The Project Gutenberg EBook of L'alouette du casque, by Eugne Sue

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Title: L'alouette du casque
       Victoria, la mre des camps

Author: Eugne Sue

Release Date: October 10, 2005 [EBook #16851]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Eugne Sue


L'ALOUETTE DU CASQUE

ou

Victoria la mre des camps.


(1866)


_Ce roman fait partie du tome III des Mystres du peuple
ou
l'Histoire d'une famille de proltaires  travers les ges_



Table des matires

CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V



CHAPITRE PREMIER

Moi, descendant de Jol, le brenn de la tribu de Karnak; moi,
_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon pre _Ralf_ et
les vaillantes insurrections gauloises, armes de sicles en
sicle, j'cris ceci deux cent soixante-quatre ans aprs que mon
aeule Genevive, femme de Fergan, a vu mourir, en Jude, sur le
Calvaire, Jsus de Nazareth.

J'cris ceci cent trente-quatre ans aprs que _Gomer_, fils de
_Judical_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son pre et son
grand-pre, crivait  son fils _Mdrik_ qu'il n'avait  ajouter
que le monotone rcit de sa vie d'esclave  l'histoire de notre
famille.

Mdrik, mon aeul, n'a rien ajout non plus  notre lgende; son
fils _Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main
trangre:

Mon pre Mdrik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du
Gui_, pour la libert de la Gaule. Moi, son fils Justin, colon du
fisc, mais non plus esclave, j'ai fait consigner ceci sur les
parchemins de notre famille; je les transmettrai fidlement  mon
fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or, la clochette d'airain,
le morceau de collier de fer_ et _la petite croix d'argent_, que
j'ai pu conserver.

Aurel, fils de Justin, colon comme son pre, n'a pas t plus
lettr que lui; une main trangre avait aussi trac ces mots  la
suite de notre lgende:

Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indpendance de
son pays; Ralf, devenu tout  fait libre par la force des armes
gauloises, a t aussi oblig de prier un ami de tracer ces mots
sur nos parchemins pour y constater la mort de son pre Aurel. Mon
fils Scanvoch, plus heureux que moi, pourra, sans recourir  une
main trangre, crire dans nos rcits de famille la date de ma
mort,  moi, Ralf, le premier homme de la descendance de Jol, le
brenn de la tribu Karnak, qui ait reconquis une entire libert.

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effac de notre lgende et
rcit moi-mme les lignes prcdentes, jadis traces par la main
d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms des nos aeux,
Justin, Aurel, Ralf. Ces trois gnrations remontaient  Mdrik,
fils de Gomer, lequel tait fils de Judical et petit-fils de
Fergan, dont la femme Genevive a vu mettre  mort, en Jude,
Jzus de Nazareth, il y a aujourd'hui deux cent soixante-quatre
ans.

Mon pre Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques  nous:

_La petite faucille d'or_ de notre aeule Hna, la vierge de
l'le de Sn;

_La clochette d'airain_ laisse par notre aeul Guilhern, le
seul survivant des ntres  la grande bataille de Vannes; jour
funeste, duquel a dat l'asservissement de la Gaule par Csar, il
y a aujourd'hui trois cent vingt ans;

_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre
aeul Sylvest;

_La petite croix d'argent_ que nous a lgue notre aeule
Genevive, tmoin de la mort de Jsus de Nazareth.

Ces rcits, ces reliques, je te les lguerai aprs moi, mon petit
_Alguen_, fils de ma bien-aime femme _Elln_, qui t'as mis au
monde il y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis,
comme un jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer,
pour toi et pour notre descendance, le rcit de ma vie, selon le
dernier voeu de notre aeul Jol, le brenn de la tribu Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces rcits que,
depuis la mort de Jol jusqu' celle de mon arrire-grand-pre
Justin, sept gnrations, entends-tu? _sept gnrations!_... ont
t soumises  un horrible esclavage; mais ton coeur s'allgera
lorsque tu apprendras que mon bisaeul et mon aeul taient,
d'esclaves, devenus colons attachs  la terre des Gaules,
condition encore servile, mais beaucoup suprieure  l'esclavage;
mon pre  moi, redevenu libre grce aux redoutables insurrections
des _Enfants du Gui_, m'a lgu la libert, ce bien le plus
prcieux de tous; je te le lguerai aussi.

Notre chre patrie a donc,  force de luttes, de persvrance
contre les Romains, successivement reconquis, au prix du sang de
ses enfants, presque toutes ses liberts. Un fragile et dernier
lien nous attache encore  Rome, aujourd'hui notre allie,
autrefois notre impitoyable dominatrice; mais ce fragile et
dernier lien bris, nous retrouverons notre indpendance absolue,
et nous reprendrons notre antique place  la tte des grandes
nations du monde.

Avant de te faire connatre certaines circonstances de ma vie, mon
enfant, je dois suppler en quelques lignes au vide que laisse
dans l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aeux
qui, par suite de leur manque d'instruction et du malheur des
temps, n'ont pu ajouter leurs rcits  notre lgende. Leur vie a
d tre celle de tous les Gaulois qui, malgr les chanes de
l'esclavage, ont, pas  pas, sicle  sicle, conquis par la
rvolte et la bataille l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernires lignes crites par notre aeul
Fergan, poux de Genevive, que, malgr les serments des _Enfants
du Gui_ et de nombreux soulvements, dont l'un, et des plus
redoutables, eut  sa tte Sacrovir, ce digne mule du _chef des
cent valles_, la tyrannie de Rome, impose depuis Csar  la
Gaule, durait toujours. En vain Jsus de Nazareth avait prophtis
les temps o les fers des esclaves seraient briss, les esclaves
tranaient toujours leurs chanes ensanglantes; cependant notre
vieille race, affaiblie, mutile, nerve ou corrompue par
l'esclavage, mais non soumise, ne laissait passer que peu d'annes
sans essayer de briser son joug; les secrtes associations des
_Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient d'intrpides
soldats  chacune de nos rvoltes contre Rome.

Aprs la tentative hroque de _Sacrovir_, dont tu liras la mort
sublime dans les rcits de notre aeul Fergan[1], le chtif et
timide esclave tisserand, d'autres insurrections clatrent sous
les empereurs romains Tibre et Claude; elles redoublrent
d'nergie pendant les guerres civiles qui, sous le rgne de
_Nron_, divisrent l'Italie. Vers cette poque, l'un de nos
hros, VINDEX, aussi intrpide que le CHEF DES CENT VALLES ou que
Sacrovir, tint longtemps en chec les armes romaines. CIVILS,
autre patriote gaulois, s'appuyant sur les prophties de VELLDA,
une de nos druidesses, femme virile et de haut conseil, digne de
la vaillance et de la sagesse de nos mres, souleva presque toute
la Gaule, et commena d'branler la puissance romaine. Plus tard,
enfin, sous le rgne de l'empereur Vitellius, un pauvre esclave de
labour, comme l'avait t notre aeul Guilhern, se donnant comme
Messie et librateur de la Gaule, de mme que Jsus de Nazareth
s'tait donn comme Messie et librateur de la Jude, poursuivit
avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement commence
par le _chef des cent valles_, et continue par _Sacrovir,
Vindex, Civilis_ et tant d'autres hros. Cet esclave laboureur,
nomm MARIK, g de vingt-cinq ans  peine, robuste, intelligent,
d'une hroque bravoure, tait affili aux _Enfants du Gui_; nos
vnrs druides, toujours perscuts, avaient parcouru la Gaule
pour exciter les tides, calmer les impatients et prvenir chacun
du terme fix pour le soulvement. Il clate; _Marik_,  la tte
de dix mille esclaves, paysans comme lui, arms de fourches et de
faux, attaque, sous les murs de Lyon, les troupes romaines de
Vitellius. Cette premire tentative avorte; les insurgs sont
presque entirement dtruits par l'arme romaine, trois fois
suprieure en nombre. Loin d'accabler les insurgs gaulois, cette
dfaite les exalte; des populations entires se soulvent  la
voix des druides prchant la guerre sainte: les combattants
semblent sortir des entrailles de la terre; Marik se voit bientt
 la tte d'une nombreuse arme. Dou par les dieux du gnie
militaire, il discipline ses troupes, les encourage, leur inspire
une confiance aveugle, marche vers les bords du Rhin, o campait,
protge par ses retranchements, la rserve de l'arme romaine,
l'attaque, la bat, et force des lgions entires, qu'il fait
prisonnires,  changer leurs enseignes pour notre antique coq
gaulois. Ces lgions romaines, devenues presque nos compatriotes
par leur long sjour dans notre pays, entranes par l'ascendant
militaire de Marik, se joignent  lui, combattent les nouvelles
cohortes romaines venues d'Italie, les dispersent ou les
anantissent. L'heure de la dlivrance de la Gaule allait
sonner... Marik tombe entre les mains de l'immonde empereur
Vespasien, par une lche trahison... Ce nouveau hros de la Gaule,
cribl de blessures, est livr aux animaux du cirque, comme notre
aeul Sylvest.

La mort de ce martyr de la libert exaspra les populations; sur
tous les points de la Gaule, de nouvelles insurrections clatent.
La parole de Jsus de Nazareth, proclamant_ l'esclave l'gal de
son matre_, commence  pntrer dans notre pays, prche par des
aptres voyageurs; la haine contre l'oppression trangre
redouble: attaqus en Gaule de toutes parts, harcels de l'autre
ct du Rhin par d'innombrables hordes de Franks, guerriers
barbares, venus du fond des forts du Nord, en attendant le moment
de fondre  leur tour sur la Gaule, les Romains capitulent avec
nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de sacrifices
hroques! Le sang vers par nos pres depuis trois sicles a
fcond notre affranchissement, car elles taient prophtiques ces
paroles du chant du _Chef des cent valles_:

_Coule, coule, sang du captif!_
_Tombe, tombe, rose sanglante!_
_Germe, grandis, moisson vengeresse!..._

Oui, mon enfant, elles taient prophtiques ces paroles; car c'est
en chantant ce refrain que nos pres ont combattu et vaincu
l'oppression trangre. Enfin, Rome nous rend une partie de notre
indpendance; nous formons des lgions gauloises, commandes par
nos officiers; nos provinces sont administres par des gouverneurs
de notre choix. Rome se rserve seulement le droit de nommer un
_principat_ des Gaules, dont elle sera suzeraine; on accepte en
attendant mieux; ce mieux ne se fait pas attendre. pouvants par
nos continuelles rvoltes, nos tyrans avaient peu  peu adouci les
rigueurs de notre esclavage; la terreur devait obtenir d'eux ce
qu'ils avaient impitoyablement refus au bon droit,  la justice,
 la voix suppliante de l'humanit: il ne fut plus permis au
matre, comme du temps de notre aeul Sylvest et de plusieurs de
ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on
dispose de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la
terreur augmentant, le matre ne put infliger des chtiments
corporels  son esclave que par l'autorisation d'un magistrat.
Enfin, mon enfant, cette horrible loi romaine, qui, du temps de
notre aeul Sylvest et des sept gnrations qui l'ont suivi,
dclarait les esclaves hors de l'humanit, disant dans son froce
langage, _que l'esclave n'existe pas, qu'il _N'A PAS DE TTE (_non
caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grce
 l'pouvante inspire pas nos rvoltes continuelles, s'tait  ce
point modifie, que le code Justinien proclamait ceci:

La libert est le droit naturel; c'est le droit des gens qui a
cr la servitude; il a cr aussi l'affranchissement, qui est le
retour  la libert naturelle.

Ainsi donc, mon enfant, grce  nos insurrections sans nombre,
l'esclavage tait remplac par le _colonat_, sous le rgime duquel
ont vcu notre bisaeul Justin et notre aeul Aurel; c'est--dire
qu'au lieu d'tre forcs de cultiver, sous le fouet et au seul
profit des Romains, les terres dont ceux-ci nous avaient
dpouills par la conqute, les _colons_ avaient une petite part
dans le produits de la terre qu'ils faisaient valoir. On ne
pouvait plus les vendre, comme des animaux de labour, eux et leurs
enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les tuer; mais ils
taient obligs, de pre en fils, de rester, eux et leur famille,
attachs  la mme proprit. Lorsqu'elle se vendait, ils
passaient au nouveau possesseur sous les mmes conditions de
travail. Plus tard, la condition des colons s'amliora davantage
encore: ils jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les
lgions gauloises se formrent, les soldats dont elles furent
composes redevinrent compltement libres. Mon pre Ralf, fils de
colon, regagna ainsi sa libert; et moi, fils de soldat, lev
dans les camps, je suis n libre, et je te lguerai cette libert,
comme mon pre me l'a lgue.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, aprs avoir eu connaissance des
souffrances de nos aeux, esclaves pendant sept gnrations, tu
comprendras la sagesse des voeux de notre aeul Jol, le brenn de
la tribu de Karnak; tu verras combien justement il esprait que
notre vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir
de sa bravoure et de son indpendance d'autrefois, trouverait dans
son horreur de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'cris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes
parents sont morts depuis longtemps: Ralf, mon pre, premier
soldat d'une de nos lgions gauloises, o il avait t enrl 
dix-huit ans dans le midi de la Gaule, est venu dans ce pays-ci,
prs des bords du Rhin, avec l'arme; il a t de toutes batailles
contre les Franks, ces hordes froces, qui, attirs par le beau
ciel et la fertilit de notre Gaule, sont camps de l'autre ct
du Rhin, toujours prts  l'invasion.

Il y a prs de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente
des insulaires d'Angleterre: plusieurs lgions, parmi lesquelles
se trouvait celle de mon pre, furent envoyes dans ce pays.
Pendant plusieurs mois, il tint garnison dans la ville de Vannes,
non loin de Karnak, le berceau de notre famille. Ralf, s'tant
fait lire par un ami les rcits de nos anctres, alla visiter avec
un pieux respect le champ de bataille de Vannes, les pierres
sacres de Karnak, et les terres dont nous avions t, du temps de
Csar, dpouills par la conqute. Ces terres taient au pouvoir
d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois Bretons de
notre ancienne tribu, autrefois rduits  l'esclavage, exploitent
ces terres pour ceux-l dont les anctres les avaient dpossds.
La fille de l'un de ces colons aima mon pre et en fut aime. Elle
se nommait Madelne; c'tait une de ces viriles et fires
Gauloises, dont notre aeule Margarid, femme de Jol, offrait le
modle accompli. Elle suivit mon pre lorsque sa lgion quitta la
Bretagne pour revenir ici sur les bords du Rhin, o je suis n,
dans le camp fortifi de Mayence, ville militaire, occupe par nos
troupes. Le chef de la lgion o servait mon pre tait fils d'un
laboureur; son courage lui avait valu ce commandement. Le
lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait en mettant
au monde une fille... une fille... qui, peut-tre, un jour, du
fond de sa modeste maison, rgnera sur le monde, comme elle rgne
aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui,  l'heure o j'cris
ceci, VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils
VICTORIN et sur notre arme, est de fait impratrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son pre, devenu veuf, et
apprciant les mles vertus de ma mre, la supplia de nourrir
cette enfant; aussi, elle et moi, avons-nous t levs comme
frre et soeur:  cette fraternelle affection, nous n'avons jamais
failli... Victoria, ds ses premires annes, tait srieuse et
douce, quoiqu'elle aimt le bruit des clairons et la vue des
armes. Elle devait tre un jour belle, de cette auguste beaut,
mlange de calme, de grce et de force, particulire  certaines
femmes de la Gaule. Tu verras des mdailles frappes en son
honneur dans sa premire jeunesse; elle est reprsente en _Diane
chasseresse_, tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau.
Sur une dernire mdaille, frappe il y a deux ans, Victoria est
figure avec Victorin, son fils, sous les traits de _Minerve_
accompagne de _Mars_ [2].  l'ge de dix ans, elle fut envoye par
son pre dans un collge de druidesses. Celles-ci, dlivres de la
perscution romaine, par la renaissance de la libert des Gaules,
levaient des enfants comme par le pass.

Victoria resta chez ces femmes vnres jusqu' l'ge de quinze
ans; elle puisa dans leurs patriotiques et svres enseignements
un ardent amour de la patrie et des connaissances sur toutes
choses: elle sortit de ce collge instruite des secrets du temps
d'autrefois, et possdant, dit-on, comme Vellda et d'autres
druidesses, la prvision de l'avenir.  cette poque, la virile et
fire beaut de Victoria tait incomparable... Lorsqu'elle me
revit, elle fut heureuse et me le tmoigna; son affection pour
moi, son frre de lait, loin de s'affaiblir pendant notre longue
sparation, avait augment.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu, car tu ne
liras ceci que lorsque tu auras l'ge d'homme: dans cet aveu, tu
trouveras un bon exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beaut de quinze ans,
j'avais son ge; je devins, quoique  peine adolescent, follement
pris d'elle; je cachai soigneusement cet amour, autant par
timidit que par suite du respect que m'inspirait, malgr le
fraternel attachement dont elle me donnait chaque jour des
preuves, cette srieuse jeune fille, qui rapportait du collge des
druidesses je ne sais quoi d'imposant, de pensif et de mystrieux.
Je subis alors une cruelle preuve.  quinze ans et demi,
Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours ignorer),
donna sa main  un jeune chef militaire... Je faillis mourir d'une
lente maladie, cause par un secret dsespoir. Tant que dura pour
moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur
ne m'et pas combl de soins plus dvous, plus dlicats... Elle
devint mre... et quoique mre, elle accompagnait  la guerre son
mari, qu'elle adorait.  force de raison, j'tais parvenu 
vaincre, sinon mon amour, du moins ce qu'il y avait de violent, de
douloureux, d'insens dans cette passion; mais il me restait pour
ma soeur de lait un dvouement sans bornes; elle me demanda de
demeurer auprs d'elle et de son mari, comme l'un des cavaliers
qui servent ordinairement d'escorte aux chefs gaulois, et crivent
ou portent leurs ordres militaires; j'acceptai. Ma soeur de lait
avait dix-huit ans  peine, lorsque, dans une grande bataille
contre les Franks, elle perdit le mme jour son pre et son
mari... Reste veuve avec son enfant, pour qui elle prvoyait de
glorieuses destines, vaillamment ralises aujourd'hui. Victoria
ne quitta pas le camp. Les soldats, habitus  la voir au milieu
d'eux, son fils dans ses bras, entre son pre et son mari,
savaient que plus d'une fois ses avis, d'une sagesse profonde,
avaient, comme ceux de nos mres, prvalu dans les conseils des
chefs; ils regardaient enfin comme d'un bon augure pour les armes
gauloises la prsence de cette jeune femme, leve dans la science
mystrieuse des druidesses. Ils la supplirent, aprs la mort de
son pre et de son mari, de ne pas abandonner l'arme, lui
dclarant, dans leur nave affection, que son fils Victorin serait
dsormais le _fils des camps_, et elle la _mre des camps_.
Victoria, touche de tant d'attachement, resta au milieu des
troupes, conservant sur les chefs son influence, les dirigeant
dans le gouvernement de la Gaule, s'occupant d'lever virilement
son fils, et vivant aussi simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps aprs la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait
dclar qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie
toute entire  Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais,
malgr moi, conserv en la voyant veuve et libre, s'vanouit: la
raison me vint avec l'ge; oubliant mon malheureux amour, je ne
songeai plus qu' me dvouer  Victoria et  son enfant. Simple
cavalier dans l'arme, je servais de secrtaire  ma soeur de
lait; souvent elle me confiait d'importants secrets d'tat, et
parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais  Victorin  monter  cheval,  manier la lance et
l'pe; je le chris bientt comme mon fils: on ne pouvait voir un
plus aimable, un plus gnreux naturel. Il grandit ainsi au milieu
des soldats, qui s'attachrent  lui par les mille liens de
l'habitude et de l'affection.  quatorze ans, il fit ses premires
armes contre les Franks, devenus pour nous d'aussi dangereux
ennemis que l'avaient t les Romains... Je l'accompagnai: sa
mre,  cheval, entoure d'officiers, resta, en vraie Gauloise,
sur une colline d'o l'on dcouvrait le champ de bataille o
combattait son fils... Il se comporta bravement et fut bless.
Ainsi habitu jeune  la vie de guerre, de grands talents
militaires se dvelopprent en lui: intrpide comme le plus brave
des soldats, habile et prudent comme un vieux capitaine, gnreux
autant que sa bourse le lui permettait, gai, ouvert, avenant 
tous, il gagna de plus en plus l'attachement de l'arme. Les
loges que lui donne un historien contemporain (Trbellius
Pollion) sont tellement magnifiques, qu'en faisant  l'exagration
une large part, Victorin resterait encore un homme trs minent,
qui partagea bientt son adoration entre lui et sa mre... Vint
enfin le jour o la Gaule, dj presque indpendante, voulut
partager avec Rome le gouvernement de notre pays; le pouvoir fut
alors divis entre un chef gaulois et un chef romain: Rome choisit
_Posthumus_, et nos troupes acclamrent d'une voix Victorin comme
chef de Gaule et gnral de l'arme. Peu de temps aprs, il pousa
une jeune fille dont il tait aim... Malheureusement elle mourut
aprs une anne de mariage, lui laissant un fils. Victoria,
devenue aeule, se voua  l'enfant de son fils comme elle s'tait
voue  celui-ci.

Ma premire rsolution avait t de ne jamais me marier; cependant
je fus  peu sduit par la grce modeste et par les vertus de la
fille d'un centenier de notre arme; c'tait ta mre Elln que
j'ai pouse il y a cinq ans, mon enfant.

Telle a t ma vie jusqu' aujourd'hui, o je commence le rcit
qui va suivre.

Ce que je vais raconter s'est pass il y a huit jours. Ainsi donc,
afin de prciser la date de ce rcit pour notre descendance, il
est crit dans la ville de Mayence, dfendue par notre camp
fortifi des bords du Rhin, le cinquime jour du mois de juin,
ainsi que disent les Romains, la septime anne du _principal_ de
Posthumus et de Victorin en Gaule, deux cent soixante-sept ans
aprs la mort de Jsus de Nazareth, crucifi  Jrusalem sous les
yeux de notre aeule Genevive.

Le camp gaulois, compos de tentes et de baraques lgres, mais
solides, avait t mass autour de Mayence, qui le dominait.
Victoria logeait dans la ville; j'occupais une petite maison  peu
de distance de la sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis veill  l'aube,
laissant ma bien-aime femme Elln encore endormie. Je la
contemplai un instant: ses longs cheveux dnous couvraient  demi
son sein; sa tte, d'une beaut si douce, reposait sur l'un de ses
bras repli, tandis qu'elle tendait l'autre sur ton berceau, mon
enfant, comme pour te protger, mme pendant son sommeil... J'ai,
d'un baiser, effleur votre front  tous deux, de crainte de vous
rveiller; il m'en a cot de ne pas vous embrasser tendrement, 
plusieurs reprises; je partais pour une expdition aventureuse; il
se pouvait que le baiser que j'osais  peine vous donner, chers
endormis, ft le dernier. Quittant la chambre o vous reposiez, je
suis all m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,
prendre mon casque et mon pe; puis je suis sorti de notre
maison. Au seuil de notre porte j'ai rencontr _Sampso_, la soeur
de ma femme, et, comme elle, aussi douce que belle; son tablier
tait rempli de fleurs humides de rose, elle venait de les
cueillir dans notre petit jardin.  ma vue, elle sourit et rougit
de surprise.

-- Dj leve, Sampso? lui dis-je. Je croyais, moi, tre sur pied
le premier... Mais pourquoi ces fleurs?

-- N'y a-t-il pas aujourd'hui une anne que je suis venue habiter
avec ma soeur Elln et avec vous... oublieux Scanvoch? me
rpondit-elle avec un sourire affectueux. Je veux fter ce jour,
selon notre vieille mode gauloise; j'ai t chercher ces fleurs
pour orner la porte de la maison, le berceau de votre cher petit
Alguen et la coiffure de sa mre... Mais vous-mme, o allez-vous
si matin arm en guerre?

 la pense de cette journe de fte, qui pouvait devenir une
journe de deuil pour ma famille, j'ai touff un soupir et
rpondu  la soeur de ma femme en souriant aussi, afin de ne lui
donner aucun soupon:

-- Victoria et son fils m'ont hier soir charg de quelques ordres
militaires  porter au chef d'un dtachement camp  deux lieues
d'ici; l'habitude militaire est d'tre arm pour porter de pareils
messages.

-- Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

-- Parce que ma soeur de lait emploie mon pe de soldat pendant
la guerre et ma plume pendant la trve?

-- Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria la
Grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le
respect qu'il aurait  l'gard du frre de sa mre... Il ne se
passe presque pas de jour sans que lui ou Victoria vienne vous
voir... Ce sont l des faveurs que beaucoup envient.

-- Ai-je jamais tir parti de cette faveur, Sampso? Ne suis-je pas
rest simple cavalier; refusant toujours d'tre officier;
demandant pour toute grce de me battre  la guerre  ct de
Victorin?

--  qui vous avez deux fois sauv la vie, au moment o il allait
prir sous les coups de ces Franks si barbares!

-- J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... Ne dois-je pas
sacrifier ma vie  celle d'un homme si ncessaire  notre pays?

-- Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez
mon admiration pour Victoria, mais...

-- Mais je sais votre injustice  l'gard de son fils, lui dis-je
en souriant, inique et svre Sampso.

-- Est-ce ma faute si le drglement des moeurs est  mes yeux
mprisable... honteux?

-- Certes, vous avez raison; cependant je ne peux m'empcher
d'avoir un peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin.
Veuf  vingt ans, ne faut-il pas l'excuser s'il cde parfois 
l'entranement de son ge? Tenez, chre et impitoyable Sampso, je
vous ai fait lire les rcits de notre aeule Genevive; vous tes
douce et bonne comme Jsus de Nazareth, imitez donc sa misricorde
envers les pcheurs. Il a pardonn  Madeleine parce qu'elle avait
beaucoup aim; pardonnez, au nom du mme sentiment,  Victorin!

-- Rien de plus digne de pardon et de piti que l'amour, lorsqu'il
est sincre; mais la dbauche n'a rien de commun avec l'amour...
C'est comme si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque
comparaison  faire entre ma soeur ou moi... et ces bohmiennes
hongroises arrives depuis peu  Mayence...

-- Pour la beaut on pourrait vous les comparer, ainsi qu' Elln,
car on les dit belles  ravir d'admiration... Mais l s'arrte la
comparaison, Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces
vagabondes, si charmantes, si pares qu'elles soient, qui vont de
ville en ville chanter et danser pour divertir le public...
lorsqu'elles ne font pas un pire mtier...

-- Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez
Victorin, lui un gnral d'arme! lui un des deux chefs de la
Gaule, accompagner  cheval de chariot o ces bohmiennes vont se
promener chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne
de ce que le fils de Victoria a servi d'escorte  de pareilles
cratures, alors vous me rpondrez sans doute: Pardonnez  ce
pcheur, de mme que Jsus a pardonn  Madeleine, la
pcheresse... Allez, Scanvoch, l'homme qui se complait dans
d'indignes amours est capable de...

Mais Sampso s'interrompit.

-- Achevez, lui dis-je, achevez, je vous prie.

-- Non, dit-elle aprs un moment de rflexion, le temps n'est pas
venu; je ne voudrais pas hasarder une parole lgre.

-- Tenez, lui dis-je en souriant, je suis sr qu'il s'agit de
quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps
dans l'arme au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de
ces mchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre
saine raison, avec votre bon coeur, vous faire l'cho de pareilles
histoires?

-- Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me
quereller au sujet de votre hros; vous le dfendez envers et
contre tous...

-- Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mre comme ma
soeur... j'aime son fils comme s'il tait le mien. Ne faites-vous
pas ainsi que moi, Sampso? Mon petit Alguen, le fils de votre
soeur, ne vous est-il pas aussi cher que vous le serait votre
enfant? Croyez-moi... lorsque Alguen aura vingt ans et que vous
l'entendrez accuser de quelque folie de jeunesse, vous le
dfendrez, j'en suis sr, encore plus chaudement que je ne dfends
Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas ds  prsent votre
rle de dfenseur? Oui, lorsque l'espigle est coupable de quelque
grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour
la prier de le faire pardonner? Vous l'aimez tant!

-- L'enfant de ma soeur n'est-il pas le mien!

-- Voil donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

-- Certainement mon frre, rpondit-elle en rougissant avec une
sorte d'embarras.

Puis, aprs un moment de silence, elle reprit:

-- Vous serez, je l'espre, de retour ici vers le milieu du jour,
pour que notre petite fte soit complte?

-- Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso.

-- Au revoir, Scanvoch.

Et laissant la soeur de ma femme occupe  placer un bouquet dans
l'un des anneaux de la porte de notre maison, je m'loignai en
rflchissant  notre entretien.

Souvent je m'tais demand pourquoi Sampso, plus ge d'un an
qu'Elln, et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait
jusqu'alors repouss plusieurs offres de mariage; parfois je
supposais qu'elle ressentait quelque amour cach; d'autres fois
qu'elle appartenait  une de ces affiliations chrtiennes qui
commenaient  se rpandre, et dans lesquelles les femmes
faisaient voeu de chastet comme plusieurs de nos druidesses. Un
moment aussi je me demandai la cause de la rticence de Sampso au
sujet de Victorin; puis j'oubliai ces penses pour ne songer qu'
l'expdition dont j'tais charg. M'acheminant vers les avant-
postes du camp, je m'adressai  un officier,  qui je fis lire
quelques lignes crites de la main de Victorin. Aussitt
l'officier mit  sa disposition quatre soldats d'lite, excellents
rameurs choisis parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer
les barques de la flottille militaire destine  remonter ou 
descendre le Rhin pour dfendre au besoin notre camp fortifi. Ces
quatre soldats, sur ma recommandation, ne prirent pas d'armes; moi
seul tais arm. En passant devant un bouquet de chnes, je leur
fis couper quelques branchages, destins  tre placs  la proue
du bateau qui devait nous transporter. Nous arrivons bientt sur
la rive du fleuve; l taient amarres plusieurs barques rserves
au service de l'arme. Pendant que deux des soldats placent 
l'avant de l'embarcation les feuillages de chne dont je les avais
munis, les deux autres examinent les rames d'un air exerc, afin
de s'assurer qu'elles sont en bon tat; je me mets au gouvernail,
nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ram en silence pendant quelque temps,
lorsque le plus g des quatre, vtran  moustaches grises, me
dit:

-- Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer
le temps et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux
refrain national rpt en choeur rend les avirons moins pesants.
Peut-on chanter, ami Scanvoch?

-- Tu me connais?

-- Qui ne connat dans l'arme le frre de lait de la _mre des
camps_?

-- Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

-- Tu es rest simple cavalier malgr l'amiti de notre Victoria
pour toi; voil pourquoi, Scanvoch, chacun te connat et chacun
t'aime.

-- Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-
tu?

-- Douarnek.

-- Tu es Breton?

-- Des environs de Vannes.

-- Ma famille aussi est originaire de ce pays.

-- Je m'en doutais, car l'on t'a donn un nom breton. Eh bien, ce
_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a
donn l'ordre de t'obir comme  lui; j'ignore o tu nous conduis,
mais un chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un
bardit national entonn en choeur par de vigoureux garons 
larges poitrines... Ou peut-tre ne faut-il pas attirer
l'attention sur notre barque?

-- Maintenant, tu peux chanter... Plus tard... non.

-- Alors, qu'allons-nous chanter, enfants? dit le vtran en
continuant de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant
seulement la tte de leur ct; car, plac au premier banc, il me
faisait face. Voyons... choisissez...

-- Le bardit des _Marins_, dit un des soldats.

-- C'est bien long, mes enfants, reprit Douarnek.

-- Le bardit du _Chef des cent valles_?

-- C'est bien beau, reprit Douarnek; mais c'est un chant
d'esclaves attendant leur dlivrance, et par les os de nos pres?
nous sommes libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

-- Ami Douarnek, lui dis-je, c'est au refrain de ce chant
d'esclaves: _Coule, coule, sang du captif! Tombe, tombe, rose
sanglante!_ que nos pres, les armes  la main, ont reconquis
cette libert dont nous jouissons.

-- C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as
prvenus que nous devions bientt rester muets comme les poissons
du Rhin.

-- Douarnek, reprit un jeune soldat, si tu nous chantais le bardit
d'_Hna_, la vierge de l'le de Sn...? Il me fait toujours venir
les larmes aux yeux; car c'est ma sainte,  moi, cette belle et
douce Hna, qui vivait il y a des cents et des cents ans!

-- Oui, oui, reprirent les trois autres soldats, chante-nous le
bardit d'_Hna_, Douarnek; ce bardit prophtise la victoire de la
Gaule... et la Gaule est victorieuse aujourd'hui.

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'tais mu, heureux,
et je l'avoue, fier, en songeant que le nom d'_Hna_, morte depuis
plus de trois cents ans, tait rest populaire en Gaule comme au
temps de mon aeul Sylvest, et allait tre chant.

-- Va pour le bardit d'_Hna_, reprit le vtran, j'aime aussi
cette sainte et douce fille, qui offre son sang  Hsus pour la
dlivrance de la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu, ce chant?

-- Oui...  peu prs... je l'ai dj entendu...

-- Tu le sauras toujours assez pour rpter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit  chanter, d'une voix pleine et sonore qui, au
loin, domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte.

Elle a donn son sang  Hsus pour la dlivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hna! Hna, la vierge de l'le de Sn.

*

Bnis soient les dieux, ma douce fille, lui dit son pre Jol, le
brenn de la tribu de Karnak, bnis soient les dieux, ma douce
fille, puisque te voil ce soir dans notre maison pour fter le
jour de ta naissance!

*

Bnis soient les dieux, ma douce fille, lui dit sa mre Margarid,
bnie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

*

Ma figure est triste, ma bonne mre, ma figure est triste, mon
bon pre, parce qu'Hna, votre fille, vient vous dire adieu et au
revoir.

*

Et o vas-tu, chre fille? Le voyage sera donc bien long? O vas-
tu ainsi?

*

Je vais dans ces mondes mystrieux que personne ne connat et que
tous nous connatrons, o personne n'est all et o tous nous
irons, pour revivre avec ceux que nous avons aims.

*

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte...

Elle a donn son sang  Hsus pour la dlivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hna! Hna, la vierge de l'le de Sn.

Douarnek continua son chant:

Et entendant Hna dire ces paroles-ci, bien tristement se
regardrent et son pre et sa mre, et tous ceux de sa famille, et
aussi les petits enfants, car Hna avait un grand faible pour
l'enfance.

*

-- Pourquoi donc, chre fille, pourquoi donc dj quitter ce
monde, pour t'en aller ailleurs sans que l'ange de la Mort
t'appelle?

*

-- Mon bon pre, ma bonne mre, Hsus est irrit, l'tranger
menace notre Gaule bien-aime. Le sang innocent d'une vierge,
offert par elle aux dieux, peut apaiser leur colre...

*

Adieu donc et au revoir, mon bon pre, ma bonne mre! Adieu et au
revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers,
ces anneaux en souvenir de moi que je baise une dernire fois vos
ttes blondes, chers petits! Adieu et au revoir! Souvenez-vous
d'Hna, votre amie; elle va vous attendre dans les mondes
inconnus.

*

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit
cadenc des rames:

Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte!

Elle a offert son sang  Hsus pour la dlivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hna, Hna, la vierge de l'le de Sn.

*

Douarnek continua le bardit:

Brillante est la lune, grand est le bcher qui s'lve auprs des
pierres sacres de Karnak; immense est la foule des tribus qui se
pressent autour du bcher.

La voil! c'est elle! c'est Hna!... Elle monte sur le bcher, sa
harpe d'or  la main, et elle chante ainsi:

*

-- Prends mon sang,  Hsus! et dlivre mon pays de l'tranger!
Prends mon sang,  Hsus! piti pour la Gaule! Victoire  nos
armes!

Et il a coul, le sang d'Hna!

*

 vierge sainte! il n'aura pas en vain coul, ton sang innocent
et gnreux! Courbe sous le joug, la Gaule un jour se relvera
libre et fire, en criant comme toi: Victoire  nos armes!
victoire et libert!

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, rptrent  voix plus
basse ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

Celle-l qui a ainsi offert son sang  Hsus pour la dlivrance
de la Gaule!

Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte!

Elle s'appelait Hna, Hna, la vierge de l'le de Sn!

*

Moi seul je n'ai pas rpt avec les soldats le dernier refrain du
bardit, tant je me sentais mu.

Douarnek, remarquant mon motion et mon silence, me dit d'un air
surpris:

-- Quoi! Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque! Tu
restes muet pour achever un chant si glorieux?

-- Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux
pour moi... que tu me vois mu.

-- Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas.

-- Hna tait fille d'un de mes aeux!

-- Que dis-tu?

-- Hna tait fille de Jol, le brenn de la tribu de Karnak, mort,
ainsi que sa femme et presque toute sa famille,  la grande
bataille de Vannes, livre sur terre et sur mer il y a plus de
trois sicles; moi, de pre en fils, je descends de Jol.

Le chant d'_Hna _tait si connu en Gaule que je vis (pourquoi le
nier?) avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec
respect.

-- Sais-tu, Scanvoch, reprit Douarnek, sais-tu que des rois
seraient fiers de tes aeux?

-- Le sang vers pour la patrie et la libert, c'est notre
noblesse,  nous autres Gaulois, lui dis-je; voil pourquoi nos
vieux bandits sont chez nous si populaires.

-- Quand on pense, reprit le plus jeune des soldats, qu'il y a
plus de trois cents ans qu'Hna, cette douce et belle sainte, a
offert sa vie pour la dlivrance du pays, et que son nom est venu
jusqu' nous!

-- Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux sicles
 monter jusqu'aux oreilles d'Hsus (c'est tout simple, il est
plac si haut), reprit Douarnek, cette voix est parvenue jusqu'
lui, puisque nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire  nos armes!
victoire et libert!

Nous tions arrivs vers le milieu du Rhin,  l'endroit o ses
eaux sont trs-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

-- Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue
inutile, si nous n'avions qu' remonter ou  descendre le fleuve 
la distance o nous voici de la rive que nous venons de quitter.

-- Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

-- Le traverser?... s'cria le vtran en me regardant d'un air
bahi. Traverser le Rhin!... Et pourquoi faire?

-- Pour aborder  l'autre rive.

-- Y penses-tu, Scanvoch? L'arme de ces bandits franks, si on
peut honorer du nom d'arme ces hordes sauvages, n'est-elle pas
campe sur l'autre bord?

-- C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue;
les soldats, interdits et muets, se regardrent les uns les
autres, comme s'ils avaient peine  croire  ma rsolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit avec son
insouciance de soldat:

-- C'est alors une espce de sacrifice  Hsus que nous allons lui
offrir en livrant notre peau  ces corcheurs? Si tel est l'ordre,
en avant! Allons, enfants,  nos rames!...

-- Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en
trve avec les Franks?

-- Il n'y a jamais trve pour de pareils brigands!

-- Tu vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir de feuillage
l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi,
une branche de chne  la main...

-- Et ils te massacreront, malgr ta branche de chne, comme ils
ont massacr d'autres envoys en temps de trve.

-- C'est possible, ami Douarnek; mais si le chef commande, le
soldat obit. Victoria et son fils m'ont ordonn d'aller au camp
des Franks; j'y vais!

-- Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que
ces sauvages ne nous laisseraient pas nos ttes sur nos paules...
et notre peau sur le corps... J'ai parl par vieille habitude de
sincrit ... Allons, ferme, enfants! ferme  vos rames!... c'est
 un ordre de notre mre... de la _mre des camps_ que nous
obissons... En avant! en avant!... dussions-nous tre corchs
vifs par ces barbares, divertissement qu'ils se donnent souvent
aux dpens de nos prisonniers.

-- On dit aussi, reprit le jeune soldat d'une voix moins assure
que celle de Douarnek, on dit aussi que ces prtresses d'enfer qui
suivent les bordes franques mettent parfois nos prisonniers
bouillir tout vivants dans de grandes chaudires d'airain, avec
certaines herbes magiques.

-- Eh! eh! reprit joyeusement Douarnek, celui de nous qui sera mis
ainsi  bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goter
le premier de son propre bouillon... cela console... Allons,
enfants, ferme sur nos rames! nous obissons  un ordre de la
_mre des camps_...

-- Oh! nous ramerions droit  un abme si Victoria l'ordonnait!

-- Elle est bien nomme la mre des camps et des soldats; il faut
la voir aprs chaque bataille allant visiter les blesss!

-- Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de
n'avoir pas de blessures.

-- Et puis, si belle... si belle!...

-- Oh! quand elle passe dans le camp, monte sur son cheval blanc,
vtue de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque,
et pourtant l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme
une vision!

-- On assure que notre Victoria connat aussi bien l'avenir que le
prsent.

-- Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais,  la
voir, qu'elle est mre d'un fils de vingt-deux ans?

-- Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

-- On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

-- Oui, et c'est vraiment dommage, reprit Douarnek en secouant la
tte d'un air chagrin, aprs avoir ainsi laiss parler les autres
soldats; oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet
enfant des camps que nous autres vieux  moustaches grises, qui
l'avions vu natre et fait danser sur nos genoux, nous regardions,
il y a peu de temps encore, avec orgueil et amiti.

Ces paroles des soldats me frapprent; non-seulement j'avais
souvent eu  dfendre Victorin contre la svre Sampso, mais je
m'tais aperu dans l'arme d'une sourde hostilit contre le fils
de ma soeur de lait, lui jusqu'alors l'idole de nos soldats.

-- Qu'avez-vous donc  reprocher  Victorin? dis-je  Douarnek et
 ses compagnons. N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne
l'avez-vous pas vu  la guerre?

-- Oh! s'il s'agt de se battre... il se bat vaillamment... aussi
vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es  ses cts, sur ton
grand cheval gris, songeant plus  dfendre le fils de ta soeur de
lait qu' te dfendre toi-mme... _Tes cicatrices le diraient si
elles pouvaient parler par la bouche de tes blessures_, selon
notre vieux proverbe gaulois.

-- Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et
ce capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas dj gagn cinq
grandes batailles contre les Germains et les Franks?

-- Sa mre, notre Victoria, la bien nomme, a d, par ses
conseils, aider  la victoire, car il confre avec elle de ses
plans de combat... mais, enfin, c'est vrai, Victorin est bon
capitaine.

-- Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte 
tous? Connais-tu un invalide qui se soit en vain adress  lui?

-- Victorin est gnreux... c'est encore vrai...

-- N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?

-- Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs,
pourquoi serait-il fier? Son pre, sa victorieuse mre et lui ne
sont-ils pas, comme nous autres, gens de plbe gauloise?

-- Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-
l qui sont partis de plus bas?

-- Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.

--  la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tte sur la selle de
son cheval, ainsi que nous autres cavaliers?

-- lev par une mre aussi virile que la sienne, il devait
devenir un rude soldat, il l'est devenu.

-- Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturit que
beaucoup d'hommes de notre ge ne possdent point? N'est-ce pas,
enfin, sa bravoure, sa bont, sa raison, ses rares qualits de
soldat et de capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'arme
gnral et l'un des deux chefs de la Gaule?

-- Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa
mre Victoria, la belle et la grande, serait toujours prs de lui,
le guidant, l'clairant, tout en cousant ses toiles de lingerie,
la digue matrone,  ct du berceau de son petit-fils, selon son
habitude de bonne mnagre.

-- Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et prcieux
pour notre pays les conseils que Victoria donne  son fils. Mais
qu'y a-t-il de chang? N'est-elle pas l, veillant sur Victorin et
sur la Gaule, qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?...
Voyons, Douarnek, rponds-moi avec ta franchise de soldat: d'o
vient cette hostilit, qui, je le crains, va toujours empirant
contre Victorin?

-- coute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat,
car ta moustache, plus jeune que la mienne, commence  grisonner.
Tu veux la vrit? La voici. Nous savons tous que la vie des camps
ne rend pas les gens de guerre chastes et rservs comme des
jeunes filles leves chez nos druidesses vnres; nous savons
encore, parce que nous en avons bu souvent, oh! trs-souvent, que
notre vin des Gaules nous met en humeur joyeuse ou tapageuse...
Nous savons enfin qu'en garnison le jeune et fringant soldat, qui
porte firement sur l'oreille une aigrette  son casque, en
caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas longtemps
pour chers amis les pres qui ont de jolies filles ou les maris
qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un
soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait
lchement violence aux femmes, mrite d'tre rgal d'une centaine
de coups de ceinturon bien appliqus sur l'chine, et d'tre
ensuite chass honteusement du camp: est-ce vrai?

-- C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci  propos de Victorin?

-- coute encore, ami Scanvoch, et rponds-moi. Si un obscur
soldat mrite ce chtiment pour sa honteuse conduite, que
mriterait un chef d'arme qui se dgraderait ainsi?...

-- Oserais-tu prtendre que Victorin ait jamais fait violence 
une femme et qu'il s'enivre chaque jour? m'criai-je indign. Je
dis que tu mens, ou que ceux qui t'ont rapport cela ont menti...
Voil donc ces bruits indignes qui circulent dans le camp sur
Victorin! Et vous tes assez simples ou assez enclins  la
calomnie pour les croire?...

-- Le soldat n'est dj pas si simple, ami Scanvoch; seulement il
n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: _On n'attribue les brebis
perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... _Ainsi, par exemple, tu
connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier
forgeron?...

-- Oui, l'un des meilleurs officiers de l'arme...

-- Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses paules,
ajouta un des soldats, et qui peut abattre ce boeuf d'un seul coup
de poing, aussi pesant que la niasse de fer d'un boucher.

-- Et le capitaine Marion, ajouta un autre rameur, n'en est pas
moins bon compagnon, malgr sa force et sa gloire; car il a pour
ami de guerre, pour _saldune_, comme on disait au temps jadis, un
soldat, son ancien camarade de forge.

-- Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et
l'austrit du capitaine Marion, leur dis-je; mais  quel propos
le comparer  Victorin?...

-- Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer
dans Mayence ces deux bohmiennes tranes dans leur chariot par
des mules couvertes de grelots, et conduites par un ngrillon?

-- Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles.
Mais, encore une fois,  quoi bon tout ceci  propos de Victorin?

-- Je t'ai rappel le proverbe: _On n'attribue les brebis perdues
qu'aux possesseurs de troupeaux..._ parce que l'on aurait beau
attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de
violence envers les femmes, que, malgr sa simplesse, le soldat ne
croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De mme que,
si l'on attribuait quelque dbauche  ces coureuses bohmiennes,
le soldat croirait  ces bruits?

-- Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincre...
Oui, Victorin aime la gaiet du vin, en compagnie de quelques
camarades de guerre... Oui, Victorin, rest veuf  vingt ans,
aprs quelques mois de mariage, a parfois cd aux entranements
de la jeunesse; sa mre a souvent regrett, ainsi que moi, qu'il
ne ft pas d'une svrit de moeurs, d'ailleurs assez rare  son
ge... Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitt
Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui
une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais t assez lche pour
violenter une femme!...

-- Ton bon coeur te fait dfendre le fils de ta soeur de lait,
Scanvoch, quoique tu le saches coupable,  moins que tu nies ce
que tu ignores...

-- Qu'est-ce que j'ignore?

-- Une aventure que chacun sait dans le camp.

-- Quelle aventure? Dis-la...

-- Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de
l'arme ont t boire et se divertir dans une des les des bords
du Rhin o se trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre
comme d'habitude, a fait violence  l'htesse; celle-ci, dans son
dsespoir, s'est jete dans le fleuve... o elle s'est noye...

-- Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef svre, dit un
des rameurs, porterait sa tte sur le billot...

-- Et ce supplice, il l'aurait mrit, ajouta un autre rameur;
j'aimerais, comme un autre,  rire avec mon htesse; mais lui
faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces corcheurs
franks dont les prtresses, cuisinires du diable, font bouillir
nos prisonniers dans leur chaudire.

J'tais rest si stupfait de l'accusation porte contre Victorin,
que, pendant un moment, j'avais gard le silence; mais je
m'criai:

-- Mensonge!... mensonge aussi infme que l'et t une pareille
conduite! Qui ose accuser le fils de Victorin d'un tel crime?

-- Un homme bien inform, me rpondit Douarnek.

-- Son nom? le nom de ce menteur?

-- Il s'appelle Morix; il tait le secrtaire d'un parent de
Victoria, venu au camp il y a un mois.

-- Ce parent est Ttrik, gouverneur de Gascogne, dis-je stupfait;
cet homme est la bont, la loyaut mmes, un des plus anciens, des
plus fidles amis de Victoria.

-- Alors le tmoignage de cet homme n'en est que plus certain.

-- Quoi! lui, Ttrik! il aurait affirm ce que tu racontes?

-- Il en a fait part et l'a confirm  son secrtaire, en
dplorant l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.

-- Mensonge! Ttrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime
pour le fils de Victoria.

-- Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'arme
depuis vingt-cinq ans: demande  mes officiers si Douarnek est un
menteur.

-- Je te crois sincre, mais l'on t'a indignement abus!

-- Morix, le secrtaire de Ttrik, a racont l'aventure, non pas
seulement  moi, mais  bien d'autres soldats du camp, auxquels il
payait  boire... Cet homme a t cru sur parole, parce que plus
d'une fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu
Victorin et ses amis, chauffs par le vin, se livrer  de folles
prouesses.

-- L'ardeur du courage n'chauffe-t-elle pas les jeunes ttes
autant que le vin?

-- coute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son
cheval dans le Rhin, disant qu'il voulait le traverser, et il et
t noy si moi et un autre soldat, nous jetant dans une barque,
n'avions t le repcher demi-ivre, tandis que le courant
entranait son cheval... un superbe cheval noir, ma foi... Sais-tu
ce qu'alors Victorin nous a dit? Il fallait me laisser boire,
puisque ce fleuve coule du vin blanc de Bziers. Ce que je
raconte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu de mes yeux, je
l'ai entendu de mes oreilles.

 cela, malgr mon attachement pour Victorin, je ne pus rien
rpondre: je le savais incapable d'une lchet, d'une infamie;
mais aussi je le savais capable de dangereuses tourderies.

-- Quant  moi, reprit un autre soldat, j'ai souvent vu, tant de
faction prs de la demeure de Victorin, spare de celle de sa
mre par un jardin, des femmes voiles sortir  l'aube de son
logis; il en sortait de grandes, il en sortait de petites, il en
sortait de grosses, il en sortait de maigres,  moins que le
crpuscule ne me troublt la vue et que ce ft toujours la mme
femme.

--  cela, ta sincrit n'a rien  rpondre, ami Scanvoch, me dit
Douarnek; -- car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre
accusation. -- Ne t'tonne donc plus de notre croyance aux paroles
du secrtaire de Ttrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son
ivresse, prend le Rhin pour un fleuve de vin de Bziers, celui de
chez qui sort  l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-
il pas, dans son ivresse, vouloir faire violence  son htesse?

-- Non m'criai-je, non! L'on peut avoir les dfauts de son ge,
sans tre pour cela un infme!

-- Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mre  tous, de Victoria,
la belle et l'auguste; tu chris Victoria comme son fils; dis-lui
ceci: Les soldats, mme les plus grossiers, les plus dissolus,
n'aiment pas  retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont
choisis; aussi, de jour en jour, l'affection de l'arme se retire
de Victorin pour se reporter tout entire sur Victoria.

-- Oui, lui dis-je en rflchissant; et cela seulement, n'est-ce
pas? depuis que Ttrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami
de Victoria, a fait un dernier voyage au camp. Jusqu'alors on
avait aim le jeune gnral, malgr les faiblesses de son ge.

-- C'est vrai; il tait si bon, si brave, si avenant pour chacun!
Il tait si beau  cheval! il avait une si fire tournure
militaire! Nous l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine!
Nous l'avions vu natre et fait danser tout petit sur nos genoux
aux veilles du camp; plus tard, nous fermions les yeux sur ses
faiblesses, car les pres sont toujours indulgents; mais pour des
indignits, pas d'indulgence!

-- Et de ces indignits, repris-je de plus en plus frapp de cette
circonstance qui, rappelant  mon esprit certains souvenirs,
veillait aussi en moi une vague dfiance, et de ces indignits il
n'existe pas d'autre preuve que la parole du secrtaire de Ttrik?

-- Ce secrtaire nous a rapport les paroles de son matre, rien
de plus...

Pendant cet entretien, auquel je prtais une attention de plus en
plus vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux
rameurs, avait travers le Rhin dans toute sa largeur; les soldats
tournaient le dos  la rive o nous allions aborder; moi, j'tais
tellement absorb par ce que j'apprenais de la dsaffection
croissante de l'arme  l'gard de Victorin, que je n'avais pas
song  jeter les yeux sur le rivage, dont nous approchions de
plus en plus... Soudain j'entendis une foule de sifflements aigus
retentir autour de nous et je m'criai:

-- Jetez-vous  plat sur les bancs!

Il tait trop tard.; une vole de longues flches criblait notre
bateau: l'un des rameurs fut tu, tandis que Douarnek, qui pour
ramer tournait le dos  l'avant de la barque, reut un trait dans
l'paule.

-- Voil comme les Franks accueillent les parlementaires en temps
de trve, dit le vtran sans discontinuer de ramer et mme sans
retourner la tte; c'est la premire fois que je suis frapp par
derrire. Cette flche dans le dos sied mal  un soldat; arrache-
la-moi vite, camarade, ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant
lequel il tait plac.

Mais Douarnek, malgr ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins
de vigueur; et quoique la plaie ft lgre, son sang coulait avec
abondance.

-- Je te l'avais bien dit, Scanvoch, reprit-il, que tes branches
de paix nous seraient de mauvais remparts contre la tratrise de
ces corcheurs franks... Allons, enfants, ferme  nos rames,
puisque nous ne sommes plus que trois; car notre camarade, qui se
dbat le nez sur son banc, ne peut plus compter pour un rameur!

Douarnek n'avait pas achev ces paroles, que, m'lanant  l'avant
de la barque en passant par-dessus le corps du soldat qui rendait
le dernier soupir, je saisis une des branches de chne et l'agitai
au-dessus de ma tte en signal de paix.

Une seconde vole de flches, partie de derrire un escarpement de
la rive, rpondit  mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre
s'moussa sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint.
Nous tions alors  peu de distance du rivage; je me jetai 
l'eau; elle me montait jusqu'aux paules, et je dis  Douarnek:

-- Fais force de rames pour te mettre hors de porte des flches,
puis tu ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si
aprs le coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au
camp, et dis  Victoria que j'ai t fait prisonnier ou massacr
par les Franks; elle prendra soin de ma femme Elln et de mon fils
Alguen...

-- Cela me fche de te laisser aller seul parmi ces corcheurs,
ami Scanvoch, dit Douarnek; mais nous faire tuer avec toi, c'est
t'ter tout moyen de revenir  notre camp, si tu as le bonheur de
leur chapper... Bon courage, Scanvoch...  ce soir...

Et la barque s'loigna rapidement pendant que je gagnais le
rivage.

CHAPITRE II

 peine eus-je touch le bord, tenant ma branche d'arbre  la
main, que je vis sortir des rochers, o ils taient embusqus, un
grand nombre de Franks, appartenant  ces hordes de leur arme qui
portent des boucliers noirs, des casaques de peau de mouton
noires, et se teignent les bras, les jambes et la figure, afin de
se confondre avec les tnbres lorsqu'ils sont en embuscade ou
qu'ils tentent une attaque nocturne. Leur aspect tait d'autant
plus trange et hideux, que les chefs de ces hordes noires avaient
sur le front, sur les joues et autour des yeux, des tatouages d'un
rouge clatant... Je parlais assez bien la langue franque, ainsi
que plusieurs officiers et soldats de l'arme, depuis longtemps
habitus dans ces parages.

Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages,
m'entourrent de tous cts, me menaant de leurs longs couteaux,
dont les lames taient noircies au feu.

-- La trve est conclue depuis plusieurs jours! leur ai-je cri.
Je viens, au nom du chef de l'arme gauloise, porter un message
aux chefs de vos hordes... Conduisez-moi vers eux... Vous ne
tuerez pas un homme dsarm...

Et en disant cela, convaincu de la vanit d'une lutte, j'ai tir
mon pe et l'ai jete au loin. Aussitt ces barbares se
prcipitrent sur moi en redoublant leurs cris de mort...
Quelques-uns dtachrent les cordes de leurs arcs, et malgr mes
efforts me renversrent et me garrottrent; il me fut impossible
de faire un mouvement.

-- corchons-le, dit l'un; nous porterons sa peau sanglante au
grand chef _Nroweg_; elle lui servira de bandelettes pour
entourer ses jambes.

Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup
de dextrit, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de
hordes se paraient triomphalement de ces dpouilles humaines. La
proposition de l'corcheur fut accueillie par des cris de joie;
ceux qui me tenaient garrott cherchrent un endroit convenable
pour mon supplice, tandis que d'autres aiguisaient leurs couteaux
sur les cailloux du rivage...

Soudain le chef de ces corcheurs s'approcha lentement de moi; il
tait horrible  voir: un cercle tatou d'un rouge vif entourait
ses yeux et rayait ses joues; on aurait dit des dcoupures
sanglantes sur ce visage noirci. Ses cheveux, relevs  la mode
franque autour de son front, et nous au sommet de sa tte,
retombaient derrire ses paules comme la crinire d'un casque, et
taient devenus d'un fauve cuivr, grce  l'usage de l'eau de
chaux dont se servent ces barbares pour donner une couleur ardente
 leurs cheveux et  leur barbe. Il portait au cou et au poignet
un collier et des bracelets d'tain grossirement travaills; il
avait pour vtement une casque de peau de mouton noire; ses jambes
et ses cuisses taient aussi enveloppes de peaux de mouton,
assujetties avec des bandelettes de peau croises les unes sur les
autres.  sa ceinture pendaient une pe et un long couteau. Aprs
m'avoir regard pendant quelques instants, il leva la main, puis
l'abaissa sur mon paule en disant:

-- Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!

Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces
paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus clatante
encore:

-- Riowag prend ce Gaulois pour la prtresse Elwig; il faut 
Elwig un prisonnier pour ses augures.

L'avis du chef parut accept par la majorit des guerriers noirs,
car une foule de voix rptrent:

-- Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...

-- Il faut le conduire  Elwig!...

-- Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...

-- Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier  Elwig; non,
nous ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes empars
de ce Gaulois, s'cria l'un de ceux qui m'avaient garrott; nous
voulons l'corcher pour faire hommage de sa peau au grand chef
Nroweg...

Peu m'importait le choix: tre corch vif ou tre mis  bouillir
dans une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester
ma prfrence, et je ne pris nulle part au dbat. Dj ceux qui me
voulaient corcher regardaient d'un air farouche ceux qui
voulaient me faire bouillir, et portaient la main  leurs
couteaux, lorsqu'un guerrier noir, homme de conciliation, dit au
chef:

-- Riowag, tu veux livrer ce Gaulois  la prtresse Elwig?

-- Oui, rpondit le chef, oui... je le veux.

-- Et vous autres, poursuivit-il, vous voulez offrir la peau de ce
Gaulois au grand chef Nroweg?

-- Nous le voulons!...

-- Vous pouvez tre tous satisfaits...

Un grand silence se fit  ces mots de conciliation; il continua:

-- corchez-le vif d'abord, et vous aurez sa peau... Elwig fera
bouillir ensuite le corps dans sa chaudire.

Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais
Riowag, le chef des guerriers noirs, reprit:

-- Ne savez-vous pas qu'il faut  Elwig un prisonnier vivant, pour
que ses augures soient certains? Et vous ne lui donnerez qu'un
cadavre en corchant d'abord ce Gaulois...

Puis il ajouta d'une voix clatante:

-- Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en
leur drobant une victime?

 cette menace, un sourd frmissement courut dans la foule; le
parti des corcheurs parut lui-mme cder  une terreur
superstitieuse.

Le mme homme de conciliation qui avait propos de me faire
corcher et ensuite bouillir, reprit:

-- Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef
Nroweg, les autres  la prtresse Elwig; mais donner  l'une,
c'est donner  l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de
Nroweg?...

-- Et il serait le premier  vouer ce Gaulois aux dieux infernaux
pour les rendre propices  nos armes, dit Riowag.

Plus, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton imprieux:

-- Enlevez ce Gaulois sur vos paules, et suivez-moi...

-- Nous voulons ses dpouilles, dit un de ceux qui s'taient des
premiers empars de moi, nous voulons son casque, sa cuirasse, ses
braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu' sa
chaussure.

-- Ce butin vous appartient, rpondit Riowag. Vous l'aurez,
puisqu'Elwig dpouillera ce Gaulois de tous ses vtements pour le
mettre dans sa chaudire.

-- Nous allons te suivre, Riowag, reprirent-ils; d'autres que nous
s'empareraient des dpouilles du Gaulois.

-- Oh! race pillarde! m'criai-je, il est dommage que ma peau ne
soit d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner  votre
chef, vous l'iriez vendre si vous pouviez.

-- Oui, nous te l'arracherions, ta peau, si tu ne devais tre mis
dans la chaudire d'Elwig.

Mes perplexits cessrent, je connaissais mon sort, je serais
bouilli vif. Je me serais rsign sans mot dire  une mort
vaillante ou utile, mais cette mort me semblait si strile, si
absurde, que, voulant tenter un dernier effort, je dis au chef des
guerriers noirs:

-- Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus
dans le camp gaulois demander des changes de prisonniers; ces
Franks ont toujours t respects; nous sommes en trve, et, en
temps de trve, on ne met  mort que les espions qui
s'introduisent furtivement dans un camp... Moi, je suis venu ici 
la face du soleil, une branche d'arbre  la main, au nom de
Victorin, fils de Victoria la grande; j'apporte de leur part un
message aux chefs de l'arme franque... Prends garde! Si tu agis
sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et
ils pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est
partout respect: un soldat sans armes qui vient en temps de
trve, en plein jour, le rameau de paix  la main.

 mes paroles, Riowag rpondit par un signe, et quatre guerriers
noirs, m'enlevant sur leurs paules, m'emportrent, suivant les
pas de leur chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air
solennel.

Au moment o ces barbares me soulevaient sur leurs paules,
j'entendis l'un de ceux qui voulaient m'corcher vif dire  l'un
de ses compagnons, en termes grossiers:

-- Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire prsent de ce
prisonnier...

Je compris ds lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, tant
l'amant de la prtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma
personne, de mme que dans notre pays les fiancs offrent une
colombe ou un chevreau  la jeune fille qu'ils aiment.

(Une chose t'tonnera peut-tre dans ce rcit, mon enfant, c'est
que j'y mle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de
ces vnements redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit
parce qu' cette heure o j'cris ceci j'aie chapp  tout
danger... Non... mme au plus fort de ces prils, dont j'ai t
dlivr comme par prodige, ma libert d'esprit tait entire; la
vieille raillerie gauloise, naturelle  notre race, mais longtemps
engourdie chez nous par la honte et les douleurs de l'esclavage,
m'tait, ainsi qu' d'autres, revenu pour ainsi dire avec notre
libert... Ainsi les rflexions que tu verras parfois se produire
au moment o la mort me menaait taient sincres, et par suite de
ma disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos
pres, que l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde-
ci va revivre ailleurs...)

Port sur les paules des quatre guerriers noirs, je traversai
donc une partie du camp des Franks; ce camp immense, mais tabli
sans aucun ordre, se composait de tentes pour les chefs et de
tentes pour les soldats; c'tait une sorte de ville sauvage et
gigantesque:  et l, on voyait leurs innombrables chariots de
guerre, abrits derrire des retranchements construits en terre et
renforcs de troncs d'arbres; selon l'usage de ces barbares, leurs
infatigables petits chevaux maigres, au poil rude, hriss, ayant
un licou de corde pour bride, taient attachs aux roues des
chariots ou arbres dont ils rongeaient l'corce... Les Franks, 
peine vtus de quelques peaux de btes, la barbe et les cheveux
graisss de suif, offraient un aspect repoussant, stupide et
froce: les uns s'tendaient aux chauds rayons de ce soleil qu'ils
venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forts;
d'autres trouvaient un passe-temps  chercher la vermine sur leur
corps velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange,
que, bien qu'ils fussent camps en plein air, leur rassemblement
exhalait une odeur infecte.

 l'aspect de ces hordes indisciplines, mal armes, mais
innombrables, et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades
migrant en masse des pays glacs du Nord pour venir fondre sur
notre fertile et riante Gaule comme sur une proie, je songeais,
malgr moi,  quelques mots de sinistre prdiction chapps 
Victoria; mais bientt je prenais en grand mpris ces barbares
qui, trois ou quatre fois suprieurs en nombre  notre arme,
n'avaient jamais pu, depuis plusieurs annes, et malgr de
sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'taient toujours vus
repousss au del du Rhin, notre frontire naturelle.

En traversant une partie de ces campements, port sur les paules
des quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces
et de cris de mort par les Franks qui me voyaient passer;
plusieurs fois l'escorte dont j'tais accompagn fut oblige,
d'aprs l'ordre de Riowag, de faire usage de ses armes pour
m'empcher d'tre massacr. Nous sommes ainsi arrivs  peu de
distance d'un bois pais. Je remarquai, en passant, une hutte plus
grande et plus soigneusement construite que les autres, devant
laquelle tait plante une bannire jaune et rouge. Un grand
nombre de cavaliers vtus de peaux d'ours, les uns en selle, les
autres  pied  ct de leurs chevaux, et appuys sur leurs
longues lances, posts autour de cette habitation, annonaient
qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai
encore de persuader  Riowag, qui marchait  mes cts, toujours
grave et silencieux, de me conduire d'abord auprs de celui des
chefs dont j'apercevais la bannire, aprs quoi l'on pourrait
ensuite me tuer; mes instances ont t vaines, et nous sommes
entrs dans un bois touffu, puis arrivs au milieu d'une grande
clairire. J'ai vu  quelque distance de moi l'entre d'une grotte
naturelle, forme de gros blocs de roche grise, entre lesquels
avaient pouss,  et l, des sapins et des chtaigniers
gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les pierres,
tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette
caverne se trouvait une cuve d'airain troite, et de la longueur
d'un homme; un rseau de chanes de fer garnissait l'orifice de
cette infernale chaudire; elles servaient sans doute  y
maintenir la victime que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre
grosses pierres supportaient cette cuve, au-dessous de laquelle on
avait prpar un amas de broussailles et de gros bois; des os
humains blanchis, et disperss sur le sol, donnaient  ce lieu
l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de la clairire,
s'levait une statue colossale  trois ttes, presque informe,
taille grossirement  coups de hache dans un tronc d'arbre
norme et d'un aspect repoussant.

Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur
leurs paules de s'arrter au pied de la statue, et il entra seul
dans la grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:

-- Elwig! Elwig!

-- Elwig! prtresse des dieux infernaux!

-- Rjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta
chaudire!

-- Tu nous diras tes augures!

-- Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas
bientt la ntre!

Aprs une assez longue attente, la prtresse, suivie de Riowag,
apparut au dehors de la caverne.

Je m'attendais  voir quelque hideuse vieille; je me trompais:
Elwig tait jeune, grande et d'une sorte de beaut sauvage; ses
yeux gris, surmonts d'pais sourcils naturellement roux, de mme
nuance que ses cheveux, tincelaient comme l'acier du long couteau
dont elle tait arme; son nez en bec d'aigle, son front lev,
lui donnaient une physionomie imposante et farouche. Elle tait
vtue d'une longue tunique de couleur sombre; son cou et ses bras
nus taient surchargs de grossiers colliers et de bracelets de
cuivre, qui, dans sa marche, bruissaient, choqus les uns contre
les autres, et sur lesquels, en s'approchant de moi, elle jeta
plusieurs fois un regard de coquetterie sauvage. Sur son paisse
et longue chevelure rousse, parse autour de ses paules, elle
portait une espce de chaperon carlate, ridiculement imit de la
charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adopte.
Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette
trange crature ce mlange de hauteur et de vanit purile
particulier aux peuples barbares.

Riowag, debout  quelques pas d'elle, semblait la contempler avec
admiration; malgr sa couleur noire et les tatouages rouges sous
lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer
un violent amour, et ses yeux brillrent de joie lorsque, par deux
fois, Elwig, me dsignant du geste, se retourna vers son amant, le
sourire aux lvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante
offrande. Je remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale
prtresse deux tatouages; ils me rappelrent un souvenir de
guerre.

L'un de ces tatouages reprsentait _deux serres d'oiseau de
proie_; l'autre, _un serpent rouge_.

Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait
sur moi ses grands yeux gris avec une satisfaction froce, tandis
que les guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte
superstitieuse.

-- Femme, dis-je  la prtresse, je suis venu ici sans armes, le
rameau de paix  la main, apportant un message aux grands chefs de
vos hordes... On m'a saisi et garrott... Je suis en ton
pouvoir... tue-moi, si tu le veux... mais auparavant, fais que je
parle  l'un de vos chefs... Cet entretien importe autant aux
Franks qu'aux Gaulois, car c'est Victorin et sa mre Victoria la
Grande qui m'ont envoy ici.

-- Tu es envoy ici par Victoria? s'cria la prtresse d'un air
singulier, Victoria que l'on dit si belle?

-- Oui.

Elwig rflchit, et aprs un assez long silence, elle leva les
bras au-dessus de sa tte, brandit son couteau en prononant je ne
sais quelles mystrieuses paroles d'un ton  la fois menaant et
inspir; puis elle fit signe  ceux qui m'avaient amen de
s'loigner.

Tous obirent et se dirigrent lentement vers la lisire du bois
dont tait entoure la clairire.

Riowag resta seul,  quelques pas de la prtresse. Se tournant
alors vers lui, elle dsigna d'un geste imprieux le bois o
avaient disparu les autres guerriers noirs. Le chef n'obissant
pas  cet ordre, elle leva la voix et redoubla son geste en
disant:

-- Riowag!

Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes;
Elwig rpta d'une voix presque menaante:

-- Riowag! Riowag!

Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans
pouvoir contenir un mouvement de colre.

Je restai seul avec la prtresse, toujours garrotte, et couch au
pied de la statue des divinits infernales. Elwig s'accroupit
alors sur ses talons prs de moi, et reprit:

-- Tu es envoy par Victoria pour parler aux chefs des Franks?

-- Je te l'ai dj dit.

-- Tu es l'un des officiers de Victoria?

-- Je suis l'un de ses soldats.

--Elle t'affectionne?

-- C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frre.

Ces mots parurent faire de nouveau rflchir Elwig; elle garda
encore le silence, puis continua:

-- Victoria regrettera ta mort?

-- Comme on regrette la mort d'un serviteur fidle.

-- Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?

-- Est-ce une ranon que tu veux?

Elwig se tut encore, et me dit avec un mlange d'embarras et
d'astuce dont je fus frapp:

-- Que Victoria vienne demander ta vie  mon frre, il la lui
accordera; mais, coute... On dit Victoria trs-belle, les belles
femmes aiment  se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si
renomms... Victoria doit avoir de superbes parures, puisqu'elle
est la mre du chef des chefs de ton pays... Dis-lui qu'elle se
couvre de ses plus riches ornements, cela rjouira les yeux de mon
frre... Il en sera plus clment et accordera ta vie  Victoria.

Je crus ds lors deviner le pige que me tendait la prtresse de
l'enfer, avec cette ruse grossire naturelle aux sauvages. Voulant
m'en assurer, je lui dis sans rpondre  ses dernires paroles:

-- Ton frre est donc un puissant chef?

-- Il est plus que chef! me rpondit orgueilleusement Elwig; il
est ROI!

-- Nous aussi, autrefois nous avons eu des _rois_; et ton frre,
comment s'appelle-t-il?

-- _Nroweg_, surnomm l'_Aigle terrible_.

-- Tu as sur les bras deux figures reprsentant un serpent rouge
et deux serres d'oiseau de proie; pourquoi cela?

-- Les pres de nos pres ont toujours, dans notre famille de
rois, port ces signes des vaillants et des subtils: _les serres
de l'aigle_, c'est la vaillance; _le serpent_, c'est la
subtilit... Mais assez parl de mon frre, ajouta Elwig avec une
sombre impatience, car cet entretien semblait lui peser; veux-tu,
oui ou non, engager Victoria  venir ici?

-- Un mot encore sur ton royal frre... Ne porte-t-il pas au front
les deux mmes signes que tu portes sur les bras?

-- Oui, reprit-elle avec une impatience croissante; oui, mon frre
porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le
serpent rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent
un bandeau... Mais assez parl de Nroweg... assez...

Et je crois voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine 
peine dissimul en prononant le nom de son frre; elle continua:

-- Si tu ne veux pas mourir, cris  Victoria de venir dans notre
camp pare de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule
dans un lieu que je te dirai... un endroit cart que je
connais... et moi-mme je la conduirai auprs de mon frre, afin
qu'elle obtienne ta grce...

-- Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi,
comptant sur la franchise de la trve... le rameau de paix  la
main, et l'on a tu un de mes compagnons; un autre a t bless,
puis l'on m'a livr  toi garrott, pour tre mis  mort...

-- Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.

-- Qui serait massacre par tes gens!... L'embche est trop
grossire.

-- Tu veux donc mourir! s'cria la prtresse en grinant les dents
de rage et me menaant de son couteau; on va rallumer le foyer de
la chaudire... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et
tu y bouilliras jusqu' la mort... Une dernire fois, choisis...
Ou tu vas mourir dans les supplices, ou tu vas crire  Victoria
de se rendre au camp pare de ses plus riches ornements...
Choisis!... ajouta-t-elle dans un redoublement de rage, en me
menaant encore de son couteau; choisis... ou tu vas mourir.

Je savais qu'il n'tait pas de race plus pillarde, plus cupide,
plus vaniteuse, que cette maudite race franque; je remarquai que
les grands yeux gris d'Elwig tincelaient de convoitise chaque
fois qu'elle me parlait des magnifiques parures que, selon elle,
devait possder la _mre des camps_. L'accoutrement ridicule de la
prtresse, la profusion d'ornements sans valeur dont elle se
couvrait avec une coquetterie sauvage, pour plaire sans doute 
Riowag, le chef des guerriers noirs; et surtout la persistance
qu'elle mettait  me demander que Victoria se rendit au camp
couverte de riches ornements, tout me donnait  penser qu'Elwig
voulait attirer ma soeur de lait dans un pige pour l'gorger et
lui voler ses bijoux. Cette embche grossire ne faisait pas
honneur  l'invention de l'infernale prtresse; mais sa vaniteuse
cupidit pouvait me servir; je lui rpondis d'un air indiffrent:

-- Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria  venir ici?
Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras
plus que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Nroweg, l'Aigle
terrible, un des plus grands rois de vos hordes!...

-- Que perdrai-je?

-- De magnifiques parures gauloises!

-- Des parures... Quelles parures? s'cria Elwig d'un air de
doute, quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise.
De quelles parures parles-tu?

-- Crois-tu que Victoria la Grande, en envoyant ici son frre de
lait porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas
envoy, en gage de trve, de riches prsents pour leurs femmes et
leurs soeurs, qui les ont accompagns ou qui sont restes en
Germanie?...

Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son
couteau, frappa dans ses mains, poussa des clats de rire presque
insenss, puis s'accroupit de nouveau prs de moi, me disant d'une
voix entrecoupe, haletante:

-- Des prsents?... Tu apportes des prsents?... Quels sont-ils?
O sont-ils?...

-- Oui, j'apporte des prsents capables d'blouir une impratrice:
colliers d'or orns d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles
et de rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargs de
pierreries, qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en-
ciel... Ces chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfvres gaulois...
je les apportais en prsent... et puisque ton frre Nroweg,
l'Aigle terrible, est le plus puissant roi de vos hordes, tu
aurais eu la plus grosse part de ces richesses...

Elwig m'avait cout la bouche bante, les mains jointes, sans
chercher  cacher l'admiration et l'effrne cupidit que luis
causait l'numration de ces trsors... Mais soudain ses traits
prirent une expression de doute et de courroux... Elle ramassa son
couteau, et le levant sur moi, elle s'cria:

-- Tu mens ou tu railles!... Ces trsors, o sont ils?

-- En sret... Sage a t ma prcaution; car j'aurais t tu et
dpouill sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son
fils.

-- O les as-tu mis en sret, ces trsors?

-- Ils sont rests dans la barque qui m'a amen ici... Mes
compagnons ont regagn le large et se sont ancrs dans les eaux du
Rhin, hors de porte des flches de tes gens.

-- Il y a les barques du radeau  l'autre extrmit du camp, je
vais faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trsors!

-- Erreur... Mes compagnons, voyant au loin s'avancer vers eux des
bateaux ennemis, se dfieront, et comme ils ont une longue avance,
ils regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le
fruit de la trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais-
moi bouillir pour tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans
ta chaudire, se changeront peut-tre par ta magie en parures
magnifiques!...

-- Mais ces trsors, reprit Elwig luttant contre ses dernires
dfiances, ces trsors, puisque tu ne les avais pas apports avec
toi, quand les aurais-tu donns aux rois de nos hordes?

-- En les quittant; je croyais tre accueilli et reconduit par eux
en envoy de paix... Alors mes compagnons auraient abord au
rivage pour venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les
prsents pour les distribuer aux rois au nom de Victoria et de son
fils.

La prtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air
sombre, paraissant cder tour  tour  la mfiance et  la
cupidit. Enfin, vaincue sans doute par ce dernier sentiment, elle
se leva et appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une
personne jusqu'alors invisible.

Presque aussitt sortit de la caverne une hideuse vieille 
cheveux gris, vtue d'une robe souille de sang, car elle aidait
sans doute la prtresse dans ses horribles sacrifices. Elle
changea quelques mots  voix basse avec Elwig, et disparut dans
le bois o s'taient retirs les guerriers noirs.

La prtresse, s'accroupissant de nouveau prs de moi, me dit d'une
voix basse et sourde:

-- Tu veux entretenir mon frre le roi Nroweg, l'Aigle
terrible... Je l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui
parleras pas de ces trsors.

-- Pourquoi?

-- Il les garderait...

-- Quoi... lui, ton frre, ne partagerait pas les richesses avec
toi, sa soeur?...

Un sourire amer contracta les lvres d'Elwig; elle reprit:

-- Mon frre a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce
que j'ai voulu toucher  une part de son butin.

-- Est-ce ainsi que frres et soeurs se traitent parmi les Franks?

-- Chez les Franks, rpondit Elwig d'un air de plus en plus
sinistre, le guerrier a pour premires esclaves sa mre, sa soeur
et ses femmes...

-- Ses femmes?... En ont-ils donc plusieurs?...

-- Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de mme
qu'ils ont autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...

-- Quoi! une sainte et ternelle union n'attache pas, comme chez
nous, l'poux  la mre de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes,
sont esclaves?... Bnie des dieux est la Gaule! mon pays, o nos
mres et nos pouses, vnres de tous, sigent firement dans les
conseils de la nation, et font prvaloir leurs avis, souvent plus
sages que celui de leurs maris et de leurs fils...

Elwig, palpitante de cupidit, ne rpondit pas  mes paroles, et
reprit:

-- De ces trsors tu ne parleras donc pas  Nroweg; il les
garderait pour lui... Tu attendras la nuit pour quitter le camp...
Je te dirai la route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les
prsents,  moi seule...  moi seule!...

Et, poussant de nouveau des clats de rire d'une joie presque
insense, elle ajouta:

-- Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de
rubis! diadmes de pierreries!... Je serai belle comme une
impratrice!... oh! je serai trs-belle aux yeux de Riowag!...

Puis, jetant un regard de mpris sur ses grossiers bracelets de
cuivre, qu'elle fit bruire en secouant ses bras, elle rpta:

-- Je serai trs-belle aux yeux de Riowag!...

-- Femme, lui dis-je, ton avis est prudent; il faudra attendre la
nuit pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...

Puis, voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en
paraissant m'intresser  sa vaniteuse cupidit, j'ajoutai:

-- Mais si ton frre te voit pare de ces magnifiques bijoux, il
te les prendra... peut-tre?...

-- Non, me rpondit-elle d'un air trange et sinistre, non, il ne
me les prendra pas...

-- Si Nroweg, l'Aigle terrible, est aussi violent que tu le dis,
s'il a failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher
 sa part du butin, lui dis-je surpris de sa rponse, et voulant
pntrer le fond de sa pense, qui empchera ton frre de
s'emparer de ces parures?

Elle me montra son large couteau avec une expression de frocit
froide qui me fit tressaillir, et me dit:

-- Quand j'aurai le trsor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte
de mon frre... je partagerai son lit, comme d'habitude... et
pendant qu'il dormira, moi, vois-tu, je le tuerai.

-- Ton frre? m'criai-je en frmissant, et croyant  peine  ce
que j'entendais, quoique le rcit de l'pouvantable dissolution
des moeurs des Franks ne ft pas nouveau pour moi; ton frre?...
tu partages son lit?...

La prtresse ne parut pas surprise de mon tonnement, et me
rpondit d'un air sombre:

-- Je partage le lit de mon frre depuis qu'il m'a fait
violence... C'est le sort de presque toutes les soeurs des rois
franks qui les suivent  la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs
soeurs, leurs mres et leurs filles taient les premires esclaves
de nos matres? Et quelle est l'esclave qui, de gr ou de force,
ne partage pas le coucher de son matre?[3]

-- Tais-toi, femme!... m'criai-je en l'interrompant, tais-toi!
tes monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des
cieux!...

Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette crature avec
horreur... Ce mlange de dbauche, de cupidit, de barbarie et de
confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait  moi, qu'elle voyait
pour la premire fois,  moi, un ennemi, sur le fratricide,
prcd de l'inceste, subi par cette prtresse d'un culte
sanglant, qui partageait le lit de son frre et se donnait  un
autre homme... tout cela m'pouvantait, quoique j'eusse entendu,
je le rpte, souvent parler des abominables moeurs de ces
barbares dissolus et froces.

Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du
dgot qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles
inintelligibles en comptant les bracelets de cuivre dont ses bras
taient chargs; aprs quoi elle me dit d'un air pensif:

-- Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer
ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai
sous ma robe en revenant  la hutte du roi mon frre pour le tuer
pendant son sommeil?

Cette frocit froide, et pour ainsi dire nave, redoubla
l'aversion que m'inspirait cette crature. Je gardai le silence.

Alors elle s'cria:

-- Tu ne me rponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?

Puis, paraissant frappe d'une ide subite, elle ajouta:

-- Et j'ai parl!... S'il allait tout dire  Nroweg?... Il me
tuerait, moi et Riowag... La pense de ces trsors m'a rendue
folle!

Et elle se mit  appeler de nouveau, en se tournant vers la
caverne.

Une seconde vieille, non moins hideuse que la premire, accourut
tenant en main un os de boeuf o pendait un lambeau de chair 
demi cuite qu'elle rongeait.

-- Accours ici, lui dit la prtresse, et laisse l ton os.

La vieille obit  regret et en grondant, ainsi qu'un chien  qui
l'on te sa proie, dposa l'os sur l'une des pierres saillantes de
l'entre de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lvres.

-- Fais du feu sous la cuve d'airain, dit la prtresse  la
vieille.

Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques
brandons enflamms. Bientt un ardent brasier brla sous la
chaudire.

-- Maintenant, dit Elwig  la vieille en me montrant, tendu que
j'tais toujours  terre, aux pieds de la divinit infernale, les
mains lies derrire le dos et les jambes attaches, agenouille-
toi sur lui.

Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit 
genoux sur la cuirasse dont ma poitrine tait couverte, et dit 
la prtresse:

-- Que faut-il faire?

-- Tiens-lui la langue... je la lui couperai.

Je compris alors qu'Elwig, d'abord entrane  de dangereuse
confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir
inconsidrment parl de ses horribles amours et de ses projets
fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au
silence envers son frre qu'en me coupant la langue. Je crus ce
projet facile  concevoir, mais difficile  excuter, car je
serrai les dents de toutes mes forces.

-- Serre lui le cou, dit Elwig  la vieille: il ouvrira la bouche,
tirera la langue, et je la couperai.

La vieille, toujours agenouille sur ma cuirasse, se pencha si
prs de moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De
dgot je fermai les yeux; bientt je sentis les doigts crochus et
nerveux de la suivante de la prtresse me serrer la gorge. Pendant
quelques instants, je luttai contre la suffocation et ne desserrai
pas les dents; mais enfin, selon qu'Elwig l'avait prvu, je me
sentis prt  touffer et j'ouvris malgr moi la bouche. Elwig y
plongea aussitt ses doigts pour saisir ma langue. Je les mordis
si cruellement, qu'elle les retira en poussant un cri de douleur.
 ce cri, je vis sortir du bois, o ils s'taient retirs par
ordre de la prtresse, les guerriers noirs et Riowag. Celui-ci
accourait; mais il s'arrta indcis  la vue d'une troupe de
Franks arrivant du ct oppos et entrant dans la clairire; l'un
de ces derniers venus criait d'une voix rauque et imprieuse:

-- Elwig!

-- Le roi mon frre! murmura la prtresse, toujours agenouille
prs de moi.

Et elle me parut chercher son couteau, tomb  terre pendant notre
lutte d'un moment.

-- Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trsor pour toi
seule, dis-je tout bas  Elwig, de crainte que dans sa terreur
elle ne me tut.

J'esprais,  tout hasard, m'assurer son appui et me mnager les
moyens de fuir en flattant sa cupidit.

Soit qu'Elwig crt  ma parole, soit que la prsence de son frre
l'empcht de m'gorger, elle me jeta un regard significatif, et
resta agenouille  mes cts, la tte penche sur sa poitrine
d'un air mditatif. La vieille, s'tant releve, ne pesait plus
sur ma cuirasse; je pus respirer librement, et je vis l'Aigle
terrible debout,  deux pas de moi, escort de quelques autres
ROIS franks, comme s'appellent ces chefs de pillards.

Nroweg tait d'une taille colossale; sa barbe, grce  l'usage de
l'eau de chaux, tait devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses
cheveux graisss et relevs autour de son front; noue par une
tresse de cuir, au sommet de sa tte, cette chevelure retombait
derrire ses paules, comme la crinire d'un casque; au-dessus de
chacun de ses pais sourcils roux, je vis une serre d'aigle
tatoue en bleu, tandis qu'un autre tatouage carlate,
reprsentant les ondulations d'un serpent, ceignait son front; sa
joue gauche tait aussi recouverte d'un tatouage rouge et bleu,
compos de raies transversales; mais sur la joue droite, ce
sauvage ornement disparaissait presque entirement dans la
profondeur d'une cicatrice commenant au-dessous de l'oeil et
allant se perdre dans sa barbe hrisse. De lourdes plaques d'or
grossirement travailles, attaches  ses oreilles, les
distendaient et tombaient sur ses paules; un gros collier
d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou et tombait
jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vtement, par-
dessus sa tunique de toile, presque noire tant elle tait
malpropre, un casque de peau de bte. Ses chausses, de mme toffe
et de mme salet que sa tunique, la rejoignaient et y taient
assujetties par un large ceinturon de cuir o pendaient, d'un
ct, une longue pe, de l'autre une hache de pierre tranchante;
de larges bandes de peau tanne (de peau humaine peut-tre) se
croisaient sur ses chausses, depuis le cou-de-pied jusqu'au-dessus
du genou; il s'appuyait sur une demi-pique arme d'un fer aigu.
Les autres rois qui accompagnaient Nroweg taient  peu prs
tatous, vtus et arms comme lui; tous avaient les traits
empreints d'une gravit farouche.

Elwig, toujours agenouille silencieusement prs de moi, avait
jusqu'alors cach ma figure  Nroweg. Il toucha brutalement, du
bout du manche de sa pique, les paules de sa soeur, et lui dit
durement:

-- Pourquoi m'as-tu envoy qurir avant de faire bouillir pour tes
augures ce chien gaulois... dont mes corcheurs voulaient me
donner la peau?

-- L'heure n'est pas propice, reprit la prtresse d'un ton
mystrieux et saccad; l'heure de la nuit... de la nuit noire,
vaut mieux pour sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit
avoir t charg d'un message pour toi,  puissant roi! par
Victoria et par son fils.

Nroweg s'approcha davantage et me regarda d'abord avec une
ddaigneuse indiffrence; puis, m'examinant plus attentivement, et
se baissant pour mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une
expression de haine et de rage triomphante, et il s'cria, comme
s'il ne pouvait en croire ses yeux:

-- C'est luit!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est
lui!...

-- Tu le connais, demanda Elwig  son frre. Tu connais ce
prisonnier?...

-- Va-t-en! reprit brusquement Nroweg. Hors d'ici! Puis, me
contemplant de nouveau, il rpta: C'est lui... le cavalier au
cheval gris!...

-- L'as-tu donc rencontr  la bataille? demanda de nouveau Elwig
 son frre. Rponds...

-- T'en iras-tu! reprit Nroweg en levant son bton sur la
prtresse. J'ai parl! va-t-en!...

J'avais les yeux,  ce moment, fixs sur le groupe des guerriers
noirs; je vis Riowag, le roi des guerriers noirs,  peine contenu
par ses compagnons, porter la main  son pe, pour venger sans
doute l'insulte faite  Elwig par Nroweg.

Mais la prtresse, loin d'obir  son frre, et craignant sans
doute qu'en son absence je ne parlasse  l'Aigle terrible des
projets fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches prsent
de Victoria, s'cria:

-- Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour
mes augures... Je ne m'loigne pas de lui... je le garde...

Nroweg, pour toute rponse, assna plusieurs coups du manche de
sa pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs
hommes de ceux dont il tait accompagn repoussrent violemment la
prtresse, ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils
gardrent l'issue l'pe  la main.

Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag
fissent de grands efforts pour l'empcher de se prcipiter, l'pe
 la main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu'
moi, ne s'aperut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une
voix tremblante de colre, en me crossant du pied:

-- Me reconnais-tu, chien?

-- Je te reconnais...

-- Cette blessure, reprit Nroweg en portant son doigt  la
profonde cicatrice dont sa joue tait sillonne, cette blessure,
la reconnais-tu?

-- Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat...

-- Tu mens!... tu m'as combattu en lche... deux contre un...

-- Tu attaquais avec furie le fils de Victoria la Grande; il tait
dj bless... sa main pouvait  peine soutenir son pe... je
suis venu  son aide...

-- Et tu m'as marqu  la face de ton sabre gaulois... chien...

En disant cela, Nroweg m'assna plusieurs coups du manche de sa
pique,  la grande rise des autres rois.

Je me rappelai mon aeul Guilhern, enchan comme esclave, et
supportant avec dignit les lches et cruels traitements des
Romains, aprs la bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis
simplement  Nroweg:

-- Tu frappes un soldat dsarm, garrott, qui, confiant dans la
trve, est venu pacifiquement vers toi... c'est une grande
lchet!... Tu n'oserais pas lever ton bton sur moi, si j'tais
debout, une pe  la main...

Le chef Frank, se mettant  rire d'un rire cruel et grossier, me
rpondit:

-- Fou est celui qui, pouvant tuer son ennemi dsarm, ne le tue
pas... Je voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement
mon ennemi... Je te hais parce que tu es Gaulois; je te hais parce
que ta race possde la Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des
belles femmes... je te hais parce que tu m'as marqu  la face, et
que cette blessure fait ma honte ternelle... Je veux donc te
faire tant souffrir, que tes souffrances vaillent deux morts,
mille morts, si je peux... chien gaulois!...

-- Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre,
lui dis-je; le loup frank est un animal de rapine et de carnage,
mais avant peu les braves chiens gaulois auront chass de leurs
frontires cette bande de loups voraces, sortis des forts du
Nord... Prends garde!... Si tu refuses d'couter le message de
Victoria la Grande et de son vaillant fils... prends garde!...
Entre le loup frank et le chien gaulois, ce sera une guerre 
mort, une guerre d'extermination.

Nroweg, grinant les dents de rage, saisit  son ct sa hache,
et la tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la
tte... Je me crus  mon heure dernire; mais deux des autres rois
arrtrent le bras du frre d'Elwig, et ils lui dirent quelques
mots  voix basse, qui parurent le calmer. Il ce concerta ensuite
avec ses compagnons, et me dit:

-- Quel est le message dont tu es charg par Victoria pour les
rois des Franks?

-- Le messager de Victorin et de Victoria la Grande doit parler
debout, sans liens, le front haut... et non tendu  terre et
garrott comme le boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais-
moi dlivrer de mes liens, et je parlerai... sinon, non!...

-- Parle  l'instant... sans condition, chien gaulois!...

-- Non!

-- Je saurai te faire parler!

-- Essaye!

Nroweg dit quelques mots  l'un des autres rois. Celui-ci alla
prendre sous la cuve d'airain deux tisons enflamms; l'on me
saisit par les paules et par les pieds, afin de m'empcher de
faire un mouvement, tandis que le Frank, plaant et maintenant les
tisons sur le fer de ma cuirasse, y tablissait ainsi une sorte de
brasier, aux clats de rire de Nroweg, qui me dit:

-- Tu parleras! ou tu sera grill comme la tortue dans son
caille.

Le fer de ma cuirasse commenait  s'chauffer sous ce brasier,
que deux rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais
beaucoup et je m'criai:

-- Ah! Nroweg... Nroweg!... lche bourreau! j'endurerais ces
tortures avec joie pour me trouver une fois encore face  face
avec toi, une bonne pe  la main, et te marquer  l'autre
joue!... Oh! tu l'as dit... entre nos deux races... haine 
mort!...

-- Quel est le message de Victoria? reprit l'Aigle terrible.
Rponds...

Je restai muet, quoique la douleur devint pour moi fort grande...
le fer de ma cuirasse s'chauffant de plus en plus, et dans toutes
ses parties.

-- Parleras-tu? s'cria de nouveau le chef frank, qui parut tonn
de ma constance.

-- Je te l'ai dit: le messager de Victoria parle debout et libre!
ai-je rpondu, sinon, non!...

Soit que le roi frank crt de son intrt de connatre le message
que j'apportais, soit qu'il se rendit aux observations de ses
compagnons, moins froces que lui, l'un d'eux dboucla la
mentonnire de mon casque, me l'ta de dessus la tte et alla
remplir d'eau  la fontaine qui sourdait entre les roches de la
caverne, et versa cette eau frache sur ma cuirasse brlante, elle
se refroidit ainsi peu  peu.

-- Dlivrez-le de ses liens, dit Nroweg, mais entourez-le... et
qu'il tombe perc de coups s'il veut tenter de fuir...

Je repris mes forces pendant que l'on tait mes liens, car la
douleur m'avait fait presque dfaillir. Je bus un peu d'eau
restant au fond de mon casque; puis je me levai au milieu des rois
franks qui m'entouraient afin de me couper toute retraite.

Nroweg me dit:

-- Quel est ton message?

-- Une trve a t convenue entre nos deux armes... Victoria et
son fils m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitt
vos forts du Nord, vous possdez tous le pays d'Allemagne qui
s'tend sur la rive gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que
celui de la Gaule. Avant votre invasion, il produisait tout avec
abondance; vos violences, vos cruauts ont fait fuir presque tous
ses habitants; mais le sol reste un sol fertile... Pourquoi ne le
cultivez-vous pas, au lieu de nous guerroyer sans cesse et de
vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler qui vous pousse?
Nous comprenons mieux que personne, nous autres Gaulois, cette
outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire; envoyez 
chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'lite, dans
une des grandes les du Rhin, notre frontire commune; nous
enverrons pareil nombre de guerriers; on se battra rudement, et
selon le bon plaisir de chacun, mais du moins, vous, Franks, d'un
ct du Rhin, nous Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix
cultiver nos champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays,
sans tre obligs, chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la
frontire et une pe pendue au manche de la charrue. Si vous
refusez ceci, nous vous ferons une guerre d'extermination pour
vous chasser de nos frontires et vous refouler dans vos forts.
Lorsqu'on est si voisins, et seulement spars par un fleuve, il
faut tre amis, ou que l'un des deux peuples dtruise l'autre...
Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria la Grande et de son
fils Victorin, j'ai dit!

Nroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il tait entour,
et me rpondit insolemment:

-- Le Frank n'est pas de race vile, comme la race gauloise, qui
cultive la terre et travaille: le Frank aime la bataille; mais il
aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles
toffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les
grandes villes bien bties, les palais superbes  la mode romaine,
les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au
fouet, qui travaillent pour leurs matres, tandis que ceux-ci
boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre... Dans leur
pays du Nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni
belles femmes, ni belles toffes, ni coupes d'or et d'argent, ni
grandes villes bien bties, ni palais superbes, ni jolies femmes
gauloises... Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois... Nous
voulons vous le prendre... oui, nous voulons nous tablir dans
votre pays fertile... jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que
vous travaillerez pour nous, courbs sous notre forte pe, et que
vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit,
fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir...
Entends-tu cela, chien gaulois?

Les autres chefs approuvrent les paroles de Nroweg par leurs
rires et leurs clameurs, et tous rptrent:

-- Oui... voil ce que nous voulons... Entends-tu cela, chien
gaulois?

-- J'entends..., ai-je rpondu ne pouvant m'empcher de railler
cette sauvage insolence. J'entends... vous voulez nous conqurir
et nous asservir comme l'ont fait pendants un temps les Romains,
aprs que notre race a eu domin, vaincu l'univers durant des
sicles... Mais, honntes barbares, qui aimez tant le soleil, le
bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les
Romains, malgr leur puissance universelle et leurs innombrables
armes, ont t forcs par nos armes de nous rendre une  une
toutes nos liberts, de sorte qu' cette heure les Romains ne sont
plus nos conqurants, mais nos allis... Or, mes honntes
barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes
d'autrui, coutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans
l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontires, ou
nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez  tre
de mauvais voisins, et  prtendre nous larronner notre vieille
Gaule!...

-- Oui, larrons nous sommes! s'cria Nroweg, et, par les neiges
de la Germanie, nous larronnerons la Gaule!... Notre arme est
quatre fois plus nombreuse que la vtre; vous avez  dfendre vos
palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre
terre fertile... Nous n'avons, nous, rien  dfendre et tout 
prendre: nous campons sous nos huttes et nous dormons sur l'paule
de nos chevaux; notre seule richesse est notre pe; nous n'avons
rien  perdre, tout  gagner... Nous gagnerons tout, et nous
asservirons ta race, chien gaulois!...

-- Va demander aux Romains, dont l'arme tait plus nombreuse que
la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dvor de
cohortes trangres! Les plus grandes batailles qu'ils aient
livres, ces conqurants du monde, ne leur ont pas cot le quart
de soldats que nos pres, esclaves insurgs, ont extermins 
coups de faux et de fourche... Prends garde! prends garde quand il
dfend son sol, son foyer, sa famille, sa libert, bien forte est
l'pe du soldat gaulois... bien tranchante est la faux, bien
lourde est la fourche du paysan gaulois! Prenez garde! prenez
garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche
gauloises suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de
paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du
sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le
massacre!

-- Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi? s'cria
Nroweg en grinant les dents, toi, prisonnier! toi, sous la
pointe de nos pes!...

-- Le moment me parat bon,  moi, pour dire ceci.

-- Et le moment me parat bon,  moi, pour te faire souffrir mille
morts! s'cria le chef frank, non moins furieux que ses
compagnons. Oui, tu vas souffrir mille morts... Aprs quoi, ma
seule rponse  l'audacieux messager de ta Victoria sera de lui
envoyer ta tte, et de lui faire dire de ma part,  moi Nroweg,
l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la
Grande, qu'avant que le soleil se soit lev six fois, j'irai la
prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et
qu'aprs je la livrerai  mes hommes pour qu'ils s'amusent  leur
tour de Victoria, la grande et fire Gauloise.

 cette froce insolence, dite sur la femme que je vnrais le
plus au monde, j'ai perdu, malgr moi, mon sang-froid; j'tais
dsarm, mais j'ai ramass  mes pieds l'un des tisons alors
teints, dont les Franks s'taient servis pour me torturer. J'ai
saisi cette lourde bche, et j'en ai si rudement frapp Nroweg 
la tte, qu'tourdi du coup et faisant deux pas en arrire, il a
trbuch et est tomb sans mouvement, sans connaissance.

Aussitt dix coups d'pe me frapprent  la fois; mais mon casque
et ma cuirasse me prservrent; car, dans leur aveugle rage, les
chefs franks me portrent au hasard les premires atteintes en
criant:

--  mort!

Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas 
venger sur moi le coup que j'avais port  son rival Nroweg; il
profita du tumulte pour entrer dans la caverne o l'on avait
repouss Elwig; car les deux chefs, qui, l'pe  la main,
gardaient l'issue de cette grotte, taient accourus au secours de
l'Aigle terrible, renvers  quelques pas de l.

Peu d'instants aprs que Riowag fut entr dans la grotte, la
prtresse et les deux vieilles se prcipitrent hors de leur
repaire, les cheveux en dsordre, l'air hagard, les mains leves
au ciel en s'criant:

-- L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... 
mort  mort, le Gaulois!... Il a frapp l'Aigle terrible... 
mort!  mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les
augures dans l'eau magique o il va bouillir.

-- Oui...  mort! crirent les Franks en se prcipitant sur moi,
et me chargeant de nouveaux liens. Qu'il prisse dans un long
supplice.

-- Les prtresses du supplice, c'est nous! s'crirent  la fois
Elwig et les deux vieilles en redoublant de contorsions bizarres
qui semblaient peu  peu frapper les chefs franks d'une terreur
superstitieuse.

--  toi, qui as frapp mon frre, le sang de mon sang! s'criait
Elwig en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et
se jetant sur moi avec une furie feinte ou relle, je ne savais
encore, les dieux infernaux t'ont livr  moi!... Venez, venez...
entranons-le dans la caverne, ajouta-t-elle en s'adressant aux
deux vieilles; il faut le prparer  la mort par les tortures...

Le trouble jet au milieu des Franks par le coup que j'avais port
 Nroweg les empcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et
des deux vieilles; plusieurs chefs mme se joignirent  elles pour
me pousser dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient
autour de l'Aigle terrible, tendu  terre, ple, inanim, le
front sanglant.

-- Notre grand chef n'est pas mort, disaient les uns; ses mains
sont chaudes et son coeur bat.

-- Il faut le transporter dans sa hutte.

-- S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa
belle pe gauloise  poigne d'or.

-- Les chevaux et les armes de Nroweg appartiennent au plus
ancien chef aprs lui! s'cria l'un de ceux qui soutenaient
l'Aigle terrible. Et ce chef, c'est moi...  moi donc les chevaux
et les armes!

-- Tu mens!... dit celui qui soutenait Nroweg de l'autre ct.
Ses chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien
compagnon de guerre; il m'a dit: Si je meurs, mes armes et mes
chevaux seront  toi.

-- Non! crirent les autres chefs, non! tout ce qui vient de
Nroweg doit tre tir au sort entre nous.

Du seuil de la caverne, o j'entrais alors, je vis la dispute
s'animer; les pes brillrent et se croisrent au milieu d'un
bruyant tumulte, pendant que Nroweg, toujours inanim, tait
abandonn et foul aux pieds pendant cette lutte; elle allait
devenir sanglante, lorsque Elwig, me laissant aux abords de son
repaire, s'lana parmi les combattants, qu'elle s'effora de
sparer, en criant d'une voix clatante:

-- Honte et malheur aux lches qui se disputent les dpouilles du
frre devant sa soeur! ... Honte et malheur aux impies qui
troublent le repos des lieux consacrs aux dieux infernaux!

Puis, l'air inspir, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur,
leva ses mains fermes au-dessus de sa tte en s'criant:

-- J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il
que je les ouvre sur vous? Tremblez! tremblez!

 cette menace, les barbares effrays courbrent involontairement
la tte, comme s'ils eussent craint d'tre atteints par ces
mystrieux malheurs, qui allaient s'chapper des mains de la
prtresse. Ils remirent leurs pes dans le fourreau: un grand
silence se fit.

-- Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte, dit alors Elwig, la
soeur va accompagner son frre bless... le prisonnier gaulois
sera gard dans cette caverne par _Map_ et _Mob_, qui m'aident aux
sacrifices... Deux d'entre vous resteront  l'entre de la
caverne, l'pe  la main... La nuit approche... Quand elle sera
venue, Elwig reviendra ici avec Nroweg... Le supplice du
prisonnier commencera, et je lirai les augures dans les eaux
magiques o il doit bouillir jusqu' la mort!...

Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son
frre, renonait sans doute au dessein que lui avait inspir sa
cupidit, dessein o je voyais mon salut... J'tais solidement
garrott, les mains fixes derrire le dos; un ceinturon enlaant
mes jambes  peine de marcher  trs-petits pas. Je suivis les
deux vieilles dans la grotte, dont l'entre fut garde par
plusieurs chefs arms. Plus j'avanais dans l'intrieur de ce
souterrain, plus il devenait obscur. Aprs avoir ainsi assez
longtemps march sous la conduite des deux vieilles, l'une d'elles
me dit:

-- Couche-toi  terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais,
avec ma compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le
feu sous la chaudire... tu n'attendras pas beaucoup.

Les vieilles me quittrent... je restai seul.

Je voyais au loin l'entre de la caverne devenir de plus en plus
sombre,  mesure que le crpuscule faisait place  la nuit.
Bientt, de ce ct, les tnbres furent compltes; seulement, de
temps  autre, le feu aviv par les vieilles sous la cuve d'airain
jetait dans la nuit noire des clarts rougetres, qui venaient
mourir au seuil de la grotte.

J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains
libres, j'aurais tent de dsarmer l'un des Franks, gardiens de
l'antre, et l'pe  la main, protg par l'obscurit, je me
serais dirig vers les bords du Rhin, guid par le bruit des
grandes eaux du fleuve. Peut-tre Douarnek, malgr mes ordres, ne
se serait-il pas encore loign de la rive pour regagner notre
camp; mais, malgr mes efforts, je ne pus rompre les cordes d'arc
et les ceinturons dont j'tais garrott. Dj une sourde et
croissante rumeur m'annonait qu'un grand nombre d'hommes
arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans
doute afin d'assister  mon supplice et d'entendre les augures de
la prtresse.

Je crus n'avoir plus qu' me rsigner  mon sort; je donnai une
dernire pense  ma femme et  mon enfant,  Victorin et 
Victoria.

Soudain, au milieu des tnbres dont j'tais entour, j'entendis,
 deux pas derrire moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de
surprise; j'tais certain qu'elle n'tait point venue par l'entre
de la caverne.

-- Suis-moi, me dit-elle.

Et en mme temps sa main brlante saisit la mienne.

-- Comment es-tu ici? lui dis-je stupfait, en renaissant 
l'esprance et m'efforant de marcher.

-- La caverne a deux issues, rpondit Elwig: l'une d'elles est
secrte et connue de moi seule... c'est par l que je viens
d'arriver jusqu' toi, tandis que les rois m'attendent autour de
la chaudire... Viens! viens!... conduis-moi  la barque o est le
trsor!

-- J'ai les jambes lies, lui dis-je, je peux  peine mettre un
pied devant l'autre.

Elwig ne rpondit rien; mais je sentis qu' l'aide de son couteau
elle tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me
garrottaient aux coudes et aux jambes... J'tais libre!...

-- Et ton frre, lui dis-je en marchant sur ses pas, est-il revenu
 lui?

-- Nroweg est encore  demi tourdi, comme le boeuf mal atteint
par l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton
supplice. Je dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut
te voir longtemps souffrir... Viens, viens!...

-- L'obscurit est si grande que je ne vois pas devant moi.

-- Donne-moi ta main.

-- Si ton frre, lass d'attendre, lui dis-je en me laissant
conduire, entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre
issue, et qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils
pas  notre poursuite?

-- Moi seule connais cette issue secrte: mon frre et les chefs
croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre
chez les dieux infernaux... Ils me craindront davantage... Viens,
viens! ...

Pendant qu'Elwig me parlait ainsi, je la suivais  travers un
chemin si troit, que je sentais de chaque ct les parois des
roches... Puis ce sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de
la terre; ensuite il devint, au contraire, si rude  gravir pour
mes jambes encore engourdies par la violente pression de mes
liens, que j'avais peine  suivre les pas prcipits de la
prtresse. Bientt un courant d'air frais me frappa au visage: je
supposai que nous allons bientt sortir de ce souterrain.

-- Cette nuit, lorsque j'aurai eu tu mon frre, pour me venger de
ses outrages et de ses violences, me dit Elwig d'une voix brve,
haletante, je fuirai avec un roi que j'aime... Il nous attend au
dehors de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien arm;
il nous accompagnera jusqu' ton bateau... Si tu m'as trompe,
Riowag te tuera... entends-tu, Gaulois?...

Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes
libres... Ma seule inquitude tait de ne plus retrouver Douarnek
et la barque.

Au bout de quelques instants nous tions sortis de la grotte...
Les toiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du
bois o nous nous trouvions encore, l'on devait voir  quelques
pas devant soi.

La prtresse s'arrta un moment et appela:

-- Riowag!...

-- Riowag est l... rpondit une voix si proche, que le roi des
guerriers noirs, qui venait de rpondre  l'appel de la prtresse,
tait sans doute tout prs de moi,  me toucher.

Pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer sa forme noire
au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien ces
guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient tre redoutables
pour les embuscades nocturnes.

-- Y a-t-il loin d'ici les bords du Rhin? demandai-je  Riowag. Tu
dois connatre l'endroit o j'ai dbarqu, puisque tu tais le
chef de ceux qui nous ont envoy une grle de flches.

-- Nous n'avons pas longtemps  marcher pour regagner l'endroit o
tu as pris terre me rpondit Riowag.

-- Nous faudra-t-il traverser le camp? lui dis-je, en voyant  peu
de distance la lueur des feux allums par les Franks.

Mes deux conducteurs ne me rpondirent pas, changrent  voix
basse quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous
suivmes un chemin qui s'loignait du camp. Bientt le bruit des
grandes eaux du Rhin arriva jusqu' moi. Nous approchions de plus
en plus du rivage; enfin j'aperus, du haut de l'escarpement o je
me trouvais, une sorte de nappe blanchtre  travers l'obscurit
de la nuit... c'tait le fleuve!

-- Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grve, me
dit Riowag; nous atteindrons ainsi l'endroit o tu as dbarqu
sous nos flches... Ton bateau doit t'attendre  peu de distance
de l... Si tu nous as tromps, ton sang rougira la grve et les
eaux du Rhin entraneront ton cadavre...

-- Peut-on crier du rivage vers le large, demandai-je au Frank,
sans tre entendu des avant-postes de ton camp?

-- Le vent souffle de la rive vers le Rhin, me dit Riowag avec sa
sagacit de sauvage, tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp
et l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve.

Aprs avoir encore march pendant quelque temps, Riowag s'arrta
et me dit:

-- C'est ici que tu as dbarqu... ton bateau devrait tre ancr
non loin d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir 
travers les tnbres, et ce bateau, je ne le vois pas.

-- Oh! tu nous as tromps! tu nous as tromps! murmura Elwig d'une
voix sourde, tu mourras...

-- Peut-tre, leur dis-je, la barque, aprs m'avoir vainement
attendu, n'a quitt son ancrage que depuis peu de temps... Le vent
porte au loin la voix, je vais appeler.

Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de
Douarnek.

Le bruit du vent et des grandes eaux me rpondit seul.

Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagn notre camp
au coucher du soleil.

Je poussai une seconde fois notre cri de guerre.

Le bruit du vent et des grandes eaux me rpondit encore.

Voulant gagner du temps et me mettre en dfense, je dis  Elwig:

-- Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il
repousse les voix qui ont peut-tre rpondu  mon signal...
Attendons...

En parlant ainsi, je tchais de voir  travers les tnbres de
quelle manire Riowag tait arm. Il portait  sa ceinture un
poignard, et tenait sa courte et large pe, qu'il venait de tirer
du fourreau; Elwig avait son couteau  la main... Quoiqu'ils
fussent cte  cte et prs de moi, je pouvais d'un bond leur
chapper... j'attendis encore. Soudain j'entendis nu loin le bruit
cadenc des rames... Mon appel tait parvenu aux oreilles de
Douarnek.

 mesure que l'heure dcisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de
son compagnon devait augmenter... Me tuer, c'tait pour eux
renoncer aux trsors que mes soldats, leur avais-je dit,
n'apporteraient qu' ma voix; permettre  ceux-ci de dbarquer,
c'tait laisser venir  moi des auxiliaires qui mettaient la force
de mon ct. Elwig s'aperut alors sans doute que sa cupidit
sauvage l'avait mene trop loin, car voyant la barque s'approcher
de plus en plus, elle me dit d'une voix altre:

-- On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... M'aurais-tu
trompe par une fausse promesse?

Cette prtresse de l'enfer, incestueuse, froce, qui avait eu la
pense de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et
qui pensait froidement  ajouter le fratricide  ses autres
crimes, ne m'avait sauv la vie que par un sentiment de basse
cupidit. Cependant je ne pus rester insensible  son appel  la
loyaut gauloise; je regrettai presque mon mensonge, quoiqu'il pt
tre excus par la trahison des Franks; mais, en ce moment, je dus
songer  mon salut... Je sautai sur Riowag, et je parvins  le
dsarmer aprs une lutte violente dans laquelle Elwig n'osa pas
intervenir, de peur de blesser son amant en voulant me frapper...
Me mettant alors en dfense, l'pe  la main, je m'criai:

-- Non, je n'ai pas de trsors  te livrer, Elwig; mais si tu
crains de retourner chez ton frre, suis-moi. Victoria te traitera
avec bont; tu ne seras pas prisonnire... je t'en donne ma
parole... fie-toi  la foi gauloise...

La prtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, clatrent en
rugissements de rage et se prcipitrent sur moi avec furie. Dans
cet engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me
frapper de son poignard, et je fus bless au bras par Elwig, en
lui arrachant son couteau, que je jetai dans le fleuve au moment
o Douarnek et un autre soldat, attirs par le bruit de la lutte,
s'lanaient sur le rivage.

-- Scanvoch me dit Douarnek, nous n'avons pas, selon tes ordres,
regagn notre camp au soleil couch; nous sommes rests  notre
ancrage, dcids  t'attendre jusqu au jour; mais, pensant que
peut-tre tu viendrais  un autre endroit du rivage, nous l'avons
long, retournant de temps  autre  notre point de dpart; c'est
 l'un de ces retours que nous avons entendu ton appel, et, il n'y
a qu'un instant, le bruit d'une lutte; nous avons dbarqu pour
venir  ton aide. Ce matin, lorsque nous t'avons vu envelopp par
ces diables noirs, notre premier mouvement a t de ramer droit 
terre et d'aller nous faire tuer  tes cts... mais je me suis
rappel tes ordres, et nous avons rflchi que, nous faire tuer,
c'tait t'ter tout moyen de retraite... Enfin, te voici: crois-
moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces
corcheurs.

Pendant que Douarnek m'avait ainsi parl, Elwig s'tait jete sur
le corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mls de
sanglots dchirants. Si dtestable que ft cette crature, son
accs de douleur me toucha... Je m'apprtais  lui parler, lorsque
Douarnek s'cria.

-- Scanvoch, vois-tu au loin ces torches?

Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs
lueurs rougetres qui semblaient approcher avec rapidit.

-- On s'est aperu de ta fuite, Elwig, lui dis-je en tchant de
l'arracher du corps de son amant qu'elle tenait troitement
embrass en redoublant ses cris; ton frre est  ta poursuite...
il n'y a pas un instant  perdre... viens! viens!...

-- Scanvoch, me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain
d'entraner Elwig qui ne me rpondait que par des sanglots, ces
torches sont portes par des cavaliers... Entends-tu leurs
hurlements de guerre? entends-tu le rapide galop de leurs
chevaux?... Ils ne sont plus  six portes de flche de nous...
J'ai fait chouer notre barque pour arriver plus vite prs de toi;
 peine aurons-nous le temps de la remettre  flot... Veux-tu nous
faire tuer ici? Soit... faisons-nous bravement tuer; mais si tu
veux fuir, fuyons...

-- C'est ton frre, c'est la mort qui vient! criai-je une dernire
fois  Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle
m'avait, aprs tout, sauv la vie. Dans un instant il sera trop
tard...

Et comme la prtresse ne me rpondait pas, je criai  Douarnek:

-- Aide-moi... enlevons-la de force!

Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaait avec
une force convulsive, il et fallu emporter les deux corps:
Douarnek et moi, nous y avons renonc.

Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de
leurs torches, faites de brandons rsineux, se projetait jusque
sur la grve... Il n'tait plus temps de sauver Elwig... Notre
barque, grce  nos efforts, fut remise  flot: je saisis le
gouvernail; Douarnek et les deux autres soldats ramrent avec
vigueur.

Nous n'tions qu' une porte de trait du rivage, lorsqu' la
clart de leurs flambeaux, nous vmes les cavaliers franks
accourir; et,  leur tte, je reconnus Nroweg, l'Aigle terrible,
remarquable par sa stature colossale. Suivi de plusieurs cavaliers
qui; comme lui, hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son
cheval dans le fleuve; ses compagnons l'imitrent, agitant d'une
main leurs longues lances, et de l'autre les torches dont les
rouges reflets clairaient au loin les eaux du fleuve et notre
barque qui s'loignait  force de rames.

Assis au gouvernail, je tournai bientt le dos au rivage, et je
dis tristement  Douarnek:

--  cette heure, la misrable crature est gorge par ces
barbares!...

Et notre barque continua de voler sur les eaux.

-- Est-ce un homme, une femme, un dmon qui nous suit? s'cria
Douarnek au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et
se dressant pour regarder dans le sillage de notre barque, que la
lueur lointaine des torches, agites par les cavaliers qui
renonaient  nous poursuivre, clairait encore.

Je me levai aussi, regardant du mme ct; puis, aprs un moment
d'observation, je m'criai:

-- Haut les rames, enfants ne ramez plus... c'est elle... c'est
Elwig! ... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre...
ses forces semblent puises!...

En parlant ainsi, j'avais agi. La prtresse, fuyant son frre et
une mort certaine, avait d, pour nous rejoindre, nager avec une
nergie extraordinaire. Elle saisit l'extrmit de la rame d'une
main crispe: deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu'
elle, et  l'aide d'un soldat je pus recueillir Elwig  bord de
notre barque.

-- Bnis soient les dieux! m'criai-je; je me serais toujours
reproch ta mort!

La prtresse ne me rpondit rien, se laissa tomber sur le banc de
l'un des rameurs, et, replie sur elle-mme, la figure cache
entre ses genoux, elle garda un silence farouche. Pendant que les
soldats ramaient vigoureusement, je regardai au loin derrire moi:
les torches des cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme
des lueurs incertaines  travers la brume de la nuit et l'humide
vapeur des eaux du fleuve. Le terme de notre traverse approchait;
dj nous apercevions les feux de notre camp sur l'autre rive.
Plusieurs fois j'avais adress la parole  Elwig, sans qu'elle
m'et rpondu... Je jetai sur ses paules et sur ses habits
tremps de l'eau glace du Rhin l'paisse casaque de nuit d'un des
soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il
tait brlant; trangre  ce qui se passait dans le bateau, elle
ne sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je
dis  la soeur de Nroweg:

-- Demain, je te conduirai prs de Victoria; jusque-l, je t'offre
l'hospitalit dans ma maison: ma femme et la soeur de ma femme te
traiteront en amie.

Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors
Douarnek me dit  demi-voix:

-- Si tu m'en crois, Scanvoch, aprs que cette diablesse qui t'a
suivi  la nage, je ne sais pourquoi, se sera essuye et
rchauffe  ton foyer, enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait,
cette nuit, trangler ta femme et ton enfant... Rien n'est plus
sournois et plus froce que les femmes franques.

-- Cette prcaution sera bonne  prendre, dis-je  Douarnek.

Et je me dirigeai vers ma demeure, accompagn d'Elwig, qui me
suivait comme un spectre.

La nuit tait avance; je n'avais plus que quelques pas  faire
pour arriver  la porte de mon logis, lorsqu' travers l'obscurit
je vis un homme mont sur le rebord d'une des fentres de ma
maison: il semblait examiner les volets. Je tressaillis... cette
croise tait celle de la chambre occupe par ma femme Elln.

Je dis tout bas  Elwig en lui saisissant le bras:

-- Ne bouge pas... attends...

Elle s'arrta immobile... Matrisant mon motion, je m'approchai
avec prcaution, tchant de ne pas faire crier le sable sous mes
pieds... Mon attente fut trompe, mes pas furent entendus;
l'homme, averti, sauta du rebord de la fentre et prit la fuite.
Je m'lanais  sa poursuite, lorsque Elwig, croyant que je
voulais l'abandonner, courut aprs moi, me rejoignit, se cramponna
 mon bras, me disant avec terreur:

-- Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera.

Malgr mes efforts, je ne pus me dbarrasser de l'treinte d'Elwig
que lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurit. Il avait trop
d'avance sur moi, la nuit tait trop sombre, pour qu'il me ft
possible de l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je
frappai  la porte de ma demeure.

Presque aussitt j'entendis au dedans du logis les voix de ma
femme et de sa soeur, inquites sans doute de la dure de mon
absence; quoiqu'elles ignorassent que j'tais all au camp des
Franks, elles ne s'taient pas couches.

-- C'est moi! leur criai-je, c'est moi Scanvoch!

 peine la porte fut-elle ouverte qu' la clart de la lampe que
tenait Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un
ton doux et de tendre reproche:

-- Enfin, te voil!... nous commencions  nous alarmer, ne te
voyant pas revenir depuis ce matin...

-- Nous qui comptions sur vous pour notre petite fte, ajouta
Sampso; mais vous vous tes trouv avec d'anciens compagnons de
guerre... et les heures ont vite pass.

-- Oui, l'on aura longuement parl batailles, ajouta Elln,
toujours suspendue  mon cou, et mon bien-aim Scanvoch a un peu
oubli sa femme...

Elln fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas
d'abord aperu Elwig, reste dans l'ombre  ct de la porte; mais
 la vue de cette sauvage crature, ple, sinistre, immobile, la
soeur de ma femme ne put cacher sa surprise et son effroi
involontaire. Elln se dtacha brusquement de moi, remarqua aussi
la prsence de la prtresse, et, me regardant non moins tonne
que sa soeur, elle me dit:

-- Scanvoch, cette femme, quelle est-elle?

-- Ma soeur! s'cria Sampso oubliant la prsence d'Elwig et me
considrant plus attentivement, vois donc, les manches de la saie
de Scanvoch sont ensanglantes... il est bless!...

Ma femme plit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec
angoisse.

-- Rassure-toi, lui dis-je, ces blessures sont lgres... je vous
avais cach,  toi et  ta soeur, le but de mon absence: j'tais
all au camp des Franks, charg d'un message de Victoria.

-- Aller au camp des Franks! s'crirent Elln et Sampso avec
terreur, c'tait la mort!

-- Et voil celle qui m'a sauv de la mort, dis-je  ma femme en
lui montrant Elwig, toujours immobile. Je vous demande  toutes
deux vos soins pour elle jusqu' demain... Je la conduirai chez
Victoria.

En apprenant que je devais la vie  cette trangre, ma femme et
sa soeur allrent vivement  elle dans l'expansion de leur
reconnaissance; mais presque aussitt elles s'arrtrent,
intimides, effrayes par la sinistre et impassible physionomie
d'Elwig, qui semblait ne pas les apercevoir et dont l'esprit
devait tre ailleurs.

-- Donnez-lui seulement quelques vtements secs, les siens sont
tremps d'eau, dis-je  ma femme et  sa soeur. Elle ne comprend
pas le gaulois, vos remercments seraient inutiles.

-- Si elle ne t'avait sauv la vie, me dit Elln, je trouverais 
cette femme l'air sombre et menaant.

-- Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque
vous lui aurez donn des vtements, je la conduirai dans la petite
chambre basse, o je l'enfermerai pour plus de prudence.

Sampso tant alle chercher une tunique et une mante pour Elwig,
je dis  ma femme:

-- Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu
aucun bruit  la fentre de ta chambre?

-- Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quitte de la
soire, tant nous tions inquites de la dure de ton absence...
Mais pourquoi me fais-tu cette question?

Je ne rpondis pas tout d'abord  ma femme, car, voyant sa soeur
revenir avec des vtements, je dis  Elwig en les lui remettant:

-- Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour
remplacer les tiens qui sont mouills... As-tu besoin d'autre
chose? ... As-tu faim?... as-tu soif? Enfin, que veux-tu?

-- Je veux la solitude, me rpondit Elwig en repoussant les
vtements du geste, je veux la nuit noire...

-- Suis-moi donc, lui dis-je.

Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre,
et j'ajoutai en levant la lampe, afin de lui montrer l'intrieur
de ce rduit:

-- Tu vois cette couche... repose toi... et que les dieux te
rendent paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure!

Elwig ne rpondit rien, et se jeta sur le lit en se cachant la
figure entre les mains.

-- Maintenant, dis-je en fermant la porte, ce devoir hospitalier
accompli, je brle d'aller embrasser mon petit Alguen.

Je le trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible
sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant
mieux la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir
jamais. Ta mre et sa soeur examinrent et pansrent mes
blessures... elles taient lgres.

Pendant qu'Elln et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai
de l'homme qui, mont sur le rebord de la fentre, m'avait paru
examiner sa fermeture. Elles furent trs-surprises de mes paroles;
elles n'avaient rien entendu, ayant toutes deux pass la soire
auprs du berceau de mon fils.

En causant ainsi, Elln me dit:

-- Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui?

-- Non.

-- Ttrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est
arriv ce soir... La mre des camps est alle  cheval  sa
rencontre... nous l'avons vue passer.

-- Et Victorin, dis-je  ma femme, accompagnait-il sa mre?

-- Il tait  ses cts... c'est pour cela sans doute que nous ne
l'avons pas vu dans la journe.

L'arrive de Ttrik me donna beaucoup  rflchir.

Sampso me laissa seul avec Elln... La nuit tait avance... je
devais, le lendemain, ds l'aube, aller rendre compte  Victoria
et  son fils du rsultat de mon message auprs des chefs franks.

CHAPITRE III

Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait  cette
modeste demeure par une ruelle troite et assez longue, borde des
deux cts par de hauts retranchements, dpendant des
fortifications d'une des portes de Mayence. J'tais  environ
vingt pas du logis de la _mre des camps_, lorsque j'entendis
derrire moi ces cris, pousss avec un accent d'effroi:

-- Sauvez-vous! sauvez-vous!...

En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec
rapidit, un char  deux roues, attel de deux chevaux, dont le
conducteur n'tait plus matre.

Je ne pouvais me jeter ni  droite ni  gauche de cette ruelle
troite, afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient
presque de chaque ct les murs; je me trouvais aussi trop loin de
l'entre du logis de Victoria pour esprer de m'y rfugier, si
rapide que ft ma course: je devais, avant d'arriver  la porte,
tre broy sous les pieds des chevaux... Mon premier mouvement fut
donc de leur faire face, d'essayer de les saisir par leur mors et
de les arrter ainsi, malgr ma presque certitude d'tre cras.
Je m'lanai les deux mains en avant; mais,  prodige!  peine
j'eus touch le frein des chevaux, qu'ils s'arrtrent subitement
sur leurs jarrets, comme si mon geste et suffi pour mettre un
terme  leur course imptueuse... Heureux d'chapper  une mort
presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de
refrner, d'un seul geste, des chevaux emports, je me demandais,
en reculant de quelques pas, la cause de cet arrt extraordinaire,
lorsque bientt je remarquai que les chevaux, quoique forcs de
rester en place, faisaient de violents efforts pour avancer,
tantt se cabrant, tantt s'lanant en avant et roidissant leurs
traits, comme si le chariot et t tout  coup enray ou retenu
par une force insurmontable.

Ne pouvant rsister  ma curiosit, je me rapprochai; puis, me
glissant entre les chevaux et le mur de retranchement, je parvins
 monter sur l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que
vif, tremblait de tous ses membres; de l'avant-train je courus 
l'arrire, et je vis, non sans stupeur, un homme de la plus grande
taille et d'une carrure d'Hercule, cramponn  deux espces
d'ornements recourbs qui terminaient le dossier de cette voiture,
qu'il venait ainsi d'arrter dans sa course, grce  une force
surhumaine.

-- Le capitaine Marion! m'criai-je, j'aurais d m'en douter: lui
seul, dans l'arme gauloise, est capable d'arrter un char dans sa
course rapide.

-- Dis donc  ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de
contenir ses chevaux... mes poignets commencent  se lasser, me
dit le capitaine.

Je transmettais cet ordre au cocher, qui commenait  reprendre
ses esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez
Victoria, sortir de la maison, et, accourant au bruit, ouvrir la
porte de la cour, et donner ainsi libre entre au char.

-- Il n'y a plus de danger, dis-je au cocher; conduis maintenant
tes chevaux doucement jusqu'au logis. Mais  qui appartient cette
voiture?

--  Ttrik, gouverneur de Gascogne, arriv d'hier  Mayence; il
demeure chez Victoria, me rpondit le cocher en calmant de la voix
ses chevaux.

Pendant que le char entrait dans la maison de la mre des camps,
j'allai vers le capitaine pour le remercier de son secours
inattendu.

Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitt, pour la guerre, son
enclume de forgeron; il tait connu et aim dans l'arme autant
par son courage hroque et sa force extraordinaire que par son
rare bon sens, sa ferme raison, l'austrit de ses moeurs et son
extrme bonhomie.

Il s'tait redress sur ses jambes, et, son casque  la main, il
essuyait son front baign de sueur. Il portait une cuirasse de
mailles d'acier par-dessus sa saie gauloise, et une longue pe 
son ct; ses bottes poudreuses annonaient qu'il venait de faire
une longue course  cheval. Sa grosse figure hle,  demi
couverte d'une barbe paisse et dj grisonnante, tait aussi
ouverte qu'avenante et joviale.

-- Capitaine Marion, lui dis-je, je te remercie de m'avoir empch
d'tre cras sous les roues de ce char.

-- Je ne savais pas que c'tait toi qui risquais d'tre foul aux
pieds des chevaux, ni plus ni moins qu'un chien ahuri, sotte mort
pour un brave soldat comme toi, Scanvoch; mais quand j'ai entendu
ce cocher du diable s'crier: Sauvez-vous! j'ai devin qu'il
allait craser quelqu'un; alors j'ai tch d'arrter ce char, et,
heureusement, ma mre m'a dou de bons poignets et de solides
jarrets. Mais o est donc mon cher ami Eustache? ajouta le
capitaine en regardant autour de lui.

-- De qui parles-tu?

-- D'un brave garon, mon ancien compagnon d'enclume: comme moi,
il a quitt le marteau pour la lance: les hasards de la guerre
m'ont mieux servi que lui, car, malgr sa bravoure, mon ami
Eustache est rest simple cavalier, et je suis devenue
capitaine... Mais le voici l-bas, les bras croiss, immobile
comme une borne... H! Eustache! Eustache!...

 cet appel, le compagnon du capitaine Marion s'approcha
lentement, les bras toujours croiss sur sa poitrine. C'tait un
homme de stature moyenne et vigoureuse; sa barbe et ses cheveux
d'un blond ple, son teint bilieux, sa physionomie dure et morose,
offraient un contraste frappant avec l'extrieur avenant du
capitaine Marion. Je me demandais quelles singulires affinits
avaient pu rapprocher dans une troite et constante amiti deux
hommes de dehors et de caractres si dissemblables.

-- Comment, mon ami Eustache, lui dit le capitaine, tu restes l,
les bras croiss,  me regarder, tandis que je m'efforce d'arrter
un char lanc  toute bride?

-- Tu es si fort! rpondit Eustache. Quelle aide peut apporter le
ciron au taureau?

-- Cet homme doit tre jaloux et haineux, me suis-je dit en
entendant cette rponse, et en remarquant l'expression des traits
de l'ami du capitaine.

-- Va pour le ciron et le taureau, mon ami Eustache, reprit le
capitaine avec sa bonhomie habituelle, et paraissant flatt de la
comparaison; mais quand le ciron et le taureau sont camarades, si
gros que soit celui-ci, si petit que soit celui-l, l'un
n'abandonne pas l'autre...

-- Capitaine, rpondit le soldat avec un sourire amer, t'ai-je
jamais abandonn au jour du danger, depuis que nous avons quitt
la forge?

-- Jamais! s'cria Marion en prenant cordialement la main
d'Eustache, jamais; car, aussi vrai que l'pe que tu portes est
la dernire arme que j'ai forge, pour t'en faire un don d'amiti,
ainsi que cela est grav sur la lame, tu as toujours,  la
bataille, _march dans mon ombre_, comme nous disons au pays.

-- Qu'y a-t-il d'tonnant  cela? reprit le soldat; auprs de toi,
si vaillant et si robuste... j'tais ce que l'ombre est au corps.

-- Par le diable! quelle ombre! mon ami Eustache, dit en riant le
capitaine.

Et, s'adressant  moi, il ajouta, montrant son compagnon Eustache:

-- Qu'on me donne deux ou trois mille ombres comme celle-l, et 
la premire bataille je ramne un troupeau de prisonniers franks.

-- Tu es un capitaine renomm! Moi, comme tant d'autres pauvres
hres, nous ne sommes bons qu' obir,  nous battre et  nous
faire tuer, rpondit l'ancien forgeron en plissant ses lvres
minces.

-- Capitaine, dis-je  Marion, n'avez-vous pas  parler  Victorin
ou  sa mre?

-- Oui, j'ai  rendre compte  Victorin d'un voyage dont moi et
mon vieux camarade nous arrivons.

-- Je t'ai suivi comme soldat, dit Eustache; le nom d'un obscur
cavalier ne mrite pas l'honneur d'tre prononc devant Victoria
la Grande.

Le capitaine haussa les paules avec impatience, et de son poing
norme il menaa familirement son ami.

-- Capitaine, dis-je  Marion, htons-nous d'entrer chez Victoria;
le soleil est dj haut et je devais me rendre chez elle  l'aube.

-- Ami Eustache, dit Marion en se dirigeant vers la maison, veux-
tu rester ici, ou aller m'attendre chez nous?

-- Je t'attendrai ici  la porte... c'est la place d'un
subalterne...

-- Croiriez-vous, Scanvoch, reprit Marion en riant, croiriez-vous
que depuis tantt vingt ans que ce mauvais garon et moi nous
vivons et guerroyons ensemble comme deux frres, il ne veut pas
oublier que je suis capitaine et me traiter en simple batteur
d'enclume, comme nous nous traitions jadis?...

-- Je ne suis pas seul  reconnatre la diffrence qu'il y a entre
nous, Marion, rpondit Eustache; tu es l'un des capitaines les
plus renomms de l'arme... je ne suis, moi que le dernier de ses
soldats.

Et il s'assit sur une pierre  la porte de la maison en rongeant
ses ongles.

-- Il est incorrigible, me dit le capitaine. Et nous sommes tous
deux entrs chez Victoria.

-- Il faut que le capitaine Marion soit trangement aveugl par
l'amiti pour ne pas s'apercevoir que son compagnon est dvor
d'une haineuse envie, pensai-je  part moi.

La demeure de la mre des camps tait d'une extrme simplicit. Le
capitaine Marion ayant demand  l'un des soldats de garde si
Victorin pouvait le recevoir, le soldat rpondit que le jeune
gnral n'avait point pass la nuit au logis.

Marion, malgr la vie des camps, conservait une grande austrit
de moeurs; il parut choqu d'apprendre que Victorin n'tait pas
encore rentr chez lui, et il me regarda d'un air mcontent. Je
voulus, sans pourtant mentir, excuser le fils de Victoria, et je
rpondis au capitaine:

-- Ne nous htons pas de mal juger Victorin: hier, Ttrik,
gouverneur de Gascogne, est arriv au camp, il se peut que
Victorin ait pass la nuit en confrence avec lui.

-- Tant mieux... car je voudrais voir ce jeune homme, aujourd'hui
chef des Gaules, sortir des griffes de _cette peste de luxure_ qui
nous pousse  tant de mauvais actes... Quant  moi, ds que
j'aperois un coqueluchon ou un jupon court, je dtourne la vue
comme si je voyais le dmon en personne.

-- Victorin s'amende, et il s'amendera davantage encore; l'ge
viendra, dis-je au capitaine; mais, que voulez-vous! il est jeune,
il aime le plaisir...

-- Et moi aussi, j'aime le plaisir, et furieusement encore!...
reprit le bon capitaine. Ainsi... rien ne me plat plus, mon
service accompli, que de rentrer chez moi pour vider un pot de
cervoise, bien rafrachissant, avec mon ami Eustache, en causant
de notre mtier d'autrefois, ou en nous amusant  fourbir nos
armes en fins armuriers... Voil des plaisirs! Et pourtant, malgr
leur vivacit, ils n'ont rien que d'honntet... Esprons,
Scanvoch, que Victorin les prfrera quelque jour  ses orgies
impudiques et diaboliques...

-- Esprons, capitaine; mieux vaut l'esprance que la
dsesprance... Mais, en l'absence de Victorin, vous pouvez
confrer avec sa mre... Je vais la prvenir de votre arrive.

Je laissai Marion seul, et passant dans une pice voisine, j'y
trouvai une vieille servante qui m'introduisit auprs de la mre
des camps.

Je veux, mon enfant, pour toi et pour notre descendance, tracer
ici le portrait de cette illustre Gauloise, une des gloires de
notre bien-aime patrie.

J'ai trouv Victoria assise  ct du berceau de son petit-fils
_Victorinin_, joli enfant de deux ans qui dormait d'un profond
sommeil. Elle s'occupait d'un travail de couture, selon son
habitude de bonne mnagre. Elle avait alors mon ge, trente-huit
ans; mais on lui et  peine donn trente ans; dans sa jeunesse,
on l'avait justement compare  la _Diane chasseresse;_ dans son
ge mr, on la comparait non moins justement  la _Minerve
antique_: grande, svelte et virile, sans perdre pour cela des
chastes grces de la femme, elle avait une taille incomparable;
son beau visage, d'une expression grave et douce, avait un grand
caractre de majest sous sa noire couronne de cheveux, forme de
deux longues tresses enroules autour de son front auguste.
Envoye tout enfant dans un collge de nos druidesses vnres, et
ayant prononc  quinze ans les voeux mystrieux qui la liaient
d'une manire indissoluble  la religion sacre de nos pres, elle
avait depuis lors, quoique marie, toujours conserv les vtements
noirs que les druidesses et les matrones de la vieille Gaule
portaient d'habitude: ses larges et longues manches, fendues  la
hauteur de la saigne, laissaient voir ses bras aussi blancs,
aussi forts que ceux de ces vaillantes Gauloises qui ont
hroquement combattu les Romains  la bataille de Vannes, sous
les yeux de notre aeule Margarid, et prfr la mort aux hontes
de l'esclavage.

Au milieu de la chambre, et non loin du sige o la mre des camps
tait assise, auprs du berceau de son petit-fils, on voyait
plusieurs rouleaux de parchemin et tout ce qu'il fallait pour
crire; accrochs  la muraille taient les deux casques et les
deux pes du pre et du mari de Victoria, tus  la guerre...
L'un de ces casques tait surmont d'un coq gaulois en bronze
dor, les ailes  demi ouvertes, tenant sous les pattes une
alouette qu'il menaait du bec. Cet emblme avait t adopt comme
ornement de guerre par le pre de Victoria, aprs un combat
hroque, o,  la tte d'une poigne de soldats, il avait
extermin une lgion romaine qui portait une alouette sur ses
enseignes. Au-dessous de ces armes on voyait une coupe d'airain o
trempaient sept brins de gui, car la Gaule avait retrouv sa
libert religieuse en recouvrant son indpendance. Cette coupe
d'airain et ces brins de gui, symboles druidiques, taient
accompagns d'une croix de bois noir, en commmoration de la mort
de Jsus de Nazareth, pour qui la mre des camps, sans tre
chrtienne, professait une profonde admiration; elle le regardait
comme l'un des sages qui honoraient le plus l'humanit.

Telle tait, mon enfant, Victoria la Grande, cette illustre
Gauloise dont notre descendance prononcera toujours le nom avec
orgueil et respect.

La mre des camps,  ma vue, se leva vivement, vint  moi d'un air
content, me disant de sa voix sonore et douce:

-- Sois le bienvenu, frre; ta mission tait prilleuse... Ne te
voyant pas de retour avant la fin du jour, je n'ai pas voulu
envoyer chez toi, de crainte d'alarmer ta femme en me montrant
inquite de la dure de ton absence... Te voici, je suis
heureuse...

Et elle serra tendrement mes mains dans les siennes.

Les paroles qu'elle m'adressait ayant troubl sans doute le
sommeil du petit-fils de Victoria, il fit entendre un lger
murmure; elle retourna promptement vers lui, le baisa au front;
puis se rasseyant et posant le bout de son pied sur une bascule
qui soutenait le berceau, Victoria lui imprima ainsi un lger
balancement, tout en continuant de causer avec moi.

-- Et le message? me dit-elle. Comment ces barbares l'ont-ils
accueilli?... Veulent-ils la paix?... Veulent-ils une guerre
d'extermination?

Au moment o j'allais lui rpondre, ma soeur de lait m'interrompit
d'un geste, et ajouta ensuite, aprs un moment de rflexion:

-- Sais-tu que Ttrik, mon bon parent, est ici depuis hier?

-- Je le sais.

-- Il ne peut tarder  venir; je prfre que devant lui seulement
tu me rendes compte de ce message.

-- Il en sera donc ainsi... Pouvez-vous recevoir le capitaine
Marion? En entrant je l'ai rencontr; il venait confrer avec
Victorin...

-- Scanvoch, mon fils a encore pass la nuit hors de son logis! me
dit Victoria en imprimant  son aiguille un mouvement plus rapide,
ce qui annonait toujours chez elle une vive contrarit.

-- Sachant la venue de votre parent de Gascogne, j'ai pens que
peut-tre de graves intrts avaient retenu Victorin en confrence
avec Ttrik durant cette nuit... Voil du moins ce que j'ai laiss
supposer au capitaine Marion, en lui disant que vous pourriez sans
doute l'entendre.

Victoria resta quelques moments silencieuse; puis, laissant son
ouvrage de couture sur ses genoux, elle releva la tte et reprit
d'un ton  la fois douloureux et contenu:

-- Victorin a des vices..., ils toufferont ses qualits!

-- Ayez confiance et espoir... l'ge le mrira.

-- Depuis deux ans ses vices augmentent, ses qualits dclinent!

-- Sa bravoure, sa gnrosit, sa franchise, n'ont pas dgnr...

-- Sa bravoure n'est plus cette calme et prvoyante bravoure qui
sied  un gnral..., elle devient aveugle... folle... Sa
gnrosit ne choisit plus entre les dignes et les indignes; sa
raison faiblit, le vin et la dbauche le perdent... Par Hsus!
ivrogne et dbauch!..., lui, mon fils! l'un des deux chefs de
notre Gaule, aujourd'hui libre... et demain peut-tre sans gale
parmi les nations du monde... Scanvoch, je suis une malheureuse
mre!...

-- Victorin m'aime..., je lui dirai de paternelles mais svres
paroles...

-- Crois-tu donc que tes paroles feront ce que n'ont pas fait les
paroles de sa mre, de celle-l qui depuis plus de vingt ans ne
l'a pas quitt, le suivant aux armes, souvent  la bataille?
Scanvoch, Hsus me punit... j'ai t trop fire de mon fils...

-- Et quelle mre n'et pas t fire de lui, ce jour o toute une
vaillante arme acclamait librement pour son chef ce gnral de
vingt ans, derrire lequel on voyait... vous, sa mre?

-- Et qu'importe, s'il me dshonore!... Et pourtant ma seule
ambition tait de faire de mon fils un citoyen, un homme digne de
nos pres!... En le nourrissant de mon lait, ne l'ai-je pas aussi
nourri d'un ardent et saint amour pour notre Gaule renaissante 
la vie,  la libert?... Qu'est-ce que j'ai toujours voulu, moi?
Vivre obscure, ignore, mais employer mes veilles, mes jours, mon
intelligence, ma science du pass, qui me donne la conscience du
prsent, et parfois la connaissance de l'avenir... employer enfin
toutes les forces de mon me et de mon esprit  rendre mon fils
vaillant, sage, clair, digne en tout de guider les hommes libres
qui l'ont librement lu pour chef... Et alors, Hsus m'en est
tmoin! fire comme Gauloise, heureuse comme mre d'avoir enfant
un tel homme, j'aurais joui de sa gloire et de la prosprit de
mon pays du fond de ma retraite... Mais avoir un fils ivrogne et
dbauch! Courroux du ciel! Cet insens ne comprend donc pas qu'
chaque excs il soufflette sa mre! S'il ne le comprend pas, nos
soldats le sentent, eux autres... Hier, je traversais le camp,
trois vieux cavaliers viennent  ma rencontre et me saluent...
Sais-tu ce qu'ils me disent? Mre, nous le plaignons!... Puis ils
se sont loigns tristement... Scanvoch, je te le dis... je suis
une malheureuse mre!...

-- coutez-moi, depuis quelque temps nos soldats se
dsaffectionnent de Victorin, je l'avoue, je le comprends; car
l'homme que des hommes libres ont choisi pour chef doit tre pur
de tout excs et vaincre mme les entranements de son ge... Cela
est vrai, ma soeur, et souvent n'ai-je pas blm votre fils devant
vous?...

-- J'en conviens.

-- Je le dfends surtout  cette heure, parce que ces soldats,
aujourd'hui si scrupuleux sur des dfauts frquents chez les
jeunes chefs militaires, obissent moins  leurs scrupules... qu'
des excitations perfides.

-- Que veux--tu dire?

-- On est jaloux de votre fils, de son influence sur les troupes;
et, pour le perdre, on exploite ses dfauts afin de donner crance
 des calomnies infmes.

-- Qui serait jaloux de Victorin? Qui aurait intrt  rpandre
ces calomnies?

-- C'est surtout depuis un mois, n'est-ce pas? que cette hostilit
contre votre fils s'est manifeste, et qu'elle va s'empirant.

-- Oui, oui; mais encore une fois qui souponnes-tu de l'avoir
excite?

-- Ma soeur, ce que je vais vous dire est grave...

-- Achve...

-- Il y a un mois, un de nos parents, gouverneur de Gascogne, est
venu  Mayence...

-- Ttrik?

-- Oui; puis il est reparti au bout de quelques jours?

-- Eh bien?

-- Presque aussitt aprs le dpart de Ttrik la sourde hostilit
contre votre fils s'est dclare et a toujours t croissante!...

Victoria me regarda en silence, comme si elle n'avait pas d'abord
compris mes paroles; puis, une ide subite lui venant  l'esprit,
elle s'cria d'un ton de reproche:

-- Quoi! tu souponnerais Ttrik... mon parent, mon meilleur ami!
lui, le plus sage des hommes! lui, l'un des meilleurs esprits de
ce temps; lui qui, jusque dans les distractions qu'il cherche dans
les lettres, se montre grand pote! lui, l'un des plus utiles
dfenseurs de la Gaule, bien qu'il ne soit pas homme de guerre;
lui qui, dans son gouvernement de Gascogne, rpare,  force de
soins, les maux de la guerre civile, autrefois souleve pour
reconqurir notre indpendance?... Ah! frre! frre! j'attendais
mieux de ton loyal coeur et de ta raison.

-- Je souponne cet homme...

-- Mais tu es insens! le souponner, lui qui, pre d'un fils que
lui a laiss une femme toujours regrette, puise dans ses
habitudes de paternelle indulgence une excuse aux vices de
Victorin... Ne l'aime-t-il pas, ne le dfend-il pas aussi
chaleureusement que tu le dfends toi-mme?...

-- Je souponne cet homme.

-- Oh! tte de fer! caractre inflexible!... Pourquoi souponnes-
tu Ttrik? De quel droit? Qu'a-t-il fait? Par Hsus! si tu n'tais
mon frre... si je ne connaissais ton coeur..., je te croirais
jaloux de l'amiti que j'ai pour mon parent!

 peine Victoria eut-elle prononc ces paroles, qu'elle les
regretta et me dit:

-- Oublie ces paroles...

-- Elles me seraient pnibles, ma soeur, si le doute injuste
qu'elles expriment vous aveuglait sur la vrit que je dis.

 ce moment, la servante entra et demanda si Ttrik pouvait tre
introduit.

-- Qu'il vienne, rpondit Victoria, qu'il vienne  l'instant!

En mme temps parut Ttrik.

C'tait un petit homme entre les deux ges, d'une figure fine et
douce; un sourire affable effleurait toujours ses lvres; il avait
enfin tellement l'extrieur d'un homme de bien, que Victoria, le
voyant entrer, ne put s'empcher de me jeter un regard qui
semblait encore me reprocher mes soupons.

Ttrik alla droit  Victoria, la baisa au front avec une
familiarit paternelle et lui dit:

-- Salut  vous, chre Victoria.

Puis, s'approchant du berceau o continuait de dormir le petit-
fils de la mre des camps, le gouverneur de Gascogne, contemplant
l'enfant avec tendresse, ajouta tout bas, comme s'il et craint de
le rveiller:

-- Dors, pauvre petit! Tu souris  tes songes enfantins, et tu
ignores que l'avenir de notre Gaule bien-aime repose peut-tre
sur ta tte... Dors, enfant prdestin sans doute  poursuivre la
tche entreprise par ton glorieux pre! noble tche qu'il
accomplira durant de longues annes sous l'inspiration de ton
auguste aeule!... Dors, pauvre petit, ajouta Ttrik dont les yeux
se remplirent de larmes d'attendrissement, les dieux secourables
et propices  la Gaule veilleront sur toi!...

Victoria, pendant que son parent essuyait ses yeux humides,
m'interrogea de nouveau du regard, comme pour me demander si
c'taient l le langage et la physionomie d'un tratre, d'un homme
perfidement ennemi du pre de cet enfant.

Ttrik, s'adressant alors  moi, me dit affectueusement:

-- Salut au meilleur, au plus fidle ami de la femme que j'aime et
que je vnre le plus au monde.

-- C'est la vrit; je suis le plus obscur, mais le plus dvou
des amis de Victoria, ai-je rpondu en regardant fixement Ttrik;
et le devoir d'un ami est de dmasquer les tratres!

-- Je suis de votre avis, bon Scanvoch, reprit simplement Ttrik;
le premier devoir d'un ami est de dmasquer les fourbes; je crains
moins le lion rugissant, la gueule ouverte, que le serpent rampant
dans l'ombre.

-- Alors, moi, Scanvoch, je vous dis ceci,  vous, Ttrik: Vous
tes un de ces dangereux reptiles dont vous parlez... je vous
crois un tratre! je vous accuse d'tre un tratre!...

-- Scanvoch! s'cria Victoria d'un ton de reproche, songes-tu 
tes paroles?

-- Je vois que la vieille plaisanterie gauloise, une de nos
franchises, nous est revenue avec nos dieux et notre libert,
reprit en souriant le gouverneur.

Puis, se retournant vers Victoria, il ajouta:

-- Notre ami Scanvoch possde la gausserie srieuse... la plus
plaisante de toutes...

-- Mon frre parte en honneur et conscience, reprit la mre des
camps. Il m'afflige, puisqu'en vous accusant il se trompe; mais il
est sincre dans son erreur...

Ttrik, regardant tour  tour Victoria et moi avec une sorte de
stupeur, garda le silence; puis il reprit d'un ton grave, cordial
et pntr:

-- Tout ami fidle est ombrageux; bon Scanvoch, inexplicable est
pour moi votre dfiance, mais elle doit avoir sa cause; franche
est l'attaque, franche sera la rponse... Que me reprochez-vous?

-- Il y a un mois, vous tes venu  Mayence, un homme  vous,
votre secrtaire, nomm Morix, bien muni d'argent, a donn  boire
 beaucoup de soldats, tchant de les irriter contre Victorin,
leur disant qu'il tait honteux que leur gnral, l'un des deux
chefs de la Gaule rgnre, ft un ivrogne et un dissolu... Votre
secrtaire a-t-il, oui ou non, tenu ces propos?...

-- Continuez, ami Scanvoch, continuez...

-- Votre secrtaire a cit un fait qui, depuis propag dans le
camp, a fait natre une grande irritation contre Victorin... Ce
fait, le voici il y a quelques mois, Victorin et quelques
officiers seraient alls dans une taverne situe dans une le des
bords du Rhin; aprs boire, anim par le vin, Victorin aurait fait
violence  l'htesse... et elle se serait tue de dsespoir...

-- Mensonge! s'cria Victoria. Je sais et condamne les dfauts de
mon fils... mais il est incapable d'une pareille infamie!

Le gouverneur m'avait cout dans un silence imperturbable; il
reprit en souriant:

-- Ainsi, bon Scanvoch, selon vous, mon secrtaire aurait, d'aprs
mes ordres, rpandu dans le camp ces calomnies indignes?

-- Oui.

-- Quel serait mon but?

-- Vous tes ambitieux...

-- Et comment ces calomnies serviraient-elles mon ambition?

-- Les soldats se dsaffectionnant de Victorin, lu par eux
gnral et l'un des chefs de la Gaule, vous useriez de votre
influence sur Victoria, afin de l'amener  vous proposer aux
soldats comme successeur de Victorin.

-- Une mre! y songez-vous, bon Scanvoch? rpondit Ttrik en
regardant Victoria; une mre sacrifier son fils  un ami!...

-- Victoria, dans la grandeur de son amour pour son pays,
sacrifierait son fils  votre lvation, si ce sacrifice tait
ncessaire au salut de la Gaule... Ai-je menti, ma soeur?

-- Non, me rpondit Victoria, qui paraissait chagrine de mes
accusations contre son parent. En cela tu dis la vrit; mais
quant au reste, tu t'abuses...

-- Et ce sacrifice hroque bon Scanvoch, reprit le gouverneur,
Victoria le ferait, sachant que par mes calomnies souterraines
j'aurais tch de perdre son fils dans l'esprit de nos soldats.

-- Ma soeur et ignor ces menes, si je ne les avais point
dmasques... D'ailleurs, souvent je lui ai entendu dire avec
raison que, si la paix s'affermissait enfin dans notre pays, il
vaudrait mieux que son chef, au lieu d'tre toujours enclin 
batailler, songet  gurir les maux des guerres passes; souvent
elle vous a cit comme l'un de ces hommes qui prfrent sagement
la paix  la guerre.

-- Je pense, il est vrai, que l'pe, bonne pour dtruire, est
impuissante  reconstruire, reprit Victoria; et, la libert de la
Gaule affermie, je voudrais que mon fils songet plus  la paix
qu' la guerre... Aussi t'ai-je engag, Scanvoch,  tenter une
dernire dmarche auprs des chefs franks en t'envoyant prs
d'eux.

-- Permettez--moi de vous interrompre, Victoria, reprit -- Ttrik,
et de demander  notre ami Scanvoch s'il n'a pas d'autre
accusation  porter contre moi...

-- Je t'accuse d'tre, ou l'agent secret de l'empereur romain,
GALIEN, ou l'agent du chef de la nouvelle religion.

-- Moi! s'cria le gouverneur, moi, l'agent des chrtiens!...

-- J'ai dit l'agent du chef de la nouvelle religion... Je veux
parler de l'vque qui sige  Rome.

-- Moi, l'agent d'tienne, vque de Rome! Moi, l'agent de cet
ambitieux pontife!...

-- Oui...  moins que, trompant  la fois et l'empereur romain et
le pape de Rome, vous ne les serviez tous deux, quitte  sacrifier
l'un ou l'autre, selon les ncessits de votre ambition.

-- Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch, rpondit
Ttrik avec son inaltrable placidit; votre soupon, si cruel
qu'il soit pour moi, peut,  la rigueur, se comprendre; car,
enfin, si par la force des armes nous sommes parvenus 
reconqurir pas  pas, depuis prs de trois sicles, presque
toutes les liberts de la vieille Gaule, les empereurs romains ont
vu avec douleur notre pays chapper  leur domination; je
comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir
arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tt ou tard
aux Romains, en la trahissant, il est vrai, d'une manire
infme... Mais croire que j'agis dans l'intrt du pape des
chrtiens, de ces malheureux partout perscuts, martyriss...
n'est-ce pas insens?... Que pourrais-je faire pour eux? Que
pourraient-ils faire pour moi?...

J'allais rpondre; Victoria m'interrompit d'un geste, et dit 
Ttrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort
de Jsus, place  ct de la coupe d'airain, o trempaient sept
brins de gui, symbole druidique:

-- Voyez cette croix, Ttrik, elle vous dit que, fidle  nos
dieux, je vnre cependant Celui qui a dit:

_Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable..._

_Que les coupables mritaient piti, consolation, et non le
mpris et la rigueur..._

_Que les fers des esclaves devaient tre briss..._

Glorifies soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides
les ont acceptes comme saintes, c'est vous dire combien j'aime la
tendre et pure morale de ce jeune matre de Nazareth... Mais,
voyez-vous, Ttrik, ajouta Victoria d'un air pensif, il y a une
chose trange, mystrieuse, qui m'pouvante... Oui, bien des fois,
durant mes longues veilles auprs du berceau de mon petit-fils,
songeant au prsent et au pass... j'ai t tourmente d'une vague
terreur pour l'avenir.
-- Et cette terreur, demanda Ttrik, d'o vient-elle?

-- Quelle a t depuis trois sicles l'implacable ennemie de la
Gaule? reprit Victoria; quelle a t l'impitoyable dominatrice du
monde?

-- Rome, rpondit le gouverneur, Rome paenne!

-- Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son sige 
Rome, reprit Victoria. Alors, dites-moi par quelle fatalit les
vques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne
le cachent pas,  rgner sur l'univers en dominant les souverains
du monde, non par la force, mais par la croyance... oui, rpondez!
par quelle fatalit ces papes ont-ils tabli  Rome le sige de
leur nouveau pouvoir? Quoi! Jsus de Nazareth avait fltri de sa
brlante parole les princes des prtres comme des hypocrites! Il
avait surtout prch l'humilit, le pardon, l'galit parmi les
hommes, et voil qu'en son nom divinis de nouveaux princes des
prtres se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers; les
voil dj, comme le pape tienne, accuss d'ambition,
d'intolrance, mme par les autres vques chrtiens! Oh! s'cria
la mre des camps avec exaltation, j'aime... j'admire ces pauvres
chrtiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant
l'galit des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves,
l'amour et le pardon des coupables!... Oh! pour ces hroques
martyrs, piti, vnration!... Mais je redoute, pour l'avenir de
la Gaule, ceux-l qui se disent les chefs, les papes de ces
chrtiens... Oui, je les redoute, ces princes des prtres, venant
tablir  Rome le sige de leur mystrieux empire!  Rome, ce
centre de la plus effroyable tyrannie qui ait jamais cras le
monde... Esprent-ils donc que l'univers, ayant eu longtemps
l'habitude de subir l'oppression de la Rome des Csars..., subira
patiemment l'oppression de la Rome des papes?...

-- Victoria, reprit Ttrik vous exagrez la puissance de ces
pontifes chrtiens; grand nombre d'entre eux, perscuts par les
empereurs romains, n'ont ils pas subi le martyre comme les plus
pauvres nophytes?...

-- Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent
contre les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... Je
sais encore que, parmi ces vques, il s'en est trouv de dignes
de parler et de mourir au nom de Jsus... Mais s'il se rencontre
de dignes pontifes, le gouvernement des prtres n'en est pas moins
 craindre! Est-ce  moi de vous rappeler notre histoire, Ttrik?
Dites, n'a-t-il pas t despotique, impitoyable, le gouvernement
de nos prtres  nous? Il y a dix sicles, dans ces temps
primitifs o nos druides, laissant, par un calcul odieux, les
peuples dans une crasse ignorance, les dominaient par la barbarie,
la superstition et la terreur!... Ces temps n'ont-ils pas t les
plus dtestables de l'histoire de la Gaule?... Ces temps
d'oppression et d'abrutissement n'ont-ils pas dur jusqu' ces
sicles glorieux et prospres, o nos druides, fondus dans le
corps de la nation, comme citoyens, comme pres, comme soldats,
ont particip  la vie commune, aux joies de la famille, aux
guerres nationales contre l'tranger... eux, toujours les premiers
 soulever les populations asservies?

Ttrik avait silencieusement cout Victoria; mais, au lieu de lui
rpondre, il reprit en souriant, comme toujours, avec srnit:

-- Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a porte
contre moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des
craintes que vous inspirent pour l'avenir les _princes des prtres
chrtiens_, comme vous les appelez, nous ramnent  cette
accusation... Ainsi, selon vous, Scanvoch, le but des perfidies
que vous me reprochez serait d'arriver au gouvernement de la
Gaule, afin de la trahir au profit de Rome paenne ou de Rome
catholique?

-- Oui, lui dis-je, je crois cela.

-- En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera
plus que personne... L'un de mes secrtaires, dites-vous, a tch
d'exciter l'hostilit de nos soldats contre Victorin; votre
rvlation me semble tardive; puis...

-- Je n'ai su cela qu'hier soir, dis-je au gouverneur de Gascogne
en l'interrompant.

-- Peu importe, reprit-il; ce secrtaire, je l'ai chass
dernirement de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet,
irrit contre Victorin, qui, plusieurs fois ici l'avait raill, il
s'tait veng en rpandant sur lui des calomnies encore plus
ridicules qu'odieuses. Mais laissons ces misres... Je suis
ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? Je vise au gouvernement de la
Gaule, duss-je y arriver par d'indignes manoeuvres?... Demandez 
Victoria quel est le but de mon nouveau voyage  Mayence...

-- Ttrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prosprit
de la Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils
comme hritier du gouvernement de son pre... Ttrik se croit
certain du consentement de l'empereur Galien.

-- Ttrik prvoit donc la mort prochaine de Victorin? ai-je rpondu
regardant fixement le gouverneur.

Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait
ordinairement baisss, rpondit:

-- Les Franks sont de l'autre ct du Rhin... et Victorin est
d'une bravoure tmraire; mon vif dsir est qu'il vive de longues
annes; mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de scurit
pour l'avenir, si elle savait qu'aprs Victorin le pouvoir restera
au fils de celui que l'arme a acclam comme chef, surtout lorsque
cet enfant aurait eu pour ducatrice Victoria la Grande...
Victoria, l'auguste mre des camps!...

-- Oui, ai-je rpondu en tchant de nouveau, mais en vain, de
rencontrer le regard du gouverneur; mais dans le cas o Victorin
mourrait prochainement, qui me dit que vous, Ttrik, vous
n'esprez pas tre le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en
son nom, et arriver ainsi, par une autre voie, au gouvernement de
la Gaule?

-- Parlez-vous srieusement, Scanvoch? reprit Ttrik. Demandez 
Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils
un homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes
assez faibles pour partager avec autrui une tche glorieuse?
L'idoltrie des soldats, pour elle ne vous est-elle pas un sr
garant qu'elle seule, dans le cas o Victorin mourrait
prmaturment, qu'elle seule pourrait conserver la tutelle de son
petit-fils et gouverner pour lui?

Victoria secoua la tte d'un air pensif et reprit:

-- Je n'aime pas votre projet, Ttrik. Quoi! dsigner au choix des
soldats un enfant encore au berceau! Qui sait ce que sera cet
enfant? qui sait ce qu'il vaudra?

-- Ne vous a-t-il pas pour ducatrice? reprit Ttrik.

-- N'ai-je pas aussi t l'ducatrice de Victorin? rpondit
tristement la mre des camps; cependant, malgr mes soins
vigilants, mon fils a des dfauts qui autorisent des calomnies
redoutables, auxquelles je vous crois tranger, je vous le dis
sincrement, Ttrik; j'espre maintenant que mon frre Scanvoch
rendra, comme moi, justice  votre loyaut.

-- Je l'ai dit, et je le rpte: je souponne cet homme, ai-je
rpondu  Victoria.

Elle s'cria avec impatience:

-- Et moi, j'ai dit et je rpte que tu es une tte de fer, une
vraie tte bretonne, rebelle  toute raison, lorsqu'une ide
fausse s'est implante dans ta dure cervelle.

Convaincu par instinct de la perfidie de Ttrik, je n'avais pas de
preuves contre lui, je me suis tu.

Ttrik a repris en souriant:

-- Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le Scanvoch de
son erreur; laissons ce soin  une irrsistible sductrice: _la
vrit_. Avec le temps, elle prouvera ma loyaut. Nous
reparlerons, Victoria, de votre rpugnance  faire acclamer par
l'arme votre petit-fils comme hritier du pouvoir de son pre,
j'espre vaincre vos scrupules. Mais, dites-moi, j'ai vu tout 
l'heure, en me rendant chez vous, le capitaine Marion, cet ancien
ouvrier forgeron, qu' mon autre voyage au camp vous m'avez
prsent comme l'un des plus vaillants hommes de l'arme.

-- Sa vaillance gale son bon sens et sa ferme raison, reprit la
mre des camps; c'est aussi un noble coeur, car, malgr son
lvation, il a continu d'aimer comme un frre un de ses anciens
compagnons de forge, rest simple soldat.

-- Et moi, dis-je  Victoria, duss-je encore passer pour une tte
de fer..., je crois que dans cette affection, le bon coeur et le
bon sens du capitaine Marion se trompent. Selon moi, il aime un
ennemi... Puissiez-vous, Victoria, n'tre pas aussi aveugle que le
capitaine Marion!

-- Le fidle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi?
reprit Victoria. Tu es dans un jour de mfiance, mon frre...

-- Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est
rest soldat; il porte envie  son ancien camarade, devenu l'un
des premiers capitaines de l'arme... De l'envie  la haine, il
n'y a qu'un pas.

En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tch de rencontrer
le regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui,
non sans surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque
j'affirmai que le capitaine Marion avait pour ennemi secret son
camarade de guerre. Ttrik, toujours matre de lui, craignant sans
doute que son tressaillement ne m'et pas chapp, reprit:

-- L'envie est un sentiment si rvoltant, que je ne puis en
entendre parler sans motion. Je suis vraiment chagrin de ce que
Scanvoch, qui, je l'espre, se trompe cette fois encore, nous
apprend sur le camarade du capitaine Marion... Mais si ma prsence
vous empche de recevoir le capitaine, dites-le-moi, Victoria...
je me retire.

-- Je dsire au contraire que vous assistiez  l'entretien que je
dois avoir avec Marion et mon frre Scanvoch; tous deux ont t
chargs par mon fils d'importants messages... et pourtant, ajouta-
t-elle avec un soupir, la matine s'avance, et mon fils n'est pas
ici...

 ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut,
accompagn du capitaine Marion.

Victorin tait alors g de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon
enfant, que l'on avait frapp plusieurs mdailles o il figurait
sous les traits du dieu _Mars_,  ct de sa mre, coiffe d'un
casque ainsi que la _Minerve_ antique; Victorin aurait pu en effet
servir de modle  une statue du dieu de la guerre. Grand, svelte,
robuste, sa tournure,  la fois lgante et martiale, plaisait 
tous les yeux; ses traits, d'une beaut rare comme ceux de sa
mre, en diffraient par une expression joyeuse et hardie. La
franchise, la gnrosit de son caractre, se lisaient sur son
visage; malgr soi, l'on oubliait en le voyant les dfauts qui
dparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux pour
refrner les entranements de l'ge. Victorin venait sans doute de
passer une nuit de plaisir; pourtant sa figure tait aussi repose
que s'il ft sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orn d'une
aigrette, couvrait  demi ses cheveux noirs, boucls autour de son
mle et brun visage,  demi ombrag d'une lgre barbe brune; sa
saie gauloise, d'toffe de soie raye de pourpre et de blanc,
tait serre  sa taille par un ceinturon de cuir brod d'argent,
o pendait son pe  poigne d'or curieusement cisele, vritable
chef-d'oeuvre de l'orfvrerie d'Autun. Victorin en entrant chez sa
mre, suivi du capitaine Marion, alla droit  Victoria avec un
mlange de tendresse et de respect; il mit un genou  terre, prit
une de ses mains qu'il baisa, puis, tant son chaperon, il tendit
son front en disant:

-- Salut, ma mre!

Il y avait un charme si touchant, dans l'attitude, dans
l'expression des traits du jeune gnral, ainsi agenouill devant
sa mre, que je la vis hsiter un instant entre le dsir
d'embrasser ce fils qu'elle adorait et la volont de lui tmoigner
son mcontentement aussi, repoussant lgrement de la main le
front de Victorin, elle lui dit d'une voix grave, en lui montrant
le berceau plac  ct d'elle:

-- Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier
matin...

Le jeune gnral comprit ce reproche indirect, se releva
tristement, s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras,
et l'embrassa avec effusion en regardant Victoria, semblant ainsi
se ddommager de la svrit maternelle.

Le capitaine Marion s'tait approch de moi; il me dit tout bas:

-- C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa
mre... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi
attach que je le suis, moi,  mon ami Eustache, qui compose  lui
seul toute ma famille... Quel dommage que cette _peste de luxure_
(le bon capitaine prononait peu de paroles sans y joindre cette
exclamation), quel dommage que cette peste de luxure tienne si
souvent ce jeune homme entre ses griffes!

-- C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de
l'infme lchet dont on l'accuse dans le camp? ai-je rpondu au
capitaine de manire  tre entendu de Ttrik, qui, parlant tout
bas  Victoria, semblait lui reprocher sa svrit  l'gard de
son fils.

-- Non, par le diable! reprit Marion, je ne crois pas Victorin
capable de ces indignits... surtout quand je le vois ainsi entre
son fils et sa mre.

Le jeune gnral, aprs avoir soigneusement replac dans le
berceau l'enfant qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au
gouverneur de Gascogne:

-- Salut, Ttrik!...j'aime toujours a voir ici le sage et fidle
ami de ma mre. -- Puis se tournant vers moi: -- Je savais ton
retour, Scanvoch... En l'apprenant, ma joie a t grande, et
grande aussi mon inquitude durant ton absence. Ces bandits franks
nous ont souvent prouv comment ils respectaient les trves et les
parlementaires.
Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les
traits de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec
autant de franchise que de tendre dfrence:

-- Tenez, ma mre... avant de parler ici des messages du capitaine
Marion et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le
coeur... peut-tre votre front s'claircira-t-il... et je ne
verrai plus ce mcontentement dont je m'afflige... Ttrik est
notre bon parent, le capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre
frre... je n'ai rien  cacher ici... Avouez-le, chre mre, vous
tes chagrine parce que j'ai pass cette nuit dehors?

-- Vos dsordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage
encore de ce que ma voix n'est plus coute par vous.

-- Mre... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me
suis plus cruellement reproch ma faiblesse que vous ne me la
reprocherez vous-mme... Hier soir, fidle  ma promesse de
m'entretenir longuement avec vous pendant une partie de la nuit
sur de graves intrts, je rentrais sagement au logis... j'avais
refus... oh! hroquement refus d'aller souper avec trois
capitaines des dernires lgions de cavalerie arrives  Mayence
et venant de Bziers... Ils avaient eu beau me vanter de grandes
vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence,
soigneusement apportes par eux dans leur chariot de guerre pour
fter leur bienvenue... j'tais rest impitoyable... ils crurent
alors me gagner en me parlant de deux chanteuses bohmiennes de
Hongrie, Kidda et Flory... (Pardon, ma mre, de prononcer de
pareils noms devant vous, mais la vrit m'y oblige.) Ces
bohmiennes, disaient mes tentateurs, arrives  Mayence depuis
peu de temps, taient belles comme des astres, lutines comme des
dmons, et chantaient comme des rossignols!

-- Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de
luxure, marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse
sournoise et affame! s'cria Marion. Que je voudrais donc faire
danser ces effrontes diablesses de Bohme sur des plaques de fer
rougies au feu... c'est alors qu'elles chanteraient d'une manire
douce  mes oreilles...

-- J'ai t encore plus sage que toi, brave Marion, reprit
Victorin; je n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune
faon... j'ai fui  grands pas mes tentateurs pour revenir ici...

-- Tu auras eu beau fuir, cette damne luxure a les jambes aussi
longues que les bras et les dents! dit le capitaine; elle t'aura
rattrap, Victorin!

-- Daignez m'couter, ma mre, reprit Victorin voyant ma soeur de
lait faire un geste de dgot et d'impatience. Je n'tais plus
qu' deux cents pas du logis... la nuit tait noire, une femme
enveloppe d'une mante  capuchon m'aborde...

-- Et de trois! s'cria le bon capitaine en joignant les mains.
Voici les deux bohmiennes renforces d'une femme  coqueluchon...
Ah! malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piges diaboliques
cachs sous ces coqueluchons... mon ami Eustache serait
encoqueluchonn...que je le fuirais!...

-- Mon pre est un vieux soldat, me dit cette femme, reprit
Victorin; une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il
vous a vu natre, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser
une dernire fois la main de son jeune gnral; refuserez-vous
cette grce  mon pre expirant? Voil ce que m'a dit cette
inconnue d'une voix touchante. Qu'aurais-tu fait, toi, Marion?

-- Malgr mon pouvante des coqueluchons, je serais, ma foi, all
voir ce vieux homme, rpondit le capitaine; certes j'y serais
all, puisque ma prsence pouvait lui rendre la mort plus
agrable...

-- Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue;
nous arrivons  une maison obscure, la porte s'ouvre, ma
conductrice me prend la main, je marche quelques pas dans les
tnbres; soudain une vive lumire m'blouit, je me vois entour
par les trois capitaines des lgions de Bziers, et par d'autres
officiers; la femme voile laisse tomber sa mante, et je
reconnais...

-- Une de ces damnes bohmes! s'cria le capitaine. Ah! je te
disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles
choses!

-- Horribles?... Hlas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage
de fermer les yeux... Aussitt je suis cern de tous cts;
l'autre bohmienne accourt, les officiers m'entourent; les portes
sont fermes, on m'entrane  la place d'honneur. Kidda se met 
ma droite, Flory  ma gauche; devant moi se dresse une de ces
grosses vieilles cruches, remplie d'un divin nectar, disaient ces
maudits, et...

-- Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie, dit
gravement Victoria en interrompant son fils. Vous oubliez ainsi
dans la dbauche l'heure qui vous rappelait auprs de moi. Est-ce
l une excuse?

-- Non, chre mre, c'est un aveu... car j'ai t faible... mais
aussi vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement prs de
vous sans la ruse qu'on a employe pour me retenir. Ne me serez-
vous pas indulgente, cette fois encore? Je vous en supplie! ajouta
Victorin en s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait. Ne
soyez plus ainsi soucieuse et svre; je sais mes torts! L'ge me
gurira... Je suis trop jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du
plaisir m'emporte souvent malgr moi... Pourtant, vous le savez,
ma mre, je donnerais ma vie pour vous...

-- Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos
folles et mauvaises passions...

--  voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa
mre, ai-je dit tout bas  Marion, penserait-on que c'est l ce
gnral illustre et redout des ennemis de la Gaule, qui,  vingt-
deux ans a dj gagn cinq grandes batailles?

-- Victoria, reprit Ttrik de sa voix insinuante et douce, je suis
pre aussi et enclin  l'indulgence... De plus, dans mes
dlassements, je suis pote et j'ai crit une _ode  la Jeunesse_.
Comment serais-je svre?... J'aime tant les vaillantes qualits
de notre cher Victorin, que le blme m'est difficile! Serez-vous
donc insensible aux tendres paroles de votre fils? Sa jeunesse est
son seul crime... Il vous l'a dit, l'ge le gurira... et son
affection pour vous, sa dfrence  vos volonts, hteront la
gurison...

Au moment o le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand
tumulte se fit au dehors de la demeure de Victoria, et bientt on
entendit ce cri:

-- _Aux armes! aux armes!_

Victorin et sa mre, prs de laquelle il s'tait tenu agenouill,
se levrent brusquement.
-- On crie aux armes! dit vivement le capitaine Marion en prtant
l'oreille.

-- Les Franks auront rompu la trve! m'criai-je  mon tour; hier
un de leurs chefs m'avait menac d'une prochaine attaque contre le
camp; je n'avais pas cru  une si prompte rsolution.

-- On ne rompt jamais une trve avant son terme, sans notifier
cette rupture, dit Ttrik.

-- Les Franks sont des barbares capables de toutes les trahisons!
s'cria Victorin en courant vers la porte.

Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussire, et haletant
qu'il ne put d'abord  peine parler.

-- Vous tes du poste de l'avant-garde du camp,  quatre lieues
d'ici, dit le jeune gnral au nouveau venu, car Victorin
connaissait tout les officiers de l'arme; que se passe-t-il?

-- Une innombrable quantit de radeaux, chargs de troupes et
remorqus par des barques, commenaient  paratre vers le milieu
du Rhin, lorsque, d'aprs l'ordre du commandant du poste, je l'ai
quitt pour accourir  toute bride vous annoncer cette nouvelle,
Victorin... Les hordes franques doivent  cette heure avoir
dbarqu... -- Le poste que je quitte, trop faible pour rsister 
une arme, s'est sans doute repli sur le camp; en le traversant
j'ai cri aux armes! Les lgions et les cohortes se forment  la
hte.

-- C'est la rponse de ces barbares  notre message port par
Scanvoch, dit la mre des camps  Victorin.

-- Que t'ont rpondu les Franks? me demanda le jeune gnral.

-- Nroweg, un des principaux rois de leur arme, a repouss toute
ide de paix, ai-je dit  Victorin; ces barbares veulent envahir
la Gaule, s'y tablir et nous asservir... J'ai menac leur chef
d'une guerre d'extermination; il m'a rpondu que le soleil ne se
lverait pas six fois avant qu'il ft venu ici, dans notre camp,
enlever _Victoria la Grande_...

-- S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant  perdre!
s'cria Ttrik effray en s'adressant au jeune gnral qui, calme,
pensif, les bras croiss sur la poitrine, rflchissait en
silence; il faut agir, et promptement agir!

-- Avant d'agir, rpondit Victoria toujours mditatif, il faut
penser.

-- Mais, reprit le gouverneur, si les Franks s'avancent rapidement
vers le camp...

-- Tant, mieux! dit Victoria avec impatience, tant mieux,
laissons-les s'approcher...

La rponse de Victoria surprit Ttrik, et, je l'avoue, j'aurais
t moi-mme tonn, presque inquiet d'entendre le jeune gnral
parler de temporisation en prsence d'une attaque imminente, si je
n'avais eu de nombreuses preuves de la sret de jugement de
Victorin. Sa mre fit signe au gouverneur de le laisser rflchir
 son plan de bataille, qu'il mditait sans doute, et dit 
Marion:

-- Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades
de l'autre ct du Rhin, si souvent pilles par ces barbares.
Quelles sont les dispositions de ces tribus?

-- Trop faibles pour agir seules, elles se joindront  nous au
premier appel... Des feux allums par nous, ou le jour ou la nuit,
sur la colline de Brak, leur donneront le signal; des veilleurs
l'attendent; aussitt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prts
 marcher; un de nos meilleurs capitaines, aprs le signal donn,
fera embarquer quelques troupes d'lite, traversera le Rhin et
oprera sa jonction avec ces tribus, pendant que le gros de notre
arme agira d'un autre ct.

-- Votre projet est excellent, capitaine Marion, dit Victoria; en
ce moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand
secours... Vous avez, comme d'habitude, vu juste et loin...

-- Quand on a de bons yeux, il faut tcher de s'en servir de son
mieux, rpondit avec bonhomie le capitaine; aussi ai-je dit  mon
ami Eustache...

-- Quel ami? demanda Victoria; de qui parlez-vous, capitaine?

-- D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmen
avec moi dans le voyage d'o j'arrive; or, au lieu de ruminer en
moi-mme mes petits projets, je les dis tout haut  mon ami
Eustache; il est discret, point sot du tout, bourru en diable, et
souvent il me grommelle des observations dont je profite.

-- Je sais votre amiti pour ce soldat, reprit Victoria, elle vous
honore.

-- C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit
Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces corcheurs franks
tenteront une attaque dcisive contre nous; ils laisseront, pour
assurer leur retraite, une rserve  la garde de leur camp et de
leurs chariots de guerre; cette rserve ne sera pas un bien gros
morceau  avaler pour nos tribus allies, renforces d'une bonne
lgion d'lite commande par un de nos capitaines... de sorte que
si ces corcheurs sont battus de ce ct-ci du Rhin, toute
retraite leur sera coupe sur l'autre rive. Ce que je prvoyais
arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent; il faudrait donc,
je crois, envoyer sur l'heure aux tribus allies quelques troupes
d'lite, commandes par un capitaine nergique, prudent et avis.

-- Ce capitaine... ce sera vous, Marion, dit Victoria.

-- Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort
simple... Pendant que les Franks viennent nous attaquer, je
traverse le Rhin, afin de brler leur camp, leurs chariots et
d'exterminer leur rserve... Que Victorin les batte sur notre
rive, ils voudront repasser le fleuve et me trouveront sur l'autre
bord avec mon ami Eustache, prt  leur tendre autre chose que la
main pour les aider  aborder. Grande vanit d'ailleurs pour eux
d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient plus ni rserve,
ni camp, ni chariots.

-- Marion, reprit ma soeur de lait aprs avoir attentivement
cout le capitaine, le gain de la bataille est certain, si vous
excutez ce plan avec votre bravoure et votre sang-froid
ordinaires.

-- J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore
plus hargneux que d'habitude: Il n'est point dj si sot, ton
projet, il n'est point dj si sot. Or, l'approbation d'Eustache
m'a toujours port bonheur.

-- Victoria, dit  demi-voix Ttrik, ne pouvant contraindre
davantage son anxit, je ne suis pas homme de guerre... j'ai une
confiance entire dans le gnie militaire de votre fils; mais de
moment en moment un ennemi qui nous est deux ou trois fois
suprieur en nombre s'avance contre nous... et Victorin ne dcide
rien, n'ordonne rien!

-- Il vous l'a dit avec raison: Avant d'agir, il faut penser,
rpond Victoria. Ce calme rflchi... au moment du pril, est d'un
homme sage... N'est-il pas insens de courir en aveugle au-devant
du danger?

Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mre,
qu'il embrassa en s'criant:

-- Ma mre... Hsus m'inspire... Pas un de ces barbares
n'chappera, et pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins
assure... Ton projet est excellent, Marion... il se lie  mon
plan de bataille comme si nous l'avions conu  nous deux.

-- Quoi! tu m'as entendu? dit le capitaine tonn, moi qui te
croyais absorb dans tes rflexions!

-- Un amant, si absorb qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on
dit de sa matresse, mon brave Marion, rpondit gaiement Victorin;
et ma souveraine matresse,  moi... c'est la guerre!

-- Encore cette peste de luxure, me dit  demi-voix le capitaine.
Hlas! elle le poursuit partout, jusque dans ses ides de
bataille!

-- Marion, reprit Victorin, nous avons ici, sur le Rhin, deux
cents barques de guerre  six rames?

-- Tout autant et bien quipes.

-- Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le
renfort de troupes d'lite que tu vas conduire  nos allis de
l'autre ct du fleuve?

-- Cinquante me suffiront.

-- Les cent cinquante autres, montes chacune par dix rameurs
soldats arms de haches, et par vingt archers choisis, se
tiendront prtes  descendre le Rhin jusqu'au promontoire
d'Herfeld, o elles attendront de nouvelles instructions; donne
cet ordre au capitaine de la flottille en t'embarquant.

-- Ce sera fait...

-- Excute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine
la rserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... La
journe est  nous si je force ces corcheurs  la retraite.

-- Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille
habitude, quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon
bon ami Eustache et excuter tes ordres...

Avant de sortir, le capitaine Marion tira son pe, la prsenta
par la poigne  la mre des camps, et lui dit:

-- Touchez, s'il vous plat, cette pe de votre main, Victoria...
ce sera d'un bon augure pour la journe...

-- Va, brave et bon Marion, rpondit la mre des camps en rendant
l'arme, aprs en avoir serr virilement la poigne dans sa belle
et blanche main, va, Hsus est pour la Gaule, qui veut vivre libre
et prospre.

-- Notre cri de guerre sera: _Victoria la Grande!_ et on
l'entendra d'un bord  l'autre du Rhin, dit Marion avec
exaltation.

Puis il ajouta en sortant prcipitamment:

-- Je cours chercher mon ami Eustache, et  nos barques!  nos
barques!

Au moment o Marion sortait, plusieurs chefs de lgions et de
cohortes, instruits du dbarquement des Franks par l'officier qui,
porteur de cette nouvelle, avait sur son passage rpandu l'alarme
dans le camp, accoururent prendre les ordres du jeune gnral.

-- Mettez-vous  la tte de vos troupes, leur dit-il. Rendez-vous
avec elles au champ d'exercice. L, j'irai vous rejoindre, et je
vous assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en
confrer avec ma mre.

-- Nous connaissons ta vaillance et ton gnie militaire, rpondit
le plus g de ces chefs de cohortes, robuste vieillard  barbe
blanche. Ta mre, l'ange de la Gaule veille  tes cts. Nous
attendrons tes ordres avec confiance.

-- Ma mre, dit le jeune gnral d'une voix touchante, votre
pardon,  la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient
bon courage pour cette grande journe de bataille!

-- Les garements de la jeunesse de mon fils ont souvent attrist
mon coeur, ainsi que le vtre,  vous, qui l'avez vu natre, dit
Victoria aux chefs de cohortes; pardonnez-lui comme je lui
pardonne...

Et elle serra passionnment son fils contre sa poitrine.

-- D'infmes calomnies ont couru dans l'arme contre Victorin,
reprit le vieux capitaine; nous n'y avons pas cru, nous autres;
mais, moins clair que nous, le soldat est prompt au blme comme
 la louange... Suis donc les conseils de ton auguste mre
Victorin, ne donne plus prtexte aux calomnies... Nous te disons
ceci comme  notre fils,  toi l'enfant des camps, dont Victoria
la Grande est la mre: nous allons attendre tes ordres; compte sur
nous, nous comptons sur toi.

-- Vous me parlez en pre, rpondit Victorin, mu de ces simples
et dignes paroles, je vous couterai en fils; votre vieille
exprience m'a guid tout enfant sur les champs de bataille; votre
exemple a fait de moi le soldat que je suis; je tcherai,
aujourd'hui encore, de me montrer digne de vous et de ma mre...

-- C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en
elle, -- rpondit le vieux capitaine. Puis, s'adressant 
Victoria: -- L'arme ne te verra-t-elle pas tout  l'heure avant
de marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta prsence
est toujours un bon prsage...

-- J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis
bataille et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre
terre asservie! le coq gaulois les en a chasses... et il ne
chasserait pas cette nue d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre
sur la Gaule! s'cria la mre des camps avec un lan si fier, si
superbe, que je crus voir en elle la desse de la patrie et de la
libert. Par Hsus! le Frank barbare nous conqurir! Il ne
resterait donc en Gaule ni une lance, ni une pe, ni une fourche,
ni un bton, ni une pierre!...

 ces mles paroles, les chefs des lgions, partageant
l'exaltation de Victoria, tirrent spontanment leurs pes, les
choqurent les unes contre les autres, et s'crirent  ce bruit
guerrier:

-- Par le fer de ces pes, Victoria, nous te le jurons, la Gaule
restera libre, ou tu ne nous reverras pas!...

-- Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons
jusqu' la dernire goutte de sang!...

Et tous sortirent en criant:

-- Aux armes! nos lgions!...

-- Aux armes! nos cohortes!...

Durant toute cette scne, o s'taient si puissamment rvls le
gnie militaire de Victorin, sa tendre dfrence pour sa mre,
l'imposante influence qu'elle et lui exeraient sur les chefs de
l'arme, j'avais souvent,  la drobe, jet les yeux sur le
gouverneur de Gascogne, retir dans un coin de la chambre; tait-
ce sa peur de l'approche des Franks? tait-ce sa secrte rage de
reconnatre en ce moment la vanit de ses calomnies contre
Victorin (car malgr la doucereuse habilet de sa dfense, je
souponnais toujours Ttrik)? Je ne sais; mais sa figure livide,
altre, devenait de plus en plus mconnaissable... Sans doute de
mauvaises passions, qu'il avait intrt  cacher, l'animaient
alors; car, aprs le dpart des chefs de lgions, la mre des
camps s'tant retourne vers le gouverneur, celui-ci tcha de
reprendre son masque de douceur habituelle, et dit  Victoria en
s'efforant de sourire:

-- Vous et votre fils, vous tes dous de magie... Selon ma faible
raison, rien n'est plus inquitant que cette approche de l'arme
franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, dlibrant aussi
paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et
pourtant votre tranquillit, en de pareilles circonstances, me
donne une aveugle confiance...

-- Rien de plus naturel que notre tranquillit, reprit Victorin;
j'ai calcul le temps ncessaire aux Franks pour achever de
traverser le Rhin, de dbarquer leurs troupes, de former leurs
colonnes, et d'arriver  un passage qu'ils doivent forcment
traverser... Hter mes mouvements serait une faute, ma lenteur me
sert.

Puis, s'adressant  moi, Victorin me dit:

-- Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres  te donner aprs
avoir confr avec ma mre.

-- Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le
champ d'exercice, me dit  son tour Victoria; j'ai aussi, moi,
quelques recommandations  te faire.

-- J'oubliais de te dire une chose importante peut-tre en ce
moment, ai-je repris. La soeur d'un des _rois_ franks, craignant
d'tre mise  mort par son frre, est venue hier du camp des
barbares avec moi.

-- Cette femme pourra servir d'otage, dit Ttrik, il faut la
garder troitement comme prisonnire.

-- Non, ai-je rpondu au gouverneur, j'ai promis  cette femme
qu'elle serait libre ici, et je l'ai assure de la protection de
Victoria.

-- Je tiendrai ta promesse, reprit ma soeur de lait. O est cette
femme?

-- Dans ma maison.

-- Fais-la conduire ici aprs le dpart des troupes, je la verrai.

Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser
Victorin seul avec sa mre, lorsque j'ai vu entrer chez elle
plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage,
marchaient toujours  la tte de l'arme, afin de l'animer encore
par leurs chants patriotiques et guerriers.

En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour
m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les
buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque
j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, dj prvenues par la
rumeur publique du dbarquement des Franks, prparaient mes armes;
Elln fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli
avait t la veille altr par le feu du brasier allum sur mon
armure par l'ordre de Nroweg, _l'Aigle terrible_, ce puissant Roi
des Franks.

-- Tu es bien la vraie femme d'un soldat, dis-je  Elln en
souriant de la voir si contrarie de ne pouvoir rendre brillante
la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma
cuirasse. L'clat des armes de ton mari est ta plus belle parure.

-- Si nous n'tions pas si presses par le temps, me dit Elln,
nous serions parvenues  faire disparatre cette place noire; car,
depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons  deviner comment
tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse.

-- On dirait des traces de feu, reprit Sampso, qui, de son ct,
fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau; le feu
seul peut ainsi ronger le poli de l'acier.

-- Vous avez devin, Sampso, ai-je rpondu en riant et allant
prendre mon pe, ma hache d'armes et mon poignard: il y avait
grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engag 
m'approcher du brasier; la soire tait frache, et je me suis
plac un peu trop prs du foyer.

-- L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch, reprit ma
femme; c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.

-- Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Elln, parce que
tu as le coeur ferme.

-- Je puise ma fermet dans la foi de nos pres, mon Scanvoch;
elle m'a enseign que nous allons revivre ailleurs avec ceux-l
que nous avons aims dans ce monde-ci, me rpondit doucement
Elln, en m'aidant, ainsi que Sampso,  boucher ma cuirasse. Voil
pourquoi je pratique cette maxime de nos mres: La Gauloise ne
plit jamais lorsque son vaillant poux part pour le combat, et
elle rougit de bonheur  son retour. S'il ne revient plus, elle
songe avec fiert qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se
dit: Encore un jour d'coul, encore un pas de fait vers ces
mondes inconnus o l'on va retrouver ceux qui nous ont t chers!

-- Ne parlons pas d'absence, mais de retour, dit Sampso en me
prsentant mon casque si soigneusement fourbi de ses mains,
qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure; vous avez
t jusqu'ici heureux  la guerre, Scanvoch, le bonheur vous
suivra, vous nous le ramnerez avec vous.

-- J'en crois votre assurance, chre Sampso... Je pars, heureux de
votre affection de coeur et de l'amour d'Elln; heureux je
reviendrai surtout si j'ai pu marquer de nouveau  la face certain
_roi_ de ces corcheurs franks, en reconnaissance de sa loyale
hospitalit d'hier envers moi; mais me voici arm... Un baiser 
mon petit Alguen, et  cheval!...

Au moment o je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso
m'arrtant:

-- Mon frre... et cette trangre?

-- Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.

J'avais, par prudence, enferm Elwig; j'allai heurter  sa porte,
et je lui dis:

-- Veux-tu que j'entre chez toi?

Elle ne me rpondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte:
je vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses
mains.  mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta
muette. Je lui demandai:

-- Le sommeil t'a-t-il calme?

-- Il n'est plus de sommeil pour moi... m'a-t-elle brusquement
rpondu. Riowag est mort!...

-- Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront
auprs de Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui
ai annonc ton arrive au camp.

La soeur de Nroweg, _l'Aigle terrible_, me rpondit par un geste
d'insouciance.

-- As-tu besoin de quelque chose? lui ai-je dit. Veux-tu manger?
veux-tu boire?...

-- Je veux de l'eau... J'ai soif... je brle!...

Sampso, malgr le refus de la prtresse, alla chercher quelques
provisions, une cruche d'eau, dposa le tout prs d'Elwig toujours
sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la
clef  ma femme:

-- Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse crature
chez Victoria vers le milieu du jour; mais veille  ce qu'elle ne
puisse tre seule avec notre enfant.

-- Que crains-tu?

-- Il y a tout  craindre de ces femmes barbares, aussi
dissimules que froces... J'ai tu son amant en me dfendant
contre lui, elle serait peut-tre capable par vengeance
d'trangler notre fils.

 ce moment je te vis accourir  moi, mon cher enfant. Entendant
ma voix du fond de la chambre de ta mre, tu avais quitt ton lit,
et tu venais demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant  la
vue de mon armure, dont l'clat rjouissait tes yeux. L'heure me
pressait, je t'embrassai tendrement, ainsi que ta mre et ta
soeur; puis j'allai seller mon cheval. Aprs un dernier regard
jet sur ta mre, qui te tenait entre ses bras, je partis au
galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ d'exercice o
l'arme devait tre runie.

Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux
auxquels il rpondait, animrent mon cheval; il bondissait avec
vigueur... Je le calmai de la voix, je le caressai de la main,
afin de l'assagir et de mnager ses forces pour cette rude
journe.  peu de distance du camp d'exercice, j'ai vu  cent pas
devant moi Victoria, escorte de quelques cavaliers. Je l'eus
bientt rejointe... Ttrik, mont sur une petite haquene, se
tenait  la gauche de la mre des camps, elle avait  sa droite un
barde druide, nomm Rolla, qu'elle affectionnait pour sa bravoure,
son noble caractre et son talent de pote. Plusieurs autres
druides taient dissmins parmi les diffrents corps de l'arme,
afin de marcher cte  cte des chefs  la tte des troupes.

Victoria, coiffe du lger casque d'airain de la Minerve antique,
surmont du coq gaulois en bronze dor, tenant sous ses pattes une
alouette expirante, montait, avec sa fire aisance, son beau
cheval blanc, dont la robe satine brillait de reflets argents;
sa housse, carlate comme sa bride, tranait presque  terre 
demi cache sous les plis de la longue robe noire de la mre des
camps, qui, assise de ct sur sa monture, chevauchait firement;
son mle et beau visage semblait anim d'une ardeur guerrire: une
lgre rougeur colorait ses joues; son sein palpitait, ses grands
yeux bleus brillaient d'un incomparable clat sous leurs sourcils
noirs... Je me joignis, sans tre aperu d'elle, aux autres
cavaliers de son escorte... Les cohortes, bannires dployes,
clairons et buccins en tte, se rendant au champ d'exercice,
passaient successivement  nos cts d'un pas rapide: les
officiers saluaient Victoria de l'pe, les bannires
s'inclinaient devant elle, et soldats, capitaines, chefs de
cohortes, tous enfin criaient d'une mme voix avec enthousiasme:

-- Salut  Victoria la Grande!...

-- Salut  la mre des camps!...

Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passrent ainsi
prs de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de
la veille; malgr sa blessure rcente, le courageux Breton
marchait  son rang... Je m'approchai de lui au pas de mon cheval,
et lui dis:

-- Douarnek, les dieux envoient  Victorin une occasion propice de
prouver  l'arme que malgr d'indignes calomnies il est toujours
digne de la commander.

-- Tu as raison, Scanvoch, me rpondit le Breton. Que Victorin
gagne cette bataille, comme il en a gagn d'autres, et le soldat,
dans la joie du triomphe de son gnral, oubliera bien des
choses...

Quelques lgions romaines, alors nos allis, partageaient
l'enthousiasme de nos troupes: en passant sous les yeux de
Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'arme,
la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientt runie
dans le champ d'exercice, plaine immense, situe en dehors du
camp; elle avait pour limites, d'un ct, la rive du Rhin, de
l'autre, le versant d'une colline leve; au loin on apercevait un
grand chemin tournant et disparaissant derrire plusieurs rampes
montueuses... Les casques, les cuirasses, les armes, les
bannires, surmontes du coq gaulois en cuivre dor, tincelants
aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement
lumineux, admirable  l'oeil du soldat... Victoria, ds qu'elle
entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin
d'aller rejoindre son fils, plac au centre de cette plaine
immense, et environn d'un groupe de chefs de lgions et de
cohortes, auxquels il donnait ses ordres.  peine la mre des
camps, reconnaissable  tous les regards par son casque d'airain,
sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru
devant le front de l'arme, qu'un seul cri, immense, retentissant,
partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua
Victoria la Grande.

-- Que ce cri soit entendu de Hsus, dit au barde druide ma soeur
de lait d'une voix mue. Que les dieux donnent  la Gaule une
nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce
n'est pas une conqute que nous cherchons, nous voulons dfendre
notre sol, notre foyer, nos familles et notre libert!...

-- Notre cause est sainte entre toutes les causes! rpondit Rolla,
le barde druide. Hsus rendra nos armes invincibles!...

Nous nous sommes rapprochs de Victorin... Jamais, je crois, je ne
l'avais vu plus beau, plus martial, sous sa brillante armure
d'acier, et sous son casque, orn, comme celui de sa mre, du coq
gaulois et d'une alouette. Victoria elle-mme, en s'approchant de
son fils, ne put s'empcher de se tourner vers moi, et de trahir,
par un regard compris de moi seul peut-tre, son orgueil maternel.
Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune gnral pour
divers corps de l'arme, partirent au galop dans des directions
diffrentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui
dis  mi-voix:

-- Tu reprochais  ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure
qui doit distinguer le chef d'arme; vois, cependant, comme il est
calme, pensif... Ne lis-tu pas sur son mle visage la sage et
prudente proccupation du gnral qui ne veut pas aventurer
follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays?

-- Tu dis vrai, Scanvoch; il tait ainsi calme et pensif au moment
de la grande bataille d'Offenbach... une de ses plus belles... une
de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre
frontire du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre ct
du fleuve!...

-- Et cette journe compltera la victoire de ton fils, si, comme
je l'espre, nous chassons pour toujours ces barbares de nos
frontires!

-- Mon frre, me dit ma soeur de lait, selon ton habitude, tu ne
quitteras pas Victorin?

-- Je te le promets...

-- Il est calme  cette heure; mais, l'action engage, je redoute
l'ardeur de son sang, l'entranement de la bataille... Tu le sais,
Scanvoch, je ne crains pas le pril pour Victorin; je suis fille,
femme et mre de soldat... mais je crains que par trop de fougue,
et voulant, par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne
compromette par sa mort le succs de cette journe, qui peut
dcider du repos de la Gaule!

-- J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un
gnral doit se mnager pour son arme, dont il est la tte et la
pense...

-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait d'une voix mue, tu es
toujours le meilleur des frres! Puis, me montrant encore son fils
du regard, et ne voulant pas, sans doute, laisser pntrer 
d'autres qu' moi ta lutte de ses anxits maternelles contre la
fermet de son caractre, elle ajouta tout bas: Tu veilleras sur
lui?

-- Comme sur mon fils.

Le jeune gnral, aprs avoir donn ses derniers ordres, descendit
respectueusement de cheval  la vue de Victoria, s'approcha d'elle
et lui dit:

-- L'heure est venue, ma mre... J'ai arrt avec les autres
capitaines les dernires dispositions du plan de bataille, que je
vous ai soumis et que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes
de rserve pour la garde du camp, sous le commandement de Robert,
un de nos chefs les plus expriments... il prendra vos ordres...
Que les dieux protgent encore cette fois nos armes!... Adieu, ma
mre je vais faire de mon mieux...

Et il flchit le genou.

-- Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces
barbares...

En disant ceci, la mre des camps se courba du haut de son cheval,
et tendit sa main  Victorin, qui la baisa en se relevant.

-- Bon courage, mon jeune Csar, dit le gouverneur de Gascogne au
fils de ma soeur de lait, les destines de la Gaule sont entre vos
mains... et grce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez-
moi l'occasion d'crire une belle ode sur cette nouvelle victoire.

Victorin remonta  cheval; quelques instants aprs, notre arme se
mettait en marche, les claireurs  cheval prcdant l'avant-
garde; puis, derrire cette avant-garde, Victorin se tenait  la
tte du corps d'arme. Nous laissons la rive du Rhin  notre
droite; quelques troupes lgres d'archers et de cavaliers se
dispersrent en claireurs, afin de prserver notre flanc gauche
de toute surprise. Victorin m'appela, je poussai mon cheval prs
du sien, dont il hta un peu l'allure de sorte que tous deux nous
avons dpass l'escorte dont le jeune gnral tait entour.

-- Scanvoch, me dit-il, tu es un vieux et bon soldat; je vais en
deux mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mre... Ce
plan, je l'ai confi au chef qui doit me remplacer au commandement
si je suis tu... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en
rappellerais au besoin l'excution.

-- Je t'coute.

-- Il y a maintenant prs de trois heures que les radeaux des
Franks ont t vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux,
chargs de troupes et remorqus par des barques naviguant
lentement, ont d employer plus d'une heure pour atteindre le
rivage et dbarquer...

-- Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas ht la marche
de l'arme, afin de tcher d'arriver sur le rivage avant le
dbarquement des Franks? Des troupes qui prennent terre sont
toujours en dsordre; ce dsordre et favoris notre attaque.

-- Deux raisons m'ont empch d'agir ainsi; tu vas les savoir.
Combien crois-tu qu'il ait fallu de temps  l'officier qui est
venu annoncer le dbarquement de l'ennemi pour se rendre  toute
bride des avant-postes  Mayence?

-- Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a
presque cinq lieues.

-- Et pour accomplir le mme trajet, combien faut-il de temps 
une arme, marchant en bon ordre et d'un pas acclr, point trop
ht cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats
avant la bataille?

-- Il faut environ deux heures et demie.

-- Tu le vois, Scanvoch, il nous tait impossible d'arriver assez
tt pour attaquer les Franks au moment de leur dbarquement
...L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis
quelque temps  se reformer en bataille; nous arriverons donc
avant eux, et nous les attendrons aux dfils d'Armstadt, seule
route militaire qu'ils puissent prendre pour venir attaquer notre
camp,  moins qu'ils ne se jettent  travers des marais et des
terrains boiss, o leur cavalerie, leur principale force, ne
pourrait se dvelopper.

-- Ceci est juste.

-- J'ai donc temporis, afin de laisser les Franks s'approcher des
dfils.

-- S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.

-- Je l'espre Nous les poussons ensuite, l'pe dans les reins,
vers le fleuve; nos cent cinquante barques bien armes, parties du
port, selon mes ordres, en mme temps que nous, coulerons bas les
radeaux de ces barbares et leur couperons toute retraite Le
capitaine Marion a travers le Rhin avec des troupes d'lite; il
se joindra aux peuplades de l'autre ct du fleuve, marchera droit
au camp des Franks, o ils ont d laisser une furie rserve, et
leurs chariots de guerre... Tout sera dtruit!

Victorin me dveloppait ce plan de bataille habilement conu,
lorsque nous vmes accourir  toute bride quelques cavaliers
envoys en avant pour clairer notre marche. L'un d'eux, arrtant
son cheval blanc d'cume, dit  Victorin:

-- L'arme des Franks s'avance; on l'aperoit au loin du sommet
des escarpements: leurs claireurs se sont approchs des abords du
dfil, ils ont t tus  coups de flche par les archers que
nous avions emmens en croupe, et qui s'taient embusqus dans les
buissons; pas un des cavaliers franks n'a chapp.

-- Bien vis! reprit Victorin; ces claireurs auraient pu
rencontrer les ntres et retourner avertir l'arme franque de
notre approche; peut-tre alors ne se serait-elle pas engage dans
les dfils; mais je veux aller moi-mme juger de la position de
l'ennemi... Suis-moi, Scanvoch.

Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit;
nous dpassons rapidement notre avant-garde,  qui Victorin donne
l'ordre de s'arrter. Les soldats salurent de leurs acclamations
le jeune gnral, malgr les calomnies infmes dont il avait t
l'objet. Nous sommes arrivs  un endroit d'o l'on dominait les
dfils d'Armstadt: cette route, fort large, s'encaissait  nos
pieds entre deux escarpements; celui de droite, coup presque 
pic, et surplombant la route, formait une sorte de promontoire du
ct du Rhin; l'escarpement de gauche, compos de plusieurs rampes
rocheuses, servait pour ainsi dire de base aux immenses plateaux
au milieu desquels avait t creuse cette route profonde, qui
s'abaissait de plus en plus pour dboucher dans une vaste plaine,
borne  l'est et au nord par la courbe du fleuve,  l'ouest par
des bois et des marais, et derrire nous par les plateaux levs,
o nos troupes faisaient halte. Bientt nous avons distingu  une
grande distance d'innombrables masses noires et confuses, c'tait
l'arme franque...

Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif,
observant attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et
le terrain qui s'tendait  nos pieds.

-- Mes prvisions et mes calculs ne m'avaient pas tromp, me dit-
il. L'arme des Franks est deux fois suprieure  la ntre; s'ils
connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager
dans ce dfil, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'aprs
leur marche, ils tenteraient, malgr la difficult de cette sorte
d'assaut, de gravir ces plateaux en plusieurs endroits  la fois,
me forant ainsi  diviser sur une foule de points mes forces si
infrieures aux leurs... alors notre succs et t douteux.
Cependant, par prudence, et pour engager l'ennemi dans le dfil,
j'userai d'une ruse de guerre... Retournons  l'avant-garde,
Scanvoch, l'heure du combat a sonn!...

-- Et cette heure, lui dis-je, est toujours solennelle...

-- Oui, me dit-il d'un ton mlancolique, cette heure est toujours
solennelle, surtout pour le gnral, qui joue  ce jeu sanglant
des batailles, la vie de ses soldats et les destines de son pays.
Allons, viens, Scanvoch... et que l'toile de ma mre me
protge!...

Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par
quelle contradiction trange ce jeune homme, toujours si ferme, si
rflchi, lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait
d'une inconcevable faiblesse dans sa lutte contre ses passions.

Le jeune gnral eut bientt rejoint l'avant-garde. Aprs une
confrence de quelques instants avec les officiers, les troupes
prennent leur poste de bataille: trois cohortes d'infanterie,
chacune de mille hommes, reoivent l'ordre de sortir du dfil et
de dboucher dans la plaine, afin d'engager le combat avec
l'avant-garde des Franks, et de tcher d'attirer ainsi le gros de
leur arme dans ce prilleux passage. Victorin, plusieurs
officiers et moi, groups sur la cime d'un des escarpements les
plus levs, nous dominions la plaine o allait se livrer cette
escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement l'innombrable
arme des Franks: le gros de leurs troupes, mass en corps
compacte, se trouvait encore assez loigne; une nue de cavaliers
le devanaient et s'tendaient sur les ailes.  peine nos trois
cohortes furent-elles sorties du dfil, que ces milliers de
cavaliers, pars comme une vole de frelons, accoururent de tous
cts pour envelopper nos cohortes, ne cherchant qu' se devancer
les uns les autres; ils s'lancrent  toute bride et sans ordre
sur nos troupes.  leur approche, elles firent halte et se
formrent en _coin_ pour soutenir le premier choc de cette
cavalerie; elles devaient ensuite feindre une retraite vers les
dfils. Les cavaliers franks poussaient des hurlements si
retentissants, que, malgr la grande distance qui nous sparait de
la plaine, et l'lvation des plateaux, leurs cris sauvages
parvenaient jusqu' nous comme une sourde rumeur mle au son
lointain de nos clairons... Nos cohortes ne plirent pas sous
cette imptueuse attaque; bientt,  travers un nuage de
poussire, nous n'avons plus vu qu'une masse confuse, au milieu de
laquelle nos soldats se distinguaient par le brillant clat de
leur armure. Dj nos troupes opraient leur mouvement de retraite
vers le dfil, cdant pied  pied le terrain  ces nues
d'assaillants, de moment en moment augmentes par de nouvelles
hordes de cavaliers, dtaches de l'avant-garde de l'arme franque,
dont le corps principal s'approchait  marche force.

-- Par le ciel! s'cria Victorin les yeux ardemment fixs sur le
champ de bataille, le brave Firmian, qui commande ces trois
cohortes, oublie, dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier
pas  pas vers le dfil afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne
continue pas sa retraite, il s'arrte et ne rompt plus maintenant
d'une semelle... il va faire inutilement charper ses troupes...

Puis, s'adressant  un officier:

-- Courez dire  Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois
vieilles cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette
retraite, Ruper la fera excuter sur l'heure, et rapidement... Le
gros de l'arme franque n'est plus qu' cent portes de trait de
l'entre des dfils.

L'officier partit  toute bride; bientt, selon l'ordre du
gnral, trois vieilles cohortes sortirent du dfil au pas de
course; elles allrent rejoindre et soutenir nos autres troupes.

Peu de temps aprs, la feinte retraite s'effectua en bon ordre.
Les Franks, voyant les Gaulois lcher pied, poussrent des cris de
joie sauvage, et leur avant-garde s'approcha de plus en plus des
dfils. Tout  coup Victorin plit: l'anxit se peignit sur son
visage, et il s'cria:

-- Par l'pe de mon pre! me serais-je tromp sur les
dispositions de ces barbares?... Vois-tu leur mouvement?...

-- Oui, lui dis-je; au lieu de suivre l'avant-garde et de
s'engager comme elle dans le dfil, l'arme franque s'arrte, se
forme en nombreuses colonnes d'attaques et se dirige vers les
plateaux. Courroux du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu
redoutais... Ah! nous avons appris la guerre  ces barbares...

Victorin ne me rpondit pas; il me parut nombrer les colonnes
d'attaque de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de
bataille, il s'cria:

-- Enfants! ce n'est plus dans les dfils que nous devons
attendre ces barbares... il faut les combattre en rase campagne...
lanons-nous sur eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent
gravir... refoulons ces hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou
trois contre un... tant mieux!... Ce soir, de retour au camp,
notre mre Victoria nous dira: Enfants, vous avez t vaillants!

-- Marchons! s'crirent tout d'une voix les troupes qui avaient
entendu les paroles du jeune gnral, marchons!

Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna
d'une voix clatante:

-- Ce matin nous disons: Combien sont-ils donc ces barbares qui
veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

* * *

-- Ce soir nous dirons: Rponds, terre rougie du sang de
l'tranger... Rpondez, flots profonds du Rhin... Rpondez,
corbeaux de la grve!... Rpondez... rpondez...

Combien taient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de
soleil?

Oui, combien taient-ils donc, ces Franks?

* * *

Et les troupes se sont branles en chantant le refrain de ce
bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte,
prcdant les lgions, nous avons suivi Victorin. Bientt notre
arme s'est dveloppe sur la cime des plateaux dominant au loin
la plaine immense, borne  l'extrme horizon par une courbe du
Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position
avantageuse, Victorin voulut,  force d'audace, terrifier
l'ennemi; malgr notre infriorit numrique, il donna l'ordre de
fondre de la crte de ces hauteurs sur les Franks. Au mme
instant, la colonne ennemie qui, attire par une feinte retraite,
s'tait engage dans les dfils, tait refoule dans la plaine
par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre arme
descendit presque en mme temps des plateaux. La bataille
s'engagea, elle devint gnrale...

J'avais promis  Victoria de ne pas quitter son fils; mais au
commencement de l'action, il s'lana si imptueusement sur
l'ennemi  la tte d'une lgion de cavalerie, que le flux et le
reflux de la mle me sparrent d'abord de lui. Nous combattions
alors une troupe d'lite bien monte, bien arme; les soldats ne
portaient ni casque, ni cuirasse, mais leur double casaque de
peaux de btes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de
fourrure, intrieurement garnis de bandes de fer, valaient nos
armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une
frocit stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes,
pendant qu'au fort de la mle ils s'acharnaient  trancher, 
coups de hache, la tte d'un cadavre gaulois, afin de se faire un
trophe de cette dpouille sanglante... Je me dfendais contre
deux de ces cavaliers, j'avais fort  faire; un autre de ces
barbares, dmont et dsarm, s'tait cramponn  ma jambe afin de
me dsaronner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de
rage, que ses dents traversrent le cuir de ma bottine, et ne
s'arrtrent qu' l'os de ma jambe. Tout en ripostant  mes deux
adversaires, je trouvai le loisir d'assner un coup de masse
d'armes sur le crne de ce Frank. Aprs m'tre dbarrass de lui,
je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, 
quelques pas de moi, j'aperois dans la mle, qu'il dominait de
sa taille gigantesque, Nroweg, _l'Aigle terrible_...  sa vue, au
souvenir des outrages dont je m'tais  peine veng la veille, en
lui jetant une bche  la tte, mon sang, qu'animait dj l'ardeur
de la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors mme
de la colre que devait m'inspirer Nroweg pour ses lches
insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine
profonde, mystrieuse, comme s'il et personnifi cette race
pillarde et froce, qui voulait nous asservir... Il me semblait
(chose trange, inexplicable), que j'abhorrais Nroweg autant pour
l'avenir que pour le prsent... comme si cette haine devait non-
seulement se perptuer entre nos deux races franque et gauloise,
mais entre nos deux familles... Que te dirai-je, mon enfant?
j'oubliai mme la promesse faite  ma soeur de lait de veiller sur
son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne
cherchai qu' me rapprocher de Nroweg... Il me fallait la vie de
ce Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement
en moi cette soif de sang... Je me trouvais alors entour de
quelques cavaliers de la lgion  la tte de laquelle Victorin
venait de charger si imptueusement l'arme franque... Nous
devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous
marchions toujours en avant... Deux de nos soldats, qui me
prcdaient, tombrent eux et leurs chevaux sous la lourde
francisque de _l'Aigle terrible_, et je l'aperus  travers cette
brche humaine...

Nroweg, revtu d'une armure gauloise, dpouille de quelqu'un des
ntres, tu dans l'une des batailles prcdentes, portait un
casque de bronze dor, dont la visire cachait  demi son visage
tatou de bleu et d'carlate; sa longue barbe, d'un rouge de
cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endoss
par-dessus sa casque de peau de bte; d'paisses toisons de
mouton, assujetties par des bandelettes croises, couvraient ses
cuisses et ses jambes; il montait un sauvage talon des forts de
la Germanie, dont la robe, d'un fauve ple, tait  et l
pommele de noir; les flots de son paisse crinire noire
tombaient plus bas que son large poitrail; sa longue queue
flottante fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait,
impatient de son mors  bossettes et  rnes d'argent terni,
provenant aussi de quelque dpouille gauloise; un bouclier de
bois, revtu de lames de fer, grossirement peint de bandes jaunes
et rouges, couleurs de sa bannire, couvrait le bras gauche de
Nroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde
francisque, dgouttante de sang;  son ct pendait une espce de
grand couteau de boucher  manche de bois, et une magnifique pe
romaine  poigne d'or cisele, fruit de quelque autre rapine...
Nroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et
s'cria:

-- L'homme au cheval gris!...

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il
lui fit franchir d'un bond norme le corps et la monture d'un
cavalier renvers qui nous sparaient. L'lan de Nroweg fut si
violent, qu'en retombant  terre son cheval heurta le mien front
contre front, poitrail contre poitrail; tous deux,  ce choc
terrible, plirent sur leurs jarrets et se renversrent avec
nous... D'abord tourdi de ma chute, je me dgageai promptement;
puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon pe, car ma masse
d'armes s'tait chappe de mes mains... Nroweg, un moment engag
comme moi sous son cheval, se releva et se prcipita sur moi. La
mentonnire de son casque s'tant brise dans sa chute, il avait
la tte nue; son paisse chevelure rouge, releve au sommet de sa
tte, flottait sur ses paules comme une crinire.

-- Ah! cette fois, chien gaulois! me cria-t-il en grinant des
dents et me portant un coup furieux que je parai, j'aurai ta vie
et ta peau!...

-- Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois
encore  la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde
ou dans les autres!...

Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec
acharnement, tout en changeant des outrages qui redoublaient
notre rage.

-- Chien!... me disait Nroweg, tu m'as enlev ma soeur Elwig!

-- Je l'ai enleve  ton amour infme! puisque dans sa bestialit
ta race immonde s'accouple comme les animaux... frre et soeur!...
fille et pre!...

-- Tu oses parler de ma race, dogue btard! moiti Romain, moiti
Gaulois! Notre race asservira la vtre, fils d'esclaves rvolts!
nous vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos
biens, votre vin, votre terre et vos femmes!...

-- Vois donc au loin ton arme en droute,  grand roi! vois donc
tes bandes de loups franks, aussi lches que froces, fuir les
crocs des braves chiens gaulois!...

C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec
une rage croissante, sans nous tre cependant jusqu'alors
atteints. Plusieurs coups, rudement assns, avaient gliss sur
nos cuirasses, et nous nous servions de l'pe aussi habilement
l'un que l'autre... Soudain, malgr l'acharnement de notre combat,
un spectacle trange nous a, malgr nous, un moment distraits: nos
chevaux, aprs avoir roul sous un choc commun, s'taient relevs;
aussitt, ainsi que cela arrive souvent entre talons, ils
s'taient prcipits l'un sur l'autre, en hennissant, pour
s'entre-dchirer; mon brave _Tom-Bras_, dress sur ses jarrets,
faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre coursier,
le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frnsie...
Nroweg, irrit de voir son cheval sous les pieds du mien, s'cria
tout en continuant ainsi que moi de combattre:

-- _Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois?
Dfends-toi des pieds et des dents... mets-le en pices!...

-- Hardi, _Tom-Bras!_ criai-je  mon tour, tue le cheval, je vais
tuer son matre... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait
poursuivre la mienne  travers les sicles!...

J'achevais  peine ces mots, que l'pe du Frank me traversait la
cuisse entre chair et peau, cela au moment o je lui assnais sur
la tte un coup qui devait tre mortel... Mais,  un mouvement en
arrire que fit Nroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon
arme dvia, ne l'atteignit qu' l'oeil, et, par un hasard
singulier, lui laboura la face du ct oppos  celui o je
l'avais dj bless...

-- Je te l'ai dit, mort ou vivant je te marquerai encore  la
face! m'criai-je au moment o Nroweg, dont l'oeil tait crev,
le visage inond de sang, se prcipitait sur moi en hurlant de
douleur et de rage...

M'opinitrant  le tuer, je restais sur la dfensive, cherchant
l'occasion de l'achever d'un coup sr et mortel. Soudain, l'talon
de Nroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus
acharn contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous
culbuter... Une lgion de notre cavalerie de rserve, dont
quelques moments auparavant j'avais entendu le pitinement sourd
et lointain, arrivait alors, broyant sous les pieds des chevaux
imptueusement lancs tout ce qu'elle rencontrait sur son
passage... Cette lgion, forme sur trois rangs, arrivait avec la
rapidit d'un ouragan; nous devions tre, Nroweg et moi, mille
fois crass, car elle prsentait un front de bataille de deux
cents pas d'tendue. Euss-je eu le temps de remonter  cheval, il
m'aurait t presque impossible de gagner de vitesse ou la droite
ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'chapper
ainsi  son terrible choc... J'essayai pourtant, et malgr mon
regret de n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre
lui tait froce... Je profitai de l'accident, qui, par la chute
du cheval de Nroweg, avait interrompu un moment notre combat,
pour sauter sur Tom-Bras alors  ma porte. Il me fallut user
rudement du mors et du plat de mon pe pour faire lcher prise 
mon coursier, acharn sur le corps de l'autre talon, qu'il
dvorait en le frappant de ses pieds de devant. J'y parvins 
l'instant o la longue ligne de cavalerie, m'enveloppant de toute
part, et htant encore de la voix et des talons le galop prcipit
de Tom-Bras, je m'lanai, devanant toujours la lgion, et jetant
derrire moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure
ensanglante, il me poursuivait perdu en brandissant son pe...
Soudain je le vis disparatre dans le nuage de poussire soulev
par le galop imptueux des cavaliers.

-- Hsus m'a exauc! me suis-je cri; Nroweg doit tre mort...
cette lgion vient de lui passer sur le corps...

Grce  l'tonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientt assez
d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'tais suivi pour donner
 ma course une direction telle qu'il me fut possible de prendre
place  la droite du front de bataille de la lgion. M'adressant
alors  l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de
Victorin et du combat; il me rpondit:

-- Victorin se bat en hros!... Un cavalier qui est venu donner
ordre  notre rserve de s'avancer nous a dit que jamais le
gnral ne s'tait montr plus habile dans ses manoeuvres. Les
Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec
acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils
n'avaient pas montre jusqu'ici; tout fait croire que nous
gagnerons la victoire, mais elle sera chrement paye...

Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en
soldat intrpide et en gnral consomm... Le coeur bien joyeux,
je l'ai retrouv au fort de la mle: il n'avait, par miracle,
reu qu'une lgre blessure... Sa rserve, prudemment mnage
jusqu'alors, dcida du succs de la bataille; elle a dur sept
heures... Les Franks en droute, mens battant pendant trois
lieues, furent refouls vers le Rhin, malgr la rsistance
opinitre de leur retraite. Aprs des pertes normes, une partie
de leurs hordes fut culbute dans le fleuve, d'autres parvinrent 
regagner en dsordre les radeaux et  s'loigner du rivage
remorqus par les barques; mais alors la flottille de cent
cinquante grands bateaux, obissant aux ordres de Victorin (il
avait tout prvu), fit force de rames, doubla une pointe de terre,
derrire laquelle elle s'tait jusqu'alors tenue cache, atteignit
les radeaux... Et aprs les avoir cribls d'une grle de traits,
nos barques les abordrent de tous cts... Ce fut un dernier et
terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux
remorqueurs furent couls bas  coups de hache; le petit nombre de
Franks chapps  cette lutte suprme s'abandonnrent au courant
du fleuve, cramponns aux dbris des radeaux dsempars et
entrans par les eaux...

Notre arme, cruellement dcime, mais encore toute frmissante de
la lutte, et masse sur les hauteurs du rivage, assistait  cette
dsastreuse droute, claire par les derniers rayons du soleil
couchant. Alors tous les soldats entonnrent en choeur ces
hroques paroles des bardes qu'ils avaient chantes en commenant
l'attaque.

-- Ce matin nous disions:

-- Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre
terre, nos femmes et notre soleil?

-- Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

* * *

-- Ce soir nous disons:

-- Rponds, terre rougie du sang de l'tranger!... Rpondez,
flots profonds du Rhin!... Rpondez, corbeaux de la grve...
Rpondez!... rpondez!...

-- Combien taient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de
soleil?

-- Oui, combien taient-ils donc ces Franks?

* * *

Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre
ct du fleuve, si large en cet endroit que l'on ne pouvait
distinguer la rive oppose, dj voile d'ailleurs par la brume du
soir, j'ai remarqu dans cette direction une lueur qui, devenant
bientt immense, embrasa l'horizon comme les reflets d'un
gigantesque incendie!... Victorin s'cria:

-- Le brave Marion a excut son plan  la tte d'une troupe
d'lite et des tribus allies de l'autre ct du Rhin, il a march
sur le camp des Franks... Leur dernire rserve aura t
extermine, leurs huttes et leurs chariots de guerre livrs aux
flammes! Par Hsus! la Gaule, enfin dlivre du voisinage de ces
froces pillards, va jouir des douceurs d'une paix fconde!  ma
mre!... ma mre... tes voeux sont exaucs!

Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis
s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats
appartenant  divers corps de cavalerie et d'infanterie de
l'arme; tous ces soldats taient vieux;  leur tte marchait
Douarnek, l'un des quatre rameurs qui m'avaient accompagn la
veille dans mon voyage au camp des Franks. Lorsque cette
dputation fut arrive prs du jeune gnral, autour duquel nous
tions tous rangs, Douarnek s'avanant seul de quelques pas dit
d'une voix grave et ferme:

-- coute, Victorin; chaque lgion de cavalerie, chaque cohorte
d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les
camarades qui sont l m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu
natre, ainsi que moi, ils t'ont vu, tout enfant, dans les bras de
Victoria, la mre des camps, l'auguste mre des soldats. Nous
t'avons, vois tu, Victorin, longtemps aim pour l'amour d'elle et
de toi; tu mritais cela... Nous t'avons acclam notre gnral et
l'un des deux chefs de la Gaule... tu mritais cela... Nous
t'avons aim, nous vtrans, comme notre fils, en t'obissant
comme  notre pre... tu as mrit cela. Puis est venu le jour,
t'obissant toujours,  toi notre gnral,  toi, chef de la
Gaule, nous t'avons moins aim...

-- Et pourquoi m'avez-vous moins aim? reprit Victorin frapp de
l'air presque solennel du vieux soldat; oui, pourquoi m'avez-vous
moins aim?

-- Pourquoi? Parce que nous t'avons moins estim... tu mritais
cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les ntres... La
bataille d'aujourd'hui nous le prouve.

-- Voyons, reprit affectueusement Victorin, voyons, mon vieux
Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus
braves soldats de l'arme; voyons, mon vieux Douarnek, quels sont
mes torts? quels sont les vtres?

-- Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le
vin et le cotillon.

-- Par toutes les matresses que tu as eues, par toutes les coupes
que tu as vides et que tu videras encore, vieux Douarnek,
pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagne? rpondit
gaiement Victorin revenant peu  peu  son naturel, que les
proccupations du combat ne tempraient plus. Franchement, sont-ce
l des reproches que l'on se fait entre soldats?

-- Entre soldats? non, Victorin, reprit svrement Douarnek; mais
de soldat  gnral on se les fait, ces reproches... Nous t'avons
librement choisi pour chef, nous devons te parler librement...
Plus nous t'avons lev... plus nous t'avons honor, plus nous
sommes en droit de te dire: Honore-toi...

-- J'y tche, brave Douarnek... j'y tche en me battant de mon
mieux.

-- Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataill... Tu n'es
pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

-- Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que
comme gnral et chef de la Gaule je doive tre plus insensible
qu'un soldat  l'clat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au
bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge?

-- Moi, soldat, je te dis ceci,  toi gnral,  toi chef de la
Gaule: L'homme lu chef par des hommes libres doit, mme dans les
choses de sa vie prive, garder une sage mesure, s'il veut tre
aim, obi, respect. Cette mesure, l'as-tu garde? Non... Aussi,
comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable
d'avaler un boeuf...

-- Quoi! mes enfants, reprit en riant le jeune gnral, vous
m'avez cru la bouche si grande?...

-- Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions
coureur de cotillons; on nous a dit qu'tant ivre, tu avais fait
violence  une femme qui s'tait tue de dsespoir... nous avons
cru cela...

-- Courroux du ciel! s'cria Victorin avec une douloureuse
indignation, vous... vous avez cru cela du fils de ma mre?

-- Oui, reprit le vtran, oui... l a t notre tort... Donc,
nous avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner,
pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes
comme par le pass... Est-ce dit, Victorin?

-- Oui, rpondit Victorin mu de ces loyales et touchantes
paroles, c'est dit...

-- Ta main, reprit Douarnek, au nom de mes camarades, ta main!...

-- La voil, dit le jeune gnral en se penchant sur le cou de son
cheval pour serrer cordialement la main du vtran. Merci de votre
franchise, mes enfants... je serai  vous comme vous serez  moi,
pour la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux
rien; car si le gnral porte la couronne triomphale, c'est la
bravoure du soldat qui la tresse, cette couronne, et l'empourpre
de son gnreux sang!...

-- Donc... c'est dit, Victorin, reprit Douarnek dont les yeux
devinrent humides.  toi notre sang... et  notre Gaule bien-
aime:  ta gloire!...

-- Et  ma mre, qui m'a fait ce que je suis! reprit Victorin avec
une motion croissante; et  ma mre, notre respect, notre amour,
notre dvouement, mes enfants!...

-- Vive la mre des camps! s'cria Douarnek d'une voix sonore;
vive Victorin, son glorieux fils!

Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous
enfin prsents  cette scne, nous avons cri comme Douarnek:

-- Vive la mre des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...

Bientt l'arme s'est mise en marche pour regagner le camp,
pendant que, sous la protection d'une lgion destine  garder nos
prisonniers, les druides mdecins et leurs aides restaient sur le
champ de bataille pour secourir galement les blesss gaulois et
franks.

L'arme reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit
d't, en faisant rsonner du chant des bardes les chos des bords
du Rhin.

Victorin, dans sa hte d'aller instruire sa mre du gain de la
bataille, remit le commandement des troupes  l'un des plus
anciens capitaines; nous laissmes nos montures harasses  des
cavaliers qui, d'habitude, conduisaient en main des chevaux frais
pour le jeune gnral; lui et moi, nous nous sommes rapidement
dirigs vers Mayence. La nuit tait sereine, la lune
resplendissait parmi des milliers d'toiles, ces mondes inconnus
o nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose trange!
tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de notre
arme, qui assurait la paix et la prosprit de la Gaule; tout en
songeant  mon prochain retour auprs de ta mre et de toi, mon
enfant, aprs cette rude journe de bataille, j'ai soudain prouv
un accs de mlancolie profonde...

J'avais, dans l'lan de ma reconnaissance, lev les yeux vers le
ciel pour remercier les dieux de notre succs... La lune brillait
d'un radieux clat... Je ne sais pourquoi,  ce moment, je me suis
rappel avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant  nos
aeux, tous les faits glorieux, touchants ou terribles accomplis
par eux, et que l'astre sacr de la Gaule avait aussi clairs de
son ternelle lumire depuis tant de gnrations!...

Je fus tir de mes rflexions par la voix joyeuse de Victorin.

--  quoi rves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette
belle journe, te voil muet comme un vaincu...

-- Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...

-- Quel songe creux!... reprit le jeune gnral dans
l'entranement de son imptueuse gaiet. Laissons le pass avec
les coupes vides et les anciennes matresses! Moi, je pense
d'abord  la joie de ma mre en apprenant notre victoire; puis je
pense, et beaucoup, aux brlants yeux noirs de Kidda, la
bohmienne qui m'attend, car cette nuit, en la quittant  la fin
du souper o elle m'avait attir par ruse, elle m'a donn rendez-
vous pour ce soir... Journe complte, Scanvoch! Bataille gagne
le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle matresse sur
ses genoux! Ah! qu'il fait bon tre soldat et avoir vingt ans!...

-- coute, Victorin. Tant qu' dur chez toi la proccupation du
combat, je t'ai vu sage, grave, rflchi, digne en tout de ta mre
et de toi-mme...

-- Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne
de moi-mme en pensant  elle aprs la bataille?

-- Sais-tu, Victorin, que c'est une grave dmarche que celle
tente auprs de toi par Douarnek, venant te parler au nom de
l'arme? Sais-tu que cette dmarche prouve la fire indpendance
de nos soldats, dont la volont seule t'a fait gnral? Sais-tu
que de telles paroles, prononces par de tels hommes, ne sont et
ne seront pas vaines... et qu'il serait funeste de les oublier?...

-- Bon! une boutade de vtran, regrettant ses jeunes annes...
paroles de vieillard blmant les plaisirs qu'il n'a plus...

-- Victorin, tu affectes une indiffrence loigne de ton coeur...
Je t'ai vu touch, profondment touch du langage de ce vieux
soldat...

-- L'on est si content le soir d'une bataille gagne, que tout
vous plat... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles
ne prouvent-elles pas l'affection de l'arme pour moi?

-- Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'arme s'tait
retire de toi... Elle t'est revenue aprs la victoire
d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excs commis par toi
feraient natre de nouvelles calomnies de la part de ceux qui
veulent te perdre...

-- Quelles gens auraient intrt  me perdre?

-- Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux
tu n'auras pas chaque jour une bataille  gagner; car, grce aux
dieux, l'anantissement de ces hordes barbares assure pour jamais
la paix de la Gaule!...

-- Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus
obscur des citoyens, accrochant mon pe, dsormais inutile, 
ct de celle de mon pre, je pourrai sans contrainte vider des
coupes sans nombre et courtiser toutes les bohmiennes de
l'univers!

-- Victorin, prends garde! je te le rpte... Souviens-toi des
paroles du vieux soldat...

-- Au diable le vieux soldat et ses paroles!... Je ne me souviens,
 cette heure, que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais
danser avec son court jupon carlate et son corset de toile
d'argent!

-- Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixs sur ces
cratures; ta liaison avec elles fera scandale...

Crois-moi, sois rserv dans ta conduite, recherche le secret et
l'obscurit dans tes amours.

-- L'obscurit! le secret! Arrire l'hypocrisie! J'aime  montrer
 tous les yeux les matresses dont je suis fier! et je serai plus
fier de Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui.

-- Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!

-- Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant
et s'accompagnant d'un petit tambour  grelots... oui, si tu la
voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda la bohmienne...
Mais, ajouta le jeune gnral en s'interrompant et regardant au
loin devant lui, vois donc l-bas ces flambeaux... Bonheur du
ciel! c'est ma mre... Dans son inquitude, elle aura voulu se
rapprocher du champ de bataille pour savoir des nouvelles de la
journe... Ah! Scanvoch, je suis jeune, imptueux, ardent aux
plaisirs, jamais ils ne me lassent, j'en jouis avec ivresse...
Pourtant, je t'en fais le serment par l'pe de mon pre! je
donnerais toutes mes joies  venir pour ce que je vais prouver
dans quelques instants, lorsque ma mre me pressera sur sa
poitrine!

Et en disant ceci, il s'lana  toute bride et sans m'attendre
vers Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eus
rejoints, ils taient tous deux descendus de cheval; Victoria
tenait Victorin troitement embrass, lui disant avec un accent
impossible  rendre:

-- Mon fils, je suis une heureuse mre!...

 la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de
Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite tait
enveloppe de linges. Victorin dit avec anxit:

-- Seriez-vous blesse, ma mre?

-- Lgrement, rpondit Victoria.

Puis, s'adressant  moi, elle me tendit affectueusement la main:

-- Frre, te voil, mon coeur est joyeux...

-- Mais cette blessure, qui vous l'a faite?

-- La femme franque qu'Elln et Sampso ont conduite prs de moi...

-- Elwig! m'criai-je avec horreur. Oh! la maudite!... elle s'est
montre digne de sa race odieuse!...

-- Scanvoch! me dit Victoria d'un air grave, il ne faut pas
maudire les morts... Celle que tu appelles Elwig n'existe plus...

-- Ma mre, reprit Victorin avec une anxit croissante, ma chre
mre, vous nous l'attestez, cette blessure est lgre?

-- Tiens, mon fils, regarde.

Et pour rassurer Victorin, elle droula la bande dont sa main
droite tait enveloppe.

-- Tu le vois, ajouta-t-elle, je me suis seulement coupe  deux
endroits la paume de la main en tchant de dsarmer cette femme...

En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune
gravit.

-- Elwig arme? ai-je dit en tchant de rappeler mes souvenirs de
la veille. O a-t-elle trouv une arme?  moins qu'hier soir,
avant de nous rejoindre  la nage, elle ait ramass son couteau
sur la grve, et l'ait cach sous sa robe.

-- Mais, cette femme,  quel moment a-t-elle voulu vous frapper,
ma mre? Vous tiez donc seule avec elle?

-- J'avais pri Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi
vers le milieu du jour, dans la pense d'tre secourable  cette
femme. Elln et Sampso me l'ont amene... Je m'entretenais avec
Robert, chef de notre rserve, nous causions des dispositions 
prendre pour dfendre le camp et la ville en cas de dfaite de
notre arme. On fit entrer Elwig dans une pice voisine, et la
femme et la belle-soeur de Scanvoch laissrent seule l'trangre,
pendant que j'envoyais chercher un interprte pour me faire
entendre d'elle. Robert, notre entretien termin, me demanda des
secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre o
m'attendait Elwig, je voulais prendre quelque argent dans un
coffre o se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, hritage
de ma mre...

-- Si le coffre tait ouvert, m'criai-je songeant  la sauvage
cupidit de la soeur du grand roi Nroweg, Elwig aura voulu, en
vraie fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet prcieux.

-- Tu l'as dit, Scanvoch; au moment o j'entrais dans cette
chambre, la femme franque tenait entre ses mains un collier d'or
d'un travail prcieux; elle le contemplait avidement.  ma vue,
elle a laiss tomber le collier  ses pieds; puis, croisant ses
deux bras sur sa poitrine, elle m'a d'abord contemple en silence
d'un air farouche: son ple visage s'est empourpr de honte ou de
rage; puis, me regardant d'un oeil sombre, elle a prononc mon
nom; j'ai cru qu'elle me demandait si j'tais Victoria; je lui fis
un signe de tte affirmatif en lui disant: Oui, je suis
Victoria.  peine avais-je prononc ces mots, qu'Elwig s'est
jete  mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme
si elle et humblement implor ma protection... Sans doute cette
femme a profit de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa
robe sans tre vue de moi, car je me baissais pour la relever,
lorsqu'elle s'est redresse, les yeux tincelants de frocit, en
me portant un coup de couteau, et rptant avec un accent de
haine: _Victoria! Victoria!_

 ces paroles de sa mre, quoique le danger ft pass, Victorin
tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prt entre ses
deux mains sa main blesse qu'il baisa avec un redoublement de
pieuse tendresse.

-- Voyant le couteau d'Elwig lev sur moi, ajouta Victoria, mon,
premier mouvement fut de parer le coup et de tcher de saisir la
lame en m'criant:  moi, Robert! Celui-ci, au bruit de la
lutte, accourut de la pice voisine; il me vit aux prises avec
Elwig... Mon sang coulait... Robert me crut dangereusement
blesse; il tira son pe, saisit cette Elwig  la gorge, et la
tua avant que j'aie pu m'opposer  cette inutile vengeance... Je
regrette la mort de cette Franque, venue volontairement prs de
moi.

-- Vous la plaignez, ma mre, dit vivement Victorin, cette
crature pillarde et froce, comme ceux de sa race! Vous la
plaignez! et elle n'a sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver
l'occasion de s'introduire prs de vous pour vous voler et vous
gorger ensuite!

-- Je la plains d'tre ne d'une telle race, reprit tristement
Victoria; je la plains d'avoir eu la pense d'un meurtre!

-- Croyez-moi, ai-je dit  ma soeur de lait, la mort de cette
femme met un terme  une vie souille de forfaits dont frmit la
nature... Fassent les dieux que, comme Elwig, son frre, le roi
Nroweg, ait aujourd'hui perdu la vie, et que sa race soit teinte
en lui, sinon je regretterais toujours de n'avoir pas achev cet
homme... Je ne sais pourquoi, il me semble que sa descendance sera
funeste  la mienne...

Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne
comprenait pas le sens, lorsque Victorin s'cria:

-- Bni soit Hsus, ma mre! c'est un jour heureux pour la Gaule
que celui-ci!... Vous avez chapp  un grand danger, nos armes
sont victorieuses, et les Franks sont chasss de nos frontires...

Puis, s'interrompant et prtant au loin l'oreille, Victorin
ajouta:

-- Entendez-vous, ma mre? entendez-vous ces chants que le vent
nous apporte?...

Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, rpts
en choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du
triomphe, sont venus jusqu' nous  travers la sonorit de la
nuit:

Ce soir nous disons:

Combien taient-ils donc, Ces barbares?

Ce soir nous disons:

Combien taient-ils donc, ces Franks?...

CHAPITRE IV

Plusieurs annes se sont passes depuis que j'ai crit pour toi,
mon enfant, le rcit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs tablissements sur
l'autre rive du fleuve a dlivr la Gaule des craintes que lui
inspirait cette invasion barbare toujours menaante. Les Franks,
retirs maintenant au fond des forts de la Germanie, attendent
peut-tre une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la
Gaule. Je reprends donc ce rcit d'autrefois aprs des annes de
douleur amre... De grands malheurs ont pes sur ma vie; j'ai vu
se drouler une pouvantable trame d'hypocrisie et de haine; cette
trame, dont j'avais en soupon ds le rcit prcdent, a envelopp
ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse
incurable s'est empare de mon me... J'ai quitt les bords du
Rhin pour la Bretagne; je suis tabli avec ta seconde mre et toi,
mon enfant, aux mmes lieux o fut jadis le berceau de notre
famille, prs des pierres sacres de la fort de Karnak, tmoins
du sacrifice hroque de notre aeule Hna...

* * *

J'ai interrompu mon rcit, cher enfant; ma main s'est arrte,
inonde des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tomb
dans l'un de ces accs de morne tristesse que je ne peux
vaincre... lorsque je me rappelle les terribles vnements
domestiques qui se sont passs aprs notre victoire sur le Rhin;
mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois
accomplir afin d'obir aux derniers voeux de notre aeul Jol, qui
vivait il y a prs de trois sicles dans ces mmes lieux o nous
sommes aujourd'hui revenus, aprs les vicissitudes sans nombre de
notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause
des accs de tristesse mortelle o tu me vois souvent plong,
malgr ta tendresse et celle de ta seconde mre, que je ne saurais
jamais trop chrir... Oui, lorsque tu auras lu les dernires et
solennelles paroles de VICTORIA, la _mre des camps, _paroles
effrayantes... tu comprendras que, si douloureux que soit pour moi
le pass, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le
pass qui m'attriste jusqu' la mort, mais les prvisions de
l'avenir rserv peut-tre  la Gaule par la mystrieuse volont
de Hsus...  mon enfant! ces apprhensions pleines d'angoisses,
tu les partageras en lisant cette rflexion sage et profonde de
notre aeul Sylvest:

-- _Hlas!  chaque blessure de la patrie, la famille saigne..._

Oui, car si elles se ralisent jamais, les redoutables prophties
de Victoria, doue peut-tre, comme tant d'autres de nos
druidesses vnres, de la science de l'avenir... si elles se
ralisent, ces redoutables prophties, malheur  la Gaule! malheur
 notre race! malheur  notre famille!

* * *

Je reprends donc ce rcit, mon enfant, au point o je l'ai laiss,
il y a plusieurs annes. Sans doute, je l'interromprai plus d'une
fois encore...

* * *

Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa
mre, aprs l'avoir longuement entretenue du rsultat de la
journe; il prtexta d'une grande fatigue et de sa lgre blessure
pour se retirer. Rentr chez lui, il se dsarma, se mit au bain;
puis, envelopp d'un manteau, il se rendit chez les bohmiennes
vers le milieu de la nuit.

-- _Cette femme te sera fatale!_ avais-je dit au gnral... Hlas!
ma prvision devait s'accomplir.  propos de ces cratures,
rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue
depuis, et tu apprcieras plus tard l'importance de ce souvenir:

Ces bohmiennes, arrives  Mayence la surveille du jour o
Ttrik tait arriv lui-mme dans cette ville, venaient de
Gascogne, pays qu'il gouvernait.

Cette rvlation, et bien d'autres, amenes par la suite des
temps, m'ont donn une connaissance si exacte de certains faits,
que je pourrai te les raconter comme si j'en avais t spectateur.

Victorin quitta donc son logis au milieu de la nuit pour aller au
rendez-vous o l'attendait Kidda, la bohmienne; il la connaissait
seulement depuis la veille. Elle avait fait sur ses sens une vive
impression: il tait jeune, beau spirituel, gnreux; il venait de
gagner le jour mme une glorieuse bataille; il savait la facilit
de moeurs de ces chanteuses vagabondes, il se croyait certain de
possder l'objet de son caprice. Quels furent sa surprise, son
dpit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mlange de fermet,
de tristesse et de passion contenue:

-- Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de
la vertu d'une chanteuse bohmienne; mais vous me croirez si je
vous dis que, longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom
tait venu jusqu' moi; votre renomme de courage et de bont
avait fait battre mon coeur, ce coeur indigne de vous, puisque je
suis une pauvre crature dgrade... Voyez-vous, Victorin, ajouta-
t-elle les larmes aux yeux, si j'tais pure, vous auriez mon amour
et ma vie; mais je suis fltrie, je ne mrite pas vos regards; je
vous aime trop passionnment, je vous honore trop pour jamais vous
offrir les restes d'une existence avilie par des hommes si peu
dignes de vous tre compars...

Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin,
l'excita davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrit
par ses refus, se changea bientt en une passion dvorante,
insense. Malgr ses protestations de tendresse, malgr ses
prires, malgr ses larmes, car il pleurait aux pieds de cette
misrable, la bohmienne resta inexorable dans sa rsolution. Le
caractre de Victorin, jusqu'alors joyeux, avenant et ouvert,
s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mre et moi, nous
ignorions alors les causes de ce changement;  nos pressantes
questions, le jeune gnral rpondait que, frapp des symptmes de
dsaffection manifests par l'arme  son gard, il ne voulait
plus s'exposer  une pareille dfaveur et que dsormais sa vie
sera austre et retire. Sauf pendant quelques heures consacres
chaque jour  sa mre, Victorin ne sortait plus de chez lui,
fuyant la socit de ses anciens compagnons de plaisir. Les
soldats, frapps de ce brusque revirement dans sa conduite, virent
dans cette rforme salutaire le rsultat de leurs observations,
prsentes en leur nom au jeune gnral par Douarnek avec une
amicale franchise; ils s'affectionnrent  lui plus que jamais.
J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude volontaire,
buvait jusqu' l'ivresse pour oublier sa fatale passion, allant
cependant chaque soir chez la bohmienne, et la trouvant toujours
impitoyable.

Un mois environ se passa de la sorte: Ttrik tait rest  Mayence
afin de tcher de vaincre la rpugnance de Victoria  faire
acclamer son petit-fils comme hritier du pouvoir de son pre mais
Victoria rpondait au gouverneur d'Aquitaine:

-- Ritha-Gar, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il
a rass, a renvers, il y a dix sicles, la royaut en Gaule. Mon
petit-fils est un enfant au berceau; nul ne sait s'il aura un jour
les qualits ncessaires au gouvernement d'un grand peuple comme
le ntre. Reconnatre aujourd'hui cet enfant comme hritier du
pouvoir de son pre, ce serait rtablir une sorte de royaut.

Ttrik, esprant vaincre par sa persistance la rsolution de la
mre des camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru
que tel tait le seul but de son sjour  Mayence), et s'tonnait
non moins que nous de la transformation du caractre de Victorin.
Celui-ci, quoique plong dans une morne tristesse, s'tait
toujours montr affectueux pour moi; plusieurs fois mme je le vis
sur le point de m'ouvrir son coeur et de me confier ce qu'il
cachait  tous; craignant sans doute mes reproches, il retint ses
aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le pass, il
vita mme les occasions de me rencontrer; ses traits, nagure si
beaux, si ouverts, n'taient plus reconnaissables; plis par la
souffrance, creuss par les excs de l'ivresse solitaire 
laquelle il se livrait, leur expression semblait de plus en plus
sinistre; parfois une sorte d'garement se trahissait dans la
sombre fixit de son regard.

Environ cinq semaines aprs la grande victoire du Rhin, Victorin
redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites 
ma femme et  Sampso les heures o d'habitude j'allais chez
Victoria pour crire les lettres qu'elle me dictait. Elln
accueillit le fils de ma soeur de lait avec son affabilit
accoutume. Je crus d'abord que, regrettant de s'tre loign de
moi sans motif et par caprice, il cherchait  amener entre nous un
rapprochement par l'intermdiaire de ma femme; car, malgr sa
persistance  viter ma rencontre, il ne parlait de moi  Elln
qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa soeur et
de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant,
elle fut frappe de l'expression douloureuse de la physionomie de
ma femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitt.

-- Qu'as-tu, Elln? lui dit Sampso.

-- Ma soeur, je t'en conjure, dsormais ne me laisse pas seule
avec le fils de Victoria...

-- Quelle est la cause de ton trouble?

-- Fassent les dieux que je me sois trompe; mais  certains demi-
mots de Victorin,  l'expression de son regard, j'ai cru deviner
qu'il ressent pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma
tendresse, mon dvouement pour Scanvoch!

-- Ma soeur, reprit Sampso, les excs de Victorin m'ont toujours
rvolte; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le
sacrifice de ses gots dsordonns lui cote sans doute beaucoup,
car chacun, tout en louant le changement de conduite du jeune
gnral, remarque sa profonde tristesse... Je ne peux donc le
croire capable de songer  dshonorer ton mari, lui qui aime
Victorin comme son fils, lui qui  la guerre lui a sauv la vie...
Tu es dans l'erreur, Elln... non, une pareille indignit est
impossible.

-- Puisses-tu dire vrai, Sampso! Mais, je t'en conjure, si
Victorin revient  la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et
quoi qu'il en soit, je veux tout dire  Scanvoch.

-- Prends garde, Elln... Si, comme je le crois, tu te trompes,
c'est jeter un soupon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais
son attachement pour Victoria et pour son fils; juge du dsespoir
de Scanvoch  une telle rvlation!... Elln, suis mon conseil,
reois une fois encore Victorin seul  seul, et si tu acquiers la
certitude de ce que tu redoutes, alors n'hsite plus... Rvle
tout  Scanvoch, car s'il est imprudent  toi d'veiller dans son
esprit des soupons peut-tre mal fonds, tu dois dmasquer un
infme hypocrite, lorsque tu n'as plus de doute sur ses projets.

Elln promit  sa soeur d'couter ses avis; mais de ce jour
Victorin ne revint plus... Je n'ai connu ces dtails que plus
tard. Ceci s'tait pass durant les cinq ou six premires semaines
qui suivirent la grande bataille du Rhin, et huit jours avant les
terribles vnements qu'il me faut, hlas mon enfant, te
raconter...

Ce jour-l j'avais pass la premire partie de la soire auprs de
Victoria, confrant avec elle d'une mission trs-urgente pour
laquelle je devais partir le soir mme, et qui me pouvait retenir
plusieurs jours. Victorin, quoiqu'il l'et promis  sa mre, ne se
rendit pas  cet entretien dont il savait l'objet. Je ne m'tonnai
pas de son absence, je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans
qu'il m'et t possible de pntrer la cause de cette bizarrerie,
il vitait les occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me
dit d'une voix mue au moment o je la quittais  l'heure
accoutume:

-- Les affections prives doivent se taire devant les intrts de
l'tat: j'ai longuement parl avec toi de la mission dont tu te
charges, Scanvoch; maintenant, la mre te dira ses douleurs. Ce
matin encore j'ai eu un triste entretien avec mon fils; en vain je
l'ai suppli de me confier la cause du chagrin secret qui le
dvore; il m'a rpondu avec un sourire navrant:

-- Autrefois, ma mre, vous me reprochiez ma lgret, mon got
trop ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin dj... je
vis dans la retraite et la mditation. Ma demeure, o retentissait
jadis, pendant la nuit, le joyeux tumulte des chants et des
festins aux flambeaux, est aujourd'hui solitaire, silencieuse et
sombre... sombre comme moi-mme... Nos scrupuleux soldats, difis
de ma conversion, ne me reprochent plus, je crois, aujourd'hui
d'aimer trop la joie, le vin et les matresses. Que faut-il de
plus, ma mre?...

-- Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le
pass, lui ai-je rpondu sans pouvoir retenir mes larmes; car tu
souffres, tu souffres d'une peine que j'ignore. La conscience
d'une vie sage et rflchie, comme doit l'tre celle du chef d'un
grand peuple, donne au visage une expression grave, mais sereine,
tandis que ton visage est ple, sinistre, sardonique comme celui
d'un dsespr...

-- Que vous a rpondu Victorin?

-- Rien, il est retomb dans ce morne silence o je le vois si
souvent plong, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui
des regards presque gars... Alors je lui ai prsent son enfant,
que je tenais entre mes bras; il l'a pris et l'a embrass
plusieurs fois avec tendresse; puis il l'a replac dans son
berceau, et s'est retir brusquement sans prononcer une parole,
sans doute pour me cacher ses larmes; car j'ai vu qu'il
pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise en songeant 
l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon fils et
pour moi...

J'ai tch de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle
la cause du mystrieux chagrin de son fils; puis l'heure me
pressant, car je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma
mission le plus promptement possible, j'ai quitt ma soeur de lait
pour rentrer chez moi et embrasser ta mre et toi, mon enfant,
avant de me mettre en route. J'ai trouv Elln et sa soeur assises
auprs de ton berceau... En me voyant, Sampso s'cria:

-- Vous arrivez  propos, Scanvoch, pour m'aider  convaincre
Elln que sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes...

-- Qu'as-tu, mon Elln? lui dis-je avec inquitude, d'o vient ton
chagrin?

Elle baissa la tte, ne me rpondit pas et continua de pleurer.

-- Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch: mais
savez-vous pourquoi ma soeur se dsole ainsi? C'est parce que vous
partez...

-- Quoi? dis-je  Elln d'un ton de tendre reproche, toi toujours
si courageuse quand je partais pour la bataille, te voici
craintive, plore, alors que je m'loigne pour un voyage de
quelques jours au plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine
paix!... Elln... tes inquitudes n'ont pas de motif.

-- Voil ce que je ne cesse de rpter  ma soeur, reprit Sampso.
Votre voyage ne vous expose  aucun danger, et si vous partez
cette nuit c'est que votre mission est urgente.

-- Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un vritable plaisir que
de voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d't
au milieu de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?

-- Je sais tout cela, reprit Elln d'une voix altre, ma
faiblesse est insense; mais, malgr moi, ce voyage m'pouvante...
-- Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes: -- Scanvoch mon
poux bien-aim! ne pars pas, je t'en conjure, ne pars pas...

-- Elln, lui dis-je tristement, pour la premire fois de ma vie
je suis oblig de rpondre  ton dsir par un refus.

-- Je t'en supplie... reste prs de moi.

-- Je te sacrifierais tout, hormis mon devoir... La mission dont
m'a charg Victoria est importante... j'ai promis de la remplir,
je tiendrai ma promesse...

-- Pars donc, me dit ma femme en sanglotant avec dsespoir, pars
donc, et que ma destine s'accomplisse! Tu l'auras voulu...

-- Sampso, ai-je dit le coeur navr, de quelle destine parle-t-
elle?

-- Hlas! ma soeur est accable depuis ce matin de noirs
pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu' moi, inexplicables,
pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne
vous verra plus... ou qu'un grand malheur vous menace pendant
votre voyage.

-- Elln, ma femme bien-aime, lui ai-je dit en la serrant contre
ma poitrine, ignores-tu que, si courte que doive tre notre
sparation, il m'en cote toujours de m'loigner d'ici?... Veux-tu
joindre  ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi
dsole?

-- Pardonne-moi, me dit Elln en faisant un violent effort sur
elle-mme; tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un
soldat... Tiens, vois je ne pleure plus, je suis calme..., tes
paroles me rassurent; j'ai honte de mes lches terreurs... Mais au
nom de notre enfant qui dort l dans son berceau, ne t'en vas pas
irrit contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme
toujours... j'ai besoin de cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de
cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans
savoir pourquoi.

Ma femme, malgr son apparente rsignation, semblait tant souffrir
de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester
auprs d'Elln, je songeai  prier Victoria de donner au capitaine
Marion la mission dont je m'tais charg; une rflexion me retint:
le temps pressait, puisque je partais de nuit; il faudrait
employer plusieurs heures  mettre le capitaine Marion au courant
d'une affaire  laquelle il tait rest jusqu'alors compltement
tranger, et qui, pour russir, devait tre traite avec une
extrme clrit. Obissant  mon devoir, et, il faut le dire
aussi, convaincu de la vanit des craintes d'Elln, je ne cdai
pas  son dsir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la
recommandant  l'excellente affection de Sampso, je suis parti 
cheval.

Il tait alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me
servir d'escorte et de messager pour le cas o j'aurais  crire 
Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion,  qui
j'avais demand un homme sr et discret, ce cavalier m'attendait 
l'une des portes de Mayence; je l'ai bientt rejoint. Quoique la
lune se levt tard, la nuit tait pourtant assez claire, grce au
rayonnement des toiles; j'ai remarqu, sans attacher d'importance
 cette circonstance, que, malgr la douceur de la saison, mon
compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se
rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu
mme quelque difficult  distinguer les traits de cet homme.
Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher  mes cts, il me
laissa le dpasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit.
En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois,  la
causerie, je n'aurais pas accept cette marque de dfrence
exagre, qui m'et priv de l'entretien d'un compagnon pendant un
long trajet; mais, attrist par les adieux de ma femme, et
songeant, malgr moi,  mesure que je m'loignais, aux sinistres
pressentiments dont elle avait t agite, je ne fus pas fch de
rester seul avec mes rflexions durant une partie de la nuit; je
m'loignai donc de la ville, suivi du cavalier non moins
silencieux que moi...

Nous avions, sans changer une parole, chevauch environ deux
heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commenait
de poindre derrire une colline bornant l'horizon. Nous nous
trouvions  un carrefour o se croisaient trois grandes routes
traces et excutes par les Romains. J'avais ralenti l'allure de
_Tom-Bras_, afin de reconnatre le chemin que je devais suivre,
lorsque soudain mon compagnon de voyage, levant la voix derrire
moi, m'a cri:

-- Scanvoch! reviens  toute bride sur tes pas... un grand crime
se commet  cette heure dans ta maison!...

 ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grce  la
demi-obscurit de la nuit je vis le cavalier, faisant faire  son
cheval un bond norme, franchir le talus de la route et
disparatre dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la
lisire depuis quelque temps... Frapp de stupeur, je restai
quelques moments immobile, et lorsque, cdant  une curiosit
pleine d'angoisse, je voulus m'lancer  la poursuite du cavalier,
afin d'avoir l'explication de ses paroles, il tait trop tard; la
lune ne jetait pas encore assez de clart pour qu'il me ft
possible de m'aventurer  travers des bois que je ne connaissais
pas; le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui
s'augmentait  chaque instant. Prtant attentivement l'oreille,
j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop
rapide et dj lointain du cheval de cet homme; il me parut
reprendre par la fort, et consquemment par une voie plus courte,
la direction de Mayence. Un moment j'hsitai dans ma rsolution;
mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme,
et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la
ville  toute bride...

-- Si par un hasard inconcevable, me disais-je, l'avertissement
auquel j'obis est aussi mal fond que les pressentiments d'Elln,
avec lesquels il concorde pourtant d'une manire trange, si mon
alarme a t vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour
recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de
trois heures.

J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon
vigoureux _Tom-Bras_, et me dirigeai vers Mayence avec une folle
vitesse.  mesure que je me rapprochais des lieux o j'avais
laiss ma femme et mon enfant, les plus noires penses venaient
m'assaillir. Quel pouvait tre ce crime qui se commettait dans ma
maison? tait-ce  un ami? tait-ce  un ennemi que je devais
cette rvlation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier
ne m'tait pas inconnue, sans qu'il me ft possible de me souvenir
o je l'avais dj entendue; mais ce qui redoublait surtout mon
anxit, c'tait ce mystrieux accord entre le malheur dont on
venait de me menacer et les pressentiments d'Elln. La lune,
s'tant leve, facilitait la prcipitation de ma course en
clairant la route; les arbres, les champs, les maisons,
disparaissaient derrire moi avec une rapidit vertigineuse. Je
mis moins d'une heure  parcourir cette mme route, parcourue
nagure par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de
Mayence... Je sentais _Tom-Bras_ faiblir entre mes jambes, non par
faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces taient 
bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:

-- As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?

-- Il y a un quart d'heure  peine, me rpondit le soldat, un
cavalier, vtu d'une casaque  capuchon, a pass au galop devant
cette porte; il se dirigeait vers le camp.

-- C'est lui, ai-je pens en reprenant ma course, au risque de
voir Tom-Bras expirer sous moi. Plus de doute, mon compagnon de
voyage m'aura devanc par le chemin de la fort; mais pourquoi se
rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville?

Quelques instants aprs j'arrivais devant ma maison: je sautai 
bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissait notre logis. Je
courus  la porte, j'y frappai  grands coups... Personne ne vint
m'ouvrir, mais j'entendis des cris touffs; je heurtai de
nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon pe; les
cris redoublrent; il me sembla reconnatre la voix de Sampso...
J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la fentre
de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'pe  la main. Au
moment o j'arrive devant cette croise, on poussait du dedans les
volets qui la fermaient. Je m'lance'  travers ce passage, je me
trouve ainsi face  face avec un homme... L'obscurit ne me permit
pas de reconnatre ses traits; il fuyait de la chambre d'Elln,
dont les cris dchirants parvinrent jusqu' moi. Saisir cet homme
 la gorge au moment o il mettait le pied sur l'appui de la
fentre pour s'chapper, le repousser dans la chambre pleine de
tnbres, o je me prcipite avec lui, le frapper plusieurs fois
de mon pe avec fureur, en criant Elln! me voici... tout cela
se passa avec la rapidit de la pense. Je retirais mon pe du
corps tendu  mes pieds pour l'y replonger encore, car j'tais
fou de rage, lorsque deux bras m'treignent avec une force
convulsive... Je me crois attaqu par un autre adversaire; je
traverse de mon pe ce corps, qui dans l'obscurit se suspendait
 mon cou, et aussitt j'entends ces paroles prononces d'une voix
expirante:

-- Scanvoch... tu m'as tue..., merci, mon bien-aim... il m'est
doux de mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte...

C'tait la voix d'Elln!...

Ma femme tait accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous
ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserr, se
dtachrent brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le
plancher... Je restai foudroy... mon pe s'chappa de mes mains,
et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette
chambre compltement obscure, sauf une trane de ple lumire,
jete par la lune entre les deux volets  demi referms par le
vent... Soudain, ils s'ouvrirent compltement du dehors, et  la
clart lunaire, je vis une femme svelte, grande, vtue d'une jupe
rouge et d'un corset de toile d'argent, monte au dehors sur
l'appui de la fentre.

-- Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrce, quitte
cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu  minuit, l'heure
convenue, entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas
sortir de chez ta belle par la fentre, chemin des amants... tu as
accompli ta promesse... maintenant je suis  toi... Viens, mon
char nous attend, fuyons...

-- Victorin! m'criai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un
rve pouvantable, c'tait lui... je l'ai tu!...

-- Le mari! reprit Kidda, la bohmienne, en sautant en arrire...
C'est le diable qui l'a ramen!...

Et elle disparut.

Quelques instants aprs j'entendis le bruit des roues d'un char et
le tintement du grelot de la mule qui l'entranait rapidement,
tandis que, au loin, du ct de la porte du camp, s'levait une
rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule
qui s'approche en tumulte.  ma premire stupeur succda une
angoisse terrible, mle d'une dernire esprance: Elln n'tait
peut-tre pas morte... Je courus  la porte de la chambre, ferme
en dedans; j'appelai Sampso  grands cris; sa voix me rpondit
d'une pice voisine; on l'y avait enferme... Je la dlivrai,
m'criant:

-- J'ai frapp Elln dans l'obscurit... la blessure n'est peut-
tre pas mortelle; courez chez _Omer_, le druide...

-- J'y cours, me rpondit Sampso sans m'interroger davantage.

Elle se prcipita vers la porte de la maison verrouille 
l'intrieur. Au moment, o elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la
place o tait situe ma maison, tout proche de la porte du camp,
une foule de soldats: plusieurs portaient des torches; tous
poussaient des cris menaants, au milieu desquels revenait sans
cesse le nom de _Victorin_.

 la tte de ce rassemblement, j'ai reconnu le vtran Douarnek,
brandissant son pe.
-- Scanvoch, me dit-il, le bruit vient de se rpandre dans le camp
qu'un crime affreux a t commis dans ta maison.

-- Et le criminel est Victorin! crirent plusieurs voix qui
couvrirent la mienne.  mort, l'infme!

--  mort, l'infme! qui a fait violence  la chaste pouse de son
ami...

-- Comme il a fait violence  l'htesse de la taverne des bords du
Rhin...

-- Ce n'tait pas une calomnie!

-- Le lche hypocrite avait feint de s'amender!

-- Oui, pour commettre ce nouveau forfait.

-- Dshonorer la femme d'un soldat! d'un des ntres!

Scanvoch, qui aimait ce dbauch comme son fils!...

-- Et qui  la guerre lui avait sauv la vie.

--  mort!  mort!...

Il m'avait t impossible de dominer de la voix ces cris
furieux... Sampso, dsespre, faisait de vains efforts pour
traverser la foule exaspre.

-- Par piti! laissez-moi passer! criait Sampso d'une voix
suppliante: je vais chercher un druide mdecin... Elln respire
encore... Sa blessure peut n'tre pas mortelle... Du secours! du
secours!...

Ces mots redoublrent l'indignation et la fureur des soldats. Au
lieu d'ouvrir leurs rangs  la soeur de ma femme, ils la
repoussrent en se ruant vers la porte, bientt ainsi encombre
d'une foule impntrable, frmissante de colre, et d'o
s'levrent de nouveaux cris...

-- Malheur! malheur  Victorin!...

-- Ce monstre a gorg la femme de Scanvoch aprs l'avoir
violente!

-- Elle meurt comme l'htesse de la taverne de l'le du Rhin.

-- Victorin! s'cria Douarnek, nous t'avions pardonn, nous avions
cru  ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es
notre gnral... tu n'chapperas pas  la peine de tes crimes!
Plus nous t'avons aim, plus nous t'abhorrons!...

-- Nous serons tes bourreaux!

-- Nous t'avons glorifi... nous te chtierons!

-- Un gnral tel que toi dshonore la Gaule et l'arme!

-- Il faut un exemple terrible!

--  mort, Victorin!  mort!...

-- Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue, me
dit Sampso avec dsespoir, pendant que je tchais, mais toujours
en vain, de me faire entendre de cette foule en dlire, dont les
mille cris couvraient ma voix.

-- Je vais essayer de sortir par la fentre, me dit Sampso.

Et elle s'lana vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes
efforts pour empcher les soldats furieux contre leur gnral
d'envahir ma demeure, je criais:

-- Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil...
Justice est faite!... retirez-vous...

Le tumulte, toujours croissant, touffa mes paroles; je vis
revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit
en sanglotant:

-- Mon frre, plus d'espoir! Elln est glace... son coeur ne bat
plus... elle est morte!...

-- Morte! morte! Hsus, ayez piti de moi! ai-je murmur en
m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais
dfaillir.

Mais soudain je revins  moi et tressaillis de tous mes membres,
en entendant ces mots circuler parmi les soldats:

-- Voici Victoria! voici notre mre!...

Et la foule, dgageant les abords de ma maison, reflua vers le
milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel
tait le respect que cette femme auguste inspirait  l'arme, que
bientt le silence succda aux furieuses clameurs des soldats; ils
comprirent la terrible position de cette mre qui, attire par des
cris de justice et de vengeance profrs contre son fils accus
d'un crime horrible, s'approchait dans la majest de sa douleur
maternelle.

Mon coeur,  moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette
femme, pour qui ma vie n'avait t qu'un long jour de dvouement,
Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tu
par moi... qui l'avais vu natre... qui l'avais aim comme mon
enfant!... Je voulus fuir... je n'en eus pas la force... Je restai
adoss  la muraille... regardant devant moi, incapable de faire
un mouvement.

Soudain, la foule des soldats s'carte, forme une sorte de haie de
chaque ct d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, 
la clart de la lune et des torches, Victoria, vtue de sa longue
robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras... Elle esprait
sans doute apaiser l'exaspration des soldats en offrant  leurs
yeux cette innocente crature. Ttrik, le capitaine Marion et
plusieurs officiers, qui avaient prvenu Victoria du tumulte et de
ses causes, la suivaient. Ils parvinrent  calmer l'effervescence
des troupes: le silence devint solennel... La mre des camps
n'tait plus qu' quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek
s'approcha d'elle, et lui dit en flchissant le genou:

-- Mre, ton fils a commis un grand crime... nous te plaignons...
mais tu nous feras justice... nous voulons justice...

-- Oui, oui, justice! s'crirent les soldats dont l'irritation,
muette depuis quelques instants, clata de nouveau avec une
violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la
ferons nous-mmes...

-- Mort  l'infme!

-- Mort  celui qui a dshonor la femme de son ami!

-- Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?

-- Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mmes.

-- Maudit soit le nom de Victorin!

-- Oui, maudit... maudit... rptrent une foule de voix
menaantes; maudit soit  jamais son nom!

Victoria, ple, calme et imposante, s'tait un instant arrte
devant Douarnek, qui flchissait le genou en lui parlant... Mais
lorsque les cris de Mort  Victorin! maudit soit son nom! firent
de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mle et beau
visage trahissait une angoisse mortelle, tendit les bras en
prsentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme
si l'enfant et demand grce et piti pour son pre.

Ce fut alors qu'clatrent avec plus de violence ces cris:

-- Mort  Victorin! ... maudit soit son nom!

 ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable  sa
casaque, dont le capuchon tait toujours rabaiss sur son visage,
s'avancer d'un air menaant vers Victoria en criant:

-- Oui, maudit soit le nom de Victorin... prisse  jamais sa
race!...

Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le
prit par les deux pieds, puis il le lana avec furie sur les
cailloux du chemin, o il lui brisa la tte. Cet acte de frocit
fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs
soldats indigns se jetrent sur l'homme au capuchon, pour sauver
l'enfant, cette innocente crature gisait sur le sol, la tte
fracasse... J'entendis un cri dchirant pouss par Victoria, mais
je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats
l'ayant entoure, la croyant menace de quelque danger. J'appris
ensuite qu' la faveur du tumulte et de la nuit, l'auteur de ce
meurtre horrible avait chapp... Les rangs des soldats s'tant
ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, 
quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inond de larmes,
tenant entre ses bras le petit corps inanim du fils de Victorin.
Alors du seuil de ma porte je dis  la foule muette et consterne:

-- Vous demandez justice? Justice est faite!... Moi, Scanvoch,
j'ai tu Victorin: il est innocent du meurtre de ma femme.
Retirez-vous... laissez la mre des camps entrer dans ma maison
pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils...

Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrtant au seuil de
mon logis:

-- Tu as tu mon fils pour venger ton outrage?

-- Oui, ai-je rpondu d'une voix touffe; oui, et dans
l'obscurit j'ai aussi frapp ma femme...

-- Viens, Scanvoch, viens fermer les paupires d'Elln et de
Victorin.

Et l elle entra chez moi au milieu du religieux silence des
soldats groups au dehors; le capitaine Marion et Ttrik la
suivirent; elle leur fit signe de demeurer  la porte de la
chambre mortuaire, o elle voulut rester seule avec moi et Sampso.

 la vue de ma femme, tendue morte sur le plancher, je me suis
jet  genoux en sanglotant; j'ai relev sa belle tte, alors ple
et froide, j'ai clos ses paupires, puis, enlevant le corps entre
mes bras, je l'ai plac sur son lit; je me suis agenouill, le
front appuy au chevet, et n'ai plus contenu mes gmissements...
Je suis rest longtemps ainsi  pleurer, entendant les sanglots
touffs de Victoria. Enfin sa voix m'a rappel  moi-mme et  ce
qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourn je l'ai vue
assise  terre auprs du cadavre de Victorin; sa tte reposait sur
les genoux maternels.

-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait en cartant les cheveux qui
couvraient le front glac de Victorin, mon fils n'est plus... je
peux pleurer sur lui, malgr son crime... Le voil donc mort!
mort...  vingt-deux ans  peine!

-- Mort... tu par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...

-- Frre, tu as veng ton honneur... je te pardonne et te
plains...

-- Hlas! j'ai frapp Victorin dans l'obscurit... je l'ai frapp
en proie  un aveugle accs de rage... je l'ai frapp ignorant que
ce ft lui! Hsus m'en est tmoin! Si j'avais reconnu votre fils,
 ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon pe serait tombe  mes
pieds...

Victoria m'a regard silencieuse... Mes paroles ont paru la
soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tu son
fils sans le reconnatre; elle m'a tendu vivement la main; j'y ai
port mes lvres avec respect... Pendant quelque temps nous sommes
rests muets; puis elle a dit  la soeur d'Elln:

-- Sampso, vous tiez ici cette nuit? Parlez, je vous prie... que
s'est-il pass?...

-- Il tait minuit, rpondit Sampso d'une voix oppresse; depuis
deux heures Scanvoch nous avait quittes pour se mettre en route;
je reposais ici auprs de ma soeur... j'ai entendu frapper  la
porte de la maison... j'ai jet un manteau sur mes paules... Je
suis alle demander qui tait l: une voix de femme,  l'accent
tranger, m'a rpondu...

-- Une voix de femme? lui dis-je avec un accent de surprise que
partageait Victoria; une voix de femme vous a rpondu, Sampso?

-- Oui, c'tait un pige; cette voix m'a dit:

--Je viens de la part de Victoria donner  Elln, femme de
Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis trs-important.

Victoria et moi,  ces paroles de Sampso, nous avons chang un
regard d'tonnement croissant; elle a continu:

-- N'ayant aucune dfiance contre la messagre de Victoria, je lui
ai ouvert... Aussitt, au lieu d'une femme, un homme s'est
prsent devant moi, m'a repousse violemment dans le couloir
d'entre, et a verrouill la porte en dedans...  la clart de la
lampe, que j'avais dpose  terre, j'ai reconnu Victorin... Il
tait ple, effrayant... il pouvait  peine se soutenir sur ses
jambes, tant il tait ivre.

-- Oh! le malheureux! le malheureux! me suis-je cri; il n'avait
plus sa raison! Sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'et
commis pareil crime!...

-- Continuez, Sampso, lui dit Victoria touffant un soupir,
continuez...

-- Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montr l'entre de la
chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma
soeur en l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout
devin... j'ai cri  Elln Ma soeur, enferme-toi! Puis de
toutes mes forces, j'ai appel au secours... Mes cris ont exaspr
Victorin; il s'est prcipit sur moi et m'a jete dans ma
chambre... Au moment o il m'y enfermait, j'ai vu accourir Elln
dans le couloir, ple, pouvante, demi-nue... J'ai entendu le
bruit d'une lutte, les cris dchirants de ma soeur appelant  son
aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais
combien de temps s'tait pass, lorsque l'on a frapp et appel au
dehors avec force... C'tait Scanvoch... J'ai rpondu  sa voix du
fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de
quelques instants ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...

-- Et toi, me dit Victoria, comment es-tu revenu si brusquement
ici?

--  quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se
commettait dans ma maison.

-- Cet avertissement, qui te l'a donn?

-- Un soldat, mon compagnon de voyage.

-- Ce soldat, qui tait-il? me dit Victoria. Comment avait-il
connaissance de ce crime?

-- Je l'ignore... il a disparu  travers la fort en me donnant ce
sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est
le mme qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tu 
tes pieds...

-- Scanvoch, reprit Victoria en frmissant et portant ses deux
mains  son front, mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni
l'excuser... mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible
mystre!...

-- coutez, lui dis-je me rappelant plusieurs circonstances dont
le souvenir m'avait chapp dans le premier garement de ma
douleur: arriv devant la porte de ma maison, j'ai heurt; les
cris lointains de Sampso m'ont seuls rpondu... Peu d'instants
aprs, la fentre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte,
j'y ai couru: les volets s'cartaient pour livrer passage  un
homme, tandis qu'Elln criait au secours... J'ai repouss l'homme
dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans
l'ombre, frapp votre fils. Presque aussitt deux bras m'ont
treint... Je me suis cru attaqu par un nouvel assaillant... J'ai
encore frapp dans l'ombre... c'tait Elln que je tuais...

Et je n'ai pu contenir mes sanglots.

-- Frre, frre... m'a dit Victoria, c'est une terrible et fatale
nuit que celle-ci...

-- coutez encore... et surtout coutez ceci... ai-je dit  ma
soeur de lait, en surmontant mon motion. Au moment o je
reconnaissais la voix expirante de ma femme j'ai vu  la clart
lunaire une femme debout sur l'appui de la croise...

-- Une femme! s'cria Victoria.

-- Celle-l peut-tre dont la voix m'avait trompe, dit Sampso, en
m'annonant un message de la mre des camps...

-- Je le crois, ai-je repris, et cette femme, sans doute complice
du crime de Victorin, l'a appel, lui disant qu'il fallait fuir...
qu'elle tait  lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.

-- Sa promesse? reprit Victoria quelle promesse?

-- Le dshonneur d'Elln!...

Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:

-- Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entour d'un horrible
mystre... Mais cette femme, qui tait-elle?

-- Une des deux bohmiennes arrives  Mayence depuis quelque
temps... coutez encore... La bohmienne ne recevant pas de
rponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats
accourant furieux, la bohmienne a disparu; et bientt aprs, le
bruit de son chariot m'apprenait sa fuite... Dans mon dsespoir,
je n'ai pas song  la poursuivre... Je venais de tuer Elln 
ct du berceau de mon fils... Elln, ma pauvre et bien-aime
femme!...

En disant ces mots, je n'ai pu m'empcher de pleurer encore...
Sampso et Victoria gardaient le silence.

-- C'est un abme! reprit la mre des camps, un abme o ma raison
se perd ... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de
l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch,
tu ne sais peut-tre pas combien ce malheureux enfant t'aimait...

-- Ne me dites pas cela, Victoria, ai-je murmur en cachant mon
visage entre mes mains; ne me dites pas cela... mon dsespoir ne
peut tre plus affreux!...

-- Ce n'est pas un reproche, mon frre, a repris Victoria. Moi,
tmoin du crime de mon fils, je l'aurais tu de ma main, pour
qu'il ne dshonort pas plus longtemps et sa mre et la Gaule qui
l'a choisi pour chef... Je te rappelle l'affection de Victorin
pour toi, parce que je crois que, sans son ivresse et je ne sais
quelle machination tnbreuse, il n'et pas commis ce forfait...

-- Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...

-- Toi?

--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infme a t
rpandue contre Victorin. L'arme s'loignait de lui... est-ce
vrai?

-- C'est vrai...

-- La victoire de ton fils lui avait ramen l'affection des
soldats... Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient
une terrible ralit... Le crime de Victorin lui cote la vie...
ainsi qu' son fils sa race est teinte, un nouveau chef doit tre
donn  la Gaule, est-ce vrai?

-- Oui.

-- Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me rvlant cette
nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas
que si je n'arrivais pas  temps pour tuer Victorin dans le
premier accs de ma rage, il serait massacr par les troupes
souleves contre lui  la nouvelle de ce forfait?

-- Et ce forfait, dit Sampso, comment l'arme l'a-t-elle connu
sitt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette
maison?...

La mre des camps, frappe de cette rflexion de Sampso, me
regarda. Je continuai:

-- Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre
petit-fils, l'a tu  vos pieds? Encore ce soldat inconnu!

-- C'est vrai... rpondit Victoria pensive, c'est vrai...

-- Ce soldat a-t-il cd  un emportement de fureur aveugle contre
cet innocent enfant? Non... Il a donc t l'instrument d'une
ambition aussi tnbreuse que froce... Un seul homme avait
intrt au double meurtre qui vient d'teindre votre race, ma
soeur... car votre race teinte, la Gaule doit choisir un nouveau
chef... Et l'homme que je souponne, l'homme que j'accuse veut
depuis longtemps gouverner la Gaule!...

-- Son nom? s'cria Victoria en attachant sur moi un regard plein
d'angoisse, le nom de cet homme que tu souponnes, que tu
accuses?...

-- Son nom est Ttrik, oui, Ttrik, gouverneur de Gascogne, et
votre parent, ma soeur...

Pour la premire fois, Victoria, depuis que je lui avais exprim
mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux
sur son fils avec une expression de piti douloureuse, baisa de
nouveau et  plusieurs reprises son front glac; puis, aprs
quelques instants de rflexion profonde, elle prit une rsolution
suprme, se releva, et me dit d'une voix ferme:

-- O est Ttrik?

-- Il attend au dehors avec le capitaine Marion.

-- Qu'ils viennent tous deux!

-- Quoi! vous voulez?...

-- Je veux qu'ils viennent tous deux  l'instant.

-- Ici... dans cette chambre mortuaire?

-- Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant
les restes inanims de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si
cet homme a nou cette tnbreuse et horrible trame, cet homme,
ft-il un dmon d'hypocrisie et de frocit, se trahira par son
trouble  la vue de ses victimes...  la vue d'une mre entre les
corps de son fils et de son petit-fils...  la vue d'un poux prs
du corps de sa femme! Va, mon frre, qu'ils viennent... qu'ils
viennent!... Il faut aussi retrouver  tout prix ce soldat
inconnu, ton compagnon de route.

-- J'y songe, ajoutai-je frapp d'un souvenir soudain, c'est le
capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'tais escort...
il le connat.

-- Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frre, qu'ils
viennent... qu'ils viennent!...

J'obis  Victoria... J'appelai Ttrik et Marion; ils accoururent.

J'eus le courage, malgr ma douleur, d'observer attentivement la
physionomie du gouverneur de Gascogne... Ds qu'il entra, le
premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de
Victorin... Les traits de Ttrik prirent aussitt une expression
dchirante, ses larmes coulrent  flots, et se jetant  genoux
auprs du corps en joignant les mains, il s'cria d'une voix
entrecoupe:

-- Mort  la fleur de son ge... mort... lui si vaillant...si
gnreux! lui, l'espoir, la forte pe de la Gaule... Ah! j'oublie
les garements de cet infortun devant l'affreux malheur qui
frappe mon pays... Par ta mort! Victorin... oh! Victorin...

Ttrik ne put continuer, les sanglots touffrent sa voix. 
genoux et affaiss sur lui-mme, le visage cach entre ses deux
mains, pleurant  chaudes larmes, il restait comme cras de
douleur auprs du corps de Victorin.

Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte,
semblait en proie  une profonde motion intrieure; il n'clatait
pas en gmissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne
cessait de contempler avec une expression navrante le corps du
petit-fils de Victoria, tendu sur le berceau de mon fils,  moi;
puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour
 tour l'innocente victime et Victoria:

-- Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!..., ah! la pauvre
mre!...

S'avanant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix
brve et entrecoupe:

-- Victoria, vous tes trs  plaindre, et je vous plains...
Victorin vous chrissait... c'tait un digne fils! je l'aimais
aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais  servir sous ce
jeune homme. Je le sentais mon gnral; c'tait le premier
capitaine de notre temps... aucun d'entre nous ne le remplacera;
il n'avait que deux vices: le got du vin, et surtout sa peste de
luxure; je l'ai souvent beaucoup querell l-dessus... j'avais
raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus  le quereller
maintenant... C'tait, au fond, un brave coeur! oui, oh! oui, un
brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria
d'ailleurs,  quoi bon? On ne console pas une mre... Ne me croyez
pas insensible parce que je ne pleure point... On pleure quand on
le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous
plains du fond de mon me... J'aurais perdu mon ami Eustache, que
je ne serais ni plus afflig, ni plus abattu...

Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour 
tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en
rptant:

-- Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mre!

Ttrik, toujours agenouill auprs de Victorin, ne cessait de
sangloter, de gmir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion
semblait contenue, sa douleur semblait sincre. Cependant mes
soupons rsistaient  cette preuve, et ma soeur de lait
partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur
elle-mme, et dit:

-- Ttrik, coutez-moi.

Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa
parente.

-- Ttrik, reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent
 l'paule, je vous parle, rpondez-moi.

-- Qui me parle? s'cria le gouverneur d'un air gar.

Que me veut-on? O suis-je?...

Puis, levant tes yeux sur ma soeur de lait, il s'cria:

-- Vous ici..., ici, Victoria?... Oui, tout  l'heure je vous
accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la
tte perdue... Hlas! je suis pre... j'ai un fils presque de
l'ge de cet infortun; mieux que personne je compatis  votre
dsespoir, Victoria.

-- Le temps presse et le moment est grave, reprit ma soeur de lait
d'une voix solennelle, en attachant sur Ttrik un regard
pntrant, afin de lire au plus profond de la pense de cet homme.
La douleur prive doit se taire devant l'intrt public... Il me
reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous
n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de
la Gaule et du gnral de son arme...

-- Quoi! s'cria Ttrik, dans un tel moment... vous voulez...

-- Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et
vous, Ttrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidles
amis, vous, si dvou  la Gaule, vous qui regrettez si amrement,
si sincrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre
sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin  l'arme
comme successeur de mon fils.

-- Victoria, vous tes une femme hroque! s'cria Ttrik en
joignant les mains avec admiration. Vous galez par votre courage,
par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore
l'histoire du monde!

-- Quel est votre avis, Ttrik, sur le successeur de Victorin?...
Le capitaine Marion et moi, nous parlerons aprs vous, reprit la
mre des camps sans paratre entendre les louanges du gouverneur
de Gascogne. Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon
fils...  la gloire et  l'avantage de la Gaule?

-- Comment pourrais-je vous donner mon avis? reprit Ttrik avec
accablement. Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave,
lorsque j'ai le coeur bris, la raison trouble par la douleur...
est-ce donc possible?

-- Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de
mon fils et celui de mon petit-fils, prte  donner mon avis...

-- Vous l'exigez, Victoria?... Je parlerai, si je puis toutefois
rassembler deux ides... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la
Gaule, un homme sage, ferme, clair, plus enclin  la paix qu'
la guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus  redouter
le voisinage des Franks, grce  l'pe de ce jeune hros, que
j'aimais et que je regretterai ternellement...

Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours  ses
larmes.

-- Nous pleurerons plus tard... reprit Victoria. La vie est
longue... mais cette nuit s'avance...

Ttrik continua, en essuyant ses yeux:

-- Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit tre
un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison
et par son dvouement longuement prouv au service de notre bien-
aime patrie... Or, si je ne me trompe, le seul qui runisse ces
excellentes qualits, c'est le capitaine Marion que voici...

-- Moi? s'cria le capitaine en levant au plafond ses deux mains
normes, moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou...
Moi! chef de la Gaule!...

-- Capitaine Marion, reprit douloureusement Ttrik, certes, la
mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon
coeur le trouble et la dsolation; mais je crois parler en ce
moment, non pas en fou, mais en sage, et Victoria partagera mon
avis. Sans jouir de l'clatante renomme militaire de notre
Victorin,  jamais regrett... vous avez mrit, capitaine Marion,
la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux
services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitt le marteau
pour l'pe; les soldats verront en vous un de leurs gaux devenu
leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils
s'affectionneront  vous davantage encore, sachant surtout que,
parvenu aux grades minents, vous n'avez jamais oubli votre
amiti pour votre ancien camarade d'enclume.

-- Oublier mon ami Eustache! dit Marion; oh! jamais!... non,
jamais!...

-- L'austrit de vos moeurs est connue, reprit Ttrik; votre
excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison sont,
selon mon pauvre jugement, un sr garant de votre avenir... Vous
mettez en pratique cette sage pense de Victoria, qu' cette heure
le temps de guerres striles est fini, et que le moment est venu
de songer  la paix fconde... Un dernier, mot, capitaine, ajouta
Ttrik voyant que Marion allait l'interrompre. J'en conviens, la
tche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette
femme hroque, qui, dans ce moment terrible, oublie son dsespoir
maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aime patrie,
Victoria, j'en suis certain, en vous prsentant aux soldats comme
successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par
eux, prendra l'engagement de vous aider de ses prcieux conseils,
de mme qu'elle inspirait les meilleures rsolutions de son
valeureux fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible
voix peut tre coute de vous je vous adjure... je vous supplie,
au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se
joint  moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dvouement
 notre glorieux pays!

-- Ttrik, reprit Marion d'un ton grave, vous avez suprieurement
dfini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a
qu'une chose  changer dans cette peinture, c'est le nom du
portrait... Au lieu de mon nom, mettez-y le vtre... tout sera
bien... et tout sera fait...

-- Moi! s'cria Ttrik, moi, chef de la Gaule! Moi, qui de ma vie
n'ai tenu l'pe!

-- Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est
fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut
des hommes de guerre... en temps de paix, des hommes de paix...
Vous tes de ceux-l, Ttrik... c'est  vous de gouverner...
N'est-ce point votre avis, Victoria?

-- Ttrik, par la manire dont il a gouvern la Gascogne, a montr
comment il gouvernerait la Gaule, rpondit ma soeur de lait; je me
joins donc  vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon
ami... de remplacer mon fils...

-- Que vous avais-je dit, Ttrik? reprit Marion en s'adressant au
gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant?

-- coutez-moi, Victoria, coutez-moi, capitaine, coutez aussi,
Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous
aussi, coutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour
que la mre de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse dfiance de
votre amiti pour cette femme auguste, avez dout de moi, croyez
tous  mes paroles... Je suis  jamais frapp... l, au coeur, par
les vnements de cette nuit terrible; ils nous ont  la fois
ravi, dans la personne de notre infortun Victorin et de son
innocent enfant, le prsent et l'avenir de la Gaule... C'tait
pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria 
proposer aux troupes son petit-fils comme futur hritier de
Victorin, que j'tais, elle le sait, venu  Mayence... Mes
esprances sont dtruites... un deuil ternel les remplace...

Le gouverneur, s'tant un moment interrompu pour donner cours 
ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:

-- Ma rsolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir
que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne...
Le peu de jours que les dieux m'accordent encore  vivre s
'couleront dsormais auprs de mon fils dans la retraite et la
douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au
pays, mais tout est fini pour moi... J'emporterai dans ma solitude
de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des
mains aussi dignes que les vtres, capitaine Marion... en sachant
enfin que Victoria, le divin gnie de la Gaule, veillera toujours
sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne
en se tournant vers moi, ai-je dtruit vos soupons? Me croyez-
vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux
d'un perfide? d'un tratre? Hlas! hlas! je ne pensais pas que
les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitt l'occasion
de me justifier...

-- Ttrik, dit Victoria en tendant la main  son parent, si
j'avais pu douter de votre loyaut, je reconnatrais  cette heure
combien mon erreur tait grande...

-- Je l'avoue, mes soupons n'taient pas fonds, ai-je ajout 
mon tour; car, aprs tout ce que je venais de voir et d'entendre,
je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent...

Cependant, songeant toujours au mystre dont les vnements de la
nuit restaient envelopps, je dis  Marion, qui, muet et pensif,
semblait constern des offres qu'on lui faisait:

-- Capitaine, hier, dans la journe, je vous ai demand un homme
discret et sr pour me servir d'escorte.

-- C'est vrai.

-- Vous savez le nom du soldat dsign par vous pour ce service?

-- Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.

-- Qui donc a fait ce choix? demanda Victoria.

-- Mon ami Eustache connat chaque soldat mieux que moi; je l'ai
charg de me trouver un homme sr, et de lui donner l'ordre de se
rendre, la nuit venue,  la porte de la ville, o il attendrait le
cavalier qu'il devait accompagner.

-- Et depuis, ai-je dit au capitaine, vous n'avez pas revu votre
ami Eustache?

-- Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir,
et il ne sera relev de service que ce matin.

-- On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui
escortait Scanvoch, reprit Victoria. Je vous dirai plus tard,
Ttrik, l'importance que j'attache  ce renseignement, et vous me
conseillerez...

-- Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre  votre dsir,
reprit le gouverneur en soupirant. Dans une heure, au point du
jour, j'aurai quitt Mayence... la vue de ces lieux m'est trop
cruelle... Je possde une humble retraite en Gascogne, c'est l
que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car
il est dsormais la seule consolation qui me reste...

-- Mon ami, reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche, vous
m'abandonneriez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux
vous est cruel, dites-vous? Et  moi... ces lieux ne me
rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? Pourtant je
ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus
besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les
premiers temps de son gouvernement.

-- Victoria, reprit Marion d'un accent rsolu, pendant cet
entretien, o l'on a dispos de moi, je n'ai rien dit; je suis peu
parleur, et cette nuit j'ai le coeur trs-gros; j'ai donc peu
parl, mais j'ai beaucoup rflchi... Mes rflexions, les voici:
J'aime le mtier des armes, je sais excuter les ordres d'un
gnral, je ne suis pas malhabile  commander aux troupes qu'on me
confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme
celui qui a complt la grande victoire de Victorin, en dtruisant
le camp et la rserve des Franks... C'est vous dire, Victoria, que
je ne me crois pas plus sot qu'un autre... En raison de quoi, j'ai
le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la
Gaule...

-- Cependant, capitaine Marion, reprit Ttrik, j'en atteste
Victoria, cette tache n'est pas au-dessus de vos forces, et je...

-- Oh quant  ma force, elle est connue, reprit Marion en
interrompant le gouverneur. Amenez-moi un boeuf, je le porterai
sur mon dos, ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des
paules carres ne vous font pas le chef d'un grand peuple... Non,
non..., je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd...
Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais
dessous... et la Gaule faiblirait  son tour sous ma
dfaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, aprs
mon service,  rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en
compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien mtier
de forgeron, ou en nous amusant  fourbir nos armes en fins
armuriers... Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours t... tel
je veux demeurer...

-- Et ce sont l des hommes!  Hsus!... s'cria la mre des camps
avec indignation. Moi, femme... moi, mre... j'ai vu mourir cette
nuit mon fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma
douleur... et ce soldat,  qui l'on offre le poste le plus
glorieux qui puisse illustrer un homme, ose rpondre par un refus,
prtextant de son got pour la cervoise et le fourbissement des
armures!... Ah! malheur! malheur  la Gaule! si ceux-l qu'elle
regarde comme ses plus valeureux enfants l'abandonnent aussi
lchement!...

Les reproches de la mre des camps impressionnrent le capitaine
Marion; il baissa la tte d'un air confus, garda pendant quelques
instants le silence; puis il reprit:

-- Victoria, il n'y a ici qu'une me forte; c'est la vtre... Vous
me donnez honte de moi-mme... Allons, ajouta-t-il avec un soupir,
allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en sont
tmoins... j'accepte par devoir et  mon coeur dfendant; si je
commets des fautes comme chef de la Gaule, on sera mal venu  me
le reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions
sans lesquelles rien n'est fait.

-- Quelles sont ces conditions? demanda Ttrik.

-- Voici la premire, reprit Marion: la mre des camps continuera
de rester  Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi
neuf  mon nouveau mtier qu'un apprenti forgeron mettant pour la
premire fois le fer au brasier, et je crains de me brler les
doigts.

-- Je vous l'ai promis, Marion, reprit ma soeur de lait; je
resterai ici tant que ma prsence et mes conseils vous seront
ncessaires...

-- Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un
corps sans me... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La
promesse que vous me faites l doit vous coter beaucoup, pauvre
femme... Pourtant, ajouta le capitaine avec sa bonhomie
habituelle, n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour
m'imaginer que c'est  ce bon gros taureau de guerre, nomm
Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses
chagrins pour le guider... Non, non... c'est  notre vieille Gaule
que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi
reconnaissant du bien que l'on veut  ma vieille mre que s'il
s'agissait de moi-mme...

-- Noblement dit, noblement pens, Marion, reprit Victoria touche
de ces paroles du capitaine; mais votre droiture, votre bon sens,
vous mettront bientt  mme de vous passer de mes conseils, et
alors, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et
contenue, je pourrai, comme vous, Ttrik, aller m'ensevelir dans
quelque solitude avec mes regrets...

-- Hlas! reprit le gouverneur, pleurer en paix est la seule
consolation des pertes irrparables. Mais, ajouta-t-il en
s'adressant au capitaine, vous aviez parl de deux conditions;
Victoria accepte la premire, quelle est la seconde?

-- Oh! la seconde... et le capitaine secoua la tte, la seconde
est pour moi aussi importante que la premire...

-- Enfin, quelle est-elle? demanda ma soeur de lait.

Expliquez-vous, Marion.

-- Je ne sais, reprit le bon capitaine d'un air naf et
embarrass, je ne sais si je vous ai parl de mon ami Eustache?

-- Oui, et plus d'une fois, rpondit Ttrik. Mais qu'a de commun
votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?

-- Comment! s'cria Marion, vous me demandez ce que mon ami
Eustache a de commun avec moi? Alors demandez ce que la garde de
l'pe a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le
soufflet avec la forge...

-- Vous tes enfin lis l'un  l'autre d'une ancienne et troite
amiti, nous le savons, reprit Victoria. Dsirez-vous, capitaine,
accorder quelque faveur  votre ami?

-- Je ne consentirais jamais  me sparer de lui; il n'est pas
gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime
autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de
l'autre... Or l'on trouvera peut-tre surprenant que le chef de la
Gaule ait pour ami intime et pour commensal un soldat, un ancien
ouvrier forgeron... Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me
sparer de mon ami Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son
amiti seule peut me rendre le fardeau supportable.

-- Scanvoch, mon frre de lait, rest simple cavalier de l'arme,
n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'tonne d'une
amiti qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine
Marion, de votre amiti pour votre ancien compagnon de forge.

-- Et votre lvation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle
affection, dit Ttrik; car dans son tendre attachement, votre ami
jouira peut-tre de votre lvation plus que vous-mme.

-- Je ne crois pas que mon ami Eustache se rjouisse fort de mon
lvation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en
faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le
capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignit... Seulement,
Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De mme que vous me dites
aujourd'hui: Marion, vous tes ncessaire... ne vous contraignez
jamais, je vous en conjure, pour me dire: Marion, allez-vous-en,
vous n'tes plus bon  rien; un autre remplira mieux la place que
vous... Je comprendrai  demi-mot, et bien allgrement je
retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, 
notre pot de cervoise et  nos armures; mais tant que vous me
direz: Marion, on a besoin de vous, je resterai chef de la
Gaule, -- et il touffa un dernier soupir, -- puisque chef je
suis...

-- Et chef vous resterez longtemps,  la gloire de la Gaule,
reprit Ttrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-mme;
votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va
vous proposer aux soldats comme chef et gnral, les acclamations
de toute l'arme vous apprendront enfin vos mrites.

-- Le plus tonn de mes mrites, ce sera moi, reprit navement le
bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis... Comptez sur
moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais
maintenant aller attendre mon ami Eustache... Voici l'aube, il va
revenir des avant-postes, o il est de garde depuis hier soir, et
il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.

-- N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander  votre
ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.

-- J'y songerai, Scanvoch.

-- Et maintenant, adieu... dit d'une voix touffe le gouverneur 
Victoria, adieu... Le soleil va bientt paratre... Chaque instant
que je passe ici est pour moi un supplice...

-- Ne resterez-vous pas du moins  Mayence jusqu' ce que les
cendres de mes deux enfants soient rendues  la terre? dit
Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage
 la mmoire de ceux-l qui viennent de nous aller prcder dans
ces mondes inconnus o nous irons les retrouver un jour?... Fasse
Hsus que ce jour arrive bientt pour moi!

-- Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes
mes et le soutien des faibles, reprit Ttrik. Hlas! sans la
certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aims, combien
leur mort nous serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je
reverrai avant vous ceux-l que nous pleurons; et, selon votre
dsir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon dpart, un dernier
et religieux hommage.

Ttrik et le capitaine Marion nous laissrent seuls, Victoria,
Sampso et moi.

Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet
recueillement, par Elln de ses habits de mariage, pendant que,
cdant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.

Victoria, pour s'occuper des plus grands intrts de la Gaule,
avait hroquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre
cours aprs le dpart de Ttrik et de Marion; elle voulut laver
elle-mme les blessures de son fils et de son petit-fils; et de
ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un mme linceul.
Deux bchers furent dresss sur les bords du Rhin: l'un destin 
Victoria et son enfant, et l'autre  ma femme Elln.

Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de
feuillage, et accompagns de plusieurs de nos druides et de nos
druidesses vnres, se rendirent  ma maison. Le corps de ma
femme Elln fut dpos dans l'un des chariots, et dans l'autre
furent placs les restes de Victorin et de son fils.

-- Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai  pied le char o repose
ta bien-aime femme. Sois misricordieux, mon frre... suis le
char o sont dposs les restes de mon fils et de mon petit-fils.
Aux yeux de tous, toi, l'poux outrag, tu pardonneras ainsi  la
mmoire de Victorin... Et moi aussi, aux yeux de tous, je te
pardonnerai, comme mre, la mort, hlas! trop mrite de mon
fils...

J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle
pense de misricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a
t accompli. Une dputation des cohortes et des lgions
accompagna ce deuil... Je le suivis avec Victoria, Sampso, Ttrik
et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent  nous.
Nous marchions au milieu d'un morne silence. La premire
exaltation contre Victorin passe, l'arme se souvint de sa
bravoure, de sa bont, de sa franchise; tous, me voyant, moi,
victime d'un outrage qui me cotait la vie d'Elln, donner un tel
gage de pardon  Victorin, en suivant le char o il reposait;
tous, voyant sa mre suivre le char o reposait Elln, tous
n'eurent plus que des paroles de pardon et de piti pour la
mmoire du jeune gnral.

Le convoi funbre approchait des bords du fleuve, o se dressaient
les deux bchers, lorsque Douarnek, qui marchait  la tte d'une
dputation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha
de moi, et me dit tristement:

-- Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance  Victoria, ta
soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de
la vaillance de son glorieux fils... Il a t si longtemps aussi
notre fils bien-aim  nous... Pourquoi faut-il qu'il ait mpris
ls franches et sages paroles que je lui ai portes au nom de
notre arme, le soir de la grande bataille du Rhin?... Si
Victorin, suivant nos conseils, s'tait amend, tant de malheurs
ne seraient pas arrivs.

-- Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je
rpondu  Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vtu
d'une casaque  capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit-
fils de Victoria?

-- Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment o cet abominable
crime a t commis, nous n'avons pu rejoindre ce sclrat, que ne
dsavoueraient pas les corcheurs franks; il nous a chapp  la
faveur du tumulte et de l'obscurit. Il se sera sauv du ct des
avant-postes du camp, o il a, grce aux dieux, reu le prix de
son forfait.

-- Il est mort!...

-- Tu connais peut-tre Eustache, cet ancien ouvrier forgeron,
l'ami du brave capitaine Marion?

-- Oui.

-- Il tait de garde cette nuit aux avant-postes... Il parat
qu'Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch,
de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu
m'interroges, je te rponds...

-- Poursuis, ami Douarnek.

-- Eustache, donc, au lieu de rester  son poste, a, malgr la
consigne, pass une partie de la nuit  Mayence... Il s'en
revenait, une heure avant l'aube, esprant, m'a-t-il dit, que son
absence n'aurait pas t remarque, lorsqu'il a rencontr, non
loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme  la casaque
haletant et fuyant:

-- O cours-tu ainsi? lui dit-il.

-- Ces brutes me poursuivent, reprit-il; parce que j'ai bris la
tte du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me
tuer.

-- C'est justice, car tu mrites la mort, a rpondu Eustache
indign, en perant de son pe cet infme meurtrier.

De sorte que l'on a retrouv ce matin, sur la grve, son cadavre
couvert de sa casaque.

La mort de ce soldat dtruisait mon dernier espoir de dcouvrir le
mystre dont tait enveloppe cette funeste nuit.

Les restes d'Elln, de Victorin et de son fils furent dposs sur
les bchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La
flamme immense s'leva vers le ciel, et lorsque les chants
cessrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussire...

La cendre du bcher de Victorin et de son fils fut pieusement
recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut place
sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante
inscription:

_Ici reposent les deux Victorin!_

Le soir de ce jour, o les deux bohmiennes de Hongrie avaient
disparu, Ttrik quitta Mayence aprs avoir chang avec Victoria
les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, prsent aux
troupes par la mre des camps, fut acclam chef de la Gaule et
gnral de l'arme. Ce choix n'avait rien de surprenant, et
d'ailleurs, propos par Victoria, dont l'influence avait pour
ainsi dire encore augment depuis la mort de son fils et de son
petit-fils, il devait tre accept. La bravoure, le bon sens, la
sagesse de Marion, taient d'ailleurs depuis longtemps connus et
aims des soldats. Le nouveau gnral, aprs son acclamation,
pronona ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un
historien contemporain:

Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le mtier que j'ai
fait dans ma jeunesse: me blme qui voudra; oui, qu'on me reproche
tant qu'on voudra d'avoir t forgeron, pourvu que l'ennemi
reconnaisse que j'ai forg pour sa ruine; mais,  votre tour, mes
bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de
choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'pe.

* * *

Marion, dou d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme,
recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna
sagement, et s'attacha l'arme, jusqu'au jour o, deux mois aprs
son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les
circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant,
car elles se rattachent  la trame sanglante qui devait un jour
envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vnrais.

Deux mois s'taient donc couls depuis la funeste nuit o ma
femme Elln, Victorin et son fils avaient perdu la vie. Le sjour
de ma maison m'tait devenu insupportable; de trop cruels
souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer
chez elle avec Sampso, qui te servait de mre.

-- Me voici maintenant seule au monde, et spare de mon fils et
de mon petit-fils jusqu' la fin de mes jours... me dit ma soeur
de lait. Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se
concentraient sur ces deux tres si chers  mon coeur; ne me
laisse pas seule... Toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec
moi; vous m'aiderez  porter le poids de mes chagrins...

J'hsitai d'abord  accepter l'offre de Victoria... Par nue
fatalit terrible, j'avais tu son fils; elle savait, il est vrai,
que malgr la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais pargn
sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les
regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant
lgitime... mais enfin, affreux souvenir pour elle! j'avais tu
son fils... et je craignais que, malgr son voeu de m'avoir prs
d'elle, que, malgr la force et l'quit de son me, ma prsence
dsire dans le premier moment de sa douleur ne lui devnt bientt
cruelle et  charge; mais je dus cder aux instances de Victoria;
et plus lard Sampso me disait souvent:

-- Hlas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si
tendrement de Victorin avec sa mre, qui  son tour vous parle
d'Elln, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et
j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord
m'avait sembl impossible, votre rapprochement  vous, les deux
survivants de ces victimes de la fatalit...

Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi
des intrts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu dcider le
capitaine Marion  accepter le poste minent dont il se montrait
de plus en plus digne; elle crivit plusieurs fois en ce sens 
Ttrik. Il avait quitt le gouvernement de la province de Gascogne
pour se retirer avec son fils, alors g de vingt ans environ,
dans une maison qu'il possdait prs de Bordeaux, cherchant,
disait-il, dans la posie une sorte de distraction aux chagrins
que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait
compos des vers sur ces cruels vnements; rien de plus touchant,
en effet, qu'une ode crite par Ttrik  ce sujet sous ce titre
_les Deux Victorin_, et envoye par lui  Victoria. Les lettres
qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement
de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles
exprimaient d'une faon  la fois si simple, si dlicate, si
attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de
ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi-
mme je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour
lui, oubliant ainsi mes soupons par deux fois veills contre
Ttrik, et d'ailleurs ces soupons avaient d tomber devant la
rponse d'Eustache, interrog par moi sur ce soldat, mon
mystrieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit-
fils de Victoria.

-- Charg par le capitaine Marion de lui dsigner, pour votre
escorte, un homme sr, m'avait rpondu Eustache, je choisis un
cavalier nomm Bertal; il reut l'ordre d'aller vous attendre  la
porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgr la consigne,
l'avant-poste du camp pour me rendre secrtement  la ville. Je me
dirigeais de ce ct, lorsque, sur les bords du fleuve, j'ai
rencontr ce soldat  cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai
demand de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en
chemin quelque camarade; il a promis de se taire; je l'ai quitt.
Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, o
j'avais pass une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir 
moi; il tait  pied, il fuyait perdu la juste fureur de nos
camarades. Apprenant par lui-mme l'horrible crime dont il osait
se glorifier, je l'ai tu... Voil tout ce que je sais de ce
misrable...

Loin de s'claircir, le mystre qui enveloppait cette nuit
sinistre s'obscurcit encore. Les bohmiennes avaient disparu, et
tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route,
et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant,
s'accordrent cependant  reprsenter cet homme comme un brave et
honnte soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et
que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie
furieuse.

Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis
deux mois la Gaule  la satisfaction de tous. Un soir, peu de
temps avant le coucher du soleil, esprant trouver quelque
distraction  mes chagrins, j'tais all me promener dans un bois,
 peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps
machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurit,
m'enfonant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant
un objet que je n'avais pas aperu, je trbuchai, et fus ainsi
tir de ma triste rverie... Je vis  mes pieds un casque dont la
visire et le garde-cou taient galement relevs; je reconnus
aussitt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme
particulire. J'examinai plus attentivement le terrain  la clart
des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la
feuille des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang,
je les suivis; elles me conduisirent  un pais fourr o
j'entrai.

L, tendu sur des branches d'arbre, plies ou brises par sa
chute, je vis Marion, tte nue et baign dans son sang. Je le
croyais vanoui, inanim, je me trompais... car en me baissant
vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai
son regard fixe, encore assez clair, quoique dj un peu terni par
les approches de la mort.

-- Va-t'en! -- me dit Marion avec colre et d'une voix oppresse.
-- Je me trane ici pour mourir tranquille... et je suis relanc
jusque dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...

Te laisser! m'criai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa
saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains
croises et appuyes un peu au-dessous du coeur; te laisser...
lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est
mortelle peut-tre...

-- Oh! peut-tre... reprit Marion avec un sourire sardonique; elle
est bel et bien mortelle, grce aux dieux!

-- Je cours  la ville! m'criai-je sans me rendre compte de la
distance que je venais de parcourir, absorb dans mon chagrin. Je
retourne chercher du secours...

-- Ah! ah! ah! courir  la ville, et nous en sommes  deux lieues,
reprit Marion avec un nouvel clat de rire douloureux. Je ne
crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart
d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amen? va-t'en!

-- Tu veux mourir... tu t'es donc frapp toi-mme de ton pe?

-- Tu l'as dit.

-- Non, tu me trompes... ton pe est  ton ct... dans son
fourreau...

-- Que t'importe? va-t'en!...

Tu as t frapp par un meurtrier, ai-je repris en courant
ramasser une pe sanglante encore, que je venais d'apercevoir 
peu de distance voici l'arme dont on s'est servi contre toi.

-- Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi!...

-- Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frapp toi-mme. Ton pe,
je le rpte, est  ton ct, dans son fourreau... Non, non, tu es
tomb sous les coups d'un lche meurtrier... Marion, laisse-moi
visiter ta plaie; tout soldat est un peu mdecin... il suffirait
peut-tre d'arrter le sang...

-- Arrter le sang! cria Marion en me jetant un regard furieux.
Viens un peu essayer d'arrter mon sang, et tu verras comme je te
recevrai...

-- Je tenterai de te sauver, lui dis-je, et malgr toi, s'il le
faut...

Eu parlant ainsi, je m'tais approch de Marion, toujours tendu
sur le dos; mais au moment o je me baissais vers lui, il replia
ses deux genoux sur son ventre, puis il me lana si violemment ses
deux pieds dans la poitrine, que je fus renvers sur l'herbe, tant
tait grande encore la force de cet Hercule expirant.

-- Voudras-tu encore me secourir malgr moi? me dit Marion pendant
que je me relevais, non pas irrit, mais dsol de sa brutalit;
car, aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait
renoncer  venir en aide  Marion.

-- Meurs donc, lui ai-je dit, puisque tu le veux... meurs donc,
puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta
mort sera venge... on dcouvrira le nom de ton meurtrier...

-- Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frapp moi-mme...

-- Cette pe appartient  quelqu'un, ai-je dit en ramassant
l'arme.

En l'examinant plus attentivement, je crus voir  travers le sang
dont elle tait couverte quelques caractres gravs sur la lame;
pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbre pendant
que Marion s'criait:

-- Laisseras-tu cette pe?... Ne frotte pas ainsi la lame de
cette pe!... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller
t'arracher cette arme des mains... Maldiction sur toi, qui viens
ainsi troubler mes derniers moments!... Ah! c'est le diable qui
t'envoie!

-- Ce sont les dieux qui m'envoient! me suis-je cri frapp
d'horreur. C'est Hsus qui m'envoie pour la punition du plus
affreux des crimes... Un ami... tuer son ami!...

-- Tu mens... tu mens...

-- C'est Eustache qui t'a frapp!

-- Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si dfaillant?...
J'toufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...

-- Tu as t frapp par cette pe, don de ton amiti  cet infme
meurtrier...

-- C'est faux!...

-- _Marion a forg cette pe pour son cher ami Eustache_... tels
sont les mots gravs sur la lame de cette arme, lui ai-je dit en
lui montrant du doigt cette inscription creuse dans l'acier.

-- Cette inscription ne prouve rien..., reprit Marion avec
angoisse. Celui qui m'a frapp avait drob l'pe de mon ami
Eustache, voil tout...

-- Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice
assez cruel pour ce meurtrier!...

-- coute, Scanvoch, reprit Marion d'une voix affaiblie et
suppliante, je vais mourir... on ne refuse rien  la prire d'un
mourant...

-- Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le
malheur de la Gaule, la fatalit m'empche de te secourir, parle,
j'excuterai tes dernires volonts...

-- Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment
de la mort... est sacr, n'est-ce pas?

-- Oui...

-- Jure-moi... de ne dire  personne que tu as trouv ici l'pe
de mon ami Eustache...

-- Toi, sa victime... tu veux le sauver?...

-- Promets-moi ce que je te demande...

-- Arracher ce monstre  un supplice mrit? Jamais!...

-- Scanvoch... je t'en supplie...

-- Jamais!...

-- Sois donc maudit! toi, qui dis: _Non_,  la prire d'un
mourant,  la prire d'un soldat, qui pleure... car, tu le vois...
est-ce agonie, faiblesse? je ne sais; mais je pleure...

Et de grosses larmes coulaient sur son visage dj livide.

-- Bon Marion! ta mansutude me navre... toi, implorer la grce de
ton meurtrier!

-- Qui s'intresserait maintenant...  ce malheureux... si ce
n'est moi? me rpondit-il avec une expression d'ineffable
misricorde.

-- Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune matre de Nazareth
que mon aeule Genevive a vu mourir  Jrusalem!

-- Ami Scanvoch... merci ... tu ne diras rien... je compte sur ta
promesse...

-- Non! non! ta cleste commisration rend le crime plus horrible
encore... Pas de piti pour le monstre qui a tu son ami... un ami
tel que toi!

-- Va-t'en! murmura Marion en sanglotant; c'est toi qui rends mes
derniers moments affreux! Eustache n'a tu que mon corps... toi,
sans piti pour mon agonie, tu tortures mon me. Va-t'en!...

-- Ton dsespoir me navre... et pourtant, coute-moi... Tout me
dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce
meurtrier a frapp en toi...

-- Depuis vingt-trois ans... nous ne nous tions pas quitts,
Eustache et moi..., reprit le bon Marion en gmissant. Amis depuis
vingt-trois ans!...

-- Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frapp en
toi, c'est aussi, c'est surtout peut-tre le chef de la Gaule, le
gnral de l'arme... La cause mystrieuse de ce crime intresse
peut-tre l'avenir du pays... Il faut qu'elle soit recherche,
dcouverte...

-- Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... Il se souciait bien, ma
foi! que je sois ou non chef de la Gaule et gnral... Et puis,
qu'est-ce que cela me fait...  cette heure o je vais aller vivre
ailleurs?... Seulement, accorde-moi cette dernire demande... ne
dnonce pas mon ami Eustache...

-- Soit, je te garderai le secret, mais  une condition...

-- Dis-la vite...

-- Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...

-- As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos ... un
mourant?...

-- Il y va peut-tre du salut de la Gaule, te dis-je. Tout me
donne  penser que ta mort se rattache  une trame infernale, dont
les premires victimes ont t Victorin et son fils. Voil
pourquoi les dtails que je te demande sont si importants.

-- Scanvoch... tout  l'heure je distinguais ta figure... la
couleur de tes vtements... maintenant, je ne vois plus devant moi
qu'une forme... vague... Hte-toi... hte-toi...

-- Rponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hsus, je
te jure de garder le secret... sinon... non...

-- Scanvoch...

-- Un mot encore. Eustache connaissait-il Ttrik?

-- Jamais Eustache ne lui a seulement adress... la parole...

-- En es-tu certain?

-- Eustache me l'a dit... il prouvait mme... sans savoir
pourquoi, de l'loignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas
surpris... Eustache n'aimait que moi...

-- Lui?... Et il t'a tu!... Parle, et je te le jure par Hsus! je
te garde le secret... sinon... non...

-- Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit
pas. Vingt fois j'ai propos  mon ami Eustache de partager ma
bourse avec lui... il a rpondu  mes offres par des injures...
Ah! ce n'est pas une me vnale... que la sienne... il n'a pas
d'argent... comment pourra-t-il fuir?...

-- Je favoriserai sa fuite... j'aurai hte de dlivrer le camp et
la ville de la prsence d'un pareil monstre!

-- Un monstre! murmura Marion d'un ton de douloureux reproche. Tu
n'as que ce mot-l  la bouche... un monstre!...

-- Comment et  propos de quoi t'a-t-il frapp?

-- Depuis mon acclamation comme chef... nous...

Mais, s'interrompant, Marion ajouta: Tu me jures de favoriser la
fuite d'Eustache?

-- Par Hsus, je te le jure! Mais achve...

-- Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et gnral
(ah! combien j'avais donc raison... de refuser cette peste,
d'lvation... c'tait srement un pressentiment...) mon ami
Eustache tait devenu encore plus hargneux, plus bourru... que
d'habitude... il craignait, la pauvre me... que mon lvation ne
me rendt fier... Moi, fier... Puis, s'interrompant encore, Marion
ajouta en agitant  et l ses mains autour de lui... Scanvoch, o
es-tu?

-- L, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main dj
froide. Je suis l, prs de toi...

-- Je ne te vois plus...

Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.

-- Soulve-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me
tourne... j'touffe...

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son
corps d'Hercule tait pesant; je suis parvenu  l'adosser  un
arbre. Il a ainsi continu d'une voix de plus en plus dfaillante:

--  mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache
augmentait... je tchais de lui tre encore plus amical
qu'autrefois... Je comprenais sa dfiance... Dj, lorsque j'tais
capitaine, il ne pouvait s'accoutumer  me traiter en ancien
camarade d'enclume... Gnral et chef de la Gaule, il me crut un
potentat... Il se montrait donc de plus en plus hargneux et
sombre... Moi, toujours certain de ne pas le dsaimer, au
contraire... je riais  coeur joie de ces hargneries... je
riais... c'tait  tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il
m'a dit Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promens
ensemble... Viens-tu dans le bois hors de la ville? J'avais 
confrer avec Victoria; mais, dans la crainte de fcher mon ami
Eustache, j'cris  la mre des camps... afin de m'excuser... puis
lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la
promenade... Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons
dans la fort de Chartres... o nous allions dnicher des pies-
griches... J'tais tout content, et malgr ma barbe grise, et
comme personne ne nous voyait, je m'vertuais  des singeries pour
drider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri
des pies-griches en soufflant dans une feuille d'arbre place
entre mes lvres, et d'autres singeries encore... car... voil qui
est singulier, jamais je n'avais t plus gai qu'aujourd'hui...
Eustache, au contraire, ne se dridait point... Nous tions 
quelques pas d'ici, lui derrire moi... il m'appelle... je me
retourne...et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part
mchancet, mais folie... pure folie... Au moment o je me
retourne, il se jette sur moi l'pe  la main, me la plonge dans
le ct en me disant: _La reconnais-tu cette pe, toi qui l'as
forge?_ Trs-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en
disant  mon ami Eustache:  qui en as-tu?... Au moins on
s'explique... T'ai-je chagrin sans le vouloir? Mais je parlais
aux arbres... le pauvre fou avait disparu... laissant son pe
prs de moi, autre signe de folie... puisque cette arme, remarque
ceci... Scanvoch, puisque... cette arme portait sur la lame:
_Cette pe a t forge par Marion... pour... son cher ami...
Eustache_.

Telles ont t les dernires paroles intelligibles de ce bon et
brave soldat. Quelques instants aprs, il expirait en prononant
des mots incohrents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci:
-- _Eustache... fuite... sauve-le_...

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hte, regagn
Mayence pour tout raconter  Victoria, sans lui cacher que je
souponnais de nouveau Ttrik de n'tre pas tranger  cette
trame, qui, ayant dj envelopp Victorin, son fils et Marion,
laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait,
quoique dsole de la mort de Marion, combattit mes dfiances au
sujet de Ttrik; elle me rappela que moi-mme, plus de trois mois
avant ce meurtre, frapp de l'expression de haine et d'envie qui
se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien
compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit  elle,
Victoria, devant Ttrik, que Marion devait tre bien aveugl par
l'affection pour ne pas reconnatre que son ami tait dvor d'une
implacable jalousie. En un mot, Victoria partageait cette
croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'tre victime
n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, pousse
jusqu'au dlire par la rcente lvation de son ami; puis enfin,
singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-l mme de
Ttrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il
lui apprenait que, sa sant dprissant de plus en plus, les
mdecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage
dans un pays mridional; il se rendait donc  Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Ttrik depuis la mort de Victorin, ses
lettres touchantes et les raisons irrfutables, je l'avoue, que me
donnait Victoria, dtruisirent encore une fois ma dfiance 
l'gard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi,
chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'aprs les antcdents
d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'tait rendu coupable
n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie froce, exalte jusqu'
la folie furieuse par la rcente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion  sa dernire
heure. Sa mort a t attribue  un meurtrier inconnu, mais non
pas  Eustache. J'avais rapport son pe  Victoria; aucun
soupon ne plana donc sur ce sclrat, qui ne reparut jamais ni 
Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleur par l'arme
entire, reurent les pompeux honneurs militaires dus au gnral
et au chef de la Gaule.

CHAPITRE V

Le jour le plus nfaste de ma vie, aprs celui ou j'ai accompagn
jusqu'aux bchers, qui les ont rduits en cendres, les restes de
Victorin, de son fils et de ma bien-aime femme Elln, a t le
jour o sont arrivs les vnements suivants. Ce rcit, mon
enfant, se passe cinq ans aprs le meurtre de Marion, successeur
de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite plus
Mayence, mais Trves, grande et splendide ville gauloise de ce
ct-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait;
Sampso, qui t'a servi de mre depuis la mort de mon Elln toujours
regrette, Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre
mariage, elle m'a avou ce dont je ne m'tais jamais dout,
qu'ayant toujours ressenti pour moi un secret penchant, elle avait
d'abord rsolu de ne pas se marier et de partager sa vie entre
Elln, moi et toi, mon enfant.

La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que
m'inspirait Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait,
ta tendresse pour elle, car tu la chrissais comme ta mre qu'elle
remplaait, les ncessits de ton ducation, enfin les instances
de Victoria, qui, apprciant les excellentes qualits de Sampso,
dsirait vivement cette union: tout m'engageait  proposer ma main
 ta tante. Elle accepta; sans le souvenir de la mort de Victorin
et de celle d'Elln, dont nous parlions chaque jour avec Sampso,
les larmes aux yeux, sans la douleur incurable de Victoria,
songeant toujours  son fils et  son petit-fils, j'aurais
retrouv le bonheur aprs tant de chagrins.

J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trves: le
jour venait de se lever, je m'occupais de quelques critures pour
la mre des camps, car j'avais conserv mes fonctions prs d'elle,
j'ai vu entrer chez moi sa servante de confiance, nomme _Mora_;
elle tait ne, disait-elle, en Mauritanie, d'o lui venait son
nom de Mora; elle avait, ainsi que les habitants de ce pays, le
teint bronz, presque noir, comme celui des ngres; cependant,
malgr la sombre couleur de ses traits, elle tait jeune et belle
encore. Depuis quatre ans (remarque cette date, mon enfant),
depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait, elle avait
gagn son affection par son zle, sa rserve et son dvouement qui
semblait  toute preuve: parfois Victoria, cherchant quelque
distraction  ses chagrins, demandait  Mora de chanter, car sa
voix tait remarquablement pure; elle savait des airs d'une
mlancolie douce et trange. Un des officiers de l'arme tait
all jusqu'au Danube; il nous dit un jour, en coutant Mora, qu'il
avait dj entendu ces chants singuliers dans les montagnes de
Hongrie. More parut fort surprise, et rpondit qu'elle avait
appris tout enfant, dans son pays de Mauritanie, les mlodies
qu'elle nous rptait.

-- Scanvoch, me dit Mora en entrant chez moi, ma matresse dsire
vous parler.

-- Je te suis, Mora.

-- Un mot auparavant, je vous prie.

-- Que veux-tu?

-- Vous tes l'ami, le frre de lait de ma matresse... ce qui la
touche vous touche...

-- Sans doute... qu'y a-t-il?

-- Hier, vous, avez quitt ma matresse aprs avoir pass la
soire prs d'elle avec votre femme et votre enfant...

-- Oui... et Victoria s'est retire pour se reposer...

-- Non... car peu de temps aprs votre dpart j'ai introduit prs
d'elle un homme envelopp d'un manteau. Aprs un entretien, qui a
dur presque la moiti de la nuit, avec cet inconnu, ma matresse,
au lieu de se coucher, a t si agite, qu'elle s'est promene
dans sa chambre jusqu'au jour.

-- Quel est cet homme? me suis-je dit tout haut dans le premier
moment de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de
secrets pour moi. Quel mystre?

Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrtion dont je me
serais gard par respect pour Victoria, me rpondit:

-- Aprs votre dpart, Scanvoch, ma matresse m'a dit: Sors par
le jardin; tu attendras  la petite porte... on y frappera d'ici 
peu de temps; un homme en manteau gris se prsentera... tu
l'introduiras ici... et pas un mot de cette entrevue  qui que ce
soit...

-- Ce secret, Mora, tu aurais d me le taire...

-- Peut-tre ai-je tort de ne pas garder le silence, mme envers
vous, Scanvoch, l'ami dvou, le frre de ma matresse; mais elle
m'a paru si agite aprs le dpart de ce mystrieux personnage,
que j'ai cru devoir tout vous dire... Puis, enfin, autre chose
encore m'a dcide  m'adresser  vous...

-- Achve...

-- Cet homme, je l'ai reconduit  la porte du jardin...

Je marchais  quelques pas devant lui... Sa colre tait si
grande, que je l'ai entendu murmurer de menaantes paroles contre
ma matresse; cela surtout m'a dtermine  lui dsobir au sujet
du secret qu'elle m'avait recommand...

-- As-tu dit  Victoria que cet homme l'avait menace?

-- Non... car  peine j'tais de retour auprs d'elle, qu'elle m'a
ordonn d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de
la laisser seule... Je me suis retire dans une chambre voisine...
et jusqu' l'aube, o ma matresse s'est jete toute vtue sur son
lit, je l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant
longtemps hsit avant de me dcider  ces rvlations, Scanvoch,
mais lorsque tout  l'heure ma matresse m'a appele pour
m'ordonner de vous aller qurir, je n'ai pas regrett ce que j'ai
fait... Ah! si vous l'aviez vue! comme elle tait ple et
sombre!...

Je me rendis chez Victoria trs-inquiet... Je fus douloureusement
frapp de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas
tromp.

Avant de continuer ce rcit, et pour t'aider  le comprendre, mon
enfant, il me faut te donner quelques dtails sur une disposition
particulire de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste
pice se trouvait une sorte de cellule ferme par d'pais rideaux
d'toffe; dans cette cellule, o ma soeur de lait se retirait
souvent pour regretter ceux qu'elle avait tant aims, se
trouvaient, au-dessus des symboles sacrs de notre foi druidique,
les casques et les pes de son pre, de son poux et de Victorin;
l aussi se trouvait, chre et prcieuse relique... le berceau du
petit-fils de cette femme tant prouve par le malheur...

Victoria vint  moi et me dit d'une voix altre:

-- Frre... pour la premire fois de ma vie j'ai eu un secret pour
toi... frre... pour la premire fois de ma vie je vais user de
ruse et de dissimulation...

Puis, me prenant la main, -- la sienne tait brlante, fivreuse,
-- elle me conduisit vers la cellule, carta les rideaux pais qui
la fermaient, et ajouta:

-- Les moments sont prcieux; entre dans ce rduit, restes-y muet,
immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout
 l'heure... Je te cache l d'avance pour loigner tout soupon...

Les rideaux de la cellule se refermrent sur moi; je restai dans
l'obscurit pendant quelque temps; je n'entendis que le pas de
Victoria sur le plancher; elle marchait avec agitation. J'tais
dans cette cachette depuis une demi-heure peut-tre, lorsque la
porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix
dit ces mots:

-- Salut  Victoria la Grande.

C'tait la voix de Ttrik, toujours mielleuse et insinuante.
L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle
me l'avait recommand, je n'en ai pas oubli une parole, car dans
la journe mme je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je
sentais toute la gravit de cette conversation, et parce que cette
mesure m'tait commande par une circonstance que tu apprendras
bientt.

-- Salut  Victoria la Grande, avait dit l'ancien gouverneur de
Gascogne.

-- Salut  vous, Ttrik.

-- La nuit vous a-t-elle, Victoria, port conseil?

-- Ttrik, rpondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui
contrastait avec l'agitation o je venais de la voir plonge,
Ttrik, vous tes pote?

--  quel propos, je vous prie, cette question?

-- Enfin... vous faites des vers?

-- Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres
quelque distraction aux soucis des affaires d'tat... et surtout
aux regrets ternels que m'a laisss la mort de notre glorieux et
infortun Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je
vous l'ai souvent rpt, Victoria... en nous entretenant de ce
jeune hros... que j'aimais aussi paternellement que s'il et t
mon enfant... J'avais~ deux fils, il ne m'en reste qu'un... Je
suis pote, dites-vous? hlas! je voudrais tre l'un de ces gnies
qui donnent l'immortalit  ceux qu'ils chantent... Victorin
vivrait dans la postrit comme il vit dans le coeur de ceux qui
le regrettent! Mais  quoi bon me parler de mes vers...  propos
de l'important sujet qui me ramne auprs de vous?

-- Comme tous les potes... vous relisez plusieurs fois vos vers
afin de les corriger?

-- Sans doute... mais...

-- Vous les oubliez, si cela se peut dire,  cette fin qu'en les
lisant de nouveau vous soyez, frapp davantage de ce qui pourrait
blesser votre esprit et votre oreille?

-- Certes, aprs avoir d'inspiration crit quelque ode, il m'est
parfois arriv de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_
pendant plusieurs mois; puis, les relisant, j'tais choqu de
choses qui m'avaient d'abord chapp. Mais encore une fois,
Victoria, il n'est pas question de posie...

-- Il y a un grand avantage en effet  laisser ainsi dormir des
ides et  les reprendre ensuite, rpondit ma soeur de lait avec
un sang-froid dont j'tais de plus en plus tonn. Oui, cette
mthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous
avait pas d'abord bless... nous blesse parfois, alors que
l'inspiration s'est refroidie... Si cette preuve est utile pour
un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas tre plus utile encore
lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?...

-- Victoria... je ne vous comprends pas.

-- Hier, dans la journe, j'ai reu de vous une lettre conue en
ces termes:

Ce soir, je serai  Trves  l'insu de tous; je vous adjure au
nom des plus grands intrts de notre chre patrie, de me recevoir
en secret, et de ne parler  personne, pas mme  votre ami et
frre Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre rponse  la porte
du jardin de votre maison.

-- Et cette entrevue... vous me l'avez accorde, Victoria...
Malheureusement pour moi, elle n'a pas t dcisive, et au lieu de
retourner  Mayence sans que ma venue ait t connue dans cette
ville, j'ai t forc de rester aujourd'hui, puisque vous avez
remis  ce matin la rponse et la rsolution que j'attends de
vous.

-- Cette rsolution, je ne saurais vous la faire connatre avant
d'avoir soumis votre proposition  l'preuve dont nous parlions
tout  l'heure.

-- Quelle preuve?

-- Ttrik, j'ai laiss dormir... ou plutt j'ai dormi avec vos
offres, faites-les moi de nouveau... Peut-tre alors ce qui
m'avait blesse... ne me blessera plus... peut-tre ce qui ne
m'avait pas choque me choquera-t-il...

-- Victoria, vous, si srieuse, plaisanter en un pareil moment!...

-- Celle-l qui, avant d'avoir  pleurer son pre et son poux,
son fils et son petit-fils, souriait rarement... celle-l ne
choisit pas le temps d'un deuil ternel pour plaisanter... croyez-
moi, Ttrik...

-- Cependant...

-- Je vous le rpte, vos propositions d'hier m'ont paru si
extraordinaires... elles ont soulev dans mon esprit tant
d'indcision, tant d'tranges penses, qu'au lieu de me prononcer
sous le coup de ma premire impression... je veux tout oublier et
vous entendre encore, comme si pour la premire fois vous me
parliez de ces choses.

-- Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une dcision
toujours si prompte, si sre, ne m'avaient pas habitu, je
l'avoue,  ces tempraments.

-- C'est que jamais, dans ma vie, dj longue, je n'ai eu  me
dcider sur des questions de cette gravit.

-- De grce, rappelez-vous qu'hier...

-- Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier
n'a pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous qurir 
la porte du jardin; elle vous a introduit prs de moi: vous
parlez, je vous coute...

-- Victoria...

-- Prenez garde... si vous me refusez, je vous rpondrai peut-tre
selon ma premire impression d'hier... et, vous le savez, Ttrik,
lorsque je me prononce... c'est toujours d'une manire
irrvocable...

-- Votre premire impression m'est donc dfavorable? s'cria-t-il
avec un accent rempli d'anxit. Oh! ce serait un grand malheur!

-- Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit
rparable...

-- Qu'il en soit ainsi que vous le dsirez, Victoria... bien
qu'une pareille singularit de votre part me confonde... Vous le
voulez? soit... Notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous
revois en ce moment pour la premire fois aprs une assez longue
absence, quoiqu'une frquente correspondance ait toujours eu lieu
entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frapp au coeur
par la mort de Victorin... mort  jamais funeste, qui emportait
avec elle mes esprances pour le glorieux avenir de la Gaule!...
j'tais mourant en Italie,  Rome, o mon fils m'avait
accompagn... Ce voyage, selon les mdecins, devait rtablir ma
sant; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un
prtre chrtien me ft secrtement amen par un de mes amis
rcemment converti... La foi m'claira et, en m'clairant, elle
fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort... Je revins 
une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle...
Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous
avions jusqu'alors adors...  cette poque, je reus une lettre
de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guid
par vous, et selon mes prvisions, il avait sagement, gouvern la
Gaule... Je restai ananti  cette nouvelle, aussi dsesprante
qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intrts les plus
sacrs du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous,
n'tait capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez
plus loin: moi seul, dans l're nouvelle et pacifique qui
s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler
sa prosprit; vous faisiez un vhment appel  ma vieille amiti
pour vous,  mon dvouement  notre patrie... Je quittai Rome avec
mon fils; un mois aprs j'tais auprs de vous,  Mayence; vous me
promettiez votre tout-puissant appui auprs de l'arme, car vous
tiez ce que vous tes encore aujourd'hui, la mre des camps...
Prsent par vous  l'arme, je fus acclam par elle... Oui, grce
 vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais
touch l'pe, je fus, chose unique jusqu'alors, acclam chef
unique de la Gaule, puisque vous dclariez firement de ce jour 
l'empereur que la Gaule, dsormais indpendante, n'obirait qu'
un seul chef gaulois librement lu... L'empereur, engag dans sa
dsastreuse guerre d'Orient contre la reine Znobie, votre
hroque mule, l'empereur cda... Seul, je gouvernai notre pays.
Ruper, vieux gnral prouv dans les guerres du Rhin, fut charg
du commandement des troupes; l'arme, dans sa constante idoltrie
pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle... Moi, je
m'occupai de dvelopper en Gaule les bienfaits de la paix...
Toujours secrtement fidle  la foi chrtienne, je ne crus pas
politique de la confesser publiquement; je vous ai donc cach 
vous-mme, Victoria, jusqu' aujourd'hui, ma conversion  la
religion dont le pape est  Rome. Depuis cinq ans la Gaule,
prospre au dedans, est respecte au dehors; j'ai tabli le sige
de mon gouvernement et du snat  Bordeaux, tandis que vous
restiez au milieu de l'arme qui couvre nos frontires, prte 
repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les
Romains, s'ils voulaient maintenant attenter  notre complte
indpendance si chrement reconquise... Vous le savez, Victoria,
je me suis toujours inspir de votre haute sagesse, soit en venant
souvent vous visiter  Trves, depuis que vous avez quitt
Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les
affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis
fier de reconnatre cette vrit: votre main toute-puissante m'a
seule lev au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de
sa modeste maison de Trves, la mre des camps est de fait
impratrice de la Gaule... et moi, malgr le pouvoir dont je
jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier
sujet... Ce rapide regard sur le pass tait indispensable pour
tablir nettement la position prsente... Ainsi que je vous l'ai
dit hier, veuillez-vous le rappeler...

-- Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Ttrik...

-- La dplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de
Marion, vous prouvent la funeste fragilit des pouvoirs
lectifs... Cette ide n'est pas, vous le savez, nouvelle chez
moi... J'tais autrefois venu  Mayence afin de vous engager 
acclamer l'enfant de Victorin l'hritier de son pre... Dieu a
voulu qu'un crime affreux ruint ce projet auquel vous eussiez
peut-tre consenti plus tard...

-- Continuez...

-- La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse arme vous est
dvoue plus qu'elle ne l'a jamais t  aucun gnral, elle
impose  nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre  son plus
haut point de prosprit, n'a plus besoin que d'une chose, la
stabilit; en un mot, il lui faut une autorit qui ne soit plus
livre au caprice d'une lection intelligente aujourd'hui, stupide
demain; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus
personnifi dans un homme toujours  la merci du soulvement
militaire de ceux qui l'ont lu, ou du poignard d'un assassin.
L'institution monarchique, base non sur un homme, mais sur un
principe, existait en Gaule il y a des sicles; elle peut seule
aujourd'hui donner  notre pays la force, la prosprit, qui lui
manquent... La monarchie, vous disais-je hier, Victoria, seule,
vous pouvez la rtablir en Gaule: je viens vous en offrir les
moyens, guid par mon fervent amour pour mon pays...

-- C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de
nouveau, Ttrik...

-- Ainsi, vous exigez...

-- Rien n'a t dit hier... parlez...

-- Victoria, vous disposez de l'arme... moi, je gouverne le pays;
vous m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir  vous le
rpter... vous tes au vrai l'impratrice de la Gaule, et moi,
votre premier sujet... Unissons-nous dans un but commun pour
assurer  jamais l'avenir de notre glorieuse patrie; unissons, non
pas nos corps, je suis vieux... vous tes belle et jeune encore,
Victoria... mais unissons nos mes devant un prtre de la religion
nouvelle, dont le pape est  Rome... Embrassez le christianisme,
devenez mon pouse devant Dieu... et proclamez-nous, vous,
impratrice, moi, empereur des Gaules... L'arme n'aura qu'une
voix pour vous lever au trne... vous rgnerez seule et sans
partage... Quant  moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition,
et, malgr mon vain titre d'empereur, je continuerai d'tre votre
premier sujet... Seulement, il sera, je crois, trs-politique
d'adopter mon fils comme successeur au trne; il est en ge d'tre
mari; nous choisirons pour lui une alliance souveraine... j'ai
dj mes vues... et la monarchie des Gaules est  jamais fonde...
Voil, Victoria, ce que je vous proposais hier... voil ce que je
vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon votre dsir, expos
de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan,
fruit de longues annes de mditation, d'exprience... et la Gaule
marche  la tte des nations du monde...

Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de
son parent... Elle reprit, toujours calme:

-- J'ai t sagement inspire en voulant vous entendre une seconde
fois, Ttrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjur pour la
religion nouvelle l'antique foi de nos pres? La Gaule, presque
tout entire, est cependant reste fidle  la foi druidique.

-- Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrte; mais
si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idoltrie lors
de notre mariage, je confesserais trs-haut ma nouvelle croyance;
et, trs-probablement, votre conversion,  vous, Victoria, l'idole
de notre peuple, entranerait la conversion des trois quarts du
pays.

-- Dites-moi, Ttrik, vous avez abjur la croyance de nos pres
pour la foi nouvelle, pour l'vangile prch par ce jeune homme de
Nazareth, crucifi  Jrusalem il y a plus de deux sicles... 
cette foi nouvelle, vous croyez sans doute?

-- L'aurais-je embrasse sans cela?

-- Cet vangile, je l'ai lu... Une aeule de Scanvoch a assist
aux derniers jours de Jsus, l'ami des esclaves et des affligs...
Or, dans les tendres et divines paroles du jeune matre de
Nazareth, je n'ai trouv que des exhortations au renoncement des
richesses,  l'humilit,  l'galit parmi les hommes... et voici
que, fervent et nouveau converti, vous rvez la royaut...

-- Un mot, Victoria...

-- Durant sa vie, le jeune docteur de Nazareth disait: Le matre
n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son
seigneur... Il se disait fils de Dieu, de mme que notre foi
druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un mme Dieu...

-- Pris en un sens absolu, l'vangile de Notre-Seigneur Jsus-
Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'ternelle
rbellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son
matre, du peuple contre ses chefs, la ngation enfin de toute
autorit; tandis que les religions, au contraire, doivent rendre
l'autorit plus puissante, plus redoutable...

-- Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie
primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se
sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils
les frappaient de terreur et les crasaient sous leur pouvoir;
mais-le jeune matre de Nazareth a fltri ces fourberies atroces
en disant avec indignation: Vous voulez faire porter aux hommes
des fardeaux crasants, que vous ne touchez pas, vous, prtres du
bout du doigt...

-- La raison d'tat passe avant les principes... Rien de plus
prilleux, Victoria, que d'abandonner la nomination d'un chef
politique ou religieux au brutal caprice d'une lection
populaire... L'intrt du prsent et de l'avenir vous fait donc
une loi d'accepter mes offres... Je me rsume: Prenez-moi pour
poux; embrassez, comme moi, la foi nouvelle; faites-nous
proclamer par l'arme, vous et moi, empereur et impratrice;
adoptez mon fils et sa postrit... La Gaule,  notre exemple, se
fait tout entire chrtienne; et, soutenus par les prtres et les
vques, nous possdons l'autorit la plus souveraine, la plus
absolue, dont aient jamais joui un empereur et une impratrice!...

Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, clata
indigne, menaante:

-- Ttrik! vous me proposez l un pacte sacrilge... tyrannique...
infme!

-- Victoria, que signifie?...

-- Hier, je vous croyais insens..., aujourd'hui, que vous m'avez
ouvert les profondeurs de votre me infernale... je vous crois un
monstre d'ambition et de sclratesse!...

-- Moi! grand Dieu!

-- Vous!... Oh!  cette heure le pass claire pour moi le
prsent, et le prsent l'avenir... Bni soyez-vous,  Hsus!... Je
n'tais pas seule  entendre cet effrayant complot!...

-- Que dites-vous?

-- Vous m'avez inspir,  Hsus! et j'ai voulu avoir un tmoin
cach, qui affirmerait au besoin la ralit de ce projet
monstrueux... car ma parole elle-mme... non, la parole de
Victoria ne serait pas crue si elle dvoilait tant d'horreurs!...
Viens, mon frre... viens, Scanvoch!...

 cet appel de Victoria, je m'criai:

-- Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je souponne cet
homme!... je dis: J'accuse le criminel!

-- Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch, reprit
Ttrik avec un imprieux ddain, ce n'est pas d'aujourd'hui que
ces folles accusations sont tombes devant mon mpris...

-- Je te souponnais autrefois, Ttrik, lui dis-je, d'avoir, par
tes machinations tnbreuses, amen la mort de Victorin et celle
de son fils au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse
de cette horrible trame!...

-- Prends garde, dit Ttrik ple, sombre, menaant, prends garde,
mon pouvoir est grand...

-- Mon frre, me dit Victoria, ta pense est la mienne... Parle
sans crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir...

-- Ttrik, je te souponnais autrefois d'avoir tuer Marion...
aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!...

-- Malheureux insens! o sont les preuves de ce que tu as
l'audace d'avancer?...

-- Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient,
tu brises tes instruments dans l'ombre aprs t'en tre servi.

-- Ce sont des mots, reprit Ttrik avec un calme glacial; mais les
preuves o sont-elles?...

-- Les preuves, s'cria Victoria, elles sont dans tes propositions
sacrilges... coute, Ttrik, voici la vrit: tu as conu le
projet d'tre empereur hrditaire de la Gaule longtemps avant la
mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils
comme hritier du pouvoir de son pre tait  la fois un leurre
destin  me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la
voie que tu poursuivais...

-- Victoria, la passion vous gare. Quel maladroit ambitieux
j'aurais t, moi, voulant arriver un jour  l'empire
hrditaire... vous conseiller de faire dcerner ce pouvoir 
votre race...

-- Le principe tait accept par l'arme: l'hrdit du pouvoir
reconnue pour l'avenir; tu te dbarrassais ensuite de mon fils et
de mon petit-fils, ce que tu as fait...

-- Moi...

-- Tout maintenant se dvoile  mes yeux... Cette bohmienne
maudite a t ton instrument; elle est venue  Mayence pour
sduire mon fils, pour le pousser, par ses refus,  l'acte infme
aux prix duquel cette crature mettait ses faveurs... Ce crime
commis, mon fils devait tre tu par Scanvoch, rappel  Mayence
cette nuit-l mme, ou massacr par l'arme, prvenue et souleve
 temps par tes missaires...

-- Des preuves, Victoria! des preuves!...

-- Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la mme nuit, tu as fait
tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a t teinte... ton
premier pas vers l'empire tait marqu dans le sang. Tu as ensuite
refus le pouvoir et propos l'lvation de Marion... Oh! je
l'avoue,  ce prodige d'astuce infernale, mes soupons, un moment
veills, se sont vanouis... Deux mois aprs son acclamation
comme chef de la Gaule... Marion tombait sous le fer d'un
meurtrier, ton instrument.

-- Des preuves..., reprit Ttrik impassible, des preuves!...

-- Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son
fils, Marion, tus... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice,
je t'ai adjur de prendre le gouvernement du pays... Tu
triomphais, mais  demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu
n'tais que mon premier sujet,  moi, la mre des camps... Oh! je
le vois  cette heure, mon pouvoir te gne! l'arme, la Gaule,
t'ont accept pour leur chef, prsent par moi; elles ne t'ont pas
choisi... D'un mot je peux te briser comme je t'ai lev...
Aveugl par l'ambition, tu as jug mon coeur d'aprs le tien; tu
m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'arme
contre la couronne d'impratrice, et d'introniser  ce prix toi et
ta race... Tu as conclu avec le pape et les vques un pacte
tnbreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et
fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et
reste fidle  la religion de ses pres. Quoi! il a bris depuis
des sicles, par les mains sacres de Ritha-Gar, le joug des
rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en
t'alliant avec la nouvelle glise?... Eh bien, moi, Victoria, la
mre des camps, je te dis ceci  toi Ttrik, chef de la Gaule:
Devant le peuple et l'arme, je t'accuse de vouloir asservir la
Gaule! je t'accuse d'avoir reni la foi de tes pres! je t'accuse
d'avoir contract une secrte alliance avec les vques! je
t'accuse de vouloir usurper la couronne impriale pour toi et pour
ta race... Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je
t'accuserai devant le peuple et l'arme, te dclarant tratre,
rengat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander sur l'heure que
tu sois jug par le snat, et puni de mort pour tes crimes si tu
es reconnu coupable!...

Malgr la vhmence des accusations de ma soeur de lait, Ttrik
revint  son calme habituel, dont il tait un moment sorti pour me
menacer, et rpondit de sa voix la plus onctueuse:

-- Victoria, j'avais cru profitable  la Gaule le projet que je
vous ai soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prt
 rpondre devant le snat et l'arme... Si ma mort, prononce par
mes juges,  votre instigation, peut tre d'un utile enseignement
pour le pays, je ne vous disputerai pas le peu de jours qui me
restent  vivre. Je reste  Trves, o j'attendrai la dcision du
snat... Adieu, Victoria... l'avenir prouvera qui de vous ou de
moi aimait la Gaule d'un amour clair... Encore adieu,
Victoria...

Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant
le passage, je m'criai:

-- Tu ne sortiras pas! tu veux fuir la punition due  tes
crimes...

Ttrik me toisa des pieds  la tte avec une hauteur glaciale, et
dit en se tournant  demi vers Victoria:

-- Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard...
contre un parent venu chez vous sans dfiance...

-- Je respecterai ce qui est sacr en tout pays, l'hospitalit,
rpondit la mre des camps. Vous tes venu ici librement, vous
sortirez librement.

-- Ma soeur! m'criai-je, prenez garde! votre confiance vous a
dj t funeste...

Victoria, d'un geste, m'interrompit, rflchit, et dit avec
amertume:

-- Tu as raison... ma confiance a t funeste au pays; elle me
pse comme un remords... ne crains rien cette fois.

Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitt Mora
parut. Aprs quelques mots que sa matresse lui dit  l'oreille,
la servante se retira.

-- Ttrik, reprit Victoria, j'ai envoy qurir le capitaine Paul
et plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous
accompagneront  votre logis...vous n'en sortirez que pour
paratre devant vos juges...

-- Mes juges?

-- L'arme nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera,
Ttrik...

-- Je suis aussi justiciable du snat.

-- Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoy
devant le snat... si le tribunal militaire vous absout, vous
serez libre; la vengeance divine pourra seule vous atteindre.

Mora rentra pour annoncer  sa matresse l'excution de ses ordres
au sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hlas!
trop tard, que Mora changea quelques paroles  voix basse avec
Ttrik, assis prs de la porte.

-- Scanvoch, met dit Victoria, tu as entendu ma conversation avec
Ttrik... tu te la rappelles?

-- Parfaitement...

-- Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidlement. -- Puis,
se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta: -- Ce sera
votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal militaire,
et ensuite ce tribunal dcidera de votre sort.

-- Victoria, reprit froidement Ttrik, coutez les conseils d'un
vieillard, autrefois et encore  cette heure votre meilleur ami.
Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile...

-- Tais-toi, dtestable hypocrite! s'cria la mre des camps avec
emportement; ne me pousse point  bout... Je ne sais ce qui me
tient de te livrer sur l'heure  la brutale justice des soldats. -
- Puis, joignant les mains: -- Hsus, donne-moi la force d'tre
quitable, mme envers cet homme... Apaise en moi,  Hsus! ces
bouillonnements de colre qui troubleraient mon jugement!

Mora, ayant entendu quelque bruit derrire la porte, l'ouvrit, et
revint dire  sa matresse:

-- On annonce l'arrive du capitaine Paul.

Victoria fit signe  Ttrik; il franchit le seuil en poussant un
profond soupir, et en disant d'un accent pntr:

-- Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis...
pardonnez-leur comme je leur pardonne...

La mre des camps, s'adressant  sa servante au moment o elle
sortait sur les pas du chef de la Gaule:

-- Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau
mlange d'un peu de miel.

La servante fit un signe de tte empress, puis elle disparut
ainsi que Ttrik, rest pendant un instant au seuil de la porte.

-- Ah! mon frre! murmura Victoria avec accablement lorsque nous
fmes seuls, ma longue lutte avec cet homme m'a puise... la vue
du mal me cause un abattement douloureux... je suis brise; tiens,
prends ma main, elle brle!

-- L'insomnie, l'motion, l'horreur longtemps contrainte que vous
inspirait Ttrik, ont caus votre agitation fivreuse... Prenez un
peu de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien
avec cet homme... Ce soir, justice sera faite.

-- Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me
soulagerait... Va, mon frre, ne quitte pas la maison...

-- Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller prs de vous?

-- Non... je prfre tre seule: le sommeil me viendra plus
facilement...

Mora parut  ce moment, portant une coupe pleine de breuvage,
qu'elle offrit  sa matresse. Celle-ci prit le vase et en but le
contenu avec avidit.

Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai
chez moi afin de relater fidlement les paroles de Ttrik. Je
terminais ce travail, commenc depuis deux heures, lorsque je vis
entrer Mora, ple, pouvante.

-- Scanvoch, me dit-elle d'une voix haletante, venez... venez
vite!... Laissez l cette criture...

-- Qu'y a-t-il?

-- Ma matresse... malheur! malheur!... Venez vite!...

-- Victoria!... un malheur la menace? m'criai-je en me dirigeant
 la hte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora,
me suivant, disait:

-- Elle m'avait renvoye pour tre seule... Tout  l'heure je suis
alle dans sa chambre... et alors...  malheur!...

-- Achve...

-- Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et
livide comme une morte...

Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frapp en
entrant chez Victoria. Couche tout tendue sur son lit, elle
tait, ainsi que me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une
morte. Ses yeux fixes, tincelants, semblaient retirs au fond de
leur orbite; ses traits, douloureusement contracts, avaient la
froide blancheur du marbre...

Une pense me traversa l'esprit comme un clair sinistre...
Victoria mourait empoisonne!...

-- Mora, m'criai-je en me jetant  genoux auprs du lit de la
mre des camps, envoie  l'instant chercher le druide mdecin, et
cours dire  Sampso de venir ici...

La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria dj
roidies et glaces, je la couvris de larmes en m'criant:

-- Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!...

-- Mon frre!... murmura-t-elle.

Et  entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me
rpondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se
tournrent lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait
jusqu'alors illumin ce beau regard si auguste et si doux,
paraissait teinte. Cependant, peu  peu, la connaissance lui
revint, et elle dit:

-- C'est toi... mon frre?... Je vais mourir...

Tournant alors pniblement la tte de ct et d'autre, comme si
elle et cherch quelque chose, elle reprit en tchant de lever un
de ses bras, qui retomba presque aussitt pesamment sur sa couche:

-- L, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de
bronze; apporte-le...

J'obis et je dposai sur le lit un petit coffret de bronze assez
lourd. Au mme instant entrait Sampso, avertie par Mora.

-- Sampso, dit Victoria, prenez ce coffret, emportez-le chez
vous... serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous
l'ouvrirez... la clef est attache au couvercle...

Puis s'adressant  moi:

-- Tu as transcrit mon entretien avec Ttrik?

-- J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue.

-- Sampso, portez ce coffret chez vous,  l'instant, et revenez
aussitt avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout 
l'heure crit... Allez, il n'y a pas un instant  perdre.

Sampso obit et sortit perdue... Je restais seul avec Victoria.

-- Mon frre, me dit-elle, les moments sont prcieux, ne
m'interromps pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main
qui me frappe, sans savoir comment elle m'a frappe... Ce crime
couronne une longue suite de forfaits tnbreux... Ma mort est 
cette heure un grand danger pour la Gaule; il faut le conjurer...
Tu es connu dans l'arme... on sait ma confiance en toi...
Rassemble les officiers, les soldats... instruis-les des projets
de Ttrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si j'en
ai la force, le signer, pour donner crance  tes paroles... La
vie m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de runir ici,  mon
lit de mort, les chefs de l'arme, qui, ce soir, entoureront mon
bcher... Sur ce bcher, tu dposeras les armes de mon pre, de
mon poux et de Victorin, et aussi le berceau de mon petit-
fils!...

-- Scanvoch! s'cria Sampso en entrant prcipitamment dans la
chambre, les parchemins, tu les avais laisss sur la table... ils
n'y sont plus!...

-- C'est impossible! ai-je rpondu stupfait, il n'y a qu'un
instant, ils y taient encore.

-- Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du
malheur qui nous menaait, m'a dit Sampso; ils auront t drobs
en ton absence.

-- Ces parchemins drobs? Oh! cela est funeste! murmura Victoria.
Quelle main mystrieuse s'tend donc sur cette maison? Malheur!
malheur  la Gaule!... Hsus! Dieu tout-puissant! tu m'appelles
dans ces mondes inconnus d'o l'on plane peut-tre sur ce monde
que je quitte pour aller revivre ailleurs... Hsus! abandonnerais-
je cette terre sans tre rassure sur l'avenir de mon pays tant
aim, avenir qui m'pouvante?  Tout-Puissant! que ton divin
esprit m'claire  cette heure suprme! Hsus! m'as-tu entendue?
ajouta Victoria d'une voix plus haute, et se dressant sur son
sant, le regard inspir. Que vois-je? est-ce l'avenir qui se
dvoile  mes yeux?... Cette femme, si ple, quelle est-elle?...
Sa robe est ensanglante... Sa couronne de feuilles de chne,
l'arbre sacr de la Gaule, est sanglante aussi... l'pe que
tenait sa main virile est brise  ses cts... Un de ces sauvages
franks, la tte orne d'une couronne, tient cette noble femme sous
ses genoux... Hsus! cette femme ensanglante... c'est _la
Gaule!_... ce barbare agenouill sur elle... c'est un _roi
frank!_... Encore du sang! un fleuve de sang! il entrane dans son
cours,  la lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des
milliers de cadavre!... Oh! cette femme... _la Gaule_, la voici
encore, hve, amaigrie, vtue de haillons, portant au cou le
collier de fer de la servitude; elle se trane  genoux, crase
sous un pesant fardeau... Le roi frank hte,  coups de fouet, la
marche de la Gaule esclave! Encore un torrent de sang... encore
des cadavres... encore des ruines... encore des lueurs
d'incendie... Assez! assez de dbris! assez de massacres!... 
Hsus! joies du ciel! s'cria Victoria, dont les traits semblrent
soudain rayonner d'une splendeur divine, la noble femme est
debout! la voil... je la vois, plus belle, plus fire que
jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de chne!...
D'une main, elle tient une gerbe d'pis, de raisins et de
fleurs... de l'autre, un drapeau surmont du coq gaulois... elle
foule d'un pied superbe les dbris de son collier d'esclavage, la
couronne des rois franks. Oui, cette femme, enfin libre, fire,
glorieuse, fconde... c'est la Gaule!... Hsus! Hsus!... piti
pour elle...

Ces derniers mots puisrent les forces de Victoria: elle cda
pourtant  un dernier lan d'exaltation, leva les yeux vers le
ciel en croisant ses deux bras sur sa mle poitrine, poussa un
long gmissement et retomba sur sa couche funbre...

La mre des camps, Victoria la Grande, tait morte!...

J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour
contenir mon dsespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige
me saisit, mes genoux flchirent, mes forces, ma pense
m'abonnrent, et je perdis tout sentiment au moment o j'entendis
un grand tumulte dans la pice voisine, tumulte domin par ces
mots:

-- Ttrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...

* * *

Pendant plusieurs jours, ta seconde mre, Sampso, mon enfant, me
vit  l'agonie. Deux semaines environ s'taient passes depuis la
mort de Victoria, lorsque, pour la premire fois, rassemblant et
raffermissant mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de
notre perte irrparable... Les derniers mots qui frapprent mon
oreille, lorsque, bris de douleur, je perdais connaissance auprs
du lit de ma soeur de lait, avaient t ceux-ci:
-- Ttrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...

En effet, Ttrik avait t, ou plutt, parut avoir t empoisonn
en mme temps que Victoria.  peine arriv dans la maison du
gnral de l'arme, il sembla en proie  de cruelles souffrances;
et lorsque, quinze jours aprs, je revins  la vie, on craignait
encore pour les jours de Ttrik.

Je l'avoue,  cette nouvelle trange, je restai stupfait; ma
raison se refusait  croire cet homme coupable d'un forfait dont
il tait lui-mme une des victimes.

La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trves,
dans l'arme; plus tard, dans toute la nation. Les funrailles de
l'auguste mre des camps semblaient tre les funrailles de la
Gaule; on y voyait le prsage de nouveaux malheurs pour le pays...
Le snat gaulois dcrta l'apothose de Victoria; elle fut
clbre  Trves, au milieu du deuil et des larmes de tous. La
pompeuse solennit du culte druidique, le chant des bardes,
donnrent un imposant clat  cette crmonie funbre... Pendant
huit jours, Victoria, embaume et couche sur un lit d'ivoire,
couverte d'un tapis de drap d'or, fut expose  la vnration de
tous les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison
mortuaire, sans cesse envahie par cette arme du Rhin, dont
Victoria tait vritablement la mre. Enfin elle fut porte sur un
bcher, selon l'antique usage de nos pres: les parfums fumrent
dans les rues de Trves, sur le passage du cortge, suivi de toute
l'arme, prcd des bardes chantant sur leurs harpes d'or les
louanges de cette femme illustre; puis, le bcher mis en feu, elle
disparut au milieu des flammes tincelantes.

Une mdaille, frappe le jour mme de la crmonie funbre,
reprsente, d'un ct, la tte de l'hrone gauloise, casque
comme Minerve, et de l'autre, un aigle aux ailes ployes,
s'lanant dans l'espace, l'oeil fix sur le soleil, symbole de la
foi druidique... L'me, abandonnant ce monde-ci, ne va-t-elle pas
revtir un corps nouveau dans les mondes inconnus?... Au revers de
cette mdaille fut grave la formule ordinaire: _Conscration_,
accompagne de ces mots:

VICTORIA, EMPEREUR

La Gaule, par cette appellation virile, immortalisait ainsi, dans
son enthousiasme, la glorieuse mre des camps, en lui dcernant un
titre qu'elle avait toujours refus pendant sa vie, vie aussi
modeste que sublime, consacre tout entire  son pre,  son
poux,  son fils,  la gloire et au salut de la patrie!...

Ma perplexit tait profonde: l'empoisonnement de Ttrik, luttant
encore, disait-on, contre la mort; la disparition du parchemin
contenant l'entretien de ce tratre avec Victoria, parchemin
qu'elle n'avait pu d'ailleurs signer avant de mourir, rendait
trs-difficile, sinon impossible, l'accusation que moi, soldat
obscur, je devais porter contre Ttrik, survivant et chef
souverain de la Gaule, souverainet d'autant plus imposante,
qu'elle n'tait plus balance par l'immense influence de la mre
des camps. J'attendis, pour me dterminer  une rsolution
dernire, que mon esprit, branl par de terribles secousses, et
repris sa fermet.

Sampso, trois jours aprs la mort de Victoria, et selon ses
dernires volonts, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis...
Ma femme y trouva une touchante et dernire preuve de la
sollicitude de ma soeur de lait; un parchemin contenait ces mots,
crits de sa main:

_Nous ne nous sparerons qu' la mort_, avons-nous dit souvent,
mon bon frre Scanvoch: c'est ton dsir, c'est le mien; mais si je
dois aller revivre avant toi dans ces mondes inconnus o nous nous
retrouverons un jour, heureuse je serais de penser que tu iras
attendre en Bretagne, berceau de ta famille, le jour de notre
rencontre _ailleurs qu'ici_.

La conqute romaine avait dpouill ta race de ses champs
paternels. La Gaule, redevenue libre, a d lgitimement
revendiquer, au nom du droit ou par la force, l'hritage de ses
enfants sur les descendants des Romains. Je ne sais quel sera
l'tat de notre pays lorsque nous serons spars; quoi qu'il
arrive, tu pourras revendiquer ton lgitime hritage par trois
moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu as la
force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une
somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta
famille, et vivre dsormais heureux et libre prs des pierres
sacres de Karnak, tmoins de la mort hroque de ton aeule Hna,
_la vierge de l'le de Sn_.

Tu m'as souvent montr les pieuses reliques de ta famille... je
veux y ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une
_alouette_ en bronze dor: je portais cet ornement  mon casque le
jour de la bataille de Riffenl, o j'ai vu mon fils Victorin
faire ses premires armes... Garde, et que ta race conserve aussi
ce souvenir de fraternelle amiti; il t'est laiss par ta soeur de
lait Victoria; elle est de ta famille... n'a-t-elle pas bu le lait
de ta vaillante mre?...

 l'heure o tu liras ceci, mon bon frre Scanvoch, je revivrai
ailleurs, auprs de ceux-l que j'ai aims...

Continue d'tre fidle  la Gaule et  la foi de nos pres... Tu
t'es montr digne de ta race; puissent ceux de ta descendance tre
dignes de toi, et crire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi
que l'a voulu ton aeul _Jol, le brenn de la tribu de Karnak..._

VICTORIA.

Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touch de tant
de sollicitude?... J'tais alors plong dans un morne dsespoir et
absorb par la crainte des graves vnements qui pouvaient suivre
la mort de Victoria. Je restai presque insensible  l'espoir de
retourner prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans
les mmes lieux o avaient vcu mes aeux. Ma sant compltement
rtablie, je me rendis chez le gnral commandant l'arme du Rhin:
vieux soldat, il devait comprendre mieux que personne les suites
funestes de la mort de Victoria. Je m'ouvris  lui sur les projets
de Ttrik; je dis aussi les soupons que m'avait inspirs
l'empoisonnement de ma soeur de lait... Telle fut la rponse du
gnral:

-- Les crimes, les desseins, dont tu accuses Ttrik sont si
monstrueux, ils prouveraient une me si infernale, que j'y
croirais  peine, m'eussent-ils t attests par Victoria, notre
auguste mre,  jamais regrette. Tu es, Scanvoch, un brave et
honnte soldat; mais ta dposition ne suffit pas pour traduire le
chef de la Gaule devant le snat et l'arme... D'ailleurs, Ttrik
est mourant; son empoisonnement mme prouve jusqu' l'vidence
qu'il est innocent de la mort de Victoria; tu serais donc le seul
 accuser le chef de la Gaule, que chacun a aim et vnr
jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comport comme le premier
sujet de Victoria, la vritable impratrice de la Gaule... Crois-
moi, Scanvoch, raffermis tes esprits branls par la mort de cette
femme auguste... Ta raison, peut-tre gare par ce coup
dsastreux, prend sans doute de vagues apprhensions pour des
ralits. Ttrik a, jusqu'ici, sagement gouvern le pays, grce
aux conseils de notre bien-aime mre; s'il meurt, il aura nos
regrets; s'il survit au crime mystrieux dont il a t victime,
nous continuerons d'honorer celui qui fut jadis dsign  notre
choix par Victoria la Grande.

Cette rponse du gnral me prouva que jamais je ne pourrais faire
partager au snat,  l'arme, si prvenus en faveur du chef de la
Gaule, mes soupons et ma conviction  moi, soldat obscur.

Ttrik ne mourut pas: son fils accourut  Trves, sachant le
danger que courait son pre... Celui-ci, convalescent, s'entretint
longuement avec les snateurs et les chefs de l'arme; il
manifesta, au sujet de la mort de Victoria, une douleur si
profonde, et en apparence si sincre; il honora si pieusement sa
mmoire par une crmonie funbre, o il glorifia la femme
illustre dont la main toute-puissante l'avait, disait-il, si
longtemps soutenu, et  laquelle il s'enorgueillissait d'avoir d
son lvation; son chagrin parut enfin si dchirant lorsque, ple,
affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se
trana, chancelant,  la triste solennit dont je parle, qu'il
s'acquit plus troitement encore l'affection du peuple et de
l'arme par ces derniers hommages rendus aux cendres de Victoria.

Je compris, ds lors, combien il serait vain de renouveler mes
accusations contre Ttrik. Navr de voir les destines de la Gaule
entre les mains d'un homme que je savais un tratre, je me dcidai
 quitter Trves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde mre,
afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque
consolation  mes chagrins.

Je voulus cependant remplir ce que je considrais comme un devoir
sacr.  force d'interroger ma mmoire au sujet de l'entretien de
Ttrik et de Victoria, je parvins  transcrire de nouveau cette
conversation presque mot pour mot; je fis une copie de ce rcit,
et je la portai, la veille de mon dpart, au gnral de l'arme,
lui disant:

-- Vous croyez ma raison gare... conservez cet crit... puisse
l'avenir ne pas vous prouver la ralit de cette accusation,  vos
yeux insense!...

Le gnral garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya
avec cette compatissante bont que l'on accorde  ceux dont le
cerveau est drang.

Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, o j'avais demeur
depuis sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des prparatifs de
notre voyage... Pendant cette dernire nuit que je passai 
Trves, voici ce qui arriva:

Mora, la servante, tait aussi reste dans la maison; la douleur
de cette femme, aprs la mort de sa matresse, m'avait touch. La
nuit dont je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit,
avec ta seconde mre, des prparatifs de notre voyage; nous avions
besoin d'un coffre; j'allai en chercher un dans une salle basse,
spare par une cloison du rduit habit par Mora. Plus de la
moiti de la nuit tait coule; en entrant dans la salle basse,
je remarquai, non sans tonnement,  travers les fentes de la
cloison qui sparait la chambre de la servante, une vive clart.
Pensant que peut-tre le feu avait pris au lit de cette femme
pendant son sommeil, je m'empressai de regarder  travers
l'cartement des planches; quelle fut ma surprise! je vis Mora se
mirant dans un petit miroir d'argent,  la clart des deux lampes
dont la lumire venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'tait
plus Mora la Moresque! ou du moins la couleur bronze de ses
traits avait disparu... je la revoyais ple et brune, coiffe d'un
riche bandeau d'or orn de pierreries, souriant  son image
reproduite dans le miroir. Elle attachait  l'une de ses oreilles
un long pendant de perles... elle portait enfin un corset de toile
d'argent et un jupon carlate.

Je reconnus Kidda la bohmienne.

Hlas! je ne l'avais vue qu'une fois...  la clart de la lune;
lors de cette nuit fatale o, rappel en toute hte  Mayence par
un sinistre avertissement de mon mystrieux compagnon de voyage,
j'avais tu dans ma maison Victorin et ma bien-aime femme Elln!

 ma stupeur succda la rage... un horrible soupon traversa mon
esprit; je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un
violent coup d'paule, car la fureur centuplait mes forces,
j'enfonai une des planches de la cloison, et je parus soudain aux
yeux de la bohmienne pouvante. D'une main, je la jetai 
genoux; de l'autre, je saisis une des lourdes lampes de fer, et la
devant au-dessus de la tte de cette femme, je m'criai:

-- Je te brise le crne... si tu n'avoues pas tes crimes.

Kidda crut lire dans mon regard son arrt de mort... elle devint
livide et murmura:

-- Ne me tue pas... je parlerai!

-- Tu es Kidda la bohmienne?...

-- Oui.

-- Autrefois...  Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs...
tu as exig de Victorin... le dshonneur de ma femme Elln?

-- Oui.

-- Tu obissais aux ordres de Ttrik?

-- Non... je ne lui ai jamais parl.

--  qui donc obissais-tu?

-- l'cuyer de Ttrik.

-- Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit
fatale, m'a averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison,
le connais-tu?...

-- C'tait le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien
forgeron comme lui.

-- Ce soldat, Ttrik le connaissait aussi!

-- Son cuyer le voyait secrtement  Mayence.

-- Et ce soldat, o est-il  cette heure?

-- Il est mort.

-- Aprs s'tre servi de lui pour assassiner le capitaine
Marion... Ttrik l'a fait tuer? Rponds...

-- Je le crois.

-- C'est encore l'cuyer de Ttrik qui t'a envoye dans cette
maison sous les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton
visage pour te rendre mconnaissable?

-- Oui.

-- Tu devais pier, et un jour empoisonner ta matresse?... Tu te
tais? Tu veux mourir...

-- Tue-moi!

-- Si tu as un Dieu... si ton me infernale ose l'implorer en ce
moment suprme, implore-le... tu n'as plus qu'un instant 
vivre...

-- Aie piti de moi!

-- Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Ttrik?

-- Oui.

-- Quand... comment t'a-t-il donn l'ordre d'excuter ce crime?

-- Lorsque je suis rentre... aprs en avoir donn l'ordre,
d'aller qurir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne
de Ttrik...

-- Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as prsent
 ta matresse?

-- Oui.

-- Ce jour-l mme, ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en
foule, lorsque je t'ai envoye chercher ma femme, tu as drob sur
ma table un parchemin crit par moi?

-- Oui, par ordre de Ttrik... Il avait entendu parler de ce
parchemin  Victoria...

-- Pourquoi, le crime commis, es-tu reste dans cette maison
jusqu' ce jour?

-- Afin de ne pas veiller les soupons.

-- Qui t'a porte  empoisonner ta matresse?

-- Le don de ces pierreries, dont je m'amusais  me parer lorsque
tu es entr... Je me croyais seule pour la nuit.

-- Ttrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son cuyer
coupable de ce crime?

-- Tout poison a son contre-poison, me rpondit la bohmienne avec
un sourire sinistre. Celui qui en frappant parat aussi frapp
loigne de lui tout soupon...

La rponse de cette femme fut pour moi un trait de lumire...
Ttrik, par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort
grce  un antidote, avait pris assez de poison pour paratre
partager le sort de Victoria, en exagrant d'ailleurs les
apparences du mal.

Saisir une charpe sur le lit, et, malgr la rsistance de la
bohmienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle
basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitt
chez le gnral de l'arme... Parvenant  grand peine, je lui
racontai les aveux de Kidda. Il haussa les paules d'un air
mcontent, et me dit:

-- Toujours cette ide fixe... Ton cerveau est compltement
drang... M'veiller pour me conter de pareilles folies!... Tu
choisis d'ailleurs mal ton moment pour accuser le vnrable
Ttrik: hier soir il a quitt Trves pour retourner  Bordeaux.

Le dpart de Ttrik tait funeste... Cependant j'insistai si
vivement auprs du gnral, je lui parlai avec tant de chaleur et
de raison, qu'il consentit  me faire accompagner par un de ses
officiers, charg de recueillir les aveux de la bohmienne. Lui et
moi, nous arrivmes en hte au logis... J'ouvris la porte de la
salle basse, o j'avais laiss Kidda garrotte... Sans doute elle
avait rong l'charpe avec ses dents et pris la fuite par une
fentre encore ouverte et donnant sur le jardin... Dans mon
trouble et ma prcipitation, je n'avais pas song  cette issue...

-- Pauvre Scanvoch! me dit l'officier avec compassion, le chagrin
te rend visionnaire... tu es compltement fou...

Et, sans vouloir m'couter davantage, il me quitta.

La volont des dieux s'accomplit... Je renonai  l'espoir de
dvoiler les forfaits de Ttrik... Le lendemain, je quittai avec
toi et Sampso, ta seconde mre, mon enfant, la ville de Trves
pour la Bretagne.

Tu liras, hlas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon
enfant, les quelques lignes qui terminent ce rcit; tu y verras
comment notre vieille Gaule, redevenue libre aprs trois sicles
de luttes, redevenue grande et puissante sous l'influence de
Victoria, devait tre de nouveau, non plus soumise, mais du moins
infode aux empereurs romains par l'infme trahison de Ttrik!

Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices
des vques, repousss par la mre des camps, ce monstre l'avait
fait empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et
par son union avec lui, frayer  son ambition le chemin de
l'empire hrditaire des Gaules... Victoria morte, il reconnut
l'impuissance de ses projets; bientt mme il sentit que, n'tant
plus soutenu par la sagesse et par la souveraine influence de
cette femme auguste, il s'amoindrissait dans l'affection du peuple
et de l'arme. Perdant chaque jour son ancien prestige, prvoyant
sa prochaine dchance, il songea ds lors  accomplir l'une des
deux trahisons dont je l'avais toujours souponn. Il travailla,
dans l'ombre,  replacer la Gaule, alors compltement
indpendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps 
l'avance, et par mille moyens tnbreux, il sema des germes de
discordes civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il
sut rveiller les anciennes jalousies de province  province
depuis longtemps apaises; il suscita, par des prfrences et des
injustices calcules, d'ardentes rivalits entre les gnraux et
les diffrents corps de l'arme; puis, l'heure de la trahison
sonne, il crivit secrtement  Aurlien, empereur romain:

Le moment d'attaquer la Gaule est arriv; vous aurez facilement
raison d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une arme dont
les divers corps se jalousent... Je vous ferai connatre d'avance
la disposition des troupes gauloises et de tus les mouvements
qu'elles doivent faire, afin d'assurer votre triomphe.

Les deux armes se rencontrrent sur les bords de la Marne, dans
la vaste plaine de Chlons. Au plus fort de l'action, Ttrik,
selon sa promesse, se portant en avant avec le principal corps
d'arme, se fit couper et envelopper par les Romains, tandis que
les lgions du Rhin combattaient avec leur valeur accoutume;
mais, prvenues dans leurs manoeuvres, crases par le nombre,
elles furent ananties... Ttrik et son fils se rfugirent dans
le camp ennemi. Notre arme dtruite, notre pays divis, ainsi
qu'aux plus tristes jours de notre histoire, rendirent aux Romains
la victoire facile... La Gaule, compltement libre depuis tant
d'annes, redevint une province romaine. L'empereur _Aurlien_,
comme autrefois _Csar_, pour glorifier ce grand vnement, fit
une entre solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramens par
cet empereur de ses longues guerres d'Asie, dfilrent devant son
char. Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'hroque mule de
Victoria... _Znobie_, charge de chanes d'or rives au carcan
d'or qu'elle portait au cou. Aprs Znobie venait Ttrik, le
dernier chef de la Gaule avant qu'elle ft redevenue province
romaine; lui et son fils marchaient libres, le front haut, malgr
leur trahison infme; ils portaient de longs manteaux de pourpre,
une tunique et des braies de soie. Ils reprsentaient, dans ce
cortge, la rcente soumission des Gaulois  Aurlien, empereur.

Hlas! mon enfant, les rcits de nos pres t'apprendront
qu'autrefois, il y a trois sicles, un Gaulois marchait aussi
devant le char triomphal de Csar... Ce Gaulois ne s'avanait pas
splendidement vtu, l'air audacieux et souriant  son vainqueur;
non, ce captif charg de chanes, couvert de haillons, se
soutenant  peine, sortait de son cachot; il y avait langui
pendant quatre ans, aprs avoir dfendu pied  pied la libert de
la Gaule contre les armes victorieuses du grand Csar... Ce
captif, l'un des plus hroques martyrs de la patrie, de notre
indpendance, se nommait VERCINGTORIX, _le chef des cent
valles_...

Aprs le triomphe de Csar, le vaillant dfenseur de la Gaule eut
la tte tranche...

Aprs le triomphe d'Aurlien, Ttrik, ce rengat qui avait livr
son pays  l'tranger, fut conduit avec pompe dans un palais
splendide, prix de sa trahison sacrilge...

Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon
enfant; la justice d'Hsus est ternelle, et les tratres, pour
leur punition, iront revivre ailleurs qu'ici...

* * *

Tels sont les vnements qui se sont passs en Gaule aprs la mort
de Victoria la Grande, pendant que, retirs ici, au fond de la
Bretagne, dans les champs de nos pres, rachets par moi aux
descendants d'un colon romain, nous vivions paisibles avec ta
seconde mre, mon enfant; la Gaule est, il est vrai, redevenue
province romaine; mais toutes nos liberts, si chrement
reconquises par nos insurrections sans nombre et payes du sang de
nos pres, nous sont conserves: nul n'aurait os, nul n'oserait
maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos coutumes;
nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre incorporation
 l'empire, l'impt que nous payons au fisc et notre nom de _Gaule
romaine_, tels sont les seuls signes de notre dpendance. Cette
chane, si lgre qu'elle soit, est cependant une chane; nous ou
nos fils nous la briseront facilement un jour, je le crois... l
n'est pas le pril que je redoute pour notre pays... non, ce
pril, si j'en crois les dernires et effrayantes prdictions de
Victoria... ce pril qui m'pouvante pour l'avenir, je le vois
dans cet amas de hordes frankes, toujours, toujours grossissant de
l'autre ct du Rhin...

* * *

Or donc, moi, Scanvoch, pour obir aux volonts de notre aeul
Jol, _le brenn de la tribu de Karnak_, j'ai crit ce rcit pour
toi, mon fils Alguen, dans notre maison, situe prs des pierres
sacres de la fort de Karnak.

Ce rcit, trac  plusieurs reprises, je l'ai termin pendant la
vingtime anne de ton ge, environ deux cent quatre-vingts ans
aprs que notre aeule Genevive a vu mourir sur la croix _le
jeune homme de Nazareth_...

Si quelques vnements venaient troubler la vie laborieuse et
paisible dont nous jouissons, grce  la sollicitude de Victoria
la Grande, j'crirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres
vnements.

La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient  Hsus;
je te lgue donc, ds aujourd'hui,  toi, mon fils Alguen, ces
rcits et les reliques de notre famille:

La Faucille d'or _de notre aeule Hna;_

La Clochette d'airain _de Guilhern;_

Le Morceau de collier de fer _de notre aeul Sylvest;_

La Croix d'argent de _notre aeule Genevive;_

Et enfin l'Alouette du casque _de ma soeur de lait, Victoria la
Grande._

Tu lgueras ceci  ta descendance, pour obir aux dernires
volonts de notre aeul Jol.


Fin de l'Alouette du Casque.



     [1]  Voir _le Collier de fer_.
     [2]  Victoria, encore jeune, se faisait remarquer par
une beaut mle; ses mdailles la reprsentent arme et
coiffe d'un casque, avec des traits grands et rguliers, et
sur la physionomie, idalise sans doute, on trouve ce
mlange  de force calme et de majest qui fait dans les
statues antiques l'attribut de Minerve.  (A. Thierry,
_Histoire de la Gaule_, v. II, p. 377.)
      Victoria joignait  l'autorit d'une me ferme et
virile un esprit tendu capable des rsolutions les plus
leves, et dont les inspirations furent bientt coutes
comme des oracles.  Son ascendant sur l'arme se montra
parfois si grand, si absolu, qu'on ne saurait s'en rendre
compte sans la supposition de quelque chose
d'extraordinaire, de merveilleux... Les soldats avaient
proclam solennellement Victoria LA MRE DES CAMPS,
_postea mater castrorum appellata est.  (Trebellius
Pollion, Trig. Tyr. _apud_ A. Thierry, p. 375, v. II.)
     [3] Tacite, _de Mor. German., _43





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