The Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome I, by Eugne Se

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Le juif errant - Tome I

Author: Eugne Se

Release Date: March 8, 2005 [EBook #15295]
[Date last updated: January 2, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME I ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.








Eugne Sue



LE JUIF ERRANT



Tome I



(1844 -- 1845)



Table des matires

Eugne Sue vu par Alexandre Dumas
L'enfant.
Le jeune homme.
L'homme.
Prologue Les deux mondes
Premire partie L'auberge du Faucon blanc
I. Morok.
II. Le voyageur.
III. L'arrive.
IV. Morok et Dagobert.
V. Rose et Blanche.
VI. Les confidences.
VII. Le voyageur.
VIII. Fragments du journal du gnral Simon.
IX. Les cages.
X. La surprise.
XI. Jovial et la Mort.
XII. Le bourgmestre.
XIII. Le jugement.
XIV. La dcision.
Deuxime partie La rue du Milieu-des-Ursins
I. Les messagers.
II. Les ordres.
pilogue.
Troisime partie Les trangleurs
I. L'ajoupa.
II. Le tatouage.
III. Le contrebandier.
IV. M. Josu Van Dal.
V. Les ruines de Tchandi.
VI. L'embuscade.
Quatrime partie Le chteau de Cardoville
I. M. Rodin.
II. La tempte.
III. Les naufrags.
IV. Le dpart pour Paris.
Cinquime partie La rue Brise-Miche
I. La femme de Dagobert.
II. La soeur de la Reine Bacchanal.
III. Agricol Baudoin.
IV. Le retour.
V. Agricol et la Mayeux.
VI. Le rveil.
Sixime partie L'htel Saint-Dizier
I. Le pavillon.
II. La toilette d'Adrienne.
III. L'entretien.
IV. Une jsuitesse.
V. Le complot.
VI. Les ennemis d'Adrienne.
VII. L'escarmouche.
VIII. La rvolte.
IX. La trahison.
X. Le pige.
Septime partie Un Jsuite de robe courte
I. Un faux ami.
II. Le cabinet du ministre.
III. La visite.
Huitime partie Le confesseur
I. Pressentiments.
II. La lettre.
III. Le confessionnal.
IV. Monsieur et Rabat-joie.
V. Les apparences.
VI. Le couvent.
VII. L'influence d'un confesseur.
VIII. L'interrogatoire.
Neuvime partie La reine Bacchanal
I. La mascarade.
II. Les contrastes.
III. Le rveille-matin.
IV. Les adieux.
Dixime partie Le couvent
I. Florine.
II. La mre Sainte-Perptue.
III. La tentation.
IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville.
V. Les rencontres.
VI. Le rendez-vous.
VII. Dcouvertes.
VIII. Le code pnal.
IX. Escalade et effraction.
X. La veille d'un grand jour.
XI. L'trangleur.
XII. Les deux frres de la bonne oeuvre.
Onzime partie Le 13 fvrier
I. La maison de la rue Saint-Franois.
II. Doit et avoir.
III. L'hritier.
IV. Rupture.
V. Le retour.
VI. Le salon rouge.
VII. Le testament.
VIII. Le dernier coup de midi.
IX. La donation entre vifs.
X. Un bon gnie.
XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers.



Eugne Sue vu par Alexandre Dumas

La mort est en fte! Elle frappe  coups redoubls dans nos rangs:
aprs Alfred de Musset, c'tait l'auteur de _Frtillon _et du
_Dieu des bonnes gens; _aprs Branger, c'est l'auteur de
_Mathilde _et des _Mystres de Paris!_

Quel malheur invisible et inconnu pse donc sur la France, qu'elle
laisse tomber de pareilles larmes dans le gouffre de l'ternit?

Ce que nous avons perdu depuis dix ans suffirait  enrichir la
littrature d'un peuple: Frdric Souli, Chateaubriand, Balzac,
Grard de Nerval, Augustin Thierry, Mme de Girardin, Alfred de
Musset, Branger, Eugne Sue!

Le dernier fut le plus  plaindre de tous; lui mourut deux fois:
l'exil est une premire mort.

 nous de raconter cette vie de luttes, de jeunesse folle et de
sombre ge mur;  nous de montrer l'homme comme il fut aux
diffrentes priodes de sa vie.

Allons, plume et coeur,  l'oeuvre!

Nous diviserons la vie d'Eugne Sue en trois phases, et nous
laisserons  chacune d'elles le caractre qu'elle a eu.

L'enfant insoucieux et gai.
Le jeune homme inquiet et douteur.
L'homme dsenchant et triste.


L'enfant.

 vingt kilomtres de Grasse, existe un petit port de mer qu'on
appelle La Calle; c'est le berceau de la famille Sue, clbre  la
fois dans la science et dans les lettres.

La Calle est encore peuple des membres de cette famille, qui
composent  eux seuls, peut-tre, la moiti de la population.

C'est de l que, vers la fin du rgne de Louis XV, partit un jeune
tudiant aventureux qui vint s'tablir mdecin  Paris.

Ayant russi, il appela ses neveux dans la capitale, o deux
d'entre eux se distingurent particulirement.

C'taient Pierre Sue, qui devint professeur de mdecine lgale et
bibliothcaire de l'cole: celui-l a laiss des oeuvres de haute
science; Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de la Charit,
professeur  l'cole de mdecine, professeur d'anatomie  l'cole
des beaux-arts, chirurgien du roi Louis XVI.

Ce dernier eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue,
qui, outre la place des Beaux-Arts, dont il hrita de son pre,
devint mdecin en chef de la garde impriale, et, plus tard,
mdecin en chef de la maison militaire du roi.

Ce fut le pre d'Eugne Sue.

Et, ici, constatons un fait: c'est que Jean Sue, pre d'Eugne
Sue, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion
sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. Guillotin, affirma 
l'Assemble nationale que les guillotins en seraient quittes pour
une lgre fracheur sur le cou. Jean-Joseph Sue, au contraire,
soutint la persistance de la douleur au-del de la sparation de
la tte, et il dfendit son opinion par des arguments qui
prouvaient sa science profonde de l'anatomie, et par des exemples
pris, les uns chez des mdecins allemands, les autres sur la
nature.

On a dit dernirement,  propos de la mort d'Eugne Sue, qu'il
tait n en 1801.

Il me dit un jour,  moi, qu'il tait n le 1er janvier 1803, et
nous calculmes qu'il avait cinq mois de moins que moi, quelques
jours de plus que Victor Hugo.

Il eut pour parrain le prince Eugne, pour marraine, l'impratrice
Josphine; de l son prnom d'Eugne.

Il fut nourri par une chvre et conserva longtemps les allures
brusques et sautillantes de sa nourrice.

Il fit, ou plutt ne fit pas ses tudes au collge Bourbon; car,
ainsi que tous les hommes qui doivent conqurir dans les lettres
un nom original et une position minente, Eugne Sue fut un
excrable colier.

Son pre, mdecin de dames surtout, faisait un cours d'histoire
naturelle  l'usage des gens du monde; il s'tait remari trois
fois, et tait riche de deux millions,  peu prs.

Il demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu depuis, et qui
tait situe alors derrire la Madeleine.

Tout ce quartier tait occup par des chantiers; le terrain n'y
valait pas le dixime de ce qu'il vaut aujourd'hui. M. Sue y
possdait une belle maison, avec un magnifique jardin.

Dans la mme maison que M. Sue, demeurait sa soeur, mre de
Ferdinand Langl, qui, en collaboration avec Villeneuve, a fait,
de 1822  1830, une cinquantaine de vaudevilles.

En 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collge
Bourbon, c'est--dire que Ferdinand y allait, et que le futur
auteur de _Mathilde _tait cens y aller.

Eugne avait un rptiteur  domicile. J'ai encore connu ce brave
homme: c'tait un digne Auvergnat de cinq pieds de haut, qui,
tant entr pour faire rpter Eugne Sue, et tenant  gagner
honntement son argent, n'hsitait pas  soutenir des luttes corps
 corps avec son lve, qui avait la tte de plus que lui.

Ordinairement, lorsqu'une de ces luttes menaait, Eugne Sue
prenait la fuite, mais, comme Horace, pour tre poursuivi et
vaincre son vainqueur.

Le pre Delteil -- c'est ainsi que se nommait le digne rptiteur
-- se laissait constamment prendre  cette manoeuvre stratgique,
si simple qu'elle ft.

Eugne fuyait au jardin, le rptiteur l'y suivait; mais, arriv
l, l'colier rebelle se trouvait  la fois au milieu d'un arsenal
d'armes offensives et dfensives.

Les armes dfensives, c'taient les plates-bandes du jardin
botanique, le labyrinthe, dans lequel il se rfugiait, et o le
pre Delteil n'osait le poursuivre, de peur de fouler aux pieds
les plantes rares, que l'colier fugitif crasait impitoyablement
et  pleine semelle; les armes offensives, c'taient les chalas
portant sur des tiquettes les noms scientifiques des plantes,
chalas qu'Eugne Sue, comme le fils de Thse, convertissait en
javelots pour pousser au monstre, et qu'il lui lanait avec une
adresse qui et fait honneur  Castor et  Pollux, les deux plus
habiles lanceurs de javelots de l'Antiquit, avant que Racine et
invent Hippolyte.

Oh! ne nous reprochez pas la gaiet qui s'tendra sur cette
premire phase de la vie de notre ami, qui fut notre confrre sans
tre notre rival. C'est le rayon de soleil auquel a droit toute
jeunesse qui n'est point maudite du Seigneur. La fin de la vie
sera assez triste, allez! assez sombre, assez orageuse!

Suivons donc l'enfant dans son jardin, nous retrouverons l'homme
dans son dsert.

Quand il fut dmontr au pre d'Eugne Sue que la vocation de son
fils tait de lancer le javelot et non d'expliquer Horace et
Virgile, il le tira du collge et le fit entrer, comme chirurgien
sous-aide,  l'hpital de la Maison du roi, dont il tait
chirurgien en chef, et qui tait situ rue Blanche.

Eugne Sue y retrouva son cousin Ferdinand Langl et le futur
docteur Louis Vron, qui devait aussi abandonner la mdecine, non
pour faire, mais pour faire faire de la littrature.

Nous avons dit qu'Eugne Sue avait beaucoup du caractre de sa
nourrice la chvre. C'tait, en effet, et nous l'avons encore
connu ainsi, un franc gamin de bonne maison, toujours prt  faire
quelque mchant tour, mme  son pre, et, disons plus, surtout 
son pre, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement.

Mais aussi, comme on se vengeait de cette rudesse!

Le docteur Sue occupait ses lves  lui prparer son cours
d'histoire naturelle; la prparation se faisait dans un magnifique
cabinet d'anatomie qu'il a laiss par testament aux Beaux-Arts. Ce
cabinet, entre autres curiosits, contenait le cerveau de
Mirabeau, conserv dans un bocal.

Les prparateurs en titre taient Eugne Sue, Ferdinand Langl et
un de leurs amis nomm Delattre, qui fut, depuis, et est
probablement encore docteur mdecin; les prparateurs amateurs
taient un nomm Achille Petit et un vieil et spirituel ami 
nous, James Rousseau.

Les sances de prparation taient assez tristes, d'autant plus
tristes que l'on avait devant soi,  porte de la main, deux
armoires pleines de vins prs desquels le nectar des dieux n'tait
que de la blanquette de Limoux.

Ces vins taient des cadeaux qu'aprs l'invasion de 1815, les
souverains allis avaient faits au docteur Sue. Il y avait des
vins de tokai donns par l'empereur d'Autriche; des vins du Rhin
donns par le roi de Prusse, du johannisberg donn par
M. de Metternich, et, enfin, une centaine de bouteilles de vin
d'Alicante, donnes par Mme de Morville, et qui portaient la date
respectable, mieux que respectable, vnrable de 1750.

On avait essay de tous les moyens pour ouvrir les armoires: les
armoires avaient vertueusement rsist  la persuasion comme  la
force.

On dsesprait de faire jamais connaissance avec l'alicante de
Mme de Morville, avec le johannisberg de M. de Metternich, avec le
liebfraumilch du roi de Prusse, et avec le tokai de l'empereur
d'Autriche, autrement que par les chantillons que, dans ses
grands dners, le docteur Sue versait  ses convives dans des ds
 coudre, lorsqu'un jour, en fouillant dans un squelette, Eugne
Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.

C'taient les clefs des armoires!

Ds le premier jour, on mit la main sur une bouteille de vin de
tokai au cachet imprial, et on la vida jusqu' la dernire
goutte; puis on fit disparatre la bouteille.

Le lendemain, ce fut le tour du johannisberg; le surlendemain,
celui du liebfraumilch; le jour suivant, de l'alicante.

On en fit autant de ces trois bouteilles que de la premire.

Mais James Rousseau, qui tait l'an et qui, par consquent,
avait une science du monde suprieure  celle de ses jeunes amis,
qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant de la socit,
James Rousseau fit judicieusement observer qu'au train dont on y
allait, on creuserait bien vite un gouffre, que l'oeil du docteur
Sue plongerait dans ce gouffre et qu'il y trouverait la vrit.

Il fit alors cette proposition astucieuse de boire chaque
bouteille au tiers seulement, de la remplir d'une composition
chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dgust
ce jour-l, de la reboucher artistement et de la remettre  sa
place.

Ferdinand Langl appuya la proposition et, en sa qualit de
vaudevilliste, y ajouta un amendement; c'tait de procder 
l'ouverture de l'armoire  la manire antique, c'est--dire avec
accompagnement de choeurs.

Les deux propositions passrent  l'unanimit.

Le mme jour, l'armoire fut ouverte sur ce choeur, imit de _La
Leon de botanique._

Le coryphe chantait:

_Que l'amour et la botanique_
_N'occupent pas tous nos instants;_
_Il faut aussi que l'on s'applique_
_ boire le vin des parents._

Puis le choeur reprenait:

_Buvons le vin des grands-parents!_

Et l'on joignait l'exemple au prcepte. Une fois lancs sur la
voie de la posie, les prparateurs composrent un second choeur
pour le travail. Ce travail consistait particulirement 
empailler de magnifiques oiseaux que l'on recevait des quatre
parties du monde. Voici le choeur des travailleurs:

_Gotons le sort que le ciel nous destine;_
_Reposons-nous sur le sein des oiseaux;_
_Mlons le camphre  la trbenthine,_
_Et par le vin gayons nos travaux._

Sur quoi, on buvait une gorge de la bouteille, qui se trouvait
non pas au tiers, mais  moiti vide.

Il s'agissait de suivre l'ordonnance de James Rousseau et de la
remplir.

C'tait l'affaire du comit de chimie, compos de Ferdinand
Langl, d'Eugne Sue et de Delattre; plus tard, Romieu y fut
adjoint.

Le comit de chimie faisait un affreux mlange de rglisse et de
caramel, remplaait le vin bu par ce mlange improvis, rebouchait
la bouteille aussi proprement que possible et la remettait  sa
place.

Quand c'tait du vin blanc, on clarifiait la prparation avec des
blancs d'oeufs battus.

Mais parfois la punition retombait sur les coupables.

De temps en temps, M. Sue donnait de grands et magnifiques dners;
au dessert, on buvait tantt l'alicante de Mme de Morville, tantt
le tokai de Sa Majest l'empereur d'Autriche, tantt le
johannisberg de M. de Metternich, tantt le liebfraumilch du roi
de Prusse.

Tout allait  merveille si l'on tombait sur une bouteille vierge;
mais plus on allait en avant, plus les virginits fondaient aux
mains des travailleurs.

Il arriva que l'on tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin
presque toujours sur des bouteilles revues et corriges par le
comit de chimie.

Alors il fallait avaler le breuvage.

Le docteur Sue gotait de son vin, faisait une lgre grimace et
disait:

-- Il est bon, mais il demande  tre bu. Et c'tait une si grande
vrit, et le vin demandait si bien  tre bu, que, le lendemain,
on recommenait  le boire. Tout cela devait finir par une
catastrophe, et, en effet, tout cela finit ainsi. Un jour que l'on
savait le docteur Sue  sa maison de campagne de Bouqueval, d'o
l'on comptait bien qu'il ne reviendrait pas de la journe, on
s'tait,  force de sductions sur la cuisinire et les
domestiques, fait servir dans le jardin un excellent dner sur
l'herbe.

Tous les empailleurs, comit de chimie compris, taient l,
couchs sur le gazon, couronns de roses, comme les convives de la
vie inimitable de Cloptre, buvant  plein verre le tokai et le
johannisberg, ou plutt l'ayant bu, quand, tout  coup, la porte
de la maison donnant sur le jardin s'ouvrit et le commandeur
apparut. Le commandeur, c'tait le docteur Sue. Chacun,  cette
vue, s'enfuit et se cache. Rousseau seul, plus gris que les
autres, ou plus brave dans le vin, remplit deux verres, et,
s'avanant vers le docteur:

-- Ah! mon bon monsieur Sue, dit-il en lui prsentant le moins
plein des deux verres, voil de fameux tokai!  la sant de
l'empereur d'Autriche!

On devine la colre dans laquelle entra le docteur, en retrouvant
sur le gazon le cadavre d'une bouteille de tokai, les cadavres de
deux bouteilles de johannisberg et de trois bouteilles d'alicante.
On avait bu l'alicante  l'ordinaire.

Les mots de vol, d'effraction, de procureur du roi, de police
correctionnelle, grondrent dans l'air comme gronde la foudre dans
un nuage de tempte.

La terreur des coupables fut profonde.

Delattre connaissait un puits dessch aux environs de Clermont;
il proposait de s'y rfugier.

Huit jours aprs, Eugne Sue partait comme sous-aide pour faire la
campagne d'Espagne de 1823.

Il avait vingt ans accomplis.

La ligne imperceptible qui spare l'adolescent du jeune homme
tait franchie. C'est au jeune homme que nous allons avoir
affaire.



Le jeune homme.

Eugne Sue fit la campagne, resta un an  Cadix, et ne revint 
Paris que vers le milieu de 1824.

Le feu du Trocadro lui avait fait pousser les cheveux et les
moustaches; il tait parti imberbe, il revenait barbu et chevelu.

Cette croissance capillaire, qui faisait d'Eugne Sue un trs beau
garon, flatta probablement l'amour-propre du docteur Sue, mais ne
relcha en rien les cordons de sa bourse.

Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance
avec Eugne Sue.

 cette poque, o ma vocation tait dj dcide, il n'avait,
lui, aucune ide littraire.

Desforges, qui avait une petite fortune  lui, Ferdinand Langl,
que sa mre adorait, taient les deux Crassus de la socit.
Quelquefois, comme faisait Crassus  Csar, ils prtaient non pas
vingt millions de sesterces, mais vingt, mais trente, mais
quarante, et mme jusqu' cent francs aux plus ncessiteux.

Outre sa bourse, Ferdinand Langl mettait  la disposition de ceux
des membres de la socit qui n'taient jamais srs ni d'un lit,
ni d'un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, et l'en-cas
que sa mre, pleine d'attentions pour lui, faisait prparer tous
les soirs.

Combien de fois cet en-cas fut-il la ressource suprme de quelque
membre de la socit qui avait mal dn, ou mme qui n'avait pas
dn du tout!

Ferdinand Langl, notre an, grand garon de vingt-cinq  vingt-
six ans, auteur d'une douzaine de vaudevilles, amant d'une actrice
du Gymnase nomme Fleuriet, charmante fille que je revois comme un
mirage de ma jeunesse, et qui mourut vers cette poque,
empoisonne, dit-on, par un empoisonneur clbre; Ferdinand Langl
rentrait rarement chez lui. Mais, comme le domestique,
compltement dans nos intrts, affirmait  Mme Langl que
Ferdinand vivait avec la rgularit d'une religieuse, la bonne
mre avait le soin de faire mettre tous les soirs l'en-cas sur la
table de nuit.

Le domestique mettait donc l'en-cas sur la table de nuit, et la
clef de la petite porte de la rue  un endroit convenu.

Un attard se trouvait-il sans asile, il se dirigeait vers la rue
du Rempart, allongeait la main dans un trou de la muraille, y
trouvait la clef, ouvrait la porte, remettait religieusement la
clef  sa place, tirait la porte derrire lui, allumait la bougie,
s'il tait le premier, mangeait, buvait et se couchait dans le
lit.

Si un second suivait le premier, il trouvait la clef au mme
endroit, pntrait de la mme faon, mangeait le reste du poulet,
buvait le reste du vin, levait la couverture  son tour et se
fourrait dessous.

Si un troisime suivait le second, mme jeu pour la clef, mme jeu
pour la porte; seulement, celui-ci ne trouvait plus ni poulet, ni
vin, ni place dans le lit: il mangeait le reste du pain, buvait un
verre d'eau et s'tendait sur le canap.

Si le nombre grossissait outre mesure, les derniers venus tiraient
un matelas du lit et couchaient par terre.

Une nuit, Rousseau arriva le dernier; la lumire tait teinte: il
compta  ttons quatorze jambes!

Cela dura quatre ou cinq ans, sans que le docteur Sue se doutt le
moins du monde que sa maison tait un caravansrail dans lequel
l'hospitalit tait pratique gratis et sur une grande chelle.

Au milieu de cette vie de bohme, Eugne fut pris tout  coup de
la fantaisie d'avoir un groom, un cheval et un cabriolet, Or,
comme son pre lui tenait de plus en plus la drage haute, il lui
fallut, pour pouvoir satisfaire ce caprice, recourir aux
expdients.

Il fut mis en rapport avec deux honntes capitalistes qui
vendaient des souricires et des contrebasses aux jeunes gens qui
se sentaient la vocation du commerce...

On les nommait MM. Ermingot et Godefroy.

J'ignore si ces messieurs vivent encore et font le mme mtier;
mais, ma foi,  tout hasard, nous citons les noms, esprant qu'on
ne prendra pas les lignes que nous crivons pour une rclame.

MM. Ermingot et Godefroy allrent aux informations; ils surent
qu'Eugne Sue devait hriter d'une centaine de mille francs de son
grand-pre maternel et de quatre  cinq cent mille francs de son
pre. Ils comprirent qu'ils pouvaient se risquer.

Ils parlrent de vins qu'ils avaient  vendre dans d'excellentes
conditions et sur lesquels il y avait  gagner cent pour cent!
Eugne Sue rpondit qu'il lui serait agrable d'en acheter pour
une certaine somme.

Il reut, en consquence, une invitation  djeuner  Bercy pour
lui et un de ses amis.

Il jeta les yeux sur Desforges; Desforges passait pour l'homme
rang de la socit, et le docteur Sue avait la plus grande
confiance en lui.

On tait attendu aux Gros-Marronniers.

Le djeuner fut splendide; on fit goter aux deux jeunes gens les
vins dont ils venaient faire l'acquisition, et Eugne Sue, sur
lequel s'oprait particulirement la sduction, en fut si content,
qu'il en acheta, sance tenante, pour quinze mille francs, que,
sance tenante toujours, il rgla en lettres de change.

Le vin fut dpos dans une maison tierce, avec facult pour Eugne
Sue de le faire goter, de le vendre et de faire dessus tels
bnfices qu'il lui conviendrait.

Huit jours aprs, Eugne Sue revendait  un compre de la maison
Ermingot et Godefroy son lot de vins pour la somme de quinze cents
francs pays comptant.

On perdait treize mille cinq cents francs sur la spculation, mais
on avait quinze cents francs d'argent frais. C'tait de quoi
raliser l'ambition qui, depuis un an, empchait les deux amis de
dormir: un groom, un cheval et un cabriolet.

Comment, demandera le lecteur, peut-on avoir, avec quinze cents
francs, un groom, un cheval et un cabriolet?

C'est inou, le crdit que donnent quinze cents francs d'argent
comptant, surtout quand on est fils de famille et que l'on peut
s'adresser aux fournisseurs de son pre.

On acheta le cabriolet chez Sailer, carrossier du docteur, et l'on
donna cinq cents francs  compte; on acheta le cheval chez
Kunsmann, o l'on prenait des leons d'quitation, et l'on donna
cinq cents francs  compte. On restait  la tte de cinq cents
francs: on engagea un groom que l'on habilla de la tte aux pieds;
ce n'tait pas ruineux, on avait crdit chez le tailleur, le
bottier et le chapelier.

On tait arriv  ce magnifique rsultat, au commencement de
l'hiver de 1823  1824.

Le cabriolet dura tout l'hiver.

Au printemps, on rsolut de monter un peu  cheval pour saluer les
premires feuilles.

Un matin; on partit; Eugne Sue et Desforges,  cheval, taient
suivis de leur groom,  cheval comme eux.

 moiti chemin des Champs-lyses, comme on tait en train de
distribuer des saluts aux hommes et des sourires aux femmes, un
cacolet vert s'arrte, une tte sort par la portire et examine
avec stupfaction les deux lgants.

La tte tait celle du docteur Sue, le cacolet vert tait ce que
l'on appelait dans la famille la voiture aux trois lanternes.
C'tait une voiture basse invente par le docteur Sue, et de
laquelle on descendait sans marchepied: l'aeule de tous nos
petits coups d'aujourd'hui.

Cette tte frappa les deux jeunes gens comme et fait celle de
Mduse; seulement, au lieu de les ptrifier, elle leur donna des
ailes; ils partirent au galop.

Par malheur, il fallait rentrer; on ne rentra que le surlendemain,
c'est vrai, mais on rentra.

La justice veillait  la porte sous les traits du docteur Sue; il
fallut tout avouer, et ce fut mme un bonheur que l'on avout
tout. La maison Ermingot et Godefroy commenait de montrer les
dents sous la forme de papier timbr.

L'homme d'affaires du docteur Sue fut charg d'entrer en
arrangement avec MM. Ermingot et Godefroy; ces messieurs, au
reste, venaient d'avoir un petit dsagrment en police
correctionnelle, ce qui les rendit tout  fait coulants.

Moyennant deux mille francs, ils rendirent les lettres de change
et donnrent quittance gnrale.

Sur quoi, Eugne Sue s'engagea  rejoindre son poste  l'hpital
militaire de Toulon.

Desforges perdit toute la confiance du docteur. Il fut reconnu par
l'enqute qu'il avait tremp jusqu'au cou dans l'affaire Ermingot
et Godefroy, et il fut mis  l'index; ce qui le dtermina --
 facilit toujours par sa fortune personnelle --  suivre Eugne
Sue  Toulon.

Damon n'et pas donn une plus grande preuve de dvouement 
Pythias.

On passa la dernire nuit ensemble: de Leuven, Adam, Desforges,
Romieu, Croissy, Millaud, un cousin d'Eugne Sue, charmant garon
qui est all mourir depuis en Amrique, Mira, le fils du clbre
Brunet, dont un duel fatal illustra depuis l'adresse.

Au moment du dpart, l'enthousiasme fut tel, que Romieu et Mira
rsolurent d'escorter la diligence.

Eugne Sue et Desforges taient dans le coup; Romieu et Mira
galopaient aux deux portires.

Romieu galopa jusqu' Fontainebleau; l, il lui fallut absolument
descendre de cheval.

Mira, s'enttant, fit trois lieues de plus puis force lui fut de
s'arrter  son tour.

La diligence continua majestueusement son chemin, laissant les
blesss en route.

On arriva le cinquime jour  Toulon.

Le premier soin des exils fut d'crire, pour avoir des nouvelles
de leurs amis.

Romieu avait t ramen dans la capitale sur une civire.

Mira avait prfr attendre sa convalescence l o il tait, et,
quinze jours aprs, rentrait  Paris en voiture.

On s'installa  Toulon et l'on commena de faire les beaux avec
les restes de la splendeur parisienne. Ces restes de splendeur, un
peu fans, taient du luxe  Toulon.

Les Toulonnais ne tardrent pas  regarder les nouveaux venus d'un
mauvais oeil; ils appelaient Eugne Sue, le _Beau Sue. _Les
Toulonnais faisaient un calembour auquel l'orthographe manquait,
mais qui se rachetait par la consonance.

Le calembour eut d'autant plus de succs l-bas, qu'Eugne Sue,
trs beau garon, du reste, nous l'avons dit dj, avait la tte
un peu dans les paules.

Mais le haro redoubla, quand on vit tous les soirs venir les
muscadins au thtre, et que l'on s'aperut qu'ils y venaient
particulirement pour lorgner la premire amoureuse, Mlle
Florival.

C'tait presque s'attaquer aux autorits: le sous-prfet
protgeait la premire amoureuse.

Les deux Parisiens s'enttrent et demandrent leurs entres dans
les coulisses. Desforges faisait valoir sa qualit d'auteur
dramatique; il avait eu deux ou trois vaudevilles jous  Paris.

Eugne Sue tait vierge de toute espce de littrature et ne
donnait aucun signe de vocation pour la carrire d'homme de
lettres; il tait plutt peintre. Gamin, il avait couru les
ateliers, dessinait, croquait, brossait.

Il y a sept ou huit ans  peine, que je voyais encore, dans une
des anciennes rues qui longeaient la Madeleine, un cheval qu'il
avait dessin sur la muraille avec du vernis noir et un pinceau 
cirer les bottes.

Le cheval s'est croul avec la rue.

La porte des coulisses restait donc impitoyablement ferme; ce qui
donnait aux Toulonnais le droit incontestable de goguenarder les
Parisiens.

Par bonheur, Louis XVIII tait mort le 15 septembre 1824, et
Charles X avait eu l'ide de se faire sacrer; la crmonie devait
avoir lieu dans la cathdrale de Reims, le 26 mai 1825.

Maintenant, comment la mort du roi Louis XVIII  Paris, comment le
sacre du roi Charles X  Reims pouvaient-ils faire ouvrir les
portes du thtre de Toulon  Desforges et  Eugne Sue?

Voici.

Desforges proposa  Eugne Sue de faire, sur le sacre, ce que l'on
appelait,  cette poque, un _-propos. _Eugne Sue accepta, bien
entendu.

L'_-propos _fut reprsent au milieu de l'enthousiasme universel.
J'ai encore cette bluette, crite tout entire de la main d'Eugne
Sue.

Le mme soir, les deux auteurs avaient, d'une faon inattaquable,
leurs entres dans les coulisses, et par suite chez Mlle Florival.

Ils en profitrent conjointement et sans jalousie aucune.

Sous ce rapport, Eugne Sue avait des ides de communisme innes.

Vers le mois de juin 1825, Damon et Pythias se sparrent.

Eugne Sue resta seul en possession de ses entres au thtre et
chez Mlle Florival. Desforges partit pour Bordeaux, o il fonda
_Le Kalidoscope._

Pendant ce temps, Ferdinand Langl fondait _La Nouveaut_  Paris.

Vers la fin de 1825, Eugne Sue revint de Toulon.

Il trouva un centre littraire auquel s'taient rallis les
anciens htes de la rue du Rempart.

C'tait _La Nouveaut_.

Les principaux rdacteurs du journal taient de Brucker, Michel
Masson, Romieu, Rousseau, Garnier-Pags an, de Leuven, Dupeuty,
de Villeneuve, Cav, Vulpian et Desforges.

Desforges avait abandonn son fruit en province pour venir se
rallier  la cration de Ferdinand Langl.

Le petit journal tait en pleine prosprit. Depuis la
reprsentation de son _-propos _ Toulon, Eugne Sue tait auteur
dramatique, par consquent, homme de lettres. Son cousin tant
rdacteur en chef, il se trouva tout naturellement rdacteur
particulier.

On lui demanda des articles; il en fit quatre; cette srie tait
intitule _L'Homme-mouche._

Ce sont les premires lignes sorties de la plume de l'auteur de
_Mathilde _et des _Mystres de Paris _qui aient t imprimes.

Mais on comprend que _La Nouveaut _ne payait point ses rdacteurs
au poids de l'or; d'un autre ct, le docteur Sue restait
inflexible: il avait sur le coeur non seulement le vin bu, mais
encore le vin gt.

On avait bien une ressource extrme dont je n'ai pas encore parl
et que je rservais, comme son propritaire, pour les grandes
occasions: c'tait une montre Louis XVI,  fond d'mail, entoure
de brillants, donne par la marraine, l'impratrice Josphine.

Dans les cas extrmes, on la portait au mont-de-pit et l'on en
avait cent cinquante francs.

Elle dfraya le mardi gras de 1826; mais, le mardi gras pass,
aprs avoir tran le plus longtemps possible, il fallut prendre
un grand parti et s'en aller  la campagne.

Bouqueval, la campagne du docteur Sue, offrait aux jeunes gens son
hospitalit champtre et frugale; on alla  Bouqueval.

Pques arriva, et, avec Pques, un certain nombre de convives.
Chacun avait promis d'apporter son plat, qui un homard, qui un
poulet rti, qui un pt.

Or, il arriva que, chacun comptant sur son voisin, l'argent
manquant  tous, personne n'apporta rien.

Il fallait cependant faire la pque; c'et t un pch que de ne
pas fter un pareil jour.

On alla droit aux tables et l'on gorgea un mouton.

Par malheur, le mouton tait un magnifique mrinos que le docteur
gardait comme chantillon.

Il fut dpouill, rti, mang jusqu' la dernire ctelette.

Lorsque le docteur apprit ce nouveau mfait, il se mit dans une
abominable colre; mais aux colres paternelles, Eugne Sue
opposait une admirable srnit.

C'tait un charmant caractre que celui de notre pauvre ami,
toujours gai, joyeux, riant.

Il devint triste, mais resta bon.

Ordre fut donn  Eugne Sue de quitter Paris.

Il passa dans la marine, et fit deux voyages aux Antilles.

De l la source d'_Atar-Gull, _de l l'explication de ces
magnifiques paysages qui semblent entrevus dans un pays de fes, 
travers les dchirures d'un rideau de thtre.

Puis il revint en France. Une bataille dcisive se prparait
contre les Turcs. Eugne Sue s'embarqua, comme aide-major,  bord
du _Breslau, _capitaine La Bretonnire, assista  la bataille de
Navarin, et rapporta comme dpouilles opimes un magnifique costume
turc qui fut mang au retour, velours et broderie.

Tout en mangeant le costume turc, Eugne Sue, qui prenait peu 
peu got  la littrature, avait fait jouer, avec Desforges,
_Monsieur le marquis._

Enfin, vers le mme temps, il faisait paratre, dans _La Mode, _la
nouvelle de _Plick et Plock, _son point de dpart comme roman.

Sur ces entrefaites, le grand-pre maternel d'Eugne Sue mourut,
lui laissant quatre-vingt mille francs,  peu prs. C'tait une
fortune inpuisable.

Aussi le jeune pote, qui avait vingt-quatre ans, et qui, par
consquent, tait sur le point d'atteindre sa grande majorit,
donna-t-il sa dmission et se mit-il dans ses meubles.

Nous disons se mit _dans ses meubles, _parce qu'Eugne Sue,
artiste d'habitudes comme d'esprit, fut le premier  meubler un
appartement  la manire moderne; Eugne Sue eut le premier tous
ces charmants bibelots dont personne ne voulait alors, et que tout
le monde s'arracha depuis: vitraux de couleur, porcelaines de
Chine, porcelaines de Saxe, bahuts de la Renaissance, sabres
turcs, criks malais, pistolets arabes, etc.

Puis, libre de tout souci, il se dit que sa vocation tait d'tre
peintre, et il entra chez Gudin, qui,  peine g de trente ans
alors, avait dj sa rputation faite.

Nous avons dit qu'Eugne Sue dessinait, ou plutt croquait assez
habilement; il avait, je me le rappelle, rapport de Navarin un
album qui tait doublement curieux, et comme ct pittoresque, et
comme ct artistique.

Ce fut chez l'illustre peintre de marine qu'arriva  Eugne Sue
une de ces aventures de gamin qui avaient rendu clbre la socit
Romieu, Rousseau et Eugne Sue.

Gudin, nous l'avons dit, tait  cette poque dans toute la force
de son talent et dans tout l'clat de sa renomme. Les amateurs
s'arrachaient ses oeuvres, les femmes se disputaient l'homme.
Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de
temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, dsirant
faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous  cet
effet.

Un jour, Gudin en reut deux; toutes deux lui donnaient rendez-
vous pour la mme heure. Gudin ne pouvait pas se ddoubler. Il fit
part  Eugne Sue de son embarras.

Eugne Sue s'offrit pour le remplacer; de l'lve au matre, il
n'y a qu'un pas.

Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et
Eugne Sue: ils taient de mme taille, avaient tous les deux la
barbe et les cheveux noirs; l'un ayant vingt-sept ans, l'autre
trente, la plus mal partage des deux inconnues n'aurait point 
crier au voleur. D'ailleurs, on mit les deux lettres dans un
chapeau, et chacun tira la sienne.

 partir de ce moment, et pour le reste de la journe, il y eut
deux Gudin et plus d'Eugne Sue.

Le soir, chacun alla  son rendez-vous, et, le lendemain, chacun
revenait enchant. La chose et pu durer ainsi ternellement; mais
la curiosit perdit toujours les femmes, tmoin ve, tmoin
Psych.

La dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des gots
artistiques. Aprs avoir vu le peintre, elle voulait absolument
voir l'atelier.

Elle voulait surtout voir Gudin travaillant, la palette et le
pinceau  la main.

Au nombre des femmes curieuses, nous avons oubli Sml, qui
voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut
brle vive par les rayons de sa foudre.

Le faux Gudin ne put rsister  tant d'instances: il consentit et
donna rendez-vous pour le lendemain  la belle curieuse.

Elle devait venir  deux heures de l'aprs-midi, moment o le jour
est le plus favorable  la peinture.

 deux heures moins un quart, Eugne Sue, vtu d'une magnifique
livre attendait dans l'antichambre de Gudin.

 deux heures moins quelques minutes, la sonnette s'agita sous la
main tremblante de la belle curieuse.

Eugne Sue alla ouvrir.

La dame, jalouse de tout voir, commena par jeter les yeux sur le
domestique, qui lui paraissait d'excellente mine, et qui
s'inclinait respectueusement devant elle.

Cet examen fut suivi d'un cri terrible.

-- Quelle horreur! Un laquais! Et la dame, se cachant le visage
dans son mouchoir, descendit prcipitamment l'escalier. Au bal
masqu de l'Opra, Eugne Sue rencontra la dame et voulut renouer
connaissance avec elle; mais elle s'obstina, cette fois,  croire
qu'il tait dguis, et il n'en obtint, pour toute rponse, que
ces mots qu'il avait dj entendus:

-- Quelle horreur! Un laquais!

Vers ce temps, je fis reprsenter _Henri III, _au Thtre-
Franais. De Leuven et Ferdinand Langl, prvoyant le succs que
la pice devait avoir, vinrent me demander l'autorisation d'en
faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu.

Cette parodie fut faite pour le Vaudeville. Elle portait le titre
de: _Le Roi Dagobert et sa cour._

Mais ce titre parut irrvrencieux  l'gard du _descendant _de
Dagobert. Par _descendant _de Dagobert, l'honorable compagnie qui
porte _de sable aux ciseaux d'argent _entendait Sa Majest Charles
X. Elle confondait _descendants _avec _successeurs; _mais bah!
quand on coupe toujours et qu'on n'crit jamais, il ne faut pas y
regarder de si prs.

Les auteurs changrent le titre et prirent celui du _Roi Ptaud et
sa cour._

Le comit de censure n'y trouva aucun inconvnient.

Comme si personne ne descendait du roi Ptaud!

La pice fut joue sous ce dernier titre.

Tout le cnacle assistait  la premire reprsentation.

La parodie parodiait la pice scne par scne.

Or,  la fin du quatrime acte, la scne d'adieux de Saint-Mgrin
et de son domestique tait parodie par une scne entre le hros
de la parodie et son portier.

Dans cette scne, trs tendre, trs touchante, trs sentimentale
enfin, le hros demandait  son portier une mche de ses cheveux
sur l'air _Dormez donc, mes chres amours, _trs en vogue  cette
poque et tout  fait appropri  la situation.

Trois ou quatre jours aprs, nous dnmes chez Vfour, Eugne Sue,
Desforges, de Leuven, Desmares, Rousseau, Romieu et moi.

 la fin du dner, qui avait t fort gai et o le fameux refrain

_Portier, je veux_
_De tes cheveux!_

avait t chant en choeur, Eugne Sue et Desmares rsolurent de
donner une ralit  ce rve de l'imagination d'Adolphe de Leuven
et de Langl, et, entrant dans la maison n 8 de la rue de la
Chausse-d'Antin, dont Eugne Sue connaissait le concierge de nom,
ils demandrent au brave homme s'il ne se nommait pas M. Pipelet.

Le concierge rpondit affirmativement.

Alors, au nom d'une princesse polonaise qui l'avait vu et qui
tait devenue amoureuse de lui, ils lui demandrent avec tant
d'instances une boucle de ses cheveux, que, pour se dbarrasser
d'eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu'il n'et
la tte que mdiocrement garnie.

 partir du moment o il eut commis cette imprudence, le pauvre
Pipelet fut un homme perdu.

Ds le mme soir, trois autres demandes lui furent adresses de la
part d'une princesse russe, d'une baronne allemande et d'une
marquise italienne.

Et,  chaque fois qu'une semblable demande tait adresse au brave
homme, un choeur invisible chantait sous ses fentres:

_Portier, je veux_
_De tes cheveux!_

Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens
de sa connaissance demander des cheveux  matre Pipelet, qui ne
tirait plus le cordon qu'avec angoisse, et qui -- mais inutilement
-- avait enlev de sa porte l'criteau: _Parlez au portier!_

Le dimanche suivant, Eugne Sue et Desmares voulurent donner au
pauvre diable une srnade en grand; ils entrrent dans la cour 
cheval, chacun une guitare  la main, et se mirent  chanter l'air
perscuteur. Mais, nous l'avons dit, c'tait un dimanche, les
matres taient  la campagne; le portier, se doutant qu'on
chercherait  empoisonner son jour dominical, et qu'il n'aurait
pas mme, ce jour-l, le repos que Dieu s'tait accord  lui-
mme, avait prvenu tous les domestiques de la maison. Il se plaa
derrire les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal
convenu d'avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent
 son aide, de sorte que les troubadours, forcs de convertir en
armes dfensives leurs instruments de musique, ne sortirent de l
que le manche de leur guitare  la main.

Des dtails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien,
les combattants les ayant gards pour eux; mais on sut qu'il avait
eu lieu, et, ds lors, le portier du n 8 de la rue de la
Chausse-d'Antin fut mis au ban de la littrature.

 partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer
anticip. On ne respecta plus mme le repos de ses nuits; tout
littrateur attard dut faire le serment de rentrer  son domicile
par la rue de la Chausse-d'Antin, ce domicile ft-il  la
barrire du Maine.

Cette perscution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps,
comme un nouveau visage se prsentait pour faire la demande
accoutume, la femme Pipelet, tout en pleurs, annona que son
mari, succombant  l'obsession, venait d'tre conduit  l'hpital
sous le coup d'une fivre crbrale.

Le malheureux avait le dlire, et, dans son dlire, ne cessait de
rpter avec rage le refrain infernal qui lui cotait la raison et
la sant.

Ce Pipelet n'est autre que le Pipelet des _Mystres de Paris, _et
Eugne Sue s'est peint lui-mme dans le rapin Cabrion.

La campagne d'Alger arriva; Gudin partit pour l'Afrique; les deux
amis se trouvrent spars; Eugne Sue se remit  la littrature.

_Atar-Gull, _un de ses romans les plus complets, fut commenc 
cette poque.

Puis vint la rvolution de juillet.

Eugne Sue fit alors, avec Desforges, une comdie intitule _le
Fils de l'Homme._

Les souvenirs de jeunesse se rveillaient chez Eugne Sue; il se
rappelait que Josphine avait t sa marraine et qu'il portait le
prnom du prince Eugne.

La comdie faite, elle resta l; la raction orlaniste avait t
plus vite que les auteurs.

D'ailleurs, Desforges, l'un des coupables, tait devenu le
secrtaire du marchal Soult. On comprend que le marchal Soult,
qui devait tout  Napolon, aurait eu de grandes rpugnances 
voir jouer une pice en l'honneur de son fils.

Mais l'amour-propre d'auteur est une passion bien imprieuse; on a
vu de pauvres filles trahir leur maternit par leur amour
maternel.

Un jour, Desforges avait djeun avec Volnys; aprs ce djeuner,
il tira la pice incendiaire de son carton et la lut  Volnys.

Volnys tait fils d'un gnral de l'Empire qui n'avait pas t
fait marchal; son coeur se fondit  cette lecture.

-- Laissez-moi le manuscrit, dit-il; je veux relire cela.

 Desforges laissa le manuscrit; six semaines s'coulrent. Le
bruit se rpandit sourdement dans le monde littraire qu'il se
prparait un grand vnement au Vaudeville.

On demandait ce que pouvait tre cet vnement; Bossange tait
alors directeur du Vaudeville; Bossange, le collaborateur de
Souli dans deux ou trois drames; Bossange, qui tait alors et qui
est encore aujourd'hui un des hommes les plus spirituels de Paris,
Djazet tait un des principaux sujets de son thtre.

On les savait capables de tout  eux deux.

Un soir, Desforges, curieux de savoir quel tait cet vnement
littraire que couvait le Vaudeville, tait venu dans les
coulisses. Il rencontre Bossange et veut l'interroger  ce sujet.
Mais Bossange tait trop affair.

-- Ah! mon cher, lui dit-il, je ne puis rien entendre ce soir:
imaginez-vous qu'Armand est malade et nous fait manquer le
spectacle, de sorte que nous sommes obligs de donner au pied lev
une pice qui tait en rptition et qui n'tait pas sue. Voyons,
monsieur le rgisseur, Djazet est-elle prte?

-- Oui, monsieur Bossange.

-- Alors, frappez les trois coups et faites l'annonce que vous
savez.

On frappa les trois coups; on cria: Place au thtre! et force
fut  Desforges de se ranger comme les autres derrire un chssis.

Le rgisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scne et
dit, aprs les trois saluts d'usage:

-- Messieurs, un de nos artistes se trouvant indispos au moment
de lever le rideau, nous sommes forcs de vous donner,  la place
de la seconde pice, une pice nouvelle qui ne devait passer que
dans trois ou quatre jours. Nous vous supplions d'accepter
l'change.

Le public, auquel on donnait une pice nouvelle au lieu d'une
vieille, couvrit d'applaudissements le rgisseur. La toile tomba
pour se relever presque aussitt. En ce moment, Djazet descendait
de sa loge en uniforme de colonel autrichien.

-- Ah! mon Dieu! s'cria Desforges,  qui un clair traversa le
cerveau, que joues-tu donc l?

-- Ce que je joue? Je joue _Le Fils de l'Homme. _Allons, laisse-
moi passer, monsieur l'auteur. Les bras tombrent  Desforges.
Djazet passa. La pice eut un succs norme.

Aprs la reprsentation, Desforges se fit ouvrir la porte de
communication du thtre avec la salle; il voulait porter la
nouvelle  Eugne Sue.

Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effar. Ce
monsieur, c'tait Eugne Sue.

Le hasard avait fait qu'il s'tait trouv dans la salle en mme
temps que Desforges se trouvait dans les coulisses.

Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant  peu prs
vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes  Eugne Sue.

Il tait temps: les quatre-vingt mille francs du grand-pre
maternel taient mangs, ou tout au moins tiraient  leur fin.

Eugne Sue pouvait vivre dsormais sans faire de littrature;
mais, une fois qu'on a revtu cette tunique de Nessus, tisse
d'esprance et d'orgueil, on ne l'arrache plus facilement de ses
paules.

Notre auteur continua donc sa carrire littraire par _La
Salamandre, _encore un de ses meilleurs romans; puis parut _La
Coucaratcha, _puis _La Vigie de Koaut-Ven._

Ces trois ou quatre ouvrages placrent bruyamment Eugne Sue au
rang des littrateurs modernes, mais soulevrent contre lui la
grande question d'immoralit qui l'a si longtemps poursuivi.

Faisons halte un instant et examinons cette question.

Nous avons dit ailleurs qu'Alfred de Musset avait une maladie de
l'me. Nous pourrions dire d'Eugne Sue qu'il avait une maladie de
l'imagination: ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve,
c'est que, avec sa maladie de l'me, de Musset devint un mchant
garon; tandis que, avec sa maladie de l'imagination, Eugne Sue
resta toujours un brave et excellent coeur.

Seulement, Eugne Sue se _croyait _dprav.

Eugne Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour
prouver certains dsirs.

Il n'avait pas cherch cette accusation d'immoralit: il avait
crit avec son imagination malade; avec cette imagination malade,
il avait cr les rles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie; il et
voulu tre ces hommes-l, et, par malheur ou plutt par bonheur,
n'avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s'tait fait,
pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait;
abandonn au dsordre de son imagination, il rvait les fantaisies
horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la ralit, il
pleurait comme un enfant et faisait l'aumne comme un saint.

Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bont;
pour tre un peu excentriques, ils n'en sont pas moins vrais.

Eh bien, lorsque se dressa contre Eugne Sue cette action
d'immoralit, il fut au septime ciel.

-- Maintenant, me disait-il  cette poque, je suis lanc; toutes
les femmes vont vouloir de moi.

Alors, pour entretenir l'accusation, il y rpondit et rigea en
systme ce qui n'tait chez lui qu'un accident du hasard, une
dfaillance de son imagination.

Il dclara que c'tait de son libre arbitre et  tte repose que,
comme dans ce hideux roman de _Justine, _il faisait triompher le
crime et succomber la vertu; qu'il tait selon les lois de la
religion, qui met au ciel la rcompense des souffrances de ce
monde; et il soutint que, si la vertu tait rcompense ici-bas,
elle n'aurait pas besoin de rcompense au ciel.

Une fois entr dans ce systme, tout ce qui pouvait concourir 
fausser l'ide du public sur lui tait religieusement cultiv par
lui.

Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchant de lui. Il
appelait une voiture pour aller plus vite.

-- O courez-vous comme cela? lui demandai-je.

-- Ah! mon cher, ne m'arrtez pas: je cours chez moi commencer une
nouvelle dont je viens de trouver...

-- Le dnouement? interrompis-je.

-- Non, la premire phrase.

 Je me mis  rire.

-- Et cette phrase est...? lui demandai-je.

-- _Depuis six mois, j'tais l'amant de la femme de mon meilleur
ami._

Et, en effet, cette phrase commence, je crois, une des nouvelles
de_ La Coucaratcha._

Souvent, quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langl de
cette manie d'Eugne Sue de se _mphistophliser, _nous riions 
coeur joie. Rien n'tait moins diabolique que ce gai et charmant
garon.

Mais les deux brises littraires qui soufflaient alors sur la
France venaient l'une d'Allemagne et l'autre d'Angleterre: la
premire disait Faust et Werther; la seconde, don Juan et Manfred.

Rien ne fchait plus Eugne Sue que de se voir nier en face cette
prtendue corruption.

Souvent,  l'appui de cette corruption qu'il ambitionnait, il
racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui
dnonaient le meilleur coeur de la terre.

Un jour que je le poussais  bout...

-- Tenez, me dit-il, je vais vous donner une ide du degr auquel
je suis us et mauvais. Voici ce qui m'est arriv il y a quelques
jours. Depuis un mois, j'aimais et dsirais une femme du monde,
une honnte crature que j'avais l'ide de mettre  mal; mais,
comme elle tait svrement garde par son mari, nous n'avions
jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu'elle le dsirt
autant que moi. Enfin, lundi dernier, je reois une lettre d'elle;
elle tait libre pour un jour ou deux, et m'attendait  sa
campagne. Vous comprenez que je pars; on m'attendait pour dner;
j'arrive  l'heure dite,  six heures. C'tait par une adorable
soire d'automne, une de ces soires d'automne qui rappellent le
printemps. Elle m'attendait sur le perron, vtue de blanc, comme
une vestale antique. Elle me conduisit  une terrasse enveloppe
de fleurs; la table tait servie pour nous deux. Je n'ai jamais vu
fte pareille, mon ami; toute la nature tait en joie! Le soleil
tait tide, la brise caressante, l'atmosphre parfume... Eh
bien, savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honntes
excitations? Une vritable borne-fontaine! _J'ai pleur, et tout
s'est born l. _Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une
terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant,
cette femme m'et donn rendez-vous dans quelque mauvais lieu,
j'eusse t un Hercule, au lieu d'tre un Ablard.

Et voil ce que le pauvre Eugne appelait de la corruption.

Comment arriver  raconter le pendant de cette anecdote? Je n'en
sais rien, mais je vais essayer.

Fermez-vous, oreilles chastes; voilez-vous, regards pudibonds.

Un soir, il est arrt par une fille, et monte chez elle.

Dans un coin de la chambre, il voit une espce d'assemblage de
chles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps en temps
un soupir.

-- Qu'est-ce que cela? demande Eugne Sue.

-- Ne fais pas attention, dit la fille, c'est une de mes amies.

-- C'est une femme, cela?

-- Sans doute.

-- Mais o est sa tte?

-- Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.

--Pourquoi la cache-t-elle?

La fille se penche  son oreille:

-- Son amant lui a jet du vitriol au visage, de sorte qu'elle est
dvisage.

La fille, accroupie, qui se doute que l'on raconte son aventure,
se met  pleurer. Eugne va  elle.

-- Ah ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus
pouvoir faire le mtier?

-- Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts,
quand je vois un beau garon comme toi.

Eugne Sue va aux bougies et les souffle.

Puis, s'en allant, il laisse deux louis sur la chemine.

Il avait fait double aumne, et il donnait cette anecdote comme
une preuve de sa corruption.

En 1834, Eugne Sue fit paratre les premires livraisons de son
_Histoire de la marine franaise, _un de ses plus mauvais
ouvrages.

Le libraire n'acheva pas la publication.

Eugne Sue, par la nature de son talent, ne pouvait russir ni
dans l'histoire, ni dans le roman historique. _Jean Cavalier _est
un livre mdiocre, et c'est cependant le plus important de ses
ouvrages historiques. _Le Morne au diable, _moins long, est
infiniment meilleur; quoique la fable du duc de Monmouth, si bossu
que le bourreau s'y reprit  trois ou quatre fois pour lui couper
la tte, soit inadmissible.

En sept ou huit ans, il publia successivement, mais sans succs
rel, Deleytar, Le Marquis de Ltorires, Hercule Hardy, Le
Colonel Surville, Le Commandeur de Malte, Paula Monti.

Pendant ce temps, Sue avait men la vie de grand seigneur. Il
avait, rue de la Ppinire, une charmante maison encombre de
merveilles et qui n'avait qu'un dfaut: c'tait de ressembler  un
cabinet de curiosits; il avait trois domestiques, trois chevaux,
trois voitures; tout cela tenu  l'anglaise; il avait les plus
ruineuses de toutes les matresses, des femmes du monde; il avait
une argenterie que l'on estimait cent mille francs; il donnait
d'excellents dners, et se passait enfin tous ses caprices, ce qui
tait d'autant plus facile que, lorsqu'il manquait d'argent, il
crivait  son notaire: Envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix
mille francs et que son notaire les lui envoyait.

Mais, un jour qu'il avait demand cinq mille francs  son notaire,
son notaire lui rpondit:

Mon cher client,

Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez; mais
je vous prviens qu'encore deux demandes pareilles et tout sera
fini.

Vous avez mang toute votre fortune, moins quinze mille francs.

Le hasard me conduisit chez lui ce jour-l. Nous devions faire une
pice ensemble; il m'avait crit plusieurs fois de venir le voir,
et j'tais venu.

Il tait atterr.

Il me raconta trs simplement ce qui lui arrivait, en me disant:

-- Je ne toucherai point  ces quinze mille francs-l;
j'emprunterai, je travaillerai et je rendrai.

-- Oh! lui dis-je,  quoi pensez-vous, cher ami! Si vous
empruntez, les intrts vous mangeront bien au-del de vos quinze
mille francs.

-- Non, me dit-il, j'ai quelqu'un, une excellente amie  moi...

-- Une femme?

-- Plus qu'une femme, une parente, une parente trs riche; elle me
prtera ce dont j'aurai besoin, ft-ce cinquante mille francs.
Venez demain, j'aurai sa rponse.

Je revins le lendemain. Je le trouvai ananti. La personne avait
rpondu par un refus motiv sur toutes ces banalits que l'on
invente quand on ne veut pas rendre un service. Mais ce qui tait
le plus curieux, c'tait le post-scriptum qui terminait la lettre:

Vous parlez d'aller  la campagne; surtout n'y allez pas avant de
m'avoir prsent  l'ambassadeur d'Angleterre.

C'tait surtout ce post-scriptum qui exasprait le pauvre Eugne.

-- Et que l'on dise encore, s'criait-il, que je peins la socit
en laid! Le lendemain, je revins le voir, non point pour
travailler, mais pour savoir dans quel tat il tait.

Il tait au lit avec une fivre horrible. Il avait t  Chtenay,
petite maison de campagne qu'il avait, pour reposer un instant sa
pauvre tte brise sur le coeur d'une femme qu'il aimait; mais
elle connaissait sa ruine et s'tait excuse de ne pouvoir venir
au rendez-vous.

Il n'y avait cependant pas loin de Verrires  Chtenay. Passons
du jeune homme  l'homme. La douleur mrit vite. D'ailleurs,
Eugne Sue avait trente-six  trente-huit ans  peu prs, lors de
cette catastrophe.



L'homme.

Ce qui pouvanta surtout Eugne Sue, ce ne fut point seulement
qu'il ne lui restt plus que quinze mille francs, c'est qu'il
reconnut qu'il en devait  peu prs cent trente mille.

Il tomba dans un profond marasme.

Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu.
Une autre socit s'tait faite autour de l'auteur de talent.

Au nombre des jeunes hommes qu'Eugne Sue voyait le plus  cette
poque tait Ernest Legouv.

Legouv est un esprit sain, un coeur droit, une me chrtienne.

Il se trouvait, sinon parent, du moins alli d'Eugne Sue. La
premire femme du docteur Sue tait devenue, aprs divorce, la
seconde femme du pre de Legouv, l'auteur du _Mrite des femmes._

Ernest Legouv s'inquita de l'tat dans lequel il voyait Eugne.

Il avait lui-mme pour ami un homme non seulement  l'me droite,
mais au coeur fort. C'tait Goubaux.

Goubaux connaissait peu Eugne Sue, ne l'ayant vu que deux ou
trois fois et sans intimit; il n'en accepta pas moins cette
mission que lui confiait Legouv et qui avait pour but de relever,
par la force, par la raison et par la droiture, cette me brise
qui n'avait la force que de gmir.

Goubaux trouva le malade dans une atonie morale complte; tout
venait de lui manquer  la fois: fortune, amiti, amour!

Goubaux essaya de le renouveler par la gloire.

Mais lui, souriant tristement:

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une
chose, c'est que je n'ai pas de talent.

-- Comment, vous n'avez pas de talent? dit Goubaux tonn.

-- Eh! non, j'ai eu quelques succs, mais mdiocres; rien de tout
ce que j'ai fait n'est rellement une oeuvre. Je n'ai ni style, ni
imagination, ni fond, ni forme; mes romans maritimes sont de
mauvaises imitations de Cooper; mes romans historiques, de
mauvaises imitations de Walter Scott.

Quant  mes trois ou quatre pices de thtre, cela n'existe pas.
J'ai une faon de travailler dplorable: je commence mon livre
sans avoir ni milieu ni fin; je travaille au jour le jour, menant
ma charrue sans savoir o, ne connaissant pas mme le terrain que
je laboure. Tenez, en voulez-vous un exemple: voil deux mois que
j'ai fait les deux premiers feuilletons d'un roman nomm _Arthur;
_voil deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans _La
Presse. _Je ne puis pas arriver  faire le troisime. Je suis un
homme perdu, mon cher monsieur Goubaux, et, si je n'tais pas
_poltron comme une vache, _je me brlerais la cervelle.

-- Allons, dit Goubaux, vous tes plus malade qu'on ne me l'avait
dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous
trouve doutant de vous-mme. Je vais lire ce soir ces deux
premiers feuilletons d'_Arthur, _et je reviendrai demain en causer
avec vous.

Et il lui tendit la main. Eugne Sue prit la main que lui tendit
Goubaux, mais avec un sourire dcourag et en secouant la tte.
Goubaux revint le lendemain; il avait lu les deux chapitres. Ces
deux chapitres, dont le premier est consacr  un voyage avec un
postillon qui raconte comment il a t dupe de la vieille
mystification d'un homme qui, voulant aller vite et ne payer que
vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d'aller
doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le
second contient la description d'une maison de campagne charmante,
espce d'oasis perdue dans un dsert du Midi, au milieu des
sables; ces deux chapitres, en piquant la curiosit, n'entament
aucun sujet. Ils avaient donc pu, en effet, comme l'avait dit
Eugne Sue, tre crits sur une premire donne, rompue avec ces
deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien.

-- Ah! vous voil? dit Eugne Sue. Je vous avoue que je ne
comptais pas vous revoir.

-- Pourquoi cela?

-- Mais parce que je suis assommant, et qu' votre place je ne
serais pas revenu. Goubaux haussa les paules.

-- J'espre, au moins, reprit Eugne Sue, que vous n'avez pas lu
les deux chapitres?

-- C'est ce qui vous trompe, je les ai lus.

-- J'en fais compliment  votre patience. Goubaux lui prit la
main.

-- coutez-moi, lui dit-il.

-- Oh! parlez.

-- Vous dites que vous n'avez rien d'arrt pour la suite de votre
roman?

-- Pas cela! Et Eugne jeta une chiquenaude en l'air.

-- Eh bien, je vais vous donner une ide.

-- Laquelle?

-- Vous doutez de tout, de vos amis, de vos matresses, de vous-
mme?

-- J'ai quelques raisons pour cela.

-- Eh bien, faites le roman du doute: que ce voyageur qui visite
la maison abandonne soit vous. Creusez votre coeur, faites-en
rsonner toutes les fibres. L'autopsie que l'on fait de son propre
coeur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n'tait
pas sans raison que les Grecs avaient crit, sur le fronton du
temple de Delphes, cette maxime du sage: Connais-toi toi-mme.
Vous serez tout tonn qu'autour de vous gravitera tout un monde
de personnages crs, non point par vous, mais, selon le ct o
vous les envisagerez, par le hasard, la fatalit ou la Providence.
Quant aux vnements, au lieu que ce soient les caractres qui
ressortent d'eux, ce sont eux qui ressortiront des caractres.
Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-mme,
trouvez quelque campagne; il n'est pas besoin qu'elle ait le
confortable de celle que vous dcrivez. Allez, allez, et ne
revenez que quand votre roman sera fini.

Eugne Sue poussa un soupir de doute.

-- Vous en avez le placement, n'est-ce pas?

-- J'ai un trait avec un libraire qui me donne trois mille francs
par volume; plus, _La Presse, _qui peut m'en rapporter deux mille.

-- Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes; vous aurez
gagn vingt mille francs, et vous en aurez dpens deux ou trois
mille; il vous restera dix-sept mille francs; vous paierez l-
dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez
comme cela fait du bien, de payer.

-- Mais...

-- Je vous dis d'aller. Eugne Sue laissa tomber sa tte sur sa
poitrine.

-- Je vous quitte, lui dit Goubaux.

-- Reviendrez-vous demain?

-- Non. J'attendrai de vos nouvelles. Et il sortit.

Le lendemain, il reut un petit billet parfum et sur du papier de
couleur. C'tait une des faiblesses de notre ami.

Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera
fini. Votre bien reconnaissant, Eugne Sue. Si vous avez 
m'crire, crivez-moi  Chtenay; ayant cette maison de campagne,
j'ai jug inutile de faire la dpense d'en louer une autre.

Trois mois aprs, il revint. _Arthur _tait fait. Voyez, par cet
extrait de la prface, s'il avait bien suivi le conseil de
Goubaux.

Le personnage d'_Arthur _n'est pas une fiction... son caractre,
une invention d'crivain; les principaux vnements de sa vie sont
raconts navement; presque toutes les particularits en sont
vraies.

Attir vers lui par un attrait aussi inexplicable
qu'irrsistible, mais souvent forc de l'abandonner, tantt avec
une sorte d'horreur, tantt par un sentiment de piti douloureuse,
j'ai longtemps connu, quelquefois consol, mais toujours
profondment plaint cet homme singulier et malheureux.

Si, afin de rassembler les souvenirs d'hier, et presque
strotyps dans ma mmoire, j'ai choisi ce cadre: _Journal d'un
inconnu, _c'est que j'ai cru que ce mode d'affirmation, pour ainsi
dire personnelle, donnerait encore plus d'autorit,
d'individualit au caractre neuf et bizarre d'Arthur, dont ces
pages sont le plus intime, le plus fidle reflet.

En effet, _une puissance rare: l'attraction; un penchant peu
vulgaire: la dfiance de soi, _servent de double pivot  cette
nature excentrique qui emprunte toute son originalit de la
combinaison troite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.

En d'autres termes: qu'un homme dou d'un trs grand attrait,
soit, sinon prsomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus
simple; qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit dfiant
de lui, rien de plus naturel.

Qu'au contraire, un homme runissant, par hasard, les dons de
l'esprit, de la nature et de la fortune, plaise, sduise, mais
qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire; et cela, parce
qu'ayant la conscience de sa misre et de son gosme, et que,
jugeant les autres d'aprs lui, il se dfie de tous, parce qu'il
doute de son propre coeur; que, dou pourtant de penchants
gnreux et levs auxquels il se laisse parfois entraner,
bientt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d'en tre
dupe, parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les croit, sinon
ridicules, du moins funestes  celui qui s'y livre; ces contrastes
ne semblent-ils pas un curieux sujet d'tude?

Qu'on joigne, enfin,  ces deux bases primordiales du caractre,
des instincts de tendresse, de confiance, d'amour et de
dsoeuvrement, sans cesse contraris par une dfiance incurable,
ou fltris dans leur germe par une connaissance fatale et prcoce
des plaies morales de l'espce humaine; un esprit souvent accabl,
inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et
brillant; une fiert, ou plutt une susceptibilit  la fois si
irritable, si ombrageuse et si dlicate, qu'elle s'exalte jusqu'
une froide et implacable mchancet si elle se croit blesse, ou
qu'elle s'panche en regrets touchants et dsesprs, lorsqu'elle
a reconnu l'injustice de ses soupons; et on aura les principaux
traits de cette organisation.

Quant aux accessoires de la figure principale de ce rcit, quant
aux scnes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir,
l'auteur de ce livre en reconnat d'avance la pauvret strile;
mais il pense que les moeurs de la socit, aujourd'hui, n'en
prsentent pas d'autres, ou, du moins, il avoue n'avoir pas su les
dcouvrir.

Ceci dit  propos de cet ouvrage, ou plutt de cette longue, trop
longue peut-tre, tude biographique, passons.

Un crivain n'ayant gure d'autre moyen de rpondre  la critique
d'une oeuvre que dans la prface d'une autre, je dirai donc deux
mots sur une question souleve par mon dernier ouvrage
_(Latraumont), _et pose avec une flatteuse bienveillance par
ceux-ci, avec une haute et grave svrit par ceux-l; ici, avec
amertume, l avec ironie, ailleurs avec ddain.

Cette question est de savoir si je renonce  cette conviction,
taxe, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste
vrit, de misrable raillerie, ou de thse infconde; cette
question est de savoir, dis-je, si je renonce  cette conviction,
_que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas._

Et, d'abord, bien que rien ne lui semble plus pnible que de
parler de soi, l'auteur de ce livre ne peut se lasser de rpter
qu'il n'a pas la moindre des prtentions _philosophiques _qu'on
lui accorde, qu'on lui suppose ou qu'on lui reproche; que, dans
ses ouvrages srieux ou frivoles, qu'il s'agisse d'histoire, de
comdie ou de romans, il n'a jamais voulu _formuler de systme;
_qu'il a toujours crit selon ce qu'il a ressenti, ce qu'il a vu,
ce qu'il a lu, sans vouloir imposer sa foi  personne.

Seulement, ce qui autrefois avait t, pour lui, plutt la
prvision de l'instinct que le rsultat de l'exprience, a pris, 
ses yeux, l'imprieuse autorit d'un fait.

Que si, enfin, il semble renoncer, non  sa triste croyance, mais
 signaler, mme dans ses propres ouvrages, les observations ou
les preuves irrcusables qu'il pourrait citer  l'appui de sa
conviction, c'est qu' cette heure, plus avanc dans la vie, il
sait qu'une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une
erreur, mais que le privilge de consacrer, d'accrditer les
VRITS TERNELLES est rserv au gnie ou  la divinit.

En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et
sacrilge entre la vie sublime et la mort infamante du divin
Sauveur _(vritable symbole de sa pense), _il reconnat
humblement que Galile seul pouvait dire du fond de son cachot: _E
pur si muove!_

EUGNE SUE

Eugne suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les vingt
mille francs d'_Arthur, _il paya six ou sept mille francs de
dettes.

De l date l'amiti de Goubaux pour Eugne Sue; et l'espce de
vnration qu'Eugne Sue avait pour Goubaux.

Un jour, il lui disait:

-- Tout homme a la chose qu'il aime selon son utilit, et son ami
qu'il compare  cette chose. Ainsi, moi-mme, j'ai des amis que
j'aime, les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie,
les autres comme mes chevaux; vous, mon cher Goubaux, vous tes ma
_ferme de Beauce._

Et il ne lui crivait jamais que: Ma chre ferme de Beauce.

Et il avait raison; car Goubaux tait non seulement l'homme du
conseil moral, mais encore l'homme du conseil littraire.

Vers 1839 ou 1840, le coeur d'Eugne Sue se reprit d'un grand
amour. Cette passion, qui avait commenc comme un caprice  la
manire du pari de M. de Richelieu dans _Mademoiselle de Belle-
Isle, _devait tenir une grande place dans la vie du romancier.

Cette fois, celle qu'il aimait et dont il tait aim, tait une
des femmes les plus distingues et les plus intelligentes de
Paris.

Ce fut, ayant  sa droite Goubaux, qui tait sa raison, et  sa
gauche cette femme, qui tait sa lumire, qu'Eugne Sue fit ses
deux meilleurs romans, _Mathilde _et _Les Mystres de Paris._

_Mathilde _ne fut point estime  sa valeur; _Les Mystres de
Paris _furent estims au-del de la leur.

Disons comment se fit ce livre, attaquable sur tant de points,
mais si magnifique sur tant d'autres, et qui devait avoir une
influence si grande et si inattendue sur l'avenir de son auteur.

Souvent, Goubaux, en causant avec Eugne Sue, lui avait dit:

-- Mon cher Eugne, vous croyez connatre le monde et vous n'en
avez vu que la surface; vous croyez connatre les hommes et les
femmes, et vous n'avez vu et frquent qu'une classe de la
socit. Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez que
vous ne voyez pas, qui vous coudoie ternellement, qui vous porte,
vous soulve, vous caresse ou vous brise, comme l'ocan porte,
soulve, caresse ou brise un vaisseau: c'est le peuple! Ce peuple,
jamais on ne l'entrevoit mme dans vos livres; vous le ddaignez,
vous le mprisez, vous le mettez  nant, vous le traitez comme un
zro, et cela, sans le connatre. Voyez donc le peuple, tudiez-le
donc, apprciez-le donc; c'est un cinquime lment que la
physique a oubli de classer, et qui attend son historien, son
romancier, son pote. Vous avez assez vcu jusqu'aujourd'hui dans
les rgions suprieures de la socit; descendez dans les classes
infrieures; c'est l, croyez-moi, que sont les grandes douleurs,
les grandes misres, les grands crimes, mais aussi les grands
dvouements et les grandes vertus.

-- Mon cher ami, rpondait Eugne Sue, je n'aime pas ce qui est
sale et ce qui sent mauvais.

-- Mdecin des corps, rpondait le philosophe, vous avez fouill
dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les
remdes physiques; mdecin de l'me, fouillez dans la puanteur et
la pourriture sociales pour chercher les remdes moraux.

Mais Eugne Sue secouait la tte. Un jour, enfin, il se dcida. Il
acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, et
qui avait appartenu  quelque peintre vitrier, se coiffa d'une
casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers,
salit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s'en
alla dner dans un cabaret de la rue aux Fves. Le hasard le
servit.

Il assista  une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui
donnrent les types de Fleur-de-Marie et du Chourineur; du
Chourineur, de l'homme qui voit rouge, c'est--dire d'une cration
qui peut lutter avec ce que les plus grands crateurs ont fait de
plus beau.

Il rentra, et, sans savoir o cela le mnerait, il fit les deux
premiers chapitres des _Mystres de Paris, _comme il avait fait
les deux premiers chapitres d'_Arthur; _puis un troisime, qui s'y
rattachait tant bien que mal: c'tait un souvenir de la salle
d'armes, de boxe et de bton de lord Seymour.

Rodolphe,  ce moment, n'tait pas encore prince rgnant.

Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui
lut.

Goubaux trouva les deux premiers chapitres excellents, mais le
troisime mal soud, inutile d'ailleurs. Il fut sacrifi sance
tenante.

Eugne Sue n'avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au
feu avec une extrme facilit.

Il fut, en outre, convenu qu'un roman de cette forme et dans cette
couleur ne pouvait passer dans un journal.

-- Cela tombe  merveille, dit Eugne Sue: mon libraire m'a
demand de lui rendre le service de lui donner un livre indit.

Eugne Sue discuta avec Goubaux le plan de trois ou quatre autres
chapitres, qui furent arrts.

C'tait un horizon immense pour Eugne Sue, que quatre chapitres,
lui qui, d'habitude, trouvait au hasard de la plume et faisait au
jour le jour.

Goubaux parti, Eugne Sue crivit  son libraire et lui lut les
deux chapitres. Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et
ne serait pas mis dans un journal.

Quinze jours aprs, le libraire tait en possession de son premier
volume, et avait l'ide d'aller le vendre au _Journal des dbats._

Ds leur apparition, _Les Mystres de Paris _eurent un tel succs,
qu'il fut convenu qu'au lieu de deux volumes, on en ferait quatre,
puis six, puis huit, puis dix, je crois.

De l vient la lassitude et l'affaiblissement des quatre derniers
volumes, la dviation des caractres, et les notes nombreuses,
destines  faire passer certaines oppositions trop brutales,
comme, par exemple, celle de Fleur-de-Marie, fille publique au
premier chapitre, et vierge et martyre au dernier; de plus,
chanoinesse!

Le jour o Eugne Sue eut l'ide d'en faire une chanoinesse, ce
fut fte rue de la Ppinire. Il crut avoir trouv un admirable
paradoxe social.

Mais, malgr tous les dfauts de l'ouvrage, _Les Mystres de Paris
_taient un livre immense: le peuple y jouait son rle, un grand
rle.

L'amlioration des classes infrieures tait reprsente dans la
personne du Chourineur.

Morel le lapidaire tait un beau type de vertu.

Les misres du peuple y taient dcrites d'une faon poignante.

Le succs fut universel, et, chose trange, se rpandit surtout
dans les couches suprieures de la socit.

Tous les jours, Eugne Sue recevait, de quelque main invisible,
cent francs, deux cents francs, et jusqu' trois cents francs,
avec des billets dans le genre de celui-ci:

Monsieur, Nous ignorions qu'il existt des misres pareilles 
celles que vous nous avez racontes; car, pour les si bien
dpeindre, vous avez d ncessairement les voir. Appliquez donc 
quelque bonne oeuvre la somme que j'ai l'honneur de vous envoyer.

Et alors seulement, Eugne Sue comprit quel admirable conseil lui
avait donn Goubaux.

Il se mit  aimer le peuple, qu'il avait peint, qu'il soulageait,
et qui, de son ct, lui faisait son plus grand, son plus beau
succs.

Dans la rpartition des aumnes qu'il tait charg de faire, il se
taxa lui-mme  trois cents francs par mois, et, jusqu' l'heure
de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-del, mais ne
demeura jamais en de de cette somme.

Au milieu de l'tonnement naf que lui causait cette espce de
dcouverte d'un monde inconnu, une suite d'articles de _La
Dmocratie pacifique _vint le surprendre.

Le journal phalanstrien le prsentait  ses lecteurs non
seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand
philosophe socialiste.

Ds ce moment, Eugne Sue vit la porte inconnue de l'oeuvre qu'il
avait produite; il vit la nouvelle voie qui lui tait ouverte; il
rflchit un instant; puis, convaincu qu'il y avait plus de bien 
faire dans celle-l que dans celle qu'il avait suivie jusqu'alors,
il s'y engagea rsolument.

_Les Mystres de Paris, _qui avaient beaucoup fait pour la
rputation d'Eugne Sue, ne firent rien, momentanment du moins,
pour sa fortune: le libraire y gagna tout, lui presque rien.

Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugne Sue
fut le premier romancier de son poque: jamais, peut-tre,
enthousiasme pour une oeuvre ne fut plus universel que pour _Les
Mystres de Paris._

L'argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons,
courut au succs.

M. le docteur Vron, l'ancien collgue d'Eugne Sue, venait
d'acheter _Le Constitutionnel _expirant. Le malheureux journal,
saign tous les jours par les coups d'pingle des autres journaux,
tait sur le point de mourir d'puisement; M. le docteur Vron
rsolut de le faire revivre avec Eugne Sue.

Il alla trouver l'auteur des _Mystres de Paris, _fit avec lui un
trait de quinze ans; pendant quinze ans, Eugne Sue devait
produire dix volumes par an, en change desquels M. le docteur
Vron devait lui compter cent mille francs.

M. le docteur Vron partageait dans le produit de l'tranger.

Alors, poursuivant sa voie nouvelle, c'est--dire la voie
socialiste, Eugne Sue publie _Le Juif errant, Martin, Les Sept
Pchs capitaux._

Grce  l'admirable march qui lui avait t fait, il avait pu
payer ses dettes, et retrouver, en partie du moins, cet ancien
luxe qui lui tait si ncessaire. Il avait sa maison de la rue de
la Ppinire,  Paris, et son _chteau _des Bordes.

Ce chteau des Bordes lui a t tant reproch, qu'il faut que nous
disions un peu ce que c'tait que ce fameux chteau, o nous
l'avons t voir en 1846 ou 1847.

Les Bordes, c'est--dire le vritable chteau, appartenaient  son
beau-frre, M. Caillard.

 l'extrmit du parc, il y avait une espce de grange abandonne.

Eugne Sue, qui logeait aux Bordes, mais qui n'y trouvait pas
toutes les conditions de libert et de solitude dsirables pour
son travail, demanda  son beau-frre de lui cder cette grange,
ce qu'il n'eut pas de peine  obtenir.

Il la fit diviser en plusieurs compartiments, y ajouta une serre,
et ce fut le _chteau des Bordes._

Eh! mon Dieu, oui, un vritable chteau; le got est un enchanteur
dont la baguette btit des palais.

Avec des fleurs, des toffes, de l'argenterie, des vases de Chine,
l'enchanteur, qui de rien avait fait _Mathilde _et _Les Mystres
de Paris, _fit d'une grange un palais.

L, son coeur, us, bris, dessch par les amours parisiennes,
retrouva une certaine fracheur; l, l'homme qui, depuis dix ans,
n'aimait plus, aima de nouveau.

Ce fut toute une idylle dans sa vie. Au milieu de cette existence
devenue un dsert, surgit tout  coup une source d'eau vive; puis
un ruisseau au doux murmure traa son lit au milieu des sables
arides, et, aux bords de ce ruisseau, poussrent toutes les fleurs
de la jeunesse et de l'innocence, les bluets et les boutons d'or,
les pquerettes et les myosotis.

C'tait une jeune fille du peuple, petite, brune, modeste; elle
tait brunisseuse de son tat, et tait entre chez Eugne Sue
pour avoir soin de l'argenterie, qui tait une des passions de
notre pauvre ami. Comment s'appelait-elle? Je n'en sais rien; lui
l'appelait _Fleur-de-Marie._

Jamais elle n'essaya de sortir de l'humble position qu'elle
occupait; jamais Eugne Sue n'essaya de la produire. On
rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les
antichambres, dans les vestibules; elle glissait et disparaissait
comme une ombre; mais jamais on ne la vit ni dans la salle 
manger, ni dans le salon.

Ces deux ans passs entre cette jeune fille et ses lvriers furent
peut-tre les deux plus douces, les deux plus limpides, les deux
plus sereines annes de la vie d'Eugne Sue.

Hlas! les jours de la tempte allaient venir. Dieu, qui voulait
sans doute prouver le pote, lui enleva celle qui, partout, en
France comme en exil, et empch qu'il ne ft tout  fait
malheureux.

Fleur-de-Marie se donna, contre le volet d'un meuble ouvert, un
coup  la tte; elle n'y fit point attention d'abord; un abcs se
forma, et elle en mourut.

Elle avait pass, dans cette vie agite, comme un rayon de soleil,
comme un parfum, comme un murmure; mais elle y laissait un
souvenir ternel.

Eugne Sue fut au dsespoir, et voil o fut en lui l'immense
progrs.

Dix ans auparavant, il et cherch l'oubli dans la dbauche, la
distraction dans l'orgie; il ne chercha ni  oublier, ni  se
distraire. Il pleura et fit le bien.

Cette douleur marqua en lui la complte sparation de l'ancien
homme et du nouveau.

Disons une des choses intelligentes et bonnes qu'il faisait l-
bas, entre mille autres.

Il attelait deux de ses chevaux  une grande charrette garnie de
paille, et il allait prendre chez eux tous les pauvres petits
enfants qui, demeurant trop loin de l'cole, eussent eu de la
peine  s'y rendre  pied, surtout par le mauvais temps; il les
conduisait  l'cole, puis les faisait reprendre et ramener chez
eux le soir; de sorte que ce qui et t, pour toute cette
jeunesse, une fatigue, devenait, grce  lui, une sorte de fte.

Aussi tait-il ador aux Bordes.

Ce fut l que vint le surprendre la rvolution de 1848,  laquelle
toutes les intelligences contriburent, tant elle tait dans les
desseins de Dieu.

Il continuait son oeuvre littraire au milieu des coups de fusil
et des meutes, lorsqu'en 1850, il fut nomm reprsentant du
peuple par les lecteurs de la Seine, sans avoir rien fait pour la
russite de cette lection.

En effet, Sue n'tait point d'une nature militante, et n'avait
qu' perdre  entrer dans la vie politique, et surtout dans la vie
politique parlementaire.

Il tait loin d'tre loquent, avait la langue embarrasse,
zzayait en parlant, et n'avait pas mme dans la conversation ce
brio pour lequel beaucoup de gens infrieurs eussent pu lui donner
des leons.

Puis ses affaires s'embarrassaient de nouveau.

M. le docteur Vron tait venu le trouver; mais, cette fois, non
pas pour hausser le prix de vente de ses livres.

Le rsultat de la confrence fut, je crois, qu'Eugne Sue ne dut
plus faire que sept volumes par an, au lieu de dix, et que _Le
Constitutionnel _ne dut plus les payer que sept mille francs, au
lieu de dix mille.

Or, sur ces sept mille francs, il y avait, je ne sais trop comment
ni pourquoi, trois mille francs  payer au libraire; de sorte que
le libraire, qui ne faisait rien, qui ne publiait mme pas,
gagnait presque autant qu'Eugne Sue, qui, ayant le travail
extrmement difficile, s'extnuait  produire.

Et mme, de ce nouveau trait, _Le Constitutionnel _ne publia que
quatre volumes des _Sept Pchs capitaux._

Le 2 dcembre arriva.

Eugne Sue ne fut port sur aucune liste de proscription; mais le
comte d'Orsay, notre ami commun, lui donna le conseil de
s'expatrier volontairement.

Eugne Sue suivit ce conseil. Il se retira  Annecy, en Savoie,
chez un de ses amis, M. Masset. Il y a deux Annecy: Annecy-le-Neuf
et Annecy-le-Vieux.

M. Masset habitait Annecy-le-Vieux. Eugne Sue logea d'abord chez
lui; puis, un petit chalet tant venu  vaquer sur les bords du
lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents francs par
an. En quittant la France, Eugne Sue y avait laiss une centaine
de mille francs de dettes,  peu prs. Son premier soin fut de
s'occuper de ses cranciers. Il fit un march avec Masset.

Masset paierait ses dettes, lui donnerait dix mille francs par an
pour vivre, et garderait le surplus pour se rembourser. Masset
rembours, le surplus des dix mille francs serait plac  la
banque d'Annecy.

Au bout de trois ans, Masset fut rembours, et les placements
commencrent.

Il y a un an  peu prs que Goubaux recevait d'Eugne Sue une
lettre qui commenait par ces mots:

Ma chre ferme de Beauce,

Croiriez-vous une chose, c'est que, si j'crivais  la banque
d'Annecy: Payez  mon ordre la somme de vingt-cinq mille francs,
elle la paierait sans contestation?

Et, en effet, il travaillait l-bas normment.

Voici quelle tait sa vie.

Il se levait  sept heures du matin, puis se mettait au travail
aussitt sa toilette faite.  dix heures, il prenait deux tasses
de th sans crme, parfois de chocolat.

 deux heures, sa journe de travail tait finie; alors, il
s'habillait selon la saison, et,  moins que le temps ne ft par
trop mauvais, faisait  pied le tour du lac, quatre ou cinq
lieues.

Il rentrait, se mettait  table, mangeait fortement et passait le
reste de la journe avec quelques amis.

Eugne Sue avait, de tout temps, t grand marcheur. Aux Bordes,
il faisait, chaque jour, des promenades de trois ou quatre heures
conscutives. Il s'tait impos cet exercice pour sa sant; comme
Byron, il craignait d'engraisser, et, dans cette crainte, bien
plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea pendant
plusieurs annes  son dner qu'un seul potage aux herbes, un
filet de sole, et quelques tranches de homard  l'huile.

Il y avait, en effet, chez Eugne Sue tendance  l'obsit.

Le rsultat de ces sept heures de travail fut _L'Institutrice_.
_La Famille Jouffroy_, un des meilleurs romans de son exil, _Les
Mystres du peuple_, _Gilbert et Gilberte_, _La Bonne Aventure_,
et enfin _Les Secrets de l'oreiller_, qu'il a laisss indits.

Il avait eu de nouveaux tracas avec _Le Constitutionnel: _un
procs o son ami Masset tait intervenu, et au bout duquel on
obtint que le journal paierait une somme de quarante mille francs
pour ne plus publier les romans d'Eugne Sue.

 enthousiasme des spculateurs!

Ces quarante mille francs servirent  dsintresser le libraire,
qui continuait de toucher les trois mille francs par volume qu'il
ne publiait pas.

C'est une singulire meule que celle qui nous broie.

Eugne Sue se retrouva ainsi matre de sa production.

Masset conclut pour lui un trait avec _La Presse _et avec _Le
Sicle; _il ferait six volumes par an: _La Presse _en aurait
trois, _Le Sicle _trois. Chaque journal paierait huit sous la
ligne.

Cela, comme on le voit, rduisait fort les revenus de l'exil.

Aussi son petit chalet, l-bas,  part le luxe de la nature, qui
lui avait fait un paysage charmant, quoique un peu triste; aussi,
disons-nous., son petit chalet tait-il de la plus grande
simplicit. On et dit un presbytre lgant.

Il tait situ au pied d'une montagne et dj sur la pente, pente
assez rapide pour que le rez-de-chausse d'une de ses faades ft
le premier tage de l'autre.

Un joli jardin plein de fleurs -- Eugne Sue a toujours ador les
fleurs --, un joli jardin plein de fleurs s'tendait jusqu'au lac,
dont il n'tait spar que par une espce de chemin de halage.

Quand Eugne Sue ne faisait pas le tour du lac, il montait sur la
montagne, ordinairement tout seul, et par des sentiers qui eussent
effray les guides du pays; il avait conserv cela de la chvre sa
nourrice.

Parvenu au but de sa course, il s'asseyait sur un rocher.

Pourquoi montait-il si haut? Pourquoi regardait-il ainsi
obstinment du mme ct? Rpondez, proscrits de tous les temps et
de tous les partis!

Il vcut ainsi cinq ans.

Depuis un an, il avait normment maigri et avait douloureusement
chang.

Je vis, il y a cinq ou six mois, une photographie de lui; je ne
voulus point le reconnatre.

Sa soeur, Mme Caillard, envoya une photographie pareille 
Goubaux, qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu'il
avait vu si diffrent.

La fin de sa vie avait t trouble par l'entre d'une femme dans
cet humble chalet et dans cette vie triste mais calme, douloureuse
mais sereine.

Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, Masset.

Quelque temps aprs cette brouille, Masset mourut.

La femme ne pouvait toujours demeurer, elle s'loigna; Eugne Sue
resta seul, puis de corps, puis de coeur!...

Un matin arriva aux Barattes -- c'tait le nom du chalet d'Eugne
Sue -- un autre exil, le colonel Charras.

Ce fut une grande fte pour les deux amis de se revoir.

Depuis cinq ou six jours, ils taient ensemble, oubliant le
prsent, parlant de l'avenir, lorsque Eugne Sue fut pris d'une
douleur nvralgique, trs forte  la tempe droite, douleur qu'il
avait ressentie depuis quelques mois,  diverses reprises.

Des dputations de la socit nautique arrivrent pour faire une
ovation  l'exil, peut-tre aux deux exils.

Eugne Sue prouvait de telles douleurs de tte, qu'il ne put
recevoir personne.

On se contenta de lui donner une srnade.

Le lundi 27 juillet, une fivre intermittente se dclara, mais
elle parut cder  une nergique mdication.

Le mercredi, il y avait un mieux sensible, mais accompagn de
faiblesse; cependant, il resta debout et voulut commencer un
nouveau roman; il venait d'achever et d'envoyer en France _Les
Secrets de l'oreiller._

Mais il froissa et jeta les premiers feuillets; les ides ne
venaient pas.

Le vendredi, il tait si bien portant, que ce fut lui qui rveilla
Charras, lui proposant de faire avec lui son ascension favorite,
sur la montagne qui domine son chalet.

Mais, au tiers de l'ascension  peine, les forces lui manqurent,
il fut oblig de renoncer  aller plus loin, et, appuy au bras du
colonel, il regagna les Barattes.

Le soir, il tait faible, mais assez calme. En souhaitant le
bonsoir  son hte, il lui dit:

-- Bonne nuit, colonel! Quant  moi, je crois que je dormirai
bien. Il se trompait: la nuit fut mauvaise;  peine couch, il
sentit le retour plus acharn des douleurs nvralgiques. Dans la
crainte d'inquiter Charras, il n'appela personne et passa une
nuit entire d'insomnie.

Le lendemain, la fivre intermittente reparut menaante.  la vue
du malade et des symptmes de plus en plus inquitants qui se
manifestaient, Charras, du consentement de M. le docteur Lachanal,
expdia une dpche tlgraphique  Genve. Elle avait pour but de
rclamer le concours d'un second mdecin, le docteur Maunoir.

M. Lachanal n'avait pas dissimul les inquitudes que lui
inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait; en
effet, Eugne Sue avait eu quelques instants de dlire, aprs
lesquels cependant la lucidit tait revenue.

La journe s'coula ainsi, c'est--dire dans des alternatives de
dlire et de retour  la raison.

Il se plaignait d'une douleur trs aigu  l'hypocondre droit. Le
mdecin fit appliquer dix-huit sangsues dans la rgion de la rate.

 dix heures du soir, le docteur Maunoir arriva, s'entretint avec
son confrre, puis vint se placer au pied du lit du malade, dont
on claira le visage avec la lampe.

Alors M. Maunoir murmura:

-- Mais ce n'est point cela que vous m'aviez annonc. En effet,
depuis quelques minutes, Eugne Sue venait d'tre frapp d'une
hmiplgie qui avait paralys le ct gauche; la face tait
cadavreuse, les yeux vitreux, la bouche tordue.

C'taient les symptmes de la mort.

Le docteur Maunoir secoua la tte et dclara que son concours
tait compltement inutile. Depuis ce moment, c'est--dire depuis
le samedi  dix heures du soir, jusqu'au lundi matin sept heures
moins cinq minutes, moment prcis o il rendit le dernier soupir,
le mourant ne reprit pas connaissance. Pendant ces trente-trois
heures, il ne fit qu'un mouvement imperceptible et ne pronona
qu'un seul mot: BOIRE! Du reste, aucun symptme de souffrance
n'agita ses derniers moments, ordinairement si terribles, et,
n'et t le rle de l'agonie qui indiquait que le coeur battait
toujours, on et pu croire  la mort. Lorsque le malade sentit que
tout tait fini, il prit la main du colonel Charras, et, la
serrant avec tout ce qui lui restait d'nergie:

-- Mon ami, lui dit-il, je dsire mourir comme j'ai vcu, c'est--
dire en libre penseur. Sa volont dernire fut excute.

Dieu, qui lui avait fait une vie si agite, lui donna cette
douceur de mourir au moins la main dans une des mains les plus
fermes et les plus loyales qu'il y ait au monde. Merci, Charras!



Prologue
Les deux mondes


L'ocan Polaire entoure d'une ceinture de glace ternelle les
bords dserts de la Sibrie et de l'Amrique du Nord, ces
dernires limites des deux mondes, que spare l'troit canal de
Behring.

Le mois de septembre touche  sa fin. L'quinoxe a ramen les
tnbres et les tourmentes borales; la nuit va bientt remplacer
un de ces jours polaires si courts, si lugubres.

Le ciel, d'un bleu sombre violac, est faiblement clair par un
soleil sans chaleur dont le disque blafard,  peine lev au-
dessus de l'horizon, plit devant l'blouissant clat de la neige
qui couvre  perte de vue l'immensit des steppes.

Au Nord, ce dsert est born par une cte hrisse de roches
noires, gigantesques; au pied de leur entassement titanique, est
enchan cet ocan ptrifi qui a pour vagues immobiles de grandes
chanes de montagnes de glace dont les cimes bleutres
disparaissent au loin dans une brume neigeuse...  l'Est, entre
les deux pointes du cap Oulikine, confin oriental de la Sibrie,
on aperoit une ligne d'un vert obscur o la mer charrie lentement
d'normes glaons blancs...

C'est le dtroit de Behring.

Enfin, au-del du dtroit, et le dominant, se dressent les masses
granitiques du cap de Galles, pointe extrme de l'Amrique du
Nord.

Ces latitudes dsoles n'appartiennent plus au monde habitable;
par leur froid terrible, les pierres clatent, les arbres se
fendent, le sol se crevasse en lanant des gerbes de paillettes
glaces.

Nul tre humain ne semble pouvoir affronter la solitude de ces
rgions de frimas et de temptes, de famine et de mort...

Pourtant... chose trange! on voit des traces de pas sur la neige
qui couvre ces dserts, dernires limites des deux continents,
diviss par le canal de Behring.

Du ct de la terre amricaine, l'empreinte des pas, petite et
lgre, annonce le passage d'une femme...

Elle s'est dirige vers les roches d'o l'on aperoit, au-del du
dtroit, les steppes neigeuses de la Sibrie.

Du ct de la Sibrie, l'empreinte plus grande, plus profonde,
annonce le passage d'un homme.

Il s'est aussi dirig vers le dtroit.

On dirait que cet homme et cette femme, arrivant ainsi en sens
contraire aux extrmits du globe, ont espr s'entrevoir 
travers l'troit bras de mer qui spare les deux mondes! Et, chose
plus trange encore! cet homme et cette femme ont travers ces
solitudes pendant une horrible tempte...

Quelques noirs mlzes centenaires, pointant nagure  et l dans
ces dserts, comme des croix sur un champ de repos, ont t
arrachs, briss, emports au loin par la tourmente.

 cet ouragan furieux, qui dracine les grands arbres, qui branle
les montagnes de glace, qui les heurte masse contre masse, avec le
fracas de la foudre...  cet ouragan furieux ces deux voyageurs
ont fait face. Ils lui ont fait face, sans dvier un moment de la
ligne invariable qu'ils suivaient... on le devine  la trace de
leur marche gale, droite et ferme.

Quels sont donc ces deux tres, qui cheminent toujours calmes au
milieu des convulsions, des bouleversements de la nature?

Hasard, vouloir ou fatalit, sous la semelle ferre de l'homme,
sept clous saillants forment une croix.

Partout il laisse cette trace de son passage.

 voir sur la neige dure et polie ces empreintes profondes, on
dirait un sol de marbre creus par un pied d'airain.

Mais bientt une nuit sans crpuscule a succd au jour.

Nuit sinistre...

 la faveur de l'clatante rfraction de la neige, on voit la
steppe drouler sa blancheur infinie sous une lourde coupole d'un
azur si sombre, qu'il semble noir; de ples toiles se perdent
dans les profondeurs de cette vote obscure et glace.

Le silence est solennel...

Mais voil que vers le dtroit de Behring une faible lueur
apparat  l'horizon.

C'est d'abord une clart douce, bleutre, comme celle qui prcde
l'ascension de la lune... puis, cette clart augmente, rayonne et
se colore d'un rose lger.

Sur tous les autres points du ciel, les tnbres redoublent; c'est
 peine si la blanche tendue du dsert, tout  l'heure si
visible, se distingue de la noire voussure du firmament.

Au milieu de cette obscurit, on entend des bruits confus,
tranges.

On dirait le vol tour  tour crpitant ou appesanti de grands
oiseaux de nuit qui, perdus, rasent la steppe et s'y abattent.

Mais on n'entend pas un cri.

Cette muette pouvante annonce l'approche d'un de ces imposants
phnomnes qui frappent de terreur tous les tres anims, des plus
froces aux plus inoffensifs... Une aurore borale, spectacle si
magnifique et si frquent dans les rgions polaires, resplendit
tout  coup...

 l'horizon se dessine un demi-globe d'clatante clart. Du centre
de ce foyer blouissant jaillissent d'immenses colonnes de
lumire, qui, s'levant  des hauteurs incommensurables,
illuminent le ciel, la terre, la mer... Alors ces reflets, ardents
comme ceux d'un incendie, glissent sur la neige du dsert,
empourprent la cime bleutre des montagnes de glace et colorent
d'un rouge sombre les hautes roches noires des deux continents...

Aprs avoir atteint ce rayonnement magnifique, l'aurore borale
plit peu  peu, ses vives clarts s'teignirent dans un
brouillard lumineux.

 ce moment, grce  un singulier effet de mirage, frquent dans
ces latitudes, quoique spare de la Sibrie par la largeur d'un
bras de mer, la cte amricaine sembla tout  coup si rapproche,
qu'on aurait cru pouvoir jeter un pont de l'un  l'autre monde.

Alors, au milieu de la vapeur azure qui s'tendait sur les deux
terres, deux figures humaines apparurent.

Sur le cap sibrien, un homme  genoux tendait les bras vers
l'Amrique avec une expression de dsespoir indfinissable.

Sur le promontoire amricain, une femme jeune et belle rpondait
au geste dsespr de cet homme en lui montrant le ciel.

Pendant quelques secondes, ces deux grandes figures se dessinrent
ainsi, ples et vaporeuses, aux dernires lueurs de l'aurore
borale.

Mais le brouillard s'paississant peu  peu, tout disparut dans
les tnbres.

D'o venaient ces deux tres qui se rencontraient ainsi sous les
glaces polaires,  l'extrmit des mondes?

Quelles taient ces deux cratures, un instant rapproches par un
mirage trompeur, mais qui semblaient spares pour l'ternit?



Premire partie
L'auberge du Faucon blanc



I. Morok.

Le mois d'octobre 1831 touche  sa fin.

Quoiqu'il soit encore jour, une lampe de cuivre  quatre becs
claire les murailles lzardes d'un vaste grenier dont l'unique
fentre est ferme  la lumire; une chelle, dont les montants
dpassent la baie d'une trappe ouverte, sert d'escalier.  et l,
jets sans ordre sur le plancher, sont des chanes de fer, des
carcans  pointes aigus, des caveons  dents de scie, des
muselires hrisses de clous, de longues tiges d'acier emmanches
de poignes de bois. Dans un coin est pos un petit rchaud
portatif, semblable  ceux dont se servent les plombiers pour
mettre l'tain en fusion; le charbon y est empil sur des copeaux
secs; une tincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent
brasier. Non loin de ce fouillis d'instruments sinistres, qui
ressemblent  l'attirail d'un bourreau, sont quelques armes
appartenant  un ge recul. Une cotte de mailles, aux anneaux 
la fois si flexibles, si fins, si serrs, qu'elle ressemble  un
souple tissu d'acier, est tendue sur un coffre,  ct de
jambards et de brassards de fer, en bon tat, garnis de leurs
courroies; une masse d'armes, deux longues piques triangulaires 
hampes de frne,  la fois solides et lgres, sur lesquelles on
remarque de rcentes taches de sang, compltent cette panoplie, un
peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armes et amorces.

 cet arsenal d'armes meurtrires, d'instruments barbares, se
trouve trangement mle une collection d'objets trs diffrents:
ce sont de petites caisses vitres, renfermant des rosaires, des
chapelets, des mdailles, des _agnus Dei, _des bnitiers, des
images de saints encadres; enfin bon nombre de ces livrets
imprims  Fribourg sur gros papier bleutre, livrets o l'on
raconte divers miracles modernes, o l'on cite une lettre
autographe de Jsus-Christ, adresse  un fidle; o l'on fait,
enfin, pour les annes 1831 et 1832, les prdictions les plus
effrayantes contre la France impie et rvolutionnaire.

Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la
devanture de leurs thtres forains est suspendue  l'une des
poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce
tableau ne se gte pas en restant trop longtemps roul.

Cette toile porte cette inscription:

LA VRIDIQUE ET MMORABLE CONVERSION D'IGNACE MOROK SURNOMM LE
_PROPHTE, _ARRIV EN L'ANNE 1828,  FRIBOURG.

Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d'une couleur
violente, d'un caractre barbare, est divis en trois
compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de
la vie de ce converti surnomm le _Prophte._

Dans le premier, on voit un homme  longue barbe, d'un blond
presque blanc,  figure farouche, et vtu de peau de renne, comme
les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibrie; il porte un
bonnet de renard noir, termin par une tte de corbeau; ses traits
expriment la terreur; courb sur son traneau qui, attel de deux
grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite
d'une bande de renards, de loups, d'ours monstrueux qui, tous, la
gueule bante et arme de dents formidables, semblent capables de
dvorer cent fois l'homme, les chiens et le traneau.

Au-dessous de ce premier tableau on lit:

EN 1810, MOROK EST IDOLTRE; IL FUIT DEVANT LES BTES FROCES.

Dans le second compartiment, Morok, candidement revtu de la robe
blanche de catchumne, est agenouill, les mains jointes, devant
un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc; dans un
coin du tableau, un grand ange  mine rbarbative tient d'une main
une trompette et de l'autre une pe flamboyante; les paroles
suivantes lui sortent de la bouche en caractres rouges sur un
fond noir:

MOROK, L'IDOLTRE, FUYAIT DEVANT LES BTES FROCES; LES BTES
FROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTIS 
FRIBOURG.

En effet, dans le troisime compartiment, le nouveau converti se
cambre; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue 
plis flottants; la tte altire, le poing gauche sur la hanche, la
main droite tendue, il semble terrifier une foule de tigres,
d'hynes, d'ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant
leurs dents, rampent  ses pieds, soumis et craintifs.

Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de
conclusion morale:

IGNACE MOROK EST CONVERTI; LES BTES FROCES RAMPENT  SES PIEDS.

Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits
livres, aussi imprims  Fribourg, dans lesquels on raconte par
quel tonnant miracle l'idoltre Morok, une fois converti, avait
tout  coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel
les animaux les plus froces ne pouvaient chapper, ainsi que le
tmoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le
dompteur de btes, moins pour faire montre de son courage et de
son audace, que pour glorifier le Seigneur.

* * * *

 travers la trappe ouverte dans le grenier, s'exhale, comme par
bouffes, une odeur sauvage, cre, forte, pntrante. De temps 
autre, on entend quelques rlements sonores et puissants, quelques
aspirations profondes, suivies d'un bruit sourd, comme celui de
grands corps qui s'talent et s'allongent pesamment sur un
plancher.

Un homme est seul dans ce grenier.

Cet homme est Morok, le dompteur de btes froces, surnomm le
Prophte. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres
grles, sa maigreur extrme; une longue pelisse d'un rouge de
sang, fourre de noir, l'enveloppe entirement; son teint,
naturellement blanc, est bronz par l'existence voyageuse qu'il
mne depuis son enfance; ses cheveux, de ce blond jaune et mat
particulier  certaines peuplades des contres polaires, tombent
droits et raides sur ses paules; son nez est mince, tranchant,
recourb; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue
barbe, presque blanche  force d'tre blonde. Ce qui rend trange
la physionomie de cet homme, ce sont ses paupires trs ouvertes
et trs leves, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours
entoure d'un cercle blanc... Ce regard fixe, extraordinaire,
exerait une vritable fascination sur les animaux, ce qui
d'ailleurs n'empchait pas le Prophte d'employer aussi, pour les
dompter, le terrible arsenal pars autour de lui.

Assis devant une table, il vient d'ouvrir le double fond d'une
petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries
semblables,  l'usage des dvotieux; dans ce double fond, ferm
par une serrure  secret, se trouvent plusieurs enveloppes
cachetes, ayant seulement pour adresse un numro combin avec une
lettre de l'alphabet. Le Prophte prend un de ces paquets, le met
dans la poche de sa pelisse; puis, fermant le secret du double
fond, il replace la caisse sur la tablette.

Cette scne se passe sur les quatre heures de l'aprs-dner, 
l'auberge du _Faucon Blanc, _unique htellerie du village de
Mockern, situ prs de Leipzig, en venant du Nord vers la France.

Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain
fit trembler le grenier.

-- _Judas! _tais-toi! dit le Prophte d'un ton menaant, en
tournant la tte vers la trappe.

Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu'un tonnerre
lointain, se fit alors entendre.

-- _Can! _tais-toi! crie Morok en se levant.

Un troisime rugissement d'une frocit inexprimable clate tout 
coup.

-- _La Mort! _te tairas-tu! s'crie le Prophte, et il se
prcipite vers la trappe, s'adressant  un troisime animal
invisible qui porte ce nom lugubre, _la Mort._

Malgr l'habituelle autorit de sa voix, malgr les menaces
ritres, le dompteur de btes ne peut obtenir le silence:
bientt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se
joignent aux rugissements des btes froces. Morok saisit une
pique, s'approche de l'chelle, il va descendre, lorsqu'il voit
quelqu'un sortir de la trappe.

Ce nouveau venu a une figure brune et hle; il porte un chapeau
gris  forme ronde et  larges bords, une veste courte et un large
pantalon de drap vert; ses gutres de cuir poudreuses annoncent
qu'il vient de parcourir une longue route; une gibecire est
attache sur son dos par une courroie.

-- Au diable les animaux! s'cria-t-il en mettant le pied sur le
plancher, depuis trois jours on dirait qu'ils m'ont oubli...
Judas a pass sa patte  travers les barreaux de sa cage... et la
Mort a bondi comme une furie... ils ne me reconnaissent donc plus?

Ceci fut dit en allemand. Morok rpondit, en s'exprimant dans la
mme langue, avec un lger accent tranger.

-- Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl? demanda-t-il avec
inquitude.

-- Bonnes nouvelles.

-- Tu les a rencontrs?

-- Hier,  deux lieues de Wittemberg...

-- Dieu soit lou! s'cria Morok en joignant les mains avec une
expression de satisfaction profonde.

-- C'est tout simple... de Russie en France, c'est la route
oblige; il y avait mille  parier contre un qu'on les
rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.

-- Et le signalement?

-- Trs fidle: les deux jeunes filles sont en deuil; le cheval
est blanc; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de
police bleu, une houppelande grise... et un chien de Sibrie sur
les talons.

-- Et tu les as quitts?

--  une lieue... Avant une demi-heure ils arriveront ici.

-- Et dans cette auberge... puisqu'elle est la seule de ce
village, dit Morok d'un air pensif.

-- Et que la nuit vient... ajouta Karl.

-- As-tu fait causer le vieillard?

-- Lui? Vous n'y pensez pas!

-- Comment?

-- Allez donc vous y frotter.

-- Et quelle raison?

-- Impossible!

-- Impossible! pourquoi?

-- Vous allez le savoir... Je les ai d'abord suivis jusqu' la
couche d'hier, ayant l'air de les rencontrer par hasard; j'ai
parl au grand vieillard, en lui disant ce qu'on se dit entre
pitons voyageurs: Bonjour et bonne route, camarade! Pour toute
rponse il m'a regard de travers, et, du bout de son bton, m'a
montr l'autre ct de la route.

-- Il est Franais, il ne comprend peut-tre pas l'allemand?

-- Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu' la couche
je l'ai entendu demander  l'hte ce qu'il lui fallait pour lui et
pour les jeunes filles.

-- Et  la couche... tu n'as pas essay encore d'engager la
conversation?

-- Une seule fois... mais il m'a si brutalement reu que, pour ne
rien compromettre, je n'ai pas recommenc. Aussi, entre nous, je
dois vous en prvenir, cet homme a l'air mchant en diable;
croyez-moi, malgr sa moustache grise, il parat encore si
vigoureux et si rsolu, quoique dcharn comme une carcasse, que
je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le gant Goliath, aurait
l'avantage dans une lutte... Je ne sais pas vos projets... mais
prenez garde, matre... prenez garde!...

-- Ma panthre noire de Java tait aussi bien vigoureuse et bien
mchante... dit Morok avec un sourire ddaigneux et sinistre.

-- La Mort?... Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et
aussi mchante que jamais... Seulement, pour vous, elle est
presque douce.

-- C'est ainsi que j'assouplirai ce grand vieillard, malgr sa
force et sa brutalit.

-- Hum! hum! dfiez-vous, matre; vous tes habile, vous tes
aussi brave que personne; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais
un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout  l'heure.

-- Est-ce que mon Can, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas
devant moi avec pouvante?

-- Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui...

-- Parce que j'ai la foi... voil tout... Et c'est tout... dit
imprieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces
mot d'un tel regard que l'autre baissa la tte et resta muet.
Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les
btes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes
contre les hommes... quand ces hommes sont pervers et impies?
ajouta le Prophte d'un air triomphant et inspir.

Soit par crance  la conviction de son matre, soit qu'il ne ft
pas capable d'engager avec lui une controverse sur ce sujet si
dlicat, Karl rpondit humblement au Prophte:

-- Vous tes plus savant que moi, matre; ce que vous faites doit
tre bien fait.

-- As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la
journe? reprit le Prophte aprs un moment de silence.

-- Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays, j'ai tantt
coup au court  travers la valle, tantt dans la montagne, en
suivant la route o je les apercevais toujours: la dernire fois
que je les ai vus, je m'tais tapi derrire le moulin  eau de la
tuilerie... Comme ils taient en plein grand chemin et que la nuit
approchait, j'ai ht le pas pour prendre les devants et annoncer
ce que vous appelez une bonne nouvelle.

-- Trs bonne... oui... trs bonne... et tu seras rcompens...
car si ces gens m'avaient chapp...

Le Prophte tressaillit et n'acheva pas.  l'expression de sa
figure,  l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance
tait pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.

-- Au fait, reprit Karl, il faut que a mrite attention, car ce
courrier russe tout galonn est venu de Saint-Ptersbourg 
Leipzig pour vous trouver... C'tait peut-tre pour...

Morok interrompit brutalement Karl et reprit:

-- Qui t'a dit que l'arrive de ce courrier ait eu rapport  ces
voyageurs? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t'ai
dit.

--  la bonne heure, matre, excusez-moi, et n'en parlons plus. Ah
! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath
 donner  manger aux btes, car l'heure du souper approche, si
elle n'est passe. Est-ce qu'il se ngligerait, matre, mon gros
gant?

-- Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentr; il
ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te
voient ici, cela leur donnerait des soupons.

-- O voulez-vous donc que j'aille?

-- Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l'curie;
l tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes
cette nuit pour Leipzig.

-- Comme vous voudrez; j'ai dans mon carnier quelques provisions
de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.

-- Va...

-- Matre, rappelez-vous ce que je vous ai dit: dfiez-vous du
vieux  moustache grise, je le crois diablement rsolu; je m'y
connais, c'est un rude compagnon, dfiez-vous...

-- Sois tranquille... je me dfie toujours, dit Morok.

-- Alors donc, bonne chance, matre! Et Karl, regagnant l'chelle,
disparut peu  peu. Aprs avoir fait  son serviteur un signe
d'adieu amical, le Prophte se promena quelque temps d'un air
profondment mditatif; puis, s'approchant de la cassette  double
fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue
lettre qu'il relut plusieurs fois avec une extrme attention. De
temps  autre il se levait pour aller jusqu'au volet ferm qui
donnait sur la cour intrieure de l'auberge, et prtait l'oreille
avec anxit: car il attendait impatiemment la venue des trois
personnes dont on venait de lui annoncer l'approche.



II. Le voyageur.

Pendant que la scne prcdente se passait  l'auberge du _Faucon
Blanc _ Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de
btes, attendait si ardemment l'arrive, s'avanaient paisiblement
au milieu des riantes prairies, bordes d'un ct par une rivire
dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la
grande route conduisant au village de Mockern, situ  une lieue
environ, au sommet d'une colline assez leve.

Le ciel tait d'une srnit superbe; le bouillonnement de la
rivire, battue par la roue du moulin et ruisselante d'cume,
interrompait seul le silence de cette soire d'un calme profond;
des saules touffus, penchs sur les eaux, y jetaient leurs ombres
vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivire
rflchissait si splendidement le bleu du znith et les teintes
enflammes du couchant que, sans les collines qui la sparaient du
ciel, l'or, l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe
blouissante avec l'or et l'azur du firmament. Les grands roseaux
du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le lger
souffle de la brise qui s'lve souvent  la fin du jour; car le
soleil disparaissait lentement derrire une large bande de nuages
pourpres, frangs de feu... L'air vif et sonore apportait le
tintement lointain des clochettes d'un troupeau.

 travers un sentier fray dans l'herbe de la prairie, deux jeunes
filles, presque deux enfants, car elles venaient d'avoir quinze
ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises
dans une large selle  dossier o elles tenaient aisment toutes
deux, car elles taient de taille mignonne et dlicate. Un homme
de grande taille,  figure basane,  longues moustaches grises,
conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps 
autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude  la fois
respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur un long bton; ses
paules encore robustes portaient un sac de soldat; sa chaussure
poudreuse, ses pas un peu tranants annonaient qu'il marchait
depuis longtemps.

Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibrie attellent
aux traneaux, vigoureux animal,  peu prs de la taille, de la
forme et du pelage d'un loup, suivait scrupuleusement le pas du
conducteur de la petite caravane, _ne quittant pas, _comme on dit
vulgairement, _les talons de son matre._

Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L'une
d'elles tenait de sa main gauche les rnes flottantes, et de son
bras droit entourait la taille de sa soeur endormie, dont la tte
reposait sur son paule. Chaque pas du cheval imprimait  ces deux
corps souples une ondulation pleine de grce, et balanait leurs
petits pieds appuys sur une palette de bois servant d'trier. Ces
deux soeurs jumelles s'appelaient, par un doux caprice maternel,
_Rose _et _Blanche: _alors elles taient orphelines, ainsi que le
tmoignaient leurs tristes vtements de deuil  demi uss. D'une
ressemblance extrme, d'une taille gale, il fallait une constante
habitude de les voir pour distinguer l'une de l'autre. Le portrait
de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux;
la seule diffrence qu'il y et entre elles en ce moment, c'tait
que Rose veillait et remplissait ce jour-l les fonctions
d'_ane, _fonctions ainsi partages, grce  une imagination de
leur guide: vieux soldat de l'Empire, fanatique de la discipline,
il avait jug  propos d'alterner ainsi entre les deux orphelines
la subordination et le commandement. Greuze se ft inspir  la
vue de ces deux jolis visages, coiffs de bguins de velours noir,
d'o s'chappait une profusion de grosses boucles de cheveux
chtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs paules, et
encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satines; un
oeillet rouge, humide de rose, n'tait pas d'un incarnat plus
velout que leurs lvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche
et sembl sombre auprs du limpide azur de leurs grands yeux, o
se peignaient la douceur de leur caractre et l'innocence de leur
ge; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au
menton achevaient de donner  ces gracieuses figures un adorable
ensemble de candeur et de bont charmante.

Il fallait encore les voir lorsque,  l'approche de la pluie ou de
l'orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les
deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur
leurs ttes le vaste capuchon de ce vtement impermable; alors,
rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraches et
souriantes, abrites sous ce camail de couleur sombre.

Mais la soire tait belle et calme; le lourd manteau se drapait
autour des genoux des deux soeurs, et son capuchon retombait sur
le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit
la taille de sa soeur endormie, la contemplait avec une expression
de tendresse ineffable, presque maternelle... car _ce jour-l
_Rose tait l'ane, et une soeur ane est dj une mre.

Non seulement les deux jeunes filles s'idoltraient, mais, par un
phnomne psychologique frquent chez les tres jumeaux, elles
taient presque toujours simultanment affectes; l'motion de
l'une se rflchissait  l'instant sur la physionomie de l'autre;
une mme cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs
jeunes coeurs battaient  l'unisson; enfin, joies ingnues,
chagrins amers, tout entre elles tait mutuellement ressenti et
aussitt partag. Dans leur enfance, atteintes  la fois d'une
maladie cruelle, comme deux fleurs sur une mme tige, elles
avaient pli, pli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles
avaient retrouv leurs fraches et pures couleurs. Est-il besoin
de dire que ces liens mystrieux, indissolubles, qui unissaient
les deux jumelles, n'eussent pas t briss sans porter une
mortelle atteinte  l'existence de ces pauvres enfants? Ainsi, ces
charmants couples d'oiseaux, nomms _insparables, _ne pouvant
vivre que d'une vie commune, s'attristent, souffrent, se
dsesprent et meurent lorsqu'une main barbare les loigne l'un de
l'autre.

Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ,
d'une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de
la Rpublique et de l'Empire, hroques enfants du peuple, devenus
en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au
monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses
vrais lus mettent en lui leur confiance, leur force et leur
espoir. Ce soldat, guide des deux soeurs, ancien grenadier 
cheval de la garde impriale, avait t surnomm _Dagobert; _sa
physionomie grave et srieuse tait durement accentue; sa
moustache grise, longue et fournie, cachait compltement sa lvre
infrieure et se confondait avec une large impriale lui couvrant
presque le menton; ses joues maigres, couleur de brique, et
tannes comme du parchemin, taient soigneusement rases; d'pais
sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d'un bleu
clair; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col
militaire  liser blanc; une ceinture de cuir serrait autour de
ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police
bleu  flamme rouge, tombant sur l'paule gauche, couvrait sa tte
chauve. Autrefois, dou d'une force d'hercule, mais ayant toujours
un coeur de lion, bon et patient, parce qu'il tait courageux et
fort, Dagobert, malgr la rudesse de sa physionomie, se montrait,
pour les orphelines, d'une sollicitude exquise, d'une prvenance
inoue, d'une tendresse adorable, presque maternelle... Oui,
maternelle! car pour l'hrosme de l'affection, coeur de mre,
coeur de soldat. D'un calme stoque, comprimant toute motion,
l'inaltrable sang-froid de Dagobert ne se dmentait jamais;
aussi, quoique rien ne ft moins plaisant que lui, il devenait
quelquefois d'un comique achev, en raison mme de l'imperturbable
srieux qu'il apportait  toute chose.

De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait
pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc
qui servait de monture aux orphelines, et dont les salires, les
longues dents trahissaient l'ge respectable; deux profondes
cicatrices, l'une au flanc, l'autre au poitrail, prouvaient que ce
cheval avait assist  de chaudes batailles; aussi n'tait-ce pas
sans une apparence de fiert qu'il secouait parfois sa vieille
bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un
aigle en relief; son allure tait rgulire, prudente et ferme;
son poil vif, son embonpoint mdiocre, l'abondante cume qui
couvrait son mors tmoignaient de cette sant que les chevaux
acquirent par le travail continu mais modr d'un long voyage 
petites journes; quoiqu'il ft en route depuis plus de six mois,
ce pauvre animal portait aussi allgrement qu'au dpart les deux
orphelines et une assez lourde valise attache derrire leur
selle.

Si nous avons parl de la longueur dmesure des dents de ce
cheval (signe irrcusable de grande vieillesse), c'est qu'il les
montrait souvent dans l'unique but de rester fidle  son nom (il
se nommait _Jovial) _et de faire une assez mauvaise plaisanterie
dont le chien tait victime.

Ce dernier, sans doute par contraste, nomm _Rabat-Joie, _ne
quittant pas les talons de son matre, se trouvait  la porte de
Jovial, qui de temps  autre le prenait dlicatement par la peau
du dos, l'enlevait et le portait ainsi quelques instants; le
chien, protg par son paisse toison, et sans doute habitu
depuis longtemps aux facties de son compagnon, s'y soumettait
avec une complaisance stoque; seulement, quand la plaisanterie
lui avait paru d'une suffisante dure, Rabat-Joie tournait la tte
en grondant. Jovial l'entendait  demi-mot, et s'empressait de le
remettre  terre. D'autres fois, sans doute pour viter la
monotonie, Jovial mordillait lgrement le havresac du soldat, qui
semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitu  ces
joyeusets.

Ces dtails feront juger de l'excellent accord qui rgnait entre
les deux soeurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.

La petite caravane s'avanait, assez impatiente d'atteindre avant
la nuit le village de Mockern, que l'on voyait au sommet de la
cte.

Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait
rassembler ses souvenirs: peu  peu ses traits s'assombrirent
lorsqu'il fut  peu de distance du moulin dont le bruit avait
attir son attention, il s'arrta, et passa  plusieurs reprises
ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe
qui rvlt chez lui une motion forte et concentre.

Jovial ayant fait un brusque temps d'arrt derrire son matre,
Blanche, veille en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la
tte; son premier regard chercha sa soeur,  qui elle sourit
doucement; puis toutes deux changrent un signe de surprise  la
vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bton, et
paraissant en proie  une motion pnible et recueillie...

Les orphelines se trouvaient alors au pied d'un tertre peu lev,
dont le fate disparaissait sous le feuillage pais d'un chne
immense plant  mi-cte de ce petit escarpement. Rose, voyant
Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et,
appuyant sa petite main blanche sur l'paule du soldat, qui lui
tournait le dos, elle lui dit doucement:

-- Qu'as-tu donc Dagobert?

Le vtran se retourna; au grand tonnement des deux soeurs, elles
virent une grosse larme qui, aprs avoir trac son humide sillon
sur sa joue tanne, se perdait dans son paisse moustache.

-- Tu pleures... toi!!! s'crirent Rose et Blanche profondment
mues. Nous t'en supplions... dis-nous ce que tu as...

Aprs un moment d'hsitation, le soldat passa sur ses yeux sa main
calleuse et dit aux orphelines d'une voix mue, en leur montrant
le chne centenaire auprs duquel elles se trouvaient:

-- Je vais vous attrister, mes pauvres enfants... mais pourtant
c'est comme sacr... ce que je vais vous dire... Eh bien! il y a
dix-huit ans... la veille de la grande bataille de Leipzig, j'ai
port votre pre au pied de cet arbre... il avait deux coups de
sabre sur la tte... un coup de feu  l'paule... C'est ici que
lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons
t faits prisonniers... et par qui encore? par un rengat... oui,
par un Franais, un marquis migr, colonel au service des
Russes... Enfin, un jour... vous saurez tout cela...

Puis, aprs un silence, le vtran, montrant du bout de son bton
le village de Mockern, ajouta:

-- Oui... oui, je m'y reconnais, voil les hauteurs o votre brave
pre, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a
culbut les cuirassiers russes aprs avoir enlev une batterie...
Ah! mes enfants, ajouta navement le soldat, il aurait fallu le
voir, votre brave pre,  la tte de notre brigade de grenadiers 
cheval, lancer une charge  fond au milieu d'une grle d'obus! Il
n'y avait rien de beau comme lui.

Pendant que Dagobert exprimait  sa manire ses regrets et ses
souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontan, se
laissrent lgrement glisser de cheval, et, se tenant par la
main, allrent s'agenouiller au pied du vieux chne. Puis, l,
presses l'une contre l'autre, elles se mirent  pleurer, pendant
que, debout derrire elles, le soldat, croisant ses mains sur son
long bton, y appuyait son front chauve.

-- Allons... allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il
doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes
couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours 
genoux; peut-tre retrouverons-nous le gnral Simon  Paris,
ajouta-t-il; je vous expliquerai cela ce soir  la couche... J'ai
voulu exprs attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des
choses sur votre pre; c'tait une ide  moi... parce que ce jour
est comme un anniversaire.

-- Nous pleurons, parce que nous pensons aussi  notre mre, dit
Rose.

--  notre mre, que nous ne reverrons plus que dans le ciel,
ajouta Blanche.

Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les
regardant tour  tour avec une expression d'ineffable attachement,
rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure:

-- Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mre
tait la meilleure des femmes, c'est vrai... Quand elle habitait
la Pologne, on l'appelait la _Perle de Varsovie; _c'tait la perle
du monde entier qu'on aurait d dire... car dans le monde entier
on n'aurait pas trouv sa pareille... Non... non.

La voix de Dagobert s'altrait; il se tut, et passa ses longues
moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.

-- coutez, mes enfants, reprit-il aprs avoir surmont son
attendrissement, votre mre ne pouvait vous donner que les
meilleurs conseils, n'est-ce pas?

-- Oui, Dagobert.

-- Eh bien! qu'est-ce qu'elle vous a recommand avant de mourir?
De penser souvent  elle, mais sans vous attrister.

-- C'est vrai; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les
pauvres mres dont les enfants restent sur terre, lui permettrait
de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.

-- Et qu'elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta
Rose.

Puis les deux soeurs, par un mouvement spontan rempli d'une grce
touchante, se prirent par la main, tournrent vers le ciel leurs
regards ingnus, et dirent avec l'adorable foi de leur ge:

-- N'est-ce pas, mre... tu nous vois?... tu nous entends?...

-- Puisque votre mre vous voit et vous entend, dit Dagobert mu,
ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes...
Elle vous l'a dfendu.

-- Tu as raison, Dagobert, nous n'aurons plus de chagrin.

Et les orphelines essuyrent leurs yeux.

Dagobert, au point de vue dvot, tait un vrai paen; en Espagne,
il avait sabr avec une extrme sensualit ces moines de toutes
robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d'une main et
le poignard de l'autre, dfendaient, non la libert (l'inquisition
la billonnait depuis des sicles), mais leurs monstrueux
privilges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assist 
des spectacles d'une si terrible grandeur, il avait tant de fois
vu la mort de prs, que l'instinct de _religion naturelle, _commun
 tous les coeurs simples et honntes, avait toujours surnag dans
son me. Aussi, quoiqu'il ne partaget point la consolante
illusion des deux soeurs, il et regard comme un crime d'y porter
la moindre atteinte.

Les voyant moins tristes, il reprit:

--  la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre
babiller comme vous faisiez ce matin et hier... en riant sous cape
de temps en temps, et ne me rpondant pas  ce que je vous
disais... tant vous tiez occupes de votre entretien... Oui, oui,
mesdemoiselles... voil deux jours que vous paraissez avoir de
fameuses affaires ensemble... Tant mieux, surtout si cela vous
amuse.

Les deux soeurs rougirent, changrent un demi-sourire qui
contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et
Rose dit au soldat avec un peu d'embarras:

-- Mais non, je t'assure, Dagobert, nous parlions de choses sans
consquence.

-- Bien, bien, je ne veux rien savoir... Ah a! reposez-vous
quelques moments encore, et puis en route; car il se fait tard, et
il faut que nous soyons  Mockern avant la nuit... pour nous
remettre en route demain matin de bonne heure.

-- Nous avons encore bien, bien du chemin? demanda Rose.

-- Pour aller jusqu' Paris?... Oui, mes enfants, une centaine
d'tapes... nous n'allons pas vite, mais nous avanons... nous
voyageons  bon march, car notre bourse est petite; un cabinet
pour vous, une paillasse et une couverture pour moi  votre porte
avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litire de paille frache pour
le vieux Jovial, voil nos frais de route; je ne parle pas de la
nourriture, parce que vous mangez  vous deux comme une souris, et
que j'ai appris en gypte et en Espagne  n'avoir faim que quand
a se pouvait...

-- Et tu ne dis pas que, pour conomiser davantage encore, tu veux
faire toi-mme notre petit mnage en route, et que tu ne nous
laisses jamais t'aider.

-- Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque
chaque soir  la couche... comme si ce n'tait pas nous... qui...

-- Vous! dit le soldat en interrompant Blanche; je vais vous
laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon,
n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne un soldat ne
savonne pas son linge? Tel que vous me voyez, j'tais la meilleure
blanchisseuse de mon escadron... et comme je repasse, hein? sans
me vanter.

-- Le fait est que tu repasses trs bien, trs bien...

-- Seulement tu roussis quelquefois... dit Rose en souriant.

-- Quand le fer est trop chaud, c'est vrai... Dame... j'ai beau
l'approcher de ma joue... ma peau est si dure que je ne sens pas
le trop de chaleur... dit Dagobert avec un srieux imperturbable.

-- Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.

-- Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon mtier
de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c'est moins cher,
et en route il n'y a pas de petite conomie, surtout pour de
pauvres gens comme nous; car il faut au moins que nous ayons de
quoi arriver  Paris... Nos papiers et la mdaille que vous portez
feront le reste: il faut l'esprer du moins...

-- Cette mdaille est sacre pour nous... notre mre nous l'a
donne en mourant...

-- Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en
temps que vous l'avez.

-- La voil, dit Blanche. Et elle tira de son corsage une petite
mdaille de bronze qu'elle portait au cou, suspendue par une
chanette de mme mtal.

Cette mdaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci-
dessous:

-- Qu'est-ce que cela signifie, Dagobert? reprit Blanche en
considrant ces lugubres inscriptions. Notre mre n'a pu nous le
dire.

-- Nous parlerons de tout cela ce soir  la couche, rpondit
Dagobert; il se fait tard, partons; serrez bien cette mdaille...
et en route! nous avons prs d'une heure de marche avant d'arriver
 l'tape... Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d'oeil 
ce tertre o votre brave pre est tomb... et  cheval!  cheval!

Les deux orphelines jetrent un dernier et pieux regard sur la
place qui avait rappel de si pnibles souvenirs  leur guide, et,
avec son aide, remontrent sur Jovial.

Ce vnrable animal n'avait pas song un moment  s'loigner;
mais, en vtran d'une prvoyance consomme, il avait
provisoirement mis les moments  profit en prlevant sur le _sol
tranger _une large dme d'herbe verte et tendre, le tout aux
regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodment tabli sur
le pr, son museau allong entre ses deux pattes de devant; au
signal du dpart, le chien reprit son poste derrire son matre.
Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bton, conduisit
le cheval par la bride avec prcaution, car la prairie devenait de
plus en plus marcageuse; au bout de quelques pas, il fut oblig
d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand'route.

Dagobert ayant demand, en arrivant  Mockern, la plus modeste
auberge du village, on lui rpondit qu'il n'y en avait qu'une:
l'auberge du _Faucon Blanc._

_-- _Allons donc  l'auberge du _Faucon Blanc, _avait rpondu le
soldat.



III. L'arrive.

Dj plusieurs fois Morok, le dompteur de btes, avait
impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur
la cour de l'auberge du _Faucon Blanc, _afin de guetter l'arrive
des deux orphelines et du soldat; ne les voyant pas venir, il se
remit  marcher lentement, les bras croiss sur sa poitrine, la
tte baisse, cherchant le moyen d'excuter le plan qu'il avait
conu; ses ides le proccupaient sans doute d'une manire
pnible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que
d'habitude.

Malgr son apparence farouche, cet homme ne manquait pas
d'intelligence, l'intrpidit dont il faisait preuve dans ses
exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait 
son rcent tat de grce, un langage quelquefois mystique et
solennel, une hypocrisie austre, lui avaient donn une sorte
d'allure sur les populations qu'il visitait souvent dans ses
prgrinations.

On se doute bien que, ds longtemps avant sa conversion, Morok
s'tait familiaris avec les moeurs des btes sauvages... En
effet, n dans le nord de la Sibrie, il avait t, jeune encore,
l'un des plus hardis chasseurs d'ours et de rennes; plus tard, en
1810, abandonnant cette profession pour servir de guide  un
ingnieur russe charg d'explorations dans les rgions polaires,
il l'avait ensuite suivi  Saint-Ptersbourg; l Morok, aprs
quelques vicissitudes de fortune, fut employ parmi les courriers
impriaux, automates de fer que le moindre caprice du despote
lance sur un traneau, dans l'immensit de l'empire, depuis la
Perse jusqu' la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour
et nuit avec la rapidit de la foudre, il n'y a ni saisons, ni
obstacles, ni fatigues, ni dangers; projectiles humains, il faut
qu'ils soient briss ou qu'ils arrivent au but. On conoit ds
lors l'audace, la vigueur et la rsignation d'hommes habitus 
une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de
quelles singulires circonstances Morok avait abandonn ce rude
mtier pour une autre profession, et tait enfin entr comme
catchumne dans une maison religieuse de Fribourg; aprs quoi,
bien et dment converti, il avait commenc ses excursions nomades
avec une mnagerie dont il ignorait l'origine.

Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit tait venue.
Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l'arrive ne
paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et
saccade. Tout  coup il s'arrta brusquement, pencha la tte du
ct de la fentre et couta. Cet homme avait l'oreille fine comme
un sauvage. Les voil... s'cria-t-il. Et sa prunelle fauve
brilla d'une joie diabolique. Il venait de reconnatre le pas d'un
homme et d'un cheval. Allant au volet de son grenier, il
l'entr'ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l'auberge
les deux jeunes filles  cheval et le vieux soldat qui leur
servait de guide.

La nuit tait venue, sombre, nuageuse; un grand vent faisait
vaciller la lumire des lanternes  la clart desquelles on
recevait ces nouveaux htes; le signalement donn  Morok tait si
exact, qu'il ne pouvait s'y tromper. Sr de sa proie, il ferma la
fentre. Aprs avoir encore rflchi un quart d'heure, sans doute
pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe
o tait place l'chelle qui servait d'escalier, et appela:
Goliath!

-- Matre! rpondit une voix rauque.

-- Viens ici.

-- Me voil... je viens de la boucherie, j'apporte de la viande.

 Les montants de l'chelle tremblrent, et bientt une tte norme
apparut au niveau du plancher.

Goliath, le bien nomm (il avait plus de six pieds et une carrure
d'hercule), tait hideux; ses yeux louches se renfonaient sous un
front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe fauve, paisse et
drue comme du crin, donnaient  ses traits un caractre
bestialement sauvage; entre ses larges mchoires, armes de dents
ressemblant  des crocs, il tenait par un coin un morceau de boeuf
cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode
de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour
grimper  l'chelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.

Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe: 
son cou de taureau,  l'tonnante largeur de sa poitrine et de ses
paules,  la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait
que ce gant pouvait sans crainte lutter corps  corps avec un
ours. Il portait un vieux pantalon  bandes rouges, garni de
basane, et une sorte de casaque, ou plutt de cuirasse de cuir
trs pais,  et l raill par les ongles tranchants des
animaux. Lorsqu'il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit
la bouche, laissa tomber  terre le quartier de boeuf, en lchant
ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espce de
monstre avait, comme tant d'autres saltimbanques, commenc par
manger de la viande crue dans les foires, moyennant rtribution du
public; puis, ayant pris l'habitude de cette nourriture de
sauvage, et alliant son got  son intrt, il prludait aux
exercices de Morok en dvorant devant la foule quelques livres de
chair crue.

-- La part de la Mort et la mienne sont en bas, voil celle de
Can et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de boeuf. O
est le couperet!... que je la spare en deux... Pas de
prfrence... bte ou homme,  chaque gueule... sa viande...

Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un
avant-bras velu comme la peau d'un loup, et sillonn de veines
grosses comme le pouce.

-- Ah a, voyons, matre, o est le couperet! reprit-il en
cherchant des yeux cet instrument.

Au lieu de rpondre  cette demande, le Prophte fit plusieurs
questions  son acolyte.

-- tais-tu en bas quand tout  l'heure de nouveaux voyageurs sont
arrivs dans l'auberge?

-- Oui, matre, je revenais de la boucherie.

-- Quels sont ces voyageurs?

-- Il y a deux petites filles montes sur un cheval blanc; un
vieux bonhomme  grandes moustaches les accompagne... Mais le
couperet... les btes ont grand'faim... moi aussi... le
couperet!...

-- Sais-tu... o on a log ces voyageurs?

-- L'hte a conduit les petites et le vieux au fond de la cour.

-- Dans le btiment qui donne sur les champs?

-- Oui, matre... mais le...

Un concert d'horribles mugissements branla le grenier et
interrompit Goliath.

-- Entendez-vous! s'cria-t-il, la faim rend ces btes furieuses.
Si je pouvais rugir... je ferais comme elles. Je n'ai jamais vu
Judas et Can comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, 
tout briser... Quant  la Mort, ses yeux brillent encore plus qu'
l'ordinaire... on dirait deux chandelles... Pauvre Mort!...

Morok, sans avoir gard aux observations de Goliath:

-- Ainsi, les jeunes filles sont loges dans le btiment du fond
de la cour?

-- Oui, oui; mais pour l'amour du diable, le couperet? Depuis le
dpart de Karl, il faut que je fasse tout l'ouvrage, et a met du
retard  notre manger.

-- Le vieux bonhomme est-il rest avec les jeunes filles? demanda
Morok.

Goliath, stupfait de ce que, malgr ses instances, son matre ne
songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophte avec
une surprise croissante.

-- Rponds donc, brute!...

-- Si je suis brute, j'ai la force des brutes, dit Goliath d'un
ton bourru; et brute contre brute, je n'ai pas toujours le
dessous.

-- Je te demande si le vieux est rest avec les jeunes filles!
rpta Morok.

-- Eh bien! non, rpondit le gant; le vieux, aprs avoir conduit
son cheval  l'curie, a demand un baquet, de l'eau, il s'est
tabli sous le porche, et  la clart de la lanterne... il
savonne... Un homme  moustaches grises... savonner comme une
lavandire, c'est comme si je donnais du millet  des serins,
ajouta Goliath en haussant les paules avec mpris. Maintenant que
j'ai rpondu, matre, laissez-moi m'occuper du souper des btes.

Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta:

-- Mais o donc est ce couperet?

Aprs un moment de silence mditatif, le Prophte dit  Goliath:

-- Tu ne donneras pas  manger aux btes ce soir.

D'abord Goliath ne comprit pas, tant cette ide tait, en effet,
incomprhensible pour lui.

-- Plat-il, matre? dit-il.

-- Je te dfends de donner  manger aux btes ce soir.

Goliath ne rpondit rien, ouvrit ses yeux louches d'une grandeur
dmesure, joignit les mains et recula de deux pas.

-- Ah , m'entends-tu? dit Morok avec impatience. Est-ce clair?

-- Ne pas manger! quand notre viande est l, quand notre soupe est
dj en retard de trois heures!... s'cria Goliath avec une
stupeur croissante.

-- Obis... et tais-toi!

-- Mais vous voulez donc qu'il arrive un malheur ce soir?... La
faim va rendre les btes furieuses! et moi aussi...

-- Tant mieux!

-- Enrages!...

-- Tant mieux.!

-- Comment, tant mieux?... Mais...

-- Assez!

-- Mais, par la peau du diable, j'ai aussi faim qu'elles, moi...

-- Mange... Qui t'empche? Ton souper est prt, puisque tu le
manges cru.

-- Je ne mange jamais sans mes btes... ni elles sans moi...

-- Je te rpte que si tu as le malheur de donner  manger aux
btes, je te chasse.

Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui
d'un ours, en regardant le Prophte d'un air  la fois stupfait
et courrouc.

Morok, ces ordres donns, marchait en long et en large dans le
grenier, paraissant rflchir. Puis, s'adressant  Goliath,
toujours plong dans son bahissement profond:

-- Tu te rappelles o est la maison du bourgmestre, chez qui j'ai
t ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a achet des
petits livres et un chapelet?

-- Oui, rpondit brutalement le gant.

-- Tu vas aller demander  sa servante si tu peux tre sr de
trouver demain le bourgmestre de bon matin.

-- Pourquoi faire?

-- J'aurai peut-tre quelque chose d'important  lui apprendre; en
tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m'avoir
vu.

-- Bon... mais les btes... je ne peux pas leur donner  manger
avant d'aller chez le bourgmestre?... Seulement  la panthre de
Java... c'est la plus affame... Voyons, matre, seulement  la
Mort? Je ne prendrai qu'une bouche pour la lui faire manger.
Can, moi et Judas, nous attendrons.

-- C'est surtout  la panthre que je te dfends de donner 
manger. Oui,  elle... encore moins qu' tout autre...

-- Par les cornes du diable! s'cria Goliath, qu'est-ce que vous
avez donc aujourd'hui? Je ne comprends rien  rien. C'est dommage
que Karl ne soit pas ici; lui qui est malin, il m'aiderait 
comprendre pourquoi vous empchez des btes qui ont faim... de
manger.

-- Tu n'as pas besoin de comprendre.

-- Est-ce qu'il ne viendra pas bientt, Karl?

-- Il est revenu.

-- O est-il donc?

-- Il est reparti.

-- Qu'est-ce qui se passe donc ici? Il y a quelque chose; Karl
part, revient, repart... et...

-- Il ne s'agit pas de Karl, mais de toi; quoique affam comme un
loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin
que Karl...

Et Morok frappa cordialement sur l'paule du gant, changeant tout
 coup de physionomie et de langage.

-- Moi, malin?

-- La preuve, c'est qu'il y aura dix florins  gagner cette
nuit... et que tu seras assez malin pour les gagner...

--  ce compte-l, oui, je suis assez malin, dit le gant en
souriant d'un air stupide et satisfait. Qu'est-ce qu'il faudra
faire pour gagner ces dix florins?

-- Tu le verras...

-- Est-ce difficile?

-- Tu le verras... Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre;
mais avant de partir tu allumeras ce rchaud. Il le montra du
geste  Goliath.

-- Oui, matre... dit le gant un peu consol du retard de son
souper par l'esprance de gagner dit florins.

-- Dans ce rchaud, tu mettras rougir cette tige d'acier, ajouta
le Prophte.

-- Oui, matre.

-- Tu l'y laisseras; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras
ici m'attendre.

-- Oui, matre.

-- Tu entretiendras toujours le feu du fourneau.

-- Oui, matre.

Morok fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:

-- Tu dis que le vieux bonhomme est occup  savonner sous le
porche?

-- Oui, matre.

-- N'oublie rien: la tige d'acier au feu, le bourgmestre, et tu
reviens ici attendre mes ordres.

Ce disant, le Prophte descendit du grenier par la trappe et
disparut.



IV. Morok et Dagobert.

Goliath ne s'tait pas tromp... Dagobert savonnait, avec le
srieux imperturbable qu'il mettait  toutes choses.

Si l'on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne
s'tonnerait pas de cette apparente excentricit; d'ailleurs,
Dagobert ne pensait qu' conomiser la petite bourse des
orphelines et  leur pargner tout soin, toute peine; aussi le
soir, aprs chaque tape, se livrait-il  une foule d'occupations
fminines. Du reste, il n'en tait pas  son apprentissage: bien
des fois, durant ses campagnes, il avait trs industrieusement
rpar le dommage et le dsordre qu'une journe de bataille
apporte toujours dans les vtements d'un soldat, car ce n'est pas
tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore
raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame
fait aussi  l'habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le
lendemain d'un rude combat, voit-on les meilleurs soldats
(toujours distingus par leur belle tenue militaire) tirer de leur
sac ou de leur porte-manteau une petite _trousse _garnie
d'aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries,
afin de se livrer  toutes sortes de raccommodages et de reprises
perdues, dont la plus soigneuse mnagre serait jalouse.

On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le
surnom de Dagobert donn  Franois Baudoin (conducteur des deux
orphelines), lorsqu'il tait cit comme l'un des plus beaux et des
plus braves grenadiers de la garde impriale.

On s'tait rudement battu tout le jour sans avantage dcisif... Le
soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait t
envoye en grand'garde pour occuper les ruines d'un village
abandonn; les vedettes poses, une moiti des cavaliers resta 
cheval, et l'autre put prendre quelque repos en mettant ses
chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment charg, sans tre
bless cette fois, car il ne comptait que _pour mmoire _une
profonde gratignure qu'un _Kaiserlitz _lui avait faite  la
cuisse, d'un coup de baonnette maladroitement port de bas en
haut.

-- Brigand! ma culotte neuve!... s'tait cri le grenadier voyant
biller sur sa cuisse une norme dchirure, qu'il vengea en
ripostant d'un coup de _latte _savamment port de haut en bas, et
qui transpera l'Autrichien.

Si notre homme se montrait d'une stoque indiffrence au sujet de
ce lger accroc fait  sa peau, il n'en tait pas de mme pour
l'accroc fait  sa culotte de grande tenue.

Il entreprit donc le soir mme, au bivouac, de remdier  cet
accident: tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son
meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son d,
il se met en devoir de faire le tailleur  la lueur du feu de
bivouac, aprs avoir pralablement t ses grandes bottes 
l'cuyre, puis, il faut bien l'avouer, sa culotte, et l'avoir
retourne, afin de travailler sur l'envers pour que la reprise ft
mieux dissimule. Ce dshabillement partiel pchait quelque peu
contre la discipline; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne
put s'empcher de rire  la vue du vieux soldat qui, gravement
assis sur ses talons, son bonnet  poil sur la tte, son grand
uniforme sur le dos, ses bottes  ct de lui, sa culotte sur ses
genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d'un tailleur
install sur son tabli. Tout  coup une mousquetade retentit, et
les vedettes se replirent sur le dtachement en criant: Aux
armes!

--  cheval! s'crie le capitaine d'une voix de tonnerre. En un
instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de
reprises tait guide de premier rang. N'ayant pas le temps de
retourner sa culotte  l'endroit, hlas! il la passe, tant bien
que mal,  l'envers, et, sans prendre le temps de mettre ses
bottes, il sauta  cheval. Un parti de Cosaques, profitant du
voisinage d'un bois, avait tent de surprendre le dtachement; la
mle fut sanglante, notre homme cumait de colre, il tenait
beaucoup  ses _effets, _et la journe lui tait fatale; sa
culotte dchire, ses bottes perdues! Aussi ne sabra-t-il jamais
avec plus d'acharnement. Un clair de lune superbe clairait
l'action; la compagnie put admirer la brillante valeur du
grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier
prisonnier. Aprs cette escarmouche, dans laquelle le dtachement
conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour
les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des
rangs, voulant le fliciter publiquement de sa conduite. Notre
homme se ft pass de cette ovation, mais il fallut obir. Que
l'on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers,
lorsqu'ils virent cette grande et svre figure s'avancer au pas
de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses triers et
pressant sa monture entre ses jambes galement nues.

Le capitaine, stupfait, s'approcha, et, se rappelant l'occupation
de son soldat au moment o l'on avait cri aux armes, il comprit
tout.

-- Ah! ah! vieux lapin! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert,
toi? tu mets ta culotte  l'envers!...

Malgr la discipline, des clats de rire mal contenus
accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur
sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rnes parfaitement
ajustes, la poigne de son sabre appuye  sa cuisse droite,
garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son
rang sans sourciller, aprs avoir reu les flicitations de son
capitaine. De ce jour, Franois Baudoin reut et garda le surnom
de _Dagobert._

Dagobert tait donc sous le porche de l'auberge, occup 
savonner, au grand bahissement de quelques buveurs de bire, qui,
de la grande salle commune o ils s'assemblaient, le contemplaient
d'un oeil curieux.

De fait, c'tait un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis
bas sa houppelande grise et relev les manches de sa chemise;
d'une main vigoureuse il frottait  grand renfort de savon un
petit mouchoir mouill, tendu sur une planche, dont l'extrmit
intrieure plongeait incline dans un baquet rempli d'eau; sur son
bras droit tatou d'emblmes guerriers rouges et bleus, on voyait
des cicatrices, profondes  y mettre le doigt.

Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bire, les
Allemands pouvaient donc  bon droit s'tonner de la singulire
occupation de ce grand vieillard  longues moustaches, au crne
chauve et  la figure rbarbative, car les traits de Dagobert
reprenaient une expression dure et renfrogne, lorsqu'il n'tait
plus en prsence des petites filles. L'attention soutenue dont il
se voyait l'objet commenait  l'impatienter, car il trouvait fort
simple de faire ce qu'il faisait.

 ce moment, le Prophte entra sous le porche. Avisant le soldat,
il le regarda trs attentivement pendant quelques secondes, puis,
s'approchant, il lui dit en franais d'un ton assez narquois:

-- Il parat, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les
blanchisseuses de Mockern?

Dagobert, sans discontinuer son savonnage, frona les sourcils,
tourna la tte  demi, jeta sur le Prophte un regard de travers
et ne rpondit rien.

tonn de ce silence, Morok reprit:

-- Je ne me trompe pas... vous tes Franais, mon brave, ces mots
que je vois tatous sur vos bras le prouvent de reste; et puis, 
votre figure militaire, on devine que vous tes un vieux soldat de
l'Empire. Aussi, je trouve que pour un hros... vous finissez un
peu en quenouille.

Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des
dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un
mouvement de va-et-vient des plus prcipits, pour ne pas dire des
plus irrits; car la figure et les paroles du dompteur de btes
lui dplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paratre. Loin
de se rebuter, le Prophte continua:

-- Je suis sr, mon brave, que nous n'tes ni sourd ni muet;
pourquoi donc ne voulez-vous pas me rpondre?

Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tte, regarda
Morok entre les deux yeux, et lui dit d'une voix brutale:

-- Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connatre:
donnez-moi la paix...

Et il se remit  sa besogne.

-- Mais on fait connaissance... en buvant un verre de vin du Rhin;
nous parlerons de nos campagnes... car j'ai vu aussi la guerre,
moi... je vous en avertis. Cela vous rendra peut-tre plus poli.

Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement; il
trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur
obstin quelque chose de sournoisement provocant; pourtant il se
contint.

-- Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de
vin avec moi... nous causerions de la France... J'y suis longtemps
rest, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Franais
quelque part, je suis flatt... surtout lorsqu'ils manient le
savon aussi bien que vous; si j'avais une mnagre... je
l'enverrais  votre cole.

Le sarcasme ne se dissimulait plus; l'audace et la bravade se
lisaient dans l'insolent regard du Prophte. Pensant qu'avec un
pareil adversaire la querelle pouvait devenir srieuse, Dagobert,
voulant  tout prix l'viter, emporta son baquet dans ses bras et
alla s'tablir  l'autre bout du porche, esprant ainsi mettre un
terme  une scne qui prouvait sa patience. Un clair de joie
brilla dans les yeux fauves du dompteur de btes. Le cercle blanc
qui entourait sa prunelle sembla se dilater: il plongea deux ou
trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jauntre, en signe de
satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagn
de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgr son flegme,
Dagobert, stupfait et outr de l'impudente obsession du Prophte,
eut d'abord la pense de lui casser sur la tte sa planche 
savonner; mais songeant aux orphelines, il se rsigna.

Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sche
et insolente:

-- Dcidment, vous n'tes pas poli... l'homme au savon!

Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand:

-- Je dis  ce Franais  longues moustaches qu'il n'est pas
poli... Nous allons voir ce qu'il va rpondre; il faudra peut-tre
lui donner une leon. Me prserve le ciel d'tre querelleur!
ajouta-t-il avec componction; mais le Seigneur m'a clair, je
suis son oeuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter
son oeuvre...

Cette proraison mystique et effronte fut fort gote des
curieux: la rputation du Prophte tait venue jusqu' Mockern;
ils comptaient sur une reprsentation le lendemain, et ce prlude
les amusait beaucoup.

En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put
s'empcher de lui dire en allemand:

-- Je comprends l'allemand... parlez allemand, on entendra...

De nouveaux spectateurs arrivrent et se joignirent aux premiers;
l'aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux
interlocuteurs.

Le Prophte reprit en allemand:

-- Je disais que vous n'tiez pas poli, et je dirai maintenant que
vous tes impudemment grossier. Que rpondez-vous  cela?

-- Rien... dit froidement Dagobert en passant au savonnage d'une
autre pice de linge.

-- Rien... reprit Morok, c'est peu de chose; je serai moins bref,
moi, et je vous dirai que lorsqu'un honnte homme offre poliment
un verre de vin  un tranger, cet tranger n'a pas le droit de
rpondre insolemment... ou bien il mrite qu'on lui apprenne 
vivre.

De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de
Dagobert; sa large impriale tait incessamment agite par un
tressaillement nerveux, mais il se contenait; prenant par les deux
coins le mouchoir qu'il venait de tremper dans l'eau, il le
secoua, le tordit pour en exprimer l'eau, et se mit  fredonner
entre ses dents ce vieux refrain de caserne:

_De Tirlemont, taudion du diable,_
_Nous partirons demain matin,_
_Le sabre en main,_
_Disant adieu ... etc., etc._

(Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement
accentu.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l'touffait;
cette chanson le soulagea.

Morok, se tournant du ct des spectateurs, leur dit d'un air de
contrainte hypocrite:

-- Nous savions bien que les soldats de Napolon taient des
paens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les glises, qui
offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour
rcompense, ont t justement noys et foudroys  la Brsina
comme des Pharaons; mais nous ignorions que le Seigneur, pour
punir ces mcrants, leur et t le courage, leur seule vertu!...
Voil un homme qui a insult en moi une crature touche de la
grce de Dieu, et il a l'air de ne pas comprendre que je veux
qu'il me fasse des excuses... ou sinon...

-- Ou sinon?... reprit Dagobert sans regarder le Prophte.

-- Sinon, vous me ferez rparation... Je vous l'ai dit, j'ai vu
aussi la guerre; nous trouverons bien ici, quelque part, deux
sabres, et demain matin au point du jour, derrire un pan de mur,
nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang... si vous
avez du sang dans les veines!...

Cette provocation commena d'effrayer un peu les spectateurs qui
ne s'attendaient pas  un dnouement si tragique.

-- Vous battre! voil une belle ide! s'cria l'un, pour vous
faire coffrer tous deux... Les lois sur le duel sont svres.

-- Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'trangers, reprit
un autre; s'il vous surprenait les armes  la main, le bourgmestre
vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux
ou trois mois de prison avant d'tre jugs.

-- Seriez-vous donc capables de nous aller dnoncer! demanda
Morok.

-- Non, certes! dirent les bourgeois. Arrangez-vous... C'est un
conseil d'amis que nous vous donnons... Faites-en votre profit, si
vous voulez...

-- Que m'importe la prison,  moi! s'cria le Prophte. Que je
trouve seulement deux sabres... et vous verrez si demain matin je
songe  ce que peut dire ou faire le bourgmestre!

-- Qu'est-ce que vous ferez de deux sabres! demanda
flegmatiquement Dagobert au Prophte.

-- Quand vous en aurez un  la main, et moi un autre, vous
verrez... Le Seigneur ordonne de soigner son honneur!...

Dagobert haussa les paules, fit un paquet de son linge dans son
mouchoir, essuya le savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit
sac de toile cire, puis, sifflant entre ses dents son air favori
de Tirlemont, il fit un pas en avant.

Le Prophte frona les sourcils; il commenait  craindre que sa
provocation ne ft vaine. Il fit deux pas  l'encontre de
Dagobert, se plaa debout devant lui, comme pour lui barrer le
passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la
plus amre insolence, il lui dit:

-- Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napolon n'est bon
qu' faire le mtier de lavandire, et il refuse de se battre!...

-- Oui, il refuse de se battre... rpondit Dagobert d'une voix
ferme, mais en devenant d'une pleur effrayante.

Jamais, peut-tre, le soldat n'avait donn aux orphelines confies
 ses soins une marque plus clatante de tendresse et de
dvouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi
impunment insulter et refuser de se battre, le sacrifice tait
immense.

-- Ainsi, vous tes un lche... vous avez peur... vous l'avouez...

 ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur
lui-mme, comme si, au moment de s'lancer sur le Prophte, une
pense soudaine l'avait retenu...

En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux
funestes entraves qu'un duel, heureux ou malheureux, pouvait
mettre  leur voyage.

Mais ce mouvement de colre du soldat, quoique rapide, fut
tellement significatif, l'expression de sa rude figure, ple et
baigne de sueur, fut si terrible, que le Prophte et les curieux
reculrent d'un pas.

Un profond silence rgna pendant quelques secondes, et, par un
revirement soudain, l'intrt gnral fut acquis  Dagobert. L'un
des spectateurs dit  ceux qui l'entouraient:

-- Au fait, cet homme n'est pas un lche...

-- Non, certes.

-- Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre
que pour accepter...

-- Aprs tout, le Prophte a eu tort de lui chercher une mauvaise
querelle: c'est un tranger.

-- Et comme tranger, s'il se battait et qu'il ft pris, il en
aurait pour un bon temps de prison...

-- Et puis enfin... ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes
filles. Est-ce que, dans cette position-l, il peut se battre pour
une misre? S'il tait tu ou prisonnier, qu'est-ce qu'elles
deviendraient, ces pauvres enfants?

Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de
prononcer ces mots. Il vit un gros homme  figure franche et
nave; le soldat lui tendit la main et lui dit d'une voix mue:

-- Merci, monsieur!

L'Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.

-- Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les
mains du soldat, faites une chose... acceptez un bol de punch avec
nous; nous forcerons bien ce diable de Prophte  convenir qu'il a
t trop susceptible, et  trinquer avec vous...

Jusqu'alors le dompteur de btes, dsespr de l'issue de cette
scne, car il esprait que le soldat accepterait sa provocation,
avait regard avec un ddain farouche ceux qui abandonnaient son
parti; peu  peu ses traits s'adoucirent; croyant utile  ses
projets de cacher sa dconvenue, il fit un pas vers le soldat et
lui dit d'assez bonne grce:

-- Allons, j'obis  ces messieurs, j'avoue que j'ai eu tort;
votre mauvais accueil m'avait bless, je n'ai pas t matre de
moi... je rpte que j'ai eu tort... ajouta-t-il avec un dpit
concentr. Le Seigneur commande l'humilit... Je vous demande
excuse...

Cette preuve de modration et de repentir fut vivement applaudie
et apprcie par les spectateurs.

-- Il vous demande pardon, vous n'avez rien  dire  cela, mon
brave, reprit l'un d'eux en s'adressant  Dagobert; allons
trinquer ensemble; nous vous faisons cette offre de tout coeur,
acceptez-la de mme...

-- Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies
petites filles, dit le gros homme afin de dcider Dagobert.

Celui-ci, touch des avances cordiales des Allemands, leur
rpondit:

-- Merci, messieurs... vous tes de dignes gens! Mais quand on a
accept  boire, il faut offrir  boire  son tour.

-- Eh bien! nous acceptons... c'est entendu... chacun son tour
c'est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.

-- Pauvret n'est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai
franchement que je n'ai pas le moyen de vous offrir  boire  mon
tour; nous avons encore une longue route  parcourir, et je ne
dois pas faire d'inutiles dpenses.

Le soldat dit ces mots avec une dignit si simple, si ferme, que
les Allemands n'osrent plus renouveler leur offre, comprenant
qu'un homme du caractre de Dagobert ne pouvait l'accepter sans
humiliation.

-- Allons, tant pis! dit le gros homme. J'aurais bien aim 
trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat!... bonsoir!... Il
se fait tard, l'htelier du _Faucon Blanc _va nous mettre  la
porte.

-- Bonsoir, messieurs! dit Dagobert en se dirigeant vers l'curie
pour donner  son cheval la seconde moiti de sa provende.

Morok s'approcha et lui dit d'une voix de plus en plus humble:

-- J'ai avou mes torts, je vous ai demand excuse et pardon...
Vous ne m'avez rien rpondu... m'en voudriez-vous encore?

-- Si je te retrouve jamais... lorsque mes enfants n'auront plus
besoin de moi, dit le vtran d'une voix sourde et contenue, je te
dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.

Puis il tourna brusquement le dos au prophte, qui sortit
lentement de la cour.

L'auberge du _Faucon Blanc _formait un paralllogramme.  l'une de
ses extrmits s'levait le btiment principal;  l'autre, des
communs o se trouvaient quelques chambres loues  bas prix aux
voyageurs pauvres; un passage vot, pratiqu dans l'paisseur de
ce corps de logis, donnait sur la campagne; enfin, de chaque ct
de la cour s'tendaient des remises et des hangars surmonts de
greniers et de mansardes.

Dagobert, entrant dans une des curies, alla prendre sur un coffre
une ration d'avoine prpare pour son cheval; il la versa dans une
vannette et l'agita en s'approchant de Jovial.  son grand
tonnement, son vieux compagnon ne rpondit pas par un
hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier;
inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mais celui-ci, au lieu
de tourner aussitt vers son matre son oeil intelligent et de
frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De
plus en plus surpris, le soldat s'approcha.  la lueur douteuse
d'une lanterne d'curie, il vit le pauvre animal dans une attitude
qui annonait l'pouvante, les jarrets  demi flchis, la tte au
vent, les oreilles couches, les naseaux frissonnants; il
raidissait sa longe comme s'il et voulu la rompre, afin de
s'loigner de la cloison o s'appuyaient sa mangeoire et le
rtelier; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons
bleutres, et au lieu de se dtacher lisse et argent sur le fond
sombre de l'curie, son poil tait partout _piqu; _c'est--dire
terne et hriss; enfin, de temps  autre, des tressaillements
convulsifs agitaient son corps.

-- Eh bien!... eh bien! mon vieux Jovial... dit le soldat en
posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval,
tu es donc comme ton matre... tu as peur? ajouta-t-il avec
amertume, en songeant  l'offense qu'il avait d supporter. Tu as
peur... toi qui n'es pourtant pas poltron d'habitude...

Malgr les caresses et la voix de son matre, le cheval continua
de donner des signes de terreur; pourtant il roidit moins sa
longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec
hsitation, et en flairant bruyamment, comme s'il et dout que ce
ft lui.

-- Tu ne me connais plus! s'cria Dagobert, il se passe donc ici
quelque chose d'extraordinaire? Et le soldat regarda autour de lui
avec inquitude.

L'curie tait spacieuse, sombre, et  peine claire par la
lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d'innombrables
toiles d'araignes;  l'autre extrmit, et spars de Jovial de
quelques places marques par des barres, on voyait les trois
vigoureux chevaux noirs du dompteur de btes... aussi tranquilles
que Jovial tait tremblant et effarouch.

Dagobert, frapp de ce singulier contraste, dont il devait bientt
avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu  peu
rassur par la prsence de son matre, lui lcha les mains, frotta
sa tte contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme
d'habitude, mille tmoignages d'affection.

--  la bonne heure!... Voil comme j'aime  te voir, mon vieux
Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son
contenu dans la mangeoire. Allons, mange... bon apptit! nous
avons une longue tape  faire demain. Et surtout n'aie plus de
ces folles peurs  propos de rien... Si ton camarade Rabat-Joie
tait ici... cela te rassurerait... mais il est avec les enfants;
c'est leur gardien en mon absence... Voyons, mange donc... au lieu
de me regarder.

Mais le cheval, aprs avoir remu son avoine du bout des lvres
comme pour obir  son matre, n'y toucha plus, et se mit 
mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.

-- Ah! mon pauvre Jovial... tu as quelque chose; toi qui manges
ordinairement de si bon coeur... tu laisses ton avoine... C'est la
premire fois que cela lui arrive depuis notre dpart, dit le
soldat, srieusement inquiet, car l'issue de son voyage dpendait
en grande partie de la vigueur et de la sant de son cheval.

Un rugissement effroyable, et tellement proche qu'il semblait
sortir de l'curie mme, surprit si violemment Jovial, que d'un
coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place,
courut  la porte ouverte, et s'chappa dans la cour. Dagobert ne
put s'empcher de tressaillir  ce grondement soudain, puissant,
sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L'curie
voisine, occupe par la mnagerie ambulante du dompteur de btes,
n'tait spare que par la cloison o s'appuyaient les mangeoires;
les trois chevaux du Prophte, habitus  ces hurlements, taient
rests parfaitement tranquilles.

-- Bon, bon, dit le soldat rassur, je comprends maintenant...
Sans doute, Jovial avait dj entendu un rugissement pareil; il
n'en fallait pas plus pour l'effrayer, ajouta le soldat en
ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire; une fois dans
une autre curie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas
son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de
bonne heure.

Le cheval, effar, aprs avoir couru et bondi dans la cour, revint
 la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou; un
palefrenier,  qui Dagobert demanda s'il n'y avait pas une autre
curie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu'un
seul cheval; Jovial y fut convenablement tabli.

Une fois dlivr de son farouche voisinage, le cheval redevint
tranquille, s'gaya mme beaucoup aux dpens de la houppelande de
Dagobert qui, grce  cette belle humeur, aurait pu, le soir mme,
exercer son talent de tailleur; mais il ne songea qu' admirer la
prestesse avec laquelle Jovial dvorait sa provende.

Compltement rassur, le soldat ferma la porte de l'curie, et se
dpcha d'aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines,
qu'il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.



V. Rose et Blanche.

Les orphelines occupaient, dans l'un des btiments les plus
reculs de l'auberge, une petite chambre dlabre, dont l'unique
fentre s'ouvrait sur la campagne; un lit sans rideaux, une table
et deux chaises, composaient l'ameublement plus que modeste de ce
rduit clair par une lampe. Sur la table, place prs de la
croise, tait dpos le sac de Dagobert.

Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibrie, couch auprs de la
porte, avait dj deux fois sourdement grond, en tournant la tte
vers la fentre, sans pourtant donner suite  cette manifestation
hostile.

Les deux soeurs,  demi couches dans leur lit, taient
enveloppes de longs peignoirs blancs, boutonns au cou et aux
manches. Elles ne portaient pas de bonnet; un large ruban de fil
ceignait  la hauteur des tempes leurs beaux cheveux chtains,
pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vtements blancs,
cette espce de blanche aurole qui entourait leur front,
donnaient un caractre plus candide encore  leurs fraches et
charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient; car,
malgr bien des chagrins prcoces, elles conservaient la gaiet
ingnue de leur ge; le souvenir de leur mre les attristait
parfois, mais cette tristesse n'avait rien d'amer, c'tait plutt
une douce mlancolie qu'elles recherchaient au lieu de la fuir;
pour elles cette mre toujours adore n'tait pas morte... elle
tait absente.

Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques
dvotieuses, car dans le dsert o elles avaient vcu, il ne se
trouvait ni glise ni prtre, elles croyaient seulement, on l'a
dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de piti pour les pauvres
mres dont les enfants restaient sur la terre, que, grce  lui,
du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre
toujours, et qu'elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges
gardiens pour les protger. Grce  cette illusion nave, les
orphelines, persuades que leur mre veillait incessamment sur
elles, sentaient que mal faire serait l'affliger et cesser de
mriter la protection des bons anges.  cela se bornait la
thologie de Rose et de Blanche, thologie suffisante pour ces
mes aimantes et pures.

Ce soir-l, les deux soeurs causaient en attendant Dagobert. Leur
entretien les intressait beaucoup; car, depuis quelques jours,
elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait
battre leur coeur virginal, agitait leur sein naissant, changeait
en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en
langueur inquite et rveuse leurs grands yeux d'un bleu si doux.

Rose, ce soir-l, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis
se croisaient derrire sa tte, qu'elle tournait  demi vers sa
soeur; celle-ci, accoude sur le traversin, la regardait en
souriant, et lui disait:

-- Crois-tu qu'il vienne encore cette nuit?

-- Oui, car hier... il nous l'a promis.

-- Il est si bon... il ne manquera pas  sa promesse.

-- Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds boucls.

-- Et son nom... quel nom charmant... comme il va bien  sa
figure!

-- Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit,
en nous prenant la main: Mes enfants, bnissez Dieu de ce qu'il
vous a donn la mme me... Ce que l'on cherche ailleurs, vous le
trouverez en vous-mmes.

-- Puisque vos deux coeurs n'en font qu'un... a-t-il ajout.

-- Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles,
ma soeur!

-- Nous sommes si attentives! Tiens... te voir l'couter, c'est
comme si je me voyais l'couter moi-mme, mon cher petit miroir!
dit Rose en souriant et en baisant sa soeur au front. Eh bien,
quand il parle, tes yeux... ou plutt nos yeux... sont grands,
grands ouverts, nos lvres s'agitent comme si nous rptions en
nous-mmes chaque mot aprs lui. Il n'est pas tonnant que, de ce
qu'il dit, rien ne soit oubli de nous.

-- Et ce qu'il dit est si beau, si noble, si gnreux!

-- Puis, n'est-ce pas, ma soeur,  mesure qu'il parle, que de
bonnes penses on sent natre en soi! Pourvu que nous nous les
rappelions toujours!

-- Sois tranquille, elles resteront dans notre coeur, comme de
petits oiseaux dans le nid de leur mre.

-- Sais-tu, Rose, que c'est un grand bonheur qu'il nous aime
toutes deux  la fois?

-- Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n'avons qu'un coeur
 nous deux.

-- Comment aimer Rose sans aimer Blanche?

-- Que serait devenue la dlaisse?

-- Et puis il aurait t si embarrass de choisir!

-- Nous nous ressemblons tant!

-- Aussi, pour s'pargner cet embarras, dit Rose en souriant, il
nous a choisies toutes deux.

-- Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul  nous aimer... nous
sommes deux  le chrir.

-- Pourvu qu'il ne nous quitte pas jusqu' Paris.

-- Et qu' Paris nous le voyions aussi.

-- C'est surtout  Paris qu'il sera bon de l'avoir avec nous... et
avec Dagobert... dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que
cela doit tre beau!

-- Paris? a doit tre comme une ville d'or...

-- Une ville o tout le monde doit tre heureux... puisque c'est
si beau!

-- Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer
seulement?... Comme on nous regardera!

-- Oui... mais puisque tout le monde doit tre heureux, tout le
monde doit y tre bon.

-- Et l'on nous aimera...

-- Et puis nous serons avec notre ami... aux cheveux blonds et aux
yeux bleus.

-- Il ne nous a encore rien dit de Paris...

-- Il n'y aura pas song. Il faudra lui en parler cette nuit.

-- S'il est en train de causer... car souvent, tu sais, il a l'air
d'aimer  nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux...

-- Oui, et dans ces moments-l son regard me rappelle quelquefois
le regard de notre mre chrie.

-- Et elle... combien elle doit tre heureuse de ce qui nous
arrive... puisqu'elle nous voit!

-- Car si l'on nous aime tant, c'est que sans doute nous le
mritons.

-- Voyez-vous, la vaniteuse! dit Blanche, en se plaisant  lisser,
du bout de ses doits dlis, les cheveux de sa soeur spars sur
son front.

Aprs un moment de rflexion, Rose lui dit:

-- Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter  Dagobert?

-- Si tu le crois, faisons-le.

-- Nous lui dirons tout, comme nous disions tout  notre mre;
pourquoi lui cacher quelque chose?...

-- Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.

-- Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami,
notre coeur bat plus vite et plus fort?

-- Oui, on dirait qu'il est plus plein.

-- C'est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place!

-- Aussi nous ferons bien de dire  Dagobert quelle a t notre
bonne toile.

-- Tu as raison.

 ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.

-- Ma soeur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voil encore
le chien qui gronde; qu'est-ce qu'il a donc?

-- Rabat-Joie... ne gronde pas; viens ici, reprit Blanche en
frappant de sa petite main sur le bord de son lit.

Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser
sur la couverture sa grosse tte intelligente, en jetant
obstinment un regard de ct vers la croise; les deux soeurs se
penchrent vers lui pour caresser son large front bossu vers le
milieu par une protubrance remarquable, signe vident d'une
grande puret de race.

-- Qu'est-ce que vous avez  gronder ainsi, Rabat-Joie? dit
Blanche en lui tirant lgrement les oreilles, hein?... mon bon
chien?

-- Pauvre bte, il est toujours si inquiet quand Dagobert n'est
pas l.

-- C'est vrai, on dirait qu'il sait alors qu'il faut qu'il veille
encore plus sur nous.

-- Ma soeur, il me semble que Dagobert tarde bien  nous dire
bonsoir.

-- Sans doute il panse Jovial.

-- Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, 
notre vieux Jovial.

-- J'en suis fche.

-- Pauvre bte! il a l'air si content de nous lcher les mains...

-- On croirait qu'il nous remercie de notre visite.

-- Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.

_-- _Bon Dagobert! il s'occupe toujours de nous; comme il nous
gte!... Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.

-- Pour l'en empcher, comment faire?

-- Quel malheur de n'tre pas riches pour lui assurer un peu de
repos.

-- Riches... nous?... hlas! ma soeur, nous ne serons jamais que
de pauvres orphelines.

-- Mais cette mdaille, enfin?

-- Sans doute quelque esprance s'y rattache, sans cela nous
n'aurions pas fait ce grand voyage.

-- Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir. La jeune
fille ne put continuer: deux carreaux de la croise volrent en
clats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri
d'effroi, se jetrent dans les bras l'une de l'autre, pendant que
le chien se prcipitait vers la croise en aboyant avec furie...
Ples, tremblantes, immobiles de frayeur, troitement enlaces,
les deux soeurs suspendaient leur respiration; dans leur
pouvante, elles n'osaient pas jeter les yeux du ct de la
fentre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyes sur la plinthe,
ne cessait pas ses aboiements irrits.

-- Hlas!... qu'est-ce donc? murmurrent les orphelines; et
Dagobert qui n'est pas l...

Puis, tout  coup, Rose s'cria en saisissant le bras de Blanche:

-- coute!... coute!... on monte l'escalier.

-- Mon Dieu! il me semble que ce n'est pas la marche de Dagobert;
entends-tu comme ces pas sont lourds?

-- Rabat-Joie! ici tout de suite... vient nous dfendre!
s'crirent les deux soeurs au comble de l'pouvante.

En effet, des pas d'une pesanteur extraordinaire retentissaient
sur les marches sonores de l'escalier de bois, et une espce de
frlement singulier s'entendait le long de la mince cloison qui
sparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant
derrire la porte l'branla violemment. Les jeunes filles, au
comble de la terreur, se regardrent sans prononcer une parole; la
porte s'ouvrit: c'tait Dagobert.  sa vue, Rose et Blanche
s'embrassrent avec joie, comme si elles venaient d'chapper  un
grand danger.

-- Qu'avez-vous? pourquoi cette peur? leur demanda le soldat
surpris.

-- Oh! si tu savais... dit Rose d'une voix palpitante, car son
coeur et celui de sa soeur battaient avec violence. Si tu savais
ce qui vient d'arriver... Ensuite, nous n'avions pas reconnu ton
pas... il nous avait sembl si lourd... et puis ce bruit...
derrire la cloison.

-- Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l'escalier
avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais sur mon dos mon
lit, c'est--dire une paillasse, que je viens de jeter derrire
votre porte, pour m'y coucher comme d'habitude.

-- Mon Dieu! que nous sommes folles, ma soeur, de n'avoir pas
song  cela! dit Rose en regardant Blanche.

Et ces deux jolis visages, plis ensemble, reprirent ensemble
leurs fraches couleurs.

Pendant cette scne, le chien, dress contre la fentre, ne
cessait d'aboyer.

-- Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc  aboyer de ce ct-l, mes
enfants? dit le soldat.

-- Nous ne savons pas... on vient de casser des carreaux  la
croise, c'est ce qui a commenc  nous effrayer si fort.

Sans rpondre un mot, Dagobert courut  la fentre, l'ouvrit
vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors... et ne vit
rien... que la nuit noire... Il couta... il n'entendit que les
mugissements du vent.

-- Rabat-Joie, dit-il  son chien en lui montrant la fentre
ouverte... saute l, mon vieux, et cherche!

Le brave animal fit un bond norme et disparut par la croise
leve seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert,
pench, excitait son chien de la voix et du geste.

-- Cherche, mon vieux, cherche!... S'il y a quelqu'un, saute
dessus, tes crocs sont bons... et ne lche pas avant que je sois
descendu.

Rabat-Joie ne trouva personne. On l'entendait aller, revenir, en
cherchant une trace de ct et d'autre, jetant parfois un cri
touff, comme un chien courant qui qute.

-- Il n'y a donc personne, mon brave chien? car s'il y avait
quelqu'un, tu le tiendrais dj  la gorge.

Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui coutaient ses
paroles et suivaient ses mouvements avec inquitude:

-- Comment ces carreaux ont-ils t casss? Mes enfants, l'avez-
vous remarqu?

-- Non, Dagobert; nous causions ensemble, nous avons entendu un
grand bruit, et puis les carreaux sont tombs dans la chambre.

-- Il m'a sembl, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui
aurait tout  coup battu contre la fentre.

Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet
mobile destin  la fermer en dedans.

-- Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura pouss cette
persienne... et ce crochet aura bris les carreaux... Oui, oui,
c'est cela... Quel intrt d'ailleurs pouvait-on avoir  faire ce
mauvais coup? Puis, s'adressant  Rabat-Joie:

-- Eh bien... mon vieux, il n'y a donc personne?

Le chien rpondit par un aboiement dont le soldat comprit sans
doute le sens ngatif, car il lui dit:

-- Eh bien, alors, reviens... fais le grand tour... tu trouveras
toujours une porte ouverte... tu n'es pas embarrass.

Rabat-Joie suivit ce conseil: aprs avoir grogn quelques instants
au pied de la fentre, il partit au galop pour faire le tour des
btiments et rentrer dans la cour.

-- Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant
auprs des orphelines. Ce n'est rien que le vent...

-- Nous avons eu bien peur, dit Rose.

-- Je le crois... Mais j'y songe, il peut venir par l un courant
d'air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la
fentre dgarnie de rideaux.

Aprs avoir cherch le moyen de remdier  cet inconvnient, il
prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit 
l'espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermtiquement que
possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.

-- Merci, Dagobert... Comme tu es bon! Nous tions inquites de ne
pas te voir...

-- C'est vrai... tu es rest plus longtemps que d'habitude. Puis,
s'apercevant alors seulement de la pleur et de l'altration des
traits du soldat, qui tait encore sous la pnible impression de
sa scne avec Morok, Rose ajouta:

-- Mais qu'est-ce que tu as?... Comme tu es ple!

-- Moi! non, mes enfants... Je n'ai rien...

-- Mais si, je t'assure... Tu as la figure toute change... Rose a
raison.

-- Je vous assure... que je n'ai rien, rpondit le soldat avec
assez d'embarras, car il savait peu mentir; puis, trouvant une
excellente excuse  son motion, il ajouta:

-- Si j'ai l'air d'avoir quelque chose, c'est votre frayeur qui
m'aura inquit, car, aprs tout, c'est ma faute...

-- Ta faute?

-- Oui, si j'avais perdu moins de temps  souper, j'aurais t l
quand les carreaux ont t casss... et je vous aurais pargn un
vilain moment de peur.

-- Te voil... nous n'y pensons plus.

-- Eh bien! tu ne t'assieds pas?

-- Si, mes enfants, car nous avons  causer, dit Dagobert en
approchant une chaise et se plaant au chevet des deux soeurs. Ah
! tes-vous bien veilles? ajouta-t-il en tchant de sourire
pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts?

-- Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant  leur
tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.

-- Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se
fermer; d'ailleurs il n'est que neuf heures.

-- Nous avons aussi quelque chose  te dire, Dagobert, reprit
Rose, aprs avoir consult sa soeur du regard.

-- Vraiment?

-- Une confidence  te faire.

-- Une confidence?

-- Mon Dieu, oui.

-- Mais, vois-tu, une confidence trs... trs importante... ajouta
Rose avec un grand srieux.

-- Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit
Blanche.

-- Pardieu... je le crois bien... ce qui regarde l'une regarde
toujours l'autre. Est-ce que vous n'tes pas toujours, comme on
dit, deux ttes dans un bonnet?

-- Dame! il le faut bien, quand tu mets nos deux ttes sous le
capuchon de ta pelisse... dit Rose en riant.

-- Voyez-vous, les moqueuses, on n'a jamais le dernier mot avec
elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque
confidences il y a.

-- Parle, ma soeur, dit Blanche.

-- Non, mademoiselle, c'est  vous de parler, vous tes
aujourd'hui de _planton _comme ane, et une chose aussi
importante qu'une confidence, comme vous dites, revient de droit 
l'ane...

-- Voyons, je vous coute... dit le soldat, qui s'efforait de
sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu'il ressentait encore
des outrages impunis du dompteur de btes.

Ce fut donc Rose, _l'ane de planton, _comme disait Dagobert, qui
parla pour elle et pour sa soeur.



VI. Les confidences.

-- D'abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une clinerie
gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut
nous promettre de ne pas nous gronder.

-- N'est-ce pas... tu ne gronderas pas tes enfants? ajouta Blanche
d'une voix non moins caressante.

-- Accord, rpondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop
comment m'y prendre... Mais pourquoi vous gronder?

-- Parce que nous aurions peut-tre d te dire plus tt ce que
nous allons t'apprendre...

-- coutez, mes enfants, rpondit sentencieusement Dagobert, aprs
avoir un instant rflchi sur ce cas de conscience, de deux choses
l'une: ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher
quelque chose... Si vous avez eu raison, c'est trs bien; si vous
avez eu tort, c'est fait; ainsi maintenant n'en parlons plus.
Allez, je suis tout oreilles.

Compltement rassure par cette lumineuse dcision, Rose reprit en
changeant un sourire avec sa soeur:

-- Figure-toi, Dagobert, que voil deux nuits de suite que nous
avons une visite.

-- Une visite!

Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.

-- Oui, une visite charmante... car il est blond!

-- Comment diable, il est blond? s'cria Dagobert avec un
soubresaut.

-- Blond... avec des yeux bleus... ajouta Blanche.

-- Comment, diable! des yeux bleus?... Et Dagobert fit un nouveau
bond sur son sige.

-- Oui, des yeux bleus... longs comme a... reprit Rose en posant
le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.

-- Mais, morbleu! ils seraient longs comme a... et, faisant
grandement les choses, le vtran indiqua toute la longueur de son
avant-bras; ils seraient longs comme a que a ne ferait rien...
Un blond qui a des yeux bleus... Ah a, mesdemoiselles, qu'est-ce
que cela signifie?

Dagobert se leva, cette fois, l'air svre et pniblement inquiet.

-- Ah! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.

-- Rien qu'au commencement encore... ajouta Blanche.

-- Au commencement?... Il y a donc une suite, une fin?

-- Une fin? Nous esprons bien que non...

Et Rose se prit  rire comme une folle.

-- Tout ce que nous demandons, c'est que cela dure toujours,
ajouta Blanche en partageant l'hilarit de sa soeur.

Dagobert regardait tour  tour trs srieusement les deux jeunes
filles afin de tcher de deviner cette nigme; mais lorsqu'il vit
leurs ravissantes figures animes par un sourire franc et ingnu,
il rflchit qu'elles n'auraient pas tant de gaiet si elles
avaient de graves reproches  se faire, et il ne pensa plus qu'
se rjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur
position prcaire, et dit:

-- Riez... riez, mes enfants... j'aime tant  vous voir rire!

Puis, songeant que pourtant ce n'tait pas prcisment de la sorte
qu'il devait rpondre au singulier aveu des petites filles, il
ajouta d'une grosse voix:

-- J'aime  vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des
visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles; allons, que
je suis fou d'couter ce que vous me contez l... Vous voulez vous
moquer de moi, n'est-ce pas?

-- Non, ce que nous disons est vrai... bien vrai...

-- Tu le sais... nous n'avons jamais menti, ajouta Rose.

-- Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais... dit le
soldat, dont les perplexits recommencrent. Mais comment diable
cette visite est-elle possible? Je couche dehors en travers de
votre porte; Rabat-Joie couche au pied de votre fentre: or, tous
les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent
entrer que par la porte ou par la fentre, et s'ils avaient
essay, nous deux Rabat-Joie, qui avons l'oreille fine, nous
aurions reu les visites...  notre manire... Mais voyons, mes
enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter... expliquez-
vous.

Les deux soeurs, voyant  l'expression des traits de Dagobert
qu'il ressentait une inquitude relle, ne voulurent pas abuser
plus longtemps de sa bont. Elles changrent un regard, et Rose
dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du
vtran:

-- Allons... ne te tourmente pas, nous allons te raconter les
visites de notre ami _Gabriel..._

_-- _Vous recommencez?... Il a un nom?

-- Certainement il a un nom, nous te le disons... Gabriel...

-- Quel joli nom! n'est-ce pas, Dagobert? Oh! tu verras, tu
l'aimeras comme nous, notre beau Gabriel.

-- J'aimerai votre beau Gabriel! dit le vtran en hochant la
tte, j'aimerai votre beau Gabriel! c'est selon, car avant il faut
que je sache...

Puis, s'interrompant:

-- C'est singulier, a me rappelle une chose...

-- Quoi donc, Dagobert?

-- Il y a quinze ans, dans la dernire lettre que votre pre, en
revenant de France, m'a apporte de ma femme, elle me disait que,
toute pauvre qu'elle tait, et quoiqu'elle et dj sur les bras
notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un
pauvre enfant abandonn qui avait une figure de chrubin, et qui
s'appelait Gabriel... Et, il n'y a pas longtemps, j'en ai encore
eu des nouvelles.

-- Et par qui donc?

-- Vous saurez cela tout  l'heure.

-- Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de
plus pour aimer le ntre.

-- Le vtre... le vtre, voyons le vtre... je suis sur des
charbons ardents...

-- Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons
l'habitude de nous endormir en nous tenant par la main.

-- Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre
berceau... Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous
tiez gentilles.

-- Eh bien! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir,
lorsque nous avons vu...

-- C'tait donc en rve! s'cria Dagobert, puisque vous tiez
endormies... en rve!

-- Mais oui, en rve... Comment veux-tu que ce soit?...

-- Laisse donc parler ma soeur.

--  la bonne heure! dit le soldat avec un soupir de satisfaction,
 la bonne heure! Certainement, de toutes faons, j'tais bien
tranquille... parce que... mais enfin, c'est gal... Un rve!
j'aime mieux cela... Continuez, petite Rose.

-- Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.

-- Toutes deux le mme?

-- Oui, Dagobert; car le lendemain matin, en nous veillant, nous
nous sommes racont ce que nous venions de rver.

-- Et c'tait tout semblable...

-- C'est extraordinaire, mes enfants; et ce songe, qu'est-ce qu'il
disait?

-- Dans ce rve, Blanche et moi nous tions assises  ct l'une
de l'autre; nous avons vu entrer un bel ange; il avait une longue
robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si
belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le
prier... Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il se nommait
Gabriel, que notre mre l'envoyait vers nous pour tre notre ange
gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais.

-- Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main  chacune et
inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps
regardes en silence avec tant de bont... tant de bont, que nous
ne pouvions dtacher nos yeux des siens.

-- Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour  tour, son
regard nous attirait et nous allait au coeur...  notre grand
chagrin, Gabriel nous a quittes en nous disant que la nuit
d'ensuite nous le verrions encore.

-- Et il a reparu?

-- Sans doute! Mais tu juges avec quelle impatience nous
attendions le moment d'tre endormies, pour voir si notre ami
reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.

-- Hum!... ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous
frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se
grattant le front; vous prtendiez tomber de sommeil..., je parie
que c'tait pour me renvoyer plus tt et courir plus vite  votre
rve?

-- Oui, Dagobert.

-- Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme  Rabat-Joie:
Va te coucher, Dagobert. Et l'ami Gabriel est revenu?

-- Certainement; mais cette fois il nous a beaucoup parl, et au
nom de notre mre il nous a donn des conseils si touchants, si
gnreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons pass tout
notre temps  nous rappeler les moindres paroles de notre ange
gardien... ainsi que sa figure... et son regard...

-- Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu'hier vous avez
chuchot tout le long de l'tape... et quand je vous disais blanc,
vous me rpondiez noir.

-- Oui, Dagobert, nous pensions  Gabriel.

-- Et depuis nous l'aimons toutes deux autant qu'il nous aime...

-- Mais il est seul pour vous deux?

-- Et notre mre n'est-elle pas seule pour nous deux?

-- Et toi, Dagobert, n'es-tu pas aussi seul pour nous deux?

-- C'est juste!... Ah , mais savez-vous que je finirai par en
tre jaloux de ce gaillard-l, moi?

-- Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.

-- Entendons-nous: si vous en parlez le jour et si vous en rvez
la nuit, qu'est-ce qu'il me restera donc  moi?

-- Il te restera... tes deux orphelines que tu aimes tant! dit
Rose.

-- Et qui n'ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d'une voix
caressante.

-- Hum! hum! c'est a, clinez-moi... Allez, mes enfants, ajouta
tendrement le soldat, je suis content de mon lot; je vous passe
votre Gabriel; j'tais bien sr que moi et Rabat-Joie nous
pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n'y
a rien d'tonnant  ceci: votre premier songe vous a frappes, et,
 force d'en jaser, vous l'avez eu de nouveau: aussi vous le
verriez une troisime fois, ce bel oiseau de nuit... que je ne
m'tonnerais pas.

-- Oh! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rves,
mais il nous semble que notre mre nous les envoie. Ne nous
disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges
gardiens?... Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous
protgera et te protgera aussi.

-- C'est sans doute bien honnte de sa part de penser  moi; mais,
voyez, mes chres enfants, pour m'aider  vous dfendre, j'aime
mieux Rabat-Joie; il est moins blond que l'ange, mais il a de
meilleures dents, et c'est plus sr.

-- Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries!

-- C'est vrai, tu ris de tout.

-- Oui, c'est tonnant comme je suis gai... Je ris  la manire du
vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me
grondez pas; au fait, j'ai tort: la pense de votre digne mre est
mle  ce rve; vous faites bien d'en parler srieusement. Et
puis, ajouta-t-il d'un air grave, il y a quelquefois du vrai dans
les rves... En Espagne, deux dragons de l'impratrice, des
camarades  moi, avaient rv, la veille de leur mort, qu'ils
seraient empoisonns par les moines... Ils l'ont t... Si vous
rvez obstinment de ce bel ange Gabriel... c'est que... c'est
que... enfin, c'est que a vous amuse... vous n'avez pas dj tant
d'agrment le jour... ayez au moins un sommeil... divertissant;
maintenant, mes enfants, j'ai aussi des choses  vous dire; il
s'agira de votre mre, promettez-moi de ne pas tre tristes.

-- Sois tranquille; en pensant  elle, nous ne sommes pas tristes,
mais srieuses.

--  la bonne heure! Par peur de vous chagriner, je reculais
toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mre vous
aurait confi quand vous n'auriez plus t des enfants; mais elle
est morte si vite qu'elle n'a pas eu le temps; et puis ce qu'elle
avait  vous apprendre lui brisait le coeur, et  moi aussi; je
retardais ces confidences tant que je pouvais, et j'avais pris le
prtexte de ne vous parler de rien avant le jour o nous
traverserions le champ de bataille o votre pre avait t fait
prisonnier... a me donnait du temps... mais le moment est venu...
il n'y a plus  tergiverser.

-- Nous t'coutons, Dagobert, rpondirent les jeunes filles d'un
air attentif et mlancolique.

Aprs un moment de silence, pendant lequel il s'tait recueilli,
le vtran dit aux jeunes filles:

-- Votre pre, le gnral Simon, fils d'un ouvrier qui est rest
ouvrier; car, malgr tout ce que le gnral avait pu faire et
dire, le bonhomme s'est entt  ne pas quitter son tat, -- tte
de fer et coeur d'or, tout comme son fils, -- vous pensez, mes
enfants, que si votre pre, aprs s'tre engag simple soldat, est
devenu gnral... et comte de l'Empire... a n'a pas t sans
peine et sans gloire.

-- Comte de l'Empire? qu'est-ce que c'est, Dagobert?

-- Une btise... un titre que l'Empereur donnait par-dessus le
march, avec le grade; l'histoire de dire au peuple, qu'il aimait,
parce qu'il en tait: Enfants! vous voulez jouer  la noblesse,
comme les vieux nobles? vous v'l nobles; vous voulez jouer aux
rois, vous v'l rois... Gotez de tout... enfants, rien de trop
bon pour vous... rgalez-vous.

-- Roi! dirent les petites filles en joignant les mains avec
admiration.

-- Tout ce qu'il y a de plus roi... Oh! il n'en tait pas chiche,
de couronnes, l'Empereur! J'ai eu un camarade de lit, brave soldat
du reste, qui a pass roi; a nous flattait, parce qu'enfin, quand
c'tait pas l'un, c'tait l'autre, tant il y a qu' ce jeu-l
votre pre a t comte; mais comte ou non, c'tait le plus beau,
le plus brave gnral de l'arme.

-- Il tait beau, n'est-ce pas, Dagobert? Notre mre le disait
toujours.

-- Oh! oui, allez! mais, par exemple, il tait tout le contraire
de votre blondin d'ange gardien. Figurez-vous un brun superbe; en
grand uniforme, c'tait  vous blouir et  vous mettre le feu au
coeur... Avec lui on aurait charg jusque sur le bon Dieu!... si
le bon Dieu l'avait demand, bien entendu... se hta d'ajouter
Dagobert, en manire de correctif, ne voulant blesser en rien la
foi nave des orphelines.

-- Et notre pre tait aussi bon que brave, n'est-ce pas,
Dagobert?

-- Bon! mes enfants, lui? je le crois bien! il aurait ploy un fer
 cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le
jour o il a t fait prisonnier, il avait sabr des canonniers
prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force-
l, comment voulez-vous qu'on ne soit pas bon?... Il y a donc
environ dix-neuf ans, qu'ici prs...  l'endroit que je vous ai
montr, avant d'arriver dans ce village, le gnral,
dangereusement bless, est tomb de cheval... Je le suivais comme
son ordonnance, j'ai couru  son secours. Cinq minutes aprs, nous
tions faits prisonniers; par qui?... par un Franais?

-- Par un Franais!

-- Oui, un marquis migr, colonel au service de la Russie,
rpondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au
gnral, en s'avanant vers lui: Rendez-vous, monsieur,  un
compatriote... -- Un Franais qui se bat contre la France n'est
plus mon compatriote; c'est un tratre, et je ne me rends pas  un
tratre, a rpondu le gnral; et, tout bless qu'il tait, il
s'est tran auprs d'un grenadier russe, lui a remis son sabre en
disant: Je me rends  vous. Le marquis en est devenu ple de
rage...

Les orphelines se regardrent avec orgueil, un vif incarnat colora
leurs joues, et elles s'crirent:

-- Oh! brave pre, brave pre!...

-- Hum! ces enfants... dit Dagobert en caressant sa moustache avec
fiert, comme on voit qu'elles ont du sang de soldat dans les
veines! Puis il reprit:

-- Nous voil donc prisonniers. Le dernier cheval du gnral avait
t tu sous lui; pour faire la route, il monta Jovial, qui
n'avait pas t bless ce jour-l; nous arrivons  Varsovie. C'est
l que le gnral a connu votre mre; elle tait surnomme la
_Perle de Varsovie: _c'est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui
tait bon et beau, en devient amoureux tout de suite; elle l'aime
 son tour; mais ses parents l'avaient promise  un autre... Cet
autre... c'tait encore...

Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perant en montrant la
fentre avec effroi.



VII. Le voyageur.

Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.

-- Qu'avez-vous, Rose?

-- L... l... dit-elle en montrant la croise. Il me semble avoir
vu une main dranger la pelisse.

Rose n'avait pas achev ces paroles, que Dagobert courait  la
fentre. Il l'ouvrit violemment, aprs avoir t le manteau
suspendu  l'espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent...
Le soldat prta l'oreille, il n'entendit rien... Revenant prendre
la lumire sur la table, il tcha d'clairer au dehors en abritant
la flamme avec sa main. Il ne vit rien... Fermant de nouveau la
fentre, il se persuada qu'une bouffe de vent ayant drang et
agit la pelisse, Rose avait t dupe d'une fausse peur.

-- Rassurez-vous, mes enfants... Il vente trs fort, c'est ce qui
aura fait remuer le coin du manteau.

-- Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l'cartaient... dit
Rose encore tremblante.

-- Moi, je regardais Dagobert, je n'ai rien vu, reprit Blanche.

-- Et il n'y avait rien  voir, mes enfants, c'est tout simple; la
fentre est au moins  huit pieds au-dessus du sol; il faudrait
tre un gant pour y atteindre, ou avoir une chelle pour y
monter. Cette chelle, on n'aurait pas eu le temps de l'ter,
puisque ds que Rose a cri j'ai couru  la fentre, et qu'en
avanant la lumire au dehors, je n'ai rien vu.

-- Je me serai trompe, dit Rose.

-- Vois-tu, ma soeur... c'est le vent, ajouta Blanche.

-- Alors, pardon de t'avoir drang, mon bon Dagobert.

-- C'est gal, reprit le soldat en rflchissant, je suis fch
que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veill  la fentre,
cela vous aurait rassures; mais il aura flair l'curie de son
camarade Jovial, et il aura t lui dire bonsoir en passant...
j'ai envie d'aller le chercher.

-- Oh! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules! crirent les
petites filles, nous aurions trop peur.

-- Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder  revenir, et
tout  l'heure nous l'entendrons gratter  la porte, j'en suis
sr... Ah ! continuons notre rcit, dit Dagobert, et il s'assit
au chevet des deux soeurs, cette fois bien en face de la fentre.
Voil donc le gnral prisonnier  Varsovie, et amoureux de votre
mre, que l'on voulait marier  un autre, reprit-il. En 1814, nous
apprenons la fin de la guerre, l'exil de l'Empereur  l'le
d'Elbe; apprenant cela, votre mre dit au gnral: La guerre est
termine, vous tes libre; l'Empereur est malheureux, vous lui
devez tout: allez le retrouver... je ne sais quand nous nous
reverrons, mais je n'pouserai que vous; vous me trouverez jusqu'
la mort... Avant de partir, le gnral m'appelle: Dagobert!
reste ici; Mlle va aura peut-tre besoin de toi pour fuir sa
famille, si on la tourmente trop; notre correspondance passera par
tes mains;  Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les
rassurerai... je leur dirai que tu es pour moi... un ami.

-- Toujours le mme, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert.

-- Bon pour le pre et la mre, comme pour les enfants, ajouta
Blanche.

-- Aimer les uns, c'est aimer les autres, rpondit le soldat.
Voil donc le gnral  l'le d'Elbe avec l'Empereur; moi, 
Varsovie, cach dans les environs de la maison de votre mre, je
recevais les lettres et les lui portais en cachette... Dans une de
ces lettres, je vous le dis firement, mes enfants, le gnral
m'apprenait que l'Empereur s'tait souvenu de moi.

-- De toi?... il te connaissait?

-- Un peu, je m'en flatte. Ah! Dagobert! a-t-il dit  votre pre
qui lui parlait de moi, un grenadier  cheval de ma vieille
garde... soldat d'gypte et d'Italie, cribl de blessures, un
vieux _pince-sans-rire... _que j'ai dcor de ma main  Wagram!...
je ne l'ai pas oubli. Dame! mes enfants, quand votre mre m'a lu
cela, j'en ai pleur comme une bte...

-- L'Empereur!... quel beau visage d'or il avait sur ta croix
d'argent  ruban rouge que tu nous montrais quand nous tions
sages!

-- C'est qu'aussi cette croix-l, donne par lui, c'est ma
relique,  moi, et elle est l dans mon sac avec ce que j'ai de
plus prcieux, notre boursicaut et nos papiers... Mais pour en
revenir  votre mre: de lui porter les lettres du gnral, d'en
parler avec elle, a la consolait, car elle souffrait; oh! oui, et
beaucoup; ses parents avaient beau la tourmenter, s'acharner aprs
elle, elle rpondait toujours: Je n'pouserai jamais que le
gnral Simon. Fire femme, allez... Rsigne, mais courageuse,
il fallait voir! Un jour elle reoit une lettre du gnral; il
avait quitt l'le d'Elbe avec l'Empereur: voil la guerre qui
recommence, guerre courte, mais guerre hroque comme toujours,
guerre sublime par le dvouement des soldats. Votre pre se bat
comme un lion, et son corps d'arme fait comme lui; ce n'tait
plus de la bravoure... c'tait de la rage.

Et les joues du soldat s'enflammaient... Il ressentait en ce
moment les motions hroques de sa jeunesse! il revenait, par la
pense, au sublime lan des guerres de la Rpublique, aux
triomphes de l'Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa
vie militaire. Les orphelines, filles d'un soldat et d'une mre
courageuse, se sentaient mues  ses paroles nergiques, au lieu
d'tre effrayes de leur rudesse; leur coeur battait plus fort,
leurs joues s'animaient aussi.

-- Quel bonheur pour nous d'tre filles d'un pre si brave!...
s'cria Blanche.

-- Quel bonheur... et quel honneur! mes enfants, car, le soir du
combat de Ligny, l'Empereur,  la joie de toute l'arme, nomma
votre pre, sur le champ de bataille, _duc de Ligny _et _marchal
de l'Empire._

_-- _Marchal de l'Empire! dit Rose tonne, sans trop
comprendre la valeur de ces mots.

-- Duc de Ligny! reprit Blanche aussi surprise.

-- Oui, Pierre Simon, fils d'un ouvrier, _duc _et _marchal; _il
faut tre roi pour tre davantage, reprit Dagobert avec orgueil.
Voil comment l'Empereur traitait les enfants du peuple; aussi le
peuple tait  lui. On avait beau lui dire: Mais ton Empereur
fait de toi de la _chair  canon! -- _Ah! un autre ferait de moi
de la _chair  misre, _rpondait le peuple, qui n'est pas bte;
j'aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel,
marchal, roi... ou invalide; a vaut mieux encore que de crever
de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d'un grenier,
aprs avoir travaill quarante ans pour les autres.

-- Mme en France... mme  Paris, dans cette belle ville... il y
a des malheureux qui meurent de faim et de misre... Dagobert?

-- Mme  Paris... oui, mes enfants; aussi j'en reviens l: le
canon vaut mieux, car on risque, comme votre pre, d'tre duc et
marchal. Quand je dis duc et marchal, j'ai raison et j'ai tort,
car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce
que, aprs Ligny... il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, o
de vieux soldats comme moi, m'a dit le gnral, ont pleur, oui,
pleur... le soir de la bataille; ce jour l, mes enfants...
s'appelle _Waterloo!_

Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse
si profonde, que les orphelines tressaillirent.

-- Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme a des jours
maudits... Ce jour-l,  Waterloo, le gnral est tomb couvert de
blessures,  la tte d'une division de la garde.  peu prs guri,
ce qui a t long, il demande  aller  Sainte-Hlne... une autre
le au bout du monde, o les Anglais avaient emmen l'Empereur
pour le torturer tranquillement; car s'il a t heureux d'abord,
il a eu bien de la misre, voyez-vous, mes pauvres enfants...

-- Comme tu dis cela, Dagobert! tu nous donnes envie de pleurer!

-- C'est qu'il y a de quoi... l'Empereur a endur tant de choses,
tant de choses... il a cruellement saign au coeur, allez...
Malheureusement le gnral n'tait pas avec lui.  Sainte-Hlne,
il aurait t un de plus pour le consoler; mais on n'a pas voulu.
Alors, exaspr comme tant d'autres contre les Bourbons, le
gnral organise une conspiration pour rappeler le fils de
l'Empereur. Il voulait enlever un rgiment, presque tout compos
d'anciens soldats  lui. Il se rend dans une ville de Picardie o
tait cette garnison; mais dj la conspiration tait vente. Au
moment o le gnral arrive, on l'arrte, on le conduit devant le
colonel du rgiment... Et ce colonel... dit le soldat aprs un
nouveau silence, savez-vous qui c'tait encore?... Mais, bah!...
ce serait trop long  vous expliquer, et a vous attristerait
davantage... Enfin c'tait un homme que votre pre avait depuis
longtemps bien des raisons de har. Aussi, se trouvant face  face
avec lui, il lui dit: Si vous n'tes pas un lche, vous me ferez
mettre en libert pour une heure, et nous nous battrons  mort;
car je vous hais pour ci, je vous mprise pour a, et encore pour
a. Le colonel accepte, met votre pre en libert jusqu'au
lendemain. Le lendemain, duel acharn, dans lequel le colonel
reste pour mort sur la place.

-- Ah! mon Dieu!

-- Le gnral essuyait son pe, lorsqu'un ami dvou vint lui
dire qu'il n'avait que le temps de se sauver; en effet, il parvint
heureusement  quitter la France... oui... heureusement, car,
quinze jours aprs, il tait condamn  mort comme conspirateur.

-- Que de malheur, mon Dieu!

-- Il y a eu un bonheur dans ce malheur-l... Votre mre tenait
bravement sa promesse et l'attendait toujours; elle lui avait
crit: L'Empereur d'abord, moi ensuite. Ne pouvant plus rien, ni
pour l'Empereur ni pour son fils, le gnral, exil de France,
arrive  Varsovie. Votre mre venait de perdre ses parents: elle
tait libre, ils s'pousent, et je suis un des tmoins du mariage.

-- Tu as raison, Dagobert... que de bonheur, au milieu de si
grands malheurs!

-- Les voil donc bien heureux; mais, comme tous les bons coeurs,
plus ils taient heureux, plus le malheur des autres les
chagrinait, et il y avait de quoi tre chagrin  Varsovie. Les
Russes recommenaient  traiter les Polonais en esclaves; votre
brave mre, quoique d'origine franaise, tait Polonaise de coeur
et d'me: elle disait hardiment tout haut ce que d'autres
n'osaient seulement pas dire tout bas; avec cela, les malheureux
l'appelaient leur bon ange; en voil assez pour mettre le
gouverneur russe sur l'oeil. Un jour, un des amis du gnral,
ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamn 
l'exil en Sibrie, pour une conspiration militaire contre les
Russes: il s'chappe, votre pre le cache chez lui, cela se
dcouvre; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques,
command par un officier et suivi d'une voiture de poste, arrive 
notre porte; on surprend le gnral pendant son sommeil et on
l'enlve.

-- Mon Dieu! que voulait-on lui faire?

-- Le conduire hors de Russie, avec dfense d'y jamais rentrer, et
menac d'une prison ternelle s'il y revenait. Voil son dernier
mot: Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant; car votre
mre devait dans quelques mois vous mettre au monde; eh bien!
malgr cela, on l'exila en Sibrie; c'tait une occasion de s'en
dfaire; elle faisait trop de bien  Varsovie; on la craignait.
Non content de l'exiler, on confisque tous ses biens; pour seule
grce, elle avait obtenu que je l'accompagnerais; et, sans Jovial,
que le gnral m'avait fait garder, elle aurait t force de
faire la route  pied. C'est ainsi, elle  cheval, et moi la
conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes
arrivs dans un misrable village, o trois mois aprs vous tes
nes, pauvres petites!

-- Et notre pre!

-- Impossible  lui de rentrer en Russie... impossible  votre
mre de songer  fuir avec deux enfants... impossible au gnral
de lui crire, puisqu'il ignorait o elle tait.

-- Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui?

-- Si, mes enfants... une seule fois nous en avons eu...

-- Et par qui?

Aprs un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de
physionomie singulire:

-- Par qui? par quelqu'un qui ne ressemble gure aux autres
hommes... oui... et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut
que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire
arrive  votre pre pendant la bataille de Waterloo... Il avait
reu de l'Empereur l'ordre d'enlever une batterie qui crasait
notre arme; aprs plusieurs tentatives malheureuses, le gnral
se met  la tte d'un rgiment de cuirassiers, charge sur la
batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons;
il se trouvait  cheval juste devant la bouche d'une pice dont
tous les servants venaient d'tre tus ou blesss: pourtant, l'un
d'eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou,
d'approcher de la lumire la mche qu'il tenait toujours  la
main... et cela... juste au moment o le gnral tait  dix pas
et en face du canon charg...

-- Grand Dieu! quel danger pour notre pre!

-- Jamais, m'a-t-il dit, il n'en avait couru un plus grand... car
lorsqu'il vit l'artilleur mettre le feu  la pice, le coup
partait... mais au mme instant, un homme de haute taille, vtu en
paysan, et que votre pre jusqu'alors n'avait pas remarqu, se
jette au-devant du canon.

-- Ah! le malheureux... quelle mort horrible!

-- Oui, reprit Dagobert d'un air pensif, cela devait arriver... Il
devait tre broy en mille morceaux... et pourtant il n'en a rien
t.

-- Que dis-tu?

-- Ce que m'a dit le gnral. Au moment o le coup partit, m'a-t-
il rpt souvent, par un mouvement d'horreur involontaire, je
fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutil de ce
malheureux qui s'tait sacrifi  ma place... Quand je les rouvre,
qu'est-ce que j'aperois au milieu de la fume? toujours cet homme
de grande taille, debout et calme au mme endroit, jetant un
regard triste et doux sur l'artilleur, qui, un genou en terre, le
corps renvers en arrire, le regardait aussi pouvant que s'il
et vu le dmon en personne; puis le mouvement de la bataille
ayant continu, il m'a t impossible de retrouver cet homme... a
ajout votre pre.

-- Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible?

-- C'est ce que j'ai dit au gnral. Il m'a rpondu que jamais il
n'avait pu s'expliquer cet vnement, aussi incroyable que rel...
Il fallait d'ailleurs que votre pre et t bien vivement frapp
de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, g
d'environ trente ans, car il avait remarqu que ses sourcils, trs
noirs et joints entre eux, n'en faisaient gure pour ainsi dire
qu'un seul d'une tempe  l'autre, de sorte qu'il paraissait avoir
le front ray d'une marque noire... Retenez bien ceci, mes
enfants, vous saurez tout  l'heure pourquoi.

-- Oui, Dagobert, nous ne l'oublions pas... dirent les orphelines
de plus en plus tonnes.

-- Comme c'est trange, cet homme au front ray de noir!

-- coutez encore... Le gnral avait t, je vous ai dit, laiss
pour mort  Waterloo. Pendant la nuit qu'il a passe sur le champ
de bataille dans une espce de dlire caus par la fivre de ses
blessures, il lui a paru voir,  la clart de la lune, ce mme
homme pench sur lui, le regardant avec une grande douceur et une
grande tristesse, tanchant le sang de ses plaies en tchant de le
ranimer... Mais comme votre pre, qui avait  peine la tte  lui,
repoussait ses soins, disant qu'aprs une telle dfaite il n'avait
plus qu' mourir... il lui a sembl entendre cet homme lui dire:
Il faut vivre pour va!... C'tait le nom de votre mre, que le
gnral avait laisse  Varsovie pour aller rejoindre l'Empereur.

-- Comme cela est singulier, Dagobert!... Et depuis, notre pre a-
t-il revu cet homme?

-- Il l'a revu... puisque c'est lui qui a apport des nouvelles du
gnral  votre mre.

-- Et quand donc cela?... nous ne l'avons jamais su.

-- Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mre vous
tiez alles avec la vieille Fdora dans la fort de pins?

-- Oui, rpondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyre,
que notre pauvre mre aimait tant.

-- Pauvre mre! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas,
hlas! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir,
reprit Blanche.

-- Sans doute, mes enfants; moi-mme, ce matin-l, je chantais, en
travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n'avais de
raison d'tre triste; je travaillais donc, tout en chantant, quand
tout  coup j'entends une voix me demander en franais: Est-ce
ici le village de Milosk?... Je me retourne, et je vois devant
moi un tranger... Au lieu de lui rpondre, je le regarde
fixement, et je recule de deux pas, tout stupfait.

-- Pourquoi donc?

-- Il tait de haute taille, trs ple, et avait le front haut,
dcouvert... ses sourcils noirs n'en faisaient qu'un... et
semblaient lui rayer le front d'une marque noire.

-- C'tait donc l'homme qui, deux fois, s'tait trouv auprs de
notre pre pendant des batailles?

-- Oui... c'tait lui.

-- Mais, Dagobert, dit Rose pensive; il y a longtemps de ces
batailles?

-- Environ seize ans.

-- Et l'tranger que tu croyais reconnatre, quel ge avait-il?

-- Gure plus de trente ans.

-- Alors comment veux-tu que ce soit ce mme homme qui se soit
trouv  la guerre, il y a seize ans, avec notre pre?

-- Vous avez raison, dit Dagobert aprs un moment de silence et en
haussant les paules; j'aurai sans doute t tromp par le hasard
d'une ressemblance... Et pourtant...

-- Ou alors, si c'tait le mme, il faudrait qu'il n'et pas
vieilli.

-- Mais ne lui as-tu pas demand s'il n'avait pas autrefois
secouru notre pre?

-- D'abord j'tais si saisi que je n'y ai pas song, et puis il
est rest si peu de temps que je n'ai pu m'en informer; enfin il
me demande donc le village de Milosk. -- Vous y tes, monsieur.
Mais comment savez-vous que je suis Franais? -- Tout  l'heure je
vous ai entendu chanter quand j'ai pass, me rpondit-il.
Pourriez-vous me dire o demeure madame Simon, la femme du
gnral? -- Elle demeure ici, monsieur. Il me regarda quelques
instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait;
puis il me tendit la main et me dit: Vous tes l'ami du gnral
Simon, son meilleur ami! (Jugez de mon tonnement, mes enfants.)
Mais, monsieur, comment savez-vous!... -- Souvent il m'a parl de
vous avec reconnaissance. -- Vous avez vu le gnral? -- Oui, il y
a quelque temps, dans l'Inde; je suis aussi son ami; j'apporte de
ses nouvelles  sa femme, je la savais exile en Sibrie; 
Tobolsk, d'o je viens, j'ai appris qu'elle habitait ce village.
Conduisez-moi prs d'elle.

-- Bon voyageur... je l'aime dj, dit Rose.

-- Il tait l'ami de notre pre.

-- Je le prie d'attendre, je voulais prvenir votre mre pour que
le saisissement ne lui fit pas de mal; cinq minutes aprs il
entrait chez elle...

-- Et comment tait-il, ce voyageur, Dagobert!

-- Il tait trs grand, il portait une pelisse fonce et un bonnet
de fourrure avec de longs cheveux noirs.

-- Et sa figure tait belle!

-- Oui, mes enfants, trs belle; mais il avait l'air si triste et
si doux que j'en avais le coeur serr.

-- Pauvre homme! un grand chagrin sans doute!

-- Votre mre tait enferme avec lui depuis quelques instants,
lorsqu'elle m'a appel pour me dire qu'elle venait de recevoir de
bonnes nouvelles du gnral; elle fondait en larmes et avait
devant elle un gros paquet de papiers; c'tait une espce de
journal que votre pre lui crivait chaque soir, pour se consoler;
ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu'il lui aurait dit
 elle...

-- Et ces papiers, o sont-ils, Dagobert!

-- L, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse: un jour je
vous les donnerai; seulement j'en ai pris quelques feuilles que
j'ai l, que vous lirez tout  l'heure; vous verrez pourquoi.

-- Est-ce qu'il y avait longtemps que notre pre tait dans
l'Inde!

-- D'aprs le peu de mots que m'a dit votre mre, le gnral tait
all dans ce pays-l aprs s'tre battu avec les Grecs contre les
Turcs, car il aime surtout  se mettre du parti des faibles contre
les forts; arriv dans l'Inde, il s'est acharn aprs les
Anglais... Ils avaient assassin nos prisonniers dans les pontons
et tortur l'empereur  Sainte-Hlne, c'tait bonne guerre et
doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c'tait bien
servir une bonne cause.

-- Et quelle cause servait-il!

-- Celle d'un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais
ravagent le territoire jusqu'au jour o ils s'en emparent sans foi
ni droit. Vous voyez, mes enfants, c'est encore se battre pour un
faible contre des forts; votre pre n'y a pas manqu. En quelques
mois, il a si bien disciplin et aguerri les douze ou quinze mille
hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles
ont extermin les Anglais, qui avaient compt sans votre brave
pre, mes enfants... Mais tenez... quelques pages de son journal
vous en diront plus et mieux que moi; de plus vous y lirez un nom
dont vous devez toujours vous souvenir: c'est pour cela que j'ai
choisi ce passage.

-- Oh! quel bonheur!... lire ces pages crites par notre pre,
c'est presque l'entendre, dit Rose.

-- C'est comme s'il tait l auprs de nous, ajouta Blanche.

Et les deux jeunes filles tendirent vivement les mains pour
prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche.
Puis, par un mouvement simultan rempli d'une grce touchante,
elles baisrent tour  tour, et en silence, l'criture de leur
pre.

-- Vous verrez aussi, mes enfants,  la fin de cette lettre,
pourquoi je m'tonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le
dites, s'appelait Gabriel... Lisez... Lisez... ajouta le soldat en
voyant l'air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire
que lorsqu'il crivait cela, le gnral n'avait pas encore
rencontr le voyageur qui a apport ces papiers.

Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commena de lire
d'une voix douce et mue. Blanche, la tte appuye sur l'paule de
sa soeur, suivait avec attention. On voyait mme, au lger
mouvement de ses lvres, qu'elle lisait aussi, mais mentalement.



VIII. Fragments du journal du gnral Simon.

Bivouac des montagnes d'Ava, 20 fvrier 1830.

...Chaque fois que j'ajoute quelques feuilles  ce journal, crit
maintenant au fond de l'Inde, o m'a jet ma vie errante et
proscrite, journal qu'hlas! tu ne liras peut-tre jamais, mon va
bien-aime, j'prouve une sensation,  la fois douce et cruelle,
car cela me console de causer ainsi avec toi, et pourtant mes
regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi
sans te voir.

Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton gnreux coeur
battra au nom de l'tre intrpide  qui aujourd'hui j'ai d la
vie,  qui je devrai peut-tre ainsi le bonheur de te revoir un
jour... toi et mon enfant, car il vit, n'est-ce pas, notre enfant?
Il faut que je le croie; sans cela, pauvre femme, quelle serait
ton existence, au fond de ton affreux exil... Cher ange, il doit
avoir maintenant _quatorze ans... _Comment est-il? Il te
ressemble, n'est-ce pas? il a tes grands et beaux yeux bleus...
Insens que je suis!... Combien de fois, dans ce long journal, je
t'ai dj fait involontairement cette folle question  laquelle tu
ne dois pas rpondre!... Combien de fois... je dois te la faire
encore!... Tu apprendras donc  notre enfant  prononcer et 
aimer le nom un peu barbare de _Djalma._

-- Djalma, dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture.

-- Djalma, reprit Blanche partageant l'motion de sa soeur. Oh!
nous ne l'oublierons jamais, ce nom.

-- Et vous aurez raison, mes enfants, car il parat que c'est
celui d'un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite
Rose.

Je t'ai racont dans les feuilles prcdentes, ma chre va,
reprit Rose, les deux bonnes journes que nous avions eues ce
mois-ci; les troupes de mon vieil ami le prince indien, de mieux
en mieux disciplines  l'europenne, ont fait merveille. Nous
avons culbut les Anglais, et ils ont t forcs d'abandonner une
partie de ce malheureux pays envahi par eux au mpris de tout
droit, de toute justice et qu'ils continuent de ravager sans
piti; car ici, guerre anglaise, c'est dire trahison, pillage et
massacre. Ce matin, aprs une marche pnible au milieu des rochers
et des montagnes, nous apprenons par nos claireurs que des
renforts arrivent  l'ennemi, et qu'il s'apprte  reprendre
l'offensive; il n'tait plus qu' quelques lieues; un engagement
devenait invitable: mon vieil ami le prince indien, pre de mon
sauveur, ne demandait qu' marcher au feu. L'affaire a commenc
sur les trois heures; elle a t sanglante, acharne. Voyant chez
les ntres un moment d'indcision, car ils taient bien infrieurs
en nombre, et les renforts des Anglais se composaient des troupes
fraches, j'ai charg  la tte de notre petite rserve de
cavalerie.

Le vieux prince tait au centre, se battant comme il se bat:
intrpidement. Son fils Djalma, g de dix-huit ans  peine, brave
comme son pre, ne me quittait pas; au moment le plus chaud de
l'engagement, mon cheval est tu, roule avec moi dans une ravine
que je ctoyais, et je me trouve si sottement engag sous lui,
qu'un moment je me suis cru la cuisse casse.

-- Pauvre pre! dit Blanche.

-- Heureusement, cette fois, il ne lui sera arriv rien de
dangereux, grce  Djalma. Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je
retiens bien le nom. Et elle continua:

Les Anglais croyaient qu'aprs m'avoir tu (opinion trs
flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l'arme du
prince; aussi, un officier de cipayes et cinq ou six soldats
irrguliers, lches et froces brigands, me voyant rouler dans le
ravin, s'y prcipitent pour m'achever... Au milieu du feu et de la
fume, nos montagnards, emports par l'ardeur, n'avaient pas vu ma
chute; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour
me secourir, et sa froide intrpidit m'a sauv la vie; il avait
gard les deux coups de sa carabine: de l'un, il tend l'officier
raide mort, de l'autre, il casse le bras d'un _irrgulier _qui
m'avait dj perc la main d'un coup de baonnette. Mais rassure-
toi, ma bonne va, ce n'est rien... une gratignure...

-- Bless... encore bless, mon Dieu! s'cria Blanche en joignant
les mains et en interrompant sa soeur.

-- Rassurez-vous, dit Dagobert, a n'aura t, comme dit le
gnral, qu'une gratignure: car autrefois les blessures qui
n'empchaient pas de se battre, il les appelait des _blessures
blanches... _Il n'y a que lui pour trouver des mots pareils.

Djalma me voyant bless, reprit Rose en essuyant ses yeux, se
sert de sa lourde carabine comme d'une massue, et fait reculer les
soldats; mais,  ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrit
derrire un massif de bambous dominant le ravin, abaisser
lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches,
souffler sur la mche, ajuster Djalma, et le courageux enfant
reoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu
l'avertir... Se sentant frapp, il recule malgr lui de deux pas,
tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tchant de me
faire un rempart de son corps... Tu conois ma rage, mon
dsespoir; malheureusement mes efforts pour me dgager taient
paralyss par une douleur atroce que je ressentais  la cuisse.
Impuissant et dsarm, j'assistai donc pendant quelques secondes 
cette lutte ingale. Djalma perdait beaucoup de sang! son bras
faiblissait! dj un des _irrguliers, _excitant les autres de la
voix, dcrochait de sa ceinture une sorte d'norme et lourde serpe
qui tranche la tte d'un seul coup, lorsque arrivent une douzaine
de nos montagnards ramens par le mouvement du combat. Djalma est
dlivr  son tour; on me dgage: au bout d'un quart d'heure, j'ai
pu remonter  cheval. L'avantage nous est encore rest
aujourd'hui, malgr bien des pertes. Demain, l'affaire sera
dcisive, car les feux du bivouac anglais se voient d'ici...
Voil, ma tendre va, comment j'ai d la vie  cet enfant.
Heureusement sa blessure ne donne aucune inquitude; la balle a
dvi et gliss le long des ctes.

-- Ce brave garon aura dit, comme le gnral: _Blessure blanche,
_dit Dagobert.

Maintenant, ma chre va, reprit Rose, il faut que tu connaisses,
au moins par ce rcit, cet intrpide Djalma; il a dix-huit ans 
peine. D'un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature;
dans son pays, on donne quelquefois des surnoms; ds quinze ans,
on l'appelait le _Gnreux, _gnreux de coeur et d'me, s'entend;
par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a
remont  son pre, que l'on appelle _le Pre du Gnreux, _et qui
pourrait  bon droit s'appeler _le Juste, _car ce vieil Indien est
un type rare de loyaut chevaleresque, de fire indpendance. Il
aurait pu, comme tant d'autres pauvres princes de ce pays, se
courber humblement sous l'excrable despotisme anglais, marchander
l'abandon de sa souverainet et se rsigner devant la force. Lui,
non: _Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes o je
suis n. _Telle est sa devise. Ce n'est pas forfanterie; c'est
conscience de ce qui est droit et juste. Mais vous serez bris
dans la lutte, lui ai-je dit? -- _Mon ami, si pour vous forcer 
une action honteuse, on vous disait: Cde ou meurs?_, me demanda-
t-il. De ce jour, je l'ai compris, et je me suis vou corps et me
 cette cause toujours sacre du faible contre le fort. Tu vois,
mon va, que Djalma se montre digne d'un tel pre. Ce jeune Indien
est d'une bravoure si hroque, si superbe, qu'il combat comme un
jeune Grec du temps de Lonidas, la poitrine nue, tandis que les
autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement
les paules, les bras et la poitrine dcouverts, endossent pour la
guerre une casaque assez paisse; la folle intrpidit de cet
enfant m'a rappel le roi de Naples, dont je t'ai si souvent
parl, et que j'ai vu cent fois  notre tte dans les charges les
plus prilleuses, ayant pour toute armure une cravache  la main.

-- Celui-l est encore un de ceux dont je vous parlais, et que
l'empereur s'amusait  faire jouer au monarque, dit Dagobert. J'ai
vu un officier prussien prisonnier,  qui cet enrag roi de Naples
avait cingl la figure d'un coup de cravache; la marque y tait
bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu'il tait
dshonor, qu'il aurait mieux aim un coup de sabre... Je le crois
bien... diable de monarque! il ne connaissait qu'une chose:
_marcher droit au canon; _ds qu'on canonnait quelque part, on
aurait dit que a l'appelait par tous ses noms, et il accourait en
disant: Prsent!... Si je vous parle de lui, mes enfants, c'est
qu'il rptait  qui voulait l'entendre: Personne n'entamera un
carr que le gnral Simon ou moi n'entamerions pas.

Rose continua:

J'ai remarqu avec peine que, malgr son jeune ge, Djalma avait
souvent des accs de mlancolie profonde. Parfois, j'ai surpris
entre son pre et lui des regards singuliers... Malgr notre
attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque
triste secret de famille, autant que j'en ai pu juger par
plusieurs mots chapps  l'un et  l'autre: il s'agit d'un
vnement bizarre, auquel leur imagination naturellement rveuse
et exalte aura donn un caractre surnaturel.

Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de
sourire de la crdulit d'autrui... moi, depuis la campagne de
France, o il m'est arriv cette aventure si trange, que je ne
puis encore m'expliquer...

-- C'est celle de cet homme qui s'est jet devant la bouche du
canon... dit Dagobert.

Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi, ma chre
va, depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mre
prtendait avoir aussi vue chez sa mre, quarante ans
auparavant...

Les orphelines regardrent le soldat avec tonnement.

-- Votre mre ne m'avait jamais parl de cela... ni le gnral non
plus... mes enfants; a me semble aussi singulier qu' vous.

Rose reprit avec une motion et une curiosit croissantes:

Aprs tout, ma chre va, souvent les choses en apparence trs
extraordinaires s'expliquent par un hasard, une ressemblance ou un
jeu de la nature. Le merveilleux n'tant toujours qu'une illusion
d'optique, ou le rsultat d'une imagination dj frappe, il
arrive un moment o ce qui semblait surhumain ou surnaturel se
trouve l'vnement le plus humain et le plus naturel du monde;
aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos _prodiges
_n'ait tt ou tard ce dnouement terre  terre.

-- Vous voyez, mes enfants, cela parat d'abord merveilleux... et
au fond... c'est tout simple... ce qui n'empche pas que pendant
longtemps on n'y comprend rien...

-- Puisque notre pre le dit, il faut le croire, et ne pas nous
tonner; n'est-ce pas, ma soeur?

-- Non, puisqu'un jour cela s'explique.

-- Au fait, dit Dagobert aprs un moment de rflexion, une
supposition? Vous vous ressemblez tellement, n'est-ce pas, mes
enfants? que quelqu'un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir
chaque jour vous prendrait facilement l'une pour l'autre... Eh
bien! s'il ne savait pas que vous tes, pour ainsi dire, doubles,
voyez dans quels tonnements il pourrait se trouver... Bien sr,
il croirait au diable,  propos de bons petits anges comme vous.

-- Tu as raison, Dagobert; comme cela bien des choses
s'expliquent, ainsi que le dit notre pre. Et Rose continua de
lire:

Du reste, ma tendre va, c'est avec quelque fiert que je songe
que Djalma a du sang franais dans les veines; son pre a pous,
il y a plusieurs annes, une jeune fille dont la famille,
d'origine franaise, tait depuis trs longtemps tablie 
Batavia, dans l'le de Java. Cette parit de position entre mon
vieil ami et moi a augment ma sympathie pour lui, car ta famille
aussi, mon va, est d'origine franaise, et depuis bien longtemps
tablie  l'tranger; malheureusement, le pauvre prince a perdu
depuis plusieurs annes cette femme qu'il adorait!

Tiens, mon va bien-aime, ma main tremble en crivant ces mots:
je suis faible, je suis fou... mais, hlas! mon coeur se serre, se
brise... Si un pareil malheur m'arrivait!... Oh, mon Dieu! et
notre enfant... que deviendrait-il sans toi... sans moi... dans ce
pays barbare!... Non! non! cette crainte est insense... Mais
quelle horrible torture!... car enfin, o es-tu? que fais-tu? que
deviens-tu?... Pardon... de ces noires penses... souvent elles me
dominent malgr moi... Moments funestes... affreux... car,
lorsqu'ils ne m'obsdent pas, je me dis: Je suis proscrit,
malheureux; mais au moins,  l'autre bout du monde, deux coeurs
battent pour moi, le tien, mon va, et celui de notre enfant...

Rose put  peine achever ces derniers mots; depuis quelques
instants, sa voix tait entrecoupe de sanglots. Il y avait en
effet un douloureux accord entre les craintes du gnral Simon et
la triste ralit; et puis, quoi de plus touchant que ces
confidences crites le soir d'une bataille, au feu du bivouac, par
le soldat qui tchait de tromper ainsi le chagrin d'une sparation
si pnible, mais qu'il ne savait pas alors devoir tre ternelle!

-- Pauvre gnral... il ignore notre malheur, dit Dagobert, aprs
un moment de silence, mais il ignore aussi qu'au lieu d'un enfant,
il y en a deux... ce sera du moins une consolation... Mais, tenez,
Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre
soeur... elle est trop mue... Et puis, aprs tout, il est juste
que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.

Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de
larmes, appuya  son tour sa jolie tte sur l'paule de sa soeur,
qui continua de la sorte:

Je suis plus calme maintenant, ma tendre va; un moment j'ai
cess d'crire, et j'ai chass ces noires ides: reprenons notre
entretien.

Aprs avoir ainsi longuement caus de l'Inde avec toi, je te
parlerai un peu de l'Europe; hier au soir, un de nos gens, homme
trs sr, a rejoint nos avant-postes; il m'apportait une lettre
arrive de France  Calcutta; enfin, j'ai des nouvelles de mon
pre, mon inquitude a cess. Cette lettre est date du mois
d'aot de l'an pass. J'ai vu, par son contenu, que plusieurs
autres lettres auxquelles il fait allusion ont t retardes ou
gares; car depuis prs de deux ans je n'en avais pas reu; aussi
tais-je dans une inquitude mortelle  son sujet. Excellent pre!
toujours le mme; l'ge ne l'a pas affaibli, son caractre est
aussi nergique, sa sant aussi robuste que par le pass, me dit-
il; toujours fidle  ses austres ides rpublicaines, et
esprant beaucoup... Car, dit-il, _les temps sont proches, _et il
souligne ces mots... Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de
bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert... de notre
ami... Vrai, ma chre va, mon chagrin est moins amer... quand je
pense que cet excellent homme est auprs de toi; car je le
connais, il t'aura accompagne dans ton exil. Quel coeur d'or...
sous sa rude corce de soldat!... Comme il doit aimer notre
enfant!...

Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l'air de
chercher par terre son petit mouchoir  carreaux rouges et bleus
qui tait sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courb.
Quand il se releva il essuyait sa moustache.

-- Comme notre pre te connat bien!...

-- Comme il a devin que tu nous aimes!...

-- Bien, bien, mes enfants, passons cela... Arrivez tout de suite
 ce que dit le gnral de mon petit Agricol et de Gabriel, le
fils adoptif de ma femme... Pauvre femme, quand je pense que, dans
trois mois peut-tre... Allons, enfants, lisez, lisez... ajouta le
soldat, voulant contenir son motion.

J'espre toujours malgr moi, ma chre va, que peut-tre un jour
ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y crire ce
qui peut aussi intresser Dagobert. Ce sera pour lui une
consolation d'avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon pre,
toujours chef d'atelier chez l'excellent M. Hardy, m'apprend que
celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux
Dagobert; Agricol travaille dans l'atelier de mon pre, qui en est
enchant; c'est, me dit-il, un grand et vigoureux garon, qui
manie comme une plume son lourd marteau de forgeron; aussi gai
qu'intelligent et laborieux, c'est le meilleur ouvrier de
l'tablissement, ce qui ne l'empche pas, le soir, aprs sa rude
journe de travail, lorsqu'il revient auprs de sa mre qu'il
adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus
remarquables. Sa posie est remplie d'nergie et d'lvation; on
ne chante pas autre chose  l'atelier et ses refrains chauffent
les coeurs les plus froids et les plus timides.

-- Comme tu dois tre fier de ton fils, Dagobert! lui dit Rose
avec admiration. Il fait des chansons!

-- Certainement, c'est superbe... mais ce qui me flatte surtout,
c'est qu'il est bon pour sa mre, et qu'il manie vigoureusement le
marteau... Quant aux chansons, avant qu'il ait fait le _Rveil du
peuple _et la _Marseillaise... _il aura joliment battu du fer;
mais c'est gal, o ce diable d'Agricol aura-t-il appris cela?
Sans doute  l'cole, o, comme vous allez le voir, il allait avec
Gabriel, son frre adoptif.

Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l'tre idal qu'elles
nommaient leur ange gardien, la curiosit des jeunes filles fut
vivement excite, Blanche redoubla d'attention en continuant
ainsi:

Le frre adoptif d'Agricol, ce pauvre enfant abandonn que la
femme de notre bon Dagobert a si gnreusement recueilli, offre,
me dit mon pre, un grand contraste avec Agricol, non pour le
coeur, car ils ont tous deux le coeur excellent; mais autant
Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mlancolique et
rveur. Du reste, ajoute mon pre, chacun d'eux a, pour ainsi
dire, la figure de son caractre: Agricol est brun, grand et
fort... il a l'air joyeux et hardi; Gabriel, au contraire, est
frle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une
expression de douceur anglique...

Les orphelines se regardrent toutes surprises; puis, tournant
vers Dagobert leurs figures ingnues, Rose lui dit:

-- As-tu entendu, Dagobert? Notre pre dit que ton Gabriel est
blond et qu'il a une figure d'ange. Mais c'est tout comme le
ntre...

-- Oui, oui, j'ai bien entendu, c'est pour cela que votre rve me
surprenait.

-- Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus? dit Rose.

-- Pour a, mes enfants, quoique le gnral n'en dise rien, j'en
rpondrais; ces blondins, a a toujours les yeux bleus; mais,
bleus ou noirs, il ne s'en servira gure pour regarder les jeunes
filles en face; continuer, vous allez voir pourquoi.

Blanche reprit: La figure de Gabriel a une expression d'une
douceur anglique; un des frres des coles chrtiennes, o il
allait, ainsi qu'Agricol et d'autres enfants du quartier, frapp
de son intelligence et de sa bont, a parl de lui  un protecteur
haut plac, qui s'est intress  lui, l'a plac dans un
sminaire, et depuis deux ans Gabriel est prtre; il se destine
aux missions trangres, et il doit bientt partir pour
l'Amrique...

-- Ton Gabriel est prtre?... dit Rose en regardant Dagobert.

-- Et le ntre est un ange, ajouta Blanche.

-- Ce qui prouve que le vtre a un grade de plus que le mien;
c'est gal, chacun son got; il y a des braves gens partout; mais
j'aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je
prfre voir mon garon,  moi, les bras nus, un marteau  la main
et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre
vieux grand-pre, mes enfants, autrement dit le pre du marchal
Simon, duc de Ligny; car, aprs tout, le gnral est duc et
marchal par la grce de l'empereur; maintenant, terminez votre
lecture.

-- Hlas! oui, dit Blanche, il n'y a plus que quelques lignes.

Et elle reprit:

Ainsi donc, ma chre et tendre va, si ce journal te parvient, tu
pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils,
qu'il a quitts pour nous. Comment jamais reconnatre un pareil
sacrifice? Mais je suis tranquille, ton bon et gnreux coeur aura
su le ddommager...

Adieu... et encore adieu pour aujourd'hui, mon va bien-aime;
pendant un instant, je viens d'interrompre ce jour pour aller
jusqu' la tente de Djalma; il dormait paisiblement, son pre le
veillait; d'un signe il m'a rassur. L'intrpide jeune homme ne
court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l'pargner
encore!... Adieu, ma tendre va; la nuit est silencieuse et calme,
les feux du bivouac s'teignent peu  peu; nos pauvres montagnards
reposent, aprs cette sanglante journe; je n'entends d'heure en
heure que le cri lointain de nos sentinelles... Ces mots trangers
m'attristent encore; ils me rappellent ce que j'oublie parfois en
t'crivant... que je suis au bout du monde et spar de toi... de
mon enfant! Pauvres tres chris! quel est... quel sera votre
sort? Ah! si du moins je pouvais vous envoyer  temps cette
mdaille qu'un hasard funeste m'a fait emporter de Varsovie, peut-
tre obtiendrais-tu d'aller en France, ou du moins d'y envoyer ton
enfant avec Dagobert; car tu sais de quelle importance... Mais 
quoi bon ajouter ce chagrin  tous les autres?... Malheureusement,
les annes se passent... le jour fatal arrivera, et ce dernier
espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlev; mais je ne
veux pas finir ce jour par une pense triste. Adieu, mon va bien-
aime! presse notre enfant sur ton coeur, couvre-le de tous les
baisers que je vous envoie  tous deux du fond de l'exil.

 demain, aprs le combat.

 cette touchante lecture succda un assez long silence. Les
larmes de Rose et de Blanche coulrent lentement. Dagobert, le
front appuy sur sa main, tait aussi douloureusement absorb.

Au dehors, le vent augmentait de violence; une pluie paisse
commenait  fouetter les vitres sonores; le plus profond silence
rgnait dans l'auberge.

* * * *

Pendant que les filles du gnral Simon lisaient avec une si
touchante motion quelques fragments du journal de leur pre, une
scne mystrieuse, trange, se passait dans l'intrieur de la
mnagerie du dompteur de btes.



IX. Les cages.

Morok venait de s'armer; par-dessus sa veste de peau de daim, il
avait revtu sa cote de mailles, tissu d'acier souple comme la
toile, dure comme le diamant; recouvrant ensuite ses bras de
brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferres,
et dissimulant cet attirail dfensif sous un large pantalon et
sous une ample pelisse soigneusement boutonne, il avait pris  la
main une longue tige de fer chauffe  blanc, emmanche dans une
poigne de bois.

Quoique depuis longtemps dompts par l'adresse et par l'nergie du
Prophte, son tigre Can, son lion Judas et sa panthre noire la
Mort avaient voulu, dans quelques accs de rvolte, essayer sur
lui leurs dents et leurs ongles; mais, grce  l'armure cache par
sa pelisse, ils avaient mouss leurs ongles sur un piderme
d'acier, brch leurs dents sur des bras et des jambes de fer,
tandis qu'un lger coup de badine mtallique de leur matre
faisait fumer et grsiller leur peau, en la sillonnant d'une
brlure profonde. Reconnaissant l'inutilit de leurs morsures, ces
animaux, dous d'une grande mmoire, comprirent que dsormais ils
essayeraient en vain leurs griffes et leurs mchoires sur un tre
invulnrable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement, que,
dans ses exercices publics, leur matre, au moindre mouvement
d'une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les
faisait ramper et se coucher pouvants.

Le Prophte, arm avec soin, tenant  la main le fer chauff 
blanc par Goliath, tait donc descendu par la trappe du grenier
qui s'tendait au-dessus du vaste hangar o l'on avait dpos les
cages de ses animaux: une simple cloison de planches sparait ce
hangar de l'curie des chevaux du dompteur de btes.

Un fanal  rflecteur jetait sur les cages une vive lumire. Elles
taient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espac,
garnissait leurs faces latrales. D'un ct, ce grillage tournait
sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux
que l'on y renfermait; le parquet des loges reposait sur deux
essieux et quatre petites roulettes de fer; on les tranait ainsi
facilement jusqu'au grand chariot couvert o on les plaait
pendant les voyages. L'une d'elles tait vide, les trois autres
renfermaient, comme on sait, une panthre, un tigre et un lion. La
panthre, originaire de Java, semblait mriter ce nom lugubre, LA
MORT, par son aspect sinistre et froce. Compltement noire, elle
se tenait tapie et ramasse sur elle-mme au fond de sa cage; la
couleur de sa robe se confondant avec l'obscurit qui l'entourait,
on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l'ombre
deux lueurs ardentes et fixes: deux larges prunelles d'un jaune
phosphorescent, qui ne s'allumaient pour ainsi dire qu' la nuit,
car tous ces animaux de la race fline n'ont l'entire lucidit de
leur vue qu'au milieu des tnbres.

Le Prophte tait entr silencieusement dans l'curie; le rouge
sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et
jauntre de sa chevelure raide et de sa longue barbe; le fanal,
plac assez haut, clairait compltement cet homme, et la crudit
de la lumire, oppose  la duret des ombres, accentuait
davantage encore les plans heurts de sa figure osseuse et
farouche. Il s'approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui
entourait sa fauve prunelle semblait s'agrandir: son oeil luttait
d'clat et d'immobilit avec l'oeil tincelant et fixe de la
panthre... Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait dj
l'influence du regard fascinateur de son matre; deux ou trois
fois elle ferma brusquement ses paupires, en faisant entendre un
sourd rlement de colre; puis bientt ses yeux, rouverts comme
malgr elle, s'attachrent invinciblement sur ceux du Prophte.
Alors les oreilles rondes de la Mort se collrent  son crne
aplati comme celui d'une vipre; la peau de son front se rida
convulsivement; elle contracta son mufle hriss de longues soies,
et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule arme de crocs
formidables. De ce moment, une sorte de rapport magntique sembla
s'tablir entre les regards de l'homme et ceux de la bte. Le
Prophte tendit vers la cage sa tige d'acier chauffe  blanc, et
dit d'une voix brve et imprieuse:

-- La Mort... ici!

La panthre se leva, mais s'crasa tellement que son ventre et ses
coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et
prs de cinq pieds de longueur; son chine lastique et charnue,
ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d'un cheval de
course, sa poitrine profonde, ses paules normes et saillantes,
ses pattes nerveuses et trapues, tout annonait que ce terrible
animal joignait la vigueur  la souplesse, la force  l'agilit.

Morok, sa baguette de fer toujours tendue vers la cage, fit un
pas vers la panthre... La panthre fit un pas vers le Prophte...
Il s'arrta... La Mort s'arrta.

 ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un
bond violent dans sa cage, comme s'il et t jaloux de
l'attention que son matre portait  la panthre; il poussa un
grognement rauque, et, levant sa tte, montra le dessous de sa
redoutable mchoire triangulaire et son puissant poitrail d'un
blanc sale, o venaient se fondre les tons cuivrs de sa robe
fauve raye de noir; sa queue, pareille  un gros serpent
rougetre annel d'bne, tantt se collait  ses flancs, tantt
les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'un vert
transparent et lumineux, s'arrtrent sur le Prophte. Telle tait
l'influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque
aussitt son grondement, comme s'il et t effray de sa
tmrit; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok
se tourna vers lui; pendant quelques secondes, il l'examina trs
attentivement. La panthre, n'tant plus soumise  l'influence du
regard de son matre, retourna se tapir dans l'ombre.

Un craquement  la fois strident et saccad, pareil  celui que
font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'tant fait
entendre dans la cage du lion Can, attira l'attention du
Prophte; laissant le tigre, il fit un pas vers l'autre loge. De
ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d'un roux jauntre:
ses cuisses taient replies sous lui, son paisse crinire
cachait entirement sa tte;  la tension et aux tressaillements
des muscles de ses reins,  la saillie de ses vertbres, on
devinait facilement qu'il faisait de violents efforts avec sa
gueule et ses pattes de devant.

Le Prophte, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que, malgr
ses ordres, Goliath n'et donn au lion quelques os  ronger...
Pour s'en assurer, il dit d'une voix brve et ferme:

-- Can!!

 Can ne changea pas de position.

-- Can... ici! reprit Morok d'une voix plus haute.

Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.

-- Can... ici! dit une troisime fois le prophte; mais en
prononant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier brlante
sur la hanche du lion.

 peine un lger sillon de fume courut-il sur le pelage roux de
Can, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna
et se prcipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un
bond, et pour ainsi dire debout, superbe... effrayant  voir. Le
Prophte se trouvant  l'angle de la cage, Can, dans sa fureur,
s'tait dress en profil afin de faire face  son matre, appuyant
ainsi son large flanc aux barreaux,  travers lesquels il passa
jusqu'au coude son bras norme, aux muscles renfls, et au moins
aussi gros que la cuisse de Goliath.

-- Can!!  bas!! dit le Prophte en se rapprochant vivement.

Le lion n'obissait pas encore... ses lvres, retrousses par la
colre, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi
aigus que des dfenses de sanglier. Du bout de son fer brlant,
Morok effleura les lvres de Can...  cette cuisante brlure,
suivie d'un appel imprvu de son matre, le lion, n'osant rugir,
gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaiss sur lui-
mme, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.

Le Prophte dcrocha le fanal afin de regarder ce que Can
rongeait: c'tait une des planches du parquet de sa cage, qu'il
tait parvenu  soulever, et qu'il broyait entre ses dents pour
tromper sa faim.

Pendant quelques instants le plus profond silence rgna dans la
mnagerie. Le Prophte, les mains derrire le dos, passait d'une
cage  l'autre, observant ses animaux d'un air inquiet et sagace,
comme s'il et hsit  faire parmi eux un choix important et
difficile. De temps  autre il prtait l'oreille en s'arrtant
devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de
l'auberge.

Cette porte s'ouvrit, Goliath parut; ses habits ruisselaient
d'eau.

-- Eh bien?... lui dit le Prophte.

-- a n'a pas t sans peine... Heureusement la nuit est noire, il
fait grand vent et il pleut  verse.

-- Aucun soupon?

-- Aucun, matre; vos renseignements taient bons; la porte du
cellier s'ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fentre des
fillettes. Quand vous avez siffl pour me dire qu'il tait temps,
je suis sorti avec un trteau que j'avais apport; je l'avais
appuy au mur, j'ai mont dessus; avec mes six pieds, a m'en
faisait neuf, je pouvais m'accouder sur la fentre; j'ai pris la
persienne d'une main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en
mme temps que je cassais deux carreaux, j'ai pouss la persienne
de toutes mes forces...

-- Et l'on a cru que c'tait le vent?

-- On a cru que c'tait le vent. Vous voyez que la brute n'est pas
si brute... Le coup fait, je suis vite rentr dans le cellier en
emportant mon trteau... Au bout de peu de temps, j'ai entendu la
voix du vieux... j'avais bien fait de me dpcher.

-- Oui, quand je t'ai siffl, il venait d'entrer dans la salle o
l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps.

-- Cet homme-l n'est pas fait pour rester longtemps  souper, dit
le gant avec mpris. Quelques moments aprs que les carreaux ont
t casss... le vieux a ouvert la fentre et a appel son chien
en lui disant: Saute... J'ai tout de suite couru  l'autre bout
du cellier; sans cela le maudit chien m'aurait vent derrire la
porte.

-- Le chien est maintenant enferm dans l'curie o est le cheval
du vieillard... continue.

-- Quand j'ai entendu refermer le persienne et la fentre, je suis
de nouveau sorti du cellier, j'ai replac mon trteau et je suis
remont; tirant doucement le loquet de la persienne, je l'ai
ouverte, mais les deux carreaux taient bouchs avec les pans
d'une pelisse, j'entendais parler et je ne voyais rien; j'ai
cart un peu le manteau et j'ai vu... Les fillettes dans leur lit
me faisaient face... le vieux, assis  leur chevet, me tournait le
dos.

-- Et son sac... son sac? ceci est l'important.

-- Son sac tait prs de la fentre, sur une table  ct de la
lampe; j'aurais pu y toucher en allongeant le bras.

-- Qu'as-tu entendu?

-- Comme vous m'aviez dit de ne penser qu'au sac, je ne me
souviens que de ce qui regardait le sac; le vieux a dit que dedans
il y avait ses papiers, des lettres d'un gnral, son argent et sa
croix.

-- Bon... ensuite?

-- Comme a m'tait difficile de tenir la pelisse carte du trou
du carreau, elle m'a chapp... J'ai voulu la reprendre, j'ai trop
avanc la main, et une des fillettes... l'aura vue... car elle a
cri en montrant la fentre.

-- Misrable!... tout est manqu!... s'cria le Prophte en
devenant ple de colre.

-- Attendez donc... non, tout n'est pas manqu. En entendant
crier, j'ai saut au bas de mon trteau, j'ai regagn le cellier;
comme le chien n'tait plus l, j'ai laiss la porte entr'ouverte,
j'ai entendu ouvrir la fentre, et j'ai vu,  la lueur, que le
vieux avanait la lampe en dehors; il a regard, il n'y avait pas
d'chelle; la fentre est trop haute pour qu'un homme de taille
ordinaire y puisse atteindre...

-- Il aura cru que c'tait le vent... comme la premire fois... Tu
es moins maladroit que je ne croyais.

-- Le loup s'est fait renard, vous l'avez dit... Quand j'ai su o
tait le sac, l'argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour
le moment, je suis revenu... et me voil.

-- Monte me chercher la pique de frne la plus longue...

-- Oui, matre.

-- Et la couverture de drap rouge...

-- Oui, matre.

-- Va.

Goliath monta l'chelle; arriv au milieu, il s'arrta.

-- Matre, vous ne voulez pas que je descende... un morceau de
viande pour la Mort?... Vous verrez qu'elle me gardera rancune...
Elle mettra tout sur mon compte... Elle n'oublie rien... et  la
premire occasion...

-- La pique et la couverture! rpondit le prophte d'une voix
imprieuse.

Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, excutait ses ordres,
Morok alla entr'ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la
cour et couta de nouveau.

-- Voici la pique de frne et la couverture, dit le gant en
redescendant de l'chelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il
faire?

-- Retourne au cellier, remonte prs de la fentre, et quand le
vieillard sortira prcipitamment de la chambre...

-- Qui le fera sortir?

-- Il sortira... que t'importe?

-- Aprs?

-- Tu m'as dit que la lampe tait prs de la croise?

-- Tout prs... sur la table,  ct du sac.

-- Ds que le vieux quittera la chambre, pousse la fentre, fais
tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce
qui te restera  excuter... les dix florins sont  toi... Tu te
rappelles bien tout?...

-- Oui, oui.

-- Les petites filles seront si pouvantes du bruit et de
l'obscurit, qu'elles resteront muettes de terreur.

-- Soyez tranquille, le loup s'est fait renard, il se fera
serpent.

-- Ce n'est pas tout.

-- Quoi encore?

-- Le toit de ce hangar n'est pas lev, la lucarne du grenier est
d'un abord facile... la nuit est noire... au lieu de rentrer par
la porte...

-- Je rentrerai par la lucarne.

-- Et sans bruit.

-- En vrai serpent.

Et le gant sortit.

-- Oui! se dit le Prophte aprs un assez long silence, ces moyens
sont srs... Je n'ai pas d hsiter... Aveugle et obscur
instrument... j'ignore le motif des ordres que j'ai reus; mais
d'aprs les recommandations qui les accompagnent... mais d'aprs
la position de celui qui me les a transmis, il s'agit, je n'en
doute pas, d'intrts immenses... d'intrts, reprit-il aprs un
nouveau silence, qui touchent  ce qu'il y a de plus grand... de
plus lev dans le monde... Mais comment ces deux jeunes filles,
presque mendiantes, comment ce misrable soldat, peuvent-ils
reprsenter de tels intrts?... Il n'importe, ajouta-t-il avec
humilit, je suis le bras qui agit... c'est  la tte qui pense et
qui ordonne... de rpondre de ses oeuvres...

Bientt le Prophte sortit du hangar en emportant la couverture
rouge, et se dirigea vers la petite curie de Jovial; la porte,
disjointe, tait  peine ferme par un loquet.  la vue d'un
tranger, Rabat-Joie se jeta sur lui; mais ses dents rencontrrent
les jambards de fer, et le Prophte, malgr les morsures du chien,
prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tte de la couverture
afin de l'empcher de voir et de sentir, l'emmena hors de
l'curie, et le fit entrer dans l'intrieur de sa mnagerie, dont
il ferma la porte.


X. La surprise.

Les orphelines, aprs avoir lu le journal de leur pre, taient
restes pendant quelque temps muettes, tristes et pensives,
contemplant ces feuillets jaunis par le temps. Dagobert, galement
proccup, songeait  son fils,  sa femme, dont il tait spar
depuis si longtemps, et qu'il esprait bientt revoir. Le soldat,
rompant le silence qui durait depuis quelques minutes, prit les
feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit
dans sa poche et dit aux orphelines:

-- Allons, courage, mes enfants... vous voyez quel brave pre vous
avez; ne pensez qu'au plaisir de l'embrasser, et rappelez-vous
toujours le nom du digne garon  qui vous devez ce plaisir; car
sans lui votre pre tait tu dans l'Inde.

-- Il s'appelle Djalma... Nous ne l'oublierons jamais, dit Rose.

-- Et si notre ange gardien Gabriel revient encore, ajouta
Blanche, nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur
nous.

-- Bien, mes enfants; pour ce qui est du coeur, je suis sr de
vous, vous n'oublierez rien... Mais pour revenir au voyageur qui
tait venu trouver votre pauvre mre en Sibrie, il avait vu le
gnral un mois aprs les faits que vous venez de lire, et au
moment o il allait entrer de nouveau en campagne contre les
Anglais; c'est alors que votre pre lui a confi ses papiers et la
mdaille.

-- Mais cette mdaille,  quoi nous servira-t-elle, Dagobert?

-- Et ces mots gravs dessus, que signifient-ils? reprit Rose en
la tirant de son sein.

-- Dame! mes enfants... cela signifie qu'il faut que le 13 fvrier
1832 nous soyons  Paris, rue Saint-Franois, numro trois.

-- Mais pour quoi faire?

-- Votre pauvre mre a t si vite saisie par la maladie, qu'elle
n'a pu me le dire; tout ce que je sais, c'est que cette mdaille
lui venait de ses parents; c'tait une relique garde dans sa
famille depuis cent ans et plus.

-- Et comment notre pre la possdait-il?

-- Parmi les objets mis  la hte dans sa voiture lorsqu'il avait
t violemment emmen de Varsovie, se trouvait un ncessaire
appartenant  votre mre, o tait cette mdaille; depuis, le
gnral n'avait pu la renvoyer, n'ayant aucun moyen de
communication et ignorant o nous tions.

-- Cette mdaille est donc bien importante pour nous?

-- Sans doute, car, depuis quinze ans, jamais je n'avais vu votre
mre plus heureuse que le jour o le voyageur la lui a apporte...
Maintenant le sort de mes enfants sera peut-tre aussi beau qu'il
a t jusqu'ici misrable, me disait-elle devant l'tranger, avec
des larmes de joie dans les yeux; je vais demander au gouverneur
de Sibrie la permission d'aller en France avec mes filles... On
trouvera peut-tre que j'ai t assez punie par quinze annes
d'exil et par la confiscation de mes biens... Si l'on me refuse...
je resterai; mais on m'accordera au moins d'envoyer mes enfants en
France, o vous les conduirez, Dagobert; vous partirez tout de
suite, car il y a dj malheureusement bien du temps perdu... et
si vous n'arriviez pas le 13 fvrier prochain, cette cruelle
sparation, ce voyage si pnible, auraient t inutiles.

-- Comment, un seul jour de retard?...

-- Si nous arrivons le 14 au lieu du 13, il ne serait plus temps,
disait votre mre; elle m'a aussi donn une grosse lettre que je
devais mettre  la poste, pour la France, dans la premire ville
que nous traverserions, c'est ce que j'ai fait.

-- Et crois-tu que nous serons  Paris  temps?

-- Je l'espre; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait
doubler quelques tapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par
jour, et mme sans accident, nous n'arriverions  Paris au plus
tt que vers le commencement de fvrier, et il vaudrait mieux
avoir plus d'avance.

-- Mais, puisque notre pre est dans l'Inde, et que, condamn 
mort, il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous
donc?

-- Et o le reverrons-nous?

-- Pauvres enfants, c'est vrai... il y a tant de choses que vous
ne savez pas! Quand le voyageur l'a quitt, le gnral ne pouvait
pas revenir en France, c'est vrai, mais maintenant il le peut.

-- Et pourquoi le peut-il?

-- Parce que, l'an pass, les Bourbons, qui l'avaient exil, ont
t chasss  leur tour... la nouvelle en sera arrive dans
l'Inde, et votre pre viendra certainement vous attendre  Paris,
puisqu'il espre que vous et votre mre y serez le 13 fvrier de
l'an prochain.

-- Ah! maintenant je comprends: nous pouvons esprer de le revoir,
dit Rose en soupirant.

-- Sais-tu comment il s'appelle, ce voyageur, Dagobert?

-- Non, mes enfants... mais, qu'il s'appelle Pierre ou Jacques,
c'est un vaillant homme. Quand il a quitt votre mre, elle l'a
remerci en pleurant d'avoir t si dvou, si bon pour le
gnral, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serr ses mains
dans les siennes, et il lui a dit avec une voix douce qui m'a
remu malgr moi: Pourquoi me remercier? n'a-t-il pas dit: AIMEZ-
VOUS LES UNS LES AUTRES?

-- Qui a, Dagobert?

-- Oui, de qui voulait parler le voyageur?

-- Je n'en sais rien; seulement la manire dont il a prononc ces
mots m'a frapp, et ce sont les derniers qu'il ait dits.

-- AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES... rpta Rose toute pensive.

-- Comme elle est belle, cette parole!... ajouta Blanche.

-- Et o allait-il, ce voyageur?

-- Bien loin... bien loin dans le Nord, a-t-il rpondu  votre
mre. En le voyant s'en aller, elle me disait, en parlant de lui:
Son langage doux et triste m'a attendrie jusqu'aux larmes;
pendant le temps qu'il m'a parl, je me sentais meilleure,
j'aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, 
voir l'expression de la figure de cet tranger, on dirait qu'IL
N'A JAMAIS NI SOURI NI PLEURɻ, ajoutait votre mre. Quand il s'en
est all, elle et moi, debout  la porte, nous l'avons suivi des
yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tte baisse. Sa
marche tait lente... calme... ferme... on aurait dit qu'il
comptait ses pas... Et  propos de son pas, j'ai encore remarqu
une chose.

-- Quoi donc, Dagobert?

-- Vous savez que le chemin qui menait  la maison tait toujours
humide  cause de la petite source qui dbordait...

-- Oui.

-- Eh bien! la marque de ses pas tait reste sur la glaise, et
j'ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangs en
croix...

-- Comment donc, en croix?

-- Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la
couverture du lit, tenez, ils taient arrangs ainsi sous son
talon: vous voyez, a forme une croix.

-- Qu'est-ce que cela peut signifier, Dagobert?

-- Le hasard, peut-tre... oui... le hasard, et pourtant, malgr
moi, cette diable de croix qu'il laissait aprs lui m'a fait
l'effet d'un mauvais prsage, car  peine a-t-il t parti que
nous avons t accabls coup sur coup.

-- Hlas! la mort de notre mre...

-- Oui, mais avant... autre chagrin! Vous n'tiez pas encore
venues, elle crivait sa supplique pour demander la permission
d'aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j'entends le galop
d'un cheval; c'tait un courrier du gouverneur gnral de la
Sibrie. Il nous apportait l'ordre de changer de rsidence; sous
trois jours, nous devions nous joindre  d'autres condamns pour
tre conduits avec eux  quatre cents lieues plus au nord. Ainsi,
aprs quinze ans d'exil, on redoublait de cruaut, de perscution
envers votre mre...

-- Et pourquoi la tourmenter ainsi?

-- On aurait dit qu'un mauvais gnie s'acharnait contre elle, car
quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus 
Milosk, ou s'il nous et retrouvs plus tard, c'tait si loin, que
cette mdaille et les papiers qu'il apportait ne servaient plus 
rien... puisque, ayant pu partir tout de suite, c'est  peine si
nous arriverons  temps  Paris. On aurait intrt  empcher moi
ou mes enfants d'aller en France, qu'on n'agirait pas autrement,
disait votre mre, car nous exiler maintenant  quatre cents
lieues plus loin, c'est rendre impossible ce voyage en France dont
le terme est fix. Et elle se dsesprait  cette ide.

-- Peut-tre ce chagrin imprvu a-t-il caus sa maladie subite?

-- Hlas! non, mes enfants; c'est cet infernal cholra, qui arrive
sans qu'on sache d'o il vient, car il voyage lui aussi... et il
vous frappe comme le tonnerre; trois heures aprs le dpart du
voyageur, quand vous tes revenues de la fort toutes gaies,
toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre
mre... elle tait dj presque  l'agonie... et mconnaissable;
le cholra s'tait dclar dans le village... Le soir, cinq
personnes taient mortes... Votre mre n'a eu que le temps de vous
passer la mdaille au cou, ma chre petite Rose... de vous
recommander toutes deux  moi... de me supplier de nous mettre
tout de suite en route; elle morte, le nouvel ordre d'exil qui la
frappait ne pouvait plus vous atteindre; le gouverneur m'a permis
de partir avec vous pour la France, selon les dernires volonts
de votre...

Le soldat ne put achever; il mit sa main sur ses yeux pendant que
les orphelines s'embrassaient en sanglotant.

-- Oh! mais, reprit Dagobert avec orgueil, aprs un moment de
douloureux silence, c'est l que vous vous tes montres les
braves filles du gnral... Malgr le danger, on n'a pu vous
arracher du lit de votre mre; vous tes restes auprs d'elle
jusqu' la fin... Vous lui avez ferm les yeux, vous l'avez
veille toute la nuit... et vous n'avez voulu partir qu'aprs
m'avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que
j'avais creuse.

Dagobert s'interrompit brusquement. Un hennissement trange,
dsespr, auquel se mlaient des rugissements froces, firent
bondir le soldat sur sa chaise; il plit et s'cria:

-- C'est Jovial, mon cheval! que fait-on  mon cheval? Puis,
ouvrant la porte, il descendit prcipitamment l'escalier. Les deux
soeurs se serrrent l'une contre l'autre, si pouvantes du
brusque dpart du soldat, qu'elles ne virent pas une main norme
passer  travers les carreaux casss, ouvrir l'espagnolette de la
fentre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe
place sur une petite table o tait le sac du soldat.

Les orphelines se trouvrent ainsi plonges dans une obscurit
profonde.



XI. Jovial et la Mort.

Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa mnagerie, l'avait
ensuite dbarrass de la couverture qui l'empchait de voir et de
sentir.

 peine le tigre, le lion et la panthre l'eurent-ils aperu, que
ces animaux affams se prcipitrent aux barreaux de leurs loges.
Le cheval, frapp de stupeur, le cou tendu, l'oeil fixe, tremblait
de tous ses membres, et semblait clou sur le sol; une sueur
abondante et glace ruissela tout  coup de ses flancs. Le lion et
le tigre poussaient des rugissements effroyables, en s'agitant
violemment dans leurs loges. La panthre ne rugissait pas... mais
sa cage muette tait effrayante. D'un bond furieux, au risque de
se briser le crne, elle s'lana du fond de sa cage jusqu'aux
barreaux; puis, toujours muette, toujours acharne, elle
retournait en rampant  l'extrmit de sa loge, et d'un nouvel
lan, aussi imptueux qu'aveugle, elle tentait encore d'branler
le grillage. Trois fois, elle avait ainsi bondi... terrible,
silencieuse... lorsque le cheval, passant de l'immobilit de la
stupeur  l'garement de l'pouvante, poussa de longs
hennissements, et courut, effar, vers la porte par laquelle on
l'avait amen. La trouvant ferme, il baissa la tte, flchit un
peu les jambes, frla de ses naseaux l'ouverture laisse entre le
sol et les ais, comme s'il et voulu respirer l'air extrieur;
puis, de plus en plus perdu, il redoubla de hennissements en
frappant avec force de ses pieds de devant.

Le Prophte s'approcha de la cage de la Mort au moment o elle
allait reprendre son lan. Le lourd verrou qui retenait la grille,
pouss par la pique du dompteur des btes, glissa, sortit de sa
gche... et en une seconde le Prophte eut gravi la moiti de
l'chelle qui conduisait  son grenier.

Les rugissements du tigre et du lion, joints aux hennissements de
Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l'auberge.

La panthre s'tait de nouveau prcipite sur le grillage avec un
acharnement si furieux que, le grillage cdant, elle tomba d'un
saut au milieu du hangar. La lumire du fanal miroitait sur
l'bne lustre de sa robe, seme de mouchetures d'un noir mat...
un instant elle resta sans mouvement, ramasse sur ses membres
trapus... la tte allonge sur le sol, comme pour calculer la
porte du bond qu'elle allait faire pour atteindre le cheval, puis
elle s'lana brusquement sur lui.

En la voyant sortir de sa cage, Jovial, d'un violent cart, se
jeta sur la porte, qui s'ouvrait de dehors en dedans... y pesa de
toutes ses forces, comme s'il et voulu l'enfoncer, et au moment
o la Mort bondit il se cabra presque droit; mais celle-ci, rapide
comme l'clair, se suspendit  sa gorge en lui enfonant en mme
temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail.
La veine jugulaire du cheval s'ouvrit; des jets de sang vermeil
jaillirent sous la dent de la panthre de Java, qui, s'arc-boutant
alors sur ses pattes de derrire, serra puissamment sa victime
contre la porte, et de ses griffes tranchantes lui laboura et lui
ouvrit le flanc... la chair du cheval tait vive et pantelante,
ses hennissements stranguls devenaient pouvantables.

Tout  coup ces mots retentirent:

-- Jovial... courage... me voil... courage... C'tait la voix de
Dagobert, qui s'puisait en tentatives dsespres pour forcer la
porte derrire laquelle se passait cette lutte sanglante.

-- Jovial! reprit le soldat, me voil... au secours!...  cet
accent ami et bien connu, le pauvre animal, dj presque sur ses
fins, essaya de tourner la tte vers l'endroit d'o venait la voix
de son matre, lui rpondit par un hennissement plaintif, et,
s'abattant sous les efforts de la panthre, tomba... d'abord sur
les genoux, puis sur le flanc... de sorte que son chine et son
garrot, longeant la porte, l'empchaient de s'ouvrir.

Alors tout fut fini.

La panthre s'accroupit sur le cheval, l'treignit de ses pattes
de devant et de derrire, malgr quelques ruades dfaillantes, et
lui fouilla le flanc de son mufle ensanglant.

-- Au secours!... du secours  mon cheval! criait Dagobert, en
branlant vainement la serrure; puis il ajoutait avec rage:

-- Et pas d'armes... pas d'armes...

-- Prenez garde!... cria le dompteur de btes.

Et il parut  la mansarde du grenier, qui s'ouvrait sur la cour.

-- N'essayez pas d'entrer, il y va de la vie... ma panthre est
furieuse...

-- Mais mon cheval... mon cheval! s'cria Dagobert d'une voix
dchirante.

-- Il est sorti de son curie pendant la nuit, il est entr dans
le hangar en poussant la porte;  sa vue la panthre a bris sa
cage et s'est jete sur lui... Vous rpondrez des malheurs qui
peuvent arriver! ajouta le dompteur de btes d'un air menaant,
car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la
Mort dans sa loge.

-- Mais mon cheval... Sauvez mon cheval!!! s'cria Dagobert,
suppliant, dsespr.

Le Prophte disparut de sa lucarne. Les rugissements des animaux,
les cris de Dagobert, rveillrent tous les gens de l'htellerie
du _Faucon Blanc. _ et l les fentres s'clairaient et
s'ouvraient prcipitamment. Bientt les garons d'auberge
accoururent dans la cour avec des lanternes, entourrent Dagobert
et s'informrent de ce qui venait d'arriver.

-- Mon cheval est l... et un des animaux de ce misrable s'est
chapp de sa cage, s'cria le soldat en continuant d'branler la
porte.

 ces mots, les gens de l'auberge, dj effrays de ces
pouvantables rugissements, se sauvrent et coururent prvenir
l'hte.

On conoit les angoisses du soldat en attendant que la porte du
hangar s'ouvrit. Ple, haletant, l'oreille colle  la serrure, il
coutait...

Peu  peu les rugissements avaient cess, il n'entendait plus
qu'un grondement sourd et ces appels sinistres rpts par la voix
dure et brve du Prophte.

-- La Mort... ici... la Mort!

La nuit tait profondment obscure, Dagobert n'aperut pas
Goliath, qui, rampant avec prcaution le long du toit recouvert en
tuiles, rentrait dans le grenier par la fentre de la mansarde.

Bientt la porte de la cour s'ouvrit de nouveau; le matre de
l'auberge parut, suivi de plusieurs hommes; arm d'une carabine,
il s'avanait avec prcaution; ses gens portaient des fourches et
des btons.

-- Que se passe-t-il donc? dit-il en s'approchant de Dagobert,
quel trouble dans mon auberge!... Au diable les montreurs de btes
et les ngligents qui ne savent pas attacher le licou d'un cheval
 la mangeoire... Si votre bte est blesse... tant pis pour vous,
il fallait tre plus soigneux.

Au lieu de rpondre  ces reproches, le soldat, coutant toujours
ce qui se passait en dedans du hangar, fit un geste de la main
pour rclamer le silence. Tout  coup on entendit un clat de
rugissement froce, suivi d'un grand cri du Prophte, et presque
aussitt la panthre hurla d'une faon lamentable...

-- Vous tes sans doute la cause d'un malheur, dit au soldat
l'hte effray; avez-vous entendu? quel cri!... Morok est peut-
tre dangereusement bless.

Dagobert allait rpondre  l'hte lorsque la porte s'ouvrit;
Goliath parut sur le seuil et dit:

-- On peut entrer, il n'y a plus de danger. L'intrieur de la
mnagerie offrait un spectacle sinistre. Le Prophte, ple,
pouvant  peine dissimuler son motion sous son calme apparent,
tait agenouill  quelques pas de la cage de la panthre, dans
une attitude recueillie: au mouvement de ses lvres on devinait
qu'il priait.  la vue de l'hte et des gens de l'auberge, Morok
se releva en disant d'une voix solennelle:

-- Merci, mon Dieu! d'avoir pu vaincre encore une fois par la
force que vous m'avez donne.

Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, le front altier, le
regard imprieux, il sembla jouir du triomphe qu'il venait de
remporter sur la Mort, qui, tendue au fond de sa loge, poussait
encore des hurlements plaintifs. Les spectateurs de cette scne,
ignorant que la pelisse du dompteur de btes cacht une armure
complte, attribuant les cris de la panthre  la crainte,
restrent frapps d'tonnement et d'admiration devant
l'intrpidit et le pouvoir surnaturel de cet homme.

 quelques pas derrire lui, Goliath se tenait debout, appuy sur
la pique de frne... Enfin, non loin de la cage, au milieu d'une
mare de sang, tait tendu le cadavre de Jovial.

 la vue de ces restes sanglants, dchirs, Dagobert resta
immobile, et sa rude figure prit une expression de douleur
profonde. Puis, se jetant  genoux, il souleva la tte de Jovial.
Et retrouvant ternes, vitreux et  demi ferms ces yeux nagure
encore si intelligents et si gais lorsqu'ils se tournaient vers un
matre aim, le soldat ne put retenir une exclamation
dchirante... Dagobert oubliait sa colre, les suites dplorables
de cet accident si fatal aux intrts des deux jeunes filles, qui
ne pouvaient ainsi continuer leur route; il ne songeait qu' la
mort horrible de ce pauvre vieux cheval, son ancien compagnon de
fatigue et de guerre, fidle animal deux fois bless comme lui...
et que depuis tant d'annes il n'avait pas quitt... Cette motion
poignante se lisait d'une manire si cruelle, si touchante, sur le
visage du soldat, que le matre de l'htellerie et ses gens se
sentirent un instant apitoys  la vue de ce grand gaillard
agenouill devant ce cheval mort. Mais lorsque, suivant le cours
de ses regrets, Dagobert songea aussi que Jovial avait t son
compagnon d'exil, que la mre des orphelines avait autrefois,
comme ses filles, entrepris un pnible voyage avec ce malheureux
animal, les funestes consquences de la perte qu'il venait de
faire se prsentrent tout  coup  l'esprit du soldat; la fureur
succdant  l'attendrissement, il se releva les yeux tincelants,
courroucs, se prcipita sur le Prophte, d'une main le saisit 
la gorge, et de l'autre lui administra militairement dans la
poitrine cinq  six coups de poings qui s'amortirent sur la cotte
de mailles de Morok.

-- Brigand!... tu me rpondras de la mort de mon cheval! disait le
soldat en continuant la correction.

Morok, svelte et nerveux, ne pouvait lutter avantageusement contre
Dagobert, qui, servi par sa grande taille, montrait encore une
vigueur peu commune. Il fallut l'intervention de Goliath et du
matre de l'auberge pour arracher le Prophte des mains de
l'ancien grenadier. Au bout de quelques instants on spara les
deux champions. Morok tait blme de rage. Il fallut de nouveaux
efforts pour l'empcher de se saisir de la pique, dont il voulait
frapper Dagobert.

-- Mais c'est abominable! s'cria l'hte en s'adressant au soldat,
qui appuyait avec dsespoir ses poings crisps sur son front
chauve.

-- Vous exposez ce digne homme  tre dvor par ses btes, reprit
l'hte, et vous voulez encore l'assommer... Est-ce ainsi qu'une
barbe grise se conduit? faut-il aller chercher main-forte? Vous
vous tiez montr plus raisonnable dans la soire.

Ces mots rappelrent le soldat  lui-mme; il regretta d'autant
plus sa vivacit, que sa qualit d'tranger pouvait augmenter les
embarras de sa position; il fallait  tout prix se faire
indemniser de son cheval, afin d'tre en tat de continuer son
voyage, dont le succs pouvait tre compromis par un seul jour de
retard. Faisant un violent effort sur lui-mme, il parvint  se
contraindre.

-- Vous avez raison... j'ai t trop vif, dit-il  l'hte d'une
voix altre, qu'il tchait de rendre calme. Je n'ai pas eu la
patience de tantt. Mais enfin cet homme ne doit-il pas tre
responsable de la perte de mon cheval? Je vous en fais juge.

-- Eh bien, comme juge, je ne suis pas de votre avis. Tout cela
est de votre faute. Vous aurez mal attach votre cheval, et il
sera entr sous ce hangar dont la porte tait sans doute
entr'ouverte, dit l'hte, prenant videmment le parti du dompteur
de btes.

-- C'est vrai, reprit Goliath, je m'en souviens; j'avais laiss la
porte entrebille la nuit, afin de donner de l'air aux animaux;
les cages taient bien fermes, il n'y avait pas de danger...

-- C'est juste! dit un des assistants.

-- Il aura fallu la vue du cheval pour rendre la panthre furieuse
et lui faire briser sa cage, reprit un autre.

-- C'est plutt le Prophte qui doit se plaindre, dit un
troisime.

-- Peu importent ces avis divers, reprit Dagobert, dont la
patience commenait  se lasser; je dis, moi, qu'il me faut 
l'instant de l'argent ou un cheval; oui,  l'instant, car je veux
quitter cette auberge de malheur.

-- Et je dis, moi, que c'est vous qui allez m'indemniser, s'cria
Morok, qui sans doute mnageait ce coup de thtre pour la fin,
car il montra sa main gauche ensanglante, jusqu'alors cache dans
la manche de sa pelisse. Je serai peut-tre estropi pour ma vie,
ajouta-t-il. Voyez, quelle blessure la panthre m'a faite!

Sans avoir la gravit que lui attribuait le Prophte, cette
blessure tait assez profonde. Ce dernier argument lui concilia la
sympathie gnrale. Comptant sans doute sur cet incident pour
dcider d'une cause qu'il regardait comme sienne, l'htelier dit
au garon d'curie:

-- Il n'y a qu'un moyen d'en finir... c'est d'aller tout de suite
veiller M. le bourgmestre, et de le prier de venir ici; il
dcidera qui a tort ou raison.

-- J'allais vous le proposer, dit le soldat; car aprs tout, je ne
peux pas me faire justice moi-mme.

-- Fritz, cours chez M. le bourgmestre, dit l'hte.

Le garon partit prcipitamment. Son matre, craignant d'tre
compromis par l'interrogatoire du soldat, auquel il avait la
veille nglig de demander ses papiers, lui dit:

-- Le bourgmestre sera de trs mauvaise humeur d'tre drang si
tard. Je n'ai pas envie d'en souffrir, aussi je vous engage 
aller me chercher vos papiers, s'ils sont en rgle... car j'ai eu
tort de ne pas me les faire prsenter hier au soir  votre
arrive.

-- Ils sont en haut dans mon sac, vous allez les avoir, rpondit
le soldat.

Puis, dtournant la vue et mettant la main sur ses yeux lorsqu'il
passa devant le corps de Jovial, il sortit pour aller retrouver
les deux soeurs. Le Prophte le suivit d'un regard triomphant, et
se dit: Le voil sans cheval, sans argent, sans papiers... Je ne
pouvais faire plus... puisqu'il m'tait interdit de faire plus...
et que je devais autant que possible agir de ruse et mnager les
apparences... Tout le monde donnera tort  ce soldat. Je puis du
moins rpondre que, de quelques jours, il ne continuera pas sa
route, puisque de si grands intrts semblent se rattacher  son
arrestation et  celle de ces deux jeunes filles.

Un quart d'heure aprs cette rflexion du dompteur de btes, Karl,
le camarade de Goliath, sortait de la cachette o son matre
l'avait confin pendant la soire, et partait pour Leipzig,
porteur d'une lettre que Morok venait d'crire  la hte et que
Karl devait, aussitt son arrive, mettre  la poste. L'adresse de
cette lettre tait ainsi conue:

_ Monsieur,_
_Monsieur Rodin,_

_Rue du Milieu-des-Ursins, n 11,_
_ Paris,_
_France._



XII. Le bourgmestre.

L'inquitude de Dagobert augmentait de plus en plus; certain que
son cheval n'tait pas venu dans le hangar tout seul, il
attribuait ce malheureux vnement  la mchancet du dompteur de
btes, mais il demandait en vain la cause de l'acharnement de ce
misrable contre lui, et il songeait avec effroi que sa cause, si
juste qu'elle ft, allait dpendre de la bonne ou mauvaise humeur
d'un juge arrach au sommeil et qui pouvait le condamner sur des
apparences trompeuses. Bien dcid  cacher aussi longtemps que
possible aux orphelines le nouveau coup qui les frappait, il
ouvrit la porte de leur chambre, lorsqu'il se heurta contre Rabat-
Joie, car le chien tait accouru  son poste aprs avoir en vain
essay d'empcher le Prophte d'emmener Jovial.

-- Heureusement le chien est revenu l, les pauvres petites
taient gardes, dit le soldat en ouvrant la porte.

 sa grande surprise, une profonde obscurit rgnait dans la
chambre.

-- Mes enfants... s'cria-t-il, pourquoi tes-vous donc sans
lumire?

On ne lui rpondit pas. Effray, il courut au lit  ttons, prit
la main d'une des deux soeurs: cette main tait glace.

-- Rose!... mes enfants! s'cria-t-il. Blanche!... Mais rpondez-
moi donc... Vous me faites peur...

Mme silence; la main qu'il tenait se laissait mouvoir
machinalement, froide et inerte. La lune, alors dgage des nuages
noirs qui l'entouraient, jeta dans cette petite chambre et sur le
lit plac en face la fentre une assez vive clart pour que le
soldat vt les deux soeurs vanouies. La lueur bleutre de la lune
augmentait encore la pleur des orphelines; elles se tenaient 
demi embrasses; Rose avait cach sa tte dans le sein de Blanche.

-- Elles se seront trouves mal de frayeur, s'cria Dagobert en
courant  sa gourde. Pauvres petites! aprs une journe o elles
ont eu tant d'motions, ce n'est pas tonnant!

Et le soldat, imbibant le coin d'un mouchoir de quelques gouttes
d'eau-de-vie, se mit  genoux devant le lit, frotta lgrement les
tempes des deux soeurs, et passa sous leurs petites narines roses
le linge imprgn de spiritueux... Toujours agenouill, penchant
vers les orphelines sa brune figure inquite, mue, il attendit
quelques secondes avant de renouveler l'emploi du seul moyen de
secours qu'il et en son pouvoir. Un lger mouvement de Rose donna
quelque espoir au soldat; la jeune fille tourna sa tte sur
l'oreiller en soupirant; puis bientt elle tressaillit, ouvrit ses
yeux  la fois tonns et effrays; mais, ne reconnaissant pas
d'abord Dagobert, elle s'cria: Ma soeur! et elle se jeta entre
les bras de Blanche.

Celle-ci commenait  ressentir aussi les effets des soins du
soldat. Le cri de Rose la tira compltement de sa lthargie;
partageant de nouveau sa frayeur sans en savoir la cause, elle se
pressa contre elle.

-- Les voil revenues... c'est l'important, dit Dagobert.

Maintenant la folle peur passera bien vite. Puis il ajouta en
adoucissant sa voix:

-- Eh bien! mes enfants... courage!... vous allez mieux... c'est
moi qui suis l... moi... Dagobert.

Les orphelines firent un brusque mouvement, tournrent vers le
soldat leurs charmants visages encore pleins de trouble,
d'motion, et par un lan plein de grce, toutes deux lui
tendirent les bras en s'criant:

-- C'est toi... Dagobert... nous sommes sauves...

-- Oui, mes enfants... c'est moi, dit le vtran en prenant leurs
mains dans les siennes, et les serrant avec bonheur. Vous avez
donc eu grand'peur pendant mon absence?

-- Oh!... peur...  mourir...

-- Si tu savais... mon Dieu... si tu savais!

-- Mais la lampe est teinte! pourquoi?

-- Ce n'est pas nous...

-- Voyons, remettez-vous, pauvres petites, et racontez-moi cela...
Cette auberge ne me parat pas sre... Heureusement nous la
quitterons bientt... Maudit sort qui m'y a conduit... Aprs cela,
il n'y avait pas d'autre htellerie dans le village... Que s'est-
il donc pass?

--  peine as-tu t parti... que la fentre s'est ouverte bien
fort, la lampe est tombe avec la table, et un bruit terrible...

-- Alors le coeur nous a manqu, nous nous sommes embrasses en
poussant un cri, car nous avions cru aussi entendre marcher dans
la chambre.

-- Et nous nous sommes trouves mal, tant nous avions peur...

Malheureusement, persuad que la violence du vent avait dj cass
les carreaux et branl la fentre, Dagobert crut avoir mal ferm
l'espagnolette, attribua ce second accident  la mme cause que le
premier, et crut que l'effroi des orphelines les abusait.

-- Enfin, c'est pass, n'y pensons plus, calmez-vous, leur dit-il.

-- Mais, toi, pourquoi nous as-tu quittes si vite... Dagobert?

-- Oui, maintenant je m'en souviens; n'est-ce pas, ma soeur, nous
avons entendu un grand bruit, et Dagobert a couru vers l'escalier
en disant: Mon cheval... que fait-on  mon cheval?

-- C'tait donc Jovial qui hennissait?

Ces questions renouvelaient les angoisses du soldat, il craignait
d'y rpondre, et dit d'un air embarrass:

-- Oui... Jovial hennissait..., mais ce n'tait rien!... Ah ! il
nous faut de la lumire. Savez-vous o j'ai mis mon briquet hier
soir? Allons, je perds la tte, il est dans ma poche. Il y a l
une chandelle; je vais l'allumer pour chercher dans mon sac des
papiers dont j'ai besoin.

Dagobert fit jaillir quelques tincelles, se procura de la
lumire, et vit en effet la croise encore entr'ouverte, la table
renverse, et auprs de la lampe son havresac; il ferma la
fentre, releva la petite table, y plaa son sac et le dboucla
afin d'y prendre son portefeuille, plac, ainsi que sa croix et sa
bourse, dans une espce de poche pratique contre le doublure et
la peau du sac, qui ne paraissait pas avoir t fouill, grce au
soin avec lequel les courroies taient rajustes. Le soldat
plongea sa main dans la poche qui s'offrait  l'entre du
havresac, et ne trouva rien. Foudroy de surprise, il plit, et
s'cria en reculant d'un pas:

-- Comment!!! rien!

-- Dagobert, qu'as-tu donc? dit Blanche.
Il ne rpondit pas. Immobile, pench sur la table, il restait la
main toujours plonge dans la poche du sac... Puis bientt, cdant
 un vague espoir... car une si cruelle ralit ne lui paraissait
pas possible, il vida prcipitamment le contenu du sac sur la
table: c'taient de pauvres hardes  moiti uses, son vieil habit
d'uniforme des grenadiers  cheval de la garde impriale, sainte
relique pour le soldat. Mais Dagobert eut beau dvelopper chaque
objet d'habillement, il n'y trouva ni sa bourse ni son
portefeuille, o taient ses papiers, les lettres du gnral Simon
et sa croix. En vain, avec cette purilit terrible qui accompagne
toujours les recherches dsespres, le soldat prit le havresac
par les deux coins et le secoua vigoureusement: rien n'en sortit.

Les orphelines se regardaient avec inquitude, ne comprenaient
rien au silence et  l'action de Dagobert, qui leur tournait le
dos.

Blanche se hasarda de lui dire d'une voix timide:

-- Qu'as-tu donc?... Tu ne rponds pas... Qu'est-ce que tu
cherches dans ton sac? Toujours muet, Dagobert se fouilla
prcipitamment, retourna toutes ses poches: rien.

Peut-tre pour la premire fois de sa vie, ses deux enfants comme
il les appelait, lui avaient adress la parole sans qu'il leur
rpondt.

Blanche et Rose sentirent de grosses larmes mouiller leurs yeux;
croyant le soldat fch, elles n'osrent plus lui parler.

-- Non... non... a ne se peut pas... non, disait le vtran en
appuyant sa main sur son front et en cherchant encore dans sa
mmoire o il aurait pu placer des objets si prcieux pour lui, ne
voulant pas encore se rsoudre  leur perte... Un clair de joie
brilla dans ses yeux... il courut prendre sur une chaise la valise
des orphelines: elle contenait un peu de linge, deux robes noires
et une petite bote de bois renfermant un mouchoir de soie qui
avait appartenu  leur mre, deux boucles de cheveux, et un ruban
noir qu'elle portait au cou. Le peu qu'elle possdait avait t
saisi par le gouverneur russe par suite de la confiscation.
Dagobert fouilla et refouilla tout... visita jusqu'aux derniers
recoins de la valise... Rien... rien...

Cette fois, compltement ananti, il s'appuya sur la table. Cet
homme si robuste, si nergique, se sentait faiblir... Son visage
tait  la fois brlant et baign d'une sueur froide... ses genoux
tremblaient sous lui. On dit vulgairement qu'un noy
s'accrocherait  une paille, il en est ainsi du _dsespoir _qui ne
veut pas absolument _dsesprer. _Dagobert se laissa entraner 
une dernire esprance absurde, folle, impossible... Il se
retourna brusquement vers les deux orphelines, et leur dit... sans
songer  l'altration de ses traits et de sa voix:

-- Je ne vous les ai pas donns...  garder... dites?

Au lieu de rpondre, Rose et Blanche pouvantes de sa pleur, de
l'expression de son visage, jetrent un cri.

-- Mon Dieu... mon Dieu... qu'as-tu donc? murmura Rose.

-- Les avez-vous... oui ou non? s'cria d'une voix tonnante le
malheureux, gar par la douleur. Si c'est non... je prends le
premier couteau venu et je me le _plante _ travers le corps.

-- Hlas! toi si bon... pardonne-nous si nous t'avons caus
quelque peine...

-- Tu nous aimes tant... tu ne voudrais pas nous faire de mal...

Et les orphelines se prirent  pleurer en tendant leurs mains
suppliantes vers le soldat. Celui-ci, sans les voir, les regardait
d'un oeil hagard; puis, cette espce de vertige dissip, la
ralit se prsenta bientt  sa pense avec toutes ses terribles
consquences; il joignit les mains, tomba  genoux devant le lit
des orphelines, y appuya son front, et  travers ses sanglots
dchirants, car cet homme de fer sanglotait, on n'entendait que
ces mots entrecoups:

-- Pardon... pardon... je ne sais pas... Ah! quel malheur!... quel
malheur! pardon!

 cette explosion de douleur dont elles ne comprenaient pas la
cause, mais qui, chez un tel homme, tait navrante, les deux
soeurs interdites entourrent de leurs bras cette vieille tte
grise, et s'crirent en pleurant:

-- Mais, regarde-nous donc! dis-nous ce qui t'afflige... Ce n'est
pas nous?...

Un bruit de pas rsonna dans l'escalier. Au mme instant
retentirent les aboiements de Rabat-Joie, rest en dehors de la
porte. Les grondements du chien devenaient plus furieux; ils
taient sans doute accompagns de dmonstrations hostiles, car on
entendit l'aubergiste s'crier d'un ton courrouc:

-- Dites donc h! appelez votre chien... ou parlez-lui, c'est
M. le bourgmestre qui monte.

-- Dagobert... entends-tu?... c'est le bourgmestre! dit Rose.

-- On monte... voil du monde... reprit Blanche. Ces mots, _le
bourgmestre, _rappelrent tout  Dagobert, et compltrent pour
ainsi dire le tableau de sa triste position. Son cheval tait
mort, il se trouvait sans papiers, sans argent, et un jour, un
seul jour de retard ruinait la dernire esprance des deux soeurs,
rendait inutile ce long et pnible voyage.

Les gens fortement tremps, et le vtran tait de ce nombre,
prfrent les grands prils, les positions menaantes, mais
nettement tranches,  ces angoisses vagues qui prcdent un
malheur dfinitif.

Dagobert, servi par son bon sens, par son admirable dvouement,
comprit qu'il n'avait de ressource que dans la justice du
bourgmestre, et que tous ses efforts devaient tendre  se rendre
ce magistrat favorable; il essuya donc ses yeux aux draps du lit,
se releva, droit, calme, rsolu, et dit aux orphelines.

-- Ne craignez rien... mes enfants; il faudra bien que ce soit
notre sauveur qui arrive.

-- Allez-vous appeler votre chien!... cria l'htelier, toujours
retenu sur l'escalier par Rabat-Joie, sentinelle vigilante, qui
continuait de lui disputer le passage. Il est donc enrag, cet
animal-l? Attachez-le donc! N'avez-vous pas dj assez caus de
malheurs dans ma maison?... Je vous dis que M. le bourgmestre veut
vous interroger  votre tour, puisqu'il vient d'entendre Morok.

Dagobert passa la main dans ses cheveux gris et sur sa moustache,
agrafa le col de sa houppelande, brossa ses manches avec ses
mains, afin de se donner le meilleur air possible, sentant que le
sort des orphelines allait dpendre de son entretien avec le
magistrat. Ce ne fut pas sans un violent battement de coeur qu'il
mit la main sur la serrure aprs avoir dit aux petites filles, de
plus en plus effrayes de tant d'vnements:

-- Enfoncez-vous bien dans votre lit, mes enfants... S'il faut
absolument que quelqu'un entre ici, le bourgmestre y entrera
seul...

Puis, ouvrant la porte, le soldat s'avana sur le palier et dit:

--  bas!... Rabat-Joie... ici!

Le chien obit avec une rpugnance marque. Il fallut que son
matre lui ordonnt deux fois de s'abstenir de toute manifestation
malfaisante  l'encontre de l'htelier; ce dernier, une lanterne
d'une main et son bonnet de l'autre, prcdait respectueusement le
bourgmestre, dont la figure magistrale se perdait dans la pnombre
de l'escalier. Derrire le juge, et quelques marches plus bas que
lui, on voyait vaguement, clairs par une autre lanterne, les
visages curieux des gens de l'htellerie. Dagobert, aprs avoir
fait rentrer Rabat-Joie dans sa chambre, ferma la porte et avana
de deux pas sur le palier, assez spacieux pour contenir plusieurs
personnes, et  l'angle duquel se trouvait un banc de bois 
dossier. Le bourgmestre, arrivant  la dernire marche de
l'escalier, parut surpris de voir Dagobert fermer la porte, dont
il semblait lui interdire l'entre.

-- Pourquoi fermez-vous cette porte? demanda-t-il d'un ton
brusque.

-- D'abord, parce que deux jeunes filles qui m'ont t confies,
sont couches dans cette pice; et ensuite, parce que votre
interrogatoire inquiterait ces enfants, rpondit Dagobert...
Asseyez-vous sur ce banc et interrogez-moi ici, monsieur le
bourgmestre; cela vous est gal, je pense?

-- Et de quel droit prtendez-vous m'imposer le lieu de votre
interrogatoire? demanda le juge d'un air mcontent.

-- Oh! je ne prtends rien, monsieur le bourgmestre, se hta de
dire le soldat, craignant avant tout d'indisposer son juge.
Seulement, comme ces jeunes filles sont couches et dj toutes
tremblantes, vous feriez preuve de bon coeur si vous vouliez bien
m'interroger ici.

-- Hum... ici, dit le magistrat avec humeur. Belle corve! c'tait
bien la peine de me dranger au milieu de la nuit... Allons, soit,
je vous interrogerai ici...

Puis, se tournant vers l'aubergiste:

-- Posez votre lanterne sur ce banc, et laissez-nous...

L'aubergiste obit, et descendit suivi des gens de sa maison,
aussi contrari que ceux-ci de ne pouvoir assister 
l'interrogatoire. Le vtran resta seul avec le magistrat.



XIII. Le jugement.

Le digne bourgmestre de Mockern tait coiff d'un bonnet de drap
et envelopp d'un manteau; il s'assit pesamment sur le banc.
C'tait un gros homme de soixante ans environ, d'une figure rogue
et renfrogne; de son poing rouge et gras, il frottait frquemment
ses yeux, gonfls et rougis par un brusque rveil.

Dagobert, debout, tte nue, l'air soumis et respectueux, tenant
son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tchait de lire
sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait
avoir de l'intresser  son sort, c'est--dire  celui des
orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait 
son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son
loquence, toute sa rsolution: lui qui vingt fois avait brav la
mort avec un froid ddain; lui qui, calme et assur, n'avait
jamais baiss les yeux devant le regard d'aigle de l'empereur, son
hros, son dieu..., se sentait interdit, tremblant, devant ce
bourgmestre de village  figure malveillante. De mme aussi,
quelques heures auparavant, il avait d subir, impassible et
rsign, les provocations du Prophte, pour ne pas compromettre la
mission sacre dont une mre mourante l'avait charg, montrant
ainsi  quel hrosme d'abngation peut atteindre une me honnte
et simple.

-- Qu'avez-vous  dire... pour votre justification? Voyons,
dpchons... demanda brutalement le juge avec un billement
d'impatience.

-- Je n'ai pas  me justifier... j'ai  me plaindre, monsieur le
bourgmestre, dit Dagobert d'une voix ferme.

-- Croyez-vous m'apprendre dans quels termes je dois vous poser
mes questions? s'cria le magistrat d'un ton si aigre que le
soldat se reprocha d'avoir dj si mal engag l'entretien.

Voulant apaiser son juge, il s'empressa de rpondre avec
soumission:

-- Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqu; je
voulais seulement dire que dans cette affaire je n'avais aucun
tort.

-- Le Prophte dit le contraire.

-- Le Prophte... rpondit le soldat d'un air de doute.

-- Le Prophte est un pieux et honnte homme incapable de mentir,
reprit le juge.

-- Je ne peux rien dire  ce sujet, mais vous avez trop de coeur,
monsieur le bourgmestre, pour me donner tort sans m'couter... ce
n'est pas un homme comme vous qui ferait une injustice... oh! cela
se voit tout de suite.

En se rsignant ainsi, malgr lui, au rle de _courtisan,
_Dagobert adoucissait le plus possible sa grosse voix, et tchait
de donner  son austre figure une expression souriante, avenante
et flatteuse.

-- Un homme comme vous, ajouta-t-il en redoublant d'amnit, un
juge si respectable... n'entend pas que d'une oreille.

-- Il ne s'agit pas d'oreilles... mais d'yeux, et quoique les
miens me cuisent comme si je les avais frotts avec des orties,
j'ai vu la main du dompteur de btes horriblement blesse.

-- Oui, monsieur le bourgmestre, c'est bien vrai; mais songez que
s'il avait ferm ses cages et sa porte, tout cela ne serait pas
arriv.

-- Pas du tout, c'est votre faute: il fallait solidement attacher
votre cheval  sa mangeoire.

-- Vous avez raison, monsieur le bourgmestre; certainement, vous
avez raison, dit le soldat d'une voix de plus en plus affable et
conciliante. Ce n'est pas un pauvre diable comme moi qui vous
contredira. Cependant, si l'on avait, par mchancet, dtach mon
cheval... pour le faire aller  la mnagerie... vous avouerez
n'est-ce pas? que ce n'est plus ma faute; ou du moins, vous
l'avouerez si cela vous fait plaisir, se hta de dire le soldat,
je n'ai pas le droit de vous rien commander.

-- Et pourquoi diable voulez-vous qu'on vous ait jou ce mauvais
tour?

-- Je ne le sais pas, monsieur le bourgmestre, mais...

-- Vous ne le savez pas... eh bien! ni moi non plus, dit
impatiemment le bourgmestre. Ah! mon Dieu! que de sottes paroles
pour une carcasse de cheval mort!

Le visage du soldat, perdant tout  coup son expression d'amnit
force, redevint svre; il rpondit d'une voix grave et mue:

-- Mon cheval est mort..., ce n'est plus qu'une carcasse, c'est
vrai; et il y a une heure, quoique bien vieux, il tait plein de
courage et d'intelligence... il hennissait joyeusement  ma
voix... et chaque soir il lchait les mains des deux pauvres
enfants qu'il avait protges tout le jour... comme autrefois il
avait port leur mre... Maintenant il ne portera plus personne,
on le jettera  la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera
dit... Ce n'tait pas la peine de me rappeler cela durement,
monsieur le bourgmestre, car je l'aimais, moi, mon cheval.

 ces mots, prononcs avec une simplicit digne et touchante, le
bourgmestre, mu malgr lui, se reprocha ses paroles.

-- Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d'une
voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous? c'est un
malheur.

-- Un malheur... oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand
malheur! Les jeunes filles que j'accompagne taient trop faibles
pour entreprendre une longue route  pied, trop pauvres pour
voyager en voiture... Pourtant il fallait que nous arrivassions 
Paris avant le mois de fvrier... Quand leur mre est morte, je
lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n'ont
plus que moi...

-- Vous tes donc leur...

-- Je suis leur fidle serviteur, monsieur le bourgmestre, et
maintenant que mon cheval a t tu, qu'est-ce que vous voulez que
je fasse? Voyons, vous tes bon, vous avez peut-tre des enfants?
Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites
orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde
un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte...
si, aprs avoir t bien malheureuses depuis leur naissance, oui,
allez! bien malheureuses, car mes filles sont filles d'exils...,
leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort
d'un cheval, ce voyage devnt impossible, dites, monsieur le
bourgmestre, est-ce que a ne vous remuerait pas le fond du coeur?
est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon
cheval est irrparable?

-- Certainement, rpondit le bourgmestre, assez bon au fond, et
partageant involontairement l'motion de Dagobert. Je comprends
maintenant toute la gravit de la perte que vous avez faite, et
puis ces orphelines m'intressent. Quel ge ont-elles?

-- Quinze ans et deux mois... elles sont jumelles...

-- Quinze ans et deux mois...  peu prs l'ge de ma Frdrique.

-- Vous avez une jeune demoiselle de cet ge? reprit Dagobert,
renaissant  l'espoir; eh bien, monsieur le bourgmestre,
franchement, le sort de mes pauvres petites ne m'inquite plus...
Vous nous ferez justice...

-- Faire justice... c'est mon devoir; aprs tout, dans cette
affaire-l, les torts sont  peu prs gaux: d'un ct, vous avez
mal attach votre cheval; de l'autre, le dompteur de btes a
laiss sa porte ouverte. Il m'a dit cela... J'ai t bless  la
main... mais vous rpondez: Mon cheval a t tu... et pour
mille raisons, la mort de mon cheval est un dommage irrparable.

-- Vous me faites parler mieux que je ne parlerai jamais, monsieur
le bourgmestre, dit le soldat avec un sourire humblement clin,
mais c'est le sens de ce que j'aurais dit, car, ainsi que vous le
prtendez vous-mme, monsieur le bourgmestre, ce cheval, c'tait
toute ma fortune, et il est bien juste que...

-- Sans doute, reprit le bourgmestre en interrompant le soldat,
vos raisons sont excellentes... Le Prophte... honnte et saint
homme, d'ailleurs, avait  sa manire trs habilement prsent les
faits; et puis, c'est une ancienne connaissance. Ici, voyez-vous,
nous sommes presque tous fervents catholiques; il donne  nos
femmes,  trs bon march, de petits livres trs difiants, et il
leur vend, vraiment  perte, des chapelets et des _agnus Dei _trs
bien confectionns... Cela ne fait rien  l'affaire, me direz-
vous, et vous aurez raison; pourtant, ma foi, je vous l'avoue,
j'tais venu ici dans l'intention...

-- De me donner tort... n'est-ce pas, monsieur le bourgmestre? dit
Dagobert de plus en plus rassur. C'est que vous n'tiez pas tout
 fait rveill... votre justice n'avait encore qu'un oeil
d'ouvert.

-- Vraiment, monsieur le soldat, rpondit le juge avec bonhomie,
a se pourrait bien, car je n'ai pas cach d'abord  Morok que je
lui donnais raison; alors il m'a dit, trs gnreusement du reste:
Puisque vous condamnez mon adversaire je ne veux pas aggraver sa
position, et vous dire certaines choses...

-- Contre moi?

-- Apparemment; mais, en gnreux ennemi, il s'est tu lorsque je
lui ai dit que, selon toute apparence, je vous condamnerais
provisoirement  une amende envers lui, car je ne le cache pas,
avant avoir entendu vos raisons j'tais dcid  exiger de vous
une indemnit pour la blessure du Prophte.

-- Voyez pourtant, monsieur le bourgmestre, comme les gens les
plus justes et les plus capables peuvent tre tromps, dit
Dagobert redevenant courtisan.

Bien plus, il ajouta, en tchant de prendre un air prodigieusement
malicieux:

-- Mais ils reconnaissent la vrit, et ce n'est pas eux que l'on
met dedans, tout Prophte que l'on soit!

Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert et
jamais commis, l'on juge de la gravit de la situation et des
efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux
pour capter la bienveillance de son juge. Le bourgmestre ne
comprit pas tout d'abord la plaisanterie; il ne fut mis sur la
voie que par l'air satisfait de Dagobert et par son coup d'oeil
interrogatif, qui semblait dire:

-- Hein! c'est charmant, j'en suis tonn moi-mme. Le magistrat
se prit donc  sourire d'un air paterne, en hochant la tte; puis
il rpondit, en aggravant encore le jeu de mots:

-- Eh... eh... eh! vous avez raison, le Prophte aura mal
prophtis... Vous ne lui payerez aucune indemnit; je regarde les
torts comme gaux, et les dommages comme compenss... Il a t
bless, votre cheval a t tu, partant vous tes quittes.

-- Et alors, combien croyez-vous qu'il me redoive? demanda le
soldat avec une trange navet...

-- Comment?

-- Oui, monsieur le bourgmestre... quelle somme est-ce qu'il me
payera?

-- Quelle somme?

-- Oui; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d'une chose,
monsieur le bourgmestre: je crois tre dans mon droit en
n'employant pas tout l'argent  l'acquisition d'un cheval... Je
suis sr qu'aux environs de Leipzig je trouverai une bte  bon
march chez les paysans... Je vous avouerai mme, entre nous, qu'
la rigueur, si je trouvais un bon petit ne... je n'y mettrais pas
d'amour-propre... J'aimerais mieux cela; car, voyez-vous, aprs ce
pauvre Jovial, la compagnie d'un autre cheval me serait pnible...
Aussi je dois vous...

-- Ah ! s'cria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de
quelle somme, de quel ne et de quel autre cheval venez-vous me
parler?... Je vous dis que vous ne deviez rien au Prophte et
qu'il ne vous doit rien.

-- Il ne me doit rien?

-- Vous avez la tte joliment dure, mon brave homme; je vous
rpte que si les animaux du Prophte ont tu votre cheval, le
Prophte a t bless grivement... Ainsi donc vous tes quittes,
ou, si vous l'aimez mieux, vous ne lui devez aucune indemnit et
il ne vous en doit aucune... Comprenez-vous enfin?

Dagobert, stupfait, resta quelques moments sans rpondre, en
regardant le bourgmestre avec une angoisse profonde. Il voyait de
nouveau ses esprances dtruites par ce jugement.

-- Pourtant, monsieur le bourgmestre, reprit-il d'une voix
altre, vous tre trop juste pour ne pas faire attention  une
chose: la blessure du dompteur ne l'empche pas de continuer son
tat... et la mort de mon cheval m'empche de continuer mon
voyage; il faut donc qu'il m'indemnise...

Le juge croyait avoir dj beaucoup fait pour Dagobert en ne le
rendant pas responsable de la blessure du Prophte, car Morok,
nous l'avons dit, exerait une certaine influence sur les
catholiques du pays, et surtout sur leurs femmes, par son dbit de
bimbeloterie dvote; l'on savait, de plus, qu'il tait appuy par
quelques personnes minentes. L'insistance du soldat blessa donc
le magistrat, qui, reprenant sa physionomie rogue, rpondit
schement:

-- Vous me feriez repentir de mon impartialit. Comment, au lieu
de me remercier, vous demandez encore!

-- Mais, monsieur le bourgmestre... je demande une chose juste...
Je voudrais tre bless  la main comme le Prophte et pouvoir
continuer ma route.

-- Il ne s'agit pas de ce que vous voudriez ou non... j'ai
prononc... c'est fini.

-- Mais...

-- Assez... assez... Passons  autre chose... Vos papiers?

-- Oui, nous allons parler de mes papiers... mais je vous en
supplie, monsieur le bourgmestre, ayez piti de ces deux enfants
qui sont l... Faites que nous puissions continuer notre voyage...
et...

-- J'ai fait tout ce que je peux faire... plus mme peut-tre que
je n'aurais d... Encore une fois, vos papiers?

-- D'abord il faut que je vous explique...

-- Pas d'explication... vos papiers... Prfrez-vous que je vous
fasse arrter comme vagabond?

-- Moi!... m'arrter!...

-- Je veux dire que si vous refusiez de me donner vos papiers, ce
serait comme si vous n'en aviez pas... Or, les gens qui n'en ont
pas, on les arrte jusqu' ce que l'autorit ait dcid sur eux...
Voyons vos papiers... Finissons, j'ai hte de retourner chez moi.

La position de Dagobert devenait d'autant plus accablante, qu'un
moment il s'tait laiss entraner  un vif espoir. Ce fut un
dernier coup  ajouter  ce que le vtran souffrait depuis le
commencement de cette scne; preuve aussi cruelle que dangereuse
pour un homme de cette trempe, d'un caractre droit, mais entier;
loyal, mais rude et absolu; pour un homme, enfin, qui, longtemps
soldat, et soldat victorieux, s'tait malgr lui habitu envers le
_bourgeois _ de certaines formules singulirement despotiques.

 ces mots: _Vos papiers! _Dagobert devint trs ple, mais il
tcha de cacher ses angoisses sous un air d'assurance qu'il
croyait propre  donner au magistrat une bonne opinion de lui.

-- En deux mots, monsieur le bourgmestre, je vais vous dire la
chose... Rien n'est plus simple... a peut arriver  tout le
monde... Je n'ai pas l'air d'un mendiant ou d'un vagabond, n'est-
ce pas? Et puis enfin... vous comprenez qu'un honnte homme qui
voyage avec deux jeunes filles...

-- Que de paroles!... Vos papiers?

Deux puissants auxiliaires vinrent, par un bonheur inespr, au
secours du soldat. Les orphelines, de plus en plus inquites, et
entendant toujours Dagobert parler sur le palier, s'taient leves
et habilles; de sorte qu'au moment o le magistrat disait d'une
voix brusque: _Que de paroles!_... _Vos papiers? _Rose et Blanche,
se tenant par la main, sortirent de la chambre.  la vue de ces
deux ravissantes figures, que leurs pauvres vtements de deuil
rendaient encore plus intressantes, le bourgmestre se leva,
frapp de surprise et d'admiration. Par un mouvement spontan,
chaque soeur prit une main de Dagobert et se serra contre lui en
regardant le magistrat d'un air  la fois inquiet et candide.
C'tait un tableau si touchant que ce vieux soldat prsentant pour
ainsi dire  son juge ces deux gracieuses enfants aux traits
remplis d'innocence et de charme, que le bourgmestre, par un
nouveau retour  des sentiments pitoyables, se sentit vivement
mu; Dagobert s'en aperut. Aussi, avanant, et tenant toujours
les orphelines par la main, il lui dit d'une voix pntre:

-- Les voil, ces pauvres petites, monsieur le bourgmestre, les
voil. Est-ce que je peux vous montrer un meilleur passeport?

Et, vaincu par tant de sensations pnibles, continues,
prcipites, Dagobert sentit malgr lui ses yeux devenir humides.

Quoique naturellement brusque et rendu plus maussade encore par
l'interruption de son sommeil, le bourgmestre ne manquait ni de
bon sens ni de sensibilit. Il comprit donc qu'un homme ainsi
accompagn devait difficilement inspirer de la dfiance.

-- Pauvres chres enfants... dit-il en les examinant avec un
intrt croissant, orphelines si jeunes... Et elles viennent de
bien loin!...

-- Du fond de la Sibrie, monsieur le bourgmestre, o leur mre
tait exile avant leur naissance... Voil plus de cinq mois que
nous voyageons  petites journes... N'est-ce pas dj assez dur
pour des enfants de cet ge!... C'est pour elles que je vous
demande grce et appui, pour elles que tout accable aujourd'hui,
car tout  l'heure, en venant chercher mes papiers... dans mon
sac, je n'ai plus retrouv mon portefeuille, o ils taient avec
ma bourse et ma croix... car enfin, monsieur le bourgmestre,
pardon, si je vous dis cela... ce n'est pas par gloriole... mais
j'ai t dcor de la main de l'empereur, et un homme qu'il a
dcor de sa main, voyez-vous, ne peut pas tre un mauvais homme,
quoiqu'il ait malheureusement perdu ses papiers... et sa bourse...
Car voil o nous en sommes, et c'est ce qui me rendait si
exigeant pour l'indemnit.

-- Et comment... et o... avez-vous fait cette perte!

-- Je n'en sais rien, monsieur le bourgmestre; je suis sr, avant-
hier  la couche, d'avoir pris un peu d'argent dans la bourse et
d'avoir vu le portefeuille; hier, la monnaie de la pice change
m'a suffi, et je n'ai pas dfait mon sac...

-- Et hier et aujourd'hui, o votre sac est-il rest!

-- Dans la chambre occupe par les enfants; mais cette nuit...

Dagobert fut interrompu par les pas de quelqu'un qui montait.
C'tait le Prophte.

Cach dans l'ombre au pied de l'escalier, il avait entendu cette
conversation. Il redoutait que la faiblesse du bourgmestre ne
nuist  la complte russite de ses projets, dj presque
entirement raliss.



XIV. La dcision.

Morok portait son bras gauche en charpe; aprs avoir lentement
gravi l'escalier, il salua respectueusement le bourgmestre. 
l'aspect de la sinistre figure du dompteur de btes, Rose et
Blanche, effrayes, reculrent d'un pas et se rapprochrent du
soldat.

Le front de celui-ci se rembrunit; il sentit de nouveau sourdement
bouillonner sa colre contre Morok, cause de ses cruels embarras
(il ignorait pourtant que Goliath et,  l'instigation du
Prophte, vol le portefeuille et les papiers).

-- Que voulez-vous, Morok! lui dit le bourgmestre d'un air moiti
bienveillant, moiti fch. Je voulais tre seul, je l'avais dit 
l'aubergiste.

-- Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre.

-- Un service?

-- Un grand service; sans cela je ne me serais pas permis de vous
dranger. Il m'est venu un scrupule.

-- Un scrupule?

-- Oui, monsieur le bourgmestre; je me suis reproch de ne pas
vous avoir dit ce que j'avais  vous dire sur cet homme; dj une
fausse piti m'avait gar.

-- Mais enfin, qu'avez-vous  dire?

Morok s'approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez
longtemps.

D'abord trs tonn, peu  peu la physionomie du bourgmestre
devint profondment attentive et soucieuse; de temps en temps il
laissait chapper une exclamation de surprise et de doute, en
jetant des regards de ct sur le groupe form par Dagobert et les
deux jeunes filles.  l'expression de ses regards de plus en plus
inquiets, scrutateurs et svres, on voyait facilement que les
paroles secrtes du Prophte changeaient progressivement l'intrt
que le magistrat avait ressenti pour les orphelines et pour le
soldat en un sentiment rempli de dfiance et d'hostilit.

Dagobert s'aperut de ce revirement soudain; ses craintes, un
instant calmes, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche,
interdites, et ne comprenant rien  cette scne muette,
regardaient le soldat avec une anxit croissante.

-- Diable!... dit le bourgmestre en se levant brusquement, je
n'avais pas song  tout cela; o donc avais-je la tte? Mais que
voulez-vous, Morok? lorsqu'on vient au milieu de la nuit vous
veiller, on n'a pas toute sa libert d'esprit; c'est un grand
service que vous me rendez l, vous me le disiez bien.

-- Je n'affirme rien, cependant...

-- C'est gal, il y a mille  parier contre un que vous avez
raison.

-- Ce n'est qu'un soupon fond sur quelques circonstances; mais
enfin un soupon...

-- Peut mettre sur la voie de la vrit... Et moi qui allais,
comme un oison, donner dans le pige... Encore une fois, o avais-
je donc la tte?...

-- Il est si difficile de se dfendre de certaines apparences...

--  qui le dites-vous, mon cher Morok,  qui le dites-vous?

Pendant cette conversation mystrieuse, Dagobert tait au
supplice; il pressentait vaguement qu'un violent orage allait
clater; il ne songeait qu' une chose,  matriser encore sa
colre.

Morok s'approcha du juge en lui dsignant du regard les
orphelines; il recommena de lui parler bas.

-- Ah! s'cria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop
loin.

-- Je n'affirme rien... se hta de dire Morok, c'est une simple
prsomption fonde sur... Et de nouveau il approcha ses lvres de
l'oreille du juge.

-- Aprs tout, pourquoi non? reprit le juge en levant les mains au
ciel, ces gens-l sont capables de tout; il dit aussi qu'il vient
de la Sibrie avec elles; qui prouve que ce n'est pas un amas
d'impudents mensonges? Mais on ne me prend pas deux fois pour
dupe, s'cria le bourgmestre d'un ton courrouc; car, ainsi que
tous les gens d'un caractre versatile et faible, il tait sans
piti pour ceux qu'il croyait capables d'avoir surpris son
intrt.

-- Ne vous htez pourtant pas de juger... ne donnez pas surtout 
mes paroles plus de poids qu'elles n'en ont, reprit Morok avec une
componction et une humilit hypocrites, ma position envers _cet
homme, _et il dsigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que
l'on pourrait croire que j'agis par ressentiment du mal qu'il m'a
fait; peut-tre mme est-ce que j'agis ainsi  mon insu... tandis
que je crois au contraire n'tre guid que par l'amour de la
justice, l'horreur du mensonge et le respect de notre sainte
religion. Enfin... qui vivra... verra... Que le Seigneur me
pardonne si je me suis tromp; en tout cas, la justice prononcera;
au bout d'un mois ou deux ils seront libres, s'ils sont innocents.

-- C'est pour cela qu'il n'y a pas  hsiter; c'est une simple
mesure de prudence, et ils n'en mourront pas. D'ailleurs, plus j'y
songe, plus cela me parat vraisemblable; oui, cet homme doit tre
un espion ou un agitateur franais; si je rapproche mes soupons
de cette manifestation des tudiants de Francfort...

-- Et, dans cette hypothse, pour monter, pour exalter la tte de
ces jeunes fous, il n'est rien de tel que...

Et d'un regard rapide, Morok dsigna les deux soeurs; puis, aprs
un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir:

-- Pour le dmon, tout moyen est bon...

-- Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imagin...

-- Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le
attentivement, et vous verrez que _cet homme _a une figure
dangereuse... Voyez...

En parlant ainsi, toujours  voix basse, Morok venait de dsigner
videmment Dagobert.

Malgr l'empire que celui-ci exerait sur lui-mme, la contrainte
o il se trouvait depuis son arrive dans cette auberge maudite,
et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et
du bourgmestre, finissait par tre au-dessus de ses forces;
d'ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier
l'intrt du juge venaient d'tre compltement ruins par la
fatale influence du dompteur de btes; aussi, perdant patience, il
s'approcha de celui-ci, les bras croiss sur la poitrine, et lui
dit d'une voix encore contenue:

-- C'est de moi que vous venez de parler tout bas  M. le
bourgmestre!

-- Oui, dit Morok en le regardant fixement.

-- Pourquoi n'avez-vous pas parl tout haut?

L'agitation presque convulsive de l'paisse moustache de Dagobert,
qui, aprs avoir dit ces paroles, regarda  son tour Morok entre
les deux yeux, annonait qu'un violent combat se livrait en lui.
Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d'une
voix plus haute:

-- Je vous demande pourquoi vous parlez bas  M. le bourgmestre
quand il s'agit de moi?

-- Parce qu'il y a des choses honteuses que l'on rougirait de dire
tout haut, rpondit Morok avec insolence.

Dagobert avait tenu jusqu'alors ses bras croiss. Tout  coup il
les tendit violemment en serrant les poings... Ce brusque
mouvement fut si expressif, que les deux soeurs jetrent un cri
d'effroi en se rapprochant de lui.

-- Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents
serres par la colre, que cet homme s'en aille... ou je ne
rponds plus de moi.

-- Comment! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres  moi...
Vous osez...

-- Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors
de lui, ou il arrivera quelque malheur!

-- Dagobert... mon Dieu!... calme-toi, s'crirent les enfants en
lui prenant les mains.

-- Il vous sied bien, misrable vagabond, pour ne pas dire plus,
de commander ici! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah! vous
croyez que pour m'abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos
papiers! Vous avez beau traner avec vous ces deux jeunes filles,
qui, malgr leur air innocent... pourraient bien n'tre que...

-- Malheureux! s'cria Dagobert en interrompant le bourgmestre
d'un regard si terrible, que le juge n'osa pas achever.

Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu'elles eussent
pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la
chambre; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il
revint prcipitamment vers le bourgmestre qui, effray de
l'attitude et de la physionomie du vtran, recula de deux pas en
arrire et se tint d'une main  la rampe de l'escalier.

-- coutez-moi bien, vous! dit le soldat en saisissant le juge par
le bras. Tantt, ce misrable m'a insult... et il montra Morok.
J'ai tout support... il s'agissait de moi. Tout  l'heure, j'ai
cout patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l'air un
moment de vous intresser  ces malheureuses enfants; mais puisque
vous n'avez ni coeur, ni piti, ni justice... je vous prviens,
moi, que tout bourgmestre que vous tes... je vous crosserai comme
j'ai cross ce chien, et il montra de nouveau le Prophte, si vous
avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme
vous parleriez de votre enfant... entendez-vous!

-- Comment... vous osez dire... s'cria le bourgmestre balbutiant
de colre, que si je parle de ces deux aventurires...

-- Chapeau bas!... quand on parle des filles du marchal duc de
Ligny! s'cria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et
le jetant  ses pieds.

 cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert,
exaspr, renonant  tout espoir, se laissait malheureusement
aller  la violence de son caractre, si pniblement contenue
depuis quelques heures.

Lorsque le bourgmestre vit son bonnet  ses pieds, il regarda le
dompteur de btes avec stupeur, comme s'il hsitait  croire  une
pareille normit.

Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu'il ne lui restait
aucun moyen de conciliation, jeta un coup d'oeil rapide autour de
lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premires
marches de l'escalier.

Le bourgmestre se tenait debout,  ct du banc, dans un angle du
palier; Morok, le bras en charpe, afin de donner une plus
srieuse apparence  sa blessure, tait auprs du magistrat.
Celui-ci, tromp par le mouvement de retraite de Dagobert,
s'cria:

-- Ah! tu crois chapper aprs avoir os porter la main sur moi...
vieux misrable!!

-- Monsieur le bourgmestre... pardonnez-moi... C'est un mouvement
de vivacit que je n'ai pu matriser; je me reproche cette
violence, dit Dagobert d'une voix repentante, en baissant
humblement la tte.

-- Pas de piti pour toi... malheureux! Tu veux recommencer 
m'attendrir avec ton air clin! mais j'ai pntr tes secrets
desseins... Tu n'es pas ce que tu parais tre, et il pourrait bien
y avoir une affaire d'tat au fond de tout ceci, ajouta le
magistrat d'un ton extrmement diplomatique. Tous moyens sont bons
pour les gens qui voudraient mettre l'Europe en feu.

-- Je ne suis qu'un pauvre diable... monsieur le bourgmestre...
Vous avez si bon coeur, ne soyez pas impitoyable!...

-- Ah! tu m'arraches mon bonnet!

-- Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui
tes cause de tout... ayez piti de moi... ne montrez pas de
rancune... Vous qui tes un saint homme, dites au moins un mot en
ma faveur  monsieur le bourgmestre.

-- Je lui ai dit... ce que je devais lui dire... rpondit
ironiquement Morok.

-- Ah! ah! te voil bien penaud  cette heure, vieux vagabond...
Tu croyais m'abuser par tes jrmiades, reprit le bourgmestre en
s'avanant vers Dagobert; Dieu merci! je ne suis plus ta dupe...
Tu verras qu'il y a  Leipzig de bons cachots pour les agitateurs
franais et pour les coureuses d'aventures, car tes donzelles ne
valent pas mieux que toi... Allons, ajouta-t-il d'un ton
important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi...
Quant  toi, Morok, tu vas...

Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert
ne cherchait qu' gagner du temps; il tudiait du coin de l'oeil
une porte entr'ouverte faisant face, sur le palier,  la chambre
occupe par les orphelines; trouvant le moment favorable, il
s'lana, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit  la
gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebille, que le
magistrat, stupfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une
parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre
compltement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras
en charpe, et voyant l'escalier libre, s'y prcipitait, le soldat
le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l'attira  lui,
l'enlaa dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour
touffer ses cris, et, malgr sa rsistance dsespre, le poussa,
le trana dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre
gisait dj confus et tourdi.

Aprs avoir ferm la porte  double tour, et mis la clef dans sa
poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l'escalier qui
aboutissait  un couloir donnant sur la cour. La porte de
l'auberge tait ferme; impossible de sortir de ce ct. La pluie
tombait  torrents; il vit,  travers les carreaux d'une salle
basse, clairs par la lueur du feu, l'hte et ses gens attendant
la dcision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et
intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le
soldat l'affaire d'une seconde, et il remonta rapidement rejoindre
les orphelines.

Morok, revenu  lui, appelait  l'aide de toutes ses forces; mais
lors mme que ses cris auraient pu tre entendus malgr la
distance, le bruit du vent et de la pluie les et touffs.
Dagobert avait donc environ une heure  lui, car il fallait assez
de temps pour que l'on s'tonnt de la longueur de son entretien
avec le magistrat; et une fois les soupons ou les craintes
veills, il fallait encore briser les deux portes, celle qui
fermait le couloir de l'escalier et celle de la chambre o taient
renferms le bourgmestre et le Prophte.

-- Mes enfants, il s'agit de prouver que vous avez du sang de
soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez
les jeunes filles, pouvantes du bruit qu'elles entendaient
depuis quelques moments.

-- Mon Dieu! Dagobert, qu'arrive-t-il? s'cria Blanche.

-- Que veux-tu que nous fassions? reprit Rose. Sans rpondre, le
soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement
ensemble, fit un gros noeud  l'un des bouts, qu'il plaa sur la
partie suprieure du vantail gauche de la fentre, pralablement
entr'ouvert, et ensuite referm. Intrieurement retenu par la
grosseur du noeud, qui ne pouvait passer entre le vantail et
l'encadrement de la croise, le drap se trouvait ainsi solidement
fix; son autre extrmit, flottant en dehors, atteignait le sol.
Le second battant de la fentre, restant ouvert, laissait aux
fugitifs un passage suffisant. Le vtran prit alors son sac, la
valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par
la croise, fit un signe  Rabat-Joie et l'envoya, pour ainsi
dire, garder ces objets. Le chien n'hsita pas, d'un bond il
disparut.

Rose et Blanche, stupfaites, regardaient Dagobert sans prononcer
une parole.

-- Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l'auberge
sont fermes... du courage... Et leur montrant la fentre:

-- Il faut passer par l, ou nous sommes arrts, mis en prison...
vous d'un ct... moi de l'autre, et notre voyage est flamb.

-- Arrts!... mis en prison! s'cria Rose.

-- Spares de toi! s'cria Blanche.

-- Oui, mes pauvres petites! On a tu Jovial... Il faut nous
sauver  pied, et tcher de gagner Leipzig... Lorsque vous serez
fatigues, je vous porterai tour  tour, et quand je devrais
mendier sur la route, nous arriverons... Mais un quart d'heure
plus tard, et tout est perdu... Allons, enfants, ayez confiance en
moi... Montrez que les filles du gnral Simon ne sont pas
poltronnes... et il nous reste encore de l'espoir.

Par un mouvement sympathique, les deux soeurs se prirent par la
main comme si elles eussent voulu s'unir contre le danger; leurs
charmantes figures, plies par tant d'motions, exprimrent alors
une rsolution nave qui prenait sa source dans leur foi aveugle
au dvouement du soldat.

-- Sois tranquille, Dagobert... nous n'aurons pas peur, dit Rose
d'une voix ferme.

-- Ce qu'il faut faire... nous le ferons, ajouta Blanche d'une
voix non moins assure.

-- J'en tais sr!... s'cria Dagobert, bon sang ne peut mentir...
En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est
solide, il y a huit pieds  peine de la fentre en bas... et
Rabat-Joie vous y attend...

-- C'est  moi de passer la premire, je suis l'ane aujourd'hui!
s'cria Rose aprs avoir tendrement embrass Blanche.

Et elle courut vers la fentre, voulant, s'il y avait quelque
pril  descendre d'abord, s'y exposer  la place de sa soeur.
Dagobert devina facilement la cause de cet empressement.

-- Chres enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne
craignez rien l'une pour l'autre, il n'y a aucun danger... j'ai
attach moi-mme le drap... Allons vite, ma petite Rose.

Lgre comme un oiseau, la jeune fille monta sur l'appui de la
fentre; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et
se laissa glisser doucement d'aprs les recommandations du soldat,
qui, le corps pench en dehors, l'encourageait de la voix.

-- Ma soeur... n'aie pas peur... dit la jeune fille  voix basse,
ds qu'elle eut touch le sol, c'est trs facile de descendre
comme cela; Rabat-Joie est l qui me lche les mains.

Blanche ne se fit pas attendre; aussi courageuse que sa soeur,
elle descendit avec le mme bonheur.

-- Chres petites cratures, qu'ont-elles fait pour tre si
malheureuses?... Mille tonnerres!!! il y a donc un sort maudit sur
cette famille-l? s'cria Dagobert le coeur bris, en voyant
disparatre la ple et douce figure de la jeune fille au milieu
des tnbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de
vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore.

-- Dagobert, nous t'attendons. Viens vite... dirent  voix basse
les orphelines, runies au pied de la fentre. Grce  sa grande
taille, le soldat sauta, plutt qu'il se laissa glisser  terre.

Dagobert et les deux jeunes filles avaient, depuis un quart
d'heure  peine, quitt en fugitifs l'auberge du _Faucon Blanc,
_lorsqu'un violent craquement retentit dans la maison. La porte
avait cd aux efforts du bourgmestre et de Morok, qui s'taient
servis d'une lourde table pour blier.

Guids par la lumire, ils accoururent dans la chambre des
orphelines, alors dserte. Morok vit les draps flotter au dehors,
il s'cria:

-- Monsieur le bourgmestre... c'est par la fentre qu'ils se sont
sauvs; ils sont  pied... par cette nuit orageuse et noire, ils
ne peuvent tre loin.

-- Sans doute... nous les rattraperons... Misrables vagabonds!...
Oh!... je me vengerai... Vite, Morok... il y va de ton honneur et
du mien...

-- De mon honneur!... Il y va de plus que cela pour moi, monsieur
le bourgmestre, rpondit le prophte d'un ton courrouc; puis,
descendant rapidement l'escalier, il ouvrit la porte de la cour,
et s'cria d'une voix retentissante:

-- Goliath, dchane les chiens!... et vous, l'hte, des
lanternes, des perches... Armez vos gens... faites ouvrir les
portes! Courons aprs les fugitifs; ils ne peuvent nous
chapper... il nous les faut... morts ou vifs.



Deuxime partie
La rue du Milieu-des-Ursins



I. Les messagers.[1]

Morok, le dompteur de btes, voyant Dagobert priv de son cheval,
dpouill de ses papiers, de son argent, et le croyant ainsi hors
d'tat de continuer sa route, avait, avant l'arrive du
bourgmestre, envoy Karl  Leipzig, porteur d'une lettre que
celui-ci devait immdiatement mettre  la poste.

L'adresse de cette lettre tait ainsi conue:

_ monsieur Rodin, rue du Milieu-des-Ursins, n 11  Paris._

Vers le milieu de cette rue solitaire, assez ignore, situe au-
dessous du niveau du quai Napolon, o elle dbouche non loin de
Saint-Landry, il existait alors une maison de modeste apparence,
leve au fond d'une cour sombre, troite, et isole de la rue par
un petit btiment de faade, perc d'une porte cintre et de deux
croises garnies d'pais barreaux de fer.

Rien de plus simple que l'intrieur de cette silencieuse demeure,
ainsi que le dmontrait l'ameublement d'une assez grande salle au
rez-de-chausse du corps de logis principal. De vieilles boiseries
grises couvraient les murs; le sol, carrel, tait peint en rouge
et soigneusement cir; des rideaux de calicot blanc se drapaient
aux croises. Une sphre de quatre pieds de diamtre environ,
place sur un pidestal de chne massif  l'extrmit de la
chambre, faisait face  la chemine. Sur ce globe d'une grande
chelle, on remarquait une foule de petites croix rouges
dissmines sur toutes les parties du monde: du nord au sud, du
levant au couchant, depuis les pays les plus barbares, les les
les plus lointaines, jusqu'aux nations les plus civilises,
jusqu' la France, il n'y avait pas une contre qui n'offrt
plusieurs endroits marqus de ces petites croix rouges servant
videmment de signes indicateurs ou de points de repre. Devant
une table de bois noir, charge de papiers et adosse au mur 
proximit de la chemine, une chaise tait vide; plus loin, entre
les deux fentres, on voyait un grand bureau de noyer, surmont
d'tagres remplies de cartons.

 la fin du mois d'octobre 1831, vers les huit heures du matin,
assis  ce bureau, un homme crivait. Cet homme tait M. Rodin, le
correspondant de Morok, le dompteur de btes.

g de cinquante ans, il portait une vieille redingote olive,
rpe, au collet graisseux, un mouchoir  tabac pour cravate, un
gilet et un pantalon de drap noir qui montraient la corde. Ses
pieds, chausss de gros souliers huils, reposaient sur un petit
carr de tapis vert plac sur le carreau rouge et brillant. Ses
cheveux gris s'aplatissaient sur ses tempes et couronnaient son
front chauve; ses sourcils taient  peine indiqus; sa paupire
suprieure, flasque et retombante comme la membrane qui voile 
demi les yeux des reptiles, cachait  moiti son petit oeil vif et
noir; ses lvres minces, absolument incolores, se confondaient
avec la teinte blafarde de son visage maigre, au nez pointu, au
menton pointu. Ce masque livide, pour ainsi dire sans lvres,
semblait d'autant plus trange qu'il tait d'une immobilit
spulcrale; sans le mouvement rapide des doigts de M. Rodin qui,
courb sur son bureau, faisait grincer sa plume, on l'et pris
pour un cadavre.

 l'aide d'un _chiffre _(alphabet secret) plac devant lui, il
transcrivait, d'une manire inintelligible pour qui n'et pas
possd la clef de ces signes, certains passages d'une longue
feuille d'criture. Au milieu de ce silence profond, par un jour
bas et sombre qui faisait paratre plus triste encore cette grande
pice froide et nue, il y avait quelque chose de sinistre  voir
cet homme,  figure glace, crire en caractres mystrieux.

Huit heures sonnrent. Le marteau de la porte cochre retentit
sourdement, puis un timbre frappa deux coups; plusieurs portes
s'ouvrirent, se fermrent, et un nouveau personnage entra dans
cette chambre.  sa vue, M. Rodin se leva, mit sa plume entre ses
doigts, salua d'un air profondment soumis, et se remit  sa
besogne sans prononcer une parole.

Ces deux personnages offraient un contraste frappant. Le nouveau
venu, plus g qu'il ne le paraissait, semblait avoir au plus
trente-six ou trente-huit ans; il tait d'une taille lgante et
leve: on aurait difficilement soutenu l'clat de sa large
prunelle grise, brillante comme de l'acier. Son nez large  sa
racine, se terminait par un mplat carrment accus. Son menton
prononc tant partout ras, les tons bleutres de sa barbe,
frachement coupe, contrastaient avec le vif incarnat de ses
lvres et la blancheur de ses dents, qu'il avait trs belles.
Lorsqu'il ta son chapeau pour prendre sur la petite table un
bonnet de velours noir, il laissa voir une chevelure chtain clair
que les annes n'avaient pas encore argente. Il tait vtu d'une
longue redingote militairement boutonne jusqu'au cou. Le regard
profond de cet homme, son front largement coup, rvlaient une
grande intelligence, tandis que le dveloppement de sa poitrine et
de ses paules annonait une vigoureuse organisation physique;
enfin, la distinction de sa tournure, le soin avec lequel il tait
gant et chauss, le lger parfum qui s'exhalait de sa chevelure,
trahissaient ce qu'on appelle l'homme du monde, et donnaient 
penser qu'il avait pu ou qu'il pouvait encore prtendre  tous les
genres de succs, depuis les plus frivoles jusqu'aux plus srieux.

De cet accord si rare  rencontrer, force d'esprit, force de corps
et extrme lgance de manires, il rsultait un ensemble d'autant
plus remarquable, que ce qu'il y aurait eu de trop dominateur dans
la partie suprieure de cette figure nergique tait, pour ainsi
dire, adouci, tempr par l'affabilit d'un sourire constant, mais
non pas uniforme; car, selon l'occasion, ce sourire, tour  tour
affectueux ou malin, cordial ou gai, discret ou prvenant,
augmentait encore le charme insinuant de cet homme, que l'on
n'oubliait jamais ds qu'une seule fois on l'avait vu. Nanmoins,
malgr tant d'avantages runis, et quoiqu'il vous laisst presque
toujours sous l'influence de son irrsistible sduction, ce
sentiment tait mlang d'une vague inquitude, comme si la grce
et l'exquise urbanit des manires de ce personnage,
l'enchantement de sa parole, ses flatteries dlicates, l'amnit
caressante de son sourire eussent cach quelque pige insidieux.
L'on se demandait enfin, tout en cdant  une sympathie
involontaire, si l'on tait attir vers le bien... ou vers le mal.

* * * *

M. Rodin, secrtaire du nouveau venu, continuait d'crire.

-- Y a-t-il des lettres de Dunkerque, Rodin? lui demanda son
matre.

-- Le facteur n'est pas encore arriv.

-- Sans tre positivement inquiet de la sant de ma mre,
puisqu'elle est en convalescence, reprit l'autre, je ne serai tout
 fait rassur que par une lettre de Mme la princesse de Saint-
Dizier... mon excellente amie... Enfin, ce matin, j'aurai de
bonnes nouvelles, je l'espre...

-- C'est  dsirer, dit le secrtaire aussi humble, aussi soumis
que laconique et impassible.

-- Certes, c'est  dsirer, reprit son matre, car un des
meilleurs jours de ma vie a t celui o la princesse de Saint-
Dizier m'a appris que cette maladie, aussi brusque que dangereuse,
avait heureusement cd aux bons soins dont ma mre est
entoure... par elle... Sans cela je partais  l'instant pour la
terre de la princesse, quoique ma prsence soit ici bien
ncessaire...

Puis s'approchant du bureau de son secrtaire, il ajouta:

-- Le dpouillement de la correspondance trangre est-il fait?

-- En voici l'analyse...

-- Les lettres sont toujours venues sous enveloppe aux demeures
indiques... et apportes ici selon mes ordres?

-- Toujours...

-- Lisez-moi l'analyse de cette correspondance: s'il y a des
lettres auxquelles je doive rpondre moi-mme, je vous le dirai.

Et le matre de Rodin commena de se promener de long en large
dans la chambre, les mains croises derrire le dos, dictant 
mesure des observations que Rodin notait soigneusement.

Le secrtaire prit un dossier assez volumineux et commena ainsi:

-- Don Ramon Olivars accuse de Cadix rception de la lettre
numro 19; il s'y conformera et niera toute participation 
l'enlvement.

-- Bien!  classer.

-- Le comte Romanof de Riga se trouve dans une position
embarrasse.

-- Dire  Duplessis d'envoyer un secours de cinquante louis; j'ai
autrefois servi comme capitaine dans le rgiment du comte, et
depuis il a donn d'excellents avis.

-- On a reu  Philadelphie la dernire cargaison d'_Histoires de
France expurges _ l'usage des fidles; on en redemande, la
premire tant puise.

-- Prendre note, en crire  Duplessis... Poursuivez.

-- M. Spindler envoie de Namur le rapport secret demand sur
M. Ardouin.

--  analyser...

-- M. Ardouin envoie de la mme ville le rapport secret demand
sur N. Spindler.

--  analyser...

-- Le docteur Van Ostadt, de la mme ville, envoie une note
confidentielle sur MM. Spindler et Ardouin.

--  comparer... Poursuivez.

-- Le comte Malipierri, de Turin, annonce que la donation de trois
cent mille francs est signe.

-- En prvenir Duplessis... Ensuite?

-- Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine
Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majest recevra avec
gratitude les avis qu'on lui annonce, et y rpondra de sa main.

-- Prenez note... J'crirai moi-mme  la reine. Pendant que Rodin
inscrivait quelques notes en marge du papier qu'il tenait, son
matre, continuant de se promener de long en large dans la
chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marque de
petites croix rouges; un instant il la contempla d'un air pensif.

Rodin continua:

-- D'aprs l'tat des esprits dans certaines parties de l'Italie,
o quelques agitateurs ont les yeux tourns vers la France, le
pre Orsini crit de Milan qu'il serait trs important de rpandre
 profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Franais,
nos compatriotes, seraient prsents comme impies et dbauchs...
pillards et sanguinaires...

-- L'ide est excellente, on pourra exploiter habilement les excs
commis par les ntres en Italie pendant les guerres de la
Rpublique... Il faudra charger Jacques Dumoulin d'crire ce petit
livre. Cet homme est ptri de bile, de fiel et de venin; le
pamphlet sera terrible... D'ailleurs je donnerai quelques notes;
mais qu'on ne paye Jacques Dumoulin qu'aprs la remise du
manuscrit...

-- Bien entendu... si on le soldait d'avance, il serait ivre-mort
pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C'est ainsi qu'il a
fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances
panthistes de la doctrine philosophique du professeur Martin.

-- Notez... et continuez.

-- Le _ngociant _annonce que le _commis _est sur le point
d'envoyer le _banquier rendre ses comptes _devant qui de droit...

Aprs avoir accentu ces mots d'une faon particulire, Rodin dit
 son matre:

-- Vous comprenez?...

-- Parfaitement... dit l'autre en tressaillant. Ce sont les
expressions convenues... Ensuite?

-- Mais le _commis, _reprit le secrtaire, est retenu par un
dernier scrupule.

Aprs un moment de silence, pendant lequel ses traits se
contractrent pniblement, le matre de Rodin reprit:

-- Continuer d'agir sur l'imagination du _commis _par le silence
et la solitude, puis lui faire relire la liste des cas o le
rgicide est autoris et absous... Continuez.

-- La femme Sydney crit de Dresde qu'elle attend les
instructions. De violentes scnes de jalousie ont encore clat
entre le pre et le fils  son sujet; mais dans ces nouveaux
panchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun
lui faisait contre son rival, la femme Sydney n'a encore rien
trouv qui ait trait aux renseignements qu'on lui demande. Elle a
pu jusqu'ici viter de se dcider pour l'un ou pour l'autre; mais
si cette situation se prolonge, elle craint d'veiller leurs
soupons. Qui doit-elle prfrer, du pre ou du fils?

-- Le fils... Les ressentiments de la jalousie seront bien plus
violents, bien plus cruels chez ce vieillard; et pour se venger de
la prfrence accorde  son fils, il dira peut-tre ce que tous
deux ont tant d'intrt  cacher... Ensuite?

-- Depuis trois ans, deux servantes d'Ambrosius, que l'on a
places dans cette petite paroisse des montagnes du Valais, ont
disparu, sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Une troisime
vient d'avoir le mme sort. Les protestants du pays s'meuvent,
parlent de meurtre... de circonstances pouvantables...

-- Jusqu' preuve vidente, complte du fait, que l'on dfende
Ambrosius contre ces infmes calomnies d'un parti qui ne recule
jamais devant les inventions les plus monstrueuses... Continuez.

-- Thompson, de Liverpool, est enfin parvenu  faire entrer Justin
comme homme de confiance chez lord Steward, riche catholique
irlandais dont la tte s'affaiblit de plus en plus.

-- Une fois le fait vrifi, cinquante louis de gratification 
Thompson, prenez note pour Duplessis... Poursuivez.

-- Frank Dichestein, de Vienne, reprit Rodin, annonce que son pre
vient de mourir du cholra dans un petit village  quelques lieues
de cette ville, car l'pidmie continue d'avancer lentement,
venant du nord de la Russie par la Pologne...

-- C'est vrai, dit le matre de Rodin en interrompant; puisse le
terrible flau ne pas continuer sa marche effrayante et pargner
la France!...

-- Frank Dichestein, reprit Rodin, annonce que ses deux frres
sont dcids  attaquer la donation faite par son pre, mais que
lui est d'un avis oppos.

-- Consulter les deux personnes charges du contentieux...
Ensuite?

-- Le cardinal prince d'Amalli se conformera aux trois premiers
points du mmoire. Il demande  faire ses rserves pour le
quatrime point.

-- Pas de rserves... acceptation pleine et absolue; sinon la
guerre: et notez-le bien, entendez-vous? une guerre acharne, sans
piti ni pour lui ni pour ses cratures... Ensuite?

-- Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d'une socit
secrte trs redoutable, dsespr de voir ses amis l'accuser de
trahison par suite des soupons que lui, Fra Paolo, avait
adroitement jets dans leur esprit, s'est donn la mort.

-- Boccari!! est-ce possible?... Boccari!... le patriote
Boccari!... cet ennemi si dangereux? s'cria le matre de Rodin.

-- Le patriote Boccari... rpta le secrtaire, toujours
impassible.

-- Dire  Duplessis d'envoyer un mandat de vingt-cinq louis  Fra
Paolo... Prenez note.

-- Haussmann annonce que la danseuse franaise Albertine Ducomet
est la matresse du prince rgnant: elle a sur lui la plus
complte influence; on pourrait donc par elle arriver srement au
but qu'on se propose; mais cette Albertine est domine par son
amant, condamn en France comme faussaire, et elle ne fait rien
sans le consulter.

-- Ordonner  Haussmann de s'aboucher avec cet homme; si ses
prtentions sont raisonnables, y accder; s'informer si cette
fille n'a pas quelques parents  Paris.

-- Le duc d'Orbano annonce que le roi son matre autorisera le
nouvel tablissement propos, mais aux conditions prcdemment
notifies.

-- Pas de conditions, une franche adhsion ou un refus positif...
On reconnat ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances
sont dfavorables, plus il faut montrer de fermet et imposer par
l confiance en soi.

-- Le mme annonce que le corps diplomatique tout entier continue
d'appuyer les rclamations du pre de cette jeune fille
protestante qui ne veut quitter le couvent o elle a trouv asile
et protection que pour pouser son amant contre la volont de son
pre.

-- Ah!... le corps diplomatique continue de rclamer au nom de ce
pre?

-- Il continue...

-- Alors, continuer de lui rpondre que le pouvoir spirituel n'a
rien  dmler avec le pouvoir temporel.

 ce moment le timbre de la porte d'entre frappa deux coups.

-- Voyez ce que c'est, dit le matre de Rodin. Celui-ci se leva et
sortit. Son matre continua de se promener, pensif d'un bout 
l'autre de la chambre. Ses pas l'ayant encore amen auprs de
l'norme sphre, il s'y arrta. Pendant quelque temps il
contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix
rouges qui semblaient couvrir d'un immense rseau toutes les
contres de la terre. Songeant sans doute  l'invisible action de
son pouvoir, qui paraissait s'tendre sur le monde entier, les
traits de cet homme s'animrent, sa large prunelle grise tincela,
ses narines se gonflrent, sa mle figure prit une incroyable
expression d'nergie, d'audace et de superbe. Le front altier, la
lvre ddaigneuse, il s'approcha de la sphre et appuya sa
vigoureuse main sur le ple...  cette puissante treinte,  ce
mouvement imprieux, possessif, on aurait dit que cet homme se
croyait sr de dominer ce globe, qu'il contemplait de toute la
hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d'un
air si fier, si audacieux. Alors il ne souriait pas. Son large
front se plissait d'une manire formidable, son regard menaait;
l'artiste qui aurait voulu peindre le dmon de l'orgueil et de la
domination n'aurait pu choisir un plus effrayant modle. Lorsque
Rodin rentra, la figure de son matre avait repris son expression
habituelle.

-- C'est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu'il
tenait  la main, il n'y a rien de Dunkerque...

-- Rien!!! s'cria son matre.

Et sa douloureuse motion contrastait singulirement avec
l'expression hautaine et implacable que son visage avait nagure.

-- Rien!!! aucune nouvelle de ma mre! reprit-il; encore trente-
six heures d'inquitude.

-- Il me semble que si Mme la princesse avait eu de mauvaises
nouvelles  donner, elle et crit; probablement le mieux
continue...

-- Vous avez sans doute raison, Rodin; mais il n'importe... je ne
suis pas tranquille... Si demain je n'ai pas de nouvelles
compltement rassurantes, je partirai pour la terre de la
princesse... Pourquoi faut-il que ma mre ait voulu aller passer
l'automne dans ce pays!... Je crains que les environs de Dunkerque
ne soient pas sains pour elle...

Aprs un moment de silence il ajouta, en continuant de se
promener:

-- Enfin... voyez ces lettres... d'o sont-elles?... Rodin, aprs
avoir examin leur timbre, rpondit:

-- Sur les quatre, il y en a trois relatives  la grande et
importante affaire des mdailles...

-- Dieu soit lou!... pourvu que les nouvelles soient favorables,
s'cria le matre de Rodin avec une expression d'inquitude qui
tmoignait de l'extrme importance qu'il attachait  cette
affaire.

-- L'une, de Charlestown, est sans doute relative  Gabriel le
missionnaire, rpondit Rodin; l'autre, de Batavia, a sans doute
rapport  l'Indien Djalma... Celle-ci est de Leipzig... Sans doute
elle confirme celle d'hier, o ce dompteur de btes froces, nomm
Morok, annonait que, selon les ordres qu'il avait reus, et sans
qu'on pt l'accuser en rien, les filles du gnral Simon ne
pourraient continuer leur voyage.

Au nom du gnral Simon un nuage passa sur les traits du matre de
Rodin.



II. Les ordres.[2]

Aprs avoir surmont l'motion involontaire que lui avait cause
le nom ou le souvenir du gnral Simon, le matre de Rodin lui
dit:

-- N'ouvrez pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et
de Batavia; les renseignements qu'elles donnent, sans doute, se
classeront tout  l'heure d'eux-mmes. Cela nous pargnera un
double emploi de temps.

Le secrtaire regarda son matre d'un air interrogatif.

L'autre reprit:

-- Avez-vous termin la note relative  l'affaire des mdailles?

-- La voici... Je finissais de la traduire en chiffres.

-- Lisez-la moi, et, selon l'ordre des faits, vous ajouterez les
nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres.

-- En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi 
leur place.

-- Je veux voir, reprit l'autre, si cette note est claire et
suffisamment explicative, car vous n'avez pas oubli que la
personne  qui elle est destine ne doit pas tout savoir?

-- Je me le suis rappel, et c'est dans ce sens que je l'ai
rdige...

-- Lisez.

M. Rodin lut ce qui suit, trs posment et trs lentement: Il y a
cent cinquante ans, une famille franaise, protestante, s'est
expatrie volontairement dans la prvision de la prochaine
rvocation de l'dit de Nantes, et dans le dessein de se
soustraire aux rigoureux et justes arrts dj rendus contre les
rforms, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi
les membres de cette famille, les uns se sont rfugis d'abord en
Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d'autres en
Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre, d'autres
en Amrique. On croit savoir qu'il ne reste aujourd'hui que sept
descendants de cette famille, qui a pass par d'tranges
vicissitudes de fortune, puisque ses reprsentants sont
aujourd'hui  peu prs placs sur tous les degrs de l'chelle
sociale, depuis le souverain jusqu' l'artisan.

Ces descendants directs ou indirects sont:

Filiation maternelle:

Les demoiselles _Rose _et _Blanche Simon, _mineures.

(Le gnral Simon a pous  Varsovie une descendante de ladite
famille.)

Le sieur _Franois Hardy, _manufacturier au Plessis, prs Paris.

Le prince _Djalma, _fils de _Kadja-Sing, _roi de Mondi.

_(Kadja-Sing _a pous en 1802 une descendante de ladite famille,
alors tablie  Batavia (le de Java), possession hollandaise.)

Filiation paternelle: Le sieur _Jacques Rennepont, _dit _Couche-
tout-nu, _artisan. La demoiselle _Adrienne de Cardoville, _fille
du comte de Rennepont, (duc de Cardoville). Le sieur _Gabriel
Rennepont, _prtre des missions trangres. Chacun des membres de
cette famille possde ou doit possder une mdaille de bronze sur
laquelle se trouvent graves les inscriptions ci-jointes:

_Cot face_

Victime de L.C.D.J
Priez pour moi
Paris le 13 fvrier 1682

_Cot pile_

 Paris rue St-Franois n3
Dans un sicle et demi vous serez
le 13 fvrier 1832.
Priez pour moi.

Ces mots et cette date indiquent qu'il est d'un puissant intrt
pour chacun d'eux de se trouver  Paris le 13 fvrier 1832, et
cela, non par reprsentants ou fonds de pouvoir, mais EN
PERSONNE, qu'ils soient majeurs ou mineurs, maris ou
clibataires. Mais d'autres personnes ont un intrt _immense _
ce qu'aucun des descendants de cette famille ne se trouve  Paris
le 13 fvrier...  l'exception de Gabriel Rennepont, prtre des
missions trangres. _Il faut donc qu' _TOUT PRIX _Gabriel soit
le seul qui assiste  ce rendez-vous donn aux reprsentants de
cette famille il y a un sicle et demi. _Pour empcher les six
autres personnes d'tre ou de se rendre  Paris le jour dit, ou
pour y paralyser leur prsence, on a dj beaucoup tent; mais il
reste beaucoup  tenter pour assurer le bon succs de cette
affaire, que l'on regarde comme la plus vitale de l'poque, 
cause de ses rsultats probables...

-- Cela n'est que trop vrai, dit le matre de Rodin, en
l'interrompant et en secouant la tte d'un air pensif; ajoutez, en
outre, que les consquences du succs sont incalculables, et que
l'on n'ose prvoir celles de l'insuccs... en un mot, qu'il s'agit
d'tre... presque ou de ne pas tre pendant plusieurs annes.
Aussi faut-il, pour russir, _employer tous les moyens possibles,
ne reculer devant rien, _toujours en sauvant habilement les
apparences.

-- C'est crit, dit Rodin aprs avoir ajout les mots que son
matre venait de lui dicter.

-- Continuez...

Rodin continua: Pour faciliter ou assurer la russite de
l'affaire en question, il est ncessaire de donner quelques
dtails particuliers et secrets sur les sept personnes qui
reprsentent cette famille. On rpond de la vrit de ces
dtails, au besoin on les complterait de la faon la plus
minutieuse; car, des informations contradictoires ayant eu lieu,
on possde des dossiers trs tendus, on procdera par ordre de
personnes, et l'on parlera seulement des faits accomplis jusqu'
ce jour.

Note n1.

Les demoiselles _Rose et Blanche Simon, _soeurs jumelles ges de
quinze ans environ. Figures charmantes, se ressemblant tellement
qu'on pourrait prendre l'une pour l'autre; caractre doux et
timide, mais susceptible d'exaltation; leves en Sibrie par une
mre esprit fort et diste. Elles sont compltement ignorantes des
choses de notre sainte religion.

Le gnral Simon, spar de sa femme avant leur naissance, ignore
encore  cette heure qu'il a deux filles.

On avait cru les empcher de se trouver  Paris le 13 fvrier, en
faisant envoyer leur mre dans un lieu d'exil beaucoup plus recul
que celui qui lui avait d'abord t assign; mais leur mre tant
morte, le gouverneur gnral de la Sibrie, qui nous est tout
dvou d'ailleurs, croyant, par une erreur dplorable, la mesure
seulement personnelle  la femme du gnral Simon, a
malheureusement permis  ces jeunes filles de revenir en France
sous la conduite d'un ancien soldat.

Cet homme, entreprenant, fidle, rsolu, est not comme
dangereux.

Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d'esprer
qu' cette heure elles sont retenues dans les environs de
Leipzig.

Le matre de Rodin, l'interrompant, lui dit:

-- Lisez maintenant la lettre de Leipzig reue tout  l'heure,
vous pourrez complter l'information.

Rodin lut, et s'cria:

-- Excellente nouvelle! les deux jeunes filles et leur guide
taient parvenus  s'chapper, pendant la nuit, de l'auberge du
_Faucon Blanc, _mais tous trois ont t rejoints et saisis  une
lieue de Mockern; on les a transfrs  Leipzig, o ils sont
emprisonns comme vagabonds; de plus, le soldat qui leur servait
de guide est accus et convaincu de rbellion, voies de faits et
squestration envers un magistrat.

-- Il est donc  peu prs certain, vu la longueur des procdures
allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles
ne pourront tre ici le 13 fvrier, dit le matre de Rodin.
Joignez ce dernier fait  la note par un renvoi...

Le secrtaire obit, crivit en note le rsum de la lettre de
Morok et dit:

-- C'est crit:

-- Poursuivez, reprit son matre.

Rodin continua  lire.

Note n2.

_M. Franois Hardy, manufacturier au Plessis, prs Paris._

Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idoltr
de ses ouvriers, grce  des innovations sans nombre touchant leur
bien-tre; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte
religion: not comme homme _trs dangereux; _mais la haine et
l'envie qu'il inspire aux autres industriels, surtout  M. le
baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisment tourner contre
lui. S'il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et contre
lui, on consultera son dossier; il est trs volumineux: cet homme
est depuis longtemps signal et surveill. On l'a fait si
habilement circonvenir, quant  l'affaire de la mdaille, que
jusqu' prsent il est compltement abus sur l'importance des
intrts qu'elle reprsente; du reste, il est incessamment pi,
entour, domin, mme  son insu; un de ses meilleurs amis le
trahit, et l'on sait par lui ses plus secrtes penses.

Note n3.

_Le prince Djalma._

Dix-huit ans, caractre nergique et gnreux, esprit fier,
indpendant et sauvage; favori du gnral Simon, qui a pris le
commandement des troupes de son pre, _Kadja-Sing, _dans la lutte
que celui-ci soutient dans l'Inde contre les Anglais. On ne parle
de Djalma que pour mmoire, car sa mre est morte jeune encore, du
vivant de ses parents  elle, qui taient rests  Batavia. Or,
ceux-ci tant morts  leur tour, leur modeste hritage n'ayant t
rclam ni par Djalma ni par le roi son pre, on a la certitude
qu'ils ignorent tous deux les graves intrts qui se rattachent 
la possession de la mdaille en question, qui fait partie de
l'hritage de la mre de Djalma.

Le matre de Rodin l'interrompit et lui dit:

-- Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de complter
l'information sur Djalma.

Rodin lut et dit:

-- Encore une bonne nouvelle... M. Josu Van Dal, ngociant 
Batavia (il a fait son ducation dans notre maison de Pondichry),
a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien
a t tu dans la dernire bataille qu'il a livre aux Anglais.
Son fils Djalma, dpossd du trne paternel, a t provisoirement
envoy dans une forteresse de l'Inde comme prisonnier d'tat.

-- Nous sommes  la fin d'octobre, dit le matre de Rodin. En
admettant que le prince Djalma ft mis en libert et qu'il pt
quitter l'Inde maintenant, c'est  peine s'il arriverait  Paris
pour le mois de fvrier...

-- M. Josu, reprit Rodin, regrette de n'avoir pu prouver son zle
en cette circonstance; si, contre toute probabilit, le prince
Djalma tait relch ou s'il parvenait  s'vader, il est certain
qu'alors il viendrait  Batavia pour rclamer l'hritage maternel,
puisqu'il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas
compter sur le dvouement de M. Josu Van Dal. Il demande, en
retour, par le prochain courrier, des renseignements trs prcis
sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier,
avec lequel il est en relations d'affaires.

--  ce sujet vous rpondrez d'une manire vasive, M. Josu
n'ayant encore montr que du zle... Compltez l'information de
Djalma... avec ces nouveaux renseignements...

Rodin crivit. Au bout de quelques secondes, son matre lui dit
avec une expression singulire:

-- M. Josu ne vous parle pas du gnral Simon,  propos de la
mort du pre de Djalma et de l'emprisonnement de celui-ci?

-- M. Josu n'en dit pas un mot, rpondit le secrtaire en
continuant son travail. Le matre de Rodin garda le silence, et se
promena pensif dans la chambre.

Au bout de quelques instants, Rodin lui dit:

-- C'est crit...

-- Poursuivez...

Note n4.

Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.

Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de
M. Franois Hardy. Cet artisan est un ivrogne, fainant, tapageur
et dpensier; il ne manque pas d'intelligence, mais la paresse et
la dbauche l'ont absolument perverti. Un agent d'affaires trs
adroit, sur lequel je compte, s'est mis en rapport avec une fille
Cphyse Soliveau, dite _la reine Bacchanal, _qui est la matresse
de cet ouvrier. Grce  elle, l'agent d'affaires a nou quelques
relations avec lui, et on peut le regarder ds  prsent comme 
peu prs en dehors des intrts qui devraient ncessiter sa
prsence  Paris le 13 fvrier.

Note n5.

_Gabriel Rennepont, prtre des missions trangres._

Parent loign du prcdent; mais il ignore l'existence de ce
parent et de cette parent. Orphelin abandonn, il a t recueilli
par Franoise Baudouin, femme d'un soldat surnomm Dagobert.

Si, contre toute attente, ce soldat venait  Paris, on aurait sur
lui un puissant moyen d'action par sa femme. Celle-ci est une
excellente crature, ignorante et crdule, d'une pit exemplaire,
et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une
autorit sans bornes. C'est par elle que l'on a dcid Gabriel 
entrer dans les ordres, malgr la rpugnance qu'il prouvait.

Gabriel a vingt-cinq ans; caractre anglique comme sa figure;
rares et solides vertus; malheureusement il a t lev avec son
frre adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est pote et
ouvrier, excellent ouvrier d'ailleurs; il travaille chez
M. Franois Hardy; il est imbu des plus dtestables doctrines;
idoltre sa mre; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment
religieux. Not comme _trs dangereux, _c'est ce qui rendait sa
frquentation si  craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgr toutes
ses parfaites qualits, donne toujours quelques inquitudes. On a
mme d retarder de s'ouvrir compltement  lui, une fausse
dmarche pourrait en faire aussi un homme des plus _dangereux; _il
est extrmement  mnager, du moins jusqu'au 13 fvrier, puisque,
on le rpte, _sur lui, sur sa prsence  Paris  cette poque,
_reposent d'immenses esprances et de non moins immenses intrts.

Par suite de ces mnagements auxquels on est tenu envers lui, on
a d consentir  ce qu'il fit partie de la mission d'Amrique; car
il joint  une douceur anglique une intrpidit calme, un esprit
aventureux, que l'on n'a pu satisfaire qu'en lui permettant de
partager la vie prilleuse des missionnaires. Heureusement on a
donn les plus svres instructions  ses suprieurs 
Charlestown, afin qu'ils n'exposent jamais une vie si prcieuse.
Ils doivent le renvoyer  Paris au moins un mois ou deux avant le
13 fvrier.

Le matre de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit:

-- Lisez la lettre de Charlestown; voyez ce qu'on vous mande, afin
de complter aussi cette information. Aprs avoir lu, Rodin
rpondit:

-- Gabriel est attendu, d'un jour  l'autre, des montagnes
Rocheuses, o il avait absolument voulu aller seul en mission.

-- Quelle imprudence!

-- Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu'il a annonc lui-
mme son retour  Charlestown... Ds son arrive, qui ne peut
dpasser le milieu de ce mois, crit-on, on le fera partir
immdiatement pour la France.

-- Ajoutez ceci  la note qui le concerne, dit le matre de Rodin.

-- C'est crit, rpondit celui-ci au bout de quelques instants.

-- Poursuivez, lui dit son matre. Rodin continua.

Note n6.

_Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville._

Parente loigne (et ignorant cette parent) de Jacques
Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prtre
missionnaire. Elle a bientt vingt et un ans, la plus piquante
physionomie du monde, la beaut la plus rare, quoique rousse, un
esprit des plus remarquables par son originalit, une fortune
immense, tous les instincts sensuels. On est pouvant de l'avenir
de cette jeune personne, quand on songe  l'audace incroyable de
son caractre. Heureusement, son subrog tuteur, le baron de
Tripeaud (baron de 1829 et homme d'affaires du feu comte de
Rennepont, duc de Cardoville), est tout  fait dans les intrts
et presque dans la dpendance de la tante de Mlle de Cardoville.
L'on compte,  bon droit, sur cette digne et respectable parente,
et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins
tranges, inous, que cette jeune personne, aussi rsolue
qu'indpendante, ne craint pas d'annoncer... et que
malheureusement l'on ne peut fructueusement exploiter... dans
l'intrt de l'affaire en question, car...

Rodin ne put continuer, deux coups discrtement frapps  la porte
l'interrompirent.

Le secrtaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment
dehors, puis revint tenant deux lettres  la main, en disant:

-- Mme la princesse a profit du dpart d'une estafette pour
envoyer...

-- Donnez la lettre de la princesse! s'cria le matre de Rodin
sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma
mre!!! ajouta-t-il.

 peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu'il plit;
ses traits exprimrent aussitt un tonnement profond et
douloureux, une douleur poignante.

-- Ma mre! s'cria-t-il.  mon Dieu! ma mre!

-- Quelque malheur serait-il arriv? demanda Rodin d'un air alarm
en se levant  l'exclamation de son matre.

-- Sa convalescence tait trompeuse, lui dit celui-ci avec
abattement; elle est maintenant retombe dans un tat presque
dsespr; pourtant le mdecin pense que ma prsence pourrait
peut-tre la sauver, car elle m'appelle sans cesse; elle veut me
revoir une dernire fois pour mourir en paix... Oh! ce dsir est
sacr... Ne pas m'y rendre serait un parricide... Pourvu, mon
Dieu! que j'arrive  temps... D'ici  la terre de la princesse, il
faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.

-- Ah! mon dieu!... quel malheur! fit Rodin en joignant les mains
et levant les yeux au ciel...

Son matre sonna vivement, et dit  un domestique g qui ouvrit
la porte:

-- Jetez  l'instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui
m'est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille
en toute hte me chercher des chevaux de poste... Il faut que dans
une heure je sois parti.

Le domestique sortit prcipitamment.

-- Ma mre... ma mre... ne plus la revoir!... Oh! ce serait
affreux! s'cria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement
et cachant sa figure dans ses mains. Cette grande douleur tait
sincre, cet homme aimait tendrement sa mre; ce divin sentiment
avait jusqu'alors travers, inaltrable et pur, toutes les phases
de sa vie... souvent bien coupable.

Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire  son matre
en lui montrant la seconde lettre:

-- On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de M. Duplessis:
c'est trs important... et trs press...

-- Voyez ce que c'est, et rpondez... je n'ai pas la tte  moi...

-- Cette lettre est confidentielle... dit Rodin en la prsentant 
son matre... je ne puis l'ouvrir... ainsi que vous le voyez  la
marque de l'enveloppe.

 l'aspect de cette marque, les traits du matre de Rodin prirent
une indfinissable expression de crainte et de respect; d'une main
tremblante il rompit le cachet.

Ce billet contenait ces seuls mots: Toute affaire cessante...
sans perdre une minute... partez... et venez... M. Duplessis vous
remplacera; il a des ordres.

-- Grand Dieu! s'cria cet homme avec dsespoir. Partir sans
revoir ma mre... Mais c'est affreux... c'est impossible... C'est
la tuer peut-tre... oui... ce serait un parricide...

En disant ces mots, ses yeux s'arrtrent par hasard sur l'norme
sphre marque de petites croix rouges...  cette vue, une brusque
rvolution s'opra en lui; il sembla se repentir de la vivacit de
ses regrets; peu  peu sa figure, quoique toujours triste,
redevint calme et grave... Il donna la lettre fatale  son
secrtaire, et lui dit en touffant un soupir.

--  classer  son numro d'ordre.

Rodin prit la lettre, y inscrivit un numro, et la plaa dans un
carton particulier. Aprs un moment de silence, son matre reprit:

-- Vous recevrez des ordres de M. Duplessis, vous travaillerez
avec lui. Vous lui remettrez la note de l'affaire des mdailles:
il sait  qui l'adresser; vous rpondrez  Batavia,  Leipzig et 
Charlestown dans le sens que j'ai dit. Empcher  tout prix les
filles du gnral Simon de quitter Leipzig, hter l'arrive de
Gabriel  Paris; et dans le cas peu probable o le prince Djalma
viendrait  Paris, dire  M. Josu Van Dal que l'on compte sur
son zle et sur son obissance pour l'y retenir.

Cet homme qui, au moment o sa mre mourante l'appelait en vain,
pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son appartement.

Rodin s'occupa des rponses qu'on venait de lui ordonner de faire,
et les transcrivit en chiffres.

Au bout de trois quarts d'heure, on entendit bruire les grelots
des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra aprs avoir
discrtement frapp.

-- La voiture est attele, dit-il.

Rodin fit un signe de tte, le domestique sortit. Le secrtaire
alla heurter  son tour  la porte de l'appartement de son matre.
Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d'une pleur
effrayante; il tenait une lettre  la main.

-- Pour ma mre... dit-il  Rodin; vous enverrez un courrier 
l'instant...

--  l'instant... rpondit le secrtaire.

-- Que les trois lettres pour Leipzig, Batavia et Charlestown
partent aujourd'hui mme par la voie accoutume; c'est de la
dernire importance, vous le savez.

Tels furent les derniers mots de cet homme... Excutant avec une
obissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en
effet sans tenter de revoir sa mre.

Son secrtaire l'accompagna respectueusement jusqu' sa voiture.

-- Quelle route... monsieur? demanda le postillon en se retournant
sur sa selle.

-- Route d'Italie!... rpondit le matre de Rodin sans pouvoir
retenir un soupir, si dchirant, qu'il ressemblait  un sanglot.

* * * *

Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui
avait salu profondment son matre, haussa les paules avec une
expression de ddain, puis il rentra dans la grande pice froide
et nue. L'attitude, la physionomie, la dmarche de ce personnage
changrent subitement. Il semblait grandi, ce n'tait plus un
automate qu'une humble obissance faisait machinalement agir; ses
traits, jusqu'alors impassibles, son regard, jusqu'alors
continuellement voil, s'animrent tout  coup et rvlrent une
astuce diabolique; son sourire sardonique contracta ses lvres
minces et blafardes, une satisfaction sinistre drida ce visage
cadavreux.  son tour, il s'arrta devant l'norme sphre;  son
tour il la contempla silencieusement comme l'avait contemple son
matre... Puis, se courbant sur ce globe, l'enlaant pour ainsi
dire dans ses bras... Aprs l'avoir quelques instants couv de son
oeil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde
ses doigts noueux, frappa tour  tour de son ongle plat et sale
trois des endroits o l'on voyait des petites croix rouges... 
mesure qu'il dsignait ainsi une de ces villes, situes dans des
contres si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement
sinistre: _Leipzig... Charlestown... Batavia..._

Puis il se tut, absorb dans ses rflexions...

Ce petit homme vieux, sordide, mal vtu, au masque livide et mort,
qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien
plus effrayant que son matre... lorsque celui-ci, debout et
hautain, avait imprieusement jet sa main sur ce monde, qu'il
semblait vouloir dominer  force d'orgueil, de violence et
d'audace.

Le premier ressemblait  l'aigle qui, planant au-dessus de sa
proie, peut quelquefois la manquer par l'lvation mme du vol
auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au
reptile qui, se tranant dans l'ombre et le silence sur les pas de
sa victime, finit toujours par l'enserrer de ses noeuds homicides.

Au bout de quelques instants, Rodin s'approcha de son bureau en se
frottant vivement les mains, et crivit la lettre suivante, 
l'aide d'un chiffre particulier, inconnu de son matre.

Paris, 9 heures 3/4 du matin.

Il est parti... mais il a _hsit!!_

Sa mre mourante l'appelait auprs d'elle; il pouvait peut-tre,
lui disait-on, la sauver par sa prsence... Aussi s'est-il cri:
Ne pas me rendre auprs de ma mre... ce serait un parricide!

Pourtant... _il _est parti!... mais il a _hsit..._

Je le surveille toujours...

Ces lignes arriveront  _Rome _en mme temps que lui...

P.-S. Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais
qu' mon tour j'entends qu'il me serve activement.

D'un moment  l'autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent
m'tre utiles... il faut donc qu'il tche d'augmenter le nombre de
ses adhrents.

Aprs avoir pli et cachet cette lettre, Rodin la mit dans sa
poche.

Dix heures sonnrent. C'tait l'heure du djeuner de M. Rodin. Il
rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la
clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit  la main
un parapluie tout rapic et sortit.

* * * *

Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure,
ourdissaient cette trame o devaient tre envelopps les sept
descendants d'une famille autrefois proscrite... un dfenseur
trange, mystrieux, songeait  protger cette famille, qui tait
aussi la sienne.



pilogue.

Le site est agreste... sauvage...

C'est une haute colline couverte d'normes blocs de grs au milieu
desquels pointent  et l des bouleaux et des chnes au feuillage
dj jauni par l'automne; ces grands arbres se dessinent sur la
lueur rouge que le soleil a laisse au couchant: on dirait la
rverbration d'un incendie. De cette hauteur, l'oeil plonge dans
une valle profonde, ombreuse, fertile,  demi voile d'une lgre
vapeur par la brume du soir... Les grasses prairies, les massifs
d'arbres touffus, les champs dpouills de leurs pis mrs, se
confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la
limpidit bleutre du ciel. Des clochers de pierre grise ou
d'ardoise lancent  et l leurs flches aigus du fond de cette
valle... car plusieurs villages y sont pars, bordant une longue
route qui va du nord au couchant.

C'est l'heure du repos, c'est l'heure o d'ordinaire la vitre de
chaque chaumire s'illumine au joyeux ptillement du foyer
rustique, et scintille au loin  travers l'ombre et la feuille,
pendant que des tourbillons de fume sortant des chemines
s'lvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose trange, on
dirait que dans ce pays tous les foyers sont teints ou dserts.
Chose plus trange, plus sinistre encore, tous les clochers
sonnent le funbre glas des morts... L'activit, le mouvement, la
vie, semblaient concentrs dans ce branle lugubre qui retentit au
loin.

Mais voil que, dans ces villages, nagure obscurs, les lumires
commencent  poindre... Ces clarts ne sont pas produites par le
vif et joyeux ptillement du foyer rustique... Elles sont
rougetres comme ces feux de ptre aperus le soir  travers le
brouillard... Et puis ces lumires ne restent pas immobiles. Elles
marchent... marchent lentement vers le cimetire de chaque glise.

Alors le glas des morts redouble, l'air frmit sous les coups
prcipits des cloches; et,  de rares intervalles, des chants
mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu'au fate de la colline.

Pourquoi tant de funrailles? Quelle est donc cette valle de
dsolation, o les chants paisibles qui succdent au dur travail
quotidien sont remplacs par des chants de mort? o le repos du
soir est remplac par le repos ternel? Quelle est cette valle de
dsolation dont chaque village pleure tant de morts  la fois, et
les enterre  la mme heure, la mme nuit?

Hlas! c'est que la mortalit est si prompte, si nombreuse, si
effrayante, que c'est  peine si l'on suffit  enterrer les
morts... Pendant le jour, un rude et imprieux labeur attache les
survivants  la terre: et le soir seulement, au retour des champs,
ils peuvent, briss de fatigue, creuser ces autres sillons o
leurs frres vont reposer, presss comme les grains de bl dans le
semis.

Et cette valle n'a pas, seule, vu tant de dsolation. Pendant des
annes maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien des
villes, bien des contres immenses ont vu, comme cette valle,
leurs foyers teints et dserts!... ont vu, comme cette valle, le
deuil remplacer la joie, le glas des morts remplacer le bruit des
ftes... ont, comme cette valle, beaucoup pleur de morts le mme
jour et les ont enterrs la nuit,  la sinistre lueur des torches.
Car, pendant ces annes maudites, un terrible voyageur a lentement
parcouru la terre d'un ple  l'autre... du fond de l'Inde et de
l'Asie aux glaces de la Sibrie... des glaces de la Sibrie
jusqu'aux grves de l'Ocan franais. Ce voyageur, mystrieux
comme la mort, lent comme l'ternit, implacable comme le destin,
terrible comme la main de Dieu... c'tait...

LE CHOLRA!!...

* * * *

Le bruit des cloches et des chants funbres montait toujours, des
profondeurs de la valle au sommet de la colline, comme une grande
voix plaintive... La lueur des torches funraires s'apercevait
toujours au loin,  travers la brume du soir... Le crpuscule
durait encore. Heure trange, qui donne aux formes les plus
arrtes une apparence vague, insaisissable, fantastique...

Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a rsonn sous un
pas lent, gal et ferme...  travers les grands troncs noirs des
arbres un homme a pass. Sa taille tait haute; il tenait sa tte
baisse sur sa poitrine; sa figure tait noble, douce et triste;
ses sourcils, unis entre eux, s'tendaient d'une tempe  l'autre,
et semblaient rayer son front d'une marque sinistre. Cet homme ne
semblait pas entendre les tintements lointains de tant de cloches
funbres et pourtant, deux jours auparavant, le calme, le bonheur,
la sant, la joie rgnaient dans ces villages, qu'il avait
lentement traverss, et qu'il laissait alors derrire lui mornes
et dsols.

Mais ce voyageur continuait sa route dans ses penses.

Le 13 fvrier approche, pensait-il; ils approchent... ces jours
o les descendants de ma soeur bien-aime, ces derniers rejetons
de notre race, doivent tre runis  Paris... Hlas! pour la
troisime fois, il y a cent cinquante ans, la perscution l'a
dissmine par toute la terre, cette famille qu'avec tendresse
j'ai suivie d'ge en ge, pendant dix-huit sicles... au milieu de
ses migrations, de ses exils, de ses changements de religion, de
fortune et de nom. Oh! pour cette famille, issue de ma soeur, 
moi, pauvre artisan[3], que de grandeurs, que d'abaissements, que
d'obscurit, que d'clat, que de misres, que de gloire! De
combien de crimes elle s'est souille... de combien de vertus elle
s'est honore! L'histoire de cette seule famille... c'est
l'histoire de l'humanit tout entire! Passant  travers tant de
gnrations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et
du bandit, du sage et du fou, du lche et du brave, du saint et de
l'athe, le sang de ma soeur s'est perptu jusqu' cette heure.

De cette famille... que reste-t-il aujourd'hui?

Sept rejetons:

Deux orphelines, filles d'une mre proscrite et d'un pre
proscrit; un prince dtrn; un pauvre prtre missionnaire; un
homme de condition moyenne; une jeune fille de grand nom et de
grande fortune; ensuite un artisan.

 eux tous, ils rsument les vertus, le courage, les
dgradations, les misres de notre race!...

La Sibrie... L'Inde... l'Amrique... la France... voil o le
sort les a jets!

L'instinct m'avertit lorsqu'un des miens est en pril... Alors,
du nord au midi... de l'orient  l'occident, je vais  eux... je
vais  eux, hier, sous les glaces du ple, aujourd'hui sous une
zone tempre... demain sous le feu des tropiques; mais souvent,
hlas! au moment o ma prsence pourrait les sauver, la main
invisible me pousse, le tourbillon m'emporte, et...

-- MARCHE!... MARCHE!...

-- Qu'au moins je finisse ma tche!

-- MARCHE!...

-- Une heure seulement!... une heure de repos!...

-- MARCHE!...

-- Hlas! je laisse ceux que j'aime au bord de l'abme!...

-- MARCHE!... MARCHE!!!

Tel est mon chtiment... S'il est grand... mon crime a t plus
grand encore!... artisan vou aux privations,  la misre... le
malheur m'avait rendu mchant... Oh! maudit... maudit soit le jour
o, pendant que je travaillais, sombre, haineux, dsespr, parce
que, malgr mon labeur acharn, les miens manquaient de tout... le
Christ a pass devant ma porte! Poursuivi d'injures, accabl de
coups, portant  grand-peine sa lourde croix, il m'a demand de se
reposer un moment sur mon banc de pierre... Son front ruisselait,
ses pieds saignaient, la fatigue le brisait... et avec une douceur
navrante, il me disait:

-- Je souffre!...

-- Et moi aussi, je souffre... lui ai-je rpondu en le repoussant
avec colre, avec duret; je souffre, mais personne ne me vient en
aide... Les impitoyables font les impitoyables!... MARCHE!...
MARCHE!

Alors, lui, poussant un soupir douloureux, m'a dit:

-- _Et toi, tu marcheras sans cesse jusqu' la rdemption; ainsi
le veut le Seigneur qui est au cieux_.

Et mon chtiment a commenc...

Trop tard j'ai ouvert les yeux  la lumire... trop tard j'ai
connu le repentir, trop tard j'ai connu la charit, trop tard
enfin j'ai compris ces paroles, qui devraient tre la loi de
l'humanit tout entire:

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES En vain, depuis des sicles, pour
mriter mon pardon, puisant ma force et mon loquence dans ces
mots clestes, j'ai rempli de commisration et d'amour bien des
coeurs remplis de courroux et d'envie: en vain j'ai enflamm bien
des mes de la sainte horreur de l'oppression et de l'injustice.
Le jour de la clmence n'est pas encore venu!...

Et, ainsi que le premier homme a par sa chute vou sa postrit
au malheur, on dirait que moi, artisan, j'ai vou les artisans 
d'ternelles douleurs, et qu'ils expient mon crime: car eux seuls,
depuis dix-huit sicles, n'ont pas encore t affranchis. Depuis
dix-huit sicles, les puissants et les heureux disent  ce peuple
de travailleurs... ce que j'ai dit au Christ implorant et
souffrant: MARCHE!... MARCHE!... Et ce peuple, comme lui bris de
fatigue, comme lui portant une lourde croix... dit comme lui avec
une tristesse amre:

-- Oh! par piti... quelques instants de trve... nous sommes
puiss...

-- MARCHE!!!

-- Mais si nous mourons  la peine, que deviendront et nos
petits-enfants et nos vieilles mres?

-- MARCHE!... MARCHE!...

Et depuis des sicles, eux et moi, nous marchons et nous
souffrons, sans qu'une voix charitable nous ai dit ASSEZ!!!
Hlas!... tel est mon chtiment, il est immense... il est
double... Je souffre au nom de l'humanit en voyant des
populations misrables, voues sans relche  d'ingrats et rudes
travaux. Je souffre au nom de la famille, en ne pouvant, moi
pauvre et errant, venir toujours en aide aux miens,  ces
descendants d'une soeur chrie.

Mais quand la douleur est au-dessus de mes forces... quand je
pressens pour les miens un danger dont je ne peux les sauver,
alors, traversant les mondes, ma pense va trouver cette femme,
comme moi maudite... cette fille de reine[4] qui, comme moi fils
d'artisan, marche... marche, et marchera jusqu'au jour de sa
rdemption... Une seule fois par sicle, ainsi que deux plantes
se rapprochent dans leur rvolution sculaire... je puis
rencontrer cette femme... pendant la fatale semaine de la Passion.

Et aprs cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de
douleurs immenses, astres errants de l'ternit, nous poursuivons
notre course infinie.

Et cette femme, la seule qui, comme moi sur la terre, assiste 
la fin de chaque sicle, en disant: ENCORE!!! cette femme, d'un
bout du monde  l'autre, rpond  ma pense...

Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu
partager l'unique intrt qui m'ait consol  travers les
sicles... Ces descendants de ma soeur chrie, elle les aime
aussi... elle les protge aussi... Pour eux aussi, de l'orient 
l'occident, du nord au midi... elle va... elle arrive.

Mais, hlas! la main invisible la pousse aussi... le tourbillon
l'emporte aussi. Et:

-- MARCHE!...

-- Qu'au moins je finisse ma tche, dit-elle aussi.

-- MARCHE!...

-- Une heure... rien qu'une heure de repos!

-- MARCHE!...

-- Je laisse ceux que j'aime au fond de l'abme.

-- MARCHE!... MARCHE!!!

* * * *

Pendant que cet homme allait ainsi sur la montagne, absorb dans
ses penses, la brise du soir, jusqu'alors lgre, avait augment,
le vent devenait de plus en plus violent, dj l'clair sillonnait
la nue... dj de sourds et longs sifflements annonaient
l'approche d'un orage. Tout  coup, cet homme maudit, qui ne peut
plus ni pleurer ni sourire, tressaillit.

Aucune douleur physique ne pouvait l'atteindre... et pourtant il
porta vivement la main  son coeur, comme s'il et prouv un
contrecoup cruel. Oh! s'cria-t-il, je le sens...  cette
heure... plusieurs des miens... les descendants de ma soeur bien-
aime souffrent et courent de grands prils... les uns au fond de
l'Inde... d'autres en Amrique... d'autres ici en Allemagne. La
lutte recommence, de dtestables passions se sont ranimes... 
toi qui m'entends, toi comme moi errante et maudite, Hrodiade,
aide-moi  les protger. Que ma prire t'arrive au milieu des
solitudes de l'Amrique o tu es  cette heure... Puissions-nous
arriver  temps!

Alors il se passa une chose extraordinaire.

La nuit tait venue. Cet homme fit un mouvement pour retourner
prcipitamment sur ses pas, mais une force invisible l'en empcha
et le poussa en sens contraire.

 ce moment la tempte clata dans toute sa sombre majest. Un de
ces tourbillons qui dracinent les arbres... qui branlent les
rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant comme la foudre.
Au milieu des mugissements de l'ouragan,  la lueur des clairs,
on vit alors, sur les flancs de la montagne, l'homme au front
marqu de noir descendre  grands pas  travers les rochers et les
arbres courbs sous les efforts de la tempte. La marche de cet
homme n'tait plus lente, ferme et calme mais pniblement
saccade, comme celle d'un tre qu'une puissance irrsistible
entranerait malgr lui... ou qu'un effrayant ouragan emporterait
dans son tourbillon.

En vain cet homme tendait vers le ciel des mains suppliantes. Il
disparut bientt au milieu des ombres de la nuit et du fracas de
la tempte.


Troisime partie
Les trangleurs



I. L'ajoupa.

Pendant que M. Rodin expdiait sa correspondance cosmopolite... du
fond de la rue du Milieu-des-Ursins,  Paris; pendant que les
filles du gnral Simon, aprs avoir quitt en fugitives l'auberge
du _Faucon Blanc, _taient retenues prisonnires  Leipzig avec
Dagobert, d'autres scnes intressant vivement ces diffrents
personnages se passaient pour ainsi dire paralllement et  la
mme poque...  l'extrmit du monde, au fond de l'Asie,  l'le
de Java, non loin de la ville de Batavia, rsidence de M. Josu
Van Dal, l'un des correspondants de M. Rodin.

Java!!! contre magnifique et sinistre, o les plus admirables
fleurs cachent les plus hideux reptiles, o les fruits les plus
clatants renferment des poisons subtils, o croissent des arbres
splendides dont l'ombrage tue; o le vampire, chauve-souris
gigantesque, pompe le sang des victimes dont il prolonge le
sommeil, en les entourant d'un air frais et parfum; car
l'ventail le plus agile n'est pas plus rapide que le battement
des grandes ailes musques de ce monstre.

Le mois d'octobre 1831 touche  sa fin. Il est midi, heure presque
mortelle pour qui affronte ce soleil torrfiant, qui rpand sur le
ciel bleu d'mail fonc des nappes de lumire ardente.

Un _ajoupa, _sorte de pavillon de repos fait de nattes de jonc
tendues sur de gros bambous profondment enfoncs dans le sol,
s'lve au milieu de l'ombre bleutre projete par un massif
d'arbres d'une verdure aussi tincelante que de la porcelaine
verte; ces arbres, de formes bizarres, sont ici arrondis en
arcades, l lancs en flches, plus loin ombells en parasols,
mais si feuillus, si pais, si enchevtrs les uns dans les autres
que leur dme est impntrable  la pluie.

Le sol, toujours marcageux, malgr cette chaleur infernale,
disparat sous un inextricable amas de lianes, de fougres, de
joncs touffus, d'une fracheur, d'une vigueur de vgtation
incroyables, et qui atteignent presque au toit de l'ajoupa, cach
l ainsi qu'un nid dans l'herbe. Rien de plus suffocant que cette
atmosphre pesamment charge d'exhalaisons humides comme la vapeur
de l'eau chaude, et imprgne des parfums les plus violents, les
plus cres; car le cannelier, le gingembre, le stphanotis, le
gardnia, mls  ces arbres et  ces lianes, rpandent par
bouffes leur arme pntrant. Un toit de larges feuilles de
bananier recouvre cette cabane:  l'une des extrmits est une
ouverture carre servant de fentre et grillage trs finement
avec des fibres vgtales, afin d'empcher les reptiles et les
insectes venimeux de se glisser dans l'ajoupa.

Un norme tronc d'arbre mort, encore debout, mais inclin, et dont
le fate touche le toit de l'ajoupa, sort du milieu du taillis; de
chaque gerure de son corce, noire, rugueuse, moussue, jaillit
une fleur trange, presque fantastique; l'aile d'un papillon n'est
pas d'un tissu plus lger, d'un pourpre plus clatant, d'un noir
plus velout: ces oiseaux inconnus que l'on voit en rve n'ont pas
de formes aussi bizarres que ces orchis, fleurs ailes qui
semblent toujours prtes  s'envoler de leurs tiges frles et sans
feuilles; de longs cactus flexibles et arrondis, que l'on
prendrait pour des reptiles, enroulent aussi ce tronc d'arbre, et
y suspendent leurs sarments verts chargs de larges corymbes d'un
blanc d'argent nuanc  l'intrieur d'un vif orange: ces fleurs
rpandent une violente odeur de vanille. Un petit serpent rouge
brique, gros comme une forte plume et long de cinq  six pouces,
sort  demi sa tte plate de l'un de ces normes calices parfums,
o il est blotti et lov...

Au fond de l'ajoupa, un jeune homme, tendu sur une natte, est
profondment endormi.  voir son teint d'un jaune diaphane et
dor, on dirait une statue de cuivre ple sur laquelle se joue un
rayon de soleil; sa pose est simple et gracieuse; son bras droit,
repli, soutient sa tte un peu leve et tourne de profil; sa
large robe de mousseline blanche,  manches flottantes, laisse
voir sa poitrine et ses bras, dignes d'Antinos; le marbre n'est
ni plus ferme ni plus poli que sa peau dont la nuance dore
contraste vivement avec la blancheur de ses vtements. Sur sa
poitrine large et saillante, on voit une profonde cicatrice... Il
a reu un coup de feu en dfendant la vie du gnral Simon, du
pre de Rose et de Blanche. Il porte au cou une petite mdaille,
pareille  celle que portent les deux soeurs. Cet Indien est
Djalma. Ses traits sont  la fois d'une grande noblesse et d'une
beaut charmante; ses cheveux d'un noir bleu, spars sur son
front, tombent souples, mais non boucls, sur ses paules; ses
sourcils, hardiment et finement dessins, sont d'un noir aussi
fonc que ses longs cils, dont l'ombre se projette sur ses joues
imberbes; ses lvres d'un rouge vif, lgrement entr'ouvertes,
exhalent un souffle oppress; son sommeil est lourd, pnible, car
la chaleur devient de plus en plus suffocante.

Au dehors, le silence est profond. Il n'y a pas le plus lger
souffle de brise. Cependant, au bout de quelques minutes, les
fougres normes qui couvrent le sol commencent  s'agiter presque
imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur
branlait la base de leurs tiges. De temps  autre, cette faible
oscillation cessait brusquement; tout redevenait immobile. Aprs
plusieurs de ces alternatives de bruissement et de profond
silence, une tte humaine apparut au milieu des joncs,  peu de
distance du tronc de l'arbre mort.

Cet homme, d'une figure sinistre, avait le teint couleur de bronze
verdtre, de longs cheveux noirs tresss autour de sa tte, des
yeux brillant d'un clat sauvage, et une physionomie
remarquablement intelligente et froce. Suspendant son souffle, il
demeura un moment immobile; puis, s'avanant sur les mains et sur
les genoux, en cartant si doucement les feuilles qu'on
n'entendait pas le plus petit bruit, il atteignit ainsi avec
prudence et lenteur le tronc inclin de l'arbre mort, dont le
fate touchait presque au toit de l'ajoupa. Cet homme, Malais
d'origine et appartenant  la secte des trangleurs, aprs avoir
cout de nouveau, sortit presque entirement des broussailles;
sauf une espce de caleon blanc serr  la taille par une
ceinture bariole de couleurs tranchantes, il tait entirement
nu; une paisse couche d'huile enduisait ses membres bronzs,
souples et nerveux. S'allongeant sur l'norme tronc du ct oppos
 la cabane et ainsi masqu par le volume de cet arbre entour de
lianes, il commena d'y ramper silencieusement, avec autant de
patience que de prcaution. Dans l'ondulation de son chine, dans
la flexibilit de ses mouvements, dans sa vigueur contenue, dont
la dtente devait tre terrible, il y avait quelque chose de la
sourde et perfide allure du tigre guettant sa proie.

Atteignant ainsi, compltement inaperu, la partie dclive de
l'arbre, qui touchait presque au toit de la cabane, il ne fut plus
spar que par une distance d'un pied environ de la petite
fentre. Alors il avana prudemment la tte, et plongea son regard
dans l'intrieur de la cabane, afin de trouver le moyen de s'y
introduire.

 la vue de Djalma profondment endormi, les yeux brillants de
l'trangleur redoublrent d'clat: une contraction nerveuse ou
plutt de rire muet et farouche, vrillant les deux coins de sa
bouche, les attira vers les pommettes et dcouvrit deux ranges de
dents limes triangulairement comme une lame de scie, et teintes
d'un noir luisant. Djalma tait couch de telle sorte, et si prs
de la porte de l'ajoupa (elle s'ouvrait de dehors en dedans) que
si l'on et tent de l'entrebiller, il aurait t rveill 
l'instant mme.

L'trangleur, le corps toujours cach par l'arbre, voulant
examiner attentivement l'intrieur de la cabane, se pencha
davantage, et, pour se donner un point d'appui, posa lgrement sa
main sur le rebord de l'ouverture qui servait de fentre; ce
mouvement branla la grande fleur du cactus, au fond de laquelle
tait log le petit serpent; il s'lana et s'enroula rapidement
autour du poignet de l'trangleur.

Soit douleur, soit surprise, celui-ci jeta un lger cri... mais en
se retirant brusquement en arrire, toujours cramponn au tronc
d'arbre, il s'aperut que Djalma avait fait un mouvement... En
effet, le jeune Indien, conservant sa pose nonchalante, ouvrit 
demi les yeux, tourna sa tte du ct de la petite fentre, et une
aspiration profonde souleva sa poitrine, car la chaleur concentre
sous cette paisse vote de verdure humide tait intolrable.

 peine Djalma eut-il remu, qu' l'instant retentit derrire
l'arbre ce glapissement bien sonore, aigu, que jette l'oiseau du
paradis lorsqu'il prend son vol, cri  peu prs semblable  celui
du faisan... Ce cri se rpta bientt, mais en s'affaiblissant,
comme si le brillant oiseau se ft loign. Djalma, croyant savoir
la cause du bruit qui l'avait un instant veill, tendit
lgrement le bras sur lequel reposait sa tte, et se rendormit
sans presque changer de position.

Pendant quelques minutes, le plus profond silence rgna de nouveau
dans cette solitude; tout resta immobile. L'trangleur, par son
habile imitation du cri d'un oiseau, venait de rparer
l'imprudente exclamation de surprise et de douleur que lui avait
arrach la piqre du reptile. Lorsqu'il supposa Djalma rendormi,
il avana la tte et vit en effet le jeune Indien replong dans le
sommeil. Descendant alors de l'arbre avec la mme prcaution,
quoique sa main gauche ft assez gonfle par la morsure du
serpent, il disparut dans les joncs.

 ce moment un chant lointain, d'une cadence monotone et
mlancolique, se fit entendre. L'trangleur se redressa, couta
attentivement, et sa figure prit une expression de surprise et de
courroux sinistres. Le chant se rapprocha de plus en plus de la
cabane.

Au bout de quelques secondes, un Indien, traversant une clairire,
se dirigea vers l'endroit o se tenait cach l'trangleur. Celui-
ci prit alors une corde longue et mince qui ceignait ses reins;
l'une de ses extrmits tait arme d'une balle de plomb, de la
forme et du volume d'un oeuf; aprs avoir attach l'autre bout de
ce lacet  son poignet droit, l'trangleur prta de nouveau
l'oreille et disparut en rampant au milieu des grandes herbes dans
la direction de l'Indien, qui s'avanait lentement sans
interrompre son chant plaintif et doux. C'tait un jeune garon de
vingt ans  peine, esclave de Djalma; il avait le teint bronz;
une ceinture bariole serrait sa robe de coton bleu; il portait un
petit ruban rouge et des anneaux d'argent aux oreilles et aux
poignets... Il apportait un message  son matre qui, durant la
grande chaleur du jour, se reposait dans cet ajoupa, situ  une
assez grande distance de la maison qu'il habitait.

Arrivant  un endroit o l'alle se bifurquait, l'esclave prit
sans hsiter le sentier qui conduisait  la cabane... dont il se
trouvait alors  peine loign de quarante pas.

Un de ces normes papillons de Java, dont les ailes tendues ont
six  huit pouces de long et offrent deux raies d'or verticales
sur un fond d'outre-mer, voltigea de feuille en feuille et vint
s'abattre et se fixer sur un buisson de gardnias odorants 
porte du jeune Indien. Celui-ci suspendit son chant, s'arrta,
avana prudemment le pied, puis la main... et saisit le papillon.
Tout  coup l'esclave voit la sinistre figure de l'trangleur se
dresser devant lui... il entend un sifflement pareil  celui d'une
fronde, il sent une corde lance avec autant de rapidit que de
force entourer son cou d'un triple noeud, et presque aussitt le
plomb dont elle est arme le frappe violemment derrire le crne.

Cette attaque fut si brusque, si imprvue, que le serviteur de
Djalma ne put pousser un seul cri, un seul gmissement... Il
chancela... l'trangleur donna une vigoureuse secousse au lacet...
la figure bronze de l'esclave devint d'un noir pourpr, et il
tomba sur ses genoux en agitant ses bras... l'trangleur le
renversa tout  fait... serra si violemment la corde que le sang
jaillit de la peau... La victime fit quelques derniers mouvements
convulsifs, et puis ce fut tout... Pendant cette rapide mais
terrible agonie, le meurtrier, agenouill devant sa victime,
piant ses moindres convulsions, attachant sur elle des yeux
fixes, ardents, semblait plong dans l'extase d'une jouissance
froce... ses narines se dilataient, les veines de ses tempes, de
son cou se gonflaient, et ce mme rictus sinistre, qui avait
retrouss ses lvres  l'aspect de Djalma endormi, montrait ses
dents noires et aigus, qu'un tremblement nerveux des mchoires
heurtait l'une contre l'autre. Mais bientt il croisa ses bras sur
sa poitrine haletante, courba le front en murmurant des paroles
mystrieuses, ressemblant  une invocation ou  une prire... Et
il retomba dans la contemplation farouche que lui inspirait
l'aspect du cadavre...

L'hyne et le chat-tigre qui, avant de la dvorer, s'accroupissent
auprs de la proie qu'ils ont surprise ou chasse, n'ont pas un
regard plus fauve, plus sanglant que ne l'tait celui de cet
homme...

Mais se souvenant que sa tche n'tait pas accomplie, s'arrachant
 regret de ce funeste spectacle, il dtacha son lacet du cou de
la victime, enroula cette corde autour de lui, trana le cadavre
hors du sentier, et, sans chercher  le dpouiller de ses anneaux
d'argent, cacha le corps sous une paisse touffe de joncs. Puis
l'trangleur, se remettant  ramper sur le ventre et sur les
genoux, arriva jusqu' la cabane de Djalma, cabane construite en
nattes attaches sur des bambous. Aprs avoir attentivement prt
l'oreille, il tira de sa ceinture un couteau dont la lame,
tranchante et aigu, tait enveloppe d'une feuille de bananier,
et pratiqua dans la natte une incision de trois pieds de longueur;
ceci fut fait avec tant de prestesse et avec une lame si
parfaitement affile, que le lger grincement du diamant sur la
vitre et t plus bruyant...

Voyant par cette ouverture, qui devait lui servir de passage,
Djalma toujours profondment endormi, l'trangleur se glissa dans
la cabane avec une incroyable tmrit.



II. Le tatouage.

Le ciel, jusqu'alors d'un bleu transparent, devint peu  peu d'un
ton glauque, et le soleil se voila d'une vapeur rougetre et
sinistre. Cette lumire trange donnait  tous les objets des
reflets bizarres; on pourrait en avoir une ide en imaginant
l'aspect d'un paysage que l'on regarderait  travers un vitrail
couvert de cuivre. Dans ces climats, ce phnomne, joint au
redoublement d'une chaleur torride, annonce toujours l'approche
d'un orage. On sentait de temps  autre une fugitive odeur
sulfureuse... Alors les feuilles, lgrement agites par des
courants lectriques, frissonnaient sur leurs tiges... puis tout
retombait dans le silence, dans une immobilit morne. La pesanteur
de cette atmosphre brlante, sature d'cres parfums, devenait
presque intolrable; de grosses gouttes de sueur perlaient le
front de Djalma, toujours plong dans un sommeil nervant... Pour
lui, ce n'tait plus du repos, c'tait un accablement pnible.

L'trangleur se glissa comme un reptile le long des parois de
l'ajoupa, et en rampant  plat ventre arriva jusqu' la natte de
Djalma, auprs duquel il se blottit d'abord en s'aplatissant, afin
d'occuper le moins de place possible. Alors commena une scne
effrayante, en raison du mystre et du profond silence qui
l'entouraient. La vie de Djalma tait  la merci de
l'trangleur... Celui-ci, ramass sur lui-mme, appuy sur ses
mains et sur ses genoux, le cou tendu, la prunelle fixe, dilate,
restait immobile comme une bte froce en arrt... Un lger
tremblement convulsif des mchoires agitait seul son masque de
bronze. Mais bientt ses traits hideux rvlrent la lutte
violente qui se passait dans son me, entre la soif... la
jouissance du meurtre que le rcent assassinat de l'esclave venait
encore de surexciter... et l'ordre qu'il avait reu de ne pas
attenter aux jours de Djalma, quoique le motif qui l'amenait dans
l'ajoupa ft peut-tre pour le jeune Indien plus redoutable que la
mort mme... Par deux fois l'trangleur, dont le regard
s'enflammait de frocit, ne s'appuyant plus que sur sa main
gauche, porta vivement la droite  l'extrmit de son lacet...
Mais par deux fois sa main l'abandonna... l'instinct du meurtre
cda devant une volont toute-puissante dont le Malais subissait
l'irrsistible empire. Il fallait que sa rage homicide ft pousse
jusqu' la folie, car dans ces hsitations il perdait un temps
prcieux... D'un moment  l'autre, Djalma, dont la vigueur,
l'adresse et le courage taient connus et redouts, pouvait se
rveiller. Et quoiqu'il ft sans armes, il et t pour
l'trangleur un terrible adversaire.

Enfin, celui-ci se rsigna... il comprima un profond soupir de
regret, et se mit en devoir d'accomplir sa tche... Cette tche
et paru impossible  tout autre... Qu'on en juge...

Djalma, le visage tourn vers la gauche, appuyait sa tte sur son
bras pli; il fallait d'abord, sans le rveiller, le forcer de
tourner sa figure vers la droite, c'est--dire vers la porte, afin
que dans le cas o il s'veillerait  demi, son regard ne pt
tomber sur l'trangleur. Celui-ci, pour accomplir ses projets,
devait rester plusieurs minutes dans la cabane.

Le ciel blanchit de plus en plus... La chaleur arrivait  son
dernier degr d'intensit; tout concourait  jeter Djalma dans la
torpeur et favorisait les desseins de l'trangleur...

S'agenouillant alors prs de Djalma, il commena, du bout de ses
doigts souples et frotts d'huile, d'effleurer le front, les
tempes et les paupires du jeune Indien, mais avec une si extrme
dlicatesse que le contact des deux pidermes tait  peine
sensible... Aprs quelques secondes de cette espce d'incantation
magntique, la sueur qui baignait le front de Djalma devint plus
abondante; il poussa un soupir touff, puis, deux ou trois fois,
les muscles de son visage tressaillirent, car ces attouchements,
trop lgers pour l'veiller, lui causaient pourtant un sentiment
de malaise indfinissable... Le couvant d'un oeil inquiet, ardent,
l'trangleur continua sa manoeuvre avec tant de patience, tant de
dextrit, que Djalma, toujours endormi, mais ne pouvant supporter
davantage cette sensation vague et cependant agaante, dont il ne
se rendait pas compte, porta machinalement sa main droite  sa
figure, comme s'il et voulu se dbarrasser du frlement importun
d'un insecte... Mais la force lui manqua; presque aussitt sa
main, inerte et appesantie, retomba sur sa poitrine...

Voyant,  ce symptme, qu'il touchait au but dsir, l'trangleur
ritra ses attouchements sur les paupires, sur le front, sur les
tempes, avec la mme adresse... Alors Djalma, de plus en plus
accabl, ananti sous une lourde somnolence, n'ayant pas sans
doute la force ou la volont de porter sa main  son visage,
dtourna machinalement sa tte, qui retomba languissante sur son
paule droite, cherchant, par ce changement d'attitude,  se
soustraire  l'impression dsagrable qui le poursuivait.

Ce premier rsultat obtenu, l'trangleur put agir librement.
Voulant rendre alors aussi profond que possible le sommeil qu'il
venait d'interrompre  demi, il tcha d'imiter le vampire, et,
simulant le jeu d'un ventail, il agita rapidement ses deux mains
tendues autour du visage brlant du jeune Indien...  cette
sensation de fracheur inattendue et si dlicieuse au milieu d'une
chaleur suffocante, les traits de Djalma s'panouirent
machinalement; sa poitrine se dilata; ses lvres entrouvertes
aspirrent cette brise bienfaisante, et il tomba dans un sommeil
d'autant plus invincible qu'il avait t contrari, et qu'il s'y
livrait alors sous l'influence d'une sensation de bien-tre. Un
rapide clair illumina de sa lueur flamboyante la vote ombreuse
qui abritait l'ajoupa; craignant qu'au premier coup de tonnerre le
jeune Indien ne s'veillt brusquement, l'trangleur se hta
d'accomplir son projet.

Djalma, couch sur le dos, avait la tte pench sur son paule
droite, et son bras gauche tendu; l'trangleur, blotti  sa
gauche, cessa peu  peu de l'venter; puis il parvint  relever,
avec une incroyable dextrit, jusqu' la saigne, la large et
longue manche de mousseline blanche qui cachait le bras gauche de
Djalma.

Tirant alors de la poche de son caleon une petite bote de
cuivre, il y prit une aiguille d'une finesse, d'une acuit
extraordinaire, et un tronon de racine noirtre. Il piqua
plusieurs fois cette racine avec l'aiguille.  chaque piqre il en
sortait une liqueur blanche et visqueuse. Lorsque l'trangleur
crut l'aiguille suffisamment imprgne de ce suc, il se courba et
souffla doucement sur la partie interne du bras de Djalma, afin
d'y causer une nouvelle sensation de fracheur; alors,  l'aide de
son aiguille, il traa presque imperceptiblement, sur la peau du
jeune homme endormi, quelques signes mystrieux et symboliques.
Ceci fut excut avec tant de prestesse, la pointe de l'aiguille
tait si fine, si acre, que Djalma ne ressentit pas la lgre
rosion qui effleura son piderme. Bientt les signes que
l'trangleur venait de tracer apparurent d'abord en traits d'un
rose ple  peine sensible, et aussi dlis qu'un cheveu; mais
telle tait la puissance corrosive et lente du suc dont l'aiguille
tait imprgne, que, en s'infiltrant et s'extravasant peu  peu
sous la peau, il devait au bout de quelques heures devenir d'un
rouge violet, et rendre ainsi trs apparents ces caractres alors
presque invisibles.

L'trangleur, aprs avoir si heureusement accompli son projet,
jeta un dernier regard de froce convoitise sur l'Indien endormi,
puis, s'loignant de la natte en rampant, il regagna l'ouverture
par laquelle il s'tait introduit dans la cabane, rejoignit
hermtiquement les deux lvres de cette incision, afin d'ter tout
soupon, et disparut au moment o le tonnerre commenait  gronder
sourdement dans le lointain.[5]M. le comte Edouard de Warren, dans
son excellent ouvrage sur l'Inde anglaise, que nous aurons
l'occasion de citer, s'exprime de la mme manire sur
l'inconcevable adresse des Indiens. Ils vont, dit-il, jusqu'
vous dpouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap mme dont
vous dormez envelopp. Ceci n'est point une plaisanterie, mais un
fait. Les mouvements du _bheel _sont ceux d'un serpent, dormez-
vous dans votre tente avec un domestique couch en travers de
chaque porte? le _bheel _viendra s'accroupir en dehors,  l'ombre
et dans un coin o il pourra entendre la respiration de chacun.
Ds que l'Europen s'endort, il est sr de son fait: l'Asiatique
ne rsistera pas longtemps  l'attrait du sommeil. Le moment venu,
il fait,  l'endroit mme o il se trouve, une coupure verticale
dans la toile de la tente; elle lui suffit pour s'introduire. Il
passe comme un fantme, sans faire crier le moindre grain de
sable. Il est parfaitement nu, et tout son corps est huil; un
couteau-poignard est suspendu  son cou. Il se blottira prs de
votre couche, et avec un sang-froid et une dextrit incroyables
pliera le drap en trs petits plis tout prs du corps, de manire
 occuper la moindre surface possible; cela fait, il passe de
l'autre ct, chatouille lgrement le dormeur, qu'il semble
magntiser de manire qu'il se retire instinctivement et finit par
se retourner en laissant le drap pli derrire lui. S'il se
rveille et qu'il veuille saisir le voleur, il retrouve un corps
glissant qui lui chappe comme une anguille; si pourtant il
parvient  le saisir, malheur  lui, le poignard le frappe au
coeur: il tombe baign dans son sang, et l'assassin disparat.



III. Le contrebandier.

L'orage du matin a depuis longtemps cess. Le soleil est  son
dclin; quelques heures se sont coules depuis que l'trangleur
s'est introduit dans la cabane de Djalma et l'a tatou d'un signe
mystrieux pendant son sommeil.

Un cavalier s'avance rapidement au milieu d'une longue avenue
borde d'arbres touffus.

Abrits sous cette paisse vote de verdure, mille oiseaux
saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux cette
resplendissante soire; des perroquets verts et rouges grimpaient
 l'aide de leur bec crochu  la cime des acacias roses; des
mana-manou, gros oiseau d'un bleu-lapis, dont la gorge et la
longue queue ont des reflets d'or bruni, poursuivaient les
loriots-princes d'un noir de velours nuanc d'orange; les colombes
de Kolo, d'un violet iris, faisaient entendre leur doux
roucoulement  ct d'oiseaux de paradis dont le plumage
tincelant runissait l'clat prismatique de l'meraude et du
rubis, de la topaze et du saphir. Cette alle, un peu exhausse,
dominait un petit tang o se projetait  et l l'ombre verte des
tamarins et des nopals; l'eau calme, limpide, laissait voir, comme
incrusts dans une masse de cristal bleutre, tant ils sont
immobiles, des poissons d'argent aux nageoires de pourpre,
d'autres d'azur aux nageoires vermeilles; tous sans mouvement  la
surface de l'eau, o miroitait un blouissant rayon de soleil, se
plaisaient  se sentir inonds de lumire et de chaleur; mille
insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu, glissaient,
voletaient, bourdonnaient sur cette onde transparente o se
refltaient  une profondeur extraordinaire les nuances diapres
des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage.

Il est impossible de rendre l'aspect de cette nature exubrante,
luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour
ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du
fond de l'avenue. C'est Djalma. Il ne s'est pas aperu que
l'trangleur lui a trac sur le bras gauche certains signes
ineffaables. Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de
vigueur et de feu, est noire comme la nuit; un troit tapis rouge
remplace la selle. Pour modrer les bonds imptueux de sa jument,
Djalma se sert d'un petit mors d'acier dont la bride et les rnes,
tresses de soie carlate, sont lgres comme un fil. Nul de ces
admirables cavaliers si magistralement sculpts sur la frise du
Parthnon n'est  la fois plus gracieusement et plus firement 
cheval que ce jeune Indien, dont le beau visage, clair par le
soleil couchant, rayonne de bonheur et de srnit; ses yeux
brillent de joie; les narines dilates, les lvres entrouvertes,
il aspire avec dlices la brise embaume du parfum des fleurs et
de la senteur de la feuille, car les arbres sont encore humides
de l'abondante pluie qui a succd  l'orage. Un bonnet incarnat
assez semblable  la coiffure grecque, pos sur les cheveux noirs
de Djalma, fait encore ressortir la nuance dore de son teint; son
cou est nu, il est vtu de sa robe de mousseline blanche  larges
manches, serre  la taille par une ceinture carlate; un caleon
trs ample, en tissu blanc, laisse voir la moiti de ses jambes
nues, fauves et polies; leur galbe, d'une puret anglique, se
dessine sur les flancs noirs de sa cavale, que Djalma presse
lgrement de son mollet nerveux; il n'a pas d'triers; son pied
petit et troit, est chauss d'une sandale de maroquin rouge. La
fougue de ses penses, tour  tour imprieuse et contenue,
s'exprimait pour ainsi dire par l'allure qu'il imposait  sa
cavale: allure tantt hardie, prcipite, comme l'imagination qui
s'emporte sans frein; tantt calme, mesure, comme la rflexion
qui succde  une folle vision. Dans cette course bizarre, ses
moindres mouvements taient remplis d'une grce fire,
indpendante et un peu sauvage.

Djalma, dpossd du territoire paternel par les Anglais, et
d'abord incarcr par eux comme prisonnier d'tat aprs la mort de
son pre, tu les armes  la main (ainsi que M. Josu Van Dal
l'avait crit de Batavia  M. Rodin), a t ensuite mis en
libert. Abandonnant alors l'Inde continentale, accompagn du
gnral Simon qui n'avait pas quitt les abords de la prison du
fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing, le jeune Indien est
venu  Batavia, lieu de naissance de sa mre, pour y recueillir le
modeste hritage de ses aeux maternels. Dans cet hritage, si
longtemps ddaign ou oubli par son pre, se sont trouvs des
papiers importants et la mdaille, en tout semblable  celle que
portent Rose et Blanche. Le gnral Simon, aussi surpris que
charm de cette dcouverte, qui non seulement tablissait un lien
de parent entre sa femme et la mre de Djalma, mais qui semblait
promettre  ce dernier de grands avantages  venir, le gnral
Simon, laissant Djalma  Batavia pour y terminer quelques
affaires, est parti pour Sumatra, le voisine: on lui a fait
esprer d'y trouver un btiment qui allt directement et
rapidement en Europe, car, ds lors, il fallait qu' tout prix le
jeune Indien ft aussi  Paris le 13 fvrier 1832. Si, en effet,
le gnral Simon trouvait un vaisseau prt  partir pour l'Europe,
il devait revenir aussitt chercher Djalma; ce dernier, attendant
donc d'un jour  l'autre ce retour, se rendait sur la jete de
Batavia, dans l'esprance de voir arriver le pre de Rose et de
Blanche par le paquebot de Sumatra.

Quelques mots de l'enfance et de la jeunesse du fils de Kadja-Sing
sont ncessaires. Ayant perdu sa mre de trs bonne heure,
simplement et rudement lev, enfant, il avait accompagn son pre
 ces grandes chasses aux tigres, aussi dangereuses que des
batailles;  peine adolescent, il l'avait suivi  la guerre pour
dfendre son territoire... dure et sanglante guerre... Ayant ainsi
vcu, depuis la mort de sa mre, au milieu des forts et des
montagnes paternelles, o, au milieu de combats incessants, cette
nature vigoureuse et ingnue s'tait conserve pure et vierge,
jamais le surnom de _Gnreux _qu'on lui avait donn ne fut mieux
mrit. Prince, il tait vritablement prince... chose rare... et
durant le temps de sa captivit il avait souverainement impos 
ses geliers anglais par sa dignit silencieuse. Jamais un
reproche, jamais une plainte: un calme fier et mlancolique...
c'est tout ce qu'il avait oppos  un traitement aussi injuste que
barbare, jusqu' ce qu'il ft mis en libert. Habitu jusqu'alors
 l'existence patriarcale ou guerrire des montagnards de son pays
qu'il avait quitte pour passer quelques mois en prison, Djalma ne
connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilise. Mais, sans
avoir positivement les dfauts de ses qualits, Djalma en poussait
du moins les consquences  l'extrme: d'une opinitret
inflexible dans la foi jure, dvou  la mort, confiant jusqu'
l'aveuglement, bon jusqu'au plus complet oubli de soi, il et t
inflexible pour qui se ft montr envers lui ingrat, menteur ou
perfide. Enfin, il et fait bon march de la vie d'un tratre ou
d'un parjure, parce qu'il aurait trouv juste, s'il avait commis
une trahison ou un parjure, de les payer de sa vie. C'tait, en un
mot, l'homme des sentiments entiers, absolus. Et un tel homme aux
prises avec les tempraments, les calculs, les faussets, les
dceptions, les ruses, les restrictions, les faux semblants d'une
socit trs raffine, celle de Paris, par exemple, serait sans
doute un trs curieux sujet d'tude.

Nous soulevons cette hypothse, parce que, depuis que son voyage
en France tait rsolu, Djalma n'avait qu'une pense fixe,
ardente... _tre  Paris.  Paris... _cette ville ferique dont,
en Asie mme, ce pays ferique, on faisait tant de merveilleux
rcits. Ce qui surtout enflammait l'imagination vierge et brlante
du jeune Indien, c'taient les femmes franaises... ces
Parisiennes si belles, si sduisantes, ces merveilles d'lgance,
de grce et de charmes, qui clipsaient, disait-on, les
magnificences de la capitale du monde civilis.  ce moment mme,
par cette soire splendide et chaude, entour de fleurs et des
parfums enivrants qui acclraient encore les battements de ce
coeur ardent et jeune, Djalma songeait  ces cratures
enchanteresses qu'il se plaisait  revtir des formes les plus
idales. Il lui semblait voir  l'extrmit de l'alle, au milieu
de la nappe de lumire dore que les arbres entouraient de leur
plein cintre de verdure, il lui semblait voir passer et repasser,
blancs et sveltes sur ce fond vermeil, d'adorables et voluptueux
fantmes qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs
doigts roses. Alors, ne pouvant plus contenir les brlantes
motions qui l'agitaient depuis quelques minutes, emport par une
exaltation trange, Djalma poussant tout  coup quelques cris de
joie, mle, profonde, d'une sonorit sauvage, fit en mme temps
bondir sous lui sa vigoureuse jument, avec une folle ivresse... Un
vif rayon de soleil, perant la sombre vote de l'alle,
l'clairait alors tout entier.

Depuis quelques instants, un homme s'avanait rapidement dans un
sentier qui,  son extrmit, coupait diagonalement l'avenue o se
trouvait Djalma. Cet homme s'arrta un moment dans l'ombre,
contemplant Djalma avec tonnement. C'tait en effet quelque chose
de charmant  voir au milieu d'une blouissante aurole de lumire
que ce jeune homme, si beau, si cuivr, si ardent... aux vtements
blancs et flottants, si allgrement camp sur sa fire cavale
noire qui couvrait d'cume sa bride rouge, dont la longue queue et
la crinire paisse ondoyaient au vent du soir.

Mais, par un contraste qui succde  tous les dsirs humains,
Djalma se sentit bientt atteint d'un ressentiment de mlancolie
indfinissable et douce; il porta la main  ses yeux humides et
voils, laissant tomber ses rnes sur le cou de sa docile monture.
Aussitt celle-ci s'arrta, allongea son encolure de cygne, et
tourna la tte  demi vers le personnage qu'elle apercevait 
travers les taillis. Cet homme, nomm Mahal le contrebandier,
tait vtu  peu prs comme les matelots europens. Il portait une
veste et un pantalon de toile blanche, une large ceinture rouge et
un chapeau de paille trs plat de forme; sa figure tait brune,
caractrise, et, quoiqu'il et quarante ans, compltement
imberbe.

En un instant Mahal fut auprs du jeune Indien.

-- Vous tes le prince Djalma?... lui dit-il en assez mauvais
franais, en portant respectueusement la main  son chapeau.

-- Que veux-tu?... dit l'Indien.

-- Vous tes... le fils de Kadja-Sing?

-- Encore une fois, que veux-tu?

-- L'ami du gnral Simon!...

-- Le gnral Simon!!!... s'cria Djalma.

-- Vous allez au-devant de lui... comme vous y allez chaque soir
depuis que vous attendez son retour de Sumatra?

-- Oui... mais comment sais-tu?... dit l'Indien en regardant le
contrebandier avec autant de surprise que de curiosit.

-- Il doit dbarquer  Batavia aujourd'hui ou demain.

-- Viendrais-tu de sa part?...

-- Peut-tre, dit Mahal d'un air dfiant. Mais tes-vous bien le
fils de Kadja-Sing?

-- C'est moi... te dis-je... Mais o as-tu vu le gnral Simon?

-- Puisque vous tes le fils de Kadja-Sing, reprit Mahal en
regardant toujours Djalma d'un air souponneux, quel est votre
surnom?...

-- On appelait mon pre le _Pre du Gnreux, _rpondit le jeune
Indien, et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits.

Ces mots parurent commencer  convaincre Mahal de l'identit de
Djalma; pourtant, voulant sans doute s'clairer davantage, il
reprit:

-- Vous avez d recevoir, il y a deux jours, une lettre du gnral
Simon, crite de Sumatra.

-- Oui... mais pourquoi ces questions?

-- Pour m'assurer que vous tes bien le fils de Kadja-Sing et
excuter les ordres que j'ai reus.

-- De qui?

-- Du gnral Simon...

-- Mais o est-il?

-- Lorsque j'aurai la preuve que vous tes le prince Djalma, je
vous le dirai; on m'a bien averti que vous tiez mont sur une
cavale noire bride de rouge... mais...

-- Par ma mre!... parleras-tu?...

-- Je vous dirai tout... si vous pouvez me dire quel tait le
papier imprim renferm dans la dernire lettre que le gnral
Simon vous a crite de Sumatra.

-- C'tait un fragment de journal franais.

-- Et ce journal annonait-il une bonne ou mauvaise nouvelle
touchant le gnral?

-- Une bonne nouvelle, puisqu'on lisait qu'en son absence on avait
reconnu le dernier titre et le dernier grade qu'il devait 
l'empereur, ainsi qu'on a fait aussi pour d'autres de ses frres
d'armes exils comme lui.

-- Vous tes bien le prince Djalma, dit le contrebandier aprs un
moment de rflexion. Je peux parler... Le gnral Simon est
dbarqu cette nuit  Java... mais dans un endroit dsert de la
cte.

-- Dans un endroit dsert!...

-- Parce qu'il faut qu'il se cache...

-- Lui!... s'cria Djalma stupfait. Se cacher... et pourquoi!

-- Je n'en sais rien...

-- Mais o est-il! demanda Djalma en plissant d'inquitude.

-- Il est  trois lieues d'ici... prs du bord de la mer... dans
les ruines de Tchandi...

-- Lui... forc de se cacher... rpta Djalma, et sa figure
exprimait une surprise et une angoisse croissantes.

-- Sans en tre certain, je crois qu'il s'agit d'un duel qu'il a
eu  Sumatra... dit mystrieusement le contrebandier.

-- Un duel... et avec qui?

-- Je ne sais pas, je n'en suis pas sr; mais connaissez-vous les
ruines de Tchandi!...

-- Oui.

-- Le gnral vous y attend; voil ce qu'il m'a ordonn de vous
dire...

-- Tu es donc venu avec lui de Sumatra?

-- J'tais le pilote du petit btiment ctier-contrebandier qui
l'a dbarqu cette nuit sur une plage dserte. Il savait que vous
veniez chaque jour l'attendre sur la route du Mle; j'tais  peu
prs sr de vous y rencontrer... Il m'a donn, sur la lettre que
vous avez reue de lui, les dtails que je viens de vous dire,
afin de vous bien prouver que je venais de sa part; s'il avait pu
vous crire, il l'aurait fait.

-- Et il ne t'a pas dit pourquoi il tait oblig de se cacher?...

-- Il ne m'a rien dit... D'aprs quelques mots, j'ai souponn ce
que je vous ai dit... un duel!...

Connaissant la bravoure et la vivacit du gnral Simon, Djalma
crut les soupons du contrebandier assez fonds. Aprs un moment
de silence, il lui dit:

-- Veux-tu te charger de reconduire mon cheval!... Ma maison est
en dehors de la ville, l-bas, cache dans les arbres de la
mosque neuve... Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval
m'embarrasserait: j'irai bien plus vite  pied...

-- Je sais o vous demeurez; le gnral Simon me l'avait dit...
j'y serais all si je ne vous avais pas rencontr ici... donnez-
moi donc votre cheval.

Djalma sauta lgrement  terre, jeta la bride  Mahal, droula un
bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna
au contrebandier en lui disant:

-- Tu as t fidle et obissant... tiens... C'est peu... mais je
n'ai pas davantage.

-- Kadja-Sing tait bien nomm le Pre du Gnreux, dit le
contrebandier en s'inclinant avec respect et reconnaissance.

Et il prit la route qui conduisait  Batavia, en conduisant en
main la cavale de Djalma.

Le jeune Indien s'enfona dans le taillis, et, marchant  grands
pas, il se dirigea vers la montagne o taient les ruines de
Tchandi, et o il ne pouvait arriver qu' la nuit.



IV. M. Josu Van Dal.

M. Josu Van Dal, ngociant hollandais, correspondant de
M. Rodin, tait n  Batavia (capitale de l'le de Java); ses
parents l'avaient envoy faire son ducation  Pondichry dans une
clbre maison religieuse, tablie depuis longtemps dans cette
ville et appartenant  la compagnie de Jsus. C'est l qu'il
s'tait affili  la congrgation comme _profs des trois voeux
_ou mme laque, appel vulgairement _coadjuteur temporel.
_M. Josu tait un homme d'une probit qui passait pour intacte,
d'une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret,
rserv, d'une habilet, d'une sagacit remarquables; ses
oprations financires taient presque toujours heureuses, car une
puissance protectrice lui donnait toujours  temps la connaissance
des vnements qui pouvaient avantageusement influer sur ses
transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichry
tait intresse dans ses affaires: elle le chargeait de
l'exportation et de l'change des produits de plusieurs proprits
qu'elle possdait dans cette colonie. Parlant peu, coutant
beaucoup, ne discutant jamais, d'une politesse extrme, donnant
peu, mais avec choix et  propos, M. Josu inspirait gnralement,
 dfaut de sympathie, ce froid respect qu'inspirent toujours les
gens rigoristes; car, au lieu de subir l'influence des moeurs
coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec
une grande rgularit, et son extrieur avait quelque chose
d'austrement compos qui imposait beaucoup.

La scne suivante se passait  Batavia pendant que Djalma se
rendait aux ruines de Tchandi, dans l'espoir d'y rencontrer le
gnral Simon. M. Josu venait de se retirer dans son cabinet, o
l'on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands
livres de caisse ouverts sur des pupitres. L'unique fentre de ce
cabinet, situ au rez-de-chausse, donnant sur une petite cour
dserte, tait  l'extrieur solidement grillage de fer; une
persienne mobile remplaait les carreaux des croises,  cause de
la grande chaleur du climat de Java. M. Josu, aprs avoir pos
sur son bureau une bougie renferme dans une verrine, regarda la
pendule.

-- Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientt venir.

Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde
porte paisse, ferre de grosses ttes de clous  la hollandaise,
gagna la cour avec prcaution, afin de n'tre pas entendu par les
gens de sa maison, et tira le verrou  secret qui fermait le
battant d'une grande barrire de six pieds environ, formidablement
arme de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il
regagna son cabinet aprs avoir successivement et soigneusement
referm derrire lui les autres portes.

M. Josu se mit  son bureau, prit dans le double fond d'un tiroir
une longue lettre, ou plutt un mmoire commenc depuis quelque
temps et crit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre
adresse  M. Rodin,  Paris, rue du Milieu-des-Ursins, tait
antrieure  la libration de Djalma et  son arrive  Batavia).

Le mmoire en question tait aussi adress  M. Rodin; M. Josu le
continua de la sorte:

Craignant le retour du gnral Simon, dont j'avais t instruit
en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j'tais parvenu 
me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je
lisais et que je faisais ensuite remettre _intactes _ Djalma,
j'ai d, forc par le temps et par les circonstances, recourir aux
moyens extrmes tout en sauvant compltement les apparences, et en
rendant un signal service  l'humanit; cette dernire raison m'a
surtout dcid.

Un nouveau danger d'ailleurs commandait imprieusement ma
conduite. Le bateau  vapeur _le Ruyter _a mouill ici hier, et il
repart demain dans la journe. Ce btiment fait la traverse pour
l'Europe par le golfe Arabique; ses passagers dbarquent 
l'isthme de Suez, le traversent et vont reprendre  Alexandrie un
autre btiment qui les conduit en France.

Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit
semaines; nous sommes  la fin d'octobre; le prince Djalma
pourrait donc tre en France vers le commencement du mois de
janvier; et d'aprs vos ordres, dont j'ignore la cause, mais que
j'excute avec zle et soumission, il fallait  tout prix mettre
obstacle  ce dpart, puisque, me dites-vous, un des plus graves
intrts de la _Socit _serait compromis par l'arrive de ce
jeune Indien  Paris avant le 13 fvrier. Or, si je russis, comme
je l'espre,  lui faire manquer l'occasion du _Ruyter, _il lui
sera matriellement impossible d'arriver en France avant le mois
d'avril; car le _Ruyter _est le seul btiment qui fasse le trajet
directement: les autres navires mettent au moins quatre ou cinq
mois  se rendre en Europe.

Avant de vous parler du moyen que j'ai d employer pour retenir
ici le prince Djalma, moyen dont  cette heure encore j'ignore le
bon ou le mauvais succs, il est bon que vous connaissiez certains
faits.

L'on vient de dcouvrir dans l'Inde anglaise une communaut dont
les membres s'appelaient entre eux _frres de la bonne oeuvre _ou
_phansegars, _ce qui signifie simplement _trangleurs; _ces
meurtriers ne rpandent pas le sang: ils tranglent leurs
victimes, moins pour les voler que pour obir  une vocation
homicide et aux lois d'une infernale divinit nomme par eux
_Bohwanie. _Je ne puis mieux vous donner une ide sur cette
horrible secte qu'en transcrivant ici quelques lignes de l'avant-
propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette
association tnbreuse avec un zle infatigable; ce rapport a t
publi il y a deux mois. En voici un extrait; c'est le colonel qui
parle:

De 1822  1824, quand j'tais charg de la magistrature et de
l'administration civile du district de Nersingpour, il ne se
commettait pas un meurtre, pas le plus petit vol, par un bandit
ordinaire, dont je n'eusse immdiatement connaissance; mais si
quelqu'un tait venu me dire  cette poque qu'une bande
d'assassins de profession hrditaire demeurait dans le village de
Kundelie,  quatre cents mtres tout au plus de ma cour de
justice; que les admirables bosquets du village de Mandesoor, 
une journe de marche de ma rsidence, taient un des plus
effroyables entrepts d'assassinats de toute l'Inde: que des
bandes nombreuses des frres de la _bonne oeuvre, _venant de
l'Hindoustan et du Dkan, se donnaient annuellement rendez-vous
sous ces ombrages comme  des ftes solennelles, pour exercer leur
effroyable vocation sur toutes les routes qui viennent se croiser
dans cette localit, j'aurais pris cet Indien pour un fou qui
s'tait laiss effrayer par des contes; et cependant rien n'tait
plus vrai: des voyageurs, par centaines, taient enterrs chaque
anne sous les bosquets de Mandesoor; toute une tribu d'assassins
vivait  ma porte pendant que j'tais magistrat suprme de la
province, et tendait ses dvastations jusqu'aux cits de Poonah
et d'Hyderabad; je n'oublierai jamais que, pour me convaincre,
l'un des chefs de ces trangleurs, devenu leur dnonciateur, fit
exhumer, de l'emplacement mme que couvrait ma tente, treize
cadavres, et s'offrit d'en faire sortir du sol tout autour de lui
un nombre illimit.[6]

Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une ide de cette
socit terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes en
dehors de toutes les lois divines et humaines. Dvous les uns aux
autres jusqu' l'hrosme, obissant aveuglment  leurs chefs,
qui se disent les reprsentants immdiats de leur sombre divinit,
regardant comme ennemis tous ceux qui n'taient pas des leurs, se
recrutant partout par un effrayant proslytisme, ces aptres d'une
religion de meurtre allaient prchant dans l'ombre leurs
abominables doctrines et couvraient l'Inde d'un immense rseau.
Trois de leurs principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyant la
poursuite opinitre du gouverneur anglais, et tant parvenus  s'y
soustraire, sont arrivs  la pointe septentrionale de l'Inde
jusqu'au dtroit de Malaka, situ  trs peu de distance de notre
le; un contrebandier, quelque peu pirate, affili  leur
association, et nomm _Mahal, _les a pris  bord de son bateau
ctier, et les a transports ici, o ils se croient pour quelque
temps en sret: car, suivant les conseils du contrebandier, ils
se sont rfugis dans une paisse fort o se trouvent plusieurs
temples en ruine dont les nombreux souterrains leur offrent une
retraite. Parmi ces chefs, tous trois d'une remarquable
intelligence, il en est un surtout, nomm Faringhea, dou d'une
nergie extraordinaire, de qualits minentes, qui en font un
homme des plus redoutables: celui-l est mtis, c'est--dire fils
d'un blanc et d'une Indienne; il a habit longtemps des villes o
se tiennent des comptoirs europens et parle trs bien l'anglais
et le franais; les deux autres chefs sont un ngre et un Indien;
l'adepte est un Malais.

Le contrebandier Mahal, rflchissant qu'il pouvait obtenir une
bonne rcompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est
venu  moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison
intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre
gouverneur; il m'a donc offert, il y a deux jours,  certaines
conditions, de livrer le ngre, le mtis, l'Indien et le Malais...
Ces conditions sont: une somme assez considrable, et l'assurance
d'un passage sur un btiment partant pour l'Europe ou l'Amrique,
afin d'chapper  l'implacable vengeance des trangleurs. J'ai
saisi avec empressement cette occasion de livrer  la justice
humaine ces trois meurtriers, et j'ai promis  Mahal d'tre son
intermdiaire auprs du gouverneur, mais aussi  certaines
conditions, fort innocentes en elles-mmes, et qui regardaient
Djalma... Je m'expliquerai plus au long si mon projet russit, ce
que je vais savoir, car Mahal sera ici tout  l'heure.

En attendant que je ferme les dpches, qui partiront demain pour
l'Europe par le _Ruyter, _o j'ai retenu le passage de Mahal le
contrebandier, en cas de russite, j'ouvre une parenthse au sujet
d'une affaire assez importante. Dans ma dernire lettre, o je
vous annonais la mort du pre de Djalma et l'incarcration de
celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la
solvabilit de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier 
Paris, qui a une succursale de sa maison  Calcutta. Maintenant
ces renseignements deviennent inutiles, si ce que l'on vient de
m'apprendre est malheureusement vrai; ce sera  vous d'agir selon
les circonstances.

Sa maison de Calcutta nous doit,  moi et  notre collgue de
Pondichry, des sommes assez considrables, et l'on dit
M. Tripeaud dans des affaires fort dangereusement embarrasses,
ayant voulu monter une fabrique pour ruiner par une concurrence
implacable un tablissement immense, depuis longtemps fond par
M. Franois Hardy, trs grand industriel. On m'assure que
M. Tripeaud a dj enfoui et perdu dans cette entreprise de grands
capitaux; il a sans doute fait beaucoup de mal  M. Franois
Hardy, mais il a, dit-on, gravement compromis sa fortune  lui,
Tripeaud; or, s'il fait faillite, le contrecoup de son dsastre
nous serait trs funeste, puisqu'il nous doit beaucoup d'argent, 
moi et aux ntres. Dans cet tat de choses, il serait bien 
dsirer que, par les moyens tout-puissants et de toute nature dont
on dispose, on parvnt  discrditer compltement et  faire
tomber la maison de M. Franois Hardy, dj branle par la
concurrence acharne de M. Tripeaud; cette combinaison
russissant, celui-ci regagnerait en trs peu de temps tout ce
qu'il a perdu; la ruine de son rival assurerait sa prosprit, 
lui Tripeaud, et nos crances seraient couvertes. Sans doute il
serait pnible, il serait douloureux, d'tre oblig d'en venir 
cette extrmit pour rentrer dans nos fonds; mais de nos jours
n'est-on pas quelquefois autoris  se servir des armes que l'on
emploie incessamment contre nous? Si l'on en est rduit l par
l'injustice et la mchancet des hommes, il faut se rsigner en
songeant que si nous tenons  conserver ces biens terrestres,
c'est dans une intention toute  la plus grande gloire de Dieu,
tandis qu'entre les mains de nos ennemis ces biens ne sont que de
dangereux moyens de perdition et de scandale. C'est d'ailleurs une
humble proposition que je vous soumets; j'aurais la possibilit de
prendre l'initiative, au sujet de ces crances, que je ne ferais
rien de moi-mme; ma volont n'est pas  moi... Comme tout ce que
je possde, elle appartient  ceux  qui j'ai jur obissance
aveugle.

Un lger bruit venant du dehors interrompit M. Josu et attira son
attention. Il se leva brusquement et alla droit  la croise.
Trois petits coups furent extrieurement frapps sur une des
feuilles de la persienne.

-- C'est vous, Mahal? demanda M. Josu  voix basse.

-- C'est moi, rpondit-on du dehors, et aussi  voix basse.

-- Et le Malais?

-- Il a russi...

-- Vraiment! s'cria M. Josu avec une expression de
satisfaction... Vous en tes sr?

-- Trs sr, il n'y a pas de dmon plus adroit et plus
intrpide...

-- Et Djalma?

-- Les passages de la dernire lettre du gnral Simon, que je lui
ai cits, l'ont convaincu que je venais de la part du gnral, et
qu'il le trouverait aux ruines de Tchandi.

-- Ainsi,  cette heure?

-- Djalma est aux ruines, o il trouvera le noir, le mtis et
l'Indien. C'est l qu'ils ont donn rendez-vous au Malais, qui a
tatou le prince pendant son sommeil.

-- Avez-vous t reconnatre le passage souterrain?

-- J'y ai t hier... une des pierres du pidestal de la statue
tourne sur elle-mme... l'escalier est large... il suffira.

-- Et les trois chefs n'ont aucun soupon sur vous?

-- Aucun... je les ai vus ce matin... et ce soir le Malais est
venu tout me raconter avant d'aller les rejoindre aux ruines de
Tchandi; car il tait rest cach dans les broussailles, n'osant
pas s'y rendre durant le jour.

-- Mahal... si vous avez dit la vrit, si tout russit, votre
grce et une large rcompense vous sont assures... Votre place
est arrte sur le _Ruyter, _vous partirez demain: vous serez
ainsi  l'abri de la vengeance des trangleurs, qui vous
poursuivraient jusqu'ici pour venger la mort de leurs chefs,
puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands
criminels  la justice... Dieu vous bnira... Allez de ce pas
m'attendre  la porte de M. le gouverneur... je vous introduirai;
il s'agit de choses si importantes, que je n'hsite pas  aller le
rveiller au milieu de la nuit... Allez vite... je vous suis de
mon ct.

On entendit au dehors les pas prcipits de Mahal qui s'loignait,
et le silence rgna de nouveau dans la maison.

M. Josu retourna  son bureau, ajouta ces mots en hte au mmoire
commenc: Quoi qu'il arrive, il est maintenant impossible que
Djalma quitte Batavia... Soyez rassur, il ne sera pas  Paris le
13 fvrier de l'an prochain... Ainsi que je l'avais prvu, je vais
tre sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur,
j'ajouterai demain quelques mots  ce long mmoire, que le bateau
 vapeur _le Ruyter _portera en Europe.

Aprs avoir referm son secrtaire, M. Josu sonna bruyamment, et,
au grand tonnement des gens de sa maison, surpris de le voir
sortir au milieu de la nuit, il se rendit  la hte  la rsidence
du gouverneur de l'le.

Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi.



V. Les ruines de Tchandi.

 l'orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient
si bien servi les desseins de l'trangleur sur Djalma, a succd
une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s'lve lentement
derrire une masse de ruines imposantes, situes sur une colline,
au milieu d'un bois pais,  trois lieues environ de Batavia. De
larges assises de pierres, de hautes murailles de briques ronges
par le temps, de vastes portiques chargs d'une vgtation
parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumire
argente qui se fond  l'horizon avec le bleu limpide du ciel.
Quelques rayons de la lune, glissant  travers l'ouverture de l'un
des portiques, clairent deux statues colossales places au pied
d'un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent
presque entirement sous l'herbe, la mousse et les broussailles.
Les dbris de l'une de ces statues, brise par le milieu, jonchent
le sol, l'autre, reste entire et debout, est effrayante 
voir...

Elle reprsente un homme de proportions gigantesques: la tte a
trois pieds de hauteur; l'expression de cette figure est froce.
Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustes dans sa
face grise: sa bouche large, profonde, dmesurment ouverte. Des
reptiles ont fait leur nid entre ses lvres de pierre;  la clart
de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux... Une
large ceinture charge d'ornements symboliques entoure le corps de
cette statue, et soutient  son ct droit une longue pe. Ce
gant a quatre bras tendus; dans ses quatre mains, il porte une
tte d'lphant, un serpent roul, un crne humain et un oiseau
semblable  un hron. La lune, clairant cette statue de ct, la
profile d'une vive lumire, qui augmente encore l'tranget
farouche de son aspect.

 et l, enchsss au milieu des murailles de briques  demi
croules, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de
pierre, trs hardiment fouills; l'un des mieux conservs
reprsente un homme  tte d'lphant, ail comme une chauve-
souris et dvorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines
encadres de massifs d'arbres d'un vert sombre, couvertes
d'emblmes effrayants et vues  la clart de la lune, au milieu du
profond silence de la nuit.

 l'une des murailles de cet ancien temple, ddi  quelque
mystrieuse et sanglante divinit javanaise, est adosse une hutte
grossirement construite de dbris de pierres et de briques; la
porte, faite de treillis de jonc, est ouverte; il s'en chappe une
lueur rougetre qui jette ses reflets ardents sur les hautes
herbes dont la terre est couverte.

Trois hommes sont runis dans cette masure, claire par une lampe
d'argile o brle une mche de fil de cocotier imbibe d'huile de
palmier.

Le premier de ces trois hommes, g de quarante ans environ, est
pauvrement vtu  l'europenne; son teint ple et presque blanc
annonce qu'il appartient  la race mtisse; il est issu d'un blanc
et d'une Indienne.

Le second est un robuste ngre africain, aux lvres paisses, aux
paules et aux jambes grles, ses cheveux crpus commencent 
grisonner; il est couvert de haillons, et se tient debout auprs
de l'Indien.

Un troisime personnage est endormi et tendu sur une natte dans
un coin de la masure.

Ces trois hommes taient les chefs des trangleurs, qui,
poursuivis dans l'Inde continentale, avaient cherch un refuge 
Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier.

-- Le Malais ne revient pas, dit le mtis, nomm Faringhea, le
chef le plus redoutable de cette secte homicide, peut-tre a-t-il
t tu par Djalma en excutant nos ordres.

-- L'orage de ce matin a fait sortir de la terre tous les
reptiles, dit le ngre, peut-tre le Malais a-t-il t mordu... et
 cette heure son corps n'est-il qu'un nid de serpents.

-- Pour servir la _bonne oeuvre, _dit Faringhea d'un air sombre,
il faut savoir braver la mort...

-- Et la donner, ajouta le ngre.

Un cri touff, suivi de quelques mots inarticuls, attira
l'attention de ces deux hommes, qui tournrent vivement la tte
vers le personnage endormi. Ce dernier a trente ans au plus, sa
figure imberbe et d'un jaune-cuivre, sa robe de grosse toffe, son
petit turban ray de jaune et de brun, annoncent qu'il appartient
 la plus pure race hindoue; son sommeil semble agit par un songe
pnible, une sueur abondante couvre ses traits, contracts par la
terreur; il parle en rvant; sa parole est brve, entrecoupe, il
l'accompagne de quelques mouvements convulsifs.

-- Toujours ce songe! dit Faringhea au ngre; toujours le souvenir
de cet homme!

-- Quel homme?

-- Ne te rappelles-tu pas qu'il y a cinq ans le froce colonel
Kennedy... le bourreau des Indiens, tait venu sur les bords du
Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre lphants et
cinquante serviteurs?

-- Oui, oui, dit le ngre, et  nous trois, chasseurs d'hommes,
nous avons fait une chasse meilleure que la sienne; Kennedy, avec
ses chevaux, ses lphants et ses nombreux serviteurs, n'a pas eu
son tigre... et nous avons eu le ntre, ajouta-t-il avec une
ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre  face humaine, est tomb
dans notre embuscade, et les frres de la _bonne oeuvre _ont
offert cette belle proie  leur desse Bohwanie.

-- Si tu t'en souviens, c'est au moment o nous venions de serrer
une dernire fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperu
tout  coup ce voyageur... il nous avait vus, il fallait s'en
dfaire... Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet
homme le poursuit en songe...

Et il dsigna l'Indien endormi.

-- Il le poursuit aussi lorsqu'il est veill, dit le ngre,
regardant Faringhea d'un air significatif.

-- coute, dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans l'agitation
de son rve, recommenait  parler d'une voix saccade, coute, le
voil qui rpte les rponses de ce voyageur lorsque nous lui
avons propos de mourir ou de servir avec nous la _bonne oeuvre...
_Son esprit est frapp!... toujours frapp.

En effet, l'Indien prononait tout haut dans son rve une sorte
d'interrogatoire mystrieux dont il faisait tour  tour les
demandes et les rponses.

-- Voyageur, disait-il d'une voix entrecoupe par de brusques
silences, pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'tend
d'une tempe  l'autre... c'est une marque fatale; ton regard est
triste comme la mort... As-tu t victime? viens avec nous...
Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert? -- _Oui, beaucoup
souffert... -- _Depuis longtemps? -- _Oui, depuis bien longtemps.
-- _Tu souffres encore? -- _Toujours. _--  qui t'a frapp, que
rserves-tu? -- _La piti. -- _Veux-tu rendre coup pour coup? --
 _Je veux rendre l'amour pour la haine. -- _Qui es-tu donc, toi
qui rends le bien pour le mal? -- _Je suis celui qui aime, qui
souffre et qui pardonne._

-- Frre... entends-tu? dit le ngre  Faringhea, il n'a pas
oubli les paroles du voyageur avant sa mort.

-- La vision le poursuit... coute... il parle encore... Comme il
est ple!

En effet, l'Indien, toujours sous l'obsession de son rve,
continua:

-- Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nous avons
la mort dans la main, et tu nous as vus sacrifier  la _bonne
oeuvre. _Sois des ntres... ou meurs... meurs... meurs... Oh! quel
regard... Pas ainsi... Ne me regarde pas ainsi...

En disant ces mots, l'Indien fit un brusque mouvement, comme pour
loigner un objet qui s'approchait de lui, et il se rveilla en
sursaut. Alors, passant la main sur son front baign de sueur...
il regarda autour de lui d'un oeil gar.

-- Frre... toujours ce rve? lui dit Faringhea. Pour un hardi
chasseur d'hommes... ta tte est faible... Heureusement ton coeur
et ton bras sont forts...

L'Indien resta un moment sans rpondre, son front cach dans ses
mains; puis il reprit:

-- Depuis longtemps je n'avais pas rv de ce voyageur.

-- N'est-il pas mort? dit Faringhea en haussant les paules.
N'est-ce pas toi qui lui as lanc le lacet autour du cou?

-- Oui, dit l'Indien en tressaillant...

-- N'avons-nous pas creus sa fosse auprs de celle du colonel
Kennedy? Ne l'y avons-nous pas enterr, comme le bourreau anglais,
sous le sable et sous les joncs? dit le ngre.

-- Oui, nous avons creus la fosse, dit l'Indien en frmissant, et
pourtant, il y a un an, j'tais prs de la porte de Bombay, le
soir... j'attendais un de nos frres... Le soleil allait se
coucher derrire la pagode qui est  l'est de la petite colline;
je vois encore tout cela, j'tais assis sous un figuier...
j'entends un pas calme, lent et ferme: je dtourne la tte...
c'tait lui... il sortait de la ville.

-- Vision! dit le ngre, toujours cette vision!

-- Vision! ajouta Faringhea, ou vague ressemblance.

--  cette marque noire qui lui barre le front, je l'ai reconnu,
c'tait lui; je restai immobile d'pouvante... les yeux hagards;
il s'est arrt en attachant sur moi un regard calme et triste...
Malgr moi, j'ai cri: C'est lui! -- _C'est moi! _a-t-il rpondu
de sa voix douce, _puisque tous ceux que tu as tus renaissent
comme moi. _Et il montra le ciel. _Pourquoi tuer? coute... je
viens de Java; je vais  l'autre bout du monde... dans un pays de
neige ternelle... L ou ici, sur une terre de feu ou sur une
terre glace, ce sera toujours moi! Ainsi de l'me de ceux qui
tombent sous ton lacet, en ce monde ou l-haut... Dans cette
enveloppe ou dans une autre... L'me sera toujours une me... tu
ne peux l'atteindre... Pourquoi tuer?_... Et secouant tristement
la tte... il a pass... marchant toujours lentement...
lentement... le front inclin... Il a gravi ainsi la colline de la
pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger; au moment o
le soleil se couchait, il s'est arrt au sommet, sa grande taille
s'est dessine sur le ciel, et il a disparu. Oh! c'tait lui!...
ajouta l'Indien en frissonnant, aprs un long silence. C'tait
lui!...

Jamais le rcit de l'Indien n'avait vari; car bien souvent il
avait entretenu ses compagnons de cette mystrieuse aventure.
Cette persistance de sa part finit par branler leur incrdulit,
ou plutt par leur faire chercher une cause naturelle  cet
vnement surhumain en apparence.

-- Il se peut, dit Faringhea aprs un moment de rflexion, que le
noeud qui serrait le cou du voyageur ait t arrt, qu'il lui
soit rest un souffle de vie: l'air aura pntr  travers les
joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu  la
vie.

-- Non, non, dit l'Indien en secouant la tte. Cet homme n'est pas
de notre race...

-- Explique-toi.

-- Maintenant je sais...

-- Tu sais?

-- coutez, dit l'Indien d'une voix solennelle:

-- Le nombre des victimes que les fils de Bohwanie ont sacrifies
depuis le commencement des sicles n'est rien auprs de
l'immensit de morts et de mourants que ce terrible voyageur
laisse derrire lui dans sa marche homicide.

-- Lui... s'crirent le ngre et Faringhea.

-- Lui! rpta l'Indien avec un accent de conviction dont ses
compagnons furent frapps. coutez encore et tremblez. Lorsque
j'ai rencontr ce voyageur aux portes de Bombay... il venait de
Java, et il allait vers le Nord... m'a-t-il dit. Le lendemain
Bombay tait ravag par le cholra... et quelque temps aprs on
apprenait que ce flau avait d'abord clat ici...  Java...

-- C'est vrai, dit le ngre.

-- coutez encore, reprit l'Indien, Je m'en vais vers le Nord...
vers un pays de neige ternelle, m'avait dit le voyageur... Le
cholra... s'en est all, lui aussi, vers le Nord... il a pass
par Mascate, Ispahan, Tauris... Tiflis, et a gagn la Sibrie.

-- C'est vrai... dit Faringhea, devenu pensif.

-- Et le cholra, reprit l'Indien, ne faisait que cinq  six
lieues par jour... la marche d'un homme... Il ne paraissait jamais
en deux endroits  la fois... mais il s'avanait lentement,
galement... toujours la marche d'un homme.

 cet trange rapprochement, les deux compagnons de l'Indien se
regardrent avec stupeur. Aprs un silence de quelques minutes, le
ngre, effray, dit  l'Indien:

-- Et tu crois que cet homme...

-- Je crois que cet homme que nous avons tu, rendu  la vie par
quelque divinit infernale... a t charg par elle de porter sur
la terre ce terrible flau... et de rpandre partout sur ses pas
la mort... lui qui ne peut mourir... Souvenez-vous, ajouta
l'Indien avec une sombre exaltation, souvenez-vous... ce terrible
voyageur a pass par Bombay, le cholra a dvast Bombay; ce
voyageur est all vers le Nord, le cholra a dvast le Nord...

Ce disant, l'Indien retomba dans une rverie profonde. Le ngre et
Faringhea taient saisis d'un sombre tonnement.

L'Indien disait vrai, quant  la marche mystrieuse (jusqu'ici
encore inexplique) de cet pouvantable flau, qui n'a jamais
fait, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n'apparaissant
jamais simultanment en deux endroits.

Rien de plus trange, en effet, que de suivre sur les cartes
dresses  cette poque l'allure lente, progressive, de ce flau
voyageur, qui offre  l'oeil tonn tous les caprices, tous les
incidents de la marche d'un homme, passant ici plutt que par
l... choisissant des provinces dans un pays... des villes dans
les provinces... un quartier dans une ville... une rue dans un
quartier... une maison dans une rue... ayant mme ses lieux de
sjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystrieuse
et terrible.

Les paroles de l'Indien, en faisant ressortir ces effrayantes
bizarreries, devaient donc vivement impressionner le ngre et
Faringhea, natures farouches, amenes par d'effroyables doctrines
 la monomanie du meurtre.

Oui... car (ceci est un fait avr) il y a eu dans l'Inde des
sectaires de cette abominable communaut, des gens qui, presque
toujours, tuaient sans motif, sans passion... tuaient pour tuer...
pour la volupt du meurtre... pour substituer la mort  la vie...
pour _faire d'un vivant un cadavre... _ainsi qu'ils l'ont dit dans
un de leurs interrogatoires...

La pense s'abme  pntrer la cause de ces monstrueux
phnomnes... Par quelle incroyable succession d'vnements des
hommes se sont-ils vous  ce sacerdoce de la mort?...

Sans nul doute, une telle religion ne peut _florir _que dans des
contres voues comme l'Inde au plus atroce esclavage,  la plus
impitoyable exploitation de l'homme par l'homme...

Une telle religion... n'est-ce pas la haine de l'humanit
exaspre jusqu' sa dernire puissance par l'oppression? Peut-
tre encore cette secte homicide, dont l'origine se perd dans la
nuit des ges, s'est-elle perptue dans ces rgions comme la
seule protestation possible de l'esclavage contre le despotisme.
Peut-tre enfin Dieu, dans ses vues impntrables, a-t-il cr l
des Phansegars comme il y a cr des tigres et des serpents... Ce
qui est encore remarquable dans cette sinistre congrgation, c'est
le lien mystrieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les
isole des autres hommes; car ils ont des lois  eux, des coutumes
 eux; ils se dvouent, se soutiennent, s'aident entre eux; mais
pour eux, il n'y a ni pays ni famille... ils ne relvent que d'un
sombre et invisible pouvoir, aux arrts duquel ils obissent avec
une soumission aveugle, et au nom duquel ils se rpandent partout,
afin de _faire des cadavres, _pour employer une de leurs sauvages
expressions...

* * * *

Pendant quelques moments, les trois trangleurs avaient gard un
profond silence.

Au dehors, la lune jetait toujours de grandes lumires blanches et
de grandes ombres bleutres sur la masse imposante des ruines; les
toiles scintillaient au ciel; de temps  autre, une faible brise
faisait bruire les feuilles paisses et vernisses des bananiers
et des palmiers.

Le pidestal de la statue gigantesque qui, entirement conserve,
s'levait  gauche du portique, reposait sur de larges dalles, 
moiti caches sous les broussailles.

Tout  coup une de ces dalles parut s'abmer. De l'excavation qui
se forma sans bruit, un homme, vtu d'un uniforme, sortit  mi-
corps, regarda attentivement autour de lui... et prta l'oreille.

Voyant la lueur de la lampe qui clairait l'intrieur de la masure
trembler sur les grandes herbes, il se retourna, fit un signe, et
bientt lui et deux autres soldats gravirent, avec le plus grand
silence et les plus grandes prcautions, les dernires marches de
cet escalier souterrain, et se glissrent  travers les ruines.

Pendant quelques moments, leurs ombres mouvantes se projetrent
sur les parties du sol claires par la lune, puis ils disparurent
derrire des pans de murs dgrads.

Au moment o la dalle paisse reprit sa place et son niveau, on
aurait pu voir la tte de plusieurs autres soldats embusqus dans
cette excavation.

Le mtis, l'Indien et le ngre, toujours pensifs dans la masure ne
s'taient aperus de rien.



VI. L'embuscade.

Le mtis Faringhea, voulant sans doute chapper aux sinistres
penses que les paroles de l'Indien sur la marche mystrieuse du
cholra avaient veilles en lui, changea brusquement d'entretien.
Son oeil brilla d'un feu sombre, sa physionomie prit une
expression d'exaltation farouche, et il s'cria:

-- Bohwanie veillera sur nous, intrpides chasseurs d'hommes!
Frres, courage... courage... le monde est grand... notre proie
est partout... Les Anglais nous forcent de quitter l'Inde, nous
les trois chefs de la _bonne oeuvre; _qu'importe! nous y laissons
nos frres, aussi cachs, aussi nombreux que les scorpions noirs
qui ne rvlent leur prsence que par une piqre mortelle; l'exil
agrandit nos domaines... Frre,  toi l'Amrique, dit-il 
l'Indien d'un air inspir. -- Frre,  toi l'Afrique, dit-il au
ngre. -- Frres,  moi l'Europe!... Partout o il y a des hommes,
il y a des bourreaux et des victimes... Partout o il y a des
victimes, il y a des coeurs gonfls de haine; c'est  nous
d'enflammer cette haine de toutes les ardeurs de la vengeance!
C'est  nous,  force de ruses,  force de sductions, d'attirer
parmi nous, serviteurs de Bohwanie, tous ceux dont le zle, le
courage et l'audace peuvent nous tre utiles. Entre nous et pour
nous, rivalisons de dvouement, d'abngation; prtons-nous force,
aide et appui! Que tous ceux qui ne sont pas avec nous soient
notre proie; isolons-nous au milieu de tous, contre tous, malgr
tous. Pour nous, qu'il n'y ait ni patrie ni famille. Notre
famille, ce sont nos frres; notre pays... c'est le monde.

Cette sorte d'loquence sauvage impressionna vivement le ngre et
l'Indien, qui subissaient ordinairement l'influence de Faringhea,
dont l'intelligence tait trs suprieure  la leur, quoiqu'ils
fussent eux-mmes deux des chefs les plus minents de cette
sanglante association.

-- Oui, tu as raison, frre! s'cria l'Indien partageant
l'exaltation de Faringhea,  nous le monde... Ici mme,  Java,
laissons une trace de notre passage... Avant notre dpart, fondons
la _bonne oeuvre _dans cette le... elle y grandira vite, car ici
la misre est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les
Anglais... Frre, j'ai vu dans les rivires marcageuses de cette
le, toujours mortelles  ceux qui les cultivent, des hommes que
le besoin forait  ce travail homicide; ils taient livides comme
des cadavres; quelques-uns, extnus par la maladie, par la
fatigue et par la faim, sont tombs pour ne plus se relever...
Frre, la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays.

-- L'autre soir, dit le mtis, j'tais sur le bord du lac,
derrire un rocher; une jeune femme est venue, quelques lambeaux
de couverture entouraient  peine son corps maigre et brl par le
soleil; dans ses bras elle tenait un petit enfant qu'elle serrait
en pleurant contre son sein tari. Elle a embrass trois fois cet
enfant en disant: Toi au moins, tu ne seras pas malheureux comme
ton pre! et elle l'a jet  l'eau, il a pouss un cri en
disparaissant...  ce cri, les camans cachs dans les roseaux ont
joyeusement saut dans le lac... Frres, ici les mres tuent leurs
enfants par piti, la _bonne oeuvre _grandira dans ce pays.

-- Ce matin, dit le ngre, pendant qu'on dchirait un de ses
esclaves noirs  coups de fouet, un vieux petit bonhomme,
ngociant  Batavia, est sorti de sa maison des champs pour
regagner la ville. Dans son palanquin, il recevait, avec une
indolence blase, les tristes caresses de deux des jeunes filles
dont il peuple son harem, en les achetant  leurs familles, trop
pauvres pour les nourrir. Le palanquin o se tenaient ce petit
vieillard et ces jeunes filles tait port par douze hommes jeunes
et robustes. Frres, il y a ici des mres qui, par misre, vendent
leurs filles, des esclaves que l'on fouette, des hommes qui
portent d'autres hommes comme des btes de somme... la _bonne
oeuvre _grandira dans ce pays.

-- Dans ce pays... et dans tout pays d'oppression, de misre, de
corruption et d'esclavage.

-- Puissions-nous donc engager parmi nous Djalma, comme nous l'a
conseill Mahal le contrebandier, dit l'Indien; notre voyage 
Java aurait un double profit; car, avant de partir, nous
compterions parmi les ntres ce jeune homme entreprenant et hardi,
qui a tant de motifs de har les hommes.

-- Il va venir... envenimons encore ses ressentiments.

-- Rappelons-lui la mort de son pre.

-- Le massacre des siens...

-- Sa captivit.

-- Que la haine enflamme son coeur, et il est  nous...

Le ngre, qui tait rest quelque temps pensif, dit tout  coup:

-- Frres... Si Mahal le contrebandier nous trompait?

-- Lui! s'cria l'Indien presque avec indignation; il nous a donn
asile sur son bateau ctier, il a assur notre fuite du continent;
il doit nous embarquer ici  bord de la golette qu'il va
commander, et nous mener  Bombay, o nous trouverons des
btiments pour l'Afrique, l'Europe et l'Amrique.

-- Quel intrt aurait Mahal  nous trahir? dit Faringhea. Rien ne
le mettrait  l'abri de la vengeance des fils de Bohwanie, il le
sait.

-- Enfin, dit le noir, ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il
amnerait Djalma  se rendre ici ce soir parmi nous? et une fois
parmi nous... il faudra qu'il soit des ntres...

-- N'est-ce pas encore le contrebandier qui nous a dit: Ordonnez
au Malais de se rendre dans l'ajoupa de Djalma... de le surprendre
pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait,
de lui tracer sur le bras le nom de Bohwanie; Djalma jugera ainsi
de la rsolution, de l'adresse, de la soumission de nos frres, et
il comprendra ce que l'on doit esprer ou craindre de tels
hommes... Par admiration ou par terreur, il faudra donc, qu'il
soit des ntres!

-- Et s'il refuse d'tre  nous, malgr les raisons qu'il a de
har les hommes?

-- Alors... Bohwanie dcidera de son sort, dit Faringhea d'un air
sombre. J'ai mon projet...

-- Mais le Malais russira-t-il  surprendre Djalma pendant son
sommeil! dit le ngre.

-- Il n'est personne de plus hardi, de plus agile, de plus adroit
que le Malais, dit Faringhea. Il a eu l'audace d'aller surprendre
dans son repaire une panthre noire qui allaitait!... il a tu la
mre et a enlev la petite femelle, qu'il a plus tard vendue  un
capitaine de navire europen.

-- Le Malais a russi! s'cria l'Indien en prtant l'oreille  un
cri singulier qui retentit dans le profond silence de la nuit et
des bois.

-- Oui, c'est le cri du vautour emportant sa proie, dit le ngre
en coutant  son tour, c'est le signal par lequel nos frres
annoncent aussi qu'ils ont saisi leur proie.

Peu de temps aprs, le Malais paraissait  la porte de la hutte.
Il tait drap dans une grande pice de coton raye de couleurs
tranchantes.

-- Eh bien! dit le ngre avec inquitude, as-tu russi!

-- Djalma portera toute sa vie le signe de la _bonne oeuvre, _dit
le Malais avec orgueil. Pour parvenir jusqu' lui... j'ai d
offrir  Bohwanie un homme qui se trouvait sur mon passage; j'ai
laiss le corps sous des broussailles prs de l'ajoupa. Mais
Djalma... porte notre signe. Mahal le contrebandier l'a su le
premier.

-- Et Djalma ne s'est pas rveill!... dit l'Indien, confondu de
l'adresse du Malais.

-- S'il s'tait rveill, rpondit celui-ci avec calme, j'tais
mort... puisque je devais pargner sa vie.

-- Parce que sa vie peut nous tre plus utile que sa mort, reprit
le mtis.

Puis, s'adressant au Malais:

-- Frre, en risquant ta vie pour la _bonne oeuvre, _tu as fait
aujourd'hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons
demain... Aujourd'hui tu obis, un autre jour tu commanderas.

-- Nous appartenons tous  Bohwanie, dit le Malais. Que faut-il
encore faire!... je suis prt.

En parlant ainsi le Malais faisait face  la porte de la masure;
tout  coup il dit  voix basse:

-- Voici Djalma; il approche de la porte de la cabane: Mahal ne
nous a pas tromps.

-- Qu'il ne me voie pas encore, dit Faringhea en se retirant dans
un coin obscur de la cabane et en se couchant sous une natte;
tchez de le convaincre... s'il rsiste... j'ai mon projet...

 peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma
arrivait  la porte de la masure.

 la vue de ces trois personnages  la physionomie sinistre,
Djalma recula de surprise. Ignorant que ces hommes appartenaient 
la secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays o
il n'y a pas d'auberges, les voyageurs passent les nuits sous la
tente ou dans les ruines qu'ils rencontrent, il fit un pas vers
eux. Lorsque son premier tonnement fut pass, reconnaissant au
teint bronz de l'un de ces hommes, et  son costume, qu'il tait
Indien, il lui dit en langue hindoue:

-- Je croyais trouver ici un Europen... un Franais...

-- Ce Franais n'est pas encore venu, rpondit l'Indien, mais il
ne tardera pas.

Devinant  la question de Djalma le moyen dont s'tait servi Mahal
pour l'attirer dans ce pige, l'Indien esprait gagner du temps en
prolongeant cette erreur.

-- Tu connais... ce Franais? demanda Djalma au Phansegar.

-- Il nous a donn rendez-vous ici... comme  toi, reprit
l'Indien.

-- Et pour quoi faire? dit Djalma de plus en plus tonn.

--  son arrive... tu le sauras...

-- C'est le gnral Simon qui vous a dit de vous trouver ici?

-- C'est le gnral Simon, rpondit l'Indien.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Djalma cherchait en
vain  s'expliquer cette mystrieuse aventure.

-- Et qui tes-vous? demanda-t-il  l'Indien d'un air souponneux;
car le morne silence des deux compagnons du Phansegar, qui se
regardaient fixement, commenait  lui donner quelques soupons.

-- Qui nous sommes? reprit l'Indien, nous sommes  toi... si tu
veux tre  nous.

-- Je n'ai pas besoin de vous... vous n'avez pas besoin de moi...

-- Qui sait?

-- Moi... je le sais...

-- Tu te trompes... les Anglais ont tu ton pre... il tait
roi... on t'a fait captif... on t'a proscrit... tu ne possdes
plus rien...

 ce souvenir cruel les traits de Djalma s'assombrirent; il
tressaillit, un sourire amer contracta ses lvres.

Le Phansegar continua:

-- Ton pre tait juste, brave... aim de ses sujets... on
l'appelait le Pre du Gnreux, et il tait bien nomm...
Laisseras-tu sa mort sans vengeance? La haine qui te ronge le
coeur sera-t-elle strile?

-- Mon pre est mort les armes  la main... J'ai veng sa mort sur
les Anglais que j'ai tus  la guerre... Celui qui pour moi a
remplac mon pre... et a aussi combattu pour lui m'a dit qu'il
serait maintenant insens  moi de vouloir lutter contre les
Anglais pour reconqurir mon territoire. Quand ils m'ont mis en
libert, j'ai jur de ne jamais remettre les pieds dans l'Inde...
et je tiens les serments que je fais...

-- Ceux qui t'ont dpouill, ceux qui t'ont fait captif, ceux qui
ont tu ton pre... sont des hommes. Il est ailleurs des hommes
sur qui tu peux te venger... que ta haine retombe sur eux!

-- Pour parler ainsi des hommes... n'es-tu donc pas un homme?

-- Moi... et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des
hommes... Nous sommes au reste de la race humaine ce que sont les
hardis chasseurs aux btes froces qu'ils traquent dans les
bois... Veux-tu tre comme nous... plus qu'un homme, veux-tu
assouvir srement, largement, impunment, la haine qui te dvore
le coeur... Aprs le mal que l'on t'a fait?

-- Tes paroles sont de plus en plus obscures... je n'ai pas de
haine dans le coeur, dit Djalma. Quand un ennemi est digne de
moi... je le combats... quand il en est indigne, je le mprise...
ainsi je ne hais ni les braves... ni les lches.

-- Trahison! s'cria tout  coup le ngre en indiquant la porte
d'un geste rapide; car Djalma et l'Indien s'en taient peu  peu
loigns pendant leur entretien, et ils se trouvaient alors dans
un des angles de la cabane.

Au cri du ngre, Faringhea, que Djalma n'avait pas aperu, carta
brusquement la natte qui le cachait, tira son poignard, bondit
comme un tigre, et fut d'un saut hors de la cabane. Voyant alors
un cordon de soldats s'avancer avec prcaution, il frappa l'un
d'eux d'un coup mortel, en renversa deux autres, et disparut au
milieu des ruines.

Ceci s'tait pass si prcipitamment, qu'au moment o Djalma se
retourna pour savoir la cause du cri d'alarme du ngre, Faringhea
venait de disparatre. Djalma et les trois trangleurs furent
aussitt couchs en joue par plusieurs soldats rassembls  la
porte, pendant que d'autres s'lanaient  la poursuite de
Faringhea.

Le ngre, le Malais et l'Indien, voyant l'impossibilit de
rsister, changrent rapidement quelques paroles, et tendirent la
main aux cordes dont quelques soldats taient munis.

Le capitaine hollandais qui commandait le dtachement entra dans
la cabane  ce moment.

-- Et celui-ci? dit-il en montrant Djalma aux soldats qui
achevaient de garrotter les trois Phansegars.

-- Chacun son tour, mon officier, dit un vieux sergent, nous
allons  lui.

Djalma restait ptrifi de surprise, ne comprenant rien  ce qui
se passait autour de lui; mais lorsqu'il vit le sergent et les
deux soldats s'avancer avec des cordes pour le lier, il les
repoussa avec une violente indignation et se prcipita vers la
porte o se tenait l'officier.

Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant
d'impassibilit que ses compagnons, ne s'attendaient pas  cette
rsistance; ils reculrent de quelques pas, frapps malgr eux de
l'air de noblesse et de dignit du fils de Kadja-Sing.

-- Pourquoi voulez-vous me lier... comme ces hommes? s'cria
Djalma en s'adressant en indien  l'officier, qui comprenait cette
langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises.

-- Pourquoi on veut te lier... misrable! parce que tu fais partie
de cette bande d'assassins... Et vous, ajouta l'officier en
s'adressant aux soldats en hollandais, avez-vous peur de lui?...
Serrez... serrez les noeuds autour de ses poignets, en attendant
qu'on lui en serre un autre autour du cou!

-- Vous vous trompez, dit Djalma avec une dignit calme et un
sang-froid qui tonnrent l'officier, je suis ici depuis un quart
d'heure  peine... je ne connais pas ces personnes... je croyais
trouver ici un Franais.

-- Tu n'es pas un Phansegar comme eux... et  qui prtends-tu
faire croire ce mensonge.

-- Eux! s'cria Djalma avec un mouvement et une expression
d'horreur si naturelle, que d'un signe l'officier arrta les
soldats, qui s'avanaient de nouveau pour garrotter le fils de
Kadja-Sing, ces hommes font partie de cette horrible bande de
meurtriers!... et vous m'accusez d'tre leur complice!... Alors je
suis tranquille, monsieur, dit le jeune homme en haussant les
paules avec un sourire de ddain.

-- Il ne suffit pas de dire que vous tes tranquille, reprit
l'officier; grce aux rvlations, on sait maintenant  quels
signes mystrieux se reconnaissent les Phansegars.

-- Je vous rpte, monsieur, que j'ai l'horreur la plus grande
pour ces meurtriers... que j'tais venu ici pour...

Le ngre, interrompant Djalma, dit  l'officier avec une joie
farouche:

-- Tu l'as dit, les fils de la _bonne oeuvre _se reconnaissent par
des signes qu'ils portent tatous sur la chair... Notre heure est
arrive, nous donnerons notre cou  la corde... Assez souvent nous
avons enroul le lacet au cou de ceux qui ne servent pas la _bonne
oeuvre. _Regarde nos bras et regarde celui de ce jeune homme.

L'officier, interprtant mal les paroles du ngre, dit  Djalma:

-- Il est vident que si, comme dit ce ngre, vous ne portez pas
au bras ce signe mystrieux... et nous allons nous en assurer; si
vous expliquez d'une manire satisfaisante votre prsence ici,
dans deux heures vous pouvez tre mis en libert.

-- Tu ne me comprends pas, dit le ngre  l'officier, le prince
Djalma est des ntres, car il porte sur le bras gauche le nom de
Bohwanie...

-- Oui, il est comme nous fils de la _bonne oeuvre, _ajouta le
Malais.

-- Il est comme nous Phansegar, dit l'Indien.

Ces trois hommes, irrits de l'horreur que Djalma avait manifeste
en apprenant qu'ils taient Phansegars, mettaient un farouche
orgueil  faire croire que le fils de Kadja-Sing appartenait 
leur horrible association.

-- Qu'avez-vous  rpondre? dit l'officier  Djalma.

Celui-ci haussa les paules avec une ddaigneuse piti, releva de
sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son
bras nu.

-- Quelle audace! s'cria l'officier.

En effet, un peu au-dessous de la saigne, sur la partie interne
de l'avant-bras, on voyait crit d'un rouge vif le nom de
Bohwanie, en caractres hindous. L'officier courut au Malais,
dcouvrit son bras; il vit le nom, les mmes signes: non content
encore, il s'assura que le ngre et l'Indien les portaient aussi.

-- Misrable! s'cria-t-il en revenant furieux vers Djalma, tu
inspires plus d'horreur encore que tes complices. Garrottez-le
comme un lche assassin, dit-il aux soldats, qui ment au bord de
la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre.

Stupfait, pouvant, Djalma, depuis quelques moments les yeux
fixs devant ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole
ni faire un mouvement; sa pense s'abmait devant ce fait
incomprhensible.

-- Oserais-tu nier ce signe? lui dit l'officier avec indignation.

-- Je ne puis nier... ce que je vois... ce qui est... dit Djalma
avec accablement.

-- Il est heureux... que tu avoues enfin, misrable, reprit
l'officier. Et vous, soldats... veillez sur lui... et sur ses
complices... vous en rpondez.

Se croyant le jouet d'un songe trange, Djalma ne fit aucune
rsistance, se laissa machinalement garrotter et emmener.
L'officier esprait, avec une partie de ses soldats, dcouvrir
Faringhea dans les ruines, mais ses recherches furent vaines; et
au bout d'une heure il partit pour Batavia, o l'escorte des
prisonniers l'avait devanc.

* * * *

Quelques heures aprs ces vnements, M. Josu Van Dal terminait
ainsi le long mmoire adress  M. Rodin,  Paris:

...Les circonstances taient telles que je ne pouvais agir
autrement; somme toute, c'est un petit mal pour un grand bien.
Trois meurtriers sont livrs  la justice, et l'arrestation
temporaire de Djalma ne servira qu' faire briller son innocence
d'un plus pur clat.

Dj ce matin je suis all chez le gouverneur protester en faveur
de notre jeune prince. Puisque c'est grce  moi, ai-je dit, que
ces trois grands criminels sont tombs entre les mains de
l'autorit, que l'on me prouve du moins quelque gratitude en
faisant tout au monde pour rendre plus vidente que le jour la
non-culpabilit du prince Djalma, dj si intressant par ses
malheurs et par ses nobles qualits. Certes, ai-je ajout, lorsque
hier je me suis ht de venir apprendre au gouverneur que l'on
trouverait les Phansegars rassembls dans les ruines de Tchandi,
j'tais loin de m'attendre  ce qu'on confondrait avec eux le fils
adoptif du gnral Simon, excellent homme, avec qui j'ai eu depuis
quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc  tout
prix dcouvrir le mystre inconcevable qui a jet Djalma dans
cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement
sr qu'il n'est pas coupable, que dans son intrt je ne demande
aucune grce, il aura assez de courage et de dignit pour attendre
patiemment en prison le jour de la justice.

Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je
n'avais pas  me reprocher le moindre mensonge, car personne au
monde n'est plus convaincu que moi de l'innocence de Djalma.

Le gouverneur m'a rpondu, comme je m'y attendais, que moralement
il tait aussi certain que moi de l'innocence du jeune prince,
qu'il aurait pour lui les plus grands gards; mais qu'il fallait
que la justice et son cours, parce que c'tait le seul moyen de
dmontrer la fausset de l'accusation et de dcouvrir par quelle
incomprhensible fatalit ce signe mystrieux se trouvait tatou
sur le bras de Djalma... Mahal le contrebandier, qui seul pourrait
difier la justice  ce sujet, aura dans une heure quitt Batavia
pour se rendre  bord du _Ruyter, _qui le conduira en gypte; car
il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal
est bien la personne dont j'ai pay et arrt le passage. En mme
temps, il portera  bord ce long mmoire; car le _Ruyter _doit
partir dans une heure, et la dernire leve des lettres pour
l'Europe s'est faite hier soir. Mais j'ai voulu voir ce matin le
gouverneur avant de fermer ces dpches.

Voici donc le prince Djalma retenu forcment ici pendant un mois;
cette occasion du _Ruyter _perdue, il est matriellement
impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 fvrier
de l'an prochain.

Vous le voyez... vous avez ordonn, j'ai aveuglment agi selon
les moyens dont je pouvais disposer, ne considrant que la _fin
_qui les justifiera, car il s'agissait, m'avez-vous dit, d'un
intrt immense pour la Socit. Entre vos mains j'ai t ce que
nous devons tre entre les mains de nos suprieurs... un
instrument... puisque,  la plus grande gloire de Dieu, nos
suprieurs font de nous, quant  la volont, _des cadavres__[7]_.

Laissons donc nier notre accord et notre puissance: les temps nous
semblent contraires, mais les vnements changent seuls; nous,
nous ne changeons pas.

Obissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union
et dvouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour
famille nos frres, et pour reine Rome.

J. V.

* * * *

 dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec
cette dpche cachete, pour se rendre  bord du _Ruyter. _Une
heure aprs, le corps de Mahal le contrebandier, trangl  la
mode des Phansegars, tait cach dans les joncs sur le bord d'une
grve dserte, o il tait all chercher sa barque pour rejoindre
le _Ruyter. _Lorsque plus tard, aprs le dpart de ce btiment, on
retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josu fit en vain
chercher sur lui la volumineuse dpche dont il l'avait charg. On
ne retrouva pas non plus la lettre que Mahal devait remettre au
capitaine du _Ruyter _afin d'tre reu comme passager.

Enfin, les fouilles et les battues ordonnes et excutes dans le
pays pour y dcouvrir Faringhea furent toujours vaines. Jamais on
ne vit  Java le dangereux chef des trangleurs.


Quatrime partie
Le chteau de Cardoville



I. M. Rodin.

Trois mois se sont couls depuis que Djalma a t jet en prison
 Batavia, accus d'appartenir  la secte meurtrire des
Phansegars, ou trangleurs. La scne suivante se passe en France,
au commencement de fvrier 1832, au chteau de Cardoville,
ancienne habitation fodale, situe sur les hautes falaises de la
cte de Picardie, non loin de Saint-Valery, dangereux parage o
presque chaque anne plusieurs navires se perdent corps et biens
par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de
la Manche si prilleuse.

De l'intrieur du chteau on entend gronder une violente tempte
qui s'est leve pendant la nuit; souvent un bruit formidable,
pareil  celui d'une dcharge d'artillerie, tonne dans le lointain
et est rpt par les chos du rivage: c'est la mer qui se brise
avec fureur sur les falaises que domine l'antique manoir... Il est
environ sept heures du matin, le jour ne parat pas encore 
travers les fentres d'une grande chambre situe au rez-de-
chausse du chteau; dans cet appartement, clair par une lampe,
une femme de soixante ans environ, d'une figure honnte et nave,
vtue comme le sont les riches fermires de Picardie, est dj
occupe d'un travail de couture, malgr l'heure matinale. Plus
loin, le mari de cette femme,  peu prs du mme ge qu'elle,
assis devant une grande table, classe et renferme dans de petits
sacs des chantillons de bl et d'avoine. La physionomie de cet
homme  cheveux blancs est intelligente, ouverte; elle annonce le
bon sens et la droiture gays par une pointe de malice rustique;
il porte un habit-veste de drap vert; de grandes gutres de chasse
en cuir fauve cachent  demi son pantalon de velours noir. La
terrible tempte qui se dchane au dehors semble rendre plus doux
encore l'aspect de ce paisible tableau d'intrieur. Un excellent
feu brille dans une grande chemine de marbre blanc, et jette ses
joyeuses clarts sur le parquet soigneusement cir: rien de plus
gai que l'aspect de la tenture et les rideaux d'ancienne toile
perse  chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant
que le dessus des portes reprsentant des bergerades dans le got
de Watteau. Une pendule de biscuit de Svres, des meubles de bois
de rose incrusts de marqueterie verte, meubles pansus et ventrus,
contourns et chantourns, compltent l'ameublement de cette
chambre. Au dehors la tempte continuait de gronder; quelquefois
le vent s'engouffrait avec bruit dans la chemine, ou branlait la
fermeture des fentres. L'homme qui s'occupait de classer les
chantillons de grains tait M. Dupont, rgisseur de la terre du
chteau de Cardoville.

-- Sainte Vierge! mon ami, lui dit sa femme, quel temps affreux!
Ce M. Rodin, dont l'intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier
nous annonce l'arrive pour ce matin, a bien mal choisi son jour.

-- Le fait est que j'ai rarement entendu un ouragan pareil... Si
M. Rodin n'a jamais vu la mer en colre, il pourra aujourd'hui se
rgaler de ce spectacle.

-- Qu'est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami?

-- Ma foi! je n'en sais rien; l'intendant de la princesse me dit,
dans sa lettre, d'avoir pour M. Rodin les plus grands gards, de
lui obir comme  mes matres. Ce sera  M. Rodin de s'expliquer
et  moi d'excuter ses ordres, puisqu'il vient de la part de
Mme la princesse.

--  la rigueur, c'est de la part de Mlle Adrienne qu'il devrait
venir... puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu
M. le comte-duc de Cardoville, son pre.

-- Oui, mais la princesse est sa tante; son intendant fait les
affaires de Mlle Adrienne: que l'on vienne de sa part ou de celle
de la princesse, c'est toujours la mme chose.

-- Peut-tre M. Rodin a-t-il dessein d'acheter la terre...
Pourtant cette grosse dame qui est venue de Paris exprs, il y a
huit jours, pour voir le chteau, paraissait en avoir bien envie.

 ces mots, le rgisseur se prit  rire d'un air narquois.

-- Qu'est-ce que tu as donc  rire, Dupont? lui demanda sa femme,
trs bonne crature, mais qui ne brillait ni par l'intelligence ni
par la pntration.

-- Je ris, rpondit Dupont, parce que je pense  la figure et  la
tournure de cette grosse... de cette norme femme; que diable,
quand on a cette mine-l, on ne s'appelle pas Mme de la Sainte-
Colombe. Dieu de Dieu... quelle sainte et quelle colombe... elle
est grosse comme un muid, elle a une voix de rogomme, des
moustaches grises comme un vieux grenadier, et, sans qu'elle s'en
doute, je l'ai entendue dire  son domestique: Allons donc, mon
fiston... Et elle s'appelle Sainte-Colombe!

-- Que tu es singulier, Dupont! on ne choisit pas son nom... Et
puis ce n'est pas sa faute,  cette dame, si elle a de la barbe.

-- Oui, mais c'est sa faute si elle s'appelle de la Sainte-
Colombe; tu t'imagines que c'est son vrai nom, toi?... Ah! ma
pauvre Catherine, tu es bien de ton village...

-- Et toi, mon pauvre Dupont, tu ne peux pas t'empcher d'tre
toujours, par-ci, par-l, un peu mauvaise langue; cette dame a
l'air respectable... La premire chose qu'elle a demande en
arrivant, 'a t la chapelle du chteau dont on lui avait
parl... Elle a mme dit qu'elle y ferait des embellissements...
Et quand je lui ai appris qu'il n'y avait pas d'glise dans ce
petit pays, elle a paru trs fche d'tre prive de cur dans le
village.

-- Eh! mon Dieu, oui, la premire chose que font les parvenus,
c'est de jouer  la dame de paroisse,  la grande dame.

-- Mme de la Sainte-Colombe n'a pas besoin de faire la grande,
puisqu'elle l'est.

-- Elle! une grande dame?

-- Mais oui. D'abord il n'y avait qu' voir comme elle tait bien
mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants violets comme ceux
d'un vque; et puis, quand elle a t son chapeau, elle avait sur
son tour de faux cheveux blonds une ferronnire en diamants, des
boutons de boucles d'oreilles en diamants gros comme le pouce, des
bagues en diamants  tous les doigts. Ce n'est pas certainement
une personne du petit monde qui mettrait tant de diamants en plein
jour.

-- Bien, bien, tu t'y connais joliment...

-- Ce n'est pas tout.

-- Bon... Quoi encore?

-- Elle ne m'a parl que de ducs, de marquis, de comtes, de
messieurs trs riches qui frquentaient chez elle et qui taient
ses amis; et puis, comme elle me demandait, en voyant ce petit
pavillon du parc qui a t dans le temps  demi brl par les
Prussiens, et que feu M. le comte n'a jamais fait rebtir:
Qu'est-ce que c'est donc que ces ruines-l? je lui ai rpondu:
Madame, c'est du temps des allis que le pavillon a t incendi.
-- Ah! ma chre... s'est-elle crie, les allis, ces bons allis,
ces chers allis... C'est eux et la Restauration qui ont commenc
ma fortune. Alors, moi, vois-tu, Dupont, je me suis dit tout de
suite: Bien sr, c'est une ancienne migre.

-- Mme de la Sainte-Colombe!... s'cria le rgisseur en clatant
de rire... Ah! ma pauvre femme! ma pauvre femme!...

-- Oh! toi, parce que tu as t trois ans  Paris, tu te crois un
devin...

-- Catherine, brisons l: tu me ferais dire quelque sottise, et il
y a des choses que d'honntes et excellentes cratures comme toi
doivent toujours ignorer.

-- Je ne sais pas ce que tu veux dire par l... mais tche donc de
ne pas tre si mauvaise langue, car enfin, si Mme de la Sainte-
Colombe achte la terre... tu seras bien content qu'elle te garde
pour rgisseur... n'est-ce pas?

-- a, c'est vrai... car nous nous faisons vieux, ma bonne
Catherine; voil vingt ans que nous sommes ici, nous sommes trop
honntes pour avoir song  grappiller pour nos vieux jours, et,
ma foi... il serait dur  notre ge de chercher une autre
condition que nous ne trouverions peut-tre pas... Ah! tout ce que
je regrette, c'est que Mlle Adrienne ne garde pas la terre... car
il parat que c'est elle qui a voulu la vendre... et que Mme la
princesse n'tait pas de cet avis-l.

-- Mon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir
Mlle Adrienne,  son ge, si jeune, disposer elle-mme de sa
grande fortune?

-- Dame, c'est tout simple; mademoiselle, n'ayant plus ni pre ni
mre, est matresse de son bien, sans compter qu'elle a une
fameuse petite tte: te rappelles-tu, il y a dix ans, quand M. le
comte l'a amene ici, un t? Quel dmon! quelle malice, et puis
quels yeux! hein, comme ils ptillaient dj!

-- Le fait est que Mlle Adrienne avait alors dans le regard... une
expression... enfin une expression bien extraordinaire pour son
ge.

-- Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonne,
elle doit tre bien jolie  prsent, malgr la couleur un peu
hasarde de ses cheveux, car, entre nous... si elle tait une
petite bourgeoise au lieu d'tre une demoiselle de grande
naissance, on dirait tout bonnement qu'elle est rousse.

-- Allons, encore des mchancets!

-- Contre Mlle Adrienne!... Le ciel m'en prserve!... car elle
avait l'air de devoir tre aussi bonne que jolie... Ce n'est pas
pour lui faire tort que je dis qu'elle est rousse... au contraire:
car je me rappelle que ses cheveux taient si fins, si brillants,
si dors, qu'ils allaient si bien  son teint blanc comme la neige
et  ses yeux noirs, qu'en vrit on ne les aurait pas voulus
autrement; aussi je suis sr que maintenant cette couleur de
cheveux, qui aurait nui  d'autres, rend la figure de Mlle
Adrienne plus piquante encore: a doit tre une vraie mine de
petit diable.

-- Oh! pour diable, il faut tre juste, elle l'tait bien...
toujours  courir dans le parc,  faire endver sa gouvernante, 
grimper aux arbres... enfin,  faire les cent coups.

-- Je t'accorde que Mlle Adrienne est un diable incarn; mais que
d'esprit, que de gentillesse, et surtout, quel coeur, hein!

-- a, pour bonne elle l'tait. Est-ce qu'une fois elle ne s'est
pas avise de donner son chle et sa robe de mrinos toute neuve 
une petite pauvresse, tandis qu'elle-mme revenait au chteau en
jupon... et nu-bras...

-- Tu vois, du coeur, toujours du coeur; mais une tte... oh! une
tte!

-- Oui, une bien mauvaise tte; aussi a devait mal finir, car il
parat qu'elle fait  Paris des choses... mais des choses...

-- Quoi donc?

-- Ah! mon ami, je n'ose pas...

-- Mais voyons...

-- Eh bien, ajouta la digne femme avec une sorte d'embarras et de
confusion qui prouvait combien tant d'normits l'effrayaient, on
dit que Mlle Adrienne ne met jamais le pied dans une glise...
qu'elle s'est loge toute seule dans un temple idoltre, au bout
du jardin de l'htel de sa tante... qu'elle se fait servir par des
femmes masques qui l'habillent en desse, et qu'elle les
gratigne toute la journe, parce qu'elle se grise... Sans compter
que toutes les nuits elle joue d'un cor de chasse en or massif...
ce qui fait, tu le sens bien, le dsespoir et la dsolation de sa
pauvre tante, la princesse.

Ici le rgisseur partit d'un clat de rire qui interrompit sa
femme.

-- Ah ! dit-il, quand son accs d'hilarit fut pass, qui t'a
fait ces beaux contes-l sur Mlle Adrienne!

-- C'est la femme de Ren, qui tait alle  Paris pour chercher
un nourrisson; elle a t  l'htel Saint-Dizier, pour voir
Mme Grivois, sa marraine... Tu sais, la premire femme de chambre
de Mme la princesse... Eh bien! c'est elle, Mme Grivois, qui lui a
dit tout cela; et assurment elle doit tre bien informe,
puisqu'elle est de la maison.

-- Oui, encore une bonne pice et une fine mouche que cette
Grivois! Autrefois, c'tait la plus fire luronne, et maintenant
elle fait, comme sa matresse, la sainte nitouche... la dvote;
car, tel matre, tel valet... La princesse elle-mme, qui,  cette
heure, est si collet-mont, elle allait joliment bien dans le
temps... hein!... Il y a une quinzaine d'annes, quelle gaillarde!
Te rappelles-tu ce beau colonel de hussards, qui tait en garnison
 Abbeville?... Tu sais bien, cet migr qui avait servi en
Russie, et  qui les Bourbons avaient donn un rgiment,  la
Restauration?

-- Oui, oui, je m'en souviens; mais tu es trop mauvaise langue.

-- Ma foi, non! je dis la vrit; le colonel passait sa vie au
chteau, et tout le monde disait qu'il tait trs bien avec la
sainte princesse d'aujourd'hui... Ah! c'tait le bon temps alors.
Tous les soirs, fte ou spectacle au chteau. Quel boute-en-train
que ce colonel... comme il jouait bien la comdie... Je me
rappelle...

Le rgisseur ne put continuer. Une grosse servante, portant le
costume et le bonnet picards, entra prcipitamment, en s'adressant
 sa matresse:

-- Madame... il y a l un bourgeois qui demande  parler 
monsieur; il arrive de Saint-Valery, dans la carriole du matre de
poste... il dit qu'il s'appelle M. Rodin.

-- M. Rodin! dit le rgisseur en se levant, fais entrer tout de
suite.

* * * *

Un instant aprs, M. Rodin entra. Il tait, selon sa coutume, plus
que modestement vtu; il salua trs humblement le rgisseur et sa
femme; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut.

La figure cadavreuse de M. Rodin, ses lvres presque invisibles,
ses petits yeux de reptile  demi voils par sa flasque paupire
suprieure, ses vtements presque sordides lui donnaient une
physionomie trs peu engageante; pourtant cet homme, lorsqu'il le
fallait, savait, avec un art diabolique, affecter tant de
bonhomie, tant de sincrit, sa parole devenait si affectueuse, si
subtilement pntrante, que peu  peu l'impression dsagrable,
rpugnante, que son aspect inspirait d'abord s'effaait, et
presque toujours il finissait par enlacer invinciblement sa dupe
ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple
que mielleuse et perfide; car on dirait que le laid et le mal ont
leur fascination comme le beau et le bien... L'honnte rgisseur
regardait cet homme avec surprise; en songeant aux pressantes
recommandations de l'intendant de la princesse de Saint-Dizier, il
s'attendait  voir un tout autre personnage; aussi, pouvant 
peine dissimuler son tonnement, il lui avait dit:

-- C'est bien  M. Rodin que j'ai l'honneur de parler?

-- Oui, monsieur... et voici une nouvelle lettre de l'intendant de
Mme la princesse de Saint-Dizier.

-- Veuillez, je vous prie, monsieur, pendant que je vais lire
cette lettre, vous approcher du feu... il fait un temps si
mauvais! dit le rgisseur avec empressement; pourrait-on vous
offrir quelque chose?

-- Mille remerciements, mon cher monsieur... je repars dans une
heure...

Pendant que M. Dupont lisait, M. Rodin jetait un regard
interrogateur sur l'intrieur de cette chambre; car, en homme
habile, il tirait souvent des inductions trs justes et trs
utiles de certaines apparences, qui souvent rvlent un got, une
habitude, et donnent ainsi quelques notions caractristiques. Mais
cette fois sa curiosit fut en dfaut.

-- Fort bien, monsieur, dit le rgisseur aprs avoir lu.
M. l'intendant me renouvelle la recommandation de me mettre
absolument  vos ordres.

-- Ils se bornent  peu de chose, et je ne vous drangerai pas
longtemps.

-- Monsieur, c'est un honneur pour moi...

-- Mon Dieu! je sais combien vous devez tre occup, car en
entrant dans ce chteau on est frapp de l'ordre, de la parfaite
tenue qui y rgnent; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute
l'excellence de vos soins.

-- Monsieur... certainement... vous me flattez.

-- Vous flatter!... un pauvre vieux bonhomme comme moi ne pense
gure  cela... Mais revenons  notre affaire. Il y a ici une
chambre appele la chambre verte?

-- Oui, monsieur, c'est la chambre qui servait de cabinet de
travail  feu M. le duc de Cardoville.

-- Vous aurez la bont de m'y conduire.

-- Monsieur, c'est malheureusement impossible... Aprs la mort de
M. le comte et la leve des scells, on a serr beaucoup de
papiers dans un meuble de cette chambre, et les gens d'affaires
ont emport les clefs  Paris.

-- Ces clefs, les voici, dit M. Rodin en montrant au rgisseur une
grande et une petite clef attaches ensemble.

-- Ah! monsieur... c'est diffrent... vous venez chercher les
papiers!

-- Oui... certains papiers... ainsi qu'une petite cassette de bois
des les, garnie de fermetures en argent... Connaissez-vous cela!

-- Oui, monsieur... je l'ai vue souvent sur la table de travail de
M. le comte... elle doit se trouver dans le grand meuble de laque
dont vous avez la clef...

-- Vous voudrez donc bien me conduire dans cette chambre, d'aprs
l'autorisation de Mme la princesse de Saint-Dizier...

-- Oui, monsieur... Et Mme la princesse se porte bien?

-- Parfaitement... elle est toujours toute en Dieu.

-- Et Mlle Adrienne?...

-- Hlas, mon cher monsieur!... dit M. Rodin en poussant un soupir
contrit et douloureux.

-- Ah! mon Dieu... monsieur... est-ce qu'il serait arriv malheur
 cette bonne Mlle Adrienne?

-- Comment l'entendez-vous?

-- Est-ce qu'elle serait malade?

-- Non... non... elle est malheureusement aussi bien portante
qu'elle est belle...

-- Malheureusement!... dit le rgisseur surpris.

-- Hlas, oui! car lorsque la beaut, la jeunesse et la sant se
joignent  un dsolant esprit de rvolte et de perversit...  un
caractre... qui n'a srement pas son pareil sur la terre... il
vaudrait mieux tre priv de ces dangereux avantages... qui
deviennent autant de causes de perdition... Mais, je vous en
conjure, mon cher monsieur, parlons d'autre chose... Ce sujet
m'est trop pnible... dit M. Rodin d'une voix profondment mue,
et il porta le bout de son petit doigt gauche dans le coin de son
oeil droit comme pour y scher une larme naissante.

Le rgisseur ne vit pas la larme, mais vit le mouvement, et il fut
frapp de l'altration de la voix de M. Rodin. Aussi reprit-il
d'un ton pntr:

-- Monsieur... pardonnez-moi mon indiscrtion... je ne savais
pas...

-- C'est moi qui vous demande pardon de cet attendrissement
involontaire... les larmes sont rares chez les vieillards... mais
si vous aviez vu comme moi le dsespoir de cette excellente
princesse... qui n'a eu qu'un tort, celui d'avoir t trop bonne
pour sa nice... et d'avoir ainsi encourag ses... Mais encore une
fois, parlons d'autre chose, mon cher monsieur.

Aprs un moment de silence, M. Rodin parut se remettre de son
motion, il dit  Dupont:

-- Voici, mon cher monsieur, quant  la chambre verte, une partie
de ma mission accomplie; il en reste une autre... Avant d'y
arriver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-tre
oublie...  savoir qu'il y a quinze ou seize ans M. le marquis
d'Aigrigny, alors colonel de Hussards, en garnison  Abbeville...
a pass quelque temps ici.

-- Ah! monsieur, quel bel officier! j'en parlais encore tout 
l'heure  ma femme! C'tait la joie du chteau; et comme il jouait
bien la comdie, surtout les mauvais sujets; tenez, dans _les deux
Edmonds_, il tait  mourir de rire, dans le rle du soldat qui
est gris... et avec a une voix charmante... il a chant ici
_Joconde_, monsieur, comme on ne le chanterait pas  Paris.

Rodin, aprs avoir complaisamment cout le rgisseur, lui dit:

-- Vous savez sans doute qu'aprs un duel terrible qu'il avait eu
avec un forcen bonapartiste, nomm le gnral Simon, M. le
colonel marquis d'Aigrigny (dont  cette heure j'ai l'honneur
d'tre le secrtaire intime) a quitt le monde pour l'glise...

-- Ah! monsieur, est-ce possible?... un si beau colonel!...

-- Ce beau colonel, brave, riche, noble, ft, a abandonn tant
d'avantages pour endosser une pauvre robe noire; et, malgr son
nom, sa position, ses alliances, sa rputation de grand
prdicateur, il est aujourd'hui ce qu'il tait il y a quatorze
ans... simple abb... au lieu d'tre archevque ou cardinal, comme
tant d'autres qui n'avaient ni son mrite ni ses vertus.

M. Rodin s'exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction;
les faits qu'il citait semblaient si incontestables, que M. Dupont
ne put s'empcher de s'crier:

-- Mais, monsieur, c'est superbe cela!...

-- Superbe... mon Dieu! non, dit M. Rodin avec une inimitable
expression de navet, c'est tout simple... quand on a le coeur de
M. d'Aigrigny... Mais parmi ses qualits il a surtout celle de ne
jamais oublier les braves gens, les gens de probit, d'honneur, de
conscience... c'est--dire, mon bon monsieur Dupont, qu'il s'est
souvenu de vous.

-- Comment! M. le marquis a daign...

-- Il y a trois jours j'ai reu une lettre de lui, o il me
parlait de vous.

-- Il est donc  Paris?

-- Il y sera d'un moment  l'autre; depuis environ trois mois il
est parti pour l'Italie... il a, pendant ce voyage, appris une
bien terrible nouvelle, la mort de Mme sa mre, qui avait t
passer l'automne dans une des terres de Mme la princesse de Saint-
Dizier.

-- Ah! mon Dieu... j'ignorais...

-- Oui, a t un cruel chagrin pour lui; mais il faut savoir se
rsigner aux volonts de la Providence.

-- Et  propos de quoi M. le marquis me faisait-il l'honneur de
vous parler de moi?

-- Je vais vous le dire... D'abord, il faut que vous sachiez que
ce chteau est vendu... Le contrat a t sign la veille de mon
dpart de Paris...

-- Ah! monsieur, vous renouvelez toutes mes inquitudes...

-- En quoi?

-- Je crains que les nouveaux propritaires ne me gardent pas
comme rgisseur.

-- Voyez un peu quel heureux hasard! c'est justement  propos de
cette place que je veux vous entretenir.

-- Il serait possible?

-- Certainement. Sachant l'intrt que M. le marquis vous porte,
je dsirerais beaucoup, mais beaucoup, que vous puissiez conserver
cette place; je ferai tout mon possible pour vous servir, si...

-- Ah! monsieur, s'cria Dupont en interrompant Rodin, que de
reconnaissance! c'est le ciel qui vous envoie...

--  votre tour vous me flattez, mon cher monsieur; d'abord, je
dois vous avouer que je suis oblig de mettre une condition... 
mon appui.

-- Oh! qu' cela ne tienne, monsieur, parlez... parlez.

-- La personne qui doit venir habiter ce chteau est une vieille
dame digne de vnration  tous gards; Mme de la Sainte-Colombe,
c'est le nom de cette respectable...

-- Comment! dit le rgisseur en interrompant Rodin, monsieur...
c'est cette dame-l qui a achet le chteau? Mme de la Sainte-
Colombe?...

-- Vous la connaissez donc?

-- Oui, monsieur, elle est venue voir la terre il y a huit
jours... Ma femme soutient que c'est une grande dame... mais,
entre nous,  certains mots que je lui ai entendu dire...

-- Vous tes rempli de pntration, mon bon monsieur Dupont...
Mme de la Sainte-Colombe n'est pas une grande dame... tant s'en
faut; je crois qu'elle tait simplement marchande de modes sous
les galeries de bois du Palais-Royal. Vous voyez que je vous parle
 coeur ouvert.

-- Et elle qui se vantait que des seigneurs franais et trangers
frquentaient sa maison dans ce temps-l!

-- C'est tout simple, ils venaient sans doute lui commander des
chapeaux pour leurs femmes; toujours est-il qu'aprs avoir amass
une grande fortune... et avoir t, dans sa jeunesse et dans son
ge mr, indiffrente... hlas! plus qu'indiffrente... au salut
de son me, de la Sainte-Colombe est,  cette heure, dans une voie
excellente et mritoire. C'est ce qui la rend, ainsi que je vous
le disais, digne de vnration  tous gards, car rien n'est plus
respectable qu'un repentir sincre... et durable. Mais, pour que
son salut se fasse d'une manire efficace, nous avons besoin de
vous, mon cher monsieur Dupont.

-- De moi, monsieur... et que puis-je?...

-- Vous pouvez beaucoup. Voici comment: il n'y a pas d'glise dans
ce hameau, qui se trouve  gale distance de deux paroisses;
Mme de la Sainte-Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux
desservants, s'informera ncessairement auprs de vous et de
Mme Dupont, qui habitez depuis longtemps le pays.

-- Oh! le renseignement ne sera pas long  donner... le cur de
Danicourt est le meilleur des hommes.

-- C'est justement ce qu'il ne faudrait pas dire  Mme de la
Sainte-Colombe.

-- Comment?

-- Il faudrait, au contraire, lui vanter beaucoup et sans cesse
M. le cur de Roiville, l'autre paroisse, afin de dcider cette
chre dame  lui confier son salut.

-- Pourquoi  celui-l plutt qu' l'autre, monsieur!

-- Pourquoi, je vais vous le dire; si vous et Mme Dupont parvenez
 amener Mme de la Sainte-Colombe  faire le choix que je dsire,
vous tes certain d'tre conserv ici comme rgisseur... Je vous
en donne ma parole d'honneur; et ce que je promets, je le tiens.

-- Je ne doute pas, monsieur, que vous n'ayez ce pouvoir, dit
Dupont, convaincu par l'accent et par l'autorit des paroles de
Rodin, mais je voudrais savoir...

-- Un mot encore, dit Rodin en l'interrompant; je dois, je veux
jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j'insiste sur la
prfrence que je vous prie d'appuyer. Je serais dsol que vous
vissiez dans tout ceci l'ombre d'une intrigue. Il s'agit
simplement d'une bonne action. Le cur de Roiville, pour qui je
rclame votre appui, est un homme auquel M. l'abb d'Aigrigny
s'intresse particulirement. Quoique trs pauvre, il soutient sa
vieille mre. S'il tait charg du salut de Mme de la Sainte-
Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre; car
il est plein d'onction et de patience... et puis, il est vident
que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs
dont sa vieille mre profiterait... Voil le secret de cette
grande machination. Lorsque j'ai su que cette dame tait dispose
 acheter cette terre voisine de la paroisse de notre protg, je
l'ai crit  M. le marquis, il s'est souvenu de vous et il m'a
crit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le
voyez, ne sera pas strile. Car, je vous le rpte, et je vous le
prouverai, j'ai le pouvoir de vous faire conserver comme
rgisseur.

-- Tenez, monsieur, reprit Dupont aprs un moment de rflexion,
vous tes si franc, si obligeant, que je vais imiter votre
franchise. Autant le cur de Danicourt est respectable et aim
dans le pays, autant celui de Roiville, que vous me priez de lui
prfrer... est redout pour son intolrance... Et puis...

-- Et puis?...

-- Et puis, enfin, on dit...dit...

-- Voyons... que dit-on?

-- On dit que... c'est un jsuite.

 ces mots, M. Rodin partit d'un clat de rire si franc, que le
rgisseur en resta stupfait, car la figure de M. Rodin avait une
singulire expression lorsqu'il riait...

-- Un jsuite!!! rptait M. Rodin en redoublant d'hilarit, un
jsuite... Ah , mon cher monsieur Dupont, comment vous, homme de
bon sens, d'exprience et d'intelligence, allez-vous croire  ces
sornettes?... Un jsuite! est-ce qu'il y a des jsuites? dans ce
temps-ci surtout... pouvez-vous croire  ces histoires de
jacobins,  ces croquemitaines du vieux libralisme? Allons donc,
je parie que vous aurez lu cela... dans le _Constitutionnel!_

-- Pourtant, monsieur... on dit...

-- Mon Dieu... on dit tant de choses... Mais des hommes sages, des
hommes clairs comme vous, ne s'inquitent pas des _on dit, _ils
s'occupent avant tout de faire leurs petites affaires sans nuire 
personne, ils ne sacrifient pas  des niaiseries une bonne place
qui assure leur existence jusqu' la fin de leurs jours; car,
franchement, si vous ne parveniez pas  faire prfrer mon protg
par Mme de la Sainte-Colombe, je vous dclare,  regret, que vous
ne resteriez pas rgisseur ici.

-- Mais, monsieur, dit le pauvre Dupont, ce ne sera pas ma faute
si cette dame, entendant vanter l'autre cur, le prfre  votre
protg.

-- Oui; mais si, au contraire, des personnes habitant depuis
longtemps le pays... des personnes dignes de toute confiance... et
qu'elle verrait chaque jour... disaient  Mme de la Sainte-Colombe
beaucoup de bien de mon protg, et un mal affreux de l'autre
desservant, elle prfrerait mon protg, et vous resteriez
rgisseur.

-- Mais, monsieur... c'est de la calomnie... cela!... s'cria
Dupont.

-- Ah! mon cher monsieur Dupont, dit M. Rodin d'un air afflig et
d'un ton d'affectueux reproche; comment pouvez-vous me croire
capable de vous donner un si vilain conseil? C'est une simple
supposition que je fais. Vous dsirez rester rgisseur de cette
terre, je vous en offre le moyen certain... c'est  vous de vous
consulter et d'aviser.

-- Mais, monsieur...

-- Un mot encore... ou plutt encore une condition. Celle-l est
aussi importante que l'autre... On a vu malheureusement des
ministres du Seigneur abuser de l'ge et de la faiblesse d'esprit
de leurs pnitentes pour se faire indirectement avantager, eux...
ou d'autres personnes; je crois notre protg incapable d'une
telle bassesse. Cependant, pour mettre  couvert ma
responsabilit, et surtout... la vtre... puisque vous auriez
contribu  faire agrer ma crature, je dsire que deux fois par
semaine vous m'criviez dans les plus grands dtails tout ce que
vous aurez remarqu dans le caractre, les habitudes, les
relations, les lectures mmes de Mme de Sainte-Colombe; car,
voyez-vous, l'influence d'un directeur se rvle dans tout
l'ensemble de la vie, et je dsire tre compltement difi sur la
conduite de mon protg sans qu'il s'en doute... De sorte que si
vous tiez frapp de quelque chose qui vous part blmable, j'en
serais aussitt instruit par votre correspondance hebdomadaire
trs dtaille.

-- Mais, monsieur, c'est de l'espionnage!... s'cria le malheureux
rgisseur.

-- Ah! mon cher monsieur Dupont... pouvez-vous fltrir ainsi l'un
des plus doux, des plus saints penchants de l'homme... la
confiance... car je ne vous demande rien autre chose... que de
m'crire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres
dtails...  ces deux conditions, insparables l'une de l'autre,
vous restez rgisseur... sinon j'aurais la douleur... le regret
d'tre forc d'en faire donner un autre  Mme de Sainte-Colombe.

-- Monsieur, je vous en conjure, dit Dupont avec motion, soyez
gnreux sans condition... Moi et ma femme nous n'avons que cette
place pour vivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une
autre... Ne mettez pas une probit de quarante ans aux prises avec
la peur et la misre, qui est si mauvaise conseillre.

-- Mon cher monsieur Dupont, vous tes un grand enfant,
rflchissez. Dans huit jours vous me rendrez rponse...

-- Ah! monsieur, par piti!!!

Cet entretien fut interrompu par un bruit retentissant que
rptrent bientt les chos des falaises.

 peine avait-il parl que le mme bruit se rpta encore avec
plus de sonorit.

-- Le canon!... s'cria Dupont en se levant; c'est le canon, c'est
sans doute un navire qui demande du secours, ou qui appelle un
pilote.

-- Mon ami, dit la femme du rgisseur en entrant brusquement, de
la terrasse on voit en mer un bateau  vapeur et un btiment 
voiles presque entirement dmt... les vagues les poussent  la
cte; le trois-mts tire le canon de dtresse... Il est perdu.

-- Ah! c'est terrible!... et ne pouvant rien, rien qu'assister 
un naufrage, s'cria le rgisseur en prenant son chapeau et se
prparant  sortir.

-- N'y a-t-il donc aucun secours  donner  ces btiments? demanda
M. Rodin.

-- Du secours!... S'ils sont entrans sur ces rcifs... aucune
puissance humaine ne pourra les sauver; depuis l'quinoxe, deux
navires se sont dj perdus sur cette cte.

-- Perdus... corps et biens! Ah! c'est affreux, dit M. Rodin.

-- Par cette tempte, il reste malheureusement aux passagers peu
de chances de salut; il n'importe, dit le rgisseur en s'adressant
 sa femme; je cours sur les falaises, avec les gens de la ferme,
essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux: fais faire grand
feu dans plusieurs chambres... prpare du linge, des vtements,
des cordiaux... Je n'ose esprer un sauvetage... mais enfin il
faut tenter... Venez-vous avec moi, monsieur Rodin?

-- Je m'en ferais un devoir, si je pouvais tre bon  quelque
chose; mais mon ge, ma faiblesse... me rendent de bien peu de
secours, dit Rodin, qui ne se souciait nullement d'affronter la
tempte. Madame votre femme voudra bien m'enseigner o est la
chambre verte, j'y prendrai les objets que je viens chercher, et
je repartirai  l'instant pour Paris, car je suis trs press.

-- Soit, monsieur; Catherine va vous conduire. Et toi, fais sonner
la grosse cloche... dit le rgisseur  sa servante; que tous les
gens de la ferme viennent me retrouver au pied des falaises avec
des cordes et des leviers.

-- Oui, mon ami; mais ne t'expose pas.

-- Embrasse-moi, a me portera bonheur, dit le rgisseur. Puis il
sortit en courant et en disant:

-- Vite... vite,  cette heure il ne reste peut-tre pas une
planche des navires!

-- Ma chre madame, auriez-vous l'obligeance de me conduire  la
chambre verte? dit Rodin toujours impassible.

-- Veuillez me suivre, monsieur, dit Catherine en essuyant ses
larmes, car elle tremblait pour le sort de son mari, dont elle
connaissait le courage.



II. La tempte.

La mer est affreuse... Des lames immenses, d'un vert sombre marbr
d'cume blanche dessinent leurs ondulations, tour  tour hautes et
profondes, sur une large bande de lumire rouge qui s'tend 
l'horizon. Au-dessus s'entassaient de lourdes masses de nuages
d'un noir bitumineux; chasses par la violence du vent, quelques
folles nues d'un gris rougetre courent sur ce ciel lugubre. Le
ple soleil d'hiver, avant de disparatre au milieu des grands
nuages derrire lesquels il monte lentement, jetant quelques
reflets obliques sur la mer en tourmente, dore  et l les crtes
transparentes des vagues les plus leves.

Une ceinture d'cume neigeuse bouillonne et tourbillonne  perte
de vue sur les rcifs dont cette cte pre et dangereuse est
hrisse. Au loin,  mi-cte d'un promontoire de roches, assez
avanc dans la mer, s'lve le chteau de Cardoville; un rayon de
soleil fait flamboyer ses vitres. Ses murailles de briques et ses
toits d'ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel charg de
vapeurs. Un grand navire dsempar, ne naviguant plus que sous des
lambeaux de voile fixs  des tronons de mt, drive vers la
cte. Tantt il roule sur la croupe monstrueuse des vagues, tantt
il plonge au fond de leurs abmes.

Un clair brille... il est suivi d'un bruit sourd  peine
perceptible au milieu du fracas de la tempte. Ce coup de canon
est le dernier signal de dtresse de ce btiment, qui se perd et
court malgr lui sur la cte.  ce moment, un bateau  vapeur,
surmont de son panache de noire fume, venait de l'est et allait
vers l'ouest; faisant tous ses efforts pour se maintenir loign
de la cte, il laissait les rcifs  sa gauche. Le navire dmt
devait, d'un instant  l'autre, passer  l'avant du bateau 
vapeur, en courant sur les roches o le poussaient le vent et la
mare.

Tout  coup un violent coup de mer coucha le bateau  vapeur sur
le flanc: la vague norme, furieuse, s'abattit sur le pont; en une
seconde la chemine fut renverse, le tambour bris, une des roues
de la machine mise hors de service... une seconde lame, succdant
 la premire, prit encore le btiment par le travers, et augmenta
tellement les avaries, que, ne gouvernant plus, il alla bientt 
la cte... dans la mme direction que le trois-mts. Mais celui-
ci, quoique plus loign des rcifs, offrant au vent et  la mer
une plus grande surface que le bateau  vapeur, le gagnait de
vitesse dans leur drive commune, et il s'en rapprocha bientt
assez pour qu'il y et  craindre un abordage entre les deux
btiments... nouveau danger ajout  toutes les horreurs d'un
naufrage alors certain.

Le trois-mts, navire anglais, nomm le _Black-Eagle_, venait
d'Alexandrie, d'o il amenait des passagers qui, arrivs de l'Inde
et de Java par la mer Rouge sur le bateau  vapeur le _Ruyter_,
avaient quitt ce btiment pour traverser l'isthme de Suez. Le
_Black-Eagle_, en sortant du dtroit de Gibraltar, avait t
relcher aux Aores, d'o il arrivait alors... Il faisait voile
pour Portsmouth lorsqu'il fut assailli par le vent du nord-ouest
qui rgnait alors dans la Manche.

Le bateau  vapeur, nomm le _Guillaume-Tell_, arrivait
d'Allemagne, par l'Elbe; aprs avoir pass  Hambourg, il se
dirigeait vers le Havre.

Ces deux btiments, jouets de lames normes, pousss par la
tempte, entrans par la mare, couraient sur les rcifs avec une
effrayante rapidit. Le pont de chaque navire offrait un spectacle
terrible; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car
une mer affreuse se brisait sur des roches vives au pied d'une
falaise  pic.

Le capitaine du _Black-Eagle_, debout  l'arrire, se tenant sur
un dbris de mture, donnait dans cette extrmit terrible ses
derniers ordres avec un courageux sang-froid. Les embarcations
avaient t enleves par les lames. Il ne fallait pas songer 
mettre la chaloupe  flot; la seule chance de salut, dans le cas
o le navire ne se briserait pas tout d'abord en touchant le banc
de roches, tait d'tablir, au moyen d'un cble port sur les
roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus
dangereuses entre la terre et les dbris d'un navire.

Le pont tait couvert de passagers dont les cris et l'pouvante
augmentaient encore la confusion gnrale. Les uns, frapps de
stupeur, cramponns aux rteliers des haubans, attendaient la mort
avec une insensibilit stupide; d'autres se tordaient les mains
avec dsespoir, ou se roulaient sur le pont en poussant des
imprcations terribles.

Ici, des femmes priaient agenouilles; d'autres cachaient leur
figure dans leurs mains, comme pour ne pas voir les sinistres
approches de la mort; une jeune mre, ple comme un spectre,
tenant son enfant troitement serr contre son sein, allait,
suppliante, d'un matelot  l'autre, offrant  qui se chargerait de
son fils une bourse pleine d'or et des bijoux qu'elle venait
d'aller chercher.

Ces cris, ces frayeurs, ces larmes contrastaient avec la
rsignation sombre et taciturne des marins.

Reconnaissant l'imminence d'un danger aussi effrayant
qu'invitable, les uns, se dpouillant d'une partie de leurs
vtements, attendaient le moment de tenter un dernier effort pour
disputer leur vie  la fureur des vagues; d'autres, renonant 
tout espoir, bravaient la mort avec une indiffrence stoque.

 et l des pisodes touchants ou terribles se dessinaient, si
cela peut se dire, sur un fond de sombre et morne dsespoir.

Un jeune homme de dix-huit  vingt ans environ, aux cheveux noirs
et brillants, au teint cuivr, aux traits d'une rgularit, d'une
beaut parfaites, contemplait cette scne de dsolation et de
terreur avec ce calme triste, particulier  ceux qui ont souvent
brav de grands prils; envelopp d'un manteau, le dos appuy aux
bastingages, il arc-boutait ses pieds sur une des pices de bois
de la drome.

Tout  coup, la malheureuse mre, qui, son enfant dans ses bras,
et de l'or dans sa main, s'tait dj en vain adresse  quelques
matelots pour les supplier de sauver son fils, avisant le jeune
homme au teint cuivr, se jeta  ses genoux et lui tendit son
enfant avec un lan de dsespoir inexprimable...

Le jeune homme le prit, secoua tristement la tte en montrant les
vagues furieuses  cette femme plore... mais d'un geste
expressif il sembla lui promettre d'essayer de le sauver...

Alors la jeune mre, dans une folle ivresse d'espoir, se mit 
baigner de larmes les mains du jeune homme au teint cuivr.

Plus loin, un autre passager du _Black-Eagle_ paraissait anim de
la piti la plus active. On lui et donn vingt-cinq ans  peine.
De longs cheveux blonds et boucls flottaient autour de sa figure
anglique. Il portait une soutane noire et un rabat blanc.
S'attachant aux plus dsesprs, allant de l'un  l'autre, il leur
disait de pieuses paroles d'esprance ou de rsignation; 
l'entendre consoler ceux-ci, encourager ceux-l, dans un langage
rempli d'onction, de tendresse et d'ineffable charit, on l'et
dit tranger ou indiffrent aux prils qu'il partageait. Sur cette
suave et belle figure, on lisait une intrpidit froide et sainte,
un religieux dtachement de toute pense terrestre; de temps 
autre, il levait ses grands yeux bleus rayonnant de
reconnaissance, d'amour et de srnit, comme pour remercier Dieu
de l'avoir mis  une de ces preuves formidables o l'homme,
rempli de coeur et de bravoure, peut se dvouer pour ses frres,
et, sinon les sauver tous, du moins mourir avec eux en leur
montrant le ciel... Enfin on et dit un ange envoy par le
Crateur pour rendre moins cruels les coups d'une inexorable
fatalit...

Opposition bizarre! non loin de ce jeune homme beau comme un
archange, on voyait un tre qui ressemblait au dmon du mal.

Hardiment mont sur le tronon du mt de beaupr, o il se tenait
 l'aide de quelques dbris de cordages, cet homme dominait la
scne terrible qui se passait sur le pont. Une joie sinistre,
sauvage, clatait sur son front jaune et mat, teinte particulire
aux gens issus d'un blanc et d'une crole mtisse; il ne portait
qu'une chemise et un caleon de toile;  son cou tait suspendu
par un cordon un rouleau de fer-blanc, pareil  celui dont se
servent les soldats pour serrer leur cong.

Plus le danger augmentait, plus le trois-mts menaait d'tre jet
sur les rcifs ou d'aborder le bateau  vapeur, dont il approchait
rapidement (abordage terrible, qui devait faire sombrer les deux
btiments avant mme qu'ils eussent chou au milieu des roches),
plus la joie infernale de ce passager se rvlait par d'effrayants
transports. Il semblait hter avec une froce impatience l'oeuvre
de destruction qui allait s'accomplir.

 le voir ainsi se repatre avidement de toutes les angoisses, de
toutes les terreurs, de tous les dsespoirs qui s'agitaient devant
lui, on l'et pris pour l'aptre de l'une de ces divinits qui,
dans les pays barbares, prsident au meurtre et au carnage.

Bientt le _Black-Eagle_, pouss par le vent et par des vagues
normes, arriva si prs du _Guillaume-Tell_, que de ce btiment
l'on pouvait distinguer les passagers rassembls sur le pont du
bateau  vapeur, aussi presque dsempar. Ses passagers n'taient
plus qu'en petit nombre. Le coup de mer, en emportant le tambour
et en brisant une des roues de la machine, avait aussi emport
presque tout le plat-bord du mme ct; les vagues, entrant 
chaque instant par cette large brche, balayaient le pont avec une
violence irrsistible, et chaque fois enlevaient quelque victime.

Parmi les passagers, qui semblaient n'avoir chapp que pour tre
broys contre les rochers ou crass sous le choc des deux
navires, dont la rencontre devenait de plus en plus imminente, un
groupe tait surtout digne du plus tendre, du plus douloureux
intrt.

Rfugi  l'arrire, un grand vieillard au front chauve,  la
moustache grise, avait enroul autour de son corps un bout de
cordage, et, ainsi solidement amarr le long de la muraille du
navire, il enlaait de ses bras et serrait avec force contre sa
poitrine deux jeunes filles de quinze  seize ans,  demi
enveloppes dans une pelisse de peau de renne... Un grand chien
fauve, ruisselant d'eau et aboyant avec fureur contre les lames,
tait  leurs pieds.

Ces jeunes filles, entoures du bras du vieillard, se pressaient
encore l'une contre l'autre; mais, loin de s'garer autour d'elles
avec pouvante, leurs yeux se levaient vers le ciel, comme si,
pleines d'une esprance ingnue, elles se fussent attendues  tre
sauves par l'intervention d'une puissance surnaturelle.

Un pouvantable cri d'horreur, de dsespoir, pouss  la fois par
tous les passagers des deux navires, retentit tout  coup au-
dessus du fracas de la tempte.

Au moment o, plongeant profondment entre deux lames, le bateau 
vapeur offrait son travers  l'avant du trois-mts, celui-ci,
enlev  une hauteur prodigieuse par une montagne d'eau, se trouva
pour ainsi dire suspendu au-dessus du _Guillaume-Tell_ pendant la
seconde qui prcda le choc de ces deux btiments...

Il est de ces spectacles d'une horreur sublime... impossibles 
rendre. Mais, durant ces catastrophes promptes comme la pense, on
surprend parfois des tableaux si rapides, que l'on croirait les
avoir aperus  la lueur d'un clair.

Ainsi, lorsque le_ Black-Eagle_, soulev par les flots, allait
s'abattre sur le _Guillaume-Tell_, le jeune homme  figure
d'archange, aux cheveux blonds flottants, se tenait debout 
l'avant du trois-mts, prt  se prcipiter  la mer pour sauver
quelque victime...

Tout  coup il aperut  bord du bateau  vapeur, qu'il dominait
de toute l'lvation d'une vague immense, il aperut les deux
jeunes filles tendant vers lui leurs bras suppliants... Elles
semblaient le reconnatre et le contemplaient avec une sorte
d'extase, d'adoration religieuse!

Pendant une seconde, malgr le fracas de la tempte, malgr
l'approche du naufrage, les regards de ces trois tres se
rencontrrent...

Les traits du jeune homme exprimrent alors une commisration
subite, profonde; car les deux jeunes filles, les mains jointes,
l'imploraient comme un sauveur attendu...

Le vieillard, renvers par la chute d'un bordage, gisait sur le
pont.

Bientt tout disparut. Une effrayante masse d'eau lana
imptueusement le_ Black-Eagle_ sur le _Guillaume-Tell_ au milieu
d'un nuage d'cume bouillonnante.

 l'effroyable crasement de ces deux masses de bois et de fer,
qui, broyes l'une contre l'autre, sombrrent aussitt, se joignit
seulement un grand cri... un cri d'agonie et de mort... un seul
cri pouss par cent cratures humaines s'abmant  la fois dans
les flots...

Et puis l'on ne vit plus rien.

Quelques moments aprs, dans le creux ou sur la cime des vagues...
on put apercevoir les dbris des deux btiments; et  et l, les
bras crisps, la figure livide et dsespre de quelques
malheureux tchant de gagner les rcifs de la cte au risque d'y
tre crass sous le choc des lames qui s'y brisaient avec fureur.



III. Les naufrags.

Pendant que le rgisseur tait all sur le bord de la mer pour
porter secours  ceux des passagers qui auraient pu chapper  un
naufrage invitable, M. Rodin, conduit par Catherine  la chambre
verte, y avait pris les objets qu'il devait rapporter  Paris.

Aprs deux heures passes dans cette chambre, fort indiffrent au
sauvetage qui proccupait les habitants du chteau, Rodin revint
dans la pice occupe par le rgisseur, pice qui aboutissait 
une longue galerie.

Lorsqu'il y entra, il n'y trouva personne; il tenait sous son bras
une petite cassette de bois des les, garnie de fermoirs en argent
noircis par les annes. Sa redingote,  demi boutonne, laissait
voir la partie suprieure d'un grand portefeuille de maroquin
rouge plac dans sa poche de ct. M. Rodin demeura pensif pendant
quelques minutes; l'entre de Mme Dupont, qui s'occupait avec zle
de tous les prparatifs de secours, l'interrompit dans ses
rflexions.

-- Maintenant, dit Mme Dupont  une servante, faites du feu dans
la pice voisine, mettez l ce vin chaud: M. Dupont peut rentrer
d'un moment  l'autre.

-- Eh bien, ma chre madame, lui dit Rodin, espre-t-on sauver
quelqu'un de ces malheureux?

-- Hlas! monsieur... je l'ignore; voil prs de deux heures que
mon mari est parti... Je suis dans une inquitude mortelle; il est
si courageux, si imprudent, une fois qu'il s'agit d'tre utile...

-- Courageux... jusqu' l'imprudence, se dit Rodin avec
impatience... Je n'aime pas cela.

-- Enfin, reprit Catherine, je viens de faire mettre ici  ct du
linge bien chaud... des cordiaux... Pourvu que cela, mon Dieu!
serve  quelque chose!

-- Il faut toujours l'esprer, ma chre madame. J'ai bien regrett
que mon ge, ma faiblesse, ne m'aient pas permis de me joindre 
votre excellent mari... Je regrette aussi de ne pouvoir attendre
pour savoir l'issue de ses efforts, et l'en fliciter s'ils sont
heureux... car je suis malheureusement forc de repartir... mes
moments sont compts. Je vous serai trs oblig de faire atteler
mon cabriolet.

-- Oui, monsieur... j'y vais aller.

-- Un mot... ma chre, ma bonne madame Dupont... vous tes une
femme de tte et d'excellent conseil... J'ai mis votre mari  mme
de garder, s'il le veut, la place de rgisseur de cette terre.

-- Il serait possible! Que de reconnaissance! Sans cette place,
vieux comme nous sommes, nous ne saurions que devenir!

-- J'ai seulement mis  cette promesse... deux conditions... des
misres... il vous expliquera cela.

-- Ah! monsieur, vous tes notre sauveur...

-- Vous tes trop bonne... Mais  deux petites conditions.

-- Il y en aurait cent monsieur, que nous les accepterions. Jugez
donc, monsieur... sans ressources... si nous n'avions pas cette
place... sans ressources.

-- Je compte donc sur vous; dans l'intrt de votre mari, tchez
de le dcider.

-- Madame... madame! voil monsieur qui arrive, dit une servante
en accourant dans la chambre.

-- Y a-t-il beaucoup de monde avec lui?

-- Non, madame... il est seul...

-- Seul? comment, seul?

-- Oui, madame.

Quelques moments aprs, M. Dupont entrait dans la salle. Ses
habits ruisselaient d'eau; pour maintenir son chapeau, malgr la
tourmente, il l'avait fix sur sa tte au moyen de sa cravate
noue en forme de mentonnire; ses gutres taient couvertes d'une
boue crayeuse.

-- Enfin, mon ami, te voil! j'tais si inquite! s'cria sa femme
en l'embrassant tendrement.

-- Jusqu' prsent... trois de sauvs.

-- Dieu soit lou! mon cher monsieur Dupont, dit Rodin, au moins
vos efforts n'auront pas t vains.

-- Trois... seulement trois, mon Dieu! dit Catherine.

-- Je ne te parle que de ceux que j'ai vus... prs de la petite
anse aux Golands. Il faut esprer que dans les autres endroits de
la cte un peu accessibles il y a eu d'autres sauvetages.

-- Tu as raison... car heureusement la cte n'est pas partout
galement mauvaise.

-- Et o sont ces intressants naufrags, mon cher monsieur?
demanda Rodin, qui ne pouvait s'empcher de rester quelques
instants de plus.

-- Ils montent la falaise... soutenus par nos gens. Comme ils ne
marchent gure vite, je suis accouru en avant pour rassurer ma
femme et pour prendre quelques mesures ncessaires; d'abord, il
faut tout de suite prparer des vtements de femme.

-- Il y a donc une femme parmi les personnes sauves?

-- Il y a deux jeunes filles... quinze ou seize ans, tout au
plus... des enfants... et si jolies!

-- Pauvres petites! dit M. Rodin avec componction.

-- Celui  qui elles doivent la vie est avec elles... Oh! pour
celui-l, on peut le dire, c'est un hros!...

-- Un hros?

-- Oui. Figure-toi...

-- Tu me diras cela tout  l'heure. Passe donc au moins cette robe
de chambre, qui est bien sche, car tu es tremp d'eau... bois un
peu de ce vin chaud... tiens.

-- Ce n'est pas de refus, car je suis gel... Je te disais donc
que celui qui avait sauv ces jeunes filles tait un hros... le
courage qu'il a montr est au-dessus de ce qu'on peut imaginer...
Nous partons d'ici avec les hommes de la ferme, nous descendons le
petit sentier  pic, et nous arrivons enfin au pied de la
falaise...  la petite anse des Golands, heureusement un peu
abrite des lames par cinq ou six normes blocs de roches assez
avancs dans la mer. Au fond de l'anse... qu'est-ce que nous
trouvons? les deux jeunes filles dont je te parle, vanouies, les
pieds trempant dans l'eau, mais adosses  une roche, comme si
elles eussent t places l aprs avoir t retires de la mer.

-- Chers enfants... c'est  fendre le coeur, dit M. Rodin en
portant, selon son habitude, le bout de son petit doigt gauche 
l'angle de son oeil droit pour y essuyer une larme qui s'y
montrait rarement.

-- Ce qui m'a frapp, c'est qu'elles se ressemblaient tellement,
dit le rgisseur, qu'il faut certainement l'habitude de les voir
pour les reconnatre...

-- Deux jumelles sans doute, dit Mme Dupont.

-- L'une de ces pauvres jeunes filles, reprit le rgisseur, tenait
entre ses deux mains jointes une petite mdaille en bronze, qui
tait suspendue  son cou par une chanette de mme mtal.

M. Rodin se tenait ordinairement trs vot.  ces derniers mots
du rgisseur, il se redressa brusquement, une lgre rougeur
colora ses joues livides... pour tout autre, ces symptmes eussent
paru assez insignifiants; mais chez M. Rodin, habitu depuis
longues annes  contraindre,  dissimuler toutes ses motions,
ils annonaient une profonde stupeur; s'approchant du rgisseur,
il lui dit d'une voix lgrement altre, mais de l'air le plus
indiffrent du monde:

-- C'tait sans doute une pieuse relique... Vous n'avez pas vu ce
qu'il y avait sur cette mdaille?

-- Non, monsieur... je n'y ai pas song.

-- Et ces deux jeunes filles se ressemblaient... beaucoup...
dites-vous?

-- Oui, monsieur...  s'y mprendre... Probablement elles sont
orphelines, car elles sont vtues de deuil...

-- Ah!... elles sont vtues de deuil... dit M. Rodin avec un
nouveau mouvement.

-- Hlas! si jeunes et orphelines! reprit Mme Dupont en essuyant
ses larmes.

-- Comme elles taient vanouies... nous les transportions plus
loin, dans un endroit o le sable tait bien sec... Pendant que
nous nous occupions de ce soin, nous voyons paratre la tte d'un
homme au-dessous d'une roche; il essayait de la gravir en s'y
cramponnant d'une main; on court  lui, et bien heureusement
encore! car ses forces taient  bout: il est tomb puis entre
les mains de nos hommes. C'est de lui que je te disais: c'est un
hros, car, non content d'avoir sauv les deux jeunes filles avec
un courage admirable, il avait encore voulu tenter de sauver une
troisime personne, et il tait retourn au milieu des rochers
battus par la mer... mais ses forces taient  bout, et, sans nos
hommes, il aurait t bien certainement enlev des roches
auxquelles il se cramponnait.

-- Tu as raison, c'est un fier courage...

M. Rodin, la tte baisse sur sa poitrine, semblait tranger  la
conversation; sa consternation, sa stupeur augmentaient avec la
rflexion: les deux jeunes filles qu'on venait de sauver avaient
quinze ans; elles taient vtues de deuil; elles se ressemblaient
 s'y mprendre; l'une portait au cou une mdaille de bronze: il
n'en pouvait plus douter, il s'agissait des filles du gnral
Simon. Comment les deux soeurs taient-elles au nombre des
naufrags? Comment taient-elles sorties de la prison de Leipzig?
Comment n'en avait-il pas t instruit? S'taient-elles vades?
Avaient-elles t mises en libert? Comment n'en avait-il pas t
averti? Ces penses secondaires, qui se prsentaient en foule 
l'esprit de M. Rodin, s'effaaient devant ce fait: Les filles du
gnral Simon taient l. Sa trame, laborieusement ourdie, tait
anantie.

-- Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles, reprit
le rgisseur en s'adressant  sa femme et sans remarquer la
proccupation de M. Rodin, tu t'attends peut-tre, d'aprs cela, 
voir un hercule; et bien! tu n'y est pas... c'est presque un
enfant, tant il a l'air jeune, avec sa jolie figure douce et ses
grands cheveux blonds... Enfin, je lui ai laiss un manteau, car
il n'avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas
de laine noirs aussi... ce qui m'a sembl singulier.

-- C'est vrai, les marins ne sont gure habills de la sorte.

-- Du reste, quoique le navire o il tait ft anglais, je crois
que mon hros est Franais, car il parle notre langue comme toi et
moi... Ce qui m'a fait venir les larmes aux yeux, c'est quand les
jeunes filles sont revenues  elles... En le voyant, elles se sont
jetes  ses genoux; elles avaient l'air de le regarder avec
religion et de le remercier comme on prie Dieu... Puis aprs,
elles ont jet les yeux autour d'elles comme si elles avaient
cherch quelqu'un; elles se sont dit quelques mots, et ont clat
en sanglots en se jetant dans les bras l'une de l'autre.

-- Quel sinistre, mon Dieu! combien de victimes il doit y avoir!

-- Quand nous avons quitt les falaises, la mer avait dj rejet
sept cadavres... des dbris, des caisses... J'ai fait prvenir les
douaniers garde-ctes... Ils resteront l toute la journe pour
veiller; et si, comme je l'espre, d'autres naufrags chappent,
on les enverrait ici... Mais, coute donc, on dirait un bruit de
voix... Oui, ce sont nos naufrags.

Et le rgisseur et sa femme coururent  la porte de la salle, qui
s'ouvrait sur une longue galerie, pendant que M. Rodin, rongeant
convulsivement ses ongles plats, attendait avec une inquitude
courrouce l'arrive des naufrags; un tableau touchant s'offrit 
sa vue.

Du fond de cette galerie, assez sombre et seulement perce d'un
ct de plusieurs fentres en ogive, trois personnes conduites par
un paysan s'avanaient lentement. Ce groupe se composait de deux
jeunes filles et de l'homme intrpide  qui elles devaient la
vie... Rose et Blanche taient  droite et  gauche de leur
sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peine, s'appuyait
lgrement sur leurs bras. Quoiqu'il et vingt-cinq ans accomplis,
la figure juvnile de cet homme n'annonait pas cet ge; ses longs
cheveux blond cendr, spars au milieu de son front, tombaient
lisses et humides sur le collet d'un ample manteau brun dont on
l'avait couvert. Il serait difficile de rendre l'adorable bont de
cette ple et douce figure, aussi pure que ce que le pinceau de
Raphal a produit de plus idal; car seul ce divin artiste aurait
pu rendre la grce mlancolique de ce visage enchanteur, la
srnit de son regard cleste, limpide et bleu comme celui d'un
archange... ou d'un martyr mont au ciel. Oui, d'un martyr, car
une sanglante aurole ceignait dj cette tte charmante...

Chose douloureuse  voir... au-dessus de ses sourcils blonds, et
rendus par le froid d'un coloris plus vif, une troite cicatrice,
qui datait de plusieurs mois, semblait entourer son beau front
d'un cordon de pourpre; chose plus triste encore, ses mains
avaient t cruellement transperces par un crucifiement; ses
pieds avaient subi la mme mutilation... et s'il marchait avec
tant de peine, c'est que ses blessures venaient de se rouvrir sur
les rochers aigus o il avait couru pendant le sauvetage.

Ce jeune homme tait Gabriel, prtre attach aux missions
trangres et fils adoptif de la femme de Dagobert. Gabriel tait
prtre et martyr... car, de nos jours, il y a encore des
martyrs... comme du temps o les Csars livraient les premiers
chrtiens aux lions et aux tigres du Cirque; car de nos jours, des
enfants du peuple, c'est presque toujours chez lui que se
recrutent les dvouements hroques et dsintresss, des enfants
du peuple, pousss par une vocation respectable, comme ce qui est
courageux et sincre, s'en vont dans toutes les parties du monde
tenter de propager leur foi, et braver la torture, la mort, avec
une bienveillance ingnue. Combien d'eux, victimes de barbares,
ont pri, obscurs et ignors, au milieu des solitudes des deux
mondes! Et pour ces simples soldats de la croix, qui n'ont que
leur croyance et que leur intrpidit, jamais au retour (et ils
reviennent rarement), jamais de fructueuses et somptueuses
dignits ecclsiastiques. Jamais la pourpre ou la mitre ne cachent
leur front cicatris, leurs membres mutils: comme le plus grand
nombre des soldats du drapeau, ils meurent oublis...[8]

Dans leur reconnaissance ingnue, les filles du gnral Simon, une
fois revenues  elles aprs le naufrage, et se trouvant en tat de
gravir les rochers, n'avaient voulu laisser  personne le soin de
soutenir la dmarche chancelante de celui qui venait de les
arracher  une mort certaine.

Les vtements noirs de Rose et de Blanche ruisselaient d'eau; leur
figure, d'une grande pleur, exprimait une douleur profonde; des
larmes rcentes sillonnaient leurs joues; les yeux mornes,
baisss, tremblantes d'motion et de froid, les orphelines
songeaient avec dsespoir qu'elles ne reverraient plus Dagobert,
leur guide, leur ami... car c'tait  lui que Gabriel avait tendu
en vain une main secourable pour l'aider  gravir les rochers;
malheureusement les forces leur avaient manqu  tous deux... et
le soldat s'tait vu emporter par le retrait d'une lame.

La vue de Gabriel fut un nouveau sujet de surprise pour Rodin, qui
s'tait retir  l'cart, afin de tout examiner; mais cette
surprise tait si heureuse... il prouva tant de joie de voir le
missionnaire sauv d'une mort certaine, que la cruelle impression
qu'il avait ressentie  la vue des filles du gnral Simon
s'adoucit un peu. (On n'a pas oubli qu'il fallait pour les
projets de M. Rodin que Gabriel ft  Paris le 13 fvrier.)

Le rgisseur et sa femme, tendrement mus  l'aspect des
orphelines, s'approchrent d'elles avec empressement.

-- Monsieur... monsieur... bonne nouvelle, s'cria un garon de
ferme en entrant. Encore deux naufrags de sauvs!

-- Dieu soit lou! Dieu soit bni! dit le missionnaire.

-- O sont-ils? demanda le rgisseur en se dirigeant vers la
porte.

-- Il y en a un qui peut marcher... il me suit avec Justin, qui
l'amne... L'autre a t bless contre les rochers, on le
transporte ici sur un brancard fait de branches d'arbres...

-- Je cours le faire placer dans la salle basse, dit le rgisseur
en sortant; toi, ma femme, occupe-toi de ces jeunes demoiselles.

-- Et le naufrag qui peut marcher... o est-il? demanda la femme
du rgisseur...

-- Le voil, dit le paysan en montrant quelqu'un qui s'avanait
assez rapidement du fond de la galerie. Ds qu'il a su que les
deux jeunes demoiselles que l'on a sauves taient ici, quoiqu'il
soit vieux et bless  la tte, il a fait de si grandes enjambes
que c'est tout au plus si j'ai pu le devancer.

Le paysan avait  peine prononc ces paroles, que Rose et Blanche,
se levant par un mouvement spontan, s'taient prcipites vers la
porte. Elles y arrivrent en mme temps que Dagobert. Le soldat,
incapable de prononcer une parole, tomba  genoux sur le seuil en
tendant ses bras aux filles du gnral Simon, pendant que Rabat-
Joie, courant  elles, leur lchait les mains. Mais l'motion
tait trop violente pour Dagobert; lorsqu'il eut serr entre ses
bras les orphelines, sa tte se pencha en arrire, et il fut tomb
 la renverse sans les soins des paysans. Malgr les observations
de la femme du rgisseur sur leur faiblesse et sur leur motion,
les deux jeunes filles voulurent accompagner Dagobert vanoui, que
l'on transporta dans une chambre voisine.

 la vue du soldat, la figure de M. Rodin s'tait violemment
contracte, car jusqu'alors il avait cru  la mort du guide des
filles du gnral Simon.

Le missionnaire, accabl de fatigue, s'appuyait sur une chaise et
n'avait pas encore aperu Rodin.

Un nouveau personnage, un homme au teint jaune et mat, entra dans
cette chambre, accompagn d'un paysan qui lui indiqua Gabriel.
L'homme au teint jaune,  qui on avait prt une blouse et un
pantalon de paysan, s'approcha du missionnaire, et lui dit en
franais, mais avec un accent tranger:

-- Le prince Djalma vient d'tre transport tout  l'heure ici.
Son premier mot a t pour vous appeler.

-- Que dit cet homme? s'cria Rodin en s'avanant vers Gabriel.

-- Monsieur Rodin! s'cria le missionnaire en reculant de
surprise.

-- Monsieur Rodin! s'cria l'autre naufrag; et, de ce moment, son
oeil ne quitta plus le correspondant de Josu.

-- Vous ici, monsieur! dit Gabriel en s'approchant de Rodin avec
une dfrence mle de crainte.

-- Que vous a dit cet homme? rpta Rodin d'une voix altre. N'a-
t-il pas prononc le nom du prince Djalma?

-- Oui, monsieur; le prince Djalma est un des passagers du
vaisseau anglais qui venait d'Alexandrie et sur lequel nous avons
naufrag... Ce navire avait relch aux Aores, o je me trouvais;
le btiment qui m'amenait de Charlestown ayant t oblig de
rester dans cette le  cause de grandes avaries, je me suis
embarqu sur le _Black-Eagle_, o se trouvait le prince Djalma.
Nous allions  Portsmouth; de l, mon intention tait de revenir
en France.

Rodin ne songeait pas  interrompre Gabriel; cette nouvelle
secousse paralysait sa pense. Enfin, comme un homme qui tente un
dernier effort, quoiqu'il en sache d'avance la vanit, il ajouta:

-- Et savez-vous quel est ce prince Djalma?

-- C'est un homme aussi bon que brave... le fils d'un roi
dpouill de son territoire par les Anglais. Puis, se tournant
vers l'autre naufrag, le missionnaire lui dit avec intrt:

-- Comment va le prince? Ses blessures sont-elles dangereuses?

-- Ce sont des contusions trs violentes, mais qui ne seront pas
mortelles, dit l'autre.

-- Dieu soit lou! dit le missionnaire en s'adressant  Rodin,
voici, vous le voyez, encore un naufrag de sauv.

-- Tant mieux, rpondit Rodin d'un ton imprieux et bref.

-- Je vais aller auprs de lui, dit Gabriel avec soumission. Vous
n'avez aucun ordre  me donner?...

-- Serez-vous en tat de partir... dans deux ou trois heures,
malgr vos fatigues?

-- S'il le faut... oui.

-- Il le faut... vous partirez avec moi.

Gabriel s'inclina devant Rodin, qui tomba ananti sur une chaise,
pendant que le missionnaire sortait avec le paysan. L'homme au
teint jaune tait rest dans un coin de la chambre, inaperu de
Rodin. Cet homme tait Faringhea, le mtis, un des trois chefs des
trangleurs, qui avait chapp aux poursuites des soldats dans les
ruines de Tchandi; aprs avait tu Mahal le contrebandier, il lui
avait vol les dpches crites par M. Josu Van Dal  Rodin, et
la lettre grce  laquelle le contrebandier devait tre reu comme
passager  bord du _Ruyter_. Faringhea s'tant chapp de la
cabane des ruines de Tchandi sans tre vu de Djalma, celui-ci le
retrouvant  bord aprs une vasion (que l'on expliquera plus
tard), ignorant qu'il appartnt  la secte des Phansegars, l'avait
trait pendant la traverse comme un compatriote.

Rodin, l'oeil fixe, hagard, le teint livide de rage muette,
rongeant ses ongles jusqu'au vif, n'apercevait pas le mtis qui,
aprs s'tre silencieusement approch de lui, lui mit
familirement la main sur l'paule et lui dit:

-- Vous vous appelez Rodin?

-- Qu'est-ce? demanda celui-ci en tressaillant et en redressant
brusquement la tte.

-- Vous vous appelez Rodin? rpta Faringhea...

-- Oui... que voulez-vous?

-- Vous demeurez rue du Milieu-des-Ursins,  Paris?

-- Oui... mais encore une fois, que voulez-vous?

-- Rien... maintenant... frre... plus tard... beaucoup.

Et Faringhea, s'loignant  pas lents, laissa Rodin effray; car
cet homme qui ne tremblait devant rien, avait t frapp du
sinistre regard et de la sombre physionomie de l'trangleur.



IV. Le dpart pour Paris.

Le plus grand silence rgne dans le chteau de Cardoville; la
tempte s'est peu  peu calme, l'on n'entend plus au loin que le
sourd ressac des vagues qui s'abattent pesamment sur la cte.

Dagobert et les orphelines ont t tablis dans des chambres
chaudes et confortables au premier tage du chteau.

Djalma, trop grivement bless pour tre transport  l'tage
suprieur, est rest dans une salle basse. Au moment du naufrage,
une mre plore lui avait remis son enfant entre les bras. En
vain il voulut tenter d'arracher cet infortun  une mort
certaine; ce dvouement a gn ses mouvements et le jeune Indien a
t presque bris sur les roches. Faringhea, qui a su le
convaincre de son affection, est rest auprs de lui  le veiller.

Gabriel, aprs avoir donn quelques consolations  Djalma, est
remont dans la chambre qui lui tait destine; fidle  la
promesse qu'il a faite  Rodin d'tre prt  partir au bout de
deux heures, il n'a pas voulu se coucher: ses habits schs, il
s'est endormi dans un grand fauteuil  haut dossier, plac devant
une chemine o brle un ardent brasier.

Cet appartement est situ auprs de ceux qui sont occups par
Dagobert et par les deux soeurs.

Rabat-Joie, probablement sans aucune dfiance dans un si honnte
chteau, a quitt la porte de Rose et de Blanche pour venir se
rchauffer et s'tendre devant le foyer au coin duquel le
missionnaire est endormi. Rabat-Joie, son museau appuy sur ses
pattes allonges, jouit avec dlices d'un parfait bien-tre, aprs
tant de traverses terrestres et maritimes! Nous ne saurions
affirmer qu'il pense habituellement beaucoup au pauvre vieux
Jovial,  moins qu'on ne prenne pour une marque de souvenir de sa
part son irrsistible besoin de mordre tous les chevaux blancs
qu'il avait rencontrs depuis la mort de son vnrable compagnon,
lui jusqu'alors le plus inoffensif des chiens  l'endroit des
chevaux de toute robe.

Au bout de quelques instants, une des portes qui donnaient dans
cette chambre s'ouvrit, et les deux soeurs entrrent timidement.
Depuis quelques instants veilles, reposes et habilles, elles
ressentaient encore de l'inquitude au sujet de Dagobert: quoique
la femme du rgisseur, aprs les avoir conduites dans leur
chambre, ft ensuite revenue leur apprendre que le mdecin du
village ne trouvait aucune gravit dans l'tat et dans la blessure
du soldat, nanmoins elles sortaient de chez elles, esprant
s'informer de lui auprs de quelqu'un du chteau.

Le haut dossier de l'antique fauteuil o dormait Gabriel le
cachait compltement! mais les orphelines, voyant Rabat-Joie
tranquillement couch au pied de ce fauteuil, crurent que Dagobert
y sommeillait; elles s'avancrent donc vers ce sige sur la pointe
du pied.  leur grand tonnement, elles virent Gabriel endormi.
Interdites, elles s'arrtrent immobiles, n'osant ni reculer ni
avancer, de peur de l'veiller. Les longs cheveux blonds du
missionnaire, n'tant plus mouills, frisant naturellement autour
de son cou et de ses paules, la pleur de son teint ressortait
sur le pourpre fonc du damas qui recouvrait le dossier du
fauteuil. Le beau visage de Gabriel exprimait alors une mlancolie
amre, soit qu'il ft sous l'impression d'un songe pnible, soit
qu'il et l'habitude de cacher de douloureux ressentiments dont
l'expression se rvlait  son insu pendant son sommeil; malgr
cette apparence de tristesse navrante, ses traits conservaient
leur caractre d'anglique douceur, d'un attrait inexprimable...
car rien n'est plus touchant que la beaut qui souffre.

Les deux jeunes filles baissrent les yeux, rougirent
spontanment, et changrent un coup d'oeil un peu inquiet en se
montrant du regard le missionnaire endormi.

-- Il dort, ma soeur, dit Rose  voix basse.

-- Tant mieux... rpondit Blanche aussi  voix basse en faisant 
Rose un signe d'intelligence, nous pourrons le bien regarder...

-- En venant de la mer ici avec lui, nous n'osions pas...

-- Vois donc comme sa figure est douce!

-- Il me semble que c'est bien lui que nous avons vu dans nos
rves...

-- Disant qu'il nous protgerait.

-- Et cette fois encore... il n'y a pas manqu.

-- Mais, du moins, nous le voyons...

-- Ce n'est pas comme dans la prison de Leipzig... pendant cette
nuit si noire.

-- Il nous a encore sauves, cette fois.

-- Sans lui... ce matin... nous prissions...

-- Pourtant, ma soeur, dans nos rves, il me semble que son visage
tait comme clair par une douce lumire.

-- Oui... tu sais, il nous blouissait presque.

-- Et puis il n'avait pas l'air triste.

-- C'est qu'alors, vois-tu, il venait du ciel, et maintenant il
est sur terre...

-- Ma soeur... est-ce qu'il avait alors autour du front cette
cicatrice d'un rose vif?

-- Oh! non, nous nous en serions bien aperues.

-- Et  ses mains... vois donc aussi ces cicatrices...

-- Mais s'il a t bless... ce n'est donc pas un archange?

-- Pourquoi, ma soeur, s'il a reu ces blessures en voulant
empcher le mal, ou en secourant des personnes qui, comme nous,
allaient mourir?

-- Tu as raison... s'il ne courait pas de dangers en venant au
secours de ceux qu'il protge, ce serait moins beau...

-- Comme c'est dommage qu'il n'ouvre pas les yeux...

-- Son regard est si bon, si tendre!

-- Pourquoi ne nous a-t-il rien dit de notre mre pendant la
route?

-- Nous n'tions pas seules avec lui... il n'aura pas voulu...

-- Maintenant nous sommes seules...

-- Si nous le priions, pour qu'il nous en parle... Et les
orphelines s'interrogrent du regard avec une navet charmante;
leurs figures se coloraient d'un vif incarnat, et leur sein
virginal palpitait doucement sous leur robe noire.

-- Tu as raison... prions-le.

-- Mon Dieu, ma soeur, comme notre coeur bat, dit Blanche, ne
doutant pas avec raison que Rose ne ressentt tout ce qu'elle
ressentait elle-mme, et comme ce battement fait du bien! On
dirait qu'il va nous arriver quelque chose d'heureux.

Les deux soeurs, aprs s'tre approches du fauteuil sur la pointe
du pied, s'agenouillrent les mains jointes, l'une  droite,
l'autre  gauche du jeune prtre. Ce fut un tableau charmant.
Levant leurs adorables figures vers Gabriel, elles dirent tout
bas, bien bas, d'une voix suave et frache comme leurs visages de
quinze ans:

-- Gabriel!!! parlez-nous de notre mre.

 cet appel, le missionnaire fit un lger mouvement, ouvrit  demi
les yeux, et grce  cet tat de vague somnolence qui prcde le
rveil complet, se rendant  peine compte de ce qu'il voyait, il
eut un ravissement  l'apparition de ces deux gracieuses figures
qui, tournes vers lui, l'appelaient doucement.

-- Qui m'appelle! dit-il en se rveillant tout  fait et en
redressant la tte.

-- C'est nous!

-- Nous, Blanche et Rose!

Ce fut au tour de Gabriel  rougir, car il reconnaissait les
jeunes filles qu'il avait sauves.

-- Relevez-vous, mes soeurs, dit-il, on ne s'agenouille que devant
Dieu...

Les orphelines obirent et furent bientt  ses cts, se tenant
par la main.

-- Vous savez donc mon nom! leur demanda-t-il en souriant.

-- Oh! nous ne l'avons pas oubli.

-- Qui vous l'a dit!

-- Vous...

-- Moi?

-- Quand vous tes venu de la part de notre mre...

-- Nous dire qu'elle vous envoyait vers nous et que vous nous
protgeriez toujours.

-- Moi, soeur?... dit le missionnaire, ne comprenant rien aux
paroles des orphelines. Vous vous trompez... Aujourd'hui seulement
je vous ai vues...

-- Et dans nos rves?

-- Oui, rappelez-vous donc! dans nos rves?

-- En Allemagne... il y a trois mois, pour la premire fois.
Regardez-nous donc bien!

Gabriel ne put s'empcher de sourire de la navet de Rose et de
Blanche, qui lui demandaient de se souvenir d'un rve qu'elles
avaient fait; puis, de plus en plus surpris, il reprit:

-- Dans vos rves?

-- Mais certainement... quand vous nous donniez de si bons
conseils.

-- Aussi, quand nous avons eu du chagrin depuis... en prison...
vos paroles, dont nous nous souvenions, nous ont consoles, nous
ont donn du courage.

-- N'est-ce donc pas vous qui nous avez fait sortir de prison, 
Leipzig, pendant cette nuit si noire... que nous ne pouvions vous
voir?

-- Moi!...

-- Quel autre que vous serait venu  notre secours et  celui de
notre vieil ami?...

-- Nous lui disions bien que vous l'aimeriez parce qu'il nous
aimait, lui qui ne voulait pas croire aux anges.

-- Aussi, ce matin, pendant la tempte, nous n'avions presque pas
peur.

-- Nous vous attendions.

-- Ce matin, oui, mes soeurs, Dieu m'a accord la grce de
m'envoyer  votre secours; j'arrivais d'Amrique, mais je n'ai
jamais t  Leipzig... Ce n'est donc pas moi qui vous ai fait
sortir de prison... Dites-moi, mes soeurs, ajouta-t-il en souriant
avec bont, pour qui me prenez-vous?

-- Pour un bon ange que nous avons dj vu en rve et que notre
mre a envoy du ciel pour nous protger.

-- Mes chres soeurs, je ne suis qu'un pauvre prtre... Le hasard
fait que je ressemble sans doute  l'ange que vous avez vu en
songe et que vous ne pouviez voir qu'en rve... car il n'y a pas
d'ange visible pour nous.

-- Il n'y a pas d'anges visibles! dirent les orphelines en se
regardant avec tristesse.

-- Il n'importe, mes chres soeurs, dit Gabriel en prenant
affectueusement les mains des jeunes filles entre les siennes, les
rves... comme toute chose... viennent de Dieu... Puisque le
souvenir de votre mre tait ml  ce rve... bnissez-le
doublement.

 ce moment une porte s'ouvrit et Dagobert parut. Jusqu'alors, les
orphelines, dans leur ambition nave d'tre protges par un
archange, ne s'taient pas rappel que la femme de Dagobert avait
adopt un enfant abandonn qui s'appelait Gabriel et qui tait
prtre et missionnaire.

Le soldat, quoiqu'il se ft opinitr  soutenir que sa blessure
tait une _blessure blanche_ (pour se servir des termes du gnral
Simon), avait t soigneusement pans par le chirurgien du
village; un bandeau noir lui cachait  moiti le front et
augmentait encore son air naturellement rbarbatif. En entrant
dans le salon, il fut surpris de voir un inconnu tenir
familirement entre ses mains les mains de Blanche et de Rose. Cet
tonnement se conoit: Dagobert ignorait que le missionnaire et
sauv les orphelines et tent de le secourir lui-mme. Le matin,
pendant la tempte, tourbillonnant au milieu des vagues, tchant
enfin de se cramponner  un rocher, le soldat n'avait que trs
imparfaitement vu Gabriel au moment o celui-ci, aprs avoir
arrach les deux soeurs  une mort certaine, avait en vain tch
de lui venir en aide. Lorsque aprs le naufrage Dagobert avait
retrouv les orphelines dans la salle basse du chteau, il tait
tomb, on l'a dit, dans un complet vanouissement, caus par la
fatigue, par l'motion, par les suites de sa blessure:  ce moment
non plus il n'avait pu apercevoir le missionnaire. Le vtran
commenait  froncer ses pais sourcils gris sous son bandeau
noir, en voyant un inconnu si familier avec Rose et Blanche,
lorsque celles-ci coururent se jeter dans ses bras et le
couvrirent de caresses filiales: son ressentiment se dissipa
bientt devant ces preuves d'affection, quoiqu'il jett de temps 
autre un regard assez sournois du ct du missionnaire, qui
s'tait lev et dont il ne distinguait pas parfaitement la figure.

-- Et ta blessure? lui dit Rose avec intrt, on nous a dit
qu'heureusement elle n'tait pas dangereuse.

-- En souffres-tu? ajouta Blanche.

-- Non, mes enfants... c'est le _major_ du village qui a voulu
m'entortiller de ce bandage; j'aurais sur la tte une rsille de
coups de sabre que je ne serais pas autrement embguin; on me
prendra pour un vieux dlicat; ce n'est qu'une blessure blanche,
et j'ai envie de...

Le soldat porta une de ses mains  son bandeau.

-- Veux-tu laisser cela! dit Rose en arrtant le bras de Dagobert,
es-tu peu raisonnable...  ton ge!

-- Bien, bien! ne me grondez pas, je ferai ce que vous voulez...
je garderai ce bandeau.

Puis, attirant les orphelines dans un angle du salon, il leur dit
 voix basse en leur montrant le jeune prtre du coin de l'oeil:

-- Quel est ce monsieur... qui vous prenait les mains... quand je
suis entr?... a m'a l'air d'un cur... Voyez-vous, mes
enfants... il faut prendre garde... parce que...

-- Lui!!! s'crirent Rose et Blanche en se retournant vers
Gabriel, mais pense donc que, sans lui, nous ne t'embrasserions
pas  cette heure...

-- Comment! s'cria le soldat en redressant brusquement sa grande
taille et regardant le missionnaire.

-- C'est notre ange gardien... reprit Blanche.

-- Sans lui, dit Rose, nous mourions ce matin dans le naufrage...

-- Lui!... C est lui... qui... Dagobert n'en put dire davantage.
Le coeur gonfl, les yeux humides, il courut au missionnaire et
s'cria avec un accent de reconnaissance impossible  rendre, en
lui tendant les deux mains:

-- Monsieur, je vous dois la vie de ces deux enfants... Je sais 
quoi a m'engage... je ne vous dis rien de plus... parce que a
dit tout...

Mais, frapp d'un souvenir soudain, il s'cria:

-- Mais attendez donc... est-ce que, lorsque je tchais de me
cramponner  une roche... pour n'tre pas entran par les vagues,
ce n'est pas vous qui m'avez tendu la main?... Oui... vos cheveux
blonds... votre figure jeune!... mais certainement... c'est
vous... maintenant... Je vous reconnais...

-- Malheureusement... monsieur... les forces m'ont manqu... et
j'ai eu la douleur de vous voir retomber dans la mer.

-- Je n'ai rien de plus  vous dire pour vous remercier... que ce
que je vous ai dit tout  l'heure, reprit Dagobert avec une
simplicit touchante. En me conservant ces enfants, vous aviez
dj plus fait pour moi que si vous m'aviez conserv la vie...
mais quel courage!... quel coeur!... quel coeur!... dit le soldat
avec admiration. Et si jeune!... l'air d'une fille.

-- Comment! s'cria Blanche avec joie, notre Gabriel est aussi
venu  toi!

-- Gabriel, dit Dagobert en interrompant Blanche; et, s'adressant
au prtre:

-- Vous vous appelez Gabriel?

-- Oui, monsieur.

-- Gabriel! rpta le soldat de plus en plus surpris, et vous tes
prtre? ajouta-t-il.

-- Prtre des missions trangres.

-- Et... qui vous a lev? demanda le soldat avec une surprise
croissante.

-- Une excellente et gnreuse femme, que je vnre comme la
meilleure des mres... car elle a eu piti de moi... Enfant
abandonn, elle m'a trait comme son fils...

-- Franoise... Baudoin... n'est-ce pas? dit le soldat
profondment mu.

-- Oui... monsieur, rpondit Gabriel,  son tour trs tonn. Mais
comment savez-vous?...

-- La femme d'un soldat, reprit Dagobert.

-- Oui, d'un brave soldat... qui, par un admirable dvouement...
passe  cette heure sa vie dans l'exil... loin de sa femme... loin
de son fils... de mon bon frre... car je suis fier de lui donner
ce nom.

-- Mon... Agricol... ma femme... Quand les avez-vous... quitts?

-- Ce serait vous... le pre d'Agricol?... Oh! je ne savais pas
encore toute la reconnaissance que je devais  Dieu! dit Gabriel
en joignant les mains.

-- Et ma femme... et mon fils? dit Dagobert d'une voix tremblante,
comment vont-ils? avez-vous de leurs nouvelles?

-- Celles que j'ai reues il y a trois mois taient excellentes...

-- Non, c'est trop de joie, s'cria Dagobert, c'est trop... Et le
vtran ne put continuer; le saisissement touffait ses paroles,
il retomba assis sur une chaise.

Rose et Blanche se rappelrent alors seulement la lettre de leur
pre relativement  l'enfant trouv, nomm Gabriel, et adopt par
la femme de Dagobert; elles laissrent alors clater leurs
transports ingnus...

-- Notre Gabriel est le tien... c'est le mme... quel bonheur!
s'cria Rose.

-- Oui, mes chres petites, il est  vous comme  moi; nous en
avons chacun notre part... Puis s'adressant  Gabriel, le soldat
ajouta avec effusion:

-- Ta main... encore ta main, mon intrpide enfant... Ma foi, tant
pis, je te dis toi... puisque mon Agricol est ton frre...

-- Ah!... monsieur... que de bont!

-- C'est a... tu vas me remercier... Aprs tout ce que nous te
devons!

-- Et ma mre adoptive est-elle instruite de votre arrive? dit
Gabriel pour chapper aux louanges du soldat.

-- Je lui ai crit, il y a cinq mois, que je venais seul... et
pour cause... Je te dirai cela plus tard... Elle demeure toujours
rue Brise-Miche? C'est l que mon Agricol est n.

-- Elle y demeure toujours.

-- En ce cas, elle aura reu ma lettre; j'aurais voulu lui crire
de la prison de Leipzig, mais impossible.

-- De prison... vous sortez de prison?

-- Oui, j'arrive d'Allemagne par l'Elbe et par Hambourg, et je
serais  Leipzig sans un vnement qui me ferait croire au
diable... Mais au bon diable.

-- Que voulez-vous dire? expliquez-vous.

-- a me serait difficile, car je ne puis pas me l'expliquer 
moi-mme... Ces petites filles, et il montra Rose et Blanche en
souriant, se prtendaient plus avances que moi; elles me
rptaient toujours: Mais c'est l'archange qui est venu  notre
secours... Dagobert; c'est l'archange, vois-tu, toi qui disais que
tu aimais autant Rabat-Joie pour nous dfendre...

-- Gabriel... je vous attends... dit une voix brve qui fit
tressaillir le missionnaire.

Lui, Dagobert et les orphelines tournrent vivement la tte.
Rabat-Joie gronda sourdement; c'tait M. Rodin: il se tenait
debout  l'entre d'une porte ouvrant sur un corridor. Les traits
taient calmes, impassibles; il jeta un regard rapide et perant
sur le soldat et les deux soeurs.

-- Qu'est-ce que cet homme l? dit Dagobert, tout d'abord trs peu
prvenu en faveur de M. Rodin, auquel il trouvait, avec raison,
une physionomie singulirement repoussante. Que diable te veut-il?

-- Je pars avec lui, dit Gabriel avec une expression de regret et
de contrainte. Puis, se tournant vers Rodin:

-- Mille pardons, me voici dans l'instant.

-- Comment! tu pars, dit Dagobert stupfait, au moment o nous
nous retrouvons... Non, pardieu!... tu ne partiras pas... j'ai
trop de choses  te dire et  te demander, nous ferons route
ensemble... je m'en fais une fte.

-- C'est impossible... c'est mon suprieur... je dois obir.

-- Ton suprieur?... Il est habill en bourgeois...

-- Il n'est pas oblig de porter l'habit ecclsiastique...

-- Ah bah! puisqu'il n'est pas en uniforme, et que dans ton tat
il n'y a pas de salle de police, envoie-le...

-- Croyez-moi, je n'hsiterais pas une minute, s'il tait possible
de rester.

-- J'avais raison de trouver  cet homme-l une mauvaise figure,
dit Dagobert entre ses dents. Puis il ajouta avec une impatience
chagrine:

-- Veux-tu que je lui dise, ajouta-t-il plus bas, qu'il nous
satisferait beaucoup en filant tout seul?

-- Je vous en prie, n'en faites rien, dit Gabriel; ce serait
inutile... je connais mes devoirs... ma volont est celle de mon
suprieur.  votre arrive  Paris, j'irai vous voir, vous, ainsi
que ma mre adoptive et mon frre Agricol.

-- Allons... soit. J'ai t soldat, je sais ce que c'est que la
subordination, dit Dagobert vivement contrari; il faut faire
contre fortune bon coeur. Ainsi,  aprs-demain matin... rue
Brise-Miche, mon garon; car je serai  Paris demain soir,
m'assure-t-on, et nous partons tout  l'heure. Dis donc, il parat
qu'il y a aussi une crne discipline chez vous?

-- Oui... elle est grande, elle est svre, rpondit Gabriel en
tressaillant et en touffant un soupir.

-- Allons... embrasse-moi... et  bientt... Aprs tout, vingt-
quatre heures sont bientt passes.

-- Adieu... adieu... rpondit le missionnaire d'une voix mue en
rpondant  l'treinte du vtran.

-- Adieu, Gabriel... ajoutrent les orphelines en soupirant aussi
et les larmes aux yeux.

-- Adieu, mes soeurs... dit Gabriel.

Et il sortit avec Rodin, qui n'avait perdu ni un mot ni un
incident de cette scne.

Deux heures aprs, Dagobert et les deux orphelines avaient quitt
le chteau pour se rendre  Paris, ignorant que Djalma restait 
Cardoville, trop bless pour partir encore.

Le mtis Faringhea demeura auprs du jeune prince, ne voulant pas,
disait-il, abandonner son compatriote.

* * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur rue Brise-Miche, chez la
femme de Dagobert.


Cinquime partie
La rue Brise-Miche



I. La femme de Dagobert.

Les scnes suivantes se passent  Paris, le lendemain du jour o
les naufrags ont t recueillis au chteau de Cardoville.

Rien de plus sinistre, de plus sombre, que l'aspect de la rue
Brise-Miche, dont l'une des extrmits donne rue Saint-Merry,
l'autre prs de la petite place du Clotre, vers l'glise. De ce
ct, cette ruelle, qui n'a pas plus de huit pieds de largeur, est
encaisse entre deux immenses murailles noires, boueuses,
lzardes, dont l'excessive hauteur prive en tout temps cette voie
d'air et de lumire;  peine pendant les plus longs jours de
l'anne, le soleil peut-il y jeter quelques rayons: aussi, lors
des froids humides de l'hiver, un brouillard glacial, pntrant,
obscurcit constamment cette espce de puits oblong au pav
fangeux.

Il tait environ huit heures du soir;  la ple clart du
rverbre dont la lumire rougetre perait  peine la brume, deux
hommes, arrts dans l'angle de l'un de ces murs normes,
changeaient quelques paroles.

-- Ainsi, disait l'un, c'est bien entendu... vous resterez dans la
rue jusqu' ce que vous les ayez vus entrer au numro 5.

-- C'est entendu.

-- Et quand vous les aurez vus entrer, pour mieux encore vous
assurer de la chose, vous monterez chez Franoise Baudoin...

-- Sous prtexte de demander si ce n'est pas l que demeure
l'ouvrire bossue, la soeur de cette crature surnomme la _reine
Bacchanal..._

-- Trs bien... Quant  celle-ci, tchez de savoir exactement son
adresse par la bossue; car c'est trs important: les femmes de
cette espce dnichent comme des oiseaux, et on a perdu sa
trace...

-- Soyez tranquille... Je ferai tout mon possible auprs de la
bossue pour savoir o demeure sa soeur.

-- Et pour vous donner courage, je vais vous attendre au cabaret
en face du clotre, et nous boirons un verre de vin chaud  votre
retour.

-- Ce ne sera pas de refus, car il fait ce soir un froid
diablement noir.

-- Ne m'en parlez pas! ce matin l'eau gelait sur mon goupillon, et
j'tais raide comme une momie sur ma chaise  la porte de
l'glise. Ah! mon garon! tout n'est pas rose dans le mtier de
donneur d'eau bnite...

-- Heureusement, il y a les profits... Allons, bonne chance...
N'oubliez pas, numro 5... la petite alle  ct de la boutique
du teinturier...

-- C'est dit, c'est dit... Et les deux hommes se sparrent. L'un
gagna la place du Clotre; l'autre se dirigea au contraire vers
l'extrmit de la ruelle qui dbouche rue Saint-Merry, et ne fut
pas longtemps  trouver le numro de la maison qu'il cherchait:
maison haute et troite, et, comme toutes celles de cette rue,
d'une triste et misrable apparence.

De ce moment l'homme commena de se promener de long en large
devant la porte de l'alle numro 5.

Si l'extrieur de ces demeures tait repoussant, rien ne saurait
donner une ide de leur intrieur lugubre, nausabond; la maison
numro 5 tait surtout dans un tat de dlabrement et de
malpropret affreux  voir... L'eau qui suintait des murailles
ruisselait dans l'escalier sombre et boueux; au second tage, on
avait mis sur l'troit palier quelques brasses de paille pour que
l'on pt s'y essuyer les pieds: mais cette paille, change en
fumier, augmentait encore cette odeur nervante, inexprimable, qui
rsulte du manque d'air de l'humidit et des putrides exhalaisons
des plombs: car quelques ouvertures, pratiques dans la cage de
l'escalier, y jetaient  peine quelques lueurs d'une lumire
blafarde.

Dans ce quartier, l'un des plus populeux de Paris, ces maisons
sordides, froides, malsaines, sont gnralement habites par la
classe ouvrire, qui y vit entasse. La demeure dont nous parlons
tait de ce nombre. Un teinturier occupait le rez-de-chausse; les
exhalaisons dltres de son officine augmentaient encore la
ftidit de cette masure.

De petits mnages d'artisans, quelques ouvriers travaillant en
chambres, taient logs aux tages suprieurs; dans l'une des
pices du quatrime demeurait Franoise Baudoin, femme de
Dagobert. Une chandelle clairait cet humble logis, compos d'une
chambre et d'un cabinet; Agricol occupait une petite mansarde dans
les combles. Un vieux papier d'une couleur gristre,  et l
fendu par les lzardes du mur, tapissait la muraille o s'appuyait
le lit; de petits rideaux, fixs  une tringle de fer, cachaient
les vitres; le carreau, non cir, mais lav, conservait sa couleur
de brique;  l'une des extrmits de cette pice tait un pole
rond contenant une marmite o se faisait la cuisine: sur la
commode de bois blanc peint en jaune vein de brun, on voyait une
maison de fer en miniature, chef-d'oeuvre de patience et
d'adresse, dont toutes les pices avaient t faonnes et
ajustes par Agricol Baudoin (fils de Dagobert). Un christ en
pltre accroch au mur et entour de plusieurs rameaux de buis
bnit, quelques images de saints grossirement colories,
tmoignaient des habitudes dvotieuses de la femme du soldat: une
de ces grandes armoires de noyer, contournes, rendues presque
noires par le temps, tait place entre les deux croises: un
vieux fauteuil garni de velours d'Utrecht vert (premier prsent
fait  sa mre par Agricol), quelques chaises de paille et une
table de travail o l'on voyait plusieurs sacs de grosse toile
bise, tel tait l'ameublement de cette pice, mal close par une
porte vermoulue; un cabinet y attenant renfermait quelques
ustensiles de cuisine et de mnage.

Si triste, si pauvre que semble peut-tre cet intrieur, il n'est
tel pourtant que pour un petit nombre d'artisans, relativement
_aiss_... car le lit tait garni de deux matelas, de draps blancs
et d'une chaude couverture; la grande armoire contenait du linge.

Enfin, la femme de Dagobert occupait seule une chambre aussi
grande que celles o de nombreuses familles d'artisans honntes et
laborieux vivent et couchent d'ordinaire en commun, bien heureux
lorsqu'ils peuvent donner aux filles et aux garons un lit spar!
bien heureux lorsque la couverture ou l'un des draps du lit n'a
pas t engag au mont-de-pit! Franoise Baudoin, assise auprs
du petit pole de fonte, qui, par ce temps froid et humide,
rpandait bien peu de chaleur dans cette pice mal close,
s'occupait de prparer le repas du soir de son fils Agricol. La
femme de Dagobert avait cinquante ans environ; elle portait une
camisole d'indienne bleue  petits bouquets blancs et un jupon de
futaine; un bguin blanc entourait sa tte et se nouait sous son
menton. Son visage tait ple et maigre, ses traits rguliers; sa
physionomie exprimait une rsignation, une bont parfaites. On ne
pouvait en effet trouver une meilleure, une plus vaillante mre:
sans autre ressource que son travail, elle tait parvenue,  force
d'nergie,  lever non seulement son fils Agricol, mais encore
Gabriel, pauvre enfant abandonn qu'elle avait eu l'admirable
courage de prendre  sa charge. Dans sa jeunesse, elle avait, pour
ainsi dire, escompt sa sant  venir pour douze annes
lucratives, rendues telles par un travail exagr, crasant, que
de dures privations rendaient presque homicide; car alors (et
c'tait un temps de salaire splendide compar au temps prsent), 
force de veilles,  force de labeur acharn, Franoise avait
quelquefois pu gagner jusqu' cinquante sous par jour, avec
lesquels elle tait parvenue  lever son fils et son enfant
adoptif...

Au bout de ces douze annes, sa sant fut ruine; ses forces,
presque  bout; mais, au moins, les deux enfants n'avaient manqu
de rien et avaient reu l'ducation que le peuple peut donner 
ses fils: Agricol entrait en apprentissage chez M. Franois Hardy,
et Gabriel se prparait  entrer au sminaire par la protection
trs empresse de M. Rodin, dont les rapports taient devenus,
depuis 1820 environ, trs frquents avec le confesseur de
Franoise Baudoin: car elle avait t et tait toujours d'une
pit peu claire, mais excessive.

Cette femme tait une de ces natures d'une simplicit, d'une bont
adorables, un de ces martyrs de dvouements ignors qui touchent
quelquefois  l'hrosme... mes saintes, naves, chez lesquelles
l'instinct du coeur supple  l'intelligence. Le seul dfaut ou
plutt la seule consquence de cette candeur aveugle tait une
obstination invincible lorsque Franoise croyait devoir obir 
l'influence de son confesseur, qu'elle tait habitue  subir
depuis de longues annes; cette influence lui paraissant des plus
vnrables, des plus saintes, aucune puissance, aucune
considration humaines n'auraient pu l'empcher de s'y soumettre:
en cas de discussion  ce sujet, rien au monde ne faisait flchir
cette excellente femme; sa rsistance, sans colre, sans
emportements, tait douce comme son caractre, calme comme sa
conscience, mais aussi, comme elle... inbranlable. Franoise
Baudoin tait, en un mot, un de ces tres purs, ignorants et
crdules, qui peuvent, quelquefois  leur insu, devenir des
instruments terribles entre d'habiles et dangereuses mains.

Depuis assez longtemps le mauvais tat de sa sant, et surtout le
considrable affaiblissement de sa vue, lui imposaient un repos
forc; car  peine pouvait-elle travailler deux ou trois heures
par jour: elle passait le reste du temps  l'glise.

Au bout de quelques instants, Franoise se leva, dbarrassa un des
cts de la table de plusieurs sacs de grosse toile grise, et
disposa le couvert de son fils avec un soin, avec une sollicitude
maternelle. Elle alla prendre dans l'armoire un petit sac de peau
renfermant une vieille timbale d'argent bossue et un lger
couvert d'argent, si mince, si us, que la cuiller tait
tranchante. Elle essuya, frotta le tout de son mieux, et plaa
prs de l'assiette de son fils cette argenterie, prsent de noce
de Dagobert. C'tait ce que Franoise possdait de plus prcieux,
autant par sa mince valeur que par les souvenirs qui s'y
rattachaient; aussi avait-elle souvent vers des larmes amres
lorsqu'il lui avait fallu, dans des extrmits pressantes, par
suite de maladie ou de chmage, porter au mont-de-pit ce couvert
et cette timbale, sacrs pour elle.

Franoise prit ensuite, sur la planche intrieure de l'armoire,
une bouteille d'eau et une bouteille de vin aux trois quarts
remplie, et les plaa prs de l'assiette de son fils; puis elle
retourna surveiller le souper.

Quoique Agricol ne ft pas fort en retard, la physionomie de sa
mre exprimait autant d'inquitude que de tristesse; on voyait 
ses yeux rougis qu'elle avait beaucoup pleur. La pauvre femme,
aprs de douloureuses et longues incertitudes, venait d'acqurir
la conviction que sa vue, depuis longtemps trs affaiblie, ne lui
permettrait bientt plus de travailler, mme deux ou trois heures
par jour, ainsi qu'elle avait coutume de le faire. D'abord,
excellente ouvrire en lingerie,  mesure que ses yeux s'taient
fatigus, elle avait d s'occuper de couture de plus en plus
grossire, et son gain avait ncessairement diminu en proportion;
enfin, elle s'tait vue rduite  la confection de sacs de
campement, qui comportent environ douze pieds de couture; on lui
payait ses sacs  raison de deux sous chacun, et elle fournissait
le fil. Cet ouvrage tait trs pnible, elle pouvait au plus
parfaire trois de ces sacs en une journe; son salaire tait ainsi
de six sous. On frmit quand on pense au grand nombre de
malheureuses femmes dont l'puisement, les privations, l'ge, la
maladie, ont tellement diminu les forces, ruin la sant, que
tout le labeur dont elles sont capables peut  peine leur
rapporter quotidiennement cette somme si minime... Ainsi leur gain
dcrot en proportion des nouveaux besoins que la vieillesse et
les infirmits leur crent...

Heureusement Franoise avait dans son fils un digne soutien:
excellent ouvrier, profitant de la juste rpartition des salaires
et des bnfices accords par M. Hardy, son labeur lui rapportait
cinq  six francs par jour, c'est--dire plus du double de ce que
gagnaient les ouvriers d'autres tablissements; il aurait donc pu,
mme en admettant que sa mre ne gagnt rien, vivre aisment lui
et elle. Mais la pauvre femme, si merveilleusement conome qu'elle
se refusait presque le ncessaire, tait devenue, depuis qu'elle
frquentait quotidiennement et assidment sa paroisse, d'une
prodigalit ruineuse  l'endroit de la sacristie. Il ne se passait
presque pas de jour o elle ne fit dire une ou deux messes et
brler des cierges, soit  l'intention de Dagobert, dont elle
tait spare depuis si longtemps, soit pour le salut de l'me de
son fils, qu'elle croyait en pleine voie de perdition. Agricol
avait un si bon, un si gnreux coeur; il aimait, il vnrait tant
sa mre, et le sentiment qui inspirait celle-ci tait d'ailleurs
si touchant, que jamais il ne s'tait plaint de ce qu'une grande
partie de sa paye (qu'il remettait scrupuleusement  sa mre
chaque samedi) passt ainsi en oeuvres pies. Quelquefois seulement
il avait fait observer  Franoise, avec autant de respect que de
tendresse, qu'il souffrait de la voir supporter des privations que
son ge et sa sant rendaient doublement fcheuses, et cela parce
qu'elle voulait de prfrence subvenir  ses petites dpenses de
dvotion. Mais que rpondre  cette excellente mre, lorsqu'elle
lui disait les larmes aux yeux:

-- Mon enfant, c'est pour le salut de ton pre et pour le tien...

Vouloir discuter avec Franoise l'efficacit des messes et
l'influence des cierges sur le salut prsent et futur du vieux
Dagobert, c'et t aborder une de ces questions qu'Agricol
s'tait  jamais interdit de soulever par respect pour sa mre et
pour ses croyances; il se rsignait donc  ne pas la voir entoure
de tout le bien-tre dont il et dsir la voir jouir.

 un petit coup bien discrtement frapp  la porte, Franoise
rpondit:

-- Entrez.

On entra.



II. La soeur de la Reine Bacchanal.

La personne qui venait d'entrer chez la femme de Dagobert tait
une jeune fille de dix-huit ans environ, de petite taille et
cruellement contrefaite; sans tre positivement bossue, elle avait
la taille trs dvie, le dos vot, la poitrine creuse et la tte
profondment enfonce entre les paules; sa figure, assez
rgulire, longue, maigre, fort ple, marque de petite vrole,
exprimait une grande tristesse; ses yeux bleus taient remplis
d'intelligence et de bont. Par un singulier caprice de la nature,
la plus jolie femme du monde et t fire de la longue et
magnifique chevelure brune qui se tordait en une grosse natte
derrire la tte de cette jeune fille. Elle tenait un vieux panier
 la main. Quoiqu'elle ft misrablement vtue, le soin et la
propret de son ajustement luttaient autant que possible contre
une excessive pauvret; malgr le froid, elle portait une petite
robe d'indienne d'une couleur indfinissable, mouchete de taches
blanchtres, toffe si souvent lave que sa nuance primitive ainsi
que son dessin s'taient compltement effacs. Sur le visage
souffrant et rsign de cette crature infortune on lisait
l'habitude de toutes les misres, de toutes les douleurs, de tous
les ddains; depuis sa triste naissance la raillerie l'avait
toujours poursuivie; elle tait, nous l'avons dit, cruellement
contrefaite et, par suite d'une locution vulgaire et proverbiale,
on l'avait baptise _la Mayeux;_ du reste, on trouvait si naturel
de lui donner ce nom grotesque qui lui rappelait  chaque instant
son infirmit, qu'entrans par l'habitude, Franoise et Agricol,
aussi compatissants envers elle que d'autres se montraient
mprisants et moqueurs, ne l'appelaient jamais autrement.

La Mayeux, nous la nommerons ainsi dsormais, tait ne dans cette
maison que la femme de Dagobert occupait depuis plus de vingt ans;
la jeune fille avait t pour ainsi dire leve avec Agricol et
Gabriel. Il y a de pauvres tres fatalement vous au malheur: la
Mayeux avait une trs jolie soeur,  qui Perrine Soliveau, leur
mre commune, veuve d'un petit commerant ruin, avait rserv son
aveugle et absurde tendresse, n'ayant pour sa fille disgracie que
ddains et durets; celle-ci venait pleurer auprs de Franoise,
qui la consolait, qui l'encourageait, et qui, pour la distraire le
soir  la veille, lui montrait  lire et  coudre.

Habitus par l'exemple de leur mre  la commisration, au lieu
d'imiter les autres enfants, assez enclins  railler,  tourmenter
et souvent mme  battre la petite Mayeux, Agricol et Gabriel
l'aimaient, la protgeaient, la dfendaient.

Elle avait quinze ans et sa soeur Cphyse dix-sept ans lorsque
leur mre mourut, les laissant toutes deux dans une affreuse
misre. Cphyse tait intelligente, active, adroite; mais, au
contraire de sa soeur, c'tait une de ces natures vivaces,
remuantes, alertes, chez qui la vie surabonde, qui ont besoin
d'air, de mouvement, de plaisirs; bonne fille du reste, quoique
stupidement gte par sa mre, Cphyse couta d'abord les sages
conseils de Franoise, se contraignit, se rsigna, apprit  coudre
et travailla, comme sa soeur, pendant une anne; mais, incapable
de rsister plus longtemps aux atroces privations que lui imposait
l'effrayante modicit de son salaire, malgr son labeur assidu,
privations qui allaient jusqu' endurer le froid et surtout la
faim, Cphyse, jeune, jolie, ardente, entoure de sductions et
d'offres brillantes... brillantes pour elle, car elles se
rduisaient  lui donner le moyen de manger  sa faim, de ne pas
souffrir du froid, d'tre proprement vtue, et de ne pas
travailler quinze heures par jour dans un taudis obscur et
malsain, Cphyse couta les voeux d'un clerc d'avou, qui
l'abandonna plus tard; alors elle se lia avec un commis marchand,
qu' son tour, instruite par l'exemple, elle quitta pour un commis
voyageur... qu'elle dlaissa pour d'autres favoris. Bref,
d'abandons en changements, au bout d'une ou deux annes, Cphyse,
devenue l'idole d'un monde de grisettes, d'tudiants et de commis,
acquit une telle rputation dans les bals des barrires par son
caractre dcid, par son esprit vraiment original, par son ardeur
infatigable pour tous les plaisirs, et surtout par sa gaiet folle
et tapageuse, qu'elle fut unanimement surnomme la _Reine
Bacchanal_, et elle se montra de tous points digne de cette
tourdissante royaut.

Depuis cette bruyante intronisation, la pauvre Mayeux n'entendit
plus parler de sa soeur ane qu' de rares intervalles; elle la
regretta toujours et continua  travailler assidment, gagnant 
grand-peine _quatre francs_ par semaine.

La jeune fille ayant appris de Franoise la couture du linge,
confectionnait de grosses chemises pour le peuple et pour l'arme;
on les lui payait _trois francs la douzaine;_ il fallait les
ourler, ajuster les cols, les chancrer, faire les boutonnires et
coudre les boutons: c'est donc tout au plus si elle parvenait, en
travaillant douze ou quinze heures par jour,  confectionner
quatorze ou seize chemises en huit jours... rsultat de travail
qui lui donnait en moyenne un salaire de _quatre francs_ par
semaine! Et cette malheureuse fille ne se trouvait pas dans un cas
exceptionnel ou accidentel. Non... des milliers d'ouvrires
n'avaient pas alors, n'ont pas de nos jours un gain plus lev. Et
cela parce que la rmunration du travail des femmes est d'une
injustice rvoltante, d'une barbarie sauvage; on les paye deux
fois moins que les hommes qui s'occupent pareillement de couture,
tels que tailleurs, giletiers, gantiers etc., etc., cela, sans
doute, parce que les femmes travaillent autant qu'eux... cela,
sans doute, parce que les femmes sont faibles, dlicates et que
souvent la maternit vient doubler leurs besoins.

La Mayeux vivait donc avec QUATRE FRANCS PAR SEMAINE.

Elle vivait... c'est--dire qu'en travaillant avec ardeur douze 
quinze heures chaque jour, elle parvenait  ne pas mourir tout de
suite de froid et de misre, tant elle endurait de cruelles
privations. Privations... non.

_Privation_ exprime mal ce dnuement continu, terrible, de tout
ce qui est absolument indispensable pour conserver au corps la
sant, la vie que Dieu lui a donne,  savoir: un air et un abri
salubres, une nourriture saine et suffisante, un vtement bien
chaud...

_Mortification _exprimerait mieux le manque complet de ces
choses essentiellement vitales, qu'une socit quitablement
organise devrait, oui, devrait forcment  tout travailleur actif
et probe, puisque la civilisation l'a dpossd de tout droit au
sol, et qu'il nat avec ses bras pour tout patrimoine.

Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du
moins, il a pour se nourrir les animaux des forts, les oiseaux de
l'air, le poisson des rivires, les fruits de la terre, et, pour
s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.

Le civilis, dshrit de ces dons de Dieu, le civilis, qui
regarde la proprit comme sainte et sacre, peut donc en retour
de son rude labeur quotidien, qui enrichit le pays, peut donc
demander un salaire suffisant pour _vivre sainement_, mais rien de
plus, rien de moins. Car est-ce vivre que de se traner sans cesse
sur cette limite extrme qui spare la vie de la tombe et d'y
lutter contre le froid, la faim, la maladie?

Et pour montrer jusqu'o peut aller cette _mortification _que la
socit impose inexorablement  des milliers d'tres honntes et
laborieux, par son impitoyable insouciance de toutes les questions
qui touchent  une juste rmunration de travail, nous allons
constater de quelle faon une pauvre jeune fille peut exister avec
quatre francs par semaine.

Peut-tre alors saura-t-on, du moins, gr  tant d'infortunes
cratures de supporter avec rsignation cette horrible existence
qui leur donne juste assez de vie pour ressentir toutes les
douleurs de l'humanit.

Oui... vivre  ce prix... c'est de la vertu; oui, une socit
ainsi organise, qu'elle tolre ou qu'elle impose tant de misres,
perd le droit de blmer les infortunes qui se vendent, non par
dbauche, mais presque toujours parce qu'elles ont froid, parce
qu'elles ont faim.

Voici donc comment vivait cette jeune fille avec ses quatre francs
par semaine: 3 kilogrammes de pain, 2e qualit, 84 centimes. --
 Deux voies d'eau, 20 centimes. -- Graisse ou saindoux (le beurre
est trop cher), 50 centimes. -- Sel gris, 7 centimes. -- Un
boisseau de charbon, 40 centimes. -- Un litre de lgumes secs, 30
centimes. -- 3 litres de pommes de terre, 20 centimes. --
 Chandelle, 33 centimes. -- Fil et aiguilles, 25 centimes. --
 Total: 3 francs 9 centimes.

Enfin, pour conomiser le charbon, la Mayeux prparait une espce
de soupe seulement deux ou trois fois au plus par semaine, dans un
polon, sur le carr du quatrime tage. Les deux autres jours,
elle la mangeait froide. Il restait donc  la Mayeux, pour se
loger, se vtir et se chauffer, 91 centimes.

Par un rare bonheur, elle se trouvait dans une position
_exceptionnelle;_ afin de ne pas blesser sa dlicatesse qui tait
extrme, Agricol s'entendait avec le portier, et celui-ci avait
lou  la jeune fille, moyennant 12 francs par an, un cabinet dans
les combles, o il y avait juste la place d'un petit lit, d'une
chaise et d'une table; Agricol payait 18 francs, qui compltaient
les 30 francs, prix rel de la location du cabinet: il restait
donc  la Mayeux environ 1 franc 70 centimes par mois pour son
entretien.

Quant aux nombreuses ouvrires qui, ne gagnant pas plus que la
Mayeux, ne se trouvent pas dans une position aussi _heureuse_ que
la sienne, lorsqu'elles n'ont ni logis ni famille, elles achtent
un morceau de pain et quelque autre aliment pour leur journe, et,
moyennant un ou deux sous par nuit, elles partagent la couche
d'une compagne, dans une misrable chambre garnie o se trouvent
gnralement cinq ou six lits, dont plusieurs sont occups par des
hommes, ceux-ci tant les htes les plus nombreux.

Oui, et malgr l'horrible dgot qu'une malheureuse fille honnte
et pure prouve  cette communaut de demeure, il faut qu'elle s'y
soumette; un _logeur_ ne peut diviser sa maison en chambres
d'hommes et en chambres de femmes.

Pour qu'une ouvrire _puisse se mettre dans ses meubles_, si
misrable que soit son installation, il lui faut dpenser au moins
30 ou 40 francs comptants.

Or, comment prlever_ 30 ou 40 francs comptants_ sur un salaire de
4 ou 5 francs par semaine, qui suffit, on le rpte,  peine  se
vtir et  ne pas absolument mourir de faim?

Non, non, il faut que la malheureuse se rsigne  cette rpugnante
cohabitation; aussi, peu  peu, l'instinct de la pudeur s'mousse
forcment; ce sentiment de chastet naturelle qui a pu jusqu'alors
la dfendre contre les obsessions de la dbauche... s'affaiblit
chez elle: dans le vice, elle ne voit plus qu'un moyen d'amliorer
un peu un sort intolrable... elle cde alors... et le premier
agioteur qui peut donner une gouvernante  ses filles s'exclame
sur la corruption, sur la dgradation des enfants du peuple.

Et encore l'existence de ces ouvrires, si pnible qu'elle soit,
est relativement _heureuse._

Et si l'ouvrage manque un jour, deux jours? Et si la maladie
vient? maladie presque toujours due  l'insuffisance ou 
l'insalubrit de la nourriture, au manque d'air, de soins, de
repos; maladie souvent assez nervante pour empcher tout travail,
et pas assez dangereuse pour _mriter_ la faveur d'un lit dans un
hpital... Alors, que deviennent ces infortunes? En vrit, la
pense hsite  se reposer sur de si lugubres tableaux.

Cette insuffisance de salaires, source unique, effrayante de tant
de douleurs, de tant de vices souvent... cette insuffisance de
salaires est gnrale, surtout chez les femmes: encore une fois,
il ne s'agit pas ici de misres individuelles, mais d'une misre
qui atteint des classes entires. Le type que nous allons tcher
de dvelopper dans la Mayeux rsume la condition morale et
matrielle de milliers de cratures humaines obliges de vivre 
Paris avec 4 francs par semaine.

La pauvre ouvrire, malgr les avantages qu'elle devait, sans le
savoir,  la gnrosit d'Agricol, vivait donc misrablement; sa
sant, dj chtive, s'tait profondment altre  la suite de
tant de mortifications; pourtant, par un sentiment de dlicatesse
extrme, et bien qu'elle ignort le sacrifice fait pour elle par
Agricol, la Mayeux prtendait gagner un peu plus qu'elle ne
gagnait rellement, afin de s'pargner des offres de service qui
lui eussent t doublement pnibles, et parce qu'elle savait la
position gne de Franoise et de son fils, et parce qu'elle se
ft sentie blesse dans sa susceptibilit naturelle, encore
exalte par des chagrins et des humiliations sans nombre.

Mais, chose rare, ce corps difforme renfermait une me aimante et
gnreuse, un esprit cultiv... cultiv jusqu' la posie; htons-
nous d'ajouter que ce phnomne tait d  l'exemple d'Agricol
Baudoin, avec qui la Mayeux avait t leve, et chez lequel
l'instinct potique s'tait naturellement rvl. La pauvre fille
avait t la premire confidente des essais littraires du jeune
forgeron; et lorsqu'il lui parla du charme, du dlassement extrme
qu'il trouvait, aprs une dure journe de travail, dans la rverie
potique, l'ouvrire, doue d'un esprit naturel remarquable,
sentit  son tour de quelle ressource pourrait lui tre cette
distraction,  elle toujours si solitaire, si ddaigne.

Un jour, au grand tonnement d'Agricol qui venait de lui lire une
pice de vers, la bonne Mayeux rougit, balbutia, sourit
timidement, et enfin lui fit aussi sa confidence potique. Les
vers manquaient sans doute de rythme, d'harmonie; mais ils taient
simples, touchants comme une plainte sans amertume confie au
coeur d'un ami...

Depuis ce jour, Agricol et elle se consultrent, s'encouragrent
mutuellement; mais, sauf lui, personne ne fut instruit des essais
potiques de la Mayeux, qui, du reste, grce  sa timidit
sauvage, passait pour sotte.

Il fallait que l'me de cette infortune ft grande et belle, car
jamais dans ses chants ignors, il n'y eut un seul mot de colre
ou de haine contre le sort fatal dont elle tait victime; c'tait
une plainte triste, mais douce; dsespre, mais rsigne:
c'taient surtout des accents d'une tendresse infinie, d'une
sympathie douloureuse, d'une anglique charit pour tous les
pauvres tres vous comme elle au double fardeau de la laideur et
de la misre.

Pourtant elle exprimait souvent une admiration nave et sincre
pour la beaut, et cela toujours sans envie, sans amertume; elle
admirait la beaut comme elle admirait le soleil...

Mais, hlas!... il y eut bien des vers de la Mayeux qu'Agricol ne
connaissait pas et qu'il ne devait jamais connatre; le jeune
forgeron, sans tre rgulirement beau, avait une figure mle et
loyale, autant de bont que de courage, un coeur noble, ardent,
gnreux, un esprit peu commun, une gaiet douce et franche.

La jeune fille, leve avec lui, l'aima comme peut aimer une
crature infortune, qui, dans la crainte d'un ridicule atroce,
est oblige de cacher son amour au plus profond de son coeur...

Oblige  cette rserve,  cette dissimulation profonde, la Mayeux
ne chercha pas  fuir cet amour.

 quoi bon? Qui le saurait jamais?

Son affection fraternelle, bien connue pour Agricol, suffisait 
expliquer l'intrt qu'elle lui portait; aussi n'tait-on pas
surpris des mortelles angoisses de la jeune ouvrire, lorsqu'en
1830, aprs avoir intrpidement combattu, Agricol avait t
rapport sanglant chez sa mre.

Enfin, tromp comme tous par l'apparence de ce sentiment, jamais
le fils de Dagobert n'avait souponn et ne devait souponner
l'amour de la Mayeux.

Telle tait donc la jeune fille, pauvrement vtue, qui entra dans
la chambre o Franoise s'occupait des prparatifs du souper de
son fils.

-- C'est toi, ma pauvre Mayeux, lui dit-elle; je ne t'ai pas vue
ce matin, tu n'as pas t malade?... Viens donc m'embrasser.

La jeune fille embrassa la mre d'Agricol et rpondit:

-- J'avais un travail trs press, madame Franoise; je n'ai pas
voulu perdre un moment, je vais descendre pour chercher du
charbon: n'avez-vous besoin de rien?

-- Non, mon enfant... merci... mais tu me vois bien inquite...
Voil huit heures et demie... Agricol n'est pas encore rentr...

Puis elle ajouta avec un soupir:

-- Il se tue de travail pour moi. Ah! je suis bien malheureuse, ma
pauvre Mayeux... mes yeux sont compltement perdus... au bout d'un
quart d'heure, ma vue se trouble... je n'y vois plus... plus du
tout... mme  coudre ces sacs... tre  la charge de mon fils...
a me dsole.

-- Ah! madame Franoise, si Agricol vous entendait!...

-- Je le sais bien; le cher enfant ne songe qu' moi... c'est ce
qui rend mon chagrin plus grand. Et puis enfin, je songe toujours
que, pour ne pas me quitter, il renonce  l'avantage que tous ses
camarades trouvent chez M. Hardy, son digne et excellent
bourgeois... Au lieu d'habiter ici sa triste mansarde, o il fait
 peine clair en plein midi, il aurait, comme les autres ouvriers
de l'tablissement, et  peu de frais, une bonne chambre bien
claire, bien chauffe dans l'hiver, bien are dans l't, avec
une vue sur les jardins, lui qui aime tant les arbres; sans
compter qu'il y a si loin d'ici  son atelier qui est situ hors
Paris, que c'est pour lui une fatigue de venir ici...

-- Mais il oublie cette fatigue-l en vous embrassant, madame
Baudoin; et puis il sait combien vous tenez  cette maison o il
est n... M. Hardy vous avait offert de venir vous tablir au
Plessis, dans le btiment des ouvriers, avec Agricol.

-- Oui, mon enfant; mais il aurait fallu abandonner ma paroisse...
et je ne le pouvais pas.

-- Mais, tenez, madame Franoise, rassurez-vous, le voici... je
l'entends, dit la Mayeux en rougissant.

En effet, un chant plein, sonore et joyeux, retentit dans
l'escalier.

-- Qu'il ne me voie pas pleurer, au moins, dit la bonne mre en
essuyant ses yeux remplis de larmes, il n'a que cette heure de
repos et de tranquillit aprs son travail... que je ne la lui
rende pas du moins pnible.



III. Agricol Baudoin.

Le pote forgeron tait un grand garon de vingt-quatre ans
environ, alerte et robuste, au teint hl, aux cheveux et aux yeux
noirs, au nez aquilin,  la physionomie hardie, expressive et
ouverte; sa ressemblance avec Dagobert tait d'autant plus
frappante qu'il portait, selon la mode d'alors, une paisse
moustache brune, et que sa barbe, taille en pointe, lui couvrait
le menton; ses joues taient d'ailleurs rases depuis l'angle de
la mchoire jusqu'aux tempes; un pantalon de velours olive, une
blouse bleue bronze  la fume de la forge, une cravate
ngligemment noue autour de son cou nerveux, une casquette de
drap  courte visire, tel tait le costume d'Agricol; la seule
chose qui contrastt singulirement avec ces habits de travail
tait une magnifique et large fleur d'un pourpre fonc,  pistils
d'un blanc d'argent, que le forgeron tenait  la main.

-- Bonsoir, bonne mre, dit-il en entrant et en allant aussitt
embrasser Franoise.

Puis, faisant un signe de tte amical  la jeune fille, il ajouta:

-- Bonsoir, ma petite Mayeux.

-- Il me semble que tu es bien en retard, mon enfant, dit
Franoise en se dirigeant vers le petit pole o tait le modeste
repas de son fils; je commenais  m'inquiter...

--  t'inquiter pour moi... ou pour mon souper, chre mre, dit
Agricol. Diable!... c'est que tu ne me pardonnerais pas de faire
attendre le bon petit repas que tu me prpares, et cela dans la
crainte qu'il ft moins bon... Gourmande... va!

Et ce disant, le forgeron voulut encore embrasser sa mre.

-- Mais finis donc, vilain enfant, tu vas me faire renverser le
polon.

-- a serait dommage, bonne mre, car a embaume... Laissez-moi
voir ce que c'est...

-- Mais non... attends donc...

-- Je parie qu'il s'agit de certaines pommes de terre au lard que
j'adore.

-- Un samedi, n'est-ce pas? dit Franoise d'un ton de doux
reproche.

-- C'est vrai, dit Agricol en changeant avec la Mayeux un sourire
d'innocente malice. Mais  propos de samedi, ajouta-t-il, tenez,
ma mre, voil ma paye.

-- Merci, mon enfant, mets-la dans l'armoire.

-- Oui, ma mre.

-- Ah! mon Dieu! dit tout  coup la jeune ouvrire, au moment o
Agricol allait mettre son argent dans l'armoire, quelle belle
fleur tu as  la main, Agricol!... je n'en ai jamais vu de
pareille... et en plein hiver encore... Regardez donc, madame
Franoise.

-- Hein! ma mre, dit Agricol en s'approchant de sa mre pour lui
montrer la fleur de plus prs, regardez, admirez, et surtout
sentez... car il est impossible de trouver une odeur plus douce,
plus agrable... c'est un mlange de vanille et de fleur
d'oranger[9].

-- C'est vrai, mon enfant, a embaume. Mon Dieu! que c'est donc
beau! dit Franoise en joignant les mains avec admiration. O as-
tu trouv cela?

-- Trouv, ma bonne mre? dit Agricol en riant. Diable! vous
croyez que l'on fait de ces trouvailles-l en venant de la
barrire du Maine  la rue Brise-Miche?

-- Et comment donc l'as-tu, alors? dit la Mayeux qui partageait la
curiosit de Franoise.

-- Ah! voil... vous voudriez bien le savoir... eh bien, je vais
vous satisfaire... cela t'expliquera pourquoi je rentre si tard,
ma bonne mre... car autre chose encore m'a attard; c'est
vraiment la soire aux aventures... Je m'en revenais donc d'un bon
pas; j'tais dj au coin de la rue de Babylone, lorsque j'entends
un petit jappement doux et plaintif, il faisait encore un peu
jour... je regarde... c'tait la plus jolie petite chienne qu'on
puisse voir, grosse comme le poing; noire et feu, avec des soies
et des oreilles tranant jusque sur ses pattes.

-- C'tait un chien perdu, bien sr, dit Franoise.

-- Justement. Je prends donc la pauvre petite bte, qui se met 
me lcher les mains; elle avait autour du cou un large ruban de
satin rouge, nou avec une grosse bouffette; a ne me disait pas
le nom de son matre; je regarde sous le ruban, et je vois un
petit collier fait de chanettes d'or ou de vermeil, avec une
petite plaque... je prends une allumette chimique dans ma bote 
tabac; je frotte, j'ai assez de clart pour lire, et je lis:
LUTINE; _appartient  mademoiselle Adrienne de Cardoville, rue de
Babylone, numro 7._

-- Heureusement tu te trouvais dans la rue, dit la Mayeux.

-- Comme tu dis; je prends la petite bte sous mon bras, je
m'oriente, j'arrive le long d'un grand mur de jardin qui n'en
finissait pas, et je trouve enfin la porte d'un petit pavillon qui
dpend sans doute d'un grand htel situ  l'autre bout du mur du
parc, car ce jardin a l'air d'un parc... je regarde en l'air et je
vois le numro 7, frachement peint au-dessus d'une petite porte 
guichet; je sonne; au bout de quelques instants passs sans doute
 m'examiner, car il me semble avoir vu deux yeux  travers le
grillage du guichet, on m'ouvre...  partir de maintenant... vous
n'allez plus me croire...

-- Pourquoi donc, mon enfant?

-- Parce que j'aurai l'air de vous faire un conte de fes.

-- Un conte de fes? dit la Mayeux.

-- Absolument, car je suis encore tout bloui, tout merveill de
ce que j'ai vu... c'est comme le vague souvenir d'un rve.

-- Voyons donc, voyons donc, dit la bonne mre, si intresse
qu'elle ne s'apercevait pas que le souper de son fils commenait 
rpandre une lgre odeur de brl.

-- D'abord, reprit le forgeron en souriant de l'impatiente
curiosit qu'il inspirait, c'est une jeune demoiselle qui m'ouvre
mais si jolie, mais si coquettement et si gracieusement habille,
qu'on et dit un charmant portrait des temps passs; je n'avais
pas dit un mot qu'elle s'crie: Ah! mon Dieu, monsieur, c'est
Lutine; vous l'avez trouve, vous la rapportez; combien
mademoiselle Adrienne va tre heureuse! venez tout de suite,
venez; elle regretterait trop de n'avoir pas eu le plaisir de vous
remercier elle-mme. Et sans me laisser le temps de rpondre,
cette jeune fille me fait signe de la suivre... Dame, ma bonne
mre, vous raconter ce que j'ai pu voir de magnificences en
traversant un petit salon  demi clair qui embaumait, a me
serait impossible, la jeune fille marchait trop vite. Une porte
s'ouvre: ah! c'tait bien autre chose! C'est alors que j'ai eu un
tel blouissement, que je ne me rappelle rien qu'une espce de
miroitement d'or, de lumire, de cristal et de fleurs, et, au
milieu de ce scintillement, une jeune demoiselle d'une beaut, oh!
d'une beaut idale... mais elle avait les cheveux roux ou plutt
brillants comme de l'or... C'tait charmant; je n'ai de ma vie vu
de cheveux pareils!... Avec a, des yeux noirs, des lvres rouges
et une blancheur clatante, c'est tout ce que je me rappelle...
car, je vous le rpte, j'tais si surpris, si bloui, que je
voyais comme  travers un voile... Mademoiselle, dit la jeune
fille, que je n'aurais jamais prise pour une femme de chambre,
tant elle tait lgamment vtue, voil Lutine, monsieur l'a
trouve, il la rapporte. Ah! monsieur, me dit d'une voix douce et
argentine la demoiselle aux cheveux dors, que de remerciements
j'ai  vous faire!... Je suis follement attache  Lutine...
Puis, jugeant sans doute  mon costume qu'elle pouvait ou qu'elle
devait peut-tre me remercier autrement que par des paroles, elle
prit une petite bourse de soie  ct d'elle et me dit, je dois
l'avouer, avec hsitation: Sans doute, monsieur, cela vous a
drang de me rapporter Lutine, peut-tre avez-vous perdu un temps
prcieux pour vous... permettez-moi... et elle avana la bourse.

-- Ah! Agricol, dit tristement la Mayeux, comme on se mprenait!

-- Attends la fin... et tu lui pardonneras  cette demoiselle.
Voyant sans doute d'un clin d'oeil  ma mine que l'offre de la
bourse m'avait vivement bless, elle prend dans un magnifique vase
de porcelaine plac  ct d'elle cette superbe fleur, et,
s'adressant  moi avec un accent rempli de grce et de bont, qui
laissait deviner qu'elle regrettait de m'avoir choqu, elle me
dit: Au moins, monsieur, vous accepterez cette fleur...

-- Tu as raison, Agricol, dit la Mayeux en souriant avec
mlancolie; il est impossible de mieux rparer une erreur
involontaire.

-- Cette digne demoiselle, dit Franoise en essuyant ses yeux,
comme elle devinait bien mon Agricol!

-- N'est-ce pas, ma mre? Mais au moment o je prenais la fleur
sans oser lever les yeux, car, quoique je ne sois pas timide, il y
avait dans cette demoiselle, malgr sa bont, quelque chose qui
m'imposait, une porte s'ouvre, et une autre belle jeune fille,
grande et brune, mise d'une faon bizarre et lgante, dit  la
demoiselle rousse: Mademoiselle, il est l... Aussitt elle se
lve et me dit: Mille pardons, monsieur, je n'oublierai jamais
que je vous ai d un vif mouvement de plaisir... Veuillez, je vous
en prie, en toute circonstance, vous rappeler mon adresse et mon
nom, Adrienne de Cardoville. L-dessus elle disparat. Je ne
trouve pas un mot  rpondre; la jeune fille me reconduit, me fait
une jolie petite rvrence  la porte, et me voil dans la rue de
Babylone, aussi bloui, aussi tonn, je vous le rpte, que si je
sortais d'un palais enchant...

-- C'est vrai, mon enfant, a a l'air d'un conte de fes; n'est-ce
pas, ma pauvre Mayeux?

-- Oui, madame Franoise, dit la jeune fille d'un ton distrait et
rveur qu'Agricol ne remarqua pas.

-- Ce qui m'a touch, reprit-il, c'est que cette demoiselle, toute
ravie qu'elle tait de revoir sa petite bte, et loin de m'oublier
pour elle, comme tant d'autres l'auraient fait  sa place, ne s'en
est pas occupe devant moi; cela annonce du coeur et de la
dlicatesse, n'est-ce pas, Mayeux? Enfin, je crois cette
demoiselle si bonne, si gnreuse, que dans une circonstance
importante je n'hsiterais pas  m'adresser  elle...

-- Oui... tu as raison, rpondit la Mayeux, de plus en plus
distraite.

La pauvre fille souffrait amrement... Elle n'prouvait aucune
haine, aucune jalousie contre cette jeune personne inconnue, qui
par sa beaut, par son opulence, par la dlicatesse de ses
procds, semblait appartenir  une sphre tellement haute et
blouissante, que la vue de la Mayeux ne pouvait pas seulement y
atteindre... mais, faisant involontairement un douloureux retour
sur elle-mme, jamais peut-tre l'infortune n'avait plus
cruellement ressenti le poids de la laideur et de la misre... Et
pourtant telle tait l'humble et douce rsignation de cette noble
crature, que la seule chose qui l'et un instant indispose
contre Adrienne de Cardoville avait t l'offre d'une bourse 
Agricol; mais la faon charmante dont la jeune fille avait rpar
cette erreur touchait profondment la Mayeux... Cependant son
coeur se brisait; cependant elle ne pouvait retenir ses larmes en
contemplant cette magnifique fleur si brillante, si parfume, qui,
donne par une main charmante, devait tre si prcieuse  Agricol.

-- Maintenant, ma mre, reprit en riant le jeune forgeron, qui ne
s'tait pas aperu de la pnible motion de la Mayeux, vous avez
mang votre pain blanc le premier en fait d'histoires. Je viens de
vous dire une des causes de mon retard... Voici l'autre... Tout 
l'heure... en entrant, j'ai rencontr le teinturier au bas de
l'escalier; il avait les bras d'un vert-lzard superbe: il
m'arrte et il me dit d'un air tout effar qu'il avait cru voir un
homme assez bien mis rder autour de la maison comme s'il
espionnait... Eh bien! qu'est-ce que a vous fait, pre Loriot?
lui ai-je dit. Est-ce que vous avez peur qu'on surprenne votre
secret de faire ce beau vert dont vous tes gant jusqu'au coude?

-- Qu'est-ce que a peut tre, en effet, que cet homme, Agricol?
dit Franoise.

-- Ma foi, ma mre, je n'en sais rien, et je ne m'en occupe gure;
j'ai engag le pre Loriot, qui est bavard comme un geai, 
retourner  sa cuve, vu que d'tre espionn devait lui importer
aussi peu qu' moi...

En disant ces mots, Agricol alla dposer le petit sac de cuir qui
contenait sa paye dans le tiroir du milieu de l'armoire.

Au moment o Franoise posait son polon sur un coin de la table,
la Mayeux, sortant de sa rverie, remplit une cuvette d'eau et
vint l'apporter au jeune forgeron, en lui disant d'une voix douce
et timide:

-- Agricol, pour tes mains.

-- Merci, ma petite Mayeux... Es-tu gentille!...

Puis, avec l'accent, le mouvement les plus naturels du monde, il
ajouta:

-- Tiens, voil ma belle fleur pour ta peine.

-- Tu me la donnes!... s'cria l'ouvrire d'une voix altre,
pendant qu'un vif incarnat colorait son ple et intressant
visage, tu me la donnes... cette superbe fleur... que cette
demoiselle si belle, si riche, si bonne, si gracieuse t'a
donne...

Et la pauvre Mayeux rpta avec une stupeur croissante:

-- Tu me la donnes!!!...

-- Que diable veux-tu que j'en fasse!... que je la mette sur mon
coeur!... que je la fasse monter en pingle! dit Agricol en riant.
J'ai t trs sensible, il est vrai,  la manire charmante dont
cette demoiselle m'a remerci. Je suis ravi de lui avoir retrouv
sa petite chienne, et trs heureux de te donner cette fleur,
puisqu'elle te fait plaisir... Tu vois que la journe a t
bonne...

Et ce disant, pendant que la Mayeux recevait la fleur en tremblant
de bonheur, d'motion, de surprise, le jeune forgeron s'occupa de
se laver les mains, si noircies de limaille de fer et de fume de
charbon, qu'en un instant l'eau limpide devint noire. Agricol
montrant du coin de l'oeil cette mtamorphose  la Mayeux, lui dit
tout bas en riant:

-- Voil de l'encre conomique pour nous autres barbouilleurs de
papier... Hier, j'ai fini des vers dont je ne suis pas trop
mcontent; je te lirai a.

En parlant ainsi, Agricol essuya navement ses mains au devant de
sa blouse, pendant que la Mayeux reportait la cuvette sur la
commode, et posait religieusement sa belle fleur sur un des cts
de la cuvette.

-- Tu ne peux pas me demander une serviette? dit Franoise  son
fils en haussant les paules. Essuyer tes mains  ta blouse!

-- Elle est incendie toute la journe par le feu de la forge...
a ne lui fait pas de mal d'tre rafrachie le soir. Hein! suis-je
dsobissant, ma bonne mre!... Gronde-moi donc... si tu l'oses...
voyons.

Pour toute rponse, Franoise prit entre ses mains la tte de son
fils, cette tte si belle de franchise, de rsolution et
d'intelligence, le regarda un moment avec un orgueil maternel, et
le baisa vivement au front  plusieurs reprises.

-- Voyons, assieds-toi... tu restes debout toute la journe  ta
forge... et il est tard.

-- Bien... ton fauteuil... notre querelle de tous les soirs va
recommencer; te-toi de l, je serai aussi bien sur une chaise...

-- Pas du tout, c'est bien le moins que tu te dlasses aprs un
travail si rude.

-- Ah! quelle tyrannie, ma pauvre Mayeux... dit gaiement Agricol
en s'asseyant; du reste... je fais le bon aptre, mais je m'y
trouve parfaitement bien, dans ton fauteuil; depuis que je me suis
goberg sur le trne des Tuileries, je n'ai jamais t mieux assis
de ma vie.

Franoise Baudoin, debout d'un ct de la table, coupait un
morceau de pain pour son fils; de l'autre ct, la Mayeux prit la
bouteille et lui versa  boire dans le gobelet d'argent: il y
avait quelque chose de touchant dans l'empressement attentif de
ces deux excellentes cratures pour celui qu'elles aimaient si
tendrement.

-- Tu ne veux pas souper avec moi? dit Agricol  la Mayeux.

-- Merci, Agricol, dit la couturire en baissant les yeux; j'ai
dn tout  l'heure.

-- Oh! ce que je t'en disais, c'tait pour la forme, car tu as tes
manies, et pour rien au monde tu ne mangerais avec nous... C'est
comme ma mre, elle prfre dner toute seule... de cette manire-
l elle se prive sans que je le sache...

-- Mais, mon Dieu, non, mon cher enfant... c'est que cela convient
mieux  ma sant... de dner de trs bonne heure... Eh bien!
trouves-tu cela bon?

-- Bon?... mais dites donc excellent... c'est de la merluche aux
navets... et je suis fou de la merluche: j'tais n pour tre
pcheur  Terre-Neuve.

Le digne garon trouvait au contraire assez peu restaurant, aprs
une rude journe de travail, ce fade ragot, qui avait mme
quelque peu brl pendant son rcit; mais il savait rendre sa mre
si contente _en faisant maigre, _sans trop se plaindre, qu'il eut
l'air de savourer ce poisson avec sensualit; aussi la bonne femme
ajouta d'un air satisfait:

-- Oh!... on voit bien que tu t'en rgales, mon cher enfant:
vendredi et samedi prochains, je t'en ferai encore.

-- Bien, merci, ma mre... seulement, n'en faites pas deux jours
de suite, je me blaserais... Ah a! maintenant, parlons de ce que
nous ferons demain pour notre dimanche. Il faut nous amuser
beaucoup; depuis quelques jours, je te trouve triste, chre
mre... et je n'entends pas cela... Je me figure alors que tu n'es
pas contente de moi.

-- Oh! mon cher enfant... toi... le modle des...

-- Bien! bien! Alors prouve-moi que tu es heureuse en prenant un
peu de distraction. Peut-tre aussi mademoiselle nous fera-t-elle
l'honneur de nous accompagner comme la dernire fois, dit Agricol
en s'inclinant devant la Mayeux.

Celle-ci rougit, baissa les yeux; sa figure prit une expression de
douloureuse amertume, et elle ne rpondit pas.

-- Mon enfant, j'ai mes offices toute la journe... tu sais bien,
dit Franoise  son fils.

--  la bonne heure; eh bien, le soir?... Je ne te proposerai pas
d'aller au spectacle; mais on dit qu'il y a un faiseur de tours de
gobelets trs amusant.

-- Merci, mon enfant; c'est toujours un spectacle...

-- Ah! ma bonne mre, ceci est de l'exagration.

-- Mon pauvre enfant, est-ce que j'empche jamais les autres de
faire ce qui leur plat?

-- C'est juste... pardon, ma mre; eh bien, s'il fait beau, nous
irons tout bonnement nous promener sur les boulevards avec cette
pauvre Mayeux; voil prs de trois mois qu'elle n'est pas sortie
avec nous... car sans nous... elle ne sort pas...

-- Non, sors seul, mon enfant... fais ton dimanche, c'est bien le
moins.

-- Voyons ma bonne Mayeux, aide-moi donc  dcider ma mre.

-- Tu sais, Agricol, dit la couturire en rougissant et en
baissant les yeux, tu sais que je ne dois plus sortir avec toi et
ta mre...

-- Et pourquoi, mademoiselle?... Pourrait-on sans indiscrtion
vous demander la cause de ce refus? dit gaiement Agricol.

La jeune fille sourit tristement, et lui rpondit:

-- Parce que je ne veux plus jamais t'exposer  avoir une querelle
 cause de moi, Agricol...

-- Ah!... pardon... pardon, dit le forgeron d'un air sincrement
pein; et il se frappa le front avec impatience.

Voici  quoi la Mayeux faisait allusion:

Quelquefois, bien rarement, car elle y mettait la plus excessive
discrtion la pauvre fille avait t se promener avec Agricol et
sa mre; pour la couturire a avait t des ftes sans pareilles,
elle avait veill bien des nuits, jen bien des jours pour
pouvoir s'acheter un bonnet passable et un petit chle, afin de ne
pas faire honte  Agricol et  sa mre; ces cinq ou six
promenades, faites au bras de celui qu'elle idoltrait en secret,
avaient t les seuls jours de bonheur qu'elle et jamais connus.
Lors de leur dernire promenade, un homme brutal et grossier
l'avait coudoye si rudement que la pauvre fille n'avait pu
retenir un lger cri de douleur... auquel cri cet homme avait
rpondu... Tant pis pour toi, mauvaise bossue! Agricol tait,
comme son pre, dou de cette bont patiente que la force et le
courage donnent aux coeurs gnreux; mais il tait d'une grande
violence lorsqu'il s'agissait de chtier une lche insulte. Irrit
de la mchancet, de la grossiret de cet homme, Agricol avait
quitt le bras de sa mre pour appliquer  ce brutal, qui tait de
son ge, de sa taille et de sa force, les deux meilleurs soufflets
que jamais large et robuste main de forgeron ait appliqus sur une
face humaine; le brutal voulu riposter, Agricol redoubla la
correction,  la grande satisfaction de la foule; et l'autre
disparut au milieu des hues. C'est cette aventure que la pauvre
Mayeux venait de rappeler en disant qu'elle ne voulait plus sortir
avec Agricol, afin de lui pargner toute querelle  son sujet.

On conoit le regret du forgeron d'avoir involontairement rveill
le souvenir de cette pnible circonstance... hlas! plus pnible
encore pour la Mayeux que ne pouvait le supposer Agricol, car elle
l'aimait passionnment... et elle avait t cause de cette
querelle par une infirmit ridicule. Agricol, malgr sa force et
sa rsolution, avait une sensibilit d'enfant; en songeant  ce
que ce souvenir devait avoir de douloureux pour la jeune fille,
une grosse larme lui vint aux yeux, et lui tendant fraternellement
les bras, il lui dit:

-- Pardonne-moi ma sottise, viens m'embrasser... Et il appuya deux
bons baisers sur les joues ples et amaigries de la Mayeux. 
cette cordiale treinte, les lvres de la jeune fille blanchirent,
et son pauvre coeur battit si violemment qu'elle fut oblige de
s'appuyer  l'angle de la table.

-- Voyons, tu me pardonnes, n'est-ce pas? lui dit Agricol.

-- Oui, oui, dit-elle en cherchant  vaincre son motion; pardon,
 mon tour, de ma faiblesse... mais le souvenir de cette querelle
me fait mal... j'tais si effraye pour toi!... Si la foule avait
pris le parti de cet homme...

-- Hlas! mon Dieu! dit Franoise en venant en aide  la Mayeux
sans le savoir, de ma vie je n'ai eu si grand'peur!

-- Oh! quant  a... ma chre mre... reprit Agricol, afin de
changer le sujet de cette conversation dsagrable pour lui et
pour la couturire, toi, la femme d'un soldat... d'un ancien
grenadier  cheval de la garde impriale... tu n'es gure crne...
Oh! brave pre!... Non... tiens... vois-tu... je ne veux pas
penser qu'il arrive... a me met trop... sens dessus dessous...

-- Il arrive... dit Franoise en soupirant, Dieu le veuille!...

-- Comment, ma mre, Dieu le veuille!... Il faudra bien, pardieu,
qu'il le veuille... tu as fait dire assez de messes pour a...

-- Agricol... mon enfant, dit Franoise en interrompant son fils
et en secouant la tte avec tristesse, ne parle pas ainsi... et
puis, il s'agit de ton pre...

-- Allons... bien... j'ai de la chance ce soir.  ton tour
maintenant. Ah ! je deviens dcidment bte ou fou... Pardon, ma
mre... je n'ai que ce mot-l  la bouche ce soir; pardon... vous
savez bien que quand je m'chappe  propos de certaines choses...
c'est malgr moi, car je sais la peine que je vous cause.

-- Ce n'est pas moi... que tu offenses, mon pauvre cher enfant.

-- a revient au mme, car je ne sais rien de pis que d'offenser
sa mre... Mais quant  ce que je te disais de la prochaine
arrive de mon pre... il n'y a pas  en douter...

-- Mais depuis quatre mois... nous n'avons pas reu de lettre.

-- Rappelle-toi, ma mre, dans cette lettre qu'il dictait, parce
que, nous disait-il avec sa franchise de soldat, s'il lisait
passablement, il n'en allait pas de mme de l'criture; dans cette
lettre il nous disait de ne pas nous inquiter de lui, qu'il
serait  Paris  la fin de janvier et que, trois ou quatre jours
avant son arrive, il nous ferait savoir par quelle barrire il
arriverait, afin que j'aille l'y chercher.

-- C'est vrai, mon enfant... et pourtant nous voici au mois de
fvrier, et rien encore...

-- Raison de plus pour que nous ne l'attendions pas longtemps; je
vais mme plus loin, je ne serais pas tonn que ce bon Gabriel
arrivt  peu prs  cette poque-ci... sa dernire lettre
d'Amrique me le faisait esprer. Quel bonheur... ma mre, si
toute la famille tait runie!

-- Que Dieu t'entende, mon enfant!... ce sera un beau jour pour
moi...

-- Et ce jour-l arrivera bientt, croyez-moi. Avec mon pre...
pas de nouvelles... bonnes nouvelles...

-- Te rappelles-tu bien ton pre, Agricol? dit la Mayeux.

-- Ma foi! pour tre juste, ce que je me rappelle surtout, c'est
son grand bonnet  poil et ses moustaches qui me faisaient une
peur du diable. Il n'y avait que le ruban rouge de la croix sur
les revers blancs de son uniforme et la brillante poigne de son
sabre qui me raccommodassent un peu avec lui, n'est-ce pas, ma
mre!... Mais qu'as-tu donc!... tu pleures.

-- Hlas! pauvre Baudoin... il a d tant souffrir depuis qu'il est
spar de nous!  son ge, soixante ans passs... Ah! mon cher
enfant... mon coeur se fend quand je pense qu'il va ne faire,
peut-tre, que changer de misre.

-- Que dites-vous!...

-- Hlas! je ne gagne rien...

-- Eh bien! et moi donc! Est-ce que ne voil pas une chambre pour
lui et pour toi, une table pour lui et pour toi!... Seulement, ma
bonne mre, puisque nous parlons mnage, ajouta le forgeron en
donnant  sa voix une nouvelle expression de tendresse afin de ne
pas choquer sa mre... laisse-moi te dire une chose: lorsque mon
pre sera revenu ainsi que Gabriel, tu n'auras pas besoin de faire
dire des messes ni de faire brler des cierges pour eux, n'est-ce
pas! Eh bien, grce  cette conomie-l... le brave pre pourra
avoir sa bouteille de vin tous les jours et du tabac pour fumer sa
pipe... Puis, les dimanches, nous lui ferons faire un bon petit
dner chez le traiteur.

Quelques coups frapps  la porte interrompirent Agricol.

-- Entrez! dit-il.

Mais au lieu d'entrer, la personne qui venait de frapper ne fit
qu'entrebiller la porte, et l'on vit un bras et une main d'un
vert splendide faire des signes d'intelligence au forgeron.

-- Tiens, c'est le pre Loriot... le modle des teinturiers, dit
Agricol; entrez donc, ne faites pas de faons, pre Loriot.

-- Impossible, mon garon, je ruisselle de teinture de la tte aux
pieds... Je mettrais au vert tout le carreau de Mme Franoise.

-- Tant mieux, a aura l'air d'un pr, moi qui adore la campagne!

-- Sans plaisanterie, Agricol, il faut que je vous parle tout de
suite.

-- Est-ce  propos de l'homme qui nous espionne? Rassurez-vous
donc, qu'est-ce que a nous fait?

-- Non, il me semble qu'il est parti, ou plutt le brouillard est
si pais, que je ne le vois plus... mais ce n'est pas a... venez
donc vite... C'est... c'est pour une affaire importante, ajouta le
teinturier d'un air mystrieux, une affaire qui ne regarde que
vous seul.

-- Que moi seul? dit Agricol en se levant assez surpris; qu'est-ce
que a peut tre?

-- Va donc voir, mon enfant, dit Franoise.

-- Oui, ma mre; mais que le diable m'emporte si j'y comprends
quelque chose!

Et le forgeron sortit, laissant sa mre seule avec la Mayeux.



IV. Le retour.

Cinq minutes aprs tre sorti, Agricol rentra; ses traits taient
ples, bouleverss, ses yeux remplis de larmes, ses mains
tremblantes; mais sa figure exprimait un bonheur, un
attendrissement extraordinaires. Il resta un moment devant la
porte, comme si l'motion l'et empch de s'approcher de sa
mre...

La vue de Franoise tait si affaiblie, qu'elle ne s'aperut pas
d'abord du changement de physionomie de son fils.

-- Eh bien, mon enfant, qu'est-ce que c'est? lui demanda-t-elle.

Avant que le forgeron et rpondu, la Mayeux, plus clairvoyante,
s'cria:

-- Mon Dieu!... Agricol... qu'y a-t-il? comme tu es ple!...

-- Ma mre, dit alors l'artisan d'une voix altre en allant
prcipitamment auprs de Franoise sans rpondre  Mayeux, ma
mre, il faut vous attendre  quelque chose qui va bien vous
tonner... Promettez-moi d'tre raisonnable.

-- Que veux-tu dire?... comme tu trembles!... regarde-moi! Mais la
Mayeux a raison... tu es bien ple!...

-- Ma bonne mre... et Agricol, se mettant  genoux devant
Franoise, prit ses deux mains dans les siennes, il faut... vous
ne savez pas... mais...

Le forgeron ne put achever; des pleurs de joie entrecoupaient sa
voix.

-- Tu pleures... mon cher enfant... Mais, mon Dieu! qu'y a-t-il
donc? Tu me fais peur...

-- Peur... oh! non... au contraire! dit Agricol, en essuyant ses
yeux; vous allez tre bien heureuse... Mais, encore une fois, il
faut tre raisonnable... parce que la trop grande joie fait autant
mal que le trop grand chagrin...

-- Comment?

-- Je vous le disais bien... moi, qu'il arriverait...

-- Ton pre!!! s'cria Franoise.

Elle se leva de son fauteuil. Mais sa surprise, son motion,
furent si vives, qu'elle mit une main sur son coeur pour en
comprimer les battements... puis elle se sentit faiblir. Son fils
la soutint et l'aida  se rasseoir. La Mayeux s'tait jusqu'alors
discrtement tenue  l'cart pendant cette scne, qui absorbait
compltement Agricol et sa mre; mais elle s'approcha timidement,
pensant qu'elle pouvait tre utile, car les traits de Franoise
s'altraient de plus en plus.

-- Voyons, du courage, ma mre, reprit le forgeron: maintenant le
coup est port... il ne vous reste plus qu' jouir du bonheur de
revoir mon pre.

-- Mon pauvre Baudoin!... aprs dix-huit ans d'absence... je ne
peux pas y croire, reprit Franoise en fondant en larmes. Est-ce
bien vrai, mon Dieu, est-ce bien vrai?...

-- Cela est si vrai, que si vous me promettiez de ne pas trop vous
mouvoir... je vous dirais quand vous le verrez.

-- Oh! bientt... n'est-ce pas?

-- Oui... bientt.

-- Mais quand arrivera-t-il?

-- Il peut arriver d'un moment  l'autre... demain... aujourd'hui
peut-tre.

-- Aujourd'hui?

-- Eh bien, oui, ma mre... il faut enfin vous le dire... il
arrive... il est arriv...

-- Il est... il est... Et Franoise, balbutiant, ne put achever.

-- Tout  l'heure il tait en bas; avant de monter, il avait pri
le teinturier de venir m'avertir, afin que je te prpare  le
voir... car ce brave pre craignait qu'une surprise trop brusque
ne te fit mal...

-- Oh! mon Dieu...

-- Et maintenant, s'cria le forgeron avec une explosion de
bonheur indicible, il est l... il attend... Ah! ma mre... je n'y
tiens plus, depuis dix minutes le coeur me bat  me briser la
poitrine.

Et s'lanant vers la porte, il ouvrit. Dagobert, tenant Rose et
Blanche par la main, parut sur le seuil... Au lieu de se jeter
dans les bras de son mari... Franoise tomba  genoux... et pria.
levant son me  Dieu, elle le remerciait avec une profonde
gratitude d'avoir exauc ses voeux, ses prires, et ainsi
rcompens ses offrandes. Pendant une seconde, les auteurs de
cette scne restrent silencieux, immobiles. Agricol, par un
sentiment de respect et de dlicatesse qui luttait  grand'peine
contre l'imptueux lan de sa tendresse, n'osait pas se jeter au
cou de Dagobert: il attendait avec une impatience  peine contenue
que sa mre et termin sa prire.

Le soldat prouvait le mme sentiment que le forgeron; tous deux
se comprirent: le premier regard que le pre et le fils
changrent exprima leur tendresse, leur vnration pour cette
excellente femme, qui, dans la proccupation de sa religieuse
ferveur, oubliait un peu trop la crature pour le Crateur.

Rose et Blanche, interdites, mues, regardaient avec intrt cette
femme agenouille, tandis que la Mayeux, versant silencieusement
des larmes de joie  la pense du bonheur d'Agricol, se retirait
dans le coin le plus obscur de la chambre, se sentant trangre et
ncessairement oublie au milieu de cette runion de famille.

Franoise se releva et fit un pas vers son mari, qui la reut dans
ses bras. Il y eut un moment de silence solennel. Dagobert et
Franoise ne se dirent pas un mot; on entendit quelques soupirs
entrecoups de sanglots, d'aspirations de joie... Et lorsque les
deux vieillards redressrent la tte, leur physionomie tait
calme, radieuse, sereine... car la satisfaction complte des
sentiments simples et purs ne laisse jamais aprs soi une
agitation fbrile et violente.

-- Mes enfants, dit le soldat d'une voix mue, en montrant aux
orphelines Franoise, qui, sa premire motion passe, les
regardait avec tonnement, c'est ma bonne et digne femme... Elle
sera pour les filles du gnral Simon ce que j'ai t moi-mme...

-- Alors, madame, vous nous traiterez comme vos enfants, dit Rose
en s'approchant de Franoise avec sa soeur.

-- Les filles du gnral Simon!... s'cria la femme de Dagobert,
de plus en plus surprise.

-- Oui, ma bonne Franoise, ce sont elles... et je les amne de
loin... non sans peine... Je te conterai tout cela plus tard.

-- Pauvres petites... on dirait deux anges tout pareils, dit
Franoise en contemplant les orphelines avec autant d'intrt que
d'admiration.

-- Maintenant...  nous deux... dit Dagobert en se retournant vers
son fils.

-- Enfin! s'cria celui-ci. Il faut renoncer  peindre la folle
joie de Dagobert et de son fils, la tendre fureur de leurs
embrassements, que le soldat interrompit pour regarder Agricol
bien en face, en appuyant ses mains sur les larges paules du
jeune forgeron pour mieux admirer son mle et franc visage, sa
taille svelte et robuste; aprs quoi il l'treignait de nouveau
contre sa poitrine en disant:

-- Est-il beau garon!... est-il bien bti! a-t-il l'air bon!...
La Mayeux, toujours retire dans un coin de la chambre, jouissait
du bonheur d'Agricol; mais elle craignait que sa prsence,
jusqu'alors inaperue, ne ft indiscrte. Elle et bien dsir
s'en aller sans tre remarque; mais elle ne le pouvait pas.
Dagobert et son fils cachaient presque entirement la porte, elle
resta donc, ne pouvait dtacher ses yeux des deux charmants
visages de Rose et de Blanche. Elle n'avait jamais rien vu de plus
joli au monde, et la ressemblance extraordinaire des jeunes filles
entre elles augmentait encore sa surprise; puis enfin leurs
modestes vtements de deuil semblaient annoncer qu'elles taient
pauvres, et involontairement la Mayeux se sentait encore plus de
sympathie pour elles.

-- Chres enfants! elles ont froid, leurs petites mains sont
glaces, et malheureusement le pole est teint... dit Franoise.

Et elle cherchait  rchauffer dans les siennes les mains des
orphelines, pendant que Dagobert et son fils se livraient  un
panchement de tendresse si longtemps contenu...

Aussitt que Franoise eut dit que le pole tait teint, la
Mayeux, empresse de se rendre utile pour faire excuser sa
prsence, peut-tre inopportune, courut au petit cabinet o
taient renferms le charbon et le bois, en prit quelques menus
morceaux, et revint s'agenouiller prs du pole en fonte, et 
l'aide de quelque peu de braise cache sous la cendre, parvint 
rallumer le feu, qui bientt _tira_ et _gronda_, pour se servir
des expressions consacres; puis, remplissant une cafetire d'eau,
elle la plaa dans la cavit du pole, pensant  la ncessit de
quelque breuvage chaud pour les jeunes filles. La Mayeux s'occupa
de ces soins avec si peu de bruit, avec tant de clrit, on
pensait naturellement si peu  elle au milieu des vives motions
de cette soire, que Franoise, tout occupe de Rose et de
Blanche, ne s'aperut du flamboiement du pole qu' la douce
chaleur qu'il rendit, et bientt aprs au frmissement de l'eau
bouillante dans la cafetire. Ce phnomne d'un feu qui se
rallumait de lui-mme n'tonna pas en ce moment la femme de
Dagobert, compltement absorbe par la pense de savoir comment
elle logerait les deux jeunes filles, car, on le sait, le soldat
n'avait pas cru devoir la prvenir de leur arrive.

Tout  coup trois ou quatre aboiements sonores retentirent
derrire la porte.

-- Tiens... c'est mon vieux Rabat-Joie, dit Dagobert en allant
ouvrir  son chien, il demande  entrer pour connatre aussi la
famille.

Rabat-Joie entra en bondissant; au bout d'une seconde il fut,
ainsi qu'on le dit vulgairement, _comme chez lui._ Aprs avoir
frott son long museau sur la main de Dagobert, il alla tour 
tour faire fte  Rose et  Blanche,  Franoise,  Agricol; puis,
voyant qu'on faisait peu d'attention  lui, il avisa la Mayeux,
qui se tenait timidement dans un coin obscur de la chambre:
mettant alors en action cet autre dicton populaire: _Les amis de
nos amis sont nos amis, _Rabat-Joie vint lcher les mains de la
jeune ouvrire oublie de tous en ce moment. Par un ressentiment
singulier, cette caresse mut la Mayeux jusqu'aux larmes... elle
passa plusieurs fois sa main longue, maigre et blanche, sur la
tte intelligente du chien; et puis, ne se voyant plus bonne 
rien, car elle avait rendu tous les petits services qu'elle
croyait pouvoir rendre, elle prit la belle fleur qu'Agricol lui
avait donne, ouvrit doucement la porte, et sortit si discrtement
que personne ne s'aperut de son dpart.

Aprs ces panchements d'une affection mutuelle, Dagobert, sa
femme, et son fils vinrent  penser aux ralits de la vie.

-- Pauvre Franoise, dit le soldat en montrant Rose et Blanche
d'un regard, tu ne t'attendais pas  une si jolie surprise?

-- Je suis seulement fche, mon ami, rpondit Franoise, que les
demoiselles du gnral Simon n'aient pas un meilleur logis que
cette pauvre chambre... car avec la mansarde d'Agricol...

-- a compose notre htel, et il y en a de plus beaux; mais
rassure-toi, les pauvres enfants sont habitues  ne pas tre
difficiles; demain matin je partirai avec mon garon, bras dessus
bras dessous, et je te rponds qu'il ne sera pas celui qui
marchera le plus droit et le plus fier de nous deux. Nous irons
trouver le pre du gnral Simon  la fabrique de M. Hardy pour
causer affaires...

-- Demain, mon pre, dit Agricol  Dagobert, vous ne trouverez 
la fabrique ni M. Hardy ni le pre de M. le marchal Simon...

-- Qu'est-ce que dis l... mon garon? dit vivement Dagobert, le
marchal?

-- Sans doute, depuis 1830, des amis du gnral Simon ont fait
reconnatre le titre et le grade que l'empereur lui avait confrs
aprs la bataille de Ligny.

-- Vraiment! s'cria Dagobert avec motion, a ne devrait pas
m'tonner... parce que, aprs tout, c'est justice... et quand
l'empereur a dit une chose, c'est bien le moins qu'on dise comme
lui... Mais c'est gal... a me va l... droit au coeur, a me
remue.

Puis s'adressant aux jeunes filles:

-- Entendez-vous, mes enfants... vous arrivez  Paris filles d'un
duc et d'un marchal... Il est vrai qu'on ne le dirait gure 
vous voir dans cette modeste chambre, mes pauvres petites
duchesses... mais, patience, tout s'arrangera. Le pre Simon a d
tre bien joyeux d'apprendre que son fils tait rentr dans son
grade... hein, mon garon?

-- Il nous a dit qu'il donnerait tous les grades et tous les
titres possibles pour revoir son fils... car c'tait pendant
l'absence du gnral que ses amis ont sollicit et obtenu pour lui
cette justice... Du reste, on attend incessamment le marchal, car
ses dernires lettres de l'Inde annonaient son arrive.

 ces mots, Rose et Blanche se regardrent; leurs yeux s'taient
remplis de douces larmes.

-- Dieu merci! moi et ces enfants nous comptons sur ce retour;
mais pourquoi ne trouverons-nous demain  la fabrique ni M. Hardy
ni le pre Simon?

-- Ils sont partis depuis dix jours pour aller examiner et tudier
une usine anglaise tablie dans le Midi; mais ils seront de retour
d'un jour  l'autre.

-- Diable... cela me contrarie assez... Je comptais sur le pre du
gnral pour causer d'affaires importantes. Du reste, on doit
savoir o lui crire. Tu lui feras donc, ds demain, savoir, mon
garon, que ses petites-filles sont arrives ici. En attendant,
mes enfants, ajouta le soldat en se retournant vers Rose et
Blanche, la bonne femme vous donnera son lit, et  la guerre comme
 la guerre, pauvres petites, vous ne serez pas du moins plus mal
ici qu'en route.

-- Tu sais que nous nous trouverons toujours bien auprs de toi et
de madame, dit Rose.

-- Et puis, nous ne pensons qu'au bonheur d'tre enfin  Paris...
puisque c'est ici que nous retrouverons bientt notre pre...
ajouta Blanche.

-- Et avec cet espoir-l, on patiente, je le sais bien, dit
Dagobert; mais c'est gal, d'aprs ce que vous attendiez de
Paris... Vous devez tre firement tonnes... mes enfants.

Dame! jusqu' prsent, vous ne trouverez pas tout  fait la ville
d'or que vous aviez rve, tant s'en faut; mais patience...
patience... vous verrez que ce Paris n'est pas aussi vilain qu'il
en a l'air.

-- Et puis, dit gaiement Agricol, je suis sr que, pour ces
demoiselles, ce sera l'arrive du marchal Simon qui changera
Paris en une vritable ville d'or.

-- Vous avez raison, monsieur Agricol, dit Rose en souriant; vous
nous avez devines.

-- Comment! mademoiselle... vous savez mon nom?

-- Certainement, monsieur Agricol; nous parlions souvent de vous
avec Dagobert, et dernirement encore avec Gabriel, ajouta
Blanche.

-- Gabriel!... s'crirent en mme temps Agricol et sa mre avec
surprise.

-- Eh! mon Dieu, oui, reprit Dagobert en faisant un signe
d'intelligence aux orphelines, nous en aurons  vous raconter pour
quinze jours; et entre autres, comment nous avons rencontr
Gabriel... Tout ce que je peux vous dire... c'est que, dans son
genre, il vaut mon garon... (je ne peux pas me lasser de dire mon
garon) et qu'ils sont bien dignes de s'aimer comme des frres...
Brave... brave femme... ajouta Dagobert avec motion, c'est beau,
va... ce que tu as fait l; toi, dj si pauvre, recueillir ce
malheureux enfant, l'lever avec le tien...

-- Mon ami, ne parle donc pas ainsi, c'est si simple...

-- Tu as raison, mais je te revaudrai cela plus tard; c'est sur
ton compte... en attendant, tu le verras certainement demain dans
la matine...

-- Bon frre... aussi arriv!... s'cria le forgeron. Et que l'on
dise aprs cela qu'il n'y a pas de jours marqus pour le
bonheur!... Et comment l'avez-vous rencontr, mon pre?

-- Comment, vous?... toujours vous?... Ah ... dis donc, mon
garon, est-ce que parce que tu fais des chansons tu te crois trop
gros seigneur pour me tutoyer?

-- Mon pre...

-- C'est qu'il va falloir que tu m'en dises firement des _tu _et
des _toi, _pour que je rattrape tous ceux que tu m'aurais dits
pendant dix-huit ans... Quant  Gabriel, je te conterai tout 
l'heure o et comment nous l'avons rencontr, car si tu crois
dormir, tu te trompes; tu me donneras la moiti de ta chambre...
et nous causerons... Rabat-Joie restera en dehors de la porte de
celle-ci; c'est une vieille habitude  lui d'tre prs de ces
enfants.

-- Mon Dieu, mon ami, je ne pense  rien; mais dans un tel
moment... Enfin, si ces demoiselles et toi vous voulez souper...
Agricol irait chercher quelque chose tout de suite chez le
traiteur.

-- Le coeur vous en dit-il, mes enfants?

-- Non, merci, Dagobert, nous n'avons pas faim, nous sommes trop
contentes...

-- Vous prendrez bien toujours de l'eau sucre bien chaude avec un
peu de vin, pour vous rchauffer, mes chres demoiselles, dit
Franoise; malheureusement, je n'ai pas autre chose.

-- C'est a, tu as raison, Franoise, ces chres enfants sont
fatigues: tu vas les coucher... Pendant ce temps-l je monterai
chez mon garon avec lui, et demain matin, avant que Rose et
Blanche soient rveilles, je descendrai causer avec toi pour
laisser un peu de rpit  Agricol.

 ce moment on frappa assez fort  la porte.

-- C'est la bonne Mayeux, qui vient demander si on a besoin
d'elle, dit Agricol.

-- Mais il semble qu'elle tait ici quand mon mari est entr,
rpondit Franoise.

-- Tu as raison, ma mre; pauvre fille! elle s'en sera alle sans
qu'on la voie, de crainte de gner; elle est si discrte... Mais
ce n'est pas elle qui frappe si fort.

-- Vois donc ce que c'est alors, Agricol, dit Franoise.

Avant que le forgeron et eu le temps d'arriver auprs de la
porte, elle s'ouvrit et un homme convenablement vtu, d'une figure
respectable, avana quelques pas dans la chambre en y jetant un
coup d'oeil rapide qui s'arrta un instant sur Rose et sur
Blanche.

-- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, lui dit Agricol
en allant  sa rencontre, qu'aprs avoir frapp... vous eussiez pu
attendre qu'on vous dt d'entrer... Enfin... que dsirez-vous?

-- Je vous demande pardon, monsieur, dit fort poliment cet homme,
qui parlait trs lentement, peut-tre pour se mnager le droit de
rester plus longtemps dans la chambre; je vous fais un million
d'excuses... je suis dsol de mon indiscrtion... je suis confus
de...

-- Soit, monsieur, dit Agricol impatient; que voulez-vous?

-- Monsieur... n'est-ce pas ici que demeure Mlle Soliveau, une
ouvrire bossue?

-- Non, monsieur, c'est au-dessus, dit Agricol.

-- Oh! mon Dieu, monsieur! s'cria l'homme poli et recommenant
ses profondes salutations, je suis confus de ma maladresse... je
croyais entrer chez cette jeune ouvrire,  qui je venais proposer
de l'ouvrage de la part d'une personne trs respectable.

-- Il est bien tard, monsieur, dit Agricol surpris; au reste,
cette jeune ouvrire est connue de notre famille: revenez demain,
vous ne pouvez la voir ce soir, elle est couche.

-- Alors, monsieur, je vous ritre mes excuses...

-- Trs bien, monsieur, dit Agricol en faisant un pas vers la
porte.

-- Je prie madame et ces demoiselles ainsi que monsieur... d'tre
persuads...

-- Si vous continuez ainsi longtemps, monsieur, dit Agricol, il
faudra que vous excusiez aussi la longueur de vos excuses... et il
n'y aura pas de raison pour que cela finisse.

 ces mots d'Agricol, qui firent sourire Rose et Blanche, Dagobert
frotta sa moustache avec orgueil:

-- Mon garon a-t-il de l'esprit! dit-il tout bas  sa femme; a
ne t'tonne pas, toi, tu es faite  a.

Pendant ce temps-l l'homme crmonieux sortit aprs avoir jet un
long et dernier regard sur les deux soeurs, sur Agricol et sur
Dagobert.

Quelques instants aprs, pendant que Franoise, aprs avoir mis
pour elle un matelas par terre et garni son lit de draps bien
blancs pour les orphelines, prsidait  leur coucher avec une
sollicitude maternelle, Dagobert et Agricol montaient dans leur
mansarde. Au moment o le forgeron, qui, une lumire  la main,
prcdait son pre, passa devant la porte de la petite chambre de
la Mayeux, celle-ci,  demi cache dans l'ombre, lui dit
rapidement et  voix basse:

-- Agricol, un grand danger te menace... il faut que je te
parle...

Ces mots avaient t prononcs si vite, si bas, que Dagobert ne
les entendit pas; mais comme Agricol s'tait brusquement arrt en
tressaillant, le soldat lui dit:

-- Eh bien! mon garon... qu'est-ce qu'il y a?

-- Rien, mon pre... dit le forgeron en se retournant. Je
craignais de ne pas t'clairer assez.

-- Sois tranquille..., j'ai, ce soir, des yeux et des jambes de
quinze ans.

Et le soldat, ne s'apercevant pas de l'tonnement de son fils,
entra avec lui dans la petite mansarde o tous deux devaient
passer la nuit.

* * * *

Quelques minutes aprs avoir quitt la maison, l'homme aux formes
si polies qui tait venu demander la Mayeux chez la femme de
Dagobert se rendit  l'extrmit de la rue Brise-Miche. Il
s'approcha d'un fiacre qui stationnait sur la petite place du
Clotre-Saint-Merri. Au fond de ce fiacre tait M. Rodin envelopp
d'un manteau.

-- Eh bien? dit-il d'un ton interrogatif.

-- Les deux jeunes filles et l'homme  moustaches grises sont
entrs chez Franoise Baudoin, rpondit l'autre; avant de frapper
 la porte, j'ai pu couter et entendre pendant quelques
minutes... les jeunes filles partageront, cette nuit, la chambre
de Franoise Baudoin... Le vieillard  moustaches grises partagera
la chambre de l'ouvrier forgeron.

-- Trs bien! dit Rodin.

-- Je n'ai pas os insister, reprit l'homme poli, pour voir ce
soir la couturire bossue au sujet de la reine Bacchanal; je
reviendrai demain pour savoir l'effet de la lettre qu'elle a d
recevoir dans la soire par la poste, au sujet du jeune forgeron.

-- N'y manquez pas. Maintenant vous allez vous rendre, de ma part,
chez le confesseur de Franoise Baudoin, quoiqu'il soit fort tard;
vous lui direz que je l'attends rue du Milieu-des-Ursins; qu'il
s'y rende  l'instant mme... sans perdre une minute... vous
l'accompagnerez; si je n'tais pas rentr, il m'attendrait... car
il s'agit, lui direz-vous, de choses de la dernire importance...

-- Tout ceci sera fidlement excut, rpondit l'homme poli en
saluant profondment Rodin, dont le fiacre s'loigna rapidement.



V. Agricol et la Mayeux.

Une heure aprs ces diffrentes scnes, le plus profond silence
rgnait dans la maison de la rue Brise-Miche.

Une lueur vacillante, passant  travers les deux carreaux d'une
porte vitre, annonait que la Mayeux veillait encore, car ce
sombre rduit, sans air, sans lumire, ne recevait de jour que par
cette porte, ouvrant sur un passage troit et obscur pratiqu dans
les combles. Un mchant lit, une table, une vieille malle et une
chaise remplissaient tellement cette demeure glace, que deux
personnes ne pouvaient s'y asseoir,  moins que l'une ne prt
place sur le lit. La magnifique fleur qu'Agricol avait donne  la
Mayeux, prcieusement dpose dans un verre d'eau plac sur la
table charge de linge, rpandait son suave parfum, panouissait
son calice de pourpre au milieu de ce misrable cabinet aux
murailles de pltre gris et humide qu'une maigre chandelle
clairait faiblement.

La Mayeux, assise tout habille sur son lit, la figure
bouleverse, les yeux remplis de larmes, s'appuyant d'une main au
chevet de sa couche, penchait sa tte du ct de la porte, prtant
l'oreille avec angoisse, esprant  chaque minute entendre les pas
d'Agricol. Le coeur de la jeune fille battait violemment; sa
figure, toujours si ple, tait lgrement colore, tant son
motion tait profonde... Quelquefois elle jetait ses yeux avec
une sorte de frayeur sur une lettre qu'elle tenait  la main:
cette lettre, arrive dans la soire par la poste, avait t
dpose par le portier-teinturier sur la table de la Mayeux,
pendant que celle-ci assistait  l'entrevue de Dagobert et de sa
famille.

Au bout de quelques instants la jeune fille entendit ouvrir
doucement une porte, trs voisine de la sienne.

-- Enfin... le voil! s'cria-t-elle.

En effet, Agricol entra.

-- J'attendais que mon pre ft endormi, dit  voix basse le
forgeron, dont la physionomie rvlait plus de curiosit que
d'inquitude, qu'est-ce qu'il y a donc, ma bonne Mayeux? comme ta
figure est altre!... tu pleures! que se passe-t-il? de quel
danger veux-tu me parler?

-- Tiens... lis... lui dit la Mayeux d'une voix tremblante en lui
prsentant prcipitamment une lettre ouverte.

Agricol s'approcha de la lumire et lut ce qui suit:

Une personne qui ne peut se faire connatre, mais qui sait
l'intrt fraternel que vous portez  Agricol Baudoin, vous
prvient que ce jeune et honnte ouvrier sera probablement arrt
dans la journe de demain...

-- Moi!... s'cria Agricol en regardant la jeune fille d'un air
stupfait... Qu'est-ce que cela veut dire?

-- Continue... dit vivement la couturire en joignant les mains.

Agricol reprit, n'en pouvant croire ses yeux...

Son chant des _Travailleurs affranchis_ a t incrimin; on a
trouv plusieurs exemplaires parmi les papiers d'une socit
secrte dont les chefs viennent d'tre emprisonns,  la suite du
complot de la rue des Prouvaires.

-- Hlas! dit l'ouvrire en fondant en larmes, maintenant, je
comprends tout. Cet homme qui, ce soir, espionnait en bas,  ce
que disait le teinturier... tait un espion qui guettait ton
arrive.

-- Allons donc, cette accusation est absurde! s'cria Agricol; ne
te tourmente pas, ma bonne Mayeux. Je ne m'occupe pas de
politique... Mes vers ne respirent que l'amour de l'humanit. Est-
ce ma faute s'ils ont t trouvs dans les papiers d'une socit
secrte?...

Et il jeta la lettre sur la table avec ddain.

-- Continue... de grce, lui dit la Mayeux; continue.

-- Si tu le veux...  la bonne heure.

Et Agricol continua:

Un mandat d'arrt vient d'tre lanc contre Agricol Baudoin; sans
doute son innocence sera reconnue tt ou tard... mais il fera bien
de se mettre d'abord le plus tt possible  l'abri des
poursuites... pour chapper  une dtention prventive de deux ou
trois mois... ce qui serait un coup terrible pour sa mre, dont il
est le seul soutien.

Un ami sincre qui est forc de rester inconnu.

Aprs un moment de silence le forgeron haussa les paules, sa
figure se rassrna, et il dit en riant  la couturire:

-- Rassure-toi, ma bonne Mayeux; ces mauvais plaisants se sont
tromps de mois... c'est tout bonnement un poisson d'avril
anticip.

-- Agricol... pour l'amour du ciel... dit la couturire d'une voix
suppliante, ne traite pas ceci lgrement... Crois mes
pressentiments... coute cet avis...

-- Encore une fois... ma pauvre enfant, voil plus de deux mois
que mon chant des _Travailleurs_ a t imprim; il n'est nullement
politique, et d'ailleurs on n'aurait pas attendu jusqu'ici... pour
le poursuivre.

-- Mais songe donc que les circonstances ne sont plus les mmes...
il y a  peine deux jours que ce complot a t dcouvert ici prs,
rue des Prouvaires... Et si tes vers, peut-tre inconnus
jusqu'ici, ont t saisis chez des personnes arrtes... pour
cette conspiration... il n'en faut pas davantage pour te
compromettre...

-- Me compromettre... des vers o je vante l'amour du travail et
la charit... C'est pour le coup... que la justice serait une
fire aveugle; il faudrait alors lui donner un chien et un bton
pour se conduire.

-- Agricol, dit la jeune fille dsole de voir le forgeron
plaisanter dans un pareil moment, je t'en conjure... coute-moi.
Sans doute tu prches dans tes vers le saint amour du travail;
mais tu dplores douloureusement le sort injuste des pauvres
travailleurs vous sans esprance  toutes les misres de la
vie... Tu prches l'vanglique fraternit... mais ton bon et
noble coeur s'indigne contre les gostes et les mchants... Enfin
tu htes de toute l'ardeur de tes voeux l'affranchissement des
artisans qui, moins heureux que toi, n'ont pas pour patron le
gnreux M. Hardy. Eh bien, dis, Agricol, dans ces temps de
troubles, en faut-il davantage pour te compromettre, si plusieurs
exemplaires de tes chants ont t saisis chez des personnes
arrtes?

 ces paroles senses, chaleureuses de cette excellente crature
qui puisait sa raison dans son coeur, Agricol fit un mouvement: il
commenait  envisager plus srieusement l'avis qu'on lui donnait.

Le voyant branl, la Mayeux continua:

-- Et puis enfin, souviens-toi de Remi... ton camarade d'atelier!

-- Remi?

-- Oui, une lettre de lui... lettre pourtant bien insignifiante, a
t trouve chez une personne arrte, l'an pass, pour
conspiration... il est rest un mois en prison.

-- C'est vrai, ma bonne Mayeux, mais on a bientt reconnu
l'injustice de cette accusation, et il a t remis en libert.

-- Aprs avoir pass un mois en prison... et c'est ce qu'on te
conseille avec raison d'viter... Agricol, songes-y, mon Dieu; un
mois en prison... et ta mre...

Ces paroles de la Mayeux firent une profonde impression sur
Agricol; il prit la lettre et la relut attentivement.

-- Et cet homme qui a rd toute la soire autour de la maison?
reprit la jeune fille. J'en reviens toujours l... Ceci n'est pas
naturel... Hlas! mon Dieu, quel coup pour ton pre, pour ta
pauvre mre qui ne gagne plus rien!... N'es-tu pas maintenant leur
seule ressource?... Songes-y donc; sans toi, sans ton travail, que
deviendraient-ils?

-- En effet... ce serait terrible, dit Agricol en jetant la lettre
sur la table; ce que tu me dis de Remi est juste... Il tait aussi
innocent que moi, une erreur de justice... erreur involontaire,
sans doute, n'en est pas moins cruelle... Mais encore une fois...
on n'arrte pas un homme sans l'entendre.

-- On l'arrte d'abord... ensuite on l'entend, dit la Mayeux avec
amertume; puis, au bout d'un mois ou deux, on lui rend sa
libert... et... s'il a une femme, des enfants qui n'ont pour
vivre que son travail quotidien... que font-ils pendant que leur
soutien est en prison?... ils ont faim, ils ont froid... et ils
pleurent.

 ces simples et touchantes paroles de la Mayeux, Agricol
tressaillit.

-- Un mois sans travail... reprit-il d'un air triste et pensif. Et
ma mre... et mon pre... et ces deux jeunes filles qui font
partie de notre famille jusqu' ce que le marchal Simon ou son
pre soient arrivs  Paris... Ah! tu as raison: malgr moi cette
pense m'effraye...

-- Agricol, s'cria tout  coup la Mayeux, si tu t'adressais 
M. Hardy, il est si bon, son caractre est si estim... si honor,
qu'en offrant sa caution pour toi on cesserait peut-tre les
poursuites.

-- Malheureusement, M. Hardy n'est pas ici, il est en voyage avec
le pre du marchal Simon.

Puis aprs un nouveau silence, Agricol ajouta, cherchant 
surmonter ses craintes:

-- Mais non, je ne puis croire  cette lettre... Aprs tout,
j'aime mieux attendre les vnements... J'aurai du moins la chance
de prouver mon innocence dans un premier interrogatoire... car
enfin, ma bonne Mayeux, que je sois en prison ou que je sois
oblig de me cacher... mon travail manquera toujours  ma
famille...

-- Hlas!... c'est vrai... dit la pauvre fille; que faire?... mon
Dieu!... que faire?...

-- Ah! mon brave pre... se dit Agricol, si ce malheur arrivait
demain... quel rveil pour lui... qui vient de s'endormir si
joyeux!

Et le forgeron cacha sa tte dans ses mains.

Malheureusement, les frayeurs de la Mayeux n'taient pas
exagres, car on se rappelle qu' cette poque de l'anne 1832,
avant et aprs le complot de la rue des Prouvaires, un trs grand
nombre d'arrestations prventives eurent lieu dans la classe
ouvrire, par suite d'une violente raction contre les ides
dmocratiques. Tout  coup la Mayeux rompit le silence qui durait
depuis quelques secondes; une vive rougeur colorait ses traits,
empreints d'une indfinissable expression de contrainte, de
douleur et d'espoir.

-- Agricol, tu es sauv!... s'cria-t-elle.

-- Que dis-tu?

-- Cette demoiselle si belle, si bonne, qui, en te donnant cette
fleur (et la Mayeux la montra au forgeron), a su rparer avec tant
de dlicatesse une offre blessante... cette demoiselle doit avoir
un coeur gnreux... il faut t'adresser  elle...

 ces mots, qu'elle semblait prononcer en faisant un violent
effort sur elle-mme, deux grosses larmes coulrent sur les joues
de la Mayeux. Pour la premire fois de sa vie elle prouvait un
ressentiment de douloureuse jalousie... une autre femme tait
assez heureuse pour pouvoir venir en aide  celui qu'elle
idoltrait, elle, pauvre crature, impuissante et misrable.

-- Y penses-tu? dit Agricol avec surprise; que pourrait faire 
cela cette demoiselle?

-- Ne t'a-t-elle pas dit: Rappelez-vous mon nom, et, en toute
circonstance, adressez-vous  moi?

-- Sans doute...

-- Cette demoiselle, dans sa haute position, doit avoir de
brillantes connaissances qui pourraient te protger, te
dfendre... Ds demain matin va la trouver, avoue-lui franchement
ce qui t'arrive... demande-lui son appui.

-- Mais, encore une fois, ma bonne Mayeux, que veux-tu qu'elle
fasse?

-- coute... je me souviens que, dans le temps mon pre nous
disait qu'il avait empch un de ses amis d'aller en prison en
dposant une caution pour lui... Il te sera facile de convaincre
cette demoiselle de ton innocence... qu'elle te rende le service
de te cautionner; alors il me semble que tu n'auras plus rien 
craindre...

-- Ah! ma pauvre enfant... demander un tel service  quelqu'un...
qu'on ne connat pas... c'est dur...

-- Crois-moi, Agricol, dit tristement la Mayeux, je ne te
conseillerai jamais rien qui puisse t'abaisser aux yeux de qui que
ce soit... et surtout... entends-tu... surtout aux yeux de cette
personne... Il ne s'agit pas de lui demander de l'argent pour
toi... mais de fournir une caution qui te donne les moyens de
continuer ton travail, afin que ta famille ne soit pas sans
ressources... Crois-moi, Agricol, une telle demande n'a rien que
de noble et de digne de ta part... Le coeur de cette demoiselle
est gnreux... elle te comprendra; cette caution pour elle ne
sera rien... pour toi ce sera tout. Ce sera la vie des tiens.

-- Tu as raison, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec accablement et
tristesse, peut-tre vaut-il mieux risquer cette dmarche... Si
cette demoiselle consent  me rendre service, et qu'une caution
puisse en effet me prserver de la prison... je serai prpar 
tout vnement... Mais, non, non, ajouta le forgeron en se levant,
jamais je n'oserai m'adresser  cette demoiselle. De quel droit le
ferais-je?... Qu'est-ce que le petit service que je lui ai rendu
auprs de celui que je lui demande?

-- Crois-tu donc, Agricol, qu'une me gnreuse mesure les
services qu'elle peut rendre  ceux qu'elle a reus? Aie confiance
en moi pour ce qui est du coeur... Je ne suis qu'une pauvre
crature qui ne doit se comparer  personne; je ne suis rien, je
ne puis rien; eh bien, pourtant, je suis sre... oui, Agricol...
je suis sre... que cette demoiselle, si au-dessus de moi...
prouvera ce que je ressens dans cette circonstance... oui, comme
moi, elle comprendra ce que ta position a de cruel, et elle fera
avec joie, avec bonheur, avec reconnaissance, ce que je ferais...
si, hlas! je pouvais autre chose que me dvouer sans utilit...

Malgr elle, la Mayeux pronona ces derniers mots avec une
expression si navrante, il y avait quelque chose de si poignant
dans la comparaison que cette infortune, obscure et ddaigne,
misrable et infirme, faisait d'elle-mme avec Adrienne de
Cardoville, ce type resplendissant de jeunesse, de beaut,
d'opulence, qu'Agricol fut mu jusqu'aux larmes; tendant une de
ses mains  la Mayeux, il lui dit d'une voix attendrie:

-- Combien tu es bonne!... qu'il y a en toi de noblesse, de bon
sens, de dlicatesse!...

-- Malheureusement, je ne peux que cela... conseiller...

-- Et tes conseils seront suivis... ma bonne Mayeux; ils sont ceux
de l'me la plus leve que je connaisse... Et puis, tu m'as
rassur sur cette dmarche en me persuadant que le coeur de Mlle
de Cardoville valait le tien...

 ce rapprochement naf et sincre, la Mayeux oublia presque tout
ce qu'elle venait de souffrir, tant son motion fut douce,
consolante... Car, si pour certaines cratures fatalement voues 
la souffrance, il est des douleurs inconnues au monde, quelquefois
il est pour elles d'humbles et timides joies, inconnues aussi...
Le moindre mot de tendre affection qui les relve  leurs propres
yeux est si bienfaisant, si ineffable pour ces pauvres tres
habituellement vous aux ddains, aux durets et au doute dsolant
de soi-mme!

-- Ainsi c'est convenu, tu iras... demain matin chez cette
demoiselle... n'est-ce pas?... s'cria la Mayeux renaissant 
l'espoir. Au point du jour, je descendrai veiller  la porte de la
rue, afin de voir s'il n'y a rien de suspect, et de pouvoir
t'avertir...

-- Bonne et excellente fille... dit Agricol de plus en plus mu.

-- Il faudra tcher de partir avant le rveil de ton pre... Le
quartier o demeure cette demoiselle est si dsert... que ce sera
presque te cacher... que d'y aller...

-- Il me semble entendre la voix de mon pre, dit tout  coup
Agricol.

En effet, la chambre de la Mayeux tait si voisine de la mansarde
du forgeron, que celui-ci et la couturire, prtant l'oreille,
entendirent Dagobert qui disait dans l'obscurit:

-- Agricol, est-ce que tu dors, mon garon?... Moi, mon premier
somme est fait... la langue me dmange en diable...

-- Va vite, Agricol, dit la Mayeux, ton absence pourrait
l'inquiter... En tout cas, ne sors pas demain matin avant que je
puisse te dire... si j'ai vu quelque chose d'inquitant.

-- Agricol... tu n'es donc pas l? reprit Dagobert d'une voix plus
haute.

-- Me voici, mon pre, dit le forgeron en sortant du cabinet de la
Mayeux et en entrant dans la mansarde de son pre; j'avais t
fermer le volet d'un grenier que le vent agitait... de peur que le
bruit ne te rveillt...

-- Merci, mon garon... mais ce n'est pardieu pas le bruit qui m'a
rveill, dit gaiement Dagobert, c'est une _faim _enrage de
causer avec toi... Ah! mon pauvre garon, c'est un fier dvorant
qu'un vieux bonhomme de pre qui n'a pas vu son fils depuis dix-
huit ans!...

-- Veux-tu de la lumire, mon pre?

-- Non, non, c'est du luxe... causons dans le noir... a me fera
un nouvel effet de te voir demain matin, au point du jour... a
sera comme si je te voyais une seconde fois... pour la premire
fois.

La porte de la chambre d'Agricol se referma, la Mayeux n'entendit
plus rien... La pauvre crature se jeta tout habille sur son lit
et ne ferma pas l'oeil de la nuit, attendant avec angoisse que le
jour part, afin de veiller sur Agricol. Pourtant, malgr ses
vives inquitudes pour le lendemain, elle se laissait quelquefois
aller aux rveries d'une mlancolie amre; elle comparait
l'entretien qu'elle venait d'avoir dans le silence de la nuit avec
l'homme qu'elle adorait en secret,  ce qu'et t cet entretien
si elle avait eu en partage le charme et la beaut, si elle avait
t aime comme elle aimait... d'un amour chaste et dvou... Mais
songeant bientt qu'elle ne devait jamais connatre les
ravissantes douceurs d'une passion partage, elle trouva sa
consolation dans l'espoir d'avoir t utile  Agricol.

Au point du jour, la Mayeux se leva doucement et descendit
l'escalier  petit bruit, afin de voir si au dehors rien ne
menaait Agricol.



VI. Le rveil.

Le temps, humide et brumeux pendant une partie de la nuit, tait,
au matin, devenu clair et froid.  travers le petit chssis vitr
qui clairait la mansarde o Agricol avait couch avec son pre,
on apercevait un coin du ciel bleu.

Le cabinet du jeune forgeron tait d'un aspect aussi pauvre que
celui de la Mayeux: pour tout ornement, au-dessus de la petite
table de bois blanc o Agricol crivait ses inspirations
potiques, on voyait, clou au mur, le portrait de Branger, du
pote immortel que le peuple chrit et rvre... parce que ce rare
et excellent gnie a aim, a clair le peuple, et a chant ses
gloires et ses revers.

Quoique le jour comment de poindre, Dagobert et Agricol taient
dj levs. Ce dernier avait eu assez d'empire sur lui-mme pour
dissimuler ses vives inquitudes, car la rflexion tait encore
venue augmenter ses craintes. La rcente chauffoure de la rue
des Prouvaires avait motiv un grand nombre d'arrestations
prventives; et la dcouverte de plusieurs exemplaires de son
chant des _Travailleurs affranchis_, faite chez l'un des chefs de
ce complot avort, devait en effet compromettre passagrement le
jeune forgeron; mais, on l'a dit, son pre ne souponnait pas ses
angoisses. Assis  ct de son fils, sur le bord de leur mince
couchette, le soldat, qui, ds l'aube du jour, s'tait vtu et
ras avec son exactitude militaire, tenait entre ses mains les
deux mains d'Agricol; sa figure rayonnait de joie, il ne pouvait
se lasser de le contempler.

-- Tu vas te moquer de moi, mon garon, lui disait-il, mais je
donnais la nuit au diable pour te voir au grand jour... comme je
te vois maintenant...  la bonne heure... je ne perds rien...
Autre btise de ma part, a me flatte de te voir porter
moustaches. Quel beau grenadier  cheval tu aurais fait!... Tu
n'as donc jamais eu envie d'tre soldat?

-- Et ma mre?...

-- C'est juste; et puis, aprs tout, je crois, vois-tu? que le
temps du sabre est pass. Nous autres vieux, nous ne sommes plus
bons qu' mettre au coin de la chemine comme une vieille carabine
rouille; nous avons fait notre temps.

-- Oui, votre temps d'hrosme et de gloire, dit Agricole avec
exaltation; puis il ajouta d'une voix profondment tendre et mue:
-- Sais-tu que c'est beau et bon d'tre ton fils?...

-- Pour beau... je n'en sais rien... pour bon... a doit l'tre,
car je t'aime firement... Et quand je pense que a ne fait que
commencer, dis donc, Agricol! Je suis comme ces affams qui sont
rests deux jours sans manger... Ce n'est que petit  petit qu'ils
se remettent... qu'ils dgustent... Or tu peux t'attendre  tre
dgust... mon garon... matin et soir... tous les jours... Tiens,
je ne veux pas penser  cela: tous les jours... a m'blouit... a
se brouille; je n'y suis plus...

Ces mots de Dagobert firent prouver un pressentiment pnible 
Agricol; il crut y voir le pressentiment de la sparation dont il
tait menac.

-- Ah ! tu es donc heureux! M. Hardy est toujours bon pour toi?

-- Lui!... dit le forgeron, c'est ce qu'il y a au monde de
meilleur, de plus quitable et de plus gnreux; si vous saviez
quelles merveilles il a accomplies dans sa fabrique! Compare aux
autres, c'est un paradis au milieu de l'enfer.

-- Vraiment!

-- Vous verrez... que de bien-tre, que de joie, que d'affection
sur tous les visages de ceux qu'il emploie, et comme on travaille
avec plaisir... avec ardeur!

-- Ah ! c'est donc un grand magicien que ton M. Hardy!

-- Un grand magicien, mon pre... il a su rendre le travail
attrayant... voil le plaisir... En outre d'un juste salaire, il
nous accorde une part dans ses bnfices, selon notre capacit,
voil pour l'ardeur qu'on met  travailler; et ce n'est pas tout:
il a fait construire de grands et beaux btiments o tous les
ouvriers trouvent,  moins de frais qu'ailleurs, des logements
gais et salubres, et o ils jouissent de tous les bienfaits de
l'association... Mais vous verrez, vous dis-je... vous verrez!

-- On a bien raison de dire que Paris est le pays des merveilles.
Enfin, m'y voil... pour ne plus te quitter, ni toi ni la bonne
femme.

-- Non, mon pre, nous ne nous quitterons plus... dit Agricol en
touffant un soupir; nous tcherons, ma mre et moi, de vous faire
oublier tout ce que vous avez souffert.

-- Souffert? qui diable a souffert?... Regarde-moi donc bien en
face, est-ce que j'ai mine d'avoir souffert? Mordieu! depuis que
j'ai mis le pied ici, je me sens jeune homme... Tu me verras
marcher tantt... je parie que je te lasse. Ah ! tu te feras
beau, hein! garon! Comme on va nous regarder!... Je parie qu'en
voyant ta moustache noire et ma moustache grise on dira tout de
suite: Voil le pre et le fils. Ah ! arrangeons notre
journe... tu vas crire au pre du marchal Simon que ses
petites-filles sont arrives, et qu'il faut qu'il se hte de
revenir  Paris, car il s'agit d'affaires trs importantes pour
elles... Pendant que tu criras, je descendrai dire bonjour  ma
femme et  ces chres petites; nous mangerons un morceau; ta mre
ira  la messe, car je vois qu'elle y mord toujours, la digne
femme; tant mieux, si a l'amuse; pendant ce temps-l, nous ferons
une course ensemble.

-- Mon pre, dit Agricol avec embarras, ce matin, je ne pourrai
pas vous accompagner.

-- Comment, tu ne pourras pas? mais c'est dimanche!

-- Oui, mon pre, dit Agricol en hsitant, mais j'ai promis de
revenir toute la matine  l'atelier pour terminer un ouvrage
press... Si j'y manquais... je causerais quelque dommage 
M. Hardy. Tantt je serai libre.

-- C'est diffrent, dit le soldat avec un sourire de regret; je
croyais trenner Paris avec toi... ce matin... ce sera plus tard,
car le travail... c'est sacr, puisque c'est lui qui soutient ta
mre... C'est gal, c'est vexant, diablement vexant! Et encore...
non... je suis injuste... vois donc, on s'habitue vite au
bonheur... Voil que je grogne en vrai grognard pour une promenade
recule de quelques heures, moi qui, pendant dix-huit ans, ai
espr te voir sans trop y compter... Tiens, je ne suis qu'un
vieux fou... vivent la joie et mon Agricol!

Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement
son fils. Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de
voir d'un moment  l'autre se raliser les craintes de la Mayeux.

-- Maintenant que je suis remis, dit Dagobert en riant, parlons
d'affaires: sais-tu o je trouverai l'adresse de tous les notaires
de Paris?

-- Je ne sais pas... mais rien n'est plus facile.

-- Voici pourquoi: j'ai envoy de Russie par la poste, et par
ordre de la mre des deux enfants que j'ai amenes ici, des
papiers importants  un notaire de Paris. Comme je devais aller le
voir ds mon arrive... j'avais crit son nom et son adresse sur
un portefeuille; mais on me l'a vol en route... et comme j'ai
oubli ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur
cette liste, je me le rappellerais...

Deux coups frapps  la porte de la mansarde firent tressaillir
Agricol. Involontairement il pensa au mandat d'amener lanc contre
lui. Son pre, qui, au bruit, avait tourn la tte, ne s'aperut
pas de son motion, et dit d'une voix forte:

-- Entrez!

La porte s'ouvrit; c'tait Gabriel. Il portait une soutane noire
et un chapeau rond. Reconnatre son frre adoptif, se jeter dans
ses bras, ces deux mouvements furent, chez Agricol, rapides comme
la pense!

-- Mon frre!

-- Agricol!

-- Gabriel!

-- Aprs une si longue absence!

-- Enfin te voil!...

Tels taient les mots changs entre le forgeron et le
missionnaire troitement embrasss.

Dagobert, mu, charm de ces fraternelles treintes, sentait ses
yeux devenir humides. Il y avait en effet quelque chose de
touchant dans l'affection de ces deux jeunes gens, de coeur si
pareils, de caractre et d'aspect si diffrents; car la mle
figure d'Agricol faisait encore ressortir la dlicatesse de
l'anglique physionomie de Gabriel.

-- J'tais prvenu par mon pre de ton arrive... dit enfin le
forgeron  son frre adoptif. Je m'attendais  te voir d'un moment
 l'autre... et pourtant... mon bonheur est cent fois plus grand
encore que je ne l'esprais.

-- Et ma bonne mre... dit Gabriel en serrant affectueusement les
mains de Dagobert, vous l'avez trouve en bonne sant?

-- Oui, mon brave enfant, sa sant deviendra cent fois meilleure
encore puisque nous voil runis... rien n'est sain comme la
joie... Puis, s'adressant  Agricol qui, oubliant sa crainte
d'tre arrt, regardait le missionnaire avec une expression
d'ineffable affection: Et quand on pense qu'avec cette figure de
jeune fille, Gabriel a un courage de lion... car je t'ai dit avec
quelle intrpidit il avait sauv les filles du marchal Simon, et
tent de me sauver moi-mme...

-- Mais Gabriel, qu'as-tu donc au front? s'cria tout  coup le
forgeron qui, depuis quelques instants, regardait attentivement le
missionnaire.

Gabriel, ayant jet son chapeau en entrant, se trouvait justement
au-dessous du chssis vitr dont la vive lumire clairait son
visage ple et doux; la cicatrice circulaire, qui s'tendait au-
dessus de ses sourcils d'une tempe  l'autre, se voyait alors
parfaitement. Au milieu des motions si diverses, des vnements
prcipits qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pendant son
court entretien avec Gabriel au chteau de Cardoville, n'avait pu
remarquer la cicatrice qui ceignait le front du jeune
missionnaire; mais partageant, alors, la surprise d'Agricol, il
lui dit:

-- Mais en effet... quelle est cette cicatrice... que tu as l au
front?...

-- Et aux mains... Vois donc... mon pre...! s'cria le forgeron
en saisissant une des mains que le jeune prtre avanait vers lui
comme pour le rassurer.

-- Gabriel... mon brave enfant, explique-nous cela... qui t'a
bless ainsi? ajouta Dagobert.

Et prenant  son tour la main du missionnaire, il examina la
blessure pour ainsi dire en connaisseur et ajouta:

-- En Espagne, un de mes camarades a t dtach d'une croix de
carrefour o les moines l'avaient crucifi pour l'y laisser mourir
de faim et de soif... Depuis, il a port aux mains des cicatrices
pareilles  celles-ci.

-- Mon pre a raison... On le voit, tu as eu les mains perces...
mon pauvre frre, dit Agricol douloureusement mu.

-- Mon Dieu... ne vous occupez pas de cela, dit Gabriel en
rougissant avec un embarras modeste. J'tais all en mission chez
les sauvages des montagnes Rocheuses; ils m'ont crucifi. Ils
commenaient  me scalper, lorsque la Providence m'a sauv de
leurs mains.

-- Malheureux enfant!... tu tais donc sans armes!... tu n'avais
donc pas d'escorte suffisante! dit Dagobert.

-- Nous ne pouvons pas porter d'armes, dit Gabriel en souriant
doucement, et nous n'avons jamais d'escorte.

-- Et tes camarades, ceux qui taient avec toi, comment ne t'ont-
ils pas dfendu! s'cria imptueusement Agricol.

-- J'tais seul... mon frre.

-- Seul!...

-- Oui, seul, avec un guide.

-- Comment! tu es all seul, dsarm, au milieu de ce pays
barbare? rpta Dagobert, ne pouvant croire  ce qu'il entendait.

-- C'est sublime... dit Agricol.

-- La foi ne peut s'imposer par la force, reprit simplement
Gabriel, la persuasion peut seule rpandre l'vanglique charit
parmi ces pauvres sauvages.

-- Mais lorsque la persuasion choue! dit Agricol.

-- Que veux-tu, mon frre!... on meurt pour sa croyance... en
plaignant ceux qui la repoussent... Car elle est bienfaisante 
l'humanit.

Il y eut un moment de profond silence aprs cette rponse, faite
avec une simplicit touchante. Dagobert se connaissait trop en
courage pour ne pas comprendre cet hrosme  la fois calme et
rsign; ainsi que son fils, il contemplait Gabriel avec une
admiration mle de respect. Gabriel, sans affectation de fausse
modestie, semblait compltement tranger aux sentiments qu'il
faisait natre; aussi, s'adressant au soldat:

-- Qu'avez-vous donc?

-- Ce que j'ai! s'cria le soldat, j'ai qu'aprs trente ans de
guerre... je me croyais  peu prs aussi brave que personne... et
je trouve un matre... et ce matre... c'est toi...

-- Moi!... que voulez-vous dire?... qu'ai-je donc fait?...

-- Mordieu! sais-tu que ces braves blessures-l, et le vtran
prit avec transport les mains de Gabriel, sont aussi glorieuses
que les ntres...  nous autres, batailleurs de profession...

-- Oui... mon pre dit vrai! s'cria Agricol, et il ajouta avec
exaltation: Ah!... voil les prtres comme je les aime, comme je
les vnre: charit, courage, rsignation!!!

-- Je vous en prie... ne me vantez pas ainsi... dit Gabriel avec
embarras.

-- Te vanter! reprit Dagobert. Ah ! voyons... quand j'allais au
feu, moi, est-ce que j'y allais seul? est-ce que mon capitaine ne
me voyait pas? est-ce que mes camarades n'taient pas l?... est-
ce qu' dfaut de vrai courage je n'aurais pas eu l'amour-
propre... pour m'peronner; sans compter les cris de la bataille,
l'odeur de la poudre, les fanfares des trompettes, le bruit du
canon, l'ardeur de mon cheval qui me bondissait entre les jambes,
le diable et son train quoi! sans compter enfin que je sentais
l'empereur l, qui, pour ma peau hardiment troue, me donnerait un
bout de galon ou de ruban pour compresse... Grce  tout cela, je
passais pour crne... bon!... Mais n'es-tu pas mille fois plus
crne que moi, toi, mon brave enfant, toi qui t'en vas tout
seul... dsarm... affronter des ennemis cent fois plus froces
que ceux que nous n'abordions, nous autres, que par escadrons et 
grands coups de latte avec accompagnement d'obus et de mitraille?

-- Digne pre... s'cria le forgeron, comme c'est beau et noble 
toi de te rendre cette justice...

-- Ah! mon frre... sa bont pour moi lui exagre ce qui est
naturel...

-- Naturel... pour des gaillards de ta trempe, oui! dit le soldat,
et cette trempe-l est rare...

-- Oh! oui, bien rare, car ce courage-l est le plus admirable des
courages, reprit Agricol. Comment! tu sais aller  une mort
presque certaine, et tu pars, seul, un crucifix  la main, pour
prcher la charit, la fraternit chez les sauvages; ils te
prennent, ils te torturent, et toi tu attends la mort sans te
plaindre, sans haine, sans colre, sans vengeance... le pardon 
la bouche... le sourire aux lvres... et cela au fond des bois,
seul, sans qu'on le sache, sans qu'on le voie, sans autre espoir,
si tu en rchappes, que de cacher tes blessures sous ta modeste
robe noire... Mordieu!... mon pre a raison, viens donc encore
soutenir que tu n'es pas aussi brave que lui!

-- Et encore, reprit Dagobert, le pauvre enfant fait tout cela
_pour le roi de Prusse_, car, comme tu dis, mon garon, son
courage et ses blessures ne changeront jamais sa robe noire en
robe d'vque.

-- Je ne suis pas si dsintress que je le parais, dit Gabriel 
Dagobert en souriant doucement; si j'en suis digne, une grande
rcompense peut m'attendre l-haut.

-- Quant  cela, mon garon, je n'y entends rien... et je ne
discuterai pas avec toi l-dessus... Ce que je soutiens... c'est
que ma vieille croix serait au moins aussi bien place sur ta
soutane que sur mon uniforme.

-- Mais ces rcompenses ne sont jamais pour d'humbles prtres
comme Gabriel, dit le forgeron, et pourtant, si tu savais, mon
pre, ce qu'il y a de vertu, de vaillance dans ce que le parti
prtre appelle le _bas clerg_... Que de mrite cach, que de
dvouements ignors chez ces obscurs et dignes curs de campagne,
si inhumainement traits et tenus sous un joug impitoyable par
leurs vques! Comme nous, ces pauvres prtres sont des
travailleurs dont tous les coeurs gnreux doivent demander
l'affranchissement! Fils du peuple comme nous, utiles comme nous,
que justice leur soit rendue comme  nous!... Est-ce vrai,
Gabriel! Tu ne me dmentiras pas, mon bon frre, car ton ambition,
me disais-tu, et t d'avoir une petite cure de campagne, parce
que tu savais tout le bien qu'on y pouvait faire...

-- Mon dsir est toujours le mme, dit tristement Gabriel, mais
malheureusement...

Puis, comme s'il et voulu chapper  une pense chagrine et
changer d'entretien, il reprit en s'adressant  Dagobert:

-- Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas votre courage en
exaltant trop le ntre... votre courage est grand, bien grand, car
aprs le combat la vue du carnage doit tre terrible pour un coeur
gnreux... Nous, au moins, si l'on nous tue... nous ne tuons
pas...

 ces mots du missionnaire, le soldat se redressa et le regarda
avec surprise.

-- Voil qui est singulier! dit-il.

-- Quoi donc, mon pre?

-- Ce que Gabriel me dit l me rappelle ce que j'prouvais  la
guerre  mesure que je vieillissais.

Puis, aprs un moment de silence, Dagobert ajouta d'un ton grave
et triste qui ne lui tait pas habituel:

-- Oui, ce que dit Gabriel me rappelle ce que j'prouvais  la
guerre...  mesure que je vieillissais... Voyez-vous, mes enfants,
plus d'une fois, quand le soir d'une grande bataille j'tais en
vedette... seul... la nuit... au clair de la lune, sur le terrain
qui nous restait, mais qui tait couvert de cinq  six mille
cadavres, parmi lesquels j'avais de vieux camarades de guerre...
alors ce triste tableau, ce grand silence, me dgrisaient de
l'envie de sabrer... (griserie comme une autre), et je me disais:
Voil bien des hommes tus... Pourquoi!... pourquoi!... Ce qui
ne m'empchait pas, bien entendu, lorsque le lendemain on sonnait
la charge, de me mettre  sabrer comme un sourd... Mais c'est
gal, quand, le bras fatigu, j'essuyais aprs une charge mon
sabre tout sanglant sur la crinire de mon cheval... je me disais
encore...: J'en ai tu... tu... tu... _Pourquoi?_

Le missionnaire et le forgeron se regardrent en entendant le
soldat faire ce singulier retour vers le pass.

-- Hlas! lui dit Gabriel, tous les coeurs gnreux ressentent ce
que vous ressentiez  ces heures solennelles o l'ivresse de la
gloire a disparu et o l'homme reste seul avec les bons instincts
que Dieu a mis dans son coeur.

-- C'est ce qui te prouve, mon brave enfant, que tu vaux mieux que
moi, car ces nobles instincts, comme tu dis, ne t'ont jamais
abandonn. Mais comment diable es-tu sorti des griffes de ces
enrags sauvages qui t'avaient dj crucifi?

 cette question de Dagobert, Gabriel tressaillit et rougit si
visiblement que le soldat lui dit:

-- Si tu ne dois ou si tu ne peux pas rpondre  ma demande...
suppose que je n'ai rien dit...

-- Je n'ai rien  vous cacher, ni  mon frre... dit le
missionnaire d'une voix altre. Seulement j'aurai de la peine 
vous faire comprendre... ce que je ne comprends pas moi-mme...

-- Comment cela? dit Agricol surpris.

-- Sans doute, dit Gabriel en rougissant, j'aurai t dupe d'un
mensonge de mes sens tromps... Dans ce moment suprme o
j'attendais la mort avec rsignation... mon esprit affaibli malgr
moi aura t tromp par une apparence... et ce qui,  cette heure
encore, me parat inexplicable, m'aurait t dvoil plus tard;
ncessairement j'aurais su quelle tait cette femme trange...

Dagobert, en entendant le missionnaire, restait stupfait, car lui
aussi cherchait vainement  s'expliquer le secours inattendu qui
l'avait fait sortir de la prison de Leipzig, ainsi que les
orphelines.

-- De quelle femme parles-tu? demanda le forgeron au missionnaire.

-- De celle qui m'a sauv.

-- C'est une femme qui t'a sauv des mains des sauvages? dit
Dagobert.

-- Oui, rpondit Gabriel absorb dans ses souvenirs, une femme
jeune et belle...

-- Et qui tait cette femme? dit Agricol.

-- Je ne sais... quand je lui ai demand... elle m'a rpondu:

Je suis la soeur des _affligs._

-- Et d'o venait-elle? o allait-elle? dit Dagobert
singulirement intress.

-- _Je vais o l'on souffre_, m'a-t-elle rpondu, repartit le
missionnaire, et elle a continu son chemin dans le nord de
l'Amrique, vers ces pays dsols o la neige est ternelle... et
les nuits sans fin...

-- Comme en Sibrie..., dit Dagobert devenu pensif.

-- Mais, reprit Agricol en s'adressant  Gabriel, qui semblait
aussi de plus en plus absorb, de quelle manire cette femme est-
elle venue  ton secours?

Le missionnaire allait rpondre, lorsqu'un coup discrtement
frapp  la porte de la chambre renouvela les craintes qu'Agricol
oubliait depuis l'arrive de son frre adoptif.

-- Agricol, dit une voix douce derrire la porte, je voudrais te
parler  l'instant mme...

Le forgeron reconnut la voix de la Mayeux, et alla ouvrir. La
jeune fille, au lieu d'entrer, se recula d'un pas dans le sombre
corridor, et dit d'une voix inquite:

-- Mon Dieu! Agricol, il y a une heure qu'il fait grand jour, et
tu n'es pas encore parti?... Quelle imprudence! J'ai veill en
bas... dans la rue... Jusqu' prsent, je n'ai rien vu
d'alarmant... mais on peut venir pour t'arrter d'un moment 
l'autre... Je t'en conjure... hte-toi de partir et d'aller chez
Mlle de Cardoville... il n'y a pas une minute  perdre...

-- Sans l'arrive de Gabriel, je serais parti... Mais pouvais-je
rsister au bonheur de rester quelques instants avec lui?

-- Gabriel est ici? dit la Mayeux avec une douce surprise, car, on
l'a dit, elle avait t leve avec lui et Agricol.

-- Oui, rpondit Agricol, depuis une demi-heure il est avec moi et
mon pre...

-- Quel bonheur j'aurai aussi  le revoir! dit la Mayeux. Il sera
sans doute mont pendant que j'tais alle tout  l'heure, chez ta
mre, lui demander si je pouvais lui tre bonne  quelque chose, 
cause de ces jeunes demoiselles. Mais elles sont si fatigues
qu'elles dorment encore. Mme Franoise m'a prie de te donner
cette lettre pour ton pre... elle vient de la recevoir...

-- Merci, ma bonne Mayeux...

-- Maintenant que tu as vu Gabriel... ne reste pas plus
longtemps... juge quel coup pour ton pre... si devant lui on
venait t'arrter, mon Dieu?

-- Tu as raison... il est urgent que je parte... Auprs de lui et
de Gabriel, malgr moi, j'avais oubli mes craintes...

-- Pars vite... et peut-tre dans deux heures, si Mlle de
Cardoville te rend ce grand service... tu pourras revenir bien
rassur pour toi et pour les tiens...

-- C'est vrai... quelques minutes encore... et je descends.

-- Je retourne guetter  la porte; si je voyais quelque chose, je
remonterais vite t'avertir; mais ne tarde pas.

-- Sois tranquille...

La Mayeux descendit prestement l'escalier pour aller veiller  la
porte de la rue, et Agricol rentra dans la mansarde.

-- Mon pre, dit-il  Dagobert, voici une lettre que ma mre vous
prie de lire; elle vient de la recevoir.

-- Eh bien! lis pour moi, mon garon. Agricol lut ce qui suit:

Madame,

J'apprends que votre mari est charg par M. le gnral Simon
d'une affaire de la plus grande importance. Veuillez, ds que
votre mari arrivera  Paris, le prier de se rendre dans mon tude,
 Chartres, sans le moindre dlai. Je suis charg de lui remettre,
_ lui-mme et non  d'autres_, des pices indispensables aux
intrts de M. le gnral Simon.

DURAND, notaire  Chartres.

Dagobert regarda son fils avec tonnement, et lui dit:

-- Qui aura pu instruire ce monsieur de mon arrive  Paris?

-- Peut-tre ce notaire dont vous avez perdu l'adresse, et  qui
vous avez envoy des papiers, mon pre? dit Agricol.

-- Mais il ne s'appelait pas Durand, et je m'en souviens bien, il
tait notaire  Paris, non  Chartres... D'un autre ct, ajouta
le soldat en rflchissant, s'il a des papiers d'une grande
importance qu'il ne peut remettre qu' moi...

-- Vous ne pouvez, il me semble, vous dispenser de partir le plus
tt possible, dit Agricol presque heureux de cette circonstance
qui loignait son pre pendant environ deux jours durant lesquels
son sort,  lui Agricol, serait dcid d'une faon ou d'une autre.

-- Ton conseil est bon, lui dit Dagobert.

-- Cela contrarie vos projets? demanda Gabriel.

-- Un peu, mes enfants; car je comptais passer ma journe avec
vous autres... Enfin, le devoir avant tout. Je suis venu de
Sibrie  Paris... ce n'est pas pour craindre d'aller de Paris 
Chartres, lorsqu'il s'agit d'une affaire importante... En deux
fois vingt-quatre heures je serai de retour. Mais c'est gal,
c'est singulier! que le diable m'emporte si je m'attendais  vous
quitter aujourd'hui pour aller  Chartres! Heureusement je laisse
Rose et Blanche  ma bonne femme, et leur ange Gabriel, comme
elles l'appellent, viendra leur tenir compagnie.

-- Cela me sera malheureusement impossible, dit le missionnaire
avec tristesse. Cette visite de retour  ma bonne mre et 
Agricol... est aussi une visite d'adieu.

-- Comment! d'adieu? dirent  la fois Dagobert et Agricol.

-- Hlas! oui.

-- Tu repars dj pour une autre mission? dit Dagobert; c'est
impossible.

-- Je ne puis rien vous rpondre  ce sujet, dit Gabriel en
touffant un soupir; mais d'ici quelque temps... je ne puis, je ne
dois revenir dans cette maison...

-- Tiens, mon brave enfant, reprit le soldat avec motion, il y a
dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte...
l'oppression... Je me connais en hommes... Celui que tu appelles
ton suprieur, et que j'ai vu quelques instants aprs le naufrage,
au chteau de Cardoville... a une mauvaise figure, et, mordieu! je
suis fch de te voir enrl sous un pareil capitaine.

-- Au chteau de Cardoville!... s'cria le forgeron, frapp de
cette ressemblance de nom; c'est au chteau de Cardoville que l'on
vous a recueillis aprs votre naufrage?

-- Oui, mon garon; qu'est-ce qui t'tonne?

-- Rien, mon pre... Et les matres de ce chteau y habitaient-
ils?

-- Non, car le rgisseur,  qui je l'ai demand pour les remercier
de la bonne hospitalit que nous avions reue, m'a dit que la
personne  qui il appartenait habitait Paris.

-- Quel singulier rapprochement! se dit Agricol, si cette
demoiselle tait la propritaire du chteau qui porte son nom...
Puis, cette rflexion lui rappelant la promesse qu'il avait faite
 la Mayeux, il dit  Dagobert: -- Mon pre, excusez-moi... mais
il est dj tard... et je devais tre aux ateliers  huit
heures...

-- C'est trop juste, mon garon... Allons... c'est partie
remise...  mon retour de Chartres... Embrasse-moi encore une fois
et sauve-toi.

Depuis que Dagobert avait parl  Gabriel de contrainte,
d'oppression, ce dernier tait rest pensif... Au moment o
Agricol s'approchait pour lui serrer la main et lui dire adieu, le
missionnaire lui dit d'une voix grave, solennelle, et d'un ton
dcid qui tonna le forgeron et le soldat:

-- Mon bon frre... un mot encore... J'tais aussi venu pour te
dire que d'ici  quelques jours... j'aurai besoin de toi... de
vous aussi, mon pre... Laissez-moi vous donner ce nom, ajouta
Gabriel d'une voix mue en se retournant vers Dagobert.

-- Comme tu nous dis cela!... qu'y a-t-il donc? s'cria le
forgeron.

-- Oui, reprit Gabriel, j'aurai besoin des conseils et de
l'aide... de deux hommes d'honneur, de deux hommes de rsolution;
je puis compter sur vous deux, n'est-ce pas?  toute heure...
quelque jour que ce soit... sur un mot de moi... vous viendrez?

Dagobert et son fils se regardrent en silence, tonns de
l'accent de Gabriel... Agricol sentit son coeur se serrer... S'il
tait prisonnier pendant que son frre aurait besoin de lui,
comment faire?

--  toute heure du jour et de la nuit, mon brave enfant, tu peux
compter sur nous, dit Dagobert aussi surpris qu'intress; tu as
un pre et un frre... sers-t'en...

-- Merci... merci, dit Gabriel, vous me rendez heureux.

-- Sais-tu une chose? reprit le soldat, si ce n'tait ta robe, je
croirais... qu'il s'agit d'un duel... d'un duel  mort... de la
faon dont tu nous dis cela!...

-- D'un duel!... dit le missionnaire en tressaillant, oui... il
s'agirait peut-tre d'un duel trange... terrible... pour lequel
il me faut deux tmoins tels que vous... un PRE... et un FRRE...

Quelques instants aprs, Agricol, de plus en plus inquiet, se
rendait en hte chez Mlle de Cardoville, o nous allons conduire
le lecteur.


Sixime partie
L'htel Saint-Dizier



I. Le pavillon.

L'htel Saint-Dizier tait une des plus vastes et des plus belles
habitations de la rue de Babylone  Paris. Rien de plus svre, de
plus imposant, de plus triste que l'aspect de cette antique
demeure: d'immenses fentres  petits carreaux, peintes en gris
blanc, faisaient paratre plus sombres encore ses assises de
pierre de taille noircies par le temps. Cet htel ressemblait 
tous ceux qui avaient t btis dans ce quartier vers le milieu du
sicle dernier; c'tait un grand corps de logis  fronton
triangulaire et  toit coup exhauss d'un premier tage et d'un
rez-de-chausse auquel on montait par un large perron. L'une des
faades donnait sur une cour immense, borne de chaque ct par
des arcades communiquant  de vastes communs; l'autre faade
regardait le jardin, vritable parc de douze ou quinze arpents: de
ce ct, deux ailes en retour, attenant au corps de logis
principal, formaient deux galeries latrales. Comme dans presque
toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait 
l'extrmit du jardin ce qu'on appelait le _petit htel _ou la
petite maison. C'tait un pavillon Pompadour bti en rotonde avec
le charmant mauvais got de l'poque; il offrait, dans toutes les
parties o la pierre avait pu tre fouille, une incroyable
profusion de chicores, de noeuds de rubans, de guirlandes de
fleurs, d'amours bouffis. Ce pavillon, habit par Adrienne de
Cardoville, se composait d'un rez-de-chausse auquel on arrivait
par un pristyle exhauss de quelques marches; un petit vestibule
conduisait  un salon circulaire, clair par le haut, quatre
autres pices venaient y aboutir, et quelques chambres d'entresol
dissimul dans l'attique servaient de dgagement. Ces dpendances
de grandes habitations sont de nos jours inoccupes, ou
transformes en orangeries btardes; mais, par une rare exception,
le pavillon de l'htel Saint-Dizier avait t gratt et restaur;
sa pierre blanche tincelait comme du marbre de Paros, et sa
tournure coquette et rajeunie contrastait singulirement avec le
sombre btiment que l'on apercevait  l'extrmit d'une immense
pelouse seme  et l de gigantesques bouquets d'arbres verts.

La scne suivante se passait le lendemain du jour o Dagobert
tait arriv rue Brise-Miche avec les filles du gnral Simon.
Huit heures du matin venaient de sonner  l'glise voisine; un
beau soleil d'hiver se levait brillant dans un ciel pur et bleu,
derrire les grands arbres effeuills qui, l't, formaient un
dme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV. La porte du
vestibule s'ouvrit, et les rayons du soleil clairrent une
charmante crature, ou plutt deux charmantes cratures, car l'une
d'elles, pour occuper une place modeste dans l'chelle de la
cration, n'en avait pas moins une beaut relative fort
remarquable. En d'autres termes, une jeune fille, une ravissante
petite chienne en laisse, de cette espce nomme _King-Charles,
_apparurent sous le pristyle de la rotonde. La jeune fille
s'appelait _Georgette, _la petite chienne _Lutine. _Georgette a
dix-huit ans; jamais Florine ou Marton, jamais soubrette de
Marivaux n'a eu figure plus espigle, oeil plus vif, sourire plus
malin, dents plus blanches, joues plus roses, taille plus
coquette, pied plus mignon, tournure plus agaante. Quoiqu'il ft
encore de trs bonne heure, Georgette tait habille avec soin et
recherche; un petit bonnet de valenciennes  barbes plates faon
demi-paysanne, garni de rubans roses et pos un peu en arrire sur
des bandeaux d'admirables cheveux blonds, encadrait son frais et
piquant visage; une robe de levantine grise, drape d'un fichu de
linon attach sur sa poitrine par une grosse bouffette de satin
rose, dessinait son corsage lgamment arrondi; un tablier de
toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois
larges ourlets surmonts de points  jours, ceignait sa taille
ronde et souple comme un jonc... ses manches courtes et plates,
bordes d'une petite ruche de dentelle, laissaient voir ses bras
dodus, fermes et longs, que ses larges gants de Sude, montant
jusqu'au coude, dfendaient de la rigueur du froid. Lorsque
Georgette retroussa le bas de sa robe pour descendre plus
prestement les marches du pristyle, elle montra aux yeux
indiffrents de Lutine le commencement d'un mollet potel, le bas
d'une jambe fine chausse d'un bas de soie blanc, et un charmant
petit pied dans son brodequin noir de satin turc.

Lorsqu'une blonde comme Georgette se mle d'tre piquante,
lorsqu'une vive tincelle brille dans ses yeux d'un bleu tendre et
gai, lorsqu'une animation joyeuse colore son teint transparent,
elle a encore plus de _bouquet, _plus de montant qu'une brune.
Cette accorte et fringante soubrette, qui, la veille, avait
introduit Agricol dans le pavillon, tait la premire femme de
chambre de Mlle Adrienne de Cardoville, nice de Mme la princesse
de Saint-Dizier.

Lutine, si heureusement retrouve par le forgeron, poussant de
petits jappements joyeux, bondissait, courait et foltrait sur le
gazon; elle tait un peu plus grosse que le poing; son pelage,
orn d'un noir lustr, brillait comme de l'bne sous le large
ruban de satin rouge qui entourait son cou; ses pattes, franges
de longues soies, taient d'un feu ardent, ainsi que son museau
dmesurment camard; ses grands yeux ptillaient d'intelligence et
ses oreilles frises taient si longues qu'elles tranaient 
terre. Georgette paraissait aussi vive, aussi ptulante que
Lutine, dont elle partageait les bats, courant aprs elle et se
faisant poursuivre  son tour sur la verte pelouse. Tout  coup, 
la vue d'une seconde personne qui s'avanait gravement, Lutine et
Georgette s'arrtrent subitement au milieu de leurs jeux. La
petite King-Charles, qui tait quelques pas en avant, hardie comme
un diable et fidle  son nom, tint ferme son arrt sur ses pattes
nerveuses et attendit firement _l'ennemi, _en montrant deux rangs
de petits crocs qui, pour tre d'ivoire, n'en taient pas moins
pointus. _L'ennemi _consistait en une femme d'un ge mr, accoste
d'un carlin trs gras, couleur de caf au lait; la panse arrondie,
le poil lustr, le cou tourn un peu de travers, la queue
tortille en gimblette, il marchait les jambes trs cartes, d'un
pas doctoral et bat. Son museau noir, hargneux, renfrogn, que
deux dents trop saillantes retroussaient du ct gauche, avait une
expression singulirement sournoise et vindicative. Ce dsagrable
animal, type parfait de ce que l'on pourrait appeler le _chien de
dvote, _rpondait au nom de _Monsieur._

La matresse de Monsieur, femme de cinquante ans environ, de
taille moyenne et corpulente, tait vtue d'un costume aussi
sombre, aussi svre que celui de Georgette tait pimpant et gai.
Il se composait d'une robe brune, d'un mantelet de soie noire et
d'un chapeau de mme couleur; les traits de cette femme avaient d
tre agrables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses
sourcils prononcs, ses yeux noirs encore trs vifs s'accordaient
assez peu avec la physionomie revche et austre qu'elle tchait
de se donner. Cette matrone  la dmarche lente et discrte tait
Mme Augustine Grivois, premire femme de chambre de Mme la
princesse de Saint-Dizier. Non seulement l'ge, la physionomie, le
costume de ces deux femmes offraient une opposition frappante,
mais ce contraste s'tendait encore aux animaux qui les
accompagnaient: il y avait la mme diffrence entre Lutine et
Monsieur, qu'entre Georgette et Mme Grivois.

Lorsque celle-ci aperut la petite King-Charles, elle ne put
retenir un mouvement de surprise et de contrarit qui n'chappa
pas  la jeune fille. Lutine, qui n'avait pas recul d'un pouce
depuis l'apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d'un air
de dfi, et s'avana mme vers lui d'un air si dcidment hostile,
que le carlin, trois fois plus gros que la petite King-Charles,
poussa un cri de dtresse et chercha un refuge derrire
Mme Grivois.

Celle-ci dit  Georgette avec aigreur:

-- Il me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dispenser
d'agacer votre chien, et de le lancer sur le mien.

-- C'est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal 
l'abri de ce dsagrment-l, qu'hier soir vous avez essay de
perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin.
Mais heureusement un brave et digne garon a retrouv Lutine dans
la rue de Babylone et l'a rapporte  ma matresse. Mais  quoi
dois-je, madame, le bonheur de vous voir si matin?

-- Je suis charge par la princesse, reprit Mme Grivois, ne
pouvant cacher un soupir de satisfaction triomphante, de voir 
l'instant mme Mlle Adrienne... Il s'agit d'une chose trs
importante que je dois lui dire  elle-mme.

 ces mots, Georgette devint pourpre, et ne put rprimer un lger
mouvement d'inquitude, qui chappa heureusement  Mme Grivois,
occupe de veiller au salut de Monsieur, dont Lutine se
rapprochait d'un air trs menaant. Ayant donc surmont une
motion passagre, elle rpondit avec assurance:

-- Mademoiselle s'est couche trs tard hier... elle m'a dfendu
d'entrer chez elle avant midi.

-- C'est possible... mais comme il s'agit d'obir  un ordre de la
princesse sa tante... vous voudrez bien, s'il vous plat,
mademoiselle, veiller votre matresse...  l'instant mme...

-- Ma matresse n'a d'ordre  recevoir de personne; elle est ici
chez elle et je ne l'veillerai qu' midi.

-- Alors je vais y aller moi-mme...

-- Hb ne vous ouvrira pas... Voici la clef du salon... et par le
salon seul on peut entrer chez mademoiselle...

-- Comment! vous osez vous refuser  me laisser excuter les
ordres de la princesse?...

-- Oui, j'ose commettre le grand crime de ne pas vouloir veiller
ma matresse.

-- Voil pourtant les rsultats de l'aveugle bont de Mme la
princesse pour sa nice, dit la matrone d'un air contrit. Mlle
Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle
s'entoure de jeunes vapores qui, ds le matin, sont pares comme
des chsses...

-- Ah! madame, comment pouvez-vous mdire de la parure, vous qui
avez t autrefois la plus coquette, la plus smillante des femmes
de la princesse?... Cela s'est rpt dans l'htel de gnration
en gnration jusqu' nos jours.

-- Comment! de gnration en gnration!... Ne dirait-on pas que
je suis centenaire?... Voyez l'impertinente!...

-- Je parle des gnrations de femmes de chambre... car, except
vous, c'est tout au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans
chez la princesse. Elle a trop de qualits... pour ces pauvres
filles.

-- Je vous dfends, mademoiselle, de parler ainsi de ma
matresse... dont on ne devrait prononcer le nom qu' genoux.

-- Pourtant... si l'on voulait mdire...?

-- Vous osez...

-- Pas plus tard qu'hier soir...  onze heures et demie...

-- Hier soir?

-- Un fiacre s'est arrt  quelques pas du grand htel; un
personnage mystrieux, envelopp d'un manteau, en est descendu, a
frapp discrtement, non pas  la porte, mais aux vitres de la
fentre du concierge... et  une heure du matin le fiacre
stationnait encore... dans la rue... attendant toujours le
mystrieux personnage au manteau... qui, pendant tout ce temps-
l... prononait sans doute, comme vous dites, le nom de Mme la
princesse  genoux...

Soit que Mme Grivois n'et pas t instruite de la visite faite 
Mme de Saint-Dizier par Rodin (car il s'agissait de lui) la veille
au soir, aprs qu'il se fut assur de l'arrive  Paris des filles
du gnral Simon, soit que Mme Grivois dt paratre ignorer cette
visite, elle rpondit en haussant les paules avec ddain:

-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne
suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes;
encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m'introduire auprs de
Mlle Adrienne?

-- Je vous rpte, madame, que ma matresse dort, et qu'elle m'a
dfendu d'entrer chez elle avant midi.

Cet entretien avait lieu  quelque distance du pavillon dont on
voyait le pristyle au bout d'une assez grande avenue termine en
quinconce. Tout  coup Mme Grivois s'cria en tendant la main
dans cette direction:

-- Grand Dieu!... est-ce possible!... qu'est-ce que j'ai vu!

-- Quoi donc? qu'avez-vous vu? rpondit Georgette en se
retournant.

-- Qui... j'ai vu?... rpta Mme Grivois avec stupeur.

-- Mais, sans doute...

-- Mlle Adrienne.

-- Et o cela?

-- Monter rapidement le pristyle... Je l'ai bien reconnue  sa
dmarche,  son chapeau,  son manteau... Rentrer  huit heures du
matin, s'cria Mme Grivois, mais ce n'est pas croyable!

-- Mademoiselle?... vous venez de voir mademoiselle? -- Et
Georgette se prit  rire aux clats. -- Ah! je comprends, vous
voulez renchrir sur ma vridique histoire du petit fiacre d'hier
soir... c'est trs adroit...

-- Je vous rpte qu' l'instant mme... je viens de voir...

-- Allons donc! madame Grivois, vous avez oubli vos lunettes...

-- Dieu merci, j'ai de bons yeux... La petite porte qui ouvre sur
la rue donne dans le quinconce prs du pavillon; c'est par l,
sans doute, que mademoiselle vient de rentrer...  mon Dieu! c'est
 renverser... que va dire Mme la princesse?... Ah! ses
pressentiments ne la trompaient pas... voil o sa faiblesse pour
les caprices de sa nice devait la conduire. C'est monstrueux, si
monstrueux que, quoique je vienne de le voir de mes yeux, je ne
puis encore le croire.

-- Puisqu'il en est ainsi, madame, c'est moi maintenant qui tiens
 vous conduire chez mademoiselle, afin que vous vous assuriez par
vous-mme que vous avez t dupe d'une vision.

-- Ah! vous tes fine, ma mie... mais pas plus que moi... Vous me
proposez d'entrer maintenant; je le crois bien... vous tes sre,
 cette heure, que je trouverai Mlle Adrienne chez elle.

-- Mais, madame, je vous assure...

-- Tout ce que je puis vous dire, c'est que ni vous, ni Florine,
ni Hb ne resterez vingt-quatre heures ici; la princesse mettra
un terme  un aussi horrible scandale; je vais  l'instant
l'instruire de ce qui se passe... Sortir la nuit, mon Dieu!
rentrer  huit heures du matin... mais j'en suis toute
bouleverse... mais si je ne l'avais pas vu... de mes yeux vu...
je ne pourrais le croire. Aprs tout, cela devait arriver...
personne ne s'en tonnera... Non... certainement, et tous ceux 
qui je vais raconter cette horreur me diront, j'en suis sre:
C'est tout simple, cela ne pouvait finir autrement. Ah! quelle
douleur pour cette respectable princesse!... quel coup affreux
pour elle!

Et Mme Grivois retourna prcipitamment vers l'htel, suivie de
Monsieur qui paraissait aussi courrouc qu'elle-mme. Georgette,
leste et lgre, courut de son ct vers le pavillon, afin de
prvenir Mlle Adrienne de Cardoville que Mme Grivois l'avait
vue... ou croyait l'avoir vue rentrer furtivement par la petite
porte du jardin.



II. La toilette d'Adrienne.

Environ une heure s'tait passe depuis que Mme Grivois avait vu
ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin
dans le pavillon de l'htel Saint-Dizier.

Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l'excentricit des
tableaux suivants, il faut mettre en lumire quelques cts
saillants du caractre original de Mlle de Cardoville. Cette
originalit consistait en une excessive indpendance d'esprit,
jointe  une horreur naturelle de ce qui tait laid et repoussant,
et  un besoin insurmontable de s'entourer de tout ce qui est beau
et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire
le plus pris de la forme n'prouvait pas plus qu'Adrienne le
noble enthousiasme que la vue de la beaut parfaite inspire
toujours aux natures d'lite. Et ce n'tait pas seulement le
plaisir des yeux que cette fille aimait  satisfaire; les
modulations harmonieuses du chant, la mlodie des instruments, la
cadence de la posie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis
qu'une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient prouver la
mme impression pnible, presque douloureuse, qu'elle ressentait
involontairement  la vue d'un objet hideux. Aimant aussi
passionnment les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des
parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait
de la beaut plastique... Faut-il enfin avouer cette normit?
Adrienne tait friande et apprciait mieux que personne la pulpe
frache d'un beau fruit, la saveur dlicate d'un faisan dor cuit
 point ou le bouquet odorant d'un vin gnreux. Mais Adrienne
jouissait de tout avec une rserve exquise; elle mettait sa
religion  cultiver,  raffiner les sens que Dieu lui avait
donns; elle et regard comme une noire ingratitude d'mousser
ces dons divins par des excs, ou de les avilir par des choix
indignes dont elle se trouvait d'ailleurs prserve par
l'excessive et imprieuse dlicatesse de son got.

Le BEAU et le LAID remplaaient pour elle le BIEN et le MAL.

Son culte pour la grce, pour l'lgance, pour la beaut physique,
l'avait conduite au culte de la beaut morale: car, si
l'expression d'une passion mchante et basse enlaidit les plus
beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l'expression des
sentiments gnreux. En un mot, Adrienne tait la personnification
la plus complte, la plus idale de la SENSUALIT... non de cette
sensualit vulgaire, ignare, inintelligente, _malapprise,
_toujours fausse, corrompue par l'habitude ou par la ncessit de
jouissances grossires et sans recherche, mais de cette sensualit
exquise qui est aux sens ce que l'atticisme est  l'esprit.

L'indpendance du caractre de cette fille tait extrme.
Certaines sujtions humiliantes, imposes  la femme par sa
position sociale, la rvoltaient surtout; elle avait rsolu
hardiment de s'y soustraire. Du reste, il n'y avait rien de viril
chez Adrienne; c'tait la femme la plus _femme _qu'on puisse
s'imaginer: femme par sa grce, par ses caprices, par son charme,
par son blouissante et _fminine _beaut; femme par sa timidit
comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de
l'homme comme par le besoin de se dvouer follement, aveuglment,
pour celui qui pouvait mriter ce dvouement; femme aussi par son
esprit piquant, un peu paradoxal; femme suprieure enfin par son
ddain juste et railleur pour certains hommes trs haut placs ou
aduls qu'elle avait parfois rencontrs dans le salon de sa tante,
la princesse de Saint-Dizier, lorsqu'elle habitait avec elle.

Ces indispensables explications donnes, nous ferons assister le
lecteur au lever d'Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain. Il
faudrait possder le coloris clatant de l'cole vnitienne pour
rendre cette scne charmante, qui semblait plutt se placer au
XVIe sicle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu'
Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de fvrier
1832.

La chambre de toilette d'Adrienne tait une sorte de petit temple
qu'on aurait dit lev au culte de la beaut... par reconnaissance
envers Dieu qui prodigue tant de charmes  la femme, non pour
qu'elle les nglige, non pour qu'elle les couvre de cendres, non
pour qu'elle les meurtrisse par le contact d'un sordide et rude
cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure
de tout le prestige de la grce, de toute la splendeur de la
parure, afin de glorifier l'oeuvre divine aux yeux de tous. Le
jour arrivait dans cette pice demi-circulaire par une de ces
doubles-fentres formant serre chaude, si heureusement importes
d'Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de
taille fort paisses, rendaient trs profonde la baie de la
croise, qui se fermait dehors par un chssis fait d'une seule
vitre, et au dedans par une grande glace dpolie; dans
l'intervalle de trois pieds environ laiss entre ces deux cltures
transparentes, on avait plac une caisse, remplie de terre de
bruyre, o taient plantes des lianes grimpantes qui, diriges
autour de la glace dpolie, formaient une paisse guirlande de
feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuance
d'arabesques d'un ton plus clair, couvrait les murs; un pais
tapis de pareille couleur s'tendait sur le plancher. Ce fond
sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir
toutes les nuances des ajustements.

Au-dessous de la fentre, expose au midi, se trouvait la toilette
d'Adrienne, vritable chef-d'oeuvre d'orfvrerie. Sur une large
tablette de lapis-lazuli on voyait des botes de vermeil au
couvercle prcieusement maill, des flacons en cristal de roche,
et d'autres ustensiles de toilette, en nacre, en caille et
ivoire, incrusts d'ornements en or d'un got merveilleux; deux
grandes figures modeles avec une puret antique supportaient un
miroir ovale  pivot, qui avait pour bordure, au lieu d'un cadre
curieusement fouill et cisel, une frache guirlande de fleurs
naturelles chaque jour renouveles comme un bouquet de bal. Deux
normes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de
diamtre, placs sur le tapis de chaque ct de la toilette, et
remplis de camlias, d'ibiscus et de gardnias en pleine
floraison, formaient une sorte de buisson diapr des plus vives
couleurs. Au fond d'une autre masse de fleurs, une rduction en
marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chlo, le plus
vaste idal de la grce pudique et de la beaut juvnile... Deux
lampes d'or,  parfums, brlaient sur le socle de malachite qui
supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d'argent
niell, rehauss de figurines de vermeil et de pierreries de
couleur, support sur quatre pieds de bronze dor, servait de
ncessaire de toilette; deux glaces psych, dcores de
girandoles; quelques excellentes copies de Raphal et du Titien,
peintes par Adrienne, et reprsentant des portraits d'homme ou de
femme d'une beaut parfaite; plusieurs consoles de jaspe oriental
supportant des aiguires d'argent et de vermeil, couvertes
d'ornements repousss, et remplies d'eaux de senteur; un moelleux
divan, quelques siges et une table de bois dor, compltaient
l'ameublement de cette chambre imprgne des parfums les plus
suaves.

Adrienne, que l'on venait de retirer du bain, tait assise devant
sa toilette; ses trois femmes l'entouraient.

Par un caprice, ou plutt par une consquence logique de son
esprit amoureux de la beaut, de l'harmonie de toutes choses,
Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient
fussent fort jolies, et habilles avec une coquetterie, avec une
originalit charmante. On a dj vu Georgette, blonde piquante,
dans son costume agaant de soubrette de Marivaux; ses deux
compagnes ne lui cdaient en rien pour la gentillesse et pour la
grce. L'une nomme Florine, grande et svelte fille,  la tournure
de Diane chasseresse, tait ple et brune; ses pais cheveux noirs
se tordaient en tresses derrire sa tte et s'y attachaient par
une longue pingle d'or. Elle avait, comme les autres jeunes
filles, les bras nus pour la facilit de son service, et portait
une robe de ce _vert gai _si familier aux peintres vnitiens; sa
jupe tait trs ample, et son corsage troit s'chancrait
carrment sur les plis d'une gorgerette de batiste blanche plisse
 petits plis, et ferme par cinq boutons d'or. La troisime des
femmes d'Adrienne avait une figure si frache, si ingnue, une
taille si mignonne, si accomplie, que sa matresse la nommait
_Hb; _sa robe d'un rose ple et faite  la grecque dcouvrait
son cou charmant et ses jolis bras jusqu' l'paule. La
physionomie de ces jeunes filles tait riante, heureuse; on ne
lisait pas sur leurs traits cette expression d'aigreur sournoise,
d'obissance envieuse, de familiarit choquante, ou de basse
dfrence, rsultats ordinaires de la servitude. Dans les soins
empresss qu'elles donnaient  Adrienne, il semblait y avoir
autant d'affection que de respect et d'attrait; elles paraissaient
prendre un plaisir extrme  rendre leur matresse charmante. On
et dit que l'embellir et la parer tait pour elles une _oeuvre
d'art, _remplie d'agrment, dont elles s'occupaient avec joie,
amour et orgueil.

Le soleil clairait vivement la toilette place en face de la
fentre: Adrienne tait assise sur un sige  dossier peu lev;
elle portait une longue robe de chambre d'toffe de soie d'un bleu
ple, broche d'un feuillage de mme couleur, serre  sa taille,
aussi fine que celle d'une enfant de douze ans, par une cordelire
flottante; son cou, lgant et svelte comme un col d'oiseau, tait
nu, ainsi que ses bras et ses paules, d'une incomparable beaut;
malgr la vulgarit de cette comparaison, le plus pur ivoire
donnerait seul l'ide de l'blouissante blancheur de cette peau,
satine, polie, d'un tissu tellement frais et ferme, que quelques
gouttes d'eau, restes ensuite du bain  la racine des cheveux
d'Adrienne, roulrent dans la ligne serpentine de ses paules,
comme des perles de cristal sur du marbre blanc. Ce qui doublait
encore chez elle l'clat de cette carnation merveilleuse,
particulire aux rousses, c'tait le pourpre fonc de ses lvres
humides, le rose transparent de sa petite oreille, de ses narines
dilates et de ses ongles luisants comme s'ils eussent t vernis;
partout enfin o son sang pur, vif et chaud, pouvait colorer
l'piderme, il annonait la sant, la vie et la jeunesse. Les yeux
d'Adrienne, trs grands et d'un noir velout, tantt ptillaient
de malice et d'esprit, tantt s'ouvraient languissants et voils,
entre deux franges de longs cils friss, d'un noir aussi fonc que
celui de ses fins sourcils, trs nettement arqus... car, par un
charmant caprice de la nature, elle avait des cils et des sourcils
noirs avec des cheveux roux; son front, petit comme celui des
statues grecques, surmontait son visage d'un ovale parfait; son
nez, d'une courbe dlicate, tait lgrement aquilin; l'mail de
ses dents tincelait, et sa bouche vermeille, adorablement
sensuelle, semblait appeler les doux baisers, les gais sourires et
les dlectations d'une friandise dlicate. On ne pouvait enfin
voir un port de tte plus libre, plus fier, plus lgant, grce 
la grande distance qui sparait le cou et l'oreille de l'attache
de ses larges paules  fossette. Nous l'avons dit, Adrienne tait
rousse, mais rousse ainsi que le sont plusieurs des admirables
portraits de femme de Titien ou de Lonard de Vinci... C'est dire
que l'or fluide n'offre pas de reflets plus chatoyants, plus
lumineux que sa masse de cheveux naturellement onds, doux et fins
comme de la soie, et si longs, si longs... qu'ils touchaient par
terre lorsqu'elle tait debout, et qu'elle pouvait s'en envelopper
comme la Vnus Aphrodite.  ce moment surtout ils taient
ravissants  voir. Georgette, les bras nus, debout derrire sa
matresse, avait runi  grand'peine, dans une de ses petites
mains blanches, cette splendide chevelure dont le soleil doublait
encore l'ardent clat... Lorsque la jolie camriste plongea le
peigne d'ivoire au milieu des flots ondoyants et dors de cet
norme cheveau de soie, on et dit que mille tincelles en
jaillissaient; la lumire et le soleil jetaient des reflets non
moins vermeils sur les grappes de nombreux et lgers tire-bouchons
qui, bien carts du front, tombaient le long des joues
d'Adrienne, et dans leur souplesse lastique caressaient la
naissance de son sein de neige, dont ils suivaient l'ondulation
charmante.

Tandis que Georgette, debout, peignait les beaux cheveux de sa
matresse, Hb, un genou en terre, et ayant sur l'autre le pied
mignon de Mlle de Cardoville, s'occupait de la chausser d'un tout
petit soulier de satin noir, et croisait ses minces cothurnes sur
un bas de soie  jour qui laissait deviner la blancheur rose de
la peau et accusait la cheville la plus fine, la plus dlie qu'on
pt voir; Florine, un peu en arrire, prsentait  sa matresse,
dans une bote de vermeil, une pte parfume dont Adrienne frotta
lgrement ses blouissantes mains aux doigts effils, qui
semblaient teints de carmin  leur extrmit... Enfin n'oublions
pas Lutine, qui, couche sur les genoux de sa matresse, ouvrait
ses grands yeux de toutes ses forces et semblait suivre les
diverses phases de la toilette d'Adrienne avec une srieuse
attention.

Un timbre argentin ayant rsonn au dehors, Florine,  un signe de
sa matresse, sortit et revint bientt, portant une lettre sur un
petit plateau de vermeil.

Adrienne, pendant que ses femmes finissaient de la chausser, de la
coiffer et de l'habiller, prit cette lettre, que lui crivait le
rgisseur de la terre de Cardoville, et qui tait ainsi conue:

Mademoiselle,

Connaissant votre bon coeur et votre gnrosit, je me permets de
m'adresser  vous en toute confiance. Pendant vingt ans, j'ai
servi feu M. le comte-duc de Cardoville, votre pre, avec zle et
probit, je crois pouvoir le dire... Le chteau est vendu, de
sorte que, moi et ma femme, nous voici  la veille d'tre renvoys
et de nous trouver sans aucune ressource, et  notre ge, hlas!
c'est bien dur, mademoiselle...

-- Pauvres gens!... dit Adrienne en s'interrompant de lire; mon
pre, en effet, me vantait toujours leur dvouement et leur
probit. Elle continua:

Il nous resterait bien un moyen de conserver notre place... mais
il s'agirait pour nous de faire une bassesse, et, quoi qu'il
puisse arriver, ni moi ni ma femme ne voulons d'un pain achet 
ce prix-l...

-- Bien, bien... toujours les mmes... dit Adrienne; la dignit
dans la pauvret... c'est le parfum dans la fleur des prs.

Pour vous expliquer, mademoiselle, la chose indigne que l'on
exigerait de nous, je dois vous dire d'abord que, il y a deux
jours, M. Rodin est venu de Paris.

-- Ah! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s'interrompant de
nouveau, le secrtaire de l'abb d'Aigrigny... je ne m'tonne plus
s'il s'agit d'une perfidie ou de quelque tnbreuse intrigue.
Voyons.

M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre tait
vendue, et qu'il tait certain de nous conserver notre place si
nous l'aidions  donner pour confesseur  la nouvelle propritaire
un prtre dcri, et si, pour mieux arriver  ce but, nous
consentions  calomnier un autre desservant, excellent homme, trs
respect, trs aim dans le pays. Ce n'est pas tout: je devrais
secrtement crire  M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui
se passerait dans le chteau. Je dois vous avouer, mademoiselle,
que ces honteuses propositions ont t, autant que possible,
dguises, dissimules sous des prtextes assez spcieux; mais,
malgr la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel
que j'ai eu l'honneur de vous le dire, mademoiselle.

-- Corruption... calomnie et dlation! se dit Adrienne avec
dgot. Je ne puis songer  ces gens-l sans qu'involontairement
s'veillent en moi des ides de tnbres, de venin et de vilains
reptiles noirs... ce qui est en vrit d'un trs hideux aspect.
Aussi j'aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce
pauvre Dupont et de sa femme. Adrienne continua:

Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n'avons pas hsit; nous
quitterons Cardoville, o nous sommes depuis vingt ans, mais nous
le quitterons en honntes gens... Maintenant, mademoiselle, si
parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui tes si
bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-tre,
grce  vous, mademoiselle, sortirions-nous d'un bien cruel
embarras...

-- Certainement ce ne sera pas en vain qu'ils se seront adresss 
moi... Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c'est un
devoir et un plaisir; car c'est  la fois chose juste et
dangereuse... et j'aime tant braver ce qui est puissant et qui
opprime! Adrienne reprit:

Aprs vous avoir parl de nous, mademoiselle, permettez-nous
d'implorer votre protection pour d'autres, car il serait mal de ne
songer qu' soi: deux btiments ont fait naufrage sur nos ctes il
y a trois jours; quelques passagers ont seulement pu tre sauvs
et conduits ici, o moi et ma femme leur avons donn tous les
soins ncessaires; plusieurs de ces passagers sont partis pour
Paris, mais il en est rest un.

Jusqu' prsent ses blessures l'ont empch de quitter le chteau,
et l'y retiendront encore quelques jours... C'est un jeune prince
indien de vingt ans environ, et qui parat aussi bon qu'il est
beau, ce qui n'est pas peu dire, quoiqu'il ait le teint cuivr
comme les gens de son pays, dit-on.

-- Un prince indien! de vingt ans! jeune, bon et beau! s'cria
gaiement Adrienne, c'est charmant, et surtout trs peu vulgaire;
ce prince naufrag a dj toute ma sympathie... Mais que puis-je
pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d'chouer sur les
ctes de Picardie?

Les trois femmes d'Adrienne la regardrent sans trop d'tonnement,
habitues qu'elles taient aux singularits de son caractre.
Georgette et Hb se prirent mme  sourire discrtement; Florine,
la grande belle fille brune et ple, Florine sourit ainsi que ses
jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par
rflexion comme si elle et t d'abord et surtout occupe
d'couter et de retenir les moindres paroles de sa matresse, qui,
fort intresse  l'endroit de l'Adonis des bords du Gange, comme
elle le disait, continua la lettre du rgisseur.

Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprs
de lui pour le soigner, m'a laiss entendre que le jeune prince
avait perdu dans le naufrage tout ce qu'il possdait... et qu'il
ne savait comment faire pour trouver le moyen d'arriver  Paris,
o sa prompte prsence tait indispensable pour de grands
intrts... Ce n'est pas du prince que je tiens ces dtails, il
parat trop digne, trop fier pour se plaindre; mais son
compatriote, plus communicatif, m'a fait ces confidences en
ajoutant que son compatriote avait prouv dj de grands
malheurs, et que son pre, roi d'un pays de l'Inde, avait t
dernirement tu et dpossd par les Anglais...

-- C'est singulier, dit Adrienne en rflchissant, ces
circonstances me rappellent que souvent mon pre me parlait d'une
de nos parentes qui avait pous dans l'Inde un roi indien auprs
duquel le gnral Simon, qu'on vient de faire marchal, avait pris
du service...

Puis s'interrompant, elle ajouta en souriant:

-- Mon Dieu, que ce serait donc bizarre... il n'y a qu' moi que
ces choses-l arrivent, et l'on dit que je suis originale! Ce
n'est pas moi, ce me semble, c'est la Providence qui, en vrit,
se montre quelquefois trs excentrique. Mais voyons donc si ce
pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince...

Vous excuserez sans doute notre indiscrtion, mademoiselle; mais
nous aurions cru tre bien gostes en ne vous parlant que de nos
peines lorsqu'il y a aussi prs de nous un brave et digne prince
aussi trs  plaindre... Enfin, mademoiselle, veuillez me croire,
je suis vieux, j'ai assez d'exprience des hommes; eh! bien, rien
qu' voir la noblesse et la douceur de la figure de ce jeune
Indien, je jurerais qu'il est digne de l'intrt que je vous
demande pour lui: il suffirait de lui envoyer une petite somme
d'argent pour lui acheter quelques vtements europens, car il a
perdu tous ses vtements indiens dans le naufrage.

-- Ciel! des vtements europens... s'cria gaiement Adrienne.
Pauvre jeune prince, Dieu l'en prserve et moi aussi! Le hasard
m'envoie du fond de l'Inde un mortel assez favoris pour n'avoir
jamais port cet abominable costume europen, ces hideux habits,
ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules, si
laids, qu'en vrit il n'y a aucune vertu  les trouver on ne peut
moins sduisants... il m'arrive enfin un beau jeune prince de ce
pays d'Orient, o ces hommes sont vtus de soie, de mousseline et
de cachemire, certes, je ne manquerai pas cette rare et unique
occasion d'tre trs srieusement tente... Aussi donc, pas
d'habits europens, quoi qu'en dise le pauvre Dupont... Mais le
nom, le nom de ce cher prince? Encore une fois, quelle singulire
rencontre s'il s'agissait de ce cousin d'au-del du Gange! J'ai
entendu dire, dans mon enfance, tant de bien de son royal pre,
que je serais ravie de faire  son fils bon et digne accueil...
Mais voyons le nom...

Adrienne continua:

Si, en outre de cette petite somme, mademoiselle, vous pouviez
tre assez bonne pour lui donner le moyen, ainsi qu' son
compatriote, de gagner Paris, ce serait un grand service  rendre
 ce pauvre jeune prince, dj si malheureux. Enfin, mademoiselle,
je connais assez votre dlicatesse pour savoir que peut-tre il
conviendrait d'adresser ce secours au prince sans tre connue;
dans ce cas, veuillez, je vous en prie, disposer de moi et compter
sur ma discrtion. Si, au contraire, vous dsirez le lui faire
parvenir directement, voici son nom tel que me l'a crit son
compatriote: _Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de
Mundi._

-- Djalma... dit vivement Adrienne en paraissant rassembler ses
souvenirs, _Kajda-Sing... _oui... c'est cela... voici bien des
noms que mon pre m'a souvent rpts... en me disant qu'il n'y
avait rien de plus chevaleresque, de plus hroque au monde que ce
vieux roi indien, notre parent par alliance... Le fils n'a pas
drog,  ce qu'il parat. Oui, _Djalma... Kadja-Sing, _encore une
fois, c'est cela; ces noms ne sont pas si communs, dit-elle en
souriant, qu'on puisse les oublier ou les confondre avec
d'autres... Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon,
jeune et charmant. Il n'a surtout jamais port l'affreux habit
europen... et il est dnu de toutes ressources! C'est
ravissant... c'est trop de bonheur  la fois... Vite... vite...
improvisons un joli conte de fes... dont ce beau _prince Chri
_sera le hros. Pauvre oiseau d'or et d'azur gar dans nos
tristes climats! qu'il trouve au moins ici quelque chose qui lui
rappelle son pays de lumire et de parfum.

Puis, s'adressant  une de ses femmes:

-- Georgette, prends du papier et cris, mon enfant...

La jeune fille alla vers la table de bois dor o se trouvait un
petit ncessaire  crire, s'assit et dit  sa matresse:

-- J'attends les ordres de mademoiselle.

Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie,
de bonheur et de gaiet, dicta le billet suivant adress  un bon
vieux peintre qui lui avait longtemps enseign le dessin et la
peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les
autres: Mon cher Titien, mon bon Vronse, mon digne Raphal...
vous allez me rendre un trs grand service, et vous le ferez, j'en
suis sre, avec cette parfaite obligeance que j'ai toujours
trouve en vous... Vous allez tout de suite vous entendre avec le
savant artiste qui a dessin mes derniers costumes du XVe sicle.
Il s'agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune
homme... Oui, monsieur, pour un jeune homme... Et d'aprs ce que
j'en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l'Antinos, ou
plutt sur le Bacchus indien, ce sera plus  propos... Il faut que
ces vtements soient  la fois d'une grande exactitude, d'une
grande richesse et d'une grande lgance; vous choisirez les plus
belles toffes possibles; tchez surtout qu'elles se rapprochent
des tissus de l'Inde: vous y ajouterez pour ceintures et pour
turbans six magnifiques chles de cachemire longs, dont deux
blancs, deux rouges et deux orange; rien ne sied mieux aux teints
bruns que ces couleurs-l.

Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours),
vous partirez en poste dans ma berline pour le chteau de
Cardoville, que vous connaissez bien; le rgisseur, l'excellent
Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprs d'un jeune
prince indien nomm Djalma; vous direz  ce haut et puissant
seigneur d'un autre monde que vous venez de la part d'un _ami
_inconnu, qui, agissant comme un frre, lui envoie ce qui lui est
ncessaire pour chapper aux affreuses modes d'Europe. Vous
ajouterez que cet ami l'attend avec tant d'impatience, qu'il le
conjure de venir tout de suite  Paris: si mon protg objecte
qu'il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une
excellente dormeuse; vous y ferez tablir le lit qu'elle renferme,
et il s'y trouvera trs commodment. Il est bien entendu que vous
excuserez trs humblement l'ami inconnu de ce qu'il n'envoie au
prince ni riches palanquins, ni mme, modestement, un lphant,
car, hlas! il n'y a de palanquins qu' l'Opra et d'lphants
qu' la Mnagerie, ce qui nous fera paratre trangement sauvages
aux yeux de mon protg...

Ds que vous l'aurez dcid  partir, vous vous remettrez en
route, et vous m'amnerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone
(quelle prdestination de demeurer rue de Babylone!... voil du
moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m'amnerez,
dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d'tre n dans le pays
des fleurs, des diamants et du soleil.

Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous
tonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout 
aucune conjecture extravagante... Srieusement, le choix que je
fais de vous dans cette circonstance... de vous que j'aime, que
j'honore sincrement, vous dit assez qu'au fond de tout ceci il y
a autre chose qu'une apparente folie...

En dictant ces derniers mots, le ton d'Adrienne fut aussi srieux,
aussi digne, qu'il avait t jusqu'alors plaisant et enjou. Mais
bientt elle reprit plus gaiement:

Adieu, mon vieil ami; je suis un peu comme ce capitaine des temps
anciens, dont vous m'avez fait tant de fois dessiner le nez
hroque et le menton conqurant, je plaisante avec une extrme
libert d'esprit au moment de la bataille, oui, car dans une
heure, je livre une bataille, une grande bataille  ma chre
dvote de tante. Heureusement l'audace et le courage ne me
manquent pas, et je grille d'engager l'action avec cette austre
princesse.

Adieu, mille bons souvenirs de coeur  votre excellente femme. Si
je parle d'elle ici, entendez-vous, d'elle si justement respecte,
c'est pour vous rassurer encore sur les suites de cet _enlvement
_ mon profit d'un charmant prince; car il faut bien finir par o
j'aurais d commencer, et vous avouer qu'il est charmant.

Encore adieu...

Puis s'adressant  Georgette:

-- As-tu crit, petite?

-- Oui, mademoiselle...

-- Ah!... ajoute en post-scriptum: Je vous envoie un crdit  vue
sur mon banquier pour toutes ces dpenses; ne mnagez rien... vous
savez que je suis assez _grand seigneur..._ (il faut bien me
servir de cette expression masculine, puisque vous vous tes
exclusivement appropri, tyrans que vous tes, ce terme
significatif d'une noble gnrosit).

-- Maintenant, Georgette, dit Adrienne, apporte-moi une feuille de
papier et cette lettre, que je la signe.

Mlle de Cardoville prit la plume qui lui prsentait Georgette,
signa la lettre et y renferma un bon sur son banquier, ainsi
conu:

On payera  M. Norval, sur son reu, la somme qu'il demandera
pour dpenses faites en son nom.

Adrienne DE CARDOVILLE.

Pendant toute cette scne et durant que Georgette crivait,
Florine et Hb avaient continu de s'occuper des soins de la
toilette de leur matresse, qui avait quitt sa robe de chambre et
s'tait habille afin de se rendre auprs de sa tante. 
l'attention soutenue, opinitre, dissimule, avec laquelle Florine
avait cout Adrienne dicter sa lettre  M. Norval, on voyait
facilement que, selon son habitude, elle tchait de retenir les
moindres paroles de Mlle de Cardoville.

-- Petite, dit celle-ci  Hb, tu vas  l'instant envoyer cette
lettre chez M. Norval.

Le mme timbre argentin sonna au dehors.

Hb se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c'tait
et excuter les ordres de sa matresse; mais Florine se prcipita
pour ainsi dire au-devant d'elle pour sortir  sa place et dit 
Adrienne:

-- Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre? j'ai
besoin d'aller au Grand-Htel.

-- Alors, vas-y, toi; Hb, vois ce qu'on veut; et toi, Georgette,
cachette cette lettre.

Au bout d'un instant, pendant lequel Georgette cacheta la lettre,
Hb revint.

-- Mademoiselle, dit-elle en rentrant, cet ouvrier qui a retrouv
Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant... il est trs
ple... et il a l'air bien triste...

-- Aurait-il dj besoin de moi?... Ce serait trop heureux, dit
gaiement Adrienne. Fais entrer ce brave et honnte garon dans le
petit salon... et toi, Florine, envoie cette lettre  l'instant.

Florine sortit; Mlle de Cardoville, suivie de Lutine, entra dans
le petit salon, o l'attendait Agricol.



III. L'entretien.

Lorsque Adrienne de Cardoville entra dans le salon o l'attendait
Agricol, elle tait mise avec une extrme et lgante simplicit;
une robe de casimir gros bleu,  corsage juste, borde sur le
devant en lacets de soie noire selon la mode d'alors, dessinait sa
taille de nymphe et sa poitrine arrondie; un petit col de batiste
uni et carr se rabattait sur un large ruban cossais nou en
rosette, qui lui servait de cravate; sa magnifique chevelure dore
encadrait sa blanche figure d'une incroyable profusion de longs et
lgers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage.

Agricol, afin de donner le change  son pre et de lui faire
croire qu'il se rendait vritablement aux ateliers de M. Hardy,
s'tait vu forc de revtir ses habits de travail; seulement il
avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de grosse
toile bien blanche retombait sur une cravate noire ngligemment
noue autour de son cou; son large pantalon gris laissait voir des
bottes trs proprement cires, et il tenait entre ses mains
musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Somme toute,
cette blouse bleue, brode de rouge, qui, dgageant l'encolure
brune et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes
paules, retombait en plis gracieux, ne gnait en rien sa libre et
franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l'aurait fait un
habit ou une redingote. En attendant Mlle de Cardoville, Agricol
examinait machinalement un magnifique vase d'argent admirablement
cisel; une petite plaque de mme mtal, attache sur son socle de
brche antique, portait ces mots:

Cisel par_ Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831._

Adrienne avait march si lgrement sur le tapis de son salon,
seulement spar d'une autre pice par des portires, qu'Agricol
ne s'aperut pas de la venue de la jeune fille; il tressaillit et
se retourna vivement, lorsqu'il entendit une voix argentine et
perle lui dire:

-- Voici un beau vase, n'est-ce pas, monsieur?

_-- _Trs beau, mademoiselle, rpondit Agricol, assez
embarrass.

-- Vous voyez que j'aime l'quit, ajouta Mlle de Cardoville en
lui montrant du doigt la petite plaque d'argent; un peintre signe
son tableau... un crivain son livre, je tiens  ce qu'un ouvrier
signe son oeuvre.

-- Comment, mademoiselle, ce nom?...

_-- _Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare
chef-d'oeuvre pour un riche orfvre. Lorsque celui-ci m'a vendu ce
vase, il a t stupfait de ma bizarrerie, il m'aurait presque dit
de mon injustice, lorsque, aprs m'tre fait nommer l'auteur de ce
merveilleux ouvrage, j'ai voulu que ce ft son nom au lieu de
celui de l'orfvre qui ft inscrit sur le socle...  dfaut de
richesse, que l'artisan ait au moins le renom, n'est-ce pas juste,
monsieur?

Il tait impossible  Adrienne d'engager plus gracieusement
l'entretien; aussi le forgeron, commenant  se rassurer,
rpondit:

-- tant ouvrier moi-mme, mademoiselle... je ne puis qu'tre
doublement touch d'une pareille preuve d'quit.

-- Puisque vous tes ouvrier, monsieur, je me flicite de cet -
propos; mais veuillez vous asseoir.

Et d'un geste rempli d'affabilit elle lui indiqua un fauteuil de
soie pourpre broche d'or, prenant place elle-mme sur une
causeuse de mme toffe.

Voyant l'hsitation d'Agricol, qui baissait les yeux avec
embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l'encourager, en lui
montrant Lutine:

-- Cette pauvre petite bte,  laquelle je suis trs attache, me
sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur:
aussi votre visite me semble d'un heureux augure; je ne sais quel
bon pressentiment me dit que je pourrai peut-tre vous tre utile
 quelque chose.

-- Mademoiselle... dit rsolument Agricol, je me nomme Baudoin, je
suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, prs Paris; hier, vous
m'avez offert votre bourse... j'ai refus... aujourd'hui je viens
vous demander peut-tre dix fois, vingt fois la somme que vous
m'avez gnreusement propose... je vous dis cela tout de suite,
mademoiselle... parce que c'est ce qui me cote le plus... ces
mots-l me brlaient les lvres, maintenant je serai plus  mon
aise...

-- J'apprcie la dlicatesse de vos scrupules, dit Adrienne; mais
si vous me connaissiez, vous vous seriez adress  moi sans
crainte; combien vous faut-il?

-- Je ne sais pas, mademoiselle.

-- Comment, monsieur!... vous ignorez quelle somme?

-- Oui, mademoiselle, et je viens vous demander... non seulement
la somme qu'il me faut... mais encore quelle est la somme qu'il me
faut.

-- Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela.
Malgr ma bonne volont, vous sentez que je ne devine pas tout 
fait ce dont il s'agit...

-- Mademoiselle, en deux mots voici le fait: j'ai une bonne
vieille mre qui, dans ma jeunesse, s'est ruin la sant 
travailler pour m'lever, moi et un pauvre enfant abandonn
qu'elle avait recueilli;  prsent c'est  mon tour de la
soutenir, c'est ce que j'ai le bonheur de faire... Mais pour cela
je n'ai que mon travail. Or, si je suis hors d'tat de travailler,
ma mre est sans ressources.

-- Maintenant, monsieur, votre mre ne peut manquer de rien,
puisque je m'intresse  elle...

-- Vous vous intressez  elle, mademoiselle?

-- Sans doute.

-- Vous la connaissez donc?

--  prsent, oui...

-- Ah! mademoiselle, dit Agricol avec motion aprs un moment de
silence, je vous comprends... Tenez... vous avez un noble coeur;
la Mayeux avait raison.

-- La Mayeux? dit Adrienne en regardant Agricol d'un air trs
surpris; car ces mots pour elle taient une nigme.

L'ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement:

-- Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une
pauvre jeune ouvrire bien laborieuse avec qui j'ai t lev;
elle est contrefaite, voil pourquoi on l'appelle la Mayeux. Vous
voyez donc que d'un ct elle est place aussi bas que vous tes
place haut. Mais pour le coeur... pour la dlicatesse... ah!
mademoiselle... je suis sr que vous la valez... a t tout de
suite sa pense lorsque je lui ai racont comment hier vous
m'aviez donn cette fleur...

-- Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touche, que cette
comparaison me flatte et m'honore plus que tout ce que vous
pourriez me dire. Un coeur qui reste bon et dlicat, malgr de
cruelles infortunes, est un si rare trsor! Il est si facile
d'tre bon, quand on a la jeunesse et la beaut! d'tre dlicat et
gnreux, quand on a la richesse! J'accepte donc votre
comparaison... mais  condition que vous me mettiez bien vite 
mme de la mriter. Continuez donc, je vous en prie.

Malgr la gracieuse cordialit de Mlle de Cardoville, on devinait
chez elle tant de cette dignit naturelle que donnent toujours
l'indpendance du caractre, l'lvation de l'esprit et la
noblesse des sentiments, qu'Agricol, oubliant l'idale beaut de
sa protectrice, prouva bientt pour elle une sorte d'affectueux
et profond respect qui contrastait singulirement avec l'ge et la
gaiet de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.

-- Si je n'avais que ma mre, mademoiselle,  la rigueur je ne
m'inquiterais pas trop d'un chmage forc; entre pauvres gens on
s'aide, ma mre est adore dans la maison, nos braves voisins
viendraient  son secours; mais ils ne sont pas heureux, et ils se
priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus
pnibles que la misre mme! Et puis enfin ce n'est pas seulement
pour ma mre que j'ai besoin de travailler, mais pour mon pre;
nous ne l'avions pas vu depuis dix-huit ans; il vient d'arriver de
la Sibrie... il y tait rest par dvouement  son ancien
gnral, aujourd'hui le marchal Simon.

-- Le marchal Simon!... dit vivement Adrienne avec une expression
de surprise.

-- Vous le connaissez, mademoiselle?

-- Je ne le connais pas personnellement, mais il a pous une
personne de notre famille...

-- Quel bonheur!... s'cria le forgeron; alors ces deux
demoiselles que mon pre a ramenes de Russie... sont vos
parentes?...

-- Le marchal a deux filles? demanda Adrienne de plus en plus
tonne et intresse.

-- Ah! mademoiselle... deux petits anges de quinze ou seize ans...
et si jolies, si douces... deux jumelles qui se ressemblent  s'y
mprendre... Leur mre est morte en exil; le peu qu'elle possdait
ayant t confisqu, elles sont venues ici avec mon pre du fond
de la Sibrie, voyageant bien pauvrement; mais il tchait de leur
faire oublier tant de privations  force de dvouement... de
tendresse... Brave pre! vous ne croiriez pas, mademoiselle,
qu'avec un courage de lion il est bon... comme une mre...

-- Et o sont ces chres enfants, monsieur? dit Adrienne.

-- Chez nous, mademoiselle... c'est ce qui rendait ma position
difficile, c'est ce qui m'a donn le courage de venir  vous; ce
n'est pas qu'avec mon travail je ne puisse suffire  notre petit
mnage ainsi augment... mais si l'on m'arrte?

-- Vous arrter?... et pourquoi?

-- Tenez, mademoiselle... ayez la bont de lire cet avis, que l'on
a envoy  la Mayeux... cette pauvre fille dont je vous ai
parl... une soeur pour moi...

Et Agricol remit  Mlle de Cardoville la lettre anonyme crite 
l'ouvrire.

Aprs l'avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise:

-- Comment, monsieur, vous tes pote?

-- Je n'ai ni cette prtention, ni cette ambition, mademoiselle...
seulement quand je reviens auprs de ma mre, aprs ma journe de
travail... ou souvent mme en forgeant mon fer, pour me distraire
ou me dlasser, je m'amuse  rimer... tantt quelques odes, tantt
des chansons.

-- Et ce chant des _Travailleurs, _dont on parle dans cette
lettre, est donc bien hostile, bien dangereux?

-- Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire; car, moi, j'ai le
bonheur d'tre employ chez M. Hardy, qui rend la position de ses
ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l'est
peu... et je m'tais born  faire en faveur de ceux-ci, qui
composent la masse, une rclamation chaleureuse, sincre,
quitable, rien de plus; mais vous le savez peut-tre,
mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d'meute, souvent
on est incrimin, emprisonn lgrement... Qu'un tel malheur
m'arrive... que deviendront ma mre... mon pre... et les deux
orphelines que nous devons regarder comme de notre famille
jusqu'au retour du marchal Simon?... Aussi, mademoiselle, pour
chapper  ce malheur, je venais vous demander, dans le cas o je
risquerais d'tre arrt, de me fournir une caution; de la sorte
que je ne serais pas forc de quitter l'atelier pour la prison, et
mon travail suffirait  tout, j'en rponds.

-- Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s'arranger
parfaitement; dsormais, monsieur le pote, vous puiserez vos
inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin... triste
Muse!... D'abord, votre caution sera faite.

-- Ah! mademoiselle... vous nous sauvez.

-- Il se trouve ensuite que le mdecin de notre famille est fort
li avec un ministre trs important (entendez-le comme vous
voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez gure); le
docteur a sur ce grand homme d'tat beaucoup d'influence, car il a
toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de sant, les
douceurs de la vie prive, la veille du jour o on lui a t son
portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution
tait insuffisante, nous aviserions  d'autres moyens.

-- Mademoiselle, dit Agricol avec une motion profonde, je vous
devrai le repos, peut-tre la vie de ma mre... croyez-moi, je ne
serai jamais ingrat.

-- C'est tout simple... Maintenant, autre chose: il faut bien que
ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide  ceux qui
n'en ont pas assez... Les filles du marchal Simon sont de ma
famille; elles logeront ici, avec moi; ce sera plus convenable;
vous en prviendrez votre bonne mre; et, ce soir, en allant la
remercier de l'hospitalit qu'elle a donne  mes jeunes parentes,
j'irai les chercher.

Tout  coup Georgette, soulevant la portire qui sparait le salon
d'une pice voisine, entra prcipitamment et d'un air effray:

-- Ah! mademoiselle, s'cria-t-elle, il se passe quelque chose
d'extraordinaire dans la rue...

-- Comment cela? explique-toi.

-- Je venais de reconduire ma couturire jusqu' la petite porte,
il m'a sembl voir des hommes de mauvaise mine regarder
attentivement les murs et les croises du petit btiment attenant
au pavillon, comme s'ils voulaient pier quelqu'un.

-- Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m'tais pas
tromp, c'est moi qu'on cherche...

-- Que dites-vous!

-- Il m'avait sembl tre suivi depuis la rue Saint-Merri... Il
n'y a plus  douter: on m'aura vu entrer chez vous et l'on veut
m'arrter... Ah! maintenant, mademoiselle, que votre intrt est
acquis  ma mre... maintenant que je n'ai plus d'inquitude pour
les filles du marchal Simon, plutt que de vous exposer au
moindre dsagrment, je cours me livrer...

-- Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la
libert est une trop bonne chose pour la sacrifier
volontairement... D'ailleurs, Georgette peut se tromper... mais en
tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas... Croyez-moi,
vitez d'tre arrt... cela facilitera, je pense, beaucoup mes
dmarches... car il me semble que la justice se montre d'un
attachement exagr pour ceux qu'elle a une fois saisis...

-- Mademoiselle, dit Hb en entrant aussi d'un air inquiet, un
homme vient de frapper  la petite porte... il a demand si un
jeune homme en blouse n'tait pas entr ici... il a ajout que la
personne qu'il cherchait se nommait Agricol Baudoin... et qu'on
avait quelque chose de trs important  lui apprendre...

-- C'est mon nom, dit Agricol, c'est une ruse pour m'engager 
sortir...

-- videmment, dit Adrienne, aussi faut-il la djouer. Qu'as-tu
rpondu, mon enfant? ajouta-t-elle en s'adressant  Hb.

-- Mademoiselle... j'ai rpondu que je ne savais pas de qui on
voulait parler.

--  merveille!... Et l'homme questionneur?

-- Il s'est loign, mademoiselle.

-- Sans doute pour revenir bientt, dit Agricol.

-- C'est trs probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il
vous rsigner  rester ici quelques heures... Je suis
malheureusement oblige de me rendre  l'instant chez Mme la
princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue trs
importante qui ne pouvait dj souffrir aucun retard, mais qui est
rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m'apprendre
au sujet des filles du marchal Simon. Restez donc ici, monsieur,
puisqu'en sortant vous seriez certainement arrt.

-- Mademoiselle... pardonnez mon refus... Mais encore une fois, je
ne dois pas accepter cette offre gnreuse.

-- Et pourquoi?

-- On a tent de m'attirer au dehors afin de ne pas avoir 
pntrer lgalement chez vous; mais  cette heure, mademoiselle,
si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai  un
pareil dsagrment. Je ne suis plus inquiet de ma mre, que
m'importe la prison!

-- Et le chagrin que votre mre ressentira, et ses inquitudes et
ses craintes, n'est-ce donc rien? Et votre pre, et cette pauvre
ouvrire qui vous aime comme un frre et que je vaux par le coeur,
dites-vous, monsieur, l'oubliez-vous aussi?... Croyez-moi,
pargnez ces tourments  votre famille... Restez ici; avant ce
soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous
dlivrer de ces ennuis...

-- Mais, mademoiselle, en admettant que j'accepte votre offre
gnreuse... on me trouvera ici.

-- Pas du tout... il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois
de petite maison... vous voyez, monsieur, dit Adrienne en
souriant, que j'habite un lieu bien profane, il y a dans ce
pavillon une cachette si merveilleusement bien imagine qu'elle
peut dfier toutes les recherches: Georgette va vous y conduire;
vous y serez trs commodment, vous pourrez mme y crire quelques
vers pour moi si la situation vous inspire...

-- Ah! mademoiselle, que de bonts!... s'cria Agricol. Comment
ai-je mrit...

-- Comment? monsieur, je vais vous le dire: admettez que votre
caractre, que votre position ne mritent aucun intrt; admettez
que je n'aie pas contract une dette sacre envers votre pre pour
les soins touchants qu'il a eus des filles du marchal Simon, mes
parentes... mais songez au moins  Lutine, monsieur, dit Adrienne
en riant,  Lutine que voil... et que vous avez rendue  ma
tendresse... Srieusement... si je ris, reprit cette singulire et
folle crature, c'est qu'il n'y a pas le moindre danger pour vous,
et que je me trouve dans un accs de bonheur; ainsi donc,
monsieur, crivez-moi vite votre adresse et celle de votre mre
sur ce portefeuille; suivez Georgette, et faites-moi de trs jolis
vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison o vous
fuyez... une prison.

Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette,
Hb apportait  sa matresse un petit chapeau de castor gris 
plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre
au grand htel occup par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un
quart d'heure aprs cette scne, Florine entrait mystrieusement
dans la chambre de Mme Grivois, premire femme de la princesse de
Saint-Dizier.

-- Eh bien? demanda Mme Grivois  la jeune fille.

-- Voici les notes que j'ai pu prendre dans la matine, dit
Florine en remettant un papier  la dugne; heureusement j'ai
bonne mmoire...

--  quelle heure, au juste, est-elle rentre ce matin? dit
vivement la dugne.

-- Qui, madame?

-- Mlle Adrienne.

-- Mais elle n'est pas sortie, madame... nous l'avons mise au bain
 neuf heures.

-- Mais avant neuf heures elle est rentre, aprs avoir pass la
nuit dehors. Car voil o elle en est arrive, pourtant.

Florine regardait Mme Grivois avec un profond tonnement.

-- Je ne vous comprends pas, madame.

-- Comment! mademoiselle n'est pas rentre ce matin,  huit
heures, par la petite porte du jardin? Osez donc mentir!

-- J'avais t souffrante hier, je ne suis descendue qu' neuf
heures pour aider Georgette et Hb  sortir Mademoiselle du
bain... j'ignore ce qui s'est pass auparavant, je vous le jure,
madame...

-- C'est diffrent... vous vous informerez de ce que je viens de
vous dire l auprs de vos compagnes; elles ne se dfient pas de
vous, elles vous diront tout...

-- Oui, madame.

-- Qu'a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l'avez vue?

-- Mademoiselle a dict une lettre  Georgette pour M. Norval,
j'ai demand d'tre charge de l'envoyer afin d'avoir un prtexte
pour sortir et pour noter ce que j'avais retenu...

-- Bon... et cette lettre?

-- Jrme vient de sortir; je la lui ai donne pour qu'il la mt 
la poste...

-- Maladroite! s'cria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me
l'apporter?

-- Mais puisque mademoiselle a dict tout haut  Georgette, selon
son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l'ai
crit dans la note.

-- Ce n'est pas la mme chose... il tait possible qu'il ft bon
de retarder l'envoi de cette lettre... La princesse va tre
contrarie...

-- J'avais cru bien faire... madame.

-- Mon Dieu! je sais que ce n'est pas la bonne volont qui vous
manque; depuis six mois on est satisfait de vous... mais cette
fois vous avez commis une grave imprudence...

-- Ayez de l'indulgence... madame... ce que je fais est assez
pnible. Et la jeune fille touffa un soupir.

Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d'un ton sardonique:

-- Eh bien! ma chre, ne continuez pas... si vous avez des
scrupules... vous tes libre... allez-vous-en...

-- Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame... dit Florine
en rougissant; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta: -- Je
suis dans la dpendance de M. Rodin, qui m'a place ici...

-- Alors  quoi bon ces soupirs?

-- Malgr soi, on a des remords... Mademoiselle est si bonne... si
confiante...

-- Elle est parfaite, assurment; mais vous n'tes pas ici pour me
faire son loge... Qu'y a-t-il ensuite?

-- L'ouvrier qui a hier retrouv et rapport Lutine est venu tout
 l'heure demander  parler  mademoiselle.

-- Et cet homme est-il encore chez elle?

-- Je l'ignore... il entrait seulement lorsque je suis sortie avec
la lettre...

-- Vous vous arrangerez pour savoir ce qu'est venu faire cet
ouvrier chez mademoiselle... vous trouverez un prtexte pour
revenir dans la journe m'en instruire.

-- Oui, madame...

-- Mademoiselle a-t-elle paru proccupe, inquite, effraye de
l'entrevue qu'elle doit avoir aujourd'hui avec la princesse? Elle
cache si peu ce qu'elle pense que vous devez le savoir.

-- Mademoiselle a t gaie comme  l'ordinaire, elle a mme
plaisant l-dessus...

-- Ah! elle a plaisant... dit la dugne, et elle ajouta entre ses
dents, sans que Florine pt l'entendre: -- Rira bien qui rira le
dernier; malgr son audace et son caractre diabolique... elle
tremblerait, elle demanderait grce... si elle savait ce qui
l'attend aujourd'hui...

Puis s'adressant  Florine:

-- Retournez au pavillon, et dfendez-vous, je vous le conseille,
de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour,
ne l'oubliez pas.

-- Je ne peux pas oublier que je ne m'appartiens plus, madame...

--  la bonne heure, et  tantt. Florine quitta le grand htel et
traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit
aussitt auprs de la princesse de Saint-Dizier.



IV. Une jsuitesse.

Pendant que les scnes prcdentes se passaient dans la rotonde
Pompadour occupe par Mlle de Cardoville, d'autres vnements
avaient lieu dans le grand htel occup par Mme la princesse de
Saint-Dizier.

L'lgance et la somptuosit du pavillon du jardin contrastaient
trangement avec le sombre intrieur de l'htel, dont la princesse
habitait le premier tage; car la disposition du rez-de-chausse
ne le rendait propre qu' donner des ftes, et depuis longtemps
Mme de Saint-Dizier avait renonc  ces splendeurs mondaines; la
gravit de ses domestiques, tous gs et vtus de noir, le profond
silence qui rgnait dans sa demeure, o l'on ne parlait pour ainsi
dire qu' voix basse, la rgularit presque monastique de cette
immense maison, donnaient  l'entourage de la princesse un
caractre triste et svre.

Un homme du monde, qui joignait un grand courage  une rare
indpendance de caractre, parlant de Mme la princesse de Saint-
Dizier ( qui Adrienne de Cardoville _allait, _selon son
expression, _livrer une grande bataille), _disait ceci: Afin de
ne pas avoir Mme de Saint-Dizier pour ennemie, moi qui ne suis ni
plat ni lche, j'ai, pour la premire fois de ma vie, fait une
platitude et une lchet. Et cet homme parlait sincrement.

Mais Mme de Saint-Dizier n'tait pas tout d'abord arrive  ce
haut point d'_importance. _Quelques mots sont ncessaires pour
poser nettement diverses phases de la vie de cette femme
dangereuse, implacable, qui, par son affiliation  l'ORDRE avait
acquis une puissance occulte et formidable; car il y a quelque
chose de plus menaant qu'un _jsuite... _c'est une _jsuitesse;
_et quand on a vu un certain monde, on sait qu'il existe
malheureusement beaucoup de ces affilies, de robe plus ou moins
courte. Mme de Saint-Dizier, autrefois fort belle, avait t,
pendant les dernires annes de l'Empire et les premires annes
de la Restauration, une des femmes les plus  la mode de Paris:
d'un esprit remuant, actif, aventureux, dominateur, d'un coeur
froid et d'une imagination vive, elle s'tait extrmement livre 
la galanterie, non par tendresse de coeur, mais par amour pour
l'intrigue, qu'elle aimait comme certains hommes aiment le jeu...
 cause des motions qu'elle procure.

Malheureusement, tel avait toujours t l'aveuglement ou
l'insouciance de son mari, le prince de Saint-Dizier (frre an
du comte de Rennepont, duc de Cardoville, pre d'Adrienne), que,
durant sa vie, il ne dit jamais un mot qui pt faire penser qu'il
souponnait les aventures de sa femme. Aussi, ne trouvant pas sans
doute assez de difficults dans ces liaisons, d'ailleurs si
commodes sous l'Empire, la princesse, sans renoncer  la
galanterie, crut lui donner plus de mordant, plus de verdeur, en
la compliquant de quelques intrigues politiques. S'attaquer 
Napolon, creuser une mine sous les pieds du colosse, cela du
moins promettait des motions capables de satisfaire le caractre
le plus exigeant. Pendant quelque temps tout alla au mieux; jolie
et spirituelle, adroite et fausse, perfide et sduisante, entoure
d'adorateurs qu'elle fanatisait, mettant une sorte de coquetterie
froce  leur faire jouer leurs ttes dans de graves complots, la
princesse espra ressusciter la Fronde, et entama une
correspondance secrte trs active avec quelques personnages
influents  l'tranger, bien connus pour leur haine contre
l'empereur et contre la France; de l datrent ses premires
relations pistolaires avec le marquis d'Aigrigny, alors colonel
au service de la Russie, et aide de camp de Moreau. Mais un jour
toutes ces belles menes furent dcouvertes, plusieurs chevaliers
de Mme de Saint-Dizier furent envoys  Vincennes, et l'empereur,
qui aurait pu svir terriblement, se contenta d'exiler la
princesse dans une de ses terres prs de Dunkerque.

 la Restauration, les _perscutions _dont Mme de Saint-Dizier
avait souffert pour la bonne cause lui furent comptes, et elle
acquit mme alors une assez grande influence, malgr la lgret
de ses moeurs. Le marquis d'Aigrigny, ayant pris du service en
France, s'y tait fix; il tait charmant et aussi fort  la mode;
il avait correspondu et conspir avec la princesse sans la
connatre, ces _prcdents _amenrent ncessairement une liaison
entre eux. L'amour-propre effrn, le got des plaisirs bruyants,
de grands besoins de haine, d'orgueil et de domination, l'espce
de sympathie mauvaise, dont l'attrait perfide rapproche les
natures perverses sans les confondre, avaient fait de la princesse
et du marquis deux complices plutt que deux amants. Cette liaison
tait fonde sur des sentiments gostes, amers, sur l'appui
redoutable que deux caractres de cette trempe dangereuse
pouvaient se prter contre un monde o leur esprit d'intrigue, de
galanterie, et de dnigrement leur avait fait beaucoup d'ennemis;
cette liaison dura jusqu'au moment o, aprs son duel avec le
gnral Simon, le marquis entra au sminaire sans que l'on connt
la cause de cette rsolution subite.

La princesse, ne trouvant pas l'heure de la conversion sonne pour
elle, continua de s'abandonner au tourbillon du monde avec une
ardeur pre, jalouse, haineuse, car elle voyait finir ses belles
annes. On jugera, par le fait suivant, du caractre de cette
femme. Encore fort agrable, elle voulut terminer sa vie mondaine
par un clatant et dernier triomphe, ainsi qu'une grande
comdienne sait se retirer  temps du thtre afin de laisser des
regrets. Voulant donner cette consolation suprme  sa vanit, la
princesse choisit habilement ses victimes; elle avisa dans le
monde un jeune couple qui s'idoltrait, et  force d'astuce, de
manges, elle enleva l'amant  sa matresse, ravissante femme de
dix-huit ans dont il tait ador. Ce succs bien constat,
Mme de Saint-Dizier quitta le monde dans tout l'clat de son
aventure. Aprs plusieurs longs entretiens avec l'abb-marquis
d'Aigrigny, alors prdicateur fort renomm, elle partit
brusquement de Paris, et alla passer deux ans dans sa terre prs
de Dunkerque, o elle n'emmena qu'une de ses femmes, Mme Grivois.

Lorsque la princesse revint, on ne put reconnatre cette femme
autrefois frivole, galante et dissipe; la mtamorphose tait
complte, extraordinaire, presque effrayante. L'htel de Saint-
Dizier, jadis ouvert aux joies, aux ftes, aux plaisirs, devint
silencieux et austre; au lieu de ce qu'on appelle _monde lgant,
_la princesse ne reut plus chez elle que des femmes d'une
dvotion retentissante, des hommes importants, mais cits pour la
svrit outre de leurs principes religieux et monarchiques. Elle
s'entoura surtout de certains membres considrables du haut
clerg; une congrgation de femmes fut place sous son patronage;
elle eut confesseur, chapelle, aumnier, et mme directeur; mais
ce dernier exerait _in partibus: _le marquis-abb d'Aigrigny
resta vritablement son guide spirituel; il est inutile de dire
que depuis longtemps leurs relations de galanterie avaient
compltement cess. Cette conversion soudaine, complte et surtout
trs bruyamment prne, frappa le plus grand nombre d'admiration
et de respect; quelques-uns, plus pntrants, sourirent. Un trait
entre mille fera connatre l'effrayante puissance que la princesse
avait acquise depuis son affiliation. Ce trait montrera aussi le
caractre souterrain, vindicatif et impitoyable de cette femme,
qu'Adrienne de Cardoville s'apprtait si imprudemment  braver.
Parmi les personnes qui sourirent plus ou moins de la conversion
de Mme de Saint-Dizier se trouvait le jeune couple qu'elle avait
dsuni si cruellement avant de quitter pour toujours la scne
galante du monde: tous deux, plus passionns que jamais, s'taient
runis dans leur amour aprs cet orage passager, bornant leur
vengeance  quelques piquantes plaisanteries sur la conversion de
la femme qui leur avait fait tant de mal... Quelque temps aprs,
une terrible fatalit s'appesantissait sur les deux amants. Un
mari, jusqu'alors aveugle... tait brusquement clair par des
rvlations anonymes; un pouvantable clat s'ensuivit, la jeune
femme fut perdue. Quant  l'amant, des bruits vagues, peu
prciss, mais remplis de rticences perfidement calcules et
mille fois plus odieuses qu'une accusation formelle, que l'on peut
au moins combattre et dtruire, taient rpandus sur lui avec tant
de persistance, avec une si diabolique habilet et par des voies
si diverses, que ses meilleurs amis se retirrent peu  peu de
lui, subissant  leur insu l'influence lente et irrsistible de ce
bourdonnement incessant et confus qui pourtant peut se rsumer par
ceci:

-- Eh bien! vous savez?

-- Non!

-- On dit de bien vilaines choses sur lui!

-- Ah! vraiment? Et quoi donc?

-- Je ne sais, de mauvais bruits... des rumeurs fcheuses pour son
honneur.

-- Diable!... c'est grave... Cela m'explique alors pourquoi il est
maintenant reu plus que froidement.

-- Quant  moi, dsormais je l'viterai.

-- Et moi aussi, etc., etc.

Le monde est ainsi fait, qu'il n'en faut souvent pas plus pour
fltrir un homme auquel d'assez grands succs ont mrit beaucoup
d'envieux. C'est ce qui arriva  l'homme dont nous parlons. Le
malheureux, voyant le vide se former autour de lui, sentant, pour
ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds, ne savait o
chercher, o prendre l'insaisissable ennemie dont il sentait les
coups; car jamais il ne lui tait venu  la pense de souponner
la princesse, qu'il n'avait pas revue depuis son aventure avec
elle. Voulant  toute force savoir la cause de cet abandon et de
ces mpris, il s'adressa  un de ses anciens amis. Celui-ci lui
rpondit d'une manire ddaigneusement vasive; l'autre s'emporta,
demanda satisfaction... Son adversaire lui dit:

-- Trouvez deux tmoins de votre connaissance et de la mienne...
et je me bats avec vous. Le malheureux n'en trouva pas un.

Enfin, dlaiss par tous, sans avoir jamais pu s'expliquer ce
dlaissement, souffrant atrocement du sort de la femme qui avait
t perdue pour lui, il devint fou de douleur, de rage, de
dsespoir, et se tua... Le jour de sa mort, Mme de Saint-Dizier
dit qu'une vie aussi honteuse devait avoir ncessairement une
pareille fin; que celui qui pendant si longtemps s'tait fait un
jeu des lois divines et humaines ne pouvait terminer sa misrable
vie que par un dernier crime... le suicide!... Et les amis de
Mme de Saint-Dizier rptrent et colportrent ces terribles
paroles d'un air contrit, bat et convaincu.

Ce n'tait pas tout:  ct du chtiment se trouvait la
rcompense. Les gens qui observent remarquaient que les favoris de
la coterie religieuse de Mme de Saint-Dizier arrivaient  de
hautes positions avec une rapidit singulire. Les jeunes gens
_vertueux, _et puis religieusement assidus aux prnes, taient
maris  de riches orphelines du _Sacr-Coeur, _que l'on tenait en
rserve; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que
c'est qu'un mari dvot, choisi et impos par des dvotes,
expiaient souvent par des larmes bien amres la trompeuse faveur
d'tre ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux o elles se
trouvaient trangres, sans appui, et qui les crasait si elles
osaient se plaindre de l'union  laquelle on les avait condamnes.
Dans le salon de Mme de Saint-Dizier se faisaient des prfets, des
colonels, des receveurs gnraux, des dputs, des acadmiciens,
des vques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en
retour du tout-puissant appui qu'on leur donnait, que d'affecter
des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une
guerre acharne  tout ce qui tait impie ou rvolutionnaire, et
surtout de correspondre confidentiellement, sur _diffrents sujets
de son choix, _avec l'abb d'Aigrigny; distraction fort agrable
d'ailleurs, car l'abb tait l'homme du monde le plus aimable, le
plus spirituel, et surtout le plus accommodant.

Voici  ce propos un fait _historique _qui a manqu  l'ironie
amre et vengeresse de Molire ou de Pascal. C'tait pendant la
dernire anne de la Restauration; un des hauts dignitaires de la
cour, homme indpendant et ferme, ne _pratiquait pas, _comme
disent les bons pres, c'est--dire qu'il ne communiait pas.
L'vidence o le mettait sa position pouvait rendre cette
indiffrence d'un fcheux exemple; on lui dpcha l'abb-marquis
d'Aigrigny; celui-ci, connaissant le caractre honorable et lev
du rcalcitrant, sentit que, s'il pouvait l'amener  _pratiquer,
_par quelque moyen que ce ft, _l'effet _serait des meilleurs; en
homme d'esprit, et sachant  qui il s'adressait, l'abb fit bon
march du dogme, du fait religieux en lui-mme; il ne parla que
des convenances, de l'exemple salutaire qu'une pareille rsolution
produirait sur le public.

-- Monsieur l'abb, dit l'autre, je respecte plus la religion que
vous-mme, car je regarderais comme une jonglerie infme de
communier sans conviction.

-- Allons, allons, homme intraitable, _Alceste _renfrogn, dit le
marquis-abb en souriant finement, on mettra d'accord vos
scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi,  m'couter:
_on vous mnagera _une COMMUNION BLANCHE, car, aprs tout, que
demandons-nous? l'apparence.

Or, une _communion blanche _se pratique avec une hostie non
consacre.

L'abb-marquis en fut pour ses offres rejetes avec indignation;
mais l'homme de cour fut destitu. Et cela n'tait pas un fait
isol. Malheur  ceux qui se trouvaient en opposition de principes
et d'intrts avec Mme de Saint-Dizier ou ses amis! Tt ou tard,
directement ou indirectement, ils se voyaient frapps d'une
manire cruelle, presque toujours irrparable: ceux-ci dans leurs
relations les plus chres, ceux-l dans leur crdit; d'autres dans
leur honneur, d'autres enfin dans les fonctions officielles dont
ils vivaient; et cela par l'action sourde, latente, continue, d'un
dissolvant terrible et mystrieux qui minait invisiblement les
rputations, les fortunes, les positions les plus solidement
tablies, jusqu'au moment o elles s'abmaient  jamais au milieu
de la surprise et de l'pouvante gnrales.

On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de
Saint-Dizier ft devenue singulirement influente et redoutable.
Lors de la rvolution de Juillet, elle s'tait _rallie; _et,
chose bizarre! tout en conservant des relations de famille et de
socit avec quelques personnes trs fidles au culte de la
monarchie dchue, on lui attribuait encore beaucoup d'action et de
pouvoir. Disons enfin que le prince de Saint-Dizier tant dcd
sans enfants, depuis plusieurs annes, sa fortune personnelle,
trs considrable, tait retourne  son beau-frre pun, le pre
d'Adrienne de Cardoville; ce dernier tant mort depuis dix-huit
mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernire et
seule reprsentante de cette branche de la famille des Rennepont.

La princesse de Saint-Dizier attendait sa nice dans un assez
grand salon tendu de damas vert sombre; les meubles, recouverts de
pareille toffe, taient d'bne sculpt, ainsi que la
bibliothque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de
saintet, un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir,
achevaient de donner  cette pice une apparence austre et
lugubre. Mme de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau,
achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une
correspondance fort tendue et fort varie. Alors ge de
quarante-cinq ans environ, elle tait belle encore; les annes
avaient paissi sa taille, qui, autrefois d'une lgance
remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement
sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orn de
rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lisss en pais
bandeaux. Au premier abord on restait frapp de son air  la fois
digne et simple; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors
remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la
vie passe;  la voir si naturellement grave et rserve, l'on ne
pouvait s'habituer  la croire l'hrone de tant d'intrigues, de
tant d'aventures galantes; bien plus, si par hasard elle entendait
un propos quelque peu lger, la figure de cette femme, qui avait
fini par se croire  peu prs une mre de l'glise, exprimait
aussitt un tonnement candide et douloureux qui se changeait
bientt en un air de chastet rvolte et de commisration
ddaigneuse. Du reste, lorsqu'il le fallait, le sourire de la
princesse tait encore rempli de grce et mme d'une sduisante et
irrsistible bonhomie; son grand oeil bleu savait,  l'occasion,
devenir affectueux et caressant; mais si l'on osait froisser son
orgueil, contrarier ses volonts ou nuire  ses intrts, et
qu'elle pt, sans se compromettre, laisser clater ses
ressentiments, alors sa figure, habituellement placide et
srieuse, trahissait une froide et implacable mchancet.

 ce moment Mme Grivois entra dans le cabinet de la princesse,
tenant  la main le _rapport _que Florine venait de lui remettre
sur la matine d'Adrienne de Cardoville. Mme Grivois tait depuis
longtemps au service de Mme de Saint-Dizier; elle savait tout ce
qu'une femme de chambre intime peut et doit savoir de sa matresse
lorsque celle-ci a t fort galante.

tait-ce volontairement que la princesse avait conserv ce tmoin
si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse? c'est ce
qu'on ignorait gnralement. Ce qui demeurait vident, c'est que
Mme Grivois jouissait auprs de la princesse de grands privilges,
et qu'elle tait plutt comme une femme de compagnie que comme une
femme de chambre.

-- Voici, madame, les notes de Florine, dit Mme Grivois en
remettant le papier  la princesse.

-- J'examinerai cela _tout  l'heure, _rpondit Mme de Saint-
Dizier; mais, dites-moi, ma nice va se rendre ici. Pendant la
confrence  laquelle elle va assister, vous conduirez dans son
pavillon une personne qui doit bientt venir et qui vous demandera
de ma part.

-- Bien, madame.

-- Cet homme fera un inventaire exact de tout ce que renferme le
pavillon qu'Adrienne habite. Vous veillerez  ce que rien ne soit
omis: ceci est de la plus grande importance.

-- Oui, madame... mais si Georgette ou Hb veulent s'opposer...

-- Soyez tranquille, l'homme charg de cet inventaire a une
qualit telle, que lorsqu'elles le connatront, ces filles
n'oseront s'opposer  cet inventaire ni aux autres mesures qu'il a
encore  prendre... Il ne faudrait pas manquer, tout en
l'accompagnant, d'insister sur certaines particularits destines
 confirmer les bruits que vous avez rpandus depuis quelque
temps...

-- Soyez tranquille, madame, ces bruits ont maintenant la
consistance d'une vrit...

-- Bientt cette Adrienne si insolente et si hautaine sera donc
brise et force de demander grce... et  moi encore...

Un vieux valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte et
annona:

-- Monsieur l'abb d'Aigrigny!

-- Si Mlle de Cardoville se prsente, dit la princesse 
Mme Grivois, vous la prierez d'attendre un instant.

-- Oui, madame... dit la dugne, qui sortit avec le valet de
chambre.

Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny restrent seuls.



V. Le complot.

L'abb-marquis d'Aigrigny, on l'a facilement devin, le personnage
que l'on a dj vu rue du Milieu-des-Ursins, d'o il tait parti
pour Rome il y avait de cela trois mois environ. Le marquis tait
vtu de grand deuil avec son lgance accoutume. Il ne portait
pas la soutane; sa redingote noire, assez juste, et son gilet,
bien serr aux hanches, faisaient valoir l'lgance de sa taille;
son pantalon de casimir noir dcouvrait son pied parfaitement
chauss de brodequins vernis; enfin sa tonsure disparaissait au
milieu de la lgre calvitie qui avait un peu dgarni la partie
postrieure de sa tte. Rien dans son costume ne dcelait, pour
ainsi dire, le prtre, sauf peut-tre le manque absolu de favoris,
remarquable sur une figure aussi virile; son menton, frachement
ras, s'appuyait sur une haute et ample cravate noire noue avec
une crnerie militaire qui rappelait que cet abb-marquis, que ce
prdicateur en renom, alors l'un des chefs les plus actifs et les
plus influents de son ordre, avait, sous la Restauration, command
un rgiment de hussards aprs avoir fait la guerre avec les Russes
contre la France.

Arriv seulement le matin, le marquis n'avait pas revu la
princesse depuis que sa mre  lui, la marquise douairire
d'Aigrigny, tait morte auprs de Dunkerque, dans une terre
appartenant  Mme de Saint-Dizier, en appelant en vain son fils
pour adoucir l'amertume de ses derniers moments; mais un ordre,
auquel M. d'Aigrigny avait d sacrifier les sentiments les plus
sacrs de la nature, lui ayant t transmis de Rome, il tait
aussitt parti pour cette ville, non sans un mouvement
d'hsitation remarqu et dnonc par Rodin; car l'amour de
M. d'Aigrigny pour sa mre avait t le seul sentiment pur qui et
constamment travers sa vie. Lorsque le valet de chambre se fut
discrtement retir avec Mme Grivois, le marquis s'approcha
vivement de la princesse, lui tendit la main, et lui dit d'une
voix mue:

-- Herminie... ne m'avez-vous pas cach quelque chose dans vos
lettres?...  ses derniers moments, ma mre m'a maudit!

-- Non, non, Frdric... rassurez-vous... Elle et dsir votre
prsence... Mais bientt ses ides se sont troubles, et dans son
dlire... c'tait encore vous... qu'elle appelait...

-- Oui, dit le marquis avec amertume, son instinct maternel lui
disait sans doute que ma prsence aurait peut-tre pu la rendre 
la vie...

-- Je vous en prie... bannissez de si tristes souvenirs... ce
malheur est irrparable.

-- Une dernire fois, rptez-le-moi... Vraiment, ma mre n'a pas
t cruellement affecte de mon absence?... Elle n'a pas souponn
qu'un devoir plus imprieux m'appelait ailleurs?

-- Non, non, vous dis-je... Lorsque sa raison s'est machinalement
trouble, il s'en fallait de beaucoup que vous eussiez eu dj le
temps d'tre rendu auprs d'elle... Tous les tristes dtails que
je vous ai crits  ce sujet sont de la plus exacte vrit. Ainsi,
rassurez-vous...

-- Oui... ma conscience devrait tre tranquille... j'ai obi  mon
devoir en sacrifiant ma mre; et pourtant, malgr moi, je n'ai
jamais pu parvenir  ce complet dtachement qui nous est command
par ces terribles paroles: Celui qui ne hait pas son pre et sa
mre, et jusqu' son me, ne peut tre mon disciple.[10]

-- Sans doute, Frdric, ces renoncements sont pnibles; mais, en
change, que d'influence... que de pouvoir!

-- Il est vrai, dit le marquis aprs un moment de silence: que ne
sacrifierait-on pas pour rgner dans l'ombre sur ces tout-
puissants de la terre qui rgnent au grand jour! Ce voyage  Rome
que je viens de faire... m'a donn une nouvelle ide de notre
formidable pouvoir; car, voyez-vous, Herminie, c'est surtout de
Rome, de ce point culminant qui, quoi qu'on fasse, domine encore
la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force
de l'habitude ou de la tradition, soit par la foi... c'est de ce
point surtout qu'on peut embrasser notre action dans toute son
tendue... C'est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu
rgulier de ces milliers d'instruments, dont la personnalit
s'absorbe continuellement dans l'immuable personnalit de notre
ordre... Quelle puissance nous avons!... Vraiment, je suis
toujours saisi d'un sentiment d'admiration, presque effray, en
songeant qu'avant de nous appartenir l'homme pense, veut, croit,
agit  son gr... et lorsqu'il est  nous, au bout de quelques
mois... de l'homme il n'a plus que l'enveloppe: Intelligence,
esprit, raison, conscience, libre arbitre, tout est chez lui
paralys, dessch, atrophi, par l'habitude d'une obissance
muette et terrible, par la pratique de mystrieux exercices qui
brisent et tuent tout ce qu'il y a de libre et de spontan dans la
pense humaine. Alors,  ces corps privs d'mes, muets, mornes,
froids comme des cadavres, nous insufflons l'esprit de notre
ordre; aussitt ces cadavres marchent, vont, agissent, excutent,
mais sans sortir du cercle o ils sont  jamais enferms; c'est
ainsi qu'ils deviennent membres du corps gigantesque dont ils
excutent machinalement la volont, mais dont ils ignorent les
desseins, ainsi que la main excute les travaux les plus
difficiles sans connatre, sans comprendre la pense qui la
dirige.

En parlant ainsi, la physionomie du marquis d'Aigrigny prenait une
incroyable expression de superbe et de domination hautaine.

-- Oh! oui, cette puissance est grande, bien grande, dit la
princesse, d'autant plus formidable qu'elle s'exerce
mystrieusement sur les esprits et sur les consciences.

-- Tenez, Herminie, dit le marquis, j'ai eu sous mes ordres un
rgiment magnifique; rien n'tait plus clatant que l'uniforme de
mes hussards; bien souvent, le matin, par un beau soleil d't sur
un vaste champ de manoeuvres, j'ai prouv la mle et profonde
jouissance du commandement...  ma voix, mes cavaliers
s'branlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les
sabres luisaient, mes officiers, tincelants de broderies d'or,
couraient au galop rpter mes ordres: ce n'tait que bruit,
lumire, clat; tous ces soldats, braves ardents, lectriss par
la bataille, obissaient  un signe,  une parole de moi, je me
sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces
courages que je matrisais, comme je matrisais la fougue de mon
cheval de bataille... Eh bien, aujourd'hui, malgr nos mauvais
jours... moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis
le dire sans vanit aujourd'hui,  cette heure, je me sens mille
fois plus d'action, plus d'autorit, plus de force, plus d'audace,
 la tte de cette milice noire et muette, qui pense, veut, va et
obit machinalement selon que je dis; qui d'un signe se disperse
sur la surface du globe, ou se glisse doucement dans le mnage par
la confession de la femme et par l'ducation de l'enfant, dans les
intrts de famille par les confidences des mourants, sur le trne
par la conscience inquite d'un roi crdule et timor,  ct du
Saint-Pre enfin... cette manifestation vivante de la Divinit,
par les services qu'on lui rend ou qu'on lui impose... Encore une
fois, dites, cette domination mystrieuse qui s'tend depuis le
berceau jusqu' la tombe, depuis l'humble mnage de l'artisan
jusqu'au trne... depuis le trne jusqu'au sige sacr du vicaire
de Dieu; cette domination n'est-elle pas faite pour allumer ou
satisfaire la plus vaste ambition? Quelle carrire au monde m'et
offert ces splendides jouissances? Quel profond ddain ne dois-je
pas avoir pour cette vie frivole et brillante d'autrefois qui
pourtant nous faisait tant d'envieux, Herminie! Vous en souvenez-
vous? ajouta d'Aigrigny avec un sourire amer.

-- Combien vous avez raison, Frdric! reprit vivement la
princesse. Avec quel mpris on songe au pass... Comme vous,
souvent, je compare le pass au prsent, et alors quelle
satisfaction je ressens d'avoir suivi vos conseils! Car, enfin,
n'est-ce pas  vous que je dois de ne pas jouer le rle misrable
et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu'elle
a t belle et entoure?... Que ferais-je  cette heure? Je
m'efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde goste et
ingrat, ces hommes grossiers qui ne s'occupent des femmes que tant
qu'elles peuvent servir  leurs passions ou flatter leur vanit;
ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu'on appelle une
maison agrable... pour les autres... oui... de donner des ftes,
c'est--dire recevoir une foule d'indiffrents, et offrir des
occasions de se rencontrer  de jeunes couples amoureux qui, se
suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que
pour se trouver ensemble: stupide plaisir, en vrit, que
d'hberger cette jeunesse panouie, riante, amoureuse, qui regarde
le luxe et l'clat dont on l'entoure comme le cadre oblig de ses
joies et de ses amours insolents.

Il y avait tant de duret dans les paroles de la princesse, et sa
physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente
amertume de ses regrets se trahissait malgr elle.

-- Non, non, reprit-elle, grce  vous, Frdric, aprs un dernier
et clatant triomphe, j'ai rompu sans retour avec ce monde qui
bientt m'aurait abandonne, moi si longtemps son idole et sa
reine; j'ai chang de royaume... Au lieu d'hommes dissips, que je
dominais par une frivolit suprieure  la leur, je me suis vue
entoure d'hommes considrables, redouts, tout-puissants, dont
plusieurs gouvernaient l'tat; je me suis dvoue  eux comme ils
se sont dvous  moi. Alors seulement j'ai joui du bonheur que
j'avais toujours rv... j'ai eu une part active, une forte
influence dans les plus grands intrts du monde; j'ai t initie
aux secrets les plus graves; j'ai pu frapper srement qui m'avait
raille ou hae; j'ai pu lever au-del de leurs esprances ceux
qui me servaient, me respectaient et m'obissaient.

-- En quelques mots, Herminie, vous venez de rsumer ce qui fera
toujours notre force... en nous recrutant des proslytes...
Trouver la facilit de satisfaire srement ses haines et ses
sympathies, et acheter au prix d'une obissance passive  la
hirarchie de l'ordre sa part de mystrieuse domination sur le
reste du monde... Et il y a des fous... des aveugles, qui nous
croient abattus parce que nous avons  lutter contre quelques
mauvais jours, dit M. d'Aigrigny avec ddain, comme si nous
n'tions pas surtout fonds, organiss pour la lutte... comme si
dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activit
nouvelle... Sans doute les temps sont mauvais... mais ils
deviendront meilleurs... Et vous le savez, il est presque certain
que dans quelques jours, le 13 fvrier, nous disposerons d'un
moyen d'action assez puissant pour rtablir notre influence un
moment branle.

-- Vous voulez parler de l'affaire des mdailles?...

-- Sans doute et je n'avais autant de hte d'tre de retour ici
que pour assister  ce qui pour nous est un si grand vnement.

-- Vous avez su... la fatalit qui encore une fois a failli
renverser tant de projets si laborieusement conus?...

-- Oui, tout  l'heure, en arrivant, j'ai vu Rodin...

-- Il vous a dit...

-- L'inconcevable arrive de l'Indien et des filles du gnral
Simon au chteau de Cardoville aprs le double naufrage qui les a
jets sur la cte de Picardie... Et l'on croyait les jeunes filles
 Leipzig... l'Indien  Java... les prcautions taient si bien
prises... En vrit, ajouta le marquis avec dpit, on dirait
qu'une invisible puissance protge toujours cette famille!

-- Heureusement, Rodin est homme de ressources et d'activit,
reprit la princesse; il est venu hier soir... nous avons
longuement caus.

-- Et le rsultat de votre entretien est excellent... Le soldat va
tre loign pendant deux jours... le confesseur de sa femme est
prvenu, le reste aprs ira de soi-mme... demain, ces jeunes
filles ne seront plus  craindre... Reste l'Indien... il est 
Cardoville, dangereusement bless; nous avons donc du temps pour
agir...

-- Mais ce n'est pas tout, reprit la princesse, il y a encore,
sans compter ma nice, deux personnes qui, pour nos intrts, ne
doivent pas se trouver  Paris le 13 fvrier.

-- Oui, M. Hardy... mais son ami le plus cher, le plus intime, le
trahit: il est  nous, et par lui on a attir M. Hardy dans le
Midi, d'o il est presque impossible qu'il revienne avant un mois.
Quant  ce misrable ouvrier vagabond surnomm Couche-tout-nu...

-- Ah!... fit la princesse avec une exclamation de pudeur
rvolte...

-- Cet homme ne nous inquite pas... Enfin Gabriel, sur qui repose
notre espoir certain, ne sera pas abandonn d'une minute jusqu'au
grand jour... Tout semble donc nous promettre le succs... et plus
que jamais... il nous faut  tout prix le succs. C'est pour nous
une question de vie ou de mort... car en revenant je me suis
arrt  Forli... J'ai vu le duc d'Orbano; son influence sur
l'esprit du roi est toute-puissante... absolue... il a
compltement accapar son esprit, c'est donc avec le duc seul
qu'il est possible de traiter...

-- Eh bien?

-- D'Orbano se fait fort, et il le peut, je le sais, de nous
assurer une existence lgale, hautement protge dans les tats de
son matre, avec le privilge exclusif de l'ducation de la
jeunesse... Grce  de tels avantages, il ne nous faudrait pas en
ce pays plus de deux ou trois ans pour y tre tellement enracins,
que ce serait au duc d'Orbano  nous demander appui  son tour;
mais aujourd'hui qu'il peut tout, il met une condition absolue 
ses services.

-- Et cette condition?...

-- 5 000 000 comptants, et une pension annuelle de 100 000 francs.

-- C'est beaucoup!...

-- Et c'est peu, si l'on songe qu'une fois le pied dans ce pays,
on rentrerait promptement dans cette somme, qui, aprs tout, est 
peine la huitime partie de celle que l'affaire des mdailles,
heureusement conduite, doit assurer  l'ordre...

-- Oui... prs de quarante millions... dit la princesse d'un air
pensif.

-- Et encore... ces cinq millions que d'Orbano demande ne seraient
qu'une avance... ils nous rentreraient par des dons volontaires,
en raison mme de l'accroissement de notre influence par
l'ducation des enfants, qui nous donnerait la famille... et peu 
peu la confiance de ceux qui gouvernent... Et ils hsitent!...
s'cria le marquis en haussant les paules avec ddain. Et il est
des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire! ils ne
voient donc pas qu'en nous abandonnant l'ducation, ce que nous
demandons avant toute chose, nous faonnons le peuple  cette
obissance muette et morne,  cette soumission de serf et de
brute, qui assure le repos des tats par l'immobilit de l'esprit!
Et quand on songe pourtant que la majorit des classes nobles et
de la riche bourgeoisie nous dteste et nous hait! Ces stupides ne
comprennent donc pas que, du jour o nous aurons persuad au
peuple que son atroce misre est une loi immuable, ternelle de la
destine; qu'il doit renoncer au coupable espoir de toute
amlioration  son sort; qu'il doit enfin regarder comme un crime
aux yeux de Dieu d'aspirer au bien-tre dans ce monde, puisque les
rcompenses d'en haut sont en raison des souffrances d'ici-bas; de
ce jour-l, il faudra bien que le peuple, hbt par cette
conviction dsesprante, se rsigne  croupir dans sa fange et
dans sa misre; alors toutes ses impatientes aspirations vers des
jours meilleurs seront touffes, alors seront rsolues ces
questions menaantes qui rendent pour les gouvernants l'avenir si
sombre et si effrayant... Ces gens ne voient donc pas que cette
foi aveugle, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de
frein pour le conduire et le mater... tandis que nous ne demandons
aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s'ils
avaient seulement l'intelligence de leur corruption, donner un
stimulant de plus  leurs plaisirs?

-- Il n'importe, Frdric, reprit la princesse; ainsi que vous le
dites, un grand jour approche... Avec prs de quarante millions
que l'ordre peut possder par l'heureux succs de l'affaire des
mdailles... on peut tenter srement bien des grandes choses...
Comme levier, entre les mains de l'ordre, un tel moyen d'action
serait d'une porte incalculable, dans ce temps o tout se vend et
s'achte.

-- Et puis, reprit M. d'Aigrigny d'un air pensif, il ne faut pas
se le dissimuler... ici la raction continue... l'exemple de la
France est tout... C'est  peine si en Autriche et en Hollande
nous pouvons nous maintenir... les ressources de l'ordre diminuent
de jour en jour. C'est un moment de crise; mais il peut se
prolonger. Aussi, grce  cette ressource immense... des
mdailles, nous pouvons non seulement braver toutes les
ventualits, mais encore nous tablir puissamment, grce 
l'offre du duc d'Orbano, que nous acceptons... Alors, de ce centre
inexpugnable, notre rayonnement serait incalculable... Ah! le 13
fvrier, ajouta M. d'Aigrigny aprs un moment de silence, en
secouant la tte, le 13 fvrier peut tre pour notre puissance une
date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a
donn pour ainsi dire une nouvelle vie.

-- Aussi ne faut-il rien pargner, dit la princesse, pour russir
 tout prix... Des six personnes que vous avez  craindre, cinq
sont ou seront hors d'tat de vous nuire... Il reste donc ma
nice... et vous savez que je n'attendais que votre arrive pour
prendre une dernire rsolution... Toutes mes dispositions sont
prises, et, ce matin mme, nous commencerons  agir...

-- Vos soupons ont-ils augment, depuis votre dernire lettre?

-- Oui... je suis certaine qu'elle est plus instruite qu'elle ne
veut le paratre... et, dans ce cas, nous n'aurions pas de plus
dangereuse ennemie.

-- Telle a t toujours mon opinion... Aussi, il y a six mois,
vous ai-je engage  prendre en tous cas les mesures que vous avez
prises, et qui rendent facile aujourd'hui ce qui sans cela et t
impossible.

-- Enfin, dit la princesse avec une expression de joie haineuse et
amre, ce caractre indomptable sera bris, je vais tre venge de
tant d'insolents sarcasmes que j'ai t oblige de dvorer pour ne
pas veiller ses soupons; moi... moi, avoir tout support
jusqu'ici... car cette Adrienne a pris comme  tche,
l'imprudente... de m'irriter contre elle...

-- Qui vous offense m'offense. Vous le savez, Herminie, mes haines
sont les vtres.

-- Et vous-mme... mon ami... combien de fois avez-vous t en
butte  sa poignante ironie!

-- Mes instincts m'ont rarement tromp... je suis certain que
cette jeune fille peut tre pour nous un ennemi dangereux... trs
dangereux, dit le marquis d'une voix brve et dure.

-- Aussi faut-il qu'elle ne soit plus  craindre, rpondit
Mme de Saint-Dizier en regardant fixement le marquis.

-- Avez-vous vu le docteur Baleinier et Tripeaud? demanda-t-il.

-- Ils seront ici ce matin... Je les ai avertis de tout.

-- Vous les avez trouvs bien disposs contre elle?

-- Parfaitement... Adrienne ne se dfie en rien du docteur, qui a
toujours su conserver, jusqu' un certain point, sa confiance...
Du reste, une circonstance qui me semble inexplicable vient encore
 notre aide.

-- Que voulez-vous dire?

-- Ce matin Mme Grivois a t, selon mes ordres, rappeler 
Adrienne que je l'attendais  midi pour une affaire importante. En
approchant du pavillon, Mme Grivois a vu ou a cru voir Adrienne
rentrer par la petite porte du jardin.

-- Que dites-vous?... Serait-il possible?... En a-t-on la preuve
positive? s'cria le marquis.

-- Jusqu' prsent il n'y a pas d'autre preuve que la dposition
spontane de Mme Grivois... Mais j'y songe, dit la princesse en
prenant un papier plac auprs d'elle, voici le rapport que me
fait chaque jour une des femmes d'Adrienne.

-- Celle que Rodin est parvenu  faire placer auprs de votre
nice?

-- Elle-mme, et comme cette crature se trouve dans la plus
entire dpendance de Rodin, elle nous a parfaitement servis
jusqu'ici... Peut-tre dans ce rapport trouvera-t-on la
confirmation de ce que Mme Grivois affirme avoir vu.

 peine la princesse eut-elle jet les yeux sur cette note,
qu'elle s'cria presque avec effroi:

-- Que vois-je?... mais c'est donc le dmon que cette fille?

-- Que dites-vous?

-- Le rgisseur de cette terre qu'elle a vendue, en crivant 
Adrienne pour lui demander sa protection, l'a instruite du sjour
du prince indien au chteau. Elle sait qu'il est son parent... et
elle vient d'crire  son ancien professeur de peinture, Norval,
de partir en poste avec des costumes indiens, des cachemires, afin
de ramener ici tout de suite ce prince Djalma... lui... qu'il faut
 tout prix loigner de Paris.

Le marquis plit et dit  Mme de Saint-Dizier:

-- S'il ne s'agit pas d'un nouveau caprice de votre nice...
l'empressement qu'elle met  mander ici ce parent... prouve
qu'elle en sait encore plus que vous n'aviez os le souponner...
Elle est instruite de l'affaire des mdailles. Elle peut tout
perdre... prenez garde!...

-- Alors, dit rsolument la princesse, il n'y a plus  hsiter...
il faut pousser les choses plus que nous ne l'avions pens... et
que ce matin mme tout soit fini...

-- Oui... mais c'est presque impossible.

-- Tout se peut; le docteur et M. Tripeaud sont  nous, dit
vivement la princesse.

-- Quoique je sois aussi sr que vous-mme du docteur... et de
M. Tripeaud dans cette circonstance, il ne faudra aborder cette
question, qui les effrayera d'abord... qu'aprs l'entretien que
nous allons avoir avec votre nice... Il vous sera facile, malgr
sa finesse, de savoir  quoi nous en tenir... Et si nos soupons
se ralisent... si elle est instruite de ce qu'il serait dangereux
qu'elle st... alors aucun mnagement, surtout aucun retard. Il
faut qu'aujourd'hui tout soit termin. Il n'y a pas  hsiter.

-- Avez-vous pu faire prvenir l'homme en question? dit la
princesse aprs un moment de silence.

-- Il doit tre ici  midi... Il ne peut tarder.

-- J'ai pens que nous serions ici trs commodment pour ce que
nous voulons... cette pice n'est spare du petit salon que par
une portire; on l'abaissera... et votre homme pourra se placer
derrire.

--  merveille.

-- C'est un homme sr?

-- Trs sr... nous l'avons dj souvent employ dans des
circonstances pareilles; il est aussi habile que discret...

 ce moment on frappa lgrement  la porte.

-- Entrez! dit la princesse.

-- M. le docteur Baleinier fait demander si madame la princesse
peut le recevoir, dit un valet de chambre.

-- Certainement, priez-le d'entrer.

-- Il y a aussi un monsieur  qui M. l'abb a donn rendez-vous
ici  midi, et que, selon ses ordres, j'ai fait attendre dans
l'oratoire.

-- C'est l'homme en question, dit le marquis  la princesse, il
faudrait d'abord l'introduire; il est inutile, quant  prsent,
que le docteur Baleinier le voie.

-- Faites venir d'abord cette personne, dit la princesse; puis,
lorsque je sonnerai, vous prierez M. le docteur Baleinier
d'entrer; dans le cas o M. le baron Tripeaud se prsenterait,
vous le conduiriez de mme ici; ensuite ma porte sera absolument
ferme, except pour Mlle Adrienne.

Le valet de chambre sortit.



VI. Les ennemis d'Adrienne.

Le valet de chambre de la princesse de Saint-Dizier rentra bientt
avec un petit homme ple, vtu de noir et portant des lunettes; il
avait sous son bras gauche un assez long tui en maroquin noir.

La princesse dit  cet homme:

-- Monsieur l'abb vous a prvenu de ce qu'il y avait  faire?

-- Oui, madame, dit l'homme d'une petite voix grle et flte, en
faisant un profond salut.

-- Serez-vous convenablement dans cette pice? lui dit la
princesse.

Et ce disant, elle le conduisit  une chambre voisine, seulement
spare de son cabinet par une portire...

-- Je serai l trs convenablement, madame la princesse, rpondit
l'homme aux lunettes avec un nouveau et profond salut.

-- En ce cas, monsieur, veuillez entrer dans cette chambre, j'irai
vous avertir lorsqu'il en sera temps...

-- J'attendrai vos ordres, madame la princesse.

-- Et rappelez-vous surtout mes recommandations, ajouta le marquis
en dtachant les embrasses de la portire.

-- Monsieur l'abb peut tre tranquille...

La portire, de lourde toffe, retomba et cacha ainsi compltement
l'homme aux lunettes. La princesse sonna; quelques moments aprs,
la porte s'ouvrit et on annona le docteur Baleinier, l'un des
personnages importants de cette histoire.

Le docteur Baleinier avait cinquante ans environ, une taille
moyenne, replte, la figure pleine, luisante et colore. Ses
cheveux gris, trs lisss et assez longs, spars par une raie au
milieu du front, s'aplatissaient sur les tempes; il avait conserv
l'usage de la culotte courte en drap de soie noire, peut-tre
encore parce qu'il avait la jambe belle; des boucles d'or nouaient
ses jarretires et les attaches de ses souliers de maroquin bien
luisants; il portait une cravate, un gilet et un habit noirs, ce
qui lui donnait l'air quelque peu clrical; sa main blanche et
potele disparaissait  demi cache sous une manchette de batiste
 petits plis, et la gravit de son costume n'en excluait pas la
recherche. Sa physionomie tait souriante et fine, son petit oeil
annonait une pntration et une sagacit rares; homme du monde et
de plaisir, gourmet trs dlicat, spirituel causeur, prvenant
jusqu' l'obsquiosit, souple, adroit, insinuant, le docteur
Baleinier tait l'une des plus anciennes cratures de la coterie
congrganiste de la princesse de Saint-Dizier. Grce  cet appui
tout-puissant dont on ignorait la cause, le docteur, longtemps
ignor malgr un savoir rel et un mrite incontestable, s'tait
trouv nanti, sous la Restauration, de deux sincures mdicales
trs lucratives, et peu  peu d'une nombreuse clientle; mais il
faut dire qu'une fois sous le patronage de la princesse, le
docteur se prit tout  coup  observer scrupuleusement ses devoirs
religieux; il communia une fois la semaine, et trs publiquement,
 la grand'messe de Saint-Thomas-d'Aquin. Au bout d'un an, une
certaine classe de malades, entrane par l'exemple et par
l'enthousiasme de la coterie de Mme de Saint-Dizier, ne voulut
plus d'autre mdecin que le docteur Baleinier, et sa clientle
prit bientt un accroissement extraordinaire. On juge facilement
de quelle importance il tait pour l'ordre d'avoir parmi ses
_membres externes _l'un des praticiens les plus rpandus de Paris.
Un mdecin a aussi son sacerdoce. Admis  toute heure dans la plus
secrte intimit de famille, un mdecin sait, devine, peut aussi
bien des choses... Enfin, comme le prtre, il a l'oreille des
malades et des mourants. Or, lorsque celui qui est charg du salut
du corps et celui qui est charg du salut de l'me s'entendent et
s'entr'aident dans un intrt commun, il n'est rien... (certains
cas chants) qu'ils ne puissent obtenir de la faiblesse ou de
l'pouvante d'un agonisant, non pour eux-mmes, les lois s'y
opposent, mais pour des tiers appartenant plus ou moins  la
classe si commode des _hommes de paille. _Le docteur Baleinier
tait donc l'un des membres externes les plus actifs et les plus
prcieux de la congrgation de Paris. Lorsqu'il entra, il alla
baiser la main de la princesse avec une galanterie parfaite.

-- Toujours exact, mon cher monsieur Baleinier.

-- Toujours heureux, toujours empress de me rendre  vos ordres,
madame; puis, se retournant vers le marquis, auquel il serra
cordialement la main, il ajouta:

-- Enfin! vous voil... Savez-vous que trois mois, c'est bien long
pour vos amis!...

-- Le temps est aussi long pour ceux qui partent que pour ceux qui
restent, mon cher docteur... Eh bien! voil le grand jour... Mlle
de Cardoville va venir...

-- Je ne suis pas sans inquitude, dit la princesse; si elle avait
quelque soupon?

-- C'est impossible, dit M. Baleinier; nous sommes les meilleurs
amis du monde... Vous savez que Mlle Adrienne a toujours t en
confiance avec moi... Avant-hier encore nous avons ri beaucoup...
Et comme je lui faisais, selon mon habitude, des observations sur
son genre de vie au moins excentrique... et sur la singulire
exaltation d'ides o je la trouve parfois...

-- M. Baleinier ne manque jamais d'insister sur ces circonstances
en apparence fort insignifiantes, dit Mme de Saint-Dizier au
marquis d'un air significatif.

-- Et c'est en effet trs essentiel, reprit celui-ci.

-- Mlle Adrienne a rpondu  mes observations, reprit le docteur,
en se moquant de moi le plus gaiement, le plus spirituellement du
monde; car, il faut l'avouer, cette jeune fille a bien l'esprit
des plus distingus que je connaisse.

-- Docteur!... docteur!... dit Mme de Saint-Dizier, pas de
faiblesse au moins!

Au lieu de lui rpondre tout d'abord, M. Baleinier prit sa bote
d'or dans la poche de son gilet, l'ouvrit et y puisa une prise de
tabac qu'il aspira lentement, et regardant la princesse d'un air
tellement significatif qu'elle parut compltement rassure:

-- De la faiblesse!... moi, madame! dit enfin M. Baleinier en
secouant de sa main blanche et potele quelques grains de tabac
pars sur les plis de sa chemise; n'ai-je pas eu l'honneur de
m'offrir volontairement  vous afin de vous sortir de l'embarras
o je vous voyais?

-- Et vous seul au monde pouviez nous rendre cet important
service, dit M. d'Aigrigny.

-- Vous voyez donc bien, madame, reprit le docteur, que je ne suis
pas un homme  _faiblesse... _car j'ai parfaitement compris la
porte de mon action... mais il s'agit, m'a-t-on dit, d'intrts
si immenses...

-- Immenses... en effet, dit M. d'Aigrigny; un intrt capital.

-- Alors je n'ai pas d hsiter, reprit M. Baleinier; soyez donc
sans inquitude! Laissez-moi, en homme de got et de bonne
compagnie, rendre justice et hommage  l'esprit charmant et
distingu de Mlle Adrienne, et quand viendra le moment d'agir,
vous me verrez  l'oeuvre...

-- Peut-tre... ce moment sera-t-il plus rapproch que nous ne le
pensions... dit Mme de Saint-Dizier en changeant un regard avec
M. d'Aigrigny.

-- Je suis et serai toujours prt... dit le mdecin;  ce sujet je
rponds de tout ce qui me concerne... Je voudrais bien tre aussi
tranquille sur toutes choses.

-- Est-ce que votre maison de sant n'est pas toujours aussi  la
mode... que peut l'tre une maison de sant? dit Mme de Saint-
Dizier en souriant  demi.

-- Au contraire... je me plaindrais presque d'avoir trop de
pensionnaires. Ce n'tait pas de cela qu'il s'agit; mais en
attendant Mlle Adrienne, je puis vous dire deux mots d'une affaire
qui ne la touche qu'indirectement, car il s'agit de la personne
qui a achet la terre de Cardoville, une certaine Mme de la
Sainte-Colombe, qui m'a pris pour mdecin, grce aux manoeuvres
habiles de Rodin.

-- En effet, dit M. d'Aigrigny, Rodin m'a crit  ce sujet... sans
entrer dans de grands dtails.

-- Voici le fait, dit le docteur. Cette Mme de la Sainte-Colombe,
qu'on avait crue d'abord assez facile  conduire, s'est montre
trs rcalcitrante  l'endroit de sa conversion... Dj deux
directeurs ont renonc  faire son salut. En dsespoir de cause,
Rodin lui avait dtach le petit Philippon. Il est adroit, tenace,
et surtout d'une patience... impitoyable... C'tait l'homme qu'il
fallait. Lorsque j'ai eu Mme de la Sainte-Colombe pour cliente,
Philippon m'a demand mon aide, qui lui tait naturellement
acquise; nous sommes convenus de nos faits... Je ne devais pas
avoir l'air de le connatre le moins du monde... Il devait me
tenir au courant des variations de l'tat moral de sa pnitente...
afin que, par une mdication trs inoffensive, du reste, car
l'tat de la malade est peu grave, il me ft possible de faire
prouver  celle-ci des alternatives de bien-tre ou de mal-tre
assez sensibles, selon que son directeur serait content ou
mcontent d'elle... afin qu'il pt lui dire: Vous le voyez,
madame: tes-vous dans la bonne voie, la grce ragit sur votre
sant, et vous vous trouvez mieux... retombez-vous, au contraire,
dans la voie mauvaise, vous prouvez certain malaise physique:
preuve vidente de l'influence toute-puissante de la foi, non
seulement sur l'me, mais sur le corps.

-- Il est sans doute pnible, dit M. d'Aigrigny avec un sang-froid
parfait, d'tre oblig d'en arriver  de tels moyens pour arracher
les opinitres  la perdition, mais il faut pourtant bien
proportionner les modes d'action  l'intelligence ou au caractre
des individus.

-- Du reste, reprit le docteur, Mme la princesse a pu observer, au
couvent de Sainte-Marie, que j'ai maintes fois employ trs
fructueusement, pour le repos et pour le salut de l'me de
quelques-unes de nos malades, ce moyen, je le rpte, extrmement
innocent. Ces alternatives varient, tout au plus, entre le mieux
et le moins bien; mais si faibles que soient ces diffrences...
elles ragissent souvent trs efficacement sur certains esprits...
Il en avait t ainsi  l'gard de Mme de la Sainte-Colombe. Elle
tait dans une si bonne voie de gurison morale et physique, que
Rodin avait cru pouvoir engager Philippon  conseiller la campagne
 sa pnitente... craignant  Paris l'occasion des rechutes... Ce
conseil, joint au dsir qu'avait cette femme de jouer  la dame de
paroisse, l'avait dtermine  acheter la terre de Cardoville, bon
placement, du reste; mais ne voil-t-il pas qu'hier ce malheureux
Philippon est venu m'apprendre que Mme de la Sainte-Colombe tait
sur le point de faire une norme rechute, morale... bien entendu,
car le physique est maintenant dans un tat de prosprit
dsesprant. Or, cette rechute paraissait cause par un entretien
qu'aurait eu cette dame avec un certain Jacques Dumoulin, que vous
connaissez, m'a-t-on dit, mon cher abb, et qui s'est, on ne sait
pas comment, introduit auprs d'elle.

-- Ce Jacques Dumoulin, dit le marquis avec dgot, est un de ces
hommes que l'on emploie et que l'on mprise; c'est un crivain
rempli de fiel, d'envie et de haine... ce qui lui donne une
certaine loquence brutale et incisive... Nous le payons assez
grassement pour attaquer nos ennemis, quoiqu'il soit quelquefois
douloureux de voir dfendre par une telle plume les principes que
nous respectons... Car ce misrable vit comme un bohmien, ne
quitte pas les tavernes, et est presque toujours ivre... Mais, il
faut l'avouer, sa verve injurieuse est inpuisable... et il est
vers dans les connaissances thologiques les plus ardues, ce qui
nous le rend parfois trs utile...

-- Eh bien... quoique Mme de la Sainte-Colombe ait soixante ans...
il parat que ce Dumoulin aurait des vises matrimoniales sur la
fortune considrable de cette femme... Vous ferez bien, je crois,
de prvenir Rodin, afin qu'il se dfie des tnbreux manges de ce
drle... Mille pardons de vous avoir si longtemps entretenu de ces
misres... Mais  propos du couvent de Sainte-Marie, dont j'avais
tout  l'heure l'honneur de vous parler, madame, ajouta le docteur
en s'adressant  la princesse, il y a longtemps que vous n'y tes
alle?

La princesse changea un vif regard avec M. d'Aigrigny et
rpondit:

-- Mais... il y a huit jours... environ.

-- Vous y trouverez alors bien du changement: le mur qui tait
mitoyen avec ma maison de sant a t abattu, car l'on va
construire l un nouveau corps de btiment et une chapelle...
l'ancienne tait trop petite. Du reste, je dois dire,  la louange
de Mlle Adrienne, ajouta le docteur avec un singulier demi-
sourire, qu'elle m'avait promis pour cette chapelle la copie d'une
Vierge de Raphal.

-- Vraiment... c'tait plein d'-propos, dit la princesse. Mais
voici bientt midi et M. Tripeaud ne vient pas.

-- Il est subrog tuteur de Mlle de Cardoville, dont il a gr les
biens comme ancien agent d'affaires du comte-duc, dit le marquis
visiblement proccup, et sa prsence nous est absolument
indispensable; il serait bien  dsirer qu'il ft ici avant
l'arrive de Mlle de Cardoville, qui peut entrer d'un moment 
l'autre.

-- Il est dommage que son portrait ne puisse pas le remplacer ici,
dit le docteur en souriant avec malice et tirant de sa poche une
petite brochure.

-- Qu'est-ce que cela, docteur? lui demanda la princesse.

-- Un de ces pamphlets anonymes qui paraissent de temps  autre...
Il est intitul: _le Flau, _et le portrait du baron Tripeaud y
est trac avec tant de sincrit, que ce n'est plus de la
satire... cela tombe dans la ralit; tenez, coutez plutt. Cette
esquisse est intitule:

TYPE DU LOUP-CERVIER

_M. le baron Tripeaud._ -- Cet homme, qui se montre aussi
bassement humble envers certaines supriorits sociales qu'il se
montre insolent et grossier envers ceux qui dpendent de lui; cet
homme est l'incarnation vivante et effrayante de la partie
mauvaise de l'aristocratie bourgeoise et industrielle, de _l'homme
d'argent, _du spculateur cynique, sans coeur, sans foi, sans me,
qui jouerait  la hausse ou  la baisse sur la mort de sa mre, si
la mort de sa mre avait action sur le cours de la Rente. Ces
gens-l ont tous les vices odieux des nouveaux affranchis, non pas
de ceux qu'un travail honnte, patient et digne a noblement
enrichis, mais de ceux qui ont t soudainement favoriss par un
aveugle caprice du hasard ou par un heureux coup de filet dans les
eaux fangeuses de l'agiotage. Une fois parvenus, ces gens-l
hassent le peuple, parce que le peuple leur rappelle l'origine
dont ils rougissent; impitoyables pour l'affreuse misre des
masses, ils l'attribuent  la paresse,  la dbauche, parce que
cette calomnie met  l'aise leur barbare gosme. Et ce n'est pas
tout. Du haut de son coffre-fort et du haut de son double droit
d'lecteur ligible, M. le baron Tripeaud insulte comme tant
d'autres  la pauvret,  l'incapacit politique:

De l'officier de fortune qui, aprs quarante ans de guerre et de
service, peut  peine vivre d'une retraite insuffisante;

Du magistrat qui a consum sa vie  remplir de tristes et
austres devoirs, et qui n'est pas mieux rtribu  la fin de ses
jours;

Du savant qui a illustr son pays par d'utiles travaux, ou du
professeur qui a initi des gnrations entires  toutes les
connaissances humaines;

Du modeste et vertueux prtre de campagne, le plus pur
reprsentant de l'vangile dans son sens charitable, fraternel et
dmocratique, etc.

Dans cet tat de choses, comment M. le baron de l'industrie
n'aurait-il pas le plus insolent mpris pour cette foule imbcile
d'honntes gens qui aprs avoir donn au pays leur jeunesse, leur
ge mr, leur sang, leur intelligence, leur savoir, se voient
dnier les droits dont il jouit, lui, parce qu'il a gagn un
million  un jeu dfendu par la loi ou  une industrie dloyale?

Il est vrai que les optimistes disent  ces parias de la
civilisation dont on ne saurait trop vnrer, trop honorer la
pauvret digne et fire: _Achetez des proprits, _vous serez
ligibles et lecteurs.

Arrivons  la biographie de M. le baron: Andr Tripeaud, fils
d'un palefrenier d'auberge...

 ce moment, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le
valet de chambre annona:

-- M. le baron Tripeaud! Le docteur Baleinier remit sa brochure
dans sa poche, fit le salut le plus cordial au financier, et se
leva mme pour lui serrer la main.

M. le baron entra en se confondant depuis la porte en salutations.

-- J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de madame la
princesse... elle sait qu'elle peut toujours compter sur moi.

-- En effet, j'y compte, monsieur Tripeaud, et surtout dans cette
circonstance.

-- Si les intentions de madame la princesse sont toujours les
mmes au sujet de Mlle de Cardoville...

-- Toujours, monsieur, et c'est pour cela que nous nous runissons
aujourd'hui.

-- Madame la princesse peut tre assure de mon concours, ainsi
que je le lui ai dj promis... Je crois aussi que la plus grande
svrit doit tre enfin employe... et que mme s'il tait
ncessaire de...

-- C'est aussi notre opinion, se hta de dire le marquis en
faisant un signe  la princesse et lui montrant d'un regard
l'endroit o tait cach l'homme aux lunettes; nous sommes tous
parfaitement d'accord, reprit-il; seulement, convenons encore bien
de ne laisser aucun point douteux dans l'intrt de cette jeune
personne, car son intrt seul nous guide; provoquons sa sincrit
par tous les moyens possibles...

-- Mademoiselle vient d'arriver du pavillon du jardin; elle
demande si elle peut voir madame, dit le valet de chambre en se
prsentant de nouveau aprs avoir frapp.

-- Dites  mademoiselle que je l'attends, dit la princesse; et
maintenant, je n'y suis pour personne... sans exception... vous
l'entendez?... pour personne absolument...

Puis, soulevant la portire derrire laquelle l'homme tait cach,
Mme de Saint-Dizier lui fit un signe d'intelligence, et la
princesse rentra dans le salon.

Chose trange, pendant le peu de temps qui prcda l'arrive
d'Adrienne, les diffrents acteurs de cette scne semblrent
inquiets, embarrasss, comme s'ils eussent vaguement redout sa
prsence.

Au bout d'une minute, Mlle de Cardoville entra chez sa tante.



VII. L'escarmouche.

En entrant, Mlle de Cardoville jeta sur un fauteuil son chapeau de
castor gris, qu'elle avait mis pour traverser le jardin; on vit
alors sa belle chevelure d'or qui pendait de chaque ct sur son
visage en longs et lgers tire-bouchons, et se tordait en grosse
natte derrire sa tte. Adrienne se prsentait sans hardiesse,
mais avec une aisance parfaite; sa physionomie tait gaie,
souriante, ses grands yeux noirs semblaient encore plus brillants
que de coutume. Lorsqu'elle aperut l'abb d'Aigrigny, elle fit un
mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura
ses lvres vermeilles. Aprs avoir fait un gracieux signe de tte
au docteur, et pass devant le baron Tripeaud sans le regarder,
elle salua la princesse d'une demi-rvrence du meilleur et du
plus grand air.

Quoique la dmarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d'une
extrme distinction, d'une convenance parfaite et surtout
empreinte d'une grce toute fminine, on y sentait pourtant un _je
ne sais quoi _de rsolu, d'indpendant et de fier, trs rare chez
les femmes, surtout chez les jeunes filles de son ge; enfin ses
mouvements, sans tre brusques, n'avaient rien de contraint, de
raide ou d'apprt; ils taient, si cela se peut dire, francs et
dgags comme son caractre; on y sentait circuler la vie, la
sve, la jeunesse, et l'on devinait que cette organisation,
compltement expansive, loyale et dcide, n'avait pu jusqu'alors
se soumettre  la compression d'un rigorisme affect.

Chose assez bizarre, quoiqu'il ft homme du monde, homme de grand
esprit, homme d'glise des plus remarquables par son loquence, et
surtout homme de domination et d'autorit, le marquis d'Aigrigny
prouvait un malaise involontaire, une gne inconcevable, presque
pnible... en prsence d'Adrienne de Cardoville; lui toujours si
matre de soi, lui habitu  exercer une influence toute-
puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, trait au
moins d'gal  gal avec des ttes couronnes, se sentait
embarrass, au-dessous de lui-mme, en prsence de cette jeune
fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa
mordante ironie... Or, comme gnralement les hommes habitus 
imposer beaucoup aux autres sont trs prs de har les personnes
qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les
raillent, ce n'tait pas prcisment de l'affection que le marquis
portait  la nice de la princesse de Saint-Dizier. Depuis
longtemps mme et contre son ordinaire, il n'essayait plus sur
Adrienne cette sduction, cette fascination de la parole,
auxquelles il devait habituellement un charme presque
irrsistible; il se montrait avec elle, sec, tranchant, srieux,
et se rfugiait dans une sphre glace de dignit hautaine et de
rigidit austre qui paralysaient compltement les qualits
aimables dont il tait dou, et dont il tirait ordinaire un si
excellent et si fcond parti... De tout ceci Adrienne s'amusait
fort, mais trs imprudemment; car les motifs les plus vulgaires
engendrent souvent des haines implacables.

Ces antcdents poss, on comprendra les divers sentiments et les
intrts varis qui animaient les diffrents acteurs de cette
scne.

Mme de Saint-Dizier tait assise dans un grand fauteuil au coin du
foyer.

Le marquis d'Aigrigny se tenait debout devant le feu.

Le docteur Baleinier, assis prs du bureau, s'tait remis 
feuilleter la biographie du baron Tripeaud.

Et le baron semblait examiner trs attentivement un tableau de
saintet suspendu  la muraille.

-- Vous m'avez fait demander, ma tante, pour causer d'affaires
importantes? dit Adrienne, rompant le silence embarrass qui
rgnait dans le salon depuis son entre.

-- Oui, mademoiselle, rpondit la princesse d'un air froid et
svre, il s'agit d'un entretien des plus graves.

-- Je suis  vos ordres, ma tante... Voulez-vous que nous passions
dans votre bibliothque?

-- C'est inutile... nous causerons ici.

Puis, s'adressant au marquis, au docteur et au baron, elle leur
dit:

-- Messieurs, veuillez vous asseoir.

Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de la
princesse.

-- Et en quoi l'entretien que nous devons avoir peut-il regarder
ces messieurs, ma tante? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

-- Ces messieurs sont d'anciens amis de notre famille, tout ce qui
peut vous intresser les touche, et leurs conseils doivent tre
couts et accepts par vous avec respect...

-- Je ne doute pas, ma tante, de l'amiti toute particulire de
M. d'Aigrigny pour notre famille; je doute encore moins du
dvouement profond et dsintress de M. Tripeaud; M. Baleinier
est un de mes vieux amis; mais avant d'accepter ces messieurs pour
spectateurs... ou, si vous l'aimez mieux, ma tante, pour
confidents de notre entretien, je dsire savoir de quoi nous
devons nous entretenir devant eux.

-- Je croyais, mademoiselle, que parmi vos singulires
prtentions, vous aviez au moins... celle de la franchise et du
courage.

-- Mon Dieu, ma tante, rpondit Adrienne, souriant avec une
humilit moqueuse, je n'ai pas plus de prtention  la franchise
et au courage que vous n'en avez  la sincrit et  la bont;
convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous sommes ce que
nous sommes... sans prtention...

-- Soit, dit Mme de Saint-Dizier d'un ton sec; depuis longtemps je
suis habitue aux boutades de votre esprit indpendant; je crois
donc que, courageuse et franche comme vous dites l'tre, vous ne
devez pas craindre de dire, devant des personnes aussi graves et
aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez  moi
seule...

-- C'est donc un interrogatoire en forme que je vais subir? Et sur
quoi?

-- Ce n'est pas un interrogatoire; mais comme j'ai le droit de
veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plus de ma
folle condescendance  vos caprices... je veux un terme  ce qui
n'a que trop dur; je veux, devant des amis de notre famille, vous
signifier mon irrvocable rsolution quant  l'avenir... Et
d'abord jusqu'ici vous vous tes fait une ide trs fausse et trs
incomplte de mon pouvoir sur vous.

-- Je vous assure, ma tante, que je ne m'en suis fait aucune ide
juste ou fausse, car je n'y ai jamais song.

-- C'est ma faute; j'aurais d, au lieu de condescendre  vos
fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon autorit; mais le
moment est venu de vous soumettre: le blme svre de mes amis m'a
claire  temps... Votre caractre est entier, indpendant,
rsolu; il faut qu'il change, entendez-vous? et il changera, de
gr ou de force, c'est moi qui vous le dis.

 ces mots prononcs aigrement devant des trangers, et dont rien
ne semblait autoriser la duret, Adrienne releva firement la
tte, mais, se contenant, elle reprit en souriant:

--Vous dites, ma tante, que je changerai; cela ne m'tonnerait
pas... on a vu des conversions... si bizarres!

La princesse se mordit les lvres.

-- Une conversion sincre... n'est jamais bizarre, ainsi que vous
l'appelez, mademoiselle, dit froidement l'abb d'Aigrigny; mais,
au contraire, trs mritoire et d'un excellent exemple.

-- Excellent? reprit Adrienne; c'est selon... car enfin si l'on
convertit ses dfauts... en vices...

-- Que voulez-vous dire, mademoiselle? s'cria la princesse.

-- Je parle de moi, ma tante: vous me reprochez d'tre
indpendante et rsolue... si j'allais devenir par hasard
hypocrite et mchante? Tenez... vrai... je prfre mes chers
petits dfauts, que j'aime comme des enfants gts... je sais ce
que j'ai... je ne sais pas ce que j'aurais.

-- Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d'un
air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu'une
conversion...

-- Je crois M. Tripeaud extrmement fort sur la conversion de
toute espce de choses en toute espce de bnfices, par toute
espce de moyens, dit Adrienne d'un ton sec et ddaigneux, mais il
doit rester tranger  cette question.

-- Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage
dans un regard de la princesse, vous oubliez que j'ai l'honneur
d'tre votre subrog tuteur, et que...

-- Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-l, et je n'ai
jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de
hauteur, sans mme regarder le baron. Mais il ne s'agit pas de
deviner des nigmes, je dsire donc, ma tante, savoir le motif de
cette runion.

-- Vous allez tre satisfaite, mademoiselle; je vais m'expliquer
d'une faon trs nette, trs prcise; vous allez connatre le plan
de la conduite que vous aurez  tenir dsormais; et si vous
refusiez de vous y soumettre avec l'obissance et le respect que
vous devez  mes ordres, je verrais ce qu'il me resterait 
faire...

Il est impossible de rendre le ton imprieux, l'air dur de la
princesse en prononant ces mots, qui devaient faire bondir une
jeune fille jusqu'alors habitue  vivre, jusqu' un certain
point,  sa guise; pourtant, peut-tre contre l'attente de
Mme de Saint-Dizier, au lieu de rpondre avec vivacit, Adrienne
la regarda fixement et dit en riant:

-- Mais c'est une vritable dclaration de guerre; cela devient
trs amusant...

-- Il ne s'agit pas de dclaration de guerre, dit durement l'abb
d'Aigrigny, bless des expressions de Mlle de Cardoville.

-- Ah! monsieur l'abb, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel,
vous tes bien svre pour une plaisanterie... vous qui devez tant
 la guerre... vous qui, grce  elle, avez command un rgiment
franais, aprs vous tre battu si longtemps contre la France,
pour connatre le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu.

 ces mots, qui lui rappelaient des souvenirs pnibles, le marquis
rougit; il allait rpondre lorsque la princesse s'cria:

-- En vrit, mademoiselle, ceci est d'une inconvenance
intolrable.

-- Soit, ma tante, j'avoue mes torts; je ne devais pas dire que
ceci est amusant, car, en vrit, a ne l'est pas du tout... mais
c'est du moins trs curieux... et peut-tre mme, ajouta la jeune
fille aprs un moment de silence, peut-tre mme assez
audacieux... et l'audace me plat... Puisque nous voici sur ce
terrain, puisqu'il s'agit d'un plan de conduite auquel je dois
obir sous peine... de...

Puis s'interrompant et s'adressant  sa tante:

-- Sous quelle peine, ma tante?...

-- Vous le saurez... Poursuivez...

-- Je vais donc aussi, moi, devant ces messieurs, vous dclarer
d'une faon trs nette, trs prcise, la dtermination que j'ai
prise; comme il me fallait quelque temps pour qu'elle ft
excutable, je ne vous en avais pas parl plus tt, car, vous le
savez... je n'ai pas l'habitude de dire: Je ferai cela... mais je
fais ou j'ai fait cela.

-- Certainement, et c'est cette habitude de coupable indpendance
qu'il faut briser.

-- Je ne comptais donc vous avertir de ma dtermination que plus
tard; mais je ne puis rsister au plaisir de vous en faire part
aujourd'hui, tant vous me paraissez dispose  l'entendre et 
l'accueillir... Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d'abord...
il se peut, aprs tout, que nous nous soyons compltement
rencontres dans nos vues.

-- Je vous aime mieux ainsi, dit la princesse; je retrouve au
moins en vous le courage de votre orgueil et de votre mpris de
toute autorit: vous parlez d'audace... la vtre est grande.

-- Je suis du moins fort dcide  faire ce que d'autres par
faiblesse n'oseraient malheureusement pas... Mais j'oserai... Ceci
est net et prcis, je pense.

-- Trs net... et trs prcis, dit la princesse en changeant un
signe d'intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de
cette scne. Les positions, ainsi tablies, simplifient beaucoup
les choses... Je dois seulement vous avertir, dans votre intrt,
que ceci est trs grave, plus grave que vous ne le pensez, et que
vous n'aurez plus qu'un moyen de me disposer  l'indulgence, ce
sera de substituer  l'arrogance et  l'ironie habituelles de
votre langage la modestie et le respect qui conviennent  une
jeune fille.

Adrienne sourit, mais ne rpondit rien. Quelques secondes de
silence et quelques regards, changs de nouveau entre la
princesse et ses trois amis, annoncrent qu' ces escarmouches
plus ou moins brillantes allait succder un combat srieux. Mlle
de Cardoville avait trop de pntration, trop de sagacit, pour ne
pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave
importance  cet entretien dcisif; mais la jeune fille ne
comprenait pas comment sa tante pouvait esprer de lui imposer sa
volont absolue; la menace de recourir  des moyens de coercition
lui semblait avec raison une menace ridicule. Nanmoins,
connaissant le caractre vindicatif de sa tante, la puissance
tnbreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu'elle
avait quelquefois exerces; rflchissant enfin que des hommes
dans la position du marquis et du mdecin ne seraient pas venus
assister  cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune
fille rflchit avant d'engager la lutte. Mais bientt, par cela
mme qu'elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger
quelconque, loin de faiblir, elle prit  coeur de le braver et
d'exagrer, si cela tait possible, l'indpendance de ses ides,
et de maintenir, en tout et pour tout, la dtermination qu'elle
allait de son ct notifier  la princesse de Saint-Dizier.



VIII. La rvolte.

-- Mademoiselle... dit la princesse  Adrienne de Cardoville d'un
ton froid et svre, je me dois  moi-mme, je dois  ces
messieurs de rappeler en peu de mots les vnements qui se sont
passs depuis quelque temps. Il y a six mois,  la fin du deuil de
votre pre, vous aviez alors dix-huit ans... vous m'avez demand 
jouir de votre fortune et  tre mancipe... j'ai eu la
malheureuse faiblesse d'y consentir... Vous avez voulu quitter le
grand htel et vous tablir dans le pavillon du jardin, loin de
toute surveillance... Alors a commenc une suite de dpenses plus
extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter
d'une ou deux femmes de chambre prises dans la classe o on les
prend ordinairement, vous avez t choisir des femmes de compagnie
que vous avez costumes d'une faon aussi bizarre que coteuse;
vous-mme, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous
avez revtu tour  tour des vtements des sicles passs... Vos
folles fantaisies, vos caprices draisonnables ont t sans
bornes, sans frein; non seulement vous n'avez jamais rempli vos
devoirs religieux, mais vous avez eu l'audace de profaner vos
salons en y levant je ne sais quelle espce d'autel paen o l'on
voit un groupe de marbre reprsentant un jeune homme et une jeune
fille... (la princesse pronona ces mots comme s'ils lui eussent
brl les lvres) objet d'art, soit, mais objet d'art on ne peut
plus malsant chez une personne de votre ge. Vous avez pass des
jours entiers absolument renferme chez vous, sans vouloir
recevoir personne, et M. le docteur Baleinier, le seul de mes amis
en qui vous ayez conserv quelque confiance, tant parvenu, 
force d'instances,  pntrer chez vous, vous a trouve plusieurs
fois dans un tat d'exaltation si grande, qu'il en a conu de
graves inquitudes sur votre sant... Vous avez toujours voulu
sortir seule sans rendre compte de vos actions  personne; vous
vous tes plu sans cesse  mettre enfin votre volont au-dessus de
mon autorit... Tout ceci est-il vrai?

-- Ce portrait du pass... est peu flatt, dit Adrienne en
souriant, mais enfin il n'est pas absolument mconnaissable.

-- Ainsi, mademoiselle, dit l'abb d'Aigrigny en comptant et
accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que
tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont
d'une scrupuleuse vrit?

Et tous les regards s'attachrent sur Adrienne comme si sa rponse
devait avoir une extrme importance.

-- Sans doute, monsieur, et j'ai l'habitude de vivre assez
ouvertement pour que cette question soit inutile...

-- Ces faits sont donc avous, dit l'abb d'Aigrigny se retournant
vers le docteur et le baron.

-- Ces faits nous demeurent compltement acquis, dit M. Tripeaud
d'un ton suffisant.

-- Mais pourrais-je savoir, ma tante, dit Adrienne,  quoi bon ce
long prambule?

-- Ce long prambule, mademoiselle, reprit la princesse avec
dignit, sert  exposer le pass afin de motiver l'avenir.

-- Voici quelque chose, ma chre tante, un peu dans le got des
mystrieux arrts de la sibylle de Cumes... Cela doit cacher
quelque chose de redoutable.

-- Peut-tre, mademoiselle... car rien n'est plus redoutable pour
certains caractres que l'obissance, que le devoir, et votre
caractre est du nombre de ces esprits enclins  la rvolte...

-- Je l'avoue navement, ma tante, et il en sera ainsi jusqu'au
jour o je pourrai chrir l'obissance et respecter le devoir.

-- Que vous choisissiez, que vous respectiez ou non mes ordres,
peu m'importe, mademoiselle, dit la princesse d'une voix brve et
dure, vous allez pourtant, ds aujourd'hui, ds  prsent,
commencer par vous soumettre, absolument, aveuglment  ma
volont; en un mot, vous ne ferez rien sans ma permission; il le
faut, je le veux, ce sera...

Adrienne regarda d'abord fixement sa tante, puis elle partit d'un
clat de rire frais et sonore qui retentit longtemps dans cette
vaste pice...

M. d'Aigrigny et le baron Tripeaud firent un mouvement
d'indignation. La princesse regarda sa nice d'un air courrouc.

Le docteur leva les yeux au ciel et joignit les mains sur son
abdomen en soupirant avec componction.

-- Mademoiselle... de tels clats de rire sont peu convenables,
dit l'abb d'Aigrigny; les paroles de madame votre tante sont
graves, trs graves, et mritent un autre accueil.

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne en calmant son hilarit,  qui
la faute si je ris si fort? Comment rester de sang-froid quand
j'entends ma tante me parler d'aveugle soumission  ses ordres?...
Est-ce qu'une hirondelle habitue  voler  plein ciel... 
s'battre en plein soleil... est faite pour vivre dans le trou
d'une taupe?...

 cette rponse, M. d'Aigrigny affecta de regarder les autres
membres de cette espce de conseil de famille avec un profond
tonnement.

-- Une hirondelle? que veut-elle dire?... demanda l'abb au baron
en lui faisant un signe que celui-ci comprit.

-- Je ne sais... rpondit Tripeaud en regardant  son tour le
docteur; elle a parl de taupe... c'est inou...
incomprhensible...

-- Ainsi, mademoiselle, dit la princesse semblant partager la
surprise des autres personnes, voici la rponse que vous me
faites...

-- Mais sans doute, rpondit Adrienne, tonne que l'on feignt de
ne pas comprendre l'image dont elle s'tait servie, ainsi que cela
lui arrivait assez souvent, dans son langage potique et color.

-- Allons, madame, allons, dit le docteur Baleinier, en souriant
avec bonhomie, il faut tre indulgente... Ma chre demoiselle
Adrienne a l'esprit naturellement si original, si exalt!!...
C'est bien en vrit la plus charmante folle que je connaisse...
je lui ai dit cent fois en ma qualit de vieil ami... qui se
permet tout...

-- Je conois que votre attachement  mademoiselle vous rende
indulgent... Il n'en est pas moins vrai, monsieur le docteur, dit
M. d'Aigrigny en paraissant reprocher au mdecin de prendre le
parti de Mlle de Cardoville, que ce sont des rponses
extravagantes lorsqu'il s'agit de questions aussi srieuses.

-- Le malheur est que mademoiselle ne comprend pas la gravit de
cette confrence, dit la princesse d'un air dur. Elle le
comprendra peut-tre maintenant que je vais lui signifier mes
ordres.

-- Voyons ces ordres... ma tante...

Et Adrienne, qui tait assise de l'autre ct de la table, en face
de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie
main, avec un geste de grce moqueuse charmant  voir.

--  dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le
pavillon que vous habitez... vous renverrez vos femmes... vous
reviendrez occuper ici deux chambres, o l'on ne pourra entrer
qu'en passant dans mon appartement... vous ne sortirez jamais
seule... vous m'accompagnerez aux offices... votre mancipation
cessera pour cause de prodigalit bien et dment constate; je me
chargerai de toutes vos dpenses... je me chargerai mme de
commander vos robes, afin que vous soyez modestement vtue, comme
il convient... enfin, jusqu' votre majorit, qui sera du reste
indfiniment recule, grce  l'intervention d'un conseil de
famille... vous n'aurez aucune somme d'argent  votre
disposition... telle est ma volont...

-- Et certainement on ne peut qu'applaudir  votre rsolution,
madame la princesse, dit le baron Tripeaud: on ne peut que vous
encourager  montrer la plus grande fermet, car il faut que tant
de dsordres aient un terme...

-- Il est plus que temps de mettre fin  de pareils scandales,
ajouta l'abb.

-- La bizarrerie, l'exaltation du caractre... peuvent pourtant
faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d'un
air patelin.

-- Sans doute, monsieur le docteur, dit schement la princesse 
M. Baleinier qui jouait parfaitement son rle; mais alors on agit
avec ces caractres-l comme il convient.

Mme de Saint-Dizier s'tait exprime d'une manire ferme et
prcise, elle paraissait convaincue de la possibilit d'excuter
ce dont elle menaait sa nice. M. Tripeaud et M. d'Aigrigny
venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la
princesse; Adrienne commena de voir qu'il s'agissait de quelque
chose de fort grave: alors sa gaiet fit place  une ironie amre,
 une expression d'indpendance rvolte. Elle se leva brusquement
et rougit un peu, ses narines roses se dilatrent, son oeil
brilla, elle redressa la tte en secouant lgrement sa belle
chevelure ondoyante et dore, par un mouvement rempli d'une fiert
qui lui tait naturelle, et elle dit  sa tante d'une voix
incisive, aprs un moment de silence:

-- Vous avez parl du pass, madame, j'en dirai donc aussi
quelques mots, mais vous m'y forcez... oui, je le regrette... J'ai
quitt votre demeure, parce qu'il m'tait impossible de vivre
davantage dans cette atmosphre de sombre hypocrisie et de noires
perfidies...

-- Mademoiselle... dit M. d'Aigrigny, de telles paroles sont aussi
violentes que draisonnables.

-- Monsieur! puisque vous m'interrompez, deux mots, dit vivement
Adrienne en regardant fixement l'abb: Quels sont les exemples que
je trouvais chez ma tante?

-- Des exemples excellents, mademoiselle.

-- Excellents, monsieur? Est-ce parce que j'y voyais chaque jour
sa conversion complice de la vtre?

-- Mademoiselle... vous vous oubliez... dit la princesse en
devenant ple de rage.

-- Madame... je n'oublie pas... je me souviens... comme tout le
monde... voil tout... Je n'avais aucune parente  qui demander
asile... J'ai voulu vivre seule... J'ai dsir jouir de mes
revenus parce que j'aime mieux les dpenser que de les voir
dilapider par M. Tripeaud.

-- Mademoiselle! s'cria le baron, je ne comprends pas que vous
vous permettiez de...

-- Assez monsieur! dit Adrienne en lui imposant silence par un
geste d'une hauteur crasante, je parle de vous... mais je ne vous
parle pas... Et Adrienne continua: j'ai donc voulu dpenser mon
revenu selon mes gots; j'ai embelli la retraite que j'ai choisie.
 des servantes laides, malapprises, j'ai prfr des jeunes
filles jolies, bien leves, mais pauvres; leur ducation ne me
permettant pas de les soumettre  une humiliante domesticit, j'ai
rendu leur condition aimable et douce; elles ne me servent pas,
elles me rendent service; je les paye, mais je leur suis
reconnaissante... Subtilits, du reste, que vous ne comprendrez
pas, madame, je le sais... Au lieu de les voir mal ou peu
gracieusement vtues, je leur ai donn des habits qui vont bien 
leurs charmants visages, parce que j'aime ce qui est jeune, ce qui
est beau. Que je m'habille d'une faon ou d'une autre, cela ne
regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu'il me plat d'aller
o me guide ma fantaisie. Je ne vais pas  la messe, soit; si
j'avais encore ma mre, je lui dirais quelles sont mes dvotions,
et elle m'embrasserait tendrement... J'ai lev un grand autel
paen  la jeunesse et  la beaut, c'est vrai, parce que j'adore
Dieu dans tout ce qu'il fait de beau, de bon, de noble, de grand,
et mon coeur, du matin au soir, rpte cette prire fervente et
sincre: Merci, mon Dieu! merci... M. Baleinier, dites-vous,
madame, m'a souvent trouve dans ma solitude en proie  une
exaltation trange... oui... cela est vrai... c'est qu'alors,
chappant par la pense  tout ce qui me rend le prsent si
odieux, si pnible, si laid, je me rfugiais dans l'avenir; c'est
qu'alors j'entrevoyais des horizons magiques... c'est qu'alors
m'apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie
dans je ne sais quelle sublime et divine extase... et que je
n'appartenais plus  la terre...

En prononant ces dernires paroles avec enthousiasme, la
physionomie d'Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint
resplendissante.  ce moment ce qui l'entourait n'existait plus
pour elle.

-- C'est qu'alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je
respirais un air pur, vivifiant et libre... oh! libre...
surtout... libre... et si salubre... si gnreux  l'me... Oui,
au lieu de voir mes soeurs pniblement soumises  une domination
goste, humiliante, brutale...  qui elles doivent les vices
sduisants de l'esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie
enchanteresse, la fausset caressante, la rsignation mprisante,
l'obissance haineuse... je les voyais, ces nobles soeurs, dignes
et sincres, parce qu'elles taient libres; fidles et dvoues,
parce qu'elles pouvaient choisir; ni imprieuses ni basses, parce
qu'elles n'avaient pas de matre  dominer ou  flatter; chries
et respectes enfin, parce qu'elles pouvaient retirer d'une main
dloyale la main loyalement donne. Oh! mes soeurs... mes
soeurs... je le sens... ce ne sont pas l seulement de consolantes
visions, ce sont encore de saintes esprances!

Entrane malgr elle par l'exaltation de ses penses, Adrienne
garda un moment le silence afin de _reprendre terre, _pour ainsi
dire, et ne s'aperut pas que les acteurs de cette scne se
regardaient d'un air radieux.

-- Mais... ce qu'elle dit l... est excellent... murmura le
docteur  l'oreille de la princesse, auprs de qui il tait assis;
elle serait d'accord avec nous qu'elle ne parlerait pas autrement.

-- Ce n'est qu'en la mettant hors d'elle-mme par une excessive
duret qu'elle arrivera _au point o il nous la faut, _ajouta
M. d'Aigrigny.

Mais on et dit que le mouvement d'irritation d'Adrienne s'tait
pour ainsi dire dissip au contact des sentiments gnreux qu'elle
venait d'prouver. S'adressant en souriant  M. Baleinier, elle
lui dit:

-- Avouez, docteur, qu'il n'y a rien de plus ridicule que de cder
 l'enivrement de certaines penses en prsence de personnes
incapables de les comprendre. Voici une belle occasion de vous
moquer de l'exaltation d'esprit que vous me reprochez
quelquefois... M'y laisser entraner dans un moment si grave!...
car il parat dcidment que ceci est grave. Mais que voulez-vous,
mon bon monsieur Baleinier! quand une ide me vient  l'esprit, il
m'est aussi impossible de ne pas suivre sa fantaisie qu'il m'tait
impossible de ne pas courir aprs les papillons quand j'tais
petite fille...

-- Et Dieu sait o vous conduisent les papillons brillants de
toutes couleurs qui vous traversent l'esprit... Ah! la tte
folle... la tte folle! dit M. Baleinier en souriant d'un air
indulgent et paternel. Quand donc sera-t-elle aussi raisonnable
que charmante?

--  l'instant mme, mon bon docteur, reprit Adrienne; je vais
abandonner mes rveries pour des ralits et parler un langage
parfaitement positif, comme vous allez le voir.

Puis s'adressant  sa tante, elle ajouta:

-- Vous m'avez fait part, madame, de vos volonts; voici les
miennes: Avant huit jours je quitterai le pavillon que j'habite
pour une maison que j'ai fait arranger  mon got, et j'y vivrai 
ma guise... Je n'ai ni pre ni mre, je ne dois compte qu' moi de
mes actions.

-- En vrit, mademoiselle, dit la princesse en haussant les
paules, vous draisonnez... vous oubliez que la socit a des
droits de moralit imprescriptibles et que nous sommes chargs de
faire valoir; or nous n'y manquerons pas... comptez-y.

-- Ainsi, madame... c'est vous, c'est M. d'Aigrigny, c'est M.
Tripeaud qui reprsentez la moralit de la socit... Cela me
semble bien ingnieux. Est-ce parce que M. Tripeaud a considr,
je dois l'avouer, ma fortune comme la sienne? Est-ce parce que...

-- Mais enfin, mademoiselle, s'cria Tripeaud...

-- Tout  l'heure, madame, dit Adrienne  sa tante sans rpondre
au baron, puisque l'occasion se prsente, j'aurai  vous demander
des explications sur certains intrts que l'on m'a, je crois,
cachs jusqu'ici...

 ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse
tressaillirent. Tous deux changrent rapidement un regard
d'inquitude et d'angoisse.

Adrienne ne s'en aperut pas et continua:

-- Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon
dernier mot: Je veux vivre comme bon me semblera... Je ne pense
pas que si j'tais un homme on m'imposerait,  mon ge, l'espce
de dure et humiliante tutelle que vous voulez m'imposer pour avoir
vcu comme j'ai vcu jusqu'ici, c'est--dire honntement,
librement et gnreusement,  la vue de tous.

-- Cette ide est absurde, est insense! s'cria la princesse;
c'est pousser la dmoralisation, l'oubli de toute pudeur jusqu'
ses dernires limites que de vouloir vivre ainsi!

-- Alors, madame, dit Adrienne, quelle opinion avez-vous donc de
tant de pauvres filles du peuple, orphelines comme moi, et qui
vivent seules et libres ainsi que je veux vivre? Elles n'ont pas
reu comme moi une ducation raffine qui lve l'me et pure le
coeur. Elles n'ont pas comme moi la richesse qui dfend de toutes
les mauvaises tentations de la misre... et pourtant elles vivent
honntes et fires dans leur dtresse.

-- Le vice et la vertu n'existent pas pour ces canailles-l...
s'cria M. le baron Tripeaud avec une expression de courroux et de
mpris hideux.

-- Madame, vous chasseriez un de vos laquais qui oserait parler
ainsi devant vous, dit Adrienne  sa tante sans pouvoir cacher son
dgot, et vous m'obligez d'entendre de telles choses!...

Le marquis d'Aigrigny donna sous la table un coup de genou 
M. Tripeaud, qui s'mancipait jusqu' parler dans le salon de la
princesse comme il parlait dans la coulisse de la Bourse, et il
reprit vivement pour rparer la grossiret du baron:

-- Il n'y a, mademoiselle, aucune comparaison  tablir entre ces
gens-l... et une personne de votre condition...

-- Pour un catholique... monsieur l'abb, cette distinction est
peu chrtienne, rpondit Adrienne.

-- Je sais la porte de mes paroles, mademoiselle, rpondit
schement l'abb; d'ailleurs cette vie indpendante que vous
voulez mener contre toute raison aurait pour l'avenir les suites
les plus fcheuses, car votre famille peut vouloir vous marier un
jour, et...

-- J'pargnerai ce souci  ma famille, monsieur; si je veux me
marier... je me marierai moi-mme... ce qui est assez raisonnable,
je pense, quoiqu' vrai dire je sois peu tente de cette lourde
chane que l'gosme et la brutalit nous rivent  jamais au cou.

-- Il est indcent, mademoiselle, dit la princesse, de parler
aussi lgrement de cette institution.

-- Devant vous surtout, madame... il est vrai; pardon de vous
avoir choque... Vous craignez que ma manire de vivre
indpendante n'loigne les prtendants... ce m'est une raison de
plus pour persister dans mon indpendance, car j'ai horreur des
prtendants. Tout ce que je dsire, c'est de les pouvanter, c'est
de leur donner la plus mauvaise opinion de moi; et pour cela il
n'y a pas de meilleur moyen que de paratre vivre absolument comme
ils vivent eux-mmes... Aussi je compte sur mes caprices, mes
folies, sur mes chers dfauts, pour me prserver de toute
ennuyeuse et conjugale poursuite.

-- Vous serez  ce sujet compltement satisfaite, mademoiselle,
reprit Mme de Saint-Dizier, si malheureusement (et cela est 
craindre) le bruit se rpand que vous poussez l'oubli de tout
devoir, de toute retenue, jusqu' rentrer chez vous  huit heures
du matin, ainsi qu'on me l'a dit... Mais je ne veux ni n'ose
croire  une telle normit.

-- Vous avez tort, madame... car cela est...

-- Ainsi... vous l'avouez! s'cria la princesse.

-- J'avoue tout ce que je fais, madame... Je suis rentre ce matin
 huit heures.

-- Messieurs, vous l'entendez! s'cria la princesse.

-- Ah!... fit M. d'Aigrigny d'une voix de basse-taille.

-- Ah! fit le baron d'une voix de fausset.

-- Ah! murmura le docteur avec un profond soupir. En entendant ces
exclamations lamentables, Adrienne fut sur le point de parler, de
se justifier peut-tre; mais  une petite moue ddaigneuse qu'elle
fit, on vit qu'elle ddaignait de descendre  une explication.

-- Ainsi... cela tait vrai... reprit la princesse. Ah!
mademoiselle... vous m'aviez habitue  ne m'tonner de rien...
mais je doutais encore d'une pareille conduite... Il faut votre
audacieuse rponse pour m'en convaincre...

-- Mentir... m'a toujours paru, madame, beaucoup plus audacieux
que de dire la vrit.

-- Et d'o veniez-vous, mademoiselle? et pourquoi...

-- Madame, dit Adrienne en interrompant sa tante, jamais je ne
mens... mais jamais je ne dis ce que je ne veux pas dire; puis
c'est une lchet de se justifier d'une accusation rvoltante. Ne
parlons plus de ceci... vos insistances  cet gard seraient
vaines; rsumons-nous. Vous voulez m'imposer une dure et
humiliante tutelle; moi je veux quitter le pavillon que j'habite
ici pour aller vivre o bon me semble,  ma fantaisie... De vous
ou de moi, qui cdera? nous verrons. Maintenant... autre chose...
Cet htel m'appartient... il m'est indiffrent de vous y voir
demeurer puisque je le quitte; mais le rez-de-chausse est
inhabit... il contient, sans compter les pices de rception,
deux appartements complets; j'en ai dispos pour quelque temps.

-- Vraiment, mademoiselle! dit la princesse en regardant
M. d'Aigrigny avec une grande surprise; et elle ajouta
ironiquement:

-- Et pour qui, mademoiselle, en avez-vous dispos?

-- Pour trois personnes de ma famille.

-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Mme de Saint-Dizier, de plus
en plus tonne.

-- Cela signifie, madame, que je veux offrir ici une gnreuse
hospitalit  un jeune prince indien, mon parent par ma mre; il
arrivera dans deux ou trois jours, et je tiens  ce qu'il trouve
ses appartements prts  le recevoir.

-- Entendez-vous, messieurs? dit M. d'Aigrigny au docteur et 
M. Tripeaud en affectant une stupeur profonde.

-- Cela passe tout ce qu'on peut imaginer, dit le baron.

-- Hlas! dit le docteur avec componction, le sentiment est
gnreux en soi, mais toujours cette folle petite tte...

--  merveille! dit la princesse; je ne puis du moins vous
empcher, mademoiselle, d'noncer les voeux les plus
extravagants... Mais il est prsumable que vous ne vous arrterez
pas en si beau chemin. Est-ce tout?

-- Pas encore... madame. J'ai appris ce matin mme que deux de mes
parentes aussi par ma mre... deux pauvres enfants de quinze
ans... deux orphelines... les filles du marchal Simon, taient
arrives hier d'un long voyage, et se trouvaient chez la femme du
brave soldat qui les amne en France du fond de la Sibrie...

 ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse ne purent
s'empcher de tressaillir brusquement et de se regarder avec
effroi, tant ils taient loigns de s'attendre  ce que Mlle de
Cardoville ft instruite du retour des filles du marchal Simon;
cette rvlation tait pour eux foudroyante.

-- Vous tes sans doute tonns de me voir si bien instruite, dit
Adrienne; heureusement, j'espre vous tonner tout  l'heure
davantage encore; mais, pour en revenir aux filles du marchal
Simon, vous comprenez, madame, qu'il m'est impossible de les
laisser  la charge des dignes personnes chez qui elles ont
momentanment trouv un asile; quoique cette famille soit aussi
honnte que laborieuse, leur place n'est pas l... je vais donc
les aller chercher pour les tablir ici dans l'autre appartement
du rez-de-chausse... avec la femme du soldat, qui fera une
excellente gouvernante.

 ces mots, M. d'Aigrigny et le baron se regardrent, et le baron
s'cria:

-- Dcidment la tte n'y est plus.

Adrienne ajouta sans rpondre  M. Tripeaud:

-- Le marchal Simon ne peut manquer d'arriver d'un moment 
l'autre  Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de
pouvoir lui prsenter ses filles et de lui prouver qu'elles ont
t traites comme elles devaient l'tre. Ds demain matin, je
ferai venir des modistes, des couturires, afin que rien ne leur
manque... Je veux qu' son retour leur pre les trouve belles...
belles  blouir... Elles sont jolies comme des anges, dit-on...
moi, pauvre profane... j'en ferai simplement des amours...

-- Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois? dit la
princesse d'un ton sardonique et sourdement courrouc, pendant que
M. d'Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait  peine de
mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse
en s'adressant  Adrienne. N'avez-vous pas encore  augmenter de
quelques parents cette intressante colonie de famille!... Une
reine, en vrit, n'agirait pas plus magnifiquement que vous.

-- En effet, madame, je veux faire  ma famille une rception
royale... telle qu'elle est due  un fils de roi et aux filles du
marchal duc de Ligny; il est si bon de joindre tous les luxes au
luxe de l'hospitalit du coeur.

-- La maxime est gnreuse assurment, dit la princesse de plus en
plus agite; il est seulement dommage que pour la mettre en action
vous ne possdiez pas les mines du Potosi.

-- C'est justement  propos d'une mine... et que l'on prtend des
plus riches, que je dsirais vous entretenir, madame; je ne
pouvais trouver une occasion meilleure. Si considrable que soit
ma fortune, elle serait peu de chose auprs de celle qui d'un
moment  l'autre pourrait revenir  notre famille... et ceci
arrivant, vous excuseriez peut-tre alors, madame, ce que vous
appelez mes prodigalits royales...

M. d'Aigrigny se trouvait sous le coup d'une position de plus en
plus terrible... L'affaire des mdailles tait si importante qu'il
l'avait cache mme au docteur Baleinier, tout en lui demandant
ses services pour un intrt immense; M. Tripeaud n'en avait pas
non plus t instruit, car la princesse croyait avoir fait
disparatre des papiers du pre d'Adrienne tous les indices qui
auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette dcouverte. Aussi
non seulement l'abb voyait avec pouvante Mlle de Cardoville
instruite de ce secret, mais il tremblait qu'elle ne le divulgut.
La princesse partageait l'effroi de M. d'Aigrigny; aussi s'cria-
t-elle en interrompant sa nice:

-- Mademoiselle... il est certaines choses de famille qui doivent
se tenir secrtes, et, sans comprendre positivement  quoi vous
faites allusion, je vous engage  quitter ce sujet d'entretien...

-- Comment donc, madame... ne sommes-nous pas ici en famille...
ainsi que l'attestent les choses peu gracieuses que nous venons
d'changer.

-- Mademoiselle... il n'importe... lorsqu'il s'agit d'affaires
d'intrt plus ou moins contestables, il est parfaitement inutile
d'en parler,  moins d'avoir les pices sous les yeux.

-- Et de quoi parlons-nous donc depuis une heure, madame, si ce
n'est d'affaires d'intrt? En vrit, je ne comprends pas votre
tonnement... ni votre embarras...

-- Je ne suis ni tonne... ni embarrasse... mademoiselle... mais
depuis deux heures, vous me forcez d'entendre des choses si
nouvelles, si extravagantes, qu'en vrit un peu de stupeur est
bien permis.

-- Je vous demande pardon, madame, vous tes trs embarrasse, dit
Adrienne en regardant fixement sa tante, M. d'Aigrigny aussi... ce
qui, joint  certains soupons que je n'ai pas eu le temps
d'claircir...

Puis aprs une pause, Adrienne reprit:

-- Aurais-je donc devin juste?... Nous allons le voir...

-- Mademoiselle, je vous ordonne de vous taire, s'cria la
princesse perdant compltement la tte.

-- Ah! madame, dit Adrienne, pour une personne ordinairement si
matresse d'elle-mme, vous vous compromettez beaucoup.

La Providence, comme on dit, vint heureusement au secours de la
princesse et de l'abb d'Aigrigny,  ce moment si dangereux. Un
valet de chambre entra; sa figure tait si effare, si altre,
que la princesse lui dit vivement:

-- Eh bien! Dubois, qu'y a-t-il?

-- Je demande pardon  Madame la princesse de venir l'interrompre
malgr ses ordres formels; mais M. le commissaire de police
demande  lui parler  l'instant mme; il est en bas et plusieurs
agents sont dans la cour avec des soldats.

Malgr la profonde surprise que lui causait ce nouvel incident, la
princesse, voulant profiter de cette occasion pour se concerter
promptement avec M. d'Aigrigny au sujet des menaantes rvlations
d'Adrienne, dit  l'abb en se levant:

-- Monsieur d'Aigrigny, auriez-vous l'obligeance de m'accompagner,
car je ne sais ce que peut signifier la prsence du commissaire de
police chez moi.

M. d'Aigrigny suivit Mme de Saint-Dizier dans la pice voisine.



IX. La trahison.

La princesse de Saint-Dizier, accompagne de M. d'Aigrigny et
suivie du valet de chambre, s'arrta dans une pice voisine de son
cabinet, o taient rests Adrienne, M. Tripeaud et le mdecin.

-- O est le commissaire de police? demanda la princesse  celui
de ses gens qui tait venu lui annoncer l'arrive de ce magistrat.

-- Madame, il est l dans le salon bleu.

-- Priez-le de ma part de vouloir bien m'attendre quelques
instants.

Le valet de chambre s'inclina et sortit. Ds qu'il fut dehors,
Mme de Saint-Dizier s'approcha vivement de M. d'Aigrigny dont la
physionomie, ordinairement fire et hautaine, tait ple et
sombre.

-- Vous le voyez, s'cria-t-elle d'une voix prcipite, Adrienne
sait tout maintenant; que faire?... que faire?...

-- Je ne sais... dit l'abb, le regard fixe et absorb; cette
rvlation est un coup terrible.

-- Tout est-il donc perdu?

-- Il n'y aurait qu'un moyen de salut, dit M. d'Aigrigny, ce
serait... le docteur...

-- Mais comment? s'cria la princesse, si vite? aujourd'hui mme?

-- Dans deux heures il sera trop tard; cette fille diabolique aura
vu les filles du gnral Simon...

-- Mais... mon Dieu... Frdrik... c'est impossible...
M. Baleinier ne pourra jamais... il aurait fallu prparer cela de
longue main, comme nous devions le faire aprs l'interrogatoire
d'aujourd'hui.

-- Il n'importe, reprit vivement l'abb, il faut que le docteur
essaye  tout prix.

-- Mais sous quel prtexte?

-- Je vais tcher d'en trouver un...

-- En admettant que vous trouviez ce prtexte, Frdrik, s'il faut
agir aujourd'hui, rien ne sera prpar... _l-bas._

_-- _Rassurez-vous, par habitude de prvoir, on est toujours
prt.

-- Et comment prvenir le docteur  l'instant mme? reprit la
princesse.

-- Le faire demander... cela veillerait les soupons de votre
nice, dit M. d'Aigrigny pensif, et c'est, avant tout, ce qu'il
faut viter.

-- Sans doute, reprit la princesse, cette confiance est l'une de
nos plus grandes ressources.

-- Un moyen! dit vivement l'abb; je vais crire quelques mots 
la hte  Baleinier; un de vos gens les lui portera, comme si
cette lettre venait du dehors... d'un malade pressant...

-- Excellente ide! s'cria la princesse, vous avez raison...
Tenez... l, sur cette table... il y a tout ce qui est ncessaire
pour crire... Vite, vite... Mais le docteur russira-t-il?

--  vrai dire, je n'ose l'esprer, dit le marquis en s'asseyant
prs de la table avec un courroux contenu. Grce  cet
interrogatoire, qui, du reste, a t au-del de nos esprances, et
que notre homme cach par nos soins derrire la portire de la
chambre voisine a fidlement stnographi, grce aux scnes
violentes qui doivent avoir ncessairement lieu demain et aprs,
le docteur, en s'entourant d'habiles prcautions, aurait pu agir
avec la plus entire certitude... Mais lui demander cela
aujourd'hui... tout  l'heure... Tenez... Herminie... c'est folie
que d'y penser!

Et le marquis jeta brusquement la plume qu'il avait  la main,
puis il ajouta avec un accent d'irritation amre et profonde:

-- Au moment de russir, voir toutes nos esprances ananties...
Ah! les consquences de tout ceci seront incalculables... Votre
nice... nous fait bien du mal... oh! bien du mal...

Il est impossible de rendre l'expression de sourde colre, de
haine implacable, avec laquelle M. d'Aigrigny pronona ces
derniers mots.

-- Frdrik! s'cria la princesse avec anxit en appuyant
vivement sa main sur la main de l'abb, je vous en conjure, ne
dsesprez pas encore... l'esprit du docteur est si fcond en
ressources, il nous est si dvou... essayons toujours.

-- Enfin, c'est du moins une chance, dit l'abb en reprenant la
plume.

-- Mettons la chose au pis... dit la princesse: qu'Adrienne aille
ce soir... chercher les filles du marchal Simon... Peut-tre ne
les trouvera-t-elle plus...

-- Il ne faut pas esprer cela; il est impossible que les ordres
de Rodin aient t si promptement excuts... nous en aurions t
avertis.

-- Il est vrai... crivez alors au docteur... je vais vous envoyer
Dubois; il lui portera votre lettre. Courage, Frdrik! nous
aurons raison de cette fille intraitable...

Puis Mme de Saint-Dizier ajouta avec une rage concentre:

-- Oh! Adrienne... Adrienne... vous payerez bien cher vos
insolents sarcasmes et les angoisses que vous nous causez!

Au moment de sortir, la princesse se retourna et dit 
M. d'Aigrigny:

-- Attendez-moi ici; je vous dirai ce que signifie la visite du
commissaire, et nous rentrerons ensemble.

La princesse disparut. M. d'Aigrigny crivit quelques mots  la
hte, d'une main convulsive.



X. Le pige.

Aprs la sortie de Mme de Saint-Dizier et du marquis, Adrienne
tait reste dans le cabinet de sa tante avec M. Baleinier et le
baron Tripeaud.

En entendant annoncer l'arrive du commissaire, Mlle de Cardoville
avait ressenti une vive inquitude, car sans doute, ainsi que
l'avait craint Agricol, le magistrat venait demander
l'autorisation de faire des recherches dans l'intrieur de l'htel
et du pavillon, afin de retrouver le forgeron, que l'on y croyait
cach. Quoiqu'elle regardt comme trs secrte la retraite
d'Agricol, Adrienne n'tait pas compltement rassure; aussi, dans
la prvision d'une ventualit fcheuse, elle trouvait une
occasion trs opportune de recommander instamment son protg au
docteur, ami fort intime, nous l'avons dit, de l'un des ministres
les plus influents de l'poque. La jeune fille s'approcha donc du
mdecin, qui causait  voix basse avec le baron, et de sa voix la
plus douce, la plus cline:

-- Mon bon monsieur Baleinier... je dsirerais vous dire deux
mots...

Et du regard la jeune fille lui montra la profonde embrasure d'une
croise.

--  vos ordres... mademoiselle... rpondit le mdecin en se
levant pour suivre Adrienne auprs de la fentre.

M. Tripeaud, qui, ne se sentant plus soutenu par la prsence de
l'abb, craignait la jeune fille comme le feu, fut trs satisfait
de cette diversion: pour se donner une contenance, il alla se
remettre en contemplation devant un tableau de saintet qu'il
semblait ne pas se lasser d'admirer.

Lorsque Mlle de Cardoville fut assez loigne du baron pour n'tre
pas entendue de lui, elle dit au mdecin, qui, toujours souriant,
toujours bienveillant, attendait qu'elle s'expliqut:

-- Mon bon docteur, vous tes mon ami, vous avez t celui de mon
pre... Tout  l'heure, malgr la difficult de votre position,
vous vous tes courageusement montr mon seul partisan...

-- Mais pas du tout, mademoiselle, n'allez pas dire de pareilles
choses, dit le docteur en affectant un courroux plaisant. Peste!
vous me feriez de belles affaires... Voulez-vous bien vous
taire... _Vade retro, Satanas!! _ce qui veut dire: Laissez-moi
tranquille, charmant petit dmon que vous tes!

-- Rassurez-vous, dit Adrienne en souriant, je ne vous
compromettrai pas; mais permettez-moi seulement de vous rappeler
que bien souvent vous m'avez fait des offres de service... vous
m'avez parl de votre dvouement...

-- Mettez-moi  l'preuve, et vous verrez si je m'en tiens  des
paroles.

-- Eh bien, donnez-moi une preuve sur-le-champ, dit vivement
Adrienne.

--  la bonne heure, voil comme j'aime  tre pris au mot... Que
faut-il faire pour vous?

-- Vous tes toujours fort li avec votre ami le ministre?

-- Sans doute: je le soigne justement d'une extinction de voix: il
en a toujours, la veille du jour o on doit l'interpeller; il aime
mieux a...

-- Il faut que vous obteniez de votre ministre quelque chose de
trs important pour moi.

-- Pour vous?... et quel rapport?...

Le valet de chambre de la princesse entra, remit une lettre 
M. Baleinier, et lui dit:

-- Un domestique tranger vient d'apporter  l'instant cette
lettre pour monsieur le docteur; c'est trs press...

Le mdecin prit la lettre, le valet de chambre sortit.

-- Voici les dsagrments du mtier, lui dit en souriant Adrienne;
on ne vous laisse pas un moment de repos, mon pauvre docteur.

-- Ne m'en parlez pas, mademoiselle, dit le mdecin, qui ne put
cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l'criture de
M. d'Aigrigny; ces diables de malades croient en vrit que nous
sommes de fer et que nous accaparons toute la sant qui leur
manque... ils sont impitoyables. Mais vous permettez,
mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard
avant de dcacheter la lettre.

Mlle de Cardoville rpondit par un gracieux signe de tte. La
lettre du marquis d'Aigrigny n'tait pas longue; le mdecin la lut
d'un trait; et, malgr sa prudence habituelle, il haussa les
paules et dit vivement:

-- Aujourd'hui... mais c'est impossible... il est fou...

-- Il s'agit sans doute de quelque pauvre malade qui a mis en vous
tout son espoir... qui vous attend, qui vous appelle... Allons,
mon cher monsieur Baleinier, soyez bon... ne repoussez pas sa
prire... il est si doux de justifier la confiance qu'on
inspire!...

Il y avait  la fois un rapprochement et une contradiction si
extraordinaires entre l'objet de cette lettre crite  l'instant
mme au mdecin par le plus implacable ennemi d'Adrienne, et les
paroles de commisration que celle-ci venait de prononcer d'une
voix touchante, que le docteur Baleinier en fut frapp. Il regarda
Mlle de Cardoville d'un air presque embarrass et rpondit:

-- Il s'agit, en effet... de l'un de mes clients qui compte
beaucoup sur moi... beaucoup trop mme... car il me demande une
chose impossible... Mais pourquoi vous intresser  un inconnu?

-- S'il est malheureux... je le connais... Mon protg pour qui je
vous demande l'appui du ministre m'tait aussi  peu prs
inconnu... et maintenant je m'y intresse on ne peut plus
vivement; car, puisqu'il faut vous le dire, mon protg est le
fils de ce digne soldat qui a ramen ici, du fond de la Sibrie,
les filles du marchal Simon.

-- Comment!... votre protg est...

-- Un brave artisan... le soutien de sa famille... Mais je dois
tout vous dire... voici comment les choses se sont passes...

La confidence qu'Adrienne allait faire au docteur fut interrompue
par Mme de Saint-Dizier, qui, suivie de M. d'Aigrigny, ouvrit
violemment la porte de son cabinet. On lisait sur la physionomie
de la princesse une expression de joie infernale,  peine
dissimule par un faux semblant d'indignation courrouce.

M. d'Aigrigny, entrant dans le cabinet, avait jet rapidement un
regard interrogatif et inquiet au docteur Baleinier. Celui-ci
rpondit par un mouvement de tte ngatif. L'abb se mordit les
lvres de rage muette; ayant mis ses dernires esprances dans le
docteur, il dut considrer ses projets comme  jamais ruins,
malgr le nouveau coup que la princesse allait porter  Adrienne.

-- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix brve,
prcipite, car elle suffoquait de satisfaction mchante,
messieurs, veuillez prendre place... j'ai de nouvelles et
curieuses choses  vous apprendre au sujet de cette demoiselle.

Et elle dsigna sa nice d'un regard de haine et de mpris
impossible  rendre.

-- Allons... ma pauvre enfant, qu'y a-t-il? que vous veut-on
encore? dit M. Baleinier d'un ton patelin avant de quitter la
fentre o il se tenait  ct d'Adrienne; quoi qu'il arrive,
comptez toujours sur moi.

Et ce disant, le mdecin alla prendre place  ct de
M. d'Aigrigny et de M. Tripeaud.

 l'insolente apostrophe de sa tante, Mlle de Cardoville avait
firement redress la tte... La rougeur lui monta au front;
impatiente, irrite des nouvelles attaques dont on la menaait,
elle s'avana vers la table o la princesse tait assise, et dit
d'une voix mue  M. Baleinier:

-- Je vous attends chez moi le plus tt possible... mon cher
docteur; vous le savez, j'ai absolument besoin de vous parler.

Et Adrienne fit un pas vers la bergre o tait son chapeau.

La princesse se leva brusquement et s'cria:

-- Que faites-vous, mademoiselle?

-- Je me retire, madame... Vous m'avez signifi vos volonts, je
vous ai signifi les miennes; cela suffit. Quant aux affaires
d'intrt, je chargerai quelqu'un de mes rclamations.

Mlle de Cardoville prit son chapeau. Mme de Saint-Dizier, voyant
sa proie lui chapper, courut prcipitamment  sa nice, et, au
mpris de toute convenance, lui saisit violemment le bras d'une
main convulsive en lui disant:

-- Restez!!!

-- Ah!... madame..., fit Adrienne avec un accent de douloureux
ddain, o sommes-nous donc ici?...

-- Vous voulez vous chapper... vous avez peur! lui dit
Mme de Saint-Dizier en la toisant d'un air de ddain.

Avec ces mots: _Vous avez peur... _on aurait fait marcher Adrienne
de Cardoville dans la fournaise. Dgageant son bras de l'treinte
de sa tante par un geste rempli de noblesse et de fiert, elle
jeta sur le fauteuil le chapeau qu'elle tenait  la main, et,
revenant auprs de la table, elle dit imprieusement  la
princesse:

-- Il y a quelque chose de plus fort que le profond dgot que
tout ceci m'inspire... c'est la crainte d'tre accuse de lchet;
parlez, madame... je vous coute.

Et la tte haute, le teint lgrement color, le regard  demi
voil par une larme d'indignation, les bras croiss sur son sein,
qui, malgr elle, palpitait d'une vive motion, frappant
convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha
sur sa tante un coup d'oeil assur. La princesse voulut alors
distiller goutte  goutte le venin dont elle tait gonfle, et
faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine
qu'elle ne lui chapperait pas.

-- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d'une voix contenue, voici
ce qui vient de se passer... On m'a avertie que le commissaire de
police dsirait me parler; je me suis rendue auprs de ce
magistrat, il s'est excus d'un air pein du devoir qu'il avait 
remplir. Un homme sous le coup d'un mandat d'amener avait t vu
entrant dans le pavillon du jardin...

Adrienne tressaillit; plus de doute, il s'agissait d'Agricol. Mais
elle redevint impassible en songeant  la sret de la cachette o
elle l'avait fait conduire.

-- Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procder 
la recherche de cet homme, soit dans l'htel, soit dans le
pavillon. C'tait son droit. Je le priai de commencer par le
pavillon, et je l'accompagnai... Malgr la conduite inqualifiable
de mademoiselle, il ne me vint pas un moment  la pense, je
l'avoue, de croire qu'elle ft mle en quelque chose  cette
dplorable affaire de police... Je me trompais.

-- Que voulez-vous dire, madame? s'cria Adrienne.

-- Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d'un air
triomphant. Chacun son tour... Vous vous tes, tout  l'heure, un
peu trop hte de vous montrer si railleuse et si altire...
J'accompagne donc le commissaire dans ses recherches... Nous
arrivons au pavillon... Je vous laisse  penser l'tonnement, la
stupeur de ce magistrat  la vue de ces trois cratures, costumes
comme des filles de thtre... Le fait a t d'ailleurs,  ma
demande, consign dans le procs-verbal; car on ne saurait trop
montrer aux yeux de tous... de pareilles extravagances.

-- Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud
en s'inclinant. Il tait bon d'difier aussi la justice  ce
sujet.

Adrienne, trop vivement proccupe du sort de l'artisan pour
songer  rpondre vertement  Tripeaud ou  Mme de Saint-Dizier,
coutait en silence, cachant son inquitude.

-- Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commenc par
interroger svrement ces jeunes filles, et leur a demand si
aucun homme ne s'tait,  leur connaissance, introduit dans le
pavillon occup par mademoiselle... elles ont rpondu avec une
incroyable audace qu'elles n'avaient vu personne entrer...

-- Les braves et honntes filles! pensa Mlle de Cardoville avec
joie; ce pauvre ouvrier est sauv... la protection du docteur
Baleinier fera le reste.

-- Heureusement, reprit la princesse, une de mes femmes,
Mme Grivois, m'avait accompagne; cette excellente personne se
rappelant avoir vu rentrer mademoiselle chez elle, ce matin  huit
heures, dit _navement _au magistrat qu'il se pourrait fort bien
que l'homme que l'on cherchait se ft introduit par la petite
porte du jardin, laisse involontairement ouverte... par
mademoiselle... en revenant.

-- Il et t bon, madame la princesse, dit Tripeaud, de faire
aussi consigner au procs-verbal que mademoiselle tait rentre
chez elle  huit heures du matin...

-- Je n'en vois pas la ncessit, dit le docteur, fidle  son
rle, ceci tait compltement en dehors des recherches auxquelles
se livrait le commissaire.

-- Mais, docteur, dit Tripeaud...

-- Mais, monsieur le baron, reprit M. Baleinier d'un ton ferme,
c'est mon opinion.

-- Et ce n'est pas la mienne, docteur, dit la princesse; ainsi que
M. Tripeaud, j'ai pens qu'il tait important que la chose ft
tablie au procs-verbal et j'ai vu au regard confus et douloureux
du magistrat combien il lui tait pnible d'avoir  enregistrer la
scandaleuse conduite d'une jeune personne place dans une si haute
position sociale.

-- Sans doute, madame, dit Adrienne impatiente, je crois votre
pudeur  peu prs gale  celle de ce candide commissaire de
police; mais il me semble que votre commune innocence s'alarmait
un peu trop promptement: vous et lui auriez pu rflchir qu'il n'y
avait rien d'extraordinaire  ce que, tant sortie, je suppose, 
six heures du matin, je fusse rentre  huit.

-- L'excuse, quoique tardive... est du moins adroite, dit la
princesse avec dpit.

-- Je ne m'excuse pas, madame, rpondit firement Adrienne; mais,
comme M. Baleinier a bien voulu dire un mot en ma faveur par
amiti pour moi, je donne l'interprtation possible d'un fait
qu'il ne me convient pas d'expliquer devant vous...

-- Alors le fait demeure acquis au procs-verbal... jusqu' ce que
mademoiselle en donne l'explication, dit le Tripeaud.

L'abb d'Aigrigny, le front appuy sur sa main, restait pour ainsi
dire tranger  cette scne, effray qu'il tait des suites
qu'allait avoir l'entrevue de Mlle de Cardoville avec les filles
du marchal Simon, car il ne fallait pas songer  empcher
matriellement Adrienne de sortir ce soir-l.

Mme de Saint-Dizier reprit:

-- Le fait qui avait si cruellement scandalis le commissaire
n'est rien encore... auprs de ce qui me reste  vous apprendre,
messieurs... Nous avons donc parcouru le pavillon dans tous les
sens sans trouver personne... nous allions quitter la chambre 
coucher de mademoiselle, car nous avions visit cette pice en
dernier lieu, lorsque Mme Grivois me fit remarquer que l'une des
moulures dores d'une fausse porte ne rejoignait pas
hermtiquement... nous attirons l'attention du magistrat sur cette
singularit; ses agents examinent... cherchent... un panneau
glisse sur lui-mme... et alors... savez-vous ce que l'on
dcouvre?... Non... non, cela est tellement odieux, tellement
rvoltant... que je n'oserai jamais...

-- Eh bien! j'oserai, moi, madame, dit rsolument Adrienne, qui
vit avec un profond chagrin la retraite d'Agricol dcouverte;
j'pargnerai, madame,  votre candeur le rcit de ce nouveau
scandale... et ce que je vais dire n'est d'ailleurs nullement pour
me justifier.

-- La chose en vaudrait pourtant la peine... mademoiselle, dit
Mme de Saint-Dizier avec un sourire mprisant: un homme cach par
vous dans votre chambre  coucher.

-- Un homme cach dans sa chambre  coucher!... s'cria le marquis
d'Aigrigny en redressant la tte avec un indignation qui cachait 
peine une joie cruelle.

-- Un homme dans la chambre  coucher de mademoiselle! ajouta le
baron Tripeaud. Et cela a t, je l'espre, aussi consign au
procs-verbal?

-- Oui, oui, monsieur, dit la princesse d'un air triomphant.

-- Mais cet homme, dit le docteur d'un air hypocrite, tait sans
doute un voleur? Cela s'explique ainsi de soi-mme... tout autre
soupon n'est pas vraisemblable...

-- Votre indulgence pour mademoiselle vous gare, monsieur
Baleinier, dit schement la princesse.

-- On connat cette espce de voleurs-l, dit Tripeaud; ce sont
ordinairement de beaux jeunes gens trs riches...

-- Vous vous trompez, monsieur, reprit Mme de Saint-Dizier,
mademoiselle n'lve pas ses vues si haut... elle prouve qu'une
erreur peut tre non seulement criminelle, mais encore ignoble...
Aussi, je ne m'tonne plus des sympathies que mademoiselle
affichait tout  l'heure pour le populaire... C'est d'autant plus
touchant et attendrissant que cet homme, cach par mademoiselle
chez elle, portait une blouse.

-- Une blouse!... s'cria le baron avec l'air du plus profond
dgot; mais alors... c'tait donc un homme du peuple? C'est 
faire dresser les cheveux sur la tte...

-- Cet homme est un ouvrier forgeron, il l'a avou, dit la
princesse; mais il faut tre juste, c'est un assez beau garon, et
sans doute mademoiselle, dans la singulire religion qu'elle
professe pour le beau...

-- Assez, madame... assez, dit tout  coup Adrienne, qui,
ddaignant de rpondre, avait jusqu'alors cout sa tante avec une
indignation croissante et douloureuse; j'ai t tout  l'heure sur
le point de me justifier  propos d'une de vos odieuses
insinuations... je ne m'exposerai pas une seconde fois  une
pareille faiblesse... Un mot seulement, madame... Cet honnte et
loyal artisan est arrt, sans doute?

-- Certes, il a t arrt et conduit sous bonne escorte... Cela
vous fend le coeur, n'est-ce pas, mademoiselle?... dit la
princesse d'un air triomphant; il faut, en effet, que votre tendre
piti pour cet intressant forgeron soit bien grande, car vous
perdez votre assurance ironique.

-- Oui, madame, car j'ai mieux  faire que de railler ce qui est
odieux et ridicule, dit Adrienne, dont les yeux se voilaient de
larmes en songeant aux inquitudes cruelles de la famille
d'Agricol prisonnier; et prenant son chapeau, elle le mit sur sa
tte, en noua les rubans, et s'adressant au docteur:

-- Monsieur Baleinier, je vous ai tout  l'heure demand votre
protection auprs du ministre...

-- Oui, mademoiselle... et je me ferai un plaisir d'tre votre
intermdiaire auprs de lui.

-- Votre voiture est en bas?

-- Oui, mademoiselle... dit le docteur, singulirement surpris.

-- Vous allez tre assez bon pour me conduire  l'instant chez le
ministre... Prsente par vous, il ne me refusera pas la grce ou
plutt la justice que j'ai  solliciter de lui.

-- Comment, mademoiselle, dit la princesse, vous osez prendre une
telle dtermination sans mes ordres aprs ce qui vient de se
passer?... C'est inou!

-- Cela fait piti, ajouta M. Tripeaud, mais il faut s'attendre 
tout.

Au moment o Adrienne avait demand au docteur si sa voiture tait
en bas, l'abb d'Aigrigny avait tressailli... Un clair de
satisfaction radieuse, inespre, avait brill dans son regard, et
c'est  peine s'il put contenir sa violente motion lorsque,
adressant un coup d'oeil aussi rapide que significatif au mdecin,
celui-ci lui rpondit en baissant par deux fois les paupires en
signe d'intelligence et de consentement. Aussi lorsque la
princesse reprit d'un ton courrouc en s'adressant  Adrienne:
Mademoiselle, je vous dfends de sortir, M. d'Aigrigny dit 
Mme de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulire:

-- Il me semble, madame, que l'on peut confier mademoiselle _aux
soins de M. le docteur._

Le marquis pronona ces mots: _aux soins de M. le docteur, _d'une
manire si significative, que la princesse, ayant regard tour 
tour le mdecin et M. d'Aigrigny, comprit tout, et sa figure
rayonna. Non seulement ceci s'tait pass trs rapidement, mais la
nuit tait dj presque venue, aussi Adrienne, plonge dans la
proccupation pnible que lui causait le sort d'Agricol, ne put
s'apercevoir des diffrents signes changs entre la princesse, le
docteur et l'abb, signes qui d'ailleurs eussent t pour elle
incomprhensibles. Mme de Saint-Dizier, ne voulant pas cependant
paratre cder trop facilement  l'observation du marquis, reprit:

-- Quoique M. le docteur me semble avoir t d'une grande
indulgence pour mademoiselle, je ne verrais peut-tre pas
d'inconvnient  la lui confier... Pourtant... je ne voudrais pas
laisser tablir un pareil prcdent, car d'aujourd'hui
mademoiselle ne doit avoir d'autre volont que la mienne.

-- Madame la princesse, dit gravement le mdecin, feignant d'tre
un peu choqu des paroles de Mme de Saint-Dizier, je ne crois pas
avoir t indulgent pour mademoiselle, mais juste... Je suis  ses
ordres pour la conduire chez le ministre, si elle le dsire;
j'ignore ce qu'elle veut solliciter, mais je la crois incapable
d'abuser de la confiance que j'ai en elle, et de me faire appuyer
une recommandation immrite.

Adrienne, mue, tendit cordialement la main au docteur, et lui
dit:

-- Soyez tranquille, mon digne ami; vous me saurez gr de la
dmarche que je vous fais faire, car vous serez de moiti dans une
noble action...

Le Tripeaud, qui n'tait pas dans le secret des nouveaux desseins
du docteur et de l'abb, dit tout bas  celui-ci d'un air
stupfait:

-- Comment! on la laisse partir?

-- Oui, oui, rpondit brusquement M. d'Aigrigny en lui faisant
signe d'couter la princesse, qui allait parler.

En effet, celle-ci s'avana vers sa nice, et lui dit d'une voix
lente et mesure, appuyant sur chacune de ses paroles:

-- Un mot encore, mademoiselle... un dernier mot devant ces
messieurs. Rpondez: malgr les charges terribles qui psent sur
vous, tes-vous toujours dcide  mconnatre mes volonts
formelles?

-- Oui, madame.

-- Malgr le scandaleux clat qui vient d'avoir lieu, vous
prtendez toujours vous soustraire  mon autorit?

-- Oui, madame.

-- Ainsi, vous refusez positivement de vous soumettre  la vie
dcente et svre que je veux vous imposer?

-- Je vous ai dit tantt, madame, que je quitterais cette demeure
pour vivre seule et  ma guise.

-- Est-ce votre dernier mot?

-- C'est mon dernier mot.

-- Rflchissez!... ceci est bien grave... prenez garde!...

-- Je vous ai dit, madame, mon dernier mot... je ne le dis jamais
deux fois.

-- Messieurs... vous l'entendez, reprit la princesse, j'ai fait
tout au monde et en vain pour arriver  une conciliation;
mademoiselle n'aura donc qu' s'en prendre  elle-mme des mesures
auxquelles une si audacieuse rvolte me force de recourir.

-- Soit, madame, dit Adrienne.

Puis, s'adressant  M. Baleinier, elle lui dit vivement:

-- Venez... venez, mon cher docteur, je meurs d'impatience;
partons vite... chaque minute perdue peut coter des larmes bien
amres  une honnte famille.

Et Adrienne sortit prcipitamment du salon avec le mdecin.

Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de
M. Baleinier; aide par lui, Adrienne y monta sans s'apercevoir
qu'il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait
ouvert la portire. Lorsque le docteur fut assis  ct de Mlle de
Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d'une seconde,
il dit  haute voix au cocher:

--  l'htel du ministre, par la petite entre! Les chevaux
partirent rapidement.



Septime partie
Un Jsuite de robe courte



I. Un faux ami.

La nuit tait venue, sombre et froide. Le ciel, pur jusqu'au
coucher du soleil, se voilait de plus en plus de nues grises,
livides; le vent, soufflant avec force, soulevait  et l par
tourbillons une neige paisse qui commenait  tomber. Les
lanternes ne jetaient qu'une clart douteuse dans l'intrieur de
la voiture du docteur Baleinier, o il tait seul avec Adrienne de
Cardoville. La charmante figure d'Adrienne encadre dans son petit
chapeau de castor gris, faiblement claire par la lueur des
lanternes, se dessinait blanche et pure sur le fond sombre de
l'toffe dont tait garni l'intrieur de la voiture, alors
embaume de ce parfum doux et suave, on dirait presque voluptueux,
qui mane toujours des vtements des femmes d'une exquise
recherche; la pose de la jeune fille, assise auprs du docteur,
tait remplie de grce: sa taille lgante et svelte, emprisonne
dans sa robe montante de drap bleu, imprimait sa souple ondulation
au moelleux dossier o elle s'appuyait; ses petits pieds, croiss
l'un sur l'autre et un peu allongs, reposaient sur une paisse
peau d'ours servant de tapis; de sa main gauche, blouissante et
nue, elle tenait son mouchoir magnifiquement brod, dont, au grand
tonnement de M. Baleinier, elle essuya ses yeux humides de
larmes.

Oui, car cette jeune fille subissait alors la raction des scnes
pnibles auxquelles elle venait d'assister  l'htel de Saint-
Dizier;  l'exaltation fbrile, nerveuse, qui l'avait jusqu'alors
soutenue, succdait chez elle un abattement douloureux; car
Adrienne, si rsolue dans son indpendance, si fire dans son
ironie, si audacieuse dans sa rvolte contre une injuste
opposition, tait d'une sensibilit profonde qu'elle dissimulait
toujours devant sa tante et devant son entourage. Malgr son
assurance, rien n'tait moins viril, moins _virago _que Mlle de
Cardoville: elle tait essentiellement _femme; _mais aussi, comme
femme, elle savait prendre un grand empire sur elle-mme ds que
la moindre marque de faiblesse de sa part pouvait rjouir ou
enorgueillir ses ennemis.

La voiture roulait depuis quelques minutes, Adrienne, essuyant
silencieusement ses larmes, au grand tonnement du docteur,
n'avait pas encore prononc une parole.

-- Comment... ma chre demoiselle Adrienne! dit M. Baleinier,
vritablement surpris de l'motion de la jeune fille. Comment!...
vous, tout  l'heure encore si courageuse... vous pleurez!

-- Oui, rpondit Adrienne d'une voix altre, je pleure... devant
vous... un ami... mais devant ma tante... oh! jamais.

-- Pourtant... dans ce long entretien... vos pigrammes...

-- Ah! mon Dieu... croyez-vous donc que ce n'est pas malgr moi
que je me rsigne  briller dans cette guerre de sarcasmes!...
Rien ne me dplat autant que ces sortes de luttes d'ironie amre
o me rduit la ncessit de me dfendre contre cette femme et ses
amis... Vous parlez de mon courage... il ne consistait pas, je
vous l'assure,  faire montre d'un esprit mchant... mais 
contenir,  cacher tout ce que je souffrais en m'entendant traiter
si grossirement... devant des gens que je hais, que je mprise...
moi qui, aprs tout, ne leur ai jamais fait de mal, moi qui ne
demande qu' vivre seule, libre, tranquille, et  voir des gens
heureux autour de moi.

-- Que voulez-vous? on envie et votre bonheur et celui que les
autres vous doivent...

-- Et c'est ma tante! s'cria Adrienne avec indignation, ma tante,
dont la vie n'a t qu'un long scandale, qui m'accuse d'une
manire si rvoltante! comme si elle ne me connaissait pas assez
fire, assez loyale pour ne faire qu'un choix dont je puisse
m'honorer hautement... Mon Dieu, quand j'aimerai, je le dirai, je
m'en glorifierai, car l'amour, comme je le comprends, est ce qu'il
y a de plus magnifique au monde...

Puis Adrienne reprit avec un redoublement d'amertume:

--  quoi donc servent l'honneur et la franchise s'ils ne vous
mettent pas mme  l'abri de soupons plus stupides qu'odieux!

Ce disant, Mlle de Cardoville porta de nouveau son mouchoir  ses
yeux.

-- Voyons, ma chre demoiselle Adrienne, dit M. Baleinier d'une
voix onctueuse et pntrante, calmez-vous... tout ceci est
pass... vous avez en moi un ami dvou...

Et cet homme, en disant ces mots, rougit malgr son astuce
diabolique.

-- Je le sais, vous tes mon ami, dit Adrienne; je n'oublierai
jamais que vous vous tes expos aujourd'hui aux ressentiments de
ma tante en prenant mon parti, car je n'ignore pas qu'elle est
puissante... oh! bien puissante pour le mal...

-- Quant  cela... dit le docteur en affectant une profonde
indiffrence, nous autres mdecins... nous sommes  l'abri de bien
des rancunes...

-- Ah! mon cher monsieur Baleinier, c'est que Mme de Saint-Dizier
et ses amis ne pardonnent gure! (Et la jeune fille frissonna.) Il
a fallu mon invincible aversion, mon horreur inne de tout ce qui
est lche, perfide et mchant, pour m'amener  rompre si
ouvertement avec elle... Mais il s'agirait... que vous dirai-
je!... de la mort... que je n'hsiterais pas. Et pourtant, ajouta-
t-elle avec un de ces gracieux sourires qui donnaient tant de
charme  sa ravissante physionomie, j'aime bien la vie... et si
j'ai un reproche  me faire... c'est de l'aimer trop brillante...
trop belle, trop harmonieuse; mais, vous le savez, je me rsigne 
mes dfauts...

-- Allons, allons, je suis plus tranquille, dit le docteur
gaiement; vous souriez... c'est bon signe...

-- Souvent, c'est le plus sage... et pourtant... le devrais-je
aprs les menaces que ma tante vient de me faire? Pourtant, que
peut-elle? quelle tait la signification de cette espce de
conseil de famille? Srieusement, a-t-elle pu croire que l'avis
d'un M. d'Aigrigny, d'un M. Tripeaud pt m'influencer?... Et puis,
elle a parl de mesures rigoureuses... Quelles mesures peut-elle
prendre? le savez-vous?...

-- Je crois, entre nous, que la princesse a voulu seulement vous
effrayer... et qu'elle compte agir sur vous par persuasion... Elle
a l'inconvnient de se croire une mre de l'glise, et elle rve
votre conversion, dit malicieusement le docteur, qui voulait
surtout rassurer  tout prix Adrienne. Mais ne pensons plus 
cela... il faut que vos beaux yeux brillent de leur clat pour
sduire, pour fasciner le ministre que nous allons voir...

-- Vous avez raison, mon cher docteur... on devrait toujours fuir
le chagrin, car un de ses moindres dsagrments est de vous faire
oublier les chagrins des autres... Mais voyez, j'use de votre
bonne obligeance sans vous dire ce que j'attends de vous.

-- Nous avons, heureusement, le temps de causer, car notre homme
d'tat demeure fort loin de chez vous.

-- En deux mots, voici ce dont il s'agit, reprit Adrienne: je vous
ai dit les raisons que j'avais de m'intresser  ce digne ouvrier;
ce matin, il est venu tout dsol m'avouer qu'il se trouvait
compromis pour des chants qu'il avait faits (car il est pote),
qu'il tait menac d'tre arrt, qu'il tait innocent; mais que
si on le mettait en prison, sa famille, qu'il soutenait seul,
mourrait de faim; il venait donc me supplier de fournir une
caution, afin qu'on le laisst libre d'aller travailler; j'ai
promis, en pensant  votre intimit avec le ministre; mais on
tait dj sur les traces de ce pauvre garon; j'ai eu l'ide de
le faire cacher chez moi, et vous savez de quelle manire ma tante
a interprt cette action. Maintenant, dites-moi, grce  votre
recommandation, croyez-vous que le ministre m'accordera ce que
nous allons lui demander, la libert sous caution de cet artisan?

-- Mais sans contredit... cela ne doit pas faire l'ombre de
difficult, surtout lorsque vous lui aurez expos les faits avec
cette loquence du coeur que vous possdez si bien...

-- Savez-vous pourquoi, mon cher monsieur Baleinier, j'ai pris
cette rsolution, peut-tre trange, de vous prier de me conduire,
moi jeune fille, chez ce ministre?

-- Mais... pour recommander d'une manire plus pressante encore
votre protg?

-- Oui... et aussi pour couper court par une dmarche clatante
aux calomnies que ma tante ne va pas manquer de rpandre... et
qu'elle a dj, vous l'avez vu, fait inscrire au procs-verbal de
ce commissaire de police... J'ai donc prfr m'adresser
franchement, hautement,  un homme plac dans une position
minente... Je lui dirai ce qui est, et il me croira, parce que la
vrit a un accent auquel on ne se trompe pas.

-- Tout ceci, ma chre demoiselle Adrienne, est sagement,
parfaitement raisonn. Vous ferez, comme on dit, d'une pierre deux
coups... ou plutt vous retirerez d'une bonne action deux actes de
justice... vous dtruirez d'avance de dangereuses calomnies, et
vous ferez rendre la libert  un digne garon.

-- Allons! dit en riant Adrienne, voici ma gaiet qui me revient
grce  cette heureuse perspective.

-- Mon Dieu, dans la vie, reprit philosophiquement le docteur,
tout dpend du point de vue.

Adrienne tait d'une ignorance si complte en matire de
gouvernement constitutionnel et d'attributions administratives,
elle avait une foi si aveugle dans le docteur, qu'elle ne douta
pas un instant de ce qu'on lui disait, aussi reprit-elle avec
joie:

-- Quel bonheur! Ainsi je pourrai, en allant chercher ensuite les
filles du marchal Simon, rassurer la pauvre mre de l'ouvrier,
qui est peut-tre  cette heure dans de cruelles angoisses en ne
voyant pas rentrer son fils.

-- Oui, vous aurez ce plaisir, dit M. Baleinier en souriant, car
nous allons solliciter, intriguer de telle sorte qu'il faudra bien
que la bonne mre apprenne par vous la mise en libert de ce brave
garon avant de savoir qu'il a t arrt.

-- Que de bont, que d'obligeance de votre part! dit Adrienne. En
vrit, s'il ne s'agissait pas de motifs aussi graves, j'aurais
honte de vous faire perdre un temps si prcieux, mon cher monsieur
Baleinier... mais je connais votre coeur...

-- Vous prouver mon profond dvouement, mon sincre attachement,
je n'ai pas d'autre dsir, dit le docteur en aspirant une prise de
tabac. Mais en mme temps il jeta de ct un coup d'oeil inquiet
par la portire, car la voiture traversait alors la place de
l'Odon, et malgr les rafales d'une neige paisse, on voyait la
faade du thtre illumine; or, Adrienne, qui en ce moment
tournait la tte de ct, pouvait s'tonner du singulier chemin
qu'on lui faisait prendre.

Afin d'attirer son attention par une habile diversion, le docteur
s'cria tout  coup:

-- Ah! grand Dieu... et moi qui oubliais...

-- Qu'avez-vous donc, monsieur Baleinier? dit Adrienne en se
retournant vivement vers lui.

-- J'oubliais une chose trs importante  la russite de notre
sollicitation.

-- Qu'est-ce donc?... demanda la jeune fille inquite.

M. Baleinier sourit avec malice:

-- Tous les hommes, dit-il, ont leurs faiblesses, et un ministre
en a beaucoup plus qu'un autre; celui que nous allons solliciter a
l'inconvnient de tenir ridiculement  son titre, et sa premire
impression serait fcheuse... si vous ne le saluiez pas d'un
_monsieur le ministre _bien accentu.

-- Qu' cela ne tienne... mon cher monsieur Baleinier, dit
Adrienne en souriant  son tour. J'irai mme jusqu' l'Excellence,
qui est aussi, je crois, un des titres adopts.

-- Non pas maintenant... mais raison de plus; et si vous pouviez
mme laisser chapper un ou deux _monseigneur, _notre affaire
serait emporte d'emble.

-- Soyez tranquille, puisqu'il y a des _bourgeois-ministres _comme
il y a des _bourgeois-gentilshommes, _je me souviendrai de
M. Jourdain, et je rassasierai la gloutonne vanit de votre homme
d'tat.

-- Je vous l'abandonne, et il sera entre bonnes mains, reprit le
mdecin en voyant avec joie la voiture alors engage dans les rues
sombres qui conduisent de la place de l'Odon au quartier du
Panthon; mais, dans cette circonstance, je n'ai pas le courage de
reprocher  mon ami le ministre d'tre orgueilleux puisque son
orgueil peut nous venir en aide.

-- Cette petite ruse est d'ailleurs assez innocente, ajouta Mlle
de Cardoville, et je n'ai aucun scrupule d'y avoir recours, je
vous l'avoue...

Puis, se penchant vers la portire, elle dit:

-- Mon Dieu, que ces rues sont noires!... quel vent! quelle
neige!... dans quel quartier sommes-nous donc?

-- Comment! habitante ingrate et dnature... vous ne connaissez
pas,  cette absence de boutiques, notre cher quartier, le
faubourg Saint-Germain?

-- Je croyais que nous l'avions quitt depuis longtemps.

-- Moi aussi, dit le mdecin en se penchant  la portire comme
pour reconnatre le lieu o il se trouvait, mais nous y sommes
encore!... Mon malheureux cocher, aveugl par la neige qui lui
fouette la figure, se sera tout  l'heure tromp; mais nous voici
en bon chemin... oui... je m'y reconnais, nous sommes dans la rue
Saint-Guillaume, rue qui n'est pas gaie, par parenthse; du reste,
dans dix minutes nous arriverons  l'entre particulire du
ministre, car les intimes comme moi jouissent du privilge
d'chapper aux honneurs de la grande porte.

Mlle de Cardoville, comme les personnes qui sortent ordinairement
en voiture, connaissait si peu certaines rues de Paris et les
habitudes ministrielles, qu'elle ne douta pas un moment de ce que
lui affirmait M. Baleinier, en qui elle avait d'ailleurs la
confiance la plus extrme.

Depuis le dpart de l'htel Saint-Dizier, le docteur avait sur les
lvres une question qu'il hsitait pourtant  poser, craignant de
se compromettre aux yeux d'Adrienne. Lorsque celle-ci avait parl
d'intrts trs importants dont on lui aurait cach l'existence,
le docteur, trs fin, trs habile observateur, avait parfaitement
remarqu l'embarras et les angoisses de la princesse et de
M. d'Aigrigny. Il ne douta pas que le complot dirig contre
Adrienne (complot qu'il servait aveuglment par soumission aux
volonts de _l'ordre_) ne ft relatif  ces intrts qu'on lui
avait cachs, et que par cela mme il brlait de connatre; car,
ainsi que chaque membre de la tnbreuse congrgation dont il
faisait partie, ayant forcment l'habitude de la dlation, il
sentait ncessairement se dvelopper en lui les vices odieux
inhrents  tout tat de _complicit, _ savoir: l'envie, la
dfiance et une curiosit jalouse. On comprendra que le docteur
Baleinier, quoique parfaitement rsolu de servir les projets de
M. d'Aigrigny, tait fort avide de savoir ce qu'on lui avait
dissimul: aussi, surmontant ses hsitations, trouvant l'occasion
opportune et surtout pressante, il dit  Adrienne aprs un moment
de silence:

-- Je vais peut-tre vous faire une demande trs indiscrte. En
tout cas, si vous la trouvez telle... n'y rpondez pas...

-- Continuez... je vous en prie.

-- Tantt... quelques minutes avant que l'on vnt annoncer 
madame votre tante l'arrive du commissaire de police, vous avez,
ce me semble, parl de grands intrts qu'on vous aurait cachs
jusqu'ici...

-- Oui, sans doute...

-- Ces mots, reprit M. Baleinier en accentuant lentement ses
paroles, ces mots ont paru faire une vive impression sur la
princesse...

-- Une impression si vive, dit Adrienne, que certains soupons que
j'avais se sont changs en certitude.

-- Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chre amie, reprit
M. Baleinier d'un ton patelin, que si je rappelle cette
circonstance c'est pour vous offrir mes services dans le cas o
ils pourraient vous tre bons  quelque chose; sinon... si vous
voyiez l'ombre d'un inconvnient  m'en apprendre davantage...
supposez que je n'ai rien dit.

Adrienne devint srieuse, pensive, et, aprs un silence de
quelques instants, elle rpondit  M. Baleinier:

-- Il est  ce sujet des choses que j'ignore... d'autres que je
puis vous apprendre... d'autres enfin que je dois vous taire...
Vous tes si bon aujourd'hui que je suis heureuse de vous donner
une nouvelle marque de ma confiance.

-- Alors je ne veux rien savoir, dit le docteur d'un air contrit
et pntr, car j'aurais l'air d'accepter une sorte de
rcompense... tandis que je suis mille fois pay par le plaisir
mme que j'prouve  vous servir.

-- coutez... dit Adrienne sans paratre s'occuper des scrupules
dlicats de M. Baleinier, j'ai de puissantes raisons de croire
qu'un immense hritage doit tre dans un temps plus ou moins
prochain partag entre les membres de ma famille... que je ne
connais pas tous... car, aprs la rvocation de l'dit de Nantes,
ceux dont elle descend se sont disperss dans les pays trangers,
et ont subi des fortunes bien diverses.

-- Vraiment! s'cria le docteur, on ne peut plus intress. Cet
hritage, o est-il? de qui vient-il? entre les mains de qui est-
il?

-- Je l'ignore...

-- Et comment faire valoir vos droits?

-- Je le saurai bientt.

-- Et qui vous en instruira?

-- Je ne puis vous le dire.

-- Et qui vous a appris que cet hritage existait?

-- Je ne puis non plus vous le dire... reprit Adrienne d'un ton
mlancolique et doux qui contrasta avec la vivacit habituelle de
son entretien. C'est un secret... un secret trange... et dans ces
moments d'exaltation o vous m'avez quelquefois surprise... je
songeais  des circonstances extraordinaires qui se rapportaient 
ce secret... Oui... et alors de bien grandes, de bien magnifiques
penses s'veillaient en moi...

Puis Adrienne se tut, profondment absorbe dans ses souvenirs.

M. Baleinier n'essaya pas de l'en distraire. D'abord Mlle de
Cardoville ne s'apercevait pas de la direction que suivait la
voiture; puis le docteur n'tait pas fch de rflchir  ce qu'il
venait d'apprendre. Avec sa perspicacit habituelle, il pressentit
vaguement qu'il s'agissait pour l'abb d'Aigrigny d'une affaire
d'hritage: il se promit d'en faire immdiatement le sujet d'un
rapport secret; de deux choses l'une: ou M. d'Aigrigny agissait
dans cette circonstance d'aprs les instructions de _l'ordre, _ou
il agissait selon son inspiration personnelle; dans le premier
cas, le rapport secret du docteur  qui de droit constatait un
fait; dans le second, il en rvlait un autre. Pendant quelque
temps Mlle de Cardoville et M. Baleinier gardrent donc un profond
silence, qui n'tait mme plus interrompu par le bruit des roues
de la voiture, roulant alors sur une paisse couche de neige, car
les rues devenaient de plus en plus dsertes. Malgr sa perfide
habilet, malgr son audace, malgr l'aveuglement de sa dupe, le
docteur n'tait pas absolument rassur sur le rsultat de sa
machination; le moment critique approchait, et le moindre soupon,
maladroitement veill chez Adrienne, pouvait ruiner les projets
du docteur. Adrienne, dj fatigue des motions de cette pnible
journe, tressaillait de temps  autre, car le froid devenait de
plus en plus pntrant, et, dans sa prcipitation  accompagner
M. Baleinier, elle avait oubli de prendre un chle ou un manteau.
Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur trs lev,
qui,  travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel
compltement noir. Le silence tait profond et morne.

La voiture s'arrta.

Le valet de pied alla heurter  une grande porte cochre d'une
faon particulire; d'abord il frappa deux coups prcipits, puis
un autre spar par un assez long intervalle. Adrienne ne remarqua
pas cette circonstance, car les coups avaient t peu bruyants, et
d'ailleurs le docteur avait aussitt pris la parole afin de
couvrir par sa voix le bruit de cette espce de signal.

-- Enfin, nous voici arrivs, avait-il dit gaiement  Adrienne:
soyez bien sduisante, c'est--dire, soyez vous-mme.

-- Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, dit en souriant
Adrienne.

Puis elle ajouta, frissonnant malgr elle:

-- Quel froid noir!... Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier,
qu'aprs avoir t chercher mes pauvres petites parentes chez la
mre de notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif
plaisir mon joli salon bien chaud et bien brillamment clair; car
vous savez mon aversion pour le froid et pour l'obscurit.

-- C'est tout simple, dit galamment le docteur; les plus
charmantes fleurs ne s'panouissent qu' la lumire et  la
chaleur.

Pendant que le mdecin et Mlle de Cardoville changeaient ces
paroles, la lourde porte cochre avait cri sur ses gonds et la
voiture tait entre dans la cour. Le docteur descendit le premier
pour offrir son bras  Adrienne.



II. Le cabinet du ministre.

La voiture tait arrive devant un petit perron couvert de neige
et exhauss de quelques marches qui conduisaient  un vestibule
clair par une lampe.

Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s'appuya sur
le bras du docteur.

-- Mon Dieu! comme vous tremblez... dit celui-ci.

-- Oui... dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid
mortel. Dans ma prcipitation, je suis sortie sans chle... Mais
comme cette maison a l'air triste! ajouta-t-elle en montant le
perron.

-- C'est ce que l'on appelle le petit htel du ministre, le
_sanctus sanctorum _o notre homme d'tat se retire loin du bruit
des profanes, dit M. Baleinier en souriant. Donnez-vous la peine
d'entrer.

Et il poussa la porte d'un assez grand vestibule compltement
dsert.

-- On a bien raison de dire, reprit M. Baleinier cachant une assez
vive motion sous une apparence de gaiet, maison de ministre...
maison de parvenu... pas un valet de pied (pas un garon de
bureau, devrais-je dire)  l'antichambre... Mais heureusement,
ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une pice qui communiquait au
vestibule,

_Nourri dans le srail, j'en connais les dtours._

Mlle de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier
vert  dessins velouts, et modestement meubl de chaises et de
fauteuils d'acajou recouverts en velours d'Utrecht jaune; le
parquet tait brillant, soigneusement cir: une lampe circulaire,
qui ne donnait au plus que le tiers de sa clart, tait suspendue
beaucoup plus haut qu'on ne les suspend ordinairement. Trouvant
cette demeure singulirement modeste pour l'habitation d'un
ministre, Adrienne, quoiqu'elle n'et aucun soupon, ne put
s'empcher de faire un mouvement de surprise, et s'arrta une
minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le
bras, devina la cause de son tonnement, et lui dit en souriant:

-- Ce logis vous semble bien mesquin pour une Excellence, n'est-ce
pas? Mais si vous saviez ce que c'est que l'conomie
constitutionnelle!... Du reste, vous allez voir un _monseigneur
_qui a l'air aussi... mesquin que son mobilier... Mais veuillez
m'attendre une seconde... je vais prvenir le ministre et vous
annoncer  lui. Je reviens dans l'instant. Et dgageant doucement
son bras de celui d'Adrienne, qui se serrait involontairement
contre lui, le mdecin alla ouvrir une petite porte latrale par
laquelle il s'esquiva.

Adrienne de Cardoville resta seule. La jeune fille, bien qu'elle
ne pt s'exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre
cette grande chambre froide, nue, aux croises sans rideaux; puis,
peu  peu remarquant dans son ameublement plusieurs singularits
qu'elle n'avait pas d'abord aperues, elle se sentit saisie d'une
inquitude indfinissable. Ainsi, s'tant approche du foyer
teint, elle vit avec surprise qu'il tait ferm par un treillis
de fer qui condamnait compltement l'ouverture de la chemine, et
que les pincettes et la pelle taient attaches par des chanettes
de fer. Dj assez tonne de cette bizarrerie, elle voulut, par
un mouvement machinal, attirer  elle un fauteuil plac prs de la
boiserie... Ce fauteuil resta immobile... Adrienne s'aperut alors
que le dossier de ce meuble tait, comme celui des autres siges,
attach  l'un des panneaux par deux petites pattes de fer.

Ne pouvant s'empcher de sourire, elle se dit:

-- Aurait-on assez peu de confiance dans l'homme d'tat chez qui
je suis pour attacher les meubles aux murailles?

Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu
force afin de lutter contre sa pnible proccupation, qui
augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le
plus morne, rgnait dans cette demeure, o rien ne rvlait le
mouvement, l'activit qui entourent ordinairement un grand centre
d'affaires. Seulement, de temps  autre, la jeune fille entendait
les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors.

Plus d'un quart d'heure s'tait pass, M. Baleinier ne revenait
pas. Dans son impatience inquite, Adrienne voulut appeler
quelqu'un afin de s'informer de M. Baleinier et du ministre; elle
leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux cts de la
glace; elle n'en vit pas, mais elle s'aperut que ce qu'elle avait
pris jusqu'alors pour une glace, grce  la demi-obscurit de
cette pice, tait une grande feuille de fer-blanc trs luisant.
En s'approchant plus prs, elle heurta un flambeau de bronze... ce
flambeau tait, comme la pendule, scell au marbre de la chemine.
Dans certaines dispositions d'esprit, les circonstances les plus
insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes; ainsi
ce flambeau immobile, ces meubles attachs  la boiserie, cette
glace remplace par une feuille de fer-blanc, ce profond silence,
l'absence de plus en plus prolonge de M. Baleinier,
impressionnrent si vivement Adrienne, qu'elle commena de
ressentir une sourde frayeur. Telle tait pourtant sa confiance
absolue dans le mdecin, qu'elle en vint  se reprocher son
effroi, se disant que, aprs tout, ce qui le causait n'avait
aucune importance relle, et qu'il tait draisonnable de se
proccuper de si peu de chose. Quant  l'absence de M. Baleinier,
elle se prolongeait sans doute parce qu'il attendait que les
occupations du ministre le laissassent libre de recevoir.
Nanmoins, quoiqu'elle tcht de se rassurer ainsi, la jeune
fille, domine par sa frayeur, se permit ce qu'elle n'aurait
jamais os sans cette occurrence: elle s'approcha peu  peu de la
petite porte par laquelle avait disparu le mdecin, et prta
l'oreille.

Elle suspendit sa respiration, couta... et n'entendit rien.

Tout  coup un bruit  la fois sourd et pesant, comme celui d'un
corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tte... il lui sembla
mme entendre un gmissement touff. Levant vivement les yeux,
elle vit tomber quelques parcelles de peinture caille, dtaches
sans doute par l'branlement du plancher suprieur.

Ne pouvant rsister davantage  son effroi, Adrienne courut  la
porte par laquelle elle tait entre avec le docteur, afin
d'appeler quelqu'un.  sa grande surprise, elle trouva cette porte
ferme en dehors. Pourtant, depuis son arrive, elle n'avait
entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste tait
extrieure. De plus en plus effraye, la jeune fille se prcipita
vers la petite porte par laquelle avait disparu le mdecin, et
auprs de laquelle elle venait d'couter... Cette porte tait
aussi extrieurement ferme... Voulant cependant lutter contre la
terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela  son aide
la fermet de son caractre, et voulut, comme on le dit
vulgairement, se raisonner.

-- Je me serai trompe, dit-elle; je n'aurai entendu qu'une chute,
le gmissement n'existe que dans mon imagination... Il y a mille
raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu'un qui
soit tomb... mais ces portes fermes... Peut-tre on ignore que
je suis ici, on aura cru qu'il n'y avait personne dans cette
chambre.

En disant ces mots, Adrienne regarda autour d'elle avec anxit;
puis elle ajouta d'une voix ferme:

-- Pas de faiblesse, il ne s'agit pas de chercher  m'tourdir sur
ma situation... et de vouloir me tromper moi-mme; il faut au
contraire la voir en face. videmment je ne suis pas ici chez un
ministre... mille raisons me le prouvent maintenant...
M. Baleinier m'a donc trompe... Mais alors dans quel but,
pourquoi m'a-t-il amene ici, et o suis-je?

Ces deux questions semblrent  Adrienne aussi insolubles l'une
que l'autre; seulement il lui resta dmontr qu'elle tait victime
de la perfidie de M. Baleinier. Pour cette me loyale, gnreuse,
une telle certitude tait si horrible, qu'elle voulut encore
essayer de la repousser en songeant  la confiante amiti qu'elle
avait toujours tmoigne  cet homme; aussi Adrienne se dit avec
amertume:

-- Voil comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent
souvent  des suppositions injustes, odieuses; oui, car il n'est
permis de croire  une tromperie si infernale qu' la dernire
extrmit... et lorsqu'on y est forc par l'vidence. Appelons
quelqu'un, c'est le seul moyen de m'clairer compltement.

Puis se souvenant qu'il n'y avait pas de sonnette, elle dit:

-- Il n'importe, frappons; on viendra sans doute. Et, de son petit
poing dlicat, Adrienne heurta plusieurs fois  la porte. Au bruit
sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu'elle
tait fort paisse. Rien ne rpondit  la jeune fille. Elle courut
 l'autre porte. Mme appel de sa part, mme silence profond...
interrompu  et l au dehors par les mugissements du vent.

-- Je ne suis pas plus peureuse qu'une autre, dit Adrienne en
tressaillant; je ne sais si c'est le froid mortel qu'il fait
ici... mais je frissonne malgr moi; je tche bien de me dfendre
de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde
trouverait comme moi ce qui se passe ici... trange...
effrayant...

Tout  coup, des cris, ou plutt des hurlements sauvages, affreux,
clatrent avec furie dans la pice situe au-dessus de celle o
elle se trouvait, et peu de temps aprs une sorte de pitinement
sourd, violent, saccad, branla le plafond, comme si plusieurs
personnes se fussent livres  une lutte nergique. Dans son
saisissement, Adrienne poussa un cri d'effroi, devint ple comme
une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s'lana 
l'une des fentres fermes par des volets, et l'ouvrit
brusquement. Une violente rafale de vent mle de neige fondue
fouetta le visage d'Adrienne, s'engouffra dans le salon, et aprs
avoir fait vaciller et flamboyer la lumire fumeuse de la lampe,
l'teignit... Ainsi plonge dans une profonde obscurit, les mains
crispes aux barreaux dont la fentre tait garnie, Mlle de
Cardoville, cdant enfin  sa frayeur si longtemps contenue,
allait appeler au secours, lorsqu'un spectacle inattendu la rendit
muette de terreur pendant quelques minutes.

Un corps de logis parallle  celui o elle se trouvait s'levait
 peu de distance. Au milieu des noires tnbres qui remplissaient
l'espace, une large fentre rayonnait, claire...  travers ses
vitres sans rideaux, Adrienne aperut une figure blanche, hve,
dcharne, tranant aprs soi une sorte de linceul, et qui sans
cesse passait et repassait prcipitamment devant la fentre,
mouvement  la fois brusque et continu.

Le regard attach sur cette fentre qui brillait dans l'ombre,
Adrienne resta comme fascine par cette lugubre vision; puis ce
spectacle portant sa terreur  son comble, elle appela au secours
de toutes ses forces sans quitter les barreaux de la fentre o
elle se tenait cramponne. Au bout de quelques secondes, et
pendant qu'elle appelait  son secours, deux grandes femmes
entrrent silencieusement dans le salon o se trouvait Mlle de
Cardoville, qui, toujours cramponne  la fentre, ne put les
apercevoir. Ces deux femmes, ges de quarante  quarante-cinq
ans, robustes, viriles, taient ngligemment et sordidement
vtues, comme des chambrires de basse condition; par-dessus leurs
habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant
jusqu'au cou, o ils s'chancraient, tombaient jusqu' leurs
pieds.

L'une, tenant une lampe, avait une longue face rouge et luisante,
un gros nez bourgeonn, des petits yeux verts et des cheveux d'une
couleur de filasse bouriffs sous un bonnet d'un blanc sale.
L'autre, jaune, sche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui
encadrait troitement sa maigre figure terreuse, parchemine,
marque de petite vrole et durement accentue par deux gros
sourcils noirs; quelques longs poils gris ombrageaient sa lvre
suprieure. Cette femme tenait  la main,  demi dploy, une
sorte de vtement de forme trange en paisse toile grise.

Toutes deux taient donc silencieusement entres par la petite
porte au moment o Adrienne, dans son pouvante, s'attachait au
grillage de la fentre en criant:

-- Au secours!...

D'un signe ces femmes se montrrent la jeune fille, et pendant que
l'une posait la lampe sur la chemine, l'autre (celle qui portait
le bonnet de deuil), s'approchant de la croise, appuya sa grande
main osseuse sur l'paule de Mlle de Cardoville. Se retournant
brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d'effroi  la vue de
cette sinistre figure. Ce premier mouvement de stupeur pass,
Adrienne se rassura presque; si repoussante que ft cette femme,
c'tait du moins quelqu'un  qui elle pouvait parler; elle s'cria
donc vivement d'une voix altre:

-- O est M. Baleinier?

Les deux femmes se regardrent, changrent un signe
d'intelligence et ne rpondirent pas.

-- Je vous demande, madame, reprit Adrienne, o est M. Baleinier,
qui m'a amene ici?... je veux le voir  l'instant...

-- Il est parti, dit la grosse femme.

-- Parti!... s'cria Adrienne, parti sans moi!... Mais qu'est-ce
que cela signifie? mon Dieu!...

Puis, aprs un moment de rflexion, elle reprit:

-- Allez me chercher une voiture. Les deux femmes se regardrent
en haussant les paules.

-- Je vous prie, madame, reprit Adrienne d'une voix contenue, de
m'aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans
moi; je veux sortir d'ici.

-- Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l'appelait la
Thomas) n'ayant pas l'air d'entendre ce que disait Adrienne, voil
l'heure... il faut venir vous coucher.

-- Me coucher! s'cria Mlle de Cardoville avec pouvante.

Mais, mon Dieu! c'est  en devenir folle... Puis, s'adressant aux
deux femmes:

-- Quelle est cette maison? o suis-je? rpondez.

-- Vous tes dans une maison, dit la Thomas d'une voix rude, o il
ne faut pas crier par la fentre, comme tout  l'heure.

-- Et o il ne faut pas non plus teindre les lampes, comme vous
venez de le faire... sans a, reprit l'autre femme appele
Gervaise, nous nous fcherons.

Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d'pouvante,
regardait tout  tour ces horribles femmes avec stupeur; sa raison
s'puisait en vain  comprendre ce qui se passait. Tout  coup
elle crut avoir devin et s'cria:

-- Je le vois, il y a ici mprise... je ne me l'explique pas...
mais enfin, il y a une mprise... vous me prenez pour une autre...
Savez-vous qui je suis?... Je me nomme Adrienne de Cardoville!...
Ainsi vous le voyez... je suis libre de sortir d'ici; personne n'a
le droit de me retenir de force... Ainsi, je vous l'ordonne; allez
 l'instant me chercher une voiture... S'il n'y en a pas dans ce
quartier, donnez-moi quelqu'un qui m'accompagne et me conduise
chez moi, rue de Babylone,  l'htel Saint-Dizier. Je
rcompenserai gnreusement cette personne, et vous aussi...

-- Ah , aurons-nous bientt fini? dit la Thomas;  quoi bon nous
dire tout a?

-- Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours  tous
les moyens, si vous me reteniez de force ici... ce serait bien
grave... vous ne savez pas  quoi vous vous exposeriez!

-- Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non? dit la Gervaise
d'un air impatient et dur.

-- coutez, madame, reprit prcipitamment Adrienne, laissez-moi
sortir... et je vous donne  chacune deux mille francs... N'est-ce
pas assez? je vous en donne dix... vingt... ce que vous voudrez...
je suis riche... mais que je sorte... mon Dieu!... que je sorte...
je ne veux pas rester... j'ai peur ici, moi!... s'cria la
malheureuse jeune fille avec un accent dchirant.

-- Vingt mille francs!... comme c'est a, dis donc, la Thomas!

-- Laisse donc tranquille, Gervaise, c'est toujours leur mme
chanson  toutes...

-- Eh bien!... puisque raisons, prires, menaces sont vaines, dit
Adrienne puisant une grande nergie dans sa position dsespre,
je vous dclare que je veux sortir, moi... et  l'instant... Nous
allons voir si l'on a l'audace d'employer la force contre moi!

Et Adrienne fit rsolument un pas vers la porte.

 ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient prcd le
bruit de lutte dont Adrienne avait t si effraye retentirent de
nouveau; mais cette fois les hurlements affreux ne furent
accompagns d'aucun pitinement.

-- Oh! quels cris! dit Adrienne en s'arrtant; et, dans sa
frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris... les
entendez-vous?... Mais qu'est-ce donc que cette maison, mon Dieu,
o l'on entend cela? Et puis l-bas, ajouta-t-elle presque avec
garement en montrant l'autre corps de logis, dont une fentre
brillait claire dans l'obscurit, fentre devant laquelle la
figure blanche passait et repassait toujours, l-bas! voyez-
vous... Qu'est-ce que cela?...

-- Eh bien! dit la Thomas, c'est des personnes qui, comme vous,
n'ont pas t sages...

-- Que dites-vous? s'cria Mlle de Cardoville en joignant les
mains avec terreur. Mais... mon Dieu! qu'est-ce donc que cette
maison? qu'est-ce qu'on leur fait donc?...

-- On leur fait ce qu'on vous fera si vous tes mchante et si
vous refusez de venir vous coucher, reprit la Gervaise.

-- On leur met... a, dit la Thomas en montrant l'objet qu'elle
tenait sous son bras; oui, on leur met la _camisole..._

_-- _Ah!!! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains
avec terreur. Une rvlation terrible venait de l'clairer...
Enfin elle comprenait tout...

Aprs les vives motions de la journe, ce dernier coup devait
avoir une raction terrible: la jeune fille se sentit dfaillir;
ses mains retombrent, son visage devint d'une effrayante pleur,
tout son corps trembla, et elle eut  peine la force de dire d'une
voix teinte en tombant  genoux et dsignant la camisole d'un
regard terrifi:

-- Oh! non... par piti pas cela!... Grce... madame!... Je
ferai... ce... que... vous voudrez...

Puis les forces lui manquant, elle s'affaissa sur elle-mme, et,
sans ces femmes, qui coururent  elle et la reurent vanouie dans
leurs bras, elle tombait sur le parquet.

-- Un vanouissement, a n'est pas dangereux... dit la Thomas;
portons-la sur son lit... nous la dshabillerons pour la coucher,
et a ne sera rien.

-- Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la
lampe.

Et la Thomas, grande et robuste, souleva Mlle de Cardoville comme
elle et soulev un enfant endormi, l'emporta dans ses bras et
suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait
disparu.

Cette chambre, d'une propret parfaite, tait d'une nudit
glaciale; un papier verdtre couvrait les murs; un petit lit de
fer trs bas,  chevet formant tablette, se dressait  l'un des
angles; un pole, plac dans la chemine, tait entour d'un
grillage de fer qui en dfendait l'approche; une table attache au
mur, une chaise place devant cette table et aussi fixe au
parquet, une commode d'acajou et un fauteuil de paille composaient
ce triste mobilier; la croise, sans rideaux, tait intrieurement
garnie d'un grillage destin  empcher le bris des carreaux.
C'est dans ce sombre rduit, qui offrait un si pnible contraste
avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu'Adrienne
fut apporte par la Thomas, qui, aide de Gervaise, assit sur le
lit Mlle de Cardoville inanime. La lampe fut place sur la
tablette du chevet.

Pendant que l'une des gardiennes la soutenait, l'autre dgrafait
et tait la robe de drap de la jeune fille; celle-ci penchait
languissamment sa tte sur sa poitrine. Quoique vanouie, deux
grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux ferms, dont
les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d'une pleur
transparente... Son cou et son sein d'ivoire taient inonds des
flots de soie dore de sa magnifique chevelure dnoue lors de sa
chute... Lorsque, dlaant le corset de satin, moins doux, moins
frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple
et svelte, s'arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une
statue d'albtre lgrement rose, l'horrible mgre toucha de ses
grosses mains rouges, calleuses et gerces, les paules et les
bras nus de la jeune fille... celle-ci, sans revenir compltement
 elle, tressaillit involontairement  ce contact rude et brutal.

-- A-t-elle des petits pieds! dit la gardienne, qui, s'tant
ensuite agenouille, dchaussait Adrienne; ils tiendraient tous
deux dans le creux de ma main.

En effet, un petit pied vermeil et satin comme un pied d'enfant,
 et l vein d'azur, fut bientt mis  nu, ainsi qu'une jambe 
cheville et  genou roses, d'un contour aussi fin, aussi pur que
celui de la Diane antique.

-- Et ses cheveux, sont-ils longs! dit la Thomas, sont-ils longs
et doux!... elle pourrait marcher dessus... a serait pourtant
dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crne.

Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique
chevelure derrire la tte d'Adrienne. Hlas! ce n'tait plus la
lgre et blanche main de Georgette, de Florine ou d'Hb, qui
coiffaient leur belle matresse avec tant d'amour et d'orgueil!
Aussi, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la
gardienne, le mme tressaillement nerveux dont la jeune fille
avait t saisie se renouvela, mais plus frquent et plus fort.
Ft-ce, pour ainsi dire, une sorte de rpulsion instinctive,
magntiquement perue pendant son vanouissement, ft-ce le froid
de la nuit... bientt Adrienne frissonna de nouveau, et peu  peu
revint  elle...

Il est impossible de peindre son pouvante, son horreur, son
indignation chastement courrouce, lorsque, cartant de ses deux
mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage
baign de larmes, elle se vit, en reprenant tout  fait ses
esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux affreuses mgres.
Adrienne poussa d'abord un cri de honte, de pudeur et d'effroi;
puis, afin d'chapper aux regards de ces deux femmes, par un
mouvement plus rapide que la pense, elle renversa brusquement la
lampe qui tait place sur la tablette du chevet de son lit, et
qui s'teignit en se brisant sur le parquet.

Alors, au milieu des tnbres, la malheureuse enfant,
s'enveloppant dans ses couvertures, clata en sanglots
dchirants...

Les gardiennes s'expliqurent le cri et la violente action
d'Adrienne en les attribuant  un accs de folie furieuse.

-- Ah! vous recommencez  teindre et  briser les lampes... il
parat que c'est l votre ide,  vous! s'cria la Thomas
courrouce en marchant  ttons dans l'obscurit. Bon... je vous
ai avertie... vous allez avoir cette nuit la camisole comme la
folle de l-haut.

-- C'est a, dit l'autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller
chercher de la lumire...  nous deux nous en viendrons  bout.

-- Dpche-toi... car avec son petit air doucereux... il parat
qu'elle est tout bonnement furieuse... et qu'il faudra passer la
nuit  ct d'elle.

Triste et douloureux contraste:

Le matin Adrienne s'tait leve libre, souriante, heureuse, au
milieu de toutes les merveilles du luxe et des arts, entoure des
soins dlicats et empresss de trois jeunes filles qui la
servaient... Dans sa gnreuse et folle humeur elle avait mnag 
un jeune prince indien, son parent, une surprise d'une
magnificence splendide et ferique; elle avait pris la plus noble
rsolution au sujet des deux orphelines ramenes par Dagobert...
Dans son entretien avec Mme de Saint-Dizier... elle s'tait
montre tour  tour fire et sensible, mlancolique et gaie,
ironique et grave... loyale et courageuse... enfin, si elle venait
dans cette maison maudite, c'tait pour demander la grce d'un
honnte et laborieux artisan...

Et le soir... Mlle de Cardoville, livre par une trahison infme
aux mains grossires de deux ignobles gardiennes de folles,
sentait ses membres dlicats durement emprisonns dans cet
abominable vtement de fous appel la camisole.

* * * *

Mlle de Cardoville passa une nuit horrible, en compagnie des deux
mgres. Le lendemain matin,  neuf heures, quelle fut la stupeur
de la jeune fille lorsqu'elle vit entrer dans sa chambre le
docteur Baleinier toujours souriant, toujours bienveillant,
toujours paterne!

-- Eh bien, mon enfant, lui dit-il d'une voix affectueuse et
douce, comment avons-nous pass la nuit?



III. La visite.

Les gardiennes de Mlle de Cardoville, cdant  ses prires et
surtout  ses promesses d'tre _sage, _ne lui avaient laiss la
camisole qu'une partie de la nuit; au jour, elle s'tait leve et
habille seule sans qu'on l'en et empche.

Adrienne se tenait assise sur le bord de son lit; sa pleur
effrayante, la profonde altration de ses traits, ses yeux
brillant du sombre feu de la fivre, les tressaillements
convulsifs qui l'agitaient de temps  autre, montraient dj les
funestes consquences de cette nuit terrible sur cette
organisation impressionnable et nerveuse.  la vue du docteur
Baleinier, qui d'un signe fit sortir Gervaise et la Thomas, Mlle
de Cardoville resta ptrifie. Elle prouvait une sorte de vertige
en songeant  l'audace de cet homme... il osait se prsenter
devant elle!... Mais lorsque le mdecin rpta de sa voix
doucereuse et d'un ton pntr d'affectueux intrt: Eh bien, ma
pauvre enfant... comment avons-nous pass la nuit?... Adrienne
porta vivement ses mains  son front brlant comme pour se
demander si elle rvait. Puis, regardant le mdecin, ses lvres
s'entr'ouvrirent... mais elles tremblrent si fort qu'il lui fut
impossible d'articuler un mot... La colre, l'indignation, le
mpris, et surtout ce ressentiment si atrocement douloureux que
cause aux nobles coeurs la confiance lchement trahie,
bouleversaient tellement Adrienne, que, interdite, oppresse, elle
ne put, malgr elle, rompre le silence.

-- Allons!... allons! je vois ce que c'est, dit le docteur en
secouant tristement la tte, vous m'en voulez beaucoup... n'est-ce
pas? Eh! mon Dieu!... je m'y attendais, ma chre enfant...

Ces mots prononcs par une hypocrite effronterie firent bondir
Adrienne; elle se leva, ses joues ples s'enflammrent, son grand
oeil noir tincela, elle redressa firement son beau visage; sa
lvre suprieure se releva lgrement par un sourire d'une
ddaigneuse amertume; puis, silencieuse et courrouce, la jeune
fille passa devant M. Baleinier, toujours assis, et se dirigea
vers la porte d'un pas rapide et assur. Cette porte,  laquelle
on remarquait un petit guichet, tait ferme extrieurement.
Adrienne se retourna vers le docteur, lui montra la porte d'un
geste imprieux et lui dit:

-- Ouvrez-moi cette porte!

-- Voyons, ma chre demoiselle Adrienne, dit le mdecin, calmez-
vous... causons en bons amis... car, vous le savez... je suis
votre ami...

Et il aspira lentement une prise de tabac.

-- Ainsi... monsieur, dit Adrienne d'une voix tremblante de
colre, je ne sortirai pas d'ici encore aujourd'hui?

-- Hlas! non... avec des exaltations pareilles... si vous saviez
comme vous avez le visage enflamm... les yeux ardents... votre
pouls doit avoir quatre-vingts pulsations  la minute... Je vous
en conjure, ma chre enfant, n'aggravez pas votre tat par cette
fcheuse agitation...

Aprs avoir regard fixement le docteur, Adrienne revint d'un pas
lent se rasseoir au bord de son lit.

--  la bonne heure, reprit M. Baleinier, soyez raisonnable... et
je vous le dis encore: causons en bons amis.

-- Vous avez raison, monsieur, rpondit Adrienne d'une voix brve,
contenue et d'un ton parfaitement calme, causons en bons amis...
Vous voulez me faire passer pour folle... n'est-ce pas?

-- Je veux, ma chre enfant, qu'un jour vous ayez pour moi autant
de reconnaissance que vous avez d'aversion... et cette aversion,
je l'avais prvue... mais, si pnibles que soient certains
devoirs, il faut se rsigner  les accomplir, dit M. Baleinier en
soupirant, et d'un ton si naturellement convaincu qu'Adrienne ne
put d'abord retenir un mouvement de surprise... Puis un rire amer
effleurant ses lvres:

-- Ah!... dcidment... tout ceci est pour mon bien?...

-- Franchement, ma chre demoiselle... ai-je jamais eu d'autre but
que celui de vous tre utile?

-- Je ne sais, monsieur, si votre impudence n'est pas encore plus
odieuse que votre lche trahison!...

-- Une trahison! dit M. Baleinier en haussant les paules d'un air
pein, une trahison! Mais rflchissez donc, ma pauvre enfant...
croyez-vous que si je n'agissais pas loyalement,
consciencieusement, dans votre intrt, je reviendrais ce matin
affronter votre indignation,  laquelle je devais m'attendre?...
Je suis le mdecin en chef de cette maison de sant qui
m'appartient... mais... j'ai ici deux de mes lves, mdecins
comme moi, qui me supplent... je pouvais donc les charger de vous
donner leurs soins... Eh bien, non... je n'ai pas voulu cela... je
connais votre caractre, votre nature, vos antcdents... et mme,
abstraction faite de l'intrt que je vous porte... mieux que
personne je puis vous traiter convenablement.

Adrienne avait cout M. Baleinier sans l'interrompre; elle le
regarda fixement, et lui dit:

-- Monsieur... combien vous paye-t-on... pour me faire passer pour
folle?

-- Mademoiselle!... s'cria M. Baleinier, bless malgr lui.

-- Je suis riche... vous le savez, reprit Adrienne avec un ddain
crasant, je double la somme... qu'on vous donne... Allons,
monsieur, au nom de... l'amiti, comme vous dites... accordez-moi
du moins la faveur d'enchrir.

-- Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m'ont appris
que vous leur aviez fait la mme proposition, dit M, Baleinier en
reprenant tout son sang-froid.

-- Pardon... monsieur... Je leur avais offert ce que l'on peut
offrir  de pauvres femmes sans ducation, que le malheur force
d'accepter le pnible emploi qu'elles occupent... Mais un homme du
monde comme vous! un homme de grand savoir comme vous! un homme de
beaucoup d'esprit comme vous! c'est diffrent; cela se paye plus
cher: il y a de la trahison  tout prix... Ainsi, ne basez pas
votre refus... sur la modicit de mes offres  ces malheureuses...
Voyons, combien vous faut-il?

-- Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m'ont aussi
parl de menaces, reprit M. Baleinier toujours trs froidement;
n'en avez-vous pas  m'adresser galement? Tenez, ma chre enfant,
croyez-moi, puisons tout de suite les tentatives de corruption et
les menaces de vengeance... Nous retomberons ensuite dans le vrai
de la situation.

-- Ah! mes menaces sont vaines! s'cria Mlle de Cardoville, en
laissant enfin clater son emportement jusqu'alors contenu. Ah!
vous croyez, monsieur, qu' ma sortie d'ici, car cette
squestration aura un terme, je ne dirai pas  haute voix votre
indigne trahison! Ah! vous croyez que je ne dnoncerai pas au
mpris,  l'horreur de tous votre infme complicit avec
Mme de Saint-Dizier!... Ah! vous croyez que je tairai les affreux
traitements que j'ai subis! Mais si folle que je sois, je sais
qu'il y a des lois, monsieur, et je leur demanderai rparation
clatante pour moi; honte, fltrissure et chtiment pour vous et
pour les vtres!... Car, entre nous... voyez-vous, ce sera
dsormais une haine... une guerre  mort... et je mettrai  la
soutenir tout ce que j'ai de force, d'intelligence et de...

-- Permettez-moi de vous interrompre, ma chre mademoiselle
Adrienne, dit le docteur toujours parfaitement calme et
affectueux, rien ne serait plus nuisible  votre gurison que de
folles esprances; elles vous entretiendraient dans un tat
d'exaltation dplorable. Donc, nettement posons les faits, afin
que vous envisagiez clairement votre position: 1 il est
impossible que vous sortiez d'ici; 2 vous ne pouvez avoir aucune
communication avec le dehors; 3 il n'entre dans cette maison que
des gens dont je suis extrmement sr; 4 je suis compltement 
l'abri de vos menaces et de votre vengeance, et cela parce que
toutes les circonstances, tous les droits sont en ma faveur.

-- Tous les droits! M'enfermer ici!...

-- On ne s'y serait pas dtermin sans une foule de motifs plus
graves les uns que les autres.

-- Ah! il y a des motifs?...

-- Beaucoup, malheureusement.

-- Et on me les fera connatre, peut-tre?

-- Hlas! ils ne sont que trop rels, et si un jour vous vous
adressiez  la justice, ainsi que vous m'en menaciez tout 
l'heure, eh! mon Dieu,  notre grand regret, nous serions obligs
de rappeler l'excentricit plus que bizarre de votre manire de
vivre; votre manie de costumer vos femmes; vos dpenses exagres;
l'histoire du prince indien,  qui vous offrez une hospitalit
royale; votre rsolution, inoue  dix-huit ans, de vouloir vivre
seule comme un garon; l'aventure de l'homme trouv cach dans
votre chambre  coucher... enfin l'on exhiberait le procs-verbal
de notre interrogatoire d'hier, qui a t fidlement recueilli par
une personne charge de ce soin.

-- Comment! hier! s'cria Adrienne avec autant d'indignation que
de surprise...

-- Mon Dieu, oui... afin d'tre un jour en rgle, si vous
mconnaissiez l'intrt que nous vous portons, nous avons fait
stnographier vos rponses par un homme qui se tenait dans une
pice voisine derrire une portire... et vraiment, lorsque,
l'esprit plus repos, vous relirez un jour de sang-froid cet
interrogatoire... vous ne vous tonnerez plus de la rsolution
qu'on a t forc de prendre...

-- Poursuivez... monsieur, dit Adrienne avec mpris.

-- Les faits que je viens de vous citer tant donc avrs,
reconnus, vous devez comprendre, ma chre mademoiselle Adrienne,
que la responsabilit de ceux qui vous aiment est parfaitement 
couvert; ils ont d chercher  gurir ce drangement d'esprit, qui
ne se manifeste encore, il est vrai, que par des manies, mais qui
compromettrait gravement votre avenir s'il se dveloppait
davantage... Or,  mon avis, on ne peut en esprer la cure
radicale, que grce  un traitement  la fois moral et physique...
dont la premire condition est de vous loigner d'un bizarre
entourage qui exalte si dangereusement votre imagination: tandis
que, vivant ici dans la retraite, le calme bienfaisant d'une vie
simple et solitaire... mes soins empresss et, je puis le dire,
paternels, vous amneront peu  peu  une gurison complte...

-- Ainsi, dit Adrienne avec un rire amer, l'amour d'une noble
indpendance, la gnrosit, le culte du beau, l'aversion de ce
qui est odieux et lche, telles sont les maladies dont vous devez
me gurir; je crains d'tre incurable, monsieur, car il y a bien
longtemps que ma tante a essay cette honnte gurison.

-- Soit, nous ne russirons peut-tre pas, mais, au moins, nous
tenterons. Vous le voyez donc bien... il y a une masse de faits
assez graves pour motiver notre dtermination, prise d'ailleurs en
conseil de famille: ce qui me met compltement  l'abri de vos
menaces... car c'tait l que j'en voulais revenir: un homme de
mon ge, de ma considration, n'agit jamais lgrement dans de
telles circonstances; vous comprenez donc maintenant ce que je
vous disais tout  l'heure; en un mot, n'esprez pas sortir d'ici
avant votre complte gurison, et persuadez-vous bien que je suis
et que je serai toujours  l'abri de vos menaces... Ceci bien
tabli... parlons de votre tat actuel avec tout l'intrt que
vous m'inspirez.

-- Je trouve, monsieur... que, si je suis folle, vous me parlez
bien raisonnablement.

-- Vous, folle!... grce  Dieu... ma pauvre enfant... vous ne
l'tes pas encore... et j'espre bien que, par mes soins, vous ne
le serez jamais... Aussi, pour vous empcher de le devenir, il
faut s'y prendre  temps... et, croyez-moi, il est plus que
temps... Vous me regardez d'un air tout surpris... tout trange...
Voyons... quel intrt puis-je avoir  vous parler ainsi? Est-ce
la haine de votre tante que je favorise? Mais dans quel but? Que
peut-elle pour ou contre moi? Je ne pense d'elle  cette heure ni
plus ni moins de bien qu'hier. Est-ce que je vous tiens  vous-
mme un langage nouveau?... Ne vous ai-je pas hier plusieurs fois
parl de l'exaltation dangereuse de votre esprit, de vos manies
bizarres? J'ai agi de ruse pour vous amener ici... Eh! sans doute;
j'ai saisi avec empressement l'occasion que vous m'offriez vous-
mme... C'est encore vrai, ma pauvre chre enfant... car jamais
vous ne seriez venue ici volontairement; un jour ou l'autre... il
et fallu trouver un prtexte pour vous y amener... et, ma foi, je
vous l'avoue... je me suis dit: son intrt avant tout... Fais ce
que dois... advienne que pourra...

 mesure que M. Baleinier parlait, la physionomie d'Adrienne
alternativement empreinte d'indignation et de ddain, prenait une
singulire expression d'angoisse et d'horreur... En entendant cet
homme s'exprimer d'une manire en apparence si naturelle, si
sincre, si convaincue, et pour ainsi dire si juste et si
raisonnable, elle se sentait plus pouvante que jamais... Une
atroce trahison revtue de telles formes l'effrayait cent fois
plus que la haine franchement avoue de Mme de Saint-Dizier...
Elle trouvait enfin cette audacieuse hypocrisie tellement
monstrueuse, qu'elle la croyait presque impossible. Adrienne avait
si peu l'art de cacher ses ressentiments que le mdecin, habile et
profond physionomiste, s'aperut de l'impression qu'il produisait.

-- Allons, se dit-il, c'est un pas immense... au ddain et  la
colre a succd la frayeur... Le doute n'est pas loin... je ne
sortirai pas d'ici sans qu'elle m'ait dit affectueusement:
Revenez bientt, mon bon monsieur Baleinier.

Le mdecin reprit donc d'une voix triste et mue qui semblait
partir du profond de son coeur:

-- Je le vois... vous vous dfiez toujours de moi... ce que je dis
n'est que mensonge, fourberie, hypocrisie, haine, n'est-ce pas?...
Vous har... moi... et pourquoi? mon Dieu! que m'avez-vous fait?
ou plutt... vous accepterez peut-tre cette raison comme plus
dterminante pour un homme de ma sorte, ajouta M. Baleinier avec
amertume, ou plutt quel intrt ai-je  vous har? Comment...
vous... vous qui n'tes dans l'tat fcheux o vous vous trouvez
que par suite de l'exagration des plus gnreux instincts... vous
qui n'avez pour ainsi dire que la maladie de vos qualits... vous
pouvez froidement, rsolument, accuser un honnte homme qui ne
vous a donn jusqu'ici que des preuves d'affection... l'accuser du
crime le plus lche, le plus noir, le plus abominable dont un
homme puisse se souiller... Oui, je dis crime... parce que
l'atroce trahison dont vous m'accusez ne mriterait pas d'autre
nom. Tenez, ma pauvre enfant... c'est mal... bien mal, et je vois
qu'un esprit indpendant peut montrer autant d'injustice et
d'intolrance que les esprits les plus troits. Cela ne m'irrite
pas... non... mais cela me fait souffrir... oui, je vous
l'assure... bien souffrir.

Et le docteur passa la main sur ses yeux humides. Il faut renoncer
 rentre l'accent, le regard, la physionomie, le geste de
M. Baleinier en s'exprimant ainsi. L'avocat le plus habile et le
plus exerc, le plus grand comdien du monde n'aurait pas mieux
jou cette scne que le docteur... et encore, non personne ne
l'et joue aussi bien... car M. Baleinier, emport malgr lui par
la situation, tait  demi convaincu de ce qu'il disait. En un
mot, il sentait toute l'horreur de sa perfidie, mais il savait
qu'Adrienne ne pourrait y croire; car il est des combinaisons si
horribles que les mes loyales et pures ne peuvent jamais les
accepter comme possibles; si malgr soi un esprit lev plonge du
regard dans l'abme du mal, au-del d'une certaine profondeur, il
est pris de vertige, et ne distingue plus rien. Et puis enfin les
hommes les plus pervers ont un jour, une heure, un moment o ce
que Dieu a mis de bon au coeur de toute crature se rvle malgr
eux. Adrienne tait trop intressante, elle se trouvait dans une
position trop cruelle pour que le docteur ne ressentt pas au fond
du coeur quelque piti pour cette infortune; l'obligation o il
tait depuis longtemps de paratre lui tmoigner de la sympathie,
la charmante confiance que la jeune fille avait en lui, taient
devenues pour cet homme de douces et chres habitudes... mais
sympathie et habitudes devaient cder devant une implacable
ncessit... Ainsi, le marquis d'Aigrigny idoltrait sa mre...
Mourante, elle l'appelait... et il tait parti malgr ce dernier
voeu d'une mre  l'agonie... Aprs un tel exemple, comment
M. Baleinier n'et-il pas sacrifi Adrienne? Les membres de
l'ordre dont il faisait partie taient  lui... mais il tait 
eux peut-tre plus encore qu'ils n'taient  lui; car une longue
complicit dans le mal cre des liens indissolubles et terribles.

Au moment o M. Baleinier finissait de parler si chaleureusement 
Mlle de Cardoville, la planche qui fermait extrieurement le
guichet de la porte glissa doucement dans sa rainure, et deux yeux
regardrent attentivement dans la chambre. M. Baleinier ne s'en
aperut pas.

Adrienne ne pouvait dtacher ses yeux du docteur, qui semblait la
fasciner; muette, accable, saisie d'une vague terreur, incapable
de pntrer dans les profondeurs tnbreuses de l'me de cet
homme, mue malgr elle par la sincrit moiti feinte, moiti
vraie, de son accent touchant et douloureux... la jeune fille eut
un moment de doute. Pour la premire fois il lui vint  l'esprit
que M. Baleinier commettait une erreur affreuse... mais que peut-
tre il la commettait de bonne foi... D'ailleurs, les angoisses de
la nuit, les dangers de sa position, son agitation fbrile, tout
concourait  jeter le trouble et l'indcision dans l'esprit de la
jeune fille; elle contemplait le mdecin avec une surprise
croissante; puis, faisant un violent effort sur elle-mme pour ne
pas cder  une faiblesse dont elle entrevoyait les consquences
effrayantes, elle s'cria:

-- Non... non, monsieur... je ne veux pas... je ne puis croire...
vous avez trop de savoir, d'exprience pour commettre une pareille
erreur...

-- Une erreur... dit M. Baleinier d'un ton grave et triste, une
erreur... laissez-moi vous parler au nom de ce savoir, de cette
exprience que vous m'accordez; coutez-moi quelques instants, ma
chre enfant... et ensuite... je n'en appellerai... qu' vous
mme!...

--  moi-mme... reprit la jeune fille stupfaite, vous voulez me
persuader que...

Puis s'interrompant, elle ajouta en riant d'un rire convulsif:

-- Il ne manquait, en effet,  votre triomphe que de m'amener 
avouer que je suis folle... que ma place est ici... que je vous
dois...

-- De la reconnaissance... oui, vous m'en devez, ainsi que je vous
l'ai dit au commencement de cet entretien... coutez-moi donc; mes
paroles seront cruelles, mais il est des blessures que l'on ne
gurit qu'avec le fer et le feu. Je vous en conjure, ma chre
enfant... rflchissez... jetez un regard impartial sur votre vie
passe... coutez-vous penser... et vous aurez peur... Souvenez-
vous de ces moments d'exaltation trange pendant lesquels, disiez-
vous, vous n'apparteniez plus  la terre... et puis surtout, je
vous en conjure, pendant qu'il en est temps encore,  cette heure
o votre esprit a conserv assez de lucidit pour comparer...
comparez votre vie  celle des autres jeunes filles de votre ge.
En est-il une seule qui vive comme vous vivez, qui pense comme
vous pensez?  moins de vous croire si souverainement suprieure
aux autres femmes que vous puissiez faire accepter, au nom de
cette supriorit, une vie et des habitudes uniques dans le
monde...

-- Je n'ai jamais eu ce stupide orgueil... monsieur, vous le savez
bien... dit Adrienne en regardant le docteur avec un effroi
croissant.

-- Alors, ma pauvre enfant,  quoi attribuer votre manire de
vivre si trange, si inexplicable? Pourriez-vous jamais vous
persuader  vous-mme qu'elle est sense? Ah! mon enfant, prenez
garde... Vous en tes encore  des originalits charmantes... 
des excentricits potiques...  des rveries douces et vagues...
Mais la pente est irrsistible, fatale... Prenez garde... prenez
garde!... la partie saine, gracieuse, spirituelle de votre
intelligence, ayant encore le dessus... imprime son cachet  vos
trangets... Mais vous ne savez pas, voyez-vous... avec quelle
violence effrayante la partie insense se dveloppe et touffe
l'autre...  un moment donn. Alors ce ne sont plus des
bizarreries gracieuses comme les vtres... ce sont des insanits
ridicules, sordides, hideuses.

-- Ah!... j'ai peur... dit la malheureuse enfant en passant ses
mains tremblantes sur son front brlant.

-- Alors... continua M. Baleinier d'une voix altre, alors les
dernires lueurs de l'intelligence s'teignent; alors... la
folie... il faut bien prononcer ce mot pouvantable... la folie
prend le dessus!... Tantt elle clate en transports furieux,
sauvages...

-- Comme la femme... de l-haut... murmura Adrienne.

Et, le regard brlant, fixe, elle leva lentement son doigt vers le
plafond.

-- Tantt, dit le mdecin, effray lui-mme de l'effroyable
consquence de ses paroles, mais cdant  la fatalit de sa
situation, tantt la folie est stupide, brutale; l'infortune
crature qui en est atteinte ne conserve plus rien d'humain, elle
n'a plus que les instincts des animaux... Comme eux... elle mange
avec voracit, et puis comme eux elle va et vient dans la cellule
o l'on est oblig de la renfermer... C'est l toute sa vie...
toute...

-- Comme la femme... de l-bas... Et Adrienne, le regard de plus
en plus gar, tendit lentement son bras vers la fentre du
btiment que l'on voyait par la croise de sa chambre.

-- Eh bien, oui... s'cria M. Baleinier, comme vous, malheureuse
enfant... ces femmes taient jeunes, belles, spirituelles; mais
comme vous, hlas! elles avaient en elles ce germe fatal de
l'insanit qui, n'ayant pas t dtruit  temps... a grandi... et
pour toujours a touff leur intelligence...

-- Oh! grce... s'cria Mlle de Cardoville, la tte bouleverse
par la terreur, grce... ne me dites pas ces choses-l... Encore
une fois... j'ai peur... tenez... emmenez-moi d'ici, je vous dis
de m'emmener d'ici! s'cria-t-elle avec un accent dchirant, je
finirais par devenir folle...

Puis, se dbattant contre les redoutables angoisses qui venaient
l'assaillir malgr elle, Adrienne reprit:

-- Non! oh! non... ne l'esprez pas! je ne deviendrai pas folle;
j'ai toute ma raison, moi; est-ce que je suis aveugle pour croire
ce que vous me dites l!!! Sans doute, je ne vis comme personne,
je ne pense comme personne, je suis choque de choses qui ne
choquent personne; mais qu'est-ce que cela prouve? Que je ne
ressemble pas aux autres... Ai-je mauvais coeur? suis-je envieuse,
goste? Mes ides sont bizarres, je l'avoue, mon Dieu, je
l'avoue; mais enfin, monsieur Baleinier, vous le savez bien,
vous... leur but est gnreux, lev... (Et la voix d'Adrienne
devint mue, suppliante; ses larmes coulrent abondamment.) De ma
vie je n'ai fait une action mchante; si j'ai eu des torts, c'est
 force de gnrosit: parce qu'on voudrait voir tout le monde
trop heureux autour de soi, on n'est pas folle, pourtant... et
puis, on sent bien soi-mme si l'on est folle, et je sens que je
ne le suis pas, et encore... maintenant est-ce que je le sais?
vous me dites des choses si effrayantes de ces deux femmes de
cette nuit... vous devez savoir cela mieux que moi... Mais alors,
ajouta Mlle de Cardoville avec un accent de dsespoir dchirant,
il doit y avoir quelque chose  faire; pourquoi, si vous m'aimez,
avoir attendu si longtemps aussi! vous ne pouviez pas avoir piti
de moi plus tt. Et ce qui est affreux... c'est que je ne sais pas
seulement si je dois vous croire... car c'est peut-tre un
pige... mais non... non... vous pleurez... ajouta-t-elle en
regardant M. Baleinier qui, en effet, malgr son cynisme et sa
duret, ne pouvait retenir ses larmes  la vue de ces tortures
sans nom. Vous pleurez sur moi... mais, mon Dieu! alors il y a,
quelque chose  faire, n'est-ce pas?... Oh! je ferai tout ce que
vous voudrez... oh! tout, pour ne pas tre comme ces femmes...
comme ces femmes de cette nuit. Et s'il tait trop tard? oh!
non... il n'est pas trop tard... n'est-ce pas, mon bon monsieur
Baleinier?... Oh! maintenant, je vous demande pardon de ce que je
vous ai dit quand vous tes entr... C'est qu'alors, vous
concevez... moi, je ne savais pas...

 ces paroles brves, entrecoupes de sanglots et prononces avec
une sorte d'garement fivreux, succdrent quelques minutes de
silence, pendant lesquelles le mdecin, profondment mu, essuya
ses larmes. Ses forces taient  bout.

Adrienne avait cach sa figure dans ses mains; tout  coup elle
redressa la tte; ses traits taient plus calmes, quoique agits
par un tremblement nerveux.

-- Monsieur Baleinier, dit-elle avec une dignit touchante, je ne
sais pas ce que je vous ai dit tout  l'heure; la crainte me
faisait dlirer, je crois; je viens de me recueillir. coutez-moi;
je suis en votre pouvoir, je le sais; rien ne peut m'en
arracher... je le sais; tes-vous pour moi un ennemi
implacable?... tes-vous un ami? je l'ignore; craignez-vous
rellement, ainsi que vous l'assurez, que ce qui n'est chez moi
que bizarrerie  cette heure ne devienne de la folie plus tard, ou
bien tes-vous complice d'une machination infernale?... vous seul
savez cela... Malgr mon courage, je me dclare vaincue. Quoi que
ce soit qu'on veuille de moi... vous entendez?... quoi que ce
soit... j'y souscris d'avance... j'en donne ma parole, et elle est
loyale, vous le savez... Vous n'aurez donc plus aucun intrt  me
retenir ici... Si, au contraire, vous croyez sincrement ma raison
en danger, et, je vous l'avoue, vous avez veill dans mon esprit
des doutes vagues, mais effrayants... alors, dites-le-moi, je vous
croirai... je suis seule,  votre merci, sans amis, sans
conseil... Eh bien! je me confie aveuglment  vous... Est-ce mon
sauveur ou mon bourreau que j'implore?... je n'en sais rien...
mais je lui dis: voil mon avenir... voil ma vie... prenez... je
n'ai plus la force de vous la disputer...

Ces paroles, d'une rsignation navrante, d'une confiance
dsespre, portrent le dernier coup aux indcisions de
M. Baleinier. Dj cruellement mu de cette scne, sans rflchir
aux consquences de ce qu'il allait faire, il voulut du moins
rassurer Adrienne sur les terribles et injustes craintes qu'il
avait su veiller en elle. Les sentiments de repentir et de
bienveillance qui animaient M. Baleinier se lisaient sur sa
physionomie. Ils s'y lisaient trop... Au moment o il s'approchait
de Mlle de Cardoville pour lui prendre la main, une petite voix
tranchante et aigu se fit entendre derrire le guichet et
pronona ces seuls mots:

-- Monsieur Baleinier...

-- Rodin!... murmura le docteur effray, il m'piait!

-- Qui vous appelle?... demanda la jeune fille  M. Baleinier.

-- Quelqu'un  qui j'ai donn rendez-vous ce matin... pour aller
dans le couvent de Sainte-Marie qui est voisin de cette maison,
dit le docteur avec accablement.

-- Maintenant, qu'avez-vous  me rpondre? dit Adrienne avec une
angoisse mortelle.

Aprs un moment de silence solennel, pendant lequel il tourna la
tte vers le guichet, le docteur dit d'une voix profondment mue:

-- Je suis... ce que j'ai toujours t... un ami... incapable de
vous tromper.

Adrienne devint d'une pleur mortelle. Puis elle tendit la main 
M. Baleinier, et lui dit d'une voix qu'elle tchait de rendre
calme:

-- Merci... J'aurai du courage... Et ce sera-t-il bien long?

-- Un mois peut-tre... la solitude... la rflexion, un rgime
appropri, mes soins dvous... Rassurez-vous... tout ce qui sera
compatible avec votre tat... vous sera permis; on aura pour vous
toutes sortes d'gards... Si cette chambre vous dplat, on vous
en donnera une autre...

-- Celle-ci ou une autre... peu importe, rpondit Adrienne avec un
accablement morne et profond.

-- Allons! courage... rien n'est dsespr.

-- Peut-tre... vous me flattez, dit Adrienne avec un sourire
sinistre. Puis elle ajouta:

--  bientt donc... mon bon monsieur Baleinier! mon seul espoir
est en vous maintenant.

Et sa tte se pencha sur sa poitrine; ses mains retombrent sur
ses genoux, et elle resta assise au bord de son lit, ple,
immobile... crase...

-- Folle, dit-elle lorsque M. Baleinier eut disparu; peut-tre
folle...

Nous nous sommes tendu sur cet pisode, beaucoup moins
_romanesque _qu'on ne pourrait le penser. Plus d'une fois des
intrts, des vengeances, des machinations perfides ont abus de
l'imprudente facilit avec laquelle on reoit quelquefois de la
main de leurs familles ou de leurs amis des _pensionnaires _dans
quelques maisons de sant particulires destines aux alins.

Nous dirons plus tard notre pense au sujet de la cration d'une
sorte d'inspection ressortissant de l'autorit ou de la
magistrature civile, qui aurait pour but de surveiller
priodiquement et frquemment les tablissements destins 
recevoir les alins... et d'autres tablissements non moins
importants, et encore plus en dehors de toute surveillance... nous
voulons parler de certains couvents de femmes, dont nous nous
occuperons bientt.



Huitime partie
Le confesseur



I. Pressentiments.

Pendant que les faits prcdents se passaient dans la maison de
sant du docteur Baleinier, d'autres scnes avaient lieu, environ
 la mme heure, rue Brise-Miche, chez Franoise Baudoin. Sept
heures du matin venaient de sonner  l'glise Saint-Merri, le jour
tait bas et sombre, le givre et le grsil ptillaient aux
fentres de la triste chambre de la femme de Dagobert.

Ignorant encore l'arrestation de son fils, Franoise l'avait
attendu la veille toute la soire, et ensuite une partie de la
nuit, au milieu d'inquitudes navrantes; puis, cdant  la
fatigue, au sommeil, vers les trois heures du matin elle s'tait
jete sur un matelas  ct du lit de Rose et de Blanche. Ds le
jour (il venait de paratre), Franoise se leva pour monter dans
la mansarde d'Agricol, esprant, bien faiblement il est vrai,
qu'il serait rentr depuis quelques heures.

Rose et Blanche venaient de se lever et de s'habiller. Elles se
trouvaient seules dans cette chambre triste et froide. Rabat-Joie,
que Dagobert avait laiss  Paris, tait tendu prs du pole
refroidi, et, son long museau entre ses deux pattes de devant, il
ne quittait pas de l'oeil les deux soeurs. Celles-ci, ayant peu
dormi, s'taient aperues de l'agitation et des angoisses de la
femme de Dagobert. Elles l'avaient vue tantt marcher en se
parlant  elle-mme, tantt prter l'oreille au moindre bruit qui
venait de l'escalier, et parfois s'agenouiller devant le crucifix
plac  l'une des extrmits de la chambre. Les orphelines ne se
doutaient pas qu'en priant avec ferveur pour son fils,
l'excellente femme priait aussi pour elles, car l'tat de leur me
l'pouvantait.

La veille, aprs le dpart prcipit de Dagobert pour Chartres,
Franoise, ayant assist au lever de Rose et de Blanche, les avait
engages  dire leur prire du matin; elles lui rpondirent
navement qu'elles n'en savaient aucune, et qu'elles ne priaient
jamais autrement qu'en invoquant leur mre qui tait dans le ciel.
Lorsque Franoise, mue d'une douloureuse surprise, leur parla de
catchisme, de confirmation, de communion, les deux soeurs
ouvrirent de grands yeux tonns, ne comprenant rien  ce langage.
Selon sa foi candide, la femme de Dagobert, pouvante de
l'ignorance des deux jeunes filles en matire de religion, crut
leur me dans un pril d'autant plus grave, d'autant plus
menaant, que, leur ayant demand si elles avaient au moins reu
le baptme (et elle leur expliqua la signification de ce
sacrement), les orphelines lui rpondirent qu'elles ne le
croyaient pas, car il ne se trouvait ni glise ni prtre dans le
hameau o elles taient nes pendant l'exil de leur mre en
Sibrie. En se mettant au point de vue de Franoise, on comprendra
ses terribles angoisses; car,  ses yeux, ces jeunes filles,
qu'elle aimait dj tendrement, tant elles avaient de charme et de
douceur, taient, pour ainsi dire, de pauvres idoltres
innocemment voues  la damnation ternelle; aussi, n'ayant pu
retenir ses larmes ni cacher sa frayeur, elle les avait serres
dans ses bras, en leur promettant de s'occuper au plus tt de leur
salut, et en se dsolant de ce que Dagobert n'et pas song  les
faire baptiser en route. Or, il faut l'avouer, cette ide n'tait
nullement venue  l'ex-grenadier  cheval.

Quittant la veille Rose et Blanche pour se rendre aux offices du
dimanche, Franoise n'avait pas os les emmener avec elle, leur
complte ignorance des choses saintes rendant leur prsence 
l'glise, sinon scandaleuse, du moins inutile; mais Franoise,
dans ses ferventes prires, implora ardemment la misricorde
cleste pour les orphelines, qui ne savaient pas leur me dans une
position si dsespre.

Rose et Blanche restaient donc seules dans la chambre en l'absence
de la femme de Dagobert; elles taient toujours vtues de deuil,
leurs charmantes figures semblaient encore plus pensives que
tristes; quoiqu'elles fussent accoutumes  une vie bien
malheureuse, ds leur arrive dans la rue Brise-Miche elles
s'taient senties frapper du pnible contraste qui existait entre
la pauvre demeure qu'elles venaient habiter et les merveilles que
leur imagination s'tait figures en songeant  Paris, cette ville
d'or de leurs rves. Bientt cet tonnement si concevable fit
place  des penses d'une gravit singulire pour leur ge; la
contemplation de cette pauvret digne et laborieuse fit
profondment rflchir les orphelines, non plus en enfants, mais
en jeunes filles; admirablement servies par leur esprit juste et
sympathique au bien, par leur noble coeur, par leur caractre  la
fois dlicat et courageux, elles avaient depuis vingt-quatre
heures beaucoup observ, beaucoup mdit.

-- Ma soeur, dit Rose  Blanche, lorsque Franoise eut quitt la
chambre, la pauvre femme de Dagobert est bien inquite. As-tu
remarqu, cette nuit, son agitation? Comme elle pleurait! comme
elle priait!

-- J'tais mue comme toi de son chagrin, ma soeur, et je me
demandais ce qui pouvait le causer.

-- Je crains de le deviner... Oui, peut-tre est-ce nous qui
sommes la cause de ses inquitudes?

-- Pourquoi, ma soeur? Parce que nous ne savons pas de prire, et
que nous ignorons si nous avons t baptises?

-- Cela a paru lui faire une grande peine, il est vrai; j'en ai
t bien touche, parce que cela prouve qu'elle nous aime
tendrement... Mais je n'ai pas compris comment nous courions des
dangers terribles, ainsi qu'elle disait...

-- Ni moi non plus, ma soeur. Nous tchons de ne rien faire qui
puisse dplaire  notre mre, qui nous voit et nous entend...

-- Nous aimons ceux qui nous aiment, nous ne hassons personne,
nous nous rsignons  tout ce qui nous arrive... Quel mal peut-on
nous reprocher?

-- Aucun... mais, vois-tu, ma soeur, nous pourrions en faire
involontairement...

-- Nous?

-- Oui... et c'est pour cela que je te disais: je crains que nous
ne soyons cause des inquitudes de la femme de Dagobert.

-- Comment donc cela?

-- coute, ma soeur... Hier, Mme Franoise a voulu travailler 
ces sacs de grosse toile... que voil sur la table...

-- Oui. Au bout d'une demi-heure, elle nous a dit bien tristement
qu'elle ne pouvait pas continuer... qu'elle n'y voyait plus
clair... que ses yeux taient perdus...

-- Ainsi elle ne peut plus travailler pour gagner sa vie...

-- Non, c'est son fils, M. Agricol, qui la soutient... il a l'air
si bon, si gai, si franc et si heureux de se dvouer pour sa
mre... Ah! c'est bien le digne frre de notre ange Gabriel!...

-- Tu vas voir pourquoi je te parle du travail de M. Agricol...
Notre bon vieux Dagobert nous a dit qu'en arrivant ici il ne lui
restait plus que quelques pices de monnaie.

-- C'est vrai...

-- Il est, ainsi que sa femme, hors d'tat de gagner sa vie; un
pauvre vieux soldat comme lui, que ferait-il?

-- Tu as raison... il ne sait que nous aimer et nous soigner comme
ses enfants.

-- Il faut donc que ce soit encore M. Agricol qui soutienne... son
pre... car Gabriel est un pauvre prtre, qui, ne possdant rien,
ne peut rien pour ceux qui l'ont lev... Ainsi tu vois, c'est
M. Agricol qui, seul, fait vivre toute la famille...

-- Sans doute... s'il s'agit de sa mre... de son pre... c'est
son devoir, et il le fait de bon coeur.

-- Oui, ma soeur... mais  nous, il ne nous doit rien.

-- Que dis-tu, Blanche?

-- Il va donc aussi tre oblig de travailler pour nous, puisque
nous n'avons rien au monde.

-- Je n'avais pas song  cela... C'est juste.

-- Vois-tu, ma soeur, notre pre a beau tre duc et marchal de
France, comme dit Dagobert, nous avons beau pouvoir esprer bien
des choses de cette mdaille, tant que notre pre ne sera pas ici,
tant que nos esprances ne seront pas ralises, nous serons
toujours de pauvres orphelines, obliges d'tre  charge  cette
brave famille  qui nous devons tant, et qui, aprs tout, est si
gne... que...

-- Pourquoi t'interromps-tu, ma soeur?

-- Ce que je vais te dire ferait rire d'autres personnes; mais
toi, tu comprendras: hier, la femme de Dagobert, en voyant manger
ce pauvre Rabat-Joie, a dit tristement: Hlas! mon Dieu, il mange
comme une personne... La manire dont elle a dit cela m'a donn
envie de pleurer; juge s'ils sont pauvres... et pourtant, nous
venons encore augmenter leur gne.

Et les deux soeurs se regardrent tristement, tandis que Rabat-
Joie faisait mine de ne pas entendre ce qu'on disait de sa
voracit.

-- Ma soeur, je te comprends, dit Rose aprs un moment de silence.
Eh bien, il ne faut tre  charge de personne. Nous sommes jeunes,
nous avons bon courage. En attendant que notre position se dcide,
regardons-nous comme des filles d'ouvrier. Aprs tout, notre
grand-pre n'tait-il pas artisan lui-mme? Trouvons donc de
l'ouvrage et gagnons notre vie... Gagner sa vie... comme on doit
tre fire... heureuse!...

-- Bonne petite soeur! dit Blanche en embrassant Rose, quel
bonheur!... tu m'as prvenue... embrasse-moi!

-- Comment?

-- Ton projet... c'tait aussi le mien... Oui, hier, en entendant
la femme de Dagobert s'crier si tristement que sa vue tait
perdue... j'ai regard tes bons grands yeux qui m'ont fait penser
aux miens et je me suis dit: mais il me semble que si la pauvre
femme de notre vieux Dagobert a perdu la vue... Mlles Rose et
Blanche Simon y voient trs clair... ce qui est une compensation,
ajouta Blanche en souriant.

-- Et, aprs tout, Mlles Simon ne sont pas assez maladroites,
reprit Rose en souriant  son tour, pour ne pouvoir coudre de gros
sacs de toile grise qui leur corcheront peut-tre un peu les
doigts... mais, c'est gal.

-- Tu le vois, nous pensions  deux comme toujours; seulement je
voulais te mnager une surprise et attendre que nous fussions
seules pour te dire mon ide.

-- Oui, mais il y a quelque chose qui me tourmente.

-- Qu'est-ce donc?

-- D'abord Dagobert et sa femme ne manqueront pas de nous dire:
Mesdemoiselles, vous n'tes pas faites pour cela... coudre de
gros vilains sacs de toile! Fi donc... les filles d'un marchal de
France! Et puis, si nous insistons... Eh bien! nous dira-t-on,
il n'y a pas d'ouvrage  vous donner... Si vous en voulez...
cherchez-en... mesdemoiselles. Et alors, qui sera bien
embarrass? Mlles Simon: car o trouverons-nous de l'ouvrage?

-- Le fait est que quand Dagobert s'est mis quelque chose dans la
tte...

-- Oh! aprs a... en le clinant bien...

-- Oui, pour certaines choses... mais pour d'autres il est
intraitable. C'est comme si en route nous eussions voulu
l'empcher de se donner tant de peine pour nous.

-- Ma soeur! une ide... s'cria Rose, une excellente ide!

-- Voyons, dis vite...

-- Tu sais bien, cette jeune ouvrire qu'on appelle la Mayeux, et
qui parat si serviable, si prvenante...

-- Oh! oui, et puis timide, discrte; on dirait qu'elle a toujours
peur de gner en vous regardant. Tiens, hier, elle ne s'apercevait
pas que je la voyais: elle te contemplait d'un air si bon, si
doux, elle semblait si heureuse, que des larmes me sont venues aux
yeux tant je me suis sentie attendrie...

-- Et bien, il faudra demander  la Mayeux comment elle fait pour
trouver  s'occuper, car certainement elle vit de son travail.

-- Tu as raison, elle nous le dira, et quand nous le saurons,
Dagobert aura beau nous gronder, vouloir faire le fier pour nous,
nous serons aussi enttes que lui.

-- C'est cela, ayons du caractre; prouvons-lui que nous avons,
comme il le dit lui-mme, du sang de soldat dans les veines.

-- Tu prtends que nous serons peut-tre riches un jour, mon bon
Dagobert?... lui dirons-nous, eh bien!... tant mieux: nous nous
rappellerons ce temps-ci avec plus de plaisir encore.

-- Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas, Rose? la premire fois que
nous nous trouverons avec la Mayeux, il faudra lui faire notre
confidence et lui demander des renseignements: elle est si bonne
personne qu'elle ne nous refusera pas.

-- Aussi, quand notre pre reviendra, il nous saura gr, j'en suis
sre, de notre courage.

-- Et il nous applaudira d'avoir voulu nous suffire  nous-mmes,
comme si nous tions seules au monde.

 ces mots de sa soeur Rose tressaillit. Un nuage de tristesse,
presque d'effroi, passa sur sa charmante figure, et elle s'cria:

-- Mon Dieu! ma soeur, quelle horrible pense!...

-- Qu'as-tu donc? tu me fais peur!...

-- Au moment o tu disais que notre pre nous saurait gr de nous
suffire  nous-mmes, comme si nous tions seules au monde... une
affreuse ide m'est venue... je ne sais pourquoi... et puis...
tiens, sens comme mon coeur bat... on dirait qu'il va nous arriver
un malheur!

-- C'est vrai, ton pauvre coeur bat d'une force!... Mais  quoi
as-tu donc pens? tu m'effrayes.

-- Quand nous avons t prisonnires, au moins on ne nous a pas
spares; et puis enfin, la prison tait un asile...

-- Oui, bien triste, quoique partag avec toi...

-- Mais si, en arrivant ici, un hasard... un malheur... nous avait
spares de Dagobert... si nous nous tions trouves... seules...
abandonnes sans ressources dans cette grande ville?

-- Ah! ma soeur... ne dis pas cela... tu as raison... C'est
terrible. Que devenir, mon Dieu!

 cette triste pense, les deux jeunes filles restrent un moment
silencieuses et accables. Leurs jolies figures, jusqu'alors
animes d'une noble esprance, plirent et s'attristrent. Aprs
un assez long silence, Rose leva la tte: ses yeux taient humides
de larmes.

-- Mon Dieu! dit-elle d'une voix tremblante, pourquoi donc cette
pense nous attriste-t-elle autant, ma soeur?... J'ai le coeur
navr comme si ce malheur devait nous arriver un jour...

-- Je ressens, comme toi... une grande frayeur... Hlas!... toutes
deux perdues dans cette ville immense... Qu'est-ce que nous
ferions?

-- Tiens... Blanche... n'ayons pas de ces ides-l... Ne sommes-
nous pas ici chez Dagobert... au milieu de bien bonnes gens?...

-- Vois-tu, ma soeur, reprit Rose d'un air pensif, c'est peut-tre
un bien... que cette pense me soit venue.

-- Pourquoi donc?

-- Maintenant, nous trouverons ce pauvre logis d'autant meilleur
que nous y serons  l'abri de toutes nos craintes... Et lorsque,
grce  notre travail, nous serons sres de n'tre  charge 
personne... que nous manquera-t-il en attendant l'arrive de notre
pre?

-- Il ne nous manquera rien... tu as raison... mais enfin pourquoi
cette pense nous est-elle venue? Pourquoi nous accable-t-elle si
douloureusement?

-- Oui, enfin... pourquoi? Aprs tout, ne sommes-nous pas ici au
milieu d'amis qui nous aiment? Comment supposer que nous soyons
jamais abandonnes seules dans Paris? Il est impossible qu'un tel
malheur nous arrive... n'est-ce pas, ma soeur?

-- Impossible, dit Rose en tressaillant; et si la veille du jour
de notre arrive dans ce village d'Allemagne o ce pauvre Jovial a
t tu, on nous et dit: Demain vous serez prisonnires... nous
aurions dit comme aujourd'hui: C'est impossible. Est-ce que
Dagobert n'est pas l pour nous protger? qu'avons-nous 
craindre?... Et pourtant... souviens-toi, ma soeur, deux jours
aprs nous tions en prison  Leipzig.

-- Oh! ne dis pas cela, ma soeur... cela fait peur.

Et, par un mouvement sympathique, les orphelines se prirent par la
main et se serrrent l'une contre l'autre en regardant autour
d'elles avec un effroi involontaire. L'motion qu'elles
prouvaient tait en effet profonde, trange, inexplicable... et
pourtant vaguement menaante, comme ces noirs pressentiments qui
vous pouvantent malgr vous... comme ces funestes prvisions qui
jettent souvent un clair sinistre sur les profondeurs
mystrieuses de l'avenir...

Divinations bizarres, incomprhensibles, quelquefois aussitt
oublies qu'prouves, mais qui plus tard, lorsque les vnements
viennent les justifier, vous apparaissent alors, par le souvenir,
dans toute leur effrayante fatalit.

* * * *

Les filles du marchal Simon taient encore plonges dans l'accs
de tristesse que ces penses singulires avaient veill en elles,
lorsque la femme de Dagobert, redescendant de chez son fils, entra
dans la chambre, les traits douloureusement altrs.



II. La lettre.

Lorsque Franoise rentra dans la chambre, sa physionomie tait si
profondment altre que Rose ne put s'empcher de s'crier:

-- Mon Dieu, madame... qu'avez-vous?

-- Hlas! mes chres demoiselles, je ne puis vous le cacher plus
longtemps... et Franoise fondit en larmes: depuis hier, je ne vis
pas... J'attendais mon fils pour souper comme  l'ordinaire... il
n'est pas venu. Je n'ai pas voulu vous laisser voir combien cela
me chagrinait dj... je l'attendais de minute en minute... car
depuis dix ans il n'est jamais mont se coucher sans venir
m'embrasser... J'ai pass une partie de la nuit l, prs de la
porte,  couter si j'entendais son pas... Je n'ai rien entendu...
Enfin,  trois heures du matin, je me suis jete sur un matelas...
Je viens d'aller voir si, comme je l'esprais, il est vrai,
faiblement, mon fils n'tait pas rentr au matin...

-- Eh bien, madame?

-- Il n'est pas revenu!... dit la pauvre mre en essuyant ses
yeux...

Rose et Blanche se regardrent avec motion... une mme pense les
proccupait: si Agricol ne revenait pas, comment vivrait cette
famille? Ne deviendraient-elles pas alors une charge doublement
pnible dans cette circonstance?

-- Mais peut-tre, madame, dit Blanche, M. Agricol sera-t-il rest
 travailler trop tard pour avoir pu revenir hier soir.

-- Oh! non, non, il serait rentr au milieu de la nuit, sachant
les inquitudes qu'il me causerait... Hlas!... il lui sera arriv
un malheur... peut-tre bless  sa forge; il est si ardent, si
courageux au travail!... Ah! mon pauvre fils! Et comme si dj je
ne ressentais pas assez d'angoisses  son sujet, me voici
maintenant tourmente pour cette pauvre jeune ouvrire qui demeure
l-haut...

-- Comment donc, madame?

-- En sortant de chez mon fils je suis entre chez elle pour lui
conter mon chagrin, car elle est presque une fille pour moi, je ne
l'ai pas trouve dans le petit cabinet qu'elle occupe; le jour
commenait  peine; son lit n'tait pas seulement dfait... O
est-elle alle si tt, elle qui ne sort jamais?...

Rose et Blanche se regardrent avec une nouvelle inquitude; car
elles comptaient beaucoup sur la Mayeux pour les aider dans la
rsolution qu'elles venaient de prendre. Heureusement elles
furent, ainsi que Franoise, presque  l'instant rassures, car,
aprs deux coups frapps discrtement  la porte, on entendit la
voix de la Mayeux.

-- Peut-on entrer, madame Franoise?

Par un mouvement spontan, Rose et Blanche coururent  la porte et
l'ouvrirent  la jeune fille. Le givre et la neige tombaient
incessamment depuis la veille; aussi la robe d'indienne de la
jeune ouvrire, son petit chle de cotonnade, et son bonnet de
tulle noir qui, dcouvrant ses deux pais bandeaux de cheveux
chtains, encadrait son ple et intressant visage, taient
tremps d'eau; le froid avait rendu livides ses mains blanches et
maigres; on voyait seulement,  l'clat de ses yeux bleus
ordinairement doux et timides, que cette pauvre crature, si frle
et si craintive, avait puis dans la gravit des circonstances une
nergie extraordinaire.

-- Mon Dieu!... d'o viens-tu, ma bonne Mayeux? lui dit Franoise.
Tout  l'heure, en allant voir si mon fils tait rentr... j'ai
ouvert ta porte et j'ai t tout tonne de ne pas te trouver...
Tu es donc sortie de bien bonne heure?

-- Je vous apporte des nouvelles d'Agricol.

-- De mon fils! s'cria Franoise en tremblant, que lui est-il
arriv? tu l'as vu?... tu lui as parl?... o est-il?

-- Je ne l'ai pas vu... mais je sais o il est.

Puis, s'apercevant que Franoise plissait, la Mayeux ajouta:

-- Rassurez-vous... il se porte bien, il ne court aucun danger.

-- Soyez bni, mon Dieu!... vous ne vous lassez pas d'avoir piti
d'une pauvre pcheresse... Avant-hier vous m'avez rendu mon mari;
aujourd'hui, aprs une nuit si cruelle, vous me rassurez sur la
vie de mon pauvre enfant!

En disant ces mots, Franoise s'tait jete  genoux sur le
carreau en se signant pieusement.

Pendant le moment de silence caus par le mouvement dvotieux de
Franoise, Rose et Blanche s'approchrent de la Mayeux et lui
dirent tout bas avec une expression de touchant intrt:

-- Comme vous tes mouille!... vous devez avoir bien froid...
Prenez garde, si vous alliez tre malade!

-- Nous n'avons pas os faire songer Mme Franoise  allumer le
pole... maintenant nous allons le lui dire.

Aussi surprise que pntre de la bienveillance que lui
tmoignaient les filles du marchal Simon, la Mayeux, plus
sensible que toute autre  la moindre preuve de bont, leur
rpondit avec un regard d'ineffable reconnaissance:

-- Je vous remercie de vos bonnes intentions, mesdemoiselles.
Rassurez-vous; je suis habitue au froid, et je suis d'ailleurs si
inquite que je ne le sens pas.

-- Et mon fils? dit Franoise en se relevant aprs tre reste
quelques moments agenouille, pourquoi a-t-il pass la nuit
dehors? Vous savez donc o le trouver, ma bonne Mayeux?... Va-t-il
venir bientt?... pourquoi tarde-t-il?

-- Madame Franoise, je vous assure qu'Agricol se porte bien; mais
je dois vous dire que d'ici  quelque temps...

-- Eh bien?...

-- Voyons, madame, du courage!

-- Ah! mon Dieu!... je n'ai pas une goutte de sang dans les
veines... Qu'est-il donc arriv?... pourquoi ne le verrai-je pas?

-- Hlas! madame... il est arrt!

-- Arrt! s'crirent Rose et Blanche avec effroi.

-- Que votre volont soit faite en toute chose, mon Dieu, dit
Franoise, mais c'est un bien grand malheur... Arrt... lui... si
bon... si honnte... Et pourquoi l'arrter?... il faut donc qu'il
y ait une mprise?

-- Avant-hier, reprit la Mayeux, j'ai reu une lettre anonyme; on
m'avertissait qu'Agricol pouvait tre arrt d'un moment 
l'autre,  cause de son chant des _Travailleurs_; nous sommes
convenus avec lui qu'il irait chez cette demoiselle si riche de la
rue de Babylone, qui lui avait offert ses services; Agricol devait
lui demander d'tre sa caution pour l'empcher d'aller en prison.
Hier matin, il est parti pour aller chez cette demoiselle.

-- Tu savais tout cela, et tu ne m'as rien dit... ni lui non
plus... Pourquoi me l'avoir cach?

-- Afin de ne pas vous inquiter pour rien, madame Franoise, car,
comptant sur la gnrosit de cette demoiselle, j'attendais 
chaque instant Agricol. Hier au soir, ne le voyant pas venir, je
me suis dit: peut-tre les formalits  remplir pour la caution le
retiennent longtemps... Mais le temps passait, il ne paraissait
pas... J'ai ainsi veill toute cette nuit pour l'attendre.

-- C'est vrai, ma bonne Mayeux, tu ne t'es pas couche...

-- J'tais trop inquite... aussi ce matin, avant le jour ne
pouvant surmonter mes craintes, je suis sortie. J'avais retenu
l'adresse de cette demoiselle, rue de Babylone... J'y ai couru.

-- Oh! bien, bien! dit Franoise avec anxit, tu as eu raison.
Cette demoiselle avait pourtant l'air bien bon, bien gnreux,
d'aprs ce que me disait mon fils.

La Mayeux secoua tristement la tte; une larme brilla dans ses
yeux, et elle continua:

-- Quand je suis arrive rue de Babylone, il faisait encore nuit;
j'ai attendu qu'il fit grand jour.

-- Pauvre enfant... toi si peureuse, si chtive, dit Franoise
profondment touche; aller si loin, et par ce temps affreux,
encore... Ah! tu es bien une vraie fille pour moi...

-- Agricol n'est-il pas aussi un frre pour moi? dit doucement la
Mayeux en rougissant lgrement; puis elle reprit: lorsqu'il a
fait grand jour, je me suis hasarde  sonner  la porte du petit
pavillon; une charmante jeune fille, mais dont la figure tait
ple et triste, est venue m'ouvrir... Mademoiselle, je viens au
nom d'une malheureuse mre au dsespoir, lui ai-je dit tout de
suite pour l'intresser, car j'tais si pauvrement vtue que je
craignais d'tre renvoye comme une mendiante; mais voyant au
contraire la jeune fille m'couter avec bont, je lui ai demand
si la veille un jeune ouvrier n'tait pas venu prier sa matresse
de lui rendre un grand service. -- Hlas! oui... m'a rpondu cette
jeune fille; ma matresse allait s'occuper de ce qu'il dsirait,
mais apprenant qu'on le cherchait pour l'arrter, elle l'a fait
cacher. Malheureusement sa retraite a t dcouverte, et hier
soir,  quatre heures, il a t arrt... et conduit en prison.

Quoique les orphelines ne prissent point part  ce triste
entretien, on lisait sur leurs figures attristes et dans leurs
regards inquiets combien elles souffraient des chagrins de la
femme de Dagobert.

-- Mais cette demoiselle?... s'cria Franoise, tu aurais d
tcher de la voir, ma bonne Mayeux, et la supplier de ne pas
abandonner mon fils; elle est si riche... qu'elle doit tre
puissante... sa protection peut nous sauver d'un affreux malheur!

-- Hlas! dit la Mayeux avec une douloureuse amertume, il faut
renoncer  ce dernier espoir.

-- Pourquoi?... puisque cette demoiselle est si bonne, dit
Franoise, elle aura piti quand elle saura que mon fils est le
seul soutien de toute une famille... et que la prison pour lui...
c'est plus affreux que pour un autre, parce que c'est pour nous la
dernire misre...

-- Cette demoiselle, reprit la Mayeux,  ce que m'a appris la
jeune fille en pleurant... cette demoiselle a t conduite hier
soir dans une maison de sant... Il parat... qu'elle est folle...

-- Folle... ah! c'est horrible... pour elle... et pour nous aussi,
hlas!... car, maintenant qu'il n'y a plus rien  esprer,
qu'allons-nous devenir... sans mon fils? Mon Dieu!... mon Dieu!...

Et la malheureuse femme cacha sa figure entre ses mains. 
l'accablante exclamation de Franoise il se fit un profond
silence. Rose et Blanche changrent un regard dsol qui
exprimait un profond chagrin, car elles s'apercevaient que leur
prsence augmentait de plus en plus les terribles embarras de
cette famille. La Mayeux, brise de fatigue, en proie  tant
d'motions douloureuses, frissonnant sous ses vtements mouills,
s'assit avec abattement sur une chaise, en rflchissant  la
position dsespre de cette famille. Cette position tait bien
cruelle en effet... Et lors des temps de troubles politiques ou
des agitations causes dans les classes laborieuses par un chmage
forc ou par l'injuste rduction des salaires que leur impose
impunment la puissante coalition des capitalistes, bien souvent
des familles entires d'artisans sont, grce  la dtention
prventive, dans une position aussi dplorable que celle de la
famille Dagobert par l'arrestation d'Agricol, arrestation due,
d'ailleurs, aux manoeuvres de Rodin et des siens, ainsi qu'on le
verra plus tard. Et  propos de la dtention prventive, qui
atteint souvent des ouvriers honntes, laborieux, presque toujours
pousss  la fcheuse extrmit des coalitions par
l'_inorganisation_ du travail et par l'_insuffisance des
salaires_, il est, selon nous, pnible de voir la loi, qui doit
tre gale pour tous, refuser  ceux-ci ce qu'elle accorde  ceux-
l... parce que ceux-l peuvent disposer d'une certaine somme
d'argent.

Dans plusieurs circonstances, l'homme riche, moyennant _caution_,
peut chapper aux ennuis, aux inconvnients d'une incarcration
prventive; il consigne une somme d'argent; il donne sa parole de
se reprsenter  un jour fix, et il retourne  ses plaisirs, 
ses occupations ou aux douces joies de la famille... Rien de
mieux: tout accus est prsum innocent, on ne saurait trop se
pntrer de cette indulgente maxime. Tant mieux pour le riche,
puisqu'il peut user du bnfice de la loi.

Mais le pauvre?... Non seulement il n'a pas de caution  fournir,
car il n'a d'autre capital que son labeur quotidien; mais c'est
surtout pour lui, pauvre, que les rigueurs d'une incarcration
prventive sont funestes, terribles...

Pour l'homme riche, la prison c'est le manque d'aises et de bien-
tre, c'est l'ennui, c'est le chagrin d'tre spar des siens...
Certes cela mrite intrt, toutes peines sont pitoyables, et les
larmes du riche spar de ses enfants sont aussi amres que les
larmes du pauvre loign de sa famille... mais l'absence du riche
ne condamne pas les siens au jene, ni au froid, ni  ces maladies
incurables causes par l'puisement et la misre...

Au contraire... pour l'artisan... la prison, c'est la dtresse,
c'est le dnment, c'est quelquefois la mort des siens... Ne
possdant rien, il est incapable de fournir une caution; on
l'emprisonne... Mais s'il a, comme cela se rencontre frquemment,
un pre ou une mre infirmes, une femme malade ou des enfants au
berceau, que deviendra cette famille infortune? Elle pouvait 
peine vivre au jour le jour du salaire de cet homme, salaire
presque toujours insuffisant, et voici que tout  coup cet unique
soutien vient  manquer pendant trois ou quatre mois. Que fera
cette famille?  qui avoir recours? Que deviendront ces vieillards
infirmes, ces femmes valtudinaires, ces petits enfants hors
d'tat de pouvoir gagner leur pain quotidien? S'il y a, par
hasard, un peu de linge et quelques vtements  la maison, on
portera le tout au mont-de-pit; avec cette ressource on vivra
peut-tre une semaine... mais ensuite? Et si l'hiver vient ajouter
ses rigueurs  cette effrayante et invitable misre? Alors
l'artisan prisonnier verra par la pense, pendant ses longues
nuits d'insomnie, ceux qui lui sont chers, hves, dcharns,
puiss de besoin, couchs presque nus sur une paille sordide, et
cherchant, en se pressant les uns contre les autres,  rchauffer
leurs membres glacs...

Puis, si l'artisan sort acquitt, c'est la ruine, c'est le deuil
qu'il trouve au retour dans sa pauvre demeure. Et puis enfin,
aprs un chmage si long, ses relations de travail sont rompues;
que de jours perdus pour retrouver de l'ouvrage! et un jour sans
labeur, c'est un jour sans pain...

Rptons-le, si la loi n'offrait pas, dans certaines
circonstances,  ceux qui sont riches, le bnfice de la
_caution_, on ne pourrait que gmir sur des malheurs privs et
invitables; mais puisque la loi consent  mettre provisoirement
en libert ceux qui possdent une certaine somme d'argent,
pourquoi prive-t-elle de cet avantage ceux l surtout pour qui la
libert est indispensable, puisque la libert, c'est pour eux la
vie, l'existence de leurs familles?

 ce dplorable tat de choses, est-il un remde? Nous le croyons.

Le_ minimum_ de la caution exige par la loi est de CINQ CENTS
FRANCS. Or, cinq cents francs reprsentent en terme moyen SIX MOIS
de travail d'un ouvrier laborieux. Qu'il ait une femme et deux
enfants (et c'est aussi le terme moyen de ses charges), il est
vident qu'il lui est matriellement impossible d'avoir jamais
conomis une pareille somme. Ainsi, exiger de lui cinq cents
francs pour lui accorder la libert de soutenir sa famille, c'est
le mettre virtuellement hors du bnfice de la loi, lui qui, plus
que personne, aurait le droit d'en jouir de par les consquences
dsastreuses que sa dtention prventive entrane pour les siens.
Ne serait-il pas quitable, humain, et d'un noble, d'un salutaire
exemple, d'accepter, dans tous les cas o la caution est admise
(et lorsque la probit de l'accus serait honorablement
constate), d'accepter les _garanties morales_ de ceux  qui leur
pauvret ne permet pas d'offrir de _garanties matrielles_, et qui
n'ont d'autre capital que leur travail et leur probit,
d'_accepter leur foi d'honntes gens_ de se prsenter au jour du
jugement? Ne serait-il pas moral et grand, surtout dans ces temps-
ci, de rehausser ainsi la valeur de la promesse jure, et d'lever
assez l'homme  ses propres yeux pour que son serment soit regard
comme une garantie suffisante? Mconnatra-t-on assez la dignit
de l'homme pour crier  l'utopie,  l'impossibilit? Nous
demanderons si l'on a vu beaucoup de prisonniers de guerre sur
parole se parjurer, et si ces soldats et ces officiers n'taient
pas presque tous des enfants du peuple?

Sans exagrer nullement la vertu du serment chez les classes
laborieuses, probes et pauvres, nous sommes certain que
l'engagement pris par l'accus de comparatre au jour du jugement
serait toujours excut, non seulement avec fidlit, avec
loyaut, mais encore avec une profonde reconnaissance, puisque sa
famille n'aurait pas souffert de son absence, grce  l'indulgence
de la loi. Il est d'ailleurs un fait dont la France doit
s'enorgueillir, c'est que gnralement sa magistrature, aussi
misrablement rtribue que l'arme, est savante, intgre, humaine
et indpendante; elle a conscience de son utile et imposant
sacerdoce: plus que tout autre corps, elle peut et elle sait
charitablement apprcier les maux et les douleurs immenses des
classes laborieuses de la socit, avec lesquelles elle est si
souvent en contact. On ne saurait donc accorder trop de latitude
aux magistrats dans l'apprciation des cas o la _caution morale_,
la seule que puisse donner l'honnte homme ncessiteux, serait
admise.

Enfin, si ceux qui font les lois et ceux qui nous gouvernent
avaient du peuple une opinion assez outrageante pour repousser
avec un injurieux ddain les ides que nous mettons, ne pourrait-
on pas au moins demander que le _minimum de la caution ft
tellement abaiss qu'il devnt abordable  ceux qui ont tant
besoin d'chapper aux striles rigueurs d'une dtention
prventive?_ Ne pourrait-on prendre, pour dernire limite, le
salaire moyen d'un artisan pendant un mois; soit: _quatre-vingts
francs?_ Ce serait encore exorbitant; mais enfin, les amis aidant,
le mont-de-pit aidant, quelques avances aidant, _quatre-vingts
francs_ se trouveraient, rarement il est vrai, mais du moins
quelquefois, et ce serait toujours plusieurs familles arraches 
d'affreuses misres.

Cela dit, passons et revenons  la famille de Dagobert, qui, par
suite de la dtention prventive d'Agricol, se trouvait dans une
position si dsespre.

Les angoisses de la femme de Dagobert augmentaient en raison de
ses rflexions, car, en comptant les filles du gnral Simon, on
voit que quatre personnes se trouvaient absolument sans
ressources; mais il faut l'avouer, l'excellente mre pensait moins
 elle qu'au chagrin que devrait prouver son fils en songeant 
la dplorable position o elle se trouvait.

 ce moment on frappa  la porte.

-- Qui est l? dit Franoise.

-- C'est moi, madame Franoise... moi... le pre Loriot.

-- Entrez, dit la femme de Dagobert. Le teinturier, qui
remplissait les fonctions de portier, parut  la porte de la
chambre... Au lieu d'avoir les bras et les mains d'un vert-pomme
blouissant, il les avait ce jour-l d'un violet magnifique.

-- Madame Franoise, dit le pre Loriot, c'est une lettre que le
_donneux_ d'eau bnite de Saint-Merri vient d'apporter de la part
de M. l'abb Dubois, en recommandant de vous la monter tout de
suite... il a dit que c'tait trs press.

-- Une lettre de mon confesseur? dit Franoise tonne. Puis la
prenant, elle ajouta:

-- Merci, pre Loriot.

-- Vous n'avez besoin de rien, madame Franoise?

-- Non, pre Loriot.

-- Serviteur, la compagnie.

Et le teinturier sortit.

-- La Mayeux, veux-tu me lire cette lettre? dit Franoise, assez
inquite de cette missive.

-- Oui, madame. Et la jeune fille lut ce qui suit:

Ma chre madame Baudoin,

J'ai l'habitude de vous entendre les mardis et les samedis, mais
je ne serai libre ni demain ni samedi; venez donc ce matin, le
plus tt possible,  moins que vous ne prfriez rester une
semaine sans approcher du tribunal de la pnitence.

-- Une semaine... juste ciel!... s'cria la femme de Dagobert;
hlas! je ne sens que trop le besoin de m'en approcher aujourd'hui
mme, dans le trouble et le chagrin o je suis.

Puis, s'adressant aux orphelines:

-- Le bon Dieu a entendu les prires que je lui ai faites pour
vous, mes chres demoiselles... puisque aujourd'hui mme je vais
pouvoir consulter un digne et saint homme sur les grands dangers
que vous courez sans le savoir... pauvres chres mes si
innocentes, et pourtant si coupables, quoiqu'il n'y ait pas de
votre faute!... Ah! le Seigneur m'est tmoin que mon coeur saigne
pour vous autant que pour mon fils.

Rose et Blanche se regardrent, interdites, car elles ne
comprenaient pas les craintes que l'tat de leur me inspirait 
la femme de Dagobert.

Celle-ci, en s'adressant  la jeune ouvrire:

-- Ma bonne Mayeux, il faut que tu me rendes encore un service.

-- Parlez, madame Franoise.

-- Mon mari a emport pour son voyage  Chartres la paye de la
semaine d'Agricol. C'est tout ce qu'il y avait d'argent  la
maison; je suis sre que mon pauvre enfant n'a pas un sou sur
lui... et en prison il a peut-tre besoin de quelque chose... Tu
vas prendre ma timbale et mon couvert d'argent... les deux paires
de draps qui restent et mon chle de bourre de soie qu'Agricol m'a
donn pour ma fte; tu porteras le tout au mont-de-pit... Je
tcherai de savoir dans quelle prison est mon fils... et je lui
enverrai la moiti de la petite somme que tu rapporteras... et le
reste... nous servira... en attendant mon mari. Mais quand il
reviendra... comment ferons-nous?... Quel coup pour lui!... et
avec ce coup... la misre... puisque mon fils est en prison... et
que mes yeux sont perdus... Seigneur, mon Dieu... s'cria la
malheureuse mre avec une expression d'impatiente et amre
douleur, pourquoi m'accabler ainsi?... j'ai pourtant fait tout ce
que j'ai pu pour mriter votre piti... sinon pour moi, au moins
pour les miens.

Puis se reprochant bientt cette exclamation, elle reprit:

-- Non, non, mon Dieu! je dois accepter tout ce que vous
m'envoyez. Pardonnez-moi cette plainte, et ne punissez que moi
seule.

-- Courage, madame Franoise, dit la Mayeux, Agricol est innocent;
il ne peut rester longtemps en prison.

-- Mais j'y songe, reprit la femme de Dagobert, d'aller au mont-
de-pit, cela va te faire perdre du temps, ma pauvre Mayeux.

-- Je reprendrai cela sur ma nuit... madame Franoise; est-ce que
je pourrais dormir en vous sachant si tourmente? Le travail me
distraira.

-- Mais tu dpenseras de la lumire...

-- Soyez tranquille, madame Franoise, je suis un peu en avance,
dit la pauvre fille, qui mentait.

-- Embrasse-moi, du moins, dit la femme de Dagobert, les yeux
humides, car tu es ce qu'il y a de meilleur au monde.

Et Franoise sortit en hte. Rose et Blanche restrent seules avec
la Mayeux; enfin tait arriv pour elles le moment qu'elles
attendaient avec tant d'impatience.

La femme de Dagobert arriva bientt  l'glise Saint-Merri o
l'attendait son confesseur.



III. Le confessionnal.

Rien de plus triste que l'aspect de la paroisse de Saint-Merri par
ce jour d'hiver bas et neigeux. Un moment Franoise fut arrte
sous le porche par un lugubre spectacle. Pendant qu'un prtre
murmurait quelques paroles  voix basse, deux ou trois chantres
crotts, en surplis sales, psalmodiaient la prire des morts d'un
air distrait et maussade autour d'un pauvre cercueil de sapin,
qu'un vieillard et un enfant misrablement vtus accompagnaient
seuls en sanglotant. M. le suisse et M. le bedeau, fort contraris
d'tre drangs pour un enterrement si piteux, avaient ddaign de
revtir leur livre, et attendaient en billant d'impatience la
fin de cette crmonie, si indiffrente pour la fabrique: enfin,
quelques gouttes d'eau sainte tombrent sur le cercueil, le prtre
remit le goupillon au bedeau et se retira.

Alors il se passa une de ces scnes honteuses, consquences
forces d'un trafic ignoble et sacrilge, une de ces indignes
scnes si frquentes lorsqu'il s'agit de l'enterrement du pauvre,
qui ne peut pas payer ni cierges, ni grand'messe, ni violons, car
il y a maintenant des violons pour les morts.[11]

Le vieillard tendit la main au bedeau pour recevoir de lui le
goupillon.

-- Tenez... et faites vite, dit l'homme de sacristie en soufflant
dans ses doigts.

L'motion du vieillard tait profonde, sa faiblesse extrme; il
resta un moment immobile, tenant le goupillon serr dans sa main
tremblante. Dans cette bire tait sa fille, la mre de l'enfant
en haillons qui pleurait  ct de lui... Le coeur de cet homme se
brisait  la pense de ce dernier adieu... Il restait sans
mouvement... des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

-- Ah ! dpchez-vous donc! dit brutalement le bedeau; est-ce
que vous croyez que nous allons coucher ici?

Le vieillard se dpcha. Il fit le signe de la croix sur le
cercueil, et, se baissant, il allait placer le goupillon dans la
main de son petit-fils, lorsque le sacristain, trouvant que la
chose avait suffisamment dur, ta l'aspersoir des mains de
l'enfant, et fit signe aux hommes du corbillard d'enlever
prestement la bire: ce qui fut fait.[12]

-- tait-il lambin, ce vieux! dit tout bas le suisse au bedeau en
regagnant la sacristie, c'est  peine si nous aurons le temps de
djeuner et de nous habiller pour l'enterrement _ficel_ de ce
matin...  la bonne heure, voil un mort qui vaut la peine... En
avant la hallebarde!...

-- Et les paulettes de colonel pour donner dans l'oeil  la
loueuse de chaises, sclrat! dit le bedeau d'un air narquois.

-- Que veux-tu, Catillard! on est bel homme et a se voit,
rpondit le suisse d'un air triomphant; je ne peux pas non plus
borgner les femmes pour leur tranquillit.

Et les deux hommes entrrent dans la sacristie.

La vue de l'enterrement avait encore augment la tristesse de
Franoise. Lorsqu'elle entra dans l'glise, sept ou huit
personnes, dissmines sur des chaises, taient seules dans cet
difice humide et glacial.

L'un des _donneux_ d'eau bnite, vieux drle  figure rubiconde,
joyeuse et avine, voyant Franoise s'approcher du bnitier, lui
dit  voix basse:

-- M. l'abb Dubois n'est pas encore entr en _bote_, dpchez-
vous, vous aurez l'trenne de sa barbe...

Franoise, blesse de cette plaisanterie, remercia
l'irrvrencieux sacristain, se signa dvotement, fit quelques pas
dans l'glise et se mit  genoux sur la dalle pour faire sa
prire, qu'elle faisait toujours avant d'approcher du tribunal de
la pnitence. Cette prire dite, elle se dirigea vers un
renfoncement obscur o se voyait noy dans l'ombre un
confessionnal de chne, dont la porte  claire-voie tait
intrieurement garnie d'un rideau noir. Les deux places de droite
et de gauche se trouvaient vacantes; Franoise s'agenouilla du
ct droit et resta quelque temps plonge dans les rflexions les
plus amres. Au bout de quelques minutes, un prtre de haute
taille et  cheveux gris, d'une physionomie grave et svre,
portant une longue soutane noire, s'avana du fond de l'un des
bas-cts de l'glise. Un vieux petit homme vot, mal vtu,
s'appuyant sur un parapluie, l'accompagnait, lui parlant
quelquefois bas  l'oreille; alors le prtre s'arrtait pour
l'couter avec une profonde et respectueuse dfrence. Lorsqu'ils
furent auprs du confessionnal, le vieux petit homme, ayant aperu
Franoise agenouille, regarda le prtre d'un air interrogatif.

-- C'est elle... dit ce dernier.

-- Ainsi, dans deux ou trois heures, on attendra les deux jeunes
filles au couvent de Sainte-Marie... j'y compte, dit le vieux
jeune homme.

-- Je l'espre pour leur salut, rpondit gravement le prtre en
s'inclinant. Il entra dans le confessionnal.

Le vieux petit homme quitta l'glise. Ce vieux petit homme tait
Rodin; c'est en sortant de Saint-Merri qu'il s'tait rendu dans la
maison de sant, afin de s'assurer que le docteur Baleinier
excutait fidlement ses instructions  l'gard d'Adrienne de
Cardoville.

Franoise tait toujours agenouille dans l'intrieur du
confessionnal; une des chatires latrales s'ouvrit, et une voix
parla. Cette voix tait celle du prtre qui, depuis vingt ans,
confessait la femme de Dagobert, et avait sur elle une influence
irrsistible et toute-puissante.

-- Vous avez reu ma lettre? dit la voix.

-- Oui, mon pre.

-- C'est bien... je vous coute...

-- Bnissez-moi, mon pre, parce que j'ai pch, dit Franoise. La
voix pronona la formule de bndiction.

La femme de Dagobert y rpondit _amen_, comme il convient; dit son
_Confiteor_ jusqu': _C'est ma faute_, rendit compte de la faon
dont elle avait accompli sa dernire pnitence, et en vint 
l'numration des nouveaux pchs commis depuis l'absolution
reue. Car cette excellente femme, ce glorieux martyr du travail
et de l'amour maternel, croyait toujours pcher; sa conscience
tait incessamment bourrele par la crainte d'avoir commis on ne
sait quelles incomprhensibles peccadilles. Cette douce et
courageuse crature qui, aprs une vie entire de dvouement,
aurait d se reposer dans le calme et dans la srnit de son me,
se regardait comme une grande pcheresse, et vivait dans une
angoisse incessante, car elle doutait fort de son salut.

-- Mon pre, dit Franoise d'une voix mue, je m'accuse de n'avoir
pas fait ma prire du soir avant-hier... Mon mari, dont j'tais
spare depuis bien des annes, est arriv... Alors le trouble, le
saisissement, la joie de son retour... m'ont fait commettre ce
grand pch dont je m'accuse.

-- Ensuite? dit la voix avec un accent svre qui inquita
Franoise.

-- Mon pre... je m'accuse d'tre retombe dans le mme pch hier
soir... J'tais dans une mortelle inquitude... mon fils ne
rentrait pas... je l'attendais de minute... en minute... l'heure a
pass dans ces inquitudes...

-- Ensuite? dit la voix.

-- Mon pre... je m'accuse d'avoir menti toute cette semaine  mon
fils en lui disant qu'coutant ses reproches sur la faiblesse de
ma sant, j'avais bu un peu de vin  mon repas... J'ai prfr le
lui laisser; il en a plus besoin que moi, il travaille tant!

-- Continuez, dit la voix.

-- Mon pre... je m'accuse d'avoir ce matin manqu un moment de
rsignation en apprenant que mon pauvre fils tait arrt; au lieu
de subir avec respect et reconnaissance la nouvelle preuve que le
Seigneur... m'envoyait... hlas! je me suis rvolte dans ma
douleur... et je m'en accuse.

-- Mauvaise semaine, dit la voix de plus en plus svre, mauvaise
semaine... toujours vous avez mis la crature avant le Seigneur...
Enfin... poursuivez.

-- Hlas! mon pre, dit Franoise avec accablement, je le sais, je
suis une grande pcheresse... et je crains d'tre sur la voie de
pchs bien plus graves.

-- Parlez.

-- Mon mari a amen du fond de la Sibrie deux jeunes
orphelines... filles de M. le marchal Simon... Hier matin, je les
ai engages  faire leurs prires, et j'ai appris par elles, avec
autant de frayeur que de dsolation, qu'elles ne connaissaient
aucun des mystres de la foi, quoiqu'elles soient ges de quinze
ans; elles n'ont jamais approch d'aucun sacrement, et elles n'ont
pas mme reu le baptme, mon pre... pas mme le baptme!...

-- Mais ce sont donc des idoltres? s'cria la voix avec un accent
de surprise courrouce.

-- C'est ce qui me dsole, mon pre, car moi et mon mari
remplaant les parents de ces jeunes orphelines, nous serions
coupables des pchs qu'elles pourraient commettre, n'est-ce pas,
mon pre?

-- Certainement... puisque vous remplacez ceux qui doivent veiller
sur leur me; le pasteur rpond de ses brebis, dit la voix.

-- Ainsi, mon pre, dans le cas o elles seraient en pch mortel,
moi et mon mari nous serions en pch mortel?

-- Oui, dit la voix; vous remplacez leur pre et leur mre, et le
pre et la mre sont coupables de tous les pchs que commettent
leurs enfants, lorsque ceux-ci pchent parce qu'ils n'ont pas reu
une ducation chrtienne.

-- Hlas! mon pre... que dois-je faire? Je m'adresse  vous comme
 Dieu... Chaque jour, chaque heure que ces pauvres jeunes filles
passent dans l'idoltrie peut avancer leur damnation ternelle,
n'est-ce pas, mon pre?... dit Franoise d'une voix profondment
mue.

-- Oui... rpondit la voix, et cette terrible responsabilit pse
maintenant sur vous et sur votre mari; vous avez charge d'mes...

-- Hlas! mon Dieu!... prenez piti de moi, dit Franoise en
pleurant.

-- Il ne faut pas vous dsoler ainsi, reprit la voix d'un ton plus
doux; heureusement pour ces infortunes, elles vous ont rencontre
dans leur route... Elles auront en vous et en votre mari de bons
et saints exemples... car votre mari, autrefois impie, pratique
maintenant ses devoirs religieux, je suppose?

-- Il faut prier pour lui, mon pre... dit tristement Franoise,
la grce ne l'a pas encore touch... C'est comme mon pauvre
enfant... qu'elle n'a pas touch non plus... Ah! mon pre, dit
Franoise en essuyant ses larmes, ces penses l sont ma plus
lourde croix.

-- Ainsi, ni votre mari ni votre fils ne pratiquent... dit la voix
avec rflexion, ceci est trs grave, trs grave... L'ducation
religieuse de ces deux malheureuses jeunes filles est tout entire
 faire... Elles auront chez vous,  chaque instant sous les yeux,
de dplorables exemples... Prenez garde... je vous l'ai dit...
vous avez charge d'mes... votre responsabilit est immense.

-- Mon Dieu! mon pre... c'est ce qui me dsole... je ne sais
comment faire. Venez  mon secours, donnez-moi vos conseils:
depuis vingt ans, votre voix est pour moi la voix du Seigneur.

-- Eh bien, il faut vous entendre avec votre mari et mettre ces
infortunes dans une maison religieuse... o on les instruira.

-- Nous sommes trop pauvres, mon pre, pour payer leur pension, et
malheureusement encore mon fils vient d'tre mis en prison pour
des chants qu'il a faits.

-- Voil o mne... l'impit... dit svrement la voix. Voyez
Gabriel... il a suivi mes conseils... et  cette heure il est le
modle de toutes les vertus chrtiennes.

-- Mais mon fils Agricol a aussi bien des qualits, mon pre... il
est si bon, si dvou...

-- Sans religion, dit la voix avec un redoublement de svrit, ce
que vous appelez des qualits sont de vaines apparences; au
moindre souffle du dmon elles disparaissent... car le dmon
demeure au fond de toute me sans religion.

-- Ah! mon pauvre fils! dit Franoise en pleurant, je prie
pourtant bien chaque jour pour que la foi l'claire...

-- Je vous l'ai toujours dit, reprit la voix, vous avez t trop
faible pour lui;  cette heure Dieu vous en punit; il fallait vous
sparer de ce fils irrligieux, ne pas consacrer son impit en
l'aimant comme vous le faites; quand on a un membre gangren, a
dit l'criture, on se le retranche...

-- Hlas! mon pre... vous le savez, c'est la seule fois que je
vous ai dsobi... je n'ai jamais pu me rsoudre  me sparer de
mon fils...

-- Aussi... votre salut est-il incertain; mais Dieu est
misricordieux... ne retombez pas dans la mme faute au sujet de
ces deux jeunes filles que la Providence vous a envoyes pour que
vous les sauviez de l'ternelle damnation; qu'elles n'y soient pas
du moins plonges par une coupable indiffrence.

-- Ah! mon pre... j'ai bien pleur, bien pri sur elles.

-- Cela ne suffit pas... ces malheureuses ne doivent avoir aucune
notion du bien et du mal. Leur me doit tre un abme de scandale
et d'impuret... leves par une mre impie et par un soldat sans
foi.

-- Quant  cela, mon pre, dit navement Franoise, rassurez-vous,
elles sont douces comme des anges, et mon mari, qui ne les a pas
quittes depuis leur naissance, dit qu'il n'y a pas de meilleurs
coeurs.

-- Votre mari a t pendant toute sa vie en pch mortel, dit
rudement la voix, il n'a pas caractre pour juger de l'tat des
mes, et, je vous le rpte, puisque vous remplacez les parents de
ces infortunes, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui,  l'heure
mme, qu'il faut travailler  leur salut, sinon vous encourrez une
responsabilit terrible.

-- Mon Dieu, cela est vrai, je le sais bien, mon pre... et cette
crainte m'est au moins aussi affreuse que la douleur de savoir mon
fils arrt... Mais que faire?... Instruire ces jeunes filles chez
nous, je ne le pourrais pas; je n'ai pas la science... je n'ai que
la foi; et puis mon pauvre mari, dans son aveuglement, plaisante
sur ces saintes choses, que mon fils respecte en ma prsence par
gard pour moi... Encore une fois, mon pre... je vous en conjure,
venez  mon secours! Que faire?... conseillez-moi.

-- On ne peut pourtant pas abandonner  une effroyable perdition
ces deux jeunes mes, dit la voix aprs un moment de silence; il
n'y a pas deux moyens de salut... il n'y en a qu'un seul... les
placer dans une maison religieuse, o elles ne soient entoures
que de saints et pieux exemples.

-- Ah! mon pre, si nous n'tions pas si pauvres, ou du moins si
je pouvais encore travailler, je tcherais de gagner de quoi payer
leur pension, de faire comme j'ai fait pour Gabriel...
Malheureusement, ma vue est compltement perdue... Mais, j'y
pense, mon pre... vous connaissez tant d'mes charitables... si
vous pouviez les intresser en faveur de ces deux pauvres
orphelines?

-- Mais leur pre, o est-il?

-- Il tait dans l'Inde; mon mari m'a dit qu'il doit arriver en
France prochainement... mais rien n'est certain... et puis encore
une chose, mon pre: le coeur me saignait de voir ces pauvres
enfants partager notre misre... et elle va tre bien grande...
car nous ne vivons que du travail de mon fils.

-- Ces jeunes filles n'ont donc aucun parent ici? dit la voix.

-- Je ne crois pas, mon pre.

-- Et c'est leur mre qui les a confies  votre mari pour les
amener en France?

-- Oui, mon pre; et il a t oblig de partir hier pour Chartres
pour une affaire trs presse, m'a-t-il dit.

(On se rappelle que Dagobert n'avait pas jug  propos d'instruire
sa femme des esprances que les filles du marchal Simon devaient
fonder sur la mdaille, et qu'elles-mmes avaient reu du soldat
l'expresse recommandation de n'en pas parler, mme  Franoise.)

-- Ainsi, reprit la voix aprs quelques moments de silence, votre
mari n'est pas  Paris?

-- Non, mon pre... il reviendra sans doute ce soir ou demain
matin...

-- coutez, dit la voix aprs une nouvelle pause, chaque minute
perdue pour le salut de ces deux jeunes filles est un nouveau pas
qu'elles font dans une voie de perdition... D'un moment  l'autre,
la main de Dieu peut s'appesantir sur elles, car lui seul sait
l'heure de notre mort; et mourant dans l'tat o elles sont, elles
seraient damnes peut-tre pour l'ternit; ds aujourd'hui mme,
il faut donc ouvrir leurs yeux  la lumire divine... et les
mettre dans une maison religieuse. Tel est votre devoir... tel
serait votre dsir?

-- Oh! oui... mon pre!... mais malheureusement je suis trop
pauvre, je vous l'ai dit.

-- Je le sais, ce n'est ni le zle ni la foi qui vous manquent;
mais fussiez-vous capable de diriger ces jeunes filles, les
exemples impies de votre mari, de votre fils, dtruiraient
quotidiennement votre ouvrage... d'autres doivent donc faire pour
ces orphelines, au nom de la charit chrtienne, ce que vous ne
pouvez faire... vous qui rpondez d'elles... devant Dieu.

-- Ah! mon pre... si grce  vous cette bonne oeuvre
s'accomplissait, quelle serait ma reconnaissance!

-- Cela n'est pas impossible... je connais la suprieure d'un
couvent o les jeunes filles seraient instruites comme elles
doivent l'tre... le prix de leur pension serait diminu en raison
de leur pauvret; mais si minime qu'elle soit, il faudrait la
payer... Il y a aussi un trousseau  fournir... Cela, pour vous,
serait encore trop cher?

-- Hlas! oui... mon pre!

-- En prenant un peu sur mon fonds d'aumnes, en m'adressant 
certaines personnes gnreuses, je pourrais complter la somme
ncessaire... et faire ainsi recevoir les jeunes filles au
couvent.

-- Ah! mon pre... vous tes mon sauveur... et celui de ces
enfants...

-- Je le dsire... mais dans l'intrt mme de leur salut, et pour
que ces mesures soient efficaces, je dois mettre plusieurs
conditions  l'appui que je vous offre.

-- Ah! dites-les, mon pre, elles sont acceptes d'avance. Vos
commandements sont tout pour moi.

-- D'abord elles seront conduites ce matin mme au couvent par ma
gouvernante...  qui vous les amnerez tout  l'heure.

-- Ah! mon pre... c'est impossible! s'cria Franoise.

-- Impossible! et pourquoi?

-- En l'absence de mon mari...

-- Eh bien?

-- Je n'ose prendre une dtermination pareille sans le consulter.

-- Non seulement il ne faut pas le consulter, mais il faut que
ceci soit fait pendant son absence...

-- Comment, mon pre, je ne pourrai pas attendre son retour?

-- Pour deux raisons, reprit svrement la voix, il faut vous en
garder: d'abord parce que, dans son impit endurcie, il voudrait
certainement s'opposer  votre sage et pieuse rsolution; puis il
est indispensable que les jeunes filles rompent toute relation
avec votre mari, et, pour cela, il faut qu'il ignore le lieu de
leur retraite.

-- Mais, mon pre, dit Franoise en proie  une hsitation et  un
embarras cruel, c'est  mon mari que l'on a confi ces enfants, et
disposer d'elles sans son aveu... c'est...

La voix interrompit Franoise:

-- Pouvez-vous, oui ou non, instruire ces jeunes filles chez vous?

-- Non, mon pre, je ne le peux pas.

-- Sont-elles, oui ou non, exposes  rester dans l'impnitence
finale en demeurant chez vous?

-- Oui, mon pre, elles y sont exposes.

-- tes-vous, oui ou non, responsable des pchs mortels qu'elles
peuvent commettre, puisque vous remplacez leurs parents?

-- Hlas! oui, mon pre, j'en suis responsable devant Dieu!

-- Est-ce, oui ou non, dans l'intrt de leur salut ternel que je
vous enjoins de les mettre au couvent aujourd'hui mme?

-- C'est pour leur salut, mon pre.

-- Eh bien, maintenant choisissez...

-- Je vous en supplie, mon pre, dites-moi si j'ai le droit de
disposer d'elles sans l'aveu de mon mari?

-- Le droit! mais il ne s'agit pas seulement de droit; il s'agit
pour vous d'un devoir sacr. Ce serait, n'est-ce pas, votre devoir
d'arracher ces infortunes du milieu d'un incendie, malgr la
dfense de votre mari ou en son absence? Eh bien, ce n'est pas
d'un incendie qui ne brle que le corps que vous devez les
arracher... c'est d'un incendie o leur me brlerait pour
l'ternit.

-- Excusez-moi, je vous en supplie, si j'insiste, mon pre, dit la
pauvre femme, dont l'indcision et les angoisses augmentaient 
chaque minute, clairez-moi dans mes doutes... puis-je agir ainsi
aprs avoir jur obissance  mon mari?

-- Obissance pour le bien... oui... pour le mal, jamais! et vous
convenez vous-mme que, grce  lui, le salut de ces orphelines
serait compromis, impossible peut-tre.

-- Mais, mon pre, dit Franoise en tremblant, lorsqu'il va tre
de retour, mon mari me demandera o sont ces enfants... Il me
faudra donc lui mentir?

-- Le silence n'est pas un mensonge, vous lui direz que vous ne
pouvez rpondre  sa question.

-- Mon mari est le meilleur des hommes; mais une telle rponse le
mettra hors de lui... il a t soldat... et sa colre sera
terrible... mon pre, dit Franoise, en frmissant  cette pense.

-- Et sa colre serait cent fois plus terrible encore, que vous
devriez la braver, vous glorifier de la subir pour une si sainte
cause! s'cria la voix avec indignation. Croyez-vous donc que l'on
fasse si facilement son salut sur cette terre?... Et depuis quand
le pcheur qui veut sincrement servir le Seigneur songe-t-il aux
pierres et aux pines o il peut se meurtrir et se dchirer?

-- Pardon, mon pre... pardon, dit Franoise avec une rsignation
accablante. Permettez-moi encore une question, une seule! Hlas!
si vous ne me guidez... qui me guidera?

-- Parlez.

-- Lorsque M. le marchal Simon arrivera, il demandera ses enfants
 mon mari... Que pourra-t-il rpondre,  son tour,  leur pre,
lui?

-- Lorsque M. le marchal Simon arrivera, vous me le ferez savoir
 l'instant, et alors... j'aviserai; car les droits d'un pre ne
sont sacrs qu'autant qu'il en use pour le salut de ses enfants.

Avant le pre, au-dessus du pre, il y a le Seigneur, que l'on
doit d'abord servir. Ainsi, rflchissez bien. En acceptant ce que
je vous propose, ces jeunes filles sont sauves, elle ne vous sont
pas  charge, elles ne partagent pas votre misre, elles sont
leves dans une sainte maison, selon que doivent l'tre, aprs
tout, les filles d'un marchal de France. De sorte que lorsque
leur pre arrivera  Paris, S'IL EST DIGNE DE LES REVOIR... au
lieu de trouver en elles de pauvres idoltres  demi sauvages, il
trouvera deux jeunes filles pieuses, instruites, modestes, bien
leves, qui, tant agrables  Dieu, pourront invoquer sa
misricorde pour leur pre, qui en a bien besoin, car c'est un
homme de violence, de guerre et de bataille. Maintenant, dcidez.
Voulez-vous, au pril de votre me, sacrifier l'avenir de ces
jeunes filles dans ce monde et dans l'autre  la crainte impie de
la colre de votre mari?

Quoique rude et entach d'intolrance, le langage du confesseur de
Franoise tait ( son point de vue,  lui) raisonnable et juste,
parce que ce prtre honnte et sincre tait convaincu de ce qu'il
disait; aveugle instrument de Rodin, ignorant dans quel but on le
faisait agir, il croyait fermement, en forant, pour ainsi dire,
Franoise  mettre ces jeunes filles au couvent, remplir un pieux
devoir. Tel tait, tel est d'ailleurs un des plus merveilleux
ressorts de _l'ordre _auquel appartenait Rodin; c'est d'avoir pour
complices des gens honntes et sincres qui ignorent les
machinations dont ils sont pourtant les acteurs les plus
importants.

Franoise, habitue depuis longtemps  subir l'influence de son
confesseur, ne trouva rien  rpondre  ses dernires paroles.
Elle se rsigna donc; mais elle frissonna d'pouvante en songeant
 la colre dsespre qu'prouverait Dagobert en ne retrouvant
plus chez lui les enfants qu'une mre mourante lui avait confies.
Or, selon son confesseur, plus cette colre et ces emportements
paraissaient redoutables  Franoise, plus elle devait mettre de
pieuse humilit  s'y exposer. Elle rpondit  son confesseur:

-- Que la volont de Dieu soit faite, mon pre, et quoi qu'il
puisse m'arriver, je remplirai mon devoir de chrtienne... ainsi
que vous me l'ordonnez.

-- Et le Seigneur vous saura gr de ce que vous aurez peut-tre 
souffrir pour accomplir ce devoir mritant... Vous prenez donc,
devant Dieu, l'engagement de ne rpondre  aucune des questions de
votre mari lorsqu'il vous demandera o sont les filles de M. le
marchal Simon?

-- Oui, mon pre, je vous le promets, dit Franoise en
tressaillant.

-- Et vous garderez le mme silence envers M. le marchal Simon
dans le cas o il reviendrait, et o ses filles ne me paratraient
pas encore assez solidement tablies dans la bonne voie pour lui
tre rendues?

-- Oui, mon pre... dit Franoise d'une voix de plus en plus
faible.

-- Vous viendrez me rendre compte, d'ailleurs, de la scne qui se
sera passe entre votre mari et vous lors de son retour.

-- Oui, mon pre... Quand faudra-t-il conduire les orphelines chez
vous, mon pre?

-- Dans une heure. Je vais rentrer crire  la suprieure; je
laisserai la lettre  ma gouvernante; c'est une personne sre,
elle conduira elle-mme les jeunes filles au couvent.

* * * *

Aprs avoir cout les exhortations de son confesseur sur sa
confession, et reu l'absolution de ses nouveaux pchs, moyennant
pnitence, la femme de Dagobert sortit du confessionnal. L'glise
n'tait plus dserte; une foule immense s'y pressait, attire par
la pompe de l'enterrement dont le suisse avait parl au bedeau
deux heures auparavant. C'est avec la plus grande peine que
Franoise put arriver jusqu' la porte de l'glise, somptueusement
tendue. Quel contraste avec l'humble convoi du pauvre qui s'tait
le matin si timidement prsent sous le porche! Le nombreux clerg
de la paroisse, au grand complet, s'avanait alors majestueusement
pour recevoir le cercueil drap de velours: la moire et la soie
des chapes et des toles noires, leurs splendides broderies
d'argent tincelaient  la lueur de mille cierges. Le suisse se
prlassait dans son blouissante livre  paulettes; le bedeau,
portant allgrement son bton de baleine, lui faisait vis--vis
d'un air magistral; la voix des chantres en surplis frais et
blancs tonnait en clats formidables: les ronflements des serpents
branlaient les vitres; on lisait enfin sur la figure de tous ceux
qui devaient prendre part  la cure de ce riche mort, de cet
excellent mort de _premire_ classe, une satisfaction  la fois
jubilante et contenue, qui semblait encore augmente par
l'attitude et par la physionomie des deux hritiers, grands
gaillards robustes au teint fleuri, qui, sans enfreindre les lois
de cette modestie charmante qui est la pudeur de la flicit,
semblaient se complaire, se bercer, se dorloter dans leur lugubre
et symbolique manteau de deuil. Malgr sa candeur et sa foi nave,
la femme de Dagobert fut douloureusement frappe de cette
diffrence rvoltante entre l'accueil fait au cercueil du riche et
l'accueil fait au cercueil du pauvre  la porte de la maison de
Dieu: car si l'galit est relle, c'est devant la mort et
l'ternit. Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore la
tristesse de Franoise, qui, parvenant  grand'peine  quitter
l'glise, se hta de revenir rue Brise-Miche afin d'y prendre les
orphelines et de les conduire auprs de la gouvernante de son
confesseur, qui devait les mener au couvent de Sainte-Marie,
situ, on le sait, tout auprs de la maison de sant du docteur
Baleinier, o tait renferme Adrienne de Cardoville.



IV. Monsieur et Rabat-joie.

La femme de Dagobert, sortant de l'glise, arrivait  l'entre de
la rue Brise-Miche lorsqu'elle fut accoste par le _donneux _d'eau
bnite; il accourait essouffl la prier de revenir tout de suite 
Saint-Merri, l'abb Dubois ayant  lui dire,  l'instant mme,
quelque chose de trs important. Au moment o Franoise retournait
sur ses pas, un fiacre s'arrtait  la porte de la maison qu'elle
habitait. Le cocher quitta son sige et vint ouvrir la portire.

-- Cocher, lui dit une assez grosse femme vtue de noir, assise
dans cette voiture et qui tenait un carlin sur ses genoux,
demandez si c'est l que demeure Mme Franoise Baudoin.

-- Oui, ma bourgeoise, dit le cocher.

On a sans doute reconnu Mme Grivois, premire femme de Mme la
princesse de Saint-Dizier, accompagne de Monsieur, qui exerait
sur sa matresse une vritable tyrannie.

Le teinturier, auquel on a dj vu remplir les fonctions de
portier, interrog par le cocher sur la demeure de Franoise,
sortit de son officine, et vint galamment  la portire pour
rpondre  Mme Grivois qu'en effet Franoise Baudoin demeurait
dans la maison, mais qu'elle n'tait pas rentre. Le pre Loriot
avait alors les bras, les mains et une partie de la figure d'un
jaune d'or superbe. La vue de ce personnage couleur d'ocre mut et
irrita singulirement Monsieur, car au moment o le teinturier
portait sa main sur le rebord de la portire, le carlin poussa des
jappements affreux et le mordit au poignet.

-- Ah! grand Dieu! s'cria Mme Grivois avec angoisse pendant que
le pre Loriot retirait vivement sa main, pourvu qu'il n'y ait
rien de vnneux dans la teinture que vous avez sur la main... mon
chien est si dlicat... Et elle essuya soigneusement le museau
camus de Monsieur,  et l tachet de jaune.

Le pre Loriot, trs peu satisfait des excuses qu'il s'attendait 
recevoir de Mme Grivois  propos des mauvais procds du carlin,
lui dit, en contenant  peine sa colre:

-- Madame, si vous n'apparteniez pas au sexe, ce qui fait que je
vous respecte dans la personne de ce vilain animal, j'aurais eu le
plaisir de le prendre par la queue et d'en faire  la minute un
chien jaune-orange en le trempant dans ma chaudire de teinture
qui est sur le fourneau.

-- Teindre mon chien en jaune!... s'cria Mme Grivois, qui, fort
courrouce, descendit du fiacre en serrant tendrement Monsieur
contre sa poitrine et toisant le pre Loriot d'un regard irrit.

-- Mais, madame, je vous ai dit que Mme Franoise n'tait pas
rentre, dit le teinturier en voyant la matresse du carlin se
diriger vers le sombre escalier.

-- C'est bon, je l'attendrai, dit schement Mme Grivois.  quel
tage demeure-t-elle?

-- Au quatrime, dit le pre Loriot, en rentrant brusquement dans
sa boutique.

Et il se dit  lui-mme, souriant complaisamment  cette ide
sclrate:

-- J'espre bien que le grand chien du pre Dagobert sera de
mauvaise humeur, et qu'il fera un _en avant deux_ par la peau du
cou  ce gueux de carlin.

Mme Grivois monta pniblement le rude escalier, s'arrtant 
chaque palier pour reprendre haleine, et regardant autour d'elle
avec un profond dgot. Enfin elle atteignit le quatrime tage,
s'arrta un instant  la porte de l'humble chambre o se
trouvaient alors les deux soeurs et la Mayeux. La jeune ouvrire
s'occupait  rassembler les diffrents objets qu'elle devait
porter au mont-de-pit. Rose et Blanche semblaient bien heureuses
et un peu rassures sur l'avenir; elles avaient appris de la
Mayeux qu'elles pourraient, en travaillant beaucoup, puisqu'elles
savaient coudre, gagner  elles deux huit francs par semaine,
petite somme qui serait du moins une ressource pour la famille.

La prsence de Mme Grivois chez Franoise Baudoin tait motive
par une nouvelle dtermination de l'abb d'Aigrigny et de la
princesse de Saint-Dizier; ils avaient trouv plus prudent
d'envoyer Mme Grivois, sur laquelle ils comptaient aveuglment,
chercher les jeunes filles chez Franoise, celle-ci venant d'tre
prvenue par son confesseur que ce n'tait pas  sa gouvernante,
mais  une dame qui se prsenterait avec un mot de lui, que les
jeunes filles devraient tre confies pour tre conduites dans une
maison religieuse.

Aprs avoir frapp, la femme de confiance de la princesse de
Saint-Dizier entra, et demanda Franoise Baudoin.

-- Elle n'y est pas, madame, dit timidement la Mayeux, assez
tonne de cette visite, et baissant les yeux devant le regard de
cette femme.

-- Alors je vais l'attendre, car j'ai  lui parler de choses trs
importantes, rpondit Mme Grivois en examinant avec autant de
curiosit que d'attention la figure des deux orphelines, qui, trs
interdites, baissrent aussi les yeux.

Ce disant, Mme Grivois s'assit, non sans quelque rpugnance, sur
le vieux fauteuil de la femme de Dagobert; croyant alors pouvoir
laisser Monsieur en libert, elle le dposa prcieusement sur le
carreau. Mais aussitt une sorte de grondement sourd, profond,
caverneux, retentit derrire le fauteuil, fit bondir Mme Grivois
et pousser un jappement au carlin, qui, frissonnant dans son
embonpoint, se rfugia auprs de sa matresse avec tous les
symptmes d'une frayeur courrouce.

-- Comment! est-ce qu'il y a un chien ici? s'cria Mme Grivois en
se baissant prcipitamment pour reprendre Monsieur.

Rabat-Joie, comme s'il et voulu rpondre lui-mme  cette
question, se leva lentement de derrire le fauteuil o il tait
couch, et apparut tout  coup, billant et s'tirant.  la vue de
ce robuste animal et des deux rangs de formidables crocs acrs
qu'il semblait complaisamment taler en ouvrant sa large gueule,
Mme Grivois ne put s'empcher de jeter un cri d'effroi; le
hargneux carlin avait d'abord trembl de tous ses membres en se
trouvant en face de Rabat-Joie; mais une fois en sret sur les
genoux de sa matresse, il commena de grogner insolemment et de
jeter sur le chien de Sibrie les regards les plus provocants;
mais le digne compagnon de feu Jovial rpondit ddaigneusement par
un nouveau billement; aprs quoi, flairant avec une sorte
d'inquitude les vtements de Mme Grivois, il tourna le dos 
Monsieur, il alla s'tendre aux pieds de Rose et Blanche, dont il
ne dtourna plus ses grands yeux intelligents comme s'il et
pressenti qu'un danger les menaait.

-- Faites sortir ce chien d'ici, dit imprieusement Mme Grivois;
il effarouche le mien et pourrait lui faire du mal.

-- Soyez tranquille, madame, rpondit Rose en souriant, Rabat-Joie
n'est pas mchant quand on ne l'attaque pas.

-- Il n'importe! s'cria Mme Grivois, un malheur est bientt
arriv. Rien qu' voir cet norme chien avec sa tte de loup... et
ses dents effroyables, on tremble du mal qu'il peut faire... Je
vous dis de le faire sortir.

Mme Grivois avait prononc ces derniers mots d'un ton irrit dont
le diapason sonna mal aux oreilles de Rabat-Joie: il grogna en
montrant les dents et en tournant la tte du ct de cette femme
inconnue pour lui.

-- Taisez-vous, Rabat-Joie, dit schement Blanche.

Un nouveau personnage entrant dans la chambre mit un terme  cette
position, assez embarrassante pour les jeunes filles. Cet homme
tait un commissionnaire; il tenait une lettre  la main.

-- Que voulez-vous, monsieur? lui demanda la Mayeux.

-- C'est une lettre trs presse d'un digne homme, le mari de la
bourgeoise d'ici; le teinturier d'en bas m'a dit de monter,
quoiqu'elle n'y soit pas.

-- Une lettre de Dagobert! s'crirent Rose et Blanche avec une
vive expression de plaisir et de joie. Il est donc de retour? Et
o est-il?

-- Je ne sais pas si ce brave homme s'appelle Dagobert, dit le
commissionnaire, mais c'est un vieux troupier dcor,  moustaches
grises; il est  deux pas d'ici, au bureau des voitures de
Chartres.

-- C'est bien lui!... s'cria Blanche. Donnez la lettre...

Le commissionnaire la donna, et la jeune fille l'ouvrit en toute
hte.

Mme Grivois tait foudroye; elle savait qu'on avait loign
Dagobert afin de pouvoir faire agir srement l'abb Dubois sur
Franoise, tout avait russi: celle-ci consentait  confier les
deux jeunes filles  des mains religieuses, et au mme instant le
soldat arrivait, lui que l'on devait croire absent de Paris pour
deux ou trois jours: ainsi, son brusque retour ruinait cette
laborieuse machination au moment o il ne restait qu' en
recueillir les fruits.

-- Ah! mon Dieu! dit Rose aprs avoir lu la lettre... quel
malheur!...

-- Quoi donc ma soeur? s'cria Blanche.

-- Hier,  moiti chemin de Chartres, Dagobert s'est aperu qu'il
avait perdu sa bourse. Il n'a pu continuer son voyage: il a pris 
crdit une place pour revenir, et il demande  sa femme de lui
envoyer de l'argent au bureau de la diligence, o il attend.

-- C'est a, dit le commissionnaire, car le digne homme m'a dit:
Dpche-toi, mon garon; car, tel que tu me vois, je suis en
gage.

-- Et rien... rien...  la maison, dit Blanche. Mon Dieu! comment
donc faire?

 ces mots, Mme Grivois eut un moment d'espoir, bientt dtruit
par la Mayeux, qui reprit tout  coup, en montrant le paquet
qu'elle arrangeait:

-- Tranquillisez-vous, mesdemoiselles... voici une ressource... le
bureau du mont-de-pit o je vais porter ceci n'est pas loin...
je toucherai l'argent, et j'irai le donner tout de suite 
M. Dagobert: dans une heure au plus tard il sera ici!

-- Ah! ma chre Mayeux, vous avez raison, dit Rose; que vous tes
bonne! vous songez  tout...

-- Tenez, reprit Blanche, l'adresse est sur la lettre du
commissionnaire, prenez-la.

-- Merci, mademoiselle, reprit la Mayeux; puis elle dit au
commissionnaire:

-- Retournez auprs de la personne qui vous envoie, et dites-lui
que je serai tout  l'heure au bureau de la voiture.

-- Infernale bossue! pensait Mme Grivois avec une colre
concentre, elle pense  tout; sans elle on chappait au retour
inattendu de ce maudit homme... Comment faire maintenant?... ces
jeunes filles ne voudront pas me suivre avant l'arrive de la
femme du soldat... Leur proposer de les emmener auparavant serait
m'exposer  un refus et tout compromettre. Encore une fois, mon
Dieu, comment faire?

-- Ne soyez pas inquite, mademoiselle, dit le commissionnaire en
sortant; je vais rassurer ce digne homme, et le prvenir qu'il ne
restera pas longtemps en plan dans le bureau.

Pendant que la Mayeux s'occupait de nouer son paquet et d'y mettre
la timbale et le couvert d'argent, Mme Grivois rflchissait
profondment.

Tout  coup elle tressaillit. Sa physionomie, depuis quelques
instants sombre, inquite et irrite, s'claircit soudainement:
elle se leva, tenant toujours Monsieur sous son bras, et dit aux
jeunes filles:

-- Puisque Mme Franoise ne revient pas, je vais faire une visite
tout prs d'ici, je serai de retour  l'instant; veuillez l'en
prvenir.

Ce disant, Mme Grivois sortit quelques instants aprs la Mayeux.



V. Les apparences.

Aprs avoir encore rassur les deux orphelines, la Mayeux
descendit  son tour, non sans peine, car elle tait monte chez
elle afin d'ajouter au paquet, dj lourd, une couverture de
laine, la seule qu'elle possdt, et qui la garantissait un peu du
froid dans son taudis glac.

La veille, accable d'angoisse sur le sort d'Agricol, la jeune
fille n'avait pu travailler; les tourments de l'attente, de
l'espoir et de l'inquitude l'en avaient empche: sa journe
allait encore tre perdue, et pourtant il fallait vivre. Les
chagrins accablants, qui brisent chez le pauvre jusqu' la facult
du travail, sont doublement terribles, ils paralysent ses forces;
et, avec ce chmage impos par la douleur, arrivent le dnment,
la dtresse. Mais la Mayeux, ce type complet et touchant du
_devoir vanglique_, avait encore  se dvouer,  tre utile, et
elle en trouvait la force. Les cratures les plus frles, les plus
chtives, sont parfois doues d'une vigueur d'me extraordinaire;
on dirait que chez ces organisations physiquement infirmes et
dbiles l'esprit domine assez le corps pour lui imprimer une
nergie factice.

Ainsi la Mayeux, depuis vingt-quatre heures, n'avait ni mang, ni
dormi; elle avait souffert du froid pendant une nuit glace. Le
matin elle avait endur de violentes fatigues en traversant Paris
deux fois, par la pluie et par la neige, pour aller rue de
Babylone; et pourtant ses forces n'taient pas  bout, tant la
puissance du coeur est immense.

La Mayeux venait d'arriver au coin de la rue Saint-Merri.

Depuis le rcent complot de la rue des Prouvaires, on avait mis en
observation dans ce quartier populeux un plus grand nombre
d'agents de police et de sergents de ville que l'on n'en met
ordinairement.

La jeune ouvrire, bien qu'elle courbt sous le poids de son
paquet, courait presque en longeant le trottoir; au moment o elle
passait auprs d'un sergent de ville, deux pices de cinq francs
tombrent derrire elle, jetes sur ses pas par une grosse femme
vtue de noir qui la suivait. Aussitt cette grosse femme fit
remarquer au sergent de ville les deux pices d'argent qui
venaient de tomber, et lui dit vivement quelques mots en lui
dsignant la Mayeux. Puis cette femme disparut  grands pas du
ct de la rue Brise-Miche.

Le sergent de ville, frapp de ce que Mme Grivois venait de lui
dire (car c'tait elle), ramassa l'argent, et courant aprs la
Mayeux, lui cria:

-- H! dites donc... l-bas... arrtez... arrtez... la femme!...

 ces cris, plusieurs personnes se retournrent brusquement; dans
ces quartiers, un noyau de cinq ou six personnes attroupes
s'augmente en une seconde et devient bientt un rassemblement
considrable. Ignorant que les injonctions du sergent de ville lui
fussent adresses, la Mayeux htait le pas, ne songeant qu'
arriver le plus tt possible au mont-de-pit, et tchant de se
glisser entre les passants sans heurter personne, tant elle
redoutait les railleries brutales ou cruelles que son infirmit
provoquait si souvent. Tout  coup, elle entendit plusieurs
personnes courir derrire elle, et au mme instant une main
s'appuya rudement sur son paule.

C'tait le sergent de ville, suivi d'un agent de police, qui
accourait au bruit. La Mayeux, aussi surprise qu'effraye, se
retourna. Elle se trouvait dj au milieu d'un rassemblement,
compos surtout de cette hideuse populace oisive et dguenille,
mauvaise et effronte, abrutie par l'ignorance, par la misre, et
qui bat incessamment le pav des rues. Dans cette tourbe, on ne
rencontre presque jamais d'artisans, car les ouvriers laborieux
sont  leur atelier ou  leurs travaux.

-- Ah !... tu n'entends donc pas?... tu fais comme le chien de
Jean de Nivelle, dit l'agent de police, en prenant la Mayeux si
rudement par le bras qu'elle laissa tomber son paquet  ses pieds.

Lorsque la malheureuse enfant, jetant avec crainte les yeux autour
d'elle, se vit le point de mire de tous ces regards insolents,
moqueurs ou mchants, lorsqu'elle vit le cynisme ou la grossiret
grimacer sur toutes ces figures ignobles, crapuleuses, elle frmit
de tous ses membres et devint d'une pleur effrayante.

L'agent de police lui parlait sans doute grossirement; mais
comment parler autrement  une pauvre fille contrefaite, ple,
effare, aux traits altrs par la frayeur et par le chagrin, 
une crature vtue plus que misrablement, qui porte en hiver une
mauvaise robe de toile souille de boue, trempe de neige fondue,
car l'ouvrire avait t bien loin et avait march bien
longtemps... aussi l'agent de police reprit-il svrement,
toujours de par cette loi suprme des apparences, qui fait que la
pauvret est toujours suspecte:

-- Un instant... la fille, il parat que tu es bien presse,
puisque tu laisses tomber ton argent sans le ramasser.

-- Elle l'avait donc cach dans sa bosse, son argent?... dit d'une
voix enroue un marchand d'allumettes chimiques, type hideux et
repoussant de la dpravation prcoce.

Cette plaisanterie fut accueillie par des rires, des cris et des
hues qui portrent au comble du trouble, la terreur de la Mayeux;
 peine put-elle rpondre d'une voix faible  l'agent de police,
qui lui prsentait les deux pices d'argent que le sergent de
ville lui avait remises:

-- Mais, monsieur... cet argent n'est pas  moi.

-- Vous mentez, reprit le sergent de ville en s'approchant, une
dame respectable l'a vu tomber de votre poche...

-- Monsieur... je vous assure que non... rpondit la Mayeux toute
tremblante.

-- Je vous dis que vous mentez, reprit le sergent, mme que cette
dame, frappe de votre air criminel et effarouch, m'a dit en vous
montrant: Regardez donc cette petite bossue qui se sauve avec un
gros paquet, et qui laisse tomber de l'argent sans le ramasser...
ce n'est pas naturel.

-- Sergent, reprit de sa voix enroue le marchand d'allumettes
chimiques, sergent, dfiez-vous... ttez-y donc sa bosse, c'est l
son magasin... je suis sr qu'elle y cache encore des bottes, des
manteaux, un parapluie et des pendules... Je viens d'entendre
l'heure dans son dos,  c'te bombe.

Nouveaux rires, nouvelles hues, nouveaux cris, car cette horrible
populace est presque toujours d'une impitoyable frocit pour ce
qui souffre et implore. Le rassemblement augmentait de plus en
plus, c'taient des cris rauques, des sifflets perants, des
plaisanteries de carrefour.

-- Laissez donc voir, c'est gratis.

-- Ne poussez donc pas, j'ai pay ma place.

-- Faites-la donc monter sur quelque chose, la femme... qu'on la
voie.

-- C'est vrai, on m'crase les pieds; je n'aurai pas fait mes
frais.

-- Montrez-la donc! ou rendez l'argent du monde.

-- J'en veux.

-- Donnez-nous-en de la _renfle!_

-- Qu'on la voie  mort!

Qu'on se figure cette malheureuse crature d'un esprit si dlicat,
d'un coeur si bon, d'une me si leve, d'un caractre si timide
et si craintif... oblige d'entendre ces grossirets et ces
hurlements... seule au milieu de cette foule, dans l'troit espace
o elle se tenait avec l'agent de police et le sergent de ville.
Et pourtant la jeune ouvrire ne comprenait pas encore de quelle
horrible accusation elle tait victime. Elle l'apprit bientt, car
l'agent de police, saisissant le paquet qu'elle avait ramass, et
qu'elle tenait entre ses deux mains tremblantes, lui dit rudement:

-- Qu'est-ce que tu as l-dedans?...

-- Monsieur... c'est... je vais... je...

Et, dans son pouvante, l'infortune balbutiait, ne pouvant
trouver une parole.

-- Voil tout ce que tu as  rpondre? dit l'agent; il n'y a pas
gras... Voyons, dpche-toi... ouvre-lui le ventre,  ton paquet!

Et ce disant, l'agent de police, aid du sergent de ville, arracha
le paquet, l'entr'ouvrit, et dit,  mesure qu'il numrait les
objets qu'il renfermait:

-- Diable! des draps... un couvert... une timbale d'argent... un
chle... une couverture de laine... merci... le coup n'tait pas
mauvais. Tu es mise comme une chiffonnire et tu as de
l'argenterie... Excusez du peu!

-- Ces objets-l ne vous appartiennent pas! dit le sergent de
ville.

-- Non... monsieur... rpondit la Mayeux, qui sentait ses forces
l'abandonner, mais je...

-- Ah! mauvaise bossue, tu voles plus gros que toi!

-- J'ai vol!! s'cria la Mayeux en joignant les mains avec
horreur, car elle comprenait tout alors... moi... voler!

-- La garde!... Voil la garde! crirent plusieurs personnes...

-- Ho, h! les pousse-cailloux!

-- Les tourlourous!

-- Les mangeurs de Bdouins!

-- Place au 43e dromadaire.

-- Rgiment o l'on se fait des bosses  mort!

Au milieu de ces cris, de ces quolibets, deux soldats et un
caporal s'avanaient  grand'peine; on voyait seulement, au milieu
de cette foule hideuse et compacte, luire les baonnettes et les
canons de fusil. Un officieux tait all prvenir le commandant du
poste voisin de ce rassemblement considrable, qui obstruait la
voie publique.

-- Allons, voil la garde; marche au poste! dit l'agent de police
en prenant la Mayeux par le bras.

-- Monsieur, dit la pauvre enfant d'une voix touffe par les
sanglots, en joignant les mains avec terreur et en tombant 
genoux sur le trottoir, monsieur, grce! Laissez-moi vous dire...
vous expliquer...

-- Tu t'expliqueras au poste... marche!

-- Mais, monsieur... je n'ai pas vol... s'cria la Mayeux avec un
accent dchirant, ayez piti de moi; devant toute cette foule...
m'emmener comme une voleuse... Oh! grce! grce.

-- Je te dis que tu t'expliqueras au poste. La rue est
encombre... marcheras-tu, voyons!

Et prenant la malheureuse par les deux mains, il la remit pour
ainsi dire sur pied.  cet instant, le caporal et ses deux
soldats, tant parvenus  traverser le rassemblement,
s'approchrent du sergent de ville.

-- Caporal, dit ce dernier, conduisez cette fille au poste... je
suis agent de police.

-- Oh! messieurs... grce!... dit la Mayeux en pleurant  chaudes
larmes et en joignant les mains, ne m'emmenez pas avant de m'avoir
laisse vous expliquer... Je n'ai pas vol, mon Dieu! je n'ai pas
vol... Je vais vous dire... c'est pour rendre service 
quelqu'un... laissez-moi vous dire...

-- Je vous dis que vous vous expliquerez au poste; si vous ne
voulez pas marcher, on va vous traner, dit le sergent de ville.

Il faut renoncer  peindre cette scne  la fois ignoble et
terrible...

Faible, abattue, pouvante, la malheureuse jeune fille fut
entrane par les soldats;  chaque pas ses jambes flchissaient,
il fallut que le sergent et l'agent de police lui donnassent le
bras pour la soutenir... et elle accepta machinalement cet appui.
Alors les vocifrations, les hues clatrent avec une nouvelle
furie. Marchant dfaillante entre ces deux hommes, l'infortune
semblait gravir son Calvaire jusqu'au bout. Sous ce ciel brumeux,
au milieu de cette rue fangeuse encadre dans de grandes maisons
noires, cette populace hideuse et fourmillante rappelait les plus
sauvages lucubrations de Callot ou de Goya: des enfants en
haillons, des femmes avines, des hommes  figure sinistre et
fltrie, se poussaient, se heurtaient, se battaient, s'crasaient
pour suivre en hurlant et en sifflant cette victime dj presque
inanime, cette victime d'une dtestable mprise.

D'une mprise!!! En vrit, l'on frmit en songeant que de
pareilles arrestations, suites de dplorables erreurs, peuvent se
renouveler souvent sans d'autres raisons que le soupon qu'inspire
l'apparence de la misre, ou sans autre cause qu'un renseignement
inexact... Nous nous souviendrons toujours de cette jeune fille
qui, arrte  tort comme coupable d'un honteux trafic, trouva le
moyen d'chapper aux gens qui la conduisaient, monta dans une
maison, et, gare par le dsespoir, se prcipita par une fentre
et se brisa la tte sur le pav.

Aprs l'abominable dnonciation dont la Mayeux tait victime,
Mme Grivois tait retourne prcipitamment rue Brise-Miche. Elle
monta en hte les quatre tages... ouvrit la porte de la chambre
de Franoise... Que vit-elle? Dagobert auprs de sa femme et des
deux orphelines...



VI. Le couvent.

Expliquons en deux mots la prsence de Dagobert. Sa physionomie
tait empreinte de tant de loyaut militaire, que le directeur du
bureau de diligence se ft content de sa parole de revenir payer
le prix de sa place; mais le soldat avait obstinment voulu rester
en gage, comme il le disait, jusqu' ce que sa femme et rpondu 
sa lettre; aussi, au retour du commissionnaire, qui annona qu'on
allait apporter l'argent ncessaire, Dagobert, croyant sa
dlicatesse  couvert, se hta de courir chez lui.

On comprend donc la stupeur de Mme Grivois, lorsqu'en entrant dans
la chambre elle vit Dagobert (qu'elle reconnut facilement au
portrait qu'on lui en avait fait) auprs de sa femme et des
orphelines.

L'anxit de Franoise,  l'aspect de Mme Grivois, ne fut pas
moins profonde. Rose et Blanche avaient parl  la femme de
Dagobert d'une dame venue en son absence pour une affaire trs
importante; d'ailleurs, instruite par son confesseur, Franoise ne
pouvait douter que cette femme ne ft la personne charge de
conduire Rose et Blanche dans une maison religieuse. Son angoisse
tait terrible; bien dcide  suivre les conseils de l'abb
Dubois, elle craignait qu'un mot de Mme Grivois ne mt Dagobert
sur la voie: alors tout espoir tait perdu; alors les orphelines
restaient dans cet tat d'ignorance et de pch mortel dont elle
se croyait responsable.

Dagobert, qui tenait entre ses mains les mains de Rose et de
Blanche, se leva ds que la femme de confiance de Mme de Saint-
Dizier entra, et sembla interroger Franoise du regard.

Le moment tait critique, dcisif; mais Mme Grivois avait profit
des exemples de la princesse de Saint-Dizier: aussi, prenant
rsolument son parti, mettant  profit la prcipitation avec
laquelle elle avait mont les quatre tages aprs son odieuse
dnonciation contre la Mayeux, et l'motion que lui causait la vue
si inattendue de Dagobert, donnant  ses traits une vive
expression d'inquitude et de chagrin, elle s'cria d'une voix
altre, aprs un moment de silence qu'elle parut employer 
calmer son agitation et  rassembler ses esprits:

-- Ah! madame... je viens d'tre tmoin d'un grand malheur...
excusez mon trouble... mais, en vrit, je suis si cruellement
mue...

-- Qu'y a-t-il, mon Dieu? dit Franoise d'une voix tremblante,
redoutant toujours quelque indiscrtion de Mme Grivois.

-- J'tais venue tout  l'heure, reprit celle-ci, pour vous parler
d'une chose importante... Pendant que je vous attendais, une jeune
ouvrire contrefaite a runi divers objets dans un paquet...

-- Oui... sans doute, dit Franoise, c'est la Mayeux... une
excellente et digne crature...

-- Je m'en doutais bien, madame; voici ce qui est arriv; voyant
que vous ne rentriez pas, je me dcide  faire une course dans le
voisinage... je descends... j'arrive rue Saint-Merri... Ah!
madame...

-- Eh bien? dit Dagobert, qu'y a-t-il?

-- J'aperois un rassemblement... je m'informe... on me dit qu'un
sergent de ville venait d'arrter une jeune fille comme voleuse,
parce qu'on l'avait surprise emportant un paquet compos de
diffrents objets qui ne paraissaient pas devoir lui appartenir.
Je m'approche... que vois-je?... La jeune ouvrire qu'un instant
auparavant je venais de rencontrer ici...

-- Ah! la pauvre enfant! s'cria Franoise en plissant et en
joignant les mains avec effroi, quel malheur!

-- Explique-toi donc! dit Dagobert  sa femme; quel tait ce
paquet?

-- Eh bien, mon ami, il faut te l'avouer: me trouvant un peu 
court... j'avais pri cette pauvre Mayeux de porter tout de suite
au mont-de-pit diffrents objets dont nous n'avions pas
besoin...

-- Et on a cru qu'elle les avait vols! s'cria Dagobert; elle...
la plus honnte fille du monde; c'est affreux... Mais, madame,
vous auriez d intervenir... dire que vous la connaissiez.

-- C'est ce que j'ai tch de faire, monsieur; malheureusement je
n'ai pas t coute... La foule augmentait  chaque instant: la
garde est arrive, et on l'a emmene.

-- Elle est capable d'en mourir, sensible et timide comme elle
est! s'cria Franoise.

-- Ah! mon Dieu!... cette bonne Mayeux... elle est si douce et si
prvenante... dit Blanche en tournant vers sa soeur des yeux
humides de larmes.

-- Ne pouvant rien pour elle, reprit Mme Grivois, je me suis hte
d'accourir ici pour vous faire part de cette erreur... qui, du
reste, peut se rparer... Il s'agit seulement d'aller le plus tt
possible rclamer cette jeune fille.

 ces mots, Dagobert prit vivement son chapeau, et s'adressant 
Mme Grivois d'un ton brusque:

-- Mordieu! madame, vous auriez d commencer par nous dire cela...
O est cette pauvre enfant? le savez-vous?

-- Je l'ignore, monsieur; mais il reste encore dans la rue tant de
monde, tant d'agitation, que si vous avez la complaisance de
descendre tout de suite vous informer... vous pourrez savoir...

-- Que diable parlez-vous de complaisance, madame!... mais c'est
mon devoir. Pauvre enfant!... dit Dagobert, arrte comme une
voleuse... c'est horrible... Je vais aller chez le commissaire de
police du quartier ou au corps de garde, et il faudra bien que je
la trouve, qu'on me la rende et que je la ramne ici.

Ce disant, Dagobert sortit prcipitamment. Franoise, rassure sur
le sort de la Mayeux, remercia le Seigneur d'avoir, grce  cette
circonstance, loign son mari, dont la prsence en ce moment
tait pour elle un si terrible embarras. Mme Grivois avait dpos
Monsieur dans le fiacre avant de remonter, car les moments taient
prcieux; lanant un regard significatif  Franoise en lui
remettant la lettre de l'abb Dubois, elle lui dit en appuyant sur
chaque mot avec intention:

-- Vous verrez dans cette lettre, madame, quel tait le but de ma
visite que je n'ai pu encore vous expliquer, et dont je me
flicite, du reste, puisqu'il me met en rapport avec ces deux
charmantes demoiselles.

Rose et Blanche se regardrent toutes surprises. Franoise prit la
lettre en tremblant, il fallut les pressantes et surtout les
menaantes injonctions de son confesseur pour vaincre les derniers
scrupules de la pauvre femme, car elle frmissait en songeant au
terrible courroux de Dagobert; seulement, dans sa candeur, elle ne
savait comment s'y prendre pour annoncer aux jeunes filles
qu'elles devaient suivre cette dame.

Mme Grivois devina son embarras, lui fit signe de se rassurer, et
dit  Rose pendant que Franoise lisait la lettre de son
confesseur:

-- Combien votre parente va tre heureuse de vous voir, ma chre
demoiselle!

-- Notre parente, madame? dit Rose de plus en plus tonne.

-- Mais certainement; elle a su votre arrive ici; mais comme elle
est encore souffrante d'une assez longue maladie, elle n'a pu
venir elle-mme aujourd'hui et m'a charge de venir vous prendre
pour vous conduire auprs d'elle... Malheureusement, ajouta
Mme Grivois remarquant un mouvement des deux soeurs, ainsi qu'elle
le dit dans sa lettre  Mme Franoise, vous ne pourrez la voir que
bien peu de temps... et dans une heure vous serez de retour ici;
mais demain ou aprs, elle sera en tat de sortir et de venir
s'entendre avec madame et son mari, afin de vous emmener chez
elle... car elle serait dsole que vous fussiez  charge  des
personnes qui ont t si bonnes pour vous.

Ces derniers mots de Mme Grivois firent une excellente impression
sur les deux soeurs; ils dissiprent leur crainte d'tre dsormais
l'occasion d'une gne cruelle pour la famille de Dagobert. S'il
s'tait agi de quitter tout  fait la maison de la rue Brise-Miche
sans l'assentiment de leur ami, elles auraient sans doute hsit;
mais Mme Grivois parlait seulement d'une visite d'une heure...
Elles ne conurent donc aucun soupon, et Rose dit  Franoise:

-- Nous pouvons aller voir notre parente sans attendre le retour
de Dagobert pour l'en prvenir, n'est-ce pas, madame?

-- Sans doute, dit Franoise d'une voix faible, puisque vous serez
de retour tout  l'heure.

-- Maintenant... madame... je prierai ces chres demoiselles de
vouloir bien m'accompagner le plus tt possible... car je voudrais
les ramener ici avant midi.

-- Nous sommes prtes, madame, dit Rose.

-- Eh bien! mesdemoiselles, embrassez votre seconde mre, et
venez, dit Mme Grivois, qui contenait  peine son inquitude,
tremblant que Dagobert n'arrivt d'un moment  l'autre.

Rose et Blanche embrassrent Franoise, qui, serrant entre ses
bras les deux charmantes et innocentes cratures qu'elle livrait,
eut peine  retenir ses larmes, quoiqu'elle et la conviction
profonde d'agir pour leur salut.

-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme Grivois d'un ton affable,
dpchons-nous; pardonnez mon impatience, mais c'est au nom de
votre parente que je vous parle.

Les deux soeurs, aprs avoir tendrement embrass la femme de
Dagobert, quittrent la chambre, et, se tenant par la main,
descendirent l'escalier derrire Mme Grivois, suivies  leur insu
par Rabat-Joie, qui marchait discrtement sur leurs pas, car en
l'absence de Dagobert, l'intelligent animal ne les quittait
jamais. Pour plus de prcaution, sans doute, la femme de confiance
de Mme de Saint-Dizier avait ordonn  son fiacre d'aller
l'attendre  peu de distance de la rue Brise-Miche, sur la petite
place du Clotre. En quelques secondes, les orphelines et leur
conductrice atteignirent la voiture.

-- Ah! bourgeoise, dit le cocher en ouvrant la portire, sans vous
commander, vous avez un gredin de chien qui n'est pas caressant
tous les jours; depuis que vous l'avez mis dans ma voiture, il
crie comme un brl, et il a l'air de vouloir tout dvorer!

En effet, Monsieur, qui dtestait la solitude, poussait des
gmissements dplorables.

-- Taisez-vous, Monsieur, me voici, dit Mme Grivois; puis
s'adressant aux deux soeurs:

-- Donnez-vous la peine de monter, mesdemoiselles. Rose et Blanche
montrent. Mme Grivois, avant d'entrer dans la voiture, donnait
tout bas au cocher l'adresse du couvent de Sainte-Marie, en
ajoutant d'autres instructions, lorsque tout  coup le carlin, qui
avait dj grogn d'un air hargneux lorsque les deux soeurs
avaient pris place dans la voiture, se mit  japper avec furie...

La cause de cette colre tait simple: Rabat-Joie, jusqu'alors
inaperu, venait de s'lancer d'un bond dans le fiacre. Le carlin,
exaspr de cette audace, oubliant sa prudence habituelle, emport
par la colre et par la mchancet, sauta au museau de Rabat-Joie,
et le mordit si cruellement, que de son ct le brave chien de
Sibrie, exaspr par la douleur, se jeta sur Monsieur, le prit 
la gorge, et en deux coups de sa gueule puissante l'trangla
net... ainsi qu'il apparut  un gmissement touff du carlin dj
 demi suffoqu par l'embonpoint. Tout ceci s'tait pass en moins
de temps qu'il n'en faut pour l'crire, car c'est  peine si Rose
et Blanche, effrayes, avaient eu le temps de s'crier par deux
fois:

-- Ici, Rabat-Joie!

-- Ah! grand Dieu! dit Mme Grivois en se retournant au bruit,
encore ce monstre de chien... il va blesser Monsieur...
Mesdemoiselles, renvoyez-le... faites-le descendre... il est
impossible de l'emmener...

Ignorant  quel point Rabat-Joie tait criminel, car Monsieur
gisait inanim sous une banquette, les jeunes filles, sentant
d'ailleurs qu'il n'tait pas convenable de se faire accompagner de
ce chien, lui dirent, en le poussant lgrement du pied, et d'un
ton fch:

-- Descendez, Rabat-Joie, allez-vous-en...

Le fidle animal hsita d'abord  obir. Triste et suppliant, il
regardait les orphelines d'un air de doux reproche, comme pour les
blmer de renvoyer leur seul dfenseur. Mais  un nouvel ordre
svrement donn par Blanche, Rabat-Joie descendit, la queue
basse, du fiacre, sentant peut-tre d'ailleurs qu'il s'tait
montr quelque peu cassant  l'endroit de Monsieur. Mme Grivois,
trs empresse de quitter le quartier, monta prcipitamment dans
la voiture; le cocher referma la portire, grimpa sur son sige;
le fiacre partit rapidement, pendant que Mme Grivois baissait
prudemment les stores, de peur d'une rencontre avec Dagobert. Ces
indispensables prcautions prises, elle put songer  Monsieur,
qu'elle aimait tendrement, de cette affection profonde, exagre,
que les gens d'un mchant naturel ont quelquefois pour les
animaux, car on dirait qu'ils panchent et concentrent sur eux
toute l'affection qu'ils devraient avoir pour autrui; en un mot,
Mme Grivois s'tait passionnment attache  ce chien hargneux,
lche et mchant, peut-tre  cause d'une secrte affinit pour
ses dfauts; cet attachement durait depuis six ans et semblait
augmenter  mesure que l'ge de Monsieur avanait.

Nous insistons sur une chose en apparence purile, parce que
souvent les plus petites causes ont des effets dsastreux, parce
qu'enfin nous dsirons faire comprendre au lecteur quels devaient
tre le dsespoir, la fureur, l'exaspration de cette femme en
apprenant la mort de son chien; dsespoir, fureur, exaspration
dont les orphelines pouvaient ressentir les effets cruels.

Le fiacre roulait rapidement depuis quelques secondes, lorsque
Mme Grivois, qui s'tait place sur le devant de la voiture,
appela Monsieur.

Monsieur avait d'excellentes raisons pour ne pas rpondre.

-- Eh bien! vilain boudeur... dit gracieusement Mme Grivois, vous
me battez froid?... Ce n'est pas ma faute si ce grand vilain chien
est entr dans la voiture, n'est-ce pas, mesdemoiselles?...
Voyons... venez ici baiser votre matresse tout de suite et
faisons la paix... mauvaise tte.

Mme silence obstin de la part de Monsieur. Rose et Blanche
commencrent de se regarder avec inquitude; elles connaissaient
les manires un peu brutales de Rabat-Joie, mais elles taient
loin pourtant de se douter de la chose. Mme Grivois, plus surprise
qu'inquite de la persistance du carlin  mconnatre ses
affectueux appels, se baissa, afin de le prendre sous la banquette
o elle le croyait sournoisement tapi; elle sentit une patte,
qu'elle tira impatiemment  soi en disant d'un ton moiti
plaisant, moiti fch:

-- Allons, bon sujet... vous allez donner  ces chres demoiselles
une jolie ide de votre odieux caractre...

Ce disant, elle prit le carlin, fort tonne de la nonchalante
_morbidezza_ de ses mouvements; mais quel fut son effroi lorsque,
l'ayant mis sur ses genoux, elle le vit sans mouvement!

-- Une apoplexie!!! s'cria-t-elle, le malheureux mangeait trop...
j'en tais sre. Puis se retournant avec vivacit:

-- Cocher, arrtez... arrtez! s'cria Mme Grivois, sans songer
que le cocher ne pouvait l'entendre, puis soulevant la tte de
Monsieur, croyant qu'il n'tait qu'_vanoui_, elle aperut avec
horreur la trace saignante de cinq ou six profonds coups de crocs
qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur la cause de la fin
dplorable du carlin. Son premier mouvement fut tout  la douleur,
au dsespoir.

-- Mort... s'cria-t-elle, mort!... il est dj froid!... Mort!...
ah! mon Dieu!... Et cette femme pleura.

Les larmes d'un mchant sont sinistres... Pour qu'un mchant
pleure, il faut qu'il souffre beaucoup... et chez lui la raction
de la souffrance, au lieu de dtendre, d'amollir l'me, l'enflamme
d'un dangereux courroux... Aussi aprs avoir cd  ce pnible
attendrissement, la matresse de Monsieur se sentit transporte de
colre et de haine... oui, de haine... et de haine violente contre
les jeunes filles, cause involontaire de la mort de son chien; sa
physionomie dure trahit d'ailleurs si franchement ses
ressentiments, que Rose et Blanche furent effrayes de
l'expression de sa figure empourpre par la colre, lorsqu'elle
cria d'une voix altre en leur jetant un regard furieux:

-- C'est votre chien qui l'a tu, pourtant...

-- Pardon, madame, ne nous en veuillez pas! s'cria Rose.

-- C'est votre chien qui, le premier, a mordu Rabat-Joie, reprit
Blanche d'une voix craintive.

L'expression d'effroi qui se lisait sur les traits des orphelines
rappela Mme Grivois  elle-mme. Elle comprit les funestes
consquences que pouvait avoir son imprudente colre; dans
l'intrt mme de sa vengeance, elle devait se contraindre, afin
de n'inspirer aucune dfiance aux filles du marchal Simon; ne
voulant donc pas paratre revenir sur sa premire impression par
une transition trop brusque, elle continua pendant quelques
minutes de jeter sur les jeunes filles des regards irrits; puis,
peu  peu, son courroux sembla s'affaiblir et faire face  une
douleur amre; enfin Mme Grivois, cachant sa figure dans ses
mains, fit entendre un long soupir et parut pleurer beaucoup.

-- Pauvre dame! dirent tout bas Rose et Blanche, elle pleure, elle
aimait sans doute son chien autant que nous aimons Rabat-Joie...

-- Hlas! oui, dit Blanche, nous avons bien pleur aussi quand
notre vieux Jovial est mort...

Mme Grivois releva la tte au bout de quelques minutes, essuya
dfinitivement ses yeux, et dit d'une voix mue, presque
affectueuse:

-- Excusez-moi, mesdemoiselles... je n'ai pu retenir un premier
mouvement de vivacit, ou plutt de violent chagrin... car j'tais
tendrement attache  ce pauvre chien... qui depuis six ans ne m'a
pas quitte.

-- Nous regrettons ce malheur, madame, reprit Rose; tout notre
chagrin, c'est qu'il ne soit pas rparable...

-- Je disais tout  l'heure  ma soeur que nous tions d'autant
plus affliges pour vous que nous avions un vieux cheval qui nous
a amenes de Sibrie, et que nous avons aussi bien pleur.

-- Enfin, mes chres demoiselles... n'y pensons plus... c'est ma
faute... je n'aurais pas d l'emmener... Mais il tait si triste
loin de moi... Vous concevez ces faiblesses-l... quand on a bon
coeur, on a bon coeur pour les btes comme pour les gens... Aussi
c'est  votre sensibilit que je m'adresse pour tre pardonne de
ma vivacit.

-- Mais nous n'y pensons plus, madame... tout notre chagrin est de
vous voir si dsole.

-- Cela passera, mes chres demoiselles... cela passera, et
l'aspect de la joie que votre parente prouvera en vous voyant
m'aidera  me consoler: elle va tre si heureuse!... vous tes si
charmantes!... et puis cette singularit de vous ressembler autant
entre vous semble encore ajouter  l'intrt que vous inspirez.

-- Vous nous jugez avec trop d'indulgence, madame.

-- Non, certainement... et je suis sre que vous vous ressemblez
autant de caractre que de figure.

-- C'est tout simple, madame, reprit Rose. Depuis notre naissance
nous ne nous sommes pas quittes d'une minute, ni pendant le jour
ni pendant la nuit... Comment notre caractre ne serait-il pas
pareil?

-- Vraiment, mes chres demoiselles!... vous ne vous tes jamais
quittes d'une minute?

-- Jamais, madame.

Et les deux soeurs, se serrant la main, changrent un ineffable
sourire.

-- Alors, mon Dieu! combien vous seriez malheureuses et  plaindre
si vous tiez spares l'une de l'autre!

-- Oh! c'est impossible, madame, dit Rose en souriant.

-- Comment! impossible?

-- Qui aurait le coeur de nous sparer?

-- Sans doute, chres demoiselles, il faudrait avoir bien de la
mchancet.

-- Oh! madame, reprit Blanche en souriant  son tour, mme des
gens trs mchants... ne pourraient pas nous sparer.

-- Tant mieux, mes chres petites demoiselles, mais pourquoi?

-- Parce que cela nous ferait trop de chagrin.

-- Cela nous ferait mourir...

-- Pauvres petites...

-- Il y a trois mois on nous a emprisonnes. Eh bien, quand il
nous a vues, le gouverneur de la prison, qui avait pourtant l'air
trs dur, a dit: Ce serait vouloir la mort de ces enfants que de
les sparer... Aussi nous sommes restes ensemble et nous nous
sommes trouves aussi heureuses qu'on peut l'tre en prison.

-- Cela fait l'loge de votre excellent coeur et aussi des
personnes qui ont compris tout le bonheur que vous aviez d'tre
runies.

La voiture s'arrta. On entendit le cocher crier:

-- La porte, s'il vous plat!

-- Ah! nous voici arrives chez votre chre parente, dit
Mme Grivois. Les deux battants d'une porte s'ouvrirent, et le
fiacre roula bientt sur le sable d'une cour. Mme Grivois ayant
lev un des stores, on vit une vaste cour coupe dans sa largeur
par une haute muraille, au milieu de laquelle tait une sorte de
porche formant avant-corps et soutenu par des colonnes de pltre.
Sous ce porche tait une petite porte. Au-del du mur, on voyait
le fate et le fronton d'un trs grand btiment construit en
pierres de taille; compare  la maison de la rue Brise-Miche,
cette demeure semblait un palais, aussi Blanche dit  Mme Grivois,
avec une expression de nave admiration:

-- Mon Dieu! madame, quelle belle habitation!

-- Ce n'est rien, vous allez voir l'intrieur... c'est bien autre
chose! rpondit madame Grivois.

Le cocher ouvrit la portire; quelle fut la colre de Mme Grivois
et la surprise des deux jeunes filles...  la vue de Rabat-Joie,
qui avait intelligemment suivi la voiture, et qui, les oreilles
droites, la queue frtillante, semblait, le malheureux, avoir
oubli ses crimes et s'attendre  tre lou de son intelligente
fidlit.

-- Comment! s'cria Mme Grivois, dont toutes les douleurs se
renouvelrent. Cet abominable chien a suivi la voiture?

-- Fameux chien tout de mme, bourgeoise, rpondit le cocher, il
n'a pas quitt mes chevaux d'un pas... faut qu'il ait t dress 
cela... c'est une crne bte,  qui deux hommes ne feraient pas
peur... Quel poitrail!

La matresse de feu Monsieur, irrite des loges peu opportuns que
le cocher prodiguait  Rabat-Joie, dit aux orphelines:

-- Je vais vous faire conduire chez votre parente, attendez un
instant dans le fiacre. Mme Grivois alla d'un pas rapide vers le
petit porche et y sonna.

Une femme vtue d'un costume religieux y parut, et s'inclina
respectueusement devant Mme Grivois qui lui dit ces seuls mots:

-- Voici les deux jeunes filles; les ordres de M. l'abb
d'Aigrigny et de la princesse sont qu'elles soient  l'instant et
dsormais spares l'une de l'autre et mises en cellule...
svre... vous entendez, ma soeur? en _cellule svre_ et au
rgime des _impnitentes_.

-- Je vais en prvenir notre mre, et ce sera fait, dit la
religieuse en s'inclinant.

-- Voulez-vous venir, mes chres demoiselles? reprit Mme Grivois
aux deux jeunes filles, qui avaient  la drobe fait quelques
caresses  Rabat-Joie, tant elles taient touches de son
instinct; on va vous conduire auprs de Mme votre parente, et je
reviendrai vous prendre dans une demi-heure: cocher, retenez bien
le chien.

Rose et Blanche, qui, en descendant de voiture, s'taient occupes
de Rabat-Joie, n'avaient pas remarqu la soeur tourire, qui
s'tait du reste  demi efface derrire la petite porte. Aussi
les deux soeurs ne s'aperurent-elles que leur prtendue
introductrice tait vtue en religieuse que lorsque celle-ci, les
prenant par la main, leur fit franchir le seuil de la porte qui,
un instant aprs, se referma sur elles.

Lorsque Mme Grivois eut vu les orphelines renfermes dans le
couvent, elle dit au cocher de sortir de la cour et d'aller
l'attendre  la porte extrieure.

Le cocher obit.

Rabat-Joie, qui avait vu Rose et Blanche entrer par la petite
porte du jardin, y courut; Mme Grivois dit alors au portier de
l'enceinte extrieure, grand homme robuste:

-- Il y a dix francs pour vous, Nicolas, si vous assommez devant
moi ce grand chien... qui est l... accroupi sous le porche...

Nicolas hocha la tte en contemplant la carrure et la taille de
Rabat-Joie, et rpondit:

-- Diable! madame, assommer un chien de cette taille... a n'est
dj pas si commode.

-- Je vous donne vingt francs, l... mais tuez-le... l... devant
moi...

-- Il faudrait un fusil... Je n'ai qu'un merlin de fer.

-- Cela suffira... d'un coup... vous l'abattrez.

-- Enfin, madame... je vas toujours essayer... mais j'en doute...
Et Nicolas alla chercher sa masse de fer...

-- Oh! si j'avais la force!... dit Mme Grivois.

Le portier revint avec son arme et s'approcha tratreusement et 
pas lents de Rabat-Joie, qui se tenait toujours sous le porche.

-- Viens, mon garon... viens... ici. Mon bon chien... dit Nicolas
en frappant sur sa cuisse de la main gauche, et tenant de sa main
droite le merlin cach derrire lui.

Rabat-Joie se leva, examina attentivement Nicolas, puis devinant
sans doute  sa dmarche que le portier mditait quelque mchant
dessein, d'un bond il s'loigna, _tourna _l'ennemi, vit clairement
ce dont il s'agissait et se tint  distance.

-- Il a vent la mche, dit Nicolas, le gueux se dfie... il ne
se laissera pas approcher... c'est fini.

-- Tenez... vous n'tes qu'un maladroit! dit Mme Grivois furieuse,
et elle jeta cinq francs  Nicolas; mais au moins chassez-le
d'ici.

-- a sera plus facile que de le tuer, cela, madame. En effet,
Rabat-Joie, poursuivi et reconnaissant probablement l'inutilit
d'une lutte ouverte, quitta la cour et gagna la rue, mais, une
fois l, se sentant pour ainsi dire sur un terrain neutre, malgr
les menaces de Nicolas, il ne s'loigna de la porte qu'autant
qu'il le fallait pour tre  l'abri du merlin. Aussi, lorsque
Mme Grivois, ple de rage, remonta dans son fiacre, o se
trouvaient les restes inanims de Monsieur, elle vit, avec autant
de dpit que de colre, Rabat-Joie couch  quelques pas de la
porte extrieure, que Nicolas venait de refermer voyant
l'inutilit de ses poursuites. Le chien de Sibrie, sr de
retrouver le chemin de la rue Brise-Miche, avec cette intelligence
particulire  sa race, attendait les orphelines. Les deux soeurs
se trouvaient ainsi recluses dans le couvent de Sainte-Marie, qui,
nous l'avons dit, touchait presque  la maison de sant o tait
enferme Adrienne de Cardoville.

* * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur chez la femme de Dagobert;
elle attendait avec une cruelle anxit le retour de son mari, qui
allait lui demander compte de la disparition des filles du
marchal Simon.



VII. L'influence d'un confesseur.

 peine les orphelines eurent-elles quitt la femme de Dagobert,
que celle-ci, s'agenouillant, s'tait mise  prier avec ferveur;
ses larmes, longtemps contenues, coulrent abondamment: malgr sa
conviction sincre d'avoir accompli un religieux devoir en livrant
les jeunes filles, elle attendait avec une crainte extrme le
retour de son mari. Quoique aveugle par son zle pieux, elle ne
se dissimulait pas que Dagobert aurait de lgitimes sujets de
plainte et de colre, et puis enfin, la pauvre mre devait encore,
dans cette circonstance dj si fcheuse, lui apprendre
l'arrestation d'Agricol, qu'il ignorait.  chaque bruit de pas
dans l'escalier, Franoise prtait l'oreille en tressaillant; puis
elle se remettait  prier avec ferveur, suppliant le Seigneur de
lui donner la force de supporter cette nouvelle et rude preuve.

Enfin, elle entendit marcher sur le palier; ne doutant pas cette
fois que ce ne ft Dagobert, elle s'assit prcipitamment, essuya
ses yeux  la hte, et pour se donner une contenance, prit sur ses
genoux un sac de grosse toile grise qu'elle eut l'air de coudre,
car ses mains vnrables tremblaient si fort, qu'elles pouvaient 
peine tenir son aiguille.

Au bout de quelques minutes la porte s'ouvrit. Dagobert parut. La
rude figure du soldat tait svre et triste: en entrant, il jeta
violemment son chapeau sur la table, ne s'apercevant pas tout
d'abord de la disparition des orphelines, tant il tait
pniblement proccup.

-- Pauvre enfant... c'est affreux! s'cria-t-il.

-- Tu as vu la Mayeux? tu l'as rclame? dit vivement Franoise,
oubliant un moment ses craintes.

-- Oui, je l'ai vue, mais dans quel tat! c'tait  fendre le
coeur; je l'ai rclame, et vivement, je t'en rponds; mais on m'a
dit: Il faut avant que le commissaire aille chez vous pour...

Puis Dagobert, jetant un regard surpris dans la chambre,
s'interrompit et dit  sa femme:

-- Tiens... o sont donc les enfants?...

Franoise se sentit saisie d'un frisson glac. Elle dit d'une voix
faible:

-- Mon ami... je... Elle ne put achever.

-- Rose et Blanche, o sont-elles? rponds-moi donc... Rabat-Joie
n'est pas l non plus.

-- Ne te fche pas.

-- Allons, dit brusquement Dagobert, tu les auras laisses sortir
avec une voisine; pourquoi ne pas les avoir accompagnes toi-mme,
ou pries de m'attendre si elles voulaient se promener un peu...
Ce que je comprends, du reste... cette chambre est si triste!...
mais je suis tonn qu'elles soient parties avant de savoir des
nouvelles de cette bonne Mayeux, car elles ont des coeurs
d'ange... Mais... comme tu es ple! ajouta le soldat en regardant
Franoise de plus prs. Qu'est-ce que tu as donc, ma pauvre
femme?... est-ce que tu souffres?

Et Dagobert prit affectueusement la main de Franoise.

Celle-ci, douloureusement mue de ces paroles prononces avec une
touchante bont, courba la tte et baisa en pleurant la main de
son mari. Le soldat, de plus en plus inquiet en sentant les larmes
brlantes couler sur sa main, s'cria:

-- Tu pleures... tu ne me rponds pas... mais dis-moi donc ce qui
te chagrine, ma pauvre femme... Est-ce parce que je t'ai parl un
peu fort en te demandant pourquoi tu avais laiss ces chres
enfants sortir avec une voisine. Dame... que veux-tu?... leur mre
me les a confies en mourant... tu comprends... c'est sacr...
cela... Aussi je suis toujours pour elles comme une vraie poule
pour ses poussins, ajouta-t-il en riant pour gayer Franoise.

-- Et tu as raison de les aimer...

-- Voyons, calme-toi, tu me connais: avec ma grosse voix, je suis
bon homme au fond... puisque tu es bien sre de cette voisine, il
n'y a que demi-mal... mais dsormais, vois-tu, ma bonne Franoise,
ne fais jamais rien  cet gard sans me consulter... Ces enfants
t'ont donc demand  aller se promener un peu avec Rabat-Joie?

-- Non... mon ami... je...

-- Comment, non?... Quelle est donc cette voisine  qui tu les a
confies? o les a-t-elle menes?  quelle heure les ramnera-t-
elle?

-- Je... ne sais pas... murmura Franoise d'une voix teinte.

-- Tu ne sais pas! s'cria Dagobert irrit; puis, se contenant, il
reprit d'un ton de reproche amical:

-- Tu ne sais pas... tu ne pouvais pas lui fixer une heure, ou
mieux ne t'en rapporter qu' toi... et ne les confier 
personne?... Il faut que ces enfants t'aient bien instamment
demand de s'en aller promener. Elles savaient que j'allais
rentrer d'un moment  l'autre: comment ne m'ont-elles pas attendu,
hein? Franoise?... Je te demande pourquoi elles ne m'ont pas
attendu. Mais rponds-moi donc... mordieu! tu ferais damner un
saint!... s'cria Dagobert en frappant du pied, rponds-moi
donc...

Le courage de Franoise tait  bout; ces interrogations
pressantes, ritres, qui devaient aboutir  la dcouverte de la
vrit, lui faisaient endurer mille tortures lentes et poignantes.
Elle prfra en finir tout d'un coup; elle se dcida donc 
supporter le poids de la colre de son mari en victime humble et
rsigne, mais opinitrement fidle  la promesse qu'elle avait
jure devant Dieu  son confesseur. N'ayant pas la force de se
lever, elle baissa la tte, et, laissant tomber ses bras de chaque
ct de sa chaise, elle dit  son mari d'une voix accable:

-- Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande plus ce que
sont devenues ces enfants... je ne pourrais pas te rpondre...

La foudre serait tombe aux pieds du soldat qu'il n'et pas reu
une commotion plus violente, plus profonde; il devint ple; son
front chauve se couvrit d'une sueur froide; le regard fixe,
hbt, il resta pendant quelques secondes immobile, muet,
ptrifi.

Puis, sortant comme en sursaut de cette torpeur phmre, par un
mouvement d'nergie terrible il prit sa femme par les deux
paules, et, l'enlevant aussi facilement qu'il et enlev une
plume, il la planta debout devant lui, et alors pench vers elle,
il s'cria avec un accent  la fois effrayant et dsespr:

-- Les enfants!

-- Grce!... grce!... dit Franoise d'une voix teinte.

-- O sont les enfants?... rpta Dagobert en secouant entre ses
mains puissantes ce pauvre corps frle, dbile, et il ajouta d'une
voix tonnante:

-- Rpondras-tu? Ces enfants!!!

-- Tue-moi... ou pardonne-moi... car je ne peux pas te rpondre...
rpondit l'infortune avec cette opinitret  la fois inflexible
et douce des caractres timides, lorsqu'ils sont convaincus d'agir
selon le bien.

-- Malheureuse... s'cria le soldat. Et, fou de colre, de
douleur, de dsespoir, il souleva sa femme comme s'il et voulu la
lancer et la briser sur le carreau... Mais cet excellent homme
tait trop brave pour commettre une lche cruaut. Aprs cet lan
de fureur involontaire, il laissa Franoise...

Anantie, elle tomba sur ses genoux, joignit les mains, et, au
faible mouvement de ses lvres, on vit qu'elle priait...

Dagobert eut alors un moment d'tourdissement, de vertige; sa
pense lui chappait; tout ce qui lui arrivait tait si soudain,
si incomprhensible, qu'il lui fallut quelques minutes pour se
remettre, pour bien se convaincre que sa femme, cet ange de bont
dont la vie n'tait qu'une suite d'adorables dvouements, sa
femme, qui savait ce qu'taient pour lui les filles du marchal
Simon, venait de lui dire: Ne m'interroge pas sur leur sort, je
ne peux te rpondre. L'esprit le plus ferme, le plus fort, et
vacill devant ce fait inexplicable, renversant. Le soldat,
reprenant un peu de calme, et envisageant les choses avec plus de
sang-froid, se fit ce raisonnement sens:

-- Ma femme peut seule m'expliquer ce mystre inconcevable... Je
ne veux ni la battre ni la tuer... employons donc tous les moyens
possibles pour la faire parler, et surtout tchons de nous
contenir.

Dagobert prit une chaise, en montra une autre  sa femme, toujours
agenouille, et lui dit:

-- Assieds-toi. Obissante et abattue, Franoise s'assit.

-- coute-moi, ma femme, reprit Dagobert d'une voix brve,
saccade, et pour ainsi dire accentue par des soubresauts
involontaires qui trahissaient sa violente impatience  peine
contenue. Tu le comprends... cela ne peut se passer ainsi... Tu le
sais... je n'userai jamais de violence envers toi... Tout 
l'heure... j'ai cd  un premier mouvement... j'en suis fch...
je ne recommencerai pas... sois-en sre... Il faut que je sache o
sont ces enfants... leur mre me les a confies... et je ne les ai
pas amenes du fond de la Sibrie ici... pour que tu viennes me
dire aujourd'hui: Ne m'interroge pas... je ne peux pas te dire ce
que j'en ai fait!... Ce ne sont pas des raisons... Suppose que le
marchal Simon arrive tout  l'heure, et qu'il me dise: Dagobert,
mes enfants! Que veux-tu que je lui rponde?... Voyons... je suis
calme... mets-toi  ma place... encore une fois, que veux-tu que
je lui rponde, au marchal?... hein!... mais dis donc!... parle
donc!...

-- Hlas!... mon ami...

-- Il ne s'agit pas d'hlas! dit le soldat en essuyant son front,
dont les veines taient gonfles et tendues  se rompre; que veux-
tu que je rponde au marchal?

-- Accuse-moi auprs de lui... je supporterai tout...

-- Que diras-tu?

-- Que tu m'avais confi deux jeunes filles, que tu es sorti, qu'
ton retour, ne les ayant pas retrouves, tu m'as interroge, et
que je t'ai rpondu que je ne pouvais pas te dire ce qu'elles
taient devenues.

-- Ah!... et le marchal se contentera de ces raisons-l?... dit
Dagobert en serrant convulsivement ses poings sur ses genoux.

-- Malheureusement je ne pourrai pas lui en donner d'autres... ni
 lui ni  toi... non... quand la mort serait l, je ne le
pourrais pas...

Dagobert bondit sur sa chaise en entendant cette rponse faite
avec une rsignation dsesprante. Sa patience tait  bout, ne
voulant cependant pas cder  de nouveaux emportements ou  des
menaces dont il sentait l'impuissance, il se leva brusquement,
ouvrit une des fentres, et exposa au froid et  l'air son front
brlant; un peu calm, il fit quelques pas dans la chambre et
revint s'asseoir auprs de sa femme.

Celle-ci, les yeux baigns de pleurs, attachait son regard sur le
Christ, pensant qu' elle aussi on avait impos une lourde croix.

Dagobert reprit:

--  la manire dont tu m'as parl, j'ai vu tout de suite qu'il
n'tait arriv aucun accident qui compromt la sant de ces
enfants.

-- Non... oh!... non... grce  Dieu elles se portent bien...
c'est tout ce que je puis te dire...

-- Sont-elles sorties seules?

-- Je ne puis rien te dire.

-- Quelqu'un les a-t-il emmenes?

-- Hlas! mon ami,  quoi bon m'interroger? je ne peux pas
rpondre.

-- Reviendront-elles ici?

-- Je ne sais pas... Dagobert se leva brusquement; de nouveau, la
patience tait sur le point de lui chapper. Aprs quelques pas
dans la chambre, il revint s'asseoir.

-- Mais enfin, dit-il  sa femme, tu n'as aucun intrt, toi,  me
cacher ce que sont devenues ces enfants; pourquoi refuser de m'en
instruire?

-- Parce que je ne peux faire autrement.

-- Je crois que si... lorsque tu sauras une chose que tu m'obliges
 te dire; coute-moi bien, ajouta Dagobert d'une voix mue: si
ces enfants ne me sont pas rendues la veille du 13 fvrier, et tu
vois que le temps presse... tu me mets, envers les filles du
marchal Simon, dans la position d'un homme qui les aurait voles,
dpouilles, entends-tu bien? dpouilles, dit le soldat d'une
voix profondment altre. Puis, avec un accent de dsolation qui
brisa le coeur de Franoise, il ajouta:

-- Et j'avais pourtant fait tout ce qu'un honnte homme peut
faire... pour amener ces pauvres enfants ici... Tu ne sais pas,
toi, ce que j'ai eu  endurer en route... mes soins, mes
inquitudes... car enfin... moi, soldat, charg de deux jeunes
filles... ce n'est qu' force de coeur, de dvouement, que j'ai pu
m'en tirer... et lorsque, pour ma rcompense, je croyais pouvoir
dire  leur pre: Voici vos enfants...

Le soldat s'interrompit...

 la violence de ses premiers emportements succdait un
attendrissement douloureux: il pleura.

 la vue des larmes qui coulaient lentement sur la moustache grise
de Dagobert, Franoise sentit un moment sa rsolution dfaillir;
mais songeant au serment qu'elle avait fait  son confesseur, et
se disant qu'aprs tout il s'agissait du salut ternel des
orphelines, elle s'accusa mentalement de cette tentation mauvaise
que l'abb Dubois lui reprocherait svrement.

Elle reprit donc d'une voix craintive:

-- Comment peut-on t'accuser d'avoir dpouill ces enfants ainsi
que tu disais?

-- Apprends donc, reprit Dagobert en passant la main sur ses yeux,
que si ces jeunes filles ont brav tant de fatigues et de
traverses pour venir ici du fond de la Sibrie, c'est qu'il s'agit
pour elles de grands intrts, d'une fortune immense peut-tre...
et que si elles ne se prsentent pas le 13 fvrier... ici... 
Paris, rue Saint-Franois... tout est perdu... et cela par ma
faute... car je suis responsable de ce que tu as fait.

-- Le 13 fvrier... rue Saint-Franois, dit Franoise en regardant
son mari avec surprise; comme Gabriel...

-- Que dis-tu!... de Gabriel?

-- Quand je l'ai recueilli... le pauvre petit abandonn, il
portait au cou une mdaille... de bronze...

-- Une mdaille de bronze! s'cria le soldat frapp de stupeur,
avec ces mots:

 Paris, vous serez, le 13 fvrier 1832, rue Saint-Franois?

_-- _Oui... Comment sais-tu?...

-- Gabriel! dit le soldat en se parlant  lui-mme; puis il ajouta
vivement: Et Gabriel sait-il que tu as trouv cette mdaille sur
lui?

-- Je lui en ai parl dans le temps; il avait aussi dans sa poche,
quand je l'ai recueilli, un portefeuille rempli de papiers crits
en langue trangre; je les ai remis  M. l'abb Dubois, mon
confesseur, pour qu'il pt les examiner. Il m'a dit plus tard que
ces papiers taient de peu d'importance. Quelque temps aprs,
quand une personne bien charitable, nomme M. Rodin, s'est charge
de l'ducation de Gabriel et de le faire entrer au sminaire,
M. l'abb Dubois a remis ces papiers et cette mdaille  M. Rodin;
depuis, je n'en ai plus entendu parler.

Lorsque Franoise avait parl de son confesseur, un clair soudain
avait frapp l'esprit du soldat; quoiqu'il ft loin de se douter
des machinations depuis longtemps ourdies autour de Gabriel et des
orphelines, il pressentit vaguement que sa femme devait obir 
quelque secrte influence de confessionnal, influence dont il ne
comprenait, il est vrai, ni le but ni la porte, mais qui lui
expliquait, du moins en partie, l'inconcevable opinitret de
Franoise  se taire au sujet des orphelines.

Aprs un moment de rflexion, il se leva et dit svrement  sa
femme en la regardant fixement:

-- Il y a du prtre... dans tout ceci.

-- Que veux-tu dire, mon ami?

-- Tu n'as aucun intrt  me cacher les enfants; tu es la
meilleure des femmes; tu vois ce que je souffre; si tu agissais de
toi-mme tu aurais piti de moi...

-- Mon ami...

-- Je te dis que tout a sent le confessionnal! reprit Dagobert.
Tu sacrifies moi et ces enfants  ton confesseur; mais prends bien
garde... je saurai o il demeure... et, mille tonnerres!... j'irai
lui demander qui de lui ou de moi est le matre de mon mnage, et
s'il se tait... ajouta le soldat avec une expression menaante, je
saurai bien le forcer de parler...

-- Grand Dieu! s'cria Franoise en joignant les mains avec
pouvante en entendant ces paroles sacrilges, un prtre!...
songes-y... un prtre!

-- Un prtre qui jette la discorde, la trahison et le malheur dans
mon mnage... n'est qu'un misrable comme un autre...  qui j'ai
le droit de demander compte du mal qu'il fait  moi et aux
miens... Ainsi, dis-moi  l'instant o sont les enfants... ou,
sinon, je t'avertis que c'est  ton confesseur que je vais aller
le demander. Il se trame ici quelque indignit dont tu es complice
sans le savoir, malheureuse femme... Du reste... j'aime mieux m'en
prendre  un autre qu' toi.

-- Mon ami, dit Franoise d'une voix douce et ferme, tu t'abuses
si tu crois par la violence imposer  un homme vnrable qui,
depuis vingt ans, s'est charg de mon salut... c'est un vieillard
respectable.

-- Il n'y a pas d'ge qui tienne...

-- Grand Dieu!... o vas-tu? Tu es effrayant!

-- Je vais  ton glise... tu dois y tre connue... Je demanderai
ton confesseur, et nous verrons.

-- Mon ami... je t'en supplie, s'cria Franoise avec pouvante en
se jetant au-devant de Dagobert, qui se dirigeait vers la porte;
songe  quoi tu t'exposes. Mon Dieu!... outrager un prtre... Mais
tu ne sais donc pas que c'est un _cas rserv!!!_

Ces derniers mots taient ce que, dans sa candeur, la femme de
Dagobert croyait pouvoir lui dire de plus redoutable; mais le
soldat, sans tenir compte de ces paroles, se dgagea des treintes
de sa femme, et il allait sortir tte nue, tant tait violente son
exaspration, lorsque la porte s'ouvrit.

C'tait le commissaire de police, suivi de la Mayeux et de l'agent
de police portant le paquet saisi sur la jeune fille.

-- Le commissaire! dit Dagobert en le reconnaissant  son charpe;
ah! tant mieux, il ne pouvait venir plus  propos.



VIII. L'interrogatoire.

-- Madame Franoise Baudoin? demanda le magistrat.

-- C'est moi... monsieur... dit Franoise; puis, apercevant la
Mayeux, qui, ple, tremblante, n'osait pas avancer, elle lui
tendit les bras. Ah! ma pauvre enfant!... s'cria-t-elle en
pleurant; pardon... pardon... c'est encore pour nous... que tu as
souffert cette humiliation...

Aprs que la femme de Dagobert eut tendrement embrass la jeune
ouvrire, celle-ci, se retournant vers le commissaire, lui dit
avec une expression de dignit triste et touchante:

-- Vous le voyez... monsieur... je n'avais pas vol.

-- Ainsi, madame, dit le magistrat  Franoise, la timbale
d'argent... le chle... les draps... contenus dans ce paquet...

-- M'appartenaient, monsieur... C'tait pour me rendre service que
cette chre enfant... la meilleure, la plus honnte des cratures,
avait bien voulu se charger de porter ces objets au mont-de-
pit...

-- Monsieur, dit svrement le magistrat  l'agent de police, vous
avez commis une dplorable erreur... j'en rendrai compte... et je
demanderai que vous soyez puni; sortez! Puis s'adressant  la
Mayeux d'un air vritablement pein:

-- Je ne puis malheureusement, mademoiselle, que vous exprimer des
regrets bien sincres de ce qui s'est pass... croyez que je
compatis  tout ce que cette mprise a eu de cruel pour vous...

-- Je le crois... monsieur, dit la Mayeux, et je vous en remercie.
Et elle s'assit avec accablement, car, aprs tant de secousses,
son courage et ses forces taient puiss.

Le magistrat allait se retirer, lorsque Dagobert qui avait depuis
quelques instants paru profondment rflchir, lui dit d'une voix
ferme:

-- Monsieur le commissaire... veuillez m'entendre... j'ai une
dposition  vous faire.

-- Parlez, monsieur...

-- Ce que je vais vous dire est trs important, monsieur; c'est
devant vous, magistrat, que je fais une dclaration... afin que
vous en preniez acte.

-- Et c'est comme magistrat que je vous coute, monsieur.

-- Je suis arriv ici depuis deux jours; j'amenais de Russie deux
jeunes filles qui m'avaient t confies par leur mre... femme du
marchal Simon...

-- De M. le marchal duc de Ligny? dit le commissaire, trs
surpris.

-- Oui, monsieur... Hier... je les ai laisses ici... j'tais
oblig de partir pour une affaire trs pressante... Ce matin,
pendant mon absence, elles ont disparu... et je suis certain de
connatre l'homme qui les a fait disparatre...

-- Mon ami... s'cria Franoise effraye.

-- Monsieur, dit le magistrat, votre dclaration est de la plus
haute gravit... Disparition de personnes... Squestration, peut-
tre... Mais tes-vous bien sr?...

-- Ces jeunes filles taient ici... il y a une heure... Je vous
rpte, monsieur, que pendant mon absence... on les a enleves...

-- Je ne voudrais pas douter de la sincrit de votre dclaration,
monsieur... Pourtant, un enlvement si brusque... s'explique
difficilement... D'ailleurs, qui vous dit que ces jeunes filles ne
reviendront pas? Enfin qui souponnez-vous? Un mot seulement,
avant de dposer votre accusation. Rappelez-vous que c'est le
magistrat qui vous entend... En sortant d'ici, il se peut que la
justice soit saisie de cette affaire.

-- C'est ce que je veux, monsieur... Je suis responsable de ces
jeunes filles devant leur pre; il doit arriver d'un moment 
l'autre, et je tiens  me justifier.

-- Je comprends, monsieur, toutes ces raisons; mais encore une
fois prenez garde de vous laisser garer par des soupons peut-
tre mal fonds... Une fois votre dnonciation faite... il se peut
que je sois oblig d'agir prventivement, immdiatement, contre la
personne que vous accusez... Or, si vous tes coupable d'une
erreur... les suites en seraient fort graves pour vous; et, sans
aller plus loin... dit le magistrat avec motion en dsignant la
Mayeux, vous voyez quelles sont les consquences d'une fausse
accusation.

-- Mon ami, tu entends, s'cria Franoise de plus en plus effraye
de la rsolution de Dagobert  l'endroit de l'abb Dubois, je t'en
supplie... ne dis pas un mot de plus...

Mais le soldat, en rflchissant, s'tait convaincu que la seule
influence du confesseur de Franoise avait pu la dterminer  agir
ou  se taire; aussi reprit-il avec assurance:

-- J'accuse le confesseur de ma femme d'tre l'auteur ou le
complice de l'enlvement des filles du marchal Simon.

Franoise poussa un douloureux gmissement et cacha sa figure dans
ses mains, pendant que la Mayeux, qui s'tait rapproche d'elle,
tchait de la consoler.

Le magistrat avait cout la dposition de Dagobert avec un
tonnement profond; il lui dit svrement:

-- Mais, monsieur... n'accusez-vous pas injustement un homme
revtu d'un caractre on ne peut plus respectable... un prtre?...
Monsieur... il s'agit d'un prtre... Je vous avais prvenu... vous
auriez d rflchir... tout ceci devient de plus en plus grave...
 votre ge... une lgret serait impardonnable.

-- H, mordieu! monsieur, dit Dagobert avec impatience,  mon ge
on a le sens commun; voici les faits: ma femme est la meilleure,
la plus honorable des cratures... parlez-en dans le quartier, on
vous le dira... mais elle est dvote; mais depuis vingt ans elle
ne voit que par les yeux de son confesseur... Elle adore son fils,
elle m'aime beaucoup aussi; mais au-dessus de son fils, et de
moi... il y a toujours le confesseur.

-- Monsieur, dit le commissaire, ces dtails... intimes...

-- Sont indispensables... vous allez voir... Je sors, il y a une
heure, pour aller rclamer cette pauvre Mayeux... En rentrant, les
jeunes filles avaient disparu; je demande  ma femme,  qui je les
avais laisses, o elles sont... elle tombe  genoux en sanglotant
et me dit: Fais de moi ce que tu voudras... mais ne me demande
pas ce que sont devenues les enfants... je ne peux pas te
rpondre.

-- Serait-il vrai... madame?... s'cria le commissaire en
regardant Franoise avec une grande surprise.

-- Emportements, menaces, prires, rien n'a fait, reprit Dagobert,
 tout elle m'a rpondu avec sa douleur de sainte: Je ne peux
rien dire. Eh bien, moi, monsieur, voici ce que je soutiens: ma
femme n'a aucun intrt  la disparition de ces enfants; elle est
sous la domination entire de son confesseur; elle a agi par son
ordre, et elle n'est que l'instrument; il est le seul coupable.

 mesure que Dagobert parlait, la physionomie du commissaire
devenait de plus en plus attentive en regardant Franoise, qui,
soutenue par la Mayeux, pleurait amrement. Aprs avoir un instant
rflchi, le magistrat fit un pas vers la femme de Dagobert, et
lui dit:

-- Madame... vous avez entendu ce que vient de dclarer votre
mari?

-- Oui, monsieur.

-- Qu'avez-vous  me dire pour vous justifier?...

-- Mais, monsieur! s'cria Dagobert, ce n'est pas ma femme que
j'accuse... je n'entends pas cela... c'est son confesseur!

-- Monsieur... vous vous tes adress au magistrat... c'est donc
au magistrat  agir comme il croit devoir agir pour dcouvrir la
vrit... Encore une fois, madame, reprit-il en s'adressant 
Franoise, qu'avez-vous  dire pour vous justifier?

-- Hlas! rien, monsieur.

-- Est-il vrai que votre mari ait en partant laiss ces jeunes
filles sous votre surveillance?

-- Oui, monsieur.

-- Est-il vrai que, lorsqu'il vous a demand o elles taient,
vous lui avez dit que vous ne pouviez rien lui apprendre  ce
sujet?

Et le commissaire semblait attendre la rponse de Franoise avec
une sorte de curiosit inquite.

-- Oui, monsieur, dit-elle simplement et navement, j'ai rpondu
cela  mon mari.

Le magistrat fit un mouvement de surprise presque pnible.

-- Comment! madame...  toutes les prires,  toutes les instances
de votre mari... vous n'avez pu rpondre autre chose? Comment!
vous avez refus de lui donner aucun renseignement? Mais cela
n'est ni probable ni possible.

-- Cela est pourtant la vrit, monsieur.

-- Mais enfin, madame, que sont devenues ces jeunes filles qu'on
vous a confies?...

-- Je ne puis rien dire l-dessus... monsieur... Si je n'ai pas
rpondu  mon pauvre mari... c'est que je ne rpondrai 
personne...

-- Eh bien, monsieur, reprit Dagobert, avais-je tort? une honnte
et excellente femme comme elle, toujours pleine de raison, de bon
sens, de dvouement, parler ainsi... est-ce naturel? Je vous
rpte, monsieur, que c'est une affaire de confesseur... Agissons
contre lui vivement. et promptement... nous saurons tout... et mes
pauvres enfants me seront rendues.

Le commissaire dit  Franoise, sans pouvoir rprimer une certaine
motion:

-- Madame..., je vais vous parler bien svrement; mon devoir m'y
oblige. Tout ceci se complique d'une manire si grave, que je vais
de ce pas instruire la justice de ces faits; vous reconnaissez que
ces jeunes filles vous ont t confies, et vous ne pouvez les
reprsenter... Maintenant, coutez-moi bien... Si vous refusiez de
donner aucun claircissement  leur sujet... c'est vous seule...
qui seriez accuse de leur disparition... et je serais,  mon
grand regret, oblig de vous arrter...

-- Moi! s'cria Franoise avec terreur.

-- Elle! s'cria Dagobert, jamais... Encore une fois, c'est son
confesseur et non pas elle que j'accuse... Ma pauvre femme...
l'arrter!

Et il courut  elle comme s'il et voulu la protger.

-- Monsieur... il est trop tard, dit le commissaire; vous m'avez
dpos votre plainte sur l'enlvement de deux jeunes filles.
D'aprs les dclarations mmes de votre femme, elle seule est
jusqu'ici la seule compromise. Je dois la conduire auprs de M. le
procureur du roi, qui du reste avisera.

-- Et moi, monsieur, je vous dis que ma femme ne sortira pas
d'ici! s'cria Dagobert d'un ton menaant.

-- Monsieur, dit froidement le commissaire, je comprends votre
chagrin; mais dans l'intrt mme de la vrit, je vous en
conjure, ne vous opposez pas  une mesure qu'il vous serait, dans
dix minutes, matriellement impossible d'empcher.

Ces mots, dits avec calme, rappelrent le soldat  lui-mme.

-- Mais enfin, monsieur! s'cria-t-il, ce n'est pas ma femme que
j'accuse.

-- Laisse, mon ami; ne t'occupe pas de moi, dit la femme martyre
avec une anglique rsignation; le Seigneur veut encore m'prouver
rudement: je suis son indigne servante... je dois accepter ses
volonts avec reconnaissance; que l'on m'arrte si l'on veut... je
ne dirai pas plus en prison que je n'ai dit ici au sujet de ces
pauvres enfants...

-- Mais, monsieur... vous voyez bien que ma femme n'a pas la tte
 elle... s'cria Dagobert, vous ne pouvez l'arrter...

-- Il n'y a aucune charge, aucune preuve, aucun indice contre
l'autre personne que vous accusez, et que son caractre mme
dfend. Laissez-moi emmener madame... Peut-tre, aprs un premier
interrogatoire, vous sera-t-elle rendue... Je regrette, monsieur,
ajouta le commissaire d'un ton pntr, d'avoir une telle mission
 remplir... dans un moment o l'arrestation de votre fils...
doit... vous...

-- Hein!... s'cria Dagobert en regardant sa femme et la Mayeux
avec stupeur, que dit-il?... mon fils...

-- Quoi!... vous ignoriez?... Ah! monsieur... pardon, mille fois,
dit le magistrat, douloureusement mu, il m'est cruel... de vous
faire une telle rvlation.

-- Mon fils!... rpta Dagobert en portant ses deux mains  son
front, mon fils... arrt!

-- Pour un dlit politique... peu grave, du reste, dit le
commissaire.

-- Ah! c'est trop... tout m'accable  la fois... dit le soldat en
tombant ananti sur une chaise en cachant sa figure dans ses
mains.

* * * *

Aprs des adieux dchirants, au milieu desquels Franoise resta,
malgr ses terreurs, fidle au serment qu'elle avait fait  l'abb
Dubois, Dagobert, qui avait refus de dposer contre sa femme,
tait accoud sur une table; puis par tant d'motions, il ne put
s'empcher de s'crier:

-- Hier... j'avais auprs de moi... ma femme... mon fils... mes
deux pauvres orphelines... et maintenant... seul!... seul!...

Au moment o il prononait ces mots d'un ton dchirant, une voix
douce et triste se fit entendre derrire lui, et dit timidement:

-- Monsieur Dagobert... je suis l... Si vous le permettez, je
vous servirai, je resterai prs de vous... C'tait la Mayeux.



Neuvime partie
La reine Bacchanal



I. La mascarade.

Le lendemain du jour o la femme de Dagobert avait t conduite
par le commissaire de police auprs du juge d'instruction, une
scne bruyante et anime se passait sur la place du Chtelet, en
face d'une maison dont le premier tage et le rez-de-chausse
taient alors occups par les vastes salons d'un traiteur 
l'enseigne du _Veau-qui-tette._

La nuit du jeudi gras venait de finir. Une assez grande quantit
de masques grotesquement et pauvrement accoutrs sortaient des
bals de cabarets situs dans le quartier de l'Htel-de-Ville, et
traversaient, en chantant, la place du Chtelet; mais en voyant
accourir sur le quai une seconde troupe de gens dguiss, les
premiers masques s'arrtrent pour attendre les nouveaux en
poussant des cris de joie dans l'espoir d'une de ces luttes de
paroles graveleuses et de lazzi poissards qui ont illustr Vad.
Cette foule, plus ou moins avine, bientt augmente de beaucoup
de gens que leur tat obligeait  circuler dans Paris de trs
grand matin, cette foule s'tait tout  coup concentre dans l'un
des angles de la place, de sorte qu'une jeune fille ple et
contrefaite, qui la traversait en ce moment, fut enveloppe de
toutes parts. Cette jeune fille tait la Mayeux; leve avec le
jour, elle allait chercher plusieurs pices de lingerie chez la
personne qui l'employait. On conoit les craintes de la pauvre
ouvrire lorsque, involontairement engage au milieu de cette
foule joyeuse, elle se rappela la cruelle scne de la veille; mais
malgr tous ses efforts, hlas! bien chtifs, elle ne put faire un
pas, car la troupe de masques qui arrivait s'tant rue sur les
premiers venus, une partie de ceux-ci s'cartrent, d'autres
reflurent en avant, et la Mayeux, se trouvant parmi ces derniers,
fut pour ainsi dire porte par ce flot de peuple et jete parmi
les groupes les plus rapprochs de la maison du traiteur. Les
nouveaux masques taient beaucoup mieux costums que les autres:
ils appartenaient  cette classe turbulente et gaie qui frquente
habituellement la Chaumire, le Prado, le Colise et autres
runions dansantes plus ou moins cheveles, composes
gnralement d'tudiants, de demoiselles de boutique, de commis
marchands, de grisettes, etc.

Cette troupe, tout en ripostant aux plaisanteries des autres
masques, semblait attendre avec une grande impatience l'arrive
d'une personne singulirement dsire. Les paroles suivantes,
changes entre pierrots et pierrettes, dbardeurs et dbardeuses,
turcs et sultanes ou autres couples assortis, donneront une ide
de l'importance des personnages si ardemment dsirs.

-- Leur repas est command pour sept heures du matin. Leurs
voitures devraient dj tre arrives.

-- Oui... mais la _reine Bacchanal_ aura voulu conduire la
dernire course du Prado.

-- Si j'avais su cela... je serais rest pour la voir, ma reine
adore.

-- Gobinet, si vous l'appelez encore votre reine adore, je vous
gratigne; en attendant, je vous pince!...

-- Cleste, finis donc!... tu me fais des noirs sur le satin
naturel dont maman m'a orn en naissant.

-- Pourquoi appelez-vous cette Bacchanal votre reine adore?
Qu'est-ce que je vous suis donc, moi?

-- Tu es mon adore, mais pas ma reine... car comme il n'y a
qu'une lune dans les nuits de la nature, il n'y a qu'une reine
Bacchanal dans les nuits du Prado.

-- Oh! que c'est joli... gros rien du tout, allez!

-- Gobinet a raison, elle tait superbe, cette nuit, la reine!

-- Et en train!

-- Jamais je ne l'ai vue plus gaie.

-- Et quel costume... tourdissant!

-- Renversant!!!

-- bouriffant!!!

-- Pulvrisant!!!

-- Fulminant!!!

-- Il n'y a qu'elle pour en inventer de pareils.

-- Et quelle danse!

-- Oh oui! Voil qui est  la fois dchan, onduleux et serpent.
Il n'y a pas une bayadre pareille sous la calotte des cieux.

-- Gobinet, rendez-moi tout de suite mon chle... vous me l'avez
dj assez abm en vous en faisant une ceinture autour de votre
gros corps: je n'ai pas besoin de prir mes effets pour de gros
tres qui appellent les autres femmes de bayadres.

-- Voyons, Cleste, calme ta fureur... je suis dguis en Turc; en
parlant de bayadres, je reste dans mon rle ou  peu prs.

-- Ta Cleste est comme les autres, va, Gobinet, elle est jalouse
de la reine Bacchanal.

-- Jalouse! moi? Ah! par exemple... Si je voulais tre aussi
effronte qu'elle, on parlerait de moi tout autant... Aprs tout,
qu'est-ce qui fait sa rputation? C'est qu'elle a un sobriquet.

-- Quant  cela, tu n'as rien  lui envier... puisqu'on t'appelle
Cleste!

-- Vous savez bien, Gobinet, que Cleste est mon nom...

-- Oui, mais il a l'air d'un sobriquet quand on te regarde.

-- Gobinet, je mettrai encore a sur votre mmoire...

-- Et Oscar t'aidera  faire l'addition... n'est-ce pas?

-- Certainement, et vous verrez le total... Je poserai l'un, et je
retiendrai l'autre... et l'autre, a ne sera pas vous.

-- Cleste, vous me faites de la peine... Je voulais vous dire que
votre nom anglique est en bisbille avec votre ravissante petite
mine bien autrement lutine que celle de la reine Bacchanal.

-- C'est ! maintenant, clinez-moi, sclrat.

-- Je te jure sur la tte abhorre de mon propritaire que si tu
voulais, tu aurais autant d'aplomb que la reine Bacchanal, ce qui
n'est pas peu dire!

-- Le fait est que, pour avoir de l'aplomb, la Bacchanal en a...
et un fier.

-- Sans compter qu'elle fascine les municipaux.

-- Et qu'elle magntise les sergents de ville.

-- Ils ont beau vouloir se fcher... elle finit toujours par les
faire rire...

-- Et ils l'appellent tous: _ma Reine._

-- Cette nuit encore... elle a charm un municipal, une vraie
rosire, ou plutt un rosier, dont la pudeur s'tait gendarme
(_gendarme! _avant les glorieuses, a aurait t un joli mot). Je
disais donc que la pudeur d'un municipal s'tait gendarme pendant
que la reine dansait son fameux pas de _la Tulipe orageuse._

-- Quelle contredanse!... Couche-tout-nu et la reine Bacchanal
ayant pour vis--vis Rose-Pompon et Nini-Moulin!

-- Et tous quatre frtillant des tulipes de plus en plus
orageuses.

--  propos, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit de Nini-Moulin?

-- Quoi donc?

-- Que c'est un homme de lettres qui fait des brochures pour la
religion?

-- Oui, c'est vrai; je l'ai vu souvent chez mon patron, o il se
fournit. Mauvais payeur... mais farceur!

-- Et il fait le dvot?

-- Je crois bien, quand il le faut; alors c'est M. Dumoulin gros
comme le bras, il roule des yeux, marche le cou de travers et les
pieds en dedans... Mais, une fois qu'il a fait sa parade, il
s'vapore dans les bals-cancans qu'il idoltre, et o les femmes
l'ont surnomm _Nini-Moulin_... joignez  ce signalement qu'il
boit comme un poisson, et vous connatrez le gaillard. Ce qui ne
l'empche pas d'crire dans les journaux religieux; aussi les
cagots, qu'il met encore plus souvent dedans qu'il ne s'y met lui-
mme, ne jurent que par lui. Faut voir ses articles ou ses
brochures (seulement les voir... pas les lire); on y parle 
chaque page du diable et de ses cornes... des fritures dsolantes
qui attendent les impies et les rvolutionnaires... de l'autorit
des vques, du pouvoir du pape... est-ce que je sais, moi?
Soiffard de Nini-Moulin... va!... Il leur en donne pour leur
argent...

-- Le fait est qu'il est soiffard et crnement chicard... Quels
avant-deux il bombardait avec la petite Rose-Pompon dans la
contredanse de _la Tulipe orageuse!_

-- Et quelle bonne tte il avait... avec son casque romain et ses
bottes  revers!...

-- Rose-Pompon danse joliment bien aussi; c'est potiquement
tortill...

-- Et idalement cancan!!

-- Oui, mais la reine Bacchanal est  six mille pieds au-dessus du
niveau du cancan ordinaire... J'en reviens toujours  son pas de
cette nuit, _la Tulipe orageuse._

-- C'tait  l'adorer.

--  la vnrer.

-- C'est--dire que si j'tais pre de famille, je lui confierais
l'ducation de mes fils!!

-- C'est  propos de ce pas-l que le municipal s'est fch d'un
ton de rosire gendarme.

-- Le fait est que le pas tait un peu raide.

-- Raide et raidissime; aussi le municipal s'approche d'elle et
lui dit: Ah! , voyons, ma reine, est-ce que c'est pour de bon,
ce pas-l? Mais non! guerrier pudique, rpond la reine; je
l'essaye seulement une fois tous les soirs afin de le bien danser
dans ma vieillesse. C'est un voeu que j'ai fait pour que vous
deveniez brigadier... Quelle drle de fille!

-- Moi, je ne comprends pas que a dure toujours avec Couche-tout-
nu.

-- Parce qu'il a t ouvrier?

-- Quelle btise! a nous irait bien,  nous autres tudiants ou
garons de magasin, de faire les fiers!... Non, je m'tonne de la
fidlit de la reine...

-- Le fait est que voil trois ou quatre bons mois...

-- Elle en est folle, et il en est bte.

-- a doit leur faire une drle de conversation.

-- Quelquefois je me demande o diable Couche-tout-nu prend
l'argent qu'il dpense... Il parat que c'est lui qui a pay les
frais de cette nuit, trois voitures  quatre chevaux, et le
rveille-matin pour vingt personnes,  dix francs par tte.

-- On dit qu'il a hrit... Aussi Nini-Moulin qui flaire les
festins et les bamboches, a fait connaissance avec lui cette
nuit... sans compter qu'il doit avoir des vues malhonntes sur la
reine Bacchanal.

-- Lui! ah bien, oui! il est trop laid; les femmes aiment 
l'avoir pour danseur... parce qu'il fait pouffer de rire la
galerie; mais voil tout. La petite Rose-Pompon, qui est si
gentille, l'a pris comme chaperon peu compromettant en l'absence
de son tudiant.

-- Ah!... les voitures! voil les voitures! cria la foule tout
d'une voix.

La Mayeux, force de rester auprs des masques, n'avait pas perdu
un mot de cet entretien pnible pour elle, car il s'agissait de sa
soeur, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps; non que la reine
Bacchanal et mauvais coeur, mais le tableau de la profonde misre
de la Mayeux, misre qu'elle avait partage, mais qu'elle n'avait
pas eu la force de supporter bien longtemps, causait  cette
joyeuse fille des accs de tristesse amre; elle ne s'y exposait
plus, ayant en vain voulu faire accepter  sa soeur des secours
que celle-ci avait toujours refuss, sachant que leur source ne
pouvait tre honorable.

-- Les voitures!... les voitures!... cria de nouveau la foule en
se portant en avant avec enthousiasme, de sorte que la Mayeux,
sans le vouloir, se trouva porte, au premier rang, parmi les gens
empresss de voir dfiler cette mascarade.

C'tait en effet un curieux spectacle. Un homme  cheval, dguis
en postillon, veste bleue brode d'argent, queue norme d'o
s'chappaient des flots de poudre, chapeau orn de rubans
immenses, prcdait la premire voiture, en faisant claquer son
fouet et criant  tue-tte:

-- Place! place  la reine Bacchanal et  sa cour! Dans ce landau
dcouvert, tran par quatre chevaux tiques monts par deux vieux
postillons vtus en diables, s'levait une vritable pyramide
d'hommes et de femmes, assis, debout, perchs, tous dans les
costumes les plus fous, les plus grotesques, les plus
excentriques: c'tait un incroyable fouillis de couleurs
clatantes, de fleurs, de rubans, d'oripeaux et de paillettes. De
ce monceau de formes et d'accoutrements bizarres sortaient des
ttes grotesques ou gracieuses, laides ou jolies; mais toutes
animes par l'excitation fbrile d'une folle ivresse, mais toutes
tournes par une expression d'admiration fanatique vers la seconde
voiture, o la reine Bacchanal trnait en souveraine, pendant
qu'on la saluait de ces cris rpts par la foule: Vive la reine
Bacchanal!!!

Cette seconde voiture, landau dcouvert comme la premire, ne
contenait que les quatre coryphes du pas de _la Tulipe orageuse_,
Nini-Moulin, Rose-Pompon, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal.

Dumoulin, cet crivain religieux qui voulait disputer
Mme de Sainte-Colombe  l'influence des amis de M. Rodin, son
patron; Dumoulin, surnomm Nini-Moulin, debout sur les coussins de
devant, et offert un magnifique sujet d'tude  Callot ou 
Gavarni, cet minent artiste qui joint  la verve mordante et  la
merveilleuse fantaisie de l'illustre caricaturiste la grce, la
posie et la profondeur d'Hogarth. Nini-Moulin, g de trente-cinq
ans environ, portait trs en arrire de la tte un casque romain
en papier d'argent; un plumeau  manche de bois rouge, surmont
d'une volumineuse touffe de plumes noires, tait plant sur le
ct de cette coiffure, dont il rompait agrablement les lignes
peut-tre trop classiques. Sous ce casque s'panouissait la face
la plus rubiconde, la plus rjouissante qui ait jamais t
empourpre par les esprits subtils d'un vin gnreux. Un nez trs
saillant, dont la forme primitive se dissimulait modestement sous
une luxuriante efflorescence de bourgeons iriss de rouge et de
violet, accentuait trs drolatiquement cette figure absolument
imberbe,  laquelle une large bouche  lvres paisses et vases
en rebord donnait une expression de jovialit surprenante, qui
rayonnait dans ses gros yeux gris  fleur de tte.

En voyant ce joyeux bonhomme  panse de Silne, on se demandait
comment il n'avait pas cent fois noy dans le vin ce fiel, cette
bile, ce venin dont dgouttaient ses pamphlets contre les ennemis
de l'ultramontanisme, et comment ses croyances catholiques
pouvaient surnager au milieu de ses dbordements bachiques et
chorgraphiques. Cette question et paru insoluble si l'on n'et
rflchi que les comdiens chargs des rles les plus noirs, les
plus odieux, sont souvent, au demeurant, les meilleurs fils du
monde.

Le froid tant assez vif, Nini-Moulin portait un carrick
entr'ouvert qui laissait voir sa cuirasse  cailles de poisson et
son maillot couleur de chair, tranch brusquement au-dessous du
mollet par le revers jaune de ses bottes. Pench en avant de la
voiture, il poussait des cris de sauvage entrecoups de ces mots:
Vive la reine Bacchanal! Aprs quoi il faisait grincer et
voluer rapidement une norme crcelle qu'il tenait  la main.

Couche-tout-nu, debout  ct de Nini-Moulin, faisait flotter un
tendard de soie blanche o taient crits ces mots: _Amour et
joie  la reine Bacchanal! _Couche-tout-nu avait vingt-cinq ans
environ; sa figure intelligente et gaie, encadre d'un collier de
favoris chtains, amaigrie par les veilles et par les excs,
exprimait un singulier mlange d'insouciance, de hardiesse, de
nonchaloir et de moquerie; mais aucune passion basse ou mchante
n'y avait encore laiss sa fatale empreinte. C'tait le type
parfait du Parisien, dans le sens qu'on donne  cette appellation,
soit  l'arme, soit en province, soit  bord des btiments de
guerre ou de commerce. Ce n'est pas un compliment, et pourtant
c'est bien loin d'tre une injure; c'est une pithte qui tient 
la fois du blme, de l'admiration et de la crainte; car si, dans
cette acception, le Parisien est souvent paresseux et insoumis, il
est habile  l'oeuvre, rsolu dans le danger, et toujours
terriblement railleur et goguenard. Couche-tout-nu tait costum,
comme on le dit vulgairement, en _fort: _veste de velours noir 
boutons d'argent, gilet carlate, pantalon  larges raies bleues,
chle faon cachemire pour ceinture  longs bouts flottants,
chapeau couvert de fleurs et de rubans. Ce dguisement seyait 
merveille  sa tournure dgage. Au fond de la voiture, debout sur
les coussins, se tenaient Rose-Pompon et la reine Bacchanal.

Rose-Pompon, ex-frangeuse de dix-sept ans, avait la plus gentille
et la plus drle de petite mine que l'on pt voir; elle tait
coquettement vtue d'un costume de dbardeur; sa perruque poudre
 blanc, sur laquelle tait crnement pos de ct un bonnet de
police orange et vert galonn d'argent, rendait encore plus vif
l'clat de ses grands yeux noirs et l'incarnat de ses joues
poteles; elle portait au cou une cravate orange comme sa ceinture
flottante; sa veste juste, ainsi que son troit gilet en velours
vert clair, garni de tresses d'argent, mettaient dans toute sa
valeur une taille charmante dont la souplesse devait se prter
merveilleusement aux volutions du pas de _la Tulipe orageuse_.
Enfin son large pantalon, de mme toffe et de mme couleur que la
veste, tait suffisamment indiscret.

La reine Bacchanal s'appuyait d'une main sur l'paule de Rose-
Pompon, qu'elle dominait de toute la tte. La soeur de la Mayeux
prsidait vritablement en souveraine  cette folle ivresse que sa
seule prsence semblait inspirer, tant son entrain, sa bruyante
animation, avaient d'influence sur son entourage. C'tait une
grande fille de vingt ans environ, leste et bien tourne, aux
traits rguliers,  l'air joyeux et tapageur; ainsi que sa soeur,
elle avait de magnifiques cheveux chtains et de grands yeux
bleus; mais au lieu d'tre doux et timides comme ceux de la jeune
ouvrire, ils brillaient d'une infatigable ardeur pour le plaisir.
Telle tait l'nergie de cette organisation vivace, que, malgr
plusieurs nuits et plusieurs jours passs en ftes continuelles,
son teint tait aussi pur, sa joue aussi rose, son paule aussi
frache, que si elle ft sortie le matin mme de quelque paisible
retraite. Son dguisement, quoique bizarre et d'un caractre
singulirement saltimbanque, lui seyait pourtant  merveille. Il
se composait d'une sorte de corsage juste en drap d'or et  longue
taille, garni de grosses bouffettes de rubans incarnats qui
flottaient sur ses bras nus, et d'une courte jupe, aussi en
velours incarnat, orne de passequilles et de paillettes d'or,
laquelle jupe ne descendait qu' moiti d'une jambe  la fois fine
et robuste, chausse de bas de soie blancs et de brodequins rouges
 talons de cuivre. Jamais danseuse espagnole n'a eu de taille
plus hardiment cambre, plus lastique et, pour ainsi dire, plus
frtillante que cette singulire fille, qui semblait possde du
dmon de la danse et du mouvement, car presque  chaque instant un
gracieux petit balancement de la tte, accompagn d'une lgre
ondulation des paules et des hanches, semblait suivre la cadence
d'un orchestre invisible dont elle marquait la mesure du bout de
son pied droit pos sur le rebord de la portire de la faon la
plus provocante, car la reine Bacchanal se tenait debout et
firement campe sur les coussins de la voiture. Une sorte de
diadme dor, emblme de sa bruyante royaut, orn de grelots
retentissants, ceignait son front; ses cheveux, natts en deux
grosses tresses, s'arrondissaient autour de ses joues vermeilles
et allaient se tordre derrire sa tte; sa main gauche reposait
sur l'paule de Rose-Pompon, et de la main droite elle tenait un
norme bouquet dont elle saluait la foule en riant aux clats.

Il serait difficile de rendre ce tableau si bruyant, si anim, si
fou, complt par une troisime voiture, remplie comme la premire
d'une pyramide de masques grotesques et extravagants.

Parmi cette foule rjouie, une seule personne contemplait cette
scne avec une tristesse profonde: c'tait la Mayeux, toujours
maintenue au premier rang des spectateurs, malgr ses efforts pour
sortir de la foule. Spare de sa soeur depuis bien longtemps,
elle la revoyait pour la premire fois dans toute la pompe de son
singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses
compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrire se
voilrent de larmes: quoique la reine Bacchanal part partager
l'tourdissante gaiet de ceux qui l'entouraient, quoique sa
figure ft radieuse, quoiqu'elle part jouir de tout l'clat d'un
luxe passager, elle la plaignait sincrement... elle... pauvre
malheureuse, presque vtue de haillons, qui venait au point du
jour chercher du travail pour la journe et pour la nuit... La
Mayeux avait oubli la foule pour contempler sa soeur, qu'elle
aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait 
plaindre... Les yeux fixs sur cette joyeuse et belle fille, sa
ple et douce figure exprimait une piti touchante, un intrt
profond et douloureux.

Tout  coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal
promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la
Mayeux...

-- Ma soeur!! s'cria Cphyse. (Nous l'avons dit, c'tait le nom
de la reine Bacchanal.) Ma soeur!...

Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal
abandonna son trne ambulant, heureusement alors immobile, et se
trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion.

Tout ceci s'tait pass si rapidement, que les compagnons de la
reine Bacchanal, encore stupfaits de la hardiesse de son saut
prilleux, ne savaient  quoi l'attribuer; les masques qui
entouraient la Mayeux s'cartrent frapps de surprise, et la
Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur,  qui elle rendait
ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait
bientt exciter l'tonnement et l'hilarit de la foule. Cphyse y
songea la premire, et, voulant pargner une humiliation  sa
soeur, elle se retourna vers la voiture et dit:

-- Rose-Pompon, jette-moi mon manteau... et vous, Nini-Moulin,
ouvrez vite la portire.

La reine Bacchanal reut le manteau. Elle en enveloppa prestement
la Mayeux, avant que celle-ci, stupfaite, et pu faire un
mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit:

-- Viens... viens...

-- Moi!... s'cria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?...

-- Il faut absolument que je te parle... je demanderai un
cabinet... o nous serons seules... Dpche-toi... bonne petite
soeur... Devant tout le monde... ne rsiste pas... viens...

La crainte de se donner en spectacle dcida la Mayeux, qui
d'ailleurs, tout tourdie de l'aventure, tremblante, effraye,
suivit presque machinalement sa soeur, qui l'entrana dans la
voiture, dont la portire venait d'tre ouverte par Nini-Moulin.
Le manteau de la reine Bacchanal cachant les pauvres vtements et
l'infirmit de la Mayeux, la foule n'eut pas  rire, et s'tonna
seulement de cette rencontre pendant que les voitures arrivaient 
la porte d'un traiteur de la place du Chtelet.



II. Les contrastes.

Quelques minutes aprs la rencontre de la Mayeux et de la reine
Bacchanal, les deux soeurs taient runies dans un cabinet de la
maison du traiteur.

-- Que je t'embrasse encore, dit Cphyse  la jeune ouvrire; au
moins maintenant nous sommes seules... tu n'as plus peur!...

Au mouvement que fit la reine Bacchanal pour serrer la Mayeux dans
ses bras, le manteau qui l'enveloppait tomba.  la vue de ces
misrables vtements qu'elle avait  peine eu le temps de
remarquer sur la place du Chtelet, au milieu de la foule, Cphyse
joignit les mains, et ne put retenir une exclamation de
douloureuse surprise. Puis, s'approchant de sa soeur pour la
contempler de plus prs, elle prit entre ses mains poteles les
mains maigres et glaces de la Mayeux, et examina pendant quelques
minutes, avec un chagrin croissant, cette malheureuse crature
souffrante, ple, amaigrie par les privations et par les veilles,
 peine vtue d'une mauvaise robe de toile use, rapice...

-- Ah! ma soeur! te voir ainsi! Et ne pouvant prononcer un mot de
plus, la reine Bacchanal se jeta au cou de la Mayeux en fondant en
larmes, et au milieu de ses sanglots elle ajouta:

-- Pardon!... pardon!...

-- Qu'as-tu, ma bonne Cphyse? dit la jeune ouvrire, profondment
mue, et se dgageant doucement des treintes de sa soeur. Tu me
demandes pardon... et de quoi?

-- De quoi? reprit Cphyse en relevant son visage inond de larmes
et pourpre de confusion. N'tait-il pas honteux  moi d'tre vtue
de ces oripeaux, de dpenser tant d'argent en folies... lorsque tu
es ainsi vtue, lorsque tu manques de tout... lorsque tu meurs
peut-tre de misre et de besoin? car je n'ai jamais vu ta pauvre
figure si ple, si fatigue...

-- Rassure-toi, ma bonne soeur... je ne me porte pas mal... j'ai
un peu veill cette nuit... voil pourquoi je suis ple... mais,
je t'en prie, ne pleure pas... tu me dsoles...

La reine Bacchanal venait d'arriver radieuse au milieu d'une foule
enivre, et c'tait la Mayeux qui la consolait... Un incident vint
encore rendre ce contraste plus frappant. On entendit tout  coup
des cris joyeux dans la salle voisine, et ces mots retentirent
prononcs avec enthousiasme:

-- Vive la reine Bacchanal!... vive la reine Bacchanal!... La
Mayeux tressaillit, et ses yeux se remplirent de larmes en voyant
sa soeur, qui, le visage cach dans ses mains, semblait crase de
honte.

-- Cphyse, lui dit-elle, je t'en supplie... ne t'afflige pas
ainsi... tu me ferais regretter le bonheur de cette rencontre, et
j'en suis si heureuse!... il y a si longtemps que je ne t'ai
vue... Mais qu'as-tu? dis-le-moi.

-- Tu me mprises peut-tre... et tu as raison, dit la reine
Bacchanal en essuyant ses yeux.

-- Te mpriser!... moi, mon Dieu!... et pourquoi?

-- Parce que je mne la vie que je mne... au lieu d'avoir comme
toi le courage de supporter la misre...

La douleur de Cphyse tait si navrante, que la Mayeux, toujours
indulgente et bonne, voulut avant tout consoler sa soeur, la
relever un peu  ses propres yeux, et lui dit tendrement:

-- En la supportant bravement pendant une anne, ainsi que tu l'as
fait, ma bonne Cphyse, tu as eu plus de mrite et de courage que
je n'en aurai, moi,  la supporter toute ma vie.

-- Ah! ma soeur... ne dis pas cela...

-- Voyons, franchement, reprit la Mayeux...  quelles tentations
une crature comme moi est-elle expose? Est-ce que naturellement
je ne recherche pas l'isolement et la solitude autant que tu
recherches la vie bruyante et le plaisir? Quels besoins ai-je,
chtive comme je suis? Bien peu me suffit...

-- Et ce peu tu ne l'as pas toujours?...

-- Non... mais il est des privations que moi, dbile et maladive,
je puis pourtant endurer mieux que toi... Ainsi la faim me cause
une sorte d'engourdissement... qui se termine par une grande
faiblesse... Toi... robuste et vivace... la faim t'exaspre... te
donne le dlire!... Hlas! tu t'en souviens?... combien de fois je
t'ai vue en proie  ces crises douloureuses... lorsque dans notre
triste mansarde...  la suite d'un chmage de travail... nous ne
pouvions pas mme gagner nos quatre francs par semaine, et que
nous n'avions rien... absolument rien  manger... car notre fiert
nous empchait de nous adresser aux voisins!...

-- Cette fiert-l, au moins tu l'as conserve, toi!

-- Et toi aussi... n'as-tu pas lutt autant qu'il est donn  une
crature humaine de lutter? Mais les forces ont un terme... Je te
connais bien, Cphyse... c'est surtout devant la faim que tu as
cd... devant la faim et cette pnible obligation d'un travail
acharn qui ne te donnait pas mme de quoi subvenir aux plus
indispensables besoins.

-- Mais toi... ces privations, tu les endurais, tu les endures
encore!

-- Est-ce que tu peux me comparer  toi? Tiens, dit la Mayeux en
prenant sa soeur par la main et la conduisant devant une glace
pose au-dessus d'un canap, regarde-toi... Crois-tu que Dieu, en
te faisant si belle, en te douant d'un sang vif et ardent, d'un
caractre joyeux, remuant, expansif, amoureux du plaisir, ait
voulu que ta jeunesse se passt au fond d'une mansarde glace,
sans jamais voir le soleil, cloue sur ta chaise, vtue de
haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu
nous a donn d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Mme
dans notre humble condition, la beaut n'a-t-elle pas besoin d'un
peu de parure? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouvement, de
plaisir et de gaiet? Tous les ges n'ont-ils pas besoin de
distractions et de repos? Tu aurais gagn un salaire suffisant
pour manger  ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par
semaine aprs un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour
te procurer la modeste et frache toilette que rclame si
imprieusement ton charmant visage, tu n'aurais rien demand de
plus, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois; tu as donc
cd  une ncessit irrsistible, parce que tes besoins sont plus
grands que les miens.

-- C'est vrai... rpondit la reine Bacchanal d'un air pensif: si
j'avais seulement trouv  gagner quarante sous par jour... ma vie
aurait t tout autre... car dans les commencements... vois-tu, ma
soeur, j'tais cruellement humilie de vivre aux dpens de
quelqu'un...

-- Aussi... as-tu t invinciblement entrane, ma bonne Cphyse;
sans cela je te blmerais au lieu de te plaindre... Tu n'as pas
choisi ta destine, tu l'as subie... comme je subis la mienne...

-- Pauvre soeur! dit Cphyse en embrassant tendrement la Mayeux,
toi si malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles... et ce
serait  moi de te plaindre...

-- Rassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon: s'il m'a
refus bien des avantages, il m'a donn mes joies comme il t'a
donn les tiennes...

-- Tes joies?

-- Oui, et de grandes... Sans elles... la vie me serait trop
lourde... je n'aurais pas le courage de la supporter...

-- Je te comprends, dit Cphyse avec motion, tu trouves encore
moyen de te dvouer pour les autres, et cela adoucit tes chagrins.

-- Je fais du moins tout mon possible pour cela, quoique je puisse
bien peu; mais aussi quand je russis, ajouta la Mayeux en
souriant doucement, je suis heureuse et fire comme une pauvre
petite fourmi qui, aprs bien des peines, a apport un gros brin
de paille au nid commun... Mais ne parlons plus de moi...

-- Si... parlons-en, je t'en prie, et au risque de te fcher,
reprit timidement la reine Bacchanal, je vais te faire une
proposition que tu as dj repousse... Jacques[13]
a, je crois, encore de l'argent... nous le dpensons en folies...
donnant  et l  de pauvres gens quand l'occasion se
rencontre... Je t'en supplie, laisse-moi venir  ton aide... je le
vois  ta pauvre figure, tu as beau vouloir me le cacher, tu
t'puises  force de travail.

-- Merci, ma chre Cphyse... je connais ton bon coeur; mais je
n'ai besoin de rien... Le peu que je gagne me suffit.

-- Tu me refuses... dit tristement la reine Bacchanal, parce que
tu sais que mes droits sur cet argent ne sont pas honorables...
Soit!... je comprends ton scrupule... Mais, du moins, accepte un
service de Jacques... il a t ouvrier comme nous... Entre
camarades... on s'aide... Je t'en supplie, accepte... ou je
croirai que tu me ddaignes...

-- Et moi, je croirai que tu me mprises si tu insistes, ma bonne
Cphyse, dit la Mayeux d'un ton  la fois si ferme et si doux que
la reine Bacchanal vit que toute insistance serait inutile...

Elle baissa tristement la tte et une larme roula de nouveau dans
ses yeux.

-- Mon refus t'afflige, dit la Mayeux en lui prenant la main; j'en
suis dsole, mais rflchis... et tu me comprendras...

-- Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume aprs un
moment de silence, tu ne peux pas accepter... de secours de mon
amant... c'tait t'outrager que de te le proposer... Il y a des
positions si humiliantes, qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on
voudrait faire.

-- Cphyse... je n'ai pas voulu te blesser... tu le sais bien.

-- Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si tourdie, si
gaie que je sois, j'ai quelquefois... des moments de rflexion,
mme au milieu de mes joies les plus folles... et ces moments-l
sont rares, heureusement.

-- Et  quoi penses-tu alors?

-- Je pense que la vie que je mne n'est gure honnte; alors je
veux demander  Jacques une petite somme d'argent, seulement de
quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller
te rejoindre et de me remettre peu  peu  travailler.

-- Eh bien!... cette ide est bonne... pourquoi ne la suis-tu pas?

-- Parce qu'au moment d'excuter ce projet, je m'interroge
sincrement, et le courage me manque; je le sens, jamais je ne
pourrai reprendre l'habitude du travail, et renoncer  cette vie,
tantt riche comme aujourd'hui, tantt prcaire... mais au moins
libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois
prfrable  celle que je mnerais en gagnant quatre francs par
semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intrt ne m'a guide; plusieurs
fois j'ai refus de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose
pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas; jamais je n'ai rien
demand pour moi. Jacques a peut-tre dpens dix mille francs
depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises
chambres  peine meubles, car nous vivons toujours dehors, comme
des oiseaux; heureusement, quand je l'ai aim, il ne possdait
rien du tout; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on
m'avait donns, et mis cette somme  la loterie; comme les fous
ont toujours du bonheur, j'ai gagn quatre mille francs. Jacques
tait aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous
sommes dit: nous nous aimons bien; tant que l'argent durera, nous
irons; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous
serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou
bien nous nous aimerons encore; alors, pour rester ensemble, nous
essayerons de nous remettre au travail: si nous ne le pouvons pas,
et que nous tenions toujours  ne pas nous sparer... un boisseau
de charbon fera notre affaire.

-- Grand Dieu! s'cria la Mayeux en plissant.

-- Rassure-toi donc... nous n'avons pas  en venir l... il nous
restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui
m'avait fait la cour, mais qui tait si laid que a m'empchait de
voir qu'il tait riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a
engage ... Mais pourquoi t'ennuyer de ces dtails... En deux
mots, on a prt de l'argent  Jacques sur quelque chose comme des
droits assez douteux, dit-on, qu'il avait  une succession...
C'est avec cet argent-l que nous nous amusons... tant qu'il y en
aura... a ira...

-- Mais, ma bonne Cphyse, au lieu de dpenser si follement cet
argent, pourquoi ne pas le placer... et te marier avec Jacques...
puisque tu l'aimes!

-- Oh! d'abord, vois-tu, rpondit en riant la reine Bacchanal,
dont le caractre insouciant et gai reprenait le dessus, placer de
l'argent, a ne vous procure aucun agrment... on a pour tout
amusement  regarder un petit morceau de papier qu'on vous donne
en change de ces belles pices d'or avec lesquelles on a mille
plaisirs... Quant  me marier, certainement j'aime Jacques comme
je n'ai jamais aim personne; pourtant il me semble que, si
j'tais marie avec lui, tout notre bonheur s'en irait; car enfin,
comme mon amant, il n'a rien  me dire du pass; mais, comme mon
mari, il me le reprocherait tt ou tard, et si ma conduite mrite
des reproches, j'aime mieux me les adresser moi-mme, j'y mettrai
des formes.

--  la bonne heure, folle que tu es... mais cet argent ne durera
pas toujours... Aprs... comment ferez-vous?

-- Aprs... ah bah! aprs... c'est dans la lune... Demain me
parat toujours devoir arriver dans cent ans... S'il fallait se
dire qu'on mourra un jour... a ne serait pas la peine de vivre...

L'entretien de Cphyse et de la Mayeux fut de nouveau interrompu
par un tapage effroyable que dominait le bruit aigu et perant de
la crcelle de Nini-Moulin; puis  ce tumulte succda un choeur de
cris inhumains au milieu duquel on distinguait ces mots qui firent
trembler les vitres:

-- La reine Bacchanal!... la reine Bacchanal!!

La Mayeux tressaillit  ce bruit soudain.

-- C'est encore ma cour qui s'impatiente, lui dit Cphyse en riant
cette fois.

-- Mon Dieu! s'cria la Mayeux avec effroi, si on allait venir te
chercher ici?...

-- Non, non, rassure-toi.

-- Mais si... entends-tu ces pas!... on marche dans le corridor...
on approche... Oh! je t'en conjure, ma soeur, fais que je puisse
m'en aller seule... sans tre vue de tout ce monde.

Au moment o la porte s'ouvrait, Cphyse y courut. Elle vit dans
le corridor une dputation  la tte de laquelle marchaient Nini-
Moulin, arm de sa formidable crcelle, Rose-Pompon et Couche-
tout-nu.

-- La reine Bacchanal! ou je m'empoisonne avec un verre d'eau,
cria Nini-Moulin.

-- La reine Bacchanal! ou j'affiche mes bans  la mairie avec
Nini-Moulin! cria la petite Rose-Pompon d'un air dtermin.

-- La reine Bacchanal! ou sa cour s'insurge et vient l'enlever!
dit une autre voix.

-- Oui, oui, enlevons-la, rpta un choeur formidable.

-- Jacques... entre seul, dit la reine Bacchanal malgr ces
sommations pressantes. Puis, s'adressant  sa cour d'un ton
majestueux:

-- Dans dix minutes, je suis  vous, et alors, tempte infernale!

-- Vive la reine Bacchanal!! cria Dumoulin en agitant sa crcelle
et en se retirant, suivi de la dputation, pendant que Couche-
tout-nu entrait seul dans le cabinet.

-- Jacques, c'est ma bonne soeur, lui dit Cphyse.

-- Enchant de vous voir, mademoiselle, dit Jacques cordialement,
et doublement enchant, car vous allez me donner des nouvelles du
camarade Agricol... Depuis que je joue au millionnaire, nous ne
nous voyons plus, mais je l'aime toujours comme un bon et grave
compagnon... Vous demeurez dans sa maison... Comment va-t-il?

-- Hlas! monsieur... il est arriv bien des malheurs  lui et 
sa famille... il est en prison.

-- En prison! s'cria Cphyse.

-- Agricol... en prison!... lui! et pourquoi? dit Couche-tout-nu.

-- Pour un dlit politique qui n'a rien de grave. On avait espr
le faire mettre en libert sous caution...

-- Sans doute... pour cinq cents francs, je connais a... dit
Couche-tout-nu...

-- Malheureusement cela a t impossible; la personne sur laquelle
on comptait...

La reine Bacchanal interrompit la Mayeux en disant  Couche-tout-
nu:

-- Jacques... tu entends... Agricol... en prison... pour cinq
cents francs.

-- Pardieu! je t'entends et je te comprends, tu n'as pas besoin de
me faire de signes... Pauvre garon! et il fait vivre sa mre!

-- Hlas! oui, monsieur, et c'est d'autant plus pnible que son
pre est arriv de Russie, et que sa mre...

-- Tenez, mademoiselle, dit Couche-tout-nu en interrompant encore
la Mayeux et lui donnant une bourse, prenez... tout est pay
d'avance ici. Voil le restant de mon sac; il y a l dedans vingt-
cinq ou trente napolons; je ne peux pas mieux les finir qu'en
m'en servant pour un camarade dans la peine. Donnez-les au pre
d'Agricol; il fera les dmarches ncessaires, et demain Agricol
sera  sa forge... o j'aime mieux qu'il soit que moi.

-- Jacques, embrasse-moi tout de suite, dit la reine Bacchanal.

-- Tout de suite, et encore, et toujours, dit Jacques en
embrassant joyeusement la reine.

La Mayeux hsita un moment; mais songeant qu'aprs tout cette
somme, qui allait tre follement dissipe, pouvait rendre la vie
et l'espoir  la famille d'Agricol, songeant enfin que ces cinq
cents francs, remis plus tard  Jacques, lui seraient peut-tre
alors d'une utile ressource, la jeune fille accepta, et, les yeux
humides, dit en prenant la bourse:

-- Monsieur Jacques, j'accepte... vous tes gnreux et bon: le
pre d'Agricol aura du moins aujourd'hui cette consolation  de
bien cruels chagrins... Merci, oh! merci.

-- Il n'y a pas besoin de me remercier, mademoiselle... on a de
l'argent, c'est pour les autres comme pour soi...

Les cris recommencrent plus furieux que jamais, et la crcelle de
Nini-Moulin grina d'une faon dplorable.

-- Cphyse... ils vont tout briser l-dedans si tu ne viens pas,
et maintenant je n'ai plus de quoi payer la casse, dit Couche-
tout-nu. Pardon, mademoiselle, ajouta-t-il en riant, mais, vous le
voyez, la royaut a ses devoirs...

Cphyse, mue, tendit les bras  la Mayeux, qui s'y jeta en
pleurant de douces larmes.

-- Et maintenant, dit-elle  sa soeur, quand te reverrai-je?

-- Bientt... quoique rien ne me fasse plus de peine que de te
voir dans une misre que tu ne veux pas me permettre de
soulager...

-- Tu viendras? tu me le promets?

-- C'est moi qui vous le promets pour elle, dit Jacques, nous
irons vous voir, vous et votre voisin Agricol.

-- Allons... retourne  la fte, Cphyse... amuse-toi de bon
coeur... tu le peux... car M. Jacques va rendre une famille bien
heureuse...

Ce disant, et aprs que Couche-tout-nu se ft assur qu'elle
pouvait descendre sans tre vue de ses joyeux et bruyants
compagnons, la Mayeux descendit furtivement, bien empresse de
porter au moins une bonne nouvelle  Dagobert, mais voulant
auparavant se rendre rue de Babylone, au pavillon nagure occup
par Adrienne de Cardoville. On saura plus tard la cause de la
dtermination de la Mayeux.

Au moment o la jeune fille sortait de chez le traiteur, trois
hommes bourgeoisement et confortablement vtus parlaient bas et
paraissaient se consulter en regardant la maison du traiteur.
Bientt un quatrime homme descendit prcipitamment l'escalier du
traiteur.

-- Eh bien? dirent les trois autres avec anxit.

-- Il est l...

-- Tu en es sr?

-- Est-ce qu'il y a deux Couche-tout-nu sur la terre? rpondit
l'autre; je viens de le voir; il est dguis en fort... ils sont
attabls pour trois heures au moins.

-- Allons... attendez-moi l, vous autres... dissimulez-vous le
plus possible... Je vas chercher le chef de file, et l'affaire est
dans le sac.

Et, disant ces mots, l'un des hommes disparut en courant dans une
rue qui aboutissait sur la place.

 ce moment, la reine Bacchanal entrait dans la salle du banquet,
accompagne de Couche-tout-nu, et fut salue par les acclamations
les plus frntiques.

-- Maintenant, s'cria Cphyse avec une sorte d'entranement
fbrile et comme si elle et cherch  s'tourdir, maintenant, mes
amis, temptes, ouragans, bouleversements, dchanements et autres
tremblements...

Puis, tendant son verre  Nini-Moulin, elle dit:

--  boire!

-- Vive la reine! cria-t-on tout d'une voix.



III. Le rveille-matin.

La reine Bacchanal, ayant en face d'elle Couche-tout-nu et Rose-
Pompon, Nini-Moulin  sa droite, prsidait au repas dit _rveille-
matin_, gnreusement offert par Jacques  ses compagnons de
plaisir.

Ces jeunes gens et ces jeunes filles semblaient avoir oubli les
fatigues d'un bal commenc  onze heures du soir et termin  six
heures du matin; tous ces couples, aussi joyeux qu'amoureux et
infatigables, riaient, mangeaient, buvaient, avec une ardeur
juvnile et pantagrulique; aussi, pendant la premire partie du
repas, on _causa_ peu, on n'entendit que le bruit du choc des
verres et des assiettes.

La physionomie de la reine Bacchanal tait moins joyeuse, mais
beaucoup plus anime que de coutume; ses joues colores, ses yeux
brillants annonaient une surexcitation fbrile; elle voulait
s'tourdir  tout prix; son entretien avec sa soeur lui revenait
quelquefois  l'esprit, elle tchait d'chapper  ces tristes
souvenirs.

Jacques regardait Cphyse de temps  autre avec une adoration
passionne; car, grce  la singulire conformit de caractre,
d'esprit, de gots, qui existait entre lui et la reine Bacchanal,
leur liaison avait des racines beaucoup plus profondes et plus
solides que n'en ont d'ordinaire ces attachements phmres bass
sur le plaisir. Cphyse et Jacques ignoraient mme toute la
puissance d'un amour jusqu'alors environn de joies et de ftes et
que nul vnement sinistre n'avait encore contrari.

La petite Rose-Pompon, veuve depuis quelques jours d'un tudiant
qui, afin de pouvoir terminer dignement son carnaval, tait
retourn dans sa province pour soutirer quelque argent  sa
famille sous un de ces fabuleux prtextes dont la tradition se
conserve et se cultive soigneusement dans les coles de droit et
de mdecine, Rose-Pompon, par un exemple de fidlit rare, et ne
voulant pas se compromettre, avait choisi pour chaperon
l'inoffensif Nini-Moulin.

Ce dernier, dbarrass de son casque, montrait une tte chauve
entoure d'un bordure de cheveux noirs et crpus assez longs
derrire la nuque. Par un phnomne bachique trs remarquable, 
mesure que l'ivresse le gagnait, une sorte de zone empourpre
comme sa face panouie gagnait peu  peu son front et envahissait
la blancheur luisante de son crne. Rose-Pompon, connaissant la
signification de ce symptme, le fit remarquer  la _socit_, et
s'cria en riant aux clats:

-- Nini-Moulin, prends garde! la mare du vin monte drlement!!

-- Quand il en aura par-dessus la tte... il sera noy! ajouta la
reine Bacchanal.

--  reine! ne cherchez pas  me distraire... je mdite...
rpondit Dumoulin, qui commenait  tre ivre, et qui tenait  la
main, en guise de coupe antique, un bol  punch rempli de vin, car
il mprisait les verres ordinaires, qu'il appelait
ddaigneusement, en raison de leur mdiocre capacit, des
_gorgettes_.

-- Il mdite... reprit Rose-Pompon; Nini-Moulin mdite,
attention!...

-- Il mdite... il est donc malade?

-- Qu'est-ce qu'il mdite? un pas chicard?

-- Une pose anacrontique et dfendue?

-- Oui, je mdite, reprit gravement Dumoulin, je mdite sur le vin
en gnral et en particulier... le vin, dont le divin Bossuet
(Dumoulin avait l'norme inconvnient de citer Bossuet lorsqu'il
tait ivre), le vin dont le divin Bossuet, qui tait connaisseur,
a dit:

-- Dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse
spirituelle[14] (quand on a de l'esprit, bien
entendu), ajouta Nini-Moulin en manire de parenthse.

-- Alors j'adore ton Bossuet, dit Rose-Pompon.

-- Quant  ma mditation particulire, elle porte sur la question
de savoir si le vin des noces de Cana tait rouge ou blanc...
Tantt j'interroge le vin blanc, tantt le rouge... tantt tous
les deux  la fois.

-- C'est aller au fond de la question, dit Couche-tout-nu.

-- Et surtout au fond des bouteilles, dit la reine Bacchanal.

-- Comme vous le dites,  majest!... et j'ai dj dit,  force
d'expriences et de recherches, une grande dcouverte,  savoir
que si le vin des noces de Cana tait rouge...

-- Il n'tait pas blanc, dit judicieusement Rose-Pompon.

-- Et si j'arrivais  la conviction qu'il n'tait ni blanc, ni
rouge? demanda Dumoulin d'un air magistral.

-- C'est que vous seriez gris, mon gros, rpondit Couche-tout-nu.

-- L'poux de la reine dit vrai... Voil ce qui arrive lorsqu'on
est trop altr de science; mais c'est gal, d'tudes en tudes
sur cette question,  laquelle j'ai vou ma vie, j'atteindrai la
fin de ma respectable carrire, en donnant  ma soif une couleur
suffisamment historique... tho... lo... gique et ar... cho...
lo... gique.

Il faut renoncer  peindre la rjouissante grimace et le non moins
rjouissant accent avec lequel Dumoulin pronona et scanda ces
derniers mots, qui provoqurent une hilarit prolonge.

-- _Archologipe_... dit Rose-Pompon, qu'est-ce que c'est que a?
a a-t-il une queue? a va-t-il sur l'eau?

-- Laisse donc, reprit la reine Bacchanal, ce sont des mots de
savant ou d'escamoteur, c'est comme les tournures en crinoline...
a bouffe... et voil tout... J'aime mieux boire... Versez, Nini-
Moulin... du champagne. Rose-Pompon,  la sant de ton Philmon...
 son retour!...

-- Buvons plutt au succs de la carotte de longueur qu'il espre
tirer  son embtante et pingre famille pour finir son carnaval,
dit Rose-Pompon; heureusement son plan de carotte n'est pas
mauvais...

-- Rose-Pompon! s'cria Nini-Moulin, si vous avez commis ce
calembour avec ou sans intention, venez m'embrasser... ma fille.

-- Merci!... et mon poux, qu'est-ce qu'il dirait?

-- Rose-Pompon... je veux vous rassurer... saint Paul... entendez-
vous, l'aptre saint Paul...

-- Eh bien! aprs... bon aptre?

-- Saint Paul a dit formellement que ceux qui sont maris doivent
vivre comme _s'ils n'avaient pas de femmes..._

_-- _Qu'est-ce que a me fait  moi?... a regarde Philmon.

-- Oui, reprit Nini-Moulin. Mais le divin Bossuet, tout
gobichonneur, et chafriolant ce jour-l, ajoute, en citant saint
Paul: _Et, par consquent, les femmes maries doivent vivre comme
n'ayant pas de maris__[15]_... Il ne me reste plus qu' vous tendre
d'autant plus les bras,  Rose-Pompon! que Philmon n'est pas mme
votre poux...

-- Je ne dis pas; mais vous tes trop laid!...

-- C'est une raison... Alors je bois  la sant du plan de
Philmon!... Faisons nos voeux pour qu'il produise une carotte
monstre!...

--  la bonne heure, dit Rose-Pompon;  la sant de cet
intressant lgume, si ncessaire  l'existence des tudiants!

-- Et autres carotivores! ajouta Dumoulin.

Ce toast, rempli d'-propos, fut accueilli d'unanimes
acclamations.

-- Avec la permission de Sa Majest et de sa cour, reprit
Dumoulin, je propose un toast  la russite d'une chose qui
m'intresse et qui a quelque ressemblance analogique avec la
carotte de Philmon... J'ai dans l'ide que ce toast me portera
bonheur.

-- Voyons la chose...

-- Eh bien!  la sant de mon mariage! dit Dumoulin en se levant.

Ces mots provoqurent une explosion de cris, d'clats de rire, de
trpignements formidables. Nini-Moulin criait, trpignait, riait
plus fort que les autres, ouvrant une bouche norme, et ajoutant 
ce tintamarre assourdissant le bruit aigu de sa crcelle, qu'il
reprit sous sa chaise o il l'avait dpose.

Lorsque cet ouragan fut un peu calm, la reine Bacchanal se leva
et dit:

-- Je bois  la sant de la future Mme _Nini-Moulin_.

--  reine! vos procds me touchent si sensiblement que je vous
laisse lire au fond de mon coeur le nom de mon pouse future,
s'cria Dumoulin: elle se nomme Mme veuve Honore-Modeste-
Messaline-Angle de la Sainte-Colombe.

-- Bravo!... bravo!...

-- Elle a soixante ans, et plus de mille livres de rente qu'elle
n'a de poils  la moustache grise et de rides au visage; son
embonpoint est si imposant qu'une de ses robes pourrait servir de
tente  l'honorable socit: aussi j'espre vous prsenter ma
future pouse le mardi gras en costume de bergre qui vient de
dvorer son troupeau; on voulait la convertir, mais je me charge
de la divertir, elle aimera mieux a; il faut donc que vous
m'aidiez  la plonger dans les bouleversements les plus bachiques
et les plus cancaniques.

-- Nous la plongerons dans tout ce que vous voudrez.

-- C'est le cancan en cheveux blancs! chantonna Rose-Pompon sur un
air connu.

-- a imposera aux sergents de ville.

-- On leur dira: Respectez-la... votre mre aura peut-tre un
jour son ge.

Tout  coup la reine Bacchanal se leva. Sa physionomie avait une
singulire expression de joie amre et sardonique; d'une main elle
tenait son verre plein.

-- On dit que le cholra approche avec ses bottes de sept
lieues... s'cria-t-elle. Je bois au cholra!

Et elle but. Malgr la gaiet gnrale, ces mots firent une
impression sinistre, une sorte de frisson lectrique parcourut
l'assemble; presque tous les visages devinrent tout  coup
srieux.

-- Ah! Cphyse... dit Jacques d'un ton de reproche.

-- Au cholra! reprit intrpidement la reine Bacchanal: qu'il
pargne ceux qui ont envie de vivre... et qu'il fasse mourir
ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!...

Jacques et Cphyse changrent rapidement un regard, qui chappa 
leurs joyeux compagnons, et pendant quelque temps la reine
Bacchanal resta muette et pensive.

-- Ah! comme a... c'est diffrent, reprit Rose-Pompon d'un air
crne. Au cholra!... afin qu'il n'y ait plus que de bons enfants
sur la terre.

Malgr cette variante, l'impression restait toujours sourdement
pnible. Dumoulin voulut couper court  ce triste sujet
d'entretien, et s'cria:

-- Au diable les morts! vivent les vivants! Et  propos de vivants
et de bons vivants, je demanderai  porter une sant chre  notre
reine, la sant de notre amphitryon; malheureusement j'ignore son
respectable nom, puisque j'ai seulement l'avantage de le connatre
depuis cette nuit; il m'excusera donc si je me borne  porter la
sant de Couche-tout-nu, nom qui n'effarouche en rien ma pudeur,
car Adam ne se couchait jamais autrement. Va donc pour Couche-
tout-nu.

-- Merci, mon gros, dit Jacques, si j'oubliais votre nom, moi, je
vous appellerais _Qui-veut-boire_, et je suis bien sr que vous
rpondriez: Prsent!

-- Prsent... prsentissime, dit Dumoulin en faisant le salut
militaire d'une main et tenant son bol de l'autre.

-- Du reste, quand on a trinqu ensemble, reprit cordialement
Couche-tout-nu, il faut se connatre  fond... Je me nomme Jacques
Rennepont.

-- Rennepont! s'cria Dumoulin en paraissant frapp de ce nom,
malgr sa demi-ivresse; vous vous appelez Rennepont!

-- Tout ce qu'il y a de plus Rennepont... a vous tonne!

-- C'est qu'il y a une ancienne famille de ce nom... les comtes de
Rennepont.

-- Ah bah! vraiment! dit Couche-tout-nu en riant.

-- Les comtes de Rennepont, qui sont aussi ducs de Cardoville,
ajouta Dumoulin.

-- Ah ! voyons, mon gros, est-ce que je vous fais l'effet de
devoir le jour  une pareille famille... moi, ouvrier en goguette
et en gogailles!

-- Vous!... ouvrier! Ah , mais nous tombons dans _les Mille et
une Nuits!_ s'cria Dumoulin de plus en plus surpris; vous nous
payez un repas de Balthazar avec accompagnement de voitures 
quatre chevaux... et vous tes ouvrier!... Dites-moi vite votre
mtier... j'en suis, et j'abandonne la vigne du Seigneur o je
provigne tant bien que mal.

-- Ah a! n'allez pas croire, dites donc, que je suis ouvrier en
billets de banque et en monnaie _trompe-l'oeil!_ dit Jacques en
riant.

-- Ah! camarade... une telle supposition...

-- Est pardonnable  voir le train que je mne... Mais je vais
vous rassurer... Je dpense un hritage.

-- Vous mangez et vous buvez un oncle, sans doute! dit
gracieusement Dumoulin.

-- Ma foi... je n'en sais rien...

-- Comment! vous ignorez l'espce de ce que vous mangez!

-- Figurez-vous d'abord que mon pre tait chiffonnier...

-- Ah! diable!... dit Dumoulin, assez dcontenanc, quoiqu'il ft
assez gnralement peu scrupuleux sur le choix de ses compagnons
de bouteille; mais, son premier tonnement pass, il reprit avec
une amnit charmante:

-- Mais il y a des chiffonniers du plus haut mrite...

-- Pardieu, vous croyez rire... dit Jacques, et pourtant vous avez
raison; mon pre tait un homme d'un fameux mrite, allez!! Il
parlait grec et latin comme un vrai savant, et il me disait
toujours que pour les mathmatiques il n'avait pas son pareil...
sans compter qu'il avait beaucoup voyag...

-- Mais alors, reprit Dumoulin que la surprise dgrisait, vous
pourriez bien tre de la famille des comtes de Rennepont.

-- Dans ce cas-l, dit Rose-Pompon en riant, votre pre
_chiffonnait_ en amateur, et pour l'honneur.

-- Non! non! misre de Dieu! c'tait bien pour vivre, reprit
Jacques; mais dans sa jeunesse il avait t  son aise...  ce
qu'il parat, ou plutt  ce qu'il ne paraissait plus. Dans son
malheur, il s'tait adress  un parent riche qu'il avait; mais le
parent riche lui avait dit: Merci! Alors il a voulu utiliser son
grec, son latin et ses mathmatiques. Impossible. Il parat que
dans ces temps-l Paris grouillait de savants. Alors, plutt que
de crever de faim il a cherch son pain au bout de son crochet, et
il l'a, ma foi, trouv; car j'en ai mang pendant deux ans,
lorsque je suis venu vivre avec lui aprs la mort d'une tante avec
qui j'habitais  la campagne.

-- Votre respectable pre tait alors une manire de philosophe,
dit Dumoulin; mais  moins qu'il n'ait trouv un hritage au coin
d'une borne... je ne vois pas venir l'hritage dont vous parlez.

-- Attendez donc la fin de la chanson.  l'ge de douze ans je
suis entr apprenti dans la fabrique de M. Tripeaud; deux ans
aprs, mon pre est mort d'accident, me laissant le mobilier de
notre grenier: une paillasse, une chaise et une table; de plus,
dans une mauvaise bote  eau de Cologne, des papiers,  ce qu'il
parat, crits en anglais, et une mdaille de bronze qui, avec sa
chane, pouvait bien valoir dix sous... Il ne m'avait jamais parl
de ces papiers. Ne sachant  quoi ils taient bons, je les avais
laisss au fond d'une vieille malle au lieu de les brler; bien
m'en a pris, car, sur ces papiers-l, on m'a prt de l'argent.

-- Quel coup du ciel! dit Dumoulin. Ah , mais on savait donc que
vous les aviez?

-- Oui, un de ces hommes qui sont  la piste des vieilles crances
est venu trouver Cphyse, qui m'en a parl; aprs avoir lu les
papiers, l'homme m'a dit que l'affaire tait douteuse, mais qu'il
me prterait dessus dix mille francs, si je voulais... Dix mille
francs!... c'tait un trsor... j'ai accept tout de suite...

-- Mais vous auriez d penser que ces crances devaient avoir une
assez grande valeur...

-- Ma foi, non... puisque mon pre, qui devait en savoir la
valeur, n'en avait pas tir parti... et puis, dix mille francs en
beaux et bons cus... qui vous tombent on ne sait d'o... a se
prend toujours, et tout de suite... et j'ai pris... Seulement,
l'agent d'affaires m'a fait signer une lettre de change de... de
garantie... oui, c'est a, de garantie.

-- Vous l'avez signe?

-- Qu'est-ce que a me faisait?... c'tait une pure formalit, m'a
dit l'homme d'affaires; et il disait vrai, puisqu'elle est chue
il y a une quinzaine de jours et que je n'en ai pas entendu
parler... Il me reste encore un millier de francs chez l'agent
d'affaires, que j'ai pris pour caissier, vu qu'il avait la
caisse... Et voil, mon gros, comment je ribote  mort du matin au
soir depuis mes dix mille francs, joyeux comme un pinson d'avoir
quitt mon gueux de bourgeois, M. Tripeaud.

En prononant ce nom, la physionomie de Jacques, jusqu'alors
joyeuse, s'assombrit tout  coup. Cphyse, qui n'tait plus sous
l'impression pnible qui l'avait un moment absorbe, regarda
Jacques avec inquitude, car elle savait  quel point le nom de
Tripeaud l'irritait.

-- M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu, en voil un qui rendrait
les bons mchants, et les mchants pires... On dit: bon cavalier
bon cheval; on devrait dire: bon matre, bon ouvrier... Misre de
Dieu! quand je pense  cet homme-l!... Et Couche-tout-nu frappa
violemment du poing sur la table.

-- Voyons, Jacques, pense  autre chose, dit la reine Bacchanal.
Rose-Pompon... fais-le donc rire...

-- Je n'en ai plus envie, de rire, rpondit Jacques d'un ton
brusque et encore anim par l'exaltation du vin, c'est plus fort
que moi; quand je pense  cet homme-l... je m'exaspre! Fallait
l'entendre: Gredins d'ouvriers... canaille d'ouvriers! _ils
crient qu'ils n'ont pas de pain dans le ventre_, disait
M. Tripeaud, _eh bien! on leur y mettra des
baonnettes__[16]__!_... a les calmera... Et les enfants...
dans sa fabrique... fallait les voir... pauvres petits...
travaillant aussi longtemps que des hommes... s'extnuant et
crevant  la douzaine... Mais, bah! aprs tout, ceux-l morts, il
en venait toujours bien d'autres... Ce n'est pas comme des
chevaux, qu'on ne peut remplacer qu'en payant.

-- Allons, dcidment, vous n'aimez pas votre ancien patron, dit
Dumoulin, de plus en plus surpris de l'air sombre et soucieux de
son amphitryon, et regrettant que la conversation et pris ce tour
srieux; aussi dit-il quelques mots  l'oreille de la reine
Bacchanal, qui lui rpondit par un signe d'intelligence.

-- Non... je n'aime pas M. Tripeaud, reprit Couche-tout-nu; je le
hais, savez-vous pourquoi! c'est de sa faute autant que de la
mienne si je suis devenu un bambocheur. Je ne dis pas a pour me
vanter, mais c'est vrai... tant gamin et apprenti chez lui,
j'tais tout coeur, tout ardeur, et si enrag pour l'ouvrage que
j'tais ma chemise pour travailler; c'est mme  propos de a
qu'on m'a baptis Couche-tout-nu... Eh bien! j'avais beau me tuer,
m'reinter... jamais un mot pour m'encourager; j'arrivais le
premier  l'atelier, j'en sortais le dernier... rien; on ne s'en
apercevait seulement pas. Un jour je suis bless sur la
mcanique... on me porte  l'hpital... j'en sors... tout faible
encore; c'est gal, je reprends mon travail... je ne me rebutais
pas; les autres, qui savaient de quoi il retournait et qui
connaissaient le patron, avaient beau me dire: Est-il serin de
s'chiner ainsi, ce petit-l!... qu'est-ce qu'il en retirera!...
Mais fais donc ton ouvrage tout juste, imbcile, il n'en sera ni
plus ou moins. C'est gal, j'allais toujours; enfin un jour, un
vieux brave homme, qu'on appelait le pre Arsne -- il travaillait
depuis longtemps dans la maison et c'tait un modle de conduite -
- un jour donc, le pre Arsne est mis  la porte, parce que ses
forces diminuaient trop. C'tait pour lui le coup de la mort; il
avait une femme infirme, et  son ge, faible comme il tait, il
ne pouvait se placer ailleurs... Quand le chef d'atelier lui
apprend son renvoi, le pauvre bonhomme ne pouvait pas le croire;
il se met  pleurer de dsespoir. En ce moment M. Tripeaud
passe... le pre Arsne le supplie  mains jointes de le garder 
moiti prix. Ah ! lui dit M. Tripeaud en levant les paules,
est-ce que tu crois que je vais faire de ma fabrique une maison
d'invalides? Tu ne peux plus travailler, va-t'en! -- Mais j'ai
travaill pendant quarante ans de ma vie, qu'est-ce que vous
voulez que je devienne, mon Dieu? disait le pauvre pre Arsne. --
 Est-ce que a me regarde, moi? lui rpond M. Tripeaud et,
s'adressant  son commis: Faites le dcompte de sa semaine et
qu'il file. Le pre Arsne a fil, oui il a fil... mais, le
soir, lui et sa vieille femme se sont asphyxis. Or, voyez-vous,
j'tais gamin; mais l'histoire du pre Arsne m'a appris une
chose: c'est qu'on avait beau se crever de travail, a ne
profitait jamais qu'aux bourgeois, qu'ils ne vous en savaient
seulement pas gr, et qu'on n'avait en perspective pour ses vieux
jours que le coin d'une borne pour y crever. Alors, tout mon bon
feu s'tait teint; je me suis dit: qu'est-ce qu'il m'en reviendra
de faire plus que je ne dois? Est-ce que quand mon travail
rapporte des monceaux d'or  M. Tripeaud j'en ai seulement un
atome? Aussi, comme je n'avais aucun avantage d'amour-propre ou
d'intrt  travailler, j'ai pris le travail en dgot, j'ai fait
tout juste ce qu'il fallait pour gagner ma paye; je suis devenu
flneur, paresseux, bambocheur, et je me disais: Quand a
m'ennuiera par trop de travailler, je ferai comme le pre Arsne
et sa femme...

Pendant que Jacques se laissait emporter malgr lui  ces penses
amres, les autres convives, avertis par la pantomime expressive
de Dumoulin et de la reine Bacchanal, s'taient tacitement
concerts; aussi,  un signe de la reine Bacchanal, qui sauta sur
la table, renversant du pied les bouteilles et les verres, tous se
levrent, en criant, avec accompagnement de la crcelle de Nini-
Moulin:

-- La Tulipe orageuse!... on demande le quadrille de la Tulipe
orageuse!

 ces cris joyeux, qui clatrent comme une bombe, Jacques
tressaillit; puis, aprs avoir regard ses convives avec
tonnement, il passa la main sur son front comme pour chasser les
ides pnibles qui le dominaient, et s'cria:

-- Vous avez raison: en avant deux, et vive la joie! En ce moment,
la table, enleve par des bras vigoureux, fut relgue 
l'extrmit de la grande salle du banquet; les spectateurs
s'entassrent sur des chaises, sur des banquettes, sur le rebord
des fentres, et, chantant en choeur l'air si connu des
_tudiants_, remplacrent l'orchestre, afin d'accompagner la
contredanse forme par Couche-tout-nu, la reine Bacchanal, Nini-
Moulin et Rose-Pompon.

Dumoulin, confiant sa crcelle  un des convives, reprit son
exorbitant casque romain  plumeau; il avait mis bas son carrick
au commencement du festin; il apparaissait donc dans toute la
splendeur de son dguisement. Sa cuirasse  cailles se terminait
congrment par une jaquette de plumes semblable  celles que
portent les sauvages de l'escorte du boeuf gras. Nini-Moulin avait
le ventre gros et les jambes grles, aussi ses tibias flottaient 
l'aventure dans l'vasement de ses larges bottes  revers.

La petite Rose-Pompon, son bonnet de police de travers, les deux
mains dans les poches de son pantalon, le buste un peu pench en
avant et ondulante de droite  gauche sur ses hanches, fit en
avant deux avec Nini-Moulin; celui-ci, ramass sur lui-mme,
s'avanait par soubresauts, la jambe gauche replie, la jambe
droite lance en avant, la pointe du pied en l'air et le talon
glissant sur le plancher; de plus il frappait sa nuque de sa main
gauche, tandis que, par un mouvement simultan, il tendait
vivement son bras droit comme s'il et voulu _jeter de la poudre
aux yeux_ de ses vis--vis.

Ce dpart eut le plus grand succs; on l'applaudissait bruyamment,
quoiqu'il ne ft que l'innocent prlude du pas de _la Tulipe
orageuse_, lorsque tout  coup la porte s'ouvrit; un des garons,
ayant un instant cherch Couche-tout-nu des yeux, courut  lui et
lui dit quelques mots  l'oreille.

-- Moi! s'cria Jacques en riant aux clats, quelle farce!

Le garon ayant ajout quelques mots, la figure de Couche-tout-nu
exprima tout  coup une assez vive inquitude, et il rpondit au
garon:

--  la bonne heure!... j'y vais. Et il fit quelques pas vers la
porte.

-- Qu'est-ce qu'il y a donc, Jacques? demanda la reine Bacchanal
avec surprise.

-- Je reviens tout de suite... quelqu'un va me remplacer; dansez
toujours, dit Couche-tout-nu. Et il sortit prcipitamment.

-- C'est quelque chose qui n'aura pas t port sur la carte, dit
Dumoulin; il va revenir.

-- C'est cela, dit Cphyse. Maintenant, le cavalier seul, dit-elle
au remplaant de Jacques. Et la contredanse continua.

Nini-Moulin venait de prendre Rose-Pompon de la main droite et la
reine Bacchanal de la main gauche, afin de balancer entre elles
deux, figure dans laquelle il tait tourdissant de bouffonnerie,
lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et le garon, que Jacques
avait suivi, s'approcha vivement de Cphyse d'un air constern et
lui parla  l'oreille, ainsi qu'il avait parl  Couche-tout-nu.
La reine Bacchanal devint ple, poussa un cri perant, se
prcipita vers la porte et sortit en courant sans prononcer une
parole, laissant ses convives stupfaits.



IV. Les adieux.

La reine Bacchanal, suivant le garon du traiteur, arriva au bas
de l'escalier. Un fiacre tait  la porte. Dans ce fiacre elle vit
Couche-tout-nu avec un des hommes qui, deux heures auparavant,
stationnaient sur la place du Chtelet.

 l'arrive de Cphyse, l'homme descendit et dit  Jacques en
tirant sa montre:

-- Je vous donne un quart d'heure... c'est tout ce que je peux
faire pour vous, mon brave garon... aprs cela... en route.
N'essayez pas de nous chapper, nous veillerons aux portires tant
que le fiacre restera l.

D'un bond Cphyse fut dans la voiture. Trop mue pour avoir parl
jusque-l, elle s'cria, en s'asseyant  ct de Jacques et en
remarquant sa pleur:

-- Qu'y a-t-il? que te veut-on?

-- On m'arrte pour dettes... dit Jacques d'une voix sombre.

-- Toi! s'cria Cphyse en poussant un cri dchirant.

-- Oui, pour cette lettre de change de garantie que l'agent
d'affaires m'a fait signer... et il disait que c'tait seulement
une formalit... Brigand!!

-- Mais, mon Dieu, tu as de l'argent chez lui... qu'il prenne
toujours cela en acompte.

-- Il ne me reste pas un sou; il m'a fait dire par les recors
qu'il ne me donnerait pas les derniers mille francs, puisque je
n'avais pas pay la lettre de change...

-- Alors, courons chez lui le prier, le supplier de te laisser en
libert; c'est lui qui est venu te proposer de te prter cet
argent; je le sais bien, puisque c'est  moi qu'il s'est d'abord
adress. Il aura piti.

-- De la piti... un agent d'affaires!... Allons donc!

-- Ainsi, rien... plus rien! s'cria Cphyse en joignant les mains
avec angoisse. Puis elle reprit:

-- Mais il doit y avoir quelque chose  faire... Il t'avait
promis...

-- Ses promesses, tu vois comme il les tient, reprit Jacques avec
amertume; j'ai sign sans savoir seulement ce que je signais;
l'chance est passe, il est en rgle... il ne me servirait de
rien de rsister; on vient de m'expliquer tout cela...

-- Mais on ne peut te retenir longtemps en prison! c'est
impossible...

-- Cinq ans... si je ne paye pas... Et comme je ne pourrai jamais
payer, mon affaire est sre...

-- Ah! quel malheur! quel malheur! et ne pouvoir rien! dit Cphyse
en cachant sa tte entre ses mains.

-- coute, Cphyse, reprit Jacques d'une voix douloureusement
mue, depuis que je suis l, je ne pense qu' une chose...  ce
que tu vas devenir.

-- Ne t'inquite pas de moi...

-- Que je ne m'inquite pas de toi! mais tu es folle! Comment
feras-tu? Le mobilier de nos deux chambres ne vaut pas deux cents
francs. Nous dpensions si follement que nous n'avons pas
seulement pay notre loyer. Nous devons trois termes... il ne faut
donc pas compter sur la vente de nos meubles, je te laisse sans un
sou. Au moins, moi, en prison, on me nourrit... mais toi, comment
vivras-tu!

--  quoi bon te chagriner d'avance!

-- Je te demande comment tu vivras demain! s'cria Jacques.

-- Je vendrai mon costume, quelques effets; je t'enverrai la
moiti de l'argent, je garderai le reste; a me fera quelques
jours.

-- Et aprs?... aprs?

-- Aprs!... dame... alors... je ne sais pas, moi. Mon Dieu, que
veux-tu que je te dise!... aprs, je verrai.

-- coute, Cphyse, reprit Jacques avec une amertume navrante,
c'est maintenant que je vois comme je t'aime... j'ai le coeur
serr comme dans un tau en pensant que je vais te quitter... a
me donne des frissons de ne pas savoir ce que tu deviendras...

Puis, passant la main sur son front, Jacques ajouta:

-- Vois-tu... ce qui nous a perdus, c'est de nous dire toujours:
demain n'arrivera pas; et tu le vois, demain arrive. Une fois que
je ne serai plus prs de toi, une fois que tu auras dpens le
dernier sou de ces hardes que tu vas vendre... incapable de
travailler comme tu l'es maintenant... que feras-tu?... Veux-tu
que je te le dise, moi... ce que tu feras? tu m'oublieras, et...

Puis, comme s'il et recul devant sa pense, Jacques s'cria avec
rage et dsespoir:

-- Misre de Dieu! si cela devait arriver, je me briserais la tte
sur un pav.

Cphyse devina la rticence de Jacques; elle lui dit vivement en
se jetant  son cou:

-- Moi? un autre amant... jamais! car je suis comme toi,
maintenant je vois combien je t'aime.

-- Mais pour vivre?... ma pauvre Cphyse! pour vivre?

-- Eh bien... j'aurai du courage, j'irai habiter avec ma soeur
comme autrefois... je travaillerai avec elle; a me donnera
toujours du pain... Je ne sortirai que pour aller te voir... D'ici
 quelques jours, l'homme d'affaires, en rflchissant, pensera
que tu ne peux pas lui payer dix mille francs, et il te fera
remettre en libert; j'aurai repris l'habitude du travail... tu
verras! tu reprendras aussi cette habitude; nous vivrons pauvres,
mais tranquilles... Aprs tout, nous nous serons au moins bien
amuss pendant six mois... tandis que tant d'autres n'ont de leur
vie connu le plaisir; crois-moi, mon bon Jacques, ce que je te dis
est vrai... Cette leon me profitera. Si tu m'aimes, n'aie pas la
moindre inquitude; je te dis que j'aimerais cent fois mieux
mourir que d'avoir un autre amant.

-- Embrasse-moi... dit Jacques, les yeux humides, je te crois...
je te crois... tu me redonnes du courage... et pour maintenant et
pour plus tard... Tu as raison, il faut tcher de nous remettre au
travail, ou sinon... le boisseau de charbon du pre Arsne... car,
vois-tu, ajouta Jacques d'une voix basse et en frmissant, depuis
six mois... j'tais comme ivre; maintenant, je me dgrise... et je
vois o nous allions... une fois  bout de ressources, je serais
peut-tre devenu un voleur, et toi... une...

-- Oh! Jacques, tu me fais peur, ne dis pas cela! s'cria Cphyse,
en interrompant Couche-tout-nu; je te le jure, je retournerai chez
ma soeur, je travaillerai... j'aurai du courage...

La reine Bacchanal en ce moment tait trs sincre; elle voulait
rsolument tenir sa parole; son coeur n'tait pas encore
compltement perverti; la misre, le besoin, avaient t pour elle
comme pour tant d'autres la cause et mme l'excuse de son
garement; jusqu'alors elle avait du moins toujours suivi
l'attrait de son coeur, sans aucune arrire-pense basse et
vnale; la cruelle position o elle voyait Jacques exaltait encore
son amour; elle se croyait assez sre d'elle-mme pour lui jurer
d'aller reprendre auprs de la Mayeux cette vie de labeur aride et
incessant, cette vie de douloureuses privations qu'il lui avait
t dj impossible de supporter et qui devait lui tre bien plus
pnible encore depuis qu'elle s'tait habitue  une voie oisive
et dissipe. Nanmoins les assurances qu'elle venait de donner 
Jacques calmrent un peu le chagrin et les inquitudes de cet
homme; il avait assez d'intelligence et de coeur pour s'apercevoir
que la pente fatale o il s'tait jusqu'alors laiss aveuglment
entraner les conduisait, lui et Cphyse, droit  l'infamie.

Un des recors, ayant frapp  la portire, dit  Jacques:

-- Mon garon, il ne vous reste que cinq minutes, dpchez-vous.

-- Allons! ma fille... du courage, dit Jacques.

-- Sois tranquille... j'en aurai... tu peux y compter...

-- Tu ne vas pas remonter l-haut?

-- Non, oh non! dit Cphyse. Cette fte, je l'ai en horreur
maintenant.

-- Tout est pay d'avance... je vais faire dire  un garon de
prvenir qu'on ne nous attende pas, reprit Jacques. Ils vont tre
bien tonns, mais c'est gal...

-- Si tu pouvais seulement m'accompagner... jusque chez nous, dit
Cphyse, cet homme le permettrait peut-tre, car enfin tu ne peux
pas aller  Sainte-Plagie habill comme a.

-- C'est vrai, il ne refusera pas de m'accompagner; mais comme il
sera avec nous dans la voiture, nous ne pourrons plus rien nous
dire devant lui... Aussi... laisse-moi pour la premire fois de ma
vie te parler raison. Souviens-toi bien de ce que je te dis, ma
bonne Cphyse... a peut d'ailleurs s'adresser  moi comme  toi,
reprit Jacques d'un ton grave et pntr; reprends aujourd'hui
l'habitude du travail... Il a beau tre pnible, ingrat; c'est
gal... n'hsite pas, car tu oublieras bientt l'effet de cette
leon; comme tu dis, plus tard il ne serait plus temps, et alors
tu finirais comme tant d'autres pauvres malheureuses... tu
m'entends...

-- Je t'entends... dit Cphyse en rougissant; mais j'aimerais
mieux cent fois la mort qu'une telle vie...

-- Et tu aurais raison... car dans ce cas-l, vois-tu, ajouta
Jacques d'une voix sourde et concentre, je t'y aiderais... 
mourir.

-- J'y compte bien, Jacques... rpondit Cphyse en embrassant son
amant avec exaltation; puis elle ajouta tristement:

-- Vois-tu, c'tait comme un pressentiment lorsque, tout 
l'heure, je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi,
au milieu de notre gaiet... et que je buvais au cholra... pour
qu'il nous fasse mourir ensemble...

-- Eh bien... qui sait s'il ne viendra pas, le cholra? reprit
Jacques d'un air sombre, a nous pargnerait le charbon, nous
n'aurons seulement pas peut-tre de quoi en acheter...

-- Je ne peux te dire qu'une chose, Jacques, c'est que pour vivre
et pour mourir ensemble tu me trouveras toujours.

-- Allons, essuie tes yeux, reprit-il avec une profonde motion.
Ne faisons pas d'enfantillages devant ces hommes...

Quelques minutes aprs, le fiacre se dirigea vers le logis de
Jacques, o il devait changer de vtements avant de se rendre  la
prison pour dettes.

* * * *

Rptons-le,  propos de la soeur de la Mayeux (il est des choses
qu'on ne saurait trop redire): l'une des plus funestes
consquences de _l'inorganisation_ du travail est l'insuffisance
du salaire. L'insuffisance du salaire force invitablement le plus
grand nombre des jeunes filles, ainsi mal rtribues,  chercher
le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dpravent.
Tantt elles reoivent une modique somme de leur amant, qui,
jointe au produit de leur labeur, aide  leur existence. Tantt,
comme la soeur de la Mayeux, elles abandonnent compltement le
travail et font vie commune avec l'homme qu'elles choisissent,
lorsque celui-ci peut suffire  cette dpense; alors, et durant ce
temps de plaisir et de fainantise, la lpre incurable de
l'oisivet envahit  tout jamais ces malheureuses. Ceci est la
premire phase de la dgradation que la coupable insouciance de la
socit impose  un nombre immense d'ouvrires, nes pourtant avec
des instincts de pudeur, de droiture et d'honntet. Au bout d'un
certain temps, leur amant les dlaisse, quelquefois lorsqu'elles
sont mres. D'autres fois, une folle prodigalit conduit
l'imprvoyant en prison; alors la jeune fille se trouve seule,
abandonne, sans moyens d'existence. Celles qui ont conserv du
coeur et de l'nergie se remettent au travail... le nombre en est
bien rare.

Les autres... pousses par la misre, par l'habitude d'une vie
facile et oisive, tombent alors jusqu'aux derniers degrs de
l'abjection.

Et il faut encore plus les plaindre que les blmer de cette
abjection, car la cause premire et virtuelle de leur chute tait
_l'insuffisante rmunration de leur travail_ ou le chmage.

Une autre dplorable consquence de l'inorganisation du travail
est, pour les hommes, outre l'insuffisance du salaire, le profond
dgot qu'ils apportent dans la tche qui leur est impose.

Cela se conoit. Sait-on rendre le travail attrayant, soit par la
varit des occupations, soit par des rcompenses honorifiques,
soit par des soins, soit par une rmunration proportionne aux
bnfices que leur main-d'oeuvre procure, soit enfin par
l'esprance d'une retraite assure aprs de longues annes de
labeur? Non, le pays ne s'inquite ni se soucie de leurs besoins
ou de leurs droits.

Et pourtant il y a, pour ne citer qu'une industrie, des
mcaniciens et des ouvriers dans les usines, qui, exposs 
l'explosion et au contact de formidables engrenages, courent
chaque jour de plus grands dangers que les soldats n'en courent 
la guerre, dploient un savoir pratique rare, rendent 
l'industrie, et consquemment au pays, d'incontestables services
pendant une longue et honorable carrire,  moins qu'ils ne
prissent par l'explosion d'une chaudire ou qu'ils n'aient
quelque membre broy entre les dents de fer d'une machine. Dans ce
cas, le travailleur reoit-il une rcompense au moins gale 
celle que reoit le soldat pour prix de son courage, louable sans
doute, mais strile: une place dans une maison d'invalides? Non...
Qu'importe au pays? et si le matre du travailleur est ingrat, le
mutil, incapable de service, meurt de faim dans quelque coin.

Enfin, dans ces ftes pompeuses de l'industrie, convoque-t-on
jamais quelques-uns de ces habiles travailleurs qui seuls ont
tiss ces admirables toffes, forg et damasquin ces armes
clatantes, cisel ces coupes d'or et d'argent, sculpt ces
meubles d'bne et d'ivoire, mont ces blouissantes pierreries
avec un art exquis? Non...

Retirs au fond de leur mansarde, au milieu d'une famille
misrable et affame, ils vivent  peine d'un mince salaire, ceux-
l qui, cependant, on l'avouera, ont au moins concouru _pour
moiti _ doter le pays des merveilles qui font sa richesse, sa
gloire et son orgueil.

Un ministre du commerce qui aurait la moindre intelligence de ses
hautes fonctions et de ses DEVOIRS, ne demanderait-il pas que
chaque fabrique exposante _choist par une lection  plusieurs
degrs un certain nombre de candidats des plus mritants, parmi
lesquels le fabricant dsignerait celui qui lui semblerait le plus
digne de reprsenter la CLASSE OUVRIRE dans ces grandes
solennits industrielles?_ Ne serait-il pas d'un noble et
encourageant exemple de voir alors le matre proposer aux
rcompenses ou aux distinctions publiques l'ouvrier dput par ses
pairs comme l'un des plus honntes, des plus laborieux, des plus
intelligents de sa profession?

Alors une dsesprante injustice disparatrait, alors les vertus
du travailleur seraient stimules par un but gnreux, lev;
alors _il aurait intrt  bien faire._

Sans doute le fabricant, en raison de l'intelligence qu'il
dploie, des capitaux qu'il aventure, des tablissements qu'il
fonde et du bien qu'il fait quelquefois, a un droit lgitime aux
distinctions dont on le comble; mais pourquoi le travailleur est-
il impitoyablement exclu de ces rcompenses dont l'action est si
puissante sur les masses? Les gnraux et les officiers sont-ils
donc les seuls que l'on rcompense dans une arme? Aprs avoir
justement rmunr les chefs de cette puissante et fconde arme
de l'industrie, pourquoi ne jamais songer aux soldats?

Pourquoi n'y a-t-il jamais pour eux de signe de rmunration
clatante, quelque consolante et bienveillante parole d'une lvre
auguste? Pourquoi ne voit-on pas enfin, en France, _un seul
ouvrier dcor_ pour prix de sa main-d'oeuvre, de son courage
industriel et de sa longue et laborieuse carrire? Cette croix et
la modeste pension qui l'accompagne seraient pourtant pour lui une
double rcompense justement mrite; mais non, pour l'humble
travailleur, pour le travail nourricier, il n'y a qu'oubli,
injustice, indiffrence et ddain!

Aussi de cet abandon public, souvent aggrav par l'gosme et par
la duret des matres ingrats, nat pour les travailleurs une
condition dplorable. Les uns, malgr un labeur incessant, vivent
dans les privations, et meurent avant l'ge, presque toujours
maudissant une socit qui les dlaisse; d'autres cherchent
l'phmre oubli de leurs maux dans une ivresse meurtrire; un
grand nombre enfin, n'ayant aucun intrt, aucun avantage, aucune
incitation morale ou matrielle  faire plus ou  faire mieux, se
bornent  faire rigoureusement ce qu'il faut pour gagner leur
salaire. Rien ne les attache  leur travail, parce que rien 
leurs yeux ne rehausse, n'honore, ne glorifie le travail... Rien
ne les dfend contre les sductions de l'oisivet, et s'ils
trouvent par hasard le moyen de vivre quelque temps dans la
paresse, peu  peu ils cdent  ces habitudes de fainantise, de
dbauche; et quelquefois les plus mauvaises passions fltrissent 
jamais des natures originairement saines, honntes, remplies de
bon vouloir, faute d'une tutelle protectrice et quitable qui ait
soutenu, encourag, rcompens leurs premires tendances, honntes
et laborieuses.

* * * *

Nous suivrons maintenant la Mayeux, qui, aprs s'tre prsente
pour chercher de l'ouvrage chez la personne qui l'employait
ordinairement, s'tait rendue rue de Babylone, au pavillon occup
par Adrienne de Cardoville.



Dixime partie
Le couvent



I. Florine.

Pendant que la reine Bacchanal et Couche-tout-nu terminaient si
tristement la plus joyeuse phase de leur existence, la Mayeux
arrivait  la porte du pavillon de la rue de Babylone. Avant de
sonner, la jeune ouvrire essuya ses larmes: un nouveau chagrin
l'accablait. En quittant la maison du traiteur, elle tait alle
chez la personne qui lui donnait habituellement du travail; mais
celle-ci lui en avait refus, pouvant, disait-elle, faire
confectionner la mme besogne dans les prisons de femmes avec un
tiers d'conomie. La Mayeux, plutt que de perdre cette dernire
ressource, offrit de subir cette diminution, mais les pices de
lingerie taient dj livres, et la jeune ouvrire ne pouvait
esprer d'occupation avant une quinzaine de jours, mme en
accdant  cette rduction de salaire. On conoit les angoisses de
la pauvre crature; car, en prsence d'un chmage forc, il faut
mendier, mourir de faim ou voler.

Quant  sa visite au pavillon de la rue de Babylone, elle
s'expliquera tout  l'heure.

La Mayeux sonna timidement  la petite porte; peu d'instants
aprs, Florine vint lui ouvrir. La camriste n'tait plus habille
selon le got charmant d'Adrienne; elle tait, au contraire, vtue
avec une affectation de simplicit austre; elle portait une robe
montante de couleur sombre, assez large pour cacher la svelte
lgance de sa taille; ses bandeaux de cheveux, d'un noir de jais,
s'apercevaient  peine sous la garniture plate de son petit bonnet
blanc empes, assez pareil aux cornettes des religieuses; mais,
malgr ce costume si modeste, la figure brune et ple de Florine
paraissait toujours admirablement belle. On l'a dit: place par un
pass criminel dans la dpendance absolue de Rodin et de
M. d'Aigrigny, Florine leur avait jusqu'alors servi d'espionne
auprs d'Adrienne, malgr les marques de confiance et de bont
dont celle-ci la comblait. Florine n'tait pas compltement
pervertie; aussi prouvait-elle souvent de douloureux mais vains
remords, en songeant au mtier infme qu'on l'obligeait  faire
auprs de sa matresse.

 la vue de la Mayeux, qu'elle reconnut (Florine lui avait appris
la veille l'arrestation d'Agricol et le soudain accs de folie de
Mlle de Cardoville), elle recula d'un pas, tant la physionomie de
la jeune ouvrire lui inspira d'intrt et de piti. En effet
l'annonce d'un chmage forc, au milieu de circonstances dj si
pnibles, portait un terrible coup  la jeune ouvrire; les traces
de larmes rcentes sillonnaient ses joues; ses traits exprimaient
 son insu une dsolation profonde, et elle paraissait si puise,
si faible, si accable, que Florine s'avana vivement vers elle,
lui offrit son bras, et lui dit avec bont en la soutenant:

-- Entrez, mademoiselle, entrez... Reposez-vous un instant, car
vous tes bien ple... et vous paraissez bien souffrante et bien
fatigue!

Ce disant, Florine introduisit La Mayeux dans un petit vestibule 
chemine, garni de tapis, et la fit asseoir auprs d'un bon feu,
dans un fauteuil de tapisserie; Georgette et Hb avaient t
renvoyes, Florine tait reste jusqu'alors seule gardienne du
pavillon.

Lorsque La Mayeux fut assise, Florine lui dit avec intrt:

-- Mademoiselle, ne voulez-vous rien prendre? un peu d'eau sucre,
chaude, et de fleur d'oranger?

-- Je vous remercie, mademoiselle, dit la Mayeux avec motion,
tant la moindre preuve de bienveillance la remplissait de
gratitude; puis elle voyait avec une douce surprise que ses
pauvres vtements n'taient pas un sujet d'loignement ou de
ddain pour Florine. Je n'ai besoin que d'un peu de repos, car je
viens de trs loin, reprit-elle, et si vous le permettez...

-- Reposez-vous tant que vous voudrez, mademoiselle... je suis
seule dans ce pavillon depuis le dpart de ma pauvre matresse...
Ici Florine rougit et soupira... Ainsi donc ne vous gnez en
rien... mettez-vous l... vous serez mieux... Mon Dieu! comme vos
pieds sont mouills... Posez-les sur ce tabouret.

L'accueil cordial de Florine, sa belle figure, l'agrment de ses
manires, qui n'taient pas celle d'une femme de chambre
ordinaire, frapprent vivement la Mayeux, sensible plus que
personne, malgr son humble condition,  tout ce qui tait
gracieux, dlicat et distingu; aussi, cdant  cet attrait, la
jeune ouvrire, ordinairement d'une sensibilit inquite, d'une
timidit ombrageuse, se sentit presque en confiance avec Florine.

-- Combien vous tes obligeante, mademoiselle!... lui dit-elle
d'un ton pntr; je suis toute confuse de vos bons soins!

-- Je vous l'assure, mademoiselle, je voudrais faire autre chose
pour vous que de vous offrir une place  ce foyer... vous avez
l'air si doux, si intressant!

-- Ah! mademoiselle... que cela fait du bien, de se rchauffer 
un bon feu! dit navement la Mayeux, et presque malgr elle.

Puis craignant, tant tait grande sa dlicatesse, qu'on ne la crt
capable de chercher, en prolongeant sa visite,  abuser de son
hospitalit, elle ajouta:

-- Voici, mademoiselle, pourquoi je reviens ici... Hier vous
m'avez appris qu'un jeune ouvrier forgeron, M. Agricol Baudoin,
avait t arrt dans ce pavillon...

-- Hlas! oui, mademoiselle, et cela au moment o ma pauvre
matresse s'occupait de lui venir en aide...

-- M. Agricol... je suis sa soeur adoptive, reprit la Mayeux en
rougissant lgrement, m'a crit hier au soir, de sa prison... il
me priait de dire  son pre de se rendre ici le plus tt
possible, afin de prvenir Mlle de Cardoville qu'il avait, lui,
Agricol, les choses les plus importantes  communiquer  cette
demoiselle, ou  la personne qu'on lui enverrait... mais qu'il
n'osait se confier  une lettre, ignorant si la correspondance des
prisonniers n'tait pas lue par le directeur de la prison.

-- Comment! c'est  ma matresse que M. Agricol veut faire une
rvlation importante? dit Florine trs surprise.

-- Oui, mademoiselle, car  cette heure Agricol ignore l'affreux
malheur qui a frapp Mlle de Cardoville.

-- C'est juste... et cet accs de folie s'est, hlas! dclar
d'une manire si brusque, dit Florine en baissant les yeux, que
rien ne pouvait le faire prvoir.

-- Il faut bien que cela soit ainsi, reprit la Mayeux, car lorsque
Agricol a vu Mlle de Cardoville pour la premire fois... il est
revenu frapp de sa grce, de sa dlicatesse et de sa bont.

-- Comme tous ceux qui approchent ma matresse... dit tristement
Florine.

-- Ce matin, reprit la Mayeux, lorsque, d'aprs la recommandation
d'Agricol, je me suis prsente chez son pre, il tait dj
sorti, car il est en proie  de grandes inquitudes; mais la
lettre de mon frre adoptif m'a paru si pressante et devoir tre
d'un si puissant intrt pour Mlle de Cardoville, qui s'tait
montr remplie de gnrosit pour lui... que je suis venue.

-- Malheureusement mademoiselle n'est plus ici, vous savez?

-- Mais n'y a-t-il personne de sa famille  qui je puisse, sinon
parler, du moins faire savoir par vous, mademoiselle, qu'Agricol
dsire faire connatre des choses trs importantes, pour cette
demoiselle?

-- Cela est trange, reprit Florine en rflchissant et sans
rpondre  la Mayeux; puis, se retournant vers elle:

-- Et vous en ignorez compltement le sujet, de ces rvlations?

-- Compltement mademoiselle; mais je connais Agricol: c'est
l'honneur, la loyaut mme; il a l'esprit trs juste, trs droit;
l'on peut croire  ce qu'il affirme... D'ailleurs, quel intrt
aurait-il ...

-- Mon Dieu! s'cria tout  coup Florine, frappe d'un trait de
lumire soudaine et en interrompant la Mayeux, je me souviens de
cela maintenant: lorsqu'il a t arrt dans une cachette o
mademoiselle l'avait fait conduire, je me trouvais l par hasard.
M. Agricol m'a dit rapidement et tout bas:

Prvenez votre gnreuse matresse que sa bont pour moi aura sa
rcompense, et que mon sjour dans cette cachette n'aura peut-tre
pas t inutile... C'est tout ce qu'il a pu me dire, car on l'a
emmen  l'instant. Je l'avoue, dans ces mots je n'avais vu que
l'expression de sa reconnaissance et l'espoir de la prouver un
jour  mademoiselle... Mais en rapprochant ces paroles  la lettre
qu'il vous a crite... dit Florine en rflchissant...

-- En effet, reprit la Mayeux, il y a certainement quelque rapport
entre son sjour dans sa cachette et les choses importantes qu'il
demande  rvler  votre matresse ou  quelqu'un de sa famille.

-- Cette cachette n'avait t ni habite, ni visite depuis trs
longtemps, dit Florine d'un air pensif, peut-tre M. Agricol y
aura trouv ou vu quelque chose qui doit intresser ma matresse.

-- Si la lettre d'Agricol ne m'et pas paru si pressante, reprit
la Mayeux, je ne serais pas venue, et il se serait prsent ici
lui-mme lors de sa sortie de prison, qui maintenant, grce  la
gnrosit d'un de ses anciens camarades, ne peut tarder
longtemps; mais ignorant si, mme moyennant caution, on le
laisserait libre aujourd'hui... j'ai voulu avant tout accomplir
fidlement sa recommandation... la gnreuse bont que votre
matresse lui avait tmoigne m'en faisait un devoir.

Comme toutes les personnes dont les bons instincts se rveillent
encore parfois, Florine prouvait une sorte de consolation  faire
du bien lorsqu'elle le pouvait faire impunment, c'est--dire sans
s'exposer aux inexorables ressentiments de ceux dont elle
dpendait. Grce  la Mayeux, elle trouvait l'occasion de rendre
probablement un grand service  sa matresse; connaissant assez la
haine de la princesse de Saint-Dizier contre sa nice pour tre
certaine du danger qu'il y aurait  ce que la rvlation
d'Agricol, en raison mme de son importance, ft faite  une autre
qu' Mlle de Cardoville, Florine dit  la Mayeux d'un ton grave et
pntr:

-- coutez, mademoiselle... je vais vous donner un conseil
profitable, je crois,  ma pauvre matresse; mais cette dmarche
de ma part pourrait m'tre trs funeste si vous n'aviez pas gard
 mes recommandations.

-- Comment cela mademoiselle? dit la Mayeux en regardant Florine
avec une profonde surprise.

-- Dans l'intrt de ma matresse... M. Agricol ne doit confier 
personne... si ce n'est  elle-mme... les choses importantes
qu'il dsire lui communiquer.

-- Mais, ne pouvant voir Mlle Adrienne, pourquoi ne s'adresserait-
il pas  sa famille?

-- C'est surtout  la famille de ma matresse qu'il doit taire
tout ce qu'il sait... Mlle Adrienne peut gurir... Alors
M. Agricol lui parlera; bien plus, ne dt-elle jamais gurir,
dites  votre frre adoptif qu'il vaut encore mieux qu'il garde
son secret que de le voir servir aux ennemis de ma matresse... ce
qui arriverait infailliblement, croyez-moi.

-- Je vous comprends, mademoiselle, dit tristement la Mayeux. La
famille de votre gnreuse matresse ne l'aime pas et la
perscuterait peut-tre?

-- Je ne puis rien vous dire de plus  ce sujet, maintenant; quant
 ce qui me regarde, je vous en conjure, promettez-moi d'obtenir
de M. Agricol qu'il ne parle  personne au monde de la dmarche
que vous avez tente prs de moi  ce sujet, et du conseil que je
vous donne... Le bonheur... non pas le bonheur, reprit Florine
avec amertume, comme si depuis longtemps elle avait renonc 
l'espoir d'tre heureuse, non pas le bonheur, mais le repos de ma
vie dpend de votre discrtion.

-- Ah! soyez tranquille, dit la Mayeux, aussi attendrie que
surprise de l'expression douloureuse des traits de Florine; je ne
serai pas ingrate; personne au monde, sauf Agricol, ne saura que
je vous ai vue.

-- Merci... oh! merci, mademoiselle, dit Florine avec effusion.

-- Vous me remerciez? dit la Mayeux tonne de voir de grosses
larmes rouler dans les yeux de Florine.

-- Oui... je vous dois un moment de bonheur... pur et sans
mlange; car j'aurai peut-tre rendu un service  ma chre
matresse sans risquer d'augmenter les chagrins qui m'accablent
dj...

-- Vous, malheureuse!

-- Cela vous tonne? pourtant, croyez-moi, quel que soit votre
sort, je le changerais pour le mien, s'cria Florine presque
involontairement.

-- Hlas! mademoiselle, dit la Mayeux, vous paraissez avoir un
trop bon coeur pour que je vous laisse former un pareil voeu,
surtout aujourd'hui...

-- Que voulez-vous dire?

-- Ah! je l'espre bien sincrement pour vous, mademoiselle,
reprit la Mayeux avec amertume, jamais vous ne saurez ce qu'il y a
d'affreux  se voir priv de travail lorsque le travail est votre
unique ressource.

-- En tes-vous rduite l? mon Dieu!... s'cria Florine en
regardant la Mayeux avec anxit.

La jeune ouvrire baissa la tte et ne rpondit rien; son
excessive fiert se reprochait presque cette confidence, qui
ressemblait  une plainte, et qui lui tait chappe en songeant 
l'horreur de sa position.

-- S'il en tait ainsi, reprit Florine, je vous plains du plus
profond de mon coeur... et cependant je ne sais si mon infortune
n'est pas plus grande encore que la vtre.

Puis, aprs un moment de rflexion, Florine s'cria tout  coup:

-- Mais j'y songe... si vous manquez de travail... si vous tes 
bout de ressources... je pourrai, je l'espre, vous procurer de
l'ouvrage...

-- Serait-il possible, mademoiselle! s'cria la Mayeux. Jamais je
n'aurais os vous demander un pareil service... qui pourtant me
sauverait... mais maintenant votre offre gnreuse commande
presque ma confiance... aussi je dois vous avouer que ce matin
mme on m'a retir un travail bien modeste, puisqu'il me
rapportait quatre francs par semaine...

-- Quatre francs par semaine! s'cria Florine, pouvant  peine
croire ce qu'elle entendait.

-- C'tait bien peu, sans doute, reprit la Mayeux, mais cela me
suffisait... Malheureusement, la personne qui m'employait trouve 
faire faire cet ouvrage moyennant un prix encore plus minime.

-- Quatre francs par semaine! rpta Florine, profondment touche
de tant de misre et de tant de rsignation; eh bien, moi, je vous
adresserai  des personnes qui vous assureront un gain d'au moins
deux francs par jour.

-- Je pourrais gagner deux francs par jour... est-ce possible?...

-- Oui, sans doute... seulement, il faudrait aller travailler en
journe...  moins que vous ne prfriez vous mettre servante.

-- Dans ma position, dit la Mayeux avec une timidit fire on n'a
pas le droit, je le sais, d'couter ses susceptibilits, pourtant
je prfrerais travailler  la journe, et, en gagnant moins,
avoir la facult de travailler chez moi.

-- La condition d'aller en journe est malheureusement
indispensable, dit Florine.

-- Alors, je dois renoncer  cet espoir, rpondit timidement la
Mayeux... Non que je refuse d'aller en journe; avant tout il faut
vivre... mais... on exige des ouvrires une mise, sinon lgante,
du moins convenable... et, je vous l'avoue sans honte, parce que
ma pauvret est honnte... je ne puis tre mieux vtue que je ne
le suis.

-- Qu' cela ne tienne... dit vivement Florine, on vous donnera
les moyens de vous vtir convenablement.

La Mayeux regarda Florine avec une surprise croissante. Ces offres
taient si fort au-del de ce qu'elle pouvait esprer et de ce que
le ouvrires gagnent gnralement, que la Mayeux pouvait  peine y
croire.

-- Mais... reprit-elle avec hsitation, pour quel motif serait-on
si gnreux envers moi, mademoiselle? De quelle faon pourrais-je
donc mriter un salaire si lev?

Florine tressaillit. Un lan de coeur et de bon naturel, le dsir
d'tre utile  la Mayeux, dont la douceur et la rsignation
l'intressaient vivement, l'avaient entrane  une proposition
irrflchie; elle savait  quel prix la Mayeux pourrait obtenir
les avantages qu'elle lui proposait, et seulement alors elle se
demanda si la jeune ouvrire consentirait jamais  accepter une
pareille condition. Malheureusement, Florine s'tait trop avance,
elle ne put se rsoudre  oser tout dire  la Mayeux. Elle rsolut
donc d'abandonner l'avenir aux scrupules de la jeune ouvrire;
puis enfin comme ceux qui ont failli sont ordinairement peu
disposs  croire  l'infaillibilit des autres, Florine se dit
que peut-tre la Mayeux, dans la position dsespre o elle se
trouvait, aurait moins de dlicatesse qu'elle ne lui en
supposait... Elle reprit donc:

-- Je le conois, mademoiselle, des offres si suprieures  ce que
vous gagnez habituellement vous tonnent; mais je dois vous dire
qu'il s'agit d'une institution pieuse, destine  procurer de
l'ouvrage ou de l'emploi aux femmes mritantes et dans le
besoin... Cet tablissement, qui s'appelle Sainte-Marie, se charge
de placer soit des domestiques, soit des ouvrires  la journe...
Or, l'oeuvre est dirige par des personnes si charitables,
qu'elles fournissent mme une espce de trousseau lorsque les
ouvrires qu'elles prennent sous leur protection ne sont pas assez
convenablement vtues pour aller remplir les fonctions auxquelles
on les destine.

Cette explication fort plausible des offres _magnifiques _de
Florine devait satisfaire la Mayeux, puisque aprs tout il
s'agissait d'une oeuvre de bienfaisance.

-- Ainsi, je comprends le taux lev du salaire dont vous me
parlez, mademoiselle, reprit la Mayeux; seulement je n'ai aucune
recommandation pour tre protge par les personnes charitables
qui dirigent cet tablissement.

-- Vous souffrez, vous tes laborieuse, honnte, ce sont des
droits suffisants... Seulement, je dois vous prvenir que l'on
vous demandera si vous remplissez exactement vos devoirs
religieux.

-- Personne plus que moi, mademoiselle, n'aime et bnit Dieu, dit
la Mayeux avec une fermet douce; mais les pratiques de certains
devoirs sont une affaire de conscience, et je prfrerais renoncer
au patronage dont vous me parlez, s'il devait avoir quelque
exigence  ce sujet...

-- Pas le moins du monde. Seulement, je vous l'ai dit, comme ce
sont des personnes trs pieuses qui dirigent cette oeuvre, vous ne
vous tonnerez pas de leurs questions... Et puis enfin... essayez;
que risquez-vous? Si les propositions qu'on vous fera vous
conviennent, vous les acceptez... si, au contraire, elle vous
semblent choquer votre libert de conscience, vous les
refuserez... votre position ne sera pas empire.

La Mayeux n'avait rien  rpondre  cette conclusion, qui, lui
laissant la plus parfaite latitude, devait loigner d'elle toute
dfiance; elle reprit donc:

-- J'accepte votre offre, mademoiselle, et je vous en remercie du
fond du coeur; mais qui me prsentera?

-- Moi... demain, si vous le voulez.

-- Mais les renseignements que l'on dsirera prendre sur moi,
peut-tre?...

-- La respectable mre Sainte-Perptue, suprieure du couvent de
Sainte-Marie, o est tablie l'oeuvre, vous apprciera, j'en suis
sre, sans qu'il lui soit besoin de se renseigner; sinon elle vous
le dira, et il vous sera facile de la satisfaire. Ainsi, c'est
convenu...  demain.

-- Viendrai-je vous prendre ici, mademoiselle?

-- Non: ainsi que je vous l'ai dit, il faut qu'on ignore que vous
tes venue de la part de M. Agricol; et une nouvelle visite ici
pourrait tre connue et donner l'veil... J'irai vous prendre en
fiacre... O demeurez-vous?

-- Rue Brise-Miche, numro 3... Puisque vous prenez cette peine,
mademoiselle, vous n'auriez qu' prier le teinturier qui sert de
portier de venir m'avertir... de venir avertir la Mayeux.

-- La Mayeux! dit Florine avec surprise.

-- Oui, mademoiselle, rpondit l'ouvrire avec un triste sourire,
c'est le sobriquet que tout le monde me donne... et tenez, ajouta
la Mayeux, ne pouvant retenir une larme, c'est aussi  cause de
mon infirmit ridicule,  laquelle ce sobriquet fait allusion, que
je crains d'aller en journe chez des trangers... il y a tant de
gens qui vous raillent... sans savoir combien ils vous
blessent!... Mais, reprit la Mayeux en essuyant une larme, je n'ai
pas  choisir, je me rsignerai...

Florine, pniblement mue, prit la main de la Mayeux et lui dit:

-- Rassurez-vous, il est des infortunes si touchantes qu'elles
inspirent la compassion et non la raillerie. Je ne puis donc vous
demander sous votre vritable nom?

-- Je me nomme Madeleine Soliveau mais, je vous le rpte,
mademoiselle, demandez la Mayeux, car on ne me connat gure que
sous ce nom-l.

-- Je serai donc demain  midi rue Brise-Miche.

-- Ah! mademoiselle, comment jamais reconnatre vos bonts?

-- Ne parlons pas de cela; tout mon dsir est que mon entremise
puisse vous tre utile... ce dont vous seule jugerez. Quant 
Agricol, ne lui rpondez pas; attendez qu'il soit sorti de prison,
et dites-lui alors, je vous le rpte, que ses rvlations doivent
tre secrtes jusqu'au moment o il pourra voir ma pauvre
matresse...

-- Et o est-elle  cette heure, cette chre demoiselle?

-- Je l'ignore... Je ne sais pas o on l'a conduite lorsque son
accs s'est dclar. Ainsi,  demain; attendez-moi.

--  demain, dit la Mayeux. Le lecteur n'a pas oubli que le
couvent de Sainte-Marie, o Florine devait conduire la Mayeux,
renfermait les filles du marchal Simon, et tait voisin de la
maison de sant du docteur Baleinier, o se trouvait Adrienne de
Cardoville.



II. La mre Sainte-Perptue.

Le couvent de Sainte-Marie, o avaient t conduites les filles du
marchal Simon, tait un ancien htel dont le vaste jardin donnait
sur le boulevard de l'Hpital, l'un des endroits ( cette poque
surtout) les plus dserts de Paris.

Les scnes qui vont suivre se passaient le 12 fvrier, veille du
jour fatal o les membres de la famille Rennepont, les derniers
descendants de la soeur du Juif errant, devaient se trouver
assembls rue Saint-Franois.

Le couvent de Sainte-Marie tait tenu avec une rgularit
parfaite. Un conseil suprieur, compos d'ecclsiastiques
influents prsids par le pre d'Aigrigny et de femmes d'une
grande dvotion,  la tte desquelles se trouvait la princesse de
Saint-Dizier, s'assemblait frquemment, afin d'aviser aux moyens
d'tendre et d'assurer l'influence occulte et puissante de cet
tablissement, qui prenait une extension remarquable. Des
combinaisons trs habiles, trs profondment calcules, avaient
prsid  la fondation de l'oeuvre de Sainte-Marie, qui, par suite
de nombreuses donations, possdait de trs riches immeubles et
d'autres biens dont le nombre augmentait chaque jour. La
communaut religieuse n'tait qu'un prtexte; mais grce  de
nombreuses intelligences noues avec la province par
l'intermdiaire des membres les plus exalts du parti
ultramontain, on attirait dans cette maison un assez grand nombre
d'orphelines richement dotes, qui devaient recevoir au couvent
une ducation solide, austre, religieuse, bien prfrable,
disait-on,  l'ducation frivole qu'elles auraient reue dans les
pensionnats  la mode, infects de la corruption du sicle; aux
femmes veuves ou isoles, mais riches aussi, l'oeuvre de Sainte-
Marie offrait un asile assur contre les dangers et les tentations
du monde: dans cette paisible retraite on gotait un calme
adorable, on faisait doucement son salut, et l'on tait entour
des soins les plus tendres, les plus affectueux. Ce n'tait pas
tout: la mre Sainte-Perptue, suprieure du couvent, se chargeait
aussi au nom de l'oeuvre, de procurer aux vrais fidles, qui
dsiraient prserver l'intrieur de leurs maisons de la corruption
du sicle, soit des demoiselles de compagnie pour les femmes
seules ou ges, soit des servantes pour les mnages, soit enfin
des ouvrires  la journe, toutes personnes dont la pieuse
moralit tait garantie par l'oeuvre. Rien ne semblerait plus
digne d'intrt, de sympathie et d'encouragement qu'un pareil
tablissement; mais tout  l'heure se dvoilera le vaste et
dangereux rseau d'intrigues de toutes sortes que cachaient ces
charitables apparences.

La suprieure du couvent, mre Sainte-Perptue, tait une grande
femme de quarante ans environ, vtue de bure couleur carmlite, et
portant un long rosaire  sa ceinture; un bonnet blanc 
mentonnire, accompagn d'un voile noir, embguinait troitement
son visage maigre et blme; une grande quantit de rides profondes
et transversales sillonnaient son front couleur d'ivoire jauni;
son nez,  arte tranchante, se courbait quelque peu en bec
d'oiseau de proie; son oeil noir tait sagace et perant; sa
physionomie,  la fois intelligente, froide et ferme. Pour
l'entente et la conduite des intrts matriels de la communaut,
la mre Sainte-Perptue en et remontr au procureur le plus
retors et le plus rus. Lorsque les femmes sont possdes de ce
qu'on appelle l'_esprit des affaires_, et qu'elles y appliquent
leur finesse de pntration, leur persvrance infatigable, leur
prudente dissimulation, et surtout cette justesse et cette
rapidit du coup d'oeil qui leur sont naturelles, elles arrivent 
des rsultats prodigieux. Pour la mre Sainte-Perptue, femme de
tte solide et forte, la vaste comptabilit de la communaut
n'tait qu'un jeu; personne mieux qu'elle ne savait acheter des
proprits, les remettre en valeur et les revendre avec avantage;
le cours de la Rente, le change, la valeur courante des actions de
diffrentes entreprises lui taient aussi trs familiers; jamais
elle n'avait command  ses intermdiaires une fausse spculation
lorsqu'il s'tait agi de placer les fonds dont tant de bonnes mes
faisaient journellement don  l'oeuvre de Sainte-Marie; l'esprit
d'association, lorsqu'il est dirig dans un but _d'gosme
collectif_, donne aux corporations les dfauts et les vices de
l'individu.

Ainsi une congrgation aimera le pouvoir et l'argent, comme un
ambitieux aime le pouvoir pour le pouvoir, comme le cupide aime
l'argent pour l'argent... Mais c'est surtout  l'endroit des
immeubles que les congrgations agissent comme un seul homme.
L'immeuble est leur rve, leur ide fixe, leur fructueuse
monomanie; elles le poursuivent de leurs voeux les plus sincres,
les plus tendres, les plus chauds... Le premier _immeuble_ est,
pour une pauvre petite communaut naissante, ce qu'est pour une
jeune marie sa corbeille de noces; pour un adolescent, son
premier cheval de course; pour un pote, son premier succs; pour
une lorette, son premier chle de cachemire; parce qu'aprs tout,
dans ce sicle matriel, un _immeuble_ pose, classe, _cote _une
communaut pour une certaine valeur  cette espce de Bourse
religieuse, et donne une ide d'autant meilleure de son crdit sur
les simples que toutes ces associations de salut en commandite,
qui finissent par possder des biens immenses, se fondent toujours
modestement avec la pauvret pour apport social et la charit du
prochain comme garantie et ventualit. Aussi l'on peut se figurer
tout ce qu'il y a d'cre et d'ardente rivalit entre les
diffrentes congrgations d'hommes et de femmes  propos des
_immeubles_ que chacun peut compter au soleil, avec quelle
ineffable complaisance une opulente congrgation crase sous
l'inventaire de ses maisons, de ses fermes, de ses valeurs de
portefeuille, une congrgation moins riche. L'envie, la jalousie
haineuse, rendues plus irritantes encore par l'oisivet
claustrale, naissent forcment de telles comparaisons; et pourtant
rien n'est moins chrtien dans l'adorable acception de ce mot
divin, rien n'est moins selon le vritable esprit vanglique,
esprit si essentiellement, si religieusement _communiste_, que
cette pre, que cette insatiable ardeur d'acqurir et d'accaparer
par tous les moyens possibles: avidit dangereuse, qui est loin
d'tre excuse aux yeux de l'opinion publique par quelques maigres
aumnes auxquelles prside un inexorable esprit d'exclusion et
d'insolence.

Mre Sainte-Perptue tait assise devant un grand bureau 
cylindre, plac au milieu d'un cabinet trs simplement, mais trs
confortablement meubl; un excellent feu brillait dans la chemine
de marbre, un moelleux tapis recouvrait le plancher. La
suprieure,  qui on remettait chaque jour toutes les lettres
adresses soit aux soeurs, soit aux pensionnaires du couvent,
venait d'ouvrir les lettres des soeurs selon son droit, et de
dcacheter trs dextrement les lettres des pensionnaires selon le
droit qu'elle s'attribuait,  leur insu, mais toujours, bien
entendu, dans le seul intrt du salut de ces chres filles, et
aussi un peu pour se tenir au courant de leur correspondance; car
la suprieure s'imposait encore le devoir de prendre connaissance
de toutes les lettres qu'on crivait du couvent, avant de les
mettre  la poste. Les traces de cette pieuse et innocente
inquisition disparaissaient trs facilement, la sainte et bonne
mre possdant tout un arsenal de charmants petits outils d'acier:
les uns, trs affils, servaient  dcouper imperceptiblement le
papier autour du cachet; puis, la lettre ouverte, lue et replace
dans son enveloppe, on prenait un autre gentil instrument arrondi,
on le chauffait lgrement et on le promenait sur le contour de la
cire du cachet, qui, en fondant et s'talant un peu, recouvrait la
primitive incision; enfin, par un sentiment de justice et
d'galit trs louable, il y avait dans l'arsenal de la bonne mre
jusqu' un petit fumigatoire on ne peut plus ingnieux,  la
vapeur humide et dissolvante duquel on soumettait les lettres
modestement et humblement fermes avec des pains  cacheter; ainsi
dtremps, ils cdaient sous le moindre effort et sans occasionner
la moindre dchirure.

Selon l'importance des _indiscrtions_ qu'elle faisait ainsi
commettre aux signataires des lettres, la suprieure prenait des
notes plus ou moins tendues. Elle fut interrompue dans cette
intressante investigation par deux coups doucement frapps  la
porte verrouille.

Mre Sainte-Perptue abaissa aussitt le vaste cylindre de son
secrtaire sur son arsenal, se leva et alla ouvrir d'un air grave
et solennel. Une soeur converse venait lui annoncer que Mme la
princesse de Saint-Dizier attendait dans le salon, et que Mlle
Florine, accompagne d'une jeune fille contrefaite et mal vtue,
arrive peu de temps aprs la princesse, attendait  la porte du
petit corridor.

-- Introduisez d'abord Mme la princesse, dit la mre Sainte-
Perptue. Et avec une prvenance charmante, elle approcha un
fauteuil du feu.

Mme de Saint-Dizier entra. Quoique sans prtentions coquettes et
juvniles, la princesse tait habille avec got et lgance: elle
portait un chapeau de velours noir de la meilleure faiseuse, un
grand chle de cachemire bleu, une robe de satin noir garnie de
martre pareille  la fourrure de son manchon.

-- Quelle bonne fortune me vaut encore aujourd'hui l'honneur de
votre visite, ma chre fille? lui dit gracieusement la suprieure.

-- Une recommandation trs importante, ma chre mre, car je suis
trs presse; on m'attend chez Son minence, et je n'ai
malheureusement que quelques minutes  vous donner: il s'agit
encore de ces deux orphelines au sujet desquelles nous avons
longuement caus hier.

-- Elles continuent  tre spares, selon votre dsir, et cette
sparation leur a port un coup si sensible... que j'ai t
oblige d'envoyer, ce matin... prvenir le docteur Baleinier... 
la maison de sant. Il a trouv de la fivre jointe  un grand
abattement, et, chose singulire, absolument les mmes symptmes
de maladie chez l'une que chez l'autre des deux soeurs... J'ai
interrog de nouveau ces deux malheureuses cratures; je suis
reste confondue... pouvante... ce sont des idoltres.

-- Aussi tait-il bien urgent de vous les confier... Mais voici le
sujet de ma visite: ma chre mre, on vient d'apprendre le retour
imprvu du soldat qui a amen ces jeunes filles en France, et que
l'on croyait absent pour quelques jours: il est donc  Paris.
Malgr son ge, c'est un homme audacieux, entreprenant, et d'une
rare nergie; s'il dcouvrait que ces jeunes filles sont ici, --
 ce qui est d'ailleurs heureusement presque impossible, -- dans sa
rage de les voir  l'abri de son influence impie, il serait
capable de tout. Ainsi,  compter d'aujourd'hui, ma chre mre,
redoublez de surveillance... que personne ne puisse s'introduire
ici nuitamment. Ce quartier est si dsert!...

-- Soyez tranquille, ma chre fille, nous sommes suffisamment
gardes; notre concierge et nos jardiniers, bien arms, font une
ronde chaque nuit du ct du boulevard de l'Hpital; les murailles
sont hautes et hrisses de pointes de fer aux endroits d'un accs
plus facile... Mais je vous remercie toujours, ma chre fille, de
m'avoir prvenue, on redoublera de prcautions.

-- Il faudra surtout en redoubler cette nuit, ma chre mre!

-- Et pourquoi?

-- Parce que si cet infernal soldat avait l'audace inoue de
tenter quelque chose, il le tenterait cette nuit...

-- Et comment le savez-vous, ma chre fille?

-- Nos renseignements nous donnent cette certitude, rpondit la
princesse avec un lger embarras qui n'chappa pas  la
suprieure; mais elle tait trop fine et trop rserve pour
paratre s'en apercevoir; seulement elle souponna qu'on lui
cachait plusieurs choses.

-- Cette nuit donc, rpondit mre Sainte-Perptue, on redoublera
de surveillance... Mais puisque j'ai le plaisir de vous voir, ma
chre fille, j'en profiterai pour vous dire deux mots du mariage
en question.

-- Parlons-en, ma chre mre, dit vivement la princesse, car cela
est trs important. Le jeune de Brisville est un homme rempli
d'ardente dvotion dans ce temps d'impit rvolutionnaire; il
pratique ouvertement, il peut nous rendre les plus grands
services: il est,  la Chambre, assez cout; il ne manque pas
d'une sorte d'loquence agressive et provocante, et je ne sais
personne qui donne  sa croyance un tour plus effront,  sa foi
une allure plus insolente: son calcul est juste, car cette manire
cavalire et dbraille de parler de choses saintes pique et
rveille la curiosit des indiffrents. Heureusement, les
circonstances sont telles qu'il peut se montrer d'une audacieuse
violence contre nos ennemis sans le moindre danger, ce qui
redouble naturellement son ardeur de martyr postulant: en un mot,
il est  nous, et en retour nous lui devons ce mariage; il faut
donc qu'il se fasse. Vous savez d'ailleurs, chre mre, qu'il se
propose d'offrir une donation de cent mille francs  l'oeuvre de
Sainte-Marie le jour o il sera en possession de la fortune de
Mlle Baudricourt.

-- Je n'ai jamais dout des excellentes intentions de
M. de Brisville au sujet d'une oeuvre qui mrite la sympathie de
toutes les personnes pieuses, rpondit discrtement la suprieure,
mais je ne croyais pas rencontrer tant d'obstacles de la part de
la jeune personne.

-- Comment donc?

-- Cette jeune fille, que j'avais crue jusqu'ici la soumission, la
timidit, la nullit, tranchons le mot l'idiotisme mme, au lieu
d'tre, comme je le pensais, ravie de cette proposition de
mariage, demande du temps pour rflchir.

-- Cela fait piti!

-- Elle m'oppose une rsistance d'inertie; j'ai beau lui dire
svrement qu'tant sans parents, sans amis, et confie absolument
 mes soins, elle doit voir par mes yeux, couter par mes
oreilles, et que lorsque je lui affirme que cette union lui
convient de tout point, elle doit lui donner son adhsion sans la
moindre objection ou rflexion...

-- Sans doute... on ne peut parler d'une manire plus sense.

-- Elle me rpond qu'elle voudrait voir M. de Brisville et
connatre son caractre avant de s'engager...

-- C'est absurde... puisque vous lui rpondez de sa moralit et
que vous trouvez ce mariage convenable.

-- Du reste, j'ai fait remarquer  Mlle Baudricourt que jusqu'
prsent je n'avais employ envers elle que des moyens de douceur
et de persuasion; mais que si elle m'y forait, je serais oblige,
malgr moi, et dans son intrt mme, d'agir avec rigueur pour
vaincre son opinitret, de la sparer de ses compagnes, de la
mettre en cellule, au secret le plus rigoureux, jusqu' ce qu'elle
se dcide, aprs tout,  tre heureuse... et  pouser un homme
honorable...

-- Et ces menaces, ma chre mre?...

-- Auront, je l'espre, un bon rsultat. Elle avait dans sa
province une correspondance avec une ancienne amie de pension...
j'ai supprim cette correspondance, qui m'a paru dangereuse; elle
est donc maintenant sous ma seule influence... et j'espre que
nous arriverons  nos fins. Mais, vous le voyez, ma chre fille,
ce n'est jamais sans peine, sans traverses, que l'on parvient 
faire le bien.

-- Aussi je suis certaine que M. de Brisville ne s'en tiendra pas
 sa premire promesse, et je me porte caution pour lui que s'il
pouse Mlle Baudricourt...

-- Vous savez, ma chre fille, dit la suprieure en interrompant
la princesse, que s'il s'agissait de moi, je refuserais; mais
donner  l'oeuvre, c'est donner  Dieu, et je ne puis empcher
M. de Brisville d'augmenter la somme de ses bonnes oeuvres. Et
puis, il nous arrive quelque chose de dplorable...

-- De quoi s'agit-il donc, ma chre mre?

-- Le Sacr-Coeur nous dispute et nous surenchrit un immeuble
tout  fait  notre convenance... En vrit, il y a des gens
insatiables; je m'en suis, du reste, explique trs vertement avec
la suprieure.

-- Elle m'a dit, en effet, et a rejet la faute sur l'conome,
rpondit Mme de Saint-Dizier.

-- Ah!... vous la voyez donc, ma chre fille? demanda la
suprieure, qui parut assez vivement surprise.

-- Je l'ai rencontre chez Monseigneur, rpondit Mme de Saint-
Dizier avec une lgre hsitation que la mre Sainte-Perptue ne
parut pas remarquer.

Elle reprit:

-- Je ne sais en vrit pourquoi notre tablissement excite si
violemment la jalousie du Sacr-Coeur; il n'y a pas de bruits
fcheux qu'il n'ait rpandus sur l'oeuvre de Sainte Marie; mais
certaines personnes se sentent toujours blesses des succs du
prochain.

-- Allons, ma chre mre, dit la princesse d'un ton conciliant, il
faut esprer que la donation de M. de Brisville vous mettra  mme
de couvrir la surenchre du Sacr-Coeur; ce mariage aurait donc un
double avantage, ma chre mre... car il placerait une grande
fortune entre les mains d'un homme  nous, qui l'emploierait comme
il convient... Avec environ cent mille francs de rente, la
position de notre ardent dfenseur triplera d'importance. Nous
aurons enfin un organe digne de notre cause, et nous ne serons
plus obligs de nous laisser dfendre par des gens comme ce
M. Dumoulin.

-- Il y a pourtant bien de la verve et bien du savoir dans ses
crits. Selon moi, c'est le style d'un saint Bernard en courroux
contre l'impit du sicle.

-- Hlas! ma chre mre, si vous saviez quel trange saint Bernard
c'est que ce M. Dumoulin!... mais je ne veux pas souiller vos
oreilles. Tout ce que je puis vous dire, c'est que de tels
dfenseurs compromettent les plus saintes causes. Adieu, ma chre
mre... au revoir... et surtout redoublez de prcautions cette
nuit... le retour de ce soldat est inquitant!

-- Soyez tranquille, ma chre fille... Ah! j'oubliais... Mlle
Florine m'a prie de vous demander une grce: c'est d'entrer 
votre service. Vous connaissez la fidlit qu'elle vous a montre
dans la surveillance de votre malheureuse nice... je crois qu'en
la rcompensant ainsi vous vous l'attacheriez compltement, et je
vous serais trs reconnaissante pour elle.

-- Ds que vous vous intressez le moins du monde  Florine, ma
chre mre, c'est chose faite, je la prendrai chez moi... Et
maintenant, j'y songe, elle pourra m'tre plus utile que je ne
pensais d'abord.

-- Mille grces, ma chre fille, de votre obligeance;  bientt,
je l'espre. Nous avons aprs-demain  deux heures une longue
confrence avec Son minence et Monseigneur, ne l'oubliez pas.

-- Non, ma chre mre, je serai exacte... Mais redoublez de
prcautions cette nuit, de crainte d'un grand scandale.

Aprs avoir respectueusement bais la main de la suprieure, la
princesse sortit par la grande porte du cabinet qui donnait dans
un salon conduisant au grand escalier.

Quelques minutes aprs, Florine entrait chez la suprieure par une
porte latrale. La suprieure tait assise; Florine s'approcha
d'elle avec une humilit craintive.

-- Vous n'avez pas rencontr Mme la princesse de Saint-Dizier? lui
demanda la mre Sainte-Perptue.

-- Non, ma mre, j'tais  attendre dans le couloir dont les
fentres donnent sur le jardin.

-- La princesse vous prend  son service  compter d'aujourd'hui,
dit la suprieure. Florine fit un mouvement de surprise chagrine
et dit:

-- Moi!... ma mre... mais...

-- Je le lui ai demand en votre nom... Vous acceptez? rpondit
imprieusement la suprieure.

-- Pourtant... ma mre ... je vous avais prie de ne pas...

-- Je vous dis que vous acceptez! dit la suprieure d'un ton si
ferme, si positif, que Florine baissa les yeux et dit  voix
basse:

-- J'accepte.

-- C'est au nom de M. Rodin que je vous donne cet ordre.

-- Je m'en doutais, ma mre, rpondit tristement Florine. Et 
quelles conditions... entr-je... chez la princesse?

-- Aux mmes conditions que chez sa nice. Florine tressaillit et
dit:

-- Ainsi, je devrai faire des rapports frquents, secrets, sur la
princesse?

-- Vous observerez, vous vous souviendrez, et vous rendrez
compte...

-- Oui, ma mre.

-- Vous porterez surtout votre attention sur les visites que la
princesse pourrait recevoir dsormais de la suprieure du Sacr-
Coeur; vous les noterez et tcherez d'entendre... Il s'agit de
prserver la princesse de fcheuses influences.

-- J'obirai, ma mre.

-- Vous tcherez aussi de savoir pour quelle raison deux jeunes
orphelines ont t amenes ici et recommandes avec la plus grande
svrit par Mme Grivois, femme de confiance de la princesse.

-- Oui, ma mre.

-- Ce qui ne vous empchera pas de graver dans votre souvenir les
choses qui vous paratront dignes de remarque. Demain, d'ailleurs,
je vous donnerai des instructions particulires sur un autre
sujet.

-- Il suffit, ma mre.

-- Si, du reste, vous vous conduisez d'une manire satisfaisante,
si vous excutez fidlement les instructions dont je vous parle,
vous sortirez de chez la princesse pour tre femme de charge chez
une jeune marie; ce sera pour vous une position excellente et
durable... toujours aux mmes conditions. Ainsi, il est bien
entendu que vous entrez chez Mme de Saint-Dizier aprs m'en avoir
fait la demande.

-- Oui, ma mre... je m'en souviendrai.

-- Quelle est cette jeune fille qui vous accompagne?

-- Une pauvre crature sans aucune ressource, trs intelligente,
d'une ducation au-dessus de son tat; elle est ouvrire en
lingerie; le travail lui manque, elle est rduite  la dernire
extrmit. J'ai pris sur elle des renseignements ce matin en
allant la chercher; ils sont excellents.

-- Elle est laide et contrefaite?

-- Sa figure est intressante, mais elle est contrefaite. La
suprieure parut satisfaite de savoir que la personne dont on lui
parlait tait douce, d'un extrieur disgracieux, et elle ajouta
aprs un moment de rflexion:

-- Et elle parat intelligente?

-- Trs intelligente.

-- Et elle est absolument sans ressources?

-- Sans aucune ressource.

-- Est-elle pieuse?

-- Elle ne pratique pas.

-- Peu importe, se dit mentalement la suprieure; si elle est trs
intelligente, cela suffira. Puis elle reprit tout haut:

-- Savez-vous si elle est adroite ouvrire?

-- Je le crois, ma mre.

La suprieure se leva, alla  un casier, y prit un registre, y
parut chercher pendant quelque temps avec attention, puis elle dit
en replaant le registre:

-- Faites entrer cette jeune fille... et allez m'attendre dans la
lingerie.

-- Contrefaite... intelligente... adroite ouvrire, dit la
suprieure en rflchissant; elle n'inspirerait aucun soupon...
Il faut voir.

Au bout d'un instant; Florine rentra avec la Mayeux, qu'elle
introduisit auprs de la suprieure, aprs quoi elle se retira
discrtement. La jeune ouvrire tait mue, tremblante et
profondment trouble, car elle ne pouvait pour ainsi dire croire
 la dcouverte qu'elle venait de faire pendant l'absence de
Florine.

Ce ne fut pas sans une vague frayeur que la Mayeux resta seule
avec la suprieure du couvent de Sainte-Marie.



III. La tentation.

Telle avait t la cause de la profonde motion de la Mayeux:
Florine, en se rendant auprs de la suprieure, avait laiss la
jeune ouvrire dans un couloir garni de banquettes et formant une
sorte d'antichambre situe au premier tage. Se trouvant seule, la
Mayeux s'tait approche machinalement d'une fentre ouvrant sur
le jardin du couvent, born de ce ct par un mur  moiti dmoli,
et termin  l'une de ses extrmits par une clture de planches 
claire-voie. Ce mur, aboutissant  une chapelle en construction,
tait mitoyen avec le jardin d'une maison voisine.

La Mayeux avait tout  coup vu apparatre une jeune fille  l'une
des croises du rez-de-chausse de cette maison, croise grille,
d'ailleurs remarquable par une sorte d'auvent en forme de tente
qui la surmontait. Cette jeune fille, les yeux fixs sur un des
btiments du couvent, faisait de la main des signes qui semblaient
 la fois encourageants et affectueux. De la fentre o elle tait
place, la Mayeux, ne pouvant voir  qui s'adressaient ces signes
d'intelligence, admirait la rare beaut de cette jeune fille,
l'clat de son teint, le noir brillant de ses grands yeux, le doux
et bienveillant sourire qui effleurait ses lvres. On rpondit
sans doute  sa pantomime  la fois gracieuse et expressive, car,
par un mouvement rempli de grce, cette jeune fille, posant la
main gauche sur son coeur, fit de la main droite un geste qui
semblait dire que son coeur s'en allait vers cet endroit qu'elle
ne quittait pas des yeux.

Un ple rayon de soleil, perant les nuages, vint se jouer  ce
moment sur les cheveux de cette jeune fille, dont la blanche
figure, alors presque colle aux barreaux de la croise, sembla
pour ainsi dire tout  coup illumine par les blouissants reflets
de sa splendide chevelure d'or bruni.  l'aspect de cette
ravissante figure, encadre de longues boucles d'admirables
cheveux d'un roux dor, la Mayeux tressaillit involontairement; la
pense de Mlle de Cardoville lui vint aussitt  l'esprit, et elle
se persuada (elle ne se trompait pas) qu'elle avait devant les
yeux la protectrice d'Agricol.

En retrouvant l, dans cette sinistre maison d'alins, cette
jeune fille si merveilleusement belle, en se souvenant de la bont
dlicate avec laquelle elle avait quelques jours auparavant
accueilli Agricol dans son petit palais blouissant de luxe, la
Mayeux sentit son coeur se briser. Elle croyait Adrienne folle...
et pourtant, en l'examinant plus attentivement encore, il lui
semblait que l'intelligence et la grce animaient toujours cet
adorable visage. Tout  coup Mlle de Cardoville fit un geste
expressif, mit son doigt sur sa bouche, envoya deux baisers dans
la direction de ses regards, et disparut subitement.

Songeant aux rvlations si importantes qu'Agricol avait  faire 
Mlle de Cardoville, la Mayeux regrettait d'autant plus amrement
de n'avoir aucun moyen, aucune possibilit de parvenir jusqu'
elle; car il lui semblait que si cette jeune fille tait folle,
elle se trouvait du moins dans un moment lucide.

La jeune ouvrire tait plonge dans ces rflexions remplies
d'inquitude lorsqu'elle vit revenir Florine accompagne d'une des
religieuses du couvent. La Mayeux dut donc garder le silence sur
la dcouverte qu'elle venait de faire, et se trouva bientt en
prsence de la suprieure.

La suprieure, aprs un rapide et pntrant examen de la
physionomie de la jeune ouvrire, lui trouva l'air si timide, si
doux, si honnte, qu'elle crut pouvoir ajouter compltement foi
aux renseignements donns par Florine.

-- Ma chre fille, dit la mre Sainte-Perptue d'une voix
affectueuse, Florine m'a dit dans quelle cruelle situation vous
vous trouviez... Il est donc vrai... vous manquez absolument de
travail?

-- Hlas! oui, madame.

-- Appelez-moi, votre mre... ma chre fille; ce nom est plus
doux... et c'est la rgle de cette maison... Je n'ai pas besoin de
vous demander quels sont vos principes?

-- J'ai toujours vcu honntement de mon travail... ma mre,
rpondit la Mayeux avec une simplicit  la fois digne et modeste.

-- Je vous crois, ma chre fille, et j'ai de bonnes raisons pour
vous croire... Il faut remercier le Seigneur de vous avoir mise 
l'abri de bien des tentations... mais, dites-moi, tes-vous habile
dans votre tat?

-- Je fais de mon mieux ma mre; l'on a toujours t satisfait de
mon travail... Si vous dsirez d'ailleurs me mettre  l'oeuvre,
vous en jugerez.

-- Votre affirmation me suffit, ma chre fille... Vous prfrez,
n'est-ce pas, aller travailler en journe?

-- Mlle Florine m'a dit, ma mre, que je ne pouvais esprer avoir
de travail chez moi.

-- Pour l'instant, non, ma fille; si plus tard l'occasion se
prsentait... j'y songerais... Quant  prsent, voici ce que je
peux vous offrir: une vieille dame trs respectable m'a fait
demander une ouvrire  la journe; prsente par moi, vous lui
conviendrez; l'oeuvre se chargera de vous vtir comme il faut, peu
 peu l'on retiendra ce dbours sur votre salaire, car c'est avec
nous que vous compterez... Ce salaire est de deux francs par
jour... Vous parat-il suffisant?

-- Ah! ma mre... c'est bien au-del de ce que je pouvais esprer.

-- Vous ne serez d'ailleurs occupe que de neuf heures du matin 
six heures du soir... il vous restera donc encore quelques heures
dont vous pourrez disposer. Vous le voyez, cette condition est
assez douce, n'est-ce pas?

-- Oh! bien douce, ma mre...

-- Je dois, avant tout, vous dire chez qui l'oeuvre aurait
l'intention de vous employer... c'est chez une veuve nomme
Mme de Brmont, personne remplie de solide pit... Vous n'aurez,
je l'espre, dans sa maison, que d'excellents exemples... s'il en
tait autrement, vous viendriez m'en avertir.

-- Comment cela ma mre? dit la Mayeux avec surprise.

-- coutez-moi bien, ma chre fille, dit la mre Sainte-Perptue
d'un ton de plus en plus affectueux; l'oeuvre de Sainte-Marie a un
saint et double but... Vous comprenez, n'est-ce pas, que s'il est
de notre devoir de donner aux matres toutes les garanties
dsirables sur la moralit des personnes que nous plaons dans
l'intrieur de leur famille, nous devons aussi donner aux
personnes que nous plaons toutes les garanties de moralit
dsirables sur les matres  qui nous les adressons?

-- Rien n'est plus juste et d'une plus sage prvoyance, ma mre.

-- N'est-ce pas, ma chre fille? car de mme qu'une servante de
mauvaise conduite peut porter un trouble fcheux dans une famille
respectable, de mme aussi un matre ou une matresse de mauvaises
moeurs peuvent avoir une dangereuse influence sur les personnes
qui les servent ou qui vont travailler dans leur maison. Or, c'est
pour offrir une mutuelle garantie aux matres et aux serviteurs
vertueux que notre oeuvre est fonde...

-- Ah! madame... dit navement la Mayeux, ceux qui ont eu cette
pense mritent la bndiction de tous...

-- Et les bndictions ne manquent pas, ma chre fille, parce que
l'oeuvre tient ses promesses. Ainsi, une intressante ouvrire...
comme vous, par exemple... est place auprs de personnes
irrprochables, selon nous; aperoit-elle, soit chez ses matres,
soit mme chez les gens qui les frquentent habituellement,
quelque irrgularit de moeurs, quelque tendance irrligieuse qui
blesse sa pudeur ou qui choque ses principes religieux, elle vient
aussitt nous faire une confidence dtaille de ce qui a pu
l'alarmer. Rien de plus juste... n'est-il pas vrai?

-- Oui, ma mre... rpondit timidement la Mayeux, qui commenait 
trouver ces prvisions singulires.

-- Alors, reprit la suprieure, si le cas nous parat grave, nous
engageons notre protge  observer plus attentivement encore,
afin de bien se convaincre qu'elle avait raison de s'alarmer...
Elle nous fait de nouvelles confidences, et si elles confirment
nos premires craintes, fidles  notre pieuse tutelle, nous
retirons aussitt notre protge de cette maison peu convenable.
Du reste, comme le plus grand nombre d'entre elles, malgr leur
candeur et leur vertu, n'ont pas les lumires suffisantes pour
distinguer ce qui peut nuire  leur me, nous prfrons, dans leur
intrt, que tous les huit jours elles nous confient, comme une
fille le confierait  sa mre, soit de vive voix, soit par crit,
tout ce qui s'est pass durant la semaine dans les maisons o
elles sont places; alors nous avisons pour elles, soit en les y
laissant, soit en les retirant. Nous avons dj environ cent
personnes, demoiselles de compagnie, de magasin, servantes ou
ouvrires  la journe, places selon ces conditions dans un grand
nombre de familles; et, dans l'intrt de tous, nous nous
applaudissons chaque jour de cette manire de procder. Vous me
comprenez, n'est-ce pas, ma chre fille?

-- Oui... oui... ma mre, dit la Mayeux, de plus en plus
embarrasse. Elle avait trop de droiture et de sagacit pour ne
pas trouver que cette manire d'assurance mutuelle sur la moralit
des matres et des serviteurs ressemblait  une sorte d'espionnage
du foyer domestique, organis sur une vaste chelle et excut par
les protges de l'oeuvre presque  leur insu: car il tait en
effet difficile de dguiser plus habilement  leurs yeux cette
habitude de dlation  laquelle on les dressait sans qu'elles s'en
doutassent.

-- Si je suis entre dans ces longs dtails, ma chre fille,
reprit la mre Sainte-Perptue, prenant le silence de la Mayeux
pour un assentiment, c'est afin que vous ne vous croyiez pas
oblige de rester malgr vous dans une maison o, contre votre
attente, je vous le rpte, vous ne trouveriez pas continuellement
de saints et pieux exemples... Ainsi, la maison de Mme de Brmont,
 laquelle je vous destine, est une maison tout en Dieu...
Seulement on dit, et je ne veux pas le croire, que la fille de
Mme de Brmont, Mme de Noisy, qui depuis peu de temps est venue
habiter avec elle, n'est pas d'une conduite parfaitement
exemplaire, qu'elle ne remplit par exactement ses devoirs
religieux, et qu'en l'absence de son mari,  cette heure en
Amrique, elle reoit des visites malheureusement trop assidues
d'un M. Hardy, riche manufacturier.

Au nom du patron d'Agricol la Mayeux ne put retenir un mouvement
de surprise et rougit lgrement.

La suprieure prit naturellement cette rougeur et ce mouvement
pour une preuve de la pudibonde susceptibilit de la jeune
ouvrire et ajouta:

-- J'ai d tout vous dire, ma chre fille, afin que vous fussiez
sur vos gardes. J'ai d mme vous entretenir de bruits que je
crois compltement errons, car la fille de Mme de Brmont a eu
sans cesse de trop bons exemples sous les yeux pour les oublier
jamais... D'ailleurs, tant dans la maison du matin au soir, mieux
que personne vous serez  mme de vous apercevoir si les bruits
dont je vous parle sont faux ou fonds: si par malheur ils
l'taient, selon vous, alors, ma chre fille, vous viendriez me
confier toutes les circonstances qui vous autorisent  le croire,
et si je partageais votre opinion, je vous retirerais  l'instant
de cette maison, parce que la saintet de la mre ne compenserait
pas suffisamment le dplorable exemple que vous offrirait la
conduite de la fille... car ds que vous faites partie de
l'oeuvre, je suis responsable de votre salut; et, bien plus, dans
le cas o votre susceptibilit vous obligerait  sortir de chez
Mme de Brmont, comme vous pourriez tre quelque temps sans
emploi, l'oeuvre, si elle est satisfaite de votre zle et de votre
conduite, vous donnera un franc par jour jusqu'au moment o elle
vous replacera. Vous voyez, ma chre fille, qu'il y a tout 
gagner avec nous... Il est donc convenu que vous entrerez aprs-
demain chez Mme de Brmont.

La Mayeux se trouvait dans une position trs difficile: tantt
elle croyait ses premiers soupons confirms, et, malgr sa
timidit, sa fiert se rvoltait en songeant que, parce qu'on la
savait misrable, on la croyait capable de se vendre comme une
espionne, moyennant un salaire lev; tantt, au contraire, sa
dlicatesse naturelle rpugnant  croire qu'une femme de l'ge et
de la condition de la suprieure pt descendre  lui adresser une
de ces propositions aussi infamantes pour celui qui l'accepte que
pour celui qui la fait, elle se reprochait ses premiers doutes, se
demandant si la suprieure, avant de l'employer, ne voulait pas,
jusqu' un certain point, l'prouver, et voir si sa droiture
s'lverait au-dessus d'une offre relativement trs brillante. La
Mayeux tait si naturellement porte  croire au bien qu'elle
s'arrta  cette dernire pense, se disant qu'aprs tout, si elle
se trompait, ce serait pour la suprieure la manire la moins
blessante de refuser ses offres indignes. Par un mouvement qui
n'avait rien de hautain, mais qui disait la conscience qu'elle
avait de sa dignit, la jeune ouvrire, relevant la tte,
jusqu'alors tenue humblement baisse, regarda la suprieure bien
en face, afin que celle-ci pt lire sur ses traits la sincrit de
ses paroles, et lui dit d'une voix lgrement mue, et oubliant
cette fois de dire ma mre:

-- Ah! madame... je ne puis vous reprocher de me faire subir une
pareille preuve... vous me voyez bien misrable, et je n'ai rien
fait qui puisse me mriter votre confiance; mais, croyez-moi, si
pauvre que je sois, jamais je ne m'abaisserai  faire une action
aussi mprisable que celle que vous tes sans doute oblige de me
proposer afin de vous assurer par mon refus que je suis digne de
votre intrt. Non, non, madame, jamais, et  aucun prix, je ne
serai capable d'une dlation.

La Mayeux pronona ces derniers mots avec tant d'animation que son
visage se colora lgrement. La suprieure avait trop de tact et
d'exprience pour ne pas reconnatre la sincrit des paroles de
la Mayeux; s'estimant heureuse de voir la jeune fille prendre
ainsi le change, elle lui sourit affectueusement et lui tendit les
bras en disant:

-- Bien, bien, ma chre fille... venez m'embrasser...

-- Ma mre... je suis confuse... de tant de bont.

-- Non, car vos paroles sont remplies de droiture... Seulement,
persuadez-vous bien que je ne vous ai pas fait subir d'preuve...
parce qu'il n'y a rien qui ressemble moins  une dlation que les
marques de confiance filiale que nous demandons  nos protges
dans l'intrt mme de la moralit de leur condition; mais
certaines personnes -- et, je le vois, vous tes du nombre, ma
chre fille -- ont des principes assez arrts, une intelligence
assez avance, pour pouvoir se passer de nos conseils et apprcier
par elles-mmes ce qui peut nuire  leur salut. C'est donc une
responsabilit que je vous laisserai tout entire, ne vous
demandant d'autres confidences que celles que vous croirez devoir
me faire volontairement.

-- Ah! madame... que de bont! dit la pauvre Mayeux, ignorant les
mille dtours de l'esprit monacal, et se croyant dj certaine de
gagner honorablement un salaire quitable.

-- Ce n'est pas de la bont... c'est de la justice, reprit la mre
Sainte-Perptue, dont l'accent devenait de plus en plus
affectueux; on ne saurait trop avoir de confiance et de tendresse
envers de saintes filles comme vous, que la pauvret a encore
pures, si cela peut se dire, parce qu'elles ont toujours
fidlement observ la loi du Seigneur.

-- Ma mre...

-- Une dernire question, ma chre fille: combien de fois par mois
approchez-vous la sainte table?

-- Madame, reprit la Mayeux, je ne m'en suis pas approche depuis
ma premire communion, que j'ai faite il y a huit ans. C'est 
peine si en travaillant chaque jour, et tout le jour, je puis
suffire  gagner ma vie; il ne me reste donc pas de loisir pour...

-- Grand Dieu! s'cria la suprieure en interrompant la Mayeux et
joignant les mains avec tous les signes d'un douloureux
tonnement, il serait vrai?... vous ne pratiquez pas?...

-- Hlas, madame, je vous l'ai dit, le temps me manque, reprit la
Mayeux en regardant la mre Sainte-Perptue d'un air interdit.

Aprs un moment de silence, celle-ci lui dit tristement:

-- Vous me voyez dsole, ma chre fille... Je vous l'ai dit: de
mme que nous ne plaons nos protges que dans des maisons
pieuses, de mme on nous demande des personnes pieuses et qui
pratiquent; c'est une des conditions indispensables de l'oeuvre...
Ainsi,  mon grand regret, il m'est impossible de vous employer
comme je l'esprais... Cependant, si par la suite vous renonciez 
une si grande indiffrence  propos de vos devoirs religieux...
alors nous verrions...

-- Madame, dit la Mayeux, le coeur gonfl de larmes, car elle
tait oblige de renoncer  une heureuse esprance, je vous
demande pardon de vous avoir retenue si longtemps... pour rien.

-- C'est moi, ma chre fille, qui regrette vivement de ne pouvoir
vous attacher  l'oeuvre... mais je ne perds pas tout espoir...
surtout parce que je dsire voir une personne dj digne d'intrt
mriter un jour par sa pit l'appui durable des personnes
religieuses... Adieu... ma chre fille... Allez en paix, et que
Dieu soit misricordieux en attendant que vous soyez tout  fait
revenue  lui...

Ce disant, la suprieure se leva et conduisit la Mayeux jusqu' la
porte, toujours avec les formes les plus douces et les plus
maternelles; puis, au moment o la Mayeux dpassait le seuil, elle
lui dit:

-- Suivez le corridor, descendez quelques marches, frappez  la
seconde porte  droite; c'est la lingerie: vous y trouverez
Florine... elle vous reconduira... Adieu, ma chre fille...

Ds que la Mayeux fut sortie de chez la suprieure, ses larmes,
jusqu'alors contenues, coulrent abondamment; n'osant pas paratre
ainsi plore devant Florine et quelques religieuses sans doute
rassembles dans la lingerie, elle s'arrta un moment auprs d'une
des fentres du corridor pour essuyer ses yeux noys de pleurs.

Elle regardait machinalement la croise de la maison voisine du
couvent, o elle avait cru reconnatre Adrienne de Cardoville,
lorsqu'elle vit celle-ci sortir d'une porte et s'avancer
rapidement vers la clture  claire-voie qui sparait les deux
jardins...

Au mme instant,  sa profonde stupeur, la Mayeux vit une des deux
soeurs dont la disparition dsesprait Dagobert, Rose Simon, ple,
chancelante, abattue, s'approcher avec crainte et inquitude de la
claire-voie qui la sparait de Mlle de Cardoville, comme si
l'orpheline et redout d'tre aperue...



IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville.

La Mayeux, mue, attentive, inquite, penche  l'une des fentres
du couvent, suivait des yeux les mouvements de Mlle de Cardoville
et de Rose Simon, qu'elle s'attendait si peu  trouver runies
dans cet endroit.

L'orpheline, s'approchant tout  fait de la claire-voie qui
sparait le jardin de la communaut de celui de la maison du
docteur Baleinier, dit quelques mots  Adrienne, dont les traits
exprimrent tout  coup l'tonnement, l'indignation et la piti. 
ce moment une religieuse accourut en regardant de ct et d'autre,
comme si elle et cherch quelqu'un avec inquitude; puis
apercevant Rose, qui, timide et craintive, se serrait contre la
claire-voie, elle la saisit par le bras, eut l'air de lui faire de
graves reproches, et, malgr quelques vives paroles que Mlle de
Cardoville sembla lui adresser, la religieuse emmena rapidement
l'orpheline, qui, plore, se retourna deux ou trois fois vers
Adrienne; celle-ci, aprs lui avoir encore tmoign de son intrt
par des gestes expressifs, se retourna brusquement, comme si elle
et voulu cacher ses larmes.

Le corridor o se tenait la Mayeux pendant cette scne touchante
tait situ au premier tage; l'ouvrire eut la pense de
descendre au rez-de-chausse, de tcher de s'introduire dans le
jardin, afin de parler  cette belle jeune fille aux cheveux d'or,
de bien s'assurer si elle tait Mlle de Cardoville, et alors, si
elle la croyait dans un moment lucide, de lui apprendre qu'Agricol
avait  lui communiquer des choses du plus grand intrt, mais
qu'il ne savait comment l'en instruire.

La journe s'avanait, le soleil allait bientt se coucher; la
Mayeux, craignant que Florine ne se lasst de l'attendre, se hta
d'agir; marchant d'un pas lger, prtant l'oreille de temps 
autre avec inquitude, elle gagna l'extrmit du corridor; l, un
petit escalier de trois ou quatre marches conduisait au palier de
la lingerie, puis, formant une spirale troite, aboutissait 
l'tage infrieur. L'ouvrire, entendant des voix, se hta de
descendre, et se trouva dans un long corridor du rez-de-chausse
vers le milieu duquel s'ouvrait une porte vitre donnant sur une
partie du jardin rserve  la suprieure. Une alle, borde d'un
ct par une haute charmille de buis, pouvant protger la Mayeux
contre les regards, elle s'y glissa et arriva jusqu' la clture
en claire-voie, qui  cet endroit sparait le jardin du couvent de
celui de la maison du docteur Baleinier.  quelques pas d'elle
l'ouvrire vit Mlle de Cardoville assise et accoude sur un banc
rustique.

La fermet du caractre d'Adrienne avait t un moment branle
par la fatigue, par le saisissement, par l'effroi, par le
dsespoir, lors de cette nuit terrible o elle s'tait vue
conduite dans la maison de fous du docteur Baleinier; enfin celui-
ci, profitant avec une astuce diabolique de l'tat
d'affaiblissement, d'accablement, o se trouvait la jeune fille,
tait mme parvenu  la faire un instant douter d'elle-mme. Mais
le calme qui succde forcment aux motions les plus pnibles, les
plus violentes, mais la rflexion, mais le raisonnement d'un
esprit juste et fin, rassurrent bientt Adrienne sur les craintes
que le docteur Baleinier avait un instant pu lui inspirer. Elle ne
crut mme pas  une _erreur_ du savant docteur; elle lut
clairement dans la conduite de cet homme, conduite d'une
dtestable hypocrisie et d'une rare audace, servie par une non
moins rare habilet; trop tard enfin, elle reconnut dans
M. Baleinier un aveugle instrument de Mme de Saint-Dizier. Ds
lors elle se renferma dans un silence, dans un calme remplis de
dignit; pas une plainte, pas un reproche, ne sortirent de sa
bouche... elle attendit. Pourtant quoiqu'on lui laisst une assez
grande libert de promenade et d'action (en la privant toutefois
de toute communication avec le dehors), la situation prsente
d'Adrienne tait dure, pnible, surtout pour elle, si amoureuse
d'un harmonieux et charmant entourage. Elle sentait nanmoins que
cette situation ne pouvait durer longtemps, elle ignorait l'action
et la surveillance des lois; mais le simple bon sens lui disait
qu'une squestration de quelques jours, adroitement appuye sur
des apparences de drangement d'esprit plus ou moins plausibles,
pouvait,  la rigueur, tre tente et mme impunment excute;
mais  la condition de ne pas se prolonger au-del de certaines
limites, parce qu'aprs tout une jeune fille de sa condition ne
disparaissait pas brusquement du monde, sans qu'au bout d'un
certain temps l'on s'en informt; et alors un prtendu accs de
folie soudaine donnait lieu  de srieuses investigations. Juste
ou fausse, cette conviction avait suffi pour redonner au caractre
d'Adrienne son ressort et son nergie accoutums. Cependant, elle
s'tait quelquefois en vain demand la cause de cette
squestration; elle connaissait trop Mme de Saint-Dizier pour la
croire capable d'agir sans un but arrt et d'avoir seulement
voulu lui causer un tourment passager... En cela Mlle de
Cardoville ne se trompait pas; le pre d'Aigrigny et la princesse
taient persuads qu'Adrienne, plus instruite qu'elle ne voulait
le paratre, savait combien il lui importait de se trouver, le 13
fvrier, rue Saint-Franois, et qu'elle tait rsolue  faire
valoir ses droits. En faisant enfermer Adrienne comme folle, ils
portaient donc un coup funeste  son avenir; mais disons que cette
dernire prcaution tait inutile, car Adrienne, quoique sur la
voie du secret de famille qu'on avait voulu lui cacher, et dont on
la croyait informe, ne l'avait pas entirement pntr, faute de
quelques pices caches ou gares. Quel que ft le motif de la
conduite odieuse des ennemis de Mlle de Cardoville, elle n'en
tait pas moins rvolte. Rien n'tait moins haineux, moins avide
de vengeance que cette gnreuse jeune fille; mais en songeant 
tout ce que Mme de Saint-Dizier, l'abb d'Aigrigny et le docteur
Baleinier lui faisaient souffrir, elle se promettait, non des
reprsailles, mais d'obtenir, par tous les moyens possibles, une
rparation clatante. Si on la lui refusait, elle tait dcide 
poursuivre,  combattre sans repos ni trve tant d'astuce, tant
d'hypocrisie, tant de cruaut, non par ressentiment de ses
douleurs, mais pour pargner les mmes tourments  d'autres
victimes, qui ne pourraient, comme elle, lutter et se dfendre.

Adrienne, sans doute encore sous la pnible impression que venait
de lui causer son entrevue avec Rose Simon, s'accoudait
languissamment sur l'un des supports du banc rustique o elle
tait assise, et tenait ses yeux cachs sous sa main gauche. Elle
avait dpos son chapeau  ses cts, et la position incline de
sa tte ramenait sur ses joues fraches et polies, qu'elles
cachaient presque entirement, les longues boucles de ses cheveux
d'or. Dans cette attitude, penche, remplie de grce et d'abandon,
le charmant et riche contour de sa taille se dessinait sous sa
robe de moire d'un vert d'mail; un large col fix par un noeud de
satin rose et des manchettes plates en guipure magnifique
empchaient que la couleur de sa robe trancht trop vivement sur
l'blouissante blancheur de son cou de cygne et de ses mains
raphalesques imperceptiblement veines de petits sillons d'azur;
sur son cou-de-pied, trs haut et trs nettement dtach, se
croisaient les minces cothurnes d'un petit soulier de satin noir,
car le docteur Baleinier lui avait permis de s'habiller avec son
got habituel: et nous l'avons dit, la recherche, l'lgance,
n'taient pas pour Adrienne coutume de coquetterie, mais devoir
envers elle-mme que Dieu s'tait complu  faire si belle.

 l'aspect de cette jeune fille, dont elle admira navement la
mise et la tournure charmantes, sans retour amer sur les haillons
qu'elle portait et sur sa difformit  elle, pauvre ouvrire, la
Mayeux se dit tout d'abord, avec autant de bon sens que de
sagacit, qu'il tait extraordinaire qu'une folle se vtit si
_sagement_ et si gracieusement; aussi ce fut avec autant de
surprise que d'motion qu'elle s'approcha doucement de la claire-
voie qui la sparait d'Adrienne, rflchissant, nanmoins, que
peut-tre cette infortune tait vritablement insense, mais
qu'elle se trouvait dans un jour lucide. Alors d'une voix timide,
mais assez leve pour tre entendue, la Mayeux, afin de s'assurer
de l'identit d'Adrienne, dit avec un grand battement de coeur:

-- Mademoiselle de Cardoville!

-- Qui m'appelle! dit Adrienne. Puis redressant vivement la tte,
et apercevant la Mayeux, elle ne put retenir un lger cri de
surprise, presque d'effroi. En effet, cette pauvre crature, ple,
difforme, misrablement vtue, lui apparaissant ainsi brusquement,
devait inspirer  Mlle de Cardoville, si amoureuse de grce et de
beaut, une sorte de rpugnance, de frayeur... et ces deux
sentiments se trahirent sur sa physionomie expressive. La Mayeux
ne s'aperut pas de l'impression qu'elle causait; immobile, les
yeux fixes, les mains jointes avec une sorte d'admiration ou
plutt d'adoration profonde, elle contemplait l'blouissante
beaut d'Adrienne, qu'elle avait seulement entrevue  travers le
grillage de sa croise; ce que lui avait dit Agricol du charme de
sa protectrice lui paraissait mille fois au-dessous de la ralit;
jamais la Mayeux, mme dans ses secrtes inspirations de pote,
n'avait rv une si rare perfection. Par un rapprochement
singulier, l'aspect du beau idal jetait dans une sorte de divine
extase ces deux jeunes filles si dissemblables, ces deux types
extrmes de laideur et de beaut, de richesse et de misre.

Aprs cet hommage, pour ainsi dire involontaire, rendu  Adrienne,
la Mayeux fit un mouvement vers la claire-voie.

-- Que voulez-vous!... s'cria Mlle de Cardoville en se levant,
avec un sentiment de rpulsion qui ne put chapper  la Mayeux.

Aussi, baissant timidement les yeux, celle-ci dit de sa voix la
plus douce:

-- Pardon, mademoiselle, de me prsenter ainsi devant vous, mais
les moments sont prcieux... je viens de la part d'Agricol...

En prononant ces mots la jeune ouvrire releva les yeux avec
inquitude, craignant que Mlle de Cardoville n'et oubli le nom
du forgeron; mais  sa grande surprise et  sa plus grande joie,
l'effroi d'Adrienne sembla diminuer au nom d'Agricol. Elle se
rapprocha de la claire-voie, et regarda la Mayeux avec une
curiosit bienveillante.

-- Vous venez de la part de M. Agricol Baudoin! lui dit-elle. Et
qui tes-vous!

-- Sa soeur adoptive, mademoiselle... une pauvre ouvrire qui
demeure dans sa maison.

Adrienne parut rassembler ses souvenirs, se rassurer tout  fait,
et dit en souriant avec bont, aprs un moment de silence:

-- C'est vous qui avez engag M. Agricol  s'adresser  moi pour
la caution, n'est-ce pas?

-- Comment! mademoiselle, vous vous souvenez?...

-- Je n'oublie jamais ce qui est gnreux et noble. M. Agricol m'a
parl avec attendrissement de votre dvouement pour lui; je m'en
souviens... rien de plus simple... Mais comment tes-vous ici,
dans ce couvent?

-- On m'avait dit que peut-tre l'on m'y procurerait de
l'occupation, car je me trouve sans ouvrage. Malheureusement, j'ai
prouv un refus de la part de la suprieure.

-- Et comment m'avez-vous reconnue?

--  votre beaut, mademoiselle... dont Agricol m'avait parl.

-- Ne m'avez-vous pas plutt reconnue...  ceci? dit Adrienne; et,
souriant, elle prit du bout de ses doigts ross l'extrmit d'une
des longues et soyeuses boucles de ses cheveux dors.

-- Il faut pardonner  Agricol, mademoiselle, dit la Mayeux avec
un de ces demi-sourires qui effleuraient si rarement ses lvres;
il est pote, et en me faisant, avec une respectueuse admiration,
le portrait de sa protectrice... il n'a omis aucune de ses rares
perfections.

-- Et qui vous a donn l'ide de venir me parler?

-- L'espoir de pouvoir peut-tre vous servir, mademoiselle... Vous
avez recueilli Agricol avec tant de bont, que j'ai os partager
sa reconnaissance envers vous...

-- Osez, osez, ma chre enfant, dit Adrienne avec une grce
indfinissable, ma rcompense sera double... quoique jusqu'ici je
n'aie pu tre utile que d'intention  votre digne frre adoptif.

Pendant l'change de ces paroles, Adrienne et la Mayeux s'taient
tour  tour regardes avec une surprise croissante.

D'abord la Mayeux ne comprenait pas qu'une femme qui passait pour
folle s'exprimt comme s'exprimait Adrienne; puis elle s'tonnait
elle-mme de la libert ou plutt de l'amnit d'esprit avec
laquelle elle venait de rpondre  Mlle de Cardoville, ignorant
que celle-ci partageait ce prcieux privilge des natures leves
et bienveillantes, de mettre en valeur tout ce qui les approche
avec sympathie.

De son ct, Mlle de Cardoville tait  la fois profondment mue
et tonne d'entendre cette jeune fille du peuple, vtue comme une
mendiante, s'exprimer en termes choisis avec un -propos parfait.
 mesure qu'elle considrait la Mayeux, l'impression dsagrable
que celle-ci lui avait fait prouver se transformait en un
sentiment tout contraire. Avec ce tact de rapide et minutieuse
observation naturel aux femmes, elle remarquait sous le mauvais
bonnet de crpe noir de la Mayeux, une belle chevelure chtain,
lisse et brillante. Elle remarquait encore que ses mains blanches,
longues et maigres, quoique sortant des manches d'une robe en
guenilles, taient d'une nettet parfaite, preuve que le soin, la
propret, le respect de soi, luttaient du moins contre une
horrible dtresse. Adrienne trouvait enfin dans la pleur des
traits mlancoliques de la jeune ouvrire, dans l'expression  la
fois intelligente, douce et timide de ses yeux bleus, un charme
touchant et triste, une dignit modeste qui faisaient oublier sa
difformit. Adrienne aimait passionnment la beaut physique; mais
elle avait l'esprit trop suprieur, l'me trop noble, le coeur
trop sensible, pour ne pas savoir apprcier la beaut morale qui
rayonne souvent sur une figure humble et souffrante. Seulement,
cette apprciation tait toute nouvelle pour Mlle de Cardoville;
jusqu'alors sa haute fortune, ses habitudes lgantes, l'avaient
tenue loigne des personnes de la classe de la Mayeux.

Aprs un moment de silence, pendant lequel la belle patricienne et
l'ouvrire misrable s'taient mutuellement examines avec une
surprise croissante, Adrienne dit  la Mayeux:

-- La cause de notre tonnement  toutes deux est, je crois,
facile  deviner; vous trouvez sans doute que je parle assez
raisonnablement pour une folle, si l'on vous a dit que je l'tais.
Et moi, ajouta Mlle de Cardoville d'un ton de commisration pour
ainsi dire respectueuse, et moi je trouve que la dlicatesse de
votre langage et de vos manires contraste si douloureusement avec
la position o vous semblez tre, que ma surprise doit encore
surpasser la vtre.

-- Ah! mademoiselle, s'cria la Mayeux avec une expression de
bonheur tellement sincre et profond, que ses yeux se voilrent de
larmes de joie, il est donc vrai! On m'avait trompe: aussi tout 
l'heure, en vous voyant si belle, si bienveillante, en entendant
votre voix si douce, je ne pouvais croire qu'un tel malheur vous
et frappe... Mais, hlas! comment se fait-il mademoiselle, que
vous soyez ici?

-- Pauvre enfant! reprit Adrienne tout mue de l'affection que lui
tmoignait cette excellente crature. Et comment se fait-il
qu'avec tant de coeur, qu'avec un esprit si distingu vous soyez
si malheureuse? Mais rassurez-vous je ne serai pas toujours ici...
c'est vous dire que vous et moi reprendrons bientt la place qui
nous convient... Croyez-moi, je n'oublierai jamais que malgr la
pnible proccupation o vous deviez tre en vous voyant prive de
travail, votre seule ressource, vous ayez song  venir  moi pour
tcher de m'tre utile... Vous pouvez, en effet, me servir
beaucoup... ce qui me ravit, parce que je vous devrai beaucoup...
Aussi vous verrez combien j'abuserai de ma reconnaissance, dit
Adrienne avec un sourire adorable. Mais, reprit-elle, avant de
penser  moi, pensons aux autres. Votre frre adoptif n'est-il pas
en prison?

--  cette heure, sans doute, mademoiselle, il n'y est plus, grce
 la gnrosit d'un de ses camarades; son pre a pu aller hier
offrir une caution, et on lui a promis qu'aujourd'hui il serait
libre... Mais, de sa prison, il m'avait crit qu'il avait les
choses les plus importantes  vous rvler.

--  moi?

-- Oui, mademoiselle... Agricol sera, je l'espre, libre
aujourd'hui. Par quels moyens pourra-t-il vous en instruire?

-- Il a des rvlations  me faire,  moi! rpta Mlle de
Cardoville d'un air pensif. Je cherche en vain ce que cela peut
tre; mais tant que je serai enferme dans cette maison, prive de
toute communication avec le dehors, M. Agricol ne peut songer 
s'adresser directement ou indirectement  moi: il doit donc
attendre que je sois hors d'ici; ce n'est pas tout, il faut aussi
arracher de ce couvent deux pauvres enfants bien plus  plaindre
que moi... Les filles du marchal Simon sont retenues ici malgr
elles.

-- Vous savez leur nom, mademoiselle?

-- M. Agricol, en apprenant leur arrive  Paris, m'avait dit
qu'elles avaient quinze ans et qu'elles se ressemblaient d'une
manire frappante... Aussi, lorsque avant-hier, faisant ma
promenade accoutume, j'ai remarqu deux pauvres petites figures
plores venir de temps  autre se coller aux croises des
cellules qu'elles habitent sparment, l'une au rez-de-chausse,
l'autre au premier tage, un secret pressentiment m'a dit que je
voyais en elles les orphelines dont M. Agricol m'avait parl, et
qui dj m'intressaient vivement, car elles sont mes parentes.

-- Elles, vos parentes, mademoiselle?

-- Sans doute... Aussi, ne pouvant faire plus, j'avais tch de
leur exprimer par signes combien leur sort me touchait; leurs
larmes, l'altration de leurs charmants visages, me disaient assez
qu'elles taient prisonnires dans le couvent comme je le suis
moi-mme dans cette maison.

-- Ah! je comprends, mademoiselle, victime de l'animosit de votre
famille, peut-tre?...

-- Quel que soit mon sort je suis bien moins  plaindre que ces
deux enfants... dont le dsespoir est alarmant... Leur sparation
est surtout ce qui les accable davantage; d'aprs quelques mots
que l'une d'elles m'a dits tout  l'heure, je vois qu'elles sont
comme moi victimes d'une odieuse machination... Mais, grce 
vous... il sera possible de les sauver. Depuis que je suis dans
cette maison, il m'a t impossible, je vous l'ai dit, d'avoir la
moindre communication avec le dehors... On ne m'a laiss ni plume
ni papier, il m'est donc impossible d'crire. Maintenant, coutez-
moi attentivement, et nous pourrons combattre une odieuse
perscution.

-- Oh! parlez! parlez, mademoiselle!

-- Le soldat qui a amen les orphelines en France, le pre de
M. Agricol est ici?

-- Oui, mademoiselle... Ah! si vous saviez son dsespoir, sa
fureur, lorsqu' son retour il n'a pas retrouv les enfants qu'une
mre mourante lui avait confis!

-- Il faut surtout qu'il se garde d'agir avec la moindre violence,
tout serait perdu... Prenez cette bague, et Adrienne tira une
bague de son doigt, remettez-la-lui... Il ira aussitt... Mais
tes-vous sre de vous rappeler un nom et une adresse?

-- Oh! oui, mademoiselle... soyez tranquille; Agricol m'a dit
votre nom une seule fois... je ne l'ai pas oubli: le coeur a sa
mmoire.

-- Je le vois, ma chre enfant... Rappelez-vous donc le nom du
comte de Montbron...

-- Le comte de Montbron... Je ne l'oublierai pas.

-- C'est un de mes bons vieux amis; il demeure place Vendme,
numro 7.

-- Place Vendme, numro 7... Je retiendrai cette adresse.

-- Le pre de M. Agricol ira chez lui ce soir; s'il n'y est pas,
il l'attendra jusqu' son retour. Alors il le demandera de ma
part, en lui faisant remettre cette bague pour preuve de ce qu'il
avance; une fois auprs de lui, il lui dira tout, l'enlvement des
jeunes filles, l'adresse du couvent o elles sont retenues; il
ajoutera que je suis moi-mme renferme comme folle dans la maison
de sant du docteur Baleinier... La vrit a un accent que
M. de Montbron reconnatra... C'est un homme d'infiniment
d'exprience et d'esprit, dont l'influence est grande;  l'instant
il s'occupera des dmarches ncessaires, et demain ou aprs-
demain, j'en suis certaine, ces pauvres orphelines et moi nous
serons libres... cela... grce  vous. Mais les moments sont
prcieux, on pourrait nous surprendre... Htez-vous, ma chre
enfant...

Puis, au moment de se retirer, Adrienne dit  la Mayeux, avec un
sourire si touchant et avec un accent si pntr, si affectueux,
qu'il fut impossible  l'ouvrire de ne pas le croire sincre:

-- M. Agricol m'a dit que je vous valais par le coeur... Je
comprends maintenant tout ce qu'il y avait pour moi d'honorable...
de flatteur dans ces paroles... Je vous en prie... donnez-moi vite
votre main, ajouta Mlle de Cardoville, dont les yeux devinrent
humides; puis, passant sa main charmante  travers deux des ais de
la claire-voie, elle la tendit  la Mayeux.

Les mots et le geste de la belle patricienne furent empreints
d'une cordialit si vraie, que l'ouvrire, sans fausse honte, mit
en tremblant dans la ravissante main d'Adrienne sa pauvre main
amaigrie...

Alors Mlle de Cardoville, par un moment de pieux respect, la porta
spontanment  ses lvres en disant:

-- Puisque je ne puis vous embrasser comme une soeur, vous qui me
sauvez... que je baise au moins cette noble main glorifie par le
travail.

Tout  coup des pas se firent entendre dans le jardin du docteur
Baleinier; Adrienne se redressa brusquement et disparut derrire
des arbres verts, en disant  la Mayeux:

-- Courage, souvenir... et espoir! Tout ceci s'tait pass si
rapidement, que la jeune ouvrire n'avait pu faire un pas; les
larmes, mais des larmes cette fois bien douces, coulaient
abondamment sur ses joues ples. Une jeune fille comme Adrienne de
Cardoville la traiter de soeur, lui baiser la main, et se dire
fire de lui ressembler par le coeur,  elle, pauvre crature
vgtant au plus profond de l'abme de la misre, c'tait montrer
un sentiment de fraternelle galit aussi divin que la parole
vanglique. Il est des mots, des impressions, qui font oublier 
une belle me des annes de souffrances, et qui semblent, par un
clat fugitif, lui rvler  elle-mme sa propre grandeur; il en
fut ainsi de la Mayeux: grce  de gnreuses paroles, elle eut un
moment la conscience de sa valeur... Et quoique ce ressentiment
ft aussi rapide qu'ineffable, elle joignit les mains et leva les
yeux au ciel avec une expression de fervente reconnaissance; car
si l'ouvrire ne pratiquait pas, pour nous servir de l'argot
ultramontain, personne plus qu'elle n'tait dou de ce sentiment
profondment, sincrement religieux, qui est au dogme ce que
l'immensit des cieux toils est au profond d'une glise.

* * * *

Cinq minutes aprs avoir quitt Mlle de Cardoville, la Mayeux,
sortant du jardin sans tre aperue, tait remonte au premier
tage et frappait discrtement  la porte de la lingerie.

Une soeur vint lui ouvrir.

-- Mlle Florine, qui m'a amene, n'est-elle pas ici, ma soeur?
demanda-t-elle.

-- Elle n'a pu vous attendre plus longtemps; vous venez sans doute
de chez Mme notre mre la suprieure?

-- Oui... oui, ma soeur... dit l'ouvrire en baissant les yeux;
auriez-vous la bont de me dire par o je dois sortir?

-- Venez avec moi. La Mayeux suivit la soeur, tremblant  chaque
pas de rencontrer la suprieure, qui se ft  bon droit tonne et
informe de la cause de son long sjour dans le couvent. Enfin, la
premire porte du couvent se referma sur la Mayeux. Aprs avoir
travers rapidement la vaste cour, s'approchant de la loge du
portier, afin de demander qu'on lui ouvrit la porte extrieure,
l'ouvrire entendit ces mots prononcs d'une voix rude:

-- Il parat, mon vieux Jrme, qu'il faudra cette nuit redoubler
de surveillance... Quant  moi, je vais mettre deux balles de plus
dans mon fusil; Mme la suprieure a ordonn de faire deux rondes
au lieu d'une...

-- Moi, Nicolas, je n'ai pas de fusil, dit l'autre voix, j'ai ma
faux bien aiguise, bien tranchante, emmanche  revers... C'est
une arme de jardinier; elle n'en est pas plus mauvaise.

Involontairement inquite de ces paroles, qu'elle n'avait pas
cherch  entendre, la Mayeux s'approcha de la loge du concierge
et demanda le cordon.

-- D'o venez-vous comme a? dit le portier en sortant  demi de
sa loge, tenant  la main un fusil  deux coups qu'il s'occupait
de charger, et en examinant l'ouvrire d'un regard souponneux.

-- Je viens de parler  Mme la suprieure, rpondit timidement la
Mayeux.

-- Bien vrai?... dit brutalement Nicolas; c'est que vous m'avez
l'air d'une mauvaise pratique; enfin, c'est gal... filez, et plus
vite que a!!

La porte cochre s'ouvrit, la Mayeux sortit.  peine avait-elle
fait quelques pas dans la rue qu' sa grande surprise elle vit
Rabat-Joie accourir  elle... et plus loin, derrire lui, Dagobert
arrivait aussi prcipitamment. La Mayeux allait au-devant du
soldat, lorsqu'une voix pleine et sonore, criant de loin: H! ma
bonne Mayeux! fit retourner la jeune fille...

Du ct oppos d'o venait Dagobert, elle vit accourir Agricol.



V. Les rencontres.

 la vue de Dagobert et d'Agricol, la Mayeux tait reste
stupfaite  quelques pas de la porte du couvent.

Le soldat n'apercevait pas encore l'ouvrire; il s'avanait
rapidement, suivant Rabat-Joie, qui, bien que maigre, efflanqu,
hriss, crott, semblait frtiller de plaisir, et tournait de
temps  autre sa tte intelligente vers son matre, auprs duquel
il tait retourn aprs avoir caress la Mayeux.

-- Oui, oui, je t'entends, mon pauvre vieux, disait le soldat avec
motion; tu es plus fidle que moi... toi, tu ne les as pas
abandonnes une minute, mes chres enfants; tu les as suivies; tu
auras attendu jour et nuit, sans manger...  la porte de la maison
o on les a conduites, et,  la fin, lass de ne pas les voir
sortir... tu es accouru au logis me chercher... Oui, pendant que
je me dsesprais comme un fou furieux... tu faisais ce que
j'aurais d faire... tu dcouvrais leur retraite... Qu'est-ce que
cela prouve? que les btes valent mieux que les hommes! C'est
connu... Enfin... je vais les revoir... Quand je pense que c'est
demain le 13, et que sans toi, mon vieux Rabat-Joie... tout tait
perdu... j'en ai le frisson... Ah a, arriverons-nous bientt?...
Quel quartier dsert!... et la nuit approche.

Dagobert avait tenu ce discours  Rabat-Joie tout en marchant et
en tenant les yeux fixs sur son brave chien, qui marchait d'un
bon pas... Tout  coup, voyant le fidle animal le quitter en
bondissant, il leva la tte et aperut  quelques pas de lui
Rabat-Joie faisant de nouveau fte  la Mayeux et  Agricol, qui
venaient de se rejoindre  quelques pas de la porte du couvent.

-- La Mayeux! s'taient cris le pre et le fils  la vue de la
jeune ouvrire en s'approchant d'elle et la regardant avec une
surprise profonde.

-- Bon espoir! monsieur Dagobert, dit-elle avec une joie
impossible  rendre, Rose et Blanche sont retrouves... Puis se
retournant vers le forgeron:

-- Bon espoir, Agricol! Mlle de Cardoville n'est pas folle... Je
viens de la voir...

-- Elle n'est pas folle?... Quel bonheur! dit le forgeron.

-- Les enfants!!! s'cria Dagobert en prenant dans ses mains
tremblantes d'motion les mains de la Mayeux... vous les avez
vues?

-- Oui, tout  l'heure... bien tristes... bien dsoles... mais je
n'ai pu leur parler.

-- Ah! dit Dagobert en s'arrtant comme suffoqu par cette
nouvelle, et portant ses deux mains  sa poitrine, je n'aurais
jamais cru que mon vieux coeur pt battre si fort. Et pourtant...
grce  mon chien, je m'attendais presque  ce qui arrive... mais
c'est gal... j'ai... comme un blouissement de joie...

-- Brave pre, tu vois, la journe est bonne, dit Agricol en
regardant l'ouvrire avec reconnaissance.

-- Embrassez-moi, ma digne et chre fille, ajouta le soldat en
serrant la Mayeux dans ses bras avec effusion. Puis, dvor
d'impatience, il ajouta:

-- Allons vite chercher les enfants.

-- Ah! ma bonne Mayeux, dit Agricol tout mu, tu rends le repos,
peut-tre la vie  mon pre... Et Mlle de Cardoville... comment
sais-tu?...

-- Un bien grand hasard... Et toi-mme... comment te trouves-tu
l?

-- Rabat-Joie s'arrte et il aboie!... s'cria Dagobert qui avait
dj fait quelques pas prcipitamment.

En effet, le chien, aussi impatient que son matre de revoir les
orphelines, mais mieux instruit que lui sur le lieu de leur
retraite, tait all se poster  la porte du couvent, d'o il se
mit  aboyer afin d'attirer l'attention de Dagobert. Celui-ci
comprit son chien, et dit  la Mayeux, en lui faisant un geste
indicatif:

-- Les enfants sont l?

-- Oui, monsieur Dagobert.

-- J'en tais sr... Brave chien!... Oui! oui, les btes valent
mieux que les hommes; sauf vous, ma bonne Mayeux, qui valez mieux
que les hommes et les btes... Enfin... ces pauvres petites... je
vais les voir... les avoir...

Ce disant, Dagobert, malgr son ge, se mit  courir pour
rejoindre Rabat-Joie.

-- Agricol! s'cria la Mayeux, empche ton pre de frapper  cette
porte... il perdrait tout!

En deux bonds le forgeron atteignit son pre. Celui-ci allait
mettre la main sur le marteau de la porte.

-- Mon pre, ne frappe pas, s'cria le forgeron en saisissant le
bras de Dagobert.

-- Que diable me dis-tu l?...

-- La Mayeux dit qu'en frappant vous perdriez tout.

-- Comment?...

-- Elle va vous expliquer.

En effet, la Mayeux, moins alerte qu'Agricol, arriva bientt, et
dit au soldat:

-- Monsieur Dagobert, ne restons pas devant cette porte; on
pourrait l'ouvrir, nous voir; cela donnerait des soupons; suivons
plutt le mur...

-- Des soupons! dit le vtran tout surpris, mais sans s'loigner
de la porte, quels soupons?

-- Je vous en conjure... ne restez pas l... dit la Mayeux avec
tant d'instance, qu'Agricol, se joignant  elle, dit  son pre:

-- Mon pre... puisque la Mayeux dit cela... c'est qu'elle a ses
raisons; coutons-la... Le boulevard de l'Hpital est  deux pas,
il n'y passe personne; nous pourrons parler sans tre interrompus.

-- Que le diable m'emporte si je comprends un mot  tout ceci!
s'cria Dagobert, mais toujours sans quitter la porte. Ces enfants
sont l, je les prends, je les emmne... c'est l'affaire de dix
minutes.

-- Oh! ne croyez pas cela... monsieur Dagobert, dit la Mayeux,
c'est bien plus difficile que vous ne pensez... Mais venez...
venez. Entendez-vous? on parle dans la cour.

En effet, on entendit un bruit de voix assez lev.

-- Viens... viens, mon pre... dit Agricol en entranant le soldat
presque malgr lui.

Rabat-Joie, paraissant trs surpris de ces hsitations, aboya deux
ou trois fois, sans abandonner son poste, comme pour protester
contre cette humiliante retraite; mais,  un appel de Dagobert, il
se hta de rejoindre le corps d'arme.

Il tait alors cinq heures du soir, il faisait grand vent;
d'paisses nues grises et pluvieuses couraient sur le ciel. Nous
l'avons dit, le boulevard de l'Hpital, qui limitait  cet endroit
le jardin du couvent n'tait presque pas frquent. Dagobert,
Agricol et la Mayeux purent donc tenir solitairement conseil dans
cet endroit cart.

Le soldat ne dissimulait pas la violente impatience que lui
causaient ces tempraments: aussi,  peine l'angle de la rue fut-
il tourn, qu'il dit  la Mayeux:

-- Voyons, ma fille, expliquez-vous... je suis sur des charbons
ardents.

-- La maison o sont renfermes les filles du marchal Simon...
est un couvent... monsieur Dagobert.

-- Un couvent! s'cria le soldat, je devrais m'en douter. Puis il
ajouta:

-- Eh bien, aprs! j'irai les chercher dans un couvent comme
ailleurs. Une fois n'est pas coutume.

-- Mais, monsieur Dagobert, elles sont enfermes l contre leur
gr, contre le vtre; on ne vous les rendra pas.

-- On me les rendra pas! ah! mordieu, nous allons voir a!... Et
il fit un pas vers la rue.

-- Mon pre, dit Agricol en le retenant, un moment de patience,
coutez la Mayeux.

-- Je n'coute rien... Comment! ces enfants sont l...  deux pas
de moi... je le sais... et je ne les aurais pas, de gr ou de
force,  l'instant mme? ah! pardieu! ce serait curieux! laissez-
moi.

-- Monsieur Dagobert, je vous en supplie, coutez-moi, dit la
Mayeux en prenant l'autre main de Dagobert, il y a un autre moyen
d'avoir ces pauvres demoiselles, et cela, sans violence: Mlle de
Cardoville me l'a bien dit, la violence perdrait tout...

-- S'il y a un autre moyen...  la bonne heure... vite... voyons
le moyen.

-- Voici une bague que Mlle de Cardoville...

-- Qu'est-ce que c'est que Mlle de Cardoville?

-- Mon pre, c'est une jeune personne remplie de gnrosit qui
voulait tre ma caution... et  qui j'ai des choses si importantes
 dire...

-- Bon, bon, reprit Dagobert, tout  l'heure nous parlerons de
cela... Eh bien, ma bonne Mayeux, cette bague?

-- Vous allez la prendre, monsieur Dagobert, vous irez trouver
M. le comte de Montbron, place Vendme, numro 7. C'est un homme,
 ce qu'il parat, trs puissant; il est ami de Mlle de
Cardoville, cette bague lui prouvera que vous venez de sa part.
Vous lui direz qu'elle est retenue comme folle dans une maison de
sant voisine de ce couvent, et que dans ce couvent sont
renfermes, contre leur gr, les filles du marchal Simon.

-- Bien... ensuite... ensuite?

-- Alors M. le comte de Montbron fera, auprs des personnes haut
places, les dmarches ncessaires pour faire rendre la libert 
Mlle de Cardoville et aux filles du gnral Simon, et peut-tre...
demain ou aprs-demain...

-- Demain ou aprs-demain! s'cria Dagobert, peut-tre!! mais
c'est aujourd'hui,  l'instant, qu'il me les faut... Aprs-
demain... et peut-tre encore... il serait bien temps... Merci
toujours, ma bonne Mayeux; mais gardez votre bague... J'aime mieux
faire mes affaires moi-mme... Attends-moi l, mon garon.

-- Mon pre... que voulez-vous faire?... s'cria Agricol en
retenant encore le soldat, c'est un couvent... pensez donc!

-- Tu n'es qu'un conscrit; je connais ma thorie du couvent sur le
bout de mon doigt. En Espagne, je l'ai pratique cent fois...
Voil ce qui va arriver... je frappe, une tourire ouvre; elle me
demande ce que je veux, je ne rponds pas; elle veut m'arrter, je
passe: une fois dans le couvent, j'appelle mes enfants de toutes
mes forces, en le parcourant du haut en bas.

-- Mais, monsieur Dagobert, les religieuses! dit la Mayeux en
tchant de retenir Dagobert.

-- Les religieuses se mettent  mes trousses et me poursuivent en
criant comme des pies dniches; je connais a.  Sville, j'ai
t repcher de la sorte une Andalouse que des bguines retenaient
de force. Je les laisse crier, je parcours donc le couvent en
appelant Rose et Blanche... Elles m'entendent, me rpondent; elles
sont enfermes, je prends la premire chose venue et j'enfonce
leur porte.

-- Mais, monsieur Dagobert, les religieuses... les religieuses!

-- Les religieuses avec leurs cris ne m'empchent pas d'enfoncer
la porte, de prendre mes enfants dans mes bras et de filer: si on
a referm la porte du dehors, second enfoncement... Ainsi, ajouta
Dagobert en se dgageant des mains de la Mayeux, attendez-moi l;
dans dix minutes je suis ici... Va toujours chercher un fiacre,
mon garon.

Plus calme que Dagobert, et surtout plus instruit que lui en
matire de Code pnal, Agricol fut effray des consquences que
pouvait avoir l'trange faon de procder du vtran. Aussi, se
jetant au-devant de lui, il s'cria:

-- Je t'en supplie, un mot encore...

-- Mordieu, voyons, dpche-toi.

-- Si tu veux pntrer de force dans le couvent, tu perds tout!

-- Comment?

-- D'abord, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, il y a des hommes
dans le couvent... En sortant, tout  l'heure, j'ai vu le portier
qui chargeait son fusil, le jardinier parlait d'une faux aiguise
et de rondes qu'ils faisaient la nuit...

-- Je me moque pas mal d'un fusil de portier et de la faux d'un
jardinier!

-- Soit, mon pre; mais, je t'en conjure, coute-moi un moment
encore: tu frappes, n'est-ce pas? la porte s'ouvre, le portier te
demande ce que tu veux...

-- Je dis que je veux parler  la suprieure... et je file dans le
couvent.

-- Mais, mon Dieu! monsieur Dagobert, dit la Mayeux, une fois la
cour traverse, on arrive  une seconde porte ferme par un
guichet; l une religieuse vient voir qui sonne, et n'ouvre que
lorsqu'on lui a dit l'objet de la visite qu'on veut faire.

-- Je lui rpondrai: je veux voir la suprieure.

-- Alors, mon pre, comme tu n'es pas un habitu du couvent, on
ira prvenir la suprieure.

-- Bon, aprs?

-- Aprs...

-- Elle vous demandera ce que vous voulez, monsieur Dagobert.

-- Ce que je veux... mordieu... mes enfants!

-- Encore une minute de patience, mon pre... Tu ne peux douter,
d'aprs les prcautions que l'on a prises, que l'on ne veuille
retenir l Mlles Simon malgr elles, malgr toi.

-- Je n'en doute pas... j'en suis sr... c'est pour arriver l
qu'ils ont tourn la tte de ma pauvre femme...

-- Alors, mon pre, la suprieure te rpondra qu'elle ne sait pas
ce que tu veux dire et que Mlles Simon ne sont pas au couvent.

-- Et je lui dirai moi, qu'elles y sont; tmoin la Mayeux, tmoin
Rabat-Joie.

-- La suprieure te dira qu'elle ne te connat pas, qu'elle n'a
pas d'explications  te donner... et elle refermera le guichet.

-- Alors, j'enfonce la porte... tu vois bien qu'il faut toujours
en arriver l... Laissez-moi... mordieu! laissez-moi...

-- Et le portier,  ce bruit,  cette violence, court chercher la
garde, on arrive et l'on commence par t'arrter.

-- Et vos pauvres enfants... que deviennent-elles alors, monsieur
Dagobert? dit la Mayeux.

Le pre d'Agricol avait trop de bon sens pour ne pas sentir toute
la justesse des observations de son fils et de la Mayeux; mais il
savait bien qu'il fallait qu' tout prix les orphelines fussent
libres avant le lendemain. Cette alternative tait terrible, si
terrible que, portant ses deux mains  son front brlant, Dagobert
tomba assis sur un banc de pierre, comme ananti par l'inexorable
fatalit de sa position.

Agricol et la Mayeux, profondment touchs de ce muet dsespoir,
changrent un triste regard. Le forgeron, s'asseyant  ct du
soldat, lui dit:

-- Mais, mon pre, rassure-toi donc... songe  ce que la Mayeux
vient de dire... En allant avec cette bague de Mlle de Cardoville
chez ce monsieur qui est trs influent, tu le vois, ces
demoiselles peuvent tre libres demain... suppose mme, au pis
aller, qu'elles ne te soient rendues qu'aprs-demain...

-- Tonnerre et sang! vous voulez donc me rendre fou? s'cria
Dagobert en bondissant sur son banc et en regardant son fils et la
Mayeux avec une expression si sauvage, si dsespre, qu'Agricol
et l'ouvrire en reculrent avec autant de surprise que
d'inquitude. Pardon, mes enfants, dit Dagobert en revenant  lui
aprs un long silence, j'ai tort de m'emporter, car nous ne
pouvons nous entendre... Ce que vous dites est juste... et
pourtant, moi, j'ai raison de parler comme je parle... coutez-
moi... tu es un honnte homme, Agricol; vous, une honnte fille,
la Mayeux... Ce que je vais dire est pour vous seuls... J'ai amen
ces enfants du fond de la Sibrie, savez-vous pourquoi? Pour
qu'elles se trouvent demain matin rue Saint-Franois... Si elles
ne s'y trouvent pas, j'ai trahi le dernier voeu de leur mre
mourante.

-- Rue Saint-Franois, no 3? s'cria Agricol en interrompant son
pre.

-- Oui... comment sais-tu ce numro? dit Dagobert.

-- Cette date ne se trouve-t-elle pas sur une mdaille en bronze?

-- Oui... reprit Dagobert de plus en plus tonn. Qui t'a dit
cela?

-- Mon pre... un instant... s'cria Agricol. Laissez-moi
rflchir... je crois deviner... oui... et toi, ma bonne Mayeux,
tu m'as dit que Mlle de Cardoville n'tait pas folle...

-- Non... on la retient malgr elle... dans cette maison, sans la
laisser communiquer avec personne... elle a ajout qu'elle se
croyait, ainsi que les filles du marchal Simon, victime d'une
odieuse machination.

-- Plus de doute! s'cria le forgeron, je comprends tout
maintenant... Mlle de Cardoville a le mme intrt que Mlles Simon
 se trouver demain rue Saint-Franois... et elle l'ignore peut-
tre.

-- Comment?

-- Encore un mot, ma bonne Mayeux... Mlle de Cardoville t'a-t-elle
dit qu'elle avait un intrt puissant  tre libre demain?

-- Non... car, en me donnant cette bague pour le comte de
Montbron, elle m'a dit: Grce  lui, demain ou aprs-demain, moi
et les filles du marchal Simon nous serons libres...

-- Mais explique-toi donc? dit Dagobert  son fils avec
impatience.

-- Tantt, reprit le forgeron, lorsque tu es venu me chercher  la
prison, mon pre, je t'ai dit que j'avais un devoir sacr 
remplir et que je te rejoindrais  la maison...

-- Oui... et j'ai t de mon ct tenter de nouvelles dmarches
dont je vous parlerai tout  l'heure.

-- J'ai couru tout de suite au pavillon de la rue de Babylone,
ignorant que Mlle de Cardoville ft folle, ou du moins passt pour
folle... Un domestique m'ouvre et me dit que cette demoiselle a
prouv un soudain accs de folie... Tu conois, mon pre, quel
coup cela porte... je demande o elle est, et on me rpond qu'on
n'en sait rien; je demande si je peux parler  quelqu'un de ses
parents. Comme ma blouse n'inspirait pas grande confiance, on me
rpond qu'il n'y a ici personne de sa famille... J'tais dsol;
une ide me vient... je me dis: elle est folle, son mdecin doit
savoir o l'on l'a conduite; si elle est en tat de m'entendre, il
me conduira auprs d'elle; sinon  dfaut de parents, je parlerai
au mdecin; souvent, un mdecin, c'est un ami... Je demande donc 
ce domestique s'il pourrait m'indiquer le mdecin de Mlle de
Cardoville. On me donne son adresse sans difficults: M. le
docteur Baleinier, rue Taranne, 12. J'y cours, il tait sorti;
mais on me dit chez lui que sur les cinq heures je le trouverais
sans doute  sa maison de sant: cette maison est voisine du
couvent... voil pourquoi nous nous sommes rencontrs.

-- Mais cette mdaille... cette mdaille, dit Dagobert
impatiemment, o l'as-tu vue?

-- C'est  propos de cela, et d'autres choses encore, que j'avais
crites  la Mayeux, que je dsirerais faire  Mlle de Cardoville
des rvlations importantes.

-- Et ces rvlations?

-- Voici mon pre: j'tais all chez elle le jour de votre dpart,
pour la prier de me fournir une caution: on m'avait suivi; elle
l'apprend par une de ses femmes de chambre; pour me mettre 
l'abri de l'arrestation, elle me fait conduire dans une cachette
de son pavillon; c'tait une sorte de petite pice vote qui ne
recevait de jour que par un conduit fait comme une chemine; au
bout de quelques instants j'y voyais trs clair. N'ayant rien de
mieux  faire qu' regarder autour de moi, je regarde; les murs
taient recouverts de boiseries; l'entre de cette cachette se
composait d'un panneau glissant sur des coulisses de fer, au moyen
de contrepoids et d'engrenages compliqus admirablement
travaills; c'est mon tat, a m'intressait: je me mets 
examiner ces ressorts avec curiosit malgr mes inquitudes; je me
rendais bien compte de leur jeu, mais il y avait un bouton de
cuivre dont je ne pouvais trouver l'emploi: j'avais beau le tirer
 moi,  droite,  gauche, rien dans les ressorts ne fonctionnait.
Je me dis: ce bouton appartient sans doute  un autre mcanisme,
alors l'ide me vient, au lieu de le tirer  moi, de le pousser
fortement; aussitt j'entends un petit grincement, et je vois tout
 coup, au-dessus de l'entre de la cachette, un panneau de deux
pieds carrs s'abaisser de la boiserie comme la tablette d'un
secrtaire; ce panneau tait faonn en sorte de bote; comme
j'avais sans doute pouss le ressort trop brusquement, la secousse
fit tomber par terre une petite mdaille en bronze avec sa chane.

-- O tu as vu l'adresse... de la rue Saint-Franois! s'cria
Dagobert.

-- Oui, mon pre, et, avec cette mdaille, tait tombe par terre
une grande enveloppe cachete... En la ramassant, j'ai lu pour
ainsi dire malgr moi, en grosses lettres: _Pour Mlle de
Cardoville. Elle doit prendre connaissance de ces papiers 
l'instant mme o ils lui seront remis._ Puis, au-dessous de ces
mots, je vois les initiales R. et C., accompagnes d'un parafe et
de cette date: _Paris, 12 novembre 1830._ Je retourne l'enveloppe,
je vois, sur deux cachets qui la scellaient, les mmes initiales
R. et C., surmontes d'une couronne.

-- Et ces cachets taient intacts! demanda la Mayeux.

-- Parfaitement intacts.

-- Plus de doute, alors; Mlle de Cardoville ignorait l'existence
de ces papiers, dit l'ouvrire.

-- 'a t ma premire ide, puisqu'il lui tait recommand
d'ouvrir tout de suite cette enveloppe, et que, malgr cette
recommandation, qui datait de prs de deux ans, les cachets
taient rests intacts.

-- C'est vident, dit Dagobert; et alors qu'as-tu fait!

-- J'ai replac le tout dans le secret, me promettant d'en
prvenir Mlle de Cardoville; mais, quelques instants aprs, on est
entr dans la cachette, qui avait t dcouverte; je n'ai plus
revu Mlle de Cardoville: j'ai seulement pu dire  une de ses
femmes de chambre quelques mots  double entente sur ma
trouvaille, esprant que cela donnerait l'veil  sa matresse...
Enfin, aussitt qu'il m'a t possible de t'crire, ma bonne
Mayeux, je l'ai fait pour te prier d'aller trouver Mlle de
Cardoville...

-- Mais cette mdaille... dit Dagobert, est pareille  celle que
les filles du gnral Simon possdent; comment cela se fait-il!

-- Rien de plus simple, mon pre... je me le rappelle maintenant,
Mlle de Cardoville est leur parente, elle me l'a dit.

-- Elle... parente de Rose et Blanche!

-- Oui, sans doute, ajouta la Mayeux; elle me l'a dit aussi tout 
l'heure.

-- Eh bien, reprit Dagobert en regardant son fils avec angoisse,
comprends-tu que je veuille avoir mes enfants aujourd'hui mme!
Comprends-tu, ainsi que me l'a dit leur pauvre mre en mourant,
qu'un jour de retard peut tout perdre! Comprends-tu enfin que je
ne peux pas me contenter d'un _peut-tre demain_... quand je viens
du fond de la Sibrie avec ces enfants... pour les conduire demain
rue Saint-Franois!... Comprends-tu enfin qu'il me les faut
aujourd'hui, quand je devrais mettre le feu au couvent!

-- Mais, mon pre, encore une fois, la violence...

-- Mais, mordieu! sais-tu ce que le commissaire de police m'a
rpondu ce matin, quand j'ai t lui renouveler ma plainte contre
le confesseur de ta pauvre mre! Qu'il n'y a aucune preuve; que
l'on ne pouvait rien faire.

-- Mais maintenant il y a des preuves, mon pre, ou du moins on
sait o sont les jeunes filles... Avec cette certitude on est
fort... Sois tranquille. La loi est plus puissante que toutes les
suprieures de couvent du monde.

-- Et le comte de Montbron,  qui Mlle de Cardoville vous prie de
vous adresser, dit la Mayeux, n'est-il pas un homme puissant! Vous
lui direz pour quelles raisons il est important que ces
demoiselles soient en libert ce soir, ainsi que Mlle de
Cardoville... qui, vous le voyez, a aussi un grand intrt  tre
libre demain... Alors, certainement, le comte de Montbron htera
les dmarches de la justice, et ce soir... vos enfants vous seront
rendues.

-- La Mayeux a raison, mon pre... Va chez le comte; moi je cours
chez le commissaire lui dire que l'on sait maintenant o sont
retenues ces jeunes filles. Toi, ma bonne Mayeux, retourne  la
maison nous attendre, n'est-ce pas, mon pre?... Donnons-nous
rendez-vous chez nous.

Dagobert tait rest pensif, tout  coup il dit  Agricol:

-- Soit... Je suivrai vos conseils... Mais suppose que le
commissaire dise: On ne peut pas agir avant demain. Suppose que
le comte de Montbron me dise la mme chose... Crois-tu que je
resterai les bras croiss jusqu' demain matin?

-- Mon pre...

-- Il suffit, reprit le soldat d'une voix brve, je m'entends...
Toi, mon garon, cours chez le commissaire... Vous, ma bonne
Mayeux, allez nous attendre; moi, je vais chez le comte... Donnez-
moi la bague. Maintenant l'adresse?

-- Place Vendme, 7, le comte de Montbron... vous venez de la part
de Mlle de Cardoville, dit la Mayeux.

-- J'ai bonne mmoire, dit le soldat; ainsi le plus tt possible 
la rue Brise-Miche.

-- Oui, mon pre; bon courage... Tu verras que la loi dfend et
protge les honntes gens...

-- Tant mieux, dit le soldat, parce que sans cela les honntes
gens seraient obligs de se protger et de se dfendre eux-mmes.
Ainsi, mes enfants,  bientt, rue Brise-Miche.

* * * *

Lorsque Dagobert, Agricol et la Mayeux se sparrent, la nuit
tait compltement venue.



VI. Le rendez-vous.

Il est huit heures du soir, la pluie fouette les vitres de la
chambre de Franoise Baudoin, rue Brise-Miche, tandis que de
violentes rafales de vent branlent la porte et les fentres mal
closes. Le dsordre et l'incurie de cette modeste demeure,
ordinairement tenue avec tant de soin, tmoignent de la gravit
des tristes vnements qui ont boulevers des existences
jusqu'alors si paisibles dans leur obscurit. Le sol carrel est
souill de boue, une paisse couche de poussire a envahi les
meubles, nagure reluisants de propret. Depuis que Franoise a
t emmene par le commissaire, le lit n'a pas t fait; la nuit,
Dagobert s'y est jet tout habill pendant quelques heures
lorsque, puis de fatigue, bris de dsespoir, il rentrait aprs
de nouvelles et vaines tentatives pour dcouvrir la retraite de
Rose et de Blanche.

Sur la commode, une bouteille, un verre, quelques dbris de pain
dur, prouvent la frugalit du soldat, rduit, pour toute
ressource,  l'argent du prt que le mont-de-pit avait fait sur
les objets ports en gage par la Mayeux, aprs l'arrestation de
Franoise.

 la ple lueur d'une chandelle place sur le petit pole de fonte
alors froid comme le marbre, car la provision de bois est depuis
longtemps puise, on voit la Mayeux, assise et sommeillant sur
une chaise, la tte penche sur sa poitrine; ses mains caches
sous son tablier d'indienne et ses talons appuys sur le dernier
barreau de la chaise; de temps  autre elle frissonne sous ses
vtements humides. Aprs cette journe de fatigues, d'motions si
diverses, la pauvre crature n'avait pas mang (y et-elle song,
qu'elle n'avait pas de pain chez elle); attendant le retour de
Dagobert et d'Agricol, elle cdait  une somnolence agite, hlas!
bien diffrente d'un calme et bon sommeil rparateur. De temps 
autre, la Mayeux, inquite, ouvrait  demi les yeux, regardait
autour d'elle; puis, de nouveau vaincue par un irrsistible besoin
de repos, sa tte retombait sur sa poitrine.

Au bout de quelques minutes de silence seulement interrompu par le
bruit du vent, un pas lent et pesant se fit entendre sur le
palier.

La porte s'ouvrit. Dagobert entra, suivi de Rabat-Joie.

Rveille en sursaut, la Mayeux redressa vivement la tte, se
leva, alla rapidement vers le pre d'Agricol et dit:

-- Eh bien, monsieur Dagobert... avez-vous de bonnes nouvelles?...
avez-vous?...

La Mayeux ne put continuer, tant elle fut frappe de la sombre
expression des traits du soldat; absorb dans ses rflexions, il
ne sembla d'abord pas apercevoir l'ouvrire, se jeta sur une
chaise avec accablement, mit ses coudes sur la table et cacha sa
figure dans ses mains.

Aprs une assez longue mditation, il se leva et dit  mi-voix:

-- Il le faut!... il le faut!... Faisant alors quelques pas dans
la chambre, Dagobert regarda autour de lui comme s'il et cherch
quelque chose; enfin, aprs une minute d'examen, avisant auprs du
pole une barre de fer de deux pieds environ, servant  enlever le
couvercle de fonte de ce calorifre lorsqu'il tait trop brlant,
il la prit, la considra attentivement, la soupesa, puis la posa
sur la commode d'un air satisfait.

La Mayeux, surprise du silence prolong de Dagobert, suivait ses
mouvements avec une curiosit timide et inquite; bientt sa
surprise fit place  l'effroi lorsqu'elle vit le soldat prendre
son havresac dpos sur une chaise, l'ouvrir, et en tirer une
paire de pistolets de poche dont il fit jouer les batteries avec
prcaution. Saisie de frayeur, l'ouvrire ne put s'empcher de
s'crier:

-- Mon Dieu!... monsieur Dagobert... que voulez-vous faire?

Le soldat regarda la Mayeux comme s'il l'apercevait seulement pour
la premire fois et lui dit d'une voix cordiale mais brusque:

-- Bonsoir, ma bonne fille... Quelle heure est-il?

-- Huit heures... viennent de sonner  Saint-Merri, monsieur
Dagobert.

-- Huit heures... dit le soldat en se parlant  lui-mme,
seulement huit heures!

Et posant les pistolets  ct de la barre de fer, il parut
rflchir de nouveau en jetant les yeux autour de lui.

-- Monsieur Dagobert, se hasarda de dire la Mayeux, vous n'avez
donc pas de bonnes nouvelles?...

-- Non... Ce seul mot fut dit par le soldat d'un ton si bref, que
la Mayeux, n'osant pas l'interroger davantage, alla se rasseoir en
silence. Rabat-Joie vint appuyer sa tte sur les genoux de la
jeune fille et suivit aussi curieusement qu'elle-mme tous les
mouvements de Dagobert.

Celui-ci, aprs tre rest de nouveau pensif pendant quelques
moments, s'approcha du lit, y prit un drap, parut en mesurer et en
supputer la longueur, puis il dit  la Mayeux en se retournant
vers elle:

-- Des ciseaux...

-- Mais, monsieur Dagobert...

-- Voyons... ma bonne fille... des ciseaux... reprit Dagobert d'un
ton bienveillant, mais qui annonait qu'il voulait tre obi.

L'ouvrire prit des ciseaux dans le panier  ouvrage de Franoise
et les prsenta au soldat.

-- Maintenant, tenez l'autre bout du drap, ma fille, et tendez-le
ferme...

En quelques minutes, Dagobert eut fendu le drap dans sa longueur
en quatre morceaux, qu'il tordit ensuite trs serr, de faon 
faire des espces de cordes, fixant de loin en loin, au moyen de
rubans de fil que lui donna l'ouvrire, la _torsion _qu'il avait
imprime au linge; de ces quatre tronons, solidement nous les
uns au bout des autres, Dagobert fit une corde de vingt pieds au
moins. Cela ne lui suffisait pas; car il dit, en se parlant  lui-
mme:

-- Maintenant il me faudrait un crochet... Et il chercha de
nouveau autour de lui. La Mayeux, de plus en plus effraye, car
elle ne pouvait plus douter des projets de Dagobert, lui dit
timidement:

-- Mais, monsieur Dagobert... Agricol n'est pas encore rentr...
s'il tarde autant... c'est que sans doute il a de bonnes
nouvelles...

-- Oui, dit le soldat avec amertume en cherchant toujours des yeux
autour de lui l'objet qui lui manquait, de bonnes nouvelles dans
le genre des miennes.

Et il ajouta:

-- Il me faudrait pourtant un fort grappin de fer... En furetant
de ct et d'autre, le soldat trouva un des gros sacs de toile
grise  la couture desquels travaillait Franoise. Il le prit,
l'ouvrit, et dit  la Mayeux:

-- Ma fille, mettez l-dedans la barre de fer et la corde; ce sera
plus commode  transporter... l-bas...

-- Grand Dieu! s'cria la Mayeux en obissant  Dagobert, vous
partirez sans attendre Agricol, monsieur Dagobert... lorsqu'il a
peut-tre de bonnes choses  vous apprendre?...

-- Soyez tranquille, ma fille... j'attendrai mon garon... je ne
peux partir d'ici qu' dix heures... J'ai le temps...

-- Hlas! monsieur Dagobert! vous avez donc perdu tout espoir?

-- Au contraire... j'ai bon espoir... mais en moi... Et ce disant,
Dagobert tordit la partie suprieure du sac, de manire  le
fermer, puis il le plaa sur la commode,  ct de ses pistolets.

-- Au moins vous attendrez Agricol, monsieur Dagobert?

-- Oui... s'il arrive avant dix heures...

-- Ainsi mon Dieu! vous tes dcid...

-- Trs dcid... Et pourtant, si j'tais assez simple pour croire
aux _porte-malheur_...

-- Quelquefois, monsieur Dagobert les prsages ne trompent pas,
dit la Mayeux, ne songeant qu' dtourner le soldat de sa
dangereuse rsolution.

-- Oui, reprit Dagobert, les bonnes femmes disent cela... et
quoique je ne sois pas une bonne femme, ce que j'ai vu tantt...
m'a serr le coeur... Aprs tout, j'aurai pris sans doute un
mouvement de colre pour un pressentiment...

-- Et qu'avez-vous vu?

-- Je peux vous raconter cela, ma bonne fille... a nous aidera 
passer le temps... et il me dure, allez... Puis s'interrompant:

-- Est-ce que ce n'est pas une demie qui vient de sonner?

-- Oui... monsieur Dagobert; c'est huit heures et demie.

-- Encore une heure et demie, dit Dagobert, d'une voix sourde.
Puis il ajouta:

-- Voici ce que j'ai vu... Tantt, en passant dans une rue, je ne
sais laquelle, mes yeux ont t machinalement attirs par une
norme affiche rouge, en tte de laquelle on voyait une panthre
noire dvorant un cheval blanc...  cette vue, mon sang n'a fait
qu'un tour; parce que vous saurez, ma bonne Mayeux, qu'une
panthre noire a dvor un pauvre cheval blanc que j'avais, le
compagnon de Rabat-Joie que voil... et qu'on appelait Jovial...

 ce nom, autrefois si familier pour lui, Rabat-Joie, couch aux
pieds de la Mayeux, releva brusquement la tte et regarda
Dagobert.

-- Voyez-vous... les btes ont de la mmoire, il se le rappelle,
dit le soldat en soupirant lui-mme  ce souvenir. Puis,
s'adressant  son chien:

-- Tu t'en souviens donc, de Jovial?

En entendant de nouveau ce nom prononc par son matre d'une voix
mue, Rabat-Joie grogna et jappa doucement comme pour affirmer
qu'il n'avait pas oubli son vieux camarade de route.

-- En effet, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est un triste
rapprochement que de trouver en tte de cette affiche cette
panthre noire dvorant un cheval.

-- Ce n'est rien que cela, vous allez voir le reste. Je m'approche
de cette affiche et je lis que le nomm Morok, arrivant
d'Allemagne, fera voir dans un thtre diffrents animaux froces
qu'il a dompts, et entre autres un lion superbe, un tigre, et une
panthre noire de Java nomme la Mort.

-- Ce nom fait peur, dit la Mayeux.

-- Et il vous fera plus peur encore, mon enfant, quand vous saurez
que cette panthre est la mme qui a trangl mon cheval prs de
Leipzig, il y a quatre mois.

-- Ah! mon Dieu... vous avez raison, monsieur Dagobert, dit la
Mayeux, c'est effrayant!

-- Attendez encore, dit Dagobert dont les traits s'assombrissaient
de plus en plus, ce n'est pas tout... C'est  cause de ce nomm
Morok, le matre de cette panthre, que moi et mes pauvres enfants
nous avons t emprisonns  Leipzig.

-- Et ce mchant homme est  Paris!... et il vous en veut! dit la
Mayeux; oh! vous avez raison... monsieur Dagobert... il faut
prendre garde  vous, c'est un mauvais prsage.

-- Oui... pour ce misrable... si je le rencontre, dit Dagobert
d'une voix sourde, car nous avons de vieux comptes  rgler
ensemble...

-- Monsieur Dagobert, s'cria la Mayeux en prtant l'oreille,
quelqu'un monte en courant, c'est le pas d'Agricol... il a de
bonnes nouvelles... j'en suis sre...

-- Voil mon affaire, dit vivement le soldat sans rpondre  la
Mayeux, Agricol est forgeron... il me trouvera le crochet de fer
qu'il me faut.

Quelques instants aprs, Agricol entrait en effet; mais, hlas! du
premier coup d'oeil l'ouvrire put lire sur la physionomie
atterre de l'ouvrier la ruine des esprances dont elle s'tait
berce...

-- Eh bien! dit Dagobert  son fils d'un ton qui annonait
clairement la foi qu'il avait dans le succs des dmarches tentes
par Agricol, eh bien! quoi de nouveau?

-- Ah! mon pre, c'est  en devenir fou, c'est  se briser la tte
contre les murs! s'cria le forgeron avec emportement. Dagobert se
tourna vers la Mayeux, et lui dit:

-- Vous voyez, ma pauvre fille... j'en tais sr...

-- Mais vous, mon pre, s'cria Agricol, vous avez vu le comte de
Montbron?

-- Le comte de Montbron est, depuis trois jours, parti pour la
Lorraine... voil mes bonnes nouvelles, rpondit le soldat avec
une ironie amre; voyons les tiennes... raconte-moi tout: j'ai
besoin d'tre bien convaincu qu'en s'adressant  la justice, qui,
comme tu le disais tantt, dfend et protge les honntes gens, il
est des occasions o elle les laisse  la merci des gueux... Oui,
j'ai besoin de a... et puis aprs d'un crochet... et j'ai compt
sur toi... pour les deux choses.

-- Que veux-tu dire, mon pre?

-- Raconte d'abord tes dmarches... nous avons le temps... huit
heures et demie viennent seulement de sonner tout  l'heure...
Voyons: en me quittant, o es-tu all?

-- Chez le commissaire qui avait dj reu votre dposition.

-- Que t'a-t-il dit?

-- Aprs avoir trs obligeamment cout ce dont il s'agissait, il
m'a rpondu: Ces jeunes filles, sont, aprs tout, places dans
une maison trs respectable... dans un couvent... il n'y a donc
pas urgence de les enlever de l... et, d'ailleurs, je ne puis
prendre sur moi de violer un domicile religieux sur votre simple
dposition; demain je ferai mon rapport  qui de droit, et l'on
avisera plus tard.

-- Plus tard... vous voyez, toujours des remises, dit le soldat.

-- Mais monsieur, lui ai-je rpondu, reprit Agricol, c'est 
l'instant, c'est ce soir, cette nuit mme, qu'il faut agir; car si
ces jeunes filles ne se trouvent pas demain matin rue Saint-
Franois, elles peuvent prouver un dommage incalculable...

-- C'est trs fcheux, m'a rpondu le commissaire; mais, encore
une fois, je ne peux, sur votre simple dclaration, ni sur celle
de votre pre, qui, pas plus que vous, n'est parent ou alli de
ces jeunes personnes, me mettre en contravention formelle avec les
lois, qu'on ne violerait pas mme sur la demande d'une famille. La
justice a ses lenteurs et ses formalits, auxquelles il faut se
soumettre.

-- Certainement, dit Dagobert, il faut s'y soumettre, au risque de
se montrer lche, tratre et ingrat...

-- Et lui as-tu aussi parl de Mlle de Cardoville? demanda la
Mayeux.

-- Oui, mais il m'a,  ce sujet, rpondu de mme... c'tait fort
grave; je faisais une dposition, il est vrai, mais je n'apportais
aucune preuve  l'appui de ce que j'avanais. Une tierce personne
vous a assur que Mlle de Cardoville affirmait n'tre pas folle,
m'a dit le commissaire, cela ne suffit pas: tous les fous
prtendent n'tre pas fous; je ne puis donc violer le domicile
d'un mdecin respectable sur votre seule dclaration. Nanmoins,
je la reois, j'en rendrai compte. Mais il faut que la loi ait son
cours...

-- Lorsque, tantt, je voulais agir, dit sourdement Dagobert, est-
ce que je n'avais pas prvu tout cela? pourtant j'ai t assez
faible pour vous couter.

-- Mais, mon pre ce que tu voulais tenter tait impossible... et
tu t'exposais  de trop dangereuses consquences, tu en es
convenu.

-- Ainsi, reprit le soldat sans rpondre  son fils, on t'a
formellement dit, positivement dit, qu'il ne fallait pas songer 
obtenir lgalement ce soir, ou mme demain matin, que Rose et
Blanche me soient rendues?

-- Non, mon pre, il n'y a pas urgence aux yeux de la loi, la
question ne pourra tre dcide avant deux ou trois jours.

-- C'est tout ce que je voulais savoir, dit Dagobert en se levant
et en marchant de long en large dans la chambre.

-- Pourtant, reprit son fils, je ne me suis pas tenu pour battu.
Dsespr, ne pouvant croire que la justice pt demeurer sourde 
des rclamations si quitables... j'ai couru au palais de
justice... esprant que peut-tre l... je trouverais un juge...
un magistrat qui accueillerait ma plainte et y donnerait suite...

-- Eh bien? dit le soldat en s'arrtant.

-- On m'a dit que le parquet du procureur du roi tait tous les
jours ferm  cinq heures et ouvert  dix heures; pensant  votre
dsespoir,  la position de cette pauvre Mlle de Cardoville, je
voulus tenter encore une dmarche; je suis entr dans un poste de
troupes de ligne command par un lieutenant... je lui ai tout dit;
il m'a vu si mu, je lui parlais avec tant de chaleur, tant de
conviction que je l'ai intress... Lieutenant, lui disais-je,
accordez-moi seulement une grce, qu'un sous-officier et deux
hommes se rendent au couvent afin d'en obtenir l'entre lgale. On
demandera  voir les filles du marchal Simon; on leur laissera le
choix de rester ou de rejoindre mon pre, qui les a amenes de
Russie... et l'on verra si ce n'est pas contre leur gr qu'on les
retient.

-- Et que t'a-t-il rpondu, Agricol? demanda la Mayeux pendant que
Dagobert, haussant les paules, continuait sa promenade.

-- Mon garon, m'a-t-il dit, ce que vous me demandez l est
impossible; je conois vos raisons, mais je ne peux pas prendre
sur moi une mesure aussi grave. Entrer de force dans un couvent,
il y a de quoi me faire casser. -- Mais alors, monsieur, que faut-
il faire? c'est  en perdre la tte. -- Ma foi, je n'en sais rien.
Le plus sr est d'attendre..., me dit le lieutenant... Alors, mon
pre, croyant avoir fait humainement ce qu'il tait possible de
faire, je suis revenu... esprant que tu aurais t plus heureux
que moi; malheureusement je me suis tromp.

Ce disant, le forgeron, accabl de fatigue, se jeta sur une
chaise.

Il y eut un moment de silence profond aprs ces mots d'Agricol qui
ruinaient les dernires esprances de ces trois personnes,
muettes, ananties sous le coup d'une inexorable fatalit.

Un nouvel incident vint augmenter le caractre sinistre et
douloureux de cette scne.



VII. Dcouvertes.

La porte, qu'Agricol n'avait pas song  refermer, s'ouvrit pour
ainsi dire timidement, et Franoise Baudoin, la femme de Dagobert,
ple, dfaillante, se soutenant  peine, parut sur le seuil. Le
soldat, Agricol et la Mayeux taient plongs dans un si morne
abattement, qu'aucune de ces trois personnes ne s'aperut de
l'entre de Franoise.

Celle-ci fit  peine deux pas dans la chambre et tomba  genoux,
les mains jointes, en disant d'une voix humble et faible:

-- Mon pauvre mari... pardon...

 ces mots, Agricol et la Mayeux, qui tournaient le dos  la
porte, se retournrent, et Dagobert releva vivement la tte.

-- Ma mre!... s'cria Agricol en courant vers Franoise.

-- Ma femme! s'cria Dagobert, en se levant et faisant un pas vers
l'infortune...

-- Bonne mre!... toi,  genoux, dit Agricol en se courbant vers
Franoise, en l'embrassant avec effusion; relve-toi donc!

-- Non, mon enfant, dit Franoise de son accent  la fois doux et
ferme, je ne me relverai pas avant que ton pre... m'ait
pardonne... j'ai eu de grands torts envers lui... maintenant je
le sais...

-- Te pardonner... pauvre femme, dit le soldat mu en
s'approchant. Est-ce que je t'ai jamais accuse... sauf dans un
premier mouvement de dsespoir? Non... non... ce sont de mauvais
prtres que j'ai accuss... et j'avais raison... Enfin, te voil,
ajouta-t-il, en aidant son fils  relever Franoise; c'est un
chagrin de moins... On t'a donc mise en libert?... Hier je
n'avais pu encore savoir o tait ta prison... j'ai tant de soucis
que je n'ai pas eu qu' songer  toi... Voyons, chre femme,
assieds-toi l...

-- Bonne mre... comme tu es faible... comme tu as froid... comme
tu es ple!... dit Agricol avec angoisse et les yeux remplis de
larmes.

-- Pourquoi ne nous as-tu pas fait prvenir? ajouta-t-il... Nous
aurions t te chercher... Mais comme tu trembles!... chre
mre... tes mains sont glaces... reprit le forgeron agenouill
devant Franoise.

Puis se tournant vers la Mayeux:

-- Fais donc un peu de feu tout de suite.

-- J'y avais pens quand ton pre est arriv, Agricol; mais il n'y
a plus ni bois ni charbon...

-- Eh bien... je t'en prie, ma bonne Mayeux, descends en emprunter
au pre Loriot... il est si bonhomme qu'il ne te refusera pas...
Ma pauvre mre est capable de tomber malade... vois comme elle
frissonne.

 peine avait-il dit ces mots que la Mayeux disparut. Le forgeron
se leva, alla prendre la couverture du lit, et revint en
envelopper soigneusement les genoux et les pieds de sa mre; puis,
s'agenouillant de nouveau devant elle, il lui dit:

-- Tes mains, chre mre.

Et Agricol, prenant les mains dbiles de sa mre dans les siennes,
essaya de les rchauffer de son haleine.

Rien n'tait plus touchant que ce tableau, que de voir ce robuste
garon  la figure nergique et rsolue, alors empreinte d'une
expression de tendresse adorable, entourer des attentions les plus
dlicates cette pauvre vieille mre ple et tremblante.

Dagobert, bon comme son fils, alla prendre un oreiller, l'apporta,
et dit  sa femme:

-- Penche-toi un peu en avant, je vais mettre cet oreiller
derrire toi; tu seras mieux, et cela te rchauffera encore.

-- Comme vous me gtez tous deux, dit Franoise en tchant de
sourire; et toi surtout, es-tu bon... aprs tout le mal que je
t'ai fait! dit-elle  Dagobert.

Et dgageant une de ses mains d'entre celles de son fils, elle
prit la main du soldat, sur laquelle elle appuya ses yeux remplis
de larmes; puis elle dit  voix basse:

-- En prison, je me suis bien repentie... va...

Le coeur d'Agricol se brisait en songeant que sa mre avait d
tre momentanment confondue dans sa prison avec tant de
misrables cratures... elle, sainte et digne femme... d'une
puret si anglique... Il allait pour ainsi dire la consoler d'un
pass si douloureux pour elle; mais il se tut, songeant que ce
serait porter un nouveau coup  Dagobert. Aussi reprit-il:

-- Et Gabriel, chre mre!... comment va-t-il, ce bon frre?
Puisque tu viens de le voir, donne-nous de ses nouvelles.

-- Depuis son arrive, dit Franoise en essuyant ses yeux, il est
en retraite... ses suprieurs lui ont rigoureusement dfendu de
sortir... Heureusement, ils ne lui avaient pas dfendu de me
recevoir... car ses paroles, ses conseils m'ont ouvert les yeux;
c'est lui qui m'a appris combien, sans le savoir, j'avais t
coupable envers toi, mon pauvre mari.

-- Que veux-tu dire? reprit Dagobert.

-- Dame! tu dois penser que si je t'ai caus tant de chagrin, ce
n'est pas par mchancet... En te voyant si dsespr, je
souffrais autant que toi; mais je n'osais pas le dire, de peur de
manquer  mon serment... Je voulais le tenir, croyant bien faire,
croyant que c'tait mon devoir... Pourtant... quelque chose me
disait que mon devoir n'tait pas de te dsoler ainsi. Hlas! mon
Dieu! clairez-moi! m'criai-je dans ma prison, en m'agenouillant
et en priant malgr les railleries des autres femmes; comment une
action juste et sainte qui m'a t ordonne par mon confesseur, le
plus respectable des hommes, accable-t-elle moi et les miens de
tant de tourments? Ayez piti de moi, mon bon Dieu! inspirez-moi,
avertissez-moi si j'ai fait mal sans le vouloir... Comme je
priais avec ferveur, Dieu m'a exauce; il m'a envoy l'ide de
m'adresser  Gabriel... Je vous remercie, mon Dieu, je vous
obirai, me suis-je dit: Gabriel est comme mon enfant... il est
prtre aussi... c'est un saint martyr... si quelqu'un au monde
ressemble au divin Sauveur par la charit, par la bont... c'est
lui... Quand je sortirai de prison, j'irai le consulter, et il
claircira mes doutes.

-- Chre mre... tu as raison! s'cria Agricol, c'tait une ide
d'en haut... Gabriel... c'est un ange, c'est ce qu'il y a de plus
pur, de plus courageux, de plus noble au monde! C'est le type du
vrai prtre, du bon prtre.

-- Ah! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n'avais
jamais eu d'autre confesseur que Gabriel!...

-- J'y avais bien pens avant ses voyages, dit navement
Franoise. J'aurais tant aim me confesser  ce cher enfant...
Mais, vois-tu, j'ai craint de fcher l'abb Dubois, et que Gabriel
ne ft trop indulgent pour mes pchs.

-- Tes pchs, pauvre chre mre... dit Agricol, en as-tu
seulement jamais commis un seul?

-- Et Gabriel, que t'a-t-il dit? demanda le soldat.

-- Hlas! mon ami, que n'ai-je eu plus tt un entretien pareil
avec lui. Ce que je lui ai appris de l'abb Dubois a veill ses
soupons; alors il m'a interroge, ce cher enfant, sur bien des
choses dont il ne m'avait jamais parl jusque-l... Je lui ai
ouvert mon coeur tout entier; lui aussi m'a ouvert le sien, et
nous avons fait de tristes dcouvertes sur des personnes que nous
avions toujours crues bien respectables... et qui pourtant nous
avaient tromps  l'insu l'un de l'autre...

-- Comment cela?

-- Oui, on lui disait  lui, sous le sceau du secret, des choses
censes venir de moi; et  moi, sous le sceau du secret, on me
disait des choses comme venant de lui... Ainsi... il m'a avou
qu'il ne s'tait pas d'abord senti de vocation pour tre prtre...
Mais on lui a assur que je ne croirais mon salut certain dans ce
monde et dans l'autre que s'il entrait dans les ordres, parce que
j'tais persuade que le Seigneur me rcompenserait de lui avoir
donn un si excellent serviteur, et que pourtant je n'oserais
jamais demander,  lui Gabriel, une pareille preuve d'attachement,
quoique je l'eusse ramass orphelin dans la rue et lev comme mon
fils  force de privations et de travail... Alors, que voulez-
vous! le pauvre cher enfant, croyant combler tous mes voeux...
s'est sacrifi. Il est entr au sminaire.

-- Mais c'est horrible, dit Agricol, c'est une ruse infme; et
pour les prtres qui s'en sont rendus coupables, c'est un mensonge
sacrilge...

-- Pendant ce temps-l, reprit Franoise,  moi, on me tenait un
autre langage; on me disait que Gabriel avait la vocation, mais
qu'il n'osait me l'avouer, de peur que je ne fusse jalouse  cause
d'Agricol, qui, ne devant jamais tre qu'un ouvrier, ne jouirait
pas des avantages que la prtrise assurait  Gabriel... Aussi,
lorsqu'il m'a demand la permission d'entrer au sminaire (cher
enfant! il n'y entrait qu' regret, mais il croyait me rendre
heureuse), au lieu de le dtourner de cette ide, je l'ai, au
contraire, engag de tout mon pouvoir  la suivre, l'assurant
qu'il ne pouvait mieux faire, que cela me causait une grande
joie... Dame... vous entendez bien! j'exagrais, tant je craignais
qu'il ne me crt jalouse pour Agricol.

-- Quelle odieuse machination! dit Agricol stupfait. On spculait
d'une manire indigne sur votre dvouement mutuel; ainsi, dans
l'encouragement presque forc que tu donnais  sa rsolution,
Gabriel voyait, lui, l'expression de ton voeu le plus cher...

-- Peu  peu, pourtant, comme Gabriel est le meilleur coeur qu'il
y ait au monde, la vocation lui est venue. C'est tout simple:
consoler ceux qui souffrent, se dvouer  ceux qui sont
malheureux, il tait n pour cela; aussi ne m'aurait-il jamais
parl du pass sans notre entretien de ce matin... Mais, alors,
lui toujours si doux, si timide... je l'ai vu s'indigner...
s'exasprer surtout contre M. Rodin et une autre personne qu'il
accuse... Il avait dj contre eux, m'a-t-il dit, de srieux
griefs... mais ces dcouvertes comblaient la mesure.

 ces mots de Franoise, Dagobert fit un mouvement et porta
vivement la main  son front comme pour rassembler ses souvenirs.
Depuis quelques minutes il coutait avec une surprise profonde et
presque avec frayeur le rcit de ces menes souterraines,
conduites par une fourberie si habile et si profonde.

Franoise continua:

-- Enfin... quand j'ai avou  Gabriel que, par les conseils de
M. l'abb Dubois, mon confesseur, j'avais livr  une personne
trangre les enfants qu'on avait confies  mon mari... les
filles du gnral Simon... le cher enfant, hlas! bien  regret,
m'a blme... non d'avoir voulu faire connatre  ces pauvres
orphelines les douceurs de notre sainte religion, mais de ne pas
avoir consult mon mari, qui seul rpondait devant Dieu et devant
les hommes du dpt qu'on lui avait confi... Gabriel a vivement
censur la conduite de M. l'abb Dubois, qui m'avait donn,
disait-il, des conseils mauvais et perfides; puis ensuite ce cher
enfant m'a console avec sa douceur d'ange en m'engageant  venir
tout te dire... Mon pauvre ami! il aurait bien voulu
m'accompagner; car c'est  peine si j'osais penser  rentrer ici,
tant j'tais dsole de mes torts envers toi; mais malheureusement
Gabriel tait retenu  son sminaire par des ordres trs svres
de ses suprieurs; il n'a pu venir avec moi, et...

Dagobert interrompit brusquement sa femme: il semblait en proie 
une grande agitation:

-- Un mot, Franoise, dit-il, car, en vrit, au milieu de tant de
soucis, de trames si noires et si diaboliques, la mmoire se perd,
la tte s'gare... Tu m'as dit, le jour o les enfants ont
disparu, qu'en recueillant Gabriel, tu avais trouv  son cou une
mdaille de bronze, et dans sa poche un portefeuille rempli de
papiers crits en langue trangre?

-- Oui... mon mari.

-- Que tu avais plus tard remis ces papiers et cette mdaille 
ton confesseur?

-- Oui, mon ami.

-- Et Gabriel ne t'a-t-il jamais parl depuis de cette mdaille et
de ces papiers?

-- Non.

Agricol, entendant cette rvlation de sa mre, la regardait avec
surprise, et s'cria:

-- Mais alors Gabriel a donc le mme intrt que les filles du
gnral Simon et Mlle de Cardoville...  se trouver demain rue
Saint-Franois?

-- Certainement, dit Dagobert, et maintenant te souvient-il qu'il
nous a dit, lors de mon arrive, que dans quelques jours il aurait
besoin de nous, de notre appui, pour une circonstance grave?

-- Oui, mon pre.

-- Et on le retient prisonnier  son sminaire! Et il a dit  ta
mre qu'il avait  se plaindre de ses suprieurs! Et il nous a
demand notre appui, t'en souviens-tu? d'un air si triste et si
grave, que je lui ai dit:

-- Qu'il s'agirait d'un duel  mort qu'il ne nous parlerait pas
autrement!... reprit Agricol en interrompant Dagobert. C'est vrai,
mon pre... et pourtant, toi qui te connais en courage, tu as
reconnu la bravoure de Gabriel gale  la tienne... Pour qu'il
craigne tant ses suprieurs, il faut que le danger soit grand.

-- Maintenant que j'ai entendu ta mre... je comprends tout... dit
Dagobert. Gabriel est comme Rose et Blanche, comme Mlle de
Cardoville... comme ta mre, comme nous le sommes peut-tre, nous-
mmes, victimes d'une sourde machination de mauvais prtres...
Tiens,  cette heure que je connais leurs moyens tnbreux, leur
persvrance infernale... je le vois, ajouta le soldat en parlant
plus bas, il faut tre bien fort pour lutter contre eux... Non, je
n'avais pas l'ide de leur puissance...

-- Tu as raison, mon pre... car ceux qui sont hypocrites et
mchants peuvent faire autant de mal que ceux qui sont bons et
charitables comme Gabriel... font de bien. Il n'y a pas d'ennemi
plus implacable qu'un mauvais prtre.

-- Je te crois... et cela m'pouvante, car enfin mes pauvres
enfants sont entre leurs mains. Faudrait-il les leur abandonner
sans lutte?... Tout est-il donc dsespr?... Oh! non... non...
pas de faiblesses!... Et pourtant... depuis que ta mre nous a
dvoil ces trames diaboliques, je ne sais... mais je me sens
moins fort... moins rsolu... Tout ce qui se passe autour de nous
me semble effrayant. L'enlvement de ces enfants n'est plus une
chose isole, mais une ramification d'un vaste complot qui nous
entoure et nous menace... Il me semble que, moi et ceux que
j'aime, nous marchons la nuit... au milieu des serpents... au
milieu d'ennemis et de piges qu'on ne peut ni voir ni
combattre... Enfin, que veux-tu que je te dise!... moi, je n'ai
jamais craint la mort... je ne suis pas lche... eh bien!
maintenant, je l'avoue... oui, je l'avoue... ces robes noires me
font peur... oui... j'en ai peur...

Dagobert pronona ces mots avec un accent si sincre, que son fils
tressaillit, car il partageait la mme impression.

Et cela devait tre; les caractres francs, nergiques, rsolus,
habitus  agir et  combattre au grand jour, ne peuvent ressentir
qu'une crainte, celle d'tre enlacs et frapps dans les tnbres
par des ennemis insaisissables: ainsi Dagobert avait vingt fois
affront la mort, et pourtant, en entendant sa femme exposer
navement ce sombre tissu de trahisons, de fourberies, de
mensonges, de noirceurs, le soldat prouvait un vague effroi; et
quoique rien ne ft chang dans les conditions de son entreprise
nocturne contre le couvent, elle lui apparaissait sous un jour
plus sinistre et plus dangereux.

Le silence qui rgnait depuis quelques moments fut interrompu par
le retour de la Mayeux. Celle-ci, sachant que l'entretien de
Dagobert, de sa femme et d'Agricol ne devait pas avoir d'importun
auditeur, frappa lgrement  la porte, restant en dehors avec le
pre Loriot.

-- Peut-on entrer, madame Franoise? dit l'ouvrire, voici le pre
Loriot qui apporte du bois.

-- Oui, oui, entre ma bonne Mayeux... dit Agricol pendant que son
pre essuyait la sueur froide qui coulait de son front.

La porte s'ouvrit, et l'on vit le digne teinturier, dont les mains
et les bras taient couleur amarante; il portait d'un ct un
panier de bois; de l'autre, de la braise allume sur une pelle 
feu.

-- Bonsoir la compagnie, dit le pre Loriot, merci d'avoir pens 
moi, madame Franoise! vous savez que ma boutique et ce qu'il y a
dedans sont  votre service... Entre voisins on s'aide, comme de
juste. Vous avez, je l'espre, t dans le temps assez bonne pour
feu ma femme!

Puis, dposant le bois dans un coin et donnant la pelle  braise 
Agricol, le digne teinturier, devinant  l'air triste et proccup
des diffrents acteurs de cette scne qu'il serait discret  lui
de ne pas prolonger sa visite, ajouta:

-- Vous n'avez pas besoin d'autre chose, madame Franoise?

-- Merci, pre Loriot, merci!

-- Alors, bonsoir, la compagnie... Puis, s'adressant  la Mayeux,
le teinturier ajouta:

-- N'oubliez pas la lettre pour M. Dagobert... je n'ai pas os y
toucher, j'y aurais marqu les quatre doigts et le pouce en
amarante. Bonsoir la compagnie.

Et le pre Loriot sortit.

-- Monsieur Dagobert, voici cette lettre, dit la Mayeux.

Et elle s'occupa d'allumer le pole, pendant qu'Agricol approchait
du foyer le fauteuil de sa mre.

-- Vois ce que c'est, mon garon, dit Dagobert  son fils, j'ai la
tte si fatigue que j'y vois  peine clair...

Agricol prit la lettre, qui contenait seulement quelques lignes,
et lut avant d'avoir regard la signature:

En mer, le 25 dcembre 1831. Je profite de la rencontre et d'une
communication de quelques minutes avec un navire qui se rend
directement en Europe, mon vieux camarade, pour t'crire  la hte
ces lignes, qui te parviendront, je l'espre, par le Havre, et
probablement avant mes dernires lettres de l'Inde... Tu dois tre
maintenant avec ma femme et mon enfant... dis-leur...

Je ne puis finir... le canot part... un mot en hte... J'arrive
en France... N'oublie pas le 13 fvrier... l'avenir de ma femme et
de mon enfant en dpend...

Adieu, mon ami! Reconnaissance ternelle. SIMON.

-- Agricol... ton pre... vite... s'cria la Mayeux.

Ds les premiers mots de cette lettre,  laquelle les
circonstances prsentes donnaient un si cruel -propos, Dagobert
tait devenu d'une pleur mortelle... l'motion, la fatigue,
l'puisement, joints  ce dernier coup, le firent chanceler. Son
fils courut  lui, le soutint un instant entre ses bras; mais
bientt cet accs momentan de faiblesse se dissipa, Dagobert
passa la main sur son front, redressa sa grande taille, son regard
tincela, sa figure prit une expression de rsolution dtermine,
et il s'cria avec une exaltation farouche:

-- Non, non, je ne serai pas tratre, je ne serai pas lche: les
robes noires ne me font plus peur, et cette nuit Rose et Blanche
Simon seront dlivres!



VIII. Le code pnal.

Dagobert, un moment pouvant des machinations tnbreuses et
souterraines si dangereuses poursuivies par les robes noires,
comme il disait, contre des personnes qu'il aimait, avait pu
hsiter un instant  tenter la dlivrance de Rose et de Blanche;
mais son indcision cessa aussitt aprs la lettre du marchal
Simon, qui venait si inopinment lui rappeler des devoirs sacrs.
 l'abattement passager du soldat avait succd une rsolution
d'une nergie calme et pour ainsi dire recueillie.

-- Agricol, quelle heure est-il? demanda-t-il  son fils.

-- Neuf heures ont sonn tout  l'heure, mon pre.

-- Il faut me fabriquer tout de suite un crochet de fer solide...
assez solide pour supporter mon poids, et assez ouvert pour
s'adapter au chaperon d'un mur. Ce pole de fonte sera ta forge et
ton enclume; tu trouveras un marteau dans la maison... et... quant
 du fer... tiens, en voici...

Ce disant, le soldat prit auprs du foyer une paire de pincettes 
trs fortes branches, les prsenta  son fils, et ajouta:

-- Allons, mordieu; mon garon, attise le feu, chauffe  blanc, et
forge-moi ce fer.

 ces paroles, Franoise et Agricol se regardrent avec surprise;
le forgeron resta muet et interdit, ignorant la rsolution de son
pre et les prparatifs que celui-ci avait dj commencs avec
l'aide de la Mayeux.

-- Tu ne m'entends donc pas, Agricol? rpta Dagobert toujours la
paire de pincettes  la main; il faut tout de suite me fabriquer
un crochet avec cela!...

-- Un crochet... mon pre... et pour quoi faire?

-- Pour mettre au bout d'une corde que j'ai l; il faudra le
terminer par une espce d'oeillet assez large pour qu'elle puisse
y tre solidement attache...

-- Mais cette corde, ce crochet,  quoi bon?

--  escalader les murs du couvent, si je ne puis m'y introduire
par une porte.

-- Quel couvent? demanda Franoise  son fils.

-- Comment, mon pre! s'cria celui-ci en se levant brusquement,
tu penses encore...  cela?

-- Ah! ,  quoi veux-tu que je pense?

-- Mais, mon pre... c'est impossible... tu ne tenteras pas une
pareille entreprise.

-- Mais quoi donc, mon enfant? demanda Franoise avec anxit; o
ton pre veut-il donc aller?

-- Il veut, cette nuit, s'introduire dans un couvent o sont
enfermes les filles du marchal Simon, et les enlever.

-- Grand Dieu!... mon pauvre mari!... un sacrilge!... s'cria
Franoise, toujours fidle  ses pieuses traditions; et joignant
les mains, elle fit un mouvement pour se lever et s'approcher de
Dagobert.

Le soldat, pressentant qu'il allait avoir  subir des
observations, des prires de toutes sortes, et bien rsolu de n'y
pas cder, voulut tout d'abord couper court  ces supplications
inutiles qui d'ailleurs lui faisaient perdre un temps prcieux; il
reprit donc un air grave, svre, presque solennel, qui tmoignait
de l'inflexibilit de sa dtermination:

-- coute, ma femme, et toi aussi mon fils: quand,  mon ge, on
se dcide  une chose, on sait pourquoi... et une fois qu'on est
dcid, il n'y a ni femme, ni fils qui tiennent... on fait ce
qu'on doit... c'est  quoi je suis rsolu... pargnez-moi donc ces
paroles inutiles... C'est votre devoir de me parler ainsi, soit;
ce devoir, vous l'avez rempli; n'en parlons plus. Ce soir je veux
tre le matre chez moi...

Franoise, craintive, effraye, n'osa pas hasarder une parole;
mais elle tourna ses regards suppliants vers son fils.

-- Mon pre... dit celui-ci, un mot encore... un mot seulement.

-- Voyons ce mot, reprit Dagobert avec impatience.

-- Je ne peux pas combattre votre rsolution; mais je vous
prouverai que vous ignorez  quoi vous vous exposez...

-- Je n'ignore rien, dit le soldat d'un ton brusque. Ce que je
tente est grave... mais il ne sera pas dit que j'ai nglig un
moyen, quel qu'il soit, d'accomplir ce que j'ai promis
d'accomplir.

-- Mon pre, prends garde... Encore une fois... tu ne sais pas 
quel danger tu t'exposes! dit le forgeron d'un air alarm.

-- Allons, parlons du danger; parlons du fusil du portier et de la
faux du jardinier, dit Dagobert en haussant les paules
ddaigneusement; parlons-en, et que cela finisse... Eh bien!
aprs, supposons que je laisse ma peau dans ce couvent, est-ce que
tu ne restes pas  ta mre? Voil vingt ans que vous avez
l'habitude de vous passer de moi... a vous cotera moins...

-- Et c'est moi, mon Dieu! c'est moi qui suis cause de tous ces
malheurs!... s'cria la pauvre mre. Ah! Gabriel avait bien raison
de me blmer.

-- Madame Franoise, rassurez-vous, dit tout bas la Mayeux, qui
s'tait rapproche de la femme de Dagobert; Agricol ne laissera
pas son pre s'exposer ainsi.

Le forgeron, aprs un moment d'hsitation, reprit d'une voix mue:

-- Je te connais trop, mon pre, pour songer  t'arrter par la
peur d'un danger de mort.

-- De quel danger parles-tu alors?

-- D'un danger... devant lequel tu reculeras... toi si brave...
dit le jeune homme d'un ton pntr qui frappa son pre.

-- Agricol, dit svrement et rudement le soldat, vous dites une
lchet, vous me faites une insulte.

-- Mon pre!

-- Une lchet, reprit le soldat courrouc, parce qu'il est lche
de vouloir dtourner un homme de son devoir en l'effrayant... une
insulte, parce que vous me croyez capable d'tre intimid.

-- Ah! monsieur Dagobert, s'cria la Mayeux, vous ne comprenez pas
Agricol.

-- Je le comprends trop, rpondit durement le soldat.

Douloureusement mu de la svrit de son pre, mais ferme dans sa
rsolution dicte par son amour et par son respect, Agricol
reprit, non sans un violent battement de coeur:

-- Pardonnez-moi si je vous dsobis, mon pre... mais dussiez-
vous me har, vous saurez  quoi vous vous exposez en escaladant,
la nuit, les murs d'un couvent...

-- Mon fils!! vous osez... s'cria Dagobert, le visage enflamm de
colre.

-- Agricol... s'cria Franoise plore... mon mari!

-- Monsieur Dagobert, coutez Agricol!... c'est dans notre intrt
 tous qu'il parle, s'cria la Mayeux.

-- Pas un mot de plus... rpondit le soldat en frappant du pied
avec colre.

-- Je vous dis... mon pre... que vous risquez presque srement...
les galres!! s'cria le forgeron en devenant d'une pleur
effrayante.

-- Malheureux! dit Dagobert en saisissant son fils par le bras, tu
ne pouvais pas me cacher cela... plutt que de m'exposer  tre
tratre et lche!

Puis le soldat rpta en frmissant:

-- Les galres!!

Et il baissa la tte, muet, pensif, et comme cras par ces mots
foudroyants.

-- Oui, vous introduire dans un lieu habit, la nuit, avec
escalade et effraction... la loi est formelle... ce sont les
galres! s'cria Agricol,  la fois heureux et dsol de
l'accablement de son pre; oui, mon pre... les galres... si vous
tes pris en flagrant dlit: et il y a dix chances contre une pour
que cela soit, car, la Mayeux vous l'a dit, le couvent est
gard... Ce matin, vous auriez tent d'enlever en plein jour ces
deux jeunes demoiselles, vous auriez t arrt; mais au moins
cette tentative, faite ouvertement, avait un caractre de loyale
audace qui plus tard peut-tre vous et fait absoudre... Mais vous
introduire ainsi la nuit avec escalade... je vous le rpte, ce
sont les galres... Maintenant... mon pre... dcidez-vous... ce
que vous ferez, je le ferai... car je ne vous laisserai pas aller
seul... Dites un mot... je forge votre crochet; j'ai l au bas de
l'armoire un marteau, des tenailles... et dans une heure nous
partons.

Un profond silence suivit les paroles du forgeron, silence
seulement interrompu par les sanglots de Franoise, qui murmurait
avec dsespoir:

-- Hlas!... mon Dieu!... voil pourtant ce qui arrive... parce
que j'ai cout l'abb Dubois!...

En vain la Mayeux consolait Franoise, elle se sentait elle-mme
pouvante; car le soldat tait capable de braver l'infamie, et
alors Agricol voudrait partager les prils de son pre.

Dagobert, malgr son caractre nergique et dtermin, restait
frapp de stupeur. Selon ses habitudes militaires, il n'avait vu
dans son entreprise nocturne qu'une sorte de ruse de guerre
autorise par son bon droit d'abord, et aussi par l'inexorable
fatalit de sa position; mais les effrayantes paroles de son fils
le ramenaient  la ralit,  une terrible alternative: ou il lui
fallait trahir la confiance du gnral Simon et les derniers voeux
de la mre des orphelines, ou bien il lui fallait s'exposer  une
fltrissure effroyable... et surtout y exposer son fils... son
fils!! et cela mme sans la certitude de dlivrer les
orphelines...

Tout  coup, Franoise, essuyant ses yeux noys de larmes, s'cria
comme frappe d'une inspiration soudaine:

-- Mais, mon Dieu! j'y songe... il y a peut-tre un moyen de faire
sortir ces chres enfants du couvent sans violence.

-- Comment cela, ma mre? dit vivement Agricol.

-- C'est M. l'abb Dubois qui les a fait conduire... mais, d'aprs
ce que suppose Gabriel, probablement mon confesseur n'a agi que
par les conseils de M. Rodin...

-- Et quand cela serait, ma chre mre, on aurait beau s'adresser
 M. Rodin, on n'obtiendrait rien de lui.

-- De lui, non, mais peut-tre de cet abb si puissant qui est le
suprieur de Gabriel, qui l'a toujours protg depuis son entre
au sminaire.

-- Quel abb, ma mre?

-- M. l'abb d'Aigrigny.

-- En effet, chre mre, avant d'tre prtre il tait militaire...
peut-tre serait-il plus accessible qu'un autre... et pourtant...

-- D'Aigrigny! s'cria Dagobert avec une expression d'horreur et
de haine. Il y a ici ml  ces trahisons, un homme qui, avant
d'tre prtre, a t militaire, et qui s'appelle d'Aigrigny?

-- Oui, mon pre, le marquis d'Aigrigny... Avant la
Restauration... il avait servi en Russie... et, en 1815, les
Bourbons lui ont donn un rgiment...

-- C'est lui! dit Dagobert d'une voix sourde. Encore lui! toujours
lui!!! comme un mauvais dmon... qu'il s'agisse de la mre, du
pre ou des enfants.

-- Que dis-tu, mon pre?

-- Le marquis d'Aigrigny! s'cria Dagobert. Savez-vous quel est
cet homme? Avant d'tre prtre, il a t le bourreau de la mre de
Rose et de Blanche, qui mprisait son amour. Avant d'tre
prtre... il s'est battu contre son pays, et s'est trouv deux
fois face  face  la guerre avec le gnral Simon... Oui, pendant
que le gnral tait prisonnier  Leipzig, cribl de blessures 
Waterloo, l'autre, le marquis rengat, triomphait avec les Russes
et les Anglais! Sous les Bourbons, le rengat, combl d'honneurs,
s'est encore retrouv en face du soldat de l'Empire perscut.
Entre eux deux cette fois, il y a eu un duel acharn... Le marquis
a t bless; mais le gnral Simon, proscrit et condamn  mort,
s'est exil... Maintenant le rengat est prtre... dites-vous? Eh
bien, moi, maintenant, je suis certain que c'est lui qui a fait
enlever Rose et Blanche afin d'assouvir sur elles la haine qu'il a
toujours eue contre leur mre et contre leur pre... Cet infme
d'Aigrigny les tient en sa puissance. Ce n'est plus seulement la
fortune de ces enfants que j'ai  dfendre maintenant... c'est
leur vie... entendez-vous? leur vie...

-- Mon pre... croyez-vous cet homme capable de...

-- Un tratre  son pays, qui finit par tre un prtre infme, est
capable de tout; je vous dis que peut-tre  cette heure ils tuent
ces enfants  petit feu... s'cria le soldat d'une voix
dchirante, car les sparer l'une de l'autre, c'est dj commencer
 les tuer...

Puis Dagobert ajouta avec une exaspration impossible  rendre:

-- Les filles du gnral Simon sont au pouvoir du marquis
d'Aigrigny et de sa bande... et j'hsiterais  tenter de les
sauver... par peur des galres!... Les galres! ajouta-t-il avec
un clat de rire convulsif, qu'est-ce que a me fait,  moi, les
galres? Est-ce qu'on y met votre cadavre? Est-ce qu'aprs cette
dernire tentative je n'aurais pas le droit, si elle avorte, de me
brler la cervelle? Mets ton fer au feu, mon garon... vite, le
temps presse... forge... forge le fer...

-- Mais... ton fils... t'accompagne! s'cria Franoise avec un cri
de dsespoir maternel.

Puis, se levant, elle se jeta aux pieds de Dagobert en disant:

-- Si tu es arrt... il le sera aussi...

-- Pour s'pargner les galres... il fera comme moi... j'ai deux
pistolets.

-- Mais moi... s'cria la malheureuse mre en tendant ses mains
suppliantes, sans toi... sans lui... que deviendrai-je?

-- Tu as raison... j'tais goste... j'irai seul, dit Dagobert.

-- Tu n'iras pas seul... mon pre... reprit Agricol.

-- Mais ta mre!...

-- La Mayeux voit ce qui se passe, elle ira trouver M. Hardy, mon
bourgeois, et lui dira tout... C'est le plus gnreux des
hommes... et ma mre aura un abri et du pain jusqu' la fin de ses
jours.

-- Et c'est moi... c'est moi qui suis cause de tout!... s'cria
Franoise en se tordant les mains avec dsespoir. Punissez-moi,
mon Dieu... punissez-moi... c'est ma faute... j'ai livr ces
enfants... Je serais punie par la mort de mon enfant.

-- Agricol... tu ne me suivras pas!! Je te le dfends, dit
Dagobert en pressant son fils contre sa poitrine avec nergie.

-- Moi!... aprs t'avoir signal le danger... je reculerais!... tu
n'y penses pas, mon pre! Est-ce que je n'ai pas aussi quelqu'un 
dlivrer, moi? Mlle de Cardoville, si bonne, si gnreuse, qui
m'avait voulu sauver de la prison, n'est-elle pas prisonnire, 
son tour? Je te suivrai, mon pre, c'est mon droit, c'est mon
devoir, c'est ma volont.

Ce disant, Agricol mit dans l'ardent brasier du pole de fonte les
pincettes destines  faire un crochet.

-- Hlas! mon Dieu! ayez piti de nous tous! disait la pauvre mre
en sanglotant, toujours agenouille, pendant que le soldat tait
en proie  un violent combat intrieur.

-- Ne pleure pas ainsi, chre mre, tu me brises le coeur, dit
Agricol en relevant sa mre avec l'aide de la Mayeux, rassure-toi.
J'ai d exagrer  mon pre les mauvaises chances de l'entreprise;
mais  nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons russir
presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon pre? dit Agricol, en
faisant un signe d'intelligence  Dagobert. Encore une fois,
rassure-toi, bonne mre... je rponds de tout... Nous dlivrerons
les filles du marchal Simon et Mlle de Cardoville... La Mayeux,
donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette
armoire...

L'ouvrire, essuyant ses larmes, obit  Agricol, pendant que
celui-ci,  l'aide d'un soufflet, avivait le brasier o
chauffaient les pincettes.

-- Voici tes outils... Agricol, dit la Mayeux d'une voix
profondment altre, en prsentant, de ses mains tremblantes, ces
objets au forgeron, qui,  l'aide des tenailles, retira bientt du
feu les pincettes chauffes  blanc, qu'il commena de faonner en
crochet  grands coups de marteau, se servant du pole de fonte
pour enclume.

Dagobert tait rest silencieux et pensif. Tout  coup il dit 
Franoise en lui prenant les mains:

-- Tu connais ton fils: l'empcher maintenant de me suivre, c'est
impossible... Mais rassure-toi... chre femme... nous
russirons... je l'espre... Si nous ne russissons pas... si nous
sommes arrts, Agricol et moi, eh bien! non... pas de lchets...
pas de suicide... le pre et le fils s'en iront en prison bras
dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux
hommes de coeur qui ont fait leur devoir... jusqu'au bout... Le
jour du jugement viendra... nous dirons tout... loyalement,
franchement... nous dirons que, pousss  la dernire extrmit...
ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons t
obligs d'avoir recours  la violence... Va, forge, mon garon,
ajouta Dagobert en s'adressant  son fils, qui martelait le fer
rougi, forge... forge... sans crainte; les juges sont d'honntes
gens, ils absoudront d'honntes gens.

-- Oui, brave pre, tu as raison; rassure-toi, chre mre... les
juges verront la diffrence qu'il y a entre des bandits qui
escaladent la nuit des murs pour voler... et un vieux soldat et
son fils qui au pril de leur libert, de leur vie, de l'infamie,
ont voulu dlivrer de pauvres victimes.

-- Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant
pis!... ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront dshonors
aux yeux des honntes gens... Si l'on nous met au bagne... si nous
avons le courage de vivre... eh bien! le jeune et le vieux forat
porteront firement leur chane... et le marquis rengat... le
prtre infme sera plus honteux que nous... Va, forge le fer sans
crainte, mon garon! Il y a quelque chose que le bagne ne peut
fltrir: une bonne conscience et l'honneur... Maintenant, deux
mots, ma bonne Mayeux; l'heure avance et nous presse. Quand vous
tes descendue dans le jardin, avez-vous remarqu si les tages du
couvent taient levs?

-- Non, pas trs levs, monsieur Dagobert, surtout du ct qui
regarde la maison des fous o est enferme Mlle de Cardoville.

-- Comment avez-vous fait pour parler  cette demoiselle?

-- Elle tait de l'autre ct d'une claire-voie en planches qui
spare  cet endroit les deux jardins.

-- Excellent... dit Agricol en continuant de marteler son fer,
nous pourrons facilement entrer de l'un dans l'autre jardin...
peut-tre sera-t-il plus facile et plus sr de sortir par la
maison des fous... Malheureusement tu ne sais pas o est la
chambre de Mlle de Cardoville.

-- Si... reprit la Mayeux en rassemblant ses souvenirs, elle
habite un pavillon carr, et il y a au-dessus de la fentre o je
l'ai vue pour la premire fois une espce d'auvent avanc, peint
couleur de coutil bleu et blanc.

-- Bon... je ne l'oublierai pas.

-- Et vous ne savez pas,  peu prs, o sont les chambres de mes
pauvres enfants? dit Dagobert. Aprs un moment de rflexion, la
Mayeux reprit:

-- Elles sont en face du pavillon occup par Mlle de Cardoville,
car elle leur a fait depuis deux jours des signes de sa fentre;
et je me souviens maintenant qu'elle m'a dit que les deux
chambres, places  des tages diffrents, se trouvaient, l'une au
rez-de-chausse, l'autre au premier.

-- Et ces fentres sont-elles grilles? demanda le forgeron.

-- Je l'ignore.

-- Il n'importe, merci, ma bonne fille; avec ces indications nous
pouvons marcher, dit Dagobert; pour le reste, j'ai mon plan.

-- Ma petite Mayeux, de l'eau, dit Agricol, afin que je
refroidisse mon fer. Puis, s'adressant  son pre:

-- Ce crochet est-il bien?

-- Oui, mon garon: ds qu'il sera refroidi, nous ajusterons la
corde.

Depuis quelque temps Franoise Baudoin s'tait agenouille pour
prier avec ferveur: elle suppliait Dieu d'avoir piti d'Agricol et
de Dagobert, qui, dans leur ignorance, allaient commettre un grand
crime; elle conjurait surtout le Seigneur de faire retomber sur
elle seule son courroux cleste, puisqu'elle seule tait la cause
de la funeste rsolution de son fils et de son mari. Dagobert et
Agricol terminaient en silence leurs prparatifs: tous deux
taient trs ples et d'une gravit solennelle: ils sentaient tout
ce qu'il y avait de dangereux dans leur entreprise dsespre. Au
bout de quelques minutes, dix heures sonnrent  Saint-Merri. Le
tintement de l'horloge arriva faible et  demi couvert par le
grondement des rafales de vent et de pluie, qui n'avaient pas
cess.

-- Dix heures... dit Dagobert en tressaillant, il n'y a pas une
minute  perdre... Agricol, prends le sac.

-- Oui, mon pre. En allant chercher le sac, Agricol s'approcha de
la Mayeux, qui se soutenait  peine, et lui dit tout bas et
rapidement:

-- Si nous ne sommes pas ici demain matin... je te recommande ma
mre. Tu iras chez M. Hardy; peut-tre sera-t-il arriv de voyage.
Voyons, soeur, du courage, embrasse-moi. Je te laisse ma pauvre
mre.

Et le forgeron, profondment mu, serra cordialement dans ses bras
la Mayeux, qui se sentait dfaillir.

-- Allons, mon vieux Rabat-Joie... en route, dit Dagobert, tu nous
serviras de vedette...

Puis, s'approchant de sa femme, qui, s'tant releve, serrait
contre sa poitrine la tte de son fils, qu'elle couvrait de
baisers en fondant en larmes, le soldat lui dit, affectant autant
de calme que de srnit:

-- Allons, ma chre femme, sois raisonnable, fais-nous du bon
feu... dans deux ou trois heures nous ramnerons ici deux pauvres
enfants et une belle demoiselle... Embrasse-moi... cela me portera
bonheur.

Franoise se jeta au cou de son mari sans prononcer une parole.

Ce dsespoir muet, accentu par des sanglots sourds et convulsifs,
tait dchirant. Dagobert fut oblig de s'arracher des bras de sa
femme, et, cachant son motion, il dit  son fils d'une voix
altre:

-- Partons... partons... elle me fend le coeur... Ma bonne Mayeux,
veillez sur elle... Agricol... viens.

Et le soldat, glissant ses pistolets dans la poche de sa
redingote, se prcipita vers la porte, suivi de Rabat-Joie.

-- Mon fils... encore!... que je t'embrasse encore une fois
hlas!... c'est peut-tre la dernire, s'cria la malheureuse
mre, incapable de se lever et tendant les bras  Agricol.
Pardonne-moi... c'est ma faute.

Le forgeron revint, ple, mla ses larmes  celles de sa mre, car
il pleurait aussi, et murmura d'une voix touffe:

-- Adieu, chre mre... rassure-toi...  bientt. Puis, se
drobant aux treintes de Franoise, il rejoignit son pre sur
l'escalier. Franoise Baudoin poussa un long gmissement et tomba
presque inanime entre les bras de la Mayeux. Dagobert et Agricol
sortirent de la rue Brise-Miche au milieu de la tourmente, et se
dirigrent  grands pas vers le boulevard de l'Hpital, suivis de
Rabat-Joie.



IX. Escalade et effraction.

Onze heures et demie sonnaient lorsque Dagobert et son fils
arrivrent sur le boulevard de l'Hpital. Le vent tait violent,
la pluie battante; mais malgr l'paisseur des nues pluvieuses,
la nuit paraissait assez claire, grce au lever tardif de la lune.
Les grands arbres noirs et les murailles blanches du jardin du
couvent se distinguaient au milieu de cette ple clart. Au loin,
un rverbre agit par le vent, et dont on apercevait  peine la
lumire rougetre  travers la brume et la pluie, se balanait au-
dessus de la chausse boueuse de ce boulevard solitaire.  de
rares intervalles on entendait, au loin... bien loin, le sourd
roulement d'une voiture attarde; puis tout retombait dans un
morne silence.

Dagobert et son fils, depuis leur dpart de la rue Brise-Miche,
avaient  peine chang quelques paroles. Le but de ces deux
hommes de coeur tait noble, gnreux; et pourtant, rsolus, mais
pensifs, ils se glissaient dans l'ombre comme des bandits 
l'heure des crimes nocturnes. Agricol portait sur ses paules un
sac renfermant la corde, le crochet et la barre de fer; Dagobert
s'appuyait sur le bras de son fils, et Rabat-Joie suivait son
matre.

-- Le banc o nous nous sommes assis tantt doit tre par ici, dit
Dagobert en s'arrtant.

-- Oui, dit Agricol en cherchant des yeux, le voil, mon pre.

-- Il n'est que onze heures et demie, il faut attendre minuit,
reprit Dagobert. Asseyons-nous un instant pour nous reposer et
convenir de nos faits...

Au bout d'un moment de silence, le soldat reprit avec motion en
serrant les mains de son fils dans les siennes:

-- Agricol... mon enfant... il en est temps encore... je t'en
supplie... laisse-moi aller seul... je saurai bien me tirer
d'affaire... Plus le moment approche... plus je crains de te
compromettre dans cette entreprise dangereuse.

-- Et moi, brave pre, plus le moment approche, plus je crois que
je te serai utile  quelque chose; bon ou mauvais, je partagerai
ton sort... Notre but est louable... c'est une dette d'honneur que
tu dois acquitter... j'en veux payer la moiti. Ce n'est pas
maintenant que je me ddirai... Ainsi donc, brave pre... songeons
 notre plan de campagne.

-- Allons, tu viendras, dit Dagobert en touffant un soupir.

-- Il faut donc, brave pre, reprit Agricol, russir sans
encombre, et nous russirons... Tu avais remarqu tantt la petite
porte de ce jardin, l, prs de l'angle du mur... c'est dj
excellent.

-- Par l, nous entrerons dans le jardin, et nous chercherons des
btiments que spare un mur termin par une claire-voie.

-- Oui... car d'un ct de cette claire-voie est le pavillon
habit par Mlle de Cardoville, et de l'autre, la partie du couvent
o sont enfermes les filles du gnral.

 ce moment Rabat-Joie, qui tait accroupi aux pieds de Dagobert,
se leva brusquement en dressant les oreilles et semblant couter.

-- On dirait que Rabat-Joie entend quelque chose, dit Agricol;
coutons.

On n'entendit rien que le bruit du vent qui agitait les grands
arbres du boulevard.

-- Mais, j'y pense, mon pre: une fois la porte du jardin ouverte,
emmenons-nous Rabat-Joie?

-- Oui... oui: s'il y a un chien de garde, il s'en chargera, et
puis, il nous avertira de l'approche des gens de ronde, et qui
sait?... il a tant d'intelligence, il est si attach  Rose et 
Blanche, qu'il nous aidera peut-tre  dcouvrir l'endroit o
elles sont; je l'ai vu vingt fois aller les rejoindre dans les
bois avec un instinct extraordinaire.

Un tintement lent, grave, sonore, dominant les sifflements de la
bise, commenait de sonner minuit.

Ce bruit sembla retentir douloureusement dans l'me d'Agricol et
de son pre; muets, mus, ils tressaillirent... Par un mouvement
spontan, ils se prirent et se serrrent nergiquement la main.
Malgr eux, chaque battement de leur coeur se rglait sur chacun
des coups de cette horloge, dont la vibration se prolongeait au
milieu du morne silence de la nuit.

Au dernier tintement, Dagobert dit  son fils d'une voix ferme:

-- Voil minuit... embrasse-moi... et en avant!

Le pre et le fils s'embrassrent. Le moment tait dcisif et
solennel.

-- Maintenant, mon pre, dit Agricol, agissons avec autant de ruse
et d'audace que des bandits allant piller un coffre-fort.

Ce disant, le forgeron prit dans le sac la corde et le crochet.
Dagobert s'arma de la pince de fer, et tous deux, s'avanant le
long du mur avec prcaution, se dirigrent vers la petite porte
situe non loin de l'angle form par la rue et par le boulevard,
s'arrtant de temps  autre pour prter l'oreille avec attention,
tchant de distinguer les bruits qui ne seraient causs ni par la
pluie ni par le vent.

La nuit continuant d'tre assez claire pour que l'on pt
parfaitement distinguer les objets, le forgeron et le soldat
atteignirent la petite porte; les ais paraissaient vermoulus et
peu solides.

-- Bon! dit Agricol  son pre, d'un coup elle cdera. Et le
forgeron allait appuyer vigoureusement son paule contre la porte
en s'arc-boutant sur ses jarrets, lorsque tout  coup Rabat-Joie
grogna sourdement en se mettant pour ainsi dire en arrt.

D'un mot Dagobert fit taire le chien, et, saisissant son fils par
le bras, il lui dit tout bas:

-- Ne bougeons pas... Rabat-Joie a senti quelqu'un... dans le
jardin!...

Agricol et son pre restrent quelques minutes immobiles, l'oeil
au guet et suspendant leur respiration... Le chien, obissant 
son matre, ne grognait plus; mais son inquitude et son agitation
se manifestaient de plus en plus. Cependant on n'entendait rien...

-- Le chien se sera tromp, mon pre, dit tout bas Agricol.

-- Je suis sr que non... ne bougeons pas...

Aprs quelques secondes d'une nouvelle attente, Rabat-Joie se
coucha brusquement et allongea autant qu'il le put son museau sous
la traverse infrieure de la porte en soufflant avec force...

-- On vient... dit vivement Dagobert  son fils.

-- loignons-nous... reprit Agricol.

-- Non, lui dit son pre, coutons: il sera temps de fuir si l'on
ouvre la porte... Ici, Rabat-Joie, ici...

Le chien, obissant, s'loigna de la porte et vint se coucher aux
pieds de son matre. Quelques secondes aprs on entendit sur la
terre, dtrempe par la pluie, une espce de pataugement caus par
des pas lourds dans des flaques d'eau, puis un bruit de paroles
qui, emportes par le vent, n'arrivrent pas jusqu'au soldat et au
forgeron.

-- Ce sont les gens de ronde dont nous a parl la Mayeux, dit
Agricol  son pre.

-- Tant mieux... ils mettront un intervalle entre leur seconde
tourne, elle nous assure au moins deux heures de tranquillit...
Maintenant... notre affaire est sre.

En effet, peu  peu, le bruit des pas devint moins distinct, puis
il se perdit tout  fait...

-- Allons, vite, ne perdons pas de temps, dit Dagobert  son fils
au bout de dix minutes; ils sont loin. Maintenant, tchons
d'ouvrir cette porte.

Agricol y appuya sa puissante paule, poussa vigoureusement, et la
porte ne cda pas, malgr sa vtust.

-- Maldiction! dit Agricol, elle est barre en dedans, j'en suis
sr, ces mauvaises planches n'auraient pas, sans cela, rsist au
choc.

-- Comment faire?

-- Je vais monter sur le mur  l'aide de la corde et du crochet...
et aller l'ouvrir en dedans.

Ce disant, Agricol prit la corde, le crampon, et, aprs plusieurs
tentatives il parvint  lancer le crochet sur le chaperon du mur.

-- Maintenant, mon pre, fais-moi la courte chelle, je m'aiderai
de la corde; une fois  cheval sur la muraille, je retournerai le
crampon, et il me sera facile de descendre dans le jardin.

Le soldat s'adossa au mur, joignit ses deux mains, dans le creux
desquelles son fils posa un pied, puis, montant de l sur les
robustes paules de son pre, o il prit un point d'appui, 
l'aide de la corde et de quelques dgradations de la muraille, il
en atteignit la crte. Malheureusement, le forgeron ne s'tait pas
aperu que le chaperon du mur tait garni de morceaux de verre de
bouteilles casses qui le blessrent aux genoux et aux mains;
mais, de peur d'alarmer Dagobert, il retint un premier cri de
douleur, replaa le crampon comme il fallait, se laissa glisser le
long de la corde, et atteignit le sol; la porte tait proche, il y
courut: une forte barre de bois la maintenait, en effet,
intrieurement; la serrure tait en si mauvais tat qu'elle ne
rsista pas  un violent effort d'Agricol; la porte s'ouvrit,
Dagobert entra dans le jardin avec Rabat-Joie.

-- Maintenant dit le soldat  son fils, grce  toi, le plus fort
est fait... Voici un moyen de fuite assur pour mes pauvres
enfants et pour Mlle de Cardoville... Le tout,  cette heure, est
de les trouver... sans faire de mauvaise rencontre... Rabat-Joie
va marcher devant en claireur... Va... va... mon chien, ajouta
Dagobert, et surtout... sois muet... tais-toi.

Aussitt l'intelligent animal s'avana de quelques pas, flairant,
coutant, ventant et marchant avec la prudence et l'attention
circonspecte d'un limier en qute.

 la demi-clart de la lune voile par les nuages, Dagobert et son
fils aperurent autour d'eux un quinconce d'arbres normes, auquel
aboutissaient plusieurs alles. Indcis sur celle qu'ils devaient
suivre, Agricol dit  son pre:

-- Prenons l'alle qui ctoie le mur, elle nous mnera srement 
un btiment.

-- C'est juste, allons, et marchons sur les bordures de gazon, au
lieu de marcher dans l'alle boueuse; nos pas feront moins de
bruit.

Le pre et le fils, prcds de Rabat-Joie, parcoururent pendant
quelque temps une sorte d'alle tournante, qui s'loignait peu de
la muraille; ils s'arrtaient  et l pour couter... ou pour se
rendre prudemment compte, avant de continuer leur marche, des
mobiles aspects des arbres et des broussailles qui, agits par le
vent et clairs par la ple clart de la lune, affectaient des
formes singulires.

Minuit et demi sonnait lorsque Agricol et son pre arrivrent 
une large grille de fer qui servait de clture au jardin rserv
de la suprieure du couvent; c'est dans cette rserve que la
Mayeux s'tait introduite le matin, aprs avoir vu Rose Simon
s'entretenir avec Adrienne de Cardoville.

 travers les barreaux de cette grille, Agricol et son pre
aperurent  peu de distance une fermeture en planches  claire-
voie aboutissant  une chapelle en construction, et au del un
petit pavillon carr.

-- Voil sans doute le pavillon de la maison des fous occup par
Mlle de Cardoville.

-- Et le btiment o sont les chambres de Rose et de Blanche, mais
que nous ne pouvons apercevoir d'ici, lui fait face sans doute,
reprit Dagobert. Pauvres enfants, elles sont l... pourtant, dans
les larmes et le dsespoir, ajouta-t-il avec une motion profonde.

-- Pourvu que cette grille soit ouverte, dit Agricol.

-- Elle le sera probablement... elle est situe  l'intrieur.

-- Avanons doucement. En quelques pas Dagobert et son fils
atteignirent la grille, seulement ferme par le pne de la
serrure. Dagobert allait l'ouvrir, lorsque Agricol lui dit:

-- Prends garde de la faire crier avec ses gonds...

-- Faut-il la pousser doucement ou brusquement?

-- Laisse-moi, je m'en charge, dit Agricol. Et il ouvrit si
brusquement le battant de la grille, qu'il ne grina que
faiblement, mais cependant ce bruit fut assez distinct pour tre
entendu au milieu du silence de la nuit, pendant un des
intervalles que les rafales du vent laissaient entre elles.
Agricol et son pre restrent un moment immobiles, inquiets,
prtant l'oreille... n'osant franchir le seuil de cette grille
afin de se mnager une retraite. Rien ne bougea, tout demeura
calme, tranquille. Agricol et son pre, rassurs, pntrrent dans
le jardin rserv.  peine le chien fut-il entr dans cet endroit
qu'il donna tous les signes d'une joie extraordinaire; les
oreilles dresses, la queue battant ses flancs, bondissant plutt
que courant, il eut bientt atteint la sparation de claire-voie
o le matin Rose Simon s'tait un instant entretenue avec Mlle de
Cardoville; puis il s'arrta un instant en cet endroit, inquiet et
affair, tournant et virant comme un chien qui cherche et dmle
une voie.

Dagobert et son fils, laissant Rabat-Joie obir  son instinct,
suivaient ses moindres mouvements avec un intrt, avec une
anxit indicibles, esprant tout de son intelligence et de son
attachement pour les orphelines.

-- C'est sans doute prs de cette claire-voie que Rose se trouvait
lorsque la Mayeux l'a vue, dit Dagobert. Rabat-Joie est sur ses
traces, laissons-le faire.

Au bout de quelques secondes, le chien tourna la tte du ct de
Dagobert, et partit au galop, se dirigeant vers une porte du rez-
de-chausse du btiment qui faisait face au pavillon occup par
Adrienne; puis, arriv  cette porte, le chien se secoua, semblant
attendre Dagobert.

-- Plus de doute, c'est bien dans ce btiment que sont les
enfants, dit Dagobert, en allant rejoindre Rabat-Joie; c'est l
qu'on aura tantt renferm Rose.

-- Nous allons voir si les fentres sont ou non grilles, dit
Agricol en suivant son pre. Tous deux arrivrent auprs de Rabat-
Joie.

-- Eh bien, mon vieux, lui dit tout bas le soldat en lui montrant
le btiment, Rose et Blanche sont donc l? Le chien redressa la
tte et rpondit par un grognement de joie, accompagn de deux ou
trois jappements.

Dagobert n'eut que le temps de saisir la gueule du chien entre ses
mains.

-- Il va tout perdre!... s'cria le forgeron. On l'a entendu,
peut-tre...

-- Non... dit Dagobert. Mais, plus de doute... les enfants sont
l...

 cet instant, la grille de fer par laquelle le soldat et son fils
s'taient introduits dans le jardin rserv, qu'ils avaient
laisse ouverte, se referma avec fracas.

-- On nous enferme... dit vivement Agricol, et pas d'autre
issue...

Pendant un instant le pre et le fils se regardrent atterrs;
mais Agricol reprit tout  coup:

-- Peut-tre le battant de la grille se sera-t-il ferm en roulant
sur ses gonds par son propre poids... je cours m'en assurer... et
la rouvrir si je puis...

-- Va... vite, j'examinerai les fentres. Agricol se dirigea en
hte vers la grille, tandis que Dagobert, se glissant le long du
mur, arriva devant les fentres du rez-de-chausse; elles taient
au nombre de quatre; deux d'entre elles n'taient pas grilles. Il
regarda au premier tage, il tait peu lev, et aucune de ses
fentres n'tait garnie de barreaux; celle des deux soeurs qui
habitait cet tage pourrait donc, une fois prvenue, attacher un
drap  la barre d'appui de la fentre et se laisser glisser, comme
l'avaient fait les orphelines pour s'vader de l'auberge du
_Faucon blanc;_ mais il fallait, chose difficile, savoir d'abord
quelle chambre elle occupait. Dagobert pensa qu'il pourrait en
tre instruit par celle des deux soeurs qui habitait le rez-de-
chausse; mais l, autre difficult: parmi ces quatre fentres, 
laquelle devait-il frapper? Agricol revint prcipitamment.

-- C'tait le vent, sans doute, qui avait ferm la grille, dit-il,
j'ai ouvert de nouveau le battant et j'ai cal avec une pierre...
mais il faut nous hter.

-- Et comment reconnatre les fentres de ces pauvres enfants? dit
Dagobert avec angoisse.

-- C'est vrai, dit Agricol inquiet, que faire?

-- Appeler au hasard, dit Dagobert, c'est donner l'veil si nous
nous adressons mal.

-- Mon Dieu, mon Dieu! reprit Agricol avec une angoisse
croissante, tre arrivs ici, sous leurs fentres... et ignorer...

-- Le temps presse, dit vivement Dagobert en interrompant son
fils, risquons le tout pour le tout.

-- Comment, mon pre?

-- Je vais appeler Rose et Blanche  haute voix; dsespres comme
elles le sont, elles ne dorment pas, j'en suis sr... elles seront
debout  mon premier appel... Au moyen de son drap attach  la
barre d'appui, en cinq minutes celle qui habite le premier sera
dans nos bras. Quant  celle du rez-de-chausse... si sa fentre
n'est pas grille, en une seconde elle est  nous... sinon nous
aurons bien vite descell un barreau.

-- Mais, mon pre... cet appel  voix haute?

-- Peut-tre ne l'entendra-t-on pas...

-- Mais si on l'entend, tout est perdu.

-- Qui sait! Avant qu'on ait eu le temps d'aller chercher des
hommes de ronde et d'ouvrir plusieurs portes, les enfants peuvent
tre dlivres, nous gagnons l'issue du boulevard et nous sommes
sauvs...

-- Le moyen est dangereux... mais je n'en vois pas d'autre.

-- S'il n'y a que deux hommes, moi et Rabat-Joie nous nous
chargeons de les maintenir s'ils accourent avant que l'vasion
soit termine; et pendant ce temps-l, tu enlves les enfants.

-- Mon pre, un moyen... et un moyen sr, s'cria tout  coup
Agricol. D'aprs ce que nous a dit la Mayeux, Mlle de Cardoville a
correspondu par signes avec Rose et Blanche.

-- Oui.

-- Elle sait donc o elles habitent, puisque les pauvres enfants
lui rpondaient de leurs fentres.

-- Tu as raison... il n'y a donc que cela  faire... allons au
pavillon... Mais comment reconnatre...

-- La Mayeux me l'a dit, il y a une espce d'auvent au-dessus de
la croise de la chambre de Mlle de Cardoville...

-- Allons vite, ce ne sera rien que de briser une claire-voie en
planches... As-tu la pince?

-- La voil.

-- Vite, allons...En quelques pas, Dagobert et son fils arrivrent
auprs de cette faible sparation; trois planches arraches par
Agricol lui ouvrirent un facile passage.

-- Reste l, mon pre... et fais le guet, dit-il  Dagobert en
s'introduisant dans le jardin du docteur Baleinier.

La fentre signale par la Mayeux tait facile  reconnatre: elle
tait haute et large; une sorte d'auvent la surmontait; car cette
croise avait t prcdemment une porte, mure plus tard jusqu'au
tiers de sa hauteur; des barreaux de fer assez espacs la
dfendaient.

Depuis quelques instants la pluie avait cess; la lune, dgage
des nuages qui l'obscurcissaient nagure, clairait en plein le
pavillon; Agricol, s'approchant des carreaux, vit la chambre
plonge dans l'obscurit; mais au fond de cette pice une porte
entrebille laissait chapper une assez vive clart. Le forgeron,
esprant que Mlle de Cardoville veillait encore, frappa lgrement
aux vitres.

Au bout de quelques instants, la porte du fond s'ouvrit tout 
fait; Mlle de Cardoville, qui ne s'tait pas encore couche, entra
dans la seconde chambre, vtue comme elle l'tait lors de son
entrevue avec la Mayeux: une bougie qu'Adrienne tenait  la main
clairait ses traits enchanteurs; ils exprimaient alors la
surprise et l'inquitude... La jeune fille posa son bougeoir sur
une table, et parut couter attentivement en s'avanant vers la
fentre. Mais tout  coup elle tressaillit et s'arrta
brusquement. Elle venait de distinguer vaguement la figure d'un
homme regardant  travers ses carreaux.

Agricol, craignant que Mlle de Cardoville effraye, ne se rfugit
dans la pice voisine, frappa de nouveau, et, risquant d'tre
entendu au dehors, il dit d'une voix assez haute:

-- C'est Agricol Baudoin.

Ces mots arrivrent jusqu' Adrienne. Se rappelant aussitt son
entretien avec la Mayeux, elle pensa qu'Agricol et Dagobert
s'taient introduits dans le couvent pour enlever Rose et Blanche;
courant alors vers la croise, elle reconnut parfaitement Agricol
 la brillante clart de la lune et ouvrit sa fentre avec
prcaution.

-- Mademoiselle, lui dit prcipitamment le forgeron, il n'y a pas
un instant  perdre; le comte de Montbron n'est pas  Paris, mon
pre et moi nous venons vous dlivrer.

-- Merci, merci, monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville d'une
voix accentue par la plus touchante reconnaissance; mais songez
d'abord au filles du gnral Simon...

-- Nous y pensons, mademoiselle; je venais aussi vous demander o
sont leurs fentres.

-- L'une est au rez-de-chausse, c'est la dernire du ct du
jardin; l'autre est situe absolument au-dessus de celle-ci... au
premier tage.

-- Maintenant elles sont sauves! s'cria le forgeron.

-- Mais, j'y pense, reprit vivement Adrienne, le premier tage est
assez lev; vous trouverez l, prs de cette chapelle en
construction, de trs longues perches provenant des chafaudages;
cela pourra peut-tre vous servir.

-- Cela me vaudra une chelle pour arriver  la fentre du
premier; maintenant, il s'agit de vous, mademoiselle.

-- Ne songez qu' ces chres orphelines, le temps presse... Pourvu
qu'elles soient libres cette nuit; il m'est indiffrent de rester
un jour ou deux de plus dans cette maison.

-- Non, mademoiselle, s'cria le forgeron, il est, au contraire,
pour vous de la plus haute importance de sortir d'ici cette
nuit... il s'agit d'intrts que vous ignorez, je n'en doute plus
maintenant.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je n'ai pas le temps de m'expliquer davantage; mais je vous en
conjure, mademoiselle... venez; je puis desceller deux barreaux de
cette fentre... je cours chercher une pince...

-- C'est inutile. On se contente de fermer et de verrouiller en
dehors la porte de ce pavillon, que j'habite seule; il vous sera
donc facile de briser la serrure.

-- Et dix minutes aprs nous serons sur le boulevard, dit le
forgeron. Vite, mademoiselle, apprtez-vous; prenez un chle, un
chapeau, car la nuit est bien froide. Je reviens  l'instant.

-- Monsieur Agricol, dit Adrienne les larmes aux yeux, je sais ce
que vous risquez pour moi. Je vous prouverai, je l'espre, que
j'ai aussi bonne mmoire... Ah!... vous et votre soeur adoptive,
vous tes de nobles et vaillantes cratures... Il m'est doux de
vous devoir tant  tous deux... Mais ne revenez me chercher que
lorsque les filles du gnral Simon seront libres.

-- Grce  vos indications, c'est chose faite, mademoiselle; je
cours chercher mon pre et nous revenons vous chercher.

Agricol, suivant l'excellent conseil de Mlle de Cardoville, alla
prendre, le long du mur de la chapelle, une de ces longues et
fortes perches servant aux constructions, l'enleva sur ses
robustes paules et rejoignit lestement son pre.

 peine Agricol avait-il dpass la claire-voie pour se diriger
vers la chapelle, noye d'ombre, que Mlle de Cardoville crut
apercevoir une forme humaine sortir d'un des massifs du jardin du
couvent, traverser rapidement l'alle et disparatre derrire une
haute charmille de buis. Adrienne, effraye, appela Agricol  voix
basse, afin de l'avertir. Il ne pouvait pas l'entendre; dj il
avait rejoint son pre, qui, dvor d'impatience, allait coutant
d'une fentre  l'autre, avec une angoisse croissante.

-- Nous sommes sauvs! lui dit Agricol  voix basse. Voici les
fentres de tes pauvres enfants: celle-ci au rez-de-chausse...
celle-l au premier.

-- Enfin! dit Dagobert avec un lan de joie impossible  rendre.
Et il courut examiner les fentres.

-- Elles ne sont pas grilles! s'cria-t-il.

-- Assurons-nous d'abord si l'une des enfants est l, dit Agricol;
ensuite, en appuyant cette perche le long du mur, je me hisserai
jusqu' la fentre du premier... qui n'est pas haute.

-- Bien, mon garon! une fois l, tu frapperas aux carreaux, tu
appelleras Rose ou Blanche: quand elle t'aura rpondu, tu
redescendras, nous appuierons la perche  la barre d'appui de la
fentre, et la pauvre enfant se laissera glisser; elles sont
lestes et hardies... Vite... vite  l'ouvrage.

Pendant qu'Agricol, soulevant la perche, la plaait convenablement
et se disposait  y monter, Dagobert, frappant aux carreaux de la
dernire fentre du rez-de-chausse, dit  voix haute:

-- C'est moi... Dagobert...

Rose Simon habitait en effet cette chambre. La malheureuse enfant,
dsespre d'tre spare de sa soeur, tait en proie  une fivre
brlante, ne dormait pas, et arrosait son chevet de ses larmes...
Au bruit que fit Dagobert en frappant aux vitres, elle tressaillit
d'abord de frayeur; puis, entendant la voix du soldat, cette voix
si chre, si connue, la jeune fille se dressa sur son sant, passa
ses mains sur son front comme pour s'assurer qu'elle n'tait pas
le jouet d'un songe; puis, enveloppe de son long peignoir blanc,
elle courut  la fentre en poussant un cri de joie.

Mais tout  coup... et avant qu'elle et ouvert sa croise, deux
coups de feu retentirent, accompagns de ces cris rpts:

--  la garde!... Au voleur!... L'orpheline resta ptrifie
d'pouvante, les yeux machinalement fixs sur la fentre, 
travers laquelle elle vit confusment,  la clart de la lune,
plusieurs hommes lutter avec acharnement, tandis que les
aboiements furieux de Rabat-Joie dominaient ces cris incessamment
rpts:

--  la garde!... Au voleur!...  l'assassin!...



X. La veille d'un grand jour.

Environ deux heures avant que les faits prcdents ne se fussent
passs au couvent Sainte-Marie, Rodin et le pre d'Aigrigny
taient runis dans le cabinet o on les a dj vus, rue du
Milieu-des-Ursins. Depuis la rvolution de Juillet, le pre
d'Aigrigny avait cru devoir transporter momentanment dans cette
habitation temporaire les archives secrtes et la correspondance
de son ordre; mesure prudente, car il devait craindre de voir les
rvrends pres expulss par l'tat du magnifique tablissement
dont la Restauration les avait libralement gratifis[17].

Rodin, toujours vtu d'une manire sordide, toujours sale et
crasseux, crivait modestement  son bureau, fidle  son humble
rle de secrtaire, qui cachait, on l'a vu, une fonction bien
autrement importante, celle de _socius_, fonction qui, selon les
constitutions de l'ordre, consiste  ne pas quitter son suprieur,
 surveiller,  pier ses moindres actions, ses plus lgres
impressions, et  rendre compte  Rome.

Malgr son habituelle impassibilit, Rodin semblait visiblement
inquiet et proccup; il rpondait d'une manire encore plus brve
que de coutume aux ordres ou aux questions du pre d'Aigrigny, qui
venait de rentrer.

-- Y a-t-il eu quelque chose de nouveau pendant mon absence?
demanda-t-il  Rodin, les rapports se sont-ils succd favorables?

-- Trs favorables.

-- Lisez-les-moi.

-- Avant d'en rendre compte  Votre Rvrence, dit Rodin, je dois
la prvenir que depuis deux jours Morok est ici.

-- Lui! dit l'abb d'Aigrigny avec surprise. Je croyais qu'en
quittant l'Allemagne et la Suisse il avait reu de Fribourg
l'ordre de se diriger vers le Midi.  Nmes,  Avignon, dans ce
moment, il aurait pu tre un intermdiaire utile... car les
protestants s'agitent, et l'on craint une raction contre les
catholiques.

-- J'ignore, dit Rodin, si Morok a eu des raisons particulires de
changer son itinraire. Quant  ses raisons apparentes, il m'a
appris qu'il allait donner ici des reprsentations.

-- Comment cela?

-- Un agent dramatique l'a engag,  son passage  Lyon, lui et sa
mnagerie, pour le thtre de la Porte-Saint-Martin,  un prix
trs lev. Il n'a pas cru devoir refuser cet avantage, a-t-il
ajout.

-- Soit, dit le pre d'Aigrigny en haussant les paules; mais par
la propagation des petits livres, par la vente des chapelets et
des gravures, ainsi que par l'influence qu'il aurait certainement
exerce sur des populations religieuses et peu avances, telles
que celles du Midi ou de la Bretagne, il pouvait rendre des
services qu'il ne rendra jamais  Paris.

-- Il est en bas avec une espce de gant qui l'accompagne; car en
sa qualit d'ancien serviteur de Votre Rvrence, Morok esprait
avoir l'honneur de vous baiser la main ce soir.

-- Impossible... impossible... Vous savez comment cette soire est
occupe... Est-on all rue Saint-Franois?

-- On y est all... Le vieux gardien juif a t, dit-il, prvenu
par le notaire... Demain,  six heures du matin, des maons
abattront la porte mure; et, pour la premire fois depuis cent
cinquante ans, cette maison sera ouverte.

Le pre d'Aigrigny resta un moment pensif; puis il dit  Rodin:

--  la veille d'un moment si dcisif, il ne faut rien ngliger,
se remettre tout en mmoire. Relisez-moi la copie de cette note,
insre dans les archives de la socit il y a un sicle et demi,
au sujet de M. de Rennepont.

Le secrtaire prit une note dans un casier, et lut ce qui suit:

Ce jourd'hui, 19 fvrier 1682, le rvrend pre provincial
Alexandre Bourdon a envoy l'avertissement suivant, avec ces mots
en marge: _Extrmement considrable pour l'avenir._

On vient de dcouvrir, par les aveux d'un mourant qu'un de nos
pres a assist, une chose fort secrte.

M. Marins de Rennepont, l'un des chefs les plus remuants et les
plus redoutables de la rgion rforme, l'un des ennemis les plus
acharns de notre sainte compagnie, tait apparemment rentr dans
le giron de notre maternelle glise,  la seule et unique fin de
sauver ses biens menacs de la confiscation  cause de ses
dportements irrligieux et damnables; les preuves ayant t
fournies par diffrentes personnes de notre compagnie, comme quoi
la conversion du sieur de Rennepont n'tait pas sincre et cachait
un leurre sacrilge, les biens dudit sieur, ds lors considr
comme _relaps_, ont t, ce pourquoi, confisqus par Sa Majest
notre roi Louis XIV, et ledit sieur de Rennepont condamn
perptuellement aux galres[18], auxquelles il a chapp par une
mort volontaire, ensuite duquel crime abominable il a t tran
sur la claie, et son corps abandonn aux chiens de la voierie.

Ces prmisses exposes, l'on arrive  la chose secrte, si
extrmement considrable pour l'avenir et l'intrt de notre
socit.

Sa Majest Louis XIV, dans sa paternelle et catholique bont pour
l'glise et en particulier pour notre ordre, nous avait accord le
profit de cette confiscation, en gratitude de ce que nous avions
concouru  dvoiler le sieur de Rennepont comme relaps infme et
sacrilge... Nous venons d'apprendre assurment qu' cette
confiscation, et consquemment  notre socit, ont t abstraites
une maison sise  Paris, rue Saint-Franois, numro 3, et une
somme de cinquante mille cus en or. La maison a t cde avant
la confiscation, moyennant une vente simule,  un ami du sieur de
Rennepont, trs bon catholique cependant, et bien malheureusement,
car on ne peut svir contre lui. Cette maison, grce  la
connivence coupable mais inattaquable de cet ami, a t mure, et
ne doit tre ouverte que dans un sicle et demi, selon les
dernires volonts du sieur de Rennepont.

Quant aux cinquante mille cus en or, ils ont t placs en mains
malheureusement inconnues jusqu'ici,  cette fin d'tre
capitaliss et exploits, durant cent cinquante ans, pour tre
partags,  l'expiration desdites cent cinquante annes, entre les
descendants alors existants du sieur de Rennepont; somme qui,
moyennant tant d'accumulations, sera devenue norme, et atteindra
ncessairement le chiffre de quarante ou cinquante millions de
livres tournois.

Par des motifs demeurs inconnus, et qu'il a consigns dans un
testament, le sieur de Rennepont a cach  sa famille, que les
dits contre les protestants ont chasse de France et exile en
Europe, a cach le placement des cinquante mille cus; conviant
seulement ses parents  perptuer dans leur ligne, de gnration
en gnration, la recommandation aux derniers survivants de se
trouver runis  Paris, dans cent cinquante ans rue Saint-
Franois, le 13 FVRIER 1832, et pour que cette recommandation ne
s'oublit pas, il a charg un homme, dont l'tat est inconnu mais
dont le signalement est connu, de faire fabriquer des mdailles de
bronze o ce voeu et cette date sont gravs, et d'en faire
parvenir une  chaque personne de sa famille; mesure d'autant plus
ncessaire que, par un autre motif ignor, et que l'on suppose
aussi expliqu dans le testament, les hritiers seront tenus de se
prsenter ledit jour, avant midi, _en personne _et non par
reprsentant, faute de quoi ils seraient exclus du partage.

L'homme inconnu, qui est parti pour distribuer ces mdailles aux
membres de la famille Rennepont, est un homme de trente-six ans,
de mine fire et triste, de haute stature; il a les sourcils
noirs, pais et singulirement rejoints; il se fait appeler
_Joseph;_ on souponne fort ce voyageur d'tre un actif et
dangereux missaire de ces forcens rpublicains et rforms des
_Sept Provinces-Unies._

De ce qui prcde, il rsulte que cette somme, confie par ce
relaps  une main inconnue, d'une faon subreptice, a chapp  la
confiscation  nous octroye par notre bien-aim roi: c'est donc
un dommage norme, un vol monstrueux, dont nous sommes tenus de
nous rcuprer, sinon quant au prsent, du moins quant  l'avenir.
Notre compagnie tant, pour la grande gloire de Dieu et de notre
_Saint-Pre_, imprissable, il sera facile, grce aux relations
que nous avons par toute la terre au moyen des missions et autres
tablissements, de suivre ds  prsent la filiation de cette
famille Rennepont de gnration en gnration, de ne jamais la
perdre de vue, afin que dans cent cinquante ans, au moment du
partage de cette immense fortune accumule, notre compagnie puisse
rentrer dans ce bien qui lui a t tratreusement drob, et y
rentrer _fas aut nefas_, par quelque moyen que ce soit, mme par
ruse ou par violence, notre compagnie n'tant tenue d'agir
autrement  l'encontre des dtenteurs futurs de nos biens si
malicieusement larronns par ce relaps infme et sacrilge... pour
ce qu'il est enfin lgitime de dfendre, conserver et rcuprer
son bien par tous les moyens que le Seigneur met entre nos mains.
Jusqu' la restitution complte, cette famille de Rennepont sera
donc damnable et rprouve, comme une ligne maudite de ce Can de
relaps, et il sera bon de la toujours furieusement surveiller.
Pour ce faire, il sera urgent que chaque anne,  partir de ce
jourd'hui, l'on tablisse une sorte d'enqute sur la position
successive des membres de cette famille.

Rodin s'interrompit, et dit au pre d'Aigrigny:

-- Suit le compte rendu, anne par anne, de la position de cette
famille depuis 1682 jusqu' nos jours. Il est inutile de le lire 
Votre Rvrence?

-- Trs inutile, dit l'abb d'Aigrigny, cette note rsume
parfaitement les faits...

Puis, aprs un moment de silence, il reprit avec une expression
d'orgueil triomphant:

-- Combien est grande la puissance de l'association, appuye sur
la tradition et sur la perptuit grce  cette note insre dans
nos archives! Depuis un sicle et demi cette famille a t
surveille de gnration en gnration... toujours notre ordre a
eu les yeux fixs sur elle, la suivant sur tous les points du
globe o l'exil l'avait dissmine... Enfin demain nous rentrerons
dans cette crance peu considrable d'abord, et que cent cinquante
ans ont change en une fortune royale... Oui... nous russirons,
car je crois avoir prvu les ventualits... Une seule chose
pourtant me proccupe vivement.

-- Laquelle? demanda Rodin.

-- Je songe  ces renseignements que l'on a dj, mais en vain,
essay d'obtenir du gardien de la maison de la rue Saint-Franois.
A-t-on tent encore une fois, ainsi que j'en avais donn l'ordre?

-- On l'a tent...

-- Eh bien?

-- Cette fois, comme les autres, ce vieux juif est rest
impntrable; il est d'ailleurs presque en enfance, et sa femme ne
vaut gure mieux que lui.

-- Quand je songe, reprit le pre d'Aigrigny, que depuis un sicle
et demi que cette maison de la rue Saint-Franois a t mure et
ferme, sa garde s'est perptue de gnration en gnration dans
cette famille de Samuel, je ne puis croire qu'ils aient tous
ignor qui ont t et qui sont les dpositaires successifs de ces
fonds devenus immenses par leur accumulation.

-- Vous l'avez vu, dit Rodin, par les notes du dossier de cette
affaire, que l'ordre a toujours trs soigneusement suivie depuis
1682.  diverses poques, on a tent d'obtenir quelques
renseignements  ce sujet, que la note du pre Bourdon
n'claircissait pas. Mais cette race de gardiens juifs est reste
muette, d'o l'on doit conclure qu'ils ne savaient rien.

-- C'est ce qui m'a toujours sembl impossible... car enfin...
l'aeul de tous ces Samuel a assist  la fermeture de cette
maison il y a cent cinquante ans. Il tait, dit le dossier,
l'homme de confiance ou le domestique de M. de Rennepont. Il est
impossible qu'il n'ait pas t instruit de bien des choses dont la
tradition se sera sans doute perptue dans sa famille.

-- S'il m'tait permis de hasarder une petite observation, dit
humblement Rodin.

-- Parlez...

-- Il y a trs peu d'annes qu'on a eu la certitude, par une
confidence de confessionnal, que les fonds existaient et qu'ils
avaient atteint un chiffre norme.

-- Sans doute: c'est ce qui a appel vivement l'attention du
rvrend pre gnral sur cette affaire...

-- On sait donc, ce que probablement tous les descendants de la
famille Rennepont ignorent, l'immense valeur de cet hritage?

-- Oui, rpondit le pre d'Aigrigny, la personne qui a certifi ce
fait  son confesseur est digne de toute croyance... Dernirement
encore, elle a renouvel cette dclaration; mais, malgr toutes
les instances de son directeur, elle a refus de faire connatre
entre les mains de qui taient les fonds, affirmant toutefois
qu'ils ne pouvaient tre placs en des mains plus loyales.

-- Il me semble alors, reprit Rodin, que l'on est certain de ce
qu'il y a de plus important  savoir.

-- Et qui sait si le dtenteur de cette somme norme se prsentera
demain, malgr la loyaut qu'on lui prte? Malgr moi, plus le
moment approche, plus mon anxit augmente... Ah! reprit le pre
d'Aigrigny, aprs un moment de silence, c'est qu'il s'agit
d'intrts si immenses, que les consquences du succs seraient
incalculables... Enfin, du moins... tout ce qu'il tait possible
de faire aura t tent.

 ces mots, que le pre d'Aigrigny adressait  Rodin comme s'il
et demand son adhsion, le _socius_ ne rpondit rien...

L'abb, le regardant avec surprise, lui dit:

-- N'tes-vous pas de cet avis? pouvait-on oser davantage? n'est-
on pas all jusqu' l'extrme limite du possible?

Rodin s'inclina respectueusement, mais resta muet.

-- Si vous pensez que l'on a omis quelque prcaution, s'cria le
pre d'Aigrigny avec une sorte d'impatience inquite, dites-le...
il est temps encore... Encore une fois, croyez-vous que tout ce
qu'il tait possible de faire ait t fait? Tous les descendants
enfin carts, Gabriel, en se prsentant demain rue Saint-
Franois, ne sera-t-il pas le seul reprsentant de cette famille,
et, par consquent, le seul possesseur de cette immense fortune?
Or, d'aprs sa renonciation, et d'aprs nos statuts, ce n'est pas
lui, mais notre ordre qui possdera. Pouvait-on agir mieux ou
autrement? Parlez franchement.

-- Je ne puis me permettre d'mettre une opinion  ce sujet,
reprit humblement Rodin en s'inclinant de nouveau, le bon ou le
mauvais succs rpondra  Votre Rvrence...

Le pre d'Aigrigny haussa les paules et se reprocha d'avoir
demand quelque conseil  cette machine  crire qui lui servait
de secrtaire, et qui n'avait, selon lui, que trois qualits: la
mmoire, la discrtion et l'exactitude.



XI. L'trangleur.

Aprs un moment de silence, le pre d'Aigrigny reprit:

-- Lisez-moi les rapports de la journe sur la situation de
chacune des personnes signales.

-- Voici celui de ce soir... on vient de l'apporter.

-- Voyons. Rodin lut ce qui suit: Jacques Rennepont, dit Couche-
tout-nu, a t vu dans l'intrieur de la prison pour dettes  huit
heures, ce soir.

-- Celui-ci ne nous inquitera pas demain... Et d'un... Continuez.

Mme la suprieure du couvent de Sainte-Marie, avertie par Mme la
comtesse de Saint-Dizier, a cru devoir enfermer plus troitement
encore les demoiselles Rose et Blanche Simon. Ce soir,  neuf
heures, elles ont t enfermes soigneusement dans leur cellule,
et des rondes armes veilleront la nuit dans le jardin du
couvent.

-- Rien non plus  craindre de ce ct, grce  ces prcautions,
dit le pre d'Aigrigny. Continuez.

M. le docteur Baleinier, aussi prvenu par Mme la princesse de
Saint-Dizier, continue de faire surveiller Mlle de Cardoville: 
huit heures trois quarts la porte de son pavillon a t
verrouille et ferme.

-- Encore un sujet d'inquitude de moins...

-- Quant  M. Hardy, reprit Rodin, j'ai reu ce matin de Toulouse
un billet de M. Bressac, son ami intime, qui nous a servi
heureusement  loigner ce manufacturier depuis quelques jours; ce
billet contient une lettre de M. Hardy adresse  une personne de
confiance. M. de Bressac a cru devoir dtourner cette lettre de sa
destination et nous l'envoyer comme une preuve nouvelle du succs
de ses dmarches dont il espre que nous lui tiendrons compte,
car, ajoute-t-il, pour nous servir il trahit son ami intime de la
manire la plus indigne en jouant une odieuse comdie. Aussi
maintenant M. de Bressac ne doute pas qu'aprs ses excellents
offices on ne lui remette les pices qui le placent dans notre
dpendance absolue, puisque ces pices peuvent perdre  jamais une
femme qu'il aime d'un amour adultre et passionn. Il dit enfin
qu'on doit avoir piti de l'horrible alternative o on l'a plac,
de voir perdre et dshonorer la femme qu'il adore, ou de trahir
d'une manire infme son ami intime.

-- Ces dolances adultres ne mritent aucune piti, rpondit
ddaigneusement le pre d'Aigrigny. D'ailleurs, on avisera...
M. de Bressac peut nous tre encore utile. Mais voyons cette
lettre de M. Hardy, ce manufacturier impie et rpublicain, bien
digne descendant de cette ligne maudite, et qu'il tait important
d'carter.

-- Voici la lettre de M. Hardy, reprit Rodin, on la fera parvenir
demain  la personne  qui elle est adresse. Et Rodin lut ce qui
suit:

Toulouse, 10 fvrier. Enfin je trouve le moment de vous crire,
mon cher monsieur, et de vous expliquer la cause de ce dpart si
brusque, qui a d, non pas vous inquiter, mais vous tonner. Je
vous cris pour vous demander un service. En deux mots, voici les
faits. Je vous ai bien souvent parl de Flix de Bressac, un de
mes camarades d'enfance, pourtant bien moins g que moi; nous
nous sommes toujours aims tendrement, et nous avons mutuellement
chang assez de preuves de srieuse affection pour pouvoir
compter l'un sur l'autre. C'est pour moi un _frre_. Vous savez ce
que j'entends par ces paroles. Il y a plusieurs jours, il m'a
crit de Toulouse, o il tait all passer quelque temps: Si tu
m'aimes, viens, j'ai besoin de toi... Pars  l'instant... Tes
consolations me donneront peut-tre le courage de vivre... Si tu
arrivais trop tard... pardonne-moi et pense quelquefois  celui
qui sera jusqu' la fin ton meilleur ami. Vous jugez de ma
douleur et de mon pouvante. Je demande  l'instant des chevaux;
mon chef d'atelier, un vieillard que j'estime et que je rvre, le
pre du gnral Simon, apprenant que j'allais dans le Midi, me
prie de l'emmener avec moi; je devais le laisser durant quelques
jours dans le dpartement de la Creuse, o il dsirait tudier des
usines rcemment fondes. Je consentis d'autant plus  ce voyage,
que je pouvais au moins pancher le chagrin et les angoisses que
me causait la lettre de Bressac. J'arrive  Toulouse; on m'apprend
qu'il est parti la veille, emportant des armes, et en proie au
plus violent dsespoir. Impossible de savoir d'abord o il est
all; au bout de deux jours quelques indications recueillies 
grand'peine me mettent sur ses traces; enfin, aprs mille
recherches je le dcouvre dans un misrable village. Jamais je ne
vis un dsespoir pareil; rien de violent, mais un abattement
sinistre, un silence farouche. D'abord il me repoussa presque;
puis cette horrible douleur arrive  son comble se dtendit peu 
peu, et au bout d'un quart d'heure il tomba dans mes bras en
fondant en larmes... Prs de lui taient ses armes charges... Un
jour plus tard, peut-tre... et c'tait fait de lui... Je ne puis
vous apprendre la cause de son dsespoir affreux, ce secret n'est
pas le mien; mais son dsespoir ne m'a pas tonn... Que vous
dirai-je? c'est une cure complte  faire. Maintenant il faut
calmer, soigner, cicatriser cette pauvre me, si cruellement
dchire. L'amiti seule peut entreprendre cette tche dlicate,
et j'ai bon espoir... Je l'ai dcid  partir,  faire un voyage
de quelque temps; le mouvement, la distraction lui seront
favorables... Je le mne  Nice; demain nous partons... S'il veut
prolonger cette excursion, nous la prolongerons, car mes affaires
ne me rappelleront pas imprieusement  Paris avant la fin du mois
de mars.

Quant au service que je vous demande, il est conditionnel. Voici
le fait:

Selon quelque papier de famille de ma mre, il parat que
j'aurais eu un certain intrt  me trouver  Paris le 13 fvrier,
rue Saint-Franois, numro 3. Je m'tais inform; je n'avais rien
appris, sinon que cette maison de trs antique apparence tait
ferme depuis cent cinquante ans, par une bizarrerie d'un de mes
aeux maternels, et qu'elle devait tre ouverte le 13 de ce mois
en prsence des cohritiers, qui, si j'en ai, me sont inconnus. Ne
pouvant y assister, j'ai crit au pre du gnral Simon, mon chef
d'atelier, en qui j'ai toute confiance, et que j'avais laiss dans
le dpartement de la Creuse, de partir pour Paris, afin de se
trouver  l'ouverture de cette maison, non comme mon mandataire,
cela serait inutile, mais comme curieux, et de me faire savoir, 
Nice, ce qu'il adviendra de cette volont romanesque d'un de mes
grands-parents. Comme il se peut que mon chef d'atelier arrive
trop tard pour accomplir cette mission, je vous serais mille fois
oblig de vous informer chez moi au Plessis s'il est arriv, et,
dans le cas contraire, de le remplacer  l'ouverture de la maison
de la rue Saint-Franois.

Je crois bien n'avoir fait  mon pauvre ami Bressac qu'un
insignifiant sacrifice en ne me trouvant pas  Paris ce jour-l;
mais ce sacrifice et-il t immense, je m'en applaudirais encore,
car mes soins et mon amiti taient ncessaires  celui que je
regarde comme un frre.

Ainsi, allez  l'ouverture de cette maison, je vous en prie, et
soyez assez bon pour m'crire poste restante,  Nice, le rsultat
de votre mission de curieux, etc.

FRANCOIS HARDY.

-- Quoique sa prsence ne puisse avoir aucune fcheuse importance,
il serait prfrable que le pre du marchal Simon n'assistt pas
demain  l'ouverture de cette maison, dit le pre d'Aigrigny. Mais
il n'importe; M. Hardy est srement loign: il ne s'agit plus que
du jeune prince indien.

-- Quant  lui, reprit le pre d'Aigrigny d'un air pensif, on a
fait sagement de laisser partir M. Norval, porteur des prsents de
Mlle de Cardoville pour ce prince. Le mdecin qui accompagne
M. Norval, et qui a t choisi par M. Baleinier, n'inspirera de la
sorte aucun soupon.

-- Aucun, reprit Rodin. Sa lettre d'hier tait compltement
rassurante.

-- Ainsi, rien  craindre non plus du prince indien, dit le pre
d'Aigrigny, tout va pour le mieux.

-- Quant  Gabriel, reprit Rodin, il a crit de nouveau ce matin
pour obtenir de Votre Rvrence l'entretien qu'il sollicite
vainement depuis trois jours; il est affect de la rigueur de la
punition qu'on lui a inflige en lui dfendant depuis cinq jours
de sortir de notre maison.

-- Demain... en le conduisant rue Saint-Franois, je
l'couterai... il sera temps... Ainsi donc,  cette heure, dit le
pre d'Aigrigny, d'un air de satisfaction triomphante, tous les
descendants de cette famille, dont la prsence pouvait ruiner nos
projets, sont dans l'impossibilit de se trouver avant midi rue
Saint-Franois, tandis que Gabriel seul y sera... Enfin nous
touchons au but.

Deux coups, discrtement frapps, interrompirent le pre
d'Aigrigny.

-- Entrez, dit-il. Un vieux serviteur vtu de noir se prsenta et
dit:

-- Il y a en bas un homme qui dsire parler  l'instant  M. Rodin
pour affaire trs urgente.

-- Son nom? demanda le pre d'Aigrigny.

-- Il n'a pas dit son nom, mais il dit qu'il vient de la part de
M. Josu... ngociant de l'le de Java.

Le pre d'Aigrigny et Rodin changrent un coup d'oeil de
surprise, presque de frayeur.

-- Voyez ce que c'est que cet homme, dit le pre d'Aigrigny 
Rodin sans pouvoir cacher son inquitude, et venez ensuite me
rendre compte. Puis, s'adressant au domestique qui sortit:

-- Faites entrer. Ce disant, le pre d'Aigrigny, aprs avoir
chang un signe expressif avec Rodin, disparut par une porte
latrale. Une minute aprs, Faringhea, l'ex-chef de la secte des
trangleurs, parut devant Rodin, qui le reconnut aussitt pour
l'avoir vu au chteau de Cardoville. Le _socius_ tressaillit, mais
il ne voulut pas paratre se souvenir de ce personnage. Cependant,
toujours courb sur son bureau, et ne semblant pas voir Faringhea,
il crivit aussitt quelques mots  la hte sur une feuille de
papier place devant lui.

-- Monsieur... reprit le domestique tonn du silence de Rodin,
voici cette personne.

Rodin plia le billet qu'il venait d'crire prcipitamment et dit
au serviteur:

-- Faites porter ceci  son adresse... On m'apportera la rponse.

Le domestique salua et sortit. Alors Rodin, sans se lever, attacha
ses petits yeux de reptile sur Faringhea et lui dit courtoisement:

--  qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?



XII. Les deux frres de la bonne oeuvre.

Faringhea, n dans l'Inde, avait, on l'a dit, beaucoup voyag et
frquent les comptoirs europens des diffrentes parties de
l'Asie; parlant bien l'anglais et le franais, rempli
d'intelligence et de sagacit, il tait parfaitement civilis. Au
lieu de rpondre  la question de Rodin, il attachait sur lui un
regard fixe et pntrant. Le _socius_, impatient de ce silence,
et pressentant avec une vague inquitude que l'arrive de
Faringhea avait quelque rapport direct ou indirect avec la
destine de Djalma, reprit en affectant le plus grand sang-froid:

--  qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?

-- Vous ne me reconnaissez pas? dit Faringhea faisant deux pas
vers la chaise de Rodin.

-- Je ne crois pas avoir jamais eu l'honneur de vous voir,
rpondit froidement celui-ci.

-- Et moi, je vous reconnais, dit Faringhea; je vous ai vu au
chteau de Cardoville le jour du naufrage du bateau  vapeur et du
trois-mts.

-- Au chteau de Cardoville? c'est possible... monsieur, j'y tais
en effet un jour de naufrage.

-- Et ce jour-l je vous ai appel par votre nom. Vous m'avez
demand ce que je voulais de vous... Je vous ai rpondu:
maintenant rien, frre... plus tard beaucoup... Le temps est
venu... Je viens vous demander beaucoup.

-- Mon cher monsieur, dit Rodin toujours impassible, avant de
continuer cet entretien, jusqu'ici passablement obscur, je
dsirerais savoir je vous le rpte,  qui j'ai l'avantage de
parler... Vous vous tes introduit ici sous prtexte d'une
commission de M. Josu Van Dal... respectable ngociant de
Batavia, et...

-- Vous connaissez l'criture de M. Josu, dit Faringhea en
interrompant Rodin.

-- Je la connais parfaitement.

-- Regardez... Et le mtis tirant de sa poche (il tait assez
pauvrement vtu  l'europenne) la longue dpche drobe par lui
 Mahal, le contrebandier de Java, aprs l'avoir trangl sur la
grve de Batavia, mit ses papiers sous les yeux de Rodin, sans
cependant s'en dessaisir.

-- C'est en effet l'criture de M. Josu, dit Rodin, et il tendit
la main vers la lettre, que Faringhea remit lestement et
prudemment dans sa poche.

-- Vous avez, mon cher monsieur, permettez-moi de vous le dire,
une singulire manire de faire les commissions... dit Rodin.
Cette lettre tait  mon adresse... et vous ayant t confie par
M. Josu... vous deviez...

-- Cette lettre ne m'a pas t confie par M. Josu, dit Faringhea
en interrompant Rodin.

-- Comment l'avez-vous entre les mains!

-- Un contrebandier de Java m'avait trahi; Josu avait assur le
passage de cet homme pour Alexandrie et lui avait remis cette
lettre, qu'il devait porter  bord, pour la malle d'Europe. J'ai
trangl le contrebandier, j'ai pris la lettre, j'ai fait la
traverse... et me voici...

L'trangleur avait prononc ces mots avec une jactance farouche;
son regard fauve et intrpide ne s'abaissa pas devant le regard
perant de Rodin, qui,  cet trange aveu, avait redress vivement
la tte pour observer ce personnage.

Faringhea croyait tonner ou intimider Rodin par cette espce de
forfanterie froce; mais,  sa grande surprise, le _socius_,
toujours impassible comme un cadavre, lui dit simplement:

-- Ah!... on trangle ainsi...  Java?

-- Et ailleurs... aussi, rpondit Faringhea avec un sourire amer.

-- Je ne veux pas vous croire... mais je vous trouve d'une
tonnante sincrit, monsieur... Votre nom!...

-- Faringhea.

-- Eh bien, monsieur Faringhea, o voulez-vous en venir?... Vous
vous tes empar, par un crime abominable, d'une lettre  moi
adresse; maintenant vous hsitez  me la remettre...

-- Parce que je l'ai lue... et qu'elle peut me servir.

-- Ah!... vous l'avez lue! dit Rodin un instant troubl. Puis il
reprit:

-- Il est vrai que d'aprs votre manire de vous charger de la
correspondance d'autrui, on ne peut s'attendre  une extrme
discrtion de votre part... Et qu'avez-vous appris de si utile
pour vous dans cette lettre de M. Josu!

-- J'ai appris, frre... que vous tiez, comme moi, un fils de la
bonne oeuvre.

-- De quelle bonne oeuvre voulez-vous parler? demanda Rodin assez
tonn. Faringhea rpondit avec une expression d'ironie amre:

-- Dans sa lettre Josu vous dit: Obissance et courage, secret
et patience, ruse et audace, union entre nous, qui avons pour
patrie le monde, pour famille ceux de notre ordre, et pour reine
Rome.

-- Il est possible que M. Josu m'crive ceci. Mais qu'en
concluez-vous, monsieur?

-- Notre oeuvre a, comme la vtre, frre, le monde pour patrie;
comme vous, pour famille nous avons nos complices, et pour reine_
Bohwanie._

-- Je ne connais pas cette sainte, dit humblement Rodin.

-- C'est notre Rome,  nous, rpondit l'trangleur. Il poursuivit:

-- Josu vous parle encore de ceux de votre oeuvre qui, rpandus
sur toute la terre, travaillent  la gloire de Bohwanie.

-- Et quels sont ces fils de Bohwanie, monsieur Faringhea?

-- Des hommes rsolus, audacieux, patients, russ, opinitres,
qui, pour faire triompher la bonne oeuvre, sacrifient pays, pre
et mre, soeur et frre, et qui regardent comme ennemis tous ceux
qui ne sont pas des leurs.

-- Il me parat y avoir beaucoup de bon dans l'esprit persvrant
et religieusement exclusif de cette oeuvre, dit Rodin d'un air
modeste et bat... Seulement, il faudrait connatre ses fins et
son but.

-- Comme vous, frre, nous faisons des cadavres.

-- Des cadavres! s'cria Rodin.

-- Dans sa lettre, rpondit Faringhea, Josu vous dit: La plus
grande gloire de notre ordre est de faire de l'homme un
cadavre[19] Notre oeuvre fait aussi de l'homme un cadavre... La
mort des hommes est douce  Bohwanie.

-- Mais, monsieur! s'cria Rodin, M. Josu parle de l'me... de la
volont, de la pense, qui doivent tre anantis par la
discipline.

-- C'est vrai, les vtres tuent l'me... nous tuons le corps.
Votre main, frre: vous tes, comme nous, chasseurs d'hommes.

-- Mais, encore une fois, monsieur, il s'agit de tuer la volont,
la pense, dit Rodin.

-- Et que sont les corps privs d'me, de pense, sinon des
cadavres?... Allez, allez, frre, les morts que fait notre lacet
ne sont pas plus inanims, plus glacs que ceux que fait votre
discipline. Allons, touchez l, frre... Rome et Bohwanie sont
soeurs.

Malgr son calme apparent, Rodin ne voyait pas sans une secrte
frayeur un misrable de l'espce de Faringhea dtenteur d'une
longue lettre de Josu, o il devait tre ncessairement question
de Djalma. Rodin se croyait certain d'avoir mis le jeune Indien
dans l'impossibilit d'tre  Paris le lendemain; mais, ignorant
les relations qui avaient pu se nouer depuis le naufrage entre le
prince et le mtis, il regardait Faringhea comme un homme
probablement fort dangereux.

Plus le _socius _tait intrieurement inquiet, plus il affecta de
paratre calme et ddaigneux. Il reprit donc:

-- Sans doute ce rapprochement entre Rome et Bohwanie est fort
piquant... mais qu'en concluez-vous, monsieur?

-- Je veux vous montrer, frre, ce que je suis, ce dont je suis
capable, afin de vous convaincre qu'il vaut mieux m'avoir pour ami
que pour ennemi.

-- En d'autres termes, monsieur, dit Rodin avec une ironie
mprisante, vous appartenez  une secte meurtrire de l'Inde, et
vous voulez, par une transparente allgorie, me donner  rflchir
sur le sort de l'homme  qui vous avez drob des lettres qui
m'taient adresses;  mon tour je me permettrai de vous faire
observer en toute humilit, monsieur Faringhea, qu'ici on
n'trangle personne, et que si vous aviez la fantaisie de vouloir
changer quelqu'un en cadavre pour l'amour de Bohwanie, votre
divinit, on vous couperait le cou pour l'amour d'une autre
divinit vulgairement appele la Justice.

-- Et que me ferait-on, si j'avais tent d'empoisonner quelqu'un?

-- Je vous ferai encore humblement observer, monsieur Faringhea,
que je n'ai pas le loisir de vous professer un cours de
jurisprudence criminelle. Seulement, croyez-moi, rsistez  la
tentation d'trangler ou d'empoisonner qui que ce soit. Un dernier
mot: voulez-vous ou non me remettre les lettres de M. Josu?

-- Les lettres relatives au prince Djalma? dit le mtis. Et il
regarda fixement Rodin, qui, malgr une vive et subite angoisse,
demeura impntrable, et rpondit le plus simplement du monde:

-- Ignorant le contenu des lettres que vous retenez, monsieur, il
m'est impossible de vous rpondre. Je vous prie, et au besoin je
vous requiers de me remettre ces lettres, ou de sortir d'ici.

-- Vous allez dans quelques minutes me supplier de rester, frre.

-- J'en doute.

-- Quelques mots feront ce prodige... Si tout  l'heure je vous
parlais d'empoisonnement, frre, c'est que vous avez envoy un
mdecin... au chteau de Cardoville, pour empoisonner...
momentanment le prince Djalma.

Rodin, malgr lui, tressaillit imperceptiblement, et reprit:

-- Je ne comprends pas.

-- Il est vrai, je suis un pauvre tranger qui ai sans doute
beaucoup d'accent: pourtant je vais tcher de parler mieux... Je
sais, par les lettres de Josu, l'intrt que vous avez  ce que
le prince Djalma ne soit pas ici... demain, et ce que vous avez
fait pour cela. M'entendez-vous?

-- Je n'ai rien  rpondre.

Deux coups frapps  la porte interrompirent la conversation.

-- Entrez, dit Rodin.

-- La lettre a t porte  son adresse, monsieur, dit un vieux
domestique en s'inclinant; voici la rponse.

Rodin prit le papier qu'on lui prsentait, et, avant de l'ouvrir,
dit courtoisement  Faringhea:

-- Vous permettez, monsieur!

-- Ne vous gnez pas, dit le mtis.

-- Vous tes bien bon, rpondit Rodin, qui, aprs avoir lu,
crivit rapidement quelques mots au bas de la rponse qu'on lui
apportait, et dit au domestique en la lui remettant:

-- Renvoyez ceci  la mme adresse. Le domestique s'inclina et
disparut.

-- Puis-je continuer? demanda le mtis  Rodin.

-- Parfaitement.

-- Je continue donc, reprit Faringhea... Avant-hier, au moment o,
tout bless qu'il tait, le prince allait, par mon conseil, partir
pour Paris, est arriv une belle voiture avec de superbes prsents
destins  Djalma par un ami inconnu. Dans cette voiture il y
avait deux hommes: l'un envoy par l'ami inconnu; l'autre tait un
mdecin... envoy par vous pour donner des secours  Djalma et
l'accompagner jusqu' son arrive  Paris... C'tait charitable,
n'est-ce pas, frre?

-- Continuez votre histoire, monsieur.

-- Djalma est parti hier... En dclarant que la blessure du prince
empirerait d'une manire trs grave s'il ne restait pas tendu
dans la voiture pendant tout le voyage, le mdecin s'est ainsi
dbarrass de l'envoy de l'ami inconnu, qui est reparti pour
Paris; de son ct, le mdecin a voulu m'loigner  mon tour; mais
Djalma a si fort insist, que nous sommes partis, le mdecin, le
prince et moi. Hier soir, nous arrivons  moiti chemin; le
mdecin trouve qu'il faut passer la nuit dans une auberge: nous
avions, disait-il, tout le temps d'tre arrivs  Paris ce soir,
le prince ayant annonc qu'il lui fallait absolument tre  Paris
le 12 au soir. Le mdecin avait beaucoup insist pour partir seul
avec le prince. Je savais, par la lettre de Josu, qu'il vous
importait beaucoup que Djalma ne ft pas ici le 13; des soupons
me sont venus; j'ai demand  ce mdecin s'il vous connaissait; il
m'a rpondu avec embarras; alors au lieu des soupons, j'ai eu des
certitudes... Arriv  l'auberge, pendant que le mdecin tait
auprs de Djalma, je suis mont  la chambre du docteur, j'ai
examin une bote remplie de plusieurs flacons qu'il avait
apports; l'un d'eux contenait de l'opium... J'ai devin.

-- Qu'avez-vous devin, monsieur?

-- Vous allez le savoir... le mdecin a dit  Djalma, avant de se
retirer: Votre blessure est en bon tat mais la fatigue du voyage
pourrait l'enflammer; il serait bon demain dans la journe de
prendre une potion calmante que je vais prparer ce soir afin de
l'avoir toute prte dans la voiture... Le calcul du mdecin tait
simple, ajouta Faringhea.

Le lendemain (qui est aujourd'hui), le prince prenait la potion
sur les quatre ou cinq heures du soir... bientt il s'endormait
profondment... Le mdecin, inquiet, faisait arrter la voiture
dans la soire... dclarait qu'il y avait du danger  continuer la
route... passait la nuit dans une auberge, et s'tablissait auprs
du prince, dont l'assoupissement n'aurait cess qu' l'heure qui
vous convenait. Tel tait votre dessein; il m'a paru habilement
projet, j'ai voulu m'en servir pour moi-mme, et j'ai russi.

-- Tout ce que vous dites l, mon cher monsieur, dit Rodin en
rongeant ses ongles, est de l'hbreu pour moi.

-- Toujours, sans doute,  cause de mon accent... mais, dites-
moi... connaissez-vous l'_array-mow?_

-- Non.

-- Tant pis, c'est une admirable production de l'le de Java, si
fertile en poisons.

-- Eh! que m'importe? dit Rodin d'une voix brve et pouvant 
peine dissimuler son anxit croissante.

-- Cela vous importe beaucoup. Nous autres fils de Bohwanie, nous
avons horreur de rpandre le sang, reprit Faringhea; mais, pour
passer impunment le lacet autour du cou de nos victimes, nous
attendons qu'elles soient endormies... Lorsque leur sommeil n'est
pas assez profond, nous l'augmentons  notre gr; nous sommes trs
adroits dans notre oeuvre: le serpent n'est pas plus subtil, le
lion plus audacieux. Djalma porte nos marques... L'array-mow est
une poudre impalpable; en en faisant respirer quelques parcelles
pendant le sommeil, ou en le mlant au tabac d'une pipe pendant
qu'on veille, on jette sa victime dans un assoupissement dont rien
ne peut la tirer. Si l'on craint de donner une dose trop forte 
la fois, on en fait aspirer plusieurs fois durant le sommeil et on
prolonge ainsi sans danger autant de temps que l'homme peut rester
sans boire ni manger... trente ou quarante heures environ... Vous
voyez combien l'usage de l'opium est grossier auprs de ce divin
narcotique... J'en avais apport de Java une certaine quantit...
par simple curiosit... sans oublier le contrepoison.

-- Ah! il y a un contrepoison? dit machinalement Rodin.

-- Comme il y a des gens qui sont tout le contraire de ce que nous
sommes, frre de la bonne oeuvre... Les Javanais appelle le suc de
cette racine le _touboe_... il dissipe l'engourdissement caus par
l'array-mow comme le soleil dissipe les nuages... Or, hier soir,
certain des projets de votre missaire sur Djalma, j'ai attendu
que ce mdecin ft couch, endormi... je me suis introduit en
rampant dans sa chambre... et je lui ai fait aspirer une telle
dose d'array-mow... qu'il doit dormir encore...

-- Malheureux! s'cria Rodin de plus en plus effray de ce rcit,
car Faringhea portait un coup terrible aux machinations du
_socius_ et de ses amis; mais vous risquiez d'empoisonner ce
mdecin?

-- Frre... comme il risquait d'empoisonner Djalma. Ce matin nous
sommes donc partis, laissant votre mdecin dans l'auberge, plong
dans un profond sommeil. Je me suis trouv seul dans la voiture
avec Djalma. Il fumait, en vritable Indien; quelques parcelles
d'array-mow, mlanges au tabac dont j'ai rempli sa longue pipe,
l'ont d'abord assoupi... Une nouvelle dose qu'il a aspire l'a
endormi profondment, et  cette heure il est dans l'auberge o
nous sommes descendus. Maintenant, frre... il dpend de moi de
laisser Djalma plong dans son assoupissement, qui durera jusqu'
demain soir... ou de l'en faire sortir  l'instant... Ainsi, selon
que vous satisferez ou non  ma demande, Djalma sera ou ne sera
pas demain rue Saint-Franois, numro 3.

Ce disant, Faringhea tira de sa poche la mdaille de Djalma, et
dit  Rodin en la lui montrant:

-- Vous le voyez, je vous dis la vrit... Pendant le sommeil de
Djalma, je lui ai enlev cette mdaille, la seule indication qu'il
ait de l'endroit o il doit se trouver demain... Je finis donc par
o j'ai commenc, en vous disant:

-- Frre, je viens vous demander beaucoup!

Depuis quelques moments, Rodin, selon son habitude lorsqu'il tait
en proie  un accs de rage muette et concentre, se rongeait les
ongles jusqu'au sang.  ce moment, le timbre de la loge du portier
sonna trois coups espacs d'une faon particulire. Rodin ne parut
pas faire attention  ce bruit; et pourtant tout  coup une
tincelle brilla dans ses petits yeux de reptile, pendant que
Faringhea, les bras croiss, le regardait avec une expression de
supriorit triomphante et ddaigneuse.

Le _socius_ baissa la tte, garda le silence, prit machinalement
une plume sur son bureau, et en mchonna la barbe pendant quelques
secondes, en ayant l'air de rflchir profondment  ce que venait
de lui dire Faringhea. Enfin, jetant la plume sur le bureau, il se
retourna brusquement vers le mtis, et lui dit d'un air
profondment ddaigneux:

-- Ah , monsieur Faringhea, est-ce que vous prtendez vous
moquer du monde avec vos histoires?

Le mtis, stupfait, malgr son audace, recula d'un pas.

-- Comment, monsieur, reprit Rodin, vous venez ici, dans une
maison respectable, vous vanter d'avoir drob une correspondance,
trangl celui-ci, empoisonn celui-l avec un narcotique! Mais
c'est du dlire, monsieur; j'ai voulu vous couter jusqu' la fin,
pour voir jusqu'o vous pousseriez l'audace... Car il n'y a qu'un
monstrueux sclrat qui puisse venir se targuer de si
pouvantables forfaits; mais je veux bien croire qu'ils n'existent
que dans votre imagination.

En prononant ces mots avec une sorte d'animation qui ne lui tait
pas habituelle, Rodin se leva, et, tout en marchant, s'approcha
peu  peu de la chemine pendant que Faringhea, ne revenant pas de
sa surprise, le regardait en silence; pourtant, au bout de
quelques instants, il reprit d'un air sombre et farouche:

-- Prenez garde, frre... ne me forcez pas  vous prouver que j'ai
dit la vrit.

-- Allons donc, monsieur! il faut venir des antipodes pour croire
les Franais si faciles  duper. Vous avez, dites-vous, la
prudence du serpent et le courage du lion. J'ignore si vous tes
un lion courageux, mais pour serpent prudent... je le nie.
Comment! vous avez une lettre de M. Josu qui peut me compromettre
(en admettant que tout ceci ne soit pas une fable); le prince
Djalma est plong dans une torpeur qui sert mes projets et dont
vous seul le pouvez faire sortir; vous pouvez enfin, dites-vous,
porter un coup terrible  mes intrts, et vous ne rflchissez
pas, lion terrible, serpent subtil, qu'il ne s'agit pour moi que
de gagner vingt-quatre heures. Or, vous arrivez du fond de l'Inde
 Paris; vous tes tranger et inconnu  tous, vous me croyez
aussi sclrat que vous, puisque vous m'appelez frre, et vous ne
songez pas que vous tes ici en mon pouvoir; que cette rue est
solitaire, cette maison carte, que je puis avoir ici sur-le-
champ trois ou quatre personnes capables de vous garrotter en une
seconde, tout trangleur que vous tes!... et cela seulement en
tirant le cordon de cette sonnette, ajouta Rodin en le prenant en
effet  la main. N'ayez donc pas peur, ajouta-t-il avec un sourire
diabolique en voyant Faringhea faire un brusque mouvement de
surprise et de frayeur; est-ce que je vous prviendrais si je
voulais agir de la sorte?... Voyons, rpondez... Une fois garrott
et mis en lieu de sret pendant vingt-quatre heures, comment
pourriez-vous me nuire? Ne me serait-il pas alors facile de
m'emparer des papiers de Josu, de la mdaille de Djalma, qui,
plong dans un assoupissement jusqu' demain soir, ne
m'inquiterait plus?... Vous le voyez donc bien, monsieur, vos
menaces sont vaines... parce qu'elles reposent sur des
mensonges... parce qu'il n'est pas vrai que le prince Djalma soit
ici en votre pouvoir... Allez... sortez d'ici, et une autre fois,
quand vous voudrez faire des dupes, adressez-vous mieux.

Faringhea restait frapp de stupeur; tout ce qu'il venait
d'entendre lui semblait trs probable; Rodin pouvait s'emparer de
lui, de la lettre de Josu, de la mdaille, et, en le retenant
prisonnier, rendre impossible le rveil de Djalma; et pourtant
Rodin lui ordonnait de sortir,  lui, Faringhea, qui se croyait si
redoutable.

 force de chercher les motifs de la conduite inexplicable du_
socius_, le mtis s'imagina, et en effet il ne pouvait penser
autre chose, que Rodin, malgr les preuves qu'il apportait, ne
croyait pas que Djalma ft en son pouvoir; de la sorte, le ddain
du correspondant de Josu s'expliquait naturellement. Rodin jouait
un coup d'une grande hardiesse et d'une grande habilet; aussi,
tout en ayant l'air de grommeler entre ses dents d'un air
courrouc, il observait en dessous, mais avec une anxit
dvorante, la physionomie de l'trangleur. Celui-ci, presque
certain d'avoir pntr le secret motif de la conduite de Rodin,
reprit:

-- Je vais sortir... mais un mot encore... vous croyez que je
mens...

-- J'en suis certain, vous m'avez dbit un tissu de fables; j'ai
perdu beaucoup de temps  les couter, faites-moi grce du
reste... Il est tard, veuillez me laisser seul.

-- Une minute encore... vous tes un homme, je le vois,  qui l'on
ne doit rien cacher, dit Faringhea.  cette heure, je ne puis
attendre de Djalma qu'une espce d'aumne et un mpris crasant,
car, du caractre dont il est, lui dire: donnez-moi beaucoup,
parce que, pouvant vous trahir, je ne l'ai pas fait... ce serait
m'attirer son courroux et son ddain... J'aurais pu vingt fois le
tuer... mais son jour n'est pas encore venu, dit l'trangleur d'un
air sombre, et pour attendre ce jour... et d'autres funestes
jours, il me faut de l'or, beaucoup d'or... vous seul pouvez m'en
donner en payant ma trahison envers Djalma, parce qu' vous seul
elle profite. Vous refusez de m'entendre, parce que vous me croyez
menteur... j'ai pris l'adresse de l'auberge o nous sommes
descendus, la voici. Envoyez quelqu'un s'assurer de la vrit de
ce que je dis, alors, vous me croirez; mais le prix de ma trahison
sera cher. Je vous l'ai dit, je vous demanderai beaucoup.

Ce disant, Faringhea offrait  Rodin une adresse imprime: le
_socius_, qui suivait du coin de l'oeil tous les mouvements de
Faringhea, fit semblant, d'tre profondment absorb, de ne pas
l'entendre et ne rpondit rien.

-- Prenez cette adresse... et assurez-vous que je ne mens pas,
reprit Faringhea en tendant de nouveau l'adresse  Rodin.

-- Hein... qu'est-ce? dit celui-ci en jetant  la drobe un
rapide regard sur l'adresse, qu'il lut avidement, mais sans y
toucher.

-- Lisez cette adresse, rpta le mtis, et vous pourrez vous
assurer que...

-- En vrit, monsieur, s'cria Rodin en repoussant l'adresse de
la main, votre impudence me confond. Je vous rpte que je ne veux
avoir rien de commun avec vous. Pour la dernire fois, je vous
somme de vous retirer... Je ne sais pas ce que c'est que le prince
Djalma... Vous pouvez me nuire, dites-vous; nuisez-moi, ne vous
gnez pas, mais pour l'amour du ciel, sortez d'ici.

Ce disant, Rodin sonna violemment.

Faringhea fit un mouvement comme s'il et voulu se mettre en
dfense. Un vieux domestique  la figure dbonnaire et placide se
prsenta aussitt.

-- Lapierre, clairez monsieur, lui dit Rodin en lui montrant du
geste Faringhea. Celui-ci, pouvant du calme de Rodin, hsitait 
sortir.

-- Mais, monsieur, lui dit Rodin remarquant son trouble et son
hsitation, qu'attendez-vous! Je dsire tre seul.

-- Ainsi, monsieur, lui dit Faringhea en se retirant lentement et
 reculons, vous refusez mes offres! Prenez garde... demain il
sera trop tard.

-- Monsieur, j'ai l'honneur d'tre votre humble serviteur. Et
Rodin s'inclina avec courtoisie. L'trangleur sortit. La porte se
referma sur lui... Aussitt, le pre d'Aigrigny parut sur le seuil
de la pice voisine. Sa figure tait ple et bouleverse.

-- Qu'avez-vous fait! s'cria-t-il en s'adressant  Rodin. J'ai
tout entendu... Ce misrable, j'en suis malheureusement certain,
disait la vrit... l'Indien est en son pouvoir; il va le
rejoindre.

-- Je ne le pense pas, dit humblement Rodin en s'inclinant et
reprenant sa physionomie morne et soumise.

-- Et qui empchera cet homme de rejoindre le prince!

-- Permettez... Lorsqu'on a introduit ici cet affreux sclrat, je
l'ai reconnu; aussi, avant de m'entretenir avec lui, j'ai
prudemment crit quelques lignes  Morok, qui attendait le bon
loisir de Votre Rvrence dans la salle basse avec Goliath; plus
tard, pendant le cours de la conversation, lorsqu'on m'a apport
la rponse de Morok, qui attendait mes ordres, je lui ai donn de
nouvelles instructions, voyant le tour que prenaient les choses.

-- Et  quoi bon tout ceci, puisque cet homme vient de sortir de
cette maison!

-- Votre Rvrence daignera peut-tre remarquer qu'il n'est sorti
qu'aprs m'avoir donn l'adresse de l'htel o est l'Indien, grce
 mon innocent stratagme de ddain... S'il et manqu, Faringhea
tombait toujours entre les mains de Goliath et de Morok, qui
l'attendaient dans la rue  deux pas de la porte. Mais nous
eussions t trs embarrasss, car nous ne savions pas o habitait
le prince Djalma.

-- Encore de la violence! dit le pre d'Aigrigny avec rpugnance.

-- C'est  regretter... fort  regretter... reprit Rodin... mais
il a bien fallu suivre le systme adopt jusqu'ici.

-- Est-ce un reproche que vous m'adressez! dit le pre d'Aigrigny
qui commenait  trouver que Rodin tait autre chose qu'une
machine  crire.

-- Je ne me permettrais pas d'en adresser  Votre Rvrence, dit
Rodin en s'inclinant presque jusqu' terre; mais il s'agit
seulement de retenir cet homme pendant vingt-quatre heures.

-- Et ensuite!... Ses plaintes!

-- Un pareil bandit n'osera pas se plaindre; d'ailleurs il est
sorti librement d'ici. Morok et Goliath lui banderont les yeux
aprs s'tre empars de lui. La maison a une entre dans la rue
Vieille-des-Ursins.  cette heure et par ce temps d'ouragan, il ne
passe personne dans ce quartier dsert. Le trajet dpaysera
compltement ce misrable; on le descendra dans une cave du
btiment neuf et demain, la nuit,  pareille heure, on lui rendra
la libert avec les mmes prcautions... Quant  l'Indien, on sait
maintenant o le trouver... il s'agit d'envoyer auprs de lui une
personne de confiance et s'il sort de sa torpeur... il est un
moyen trs simple et surtout aucunement violent, selon mon petit
jugement, dit modestement Rodin, de le tenir demain loign toute
la journe de la rue Saint-Franois.

Le mme domestique  figure dbonnaire, qui avait introduit et
conduit Faringhea, rentra dans le cabinet aprs avoir
discrtement frapp; il tenait  la main une espce de gibecire
en peau de daim, qu'il remit  Rodin en lui disant:

-- Voici ce que M. Morok vient d'apporter; il est entr par la rue
Vieille. Le domestique sortit.

Rodin ouvrit le sac et dit au pre d'Aigrigny en lui montrant ces
objets:

-- La mdaille... et la lettre de Josu... Morok a t habile et
expditif.

-- Encore un danger vit, dit le marquis, il est fcheux d'en
venir  de tels moyens...

--  qui les reprocher, sinon au misrable qui nous met dans la
ncessit d'y avoir recours!... Je vais  l'instant dpcher
quelqu'un  l'htel de l'Indien.

-- Et  sept heures du matin vous conduirez Gabriel rue Saint-
Franois; c'est l que j'aurai avec lui l'entretien qu'il me
demande si instamment depuis trois jours.

-- Je l'en ai fait prvenir ce soir; il se rendra  vos ordres.

-- Enfin, dit le pre d'Aigrigny, aprs tant de luttes, tant de
craintes, tant de traverses, quelques heures maintenant nous
sparent de ce moment depuis si longtemps attendu.

* * * *

Nous conduirons le lecteur  la maison de la rue Saint Franois.



Onzime partie
Le 13 fvrier



I. La maison de la rue Saint-Franois.

En entrant dans la rue Saint-Gervais par la rue Dor (au Marais),
on se trouvait,  l'poque de ce rcit, en face d'un mur d'une
hauteur norme, aux pierres noires et vermicules par les annes;
ce mur, se prolongeant dans presque toute la largeur de cette rue
solitaire, servait de contrefort  une terrasse ombrage d'arbres
centenaires ainsi plants  plus de quarante pieds au-dessus du
pav;  travers leurs pais branchages apparaissaient le fronton
de pierre, le toit aigu et les grandes chemines de briques d'une
antique maison, dont l'entre tait situe rue Saint-Franois,
numro 3, non loin de l'angle de la rue Saint-Gervais.

Rien de plus triste que le dehors de cette demeure; c'tait encore
de ce ct une muraille trs leve, perce de deux ou trois jours
de souffrance, sortes de meurtrires formidablement grillages.
Une porte cochre en chne massif, barde de fer, constelle
d'normes ttes de clou et dont la couleur primitive disparaissait
depuis longtemps sous une couche paisse de boue, de poussire et
de rouille, s'arrondissait par le haut, et s'adaptait  la
voussure d'une baie cintre, ressemblant  une arcade profonde,
tant les murailles avaient d'paisseur; dans l'un des larges
battants de cette porte massive s'ouvrait une seconde petite porte
servant d'entre au juif Samuel, gardien de cette sombre demeure.
Le seuil franchi, on arrivait sous une vote forme par le
btiment donnant sur la rue. Dans ce btiment tait pratiqu le
logement de Samuel; les fentres s'ouvraient sur une cour
intrieure trs spacieuse, coupe par une grille au-del de
laquelle on voyait un jardin. Au milieu de ce jardin s'levait une
maison de pierres de taille  deux tages, si bizarrement
exhausse qu'il fallait gravir un perron ou plutt un double
escalier de vingt marches pour arriver  la porte d'entre mure
depuis cent cinquante ans. Les contrevents des croises de cette
habitation avaient t remplacs par de larges et paisses plaques
de plomb hermtiquement soudes et maintenues par des chssis de
fer scells dans la pierre. De plus, afin d'intercepter
compltement l'air, la lumire, et de parer de la sorte  toute
dgradation intrieure ou extrieure, le toit avait t recouvert
d'paisses plaques de plomb, ainsi que l'ouverture des chemines
de briques, pralablement bouches et maonnes. On avait us des
mmes procds pour la clture d'un petit belvdre carr situ au
fate de la maison, en recouvrant sa cage vitre d'une sorte de
chape soude  la toiture. Seulement, par suite d'une fantaisie
singulire, chacune des quatre plaques de plomb qui masquaient les
faces de ce belvdre, correspondant aux quatre points cardinaux,
tait perce de sept petits trous ronds, disposs en formes de
croix, que l'on distinguait facilement  l'extrieur. Partout
ailleurs, les panneaux plombs des croises taient absolument
pleins. Grce  ces prcautions,  la solide construction de cette
demeure,  peine quelques rparations extrieures avaient t
ncessaires, et les appartements, compltement soustraits 
l'influence de l'air extrieur, devaient tre, depuis un sicle et
demi, aussi intacts que lors de leur fermeture.

L'aspect de murailles lzardes, de volets vermoulus et briss,
d'une toiture  demi effondre, de croises envahies par des
plantes paritaires, et t peut-tre moins triste que la vue de
cette maison de pierre barde de fer et de plomb, conserve comme
un tombeau.

Le jardin, compltement abandonn, et dans lequel le gardien
Samuel entrait seulement pour faire ses inspections hebdomadaires,
offrait, surtout pendant l't, une incroyable confusion de
plantes parasites et de broussailles. Les arbres, livrs  eux-
mmes, avaient pouss en tous sens et entreml leurs branches;
quelques vignes folles reproduites par rejetons, rampant d'abord
sur le sol, jusqu'au pied des arbres, y avaient ensuite grimp,
enroul leurs troncs, et jet sur les branchages les plus levs
l'inextricable rseau de leurs sarments. L'on ne pouvait traverser
cette _fort vierge _qu'en suivant un sentier pratiqu par le
gardien pour aller de la grille  la maison, dont les abords,
mnags en pente douce pour l'coulement des eaux, taient
soigneusement dalls sur une largeur de dix pieds environ. Un
autre petit chemin de ronde, mnag autour des murs d'enceinte,
tait chaque nuit battu par deux ou trois normes chiens des
Pyrnes, dont la race fidle s'tait aussi perptue dans cette
maison depuis un sicle et demi.

Telle tait l'habitation destine  servir de rendez-vous aux
descendants de la famille de Rennepont.

La nuit qui sparait le 12 fvrier du 13 allait bientt finir. Le
calme succdant  la tourmente, la pluie avait cess; le ciel
tait pur, toil; la lune,  son dclin, brillait d'un doux
clat, et jetait une clart mlancolique sur cette demeure
abandonne, silencieuse, dont aucun pas humain n'avait franchi le
seuil depuis tant d'annes.

Une vive lueur, s'chappant  travers une des fentres du logis du
gardien, annonait que le juif Samuel veillait encore.

Que l'on se figure une assez vaste chambre, lambrisse du haut en
bas en vieilles boiseries de noyer devenues d'un brun presque noir
 force de vtust; deux tisons  demi teints fument dans l'tre
au milieu des cendres refroidies; sur la tablette de cette
chemine de pierre peinte couleur de granit gris, on voit un vieux
flambeau de fer garni d'une maigre chandelle, coiffe d'un
teignoir, et auprs une paire de pistolets  deux coups et un
couteau de chasse  lame affile, dont la poigne de bronze cisel
appartient au XVIIe sicle; de plus, une lourde carabine tait
appuye  l'un des pilastres de la chemine. Quatre escabeaux sans
dossiers, une vieille armoire de chne et une table  pieds tors,
meublaient seuls cette chambre.  la boiserie taient
symtriquement suspendues des clefs de diffrentes grandeurs; leur
forme annonait leur antiquit; diverses tiquettes taient fixes
 leur anneau. Le fond de la vieille armoire de chne,  secret et
mobile, avait gliss sur une coulisse et l'on apercevait, scelle
dans le mur, une large et profonde caisse de fer, dont le battant
ouvert montrait le merveilleux mcanisme de l'une de ces serrures
florentines du XVIe sicle, qui, mieux que toutes les inventions
modernes, dfiait l'effraction, et qui de plus, selon les ides du
temps, grce  une paisse doublure de toile d'amiante, tendue
assez loin des parois de la caisse sur des fils d'or, rendait
incombustible en cas d'incendie les objets qu'elle renfermait.

Une grande cassette de bois de cdre, prise dans cette caisse, et
dpose sur un escabeau, contenait de nombreux papiers
soigneusement rangs et tiquets.

 la lueur d'une lampe de cuivre, le vieux gardien Samuel est
occup  crire sur un petit registre,  mesure que sa femme
Bethsabe dicte en lisant un carnet. Samuel avait alors environ
quatre-vingt-deux ans, et, malgr cet ge avanc, une fort de
cheveux gris et crpus couvrait sa tte; il tait petit, maigre,
nerveux et la ptulance involontaire de ses mouvements prouvait
que les annes n'avaient pas affaibli son nergie et son activit,
quoique dans le _quartier, _o il apparaissait d'ailleurs trs
rarement, il affectt de paratre presque en enfance, ainsi que
l'avait dit Rodin au pre d'Aigrigny. Une vieille robe de chambre
de bouracan marron,  larges manches, enveloppait entirement le
vieillard, et tombait jusqu' ses pieds. Les traits de Samuel
offraient le type pur et oriental de sa race: son teint tait mat
et jauntre, son nez aquilin, son menton ombrag d'un petit
bouquet de barbe blanche; ses pommettes saillantes jetaient une
ombre assez dure sur ses joues creuses et rides. Sa physionomie
tait remplie d'intelligence, de finesse et de sagacit. Son
front, large, lev, annonait la droiture, la franchise et la
fermet; ses yeux, noirs et brillants comme les yeux arabes,
avaient un regard  la fois pntrant et doux.

Sa femme Bethsabe, de quinze ans moins ge que lui, tait de
haute taille et entirement vtue de noir. Un bonnet plat en linon
empes, qui rappelait la svre coiffure des graves matrones
hollandaises, encadrait son visage ple et austre, autrefois
d'une rare et fire beaut, d'un caractre tout biblique; quelques
plis du front, provenant du froncement presque continuel de ses
sourcils gris, tmoignaient que cette femme tait souvent sous le
poids d'une tristesse profonde.  ce moment mme, la physionomie
de Bethsabe trahissait une douleur inexprimable: son regard tait
fixe, sa tte penche sur sa poitrine; elle avait laiss retomber
sur ses genoux sa main droite dont elle tenait un petit carnet; de
son autre main, elle serrait convulsivement une grosse tresse de
cheveux noirs comme le jais qu'elle portait au cou. Cette natte
paisse tait garnie d'un fermoir en or d'un pouce carr; sous une
plaque de cristal qui le recouvrait d'un ct comme un reliquaire,
on voyait un morceau de toile pli carrment et presque
entirement couvert de taches d'un rouge sombre, couleur de sang
depuis longtemps sch.

Aprs un moment de silence, pendant lequel Samuel crivit sur son
registre, il dit tout haut en relisant ce qu'il venait d'crire:

-- D'autre part, cinq mille mtalliques d'Autriche de mille
florins, et la date du _19 octobre 1826._

En suite de cette numration, Samuel ajouta en relevant la tte
et en s'adressant  sa femme:

-- Est-ce bien cela, Bethsabe? avez-vous compar sur le carnet?
Bethsabe ne rpondit pas.

Samuel la regarda, et, la voyant profondment accable, lui dit
avec une expression de tendresse inquite:

-- Qu'avez-vous?... mon Dieu, qu'avez-vous?

-- Le 19 octobre... 1826... dit-elle lentement les yeux toujours
fixes, et en serrant plus troitement encore dans sa main la
tresse de cheveux noirs qu'elle portait au cou. C'est une date
funeste... Samuel... bien funeste... c'est celle de la dernire
lettre que nous avons reue de...

Bethsabe ne put continuer, elle poussa un long gmissement et
cacha sa figure dans ses mains.

-- Ah! je vous entends, reprit le vieillard d'une voix altre, un
pre peut tre distrait par de graves proccupations, mais, hlas!
le coeur d'une mre est toujours en veil.

Et jetant sa plume sur la table, Samuel appuya son front sur ses
mains avec accablement. Bethsabe reprit bientt, comme si elle se
ft douloureusement complue dans ses cruels souvenirs:

-- Oui... ce jour est le dernier o notre fils Abel nous crivit
d'Allemagne en nous annonant qu'il venait d'employer, selon vos
ordres, les fonds qu'il avait emports d'ici... et qu'il allait se
rendre en Pologne pour une autre opration...

-- Et en Pologne... il a trouv la mort d'un martyr, reprit
Samuel; sans motifs, sans preuve, car rien n'tait plus faux, on
l'a injustement accus de venir organiser la contrebande... et le
gouvernement russe, le traitant comme on traite nos frres et
soeurs dans ces pays de cruelle tyrannie, l'a fait condamner 
l'affreux supplice du knout... sans vouloir le voir ni
l'entendre...  quoi bon... entendre un juif?... Qu'est-ce qu'un
juif? une crature encore bien au-dessous d'un serf... Ne leur
reproche-t-on pas, dans ce pays, tous les vices qu'engendre le
dgradant servage o on les plonge? Un juif expirant sous le
bton! qui irait s'en inquiter?

-- Et notre pauvre Abel, si doux, si loyal, est mort sous le
fouet... moiti de honte, moiti de douleur, dit Bethsabe en
tressaillant. Un de nos frres de Pologne a obtenu  grand'peine
la permission de l'ensevelir... Il a coup ses beaux cheveux
noirs... et ces cheveux avec ce morceau de linge, tach du sang de
notre cher fils, c'est tout ce qui nous reste de lui! s'cria
Bethsabe.

Et elle couvrait de baisers convulsifs la tresse de cheveux et le
reliquaire.

-- Hlas! dit Samuel en essuyant ses larmes, qui avaient aussi
coul  ce souvenir dchirant, le Seigneur, du moins, ne nous a
retir notre enfant que lorsque la tche que notre famille
poursuit fidlement depuis un sicle et demi touchait  son
terme...  quoi bon dsormais notre race sur la terre? ajouta
Samuel avec une profonde amertume, notre devoir n'est-il pas
accompli?... Cette caisse ne renferme-t-elle pas une fortune de
roi? cette maison, mure il y a cent cinquante ans, ne sera-t-elle
pas ouverte ce matin aux descendants du bienfaiteur de mon
aeul?...

En disant ces mots, Samuel tourna tristement la tte vers la
maison, qu'il apercevait de sa fentre.

 ce moment, l'aube allait paratre.

La lune venait de se coucher; le belvdre, ainsi que le toit et
les chemines, se dcoupaient en noir sur le bleu sombre du
firmament toil.

Tout  coup Samuel plit, se leva brusquement et dit  sa femme
d'une voix tremblante, en lui montrant la maison:

-- Bethsabe... les sept points de lumire, comme il y a trente
ans... regarde... regarde...

En effet, les sept ouvertures rondes, disposes en forme de croix,
autrefois pratiques dans les plaques de plomb qui recouvraient
les croises du belvdre, tincelrent en sept points lumineux,
comme si quelqu'un ft mont intrieurement au fate de la maison
mure.



II. Doit et avoir.

Pendant quelques instants, Samuel et Bethsabe restrent
immobiles, les yeux attachs avec une frayeur inquite sur les
sept points lumineux qui rayonnaient parmi les dernires clarts
de la nuit au sommet du belvdre, pendant qu' l'horizon,
derrire la maison, une lueur d'un rose ple annonait l'aube
naissante. Samuel rompit le premier le silence et dit  sa femme
en passant la main sur son front:

-- La douleur que vient de nous causer le souvenir de notre pauvre
enfant nous a empchs de rflchir et de nous rappeler qu'aprs
tout il ne devait y avoir pour nous rien d'effrayant dans ce qui
se passe.

-- Que dites-vous, Samuel?

-- Mon pre ne m'a-t-il pas dit que lui et mon aeul avaient
plusieurs fois aperu des clarts pareilles  de longs
intervalles?

-- Oui, Samuel... mais sans pouvoir, non plus que nous,
s'expliquer ces clarts...

-- Ainsi que mon pre et mon grand-pre, nous devons croire qu'une
issue, inconnue de leur temps comme elle l'est encore du ntre,
donne passage  des personnes qui ont aussi quelques devoirs
mystrieux  remplir dans cette demeure. Encore une fois, mon pre
m'a prvenu de ne pas m'inquiter de ces circonstances tranges...
qu'il m'avait prdites... et qui, depuis trente ans, se
renouvellent pour la seconde fois...

-- Il n'importe, Samuel... cela pouvante comme si c'tait quelque
chose de surnaturel.

-- Le temps des miracles est pass, dit le juif en secouant
mlancoliquement la tte, bien des vieilles maisons de ce quartier
ont des communications souterraines avec des endroits loigns;
quelques-unes, dit-on, se prolongent mme jusqu' la Seine et
jusqu'aux catacombes... Sans doute cette maison est dans une
condition pareille, et les personnes qui y viennent si rarement
s'y introduisent par ce moyen.

-- Mais ce belvdre ainsi clair...

-- D'aprs le plan annot du btiment, vous savez que ce belvdre
forme le fate ou la lanterne de ce qu'on appelle la _grande salle
de deuil, _situe au dernier tage de la maison. Comme il y rgne
une complte obscurit,  cause de la fermeture de toutes les
fentres, ncessairement on se sert de lumire pour monter jusqu'
cette _salle de deuil, _pice qui renferme, dit-on, des choses
bien tranges, bien sinistres... ajouta le juif en tressaillant.

Bethsabe regardait attentivement, ainsi que son mari, les sept
points lumineux, dont l'clat diminuait  mesure que le jour
grandissait.

-- Ainsi que vous le dites, Samuel, ce mystre peut s'expliquer de
la sorte... reprit la femme du vieillard. D'ailleurs ce jour est
un jour si important pour la famille de Rennepont que, dans de
telles circonstances, cette apparition ne doit pas nous tonner.

-- Et penser, reprit Samuel, que depuis un sicle et demi ces
lueurs ont apparu plusieurs fois! il est donc une autre famille
qui de gnration en gnration s'est voue, comme la ntre, 
accomplir un pieux devoir...

-- Mais quel est ce devoir? Peut-tre aujourd'hui tout
s'claircira-t-il...

-- Allons, allons, Bethsabe, reprit tout  coup Samuel en sortant
de sa rverie, et comme s'il se ft reproch son oisivet, voici
le jour, et il faut qu'avant huit heures cet tat de caisse soit
mis au net, ces immenses valeurs classes, et il montra le grand
coffret de cdre, afin qu'elles puissent tre remises entre les
mains de qui de droit.

-- Vous avez raison, Samuel; ce jour ne nous appartient pas...
c'est un jour solennel... et qui serait beau, oh! bien beau pour
nous... si maintenant il pouvait y avoir de beaux jours pour nous,
dit amrement Bethsabe en songeant  son fils.

-- Bethsabe, dit tristement Samuel, en appuyant sa main sur la
main de sa femme, nous serons du moins sensibles  l'austre
satisfaction du devoir accompli... Le Seigneur ne nous a-t-il pas
t bien favorable, quoique en nous prouvant cruellement par la
mort de notre fils? N'est-ce pas grce  sa providence que les
trois gnrations de ma famille ont pu commencer, continuer et
achever cette grande oeuvre?

-- Oui, Samuel, dit affectueusement la juive, et du moins, pour
vous,  cette satisfaction se joindront le calme et la quitude,
car lorsque midi sonnera vous serez dlivr d'une bien terrible
responsabilit.

Et, ce disant Bethsabe indiqua du geste la caisse de cdre.

-- Il est vrai, reprit le vieillard, j'aimerais mieux savoir ces
immenses richesses entre les mains de ceux  qui elles
appartiennent qu'entre les miennes; mais aujourd'hui je n'en serai
plus dpositaire... Je vais donc contrler une dernire fois
l'tat de ces valeurs, et ensuite nous le collationnerons d'aprs
mon registre et le carnet que vous tenez.

Bethsabe fit un signe de tte affirmatif. Samuel reprit la plume
et se livra trs attentivement  ses calculs de banque; sa femme
s'abandonna de nouveau, malgr elle, aux souvenirs cruels qu'une
date fatale venait d'veiller en lui rappelant la mort de son
fils.

Exposons rapidement l'histoire trs simple, et pourtant en
apparence si romanesque, si merveilleuse, de ces cinquante mille
cus qui, grce  une accumulation et  une gestion sage,
intelligente et fidle, s'taient naturellement, ou plutt
_forcment _transforms, au bout d'un sicle et demi, en une somme
bien autrement importante que celle de _quarante millions _fixe
par le pre d'Aigrigny, qui, trs incompltement renseign  ce
sujet, et songeant d'ailleurs aux ventualits dsastreuses, aux
pertes, aux banqueroutes qui, pendant tant d'annes, avaient pu
atteindre les dpositaires successifs de ces valeurs, trouvait
encore norme... le chiffre de quarante millions.

L'histoire de cette fortune se trouva ncessairement lie  celle
de la famille Samuel, qui faisait valoir ce fonds depuis trois
gnrations, nous en dirons deux mots. Vers 1670, plusieurs annes
avant sa mort, M. Marius de Rennepont, lors d'un voyage au
Portugal, avait pu, grce  de trs puissants intermdiaires,
sauver la vie d'un malheureux juif condamn au bcher par
l'Inquisition pour cause de religion... Ce juif tait _Isaac
Samuel, _l'aeul du gardien de la maison de la rue Saint-Franois.

Les hommes gnreux s'attachent souvent  leurs obligs au moins
autant que les obligs s'attachent  leurs bienfaiteurs. S'tant
d'abord assur qu'Isaac, qui faisait  Lisbonne un petit commerce
de change, tait probe, actif, laborieux, intelligent,
M. de Rennepont, qui possdait alors de grands biens en France,
proposa au juif de l'accompagner et de grer sa fortune. L'espce
de rprobation et de mfiance dont les Isralites ont toujours t
poursuivis tait alors  son comble. Isaac fut donc doublement
reconnaissant de la marque de confiance que lui donnait
M. de Rennepont. Il accepta et se promit ds ce jour de vouer son
existence tout entire au service de celui qui, aprs lui avoir
sauv la vie, avait foi en sa droiture et en sa probit,  lui
juif appartenant  une race si gnralement souponne, hae et
mprise. M. de Rennepont, homme d'un grand coeur, d'un grand sens
et d'un grand esprit, ne s'tait pas tromp dans son choix.
Jusqu' ce qu'il ft dpossd de ses biens, ils prosprrent
merveilleusement entre les mains d'Isaac Samuel, qui, dou d'une
admirable aptitude pour les affaires, l'appliquait exclusivement
aux intrts de son bienfaiteur.

Vinrent les perscutions et la ruine de M. de Rennepont dont les
biens furent confisqus et abandonns aux rvrends pres de la
compagnie de Jsus, ses dlateurs, quelques jours avant sa mort.
Cach dans la retraite qu'il avait choisie pour y finir violemment
ses jours, il fit mander secrtement Isaac Samuel, et lui remit
cinquante mille cus en or, seul dbris de sa fortune passe; ce
fidle serviteur devait faire valoir cette somme, en accumuler et
en placer les intrts; s'il avait un fils, lui transmettre la
mme obligation;  dfaut de fils, il chercherait un parent assez
probe pour continuer cette grance  laquelle serait d'ailleurs
affecte une rtribution convenable; cette grance devait tre
ainsi transmise et perptue de proche en proche jusqu'
l'expiration d'un sicle et demi. M. de Rennepont avait en outre
pri Isaac d'tre pendant sa vie le gardien de la maison de la rue
Saint-Franois, o il serait gratuitement log, et de lguer ces
fonctions  sa descendance, si cela tait possible.

Lors mme qu'Isaac Samuel n'aurait pas eu d'enfants, le puissant
esprit de solidarit qui unit souvent certaines familles juives
entre elles aurait rendu praticable la dernire volont de
M. de Rennepont. Les parents d'Isaac se seraient associs  sa
reconnaissance envers son bienfaiteur, et eux, ainsi que leurs
gnrations successives, eussent accompli gnreusement la tche
impose  l'un des leurs; mais Isaac eut un fils plusieurs annes
aprs la mort de M. de Rennepont. Ce fils, Lvi Samuel, n en
1669, n'ayant pas eu d'enfants de sa premire femme, s'tait
remari  l'ge de prs de soixante ans, et, en 1750, il lui tait
n un fils: David Samuel, le gardien de la maison de Saint-
Franois, qui, en 1832 (poque de ce rcit), tait g de quatre-
vingt-deux ans, promettait de fournir une carrire aussi avance
que son pre, mort  quatre-vingt-treize ans; disons enfin qu'Abel
Samuel, le fils que regrettait si amrement Bethsabe, n en 1790,
tait mort sous le knout russe,  l'ge de vingt-six ans.

Cette humble gnalogie tablie, on comprendra facilement que la
longvit successive de ces trois membres de la famille Samuel,
qui s'taient perptus comme gardiens de la maison mure, et
reliant ainsi le XIXe sicle au XVIIe, avait singulirement
simplifi et facilit l'excution des dernires volonts de
M. de Rennepont, ce dernier ayant d'ailleurs formellement dclar
 l'aeul de Samuel qu'il dsirait que la somme qu'il laissait ne
ft augmente que par la seule capitalisation des intrts  cinq
pour cent, afin que cette fortune arrivt jusqu' ses descendants
pure de toute spculation dloyale.

Les coreligionnaires de la famille Samuel, premiers inventeurs de
la lettre de change, qui leur servit, au moyen ge,  transporter
mystrieusement des valeurs considrables d'un bout  l'autre du
monde,  dissimuler leur fortune,  la mettre  l'abri de la
rapacit de leurs ennemis; les juifs, disons-nous, ayant fait
presque seuls le commerce du change et de l'argent jusqu' la fin
du XVIIIe sicle, aidrent beaucoup aux transactions secrtes et
aux oprations financires de la famille Samuel, qui, jusqu'en
1820 environ, plaa toujours ses valeurs devenues progressivement
immenses, dans les maisons de banque ou dans les comptoirs
isralites les plus riches de l'Europe. Cette manire d'agir, sre
et occulte, avait permis au gardien actuel de la rue Saint-
Franois d'effectuer,  l'insu de tous, par simples dpts ou par
lettres de change, des placements normes, car c'est surtout lors
de sa gestion que la somme capitalise avait acquis, par le seul
fait de l'accumulation, un dveloppement presque incalculable, son
pre, et surtout son grand-pre n'ayant eu comparativement  lui
que peu de fonds  grer. Quoiqu'il s'agt simplement de trouver
successivement des placements assurs et immdiats, afin que
l'argent ne restt pas pour ainsi dire sans rapporter d'intrt,
il avait fallu une grande capacit financire pour arriver  ce
rsultat, surtout lorsqu'il fut question de cinquantaine de
millions; cette capacit, le dernier Samuel, d'ailleurs instruit 
l'cole de son pre, la dploya  un haut degr, ainsi que le
dmontreront les rsultats prochainement cits.

Rien ne semble plus touchant, plus noble, plus respectable que la
conduite des membres de cette famille isralite qui, solidaires de
l'engagement de gratitude pris par un des leurs, se vouent pendant
de si longues annes, avec autant de dsintressement que
d'intelligence et de probit, au lent accroissement d'une fortune
de roi dont ils n'attendent aucune part, et qui, grce  eux, doit
arriver pure et immense aux mains des descendants du bienfaiteur
de leur aeul. Rien enfin n'est plus honorable pour le proscrit
qui fait le dpt, et pour le juif qui le reoit, que ce simple
change de paroles donnes, sans autre garantie qu'une confiance
et une estime rciproques, lorsqu'il s'agit d'un rsultat qui ne
doit se produire qu'au bout de cent cinquante ans.

Aprs avoir relu attentivement son inventaire, Samuel dit  sa
femme:

-- Je suis certain de l'exactitude de mes additions; voulez-vous
maintenant collationner sur le carnet que vous avez  la main
l'nonc des valeurs que je viens d'crire sur ce registre? je
m'assurerai en mme temps que les titres sont classs par ordre
dans cette cassette, car je dois ce matin remettre le tout au
notaire, lorsqu'on ouvrira le testament.

-- Commencez, mon ami, je vous suis, dit Bethsabe.

Samuel lut l'tat suivant, vrifiant  mesure dans sa caisse.

Rsum du compte des hritiers de M. de Rennepont, remis par
David Samuel._

Dbit Fr. 2, 000, 000 de rente 5% franaises en inscriptions
nominatives et au porteur, achetes de 1825  1832, suivant
bordereaux  l'appui,  un cours moyen de 99 fr. 50.

39, 800, 000 Fr.

Fr. 900, 000 de rente 3% franaises en diverses inscriptions
achetes pendant les mmes annes  un cours moyen de 74 fr. 50 c.

22, 275, 000 Fr.

5000 actions de la Banque de France, achetes en commun  1900
francs.

9, 500, 000 Fr.

3900 actions des Quatre-Canaux, en un certificat de dpt desdites
actions  la compagnie, achetes au cours moyen de 1115 francs.

3, 345, 000 Fr.

125, 000 ducats de rente de Naples, au cours moyen de 82 francs, -
- 2, 050, 000 ducats: soit 4 fr. 40 c. le ducat.

9, 020, 000 Fr.

5000 mtalliques d'Autriche de 1000 florins, au cours moyen de 63
florins. -- 4, 650, 000 florins au change de 2 fr. 50 c. par
florin.

11, 625, 000 Fr.

75, 000 livres sterling de rente 3% consolids anglais  883/4. --
 2, 218, 750 sterling  25 fr. par livre sterling.

55, 468, 750 Fr.

1, 200, 000 florins en 21/2% hollandais  60 francs. -- 28, 860, 000
florins  2 fr. 10 par florin des Pays-Bas.

60, 606, 000 Fr.

Appoints en billets de banque, or et argent.

535, 250 Fr.

Paris, le 12 fvrier 1832: 212, 175, 000 Fr.

Crdit Fr. 150, 000 reus de M. de Rennepont, en 1682, par Isaac
Samuel, mon grand-pre, et placs successivement par lui, mon pre
et moi,  l'intrt de 5%, avec rglement de compte par semestre
et en capitalisant les intrts, ont produit, suivant les comptes
ci-joints:

Ci ... 225, 950, 000 Fr.

Mais il faut en dduire, suivant le dtail ci-annex, pour pertes
prouves dans des faillites, pour commissions et courtages pays
 divers, et aussi pour appointements des trois gnrations de
grants.

......... 13, 775, 000 Fr.

-- C'est bien cela, reprit Samuel aprs avoir vrifi les lettres
renfermes dans la cassette de cdre. Il reste en caisse,  la
disposition des hritiers de la famille Rennepont, la somme de
DEUX CENT DOUZE MILLIONS cent soixante-quinze mille francs.

Et le vieillard regarda sa femme avec une expression de bien
lgitime orgueil.

-- Cela n'est pas croyable! s'cria Bethsabe frappe de stupeur;
je savais que d'immenses valeurs taient entre vos mains; mais je
n'aurais jamais cru que cent cinquante mille francs laisss il y a
cent cinquante ans fussent la seule source de cette fortune
incroyable.

-- Et c'est pourtant la seule, Bethsabe... reprit firement le
vieillard. Sans doute, mon grand-pre, mon pre et moi nous avons
toujours mis autant de fidlit que d'exactitude dans la gestion
de ces fonds; sans doute il nous a fallu beaucoup de sagacit dans
le choix des placements  faire lors des temps de rvolution et de
crises commerciales; mais cela nous tait facile, grce  nos
relations d'affaires avec nos coreligionnaires de tous les pays;
mais jamais ni moi ni les miens nous ne nous sommes permis de
faire un placement, non pas usuraire... mais qui ne ft pas mme
au-dessous du taux lgal... Les ordres formels de M. de Rennepont,
recueillis par mon grand-pre, le voulaient ainsi, et il n'y a pas
au monde de fortune plus pure que celle-ci... Sans ce
dsintressement et en profitant seulement de quelques
circonstances favorables, ce chiffre de deux cent douze millions
aurait peut-tre de beaucoup augment.

-- Est-ce possible, mon Dieu!

-- Rien de plus simple. Bethsabe... tout le monde sait qu'en
quatorze ans un capital est doubl par la seule accumulation et
composition de ses intrts  5 pour 100; maintenant rflchissez
qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans... que ces
cent cinquante premiers mille francs ont t ainsi doubls et
martingals; ce qui vous tonne vous paratra tout simple. En
1682, M. de Rennepont a confi  mon grand-pre 150, 000 francs;
cette somme, capitalise ainsi que je vous l'ai dit, a d produire
en 1696, quatorze annes aprs, 300, 000 francs. Ceux-ci, doubls
en 1710, ont produit 600, 000 francs. Lors de la mort de mon
grand-pre, en 1719, la somme  faire valoir tait dj de prs
d'un million; en 1724; elle aurait d monter  1 million 200, 000
francs; en 1738,  2 millions 400, 000 francs; en 1752, deux ans
aprs ma naissance,  4 millions 800, 000 francs; en 1766,  9
millions 600, 000 francs; en 1780,  19 millions 200, 000 francs;
en 1794, douze ans aprs la mort de mon pre,  38 millions 400,
000 francs; en 1808,  76 millions 800, 000 francs; en 1822,  153
millions 600, 000 francs; et aujourd'hui, en composant les
intrts de dix annes, elle devrait tre au moins de 225 millions
environ. Mais des pertes, des non-valeurs et des frais
invitables, dont le compte est d'ailleurs ici rigoureusement
tabli, ont rduit cette somme  212 millions 175, 000 francs en
valeurs renfermes dans cette caisse.

-- Maintenant je vous comprends, mon ami, reprit Bethsabe
pensive, mais quelle incroyable puissance que celle de
l'accumulation! et que d'admirables choses on pourrait faire pour
l'avenir avec de faibles ressources au temps prsent.

-- Telle a t, sans doute, la pense de M. de Rennepont; car, au
dire de mon pre, qui le tenait de mon aeul, M. de Rennepont
tait un des plus grands esprits... de son temps, rpondit Samuel
en refermant la cassette de bois de cdre.

-- Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune
de roi, et en fassent un noble emploi! dit Bethsabe en se levant.

Le jour tait compltement venu; sept heures du matin sonnrent.

-- Les maons ne vont pas tarder  arriver, dit Samuel en
replaant la bote de cdre dans sa caisse de fer, dissimule
derrire la vieille armoire de chne. Comme vous, Bethsabe,
reprit-il, je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les
descendants de M. de Rennepont qui vont se prsenter ici.

Deux ou trois coups vigoureusement frapps avec le marteau de fer
de l'paisse porte cochre retentirent dans la maison. L'aboiement
des chiens de garde rpondit  ce bruit. Samuel dit  sa femme:

-- Ce sont sans doute les maons que le notaire envoie avec un
clerc; je vous en prie, runissez toutes les clefs en trousseau
avec leurs tiquettes; je vais revenir les prendre.

Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgr son
ge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit
trois manoeuvres, en costume de maon, accompagns d'un jeune
homme vtu en noir.

-- Que voulez-vous, messieurs? dit le juif avant d'ouvrir, afin de
s'assurer encore de l'identit de ces personnages.

-- Je viens de la part de Me Dumesnil, notaire, rpondit le clerc,
pour assister  l'ouverture de la porte mure; voici une lettre de
mon patron pour M. Samuel, gardien de la maison.

-- C'est moi, monsieur, dit le juif; veuillez jeter cette lettre
dans la bote, je vais la prendre.

Le clerc fit ce que dsirait Samuel, mais il haussa les paules.
Rien ne lui semblait plus ridicule que cette demande du
souponneux vieillard.

Le gardien ouvrit la bote, prit la lettre, alla  l'extrmit de
la vote afin de la lire au grand jour, compara soigneusement la
signature  celle d'une autre lettre du notaire qu'il prit dans la
poche de sa houppelande; puis, aprs ces prcautions, ayant mis
ses dogues  la chane, il revint enfin ouvrir le battant de la
porte au clerc et aux maons.

-- Que diable! mon brave homme, dit le clerc en entrant, il
s'agirait d'ouvrir la porte d'un chteau fort qu'il n'y aurait pas
plus de formalits...

Le juif s'inclina sans rpondre.

-- Est-ce que vous tes sourd, mon cher? lui cria le clerc aux
oreilles.

-- Non, monsieur, dit Samuel en souriant doucement et faisant
quelques pas en dehors de la vote, il ajouta en montrant la
maison:

-- Voici, monsieur, la porte maonne qu'il faut dgager; il
faudra aussi desceller le chssis de fer et celui de plomb de la
seconde croise  droite.

-- Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fentres? demanda le clerc.

-- Parce que tels sont les ordres que j'ai reus comme gardien de
cette demeure, monsieur.

-- Et qui vous les a donns, ces ordres?

-- Mon pre... monsieur,  qui son pre les avait transmis de la
part du matre de la maison... Une fois que je n'en serai plus le
gardien, qu'elle sera en possession de son nouveau propritaire,
celui-ci agira comme bon lui semblera.

--  la bonne heure, dit le clerc assez surpris. Puis s'adressant
aux maons, il ajouta:

-- Le reste vous regarde, mes braves, dgagez la porte et
descellez le chssis de fer seulement de la seconde croise 
droite.

Pendant que les maons se mettaient  l'ouvrage sous l'inspection
du clerc de notaire, une voiture s'arrta devant la porte cochre,
et Rodin, accompagn de Gabriel, entra dans la maison de la rue
Saint-Franois.


III. L'hritier.

Samuel vint ouvrir la porte  Gabriel et  Rodin. Ce dernier dit
au juif:

-- Vous tes, monsieur, le gardien de cette maison?

-- Oui, monsieur, rpondit Samuel.

-- M. l'abb Gabriel de Rennepont que voici, dit Rodin en montrant
son compagnon, est l'un des descendants de la famille de
Rennepont.

-- Ah! tant mieux, monsieur, dit presque involontairement le juif,
frapp de l'anglique physionomie de Gabriel, car la noblesse et
la srnit de l'me du jeune prtre se lisaient dans son regard
d'archange et sur son front pur et blanc, dj couronn de
l'aurole du martyre.

Samuel regardait Gabriel avec une curiosit remplie de
bienveillance et d'intrt; mais sentant bientt que cette
contemplation silencieuse devenait embarrassante pour Gabriel, il
lui dit:

-- Le notaire, monsieur l'abb, ne doit venir qu' dix heures.
Gabriel le regarda d'un air surpris et rpondit:

-- Quel notaire... monsieur?

-- Le pre d'Aigrigny vous expliquera ceci, se hta de dire Rodin,
et s'adressant  Samuel, il ajouta: Nous sommes un peu en
avance... Ne pourrions-nous pas attendre quelque part l'arrive du
notaire?

-- Si vous voulez vous donner la peine de venir chez moi, dit
Samuel, je vais vous conduire.

-- Je vous remercie, monsieur, j'accepte, dit Rodin.

-- Veuillez donc me suivre, messieurs, dit le vieillard. Quelques
moments aprs, le jeune prtre et le _socius, _prcds de Samuel,
entrrent dans une des pices que ce dernier occupait au rez-de-
chausse du btiment de la rue et qui donnait sur la cour.

-- M. l'abb d'Aigrigny, qui a servi de tuteur  M. Gabriel, doit
bientt venir nous demander, ajouta Rodin; aurez-vous la bont de
l'introduire ici?

-- Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant.

Le _socius _et Gabriel restrent seuls.  la mansutude adorable
qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un
charme si touchant, succdait en ce moment une remarquable
expression de tristesse, de rsolution et de svrit. Rodin,
n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, tait gravement
proccup du changement qu'il remarquait en lui; aussi l'avait-il
observ silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes 
la rue Saint-Franois. Le jeune prtre portait, comme d'habitude,
une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la
pleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il
dit  Rodin d'une voix ferme:

-- M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs
jours, il m'a t impossible de parler  Sa Rvrence le pre
d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet
entretien?

-- Il m'est impossible de rpondre  ces questions, reprit
froidement Rodin. Sa Rvrence ne peut manquer d'arriver bientt,
elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre
rvrend pre a, autant que vous, cette entrevue  coeur: s'il a
choisi cette maison pour cet entretien, c'est que vous avez
intrt  vous trouver ici... Vous le savez bien... quoique vous
ayez affect quelque tonnement en entendant le gardien parler
d'un notaire.

Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur
Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la
surprise.

-- Je ne vous comprends pas, rpondit-il  Rodin. Quel intrt
puis-je avoir  me trouver ici, dans cette maison?

-- Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas,
reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention.

-- Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, rpondit celui-ci,
presque bless de l'insistance du _socius._

_-- _Et qu'est donc venue vous dire hier votre mre adoptive?
pourquoi vous tes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation
du rvrend pre d'Aigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne
vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvs
sur vous lorsqu'elle vous a recueilli?

-- Non, monsieur, dit Gabriel.  cette poque, ces papiers ont t
remis au confesseur de ma mre adoptive; et, plus tard, ils ont
pass entre les mains du rvrend pre d'Aigrigny. Pour la
premire fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces
papiers.

-- Ainsi... vous prtendez que ce n'est pas  ce sujet que
Franoise Baudoin est venue vous entretenir hier? reprit
opinitrement Rodin en accentuant lentement ses paroles.

-- Voil, monsieur, la seconde fois que vous semblez douter de ce
que j'affirme, dit doucement le jeune prtre rprimant un
mouvement d'impatience. Je vous assure que je dis la vrit.

-- Il ne sait rien, pensa Rodin, car il connaissait assez la
sincrit de Gabriel pour conserver ds lors le moindre doute
aprs une dclaration aussi positive.

-- Je vous crois, reprit le _socius. _Cette ide m'tait venue en
cherchant quelle raison assez grave avait pu vous faire
transgresser les ordres du rvrend pre d'Aigrigny au sujet de la
retraite absolue qu'il vous avait ordonne, retraite qui excluait
toute communication avec le dehors... Bien plus, contre toutes les
rgles de notre maison, vous vous tes permis de fermer votre
porte, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverte, afin que
la mutuelle surveillance qui nous est ordonne entre nous puisse
s'exercer plus facilement... Je ne m'tais expliqu vos fautes
graves contre la discipline que par la ncessit d'une
conversation trs importante avec votre mre adoptive.

-- C'est  un prtre et non  son fils adoptif que Mme Baudoin a
dsir parler, rpondit Gabriel, et j'ai cru pouvoir l'entendre;
si j'ai ferm ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une confession.

-- Et qu'avait donc Franoise Baudoin de si press  vous
confesser?

-- C'est ce que vous saurez tout  l'heure, lorsque je dirai  Sa
Rvrence, s'il lui plat que vous m'entendiez, reprit Gabriel.

Ces mots furent dits d'un ton si net par le missionnaire, qu'il
s'ensuivit un assez long silence.

Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors t tenu par
ses suprieurs dans la plus complte ignorance de la gravit des
intrts de famille qui rclamaient sa prsence rue Saint-
Franois. La veille, Franoise Baudoin, absorbe par sa douleur,
n'avait pas song  lui dire que les orphelines devaient aussi se
trouver  ce mme rendez-vous, et y et-elle d'ailleurs song, les
recommandations expresses de Dagobert l'eussent empche de parler
au jeune prtre de cette circonstance. Gabriel ignorait donc
absolument les liens de famille qui l'attachaient aux filles du
marchal Simon,  Mlle de Cardoville,  M. Hardy, au prince et 
Couche-tout-nu; en un mot, si on lui et alors rvl qu'il tait
l'hritier de M. Marius de Rennepont, il se serait cru le seul
descendant de cette famille.

Pendant l'instant de silence qui succda  son entretien avec
Rodin, Gabriel examinait  travers les fentres du rez-de-chausse
les travaux des maons occups  dgager la porte des pierres qui
la muraient. Cette premire opration termine, ils s'occuprent
alors de desceller des barres de fer qui maintenaient une plaque
de plomb sur la partie extrieure de la porte.

 ce moment, le pre d'Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dans
la chambre. Avant que Gabriel se ft retourn, Rodin eut le temps
de dire tout bas au rvrend pre:

-- Il ne sait rien, et l'Indien n'est plus  craindre.

Malgr son calme affect, les traits du pre d'Aigrigny taient
ples et contracts, comme ceux d'un joueur qui est sur le point
de voir se dcider une partie d'une importance terrible. Tout
jusqu'alors favorisait les desseins de sa compagnie; mais il ne
pensait pas sans effroi aux quatre heures qui restaient encore
pour attendre le terme fatal.

Gabriel s'tant retourn, le pre d'Aigrigny lui dit d'un ton
affectueux et cordial, en s'approchant de lui, le sourire aux
lvres et la main tendue:

-- Mon cher fils, il m'en a cot beaucoup de vous avoir refus
jusqu' ce moment l'entretien que vous dsirez depuis votre
retour; il m'a t non moins pnible de vous obliger  une
retraite de quelques jours. Quoique je n'aie aucune explication 
vous donner au sujet des choses que je vous ordonne, je veux bien
vous dire que je n'ai agi que dans votre intrt.

-- Je dois croire Votre Rvrence, rpondit Gabriel en
s'inclinant.

Le jeune prtre sentait malgr lui une vague motion de crainte;
car jusqu' son dpart pour sa mission en Amrique, le pre
d'Aigrigny, entre les mains duquel il avait prt les voeux
formidables qui le liaient irrvocablement  la socit de Jsus,
le pre d'Aigrigny avait exerc sur lui une de ces influences
effrayantes qui, ne procdant que par le despotisme, la
compression et l'intimidation, brisent toutes les forces vives de
l'me, et la laissent inerte, tremblante et terrifie. Les
impressions de la premire jeunesse sont ineffaables, et c'tait
la premire fois, depuis son retour d'Amrique, que Gabriel se
retrouvait avec le pre d'Aigrigny; aussi, quoiqu'il ne sentt pas
faillir la rsolution qu'il avait prise, Gabriel regrettait de
n'avoir pu, ainsi qu'il l'avait espr, prendre de nouvelles
forces dans un franc entretien avec Agricol et Dagobert.

Le pre d'Aigrigny connaissait trop les hommes pour n'avoir pas
remarqu l'motion du jeune prtre et ne s'tre pas rendu compte
de ce qui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable
augure; il redoubla donc de sduction, de tendresse et d'amnit,
se rservant, s'il le fallait, de prendre un autre masque. Il dit
 Gabriel, en s'asseyant, pendant que celui-ci restait, ainsi que
Rodin, respectueusement debout:

-- Vous dsirez, mon cher fils, avoir un entretien trs important
avec moi?

-- Oui, mon pre, dit Gabriel en baissant malgr lui les yeux
devant l'clatante et large prunelle grise de son suprieur.

-- J'ai aussi, moi, des choses d'un grand intrt  vous
apprendre; coutez-moi donc d'abord... vous parlerez ensuite.

-- Je vous coute, mon pre...

-- Il y a environ douze ans, mon cher fils, dit affectueusement le
pre d'Aigrigny, que le confesseur de votre mre adoptive,
s'adressant  moi par l'intermdiaire de M. Rodin, appela mon
attention sur vous en me parlant des progrs tonnants que vous
faisiez  l'cole des Frres; j'appris en effet que votre
excellente conduite, que votre caractre doux et modeste, votre
intelligence prcoce taient dignes du plus grand intrt; de ce
moment on eut les yeux sur vous; au bout de quelque temps, voyant
que vous ne dmritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose
en vous qu'un artisan; on s'entendit avec votre mre adoptive, et
par mes soins vous ftes admis gratuitement dans l'une des coles
de notre compagnie. Ainsi une charge de moins pesa sur
l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un enfant qui
faisait dj concevoir de hautes esprances reut par nos soins
paternels tous les bienfaits d'une ducation religieuse... Cela
n'est-il pas vrai, mon fils?

-- Cela est vrai, mon pre, rpondit Gabriel en baissant les yeux.

--  mesure que vous grandissiez, d'excellentes et rares vertus se
dveloppaient en vous: votre obissance, votre douceur surtout,
taient exemplaires; vous faisiez de rapides progrs dans vos
tudes. J'ignorais alors  quelle carrire vous voudriez vous
livrer un jour. Mais j'tais toutefois certain que, dans toutes
les conditions de votre vie, vous resteriez toujours un fils bien-
aim de l'glise. Je ne m'tais pas tromp dans mes esprances, ou
plutt vous les avez, mon cher fils, de beaucoup dpasses.
Apprenant par une confidence amicale que votre mre adoptive
dsirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez
gnreusement rpondu au dsir de l'excellente femme  qui vous
deviez tant... Mais comme le Seigneur est toujours juste dans ses
rcompenses, il a voulu que la plus touchante preuve de gratitude
que vous puissiez donner  votre mre adoptive vous ft en mme
temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi
les membres militants de notre sainte glise.

 ces mots du pre d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement
en se rappelant les amres confidences de Franoise; mais il se
contint pendant que Rodin, debout et accoud  l'angle de la
chemine, continuait de l'examiner avec une attention singulire
et opinitre.

Le pre d'Aigrigny reprit:

-- Je ne vous le cache pas, mon cher fils, votre rsolution me
combla de joie; je vis en vous une des futures lumires de
l'glise, et je fus jaloux de la voir briller au milieu de notre
compagnie. Nos preuves, si difficiles, si pnibles, si
nombreuses, vous les avez courageusement subies: vous avez t
jug digne de nous appartenir et aprs avoir prt entre mes mains
un serment irrvocable et sacr qui vous attache  jamais  notre
compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez dsir
rpondre  l'appel de notre Saint-Pre, aux mes de bonne volont,
et aller prcher[20], comme missionnaire, la foi catholique chez
les barbares. Quoiqu'il nous ft pnible de nous sparer de notre
cher fils, nous dmes accder  des dsirs si pieux: vous tes
parti humble missionnaire, vous nous tes revenu glorieux martyr,
et nous nous enorgueillissons  juste titre de vous compter parmi
nous. Ce rapide expos du pass tait ncessaire, mon cher fils,
pour arriver  ce qui suit; car il s'agit, si la chose tait
possible... de resserrer davantage encore les liens qui vous
attachent  nous. coutez-moi donc bien, mon cher fils, ceci est
confidentiel et d'une haute importance, non seulement pour vous,
mais encore pour notre compagnie.

-- Alors... mon pre!... s'cria vivement Gabriel, en interrompant
le pre d'Aigrigny, je ne puis pas... je ne dois pas vous
entendre!

Et le jeune prtre devint ple; on vit,  l'altration de ses
traits, qu'un violent combat se livrait en lui; mais reprenant
bientt sa rsolution premire, il releva le front, et, jetant un
regard assur sur le pre d'Aigrigny et sur Rodin, qui se
regardaient muets de surprise, il reprit:

-- Je vous le rpte, mon pre, s'il s'agit de choses
confidentielles sur la compagnie... il m'est impossible de vous
entendre.

-- En vrit, mon cher fils, vous me causez un tonnement profond.
Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altrs, votre motion est
visible... Voyons... parlez sans crainte... Pourquoi ne pouvez-
vous m'entendre davantage?

-- Je ne puis vous le dire, mon pre, avant de vous avoir, moi
aussi, rapidement expos le pass... tel qu'il m'a t donn de le
juger depuis quelque temps... Vous comprendrez alors, mon pre,
que je n'ai plus droit  vos confidences, car bientt un abme va
nous sparer sans doute.

 ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que
Rodin et le pre d'Aigrigny changrent rapidement; le _socius
_commena de ronger ses ongles en attachant son oeil de reptile
irrit sur Gabriel; le pre d'Aigrigny devint livide; son front se
couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec pouvante si, au
moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en
faveur de qui tous les obstacles avaient t carts. Cette pense
tait dsesprante. Pourtant le rvrend pre se contint
admirablement, resta calme, et rpondit avec une affectueuse
onction:

-- Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi
soyons jamais spars par un abme... si ce n'est par l'abme de
douleurs que me causerait quelque grave atteinte porte  votre
salut; mais... parlez... je vous coute...

-- Il y a en effet, douze ans, mon pre, reprit Gabriel d'une voix
ferme et en s'animant peu  peu, que, par vos soins, je suis entr
dans un collge de la compagnie de Jsus... J'y entrai aimant,
loyal et confiant... Comment a-t-on encourag tout d'abord ces
prcieux instincts de l'enfance?... le voici. Le jour de mon
arrive, le suprieur me dit, en me dsignant deux enfants un peu
plus gs que moi: Voil les compagnons que vous prfrerez; vous
vous promnerez toujours tous trois ensemble: la rgle de la
maison dfend tout entretien  deux personnes; la rgle veut aussi
que vous coutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin
de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, 
leur insu, des penses mauvaises, ou projeter de commettre des
fautes; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de
leurs fcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles
leur pargnent la punition en prvenant les fautes... il vaut
mieux prvenir le mal que de le punir.

-- Tels sont en effet, mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny, la
rgle de nos maisons et le langage que l'on tient  tous les
lves qui s'y prsentent.

-- Je le sais, mon pre... rpondit Gabriel avec amertume; aussi
trois jours aprs, pauvre enfant soumis et crdule, j'piais
navement mes camarades, coutant, retenant leurs entretiens, et
allant les rapporter au suprieur, qui me flicitait de mon
zle... Ce que l'on me faisait faire tait indigne... et pourtant,
Dieu le sait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'tais
heureux d'obir aux ordres d'un suprieur que je respectais, et
dont j'coutais, dans ma foi enfantine, les paroles comme j'aurais
cout celles de Dieu... Plus tard... un jour que je m'tais rendu
coupable d'une infraction  la rgle de la maison, le suprieur me
dit: Mon enfant, vous avez mrit une punition svre; mais elle
vous sera remise si vous parvenez  surprendre un de vos camarades
dans la mme faute que vous avez commise... Et de peur que malgr
ma foi et mon obissance aveugles cet encouragement  la dlation
base sur l'intrt personnel ne me parut odieux, le suprieur
ajouta: Je vous parle, mon enfant, dans l'intrt du salut de
votre camarade; car s'il chappait  la punition, il s'habituerait
au mal par l'impunit; or, en le surprenant en faute et en
attirant sur lui un chtiment salutaire, vous aurez donc le double
avantage d'aider  son salut, et de vous soustraire, vous,  une
punition mrite, mais dont votre zle envers le prochain vous
gagnera la rmission.

-- Sans doute, reprit le pre d'Aigrigny, de plus en plus effray
du langage de Gabriel; et en vrit, mon cher fils, tout ceci est
conforme  la rgle suivie dans nos collges et aux habitudes des
personnes de notre compagnie, _qui se dnoncent mutuellement sans
prjudice de l'amour et de la charit rciproques, et pour leur
plus grand avancement __spirituel, surtout quand le suprieur l'a ordonn ou
demand __pour la plus grande gloire de Dieu.__[21]__ __[22]_

_-- _Je le sais!... s'cria Gabriel, je le sais; c'est au nom de
ce qu'il y a de plus sacr parmi les hommes qu'ainsi l'on
m'encourageait au mal.

-- Mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny en tchant de cacher sous
une apparence de dignit blesse sa terreur toujours croissante,
de vous  moi... ces paroles sont au moins tranges.

 ce moment Rodin, quittant la chemine o il s'tait accoud,
commena de se promener de long en large dans la chambre, d'un air
mditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles.

-- Il m'est cruel, ajouta le pre d'Aigrigny, d'tre oblig de
vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'ducation que
vous avez reue.

-- Tels taient ses fruits, mon pre, reprit Gabriel. Jusqu'alors,
j'avais pi les autres enfants avec une sorte de
dsintressement... mais les ordres du suprieur m'avaient fait
faire un pas de plus dans cette voie indigne... J'tais devenu
dlateur pour chapper  une punition mrite. Et telles taient
ma foi, mon humilit, ma confiance, que je m'accoutumai  remplir
avec innocence et candeur un rle doublement odieux; une fois,
cependant, je l'avoue, tourment par de vagues scrupules, derniers
lans des aspirations gnreuses qu'on touffait en moi, je me
demandai si le but charitable et religieux qu'on attribuait  ces
dlations,  cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre;
je fis part de mes craintes au suprieur; il me rpondit que je
n'avais pas  discerner, mais  obir, qu' lui seul appartenait
la responsabilit de mes actes.

-- Continuez, mon cher fils, dit le pre d'Aigrigny cdant malgr
lui  un profond accablement; hlas! j'avais raison de vouloir
m'opposer  votre voyage en Amrique.

-- Et la Providence a voulu que ce ft dans ce pays neuf, fcond
et libre, qu'clair par un hasard singulier sur le prsent et sur
le pass, mes yeux se soient enfin ouverts, s'cria Gabriel. Oui,
c'est en Amrique que, sortant de la sombre maison o j'avais
pass tant d'annes de ma jeunesse, et me trouvant pour la
premire fois face  face avec la majest divine, au milieu des
immenses solitudes que je parcourais... c'est l, qu'accabl
devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait
serment...

Mais Gabriel, s'interrompant, reprit:

-- Tout  l'heure, mon pre, je m'expliquerai sur ce serment; mais
croyez-moi, ajouta le missionnaire avec un accent profondment
douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui o
j'ai d redouter et accuser ce que j'avais bni et rvr pendant
si longtemps... Oh! je vous l'assure, mon pre... ajouta Gabriel
les yeux humides, ce n'est pas sur moi seul qu'alors j'ai pleur.

-- Je connais la bont de votre coeur, mon cher fils, reprit le
pre d'Aigrigny renaissant  une lueur d'espoir en voyant
l'motion de Gabriel, je crains que vous n'ayez t gar; mais
confiez-vous  nous comme  vos pres spirituels, et, je l'espre,
nous raffermirons votre foi malheureusement branle, nous
dissiperons les tnbres qui sont venues obscurcir votre vue...
car, hlas! mon cher fils, dans votre illusion, vous aurez pris
quelques lueurs trompeuses pour le pur clat du jour...
Continuez...

Pendant que le pre d'Aigrigny parlait ainsi, Rodin s'arrta, prit
un portefeuille dans sa poche, et crivit quelques notes.

Gabriel tait de plus en plus ple et mu, il lui fallait un grand
courage pour parler ainsi qu'il parlait, car depuis son voyage en
Amrique il avait appris  connatre le redoutable pouvoir de la
compagnie; mais cette rvlation du pass envisage au point de
vue d'un prsent plus clair, tant pour le jeune prtre l'excuse
ou plutt la cause de la dtermination qu'il venait signifier 
son suprieur, il voulait loyalement exposer toute chose, malgr
le danger qu'il affrontait sciemment. Il continua donc d'une voix
altre:

-- Vous le savez, mon pre, la fin de mon enfance, cet heureux ge
de franchise et de joie innocente, affectueuse, se passa dans une
atmosphre de crainte, de compression et de souponneux
espionnage. Comment, hlas! aurais-je pu me laisser aller au
moindre mouvement de confiance et d'abandon, lorsqu'on me
recommandait  chaque instant d'viter les regards de celui qui me
parlait, afin de mieux cacher l'impression qu'il pouvait me causer
par ces paroles, de dissimuler tout ce que je ressentais, de tout
observer, tout couter autour de moi? J'atteignis ainsi l'ge de
quinze ans; peu  peu les trs rares visites que l'on permettait
de me rendre, mais toujours en prsence de l'un de nos pres,  ma
mre adoptive et  mon frre, furent supprimes, dans le but de
fermer compltement mon coeur  toutes les motions douces et
tendres. Morne, craintif, au fond de cette grande maison triste,
silencieuse, glace, je sentis que l'on m'isolait de plus en plus
du monde affectueux et libre; mon temps se partageait entre des
tudes mutiles, sans ensemble, sans porte, et de nombreuses
heures de pratiques minutieuses et d'exercices dvotieux. Mais, je
vous le demande, mon pre, cherchait-on jamais  chauffer nos
jeunes mes par des paroles empreintes de tendresse et d'amour
vanglique?... Hlas! non...  ces mots adorables du divin
Sauveur: _Aimez-vous les uns les autres, _on semblait avoir
substitu ceux-ci: _Dfiez-vous les uns des autres... _Enfin, mon
pre, nous disait-on jamais un mot de la patrie ou de la libert?
Non... oh! non, car ces mots-l font battre le coeur, et il ne
faut pas que le coeur batte...

 nos heures d'tude et de pratique, succdaient, pour unique
distraction, quelques promenades  trois... jamais  deux, parce
qu' trois la dlation mutuelle est plus praticable[23], et parce
qu' deux l'intimit s'tablissant plus facilement il pourrait se
nouer de ces amitis saintes, gnreuses, qui feraient battre le
coeur, et il ne faut pas que le coeur batte... Aussi,  force de
le comprimer, est-il arriv un jour o je n'ai plus senti; depuis
six mois, je n'avais vu ni mon frre ni ma mre adoptive... ils
vinrent au collge... Quelques annes auparavant je les aurais
accueillis avec des lans de joie mls de larmes... Cette fois
mes yeux restrent secs, mon coeur froid; ma mre et mon frre me
quittrent plors; l'aspect de cette douleur pourtant me
frappa... J'eus alors conscience et horreur de cette insensibilit
glaciale qui m'avait gagn depuis que j'habitais cette tombe.
pouvant, je voulus en sortir pendant que j'en avais encore la
force...

Alors je vous parlai, mon pre, du choix d'un tat... car, pendant
ces quelques moments de rveil, il m'avait sembl entendre bruire
au loin la vie active et fconde! la vie laborieuse et libre, la
vie d'affection, de famille... Oh! comme alors je sentais le
besoin de mouvement, de libert, d'motions nobles et
chaleureuses! l j'aurais du moins retrouv la vie de l'me qui me
fuyait... Je vous le dis, mon pre... en embrassant vos genoux,
que j'inondais de larmes, la vie d'artisan ou de soldat, tout
m'et convenu... Ce fut alors que vous m'apprtes que ma mre
adoptive,  qui je devais la vie, car elle m'avait trouv mourant
de misre... car, pauvre elle-mme, elle m'avait donn la moiti
du pain de son enfant... admirable sacrifice pour une mre... ce
fut alors, reprit Gabriel en hsitant et en baissant les yeux, car
il tait de ces nobles natures qui rougissent et se sentent
honteuses des infamies dont elles sont victimes; ce fut alors, mon
pre, reprit Gabriel aprs une nouvelle hsitation, que vous
m'avez appris que ma mre adoptive n'avait qu'un but, qu'un dsir,
celui...

-- Celui de vous voir entrer dans les ordres, mon cher fils,
reprit le pre d'Aigrigny, puisque cette pieuse et parfaite
crature esprait qu'en faisant votre salut vous assuriez le
sien... mais elle n'osait vous avouer sa pense, craignant que
vous ne vissiez un dsir intress dans...

-- Assez... mon pre, dit Gabriel interrompant le pre d'Aigrigny
avec un mouvement d'indignation involontaire: il m'est pnible de
vous entendre affirmer une erreur: Franoise Baudoin n'a jamais eu
cette pense...

-- Mon cher fils, vous tes bien prompt dans vos jugements, reprit
doucement le pre d'Aigrigny; je vous dis, moi, que telle a t la
seule et unique pense de votre mre adoptive...

-- Hier, mon pre, elle m'a tout dit. Elle et moi, nous avons t
mutuellement tromps.

-- Ainsi, mon cher fils, dit svrement le pre d'Aigrigny 
Gabriel, vous mettez la parole de votre mre adoptive au-dessus de
la mienne?...

-- pargnez-moi une rponse pnible pour vous et pour moi, dit
Gabriel en baissant les yeux...

-- Me direz-vous maintenant, reprit le pre d'Aigrigny avec
anxit, ce que vous prtendez me... Le rvrend pre ne put
achever. Samuel entra et dit:

-- Un homme d'un certain ge demande  parler  M. Rodin.

-- C'est moi, monsieur; je vous remercie, rpondit le _socius
_assez surpris.

Puis, avant de rejoindre le juif, il remit au pre d'Aigrigny
quelques mots crits au crayon sur un des feuillets de son
portefeuille. Rodin sortit fort inquiet de savoir qui pouvait
venir le chercher rue Saint-Franois.

Le pre d'Aigrigny et Gabriel restrent seuls.



IV. Rupture.

Le pre d'Aigrigny, plong dans une angoisse mortelle, avait pris
machinalement le billet de Rodin, le tenant  la main sans songer
 l'ouvrir; le rvrend pre se demandait avec effroi quelle
conclusion Gabriel allait donner  ses rcriminations sur le
pass; il n'osait rpondre  ses reproches, craignant d'irriter ce
jeune prtre, sur la tte duquel reposaient encore des intrts si
immenses.

Gabriel ne pouvait rien possder en propre d'aprs les
constitutions de la compagnie de Jsus; de plus, le rvrend pre
avait eu soin d'obtenir de lui, en faveur de l'ordre, une
renonciation expresse  tous les biens qui pourraient lui revenir
un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer
une si grave modification dans la manire de voir de Gabriel au
sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les
liens qui l'attachaient  elle; dans ce cas, il n'tait
_lgalement _tenu  remplir aucun de ses engagements. La donation
tait annule de fait; et au moment d'tre si heureusement
ralises, par la possession de l'immense fortune de la famille
Rennepont, les esprances du pre d'Aigrigny se trouvaient
compltement et  jamais ruines.[24] De toutes les perplexits par
lesquelles le rvrend Pre avait pass depuis quelque temps au
sujet de cet hritage, aucune n'avait t plus imprvue, plus
terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le pre
d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dnouement de cette
conversation jusqu'alors si menaante.

Le missionnaire reprit:

-- Il est de mon devoir, mon pre, de continuer cet expos de ma
vie passe jusqu'au moment de mon dpart pour l'Amrique; vous
comprendrez tout  l'heure pourquoi je m'impose cette obligation.

Le pre d'Aigrigny lui fit signe de parler.

-- Une fois instruit du prtendu voeu de ma mre adoptive, je me
rsignai... quoi qu'il m'en cott... je sortis de la triste
maison... o j'avais pass une partie de mon enfance et de ma
premire jeunesse, pour entrer dans l'un des sminaires de la
compagnie. Ma rsolution n'tait pas dicte par une irrsistible
vocation religieuse... mais par le dsir d'acquitter une dette
sacre envers ma mre adoptive. Cependant, le vritable esprit de
la religion du Christ est si vivifiant, que je me sentis ranim,
rchauff  l'ide de pratiquer les admirables enseignements du
divin Sauveur. Dans ma pense, au lieu de ressembler au collge o
j'avais jusqu'alors vcu dans une compression rigoureuse, un
sminaire tait un lieu bni, o tout ce qu'il y a de pur, de
chaleureux dans la fraternit vanglique tait appliqu  la vie
commune; o, par l'exemple, on prchait incessamment l'ardent
amour de l'humanit, les douceurs ineffables de la commisration
et de la tolrance; o l'on interprtait l'immortelle parole du
Christ dans son sens le plus large, le plus fcond; o l'on se
prparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les
plus gnreux,  ce magnifique apostolat, d'attendrir les riches
et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs
frres, en leur dvoilant les misres affreuses de l'humanit...
Morale sublime et sainte  laquelle nul ne rsiste lorsqu'on la
prche les yeux remplis de larmes, le coeur dbordant de tendresse
et de charit!

En prononant ces derniers mots avec une motion profonde, les
yeux de Gabriel devinrent humides, sa figure resplendit d'une
anglique beaut.

-- Tel est en effet, mon cher fils, l'esprit du christianisme;
mais il faut surtout en expliquer et en tudier la lettre,
rpondit froidement le pre d'Aigrigny. C'est  cette tude que
sont spcialement destins les sminaires de notre compagnie.
L'interprtation de la lettre est une oeuvre d'analyse, de
discipline, de soumission, et non une oeuvre de coeur et de
sentiment...

-- Je ne m'en aperus que trop, mon pre...  mon entre dans
cette nouvelle maison... je vis, hlas! mes esprances dues: un
moment dilat, mon coeur se resserra; au lieu de ce foyer de vie,
d'affection et de jeunesse que j'avais rv, je retrouvai dans ce
sminaire, silencieux et glac, la mme compression de tout lan
gnreux, la mme discipline inexorable, le mme systme de
dlations mutuelles, la mme dfiance, les mmes obstacles
invincibles  toute liaison d'amiti... Aussi l'ardeur qui avait
un instant rchauff mon me s'affaiblit: je retombai peu  peu
dans les habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une
impitoyable autorit rglait avec une prcision mcanique, de mme
que l'on rgle le mouvement inanim d'une horloge.

-- C'est que l'ordre, la soumission, la rgularit, sont les
premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils.

-- Hlas! mon pre, c'tait la mort, et non la vie, que l'on
rgularisait ainsi; au milieu de cet anantissement de tout
principe gnreux, je me livrai aux tudes de scolastique et de
thologie, tudes sombres et sinistres, science cauteleuse,
menaante ou hostile, qui toujours veille des ides de pril, de
lutte, de guerre, et jamais des ides de paix, de progrs et de
libert.

-- La thologie, mon cher fils, dit svrement le pre d'Aigrigny,
est  la fois une cuirasse et une pe; une cuirasse pour dfendre
et couvrir le dogme catholique, une pe pour attaquer l'hrsie.

-- Pourtant, mon pre, le Christ et ses aptres ignoraient cette
science tnbreuse, et  leurs simples et touchantes paroles les
hommes se rgnraient, la libert succdait  l'esclavage...
L'vangile, ce code divin, ne suffit-il pas pour enseigner aux
hommes  s'aimer?... Mais, hlas! loin de nous faire entendre ce
langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religion,
nombrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour tre
agrable au Seigneur et noyer l'hrsie. Ces terribles
enseignements rendaient notre vie plus triste encore.  mesure que
nous approchions du terme de l'adolescence, nos relations de
sminaire prenaient un caractre d'amertume, de jalousie et de
soupon toujours croissant. Les habitudes de dlation,
s'appliquant  des sujets plus srieux, engendraient des haines
sourdes, des ressentiments profonds. Je n'tais ni meilleur ni
plus mchant que les autres: tous rompus depuis des annes au joug
de fer de l'obissance passive, dshabitus de tout examen, de
tout libre arbitre, humbles et tremblants devant nos suprieurs,
nous offrions tous la mme empreinte ple, morne et efface...
Enfin je pris les ordres: une fois prtre, vous m'avez convi, mon
pre,  entrer dans la compagnie de Jsus, ou plutt je me suis
trouv insensiblement, presque  mon insu, amen  cette
dtermination... Comment? je l'ignore... depuis si longtemps ma
volont ne m'appartenait plus! Je subis toutes les preuves; la
plus terrible fut dcisive... pendant plusieurs mois j'ai vcu
dans le silence de ma cellule, pratiquant avec rsignation
l'exercice trange et machinal que vous m'aviez ordonn, mon pre.
Except Votre Rvrence, personne ne s'approchait de moi pendant
ce long espace de temps; aucune voix humaine, si ce n'est la
vtre, ne frappait mon oreille... la nuit, quelquefois j'prouvais
de vagues terreurs... mon esprit, affaibli par le jene, par les
austrits, par la solitude, tait alors frapp de visions
effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'prouvais un
accablement rempli d'une sorte de quitude, en songeant que
prononcer mes voeux, c'tait me dlivrer  jamais du fardeau de la
volont et de la pense... Alors je m'abandonnais  une
insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans
les neiges, cdent  l'engourdissement d'un froid homicide...
J'attendais le moment fatal... Enfin, selon que le voulait la
discipline, mon pre, _touffant dans mon agonie__[25]_, je htais
le moment d'accomplir le dernier acte de ma volont expirante: le
voeu de renoncer  l'exercice de ma volont...

-- Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le pre d'Aigrigny, ple
et tortur par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la
veille du jour fix pour la prononciation de vos voeux, je vous ai
offert, selon la rgle de notre compagnie, de renoncer  tre des
ntres, vous laissant compltement libre, car nous n'acceptons que
les vocations volontaires.

-- Il est vrai, mon pre, rpondit Gabriel avec une douloureuse
amertume; lorsque, puis, bris par trois mois de solitude et
d'preuves, j'tais ananti...; incapable de faire un mouvement,
vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant: Si vous
le voulez, levez-vous... marchez... vous tes libre... Hlas! les
forces me manquaient; le seul dsir de mon me inerte, et depuis
si longtemps paralyse, c'tait le repos du spulcre... aussi je
prononai des voeux irrvocables, et je retombai entre vos mains,
_comme un cadavre..._

_-- _Et jusqu' prsent, mon cher fils, vous n'aviez jamais
failli  cette obissance de cadavre... ainsi que l'a dit, en
effet, notre glorieux fondateur... parce que plus cette obissance
est absolue, plus elle est mritoire.

Aprs un moment de silence, Gabriel reprit:

-- Vous m'aviez toujours cach, mon pre, les vritables fins de
la compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma
volont que je remettais  mes suprieurs m'tait demand au nom
de la plus grande gloire de Dieu... mes voeux prononcs, je ne
devais tre entre vos mains qu'un instrument docile, obissant;
mais je devais tre employ, me disiez-vous,  une oeuvre sainte,
belle et grande... Je vous crus, mon pre; comment ne pas vous
croire?... J'attendis: un vnement funeste vint changer ma
destine... une maladie douloureuse, cause par...

-- Mon fils! s'cria le pre d'Aigrigny en interrompant Gabriel,
il est inutile de rappeler ces circonstances.

-- Pardonnez-moi, mon pre, je dois tout vous rappeler... j'ai le
droit d'tre entendu; je ne veux passer sous silence aucun des
faits qui m'ont dict la rsolution immuable que j'ai  vous
annoncer.

-- Parlez donc, mon fils, dit le pre d'Aigrigny en fronant les
sourcils, et paraissant effray de ce qu'allait dire le jeune
prtre, dont les joues, jusqu'alors ples, se couvrirent d'une
vive rougeur.

-- Six mois avant mon dpart pour l'Amrique, reprit Gabriel en
baissant les yeux, vous m'avez prvenu que vous me destiniez  la
confession... et... pour me prparer  ce saint mystre... vous
m'avez remis un livre...

Gabriel hsita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le pre d'Aigrigny
contint  peine un mouvement d'impatience et de colre.

-- Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prtre en faisant
un effort sur lui-mme, un livre contenant les questions qu'un
confesseur peut adresser aux jeunes garons... aux jeunes
filles... et aux femmes maries... lorsqu'ils se prsentent au
tribunal de la pnitence... Mon Dieu! ajouta Gabriel en
tressaillant  ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment
terrible... c'tait le soir... Je me retirai dans ma chambre...
emportant ce livre, compos, m'aviez-vous dit, par un de nos
pres, et complt par un saint vque[26]. Plein de respect, de
confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D'abord je ne compris
pas... Puis, enfin... je compris... Alors je fus saisi de honte et
d'horreur, frapp de stupeur;  peine j'eus la force de fermer
d'une main tremblante cet abominable livre... et je courus chez
vous, mon pre... m'accuser d'avoir involontairement jet les yeux
sur ces pages sans nom... que par erreur vous aviez mises entre
mes mains.

-- Rappelez-vous aussi, mon cher fils, dit gravement le pre
d'Aigrigny, que je calmai vos scrupules; je vous dis qu'un prtre,
destin  tout entendre sous le sceau de la confession, devait
tout connatre, tout savoir et pouvoir tout apprcier... que notre
compagnie imposait la lecture de ce _Compendium, _comme ouvrage
classique, aux jeunes diacres, aux sminaristes et aux jeunes
prtres qui se destinaient  la confession.

-- Je vous crus, mon pre: l'habitude de l'obissance inerte tait
si puissante en moi, la discipline m'avait tellement dshabitu de
tout examen, que, malgr mon horreur, que je me reprochais comme
une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le
livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon pre, quelle effrayante
rvlation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus
dsordonn dans ses raffinements! Et j'tais dans la vigueur de
l'ge... et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu
m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les
sens... Oh! quelle nuit! quelle nuit!  mesure qu'au milieu du
profond silence de ma solitude, j'pelais, en frissonnant de
confusion et de frayeur, ce catchisme de dbauches monstrueuses,
inoues, inconnues...  mesure que ces tableaux obscnes, d'une
effroyable lubricit, s'offraient  mon imagination, jusqu'alors
chaste et pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir
ma raison s'affaiblir. Oui... et elle s'gara tout  fait... car
bientt je voulus fuir ce livre infernal, et je ne sais quel
pouvantable attrait, quelle curiosit me retenaient haletant,
perdu, devant ces pages infmes... et je me sentais mourir de
confusion, de honte; et, malgr moi, mes joues s'enflammaient; une
ardeur corrosive circulait dans mes veines... alors de redoutables
hallucinations vinrent achever mon garement... il me sembla voir
des fantmes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis
connaissance en cherchant  fuir leurs brlantes treintes.

-- Vous parlez de ce livre en termes blmables, dit svrement le
pre d'Aigrigny; vous avez t victime de votre imagination trop
vive: c'est  elle que vous devez attribuer cette impression
funeste, produite par un livre excellent et irrprochable dans sa
spcialit, autoris d'ailleurs par l'glise.

-- Ainsi, mon pre, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je
n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pense, jusqu'alors
innocente et vierge, a t depuis  jamais souille par des
monstruosits que je n'aurais jamais souponnes, car je doute que
ceux qui sont coupables de se livrer  ces horreurs viennent en
demander la rmission au prtre.

-- Ce sont l des questions que vous n'tes pas apte  juger,
rpondit brusquement le pre d'Aigrigny.

-- Je n'en parlerai plus, mon pre, dit Gabriel, et il reprit:

-- Une longue maladie succda  cette nuit terrible; plusieurs
fois, me dit-on, l'on craignait que ma raison ne s'gart. Lorsque
je revins... le pass m'apparut comme un songe pnible... Vous me
dtes alors, mon pre, que je n'tais pas encore mr pour
certaines fonctions... Ce fut alors que je vous demandai avec
instances de partir pour les missions d'Amrique... Aprs avoir
longtemps repouss ma prire, vous avez consenti... Je partis...
Depuis mon enfance j'avais toujours vcu ou au collge ou au
sminaire, dans un tat de compression et de sujtion continuel: 
force de m'accoutumer  baisser la tte et les yeux, je m'tais
pour ainsi dire dshabitu de contempler le ciel et les splendeurs
de la nature... aussi quel bonheur profond, religieux, je
ressentis, lorsque je me trouvai tout  coup transport au milieu
des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la traverse,
je me vis entre l'Ocan et le ciel! Alors il me sembla que je
sortais d'un lieu d'paisses et lourdes tnbres; pour la premire
fois depuis bien des annes je sentis mon coeur battre librement
dans ma poitrine! pour la premire fois je me sentis matre de ma
pense, et j'osai examiner ma vie passe, ainsi que l'on regarde
du haut d'une montagne au fond d'une valle obscure... Alors
d'tranges doutes s'levrent dans mon esprit. Je me demandai de
quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprim,
ananti l'exercice de ma volont, de ma libert, de ma raison,
puisque Dieu m'a donc dou de libert, de volont, de raison; mais
je me dis... que peut-tre les fins de cette oeuvre grande, belle
et sainte,  laquelle je devais concourir, me seraient un jour
dvoiles et me rcompenseraient de mon obissance et de ma
rsignation.

 ce moment, Rodin entra. Le pre d'Aigrigny l'interrogea d'un
regard significatif: le _socius _s'approcha et lui dit tout bas,
sans que Gabriel pt l'entendre:

-- Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le pre du
marchal Simon est arriv  la fabrique de M. Hardy.

Puis, jetant un coup d'oeil sur Gabriel, Rodin parut interroger le
pre d'Aigrigny, qui baissa la tte d'un air accabl. Pourtant il
reprit, s'adressant  Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de
nouveau  la chemine:

-- Continuez, mon cher fils... j'ai hte de savoir  quelle
rsolution vous vous tes arrt.

-- Je vais vous le dire dans un instant, mon pre. J'arrivai 
Charlestown... Le suprieur de notre tablissement dans cette
ville,  qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie,
se chargea de les claircir; avec une franchise effrayante, il me
dvoila son but... o tendaient non pas peut-tre tous les membres
de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance,
mais le but que ses chefs ont opinitrement poursuivi depuis la
fondation de l'ordre... Je fus pouvant... Je lus les
casuistes... Oh! alors, mon pre, ce fut une nouvelle et
effrayante rvlation, lorsqu' chaque page de ces livres crits
par nos pres je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la
_calomnie, _du _viol, _de _l'adultre, _du _parjure, _du _meurtre,
_du _rgicide__[27]__... _Lorsque je pensai que moi, prtre d'un
Dieu de charit, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais
dsormais  une compagnie dont les chefs professaient de pareilles
doctrines et s'en glorifiaient, je fis  Dieu le serment de rompre
 jamais les liens qui m'attachaient  elle!

 ces mots de Gabriel, le pre d'Aigrigny et Rodin changrent un
regard terrible: tout tait perdu, leur proie leur chappait.

Gabriel, profondment mu des souvenirs qu'il voquait, ne
s'aperut pas de ce mouvement du rvrend pre et du _socius _et
continua:

-- Malgr ma rsolution, mon pre, de quitter la compagnie, la
dcouverte que j'avais faite me fut bien douloureuse... Ah!
croyez-moi, pour une me juste et bonne, rien n'est plus affreux
que d'avoir  renoncer  ce qu'elle a respect et  le renier. Je
souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission,
j'esprais avec une joie secrte que Dieu me rappellerait peut-
tre  lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a
veill sur moi avec une sollicitude providentielle.

Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme
mystrieuse qui lui avait sauv la vie en Amrique. Puis, aprs un
moment de silence, il reprit:

-- Ma mission termine, je suis revenu ici, mon pre, dcid 
vous prier de me rendre la libert et de me dlier de mes
serments... Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un
entretien... hier, la Providence voulut que j'eusse une longue
conversation avec ma mre adoptive; par elle j'ai appris la ruse
dont on s'tait servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilge
que l'on a fait de la confession pour l'engager  confier 
d'autres personnes les orphelines qu'une mre mourante avait
remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon pre,
si j'avais pu hsiter encore  vouloir rompre ces liens, ce que
j'ai appris hier et rendu ma dcision irrvocable... Mais  ce
moment solennel, mon pre, je dois vous dire que je n'accuse pas
la compagnie tout entire; bien des hommes simples, crdules et
confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur
aveuglement... instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre 
laquelle on les fait concourir... je les plains, et je prierai
Dieu de les clairer comme il m'a clair.

_-- _Ainsi, mon fils, dit le pre d'Aigrigny en se levant,
livide et atterr, vous venez me demander de briser les liens qui
vous attachent  la compagnie?

-- Oui, mon pre... j'ai fait un serment entre vos mains, et je
vous prie de me dlier de ce serment.

-- Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements
librement pris autrefois par vous soient considrs comme vains et
non avenus?

-- Oui, mon pre.

-- Ainsi, mon fils, il n'y aura dsormais rien de commun entre
vous et notre compagnie?

-- Non, mon pre... puisque je vous prie de me relever de mes
voeux.

-- Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous dlier...
mais que vous ne pouvez pas vous dlier d'elle?

-- Ma dmarche vous prouve, mon pre, l'importance que j'attache
au serment, puisque je viens vous demander de m'en dlier...
Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engag, ni
aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.

-- C'est parfaitement clair, dit le pre d'Aigrigny  Rodin; et sa
voix expira sur ses lvres, tant son dsespoir tait profond.

Tout  coup, pendant que Gabriel, les yeux baisss, attendait la
rponse du pre d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin
parut frapp d'une ide subite, en s'apercevant que le rvrend
pre tenait encore  la main son billet crit au crayon.

Le _socius _s'approcha vivement du pre d'Aigrigny, et lui dit
tout bas d'un air de doute et d'alarme:

-- Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?

-- Je n'y ai pas song, reprit machinalement le rvrend pre.

Rodin parut faire un effort sur lui-mme pour rprimer un
mouvement de violent courroux; puis il dit au pre d'Aigrigny
d'une voix calme:

-- Lisez-le donc alors...  peine le rvrend pre eut-il jet les
yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa
physionomie jusqu'alors dsespre; serrant alors la main du
_socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui
dit  voix basse:

-- Vous avez raison... Gabriel est  nous...



V. Le retour.

Le pre d'Aigrigny, avant d'adresser la parole  Gabriel, se
recueillit profondment; sa physionomie, nagure bouleverse, se
rassrnait peu  peu. Il semblait mditer, calculer les effets de
l'loquence qu'il allait dployer sur un thme excellent et d'un
effet sr, que le _socius, _frapp du danger de la situation, lui
avait trac en quelques lignes rapidement crites au crayon, et
que, dans son abattement, le rvrend pre avait d'abord nglig.

Rodin reprit son poste d'observation auprs de la chemine, o il
alla s'accouder, aprs avoir jet sur le pre d'Aigrigny un regard
de supriorit ddaigneuse et courrouce, accompagn d'un
haussement d'paules trs significatif. Ensuite de cette
manifestation involontaire et heureusement inaperue du pre
d'Aigrigny, la figure cadavreuse du _socius _reprit son calme
glacial; ses flasques paupires, un moment releves par la colre
et l'impatience, retombrent et voilrent  demi ses petits yeux
ternes.

Il faut l'avouer, le pre d'Aigrigny, malgr sa parole lgante et
facile, malgr la sduction de ses manires exquises, malgr
l'agrment de son visage et ses dehors d'homme du monde accompli
et raffin, le pre d'Aigrigny tait souvent effac, domin par
l'impitoyable fermet, par l'astuce et la profondeur diabolique de
Rodin, de ce vieux homme repoussant, crasseux, misrablement vtu,
qui sortait pourtant trs rarement de son humble rle de
secrtaire et de muet auditeur.

L'influence de l'ducation est si puissante que Gabriel, malgr la
rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore
intimid en prsence du pre d'Aigrigny, et il attendait avec une
douloureuse angoisse la rponse du rvrend pre  sa demande
expresse de le dlier de ses anciens serments.

Sa Rvrence, ayant sans doute habilement combin son plan
d'attaque, rompit enfin le silence, poussa un profond soupir, sut
donner  sa physionomie, nagure svre et irrite, une touchante
expression de mansutude, et dit  Gabriel d'une voix affectueuse:

-- Pardonnez-moi, mon cher fils, d'avoir gard si longtemps le
silence... mais votre dtermination m'a tellement tourdi, a
soulev en moi tant de pnibles penses... que j'ai d me
recueillir pendant quelques moments pour tcher de pntrer la
cause de votre rupture... et je crois avoir russi... Ainsi donc,
mon cher fils, vous avez bien rflchi...  la gravit de votre
dmarche?

-- Oui, mon pre.

-- Vous tes absolument dcid  abandonner la compagnie... mme
contre mon gr?

-- Cela me serait pnible... mon pre, mais je me rsignerais.

-- Cela vous devrait tre, en effet, trs pnible, mon cher
fils... car vous avez librement prt un serment irrvocable, et
ce serment, selon nos statuts, vous engageait  ne quitter la
compagnie qu'avec l'agrment de vos suprieurs.

-- Mon pre, j'ignorais alors, vous le savez, la nature de
l'engagement que je prenais.  cette heure, plus clair, je
demande  me retirer; mon seul dsir est d'obtenir une cure dans
quelque village loign de Paris. Je me sens une irrsistible
vocation pour ces humbles et utiles fonctions; il y a dans les
campagnes une misre si affreuse, une ignorance si dsolante de
tout ce qui pourrait contribuer  amliorer un peu la condition du
proltaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que
celle des ngres esclaves -- car quelle est sa libert, quelle est
son instruction, mon Dieu? -- qu'il me semble que, Dieu aidant, je
pourrais, dans un village, rendre quelques services  l'humanit.
Il me serait donc pnible, mon pre, de vous voir me refuser ce
que...

-- Oh! rassurez-vous, mon fils, reprit le pre d'Aigrigny, je ne
prtends pas lutter plus longtemps contre votre dsir de vous
sparer de nous...

-- Ainsi, mon pre... vous me relevez de mes voeux?

-- Je n'ai pas pouvoir pour cela, mon cher fils; mais je vais
crire immdiatement  Rome pour en demander l'autorisation 
notre gnral.

-- Je vous remercie, mon pre.

-- Bientt, mon cher fils, vous serez donc dlivr de ces liens
qui vous psent, et les hommes que vous reniez avec tant
d'amertume n'en continueront pas moins  prier pour vous... afin
que Dieu vous prserve de plus grands garements... Vous vous
croyez dli envers nous, mon cher fils; mais nous ne nous croyons
pas dlis envers vous; on ne brise pas ainsi chez nous l'habitude
d'un attachement paternel. Que voulez-vous!... nous nous
regardons, nous autres, comme obligs envers nos cratures par les
bienfaits mmes dont nous les avons combles... Ainsi, vous tiez
pauvre... et orphelin... nous vous avons tendu les bras, autant 
cause de l'intrt que vous mritiez, mon cher fils, que pour
pargner une charge trop lourde  votre excellente mre adoptive.

-- Mon pre... dit Gabriel avec une motion contenue, je ne suis
pas ingrat...

-- Je veux le croire, mon cher... cher fils. Pendant, de longues
annes nous vous avons donn, comme  notre enfant bien-aim, le
pain de l'me et du corps; aujourd'hui il vous plat de nous
renier, de nous abandonner... nous y consentons. Maintenant que
j'ai pntr la vritable cause de votre rupture avec nous, il est
de mon devoir de vous dlier de vos serments.

-- De quelle cause voulez-vous parler, mon pre?

-- Hlas! mon cher fils! je conois votre crainte. Aujourd'hui,
des dangers nous menacent... vous le savez bien...

-- Des dangers, mon pre? s'cria Gabriel.

-- Il est impossible, mon cher fils, que vous ignoriez que depuis
la chute de nos souverains lgitimes, nos soutiens naturels,
l'impit rvolutionnaire devient de plus en plus menaante; on
nous accable de perscutions... Aussi, mon cher fils, je comprends
et j'apprcie comme je dois le motif qui, dans de pareilles
circonstances, vous engage  vous sparer de nous.

-- Mon pre! s'cria Gabriel avec autant d'indignation que de
douleur, vous ne pensez pas cela de moi... vous ne pouvez pas le
penser.

Le pre d'Aigrigny, sans avoir gard  la protestation de Gabriel,
continua le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui,
loin d'tre en pril, commenait dj  ressaisir sourdement son
influence.

-- Oh! si notre compagnie tait toute-puissante comme elle l'tait
il y a peu d'annes encore, reprit le rvrend pre, si elle tait
entoure des respects et des hommages que lui doivent les vrais
fidles, malgr tant d'abominables calomnies dont on nous
poursuit, peut-tre alors, mon cher fils, aurions-nous hsit 
vous dlier de vos serments, peut-tre aurions-nous cherch 
ouvrir vos yeux  la lumire,  vous arracher au fatal vertige
auquel vous tes en proie; mais aujourd'hui que nous sommes
faibles, opprims, menacs de toutes parts, il est de notre
devoir, il est de notre charit de ne pas vous faire partager
forcment les prils auxquels vous avez la sagesse de vouloir vous
soustraire.

En disant ces mots, le pre d'Aigrigny jeta un rapide regard sur
son _socius, _qui rpondit avec un signe approbatif, accompagn
d'un mouvement d'impatience qui semblait lui dire:

-- Allez donc!... allez donc!

Gabriel tait atterr; il n'y avait pas au monde un coeur plus
gnreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l'on juge de ce
qu'il devait souffrir en entendant interprter ainsi sa
rsolution!

-- Mon pre, reprit-il d'une voix mue et les yeux remplis de
larmes, vos paroles sont cruelles... sont injustes... car, vous le
savez... je ne suis pas lche.

-- Non... dit Rodin de sa voix brve et incisive en s'adressant au
pre d'Aigrigny et lui montrant Gabriel d'un regard ddaigneux,
monsieur votre cher fils est... prudent...

 ces mots de Rodin, Gabriel tressaillit; une lgre rougeur
colora ses joues ples; ses grands yeux bleus tincelrent d'un
gnreux courroux; puis, fidle aux prceptes de rsignation et
d'humilit chrtienne, il dompta ce moment d'emportement, baissa
la tte, et, trop mu pour rpondre, il se tut et essuya une larme
furtive.

Cette larme n'chappa pas au _socius; _il y vit sans doute un
symptme favorable, car il changea un nouveau regard de
satisfaction avec le pre d'Aigrigny.

Celui-ci tait alors sur le point de toucher  une question
brlante; aussi, malgr son empire sur lui-mme, sa voix s'altra
lgrement lorsque, pour ainsi dire encourag, pouss par un
regard de Rodin, qui devint extrmement attentif, il dit 
Gabriel:

-- Un autre motif nous oblige encore  ne pas hsiter  vous
dlier de vos serments, mon cher fils... c'est une question toute
de dlicatesse... Vous avez probablement appris hier, par votre
mre adoptive, que vous tiez peut-tre appel  recueillir un
hritage... dont on ignore la valeur.

Gabriel releva vivement la tte et dit au pre d'Aigrigny:

-- Ainsi que je l'ai dj affirm  M. Rodin, ma mre adoptive m'a
seulement entretenu de ses scrupules de conscience... et
j'ignorais compltement l'existence de l'hritage dont vous
parlez, mon pre...

L'expression d'indiffrence avec laquelle le jeune prtre pronona
ces derniers mots fut remarque par Rodin.

-- Soit... reprit le pre d'Aigrigny, vous l'ignorez... je veux le
croire, quoique toutes les apparences tendent  prouver le
contraire,  prouver enfin... que la connaissance de cet hritage
n'est pas non plus trangre  votre rsolution de vous sparer de
nous.

-- Je ne vous comprends pas, mon pre.

-- Cela est pourtant bien simple... selon moi, votre rupture a
deux motifs: d'abord nous sommes menacs... et vous jugez prudent
de nous abandonner...

-- Mon pre...

-- Permettez-moi d'achever... mon cher fils, et de passer au
second motif: si je me trompe, vous rpondrez. Voici les faits:
autrefois, et dans l'hypothse que votre famille, dont vous
ignoriez le sort, vous laisserait quelque bien... Vous aviez, en
retour des soins que la compagnie avait pris de vous... vous aviez
fait, dis-je, une donation future de ce que vous pouviez possder,
non pas  nous, mais aux pauvres, dont nous sommes les tuteurs-
ns.

-- Eh bien! mon pre? demanda Gabriel, ignorant encore o tendait
ce prambule.

-- Eh bien! mon cher fils... maintenant que vous voil sr de
jouir de quelque aisance... vous voulez sans doute, en vous
sparant de nous, annuler cette donation faite par vous en
d'autres temps.

-- Pour parler clairement, vous parjurez votre serment parce que
nous sommes perscuts et parce que vous voulez reprendre vos
dons, ajouta Rodin d'une voix aigu, comme pour rsumer d'une
manire nette et brutale la position de Gabriel envers la
compagnie de Jsus.

 cette accusation infme, Gabriel ne put que lever les mains et
les yeux au ciel, en s'criant avec une expression dchirante:

--  mon Dieu!!! mon Dieu!!!

Le pre d'Aigrigny, aprs avoir chang un regard d'intelligence
avec Rodin, dit  celui-ci d'un ton svre, afin de paratre le
gourmander de sa trop rude franchise:

-- Je crois que vous allez trop loin. Notre cher fils aurait agi
de la manire fourbe et lche que vous dites, s'il avait t
instruit de sa nouvelle position d'hritier; mais puisqu'il
affirme le contraire... il faut le croire malgr les apparences.

-- Mon pre, dit enfin Gabriel, ple, mu, tremblant, et
surmontant sa douloureuse indignation, je vous remercie de
suspendre du moins votre jugement... Non, je ne suis pas lche,
car Dieu m'est tmoin que j'ignorais les dangers que court votre
compagnie; non, je ne suis pas fourbe; non, je ne suis pas cupide,
car Dieu m'est tmoin qu' ce moment seulement j'apprends par
vous, mon pre, qu'il est possible que je sois appel  recueillir
un hritage... et que...

-- Un mot, mon cher fils; j'ai t dernirement instruit de cette
circonstance par le plus grand hasard du monde, dit le pre
d'Aigrigny en interrompant Gabriel, et cela, grce aux papiers de
famille que votre mre adoptive avait remis  son confesseur, et
qui nous ont t confis lors de votre entre dans notre
collge... Peu de temps avant votre retour d'Amrique, en classant
les archives de la compagnie, votre dossier est tomb sous la main
de notre rvrend pre procureur; on l'a examin, et l'on a ainsi
appris que l'un de vos aeuls paternels,  qui appartenait la
maison o nous sommes, a laiss un testament qui sera ouvert
aujourd'hui  midi. Hier soir encore nous vous croyions toujours
des ntres; nos statuts veulent que nous ne possdions rien en
propre, vous aviez corrobor ces statuts par une donation en
faveur du patrimoine des pauvres... que nous administrons... Ce
n'tait donc plus vous, mais la compagnie qui, dans ma personne,
se prsentait comme hritire en votre lieu et place, munie de vos
titres, que j'ai l, bien en rgle. Mais maintenant, mon fils, que
vous vous sparez de nous... C'est  vous de vous prsenter; nous
ne venions ici que comme fonds de pouvoir des pauvres, auxquels
vous aviez autrefois pieusement abandonn les biens que vous
pourriez possder un jour.  cette heure, au contraire,
l'esprance d'une fortune quelconque change vos sentiments; libre
 vous, reprenez vos dons.

Gabriel avait cout le pre d'Aigrigny avec une impatience
douloureuse; aussi s'cria-t-il:

-- Et c'est vous! mon pre... vous! qui me croyez capable de
revenir sur une donation faite librement en faveur de la compagnie
pour m'acquitter envers elle de l'ducation qu'elle m'a
gnreusement donne? C'est vous, enfin, qui me croyez assez
infme pour renier ma parole parce que je vais peut-tre possder
un modeste patrimoine?

-- Ce patrimoine, mon cher fils, peut tre minime, comme il peut
tre... considrable...

-- Eh! mon pre, il s'agirait d'une fortune de roi, s'cria
Gabriel avec une noble et fire indiffrence, que je ne parlerais
pas autrement, et j'ai, je crois, le droit d'tre cru; voici donc
la rsolution bien arrte:

La compagnie  laquelle j'appartiens court des dangers, dites-
vous? Je me convaincrai de ces dangers: s'ils sont menaants...
fort, maintenant, de ma dtermination, qui, moralement, me spare
de vous, mon pre, j'attendrai pour vous quitter la fin de vos
prils. Quant  cet hritage dont on me croit si avide, je vous
l'abandonne formellement, mon pre, ainsi que je m'y suis
autrefois librement engag; tout mon dsir est que ces biens
soient employs au soulagement des pauvres... J'ignore quelle est
cette fortune; mais, petite ou grande, elle appartient  la
compagnie, parce que je n'ai qu'une parole... Je vous l'ai dit,
mon pre, mon seul dsir est d'obtenir une modeste cure dans
quelque pauvre village... oui... pauvre surtout... parce que l
mes services seront plus utiles. Ainsi, mon pre, lorsqu'un homme
qui n'a jamais menti de sa vie affirme qu'il ne soupire qu'aprs
une existence aussi humble, aussi dsintresse, on doit, je
crois, le regarder comme incapable de reprendre par cupidit les
dons qu'il a faits.

Le pre d'Aigrigny eut alors autant de peine  contenir sa joie
que nagure il avait eu de peine  cacher sa terreur; pourtant, il
parut assez calme et dit  Gabriel:

-- Je n'attendais pas moins de vous, mon cher fils. Puis il fit un
signe  Rodin pour l'engager  intervenir. Celui-ci comprit
parfaitement son suprieur; il quitta la chemine, se rapprocha de
Gabriel, s'appuya sur une table o l'on voyait une critoire et du
papier; puis, se mettant  _tambouriner _machinalement sur le
bureau du bout de ses doigts noueux,  ongles plats et sales, il
dit au pre d'Aigrigny:

-- Tout ceci est bel et bon... mais monsieur votre cher fils vous
donne pour toute garantie de sa promesse... un serment... et c'est
peu...

-- Monsieur! s'cria Gabriel.

-- Permettez, dit froidement Rodin, la loi, ne reconnaissant pas
notre existence, ne peut reconnatre les dons faits en faveur de
la compagnie... Vous pouvez donc reprendre demain ce que vous
aurez donn aujourd'hui...

-- Et mon serment, monsieur! s'cria Gabriel. Rodin le regarda
fixement, et lui rpondit:

-- Votre serment?... mais vous avez aussi fait serment
d'obissance ternelle  la compagnie; vous avez jur de ne vous
jamais sparer d'elle... et, aujourd'hui, de quel poids ce serment
est-il pour vous?

Un moment Gabriel fut embarrass; mais sentant bientt combien la
comparaison de Rodin tait fausse, il se leva calme et digne, alla
s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et
crivit ce qui suit:

Devant Dieu, qui me voit et m'entend; devant vous, rvrend pre
d'Aigrigny, et M. Rodin, tmoins de mon serment, je renouvelle 
cette heure, librement et volontairement, la donation entire et
absolue que j'ai faite  la compagnie de Jsus, en la personne du
rvrend pre d'Aigrigny, de tous les biens qui vont m'appartenir,
quelle que soit la valeur de ces biens. Je jure, sous peine
d'infamie, de remplir cette promesse irrvocable, dont, en mon me
et conscience, je regarde l'accomplissement comme l'acquit d'une
dette de reconnaissance et un pieux devoir.

Cette donation ayant pour but de rmunrer des services passs et
de venir au secours des pauvres, l'avenir, quel qu'il soit, ne
peut en rien la modifier; par cela mme que je sais que
_lgalement _je pourrais un jour demander l'annulation de l'acte
que je fais  cette heure de mon plein gr, je dclare que si je
songeais jamais, en quelque circonstance que ce ft,  le
rvoquer, je mriterais le mpris et l'horreur des honntes gens.

En foi de quoi j'ai crit ceci, le 13 fvrier 1832,  Paris, au
moment de l'ouverture du testament de l'un de mes anctres
paternels.

GABRIEL DE RENNEPONT.

Puis, se levant, le jeune prtre remit cet acte  Rodin sans
prononcer une parole.

Le _socius _lut attentivement et rpondit, toujours impassible, en
regardant Gabriel:

-- Eh bien, c'est un serment crit... voil tout.

Gabriel restait stupfait de l'audace de Rodin, qui osait lui dire
que l'acte dans lequel il venait de renouveler la donation d'une
manire si loyale, si gnreuse, si spontane, n'avait pas une
valeur suffisante.

Le _socius _rompit le premier le silence et dit avec sa froide
impudence en s'adressant au pre d'Aigrigny:

-- De deux choses l'une, ou monsieur votre cher fils Gabriel a
l'intention de rendre cette donation absolument valable et
irrvocable... ou...

-- Monsieur! s'cria Gabriel en se contenant  peine et
interrompant Rodin, pargnez-vous et pargnez-moi une honteuse
supposition.

-- Eh bien, donc, reprit Rodin toujours impassible, puisque vous
tes parfaitement dcid  rendre cette donation srieuse...
quelle objection auriez-vous  ce qu'elle ft lgalement garantie?

-- Mais aucune, monsieur, dit amrement Gabriel; puisque ma parole
crite et jure ne vous suffit pas...

-- Mon cher fils, dit affectueusement le pre d'Aigrigny, s'il
s'agissait d'une donation faite  mon profit, croyez que si je
l'acceptais je me trouverais on ne peut mieux garanti par votre
parole... Mais ici, c'est autre chose: je me trouve tre, ainsi
que je vous l'ai dit, le mandataire de la compagnie, ou plutt le
tuteur des pauvres qui profiteront de votre gnreux abandon; on
ne saurait donc, dans l'intrt de l'humanit, entourer cet acte
de trop de garanties lgales, afin qu'il en rsulte pour notre
clientle d'infortuns une certitude... au lieu d'une vague
esprance que le moindre changement de volont peut renverser...
et puis... enfin... Dieu peut vous rappeler  lui... d'un moment 
l'autre... Et qui dit que vos hritiers se montreraient jaloux de
tenir le serment que vous auriez fait?...

-- Vous avez raison, mon pre... dit tristement Gabriel, je
n'avais pas song  ce cas de mort... pourtant si probable.  ce
moment Samuel ouvrit la porte de la chambre et dit:

-- Messieurs, le notaire vient d'arriver; puis-je l'introduire
ici?  dix heures prcises, la porte de la maison vous sera
ouverte.

-- Nous serons d'autant plus aises de voir M. le notaire, dit
Rodin, que nous avons  confrer avec lui; ayez l'obligeance de le
prier d'entrer.

-- Je vais, monsieur, le prvenir  l'instant, dit Samuel en
sortant.

-- Voici justement un notaire, dit Rodin  Gabriel. Si vous tes
toujours dans les mmes intentions, vous pouvez par devant cet
officier public rgulariser votre donation et vous dlivrer ainsi
d'un grand poids pour l'avenir.

-- Monsieur, dit Gabriel, quoi qu'il arrive, je me trouverai aussi
irrvocablement engag par ce serment crit que je vous prie de
conserver, mon pre, -- et Gabriel remit le papier au pre
d'Aigrigny, -- que je me trouverai engag par l'acte authentique
que je vais signer, -- ajouta-t-il en s'adressant  Rodin.

-- Silence, mon cher fils, voici le notaire, dit le pre
d'Aigrigny. En effet, le notaire parut dans la chambre.

Pendant l'entretien que cet officier ministriel va avoir avec
Rodin, Gabriel et le pre d'Aigrigny, nous conduirons le lecteur
dans l'intrieur de la maison mure.



VI. Le salon rouge.

Ainsi que l'avait dit Samuel, la porte d'entre de la maison mure
venait d'tre dgage de la maonnerie, de la plaque de plomb et
du chssis de fer qui la condamnaient, ses panneaux en bois de
chne sculpt apparurent aussi intacts que le jour o ils avaient
t soustraits  l'action de l'air et du temps. Les manoeuvres,
aprs avoir termin cette dmolition, taient rests sur le
perron, aussi impatiemment curieux que le clerc de notaire qui
avait surveill leurs travaux d'assister  l'ouverture de cette
porte, car ils voyaient Samuel arriver lentement par le jardin
tenant  la main un gros trousseau de clefs.

-- Maintenant, mes amis, dit le vieillard lorsqu'il fut au bas de
l'escalier du perron, votre besogne est finie; le patron de
monsieur le clerc est charg de vous payer, je n'ai plus qu' vous
conduire  la porte de la rue.

-- Allons donc! mon brave homme, s'cria le clerc, vous n'y pensez
pas; nous voici au moment le plus intressant, le plus curieux:
moi et ces braves maons nous grillons de voir l'intrieur de
cette mystrieuse maison, et vous auriez le coeur de nous
renvoyer?... C'est impossible!...

-- Je regrette beaucoup d'y tre oblig, monsieur, mais il le
faut; je dois entrer le premier et absolument seul dans cette
demeure, avant d'y introduire les hritiers pour la lecture du
testament...

-- Mais qui vous a donn ces ordres ridicules et barbares? s'cria
le clerc, singulirement dsappoint.

-- Mon pre, monsieur...

-- Rien n'est sans doute plus respectable; mais voyons, soyez
bonhomme, mon digne gardien, mon excellent gardien, reprit le
clerc; laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil  travers la
porte entrebille.

-- Oh! oui, monsieur, seulement un coup d'oeil, ajoutrent les
compagnons de _la truelle _d'un air suppliant.

-- Il m'est dsagrable de vous refuser, messieurs, reprit Samuel;
mais je n'ouvrirai cette porte que lorsque je serai seul.

Les maons, voyant l'inflexibilit du vieillard, descendirent 
regret les rampes de l'escalier; mais le clerc entreprit de
disputer le terrain pied  pied, et s'cria:

-- Moi, j'attends mon patron, je ne m'en vais pas de cette maison
sans lui; il peut avoir besoin de moi... or, que je reste sur ce
perron ou ailleurs, peu vous importe, mon digne gardien...

Le clerc fut interrompu dans sa supplique par son patron, qui du
fond de la cour l'appelait d'un air affair, en criant:

-- Monsieur Piston... vite... monsieur Piston... venez tout de
suite.

-- Que diable me veut-il? s'cria le clerc, furieux, voil qu'il
m'appelle juste au moment o j'allais peut-tre entrevoir quelque
chose...

-- Monsieur Piston... reprit la voix en s'approchant, vous ne
m'entendez donc pas?

Pendant que Samuel reconduisait les maons, le clerc vit, au
dtour d'un massif d'arbres verts, paratre et accourir son patron
tte nue et l'air singulirement proccup. Force fut donc au
clerc de descendre du perron pour rpondre  l'appel du notaire,
auprs duquel il se rendit de fort mauvaise grce.

-- Mais, monsieur, dit Me Dumesnil, voil une heure que je crie 
tue-tte.

-- Monsieur... je n'entendais pas, fit M. Piston.

-- Il faut alors que vous soyez sourd... Avez-vous de l'argent sur
vous?

-- Oui, monsieur, rpondit le clerc, assez surpris.

-- Eh bien, vous allez  l'instant courir au plus voisin bureau de
timbre me chercher trois ou quatre grandes feuilles de papier
timbr pour faire un acte... Courez... c'est trs press.

-- Oui, monsieur, dit le clerc, en jetant un regard de regret
dsespr sur la porte de la maison mure.

-- Mais dpchez-vous donc! monsieur Piston, reprit le notaire.

-- Monsieur, c'est que j'ignore o je trouverai du papier timbr.

-- Voici le gardien, reprit Me Dumesnil, il pourra sans doute vous
le dire.

En effet, Samuel revenait, aprs avoir conduit les maons jusqu'
la porte de la rue.

-- Monsieur, lui dit le notaire, voulez-vous m'enseigner o l'on
pourrait trouver du papier timbr?

-- Ici prs, monsieur, rpondit Samuel, chez le dbitant de tabac
de la rue Vieille-du-Temple, numro 17.

-- Vous entendez, monsieur Piston? dit le notaire  son clerc;
vous en trouverez chez le dbitant de tabac rue Vieille-du-Temple,
numro 17. Courez vite, car il faut que cet acte soit dress 
l'instant mme et avant l'ouverture du testament; le temps presse.

-- C'est bien, monsieur... je vais me dpcher, rpondit le clerc
avec dpit. Et il suivit son patron, qui regagna en hte la
chambre o il avait laiss Rodin, Gabriel et le pre d'Aigrigny.

Pendant ce temps Samuel, gravissant les degrs du perron, tait
arriv devant la porte, rcemment dgage de la pierre, du fer et
du plomb qui l'obstruaient. Ce fut avec une motion profonde que
le vieillard, aprs avoir cherch dans son trousseau de clefs
celle dont il avait besoin, l'introduisit dans la serrure et fit
rouler la porte sur ses gonds.

Aussitt il se sentit frapp au visage par une bouffe d'air
humide et froid, comme celui qui s'exhale d'une cave brusquement
ouverte. La porte soigneusement referme en dedans et  double
tour, le juif s'avana dans le vestibule, clair par une sorte de
trfle vitr mnag au-dessus du cintre de la porte: les carreaux
avaient  la longue perdu leur transparence et ressemblaient  du
verre dpoli. Ce vestibule, dall de losanges de marbre
alternativement blanc et noir, tait vaste, sonore, et formait la
cage d'un grand escalier conduisant au premier tage. Les
murailles, de pierre lisse et unie, n'offraient pas la moindre
apparence de dgradation ou d'humidit; la rampe de fer forg ne
prsentait pas la moindre trace de rouille; elle tait soude, au-
dessus de la premire marche,  un ft de colonne en granite gris,
qui soutenait une statue de marbre noir reprsentant un ngre
portant une torchre. L'aspect de cette figure tait trange, les
prunelles de ses yeux taient de marbre blanc.

Le bruit de la marche pesante du juif rsonnait sous la haute
coupole de ce vestibule; le petit-fils d'Isaac Samuel prouva un
sentiment mlancolique en songeant que les pas de son aeul
avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont
il avait ferm les portes cent cinquante ans auparavant: car l'ami
fidle en faveur duquel M. de Rennepont avait fait une vente
simule de cette maison s'tait plus tard dessaisi de cet immeuble
pour le mettre sous le nom du grand-pre de Samuel, qui l'avait
ainsi transmis  ses descendants, comme s'il se ft agi de son
hritage.

 ces penses, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le
souvenir de la lumire vue le matin  travers les sept ouvertures
de la chape de plomb du belvdre; aussi, malgr la fermet de son
caractre, le vieillard ne put s'empcher de tressaillir lorsque,
aprs avoir pris une seconde clef  son trousseau, clef sur
laquelle on lisait: _clef du salon rouge, _il ouvrit une grande
porte  deux battants, conduisant aux appartements intrieurs. La
fentre qui, seule de toutes celles de la maison, avait t
ouverte, clairait cette vaste pice, tendue de damas dont la
teinte pourpre fonc n'avait pas subi la moindre altration; un
pais tapis de Turquie couvrait le plancher; de grands fauteuils
de bois dor dans le style svre du sicle de Louis XIV taient
symtriquement rangs le long des murs; une seconde porte, donnant
dans une autre pice, faisait face  la porte d'entre; leur
boiserie ainsi que la corniche qui encadrait le plafond tait
blanche, rehausse de filets et de moulures d'or bruni. De chaque
ct de cette porte taient placs deux grands meubles de Boulle
incrusts de cuivre et d'tain, supportant des garnitures de vase
de Cladon; la fentre, drape de lourds rideaux de damas 
crpines surmontes d'une pente dcoupe dont chaque dent se
terminait par un gland de soie, faisait face  la chemine de
marbre bleu-turquin orn de baguettes de cuivre cisel. De riches
candlabres et une pendule du mme style que l'ameublement se
refltaient dans une glace de Venise  biseaux. Une grande table
ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi, tait place au
centre de ce salon.

En s'approchant de cette table, Samuel vit un morceau de vlin
blanc, portant ces mots:

_Dans cette salle sera ouvert mon testament... les autres
appartements demeureront clos jusques aprs la lecture de mes
dernires volonts._

M. DE R.

-- Oui, dit le juif en contemplant avec motion ces lignes traces
depuis si longtemps, cette recommandation est aussi celle qui
m'avait t transmise par mon pre, car il parat que les autres
pices de cette maison sont remplies d'objets auxquels
M. de Rennepont attachait un grand prix, non pour leur valeur,
mais pour leur origine, et que la _salle de deuil _est une salle
trange et mystrieuse. Mais, ajouta Samuel en tirant de la poche
de sa houppelande un registre recouvert en chagrin noir, garni
d'un fermoir de cuivre  serrure, dont il retira la clef aprs
l'avoir pose sur la table, voici l'tat des valeurs en caisse, il
m'a t ordonn de l'apporter ici avant l'arrive des hritiers.

Le plus profond silence rgnait dans ce salon au moment o Samuel
venait de placer le registre sur la table. Tout  coup la chose du
monde  la fois la plus naturelle, et cependant la plus
effrayante, le tira de sa rverie. Dans la pice voisine il
entendit un timbre clair, argentin, sonner lentement dix heures...

Et en effet il tait dix heures.

Samuel avait trop de bon sens pour croire au _mouvement perptuel,
_c'est--dire  une horloge marchant depuis cent cinquante ans.
Aussi se demanda-t-il avec autant de surprise que d'effroi comment
cette pendule ne s'tait pas arrte depuis tant d'annes, et
comment surtout elle marquait si prcisment l'heure prsente.
Agit d'une curiosit inquite, le vieillard fut sur le point
d'entrer dans cette chambre; mais, se rappelant les
recommandations expresses de son pre, recommandations ritres
par les quelques lignes de M. Rennepont qu'il venait de lire, il
s'arrta auprs de la porte et prta l'oreille avec la plus
extrme attention. Il n'entendit rien, absolument rien, que
l'expirante vibration du timbre. Aprs avoir longtemps rflchi 
ce fait trange, Samuel, le rapprochant du fait non moins
extraordinaire de cette clart aperue le matin  travers les
ouvertures du belvdre, conclut qu'il devait y avoir un certain
rapport entre ces deux incidents.

Si le vieillard ne pouvait pntrer la vritable cause de ces
apparences tonnantes, il s'expliquait du moins ce qu'il lui tait
donn de voir en songeant aux communications souterraines qui,
selon la tradition, existaient entre les caves de la maison et des
endroits trs loigns: des personnes mystrieuses et inconnues
avaient pu ainsi s'introduire deux ou trois fois par sicle dans
l'intrieur de cette demeure. Absorb par ces penses, Samuel se
rapprochait de la chemine, qui, nous l'avons dit, se trouvait
absolument en face de la fentre. Un vif rayon de soleil perant
les nuages vint resplendir sur deux grands portraits placs de
chaque ct de la chemine, que le juif n'avait pas encore
remarqus, et qui, peints en pied et de grandeur naturelle,
reprsentaient, l'un une femme, l'autre un homme.

 la couleur  la fois sobre et puissante de cette peinture,  sa
touche large et vigoureuse, on reconnaissait facilement une oeuvre
magistrale. On aurait d'ailleurs difficilement trouv des modles
plus capables d'inspirer un grand peintre.

La femme paraissait ge de vingt-cinq  trente ans; une
magnifique chevelure brune  reflets dors couronnait son front
blanc, noble et lev; sa coiffure, loin de rappeler celle que
Mme de Svign avait mise  la mode durant le sicle de Louis XIV,
rappelait, au contraire, ces coiffures si remarquables de quelques
portraits de Vronse, composes de larges bandeaux onduls
encadrant les joues et surmonts d'une natte tresse en couronne
derrire la tte; les sourcils, trs dlis, surmontaient de
grands yeux d'un bleu de saphir tincelant; leur regard,  la fois
fier et triste, avait quelque chose de fatal; le nez, trs fin, se
terminait par des narines lgrement dilates; un demi-sourire
presque douloureux contractait lgrement la bouche; l'ovale de la
figure tait allong; le teint, d'un blanc mat, se nuanait 
peine vers les joues d'un rose lger; l'attache du cou, le port de
la tte, annonaient un rare mlange de grce et de dignit
native: une sorte de tunique ou de robe d'toffe noire et lustre,
faite, ainsi qu'on dit,  la Vierge, montait jusqu' la naissance
des paules, et, aprs avoir dessin une taille svelte et leve,
tombait jusque sur les pieds entirement cachs par les plis un
peu tranants de ce vtement. L'attitude de cette femme tait
remplie de noblesse et de simplicit. La tte se dtachait
lumineuse et blanche sur un ciel d'un gris sombre, marbr 
l'horizon de quelques nuages pourprs sur lesquels se dessinait la
cime bleutre de collines lointaines et noyes d'ombre. La
disposition du tableau ainsi que les tons chauds et solides des
premiers plans, qui tranchaient sans aucune transition avec ces
fonds reculs, laissaient facilement deviner que cette femme tait
place sur une hauteur d'o elle dominait tout l'horizon. La
physionomie de cette femme tait profondment pensive et accable.
Il y avait surtout dans son regard  demi lev vers le ciel une
expression de douleur suppliante et rsigne que l'on aurait crue
impossible  rendre.

Au ct gauche de la chemine on voyait l'autre portrait, aussi
vigoureusement peint. Il reprsentait un homme de trente  trente-
cinq ans, de haute taille. Un vaste manteau brun dont il tait
noblement drap laissait voir une sorte de pourpoint noir,
boutonn jusqu'au cou, et sur lequel se rabattait un col blanc
carr. La tte, belle et d'un grand caractre, tait remarquable
par des lignes puissantes et svres qui pourtant n'excluaient pas
une admirable expression de souffrance, de rsignation et surtout
d'ineffable bont; les cheveux, ainsi que la barbe et les
sourcils, taient noirs; mais ceux-ci, par un caprice bizarre de
la nature, au lieu d'tre spars et de s'arrondir autour de
chaque arcade sourcilire, s'tendaient d'une tempe  l'autre
comme un seul arc, et semblaient rayer le front de cet homme d'une
marque noire. Le fond du tableau reprsentait aussi un ciel
orageux; mais au-del de quelques rochers on voyait la mer, qui
semblait  l'horizon se confondre avec les sombres nues.

Le soleil, en frappant en plein sur ces deux remarquables figures,
qu'il semblait impossible d'oublier ds qu'on les avait vues,
augmentait encore leur clat.

Samuel, sortant de sa rverie et jetant par hasard les yeux sur
ces portraits, en fut frapp: ils paraissaient vivants.

-- Quelles nobles et belles figures! s'cria-t-il en s'approchant
plus prs pour les mieux examiner. Quels sont ces portails? Ce ne
sont pas ceux de la famille de Rennepont, car, selon ce que mon
pre m'a appris, ils sont tous dans la salle de deuil... Hlas!
ajouta le vieillard,  la grande tristesse dont leurs traits sont
empreints, eux aussi, ce me semble, pourraient figurer dans la
salle de deuil.

Puis, aprs un moment de silence, Samuel reprit:

-- Songeons  tout prparer pour cette assemble solennelle... car
dix heures ont sonn.

Ce disant, Samuel disposa les fauteuils de bois dor autour de la
table ronde; puis il reprit d'un air pensif:

-- L'heure s'avance, et des descendants du bienfaiteur de mon
grand-pre il n'y a encore ici que ce jeune prtre, d'une figure
anglique... Serait-il donc le seul reprsentant de la famille
Rennepont?... Il est prtre... cette famille s'teindrait donc en
lui? Enfin voici le moment o je dois ouvrir cette porte pour la
lecture du testament... Bethsabe va conduire ici le notaire... On
frappe... c'est elle...

Et Samuel, aprs avoir jet un dernier regard sur la porte de la
chambre o dix heures avaient sonn, se dirigea en hte vers la
porte du vestibule, derrire laquelle on entendait parler.

La clef tourna deux fois dans la serrure, et il ouvrit les deux
battants de la porte.  son grand chagrin, il ne vit sur le perron
que Gabriel, ayant Rodin  sa gauche et le pre d'Aigrigny  sa
droite. Le notaire et Bethsabe, qui avait servi de guide, se
tenaient derrire le groupe principal.

Samuel ne put retenir un soupir, et dit en s'inclinant sur le
seuil de la porte:

-- Messieurs... tout est prt... vous pouvez entrer...



VII. Le testament.

Lorsque Gabriel, Rodin et le pre d'Aigrigny entrrent dans le
salon rouge, ils paraissaient tous diffremment affects.

Gabriel, ple et triste, prouvait une impatience pnible; il
avait hte de sortir de cette maison, et se sentait dbarrass
d'un grand poids depuis que, par un acte entour de toutes les
garanties lgales, et pass par devant Me Dumesnil, le notaire de
la succession, il venait de se dsister de tous ses droits en
faveur du pre d'Aigrigny. Jusqu'alors il n'tait pas venu  la
pense du jeune prtre qu'en lui donnant les soins qu'il
rmunrait si gnreusement, et en forant sa vocation par un
mensonge sacrilge, le pre d'Aigrigny avait eu pour but d'assurer
le bon succs d'une tnbreuse intrigue. Gabriel, en agissant
ainsi qu'il faisait, ne cdait pas, selon lui,  un sentiment de
dlicatesse exagre. Il avait fait librement cette donation
plusieurs annes auparavant. Il et regard comme une indignit de
la rtracter. Il avait t dj assez cruel d'tre souponn de
lchet... pour rien au monde il n'et voulu encourir le moindre
reproche de cupidit. Il fallait que le missionnaire ft dou
d'une bien rare et bien excellente nature pour que cette fleur de
scrupuleuse probit n'et pas t fltrie par l'influence dltre
et dmoralisante de son ducation; mais heureusement, de mme que
le froid prserve quelquefois de la corruption, l'atmosphre
glace o s'tait passe une partie de son enfance et de sa
jeunesse avait engourdi, mais non vici, ses gnreuses qualits,
bientt ranimes par le contact vivifiant et chaud de l'air de la
libert.

Le pre d'Aigrigny, beaucoup plus ple et plus mu que Gabriel,
avait tch d'expliquer et d'excuser ses angoisses, en les
attribuant au chagrin que lui causait la rupture de son cher fils
avec la compagnie de Jsus.

Rodin, calme et parfaitement matre de soi, voyait avec un secret
courroux la vive motion du pre d'Aigrigny, qui aurait pu
inspirer d'tranges soupons  un homme moins confiant que
Gabriel; pourtant, malgr cet apparent sang-froid, le _socius
_tait encore plus que son suprieur ardemment impatient de la
russite de cette importante affaire.

Samuel paraissait atterr... aucun autre hritier que Gabriel ne
se prsentait... Sans doute le vieillard ressentait une vive
sympathie pour ce jeune homme; mais ce jeune homme tait prtre;
avec lui s'teindrait le nom de la famille Rennepont, et cette
immense fortune, si laborieusement accumule, ne serait pas sans
doute rpartie ou employe ainsi que l'aurait dsir le testateur.

Les diffrents acteurs de cette scne se tenaient debout autour de
la table ronde.

Au moment o, sur l'invitation du notaire, ils allaient s'asseoir,
Samuel dit, en lui montrant le registre de chagrin noir:

-- Monsieur, il m'a t ordonn de dposer ici ce registre; il est
ferm; je vous en remettrai la clef aussitt aprs la lecture du
testament.

-- Cette mesure est en effet consigne dans la note qui accompagne
le testament que voici, dit Me Dumesnil, lorsqu'il fut dpos, en
1682, chez matre Thomas Le Semelier, conseiller du roi, notaire
au Chtelet de Paris, demeurant alors place Royale, n 13.

Ce disant, Me Dumesnil sortit d'un portefeuille de maroquin rouge
une large enveloppe de parchemin jauni par les annes;  cette
enveloppe tait annexe par un fil de soie une note aussi sur
vlin.

-- Messieurs, dit le notaire, si vous voulez vous donner la peine
de vous asseoir, je vais lire la note ci-jointe qui rgle les
formalits  remplir pour l'ouverture du testament.

Le notaire, Rodin, le pre d'Aigrigny et Gabriel s'assirent. Le
jeune prtre, tournant le dos  la chemine, ne pouvait apercevoir
les deux portraits.

Samuel, malgr l'invitation du notaire, resta debout derrire le
fauteuil de ce dernier, qui lut ce qui suit:

Le 13 fvrier 1832, mon testament sera port rue Saint-Franois,
numro 3.

 dix heures prcises la porte du salon rouge, situ au rez-de-
chausse, sera ouverte  mes hritiers, qui, sans doute arrivs
depuis longtemps  Paris, dans l'attente de ce jour, auront eu le
loisir ncessaire pour faire valider leurs preuves de filiation.

Ds qu'ils seront runis, on lira mon testament, et au dernier
coup de midi, la succession sera close et ferme au profit de ceux
qui, selon ma recommandation perptue, je l'espre, par
tradition, pendant un sicle et demi dans ma famille,  partir de
ce jour, se seront prsents en personne et non par fonds de
pouvoir, le 13 fvrier, avant midi, rue Saint-Franois.

Aprs avoir lu ces lignes d'une voix sonore, le notaire s'arrta
un instant, et reprit d'une voix solennelle:

-- M. Gabriel-Franois-Marie de Rennepont, prtre, ayant justifi,
par actes notaris, de sa filiation paternelle et de sa qualit
d'arrire-cousin du testateur, et tant jusqu' cette heure le
seul des descendants de la famille de Rennepont qui se soit
prsent ici, j'ouvre le testament en sa prsence, ainsi qu'il a
t prescrit.

Ce disant, le notaire retira de son enveloppe le testament
pralablement ouvert par le prsident du tribunal avec les
formalits voulues par la loi.

Le pre d'Aigrigny se pencha et s'accouda sur la table, ne pouvant
retenir un soupir haletant. Gabriel se prparait  couter avec
plus de curiosit que d'intrt.

Rodin s'tait assis  quelque distance de la table, tenant entre
ses genoux son vieux chapeau, au fond duquel,  demi cache dans
les plis d'un sordide mouchoir de cotonnade  carreaux bleus, il
avait plac sa montre... Toute l'attention du _socius _tait alors
partage entre le moindre bruit qu'il entendait au dehors et la
lente volution des aiguilles de sa montre, dont son petit oeil
irrit semblait hter la marche, tant tait grande son impatience
de voir arriver l'heure du midi.

Le notaire, dployant la feuille de vlin, lut ce qui suit au
milieu d'une profonde attention:

Hameau de Villetaneuse, le 13 fvrier 1682.

Je vais chapper par la mort  la honte des galres, o les
implacables ennemis de ma famille m'ont fait condamner comme
relaps.

Et puis... la vie m'est trop amre depuis que mon fils est mort
victime d'un crime mystrieux... Mort  dix-neuf ans... pauvre
Henri... Ses meurtriers sont inconnus... non... pas inconnus... si
j'en crois mes pressentiments...

Pour conserver mes biens  cet enfant, j'avais feint d'abjurer le
protestantisme... Tant que cet tre si aim a vcu, j'ai
scrupuleusement observ les apparences catholiques... Cette
fourberie me rvoltait, mais il s'agissait de mon fils... Quand on
me l'a eu tu... cette contrainte m'a t insupportable... J'tais
pi; j'ai t accus et condamn comme relaps... mes biens ont
t confisqus, j'ai t condamn aux galres.

Terrible temps que ce temps-ci!

Misre et servitude! despotisme sanglant et intolrance
religieuse... Ah! il est doux de quitter la vie... Ne plus voir
tant de maux, tant de douleurs... quel repos!... Et dans quelques
heures... je goterai ce repos... Je vais mourir, songeons  ceux
des miens qui vivent, ou plutt qui vivront... peut-tre dans des
temps meilleurs...

Une somme de cinquante mille cus, dpt confi  un ami, me
reste de tant de biens. Je n'ai plus de fils... mais j'ai de
nombreux parents exils en Europe.

Cette somme de cinquante mille cus, partage entre tous les
miens, et t de peu de ressource pour eux... J'en ai dispos
autrement. Et cela d'aprs les sages conseils d'un homme... que je
vnre comme la parfaite image de Dieu sur la terre... car son
intelligence, sa sagesse et sa bont sont presque divines. Deux
fois dans ma vie j'ai vu cet homme, et dans des circonstances bien
funestes... deux fois je lui ai d mon salut... une fois le salut
de l'me, une fois le salut du corps.

Hlas! peut-tre il et sauv mon pauvre enfant; mais il est
arriv trop tard... trop tard...

Avant de me quitter, il a voulu me dtourner de mourir... car il
savait tout; mais sa voix a t impuissante: j'prouvais trop de
douleur, trop de regrets, trop de dcouragement. Chose trange!...
Quand il a t convaincu de ma rsolution de terminer violemment
mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est chapp et m'a
fait croire qu'il enviait mon sort... ma mort!... Est-il donc
condamn  vivre, lui?...

Oui... il s'y est sans doute condamn lui-mme afin d'tre utile
et secourable  l'humanit... et pourtant la vie lui pse; car je
lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue
dsespre que je n'ai pas oublie: Oh! la vie... la vie... qui
m'en dlivrera?...

Elle lui est donc bien  charge? Il est parti; ses dernires
paroles m'ont fait envisager la mort avec srnit...

Grce  lui ma mort ne sera pas strile... Grce  lui, ces
lignes crites  ce moment par un homme qui, dans quelques heures,
aura cess de vivre, enfanteront peut-tre de grandes choses dans
un sicle et demi; oh! oui, de grandes et nobles choses... si mes
volonts sont pieusement coutes par mes descendants, car c'est 
ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils
comprennent et apprcient mieux le dernier voeu que je fais... et
que je les supplie d'exaucer, eux... qui sont encore dans le nant
o je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les perscuteurs de
ma famille, afin de pouvoir venger leur anctre, mais par une
noble vengeance.

Mon grand-pre tait catholique; entran moins par son zle
religieux que par de perfides conseils, il s'est affili, quoique
laque,  une socit dont la puissance a toujours t terrible et
mystrieuse...  la socit de Jsus.

 ces mots du testament le pre d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se
regardrent presque involontairement. Le notaire, ne s'tant pas
aperu de ce mouvement, continuait toujours:

Au bout de quelques annes, pendant lesquelles il n'avait cess
de professer pour cette socit le dvouement le plus absolu, il
fut soudainement clair par des rvlations pouvantables sur le
but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre...

C'tait en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV.

Mon aeul, effray du secret dont il se trouvait dpositaire
malgr lui, et dont la signification se complta plus tard par la
mort du meilleur des rois; mon aeul, non seulement rompit avec la
socit de Jsus, mais comme si le catholicisme tout entier lui
et paru solidaire des crimes de cette socit, il abandonna la
religion romaine, o il avait jusqu'alors vcu, et se fit
protestant.

Des preuves irrfragables attestant la connivence de deux membres
de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouve lors
du crime de Jean Chtel le rgicide, se trouvaient entre les mains
de mon aeul. Telle fut la cause premire de la haine acharne de
cette socit contre notre famille. Grce  Dieu, ces papiers ont
t mis en sret; mon pre me les a transmis, et si mes dernires
volonts sont excutes, on trouvera mes papiers, marqus A. M. C.
D. G., dans le coffret d'bne de la salle de deuil de la rue
Saint-Franois. Mon pre fut aussi en butte  de sourdes
perscutions; sa ruine, sa mort, peut-tre, en eussent t la
suite, sans l'intervention d'une femme anglique, pour laquelle il
a conserv un culte religieux.

Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'annes,
ainsi que celui de l'homme auquel j'ai vou une vnration
profonde, ont t peints par moi de souvenir, et sont placs dans
le salon rouge de la rue Saint-Franois. Tous deux seront, je
l'espre, pour les descendants de ma famille, l'objet d'un culte
reconnaissant.

Depuis quelques moments, Gabriel tait devenu de plus en plus
attentif  la lecture de ce testament; il songeait que, par une
bizarre concidence, un de ses aeux avait, deux sicles
auparavant, rompu avec la socit de Jsus, comme il venait de
rompre lui-mme depuis une heure... et que cette rupture, datant
de deux sicles, datait aussi l'espce de haine dont la compagnie
de Jsus avait toujours poursuivi sa famille... Le jeune prtre
trouvait non moins trange que cet hritage  lui transmis aprs
un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la
socit de Jsus, retournt par l'abandon volontaire qu'il venait
de faire, lui Gabriel,  cette mme socit...

Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits,
Gabriel, qui, ainsi que le pre d'Aigrigny, tournait le dos  ces
toiles, fit un mouvement pour les voir...

 peine le missionnaire eut-il jet les yeux sur le portrait de la
femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi.

Le notaire interrompit aussitt la lecture du testament en
regardant le jeune prtre avec inquitude.



VIII. Le dernier coup de midi.

Au cri pouss par Gabriel, le notaire avait interrompu la lecture
du testament, et le pre d'Aigrigny s'tait rapproch vivement du
jeune prtre.

Celui-ci, debout et tremblant, regardait le portrait de femme avec
une stupeur croissante. Bientt il dit  voix basse et comme se
parlant  lui-mme:

-- Est-il possible, mon Dieu! que le hasard produise de pareilles
ressemblances!... Ces yeux...  la fois si fiers et si tristes...
ce sont les siens... et ce front... et cette pleur!... oui, ce
sont ses traits!... tous ses traits!

-- Mon cher fils, qu'avez-vous? dit le pre d'Aigrigny, aussi
tonn que Samuel et que le notaire.

-- Il y a huit mois, reprit le missionnaire d'une voix
profondment mue, sans quitter le tableau des yeux, j'tais au
pouvoir des Indiens... au milieu des montagnes Rocheuses... On
m'avait mis en croix, on commenait  me scalper... j'allais
mourir... lorsque la divine Providence m'envoya un secours
inattendu... Oui... c'est cette femme qui m'a sauv...

-- Cette femme!... s'crirent  la fois Samuel, le pre
d'Aigrigny et le notaire.

Rodin seul paraissait compltement tranger  l'pisode du
portrait; le visage contract par une impatience courrouce, il se
rongeait les ongles  vif en contemplant avec angoisse la lente
marche des aiguilles de sa montre.

-- Comment! cette femme vous a sauv la vie? reprit le pre
d'Aigrigny.

-- Oui, c'est cette femme, reprit Gabriel d'une voix plus basse et
presque effraye; cette femme... ou plutt une femme qui lui
ressemblait tellement, que si ce tableau n'tait pas ici depuis un
sicle et demi je croirais qu'il a t peint d'aprs elle... car
je ne puis m'expliquer comment une ressemblance si frappante peut
tre l'effet d'un hasard... Enfin, ajouta-t-il au bout d'un moment
de silence, en poussant un profond soupir, les mystres de la
nature... et la volont de Dieu sont impntrables.

Et Gabriel retomba accabl sur son fauteuil, au milieu d'un
profond silence, que le pre d'Aigrigny rompit bientt en disant:

-- C'est un fait de ressemblance extraordinaire, et rien de
plus... mon cher fils... seulement, la gratitude bien naturelle
que vous avez pour votre libratrice donne  ce jeu bizarre de la
nature un grand intrt pour vous.

Rodin, dvor d'impatience, dit au notaire,  ct duquel il se
trouvait:

-- Il me semble, monsieur, que tout ce petit roman est assez
tranger au testament.

-- Vous avez raison, reprit le notaire en se rasseyant; mais ce
fait est si extraordinaire, si romanesque, ainsi que vous le
dites, que l'on ne peut s'empcher de partager le profond
tonnement de monsieur...

Et il montra Gabriel qui, accoud sur un des bras du fauteuil,
appuyait son front sur sa main et semblait compltement absorb.
Le notaire continua de la sorte la lecture du testament:

Telles ont t les perscutions auxquelles ma famille a t en
butte de la part de la socit de Jsus. Cette socit possde, 
cette heure, mes biens par la confiscation. Je vais mourir...
Puisse sa haine s'teindre dans ma mort et pargner ma race!... ma
race, dont le sort est ma seule, ma dernire pense  ce moment
solennel.

Ce matin, j'ai mand ici un homme d'une probit depuis longtemps
prouve, Isaac Samuel. Il me doit la vie, et chaque jour je me
suis applaudi d'avoir pu conserver au monde une si honnte, une si
excellente crature. Avant la confiscation de mes biens, Isaac
Samuel les avait toujours administrs avec autant d'intelligence
que de probit. Je lui ai confi les cinquante mille cus qu'un
fidle dpositaire m'avait rendus. Isaac Samuel et aprs lui ses
descendants, auxquels il lguera ce devoir de reconnaissance, se
chargent de faire valoir et d'accumuler cette somme jusqu'
l'expiration de la cent cinquantime anne  dater de ce jour.
Cette somme ainsi accumule peut devenir norme, constituer une
fortune de roi... si les vnements ne sont pas contraires  sa
gestion...

Puissent mes voeux tre couts de mes descendants sur le partage
et sur l'emploi de cette somme immense!

Il arrive fatalement en un sicle et demi tant de changements,
tant de variations, tant de bouleversements de fortune parmi les
gnrations successives d'une famille, que, probablement, dans
cent cinquante ans, mes descendants se trouveront appartenir aux
diffrentes classes de la socit, et reprsenteront ainsi les
divers lments sociaux de leur temps. Peut-tre se rencontrera-t-
il parmi eux des hommes dous d'une grande intelligence, ou d'un
grand courage, ou d'une grande vertu; peut-tre des savants, des
noms illustres dans la guerre ou dans les arts; peut-tre aussi
d'obscurs artisans, de modestes bourgeois; peut-tre aussi, hlas!
de grands coupables...

Quoi qu'il advienne, mon voeu le plus ardent, le plus cher, c'est
que mes descendants se rapprochent et reconstituent ma famille par
une troite, une sincre union, en mettant parmi eux en pratique
ces mots divins du Christ: _Aimez-vous les uns les autres. _Cette
union serait d'un salutaire exemple... car il me semble que de
_l'union, _que de l'association des hommes entre eux, doit surgir
le bonheur futur de l'humanit.

La compagnie qui a depuis si longtemps perscut ma famille est
un des plus clatants exemples de la toute-puissance de
l'association, mme applique au mal. Il y a quelque chose de si
fcond, de si divin dans ce principe, qu'il force quelquefois au
bien les associations les plus mauvaises, les plus dangereuses.
Ainsi les missions ont jet de rares, mais de pures, de gnreuses
clarts sur cette tnbreuse compagnie de Jsus... cependant
fonde dans le but dtestable et impie d'anantir, par une
ducation homicide, toute volont, toute pense, toute libert,
toute intelligence chez les peuples, afin de les livrer
tremblants, superstitieux, abrutis et dsarms au despotisme des
rois, que la compagnie se rservait de dominer  son tour par ses
confesseurs...

 ce passage du testament, il y eut un nouveau et trange regard
chang entre Gabriel et le pre d'Aigrigny. Le notaire continua:

Si une association perverse, fonde sur la dgradation humaine,
sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la maldiction
des peuples, a travers les sicles et souvent domin le monde par
la terreur... que serait-ce d'une association qui, procdant de la
fraternit, de l'amour vanglique, aurait pour but d'affranchir
l'homme et la femme de tout dgradant servage; de convier au
bonheur d'ici-bas ceux qui n'ont connu de la vie que des douleurs
et la misre; de glorifier et d'enrichir le travail nourricier;
d'clairer ceux que l'ignorance dprave; de favoriser la libre
expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse
infinie, dans son inpuisable bont, a dparties  l'homme comme
autant de leviers puissants; de sanctifier tout ce qui vient de
Dieu... l'amour comme la maternit, la force comme l'intelligence,
la beaut comme le gnie; de rendre enfin les hommes vritablement
religieux et profondment reconnaissants envers le Crateur, en
leur donnant l'intelligence des splendeurs de la nature et de leur
part mrite des trsors dont il nous comble?

Oh! si le ciel veut que, dans un sicle et demi, les descendants
de ma famille, fidles aux dernires volonts d'un coeur ami de
l'humanit, se rapprochent ainsi dans une sainte communaut; si le
ciel veut que parmi eux se rencontrent des mes charitables et
passionnes de commisration pour ce qui souffre; des esprits
levs, amoureux de la libert; des coeurs loquents et
chaleureux; des caractres rsolus, des femmes runissant la
beaut, l'esprit et la bont, combien sera fconde et puissante
l'harmonieuse union de toutes ces ides, de toutes ces influences,
de toutes ces forces, de toutes ces attractions groupes autour de
cette fortune de roi qui, concentre par l'association et sagement
rgie, rendra praticables les plus admirables utopies!

Quel merveilleux foyer de penses fcondes, gnreuses! quels
rayonnements salutaires et vivifiants jailliraient incessamment de
ce centre de charit, d'mancipation et d'amour! Que de grandes
choses  tenter, que de magnifiques exemples  donner au monde par
la pratique! Quel divin apostolat! Enfin, quel irrsistible lan
pourrait imprimer  l'humanit tout entire une famille ainsi
groupe, disposant de tels moyens d'action! Et puis alors cette
association pour le bien serait capable de combattre la funeste
association dont je suis victime, et qui peut-tre dans un sicle
et demi n'aura rien perdu de son redoutable pouvoir. Alors, 
cette oeuvre de tnbres, de compression et de despotisme, qui
pse sur le monde chrtien, les miens pourraient opposer une
oeuvre de lumire, d'expansion et de libert. Le gnie du bien et
le gnie du mal seraient en prsence. La lutte commencerait, et
Dieu protgerait les justes...

Et pour que les immenses ressources pcuniaires qui auraient
donn tant de pouvoir  ma famille ne s'puisent pas, et se
renouvellent avec les annes, mes hritiers, coutant mes
volonts, devraient placer, selon les mmes conditions
d'accumulation, le double de la somme que j'ai place... Alors, un
sicle et demi aprs eux... quelle nouvelle source de puissance et
d'action pour leurs descendants!!! quelle perptuit dans le
bien!!!

On trouvera d'ailleurs, dans le grand meuble d'bne de la salle
de deuil, quelques ides pratiques au sujet de cette association.

Telles sont mes dernires volonts, ou plutt mes dernires
esprances... Si j'exige absolument que ceux de ma race se
trouvent _en personne _rue Saint-Franois le jour de l'ouverture
de ce testament, c'est afin que, runis  ce moment solennel, ils
se voient, se connaissent: peut-tre alors mes paroles les
frapperont; au lieu de vivre diviss, ils s'uniront; leurs
intrts mme y gagneront, et ma volont sera accomplie.

* * * *

En envoyant, il y a peu de jours,  ceux de ma famille que l'exil
a disperss en Europe, une mdaille o est grave la date de cette
convocation pour mes hritiers  un sicle et demi de ce jour,
j'ai d tenir secret son vritable motif, disant seulement que ma
descendance avait un grand intrt  se trouver  ce rendez-vous.

J'ai agi ainsi parce que je connais la ruse et la persistance de
la compagnie dont je suis victime; si elle avait pu savoir qu'
cette poque mes descendants auraient  se partager des sommes
immenses, de grandes fourberies, de grands dangers peut-tre
auraient menac ma famille, car de sinistres recommandations se
seraient transmises de sicle en sicle dans la socit de Jsus.
Puisse cette prcaution tre efficace! Puisse mon voeu exprim sur
les mdailles avoir t fidlement transmis de gnration en
gnration!

Si je fixe le jour et l'heure fatale o ma succession sera
irrvocablement ferme en faveur de ceux de mes descendants qui se
seront prsents rue Saint-Franois le 13 fvrier 1832, avant
midi, c'est qu'il faut un terme  tout dlai, et que mes hritiers
auront t suffisamment prvenus depuis bien des annes de ne pas
manquer  ce rendez-vous.

Aprs la lecture de mon testament, la personne qui sera
dpositaire de l'accumulation des fonds fera connatre leur valeur
et leur chiffre, afin qu'au dernier coup de midi ces sommes soient
acquises et partages aux hritiers prsents. Alors les
appartements de la maison leur seront ouverts. Ils verront des
choses dignes de leur intrt, de leur piti, de leur respect...
dans la salle de deuil surtout...

Mon dsir est que cette maison ne soit pas vendue, qu'elle reste
ainsi meuble, et qu'elle serve de point de runion  mes
descendants, si, comme je l'espre, ils coutent ma dernire
prire.

Si, au contraire, ils se divisent; si, au lieu de s'unir pour
concourir  une des plus gnreuses entreprises qui aient jamais
signal un sicle, ils cdent  des passions gostes; s'ils
prfrent l'individualit strile  l'association fconde; si,
dans cette fortune immense, ils ne voient qu'une occasion de
dissipation frivole ou d'accumulation sordide... qu'ils soient
maudits par tous ceux qu'ils auraient pu aimer, secourir et
manciper... que cette maison soit dmolie et rase, que tous les
papiers dont Isaac Samuel aura laiss l'inventaire soient, ainsi
que les deux portraits du salon rouge, brls par le gardien de ma
demeure.

J'ai dit...

Maintenant, mon devoir est accompli... En tout ceci j'ai suivi
les conseils de l'homme que je vnre et que j'aime comme la
vritable image de Dieu sur la terre.

L'ami fidle qui m'a remis les cinquante mille cus, dbris de ma
fortune, sait seul l'emploi que j'en veux faire... je n'ai pu
refuser  son amiti si sre cette preuve de confiance; mais
aussi, j'ai d lui taire le nom d'Isaac Samuel... c'tait exposer
ce dernier et surtout ses descendants  de grands dangers. Tout 
l'heure, cet ami, qui ignore que ma rsolution de mourir va
recevoir son accomplissement, viendra ici, avec mon notaire; c'est
entre leurs mains que, aprs les formalits d'usage, je dposerai
ce testament cachet.

Telles sont mes dernires volonts. Je mets leur accomplissement
sous la sauvegarde de la Providence, Dieu ne peut que protger ces
voeux d'amour, de paix, d'union et de libert. Ce testament
_mystique__[28]_ ayant t fait librement par moi et entirement
crit de ma main, j'entends et veux qu'il soit scrupuleusement
excut dans son esprit et dans sa lettre.

Ce jourd'hui, 13 fvrier 1681, une heure de releve.

MARIUS DE RENNEPONT.

 mesure que le notaire avait poursuivi la lecture du testament,
Gabriel avait t successivement agit d'impressions pnibles et
diverses. D'abord, nous l'avons dit, il avait trouv trange que
la fatalit voult que cette fortune immense provenant d'une
victime de la compagnie revnt aux mains de cette compagnie, grce
 la donation qu'il venait de renouveler. Puis, son me charitable
et leve lui ayant fait aussitt comprendre quelle aurait pu tre
l'admirable porte de la gnreuse association de famille si
instamment recommande par Marius de Rennepont, il songeait avec
une profonde amertume que, par suite de sa renonciation et de
l'absence de tout autre hritier, cette grande pense tait
inexcutable, et que cette fortune, beaucoup plus considrable
qu'il ne l'avait cru, allait tomber aux mains d'une compagnie
perverse qui pouvait s'en servir comme d'un terrible moyen
d'action. Mais, il faut le dire, l'me de Gabriel tait si belle,
si pure, qu'il n'prouva pas le moindre regret personnel en
apprenant que les biens auxquels il avait renonc pouvaient tre
d'une grande valeur; il se plut mme, par un touchant contraste,
en dcouvrant qu'il avait failli tre si riche,  reporter sa
pense vers l'humble presbytre o il esprait aller bientt vivre
dans la pratique des plus saintes vertus vangliques.

Ces ides se heurtaient confusment dans son esprit. La vue du
portrait de femme, les rvlations sinistres contenues dans le
testament, la grandeur de vues qui s'tait manifeste dans les
dernires volonts de M. de Rennepont, tant d'incidents
extraordinaires jetaient Gabriel dans une sorte de stupeur tonne
o il tait encore plong lorsque Samuel dit au notaire, en lui
prsentant la clef du registre:

-- Vous trouverez, monsieur, dans ce registre, l'tat actuel des
sommes qui sont en ma possession par suite de la capitalisation et
accumulation des cent cinquante mille francs confis  mon grand-
pre par M. Marius de Rennepont.

-- Votre grand-pre!... s'cria le pre d'Aigrigny au comble de la
surprise; c'est donc votre famille qui a fait constamment valoir
cette somme?

-- Oui, monsieur, et ma femme va dans quelques instants apporter
ici le coffret qui renferme les valeurs.

-- Et  quel chiffre s'lvent ces valeurs? demanda Rodin de l'air
du monde le plus indiffrent.

_-- _Ainsi que M. le notaire peut s'en assurer par cet tat,
rpondit Samuel avec une simplicit parfaite, comme s'il se ft
seulement agi des cent cinquante mille francs primitifs, j'ai en
caisse, en valeurs ayant cours, la somme de deux cent douze
millions cent soixante...

-- Vous dites, monsieur? s'cria le pre d'Aigrigny sans laisser
Samuel achever, car l'appoint importait assez peu au rvrend
pre.

-- Oui, le chiffre? ajouta Rodin d'une voix palpitante, et pour la
premire fois peut-tre de sa vie il perdit son sang-froid, le
chiffre... le chiffre... le chiffre!

-- Je dis, monsieur, reprit le vieillard, que j'ai en caisse pour
deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs de
valeurs... soit nominatives, soit au porteur... ainsi que vous
allez vous en assurer, monsieur le notaire, car voici ma femme qui
les apporte.

En effet,  ce moment, Bethsabe entra, tenant entre ses bras la
cassette de bois de cdre o taient renfermes ces valeurs, la
posa sur la table, et sortit aprs avoir chang un regard
affectueux avec Samuel.

Lorsque celui-ci eut dclar l'norme chiffre de la somme en
question, un silence de stupeur accueillit ses paroles. Sauf
Samuel, tous les acteurs de cette scne se croyaient le jouet d'un
rve, le pre d'Aigrigny et Rodin comptaient sur quarante
millions... Cette somme, dj norme, tait plus que quintuple...
Gabriel, en entendant le notaire lire les passages du testament o
il tait question d'une fortune de roi, et ignorant les prodiges
de la capitalisation, avait valu cette fortune  trois ou quatre
millions... Aussi, le chiffre exorbitant qu'on venait de lui
rvler l'tourdissait... Et malgr son admirable dsintressement
et sa scrupuleuse loyaut, il prouvait une sorte d'blouissement,
de vertige, en songeant que ces biens immenses auraient pu lui
appartenir...  lui seul... Le notaire, presque aussi stupfait
que lui, examinait l'tat de la caisse de Samuel, et paraissait 
peine en croire ses yeux. Le juif, muet aussi, tait
douloureusement absorb en songeant qu'aucun autre hritier ne se
prsentait.

Au milieu de ce profond silence, la pendule place dans la chambre
voisine commena  sonner lentement midi!...

Samuel tressaillit... puis poussa un profond soupir... Quelques
secondes encore, et le dlai fatal serait expir.

Rodin, le pre d'Aigrigny, Gabriel et le notaire taient sous le
coup d'un saisissement si profond, qu'aucun d'eux ne remarqua
combien il tait trange d'entendre la sonnerie de cette
pendule...

-- Midi! s'cria Rodin; et, par un mouvement involontaire, il posa
brusquement ses deux mains sur la cassette, comme pour en prendre
possession.

-- Enfin!!! s'cria le pre d'Aigrigny avec une expression de
joie, de triomphe, d'enivrement, impossible  peindre.

Puis il ajouta en se jetant dans les bras de Gabriel, qu'il
embrassa avec exaltation:

-- Ah! mon cher fils... que de pauvres vont vous bnir!... Vous
tes un saint Vincent de Paul... Vous serez canonis... je vous le
jure...

-- Remercions d'abord la Providence, dit Rodin d'un ton grave et
mu, en tombant  genoux; remercions la Providence de ce qu'elle a
permis que tant de biens fussent employs  la plus grande gloire
du Seigneur.

Le pre d'Aigrigny, aprs avoir embrass Gabriel, le prit par la
main et lui dit:

-- Rodin a raison...  genoux, mon cher fils, et rendons grce 
la Providence.

Ce disant, le pre d'Aigrigny s'agenouilla et entrana Gabriel,
qui, tourdi, confondu, n'ayant plus la tte  lui, tant les
vnements se prcipitaient, s'agenouilla machinalement.

Le dernier coup de midi sonna. Tous se relevrent. Alors le
notaire dit d'une voix lgrement altre, car il y avait quelque
chose d'extraordinaire et de solennel dans cette scne:

-- Aucun autre hritier de M. Marius de Rennepont ne s'tant
prsent avant midi, j'excute la volont du testateur en
dclarant au nom de la justice et de la loi, monsieur Franois-
Marie-Gabriel de Rennepont, ici prsent, seul et unique hritier,
et possesseur des biens meubles et immeubles et valeurs de toute
espce provenant de la succession du testateur; desquels biens le
sieur Gabriel de Rennepont, prtre, a fait librement et
volontairement don, par acte notari, au sieur Frdric-Emmanuel
de Bordeville, marquis d'Aigrigny, prtre, qui par le mme acte,
les a accepts, et s'en trouve ainsi lgitime possesseur, aux lieu
et place dudit Gabriel de Rennepont, par le fait de cette donation
entre vifs, grossoye par moi ce matin, et signe Gabriel de
Rennepont et Frdric d'Aigrigny, prtres.

 ce moment on entendit dans le jardin un grand bruit de voix.
Bethsabe entra prcipitamment, et dit  son mari d'une voix
altre:

-- Samuel... un soldat... il veut... Bethsabe n'en put dire
davantage.

 la porte du salon rouge apparut Dagobert. Le soldat tait d'une
pleur effrayante; il semblait presque dfaillant, portait son
bras gauche en charpe et s'appuyait sur Agricol.

 la vue de Dagobert, les flasques et blafardes paupires de Rodin
s'injectrent subitement comme si tout son sang et reflu vers
son cerveau. Puis le _socius _se prcipita sur la cassette avec un
mouvement de colre et de possession si froce, qu'on et dit
qu'il tait rsolu, en la couvrant de son corps,  la dfendre au
pril de sa vie.



IX. La donation entre vifs.

Le pre d'Aigrigny ne reconnaissait pas Dagobert, et n'avait
jamais vu Agricol; aussi ne se rendit-il pas d'abord compte de
l'espce d'effroi courrouc manifest par Rodin; mais le rvrend
pre comprit tout, lorsqu'il eut entendu Gabriel pousser un cri de
joie et qu'il le vit se jeter entre les bras du forgeron en
disant:

-- Toi... mon frre! et vous... mon second pre!... Ah! c'est Dieu
qui vous envoie...

Aprs avoir serr la main de Gabriel, Dagobert s'avana vers le
pre d'Aigrigny d'un pas rapide quoiqu'un peu chancelant.

Remarquant la physionomie menaante du soldat, le rvrend pre,
fort des droits acquis et se sentant aprs tout _chez lui _depuis
midi, recula d'un pas, et dit imprieusement au vtran:

-- Qui tes-vous, monsieur? que voulez-vous?

Au lieu de lui rpondre, le soldat fit encore quelques pas; puis,
s'arrtant et se mettant bien en face du pre d'Aigrigny, il le
contempla, pendant une seconde, avec un si effrayant mlange de
curiosit, de mpris, d'aversion et d'audace, que l'ex-colonel de
hussards, un moment interdit, baissa les yeux devant la figure
ple et devant le regard tincelant du vtran.

Le notaire et Samuel, frapps de surprise, restaient muets
spectateurs de cette scne, tandis qu'Agricol et Gabriel suivaient
avec anxit les moindres mouvements de Dagobert.

Quant  Rodin, il avait feint de s'appuyer sur la cassette, afin
de pouvoir toujours la couvrir de son corps.

Surmontant enfin l'embarras que lui causait le regard inflexible
du soldat, le pre d'Aigrigny redressa la tte et rpta:

-- Je vous demande, monsieur, qui vous tes et ce que vous voulez?

-- Vous ne me reconnaissez donc pas? dit Dagobert en se contenant
 peine.

-- Non, monsieur...

-- Au fait, reprit le soldat avec un profond ddain, vous baissiez
les yeux de honte lorsqu' Leipzig, o vous vous battiez avec les
Russes contre les Franais, le gnral Simon, cribl de blessures,
vous a rpondu,  vous, rengat, qui lui demandiez son pe: _Je
ne rends pas mon pe  un tratre; _et il s'est tran jusqu' un
grenadier russe,  qui il l'a rendue...  ct du gnral Simon,
il y avait un soldat aussi bless... ce soldat, c'tait moi...

-- Enfin, monsieur... que voulez-vous? dit le pre d'Aigrigny se
contenant  peine.

-- Je veux vous dmasquer, vous qui tes un prtre aussi infme,
aussi excr de tous, que Gabriel, que voil, est un prtre
admirable et bni de tous.

-- Monsieur!... s'cria le marquis devenu livide de colre et
d'motion.

-- Je vous dis que vous tes un infme! reprit le soldat avec plus
de force. Pour dpouiller les filles du marchal Simon, Gabriel et
Mlle de Cardoville, de leur hritage, vous vous tes servi des
moyens les plus affreux.

-- Que dites-vous? s'cria Gabriel, les filles du marchal
Simon?...

-- Sont tes parentes, mon brave enfant, ainsi que cette digne
demoiselle de Cardoville... la bienfaitrice d'Agricol; aussi... ce
prtre, et il montra le pre d'Aigrigny, a fait enfermer l'une
comme folle dans une maison de sant... et squestrer les
orphelines dans un couvent... Quant  toi, mon brave enfant, je
n'esprais pas te voir ici, croyant qu'on t'aurait empch, ainsi
que les autres, de t'y trouver ce matin; mais, Dieu merci, tu es
l... et j'arrive  temps: je ne suis pas venu plus tt  cause de
ma blessure. J'ai tant perdu de sang que j'ai eu toute la matine
des dfaillances.

-- En effet, s'cria Gabriel avec inquitude, je n'avais pas
remarqu votre bras en charpe... Cette blessure, quelle est-elle?

 un signe d'Agricol, Dagobert reprit:

-- Ce n'est rien... la suite d'une chute... Mais me voil... et
bien des infamies vont se dvoiler...

Il est impossible de peindre la curiosit, les angoisses, la
surprise ou les craintes des diffrents acteurs de cette scne en
entendant ces menaantes paroles de Dagobert.

Mais de tous, le plus atterr tait Gabriel. Son anglique figure
se bouleversait, ses genoux tremblaient. Foudroy par la
rvlation de Dagobert, apprenant ainsi l'existence d'autres
hritiers, pendant quelques minutes il ne put prononcer une
parole; enfin, il s'cria d'une voix dchirante:

-- Et c'est moi... mon Dieu... c'est moi... qui suis cause de la
spoliation de cette famille!

-- Toi, mon frre? s'cria Agricol.

-- N'a-t-on pas aussi voulu te dpouiller? ajouta Dagobert.

-- Le testament, reprit Gabriel avec une angoisse croissante,
portait que l'hritage appartiendrait  ceux des hritiers qui se
prsenteraient avant midi.

-- Et bien? dit Dagobert effray de l'motion du jeune prtre.

-- Midi a sonn, reprit celui-ci. Seul de la famille, j'tais ici
 prsent; comprenez-vous maintenant?... Le dlai est pass... Les
hritiers sont dpossds par moi!...

-- Par toi! dit Dagobert en balbutiant de joie; par toi, mon brave
enfant... tout est sauv alors!...

-- Oui, mais...

-- Tout est sauv! reprit Dagobert radieux en interrompant
Gabriel; tu partageras avec les autres... Je te connais.

-- Mais tous ces biens, je les ai abandonns d'une manire
irrvocable, s'cria Gabriel avec dsespoir.

-- Abandonns... ces biens!... dit Dagobert ptrifi; mais 
qui...  qui?

--  monsieur... dit Gabriel en dsignant le pre d'Aigrigny.

--  lui! rpta Dagobert ananti,  lui!... au rengat...
toujours le dmon de cette famille!

-- Mais, mon frre, s'cria Agricol, tu connaissais donc tes
droits  cet hritage?

-- Non, rpondit le jeune prtre avec accablement, non... je l'ai
seulement appris ce matin mme par le pre d'Aigrigny... Il avait
t, m'a-t-il dit, rcemment instruit de mes droits par des
papiers de famille autrefois trouvs sur moi et envoys par notre
mre  son confesseur.

Le forgeron parut frapp d'un trait de lumire, et s'cria:

-- Je comprends tout maintenant... on aura vu dans ces papiers que
tu pouvais tre riche un jour... alors on s'est intress  toi...
on t'a attir dans ce collge, nous ne pouvions jamais te voir...
et plus tard on a tromp ta vocation par d'indignes mensonges,
afin de t'obliger  te faire prtre et de t'amener ensuite  faire
cette donation... Ah! monsieur, reprit Agricol en se tournant vers
le pre d'Aigrigny avec indignation, mon pre a raison, une telle
machination est infme!...

Pendant cette scne, le rvrend pre et son _socius, _d'abord
effrays et branls dans leur audace, avaient peu  peu repris un
sang-froid parfait. Rodin, toujours accoud sur la cassette, avait
dit quelques mots  voix basse au pre d'Aigrigny. Aussi lorsque
Agricol, emport par l'indignation, avait reproch  ce dernier
ses machinations infmes, celui-ci avait baiss la tte et
modestement rpondu:

-- Nous devons pardonner les injures et les offrir au Seigneur
comme preuve de notre humilit.

Dagobert, tourdi, cras par tout ce qu'il venait d'apprendre,
sentait presque sa raison se troubler; aprs tant d'angoisses, ses
forces lui manquaient devant ce nouveau et terrible coup.

Les paroles justes et senses d'Agricol, rapprochs de certains
passages du testament, clairrent tout  coup Gabriel sur le but
que s'tait propos le pre d'Aigrigny en se chargeant d'abord de
son ducation et en l'attirant ensuite dans la compagnie de Jsus.
Pour la premire fois de sa vie, Gabriel put contempler d'un coup
d'oeil tous les ressorts de la tnbreuse intrigue dont il tait
victime; alors, l'indignation, le dsespoir surmontant sa timidit
habituelle, le missionnaire, l'oeil clatant, les joues enflammes
d'un noble courroux, s'cria en s'adressant au pre d'Aigrigny:

-- Ainsi, mon pre, lorsque vous m'avez plac dans l'un de vos
collges, ce n'tait pas pour intrt ou par commisration,
c'tait seulement dans l'espoir de m'amener un jour  renoncer en
faveur de votre ordre  ma part de cet hritage... et il ne vous
suffisait pas de me sacrifier  votre cupidit... il fallait
encore me rendre l'instrument involontaire d'une indigne
spoliation! S'il ne s'agissait que de moi... que de mes droits sur
ces richesses que vous convoitiez... je ne rclamerais pas; je
suis ministre d'une religion qui a glorifi, sanctifi la
pauvret; la donation  laquelle j'ai consenti vous est acquise,
je n'y prtends, je n'y prtendrai jamais rien... mais il s'agit
de biens qui appartiennent  de pauvres orphelines amenes du fond
d'un lieu d'exil par mon pre adoptif; et je ne veux pas que vous
les dpossdiez... mais il s'agit de la bienfaitrice de mon frre
adoptif, et je ne veux pas que vous la dpossdiez... mais il
s'agit des dernires volonts d'un mourant qui, dans son ardent
amour de l'humanit, a lgu  ses descendants une mission
vanglique, une admirable mission de progrs, d'amour, d'union,
de libert, et je ne veux pas que cette mission soit touffe dans
son germe. Non... non... et je vous dis, moi, que cette mission
s'accomplira, duss-je rvoquer la donation que j'ai faite.

 ces mots, le pre d'Aigrigny et Rodin se regardrent en haussant
lgrement les paules.

Sur un signe du _socius, _le rvrend pre prit la parole avec un
calme imperturbable, et parla d'une voix lente, onctueuse, ayant
soin de tenir ses yeux constamment baisss:

-- Il se prsente,  propos de l'hritage de M. de Rennepont,
plusieurs incidents en apparence trs compliqus, plusieurs
fantmes en apparence trs menaants; rien cependant de plus
simple, de plus naturel que tout ceci... Procdons par ordre...
laissons de ct les imputations calomnieuses; nous y reviendrons.
M. Gabriel de Rennepont, et je le supplie humblement de contredire
ou de rectifier mes paroles, si je m'cartais le moins du monde de
la plus rigoureuse vrit, M. l'abb Gabriel, pour reconnatre les
soins qu'il a autrefois reus de la compagnie  laquelle je
m'honore d'appartenir, m'avait fait, comme reprsentant de cette
compagnie, librement, volontairement, don des biens qui pourraient
lui revenir un jour, et dont, ainsi que moi, il ignorait la
valeur.

Le pre d'Aigrigny interrogea Gabriel du regard, comme pour le
prendre  tmoin de ces paroles.

-- Cela est vrai, dit le jeune prtre, j'ai fait librement ce don.

-- C'est donc en suite de cette conversation particulirement
intime, et dont je tairai le sujet, certain d'avance de
l'approbation de M. l'abb Gabriel...

-- En effet, rpondit gnreusement Gabriel; peu importe le sujet
de cet entretien...

-- C'est donc en suite de cette conversation, que M. l'abb
Gabriel m'a de nouveau manifest le dsir de maintenir cette
donation... je ne dirai pas en ma faveur... car les biens
terrestres me touchent fort peu... mais en faveur d'oeuvres
saintes et charitables, dont notre compagnie serait la
dispensatrice... J'en appelle  la loyaut de M. l'abb Gabriel,
en le suppliant de dclarer s'il est ou non engag, non seulement
par le serment le plus formidable, mais encore par un acte
parfaitement lgal, pass devant Me Dumesnil, que voici...

-- Il est vrai, rpondit Gabriel.

-- L'acte a t dress par moi, ajouta le notaire.

-- Mais Gabriel ne vous faisait abandon que de ce qui lui
appartenait! s'cria Dagobert. Ce brave enfant ne pouvait supposer
que vous vous serviez de lui pour dpouiller les autres!

-- Faites-moi la grce, monsieur, de me permettre de m'expliquer,
reprit courtoisement le pre d'Aigrigny, vous rpondrez ensuite.

Dagobert contint avec peine un mouvement de douloureuse
impatience. Le rvrend pre continua:

-- M. l'abb Gabriel a donc, par le double engagement d'un acte et
d'un serment, confirm sa donation, bien plus, reprit le pre
d'Aigrigny, lorsqu' son profond tonnement, comme au ntre, le
chiffre norme de l'hritage a t connu, M. l'abb Gabriel,
fidle  son admirable gnrosit, loin de se repentir de ses
dons, les a pour ainsi dire consacrs de nouveau par un pieux
mouvement de reconnaissance envers la Providence, car M. le
notaire se rappellera sans doute qu'aprs avoir embrass M. l'abb
Gabriel avec effusion, en lui disant qu'il tait pour la charit
un second saint Vincent de Paul, je l'ai pris par la main, et
qu'il s'est ainsi que moi agenouill, pour remercier le ciel de
lui avoir inspir la pense de faire servir ces biens immenses 
la plus grande gloire du Seigneur.

-- Cela est vrai, rpondit loyalement Gabriel; tant qu'il s'est
agi seulement de moi, malgr un moment d'tourdissement caus par
la rvlation d'une fortune si norme, je n'ai pas song un
instant  revenir sur la donation que j'ai librement faite.

-- Dans ces circonstances, reprit le pre d'Aigrigny, l'heure 
laquelle la succession devait tre ferme est venue  sonner;
M. l'abb Gabriel, tant le seul hritier prsent, s'est trouv
ncessairement... forcment, le seul et lgitime possesseur de ces
biens immenses... normes... sans doute, et je m'en rjouis dans
ma charit, qu'ils soient normes, puisque, grce  eux, beaucoup
de misres vont tre secourues, beaucoup de larmes vont tre
taries. Mais voil que tout  coup monsieur -- et le pre
d'Aigrigny dsigna Dagobert -- monsieur, dans un garement que je
lui pardonne du plus profond de mon me, et qu'il se reprochera,
j'en suis sr, accourt, l'injure, la menace  la bouche, et
m'accuse d'avoir fait squestrer, je ne sais o, je ne sais quels
parents, afin de les empcher de se trouver ici... en temps
utile...

-- Oui, je vous accuse de cette infamie! s'cria le soldat
exaspr par le calme et l'audace du rvrend pre. Oui... et je
vais...

-- Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, soyez assez bon
pour me laisser continuer... vous me rpondrez ensuite, dit
humblement le pre d'Aigrigny de la voix la plus douce et la plus
mielleuse.

-- Oui, je vous rpondrai et vous confondrai! s'cria Dagobert.

-- Laisse... laisse... mon pre, dit Agricol; tout  l'heure tu
parleras. Le soldat se tut.

Le pre d'Aigrigny continua avec une nouvelle assurance:

-- Sans doute, s'il existe rellement d'autres hritiers que
M. l'abb Gabriel, il est fcheux pour eux de n'avoir pu se
prsenter ici en temps utile. Eh! mon Dieu! si au lieu de dfendre
la cause des souffrants et des ncessiteux, je dfendais mes
intrts, je serais loin de me prvaloir de cet avantage d au
hasard; mais comme mandataire de la grande famille des pauvres, je
suis oblig de maintenir mes droits absolus  cet hritage, et je
ne doute pas que M. le notaire ne reconnaisse la validit de mes
rclamations en me mettant en possession de ces valeurs qui, aprs
tout, m'appartiennent lgitimement.

-- Ma seule mission, reprit le notaire d'une voix mue, est de
faire excuter fidlement la volont du testateur. M. l'abb
Gabriel de Rennepont s'est seul prsent avant le dernier dlai
fix pour la clture de la succession. L'acte de donation est en
rgle, je ne puis donc refuser de lui remettre dans la personne du
donataire le montant de l'hritage...

 ces mots, Samuel cacha sa figure dans ses mains en poussant un
gmissement profond; il tait oblig de reconnatre la justesse
rigoureuse des observations du notaire.

-- Mais, monsieur! s'cria Dagobert en s'adressant  l'homme de
loi, cela ne peut pas tre... vous ne pouvez pas laisser ainsi
dpouiller deux pauvres orphelines. C'est au nom de leur pre, de
leur mre, que je vous parle... Je vous jure sur l'honneur, sur
mon honneur de soldat, qu'on a abus de la confiance et de la
faiblesse de ma femme pour conduire les filles du marchal Simon
au couvent et m'empcher aussi de les amener ici ce matin. Cela
est si vrai que j'ai port ma plainte devant un magistrat.

-- Eh bien, que vous a-t-il rpondu? dit le notaire.

-- Que ma dposition ne suffisait pas pour enlever ces jeunes
filles du couvent o elles taient, et que la justice
informerait...

-- Oui, monsieur, reprit Agricol. Il en tait ainsi au sujet de
Mlle de Cardoville, que l'on retient comme folle dans une maison
de sant, et qui pourtant jouit de toute sa raison, elle a, comme
les filles du marchal Simon, des droits  cet hritage. J'ai fait
pour elle les mmes dmarches que mon pre a faites pour les
filles du marchal Simon.

-- Eh bien? demanda le notaire.

-- Malheureusement, monsieur, rpondit Agricol, on m'a dit, comme
 mon pre, que, sur ma simple dposition, l'on ne pouvait agir...
et qu'on aviserait.

 ce moment Bethsabe ayant entendu sonner  la porte du btiment
de la rue, sortit du salon rouge  un signe de Samuel.

Le notaire reprit, en s'adressant  Agricol et  son pre:

-- Loin de moi, messieurs, la pense de mettre en doute votre
loyaut, mais il m'est impossible,  mon grand regret, d'accorder
 vos accusations, dont rien ne me prouve la ralit, assez
d'importance pour suspendre la marche lgale des choses; car
enfin, messieurs, de votre propre aveu, le pouvoir judiciaire,
auquel vous vous tes adresss, n'a pas cru devoir donner suite 
vos dpositions, et vous a dit qu'on s'informerait, qu'on
aviserait; or, en bonne conscience, je m'adresse  vous,
messieurs: puis-je, dans une circonstance aussi grave, prendre sur
moi une responsabilit que des magistrats n'ont pas os prendre?

-- Oui, au nom de la justice, de l'honneur, vous le devez! s'cria
Dagobert.

-- Peut-tre  votre point de vue, monsieur; mais au mien, je
reste fidle  la justice et  l'honneur en excutant fidlement
ce qui est prescrit par la volont sacre d'un mourant. Du reste,
rien n'est pour vous dsespr. Si les personnes dont vous prenez
les intrts se croient lses, cela pourra donner lieu plus tard
 une procdure,  un recours contre le donataire de M. l'abb
Gabriel... Mais, en attendant, il est de mon devoir de le mettre
en possession immdiate des valeurs... Je me compromettrais
gravement si j'agissais autrement.

Les observations du notaire paraissaient tellement selon le droit
rigoureux, que Samuel, Dagobert et Agricol restrent consterns.

Gabriel, aprs un moment de rflexion, parut prendre une
rsolution dsespre et dit au notaire d'une voix ferme:

-- Puisque la loi est, dans cette circonstance, impuissante 
soutenir le bon droit, je prendrai, monsieur, un parti extrme:
avant de m'y rsoudre, je demande une dernire fois  M. l'abb
d'Aigrigny s'il veut se contenter de ce qui me revient de ces
biens,  la condition que les autres parts de l'hritage resteront
entre des mains sres, jusqu' ce que les hritiers au nom
desquels on rclame aient pu justifier de leurs titres.

--  cette proposition, je rpondrai ce que j'ai dit, reprit le
pre d'Aigrigny. Il ne s'agit pas ici de moi, mais d'un immense
intrt de charit; je suis donc oblig de refuser l'offre
partielle de M. l'abb Gabriel, et de lui rappeler ses engagements
de toutes sortes.

-- Ainsi, monsieur, vous refusez cet arrangement? dit Gabriel
d'une voix mue.

-- La charit me l'ordonne.

-- Vous refusez... absolument?

-- Je pense  toutes les oeuvres saintes que ces trsors vont
fonder pour la plus grande gloire du Seigneur, et je ne me sens ni
le courage ni la volont de faire la moindre concession.

-- Alors, monsieur, reprit le jeune prtre d'une voix mue,
puisque vous m'y forcez, je rvoque ma donation; j'ai entendu
engager seulement ce qui m'appartenait et non ce qui appartient
aux autres.

-- Prenez garde, monsieur l'abb, dit le pre d'Aigrigny, je vous
ferai observer que j'ai entre les mains un serment crit...
formel.

-- Je le sais, monsieur, vous avez un crit par lequel je fais
serment de ne jamais rvoquer cette donation, sous quelque
prtexte que ce soit, sous peine d'encourir l'aversion et le
mpris des honntes gens. Eh bien, monsieur, soit... dit Gabriel
avec une profonde amertume, je m'exposerai  toutes les
consquences de mon parjure, vous le proclamerez partout; je serai
en butte aux ddains,  l'aversion de tous... mais Dieu me
jugera...

Et le jeune prtre essuya une larme qui roula dans ses yeux.

-- Oh! rassure-toi, mon brave enfant! s'cria Dagobert renaissant
 l'esprance, tous les honntes gens seront pour toi!

-- Bien! bien! mon frre, dit Agricol.

-- Monsieur le notaire, dit alors Rodin de sa petite voix aigre,
monsieur le notaire, faites donc comprendre  M. l'abb Gabriel
qu'il peut se parjurer tant qu'il lui plat, mais que le Code
civil est moins commode  violer qu'une promesse simplement... et
seulement... sacre!!!

-- Parlez, monsieur, dit Gabriel.

-- Apprenez donc  M. l'abb Gabriel, dit Rodin, qu'une _donation
entre vifs, _comme celle qu'il a faite au rvrend pre
d'Aigrigny, est rvocable seulement pour trois raisons, n'est-ce
pas?

-- Oui, monsieur, trois raisons, dit le notaire.

-- La premire, pour survenance d'enfant, dit Rodin, et je
rougirais de parler  M. l'abb de ce cas de nullit. Le second
motif d'annulation serait l'ingratitude du donataire... Or,
M. l'abb Gabriel peut tre certain de notre profonde et ternelle
reconnaissance. Enfin le troisime cas de nullit est
l'inexcution des voeux du donateur relativement  l'emploi de ses
dons. Or, si mauvaise opinion que M. l'abb Gabriel ait tout 
coup prise de nous, il nous accordera du moins quelque temps
d'preuve pour le convaincre que ses dons, ainsi qu'il le dsire,
seront appliqus  des oeuvres qui auront pour but la plus grande
gloire du Seigneur.

-- Maintenant, monsieur le notaire, reprit le pre d'Aigrigny,
c'est  vous de prononcer et de dire si M. l'abb Gabriel peut ou
non rvoquer la donation qu'il m'a faite.

Au moment o le notaire allait rpondre, Bethsabe rentra
prcdant deux nouveaux personnages qui se prsentrent dans le
salon rouge,  peu de distance l'un de l'autre.



X. Un bon gnie.

Le premier des deux personnages dont l'arrive avait interrompu la
rponse du notaire, tait Faringhea.

 la vue de cet homme  figure sinistre, Samuel s'approcha, et lui
dit:

-- Qui tes-vous, monsieur? Aprs avoir jet un regard perant sur
Rodin, qui tressaillit imperceptiblement et reprit bientt son
sang-froid habituel, Faringhea rpondit  Samuel:

-- Le prince Djalma est arriv depuis peu de temps de l'Inde, afin
de se trouver ici aujourd'hui, ainsi que cela lui tait recommand
par l'inscription d'une mdaille qu'il portait au cou...

-- Lui aussi! s'cria Gabriel, qui, on le sait, avait t le
compagnon de navigation de l'Indien depuis les Aores, o le
btiment venant d'Alexandrie avait relch, lui aussi hritier!...
En effet... pendant la traverse, le prince m'a dit que sa mre
tait d'origine franaise... Mais sans doute il a cru devoir me
cacher le but de son voyage... Oh! c'est un noble et courageux
jeune homme que cet Indien; o est-il?

L'trangleur jeta un nouveau regard sur Rodin, et dit en
accentuant lentement ses paroles:

-- J'ai quitt le prince hier soir... il m'a confi que, quoiqu'il
et un assez grand intrt  se trouver ici, il se pourrait qu'il
sacrifit cet intrt  d'autres circonstances... j'ai pass la
nuit dans le mme htel que lui... Ce matin, lorsque je me suis
prsent pour le voir, on m'a appris qu'il tait dj sorti... Mon
amiti pour lui m'a engag  venir dans cette maison, esprant que
les informations que je pouvais donner sur le prince seraient
peut-tre utiles.

En ne disant pas un mot du guet-apens o il tait tomb la veille,
en se taisant sur les machinations de Rodin  l'gard de Djalma,
en attribuant surtout l'absence de ce dernier  une cause
volontaire, l'trangleur voulait videmment servir le _socius,
_comptant bien que celui-ci saurait rcompenser sa discrtion. Il
est inutile de dire que Faringhea mentait effrontment. Aprs tre
parvenu dans la matine  s'chapper de sa prison, par un prodige
de ruse, d'adresse et d'audace, il avait couru  l'htel o il
avait su qu'un homme et une femme d'un ge et d'une physionomie
des plus respectables, se disant les parents du jeune Indien,
avaient demand  le voir, et qu'effrays de l'tat de dangereuse
somnolence o il paraissait plong ils l'avaient fait transporter
dans leur voiture, afin de l'emmener chez eux et de lui donner les
soins ncessaires.

-- Il est fcheux, dit le notaire, que cet hritier ne se soit pas
non plus prsent; mais il est malheureusement dchu de ses droits
 l'immense hritage dont il s'agit.

-- Ah!... il s'agissait d'un immense hritage, dit Faringhea en
regardant fixement Rodin, qui dtourna prudemment la vue.

Le second des deux personnages dont nous avons parl entrait en ce
moment. C'tait le pre du marchal Simon, un vieillard de haute
stature, encore alerte et vigoureux pour son ge; ses cheveux
taient blancs et ras; sa figure, lgrement colore, exprimait 
la fois la finesse, la douceur et l'nergie. Agricol alla vivement
 sa rencontre.

-- Vous ici, monsieur Simon, s'cria-t-il.

-- Oui, mon garon, dit le pre du marchal en serrant
cordialement la main d'Agricol, j'arrive  l'instant de voyage.
M. Hardy devait se trouver ici pour affaire d'hritage,  ce qu'il
suppose; mais comme il est encore absent de Paris pour quelque
temps, il m'a charg de...

-- Lui aussi... hritier... M. Franois Hardy... s'cria Agricol
en interrompant le vieil ouvrier.

-- Mais comme tu es ple et boulevers!... mon garon. Qu'y a-t-il
donc? reprit le pre du marchal en regardant autour de lui avec
tonnement, de quoi s'agit-il donc?

-- De quoi il s'agit? de vos petites filles que l'on vient de
dpouiller, s'cria Dagobert dsespr en s'approchant du chef
d'atelier. Et c'est pour assister  cette indignit que je les ai
amenes du fond de la Sibrie!

-- Vous... reprit le vieil ouvrier en cherchant  reconnatre les
traits du soldat; mais vous tes donc...

-- Dagobert...

-- Vous... vous... si gnreusement dvou  mon fils, s'cria le
pre du marchal; et il serra les mains de Dagobert entre les
siennes avec effusion. Mais n'avez-vous pas parl de la fille de
Simon?...

-- De ses filles... car il est plus heureux qu'il ne le croit, dit
Dagobert, ces pauvres enfants sont jumelles.

-- Et o sont-elles? demanda le vieillard.

-- Au couvent...

-- Au couvent!

-- Oui, par la trahison de cet homme qui, en les y retenant, les a
fait dshriter.

-- Quel homme?

-- Le marquis d'Aigrigny...

-- Le plus mortel ennemi de mon fils, s'cria le vieil ouvrier en
jetant un regard d'aversion sur le pre d'Aigrigny, dont l'audace
ne se dmentait pas.

-- Et ce n'est pas tout, reprit Agricol; M. Hardy, mon digne et
brave patron, est aussi malheureusement dchu de ses droits  cet
immense hritage.

-- Que dis-tu? s'cria le pre du marchal Simon; mais M. Hardy
ignorait qu'il s'agissait pour lui d'intrts aussi importants...
Il est parti prcipitamment pour aller rejoindre un de ses amis
qui avait besoin de lui.

 chacune de ses rvlations successives Samuel sentait augmenter
son dsespoir; mais il ne pouvait que gmir, car malheureusement
la volont du testateur tait formelle.

Le pre d'Aigrigny, impatient de mettre fin  cette scne qui
l'embarrassait cruellement, malgr son calme apparent, dit au
notaire d'une voix grave et pntre:

-- Il faut pourtant que tout ceci ait un terme, monsieur; si la
calomnie pouvait m'atteindre, j'y rpondrais victorieusement par
les faits qui viennent de se produire... Pourquoi attribuer 
d'odieuses combinaisons l'absence des hritiers au nom desquels ce
soldat et son fils rclament si injurieusement? Pourquoi leur
absence serait-elle moins explicable que celle de ce jeune Indien?
que celle de M. Hardy, qui, ainsi que le dit cet homme de
confiance, ignorait l'importance des intrts qui l'appelaient
ici? N'est-il pas plus probable que les filles de M. le marchal
Simon et que Mlle de Cardoville, par des raisons trs naturelles,
n'ont pu se prsenter ici ce matin? Encore une fois, ceci a trop
dur; je crois que M. le notaire pensera comme moi que cette
rvlation de nouveaux hritiers ne change absolument rien  la
question que j'avais l'honneur de lui poser tout  l'heure, 
savoir que, comme mandataire des pauvres, auxquels M. l'abb
Gabriel a fait don de tout ce qu'il possdait, je demeure, malgr
sa tardive et illgale opposition, seul possesseur de ces biens,
que je me suis engag et que je m'engage encore,  la face de tous
dans ce moment solennel,  employer pour la plus grande gloire du
Seigneur... Veuillez rpondre nettement, monsieur le notaire, et
terminer ainsi une scne pnible pour tous...

-- Monsieur, reprit le notaire d'une voix solennelle, en mon me
et conscience, au nom de la justice et de la loi, fidle et
impartial excuteur des dernires volonts de M. Marius de
Rennepont, je dclare que, par le fait de la donation de M. l'abb
Gabriel de Rennepont, vous tes, vous, monsieur l'abb d'Aigrigny,
seul possesseur de ces biens, dont  l'heure mme je vous mets en
jouissance afin que vous en disposiez selon les voeux du donateur.

Ces mots, prononcs avec conviction et gravit, renversrent les
dernires et vagues esprances que les dfenseurs des hritiers
auraient encore pu conserver.

Samuel devint plus ple qu'il ne l'tait habituellement; il serra
convulsivement la main de Bethsabe, qui s'tait rapproche de
lui, et de grosses larmes coulrent lentement sur les joues des
deux vieillards.

Dagobert et Agricol taient plongs dans un morne accablement;
frapps du raisonnement du notaire, qui disait ne pouvoir accorder
plus de crance et d'autorit  leur rclamation que les
magistrats eux-mmes ne leur en avaient accordes, ils se voyaient
forcs de renoncer  tout espoir.

Gabriel souffrait plus que personne; il prouvait de terribles
remords en songeant que, par son aveuglement, il tait la cause et
l'instrument involontaire de cette abominable spoliation. Aussi,
lorsque le notaire, aprs s'tre assur de la quantit des valeurs
renfermes dans le coffre de cdre, dit au pre d'Aigrigny:
Prenez possession de cette cassette, monsieur, Gabriel s'cria
avec un dcouragement amer, un dsespoir profond:

-- Hlas! l'on dirait que, dans ces circonstances, une inexorable
fatalit s'appesantit sur tous ceux qui sont dignes d'intrt,
d'affection ou de respect... Oh! mon Dieu! ajouta le jeune prtre
en joignant les mains avec ferveur, votre souveraine justice ne
peut pas permettre le triomphe d'une pareille iniquit!!!

On et dit que le ciel exauait la prire du missionnaire... 
peine eut-il parl qu'il se passa une chose trange.

Rodin, sans attendre la fin de l'invocation de Gabriel, avait,
selon l'autorisation du notaire, enlev la cassette entre ses
bras, sans pouvoir retenir une violente aspiration de joie et de
triomphe.

 ce moment mme o le pre d'Aigrigny et le _socius _se croyaient
enfin possesseurs du trsor, la porte de l'appartement dans lequel
on avait entendu sonner la pendule s'ouvrit tout  coup.

Une femme apparut sur le seuil.  sa vue Gabriel poussa un grand
cri et resta foudroy.

Samuel et Bethsabe tombrent  genoux les mains jointes. Les deux
Isralites se sentirent ranims par une inexprimable esprance.

Tous les autres acteurs de cette scne restrent frapps de
stupeur.

Rodin... Rodin lui-mme... recula de deux pas et replaa sur la
table la cassette d'une main tremblante.

Quoiqu'il n'y et rien que de trs naturel dans cet incident, une
femme apparaissant sur le seuil d'une porte qu'elle vient
d'ouvrir, il se fit un moment de silence profond, solennel. Toutes
les poitrines taient oppresses, haletantes. Tous enfin,  la vue
de cette femme, prouvaient une surprise mle d'une sorte de
frayeur, d'une angoisse indfinissable... car cette femme semblait
tre le vivant original du portrait plac dans le salon depuis
cent cinquante ans. C'tait la mme coiffure, la mme robe  plis
un peu tranants, la mme physionomie empreinte d'une tristesse
poignante et rsigne.

Cette femme s'avana lentement, et sans paratre s'apercevoir de
la profonde impression que causait sa prsence. Elle s'approcha de
l'un des meubles incrusts de cuivre et d'tain, poussa un ressort
dissimul dans les moulures de bronze dor, ouvrit ainsi le tiroir
suprieur de ce meuble, y prit une enveloppe de parchemin cachet;
puis, s'avanant auprs de la table, plaa ce papier devant le
notaire, qui, jusqu'alors immobile et muet, le prit machinalement.
Aprs avoir jet sur Gabriel, qui semblait fascin par sa
prsence, un long regard mlancolique et doux, cette femme se
dirigea vers la porte du vestibule reste ouverte. En passant
auprs de Samuel et de Bethsabe, toujours agenouills, elle
s'arrta un instant, inclina sa belle tte vers les deux
vieillards, les contempla avec une tendre sollicitude; puis, aprs
leur avoir donn ses mains  baiser, elle disparut aussi lentement
qu'elle avait apparu... aprs avoir jet un dernier regard sur
Gabriel.

Le dpart de cette femme sembla rompre le charme sous lequel tous
les assistants taient rests pendant quelques minutes.

Gabriel rompit le premier le silence, en murmurant d'une voix
altre:

-- C'est elle!... encore elle... ici... dans cette maison!

-- Qui... elle... mon frre? dit Agricol, inquiet de la pleur et
de l'air presque gar du missionnaire; car le forgeron, n'ayant
pas remarqu jusqu'alors l'trange ressemblance de cette femme
avec le portrait, partageait cependant, sans pouvoir s'en rendre
compte, la stupeur gnrale.

Dagobert et Faringhea se trouvaient dans une pareille situation
d'esprit.

-- Cette femme, quelle est-elle?... reprit Agricol en prenant la
main de Gabriel, qu'il sentit humide et glace.

-- Regarde!... dit le jeune prtre; il y a plus d'un sicle et
demi que ces tableaux sont l... Et du geste il indiqua les deux
portraits devant lesquels il tait alors assis.

Au mouvement de Gabriel, Agricol, Dagobert et Faringhea levrent
les yeux sur les deux portraits placs de chaque ct de la
chemine.

Trois exclamations se firent entendre  la fois.

-- C'est elle... c'est la mme femme! s'cria le forgeron
stupfait; et depuis cent cinquante ans son portrait est ici!...

-- Que vois-je?... l'ami et l'missaire du marchal Simon! s'cria
Dagobert en contemplant le portrait de l'homme. Oui, c'est bien la
figure de celui qui est venu nous trouver en Sibrie l'an pass...
Oh! je le reconnais  son air triste et doux, et aussi  ses
sourcils noirs qui n'en font qu'un.

-- Mes yeux ne me trompent pas... non... c'est bien l'homme au
front ray de noir que nous avons trangl et enterr au bord du
Gange, se disait tout bas Faringhea en frmissant d'pouvante,
l'homme que l'un des fils de Bohwanie, l'an pass,  Java, dans
les ruines de Tchandi... assurait avoir rencontr depuis le
meurtre prs de l'une des portes de Bombay... cet homme maudit,
qui, disait-il, laissait partout aprs lui la mort sur son
passage... Et il y a un sicle et demi que cette peinture existe!

Et ainsi que Dagobert et Agricol, l'trangleur ne pouvait dtacher
ses yeux de ce portrait trange.

-- Quelle mystrieuse ressemblance! pensait le pre d'Aigrigny...
puis, comme frapp d'une ide subite, il dit  Gabriel:

-- Mais cette femme est celle qui vous a sauv la vie en Amrique?

-- C'est elle-mme... rpondit Gabriel en tressaillant, et
pourtant elle m'avait dit qu'elle s'en allait vers le nord de
l'Amrique... ajouta le jeune prtre en se parlant  lui-mme.

-- Mais comment se trouve-t-elle ici dans cette maison? dit le
pre d'Aigrigny en s'adressant  Samuel. Rpondez, gardien...
Cette femme s'tait donc introduite ici avant nous ou avec vous?

-- Je suis entr ici le premier et seul, lorsque pour la premire
fois, depuis un sicle et demi, la porte a t ouverte, dit
gravement Samuel.

-- Alors, comment expliquez-vous la prsence de cette femme ici?
ajouta le pre d'Aigrigny.

-- Je ne cherche pas  expliquer, dit le juif. Je vois... je
crois... et maintenant j'espre, ajouta-t-il en regardant
Bethsabe avec une expression indfinissable.

-- Mais, encore une fois, vous devez expliquer la prsence de
cette femme, dit le pre d'Aigrigny, qui se sentait vaguement
inquiet; qui est-elle? comment est-elle ici?

-- Tout ce que je sais, monsieur, c'est que d'aprs ce que m'a
souvent dit mon pre, il existe des communications souterraines
entre cette maison et des endroits loigns de ce quartier.

-- Ah! maintenant rien de plus simple, dit le pre d'Aigrigny; il
me reste seulement  savoir quel tait le but de cette femme en
s'introduisant ainsi dans cette maison. Quant  cette singulire
ressemblance avec ce portrait, c'est un jeu de la nature.

Rodin avait partag l'motion gnrale lors de l'apparition de
cette femme mystrieuse; mais lorsqu'il l'eut vue remettre au
notaire un paquet cachet, le _socius, _au lieu de se proccuper
de l'tranget de cette apparition, ne fut plus proccup que du
violent dsir de quitter cette maison avec le trsor dsormais
acquis  la compagnie; il prouvait une vague inquitude 
l'aspect de l'enveloppe cachete de noir, que la protectrice de
Gabriel avait remise au notaire, et que celui-ci tenait
machinalement entre ses mains. Le _socius, _jugeant donc trs
opportun et trs  propos de disparatre avec la cassette au
milieu de la stupeur et du silence qui duraient encore, poussa
lgrement du coude le pre d'Aigrigny, lui fit un signe
d'intelligence, et, prenant le coffret de cdre sous son bras, se
dirigea vers la porte.

-- Un moment, monsieur, lui dit Samuel en se levant et lui barrant
le passage. Je prie M. le notaire d'examiner l'enveloppe qui vient
de lui tre remise... vous sortirez ensuite.

-- Mais, monsieur, dit Rodin en essayant de forcer le passage, la
question est dfinitivement juge en faveur du pre d'Aigrigny...
Ainsi, permettez...

-- Je vous dis, monsieur, reprit le vieillard d'une voix
retentissante, que ce coffret ne sortira pas d'ici avant que M. le
notaire ait pris connaissance de l'enveloppe que l'on vient de lui
remettre.

Ces mots de Samuel attirrent l'attention de tous. Rodin fut forc
de revenir sur ses pas. Malgr sa fermet, le juif frissonna au
regard implacable qu' ce moment lui lana Rodin. Le notaire,
s'tant rendu au voeu de Samuel, examinait l'enveloppe avec
attention.

-- Ciel!... s'cria-t-il tout  coup, que vois-je?... Ah! tant
mieux.

 l'exclamation du notaire, tous les yeux se tournrent vers lui.

-- Oh! lisez, lisez, monsieur, s'cria Samuel en joignant les
mains, mes pressentiments ne m'auront peut-tre pas tromp!

-- Mais, monsieur, dit le pre d'Aigrigny au notaire, commenant 
partager les anxits de Rodin, mais, monsieur... quel est ce
papier?

-- Un codicille, reprit le notaire, un codicille qui remet tout en
question.

-- Comment, monsieur, s'cria le pre d'Aigrigny en fureur en
s'approchant vivement du notaire, tout est remis en question? Et
de quel droit?

-- C'est impossible, ajouta Rodin, nous protestons.

-- Gabriel... mon pre... coutez donc, s'cria Agricol; tout
n'est pas perdu... il y a de l'espoir. Gabriel, entends-tu? il y a
de l'espoir.

-- Que dis-tu?... reprit le jeune prtre en se levant et croyant 
peine ce que lui disait son frre adoptif.

-- Messieurs, dit le notaire, je dois vous donner lecture de la
suscription de cette enveloppe. Elle change ou plutt elle ajourne
toutes les dispositions testamentaires.

-- Gabriel, s'cria Agricol en sautant au cou du missionnaire,
tout est ajourn, rien n'est perdu!!!

-- Messieurs, coutez, reprit le notaire, et il lut ce qui suit:

Ceci est un codicille qui, pour des raisons que l'on trouvera
dduites sous ce pli, ajourne et prolonge au 1er juin 1832, mais
sans les changer aucunement, toutes les dispositions contenues
dans le testament fait par moi aujourd'hui  une heure leve...
Ma maison sera referme et les fonds seront toujours laisss au
dpositaire, pour tre, le 1er juin 1832, distribus aux ayants
droits.

Villetaneuse... ce jourd'hui 13 fvrier 1682,  onze heures du
soir. MARIUS DE RENNEPONT.

-- Je m'inscris en faux contre ce codicille! s'cria le pre
d'Aigrigny livide de dsespoir et de rage.

-- La femme qui l'a remis aux mains du notaire nous est
suspecte... ajouta Rodin. Ce codicille est faux.

-- Non, monsieur, dit svrement le notaire; car je viens de
comparer les deux signatures, et elles sont absolument
semblables... Du reste... ce que je disais ce matin pour les
hritiers non prsents vous est applicable... vous pouvez attaquer
l'authenticit de ce codicille, mais tout demeure en suspens et
comme non avenu, puisque le dlai pour la clture de la succession
est prorog  trois mois et demi.

Lorsque le notaire eut prononc ces derniers mots, les ongles de
Rodin taient saignants... pour la premire fois, ses lvres
blafardes parurent rouges.

--  mon Dieu! vous m'avez entendu... vous m'avez exauc...
s'cria Gabriel agenouill et joignant les mains avec une
religieuse ferveur et en tournant vers le ciel son anglique
figure; votre souveraine justice ne pouvait laisser l'iniquit
triomphante.

-- Que dis-tu, mon brave enfant? s'cria Dagobert, qui, dans le
premier tourdissement de la joie, n'avait pas bien compris la
porte de ce codicille.

-- Tout est recul, mon pre, s'cria le forgeron; le dlai pour
se prsenter est fix  trois mois et demi,  dater
d'aujourd'hui... Et maintenant que ces gens-l sont dmasqus... -
- Agricol dsigna Rodin et le pre d'Aigrigny -- il n'y a plus
rien  craindre d'eux, on sera sur ses gardes, et les orphelines,
Mlle de Cardoville, mon digne patron M. Hardy et le jeune Indien
rentreront dans leurs biens.

Il faut renoncer  peindre l'ivresse, le dlire de Gabriel et
d'Agricol, de Dagobert et du pre du marchal Simon, de Samuel et
de Bethsabe.

Faringhea seul resta morne et sombre devant le portrait de l'homme
au front ray de noir.

Quant  la fureur du pre d'Aigrigny et de Rodin en voyant Samuel
reprendre le coffret de cdre, il faut aussi renoncer  la
peindre...

Sur l'observation du notaire, qui emporta le codicille pour le
faire ouvrir selon les formules de la loi, Samuel comprit qu'il
tait plus prudent de dposer  la Banque de France les immenses
valeurs dont on le savait dtenteur.

Pendant que tous les coeurs gnreux qui avaient tant souffert
dbordaient de bonheur, d'esprance et d'allgresse, le pre
d'Aigrigny et Rodin quittaient cette maison la rage et la mort
dans l'me. Le rvrend pre monta dans sa voiture et dit  ses
gens:

--  l'htel Saint-Dizier! Puis, perdu, ananti, il tomba sur ses
coussins en cachant sa figure dans ses mains et poussant un long
gmissement.

Rodin s'assit auprs de lui et contempla avec un mlange de
courroux et de mpris cet homme ainsi abattu et affaiss.

-- Le lche! se dit-il tout bas, il dsespre pourtant!

* * * *

Au bout d'un quart d'heure la voiture arriva rue de Babylone et
entra dans la cour de l'htel Saint-Dizier.



XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les
premiers.

La voiture du pre d'Aigrigny arriva rapidement  l'htel de
Saint-Dizier. Pendant toute la route Rodin resta muet, se
contentant d'observer et d'couter attentivement le pre
d'Aigrigny, qui exhala les douleurs et les furies de ses
dceptions dans un long monologue entrecoup d'exclamations, de
lamentations, d'indignations,  l'endroit des impitoyables coups
de la destine qui ruinent en un moment les esprances les mieux
fondes. Lorsque la voiture du pre d'Aigrigny entra dans la cour
et s'arrta devant le pristyle de l'htel de Saint-Dizier, on put
apercevoir derrire les vitres d'une fentre, et  demi cache par
les plis d'un rideau, la figure de la princesse; dans son ardente
anxit, elle venait voir si c'tait le pre d'Aigrigny qui
arrivait. Bien plus, au mpris de toute convenance, cette grande
dame d'apparences ordinairement si rserves, si formalistes,
sortit prcipitamment de son appartement et descendit quelques-
unes des marches de l'escalier pour courir au-devant du pre
d'Aigrigny, qui gravissait les degrs d'un air abattu. La
princesse,  l'aspect de la physionomie livide, bouleverse du
rvrend pre, s'arrta brusquement et plit... elle souponna que
tout tait perdu... Un regard rapidement chang avec son ancien
amant ne lui laissa aucun doute sur l'issue qu'elle redoutait.

Rodin suivait humblement le rvrend pre. Tous deux, prcds de
la princesse, entrrent bientt dans son cabinet. La porte ferme,
la princesse, s'adressant au pre d'Aigrigny avec une angoisse
indicible, s'cria:

-- Que s'est-il donc pass?... Au lieu de rpondre  cette
question, le rvrend pre, les yeux tincelants de rage, les
lvres blanches, les traits contracts, regarda la princesse en
face et lui dit:

-- Savez-vous  combien s'lve cet hritage que nous croyions de
quarante millions?...

-- Je comprends, s'cria la princesse, on nous a tromps... cet
hritage se rduit  rien... vous avez agi en pure perte.

-- Oui, nous avons agi en pure perte, rpondit le rvrend pre,
les dents serres de colre. En pure perte!! et il ne s'agissait
pas de quarante millions... mais de deux cent douze millions...

-- Deux cent douze millions!... rpta la princesse avec stupeur
en reculant d'un pas, c'est impossible!...

-- Je les ai vus, vous dis-je, en valeurs renfermes dans un
coffret inventori par le notaire.

-- Deux cent douze millions! reprit la princesse avec accablement;
mais c'tait une puissance immense, souveraine... Et vous avez
renonc... et vous n'avez pas lutt, par tous les moyens
possibles, jusqu'aux derniers moments?...

-- Eh madame, j'ai fait tout ce que j'ai pu! Malgr la trahison de
Gabriel, qui, ce matin mme, a dclar qu'il nous reniait, qu'il
se sparait de la compagnie...

-- L'ingrat! dit navement la princesse.

-- L'acte de donation que j'avais eu la prcaution de faire
lgaliser par le notaire tait en si bonne forme que, malgr les
rclamations de cet enrag de soldat et de son fils, le notaire
m'avait mis en possession de ce trsor.

-- Deux cent douze millions! rpta la princesse en joignant les
mains. En vrit... c'est comme un rve!

-- Oui, rpondit amrement le pre d'Aigrigny, pour nous cette
possession a t un rve, car on a dcouvert un codicille qui
prorogeait  trois mois et demi toutes les dispositions
testamentaires; or, maintenant l'veil est donn par nos
prcautions mmes  cette bande d'hritiers... ils connaissent
l'normit de la somme... ils sont sur leurs gardes; tout est
perdu.

-- Mais ce codicille, quel est donc l'tre maudit qui l'a fait
connatre?

-- Une femme.

-- Quelle femme?

-- Je ne sais quelle crature nomade que ce Gabriel a, dit-il,
rencontre dj en Amrique, et qui lui a sauv la vie...

-- Et comment cette femme se trouvait-elle l? Comment savait-elle
l'existence de ce codicille?

-- Tout ceci, je le crois, tait convenu avec un misrable juif,
gardien de cette maison, et dont la famille est dpositaire des
fonds depuis trois gnrations; il avait sans doute quelque
instruction secrte... dans le cas o l'on souponnerait les
hritiers d'tre retenus; car, dans son testament... ce Marius de
Rennepont avait prvu que la compagnie surveillerait sa race.

-- Mais ne peut-on plaider sur la valeur de ce codicille?

-- Plaider... dans ce temps-ci? plaider pour une affaire de
testament? il est dj bien assez fcheux que tout ceci doive
s'bruiter... Ah! c'est affreux!... et au moment de toucher au
but... aprs tant de peines! une affaire poursuivie avec tant de
soins, tant de persistance, depuis un sicle et demi!

-- Deux cent douze millions... dit la princesse. Ce n'tait plus
en pays tranger que l'ordre s'tablissait; c'est en France, au
coeur de la France, qu'il s'imposait avec de telles ressources...

-- Oui, reprit le pre d'Aigrigny avec amertume, et, par
l'ducation, nous nous emparions de toute la gnration
naissante... C'tait politiquement d'une porte incalculable...

Puis, frappant du pied, il reprit:

-- Je vous dis que c'est  en devenir fou de rage, une affaire si
sagement, si habilement, si patiemment conduite?...

-- Ainsi, aucun espoir?

-- Le seul est que ce Gabriel ne rtracte pas sa donation en ce
qui le concerne. Ce qui serait dj considrable... car sa part
s'lverait seule  trente millions.

-- Mais c'est norme!... mais c'est presque tout ce que vous
espriez, s'cria la princesse; alors pourquoi vous dsesprer?

-- Parce que Gabriel plaidera contre cette donation; si lgale
qu'elle soit, il trouvera moyen de la faire annuler maintenant que
le voil libre, clair sur nous, et il ne reste aucun espoir. Je
crois mme prudent d'crire  Rome pour obtenir de quitter Paris
pendant quelque temps. Cette ville m'est odieuse.

-- Oh! oui, je le vois... il faut qu'il n'y ait plus d'espoir...
pour que vous, mon ami, vous vous dcidiez presque  fuir...

Et le pre d'Aigrigny restait compltement ananti, dmoralis; ce
coup terrible avait bris en lui tout ressort, toute nergie; il
se jeta dans un fauteuil avec accablement.

Pendant l'entretien prcdent, Rodin tait modestement rest
debout auprs de la porte, tenant son vieux chapeau  la main.
Deux ou trois fois,  certains passages de la conversation du pre
d'Aigrigny et de la princesse, la face cadavreuse du _socius,
_qui paraissait en proie  un courroux concentr, s'tait
lgrement colore, ses flasques paupires taient devenues rouges
comme si le sang lui et mont  la tte par suite d'une violente
lutte intrieure... puis son morne visage avait repris sa teinte
blafarde.

-- Il faut que j'crive  l'instant  Rome pour annoncer cet
chec... qui devient un vnement de la plus haute importance,
puisqu'il renverse d'immenses esprances, dit le pre d'Aigrigny
avec abattement.

Le rvrend pre tait rest assis; montrant d'un geste une table
 Rodin, il lui dit d'une voix brusque et hautaine:

-- crivez... Le _socius _posa son chapeau par terre, rpondit par
un salut respectueux  l'ordre du rvrend pre et, le cou tors,
la tte basse, la dmarche oblique, il alla s'asseoir sur le bord
du fauteuil plac devant le bureau; puis, prenant du papier et une
plume, silencieux et immobile, il attendit la dicte de son
suprieur.

-- Vous permettez, princesse? dit le pre d'Aigrigny  madame de
Saint-Dizier.

Celle-ci rpondit par un mouvement d'impatience, qui semblait
reprocher au pre d'Aigrigny sa demande formaliste.

Le rvrend pre s'inclina et dicta ces mots d'une voix sourde et
oppresse:

Toutes nos esprances, devenues rcemment presque des certitudes
viennent d'tre djoues subitement. L'affaire Rennepont, malgr
tous les soins, toute l'habilet employs jusqu'ici, a chou
compltement et sans retour. Au point o en sont les choses, c'est
malheureusement plus qu'un insuccs... c'est un vnement des plus
dsastreux pour la compagnie, dont les droits taient d'ailleurs
moralement vidents sur ces biens, distraits frauduleusement d'une
confiscation faite en sa faveur... J'ai du moins la conscience
d'avoir tout fait, jusqu'au dernier moment, pour dfendre et
assurer nos droits. Mais il faut, je le rpte, considrer cette
importante affaire comme absolument et  jamais perdue, et n'y
plus songer.

Le pre d'Aigrigny dictait ceci en tournant le dos  Rodin. Au
brusque mouvement que fit le _socius _en se levant et en jetant sa
plume sur la table, au lieu de continuer  dicter, le rvrend
pre se tourna, et regardant Rodin avec un profond tonnement, il
lui dit:

-- Eh bien...! que faites-vous?

-- Il faut en finir... cet homme extravague! dit Rodin en se
parlant  lui-mme et en s'avanant lentement vers la chemine.

-- Comment! vous quittez votre place... vous n'crivez pas? dit le
rvrend pre stupfait.

Puis, s'adressant  la princesse, qui partageait son tonnement,
il ajouta en dsignant le _socius _d'un coup d'oeil mprisant:

-- Pardonnez-lui, reprit madame de Saint-Dizier, c'est sans doute
le souci que lui cause la ruine de cette affaire.

-- Remerciez Mme la princesse, retournez  votre place et
continuez d'crire, dit le pre d'Aigrigny  Rodin d'un air de
compassion ddaigneuse; et d'un doigt imprieux il lui montra la
table.

Le _socius, _parfaitement indiffrent  ce nouvel ordre,
s'approcha de la chemine, et se tournant il redressa son dos
vot, se campa ferme sur ses jarrets, frappant le tapis du talon
de ses gros souliers huils, croisa ses mains derrire les pans de
sa vieille redingote graisseuse, et, redressant la tte, regarda
fixement le pre d'Aigrigny. Le _socius _n'avait pas dit un mot,
mais ses traits hideux, alors lgrement colors, rvlaient tout
 coup une telle conscience de sa supriorit, un si souverain
mpris pour le pre d'Aigrigny, une audace si calme, et pour ainsi
dire si sereine, que le rvrend pre et la princesse restrent
confondus. Ils se sentaient trangement domins et imposs par ce
vieux petit homme si laid et si sordide.

Le pre d'Aigrigny connaissait trop les coutumes de sa compagnie
pour croire son humble secrtaire capable de prendre subitement,
sans motif ou plutt sans un droit positif, ces airs de
supriorit transcendante... Bien tard, trop tard, le rvrend
pre comprit que ce subordonn pouvait bien tre  la fois un
espion et une sorte d'auxiliaire expriment qui, selon les
Constitutions de l'ordre, avait pouvoir de mission, dans certains
cas urgents, de destituer et de remplacer provisoirement l'agent
incapable auprs duquel on le plaait pralablement comme
_surveillant. _Le rvrend pre ne se trompait pas: depuis le
gnral jusqu'aux provinciaux, jusqu'aux recteurs des collges,
tous les membres suprieurs de la compagnie ont auprs d'eux,
souvent tapis,  leur insu, dans les fonctions en apparence les
plus infimes, des hommes trs capables de remplir leurs fonctions
 un moment donn, et qui,  cet effet, correspondent incessamment
et directement avec Rome.

Du moment o Rodin se fut ainsi pos, les manires ordinairement
hautaines du pre d'Aigrigny changrent  l'instant; quoiqu'il lui
en cott beaucoup, il lui dit avec une hsitation remplie de
dfrence:

-- Vous avez sans doute pouvoir de me commander...  moi... qui
vous ai jusqu'ici command...

Rodin, sans rpondre, tira de son portefeuille gras et raill un
pli timbr des deux cts, o taient crites quelques lignes en
latin.

Aprs avoir lu, le pre d'Aigrigny approcha respectueusement,
religieusement ce papier de ses lvres, puis il le rendit  Rodin,
en s'inclinant profondment devant lui. Lorsque le pre d'Aigrigny
releva la tte, il tait pourpre de dpit et de honte; malgr son
habitude d'obissance passive et d'immuable respect pour les
volonts de l'ordre, il prouvait un amer, un violent courroux de
se voir si brusquement dpossd... Ce n'tait pas tout encore...
Quoique depuis trs longtemps toute relation de galanterie et
cess entre lui et Mme de Saint-Dizier, celle-ci n'en tait pas
moins pour lui une femme... et souffrir cet humiliant chec devant
une femme lui tait doublement cruel, car malgr son entre dans
l'ordre, il n'avait pas compltement dpouill l'homme du monde.
De plus, la princesse, au lieu de paratre peine, rvolte, de
cette transformation subite du suprieur en subalterne et du
subalterne en suprieur, regardait Rodin avec une sorte de
curiosit mle d'intrt. Comme femme... et comme femme prement
ambitieuse, cherchant  s'attacher  toutes les hautes influences,
la princesse aimait ces sortes de contrastes, elle trouvait  bon
droit curieux et intressant de voir cet homme presque en
haillons, chtif et d'une laideur ignoble, nagure encore le plus
humble des subordonns, dominer de toute l'lvation de
l'intelligence qu'on lui savait ncessairement, dominer, disons-
nous, le pre d'Aigrigny, grand seigneur par sa naissance, par
l'lgance de ses manires, et nagure si considrable dans sa
compagnie. De ce moment, comme personnage important, Rodin effaa
compltement le pre d'Aigrigny dans l'esprit de la princesse.

Le premier mouvement d'humiliation pass, le rvrend pre
d'Aigrigny, quoique son orgueil saignt  vif, mit au contraire
tout son amour-propre, tout son savoir-vivre d'homme de bonne
compagnie  redoubler de courtoisie envers Rodin, devenu son
suprieur par un si brusque revirement de fortune. Mais _l'ex-
socius, _incapable d'apprcier ou plutt de reconnatre ces
nuances dlicates, s'tablit carrment, brutalement et
imprieusement dans sa nouvelle position, non par raction
d'orgueil froiss, mais par conscience de ce qu'il valait; une
longue pratique du pre d'Aigrigny lui avait rvl l'infriorit
de ce dernier.

-- Vous avez jet la plume, dit le pre d'Aigrigny  Rodin avec
une extrme dfrence, lorsque je vous dictais cette note pour
Rome... me ferez-vous la grce de m'apprendre en quoi... j'ai mal
agi?

--  l'instant mme, reprit Rodin de sa voix aigu et incisive.
Pendant longtemps, quoique cette affaire me part au-dessus de vos
forces... je me suis abstenu... et pourtant que de fautes!...
quelle pauvret d'invention!... quelle grossiret dans les moyens
employs par vous pour la mener  bonne fin!...

-- J'ai peine  comprendre... vos reproches... rpondit le pre
d'Aigrigny, quoiqu'une secrte amertume pert dans son apparente
soumission. Le succs n'tait-il pas certain sans ce codicille?...
N'avez-vous pas contribu vous-mme...  ces mesures que vous
blmez  cette heure?

-- Vous commandiez alors... et j'obissais... vous tiez
d'ailleurs sur le point de russir... non  cause des moyens dont
vous vous tes servi... mais malgr ces moyens, d'une maladresse,
d'une brutalit rvoltantes...

-- Monsieur... vous tes svre dit le pre d'Aigrigny.

-- Je suis juste... Faut-il donc des prodiges d'habilet pour
enfermer quelqu'un dans une chambre et fermer ensuite la porte 
double tour?... hein!... Eh bien! avez-vous fait autre chose?...
Non... certes! Les filles du gnral Simon?  Leipzig
emprisonnes,  Paris enfermes au couvent; Adrienne de
Cardoville? enferme; Couche-tout-Nu? en prison... Djalma? un
narcotique... Un seul moyen ingnieux et mille fois plus sr,
parce qu'il agissait moralement et non matriellement, a t
employ pour loigner M. Hardy... Quant  vos autres procds...
allons donc!... mauvais, incertains, dangereux... Pourquoi? parce
qu'ils taient violents, et qu'on rpond  la violence par la
violence; alors ce n'est plus une lutte d'hommes fins, habiles,
opinitres, voyant dans l'ombre, o ils marchent toujours... c'est
un combat de crocheteurs au grand soleil. Comment! bien qu'en
agissant sans cesse, nous devons avant tout nous effacer,
disparatre, et vous ne trouvez rien de plus intelligent que
d'appeler l'attention sur nous par des moyens d'une sauvagerie et
d'un retentissement dplorables. Pour plus de mystre, c'est la
garde, c'est le commissaire de police, ce sont des geliers que
vous prenez pour complices... Mais cela fait piti, monsieur... Un
succs clatant pouvait seul faire pardonner ces pauvrets... et
ce succs, vous ne l'avez pas eu!...

-- Monsieur, dit le pre d'Aigrigny vivement bless, -- car
Mme de Saint-Dizier, ne pouvant cacher l'espce d'admiration que
lui causait la parole nette et cassante de Rodin, regardait son
ancien amant d'un air qui semblait dire: Il a raison; --
 monsieur, vous tes plus que svre... dans votre jugement... et
malgr la dfrence que je vous dois, je vous dirai que je ne suis
pas habitu...

-- Il y a bien d'autres choses, ma foi, auxquelles vous n'tes pas
habitu, dit rudement Rodin en interrompant le rvrend pre; mais
vous vous y habituerez... Vous vous tes fait jusqu'ici une fausse
ide de votre savoir; il y a en vous un vieux levain de batailleur
et de mondain qui toujours fermente, et te  votre raison le
froid, la lucidit, la pntration qu'elle doit avoir... Vous avez
t un beau militaire, fringant et musqu: vous avez couru les
guerres, les ftes, les plaisirs, les femmes... Ces choses vous
ont us  moiti. Vous ne serez jamais maintenant qu'un
subalterne; vous tes jug. Il vous manquera toujours cette
vigueur, cette concentration d'esprit qui dominent hommes et
vnements. Cette vigueur, cette concentration d'esprit, je l'ai
moi! et je l'ai... savez-vous pourquoi? c'est que, uniquement vou
au service de notre compagnie, j'ai toujours t laid, sage et
vierge... oui, vierge... toute ma virilit est l...

En prononant ces mots d'un orgueilleux cynisme, Rodin tait
effrayant. La princesse de Saint-Dizier le trouva presque beau
d'audace et d'nergie.

Le pre d'Aigrigny, se sentant domin d'une manire invincible,
inexorable, par cet tre diabolique, voulut tenter un dernier
effort et s'cria:

-- Eh! monsieur, ces forfanteries ne sont pas des preuves de
valeur et de puissance... on vous verra  l'oeuvre.

-- On m'y verra... reprit froidement Rodin... et savez-vous 
quelle oeuvre? Rodin affectionnait cette formule interrogative. 
celle que vous abandonnez si lchement.

-- Que dites-vous? s'cria la princesse de Saint-Dizier, car le
pre d'Aigrigny, stupfait de l'audace de Rodin, ne trouvait pas
une parole.

-- Je dis, reprit lentement Rodin, je dis que je me charge de
faire russir l'affaire de l'hritage Rennepont, que vous regardez
comme dsespre.

-- Vous? s'cria le pre d'Aigrigny, vous?

-- Moi...

-- Mais on a dmasqu nos manoeuvres.

-- Tant mieux, on sera oblig d'en inventer de plus habiles...

-- Mais l'on se dfiera de nous.

-- Tant mieux, les succs les plus difficiles sont les plus
certains.

-- Comment! vous esprez faire consentir Gabriel  ne pas rvoquer
sa donation... qui d'ailleurs est peut-tre entache d'illgalit?

-- Je ferai rentrer dans les coffres de la compagnie les deux cent
douze millions dont on veut la frustrer. Est-ce clair?

-- C'est aussi clair qu'impossible.

-- Et je vous dis, moi, que cela est possible... et qu'il faut que
cela soit possible... entendez-vous! Mais vous ne comprenez donc
pas, esprit de courte vue... s'cria Rodin en s'animant  ce point
que sa face cadavreuse se colora lgrement. Vous ne comprenez
donc pas que maintenant il n'y a plus  balancer?... ou les deux
cent douze millions seront  nous, et alors ce sera le
rtablissement assur de notre souveraine influence en France, car
avec de telles sommes, par la vnalit qui court, on achte un
gouvernement, et s'il est trop cher ou mal accommodant, on allume
la guerre civile, on le renverse et l'on restaure la lgitimit,
qui, aprs tout, est notre vritable milieu, et qui, nous devant
tout, nous livrera tout.

-- C'est vident, dit la princesse en joignant les mains avec
admiration.

-- Si, au contraire, reprit Rodin, ces deux cent douze millions
restent entre les mains de la famille Rennepont, c'est notre
ruine, c'est notre perte; c'est faire une souche d'ennemis
acharns, implacables... Vous n'avez donc pas entendu les voeux
excrables de ce Rennepont, au sujet de cette association qu'il
recommande, et que, par une fatalit inoue, sa race maudite peut
merveilleusement raliser?... Mais songez donc aux forces immenses
qui se grouperaient lors autour de ces millions: c'est le marchal
Simon agissant au nom de ses filles, c'est--dire l'homme du
peuple fait duc sans en tre plus vain, ce qui assure son
influence sur les masses, car l'esprit militaire et le
bonapartisme incarn reprsentent encore, aux yeux du peuple, la
tradition d'honneur et de gloire nationale. C'est ensuite ce
Franois Hardy, le bourgeois libral indpendant clair, type du
grand manufacturier, amoureux du progrs et du bien-tre des
artisans!... Puis, c'est Gabriel, le bon prtre, comme ils disent,
l'aptre de l'vangile primitif, le reprsentant de la dmocratie
de l'glise contre l'aristocratie de l'glise, du pauvre cur de
campagne contre le riche vque, c'est--dire, dans leur jargon,
le travailleur de la sainte vigne contre l'oisif despote, le
propagateur n de toutes les ides de fraternit, d'mancipation
et de progrs... comme ils disent encore, et cela non pas au nom
d'une politique rvolutionnaire, incendiaire, mais au nom du
Christ, au nom d'une religion toute de charit, d'amour et de
paix... pour parler comme ils parlent. Aprs, vient Adrienne de
Cardoville, le type de l'lgance, de la grce, de la beaut, la
prtresse de toutes les sensualits qu'elle prtend diviniser 
force de les raffiner et de les cultiver. Je ne vous parle pas de
son esprit, de son audace; vous ne les connaissez que trop. Aussi
rien ne peut nous tre aussi dangereux que cette crature,
patricienne par le sang, peuple par le coeur, pote par
l'imagination. C'est enfin ce prince Djalma, chevaleresque, hardi,
prt  tout, parce qu'il ne sait rien de la vie civilise,
implacable dans sa haine comme dans son affection, instrument
terrible pour qui saura s'en servir... Il n'y a pas enfin dans
cette famille dtestable jusqu' ce misrable Couche-tout-Nu, qui
isolment n'a aucune valeur, mais qui, pur, relev, rgnr par
le contact de ces natures gnreuses et expansives, comme ils
appellent cela, peut avoir une large part dans l'influence de
cette association, comme reprsentant de l'artisan... Maintenant,
croyez-vous que tous ces gens-l, dj exasprs contre nous,
parce que, disent-ils, nous avons voulu les spolier, suivent, et
ils les suivront, j'en rponds, les dtestables conseils de ce
Rennepont, croyez-vous que s'ils associent toutes les forces,
toute l'action dont ils disposent autour de cette fortune norme,
qui en centuplera la puissance, croyez-vous que, s'ils nous
dclarent une guerre acharne,  nous et  nos principes, ils ne
seront pas les ennemis les plus dangereux que nous ayons jamais
eus? Mais je vous dis, moi, que jamais la compagnie n'aurait t
plus srieusement menace; oui, et c'est maintenant pour elle une
question de vie ou de mort; il ne s'agit plus  cette heure de se
dfendre, mais d'attaquer afin d'arriver  l'annihilation de
l'ambition de cette maudite race de Rennepont et  la possession
de ces millions.

 ce tableau, prsent par Rodin avec une animation fbrile
d'autant plus influente qu'elle tait plus rare, la princesse et
le pre d'Aigrigny se regardrent interdits.

-- Je l'avoue, dit le rvrend  Rodin, je n'avais pas song 
toutes les dangereuses consquences de cette association en bien,
recommande par M. de Rennepont; je crois qu'en effet ses
hritiers, d'aprs le caractre que nous leur connaissons, auront
 coeur de raliser cette utopie... Le pril est trs grand, trs
menaant; mais pour le conjurer... que faire?

-- Comment, monsieur! vous avez  agir sur des natures ignorantes,
hroques et exaltes comme Djalma; sensuelles et excentriques
comme Adrienne de Cardoville; naves et ingnues comme Rose et
Blanche Simon; loyales et franches comme Franois Hardy;
angliques et pures comme Gabriel; brutales et stupides comme
Couche-tout-Nu, et vous demandez: que faire?

-- En vrit, je ne vous comprends pas, dit le pre d'Aigrigny.

-- Je le crois bien; votre conduite passe, dans tout ceci, me le
prouve assez, reprit ddaigneusement Rodin... Vous avez eu recours
 des moyens grossiers, matriels, au lieu d'agir sur tant de
passions nobles, gnreuses, leves, qui, runies un jour,
formeraient un faisceau redoutable, mais qui, maintenant divises,
isoles, prteront  toutes les surprises,  toutes les
sductions,  tous les entranements,  toutes les attaques!
Comprenez-vous enfin?... Non, pas encore?

Et Rodin haussa les paules.

-- Voyons, meurt-on de dsespoir?

-- Oui.

-- La reconnaissance de l'amour heureux peut-elle aller jusqu'aux
dernires limites de la gnrosit la plus folle?

-- Oui.

-- N'est-il pas de si horribles dceptions que le suicide est le
seul refuge contre d'affreuses ralits?

-- Oui.

-- L'accs des sensualits peut-il nous conduire au tombeau dans
une lente et voluptueuse agonie?

-- Oui.

-- Est-il dans la vie des circonstances si terribles que les
caractres les plus mondains, les plus fermes ou les plus
impies... viennent aveuglment se jeter, briss, anantis, entre
les bras de la religion, et abandonnent les plus grands biens de
ce monde pour le cilice, la prire et l'extase?

-- Oui.

-- N'est-il pas enfin mille circonstances dans lesquelles la
raction des passions amne les transformations les plus
extraordinaires, les dnouements les plus tragiques dans
l'existence de l'homme ou de la femme?

-- Sans doute.

-- Eh bien! pourquoi me demander: Que faire? et que diriez-vous
si, par exemple, les membres les plus dangereux de cette famille
Rennepont venaient, avant trois mois,  genoux, implorer la faveur
d'entrer dans cette compagnie dont ils ont horreur, et dont
Gabriel s'est aujourd'hui spar?

-- Une telle conversion est impossible! s'cria le pre
d'Aigrigny.

-- Impossible... Et qu'tiez-vous donc, il y a quinze ans,
monsieur? dit Rodin, un mondain impie et dbauch... et vous tes
venu  nous, et vos biens sont devenus les ntres... Comment! nous
avons dompt des princes, des rois, des papes; nous avons absorb,
teint dans notre unit de magnifiques intelligences, qui, en
dehors de nous, rayonnaient de trop de clart; nous avons domin
presque les deux mondes; nous nous sommes perptus vivaces,
riches et redoutables jusqu' ce jour  travers toutes les haines,
toutes les proscriptions, et nous n'aurons pas raison d'une
famille qui nous menace si dangereusement, et dont les biens,
drobs  notre compagnie, nous sont d'une ncessit capitale?
Comment! nous ne serons pas assez habiles pour obtenir ce rsultat
sans maladroites violences, sans crimes compromettants?... Mais
vous ignorez donc les immenses ressources d'anantissement mutuel
ou partiel que peut offrir le jeu des passions humaines,
habilement combines, opposes, contraries, surexcites... et
surtout lorsque peut-tre, grce  un tout-puissant auxiliaire,
ajouta Rodin avec un sourire trange, ces passions peuvent doubler
d'ardeur et de violence?...

-- Et cet auxiliaire... quel est-il? demanda le pre d'Aigrigny,
qui, ainsi que la princesse de Saint-Dizier, ressentait alors une
sorte d'admiration mle de frayeur.

-- Oui, reprit Rodin sans rpondre au rvrend pre, car ce
formidable auxiliaire, s'il nous vient en aide, peut amener des
transformations foudroyantes, rendre pusillanimes les plus
indomptables, crdules les plus impies, froces les plus
angliques...

-- Mais cet auxiliaire, s'cria la princesse oppresse par une
vague frayeur, cet auxiliaire si puissant, si redoutable... quel
est-il?

-- S'il arrive enfin, reprit Rodin, toujours impassible et livide,
les plus jeunes, les plus vigoureux... seront  chaque minute du
jour en danger de mort... aussi imminent que l'est un moribond 
sa dernire minute...

-- Mais cet auxiliaire? reprit le pre d'Aigrigny de plus en plus
pouvant, car plus Rodin assombrissait ce terrible tableau, plus
sa figure devenait cadavreuse.

-- Cet auxiliaire enfin pourra bien dcimer des populations,
emporter dans le linceul, qu'il trane aprs lui, toute une
famille maudite; mais il sera forc de respecter la vie de ce
grand corps immuable, que la mort de ses membres n'affaiblit
jamais... parce que son esprit... l'esprit de la socit de Jsus,
est imprissable...

-- Enfin... cet auxiliaire.

-- Eh bien! cet auxiliaire, reprit Rodin, cet auxiliaire, qui
s'avance...  pas lents, et dont de lugubres pressentiments,
rpandus partout, annoncent la venue terrible...

-- C'est?

-- Le cholra.

 ce mot, prononc par Rodin d'une voix brve et stridente, la
princesse et le pre d'Aigrigny plirent et frissonnrent... Le
regard de Rodin tait morne, glac; on et dit un spectre. Pendant
quelques moments, un silence de tombe rgna dans le salon. Rodin
l'interrompit le premier. Toujours impassible, il montra d'un
geste imprieux au pre d'Aigrigny la table o, quelques moments
auparavant, il tait lui, Rodin, modestement assis et lui dit
d'une voix brve:

-                          crivez!

Le rvrend pre tressaillit d'abord de surprise; puis, se
souvenant que de suprieur il tait devenu subalterne, il se leva,
s'inclina devant Rodin en passant devant lui, alla s'asseoir  la
table, prit la plume et, se retournant vers Rodin, lui dit:

-- Je suis prt... Rodin dicta ce qui suit, et le rvrend pre
crivit: Par l'inintelligence du rvrend pre d'Aigrigny,
l'affaire de l'hritage Rennepont a t gravement compromise
aujourd'hui. La succession se monte  deux cent douze millions.
Malgr cet chec, on croit pouvoir formellement s'engager  mettre
la famille Rennepont hors d'tat de nuire  la compagnie, et 
faire restituer  ladite compagnie les deux cent douze millions
qui lui appartiennent lgitimement... On demande seulement les
pouvoirs les plus complets et les plus tendus.

Un quart d'heure aprs cette scne, Rodin sortait de l'htel de
Saint-Dizier, brossant du coude son vieux chapeau graisseux, qu'il
ta pour rpondre par un salut profond au salut du portier.

FIN DU TOME PREMIER



     [1]  En lisant dans les rgles de l'ordre des jsuites,
sous le titre de Formula scribendi (Instit. II ch. XI. p. 125-
129), le dveloppement de la huitime partie des
Constitutions, on est effray du nombre de relations, de
registres, d'crits de tout genre, conservs dans les archives
de la Socit. 
      C'est une police infiniment plus exacte et mieux
informe que ne l'a jamais t celle d'aucun tat. Le
gouvernement de Venise lui-mme se trouvait surpass
par les jsuites; lorsqu'il les chassa, en 1806, il saisit tous
leurs papiers, et leur reprocha LEUR GRANDE ET
PNIBLE CURIOSIT. Cette police, cette inquisition
secrte, portes  un tel degr de perfection, font
comprendre toute la puissance d'un gouvernement si bien
instruit, si persvrant dans ses projets, si puissant par
l'unit, et, comme le disent les Constitutions, par l'union
de ses membres. On comprend sans peine quelle force
immense acquiert le gouvernement de cette socit, et
comment le gnral des jsuites pouvait dire au duc de
Brissac:  DE CETTE CHAMBRE, MONSIEUR, JE
GOUVERNE NON SEULEMENT LA CHINE, MAIS LE
MONDE ENTIER, SANS QUE PERSONNE SACHE
COMMENT CELA SE FAIT.  (Les Constitutions des
jsuites, avec les Dclarations, texte latin, d'aprs l'dition
de Prague, p. 176  178. Paris, 1834.)
     [2]  Les maisons de province correspondent avec
celles de Paris; elles sont en relation directe avec le
gnral, qui rside  Rome. La correspondance des
Jsuites, si active, si varie et organise d'une manire si
merveilleuse, a pour objet de fournir aux chefs tous les
renseignements dont ils peuvent avoir besoin. Chaque
jour, le gnral reoit une foule de rapports qui se
contrlent mutuellement. Il existe dans la maison centrale,
 Rome, d'immenses registres o sont inscrits les noms de
tous les Jsuites, de leurs affilis et de tous les gens
considrables, amis ou ennemis,  qui ils ont affaire. Dans
ces registres, sont rapports, sans altration, sans haine,
sans passion, les faits relatifs  la vie de chaque individu.
C'est l le plus gigantesque recueil biographique qui ait
jamais t form. La conduite d'une femme lgre, les
fautes caches d'un homme d'tat sont racontes dans ce
livre avec une froide impartialit. Rdiges dans un but
d'utilit, ces biographies sont ncessairement exactes.
Quand on a besoin d'agir sur un individu, on ouvre le livre
et l'on connat immdiatement sa vie, son caractre, ses
qualits, ses dfauts, ses projets, sa famille, ses amis, ses
liaisons les plus secrtes. Concevez-vous, monsieur, toute
la supriorit d'action que donne  une compagnie cet
immense livre de police qui embrasse le monde entier? Je
ne vous parle pas lgrement de ces registres: c'est de
quelqu'un qui a _vu _ce rpertoire, et qui connat
parfaitement les Jsuites que je tiens ce fait. Il y a l
matire  rflexions pour les familles qui admettent
facilement dans leur intrieur des membres d'une
communaut o l'tude de la biographie est si habilement
exploite.  (LIBRI, MEMBRE DE L'INSTITUT, _Lettres
sur le Clerg)._
     [3] On sait que, selon la lgende, le Juif errant tait un
pauvre cordonnier de Jrusalem. Le Christ, portant sa
croix, passa devant la maison de l'artisan, et lui demanda
de se reposer un instant sur un banc de pierre situ prs de
la porte. - _Marche!... marche!_..._ _lui dit durement le
juif en le repoussant. - _C'est toi qui marcheras jusqu' la
fin des sicles!... _lui rpondit le Christ d'un ton svre et
triste. (voir, pour plus de dtails, l'loquente et savante
notice de M. Charles Magnin, place en tte de la
magnifique pope d'_Ahasvrus, _par M. Ed. Quinet).
     [4] Selon une lgende trs peu connue, que nous
devons  la prcieuse bienveillance de M. Maury, le savant
sous-bibliothcaire de l'Institut, Hrodiade fut condamn 
errer jusqu'au jugement dernier pour avoir demand la
mort de saint Jean-Baptiste.
     [5] On lit dans les lettres de feu Victor Jacquemont sur
l'Inde,  propos de l'incroyable dextrit de ces hommes:
 Ils rampent  terre dans les fosss, dans les sillons des
champs, imitent cent voix diverses, rparent, en jetant le
cri d'un chacal ou d'un oiseau, un mouvement maladroit
qui aura caus quelque bruit, puis se taisent, et un autre, 
quelque distance, imite le glapissement de l'animal dans le
lointain. Ils tourmentent le sommeil par des bruits, des
attouchements, ils font prendre au corps et  tous les
membres la position qui convient  leur dessein. 
     [6] Ce rapport est extrait de l'excellent ouvrage de M. le
comte douard de Waren, sur l'Inde anglaise en 1811.
     [7] On sait que la doctrine de l'obissance passive et
absolue, principal pivot de la Socit de Jsus, se rsume
par ces terribles mots de Loyola mourant: _Tout membre
de l'ordre sera, dans les mains de ses suprieurs_,
COMME UN CADAVRE (_perinde ac cadaver_).
     [8] Nous nous rappellerons toujours avec motion la
fin d'une lettre crite, il y a deux ou trois ans, par un de ces
jeunes et valeureux missionnaires, fils de malheureux
paysans de la Beauce: il crivait  sa mre, du fond du
Japon, et terminait ainsi sa lettre:  Adieu, ma chre
mre; on dit qu'il y a beaucoup de danger l o l'on
m'envoie... Priez Dieu pour moi, et dites  tous mes bons
voisins que je les aime, et que je pense bien souvent 
eux.  Cette nave recommandation, s'adressant du milieu
de l'Asie  de pauvres paysans d'un hameau de France,
n'est-elle pas trs touchante dans sa simplicit?
     [9] Fleur magnifique du _crinum amabile_, admirable
plante bulbeuse de serre chaude.
     [10]  propos de cette recommandation, on trouve ce
commentaire dans les _Constitutions des Jsuites:
_ Pour que le caractre du langage vienne au secours des
sentiments, il est sage de s'habituer  dire, non pas J'AI des
parents ou J'AI des frres, mais J'AVAIS des parents,
J'AVAIS des frres.  _(Examen gnral, _p. 29,
_Constitutions._)
     [11]  Saint-Thomas-d'Aquin.
     [12] Historique.
     [13] Nous rappelons au lecteur que Couche-tout-nu se
nommait Jacques Rennepont, et faisait partie de la
descendance de la soeur du Juif errant.
     [14] Bossuet, _Mditations sur l'vangile_, VIe jour,
tome IV.
     [15] _Trait sur la concupiscence, vol. IV._
     [16] Ce mot atroce a t dit lors des malheureux
vnements de Lyon.
     [17] Cette crainte tait vaine, car on lit dans le
_Constitutionnel_ du 1er fvrier 1832 (il y a douze ans de
cela):  Lorsqu'en 1822, M. de Corbire anantit
brutalement cette brillante cole normale qui, en quelques
annes d'existence, a cr ou dvelopp tant de talents
divers, il fut dcid que, pour faire compensation, on
achterait l'_htel de la rue des Postes_, o elle sigeait, et
qu'on en gratifierait la congrgation du Saint-Esprit. Le
ministre de la marine fit les fonds de cette acquisition, et le
local fut mis  la disposition de la Socit qui rgnait alors
sur la France. Depuis cette poque, elle a paisiblement
occup ce poste, qui tait devenu une sorte d'htellerie o
le jsuitisme hbergeait et choyait les nombreux affilis
qui venaient de toutes les parties du pays se retremper
auprs du P. Roussin. Les choses en taient l lorsque
survint la rvolution de Juillet, qui semblait devoir
dbusquer la congrgation de ce local. Qui le croirait? il
n'en fut pas ainsi; on supprima l'allocation mais on laissa
les jsuites en possession de l'htel de la rue des Postes; et
aujourd'hui 31 janvier 1832, les hommes du Sacr-Coeur
_sont hbergs aux frais de l'tat_, et pendant ce temps-l
l'cole normale est sans asile: l'cole normale,
rorganise, occupe un local infect dans un coin troit du
collge Louis-le-Grand. 
     Voil ce qu'on lisait dans le _Constitutionnel _en
1832, au sujet de l'htel de la rue des Postes; nous
ignorons quelles sortes de transactions ont eu lieu depuis
cette poque entre les RR. PP. et le gouvernement, mais
nous retrouvons, dans un article publi rcemment par un
journal sur l'organisation de la socit de Jsus, l'htel de
la rue des Postes comme faisant partie des immeubles de
la congrgation.
     Citons quelques fragments de cet article:
      Voici la liste des biens qu'on connat  cette partie de
la socit de Jsus.
      La maison de la rue des Postes, qui vaut peut-tre
500,000 francs. Celle de la rue de Svres, estime 300,000
francs. Une proprit  deux lieues de Paris, 150,000
francs. Une maison et une glise  Bourges, 100,000
francs. Notre-Dame de Liesse, don fait en 1843, 60,000
francs. Saint-Acheul, maison du noviciat, 400,000 francs.
Nantes, une maison, 100,000 francs. Quimper, une
maison, 40,000 francs. Laval, maison et glise, 150,000
francs. Rennes, maison 20,000 francs. Vannes, _idem,
_40,000 francs. Metz, _idem,_ 40,000 francs. Strasbourg,
_idem, _60,000 francs. Rouen,_ idem,_ 15,000 francs.
      On voit que ces diverses proprits forment,  peu de
choses prs, 2 millions.
      L'enseignement est, en outre, pour les jsuites, une
source importante de revenus. Le seul collge de
Brugelette leur rapporte 200,000 francs.
      Les deux provinces de France (le gnral des jsuites
 Rome a partag la France en deux circonscriptions, celle
de Lyon et celle de Paris), possdent en outre en bons sur
le Trsor, en actions sur les mtalliques d'Autriche, plus de
200,000 francs de rente: chaque anne la Propagation de
la foi fournit au moins 40  50,000 francs; les
prdicateurs rcoltent bien de leurs sermons 150,000
francs: les aumnes pour une bonne oeuvre ne montent
pas  un chiffre moins lev. Voil donc un revenu de
540,000 francs; eh bien!  ce revenu il faut ajouter le
produit de la vente des ouvrages de la Socit et le bnfice
que l'on retire du commerce des gravures.
      Chaque planche revient, gravure et dessin compris, 
600 francs, et peut tirer dix mille exemplaires qui cotent,
tirage et papier, 40 francs le mille. Or, on peut payer 
l'diteur responsable 250 francs; donc, sur chaque mille,
bnfice net: 210 francs. N'est-ce pas bien oprer? et on
peut imaginer avec quelle rapidit tout cela s'coule. Les
pres sont eux-mmes les commis voyageurs de la maison,
il serait difficile d'en trouver de plus zls et de plus
persvrants. Ceux-l sont toujours reus, ils ne
connaissent pas les ennuis du refus. Il est bien entendu
que l'diteur est un homme  eux. Le premier qu'ils
choisirent pour ce rle d'intermdiaire fut le _socius_ du
procureur N. V.J. Ce _socius_ avait quelque fortune,
cependant ils furent obligs de lui faire des avances pour
les frais de premier tablissement. Quand ils virent
s'assurer la prosprit de cette industrie, ils rclamrent
tout  coup leurs avances; l'diteur n'tait pas en mesure
de rembourser; ils le savaient bien; mais ils avaient  lui
donner un successeur riche, avec lequel ils pouvaient
traiter  des conditions plus avantageuses, et ils ruinrent
sans piti leur _socius_ en brisant la position dont ils lui
avaient garanti la dure. 
     [18] Louis XIV, le grand roi, punissait des galres
perptuelles les protestants qui, aprs s'tre convertis,
souvent forcment, revenaient  leur croyance. Quant aux
protestants qui restaient en France, malgr la rigueur des
dits, ils taient privs de spulture, trans sur une claie et
livrs aux chiens.
     [19] Rappelons au lecteur que la doctrine de
l'obissance passive et absolue, principal levier de la
compagnie de Jsus, se rsume par ces mots terribles de
Loyola mourant: Que tout membre de l'ordre soit dans les
mains de ses suprieurs COMME UN CADAVRE.
     [20] Les jsuites reconnaissent au seul endroit des
missions l'initiative du pape  l'gard de leur compagnie.
     [21] Ces obligations d'espionnage et ces abominables
excitations  la dlation sont la base de l'ducation donne
par les rvrends pres.
     [22] Tout ceci est textuellement extrait des
CONSTITUTIONS DES JSUITES. _Examen gnral, _p.
29.
     [23] La rigueur de cette disposition est telle, dans les
collges des jsuites, que si trois lves se promnent
ensemble, et que l'un des trois quitte un instant ses
camarades, les deux autres sont obligs de s'loigner l'un
de l'autre, hors de porte de voix, jusqu'au retour du
troisime.
     [24] Les statuts portent formellement que la
compagnie peut expulser de son sein les membres qui lui
paraissent inutiles ou dangereux; mais il n'est pas permis
 un membre de rompre les liens qui l'attachent  la
compagnie, si celle-ci croit de son intrt de le conserver.
     [25] Cette expression est textuelle. Il est expressment
recommand par les Constitutions d'attendre ce moment
dcisif de l'preuve pour hter la prononciation des vux.
     [26] Il nous est impossible, par respect pour nos
lecteurs, de donner, mme en latin, une ide de ce livre
infme. Voici comment en parle M. Gnin, dans son
courageux et excellent ouvrage _des Jsuites et de
l'Universit: _ J'prouve un grand embarras en
commenant ce chapitre; il s'agit de faire connatre un
livre qu'il est impossible de traduire, difficile de citer
textuellement; car ce latin brave l'honntet avec trop
d'effronterie. En tout cas, j'invoque l'indulgence du
lecteur; je lui promets, en retour, de lui pargner le plus
d'obscnits que je pourrai. 
     Plus loin,  propos des questions imposes par le
_Compendium, _M. Gnin s'crie avec une gnreuse
indignation:  Quels sont donc les entretiens qui se
passent au fond du confessionnal entre le prtre et une
femme marie?... Je renonce  parler du reste. 
     Enfin, l'auteur des _Dcouvertes d'un Bibliophile,
_aprs avoir cit textuellement un grand nombre de
passages de cet horrible catchisme, dit:  Ma plume se
refuse  reproduire plus amplement cette encyclopdie de
toutes les turpitudes. J'ai comme un remords qui
m'pouvante d'avoir t si loin. J'ai beau me dire que je
n'ai fait que copier, il me reste l'horreur qu'on prouve
aprs avoir touch du poison. Et cependant c'est cette
horreur mme qui me rassure. Dans l'glise de Jsus-
Christ, d'aprs l'ordre admirable tabli par Dieu, plus le
mal est grand, quand il s'agit de l'erreur, plus le remde est
prompt, plus il est efficace. La saintet de la morale ne
peut tre en danger sans que la vrit lve la voix et se
fasse entendre. 
     [27] Cette proposition n'a rien de hasard. Voir des
extraits du _Compendium _ l'usage des sminaires,
publis  Strasbourg, en 1843, sous ce titre: _Dcouvertes
d'un Bibliophile._
     [28] C'est le terme consacr par la jurisprudence.





End of the Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome I, by Eugne Se

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME I ***

***** This file should be named 15295-8.txt or 15295-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/5/2/9/15295/

Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
