent  cette pnible besogne. Les plus mous sont
les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut
tre tmoin de la facilit, du plaisir dont chacun fait preuve pour
arrimer les normes cbles, les chanes pesantes! il faut tre tmoin de
ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale
qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes
exclamations, ces jeux de mots, ces trpignements d'allgresse!

La terre, mme la terre trangre, sonne aux oreilles comme une musique
mlodieuse. Il y a si longtemps qu'on ne l'a aperue, qu'on ne l'a
sentie, foule!

Contemplez la scne qui se joue dj sur le pont du _Castor_: le
brouillard enveloppe la barque d'un nuage impntrable; il y a quinze
heures que tous ces malheureux n'ont aval une bouche; l'horizon est
ferm  leurs regards, et les voici qui chantent, les voici qui sautent,
se trmoussent, s'agitent, pleurent, s'embrassent... C'est qu'ils
viennent d'apprendre qu'on touche au terme du voyage.

--Par saint Jacques de Compostelle, je te salue, toi, le plus beau jour
de ma vie, quoique ta face soit en ce moment aussi rechigne que celle
d'un drapier qui a surpris sa femme en pch de tte--tte avec un
cornette aux chevau-lgers, s'crie un Espagnol, en agitant son bonnet
de laine brune.

--Je brlerai trois chandelles en l'honneur de monsieur mon patron, dit
un Breton.

--Et moi, ajoute un Allemand, je fais voeu de ne pas boire un seul pot
de bire cette anne durant, si nous arrivons  bon port.

--Corne de boeuf, j'imagine, mon gars, que l'abstinence ne sera pas
malaise, rpond le matre d'quipage, en le repoussant brusquement.
Crois-tu, par hasard, que bire coule l-bas comme flots dans la grande
tasse?

--Pas moins vrai, reprit l'enfant de la Germanie, un peu refroidi, que
s'il y a du houblon, on peut brasser de la bire, que si on peut la
brasser on peut la boire, que si on peut la boire...

--Oh! qui est-ce qui veut danser une bourre! braille un Auvergnat.

--Non, un menuet!--Non, un fandango!--Non, une valse!--Non, une
courante!--Non, une gavotte!--Non, un tricott!--Non, une ronde!

La dernire proposition, lance d'une voix de stentor, au milieu du
choc de ces clameurs, runit tous les suffrages. Aussitt quatre ou cinq
exils descendirent dans l'entrepont, en rapportrent des instruments de
cuisine, chaudrons, poles ou cuelles, s'armrent de chevilles de fer,
et revinrent se poster au-dessus du roufle, d'autres se juchrent sur
des tonnes vides, avec des cabillots en guise de baguettes; le reste
des proscrits boucla une chane autour du grand mt, et une ronde
fantastique commena, au charivari assourdissant de cet orchestre
improvis.

Chedotel, que son humeur tracassire et jalouse rendait l'ennemi des
distractions d'autrui, voulut s'opposer  la fte des bannis; mais de
la Roche intervint, et, bien que le pilote allgut que ce tohu-bohu
embarrassait le service, le marquis ne voulut point qu'il troublt les
maigres amusements de ces pauvres gens.

--Le navire file  merveille, dit-il, le vent nous est propice. Qu'ils
se divertissent une heure ou deux, il n'y a aucun inconvnient.

--Aucun inconvnient! hum! aucun inconvnient, maugra le pilote. a
se connat en marine comme un Algonquin en mathmatiques, et a veut...
hum! Lui aussi il aura  se rappeler matre Chedotel, pilote-locman.
Hum! hum! rira bien qui rira le dernier!

Le claquement de langue indispensable  l'expression de tous ses accs
de misanthropie termina ce charitable soliloque.

En ce moment, Guyonne, attire par le vacarme, se montra sur le pont.

Chedotel l'aperut et alla droit  elle.

--coute, lui dit-il, en la prenant par le bras et l'entranant vers les
batayoles.

La jeune fille aurait pu facilement s'arracher  cette treinte, mais
la fausset de sa position  bord du _Castor_ ne lui permettait pas de
faire rsistance.

Elle suivit rsolument Chedotel.

--coute, rpta-t-il, avec une intonation sourde et passionne,
et retiens bien ce que je vais te dire; car dans deux heures ma
dtermination sera irrvocable.--Je t'aime, tu le sais. Pour un mot
d'amour de toi, je coulerais ce vaisseau avec tout ce qu'il contient;
pour un baiser de tes lvres, j'irais chercher le trpas au fond des
abmes bants sous nos yeux, pour ta possession...

La voix du pilote devint frmissante, ses prunelles dardrent des lueurs
fauves comme celles d'un chacal, tous ses muscles frissonnrent comme
les cordes d'un instrument de musique pendant l'orage, et ces paroles
jaillirent sches, embrases de sa gorge.

--Pour ta possession, reprit-il, pour ta possession, Guyonne, je
damnerais mon me, je sacrifierais l'humanit entire!.... Vois comme je
t'aime! tu es en mon pouvoir, et je te respecte; et moi qui ai entre mes
mains le sort d'une centaine d'individus, moi devant qui le fier
marquis de la Roche plie le genou; moi qui mprise la fureur des hommes,
ddaigne la colre des flots, moi qui suis plus matre ici que le
roi n'est matre en France, moi, j'implore ta piti, j'implore ta
compassion, Guyonne! je te supplie de consentir  tre ma femme, de
me donner un mot d'espoir... Tiens, veux-tu que je me prosterne  tes
pieds, en prsence de tout l'quipage? dis, le veux-tu?

--Non, rpondit froidement Guyonne.

--Que faut-il donc que je fasse pour te plaire! s'cria imptueusement
le pilote, en essayant d'embrasser la jeune fille par la taille.

--Rien, rpliqua-t-elle, en se jetant en arrire.

--Tu ne m'aimes point, n'est-ce pas! reprit Chedotel d'un accent amer.

Guyonne ne fit aucune rponse.

--Et tu ne m'aimeras jamais? dit encore Chedotel, en essuyant la sueur
froide qui baignait ses tempes, et tu ne consentiras jamais, toi, vil
rebut de la socit, cume des clapiers,  tre la femme lgitime...

--Jamais, dit fermement la soeur d'Yvon.

--Ignores-tu que tu es sous ma dpendance absolue que d'un mot, d'un
geste, je puis signer ton arrt de mort? Jamais! ah! tu railles; allons
donc! jamais! est-ce que je ne commande pas souverainement ici!...
Jamais, oses-tu dire! ai-je bien entendu? Mais, malheureuse femme, tu
es donc bien fatigue de la vie pour me parler ainsi!... Jamais!...
Insense! tu te sens donc bien forte contre les tourments... Jamais!...

En articulant ces imprcations, le pilote serrait,  les briser, les
doigts de Guyonne entre les siens.

Il y eut une pause de quelques secondes dans ce drame solitaire au
milieu de tant de monde, dans ce drame dont le bruit de la danse
couvrait les vocifrations. Un observateur et pu remarquer alors que
le pilote se dbattait entre deux passions divergentes, exaltes  leur
paroxysme. Enfin, il parut se dcider, sa main lcha celle de Guyonne,
et il lui dit avec un sourire dmoniaque:

--Vous n'aimez pas le vieux loup de mer, ma belle enfant?

--Je vous hais, riposta la jeune fille,  bout de patience.

--Hum! Vous me hassez, vous me hassez! Cette franchise m'est agrable,
hum! par le raban, confidence pour confidence, je serai aussi franc que
vous, mademoiselle. Distinguez-vous ce point  l'occident?

--Oui, dit simplement Guyonne.

-- donc, apprenez, ds cet instant, que l sera votre tombeau, et
Satan vous ait sous sa protection, la jouvencelle!

Ensuite de ce blasphme, Chedotel alla rejoindre le marquis de la Roche
qui arpentait la dunette, causa quelques minutes et se mit, on personne,
au gouvernail.

Le soleil montant  son znith avait peu  peu dgag sa face
blouissante des voiles qui gazaient l'empyre. Quelques nuages
floconneux lutinaient bien encore a et l sur la cime des vagues
cumeuses, mais dj le dme cleste dvoilait ses splendeurs clatantes
et dans le lointain se groupaient des masses blanchtres qui se
dessinaient, s'chancraient, se nuanaient, s'estompaient  chaque
enjambe du _Castor_ vers elle.

C'tait le cap Canceau, les rives de l'Acadie, actuellement la
Nouvelle-cosse.




                                  X

                               ARRIVE


Chedotel, sans quitter la barre, saisit tout  coup sur l'habitacle un
de ces petits tlescopes qu'avait rcemment invents l'Allemand Jensen
et examina la cte.

--Hum! murmura-t-il, ce diable de _Castor_ connat son chemin; mais il
ne me plat pas de dposer mon fret de ce ct. Demi-tour sur nous-mme.
Puis, remettant la lunette  sa place et levant la voix:

--Range  changer d'amures! cria-t-il d'un ton perant.

On entendit grincer les chanes sur les moufles et les palans; les
voiles lches et dgonfles battirent follement les mts; le soleil
sembla dcrire rapidement un arc de cercle  la vote du ciel, les
chanes grincrent de nouveau sur les moufles et les palans; les
voiles se gonflrent derechef et la barque reprit son allure premire.
Seulement elle avait chang de direction, et au lieu de voguer vers le
nord, elle marchait en droite ligne vers le sud-ouest.

Les jeux avaient cess et, depuis quelques minutes, tous les yeux
attachs aux rivages lointains en tudiaient, muets et palpitants
d'esprance, les contours varis  l'infini. L'volution du _Castor_
les transporta de surprise; mais attribuant cette manoeuvre  une cause
urgente, ils s'abstinrent de tout commentaire et se contentrent de
faire volte-face pour voir le littoral de la Nouvelle-France qui dj
s'vanouissait comme un mirage trompeur.

Cependant, Guillaume de la Roche venait de consulter une des cartes
traces par Cartier et dont la fidlit est vraiment inconcevable. Il
fut tout tonn de la route que prenait le pilote.

--Ne procdons-nous pas  la faon des crevisses? lui dit-il on
souriant. Je croyais que nous devions conserver le cap au nord, et voil
que l'aiguille de la boussole est en ce moment arrte sur le sud.

--Au nord, rpondit Chedotel, hum! oui, notre route est au nord; mais la
voie la plus courte n'est pas toujours la meilleure.

--Ni la plus prompte, n'est-ce pas, pilote?

--Hum!

--Nanmoins, je serais bien aise de savoir pourquoi nous revenons sur
nos pas. Y aurait-il des rcifs, des cueils?

--Hum! des rcifs, des cueils, vous l'avez dit, il y en a des rcifs,
des cueils, la cte en est hrisse.

--C'est la cte de l'Acadie, n'est-il pas vrai?

--Hum! la cte de l'Acadie; non, ce n'est pas la cte de l'Acadie,
rpondit imperturbablement Chedotel, c'est une le.

--Une le! fit le marquis.

--Une le.

--Vous la nommez?

--Hum! Je ne sache pas qu'on lui ait donn un nom.

--C'est singulier, reprit de la Roche pensif; c'est singulier, mais ni
Jacques Cartier, ni Roberval, n'ont signal cette le.

--Hum! cela ne doit pas vous merveiller, cette le est un amas
de sables, qui, le plus souvent, sont couverts par les eaux. Les
navigateurs que vous citez ont pu passer auprs sans l'observer.

--Voyons donc, dit de la Roche en prenant le tlescope.

Mais il tait trop tard. A l'exception d'un point presque imperceptible,
le gouverneur gnral du Canada ne distingua rien  l'horizon.

--Approchons-nous de l'autre le dont vous m'avez parl? s'informa-t-il,
aprs un intervalle.

--Nous la rangerons avant quatre heures de releve, rpliqua Chedotel.

--L'avez-vous parcourue?

--Plusieurs fois.

--Et tes-vous certain que nos gens pourront y vivre pendant les
quelques jours que durera notre loignement?

--Y vivre! Par la croix du Sauveur, jamais les rufians n'auront t
en meilleur campement pour faire chre lie. Les morues, les ralingues
essaiment dans les criques, comme abeilles dans une ruche, et les
livres, les lapins, les perdrix, il n'y a qu' allonger la main pour en
prendre en veux-tu, en voil.

--Souvenez-vous, pilote, que vous rpondez d'eux sur votre tte! dit
solennellement de la Roche.

--Sur ma tte, hum! j'estime plus ma tte qu'un million de ces
garnements; mais n'importe, j'en rponds.

Soit qu'il n'et pas compris, soit qu'il n'et pas entendu, le marquis
ne releva pas cette grossiret. Il redescendit  l'intrieur du
_Castor_, tandis que Chedotel marmottait avec un ricanement sinistre:

--Prends garde qu'ils en trouveront des vivres. L'le est aussi strile
que le pont d'un vaisseau. Ah! monseigneur, vous m'avez rudoy durant
la traverse! Ah! vous m'avez trait comme un manant, moi Chedotel, qui
cours les mers depuis trente ans... Ah! ah! monseigneur le gouverneur,
vous gouvernerez... les Hurons et les Esquimaux... si vous pouvez...
Et cette pronnelle! ah! ah! hum! Si je pouvais tre tmoin... Tiens,
qu'est-ce qu'il veut?

Un roulement de tambour avait arrach cette exclamation au pilote.

A cet appel les dports s'assemblrent en ordre, et Guillaume de la
Roche, suivi de son tat-major, parut sur le couronnement.

--Serrez les perroquets et le beaupr, cria alors Chedotel, dont l'oeil
vigilant ne perdait pas un des mouvements du _Castor_.

--Tandis que les matelots excutaient l'ordre du pilote, Guillaume
adressa aux condamns l'allocution suivante:

Enfants,

Vous savez que, malgr tous mes soins, la malheur a marqu jusqu'ici
notre expdition. Les vivres manquent  bord. Encore quelques jours de
mer, et nous serions rduits  la dernire extrmit. J'ai partag vos
misres et vos privations. Comme vous j'ai pti de la faim, et, sans ma
confiance entire dans la bont de Dieu, peut-tre ma serais-je laiss
aller  une lche dsesprance. Mais celui qui croit il la misricorde
infinie du Tout-Puissant, celui qui dpose, chaque soir, le fardeau de
ses tribulations aux pieds du Rdempteur du monde, celui-l est fort
contre l'adversit.

A prsent nous approchons de la terre, non du continent, comme vous
avez pu le supposer, mais d'une le fertile, o avec un peu de
travail et d'ingniosit, vous pourvoirez  vos besoins naturels. Car,
apprenez-le de suite, le manque de vivres, une imprieuse ncessit me
forcent  vous dbarquer sur une le voisine. On dbarquera avec vous
des provisions pour deux jours, divers outils, des effets de literie,
des instruments de chasse et de pche, puis le _Castor_ remettra  la
voile pour chercher sur les rives le la Nouvelle-France un endroit
convenable  la fondation de l'tablissement colonial que j'ai projet.
Ds que je l'aurai trouv, dans quelques jours, je reviendrai pour vous
y transporter.

A mesure que de la Roche parlait, un sourd grondement, prcurseur d'une
tempte, s'levait dans les rangs des proscrits. Un tincelle suffisait
pour dterminer l'explosion; cette tincelle jaillit.

--On veut nous abandonner au milieu de l'Ocan! cria un individu perdu
dans la foule.

--On veut nous abandonner! crirent en cho vingt bouches, avec un
accent de terreur et de menace inqualifiable.

--Oui, nous abandonner! reprit la premire voix; nous abandonner sur
quelque plage inconnue pour y devenir victimes de la faim et des btes
fauves.

Un formidable rugissement accueillit cette dclaration; et en moins
d'une seconde, comme mus par un choc lectrique, tous les condamns
s'taient presss tumultueusement sous la dunette, dans l'intention de
l'escalader.

Chedotel riait sous cape et continuait de cingler vers le sud-ouest.

De la Roche sentit qu'il lui fallait dpouiller sa morgue habituelle
pour conjurer l'insurrection imminente.

coutez, s'cria-t-il, j'ai tout droit sur vous; le supplice des chefs
de votre ancienne mutinerie aurait du vous le prouver. Mais je
rpugne aux excutions violentes, et je vous pardonne ce mouvement
d'insubordination que tout autre,  ma place, rprimerait par des
condamnations  mort.

--Oui, des pendaisons comme celles de Molin, Tronchard et des autres!
intervint encore le mme individu, d'un ton d'amertume qui rveilla
l'irritation assoupie.

Pour vous montrer, continua le marquis, dont la voix domina
instantanment les murmures, pour vous montrer que je n'ai point
l'intention de vous dlaisser, comme certains esprits souponneux le
craignent, mon cuyer, le vicomte Jean de Ganay, restera parmi vous et
vous commandera en mon absence. tes-vous satisfaits?

--Oui, oui, rpliqurent plusieurs routiers.

Eh bien donc, poursuivit de la Roche, rentrez dans l'entrepont et
faites vos prparatifs.

Cette promesse comprima aussitt l'effervescence qui bouillonnait dans
toutes les ttes.

--Sire de Ganay, je compte sur vous, dit le marquis en se tournant vers
son cuyer. Quatre matelots vous serviront de garde.

--J'obirai, monseigneur, rpondit indiffremment le vicomte.

Le _Castor_ nageait sur le banc Craus, et autour de sa carne
s'abattaient des marsouins aux reflets diamants, des flottants 
l'chine grise, des souffleurs aspirant l'eau pour la rejeter on l'air
par leurs puissantes narines, et de temps en temps on voyait sortir des
ondes le museau effil d'un loup marin au blanc pelage. Des troupes de
golands voletaient  la tte des mts ou rasaient les petites vagues
glapissantes, et de toutes parts surgissaient des mles de sable qui
scintillaient sous les rayons du soleil, comme des incrustations de
pierreries sur une plaque d'argent.

Chedotel fit serrer les voiles,  l'exception de la misaine, et dirigea,
la sonde  la main, le _Castor_  travers les battures qui encombrent le
passage o il naviguait alors.

Peu aprs, l'on discerna,  quelques milles au sud, une le couverte
de petits arbres qui,  cette distance, produisaient un effet assez
agrable.

L'ordre de mettre en panne et de jeter les ancres ne tarda gure 
tre donn. Puis Guillaume de la Roche, accompagn de ses principaux
officiers, descendit dans un canot et se rendit  terre. Le premier, il
dbarqua, planta une croix et le drapeau de France et Navarre dans le
sable du rivage, et prit possession de l'le au nom du roi, son matre.

Le dbarquement des proscrits s'effectua de mme,  l'aide des
chaloupes, car le _Castor_ ne pouvait, sans danger, approcher davantage.

Le soleil se couchait derrire un gros nuage gris de fer qui maculait
l'azur du firmament, comme une tache d'encre macule une robe de fte,
quand le canot, ramenant. Guillaume de la Roche, vint chercher Jean de
Ganay, les quatre matelots chargs de veiller  sa sret personnelle,
et le faux Yvon, qui lui servait de domestique.

Comme, la dernire, Guyonne allait franchir la lisse pour prendre place
dans l'embarcation, Chedotel la saisit par la main et lui dit avec une
fureur concentre:

--Femme, tu l'as voulu! Eh bien! tu seras la proie des misrables
qui t'attendent l-bas; Adieu, ajouta-t-il, en lui mordant les doigts
jusqu'au sang. N'oublie pas le premier et le dernier baiser de ton amant
Chedotel!

Guyonne frissonna d'pouvante sous le regard infernal du pilote, et
machinalement sauta dans le canot, qui s'loigna immdiatement.

Il touchait au rivage, lorsqu'un coup de vent subit, imptueux, siffla
dans le grement du _Castor_. Un grondement de tonnerre succda  ce
sinistre prsage. La barque fit trois embardes successives, roula sur
elle-mme et recula comme emporte par une puissance irrsistible.

--Sang et mort! dit Chedotel, l'enfer seconde mes desseins! nous
drapons!--Levez les ancres! s'cria-t-il, et prenez un ris dans la
misaine!

--Pourquoi cette manoeuvre? demanda Guillaume de la Roche.

--Voyez-vous ces aigrettes phosphorescentes qui dansent  l'extrmit
des cacatois? rpondit Chedotel; c'est le feu Saint-Elme[5]. Il faut
regagner incontinent la haute mer, si nous ne voulons pas chouer sur un
banc ou nous briser contre les rochers  fleur d'eau!

Quarante personnes, y compris Guyonne et Jean de Ganay, restaient sur
l'le de Sable.

[Note 5: On sait que le feu Saint-Elme, nomm aussi quelquefois feu
Saint-Nicolas, est une sorte de mtore lumineux qui prcde souvent les
temptes ou apparat durant les nuits obscures.]




                          DEUXIME PARTIE


                          L'ILE DE SABLE




                                 I

                          L'ILE DE SABLE


L'le de Sable, plaine sauvage et aride, est situe par les 43 86
42 de latitude et les 60 17 15 de longitude, sur la grande route
ocanique que suivent les navires pour gagner les ports septentrionaux
de l'ancien et du nouveau monde. Sa distance des ctes de l'Acadie[6]
et du cap Breton est d'environ quatre-vingt-cinq milles. Comme son nom
l'indique, des mles de sable, amoncels par les flots, la composent.
Elle s'lve  peine au-dessus du niveau de la mer. Cependant on y
remarque quelques hauteurs galement formes de sable. La plus connue
aujourd'hui est le mont Lutrell, situ  la pointe ouest, ct sud.
L'le de Sable a la figure d'un croissant. Sa plus grande longueur, de
l'est  l'ouest, ne dpasse pas dix lieues, sa largeur cinq. Place 
l'embouchure du Saint-Laurent, dans l'Atlantique, elle est environne de
bas-fonds et de bancs considrables, comme il en existe ordinairement au
confluent des fleuves. Une plage fort large, lche par la mer  l'heure
de la mare montante, laisse  sec  l'heure de la mare descendante,
enserre l'le dans toute sa circonfrence. Ce serait pour elle, si la
nature l'avait faite productive et habitable, une meilleure dfense
que la plus formidable ceinture de remparts et de bastions; car
non-seulement les navires de haut bord ne peuvent en approcher, mais les
caboteurs n'y arrivent qu' l'aide de leurs embarcations. Au centre
se trouve un lac[7] qui a cinq milles de circuit. Ses rives seules
jouissent d'une sorte de fcondit maladive. On y voit quelques arbustes
rabougris, tiques, et a et l un lambeau de pelouse o croissent des
herbages aux nuances plottes, aux tiges malingres et dcharnes et
des plantes saxatiles. C'est une ternelle dsolation oublie par la
fatalit au coin de l'Atlantique.

[Note 6: Aujourd'hui Nouvelle-cosse.]

[Note 7: On lui a donn le nom de lac Wallace.]

Jamais, dit Charlevoix, dans son _Histoire de la Nouvelle-France_,
terre ne fut moins propre pour tre la demeure des hommes.

De temps immmorial, l'le de Sable a t la terreur des marins employs
 la pche ou  la traite des pelleteries dans les parages de l'Acadie.
Bien avant l'expdition de Jacques Cartier, elle tait connue et
redoute; par les Basques, les Normands et les Bretons. Aux alentours,
la mer roule constamment ses vagues houleuses, et les brouillards
impntrables qui planent sur elle pendant les neuf diximes de l'anne,
rendent son abord d'une difficult presque insurmontable. Encore
aujourd'hui elle apparat comme un sombre prsage  tous ceux qui
l'approchent. Les navigateurs, dans leur langage figur ont donn le
nom d'Avenue de l'Enfer (_Hell-Avenue_) au passage qui la spare de la
Nouvelle-cosse.

En 1804, le gouvernement anglais, pouss par une sollicitude
philanthropique qu'on ne saurait trop louer, y a tabli un poste
d'hommes, avec mission de la parcourir en tous gens, afin de recueillir
les naufrags, et, en 1853, il y a rig des maisons de secours,
approvisionnes de tout ce qui est ncessaire pour assister les
infortuns que chaque mois, chaque semaine, nous pourrions dire, le
malheur jette sur son rivage.

Le tableau suivant, d  la plume de miss Dix, est une peinture fidle
de cet horrible dsert:

L'le de Sable, depuis sa dcouverte, a t l'effroi des marins, durant
les brumes et les temptes. Je possde une liste de prs de deux cents
vaisseaux et petits btiments, appartenant tous  l'Angleterre ou aux
tats-Unis, qui s'y sont perdus dans le demi-sicle coul. Les gens qui
y ont stationn m'ont dit qu'il n'tait pas rare, aprs des brouillards
pais ou de gros vents, de trouver des fragments de vaisseaux et des
restes de cargaisons dont il n'a plus t entendu parler.

L'le n'a ni port, ni mouillage sr. Les navires qui dsirent effectuer
une communication avec elle,--et il y en a peu qui l'entreprennent
volontairement,--jettent l'ancre  trois quarts de mille environ du
bord, en prenant position sur le ct septentrional de l'le, quand le
vent souffle de l'est, et plus vers le cte sud quand le vent du nord
domine.

Les bas-fonds et les barres s'tendent A plus de soixante milles du
ct sud; au nord, les bancs plongent plus brusquement dans les eaux
profondes.

La province de la Nouvelle-cosse, soutenue par la mre patrie,
entretient sur l'le un tablissement compos de huit matelots
vigoureux, un autre estropi, un bon pilote-ctier et un jeune garon
actif, qui doivent s'empresser de fournir de l'aide aux navires en
dtresse. Une garde rgulire est tablie, et les rondes se font une
fois toutes les vingt-quatre heures.

Le surintendant est autoris  disposer du temps et  diriger tous les
travaux sur l'le; lui-mme, le second et le troisime commandant y ont
leur famille. Sauf les personnes prcites, l'le n'a aucun habitant.
Les naufrags peuvent y tre retenus plusieurs mois en hiver, et souvent
des semaines entires dans les autres saisons, jusqu' l'arrive du
vaisseau du gouvernement qui est charg de fournir les provisions et de
pourvoir aux besoins des insulaires.

Les paves des btiments submergs donnent en abondance du bois pour
la construction des maisons d'habitation, ateliers, magasins, maisons de
refuge et bois de chauffage.

Il y a quatre maisons d'habitation  un tage et une maison de refuge 
l'extrmit sud-ouest de l'le.

Elle consiste en une chambre dcente, ayant un tre rempli de bois sec,
une bote d'allumettes, un seau, une coupe d'tain, une hache et un
sac de biscuits pendus  la muraille. La porte est simplement ferme
au loquet. Des inscriptions crites  la main indiquent les parties de
l'le habites et qu'on peut se procurer de l'eau frache en creusant 
dix-huit pouces on deux pieds dans le sable.

Au sud il y a une autre maison de refuge fort bien construite par le
surintendant actuel, il y en a une autre plus loin  l'est.

On y trouve plusieurs bateaux-brisants excellents, mais pas un bon
bateau de sauvetage, aucun phare, aucune cloche pour les brouillards. Il
y a quelques annes, un bateau de sauvetage fut construit sur l'le. Il
a un pont convexe et n'est point propre aux avirons, sinon dans une eau
parfaitement calme; aussi tous ceux qui ont quelque connaissance
des affaires nautiques, et qui l'ont vu, l'ont-ils jug parfaitement
inutile.

On a song  tablir un phare sur l'le de Sable: cette question a t
discute, mais jusqu'ici on ne l'a point fait. Je ne saurais prciser
jusqu' quel point les cloches pour le brouillard seraient avantageuses,
mais je m'imagine que si on en plaait vers la cte septentrionale elles
rendraient de grands services  diverses stations. Je pense que des
blocs de pierre pour fixer de lourdes chanes retenant des boues,
portant un chapiteau et une cloche, pourraient y tre jets comme sur
les ctes du Maine et ailleurs.

J'ajouterai en terminant que trente heures aprs mon arrive  l'le
de Sable, au mois de juillet, dernier, le _Guide_, vaisseau anglais,
presque neuf, charg d'une cargaison de farine et autres provisions pour
le Labrador, toucha la cte sud pendant une brume et fut compltement
perdu--les hommes et la cargaison furent sauvs.

Tout dtail ajout  ceux-l serait superflu. Par l'attention qu'on
accorde maintenant  l'le de Sable, le lecteur peut se faire une ide
de ce qu'elle devait tre en 1598.

Les quelques historiens contemporains de cette poque qui en ont
parl ne trouvent pas sur leur palette de teintes assez noires pour la
reprsenter.

Enfin nous aurons complt cette lugubre bauche, en ajoutant qu'
l'exception de quelques oiseaux de mer, on ne rencontre aucune espce de
gibier sur l'le de Sable[8].

A prsent, retournons aux quarante individus que le marquis de la Roche
a laisss dans cette solitude affreuse.

[Note 8: M. Martin Montgomery prtend, dans son _Histoire de la
Nouvelle-cosse_, qu'on trouve encore des lapins et des livres sur
l'le de Sable. Mais il est le seul qui fasse cette assertion. Pour moi,
je n'ai rencontr aucun gibier dans l'le quand je l'explorai en 1853.]




                                 II

                            LES QUARANTE


Comme le _Castor_, aprs avoir vir de bord, cinglait avec rapidit vers
l'est, un cri s'leva de l'le de Sable!

Cri spontan, terrible, immense; cri de dsespoir indicible, qui chassa
de leur retraite une nue de golands, et domina un instant le roulis
des flots irrits!

Ce cri, il tait pouss par trente-huit poitrines humaines, il rsumait
les apprhensions qui dj tenaillaient trente-huit tres humains,
il exprimait le saisissement de trente-huit vies humaines qui voient
disparatre le dernier lien qui les unissait  la socit civilise!

Puis, il y eut des scnes individuelles effrayantes.

Autant d'hommes, autant de rages; autant de voix, autant de clameurs
stridentes; autant de bras, autant d'imprcations contre le ciel et le
navire qui fuyait!

Le pinceau n'aurait pas assez de couleurs, la plaine pas assez de traits
pour reproduire cet horrible tableau!

Qu'elle tait crasante la dception qu'ils venaient d'prouver! Aprs
de longs jours de souffrances et de privations, dans les entrailles d'un
vaisseau o ils taient entasss comme des ngres  fond de cale, avoir
aperu, la terre, l'avoir salue avec l'enthousiasme du prisonnier
saluant l'heure de sa dlivrance, avoir form mille projets, de flicit
future, savour les volupts imaginaires de bientt boire et manger
 discrtion,--aprs tant d'motions, tomber soudain sur une plage
inconnue, strile suivant toute apparence, au commencement d'une
tempte, sans abri contre la pluie, sans vivres pour rparer leurs
forces extnues par un jene mortel!--Le stocisme incarn aurait-il
lui-mme rsist  de si rudes assauts?

Essayer de les calmer, de leur faire entendre raison alors, c'et t
jeter de l'huile sur un brasier ardent afin de l'teindre.

Le vicomte Jean de Ganay, malgr sa jeunesse, avait une trop grande
exprience des hommes et, des choses pour exciter encore ces natures
sauvages par une tentative prcipite. Croyant d'ailleurs que le
_Castor_ n'avait lev l'ancre que dans le but d'viter le grain et
de chercher un mouillage plus sr, il attendit silencieusement que
l'effervescence se ft apaise d'elle-mme.

Les prvisions de l'cuyer par rapport  ses compagnons d'infortune se
ralisrent.

Fatigus de blasphmer et de se tordre inutilement les bras, les mieux
rsolus finirent par envisager froidement la situation. Jean, alors,
accompagn de Guyonne, des quatre matelots qui l'avaient amen et lui
servaient d'escorte, Jean jugea qu'il tait temps d'agir et s'approcha
des groupes.

Dans leur trouble, les routiers n'avaient, point remarqu la prsence du
vicomte parmi eux. Lorsqu'elle fut connue, l'esprance renaquit dans ces
coeurs susceptibles de se livrer instantanment aux sensations les plus
divergentes. Jean de Ganay leur apparaissait comme un otage sacr, comme
la preuve certaine que le gouverneur de la Nouvelle-France n'avait pas
voulu les abandonner  jamais. Envers eux, rprouvs du monde, un haut
et puissant seigneur avait droit de perfidie; mais le vicomte tait bon
gentilhomme; ses armes l'attestaient, et certainement le marquis de la
Roche n'aurait pas eu l'audace de jouer un vilain tour  un membre de la
trs-considrable famille bourguignonne des Ganay.

Ces rflexions, bien naturelles, passrent des esprits sur les lvres,
et le vicomte trouva bientt les oreilles prtes  l'couter, les mains
prtes  obir  ses ordres.

La nuit dployait rapidement son manteau de tnbres; la pluie tombait
 flots et le vent arrachait aux lames des masses d'eau saumtre qu'il
rejetait avec force sur le rivage.

--Allons, mes braves, dit l'cuyer aux exils qui l'entouraient, comme
il n'est pas probable que nous ayons des nouvelles du _Castor_ avant
demain matin, il faut nous disposer  camper ici. Formez-vous en groupes
de dix; mes matelots donneront  chaque groupe des rations de vin et
de viande sale que j'ai apportes dans mon canot; puis, en coupant
quelques arbustes, les fichant dans le sable, et tendant dessus vos
souquenilles de laine, vous vous construirez des tentes passables pour
de vaillants routiers plus accoutums  coucher  l'htellerie de la
belle toile que sous des lambris dors! Vive monseigneur de la Roche,
gouverneur de la Nouvelle-France!

--Vive monseigneur de la Roche, gouverneur de la Nouvelle-France!
rptrent unanimement les condamns; car Jean de Ganay en faisant appel
 la valeur de ces bandits les avait pris par leur ct faible. Flatter
l'amour-propre des masses, tel est le secret de l'loquence des grands
orateurs populaires.

Les rations de vin et de vivres furent scrupuleusement distribues,
promptement avales, et chaque groupe se mit en devoir de se
confectionner un refuge contre la tempte qui svissait toujours avec
furie.

Envelopp dans son manteau, Jean de Ganay surveilla les travaux, tandis
que ses matelots et Guyonne lui prparaient une tente au centre du petit
camp. Vers neuf heures, toute la besogne tait termine, la pluie
cessait peu  peu; mais un froid piquant succdait aussi peu  peu, et
les pauvres routiers, tremps jusqu'aux os avaient en perspective
une nuit fort dsagrable, quand un vieux marin qui avait pris part 
l'expdition de Roberval, dit tout  coup en s'adressant au vicomte:

--Si monseigneur nous permettait d'allumer du feu?

--Allumez, mon brave, rpondit l'cuyer; mais j'ai bien peur que vous ne
puissiez en venir  bout. Les deux barils de poudre que j'ai transports
du _Castor_ ici sont avaris, et comme il se pourrait que j'eusse besoin
de mes pistolets pour quelque chose de plus ncessaire...

--Qu' cela ne tienne, monseigneur! J'ai appris des sauvages de l'Acadie
le moyen d'allumer du feu sans poudre ni pierre  mousquet.

--Vraiment, voil qui est curieux! comment faites-vous?

--Rien de plus simple, vous allez voir.

Le matelot s'loigna, et, guid par la lune qui sortait par intervalles
de dessous un vaste rseau de nuages, parvint  dcouvrir dans les
cavits du rivage quelques varechs secs et deux rameaux de htre morts.

Ayant rapport le tout dans la tente du vicomte, il pratiqua un
trou dans le plus gros des morceaux de bois, aiguisa l'autre, et
l'introduisant dans le trou qu'il avait fait, frotta les deux rameaux
simultanment jusqu' ce que des tincelles en jaillirent.

A la vue de ces tincelles, la surprise clata sur les visages des
routiers: quelques-uns, croyant  un sortilge, se signrent dvotement;
d'autres crirent rsolument au miracle; d'autres enfin plus fanatiques
prononcrent les mots de ncromancien; terrible inculpation  cette
poque de superstitions, o les phnomnes de la physique taient
considrs comme de la magie et ceux qui les produisaient punis par le
supplice du bcher.

Par bonheur pour l'ingnieux matelot, Jean de Ganay ne partageait pas
les prjugs du prcepte: Aux ignorants prends garde de montrer
ta science: sur dix qui en seront tmoins, il y en aura neuf qui la
nieront, un qui la rfutera et dix qui la jalouseront.

A l'exception du vicomte, des trois autres matelots et de Guyonne,
les proscrits refusrent longtemps de se chauffer  ce feu allum
par l'enfer. A la fin, pourtant, le froid doublant d'intensit,
quelques-uns se hasardrent, le reste les imita comme les moutons
de Panurge; mais, l'cuyer les ayant engags  prendre des tisons au
brasier, afin d'allumer d'autres feux, nul n'osa s'y dcider. Ces hommes
qui ne craignaient, disaient-ils, ni dieu ni diable, et qui, en vrit,
ne se souciaient gure des lois divines et humaines, professaient tous
pour le surnaturel une horreur invincible.

A partir de cette soire, comme nous le verrons dans le cours de ce
rcit, le matelot Philippe Francoeur, surnomm le _Malficieux_, fut
pour la troupe entire des bannis, un objet d'aversion, d'effroi et de
respect!




                                 III

                 PREMIRE JOURNE SUR L'ILE DE SABLE


La nuit s'coula sans incident digne d'tre racont. Le lendemain
matin, de bonne heure, les proscrits debout sur les hauteurs du rivage,
cherchaient des yeux un indice du navire qui les avait amens. Mais,
vaine attente! quoique nul brouillard n'tendt son rideau sur la face
de l'Ocan, quoique le soleil brillt d'une clart resplendissante,
le regard venait mourir intact contre les impntrables barrires de
l'horizon.

--Ventre de biche! dit un ex-lansquenet qui avait servi sous Mayenne et
affectait les manires et les expressions favorites du clbre ligueur,
ventre de biche, je crois que nous voici plus prisonniers que perroquets
en cage.

--Crois-tu, Grosbec?

--Ventre de biche, c'est ma mlancolique opinion. Pas plus de _Castor_
sur la plaine liquide, comme disait M. Virgilius Maro, que de sous d'or
dans la paume de ma main.

--Oui, mais il va venir.

--Qui a?

--Le _Castor_ donc!

--Compte l-dessus, mon brave Allemand et tire la langue en attendant.

--Ah! j'aperois...

--Qu'est-ce que tu aperois?

--L-bas, au sud!

--Nigaud, c'est une mouette.

--Oui, c'est une mouette, dit sourdement un gros homme, sorte d'hercule
 la mine rbarbative, qui jusque-l s'tait tenu coi.

--Une mouette, rpta l'ex-lansquenet, et j'ai bien peur... qu'en
dis-tu, pre Franois Rivet dit Brise-tout?

--Je dis, moi, rpliqua le colosse en frappant du pied contre terre, que
tu as raison, Grosbec, nous nous sommes laisss prendre comme rats en
souricire, puis btement dbarquer ici pour y crever de faim. Ah! Molin
le diable l'ait en sa chaudire! devinait juste. Vois-tu, me disait-il,
on veut se dbarrasser de nous, faire de nos carcasses de la chair 
poissons ou  corbeaux, a n'est pas douteux!

--Pour ce qui le regardait, il ne s'est pas tromp, ce pauvre Molin, dit
Grosbec d'un air fin; mais ventre de biche, nous n'en sommes pas encore
rduits l.

--Pas encore, possible! reprit Brise-tout, d'un ton creux, et demain...

--Demain, dit un autre personnage perdu dans la foule, le _Castor_ nous
aura repris  son bord.

--Qui dit cela? demanda Grosbec.

--Le Nabot, rpondirent plusieurs voix en ricanant.

--Le Nabot est un imbcile, fit Brise-tout avec impatience.

--Un imbcile! o est celui qui m'a donn son nom? s'cria un bonhomme,
haut de trois pieds et demi  peine se faufilant  travers les jambes
des spectateurs et s'avanant vers le gant.

--L'imbcile qui t'a donn son nom, c'est moi! repartit Brise-tout.

--Toi! dit le nain, campant firement les poings sur les hanches.

--Hlas! oui, mon bel avorton!

Le visage de Nabot blmit de fureur.

--Tu t'imagines donc que tu es bien fort?

--Par la mordieu! dit Brise-tout en souriant, je suis en tous les cas
aussi fort qu'un embryon comme toi!

--Oui-d!

Un rire gnral accueillit cette fanfaronnade.

--Tu ne sais peut-tre pas, dit Nabot, que si petite qu'elle soit, la
cogne abat les plus robustes chnes, que l'espadon tue la baleine?

--Aprs?

--Aprs?... gare  toi!

En achevant ces mots, le nain se jetant brusquement  plat ventre
saisissait Brise-tout par une jambe, et, avant que celui-ci et song 
s'opposer  son dessein, le renversait tout de son long sur le sable, 
la grande hilarit des assistants.

Le colosse se releva, en mchant des paroles menaantes entre ses dents
serres, et voulut chercher son malin adversaire, mais Nabot s'tait
prudemment clips.

Les murmures, suspendus par cette plaisanterie, recommencrent avec plus
d'aigreur. Brise-tout, autant, pour faire oublier sa dconvenue que par
got naturel, se constitua le porte-voix de ces murmures.

Il avait plus d'une toise, mesure des talons au sommet de l'os
occipital, et  cette stature extraordinaire il joignait un
dveloppement d'paules presque fabuleux. L'aspect de Brise-tout tait
fort trange. Son crne norme, carr, hriss de cheveux ardents,
crasait un cou grle, long, mais auquel des muscles saillants donnaient
l'lasticit et la vigueur d'une barre d'acier. Grce  la souplesse de
ses muscles, Brise-tout pouvait tourner la tte en arrire sans que le
reste de son corps oprt un mouvement. Cette facult tait fort utile
 notre homme, lorsqu'il avait maille  partir avec quelque rufian de sa
trempe, ce qui lui arrivait souvent, attendu que son caractre tait
en harmonie avec son physique. On pouvait rencontrer visage aussi laid,
mais pas plus affreusement laid que le sien. Forcez-vous l'imagination
et concevez un masque o, entre deux bourrelets de chair sanguinolente,
clignotent deux petits yeux percs en trous de vrille, pointillez le
reste de la face d'une barbe rousse, courte, drue, vritable brosse de
cardeur, qui se partage de temps  autre, pour dcouvrir des mchoires
qui feraient honneur  un hippopotame, supposez que tous nous naqumes
sans nez, et vous aurez le portrait humain de Franois Rivet, dit
Brise-tout. Le buste et les membres taient  l'avenant du facis. Un
thorax monstrueux surplombait deux jambes osseuses et dcharnes, dont
il semblait avoir escroqu le modle  une cigogne, et pour complter ce
type, bizarre caprice de la nature, nous dirons que ses bras, gros comme
des couleuvrines, ne descendaient gure ait dessous des hanches, ce qui
diminuait considrablement la vanit de leur propritaire et matre.
Mlange tonnant de force incroyable et de faiblesse purile, Brise-tout
n'tait dangereux pour un adversaire que lorsqu'il pouvait l'treindre
entre ses mains larges, pates, capables de tordre un fer  cheval
ou de rduire en poudre les plus durs cailloux. Mais il prouvait  se
baisser une difficult insurmontable, comme si les articulations de
ses cuisses  son torse eussent t noues par un calus, et ce vice de
conformation, en paralysant toute agilit de sa part, affaiblissait dans
l'esprit de ceux qui le connaissaient l'effroi que ne manquait jamais
d'inspirer son extrieur.

--Puisque nous sommes abandonns, beugla-t-il avec l'accent de rogomme
qui lui tait propre, je suis d'avis qu'on se partage toutes les
munitions, et que chacun ensuite s'arrange  sa guise pour vivre ici ou
s'en tirer.

--C'est juste, c'est juste, mille tonnerres! rpondirent plusieurs
routiers en dirigeant vers la tente de Jean de Ganay des oeillades
envieuses. Pas de privilge, pas de chef, partageons!

--Oui, partagez, bande de fai-chiens, dit un matelot qui parut tout 
coup au milieu des mutins.

--Le Malficieux! firent les routiers en s'cartant sur le passage du
matelot.

--Le Malficieux, soit! tas de clampins et d'hutres que vous tes! Par
le trident de Neptune, qu'est-ce que vous avez encore  rouler dans vos
caboches? tes-vous si novices qu'il faille vous enseigner la manoeuvre
 coups de barre de guindeau?

--Qu'est-ce qu'il baragouine donc? dit Brise-tout, en cassant entre ses
doigts un galet rond, en manire de passe-temps.

--Je baragouine que vous tes plus btes que des marsouins, toi le
premier, descendant de Goliath le Camus, continua le Malficieux. Quoi!
vous marronnez parce que le _Castor_ n'est pas encore revenu! Mais,
busons, est-ce que vous ignorez qu'une rise chasse quelquefois un
vaisseau  cent lieues de sa route ordinaire? Et si je vous disais, moi
qui, depuis vingt ans, trane mon cuir sur les mers, si je vous disais
que je ne crois pas que le _Castor_ puisse tre ici avant demain! L,
ouvrez vos gueules comme des sabords, et carquillez vos yeux comme des
cubiers! Non, il ne sera pas ici avant demain, en admettant mme que
le vent lui soit favorable, ce qui n'est pas trs-probable, puisque la
brise souille de terre. Comprenez-vous, dindons? Mais voici le sire de
Ganay qui sort de sa tente, je vous engage  filer doux, si vous tenez
 votre peau, gibier de potence! Allons, silence dans les rangs, mille
caronades! Vous souvenez-vous pas de la danse Molin, Tronchard, Pepoli
et compagnie, hein!

Cette interrogation, empreinte d'une railleuse ironie, et t plus que
suffisante pour imposer silence aux mutineries, en supposant qu'elles
eussent pu dgnrer en rvolte. Aussi quand le vicomte de Ganay arriva
au milieu des groupes, trouva-t-il les routiers gnralement disposs 
l'couter.

L'cuyer avait profondment rflchi pendant la nuit. Il en tait venu 
conclure que, tout de suite il devait s'imposer avec nergie aux esprits
inquiets et agitateurs des gens confis  sa direction, s'il voulait les
matriser. En consquence, aprs s'tre assur que ses quatre matelots
lui seraient dvous jusqu' la mort, il se rsolut  explorer l'le,
puis  tablir son campement dans un endroit convenable.

Il divisa donc ses hommes en quatre bandes de dix, qu'il plaa chacune
sous l'autorit d'un matelot.

Une demi-douzaine de paires de pistolets, autant de haches, telles
taient les seules armes et instruments que possdassent les bannis. Ces
armes furent partages entre les chefs des troupes; ensuite on convint
d'un cri de ralliement, soit en cas de danger, soit pour se runir;
on dcida que, vers deux heures de l'aprs-midi, les diverses bandes
rebrousseraient chemin pour regagner le point de dpart, et l'on se
mit en route, trois escouades du moins, car la quatrime avait ordre de
demeurer en place pour recevoir le _Castor_, si, par hasard, ce navire
rapparaissait, durant l'absence des explorateurs.

Une bande se dirigea vers l'est, l'autre vers l'ouest, la troisime
s'achemina entre elles deux, c'est--dire vers le centre prsum de
l'le.

Cette troisime bande tait commande par Jean de Ganay en personne,
avec le Malficieux pour lieutenant. Parmi ceux qui la composaient, on
remarquait notre connaissance Guyonne, Brise-tout, le Nabot, Grosbec.

La journe tait luxuriante de charmes. Rien ne pouvait galer la puret
du ciel semblable  une coupole de saphir au milieu de laquelle on
aurait enchss une tincelante escarboucle. Les sables de la grve
brillants de mille feux sous les rayons de l'astre cleste, paraissaient
former autour de l'le un collier de perles et de rubis, il n'tait
pas jusqu'aux maigres buissons et arbustes qu'on apercevait dans le
lointain, qui ne donnassent  cette plage dsole un certain air de
gaiet dcevante, qui d'abord dissipa les sinistres apprhensions des
dports.

--Ventre de biche! dit Grosbec, en s'adressant  Brise-tout, m'est avis
que nous avions tort de nous dsoler; nous sommes on pays de Cocagne.
Pourvu que les demoiselles sauvages ne se montrent pas trop rbarbatives
sur le chapitre des moeurs... A propos de ces dames, o diable se
cachent-elles? je n'ai pas encore ou l'avantage d'entrevoir la cotte
d'une de ces charmantes!

--Les sauvages! il ne manque plus que cela! maugra Brise-tout.

--Monsieur Grosbec, veillez  votre pif, dit  cet instant Nabot.

--A mon pif! rpliqua l'ex-lansquenet, en portant la main  son nez
qu'il avait, dmesurment prononc.

--Eh! sans doute, les Indiens sont trs-friands de cet organe; demandez
plutt au Malficieux.

--Tais-toi, vermine, rpliqua Franois Rivet en tirant l'oreille du
nain.

--Ae! cria celui-ci. Pensez-vous que je sois sourd?

--Attrape, ver de terre, dit Grosbec. Ventre de biche! quelle fameuse
odeur on respire cans!

--Excusez! une odeur de mare corrompue, dit le nain.

--De verveine, bta.

--a dpend des nez.

--Des... quoi!

--Des nez! ventre de biche! riposta Nabot, en contrefaisant l'accent
gascon de Grosbec.

Ce mauvais calembour eut un succs fou, et souleva de perants clats de
rire.

--Silence! intervint le Malficieux. Ce n'est ni l'heure ni le lieu de
jouer comme des coliers en goguette. Voyons, qu'est-ce que cela?

La troupe marchait alors sur une lande marcageuse,  travers des
bouquets de coudriers et de pruches rabougris. Au cri du matelot, Jean
de Ganay s'arrta et ft imit de ses hommes, dont les yeux se portrent
anxieusement vers un point que Philippe Francoeur indiquait du bout du
doigt. L, parmi les branchages de quelques genvriers, se montrait un
corps blanchtre qui paissait le gazon avec la plus grande tranquillit
du monde. Jean de Ganay arma un pistolet, ajusta et fit feu; mais
sans rsultat, car on vit aussitt l'animal s'enfuir en bondissant.
Interrompue par cet incident, la marche fut aussitt reprise. A midi
les bannis atteignirent un lac et une halte fut ordonne. Nulle trace
humaine n'avait t remarque, et l'le dans les parties que Jean de
Ganay avait visites n'tait pas seulement dserte, mais dpourvue
de tout ce qui est indispensable  la subsistance de notre espce.
Cependant, la vue du lac ranima son espoir, les rives en taient
fleuries, et leur sol pouvait tre propre  la culture. Dsireux de
poursuivre ses observations, l'cuyer longea le bord de ce lac, tandis
que ses compagnons se reposaient ou faisaient la guerre aux habitants
des eaux. Il arriva ainsi  un bois de bouleaux; l'ayant franchi, il
se trouva tout  coup devant une hutte de branchages, grossirement
construite. Au bruit de ses pas, un individu couvert de peaux, qui se
tenait accroupi au seuil de la cabane, poussa un cri aigu et plongea
dans le lac. Jean ignorait ce que c'est que la crainte; mais une sage
prudence lui conseilla de ne pas s'aventurer davantage, ces bruyres
pouvant tre hantes par une tribu sauvage. Il se dtermina mme  ne
point faire part immdiatement de sa dcouverte aux routiers, pour ne
pas augmenter leur mcontentement. tant revenu prs d'eux, il partagea
un modeste repas de poisson qu'ils avaient prpar, puis les ramena,
assez peu favorablement impressionns, au cantonnement de la veille.

Dj les deux autres troupes taient de retour. Leur rapport fut
unanime: l'le ne produisait que du sable.

On fit l'appel gnral des proscrite, il en manquait un: le numro 40,
Guyonne!




                                  IV

                              BRISE-TOUT


Seul, Jean de Ganay conut quelques inquitudes de l'absence du numro
40. Le reste de la bande tait naturellement trop goste et trop
habitu aux vicissitudes du sort pour s'en soucier. Au surplus, le faux
Yvon, loin d'inspirer de l'affection aux routiers, s'tait attir
leur jalousie,  cause de l'intrt que n'avait cess de lui porter
le vicomte. Dans tous les lieux, dans toutes les positions, les hommes
voient avec dplaisir un de leurs semblables plus favoris qu'eux; mais
c'est surtout dans le coeur des malheureux que l'envie a tabli le sige
de son empire. Quant  l'cuyer, deux raisons lui faisaient regretter
la disparition de Guyonne: d'abord l'attachement dont il se sentait pris
pour le prtendu jeune homme, puis la crainte que cette disparition
dt tre attribue au personnage qu'il avait aperu sur le bord du lac.
Cependant, il dissimula ses apprhensions et tcha de se montrer plus
gai que d'ordinaire, afin de rassurer les proscrits. La troupe reste
au campement avait employ la journe  construire des tentes aussi
confortables que possible. Les dbris d'un navire naufrag lui avaient
servi  cet effet, et, lorsque les explorateurs revinrent, ces tentes
taient assez avances pour leur faire esprer qu'ils passeraient une
nuit meilleure que la premire. Chacun des dtachements avait apport
quelques comestibles de son expdition: ceux-ci du poisson, ceux-l des
coquillages. Le souper fut prpar et on l'expdia gaillardement, car,
avant de commencer son repas, le Malficieux avait fait remarquer que
le vent ayant tourn au sud-est, il tait prsumable que le _Castor_
reparatrait  l'aube suivante.

--Si ta prvision s'accomplit, matelot, dit Grosbec, je jure de te faire
roi... des ribauds.

--Et moi, dit le Nabot, je demande que le trs-illustre Brise-tout soit
nomm pape des fous.

--Bien trouv! s'crirent les convives qui suspendirent leur bruyante
mastication pour arrter un regard moqueur sur le visage hideux du
colosse.

Omelette! dit celui-ci sans perdre une bouche. Il me le payera!

--En monnaie de singe! riposta le nain, faisant la nique  Brise-tout.

--Gare  toi, lui dit Grosbec bas  l'oreille. Quand l'lphant est
fatigu de jouer avec un roquet, il l'crase.

--Peuh! siffla le petit homme, mon ami Brise-tout a le caractre aussi
dlicatement conform que la face. Nul danger qu'il prenne jamais mes
douceurs pour de l'absinthe; pas vrai, fils de Vnus la laide?

--Satan diablotin! dit Philippe Francoeur en tapotant sr la joue de
Nabot avec le manche de son couteau.

--Oui, diablotin que je rduirai  l'tat d'angelot, grommela le
colosse.

--Peste! la rduction ne serait pas des plus  ddaigner. Moi qui n'ai
jamais valu un liard, je ne me verrais pas sans plaisir mtamorphos...
Oh! qu'y a-t-il? Un seau d'eau! matre Polyphme se trouve mal! Vite!
vite! ne voyez-vous pas qu'il tire la langue comme un balancier de
potence?

Nabot disait vrai; Brise-tout, dont la colre ne pouvait dompter une
effroyable voracit, venait d'avaler une arte et faisait des efforts
inous pour se dlivrer de l'os engag dans sa gorge. Il gesticulait,
se dmenait, suait, pleurait, cumait, mais vainement. L'arte, loin de
cder  ses tentatives pour l'expectorer, s'enfonait de plus en plus
dans les chairs.

Je laisse  penser si grande tait l'hilarit des spectateurs.

--Une paire de pinces, pour aider notre Hercule, dit l'un.

--Non, ne lui drobez pas le mrite d'accomplir seul et, sans secours ce
treizime travail, reprit l'ex-lansquenet.

--Sacramente! ajouta l'Allemand, il va clater, si vous ne le
dboutonnez.

--Pauvre chri, continua le Nabot, riant jusqu'aux larmes, ne te
dcourage pas. De la valeur! encore un grognement! plus fort! l...
bien... comme a!

--Il vaincra!--il ne vaincra pas!--Je te dis qu'il vaincra!--Je te dis
que non.--Gageons...--Ah! il touffe!

--Pour Dieu, mon amour, ne casse pas cette arte au moins; je la
retiens, je la conserverai comme une relique... pour m'en faire un
cure-dents!

Et les rires de redoubler!

Pourtant la chose n'tait pas risible, tant s'en faut, et Franois Rivet
ne riait pas, lui! Son visage contract par la douleur, livide, marbr
de taches couperoses; sa bouche bante, inonde de salive et de
sang; ses yeux grands ouverts dont les prunelles avaient fui sous les
paupires; ses poignets crisps; son corps agit par des mouvements
spasmodiques offraient un horrible tableau, tandis que les sons
caverneux qui s'raillaient en s'chappant de sa poitrine auraient glac
d'effroi toute autre assistance que celle qui l'entourait.

--Quelle tte! dit l'incorrigible nain. Dcidment, Narcisse et
Antinous n'ont plus qu' tirer leur rvrence! Y a-t-il un peintre
parmi nous?--Pourquoi le signor Titiano est-il mort? ajouta un
Pimontais.--Ah! mais, poursuivit Nabot, la charit chrtienne nous
commande de prier pour les agonisants; prions donc, car notre infortun
compagnon rle son dernier soupir?--_De profundis clamavi..._ bredouilla
Grosbec.--Mourir d'une arte, lamentable destin!--Regrett Brise-tout,
je composerai une lgie sur son trpas.--Je chanterai son stocisme
dans la souffrance.--Je prononcerai son oraison funbre, avec
accompagnement de guimbarde et de crcelle.

--Voici ton pitaphe, tendre chrubin, dit Nabot. coute, et juge avant
de te sacrifier aux jours gras des vers de terre:

              Passant, sous cet amas de sable amoncel,
              Gt la pourriture d'un goinfre ensorcel,
               Franois Rivet, surnomm Brise-tout,
               Pass matre dans l'art de faire atout,
                    Qui, faute d'une arte[9],
                    Creva par une arte!

[Note 9: Pour comprendre ce mauvais jeu de mots il est bon de se
rappeler qu'avant le dix-septime sicle arte s'employait souvent
pour exprimer un temps d'arrt.]

Toute plate que ft cette bouffonnerie, elle acheva de porter  son
comble la bonne humeur des routiers qui battirent des mains avec
frnsie, car rien ne sourit tant au vulgaire que ce qui peut abaisser
un tre suprieur.

Mais c'en tait trop. Aiguillonne par une douleur atroce, la victime
de ces lazzi,  bout de patience, fondit soudainement sur ses bourreaux,
comme un taureau qu'ont exaspr les mille coups de lance des picadors,
saisit d'une main Grosbec et de l'autre Nabot, qui se trouvrent sur
son passage, les souleva du sol, les tint un moment en l'air, et l'oeil
inject de sang, la bave aux lvres, il allait les broyer l'un contre
l'autre, quand une cuisson insupportable le contraignit  lcher prise.
Brise-tout se retourna en lchant un cri strangul. Derrire lui se
tenait le Malficieux, qui, arm d'un tison ardent, avait jug 
propos d'en appliquer l'extrmit sur la joue du gant, pour sauver les
imprudents tombs au pouvoir de sa rage. La folie commenait  gagner
Franois Rivet. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Les veines
de ses tempes taient gonfles outre mesure. Une fivre dlirante
bourdonnait dans son cerveau. Incapable de calcul, de rflexion, guid
par un instinct d'animal courrouc, il se jeta sur le nouvel ennemi qui
osait braver sa furie. Mais Philippe Francoeur tait, agile comme un
cureuil. Il abandonne son brandon; d'un bond tourne Brise-tout, et
se prcipite ensuite aprs lui, lui saute sur les paules, l'treint
vigoureusement par le cou, et second par quelques autres routiers qui
s'taient joints  lui, le renverse  terre. L, s'engagea une lutte
terrible, lutte de l'ours accul par une meute de chiens! mais,  la
fin, succombant sous le nombre des assaillants, Brise-tout essaya un
dernier effort pour se redresser, et au moment o tous ses muscles
taient distendus, toutes ses facults physiques en jeu, un beuglement
terrible jaillit de son larynx, avec des flots de sang. L'arte s'tait
dgage dans cette convulsion suprme, et Franois Rivet saluait  sa
manire le terme de son supplice. Nanmoins, il aurait pu se gurir d'un
mal pour en gagner un cent fois pire, car ses adversaires, irrits
 leur tour par les horions qu'il leur avait distribus, n'taient
aucunement disposs  l'abandonner; mais l'arrive de Jean de Ganay sous
la tente fut le signal de sa dlivrance.

Le vacarme avait attir le vicomte qui se promenait solitairement sur la
grve. Il se hta de pacifier les combattants et se retira, aprs avoir
reu du Malficieux la promesse que l'ordre ne serait plus troubl.

Depuis longtemps dj la nuit couvrait de son aile l'le de Sable.
Cependant les bannis ne se sentaient nulle envie de dormir. La scne
prcdente, en excitant leurs sens, en avait, banni le sommeil. On
raviva le feu, chacun prit place autour du foyer,  l'exception de
Brise-tout, qui s'obstina  grogner dans un coin, et, cdant aux
sollicitations de ses camarades qui le suppliaient de leur raconter une
histoire, le matelot Philippe Francoeur s'exprima en ces termes:




                                  V

                               LGENDE


Or bien, ouvrez vos coutilles, mes gars, car je m'en vais vous
filer un cble de longueur. Pour ne pas nous, couler dans la chose des
phrases, il y en a sans doute quelques-uns parmi vous qui ont louvoy
dans la rue du Possd,  Saint-Malo; une rue troite, tortueuse, sombre
comme la cale du _Castor_, vous savez! Par Neptune, elle est la bien
nomme, la rue du Possd! Rien qu' voir ses maisons dlabres,
vermoulues, on se sent prt  recommander son me  Dieu! Quelle
puanteur! quel avant-got de l'enfer! aussi n'est-elle hante encore
aujourd'hui que par les suppts du dmon. C'est donc l que pour
l'instant, nous allons jeter l'ancre. N'ayez pas peur du diable qui l'a
tenue sur les fonds de baptme, il ne viendra pas vous chercher ici; pas
si serviable le vieux cornu!

Donc, il y a, ma foi, quarante-quatre ans, la rue du Possd tait la
terreur des Malouins, braves gens, dvotieux, payant rgulirement la
dme et ne manquant jamais au retour de leurs courses en mer d'offrir un
gros cierge de cire jaune  Notre-Dame de Bon-Secours. Mais Lucifer
est un rus compre. Ne vous avait-il pas ensorcel l'me d'un pauvre
pcheur de la rue du Possd!


Bon, par la fourche de Neptune! voil que le pcheur: devient amoureux,
amoureux, oui, mes gars, et de la plus jolie fillette de Saint-Malo,
encore! mais elle tait fire comme une duchesse, la Louison, oui bien,
par la fourche de Neptune! et Jacques avait beau faire, beau faire, il
ne parvenait pas  mouiller dans le coeur de sa belle. a le rendait
triste et sombre comme une tempte si bien qu'il finit par s'enfermer
dans sa cambuse de la rue du Possd, et que bientt dans le voisinage,
on rpta qu'il allait chaque samedi au sabat, oui bien, par la, fourche
de Neptune!

Pendant tout a, la Louison s'tait laiss courtiser par le fils d'un
mgissier, fort riche et si beau garon que c'tait plaisir de les
regarder danger ensemble le dimanche aprs vpres, oui bien, par la
fourche de Neptune!

Il avait t convenu qu'ils se marieraient aprs Pques! mais les
vieilles gens, quand on leur parlait du mariage, secouaient la tte, en
disant:

--Les pauvres enfants! les pauvres enfants! Ah! c'est bien  craindre
que le Jacot leur jette un sort!

Et qu'ils avaient raison, les vieux! car, voyez-vous, mes gars, ceux
qui ont navigu sur l'Ocan ont une exprience qui manque aux jeunesses!
oui bien! par la fourche de Neptune!

Le fait est qu'en reluquant le Jacot, il n'y avait pas moyen de se
mprendre sur ses desseins. Il tait un jour blanc comme une voile
neuve; un autre, vert comme les feuilles d'un sapin; un autre, plus
rouge que sang, et toujours, toujours, ses yeux brillaient comme des
charbons.

D'aucuns disaient que souvent sa bouche dferlait des flots de soufre
et de bitume; d'aucuns rapportaient que la nuit le tonnerre grondait
au-dessus de sa maison, mme lorsque le ciel tait pur et serein;
d'aucuns l'avaient vu faire le signe de la croix de la main gauche, si
bien que peu  peu la rue du Possd fut abandonn et qu'il y demeura
seul, en compagnie des damns, oui bien, par la fourche de Jupiter!

Voil que le dimanche de Quasimodo, la veille du jour o le fils du
mgissier devait pouser sa fiance, il lui proposa de venir se promener
avec lui dans sa chaloupe.

Le temps tait superbe. Pour son malheur la Louison accepta. Ils
partirent  deux heures, gais et joyeux dans une petite barque toute
pavoise de rubans. Mais au moment o ils quittaient la grve, on
aperut dans le lointain un canot noir qui tirait des bordes et
semblait guetter le dpart des jeunes gens! Aussitt tous ceux qui se
trouvaient sur le rivage eurent la chair de poule.

Ce canot noir, c'tait celui de Jacques!

La Louison, qui le distingua la premire, sentit le froid de la mort
courir dans ses veines.

--Retournons, revenons  terre, dit-elle  son amoureux.

--Revenir  terre, pourquoi! rpondit-il..

--Je tremble!

--Mais...

--Voyez! dit-elle, en lui montrant du bout du doigt l'esquif, de la
coque duquel sortait une lumire si vive qu'elle faisait plir les
rayons du soleil...

--Comment, sacramente? le canot brlait au milieu de la mer! interrompit
l'Allemand.

--Brlait, rpliqua le Malficieux, qui est-ce qui t'a dit qu'il
brlait,  toi?

--Puisqu'il tait en feu!

--Ah! novice, est-ce que le feu de l'enfer brle les dmons?

--Brute de Tudesque, dit Grosbec en haussant les paules, a n'a jamais
rien vu. Continue ton histoire, matelot.

... Oui bien, par la fourche de Neptune! reprit

Philippe Francoeur, des flammes ardentes sortaient en tourbillonnant du
canot noir, et au milieu se tenait Jacques, mais grand, grand, comme le
grand mt d'un navire de guerre, et sa bouche vomissait des torrents de
fume.

Tous les gens, sur la plage, le voyaient,  l'exception du fils du
mgissier, qui, loin d'couter les prires de la Louison, se mit  ramer
justement dans la direction du canot noir.

Celui-ci s'loigna vers le nord, et le bateau du fils du mgissier
suivit. Le canot noir ayant vir de bord, l'autre vira de bord aussi.
On aurait dit que le premier tait d'aimant et le second d'acier, et
fidlement ils excutaient les mmes volutions!

Cependant le bateau se rapprochait petit  petit du canot noir, et,
aprs une heure de manoeuvres dans la baie, ils tournrent brusquement
vers le septentrion et cinglrent de ce ct.

Alors, ils se touchaient presque! Le ciel s'tait tout  coup charg
de nuages; la mer courrouce hurlait sur les rochers, et des bandes de
griffons, plus gros que des vautours, battaient l'air de leurs ailes,
avec des criaillements lugubres.

Les deux bateaux apparaissaient encore, mais comme un brasier allum
aux confins de l'horizon. Puis, soudain, un coup de tonnerre effroyable
retentit et l'on ne vit rien... que la mer blanche d'cume qui se
tordait le long du rivage!

Les gens de Saint-Malo coururent  l'glise et prirent la bonne Vierge
de sauver Louison et le fils du mgissier. La journe se passa sans
qu'on et de leurs nouvelles. Mais, vers minuit, au plus fort de la
tempte, des mariniers remarqurent,  la lueur des clairs, un canot
qui entrait dans le port.

Il tait mont par deux personnes, un homme et une femme.

En dbarquant, l'homme jeta son bras autour du cou de la femme et lui
dit:

--Tu me jures, sur le salut de ton me, d'tre  moi?

--Oui,  toi, rien qu' toi, toujours  toi! rpliqua la femme.

L'inconnu, alors, pencha la tte et embrassa la femme. Elle poussa un
cri, et les mariniers virent un cercle flamboyant  la place o l'homme
avait mis ses lvres.

pouvants, les mariniers s'enfuirent!

Le lendemain, on racontait dans Saint-Malo, qu'englouti avec son canot,
pendant l'orage, le fils du mgissier avait pri, et que la Louison
avait t sauve par Jacques, le possd.

Il y en eut qui crurent  ce rcit, d'autres considrrent le fait
comme un tour de sorcellerie, oui bien, par la fourche de Neptune!

Ce qui est certain, c'est qu'un mois aprs ces vnements, la Louison
pousait Jacques, que le pauvre pcheur devenait un riche pilote, et
recevait du roi la commission pour aller avec deux vaisseaux reconnatre
les environs du banc de Terre-Neuve, oui bien, par la fourche de
Neptune!

--Pas possible! dit l'Allemand.

--C'tait donc Jacques Cartier, ajouta Grosbec.

--C'tait Jacques, je n'en sais pas davantage, mon gars, repartit
le Malficieux d'un air capable. Mon grand-pre, de qui je tiens
l'histoire, ne m'en a pas dit davantage.

--Mais, sapristi! de quelle manire mourut-il, ton Jacques? demanda
la Nabot qui, ramass en pelote, les coudes appuys sur les genoux, la
visage dans la paume des mains, avait cout silencieusement la lgende
du matelot.

--De quelle manire mourut-il, oui, de quelle manire mourut-il? appuya
l'ex-lansquenet.

Tous les yeux se braqurent sur Philippe Francoeur.

--Ah! voil! dit-il avec la complaisance d'un conteur qui a captiv
l'attention de son auditoire; voil ce qu'on n'a jamais su, qu'on ne
saura jamais, oui bien, par la fourche de Neptune!

Chacun des routiers fit un geste de dsappointement.

Pourtant, reprit le Malficieux, semblant recueillir ses souvenirs,
voici ce qu'assurait mon grand-pre, qui avait beaucoup connu Jacques:

Certain soir, le pcheur ayant rencontr Louison, la supplia de
consentir  tre sa femme.

--Je cderai  tes dsirs, quand tu pourras me donner cent sous d'or,
lui rpondit-elle.

Cent sous d'or! c'tait plus que Jacques ne pouvait amasser en vingt
annes de travail. Il rentra chez lui, dsespr et dcid  s'occire.
Mais,  l'instant o il se passait au cou la corde qui devait le
dlivrer d'une vie insupportable, un petit homme, vtu de noir, entra
brusquement dans sa chambre.

--Que fais-tu l? lui dit-il.

Jacques ne rpondit pas. L'aspect de cet homme l'avait terrifi.

--Tu voulais te pendre, imbcile, continua l'tranger. Bien plutt
brle cette corde et pouse celle que tu aimes.

--pouser Louison!

--Tiens, sans doute! est-ce que a ne te grerait plus?

--Oh! si, mais...

--Mais, il te faut cent sous d'or, n'est-ce pas? je t'en donnerai
mille.

--Vous!

--Pourquoi non?

La mine du petit homme n'tait gure propre  inspirer la confiance;
car,  travers les nombreux sabords de son habit noir, on voyait sa
peau crasseuse et velue, puis il sentait mauvais... que c'tait une
infection! oui bien, par la fourche de Neptune!

--Bon, lui dit-il en ricanant, suis-moi.

Jacques ne tenait plus  la vie. Il s'approcha de l'inconnu.

--O irons-nous? dit-il.

--Grimpe sur mes paules.

--Je suis trop lourd, je vous craserais.

--Grimpe toujours.

Il obit. Le petit homme ricana de nouveau et dit:

--Y es-tu?

--Oui, rpondit le pcheur, tout tremblant, car en croisant ses bras
sur la gorge de l'inconnu, il lui avait sembl qu'il les appliquait sur
un fer rouge. Jacques voulut sauter  terre; il ne le put: ses doigts
taient rivs l'un contre l'autre et ses cuisses soudes aux hanches
du petit homme, qui aussitt blasphma le nom du bon Dieu, s'leva au
plafond, lequel s'ouvrit pour lui livrer passage, et en moins d'une
seconde transporta le pauvre pcheur en haut d'une falaise, loigne de
plus de vingt lieues de Saint-Malo, oui bien, par la fourche de Neptune!

L, une foule de monstres de toutes couleurs grouillaient autour d'une
marmite dans laquelle cuisaient les membres d'un tre humain.

Le petit homme dposa Jacques prs de la marmite et lui dit:

--Regarde.

Le malheureux, quoique  demi mort d'effroi, regarda et reconnut la
tte du fils du mgissier son rival, que l'eau en bouillonnant avait
fait monter  la surface.

--Horreur! s'cria-t-il.

--Tu boiras de ce bouillon, mon bijou, lui dit cette affreuse vieille,
toute ride, qui cumait la marmite.

--Non, non! jamais!

Les monstres clatrent en vocifrations et commencrent une ronde
satanique autour du feu.

Une sueur glace inondait les membres de Jacques, et, chose trange, le
sang courait dans ses veines, chaud comme du plomb fondu.

--J'ai soif, balbutia-t-il.

Les imprcations des monstres redoublrent.

--Voici du bouillon; bois! lui dit la vieille.

Il recula en arrire! et un instant aprs s'cria:

--A boire! oh! donnez-moi  boire!

--Le bouillon est prt; bois! rpta la vieille.

Jacques perdit la tte. Ses lvres ardentes calcinaient ses dents, et
sa salive s'tait transforme en vitriol.

--Je veux boire, donnez-moi  boire!

--Tiens, bois, mon amour! lui dit la vieille, en lui prsentant une
cuillre remplie de l'infme breuvage; bois, et tu pouseras la belle
Louison.

Jacques ne sachant plus ce qu'il faisait, prit la cuillre, l'leva 
sa bouche, et saisi par un remords de conscience, la lana loin de lui.
Mais, hlas! il tait trop tard; une goutte de bouillon tombe sur sa
langue scellait pour l'ternit son pacte avec les dmons... oui bien,
par la fourche de Neptune!

Incontinent, les monstres s'approchrent de Jacques, l'accolrent
 tour de rle sur les deux joues, et disparurent au milieu d'un
pouvantable vacarme.

Jacques se trouva seul sur la falaise, avec le petit homme.

--Et maintenant, que dsires-tu? lui dit le diable, car c'tait le
diable, oui bien, par la fourche de Neptune!

--pouser Louison, rpondit le pcheur, qui dj n'prouvait plus
aucune crainte pour Satan.

--Tu l'pouseras. Ensuite?

--tre riche.

--Tu le seras. Ensuite?.

--Faire parler de moi dans le monde entier, jusqu' la fin des sicles.

Le roi des tnbres grimaa son ricanement moqueur.

--Il sera fait  ta volont. Ensuite?

--Rien.

--Tu n'es pas ambitieux, en vrit! rarement crature n'a cot moins
cher que la tienne. Mais, comme les bons comptes font les bons amis,
auparavant signe ce papier.

--Qu'est-ce?

--Une misre! la vente de ton me  l'amour,  la fortune,  la gloire.
Signe, le temps presse.

Jacques eut un frisson. Deux tableaux se droulrent devant ses yeux:
ici, son ange gardien et sa mre le conjurant de ne pas abandonner la
route de la vertu; l, la volupt lui faisant des agaceries, appuye au
bras du luxe et de la renomme...

Jacques signa!

--Monte encore en croupe sur moi, lui dit le diable.

Et l'enlevant comme une plume, ils traversrent la Manche, l'Ocan, et
arrivrent au-dessus d'un pays sauvage, couvert de neiges et de glaces,
habit par des hommes qui ne ressemblaient pas plus aux autres hommes
qu'un loup de terre ne ressemble  un loup de mer. Quand ils furent
arrivs, le diable dit  Jacques:

--Sais-tu ce que c'est que cette contre?

--Non.

--C'est une contre o je n'exerce pas encore mon empire, et o, grce
 toi, dans deux cents ans, j'tendrai; ma puissance. Tu connais ta
route. Retournons chez toi, car il ne fait pas encore bon pour moi ici,
et quand tu voudras, tu t'immortaliseras. Fouille sous le noyer de ton
jardin et tu y dcouvriras les mille sous d'or que je t'ai promis. A toi
donc amour, gloire, opulence;  moi ton me!

La peur reprit Jacques. Il fit un violent soubresaut pour se sparer de
Satan et se trouva seul dans sa maison de la rue du Possd.

Il tait grand jour; oui bien, par la fourche de Neptune!

Satan ne l'avait pas tromp. Ayant creus  la racine du noyer de son
jardin, Jacques dterra une cassette qui renfermait mille louis d'or.

Je vous ai dit comment il pousa la Louison, comment il partit pour
explorer le banc de Terre-Neuve. A prsent, il ne me reste plus qu'
vous dire qu'aprs avoir retrouv le pays dont le diable lui avait
enseign le chemin et amass des trsors innombrables, il entreprenait
son huitime voyage  la Nouvelle-France lorsque Satan lui apparut
pendant une tempte.

A son aspect Jacques plit.

--Ai-je tenu ma parole? dit le capitaine des tnbres.

--Oui.

--Et tu as t heureux?

Jacques secoua sa tte blanchie par l'ge, ce qui voulait dire non.

Le diable sourit de son sourire coeurant.

--Tant pis, dit-il. A moi ton me, l'heure est venue!

Une flamme scintilla  l'extrmit des perroquets; une lame, haute
comme une montagne, s'abattit sur l'avant du vaisseau. Cinq minutes
aprs, il avait sombr avec tous ceux qui le montaient[10]!

[Note 10: Qui a pu donner naissance  cette lgende? je l'ignore.
Est-elle populaire en Bretagne? je l'ignore galement. Mais je l'ai
entendu raconter  bord de la _Belle-Poule_, par un ancien matelot qu'on
nommait communment le Malouin. J'tais trs-jeune  cette poque
et peut-tre aussi ignorant de l'histoire de la France que de celle
du Canada. Ce qui me frappa dans la lgende fut donc simplement son
caractre merveilleux. Lorsque, plus tard, l'tude de la dcouverte
de l'Amrique me l'eut remise en mmoire, j'aurais beaucoup donn pour
savoir o le Malouin l'avait apprise; mais le lgendaire tait mort et
toutes mes recherches furent striles.

Il me semble nanmoins qu'elle dut d'abord avoir pour hros un autre
pilote que Jacques Cartier; car celui-ci tant n le 31 dcembre
1494, avait quarante ans lorsqu'il explora les cts de l'Acadie, par
consquent ce n'tait plus un jeune homme. La lgende pourrait donc
lui tre postrieure, comme la dcouverte qui lui est attribue, et
s'appliquer  un autre personnage.]

--Et Jacques?... s'cria le Nabot.

--Jacques! sais pas, oui bien, par la fourche de Neptune! rpondit
Philippe Francoeur. Sur ce, bonne nuit, mes gars! ne faites pas de
mauvais rves, et Dieu nous prserve du diable! oui bien...

Le Malficieux n'acheva point sa, locution sacramentelle, dont un
glorieux ronflement remplaa la finale.

Il tait endormi.




                                  VI

                             LE NAUFRAGE


Le lendemain et les jours suivants, il tomba une pluie fine et
incessante qui obligea les bannis  demeurer dans le voisinage de
leur campement. Jean de Ganay aurait prfr que le temps lui permt
d'achever la reconnaissance de l'le; mais, dans l'impossibilit de le
faire, il voulut que les routiers employassent leurs loisirs  quelques
travaux utiles. Si rien ne prouvait que le _Castor_ ne reviendrait pas
bientt les chercher, rien non plus ne prouvait le contraire. Qui
sait? des semaines pouvaient s'couler avant son retour. Il tait donc
important de s'arranger  tout vnement. D'ailleurs, Jean savait que
l'oisivet est mauvaise conseillre. Affairs, ses hommes rflchiraient
moins  l'incertitude de leur sort et s'habitueraient peu  peu aux
labeurs de la vie coloniale.

Il commena par faire lever une sorte de retranchement autour
des tentes. De gros pieux, aiguiss par le bout, durcis au feu, et
entrelacs de branchages flexibles, servirent  cet effet.

L'cuyer aurait voulu creuser un foss de circonvallation pour plus
de sret. Mais tous ses efforts restrent infructueux. Le terrain sur
lequel il oprait tait sablonneux, et chaque coup de vent remplissait
de gravier les ouvertures qu'on y faisait.

Plusieurs fois, Jean conut le projet d'aller se fixer plus loin, sur
les bords du lac; chaque fois, quelque crainte l'arrta.

Pour guider la marche du _Castor_ dans le cas o il approcherait
de l'le, il planta sur la hauteur la plus dominante de la partie
occidentale un mt auquel flottait une pice d'toffe rouge, et
tablit  son pied une sorte de poste qui devait rester nuit et jour en
observation. Quatre hommes, se relevant successivement  chaque heure,
composrent ce poste, qui eut, en outre, pour chef un des quatre
matelots. De plus, un autre poste fut maintenu  la porte du camp et
Jean de Ganay en confia alternativement le commandement  celui des
routiers qui s'tait le mieux comport.

Ces dispositions taient sages autant qu'habiles. Elles accoutumaient 
la discipline militaire les routiers, les invitaient  se bien conduire
pour obtenir la faveur attache  la bonne tenue, et mettaient la troupe
 l'abri de toute surprise, si, par hasard, l'le tait habite par des
sauvages ou par des btes fauves.

Les proscrits s'occuprent jusqu'au dimanche. Pendant cet intervalle,
ils se nourrirent de poissons qu'ils capturrent de la manire suivante:
Pratiquant des trous profonds sur le rivage, pendant la mare basse et
les entourant de claies d'osiers, ils attendaient que le reflux les et
couverts d'eau; puis, quand la mer s'tait retire, ils se rendaient 
leurs piges qu'ils trouvaient ordinairement remplis de morues, harengs,
soles, crabes et autres poissons abondant sur les ctes de l'Acadie.

Jean de Ganay tua aussi plusieurs oiseaux de mer, qui, prpars par le
Malficieux, inventeur du mode de filets que nous venons de dcrire, ne
parurent pas un mets des moins succulents  tous ceux qui y gotrent.

En gnral les routiers ne manifestrent pas des dispositions trop
rebelles. Soit qu'ils comprissent qu'une mutinerie n'amliorerait en
rien leur position, soit que les quatre matelots leur inspirassent une
terreur salutaire, ils obirent strictement aux ordres du vicomte de
Ganay.

Le dimanche se montra plus clair que les cinq jours prcdents, sans que
le soleil se levt  l'horizon. Des nuages aux teintes grises ouataient
le ciel, et un vent imptueux soufflait du sud-est.

Ds le matin, Jean de Ganay runit autour de lui ses compagnons et leur
fit un touchant discours pour les exhorter  la patience. Ensuite, il
leur lut quelques passages de la Bible. Ces hommes l'coutrent avec
recueillement. Plusieurs mme se sentirent mus jusqu'aux larmes en
entendant les consolantes maximes des saintes critures. La parole de
Dieu, si souvent strile pour les heureux de la terre, ne manque jamais
d'attendrir et de relever tout  la fois ceux qui souffrent. Telle
qu'une douce rose, elle tombe goutte  goutte sur le coeur, l'panouit
et l'inonde de parfums. Ces deux livres ternellement vieux sont
ternellement nouveaux: La Bible et l'Imitation de Jsus-Christ. Le
premier, grand, noble et fort, lve de tout l'espace qu'il y a entre
le ciel et la terre. Le second, doux, aimant, humanise, pour ainsi dire,
l'humanit en la divisant.

A celui-ci les tendresses infinies, les conseils sduisants, les
sollicitudes maternelles, les penses virginales;  celui-l les hautes
conceptions, les prceptes svres, les larges inspirations, la posie
grandiose!

Monument colossal et inbranlable, la Bible effraye les natures timides,
par la profondeur de ses observations et l'austrit de ses rgles de
foi. Haut justicier de l'ternel, elle frappe plus impitoyablement le
crime qu'elle ne rcompense la vertu. Au coupable, elle dit: Tu seras
condamn! au sage: Continue  faire ton devoir!--Rien ne l'arrte, rien
ne la surprend, rien ne la flchit. Sans passions pour les hommes ou
pour les choses elle raconte avec la roideur de la vrit; elle fouille
dans les arcanes du coeur avec la duret du chirurgien; elle burine
ses pages philosophiques sur des tablettes d'airain; et toujours, soit
qu'elle se fasse historiographe, psychologiste ou mentor, soit qu'elle
prenne la trompette du prophte, qu'elle parle du prsent et du pass;
soit qu'elle interpelle les masses ou les individus, les grands ou les
petits; soit qu'elle discute, critique, expose; soit qu'elle s'adresse
aux sentiments ou aux sens, toujours elle plane dans les rgions du
sublime.

Pour comprendre la Bible, il faut tre homme; pour l'expliquer, il
faudrait tre Dieu!

Aprs les pieuses instructions, Jean conseilla  ses subordonns de ne
pas trop s'loigner des tentes, car la tempte menaait, et comme
ils n'avaient pas encore une connaissance exacte de l'le, il tait 
craindre qu'ils ne s'garassent dans le cours d'une excursion.

Mais il n'aurait pas besoin de faire ces recommandations; les routiers,
fatigus par leurs travaux antrieurs, se sentirent bien moins disposs
 courir la campagne qu' se reposer sur leurs lits de ramilles de pin,
soit en dormant, soit en devisant entre eux.

Quelques-uns, cependant, se dirigrent vers le Poste du Mt (c'est
ainsi qu'on avait nomm le corps de garde dont nous avons parl), o le
Malficieux tait de service, afin de lui faire conter des histoires.

Vers trois heures de l'aprs-midi, le vent, qui n'avait cess de balayer
l'air avec force, redoubla de violence.

--Par la fourche de Neptune! s'cria tout  coup Philippe Francoeur,
s'interrompant  l'endroit le plus dramatique de son rcit, monsieur
Bore voudrait-il nous prendre  son bord pour nous transporter
sur l'autre rive de l'Atlantique? a ne serait pas l une mauvaise
manoeuvre! Comme il s'poumone, le vieux, l haut, hum!

--Quelles rafales! quelles rafales! dit un des assistants.

--Elles sont bien capables de renverser nos tentes, ajouta un autre.

--Et nous avec! continua un troisime.

--Allons donc! dit Grosbec, avec sa suffisance ordinaire; ventre de
biche! est-ce que vous avez jamais vu le vent abattre un homme comme une
branche de peuplier? C'est bon dans les contes de fe.

--Ah! oui-d, tu crois a toi, beau lansquenet, dit le Malficieux, en
guignant Grosbec d'un air narquois; tu crois a? Et si je te disais que
moi, qui te parle, j'ai vu, ce qui s'appelle vu...

Un sifflement aigu, suivi d'un craquement et d'une irruption d'air dans
la cabane, coupa la parole au matelot.

La tourmente, dans ses folles colres, venait d'enlever le toit du corps
de garde. Et presqu'au mme moment, le routier qui tait de faction au
pied du grand mt cria:

--Un navire! j'aperois un navire!

La surprise et la joie rpondirent bruyamment  cette exclamation.
Tous les hommes qui se trouvaient dans la salle du corps de garde se
prcipitrent au dehors.

Le chteau de poupe d'un navire apparaissait, en effet, vers l'ouest.
Mais la position de ce btiment quel qu'il ft, tait videmment
affreuse. Trois coups de canon et, un drapeau noir arbor  l'extrmit
d'une vergue annoncrent presque aussitt la dtresse de ceux qui le
montaient.

--Par la fourche de Neptune, on dirait que c'est l'_rable_, oui bien!
dit Philippe Francoeur.

Le bruit des trois coups de canon avait rsonn jusque sous les tentes
occupes par les routiers. Sommeil, conversations, chants, contes furent
sur-le-champ interrompus et tout le monde courut  la cte.

La tempte cumait de fureur. De grands nuages cuivres se pourchassaient
au ciel avec une effrayante rapidit. Quelques rares clairs
chancraient la zone mridionale de leurs langues barbeles. Le vent,
imptueux par moment, se taisait une minute, abandonnant l'atmosphre
 un silence mortel, l'eau  ses propres convulsions; puis, haletant,
courrouc, s'lanait comme la foudre, tourbillonnait en colonnes
immenses, mlant, confondant, anantissant, levant des montagnes de
sable, soulevant les vagues, les crasant les unes contre les autres ou
les transportant  des distances considrables.

Jean de Ganay arriva l'un des premiers vers les ruines du poste.

--Qu'y a-t-il?

--Un navire tait en vue tout  l'heure, rpondit le Malficieux. La
hauteur de la mer nous le cache maintenant, mais il ne tardera pas  se
montrer.

--Est-ce le _Castor_? demanda le vicomte, en ajustant  son oeil un
petit tlescope qu'il tenait  la main.

--Je ne crois pas, messire, et bien plutt je pense que c'est
l'_rable_.

--L'_rable_! ce serait, Dieu me pardonne, une excellente aubaine!

La satisfaction de l'cuyer rayonnait sur tous ses traits, et certes
il fallait qu'elle ft bien grande pour qu'il se permt une pareille
exclamation, lui, le svre huguenot.

--Oui, a doit tre l'_rable_, par la fourche de Neptune, reprit le
matelot. N'a-t-il pas sa prceinte rouge!

--Rouge, borde de bleu, je m'en souviens parfaitement, rpliqua Jean de
Ganay.

--Rouge, borde de bleu! c'est lui alors; vous pouvez en tre certain,
comme je m'appelle Philippe Francoeur, surnomm le Malficieux.

--A genoux! et remercions le Seigneur, matre de toutes choses, car nous
allons tre sauvs, dit Jean.

--Sauvs! pas si vite, messire.

--Que voulez-vous dire!

--Je dis qu'il faut, tout de suite, faire signe  ce navire d'viter...
si cela lui est encore possible. Autrement...

--Le matelot leva les yeux au ciel.

--Autrement, il est perdu! s'cria le vicomte.

--Perdu, je vous le garantis.

--Mais comment tablir des signaux?

--C'est tout simple, messire.

Fermant la main droite, Philippe Francoeur siffla entre ses doigts
serrs, et une demi-minute aprs les trois autres matelots, ses
compagnons, se rapprochaient de lui.

Ils confrrent brivement ensemble, puis l'un d'eux grimpa au mt
voisin, y attacha deux perches en croix, aux bouts desquelles taient
fixs des lambeaux d'toffe de nuances diverses, ainsi que de longues
ficelles tombant jusqu' terre, et sa besogne finie, il redescendit.

Pendant ce temps, le vaisseau avait reparu  la cime des ondes.

Jean de Ganay l'aperut en entier.

C'tait vraiment l'_rable_! mais dans quel triste tat! Ses mts
briss, ses roufles enfoncs, son bastingage en pices, sa poulaine
fracasse parlaient d'une longue et terrible lutte avec les lments.
Des essaims d'hommes encombraient le pont. Et parmi ces hommes il y en
avait qui dansaient des rondes infernales, d'autres qui pleuraient comme
des femmes; d'autres qui, prosterns, les mains jointes, semblaient
implorer les secours de la Providence; d'autres qui, arms de larges
pots, paraissaient boire l'ivresse  longs traits, d'autres qui
riaient d'un rire farouche; d'autres qui se battaient et d'autres qui
cherchaient vainement  pacifier tous ces malheureux.

Le vicomte, effray par ce spectacle, s'imagina voir une embarcation de
damns. Son visage plit; ses yeux se remplirent de larmes.

--Tenez! dit-il, en passant la lunette  Philippe Francoeur.

Celui-ci examina longuement, mais son visage conserva l'immobilit. Se
penchant ensuite  l'oreille du vicomte:

--Pas un mot, messire, lui dit-il en posant le doigt sur ses lvres. Ils
se seront sans doute rvolts  bord de l'_rable_ et sols; mais si le
Dieu des ivrognes veut qu'ils abordent ici, nous saurons leur rafrachir
la tte, pourvu que les ntres ne se doutent de rien.

--Quelqu'un dirige-t-il le vaisseau? dit le Bourguignon.

--Je ne distingue personne. Pourtant il doit y avoir un pilote au
gouvernail, car la barque ne roule pas trop. Je vais ordonner un signal.

Mais, comme il achevait ces paroles, une saute de vent, brusque autant
que formidable, cassa en deux le mt au sommet duquel Philippe Francoeur
avait tabli son appareil de tlgraphie.

--Point de chance, par le trident de Neptune! s'cria-t-il en frappant
du pied.

--Quel branle-bas, ventre de biche! ajouta Grosbec.

--Ce n'est que la parade, attendons le bouquet, glapit la voix perante
du Nabot.

--Silence donc! commanda le Malficieux que ces colloques importunaient.

L'_rable_ rangeait la cte de plus en plus prs.

La nuit commenait  se faire, et pourtant on apercevait distinctement
sa coque dsempare, tantt au fate d'une vague monstrueuse qui la
portait, sur l'ouverture d'un abme,  une autre vague; tantt ensevelie
dans une gorge profonde, presse par des paquets de mer acharns  sa
destruction.

--Mille coutilles, ils touchent la barre; c'en est fait d'eux! dit le
matelot.

--Ne peut-on les secourir! hasarda la vicomte avec une douloureuse
apprhension.

--Levez les lofs! levez les lofs! cria le Malficieux disposant ses
mains devant ses lvres, en manire de porte-voix.

Du navire on ne l'entendit pas; on ne pouvait l'entendre.

Une lame d'eau gigantesque s'tait abattue sur l'avant par bbord, et
presque au mme instant un craquement lugubre disait que le vaisseau
avait donn sur un cueil.

Un cri immense lutta de sauvage nergie avec les cris de la tempte: 
la surface des eaux se montrrent des malheureux que l'Ocan s'amusa 
dchirer contre les rochers, et les tnbres couvrirent de leurs voiles
les rlements de l'_rable_  l'agonie.




                                 VII

                              LES PAVES


L'aurore, en sortant, belle et radieuse, son globe d'or des ondes de
l'Atlantique, illumina sur l'le de Sable un spectacle plus dsolant
encore que celui dont le crpuscule avait, la veille, vu et clair
toutes les pripties et l'horrible dnoment.

L'air tait frais et parfum de pntrantes exhalaisons. Au-dessus
des terres et des eaux pas le moindre nuage follet, pas la plus
lgre brume. Le ciel bleu comme l'iris, diaphane comme un miroir,
s'arc-boutait, dme incommensurable sur la mer, dont la transparente
limpidit rflchissait sa splendeur et son clat. Les arbustes,
froisss par la tempte prcdente, se redressaient aux premiers baisers
du soleil; leurs feuilles humides de rose scintillaient comme des
meraudes; et quelques petits oiseaux cachs dans les broussailles
saluaient mlodieusement de leurs gazouillis la promesse d'un beau
jour. Quelle diffrence entre le lever de ce jour et le coucher de
celui auquel il succdait! Hier soir, les lments faisaient rage contre
eux-mmes, comme s'ils eussent voulu se replonger dans un chaos informe;
ce matin, ils se sourient de leur sourire harmonieux, rivalisent
d'attraits, de coquetteries, se pressent amoureusement dans les bras les
uns des autres, comme de jeunes maris qui s'veillent, pour la premire
fois, dans la couche nuptiale.

Mais il reste de leur colre passe des traces sinistres pour
l'humanit--traces d'autant plus lugubres que le temps est plus beau,
que la nature s'est pare de ses plus gais atours; car beaut et
gaiet endolorissent davantage le coeur de l'homme quand le chagrin y a
distill quelques gouttes de son poison.

Considrez la plage de l'le de Sable prs du camp des dports! Les
tentes sont abattues ou disperses; une montagne de gravier s'lve l
o se creusait une ravine: Une ravine laboure profondment l'endroit
qu'exhaussait une montagne; le sol est sillonn de cicatrices bantes;
des arbres tordus, fendus, comme par la foudre, dcouronns ou
dracins, montrent partout leurs plaies.

Mais un tableau bien autrement affreux, bien autrement loquent,
rappelle sur la grve l'orage du dimanche.

Ce sont, au milieu d'innombrables dbris d'un navire, des monceaux de
cadavres humains. Tous, sauf quelques rares exceptions, portent le
mme uniforme que les routiers qui sont dans l'le, et la plupart sont
cruellement mutils. A l'un, il semblerait qu'on et fait subir la peine
de la dcollation;  l'autre, qu'on lui et coup les membres;  un
troisime, qu'on lui et lacr le corps avec des cailloux pointus; 
tous, qu'on les et dfigurs  plaisir.

Ils s'talent ple-mle, parmi les caisses, les barriques, les madriers,
les fragments de vergues ou d'espars; et,  mesure que la mer se retire,
elle laisse sur les galets de nouvelles victimes de son courroux. Ces
cadavres, ces caisses, ces barriques, est-il besoin de le dire, viennent
de l'_rable_ dont on distingue parfaitement la coque, choue entre des
rochers  cent brasses du littoral environ. C'est tout ce qui reste
du pauvre navire, nagure si fringant sous sa svelte mture. Nul tre
vivant n'a chapp  la catastrophe qui l'engloutit, nul ne pourra
raconter le drame qui prcda et prpara sans doute ses derniers
moments; car inutilement les compagnons de Jean de Ganay ont pass
la nuit sur pied, allum des feux le long de la cte pour secourir et
guider les naufrags, la violence du flux et du reflux s'est oppose
 tout sauvetage. Puis, quand, vers une heure du matin, l'Ocan a, de
lassitude, endormi ses fureurs, quand sa surface a nivel ses houleuses
ingalits, vomies par la mare, les paves, hommes et choses, de
l'_rable_, ont t tranes jusqu'au rivage de l'le de Sable.

Infortuns! mourir si loin de leur pays,  la fleur de l'ge! et de
quelle mort!

Mais, du moins, ils auront une spulture chrtienne, car les nouveaux
insulaires ont dj ouvert une grande fosse dans les entrailles de la
terre, et, les larmes aux yeux, la prire aux lvres, ils y dposent
pieusement ceux qui devaient  jamais partager leur bonne ou mauvaise
fortune.

Navrantes obsques que celles-l! On sanglote, on tche de reconnatre
un ami dans un corps froid, inerte, livide, dchir, et, en mme temps,
on lui enlve son misrable vtement de condamn. Ne faut-il pas tout
prvoir? Ce vtement en haillons, ce vtement qui suinte et sent le
cadavre, ce vtement il pourra tre utile, indispensable  une vie
d'homme.

Jean de Ganay prside aux funrailles. Son visage est ple, ses yeux
rouges et secs. Il ne pleure pas, le bon jeune homme. Mais quels efforts
il fait pour arrter les larmes brlant sous sa paupire! Sensibilit
serait faiblesse dans la circonstance; il le sait et il impose silence
aux motions qui brisent son me.

--Allons, amis, dit-il, htons-nous d'accomplir ce funbre devoir, et
profitons du jusan pour mettre en sret tous les objets que nous a
apports la mare haute.

--Philippe!

Le Malficieux s'approcha respectueusement.

--A-t-on retrouv le corps du capitaine on de quelqu'un de ses
officiers!

--Non, messire, rpondit le matelot, en branlant la tte.

--Pensez-vous qu'ils aient chapp au naufrage?

--chapp au naufrage, messire! s'cria Philippe avec une surprise qui
quivalait  la plus nergique ngation.

Il est singulier pourtant, murmura le vicomte, que les flots de la mer
aient rejet les restes de la plupart des routiers qui taient  bord de
l'_rable_, sans en rendre un seul de l'quipage; c'est singulier! c'est
singulier!

--N'accusons pas ceux qui ne sont plus, dit le Malficieux,  mi-voix;
mais j'ai vu ce que j'ai vu. Tantt, si je ne me trompe, nous aurons
basse mer; alors, si vous le voulez, messire, nous claircirons ce
mystre.

--Comment cela?

Le matelot indiqua du doigt la ligne rouge que l'_rable_ traait  la
surface de l'Atlantique.

--Eh bien? dit Jean.

--Avec un radeau, je me charge d'aller l; et, si les murs ne parlent
pas, peut-tre les planches parleront-elles.

--Je comprends, rpliqua l'cuyer songeur.

L'inhumation tant termine, les bannis se mirent  genoux sur le bord
de la fosse, et l'ex-mousquetaire entonna les prires des morts: le
reste de la bande donna les rpons, sans remarquer que le vicomte ne
s'tait point prostern,  son exemple.

Aprs cet office funraire, solennel par cela mme qu'il tait simple,
que les oraisons partaient du coeur et non pas seulement de la bouche;
solennel par cela mme qu'il avait lieu  la face du ciel et non sous
les lambris dors des basiliques, on planta temporairement une croix de
bois en tte du charnier, et l'on transfra au camp tous les dbris du
btiment amoncels sur la plage.

Ce travail fut surveill par les quatre matelots, et un poste, compos
d'hommes srs, eut mission de faire bonne garde autour des divers
objets.

Le vicomte avait jug avec raison ces prcaution ncessaires pour
empcher le gaspillage d'effets prcieux, quelle que ft leur nature,
et prvenir des querelles et des pertes de temps. Les condamns taient
sous l'empire d'une sombre mlancolie; mais peu  peu leur naturel
jovial et lger reprit le dessus. Aprs tout, ils allaient tirer
parti du naufrage de l'_rable_, et comme l'gosme domine les autres
sentiments de l'homme, insensiblement des plaisanteries et des clats de
rire dridrent les fronts moroses.

Nabot et Brise-tout, son plastron, ouvrirent le feu.

Ce dernier, debout devant une tonne norme, assise sur son fond,
essayait de l'treindre dans ses bras pour l'emporter, mais la tonne
plus lourde qu'il n'tait fort, dfiait ses tentatives et le gant
jurait, pitinait et se dmenait autour avec une colre vraiment
comique.

Oh, matre Grosbec, cria le Nabot, auriez-vous pas d'aventure une grue?

--Une grue! et pourquoi faire, rpliqua l'ex-lansquenet occup  tirer
une longue pice de bois. Ventre de biche! si grue j'avais en main, bien
vite grue j'aurais au pot et grue sous la dent.

--Ouais! dit le nain en ricanant, c'est un pied de chvre que je te
demande, monsieur le marquis du ventre creux.

--Un pied de chvre! pied de diable mme je rongerais, riposta l'autre.

--Mange donc un morceau du tien et gardes-en pour demain, mon vertueux
affam. Mais alors, pour l'amour de la trs-sainte engeance titanesque,
viens a, brave soudard, en aide  un pauvret; qui se meurt  la peine.

--Qu'y a-t-il? dit Grosbec, en tournant les yeux du ct du Nabot.

--Vois, repartit effrontment celui-ci, mon affectueux ami, Franois
Rivet, mle de belle allure et de hautes esprances, qui se tue pour ne
rien faire.

Brise-tout leva la tte et chercha infructueusement  croiser ses gros
bras courts sur sa poitrine.

--Serait-ce une nouvelle arte qui te raclerait la gorge, doux Franois
de mon coeur? dit le Nabot d'un ton comique.

--Une arte! bougonna le colosse, dont ce souvenir hrissa les cheveux
et la barbe; une arte, je t'en fabriquerai une quelque jour, qui te
fera passer le got du pain, marmouset.

--Pour cela, ce sera pas malais, aimable Brise-tout. Onc, mon palais
ne se souilla au contact de ce grossier aliment. D'ailleurs, a ne te
gurirait pas de ton arte.

--Encore!

--Et moi je puis t'en gurir, comme de l'autre; tu sais, je fus ton
gnreux Esculape.

--Voil pour tes honoraires, vilain museau de singe, clama Franois
Rivet, en ramassant une poigne de galets et la lanant au malin enfant
qui se renversa sur le sable pour viter l'atteinte des projectiles.

--Ce n'est pas digne de votre noblesse a, mon gentilhomme de la
monstruosit, dit-il sans quitter la position horizontale. Puis
s'accroupissant sur les talons:

--Je vous fais un pari, M. Rivet: je gage ma portion de dner contre
la vtre que je mnerai  vingt pas du lieu o elle est cette tonne que
vous ne parvenez pas  bouger de place.

--Faquin manqu! nasilla Grosbec, en abaissant ses regards sur la tonne
 Nabot.

--Eh bien! vous allez voir, dit Nabot, et rira bien qui rira le dernier,
savants docteurs.

Il bondit agilement sur ses petites jambes fuseles et courut  la tonne
qui le dpassait d'une demi-toise en lvation.

La mer l'avait juche, pour ainsi dire, au fate d'un mle de sable,
derrire lequel la cte fuyait en pente douce. Nabot incrusta d'abord
dans le gravier, au pied de la barrique, une planche mince provenant de
l'_rable_; puis, arm d'un long bton, il mina le sol mouvant sous
le tonneau. Le rsultat de cette opration ne se fit pas longtemps
attendre. Bientt la futaille pchant  sa base, pencha, vacilla une
seconde, s'abattit transversalement avec un clapotis sourd sur l'clisse
et roula sur le plan inclin devant elle. L'lan une fois imprim
l'norme cylindre poursuivit rapidement sa course au del du but
dtermin par les termes du pari, tandis que l'ex-lansquenet se mordait
les lvres, en cherchant une pointe pour la tremper dans le venin de son
dpit et la dcocher au vainqueur, et tandis que Brise-tout s'criait
avec une stupfaction nave:

--Ventremahom! si l'me de Lucifer n'est pas loge dans le corps de ce
gringalet-l, je veux que mon bon ange gardien m'abandonne sur-le-champ!




                                VIII

                              L'RABLE


Par un bonheur inespr, une grande quantit d'outils de charpentier et
de forgeron se trouvaient au nombre des objets arrachs au naufrage
de l'_rable_. L'inventaire de ces objets amena aussi la dcouverte de
plusieurs armes et de quelques barils renfermant des semences et graines
de diverses espces.

Le Malficieux se mit aussitt en devoir de construire un radeau, avec
lequel il se proposait de conduire Jean de Ganay vers la carcasse
du navire chou. L'esquif termin, tant bien que mal, tous deux le
poussrent  flots; et le vicomte ayant charg les trois autres matelots
de veiller pendant son absence, Philippe Francoeur et lui montrent sur
l'embarcation et se dirigrent  l'aviron du ct de l'pave.

En dix minutes le vicomte et le Malficieux y arrivrent.

Ce fut avec un profond serrement de coeur que Jean s'approcha du
vaisseau o il avait vu embarquer et prir tant de braves gens parmi
lesquels, au moment du dpart, on comptait plusieurs rejetons des plus
illustres familles de France. Mais quand aprs avoir attach leur radeau
 la joue de tribord de l'_rable_, ils commencrent  se hisser sur
le pont, l'cuyer tait si vivement mu qu'il fut oblig de recourir 
l'aide du matelot pour effectuer son ascension.

Philippe Francoeur lui-mme, tout endurci qu'il ft par une longue vie
de prils, avait les larmes aux yeux en posant le pied sur le gaillard
d'avant.

--Pauvres diables! murmura-t-il; ils ont pay bien cher leur rvolte!

--Que dites-vous? demanda le vicomte.

--Hlas! messire; les soupons que j'avais conus hier soir se
confirment. Il y a eu une meute  bord et c'est  elle probablement
qu'il faut attribuer la perte de l'_rable_. Voyez!

En prononant ce mot, le Malficieux tendit la main et indiqua du doigt
 Jean de Ganay le cadavre d'un homme li  des boulons de fer, sous
l'accastillage.

--Le capitaine! s'cria Jean reconnaissant l'uniforme que portait le
cadavre.

--Oui, dit Philippe d'une voix mue en se dcouvrant. Les misrables,
ils l'auront assassin!

--Pauvre capitaine! reprit le vicomte. Mais, grand Dieu! que s'est-il
donc pass ici?

--On s'est insurg, rpliqua le matelot. Les rebelles auront t les
plus forts, ils auront tu les officiers, garrott le commandant et
abandonn le vaisseau  la merci de l'Ocan.

--Transportons ce corps sur l'le, dit Jean. Nous lui donnerons la
spulture.

--Pardon, messire, objecta respectueusement Philippe Francoeur; nous
n'avons gure de temps  dpenser. L'_rable_ est tout disloqu. Le
retour de la mare achvera de le mettre en pices. Il vaudrait mieux
s'emparer des effets prcieux qui peuvent se trouver dans les cabanes,
non encore submerges.

L'avis tait bon  suivre; aussi, l'cuyer y rpondit-il par un signe de
tte affirmatif. Laissant donc la malheureuse victime du drame probable,
ils entrrent dans le chteau d'arrire. Partout rgnait un affreux
dsordre. Quoique la mer et balay et lav en grande partie le traces
de la rvolte, on sentait immdiatement qu'elle avait d tre affreuse.
Des dbris de vaisselles, d'armes, de poteries; des tonnes dfonces
 coups de hache; des lambeaux de vtements; des fragments de meubles,
disaient assez que les mutins, aprs avoir massacr l'quipage,
s'taient livrs  une dgotante dbauche et que la mort les avait
surpris au sein de l'orgie.

--Insenss! dit Jean de Ganay d'un ton douloureux: ils ont cruellement
expi leurs forfaits. Puisse le Seigneur qui les a punis sur cette terre
leur pardonner l-haut!

--Ne les plaignez pas, messire, repartit le matelot brusquement; ils
n'ont eu que ce qu'ils mritaient.

--Les Saintes critures nous apprennent qu'il faut pardonner  ceux qui
ne sont plus, dit le vicomte avec une pieuse svrit. Qui de nous peut
rpondre qu'il restera innocent devant Dieu? Mais dites-moi, comment se
fait-il qu' l'exception du capitaine nous ne trouvions aucun vestige
des officiers qui taient  bord?

--Ils les auront ou enferms dans la cale ou jets  la mer.

A cet instant un frmissement courut dans la charpente du navire qui
oscilla sur lui-mme.

--Htons-nous, messire! s'cria le Malficieux.

--Htons-nous?

--Oui, l'pave de l'_rable_ menace de se dmembrer entirement.

--Partons alors, car je ne vois rien ici...

--Dans la chambre du capitaine, peut-tre...

--Vous avez raison.

Jean pntra  travers des amas de lambris dans une petite pice et,
d'un coup d'oeil, s'assura qu'elle ne renfermait qu'une malle dfonce.
Il allait s'loigner, quand le matelot qui avait fouill la malle le
rappela en lui disant qu'elle tait  double bote. Et, plongeant la
main dans la caisse, il retira un coffret qu'il remit au vicomte. Le
vicomte le prit, l'examina avec une sorte de satisfaction curieuse et
dit  Philippe:

--Sans doute l'entrepont est entirement submerg?

--Entirement, messire, jusqu' la lisse de gabari.

--Alors regagnons le rivage et emportons le corps du capitaine. Je veux
qu'on lui rende les honneurs funbres.

Philippe Francoeur poussait  l'excs le sentiment de l'obissance  ses
chefs. Bien qu'il ne gott pas l'ide d'ensevelir le capitaine, autre
part que dans la tombe qui se fermait sur le squelette de l'_rable_, il
s'abstint de toute observation; et, saisissant un tronon de sabre, il
coupa les liens qui fixaient le cadavre aux oeuvres mortes. Ensuite il
s'agenouilla, le chargea sur ses paules, et dit au vicomte qui l'avait
regard faire, les bras croiss, la tte mlancoliquement incline sur
la poitrine:

--Maintenant, si vous daignez m'en croire, messire, nous ne resterons
pas une minute de plus ici. Entendez-vous ces craquements dans
l'intrieur du navire?

Le conseil arrivait  point. branle par les terribles secousses
qu'elle avait reues, et incapable d'une plus longue rsistance, la
carne de l'_rable_ se disjoignait au retour de la mare, et dj les
eaux s'engouffraient avec fracas dans les ouvertures bantes qu'elle
offrait  leur irruption.

D'un bond, Jean de Ganay fut sur le radeau. Malgr le poids de son
fardeau, le Malficieux voulut aussi sauter, mais soit qu'il et mal
calcul la distance, soit que sa charge ft trop lourde, il tomba  la
mer.

Le vicomte poussa un cri.

--Larguez l'amarre! pour l'amour du ciel, larguez l'amarre, messire! lui
dit le matelot en reparaissant  la surface.

L'cuyer obit machinalement, et presque aussitt la, carcasse du
btiment naufrag se morcela en une multitude de fragments qui devinrent
le jouet des flots.

Philippe Francoeur n'avait pas lch le corps du capitaine. D'une main,
il le tranait avec lui; de l'autre, il nageait vigoureusement vers le
radeau. Quand il l'eut atteint, se cramponnant  l'une des pices de
bois qui taient entres dans sa structure, il essaya de s'y placer 
califourchon, avec son faix, mais cela tait au-dessus de ses forces.

--Abandonnez ce cadavre, lui dit Jean de Ganay.

Le matelot laissa aller la masse inerte, qui surnagea quelques secondes
et disparut dans l'abme sans fond.


Telle qu'une fournaise ardente allume aux confins de l'horizon, le
soleil embrasait de teintes rouges les plaines de l'le de Sable,
lorsque Jean de Ganay et le Malficieux rejoignirent leurs compagnons,
qui les attendaient impatiemment le long du rivage.




                                  IX

                              LE COFFRET


Pendant ce temps, les routiers n'taient pas rests inactifs. Dirigs
par les trois matelots, ils avaient rpar leurs tentes et construit
pour le vicomte de Ganay une sorte de pavillon, grossier, il est vrai,
mais fort confortable, vu la duret des circonstances. Jean trouva dans
son coeur quelques bonnes paroles pour les remercier de cette attention,
 laquelle il ne s'attendait pas.

Aprs le souper en commun, notre hros se retira dans sa nouvelle
demeure, suivi du Malficieux, qu'il considrait ds lors plutt comme
un ami que comme un vassal.

L'infortune a cela de bon qu'elle rapproche les caractres les plus
opposs, galise les conditions les plus diverses et nivelle les classes
les plus distinctes. Autant la richesse et le bonheur creusent de
dmarcations entre les individus, autant la misre et le malheur tendent
 combler l'abme qui les spare. La douleur, a dit l'abb Constant,
est la fatigue de l'humanit au progrs. Cette ide profonde et juste
appuie celles que nous venons d'exprimer.--Pour que l'humanit marche
rapidement dans la voie de la perfection, il faut dtruire les prjugs
sculaires, teindre ce tison de haines allum par la division des
castes, runir dans un ensemble harmonieux toutes tes fractions parses
d'une socit, quilibrer ses forces; et, pour cela, il faut aussi que
les membres de cette socit souffrent, que les mieux partags aient
besoin de ceux qu'on nomme les dshrits! Rarement, ceux-ci peuvent
s'lever d'un coup, mais toujours ceux-l peuvent descendre. Comme
d'ordinaire les facults morales sont plus dveloppes chez les premiers
que chez les derniers, leur sensibilit est plus grande. Quand ils
ptissent d'un mal, ils ptissent doublement, en comparaison des autres.
C'est pourquoi ils les appellent ou vont  eux car nous cherchons
toujours  nous dcharger du poids de nos afflictions sur ceux qui nous
semblent plus forts que nous et mme  les tayer avec l'indiffrence
d'autrui...

Bris de lassitude, Philippe Francoeur, aussitt entr dans le pavillon,
s'tendit en un coin et s'endormit. Le vicomte tait abattu; mais son
esprit, travaill par la varit des motions qu'il avait prouves
depuis deux jours, ne lui permit pas de livrer immdiatement son corps
au repos.

Le Malficieux bourdonnait toujours son sommeil sonore et rgulier. En
s'arrtant pour contempler son visage calme et ouvert, qui refltait
une me tranquille, Jean aperut la cassette qu'il avait rapporte de
l'_rable_ et dpose sous la tente,  son arrive. Autant par curiosit
que pour faire diversion  sa mlancolie, il prit cette cassette,
s'approcha d'une torche et se mit  l'examiner. C'est une simple bote
de palissandre, incruste d'argent et portant, ciseles en relief, sur
une plaque, deux initiales entrelaces.

--Ce coffret appartenait au capitaine de l'_rable_, M. de Pentok
murmura l'cuyer  la vue du chiffre que surmontait une couronne de
comte. Il est bien lger! Que peut-il contenir? ajouta-t-il en soupesant
l'objet dans sa main; des papiers, sans doute. Peut-tre y trouverais-je
des renseignements sur les premiers actes du drame...

D'un autre ct, s'il renfermait des choses prives... je les brlerai
ou je conserverai le tout pour le rendre  sa famille, si jamais...

Un long soupir termina la phrase du jeune homme; il reprit, aprs
quelques minutes de recueillement:

--Oui, mon devoir est d'ouvrir ce coffret; l'honneur et la dlicatesse
ne sauraient s'en offenser.

Mais l'ouverture de la cassette n'tait pas affaire aise; le vicomte
y perdait son temps et ses peines, quand le bruit qu'il faisait en
essayant de forcer la serrure veilla Philippe Francoeur. Saisissant du
premier coup d'oeil l'intention du vicomte, il lui dit:

--Pardon, messire, mais si vous voulez me confier cette bote, je crois
savoir le secret pour l'ouvrir.

--Vous, Philippe! et comment cela? fit le jeune homme en souriant.

--Oh! je me connais en serrurerie, messire. Mon pre tait arquebusier,
et, quand j'tais jeune,--un bon temps que celui-l!--il m'exerait au
mtier.

--Alors, essayez, mais je crains bien que vous n'en veniez pas  bout,
dit Jean de Ganay, en lui tendant la cassette.

Le Malficieux la prit, l'examina attentivement, la tourna dans ses
doigts pendant prs d'un quart d'heure, et dj l'cuyer riait de ses
vains efforts, lorsque, tout  coup, Philippe s'cria avec joie:

--Ah! j'y suis!

--Vraiment! exclama Jean de Ganay, d'un ton  demi incrdule.

--Tenez, messire, rpliqua triomphalement Francoeur.

--Voyons, dit le premier, en s'approchant du matelot qui, ayant,  force
de fureter, fini par apercevoir un petit bouton presque imperceptible au
milieu des incrustations du coffret, le pressait avec le pouce.

--Eh bien? demanda Jean.

--Eh bien, j'y suis, messire. Voici votre cassette ouverte.

Au mme moment, le couvert, m par un ressort intrieur, se souleva
brusquement.

--Donne! dit le vicomte d'une voix mue.

Franois lui rendit la bote et s'loigna discrtement  quelques pas.

Jean de Ganay courut  la table et regarda dans le coffret. D'abord, il
ne trouva que des papiers jaunis qu'il retira. C'taient des parchemins,
puis des lettres qu'on avait d lire et relire bien des fois,  en juger
par l'us des plis et les taches dont elles taient macules. Le vicomte
se demanda s'il les lirait  son tour. Il hsitait. Mais l'adresse
de l'une d'elles attira son attention, en lui rappelant le nom de la
famille des de la Roche, dans laquelle il devait entrer. Mettant alors
de ct ses scrupules, il ouvrit la lettre, la parcourut en entier avec
une avidit fivreuse, puis dvora de mme toutes les autres. Dans
son maintien, dans les exclamations qui lui chappaient, de moment en
moment, on pouvait voir que le jeune homme tait surpris jusqu' la
stupfaction.

Aprs avoir fini, il se promena rapidement dans la chambre; ensuite,
il revint au coffret, y plongea la main, comme pour chercher d'autres
papiers, et ramena un mdaillon richement mont en or et en pierreries.
Ce mdaillon contenait un portrait. A peine Jean l'eut-il aperu qu'il
poussa un cri.

--Comme elle est belle!

--Et un moment aprs, il ajouta avec motion:

--Pauvre Guyonne de la Roche! si noble, si charmante, si malheureuse!

C'tait, en effet, une belle et noble femme qu'il avait sous les yeux.
De grande prestance, elle avait cet air digne et imposant particulier
aux vieilles familles. Ses traits taient fins, mais nettement dessins.
Ses cheveux noirs, ses yeux bleus et l'expression mlancolique de sa
bouche imprimaient  sa physionomie un caractre sympathique. Vtue  la
mode du temps de Charles IX, elle portait une robe de taffetas montante,
avec fraise de dentelle, et chaperon de velours. Tout en elle respirait
l'lgance allie  la simplicit, la douleur  la rsignation.

Sous le portrait tait grav le millsime 1573.

Jean de Ganay la contempla longuement. Il semblait qu'il ne pt se
rassasier de ce tableau. Parfois, il se frappait le front, et paraissait
chercher  rassembler des souvenirs fugitifs ou indcis et murmurait:

--C'est singulier!... je connais quelqu'un qui ressemble  s'y mprendre
 cette personne... Ce n'est pas la mre de Laure de Kerskon; non,
elle tait plus grle, plus dlicate. Qui est-ce donc? Pourtant, j'ai vu
cette tte quelque part, et il n'y a pas longtemps... Mais o...? o...?

Reprenant le portrait, il le considra encore avec un redoublement de
fixit, enfouit sa tte dans ses mains pour rflchir, et, par mgarde,
laissa chapper le mdaillon.

Philippe, qui l'observait silencieusement, se prcipita pour ramasser
l'objet, sur lequel, en le prsentant au vicomte, il jeta un coup d'oeil
qui lui arracha une exclamation.

--N'est-ce pas qu'elle est bien belle? dit celui-ci, rpondant  ses
propres penses.

--Belle, messire! mais on dirait que c'est Yvon, rpondit le matelot.

--Yvon! cet exil!... Ah! j'y suis, repartit Jean de Ganay, comme un
homme qui vient de retrouver le fil d'une ide vainement et longtemps
cherche.

--N'est-ce pas, messire?

--Oui, en effet, il y a de la ressemblance... une ressemblance
frappante... C'est vraiment extraordinaire! Plus je le regarde et plus
j'en suis saisi... On dirait que cette dame fut sa mre, et si ce jeune
homme tait une fille...

--Eh! pourquoi pas, messire? dit le matelot d'un air fin.

--Que dites-vous, Philippe?

--Eh! messire j'ai le flair bon, et je gagerais dix ans de ma vie contre
rien que notre Yvon ferait meilleure figure sous une cornette que sous
un casque.

--Ah! bah! folie, rve, de mon imagination! s'cria le vicomte en
faisant signe  Philippe de se coucher.

Celui-ci s'tendit sur son lit, o il ne tarda pas  se rendormir.

Jean de Ganay aurait bien voulu l'imiter; mais, malgr lui, il tait
en proie  mille proccupations, et il ne put fermer l'oeil pendant, le
reste de la nuit.




                                  X

                              MYSTRIEUX


Deux nuits d'insomnie, jointes aux incessantes fatigues morales et
physiques essuyes depuis son dbarquement sur l'le de Sable, avaient
considrablement abattu le vicomte de Ganay. Le sommeil rclamait
imprieusement ses droits. Nanmoins, depuis la lecture des papiers
trouvs dans le coffret, l'esprit du jeune homme tait agit d'une ide
si brlante, que, repoussant les dsirs de la nature, il veilla ds
l'aurore Malficieux et lui dit:

--Philippe, je crois qu'il nous faut recommencer nos explorations. Le
retour du _Castor_ est incertain. Quoique le naufrage de l'_rable_ nous
ait fourni quelques provisions, il serait imprudent de les consommer
avant de nous tre assurs que nous pourrons nous en procurer de
nouvelles! Le littoral de la mer n'est point propre  la culture. Comme
moi, vous avez sans doute remarqu que les bords du lac, o nous nous
sommes dj rendus, paraissent fertiles. Il serait donc urgent,  mon
avis, d'y retourner au plus tt et d'essayer d'en labourer une partie.
Qu'en pensez-vous?

Le matelot rflchit quelques instants et il rpliqua:

--Votre opinion, messire, me parat judicieuse. Autant que j'aie pu
voir, le gibier n'abonde pas sur l'le, quoi qu'en ait dit ce satan...

Arrt par un regard svre de l'cuyer, il se reprit:

--Je veux dire le pilote Chedotel. Tenez, messire, je ne sais pas si je
me trompe, mais ce diable de marin...

Un nouveau regard expressif lui coupa la parole.

--Passons! dit brivement le vicomte.

--Enfin, continua Philippe Francoeur avec obstination, ce Chedotel,
voyez-vous, messire, il m'avait toujours fait l'effet d'un loup-cervier,
oui bien, par... Pour revenir  l'affaire en question, je l'envisage,
comme vous, messire. Il y a plus de corbeaux que de bcasses ici,
et plus de grains de sable que de livres. La pche ne donnera pas
longtemps.

--Alors, il faut se mettre  l'oeuvre au plus vite.

--Au plus vite, messire. Dans ce pays, c'est comme dans la
Nouvelle-France, la saison n'attend pas.

--Voici mon projet, dit Jean. Nous laisserons ici dix hommes; ils seront
chargs de terminer les tentes, de prparer la nourriture et de veiller
au camp. Avec les autres, j'irai commencer les travaux.

--Mais des instruments? objecta Philippe.

--Des instruments, c'est vrai! rpondit le vicomte en se frappant le
front, des instruments! nous n'en avons pas...  moins...

Un clair d'esprance illumina son visage.

--Appelez Pierre!

Pierre tait un des trois matelots qui avaient t prposs  la garde
des caisses laisses par la mer sur la grve aprs l'engloutissement de
l'_rable_ et transportes depuis, comme nous l'avons dit, au camp des
bannis.

Il accourut.

C'tait un homme de moyenne taille,  la mine basse et sournoise,--un de
ces tres qui durent inspirer  Shakespeare son type de Caliban, surnom
dont on l'avait affubl.

--Que renferment les coffres? demanda Jean de Ganay.

--Des farines et des graines avaries.

--Il y a aussi des instruments?

--Oui, messire, les outils du charpentier.

--Est-ce tout?

--Des pelles et des pioches!

--Ah! exclama l'cuyer, comme s'il et t soulag d'un grand poids.

Une caisse contenait des armes, deux barils de poudre. Mais Caliban
s'tait bien gard de faire part de cette circonstance au vicomte. Il
avait mme enfoui, de ses propres mains, et durant la nuit prcdente,
 l'insu de tous ses compagnons, la caisse d'armes et un des barils de
poudre.

Caliban avait ses desseins.

--C'est bien, lui dit l'cuyer; tu peux sortir.

Le matelot salua humblement et se retira en jetant  la drobe au
vicomte un regard plein d'une jalousie haineuse.

--Le ciel exauce mes voeux, oh! bni soit-il! murmura dvotieusement de
Ganay quand Caliban fut parti.

--Philippe!

Le Malficieux qui, par respect, s'tait tenu  l'cart, se rapprocha.

--Vous demeurerez ici, et en mon absence, vous commanderez. Mieux que
tout autre vous tes capable de remplir ce devoir. Si la Providence
permettait que le _Castor_ revnt, vous me feriez prvenir
immdiatement. Je compte sur Votre dvouement.

Francoeur s'inclina.

--Peut-tre, poursuivit Jean, ne retournerai-je que dans quelques jours.
Chaque matin, envoyez-moi un courrier avec un rapport de la situation!
je vous transmettrai mes ordres par lui.

Bien qu'il lui en cott de ne pas accompagner dans cette entreprise le
seigneur de Ganay, pour lequel il avait conu une sorte de vnration,
Philippe Francoeur rpondit:

--Oui, messire.

--Et, ajouta encore le Bourguignon, en dsignant au matelot le coffret
dont il avait extrait les papiers, sans en enlever le portrait, et vous
aurez soin de cette cassette. Je vous la confie.

Il n'en dit pas davantage; mais le ton de ses paroles, le geste qui les
accentua, quivalaient,  une injonction.

--Elle ne me quittera ni le jour, ni la nuit, rpondit le Malficieux,
en se dcouvrant.

--Merci, Philippe, s'cria le vicomte, tendant au matelot, une main que
celui-ci n'osa d'abord toucher, mais qu'il serra avec chaleur, et en se
mettant  genoux, quand de Ganay lui eut dit:

--Quoi, Philippe, refuserez-vous de me donner un signe d'amiti?

Les prparatifs de l'expdition furent promptement termins. Ceux des
routiers qui taient malades ou peu robustes furent laisss au camp, et
les autres, munis de vivres, instruments aratoires, haches et cognes,
se mirent gaiement en marche.

Un mousquet sur l'paule, le vicomte Jean de Ganay s'avanait en tte de
la colonne.

Dans les rangs, on chantait, on riait, on causait. L'infatigable Nabot
tarabustait son bon ami Brise-tout, qui jurait, temptait, menaait.
L'ex-lansquenet essayait d'adapter  un air impossible une tentative
de bardit, non moins impossible; enfin, malgr la tristesse du temps
nbuleux et humide, la troupe paraissait presque satisfaite de son sort.

Seul, Jean de Ganay ne partageait point la loquacit gnrale. Il
rflchissait. Le vicomte semblait s'tre rattach  la vie. Dans ses
yeux anims, on lisait je ne sais quoi de mystrieux comme le titre de
certains livres. Sans doute, Jean n'tait pas un esprit vulgaire. Si
singulire, si critique que ft sa situation au milieu de cette bande
de routiers dissolus et forcens quand la passion les enflammait, il
n'avait point encore faibli. Mais pourtant, il et t naturel que le
dcouragement amollt son nergie et couvrt son front. Pourquoi donc
alors, une anxit fivreuse empourprait-elle ses joues? pourquoi ce feu
dans ses prunelles? pourquoi ces regards pntrants de ct et d'autre,
ces pas tantt lents, tantt prcipits? pourquoi ces mouvements
brusques, cette incertitude? Quelles motions le peignaient!
qu'attendait-il? que dsirait-il? que redoutait-il?




                                  XI

                              DCOUVERTS


Tout  coup, l'ex-lansquenet s'interrompit au beau milieu d'une gamme
chromatique du plus bel effet, et courant de la queue  la tte de la
colonne:

--Pardon, monseigneur, dit-il en abordant Jean de Ganay.

--Qu'y a-t-il? demanda un peu brusquement le vicomte, fch d'tre
troubl dans sa rverie.

--Regardez, s'il vous plat, messire, rpondit Grosbec; l, dans la
direction de mon doigt...

La troupe s'tait arrte et faisait silence.

--Je ne vois rien, repartit l'cuyer.

--Il vient de se cacher derrire ce gros buisson; mais il ne tardera pas
 reparatre... Tenez, voyez-vous, maintenant?...

--Bien, dit Jean, lui ordonnant de se taire, par un geste de la main
gauche, tandis que de la droite, il apprtait son mousquet.

On distinguait parfaitement,  cinquante pas de distance, un animal qui
paissait le gazon.

L'cuyer l'ajusta et fit feu. Le quadrupde bondit sur les quatre
pattes, en poussant un blement et retomba sur le tapis de mousse. Il
tait mort.

--Un mouton! c'est un mouton, s'cria triomphalement un des routiers,
qui aussitt aprs s'tait lanc pour saisir le gibier que venait
d'abattre Jean de Ganay.

Le routier ne se trompait pas; c'tait un mouton et un mouton de
magnifique espce.

On comprend le cri de joie que souleva cette dcouverte. Jamais
dpouilles opimes rapportes par un conqurant ne furent plus ftes que
le cadavre du pauvre membre de la race ovine.

videmment il ne devait pas tre, il n'tait pas seul. L'un prtendit
avoir remarqu des traces de nombreux troupeaux; l'autre assura qu'il
en avait vu plusieurs fuyant  travers les broussailles, mais que,
craignant de leurrer ses compagnons d'une fausse esprance, il n'avait
os en parler. Enfin, ce fut un dluge de paroles au milieu desquelles
se heurtaient les assertions les plus saugrenues, les hypothses les
plus incroyables.

Jean de Ganay ne savait trop que penser, quoique son contentement
galt, s'il ne surpassait, l'allgresse bruyante de ses subordonns.
Une crainte atroce cessait de mordre son esprit;--puisque l'le
renfermait des moutons, ils ne risquaient plus de mourir de faim.

--Ventre et corne, faut allumer du feu et manger la bte! s'cria
Brise-tout, en caressant de la langue sa barbe rousse.

--Un moment! riposta Nabot, sautant sur le dos du colosse; un moment,
mon ami, monsieur Galimfr; il nous faut est fort bon, mais je vous ai
gagne votre ration de djeuner et par consquent...

Le nain ne put achever sa phrase, Brise-tout, usant de la facilit qu'il
avait de faire jouer sa tte sur son cou comme un pivot, avait tourn
son pouvantable visage en arrire, et empoign l'paule du malheureux
imprudent entre ses mchoires. Celui-ci lcha un cri aigu: il aurait
culbut  la renverse, si Brise-tout, le tenant toujours avec les dents
par l'omoplate, ne l'et apport devant lui, comme il et fait d'un ftu
de paille, et, nonobstant les efforts du petit homme pour se dbarrasser
de la douloureuse treinte, nonobstant les coups de poings qu'il lui
assnait, balance une demi-minute en l'air et finalement dpos 
califourchon sur le dos du mouton.

Cet incident causa une hilarit gnrale, qui gagna mme le vicomte
Jean de Ganay, malgr la gravit que lui commandait son rang. Une fois
dlivr des serres de son terrible ennemi, pour chapper aux hues dont,
 son tour, il tait devenu l'objet, Nabot courut digrer son dpit et
les brlures de sa morsure derrire le cercle des routiers.

--En avant! dit l'cuyer. Que l'un de vous se charge de cet animal. Nous
le dpcerons et le ferons rtir sur le bord du lac.

Puis il rechargea son mousquet, et la petite troupe reprit sa marche.

Le soleil se dgageait des humides vapeurs qui avaient voil ses rayons,
quand on arriva au terme du voyage. Toutes charges des perles du matin,
les rives du lac refltaient entre les brins d'herbes des millions de
diamants, claires qu'elles taient par les premiers feux de l'astre du
jour. Vraiment, ce site, surtout aprs qu'on avait parcouru les landes
arides qui le prcdaient, portait un cachet ferique; c'tait comme
l'oasis au sein du dsert.

Diaphanes et rides par le souffle d'une brise capricieuse, les eaux
du lac miraient la tremblante image des oseraies qui lui formaient
une ceinture d'meraudes. Des poissons, aux cailles tincelantes
sautillaient  travers les larges feuilles de nnuphar pour happer
les moucherons dont les essaims, semblables  des atomes, tournoyaient
au-dessus des ondes. L'air tait imprgn de senteurs parfumes, et pour
ajouter aux charmes du paysage, tandis que des hirondelles, au svelte
corsage,  la noire envergure, se croisant en tous sens, rasaient la
vague de leurs ailes lgres, abrits dans les buissons circonvoisins,
quelques oiseaux chanteurs disaient leur romance d'amour.

Cette puissance htive de vgtation qui, en cinq ou six jours, dans
l'Amrique septentrionale, brode la mantille des campagnes, tisse le
parasol des arbres, avait tellement transform ces lieux que Jean de
Ganay se refusait presque  les reconnatre.

Aprs quelques instants de repos, le vicomte, ayant donn l'ordre de
prparer le djeuner, manda prs de lui Grosbec.

--Tu vas m'accompagner, lui dit-il. Munis-toi d'une hache.

--Oui, monseigneur, rpondit l'ex-lansquenet.

Puis, ils longrent les bords du lac, du ct de la hutte que Jean de
Ganay avait aperue lors de sa premire excursion. Ils ne tardrent
point  atteindre le fourr au del duquel elle s'levait. L'cuyer,
avant d'aller plus loin, renouvela l'amorce de son arme, et enjoignant
 Grosbec d'tre sur ses gardes, s'avana d'un pas discret  travers le
bois.

--Oh! exclama soudain l'ex-lansquenet, dcouvrant la cabane. Qu'est-ce?

--Chut! fit son guide, en redoublant de prcautions.

Le zphyr caressait la cime des arbres avec un doux frmissement, un
ruisseau mlait sa voix argentine au murmure de l'air. Aucun autre bruit
ne se faisait entendre.

Une main sur la garde de son pe, l'autre  la platine de son
mousqueton, le vicomte arriva jusqu' la porte de la hutte. Cette
porte tait grande ouverte; de Ganay entra bravement. Nulle fentre
n'clairait l'intrieur du rduit. D'abord, l'cuyer se trouva envelopp
dans des ombres paisses; mais, peu  peu, ses yeux s'accoutumant 
l'obscurit perurent les objets qui l'entouraient. C'taient, pour la
plupart, de grossiers instruments de pche, des vaisseaux de bois, des
ferrures rouilles pendues  la muraille d'argile, et, au centre de
la cabane qui semblait fuir sous terre, quatre pierres noircies, sur
lesquelles, par une ouverture pratique dans le toit, filtrait un rayon
de soleil, composaient le foyer.

Jean de Ganay s'abandonnait  la surprise, lorsque le son d'une
respiration agite l'avertit qu'il n'tait pas seul dans la cabane.
Attachant ses regards vers l'endroit d'o partait ce son, il discerna
une personne tendue sur un lit d branchages.

--Sois vigilant, dit-il  Grosbec qui tait rest  la porte.

Ensuite il s'approcha du lit en toussant fortement. L'individu endormi
s'veilla.

--Je souffre! dit-il d'une voix faible.

--Qui tes-vous? interrogea le vicomte.

--Ah! monseigneur de Ganay! s'cria l'autre, essayant de se mettre sur
son sant.

--Serait-ce vous, Yvon?

--Oui, monseigneur! O ciel! quel bonheur! ma sainte patronne a donc
exauc mes ardentes prires!

--Mais, comment?... Que faites-vous ici?

--Monseigneur! oh, que je suis heureuse..., disait Guyonne, folle de
joie et oubliant son rle.

--Enfin!...

La jeune fille couvrait de baisers la main de l'cuyer.

--Enfin? reprit-il, quand elle se fut un peu calme.

--Oui, monseigneur... Que Dieu est bon de m'avoir accord la faveur!...

--Parlez, Yvon, dit Jean de Ganay, d'un ton un peu svre.

Puis il ajouta plus doucement:

--Que vous est-il survenu?

--Messire, rpondit Guyonne, au retour de l'excursion dans l'le, tant
demeure en arrire, j'ai voulu acclrer la marche pour vous rejoindre.
Mais en courant, mon pied glissa, je tombai et me cassai la jambe.

--Vous vous tes cass la jambe? s'cria Jean avec une vive sympathie.

--Hlas! messire! rpondit navement Guyonne, j'avais sans doute offens
le Seigneur. Que sa sainte volont soit faite!

Mais cette cabane!...

--Je passai la nuit sur le lieu de ma chute, incapable de faire un
mouvement, et je me rsignais  mourir de douleur et de faim, quand le
matin je vis venir un tre trange, qui me parut un dmon. Croyant que
c'tait la mort, je me rsignais  demander pardon  Dieu de mes pchs;
mais lui, ds qu'il m'aperut, il se cacha, puis revint lentement, se
cacha de nouveau, revint une troisime fois, avanant de plus en plus.
Ce mange dissipa mes apprhensions. Je lui parlai, il ne rpondit pas;
je fis des signes alors, et peu  peu il approcha tout  fait.

--C'tait un sauvage? s'enquit anxieusement le vicomte.

--Non, monseigneur; c'est un Franais.

--Un Franais!

--Oui, il est compltement muet et idiot, le pauvre homme! Je crois
qu'il aura fait naufrage, il y a bien des annes, et aura russi 
gagner cette le o l'instinct de la conservation lui a enseign les
moyens de pourvoir  son existence.

--Et vous... Yvon?

--Oh! messire, votre bont pour un pauvre serf est trop grande! Il m'a
transport dans sa cabane et nourri...

--Mais votre fracture?

--Ma jambe me fait encore horriblement souffrir, rpliqua la jeune
fille.

--Est-elle remise, au moins?

--Oui, messire. Il me l'a remise lui-mme. a n'a pas t sans peine,
mais j'ai tant pri le bon Dieu de me conserver la vie et la sant, pour
vous la consacrer, messire, qu'il a daign m'accorder les secours de sa
toute-puissance.

--O est cet homme?

--Il est sorti pour pcher, messire.

--Rentrera-t-il bientt?

--Je ne saurais le dire. Mais votre vue le ferait...

--Fuir, ajouta le vicomte, observant qu'Yvon n'osait achever.

--Je le crains, monseigneur.

Jean de Ganay rflchit durant quelques secondes.

--Il vous est impossible de marcher?

--Impossible, messire.

--Attendez jusqu' ce soir, je reviendrai vous chercher pour vous
transfrer au camp.

Aprs avoir encore chang quelques paroles avec le faux Yvon, Jean de
Ganay sortit de la hutte, et retourna vers ses compagnons, en commandant
 Grosbec de ne rien rvler de cette aventure.




                                 XII

                          MORT DE BRISE-TOUT


Comme le vicomte de Ganay et l'ex-lansquenet Grosbec approchaient du
lieu o ils avaient laiss les routiers, ils remarqurent qu'une grande
agitation rgnait parmi ces derniers. Rassembls en cercle au pied d'un
chne, les dports semblaient discuter chaudement. Ils trpignaient,
criaient  haute voix, tendaient la presse, se remuaient en tous sens,
et, de loin, avaient l'air de gens prts  se battre.

Le premier, Grosbec distingua cette scne extraordinaire; il appela sur
elle l'attention de son chef:

--Messire! dit-il.

Jean de Ganay, dont les penses s'garaient dans le royaume de l'idal,
tressaillit et leva la tte.

--Messire, reprit son interlocuteur, je crois qu'il se passe quelque
chose d'insolite l-bas.

Et son doigt s'tendit dans la direction du campement.

Le jeune seigneur regarda dans cette direction.

--Une querelle, sans doute, dit-il ensuite. Avanons!

Ils doublrent silencieusement le pas et bientt atteignirent les
premiers rangs de la ceinture forme par les bannis.

L'esprit de ceux-ci tait si puissamment tendu vers d'autres objets
qu'ils continurent leurs clameurs et leurs gestes sans s'occuper de la
prsence du vicomte. Au milieu d'eux la foule tait troitement annele.
Jean de Ganay fut dans la ncessit de sommer ses subordonns de se
sparer pour avoir connaissance de ce qui les runissait ainsi.

Son ordre demeura d'abord sans effet; mais Grosbec l'ayant ritr
d'un ton imprieux, les turbulents cdrent et Jean put pntrer sur le
thtre mme de l'action.

Un drame des plus tragiques paraissait sur le point de s'y dnouer,
tandis que les spectateurs hurlaient diaboliquement autour de deux
individus dont l'aspect tait aussi diffrent que l'emploi dans lequel
ils figuraient.

L'un de ces personnages n'tait autre que notre vieille connaissance,
le gant Franois Rivet, surnomm Brise-tout. Mais le deuxime tait un
tranger, singulirement accoutr, d'un habillement compos de diverses
peaux cousues ensemble par des plantes ligamenteuses. Il portait ce
costume comme un manteau: sa tte, ses jambes et ses bras taient
nus. Rien de bizarre comme la physionomie de cet individu. Une paisse
chevelure bouriffe couvrait son crne et descendait, en touffes
longues et incultes, sur ses paules tannes par le haie. Elle servait
de cadre  un visage maigrelet, rechign, qui avait un caractre
enfantin, quoique la vieillesse en et dj marqu les traits de son
sceau indlbile. Les membres de cet tre taient secs, dmesurment
longs, et velus comme ceux d'une bte fauve. Cependant, sa face tait
veuve de tout poil. On discernait facilement que cette glabrit n'tait
pas due  des moyens artificiels, mais  la nature.

La position de l'inconnu tait celle d'un condamn  mort.

Il avait les mains lies derrire le dos et  son cou s'enroulait un
cordeau, grossirement fabriqu, dont un bout, jet par-dessus une
branche basse du chne, tait tenu par deux robustes routiers, qui
attendaient sans doute un signal pour tirer la corde et trangler la
victime place  l'autre extrmit.

Soit qu'il n'et pas le sentiment du supplice auquel on le destinait,
soit qu'il mprist les tortures, le malheureux ne faisait aucun
mouvement pour essayer d'chapper  ses bourreaux et promenait sur
eux des regards indiffrents. Devant lui, le corps de Brise-tout. La,
poitrine du colosse tait toute dcouverte, et au-dessous du sein gauche
on voyait une large blessure de laquelle sortait un sang noir et pais.
Franois Rivet n'avait pas encore exhal le dernier soupir, mais l'heure
suprme approchait pour lui. Sa respiration tait ingale et sifflante;
une pleur verdtre envahissait peu  peu sa figure et ses prunelles
s'clipsaient sous la paupire dans ses grands yeux carquills.

Au moment o le vicomte se prsenta, Brise-tout, comme une lampe qui se
ranime avant de s'teindre, se souleva sur un coude et tranant vers les
assistants une menace hideuse, il rla plutt qu'il n'articula les mots
suivants:

--Corne de boeuf! accrochez-le haut et court, compaings; mais
htez-vous, si vous voulez que je voie la dernire danse du maudit avant
de descendre chez monsieur Satan!

--N'oublie pas de lui prsenter mes respects, ami Piffard, dit Nabot
qui trouvait,  son habitude, matire  plaisanter, mme dans une
circonstance aussi grave.

Franois Rivet essaya de prononcer quelques autres paroles; mais il fut
pris d'une convulsion soudaine; sa bouche rejeta des caillots de
sang, en grimaant un rire sardonique, ses dents s'entre-choqurent
bruyamment, ses bras qu'il tenait douloureusement croiss contre sa
poitrine se dtendirent et il expira.

--Un phnomne animal de trpass! _De Profundis!_ glapit la voix
aigrelette du nain.

--Silence! s'cria le vicomte tristement impressionn.

Cette scne s'tait accomplie en bien moins de temps que nous n'avons
mis pour la raconter et sa dernire phase avait t si rapide que
les routiers avaient presque oubli l'tranger qui, la corde au cou,
considrait tout cela d'un air impassible. Mais, ds que Franois
Rivet eut rendu le dernier souffle, les cris A la hart!  la hart, le
meurtrier! grondrent de tous cts.

--Oui, pendons l'assassin, pendons l'assassin! rpta Nabot du milieu de
la foule o il s'tait rfugi.

Dj les deux excuteurs improviss, pour tmoigner de leur bonne
volont, tiraient le cordon fatal qui devait lancer une vie humaine dans
l'ternit, quand l'cuyer, mettant son pe au vent, d'un coup trancha
le lien. L'inconnu retomba  terre, en poussant un cri strangul.

--Que pas un de vous ne touche  cet homme! dit Jean de Ganay avec un
geste irrsistible.

Et, remarquant que, malgr son commandement, le matelot Pierre
manifestait des dispositions rcalcitrantes, il marcha sur lui, l'pe
haute, et lui dit rsolument:

--Encore un mot, et tu es mort.

Rien n'est plus propre, on le sait,  intimider les masses que l'audace
jointe a la spontanit: aussi les dports frissonnrent-ils sous
le regard intrpide du vicomte. Certain de leur obissance, celui-ci
ordonna  l'un de ses voisins de dlier la victime. Son ordre fut
excut sur-le-champ. Et, l'inconnu aux vtements de peaux se releva
lestement, bondit  travers la cohue de spectateurs qui l'environnait,
et, avant qu'on et mme song  s'opposer  son dessein, se prcipita
dans le lac.

L, il plongea et disparut  tous les yeux.

Revenu de sa surprise, Jean de Ganay s'imagina aisment que cet individu
tait le propritaire de la hutte, qui avait prodigu ses bons offices
 Yvon. Mais restait un mystre  claircir: celui de la mort de
Brise-tout.

L'cuyer interrogea ses gens. Il apprit qu'aprs son dpart, Franois
Rivet, tant all explorer la partie sud-est de l'le, avait aperu un
homme qui pchait. Supposant que c'tait un sauvage, le gant s'lana
sur lui avec l'intention de le faire prisonnier. Une lutte s'en serait
suivie, pendant laquelle l'attaqu aurait frapp son adversaire avec un
instrument tranchant. Se sentant bless, Brise-tout appela au secours,
mais sans lcher prise. Quelques compagnons qui vaguaient prs de
l accoururent. Ils s'emparrent de l'tranger, le garrottrent, le
conduisirent au camp, et se prparaient  le pendre pour venger leur
camarade et se conformer  ses dsirs, lorsque l'arrive soudaine du
vicomte les en empcha.

Ce rcit avait un caractre de vraisemblance assez plausible. Jean de
Ganay s'en contenta pour le moment, il fit creuser une fosse et inhumer
le malheureux Brise-tout, dont la fin prmature souleva peu de regrets.

En guise d'oraison funbre, le Nabot rcita sur la tombe du dfunt,
avec une lgre variante, le sixain qu'il avait compos quelques jours
auparavant:

           Passant, sous cet amas de sable amoncel,
           Gt la pourriture d'un goinfre ensorcel
             Franois Rivet, surnomm Brise-tout
             Pass matre dans l'art de faire atout,
                     Qui, faute de soudure
                     Creva d'une blessure.




                                XIII

                             PERPLEXIT


La fin de l't de l'anne mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit approche.
Depuis trois mois bientt le _Castor_ a dbarqu sa cargaison humaine
sur l'le de Sable; depuis ce temps, chaque jour les malheureux
abandonns se sont bercs de l'espoir de voir poindre  l'horizon le
navire qui les a amens, et chaque jour cet espoir a t du. L'anxit
plombe leurs fronts, le dcouragement amollit leurs bras, des colres
sourdes grondent dans leur tte. Cependant, sur le rivage de la mer
et sur le bord du lac, des tentes, puis des cabanes se sont leves,
l'existence des proscrits s'est rgularise, ils jouissent d'un certain
bien-tre. Ceux-ci tuent du gibier, ceux-l capturent du poisson; tous
travaillent plus ou moins; les provisions ne manquent point. Outre une
assez grande quantit de viandes sales et fort peu avaries qu'ils ont
recueillies du naufrage de l'_rable_, ils trouvent encore sur le
lieu de leur exil bon nombre de moutons, chvres et autres herbivores
domestiques, qui ont t probablement laisss par des colons qui l'ont
prcdemment habit[11]. Mais les causes d'afflictions abondent: pour la
plupart, l'ignorance absolue de la situation de l'le qu'ils occupent,
l'obligation de se livrer  des labeurs auxquels ils n'ont point t
accoutums, la svrit de la discipline  laquelle les soumet le
vicomte, la monotonie des relations, sont des motifs de cuisants soucis;
pour quelques-unes, pour les meilleurs natures, la strilit du sol,
l'isolement, l'incertitude, sont des sujets de dgot; chez tous, dj,
la perspective d'un hiver dans ces rgions sauvages suscite de terribles
apprhensions.

[Note 11: Ce fait est historique.]

Le vicomte Jean de Ganay lui-mme est en proie au doute et  la
crainte. Son fidle matelot, Philippe Francoeur, cherche, vainement 
le rassurer. L'cuyer triomphe difficilement de ses chagrins. Mille
angoisses lui dchirent l'me. Le souvenir de sa chre Bourgogne, de
sa famille, de ses amis, des gais romans dont son imagination de
jeune homme avait brod les fleurs, planent souvent devant son esprit.
Nanmoins il pense rarement  la reine de ses premires amours,  Laure
de Kerskon, et, quand l'image de la charmante chtelaine lui sourit
encore, il s'impatiente et se drobe  ce sourire. Les nuits du
vicomte sont pleines d'insomnies, ses veilles pleines de conjectures.
L'abattement des gens laisss  son commandement, leur mauvais vouloir,
leurs instincts turbulents ne lui ont pas chapp. Il a conu des
soupons sur la loyaut du matelot Pierre ou Caliban. Cet homme lui,
apparat comme un sclrat capable de tout. Mais, jusqu'ici, rien n'est
venu justifier sa mfiance, et il n'ose l'exprimer, de peur de s'attirer
la haine des partisans du matelot, car ce dernier, tout en protestant de
sa fidlit au chef, s'est form une sorte de parti qu'il dirige  son
gr. Ce parti est compos de tous les plus mutins de la bande, de ceux
qui opposent des murmures ou la rsistance de l'inertie aux ordres de
l'cuyer, qui dlibrent parfois en conciliabule secret et contrarient
les projets d'amlioration conus par Jean de Ganay.

Voulant se mettre  l'abri des intentions malveillantes qu'il leur
prsumait, l'cuyer les avait renvoys avec Caliban au poste de la
cte, et avait rappel le Malficieux prs de lui au camp du lac. Les
premiers, pensait-il, ennemis de la culture, profreraient s'adonner
exclusivement  la pche et  la chasse, tandis que ceux qui demeuraient
avec lui dfricheraient la terre. Par ce moyen, aussitt la rcolte
acheve, les deux troupes feraient l'change de leurs divers produits,
et pourraient vivre commodment. Ce plan, au premier abord, paratra
assez sage. Mais en y rflchissant, on s'apercevra qu'il ne pouvait
produire que des rsultats dsastreux. Et, on effet, il crait la
jalousie, la rivalit entre des gens aigris par le malheur, et, de plus,
il habituait les amis de Caliban  mconnatre le contrle du vicomte
pour ne plus admettre que celui du matelot. Or, si ce dernier tait
rellement anim de sentiments bas et envieux, sans doute il profiterait
de son ascendant temporaire pour indisposer ses subordonns contre leur
chef rel et peut-tre mme s'emparer du pouvoir. S'il avait eu plus
d'exprience des hommes et des choses, Jean de Ganay n'aurait pas
agi aussi imprudemment. Il est hors de question que la jalousie peut
commettre les plus noirs forfaits pour satisfaire ses apptits. Ne
pourrait-on pas en dire autant de l'ambition, si le code social de
l'hypocrisie n'avait lgalis l'une et condamn l'autre? Mais, comme
nous ne nous sommes pas propos la tche de rformer les passions et
les lois, abandonnons le thme aux philosophes et retournons  l'le de
Sable.

Il tait huit heures de releve; la chaleur, durant tout le jour, avait
t suffoquante. A ce moment, le soleil, pench  l'occident, semblait
plaquer d'or les eaux du lac. Une brise caressante gazouillait dans les
rameaux des arbustes; et, couchs  l'ombre, les routiers jouaient aux
ds ou respiraient la fracheur du soir.

Aprs s'tre promen pendant quelques minutes  travers les groupes,
le vicomte s'approcha d'une hutte au seuil de laquelle le Malficieux
chiffait un lambeau de voile pour faire du fil et confectionner des
rets.

--Eh bien! fit l'cuyer d'un ton mystrieux.

Philippe Francoeur jeta un coup d'oeil autour de lui avant de rpondre.

--Y a-t-il du mieux? poursuivit Jean de Ganay.

--Du mieux! non, messire; non, la fivre augmente, hlas! et tenez, a
me fend le coeur rien que d'y songer...

--Chut! fit l'cuyer portant le doigt sur ses lvres  la vue d'un
routier qui rdait prs de la cabane.

Le matelot comprit ce geste, et apostrophant le routier:

--Oh, Poitevin, va donc lever la nasse que j'ai pose ce matin au bas
du lac, tu sais?... Elle doit tre bellement grosse de fretins, oui
bien, par la fourche de Neptune!

--Cuides-tu, vieux loup de mer? repartit l'autre.

--Par tous les diables, j'en suis aussi sr que si je l'entendais dj
chanter dans la pole, mon gars! s'cria Philippe.

--Jarnidieu! alors j'y cours... mais j'en aurai ma part?

--Oui bien, par la fourche de Neptune!

Quand l'importun se fut loign, Philippe Francoeur dit  voix basse au
vicomte:

--Pourtant, il y a de l'espoir... beaucoup d'espoir... je me connais un
peu en choses mdicales, messire...

--Le dlire a-t-il cess?

--Je le crois. Voyez vous-mme. Je veillerai tandis que vous y serez.

Le vicomte poussa une claire-voie d'osier qui servait de porte  la
hutte et entra. L'intrieur tait nu, mais d'une propret remarquable.
Filtrant par une ouverture pratique A hauteur d'homme et tamise par un
rideau de toile fix devant cette ouverture, le soleil rpandait dans la
cabane une clart douce et rose. Vis--vis de la fentre, sur un lit
de bruyres, gisait une personne. Elle semblait profondment endormie,
quoique sa respiration ft saccade. Un drap grossier, mais d'une grande
propret, tait jet sur elle.

Le vicomte avana d'un pas imperceptible, en retenant son baleine.

Longtemps, il considra silencieusement la malade.

Est-il ncessaire de dire que c'tait Guyonne?

On l'avait transfre au camp. La fivre et le dlire s'taient empars
d'elle, le soir mme de son arrive, et ne l'avaient point quitte
depuis lors.

Le premier, Philippe Francoeur, qui s'tait charg de la soigner, avait
dcouvert le sexe du faux Yvon. Inform de cette dcouverte, Jean de
Ganay en recommanda le secret au Malficieux. Celui-ci n'avait pas
besoin de la recommandation; il savait trop bien  quels dsordres
pourrait donner lieu une telle rvlation. Rude, mais affectueux;
enjou, mais moral, il eut pour la jeune fille des trsors de tendresse
inexprimables. Une mre ne se montrerait pas plus empresse au chevet de
son enfant alit que ne le fut le vieux marin prs du grabat de Guyonne.
Il poussa la dlicatesse jusqu' lui laisser ignorer qu'il savait
ce qu'elle tait. Mais le jour, la nuit,  toute heure, il faisait
sentinelle; et aucun des routiers ne souponnait le mystre.

Les souffrances avaient cruellement ravag les traits de la pauvre
enfant. Une pleur morbide remplaait les roses de son teint; ses joues
taient creuses, ses pommettes enflammes et ses lvres sches et
cailles de pellicules jauntres. Cependant, sa beaut n'avait pas
disparu; le caractre s'en tait seulement altr. La langueur lui
avait, enlev ce qu'elle avait de trop mle pour y substituer la
fminit propre aux femmes.

Ainsi, vue dans cette cabane,  la lueur affaiblie du soleil couchant,
Guyonne reprsentait une admirable incarnation de la douleur physique.

Dans son sommeil, elle murmurait des paroles incohrentes, au milieu
desquelles le prnom du vicomte revenait frquemment, accompagn de
soupirs.

Jean lui prie le bras, interrogea son pouls; il battait vite, mais les
pulsations n'taient pas dsordonnes. Cet examen parut d'un bon augure
 l'cuyer, car un rayon de joie traversa ses yeux. Tirant ensuite de
son sein le portrait qu'il avait trouv dans le coffret dont nous
avons parl, il commena  en tudier attentivement les dtails, on
contemplant tour  tour la physionomie de la grande dame et celle de
l'exile.

--C'est bien cela, pensait-il tout haut; la ressemblance est complte;
rien n'y manque, pas mme le grain de rousseur au-dessous de l'oreille
droite.. Quelle nigme! Oh! il faut que je la questionne, que je lui
dise que...

La jeune fille s'agita sur sa couche, et le vicomte resserra promptement
le mdaillon.




                                 XIV

                              INTRIGUE


a mouvement ayant drang le drap qui couvrait Guyonne, ses bras,
ses paules et jusqu' la naissance de sa gorge apparurent dans une
blouissante blancheur dont la matit faisait songer involontairement 
l'albtre. Jean de Ganay baissa les regards, son visage s'empourpra et
un indicible frissonnement courut dans ses artres.

--A boire! murmura Guyonne d'une voix dolente.

Le vicomte jeta autour de lui un regard rapide.

--A boire! rpta la jeune fille, en dessillant pour la premire fois
ses paupires.

D'abord, elle ne reconnut pas l'cuyer qui, dans un coin de la cabane,
emplissait d'eau une cuelle de bois; mais remarquant le dsordre de sa
toilette, elle ramena le drap tratre  sa pudeur.

Le jeune homme revint prs du lit, apportant l'unique boisson qu'il pt
donner  la pauvre malade.

En s'approchant, il tremblait de tous ses membres; un vif incarnat
colorait ses joues, et la sueur perlait son front. Il avait l'air
d'aller commettre une mauvaise action.

Guyonne,  sa vue, poussa un cri; ensuite, honteuse, confuse, elle ferma
les yeux sang oser prononcer une parole.

--Buvez! lui dit, bien bas, Jean de Ganay, plus timide, plus effray
peut-tre que sa protge.

Et, comme elle hsitait, ou plutt ne comprenait pas cette prire, il
ajouta, en s'agenouillant devant la couche et portant l'cuelle aux
lvres de la jeune fille:

--Buvez! cette eau apaisera la soif qui vous dvore. Que ne puis-je vous
offrir quelque chose de plus!...

--Merci, monseigneur, votre bont est pour moi trop grande, bgaya le
faux Yvon, d'un accent profondment mu.

--Vous avez t bien malade!

--Bien malade? dit-elle avec surprise.

--Oh! oui, rpliqua navement l'cuyer; bien malade... tellement que
nous apprhendions... Mais votre sant...

--Oh! messire, ma sant s'est amliore... grandement.

--Souffrez-vous toujours de cette fracture! demanda le vicomte.

Guyonne ne rpondit pas sur-le-champ; et observant qu'elle cherchait 
remuer sa jambe, afin sans doute de s'assurer si la gurison avanait,
Jean de Ganay reprit:

--Non, non, ne bougez pas, les mouvements pourraient vous nuire;
restez...

Aprs ces mots, il y eut entre les jeunes gens un silence de
plusieurs minutes. Ils vitaient de se regarder, et il semblait qu'ils
craignissent de se communiquer leurs penses.

Le soleil s'inclinait de plus en plus  l'horizon. Insensible et les
tnbres envahissaient l'intrieur de la cabane, dont une douce brise
rafrachissait l'atmosphre, en soulevant avec un frou-frou continuel le
rideau de la petite fentre.

L'heure tait mystrieuse, parfume d'armes et de posie; le coeur se
dilatait joyeusement  ces tides haleines du soir; on se sentait noy
dans une nervante langueur.

Jean de Ganay conservait la mme position. Prostern devant Guyonne, de
sa main gauche il tenait le bras de la malade, et, accoud sur le lit,
cachait son visage dans sa main droite; les battements de son coeur
rpondaient  l'unisson aux battements du coeur de la jeune fille; de
leurs poitrines gonfles s'chappaient des souffles brlants.

Le mal de Guyonne tait-il contagieux? avait-il gagn Jean? et
maintenant tous deux avaient-ils la fivre?

Tout  coup, le vicomte attira passionnment la main de Guyonne et se
pencha comme pour y dposer un baiser, puis repoussant soudain la pense
qui l'entranait, il se leva brusquement, avant d'avoir accompli cet
acte, et se mit  parcourir la cabane en tous sens.

N'et t l'obscurit, Guyonne aurait pu remarquer que les traits
de l'amant de Laure de Kerskon taient dcomposs et que des larmes
ardentes jaillissaient de ses paupires.

De son ct Jean de Ganay se serait aperu que le faux Yvon pleurait.

Un quart d'heure s'coula sans qu'ils changeassent une parole. Des
mondes d'ides tourbillonnaient dans l'esprit du vicomte; Guyonne
attendait dans une fbrile impatience la fin de cette scne.
Involontairement elle laissa chapper un sanglot. A cette expansion de
douleur, l'cuyer tressaillit. Il s'arrta, fit sur lui-mme un violent
effort, et ensuite, d'un pas tranquille et ferme, vint s'asseoir prs de
la malade.

Le silence recommena; mais il fut de courte dure. Bientt Jean de
Ganay, qui paraissait en proie  une lutte intrieure, triompha de ses
hsitations et, d'une voix presque solennelle, il demanda  la jeune
fille:

--Ne m'avez-vous pas dit que vous tiez fils d'un pcheur, vassal du
soigneur de la Roche?

--Oui, messire murmura d'un ton inintelligible Guyonne, intimide par le
dbut de cet interrogatoire.

--Son fils! reprit le vicomte sans dguiser le mcontentement que lui
causait la rponse.

Guyonne ne rpliqua point. Elle avait peur; elle pressentait que son
secret n'existait plus pour le vicomte! Et quand celui-ci rpta pour
la troisime fois: Son filas! incapable de dissimuler plus longtemps,
elle s'cria en joignant les mains:

--Oh! messire, pardonnez, pardonnez  une pauvre fille!... Je vous dirai
tout... toute la vrit...

Accable par cette confession, elle poussa un long soupir et se tut.

La nuit tait complte; on ne distinguait plus les objets dans la
cabane.

Jean de Ganay tonn, effray de ne plus entendre la voix de son
interlocutrice, appela:

--Yvon! Yvon!

Son appel n'obtint pas de rplique. Tremblant  son tour, le jeune homme
porta vivement la main sur le visage de Guyonne: il tait froid comme le
marbre.

--Grand Dieu! exclama-t-il; ma brutalit aurait-elle ht la mort de
cette malheureuse enfant?

Puis il ajouta eu courant vers la porte:

--Philippe! Philippe! un flambeau... une torche!...

Mais,  cet instant, le Malficieux entrait brusquement dans la cabane
en criant:

--Aux armes, messire! aux armes! Nos hommes sont rvolts...

Une dcharge de mousqueterie, accompagne de vocifrations
pouvantables, vint aussitt confirmer l'assertion de Philippe
Francoeur.

Oubliant tout, le vicomte bondit, plutt qu'il ne s'lana au dehors.

Il avait mis son pe au vent, et tandis que sa main droite brandissait
la lame tincelante dans l'obscurit, sa main gauche armait un pistolet.

Derrire lui, mais ayant de la peine  le suivre, tant les allures du
jeune homme taient prcipites, courait Philippe Francoeur. De son
ct, le matelot tait bien arm de toutes pices pour ainsi dire. A
sa ceinture pendait une hache d'abordage  deux tranchants; un mousquet
tait jet sur son paule, et, tandis qu'attach par la dragonne un
sabre se balanait  l'un de ses poignets, serre  la hampe par les
doigts, une pique hrissait son acier luisant  dix pas devant lui.

Les tnbres couvraient la terre. Au ciel, d'un bleu sombre, quelques
rares toiles, oublies sur un azur terne scintillaient en dcrivant des
fractions de corde. Des nuages gris de fer, cotonneux, estompaient la
vote cleste vers l'occident. La brise tait toujours tide et frache,
mais de temps en temps un coup de vent bref, piquant, lui succdait.
Rien n'annonait un prochain orage; rien n'annonait que la nuit
serait sereine et tranquille. Dans la plus grande partie des rgions
amricaines, du nord au sud, les variations atmosphriques sont si
soudaines, si inopines, qu'elles djouent souvent les calculs des
mtorologistes les plus expriments.

Devant le lac, se dployait une pelouse d'un quart de mille de rayon
 peu prs. Les tentes des proscrits en occupaient une partie, leurs
essais de culture et des bruyres une autre: un cordon de bois feuillu
servait de rideau  la clairire.

Quand le vicomte et le matelot sortirent de la hutte, tout tait plong
dans l'ombre; mais a et l on voyait se profiler des masses et des
silhouettes plus opaques que l'opacit des tnbres, et des tincelles
blouissantes trouaient la profondeur de la nuit.

Mille cris tranges dchiraient le calme; et puis des dtonations
intermittentes prcdes d'clairs, venaient ajouter  l'horreur de tous
ces mystres.

--Mort! mort! mort au tyran! mort au vicomte Jean de Ganay! hurlaient
des voix lointaines.

--Secours! secours! saint Denis! Montjoie! aux armes! aux armes!
clamaient d'autres voix: plus proches.




                                 XV

                            INSURRECTION


Avant de rapporter les vnements de cette nuit, mmorable dans la vie
des routiers abandonns sur l'le de Sable par le marquis de la Roche,
disons en quelques lignes ce qui s'tait pass durant les journes
prcdentes.

Le lecteur se souvient sans doute que le vicomte Jean de Ganay avait
jug  propos de partager ses gens en deux bandes: l'une qui devait
camper sur le bord de la mer, l'autre s'tablir prs du lac et
s'employer plus spcialement  des travaux de dfrichement et de
colonisation. Cette seconde troupe, compose de dix-neuf hommes
seulement depuis la mort de Brise-tout, formait pour ainsi dire
l'tat-major. Le lieu qu'elle habitait tait une sorte de quartier
gnral o l'cuyer avait, fait transporter les munitions et tous les
objets qui n'taient pas d'un usage immdiat et journalier. N'ayant
laiss entre les mains du dtachement sous les ordres du matelot Pierre
qu'un petit nombre d'armes, il pensait tre assur contre une tentative
de rvolte de la part de ceux qu'il regardait avec raison comme les plus
indisciplinables de la troupe. Par malheur, Jean de Ganay avait compt
sans son hte. On a vu dans un chapitre prcdent que lors du naufrage
de l'_rable_, le matelot Pierre avait clandestinement dtourn et cach
en lieu sr une caisse d'armes. Ds cette poque, le tratre ruminait
un complot. Sournois, ambitieux, il aspirait  renverser Jean de Ganay,
n'importe par quel moyen, et  le remplacer au commandement. Si Pierre
n'avait pas cette vigueur d'esprit et cette force musculaire qui
imposent aux masses, il possdait  un haut degr l'art de la
dissimulation et de faire rayonner autour de lui les mauvais desseins
qu'enfantait son imagination. Les soupons du vicomte sur ce misrable
n'taient donc que trop fonds. Que si l'on est surpris que Jean de
Ganay, devinant, comme c'tait le cas, les dispositions hostiles du
matelot, lui et confi une autorit aussi grande que celle dont il
l'avait investi nous rpliquerons qu'en procdant de cette manire
l'cuyer avait pens qu'il s'attacherait le matelot, et que, d'ailleurs,
nul autre que Pierre, sauf le Malficieux, n'tait capable de matriser
une partie quelconque des bannis. Au surplus, Jean de Ganay, malgr
ses apprhensions, n'avait eu jusque-l qu' se fliciter de la mise en
oeuvre du plan qu'il avait adopt, et si l'esprit de Pierre n'et t
une espce de creuset o les plus dtestables passions s'amalgamaient
aux plus perfides projets, probablement les routiers auraient
insensiblement russi  jouir d'une existence tolrable. Mais l'envie ne
compte qu'avec ses intrts. Peu importait  Pierre que la moiti de
ses compagnons d'infortune mourussent d'une mort affreuse, pourvu qu'il
supplantt le vicomte, et se dbarrasst, du mme coup, de Philippe
Francoeur pour qui il prouvait une haine implacable, surtout depuis que
ce dernier, l'ayant surpris dans un tat d'ivresse complet, avait averti
son seigneur et matre, et attir sur le dbauch une verte semonce!
Pierre renferma ses fureurs et ses aspirations. Puis, adroitement, il
rpandit parmi les siens que les Colons (ainsi on avait dsign les
bannis qui habitaient le bord du lac) vivaient dans l'abondance,
tandis qu'eux, les Soudards, ils manquaient souvent de nourriture. Pour
expliquer cette rumeur, Pierre disait avoir remarqu au camp des Colons
une immense quantit de barils et de coffres, provenant de l'_rable_,
et qui renfermaient tous des viandes sales et des conserves. Ces
assertions faites  demi, avec des restrictions habiles, et toujours
confidentiellement, trouvrent des crdules. Passes de bouche en
oreille, elles grossirent vite. Bientt il y eut des Soudards qui
affirmrent que les Colons se gorgeaient des mets les plus dlicats
et prenaient _moult soulas et esbattement_. Si absurde que soit un
mensonge, il trouve toujours des partisans chez ceux dont il flatte les
instincts ou les dsirs. Peu  peu les Soudards se prirent d'inimiti
contre les Colons. Rassembls le soir sur le rivage de la mer, ils se
plaignaient, blasphmaient et s'excitaient  la rvolte. Caliban riait
sous cape; l'hypocrite leur prchait la patience et l'abngation pour
leurs frres plus heureux, sachant bien que c'tait jeter de l'huile
sur le feu. Quant  leurs marques non quivoques de mcontentement, il
n'avait garde de les mentionner au vicomte dans le rapport qu'il lui
envoyait quotidiennement. Au contraire, selon lui, les Soudards taient
doux comme des moutons et prts  tout sacrifier au service du sire de
Ganay.

Quoiqu'il ne s'endormt point dans une fausse quitude et suspectt une
partie de la vrit, Jean ne croyait pas qu'une rvolte ft possible
et encore moins prochaine. Le jour o s'accomplirent les faits que
nous nous disposons  consigner ici, il avait condamn  un chtiment
corporel un des Soudards pour avoir provoqu, battu et grivement
bless un Colon. La punition tait juste, mais pas au point de vue des
Soudards. Le soir,  leur habitude, ils s'attrouprent et profrrent
des menaces contre les Colons, que le vicomte de Ganay favorisait sans
cesse, disaient-ils,  leurs dpens. Cela ne pouvait durer. Il fallait
une fin, et si on les poussait  bout, ils prouveraient qu'ils avaient
du sang dans les veines. L'orateur de la bande, l'me damne de Pierre,
un Italien nomm Ludovico Ruggi, mais plus connu sous le sobriquet
de _Long-croc_ (sobriquet que lui avait vraisemblablement valu le
dveloppement de ses moustaches), monta sur une tonne vide et harangua
la foule. Il rappela la condamnation qui avait eu lieu dans la matine,
dmontra, en dnaturant les incidents de la querelle entre le Soudard et
le Colon, que la peine inflige au premier aurait d l'tre au second,
passa en revue plusieurs vieilles sentences rendues par le vicomte
contre ses braves _compaings_ au profit des privilgis, rcapitula cent
griefs imaginaires, parla de courage, valeur, galit, et enfin termina
en s'criant qu'au nom de la justice ils taient tous tenus de
demander, d'exiger, d'obtenir une rparation! Ludovico improvisait
chaleureusement; son loquence de tribun savait faire vibrer les cordes
sensibles dans un auditoire populaire. Des tonnerres d'applaudissements
accueillirent sa proraison. L'opportunit tait belle, Pierre ne la
manqua point:

Oui, dit-il, lorsque Ruggi eut achev son discours, oui, je commence 
m'apercevoir, enfin, qu'on nous traite en lpreux, et que nous ne sommes
que les serfs des Colons. Jusqu'ici, j'avais ferm les yeux  la lumire
aujourd'hui, me voici forc de les ouvrir.... Je trembl en songeant
que ma tonne foi a t indignement trompe... et, comme notre cher ami
Long-croc, je suis convaincu qu'au nom de la justice, nous sommes tous
tenus  demander, exiger et obtenir une prompte et dcisive rparation.

La conclusion du matelot fut reue par des bravos non moins nergiques,
non moins bruyants que celle de Ruggi. _Bis repetita placent_.

Mais s'il est ais de discourir, il n'est pas aussi ais d'agir. Pierre
ne l'ignorait point. Quand l'un des mcontents s'cria: Comment
avoir cette rparation? il se fit un grand silence dans l'assemble.
L'Italien tortilla sa moustache en interrogeant Pierre du regard;
celui-ci se pina le nez d'un air embarrass, non qu'il ne ft
pas prpar  cette question,--Pierre avait  l'avance combin sa
tactique--mais il tait poltron, n'aimait pas  se compromettre, et il
attendait qu'un autre prt l'initiative, quitte  diriger ensuite tous
les fils du complot. Ce qu'il avait prvu arriva. Pendant que Ruggi
tirait ses crocs et que lui-mme se tourmentait les fosses nasales, un
petit homme, grle et fluet,  la mine de furet, rpondit lgrement:

--Sac  papier! c'est donc bien difficile que de changer de camp avec
les Colons?

Pour a, non, dit un voisin; mais le seigneur de Ganay y
consentira-t-il?

--That is the question! murmura un Anglais remarquable par son teint lie
de vin et ses formes osseuses et dcharnes.

--Corne de boeuf! cria un quatrime, quel besoin avons-nous du
consentement de celui-ci ou de celui-l! Ne sommes-nous pas les plus
forts?

La digue venait d'tre rompue. Timides et incertaines d'abord, mais
peu aprs rageuses et menaantes, des imprcations furent profres de
toutes parts contre le vicomte de Ganay.

Pierre se frotta les mains, l'Italien se travailla les poils en tous
sens.

--Corne de boeuf! reprit l'homme qui venait de parler si vingt gaillards
comme nous ne sont pas capables de dire viens ici que je t'envoie 
cette vole d'oisons de l-bas...

--On les trillera, cria une voix.

--Mais ils ont des armes, dit une autre.

--Des armes... c'est vrai! objectrent plusieurs.

--Et nous aussi! fut-il dit d'un ton perant par un individu cach dans
la foule.

--Nous...

--Oui! oui! oui...

--O ?

Cent demandes, cent interpellations se croiseront  la fois.

--Allez  la grotte de sable! dit la mme voix perante qui avait cri:
Et nous aussi!

La grotte de sable tait l'endroit o Pierre avait cach sa caisse
d'armes.

On y courut, la caisse fut rapporte en triomphe.

--Et maintenant, vocifra l'Italien, compaings, nous sommes tous
dtermins, n'est-ce pas?

--Oui, oui, oui...

--Il faut battre le fer quand il est rouge. Qu'on se partage
fraternellement les armes, et en avant!




                                 XVI

                                COMBAT


Le commandement des rebelles avait t offert au matelot Pierre. Mais
celui-ci, trop fin pour assumer une si lourde responsabilit, l'avait
refus. Son sosie, Ruggi, appel ensuite  la direction gnrale,
s'tait empress d'accepter. Vantard et fanfaron, mais nanmoins brave
et amoureux des prils, l'Italien avait toutes les aptitudes requises
peur faire un chef d'insurrection.

Pris  l'improviste, les proscrits du camp du lac n'avaient point eu le
temps de se mettre sur la dfensive.

Ne sachant d'ailleurs  quelle sorte d'ennemis ils avaient affaire,
apprhendant que ce ne fussent de ces sauvages Indiens dont ils avaient
ou raconter les horribles expditions, ils se laissrent d'abord aller
 l'pouvante.

Mais Jean de Ganay connaissait les assaillants; d'une voix puissante, il
commanda  ses gens de le suivre et de faire rsistance. Chacun s'arma
 la hte, et en quelques minutes les Colons parpills sur la rive du
foss qu'ils avaient creus devant leurs tentes taient prts  bien
recevoir les agresseurs. On ne distinguait rien encore que des corps
se mouvant dans l'ombre. D'intervalles en intervalles des clameurs
retentissaient au milieu d'une fusillade nourrie qui partait du bois
seulement.

L'ex-lansquenet Grosbec et Philippe Francoeur s'taient rangs  ct
du vicomte de Ganay; prs de la porte d'entre. L'accs du camp devenait
donc difficile, car il tait protg par le foss qui dcrivait autour
une demi-circonfrence dont le lac tait la corde.

Avec moins de prcipitation, plus de ruse et d'entente, les conjurs
auraient eu bon march de leurs compagnons. Pour cela il et suffi
d'arriver sans bruit jusqu' l'issue et de se prcipiter ensuite dans
le camp. Mais la premire troupe aperut un groupe d'hommes qui se
promenaient. Caliban, chef de cette troupe, crut que l'un de ces
hommes tait Jean de Ganay. Comme le but du rebelle tait surtout de se
dbarrasser du vicomte, il ordonna de faire feu. Une fois la premire
explosion opre, d'autres se succdrent alternativement. Ce fut en
purs perte. Soit que la nuit les empcht de viser juste, soit
qu'ils fussent inhabiles au maniement des armes  feu, les Soudards
n'atteignirent personne.

Jean de Ganay avait ordonn  ses subordonns fidles de ne tirer que
sur son injonction expresse.

Remarquant que les insurgs ralentissaient leur feu, il jugea le moment
favorable pour les engager  rentrer dans l'ordre, en les priant,
s'ils avaient des griefs, de les lui signaler pour qu'il avist  les
redresser.

Ce discours fut couvert par des cris sauvages, et une triple dtonation
vint apprendre aux Colons que les Soudards taient dcids  tout braver
pour assouvir leurs passions.

--Ventre de biche! dit Grosbec en tombant  la renverse, je suis touch.

Jean de Ganay se retourna.

--Les rufians m'ont lest pour l'ternit.... Adieu, monseigneur! adieu!
ventre de biche, autant cette mort qu'une autre, ventre de...

--Un de tu! mchonna le Malficieux entre ses dents. Par le trident de
Neptune, je le vengerai, oui bien.....

Un grand bruit, suivi de deux dcharges de mousqueterie, l'une au nord,
l'autre au sud du camp, couprent court au soliloque du matelot.

--Ils ont form un plan, dit froidement le vicomte. Leur rsister n'est
pas chose difficile, mais nous devons essayer de nous emparer des chefs.
Ce Pierre...

--Pierre, oui, monseigneur, lui seul a pu les exciter et les pousser 
une semblable quipe.

--Bien. Prenez cinq hommes avec vous. J'en prendrai galement cinq et
nous sortirons. Les autres veilleront.

--Restez plutt, messire. Vous exposez.....

--Point de rplique! allez et faites vite!

Philippe Francoeur s'loigna  grands pas.

Le vicomte appela. Aussitt cinq Colons des plus robustes et des mieux
arms se trouvrent runis prs de lui.

--Vous me suivrez, leur dit-il, et quoi qu'il advienne, ne faites usage
de vos armes que dans le cas de ncessit absolue. Souvenez-vous que ce
ne sont pas des ennemis, mais des frres de malheur, gars, que nous
avons  combattre.

Philippe Francoeur et cinq hommes s'tant joints  eux, ils sortirent en
bon ordre du retranchement, et, malgr le feu continuel des Soudards, se
portrent vers le bois.

En ce moment les nuances gris-bleu d'un gros nuage qui s'tendait
au-dessus du camp se dgradrent. Une lueur soudaine claira ses
franges.

C'tait une de ces aurores borales si communes dans les rgions de
l'Amrique septentrionale.

Le phnomne s'tait annonc par un brouillard vaporeux voltigeant au
nord; quelques secondes aprs, un arc lumineux se dessina au fate,
puis des cercles concentriques galement lumineux se formrent entre des
zones obscures d'o jaillirent des rayons clatants; ensuite les cercles
et les zones s'brchrent, et enfin une blouissante aurole de feu
vint couronner le sommet et inonder la campagne de clarts.

Alors, assaillis et assaillants furent en tat de s'observer
mutuellement.

Se voyant dcouvert, le chef des rvolts rsolut de jouer le tout pour
le tout.

--Rendez-vous et il vous sera lait grce! cria Jean de Ganay.

--Mort aux privilgis! rpondit Pierre.

De son mousquet, il ajusta le vicomte, le coup partit, le plomb siffla
aux oreilles de l'cuyer, mais sans l'effleurer.

Ce fut le signal de l'engagement.

Furieux, les colons,  leur tour, firent feu sans attendre d'ordre. Les
soudards rpondirent, et des deux cts plusieurs hommes tombrent.

Le matelot Pierre, craignant que sa troupe ne ft pas assez forte, prit
un sifflet et en tira un son aigu pour rallier les deux dtachements
qu'il avait chargs d'attaquer le camp en flanc. Philippe Francoeur
sentit de quelle importance il tait pour sa cause d'empcher ce
mouvement. Avec ses cinq hommes, il se jeta au-devant de l'Italien
Ludovico Ruggi et le chargea vigoureusement. L'ayant atteint lui-mme
sur la lisire du bois, il le saisit  bras le corps et essaya de le
faire prisonnier; mais l'Italien tait souple autant au moins que le
Malficieux tait robuste. Pendant quelques minutes il djoua tous les
efforts du matelot pour le renverser. A la fin, haletant, puis, il
tomba  terre. Philippe lui mit le genou sur la poitrine.

--Rends-toi; lui dit-il.

--J'touffe! bgaya Ludovico.

--Ta parole de m'obir, et je te donne merci.

--Je jure sur les saintes reliques! profra l'Italien.

Philippe Francoeur ne doutant pas de la loyaut de ce germent retira
son genou; mais  l'instant, mme, Ruggi, sortant de son habit un long
stylet, s'lana sur le matelot et il allait l'assassiner lchement,
lorsqu'une dtonation retentit.

L'Italien tourna deux fois sur lui-mme et retomba sur le gazon.

--Eh bien, que dites-vous de mon coup d'essai, matre Philippe? nasilla
une voix.

--Comment, c'est toi, morveux! repartit le matelot.

--Oui bini, par la fourche de Neptune! reprit Nabot en ricanant. Moi qui
vous ai dbarrass de ce fai-chien-l? eh! eh! dites donc que je ne
suis bon qu' plumer des oisons! Savez-vous que le signor Ludovico vous
mnageait un vilain quart d'heure!

--Tu es un brave garonnet.

--Fausse monnaie que les louanges, marmotta le Nabot en rechargeant le
pistolet dont il s'tait si adroitement servi.

La lutte tait toujours acharne  l'endroit o Philippe avait laiss
le vicomte. Il y courut. L'aurore borale s'teignait dj, les tnbres
reprenaient leur empire.

Comme le Malficieux reparaissait dans la mle, il aperut un individu
accroupi derrire un pin qui, le mousquet  l'paule, la main sur la
dtente, ajustait Jean de Ganay. S'lancer sur cet individu, rabattre
violemment l'arme, fut pour le matelot l'affaire d'une seconde; mais le
coup partit, et Philippe Francoeur reut la balle dans la cuisse.

Exasprs, les Colons se rurent sur les Soudards, qui commencrent 
fuir dans toutes les directions. Un quart d'heure aprs, ils taient
entirement disperss.

La rvolte apaise, le vicomte fit apporter des torches, et on procda
 l'examen des pertes. Heureusement elles n'taient pas considrables.
Trois colons et deux soudards taient rests sur le champ de bataille;
les premiers avaient, en outre, quatre hommes de blesss plus ou moins
grivement; les seconda avaient enlev les leurs. Les victimes furent
transfres au camp, les unes pour y recevoir les soins qu'exigeait leur
tat, les autres une spulture commune.

Ces devoirs accomplis, le vicomte posa des sentinelles autour du camp,
et avant de se livrer au repos voulut rassurer sa mystrieuse protge.

Le jour se levait.

Jean trouva le Malficieux tendu en travers de la porte de la cabane.

--Que faites-vous l? demanda Jean.

--Messire, rpliqua simplement le digne matelot, je gardais.

--Mais votre blessure!

--Ce ne sera rien. Ceux qui m'ont apport l prtendaient me dposer
dans la cambuse, mais.....

Philippe posa le doigt sur ses lvres en souriant.

--Gnreux ami! s'cria le vicomte avec une effusion sincre; oh! je
n'oublierai jamais la noblesse de votre coeur!

--Ne pensez pas  moi, messire. Entrez plutt.

Jean de Ganay poussa la claire-voie, et aussitt une exclamation
vibrante jaillit de ses lvres.

Guyonne avait disparu!




                          TROISIME PARTIE


                    OU GUYONNE ET JEAN DE GANAY




                                  I

                            CINQ ANS APRS


Il est environ huit heures du matin. L'air est froid et imprgn d'une
moiteur pntrante. Des vapeurs paisses, gristres, s'lvent de toutes
parts. On ne distingue pas  dix pas devant soi.

Debout sur la glace, deux Individus se livrent  la pche.

Ils sont hermtiquement envelopps dans des peaux de loup marin, qui
leur encapuchonnent la tte de telle sorte que l'on n'aperoit que leurs
yeux.

La coupe de ces vtements est aussi grossire que la matire dont ils
sont faits. Cependant celui du plus petit des deux individus a une forme
moins brute; et soit que la personne qui le porte sache mieux s'habiller
que son compagnon, soit que sa conformation ait plus de souplesse, ce
costume, quoique singulier, n'a pas mauvaise apparence.

C'est une espce de blouse descendant jusqu'aux genoux, puis des
pantalons  pied qui s'attachent  la ceinture. Des gants de pelleterie
emprisonnent les mains.

Prs des deux individus, un bon feu, au-dessus duquel rtissent des
poissons; et,  ct du feu, une large planche plate, lgrement
recourbe  l'une de ses extrmits, et qui sert probablement aux
inconnus de traneau pour vhiculer les produits de leur pche.

A cette pche, ils procdent de la manire suivante:

Par un trou pratiqu dans la glace avec une pique, ils passent une corde
de nerf d'animal que termine un hameon fait avec un clou. Un morceau de
chair tient lieu d'amorce. Quand le poisson mord, ils retirent la corde,
et une sole ou une morue va grossir le tas de victimes amonceles au
bord du trou.

Les deux pcheurs n'articulent pas une parole. Mais, de temps eu temps,
le plus grand tousse; l'autre alors lve la tte, et ils se font des
signes  la faon des muets.

Cependant le brouillard se dissipe peu  peu. Mais le ciel reste
couvert de nuages cotonneux qui roulent lentement du nord au sud.
Insensiblement, l'horizon tend ses barrires. La nappe de glace
s'allonge, puis elle se frange de bizarres dchiquetures, et enfin
aboutit  la mer, de laquelle s'lancent des brumes follettes qui
dansent  la cime des vagues.

D'intervalle en intervalle, des bruits se font entendre. Ils ressemblent
au fracas lointain du canon ou  des mugissements souterrains.

Les deux pcheurs ne paraissent pas s'inquiter de ces sons. Mais,
tout  coup, un grognement sourd retentit vers l'ouest: nos inconnus
tressaillent, changent un regard, et fixent leurs yeux dans la
direction d'o vient le grognement.

La densit du brouillard les empche de rien dcouvrir encore.
Toutefois, ils ont interrompu leur occupation. L'un et l'autre ont
empoign une pique et un couteau.

Un second grognement frappe leurs oreilles; il est plus rapproch que le
premier. Alors, le plus grand des deux individus prenant son compagnon
par la main, lui montre du bout de sa pique un point, noir se dessinant
derrire un glaon. Le point grossit: c'est une masse, c'est un corps
anim, un quadrupde, un ours!

Une minute s'coule. Les pcheurs guignent d'un oeil l'animal qui
s'avance avec lenteur, et, de l'autre, se consultent rciproquement.
Leurs bras s'agitent comme dans une discussion. On dirait que le grand
vent aller  la rencontre du terrible carnivore, et refuse au petit
la permission de l'accompagner. D'autre part, le petit insiste. L'ours
avance toujours. Il est parfaitement visible. En marchant, il aspire
l'air et pousse des grondements sinistres.

La taille du carnassier est norme. Son pelage, d'un roux fonc et
luisant, est, malgr la longueur des poils, fronc de plis qui annoncent
la maigreur. Ses prunelles ardentes, flamboyant comme des escarboucles,
sa langue qu'il promne sur ses labiales, sa langue d'un rouge de sang,
indiquent qu'il cherche une pture.

Il vient de flairer la chair, il renifle bruyamment, s'arrte, lve
son museau et aperoit, les pcheurs. Sa queue s'agite, ses muscles
frmissent, puis il fait un mouvement comme pour prendre sa course; puis
il hsite, reste l le corps dmesurment tendu, le nez au vent; puis il
projette une patte, la retire, ferme vivement ses paupires, les
rouvre plus vivement encore, lance un regard farouche et incertain,
se consulte, se dresse  demi sur les pattes de derrire, retombe
pesamment, fait un bond et se retient encore.

Alors, le plus grand de nos personnages, ayant triomph des insistances
de son camarade, sa porte en avant. Mais, il a dpos sa pique, enlev
son gant de la main droite, et se dirige vers l'animal, sans autre arme
qu'un long coutelas.

L'ours sent un ennemi. Ses indcisions cessent. Il s'assied sur son
train de derrire, et, tout en surveillant le pcheur de sa pupille
clatante, il peigne complaisamment sa robe avec ses griffes acres
comme des pointes d'acier.

Dj le pcheur n'est spar que par une distance de cinq pieds de
son formidable adversaire. A son tour, il fait halte. Une demi-minute
durant, ainsi que deux athltes prts  s'treindre corps  corps,
l'homme et la bte se toisent, s'tudient.

L'autre pcheur accourt; et,  cet instant, le premier s'lance
bravement sur l'ours qui se dresse debout, ouvre ses membres de devant,
entre lesquels se prcipite le hardi pcheur. Son bras droit brandit le
couteau, et, quoiqu' demi-touff par la patte gauche du plantigrade,
qui tche de lui briser les reins contre sa poitrine, il va le frapper
au dfaut de l'paule, quand, d'un coup d'ongle, ce dernier lui dchire
la main droite et fait choir le couteau.

La douleur arrache un cri  l'homme, et il roule sur la glace avec le
quadrupde.

C'en est fait de l'assaillant, car dj on entend le cliquetis de ses
vertbres qui se disloquent, et des flots de sang rougissent le thtre
du combat. Mais un secours survient. Le second pcheur fond sur l'ours,
le frappe vigoureusement de sa pique sur le dos. La pique rebondit sans
entamer la carapace du roi des rgions borales.

Nanmoins, il abandonne sa proie pour se ruer sur le nouvel agresseur,
lorsque grince un craquement lugubre. Puis, en moins d'une seconde, la
glace ploie, elle se disjoint, se divise!

L'ours et le cadavre de sa victime disparaissent dans un abme.

L'irruption des eaux couvre le bruit de ces deux corps qu'elles ont reu
dans leur sein.

Mais, chass par les flots courroucs, un gigantesque fragment de glace
drive, s'loigne. Par bonheur, le deuxime inconnu s'est trouv dessus
au moment de la sparation. Esprant que son malheureux ami remontera
 la surface du gouffre, il s'accroupit au bord du glaon et interroge
anxieusement le cercueil liquide. Dj l'onde bouillonne, ructe des
myriades de globules, une esprance se glisse au coeur de l'homme! Ses
yeux disent au ciel une prire de gratitude, mais ce mouvement de
joie fbrile s'vanouit plus vite que l'clair. Des incommensurables
profondeurs de la mer surgit une tte velue!

Plein d'angoisses, le pcheur saisit sa pique. Un duel s'engage entre
l'animal et lui. Mais le premier n'a pas l'avantage. Oblig de se
soutenir sur l'eau, il tche d'ancrer ses ongles dans les parois du
glaon. Elles s'exfolient, cdent. Le monstre enfonce. Il reparat,
recommence ses tentatives. Un coup de pique sur le crne le prcipite
de nouveau au fond des plaines aquatiques. Ruisselant d'eau, de sang,
la langue pantelante, les narines fumantes, il ne se dcourage pas. Le
voici qui s'agite, qui fend ces lames, se cramponne  l'pave naturelle,
et cherche  se hisser. La pique du pcheur bat son crne comme le
blier bat une muraille. Et vainement! le fer s'mousse contre l'os. Un
marteau produit plus d'effet sur l'enclume!

L'ours, chauff, haletant, exhale des souffles ronflants comme ceux
d'un soufflet de forge, et ses yeux ne quittent pas l'ennemi qui le
harasse. Enfin, il flchit, ses jarrets se dtendent; l'inconnu, pensant
que le monstre va s'engloutir, suspend ses coups pour reprendre haleine.
Mais ce n'est qu'un moment de trve. Son ennemi s'apprte  faire un
suprme effort. Il thsaurise un reste d'nergie, ranime une tincelle
de vigueur, puis, rivant soudain ses pieds dans la glace concasse, il
ramasse son torse et merge de l'eau! Le pcheur a frmi. Il a brandi
son arme et l'a darde dans la gueule de l'ours, qui lche prise et
retombe dans les flots, avec le vainqueur entran par l'imptuosit mal
calcule, de son lan!

L'onde tourbillonne, tourbillonne!

Mais l'inconnu est bon nageur; il ne tarde gure  revenir  fleur
d'eau. A lui maintenant de s'accrocher au glaon! Heureusement, les
griffes de l'ours y ont creus des entailles qui permettent aux doigts
de s'incruster. Bien que gn par son vtement, bien qu'alourdi par le
poids de l'eau dont il tait tremp, notre personnage, dployant toutes
les forces que la nature lui a donnes, russit, avec ses poings et ses
genoux,  sa replacer sur le glaon.

Ensuite, bris de fatigue, il s'affaisse sans connaissance.

Cela se passait le vingt-sixime jour du mois d'avril de l'an de grce
mil six cent trois!




                                  II

                       CINQ ANS APRS. (SUITE)


L'intensit du froid agit comme un ractif sur le pcheur. Ayant
recouvr ses sens, il essaya de se remuer; mais la gele avait glac
ses vtements. Ce ne fut qu'avec beaucoup de difficults qu'il parvint 
tirer ses membres, puis  reprendre la position verticale. Une fois la
rigidit qui guindait ses mouvements vaincue, il interrogea sa mmoire.
L'image du combat avec l'ours lui apparut. Songeant  la triste fin de
son compagnon, il poussa un profond soupir et se prit  sangloter. Puis,
ses regards se portrent vers l'horizon. L'Ocan l'entourait de toutes
parts. Il frissonna. N'avait-il donc si courageusement lutt contre une
bte froce que pour prir de froid et de faim? Tout  coup, une lueur
de joie l'illumina:--l'infortun avait aperu sur le glaon-esquif
le feu que son camarade et lui avaient, allum pour faire cuire leur
modeste repas. Il s'approcha immdiatement du brasier, le raviva, et,
tandis qu'une flamme ptillante s'en chappait, il rabattit, le capuchon
qui cachait son visage.

Le lecteur l'a devin: le pcheur c'tait Guyonne. Mais que la belle
jeune fille tait change! O tait cette carnation frache et rose qui
et dfi le pinceau de l'Albane? o ces chairs souples et fermes que le
printemps de la vie avait ptries? o ces traits si purs, si charmants,
qui sduisaient le regard, enchantaient l'imagination? o cette sve
de jeunesse dont sa physionomie rvlait jadis l'abondance et la force?
Tout cela, hlas! avait disparu. C'tait bien encore cette chevelure
opulente et soyeuse, ce front large et bomb, cette figure d'une
grandeur imposante; mais la figure tait sche, le front pliss par des
rides prcoces, la chevelure sillonne a et l par des fils argents.
Quelle maladie physique ou intellectuelle avait donc tortur Guyonne,
depuis cinq annes? car, si son aspect annonait les douleurs physiques,
il exprimait aussi les angoisses mentales. Dans ses yeux on lisait tout
un livre de misres.

Ah! bien des attentes dues, bien des soucis cuisants avaient
stigmatis la pauvre fille de leur empreinte indlbile!

Cependant le jour avanait. Les brouillards s'taient compltement
dissips. Avec leur rsolution, l'atmosphre s'tait adoucie. Il
tait prs de midi, et le soleil dchirant, enfin, les voiles qui
l'obscurcissaient, brilla dans toute la splendeur de sa majest.

Sur le glaon qui portait les destine de Guyonne, se trouvait une
assez bonne quantit de bois. Elle jeta dans le foyer une partie des
combustibles, et quand la chaleur combine du brasier et de l'astre du
jour eut rchauff son corps, elle fit griller un poisson et le mangea.
Restaure par la nourriture, elle rflchit ensuite  sa situation.
Cette situation tait aussi triste, aussi dsespre que possible.

Seule la Providence divine pouvait sauver l'infortune. Guyonne tait
pieuse: elle se mit en prire.

Sa prire termine, elle se releva plus confiante.

Pouss par une lgre brise du nord, le glaon naviguait toujours vers
le sud. Guyonne, les yeux attachs dans cette direction, esprait que
le vent et la mare le porteraient prs d'une le. Une partie de
l'aprs-midi se passa ainsi. Mais, quand le soleil commena 
descendre au couchant, la pauvre fille sentit renatre ses terribles
apprhensions. Elle avait puis sa provision de bois. Le froid
reconqurait son empire, et pour ne pas geler sur pied, notre hrone
tait oblige de faire et refaire  grands pas le tour de sa glaciale
embarcation. A quatre heures, Guyonne extnue par la fatigue, et saisie
par l'inclmence de la temprature, Guyonne tomba  genoux, tira de son
sein un scapulaire qui ne l'avait jamais quitte, le baisa dvotement,
et levant ses mains jointes au ciel, avec un air de douloureuse
rsignation se prpara  mourir.

A ce moment, son existence entire se reflta comme dans un miroir aux
yeux de son esprit. Elle retourna au toit natal,  la chaumire de sa
famille, prs de Saint-Malo; elle revit sa tendre mre, prta l'oreille
aux lgendes qu'elle lui racontait le soir pendant la veille, entendit
la bndiction que lui avait donne le vieux Perrin, son beau-pre, au
jour o elle s'tait sacrifie pour Yvon; puis elle aperut le _Castor_,
frissonna devant Chedotel, rougit de plaisir en contemplant le visage du
vicomte de Ganay, rpliqua en balbutiant aux questions du jeune homme,
admira sa belle prestance, ses brillantes qualits, nagea au milieu des
rves d'amour que tant de fois elle avait voqus, et intercda la grce
du Seigneur pour le salut du bien-aim.

Le sang lui figeait de plus en plus dans les veines; tout son corps
grelottait, et la mort imprimait dj son sceau sur la pauvre crature.
Mais avant de rendre l'me, talonne par l'instinct de la conservation,
plus imprieux que la volont mme, elle tendit son regard droit devant
elle.

Alors, il lui sembla distinguer une ligne blanche qui tranchait sur
le vert fonc de l'Ocan. D'abord, Guyonne pensa tre le jouet d'un
vertige. Elle abaissa ses paupires, les releva au bout de quelques
secondes. La ligne blanche se dessinait plus ferme, plus sensible. Elle
tait mme pointille d'ombres noires, et ressemblait  une plaine de
neige parseme d'arbres dpouills de leur feuillage, vue de loin.

--Sainte-Marie, mre de Dieu, se pourrait-il que vous eussiez exauc mes
voeux! murmura Guyonne d'une voix affaiblie.

Elle essaya de se lever, mais ses jambes refusrent de la servir.

--Ma patronne! pensa la jeune fille, plus effraye de sa nouvelle
position qu'au moment o elle aspirait presque  exhaler le dernier
soupir;  ma patronne misricordieuse, prtez-moi la force ncessaire
pour vivre encore, et je jure de consacrer le reste de mes jours au
culte de notre misricordieux Sauveur.

Aprs cette invocation, elle s'agita en conservant toujours la mme
posture. Le fluide vital, fouett par un retour d'nergie et par ses
mouvements en tous sens, reprit sa circulation. Guyonne frictionna alors
tour  tour ses jambes. Elle parvint  en bouger une, puis l'autre, et
enfin  se mettre debout.

L, ligne blanche s'largissait. Il n'en fallait pas douter, c'tait une
le.

Guyonne ritra ses efforts, peu  peu, l'engourdissement de ses membres
se dissipa. Elle s'habitua  faire un pas, deux. Elle marcha, elle
courut! Et l'esprance, et le bonheur faillirent la rendre folle de
joie!

La mare montait!

Une demi-heure s'coule! L'le n'est plus qu' quelques toises de la
jeune fille, qui pousse des cris, autant pour s'assurer qu'elle existe,
qu'elle a chapp  un affreux trpas, que pour traduire les motions
dsordonnes de son coeur! Et subitement, elle se tait, elle examine!
Guyonne vient de remarquer une spirale de fume tournoyant au-dessus
d'un monticule de neige; et elle appelle de toute la puissance de ses
poumons!

Un tre humain sort du monticule. Il chemine avec dfiance vers le
rivage, et il aperoit la personne dont les clameurs l'ont attir.
Aussitt il fait un geste de surprise.

--Sauvez-moi! oh! sauvez-moi! rpta la jeune fille perdue.

Au son de cette voix, la surprise de l'homme augmente. Il s'loigne avec
rapidit. Guyonne, craignant qu'il ne l'abandonne, se laisse aller 
une indicible terreur; car repouss par le renvoi des vagues, son glaon
double lentement la pointe de l'le, et semble prs de regagner la haute
mer. Mais ce surcrot d'affliction ne dure pas, l'homme reparat. Il
est mont dans un canot et fait force de rames pour rejoindre l'pave de
glace. Il arrive. Guyonne va se trouver mal.

--Yvon! s'crie l'homme, on la recevant dans ses bras.

Il lui pose sur la bouche le goulot d'une gourde qui contient du
genivre; Guyonne en avale une gorge.

--Philippe! dit-elle en lui pressant la main.

Le Malficieux lui frotte les tempes avec le tonique. Elle le remercie
des yeux. Il l'enlve sur ses bras et la dpose dans le canot.

En moins d'un quart d'heure, le brave matelot a transfr sa protgea
dans une cabane pratique sous la neige. Un feu ardent flambe, au
centre. La chaleur redonne des forces  la jeune fille. Un ple sourire
vient effleurer ses lvres dcolores.

--Encore un coup, dit Philippe en lui prsentant la gourde.

Guyonne fit un signe ngatif.

--Buvez, reprit le matelot avec insistance.

Puis quand elle eut obi, il lui dit avec timidit;

--Pouvez-vous changer de vtements?

Guyonne rougit.

--Je vais, ajouta le Malficieux, aller qurir des aliments. Pendant ce
temps-l...

Ne trouvant pas de mots pour achever sa phrase, il sortit.

Quoique bien faible, et souffrant cruellement de tous les membres, la
jeune fille s'empressa de remplacer par un habillement de fourrures
que le Malficieux avait tal prs d'elle, son accoutrement hriss
de frimas et de glace. Mais elle fut incapable de se chausser; et, se
sentant froid aux pieds, elle eut l'imprudence de les approcher prs du
foyer. Philippe Francoeur tant rentr sur ces entrefaites, remarqua 
la lueur des charbons que l'piderme des jambes de Guyonne tait marbr
de taches livides.

--Insense! s'cria-t-il, en l'emportant loin du feu, ne savez-vous pas
 quoi vous vous exposez!

Et sans dire un mot de plus; il ramassa une poigne de neige et se mit 
frictionner rudement les parties attaques par la gele.

Quant il pensa avoir suffisamment rtabli la scrtion dans les canaux
sanguins, il prpara en un coin de la cabane un lit de branchages secs,
recouverts de peaux de mouton, et y coucha la jeune fille qui ne tarda 
s'endormir.

La nuit tait tout  fait venue.

Le matelot s'agenouilla prs de la couche de Guyonne, la considra avec
la tendre sollicitude d'une mre pour son enfant. A la vue des ravages
que cinq annes avaient faits sur la physionomie de la jeune fille, le
rude marin prouva une de ces tristesses navrantes qui courbent parfois
les natures les plus insensibles. Deux grosses larmes jaillirent de ses
yeux.

--Pauvre enfant! dit-il, on essuyant ses pleurs avec le revers de sa
main calleuse; pauvre enfant! que lui est-il advenu depuis cette nuit
fatale?...

Guyonne s'agita, ses lvres s'entr'ouvrirent:

--Jean! murmura-t-elle.

Et sa main alla se placer dans celle du matelot qui la pressa doucement
dans les siennes.

--Monseigneur de Ganay! pensa-t-il; comme il sera content de la revoir!
car sa disparition... Malheureux jeune homme! il l'aime autant qu'elle
l'adore, c'est sr... oui bien, par le trident de Neptune! Demain, au
point du jour, j'irai... Oui. Mais d'o venait-elle? Oh! j'ai hte de
savoir...

Le sommeil surprit notre brave matelot au milieu des milliers de
conjectures enfantes par l'trange circonstance qui lui avait fait
retrouver Guyonne.




                                 III

                               LE MUET


Philippe Francoeur s'veilla le premier. Il n'tait pas encore jour. Des
tnbres profondes,  peine combattues par les lueurs ternes de quelques
tisons agonisants, rgnaient dans la cabane. Le matelot couta un
instant, en se soutenant sur le coude. La cadence rgulire d'une
respiration lui apprit que Guyonne dormait profondment. Il s'occupa
aussitt  ranimer le feu. Ensuite, il plaa sur les cendres chaudes un
vase de terre cuite, dont la rude fabrication accusait un ouvrier
peu exerc au ptrissage de la glaise, fit fondre dans le vase de la
graisse, y versa des graines de mas, puis de l'eau, boucha le tout avec
un couvercle, et s'asseyant sur un billot de bois, surveilla la cuisson
du djeuner.

La flamme clairait la cabane, et se livrait dans son intrieur  des
jeux de lumire et d'ombre vraiment fantastiques. Cet intrieur tait
de la plus grande pauvret. Quatre poteaux fichs en terre, relis entre
eux par des claies d'osier pltres de boue; un toit presque plat, perc
au centre pour donner issue  la fume, en formaient la btisse. Le long
d'un des pans de la muraille s'tendait le lit sur lequel tait couche
Guyonne. Vis--vis s'talaient quelques grossiers ustensiles de mnage,
de pche, de chasse et de labour. A deux perches croises sous le
toit pendaient des chapelets de harengs, morues, sardines; des
bottes d'herbages potagers et des guenilles sans nom. La porte, faite
d'corces, tait placs au sud.

Alors que les clarts brillantes de la flamme commenaient  plir sous
les feux de l'aurore, la jeune fille ouvrit les yeux.

Philippe, qui la guettait, s'approcha, d'elle sur-le-champ.

--Je suis bien, lui dit Guyonne, en devinant qu'il allait s'informer de
sa sant.

--Et vos membres?

--Un peu courbaturs, rpliqua-t-elle. Mais je puis marcher, et...
monseigneur...

--Noble vicomte, il est cruellement chang! dit Philippe d'un ton mu.

--Ah! il vit! s'cria Guyonne avec transport.

--Il vit, oui. Mais le chagrin, les privations... Ah! il s'est pass de
tristes vnements depuis cette nuit... Et vous?

Guyonne ne rpondait pas. Elle priait mentalement.

Le matelot, craignant de troubler la pieuse hymne que la jeune fille
levait de son coeur vers le trne de l'ternel, le matelot sortit
discrtement.

Quand il rentra, au bout d'un quart d'heure, Guyonne tait leve.

--Nous allons djeuner, dit gaiement Philippe; et ensuite, si vous vous
sentez assez forte, nous dmarrerons pour aller au camp. Le vicomte sera
bien heureux.

Philippe acheva sa phrase par un coup d'oeil significatif  Guyonne qui
rougit.

Le matelot connaissait parfaitement, avons-nous dit, le sexe du faux
Yvon; mais un sentiment de dlicatesse exquis l'empchait de montrer,
mme en cette circonstance,  la jeune fille, qu'il avait cette
connaissance. De son ct, Guyonne ne doutait pas que pour Philippe
Francoeur son secret n'existt plus, mais sa pudeur l'empchait aussi de
fminiser sa personne. Il semblait qu'une convention tacite guidt ces
deux tres, si nobles, si purs, si dignes d'tre unis par les liens
d'une tendresse filiale et paternelle. Quand les mes sont naturellement
belles, elles font preuve dans leurs relations d'une suavit de manires
d'autant plus grande qu'elles ont t moins dgrossies par l'ducation.
L'amour ou la sympathie font clore en elles des fleurs d'un parfum
pntrant. Elles inventent des cajoleries, des mignardises dont
s'tonnent les gens des sphres raffines. C'est que ces mes ne se
prodiguent pas; c'est qu'elles meurent frquemment vierges de toute
affection; c'est que rarement elles rencontrent l'me soeur qui seule
peut enfanter et dvelopper aux rayons de ses tendresses la plante
exotique dont le germe est cach sous les rugosits de leurs plis.

Cependant le Malficieux avait servi le djeuner sur un banc de bois.

Ce djeuner tait frugal: de la soupe au mas et du poisson boucan rti
sur les charbons. Mais la faim l'assaisonnait, et les convives y firent
honneur.

Quand ils eurent fini, Philippe dit  Guyonne:

--Comme a, on est capable de naviguer jusqu'au camp?

--Oh! oui; partons, repartit-elle avec empressement.

--Un moment, un moment! Avant de mettre  la voile, il faut se lester,
oui bien, par le trident de Neptune! Allons, buvez une gorge!

Guyonne fit un signe de refus.

--Buvez, buvez! insista le matelot. Nous avons douze bons noeuds 
filer, et une goutte de cette liqueur...

--Non, je vous remercie.

--a ne vous fera pas de mal, au contraire, oui bien... C'est une
distillation de notre invention, voyez-vous, mon gars! Un tout petit
coup!

Plutt pour ne pas dsobliger le matelot que par got, la jeune fille
accepta. Elle se contenta de mouiller ses lvres  la gourde que lui
tendait Philippe et la lui rendit. Le Malficieux ingurgita trois ou
quatre lampes, fit claquer sa langue contre son palais, la promena sur
ses lvres, et prenant dans un coin de la cabane deux btons ferrs:

--Levons l'ancre, dit-il en prsentant  Guyonne un des btons.

Il ouvrit la porte, et un flot d'blouissante lumire envahit la hutte.

--Marchez devant, dit Philippe  Guyonne. Je m'en vais matelasser l'huis
de la cambuse...

--Comment!.

--Par tribord, vous ne savez donc pas tous les tours de diable que
nous jouent ces damns Soudards? Ah! s'ils dnichaient la pcherie des
Colons...

En disant cela, il amoncelait de la neige devant la porte de la cabane.
Aprs quoi, il monta sur le fate, calfeutra le trou avec un glaon et
le recouvrit aussi de neige amasse par le vent.

Ds qu'il eut termin, Philippe rejoignit la jeune fille, qui
contemplait tristement la mer.

--Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il en remarquant qu'elle avait
les yeux gonfls de larmes.

--Oh! bon Philippe, je souffre! rpondit Guyonne d'une voix brise.

--Venez, reprit le matelot avec un accent sympathique qui la toucha
au coeur; venez! vous me conterez vos peines chemin faisant; a vous
soulagera.

Elle s'arracha  sa pnible rverie et le suivit.

Le ciel tait clair et d'un bleu de turquoise. Dans le miroir de
l'Atlantique le soleil rflchissait ses paillettes d'or. Une brise
lgre fredonnait  travers les rameaux des arbres chenus. C'tait
la mise en scne d'une de ces belles journes d'avril, grosses des
promesses du printemps. Le cadre n'appartenait plus  l'hiver, le
tableau le reprsentait encore, mais ses teintes glaciales allaient se
dgradant comme dans un diorama; l'imagination voyait dj les tapis
verts de la vgtation se substituer  la nappe de neige dploye sur la
terre.

Les deux pitons marchaient en silence, comme absorbs par leurs propres
rflexions.

Le chemin qu'ils parcouraient tait d'ailleurs difficile, coup de
fondrires et de monticules forms par le tassement des glaces. Mais
lorsqu'ils se furent un peu loigns du rivage de la mer, la route
devint plus praticable. Philippe Francoeur dit alors  Guyonne, en
hochant la tte:

--Voil cinq ans!

--Cinq ans! rpta-t-elle comme un cho.

--Ah! ce maudit Chedotel!

La jeune fille plit.

--Si jamais je jette sur lui mon grappin...

--Probablement le _Castor_ aura fait naufrage.

--Naufrage! non, rpliqua Philippe d'un ton sombre. J'ai l quelque
chose qui me dit... Mais suffit. Par la fourche de Neptune, la carcasse
du Malficieux est encore solide, oui bien!

--Mon Dieu! quelle existence pour monseigneur le vicomte! murmura la
jeune fille.

--Une existence qui l'a blanchi et courb comme un vieillard, dit
amrement Philippe. Vaillant jeune homme il a tout support, la faim,
la soif, le froid, le dnment et sans se plaindre, sans gmir! Il nous
encourageait; il... Pauvre jeune homme!

Le vieux marin essuya une larme avec la manche de son habit.

--Et vous? dit-il brusquement pour faire trve a ses cuisants souvenirs.

--Moi! dit Guyonne du ton d'une personne interrompue au milieu d'une
profonde proccupation.

--N'avez-vous point disparu dans la nuit de la rvolte des Soudards?

--Cette nuit-l mme!

--Et comment?

--Vous vous souvenez, dit Guyonne, que j'tais malade?

--Oui bien, vous aviez la fivre... une suite de...

--La chute que j'avais faite et dans laquelle je m'tais cass la jambe.

--C'est vrai, je me le rappelle, comme d'hier.

--Monseigneur avait eu la bont de me venir visiter, continua Guyonne en
baissant les yeux.

Le matelot sourit d'un air fin.

--Et puis, poursuivit-elle, vous tes entr en criant: aux armes! et
j'ai entendu des coups de mousquet.

--Les brigands, ils voulaient nous gorger!

--Tandis que j'coutais, sans pouvoir me bouger, le Muet...

--Le Muet, qu'est-ce que c'est que a?

--L'homme qui m'avait sauv la vie.

--Ah bien! cette espce de singe qui a tu Brise-tout?

--Je ne sais, dit Guyonne, mais...

--Par le trident de Neptune, il vous lui a plant un couteau pleine
poitrine  ce diable de Camus, comme l'appelait Nabot,  telle enseigne
que les routiers voulaient lui faire danser la danse des pendus, et sans
monseigneur de Ganay... Mais vous disiez?

--Le Muet entra dans la cabane o j'tais couche. En m'apercevant, le
pauvre homme se jeta  genoux, riant et pleurant tour  tour comme un
fou, me faisant des signes et...

--Et?

--Et baisant mes mains!

--Ah! le fripon! s'cria Philippe.

--Et, reprit-elle vivement, il modra ses accs de dmence, prta
l'oreille, entre-bailla la porte, lana un regard au dehors, revint
prs de moi, m'enroula dans les couvertures du lit, me plaa sur son
paule...

--Oui-d, fit le Malficieux s'arrtant court.

--Me plaa sur son paule et se mit  courir.

--J'y avais song, dit Philippe en se frappant le front.

--Il m'tait impossible de rsister. Une torpeur accablante paralysait
tous mes mouvements. A peine avais-je la conscience de ce qui
m'arrivait. Le Muet marcha jusqu'au bord de la mer. L, il me dposa
dans un canot, et se mit  ramer en poussant un cri bizarre que je lui
avais dj entendu articuler quand il avait t heureux  la chasse ou 
la pche.

--Mais qu'tait-ce donc que cet homme? s'enquit Philippe.

--C'tait mon pre! rpliqua Guyonne avec motion.

--Votre pre!

--Ah! je n'en puis douter. Il avait sur la poitrine un signe que j'ai vu
un jour...

Elle se mit  fondre en larmes.

--Comment! dit le Malficieux quand elle se fut un peu calme.

Guyonne reprit d'une voix entrecoupe de sanglots:

--Il avait fait naufrage; on le croyait mort. Ma mre se remaria; mais
il parat qu'il avait russi  aborder sur l'le de Sable, o l'absence
de tout compagnon le rendit sans doute muet et idiot  la longue.

--C'est bien trange... bien trange... Qu'est-il devenu?

--Il est mort!

--Mort!

--Oui, hlas! Mais laissez-moi vous finir mon rcit.

Soit que ma fivre se ft augmente, soit que la fatigue l'emportt
sur ma rsolution de rester veille, pour voir o il me conduisait,
je m'endormis. Lorsque je m'veillai, il tait  ct de moi, semblant
attendre ce moment pour m'offrir  boire. Mon corps tait tendu sur
le gazon et un arbre touffu nous abritait contre la chaleur du jour.
Recueillant mes souvenirs, je pensai que le pauvre insens nous avait
transports dans une autre partie de l'le de Sable. Pour m'en assurer,
je lui fis des signes qu'il ne comprit pas ou feignait de ne pas
comprendre.

--Il tait fou, dit le matelot.

--Oui, hlas! il avait perdu la raison. Il construisit promptement une
cabane avec des branchages. C'est dans cette cabane que nous avons pass
cinq annes!

--Mais o tiez-vous?

--Je ne sais. Ds que ma sant me fut revenue, un matin, je profitai
de son dpart pour essayer une reconnaissance, et bientt je dus me
convaincre que nous avions quitt l'le de Sable. Le point o nous nous
trouvions tait un lot, ayant au plus une lieue de circonfrence. Cette
dcouverte me plongea dans une stupfaction affreuse. Je cherchai le
canot qui nous avait amens. Mais sans doute il l'avait submerg, car je
n'en aperus aucun vestige.

Guyonne se tut, et Philippe Francoeur la considra avec une surprise
profonde.

Au bout d'un instant, elle reprit;

--Oh! si vous saviez, Philippe, comme il fut toujours bon et dvou pour
moi, quoiqu'il ne me reconnt pas, lui! J'tais son idole. Quand il me
voyait triste, il se couchait  mes pieds et pleurait; quand parfois
j'tais gaie, il avait des accs de joie... Pauvre malheureux, il a pri
pour moi! Sa mort a encore t un sacrifice pour me sauver... Durant
les cinq annes que j'ai coules avec lui sur cet lot, il n'a jamais
manifest d'humeur... Il ne voulait pas me voir travailler. A peine me
permettait-il de l'accompagner  la pche ou  l chasse! Pauvre Muet,
pauvre pre bien-aim! car c'tait mon pre, j'en suis sre, voyez-vous!
Cette marque sur sa poitrine, je me la rappelais bien. Le bon
Dieu veuille avoir son me! Lorsque je faisais mes dvotions, il
s'agenouillait prs de moi et semblait aussi adresser une invocation au
ciel.

--Quelle trange aventure! dit le matelot. Et votre subsistance?
ajouta-t-il.

--Oh! il y pourvoyait abondamment. L'lot est plein de gibier. Le
Muet tait d'une adresse extraordinaire. Il s'tait fabriqu un arc et
rarement ses flches manquaient le but.

--Mais l'hiver?

--Nous vivions de poisson fum. Avec des peaux de veau marin je faisais
mes vtements. Quant aux siens, il les faonnait lui-mme sans vouloir
que j'y misse les mains.

--Refusait-il de vous ramener  l'le de Sable?

--Bien souvent, vous le comprenez, je tmoignai ce dsir. Mais alors il
sanglotait, et ses larmes me tombaient sur le coeur...

--Quelle horrible situation! dit le matelot avec attendrissement;.

--Oh! j'ai bien souffert, allez! rpliqua Guyonne. Cependant, si grandes
qu'aient t mes souffrances, durant ces longs jours de misre et
d'abattement, elles n'ont pas gal celles que j'ai ressenties, quand je
l'ai vu disparatre sous les flots.

--Il s'est noy!

--Hier nous tions alls  la pche sur un banc de glace qui s'tait
fix  la rive sud de l'lot. Pendant que nous pchions, un ours norme
arriva prs de nous. Mon pre se prcipita au-devant de l'animal, qui
l'enlaa dans ses pattes et le broyait dans cet embrassement, lorsque
je volai  son secours. A ce moment, la glace se rompit et l'infortun
s'enfona dans le gouffre avec le monstre.

--Mais vous?

--Par hasard, je me trouvais sur le glaon dtach, rpondit Guyonne
avec des larmes dans la voix. L'ours revint sur l'eau, il suivit le
glaon  la nage et essaya de grimper dessus; je le tuai avec une pique,
mais je tombai moi-mme dans la mer. Ce fut avec beaucoup de difficults
que je russis  rattraper ma planche de sauvetage...

--Pauvre chre enfant! s'cria Philippe en attirant la jeune fille sur
sa poitrine.




                                  IV

                           PHILIPPE ET GUYONNE


Oubliant son rle, Guyonne se jeta au cou du matelot et l'embrassa
tendrement.

--Chre enfant! reprit Philippe avec effusion. Oh! je suis aussi heureux
de vous avoir retrouve que si vous tiez ma propre fille. Cependant,
dites-moi, par quel hasard avez-vous t comprise dans la catgorie des
dports?

La jeune fille raconta son histoire.

--Oh! c'est beau, trop beau! s'criait le Malficieux en coutant le
rcit de cet admirable dvouement.

--Mais, sainte Vierge, je n'ai fait que mon devoir, rpondit Guyonne
avec une charmante candeur. Vous ne savez pas combien mon beau-pre aime
son fils! Si on le lui avait arrach, il serait mort de chagrin; oh!
c'est sr. Et, d'ailleurs, ce pauvre Yvon, est-ce qu'il tait capable
d'endurer les fatigues et les privations de la vie coloniale? Moi au
contraire, j'tais naturellement forte; mon dpart ne devait causer
qu'une affliction temporaire au vieux Perrin. Vous voyez donc bien que
ma conduite est toute simple. A ma place, est-ce que vous n'en eussiez
pas fait autant, vous, Philippe?

--Moi, moi! dit le Malficieux en la couvrant de caresses, moi, je ne
sais trop. Ainsi... Enfin, a n'empche... je ne croyais pas qu'il y et
tant de vertu sous une cotte, oui bien, par la fourche de Neptune. Mais
monseigneur de Ganay sait-il tout cela?

--Oh! s'cria la jeune fille avec un geste suppliant, je vous en prie,
Philippe, qu'il l'ignore toujours!

--Qu'il l'ignore! et pourquoi, mon enfant?

--Pourquoi? dit-elle en fixant sur le Malficieux ses beaux yeux
mouills de pleurs.

--L'action que vous avez accomplie n'est-elle pas hroque, comme dirait
feu notre ami Grosbec.

--Mais, j'ai fait un mensonge  monseigneur; c'est un gros pch!

Philippe sourit.

--Que ne commet-on souvent de pareils pchs, noble fille! il y aurait
moins de croquants sous la calotte du ciel; oui bien... Au surplus,
Guyonne, ajouta-t-il d'un air fin, vous n'tes peut-tre pas ce que vous
croyez tre!

--Hein? fit la jeune fille surprise.

--Bien, bien; je m'entends. Le Malficieux a bon oeil, bon nez, bonnes
oreilles.

La soeur d'Yvon envoya au matelot un regard plein de curiosit.

--Ah! dit-il joyeusement, je vous ai mis la puce  l'oreille, demoiselle
Guyonne! H! h! nous redevenons fille  ce qu'il parat. Par les
flches de Cupidon, comme ces grands yeux-l me mitraillent! Si madame
ma mre m'avait seulement conu et mis au monde vingt-cinq ans plus
tard, h! h!

--Mchant! vous n'auriez pas t ici, et la pauvre Guyonne et succomb,
rpliqua-t-elle en partageant la gaiet de son compagnon.

--C'est ma foi vrai, dit Philippe, merveill de cette observation qui
lui parut trs-profonde.

Aprs ces mots, ils marchrent pendant quelque temps en silence. Guyonne
tait femme malgr tout; et les demi-confidence du Malficieux lui
avait mis la puce  l'oreille, suivant l'expression de ce dernier. Se
rappelant son entretien avec le vicomte de Ganay, un instant avant la
rvolte qui avait favoris son enlvement, elle souponnait un mystre.
Mais quel tait ce mystre? Voil ce que se demandait intrieurement la
jeune fille, voil ce qu'elle brlait de demander  Philippe, voil ce
qu'elle n'osait faire, ce qu'elle ne pouvait rsoudre. Le matelot
la lorgnait malicieusement en dessous; mais soit qu'il ne voult pas
parler, soit qu'il craignt d'en avoir trop dit, il se taisait.

Tous deux ctoyaient alors le bord de la mer. Une chane de collines de
glace entasses sur le rivage les empchait de dcouvrir l'Atlantique.
Parvenus  un coude, ils furent tout  coup arrts comme dans
une impasse. En cet endroit, les flots avaient empil des mles de
conglations qui obstruaient la voie. Il tait indispensable de franchir
cette barricade, car elle s'tageait au milieu de l'unique sentier qui
conduist au camp. Essayer de tourner l'obstacle et t prilleux, vu
l'paisseur des couches de neige dont la terre tait encore cotonne.

--Diable! exclama le Malficieux, en mesurant de l'oeil l'obstacle au
pied duquel ils venaient d'arriver; diable! voici une citadelle qui ne
semble pas des plus aises  emporter! Bon signe, toutefois, bon signe!
Par la bouche de Neptune, j'aime mieux voir ces rochers de glaces qu'une
gele blanche! a, au moins, a indique que monsieur l'hiver fait la
grimace  monsieur le printemps qui lui rpond par une nique. Allons,
Yvon, donnez-moi la main et  l'assaut!

--Oh! dit Guyonne, merci, je monterai bien toute seule.

--En avant donc!

Ils commencrent  gravir, en s'aidant de leurs piques, de leurs mains
et de leurs genoux. Mais l'ascension tait plus difficultueuse
encore que le matelot n'avait suppos. Les blocs de glace avaient t
prcipits ple-mle les uns sur les autres; et tantt ils projetaient
une arte aigu, tranchante, tantt offraient un angle rentrant, tantt
une surface plane et lisse de cinquante au soixante pieds carrs.
S'lever sur ces concrtions monstrueuses tait un projet tmraire
autant que dangereux. Four le raliser, il fallait plus que de
l'audace,--du sang-froid;--plus que de la force, un coup d'oeil
sur,--Guyonne fut bien oblige d'avoir parfois recours  son compagnon,
et celui-ci, quoiqu'il lui rpugnt d'en appeler  l'assistance de la
jeune fille, fut galement oblig de rclamer ses services en plus
d'une occasion. Enfin ils atteignirent une espce d'anfractuosit situe
presque au sommet de cette Alpe factice. L ils s'arrtrent afin de
reprendre haleine. Pour tre au fate, ils n'avaient plus qu' escalader
un norme glaon dress perpendiculairement sur le flanc. Mais, tandis
que le Malficieux empruntait philosophiquement une dose de vigueur 
sa gourde, la glace manqua sous les pieds des deux voyageurs, et ils
tombrent dans une fondrire.

Un cri de joie jaillit de la poitrine de Guyonne. Mais Philippe, quoique
surpris par la soudainet de l'boulement, ne perdit pas la tte. Dans
sa chute, il se raccrocha au bord de l'excavation; et, grce  ses gants
de peau, il put se soutenir assez pour calculer la largeur de l'orifice.
Remarquant qu'il tait troit comme le tuyau d'une chemine, il
s'arc-bouta  la paroi oppose, tira son couteau, le ficha entre deux
glaons, mit le pied sur le manche et sortit, du puits.

Une minute  peine lui avait suffit pour oprer son sauvetage.

Restait Guyonne.

Philippe aussitt se couche  plat ventre, passe la tte dans la gueule
de la fosse et aperoit la jeune fille. Elle est  plus de dix pieds
au-dessous de lui. Mais elle est debout, elle lui parle; le matelot
respire.

--Les deux btons ferrs sont prs de vous, n'est-ce pas? dit-il.

--Les voici.

--Plantez-en un  la hauteur de vos hanches; vous enfoncerez l'autre 
la hauteur de votre tte, vous monterez sur le premier, en vous servant
du second comme d'un point d'appui pour vos mains. L, je vous tendrai
ma ceinture, pour vous aider  vous tablir  califourchon sur la
deuxime pique, d'o il sera possible de vous haler, en me donnant les
mains.

Guyonne se hta de mettre ce plan  excution.

Il eut tout le succs dsirable. La jeune fille fut enfin dans les bras
de son ami.

--Chre enfant, vous n'tes pas blesse, au moins!

--Non, non, mon brave Philippe.

--Mais du sang! s'cria le matelot palpitant d'inquitude.

--Oh! ce n'est rien, une lgre corchure que je me suis faite  la
joue.

Philippe examina la blessure; elle tait effectivement insignifiante.

--Sainte patronne, comment nous tirer d'ici? demanda Guyonne.

Le matelot rflchit pendant une minute.

--Il n'y  qu'un moyen, dit-il ensuite. Je vais m'adosser  ce glaon et
vous faire la courte chelle.

--Et vous, Philippe?

--Moi! Oh! rassurez-vous. Est-ce que je n'ai pas le pied marin? est-ce
qu'il y a un chat capable de passer l o le Malficieux ne passerait
pas?

--Dame! dit Guyonne en souriant, c'est qu'un chat serait fort embarrass
pour...

--Ta! ta! ta! L'escalier est prt; houp!

Il s'tait plant debout contre le monolithe de glace, le buste droit,
la jambe gauche un peu avance et un peu ploye, les bras colls aux
mains, et les mains croises, la paume tourne vers la face.

Guyonne, saisissant Philippe par la manche de son habit, posa un pied
sur le genou du matelot, l'autre dans l'trier form par ses doigts,
puis s'exhaussa sur ses paules, sur sa tte, et finalement s'assit 
la crte du glaon.

--Et la descente! demanda le Malficieux.

--Oh! fort aise.

--Heureusement! pensa Philippe.

--Mais, pour l'amour du ciel, comment ferez-vous? dit Guyonne.

--Par le diable, je ferai comme... hum! hum! hum!... Ah! j'y suis...

En achevant ce monologue, le Malficieux retira de sa poche une corde 
noeuds.

--Mort de vie, dit-il, j'avais oubli ma garcette. Attrapez! et
amarrez-la quelque part.

Il lana le bout de la corde  Guyonne qui l'attacha  un bloc de glace.
Philippe se suspendit au cble et grimpa avec l'agilit d'un cureuil.

--Ouf! souffla-t-il en rejoignant sa compagne! Si la route de l'enfer
est aussi raboteuse que celle-ci, je plains ma pauvre me!

--Oh! ne blasphmez pas, mon cher ami. C'est mal que de plaisanter des
choses sacres, dit Guyonne avec un accent de doux reproche.

--Vous avez raison, rpliqua Philippe. Mais que voulez-vous, nous autres
loups de mer, nous avons toujours le petit mot pour rire, oui bien!
Voyons, maintenant laissons-nous couler!

Le versant mridional de la montagne de glace tait en pente assez unie.
Nos hros furent promptement au bas.

--Mille sabords! s'cria Philippe d'un ton moiti colre, moiti
lamentable.

--Qu'y a-t-il!

--Par la fourche de Neptune, ma gourde est demeure dans le trou. Pas
plus de chance qu'un vaisseau qui a perdu son gouvernail! Une gourds
toute pleine! J'ai envie d'aller la chercher.

--La chercher!

--Elle tait toute pleine, rpta piteusement le matelot en dvorant des
yeux le monticule.

--Mais Philippe, vous ne commettrez pas cette folie!

--Au fait, dit-il en se ravisant, elle n'est qu'gare. Aprs la fonte
des neiges, je pourrai la ravoir, oui bien! Alarchotis! C'est une
fameuse gourde, tout de mme. Je ne l'aurais pas change pour dix
angelots d'argent.

--Je crois bien, riposta Guyonne en riant. De quelle utilit vous
seraient dix angelots d'argent, voire mme d'or.

--Elle  de l'esprit comme un dmon! marmotta Philippe.

Puis il ajouta  voix haute;

--Nous approchons, Yvon. A prsent, reprenez le nom de votre frre.
Personne autre que monseigneur de Ganay, vous et moi, ne doit savoir...
Vous comprenez, mon enfant?

--Oh oui! exclama Guyonne en le remerciant du regard.

--Avant d'outrer au camp, vous vous arrterez, afin que j'aille prvenir
le vicomte.

--Mais, dit la jeune fille, tes-vous tous runis?

--Tous runis, jour de Dieu! Non, hlas! Ce misrable Pierre a t
pour nous un brandon de discorde et un agent de malheur. Ce fut  son
instigation que les soudards s'insurgrent pour la premire fois, il y a
cinq ans. Depuis lors, ni la communaut de misres, ni les tentatives de
M. de Ganay n'ont pu les amener  de meilleurs sentiments. Je m'imagine
que ce sclrat de Pierre les a ensorcels. A vingt reprises nous avons
t contraints de les repousser par la force des armes;  vingt reprises
ils ont tent de nous surprendre,  la faveur de la nuit, et de nous
massacrer. Cependant, Dieu sait si le vicomte a t indulgent pour ces
bandits. Sans lui, ils auraient tous crev de faim. Tout a t inutile.
Prsentement, ce qui reste de cette clique est dissmin sur l'le, et
subsiste par le pillage de nos biens. Mais ce Pierre, ce Pierre!... Ah!
si jamais je lui mets la main au collet...

Un geste menaant complta la phrase de Malficieux, dont les traits
contracts annonaient une colre sourde et terrible.

--Mais j'aperois le quartier-gnral, reprit-il aprs quelques minutes.
Yvon, cachez-vous derrire ces pins je cours avertir monseigneur de
Ganay.

Ayant affectueusement press la main de Guyonne, Philippe Francoeur
s'loigna  grands pas.




                                  V

                          FRAGMENTS DE JOURNAL


Nous sommes dans une petite chambre quadrangulaire.

Cette chambre a une apparence plus que rustique. Ses murailles sont
tendues de pelleteries barioles, au milieu desquelles se mlent le
manteau chatoyant du renard argent, la toison boucle de la brebis,
le poil ras et luisant du phoque, et la blanche robe de l'hermine. Une
simple toile jaunie par l'usage drobe le plafond. Sur le plancher, en
guise de tapis, s'tend une mosaque de peaux. Le mobilier est rare;
quelques escabeaux de bois, deux valises, un bahut grossirement
fabriqu et une lourde table le composent. Une large chemine en
cailloux non crpis embrasse tout un ct de la pice. Le ct parallle
est occup par un lit recouvert de pelleteries comme les murailles,
et le plancher. Au milieu de l'un des deux autres cts, on voit une
fentre carrele de parchemins en place de vitres, et une porte basse
vis--vis.

Des armes sont pendues a et l ou runies en faisceaux.

Un homme est assis prs de la table; il a les jambes croises l'une sur
l'autre, le coude gauche appuy sur la cuisse et la tte soutenue dans
la paume de sa main. Devant lui gisent divers papiers et un cahier qu'il
feuillette avec distraction. Cet homme est entirement vtu de fourrure.
Une pe  la coque orne d'un ruban fltri est passe  sa ceinture. Il
porte longs cheveux et longue barbe; barbe et cheveux sont bruns, soyeux
et abondants. Sa physionomie a une beaut typique. Visage bronz par le
hle; traits rguliers, fins, traits de race; expression fire, mais
empreinte de mlancolie; oeil vif, hardi, et cependant voil par une
douleur lente et continue; taille mince, hardie dans son jet, quoique un
peu vote par l'habitude de la concentration; tel est le portrait de
cet homme  qui l'on donnerait de trente-cinq  quarante ans.

--Avec quelle rapidit fuit le temps, murmurait-il on tournant une 
une les pages du manuscrit, couvertes d'une criture cursive, serre.
Bientt cinq annes!--cinq annes d'afflictions!--Pourtant, il me semble
que c'est hier seulement que nous avons dbarqu. Vivons-nous donc
plus d'esprance que de souvenir? Bon ou mauvais, le pass s'escompte
toujours  la banque de l'avenir, et, rarement, le prsent est un billet
qui, pour nous, a de la valeur. Chose indchiffrable que la vie humaine!
Pour veil, nous avons un rve. Que vaste est donc la distance qui
spare notre petitesse de la grandeur divine! Ne pas mme possder la
matrise de sa volont!

Il s'arrta et regarda la flamme de la lampe qui brlait sur la table;
car, bien qu'il ft grand jour, les carreaux de parchemin tamisaient 
l'intrieur trop peu de clart pour qu'il ft possible de lire sans le
secours d'une lumire.

Aprs un instant de muette contemplation, ses yeux se reposrent sur le
manuscrit.

                                        Isle de Sable, 29 octobre 1598.

Seigneur, Seigneur! ne vous lasserez-vous pas de frapper votre humble
serviteur! Voyez, mon corps est abattu, mon me endolorie; je marche, 
l'abme du dsespoir.

Quelles motions m'agitent! je sens et je ne sens pas. Les penses
montent  mon cerveau comme les bulles montent  la surface de l'eau
bouillante. Tout me frappe; tout me navre. Je voudrais pouvoir pleurer;
les larmes me soulageraient; mais mes yeux sont secs et brlants. Je
n'ai pas mme la faiblesse de la douleur. Les peines m'puisent, et
j'ignore o est mon mal. C'est bien trange! A ma chre France,  ma
bien-aime Laure, pourtant je songe moins. Les privations de
toute espce me trouvent indiffrent, mais je souffre! Mystre, me
permettras-tu de dchirer ton voile? D'o vient cette agitation; d'o
viennent ces troubles, dis? J'attends avec impatience le retour du
marquis de la Roche, et je ne sais pourquoi je crains de le voir
arriver. Cotte le, elle me plat, toute strile qu'elle est. Y demeurer
avec une femme tendre et vertueuse, entour de vassaux honntes et
laborieux, me paratrait un bonheur! Une femme, ai-je dit... Qu'est-elle
devenue, elle qui tait parmi nous? Comment, dans quel but s'tait-elle
glisse au sein de cette troupe de malfaiteurs? Elle avait l'air bon;
sa conduite tait, exemplaire; son courage, son nergie, surpassaient
l'imagination, et puis quelle mle beaut sur son visage! Oh! la vie
de cette femme devait celer un bien profond secret! Sans doute quelque
sublime dvouement l'avait pousse... Mais, ne suis-je, pas; insens!
Cette, femme avait peut-tre un amant parmi les dports! Oh! non, non,
bannissons cette monstrueuse, prsomption! Elle, un amant! elle, une
femme, dprave! cela, n'est pas, mon coeur me le dit, ma raison me le
prouve! Est-ce ainsi que j'honore la mmoire de celle qui, au pril
des siens, sauva les jours de monseigneur de la Roche et les miens?
Ma reconnaissance se traduirait par une insulte! Ah! pardonne, noble
inconnue, pardonne, si tu es morte; ignore, si tu respires encore. Dieu!
comme, elle tait belle! Quel port de reine! Quelle dignit dans la
maintien! Quelle anglique douceur sur sa figure! Non, cet ange n'avait
pas reu sa naissance dans la cahute d'un serf; je me refuse  le
croire. C'est un manoir qu'elle eut pour berceau; ce sont de hauts et
puissants seigneurs qu'elle eut pour parents... Encore cette pense!
elle m'obsde sans cesse! je la chasse sous une forme, elle me reparat
sous une autre. Je ferme les yeux elle se rflchit comme dans un
miroir; je les rouvre, elle est devant moi je me promne, elle me suit;
je travaille, elle se mle  mes labeurs; je me couche, elle est sous
mon chevet; je m'endors, elle voltige au-dessus de ma tte. On dit que
la Providence divine nous envoie souvent des avertissements pour nous
instruire; en serait-ce un? A quoi bon m'en occuper? A quoi bon m'user
 la recherche d'une chose dsormais inutile? Plus de deux mois ne se
sont-ils pas couls depuis sa disparition? N'ai-je pas fait battre
l'le en tous sens, fouiller tous les taillis, dans l'espoir de la
retrouver? Le lac n'a-t-il pas t sond par Philippe?... Pauvre jeune
fille, elle est morte! peut-tre de mort horrible! Qui sait? peut-tre
que, durant la nuit de la rbellion, un de ces misrables... Oh! je
frmis  cette seule apprhension. Quoi! il se serait rencontr un tre
 face humaine assez lche, assez froce pour profiter de l'tat de
malaise de cette pauvre enfant!... Mon Dieu, les hommes sont donc bien
mchants, puisqu'ils peuvent mme supposer la possibilit de pareils
crimes!... Des tnbres paisses m'environnent. Ces papiers recueillis 
bord de l'_rable_... ce portrait dont la ressemblance avec elle est
si frappante... ce portrait, je viens de l'examiner de nouveau
attentivement. Plus je le compare, plus mes soupons prennent
consistance. C'est sa fille; quelque chose me le crie au fond des
entrailles. Ai-je le droit de me mentir  moi-mme? Et ne me rappel-je,
pas les dernires paroles changes, entre elle et moi? Quand je lui ai
demand s'il tait vrai qu'elle se nommt Yvon, n'a-t-elle pas balbuti;
puis n'a-t-elle pas avou son sexe?... Quel ddale! je m'y perds... Ne
jamais la revoir! n'tre pas certain de connatre la vrit! Seigneur,
aidez-moi  effacer toutes ces impressions qui m'ardent comme autant de
fers rouges! Rtablissez la paix dans mon me, et que je puisse renoncer
 des mondanits condamnables, pour remplir mes devoirs envers vous et
envers tous ces pauvres gens que vous m'avez donn mission de former 
l'adoration de votre nom et  l'obissance  vos saintes lois!

Le jeune homme n'avait pas parcouru ces lignes sans faire de frquentes
pauses pour mditer.

--Mon Dieu! s'cria-t-il en achevant, les heures, les jours, les
semaines, les mois, les saisons, les annes, se sont couls, et ni le
temps, qui ronge tout, ni les maladies physiques, qui affaiblissent le
corps, ni les maladies morales, qui oblitrent la sensibilit, n'ont
pu user ces empreintes laisses sur mon esprit et sur mon coeur. Le
Tout-Puissant n'a pas eu piti de moi!

Il baissa tristement la tte et souleva avec son pouce quelques feuilles
du journal.

                                                        2 janvier 1599.

Comme la journe d'hier m'a doucement mu! J'tais bien loin de
m'attendre  cette dlicieuse surprise. Brave Philippe! quel coeur sous
sa rude enveloppe de matelot! C'est lui, sans nul doute, qui a dcid
les colons  me souhaiter une heureuse anne! Oh! j'aurais t bien
heureux, si tous ils taient venus! La certitude que j'avais des ennemis
ici, o tous nous devrions tre unis comme des frres, a rpandu un
lger nuage sur cette fte de famille. Fasse notre divin Rdempteur que
les soudards,--ces brebis gares plutt par la lassitude que par la
malignit,--ne persvrent pas dans leur endurcissement! Combien il et
t agrable de remercier tous ensemble le ciel qui a daign jusqu'ici
pourvoir  notre subsistance, et de le supplier de nous continuer ses
bienfaits! Que c'et t dignement et dlicieusement saluer l'aube
d'une nouvelle anne!--Il tait huit heures quand mes chers colons sont
arrivs, pars de leurs meilleurs vtements. Philippe marchait en tte.
L'honnte matelot a essay de me dbiter un compliment; mais l'loquence
ne rpondant pas  son intention, il s'est jet  mes genoux, et a
bais ma main, en s'criant les larmes aux yeux:--Excusez, monseigneur,
j'aurais voulu... j'aurais dsir... enfin, pour vous dire la chose
en deux mots, les camarades et moi nous vous souhaitons toutes les
prosprits...--Bien, bien, Philippe, ai-je rpondu, en voyant qu'il ne
pouvait continuer. Et m'adressant  la troupe, qui criait  tue-tte:
Vive, vive! monseigneur de Ganay! j'ai fait un petit discours qui a
touch ces bonnes gens. Ensuite, nous avons lev nos coeurs  Dieu!--Le
dner a t gai, plus copieux que d'ordinaire, et au dessert j'ai
fait distribuer le reste de la dernire barrique d'eau-de-vie qui nous
restt! taient-ils joyeux mes sujets! En un instant, ils oublirent les
incertitudes de leur situation, les rigueurs de cet horrible hiver qui
soumet la mer elle-mme  son empire! Ils oublirent que si, demain, la
pche manquait nous mourrions de faim! Ah! si je pouvais oublier, moi!
hlas!

                                                             6 fvrier.

C'est horrible! deux de nos hommes ont t gels ce matin en allant 
la chasse. On me dit que les soudards sont en proie  la famine. Je
vais leur envoyer un peu de poisson. Pourquoi, mon Dieu! refusent-ils de
suivre mes conseils.

                                                            11 fvrier.

Dieu tout-puissant, loignerez-vous de moi ce calice d'amertume! Il a
fallu nous dfendre contre le meurtre conduit par le pillage; il a fallu
verser le sang de nos frres!--L'esprit malin s'est-il empar de ces
malheureux? Dans la matine, ils sont arrivs, arms jusqu'aux dents;
et, sans la valeur de nos colons, nous serions tombs sous les coups
de ces forcens. La lutte a dur deux heures. Il tombait une neige
abondante! Nous fmes obligs de faire usage de nos mousquets. Six
hommes ont t tus; deux colons et quatre soudards. Cette leon
profitera-t-elle aux derniers? J'en doute. A moins que leur chef,
ce Pierre, ne prisse, ils reviendront tt ou tard  la charge. Par
malheur, nous n'avons plus que quelques onces de poudre et j'ai tout
lieu de craindre qu'ils n'en possdent encore une grande quantit. Si
j'en croyais le Malficieux, nous marcherions sur les baraques des
soudards et les forcerions  nous livrer leurs armes. Mais ce plan me
rpugne. Il ne pourrait s'effectuer que par des moyens violents; je
prfre attendre encore. Dieu aidant, les infidles rentreront au
bercail. Seulement je vais enjoindre  mes gens de tcher de s'emparer
de Pierre. Si je russis  le prendre, l'ordre rgnera promptement et
nous pourrons en sret entreprendre au printemps prochain la culture
des terres.

                                                                1 mars.

La colre divine pse sur nous de tout son poids. Mon Dieu, que votre
sainte volont soit faite, sur la terre comme au ciel! Mais, je vous en
supplie, pargnez ces pauvres malheureux... Le scorbut svit au camp!

                                                                2 mars.

Un routier, le nomm Ludovic Bernard, est mort du scorbut, ce matin,
 dix heures. Deux autres sont affects de cette horrible maladie. Un
soudard a dsert pour venir se joindre  nous. J'ai donn des ordres
pour qu'il ft bien reu. Esprons que son exemple trouvera des
imitateurs.

--Le misrable! dit le lecteur en se levant avec agitation; il avait
t dpch par ses complices pour m'assassiner. Sans la prudence de
Philippe qui dcouvrit le complot, c'en tait fait de moi.

Il fit quelques tours dans l'appartement, revint s'asseoir et ouvrit le
cahier au hasard.

                                                              7 avril.

Le froid est toujours excessif et nous avons faim... Ah! que c'est
hideux, la faim! Des visages rechigns, des esprits irritables; des
hommes qui sanglotent ou blasphment, voil, pour mon entourage. A
l'exception de Francoeur, dont la fermet et l'abngation sont  toute
preuve, je ne vois que prostration et haine  mes cts! Moi-mme,
je sens flchir mon nergie. J'ai faim... La pche ayant soudain fait
dfaut, nous avons mang des peaux de lapin bouillies; puis nous avons
creus dans la neige pour extirper quelques racines, et, au moment o
j'cris, cette dernire ressource manque... Mon Dieu! j'apprends qu'ils
veulent dterrer les cadavres des deux hommes gels en mars, pour
assouvir le besoin qui les presse... Seigneur, Seigneur, faites que
cette profanation n'ait pas lieu!

                                                              8 avril.

J'ai la fivre, ma tte brle, une sueur froide trempe mon corps...
Mes cheveux se hrissent sur ma tte... La plume tremble dans ma main!
Infortuns, ils ont ralis leur dessein. Ces corps morts, ces
corps livides, ils les ont retirs de dessous les glaces... je n'ose
achever...

                                                               9 avril.

Dieu tout-puissant, fais-moi mourir... la faim me dvore... Il y a du
feu dans mon estomac... Oh! si je pouvais mourir...

--Oui, dit le jeune homme, je souhaitais de mourir alors! Mais
c'tait moins  cause des pouvantables tiraillements d'entrailles que
j'endurais, qu' cause des sinistres projets que le jene enfantait dans
mon cerveau! J'en frissonne... Il me prenait des fureurs de cannibale!
Loin de me rpugner, la chair humaine m'attirait invinciblement. Je me
souviens que je me suis lev de mon lit, j'ai saisi mon poignard, et si,
dans ce moment, un homme se ft prsent, je l'aurais gorg pour sucer
son sang, dchirer ses membres avec mes dents... Horreur...

Il cacha son visage dans ses mains et demeura plong dans une
proccupation interrompue, d'intervalle en intervalle, par des
tressaillements spasmodiques.

Un bruit venu du dehors arracha le rveur  ses amres rflexions. Il
courut  la fentre, et s'apercevant que le bruit avait t produit par
la chute d'une avalanche de neige tombe du toit de la maison o il se
tenait, il retourna  son sige.

Agite par un courant d'air, la page du manuscrit se balanait  droite
et  gauche.

Le jeune homme, du bout du doigt, la coucha sur le verso, et son visage
s'gaya  la vue de la date suivante:

                                                           1 mai 1599.

Enfin le printemps a fondu les frimas de l'hiver. Souriante est la
nature; mon me nage dans une suave ivresse. Ah! qui saurait mconnatre
la bont de Dieu  la vue des magnificences dployes autour de nous! Ce
soleil chaud et vivificateur qui baigne l'or fluide de ses rayons dans
la mer; ce ciel sans tache, qui blouit par la puret de son azur, et
puis ce monde qui s'anime  nos pieds,  nos cts, sur nos ttes! ah!
comme tout cela est donc ravissant! Voyez, l'herbe pousse ses meraudes;
les fleurettes allongent leurs corolles de toutes couleurs; les arbres
ouvrent leurs bourgeons aux caresses de la brise! Entendez! ce sont les
oiselets; ils disent les timidits, les impatiences, les jalousies et
les volupts de l'amour, et leur langage vous ravit en extase! Chantez,
chantez encore petits oiseaux! vos romances endorment mes peines, comme
autrefois la ballade de ma nourrice endormait mon enfance... Tout le
monde est radieux au camp. Une ardeur, nouvelle comme l'ardeur de la
cration, anime mes gens. Ils rparent leurs maisonnettes endommages
par l'hiver, plantent des pieux autour de l'enceinte, et me construisent
un petit castel, comme dit Philippe. Oh! j'aime ce retour  l'esprance.
Il est de bon augure. L'homme qui a pris une dtermination, ft-elle
fausse, est toujours plus fort que celui qui languit dans l'indcision.
Et mes colons sont bien rsolus  mettre cette anne en culture le peu
de terres arables qui entourent le lac. Le Malficieux a eu l'heureuse
ide d'enfouir dans le sable une barrique, de graines de diverses
espces; de plus, il a eu le courage de n'y point toucher durant
l'horrible disette que nous avons traverse; nous les smerons, et, de
cette faon, s'il plat au Seigneur, on pourra, ds cette anne,
obtenir une rcolte qui permettra d'attendre... Attendre! La Providence
guidera-t-elle un navire jusqu' ces rives? Le _Castor_ n'a-t-il pas
sombr? Monseigneur de la Roche vit-il encore? Ces questions se heurtent
continuellement dans mon esprit. Mais aujourd'hui, je veux leur imposer
silence. Elles empoisonneraient encore la batitude dont m'inonde le
premier soupir du renouveau. Nos destines sont entre les mains du
Trs-Haut. Je me confie humblement  lui. Avec la foi, la certitude
de revivre dans un monde meilleur, la crature humaine n'est jamais
malheureuse.

Il n'y a que les impies et les athes qui maudissent la lumire, car le
Seigneur a dit:

Celui qui conteste avec le Tout-Puissant lui apprendra-t-il quelque
chose? Que celui qui dispute avec Dieu rponde  ceci.

P.-S.--Philippe vient de tuer deux renards argents que des glaons en
drive avaient amens sur l'le. Serions-nous donc si prs de la terre
ferme?

                                                          29 septembre.

Quelles angoisses rongent ma pauvre me saignante. le doute m'accable.
O mon pieu!

N'y a-t-il pas un temps de guerre limit  l'homme sur la terre? et ses
jours ne sont-ils pas comme les jours d'un mercenaire?

Comme le serviteur soupire aprs l'ombre, et comme l'ouvrier attend son
salaire.

Ainsi il m'a t donn pour mon partage des mois qui ne m'apportent
rien et il m'a t assign des nuits de travail.

Si je suis couch, je dis; Quand me lverai-je? et quand, est-ce que
la nuit aura achev sa mesure? et je suis plein d'inquitudes jusqu'au
point du jour.

Mes jours ont pass plus lgrement que la navette d'un tisserand et
ils se consument sans esprance.

                                                            3 octobre.

Dj l'automne a rougi les feuilles des arbres et des buissons. Les
chantres ails fuient vers les climats plus doux, et nous, hlas! nous
ne pouvons mme attacher une esprance au jour de demain. Seigneur,
arrtez la maldiction sur mes lvres! Cette le doit-elle nous servir
de cercueil jusqu'au dernier!

Les dceptions me brisent? Cependant ne jouissons-nous pas du bien-tre
matriel? Nos prvisions sur la rcolte se sont vrifies. Notre grenier
est comble. La faim ne nous armera pas cet hiver les uns contre les
autres. Les colons s'amliorent. Une discipline salutaire et des
exhortations quotidiennes ont dompt ces natures sauvages. Maintenant
je devrais m'applaudir de mon oeuvre, car j'ai fait le bien autant qu'il
tait en mon pouvoir. Ils coutent ma voix, ces hommes farouches! ils
prient avec ferveur et si la Providence nous ramne dans la patrie, ils
feront des citoyens probes et pieux. Pourquoi, dis-je, cette agitation
qui me mine? D'o vient qu' certaines heures ma poitrine se resserre,
des larmes brlantes jaillissent de mes yeux? pourquoi suis-je  charge
 moi-mme?

Ce matin, dans une promenade solitaire, j'ai pouss jusqu', la hutte
en ruines qu'elle a habite avec le naufrag. M'tant assis sur une
poutre, j'ai longuement rv d'elle. Qui tait-elle? O, comment
a-t-elle pri?

La nuit rpand ses ombres sur cette vie teinte, et jamais une lueur
n'en claira le fil perdu! Mon Dieu, si pourtant mes pressentiments ne
m'avaient pas tromp!

Comme le jeune homme finissait cette phrase, on frappa doucement  la
porte. Il se hta de fermer le cahier et le cacha au fond d'un coffret
de palissandre.

--Entrez, dit-il ensuite.




                                  VI

                             LA SURPRISE


La porte s'ouvrit et Philippe Francoeur parut.

--Ah! c'est toi, mon vieil ami, dit le jeune homme se levant et allant
serrer la main du matelot. Mais qu'as-tu donc? tu es tout essouffl...

--Oh! monseigneur, monseigneur, rpondit Philippe d'une voix
entrecoupe, je savais bien, je savais bien...

--Que savais-tu?

--Ah! le vieux Francoeur est plus matois qu'il n'en a l'air, allez!

--De quoi s'agit-il?

--a m'touffe, oui bien...

--Assieds-toi, et remets-toi de ton motion.

--Mon... motion, vous avez dit le mot, car je suis diantrement mu. Le
moyen de ne pas l'tre aussi!

--Raconte-moi a, dit le vicomte de Ganay en frappant amicalement sur
l'paule du Malficieux.

--Mais au moins, monseigneur, vous me promettez...

--Tout ce que tu voudras.

--C'est que, voyez-vous, dit Philippe dont les yeux ptillaient de joie,
voyez-vous, cette nouvelle est si extraordinaire...

--Aurais-tu dcouvert un banc de harengs?

--Oh! que nenni.

--Seigneur! un navire...

--Non, non, rpondit Philippe en hochant la tte. L'heure de notre
dlivrance n'a pas encore sonn.

Une lueur brillante qui avait illumin le front du vicomte de Ganay
s'teignit.

--Alors parle, mon dvou serviteur, dit-il.

--Je crains que cette nouvelle...

--Serait-elle mauvaise? s'cria Jean en fronant les sourcils.

--Au contraire.

--Explique-toi donc.

--Si j'tais sr que... Enfin, je n'y puis plus tenir; oui bien, par la
fourche de Neptune. Elle est retrouve!

Le matelot jeta cette dernire phrase avec une vivacit si grande qu'on
et cru que les paroles lui brlaient le gosier.

--Retrouve! qui? fit le vicomte en plissant.

--Oh! s'cria Philippe, pardon, j'ai t trop brusque! Je savais qu'on
vous apprenant cela tout  coup... Excusez-moi, j'ignore ce que c'est
que les mnagements.

--Mais qui, elle? rptait le vicomte d'une voix strangule.

--Monseigneur, monseigneur, ne m'en veuillez, pas, reprit Philippe,
effray de l'agitation de son chef.

--Qui, elle... pour la troisime fois?

--Yvon! dit le matelot, d'un ton si bas que Jean pensa avoir mal
entendu.

--Yvon!... cette jeune fille... retrouve!...

--Oui, monseigneur!

--Tu l'as retrouve!

--Oui, monseigneur.

--Ah! mais tu ne me, leurres pas Philippe, n'est-ce pas, mon ami? dit le
vicomte pressant fbrilement dans ses mains les doigts du matelot.

--Vous leurrer, jour de Dieu! moi vous leurrer, monseigneur!

--Mais o est-elle, Philippe? Vite! courons!

Puis, soudain, le visage du jeune homme blmit, ses muscles
frissonnrent. Il s'appuya  la table, pour ne pas tomber. L'immensit
de son bonheur venait de sauter sous la mine d'une simple rflexion. Il
fit un mouvement ouvrit la bouche pour parler et les sons expirrent sur
ses lvres.

Philippe fut pouvante par cette rvolution qui s'oprait dans le
vicomte.

--Donne-moi de l'eau, articula Jean avec une extrme difficult.

Il avala quelques gouttes et s'humecta les tempes. Peu  peu il parut
se calmer, et quoiqu'un volcan couvt dans son coeur, il dit assez
tranquillement au matelot:

--Et o l'as-tu retrouve?

--A la Pcherie, sur le bord de la mer.

--Noye? balbutia le vicomte avec un douloureux effort.

--Noye! non, monseigneur, mais sur le point de prir de froid!

--Elle vit! tu dis qu'elle vit! exclama le vicomte d'un ton passionn.

--Elle est  quelques pas d'ici.

--Oh! merci, mon Dieu! dit Jean en levant au ciel ses yeux rayonnants de
gratitude.

Le matelot narra brivement au vicomte l'histoire de Guyonne, depuis sa
disparition du camp jusqu'au moment o elle avait t si miraculeusement
sauve. Jean couta ce rcit avec une attention muette et pour ainsi
dire suspendu aux lvres du conteur.

--Viens, viens, dit-il aussitt que Philippe eut cess de parler. Allons
la chercher. Car tu ne sais pas qui elle est, cette jeune fille... Tu ne
sais pas qu'elle appartient,  la noble famille... Mais le saisissement,
me rend fou! Hte-toi... dpchons!

--Pardon, monseigneur, dit le matelot sans bouger.

--Non, marche! je grille d'impatience, s'cria le vicomte, tout
frmissant de cette imptuosit goste dont une flicit imprvue anime
notre sang.

--Monseigneur, coutez-moi, je vous en conjure, objecta Philippe
en arrtant l'cuyer par un regard. Avant tout il faut prendre nos
prcautions. Soyons circonspects. Le retour de Guyonne pourrait nous
tre funeste  tous, si son sexe tait connu. Du sang-froid donc.

Cette sage admonestation rprima la fougue du jeune homme.

--Tu as raison, mon cher Philippe, et je suis mi insens, dit-il, en
tendant la main au Malficieux.

--Oh! je comprends cet empressement, rpondit Francoeur, avec un sourire
que lui permettaient son ge et les nombreux services qu'il avait rendus
au vicomte de Ganay. Vous resterez ici, continua-t-il, votre rang et
votre dignit le commandent. Moi je retournerai prs d'Yvon et vous
l'amnerai. Soyez sur la porte du castel quand nous arriverons; et, en
prsence des colons qui savent dj la bonne nouvelle, accueillez-le de
faon  ne pas exciter les soupons. Vous excuserez votre vieux matelot.
Il est bien hardi de vous donner des conseils.

--Donne toujours, mon bon Philippe. Tout t'est permis,  toi.

--Ensuite, reprit le marin en se grattant le front, ensuite,
monseigneur... ma foi, vous savez ce que vous avez  faire.

--Oui, oui, oui. Vole la qurir!

--C'est Yvon, rien qu'Yvon, le N 40, n'oubliez pas, monseigneur, dit
Philippe en s'loignant.

Ds qu'il fut parti, Jean de Ganay ouvrit son coffret de palissandre, en
tira le portrait dont nous avons parl dans les chapitres prcdents
et le contempla avec adoration. Puis il le baisa respectueusement, le
replaa dans le coffret qu'il ferma et sortit.

Les colons au nombre de dix taient attroups devant l'habitation du
chef. Ils causaient  haute voix de la miraculeuse trouvaille
qu'avait faite le Malficieux. L'apparition du vicomte mit fin  leurs
conversations.

Tous les regards se tournrent vers lui comme pour l'interroger. A son
tour, il raconta en peu de mots les aventures d'Yvon. Et quand
Philippe revint suivi de la jeune fille, toutes les curiosits taient
satisfaites. Les routiers se prcipitrent au-devant de leur faux
compagnon, rivalisant d'avidit pour lui serrer la main ou lui adresser
une parole d'amiti. Car tous aimaient Guyonne qui en maintes occasions
les avait tour  tour plus ou moins obligs.

Nabot lui sauta au cou et la baisa bruyamment sur les deux joues en
disant:

--Tiens, mon bijou, tu es si beau et si bon, que si tu eusses port
cornettes et jupons au lieu de haut-de-chausses, je t'aurais offert mon
coeur.

L'assemble se mit  rire, et Guyonne rougit vivement. Les roses de son
teint s'empourprrent bien davantage quand elle aperut le vicomte
Jean. Philippe, qui lui donnait le bras, craignant que son motion ne la
traht, lui dit  l'oreille:

--De la fermet!

Elle s'avana timidement. Le vicomte la flicita, avec assez de
calme, sur sa miraculeuse dlivrance. Elle rpondit par un bgayement
inintelligible. Et Jean de Ganay, pour mettre fin  une scne qui
devenait embarrassante, lui dit:

--Yvon, entrez et chauffez-vous. Le froid pourrait nuire  votre sant
qui parat avoir dj tant souffert.

Le matelot entrana sa protge dans la chambre du vicomte qui, quelques
minutes aprs, se trouvait seul en tte--tte avec elle.




                                 VII


                         DEMANDES ET RPONSES


Assise prs du feu, Guyonne avait les yeux baisss. Ce qu'elle prouvait
alors, nous ne pourrions le peindre. C'tait un mlange indfinissable
de timidit, de crainte, de honte et d'amour. Son coeur battait  rompre
sa poitrine. Des penses confuses se heurtaient dans sa tte, et mille
sensations diffrentes l'oppressaient.

Jean de Ganay n'tait ni moins mu, ni moins gn. Debout, prs de la
table, il affectait de mettre de l'ordre dans ses papiers pour se donner
une contenance. Mais le tremblement de sa main, les regards indcis
qu'il jetait tantt sur la jeune fille, tantt  droite, tantt  gauche
trahissaient la perturbation  laquelle il tait en proie.

Un quart d'heure s'coula ainsi. Le silence Ses deux jeunes gens n'tait
interrompu que parl ptillement du bois dans le foyer. Dix fois le
vicomte ouvrit la bouche pour parler, dix fois il manqua de force.

Enfin, se faisant violence, il vint s'asseoir prs de notre hrone,
qui, succombant au poids de ses impressions, fondit en larmes et plongea
son visage dans ses mains. Cet incident agit sur l'cuyer comme un
ractif. Il apaisa les palpitations dsordonnes de son coeur et
interpella doucement Guyonne:

--Mademoiselle...

--Oh! pardon, monseigneur! pardon de vous avoir abus, sanglota la jeune
fille, tombant  ses pieds.

--Relevez-vous, relevez-vous, dit-il vivement, et dtournant la tte
pour drober les pleurs qui mouillaient ses yeux.

--Non, monseigneur, c'est la seule posture qui convienne  une misrable
pcheresse comme moi, rpliqua-t-elle avec exaltation. J'ai gravement
offens notre Pre qui est aux cieux, et vous, monseigneur. Mais croyez
 ma parole; si mon frre Yvon tait parti, son pre serait mort
de chagrin. Pour pnitence, monseigneur, imposez-moi les plus durs
travaux... Oh! je serai trop heureuse de vous tre utile  quelque
chose...

--Noble fille! S'cria le vicomte en la forant de se rasseoir, schez
ces larmes. Le trait que vous avez accompli est digne des plus beaux
loges sur la terre et d'une rcompense ternelle dans l'autre monde.
Ne Courbez pas le front, Guyonne, car vous tes l'honneur de votre sexe.
Qui, moi, j'oserais blmer un semblable dvouement, j'oserais le traiter
de faute! non, non! bien plutt je proclamerais  la face du globe que
vous tes la plus vertueuse et la plus hroque des femmes.

--Quoi, monseigneur, vous ne me repoussez pas? vous m'absolvez? dit
Guyonne, en saisissant la main du jeune homme qu'elle baisa malgr lui.

--Je vous admire! murmura-t-il d'un accent enthousiaste.

Alors seulement Guyonne osa lever ses yeux humides sur Jean de Ganay,
qui  son tour, par une impulsion irrflchie, lui prit la main et la
porta  ses lvres.

Par cette action, le vicomte de Ganay montait jusqu' lui Guyonne la
poissonnire. Cependant celle-ci fut plus charme que surprise, car,
avec la pntration que les femmes conservent, mme dans les positions
compliques, elle pressentait l'amour du jeune homme pour elle.

--Vous vous nommez Guyonne? demanda-t-il, aprs un moment de silencieuse
rverie.

--Oui, monseigneur.

--D'o tes-vous?

--Du hameau de la Roche.

--Du hameau de la Roche! ce n'est pas cela, dit pensivement l'cuyer.

Guyonne n'entendit pas ces paroles, et le vicomte reprit:

--Que fait votre pre?

--Il tait pcheur, monseigneur.

--Pcheur! mais ne m'avez-vous pas dit jadis qu'il tait cabotier?

--Il est vrai.

--Remplirait-il ces deux professions?

--Non, monseigneur; mon pre,  moi, tait cabotier; il fit naufrage, on
le crut mort et ma mre se, remaria  un pcheur de la seigneurie de la
Roche, le vieux Perrin, qui ainsi est mon beau-pre.

--Ah! exclama le vicomte avec une satisfaction marque. Mais vous avez
un frre?

--Yvon, monseigneur. Il est enfant du second lit, et cota la vie 
notre mre.

--Et votre mre, vous l'appeliez?

--Marguerite, monseigneur.

--Marguerite! s'cria le jeune homme qui bondit aussitt, courut  la
table, dplia une lettre, la lut avidement et revint en demandant:

--Votre pre ne se nommait-il pas Simon?

--Simon, oui, monseigneur, rpondit Guyonne avec un profond tonnement.

--Surnomm Leroux, n'est-ce pas?

--Mais oui.

--Il tait originaire de la Normandie... et fut s'tablir dans un petit
village prs de Nantes,  Chantenay, o il pousa votre mre...

--Oui, oui, rpliqua Guyonne  ces questions faites avec une rapidit
fivreuse. Mais comment savez-vous, monseigneur?

Il rsidait dans ce village lors de votre naissance?

--Oui, monseigneur, car je suis venue au monde en 1573.

--Oh! quel rayon de lumire! fit le vicomte en lisant  haute voix les
mots suivants sur la lettre qu'il tenait toujours  la main:

Ce fut le cinq fvrier mil cinq cent soixante-treize, vers quatre
heures du matin, que je donnai le jour au fruit de cet amour malheureux
et rprouv par la justice de Dieu et des hommes. C'tait un enfant du
sexe fminin. Le chapelain du chteau la baptisa sous le nom de Guyonne:
puis, sans gard pour les prires de la mre qui demandait  voir sa
fille, on l'enleva...

La poissonnire entendit la lecture de ce passage avec une stupfaction
qui touchait presque  l'hbtement. Depuis la veille, elle avait reu
tant de commotions, qu'elle se demandait si elle n'tait pas le jouet
d'un affreux cauchemar. Des incidents qui autrefois lui avaient paru
sans importance, des souvenirs oublis, se reprsentaient en foule dans
sa mmoire, se classaient, et formaient comme un fil conducteur dont
elle entrevoyait le point de dpart, quoiqu'elle ne le distingut pas
encore nettement.

Aussi quand le vicomte, s'interrompant, lui dit:

--Votre enfance, Guyonne, ne vous rappelle-t-elle rien? elle rpondit
d'un ton assur:

--Mon enfance me rappelle des choses tranges.

Jean rapprocha son escabeau de celui de la jeune fille.

--J'tais bien petite, poursuivit-elle, quand nous demeurions 
Chantenay, aux portes de Nantes. Pourtant j'ai souvenance que chaque
dimanche, une belle dame, richement vtue, venait  notre maison aprs
la grand'messe.

--De haute taille? dit le vicomte.

--Oui, monseigneur, elle avait la taille leve et majestueuse. Lorsque
mon pre tait au logis, elle se contentait de me donner des bonbons
ou des joujous; mais si j'tais seule ou avec ma mre, alors elle me
prenait sur ses genoux, et me mangeait de caresses. Aussi je l'aimais
bien! Elle tait si bonne pour nous!

Guyonne cessa de parler, deux larmes roulaient sous ses longues
paupires.

--Vous rappelez-vous le nom de cette dame? dit le vicomte.

--Son nom? repartit Guyonne; non, je ne me le rappelle plus. Ma mre
l'appelait toujours madame la comtesse...

--Est-ce l tout? demanda encore l'cuyer.

--Tout?... oh! attendez! Un soir que mon pre tait  la mer, une
vieille femme entra chez nous. Elle dit quelques mots  ma mre qui
poussa un grand cri. Ensuite on me mit  la hte mes plus beaux atours;
la vieille femme, ma mre et moi, nous montmes dans une voiture qui
attendait  la porte. Je m'endormis. En m'veillant, je me trouvai dans
une vaste chambre; couche sur un lit. La belle dame que j'avais vue 
la maison tait tendue  ct de moi. Elle tait livide de pleur, et
cependant une tendresse infinie allumait son oeil quand elle l'attachait
sur moi. Agenouilles au pied du lit, ma mre et la vieille femme
gmissaient et pleuraient. La dame m'embrassa en soupirant, puis elle
dit  ma mre:

--Marguerite, tu me promets de l'lever comme ton enfant?

--Oh! elle l'est! elle l'est! s'cria ma pauvre mre.

--Tu en auras bien soin, n'est-ce pas, ma bonne? continua la dame d'une
voix si faible qu'on l'entendait  peine.

--Elle sera ma fille! dit ma mre en me pressant sur son sein.

--Merci, Marguerite. Je compte sur ta parole. Adieu! je puis maintenant
mourir on paix. Adieu donc, Marguerite!!! Priez pour moi, quand je ne
serai plus.

Un prtre entra dans la chambre et ma mre m'emporta dans ses bras. La
mme voiture nous ramena  la maison. Je m'endormis de nouveau durant
le trajet. Quand, le lendemain, j'interrogeai ma mre sur la scne dont
j'avais t tmoin, elle me rpondit que j'avais rv. Nous quittmes
le pays peu de jours aprs. Ma mre tait triste et habille de noir.
Arrivs au village de la Roche, mon pre s'embarqua pour aller faire le
trafic sur la cte de la Nouvelle-France, mais il ne reparut plus. Nous
tions sans ressources. Un pcheur eut piti de notre dtresse. L'anne
suivante, il offrit sa main  ma mre. Elle accepta, et je devins la
belle-fille d'Yvon Perrin.

--Connaissez-vous cette figure? dit Jean de Ganay, en montrant tout 
coup  Guyonne le portrait dont nous avons prcdemment parl.

Guyonne prit le cadre des mains du vicomte et alla le contempler  la
lueur de la lampe.

Mon Dieu! s'cria-t-elle, c'est elle!

--Cette dame, n'est-ce pas?

--Oui, oui; je ne saurais me tromper. Voici bien sa physionomie
gracieuse et svre en mme temps; ses magnifiques cheveux boucls
avec lesquels je jouais, et la robe de taffetas brune, et la fraise
de dentelle, et le chaperon de velours bleu qu'elle portait
habituellement... O monseigneur, c'est elle! j'en ferais le serment!

Les doutes du vicomte s'vanouissaient. Son visage rayonnant refltait
la joie qui dbordait de son coeur. Toutefois il voulut une assurance
entire; car quoique la lumire l'clairt de toute part, comme les
gens  qui l'on a fait l'opration de la cataracte, il aimait  se faire
rpter qu'il voyait clair. C'est pourquoi il posa cette interrogation:

--Et votre mre ne vous a pas rvl le secret...

--Quel secret, monseigneur?

--Elle ne vous a donc rien dit?

--Rien.

--A l'heure de sa mort? insista le vicomte, dont le regard plus encore
que les paroles questionnaient Guyonne.

--A l'heure de sa mort, dit-elle avec mlancolie, la pauvre femme me
passa au cou un scapulaire, en me recommandant de ne le jamais
quitter, et en ajoutant d'un ton qui rsonnera toujours  mes oreilles:
Souviens-toi, mon enfant, que c'est l tout l'hritage que t'a laiss
ta mre infortune.

--Voyons! s'cria Jean.

La jeune fille, rougissante, tira de son corsage deux petits morceaux
d'toffe cousus ensemble et pendus  son cou par un cordon de cuir.

--Pouvez-vous me le confier? dit Jean en examinant l'objet.

--J'ai jur  ma mre de ne jamais m'en sparer, rpliqua la jeune
fille.

--Pour quelques instants?..

--Je voudrais pouvoir ne pas vous refuser, monseigneur, dit Guyonne d'un
accent triste. Mais j'ai promis  ma mre,-- une mourante...

--Si votre avenir, si votre bonheur dpendaient de cette infraction?

--Je ne la commettrais pas volontiers.

--Et, si j'ordonnais! fit le vicomte d'une voix plutt suppliante
qu'imprative.

--Mon devoir, monseigneur, rpondit pniblement la jeune fille, est de
vous obir. J'obirais!

--Alors, reprit le vicomte, non sans hsiter, Guyonne, je vous
ordonne de me remettre ce scapulaire, et je m'engage  vous le rendre
aujourd'hui mme.

Elle tendit, avec une douloureuse rsignation, l'objet au vicomte.
Celui-ci le serra sous son habit et dit en balbutiant:

--Encore un mot, Guyonne: n'avez-vous pas une tache de rousseur, ayant
la forme d'un papillon, au dessous du coeur?

--Oui, monseigneur, dit bien bas la jeune fille dont les joues s'taient
colores de l'incarnat du coquelicot.

Aussitt Jean de Ganay appela:

--Philippe!

Le Malficieux entra et s'approcha du vicomte.

--Yvon est fatigu, dit Jean. Montre-lui sa chambre.

Francoeur fit signe  Guyonne qui sortit avec lui toute bouleverse de
la scne qui s'tait passe entre l'cuyer et elle.

Ds que la porte fut ferme, Jean de Ganay trancha les fils qui liaient
les deux pices du scapulaire.

Sur l'une d'elles on voyait brod avec de la soie rouge un G et sur
l'autre un P.




                                 VIII

                           GUYONNE ET JEAN


L'amour, prsente deux traits fort distincts: ou il jaillit
spontanment, volontairement; ou bien il crot lentement,
involontairement. Dans le premier cas, il rsulte, le plus souvent,
d'une prdisposition de l'individu qui en reoit le germe et d'un rayon
de la physionomie ou de l'esprit de l'individu qui le transmet. Dans
le second cas, l'amour tire son closion d'une liaison suivie entre
le _subjectif_ et l'_objectif_; il est le fruit d'une sorte d'tude,
toujours d'une apprciation raisonne. Celui-ci caresse ordinairement
les sentiments; celui-l irrite les sens. C'est assez dire que l'un
ressemble  ces fleurs phmre, resplendissantes de couleurs, satures
de parfums le matin, mais fltries et dessches le soir; et que l'autre
apparat comme une plante frle, presque imperceptible  l'heure de
sa naissance, et que les jours et les mois dveloppent tout doucement
jusqu' ce qu'elle arrive  un panouissement complet. Alors,  son
tour, elle brille de mille clats; elle embaume de ses senteurs, et loin
de se faner aprs une rvolution du soleil, elle conserve sa fracheur,
ses magnificences. L't en drape les tissus, en fond les nuances;
l'automne en distille les armes, en enrichit les saveurs; l'hiver
prpare, comme  regret, son linceul de neige.

--Oh! qu'il est bon, qu'il est dlectable cet amour qui mollement
s'insinue dans nos sens, qu'il fait de bien! Comme il apprend 
connatre les choses pures et dlicates! Principe du dvouement,
crateur de l'abngation, lien de la socit, ennemi de tout ce qui est
mauvais, serviteur de l'harmonie, flambeau des intelligences, source
de flicits ineffables, il baptise les grandes actions, claire
l'ignorance, polit les moeurs, aplanit les ingalits des caractres,
inspire l'artiste, civilise le sauvage, convie la nature entire  un
saint embrassement!

N'est-ce pas  ce pur amour, dis-moi, pote, que tu as emprunt
l'tincelle qui luit  ton front, anime, tes chants, active la chaleur
de ton enthousiasme?

Vous qui aimez sincrement, rpondez: votre amour ne parle-t-il pas
d'unit? L'unit, n'est-ce point la loi qui nous rgit, le but o, nous
tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voil le
verbe ternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu,
le mystre. C'est la personnification, de toute conception comme de tout
enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crtins. Marche!
marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais
rtrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre
passage dans l'incommensurable carrire dont la point de dpart et le
terme fuient ntre oeil. La cohorte humaine avance, guide par la flamme
de l'amour, comme les Hbreux par la colonne de feu. Plus l'amour
nous claire, plus nos progrs sont rapides. N'ayant pas d'ide de la
synthse, ne percevant que la forme, l'antiquit cheminait  ttons sur
cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique,
Dieu, comme il lui manquait une lumire unique, l'amour entre les sexes
aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohsion de toutes les
forces isoles pour travailler  la perfectibilit de l'ensemble...
Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme tait
un souffre-plaisir, rien de plus. De l, distinction, dsunion, partant
idoltrie. En plaant la femme  la hauteur de l'homme, le christianisme
a engendr l'amour, par consquent la foi indivisible.

Bnissons donc le sentiment qui attire les tres vers un ple commun,
et, tout en mprisant ces caprices vagues, inconstants comme les
mtores, faussement dcors du nom d'amour, admirons les grandes
passions qui enflammrent le coeur des gnies des sicles passs et
prsents. Eh! sans l'amour, possderions-nous ces inimitables toiles de
Raphal, ces pomes sublimes du Tasse, ces profondes tudes politiques
de Machiavel, et ces sonnets de Ptrarque, frais et perls comme la
rose du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et
le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer
un tre digne de nous, par ses qualits; quand nous sommes assurs que
nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes
nos volonts, unissons nos destines aux siennes, soyons attachs 
lui comme la tige est attache  la fleur! Mais s'il ne peut rpondre 
notre amour sans blesser les lois divines...

Telles furent, ou  peu prs, les penses du vicomte Jean de Ganay,
pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la
poissonnire.

Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les motions de son coeur,
et observer vis--vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans
l'esprit de celle-ci l'agitation  laquelle elle tait livre depuis son
retour dans l'le de Sable. Elle aimait l'cuyer, elle se savait aime
de lui; elle tait certaine qu'un voile planait sur sa naissance;
aussi vivait-elle dans une inquitude plus poignante encore que les
afflictions qu'elle avait prcdemment endures.

Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle
dsirait la prsence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble
inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui:

--Yvon, voulez-vous m'accompagner?

Guyonne trembla de tout son corps et rpondit en suivant le vicomte.

Avril fermait les yeux, mai hritait du souffle de son devancier.

Au moment o les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait
 l'horizon, et l'clat de ses teintes rflchies sur le ciel bleu
prtait  l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe
blouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et,
passant du pourpre vif  l'carlate, de l'carlate au ros, du ros 
l'orange, de l'orange au blanchtre, finissaient par se noyer dans un
ocan d'azur. C'tait la promesse mensongre d'une belle journe.
Le lever de l'aurore ressemblait  la grimace d'une femme acaritre,
heureuse de jouer un mauvais tour  ses adorateurs.

Nanmoins, la matine tait rehausse de tous les agrments, de tous les
armes d'une matine de printemps. Si les bois n'avaient pas encore fait
leur toilette, ils s'apprtaient  la revtir. Les sucs nourriciers de
la vgtation verdissaient le sol, rougissaient les pousses des arbres.
De partout s'levaient ces murmures mlodieux qu'exhale la cration
aprs un sommeil annuel. Le chardonneret saluait l'apparition du soleil,
le ruisseau gazouillait dans les taillis, l'insecte bruissait sous
l'herbe, la mouche bourdonnait dans l'air, et c'tait la zphyr qui
chantait des hymnes mystrieux et pleins de posie.

Guyonne et Jean longeaient un sentier serpentant sur les bords du lac.
Le jeune homme marchait devant. Il allait tantt vite, sans bouger
la tte, et tantt se tournant soudain pour jeter un long regard 
sa compagne. Ces allures saccades taient la traduction fidle des
incertitudes auxquelles l'cuyer tait en proie. La jeune fille,
quoiqu'elle tnt constamment les yeux baisss, imitait comme par
intuition les mouvements de son guide. Elle htait le pas quand il
le htait, s'arrtait quand il s'arrtait. Elle aussi tait vivement
proccupe. Son coeur lui disait qu'elle touchait  l'poque la plus
importante de son existence, et elle prouvait ces affres  la fois
douloureuses et voluptueuses dont nous sommes presque toujours assaillis
 la veille d'un vnement qui doit dcider de notre avenir. On voudrait
reculer et acclrer l'heure du dnoment; on est poltron et tmraire;
on souffre et on se complat dans cette souffrance.

Au bout d'un quart d'heure, le vicomte de Ganay ouvrit la bouche.

--Guyonne! dit-il d'une voix si timide que l'instinct de la jeune fille
plutt que son oreille entendit ce nom.

Elle se rapprocha.

--J'ai, poursuivit l'cuyer, de graves rvlations  vous faire.

Et il jeta un coup d'oeil sur Guyonne, qui s'inclina sans cesser de
marcher.

--Ces rvlations, continua Jean, j'aurais peut-tre d vous les faire
le jour o le bon Philippe vous ramena au camp; mais elles sont d'une
importance telle que pour vous initier au secret qu'elles renferment, la
certitude de n'tre entendu que de Dieu et de vous m'tait ncessaire.
Il a fallu attendre que le temps me permit de vous conduire en un lieu
sr,  l'abri des indiscrets. Ce lieu est loign de deux lieues d'ici
environ. Avant de vous y introduire, promettez-moi, mademoiselle, de me
pardonner la triste condition  laquelle les circonstances m'ont
forc de vous asservir, mme depuis' que je sais...

--Oh! monseigneur, s'cria-t-elle d'un ton mu, bien plutt que de
pardonner, laissez-moi bnir le gnreux et noble matre...

--Arrtez! interrompit-il en flchissant le genou, entre vous et moi il
n'y a d'autre, matre que l'ternel!

Puis, remarquant que la jeune fille le considrait d'un air interdit, il
ajouta rapidement:

--Venez, Guyonne, oh! venez vite!

Ils reprirent leur course sans mot dire et ne s'arrtrent que sur le
rivage de la mer.

L, au flanc d'une falaise, la nature avait creus une grotte d'o la
vue pouvait embrasser l'Ocan et une partie de l'le de Sable. Au fond
de la grotte s'tendait un banc tapiss de mousse.

--Entrez, dit le vicomte en montrant le rduit  Guyonne.

Elle voulut, par dfrence, lui cder le pas, mais il dit d'un ton
solennel:

--Mademoiselle la comtesse de Pentok veut-elle me faire l'honneur...

Son geste acheva l'invitation.

Guyonne pntra dans la grotte et,  la prire du gentilhomme, s'assit
sur le banc de gazon.

Alors, Jean, vicomte de Ganay, seigneur de Pouilly, Gevrolles et autres
fiefs du duch de Bourgogne; cuyer de monseigneur le marquis de la
Roche, gouverneur de la colonie de l'le de Sable, se dcouvrit, tira de
son sein un papier cachet, et, mettant un genou  terre, prsenta, avec
ces mots, le papier  la jeune fille:

--Noble damoiselle Marie-Antoinette-Guyonne, comtesse de Pentok,
souffrez que le plus humble de vos serviteurs vous offre votre extrait
baptistaire.

Plus profondment tonne encore par l'acte du vicomte que par la
vue des sceaux armoris qui ornaient le pli, Guyonne ne fit pas un
mouvement.

--Prenez, reprit l'cuyer d'une voix douce; ce papier contient la preuve
de l'illustre origine de laquelle vous descendez.

Et comme la jeune fille surprise jusqu' l'effroi par cette dclaration
soudaine dont la porte mme lui chappait, demeurait toujours dans une
immobilit voisine de la prostration, Jean de Ganay lui prit la main et
la baisa respectueusement en y dposant le parchemin.

--Monseigneur, balbutia, Guyonne je ne comprends pas.

--coutez-moi, dit vivement le jeune homme, coutez-moi, noble fille,
vous ne me devez plus le titre de monseigneur. Pour vous, je ne suis
qu'un simple cuyer, et vous, damoiselle Guyonne, vous comptez parmi
vos anctres les plus illustres et les plus valeureux seigneurs de la
Normandie et de la Bretagne. Damoiselle Guyonne, celle que vous aviez
coutume de nommer votre mre ne l'tait pas; celui que vous aviez
coutume de nommer votre pre ne l'tait pas non plus. Votre mre,
Guyonne, s'appelait lisabeth-Guyonne de la Roche; elle tait soeur du
marquis Guillaume de la Roche-Gommard, et d'Adlade de la Roche, mre
de Laure de Kerskon. Vous appartenez donc, damoiselle Guyonne, aux de
la Roche par les femmes, et monseigneur Guillaume de la Roche est votre
oncle maternel.

--Sainte Vierge! se peut-il? n'est-ce pas un rve? s'cria-t-elle,
tandis que le vicomte continuait:

--Votre pre, damoiselle Guyonne, fut un vaillant capitaine,
Georges-Arthur-Maxime de Pentok, comte de Saint-L.

--Mais comment? c'est une erreur! vous vous trompez, monseigneur...,
disait la jeune fille bouleverse.

--Descellez ce parchemin et vous reconnatrez la vrit.

--Non, non, Jsus, mon doux Sauveur, je n'oserais jamais.

--Eh bien! si vous m'autorisez, noble damoiselle, dit Jean de Ganay en
reprenant le pli que Guyonne tenait dans sa main entr'ouverte.

--Ah! quittez cette posture, monseigneur, murmura-t-elle.

Et sa prire fut nonce avec une amabilit charmante, mais qui
quivalait  un ordre.

La jeune fille avait retrouv son tact fminin, et avec cette
promptitude qu'ont les femmes  se mettre subitement au niveau des
circonstances, elle savait dj tre gracieuse et imprative dans ses
paroles.

L'cuyer se leva et resta debout la tte nue.

Dans cette position, il faisait face  Guyonne, et son corps, plac
devant l'entre de la grotte, empchait de voir au dehors.

--Daignez vous asseoir, lui dit-elle en l'invitant avec la main 
prendre place auprs d'elle.

Jean, joyeux, allait obir, quand une explosion retentit  quelques pas.

Le vicomte lcha un cri et tomba baign dans son sang.




                                 IX

                               AMOUR


Au cri du jeune homme, comme un lugubre cho, rpondirent deux autres
cris: l'un dchirant, plein d'angoisses; l'autre, terrible, plein de
menaces. Guyonne avait pouss le premier, Philippe Francoeur, le second.
Dbouchant d'un bouquet de sapins, ce dernier se prcipita vers une dune
de sable derrire laquelle un homme se tenait tapi. Le Malficieux tait
pourpre de fureur sa main brandissait un long coutelas. Il fondit sur
l'homme et l'assaillit avec rage. Une lutte s'engagea, lutte courte et
fatale. Bientt le matelot eut dsarm son adversaire, qui se dfendait
avec la crosse d'un mousquet; puis il le terrassa et lui plongea son
couteau dans le coeur.

Ce combat avait t rapide comme l'clair. Aprs s'tre assur que
l'ennemi n'existait plus, Philippe s'avana vers la grotte. Il trouva
Guyonne accroupie prs du vicomte de Ganay, bless  l'paule par une
balle. La jeune fille, tout en pleurs, avait dchir le vtement du
vicomte et s'efforait d'tancher le sang qui jaillissait  flots d'une
plaie bante.

Durant cette opration, le jeune homme lui souriait doucement; il
semblait heureux de l'accident qui, mieux qu'un aveu, lui apprenait
l'amour de Guyonne pour lui.

--Oh! Philippe, s'cria-t-elle en apercevant le matelot, c'est le ciel
qui vous envoie! venez, venez vite, monseigneur se meurt, aidez-moi  le
secourir!

--Monseigneur!... rpta Philippe d'un ton douloureux.

--N'ayez pas d'inquitudes, mes chers amis, dit dolemment le vicomte,
ce ne sera rien; aucune des parties nobles n'a t attaque. Tchez
seulement d'arrter l'effusion du sang, car je m'affaiblis.

--Mon Dieu! mon Dieu! sauvez sa vie et prenez la mienne! sanglotait la
pauvre Guyonne.

--Voyons, dit Philippe, en se baissant, je me connais aux entailles,
moi, oui bien!

Et se tournant vers Guyonne:

--Vous, mon enfant, lui dit-il, allez chercher de l'eau  la source la
plus voisine; pendant ce temps j'examinerai la blessure.

La jeune fille ne se le fit pas rpter. Et tandis que Francoeur
procdait  son examen avec toute l'habilet d'un praticien consomm,
Jean de Ganay lui dit:

--Mais comment...

--Pierre, monseigneur! encore, mais, pour la dernire fois, ce Pierre!

--Lui, ce misrable!...

--Il a reu sa punition, monseigneur; je lui ai servi de valet des
hautes-oeuvres! Allons, voil qui est bien; cette blessure n'est qu'une
avarie. Huit jours de repos serviront,  la rparer. L'os de l'paule a
t froiss, mais il n'y a rien de rompu dans les agrs... Oui bien, je
lui ai rendu le bon service d'en dbarrasser la colonie. Je savais qu'il
rdait d ce ct; un de nos gens disait l'avoir aperu; aussi, quand je
vous ai vu sortir, je me suis permis de vous suivre de loin. a n'tait
pas la consigne, mais enfin, monseigneur, a me faisait tic tac dans
l'entrepont, et cote que cote, je fis voile aprs vous. Punissez-moi,
monseigneur, je l'ai mrit...

--Bon Philippe! murmura le vicomte en lui tendant la main.

--Donc, reprit le matelot, j'arrive au coin du petit bois,  quelques
toises d'ici, et, bte comme un novice, au lieu de monter mon quart, je
m'amuse  rvasser sur l'herbe...

--Voici de l'eau, interrompit Guyonne en apportant sa casquette de peau
remplie d'eau frache. Mais comment va monseigneur, dites-moi, Philippe?
ce ne sera pas srieux, n'est-ce pas? Oh! bonne sainte Vierge, comme le
sang coule!...

--Ne craignez rien, mon enfant, rpondit le Malficieux. Par bonheur, le
maladroit a manqu son coup; nous en serons quitte pour une corchure.

Assist de la jeune fille, il lava la plaie avec soin, y appliqua une
compresse d'eau froide, banda le tout tant bien que mal, en continuant
son histoire, et quand il eut fini, il prsenta une gourde au vicomte.

--Buvez un petit coup, monseigneur; rien de meilleur pour ranimer les
forces. Cette outre, c'est mon _vade mecum_, comme disait mon pauvre
ami, feu Grosbec. Heureusement que je l'ai retrouve, car je l'avais
perdue dans les glaces. Une fameuse gourde, oui bien, par la fourche
de Neptune! je ne la donnerais pas pour dix angelots d'or... Bon, mon
tonique a fait son effet; qu'est-ce que je vous disais? ses couleurs
reviennent, n'est-ce pas, l'enfant?

Pour toute rponse, Guyonne se pendit  son cou et l'embrassa.

--a fait toujours du bien, quoiqu'on ait cinquante ans sur les paules,
des baisers comme a, dit-il gaiement.

Ensuite, il prit le vicomte dans ses bras, le coucha sur le banc de
gazon et parut se consulter. De temps en temps, il regardait le ciel
et grommelait des paroles de contrarit. Ni Guyonne ni Jean ne
l'coutaient. L'un, alangui par une perte de sang assez abondante,
demeurait plong dans cette sorte de voluptueuse torpeur, suite
ordinaire d'une hmorrhagie; l'autre, agenouille prs du vicomte,
lui formait un oreiller avec son bras et le contemplait avec cette
expression d'amour divin que Raphal a mise dans la tte de sa Marie.

--Mille coutilles! s'cria tout  coup le matelot, en frappant du pied;
il ne manquait plus que a! la pluie!

Cette exclamation veilla Guyonne.

--Il pleut, rpta-t-elle.

--Oui bien, il pleut par la fourche... Bast! n'importe! vous, ma chre
enfant, vous resterez ici avec monseigneur, et moi j'irai chercher
quelques-uns de nos gens pour le transporter au camp.

--Oh non, pas vous, Philippe, mais moi, dit vivement la jeune fille.
Il est prfrable que vous demeuriez avec monseigneur. Si on attentait
encore  sa vie, pensez donc! je ne pourrais le dfendre aussi bien que
vous.

--Quant  une nouvelle attaque, elle n'est pas  redouter, cependant
comme vous avez le pied plus leste que le mien...

--Eh bien! reprit-elle, venez soutenir la tte de monseigneur, et avant
deux heures je serai de retour!

Elle s'inclina pour retirer son bras, et le jeune homme profitant de ce
moment, prit le cou de Guyonne avec sa main gauche, lui abaissa la tte
et la baisa au front...

Une brlante rougeur protesta pour la pudeur de la jeune fille, mais une
sensation de plaisir indicible avait gagn la cause de l'amant.

--C'est convenu, partez! dit Philippe qui avait fait semblant de ne pas
remarquer cette petite scne intime.

Guyonne s'loigna, non sans avoir multipli ses recommandations au
matelot, et laiss pour adieu  l'idole de son coeur un long regard.
Son absence fut aussi courte que possible. Elle revint suivie de quatre
colons qui portaient un large brancard couvert de peaux, car il pleuvait
 torrents. Vers le soir, Jean de Ganay reposait dans son lit au castel
du camp; Guyonne veillait  ses cts. A dater de ce jour, le cours des
relations entre les deux jeunes gens changea compltement. La maladie
de Jean de Ganay fut le trait d'union qui acheva de marier leurs
belles mes. L'un par l'autre, ils comprirent combien ils taient bons,
vertueux et nobles. N'et t l'accident arriv au vicomte, bien
des mois peut-tre se seraient couls avant que Guyonne ost se
familiariser avec l'ide d'tre aime par Jean de Ganay, et que celui-ci
connt la suavit des sentiments qui animaient la jeune fille. Mais
les heures qu'ils coulrent en tte--tte, sans tre distraits par les
influences extrieures, les petits soins qu'exigeait l'tat du bless,
les panchements de l'esprit achevrent d'embraser ces deux tres si
bien faits l'un pour l'autre.

La jeune fille tait si lasse de son rle d'homme, qu'elle inventait
mille mignardises charmantes pour rappeler son sexe. Une pensionnaire
n'aurait pas t plus chaste qu'elle, une amante pas plus tendre, une
mre plus empresse. On et dit que les trois qualits de la femme
taient runies en elle, la pudeur, l'amour, le dvoilement; trinit
sacre dont l'aurole brillait  son front et enflammait le vicomte
d'une douce ivresse. Elle lui apparaissait comme un ange descendu du
ciel pour le guider au bonheur. Et il tait si heureux qu'il craignait
presque de voir approcher sa gurison. Que faire, en effet, lorsque sa
Sant serait rtablie? Dcouvrirait-il  ses compagnons le sexe du faux
Yvon? l'pouserait-il  la face de Dieu! ou bien continuerait-il de se
comporter comme au temps o il ignorait tout? Le dilemme tait affreux.
Jean ne pouvait opter ni pour une dcision, ni pour une autre. La seule
chance de salut qui lui restt, c'tait la prompte arrive d'un vaisseau
qui les dlivrerait tous. Mais devait-il s'arrter  cette illusion?
Depuis cinq ans qu'il la ravivait et qu'elle s'teignait, n'avait-il
pas appris  la considrer sous son vrai jour? Pauvre Jean, ces soucis
empoisonnaient la source  laquelle il buvait  longs traits. Souvent,
en contemplant Guyonne vaincue par la fatigue et endormie sur un
escabeau  son chevet, le jeune homme gmissait et des larmes gonflaient
ses paupires; souvent au milieu d'une de ces conversations muettes
dont les amants savent si bien la langue, il soupirait tristement. Mais
Guyonne devinait immdiatement la cause de ce soupir, et pour chasser
de l'esprit de son bien-aim des rflexions pnibles, la jeune fille
souriait. De mme que le soleil dissipe les nuages, ce sourire dissipait
les chagrins du vicomte. Leur tendresse tait profonde comme la cause
qui l'avait fait natre, pure comme l'aile de la colombe. Ils s'aimaient
en enfants, suant le miel de ce premier amour avec ardeur, et luttant
de sacrifices pour se cacher leurs tourments. Car Guyonne ne souffrait
pas moins que Jean de Ganay de sa position quivoque, et l'avenir
l'pouvantait! Mais c'tait  ces heures de doute et d'amertume qu'elle
recueillait les trsors de son affection pour les verser sur le vicomte;
c'tait  ces heures surtout, qu'elle le berait de chastes caresses,
qu'elle lui chantait les divines mlodies de l'amour, et endormait son
esprit endolori dans les bras roses de l'Esprance. Elle russissait
facilement, si facilement qu'elle-mme finissait par le suivre dans ses
rves de flicit. Nous aimons tant  tromper nos ennuis, il y a tant de
ressource dans un jeune amour! Guyonne, parvenue  trente ans sans
avoir t aime, et rencontrant tout  coup l'amour qu'elle dsirait,
ressemblait au voyageur altr qui trouve un fruit au milieu du dsert.
D'abord il craint d'y toucher; s'il tait venimeux, se dit-il? Puis il
avance la main, la retire, l'avance encore, saisit le fruit, le flaire,
y porte la dent; le rejette, le reprend et enfin le dvore avidement,
tout en redoutant qu'il ne contienne des sucs mortels.

Le jour o Jean de Ganay sortit de son lit fut un beau jour. Les huit
colons qui restaient vinrent le fliciter, et lui apporter les plus
beaux produits de leur chasse ou de leur pche.

La maladie, les privations, les rvoltes avaient rduit  quatre le
nombre des soudards. Cependant, ils ne s'taient pas rallis aux colons
et vivaient toujours misrablement sur un coin de l'le.

Le soir, le vicomte s'tant, aprs un repas partag avec ses compagnons,
rendu dans sa chambre, dit  Guyonne, de sa voix touchante et
sympathique:

--Maintenant, mon amie, je vais vous rendre l'hritage de vos parents.
Voici, ajouta-t-il en ouvrant le coffret, le portrait de votre mre, la
noble lisabeth-Guyonne de la Roche, et voil la correspondance de vos
malheureux parents.

La jeune fille baisa tendrement le souvenir que lui prsentait le
vicomte, et celui-ci reprit:

--Vous me pardonnerez, j'ose l'esprer, d'avoir viol le secret de ces
lettres en apprenant comment elles sont tombes en ma possession.

Ayant racont ce qui lui tait arriv  bord de l'pave de l'_rable_,
Jean continua:

--Quand j'eus forc la cassette, le portrait qui y tait renferm me
frappa vivement. Je savais bien avoir vu quelque part sa ressemblance.
Mais sans Philippe qui m'claira, je n'aurais pas song tout de suite 
ma bien-aime.

Guyonne lui pressa la main pour le remercier.

--Alors j'eus l'indiscrtion de lire cette correspondance de deux amants
infortuns ici-bas, qui jouissent, sans doute, dans l'autre monde, du
bonheur qu'ils n'ont pu obtenir dans celui-ci... Oui, ils se sont bien
aims, eux aussi, votre pre et votre mre, ma Guyonne! Oh! j'ai pleur
en parcourant ces pages loquentes, crites avec les larmes de la
douleur... Votre pre, Georges-Arthur-Maxime de Pentok, avait de bonne
heure embrass la carrire maritime. A vingt ans on le considrait comme
un des officiers les plus distingus dans sa profession. Venu en cong 
Nantes, vers 1571, il y fit la connaissance de votre mre, Guyonne de la
Roche. Ils taient beaux tous deux, ils s'prirent l'un de l'autre. Mais
une vieille rancune divisait la famille des de la Roche et celle des
Pentok. Au mot de mariage avec un Pentok, le vieux marquis de la
Roche frona les sourcils, et votre mre fut convaincue que jamais elle
n'aurait l'acquiescement de son pre. Les obstacles enflammrent la
passion des deux jeunes gens. Ils se jurrent fidlit ternelle. Un
prtre compatissant consentit  les unir en secret. L'hymen eut
lieu dans la cabane d'un paysan. Une seule personne fut mise dans la
confidence. Cette personne, ma Guyonne, ce fut Marguerite, votre mre
adoptive. Elle tait soeur de lait de Guyonne de la Roche. Elle aida sa
matresse  cacher une grossesse qui ne tarda gure  se dclarer. Puis,
 votre naissance, elle vous recueillit et vous leva comme son enfant.
Pendant ce temps, votre pre tait all  Brest. C'est l qu'il apprit
que sa femme adore lui avait donn une fille. Oh! vous lirez la lettre
qu'il crivit alors  votre mre, Guyonne! Comme il l'aimait, comme
il savait allger ses peines! Mon Dieu! je voudrais pouvoir vous aimer
comme cela...

--Bon ami, poursuivez, je vous prie, dit la jeune fille tout en larmes.

--Hlas! ce que j'ai  vous narrer maintenant est bien navrant. La
_Navarre_, o servait Maxime de Pentok, reut l'ordre d'aller aux
Indes. Quatre annes s'coulrent sans qu'on en entendt parler. Puis la
nouvelle se rpandit qu'il avait fait naufrage. Ce fut le coup de mort
pour votre mre...

Jean de Ganay fit une pause, pour ne pas troubler la douleur de la jeune
fille qui clatait en sanglots; et quand elle se fut un peu calme, il
termina ainsi cette mlancolique histoire:

--Votre pre, cependant, n'avait pas pri. Le navire qui le portait
ayant sombr sur les ctes des Indes orientales, il y resta jusqu' ce
qu'il pt revenir en France, o il comptait retrouver une pouse chrie
et un petit ange pour le consoler de ses malheurs passs. Jugez de son
dsespoir lorsqu'il rentra  Nantes!... Il demanda Catherine. On ne
savait ce qu'elle tait devenue...

--Mon ami, murmura Guyonne, d'une voix brise et en tombant  genoux,
prions Dieu pour ceux qui ne sont plus!




                                  X

                           RETOUR DU CASTOR


Une semaine aprs, le vicomte Jean de Ganay tait compltement rtabli.
Par une belle aprs-midi, il proposa  Guyonne une partie de pche.
La jeune fille s'empressa d'accepter. S'tant munis de lignes, ils
montrent dans un grand canot fait avec les dbris de l'_rable_ et
partirent accompagns du Malficieux, qui devait remplir l'office de
rameur.

Les deux jeunes gens s'assirent  la poupe de l'embarcation, et
Philippe, se doutant bien qu'ils songeraient plus  s'entretenir de leur
amour qu' faire la guerre aux habitants des eaux, se plaa de faon
 leur tourner le dos. Pour les moins gner par sa prsence, le brave
matelot se mit  entonner une vieille chanson guerrire.

Aussi proccup de leur avenir qu'ils l'taient eux-mmes de leur
mutuelle tendresse, Francoeur ne prit garde, ni au temps qui fuyait
avec la rapidit de l'aigle, ni  un cercle de petits nuages qui cernait
l'orbe du soleil couchant.

Subjugus par les effluves de ce fluide magntique que l'amour
communique et reoit en mme temps par la prsence des amants, Guyonne
et Jean rvaient bien plus encore qu'ils ne causaient. Mais cette
rverie tait le langage harmonieux de leurs coeurs. Ils lisaient
plus aisment leurs penses que si elles eussent t crites, ils se
comprenaient mieux que s'ils eussent parl. Le vritable amour est si
immatriel que tout effort, tout mouvement physique, pour se promener,
lui rpugne. C'est une fleur dlicate qu'on ne reconnat qu' son
parfum,  ses couleurs naturelles; une mlodie du soir qu'on savoure
silencieusement, et dont on dtruirait le charme en la voulant analyser.
On peut encore comparer cette sensibilit exquise de tout notre tre,
quand, aimant sincrement, nous sommes prs de l'objet aim,  la
disposition dans laquelle nous nous trouvons, lorsqu'un soir d'automne,
 la tombe du crpuscule, plong dans un fauteuil, devant un bon feu,
nous voquons les gracieuses images de l'imagination. Elles accourent,
nous les voyons, nous les sentons, nous respirons leur haleine, nous
devisons avec elles, et nous n'appartenons plus  ce monde. Baign dans
un fleuve de dlices, nous dsirons nous y noyer, et nous craignons
de remuer la tte, nous craignons de bouger, tant nous avons peur
d'effaroucher les fantmes de notre somnolence.......

Tout  coup, Philippe Francoeur suspendit son chant et se dressa debout
dans le canot.

Guyonne et Jean tressaillirent.

--Qu'y a-t-il? demanda ce dernier.

Les regards attachs  l'occident, le matelot ne rpondit pas.

En ce moment, un nuage noir, aux franges rouges comme le feu, cachait le
soleil.

--Le cap au nord-ouest, monseigneur! le cap au nord-ouest! s'cria
Philippe, sans essayer de dguiser son moi.

Jean de Ganay imprima au gouvernail fix derrire lui un mouvement si
brusque que la planchette se brisa. Au mme instant, un mugissement
sourd et lointain se fit entendre.

Le matelot se jeta sur ses avirons.

Deux rafales successives sifflrent dans l'air.

--Mon Dieu! fit Guyonne en se serrant contre le vicomte, qui l'entoura
de ses bras, par cet instinct qui nous rapproche tous pour lutter contre
le danger, mme lorsque la lutte est impossible.

Le ciel se marbrait de taches sombres, la mer grossissait, de lourds
golands voletaient au-dessus de l'embarcation.

--Faut-il te venir en aide, Philippe? dit l'cuyer.

Le Malficieux n'entendit pas, une nouvelle bouffe de vent poussait
contre le canot des montagnes d'eau.

--Cramponnez-vous au banc! s'cria Francoeur.

Par bonheur les lames passrent  ct.

Dgag de son voile, le soleil jetait un dernier regard sur l'Ocan
courrouc.

--Un navire! j'aperois un navire! clama Guyonne. En effet un vaisseau
tait en vue.

--Ah! nous sommes sauvs! Il se dirige vers l'le de Sable, dit le
vicomte, qui oubliait dj le pril auquel ils taient exposs.

Philippe demeura silencieux, tous ses efforts tendaient  maintenir
l'esquif en quilibre.

Rapidement la nuit arriva. L'Atlantique hurlait comme une bte fauve, et
mlait sa voix formidable aux glapissements du vent.

On n'osait ouvrir la bouche, on n'osait se mouvoir sur le canot.

Soudain, comme la chaloupe arrivait  la cime d'une vague, une masse
sombre se profila prs d'elle.

--Au secours! vocifra Jean de Ganay, reconnaissant le navire qu'ils
avaient distingu deux heures auparavant.

Enlace  son amant, Guyonne leva la tte, et poussa un cri d'indicible
effroi!

Un rayon de lune lui avait montr la figure sardonique du pilote
Alexis Chedotel, accoud  la lisse de tribord du navire...............


Le lendemain matin, il y avait grande allgresse sur l'le de Sable. Une
barque de cent tonneaux se balanait coquettement  un demi-mille de la
cte.

Chedotel la commandait.

Un lustre auparavant, aprs avoir dpos quarante individus sur l'le
de Sable, prtextant des temptes qui le chassaient vers l'Europe, le
pilote avait ramen Guillaume de la Roche en France. Ce dernier n'y
eut pas plus tt mis le pied, dit l'historien du Canada, qu'il se trouva
envelopp dans une foule de difficults au milieu desquelles le duc
de Mercoeur, qui commandait la Bretagne, le garda prisonnier pendant
quelque temps. Ce ne fut qu'au bout de cinq ans qu'il put raconter au
roi, qui se trouvait  Rouen, ce qui lui tait arriv dans son voyage.
Le monarque, touch du sort des malheureux abandonns dans l'le de
Sable, ordonna au pilote qui les y avait conduits d'aller les chercher.
Celui-ci n'en trouva, plus que douze...

A leur retour, Henri IV voulut les voir habills comme on les avait
trouvs. Leur barbe et leurs cheveux qu'ils avaient laiss crotre
pendaient en dsordre sur leurs poitrines et sur leurs paules; leur
figure avait dj pris un air fauve et sauvage, qui les faisait plutt
ressembler  des Indiens qu' des hommes civiliss. Le roi leur fit
distribuer  chacun cinquante cus et leur permit de retourner dans leur
famille, sans pouvoir tre recherchs de la justice pour leurs anciennes
offenses.

Ainsi finit le drame de l'le de Sable, un des plus remarquables des
annales du Canada.




                              CONCLUSION


--Et Jean de Ganay! Jean de Ganay! le brave Jean de Ganay! s'crie ma
lectrice en froissant ce livre de dsappointement.

--Et Guyonne! la divine, l'incomparable Guyonne! rclame mon lecteur
avec une impatience bourrue.

--Qu'est devenu ce bon Malficieux? mon Dieu! je voudrais pourtant bien
le savoir, demande une voix enfantine.

Ne pouvant rsister  cette trinit charmante qui le presse, dt-il
commettre une indiscrtion pour satisfaire son auditoire, le conteur
rpond:

Philippe Francoeur, Guyonne de Kerskon et Jean de Ganay, aprs avoir
affront mille morts, abordrent sur les ctes de l'Acadie. Ils furent
reus par quelques familles qui s'y taient fixes. Les deux amants se
marirent. Durant une anne, ils jouirent d'un bonheur sans mlange.
Mais au bout de ce temps, Guyonne mourut en donnant le jour  un garon.

--Pardonnez-moi, mon ami, dit-elle  son poux avant de rendre l'me; je
vous avais cel le voeu que j'avais fait, le jour o j'allais prir de
froid sur un glaon, de consacrer au culte de Jsus le reste de mes
jours, s'il les pargnait. A ce voeu vous savez que j'ai manqu. Le
Seigneur n'a pas voulu bnir notre union; que sa sainte volont soit
faite! Puisse l'exemple de sa mre rappeler sans cesse au pauvre enfant
qui vient de natre qu'il faut observer religieusement ses serments si
l'on veut tre heureux dans ce monde et dans l'autre!

Bris de douleur, Jean de Ganay rpondit par une explosion de sanglots.



P. S.--Mais Laure de Kerskon? s'exclame un curieux impitoyable.

--La chronique rapporte qu'elle fut enleve et pouse par Bertrand de
Mercoeur.

--Furent-ils heureux?


                                 FIN



                                TABLE


  PROLOGUE

                EN BRETAGNE

      I. Les Routiers.
     II. Laure de Kerskon.
    III. Le Manoir.
     IV. L'Oncle et la nice.
      V. Le Mnestrel.
     VI. L'Attaque.
    VII. Bertrand.
   VIII. L'vasion.
     IX. Avant le dpart.

  PREMIRE PARTIE

                  EN MER

      I. Guyonne la poissonnire.
     II. L'Embarquement.
    III. Le _Castor_.
     IV. Le Complot.
      V. Rvolte  bord.
     VI. Excution.
    VII. L'Amour d'une poissonnire et l'amour d'un pilote.
   VIII. Disette.
     IX. Terre.
      X. Arrive.

  DEUXIME PARTIE

               L'ILE DE SABLE

      I. L'Ile de Sable.
     II. Les Quarante.
    III. Premire journe sur l'le de Sable.
     IV. Brise-tout.
      V. La Lgende.
     VI. Le Naufrage.
    VII. Les paves.
   VIII. L'_rable_.
     IX. Le Coffret.
      X. Mystrieux.
     XI. Dcouverte.
    XII. Mort de Brise-Tout.
   XIII. Perplexit.
    XIV. Intrigue.
     XV. Insurrection.
    XVI. Combat.

  TROISIME PARTIE

           GUYONNE ET JEAN DE GANAY

      I. Cinq ans aprs.
     II. Cinq ans aprs. (Suite).
    III. Le Muet.
     IV. Philippe et Guyonne.
      V. Fragments de journal.
     VI. La Surprise.
    VII. Demandes et rponses.
   VIII. Guyonne et Jean.
     IX. Amour.
      X. Retour du _Castor_.

  CONCLUSION.


  ________________________________
  MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.






End of the Project Gutenberg EBook of L'le de sable, by mile Chevalier

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

