The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France

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Title: Histoire comique

Author: Anatole France

Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***




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ANATOLE FRANCE

DE L'ACADMIE FRANAISE

HISTOIRE COMIQUE



QUATORZIME DITION
PARIS
CALMANN-LVY, DITEURS
3, RUE AUBER, 3

DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

    BALTHASAR                                                1 vol.
    LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronn
    par l'Acadmie franaise_)                               1 --
    L'TUI DE NACRE                                          1 --
    LE JARDIN D'PICURE                                      1 --
    JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE                                1 --
    LE LIVRE DE MON AMI                                      1 --
    LE LYS ROUGE                                             1 --
    LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD                       1 --
    LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE                                1 --
    LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE                       1 --
    THAS                                                    1 --
    LA VIE LITTRAIRE                                        4 --

            HISTOIRE CONTEMPORAINE

    I.--L'ORME DU MAIL                                       1 vol.
    II.--LE MANNEQUIN D'OSIER                                1 --
    III.--L'ANNEAU D'AMTHYSTE                               1 --
    IV.--MONSIEUR BERGERET  PARIS                           1 --

            DITION ILLUSTRE

    CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_)              1 vol.




HISTOIRE COMIQUE




I


C'tait dans une loge d'actrice,  l'Odon. Sous la lampe
lectrique, Flicie Nanteuil, la tte poudre, du bleu aux
paupires, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et
aux paules, donnait le pied  madame Michon, l'habilleuse, qui lui
mettait de petits souliers noirs  talons rouges. Le docteur Trublet,
mdecin du thtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du
divan son crne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait
ses jambes courtes. Il interrogeait:

--Quoi encore, ma chre enfant?

--Est-ce que je sais!... Des touffements... des vertiges... Tout
d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est mme a le
plus pnible.

--tes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de
pleurer, sans cause apparente, sans raison?

--a, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de
raisons de rire ou de pleurer!...

--tes-vous sujette  des blouissements?

--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous
les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise.

--Tchez de ne plus rver de chat, dit madame Michon; parce que
c'est mauvais signe... Voir un chat, a annonce trahison par des amis
et perfidie de femme.

--Mais ce n'est pas en rvant que je vois un chat! C'est tout
veille.

Trublet, qui n'tait de service  l'Odon qu'une fois par mois, y
venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comdiennes,
prenait plaisir  causer avec elles, leur donnait des conseils et
jouissait de leur confiance avec dlicatesse. Il promit  Flicie
de lui faire tout de suite une ordonnance:

--Ma chre enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus
de chats sous les meubles.

Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement
assombri, la regardait qui tirait sur les lacets.

--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Flicie, je ne me serre
jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bte de ma part.

Elle ajouta, pensant  sa meilleure camarade du thtre:

--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni paules ni hanches... Elle est
toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que
vous tes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas
m'habiller comme les femmes esthtes, avec des langes... Venez passer
votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop.

Il se dfendit d'tre l'ennemi des corsets, ne condamnant que les
corsets trop serrs. Il dplora que les femmes n'eussent aucun sens
de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent  la finesse de la
taille une ide de grce et de beaut, sans comprendre que cette
beaut consistait tout entire dans les molles inflexions par
lesquelles le corps, aprs avoir fourni le superbe panouissement
de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se
magnifier ensuite dans l'ample et tranquille vasement des flancs.

--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot
affreux, doit tre un passage lent, insensible, et doux entre
les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous
l'tranglez stupidement, vous vous dfoncez le thorax, qui entrane
les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses ctes, vous
vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les ngresses,
qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lvres pour
y introduire un disque de bois, se dfigurent avec moins de barbarie.
Car, enfin, on conoit qu'il reste encore de la splendeur fminine
 une crature qui s'est pass un anneau dans les cartilages du nez
et dont la lvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme
ce pot de pommade. Mais la dvastation est entire quand la femme
exerce ses ravages dans le centre sacr de son empire.

Insistant sur un sujet qui lui tenait  coeur, il reprit une  une
les dformations du squelette et des muscles causes par le corset,
et fit des descriptions images et prcises, des peintures lugubres
et bouffonnes. Nanteuil riait en l'coutant. Elle riait parce que,
tant femme, elle avait du penchant  rire des laideurs et des
misres physiques, parce que, rapportant tout  son petit monde
d'artistes, chaque difformit dcrite par le docteur lui rappelait
une camarade du thtre et s'imprimait dans son esprit en
caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se rjouissait
de son jeune corps, en se reprsentant toutes ces disgrces de la
chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur,
entranant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rnes,
avec un air de sorcire emporte au sabbat.

--Restez donc tranquille! fit-elle.

Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de
corset, taient encore plus abmes que les femmes de la ville.

Le docteur reprocha amrement aux civilisations occidentales leur
mpris et leur ignorance de la beaut vivante.

Trublet, n dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, tait all,
jeune, exercer la mdecine au Caire. Il en avait rapport un peu
d'argent, une maladie de foie et la connaissance des moeurs diverses
des hommes. En son ge mr, de retour au pays natal, il ne quittait
plus gure sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir  vivre,
un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles 
se reconnatre dans le dplorable malentendu qui, voil dix-huit
sicles, brouilla l'humanit avec la nature.

On frappa; une voix de femme cria du couloir:

--C'est moi!

Flicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur
d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant  l'abandon
son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scne,
et tendre  la dignit des mres nobles.

--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Flicie, je ne suis
pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure
que dans le deux de _la Mre confidente_ tu fais des choses trs
bien et qui ne sont pas faciles.

Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on
reoit un compliment, elle en attendit un autre.

Madame Doulce, invite par le silence de Nanteuil, murmura de
nouvelles louanges:

--... des choses excellentes, des choses personnelles.

--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas
bien ce rle-l. Et puis la grande Perrin m'te tous mes moyens.
C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-l, a
me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle
me dit  l'oreille pendant que nous sommes en scne. Elle est
enrage... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
dgotent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le
dos,  droite?

--Ma chre enfant, s'cria Trublet avec enthousiasme, vous venez de
prononcer une parole admirable.

--Laquelle? demanda simplement Nanteuil.

--Vous avez dit: Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
dgotent. Vous comprenez tout; les actions et les penses des
hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mcanique
universelle, vous n'en concevez ni colre ni haine. Mais il y a des
choses qui vous dgotent; vous avez de la dlicatesse, et il est
bien vrai que la morale est affaire de got. Mon enfant, je voudrais
qu'on penst aussi sainement que vous  l'Acadmie des Sciences
morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez
 votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de
reprocher  l'acide lactique d'tre un acide  fonctions mixtes.

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blmer aucune pense,
aucune action humaine, une fois que la ncessit de ces actions et
de ces penses nous est dmontre.

--Alors, vous approuvez les moeurs de la grande Perrin, vous, un homme
dcor! C'est du propre!

Le docteur se souleva et dit:

--Mon enfant, prtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je
vais vous faire un rcit instructif:

Autrefois, la nature humaine tait diffrente de ce qu'elle est
aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais
aussi des androgynes, c'est--dire des tres qui runissaient en
eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras,
quatre jambes et deux visages. Ils taient robustes et tournaient
rapidement sur eux-mmes comme des roues. Leur force leur inspira
l'audace de combattre les dieux  l'exemple des Gants. Jupiter, ne
pouvant souffrir une telle insolence...

--Michon, est-ce que la jupe ne trane pas trop  gauche? demanda
Nanteuil.

--... rsolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et
moins hardis. Il spara chaque homme en deux, de manire qu'il n'eut
plus que deux bras, deux jambes et une tte, et la race humaine fut
ds lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une
moiti d'homme qui a t spare de son tout comme on divise une
sole en deux parts. Ces moitis cherchent toujours leurs moitis.
L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force
qui nous pousse  runir nos deux moitis pour nous rtablir
dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la
sparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette
mme origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la
sparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux
hommes et sont portes vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise
quand vous voyez...

--C'est vous, docteur, qui avez imagin cette histoire-l? demanda
Nanteuil, en piquant une rose  son corsage.

Le docteur se dfendit avec force d'en avoir rien invent. Au
contraire, il en avait, disait-il, retranch une partie.

--Tant mieux! s'cria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui
qui a trouv a n'est pas malin.

--Il est mort, dit Trublet.

Nanteuil exprima de nouveau le dgot que lui inspirait sa
partenaire; mais madame Doulce, qui tait prudente et djeunait
quelquefois chez Jeanne Perrin, dtourna la conversation.

--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rle d'Anglique. Seulement,
rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu
troit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingnues.
Dfie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du
rpertoire doivent tre un rien poupe. C'est de style. Le costume
le veut. Vois-tu, Flicie, ce que tu dois observer avant tout, quand
tu joues dans _la Mre confidente_, qui est une dlicieuse pice...

Flicie l'interrompit:

--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rle, la pice, je m'en
fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur?
Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mre
confidente_?

--Mais si!

--Alors!... Vous cherchez toujours  m'embrouiller... Je disais que
cette Anglique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus toff,
de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rle m'horripile.

--C'est une raison de croire que tu le joueras trs bien, ma
mignonne, dit madame Doulce.

Et elle professa:

--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rles que lorsque nous
y entrons de force et malgr nous. Je pourrais vous en citer de
nombreux exemples. Et moi-mme, dans _la Vivandire d'Austerlitz_,
j'ai tonn la salle entire par l'accent de ma gaiet, au moment
o l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste
et si bon mari, avait t foudroy d'apoplexie,  l'orchestre de
l'Opra, en saisissant son cornet  piston.

--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingnue? demanda
Nanteuil, qui voulait tre aussi une amoureuse, une grande coquette
et jouer tous les rles.

--Et cela se comprend, poursuivit obstinment madame Doulce. L'art
de la comdie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'prouve pas, on
l'imite d'autant mieux.

--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur 
Flicie. Quand on est une ingnue, on le reste  jamais. On nat
Anglique ou Dorine, Climne ou madame Pernelle. Au thtre, les
unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres
toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours
dix-huit ans et vous serez toujours une ingnue.

--Je suis trs contente de mon emploi, rpondit Nanteuil, mais vous
ne pouvez pas exiger que j'interprte avec le mme plaisir toutes
les ingnues. Il y a un rle, par exemple, que je voudrais bien
jouer! C'est Agns de _l'cole des femmes_.

Au seul nom d'Agns! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins:

    Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?

--Agns, voil un beau rle! s'cria Nanteuil. Je l'ai demand 
Pradel.

Pradel, directeur du thtre, tait un ancien comdien, avis
et bonhomme, dpouill d'illusions et ne nourrissant point de trop
hautes esprances. Il aimait la paix, les livres et les femmes.
Nanteuil n'avait qu' se louer de Pradel et elle parlait de lui sans
malveillance, avec une honnte libert.

--Il a t ignoble, il a t dgotant, infect, dit-elle; il
m'a refus le rle d'Agns pour le donner  Falempin. Il faut dire
aussi que je ne lui avais pas demand comme il fallait. Tandis que
Falempin, elle sait la manire, elle! je vous en rponds. Mais a
m'est gal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agns, je l'envoie
promener, lui et son sale guignol!

Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements incouts.
Comdienne de mrite, mais vieillie, use, jamais plus engage,
elle donnait des conseils aux dbutantes, leur crivait leurs
lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque
chaque jour, le matin ou le soir.

Flicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour
du cou, interrogea Trublet:

--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous
tes sr?

Avant que Trublet et pu rpondre, madame Doulce s'cria que les
vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien,
deux ou trois heures aprs les repas, des gonflements douloureux.
Puis, elle demanda un remde au docteur.

Cependant Flicie rflchissait, car elle tait capable de
rflexion. Tout  coup:

--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez
peut-tre drle... mais je voudrais bien savoir si, de connatre
tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que
nous avons au dedans de nous, a ne vous gne pas, des moments, avec
les femmes. Il me semble que, d'avoir l'ide de tout a, a devrait
vous dgoter.

Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser  Flicie:

--Ma chre enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus
beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais 
l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisment que,
sous cette impression...

Elle lui fit une grimace de guenon ddaigneuse.

--Croyez-vous que c'est spirituel, de rpondre par des imbcillits
 une question srieuse?

--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire
une rponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions  l'hpital
Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne,
le pre Rousseau, qui, tous les jours,  onze heures du matin,
djeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre tait tendu.
Il djeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne
les empche de manger, ds qu'ils ont de quoi. Seulement, le pre
Rousseau disait: Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le
veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'apptissant.

--Je comprends, dit Flicie. Il vous faut des petites
bouquetires... C'est dfendu, vous savez... Mais vous tes l
assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas crit mon ordonnance.

Elle l'interrogea du regard.

--L'estomac, o est-ce au juste?

La porte tait reste entr'ouverte. Un jeune homme trs joli, trs
lgant, la poussa, et, aprs avoir fait deux pas dans la loge,
demanda gentiment s'il pouvait entrer.

--Vous, dit Nanteuil.

Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et
fatuit.

Il traita madame Doulce sans gards particuliers, et demanda:

--Comment vous portez-vous, docteur Socrate?

C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet,  cause de sa face camuse
et de sa parole subtile.

Trublet, lui dsignant Nanteuil:

--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas
prcisment si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui
conseillons de s'en rapporter, pour la rponse,  la petite fille
qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: Tu te feras
mal  l'estomac. Et elle rpondit: C'est les dames qui ont des
estomacs; les petites filles n'en n'ont pas.

--Mon Dieu! que vous tes bte, docteur! s'cria Nanteuil.

--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La btise, c'est l'aptitude
au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des
biens dans une socit police.

--Vous tes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais
je vous accorde qu'il vaut mieux tre bte comme tout le monde que
d'avoir de l'esprit comme personne.

--C'est vrai, ce qu'il dit l, Robert! s'cria Nanteuil, sincre et
pntre.

Et elle ajouta, d'un ton mditatif:

--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la btise
empche souvent de faire des btises. Je l'ai remarqu bien des
fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus btes qui agissent
le plus btement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont
stupides avec les hommes.

--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer.

--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate.

--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme
qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art.

Nanteuil haussa ses jolies paules, encore un peu pointues de
jeunesse:

--Oh! oh! la grande aeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite
classe. En voil, des ides! De votre temps, est-ce que les
comdiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit a? Allons
donc! elles les dominaient pas du tout.

S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se
retira avec prudence et dignit. Et, dans le couloir, elle fit encore
une recommandation:

--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Anglique en bouton de rose. Le
rle l'exige.

Mais Nanteuil, agace, ne l'coutait pas.

--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me
fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a
oubli ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte
six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait rduit son
musicien de mari  un tel tat d'puisement qu'un soir il tomba
dans son cornet  piston. Et ses amants, des hommes superbes,
demandez  Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles,
des ombres. Voil comment elle les dominait, ses... Et si on tait
venu lui dire qu'elle tait perdue pour l'art!...

Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrter, ses
deux mains ouvertes:

--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincre. Elle
aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut,
comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse
 l'ge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion:
elle va  la messe les dimanches et ftes, elle...

--Eh bien! elle a raison d'aller  la messe, dclara Nanteuil.
Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je
me refasse les lvres... Certainement, elle a raison d'aller  la
messe. Mais la religion ne dfend pas d'avoir un amant.

--Vous croyez? demanda le docteur.

--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sr!

Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta
dans les couloirs:

--La petite pice est termine!...

Nanteuil se leva et passa  son poignet un ruban de velours avec un
mdaillon d'acier.

Agenouille, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de
la robe rose et, la bouche pleine d'pingles, d'un coin de lvres
exprimait cette maxime:

--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne
peuvent plus vous faire souffrir.

Robert de Ligny tira de son tui une cigarette:

--Vous permettez?...

Et il s'approcha de la bougie allume sur la toilette.

Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches
ardentes et lgres comme des flammes, les lvres empourpres par
la lumire aspirer et puis souffler la fume. Elle en sentit une
petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle
effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura:

--Attends-moi aprs le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue
de Tournon.

A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs
de la petite pice regagnaient leurs loges.

--Docteur, passez-moi votre journal.

--Il est bien ennuyeux, mademoiselle.

--Passez-le-moi tout de mme.

Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tte.

--La lumire me fait mal aux yeux.

Il tait vrai que, parfois, une clart trop vive lui donnait
la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les
paupires bleues, les cils enduits d'une pte noire, les joues
peintes, les lvres dessines au rouge en petit coeur, elle se
trouvait un air de morte farde avec des yeux de verre, et ne voulait
pas que Ligny la vt ainsi.

Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garon
entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient
au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire
immobile;  son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre
sur son rabat. Il tait costum en huissier du rpertoire.

--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur
Trublet, qui aimait les cabots, prfrait les mauvais et avait un
got spcial pour Chevalier.

--Tout le monde, alors! s'cria Nanteuil. Ce n'est plus une loge,
c'est un moulin.

--Mes compliments tout de mme  la meunire, dit Chevalier.
Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le
croiriez pas? ils m'ont embot.

--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, rpondit
Nanteuil, hargneuse.

Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laiss la porte
ouverte. Alors Nanteuil  Ligny, avec un accent de tendre reproche:

--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entr, on
ferme la porte aux autres: c'est lmentaire.

Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche.

L'avertisseur appela les artistes en scne.

Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le
poignet, elle enfona l'ongle  l'endroit o la peau, prs des
veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre.




II


Chevalier, aprs avoir remis son costume de ville, s'assit dans une
baignoire,  ct de madame Doulce. Il contemplait Flicie, menue
et lointaine sur la scne. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre
ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur
et de rage.

Ils s'taient rencontrs, l'anne prcdente, dans une fte
donne sous le patronage du dput Lecureuil, au bnfice des
artistes pauvres du neuvime arrondissement. Il avait rd autour
d'elle, muet, affam, les dents longues et les yeux flamboyants. Et,
durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et
tranquille, avait sembl l'ignorer; puis elle avait cd tout d'un
coup et si brusquement que, ce jour-l, en la quittant, radieux et
surpris encore, il lui avait dit une btise. Il lui avait dit: Moi,
qui te croyais en porcelaine!... Durant trois mois entiers, il
avait got des joies aigus comme la douleur. Puis Flicie tait
devenue fuyante, lointaine, trangre. Maintenant, elle ne l'aimait
plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait
de n'tre plus aim; il souffrait plus encore d'tre jaloux. Sans
doute, aux premires et belles heures de son amour, il n'avait
pas ignor que Flicie et un amant, Girmandel, huissier rue de
Provence; et il en avait t malheureux. Mais, ne le voyant jamais,
il s'en faisait une ide si confuse et si mal dtermine que
sa jalousie se perdait dans le vague. Flicie lui disait qu'avec
Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part  ce qui se passait,
ni mme essay de feindre; il la croyait. Et c'tait pour lui une
vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis
des mois, Girmandel n'tait pour elle qu'un ami, et il la croyait.
Enfin, il trompait l'huissier et sentait agrablement cet avantage.
Il avait appris aussi que Flicie, qui achevait sa seconde anne
de Conservatoire, ne s'tait pas refuse  son professeur. Mais la
peine qu'il en avait ressentie tait adoucie par la considration
d'un usage auguste et sculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui
causait d'intolrables souffrances. Depuis quelque temps, il le
trouvait sans cesse prs d'elle. Qu'elle aimt Robert, il n'en
pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'tait pas
encore donne  cet homme, c'tait sans raison et seulement pour
soulager de temps en temps sa souffrance.

Des applaudissements rguliers clatrent au fond du thtre et
quelques messieurs de l'orchestre, avec un lger murmure des lvres,
battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner
sa dernire rplique  Jeanne Perrin.

--_Brava! brava!_ Elle est dlicieuse, cette petite, soupira madame
Doulce.

Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt
sur son front:

--Elle joue avec a.

Puis, tendant la main sur son coeur:

--C'est avec a qu'il faut jouer.

--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces
maximes sa louange manifeste.

Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son coeur
elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut
l'prouver, et qu'il est ncessaire de sentir les impressions qu'on
doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique,
aprs avoir vid sur la scne une coupe de poison, elle avait eu
toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait nanmoins: L'art
dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un
sentiment qu'on ne l'prouve pas. Et, pour illustrer cette maxime,
elle trouvait encore des exemples dans sa carrire triomphale.

Elle poussa un long soupir:

--Cette petite est admirablement doue. Mais il faut la plaindre:
elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de
critique, plus de pices, plus de thtres, plus d'artistes. C'est
la dcadence de l'art.

Chevalier secoua la tte:

--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut dsirer, le
succs, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mne  tout. Tandis
que les gens de coeur n'ont qu' se mettre une pierre au cou et 
se jeter dans la rivire. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je
monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.

Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta
pas  la loge de Flicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la
vue lui tait insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait
s'imaginer que Ligny n'y tait pas revenu.

prouvant un malaise physique  s'loigner d'elle, il fit cinq
ou six tours sous les galeries teintes et dsertes de l'Odon,
descendit les degrs dans la nuit et prit la rue de Mdicis. Les
cochers sommeillaient sur leurs siges, en attendant la fin du
spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les
nues. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-l
comme les autres nuits, il allait attendre Flicie chez sa mre.




III


Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquime tage d'une
maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les
fentres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reut
Chevalier avec bienveillance, lui sachant gr d'aimer Flicie et de
n'tre pas aim d'elle, et ignorant, par principe, qu'il et t
l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir prs d'elle, dans la salle
 manger o brlait dans le pole un feu de coke. A la clart de
la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne 
glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme,
arme de rondelles de fer-blanc  l'endroit des seins, pice
d'armure que, l'hiver prcdent, Flicie, encore lve du
Conservatoire, avait porte pour reprsenter Jeanne d'Arc chez
une duchesse spirite. Veuve d'officier et mre d'actrice, madame
Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophes.

--Flicie n'est pas encore rentre, monsieur Chevalier. Je ne
l'attends pas avant minuit. Elle est en scne jusqu' la fin du
spectacle.

--Je le sais: j'tais de la premire pice. J'ai quitt le
thtre aprs le un de _la Mre confidente_.

--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'tes-vous pas rest jusqu' la
fin? Ma fille aurait t bien contente si vous tiez rest. Quand
on joue, on aime  avoir des amis dans la salle.

Chevalier rpondit d'une faon ambigu:

--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque.

--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares.
Madame Doulce tait l, sans doute? A-t-elle t contente de
Flicie?

Et elle ajouta trs humblement:

--Je serais vraiment heureuse qu'elle et du succs. Il est si
difficile de percer dans son tat, quand on est seule, sans appui,
sans protections! Et elle a bien besoin de russir, la pauvre petite!

Chevalier n'avait pas le coeur  s'apitoyer sur Flicie. Il dit
brusquement, en haussant les paules:

--Ah! ne vous inquitez donc pas. Elle russira. Elle est
comdienne dans l'me. Elle a le thtre dans le corps. Elle l'a
dans les jambes.

Madame Nanteuil sourit paisiblement:

--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes.
Flicie n'a pas une mauvaise sant. Mais il ne faut pas qu'elle se
fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines.

La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une
bouteille et des assiettes.

Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener 
propos une question qu'il avait sur les lvres depuis le bas
de l'escalier. Il voulait savoir si Flicie frquentait encore
Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits
proportionns  notre tat. Maintenant, dans la misre de son
existence, dans la dtresse de son coeur, il dsirait ardemment que
Flicie, qui ne l'aimait plus, aimt Girmandel qu'elle aimait peu,
et toute son esprance tait que Girmandel la gardt pour lui, la
prt toute et ne laisst rien d'elle  Robert de Ligny. L'ide
que la jeune fille tait avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il
tremblait d'apprendre qu'elle avait quitt l'huissier.

Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mre sur les
amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel  madame
Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de
famille avec l'officier ministriel, homme riche, mari et pre de
deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de
l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en
trouva un qui lui parut ingnieux.

--A propos, dit-il, j'ai rencontr Girmandel en voiture.

Madame Nanteuil ne fit point de rponse.

--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le
reconnatre. Je serais surpris si ce n'tait pas lui.

Madame Nanteuil ne fit point de rponse.

--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est trs reconnaissable,
Girmandel.

Madame Nanteuil ne fit point de rponse.

--Vous tiez trs lies avec lui, dans le temps, vous et Flicie.
Est-ce que vous le voyez toujours?

Madame Nanteuil rpondit mollement:

--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours...

A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle
l'avait tromp; elle n'avait pas dit la vrit. Elle avait menti
par amour-propre et pour ne pas rvler un secret domestique,
qu'elle ne jugeait point  l'honneur de sa maison. Ce qui tait
vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Flicie
avait plaqu Girmandel, et l'huissier, qui pourtant tait homme du
monde, avait cess net d'clairer. Madame Nanteuil,  son ge,
avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne ft
pas dans le besoin. Elle avait renou sa vieille liaison avec Tony
Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne
remplaait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent.
Madame Nanteuil, qui tait sage et savait le prix des choses, n'en
murmurait pas, et elle tait rcompense de son dvouement,
car, depuis six semaines qu'elle tait aime  nouveau, elle
rajeunissait.

Chevalier, qui suivait son ide, demanda:

--Girmandel, il n'est plus jeune?

--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux 
quarante ans.

--Est-ce qu'il n'est pas ramolli?

--Mais non, rpondit madame Nanteuil avec tranquillit.

Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tire
de sa somnolence par la bonne qui apportait la salire et la carafe,
elle demanda:

--Et vous, monsieur Chevalier, tes-vous content?

Non, il n'tait pas content. Les critiques s'entendaient pour lui
casser les reins. Et la preuve qu'ils taient coaliss contre lui,
c'est qu'ils disaient tous la mme chose: ils disaient qu'il avait le
masque ingrat.

--Un masque ingrat! s'criait-il indign, ils devraient dire: un
masque prdestin... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je
vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du
23 octobre_, qu'on rpte en ce moment, je fais Florentin:
six rpliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage
dmesurment. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets.

Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles.
Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter.
Sa fille aussi s'tait heurte au mauvais vouloir de certains
critiques.

--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Flicie est en retard.

Madame Nanteuil supposait qu'elle avait t retenue par madame
Doulce.

--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez
qu'elle n'est jamais presse.

Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait
de l'usage. Madame Nanteuil le retint.

--Restez donc: Flicie ne va pas tarder  rentrer. Elle sera bien
contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle.

Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier,
silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille
et,  mesure que l'aiguille s'avanait sur le cadran, il sentait une
plaie brlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du
balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant
les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il tait sr,
maintenant, qu'ils taient ensemble. Le silence de la nuit,
interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient
sur le boulevard, favorisait les images et les rflexions qui le
torturaient. Il les voyait.

Rveille en sursaut par des chants monts du trottoir, madame
Nanteuil confirma la pense sur laquelle elle s'tait endormie.

--C'est ce que je dis toujours  Flicie: on ne doit pas se
dcourager. Il y a dans la vie de mauvais jours...

Chevalier fit signe qu'il y en avait.

--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils mritent. Il
ne faut qu'un moment pour s'ter tous les ennuis, pas vrai?

Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au
thtre.

Il reprit d'une voix profonde, intrieure:


--Si l'on croit que c'est pour le thtre que je me fais du mauvais
sang... Le thtre, je suis bien sr de m'y faire une place, un
jour, et belle!... Mais  quoi sert d'tre un grand artiste, si l'on
n'est pas heureux? Il y a des ennuis btes qui sont terribles.
Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups gaux et
rguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou.

Il s'arrta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la
panoplie suspendue au mur. Puis il reprit:

--Ces ennuis btes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop
longtemps, c'est qu'on est un lche.

Et il tta l'tui du revolver qu'il portait constamment dans sa
poche.

Madame Nanteuil l'coutait, sereine, avec cette douce volont de ne
rien savoir, qui tait tout son gnie dans la vie.

--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Flicie est
dgote de tout. On ne sait que lui faire.

A partir de ce moment, la conversation languissante se trana en
paroles dtaches, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil,
la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie,
dans une tristesse morne, attendaient Flicie. Une heure sonna. La
souffrance de Chevalier tait maintenant abondante et tranquille.
Il possdait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus
sonores sur la chausse. Le bruit d'une de ces voitures s'arrta
devant la maison. Quelques instants aprs, il entendit le petit
grillotis de la cl dans la serrure, le choc d'une porte, des pas
lgers dans l'antichambre.

La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout  coup
agit de trouble et d'esprance. C'tait elle! Qui sait ce qu'elle
dirait? Peut-tre qu'elle expliquerait ce retard de la faon la plus
naturelle.

Flicie entra dans la salle  manger, les cheveux en dsordre,
l'oeil brillant, les joues blanches, les lvres avives et
froisses, lasse, indiffrente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait
de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains ferm sur
elle, un reste de chaleur et de volupt.

Sa mre lui dit:

--Je commenais  tre inquite... Tu ne te dfais pas? Elle
rpondit:

--J'ai faim.

Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde.
Rejetant son manteau sur le dossier, elle dcouvrit son buste fin
dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la
toile cire de la table, elle se mit  piquer de sa fourchette les
tranches de saucisson.

--Est-ce que a a bien march ce soir? demanda madame Nanteuil.

--Trs bien.

--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil  lui,
n'est-ce pas?

--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette  table.

Et, sans plus rpondre aux questions de sa mre, elle mangeait,
avide et charmante, comme Crs chez la vieille femme. Puis elle
repoussa son assiette et, renverse sur sa chaise, les paupires
mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui
ressemblait  un baiser.

Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva.

--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes  mettre 
jour.

Tels taient les termes par lesquels elle annonait ordinairement
qu'elle allait se coucher.

Rest seul avec Flicie, Chevalier lui dit violemment:

--C'est bte! c'est lche! mais je t'aime  en devenir fou... Tu
entends, Flicie?

--Pour sr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut.

--C'est ridicule, n'est-ce pas?

--Non, ce n'est pas ridicule, c'est...

Elle n'acheva pas.

Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui.

--Tu es rentre  une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a
reconduite, j'en suis sr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu
la voiture s'arrter devant ta maison.

Comme elle ne rpondait pas, il reprit:

--Dis le contraire!

Elle se tut. Et il rpta d'une voix pressante et comme suppliante:

--Dis que non!...

Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement
de la tte et des paules, elle l'aurait rendu trs doux et presque
heureux. Mais elle garda un silence mchant. Les lvres serres, le
regard lointain, elle semblait perdue dans un rve.

Il poussa un soupir rauque:

--Imbcile que j'tais, je ne pensais pas  cela! Je me disais que
tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce,
ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par
cet individu!...

--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su?

--Je vous aurais suivis, pardi!

Elle arrta durement sur lui ses prunelles trop claires:

--a, je te le dfends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as
suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le
droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-tre!

Suffoqu de surprise et de colre, il balbutia:

--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?...

--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas.

Son visage prit une expression de dgot:

--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une
fois de savoir o je vais, je te fiche  la porte, et ce ne sera pas
long.

--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un
pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas t
ensemble... Voyons, Flicie, rappelle-toi...

Mais elle, impatiente:

--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?...

--Flicie, pense que tu t'es donne  moi!

--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journe.
Ce serait abusif.

Il la regarda quelque temps avec plus de curiosit que de colre et
lui dit, moiti amer et moiti doux:

--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Flicie! Sois-le, tant
que tu voudras! Qu'est-ce que a fait, puisque je t'aime? Tu es 
moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux
pas souffrir toujours comme une pauvre bte. coute: Je passerai
l'ponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera
trs bien. Et tu seras  moi pour toujours,  moi seul. Je suis
un honnte homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'pouserai
quand j'aurai une position.

Elle le regarda avec une surprise ddaigneuse. Il crut qu'elle avait
des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit,
dress sur ses longues jambes:

--Tu ne crois pas  mon toile, Flicie? Tu as tort. Je me sens
capable de grandes crations. Qu'on me donne un rle, et on verra.
Et je n'ai pas seulement la comdie en moi, j'ai le drame, j'ai la
tragdie... Oui, la tragdie. Je sais dire les vers. Et c'est un
talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Flicie,
que je te fasse un affront en t'offrant de t'pouser. Loin de l!...
Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable.
Rien ne presse, bien sr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes
habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Flicie: nous y
avons t si heureux! Le lit n'tait pas large, mais nous disions:
a ne fait rien... J'ai maintenant deux belles chambres dans
la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, derrire
Saint-tienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu
y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais coute-moi
bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu
sois  moi,  moi seul.

Tandis qu'il parlait, Flicie tait alle prendre sur la chemine
les cartes avec lesquelles sa mre jouait tous les soirs et elle les
talait sur la table.

--A moi seul... Tu m'entends, Flicie.

--Laisse-moi tranquille, je fais une russite.

--coute-moi, Flicie. J'exige que tu ne reoives plus dans ta loge
cet imbcile...

Examinant ses cartes, elle murmura:

--Toutes les noires sont en bas.

--Cet imbcile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministre
des Affaires trangres, aujourd'hui, c'est le refuge des
incapables.

Il haussa la voix:

--Flicie, dans ton intrt comme dans le mien, coute-moi.

--Ne crie donc pas: maman dort.

Il reprit d'une voix sourde:

--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant.

Elle releva sa petite tte mchante:

--Et s'il l'est?

Il fit un pas vers elle, sa chaise leve, la regarda d'un oeil fou en
riant d'un rire fl:

--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.

Et il laissa retomber sa chaise.

Maintenant elle avait peur. Elle s'effora de sourire.

--Tu vois bien que je plaisante.

Elle russit, sans trop de peine,  lui faire croire qu'elle lui
avait parl de cette manire seulement pour le punir, parce qu'il
devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle tait
lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se dcida enfin  s'en aller.
Sur le palier, il se retourna et dit:

--Flicie, je te conseille, pour viter un malheur, de ne plus
revoir Ligny.

Elle lui cria par la porte entre-bille:

--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre!




IV


Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon
et les loges. L'orchestre tait revtu d'une housse immense, qui,
retrousse sur les bords, laissait place  quelques figures humaines
plissant en cette ombre, comdiens, machinistes, costumiers, amis
du directeur, mres et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient 
et l dans le creux noir des baignoires.

On rptait pour la cinquante-sixime fois _la Nuit du 23 octobre
1812_, drame clbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
t reprsent  ce thtre. La pice tait sue et l'on avait
fix au lendemain cette dernire rptition particulire que, sur
les scnes moins austres que l'Odon, on nomme la rptition
des couturires.

Nanteuil n'tait pas de la pice. Mais elle avait eu affaire ce
jour-l au thtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire
tait excrable dans le rle de la gnrale Malet, elle tait
venue voir un peu, cache au fond d'une baignoire.

La grande scne du deux commenait. Le dcor reprsentait une
mansarde de la maison de sant o le conspirateur tait dtenu
en 1812. Durville, qui tenait le rle du gnral Malet, venait de
faire son entre. Il rptait en costume: longue redingote bleue,
avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois  pont. Et
dj mme il s'tait fait une tte, la tte glabre et martiale
des gnraux de l'Empire, avec la patte de livre qui passa des
vainqueurs d'Austerlitz  leurs fils les bourgeois de Juillet.
Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main
droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
collante.

--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer  ce colosse
qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous
les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse
s'croulera.

Du fond de la scne, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur
Jacquemont, donna la rplique:

--Il peut, en tombant, nous craser dans sa chute.

Soudain des cris  la fois plaintifs et furieux s'levrent de
l'orchestre.

L'auteur clatait. C'tait un homme de soixante-dix ans, qui
bouillait de jeunesse.

--Qu'est-ce que je vois l, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est
une chemine. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour
l'ter de l... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu!

Maury passa.

--Il peut, en tombant, nous craser dans sa chute... Je reconnais
que ce ne sera pas de votre faute, gnral. Votre proclamation
est excellente. Vous leur promettez une constitution, la libert,
l'galit... C'est du machiavlisme!

Durville rpliqua:

--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprtent  violer les
serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils
se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc,
imbciles?...

La voix stridente de l'auteur grina:

--Vous n'y tes pas, Dauville.

--Moi? demanda Durville tonn.

--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous
dites.

Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui,
de sa vie, n'avait oubli le nom d'une crmire ou d'un portier,
ddaignait de retenir les noms des plus illustres comdiens.

--Dauville, mon ami, reprenez-moi a.

Il jouait tous les rles. Joyeux, funbre, violent, tendre,
imptueux, caressant, il prenait une voix tour  tour grave et
flte; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se
transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en
fleuve, en femme, en tigre.

Dans les coulisses, les comdiens n'changeaient entre eux que des
propos insignifiants et brefs. Leur libert de parole, leur facilit
de moeurs, la familiarit de leurs habitudes ne les empchaient pas
de garder ce que, dans toute runion d'hommes, il faut d'hypocrisie
pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur
et sans dgot. Mme il rgnait dans cet atelier d'art en pleine
activit une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment
unanime cr par la pense, haute ou mdiocre, de l'auteur, un
esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalits et tous les mauvais
vouloirs  se changer en bonne volont et en harmonieux concours.

Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal  l'aise en pensant que
Chevalier tait l tout prs. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
o il avait profr d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu
et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. Flicie, pour
viter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny:
qu'est-ce que cela voulait dire? Elle rflchissait sur lui
srieusement. Ce garon qui, l'avant-veille encore, lui semblait
insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par
coeur, comme il lui apparaissait maintenant mystrieux et plein
de secrets! Comme elle s'apercevait tout  coup qu'elle ne le
connaissait pas! De quoi tait-il capable? Elle s'efforait de le
deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier tait-il un homme
tout  fait comme les autres? On le disait fou. C'tait une manire
de parler. Mais elle ignorait elle-mme s'il n'y avait pas en lui un
peu de folie. A prsent, elle l'tudiait avec un sincre intrt.
Trs intelligente, elle ne lui avait jamais trouv beaucoup
d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par
l'obstination de sa volont. Elle se rappelait de lui des actes
d'nergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il
comprenait. Il savait  quoi une femme est oblige, pour se faire
une place au thtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne
voulait pas qu'on le trompt par amour. tait-ce un homme 
commettre un crime,  faire un malheur? Voil ce qu'elle ne pouvait
dcouvrir. Elle se rappelait la manie que ce garon avait de
manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle
le trouvait toujours dans sa chambre dmontant et nettoyant un
vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'tre un
excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que
cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pens  lui.

Nanteuil s'inquitait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette
vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frle, la Muse d'Alfred de
Musset, qui, la nuit, brlait ses yeux de pervenche  rdiger des
courriers mondains et des articles de modes. Comdienne mdiocre,
mais femme adroite, merveilleusement active, c'tait la meilleure
amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une  l'autre de
grandes qualits, et des qualits diffrentes de celles qu'elles se
trouvaient  elles-mmes, et elles agissaient de concert comme les
deux grandes puissances de l'Odon. Cependant Fagette faisait tout
son possible pour prendre Ligny  son amie, non par got, car elle
tait sche comme un cotret et mprisait les hommes, mais dans
l'ide qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains
avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'tre rosse.
Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi,
Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habille comme une
matresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et
gardant jusque dans ses provocations et ses frlements les apparences
d'une irrmdiable honntet, poursuivre Ligny de ses jambes trop
longues et l'obsder de ses regards de Pasipha pauvre. Et elle
avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mre Ravaud,
dcouvrant  l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses
magnifiques bras, depuis quarante ans illustres.

Fagette montra  Nanteuil avec dgot, d'un bout de doigt gant,
la scne sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et
Marie-Claire.

--Regarde-moi ces gens-l. Ils ont l'air de jouer  soixante mtres
sous l'eau.

--C'est parce que les herses ne sont pas allumes, observa Nanteuil.

--Non, non. Ce thtre a toujours l'air d'tre au fond de l'eau. Et
dire que moi aussi, tout  l'heure, je vais entrer dans l'aquarium...
Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce
thtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc!

Durville devenait presque ventriloque, pour paratre plus grave et
plus mle:

--La paix, l'abolition des droits runis et de la conscription, une
haute solde pour la troupe;  dfaut d'argent, quelques mandats
sur la banque, quelques grades distribus  propos, ce sont l des
moyens infaillibles.

Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau
tragiquement doubl d'antiques peaux de lapin, elle dcouvrit un
petit livre corn.

--Ce sont les lettres de madame de Svign, dit-elle. Vous savez
que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de
madame de Svign.

--O a? demanda Fagette.

--Salle Renard.

Ce devait tre une salle ignore et lointaine. Nanteuil et Fagette
ne la connaissaient pas.

--Je donne cette lecture au bnfice des trois pauvres orphelins
qu'a laisss l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets.

--C'est vrai, tout de mme, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit
Nanteuil.

On gratta  la porte de la baignoire. C'tait Constantin Marc, le
jeune auteur d'une pice que l'Odon allait mettre tout de suite en
rptition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et
vivant dans les bois, ne pouvait plus dsormais respirer que dans le
thtre. Nanteuil devait jouer le grand rle de la pice: il
la regardait avec motion, comme l'amphore prcieuse destine 
contenir sa pense.

Cependant Durville s'enrouait:

--Et si la France ne peut tre sauve qu'au prix de notre vie
et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: Prisse notre
mmoire!

Fagette dsigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la
canne sous le menton,  l'orchestre.

--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?

--Tu le demandes! rpondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pice.
Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer.

--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot  ce malotru,
qui m'a rencontre hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas
salue.

--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...

--Il m'a parfaitement vue. Mais il tait en famille. Je vais le
moucher; vous allez voir, mes amis.

Elle l'appela tout doucement:

--Deutz! Deutz!

Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au
rebord de la baignoire.

--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontre,
vous tiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas
salue?

Il la regarda, surpris:

--Moi? J'tais avec ma soeur.

--Ah!...

Et, sur la scne, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville,
s'criait:

--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune,
ta gloire est gale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la
femme d'un hros.

--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel.

A ce moment, Chevalier fit son entre, et tout aussitt l'auteur,
s'arrachant les cheveux, vomit des imprcations:

--Ce n'est pas une entre, c'est un croulement, c'est une
catastrophe, c'est un cataclysme. Bont divine! un bolide, un
arolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scne que ce
ne serait pas un si effroyable dsastre... Je retire ma pice!...
Chevalier, recommencez votre entre, mon garon.

Le peintre qui avait dessin les costumes Michel, jeune homme blond
 la barbe mystique, tait assis  la premire trave, sur un
bras de fauteuil. Il se pencha  l'oreille de Roger, le dcorateur:

--Et dire que c'est la cinquante-sixime fois qu'il attrape Chevalier
avec cette imptuosit, l'auteur!

--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, rpondit Roger sans
hsitation.

--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais
il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique.
Je l'ai connu tout petit  Montmartre. A la pension, ses matres lui
demandaient: Pourquoi riez-vous? Il ne riait pas, il n'avait pas
envie de rire: il recevait des gifles toute la journe. Ses parents
voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rvait le
thtre et passait ses journes sur la butte, dans l'atelier du
peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour,  sa
_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui tait commande
pour la cathdrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit...

--Un peu de silence! cria Pradel.

--... lui dit: Chevalier, puisque tu n'as rien  faire, pose-moi
donc Philippe le Hardi.--Je veux bien, dit Chevalier. Montalent lui
fit prendre l'attitude d'un homme accabl de douleur. De plus, il lui
plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes.
Il termine son tableau, l'expdie  Carthage et fait monter six
bouteilles de Champagne. Trois mois aprs, il recevait du Pre
Cornemuse, chef des missions franaises en Tunisie, une lettre lui
annonant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant t
mis sous les yeux du cardinal-archevque, avait t refus par Son
minence  cause de l'expression indcente de Philippe le Hardi,
qui regardait en riant le saint roi, son pre, expirant sur la
paille. Montalent n'y comprenait rien; il tait furieux et voulait
faire un procs au cardinal-archevque. Il reoit son tableau, le
dballe, le contemple dans un sombre silence, et s'crie tout 
coup: C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai
t stupide: je lui ai donn la tte de Chevalier, qui a toujours
l'air de rire, l'animal!

--Taisez-vous donc! hurla Pradel.

Et l'auteur s'cria:

--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-l dehors.

Il mettait en scne infatigablement:

--Un peu plus en arrire, Trouville, l... Chevalier, vous vous
approchez de la table, vous prenez les papiers les uns aprs les
autres, et vous dites: Snatus-consulte... ordre du jour...
dpches pour les dpartements... proclamation... Comprenez-vous?

--Oui, matre... Snatus-consulte... ordre du jour... dpches
pour les dpartements... proclamation...

--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez...
C'est a, trs bien... Repassez; trs bien, trs bien, hardi
donc!... Ah! la misrable; elle f... tout par terre!...

Il appela le directeur de la scne:

--Romilly, donnez un peu de lumire. On n'y voit goutte. Dauville,
mon bon ami, qu'est-ce que vous faites l devant le trou du
souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes
dans la tte que vous n'tes pas la statue du gnral Malet, que
vous tes le gnral Malet lui-mme, et que ma pice n'est pas un
catalogue de figures de cire, mais une tragdie vivante, mouvante,
qui vous arrache des larmes et...

Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il
rugit:

--Sacr tonnerre! Pradel!... Romilly!... o est Romilly? Ah! le
voil, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le
pole de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon
ami?

On se trouvait arrt tout  coup par une difficult grave.
Chevalier, porteur de papiers d'o dpendait le sort de l'Empire,
devait s'chapper de la maison d'arrt par la lucarne, Le jeu de
scne n'avait pas t rgl encore: il n'avait pu l'tre avant
la plantation du dcor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient
t mal prises et que la lucarne n'tait pas praticable.

L'auteur sauta sur la scne.

--Romilly, mon ami, le pole n'est pas au repre. Comment
voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de
suite ce pole  droite.

--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte.

--Comment, nous boucherons la porte?

--Parfaitement.

Le directeur du thtre, le directeur de la scne, les machinistes,
examinaient le dcor avec une morne attention et l'auteur se taisait.

--Ne vous inquitez pas, matre, dit Chevalier. Il n'y a besoin de
rien changer: je sauterai bien.

Mont sur le pole, il parvint en effet  saisir le bord de la
lucarne et  s'lever sur les coudes, ce qui n'avait pas sembl
possible.

Un murmure d'admiration s'leva de la scne, des coulisses et de la
salle: Chevalier avait donn une ide tonnante de sa force et de
son adresse.

--Trs bien! s'cria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami...
Cet animal-l est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait
fichu d'en faire autant. Si tous les rles taient tenus comme celui
de Florentin, la pice irait aux nues.

Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il
lui tait apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle
avait de lui s'tait dmesurment agrandie. Elle ne l'aimait pas,
elle ne l'avait jamais aim; elle ne le dsirait pas; le temps
tait loin o elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques
jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais
si elle s'tait trouve, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se
serait sentie sans force, et elle aurait tch de l'apaiser par sa
soumission comme on apaise une puissance surnaturelle.

Sur la scne, pendant qu'un salon Empire descendait des frises,
l'auteur, dans le bruit de la manoeuvre, sous la chute des portants,
tenait  la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants
et donnait en mme temps  tous des conseils ou des exemples.

--Vous, la grosse, la marchande de gteaux, madame Ravaud,
vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-lyses:
Rgalez-vous! V'l le plaisir, mesdames! a se chante.
Apprenez-moi cet air-l pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement,
sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas  coins d'or?
Enfile-toi des bas de laine tricote, tout de suite... C'est bien la
dernire pice que je donne  ce thtre... O est le colonel
de la dixime cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
dfilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu,
que je vous apprenne  faire la rvrence.

Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout.

Dans la salle, Romilly serrait la main  M. Gombaut, des Sciences
morales, venu en voisin.

--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est
peut-tre pas exact au point de vue des faits, mais c'est thtre.

--La conspiration de Malet, rpondit M. Gombaut, reste, et restera
sans doute longtemps encore, une nigme historique. L'auteur de ce
drame a profit des points obscurs pour y introduire des lments
dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le
gnral Malet, bien qu'associ  des royalistes, tait lui-mme
rpublicain et travaillait  rtablir le gouvernement populaire.
Il pronona dans son interrogatoire une parole sublime et profonde.
Quand le prsident du conseil de guerre lui demanda: Quels taient
vos complices? Malet rpondit: Toute la France, et vous-mme, si
j'avais russi.

Appuy  la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vnrable et
beau comme un satyre antique, contemplait, l'oeil humide et la bouche
riante, la scne en ce moment agite et bouleverse.

--tes-vous content de la pice, matre? lui demanda Nanteuil.

Et le matre, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et
des muscles, rpondit:

--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a l une petite, la petite
Midi, qui a une attache d'paule, un joyau...

Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux.

Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il tait
content, moins encore de son prodigieux succs que de voir Flicie.
Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle tait venue pour lui, qu'elle
l'aimait, qu'elle se redonnait.

Elle le craignait, et, comme elle tait peureuse, elle le flatta:

--Mes compliments, Chevalier. Tu as t tourdissant. Ta sortie
est tonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule  le dire.
Fagette t'a trouv prodigieux.

--Vrai? demanda Chevalier.

Ce moment fut un des plus heureux de sa vie.

Une voix stridente, partie des hauteurs dsertes des troisimes
galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive.

--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et
prononcez distinctement.

Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les tnbres de la
coupole.

Alors la voix des acteurs, groups sur le devant de la scne, autour
d'un flambeau de bouillotte, s'leva plus distincte:

--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes 
Moscou; puis il s'lancera avec la rapidit de l'aigle 
Saint-Ptersbourg.

--Pique, trfle, atout, je marque deux points.

--L, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous
pntrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait
de la puissance britannique.

--Trente-six en carreau.

--Et moi, impriale d'as.

--A propos, messieurs, que dites-vous du dcret imprial sur
les comdiens de Paris, dat du Kremlin? Voil les querelles de
mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd termines!

--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est trs gentille, Fagette, dans
sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla.

Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets
fans dj pour s'tre trop offerts.

--Matre, dit-elle  Constantin Marc, vous savez que je fais
dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de
Svign, avec commentaire, au bnfice des trois pauvres orphelins
qu'a laisss l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manire
si dplorable.

--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc.

--Pas du tout, dit Nanteuil.

--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle dplorable?

--Oh! matre, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilit.

--Je n'affecte pas l'insensibilit. Mais il y a une chose qui me
surprend, c'est le prix que nous attachons  des existences qui ne
nous intressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est
en elle-mme quelque chose de prcieux. Pourtant la nature nous
enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus mprisable. Autrefois,
on tait moins barbouill de sentimentalisme. Chacun tenait sa
propre vie pour infiniment prcieuse, mais ne professait aucun
respect pour la vie d'autrui. On tait alors plus prs de la nature:
nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race
faible, nerve, hypocrite, se plat dans un cannibalisme sournois.
Tout en nous entre-dvorant, nous proclamons que la vie est sacre,
et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre.

--La vie, c'est le meurtre, rpta Chevalier songeur et sans
comprendre.

Puis il jaillit en ides fumeuses.

--Le meurtre et le carnage, peut-tre! Mais le carnage amusant et
le meurtre drle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est
le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues
sanglantes. Voil ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
au thtre et l'artiste en action!

Nanteuil inquite cherchait un sens  ces paroles confuses.

L'acteur exalt poursuivit:

--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau,
c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
l'amour, la haine dlicieuse et ravissante, l'amour cruel.

--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus
tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'tre meurtrier et ne
croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'tre tu qui nous
empche de tuer?

Chevalier rpondit d'une voix pensive et profonde:

--Certes, non! ce n'est pas la peur d'tre tu qui m'empcherait
de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie
d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai srieusement
examin depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur
Constantin Marc. J'y ai rflchi pendant des jours et des nuits, et
je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne.

Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mpris. Elle
ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait
peur.

Elle se leva.

--Bonsoir, j'ai mal  la tte... A demain, monsieur Constantin Marc.

Et elle sortit lestement.


Chevalier la poursuivit dans le couloir, dvala derrire elle
l'escalier de la scne, et la rejoignit devant la loge du concierge.

--Flicie, viens dner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si
content! Veux-tu?

--Oh! non, par exemple!

--Pourquoi ne veux-tu pas?

--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.

Elle voulut s'chapper. Il la retint.

--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir.

Elle s'avana sur lui, et, les lvres retrousses, serrant les
dents, lui siffla aux oreilles:

--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soup, de toi.

Alors, trs doux, trs grave:

--C'est la dernire fois que nous causons nous deux. coute,
Flicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne
peux pas te forcer  m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes
un autre. Pour la dernire fois, je te conseille de ne pas revoir
monsieur de Ligny. Je t'empcherai d'tre  lui.

--Tu m'empcheras, toi? Pauvre ami!

Plus doucement, encore il rpondit:

--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il
faut y mettre le prix.




V


Rentre chez elle, Flicie eut une crise de larmes. Elle revoyait
Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux
extnus sur la route, quand sa mre, craignant que sa poitrine ne
se prt, l'avait emmene passer l'hiver  Antibes, chez une tante
riche. Elle mprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillit.
Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal.
Elle ne put rien manger. Elle avait des touffements. Le soir, une
angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir.
Elle pensa qu'elle prouvait un tel nervement parce qu'elle tait
reste deux jours sans voir Robert. Il tait neuf heures. Elle
espra le trouver encore chez lui et mit son chapeau.

--Maman, il faut que j'aille ce soir au thtre. Je file.

Par gard pour sa mre, elle usait ainsi d'un langage voil.

--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard.

Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli
htel de la rue Vernet, un petit appartement de garon, clair
par des fentres rondes, et qu'il appelait son oeil-de-boeuf.
Flicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une
voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le
relancer dans sa famille. Son pre, diplomate de carrire, trs
occup des intrts extrieurs de la France, demeurait dans une
ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de
Ligny se montrait attentive  faire observer les convenances dans sa
maison. Et son fils tait soucieux de satisfaire des exigences qui
portaient sur les formes, sans jamais s'tendre au fond des choses.
Elle le laissait entirement libre d'aimer qui il voulait et c'est
 peine si parfois, en de graves panchements, elle lui donnait
 entendre que la frquentation des femmes du monde est utile aux
jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours dtourn Flicie de
venir rue Vernet. Il avait lou, boulevard de Villiers, une petite
maison o ils pouvaient se voir tout  l'aise. Mais, cette fois,
aprs deux jours passs sans elle, il fut trs content de sa visite
imprvue et descendit tout de suite.

Blottis dans le fiacre, ils allrent  travers l'ombre et la neige,
au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et
l'paisse nuit enveloppa leurs amours.

L'ayant ramene  sa porte:

--A demain, dit-il.

--Oui,  demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure.

Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle
se rejeta en arrire.

--La! l! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait.

--Qui donc?

--Un homme... que je ne connais pas.

Elle venait de reconnatre Chevalier.

Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plonge dans la
pelisse de Robert, que la porte s'ouvrt. Puis elle le retint.

--Robert, monte avec moi. J'ai peur.

Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier.

Chevalier avait attendu Flicie, dans la petite salle  manger,
devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil,
jusqu' une heure du matin. Puis il tait descendu et l'avait
guette sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrter
devant la porte, il s'tait dissimul derrire un arbre. Il savait
bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il
lui avait sembl que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber,
il s'tait retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu' ce que Ligny
ft sorti de la maison; il l'observa qui, serr dans sa pelisse,
gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'lancer sur lui, s'arrta,
puis  grands pas descendit le boulevard.

Il allait, chass par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ta
son feutre et prit plaisir  sentir les gouttes d'eau froide sur son
front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des
murs, des lumires passaient indfiniment  ses cts; il allait,
songeant.

Il se trouva, sans savoir comment il y tait venu, sur un pont
qu'il connaissait  peine et au milieu duquel se dressait une statue
colossale de femme. Maintenant il tait tranquille, il avait pris
une rsolution. C'tait une vieille ide qu'il avait cette fois
enfonce dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part
en part. Il ne l'examinait mme plus. Il calculait froidement les
moyens d'excuter ce qu'il avait rsolu. Il marcha devant lui, au
hasard, absorb, pensif, calme comme un gomtre.

Sur le pont des Arts, il s'aperut qu'un chien le suivait. C'tait
un grand chien rustique  long poil, dont les yeux vairons, pleins de
douceur, exprimaient une dtresse infinie. Il lui parla:

--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne
peux rien pour toi.

A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de
l'Observatoire. Dcouvrant les maisons du boulevard Saint-Michel,
il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa
vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Prs du Lion de Belfort,
Chevalier s'arrta devant une tranche profonde qui coupait la
chausse. Contre le remblai, sous une bche soutenue par quatre
pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de
son bonnet de poil de lapin taient rabattues; son nez norme
flamboyait. Il leva la tte; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient
tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il
fourrait au fond de son brle-gueule quelques brins de tabac de
cantine, mls  des mies de pain, qui ne remplissaient pas mme
 demi le fourneau de la petite pipe.

--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa
blague.

L'homme fut lent  rpondre. Il ne comprenait pas vite, et les
politesses l'tonnaient.

Enfin il ouvrit une bouche toute noire:

--C'est pas de refus, dit-il.

Et il se souleva  demi. Un de ses pieds tait chauss d'un
vieux soulier, l'autre entour de linges. Lentement, de ses mains
engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait.

--Vous permettez? dit Chevalier.

Et il se coula, sous la bche,  ct du vieil homme. De temps en
temps, ils changeaient une parole.

--Sale temps!

--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L't est prfrable.

--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme?

Le vieux rpondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlt, sa
gorge faisait entendre un susurrement trs long et trs doux:

--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi!

--Vous n'tes pas de Paris?

--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaill comme terrassier dans
les Vosges. Je m'en suis parti l'anne qu'il est venu des Prussiens
et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas
comprendre d'o ils venaient... Tu as peut-tre entendu parler de
cette guerre des Prussiens, mon garon?

Il resta longtemps sans parler, puis:

--Comme a tu es en borde, mon garon. Tu ne veux pas rentrer au
chantier?

--Je suis artiste dramatique, rpondit Chevalier.

Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:

--O qu'il est, ton chantier?

Chevalier voulut tre admir du vieillard:

--Je joue la comdie dans un grand thtre, dit-il; je suis un des
principaux acteurs de l'Odon. Vous connaissez l'Odon?

Le gardien secoua la tte. Il ne connaissait pas l'Odon. Aprs un
trs long silence, il rouvrit sa bouche noire:

--Comme a, mon garon, tu es en borde. Tu veux pas rentrer au
chantier, pas vrai?

Chevalier lui rpondit:

--Lisez le journal aprs-demain. Vous y verrez mon nom.

Le vieil homme essaya de trouver un sens  ces paroles; mais c'tait
trop difficile, il y renona et revint  ses penses familires.

--Quand on est en borde, c'est, des fois, pour des semaines et des
mois...

Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel tait de lait.
Les roues lourdes rveillaient les pavs. Des voix,  et l,
rsonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au
hasard devant lui. A voir renatre la vie, il s'gayait presque. Sur
le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit
sa course. Sur la place du Havre, il vit un caf ouvert. Une faible
lueur d'aurore rougissait les glaces de la faade. Les garons
sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une
chaise:

--Garon, une verte!




VI


Dans le fiacre, par del les fortifications o s'allongeait le
boulevard dsert, Flicie et Robert se tenaient presss l'un contre
l'autre.

--Tu ne l'aimes pas ta Flicie, dis?... Est-ce que a ne te flatte
pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont
on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles
qu'on fait sur moi. L'album est dj rempli.

Il lui rpondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle et du succs
pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commenc
lorsqu'elle dbutait obscurment  l'Odon dans une reprise
ignore.

--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre,
hein? a a t fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu
raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas
tran les choses. En te voyant pour la premire fois, j'ai senti
que je serais  toi. Alors, ce n'tait pas la peine de tarder. Je ne
regrette pas. Et toi?

Le fiacre s'arrta,  peu de distance des fortifications, devant une
grille de jardin.

La grille, qui n'avait pas t peinte depuis longtemps, posait sur
un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les
enfants vinssent s'y percher. Elle tait aveugle  mi-hauteur par
une plaque de tle dentele, et ne haussait pas  plus de trois
mtres du sol ses pointes rouilles. Au milieu, entre deux piliers
de maonnerie surmonts de vases de fonte, cette grille formait une
porte  double battant, pleine  sa partie infrieure et garnie, au
dedans, d'une jalousie vermoulue.

Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur
quatre lignes, dans la brume, leurs lgers squelettes. On entendait,
 travers un vaste silence, le bruit dcroissant de leur fiacre, qui
regagnait la barrire, et le trot d'un cheval venant de Paris.

Elle dit en frissonnant:

--Comme c'est triste, la campagne!

--Mais, ma chrie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la
campagne!

Il ne russissait pas  ouvrir la grille, et la serrure grinait.

Agace elle lui dit:

--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs.

Elle s'aperut que le fiacre venu de Paris tait arrt prs de
leur maison,  la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le
cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda:

--Qu'est-ce que c'est que cette voiture?

--C'est un fiacre, ma chrie.

--Pourquoi s'arrte-t-il ici?

--Il ne s'arrte pas ici. Il s'arrte devant la maison  ct.

--Il n'y a pas de maison  ct; il y a un terrain vague.

--Eh bien! il s'arrte devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux
que je te dise?...

--Je ne vois personne en sortir.

--Le cocher attend peut-tre un voyageur.

--Devant le terrain vague?

--Sans doute, ma chrie... Cette serrure est rouille.

Elle alla, en se dissimulant derrire les arbres, jusqu' l'endroit
o le fiacre tait arrt, puis elle revint vers Ligny qui avait
enfin russi  ouvrir la grille.

--Robert, les stores sont baisss.

--C'est qu'il y a des amoureux dedans.

--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre?

--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre.

--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit?

--Qui veux-tu qui nous suive?

--Je ne sais pas... Une de tes femmes.

Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.

--Entre donc, ma chrie.

Quand elle fut entre:

--Referme bien la grille, Robert.

Devant eux s'tendait une petite pelouse ovale. Au fond s'levait la
maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six
fentres et son toit d'ardoise.

Ligny l'avait prise en location, pour une anne,  un vieil employ
de commerce, dgot de ce que les rdeurs lui volaient la nuit
ses poules et ses lapins. Des deux cts de la pelouse, une alle
sable conduisait au perron. Ils prirent l'alle qui tait  leur
droite. Le sable criait sous leurs pas.

--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oubli de fermer
les volets.

Madame Simonneau tait une femme de Neuilly qui venait tous les
matins faire le mnage.

Un grand arbre de Jude, tout pench et qui semblait mort,
allongeait jusqu' la marquise une de ses branches rondes et noires.

--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Flicie; ses branches ont l'air
de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre.

Ils montrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait
dans le trousseau la cl de la porte, elle posa sa tte sur son
paule.


Flicie avait dans ses dvoilements une fiert tranquille qui la
rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudit
que sa chemise,  ses pieds, semblait un paon blanc.

Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les
toiles:

--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est
singulier: il y a des femmes qui, sans mme qu'on leur demande rien,
font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur
voie pendant ce temps-l seulement un petit bout de peau.

--Pourquoi? demanda Flicie, en jouant avec les fils lgers de sa
chevelure.

Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit
pas combien cette question tait insidieuse. Il avait reu
des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa rponse, des
professeurs dont il avait suivi les cours.

--Cela tient sans doute, dit-il,  l'ducation,  des principes
religieux,  un sentiment inn qui subsiste alors mme que...

Ce n'tait point ainsi qu'il fallait rpondre, car Flicie,
haussant les paules et mettant les poings sur ses hanches polies,
l'interrompit vivement:

--Tu es naf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'ducation!
la religion!... a me fait bouillir, d'entendre des choses
pareilles... Est-ce que j'ai t plus mal leve que les autres?
Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert,
combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes
doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs
paules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas mme aux
femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la
vieille entre ses dents. Bien sr, que j'en ferais autant, si
j'tais btie comme elle!

Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula
lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit
firement:

--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop.

Elle savait ce que l'lgante minceur de ses formes donnait de
grce  sa beaut.

Maintenant sa tte renverse baignait dans la chevelure blonde qui
coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulev par un
oreiller gliss sous les reins, tait tendu sans mouvement; une
jambe allonge au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait
en pointe d'pe. La clart du grand feu allum dans la chemine
dorait cette chair, faisait palpiter des lumires et des ombres sur
ce corps inerte, le revtait de splendeur et de mystre, tandis que
les vtements et le linge, couchs sur les meubles, sur le tapis,
attendaient comme un troupeau docile.

Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main:

--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, a
n'existe pas.

Il n'tait pas jaloux du pass et ne craignait pas les comparaisons,
il la questionna.

--Alors, les autres?...

--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement,
celui-l ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme
srieux, que ma mre m'avait donn.

--Pas d'autre?

--Je te jure.

--Et Chevalier?

--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas!

--Et l'homme srieux, que ta mre t'avait donn, il ne compte pas
non plus?

--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu
es le premier qui m'ait eue... C'est drle, tout de mme. Ds
que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi.
J'avais devin. A quoi? Je serais bien embarrasse de le dire...
Oh! je n'ai pas rflchi!... Avec tes manires correctes, sches,
froides, ton air de petit loup bichonn, tu m'as plu, voila!...
Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le
pourrais pas.

Il l'assura qu'en la possdant il avait eu de dlicieuses surprises
et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient
t dites avant lui.

Elle lui prit la tte dans ses mains:

--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes
dents, qui, le premier jour, m'avaient donn envie de toi. Mords-moi.

Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme rpondre
 son treinte. Tout  coup elle se dgagea:

--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable?

--Non.

--coute: j'entends un bruit de pas dans l'alle.

Assise, replie sur elle-mme, elle tendait l'oreille.

Il tait du, agac, irrit, et peut-tre un peu bless dans
son amour-propre.

--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria trs sec:

--Tais-toi donc!

Elle piait un bruit lger et proche comme de branches casses.

Tout  coup elle sauta du lit avec une telle vivacit d'instinct et
un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il ft peu
littraire, songea  la chatte mtamorphose en femme.

--Tu es folle! o vas-tu?

Elle souleva un bord du rideau, essuya la bue sur un coin de vitre
et regarda par la fentre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit
avait cess.

Pendant ce temps, Ligny, rencogn dans la ruelle, maussade, grognait:

--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi!

Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais
elle l'enveloppa d'une fracheur dlicieuse.

Et quand ils revinrent  eux, ils furent tonns de voir  la
montre qu'il tait sept heures.

Il alluma la lampe, une lampe  ptrole en forme de colonne, avec
une ampoule de cristal, dans laquelle la mche s'enroulait comme
un tnia. Elle se rhabilla trs vite. Ils avaient un tage 
descendre par un escalier de bois troit et noir. Il passa le
premier, la lampe  la main, et s'arrta dans le couloir.

--Sors, ma chrie, avant que j'teigne.

Elle ouvrit la porte, et, aussitt, elle recula en poussant un grand
cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras tendus,
long, noir, dress comme une croix. Il tenait un revolver  la main.
L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit trs distinctement.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mche de la
lampe.

--coutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je
vous dfends d'tre l'un  l'autre. C'est ma dernire volont.
Adieu, Flicie.

Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.

Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les
rouvrit, Chevalier tait couch sur le ct en travers de la
porte. Il avait les paupires grandes ouvertes, l'air de regarder et
de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron.
Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus.
Repli sur lui-mme, il avait l'air plus petit qu'avant.

Au coup de revolver, Ligny tait accouru. Il souleva le corps dans la
nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il
frotta des allumettes que le vent soufflait aussitt. Enfin, dans une
lueur, il vit que la balle avait emport un morceau du crne et
que les mninges taient mises  dcouvert sur une surface
grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, trs
irrgulire, et dont les contours lui rappelrent l'Afrique telle
qu'elle est figure dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort
d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des prcautions
minutieuses jusque dans l'antichambre. L, il l'abandonna et courut
par la maison, cherchant et appelant Flicie.

Il la trouva dans la chambre  coucher qui, la tte sous les draps
du lit dfait, criait: Maman! maman! et rcitait des prires.

--Ne reste pas l, Flicie.

Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor:

--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte
de la cuisine.




VII


Demeur seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la
lampe. Il commenait  entendre des voix graves, et mme un peu
solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Form ds l'enfance
aux rgles de la responsabilit morale, il prouvait un regret
douloureux, qui ressemblait  un remords. Songeant qu'il avait caus
la mort de cet homme, bien que c'et t sans le vouloir et sans
le savoir, il ne se sentait pas tout  fait innocent. Des lambeaux
d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa
conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises
au collge et tombes tout au fond de sa mmoire, lui remontaient
subitement  la pense. Ses voix intrieures les lui rcitaient.
Elles disaient, d'aprs quelque vieil orateur sacr: En se
livrant aux dsordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on
s'expose  commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons
par d'effroyables exemples que la volupt conduit au crime. Ces
maximes, sur lesquelles il n'avait jamais rflchi, prenaient
pour lui, tout  coup, un sens prcis et rigoureux. Il y songea
srieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondment
religieux et qu'il n'tait pas capable de nourrir des scrupules
exagrs, il n'en conut qu'une dification mdiocre, et sans
cesse dcroissante. Bientt, il les jugea importunes et sans
application possible  sa situation. En se livrant aux dsordres
les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par
d'effroyables exemples... Ces phrases, qui tout  l'heure
retentissaient dans son me comme un grondement de tonnerre, il les
percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des
professeurs et des prtres qui les lui avaient apprises et il les
trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'ides il
se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait
lu, en seconde, pendant une tude, et qui l'avait frapp, quelques
lignes sur une dame convaincue d'adultre et accuse d'avoir mis le
feu  Rome. Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne
qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes. A ce souvenir,
il sourit intrieurement et pensa que les moralistes avaient tout de
mme de drles d'ides sur la vie.

La mche, qui charbonnait, clairait mal. Il ne parvenait pas  la
moucher et elle rpandait une infecte odeur de ptrole. Songeant 
l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:

Vrai! Celui-l, il en avait une couche!...

Il tait rassur sur son innocence. Ses lgers remords s'taient
entirement dissips, et il ne concevait pas qu'il et pu se croire
un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire
l'ennuyait...

Subitement il pensa:

--S'il vivait encore!

Tout  l'heure, l'espace d'une seconde,  la lueur d'une allumette
souffle aussitt qu'prise, il avait vu le crne trou du
comdien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage
de la cervelle et du crne une dchirure de la peau? Garde-t-on
le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une
blessure peut tre hideuse sans tre mortelle, ni mme trs grave.
Il lui avait bien paru que cet homme tait mort. Mais tait-il
mdecin pour en juger srement?

Il s'impatienta aprs la mche qui charbonnait encore et murmura:

--Cette lampe empoisonne.

Puis se rappelant une manire de dire habituelle au docteur Socrate
et dont il ignorait l'origine, il la rpta mentalement:

--Cette lampe pue comme trente-six mille charretes de diables.

Les exemples lui revinrent  l'esprit de plusieurs suicides manqus.
Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, aprs avoir tu
sa femme, s'tait tir, comme Chevalier, un coup de revolver dans
la bouche et n'avait russi qu' se fracasser la mchoire; il se
rappela qu' son cercle, aprs un scandale de jeu, un sportsman
connu, ayant voulu se brler la cervelle, s'tait fait sauter
l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une
exactitude frappante.

--S'il n'tait pas mort?...

Il dsirait, esprait contre toute vidence, que ce malheureux
respirt encore et pt tre sauv. Il songeait  chercher des
linges et  faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau
l'homme tendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la
lampe encore mal allume et l'teignit.

Alors, surpris par les tnbres subites, il perdit patience et
s'cria:

--La rosse!

En la rallumant, il se flattait de l'ide que Chevalier, port 
l'hpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant dj
debout, juch sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il
dsirait moins ardemment cette gurison, il commenait mme  ne
plus la souhaiter,  la trouver importune et dsobligeante. Il se
demandait avec inquitude, dans un vritable malaise:

--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il
 l'Odon? Promnerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice?
Faudrait-il le voir rder encore autour de Flicie?

Il approcha du corps la lampe allume et reconnut la plaie livide et
sanguinolente dont les contours irrguliers lui rappelaient l'Afrique
de ses cartes d'colier.

Visiblement la mort avait t instantane, et il ne comprenait pas
comment il avait pu en douter un moment.

Il sortit de la maison et se mit  marcher  grands pas dans
le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme
l'impression d'une lumire trop vive. Elle allait et grandissait;
elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent ple d'o il
voyait jaillir perdus des ngrillons arms de flches.

Il jugea que la premire chose  faire tait d'appeler madame
Simonneau, qui demeurait tout prs, sur le boulevard Bineau, dans la
maison du caf. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla
chercher la femme de mnage. Sur le boulevard il retrouva le calme de
l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'vnement. Il acceptait le
fait accompli, mais il chicanait la destine sur les circonstances.
Puisqu'il fallait un mort, il consentait  ce qu'il y en et un,
mais il en aurait prfr un autre. Il prouvait  l'gard
de celui-ci un sentiment de dgot et de rpulsion. Il se disait
vaguement:

--J'admets un suicide. Mais  quoi bon un suicide ridicule
et dclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
pouvait-il, si sa rsolution tait inbranlable, l'excuter avec
une vraie fiert, d'une faon discrte? C'est ainsi qu' sa place
et agi un galant homme. On aurait plaint et respect sa mmoire.

Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre 
coucher, une heure avant le drame, il avait changes avec Flicie.
Il lui avait demand si elle n'avait pas t un peu avec Chevalier.
Il le lui avait demand, non pour le savoir, car il n'en doutait
gure, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait rpondu,
indigne: Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...

Il ne la blmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il
gotait plutt la jolie dsinvolture avec laquelle elle avait
jet ce garon hors de son pass. Mais il lui en voulait de s'tre
donne  un bas cabot. Sa dlicatesse en tait blesse. Chevalier
lui gtait Flicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette
espce? Elle manquait donc de got? Elle ne choisissait donc pas?
Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens
d'une certaine propret qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas
se tenir? Eh bien! voil ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il
la chargea du malheur advenu et fut soulag d'un grand poids.

Madame Simonneau n'tait pas chez elle. Il la demanda aux garons du
caf, aux garons de l'picier, aux filles de la blanchisseuse,
aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une
voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes  une vieille dame,
car elle tait garde-malade. Son visage tait pourpre et elle puait
l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le
recouvrir d'un drap et de se tenir  la disposition du commissaire et
du mdecin qui viendraient pour les constatations. Elle rpondit, un
peu blesse, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait  faire.
Elle le savait, en effet. Madame Simonneau tait ne dans une
socit soumise aux autorits constitues et qui respecte les
morts. Mais lorsque ayant interrog M. de Ligny, elle apprit qu'il
avait tran le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher
que cette faon d'agir tait imprudente et l'exposait  des
dsagrments.

--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est
dtruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.

Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La premire motion
passe, il n'prouvait aucune surprise, sans doute parce que les
vnements qui, de loin, eussent sembl tranges, quand ils sont
accomplis prs de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en
effet, se dveloppent d'une faon commune, se dcomposent en
une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalit
courante de la vie. Il tait distrait de la mort violente d'un
malheureux par les circonstances mmes de cette mort, par la part
qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez
le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que
lorsqu'il allait au ministre pour y dchiffrer des dpches.

A neuf heures du soir, le commissaire de police pntra dans le
jardin avec son secrtaire et un agent de police. Le mdecin de la
ville, M. Hibry, arriva au mme moment. Dj, par l'industrie de
madame Simonneau, toujours intresse aux fournitures, la maison
exhalait une violente odeur de phnol et brillait de bougies
allumes. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant dsir de
procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bnit. A la clart
d'une bougie, le mdecin examina le cadavre.

C'tait un gros homme, au teint rouge et  la respiration forte, qui
venait de dner.

--La balle, de gros calibre, dit-il, a pntr par la vote
palatine, elle a travers le cerveau, et elle est venue briser le
parital gauche, emportant une partie de la substance crbrale et
faisant sauter un morceau du crne. La mort a t instantane.

Il remit la bougie  madame Simonneau, et poursuivit:

--Des clats du crne ont t projets  une certaine distance.
On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle
tait ronde. Une balle conique aurait caus moins de ravages.

Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, 
longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien
hurlait devant la grille.

--La direction de la blessure, dit le mdecin, ainsi que les doigts
de la main droite encore replis, prouvent surabondamment le suicide.

Il alluma un cigare.

--Nous sommes suffisamment difis, dit le commissaire.

--Je regrette, messieurs, de vous avoir drangs, dit Robert de
Ligny, et je vous remercie de la bonne grce avec laquelle vous avez
rempli votre office.

Le secrtaire du commissariat et l'agent de police, conduits par
madame Simonneau, montrent le corps au premier tage.

M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague.

--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons
ici,  Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur
cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est d  des
dsespoirs d'amour,  la misre ou  des maladies incurables.

--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui tait amateur de
spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un
bnfice, aux Varits. Parfaitement. Il rcitait un monologue.

Le chien hurlait devant la grille.

--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le
pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagre pas, trente pour
cent au bas mot des suicides que je constate sont causs par le jeu.
Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant
d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernire, un
concierge de l'avenue du Roule a t trouv pendu dans le Bois.
Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employs qui
jouent, ne sont pas rduits  se tuer. Ils changent de quartier, ils
disparaissent. Mais un homme tabli, un fonctionnaire que le jeu a
ruin, qui est accabl de dettes criardes, menac de saisie et
sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparatre. Que
voulez-vous qu'il devienne?

--J'y suis! s'cria le docteur. Il rcita _le Duel dans la Savane_.
On est un peu fatigu des monologues; mais celui-l est trs
drle. Vous vous rappelez: Voulez-vous vous battre  l'pe?
Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'tes pas
dgot. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous
remplacerons la savane par une maison  cinq tages. Vous tes
autoris  vous dissimuler dans le feuillage. Chevalier disait
trs drlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amus ce
soir-l. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le thtre.

Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pense.

--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dvore par anne de
fortunes et d'existences. Le jeu ne lche jamais ses victimes; quand
il leur a tout pris, il reste leur unique esprance. En effet, par
quel autre moyen peut-on esprer?...

Il s'arrta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un
camelot, se jeta sur l'avenue  la poursuite de l'ombre fuyante
et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il
dploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux,
_Fleur-des-pois_, _la Chtelaine_, _Lucrce_. Puis, l'oeil hagard,
les mains tremblantes, stupide, assomm, il laissa tomber la feuille:
son cheval ne gagnait pas.

Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, mdecin
des morts, il pourrait bien tre appel un jour  constater le
suicide de son commissaire de police, et il se dterminait par avance
 conclure autant que possible  la mort accidentelle.

Tout  coup, saisissant son parapluie:

--Je file. On m'a donn pour ce soir une place  l'Opra-Comique.
Ce serait dommage de la perdre.


Avant de quitter la maison, Ligny demanda  madame Simonneau:

--O l'avez-vous mis?

--Dans le lit, rpondit madame Simonneau. C'tait plus convenable.

Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la faade de la
maison, il vit aux fentres de la chambre  coucher,  travers
les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de
mnage avait allumes sur la table de nuit.

--On pourrait peut-tre, dit-il, faire venir une religieuse pour le
veiller.

--C'est inutile, rpondit madame Simonneau qui avait invit des
voisines et command son vin et son fricot, c'est inutile: je le
veillerai moi-mme.

Ligny n'insista pas.

Le chien hurlait encore devant la grille.

En regagnant  pied la barrire, il vit sur Paris une lueur rouge
qui remplissait tout le ciel. Aux fates des chemines, les tuyaux
se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et
semblaient regarder avec une familiarit ridicule l'embrasement
mystrieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le
boulevard allaient tranquillement, sans lever la tte. Bien qu'il
st que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflte les
lumires et se colore de cette lueur gale qui ne palpite pas, il
s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans
rflexion que Paris s'abmt dans une conflagration prodigieuse;
il trouvait naturel que la catastrophe intime  laquelle il tait
ml se confondt avec un dsastre public et que cette nuit,
enfin, ft pour tout un peuple, comme pour lui-mme, une nuit
sinistre.

Ayant trs faim, il prit une voiture  la barrire et se fit
conduire  une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
chaude, il ressentit une impression de bien-tre. Aprs avoir fait
son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu
des Chambres, que son ministre avait prononc un discours. En
parcourant ce discours, il touffa un petit rire; il se rappelait
certaines histoires, contes au quai d'Orsay. Le ministre des
Affaires trangres tait amoureux de madame de Neuilles, cocotte
vieillie, hausse par la rumeur publique  l'tat d'aventurire et
d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait
prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait t un peu l'amant,
autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'tat en
chemise rcitant  son amie cette dclaration: Non certes, je
ne mconnais pas les justes susceptibilits du sentiment national.
Rsolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le
gouvernement saura, etc. Et cette vision le mettait en gaiet.
Il tourna la page et lut: Demain,  l'Odon, premire
reprsentation ( ce thtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_,
avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destre, Vicar, Lon Clim,
Valroche, Aman, Chevalier...




VIII


Le lendemain,  une heure, au foyer du thtre, on rptait _la
Grille_ pour la premire fois. Une lumire triste s'amortissait sur
les pierres grises de la vote, des tribunes et des colonnes. Dans
la majest maussade de cette ple architecture, sous la statue
de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rles, qu'ils ne
savaient pas encore, devant Pradel, directeur du thtre, Romilly,
directeur de la scne, et Constantin Marc, auteur de la pice,
assis tous trois sur un canap de velours rouge, tandis que, d'une
banquette recule dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines
attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifies.
L'amoureux, Paul Delage, dchiffrait pniblement une rplique:

--Je reconnais le chteau aux murs de brique, aux toits d'ardoise,
le parc o j'ai si souvent enlac, sur l'corce des arbres, son
chiffre et le mien, l'tang dont les eaux endormies...

Fagette reprenait:

--Craignez, Aimeri, que le chteau ne vous reconnaisse pas, que
le parc ait oubli votre nom, que l'tang murmure: Quel est cet
tranger?

Mais elle tait enrhume et lisait sur une copie pleine de fautes.

--Ne restez pas l, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly.

--Comment voulez-vous que je le sache?

--On a mis une chaise.

--... Que l'tang murmure: Quel est cet tranger?

--Mademoiselle Nanteuil,  vous... O est donc Nanteuil?...
Nanteuil!

Nanteuil parut, emmitoufle dans ses fourrures, son petit sac et son
rle  la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les
jambes molles. Elle avait pass une nuit pleine d'pouvantes. Tout
veille, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.

Elle demanda:

--Par o est-ce que j'entre?

--Par la droite.

--C'est bon.

Et elle lut:

--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin. Je n'en
sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire?

Delage lut sa rplique;

--C'est peut-tre, Ccile, par une permission spciale de la
Providence ou de la destine. Le Dieu qui vous aime vous laisse le
sourire  l'heure des larmes et des grincements de dents.

--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un
peu pour la laisser passer.

Nanteuil passa:

--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les mchants.

Romilly interrompit:

--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux
spectateurs... Reprends, Nanteuil.

Nanteuil reprit:

--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les mchants.

Constantin Marc ne reconnaissait plus son oeuvre, n'entendait plus
mme le son de ses phrases bien-aimes, qu'il s'tait rptes
tant de fois  lui-mme dans ses bois du Vivarais. tonn,
stupide, il se taisait.

Nanteuil passa gentiment et se remit  lire:

--Vous me jugerez peut-tre bien folle, Aimeri; dans le couvent o
j'ai t leve, j'ai souvent envi le sort des victimes.

Delage donna sa rplique; mais il sauta un feuillet de la copie:

--Le temps est superbe. Dj les invits vont et viennent dans le
jardin.

Il fallut tout reprendre:

--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri...

Et ils allaient, sans s'inquiter de comprendre, mais attentifs
 rgler leurs mouvements, comme s'ils tudiaient des figures de
danse.

--Dans l'intrt de la pice, il faudra faire des coupures, dit
Pradel  l'auteur constern.

Et Delage poursuivait:

--Ne m'accusez point, Ccile: j'eus pour vous une amiti
d'enfance, une de ces amitis fraternelles, qui donnent  l'amour
qu'elles font natre l'apparence inquitante de l'inceste.

--L'inceste! s'cria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste,
monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilits que vous
ne souponnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux
rpliques qui viennent ensuite. L'optique de la scne l'exige.

La rptition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans
une embrasure, contait des histoires joyeuses:

--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne rptera pas le
deux aujourd'hui.

Avant de se retirer, le vieux comdien alla serrer la main 
Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa
douloureuse sympathie, il se fit des yeux noys, comme et fait 
sa place tout porteur de condolances. Mais il se les fit bien. Ses
prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles  la lune dans
les nues. Les coins abattus de ses lvres tombaient dans deux plis
profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air
vraiment afflig.

--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un
tre pour lequel on a prouv un... sentiment... avec lequel on
a... vcu dans l'intimit... de le voir emport par un coup...
tragique, c'est rude... c'est terrible!...

Et il lui tendait ses mains compatissantes.

Nanteuil, nerve, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son
manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents:

--Vieil idiot!

Fagette la prit par la taille, la mena doucement  l'cart au pied
de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille:

--Ma chrie, coute-moi! Il faut absolument touffer cette
affaire-l. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.

Et, comme elle avait du style, elle ajouta:

--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux.
Mais prends garde, Flicie: les femmes ont le prix qu'elles se
donnent.

Tous les traits de Fagette portrent. Nanteuil, les joues en feu,
retint ses larmes. Trop jeune pour possder ou mme souhaiter la
prudence qui vient aux comdiennes clbres quand elles sont en
ge de passer femmes du monde, elle tait pleine d'amour-propre, et,
depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son pass toute
inlgance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle,
avait agi publiquement  son gard avec une familiarit qui la
rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd
au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau
des fleuves entre des rivages sans mmoire, elle songeait, irrite
et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.

--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a
envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tu pour moi. J'en
ai t trs ennuye. C'tait un comte.

--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre
rplique.

Et Nanteuil:

--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin...

Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa
tomber ces mots:

--Une bien triste nouvelle. Le cur lui refuse l'entre de son
glise.

Chevalier n'ayant plus de parents, hors une soeur ouvrire  Pantin,
madame Doulce s'tait charge de commander l'enterrement, aux frais
des comdiens.

On l'entourait. Elle reprit:

--L'glise le repousse comme un maudit. C'est affreux!

--Pourquoi? demanda Romilly.

Madame Doulce rpondit trs bas et comme  regret:

--Parce qu'il s'est suicid.

--Il faut arranger a, dit Pradel.

Romilly montra de l'empressement.

--Le cur me connat, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner
un coup de pied jusqu' Saint-tienne-du-Mont et je serais bien
surpris si...

Madame Doulce secoua tristement la tte;

--Tout est inutile.

--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly,
avec l'autorit d'un directeur de la scne.

--Certes, dit madame Doulce.

Madame Marie-Laure, agite, pensait qu'on pouvait forcer les prtres
 dire une messe.

--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vnrable. Sous
Louis XVIII, le peuple enfona les portes de Saint-Roch, fermes au
cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont
autres. Usons de moyens plus doux.

Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pice abandonne,
s'tait approch, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:

--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit bni par l'glise? Pour
ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un
systme, et je considre comme un devoir de participer  toutes les
pratiques extrieures du culte. Je suis pour toutes les autorits,
pour le juge, pour le soldat, pour le prtre. Je ne puis donc tre
suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne
comprends gure que vous vous obstiniez  offrir au cur de
Saint-tienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
donc que ce malheureux Chevalier aille  l'glise?

--Pourquoi? rpondit madame Doulce. Pour le salut de son me et
parce que c'est plus convenable.

--Ce qui serait convenable, rpliqua Constantin Marc, ce serait
d'obir aux lois de l'glise, qui excommunie les suicids.

--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soires de Neuilly_?
demanda Pradel qui tait grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas
lu _les Soires de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort.
C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il
est orn d'une lithographie d'Henry Monnier reprsentant, je ne sais
pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux
libraux de la Restauration, Dittmer et Cav. Cet ouvrage se compose
de comdies et de drames qui ne peuvent tre jous, mais qui
contiennent des scnes de moeurs fort intressantes. Vous y verrez
comment, sous le rgne de Charles X, un vicaire d'une des glises de
Paris, l'abb Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut
 toute force enterrer un athe. Madame d'Hautefeuille tait
pieuse, mais elle possdait des biens nationaux. Elle mourut
administre par un prtre jansniste. C'est pourquoi aprs sa mort
elle ne fut pas reue par l'abb Mouchaud dans l'glise o elle
avait pass sa vie. En mme temps que madame d'Hautefeuille, sur la
mme paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir.
Par son testament, il avait ordonn qu'on le portt directement au
cimetire. C'est un catholique, pensa l'abb Mouchaud, il nous
appartient. Aussitt il fit un paquet de son tole et de son
surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrme-onction et l'amena
dans son glise.

--Eh bien! rpondit Constantin Marc, ce vicaire tait un excellent
politique. Les athes ne sont pas pour l'glise des ennemis
redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent lever
une glise contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
temps des athes parmi les chefs et les princes de l'glise, et
plusieurs d'entre eux ont rendu  la papaut d'clatants services.
Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement  la discipline
ecclsiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque
oppose une foi  la foi, une opinion, une pratique  l'opinion
reue et  la pratique commune, est une cause de dsordre, une
menace de pril, et doit tre extirp. Le vicaire Mouchaud l'avait
compris. Il fallait en faire un vque et un cardinal.

Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire  la fois; elle
ajouta:

--Je ne me suis pas laiss abattre par la rsistance de monsieur le
cur. J'ai pri, j'ai suppli. Et il m'a rpondu: Nous sommes
respectueusement soumis  l'ordinaire. Allez  l'archevch. Je
ferai ce que Monseigneur m'ordonnera. Il ne me reste plus qu'
suivre ce conseil. Je cours  l'archevch.

--Travaillons, dit Pradel.

Romilly appela Nanteuil:

--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scne.

Et Nanteuil reprit:

--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin...




IX


Ce qui rendait difficiles les ngociations du Thtre avec
l'glise, c'tait l'clat donn par les journaux au suicide du
boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publi toutes les
circonstances, et, comme le disait M. l'abb Mirabelle, second
vicaire de l'archevque, au point o en taient les choses, ouvrir
 Chevalier les portes de sa paroisse, c'tait publier le droit des
excommunis aux prires de l'glise.

D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de
sagesse et de prudence, indiqua la voie.

--Vous comprenez bien, dit-il  madame Doulce, que ce n'est pas
l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument
indiffrente, et nous ne nous inquitons en aucune matire de ce
que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme.
Que les journalistes aient servi ou trahi la vrit, c'est leur
affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont
crit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de prs, avec les
lumires de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a
t accompli. Ne vous tonnez pas que j'invoque ainsi la science.
Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science
mdicale peut nous tre ici d'un grand secours. Vous allez tout de
suite le comprendre. L'glise ne retranche de son sein le suicid
qu'en tant que le suicide constitue un acte de dsespoir. Les fous
qui attentent  leur vie ne sont pas des dsesprs, et l'glise
ne leur refuse point ses prires: elle prie pour tous les malheureux.
Ah! s'il pouvait tre tabli que ce pauvre enfant a agi sous
l'influence d'une fivre chaude ou d'une maladie mentale, si un
mdecin tait  mme de certifier que cet infortun ne jouissait
pas de sa raison lorsqu'il se dtruisit de ses propres mains, le
service religieux serait clbr sans obstacle.

Ayant recueilli ces paroles de M. l'abb Mirabelle, madame Doulce
courut au thtre. La rptition de _la Grille_ tait termine.
Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui
lui demandaient l'une un engagement, l'autre un cong. Il refusait,
conformment  son principe de ne jamais accueillir une demande
qu'aprs l'avoir d'abord rejete. Il donnait ainsi du prix aux
moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de
patriarche, ses faons  la fois amoureuses et paternelles le
faisaient ressembler  Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles
dans les estampes des vieux matres. Pose sur la table, une amphore
de carton dor aidait  l'illusion.

--Ce n'est pas possible, disait-il  chacune; ce n'est vraiment pas
possible, mon enfant... Enfin revenez demain.

Aprs les avoir congdies, il demanda, tout en signant des
lettres:

--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?

Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'cria prcipitamment:

--Et mes dcors? Monsieur Pradel!

Puis il dcrivit pour la vingtime fois le paysage sur lequel devait
se lever la toile.

--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres,
du ct du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente
l'humidit de la terre.

Et le directeur rpondit:

--Soyez sr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce
sera trs convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?

--Il y a une lueur d'esprance, rpondit-elle.

--Au fond, dans une brume lgre, dit l'auteur, les pierres grises
et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames...

--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis  vous.

--J'ai reu,  l'archevch, le meilleur accueil, dit madame
Doulce.

--Monsieur Pradel, il est ncessaire que les murs de l'Abbaye
paraissent sourds, profonds et pourtant subtiliss par la brume du
soir. Un ciel d'or ple...

--Monsieur l'abb Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prtre de
la plus haute distinction...

--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup  votre ciel d'or ple? demanda
le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous coute...

--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une dlicate allusion
aux indiscrtions des journaux...

A ce moment, M. Marchegeay, le rgisseur, bondit dans le cabinet. Ses
yeux verts tincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des
flammes. Il parla avec volubilit:

--a recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de
putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer.
C'est bien la dixime fois depuis un mois qu'elle nous recommence
cette histoire-l. En voil une scie!

--Ce n'est pas tolrable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel.
Vous ficherez Delage  l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous
prie.

--Monsieur l'abb Mirabelle m'a expliqu avec une parfaite clart
que le suicide est un acte de dsespoir.

Mais Constantin Marc demanda avec intrt  Pradel si Lydie, la
petite figurante, tait jolie.

--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du
peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achte des plaisirs  madame
Ravaud.

--Il me semble que c'est une trs belle fille, dit Constantin Marc.

--Certainement, rpondit Pradel. Mais elle serait une plus belle
fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux.

Constantin Marc, mditatif, reprit:

--Et Delage l'a viole... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour
est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
violence y est ncessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est
qu'une fastidieuse corve.

Et il s'cria, trs excit:

--Delage est prodigieux!

--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes
acteurs dans sa loge, puis, tout  coup, elle crie qu'on la viole
pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a
appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame
Doulce...

--Aprs une longue et intressante conversation, reprit madame
Doulce, monsieur l'abb Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
favorable. Il m'a donn  entendre que, pour lever toutes les
difficults, il suffirait qu'un mdecin attestt que Chevalier
n'avait pas toute sa raison et n'tait pas responsable de ses actes.

--Mais, observa Pradel, Chevalier n'tait pas fou. Il avait toute sa
raison.

--Ce n'est pas  nous de le dire, rpliqua madame Doulce. Et qu'en
savons-nous?

--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison.

Pradel haussa les paules:

--Aprs tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire
d'apprciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat?

Madame Doulce et Pradel se rappelrent successivement trois
mdecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second
avait un mauvais caractre et l'on reconnut que le troisime tait
mort.

Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet.

--C'est une ide! s'cria Pradel. Allons demander un certificat au
docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour
de consultation. Nous le trouverons chez lui.


Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de
la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'ide que Socrate ne
refuserait rien  une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
vivre,  Paris, loin des comdiens, les accompagna. L'affaire
Chevalier commenait  l'amuser. Il la trouvait comique,
c'est--dire appartenant aux comdiens. Bien que l'heure de la
consultation ft passe, le salon du docteur tait encore plein de
gens qui voulaient tre guris. Trublet les renvoya et reut, dans
son cabinet, les gens de thtre. Il se tenait devant une table
encombre de livres et de papiers. Contre la fentre, un fauteuil
articul s'talait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odon
exposa l'objet de sa visite, et il conclut:

--Le service de Chevalier ne sera clbr  l'glise que si
vous attestez que ce malheureux garon ne jouissait pas de toute sa
raison.

Le docteur Trublet dclara que Chevalier pouvait bien se passer du
service religieux.

--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passe.
Mademoiselle Monime, aprs sa mort, n'eut point de messe et, comme
vous savez, on lui refusa l'honneur de pourrir dans un vilain
cimetire, avec tous les gueux du quartier. Elle ne s'en trouva pas
plus mal.

--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, rpondit Pradel, que les
comdiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
seraient dsols s'ils ne pouvaient assister  la messe de leur
camarade. Ils se sont dj assur le concours de plusieurs artistes
lyriques et la musique sera trs belle.

--a, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles
Monselet, qui tait un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant
sa mort,  sa messe en musique. Je connais beaucoup d'artistes de
l'Opra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes. Mais, puisque
l'archevch n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il
conviendrait de le remettre  une autre occasion.

--Pour ce qui est de moi, rpliqua le directeur, je n'ai aucune
croyance religieuse. Mais je considre que l'glise et le Thtre
sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intrt  ce
qu'elles soient amies et allies. Je ne manque jamais, pour ma part,
une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carme, je ferai lire
par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionn: je dois
tre concordataire.

Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la
plus acceptable de l'indiffrence religieuse.

--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la
dfrence  l'glise, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de
ruse, un cercueil dont elle ne veut pas?

Le docteur parla dans le mme sentiment et finit par dire:

--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-l.

Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante:

--Il faut qu'il aille  l'glise, docteur; signez ce qu'on vous
demande, crivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie.

Il n'y avait pas que de la religion dans ce dsir. Il s'y mlait un
sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignores
d'elle-mme. Elle esprait que, port  l'glise, asperg d'eau
bnite, Chevalier serait apais, deviendrait un bon mort et ne
la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, priv de
bndictions et de prires, il n'errt sans cesse autour d'elle,
maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir,
elle voulait que les prtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
tout le monde s'y mt, pour qu'il le ft davantage, autant qu'il
tait possible et tout  fait. Ses lvres tremblaient; elle tordait
ses mains jointes.

Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intrt. Il avait
l'intelligence et le got de la machine fminine. Celle-ci le
ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.

--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre
avec l'glise. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes
attributions; je suis un mdecin laque. Mais nous avons
aujourd'hui, Dieu merci! des mdecins religieux qui envoient leurs
malades aux eaux ecclsiastiques et dont la fonction spciale est de
constater les gurisons miraculeuses. J'en connais un qui loge
dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir,
l'vch n'a rien  lui refuser. Il arrangera votre affaire.

--Non pas, dit Pradel, vous avez donn vos soins  ce malheureux
Chevalier. C'est  vous de dlivrer un certificat.

Romilly approuva:

--videmment, docteur. Vous tes mdecin du thtre. Il faut
laver son linge sale en famille.

Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prire.

--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise?

--C'est bien simple, rpondit Pradel. Dites qu'il tait, dans une
certaine mesure, irresponsable.

--Vous me sollicitez bonnement  parler comme un mdecin des
tribunaux. C'est trop exiger de moi.

--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier tait en possession de sa
pleine et entire responsabilit morale?

--Je crois, au contraire, qu'il n'tait responsable de ses actes 
aucun degr.

--Alors?...

--Mais je crois aussi qu'il ne diffrait nullement en cela de
vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrres lgistes
distinguent entre les responsabilits individuelles. Ils ont des
procds pour reconnatre les responsabilits pleines et celles
auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable,
d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent
toujours une pleine responsabilit... Et la leur, elle est donc
pleine... comme la lune?

Et le docteur Socrate dveloppa devant les gens de thtre
tonns une ample thorie du dterminisme universel. Il remonta
jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silne de Virgile qui,
barbouill du suc des mres, chantait  des bergers de Sicile et
 la naade gl l'origine du monde, il se rpandit en paroles
abondantes:

--Appeler un malheureux  rpondre de ses actes!... mais quand le
systme solaire n'tait encore qu'une ple nbuleuse, formant dans
l'ther une couronne lgre d'une circonfrence mille fois plus
vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous
tions tous conditionns, dtermins, destins irrvocablement
et que votre responsabilit, ma chre enfant, la mienne, celle de
Chevalier, celle de tous les hommes, tait, non pas attnue,
mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causs par des mouvements
antrieurs de la matire, sont soumis aux lois qui gouvernent les
forces cosmiques, et la mcanique humaine n'est qu'un cas particulier
de la mcanique universelle.

Il montra de la main une armoire ferme:

--J'ai l, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exasprer
la volont de cinquante mille hommes.

--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.

--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne
sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire
combine, il ne cre rien. Ces substances sont parses dans la
nature. A l'tat libre, elles nous enveloppent et nous pntrent,
elles dterminent notre volont: elles conditionnent notre libre
arbitre, qui n'est que l'illusion cause en nous par l'ignorance de
nos dterminations.

--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri.

--Je dis que la volont est une illusion cause par l'ignorance o
nous sommes des causes qui nous obligent  vouloir. Ce qui veut
en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une
activit prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous
connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant
nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables
courants que nous appelons nos passions, nos penses, nos joies, nos
souffrances, nos dsirs, nos craintes et notre volont. Nous nous
croyons matres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite,
pour les engourdir ensuite, ces lments par lesquels nous sentons
et voulons.

Constantin Marc interrompit le docteur:

--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais
vous consulter  ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac aprs
chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?

--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous
une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fentre.

Pradel tait pensif. Il estimait qu'en supprimant la volont et la
responsabilit chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait
un tort personnel.

--Vous direz ce que vous voudrez. La volont et la responsabilit ne
sont pas des illusions. Ce sont des ralits tangibles et fortes. Je
sais  quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volont
 mon personnel.

Et il ajouta avec amertume:

--Je crois  la volont,  la responsabilit morale,  la
distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
ides btes...

--Assurment, rpondit le docteur, ce sont des ides btes. Mais
elles nous sont trs convenables, puisque nous sommes des btes. On
l'oublie toujours. Ce sont des ides btes, augustes et salutaires.
Les hommes ont senti que, sans ces ides, ils deviendraient tous
fous. Ils n'avaient que le choix de la btise ou de la fureur. Ils
ont raisonnablement choisi la btise. Tel est le fondement des ides
morales.

--Quel paradoxe! s'cria Romilly.

Le docteur poursuivit avec srnit:

--La distinction du bien et du mal dans les socits humaines
n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a t
constitue dans un esprit tout pratique et par simple commodit.
Nous ne nous en proccupons pas pour un cristal ou pour un arbre.
Nous pratiquons l'indiffrence morale  l'endroit des animaux.
Nous la pratiquons  l'endroit des sauvages. Cela nous permet de
les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique
coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur
dieu une haute moralit. Dans l'tat actuel de la socit, ils
n'admettraient pas volontiers qu'il ft libidineux et se compromt
avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel.
La morale est le consentement mutuel  garder ce qu'on a, terre,
maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux
qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de
caractre. Elle est instinctive et froce. La loi crite la suit de
prs et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes
d'un grand coeur ou d'un beau gnie furent presque tous accuss
d'impit et, comme Socrate, fils de Phnarte, et Benot Malon,
frapps par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un
homme qui n'a pas t condamn tout au moins  la prison honore
mdiocrement sa patrie.

--Il y a des exceptions, dit Pradel.

--Il y en a peu, rpondit le docteur Trublet.

Mais Nanteuil suivait son ide:

--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il tait fou. C'est
la vrit. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.

--Sans doute, il tait fou, ma chre enfant. Mais c'est une question
de savoir s'il l'tait plus que les autres hommes. L'histoire
tout entire de l'humanit, remplie de supplices, d'extases et de
massacres, est une histoire de dments et de furieux.

--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous
n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand
on y pense. Les animaux se dvorent simplement entre eux. Les
hommes ont imagin de se massacrer en beaut. Ils ont appris 
s'entre-tuer avec des cuirasses tincelantes, sous des casques
surmonts de panaches et desquels tombent des crinires peintes en
rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils
ont introduit la chimie et les mathmatiques dans la destruction
ncessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination
des tres nous apparat comme le but unique de la vie, la sagesse de
l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une
splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre
est une loi de la nature, et que, par consquent, il est divin.

A quoi le docteur Socrate rpondit:

--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes 
nous-mmes notre providence et nos dieux. Les animaux infrieurs,
dont les rgnes immmoriaux ont prcd le ntre sur cette
plante, l'ont transforme par leur gnie et leur courage. Les
insectes ont trac des chemins, fouill la terre, creus les troncs
d'arbres et les rochers, bti des maisons, fond des cits,
chang le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des
madrpores, a cr des les et des continents. Tout changement
matriel produit un changement moral, puisque les moeurs dpendent
du milieu. La transformation que l'homme  son tour fait subir 
la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les
transformations opres par les autres animaux. Pourquoi l'humanit
ne parviendrait-elle pas  changer la nature jusqu' la rendre
pacifique? Pourquoi l'humanit, tout infime qu'elle est et sera, ne
russirait-elle pas un jour  supprimer ou, du moins,  rgler
la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous
rponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la
mlancolie, le dlire, la manie, la dmence et la stupeur jusqu'
sa fin lamentable dans la glace et les tnbres. Ce monde est
peut-tre irrmdiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai
bien amus. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence
 croire que Chevalier tait plus fou que les autres hommes d'avoir
volontairement quitt sa place.

Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempe d'encre,
au docteur.

Il commena d'crire:

Ayant t plusieurs fois appel  donner mes soins ...

Il s'interrompit et demanda le prnom de Chevalier:

--Aim, rpondit Nanteuil.

...  Aim Chevalier, j'ai pu constater dans son conomie
certains troubles de la sensibilit, de la vue et de la motilit,
indices ordinaires...

Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothque.

--Ce serait un grand hasard si je ne dcouvrais pas de quoi confirmer
mon diagnostic dans ces leons du professeur Ball sur les maladies
mentales.

Il feuilleta le livre.

--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer;
 la dix-huitime leon, page 389: On rencontre beaucoup de fous
parmi les acteurs. Cette observation du professeur Ball me rappelle
que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le
thtre n'tait pas une cause de folie.

--Vraiment? demanda Romilly, inquiet.

--N'en doutez point, rpondit Trublet. Mais coutez ce que dit 
cette mme page le professeur Ball: Il est incontestable que les
mdecins sont extrmement prdisposs  l'alination mentale.
Et rien n'est plus vrai. Parmi les mdecins, les prdestins entre
tous sont les alinistes. Il est souvent difficile de dcider lequel
est le plus fou, du fou ou de son mdecin. On dit aussi que les
hommes de gnie sont enclins  la folie. C'est certain. Toutefois il
ne suffit pas d'tre un imbcile pour tre raisonnable.

Il feuilleta un moment encore les _Leons_ du professeur Ball, puis
il se remit  crire:

... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on
considre que le sujet tait d'un temprament nvropathique, on
aura lieu de croire que sa constitution le conduisit  la folie, qui,
selon les professeurs les plus autoriss, n'est que l'exagration
du caractre habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui
accorder une entire responsabilit morale.

Il signa et tendit le papier  Pradel:

--Voil qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le
moindre mensonge.

Pradel se leva:

--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demand de
mentir.

--Pourquoi? Je suis mdecin. Je tiens boutique de mensonges. Je
soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir?

Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:

--Les femmes et les mdecins savent seuls combien le mensonge est
ncessaire et bienfaisant aux hommes.

Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient cong:

--Passez donc par la salle  manger. J'ai reu un petit ft de
vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles.


Nanteuil tait reste dans le cabinet du docteur.

--Mon petit Socrate, j'ai pass une nuit affreuse. Je l'ai vu...

--Pendant votre sommeil?

--Non, tout veille.

--Vous tes sre que vous ne dormiez pas?

--J'en suis sre.

Il pensa lui demander si la vision avait parl. Mais il retint la
question sur ses lvres, de peur de suggrer  un sujet si sensible
des hallucinations de l'oue, qu'en raison de leur caractre
imprieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue.
Il savait la docilit des malades  obir aux ordres que des voix
leur donnent. Renonant  interroger Flicie, il s'avisa, 
tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la
troubler. Toutefois, ayant observ que, d'ordinaire, le sentiment de
la responsabilit morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas
grand effort et se contenta de dire lgrement:

--Ma chre enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort
de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un
tat pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider.
Vous n'tes que la cause occasionnelle d'un accident dplorable
assurment, mais dont il ne faut pas exagrer l'importance.

Il jugea que c'en tait assez sur ce point et s'appliqua tout de
suite  dissiper les terreurs dont elle tait environne. Il
s'effora de la persuader par des raisonnements simples qu'elle
voyait des images sans ralit, purs reflets de sa propre
pense. Pour illustrer sa dmonstration, il lui conta une histoire
rassurante:

--Un mdecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous trs
intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et
tait visite par des fantmes. Il la persuada que ces apparences
ne rpondaient  rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour
qu'aprs une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant
dans un salon, elle vit la matresse de la maison qui lui montrait un
fauteuil et l'invitait  s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil,
un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes,
l'une tait ncessairement imaginaire et, dcidant que le gentleman
n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond,
elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantme
d'homme ni de bte. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait
touffs tous sous son sant.

Flicie secoua la tte:

--a n'a pas de rapport.

Elle voulait dire que son fantme  elle n'tait point un vieux
monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'tait un mort jaloux,
qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de
ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut.

La voyant ainsi accable et morne, il lui reprsenta que ces
troubles de la vision n'taient ni rares ni bien graves, et qu'ils se
dissipaient promptement sans laisser de traces.

--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.

--Vous?

--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'annes, en gypte.

Il s'aperut qu'elle le regardait avec curiosit et il commena le
rcit de son hallucination, aprs avoir allum toutes les lampes
lectriques, pour dissiper les fantmes de l'ombre.

--Du temps que j'tais mdecin au Caire, chaque anne, au mois de
fvrier, je remontais le Nil jusqu' Louksor, et de l, j'allais,
avec des amis, visiter dans le dsert les tombeaux et les temples.
Ces promenades  travers les sables se font  dos d'ne. La
dernire fois que je me rendis  Louksor, je louai un jeune nier,
dont l'ne blanc, Rhamss, tait plus vigoureux que les autres. Cet
nier, qui se nommait Slim, tait aussi plus robuste, plus svelte
et plus beau que les autres niers. Il avait quinze ans. Ses yeux
doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils
noirs; son visage brun tait d'un ovale ferme et pur. Il marchait
pieds nus dans le dsert, d'un pas qui faisait songer  ces danses
de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la
grce; sa gaiet de jeune animal tait charmante. En piquant de la
pointe de son bton l'chine de Rhamss, il causait avec moi
dans un langage court, ml d'anglais, de franais et d'arabe; il
parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait
tre tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais
sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air
d'indiffrence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un
bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions
caressantes. Il mditait des ruses subtiles et dpensait des
trsors de prires pour se faire donner une cigarette. S'apercevant
qu'il m'tait agrable que les niers traitassent leurs animaux
avec douceur, il baisait devant moi Rhamss sur les naseaux, et,
durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingnieux
 obtenir ce qu'il dsirait. Mais il tait trop imprvoyant pour
jamais tmoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu.
Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus
objets qui brillent et qu'on peut cacher, les pingles d'or, les
bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand
il voyait une chane d'or, son visage s'clairait d'une lueur de
volupt.

L't qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une
pidmie de cholra avait clat dans la Basse-gypte. Je
courais la ville du matin au soir dans un air embras. Les ts
du Caire sont accablants pour les Europens. Nous traversions les
semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un
jour que Slim, amen devant le tribunal indigne du Caire, venait
d'tre condamn  mort. Il avait assassin une enfant de fellahs,
une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
et il l'avait jete dans une citerne. Les anneaux, tachs de sang,
avaient t retrouvs sous une grosse pierre, dans la valle
des Rois. C'tait de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades
faonnent au marteau avec des shellings ou des pices de quarante
sous. On me dit que Slim serait certainement pendu, parce que la
mre de la fillette refusait le prix du sang. Le khdive en effet
n'a pas le droit de grce, et le meurtrier, selon la loi musulmane,
ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent
de lui une somme d'argent en compensation. J'tais trop occup pour
penser  cette affaire. Je m'expliquai facilement que Slim, rus,
mais irrflchi, caressant, insensible, et jou avec la fillette,
lui et arrach ses anneaux, l'et tue et cache. Bientt je
n'y songeai plus. Du vieux Caire l'pidmie s'tendait sur les
quartiers europens. Je visitais trente et quarante malades par
jour et je faisais  chacun d'abondantes injections veineuses.
Je souffrais de dsordres au foie, j'tais ravag d'anmie, je
tombais de fatigue. Pour mnager mes forces, il me fallait prendre
un peu de repos  midi. Je m'tendais, aprs le djeuner, dans la
cour intrieure de ma maison et, l, je me baignais pour une heure
dans cette ombre africaine paisse et frache comme de l'eau. Un
jour que j'tais couch de la sorte dans ma cour sur mon divan, au
moment o j'allumais une cigarette, je vis venir Slim. Il souleva
de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de
moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de
son sourire innocent et sauvage et ses lvres d'un rouge sombre
dcouvraient des dents clatantes. Ses yeux, sous l'ombre azure
des cils, brillaient de dsir en regardant ma montre pose sur la
table.

Je pensai qu'il s'tait chapp. Et j'en tais surpris, non
que les captifs soient troitement surveills dans ces prisons
orientales o les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont
mls dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat arm
d'un bton. Mais les musulmans ne sont jamais tents de fuir leur
sort. Slim s'agenouilla avec une grce suppliante, et approcha ses
lvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je
ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
l'apparition avait t courte. Quand Slim disparut, je remarquai
que ma cigarette qui brlait, n'avait pas encore de cendre.

--Est-ce qu'il tait mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.

--Non pas, rpondit le docteur. J'appris quelques jours aprs que
Slim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il
jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre,
et qu'aux visiteurs europens, surpris de la douceur caressante de
ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane
est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-mme,
n'y fit grande attention. J'tais alors en Europe.

--Et depuis il n'est pas revenu?

--Jamais.

Nanteuil le regarda, due.

--J'avais cru qu'il tait venu quand il tait mort. Mais du moment
qu'il tait en prison, bien sr que vous ne pouviez pas le voir chez
vous, et que c'tait une ide.

Le docteur, comprenant la pense de Flicie, se hta d'y rpondre:

--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantmes des morts n'ont pas
plus de ralit que les fantmes des vivants.

Sans prendre garde  ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment
c'tait parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il
rpondit qu'il pensait que le mauvais tat des organes digestifs,
une fatigue diffuse, une tendance  la congestion, l'avaient
prdispos.

--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immdiate. tendu
sur mon divan, j'avais la tte trs basse. Je la soulevai pour
allumer une cigarette et la laissai retomber aussitt. Cette attitude
favorise singulirement les hallucinations. Il suffit parfois de se
coucher la tte renverse, pour voir, pour entendre, des formes,
des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de
dormir avec un traversin et un gros oreiller.

Elle se mit  rire.

--Comme maman, alors!... majestueusement!

Puis, sautant sur une autre ide:

--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu
plutt qu'un autre? Vous lui aviez lou un ne, vous n'y pensiez
plus. Et il est venu. C'est tout de mme drle.

--Vous me demandez pourquoi celui-l plutt qu'un autre. Je serais
bien embarrass de vous le dire. Souvent nos visions, lies avec nos
penses intimes, nous en prsentent l'image; parfois, elles ne s'y
rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue.

Il l'exhorta de nouveau  ne pas se laisser effrayer par des
fantmes.

--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparat, soyez
assure que vous voyez une imagination de votre cerveau.

Elle demanda:

--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien aprs la mort?

--Mon enfant, il n'y a rien aprs la mort qui puisse vous effrayer.

Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au
docteur:

--Vous ne croyez  rien, vous, mon vieux Socrate.

Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se
mnager, de mener une vie calme et rafrachissante, de prendre du
repos.

--Si vous croyez que c'est facile dans notre mtier!... Demain, j'ai
une rptition au foyer, une rptition sur la scne, une robe 
essayer; ce soir, je joue. Et voil plus d'un an que je mne cette
vie-l.




X


Sous le grand vide rserv par la hauteur des votes au vol des
prires moutonnait le troupeau bigarr des tres humains.

Ils taient l, tous, au pied du catafalque entour de lumires et
couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destre,
Lon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay,
le rgisseur. Elles taient l toutes, madame Ravaud, madame
Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella,
Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouilles et
vtues de noir, comme des lgies. Quelques-unes lisaient dans des
livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au
moins au cercueil de leur camarade leurs paupires battues et leur
teint blmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des
auteurs dramatiques, des familles entires de ces artisans qui vivent
du thtre et une foule de curieux emplissaient la nef.

Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le
prtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit:

--_Dominus vobiscum._

Romilly, enveloppant du regard le public:

--Chevalier a une bonne salle.

--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil,
elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.

Demeur un peu en arrire avec Pradel et Constantin Marc, le docteur
Trublet faisait,  voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux:

--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume,
en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard
et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile  quinquet pour de la
cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont t
de tout temps enclins  faire  leur dieu de ces petites tromperies.
L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan.

Le clbrant,  droite de l'autel, rcitait  voix basse:

--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non
contristemini, sicut et coeteri qui spem non habent._

--Qui est-ce qui prend le rle de Florentin? demanda Durville 
Romilly.

--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier.

Pradel tira Trublet par la manche:

--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme
physiologiste, vous voyez de graves difficults  ce que l'me soit
immortelle.

Il demandait cela en homme affair et pratique qui a besoin d'un
renseignement personnel.

--Vous savez sans doute, mon cher ami, rpondit Trublet, ce que
disait  ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: L'me
des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, rpliqua l'autre.
Mais ce qui ne se conoit pas, c'est que des tres qui n'ont ni
bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds,
croient avoir, comme les oiseaux, une me immortelle.

--C'est gal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, a me f... des ides
pieuses.

--_Requiem ternam dona eis, Domine._

L'auteur clbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans
l'glise, et, au mme moment, il fut partout  la fois, dans la
nef, sous le porche et dans le choeur. Comme le Diable boiteux, il
fallait qu'enfourchant sa bquille, il volt par-dessus les ttes
pour passer comme il le fit en un clin d'oeil du dput Morlot qui,
libre penseur, restait sur le parvis,  Marie-Claire agenouille
sous le catafalque.

Dans la mme seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes
des paroles agiles:

--Pradel, concevez-vous ce garon qui plante l son rle, un
rle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brle la
cervelle l'avant-veille de la premire. Il nous oblige  faire
un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crtin! Il tait
diablement mauvais. Mais c'est une justice  lui rendre: il sautait
bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
 deux heures. Veillez  ce que Regnard ait la copie de son rle et
sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les
mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-l! Ne
riez pas. Il y a un sort sur certains rles. Ainsi, dans mon _Marino
Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras  la rptition
gnrale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied  la
premire reprsentation. On m'en donne un troisime, il attrape
la fivre typhode... Ma petite Nanteuil, je te confierai une
magnifique cration quand tu seras aux Franais. Mais j'ai jur
mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pice dans ce
thtre-ci.

Et tout aussitt, sous la petite porte qui ferme le choeur du ct
de l'pitre, montrant  des confrres l'pitaphe de Racine,
scelle dans le mur, en parisien curieux des antiquits de sa ville,
il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le pote avait
t enseveli, selon son dsir,  Port-Royal-des-Champs, au pied
de la fosse de M. Hamon, et qu'aprs la destruction de l'abbaye et la
violation des spulcres, le corps de messire Jean Racine, secrtaire
du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait t transport
sans honneurs  Saint-tienne-du-Mont. Et il contait comment la
pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'cu au
cygne d'argent, l'inscription compose par Boileau et mise en latin
par M. Dodart, avait servi de dalle dans le choeur de la petite
glise de Magny-Lessart, o elle avait t trouve en 1808.

--La voici! ajouta-t-il. Elle tait brise en six morceaux et le
nom de Racine effac par les souliers des paysans. On a rajust les
fragments et refait les lettres qui manquaient.

Sur ce sujet il s'tendait avec sa vivacit et son abondance
coutumires, tirant de sa prodigieuse mmoire une multitude de faits
curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant
l'archologie. Son admiration et sa colre jaillissaient coup sur
coup, avec violence dans la solennit du lieu,  travers la pompe de
la crmonie.

--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats
stupides qui ont scell cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis
vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'pitaphe
de l'honnte Boileau. Le corps de Racine n'est pas  cette place.
Il a t dpos dans la troisime chapelle  gauche en entrant.
Quels idiots!

Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.

--Elle provient du muse des Petits-Augustins. On n'aura jamais
assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Rvolution, recueillit,
conserva...

Il improvisa un second cours familier d'archologie lapidaire, plus
brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant
et terrible, et disparut. Il tait rest en tout dix minutes dans
l'glise.

Sur ces ttes pleines de soucis mondains et de dsirs profanes le
_Dies ir_ grondait comme un orage:

    _Mors stupebit et natura,
    Quum resurget creatura
    Judicanti responsura._

--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie
et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme
Chevalier?

--Votre ignorance du coeur des femmes m'tonne.

--Herschell tait plus jolie quand elle tait brune.

    _Qui Mariam absolvisti
    Et latronem exaudisti
    Mihi quoque spem dedisti_.

--Il faut que j'aille djeuner.

--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?

--Durville est claqu. Il souffle comme un phoque.

--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a
t dlicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure.

    _Inter oves locum presta,
    Et ab hoedis me sequestra,
    Statuens in parte dextra._

--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une
petite grue qui ne vaut pas son derrire plein d'eau chaude!

Le clbrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:

--_Deus qui human substanti dignitatem mirabiliter condidisti_...

--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tu parce que Nanteuil ne
voulait plus de lui?

--Il s'est tu, rpondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre.
L'obsession des images gntiques dtermine parfois la manie et la
mlancolie.

--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il
s'est tu pour faire un effet, pas pour autre chose.

--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui prouvent
un besoin irrsistible d'attirer  tout prix l'attention sur eux.
L'anne dernire, chez moi,  Saint-Bartholom, pendant qu'on
battait  la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage
son bras, qui fut broy jusqu' l'paule. Le mdecin qui l'avait
amput lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'tait
ainsi mutil. L'enfant avoua que c'tait pour qu'on ft attention
 lui.

Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lvres serres, regardait
fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec
impatience qu'il y et assez d'eau bnite, de cierges et de prires
latines sur le mort pour qu'il s'en allt bon et rsign. Elle
l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il tait revenu parce
que les prtres n'avaient pas encore prononc sur lui les paroles de
paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couche
comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna
d'pouvante et ferma les yeux. L'ide de la vie tait si puissante
en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut
peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouille, la
tte incline et la cendre voluptueuse de ses cheveux lgers lui
tombant sur le front, elle lisait, pnitente profane, dans son livre,
des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:

Seigneur Jsus-Christ, Roi de gloire, dlivrez les mes de tous
les fidles dfunts des peines de l'enfer et des profondeurs de
l'abme. Dlivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les
ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les tnbres; mais que
saint Michel, le prince des Anges, les conduise  la lumire sainte,
que vous avez promise  Abraham et  sa postrit...

Au moment de l'lvation, l'assistance, pntre d'un
vague sentiment que le mystre devenait plus auguste, cessa
les conversations particulires et affecta quelque apparence de
recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la
clochette agite par un enfant, les ttes se courbrent. Puis,
aprs le dernier vangile, quand, l'office termin, le prtre,
suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_,
il y eut dans la foule un mouvement de dlivrance et l'on se bouscula
un peu pour dfiler devant le cercueil. Les femmes, dont la pit,
la tristesse et la contrition dpendaient de leur immobilit et de
leur agenouillement, furent tout de suite ramenes  leurs ides
coutumires par le mouvement et les rencontres du dfil. Elles
changrent entre elles et avec les hommes les propos de leur tat:

--Tu sais, dit Ellen Midi  Falempin, que Nanteuil entre  la
Comdie-Franaise.

--Pas possible!

--L'engagement est sign.

--Comment a-t-elle obtenu a?...

--C'est pas en jouant la comdie, bien sr, rpondit Ellen qui
commena une histoire trs scandaleuse.

--Prends garde, dit Falempin, elle est derrire toi.

--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?

Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle
extraordinaire:

--On dit qu'il s'est suicid. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne
s'est pas suicid du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre 
l'glise.

--Alors? demanda Durville.

--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tu.

--Allons donc!

--Je t'assure que je suis bien informe.

Les conversations devenaient vives et familires.

--Vous voil, vieux marcheur!

--La recette baisse dj.

--Stella s'est fait recommander par dix-sept dputs, dont neuf de
la commission du budget.

--Je lui avais pourtant dit,  Herschell: Le petit Bocquet, ce
n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme srieux.

Quand la bire, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les
rayons dlicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages
des femmes et sur les roses du cercueil. Rangs des deux cts
du parvis, quelques jeunes gens des coles cherchaient les figures
clbres; les petites ouvrires des ateliers voisins, se tenant
deux  deux enlaces, mditaient les toilettes des actrices. Et,
dresss contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds,
accoutums  vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient
lentement des regards mornes, tandis qu'un collgien contemplait avec
ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque
de Fagette.

Arrte devant les portes, au plus haut des degrs, elle causait
avec Constantin Marc et quelques journalistes:

--... Monsieur de Ligny? Il tait assidu chez moi bien avant de
connatre Nanteuil. Il me regardait des heures entires, avec des
yeux passionns, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers
parce qu'il tait trs convenable. C'est une justice  lui rendre:
il a d'excellentes manires. Il se montrait aussi rserv que
possible. Enfin, un jour, il me dclara qu'il tait amoureux fou
de moi. Je lui rpondis que, puisqu'il me parlait srieusement, je
ferais de mme; que j'prouvais un vrai chagrin de le voir dans
cet tat; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en tais
vivement contrarie; que j'tais une femme srieuse, que j'avais
arrang ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il tait
dsespr. Il m'annona, qu'il partait pour Constantinople, qu'il
ne reviendrait plus. Il ne se dcidait ni  rester ni  s'en aller.
Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je
voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre.
Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu
ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle
 ses projets. De son ct, monsieur de Ligny, pour me donner du
regret, du dpit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse,
rpondait trs clairement aux avances de Nanteuil. Voil comment
ils se mirent ensemble. J'en fus enchante. Nanteuil et moi, nous
sommes les meilleures amies du monde.

Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les
degrs et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: C'est
la Doulce!

Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son coeur, et dans un
beau mouvement de charit chrtienne, l'enveloppa de son manteau, en
disant avec des sanglots:

--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette mdaille. Elle a t
bnie par le pape. C'est un pre dominicain qui me l'a donne.

Madame Nanteuil, un peu essouffle, mais qui rajeunissait depuis
qu'elle recommenait d'aimer, sortit la dernire. Durville lui serra
la main.

--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.

--Ce n'tait pas une mauvaise nature, rpondit madame Nanteuil. Mais
il a manqu de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette
manire. Ce garon n'avait pas d'ducation.

Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthon
et descendit la rue Soufflot, borde de librairies. Les camarades
de Chevalier, les employs du thtre, le directeur, le docteur
Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux
suivirent. Le clerg et les actrices prirent place dans les voitures.
Nanteuil, malgr l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec
Fagette dans un coup de place.

Le temps tait beau. On causait familirement derrire le
corbillard.

--Mais c'est au diable bouilli, le cimetire!

--Montparnasse? Trente minutes au plus.

--Tu sais que Nanteuil est engage  la Comdie-Franaise?

--Est-ce que nous rptons aujourd'hui? demanda Constantin Marc 
Romilly.

--Certainement,  trois heures, au foyer. Nous rptons jusqu'
cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en
matine et le soir... Nous autres comdiens, nous n'avons jamais
fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...

Le pote Adolphe Meunier lui mit la main sur l'paule:

--a va bien, Romilly?

--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce
ne serait rien. Mais le succs ne dpend point que de nous. Si la
pice est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre
travail, notre talent, un morceau de notre vie s'croule avec... Et
ce que j'en ai vu de ces boulements! Que de fois la pice s'est
abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on
n'tait puni que de ses fautes!...

--Mon cher Romilly, rpliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre
fortune,  nous auteurs dramatiques, ne dpende pas des comdiens
autant que de nous-mmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas,
par leur imprudence ou leur maladresse, une oeuvre qui s'lanait de
haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le lgionnaire de Csar, nous
ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse  cette pense que
notre sort n'est pas assur par notre propre valeur, mais qu'il
dpend de ceux qui combattent avec nous?

--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise,
partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.

--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber
son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquit
nous rvolte.

--Elle ne doit nullement nous rvolter, rpliqua Constantin Marc.
Il y a une loi sacre qui gouverne le monde,  laquelle nous devons
obir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la
sainte injustice. Elle est bnie partout sous les noms de bonheur,
fortune, gnie et grce. C'est une faiblesse de ne pas la
reconnatre et la vnrer sous son vrai nom.

--C'est bizarre, ce que vous dites l! fit le doux Meunier.

--Rflchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous tes du
parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que
vous voulez raisonnablement touffer vos concurrents, dsir naturel,
injuste et lgitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus
odieux que ces gens que nous avons vu rclamer la justice? L'opinion
publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun,
qui n'est pourtant pas un sens suprieur, a senti qu'ils taient au
rebours de la nature, de la socit, de la vie.

--Certainement, dit Meunier, mais la justice...

--La justice n'est que le rve de quelques imbciles. L'injustice,
c'est la pense mme de Dieu. La doctrine du pch originel
suffirait seule  me rendre chrtien, et la doctrine de la grce
renferme en elle toutes les vrits humaines et divines.

--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.

--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considre
comme le bien le plus prcieux dont on puisse jouir en ce monde. A
Saint-Bartholom, je vais  la messe tous les dimanches et ftes,
et je n'ai pas entendu une seule fois le cur faire son prne, sans
me dire: Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
bois, pour tre aussi bte que cet animal-l.

Michel, le jeune peintre  la barbe mystique, disait  Roger, le
dcorateur:

--Ce pauvre Chevalier avait des ides. Mais toutes n'taient pas
bonnes. Un soir, il entra radieux et transfigur dans la brasserie,
s'assit prs de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs
doigts rouges, s'cria: J'ai dcouvert la vraie manire de
jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne,
entendez-vous! Et il nous conta sa dcouverte: Je viens de la
Chambre. On m'avait fait grimper  l'amphithtre. Je voyais les
dputs grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout
 coup un petit homme, trapu, monte  la tribune. Il avait l'air
de porter sur son dos un sac de charbon. Il cartait les coudes
et fermait les poings. Il tait comique, quoi! Il avait l'accent
mridional et faisait des fautes de diction. Il parla des
travailleurs, des proltaires, de la justice sociale. C'tait
superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle
faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: Ce qu'il
fait, je le ferai au thtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai
le drame. Les grands rles de drame doivent, pour produire leur
effet, tre tenus par un comique, mais qui ait de l'me. Et le
pauvre garon croyait avoir conu un art nouveau. On verra,
disait-il.

A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de
Meunier:

--Est-ce vrai que Robert de Ligny a t amoureux fou de Fagette?

--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours,
au thtre, il m'a demand: Qu'est-ce que c'est que cette petite
blonde? Et il montrait Fagette.

--Je ne sais d'o vient, disait le courririste d'un journal du soir
au courririste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de
calomnier l'humanit. Je suis tonn, au contraire, du nombre de
braves gens que je dcouvre. C'est  croire que les hommes ont la
pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des
actes de dvouement et de gnrosit... N'est-ce pas votre avis?

--Moi, rpondit le courririste d'un journal du matin, chaque fois
que j'ai ouvert une porte par mprise, je le dis au propre et au
figur, j'ai dcouvert une ignominie insouponne. Si tout  coup
la socit se retournait comme un gant et qu'on en vt le dedans,
nous tomberions tous vanouis de dgot et d'effroi.

--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte
l'oncle de Chevalier. Il tait photographe et s'habillait comme un
astrologue. C'tait un vieux fou qui envoyait toujours  un client
le portrait d'un autre. Les clients rclamaient... Mais pas tous. Il
y en avait mme qui se trouvaient ressemblants.

--Qu'est-ce qu'il est devenu?

--Il a fait faillite et il s'est pendu.

Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au ct de
Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur
l'immortalit de l'me et la destine de l'homme aprs la mort. Il
n'obtenait rien qui lui part suffisamment positif et rptait:

--Je voudrais savoir.

A quoi le docteur Socrate rpondait:

--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas
faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un
cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions
qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un  l'autre aucune
diffrence essentielle. Nos plus hautes penses et nos plus vastes
systmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des ides
que contient la tte des singes. Ce que nous savons de plus que le
chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en
soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.

Mais Pradel n'coutait plus. Il rcitait mentalement le discours
qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.

Quand le convoi tourna vers les pelouses dfleuries qui couvrent
l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui cda le passage, par
respect pour la mort.

Trublet en fit la remarque.

--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment
justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assur
d'tre respectable du moins en cela.

Les comdiens mus s'entretenaient entre eux de la mort de
Chevalier. Durville, mystrieusement, d'une voix profonde, rvlait
le drame:

--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de
Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tir sept balles
de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade  la
tte et  la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquime a
effleur Nanteuil au-dessous du sein gauche.

--Nanteuil est blesse?

--Lgrement.

--Monsieur de Ligny sera poursuivi?

--On touffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis
exactement inform.

Dans les voitures aussi, les comdiennes semaient des bruits divers.
Les unes croyaient  un meurtre, les autres  un suicide.

--Il s'est tir un coup de revolver dans la poitrine, assurait
Falempin. Il n'tait que bless. Le mdecin l'a dit: si on lui
avait donn des soins  temps, on l'aurait sauv. Mais ils l'ont
laiss sur le plancher, baignant dans son sang.

Et madame Doulce dit  Ellen Midi:

--Moi, il m'est arriv bien souvent de m'approcher d'un lit de mort.
Alors je m'agenouille et je prie. Aussitt, je me sens pntre
d'une srnit cleste.

--Vous avez de la chance! lui rpondit Ellen Midi.

Au bout de la rue Campagne-Premire, sur les boulevards larges
et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la
tristesse du passage. Ils sentirent que derrire ce cercueil ils
avaient franchi les confins de la vie et qu'ils taient chez les
morts. A leur droite, s'tendaient les marbriers et les fleuristes
funraires, des talages de pots de fleurs et le mobilier
conomique des tombes, jardinires en zinc, couronnes d'immortelles
en ciment, anges gardiens en pltre. A leur gauche, ils voyaient
derrire le mur bas du cimetire se dresser les croix blanches
entre les ttes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la
poussire ple, la mort, la mort banale, rgulire, administre
par la Ville et l'tat et pauvrement enjolive par la pit des
familles.

Entre les deux lourds piliers de pierre, surmonts de sabliers
ails, ils passrent. Le char s'avana lentement sur le sable qui
criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts,
avoir doubl de hauteur. Les gens du cortge lisaient sur les tombes
des noms clbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise,
un livre  la main. Le vieux Maury dchiffrait sur les pitaphes
l'ge des dfunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes
l'affligeaient comme un mauvais prsage. Mais, quand il rencontrait
des morts exemplaires par leur grand ge, il en recevait avec joie
l'esprance et la probabilit d'un long reste de vie.

Le char s'arrta au milieu d'une alle latrale. Le clerg et les
femmes descendirent de voiture. Delage reut dans ses bras, du haut
du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde,
et tout  coup, moiti railleur, moiti srieux, il lui fit des
propositions. Elle n'tait plus jeune; elle avait un demi-sicle de
thtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement
vieille. Et, tout en lui parlant  l'oreille, il s'excitait,
s'enttait, devenait sincre, la dsirait vraiment, par curiosit
perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et
certitude d'tre de force  le faire, peut-tre par instinct
professionnel de joli garon, et parce qu'enfin, ayant d'abord
demand ce qu'il ne voulait pas, il commenait  vouloir ce qu'il
avait demand. Madame Ravaud s'chappa, indigne et flatte.

Et le cercueil allait  bras d'homme par un chemin troit bord de
cyprs nains, sous un bourdonnement de prires:

_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te
Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus
Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas
requiem._

Bientt il n'y eut plus de voie trace. Il fallut,  la suite du
cercueil agile, du prtre et des enfants de choeur, s'parpiller,
enjamber les pierres couches et se couler entre les cippes et
les stles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de
l'ardeur  le poursuivre, inquite, brusque, son livre  la main,
tirant sa jupe accroche aux grilles, et frlant les couronnes
sches qui laissaient sur sa robe des ttes d'immortelles. Enfin,
les premiers arrivs sentirent l'cre odeur de la terre frache et,
du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait
le cercueil.

Les comdiens avaient fait libralement les frais de l'enterrement;
ils s'taient cotiss pour acheter  leur camarade ce qu'il lui
fallait de terre, deux mtres concds pour cinq ans. Romilly,
au nom des acteurs de l'Odon, avait vers  l'Administration 300
francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait mme dessin
un projet de monument, une stle brise  laquelle des masques
comiques taient suspendus. Mais  ce sujet on n'avait pas pris de
dcision.

Le clbrant bnit la fosse. Et le prtre et les enfants
murmurrent des paroles alternes:

--_Requiem aeternam dona ei, Domine._

--_Et lux perpetua luceat ei._

--_Requiescat in pace._

--_Amen._

--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam
Dei, requiescant in pace._

--_Amen._

--_De profundis..._

Chacun vint jeter de l'eau bnite sur le cercueil. Nanteuil surveilla
tout, les prires, les pelletes de terre, les aspersions, puis,
agenouille sur un coin de tombe,  l'cart, elle rcita avec
ferveur: Notre Pre qui tes aux cieux...

Pradel, au bord de la fosse parla. Il se dfendit de faire un
discours. Mais le thtre de l'Odon ne pouvait pas laisser partir
sans une parole d'adieu un jeune artiste aim de tous.

--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique,
les mots qui sont dans tous les coeurs...

Groups autour de l'orateur dans des attitudes classes, les
comdiens coutaient avec une science profonde. Ils coutaient en
action, de l'oreille, de la bouche, de l'oeil, des bras, des jambes.
Ils coutaient chacun dans sa manire, avec noblesse, ingnuit,
douleur ou rvolte, selon son emploi.

Non, le directeur du thtre ne laisserait pas partir sans une
parole d'adieu le vaillant comdien qui, dans sa trop courte
carrire, avait donn plus que des esprances.

--Chevalier, fougueux, ingal, inquiet, communiquait  ses
crations un caractre particulier, une physionomie distinctive.
Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y
a bien peu d'heures, imprimer  une figure pisodique un relief
puissant. L'illustre auteur de la pice en tait frapp. Chevalier
touchait au succs. Il avait le feu sacr. On s'est demand la
cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son
art: il est mort de la fivre dramatique. Il est mort dvor par la
flamme qui tous nous consume lentement. Hlas! le thtre, dont le
public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que
les sourires, est un matre jaloux qui exige de ses serviteurs un
dvouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois
demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades.
Adieu!

Les mouchoirs essuyrent des larmes. Les comdiens pleuraient
sincrement; ils pleuraient sur eux.

Quand ils se furent tous couls, le docteur Trublet, rest
seul dans le cimetire avec Constantin Marc, embrassa du regard la
multitude des tombes.

--Vous rappelez-vous, dit-il, une rflexion d'Auguste Comte:
L'humanit est compose de morts et de vivants. Les morts sont de
beaucoup les plus nombreux? Certes, les morts sont de beaucoup les
plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli,
ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur
obissons. Nos matres sont sous ces pierres. Voici le lgislateur
qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bti
ma maison, le pote qui a cr les illusions qui nous troublent
encore, l'orateur qui nous a persuads avant notre naissance. Voici
tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre
sagesse et de nos folies. Ils sont l, les chefs inflexibles,
auxquels on ne dsobit pas. En eux est la force, la suite et la
dure... Qu'est-ce qu'une gnration de vivants, en comparaison
des gnrations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volont
d'un jour, devant leur volont mille fois sculaire?... Nous
rvolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le
temps de leur dsobir!

--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'cria Constantin Marc; vous
renoncez au progrs,  la justice nouvelle,  la paix du monde,
 la libre pense, vous vous soumettez  la tradition... Vous
consentez  la vieille erreur,  la bonne ignorance,  la
vnrable iniquit de nos pres. Vous rentrez dans la tradition
franaise, vous vous soumettez  la coutume antique,  l'autorit
des anctres.

--O prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; o
prenez-vous l'autorit? Il y a des traditions inconciliables,
des coutumes diverses, des autorits opposes. Les morts ne nous
imposent pas une volont. Ils nous soumettent  des volonts
contradictoires. Les opinions du pass qui psent sur nous sont
incertaines et confuses. En nous crasant, elles se dtruisent les
unes les autres. Tous ces morts ont vcu, comme nous, dans le trouble
et la contradiction. Chacun en son temps a fait  sa manire, dans
la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rve  notre
tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons
djeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin,
chez Clmence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux:
le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec
le cassoulet  la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux
haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
confites, des haricots pralablement blanchis, du lard et un petit
saucisson. Pour tre bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un
feu doux. Le cassoulet de Clmence cuit depuis vingt ans. Elle remet
dans le polon tantt de l'oie ou du lard, tantt un saucisson ou
des haricots, mais c'est toujours le mme cassoulet. Le fond reste;
et ce fond antique et prcieux lui donne la saveur que, dans les
tableaux des vieux matres vnitiens, on trouve aux chairs ambres
des femmes. Venez, je veux vous faire goter le cassoulet de
Clmence.




XI


Aprs avoir fait sa prire, Nanteuil, sans couter le discours de
Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui
l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils
se donnrent la main et se regardrent sans se rien dire. Mieux que
jamais ils se sentirent lis l'un  l'autre. Robert l'aimait.

Il l'aimait sans le savoir. Elle n'tait pour lui,  ce qu'il
croyait, qu'un plaisir dans la srie infinie des plaisirs possibles.
Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Flicie, et, s'il
avait mieux rflchi aux innombrables femmes qu'il se promettait
dans la vaste suite de sa vie nouvellement commence, il aurait
reconnu que, maintenant, c'tait toutes des Flicies. Il aurait pu
du moins s'apercevoir que, sans intention de lui tre fidle, il ne
songeait pas  la tromper, et que, depuis qu'elle s'tait donne,
il n'en avait pas dsir une autre. Il ne s'en apercevait pas.

Cette fois pourtant, sur cette place agite et banale, en la voyant,
non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs
caressantes de l'alcve, qui donnaient  sa forme nue le vague
dlicieux d'une voie lacte, mais sous la dure lumire d'un jour
diffus, aux clarts minutieuses d'un soleil sans gloire et sans
ombres qui accusait sous la voilette les paupires brles de
larmes, les joues nacres et les lvres froisses, il sentit qu'il
prouvait pour cette chair un got mystrieux et profond.

Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle
avait trs faim, il la mena djeuner dans un cabaret connu, dont le
nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place.
Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le
bassin et l'arbre taient multiplis par des glaces encadres de
treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causrent
avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-l. Il lui disait
que les motions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient
nerv, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de
s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa sant, se
plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des
rves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rves,
et elle vitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait
pas eu une matine fatigante et pourquoi elle tait alle jusqu'au
cimetire, ce qui ne servait  rien.

Incapable de lui expliquer les profondeurs de son me soumise aux
rites, aux crmonies propitiatoires et aux incantations, elle
secoua la tte comme pour dire: Fallait.

Tandis qu'aux tables voisines des djeuneurs achevaient leur repas,
ils causrent longtemps, tous deux  voix basse, en attendant
d'tre servis.

Robert s'tait promis, il s'tait jur de ne jamais reprocher 
Flicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou mme de lui faire une
seule question  ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par
une mauvaise humeur remonte, par une naturelle curiosit, et aussi
parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix
amre:

--Tu as t avec lui, autrefois.

Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentt qu'il tait dsormais
inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier
l'vidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour
ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne
puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature
et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser
le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui
retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir
s'accouder  la table avec son rire fixe et sa tte troue, et de
l'entendre dire de sa voix plaintive: Flicie, tu n'as pas oubli,
pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...

Ce que, depuis sa mort, il tait devenu pour elle, elle n'aurait pu
le dire, tant c'tait hors de ses croyances et contraire  sa
raison et tant les mots qui l'eussent exprim lui semblaient vieux,
ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hrdit lointaine ou
plutt de quelques rcits entendus dans son enfance, elle tirait le
sentiment confus qu'il tait au nombre de ces morts qui tourmentaient
autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prtres: car, en pensant
 lui, elle commenait instinctivement le signe de la croix et ne
s'arrtait que pour ne pas paratre ridicule.

Ligny, la voyant triste et trouble, se reprocha ses paroles dures
et inutiles, et, dans le moment mme o il se les reprochait, il en
ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles:

--Tu m'avais pourtant dit que ce n'tait pas vrai!

Elle rpondit avec ferveur:

--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne ft pas vrai.

Elle ajouta:

--Ah! mon chri, depuis que je suis  toi, je t'assure bien que je
n'ai pas t  un autre. Je n'y ai pas de mrite: a me serait
impossible.

Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaiet. Le vin, qui
brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie
pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupt. Elle
s'intressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes
souffles, semblables  des ampoules d'or. Puis elle observa les
djeuneurs attabls dans la salle et s'amusa d'eux, leur prtant,
sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques.
Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes,
et les efforts que faisaient les hommes pour lui paratre beaux et
considrables. Et elle fit une rflexion gnrale:

--Robert, as-tu remarqu que les gens ne sont jamais naturels? Ils
ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce
qu'ils croient que c'est celle-l qu'il fallait dire. Cette habitude
les rend trs ennuyeux. Et il est extrmement rare de trouver
quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel.

--En effet, je ne crois pas tre poseur.

--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois
bien quand tu veux m'pater...

Elle lui parla de lui-mme, et, ramene par le cours involontaire de
ses ides au drame de Neuilly, elle demanda:

--Ta mre ne t'a rien dit?

--Non.

--Elle a su, pourtant...

--C'est probable.

--Est-ce que tu t'entends bien avec elle?

--Mais oui!

--On dit qu'elle est encore trs belle, ta mre. Est-ce vrai?

Il ne rpondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait
pas que Flicie lui parlt de sa mre ni s'occupt de sa
famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute
considration dans la socit parisienne. M. de Ligny, diplomate
d'origine et de carrire, tait en soi trs honorable. Il l'tait
mme avant que de natre par les services diplomatiques que ses
anctres avaient rendus  la France. Son bisaeul avait sign
l'abandon de Pondichry  l'Angleterre. Madame de Ligny vivait trs
correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait
grand train et ses toilettes taient une des dernires gloires de
la France. Elle recevait dans son intimit un ancien ambassadeur. Le
vieillard, son ge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande
fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait
 distance les dames de la Rpublique, et leur donnait, quand il lui
plaisait, des leons de convenances. Elle n'avait rien  redouter
de l'opinion lgante. Robert savait qu'elle tait respectable
aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle,
Flicie ne le ft pas avec toute la rserve ncessaire. Il avait
peur que, n'tant pas du monde, elle ne dt ce qu'il ne fallait
pas dire. Il avait tort: Flicie ne connaissait pas la vie intime
de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait
pas blme. Cette dame lui inspirait une curiosit nave et une
admiration mle de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de
sa mre, elle voyait dans cette rserve une morgue aristocratique et
mme une marque de msestime qui rvoltaient son orgueil de fille
libre et de plbienne. Elle lui disait avec aigreur: Je peux bien
te parler de ta mre. La premire fois, elle avait ajout:
La mienne la vaut bien. Mais elle s'tait aperue que c'tait
commun, et elle ne le disait plus.

Maintenant la salle tait vide.

Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il tait trois heures:

--Il faut que je file. On rpte _la Grille_, cet aprs-midi.
Constantin Marc doit tre dj au thtre... En voil encore un
drle de garon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes
les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec
Fagette et Falempin. Je lui fais peur. a m'amuse.

Elle tait si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever.

--C'est bizarre! on dit partout que je suis engage aux Franais. Ce
n'est pas vrai. Il n'en est mme pas question... Bien sr que je
ne pourrai pas rester indfiniment o je suis. A la longue, on
s'abrutirait l dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rle
 crer dans _la Grille_. On verra aprs. Ce que je demande, moi,
c'est  jouer la comdie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Franais
pour n'y rien faire.

Tout  coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'pouvante,
elle se rejeta en arrire, plit et poussa un cri aigu. Puis ses
paupires battirent, et elle murmura qu'elle touffait.

Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu
d'eau.

Elle dit:

--Un prtre! j'ai vu un prtre... Il tait en surplis... Ses
lvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regarde.

Il tcha de la rassurer:

--Voyons, ma chrie, comment veux-tu qu'un prtre, un prtre en
surplis, passe dans le restaurant?

Elle coutait, docile, et se laissait persuader:

--Tu as raison, tu as raison, je sais bien.

Trs vite, dans sa petite tte, les illusions se dissipaient. Elle
tait ne deux cent trente ans aprs la mort de Descartes,
dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant
enseign l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate.

A six heures, Robert la prit, au sortir de la rptition, sous les
arcades et l'emmena en voiture.

Elle demanda:

--O allons-nous?

Il hsita un peu.

--Tu ne veux pas retourner l-bas, dans notre maison?

Elle se rcria:

--Ah! non, par exemple! Jamais!

Il lui rpondit qu'il l'avait pens, qu'il chercherait autre chose:
un petit rez-de-chausse  Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui,
ils se contenteraient d'un logis de hasard.

Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment 
elle, et lui brla l'oreille et le cou du souffle de son dsir. Puis
ses bras se dtachrent, elle retomba molle et triste  son ct.

Quand le fiacre s'arrta:

--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais
te dire: Pas aujourd'hui... demain...

Elle avait jug ncessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux.




XII


Le lendemain, il la mena dans une chambre meuble, qu'il avait
choisie banale, mais gaie, au premier tage d'un htel donnant sur
un square, prs de la Bibliothque. Au milieu du square s'levait,
soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les
alles bordes de lauriers et de fusains taient dsertes et,
de la place peu frquente, on entendait le murmure norme et
rassurant de la ville. La rptition avait fini trs tard. Quand
ils entrrent dans la chambre, la nuit, dj plus lente  venir en
cette saison de neiges fondues, commenait d'assombrir les tentures.
Les grandes glaces de l'armoire et de la chemine s'emplissaient de
lueurs vagues et d'ombres.

Elle ta sa veste de fourrure, alla regarder  la fentre, entre
les rideaux, et dit:

--Robert, les marches du perron sont mouilles.

Il lui rpondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la
chausse, puis un autre trottoir et la grille du square.

--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu,
dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes normes
qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens.

Dans son impatience, il l'aida  dfaire sa robe de drap. Mais il ne
trouvait pas les agrafes et s'gratignait aux pingles.

Il dit:

--Je suis maladroit.

Elle rpondit en riant:

--Bien sr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce
n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les
hommes, c'est lche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles
s'habituent  souffrir... C'est vrai! une femme, a a mal presque
tout le temps.

Il ne remarqua pas qu'elle tait ple, avec un cercle d'ombre autour
des yeux. Il la dsirait trop et ne la voyait plus.

Il lui dit:

--Elles sont trs sensibles  la douleur, elles sont aussi trs
sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard?

--Non!

--C'tait un grand savant. Il a dit qu'il n'hsitait pas 
reconnatre  la femme la suprmatie dans le domaine de la
sensibilit physique et morale.

Nanteuil en dgrafant son corset:

--S'il a voulu dire par l que toutes les femmes sont sensibles,
c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et
il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans
le domaine... comment dit-il a?... de la sensibilit physique et
morale.

Et elle ajouta, avec un orgueil trs doux:

--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas
des tas.

Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dgagea:

--Tu me retardes.

Puis, assise et replie sur elle-mme pour dfaire ses bottines.

--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a racont, l'autre jour, qu'il
avait eu une apparition. Il a vu un nier qui avait assassin une
petite fille. J'ai rv cette nuit, de cette histoire-l, seulement
dans mon rve, je ne savais jamais si l'nier tait un homme ou une
femme. Ce qu'il tait embrouill, mon rve!... A propos du docteur
Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le
cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus trs jeune,
mais elle est trs intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la
trompe?... J'te mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta
une histoire de thtre:

--Je crois que, dcidment, je ne resterai pas longtemps 
l'Odon.

--Pourquoi?

--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la rptition:
Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est
ridicule... Il a t trs convenable, mais il m'a fait comprendre
que nous tions, l'un vis--vis de l'autre, dans une situation
irrgulire qui ne pouvait se prolonger indfiniment... Parce que
tu sais que Pradel a tabli une rgle. Autrefois il choisissait
parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait.
Maintenant, pour la bonne administration du thtre, il les prend
toutes, mme celles qui ne lui plaisent pas, mme celles qui lui
dplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un
vrai directeur, cet homme-l.

Comme Robert, dans le lit, coutait sans rien dire, elle alla le
secouer:

--Alors, a te serait gal que je me mette avec Pradel?

--Non, ma chrie, non a ne me serait pas gal. Mais ce n'est pas
ce que je dirais qui l'empcherait.

Penche sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de
menaces et de chtiment, et elle lui criait:

--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois
jaloux.

Puis, brusquement, elle s'loigna de lui, et, retenant sur son
paule gauche la chemise qui avait gliss sous le sein droit, elle
s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquitude:

--Robert, tu n'as rien apport ici de l'autre chambre?

--Rien.

Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, 
peine y tait-elle tendue, qu'elle s'accouda  l'oreiller, et, le
cou tendu, la bouche entr'ouverte, couta. Il lui semblait entendre
ce bruit lger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la
maison du boulevard de Villiers. Elle courut  la fentre, vit
l'arbre de Jude, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait
voir encore, elle voulut se cacher la tte dans les mains. Mais elle
ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant
elle.




XIII


Elle tait rentre chez elle avec une fivre ardente. Robert,
ayant dn en famille regagna son grenier. Dans l'tat o Nanteuil
l'avait laiss, il tait agac et de trs mauvaise humeur.

Sa chemise et son habit, prpars sur le lit par le valet de
chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et
servile. Il commena de s'habiller avec une vivacit un peu rageuse.
Il tait impatient de sortir. Il ouvrit son oeil-de-boeuf, couta
la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait
Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amasse, par
cette nuit d'hiver, dans les thtres et les grands cabarets, les
cafs-concerts et les bars.

Irrit de ce que Flicie avait du son dsir, il tait dcid
 se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de prfrence,
il se croyait seulement embarrass de choisir; mais il s'aperut
bientt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et
qu'il n'avait mme pas envie des inconnues. Il ferma sa fentre et
s'assit devant le feu.

C'tait un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de
vingt-cinq mille francs, conomisait sur la table et les feux. Elle
ne souffrait pas qu'on brlt du bois dans les chambres.

Il rflchit  ses affaires dont, jusque-l, il s'tait peu
souci,  la carrire o il tait entr et qu'il voyait obscure
devant lui. Le ministre tait grand ami de sa famille. Montagnard
cvenol, nourri de chtaignes, ses yeux blouis clignaient aux
tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder
sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures
volonts et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait
de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mre, qui se
croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submerg
par ses jupes imprieuses, chaque jeudi, du salon  la table. Il
le jugeait dsobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux.
Robert, par malchance, avait prcd son ministre dans l'intimit
d'une personne que celui-ci aimait jusqu' l'absurdit, madame de
Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme
velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'tait fait
au quai d'Orsay l'ide que les ministres ne peuvent et ne veulent
jamais grand'chose. Mais il n'exagrait rien et croyait trs
possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici 'avait t
son dsir. Il tenait beaucoup  ne pas quitter Paris. Sa mre, au
contraire, et prfr qu'il allt  La Haye, o un poste de
troisime secrtaire tait vacant. Maintenant il se dcidait tout
 coup pour La Haye. Je partirai, se dit-il. Le plus tt sera le
meilleur. Sa rsolution prise, il en examina les motifs. D'abord,
c'tait excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La
Haye tait agrable. Un camarade, qui l'avait occup, vantait
l'hypocrisie dlicieuse de la petite capitale endormie, o tout
tait machin, truqu pour l'agrment du corps diplomatique. Il
considra mme que La Haye tait l'auguste berceau d'un nouveau
droit international, et il alla jusqu' dcrocher cette raison qu'il
ferait plaisir  sa mre. Aprs quoi il s'aperut qu'il voulait
partir seulement  cause de Flicie.

Il eut sur elle des penses qui n'taient pas bienveillantes. Il
la savait menteuse et peureuse, mchante pour ses amies. Il avait
la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins,
elle s'en arrangeait. Il n'tait pas certain qu'elle ne le trompt
pas, non qu'il et rien dcouvert de suspect dans la vie qu'elle
menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes.
Il se reprsenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que
c'tait une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il
l'aimait seulement parce qu'elle tait trs jolie. Cette raison lui
parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperut qu'elle n'expliquait
rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle tait trs jolie,
mais parce qu'elle tait jolie d'une certaine manire, parce qu'elle
l'tait  sa faon, trangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y
avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'tait une
merveilleuse chose d'art et de volupt, un joyau vivant d'un prix
inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa
libert perdue, sa pense captive, son me trouble, sa chair et
son sang dvous  un petit tre faible et perfide.

A regarder le coke rouge dans la grille de la chemine, il s'tait
brl les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupires
closes, des ngres qui s'agitaient dans un tumulte obscne et
sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des
annes d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se
rsoudre en points imperceptibles et disparatre dans une Afrique
rouge, qui peu  peu reprsenta la blessure aperue  la lueur
d'une allumette la nuit du suicide. Il songea:

--Cet imbcile de Chevalier. Je n'y pensais gure.

Tout  coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambre
de Flicie, et il sentit en lui se tendre un dsir cruel et chaud.




XIV


Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard
Saint-Michel. Ce n'tait pas son habitude. Il n'aimait gure  se
rencontrer avec madame Nanteuil, qui tait pourtant  son gard
trs polie et mme obsquieuse, mais qui l'ennuyait et le gnait.

Ce fut elle qui le reut dans le salon modique. Elle le remercia de
l'intrt qu'il portait  la sant de Flicie, l'instruisit
que la pauvre enfant avait t, la veille au soir, agite et
souffrante, mais qu'elle allait mieux.

--Elle travaille son rle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que
vous tes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de
Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares,
surtout dans le monde du thtre.

Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait
pas encore prte. Il cherchait  voir en elle la figure que sa
fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage
des mres la bonne aventure des filles. Et cette fois il dchiffrait
obstinment les traits et les formes de cette dame comme une
intressante prophtie. Il n'y lut rien qui ft de mauvais
augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint repos, la peau
frache, n'tait pas dsagrable, dans le mol emptement de ses
chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.

La voyant toute calme et placide, il lui dit:

--Vous n'tes pas nerveuse, vous?

--Je ne l'ai jamais t. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout
le portrait de son pre. Il tait dlicat, sans avoir une mauvaise
sant. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une
tasse de th, monsieur de Ligny.

Flicie entra. Les cheveux rpandus sur les paules, elle tait
enveloppe d'un peignoir de laine blanche, retenu trs lche  la
taille par une grosse cordelire de passementerie, et tranait ses
mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony
Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vtement,
d'aspect un peu monacal, l'appelait frre Ange de Charolais, parce
qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier
reprsentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain.
Robert restait surpris et muet devant cette fillette.

--C'est gentil  vous, fit-elle, d'tre venu prendre de mes
nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.

--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil.
Son rle de _la Grille_ la fatigue.

--Mais non, maman.

On parla thtre, et la conversation fut pauvre.

Dans un silence, madame Nanteuil demanda  M. de Ligny s'il
recherchait toujours les vieilles gravures de modes.

Flicie et Robert la regardrent sans comprendre. Ils lui avaient
nagure parl de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors,
un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, tait tomb
dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des
fictions, se rappelait:

--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes
et qu'elle y trouvait des ides pour ses costumes.

--Parfaitement, madame, parfaitement.

--Venez, monsieur de Ligny, dit Flicie. Je voudrais vous montrer un
projet de costume pour Ccile de Rochemaure.

Et elle l'entrana dans sa chambre.

C'tait une petite chambre tendue de papier fleuri, meuble d'une
armoire  glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer 
courtepointe de piqu blanc, surmont d'un bnitier et d'un rameau
de buis.

Elle lui donna un long baiser sur la bouche.

--Je t'aime, tu sais!

--C'est bien sr?

--Oh! oui. Et toi?

--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.

--Alors, c'est venu aprs.

--a vient toujours aprs.

--C'est vrai, ce que tu dis l, Robert. Avant on ne sait pas.

Elle secoua la tte.

--J'ai t bien malade hier.

--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Il m'a dit que le repos, le calme m'tait ncessaire... Mon
chri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours
encore. a t'ennuie?

--Mais oui.

--Moi aussi, a m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...

Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait
avec un peu d'inquitude, craignant qu'il ne l'interroget sur ses
pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on
ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien
sr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment a n'en
vaut pas la peine. Elle dtourna son attention.

--Robert, ouvre ma bote  gants.

--Qu'est-ce qu'il y a dans ta bote  gants?

--Les violettes que tu m'as donnes la premire fois. Mon chri,
ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en
aller d'un jour  l'autre dans des pays trangers,  Londres, 
Constantinople, je deviens folle.

Il la rassura, lui dit qu'on avait pens l'envoyer  La Haye. Mais
qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.

--Tu me promets?

Il promit sincrement. Et elle devint trs gaie.

Lui montrant la petite armoire  glace:

--Vois-tu, mon chri, c'est l que j'tudie mon rle. Quand tu es
venu, je travaillais ma scne du quatre. Je profite de ce que je suis
seule pour chercher le ton juste. Je tche de dire large et fondu.
Si j'coutais Romilly, je dtaillerais et ce serait mesquin. J'ai
 dire: Je ne vous crains pas. C'est le grand effet du rle.
Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: Je ne vous crains
pas. Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'carte
les doigts et je dis un mot  chaque doigt, sparment, sur un ton
particulier, avec une physionomie spciale: Je, ne, vous, crains,
pas, comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais
 tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est
spirituel, crois-tu?

Puis, soulevant ses cheveux et dcouvrant son front courageux:

--Je vais te montrer comment je fais a.

Subitement transfigure et grandie, elle dit avec un air de fiert
ingnue et de tranquille innocence:

--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je!
Vous avez pens me prendre  votre pige et vous vous tes mis 
ma merci. Vous tes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous
votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre,
votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: Vous
tes chez vous: commandez.

Elle avait le don mystrieux de changer d'me et de visage. Ligny
tait sous le charme du beau mensonge.

--Tu es tonnante!

--coute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des
barbes qui me descendront en tages sur les joues. Parce que, tu
sais, dans la pice, je suis une jeune fille de la Rvolution. Et il
faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Rvolution en moi,
tu comprends?

--Tu connais la Rvolution?

--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sr. Mais j'ai le
sentiment de l'poque. Pour moi, la rvolution c'est d'avoir la
poitrine fire sous un fichu crois et les genoux bien libres dans
une jupe raye, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voil!

Il l'interrogea sur la pice. Et il s'aperut qu'elle ne la
connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connatre. Elle
devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.

--Dans les rptitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je
garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront
tous embts... Ah! mon chri, Fagette en fera une maladie.

Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout 
l'heure d'un blanc de marbre, tait rose; elle avait repris son air
de gamine.

Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme
la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle tait
menteuse et peureuse, mchante pour ses amies; mais il le pensa avec
indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au
moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce piti;
il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il
sentit qu'il l'aimait, que c'tait moins parce qu'elle tait jolie
que parce qu'elle l'tait  sa manire, qu'il l'aimait enfin parce
qu'elle tait un joyau vivant et une incomparable chose d'art et
de volupt. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les
prunelles o nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes
astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit
le fil la traverser tout entire. Et sre qu'il avait vu en elle,
elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tte serre
entre ses deux mains:

--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me
fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le
sais bien.




XV


Ils se voyaient tous les jours au thtre et faisaient ensemble des
promenades  pied.

Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le
rle de Ccile. Elle retrouvait peu  peu la tranquillit, passait
des nuits moins agites, n'obligeait plus sa mre  lui tenir
la main pendant qu'elle s'endormait, et n'touffait plus dans des
cauchemars. Une quinzaine de jours s'coulrent ainsi. Puis, un
matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les
cheveux, comme le temps tait sombre, elle avana la tte vers la
glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet
de sang lui coulait d'un coin de la lvre; il riait et la regardait.

Alors elle se dcida  faire ce qu'elle croyait utile et bon.
Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard
Saint-Michel, elle avait achet chez sa fleuriste une botte de roses.
Elle les lui apportait. Elle se mit  genoux devant la petite croix
noire qui marquait l'endroit o on l'avait mis. Elle lui parla. Et le
pria d'tre raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda
pardon de l'avoir trait autrefois avec duret. On ne s'entend
pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et
pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait
pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir
de temps en temps. Mais qu'il renont  la poursuivre et 
l'effrayer.

Elle s'effora de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:

--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu
n'es pas mchant au fond. Ne sois plus fch. Ne me fais plus peur.
Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai
des fleurs.

Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses
promesses, de lui dire: Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure
de ne plus rien faire qui te dplaise, je te promets d'obir  ta
volont. Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle tait
sre que ce serait inutile, que les morts savent tout.

Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement,
ses supplications et ses prires, et elle s'aperut que l'horreur
que lui causaient les tombes, elle ne l'prouvait pas, cette fois,
et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et
dcouvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'tait pas l.

Et elle songea:

--Il n'est pas l; il n'est jamais l; il est partout, except
l o on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les
chambres.

Et elle se leva dsespre, sre maintenant de le rencontrer
partout, except dans le cimetire.




XVI


Aprs quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie
d'autrefois. Le terme tait chu, qu'elle-mme avait fix. Il ne
voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne
plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle
trouva des prtextes gauches pour diffrer les rendez-vous, et puis
elle avoua qu'elle avait peur. Il la mprisait de montrer si peu de
raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui
disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son
dsir.

Alors vinrent les jours pres et les heures ingrates. Comme elle
n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et,
aprs avoir roul longuement dans les banlieues, ils descendaient
sur de mornes avenues, s'y enfonaient sous l'pre vent d'est,
marchant  grands pas, comme flagells par le souffle d'une
invisible colre.

Une fois pourtant, le jour tait si doux, qu'il les pntra de sa
douceur. Ils suivaient cte  cte les alles dsertes du Bois.
Les bourgeons, qui commenaient  se gonfler  la pointe des
branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose,
des cimes violettes. A leur gauche, s'tendait la prairie seme de
bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents
coups clos des vieillards passaient sur la route, et les
nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son
bourdonnement le silence du Bois.

--Tu aimes ces machines-l? demanda Flicie.

--Je trouve a commode, voil tout. C'est vrai qu'il n'tait pas
chauffeur. Il n'avait de got pour aucun sport et ne s'occupait que
des femmes.

Montrant un fiacre qui venait de les dpasser:

--Robert, tu as vu?

--Non.

--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.

Et, comme il montrait une paisible indiffrence, elle lui dit sur un
ton de reproche:

--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves a naturel?

Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de
sapins. Ils prirent  leur droite le sentier qui longe la berge o
les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes.

A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles
vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux.

Flicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien  leur
donner.

--Lorsque j'tais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche
donner du pain aux btes. C'tait ma rcompense, quand j'avais bien
tudi toute la semaine. Papa se plaisait  la campagne. Il aimait
les chiens, les chevaux, toutes les btes. Il tait trs doux,
trs intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est
difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de
ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne
s'entendait pas avec maman. Il n'a pas t heureux dans la vie,
papa. Il tait souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous
nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus
tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette 
la campagne. Et quand tu y viendras, mon chri, tu me trouveras en
jupe courte donnant du grain  mes poules.

Il lui demanda comment l'ide lui tait venue d'entrer au thtre.

--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas
de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les
tlgraphes, a ne m'encourageait pas  faire comme elles. Dj
toute petite, je trouvais joli d'tre actrice. J'avais jou  la
pension dans une petite pice, pour la saint Nicolas. a m'avait
amuse. La matresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'tait
parce que maman lui devait trois mois. Ds l'ge de quinze ans, j'ai
pens srieusement au thtre. Je suis entre au Conservatoire.
J'ai travaill, j'ai beaucoup travaill. C'est reintant notre
mtier. Mais de russir, a repose.

A la hauteur du chalet de l'le, ils trouvrent le bac amarr 
l'estacade. Il y sauta entranant Flicie.

--Ces grands arbres sont beaux, mme sans feuilles, dit-elle; mais je
croyais que, dans cette saison, le chalet tait ferm.

Le passeur lui rpondit que, par les beaux jours d'hiver, les
promeneurs aimaient  aller dans l'le, parce qu'on y tait
tranquille et qu' l'instant mme, il venait encore d'y conduire
deux dames.

Un garon, qui habitait la solitude de l'le, leur servit du th,
dans un salon rustique, meubl de deux chaises, d'une table, d'un
piano et d'un divan. Les lambris taient moisis, les parquets
disjoints. Elle regarda par la fentre la pelouse et les grands
arbres.

--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre
dans le peuplier?

--C'est du gui, ma chrie.

--On dirait un animal pelotonn autour de la branche, et qui la
ronge. C'est dsagrable  voir.

Elle posa la tte sur l'paule de son ami et lui dit languissamment:

--Je t'aime.

Il l'entrana sur le divan. Elle le sentait qui, glissant  ses
pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le
laissait faire, inerte, dcourage, prvoyant que c'tait inutile.
Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et
elle entendit  sa droite une voix trange, claire, glaciale, dire:
Je vous dfends d'tre l'un  l'autre. Il lui sembla que la
voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tte.
C'tait une voix inconnue. Involontairement et, malgr elle, elle
chercha  se rappeler sa voix  lui, et elle s'aperut qu'elle en
avait oubli le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle
pensa: C'est peut-tre la voix qu'il a maintenant. Effraye,
elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de
crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on
ne la crt folle et parce qu'elle discernait tout de mme que ce
n'tait pas rel.

Ligny s'loigna:

--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas
de force.

Assise le buste droit et les genoux serrs, elle lui dit:

--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour
de nous, je te dsire, je te veux; et ds que nous sommes seuls,
j'ai peur.

Il lui rpondit par une moquerie facile et mchante:

--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!...

Elle se leva et se remit  la fentre. Une larme coulait sur sa
joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela:

--Regarde donc!

Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec
une jeune femme. Elles se tenaient enlaces, se donnaient l'une 
l'autre des violettes  respirer et souriaient.

--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme.

Et Jeanne Perrin, gotant la paix des longues habitudes, allait
satisfaite et tranquille, ne laissant pas mme paratre l'orgueil de
ses prfrences tranges.

Flicie la regardait avec une curiosit qu'elle ne s'avouait pas 
elle-mme et l'enviait de son calme.

--Elle n'a pas peur, elle.

--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?

Et il la prit violemment par la taille.

Elle se dgagea en frissonnant. A la fin, du, frustr, humili,
il se mit en colre, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait
pas plus longtemps ces faons ridicules.

Elle ne lui rpondit rien et recommena de pleurer.

Irrit de ces larmes, il lui parla durement:

--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est
inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien  nous dire.
D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais,
si tu pouvais une fois dire la vrit: tu n'as jamais aim que ce
misrable cabotin.

Alors elle clata de colre et gmit de dsespoir:

--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis l. Tu vois que je
pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que
je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lche! Eh bien, non,
je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais
c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons l? Est-ce que nous allons
passer notre vie  nous regarder comme a avec fureur, avec
dsespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas,
je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chri, mon amour. Je t'aime, je
t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce
qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tu, ce n'est pas moi. C'est
toi. Tue-le donc tout  fait... Je deviens folle, mon Dieu! je
deviens folle.


Le lendemain, Ligny demanda  tre envoy comme troisime
secrtaire  La Haye. Il fut nomm huit jours aprs et partit
aussitt, sans avoir revu Flicie.




XVII


Madame Nanteuil ne pensait qu' sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer,
le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs
et la libert du coeur. Elle rencontra au thtre un fabricant
d'appareils lectriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires
et d'une extrme politesse, M. Bondois. Il tait d'un temprament
amoureux et d'un caractre timide, et, comme les femmes belles et
jeunes lui faisaient peur, il s'tait accoutum  ne dsirer que
les autres. Madame Nanteuil tait encore trs agrable. Mais,
un soir qu'elle tait mal habille et n'avait pas bonne mine, il
s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que
sa fille ne manqut de rien. Son dvouement lui procura le bonheur.
M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. tonne d'abord, elle
en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon
d'tre aime, et elle ne devait pas croire qu'elle en et pass la
saison, quand on lui prouvait le contraire.

Elle s'tait toujours montre bienveillante, d'un caractre facile
et d'une humeur gale. Mais jamais encore elle n'avait fait paratre
dans sa maison un si heureux gnie et de si gracieuses penses.
Douce aux autres et  elle-mme, gardant au cours des heures
changeantes le sourire qui dcouvrait ses belles dents et creusait
des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante  la vie de ce
qu'elle lui donnait, fleurie, panouie, abondante, elle tait la
joie et la jeunesse de la maison.

Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des ides
riantes et claires, Flicie devenait sombre, maussade et chagrine.
Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinait. Elle
avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa
famille et, soit qu'elle et prfr que sa mre ne vct et ne
respirt que pour elle, soit qu'elle souffrt en sa pit filiale
d'tre force de l'estimer moins, soit qu'elle lui envit un
plaisir, soit qu'elle prouvt seulement ce malaise que nous
causent les choses de l'amour quand elles se font trop prs de nous,
Flicie, tous les jours, de prfrence durant les repas, reprochait
amrement  madame Nanteuil, par allusions trs claires et en
termes mal voils, le nouvel ami de la maison, et tmoignait  M.
Bondois lui-mme, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dgot
expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait
qu'une affliction lgre et elle excusait sa fille en considrant
que cette enfant n'avait encore aucune exprience de la vie. Et
M. Bondois,  qui Flicie inspirait une terreur surhumaine,
s'efforait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus
prsents.

Elle tait violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle
recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux.
Elle se desschait, en proie aux images brlantes. Quand elle voyait
trop prcisment son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son coeur
battait violemment, puis une ombre lourde s'paississait dans sa
tte; toute la sensibilit de ses nerfs, toute la chaleur de son
sang, toutes les forces de son tre coulaient en elle et descendaient
pour s'amasser en dsir dans les profondeurs de sa chair. Alors
elle ne songeait plus qu' retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle
voulait, et elle s'tonnait elle-mme du dgot qu'elle ressentait
pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct
si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de
l'argent  Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne
le faisait pas. Ce qui l'arrtait, c'tait moins la pense de
dplaire  son amant, qui et trouv ce voyage incorrect, qu'une
vague peur de rveiller l'ombre endormie.

Elle ne l'avait pas revue depuis le dpart de Ligny. Mais il se
passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans
la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'vanouissait tout
 coup. Un matin qu'elle tait couche, sa mre lui dit: Je vais
chez la modiste, et sortit. Deux ou trois minutes aprs, Flicie
la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oubli
quelque chose. Mais l'apparition s'avana sans regard, sans paroles,
sans bruit et disparut en touchant le lit.

Elle eut des illusions plus inquitantes. Un dimanche, elle jouait en
matine, dans _Athalie_, le rle du jeune Zacharie. Comme elle
avait de trs jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle tait
contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
remarqua qu'il y avait  l'orchestre un prtre en soutane. Ce
n'tait pas la premire fois qu'un ecclsiastique assistait  une
reprsentation matinale de cette tragdie tire de l'criture.
Pourtant elle en prouva une impression pnible. Quand elle entra
en scne, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffe du turban de
Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut
le jugement assez ferme et l'esprit assez prsent pour carter cette
vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une
voix teinte.

Elle se sentait  l'estomac des brlures. Elle souffrait
d'touffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la
prenait aux entrailles, son coeur battait d'un mouvement fou, et elle
craignait de mourir.

Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le
voyait souvent au thtre et parfois elle allait le consulter dans
le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon
d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la
petite salle  manger o luisaient dans l'ombre des faences
arabes, et elle passait toujours la premire. Un jour Socrate parvint
 lui faire comprendre la manire dont les images se forment dans
le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours  des
objets extrieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec
exactitude.

--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de
fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on
fait d'un plumeau une tte hrisse, d'un oeillet rouge la
gueule d'un monstre, d'une chemise un fantme dans son linceul.
Insignifiantes erreurs.

Elle trouva dans ces raisons la force de mpriser et de dissiper ses
visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familires.
Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques
niches dans des plis obscurs de son cerveau taient plus fortes que
les dmonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne
revenaient jamais, elle savait bien le contraire.

Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions,
de voir des amis, et de prfrence des amis agrables, et de fuir,
comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.

Et il ajouta cette prescription:

--Surtout vitez les personnes et les choses qui peuvent avoir
quelque rapport avec l'objet de vos visions.

Il ne s'apercevait pas que c'tait impossible. Et Nanteuil ne s'en
aperut pas non plus.

--Alors vous me gurirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers
lui ses jolis yeux gris, pleins de prires.

--Vous vous gurirez vous-mme, mon enfant. Vous vous gurirez,
parce que vous tes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais
oui, vous tes  la fois peureuse et brave. Vous avez peur du
danger, mais vous avez du coeur  vivre. Vous gurirez, parce que
vous n'tes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous
gurirez, parce que vous voulez gurir.

--Vous croyez qu'on gurit quand on veut?

--Quand on veut d'une certaine faon intime et profonde, quand ce
sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient
qui veut; quand on veut avec la volont sourde, abondante et pleine
de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.




XVIII


Cette nuit-l, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit
et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil tait loin
encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussires
dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse,
dont le petit coeur ardent luisait  travers sa chair de porcelaine,
lui faisait une compagne mystique et familire. Flicie souleva les
paupires et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la
tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui
tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait  la mmoire
une phrase de son rle,  laquelle elle n'attachait aucune
signification et qui l'obsdait: Nos jours sont ce que nous les
faisons. Et son esprit se fatiguait  retourner sans cesse quatre
ou cinq ides.

--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame
Royaumont. Hier, je suis entre avec Fagette dans la loge de Jeanne
Perrin, qui s'habillait, et qui a montr ses jambes velues, comme
si elle en tait fire. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle
a mme une belle tte; mais c'est son expression qui me dplat.
Comment madame Colbert fait-elle pour me rclamer trente-deux francs?
Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que
vingt-six francs. Nos jours sont ce que nous les faisons. Que j'ai
chaud!

D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus
s'ouvrirent pour treindre l'air comme un corps subtil et frais.

--Il me semble qu'il y a un sicle que Robert est parti. C'est mal de
sa part de m'avoir laisse seule. Je m'ennuie aprs lui.

Et, pelotonne dans son lit, elle se rappelait studieusement comme
c'tait quand ils se tenaient presss l'un contre l'autre. Elle
l'appelait:

--Mon chat! mon petit loup!

Aussitt les ides recommenaient dans sa tte leur mange
fatigant.

--Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que
nous les faisons. Nos jours... Quatorze et trois, dix-sept, et neuf,
vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprs de montrer
ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce
qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra
que demain,  quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une
chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter
les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon mdecin. Mais, des
moments, il s'amuse  abrutir les personnes.

Tout  coup elle pensa  Chevalier et elle sentit comme une
influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle
crut voir que la clart de la veilleuse en tait obscurcie. C'tait
moins qu'une ombre et c'tait inquitant. L'ide la traversa tout
 coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle
n'en avait gard aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en
contenait encore, qu'elle n'avait pas dtruits. Elle en fit le compte
avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, trs
jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier,  cheval sur
une chaise; un troisime, en don Csar de Bazan. Dans sa hte de
les anantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, tranant
ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu' la table
de palissandre, surmonte d'un palmier phnix, souleva le tapis,
fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobches, quelques
morceaux de bois dcolls des meubles, deux ou trois pendeloques
du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva
qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.

Elle chercha les deux autres dans un petit meuble faon de Boulle qui
ornait l'intervalle des fentres et portait les lampes de Chine. L
dormaient des globes de verre dpoli, des abat-jour, des coupes de
cristal garnies de bronze dor, un porte-allumettes en porcelaine
peinte, orn d'un enfant endormi prs d'un chien, contre un tambour,
des livres dbrochs, des partitions en lambeaux, deux ventails
briss, une flte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y
dcouvrit un deuxime Chevalier, le don Csar de Bazan. Le dernier
n'y tait pas. Elle se demanda inutilement o on avait bien pu le
fourrer. En vain elle fouilla les botes, les coupes, les cache-pots,
le casier  musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le
portrait grandissait et se prcisait dans son imagination, atteignait
la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait
la tte en feu, les pieds glacs et sentait la peur lui entrer dans
le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa
tte dans l'oreiller, elle se rappela que sa mre gardait des
photographies dans son armoire  glace. Elle reprit courage.
Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie,
 pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
monte sur une chaise, explora la plus haute tablette, charge de
vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second
Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des
tas de lettres, des liasses de papier timbr et de reconnaissances
du Mont-de-Pit. Rveille par la lumire de la bougie et par le
bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:

--Qui est l?

Aussitt, voyant juch sur une chaise, en longue chemise de nuit,
une grosse natte dans le dos, le petit fantme familier:

--C'est toi, Flicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais
l?

--Je cherche quelque chose.

--Dans mon armoire?

--Oui, maman.

--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que
tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du
milieu,  ct du sucrier en argent.

Mais Flicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle
feuilletait rapidement.

Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de
dentelles; Fagette, clatante et les cheveux dvors de lumire;
Tony Meyer, les yeux rapprochs l'un de l'autre et le nez tombant sur
les lvres; Pradel,  la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M.
Bondois, l'oeil craintif et le nez roide sur une moustache paisse.
Bien qu'elle n'et point la tte  s'occuper de M. Bondois, elle
lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
sur le nez une goutte de bougie.

Madame Nanteuil, tout  fait rveille, s'tonnait:

--Flicie, qu'est-ce que tu as  fourgonner comme a dans mon
armoire?

Flicie, qui tenait enfin le portrait tant cherch, ne rpondit que
par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort
et, par mgarde, M. Bondois avec.

Rentre dans le salon, elle s'accroupit devant la chemine et fit
un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de
Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes,
tordues et noircies, se furent envoles sans forme ni matire, elle
respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir t au
mort jaloux la substance de ses apparitions et s'tre dlivre de
l'obsession.

En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez
disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire,
elle le jeta en riant dans la chemine encore flambante.

Rentre dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa
chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une rflexion, qui lui
traversait parfois la tte, s'y arrta cette fois un peu plus
longtemps qu' l'ordinaire. Elle se disait  elle-mme:

--Pourquoi est-on faite comme a, avec une tte, des bras, des
jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme
a et pas autrement? C'est drle!

En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre,
trange. Mais son tonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se
plut. Elle avait d'elle un got vif et profond. Elle dcouvrit ses
seins, les tint dlicatement sur le creux de ses mains, les contempla
dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent t non pas
d'elle, mais  elle, comme deux tres anims, comme une couple de
colombes.

Aprs leur avoir souri, elle se recoucha. Se rveillant  une heure
tardive de la matine, elle prouva une seconde de surprise d'tre
couche seule. Parfois, en songe, elle se ddoublait et, sentant sa
propre chair, rvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.




XIX


La rptition gnrale de _la Grille_ tait annonce pour
deux heures. Ds une heure, le docteur Trublet avait pris sa place
accoutume dans la loge de Nanteuil.

Flicie, aux mains de madame Michon, reprochait  son docteur de ne
rien lui dire. Mais c'est elle qui, proccupe, l'esprit tendu sur
le rle qu'elle allait jouer, n'coutait pas. Elle recommanda qu'on
ne laisst entrer personne dans la loge. Pourtant elle reut avec
plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.

Il tait trs mu. Pour cacher son trouble, il affectait de parler
de ses bois du Vivarais, il commenait des histoires de chasse et des
contes de paysans, qu'il n'achevait pas.

--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous
ne sentez pas des coups dans l'estomac?

Il se dfendit d'prouver aucune motion.

Elle insista:

--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.

--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-tre que j'aimerais mieux que
ce ft fini.

Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix
tranquille, lui adressa cette parole interrogative:

--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit dj
accompli et n'ait t de tout temps accompli?

Et, sans attendre de rponse, il ajouta:

--Si les phnomnes du monde parviennent successivement  notre
connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en ralit
successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se
produisent au moment o nous les percevons.

--C'est vident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas cout.

--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparat sans cesse
imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achve sans cesse. Comme
nous percevons les phnomnes successivement, nous croyons qu'en
effet ils succdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux
que nous ne voyons plus sont passs et que ceux que nous ne voyons
pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des tres construits
de telle faon qu'ils dcouvrent simultanment ce qui pour nous
est le pass et l'avenir. On en peut concevoir qui peroivent les
phnomnes dans un ordre rtrograde et les voient se drouler
de notre futur  notre pass. Des animaux disposant de l'espace
autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec
une vitesse plus grande que celle de la lumire, se feraient de la
succession des phnomnes une ide trs diffrente de celle que
nous en avons.

--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scne!
s'cria Flicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous
sa jupe.

Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait mme pas et il la
supplia de ne pas s'inquiter.

Et le docteur Socrate reprit sa dmonstration.

--Nous-mmes, par une nuit claire, le regard sur l'pi de la Vierge,
qui palpite  la cime d'un peuplier, nous voyons  la fois ce qui
fut et ce qui est. Et l'on peut dire galement que nous voyons ce qui
est et ce qui sera. Car, si l'toile, telle qu'elle nous apparat,
est le pass par rapport  l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport
 l'toile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit
visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il tait
lors de notre jeunesse, peut-tre mme avant notre naissance, et le
peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du
soir, se rejoignent en nous dans un mme moment du temps et nous sont
prsents l'un et l'autre  la fois. Nous disons d'une chose qu'elle
est dans le prsent quand nous la percevons prcisment. Nous
disons qu'elle est dans le pass lorsque nous n'en gardons qu'une
image indistincte. Une chose ft-elle accomplie depuis des millions
d'annes, si nous en recevons une impression aussi forte que
possible, ce ne sera pas pour nous une chose passe: elle nous sera
prsente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abmes
de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de
nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachev parce que nous
n'avons pas fini de le lire.

Ici le docteur s'arrta un moment. Et Nanteuil, dans le silence,
entendit battre son coeur. Elle s'cria:

--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous
saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je
n'coute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire
des choses lointaines, a me distrait; a me fait sentir qu'il n'y a
pas que mon entre; a m'empche de m'enfoncer dans le trou noir...
Dites n'importe quoi, mais ne vous arrtez pas...

Le sage Socrate, qui sans doute avait prvu la bonne influence que sa
parole exerait sur la comdienne, poursuivit son discours:

--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont
un ct et deux angles sont donns. Les choses futures sont
dtermines. Elles sont ds lors termines. Elles sont comme si
elles existaient. Elles existent dj. Elles existent si bien que
nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par
rapport  leur immensit, elle est en proportion trs apprciable
avec la partie que nous pouvons connatre des choses accomplies. Il
nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup
plus obscur que le pass. Nous savons que les gnrations
succderont aux gnrations dans le travail, la joie et la
souffrance. J'tends mes regards par del la dure de la race
humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel
leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot
dteler son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius
s'teindre. Nous savons que le soleil se lvera demain et que
longtemps encore, dans les nues paisses ou les vapeurs lgres,
il se lvera tous les matins.

Adolphe Meunier entra discrtement sur la pointe des pieds.

Le docteur lui serra la main:

--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois
prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle
lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris
ou roux elle montrera son derrire de vieille casserole sur mon
toit, parmi les tuyaux coiffs de chapeaux pointus et de capotes
romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune
prochaine, si nous tions assez savants pour le connatre d'avance
dans ses moindres circonstances, toutes ncessaires, nous nous
ferions une ide aussi nette de la nuit dont je parle que de celle
o nous sommes: l'une et l'autre nous seraient galement prsentes.

La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui
nous porte  croire  leur ralit. Nous connaissons certains
faits  venir. Nous devons donc les tenir pour rels. Et s'ils sont
rels, ils sont raliss. Ainsi donc il est croyable, mon cher
Constantin Marc, que votre pice est joue, depuis mille ans, ou
depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au mme. Il est
croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et
vous serez tranquille.

Constantin Marc, qui avait trs mal suivi ces raisons et qui n'en
sentait ni l'-propos ni la convenance, rpondit un peu agac que
tout cela tait dans Bossuet.

--Dans Bossuet! s'cria le docteur outr, je vous dfie bien d'y
trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.

Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle tait coiffe d'un grand
bonnet de linon,  haute coiffe arrondie, serr sur la tte par
un large ruban bleu et dont les barbes descendant en tages lui
ombrageaient le front et les joues. Elle s'tait change en une
blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les
paules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une
large ceinture violette. Sa jupe blanche raye de rose, coulant
comme mouille de la taille un peu haute, la faisait paratre trs
longue. Et elle apparaissait en figure de rve.

--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle
qu'il a faite  Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les
_Femmes savantes_. En scne, il lui a mis un oeuf dans la main. Elle
n'a pas pu s'en dbarrasser de tout l'acte.

A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc.
Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il
leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bte
apocalyptique.


_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir
d'une longue dure, elle trouva grce devant tous. Vers le milieu du
premier acte, on y sentit du style, de la posie et,  et l, des
obscurits. Ds lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on
voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'tre gure dramatique.
Elle tait littraire, et, cette fois, on admettait le genre.

Constantin Marc ne connaissait encore personne  Paris. Il avait
fait venir au thtre trois ou quatre propritaires du Vivarais qui
rougeoyaient  l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient
des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis,
personne ne pensa  nuire  son succs. Et mme, dans les
couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Trs
mu cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de
l'avant-scne du directeur. Il s'inquitait des critiques.

--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pice le
bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en
pensent plus de mal que de bien.

Adolphe Meunier l'avertit, avec un ple sourire, que la salle tait
bonne et que les critiques trouvaient l'criture de la pice trs
soigne. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur
_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas  les
lui adresser.

Romilly secoua la tte:

--Il faut prvoir les reintements. Monsieur Meunier le sait bien.
La presse a t envers lui d'une injustice froce.

--Hlas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous
qu'on en a dit de Shakespeare et de Molire.

Le succs de Nanteuil fut grand, et marqu moins encore par de
bruyants rappels que par l'approbation plus discrte et plus profonde
des amateurs dlicats. Elle avait montr des qualits qu'on ne
lui connaissait pas encore, la puret de la diction, la noblesse des
attitudes, une grce chaste et fire.

Sur la scne, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa
ses flicitations. C'tait signe que la salle tait favorable: car
les ministres n'expriment jamais des opinions singulires. Derrire
le grand-matre de l'Universit, se pressait une foule flatteuse de
fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras
allongs vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous  la
fois leur admiration. Et madame Doulce, touffe par leur nombre,
abandonnait aux boutons des vtements d'hommes des lambeaux de ses
innombrables dentelles de coton.

Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public
que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards
humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure
profond et presque muet, que seule arrache la beaut.

Elle sentit qu'elle avait dmesurment grandi en un moment et, la
toile tombe, elle murmura:

--Cette fois, a y est!

Elle se dshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchides,
de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une
dpche. Elle l'ouvrit. C'tait un tlgramme de La Haye qui
contenait ces mots:

    _M'associe de coeur  succs certain.
    ROBERT._

Au moment o elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la
loge.

Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira
contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silne mditatif un
plein baiser de sa bouche enivre.

Socrate, qui tait un sage, reut ce baiser comme un prsent du
sort, sachant bien qu'il n'tait pas pour lui, mais qu'il tait
ddi  la gloire et  l'amour.

Nanteuil s'aperut elle-mme que dans son ivresse elle avait
peut-tre charg ses lvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
en jetant les bras dans le vague:

--Tant pis! je suis si heureuse!




XX


A Pques, un vnement considrable accrut sa joie. Elle fut
engage  la Comdie-Franaise. Depuis quelque temps, sans le
dire, elle sollicitait pour cela. Sa mre l'avait aide dans ses
dmarches. Madame Nanteuil tait aimable, depuis qu'elle tait
aime. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des
jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle frquenta les bureaux
du ministre, et l'on croit que, sollicite par un sous-chef
aux beaux-arts, elle cda de trs bonne grce. Du moins, Pradel
l'affirmait. Il s'criait tout rjoui:

--On ne la reconnat plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue trs
dsirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a
meilleur caractre.

Comme les autres, Flicie Nanteuil avait ddaign, mpris,
dnigr la Comdie-Franaise. Elle avait dit comme les autres:
Je n'ai gure envie d'entrer dans cette maison-l. Et quand elle
fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait
son plaisir, c'est qu'elle devait dbuter dans _l'cole des Femmes_.
Dj elle travaillait le rle d'Agns avec un vieux professeur
obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M.
Maxime. Elle jouait, le soir, Ccile de _la Grille_ et vivait dans
une fivre de travail, quand elle reut une lettre par laquelle
Robert de Ligny lui annonait qu'il revenait  Paris.

Durant son sjour  La Haye, il avait fait quelques expriences qui
lui avaient dmontr la force de son amour pour Flicie. Il avait
eu des femmes qui passaient pour agrables et jolies. Mais ni madame
Boumdernoot, de Bruxelles, grande et frache, ni les soeurs van
Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny,
alors en tourne par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donn
dans le plaisir un sentiment de plnitude. Prs d'elles, il avait
regrett Flicie et dcouvert que, de toutes les femmes, il ne
dsirait que celle-l. Sans madame Boumdernoot, les soeurs van
Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix
qu'avait pour lui Flicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on
dira qu'il l'avait trompe. C'est le terme propre. Il y en a d'autres
qui reviennent  celui-l et sont d'un moins bon usage. Mais si
l'on y regarde de plus prs, il ne l'avait pas trompe. Il l'avait
cherche, il l'avait cherche hors d'elle et avait appris qu'il ne
la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en prouvait
presque de la colre et de l'effroi, inquiet de mettre dsormais la
multitude de ses dsirs sur si peu de substance et dans un endroit
unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Flicie qu'il l'aimait
avec quelque rage et quelque haine.

Le jour mme de son arrive, il lui donna rendez-vous dans une
garonnire qu'un collgue riche du ministre des Affaires
trangres lui avait prte. C'tait, sur l'avenue de l'Alma, au
rez-de-chausse d'une maison avenante, deux petites pices tendues
de soleils aux coeurs bruns, aux ptales d'or, qui montaient gaux,
tranquilles et sans ombre, sur le mur rjoui. Modernes de style, les
meubles d'un vert ple, dcors de tiges fleuries, suivaient dans
leurs contours les courbes molles des liliaces et prenaient la
douceur des vgtations humides. La psych s'inclinait lgrement
dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, termines par
des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fracheur
de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit.

--Toi! toi!... C'est toi!...

Elle ne pouvait dire autre chose.

Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de dsir, et,
tandis qu'elle le regardait, un nuage s'paississait sur ses yeux, le
feu subtil de son sang, la brlure de ses reins, le souffle chaud de
sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble 
la bouche, et elle appuya longuement sur les lvres de son amant un
baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la
rose.

Ils se demandaient l'un  l'autre vingt choses  la fois et
entremlaient leurs questions.

--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert?

--Alors, tu dbutes  la Comdie?

--Est-ce que c'est joli, La Haye?

--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes,
avec des pignons en escalier, des volets verts, des graniums aux
fentres.

--Qu'est-ce que tu faisais l dedans?

--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver.

--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins?

--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chrie! Tu es gurie
maintenant?

--Oui, oui, je suis gurie.

Et, tout  coup suppliante:

--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sr
que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais?
Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour.

Il lui rpondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que
trop, qu'il ne pensait qu' elle.

--J'en deviens stupide!

Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'et fait la molle
douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commena  se
dshabiller gnreusement.

--Quand dbutes-tu  la Comdie?

--Ce mois-ci.

Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son
bulletin de rptition, qu'elle tendit  Robert. Ce qu'elle ne
se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'tait qu'il portait
l'en-tte de la Comdie, avec la date lointaine, auguste, de la
fondation.

--Tu vois. Je dbute dans Agns de _l'cole des Femmes_.

--C'est un joli rle.

--Je te crois!

Et, en se dshabillant, des vers lui venaient aux lvres, et elle
les murmurait:

    Moi, j'ai bless quelqu'un? fis-je tout tonne.
    Oui, dit-elle, bless; mais bless tout de bon;
    Et c'est l'homme qu'hier vous vtes du balcon.
    Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir t cause?
    Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...

Tu vois, je n'ai pas maigri...

    Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
    Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...

J'ai plutt engraiss, mais pas trop.

    H, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;
    Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?

Il coutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus
de lettres antiques ni de tradition franaise que ses jeunes
contemporains, il avait plus de got et des curiosits plus vives.
Et, comme tous les Franais, il aimait Molire, le comprenait, le
sentait profondment.

--C'est dlicieux, dit-il. Maintenant viens.

Elle laissa couler sa chemise avec une grce tranquille et
bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire dsirer, et pour
l'amour de la comdie, elle commena le rcit d'Agns:

    J'tais sur le balcon  travailler au frais,
    Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprs
    Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...

Il l'appela, l'attira  lui. Elle lui glissa des bras, et,
s'approchant de la psych, elle continua de rciter et de jouer
devant la glace:

    D'une humble rvrence aussitt me salue.

Elle flchit le genou, une premire fois lgrement, ensuite un
peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe
droite en arrire, elle salua profondment:

    Moi, pour ne point manquer  la civilit,
    Je fis la rvrence aussi de mon ct...

Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde rvrence,
dont elle marqua les temps avec une amusante prcision. Et elle ne
s'arrta plus de rciter ni de faire des rvrences aux endroits
o le texte et la tradition les indiquent.

    Soudain il me refait une autre rvrence;
    Moi, j'en refais de mme une autre en diligence;
    Et lui, d'une troisime aussitt repartant,
    D'une troisime aussi j'y repars  l'instant...

Elle excutait tous les jeux de scne srieusement, avec
conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes
dconcertaient parce qu'il et fallu une jupe pour les expliquer,
taient presque toutes jolies et toutes intressantes, en ce
qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous
leur molle enveloppe, et rvlaient,  chaque mouvement, des
correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire.

En revtant sa nudit de la biensance des attitudes et de
l'ingnuit des expressions, elle ralisait par fortune et
caprice un joyau d'art, une allgorie de l'Innocence dans le got
d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine anime rsonnait
avec une puret dlicieuse le grand vers comique. Robert, charm
malgr lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout,
c'tait que la chose la plus publique de toutes, une scne de
thtre, lui ft offerte ainsi d'une faon prive et secrte.
Et, en observant les faons crmonieuses de cette fille toute nue,
il se donnait aussi le plaisir philosophique de dcouvrir avec quoi
l'on fait de la dignit dans les meilleures compagnies.

    Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle
    Me fait  chaque fois rvrence nouvelle;
    Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,
    Nouvelle rvrence aussi je lui rendais...

Cependant elle admirait dans la glace ses seins frachement clos,
sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fusels, ses jambes
fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel
art de la comdie, elle s'animait, s'exaltait; une lgre rougeur,
comme un fard, colorait ses joues.

    Tant que si sur ce point la nuit ne ft venue,
    Toujours comme cela je me serais tenue,
    Ne voulant point cder, ni recevoir l'ennui
    Qu'il me pt estimer moins civile que lui...

Il lui cria, du lit, o il tait accoud:

--Maintenant, viens!

Alors, tout anime et empourpre:

--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!...

Elle se jeta au ct de son ami. Abandonne et souple, elle
renversa la tte, offrant aux baisers ses yeux voils de cils
ombreux et sa bouche entr'ouverte o luisait un humide clair.

Tout  coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes
taient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri
rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle
montra du doigt, en dtournant la tte, la fourrure blanche tendue
au pied du lit.

--L! l!... Il est couch en chien de fusil, la tte troue...
Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche...

Ses yeux, grands ouverts, roulrent tout blancs. Son corps se tendit
en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte.

Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix
enfantine, elle se plaignit d'tre brise  toutes les jointures.
Sentant une brlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la
paume tait coupe et saignait.

Elle dit:

--C'est mes ongles qui sont entrs dans ma main. Ils sont pleins de
sang, mes ongles, vois!

Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donns, et
s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis.

--C'est pas pour a que tu tais venu, hein?

Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle.

--C'est joli, ici.

Son regard rencontra le bulletin de rptition ouvert sur la table
de nuit, et elle soupira:

--Qu'est-ce que a fait que je sois une grande artiste, si je ne suis
pas heureuse?

Sans le savoir, elle rptait mot pour mot ce que Chevalier avait
dit quand elle l'avait repouss.

Puis, soulevant sa tte encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle
avait creus, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit
avec rsignation:

--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus
jamais l'un  l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     gbnewby@pglaf.org


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