Project Gutenberg's Le songe d'une nuit d't, by William Shakespeare

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Title: Le songe d'une nuit d't

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: March 5, 2006 [EBook #17930]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SONGE D'UNE NUIT D'T ***




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  Note du transcripteur.

    ======================================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 3
    Timon d'Athnes
    Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone.
    Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't.
    Tout est bien qui finit bien.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1864


    ======================================================================

                              LE SONGE
                          D'UNE NUIT D'T

                              COMDIE




                              NOTICE
                   SUR LE SONGE D'UNE NUIT D'T


Le _Songe d'une nuit d't_ peut tre regard comme le pendant de la
_Tempte_. C'est encore ici une pice de ferie, o l'imagination semble
avoir t le seul guide de Shakspeare. Aussi, pour la juger, faut-il ne
pas oublier son titre et se livrer au caprice du pote, qui a d sentir
lui-mme tout ce qu'aurait de choquant pour un esprit mthodique et
froid le mlange bizarre de la mythologie ancienne et de la mythologie
moderne, le transport rapide du spectateur d'un monde rel dans un
monde fantastique, et de celui-ci dans l'autre. La _Vie de Thse_, dans
Plutarque, et deux contes de Chaucer, ont peut-tre fourni  Shakspeare
quelques traits de son ouvrage, mais l'imitation y est trs-difficile 
reconnatre.

On prfre gnralement la _Tempte_ au _Songe d'une nuit d't_. Le
seul Schlegel semble pencher pour cette dernire pice; Hazzlitt n'est
point de son avis, mais il ajoute que si la _Tempte_ est une meilleure
pice, le _Songe_ est un pome suprieur  la _Tempte_. On trouve,
en effet, dans le _Songe_, une foule de dtails et de descriptions
remarquables par le charme des vers, la richesse et la fracheur des
images: La lecture de cette pice, dit Hazzlitt, ressemble  une
promenade dans un bosquet,  la clart de la lune.

Mais est-il rien de plus potique que le caractre de Miranda et la
puret de ses amours avec Ferdinand? Ariel aussi l'emporte de beaucoup
sur Puck, qui est l'Ariel du _Songe d'une nuit d't_, mais qui en
diffre essentiellement par son caractre, quoique ces deux personnages
ariens aient entre eux tant de ressemblance par leurs fonctions et les
situations o ils se trouvent. Ariel, dit encore le critique que nous
avons cit tout  l'heure, Ariel est un ministre de vengeance qui est
touch de piti pour ceux qu'il punit; Puck est un esprit tourdi, plein
de lgret et de malice, qui rit de ceux qu'il gare: Que ces mortels
sont fous! Ariel fend l'air et excute sa mission avec le zle d'un
messager ail; Puck est port par la brise comme le duvet brillant des
plantes.

Prospro et tous ses esprits sont des moralistes; mais avec Obron et
ses fes nous sommes lancs dans le royaume des papillons.

Il est tonnant que Shakspeare soit considr non-seulement par les
trangers, mais par plusieurs des critiques de sa nation, comme un
crivain sombre et terrible qui ne peignit que des gorgones, des hydres
et d'effrayantes chimres. Il surpasse tous les crivains dramatiques
par la finesse et la subtilit de son esprit; tellement qu'un clbre
personnage de nos jours disait qu'il le regardait plutt comme un
mtaphysicien que comme un pote.

Il parat que, dans cette pice, Shakspeare avait pour but de faire la
caricature d'une troupe de comdiens rivale de la sienne, et peut-tre
de tous ces artistes amateurs chez qui le got du thtre est une
passion souvent ridicule.

Le caractre de Bottom est un des plus comiques de Shakspeare; Hazzlitt
l'appelle le plus romanesque des artisans, et observe  son sujet ce
qu'on a dit plusieurs fois, c'est que les caractres de Shakspeare sont
toujours fonds sur les principes d'une physiologie profonde. Bottom,
qui exerce un tat sdentaire, est reprsent comme suffisant, srieux
et fantasque. Il est prt  tout entreprendre, comme si tout lui tait
aussi facile que le maniement de sa navette. Il jouera, si on veut, le
tyran, l'amant, la dame, le lion, etc., etc.

Snug, le menuisier, est le philosophe de la pice; il procde en toute
chose avec mesure et prudence. Vous croyez le voir, son querre et son
compas  la main: Avez-vous par crit le rle du lion? si vous l'avez,
donnez-le moi, je vous prie, car j'ai la mmoire paresseuse.--Vous
pouvez l'improviser, dit Quince, car il ne s'agit que de rugir.

Starveling, le tailleur, est pour la paix, et ne veut pas de lion ni de
glaive hors du fourreau: Je crois que nous ferons bien de laisser la
tuerie quand tout sera fini.

Starveling cependant ne propose pas ses objections lui-mme, mais il
appuie celles des autres, comme s'il n'avait pas le courage d'exprimer
ses craintes sans tre soutenu et excit  le faire. Ce serait aller
trop loin que de supposer que toutes ces diffrences caractristiques
sont faites avec intention, mais heureusement elles existent dans les
crations de Shakspeare comme dans la nature.

Les caractres dramatiques et les caractres grotesques sont placs
par lui dans le mme tableau avec d'autant plus d'art que l'art
ne s'aperoit nullement. Oberon, Titania, Puck, et tous les tres
impalpables de Shakspeare, sont aussi vrais dans leur nature fantastique
que les personnages dont la vie relle a fourni le modle au pote.

Suivant Malone, le _Songe d'une nuit d't_ aurait t compos en 1592:
c'est une des pices de la jeunesse de Shakspeare; aussi a-t-elle toute
la fracheur et le coloris d'un tableau de cet ge des rves potiques.



                       LE SONGE D'UNE NUIT D'T

                                COMDIE

PERSONNAGES


  THSEE, duc d'Athnes.
  GE, pre d'Hermia.
  LYSANDRE, }
  DEMETRIUS,} amoureux d'Hermia.
  PHILOSTRATE, ordonnateur des ftes de Thse.
  QUINCE, charpentier.
  BOTTOM, tisserand.
  FLUTE, marchand de soufflets.
  SNOUT, chaudronnier.
  STARVELING, tailleur.
  HIPPOLYTE, reine des Amazones, fiance  Thse.
  HERMIA, fille d'ge, amoureuse de Lysandre.
  HLNE, amoureuse de Dmtrius.
  OBERON, roi des fes,   }
  TITANIA, reine des fes,} [1]
  PUCK, ou ROBIN BON DIABLE, lutin.
  FLEUR-DE-POIS (Pea's-Blossom),}
  TOILE D'ARAIGNE (Cobweb),    } fes.
  PAPILLON (Moth),              }
  GRAIN DE MOUTARDE (Mustard-Seed),}
  PYRAME,                          }
  THISBE,                          }
  LA MURAILLE,                     }
  LE CLAIR DE LUNE,                } personnages de l'intermde.
  LE LION,                         }
  FES DE LA SUITE DU ROI ET DE LA REINE.
  SUITE DE THSE ET D'HIPPOLYTE.

La scne est dans Athnes et dans un bois voisin.




ACTE PREMIER


SCNE I

La scne reprsente un appartement du palais de Thse, dans Athnes.

THSE, HIPPOLYTE, PHILOSTRATE, _suite_.


THSE.--Belle Hippolyte, l'heure de notre hymen s'avance  grands pas:
quatre jours fortuns amneront une lune nouvelle; mais que l'ancienne
me semble lente  dcrotre! Elle retarde l'objet de mes dsirs, comme
une martre, ou une douairire, qui puise longtemps dans les revenus du
jeune hritier.

[Note 1: Les personnages d'Oberon et de Titania taient connus
avant Shakspeare, mais ils sont devenus, dans la pice, des personnages
originaux. Shakspeare est pour la mythologie des fes, en Angleterre, ce
qu'tait Homre pour celle de l'Olympe.

Peut-tre Chaucer aurait-il droit de partager cette gloire avec lui,
mais ce pote est oubli mme de ses compatriotes,  cause de la vtust
de son langage.

Titania tait aussi appele la reine _Mab_; et _Puck_ ou _Hobgoblin_,
connu encore de nos jours dans les trois royaumes sous le nom de _Robin
good fellow_ tait le serviteur spcialement attach  Oberon, et charg
de dcouvrir les intrigues de la reine. On prtend que _Puck_ est un
vieux mot gothique qui veut dire Satan. Cet esprit est regard comme
trs-malicieux et enclin  troubler les mnages. Si l'on n'avait pas
soin de laisser une tasse de crme ou de lait caill pour Robin, le
lendemain le potage tait brl, le beurre ne pouvait pas prendre, etc.,
etc. C'tait sa rcompense pour la peine qu'il prenait de balayer la
maison  minuit et de moudre la moutarde.]

HIPPOLYTE.--Quatre jours seront bientt engloutis dans la nuit, et
quatre nuits auront bientt fait couler le temps comme un songe; et
alors la lune, comme un arc d'argent nouvellement tendu dans les cieux,
clairera la nuit de nos noces.

THSE.--Allez, Philostrate; excitez la jeunesse athnienne  se
divertir; rveillez les esprits vifs et lgers de la joie; renvoyez
aux funrailles la mlancolie: cette ple compagne n'est pas faite pour
notre fte. (_Philostrate sort_.) Hippolyte[2], je t'ai fait la cour
l'pe  la main, j'ai conquis ton coeur par les rigueurs de la guerre;
mais je veux t'pouser sous d'autres auspices, au milieu de la pompe,
des triomphes et des ftes.

[Note 2: Allusion  la victoire de Thse sur les Amazones.
Hippolyte, que d'autres appellent Antiope, avait t emmene captive par
le vainqueur.]

(Entrent ge, Hermia, Lysandre et Dmtrius.)

GE.--Soyez heureux, Thse, notre illustre duc!

THSE.--Je vous rends grces, bon ge: quelles nouvelles nous
annoncez-vous?

GE.--Je viens, le coeur plein d'angoisses, me plaindre de mon enfant,
de ma fille Hermia.--Avancez, Dmtrius.--Mon noble prince, ce jeune
homme a mon consentement pour l'pouser.--Avancez, Lysandre. Et
celui-ci, mon gracieux duc, a ensorcel le coeur de mon enfant. C'est
toi, c'est toi, Lysandre, qui lui as donn des vers et qui as chang
avec ma fille des gages d'amour. Tu as,  la clart de la lune, chant
sous sa fentre, avec une voix trompeuse, des vers d'un amour trompeur:
tu as surpris son imagination avec des bracelets de tes cheveux, avec
des bagues, des bijoux, des hochets, des colifichets, des bouquets, des
friandises, messagers d'un ascendant puissant sur la tendre jeunesse!
Tu as drob avec adresse le coeur de ma fille, et chang l'obissance
qu'elle doit  son pre en un pre enttement. Ainsi, gracieux duc, dans
le cas o elle oserait refuser ici devant Votre Altesse de consentir 
pouser Dmtrius, je rclame l'ancien privilge d'Athnes. Comme elle
est  moi, je puis disposer d'elle; et ce sera pour la livrer  ce jeune
homme ou  la mort, en vertu de notre loi[3], qui a prvu expressment
ce cas.

[Note 3: Par une loi de Solon, les pres exeraient sur leurs enfants un
droit de vie et de mort.]

THSE.--Que rpondez-vous, Hermia? Charmante fille, pensez-y bien.
Votre pre devrait tre un dieu pour vous: c'est lui qui a form vos
attraits: vous n'tes  son gard qu'une image de cire, qui a reu de
lui son empreinte; et il est en sa puissance de laisser subsister la
figure, ou de la briser.--Dmtrius est un digne jeune homme.

HERMIA.--Lysandre aussi.

THSE.--Il est par lui-mme plein de mrite; mais, dans cette occasion,
faute d'avoir l'agrment de votre pre, c'est l'autre qui doit avoir la
prfrence.

HERMIA.--Je voudrais que mon pre pt seulement voir avec mes yeux.

THSE.--C'est plutt  vos yeux de voir avec le jugement de votre pre.

HERMIA.--Je supplie Votre Altesse de me pardonner. Je ne sais pas par
quelle force secrte je suis enhardie, ni  quel point ma pudeur peut
tre compromise, en ici mes sentiments en votre prsence. Mais je
conjure Votre Altesse de me faire connatre ce qui peut m'arriver de
plus funeste, dans le cas o je refuserais d'pouser Dmtrius.

THSE.--C'est, ou de subir la mort, ou de renoncer pour jamais  la
socit des hommes. Ainsi, belle Hermia, interrogez vos inclinations,
considrez votre jeunesse, consultez votre coeur; voyez si, n'adoptant
pas le choix de votre pre, vous pourrez supporter le costume d'une
religieuse, tre  jamais enferme dans l'ombre d'un clotre pour y
vivre en soeur strile toute votre vie, chantant des hymnes languissants
 la froide et strile lune. Trois fois heureuses, celles qui peuvent
matriser assez leur sang, pour supporter ce plerinage des vierges:
mais plus heureuse est sur la terre la rose distille que celle qui,
se fltrissant sur son pine virginale, crot, vit, et meurt dans un
bonheur solitaire.

HERMIA.--Je veux crotre, vivre et mourir comme elle, mon prince, plutt
que de cder ma virginit  l'empire d'un homme dont il me rpugne de
porter le joug, et dont mon coeur ne consent point  reconnatre la
souverainet.

THSE.--Prenez du temps pour rflchir; et  la prochaine nouvelle
lune, jour qui scellera le noeud d'une ternelle union entre ma
bien-aime et moi, ce jour-l mme, prparez-vous  mourir, pour votre
dsobissance  la volont de votre pre; ou bien  pouser Dmtrius,
comme il le dsire; ou enfin  prononcer, sur l'autel de Diane, le voeu
qui consacre  une vie austre et  la virginit.

DMTRIUS.--Flchissez, chre Hermia.--Et vous, Lysandre, cdez votre
titre imaginaire  mes droits certains.

LYSANDRE.--Vous avez l'amour de son pre, Dmtrius, pousez-le; mais
laissez-moi l'amour d'Hermia.

GE.--Ddaigneux Lysandre! C'est vrai, il a mon amour; et mon amour lui
fera don de tout ce qui m'appartient: elle est mon bien, et je transmets
tous mes droits  Dmtrius.

LYSANDRE.--Mon prince, je suis aussi bien n que lui; aussi riche que
lui, et mon amour est plus grand que le sien: mes avantages peuvent tre
gals sur tous les points  ceux de Dmtrius, s'ils n'ont pas mme la
supriorit; et, ce qui est au-dessus de toutes ces vanteries, je
suis aim de la belle Hermia. Pourquoi donc ne poursuivrais-je pas mes
droits? Dmtrius, je le lui soutiendrai en face, a fait l'amour  la
fille de Ndar,  Hlne, et il a sduit son coeur; elle, pauvre femme,
adore passionnment, adore jusqu' l'idoltrie cet homme inconstant et
coupable.

THSE.--Je dois convenir que ce bruit est venu jusqu' moi, et que
j'avais l'intention d'en parler  Dmtrius; mais surcharg de mes
affaires personnelles, cette ide s'tait chappe de mon esprit.--Mais
venez, Dmtrius; et vous aussi, ge, vous allez me suivre. J'ai
quelques instructions particulires  vous donner.--Quant  vous,
belle Hermia, voyez  faire un effort sur vous-mme pour soumettre vos
penchants  la volont de votre pre; autrement, la loi d'Athnes, que
nous ne pouvons adoucir par aucun moyen, vous oblige  choisir entre
la mort et la conscration  une vie solitaire.--Venez, mon Hippolyte.
Comment vous trouvez-vous, ma bien-aime?--Dmtrius, et vous, ge,
suivez-nous. J'ai besoin de vous pour quelques affaires relatives 
notre mariage; et je veux confrer avec vous sur un sujet qui vous
intresse vous-mmes personnellement.

GE.--Nous vous suivons, prince, avec respect et plaisir.

(Thse et Hippolyte sortent avec leur suite; Dmtrius et ge les
accompagnent.)

LYSANDRE.--Qu'avez-vous donc, ma chre? Pourquoi cette pleur sur vos
joues? quelle cause a donc si vite fltri les roses?

HERMIA.--Apparemment le dfaut de rose, qu'il me serait ais de leur
prodiguer de mes yeux gonfls de larmes.

LYSANDRE.--Hlas! j'en juge par tout ce que j'ai lu dans l'histoire, par
tout ce que j'ai entendu raconter, jamais le cours d'un amour sincre
ne fut paisible. Mais tantt les obstacles viennent de la diffrence des
conditions....

HERMIA.--Oh! quel malheur, quand on est enchan  quelqu'un de plus bas
que soi!

LYSANDRE.--Tantt les coeurs sont mal assortis  cause de la diffrence
des annes....

HERMIA.--O douleur! quand la vieillesse est unie  la jeunesse.

LYSANDRE.--Tantt c'est le choix de nos amis qui contrarie l'amour....

HERMIA.--Oh! c'est un enfer, de choisir l'objet de son amour par les
yeux d'autrui.

LYSANDRE.--Ou, s'il se trouvait de la sympathie dans le choix, la
guerre, la mort ou la maladie, sont venues l'assaillir et le rendre
momentan comme un son, rapide comme une ombre, court comme un songe,
passager comme l'clair qui, au milieu d'une nuit sombre, dcouvre,
dans un clin d'oeil, le ciel et la terre; et avant que l'homme ait eu le
temps de dire: Voyez! le gouffre de tnbres l'a englouti. C'est ainsi
que tout ce qui brille est prompt  disparatre.

HERMIA.--Si les vrais amants ont toujours t traverss, c'est un arrt
du destin; apprenons donc  le subir avec patience, puisque c'est un
revers commun, et aussi insparable de l'amour que les penses, les
songes, les dsirs et les larmes, accompagnement indispensable de nos
pauvres penchants.

LYSANDRE.--Sage conseil! coute-moi donc, Hermia: j'ai une tante qui
est veuve, douairire, possdant une immense fortune, et qui n'a point
d'enfants. Sa maison est loigne d'Athnes de sept lieues; elle me
regarde comme son fils unique. L, chre Hermia, je peux t'pouser, et
la dure loi d'Athnes ne peut nous y poursuivre. Ainsi, si tu m'aimes,
drobe-toi de la maison de ton pre demain dans la nuit, et dans le
bois,  une lieue hors de la ville, au mme endroit o je te rencontrai
une fois avec Hlne, allant rendre votre culte  l'aurore de mai: l,
je te promets de t'attendre.

HERMIA.--Mon cher Lysandre, je te jure, par l'arc le plus fort de
l'Amour, par la plus sre de ses flches dores, par la douce candeur
des colombes de Vnus, par les noeuds secrets qui enchanent les mes et
font prosprer les amours; par les feux dont brla la reine de Carthage,
lorqu'elle vit le perfide Troyen mettre  la voile[4]; par tous les
serments que les hommes ont viol, plus nombreux que n'ont jamais t
ceux des femmes, au lieu mme que tu viens de m'assigner, demain, sans
faute, j'irai te rejoindre.

[Note 4: Shakspeare oublie que Thse a fait ses exploits avant la
guerre de Troie, et par consquent longtemps avant la mort de Didon.
STEEVENS.

Mais le duc Thse de Shakspeare est-il bien le Thse de la mythologie?
Je crois que Shakspeare ne s'est pas trop inquit du temps o avait
pu vivre celui-ci. Le sien est un duc d'Athnes qui aurait aussi bien
figur comme duc de Bourgogne; pourtant il y a dans cette pice
tant d'autres allusions mythologiques qu'il faut bien croire 
l'anachronisme.]

LYSANDRE.--Tiens ta promesse, ma bien-aime.--Regarde, voici Hlne qui
vient.

(Hlne entre.)

HERMIA.--Dieu vous accompagne, belle Hlne! O allez-vous ainsi?

HLNE.--Vous m'appelez belle? Ah! rtractez ce mot de belle. Dmtrius
aime votre beaut;  heureuse beaut! vos yeux sont des toiles
polaires; et la douce mlodie de votre voix est plus harmonieuse que le
chant de l'alouette  l'oreille du berger, lorsque les bls sont verts,
et que l'aubpine commence  montrer les boutons de ses fleurs. La
maladie est contagieuse. Oh! que n'en est-il ainsi des charmes! je
m'emparerais des vtres, belle Hermia, avant de vous quitter. Mon
oreille saisirait votre voix; mes yeux vos regards, et ma langue
ravirait le doux accent de la vtre. Si l'univers tait  moi, je le
donnerais tout entier, except Dmtrius, pour changer de formes avec
vous. Oh! enseignez-moi la magie de vos yeux, et par quel art vous
gouvernez les mouvements du coeur de Dmtrius.

HERMIA.--Je le regarde d'un air fch, et cependant il m'aime toujours.

HLNE.--Oh! si vos regards courroucs pouvaient apprendre leur secret 
mes sourires!

HERMIA.--Je le maudis, et cependant il me rend en retour son amour.

HLNE.--Oh! si mes prires pouvaient veiller en lui pareille
tendresse!

HERMIA.--Plus je le hais, plus il s'obstine  me suivre.

HLNE.--Plus je l'aime, plus il me hait.

HERMIA.--Sa folle passion, chre Hlne, n'est point ma faute.

HLNE.--Non: ce n'est que la faute de votre beaut. Ah! plt au ciel
que cette faute ft la mienne!

HERMIA.--Consolez-vous, il ne verra plus mon visage. Lysandre et moi,
nous voulons fuir de cette ville.--Avant le jour o je vis Lysandre,
Athnes me semblait un paradis. Oh! quel charme mane donc de mon amant,
pour avoir ainsi chang un ciel en enfer?

LYSANDRE.--Hlne, nous allons vous ouvrir nos mes. Demain dans la
nuit, quand Phb contemplera son front d'argent dans l'humide cristal,
et parera de perles liquides le gazon touffu, heure qui cache toujours
la fuite des amants, nous avons rsolu de franchir furtivement les
portes d'Athnes.

HERMIA.--Et dans les bois, o souvent vous et moi nous avions coutume de
reposer sur un lit de molles primevres, panchant dans le sein l'une de
l'autre les doux secrets de nos coeurs: c'est l, que nous devons nous
trouver, mon Lysandre et moi, afin de partir, en dtournant pour
jamais nos yeux d'Athnes pour chercher de nouveaux amis et une socit
trangre. Adieu! chre compagne de mes jeux, prie pour nous, et que
le sort favorable t'accorde enfin ton Dmtrius.--Lysandre, tiens ta
parole; il faut priver nos yeux de l'aliment des amants, jusqu' demain
dans la nuit profonde. (Hermia sort.)

LYSANDRE.--Oui, mon Hermia.--Hlne, adieu! Puisse Dmtrius vous adorer
autant que vous l'adorez! (Lysandre sort.)

HLNE.--Combien certains mortels sont plus heureux que d'autres! Je
passe dans Athnes pour tre aussi belle qu'elle. Mais que m'importe?
Dmtrius n'en pense pas de mme: il ne saura jamais ce que tout
le monde sait, except lui. Comme il se trompe en adorant les yeux
d'Hermia, je me trompe moi-mme en admirant son mrite. L'amour peut
transformer les objets les plus vils, le nant mme, et leur donner de
la grce et du prix. L'amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l'me;
et voil pourquoi l'ail Cupidon est peint aveugle; l'me de l'amour
n'a aucune ide de jugement: des ailes, et point d'yeux, voil l'emblme
d'une prcipitation inconsidre; et c'est parce qu'il est si souvent
tromp dans son choix, qu'on dit que l'Amour est un enfant. Comme les
foltres enfants se parjurent dans leurs jeux, l'enfant amour se parjure
en tous lieux. Avant que Dmtrius et vu les yeux d'Hermia, il pleuvait
de sa bouche une grle de serments, pour attester qu'il n'tait qu' moi
seule; mais  peine cette grle a-t-elle reu la chaleur d'Hermia que
ses serments se sont dissous et fondus en pluie. Je vais aller lui
annoncer la fuite de la belle: il ira demain dans la nuit la poursuivre
au bois; et si j'obtiens quelques remerciements pour cet avis, il lui en
cotera beaucoup; mais je veux du moins consoler ma peine par sa vue en
ce lieu, et m'en retourner ensuite. (Elle sort.)


SCNE II

Une chambre dans une chaumire

QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, et STARVELING.


QUINCE.--Toute notre troupe est-elle ici?

BOTTOM.--Vous feriez mieux de les appeler tous l'un aprs l'autre,
suivant la liste.

QUINCE.--Voici le rouleau o sont crits les noms de tous les acteurs
d'Athnes qui ont t jugs dignes de jouer dans notre intermde devant
le duc et la duchesse, le soir de leurs noces.

BOTTOM.--Avant tout, bon Pierre Quince, dites-nous le sujet de la
pice; ensuite, lisez les noms des acteurs, et arrivons ainsi au point
principal.

QUINCE.--Eh bien, notre pice, c'est _la trs-lamentable comdie, et la
tragique mort de Pyrame et Thisb_[5].

[Note 5: Trait de ridicule contre le titre courant de la tragdie
de _Cambyse_, par Preston, ou de la _Campaspe_ de Lilles. STEEVENS.]

BOTTOM.--Une bonne pice, vraiment, je vous assure, et bien
gaie.--Allons, cher Pierre Quince, appelez vos acteurs suivant la
liste.--Messieurs, rangez-vous.

QUINCE.--Que chacun rponde  son nom. _Nick Bottom, tisserand_.

BOTTOM.--Prsent: nommez le rle qui m'est destin, et poursuivez.

QUINCE.--Vous, Nick Bottom, vous tes inscrit pour le rle de Pyrame.

BOTTOM.--Qu'est-ce qu'il est, ce Pyrame? un amant, ou un tyran?

QUINCE.--Un amant qui se tue par amour le plus bravement du monde.

BOTTOM.--Ce rle demandera quelques larmes dans l'excution. Si c'est
moi qui le fais, que l'auditoire tienne bien ses yeux: je ferai rage,
et je saurai gmir comme il faut. (_Aux autres_.) Cependant mon got
principal est pour les rles de tyran: je pourrais jouer Hercule 
ravir, et le rle de Dchire-Chat[6],  tout rompre:

  Les rocs en furie,
  Avec un choc frmissant,
  Briseront les verrous
  Des portes des cachots;
  Et le char de Phbus
  Brillera de loin,
  Et fera et dfera
  Les destins insenss[7].

[Note 6: Dans une vieille comdie, _la Fille rugissante_, il y a un
personnage nomm Dchire-Chat. STEEVENS.]

[Note 7: Fragment ampoul tir de quelque pice du temps.
THOBALD.]

Cela tait sublime!--Allons, nommez les autres acteurs.--Ceci est le ton
d'Hercule, le ton d'un tyran; l'accent d'un amant est plus plaintif.

QUINCE.--_Franois Flute, raccommodeur de soufflets_.

FLUTE.--Ici, Pierre Quince.

QUINCE.--Il faut que vous vous chargiez du rle de Thisb.

FLUTE.--Qu'est-ce que c'est que Thisb? un chevalier errant?

QUINCE.--C'est la beaut que Pyrame doit aimer.

FLUTE.--Non vraiment, ne me faites pas jouer le rle d'une femme; j'ai
de la barbe qui me vient.

QUINCE.--Cela est gal; vous le jouerez sous le masque, et vous pourrez
faire la petite voix tant que vous voudrez[8].

[Note 8: Du temps de Shakspeare, les hommes remplissaient encore les
rles de femme.]

BOTTOM.--Si je peux cacher mon visage sous le masque, laissez-moi jouer
aussi le rle de Thisb; vous verrez que je saurai extraordinairement
bien faire la petite voix: Thisb! Thisb!--Ah! Pyrame, mon cher amant!
ta chre Thisb, ta chre bien-aime!

QUINCE.--Non, non; il faut que vous fassiez Pyrame, et vous, Flute,
Thisb.

BOTTOM.--Allons, continuez.

QUINCE.--_Robin Starveling, le tailleur_.

STARVELING.--Ici, Pierre Quince.

QUINCE.--Robin Starveling, vous jouerez le rle de la mre de
Thisb.--_Thomas Snout, le chaudronnier_.

SNOUT.--Me voici, Pierre Quince.

QUINCE.--Vous, le rle du pre de Pyrame; et moi, celui du pre de
Thisb.--_Snug, le menuisier_, vous ferez le lion.--Et voil, j'espre,
une pice bien distribue.

SNUG.--Avez-vous l le rle du lion par crit? Si vous l'avez,
donnez-le-moi, je vous prie, car j'ai la mmoire lente.

QUINCE.--Oh! vous pourrez le faire impromptu; car il ne s'agit que de
rugir.

BOTTOM.--Oh! laissez-moi jouer le lion aussi; je rugirai si bien que ce
sera plaisir de m'entendre; je rugirai si bien que je ferai dire au duc:
Qu'il rugisse encore! qu'il rugisse encore!

QUINCE.--Si vous alliez faire votre rle d'une manire trop terrible,
vous pouvanteriez la duchesse et les dames, au point de les faire crier
de frayeur; et c'en serait assez pour nous faire tous pendre.

TOUS ENSEMBLE.--Cela ferait pendre tous les fils de nos mres?

BOTTOM.--Je vous accorde, mes amis, que si vous pouvantiez les dames
au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient pas un
scrupule de nous pendre. Mais je vous promets de grossir ma voix, de
faon  rugir avec le doux murmure d'une jeune colombe; oui, je rugirai
de faon  ce que vous croyiez entendre un rossignol.

QUINCE.--Vous ne pouvez absolument faire d'autre rle que Pyrame; car
Pyrame est un homme d'une aimable figure, un homme bien fait comme on
en peut voir dans un jour d't, un trs-aimable et charmant cavalier:
ainsi, vous voyez bien qu'il est ncessaire que vous fassiez Pyrame.

BOTTOM.--Allons! je m'en chargerai. Quelle est la barbe qui sira le
mieux pour le jouer?

QUINCE.--Eh! celle que vous voudrez.

BOTTOM.--Je l'excuterai avec votre barbe paille, ou avec la barbe
orange, avec la rouge, ou avec votre barbe couleur de tte franaise,
celle d'un jaune parfait.

QUINCE.--Il y a pas mal de vos ttes franaises qui n'ont pas un cheveu;
vous feriez donc votre rle sans barbe[9]?--Mais, allons, messieurs,
voil vos rles; et je dois vous prier, vous recommander, vous supplier
de les bien apprendre. Demain soir, venez me trouver dans le bois voisin
du palais,  un mille de la ville, au clair de la lune: l, nous ferons
notre rptition; car si nous nous assemblons dans la ville, nous aurons
 nos trousses une foule de curieux, et tout notre plan sera connu. En
attendant, je vais dresser la liste des prparatifs dont notre pice a
besoin. Je vous prie, n'allez pas manquer au rendez-vous.

[Note 9: Sans barbe, comme une tte attaque du mal franais reste
sans cheveux (_corona Veneris_). C'tait la mode de porter des barbes
peintes. JOHNSON.]

BOTTOM.--Nous nous y rendrons; et l, nous pourrons faire rptition
avec plus de libert[10] et de hardiesse. Donnez-vous de la peine, soyez
parfaits. Adieu.

[Note 10: Avec plus de libert, _obscenely_; en plein air. _Obscenum
est, quod intra scenam agi non oportuit_. GRAY.]

QUINCE.--Au chne du duc; c'est l notre rendez-vous.

BOTTOM.--C'est assez; nous y serons, soit que les cordes de l'arc
tiennent ou se rompent[11]. (Ils sortent.)

[Note 11: Quand on assignait un rendez-vous, les soldats de milice
s'excusaient souvent en disant que les cordes de leurs arcs taient
rompues, d'o le proverbe: Tenez votre parole, que les cordes de votre
arc soient rompues ou non. WARBURTON.]

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME


SCNE I

Un bois prs d'Athnes.

UNE FE _entre par une porte et_ PUCK _par une autre_.


PUCK.--Eh bien! esprit, o errez-vous ainsi?

LA FE.

    Sur les coteaux, dans les vallons,
     travers buissons et ronces,
    Au-dessus des parcs et des enceintes,
    Au travers des feux et des eaux,
    J'erre au hasard, en tous lieux,
    Plus rapidement que la sphre de la lune.
    Je sers la reine des fes,
    J'arrose ses cercles magiques sur la verdure[12];
    Les plus hautes primevres[13] sont ses favorites:
    Vous voyez des taches sur leurs robes d'or.
    Ces taches sont les rubis, les bijoux des fes,
    C'est dans ces taches que vivent leurs sucs odorants.
  Il faut que j'aille recueillir ici quelques gouttes de rose,
  Et que je suspende l une perle aux ptales de chaque primevre.
    Adieu, esprit lourd, je te laisse.
  Notre reine et toutes nos fes viendront dans un moment.

[Note 12: Ce sont les cercles que les fes, disait-on, traaient sur
le gazon, dont la brillante verdure provenait du soin qu'elles prenaient
de l'arroser.]

[Note 13: Fleur favorite des fes.]

PUCK.--Le roi donne ici sa fte cette nuit: prends garde que la reine ne
vienne s'offrir  sa vue; car Oberon est outr de fureur de ce qu'elle
compte dans sa suite un charmant petit garon drob  un roi de l'Inde.
Jamais elle n'eut un aussi joli enfant; et le jaloux Oberon voudrait
l'avoir pour en faire son page, et parcourir avec lui les vastes forts;
mais elle retient malgr lui l'enfant chri, le couronne de fleurs et
fait de lui toute sa joie. Depuis ce moment, ils ne se rencontrent plus
dans les bosquets, sur le gazon, prs de la limpide fontaine, et  la
clart des toiles brillantes, qu'ils ne se querellent avec tant de
fureur, que toutes les fes effrayes se glissent dans les coupes des
glands pour s'y cacher.

LA FE.--Ou je me trompe bien sur votre tournure et vos faons, ou vous
tes un esprit fripon, malin, qu'on appelle Robin Bon-Diable. N'est-ce
pas vous qui effrayez les jeunes filles de village, qui crmez le
lait, et quelquefois tournez le moulin  bras? N'est-ce pas vous qui
tourmentez la mnagre fatigue de battre le beurre en vain, et qui
empchez le levain de la boisson de fermenter? N'est-ce pas vous qui
garez les voyageurs dans la nuit, et riez de leur peine? Mais ceux
qui vous appellent Hobgoblin, aimable Puck, vous faites  ceux-l leur
ouvrage, et leur portez bonne chance. Dites, n'est-ce pas vous?

PUCK.--Vous devinez juste: je suis ce joyeux esprit errant de l-haut;
je fais rire Oberon par mes tours, lorsque, en imitant les hennissements
d'une jeune cavale, je trompe un cheval gras et nourri de fves.
Quelquefois je me tapis dans la tasse d'une commre, sous la forme d'une
pomme cuite; et lorsqu'elle vient  boire, je saute contre ses lvres,
et rpand sa bire sur son sein fltri; la plus vnrable tante, en
contant la plus triste histoire, me prend quelquefois pour un tabouret
 trois pieds: soudain, je me glisse sous elle; elle tombe 
terre, elle crie: _tailleur_[14], et la voil prise d'une toux
convulsive; alors toute l'assemble se tient les cts, clate de rire,
redouble de joie, ternue et jure que jamais on n'a pass l d'heure
plus joyeuse. Mais, place, belle fe; voici Oberon.

[Note 14: La coutume de crier _tailleur_  la vue d'une chute sur le
dos, vient de ce qu'un homme qui glisse en arrire de sa chaise tombe
comme un tailleur, les jambes croises sur son tabli.]

LA FE.--Ah! voici ma matresse, que n'est-il parti!



SCNE II

OBERON _entre avec sa suite par une porte, et_ TITANIA _avec la sienne
entre par l'autre._


OBERON.--Malheureuse rencontre, de te trouver au clair de la lune, fire
Titania.

TITANIA.--Comment, jaloux Oberon?--Fes, sortons d'ici: j'ai renonc 
sa couche et  sa compagnie.

OBERON.--Arrte, tmraire infidle! Ne suis-je pas ton poux?

TITANIA.--Alors je dois tre ton pouse. Mais je sais le jour que tu
t'es drob du pays des fes, et que, sous la figure du berger Corin, tu
es rest assis tout le jour, soupirant sur des chalumeaux, et parlant en
vers de ton amour  la tendre Phillida. Pourquoi es-tu revenu des monts
les plus reculs de l'Inde? Ce n'est, certainement, que parce que la
robuste amazone, ta matresse en brodequins, ton amante guerrire, doit
tre marie  Thse; tu viens pour donner le bonheur et la joie  leur
couche nuptiale?

OBERON.--Comment n'as-tu pas honte, Titania, de parler malicieusement
de mon amiti pour Hippolyte, sachant que je suis instruit de ton amour
pour Thse? Ne l'as-tu pas conduit dans la nuit  la lueur des toiles,
loin des bras de Prigyne qu'il avait enleve? Et ne lui as-tu pas fait
violer sa foi donne  la belle gl,  Ariadne,  Antiope[15]?

[Note 15: On sait que Thse fut un des plus braves chevaliers
errants de la mythologie grecque, mais qu'il ne se piquait pas de
fidlit envers les dames.]

TITANIA.--Ce sont l des inventions de la jalousie. Jamais, depuis le
solstice de l't, nous ne nous sommes rencontrs sur les collines,
dans les valles, dans les forts, dans les prairies, auprs des claires
fontaines, ou des ruisseaux bords de joncs, ou sur les plages de la
mer, pour danser nos rondes au sifflement des vents, que tu n'aies
troubl nos jeux de tes clameurs. Aussi les vents, qui nous faisaient
entendre en vain leur murmure, comme pour se venger, ont pomp de la mer
des vapeurs contagieuses, qui, venant  tomber sur les campagnes, ont
tellement enfl d'orgueil de misrables rivires qu'elles ont surmont
leurs bords. Le boeuf a donc port le joug en vain: le laboureur a perdu
ses sueurs, et le bl vert s'est gt avant que le duvet et revtu le
jeune pi. Les parcs sont rests vides au milieu de la plaine submerge,
et les corbeaux s'engraissent de la mortalit des troupeaux: les jeux de
merelles[16] sont combls de fange, et les jolis labyrinthes serpentant
sur la foltre verdure ne peuvent plus se distinguer parce qu'on ne les
frquente plus. Les mortels de l'espce humaine[17] sont sevrs de leurs
ftes d'hiver; il n'y a plus de chants, plus d'hymnes, plus de nols qui
gayent les longues nuits.--Aussi la lune, cette souveraine des flots,
ple de courroux, inonde l'air d'humides vapeurs, qui font pleuvoir les
maladies catarrhales[18]: et, au milieu de ce trouble des lments, nous
voyons les saisons changer; les frimas,  la blanche chevelure, tomber
sur le tendre sein de la rose vermeille; le vieux hiver tale, comme par
drision, autour de son menton et de sa tte glace, une guirlande de
tendres boutons de fleurs. Le printemps, l't, le fertile automne,
l'hiver chagrin, changent leur livre ordinaire; et le monde tonn
ne peut plus les distinguer par leurs productions. Toute cette srie
de maux provient de nos dbats et de nos dissensions; c'est nous qui en
sommes les auteurs et la source.

[Note 16: Jeu de merelles, figure compose de plusieurs carrs que
les bergers ou les enfants tracent sur le gazon.]

[Note 17: Il y a dans le texte _human mortals_: cette pithte, qui
semble redondante, sert  marquer la diffrence entre les hommes et les
fes. Celles-ci ne font pas partie de l'humanit, quoique soumises  la
mort comme les hommes.]

[Note 18: Observation juste sur la constitution mdicale de
l'atmosphre.]

OBERON.--Eh bien! rformez ces dsordres; cela dpend de vous. Pourquoi
Titania contrarierait-elle son Oberon? Je ne lui demande qu'un petit
garon, pour en faire mon page d'honneur[19].

[Note 19: Page d'honneur, place de cour abolie par lisabeth; le
henchman des _highlanders_ tait leur chanson.]

TITANIA.--Mettez votre coeur en repos. Tout le royaume des fes
n'achterait pas de moi cet enfant: sa mre tait initie  mes
mystres; et maintes fois la nuit, dans l'air parfum de l'Inde, elle a
bavard auprs de moi; maintes fois, assise  mes cts sur les sables
dors de Neptune, elle observait les commerants embarqus sur les
flots. Aprs que nous avions ri de voir les voiles s'enfler, et
s'arrondir sous les caresses du vent, elle se mettait  vouloir les
imiter, et d'une dmarche gracieuse et balance, poussant en avant son
ventre, riche alors de mon jeune cuyer, comme un vaisseau voguant sur
la plaine, elle m'allait chercher des bagatelles, pour revenir ensuite
 moi, comme d'un long voyage, charge d'une prcieuse cargaison. Mais
l'infortune tant mortelle, est morte en donnant la vie  ce jeune
enfant, que j'lve pour l'amour d'elle; c'est pour l'amour de sa mre
que je ne veux pas me sparer de lui.

OBERON.--Combien de temps vous proposez-vous de rester dans le bois?

TITANIA.--Peut-tre jusqu'aprs le jour des noces de Thse. Si vous
voulez vous mler patiemment  nos rondes, et assister  nos bats
au clair de la lune, venez avec nous; sinon, vitez-moi, et je ne
troublerai pas vos retraites.

OBERON.--Donnez-moi cet enfant, et je suis prt  vous suivre.

TITANIA.--Pas pour votre royaume.--Allons, fes, partons. Nous passerons
toute la nuit  quereller, si je reste plus longtemps. (Titania sort
avec sa suite.)

OBERON.--Eh bien! va, poursuis; mais tu ne sortiras pas de ce bosquet
que je ne t'aie tourmente, pour me venger de cet outrage.--Mon gentil
Puck, approche ici. Tu te souviens d'un jour o j'tais assis sur
un promontoire, et que j'entendis une sirne, porte sur le dos
d'un dauphin, profrer des sons si doux et si harmonieux, que la
mer courrouce s'apaisa aux accents de sa voix, et maintes toiles
transportes s'lancrent de leur sphre pour entendre la musique de
cette fille de l'Ocan?

PUCK.--Oui, je m'en souviens.

OBERON.--Eh bien! dans le temps, je vis (mais tu ne pus le voir, toi)
Cupidon tout arm[20] voler entre la froide lune et la terre: il visa
au coeur d'une charmante Vestale, assise sur un trne d'Occident; il
dcocha de son arc un trait d'amour bien acr, comme s'il et voulu
percer d'un seul coup cent mille coeurs. Mais je vis la flche enflamme
du jeune Cupidon s'teindre dans les humides rayons de la chaste lune,
et la prtresse couronne, le coeur libre, continua sa marche, plonge
dans ses penses virginales[21]. Je remarquai o vint tomber le trait
de Cupidon; il tomba sur une petite fleur d'Occident.--Auparavant elle
tait blanche comme le lait, depuis elle est pourpre par la blessure de
l'amour; et les jeunes filles l'appellent _pense_[22]: va me chercher
cette fleur. Je te l'ai montre une fois. Son suc, exprim sur les
paupires endormies d'un homme ou d'une femme, les rend amoureux fous
de la premire crature vivante qui s'offre  leurs regards. Apporte-moi
cette fleur, et sois revenu ici avant que le Lviathan ait pu nager une
lieue.

[Note 20: _O Maraviglia! Amor ch'a pena  nato_
          _Gia grande vola, gia triunfa armato_.]

[Note 21: Compliment  lisabeth; ce sont les vers que dans le roman
de _Kenilworth_ la reine se fait rpter par W. Raleigh.]

[Note 22: On l'appelle aussi _Love in idleness_, l'amour oisif,
ou l'oeil du coeur, herbe de la trinit. C'est la _Viola tricolor_ de
Linne, syngnsie monogame.]

PUCK.--J'entourerai d'une ceinture le globe de la terre en quarante
minutes. (Il sort.)

OBERON.--Lorsqu'une fois j'aurai le suc de cette plante, j'pierai
l'instant o Titania sera endormie, et j'en laisserai tomber une goutte
sur ses yeux. Le premier objet qu'ils verront  son rveil, ft-ce un
lion, un ours, un loup, un taureau, une guenon curieuse ou un singe
affair, elle le poursuivra avec un coeur plein d'amour; et avant que
j'te ce charme de sa vue, ce que je peux faire avec une autre plante,
je l'obligerai  me cder son page. Mais qui vient en ces lieux? Je suis
invisible[23], et je veux entendre leur entretien.

[Note 23: On remarquera peut-tre que Puck et Oberon parlent souvent
sur la scne sans qu'on ait fait mention de leur entre. Invisibles ou
visibles  leur gr, ils semblent s'affranchir eux-mmes des lois de la
scne.]



SCNE III

OBERON _invisible_; DMTRIUS, et HLNE _qui le suit_. TITANIA _arrive
avec sa cour_.


DMTRIUS.--Je ne vous aime point; ainsi, cessez de me poursuivre. O
est Lysandre, et la belle Hermia? Je tuerai l'un; l'autre me tue. Vous
m'avez dit qu'ils s'taient sauvs dans le bois; m'y voil, dans le
bois, et je suis furieux de n'y pouvoir trouver Hermia. Laissez-moi;
loignez-vous, et ne me suivez plus.

HLNE.--Vous m'attirez  vous, coeur dur comme le diamant, mais ce
n'est point un coeur de fer que vous attirez, car le mien est fidle
comme l'acier: perdez la force d'attirer, je n'aurai plus celle de vous
suivre.

DMTRIUS.--Est-ce que je vous sollicite? est-ce que je vous abuse par
de douces paroles, ou plutt ne vous ai-je pas dit la vrit nue, je ne
vous aime point, je ne puis vous aimer?

HLNE.--Et je ne vous en aime que davantage. Je suis votre pagneul:
plus vous me maltraiterez, Dmtrius, et plus je vous caresserai.
Traitez-moi seulement comme votre pagneul: rebutez-moi, frappez-moi,
ngligez-moi, garez-moi; mais du moins, accordez-moi, quelque indigne
que je sois, la permission de vous suivre. Quelle place plus humble dans
votre amour puis-je implorer? Et ce serait encore pour moi une faveur
d'un prix inestimable, que le privilge d'tre traite comme vous
traitez votre chien.

DMTRIUS.--Ne provoquez pas trop la haine de mon me; je suis malade
quand je vous vois.

HLNE.--Et moi, je le suis quand je ne vous vois pas.

DMTRIUS.--Vous compromettez trop votre pudeur, en quittant ainsi la
ville, vous livrant seule  la merci d'un homme qui ne vous aime point,
expos aux dangers de la nuit et aux mauvais conseils d'un lieu dsert,
avec le riche trsor de votre virginit.

HLNE.--Votre vertu est ma sauvegarde; il n'est plus nuit quand je vois
votre visage; je ne crois donc plus tre alors dans les tnbres: ce
bois n'est point une solitude pour moi; avec vous, j'y trouve tout
l'univers: comment donc pouvez-vous dire que je suis seule, quand le
monde entier est ici pour me regarder?

DMTRIUS.--Je vais m'enfuir loin de vous, et me cacher dans les
fougres, vous laissant  la merci des btes froces.

HLNE.--La plus froce n'a pas un coeur aussi cruel que le vtre. Fuyez
o vous voudrez; l'histoire changera seulement: c'est Apollon qui fuit,
et c'est Daphn qui poursuit Apollon! la colombe poursuit le milan; la
douce biche hte sa course pour atteindre le tigre: hte inutile quand
c'est la timidit qui poursuit et le courage qui s'enfuit.

DMTRIUS.--Je ne m'arrterai plus  couter vos discours. Laissez-moi
m'en aller; ou, si vous me suivez, craignez de moi quelque outrage dans
l'paisseur du bois.

HLNE.--Hlas! dans le temple, dans la ville, dans les champs, partout
vous m'outragez. Fi! Dmtrius, vos affronts jettent un opprobre sur mon
sexe; nous ne pouvons, comme les hommes, combattre pour l'amour. Nous
devrions tre courtises, et nous n'avons pas t faites pour faire la
cour. Je veux vous suivre, et faire de mon enfer un ciel, en mourant de
la main que j'aime si tendrement. (Ils sortent.)

OBERON.--Nymphe, console-toi. Avant qu'il quitte ces bosquets, tu le
fuiras, et il recherchera ton amour.

(Puck revient.)

OBERON.--As-tu la fleur? Sois le bienvenu, vagabond.

PUCK.--Oui, la voil.

OBERON.--Donne-la-moi, je te prie. Je connais une rive o crot le
thym sauvage, o la violette se balance auprs de la primevre, et
qu'ombragent le suave chvrefeuille, de douces roses musques, et le bel
glantier. C'est l que, pendant quelques heures de la nuit, Titania,
fatigue des plaisirs de la danse, s'endort au milieu des fleurs; c'est
l que le serpent se dpouille de sa peau maille, vtement assez large
pour envelopper une fe. Je veux frotter lgrement les yeux de Titania,
et lui remplir le cerveau d'odieuses fantaisies. Prends-en aussi un peu,
et cherche dans ce bocage. Une belle Athnienne est prise d'un jeune
homme qui la repousse; mets-en sur les yeux de ce beau ddaigneux;
mais aie bien soin de le faire au moment o son amante s'offrira 
ses regards. Tu reconnatras l'homme aux habits athniens qu'il porte.
Accomplis ce message avec quelques prcautions, afin qu'il puisse
devenir plus idoltre d'elle qu'elle ne l'est de lui; et songe  venir
me rejoindre avant le premier chant du coq.

PUCK.--N'ayez aucune inquitude, mon souverain: votre humble serviteur
excutera vos ordres. (Ils sortent.)



SCNE IV

(Une autre partie du bois.)

TITANIA _arrive avec sa cour_.


TITANIA.--Allons, un rondeau[24], et une chanson de fes; et ensuite,
partez pour le tiers d'une minute, que les unes aillent tuer le
ver cach dans le bouton de rose; les autres faire la guerre aux
chauves-souris, pour avoir leurs ailes de peau, afin d'en habiller mes
petits gnies; que d'autres cartent le hibou qui ne cesse toute la
nuit de faire entendre ses cris lugubres, surpris de voir nos esprits
lgers.--Chantez maintenant pour m'endormir; et aprs, laissez-moi
reposer, et allez  vos fonctions.

[Note 24: _Roundel_, couplet de chanson qui commence et finit par
la mme sentence, _qui redit in orbem_. _Roundel_ signifie aussi une
ronde.]

CHANSON.

  PREMIRE FE.

  Vous, serpents tachets au double dard,
  pineux porcs-pics, ne vous montrez pas.
  Lzards, aveugles reptiles, gardez-vous d'tre malfaisants,
  N'approchez pas de notre reine.

  CHOEUR DE FES.

  Philomle, avec mlodie
  Chante-nous une douce chanson de berceuse,
  Lulla, Lulla, Lullaby; Lulla, Lulla, Lullaby.
  Que nul trouble, nul charme, nul malfice
  N'approche de notre aimable reine.
  Et bonne nuit dormez bien.

  II

  SECONDE FE.

  Araignes filandires, n'approchez pas:
  Loin d'ici fileuses aux longues jambes, loin d'ici.
  loignez-vous, noirs escarbots.
  Ver, ou limaon, n'offensez pas notre reine.

  LE CHOEUR.

  Philomle, avec mlodie, etc.

  PREMIRE FE.

  Allons, partons: tout va bien.
  Qu'une de nous se tienne  part comme sentinelle.

(Titania s'endort; les fes sortent.)

(Oberon survient, et dit en exprimant le suc de la fleur sur les
paupires de Titania:)

OBERON.

  Que l'objet que tu verras, en t'veillant,
  Devienne l'objet de ton amour:
  Aime-le et languis pour lui:
  Que ce soit un ours, un tigre ou un chat,
  Un lopard ou un sanglier  la crinire hrisse.
  Qui apparaisse  tes yeux,  ton rveil,
  Il sera ton amant chri.
  Rveille-toi  l'approche d'un objet hideux.

(Oberon sort.)

(Entrent Lysandre et Hermia.)

LYSANDRE.--Ma belle amie, vous tes fatigue d'errer dans ce bois; et 
vous dire vrai, j'ai oubli le chemin: nous nous reposerons, Hermia, si
vous le voulez, et nous attendrons ici la lumire consolante du jour.

HERMIA.--Je le veux bien, Lysandre. Allez, cherchez un lit pour vous:
moi je vais reposer ma tte sur ce gazon.

LYSANDRE.--La mme touffe de verdure nous servira d'oreiller  tous les
deux: un seul coeur, un mme lit, deux mes, et une seule foi.

HERMIA.--Non, cher Lysandre: pour l'amour de moi, mon ami, placez-vous
plus loin encore; ne vous mettez pas si prs de moi.

LYSANDRE.-- ma douce amie! prenez mes paroles dans le sens que
leur donne mon innocence. Dans l'entretien des amants, l'amour est
l'interprte; j'entends que mon coeur est uni au vtre, en sorte que
nous pouvons des deux coeurs n'en faire qu'un; que nos deux mes se sont
enchanes par un serment, en sorte que ce n'est qu'une foi dans deux
mes. Ne me refusez donc pas une place  vos cts, pour me reposer; car
en me couchant ainsi je ne ments point[25].

[Note 25: quivoque sur le verbe _to lie_, se coucher et mentir.]

HERMIA.--Lysandre excelle  faire des nigmes: malheur  mes manires
et  ma fiert, si Hermia a voulu dire que Lysandre mentait. Mais, mon
aimable ami, au nom de la tendresse et de la courtoisie, loigne-toi un
peu: cette sparation, prescrite par la dcence humaine convient  un
amant vertueux, et  une jeune vierge: oui, tiens-toi  cette distance;
et bonsoir, mon bien-aim; que ton amour ne finisse qu'avec ta prcieuse
vie!

LYSANDRE.--Je rponds  cette tendre prire: Ainsi soit-il, ainsi
soit-il; et que ma vie finisse quand finira ma fidlit! Voici mon lit:
que le sommeil t'accorde tout son repos!

HERMIA.--Que la moiti de ses faveurs ferme les yeux de celui qui
m'adresse ce souhait. (Ils s'endorment tous deux.)

(Entre Puck.)

PUCK.

  J'ai couru tout le bois;
  Je n'ai trouv aucun Athnien
  Sur les yeux de qui je pusse essayer
  La force de cette fleur pour inspirer l'amour.
  Nuit et silence! Qui est ici?
  Il porte les habits d'Athnes.
  C'est l'homme que m'a dsign mon matre,
  Et qui ddaigne la jeune Athnienne.
  Et la voici elle-mme profondment endormie
  Sur la terre humide et fangeuse.
  Oh! la jolie enfant: elle n'a pas os se coucher
  Prs de ce cruel, de cet ennemi de la tendresse.
  Rustre, je rpands sur tes yeux
  Tout le pouvoir que ce charme possde:
  Qu' ton rveil l'amour dfende au sommeil
  De jamais descendre sur ta paupire.
  Rveille-toi ds que je serai parti:
  Il faut que j'aille retrouver Oberon.

(Entrent Dmtrius et Hlne courant.)

HLNE.--Arrte, cher Dmtrius, dusses-tu me donner la mort!

DMTRIUS.--Je t'ordonne de t'en aller, ne me poursuis pas ainsi.

HLNE.--Oh! veux-tu donc m'abandonner ici dans les tnbres? Ne fais
pas cela.

DMTRIUS.--Arrte, sous peine de ta vie: je veux m'en aller seul.
(Dmtrius s'enfuit.)

HLNE, _seule_.--Oh! cette vaine poursuite m'a mise hors d'haleine.
Plus je le prie, et moins j'obtiens. Hermia est heureuse, en quelque
lieu qu'elle se trouve; car elle a des yeux clestes, et qui attirent
vers elle. Comment ses yeux sont-ils devenus si brillants? Ce n'est
pas  force de larmes amres: si cela tait, mes yeux en ont t plus
souvent arross que les siens. Non, non; je suis laide comme un ours,
car les btes de ce bois qui me rencontrent s'enfuient de peur. Il n'est
donc pas tonnant que Dmtrius, qui est un monstre sauvage, fuie
aussi ma prsence. Que mon miroir est perfide et imposteur, de m'avoir
persuad de comparer mon visage aux doux yeux d'Hermia! Mais, qui est
ici? Lysandre, tendu sur la terre! Est-il mort, ou endormi? Je ne
vois point de sang, nulle blessure.--Lysandre, si vous tes vivant, bon
Lysandre, veillez-vous.

LYSANDRE (_Il s'veille._)... Et je traverserais les flammes pour
l'amour de toi. Transparente Hlne! la nature montre son art, en me
faisant voir ton coeur  travers ton sein. O est Dmtrius? Oh! que ce
nom odieux est bien celui d'un homme destin  mourir de mon pe!

HLNE.--Ne parlez ainsi, Lysandre; ne parlez pas ainsi: qu'importe
qu'il aime votre Hermia? Lysandre, que vous importe? Hermia n'aime que
vous; ainsi soyez content.

LYSANDRE.--Content avec Hermia? Non! je me repens des instants ennuyeux
que j'ai perdus avec elle. Ce n'est point Hermia, c'est Hlne que
j'aime. Qui ne voudrait changer un corbeau contre une colombe? La
volont de l'homme est gouverne par la raison; et ma raison me dit que
vous tes la plus digne d'tre aime. Les plantes qui croissent encore
ne sont pas mres avant leur saison; et moi-mme, trop jeune jusqu'ici,
je n'tais point mr pour la raison; mais maintenant que je touche au
plus haut point de la perfection humaine, la raison devient le guide de
ma volont et me conduit  vos yeux, o je vois des histoires d'amour
crites dans le livre le plus prcieux de l'amour.

HLNE.--Pourquoi suis-je ne pour tre en butte  cette ironie? Quand
ai-je mrit d'essuyer de votre part ces mpris? N'est-ce donc pas
assez, n'est-ce donc pas assez, jeune homme, que je n'aie jamais pu,
non, et que je ne puisse jamais mriter un doux regard des yeux de
Dmtrius, sans qu'il faille encore que vous insultiez  ma disgrce? De
bonne foi, vous me faites une injure; oui, oui, vous m'insultez, en me
faisant la cour d'une manire si mprisante! Mais adieu; je suis force
d'avouer que je vous avais cru dou d'une gnrosit plus vraie. Oh! se
peut-il qu'une femme rebute d'un homme soit  cause de cela cruellement
raille par un autre? (Elle sort.)

LYSANDRE.--Elle ne voit point Hermia.--Hermia, continue de dormir ici,
et puisses-tu ne jamais t'approcher de Lysandre! Car, comme l'excs des
mets les plus dlicieux porte  l'estomac le dgot le plus invincible;
comme les hrsies que les hommes abjurent sont dtestes surtout par
ceux qu'elles avaient tromp; de mme, toi, objet de ma satit et de
mon hrsie, sois hae de tous, et surtout de moi! Et vous, puissances
de mon me, consacrez votre amour et votre force  honorer Hlne, et 
me rendre son chevalier. (Il sort.)

HERMIA, _se rveillant en sursaut_.-- mon secours, Lysandre!  mon
secours! Oh! fais ton possible pour arracher ce serpent qui rampe sur
mon sein: hlas! par piti!--Quel tait ce songe! Lysandre, vois comme
je tremble de frayeur! il m'a sembl qu'un serpent me dvorait le coeur,
et que toi, tu tais assis, souriant  mon cruel tourment.--Lysandre!
quoi, s'est-il loign! Lysandre! Seigneur! Quoi! il ne m'entend pas!
Il est parti! Pas un son, pas une parole! Hlas! o tes-vous?
Rpondez-moi, si vous pouvez m'entendre: parlez-moi, au nom de tous les
amours! Je suis prte  m'vanouir de terreur!--Personne!--Ah! je vois
enfin que tu n'es plus prs de moi; il faut que je trouve  l'instant,
ou la mort, ou toi. (Elle sort).

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME


SCNE I

La scne est toujours dans le bois. La reine des fes est endormie.

_Entrent_ QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, STARVELING.


BOTTOM.--Sommes-nous tous rassembls?

QUINCE.--Oui, oui; et voici une place admirable pour notre rptition.
Ce gazon vert sera notre thtre, ce buisson d'pines nos coulisses; et
nous allons jouer la pice tout comme nous la jouerons devant le duc.

BOTTOM.--Pierre Quince!

QUINCE.--Que dis-tu, terrible Bottom?

BOTTOM.--Il y a dans cette comdie de _Pyrame et Thisb_ des choses qui
ne plairont jamais. D'abord, Pyrame doit tirer son pe et se tuer. Les
dames ne supporteront jamais cela. Qu'avez-vous  rpondre?

SNOUT.--Par Notre-Dame, cela leur fera une peur affreuse.

STARVELING.--Je crois que nous ferons bien de laisser la tuerie de ct
quand tout sera fini.

BOTTOM.--Pas du tout. J'ai un expdient pour tout concilier. crivez-moi
un prologue, et que ce prologue ait l'air de dire que nous ne ferons
aucun mal avec nos pes, et que Pyrame n'est pas tu tout de bon; pour
plus grande assurance, dites-leur que moi, qui fais Pyrame, je ne suis
pas Pyrame, mais Bottom le tisserand: cela les rassurera tout  fait
contre la peur.

QUINCE.--Allons, nous ferons ce prologue; et il sera crit en vers de
huit et de six[26].

[Note 26: On sait qu'un sonnet ne peut avoir que quatorze vers.]

BOTTOM.--Non, ajoutez-en encore deux: qu'on le fasse en vers de huit.

SNOUT.--Et les dames ne seront-elles point effrayes du lion?

STARVELING.--Je le crains bien, je vous assure.

BOTTOM.--Camarades, vous devriez y bien rflchir. Amener sur la
scne, Dieu nous protge! un lion parmi des dames, c'est une chose bien
terrible; car il n'y a pas de plus redoutable bte sauvage que votre
lion, au moins; nous devons bien faire attention  cela.

SNOUT.--Il faudra donc un autre prologue pour dire que le lion n'est pas
un lion.

BOTTOM.--Oh! il faut que vous nommiez celui qui joue le lion, et que
l'on voie la moiti de son visage au travers du cou du lion; il
faut qu'il parle lui-mme, et qu'il dise ceci, ou quelque chose
d'quivalent:--Mesdames, ou belles dames, je vous souhaiterais, ou je
vous demanderais, ou je vous prierais de ne pas avoir peur, de ne pas
trembler; je rponds de votre vie sur la mienne. Si vous croyiez que je
viens ici comme un lion, ce serait exposer ma vie. Non, je ne suis rien
de pareil; je suis un homme tout comme les autres hommes..... Et alors
qu'il dise son nom, et qu'il leur dclare tout net qu'il est Snug le
menuisier.

QUINCE.--Allons, cela sera ainsi. Mais il y a encore deux choses bien
difficiles: c'est, d'abord, d'introduire le clair de lune dans une
chambre; car vous savez que Pyrame et Thisb se rencontrent au clair de
la lune.

SNUG.--La lune brillera-t-elle le soir que nous jouerons notre pice?

BOTTOM.--Un calendrier! un calendrier! voyez dans l'almanach, cherchez
le clair de lune, cherchez le clair de lune!

QUINCE.--Oui: il y aura de la lune ce soir-l.

BOTTOM.--Alors, vous pouvez laisser ouverte une fentre de la grande
chambre o nous jouerons, et la lune pourra y briller par la fentre.

QUINCE.--Oui: ou un homme peut venir avec un fagot d'pines et une
lanterne, et dire qu'il vient pour reprsenter ou figurer le personnage
du clair de lune.--Mais il y a encore une autre difficult. Il nous
faut une muraille dans la grande chambre; car Pyrame et Thisb, dit
l'histoire, se parlaient au travers de la fente d'un mur.

SNUG.--Vous ne pourrez jamais amener une muraille sur la scne. Qu'en
dites-vous, Bottom?

BOTTOM.--Le premier venu peut reprsenter une muraille: il n'a qu'
avoir quelque enduit de pltre, ou d'argile, ou de crpi sur lui, pour
figurer la muraille; ou bien encore, qu'il tienne ses doigts ainsi
ouverts; et,  travers ces fentes, Pyrame et Thisb pourront se parler
tout bas.

QUINCE.--Si cela peut s'arranger, tout est en rgle.--Allons,
asseyez-vous tous, fils de vos mres, et rcitez vos rles. Vous,
Pyrame, commencez; et quand vous aurez dbit vos discours, vous
entrerez dans ce buisson, et ainsi des autres, chacun selon son rle.

(Puck survient sans tre vu.)

PUCK.--Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons,
si prs du lit de la reine des fes? Quoi! une pice en jeu? Je veux
tre de l'auditoire, et peut-tre aussi y serai-je acteur, si j'en
trouve l'occasion.

QUINCE.--Parlez, Pyrame.--Thisb, avancez.

PYRAME.--Thisb, les fleurs exhalent de douces _odieuses_.

QUINCE.--Odeurs, odeurs.

PYRAME.--... Exhalent de douces odeurs: telle est celle de votre
haleine, ma chre, trs-chre Thisb.--Mais, coutez; une voix!--Restez
ici un moment et dans l'instant je vais venir vous retrouver. (Il
sort.)

PUCK, _ part_.--Voil le plus trange Pyrame qui ait jamais jou ici.
(Il sort.)

THISB.--Est-ce  mon tour de parler?

QUINCE.--Oui, vraiment, c'est  vous; car vous devez concevoir qu'il ne
vous quitte que pour voir d'o vient un bruit qu'il a entendu, et qu'il
va revenir sur-le-champ.

THISB.--Trs-radieux Pyrame, dont le teint a la blancheur des lis,
et dont les couleurs brillent comme la rose vermeille sur un glantier
triomphant: smillant jouvenceau, et mme trs-aimable juif[27], aussi
fidle que le plus fidle coursier que rien ne peut fatiguer.--J'irai te
trouver, Pyrame,  la tombe de _Ninny_[28].

[Note 27: _Most brisky Juvenal, and Eke most lovely Jew_. Le mot
_Jew_ semble tre ici une abrviation de _Juvnal_, et forme une
espce d'quivoque avec la premire syllabe de _Juvnal_,  cause de la
prononciation. Au reste, tout ceci n'est que parodie.]

[Note 28: _Ninny_, lourdaud, jeu de mots.]

QUINCE.-- la tombe de Ninus, l'ami!--Mais vous ne devez pas dire cela
encore; c'est une rponse que vous avez  faire  Pyrame. Vous dbitez
tout votre rle  la fois; les _rpliques_, et tout.--Pyrame, entrez,
votre tour est venu. _Rien ne peut fatiguer_, sont les derniers mots de
la tirade.

(Puck rentre avec Bottom affubl d'une tte d'ne.)

THISB.--Aussi fidle que le plus fidle coursier que rien ne peut
fatiguer.

PYRAME.--Si j'tais beau, Thisb, je ne serais jamais qu' toi.

QUINCE.--O prodige monstrueux! prodige trange! ce lieu est
hant.--Vite, camarades, fuyons! Camarades, au secours! (Toute la troupe
s'enfuit.)

PUCK.--Je vais vous suivre; je vais vous faire tourner  travers les
marcages, les buissons, les ronces et les pines. Tantt je serai
cheval, et tantt chien, pourceau, ours sans tte, et tantt une flamme;
hennissant, aboyant, grondant, rugissant, brlant; cheval, chien,
pourceau, ours, et feu tour  tour. (Il sort.)

BOTTOM.--Pourquoi donc s'enfuient-ils ainsi? C'est un tour qu'ils me
jouent pour me faire peur.

(Snout rentre.)

SNOUT.-- Bottom, comme te voil chang! Que vois-je donc l sur tes
paules?

BOTTOM.--Qu'est-ce que tu vois? Tu vois une tte d'ne, qui est la
tienne; n'est-ce pas? (Snout sort.)

(Quince rentre.)

QUINCE.--Dieu te bnisse, Bottom! Dieu te bnisse! Te voil
mtamorphos. (Il sort.)

BOTTOM, _seul_.--Je vois leur malice: ils veulent faire un ne de moi,
pour m'effrayer, s'ils le peuvent. Mais, moi, je ne veux pas bouger de
cette place, quoi qu'ils puissent faire. Je vais me promener ici en long
et en large, et je vais chanter, afin qu'ils comprennent que je n'ai pas
la moindre peur. (Il chante.)

  Le merle au noir plumage,
  Au bec jaune comme l'orange,
  La grive avec son chant si gai,
  Le roitelet avec sa petite plume.

TITANIA, _s'veillant._--Quel ange me rveille sur mon lit de fleurs?

BOTTOM _chantant_.

  Le pinson, le moineau et l'alouette,
  Le gris coucou avec son plain-chant,
  Dont maint homme remarque la note,
  Sans oser lui rpondre _non_.

Car en effet, qui voudrait compromettre son esprit avec un si fol
oiseau? Qui voudrait donner un dmenti  un oiseau, quand il crierait,
_coucou_,  perte d'haleine?

TITANIA.--Ah! je te prie, aimable mortel, chante encore. Mon oreille est
amoureuse de tes chants, mes yeux sont pris de ta personne; et la
force de ton brillant mrite me contraint, malgr moi, de dclarer,  la
premire vue, de jurer que je t'aime.

BOTTOM.--Il me semble, madame, que vous n'auriez gure de raison pour
m'aimer; et cependant,  dire la vrit, la raison et l'amour ne vont
gure aujourd'hui de compagnie: c'est grand dommage que quelques braves
voisins ne veuillent pas les rconcilier. Oui, je pourrais ruser comme
un autre, dans l'occasion.

TITANIA.--Tu es aussi sens que tu es beau.

BOTTOM.--Oh! ni l'un ni l'autre. Mais si j'avais seulement assez
d'esprit pour sortir de ce bois, j'en aurais assez pour l'usage que j'en
veux faire.

TITANIA.--Ah! ne dsire pas de sortir de ce bois. Tu resteras ici, que
tu le veuilles ou non. Je suis un esprit d'un rang lev; l't rgne
toujours sur mon empire; et moi, je t'adore. Viens donc avec moi, je te
donnerai des fes pour te servir; elles iront te chercher mille joyaux
dans l'abme; elles chanteront tandis que tu dormiras sur un lit de
fleurs; et je saurai si bien purer les lments grossiers de ton
corps mortel, que tu voleras comme un esprit arien. Fleur-des-Pois,
Toile-d'Araigne, Papillon, Graine-de-Moutarde!

(Quatre fes se prsentent.)

PREMIRE FE.--Me voil  vos ordres.

SECONDE FE.--Et moi aussi.

TROISIME FE.--Et moi aussi.

QUATRIME FE.--O faut-il aller?

TITANIA.--Soyez prvenantes et polies pour ce seigneur: dansez dans
ses promenades, gambadez  ses yeux; nourrissez-le d'abricots et de
framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mres; drobez
aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs
cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux
brillants du ver luisant[29], pour clairer le coucher et le lever de mon
bien-aim; arrachez les ailes bigarres des papillons, pour carter les
rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et
faites-lui la rvrence.

[Note 29: C'est la queue du ver luisant (_lampyris_), qui est
phosphorique, et non ses yeux. JOHNSON.]

PREMIRE FE.--Salut, mortel!

SECONDE FE.--Salut!

TROISIME FE.--Salut!

QUATRIME FE.--Salut!

BOTTOM.--Je rends mille grces  Vos Seigneuries, de tout mon coeur.--Je
vous prie, quel est le nom de Votre Seigneurie?

UNE FE.--Toile-d'Araigne.

BOTTOM.--Je serai charm de lier avec vous une plus troite
connaissance. Cher monsieur Toile-d'Araigne, si je me coupe le doigt,
j'aurai recours  vous.--(_ une autre fe_.) Votre nom, mon bon
monsieur?

SECONDE FE.--Fleur-des-Pois.

BOTTOM.--Je vous prie, recommandez-moi  madame Cosse, votre mre, et
 M. Cosse, votre pre. Cher monsieur Fleur-des-Pois, je veux que nous
fassions plus ample connaissance.--(_ une autre fe_.) Votre nom, je
vous en conjure, monsieur?

TROISIME FE.--Graine-de-Moutarde.

BOTTOM.--Bon monsieur Graine-de-Moutarde, je connais  merveille votre
rare patience, ce lche gant _Roastbeef_ a dvor plusieurs membres
de votre maison. Je vous promets que vos parents m'ont fait venir les
larmes aux yeux plus d'une fois; nous nous lierons ensemble, mon cher
Graine-de-Moutarde.

TITANIA.--Allons, accompagnez-le: conduisez-le sous mon berceau. La
lune parat nous regarder d'un oeil humide; et lorsqu'elle pleure, les
petites fleurs pleurent aussi et regrettent quelque virginit viole...
Enchanez la langue de mon bien-aim: conduisez-le en silence. (Ils
sortent.)


SCNE II

Une autre partie du bois.

OBERON _entre_.


OBERON.--Je voudrais bien savoir si Titania s'est rveille; et puis,
quel a t le premier objet qui s'est prsent  sa vue, et dont il
faut qu'elle se passionne jusqu' la fureur. (_Entre Puck_.) Voici
mon courrier.--Eh bien! foltre esprit, quelle fte nocturne a lieu
maintenant dans ce bois enchant?

PUCK.--Ma matresse est prise d'un monstre. Prs de la retraite de son
berceau sacr,  l'heure o elle tait plonge dans le sommeil le plus
profond, une bande de rustres, artisans grossiers, qui gagnent leur pain
dans les choppes d'Athnes, se sont rassembls pour rpter une comdie
destine  tre joue le jour des noces du grand Thse. Le plus stupide
malotru de cette troupe d'ignorants, qui reprsentait Pyrame, dans leur
pice, a abandonn le lieu de la scne, et est entr dans un hallier:
l, je l'ai surpris et je lui ai plant une tte d'ne sur la sienne.
Cependant, son tour est venu de rpondre  sa Thisb: alors, mon acteur
revient sur la scne. Aussitt que ses camarades l'aperoivent, comme
une troupe d'oies sauvages, qui ont aperu l'oiseleur s'approcher en
rampant, ou comme une compagnie de corneilles  tte brune, qui se
lvent et croassent au bruit d'un fusil, se sparent, et traversent en
dsordre les airs, de mme,  sa vue, tous se mettent  fuir. Alors, au
bruit de nos pieds, par-ci, par-l, l'un d'eux tombe  terre, crie au
meurtre et appelle des secours d'Athnes. Leur faible raison, gare
par une grande frayeur, voit s'armer contre eux les objets inanims.
Les ronces et les pines dchirent leurs habits, emportent  l'un
ses manches,  l'autre son chapeau: toutes choses ravissent quelque
dpouille  ceux qui cdent tout. Je les ai conduits ainsi dans le
dlire de la peur, et j'ai laiss ici le beau Pyrame mtamorphos; le
hasard a voulu que, dans ce moment mme, Titania se soit rveille, elle
a pris aussitt de l'amour pour un ne.

OBERON.--L'vnement surpasse mes esprances.--Mais as-tu oint les yeux
de l'Athnien avec ce philtre d'amour, comme je te l'avais ordonn?

PUCK.--Je l'ai surpris dormant.--C'est une chose faite aussi; et la
jeune Athnienne est auprs de lui; de faon qu'il faut ncessairement
qu' son rveil, ses yeux l'aperoivent.

(Entrent Dmtrius et Hermia.)

OBERON.--Reste  mon ct: voici justement l'Athnien.

PUCK.--C'est bien la femme: mais ce n'est pas l'homme.

DMTRIUS.--Ah! pourquoi rebutez-vous celui qui vous aime tant? Gardez
ces rigueurs pour votre plus cruel ennemi.

HERMIA.--Tu n'essuies de moi que des reproches; mais je voudrais pouvoir
te maltraiter davantage; car tu m'as donn, j'en ai peur, sujet de te
maudire. Si tu as assassin Lysandre pendant son sommeil, dj enfonc
 moiti dans le sang achve de t'y plonger, et tue-moi aussi. Le soleil
n'est pas aussi fidle au jour que Lysandre l'tait pour moi.--Aurait-il
jamais abandonn son Hermia endormie? Je croirai plutt qu'on peut
percer d'outre en outre le globe entier de la terre, et que la lune peut
descendre  travers son centre, et aller  midi aux antipodes dranger
son frre. Il faut que tu l'aies assassin: tu as le regard d'un
meurtrier, un visage cadavreux, farouche.

DMTRIUS.--Plutt l'air d'un homme assassin, le coeur perc par votre
cruelle svrit; et cependant, vous qui me tuez, restez aussi radieuse
et aussi pure que Vnus dans sa sphre tincelante.

HERMIA.--Qu'importe  mon cher Lysandre?--O est-il? Ah! bon Dmtrius!
veux-tu me le rendre?

DMTRIUS.--J'aimerais mieux donner son cadavre  mes lvriers.

HERMIA.--Loin de moi, loin de moi, chien! Tu me fais passer les bornes
de la patience d'une jeune fille. Tu l'as donc tu?--Sois pour jamais
ray du nombre des humains! Oh! dis-moi, dis-moi une fois, une seule
fois la vrit, par piti pour moi. Aurais-tu os le regarder veill,
et l'as-tu tu pendant qu'il dormait?  le brave exploit! Un reptile,
une vipre en pouvait faire autant; oui, c'est une vipre qu'on peut
accuser, car jamais, serpent que tu es, une vipre n'a bless avec un
dard plus perfide que ta langue.

DMTRIUS.--Vous puisez les emportements de votre colre sur une
mprise. Je ne suis point coupable du sang de Lysandre; et, autant que
je puisse savoir, il n'est point mort.

HERMIA.--Je vous en conjure, dites-moi alors qu'il se porte bien.

DMTRIUS.--Si je pouvais vous l'assurer, que gagnerais-je  vous le
dire?

HERMIA.--Le privilge de ne plus me revoir jamais.--Et je fuis 
l'instant ta prsence abhorre: ne me recherche plus qu'il soit mort, ou
vivant. (Elle s'en va.)

DMTRIUS.--Il est inutile de vouloir la suivre dans cet accs de
courroux. Je vais donc me reposer ici quelques moments. Ainsi, le poids
du chagrin devient plus accablant encore, lorsque le sommeil insolvable
refuse de lui payer sa dette; peut-tre en ce moment s'acquittera-t-il
quelque peu envers moi, si je fais ici quelque sjour pour attendre sa
complaisance. (Il se couche.)

OBERON.--Qu'as-tu fait? Tu t'es compltement mpris, et tu as plac
le philtre d'amour sur les yeux d'un amant fidle. Ainsi, l'effet
ncessaire de ta mprise est de changer un amour sincre en amour
perfide, et non pas un amour perfide en un amour sincre.

PUCK.--C'est le destin qui gouverne les vnements, et qui fait que,
pour un amant qui garde sa foi, un million d'autres la violent, et
entassent parjures sur parjures.

OBERON.--Va, parcours le bois plus vite que le vent, et vois  dcouvrir
Hlne d'Athnes: elle est toute malade d'amour, et ple, puise de
soupirs brlants, qui ont nui  la fracheur de son sang. Tche de
l'amener ici par quelque enchantement; je charmerai les yeux du jeune
homme qu'elle aime, avant qu'elle reparaisse  sa vue.

PUCK.--J'y vais, j'y vais: vois, comme je vole, plus rapidement que la
flche dcoche de l'arc d'un Tartare. (Il sort.)

OBERON.

(Il verse un suc de fleur sur les yeux de Dmtrius.)

  Fleur de couleur de pourpre,
  Blesse par l'arc de Cupidon,
  Pntre dans la prunelle de son oeil!
  Quand il cherchera son amante,
  Qu'elle brille  ses regards du mme clat
  Dont Vnus brille dans les cieux.--
  Si,  ton rveil, elle est auprs de
  Implore d'elle ton remde.

(Puck revient.)

PUCK.--Chef de notre bande ferique, Hlne est ici  deux pas; et le
jeune homme, victime de ma mprise, demande le salaire de son amour.
Verrons-nous cette tendre scne? Seigneur, que ces mortels sont fous!

OBERON.--Range-toi: le bruit qu'ils font va rveiller Dmtrius.

PUCK.--Eh bien! ils seront deux alors  courtiser une femme. Cela doit
faire un spectacle amusant; et rien ne me plat tant que ces accidents
bizarres et imprvus.

(Entrent Lysandre et Hlne.)

LYSANDRE.--Pourquoi croiriez-vous que je vous recherche par drision?
jamais le ddain et le mpris ne se manifestent par des larmes: voyez,
quand je vous jure mon amour, je pleure: des serments ns dans les
pleurs annoncent la sincrit; et comment pouvez-vous voir des signes de
mpris dans ce qui porte le gage vident de la bonne foi?

HLNE.--Vous redoublez de plus en plus votre perfidie. Quand la
vrit tue la vrit, quel combat infernal et cleste! Ces voeux sont
pour Hermia: voulez-vous donc l'abandonner? Pesez serments contre
serments, et vous pserez le nant. Vos serments, pour elle et pour moi,
mis dans une balance, seront d'un poids gal; et tout aussi lgers que
de vaines paroles.

LYSANDRE.--Je n'avais pas de discernement, lorsque je lui ai jur ma
foi.

HLNE.--Et vous n'en avez pas plus,  mon avis, maintenant que vous la
dlaissez.

LYSANDRE--Dmtrius l'aime, et ne vous aime point.

DMTRIUS, _se rveillant_.-- Hlne! desse, nymphe accomplie et
divine!  quoi, ma bien-aime, pourrais-je comparer tes yeux? Le cristal
mme est trouble.  quel charme sur tes lvres vermeilles comme deux
cerises mres! Comme elles appellent les baisers! Quand tu lves la
main, la neige pure et glace des sommets de Taurus, caresse par le
vent d'orient, parat noire comme le corbeau. Oh! permets que je baise
cette merveille de blancheur blouissante, ce sceau de la flicit.

HLNE.-- malice infernale! Je vois bien que vous tes tous ligus
contre moi, pour vous amuser. Si vous tiez honntes, et connaissant la
courtoisie, vous ne m'accableriez pas de vos outrages. Ne vous suffit-il
pas de me har, comme je sais que vous me hassez, sans vous unir
troitement pour vous moquer de moi? Si vous tiez des hommes, comme
vous en avez la figure, vous ne traiteriez pas ainsi une femme bien ne.
Venir me jurer de l'amour, et exagrer ma beaut, lorsque je suis sre
que vous me hassez de tout votre coeur! Vous tes tous deux rivaux,
vous aimez Hermia; et tous deux, en ce moment, vous rivalisez  qui
insultera le plus Hlne. Voil un grand exploit, une mle entreprise,
de faire couler les larmes d'une fille infortune, par votre drision!
Jamais des hommes de noble naissance n'auraient ainsi offens une
jeune fille; jamais ils n'auraient pouss  bout la patience d'une me
dsole, comme vous faites, uniquement pour vous en faire un jeu!

LYSANDRE.--Vous tes dur, Dmtrius; n'en agissez pas ainsi. Car vous
aimez Hermia; vous savez que je ne l'ignore pas; et ici mme, bien
volontiers et de tout mon coeur, je vous cde ma part de l'amour
d'Hermia: lguez-moi en retour la vtre dans l'amour d'Hlne, que
j'adore et que j'aimerai jusqu'au trpas.

HLNE.--Jamais des moqueurs ne prodigurent plus de vaines paroles.

DMTRIUS.--Lysandre, garde ton Hermia; je n'en veux point: si je
l'aimai jamais, cet amour est tout  fait ananti. Mon coeur n'a
fait que sjourner avec elle en passant, comme un hte tranger; et
maintenant il est retourn  Hlne, comme sous son toit natal, pour s'y
fixer  jamais.

LYSANDRE.--Hlne, cela n'est point!

DMTRIUS.--Ne calomnie pas la foi que tu ne connais pas, de crainte
qu' tes risques et prils tu ne le payes cher.--Vois venir de ce ct
l'objet de ton amour; voil celle qui t'est chre.

(Survient Hermia.)

HERMIA.--La nuit sombre, qui suspend l'usage des yeux, rend l'oreille
plus sensible aux sons; ce qu'elle ravit au sens de la vue, elle en
ddommage en doublant le sens de l'oue.--Ce ne sont pas mes yeux,
Lysandre, qui t'ont dcouvert; c'est mon oreille, et je lui en rends
grces, qui m'a guid vers toi au son de ta voix. Mais pourquoi m'as-tu
si cruellement abandonne?

LYSANDRE.--Pourquoi resterait-il, celui que l'amour presse de
s'loigner?

HERMIA.--Et quel amour pouvait attirer Lysandre loin de moi?

LYSANDRE.--L'amour de Lysandre, qui ne lui permettait pas de rester,
la belle Hlne; Hlne, qui rend la nuit plus brillante que tous ces
cercles de feu et tous ces yeux de lumire. Pourquoi me cherches-tu?
Cette dmarche ne pouvait-elle pas te faire comprendre que c'tait la
haine que je te portais qui m'obligeait  te quitter ainsi?

HERMIA.--Vous ne pensez pas ce que vous dites; cela est impossible.

HLNE.--Voyez, elle aussi est du complot! Je le vois bien  prsent,
qu'ils se sont concerts tous les trois, pour arranger cette scne de
drision  mes dpens. Injurieuse Hermia! fille ingrate! as-tu donc
conspir, as-tu complot avec ces cruels de me faire subir ces odieuses
railleries? Toute cette confiance mutuelle, ces serments de soeurs, ces
heures passes ensemble, quand nous reprochions au temps de trop hter
sa marche et de nous sparer; oh! tout cela est-il oubli, et toute
notre amiti de l'cole, et l'innocence de notre enfance? Hermia, nous
avons, avec l'adresse des dieux, cr toutes les deux avec nos aiguilles
une mme fleur sur un seul modle, assises sur un seul coussin, et
chantant une mme chanson sur un mme air, comme si nos mains, nos
personnes, nos voix et nos mes n'eussent appartenu qu' un seul et mme
corps: c'est ainsi que nous avons grandi ensemble, comme deux cerises
jumelles, en apparence spares, mais unies dans leur sparation, comme
deux jolis fruits attachs sur la mme tige: on voyait deux corps, mais
qui n'avaient qu'un coeur, tels que deux cts d'armoiries de la mme
maison qui n'appartiennent qu' un seul cu, et sont surmonts d'un
seul cimier. Et tu veux rompre violemment le noeud de notre ancienne
tendresse, et te joindre  des hommes pour bafouer ta pauvre amie? Oh!
ce n'est pas la conduite d'une amie, d'une jeune fille: tout notre sexe
a droit, aussi bien que moi, de te reprocher ce traitement, quoique je
sois la seule qui en ressente l'outrage.

HERMIA.--Je suis confondue de vos amers reproches: je ne vous insulte
point; il me semble plutt que c'est vous qui m'insultez.

HLNE.--N'avez-vous pas excit Lysandre  me suivre, comme par ironie,
et  vanter mes yeux et mon visage? Et n'avez-vous pas engag votre
autre amant, Dmtrius (qui tout  l'heure me repoussait du pied), 
m'appeler desse, nymphe, divine et rare merveille, beaut cleste
et sans prix? Pourquoi adresse-t-il ce langage  celle qu'il hait? Et
pourquoi Lysandre rejette-t-il votre amour, si puissant dans son coeur,
pour me l'offrir  moi, si ce n'est sur votre instigation et de votre
consentement? Si je ne suis pas autant en faveur que vous, aussi
entoure d'amour, aussi heureuse, mais si je suis assez malheureuse pour
aimer sans tre aime, vous devriez me plaindre au lieu de me mpriser!

HERMIA.--Je ne puis comprendre ce que vous voulez dire.

HLNE.--Oui, oui; continuez; affectez un air triste, faites la moue
en me regardant quand je tourne le dos; faites-vous des signes
d'intelligence, soutenez cette agrable plaisanterie; il en sera parl
dans le monde, de ce jeu si bien jou.--Si vous aviez quelque piti,
quelque gnrosit, quelque ide des bons procds, vous ne me prendriez
pas pour le sujet de vos railleries. Mais, adieu, je vous laisse: c'est
en partie ma faute; et la mort, ou l'absence y porteront bientt remde.

LYSANDRE.--Arrtez, aimable Hlne: coutez mon excuse, ma bien-aime,
ma vie, mon me, belle Hlne!

HLNE.--Oh! admirable!

HERMIA, _ Lysandre_.--Cher amant, ne l'insulte pas ainsi.

DMTRIUS.--Si elle ne l'obtient pas de bon gr, je puis l'y forcer,
moi.

LYSANDRE.--Tu ne peux pas plus m'y forcer, qu'Hermia ne peut l'obtenir
par ses instances. Tes menaces n'ont pas plus de force que ses
impuissantes prires.--Hlne, je t'aime; sur ma vie, je t'aime; je jure
sur ma vie, que je veux perdre pour toi, de convaincre de mensonge celui
qui osera dire que je ne t'aime pas.

DMTRIUS, _ Hlne_.--Je te proteste que je t'aime plus qu'il ne peut
t'aimer.

LYSANDRE.--Si tu parles ainsi, retirons-nous, et prouve-le-moi.

DMTRIUS.--Allons, sur-le-champ, viens.

HERMIA.--Lysandre, o peut tendre tout ceci?

LYSANDRE.--Loin de moi, noire thiopienne.

DMTRIUS.--Non: ne craignez pas; il fait semblant de vouloir s'arracher
de vos mains.--Allons, faites comme si vous vouliez me suivre: mais
cependant, ne venez pas.--Vous tes un homme bien doux, allez!

LYSANDRE.--Lche-moi, chat, glouteron, vile crature, laisse-moi libre,
ou je vais te secouer loin de moi comme un serpent.

HERMIA.--Pourquoi donc tes-vous devenu si dur pour moi? Que veut dire
ce changement, mon cher amant?

LYSANDRE.--Ton amant? Loin de moi, noire Tartare; loin de moi: loin,
mdecine nausabonde, potion odieuse, loin de moi!

HERMIA.--Ne plaisantes-tu pas?

HLNE.--Oh! srement, il plaisante, et vous aussi.

LYSANDRE.--Dmtrius, je te tiendrai ma parole.

DMTRIUS.--Je voudrais en avoir votre obligation bien en forme; car
je m'aperois qu'un faible lien vous retient: je ne me fie pas  votre
parole.

LYSANDRE.--Quoi! voulez-vous que je la blesse, que je la frappe, que je
la tue? Quoique je la hasse, je ne veux pas la maltraiter.

HERMIA.--Et quel mal plus grand peux-tu me faire, que de me har?...
Me har! et pourquoi?  malheureuse! Quel changement trange, mon
bien-aim! Ne suis-je pas Hermia? N'es-tu pas Lysandre? Je suis
aussi belle maintenant que par le pass: cette nuit, tu m'aimais; et
cependant, c'est cette nuit que tu m'as quitte. Quoi! tu m'as donc
quitte? Que les dieux m'en gardent! Bien srieusement, est-il possible?

LYSANDRE.--Oui, sur ma vie; et je n'ai jamais dsir de te revoir:
ainsi, laisse de ct les esprances, les questions et les doutes.
Sois-en bien assure; rien n'est plus vrai: ce n'est point un jeu; je te
hais, et j'aime Hlne.

HERMIA.--Ah! malheureuse que je suis!--(_ Hlne_.) Toi, fourbe, poison
de ma vie, voleuse d'amour; quoi! tu es venue la nuit, et tu m'as vol
le coeur de mon amant?

HLNE.--Charmant, ma foi! N'avez-vous aucune modestie, aucune pudeur de
jeune fille, aucune nuance de dcence? Quoi! voulez-vous arracher 
ma langue patiente des rponses de colre? Fi donc! fi! actrice,
marionnette!

HERMIA.--Une marionnette? Pourquoi?--Oui! voil le secret: je reconnais
maintenant qu'elle a fait des comparaisons entre nos tailles, qu'elle a
vant la hauteur de la sienne; et qu'avec l'avantage de sa tournure,
de sa belle tournure, oh! srement, elle l'a emport prs de lui. Et
tes-vous donc monte si haut dans son estime, parce que je suis petite
comme une naine?--Suis-je donc si petite, grand mt de cocagne? Parle;
suis-je donc si petite? Je ne suis pas encore si petite, que mes ongles
ne puissent atteindre  tes yeux.

HLNE.--Je vous prie, messieurs, contentez-vous de me faire votre
jouet; empchez du moins qu'elle ne me blesse: jamais je ne fus une
femme mchante, jamais je n'eus de talent pour les rixes; je suis bien
de mon sexe par ma timidit: empchez-la de me frapper. Vous pourriez
croire peut-tre, parce qu'elle est un peu plus petite que moi, que je
suis en tat de lui tenir tte.

HERMIA.--Plus petite! Vous voyez, elle le rpte encore.

HLNE.--Bonne Hermia, ne sois pas si amre pour moi; je t'ai toujours
aime, Hermia; j'ai toujours gard fidlement tes secrets; jamais je ne
t'ai fait le moindre tort, except, lorsque par amour pour Dmtrius je
lui ai dit que tu t'tais sauve dans ce bois: il t'a suivie, je
l'ai suivi par amour; mais lui m'a chasse, et il m'a menace de me
maltraiter, de me fouler aux pieds, et mme de me tuer; et maintenant,
si vous voulez me laisser aller en paix, je vais reporter ma folle
passion dans Athnes, et je ne vous suivrai plus. Laissez-moi m'en
aller; vous voyez combien je suis simple, et combien je suis folle.

HERMIA.--Eh bien! partez: qui vous retient?

HLNE.--Un coeur insens, que je laisse ici derrire moi!

HERMIA.--Avec qui? avec Lysandre?

HLNE--Avec Dmtrius.

LYSANDRE.--Ne crains rien, chre Hlne; elle ne te fera pas de mal.

DMTRIUS.--Non, certes; elle ne lui en fera aucun, quand vous prendriez
son parti.

HLNE.--Oh! quand elle est en colre, elle est mchante et ruse;
c'tait un petit renard quand elle allait  l'cole; et quoiqu'elle soit
petite, elle est violente.

HERMIA.--Petite encore? Toujours petite? naine? Quoi! souffrirez-vous
qu'elle m'insulte ainsi? Laissez-moi approcher d'elle.

LYSANDRE.--Va-t'en naine, diminutif de femme, crature noue par l'herbe
sanguinaire[30], grain de verre, gland de chne.

[Note 30: La sanguinaire est une papavrace (polyandrie monogyne) 
laquelle on attribuait autrefois la vertu de _nouer_ les enfants et les
animaux, d'empcher leur croissance.]

DMTRIUS.--Vous tes trop officieux  obliger celle qui ddaigne vos
services. Laissez-la  elle-mme, ne parlez point d'Hlne: ne prenez
point son parti; car si jamais vous prtendez lui donner le moindre
signe d'amour, vous le payerez cher.

LYSANDRE.--Eh bien,  prsent, elle ne me retient plus: voyons,
suivez-moi, si vous l'osez, et allons dcider qui de nous deux a le plus
de droit au coeur d'Hlne.

DMTRIUS.--Te suivre? Je vais marcher  ct de toi. (Lysandre et
Dmtrius sortent.)

HERMIA.--C'est vous, madame, qui tes la cause de cette querelle! Non,
ne vous en allez pas.

HLNE.--Je ne me fie point  vous, et je ne resterai pas plus longtemps
dans votre compagnie maudite; vos mains sont plus promptes aux coups que
les miennes, mais mes jambes sont plus longues pour les viter. (Elle
sort.)

HERMIA.--Je suis confondue et ne sais que dire. (Hermia poursuit
Hlne.)

OBERON.--Voil l'ouvrage de ta ngligence; tu fais toujours des bvues,
ou c'est  dessein que tu joues de ces tours.

PUCK.--Croyez-moi, roi des fantmes, c'est une mprise. Ne m'aviez-vous
pas dit que je reconnatrais l'homme  son costume athnien? Et je
suis innocent de l'erreur que j'ai commise, puisque c'est en effet un
Athnien dont j'ai oint les yeux; mais je suis loin d'tre fch de
ce qui est arriv, puisque je regarde cette querelle comme un
divertissement.

OBERON.--Tu vois que ces amants cherchent un lieu pour se battre:
hte-toi donc, Robin, pars; redouble l'obscurit de la nuit, couvre
 l'instant la vote toile d'un pais brouillard, aussi noir que
l'Achron; et puis, gare si bien ces rivaux acharns, que l'un ne
puisse jamais se rencontrer dans le chemin de l'autre: tantt forme ta
langue  parler comme la voix de Lysandre, et alors provoque Dmtrius
par des dfis amers; tantt raille Lysandre comme si tu tais Dmtrius,
et loigne-les sans cesse l'un de l'autre, jusqu' ce que le sommeil,
image de la mort, se glisse sur leurs paupires avec ses jambes de plomb
et ses ailes de chauve-souris; alors exprime sur l'oeil de Lysandre
cette herbe dont la liqueur a la salutaire vertu d'en enlever toute
illusion, et de rendre aux prunelles leur vue accoutume: lorsqu'ils
viendront  se rveiller, toute cette scne de drision leur paratra
un rve, une vision imaginaire, et ces amants reprendront le chemin
d'Athnes, unis par une amiti qui ne finira qu'avec leur vie. Tandis
que je te charge de cette affaire, moi, je vais rejoindre ma reine, et
lui demander son petit Indien; aprs cela, je dsenchanterai ses yeux de
leur admiration pour le monstre, et la paix sera rtablie partout.

PUCK.--Souverain des fes, il faut nous hter d'excuter cette
tche; car les dragons de la nuit fendent  plein vol les nuages, et
l'avant-coureur de l'aurore brille dj l-bas!  son approche, vous le
savez, les spectres qui erraient  et l s'enfuient par troupes vers
les cimetires; toutes ces ombres damnes qui ont leur spulture dans
les carrefours et les flots[31] sont dj retournes  leur couche
peuple de vers; de peur que le jour ne contemple leur honte, elles
s'exilent volontairement de la lumire, et se rsignent  tre  jamais
les compagnes de la nuit au front noir.

[Note 31: Les fantmes suicids enterrs dans les carrefours, et
ceux des noys, taient condamns  errer l'espace de cent ans, parce
que les rites de la spulture n'avaient pas t accomplis. STEEVENS.]

OBERON.--Mais nous, nous sommes des esprits d'une autre nature. Moi,
j'ai souvent jou avec la lumire du matin; et je puis, comme un garde
des forts, fouler le tapis des bois, mme jusqu' l'instant o la porte
de l'orient, toute rouge de feux, venant  s'ouvrir, verse sur Neptune
de clestes rayons, et change en or ses ondes vertes et sales. Mais
cependant hte-toi; ne perds pas un instant: nous pouvons encore achever
cette affaire avant le jour. (Oberon sort.)

PUCK.

  Par monts et par vaux, par monts et par vaux,
  Je vais les mener par monts et par vaux;
  Je suis craint dans les campagnes et les villes.
  Esprit, mne-les par monts et par vaux.

En voici un.

(Entre Lysandre.)

LYSANDRE.--O es-tu donc, orgueilleux Dmtrius? Rponds-moi.

PUCK.--Me voici, lche, tout prt et en garde. O es-tu?

LYSANDRE.--Je vais te joindre tout  l'heure.

PUCK.--Suis-moi donc sur un terrain plus uni. (Lysandre sort et suit la
voix.)

(Entre Dmtrius.)

DMTRIUS--Lysandre!--Rponds-moi encore: lche fuyard, o t'es-tu donc
sauv? Parle. Es-tu dans un buisson? O caches-tu donc ta tte?

PUCK.--Et toi, poltron, te vantes-tu donc aux toiles? Tu dis aux
buissons que tu veux te battre, et tu n'oses pas approcher? Viens donc,
perfide; viens, timide enfant, je vais te chtier avec une verge: c'est
se dshonorer que de tirer l'pe contre toi.

DMTRIUS.--Ha! es-tu l?

PUCK.--Suis ma voix: ce n'est pas ici une place propre  essayer notre
courage. (Ils sortent tous deux.)

LYSANDRE _reparat seul_.--Il fuit toujours devant moi, et toujours
en me dfiant: lorsque j'arrive au lieu d'o il me provoque, il est
toujours parti. Le lche a le pied bien plus lger que moi; je l'ai
suivi de toute ma vitesse; mais il fuyait plus vite encore, et je me
suis  la fin engag dans un sentier sombre et raboteux: je veux me
reposer ici.--Hte-toi, jour bienfaisant. (_Il se couche sur la terre_.)
Pour peu que tu me montres ta lumire naissante, je trouverai Dmtrius,
et je satisferai ma vengeance. (Il dort.)

(Dmtrius reparat et Puck aussi.)

PUCK.--Oh! oh! oh, oh! poltron; pourquoi n'avances-tu pas?

DMTRIUS.--Attends-moi, si tu l'oses; car je sais bien que tu cours
devant moi, que tu changes toujours de place, et que tu n'oses ni
m'attendre de pied ferme, ni me regarder en face. O es-tu?

PUCK.--Viens ici: me voil.

DMTRIUS, _courant du ct de la voix_.--Tu te moques de moi; mais,
va, tu me le payeras cher, si j'aperois jamais ton visage  la lueur du
jour: maintenant va ton chemin.--La faiblesse me contraint de m'tendre
ici de ma longueur sur ce lit froid.-- l'approche du jour, attends-toi
 me revoir. (Il se couche sur la bruyre et dort.)

(Hlne entre.)

HLNE.-- pnible nuit!  longue et ennuyeuse nuit! abrge tes heures.
Brille  l'orient, consolante lumire, que je puisse au lever du jour
retourner  Athnes, et m'loigner de ceux qui dtestent ma prsence
importune.--Et toi, sommeil, qui daignes quelquefois fermer les yeux du
chagrin, drobe-moi pour quelques instants  moi-mme. (Elle se couche
et s'endort.)

PUCK.--Rien que trois encore d'endormis? Qu'il en vienne encore
une, deux couples font quatre.--La voici qui arrive courrouce et
triste.--Cupidon est un fripon d'enfant, de rendre ainsi folles les
pauvres femmes.

(Entre Hermia.)

HERMIA.--Jamais je ne fus si lasse, jamais je ne fus si dsespre:
trempe de rose, dchire par les ronces, je ne peux ni aller, ni me
traner plus loin: mes jambes ne peuvent suivre le pas de mes dsirs:
il faut que je me repose ici jusqu'au point du jour. Que le ciel couvre
Lysandre d'un bouclier, si leur intention est de se battre! (Elle se
couche.)

PUCK.

  Sur la terre
  Dormez profondment;
  Sur votre oeil
  J'appliquerai
  Mon remde. Tendre amoureux

(Il exprime le jus de son herbe sur l'oeil de Lysandre.)

   ton rveil
  Tu prendras
  Un vrai plaisir
  En revoyant
  Les yeux de ta premire amante,
  Et le proverbe rustique bien connu,

  Qu'il faut que chacun prenne ce qui lui appartient,
  S'accomplira  votre rveil:
  Jacquot aura Gilette,
  Rien n'ira mal.
  L'homme recouvrera sa jument, et tout ira bien.


FIN DU TROISIME ACTE.



ACTE QUATRIME


SCNE I

Toujours dans le bois.

TITANIA, BOTTOM, LES FES _qui sont  sa suite_; OBERON _qui les suit
sans en tre aperu_.


TITANIA, _ Bottom_.--Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs; pendant
que je caresse tes charmantes joues; je veux attacher des roses musques
sur ta tte douce et lisse, et baiser tes belles et longues oreilles,
toi la joie de mon coeur.

BOTTOM.--O est Fleur-des-Pois?

FLEUR-DES-POIS.--Me voici.

BOTTOM.--Grattez-moi la tte, Fleur-des-Pois.--O est monsieur
Toile-d'Araigne?

TOILE-D'ARAIGNE.--Me voici.

BOTTOM.--Monsieur Toile-d'Araigne, mon cher monsieur, prenez vos armes,
et tuez-moi ce bourdon aux cuisses rouges, qui est sur la fleur de ce
chardon; puis, mon cher monsieur, apportez-moi son sac de miel. Ne vous
chauffez pas trop dans l'opration, monsieur, et ayez soin, mon bon
monsieur, de ne pas crever le sac au miel: je n'aimerais pas  vous voir
tout inond de miel, seigneur.--O est M. Grain-de-Moutarde?

GRAIN-DE-MOUTARDE.--Me voici.

BOTTOM.--Donnez-moi votre poing, monsieur Grain-de-Moutarde!--Je vous
prie, cessez vos compliments, monsieur Grain-de-Moutarde!

GRAIN-DE-MOUTARDE.--Que dsirez-vous?

BOTTOM.--Rien, monsieur, rien de plus que d'aider au cavalier
Fleur-des-Pois  me gratter la tte: il faudra que j'aille trouver le
barbier, monsieur; car il me semble que j'ai furieusement de poil 
la figure; et je suis un ne si dlicat que, pour peu que mon poil me
dmange, il faut que je me gratte.

TITANIA.--Mon doux ami, voulez-vous entendre un peu de musique?

BOTTOM.--J'ai une assez bonne oreille en musique. Allons, faites venir
les pincettes et la clef.

TITANIA.--Ou dites, cher amour, ce qui vous ferait plaisir  manger.

BOTTOM.-- dire vrai, un picotin d'avoine: je pourrais mcher votre
bonne avoine sche; il me semble que j'aurais grande envie d'une botte
de foin; du bon foin, du foin parfum, il n'y a rien d'gal  cela.

TITANIA.--J'ai une fe dtermine qui ira fouiller dans le magasin de
l'cureuil, et qui vous apportera des noix nouvelles.

BOTTOM.--Je prfrerais une poigne ou deux de pois secs; mais, je
vous prie, que personne de vos gens ne me drange; je sens une certaine
_exposition_ au sommeil qui me vient.

TITANIA.--Dors, et je vais t'enlacer dans mes bras.--Fes, partez,
et dispersez-vous dans toutes les directions. Ainsi le chvre-feuille
parfum s'entrelace amoureusement: ainsi le lierre femelle entoure de
ses anneaux les bras d'corce de l'ormeau[32]. Oh! comme je t'aime! oh!
comme je t'adore! (Ils dorment.)

[Note 32: _Ulmo conjuncta marito_.]

(Oberon s'avance. Puck revient.)

OBERON.--Sois le bienvenu, bon Robin, vois-tu ce charmant spectacle? Je
commence  avoir piti de sa folie. Tout  l'heure, l'ayant rencontre
derrire le bois, cherchant de douces fleurs pour cet odieux imbcile,
je lui en ai fait des reproches et me suis querell avec elle. Elle
avait ceint ses tempes velues d'une couronne de fleurs odorantes et
fraches; et cette rose qui s'enflait nagure en gouttes sur les
boutons, telle que de rondes perles d'orient, semblait au coeur de ces
jolies petites fleurs autant de larmes qui pleuraient leur disgrce.
Quand je l'eus gronde  mon gr, et qu'elle eut implor mon pardon en
termes soumis, je lui demandai alors son petit nain: elle me le donna
aussitt, et envoya ses fes le porter dans mon royaume; maintenant que
je tiens l'enfant, je veux dissiper l'odieuse erreur de ses yeux. Ainsi,
aimable Puck, te ce crne enchant de la tte de cet artisan athnien,
afin qu'en se rveillant avec les autres il puisse regagner Athnes,
et ne plus songer aux accidents de cette nuit que comme aux tourments
chimriques d'un rve. Mais je veux commencer par dlivrer la reine des
fes.

(Il s'approche d'elle, et dit en lui touchant les yeux avec une herbe.)

  Sois comme tu avais coutume d'tre.
  Vois comme tu avais coutume de voir:
  C'est le bouton de Diane sur la fleur de Cupidon[33]
  Qui est dou de cette vertu cleste.

Allons, ma chre Titania; veillez-vous, ma douce reine.

[Note 33: Le bouton de Diane, c'est le bouton de l'_agnus castus_, et
la fleur de Cupidon, la _viola tricolor_.]

TITANIA.--Mon Oberon! quelles visions j'ai eues! Il m'a sembl que
j'tais amoureuse d'un ne.

OBERON, _montrant Bottom_.--Voil votre amant.

TITANIA.--Comment ces choses sont-elles arrives? Oh! comme mes yeux
abhorrent maintenant son visage!

OBERON.--Silence, un instant.--Robin, enlve cette tte.--Titania,
appelez votre musique, et accablez les sens de ces cinq personnages d'un
sommeil plus profond qu' l'ordinaire.

TITANIA.--De la musique! hol! de la musique! celle qui procure le
sommeil.

PUCK.--Maintenant quand tu te rveilleras, vois avec tes propres yeux,
ceux d'un sot.

OBERON.--Musique, commencez. (_On entend une musique assoupissante_.)
Venez, ma reine; donnez-moi la main, branlons la terre o sont couchs
ces dormeurs. Maintenant nous sommes amis de nouveau, vous et moi; et
demain,  minuit, nous danserons des danses solennelles et triomphantes
dans la maison du duc Thse, et nous la bnirons pour toute sa belle
postrit. L aussi seront unis joyeusement, en mme temps que Thse,
tous ces couples d'amants fidles.

PUCK.

  Roi des fes, coute, fais attention,
  J'entends l'alouette matinale.

OBERON.

  Allons, ma reine, dans un grave silence,
  Suivons en dansant l'ombre de la nuit.
  Nous pouvons faire le tour du globe
  D'un pas plus rapide que la lune errante.

TITANIA.

  Venez, mon poux; et, dans notre vol
  Dites-moi comment il s'est fait cette nuit
  Que vous m'avez trouve dormant ici
  Par terre avec ces mortels.

(Ils sortent.)

(Paraissent Thse, ge, Hippolyte et leur suite.)

THSE.--Allez, l'un de vous, et trouvez-moi le garde forestier,
car notre crmonie est finie; et puisque voici le point du jour, ma
bien-aime entendra le concert de mes chiens.--Dcouplez-les dans
le vallon de l'ouest: allez.--Dpchez, vous dis-je, et trouvez le
garde.--Nous allons, ma belle reine, gravir le sommet de la montagne,
pour couter la confusion harmonieuse des voix des chiens et de l'cho
runis.

HIPPOLYTE.--J'tais un jour avec Hercule et Cadmus, lorsqu'ils
chassaient l'ours dans une fort de Crte avec des chiens de Sparte:
jamais je n'entendis plus vigoureuse battue. Les bois, les cieux, les
fontaines, les environs entiers semblaient retentir d'un seul cri.
Jamais je n'ai entendu de dissonance aussi harmonieuse, et un vacarme
aussi agrable.

THSE.--Mes chiens sont de race lacdmonienne,  large gueule,
tachets de roux, leurs ttes sont ornes de longues oreilles pendantes
qui balayent la rose du matin; les jambes sont arques comme celle des
taureaux de Thessalie; ils sont lents  la poursuite, mais assortis en
voix comme des cloches accordes  l'octave. Jamais cri plus harmonieux
ne fit retentir les tayauts, et ne fut gay par les cors, dans la
Crte,  Sparte ou dans la Thessalie. Vous allez les entendre et en
juger.--Mais, chut! quelles sont ces nymphes?

GE.--Mon prince, c'est ma fille qui est endormie ici: celui-ci, c'est
Lysandre; voil Dmtrius; et voici Hlne, la fille du vieux Ndar. Je
suis bien tonn de les trouver ici tous ensemble.

THSE.--Sans doute ils se seront levs de grand matin pour clbrer la
fte de mai; et, instruits de nos intentions, ils sont venus ici orner
la pompe de notre hymen. Mais, parlez, ge; n'est-ce pas aujourd'hui le
jour o Hermia doit donner sa rponse sur son choix?

GE.--Oui, mon prince.

THSE.--Allez, ordonnez aux chasseurs de les rveiller au bruit du cor.

(On entend des cors et des cris de joie.)

(Dmtrius, Lysandre, Hermia et Hlne se rveillent en sursaut et se
relvent.)

THSE.--Bonjour, mes amis: la Saint-Valentin[34] est passe.--Ces
oiseaux des bois ne commencent-ils  s'accoupler qu' prsent?

(Tous se prosternent devant Thse.)

[Note 34: Allusion au proverbe que les oiseaux commencent 
s'accoupler  la Saint-Valentin.]

LYSANDRE.--Pardon, mon prince.

THSE.--Je vous prie, levez-vous tous: je sais que vous tes deux
rivaux ennemis. Comment s'est opre cette paisible runion entre vous?
Comment votre haine est-elle devenue si peu jalouse, que je vous trouve
dormant prs de la haine, sans craindre l'un de l'autre aucune inimiti?

LYSANDRE.--Mon prince, je vous rpondrai avec tonnement,  demi
endormi,  demi veill: mais en vrit, il m'est encore impossible de
dire comment je suis venu en ce lieu. Je prsume, car je voudrais vous
dire la vrit... et en ce moment, je me rappelle... oui, je me le
rappelle, je suis venu ici avec Hermia; notre dessein tait de sortir
d'Athnes, afin d'chapper aux dangers de la loi athnienne.

GE.--C'est assez, c'est assez, mon prince; vous en avez assez entendu:
je rclame la loi contre lui.--Ils voulaient s'vader; et par cette
fuite, Dmtrius, ils voulaient nous frustrer, vous de votre pouse, moi
de mon consentement  ce qu'elle devnt votre femme.

DMTRIUS.--Noble duc, c'est la belle Hlne qui m'a inform de leur
vasion dans ce bois, et du dessein qui les y conduisait; et moi, dans
ma fureur, je les ai suivis jusqu'ici; et la belle Hlne, pousse par
sa tendresse, m'a suivie. Mais, mon bon prince, je ne sais par quelle
puissance (sans doute par quelque puissance suprieure) mon amour pour
Hermia, fondu comme la neige, me semble en ce moment le souvenir confus
des vains hochets dont je raffolais dans mon enfance; et maintenant
l'unique objet de ma foi, de toutes les affections de mon coeur, l'objet
et le plaisir de mes yeux, c'est Hlne seule; j'tais fianc avec elle,
mon prince, avant que j'eusse vu Hermia: comme un malade, je me dgotai
de cette beaut; mais aujourd'hui bien portant, je reviens  mon got
naturel; maintenant, je la veux, je l'aime, je la dsire, et je lui
serai  jamais fidle[35].

[Note 35: Ces mprises d'amour ont sans doute donn l'ide du
dix-septime chant de la _Pucelle_.]

THSE.--Beaux amants, la rencontre est heureuse. Nous entendrons plus
tard les dtails de cette aventure.--ge, je triompherai de votre
volont, tout  l'heure, dans le mme temple, avec nous, ces deux
couples seront ternellement unis; et nous laisserons l notre projet de
chasse, car la matine est dj un peu avance.--Allons, retournons tous
 Athnes; nous allons clbrer  nous six une fte solennelle.--Venez,
Hippolyte.

(Thse et Hippolyte sortent avec leur suite.)

DMTRIUS.--Toutes ces aventures paraissent comme des objets
imperceptibles, comme des montagnes loignes et confondues avec les
nuages.

HERMIA.--Il me semble que je vois ces objets d'un oeil troubl; tout me
parat double.

HLNE.--C'est la mme chose pour moi; et j'ai trouv Dmtrius comme un
joyau qui est  moi, et qui n'est pas  moi.

DMTRIUS.--Il me semble  moi, que nous dormons, que nous rvons
encore.--Ne croyez-vous pas que le duc tait tout  l'heure ici, et
qu'il nous a dit de le suivre?

HERMIA.--Oui, et mon pre y tait aussi.

HLNE.--Et Hippolyte.

LYSANDRE.--Et il nous a invits  le suivre au temple.

DMTRIUS.--Alors, nous sommes veills.--Suivons ses pas; et en chemin,
racontons-nous nos songes.

(Ils sortent; au moment o ils s'en vont, Bottom se rveille.)

BOTTOM.--Quand mon tour viendra, appelez-moi, et je rpondrai.--Ma
premire rplique est: _Trs-beau Pyrame_.--H, hol!--Pierre
Quince; Flute, le raccommodeur de soufflets; Snout, le chaudronnier;
Starveling... Mort de ma vie! ils se sont vads d'ici et m'ont laiss
endormi.--J'ai eu une bien trange vision! j'ai fait un songe... il est
au-dessus des facults de l'homme de dire ce qu'tait ce songe. L'homme
n'est qu'un ne, s'il veut se mler d'expliquer ce rve. Il me semblait
que j'tais....--Il n'y a pas d'homme qui puisse dire ce que j'tais.
Il me semblait que j'tais... et il me semblait que j'avais...--Mais
l'homme n'est qu'un fou en habit d'arlequin, s'il entreprend de dire
ce qu'il me semblait que j'tais. L'oeil de l'homme n'a jamais ou,
l'oreille de l'homme n'a jamais vu; la main de l'homme ne peut goter,
ni sa langue concevoir ni son coeur exprimer en paroles ce qu'tait mon
rve. Je veux aller trouver Pierre Quince pour qu'il compose une ballade
sur mon songe: on l'appellera _le rve de Bottom_[36], parce que c'est un
rve sans fond; et je le chanterai  la fin de la pice, devant le duc:
et peut-tre mme, pour rendre la pice plus agrable, le chanterai-je 
la mort de Thisb. (Il sort.)

[Note 36: _Bottom_ signifie le _fond_.]


SCNE II

La scne est  Athnes, dans la maison de Quince.

QUINCE, FLUTE, SNOUT ET STARVELING.


QUINCE.--Avez-vous envoy chez Bottom? Est-il rentr chez lui?

STARVELING.--On ne peut avoir de ses nouvelles: sans doute, les esprits
l'ont transport loin d'ici.

FLUTE.--S'il ne vient pas, la pice est perdue. Elle ne peut plus aller,
n'est-ce pas?

QUINCE.--Ce n'est pas possible: vous n'avez pas dans tout Athnes,
d'autre homme que lui en tat de jouer _Pyrame_.

FLUTE.--Non; il a tout simplement le plus grand talent de tous les
artisans d'Athnes.

QUINCE.--Oui, et la plus belle tournure aussi, un beau galant, avec une
douce voix.

FLUTE.--Vous devriez dire une merveille incomparable. Un galant est,
Dieu nous bnisse, une chose qui n'est bonne  rien!

(Entre Snug.)

SNUG.--Messieurs, le duc revient du temple; et il y a deux ou trois
seigneurs et dames de plus, qui se sont maris en mme temps que lui. Si
notre divertissement et t en train, notre fortune  tous tait faite.

FLUTE.--Oh! mon brave Bottom! voil comme il a perdu six sous par jour
de revenu sa vie durant: il ne pouvait manquer d'avoir six sous par
jour. Si le duc ne lui avait pas fait six sous par jour pour jouer
Pyrame, je veux tre pendu! Et il les aurait bien mrits; oui, six
sous[37] par jour, ou rien pour le rle de Pyrame.

[Note 37: Trait de satire contre Preston, auteur de la pice de
_Cambyse_. Il joua un rle dans la _Didon_ de Nash, devant Elisabeth,
qui le gratifia d'une pension de vingt livres sterling par an (ce qui ne
fait gure qu'un shilling par jour). STEEVENS.]

(Survient Bottom.)

BOTTOM.--O sont ces camarades? o sont ces braves coeurs?

QUINCE.--Bottom!-- le superbe jour!  l'heure fortune!

BOTTOM.--Messieurs, je vais vous raconter des merveilles.... Mais ne me
demandez pas ce que c'est; car si je vous le dis, je ne suis pas un
vrai Athnien: je vous dirai tout, exactement comme les choses se sont
passes.

QUINCE.--Voyons, cher Bottom.

BOTTOM.--Vous n'aurez pas un mot de moi. Tout ce que je vous dirai,
c'est que le duc a dn. Revtez-vous de vos habits; de bonnes attaches
 vos barbes, des rubans neufs  vos escarpins: rendez-vous tous au
palais; que chacun jette un coup d'oeil sur son rle; car la fin de
l'histoire est que notre pice est le divertissement prfr.  tout
vnement que Thisb ait soin d'avoir du linge propre; et que celui qui
joue le lion n'aille pas rogner ses ongles, car ils passeront pour les
griffes du lion; et, mes trs-chers acteurs, ne mangez point d'ognons,
ni d'ail, car il faut que nous ayons une haleine douce; et, moyennant
tout cela, je ne doute pas que nous ne les entendions dire: _Voil une
charmante comdie!_ Plus de paroles; allons, partons. (Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME


SCNE I

Athnes.--Appartement dans le palais de Thse

THSE, HIPPOLYTE, PHILOSTRATE, SEIGNEURS, _Suite_.


HIPPOLYTE.--Cela est trange, mon cher Thse, ce que racontent ces
amants!

THSE.--Plus trange que vrai. Jamais je ne pourrai ajouter foi  ces
vieilles fables, ni  ces jeux de ferie. Les amants et les fous ont des
cerveaux bouillants, une imagination fconde en fantmes, et qui conoit
au del de ce que la froide raison peut jamais comprendre. Le fou,
l'amoureux et le pote sont tout imagination. L'un voit plus de dmons
que l'enfer ne peut en contenir; c'est le fou; l'amoureux, non moins
extravagant, voit la beaut d'Hlne sur un front gyptien. L'oeil du
pote, roulant dans un beau dlire, lance son regard du ciel  la terre,
et de la terre aux cieux; et comme l'imagination donne un corps aux
objets inconnus, la plume du pote leur imprime de mme des formes, et
assigne  un fantme arien une demeure et un nom particulier; tels sont
les jeux d'une imagination puissante; si elle conoit un sentiment de
joie, elle cre aussitt un tre, messager de cette joie: ou si, dans
la nuit, elle se forge quelque terreur, avec quelle facilit un buisson
devient un ours!

HIPPOLYTE.--Mais toute l'histoire qu'ils ont raconte de ce qui s'est
pass cette nuit, leurs ides ainsi transformes, tout cela annonce plus
que les illusions de l'imagination, et prsente quelque chose de rel,
mais de toute faon, d'admirable et d'trange.

(Entrent Lysandre, Dmtrius, Hermia et Hlne.)

THSE.--Voici nos amants qui viennent pleins de joie et
d'allgresse.--Que le bonheur et de longs jours d'amour accompagnent vos
coeurs, aimables amis!

LYSANDRE.--Que des jours plus beaux encore suivent les pas de Votre
Altesse, et clairent votre table et votre couche!

THSE.--Allons, quelles mascarades, quelles danses aurons-nous pour
consumer sans ennui ce sicle de trois heures, qui doit s'couler entre
le souper et l'heure du lit? O est l'ordonnateur habituel de nos ftes?
Quels divertissements sont prpars? N'y a-t-il point de comdie, pour
soulager les angoisses de cette heure ternelle? Appelez Philostrate.

PHILOSTRATE.--Me voici, puissant Thse.

THSE.--Dites; quel passe-temps avez-vous pour cette soire? Quelle
mascarade? Quelle musique? Comment tromperons-nous l'ennui du temps
paresseux, si nous n'avons pas quelque plaisir pour nous distraire?

PHILOSTRATE.--Voil la liste des divertissements qui sont prpars.
Choisissez celui que Votre Altesse prfre voir le premier. (Il lui
remet un crit.)

THSE _lit_.--_Le combat des centaures pour tre chant par un eunuque
athnien, sur la harpe_.--Nous ne voulons pas de cela; j'en ai fait tout
le rcit  ma bien-aime,  la gloire de mon parent Hercule.--_La fureur
des bacchantes enivres, dchirant le chantre de la Thrace dans leur
rage_.--C'est un vieux sujet; et je l'ai vu jouer la dernire fois que
je revins vainqueur de Thbes.--_Les neuf muses pleurant la mort de
la Science, rcemment dcde dans l'indigence[38]_.--C'est quelque
critique, quelque satire mordante, et cela ne va pas  une fte
de noces.--_Une ennuyeuse et courte scne du jeune Pyrame, avec sa
matresse Thisb; farce vraiment tragique_.--Tragique et comique  la
fois! courte et ennuyeuse! C'est comme qui dirait de la glace chaude, et
de la neige d'une espce aussi rare. Comment accorder ces contraires?

[Note 38: Allusion  un pome de Spencer. Ce pote mourut de misre
en 1598.]

PHILOSTRATE.--C'est, mon prince, une pice longue de quelque dizaine de
mots, ce qui est aussi court qu'aucune pice de ma connaissance; mais
avec ces dix mots, mon prince, elle est encore trop longue, ce qui
la rend ennuyeuse; car, dans toute la pice, il n'y a pas un mot  sa
place, ni un seul acteur propre  son rle; et c'est une pice tragique,
mon prince; car Pyrame se tue lui-mme  la fin: ce qui, je vous
l'avoue, quand je l'ai vu rpter, a rendu mes yeux humides; mais de
larmes plus gaies, que n'en ont jamais fait jaillir les plus bruyants
clats de rires.

THSE.--Quels sont les acteurs?

PHILOSTRATE.--Des artisans, aux mains calleuses, qui travaillent ici
dans Athnes, mais qui n'ont jamais travaill d'esprit jusqu' ce
moment; ils se sont aviss aujourd'hui de charger de cette pice leur
mmoire inexerce, pour la crmonie de vos noces.

THSE.--Nous voulons la voir jouer.

PHILOSTRATE.--Non, mon noble duc; elle n'est pas digne de vous: je l'ai
entendue d'un bout  l'autre, et cela ne vaut rien, rien au monde; 
moins que vous ne trouviez quelque amusement dans leur intention, en les
voyant se tourmenter, et rciter avec tant de peine, pour plaire  Votre
Altesse.

THSE.--Je veux entendre cette pice: tout ce qui est offert par la
simplicit et le zle est toujours bien. Allez, faites-les venir.--Et
vous, mesdames, prenez vos places. (Philostrate sort.)

HIPPOLYTE.--Je n'ai pas de plaisir  voir des malheureux chouer, et le
zle succomber dans ses efforts pour plaire.

THSE.--H! ma chre, vous ne verrez pas cela non plus.

HIPPOLYTE.--Il dit qu'ils ne peuvent rien faire de supportable en ce
genre.

THSE.--Nous n'en paratrons que plus gnreux, en les remerciant, sans
qu'ils nous aient rien donn. Notre plaisir sera de comprendre ce qui
fait le sujet de leurs erreurs. L o la bonne volont choue, un
noble coeur considre l'intention, non le mrite de l'action. Dans mes
voyages, souvent de grands clercs formaient le projet de me complimenter
par des harangues longtemps tudies; et, lorsque je les voyais
frissonner et plir, rester court au milieu de leurs priodes, touffer
dans leur peur leur voix exerce, et pour conclusion rester muets et
sans harangue, croyez-moi, ma chre, je cueillais un compliment dans le
silence, et j'en lisais autant dans la modestie de leur zle timide,
que dans la bruyante voix d'une loquence audacieuse et arrogante;
l'affection et la simplicit muette m'en disent donc beaucoup plus que
tout ce que je pourrais entendre.

(Philostrate revient.)

PHILOSTRATE.--S'il plat  Votre Altesse, le Prologue est
tout prt.

THSE.--Qu'il s'avance.

(On joue une fanfare.)[39].

[Note 39: Il parat que le prologue tait anciennement introduit au
son des trompettes.]

(Le Prologue entre.)

LE PROLOGUE.--Si nous dplaisons, c'est avec notre bonne volont; il
faut que vous pensiez que nous ne venons pas pour offenser, mais par
notre bonne volont, vous montrer notre simple savoir-faire, voil le
vritable commencement de notre fin. Considrez donc que nous ne venons
qu'avec dpit. Nous ne venons point comme pour vous contenter; mais
c'est notre vritable intention. Nous ne sommes pas ici pour votre
plaisir; que si vous avez regret, les acteurs sont tout prts et par
leur jeu vous saurez tout ce qu'il y a apparence que vous sachiez.

THSE.--Ce garon ne s'arrte pas sur les points.

LYSANDRE.--Il a galop son prologue, comme un jeune cheval; il ne
connat point d'arrt. Voil une bonne leon, mon prince: il ne suffit
pas de parler; il faut parler sensment.

HIPPOLYTE.--En vrit, il a jou sur son prologue comme un enfant sur
une flte: des sons, mais sans mesure.

THSE.--Son discours ressemblait  une chane embrouille; il n'y avait
aucun anneau de moins, mais tous taient en dsordre. Qui vient aprs
lui?

(Entrent Pyrame, Thisb, la Muraille, le Clair-de-Lune et le Lion, comme
dans une pantomime.)

LE PROLOGUE.--Seigneurs, peut-tre tes-vous tonns de ce spectacle;
mais tonnez-vous jusqu' ce que la vrit vienne tout claircir. Ce
personnage, c'est Pyrame, si vous voulez le savoir. Cette belle dame,
c'est bien certainement Thisb. Cet homme, enduit de chaux et de crpi,
reprsente une muraille, cette odieuse muraille qui sparait ces deux
amants; et les pauvres enfants, il faut qu'ils se contentent de murmurer
tout bas au travers d'une fente de la muraille, que personne ne s'en
tonne. Cet autre, avec sa lanterne, un chien et un buisson d'pines,
reprsente le clair de lune; car, si vous voulez le savoir, ces deux
amants ne se firent pas scrupule de se donner rendez-vous au clair de
lune,  la tombe de Ninus, pour s'y faire la cour. Cette terrible bte,
qui, de son nom, s'appelle un lion, fit reculer, ou plutt pouvanta la
fidle Thisb venant dans l'ombre de la nuit; et en fuyant, elle laissa
tomber son manteau, que l'infme lion teignit de sa gueule ensanglante.
Aussitt arrive Pyrame, ce beau et grand jeune homme, et il trouve le
manteau sanglant de sa fidle Thisb.  cette vue, avec son pe, sa
coupable et sanguinaire pe, il perce bravement son sein bouillant;
et Thisb, qui s'tait arrte sous l'ombrage d'un mrier, retira son
poignard, et mourut. Quant au reste, que le Lion, le Clair-de-Lune, la
Muraille et les deux amants l'expliquent dans leurs grands discours tant
qu'ils seront en scne.

(Sortent le Prologue, Thisb, le Lion et le Clair-de-Lune.)

THSE.--Je me demande si le lion doit parler.

DMTRIUS.--Il n'y a rien d'tonnant  cela, mon prince: un lion peut
parler, si tant d'nes le peuvent[40].

[Note 40: Allusion  une fable de l'Estrange: _les nes juges de
paix_.]

LA MURAILLE.--Dans le mme intermde, il se trouve que moi, qui de mon
nom m'appelle _Snout_, je reprsente une muraille, et une muraille qui,
veuillez m'en croire, a un trou ou une crevasse, par laquelle les deux
amants, Pyrame et Thisb, murmuraient souvent en secret. Cette chaux,
ce crpi et cette pierre vous montrent que je suis prcisment cette
muraille: voil la vrit. Et voici  droite et  gauche l'ouverture, la
lzarde par laquelle ces timides amants doivent se parler tout bas.

THSE.--Peut-on demander  la chaux et  la bourre de mieux parler?

DMTRIUS.--C'est, mon prince, le mur le plus spirituel que j'aie jamais
entendu.

THSE.--Voil Pyrame qui s'approche de la muraille: silence.

PYRAME.-- nuit au lugubre visage,  sombre nuit!  nuit, qui es
toujours, quand le jour n'est plus!  nuit!  nuit! hlas! hlas! je
crains bien que ma Thisb n'ait oubli sa promesse!--Et toi,  muraille!
 douce et aimable muraille! qui est leve entre le terrain de son pre
et le mien! toi, muraille!  muraille!  muraille!  aimable et douce
muraille, montre-moi ta lzarde, que je puisse regarder au travers
avec mes yeux! (_La muraille carte ses doigts_.) Je te rends grces,
courtoise muraille; que Jupiter te protge en rcompense! Mais, que
vois-je? Je ne vois point de Thisb!  maudite muraille, au travers de
laquelle je ne vois point mon bonheur; maudites soient tes pierres, pour
me tromper ainsi!

THSE.--La muraille, tant sensible, devrait, ce me semble, le maudire
 son tour.

PYRAME.--Non, monsieur; en vrit, elle ne le doit pas.--_Me tromper
ainsi_, est la rclame du rle de Thisb: c'est  elle  paratre
maintenant, et je vais la chercher des yeux  travers la muraille. Vous
verrez que tout cela va arriver juste comme je vous l'ai dit. Tenez, la
voil qui vient.

THISB.-- muraille! tu as souvent entendu mes plaintes de ce que tu
sparais mon beau Pyrame et moi: mes lvres vermeilles ont souvent bais
tes pierres cimentes avec de la chaux et de la bourre!

PYRAME.--Je vois une voix; je veux m'approcher de la fente, pour voir
si je peux entendre le visage de ma Thisb.--Thisb!

THISB.--Mon amant! Tu es mon amant, je crois.

PYRAME.--Crois ce que tu voudras; je suis ton cher amant, et je suis
toujours fidle comme Liandre[41].

[Note 41: Il y a, dans ce texte, Limandre. Liandre est le mot
consacr dans nos parades; le beau Liandre pour Landre.]

THISB.--Et moi, comme Hlne, jusqu' ce que les destins me tuent.

PYRAME.--Jamais Saphale[42] ne fut si fidle  Procrus.

[Note 42: Saphale pour Cphale, Procrus pour Procris.]

THISB.--Comme Saphale fut fidle  Procrus, je le suis pour toi.

PYRAME.--Oh! donne-moi un baiser par le trou de cette odieuse
muraille.

THISB.--Je baise le trou de la muraille, et point tes lvres.

PYRAME.--Veux-tu venir tout  l'heure me rejoindre  la tombe de
Ninny?

THISB.-- la vie ou  la mort, j'y vais sans dlai.

LA MURAILLE.--Moi, muraille, me voil  la fin de mon rle; et, mon
rle tant fini, c'est ainsi que la muraille s'en va. (La Muraille,
Pyrame, Thisb, sortent.)

THSE.--Maintenant la voil donc  bas la muraille qui sparait les
deux voisins.

DMTRIUS.--Il n'y a pas de remde, mon prince, quand les murailles sont
si prestes  entendre sans en prvenir.

HIPPOLYTE.--Ceci est la plus sotte absurdit que j'aie jamais entendue.

THSE.--La meilleure de ces reprsentations n'est qu'une illusion, et
la pire de toutes ne sera pas pire, si l'imagination veut l'embellir.

HIPPOLYTE.--Il faut que ce soit votre imagination qui s'en charge alors
et non pas la leur.

THSE.--Si nous ne pensons pas plus d'eux qu'ils n'en pensent
eux-mmes, ils peuvent passer pour d'excellents acteurs.--Voici deux
fameuses btes qui s'avancent, une lune et un lion.

(Entrent le Lion et le Clair-de-Lune.)

LE LION.--Belles dames, vous dont le coeur timide frmit  la vue de
la plus petite souris qui court sur le plancher, vous pourriez ici
frissonner et trembler d'effroi lorsqu'un lion froce vient  rugir dans
sa rage. Sachez donc que moi, Snug le menuisier, je ne suis ni un lion
froce ni la femelle d'un lion; car si j'tais venu comme un lion irrit
dans ce lieu, ma vie courrait de grands dangers.

THSE.--Une fort bonne bte, et d'une honnte conscience.

DMTRIUS.--La meilleure bte, pour une bte bte, que j'ai jamais vue,
mon prince.

LYSANDRE.--Ce lion est un vrai renard par la valeur.

THSE.--Cela est vrai; et un vritable oison par la prudence.

DMTRIUS.--Non pas, mon prince, car sa valeur ne peut emporter sa
prudence, et le renard emporte l'oison.

THSE.--Sa prudence, j'en suis sr, ne peut emporter sa valeur; car
l'oison n'emporte pas le renard. C'est  merveille; laissez-le  sa
prudence, et coutons la Lune.

LE CLAIR-DE-LUNE.--Cette lanterne vous reprsente la lune et ses
cornes.

DMTRIUS.--Il aurait d porter les cornes sur sa tte.

THSE.--Ce n'est pas un croissant; et ses cornes sont invisibles dans
la circonfrence.

LE CLAIR-DE-LUNE.--Cette lanterne reprsente la lune et ses cornes; et
moi j'ai l'air d'tre l'homme dans la lune[43].

[Note 43: Ce personnage n'tait pas nouveau. Shakspeare le tourne ici
en ridicule.]

THSE.--Cette erreur est la plus grande de toutes: l'homme devrait tre
mis dans la lanterne; autrement, comment serait-il l'homme dans la lune?

DMTRIUS.--Il n'ose pas se fourrer l,  cause de la chandelle; car
vous voyez qu'elle flambe dj.

HIPPOLYTE.--Je suis lasse de cette lune: je voudrais que la scne
changet.

THSE.--Il parat,  sa petite lueur de prudence, qu'il est dans le
dcours. Mais cependant, par politesse et par raison, il faut attendre
le temps voulu.

LYSANDRE.--Poursuis, lune.

LE CLAIR-DE-LUNE.--Tout ce qui me reste  vous dire, c'est de vous
dclarer que la lanterne est la lune; moi l'homme dans la lune; ce
buisson d'pines, mon buisson d'pines; et ce chien, mon chien.

DMTRIUS.--Eh! mais, tout cela devrait tre dans la lanterne; car ils
sont dans la lune. Mais, silence; voici Thisb.

THISB.--Voici la tombe du vieux Ninny. O est mon amant?

LE LION.--Hoh! (Le Lion rugit, Thisb s'enfuit.)

DMTRIUS.--Bien rugi, lion!

THSE.--Bien couru, Thisb!

HIPPOLYTE.--Bien brill, lune!--Vraiment, la lune luit de fort bonne
grce.

(Le Lion dchire le manteau de Thisb, et sort.)

THSE.--Bien mch, lion!

DMTRIUS.--Et voil Pyrame qui vient.

LYSANDRE.--Et la lune qui disparat.

PYRAME.--Douce lune, je te remercie de tes rayons solaires! Je te rends
grces, lune, de ta clart si brillante; car  la lumire de tes rayons
gracieux, dors et brillants, je me promets de goter la vue de la
trs-fidle Thisb!

    Mais, arrtons,  horreur!
    Mais, voyons: pauvre chevalier,
    Quel affreux objet s'offre ici?
    Mes yeux, voyez-vous?
    Comment cela peut-il tre?
     ma petite poule,  ma chre!
    Ton beau manteau,
    Quoi donc, est-il teint de sang?
    Approchez, cruelles furies;
     destin: venez, venez,
    Coupez fil et filasse:
  crasez, dtruisez, gorgez, et finissez tout!

THSE.--Cette fureur et la mort d'un tendre amant seraient capables de
rendre un homme triste.

HIPPOLYTE.--J'en veux  mon coeur; mais j'ai piti de lui.

PYRAME.-- nature! pourquoi formas-tu des lions? Puisque cet infme
lion a dflor ici ma chre matresse, qui est... non, non, qui tait la
plus belle personne qui ait vcu, qui ait aim, qui ait caress, qui ait
regard de ses beaux yeux.

  Venez, larmes, confondez-vous,--
   moi, mon pe, et blesse
  Le sein de Pyrame:
  Oui, le sein gauche
  O palpite le coeur.
  Ainsi je meurs, je meurs, je meurs,
  Maintenant je suis mort,
  Maintenant je suis parti de ce monde;
  Mon me est dans les cieux.
  Langue, perds ta lumire;
  Lune, prends la fuite;
  Et maintenant, meurs, meurs, meurs.
  Meurs, meurs.

(Il meurt. Le Clair-de-Lune sort.)

DMTRIUS.--Plus de d pour lui si ce n'est l'as, car il n'est plus
qu'_un_[44].

[Note 44: _Die_, mourir, et _die_, quivoque. FARMER.]

LYSANDRE.--Il est moins qu'un as, ami, car il est mort; il n'est rien.

THSE.--Avec le secours d'un chirurgien, il pourrait en revenir encore
et se trouver un ne.

HIPPOLYTE.--Par quel hasard le Clair-de-Lune s'en est-il all, avant que
Thisb revienne et trouve son amant?

THSE.--Elle le trouvera  la clart des toiles.--La voici qui
s'avance, et sa douleur va finir la pice.

(Thisb parat.)

HIPPOLYTE.--Il me semble qu'elle ne doit pas tre fort longue, pour un
pareil Pyrame; j'espre qu'elle sera courte.

DMTRIUS.--Lequel de Pyrame ou de Thisb vaut le mieux? Un atome ferait
pencher la balance.

LYSANDRE.--Elle l'a dj aperu avec ses beaux yeux.

DMTRIUS.--Et la voil qui va gmir: vous allez entendre.

THISB.

  Dors-tu, mon amant?
  Quoi! serais-tu mort, mon beau tourtereau?
   Pyrame! lve-toi:
  Parle, parle-moi: tout  fait muet?
  Donc, mort, mort? Une tombe
  Doit donc couvrir tes yeux.
  Ce front de lis,
  Ce nez vermeil,
  Ces joues jaunes comme la primevre,
  Sont vanouis, sont vanouis.
  Amants, gmissez;
  Ses yeux taient verts comme porreau.
   vous, trio de soeurs,
  Venez, venez  moi.
  Avec vos mains ples comme le lait,
  Teignez-les dans le sang,
  Puisque vous avez coup
  De vos ciseaux son fil de soie.
  Langue, n'ajoute pas un mot;
  Viens, fidle pe,
  Viens, lame tranchante, plonge-toi dans mon sein,
  Et adieu, mes amis.
  Ainsi finit Thisb.
  Adieu, adieu, adieu.

(Elle meurt.)

THSE.--Le clair de lune et le lion sont rests pour enterrer les
morts.

DMTRIUS.--Oui, et la muraille aussi.

BOTTOM.--Non, je puis vous l'assurer. La muraille qui sparait leurs
pres est  bas.--Vous plat-il de voir l'pilogue, ou d'entendre une
danse bergamasque[45], entre deux acteurs de notre troupe?

[Note 45: On sait que les danses bergamasques ont eu longtemps de la
rputation.]

THSE.--Point d'pilogue, je vous prie; car votre pice n'a pas besoin
d'apologie: ne vous excusez-pas; car lorsque tous les acteurs sont
morts, il n'est pas besoin d'en blmer aucun. Vraiment, si celui qui a
compos cette pice avait jou le rle de Pyrame, et qu'il se ft pendu
avec la jarretire de Thisb, cela aurait fait une bien belle tragdie;
et c'en est une en vrit, et joue avec distinction. Mais, voyons
notre bergamasque: laissez l votre pilogue. (_Une danse de paysans
bouffons._) La langue de fer de minuit a prononc douze: amants, au lit;
c'est presque l'heure des fes. Je crains bien que nous ne dormions trop
tard le matin, comme nous avons veill trop longtemps cette nuit.
Cette farce grossire nous a bien tromps sur la marche pesante de la
nuit.--Chers amis, allons  notre lit: en l'honneur de cette solennit,
nous passerons quinze jours entiers dans les ftes nocturnes et des
divertissements nouveaux, et chaque jour amnera de nouveaux plaisirs,
pour clbrer cette fte. (Tous sortent.)


SCNE II

_Entre_ PUCK.


  Voici l'heure o le lion affam rugit,
  O le loup hurle  la lune,
  Tandis que le lourd laboureur ronfle
  puis de sa pnible tche.
  Maintenant les tisons consums brillent dans le foyer;
  La chouette, poussant son cri sinistre,
  Rappelle aux malheureux, couchs dans les douleurs,
  Le souvenir d'un drap funbre.
  Voici le temps de la nuit,
  O les tombeaux, tous entr'ouverts,
  Laissent chapper chacun son spectre,
  Qui va errer dans les sentiers des cimetires.
  Et nous, fes, qui voltigeons
  Prs du char de la triple Hcate,
  Fuyant la prsence du soleil,
  Et suivant l'ombre comme un songe,
  Nous gambadons maintenant. Pas une souris
  Ne troublera cette maison sacre.
  Je suis envoy devant, avec un balai,
  Pour balayer la poussire derrire la porte[46].

[Note 46: La propret est ncessaire pour attirer chez soi des fes
propices.]

(Entrent Oberon et Titania avec leur cour.)

OBERON.

    Qu'une faible lumire claire cette maison
    Par le moyen de ce feu mourant;
    Que tous les esprits et toutes les fes
  Sautent d'un pied lger, comme l'oiseau sur la branche.
    Rptez aprs moi ce couplet:
    Chantez et dansez rapidement  sa mesure.

TITANIA.

  D'abord, rptez ce couplet par coeur;
  Et  chaque mot une cadence;
  Les mains enlaces, avec la grce des fes,
  Nous chanterons et nous bnirons cette demeure.

(Chant et danse[47].)

[Note 47: On prtend qu'il y a ici deux couplets perdus.]

OBERON.

   prsent, jusqu' la pointe du jour,
  Que chaque fe erre dans ce palais.
  Nous irons au beau lit nuptial,
  Et il sera bni parmi nous;
  Et la ligne qui y sera engendre
  Sera toujours heureuse.
  Ces trois couples d'amants
  Seront toujours sincres et fidles,
  Et les taches de la main de la nature
  Ne se verront point sur leurs enfants.

  Jamais signe, bec de livre, cicatrice,
  Ou marque de sinistre augure, qui sont
  Si pnibles  voir au jour de la nativit,
  N'existeront pour leurs enfants.
  Fes, dispersez-vous;
  Qu'avec la rose des champs
  Chacune voue chaque appartement
  De ce palais  la douce paix,
  Il subsistera toujours en sret,
  Et le matre en sera toujours bni.
    Allons, vite,
    Ne tardons plus
  Venez me rejoindre au point du jour.

(Oberon et Titania sortent avec leur cour.)

PUCK.

  Si nous, lgers fantmes, nous avons dplu,
  Figurez-vous seulement (et tout sera rpar),
  Que vous avez fait ici un court sommeil,
  Tandis que ces visions erraient autour de vous.
  Seigneurs, ne blmez point
  Ce faible et vain sujet,
  Et ne le prenez que pour un songe:
  Si vous faites grce, nous corrigerons.
  Et comme je suis un honnte Puck,
  Si nous avons le bonheur immrit
  D'chapper cette fois  la langue du serpent[48],
  Nous ferons mieux avant peu,
  Ou tenez Puck pour un menteur.
  Ainsi; bonne nuit  tous.
  Prtez-moi le secours de vos mains si nous sommes amis
  Et Robin vous ddommagera quelque jour.

(Il sort.)

[Note 48: Les sifflets.]


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of Project Gutenberg's Le songe d'une nuit d't, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SONGE D'UNE NUIT D'T ***

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