Project Gutenberg's Oeuvres illustres de George Sand, by George Sand

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Title: Oeuvres illustres de George Sand
       Les visions de la nuit dans les campagnes - La valle noire - Une
       visite aux catacombes
       

Author: George Sand

Release Date: March 2, 2005 [EBook #15235]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRES DE GEORGE SAND ***




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[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: "OEUVRES ILLUSTRES DE GEORGE SAND" dans
l'dition 1854 de la LIBRAIRIE BLANCHARD (Ancienne Librairie HETZEL),
qui a servi  la production du prsent document, comprend 9 volumes. Le
lecteur ne trouvera ici que trois titres: Les Visions de la Nuit dans
la Campagne, La Valle Noire et Une visite aux catacombes. Les
autres titres se retrouvent en eTexts individuels au catalogue du PROJET
GUTENBERG.]
















                           OEUVRES ILLUSTRES
                                   DE
                               GEORGE SAND
                 PRFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR


                                DESSINS
                           DE TONY JOHANNOT
                           ET MAURICE  SAND

                      [Illustration: Page titre.]

                                 1854






(Article sur les _Amschaspands et Darvands_, tir de la _Revue
indpendante_.)

Au moment o le ministre allait subir  la chambre le grand assaut dont
il est sorti sain et sauf,  ce qu'on assure, un crivain anonyme du
gouvernement, tout rempli de son sujet, et livr apparemment  de
paniques terreurs, s'est lanc  la tribune du _Journal des Dbats_
pour nous apprendre que, si les _passions ameutes_ se prparaient 
branler ce pouvoir _gui reprsente aujourd'hui en France l'ordre et la
paix_, c'tait, aprs la _faute de Voltaire_ et la _faute de Rousseau_
(le vieux refrain est sous-entendu), la faute du livre de M. La Mennais.
Par consquent, s'crie l'anonyme avec une emphase fort plaisante: Il
n'est pas inutile d'appeler l'attention du public sur son livre trange
qui, vient d'tre _sournoisement jet_, avec un titre emprunt  une
langue morte depuis deux mille ans, au milieu de la polmique des
partis.

Voil certes un admirable dbut, ou bien l'anonyme ne s'y connat
pas! Voyez-vous bien, lecteur ingnu, la sournoiserie de l'auteur des
_Paroles d'un Croyant_! _emprunter son titre  une langue morte depuis
deux mille ans_! Quelle perfidie! _Jeter sournoisement_ son livre
dans les mains d'un diteur, qui le jette dans celles du public plus
sournoisement encore, lequel public le lit avec une sournoise avidit,
tout cela au moment o les crivains du gouvernement tressaillent,
palpitent, perdent le sommeil et l'apptit dans l'attente du triomphe
ou de la dfaite du ministre! Appelons donc bien vite l'_attention
du public_ sur cette ruse abominable. Apparemment le public ne
s'apercevrait pas tout seul de l'apparition du livre et du coup qu'il
va porter  la position des crivains anonymes du gouvernement.
Certainement M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il
n'a pas eu autre chose en tte depuis qu'il a appel, lui aussi,
l'_attention_ du monde entier sur les maux du peuple et l'esprit de
l'vangile, que de faire passer une mauvaise nuit, du 2 au 3 mars,
aux partisans de M. Guizot! Est-ce qu'il s'intresse vritablement au
peuple? Qu'est-ce qui s'intresse  cela, je vous le demande? Est-ce
qu'il se soucie le moins du monde de la justice et de la vrit? Qui
diable se soucie de pareilles balivernes par le temps qui court? Non,
tout cela n'est qu'un masque emprunt par M. La Mennais, l'crivain le
plus sournois du monde, comme chacun sait, pour _ameuter les passions_
contre nous et les ntres, pour _donner l'assaut ou seul pouvoir
qui reprsente aujourd'hui en France l'ordre et la paix_, pour nous
dsobliger, puisqu'il faut le dire.

Ce livre a pour auteur (c'est toujours l'anonyme qui parle) M. La
Mennais. Premier grief: car, remarquez-le bien, Messieurs, si le livre
n'tait pas de M. La Mennais, le livre ne serait pas coupable; et si M.
La Mennais ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiter
de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas valoir le plus
lger droit aux fonds appliqus  secourir les gens de lettres indigents
ou endetts. Il ne brigue pas l'honneur d'enseigner le rudiment au plus
petit prince de l'univers. Il ne marche sur les brises de personne.
Enfin, il n'est pas gnant de son naturel. Que ne se tient-il
tranquille? Quelle mouche le pique d'crire des livres? Pure
sournoiserie de sa part!

Deuxime grief, j'allais presque dire deuxime chef d'accusation; car
cette belle priode a la concision, la nettet, et surtout la sincrit
d'un rquisitoire: Ce livre a pour titre: _Amschaspands et Darvands_.
C'est ici, Messieurs, que les mchantes intentions de l'auteur se
dvoilent. Les bons et les mauvais gnies! Qu'est-ce que cela signifie?
N'est-ce pas une insulte directe contre nous, qui ne voulons pas de
gnies, et de bons gnies encore moins? Si M. La Mennais, supprimant
cette antithse impertinente, avait intitul son livre tout simplement
en bon franais, _Chenapans et Pdants_, cela et t bien plus clair,
et nous aurions compris ce qu'il voulait dire.

Troisime grief: _Ce livre a pour prtexte la rforme sociale_. Beau
prtexte, en vrit! Est-ce que nous nous payons d'une pareille monnaie,
nous autres qui avons le monopole de ce prtexte-l? Il ferait beau
voir qu'on vnt nous le disputer, lorsque nous nous en servons si bien!
Allez, monsieur La Mennais (nous sommes forcs de vous appeler ainsi,
puisque, perdant toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point
vous parer de l'anonyme)! nous ne croirons jamais que votre rforme
sociale soit un prtexte bon et sincre pour crire. Nous avons nos
raisons pour cela, et ce n'est pas  nous, anonymes brevets de la
rforme sociale, qu'il faut venir conter de pareilles sornettes!

Quatrime chef d'accusation: Ce livre _a pour sujet vritable_... Ici
l'anonyme s'embarrasse, et avoue avec une surprenante bonhomie qu'_il
a besoin de plus d'un dtour_ pour dire quel est le sujet vritable du
livre de M. La Mennais. Mais nous-mmes nous suspendrons un instant
cette curieuse analyse pour dire sans aucun dtour  monsieur l'anonyme
qu'il s'est mpris au dbut de son acte d'accusation, qu'il a fait un
_lapsus calami_ en crivant qu'il allait _appeler l'attention du public_
sur ce livre rvolutionnaire, incendiaire et _sournois_. En effet, dans
quelle contradiction n'tes-vous pas tomb, si vous avez voulu appeler
l'attention du public, sur un livre dont tout le crime est d'tre
publi! Vouliez-vous donc employer les chastes et pieuses colonnes du
_Journal des Dbats_  servir d'annonce au livre en question? On le
dirait presque,  voir la complaisance que vous avez mise  les couvrir
de citations, dont plusieurs semblent tre traduites de quelques
fragments indits de la Divine Comdie du Dante. Quant  nous, qui
n'avions pas encore lu les _Amschaspands et Darvands_, s'il et
t possible que nous fussions dans la mme ignorance des ouvrages
prcdents de l'auteur, votre long article, votre gnreux appel  notre
attention, et les heureuses citations que vous avez choisies, nous
l'auraient fait lire avec empressement. Serait-ce que, malgr vous, et
en dpit de la consigne, vous auriez cd  l'entranement,  l'instinct
du beau, au souvenir douloureux d'avoir t ou d'avoir pu tre homme de
got et de talent? Oui vraiment, vos extraits, ces spcimens que
vous nous avez transcrits obligeamment, rvlent on vous un certain
enthousiasme mal touff, et vous vous connaissez en beau style, car 
cet gard, vous ne vous refusez rien.

Mais enfin il vous tait dfendu d'admirer, et vous avez blm. Il ne
vous tait pas ordonn sans doute d'offrir la prose de M. La Mennais 
l'attention, c'est--dire  l'admiration du public: donc la plume vous a
tourn dans les doigts en crivant _public_; c'tait _parquet_ que vous
vouliez dire. Le mot commence par la mme lettre. Ou bien peut-tre que
votre criture n'est pas trs-lisible et que le prote des _Dbats_ s'y
sera tromp. Mettons que c'est une faute d'impression, et n'en parlons
plus.

Hlas! de cette faon, votre exposition devient trs-claire, votre
procd de citations trs-logique. Ce sont les passages incrimins que
vous signalez  l'attention des juges. Le _Journal des Dbats_ n'est pas
novice en ces sortes d'affaires, et votre fonction dans celle-ci n'est
pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Vous nous
tez l'envie de rire; car ce n'est pas un bout d'oreille que vous
laissez voir: c'est un bout de griffe, et le bruit sec de vos paroles
creuses ressemble  un bruit de verrous et de chanes.

Eh bien, que voulez-vous donc faire, crivain moral et consciencieux,
ami anonyme de la paix et de la vrit, qui appelez, sans vous
compromettre,  votre aide le procureur du roi et le gelier en gardant
l'anonyme? Vous vous tes charg l d'un office dont je ne vous ferai
pas mon compliment. Comment appelle-t-on le mtier que vous faites?
ce n'est pas celui d Accusateur public; ceux-l n'agissent pas dans
l'ombre; ils se montrent  nous revtus de fonctions qu'ils peuvent
faire respecter quand ils les comprennent, avec un front sur lequel
chacun de nous peut lire la fourbe ou la probit, avec un nom que nous
pouvons traduire  la barre de l'opinion publique outrage, ou invoquer
pour apaiser les murmures des sympathies blesses. Mais vous, vous qu'on
ne voit pas; qu'on ne connat pas; vous qui n'avez pas de nom, vous qui
tes peut-tre deux, peut-tre trois pour crire en secret ces pages
dont le prtexte est l'ordre public et dont le but est d'alarmer le
pouvoir, d'aigrir et de rveiller les vieilles rancunes personnelles,
comment s'appelle votre mtier, rpondez? Monsieur l'anonyme n'est pas
un titre auprs de cette socit dont vous vous faites l'appui et le
conservateur: monsieur l'accusateur secret vous convient-il mieux? M'est
avis qu'il vous convient en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hlas! je
comprends que vous ayez _besoin de plus d'un dtour_ pour exercer votre
charge, et je crains qu'il n'y ait rien au monde de plus sournois que
cette charge-l.

Je reprends l'examen de votre acte _secret_ d'accusation. A propos des
_nombreux revirements d'opinion_ de M. La Mennais, vous rptez en
style pompeux, et sans vous faire faute de l'allusion oblige  M.
de Lamartine, les gmissements de la _Revue des Deux Mondes_ sur
l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand tort, et je ne sais
pas de quoi vous vous plaignez si amrement. Si vous tiez aussi fins et
aussi bons politiques que vous en avez la prtention, vous ne laisseriez
pas voir que ces gens-l sont dignes de votre colre et de vos regrets.
Vous garderiez un silence diplomatique. Mais vous ne le pouvez pas, et
votre dpit, mme  propos des moindres transfuges ou des plus faibles
opposants, s'chappe malgr vous. Comment pourriez-vous vous abstenir de
crier au feu et de sonner le tocsin quand des hommes comme ceux que je
viens de nommer vous somment de faire votre devoir? Cependant, si vous
avez sujet de vous plaindre quant  la qualit, je ne vois pas que vous
soyez fond  verser des larmes hypocrites sur la quantit de ceux qui
vous abandonnent. Vos chefs ont assez bien manoeuvr depuis douze ans
pour que les dsertions n'aient pas t frquentes dans votre rgiment.
Nous voyons bien, nous autres, qu'au contraire vous recrutez tous les
jours, grce  des arguments irrsistibles que vous possdez. Vraiment,
vous avez tort d'accuser la _popularit_ de vous ravir l'adhsion de
tant d'intelligences. La popularit n'est pas riche, Messieurs, et, le
ft-elle, elle n'achterait pas. De sa nature, elle n'aime que ceux qui
se donnent; et le mtier n'tant pas lucratif, il est rare qu'on vous
quitte pour elle. Ainsi, quand je regarde votre demeure (le pote a dit
_antre_, mais comme vous n'tes pas des lions je n'appliquerai pas ce
mot  votre presse conservatrice):

  Je vois fort bien comme l'on entre,
  Et ne vois pas comme on en sort.

Allons! vous tes des ingrats! Si vous avez vu _tourner bien des ttes,
et changer la couleur de bien des drapeaux firement plants dans un
sable mouvant_, c'est vers vous que _le vent de la politique_ a pouss
tous ces oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une
belle phrase. Hlas! non, notre pays n'est pas _tout plein d'illustres
mtamorphoses_ dans le sens o vous l'entendez. Ce serait  nous de les
constater en sens contraire, et, quant  moi, je ne les citerai pas:

  Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui,
  Ce ne sont pas l mes affaires.

Quant  la popularit (finissez-en avec tous vos _dtours_ qui ne
servent de rien ici; c'est le peuple que vous voulez dire), le peuple
compte les mes indpendantes, vraces et fortes, que le sentiment de la
charit humaine a fait tressaillir, que la rvlation de la fraternit a
jetes dans ses bras. Il y en a peu, fort peu malheureusement, dans vos
classes claires; mais on s'en contente. M. La Mennais en vaut bien
quelques-uns comme ceux qui vous restent. Le peuple le sait, et ne
traduit pas ses dserteurs devant le jury.

Mais dans quelle contradiction tombez-vous! j'en demande bien pardon 
votre logique _secrte_. Vous nous peignez d'abord M. La Mennais enivr
de sa popularit, recevant les acclamations du peuple, harangu par la
jeunesse, port en triomphe par les proltaires; et puis, un instant
aprs, vous nous le montrez comme un cerveau bizarre, excentrique,
dsespr, qui n'veille apparemment aucune sympathie, puisque, _dans
son orgueilleuse dmence, il se venge de son isolement sur la socit
tout entire_. Il faut pourtant choisir: ou M. La Mennais vit
modestement retir de tout contact extrieur avec cette popularit qui
le cherche (et c'est l la vrit), et dans ce cas il n'est ni chagrin
ni colre; ou bien il vit dans les triomphes de cette popularit, et il
n'a ni envie ni sujet de s'en prendre  vos personnes de son isolement
et de son abandon. Encore une fois, vous faites des phrases, vous les
faites fort bien; mais c'est de l'loquence secrte que personne ne
comprend.

Puis, vous vous attaquez  son style,  son nergie,  la grandeur de
sa forme,  la brlante indignation de sa parole. Vous les qualifiez de
rage concentre, de sombre vengeance, de haine dmagogique. Vraiment,
vous avez trop de douceur et de charit pour souffrir cela, et vous
dites dans votre style,  vous, qui est bnin et apostolique au dernier
point: Aussi rus que violent, il attire sa victime dans un cercle de
mtaphores, l'enlace dans un rseau de posie, la saisit doucement et
l'gorge avec fureur. Tout doux! vous vous chauffez trop, ami de la
paix! Mais il ne suffit pas d'tre beau diseur, il faut encore savoir ce
qu'on dit. Quelle victime M. La Mennais a-t-il donc gorge ainsi?
Je n'en avais ou parler de ma vie. Mangerait-il des enfants  son
djeuner, comme feu Byron et feu Napolon? Allons, vous vous trompez. Il
n'a jamais coup la langue ni les oreilles  personne; et si vous lui
demandiez de tailler votre plume, elle serait mieux taille qu'elle ne
l'a jamais t. Vous en seriez satisfait, et il vous donnerait encore
l'encre et le papier pour crire contre lui aussi secrtement que vous
voudriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, que vous voulez
dsigner par cette victime prise en sa phrase comme en une toile
d'araigne, et puis gorge si doucettement? Vraiment, si quelque
lecteur se plaint d'avoir t trait ainsi, il faut que en soit un
lecteur visionnaire, tourment de quelque affreux remords et assailli
d'un bien sombre cauchemar. La beaut du style lui aura sembl un noeud
coulant, l'indignation de l'crivain un gril de fer rouge, et la vrit
une strangulation finale. Je ne pensais pas qu'on gagnt de telles
angines  lire une belle prdication, et je n'aurais pas conseill  des
gens si dlicats d'aller entendre Massillon, Bourdaloue, et encore moins
saint Matthieu nous racontant la sainte colre du Christ. Mon avis est,
puisque ces gens sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les
personnes mal contentes d'elles-mmes (vu qu'il y a beaucoup de ces
personnes-l), d'envoyer M. La Mennais en prison, les prdicateurs et
les prophtes, les potes et les saints, depuis le divin matre, qui
se permettait de chasser du temple, sans aucun procd, d'honntes
spculateurs et d'honorables industriels, jusqu'au Dante, qui a fait
parler le diable trop crment, enfin toute cette squelle de diseurs de
vrits dures, au feu, ple-mle et sans retard. Le ministre ne peut
pas triompher sans cela dans les chambres. Vous l'avez dit et prouv, je
me rends.

Il y a cependant une exception que vous daignerez faire. Vous aimez
Montesquieu,  ce qu'il parat, et vous gotez assez les _Lettres
persanes_. On leur fera grce, puisqu'elles vous amusent. Elles ont
paru dans leur temps, d'ailleurs, et nous n'tions pas l. Il est assez
probable qu'il n'a pas eu l'intention de nous dsobliger. Les moeurs
taient si corrompues dans son temps! et aujourd'hui elles sont si
pures! il faut bien pardonner quelque chose aux rformateurs qui sont
morts, surtout quand ils ont eu la prcaution d'envelopper leurs
allusions sous un voile pais, et de ne pas appeler un chat un chat.

Il reste un compliment  vous faire sur l'admirable bonne foi avec
laquelle vous avez fait parler des dmons dans vos citations, sans
jamais laisser intervenir les anges, sans daigner faire mention de leur
rle et de leurs conclusions dans le pome de M. La Mennais. Si vous
eussiez vcu au temps de Michel-Ange, et que, parmi les affreuses
figures qui occupent le bas de son tableau du _Jugement dernier_, vous
eussiez cru saisir quelque allusion  des gens de votre connaissance,
vous auriez fait mutiler la partie du chef-d'oeuvre o les saints et les
anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant l'_attention du
public_ sur cette oeuvre infernale, vous eussiez conclu, de cette
reprsentation allgorique du crime et du vice,  l'immoralit et 
la frocit du peintre. C'est une nouvelle manire de juger et de
critiquer, qui est tout  fait de mode en ce temps-ci. Dans un roman
de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain de Shakspeare, mais
amateur encrot des classiques de sa jeunesse, s'lve avec indignation
contre l'auteur d'_Hamlet_ et d'_Othello_. Vous voyez bien, dit-il aux
jeunes gens, pour les dgoter de cette pernicieuse lecture, que votre
Shakspeare est un sclrat, un homme capable de toutes les trahisons et
imbu des plus abominables principes. Voyez seulement comment il fait
parler Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse crer de
pareils types, et leur mettre dans la bouche des discours d'une telle
force et d'une telle vraisemblance. Ce bon seigneur aurait voulu que
l'_honest Yago_ parlt comme un saint en agissant comme un diable; et
il faut convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de Phdre,
osant nommer l'infme Pasipha et tracer ce vers immoral:

  C'est Vnus tout entire  sa proie attache,

se montrait bien ennemi des convenances et bien entach d'inceste et
d'adultre dans ses secrets instincts. On n'y prit pas garde d'abord.
Le sicle tait si corrompu! Mais on doit s'en offenser et condamner
Racine, aujourd'hui qu'on est pieux et austre jusqu' ne pas permettre
 l'art et  la posie de peindre le vice et le crime sous des couleurs
sombres et avec l'nergie que comporte le sujet. J'avoue cependant, pour
ma part, que c'est une mthode de critique  laquelle je ne comprends
rien du tout.

Ainsi donc, le Gnie de l'impuret, celui de la cruaut, celui de la
profanation et celui du mensonge ne devaient pas tre mis en scne,
selon vous; parce que le mensonge, l'impit, la frocit et le
libertinage sont choses respectables, auxquelles l'art ne doit pas
s'attaquer. Tant pis pour les esprits fcheux qui ne s'en accommodent
pas. Ces petites imperfections de la socit sont inviolables, et les
fltrir est la consquence d'un caractre chagrin et intolrant. Soit!
vous ne voulez entendre que les concerts des anges; les hymnes de la
misricorde, de la bndiction et de l'esprance sont seuls dignes de
vos oreilles pudiques, de vos mes bates. Il paratrait cependant que
vous avez l'oreille dure et l'me ferme  cette musique-l. Car les
_amschaspands_ (les bons Gnies) parlent et chantent tout aussi souvent
que les darvands et les dews dans le pome incrimin. Il y a l
toute une contre-partie, toute une antithse, savamment soutenue et
dlicatement dveloppe, ainsi que l'annonce le titre de l'ouvrage.
Vous n'y avez pas fait la moindre attention, et vous en avez dtourn
_l'attention du public_ avec une rare sincrit. C'est beau! c'est bien
de votre part! Quelle charit pour nous, quelle impartialit envers
l'auteur! Ah! vraiment, vous faites noblement les choses!

Eh bien, nous qui ne nous piquons pas de si savants _dtours_ pour dire
l'impression que ce livre a faite sur nous, nous citerons un peu de la
contre-partie qui a chapp  votre talent d'examen ou  la fidlit
de votre mmoire. C'est le Gnie de la puret qui parle au Gnie de la
terre:

Rien ne prit, tout se transforme. Vous me demandez,  Sapandomad, ce
que l'avenir cache sous son voile, si c'est un berceau, ou un cercueil?
Fille d'Ormuzd, ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont
qu'une mme chose? Les langes du nouveau-n enveloppent la mort future;
le suaire du trpass enferme dans ses plis la vie renaissante.

Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient tre. Lorsqu'ils
renversent et brisent les socits humaines, lorsqu'ils y versent leur
venin pour en hter la dissolution, ils concourent encore au dessein de
la Puissance mme qu'ils combattent. Ce qu'ils dtruisent, ce n'est pas
le bien, mais la sche corce du bien, qui opposait  son expansion un
obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse, il faut
qu'auparavant ce qu'a us le travail interne se dcompose.

Considrez,  Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes,
inconciliables entre elles, et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici
vcu. Ces opinions, est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste?
Et pourtant c'est l tout ce qu'ils appellent l'ordre social. Que cet
informe difice croule, y a-t-il lieu de s'en alarmer?

Craindrait-on que ces ruines n'entranassent celle des principes
salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des dsordres ns
des fausses croyances et des institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils
soient obscurcis momentanment, cela peut, cela doit tre,  cause du
lien factice qui les unissait  l'erreur destine  disparatre tt ou
tard. Mais, vous l'avez remarqu vous-mme, inaltrables au fond de la
conscience du peuple, ils s'y conservent immuablement. Quand tout le
reste passe, ils demeurent; ils sont comme l'or qu'on retrouve, spar
de ce qui le souillait, sur le lit du torrent qui emporte l'impur limon.

Quand donc, attentifs au cours des choses, les Izeds annoncent
d'invitables catastrophes, de grandes et prochaines rvolutions, ils
annoncent par cela mme un renouvellement certain, une magnifique
volution de l'Humanit en travail pour produire au dehors le fruit
qui a germ dans ses entrailles fcondes. Si elle n'enfante point sans
douleur, c'est que rien ne se fait sans effort; c'est qu'enferm dans
le corps qui se dissout, l'esprit qui aspire  le quitter,  prendre
possession de celui qui bientt va natre, souffre  la fois et de son
tat prsent et de son tat futur, de son dgot de ce qui est et de
son dsir de ce qui sera; car le dsir mme est une souffrance, et
l'esprance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint son terme.

Plaignez, Sapandomad, les gnrations sans patrie que des souffles
opposs poussent et repoussent dans le vide, entre le monde du pass
et le monde de l'avenir. Elles ressemblent  la poussire roule par
Vato[1]. Mais, nuage tnbreux, ou trombe qui dvaste, cette poussire
retombe sur le sol, o, pntre des feux du ciel, humecte de ses
pluies, elle se couvre de verdure.

[Footnote 1: Esprit de l'ouragan.]

Ailleurs, le Gnie de l'quit dit  celui _qui bnit le peuple_:

Un germe tombe sur la terre; il se dveloppe et crot, et produit ses
fleurs et ses fruits, aprs quoi la plante puise se dessche et meurt.
Ce germe, c'est une portion de la vrit infinie, qu'Ormuzd dpose dans
l'esprit de l'homme; cette plante est ce qu'il nomme religion: mais la
mort n'en est qu'apparente, elle renat toujours, se transformant chaque
fois selon les besoins de l'Humanit, dont elle suit le progrs et dont
elle caractrise l'tat.

Combien de civilisations diffrentes n'as-tu pas dj vues prir! Qu'en
est-il advenu? Le genre humain a-t-il cess de vivre? Non, aprs une
poque de langueur maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu 
lui-mme, plein de vigueur et de sve, il est, poursuivant sa route
ternelle, entr dans les voies d'une civilisation plus parfaite. Ces
rvolutions priodiques, assujetties  des lois identiques au fond
avec les lois universelles du monde, offrent, en particulier, ceci de
remarquable, que, s'accomplissant dans une sphre toujours plus tendue,
elles ont une relation visible  l'unit vers laquelle tout tend, 
laquelle tout aspire.

Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tristesse profonde,
parce que, de toutes parts, elles prsentent des images de mort.
Lorsqu'une re, fille de celles qui l'ont prcde, nat; chose trange!
les hommes prennent le deuil et croient assister  des funrailles.

C'est qu'en effet ce qui nat, on ne le voit pas encore; et qu'on voit
ce qui s'en va, ce qui s'vanouit pour jamais.

Si nous voulions, par curiosit, appliquer  chacune des maldictions
que vous avez cites une thorie de l'esprance et de la foi, extraite
de ce mme livre, nous le pourrions aisment; et il se trouverait qu'
force de vouloir trop prouver contre l'amertume de l'crivain, vous
n'avez rien prouv du tout. Mais laissons cet aride dbat. Le public
saura bien faire de son attention l'usage qui lui conviendra; et comme
il n'aura pas les mmes raisons que vous pour ne lire que d'un oeil et
n'entendre que d'une oreille, il jugera sans se soucier de vos
arrts. La _popularit_, que vous hassez tant, et pour cause, est
souverainement quitable. Si,  des esprits douloureux, fatigus de
souffrir en vain, les promesses d'Ormuzd semblent un peu lointaines;
si,  de jeunes coeurs avides d'espoir et d'encouragement, la voix
d'Ahriman, celui qui dit _non_, parait lugubre et terrible, les
esprits srieux et sincres leur rpondront: Forces mousses, ardeurs
inquites, coutez avec respect la voix austre de cet aptre. Ce n'est
ni pour endormir complaisamment vos souffrances ni pour flatter vos
rves dors que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force 
parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre de la foi.
Il a lutt contre l'envie, la calomnie, la haine aveugle, l'hypocrite
intolrance. Il a cru  la sincrit des hommes,  la puissance de la
vrit sur les consciences. Il a rencontr des hommes qui ne l'ont pas
compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le comprendre, qui
taxaient son mle courage d'ambition, sa candeur de dpit, sa gnreuse
indignation de basse animosit. Il a parl, il a fltri les turpitudes
du sicle, et on l'a jet en prison. Il tait vieux, dbile, maladif:
ils se sont rjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que de la
gele, o ils l'enfermaient, ils ne verraient bientt sortir qu'une
ombre, un esprit dchu, une voix teinte, une puissance anantie. Et
cependant il parle encore, il parle plus haut que jamais. Ils ont cru
avoir affaire  un enfant timide qu'on brise avec les chtiments, qu'on
abrutit avec la peur. Les pdants! ils se regardent maintenant confus,
pouvants, et se demandent quelle tincelle divine anime ce corps
si frle, cette me si tenace. Et ceux qui, par leurs dclamations
ampoules, par leurs anathmes de mauvaise loi, ont alarm la conscience
de quelques hommes incertains et abuss, jusqu' leur arracher la
condamnation de la victime; ces gnreux anonymes, qui voudraient sans
doute arracher un arrt de mort contre lui pour en finir plus vite, se
disent les uns aux autres: Nous ne l'avons pas bien tu! cette fois
tchons de mieux faire.

Eh bien! vous pour qui il a souffert, pour qui il est prt, vous le
voyez,  souffrir encore, souvenez-vous que sa tte est sacre. Si sa
voix est douloureuse, si sa prdication est rude et menaante, s'il met
parfois des reproches amers et des plaintes effrayantes sur les lvres
des anges que sa fiction invoque, songez qu'un divin transport a mu ses
entrailles, et que sa mission en ce sicle malheureux n'tait pas une
mission de complaisance, _de convenance_ et _de politesse_, comme ses
ennemis voudraient le lui imposer. C'est  lui de gourmander votre
paresse, votre incertitude et vos langueurs. C'est l le spectacle qui
le frappe, et, s'abust-il quelquefois sur l'excs et la cause de vos
misres, il a bien assez chrement acquis, en souffrant pour vous
tous les genres de perscution, le droit d'tre svre et de se faire
religieusement couter. Quand les enfants de l'Italie voyaient passer le
Dante, ils disaient en le suivant des veux avec respect: _Voil celui
qui revient de l'enfer!_ Eh bien! dans votre sicle de scepticisme et de
moquerie, vous avez parmi vous un homme dont l'ardente imagination
s'est abme dans ces mystres de la posie, dont l'me religieuse et
apostolique s'est envole dans l'empire o s'leva le Dante, dont
la plume toujours nergique vient de vous tracer un enfer et un ciel
mystiques d'o s'chappent des cris et des remontrances dont nul autre
aprs lui n'aura l'antique vigueur d'expression et le ravissement
extatique. Il est le dernier prtre, le dernier aptre du Christianisme
de nos pres, le dernier rformateur de l'glise qui viendra faire
entendre  vos oreilles tonnes cette voix de la prdication, cette
parole accentue et magnifique des Augustin et des Bossuet, qui ne
retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les votes
affaisses de l'glise; car l'glise a chass de son sein ce serviteur
trop sincre, trop fort et trop logicien pour tre contenu en elle.
Il ne vous explique point encore la religion nouvelle, mais il vous
l'annonce. Sa mission tait de dtruire tout ce qui tait mauvais
dans l'ancienne: il l'a fait selon ses forces et ses lumires;--d'en
conserver, d'en ranimer tout ce qui tait vraiment pur, vraiment
vanglique: il l'a fait de toute son me. Le peuple tait voltairien
comme les hautes classes. Depuis les _Paroles d'un Croyant_, une grande
partie du peuple est redevenue vanglique. Il a travaill dans l'glise
et hors de l'glise, dans ce mme but et avec ce mme sentiment
d'vangliser le peuple et de combattre le matrialisme par une
philosophie religieuse, par une prdication philosophiquement
spiritualiste. Son oeuvre est grande. Il y a donn toutes ses forces,
tout son amour, toute sa colre, toute sa persvrance, tout son gnie.
Il y a tout sacrifi, repos, aisance, scurit, rputation (puisque
quelques-uns lui ont fait un crime de son courage et de sa foi), amitis
heureuses, amitis sincres mme. Il a tout bris, amis et ennemis, tout
ce qui devait ou lui semblait devoir entraver son lan. Il y a tout
perdu, jusqu' la sant et la libert, ces conditions inapprciables,
et indispensables en apparence, de la fracheur des ides et de la
puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable compensation, lui a
conserv pourtant son gnie, sa foi et la jeunesse de son courage. Et
aprs tant de sacrifices, de luttes, de souffrances et de dsastres,
l'admiration et la vnration des mes sincres ne lui resteraient
pas fidles? Voult-il les repousser, non, cent fois non, elles
ne dserteraient pas sa cause! Non, messieurs les journalistes du
gouvernement, la rpublique, aucun type, aucun idal de la rpublique
_ne commence  s'ennuyer des jrmiades dmocratiques de son illustre
adepte_. On ne s'en lassera pas plus que la posie ne se lasse de
Jrmie lui-mme, ce prophte _impoli_ et _inconvenant_, qui parlait
comme M. La Mennais de la corruption des vivants et des vers du
spulcre. Des mes faibles, ombrageuses et froisses dans leur vanit
(il en est peut-tre parmi vous) lui feront un vice de coeur de cette
facilit miraculeuse avec laquelle il s'est dtach des personnes,
quand, les personnes reprsentant des ides qui n'taient pas les
siennes, il a su les arracher de son sein. Mais il en est d'autres qui,
ayant aim en lui avant tout la sincrit et la foi, ses divins mobiles,
se laisseraient froisser et brler par sa course enflamme (dt-il
prendre, en passant, une ronce pour un appui, un fruit pour une
pine), plutt que de l'arrter par de mesquines susceptibilits et de
l'tourdir par de purils reproches. Dj ce _trop clbre abb_, comme
vous l'appelez navement, appartient  l'histoire. Il a assez fait pour
y prendre place de son vivant; et la postrit le contemple dj par les
yeux de nos enfants, _ces petits enfants qui_, suivant sa belle parole,
_sourient dans leurs berceaux; car ils ont aperu le rgne de Dieu dans
leurs songes prophtiques_. Ceux-l lui marqueront, dans l'histoire des
religions et des philosophies, une place que l'anonyme ne vous procurera
jamais. Ceux-l comprendront qu'il a d peu s'alarmer du bruit que vous
faites autour de son oeuvre, car ce bruit n'aura pas laiss d'chos.
Ceux-l ne s'inquiteront gure de savoir si, dans le secret de sa
pense, il a devin juste la forme que doit prendre leur socit et leur
religion. Ils verront seulement les effets de sa prdication dans les
mes, et ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de
forces rgnratrices que le souffle glac de vos discours acadmiques
et la froide treinte de vos murailles pnitentiaires n'auront pu
dtruire dans leur germe.

En attendant, vous lui ferez un grand crime de sa tristesse; et vous,
qui avez des penses noires, vous lui reprocherez aigrement d'avoir des
ides sombres. Quant  nous, quoique son esprance de rnovation sociale
nous paraisse trop vague; quoique nous concevions des rformes plus
hardies; quoique nous trouvions qu'il a gard, dans ses vues et dans ses
instincts d'avenir, quelque chose de trop ecclsiastique; quoiqu'il ne
nous semble pas avoir assez compris la mission de la femme et le sort
futur de la famille; quoique, enfin, sur d'autres points encore, nous
ne soyons pas ses disciples, nous serons  jamais ses amis et ses
admirateurs jusqu'au dvouement, jusqu'au martyre, s'il le fallait,
plutt que d'insulter  la souffrance d'une si noble destine. Nous
savons qu'il croit ce qu'il professe; et, dans ce qu'il professe, nous
trouvons bien assez de grandes vrits et de grands sentiments pour
l'absoudre de ce qui,  certains gards, ne nous semble pas complet et
concluant. Mais vous autres, qui cherchez  l'outrager dans ce que
sa vie a de plus touchant et de plus respectable, vous qui l'appelez
_monsieur l'abb_ (avec une pauvre ironie, il faut le dire); vous qui
lui reprochez d'tre prtre et de ne pas savoir mentir; vous qui,
cependant, raillez le clerg, et qui vous vantez de l'_embaumer_ comme
une vieille momie, avec force gnuflexions et sarcasmes; vous qui
traitez le Catholicisme et le christianisme comme on traite, en Chine,
les mandarins condamns  mort: un coussin sous le patient, un argousin
prostern devant lui, et un bourreau, le sabre lev, derrire; vous qui
flattez les prlats pour que leurs curs ne fassent point de propagande
contre vos lections; vous qui, ne croyant  rien, voulez que le peuple
croie, de par le Catholicisme,  la saintet de vos pouvoirs et 
la lgitimit de vos droits; vous, enfin, qui reprochez  un prtre
rformateur d'avoir quitt cette glise o vous n'entrez qu'en riant
sous votre masque, et qui feignez d'tre scandaliss de son langage
rude et afflig: ne voyez-vous donc pas que s'il est trop effray du
spectacle qu'offre le monde, s'il est irrit de tout le mal qu'il y voit
et dfiant de tout le bien qu'on n'y voit pas, c'est parce qu'il est
prtre, et plus prtre que tous vos prtres? c'est parce qu'il a t
nourri dans la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortification et de
renoncement, qui font de lui, encore, et plus que jamais, au milieu des
audaces de sa rvolte, un auguste fanatique? Oui, c'est parce qu'il
a vieilli sans famille, sans postrit, sans lien personnel avec la
famille humaine, qu'il est triste souvent et injuste quelquefois.
Quelques-uns parmi nous peut-tre trouvent qu'il respecte encore trop,
selon eux, les formes du pass; et nous, nous le trouvons aussi. Car ce
n'est pas de l'hypocrisie de parti et de l'intrt de coterie que nous
faisons ici: c'est de la justice dans toute la volont de notre me,
dans toute la force de nos instincts; et nous sentons que, malgr
l'infriorit de nos lumires et de nos mrites, nous avons, devant Dieu
et devant les hommes, le droit de dire toute notre pense sur cet homme
illustre. Eh bien! nous lui faisons un malheur d'tre prtre;  d'autres
la honte de lui en faire un reproche! Nous blmons profondment les
athes qui outragent, en feignant de la respecter ailleurs, la cause
de sa duret apparente. Nous blmerions aussi ceux qui, au nom d'une
croyance oppose  la sienne, lui reprocheraient de n'avoir pas assez
dpouill le prtre en quittant l'Eglise. _Que vouliez-vous qu'il ft?_
Ce n'est pas le cas de rpondre: _Qu'il mourut!_ car il tait mort dj
 la vie de l'humanit; il s'tait suicid en ce sens, en prononant des
voeux. Et il est rest dans cette tombe avec un hrosme qui ne donne
pas prise  la moindre des calomnies de l'ennemi. Que dis-je? il s'est
suicid une seconde fois. Car il tait redevenu libre; il pouvait
secouer le joug; et si l'anathme des dvots l'et accabl encore plus
pour cela, des masses entires auraient applaudi ou pardonn  tous
ses actes personnels d'indpendance. Ce n'est donc pas la crainte de
l'opinion qui l'a retenu, et il n'et pas t plus abominable  la
postrit pour s'tre affranchi de l'inaction, que ne l'est Luther,
accept comme le premier aprs Jsus par la moiti de l'Europe
civilise. Mais le caractre de cet homme-ci est grand dans un autre
sens. Il est moins grand rformateur, il est plus grand saint. Plus
prudent pour les autres, il ne pousserait pas le monde dans des voies
aussi hardies. Plus courageux envers lui-mme, il ne fuirait pas devant
ses bourreaux. Il s'offrirait  la torture, dans la crainte de s'tre
abus sur les droits gnraux en vue de son droit individuel. Vous
appellerez cela de l'orgueil, vous qui ne croyez pas aux mles vertus,
et pour cause. Ne l'appelez pas timidit, vous qui avez l'amour du vrai.
Croyez-vous donc qu'il n'et pas pu faire un schisme et bouleverser,
peut-tre renverser l'Eglise? Oh! que l'Eglise sait bien le contraire!
Et que ne l'a-t-il fait! disent tous ces jeunes lvites qui dvorent les
crits de La Mennais dans le trouble des sminaires et dans le silence
des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir le proclamer ici
sans me tromper, parce qu'il manquait des passions qui font les grands
schismatiques. Il avait bien la charit, le courage, la conviction: il
n'avait pas l'orgueil de soi, l'ambition de la renomme, la soif de la
vengeance, des richesses, des plaisirs et des enivrements de la vie.
Il tait faonn aux vertus chrtiennes; il ne pouvait pas les perdre.
Voil tout son crime: amis et ennemis, condamnez-le si vous l'osez. Il
aimait le sacrifice; c'est dans l'habitude du sacrifice qu'il avait
puis son enthousiasme, sa force, son ardeur de sincrit, son gnie.
Et-il perdu tout cela en renonant au sacrifice? Je ne sais. Mais il
y a une volont divine qui l'a pouss dans sa voie, et cette volont a
seule le droit de le juger.

Pour moi, artiste (je ne prtends pas tre autre chose, et cela me
suffit pour croire, aimer et comprendre ce dont mon me a besoin pour
vivre sans dfaillir), je l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve
la posie des saints du moyen ge, et qui  la jeunesse rnovatrice de
notre poque unit la svrit persvrante des antiques vertus. Nous
ne sommes pas assez loin du Christianisme pour ne pas aimer encore nos
saints et nos martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prtres du
sicle qui font de leurs glises des salons pour les dames, de leur
ministre un marchepied pour l'ambition, de leurs principes religieux un
compromis avec les puissances temporelles. Et La Mennais nous parait si
magnanime, si gnreux, si naf dans son oeuvre, que, n'en dplaise 
monsieur l'anonyme du _Journal des Dbats_, nous irions volontiers _le
tirer par sa soutane_ (la seule soutane qui nous inspire encore du
respect), pour lui dire: Pre, grondez-nous tant que vous voudrez, nous
aimons mieux vos reproches que votre silence; et puissiez-vous nous
gronder encore bien fort et bien longtemps! Le peuple ne raisonne ni
mieux ni plus mal que nous  cet gard. Il vous aime; donc vous ne
pouvez pas avoir tort avec lui. Moquez-vous, tonnez, menacez: tout cela
est beau venant de vous, et vous ne blesserez jamais une me sincre.
Que qui se sent coupable se fche!

GEORGE SAND




             LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES


Vous dire que je m'en moque, serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
vrai: j'ai parcouru la campagne  toutes les heures de la nuit, seul ou
en compagnie de grands poltrons, et sauf quelques mtores inoffensifs,
quelques vieux arbres phosphorescents et autres phnomnes qui ne
rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter 
personne, comme tmoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, en prsence des
superstitions rustiques: _mensonge, imbcillit, vision de la peur_; je
dis phnomne de vision, ou phnomne extrieur insolite et incompris.
Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
sorciers, ces explications fantastiques donnes aux prtendus prodiges
de la nuit, c'est un pome des imaginations champtres. Mais le fait
existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantme dans l'air ou
seulement dans l'oeil qui le peroit, c'est un objet tout aussi
rellement et logiquement produit que la rflexion d'une figure dans un
miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles t
expliques? Je sais qu'elles ont t constates, voil tout; mais il est
trs-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de
la peur. Cela peut tre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
exceptions irrcusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
prouv, et placs dans des circonstances o rien ne semblait agir sur
leur imagination, mme des hommes clairs, savants, illustres, ont eu
des apparitions qui n'ont troubl ni leur jugement ni leur sant,
et dont cependant il n'a pas dpendu d'eux tous de ne pas se sentir
affects plus ou moins aprs coup.

Parmi grand nombre d'intressants ouvrages publis sur ce sujet, il faut
noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai aprs ces
travaux srieux qu'une seule observation utile  enregistrer, c'est que
l'homme qui vit le plus prs de la nature, le sauvage, et aprs lui le
paysan, sont plus disposs et plus sujets que les hommes des autres
classes aux phnomnes de l'hallucination. Sans doute l'ignorance et la
superstition les forcent  prendre pour des prodiges surnaturels
ces simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
l'imagination qui les produit, je le rpte; elle ne fait le plus
souvent que les expliquer  sa guise.

Dira-t-on que l'ducation premire, les contes de la veille, les rcits
effrayants de la nourrice et de la grand'mre disposent les enfants et
mme les hommes  prouver ce phnomne? Je le veux bien. Dira-t-on
encore que les plus simples notions de physique lmentaire et un peu de
moquerie voltairienne en purgeraient aisment les campagnes? Cela est
moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire 
toute heure, les tableaux varis que la nature droule sous ses yeux,
et qui se modifient  chaque instant dans la succession des variations
atmosphriques, ce sont l pour l'homme rustique des conditions
particulires d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
lui un tre plus primitif, plus normal peut-tre, plus li au sol, plus
confondu avec les lments de la cration que nous ne le sommes quand la
culture des ides nous a spars pour ainsi dire du ciel et de la terre,
en nous faisant une vie factice enferme dans le moellon des habitations
bien closes. Mme dans sa hutte ou dans sa chaumire, le sauvage ou
le paysan voit encore dans le nuage, dans l'clair et le vent qui
enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des pcheurs
qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur barque,
couverts d'une natte, la face claire par les toiles, la barbe
caresse par la brise, le corps sans cesse berc par le flot. Il y a des
colporteurs, des bohmiens, des conducteurs de bestiaux, qui dorment
toujours en plein air comme les Indiens de l'Amrique du Nord. Certes,
le sang de ces hommes-l circule autrement que le ntre, leurs nerfs ont
un quilibre diffrent, leurs penses un autre cours, leurs sensations
une autre manire de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scnes de nuit tranges,
inexplicables. Il en est parmi eux de trs-braves, de trs-raisonnables,
de trs-sincres, et ce ne sont pas les moins hallucins. Lisez toutes
les observations recueillies  cet gard, vous y verrez, par une foule
de faits curieux et bien observs, que l'hallucination est compatible
avec le plein exercice de la raison.

C'est un tat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
perturbation de l'me ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
et mystrieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent qu'elle semble presque une
loi rgulire de leur organisation. Elle les effraie autrement que nous.
Notre grande terreur,  nous autres, quand le cauchemar ou la fivre
nous prsentent leurs fantmes, c'est de perdre la raison, et plus nous
sommes certains d'tre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volont. On a vu
des gens devenir fous par la crainte de l'tre. Les paysans n'ont pas
cette angoisse; ils croient avoir vu des objets rels; ils en ont
grand'peur; mais la conscience de leur lucidit n'tant point branle,
l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
nous. L'hallucination n'est d'ailleurs pas la seule cause de mon
penchant  admettre, jusqu' un certain point, les visions de la nuit.
Je crois qu'il y a une foule de petits phnomnes nocturnes, explosions
ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
spectres clestes, petits arolithes, habitudes bizarres et inobserves,
aberrations mme chez les animaux, que sais-je? des affinits
mystrieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
contact perptuel avec les lments, signalent  chaque instant sans
pouvoir les expliquer.

Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
Elle est de tous les pays, je crois, et elle est rpandue dans toute la
France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
Berry, o dj les contes que l'on fait  nos petits enfants ne sont
plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
nos grand'mres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parl des
hommes-loups de l'antiquit et du moyen ge. Cependant on s'y sert
encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on eu a
perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dvorer les
enfants: ce sont des hommes savants et mystrieux, de vieux bcherons,
ou de malins gardes-chasse qui possdent le _secret_ pour charmer,
soumettre, apprivoiser et conduire les loups vritables. Je connais
plusieurs personnes qui oui rencontr aux premires clarts de la lune,
 la croix des quatre chemins, le pre _un tel_ s'en allant tout seul, 
grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de
trente, jamais moins dans la lgende). Une nuit deux personnes, qui me
l'ont racont, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
elles en furent effrayes, et montrent sur un arbre, d'o elles virent
ces animaux s'arrter  la porte de la cabane d'un bcheron rput
sorcier. Ils l'entourrent en poussant des rugissements pouvantables;
le bcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
dispersrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
mais deux personnes riches, et ayant reu une assez bonne ducation,
gens de beaucoup de sens et d'habilet dans les affaires, vivant dans
le voisinage d'une fort, o elles chassaient fort souvent, m'ont jur,
_sur l'honneur_, avoir vu, tant ensemble, un vieux garde forestier
s'arrter  un carrefour cart et faire des gestes bizarres. Ces deux
personnes se cachrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
dont un norme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfona avec eux dans
l'paisseur du bois. Les deux tmoins de cette scne trange n'osrent
l'y suivre et se retirrent aussi surpris qu'effrays. Avaient-ils
t la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination s'empare de
plusieurs personnes  la fois (et cala arrive fort souvent), elle
revt un caractre difficile  expliquer, je l'avoue; on l'a souvent
constate; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais  quoi sert d'en
savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine disposition des
nerfs et de la circulation du sang qu'on donne pour cause  l'audition
ou  la vision d'objets fantastiques, comment est-elle simultane chez
plusieurs individus runis? Je n'en sais rien du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forts,
qui peut,  toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu dcouvrir, par
hasard, ou par un certain gnie d'induction, le moyen de les soumettre
et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
certain fluide sympathique  certaines espces? Nous avons vu, de nos
jours, de si intrpides et de si habiles dompteurs d'animaux forces
en cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
certains hommes sur les animaux sauvages en libert.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
tireraient-ils pas profit et vanit de leur puissance?

Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle, un effet tout
aussi naturel, ne croit pas lui-mme qu'il obit aux lois de la nature.
Donnez-lui un remde dont vous lui dmontrerez simplement l'efficacit,
il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
incomprhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
le _secret_ de gurir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
qu'il faut l'administrer aprs trois signes cabalistiques, ou aprs
avoir mis un de ses bas  l'envers, il se croira sorcier, tous le
croiront sorcier  l'endroit du rhume. Il gurira tout le monde par la
foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystre, le
mystre est son lment.

Je ne parlerai pas ici de ce qu'un appelle chez nous et ailleurs le
_secret_, ce serait une digression qui me mnerait trop loin. Je me
bornerai  dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et que presque tous les
paysans un peu graves et expriments ont le _secret_ de quelque chose,
sont sorciers par consquent, et croient l'tre. Il y a le secret des
boeufs que possdent tous les bons mtayers; le secret des vaches, qui
est celui des bonnes mtayres; le secret des bergres, pour faire
foisonner la laine; le secret des potiers, pour empcher les pots de se
fendre au fond; le secret des curs qui charment les cloches pour la
grle; le secret du mal de tte, le secret du mal de ventre, le secret
de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers pour faire
venir le gibier; le secret du feu, pour arrter l'incendie; le secret de
l'eau, pour retrouver les cadavres des noys, ou arrter l'inondation;
que sais-je? Il y a autant de secrets que de flaux dans la nature, et
de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pre en
fils, ou s'achte  prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
jamais, tant qu'on y croira. Le secret du meneur de loups en est un
comme un autre, peut-tre.

Une des scnes de la nuit dont la croyance est la plus rpandue, c'est
la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse  baudet_, et affecte
les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable troupe d'nes qui
braient. On peut se la reprsenter  volont; mais dans l'esprit de nos
paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
une hallucination ou un phnomne d'acoustique. J'ai cru l'entendre
plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la faon la plus vulgaire.
Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
l'immense clameur mlancolique des grues et des oies sauvages en
dtresse. Mais les paysans, que l'on croit si crdules et si peu
observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent trs-bien le nom et
connaissent trs-bien le cri des divers oiseaux trangers  nos climats
qui se trouvent perdus et disperss dans les tnbres. La _chasse 
baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi, qui ai
longtemps vcu et err comme eux dans la rafale et dans le nuage, je
ne l'ai jamais rencontre. Quelquefois son passage est signal par
l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
gardent, comme l'on sait, en tous pays les trsors cachs. A l'heure
de minuit, le jour de Nol, aussitt que sonne la messe, ces gardiens
infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche
qui en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'anne o la
conqute du trsor soit possible. Mais il faut savoir o il est, et
avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous tes surpris dans
le gouffre  l'_ite missa est_, il se referme  jamais sur vous; de
mme que si, en ce moment, vous avez russi  rencontrer l'animal
fantastique, la soumission qu'il vous a montre pendant le temps de la
messe fait place  la fureur, et c'est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chteaux ou
monastres, peu de monuments celtiques qui ne reclent leur trsor. Tous
sont gards par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
recueil de contes mridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
potique apparition de la chvre d'or, gardienne des richesses caches
au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
collines peles de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
une gnisse d'argent qui font rver les imaginations avides; mais ces
animaux sont mchants et terribles  rencontrer. On y court tant de
risques, que personne encore n'a os les saisir par les cornes. Et
cependant il y a des sicles que les grosses pierres druidiques dansent
et grincent sur leurs frles supports pendant la messe de minuit, pour
veiller la convoitise des passants.

Dans nos valles ombrages, coupes de grandes plaines fertiles,
un animal indfinissable se promen la nuit  de certaines poques
indtermines, va tourmenter les boeufs au pturage et rder autour des
mtairies, qu'il met en grand moi. Les chiens hurlent et fuient  son
approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la terreur
qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos alentours.
Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bte. On
l'appelle la _grand'bte_, par tradition, quoique souvent elle paraisse
de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns l'ont vue en forme
de chien de la grandeur d'un boeuf norme, d'autres en levrette blanche
haute comme un cheval, d'autres encore en simple livre ou en simple
brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l'ont poursuivie
sans succs, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir
fantastique, la dcrivant avec peine, parce qu'elle appartient  une
espce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n'est
prcisment ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval,
mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous! Cependant cette bte
apparat, j'en suis certain, soit  l'tat d'hallucination, soit 
l'tat de vapeur flottante, et condense sous de certaines formes. Des
gens trop sincres et trop raisonnables l'ont vue pour que j'ose dire
qu'il n'y a aucune cause  leur vision. Les chiens l'annoncent par
des hurlements dsesprs et s'enfuient ds qu'elle parait; cela est
certain. Les chiens sont-ils hallucins aussi? Pourquoi non? Sont-ce des
voleurs qui s'introduisent sous ce dguisement? Jamais la bte n'a rien
drob, que l'on sache. Sont-ce de mauvais plaisants? On a tant tir de
coups de fusil sur la bte, qu'on aurait bien, par hasard, et en dpit
de la peur qui fait trembler la main, russi  tuer ou  blesser
quelqu'un dcs prtendus fantmes. Enfin, ce genre d'apparition, s'il
n'est que le rsultat de l'hallucination, est minemment contagieux.
Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d'une
mtairie le voient et le poursuivent; il passe  une autre petite
colonie qui le voit absolument le mme, et il fait le tour du pays,
ayant produit cette contagion sur un trs-grand nombre d habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
stagnantes, dans les bruyres comme au bord des fontaines ombrages dans
les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
entend au milieu de la nuit le battoir prcipit et le clapotement
furieux des lavandires. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
voquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues
avec leur battoir agile l'eau des sources et des marcages. Chez nous,
c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble
 du linge, mais qui, vu de prs, n'est autre chose que des cadavres
d'enfants. Il faut se garder de les observer ou de les dranger, car
eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
moins qu'une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandires fantastiques
rsonner dans le silence de la nuit autour des mares dsertes. C'est
 s'y tromper. C'est une espce de grenouille qui produit ce bruit
formidable. Mais c'est bien triste de faire cette purile dcouverte, et
de ne plus esprer l'apparition des terribles sorcires tordant leurs
haillons immondes  la brume des nuits de novembre, aux premires
clarts d'un croissant blafard reflt par les eaux. Un mien ami, homme
de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet  l'ivresse,
trs-brave cependant devant les choses relles, mais facile 
impressionner par les lgendes du pays, fit deux rencontres de
lavandires qu'il ne racontait qu'avec une grande motion.

Un soir, vers onze heures, dans une trane charmante qui court en
serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondul du
ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal fame, il ne vit rien
l de surnaturel, et dit  cette vieille:--Vous lavez bien tard, la
mre!--Elle ne rpondit point. Il la crut sourde et approcha. La
lune tait brillante et la source clairait comme un miroir. Il vit
distinctement les traits de la vieille: elle lui tait compltement
inconnue, et il en fut tonn, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de
chasseur et de flneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de
visage inconnu  plusieurs lieues  la ronde. Voici comme il me raconta
lui-mme ses impressions en face de cette laveuse singulirement
vigilante: Je ne pensai  la tradition des lavandires de nuit
que lorsque je l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la
rencontrer, je n'y croyais pas et je n'prouvais aucune mfiance
en l'abordant. Mais ds que je fus auprs d'elle, son silence, son
indiffrence  l'approche d'un passant, lui donnrent l'aspect d'un
tre absolument tranger  notre espce. Si la vieillesse la privait de
l'oue et de la vue, comment tait-elle assez robuste pour tre venue de
loin, toute seule, laver  cette heure insolite,  cette source glace
o elle travaillait avec tant de force et d'activit? Cela tait au
moins digne de remarque. Mais ce qui m'tonna encore plus, ce fut ce
que j'prouvai en moi-mme: je n'eus aucun sentiment de peur, mais une
rpugnance, un dgot invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle
tournt la tte. Ce ne fut qu'en arrivant chez moi que je pensai
aux sorcires des lavoirs, et alors j'eus trs-peur, j'en conviens
franchement, et rien au monde ne m'et dcid  revenir sur mes pas.

Une seconde fois, le mme ami passait auprs des tangs de Thevet vers
deux heures du matin. Il venait de Limires, o il assure qu'il n'avait
ni mang ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il tait seul,
en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval tant fatigu, il mit pied
 terre  une monte et se trouva au bord de la route, prs d'un foss
ou trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande
activit, sans rien dire. Son chien se serra tout  coup contre lui sans
aboyer. Il passa sans trop regarder; mais  peine eut-il fait quelques
pas, qu'il entendit marcher derrire lui et que la lune dessina  ses
pieds une ombre trs-allonge. Il se retourna et vit une de ces femmes
qui le suivait. Les deux autres venaient  quelque distance comme
pour appuyer la premire. Cette fois, dit-il, je pensai bien aux
lavandires, mais j'eus une autre motion que la premire fois. Ces
femmes taient d'une taille si leve et celle qui me suivait avait
tellement les proportions, la figure et la dmarche d'un homme, que je
ne doutai pas un instant d'avoir affaire  des plaisants de village,
mal intentionns peut-tre. J'avais une bonne trique  la main. Je me
retournai en disant: Que me voulez-vous?--Je ne reus point de rponse;
et, ne me voyant pas attaqu, n'ayant pas de prtexte pour attaquer
moi-mme, je fus forc de regagner mon cabriolet, qui tait assez loin
devant moi, avec cet tre dsagrable sur mes talons. Il ne me disait
rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup
d'une attaque. Je tenais toujours mon bton prt  lui casser la
mchoire au moindre attouchement; et j'arrivai ainsi  mon cabriolet
avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je
me retournai alors, et quoique j'eusse entendu jusque-l des pas sur
les miens et vu une ombre marcher  ct de moi je ne vis personne.
Seulement je distinguai,  trente pas environ en arrire,  la place o
je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant
et se tordant comme des folles sur le revers du foss.

Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a t
raconte de trs-bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela
en partie au chapitre des hallucinations. _L'Orme Rteau_, arbre
magnifique, qui existait, dit-on, dj grand et fort, au temps de
Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de loin une grande
apparence et son branchage affecte assez la forme du rteau, dont il
porte le nom. Mais ce n'est l qu'une concidence fortuite avec la
lgende traditionnelle qui l'a baptis. De prs il devient imposant
par sa longue tige lance, sillonne de la foudre et plante comme un
monument  un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges
comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du proltaire,
sont couverts d'un herbe courte, o la ronce et le chardon croissent en
libert. La plaine est ouverte  une grande distance, frache quoique
nue, mais triste et solennelle malgr sa fertilit. Une croix de bois
est plante sur un pidestal de pierre qui est le dernier vestige de
quatre statues fort anciennes disparues depuis la rvolution de 93.
Cette dcoration monumentale dans un lieu si peu frquent atteste un
respect traditionnel; et les paysans des environs ont une telle opinion
de l'orme Rteau qu'ils prtendent qu'on ne peut l'abattre, parce
qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonn
aujourd'hui aux pitons, et que traverse  de rares intervalles le
cheval d'un meunier ou d'un gendarme, tait jadis une des grandes voies
de communication de la France centrale. On l'appelle encore aujourd'hui
le chemin des Anglais. C'tait la route militaire, le passage des armes
que franchit l'invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l'pe
dans le dos, aprs avoir dlivr Sainte-Svre, la dernire forteresse
de leur occupation.

Ce dtail n'est consign dans aucune histoire, mais la tradition est l
qui en fait foi; et maintenant voici la lgende de l'Orme Rteau qui est
jolie, malgr la nature des animaux qui y jouent leur rle.

Un jeune garon gardait un troupeau de porcs autour de l'Orme Rteau. Il
regardait du cot de la Chtre, lorsqu'il vit accourir une grande bande
arme qui dvastait les champs, brlait les chaumires, massacrait les
paysans et enlevait les femmes. C'taient les Anglais qui descendaient
de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager Saint-Chartier.
Le porcher loigna son troupeau, se tint  distance, et vit passer
l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec son
troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place  une grande colre
contre les Anglais et contre lui-mme. Quoi! pensa-t-il, nous nous
laissons abmer ainsi sans nous dfendre! Nous sommes trop lches! Il y
faut aller! Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui tait
une des quatre autour de l'orme: Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut
que j'aille contre ces Anglais, et je n'ai pas le temps de rentrer mes
btes. Pendant ce temps-l, ces mchants-l nous feraient trop de mal.
Prends mon bton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours
et trois nuits; je te les donne en garde.

L-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
bton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
jetant l ses sabots, _s'en, courut_  Saint-Chartier, o, pendant trois
jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
garons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
quand l'ennemi fut chass, il s'en revint  son troupeau; il compta ses
porcs et pas un ne manquait; et cependant il avait pass l bien des
tranards, bien des pillards et bien des loups attirs par l'odeur du
carnage. Le jeune porcher reprit  saint Antoine son sceptre rustique,
le remercia  genoux, et sans rver les hautes destines et la grande
mission de Jeanne d'Arc, content d'avoir au moins donn son coup de main
 l'oeuvre de dlivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue  l'Orme Rteau une moins
bnigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
l'horrible ide de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterr
vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la lgende principale et toujours en crdit de l'Orme Rteau.
Un _monsieur_ s'y promne la nuit; il en fait incessamment le tour. On
le voit l depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
Il est vtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
car _il suit les modes_; on l'a vu au sicle dernier, en habit noir
complet, culotte courte, souliers  boucles, l'pe au ct; sous
le Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
grand rteau sur l'paule, et gare aux jambes des gens ou des btes qui
passent dans son ombre. Du reste, pas mchant homme, et ne se faisant
connatre qu' ceux qui ont _le secret_.

Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons t  l'heure solennelle
du lever du la lune; nous l'avons appel par tous les noms possibles,
en lui disant toujours _monsieur_, trs-poliment, mais nous n'avons pas
trouv le nom auquel il lui plat de rpondre, car il n'est pas venu,
et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut
avoir peur de lui.

L'Allemagne passe pour tre la terre classique du fantastique. Cela
tient  ce que des crivains anciens et modernes ont fix la lgende
dans le pome, le conte et la ballade. Notre littrature franaise,
depuis le sicle de Louis XIV surtout, a rejet cet lment comme
indigne de la raison humaine et de la dignit philosophique. Le
romantisme a fait de vains efforts pour drider notre scepticisme; nous
n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
autrement grandiose et terrifiant, nous a t relev par des traductions
incompltes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas os
imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqu, il lui
manquera probablement un grand pote pour donner une forme prcise et
durable aux lans, dj affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est  la hauteur, dans sa posie, de ce que
le gnie des plus grands potes et celui des nations les plus potiques
ont jamais produit; nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
c'est la France. Quiconque a lu les _Barza-Breiz_, recueillis et
traduits par M. de la Villemarqu, doit tre persuad avec moi,
c'est--dire pntr intimement, de ce que j'avance. Le _Tribut de
Nomeno_ est un pome de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
l'esprit humain. La _Peste d'Eliant_, les _Nains_, _Lesbreiz_ et vingt
autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
complte  laquelle puisse prtendre une littrature lyrique. Il est
mme fort trange que cette littrature, rvle  la ntre par une
publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annes,
n'y ait pas fait une rvolution. Macpherson a rempli L'Europe du nom
d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'cosse  la mode. Vraiment
nous n'avons pas assez ft notre Bretagne, et il y a encore des lettrs
qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
sommes comme des nains devant des gants. Singulires vicissitudes que
subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!

Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
druidisme jusqu' la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
bien forte et fire, mais pas grande  ce point avant qu'elle et chant
 nos oreilles. Gnie pique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
triste, sombre, moqueur, naf, tout est l! Et au-dessus de ce monde de
l'action et de la pense plane le rve: les sylphes, les gnmes, les
djiins de l'Orient, tous les fantmes, tous les gnies de la mythologie
paenne et chrtienne voltigent sur ces ttes exaltes et puissantes. En
vrit, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
Breton sans lui ter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, o j'ai pourtant retrouv,
dans la mmoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades,
exactement traduites en vers nafs et bien berrichons, des textes
bretons publis par M. de la Villemarqu. Revendiquerons-nous la
proprit de ces crations, et dirons-nous qu'elles ont t traduites du
berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
brevet d'origine en tte. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc._

Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littrature, ou bien elle
s'est perdue comme aurait pu se perdre la posie bretonne si M. de
la Villemarqu ne l'et recueillie  temps. Ces richesses indites
s'altrent insensiblement dans la mmoire des bardes illettrs qui les
propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
n'ont plus ni rime ni raison, et o, a et l, brille un couplet d'une
facture charmante, qui appartient videmment  un texte original
affreusement corrompu quant au reste.

Pour tre prive de ses archives potiques, l'imagination de nos paysans
n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de
l'hallucination dont j'ai parl prcdemment, l'atteste suffisamment.

Une des plus singulires apparitions est celle des _meneurs de nues_,
autour des mares ou au beau milieu des tangs. Ces esprits nuisibles
se montrent aux poques des dbordements de rivires, et provoquent le
flau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulvent, ou reconnat parmi
eux, assez souvent, des gens mal fams dans le pays, des gens qui ne
possdent rien, bien entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne
souhaitent que le mal des autres. Runis aux gnies des nuages, arms
de pelles ou de balais, vtus de haillons fangeux et incolores, ils
s'agitent frntiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
ballades bretonnes; et le voyageur attard qui les aperoit sur les
flaques brumeuses semes dans les landes dsertes, doit se hter de
gagner son gte, sans les dranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
Certainement ils se mettraient, en bourrasque,  ses trousses, et il n'y
ferait pas bon.

On est tonn de voir combien les scnes de la nature impressionnent le
paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
des habitants des villes, et que l'homme, accoutum ds son enfance 
errer ou  travailler le jour et la nuit dans une mme localit, en
connat si bien les dtails et les diffrents aspects qu'il ne puisse
plus y ressentir ni tonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou  l'afft,  la
nuit tombante, voit les animaux mmes dont il est le flau prendre, dans
le crpuscule, des formes effrayantes pour la menacer. Le pcheur de
nuit, le meunier qui vit sur la rivire mme, peuplent de fantmes les
brouillards argents par la lune; l'leveur de bestiaux qui s'en va lier
les boeufs ou conduire les chevaux au pturage, aprs la chute du jour
ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pr, sur ses btes
mmes, des tres inconnus, qui s'vanouissent  son approche, mais
qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
primitives,  qui sont rvls les secrets du monde surnaturel, et qui
ont le don de voir et d'entendre de si tranges choses! Nous avons beau
faire, nous autres, couter des histoires  faire dresser les cheveux
sur la tte, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit
dans les lieux hants par les esprits, attendre et chercher la peur
inspiratrice, mre des fantmes, le diable nous fuit comme si nous
tions des saints: Lucifer dfend  ses milices de se montrer aux
incrdules.--Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il
faut faire attention  ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un
mtayer de de nos environs voyait tous les jours un vieux livre
s'arrter  peu de distance de lui, se lcher les pattes, et le regarder
d'un air narquois: or ce mtayer finit, en y faisant bien attention, par
reconnatre son propritaire sous le dguisement dudit livre. Il lui
ta son chapeau, pour lui faire entendre qu'il n'tait point sa dupe, et
que la plaisanterie tait inutile. Mais le bourgeois, qui tait malin,
parut ne pas comprendre, et continua  le surveiller sous cette
apparence.

Cela fcha le mtayer, qui tait honnte homme, et que le soupon
blessait d'autant plus, que son matre, lorsqu'il venait chez lui sous
figure de chrtien, ne lui marquait aucune mfiance. Il prit son fusil
un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
manie de faire le livre. Il essaya mme de le coucher en joue; mais la
preuve que cet animai n'tait pas plus livre que vous et moi, c'est
que le fusil ne l'inquita nullement, et qu'il se mit,  rire.--Ah a,
coutez, not' matre! s'cria le brave homme perdant patience, tez-vous
de l, ou, aussi vrai que j'ai reu le baptme, je vous flanque mon coup
de fusil.

M. _Trois-toiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
tait _malic_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frapps et blesss, disparatre
galement; mais le lendemain, la personne souponne ne se montrait pas,
et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommage. On
aurait pu retirer de son corps le plomb qui tait entr dans celui de la
bte, car aussi vrai que ces choses se sont vues, c'tait le mme plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier
des champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-l est un ennemi
dclar, qui n'coute rien, et qui se montre sous diverses formes,
quelquefois mme sous celle d'un homme tout pareil  celui auquel il
s'adresse. En se voyant ainsi face  face avec son sosie, on est fort
troubl; et, quelque rsistance qu'on fasse, il nous saute sur les
paules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
celle de la levrette blanche. Quand on l'aperoit d'abord, elle est
toute petite; mais elle grandit peu  peu, elle vous suit, elle arrive
 la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avr qu'elle
pse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point  s'en dfendre, et
elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
C'est quand on s'est attard au cabaret qu'on rencontre cette bte
maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagne de deux ou trois
feux follets qui vous entranent dans quelque marcage ou rivire pour
vous y faire noyer. La cocadrille, bien connue au moyen ge, existe
encore dans les mines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la
nuit, et se tient cache le jour dans la vase et les roseaux. Si on
l'aperoit alors, on ne s'en mfie point, car elle a la mine d'un petit
lzard; mais ceux qui la connaissent ne s'y trompent gure et annoncent
de grandes maladies dans l'endroit, si on ne russit  la tuer ayant
qu'elle ait vomi son venin. Cela est plus facile  dire qu' faire. Elle
est  l'preuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions
effrayantes d'une nuit  l'autre, elle rpand la peste dans tous les
endroits o elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou
de la dgoter du lieu qu'elle habite en desschant les fosss et les
marais  eaux croupissantes. La maladie s'en va avec elle.

Le follet, fadet ou farfadet n'est point un animal, bien qu'il lui
plaise d'avoir des ergots et une tte de coq; mais il a le corps d'un
petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mchant, moyennant
qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon gnie connu en
tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intrts de
la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
quelquefois les curies comme ses confrres d'une grande partie de la
France; mais c'est la nuit, au pturage, qu'il prend particulirement
ses bats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne  leur
crinire, et les fait galoper comme des fous  travers les prs. Il
ne parait pas se soucier normment des gens  qui ces chevaux
appartiennent. Il aime l'quitation par elle-mme; c'est sa passion, et
il prend en amiti les animaux les plus ardents et les plus fougueux.
Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne
s'en portent que mieux. Chez nous, on connat parfaitement les chevaux
_panss du follet_. Leur crinire est noue par lui de milliards de
noeuds inextricables.

C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
frquente dans nos pturages. Ce crin est impossible  dmler, cela
est certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
l'animal en souffre, et que c'est le seul parti  prendre.

Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les triers du follet; et, s'il
ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
tomber; et, comme il est fort colre, il tuerait immdiatement la pauvre
bte tondue.

La nuit de Nol est, en tous pays, la plus solennelle crise du monde
fantastique. Toujours par suite de ce besoin qu'prouvent les hommes
primitifs de complter le miracle religieux par le merveilleux de leur
vive imagination dans tous les pays chrtiens, comme dans toutes les
provinces de France, le coup de minuit de la messe de Nol ouvre les
prodiges du sabbat, en mme temps qu'il annonce la commmoration de
l're divine. Le ciel pleut de bienfaits  cette heure sacre; aussi
l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conqute de
l'humanit, vient-il s'offrir  elle pour lui donner les biens de la
terre, sans mme exiger en change le sacrifice du salut ternel: c'est
une flatterie, une avance gratuite que Satan fait  l'homme. Le paysan
pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
prendre au pige; il se croit bien aussi rus que le diable, et il ne se
trompe gure.

Dans notre valle noire, le _mtayer fin_, c'est--dire savant dans la
cabale et dans l'art de faire prosprer le _bestiau_ par tous les moyens
naturels et surnaturels, s'enferme dans son table au premier coup de la
messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
grand soin, prpare certains charmes, que le _secret_ lui rvle, et
reste l, _seul de chrtien_, jusqu' la fin de la messe.

Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
et de l'aveu mme des mtayers.

Je dis: non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
indiscret vient le troubler. Le mtayer, plus dfiant qu'il n'est
possible d'tre curieux, se barricade de manire  ne pas laisser
une fente; et d'ailleurs, si vous tes l quand il veut entrer dans
l'table, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'anne:
c'est vous qui lui aurez caus le dommage.

Quant  sa famille,  ses serviteurs,  ses amis et voisins, il n'y a
pas de risque qu'ils le gnent dans ses oprations mystrieuses. Tous
convaincus de l'utilit souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite  la messe, et ceux que leur
ge ou la maladie retient  la maison ne se soucient nullement d'tre
initis aux terribles motions de l'opration. Ils se barricadent de
leur ct, frissonnant dans leur lit si quelque bruit trange fait
hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le _mtayer fin_ et le bon compre
_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
circulent dans les veilles d'hiver, autour des tables o l'on casse
les noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontes, qui font
dresser les cheveux sur la tte.

D'abord, pendant la messe de minuit, les btes parlent, et le mtayer
doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pre
Casseriot, qui tait faible  l'endroit de la curiosit, ne put se
tenir d'couter ce que son boeuf disait  son ne. --Pourquoi que t'es
triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.--Ah! mon pauvre
vieux, j'ai un grand chagrin, rpondit l'ne. Jamais nous n'avons eu si
bon matre, et nous allons le perdre!--Ce serait grand dommage, reprit
le boeuf, qui tait un esprit calme et philosophique.--Il ne sera plus
de ce monde dans trois jours, reprit l'ne, dont la sensibilit tait
plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.--C'est grand
dommage, grand dommage! rpliqua le boeuf en ruminant.--Le pre
Casseriot eut si grand peur, qu'il oublia de faire son charme, courut
se mettre au lit, y fut pris de fivre chaude, et mourut dans les trois
jours.

Le valet de charrue  Jean de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
l'lvation de la messe, les boeufs sortir de l'table en faisant grand
bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils taient
pousses d'un aiguillon vigoureux: mais il n'y avait personne pour les
conduire ainsi, et ils se rendirent seuls  l'abreuvoir, d'o, d'aprs
avoir bu d'une soif qui n'tait pas ordinaire, ils rentrrent  l'table
avec la mme agitation et la mme obissance. Curieux et sceptique, il
voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le mtayer, son matre,
reconduisant un homme qui ne ressemblait  aucun autre homme, et qui
lui disait _Bonsoir, Jean, a l'an prochain!_ Le valet de charrue
s'approcha pour le regarder de plus prs; mais qu'tait-il devenu? Le
mtayer tait tout seul, et, voyant l'imprudent: --Par grand bonheur,
mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parl; car s'il avait
seulement regard de ton ct, tu ne serais dj plus vivant  cette
heure! La valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de
regarder quelle main mne boire les boeufs pendant la nuit de Nol.

GEORGE SAND





                       LA VALLE-NOIRE


                             I.

Un habitant de la Brenne, en m'adressant des paroles trop flatteuses, me
demandait, il y a quelque temps, o je prenais la Valle-Noire.
Cette question me pique, je l'avoue. Je viens dire aux gens de
Mzires-en-Brenne, aussi bien qu' ceux de La Chtre, o je prends la
Valle-Noire.

Eh, mes chers compatriotes, je la prends o elle est! N'y a-t-il pas une
gographie naturelle dont ne peuvent tenir compte les dnominations et
les dlimitations administratives? Cette gographie de fait existera
toujours, et chacun a le droit de la rtablir dans la logique de ses
regards et de sa pense. Si c'est un pur caprice de romancier qui m'a
fait donner un nom quelconque (un nom trs-simple, et le premier venu,
je le confesse),  cette admirable rgion que nous avons le bonheur
d'habiter, ce n'en est pas moins aprs un examen raisonn que j'ai fait,
de ce coin du Berry, un point particulier, ayant sa physionomie, ses
usages, son costume, sa langue, ses moeurs et ses traditions. Je pensais
devoir garder pour moi-mme cette dcouverte innocente. Il me plaisait
seulement de ramener souvent l'action de mes romans dans ce cadre de
prdilection. Mais puisqu'on veut que la Valle-Noire n'existe que dans
ma cervelle, je prtends prouver qu'elle existe, distincte de toutes les
rgions environnantes, et qu'elle mritait un nom propre.

Elle fait partie de l'arrondissement de La Chtre; mais cet
arrondissement s'tend plus loin, vers Eguzon et l'ancienne Marche. L,
le pays change tellement d'aspect, que c'est bien rellement un autre
pays, une autre nature. La Valle-Noire s'arrte par l  Cluis. De
cette hauteur on plonge sur deux versants bien diffrents. L'un sombre
de vgtation, fertile, profond et vaste, c'est la Valle-Noire: l'autre
maigre, ondul, sem d'tangs, de bruyres et de bois de chtaigniers.
Ce pays-l est superbe aussi pour les yeux, mais superbe autrement.
C'est encore le ressort du tribunal de La Chtre, mais ce n'est plus la
Valle-Noire. Plus vous avancez vers le Pin et le cours de la Creuse
et de la Gargilesse, plus vous entrez dans la Suisse du Berry. La
Valle-Noire en est le bocage, comme la Brenne en est la steppe.

Je veux d'abord, pour me dbarrasser de toute chicane, tracer la carte
de cette valle. Faites courir une ligne circulaire, partant, si vous
voulez, de Cluis-Dessus, qui est le point de mire de tous les horizons
de la Valle-Noire, et faites-la passer par toutes les hauteurs qui
enferment et protgent notre bocage. Du ct de Cluis, toutes les
hauteurs sont boises, c'est ce qui donne  nos lointains cette belle
couleur bleue qui devient violette et quasi noire dans les jours
orageux. C'est, d'un ct, le bois Fonteny; de l'autre, le bois Mavoye,
le bois Gros, le bois Saint-George. Dirigez votre ligne d'enceinte vers
les plateaux d'Aigurande, de Sazeray, Vijon, les sources de l'Indre,
les bois de Vicher, la fort de Maritet, Chteau-meillant, le bois de
Boulaise, Thevet, Verneuil, Vilchre, Corlay. De l vous dirigez votre
vol d'oiseau vers les bois du Magni, o la valle s'abaisse et se perd
avec le cours de l'Indre dans les brandes d'Ardentes. Si vous voulez la
retrouver, il faut vous loigner de ces tristes steppes et remonter vers
le Lys-Saint-George, d'o vous la verrez se perdre  votre droite,
avec le cours de la Bouzanne, dans la direction de Jeu-les-Bois et des
brandes d'Arthon. A votre gauche, elle se creuse majestueusement, pour
se relever vers Neuvy-Saint-Spulchre et vous ramener au clocher de
Cluis, votre point de dpart, que, dans toute cette tourne, vous n'avez
gure perdu de vue.

Si vous traversez cette valle, qui comprend une grande partie de
l'arrondissement de La Chtre, vous trouverez des dtails charmants 
chaque pas. Mais ne vous tonnez pourtant point, voyageurs exigeants,
si vous avez  traverser certaines rgions plates et nues. De loin, ces
clairires fromentales mlaient admirablement leurs grandes raies jaunes
 la verdure des prairies bocagres. De prs, se trouvant presque
de niveau avec de lgers relvements de terrain, elles offrent peu
d'horizon, peu d'ombrage, et l'on ne se croirait plus dans ce pays
enchant qu'on va bientt retrouver. C'est qu'il est impossible de ne
pas traverser des veines de ce genre sur une aussi grande tendue de
terrain. La Valle-Noire, a, selon moi, une quarantaine de lieues de
superficie, quarante-cinq  cinquante mille habitants, et une vingtaine
de petites rivires formant affluents aux principales, qui sont l'Indre,
la Bouzanne, la Vauvre, et l'Igneraie.

Ces courants d'eau partent du sud, c'est--dire des limites leves du
dpartement de la Creuse, et viennent aboutir au pied des hauteurs de
Verneuil et de Corlay, pour se perdre plus loin dans les brandes. Par
leur inclinaison naturelle, ils creusent et fcondent cette valle
riante et fertile, o tout est sem sur des plans ingaux et onduls.
Si le voyageur veut bien me prendre pour guide, je lui conseille de se
faire d'abord une ide de l'ensemble  Corlay ou  Vilchre, sommets
qui, par les routes de Chteauroux et d'Issoudun, marquent l'entre de
ce paradis terrestre au sortir des tristes plateaux d'Ardentes et de
Saint-Aoust. Qu'il visite Saint-Chartier, cette antique demeure des
princes du bas Berry, d'o relevaient toutes les chtellenies de la
Valle-Noire, et que Philippe-Auguste disputa et reprit aux Anglais.
Qu'il aille ensuite chercher le cours de l'Indre  Ripoton ou 
Barbotte, sans s'inquiter de ces noms barbares. Barbotte a t illustr
par la beaut des filles du meunier, quatre madones qu'on appelait
navement les _Barbottines_, et qui sont aujourd'hui maries aux
alentours. Que mon voyageur ne les cherche pas; qu'il cherche son
chemin, ce qui n'est pas facile et ne souffre gure de distraction; ou
bien qu'il suive la rivire, en remontant ses rives herbues, et qu'il la
quitte au moulin de la Beauce, pour se diriger (s'il le peut), en droite
ligne, sur la Vauvre.

Je lui recommande l, tout prs du gu, le moulin d'Angibault, hlas!
bien branch et bien clairci depuis l'anne dernire. Puis il
reprendra le chemin de Transault. Il s'arrtera un instant au petit
tang de Lajon, o les poules d'eau gloussent au printemps parmi les
nnuphars blancs et les joncs serrs. Il traversera Transault, et, s'il
prend le plus long pour arriver au Lys-Saint-George, c'est--dire
s'il oblique par le chemin de gauche, il verra le vallon de Neuvy se
prsenter sous un aspect enchanteur. Au Lys, il visitera le chteau et
l'affreux cachot o Ludovic Sforce a langui dix-huit mois. Il djeunera
en plein air, je le lui conseille, pour admirer le pays environnant, et
ensuite il ira gagner le Magni par Fourche et la grande prairie.

Du Lys  Fourche, le pays change d'aspect. C'est l que la valle
s'ouvre sur des landes tourmentes, et commence  cesser d'tre
Valle-Noire. Les arbres deviennent plus rares, les horizons moins
harmonieux, les terres plus froides. Mais l'aspect de cette rgion
transitoire et grandiose, quand le soleil fait tinceler les flaques
d'eau en s'abaissant derrire les buttes ingales o la bruyre commence
 se montrer, plante folle et charmante, qui s'tale firement  ct
du dernier sillon trac par le laboureur sur cette limite du fromental
gnreux et de la brande infconde.

Bon voyageur, tu tcheras de ne pas te tromper de chemin, car tu
pourrais courir longtemps avant de trouver l'Indre guable. Pour rentrer
dans la Valle-Noire, tu demanderas Fourche; car si tu prends par Mers
(et je te conseille Mers et Presles pour le lendemain), tu ne verrais
pas ce soir un coin de bois qu'il faut traverser avant Fourche, et qui
est, sur ma parole, un joli coin de bois. Le petit castel du Magni, les
jardins et les bois si bien plants et si bien situs qui l'entourent,
son air d'abandon, son silence et sa posie, ont bien aussi leur mrite.

Mais, dans cette tourne, o mangeras-tu, o dormiras-tu, o
trouveras-tu du caf, des journaux, des cigares, et quelqu'un  qui
parler? Nulle part, je t'en prviens. Tu feras comme tu pourras, et
mme, pour te diriger  travers ce labyrinthe de chemins verdoyants
et perfides, tu trouveras peu d'aide. Les passants sont rares, les
mtairies sont vides  la saison des travaux d't, seule saison o le
pays ne soit pas inond et impraticable. Tu n'es pas ici en Suisse; si
tu demandes  un paysan de te servir de guide, il te rpondra en riant:
Bah! est-ce que j'ai le temps? J'ai mes boeufs, mes bls ou mes foins 
rentrer. Si tu demandes  Angibault le chemin du Lys-Saint-George, on
te dira: Ma foi! c'est quelque part par l. Je n'y ai jamais t. Le
meunier peut connatre le pays  une lieue  la ronde, mais sa femme et
ses enfants n'ont certes jamais voyag que dans le rayon d'un kilomtre
autour de leur demeure. Tu rencontreras partout des gens polis et
bienveillants, mais ils ne peuvent rien pour toi, et ils ne comprendront
pas que tu veuilles voir leur pays.

Et, au fait, pourquoi voudrait-on venir de loin pour le voir, ce pays
modeste qui n'appelle personne, et dont l'humble et calme beaut n'est
pas faite pour piquer la curiosit des oisifs? Dans les pays  grands
accidents, comme les montagnes leves, la nature est orgueilleuse
et semble ddaigner les regards, comme ces fires beauts qui sont
certaines de les attirer toujours. Dans d'autres contres moins
grandioses, elle se fait coquette dans les dtails, et inspire des
passions au paysagiste. Mais elle n'est ni farouche ni prvenante dans
la Valle-Noire elle est tranquille, sereine, et muette sous un sourire
de bont mystrieuse. Si l'on comprend bien sa physionomie, on peut tre
sr que l'on connat le caractre de ses habitants. C'est une nature
qui ne se farde en rien et qui s'ignore elle-mme. Il n'y a pas l
d'exubrance irrflchie, mais une fcondit patiente et inpuisable.
Point de luxe, et pourtant la richesse; aucun dtail qui mrite de fixer
l'attention, mais un vaste ensemble dont l'harmonie vous pntre peu 
peu, et fait entrer dans l'me le sentiment du repos. Enfin on peut dire
de cette nature qu'elle possde une amnit grave, une majest forte
et douce, et qu'elle semble dire  l'tranger qui la contemple:
Regarde-moi si tu veux, peu m'importe. Si tu passes, bon voyage; si tu
restes, tant mieux pou toi.

J'ai dit que comprendre la physionomie de cette contre, c'tait
connatre le caractre de ses habitants, et j'ai dit l une grande
navet. Le sol ne communique-t-il pas  l'homme des instincts et une
organisation analogue  ses proprits essentielles? La terre, et le
bras et le cerveau de l'homme qui la cultive ne ragissent-ils pas
continuellement l'un sur l'autre? A intensit gale de soleil, le plus
ou moins de vertu du sol fait un air plus ou moins souple et sain, plus
ou moins pur et vivifiant. L'air est admirablement doux et respirable
dans la Valle-Noire. Point de grandes rivires, conducteurs lectriques
des ouragans et des maladies; point d'eaux stagnantes, de marcages
conservateurs perfides des germes pestilentiels. Partout des mouvements
de terrain dont la science agricole pourrait tirer sans doute un
meilleur parti, mais qui du moins facilitent naturellement un rapide
coulement aux inondations; des terres qui ne schent pas vite, mais qui
ne s'imbibent pas vite non plus, et qui ne communiquent pas de brusques
transitions  l'atmosphre. L'homme qui nat dans cet air tranquille ne
connat ni l'excitation fbrile des pays des montagnes, ni l'accablement
des rgions brlantes. Il se fait un temprament pacifique et soutenu.
Ses instincts manquent d'lan; mais s'il ignore les mouvements imptueux
de l'imagination, il connat les douceurs de la mditation, et la
puissance de l'enttement, cette force du paysan, qui raisonne  sa
manire, et s'arrange, en dpit du progrs, pour l'espce de bonheur et
de dignit qu'il conoit. Les gens civiliss parlent bien  leur aise de
bouleverser tout cela, oubliant qu'il y a bien des choses  respecter
dans ces antiques habitudes de sobrit morale et physique, et que le
paysan ne fera jamais bien que ce qu'il fera de bonne grce.

Si le sol agit lentement et mystrieusement sur le temprament et le
caractre de l'homme, l'homme,  son tour, agit ostensiblement sur la
physionomie du sol. Son action parat plus prompte, il faut moins de
temps pour brancher un arbre, ou creuser un foss, que pour faire des
dents de sagesse: mais cette action du bras humain tant moins soutenue,
est soumise  des lois moins fixes; celle du sol reste victorieuse 
la longue, et l'homme ne change pas plus dans la Valle-Noire, que le
systme du labourage et l'aspect des campagnes.

Grce  des habitudes immmoriales, la Valle-Noire tire son caractre
particulier de la mutilation de ses arbres. Except le noyer et quelques
ormes sculaires autour des domaines ou des glises de hameau, tout est
branch impitoyablement pour la nourriture des moutons pendant l'hiver.
Le dtail est donc sacrifi dans le paysage, mais l'ensemble y gagne, et
la verdure touffue des tteaux renouvele ainsi chaque anne prend
une intensit extraordinaire. Les amateurs de _style_ en peinture se
plaindraient de cette monstrueuse coutume; et pourtant, lorsque, d'un
sommet quelconque de notre valle, ils en saisissent l'aspect gnral,
ils oublient que chaque arbre est un nain trapu ou un baliveau rugueux,
pour s'tonner de cette fracheur rpandue  profusion. Ils demandent
si cette contre est une fort; mais bientt, plongeant dans les
interstices, ils s'aperoivent de leur mprise. Cette contre est une
prairie coupe  l'infini par des buissons splendides et des bordures
d'arbres ramasss, seme de bestiaux superbes, et arrose de ruisseaux
qu'on voit a et l courir sous l'paisse vgtation qui les ombrage. Il
n'y aurait jamais de point de vue possible dans un pays ainsi plant, et
avec un terrain aussi accident, si les arbres taient abandonns  leur
libre dveloppement. La beaut du pays existerait, mais,  moins de
monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste,
qui rve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites
enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son
instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il
exprime en disant: C'est bien joli par ici, c'est bien _clair_, on voit
loin.

_Voir loin_, c'est la rverie du paysan; c'est aussi celle du pote. Le
paysagiste aime mieux un coin bien compos que des lointains infinis. Il
a raison pour son usage; mais le rveur, qui n'est pas forc de traduire
le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs
des valles tranquilles, o tout est uniforme, o aucun accident
pittoresque ne drange la placidit de son me, o l'glogue ternelle
semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais. L'ide du
bonheur, est l, sinon la ralit. Pour moi, je l'avoue, il n'est point
d'amertumes que la vue de mon horizon natal n'ait endormies, et, aprs
avoir vu l'Italie, Majorque et la Suisse, trois contres au-dessus
de toute description, je ne puis rver pour mes vieux jours qu'une
chaumire un peu confortable dans la Valle-Noire.

C'est un pays de petite proprit, et c'est  son morcellement qu'il
doit son harmonie. Le morcellement de la terre n'est pas mon idal
social; mais, en attendant le rgne de la Fraternit, qui n'aura pas de
raisons pour abattre les arbres et priver le sol de sa verdure, j'aime
mieux ces petits lots diviss o subsistent des familles indpendantes,
que les grandes terres o le cultivateur n'est pas chez lui, et o rien
ne manque, si ce n'est l'homme.

Dans une grande partie du Berry, dans la Brenne particulirement, la
terre est inculte ou abandonne: la fivre et la misre ont emport la
population. La solitude n'est interrompue que par des fermes et des
chteaux, pour le service desquels se rassemblent le peu de bras de
la contre. Mais je connais une solitude plus triste que celle de la
Brenne, c'est la Brie. L ce ne sont pas la terre ingrate et l'air
insalubre qui ont exil la population, c'est la grande proprit, c'est
la richesse. Pour certains habitants sdentaires de Paris qui n'ont
jamais vu de campagne que la Brie ou la Beauce, la nature est un mythe,
le paysan un habitant de la lune. Il y a autant de diffrence entre
cette sorte de campagne et la Valle-Noire, qu'entre une chambre
d'auberge et une mansarde d'artiste.

Voici la Brie: des villages o le pauvre exerce une petite industrie ou
la mendicit; des chteaux  tourelles reblanchies, de grandes fermes
neuves, des champs de bl ou des luzernes  perte de vue, des rideaux de
peupliers, des meules de fourrages, quelques paysans qui ont pos dans
le sillon leur chapeau rond et leur redingote de drap pour labourer ou
moissonner; et d'ailleurs, la solitude, l'uniformit, le dsert de la
grande proprit, la morne solennit de la richesse qui bannit l'homme
de ses domaines et n'y souffre que des serviteurs. Ainsi rien de
plus affreux que la Brie, avec ses villages malpropres, peupls de
blanchisseuses, de vivandires, et de pourvoyeurs; ses chteaux dont les
parcs semblent vouloir accaparer le peu de futaie et le peu d'eau de la
contre; ses paysans, demi-messieurs, demi-valets; ses froids horizons
o vous ne voyez jamais fumer derrire la haie la chaumine du
propritaire rustique. Il n'y a pas un pouce de terrain perdu ou
nglig, pas un foss, pas un buisson, pas un caillou, pas une ronce.
L'artiste se dsole.

Mais, dira-t-on, l'artiste est un songe-creux qui voudrait arrter
les bienfaits de l'industrie et de la civilisation. Une charrue
perfectionne le rvolte, un grand toit de tuiles bien neuves et bien
ranges, un paysan bien mis, lui donnent des nauses; il ne demande que
haillons, broussailles, chaumes moisis, haies cheveles.

Il semble, en effet, quand on songe au positif, que l'artiste soit un
fou et un barbare. Je vais vous dire pourquoi l'artiste a raison dans
son instinct: c'est qu'il sent la grandeur et la posie de la libert;
c'est que le paysan n'est un homme qu' la condition d'tre chez soi et
de pouvoir travailler souvent sa propre terre. Or le paysan, dans l'tat
de notre socit, a encore la ngligence ou la parcimonie de sa race.
Lors mme qu'il arrive  l'aisance, il ddaigne encore les superfluits
de la symtrie, et peut-tre que, pote lui-mme, il trouve un certain
charme au dsordre de son hangar et  l'exubrance de son berceau de
vignes. Quoi qu'il en soit, cet air d'abandon, cette souriante bonhomie
de la nature respecte autour de lui, sont comme le drapeau de libert
plant sur son petit domaine.

Moi aussi, artiste, qu'on me le pardonne, je rve pour les enfants de
la terre un sort moins prcaire et moins pnible que celui de petit
propritaire, sans autre libert que celle de barder jalousement la
glbe qu'il a conquise, et sans autre idal que celui de voir pousser
la haie dont il l'a enferme. Derrire ses grandes _bouchures_
d'pine et d'glantier, on dirait que le paysan de la Valle-Noire cache
le maigre trsor qu'il a pu acheter en 93, et qu'il a peur d'veiller
les dsirs de son ancien seigneur, toujours prt, dans l'imagination du
paysan,  rclamer et  ressaisir les _biens nationaux_. Mais tel qu'il
est l, couvant son arpent de bl, je le crois plus fier et plus heureux
que le valet de ferme qui vieillira comme son cheval sous le harnais, et
qui passera, par grande fortune,  l'tat de piqueur, de valet de pied,
ou tout au plus, s'il amasse beaucoup,  la profession de cabaretier
dans un tourne-bride. La domesticit du fermier n'est pas franchement
rustique, et la grande ferme plus saine, plus are, j'en conviens,
que la chaumire moussue, a toute la tristesse, toute la laideur du
phalanstre, sans en avoir la dignit et la libert rves.

Il est bien vrai qu'en chassant l'homme de la terre, en le parquant
dans les fermes ou dans les villages, le riche loigne de ses bls les
troupeaux errants, et de son jardin les poules maraudeuses. Aussi loin
que sa vue peut s'tendre, et bien plus loin encore, tout est  lui, 
lui seul. Un petit enclave impertinent vient-il  l'inquiter? Il s'en
rend matre  tout prix. Il n'aura besoin ni de fosss, ni de cltures.
Si une vache foule indolemment sa prairie artificielle, cette vache est
 lui; si un poulain s'chappe  travers ses jeunes plantations, ce
poulain sort de ses curies. On grondera le palefrenier, et tout sera
dit. Le garde-champtre n'aura point  intervenir.

Mais qu'il est  plaindre dans sa scurit, ce solitaire de la Brie!
Il n'a de voisins qu' une lieue de chez lui,  la limite de son vaste
territoire. Il n'entend pas chanter son laboureur: son laboureur ne
chante pas: il n'est pas gai, lorsqu'il laboure cette terre dont il ne
partagera pas les produits. Mais le propritaire n'est pas moins grave
ni moins ennuy. Il ne s'entend jamais appeler par la fileuse qui
l'attend sur le pas de sa porte, pour lui montrer un enfant malade,
ou le consulter sur le mariage de sa fille ane. Il ne verra pas les
garons jouer aux quilles entre sa cour et celle du voisin, et lui crier
quand il passe  cheval: Prenez donc le galop, Monsieur, que je lance
ma boule. Je ne voudrais pas effrayer votre monture, mais je suis press
de gagner la partie. Il ne chassera pas poliment de son parterre les
oies du voisin, qui vient se lamenter avec lui sur le dommage, et qui
jette des pierres, en punition,  ses btes malapprises, en ayant grand
soin toutefois de ne pas les toucher! Il ne nourrira point le troupeau
du paysan; mais aussi il n'aura pas sous sa main le paysan toujours prt
 lui donner aide, secours et protection; car le paysan est le meilleur
des voisins. En mme temps qu'il est pillard, tracassier, susceptible,
indiscret, et despote, il est, dans les grandes occasions, tout zle,
tout coeur, et tout lan. Insupportable dans les petites choses, il vous
exerce  la patience, il vous enseigne l'galit qu'il ne comprend pas
en principe, mais qu'il pratique en fait; il vous force  l'hospitalit,
 la tolrance,  l'obligeance, au dvouement; toutes vertus que vous
perdez dans la solitude, ou dans la frquentation exclusive de ceux qui
n'ont jamais besoin de rien. Lui, il a besoin de tout; il le demande.
Donnez-le-lui, ou il le prendra. Si vous lui faites la guerre, vous
serez vaincu; si vous cdez, il n'abusera point trop, et il vous le
rendra en services d'une autre nature, mais indispensables. Cet change,
o vous auriez tant de frais  faire, vous parat dur? Il est plus dur
de n'tre pas aim (lors mme qu'on le mrite), faute d'tre connu. Il
est plus dur de ne pas se rendre utile, et de ne pas faire d'heureux
dans la crainte dfaire des ingrats. Il est plus dur d'avoir  payer
que d'avoir  donner. Je vous en rponds, je vous en donne ma parole
d'honneur. L'homme qui n'a pas quelque chose  souffrir de ses
semblables souffrira bien davantage d'tre priv de leur commerce et de
leur sympathie. Si j'avais beaucoup de terres et point de voisins, je
donnerais des terres aux mendiants, afin d'avoir leur voisinage, et afin
de pouvoir causer de temps en temps avec des hommes libres. Je les leur
donnerais sans vouloir qu'ils fussent reconnaissants.



                               II.

Quel contraste entre ces pays  habitudes fodales et la partie du Berry
que j'ai baptise Valle-Noire! Chez nous, presque pas de chteaux,
beaucoup de forteresses seigneuriales, mais en ruines, ouvertes  tous
les vents, et servant d'tables aux mtayers, ou de pturages aux
chvres insouciantes. Comme on ne repltre pas chez nous la fodalit,
les murs envahis par le lierre et les tours noircies par le temps
n'attirent pas de loin les regards. C'est tout au plus si un rayon
du couchant vous les fait distinguer un instant dans le paysage. La
chaumire est tapie sous le buisson, la mtairie est voile derrire ses
grands noyers. Le pays semble dsert, et sauf les jours de march, les
routes ne sont frquentes que par les deux ou trois bons gendarmes qui
font une promenade de sant, ou par le quidam poudreux qui porte une
mine et un passeport suspects. Mais ce pays de silence et d'immobilit
est trs-peupl; dans chaque chemin de traverse, le petit troupeau du
mnageot est pendu aux ronces de la haie, et, dans chaque haie, vous
trouverez, cach comme un nid de grives, un groupe d'enfants qui jouent
gravement ensemble, sans trop se soucier de la chvre qui ple les
arbres, et des oies qui se glissent dans le bl. Autour de chaque
maisonnette verdoie un petit jardin, o les oeillets et les roses
commencent  se montrer autour des lgumes. C'est l un signe notable
de bien-tre et de scurit: l'homme qui pense aux fleurs a dj le
ncessaire, et il est digne de jouir du superflu.

Encore une dlimitation de la Valle-Noire, qui en vaut bien une
autre, et qui parle aux yeux. Tant que vous verrez une coiffe  barbes
coquettement releves, et rappelant les figures du moyen ge, vous
n'tes pas sorti de la Valle-Noire. Cette coiffure est charmante quand
elle est porte avec got, et qu'elle encadre sans exagration un joli
visage. Elle est grave et austre quand elle s'largit lourdement sur
la nuque d'une aeule. Son originalit caractrise l'attachement 
d'anciennes coutumes, et le vieux Berry, si longtemps cras par les
Anglais, et si bravement disput et repris, se montre ici dans un
dernier vestige des modes du temps pass. Sainte-Svre, la dernire
forteresse o se retranchrent nos ennemis, et d'o ils furent si
firement expulss par Du Guesclin soutenu de ses bons hommes d'armes et
des rudes gars de l'endroit, lve encore, au bord de l'Indre, comme une
glorieuse vigie, sa grande tour effondre de haut en bas par la moiti,
en pleine Valle-Noire, dans un site moins riant que ceux du nord de la
valle, mais dj empreint de la tristesse romantique de la Marche et
des mouvements plus accuss de cette rgion montagneuse.

C'est dans la Valle-Noire qu'on parle le vrai, le pur berrichon, qui
est le vrai franais de Rabelais. C'est lu qu'on dit un _draggouer_,
que les modernes se permettent d'crire draggoir ou drageoir, fautes
impardonnables: un bouffouer (un soufflet) que nos voisins dgnrs
appellent _boufferet_. C'est l que la grammaire berrichonne est pure de
tout alliage et riche de locutions perdues dans tous les autres pays de
la langue d'oil. C'est l que les verbes se conjuguent avec des temps
inconnus aujourd'hui, luxe de langage qu'on ne saurait nier: par
exemple, cet imparfait du subjonctif qui mrite attention:

  Il ne faudrait pas que je m'y accoutumige,
                     que tu t'y accoutumigis,
                     qu'il s'y accoutumigt,
                     que nous nous y accoutumigiens,
                     que vous vous y accoutumiege,
                     qu'il s'y accoutumiengent.

C'est, dit le Dante, en parlant de la Toscane, la contre o rsonne le
_si_. Eh bien, la Valle-Noire est le pays o rsonne le _zou_. Le _zou_
est  coup sr d'origine celtique, car je ne le trouve nulle part dans
le vieux franais d'oc ou d'oil. _Zou_ est un pronom relatif qui ne
s'applique qu'au genre neutre. Le berrichon de la Valle-Noire est donc
riche du neutre perdu en France. On dit d'un couteau: _ramassez zou_,
d'un panier _faut zou s'emplir_. On ne dira pas d'un homme tomb de
cheval _faut zou ramasser_. Le btail noble non plus n'est pas neutre.
On ne dit pas du boeuf, _tuez zou_, ni du cheval _mne zou_ au pr; mais
toute bte vile et immonde, le crapaud, la chauve-souris, subissent
l'outrage du _zou_; _crase zou: zous attuche pas, anc tes mains!_

Les civiliss superficiels prtendent que les paysans parlent un langage
corrompu et incorrect. Je n'ai pas assez tudi le langage des autres
localits pour le nier d'une manire absolue, mais quant aux indignes
de la Valle-Noire, je le nie particulirement et positivement. Ce
paysan a ses rgles de langage dont il ne se dpart jamais, et en cela
son ducation faite sans livres, sans grammaire, sans professeur, et
sans dictionnaire, est trs-suprieure  la ntre. Sa mmoire est plus
fidle, et  peine sait-il parler, qu'il parle jusqu' sa mort d'une
manire invariable. Combien de temps nous faut-il,  nous autres, pour
apprendre notre langue? et l'orthographe? Le paysan n'crit pas, mais sa
prononciation orthographie avec une exactitude parfaite. Il prononce la
dernire syllabe des temps du verbe au pluriel, et, au lieu de laisser
tomber, comme nous, cette syllabe muette, ils _mangent_, ils _marchent_,
il prononce ils _mangeant_, ils _marchant_. Jamais il ne prendra le
singulier pour le pluriel dans cette prononciation, tandis que nous,
c'est  coups de pensums que nous arrivons  ne pas crire ils _mange_,
ils _marche_. Ailleurs, le paysan dira peut-tre: ils _mangent_, ils
_marchont_; jamais le paysan de la Valle-Noire ne fera cette faute.

L'emploi de ce _zou_ neutre est assurment subtil pour des intelligences
que ne dirige pas le fil conducteur d'une rgle crite, dfinie, apprise
par coeur, tudie  frais de mmoire et d'attention. Eh bien, jamais il
n'y fera faute, non plus qu'aux temps bizarres de ses conjugaisons. Je
ne parle pas ici de la profusion et du pittoresque de ses adjectifs
et de ses verbes, de l'originalit descriptive de ses substantifs. Ce
serait  l'infini, et beaucoup de ces locutions ne sont pas mme dans
les vieux auteurs. Je n'insiste que sur la correction de sa langue,
correction d'autant plus admirable qu'aucune acadmie ne s'en est jamais
doute, et qu'elle s'est conserve pure  travers les sicles.

Qu'on ne dise donc pas que c'est un langage barbare, incorrect, et
venu par hasard. Il y a beaucoup plus de hasard, de fantaisie et de
corruption dans notre langue acadmique; le sens et l'orthographe ont
t beaucoup moins respects par nos lettrs, depuis cinq cents
ans, qu'ils ne le sont encore aujourd'hui par nos bouviers de la
Valle-Noire. Ceux qui parlent mal, sans rgle, sans logique, et sans
puret, ce sont les artisans de nos petites villes, qui ddaignent de
parler comme les _gens de campagne_, et qui ne parlent pas comme les
bourgeois; ce sont les domestiques de bonne maison, qui veulent singer
leurs matres, les cantonniers piqueurs qui courent les routes, les
cabaretiers qui causent avec des passants de tout pays, et qui arrivent
tous au charabiat, au _parler pointu_, au _chien-frais_, comme on dit
chez nous. Les soldats qui reviennent de faire leur temps apportent
aussi un parler nouveau, mais qui ne prend pas, et auquel ils renoncent
en moins d'un an pour retourner  la langue primitive. Mais l'homme qui
n'a jamais quitt sa charrue ou sa pioche parle toujours bien, et ici,
comme partout, les femmes ont la langue encore mieux pendue que les
hommes. Elles s'expriment facilement, abondamment. Elles racontent d'une
manire remarquable, et il y en a plusieurs que j'ai coutes des heures
entires  mon grand profit. Au sortir du pathos  la mode, et de cette
langue chatoyante, vague, et pleine de brillants contre-sens de la
littrature actuelle, il me semblait que la logique de mon cerveau
se retrempait dans cette simplicit riche, et dans cette justesse
d'expressions que conservent les esprits sans culture.

Il faudrait pouvoir retrouver et retracer l'histoire de la Valle-Noire.
Je ne la sais point, mais je crois pouvoir la rsumer par induction.
Presque nulle part on ne retrouve de titres, et la rvolution a fait une
telle lacune dans les esprits, que tout ce qui existait la veille de ces
grands jours n'a laiss que des traditions vagues et contradictoires.
Seul, dans ma paroisse, j'ai mis la main sur quelques parchemins
relatifs  Nohant, et aux seigneuries qui en relevaient, ou dont
relevait Nohant. Voici ce que je crois pouvoir conclure des relations de
paysans  seigneurs.

Depuis trois cents ans environ, Nohant, Saint-Chartier, Vieille-Ville,
et plusieurs autres domaines de la Valle-Noire taient tombs en
quenouille. C'taient des hritages de vieilles filles, de nobles
veuves ou de mineurs. Ces domaines taient de moins en moins habits et
surveills par des matres actifs, et la gestion en tait confie 
des hommes de loi, tabellions et procureurs, qui n'exigeaient, pour le
matre absent ou dbonnaire, ni corves, ni redevances, ni prestation
de foi et hommage. Les paysans prirent donc la douce habitude de ne se
point gner, et quand la rvolution arriva, ils taient si bien dgags,
par le fait, des liens de la fodalit, qu'ils n'exercrent de vengeance
contre personne. La conduite de M. de Serenne, gouverneur de Vierzon et
seigneur de Nohant, peint assez bien l'poque. Ayant achet cette terre
aux hritiers du marchal de Balincourt, il vint essayer d'y faire
acte d'autorit. Il n'tait pas riche, et probablement le revenu de la
premire anne, absorb par les frais d'acte, ne fut pas brillant. Il
voulut compulser ses titres pour savoir  qui il pourrait rclamer ses
droits de seigneur. Mais ses titres taient dans les mains des maudits
tabellions de La Chtre, lesquels, bonnes gens, amis du pauvre, et
peu habitus  se courber devant des pouvoirs tombs en dsutude,
prtendaient avoir gar toutes ces paperasses. Pourtant le meunier du
Moulin-Neuf devait une paire de poules noires, celui du Grand-Moulin un
sac d'avoine; qui, une _oche_ avec son _ochon_; qui, trois sous parisis:
tout cela remontait peut-tre aux croisades. Il y avait bien longtemps
qu'on s'en croyait quitte. La demoiselle de Saint-Chartier, vieille
fille de bonne humeur, n'exigeait plus que ses vassaux lui prsentassent
un roitelet et un bouquet de roses, ports chacun sur une charrette 
huit boeufs. Messire Chabenal, le tabellion, n'allait plus reprsenter
auprs d'elle le seigneur de Nohant, un pied _dchaux_, sans ceinture,
pe, ni boucles de souliers, pour lui rendre hommage, le genou en
terre, au nom du seigneur de Nohant. Mais le seigneur de Nohant, qui
oubliait volontiers de payer sa dette de servage  ladite demoiselle,
voulait que ses propres vassaux se souvinssent de leur devoir. Il
obtint un ordre, dit _lettre royau_, par lequel il tait enjoint aux
tabellions, notaires et procureur de La Chtre, et autres lieux, de lui
rapporter tous ses titres, et aux vassaux de monseigneur, de venir, 
jour dit, se prsenter en la salle du chteau de Nohant, avec leurs
poules, leurs sous, leurs sacs, leurs oches, et leurs dindes, s'y
prosterner, et faire agrer leurs tributs.

Il parat que personne ne se prsenta, et que les damns tabellions
ne retrouvrent pas le plus petit parchemin, ce qui irrita fort
monseigneur. De leur cot, les paysans furent rvolts de ces
prtentions surannes. Le cur de Nohant, qui avait par avance des
instincts jacobins, fit une chanson contre monseigneur. Monseigneur
exigea qu' l'offertoire monsieur le cur lui offrit l'encens dans sa
tribune. On n'a jamais dit ce que le cur mit dans l'encensoir, mais le
seigneur en fut quasi asphyxi, et s'abstint de respirer pendant toute
la messe.

La rvolution grondait dj au loin. Les paysans couchaient en joue le
seigneur dans son jardin, en passant le canon de fusils non chargs par
dessus la haie. Ce n'tait encore qu'une menace: monseigneur la comprit
et migra.

Je crois que cette histoire ressemble  celle de toutes les localits de
la Valle-Nuire, et pour s'en convaincre, il ne faut que voir le paysan
propritaire, matre chez lui, indpendant par position et par nature,
calme et bienveillant avec ses amis riches, traitant d'gal  gal avec
eux, se moquant beaucoup des grands airs, nullement servile dans sa
gratitude; il se sent fort, et ne ferait pourtant usage de sa force qu'
la dernire extrmit. Il se souvient que sa libert date de loin et
qu'il lui a suffi de menacer pour mettre la fodalit en fuite.

Que le gouvernement ne s'tonne donc pas trop de voir la bourgeoisie
indocile de La Chtre nommer ses reprsentants et ses magistrats  sa
guise: le paysan incrdule rit quand on lui parle des chemins de fer qui
vont, tout exprs pour lui, se dtourner des grands plateaux dont la
Valle-Noire est environne et se plonger dans nos terrains tourments,
o on ne trouverait pas un mtre du sol de niveau avec le mtre du
voisin. On a promis  plus d'un meunier d'tablir un dbarcadre dans sa
prairie; on dit qu'un seul a t sduit par cette promesse. Il est vrai
qu'il ne l'avait pas bien comprise et qu'il s'en allait disant  tout le
monde: Dcidment Abd-el-Kader va passer dans mon pr!

GEORGE SAND




                   UNE VISITE AUX CATACOMBES


  ...Terra parens...

Ce qui nous frappe le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source
qu'on appelle le Puits de la Samaritaine.

Nous avions err entre deux longues murailles d'ossements, nous nous
tions arrts devant des autels d'ossements, nous avions foul aux
pieds de la poussire d'ossements. L'ordre, le silence et le repos
de ces lieux solennels ne nous avaient inspir que des penses de
rsignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face
dcharne de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides,
cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austre
et de majestueux qui commande mme  la destruction. Il semble que ces
ttes inanimes aient retenu quelque chose de la pense et qu'elles
dfient la mort d'effacer le sceau divin imprim sur elles. Une
observation qui nous frappa et nous rconcilia beaucoup avec l'humanit,
fut de trouver un infiniment petit nombre de crnes disgracis. La
monstruosit des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubrances
de l'intelligence et de la moralit ne se prsentent que chez quelques
individus, et des masses imposantes de crnes bien conforms attestent,
par des signes sacrs, l'harmonie intellectuelle et morale qui runit et
anima des millions d'hommes.

Quand nous emes quitt la ville des Morts, nous descendmes encore plus
bas et nous suivmes la raie noire trace sur le banc de roc calcaire
qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert  diriger les pas de
l'homme dans les dtours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues
d'tendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taill rgulirement
dans le roc, nous trouvmes une source limpide incruste comme un
diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette
eau, dont le souffle de l'air extrieur n'a jamais rid la surface, est
tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de
cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rveuse dans
son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de
l'rbe, vous avez pleur sur des dpouilles amies; mais dans le silence
de ces lieux glacs, vos larmes se sont rpandues dans votre urne de
pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du Lth.
Aucun tre vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne
s'y est jamais reflt, jamais le soleil ne l'a rchauffe d'un regard
d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est pench sur elle, berc par une
brise voluptueuse: nulle fleur ne l'a couronne, nulle toile n'y a
rflchi son image frmissante. Ainsi, votre voix s'est teinte, et les
larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y dsaltrer ne sont
point averties par l'appel d'un murmure tendre et mlancolique. Elles
s'embrassent dans les tnbres, mais sans se reconnatre, car votre
miroir ne renvoie aucune parcelle de lumire; et vous aussi, immortelle,
vous tes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n'tre point l'expression de la
douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable.
Cavernes plores, retenez-vous donc votre proie avec dlices, pour ne
la rendre jamais  la chaleur du soleil? Mais non! on est frapp d'un
autre sentiment en parcourant  la lueur des torches les funbres
galeries des carrires qui ont fourni  la capitale ses matriaux de
construction. La ville souterraine a livr ses entrailles au monde des
vivants, et, en retour, la cit vivante a donn ses ossements  la terre
dont elle est sortie. Les bras qui creusrent le roc reposent maintenant
sous les cryptes profondes qu'ils baigneront de leurs sueurs. L'ternel
suintement des parois glaces retombe en larmes intarissables sur les
dbris humains. Cyble en pleurs presse ses enfants morts sur son sein
glac, tandis que ses fortes paules supportent avec patience le fardeau
des tours, le vol des chars et le trpignement des armes, les iniquits
et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et
le juste qui marche  la lumire du jour. Mre infatigable, inpuisable
nourrice, elle donne la vie  ceux-ci, le repos  ceux-l; elle alimente
et protge, elle livre ses mamelles fcondes  ceux qui s'veillent,
elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de piti  ceux qui s'endorment.

Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi  l'approche du soir? Enfant
poltron, pourquoi tressaillir en pntrant sous les votes du tombeau?
Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mre? Et ces montagnes
d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir
dans l'oubli, suprme asile de la douleur? si tu n'es que poussire,
vois comme la poussire est paisible, vois comme la cendre humaine
aspire  se mler  la cendre rgnratrice du monde! Pleures-tu sur le
tronc du vieux chne abattu dans l'orage, sur le feuillage dessch du
jeune palmier que le vent embras du sud a touch de son aile? Non, car
tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et
le pollen du jeune palmier, port par le mme vent de mort qui frappa la
tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulve sans
horreur ce vieux crne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue
vie. A quelques pieds au-dessus du spulcre o ce cadavre d'aeul est
enfoui, de beaux enfants grandissent et foltrent dans quelque jardin
par des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques annes, et
celle gnration nouvelle viendra se coucher sur les membres affaisss
de ses pres. Et pour tous la paix du tombeau sera profonde, et toujours
la caverne humide travaillera  la dissolution de ses squelettes. Bouche
immense, avide, incessamment occupe  broyer la poussire humaine, 
communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de reconstituer
la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire
 sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l'harmonie
du silence, l'esprance de la dsolation. Vie et mort, indissoluble
fraternit, union sublime, pourquoi reprsenteriez-vous pour l'homme
le dsir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi divine, mystre
ineffable, quand mme tu ne le rvlerais que par l'auguste et
merveilleux spectacle de la matire assoupie et de la matire
renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumire et bienfait.

GEORGE SAND.







End of Project Gutenberg's Oeuvres illustres de George Sand, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES ILLUSTRES DE GEORGE SAND ***

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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