The Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. II., by George Sand

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Title: La Daniella, Vol. II.

Author: George Sand

Release Date: November 14, 2004 [EBook #14038]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA DANIELLA

TOME II


PAR

GEORGE SAND





XXX

Mondragone, 18 avril.

Je suis vraiment ici le plus heureux des hommes, et je sens bien que
ce sont l les plus beaux jours de ma vie. Chaque moment augmente ma
passion pour cette adorable femme qui, bien rellement, ne respire que
pour moi. Cette ivresse d'amour ne sera-t-elle qu'une lune de miel? Non,
c'est impossible, car je ne comprends plus comment j'accepterais la vie
si cette ferveur se refroidissait de part ou d'autre. Elle me semble
inpuisable. Ce qui est grand et beau peut-il donc nous lasser? On dit
pourtant qu'il faut un miracle pour que l'amour dure; je crois plutt
qu'il en faut un bien terrible pour qu'il finisse.

C'est une existence bizarre, mais dlicieuse pour moi, que celle que je
mne ici. Mes dix heures de solitude absolue sur vingt-quatre s'envolent
comme un instant, et, loin de m'inquiter de ce dicton vulgaire que
le temps parait long quand on s'ennuie, je m'aperois que c'est le
contraire absolument qui m'arrive. Les heures que la Daniella passe
auprs de moi me semblent longues comme des, sicles, parce qu'elles
sont remplies d'motions et de joies indicibles. Je remercie Dieu de
l'illusion o je suis que j'ai vcu dj, avec cette compagne venue du
ciel, une ternit de bonheur.

Quand je suis seul, je m'occupe et me rends compte des heures qui fuient
trop vite pour mes besoins de travail. Quand _elle_ est l, j'entre dans
une phase sur laquelle il me semble que la course du temps n'a pas de
prise, puisque chaque instant me rend plus vivant, plus pris, plus
naf, plus jeune que je ne l'tais l'instant d'auparavant. Oh! oui, oui,
nous sommes immortels: l'amour nous en donne la claire rvlation!

J'ai mis de l'ordre dans mes journes pour les rendre aussi profitables
que possible; nous nous levons  cinq heures, nous djeunons ensemble,
je _la_ reconduis jusqu' la porte du parterre, et je m'enferme; nous
avons chacun une clef de cette porte-l. Je cours  mon atelier faire
ma palette et peindre, car j'ai esquiss mon tableau, et j'y travaille
assidment. A midi, je prends, sur ma terrasse du casino, ma
trs-frugale collation. Je fume et lis un peu dans les livres classiques
que Daniella m'apporte de la villa Taverna, o il y a un reste de
bibliothque dans les greniers. Quelques pages chaque jour me suffisent
pour retremper ce coin du cerveau qu'il ne faut pas laisser atrophier.
Les choses crites, bonnes ou mdiocres, vraies ou fausses,
entretiennent toujours un lien de souvenir on de raisonnement entre nous
et ce non-moi des mtaphysiciens qui est encore _nous_, quoi qu'ils en
disent. Je fais ma promenade en continuant mon cigare et mes rflexions
sur ma lecture; puis, je travaille d'aprs nature, jusqu'au moment o le
soleil m'avertit qu'il faut rentrer au casino pour faire le mnage avec
un soin extrme, en attendant ma Daniella.

J'ai dj ici toutes mes habitudes et toutes mes aises. J'ai
trouv, dans un coin noir, sous des copeaux, deux fauteuils dors
trs-misrables, que j'ai reclous et solidifis, car la _surdit_ du
_Pianto_ me permet dcidment de me servir du marteau, avec un peu de
prcaution seulement. J'ai rtabli l'quilibre de la table et je l'ai
frotte et cire pour la rendre apptissante. J'ai rendu les vitres
claires, et, pour entretenir les fleurs dans le vase de la chemine, je
sais dans quels coins humides fleurissent les iris de velours noir 
coeur jaune, et le long de quels murs poussent encore des girofles d'un
beau ton de carmin. Il y a bien cinquante ans que ces plantes n'ont
reu aucune culture; elles sont devenues simples, de doubles qu'elles
taient; mais elles n'en sont ni plus tristes ni moins parfumes. Le
rsda de nos jardins pousse ici sur les vieux murs comme l'ortie chez
nous. L'asphodle blanc doubl de vert, qui pousse en quantit dans le
parterre, est une espce magnifique que je n'ai pas rencontre ailleurs,
et que je crois exotique. Elle serait aussi un vestige de l'ancienne
culture de ce terrain, maintenant abandonn  lui-mme. Le cyclamen, qui
ne se plat que sous les arbres, est plus rare dans ces ruines. Pourtant
j'en ai dcouvert dans _un nid_ dans la rocaille de la fontaine qui
est au bout du parterre, et je les mnage religieusement; j'en sais le
compte.

Cette fontaine, la seule qui ait conserv de l'eau vive dans l'intrieur
du chteau, est l'objet divertissant de mon enclos. Elle est place
sur une sorte de thtre o l'on monte par un perron  bas reliefs de
mosaques reprsentant des dragons, et surmont de vases ventrus, qui
nourrissent une vgtation de plantes sauvages assez semblables  des
artichauts. Ces vilaines plantes sont tout  fait en harmonie avec
ces vilains pots. La fontaine est une grande coupe pose sur un gros
pidestal et garnie des mmes gros vases de marbre blanc. Un lit
d'herbes aquatiques surmontes de petites toiles blanches d'une
fracheur exquise, s'est install au fond de cette vasque, qui occupe le
milieu d'une espce de proscnium d'un faux got antique. Tout autour
sont des niches vides de leurs personnages mythologiques et dans l'une
desquelles l'eau arrive du dehors et remplit un bassin assez vaste, au
ras du pav de mosaque. Car tout est marbre prcieux dans cette futile
dcoration, et les chantillons de lapis, de porphyre, de jaspe, de vert
et de rouge antiques craquent partout sous les pieds. Il y en a, prs
de la porte, un grand tas destin  sabler le _stradone_, et sur ce tas
dans un coin du mur, la tte  moiti cache par les bardanes et les
chardons, gt une pauvre bacchante rococo couronne de raisins. Elle est
l, avec son rire ptrifi sur une bouche en coeur, talant au soleil
ses seins nus, tandis que ses jambes, plantes debout  ct d'elle,
semblent attendre qu'elle se relve.

Je gote dans cette captivit, dans cette solitude absolue, des plaisirs
que je ne connaissais pas. Ce matin, je regardais au-dessous de moi, par
les balustrades de ma terrasse, les enfants de la ferme jouer sur la
grande terrasse aux girouettes (le _terrazzone_), dont l'enceinte ne
fait pas partie de mon domaine. J'coutais leurs discours, et je me
plaisais  l'emphase toute romaine avec laquelle un petit garon maigre
 figure de singe racontait qu'une fois en sa vie il avait mang le
_cioccolata_ chez le cur de Monte-Porzio. L'histoire de ce chocolat ne
finissait pas, et, pour en raviver le doux souvenir, il invitait
ses camarades  en prendre fictivement dans des coquilles que l'on
arrangeait en _dnette_ sur une grande ardoise. Il imitait alors les
manires accortes et majestueuses du cur, et pendant une grande heure,
au milieu d'un bavardage impossible  suivre, j'entendais le mot de
_cioccolata_ revenir avec une intonation de volupt indfinissable, les
autres marmots savourant, en imagination, cette ambroisie inconnue,
vante par leur camarade.

Je me rappelai que j'avais quelques tablettes de chocolat apportes par
Daniella, et il me fallut un grand effort de prudence pour ne pas les
leur jeter  travers les balustres. Quelle et t leur surprise et leur
joie de voir tomber  leur pieds cette tuile prcieuse, envoye,
certes, par la fe de girouettes! Je crois que j'allais succomber 
la tentation, lorsqu'une jeune femme, que je crois tre la femme de
Felipone, arriva et les gronda beaucoup d'tre si prs du chteau,
exposs, disait-elle,  recevoir sur la tte les pierres et les ardoises
qui pleuvaient incessamment. Cette crainte m'tonna un peu, car, de ce
ct-l, rien ne s'croule quand le temps est calme, et l'empressement
qu'elle mit  emmener sa marmaille me ft penser qu'elle me savait l,
et qu'elle protgeait le mystre qui m'abrite. Pourtant Daniella assure
qu'elle ne peut se douter de ma prsence.

J'ai compris, en voyant partir ces enfants qui m'amusaient, les joies
mlancoliques des prisonniers, le besoin d'entendre le son de la voix
humaine et de contempler les bats des tres libres; mais j'ai compris
cela seulement par la rflexion, car je suis le captif le plus docile et
le plus satisfait qui existe. Je resterais certes ici toute ma vie avec
joie dans les conditions o je m'y trouve. La pense que Daniella doit
infailliblement arriver  une heure fixe fait pour moi de l'isolement
une volupt perptuelle. Je suis l du matin au soir, dans l'attente
d'un rendez-vous d'amour, dont je savoure le souvenir en mme temps que
l'esprance. Ma passion a ses heures de profond recueillement.
C'est comme une ide religieuse mdite dans la solennit d'une vie
d'anachorte.

J'coute aussi avec plaisir des paroles lointaines que m'apportent les
bouffes du vent, et j'aime  interprter les situations auxquelles ces
lambeaux de conversation peuvent se rapporter. Le chemin des Camaldules
 Frascati passe trs-prs d'ici, et j'entends les bouviers crier aprs
leurs boeufs, et les paysans s'entretenir ensemble  voix haute sur
leurs chars  quatre roues. C'est, chaque fois, un petit vnement pour
moi, car ces chemins sont peu frquents, et ces bruits rares rompent la
monotonie des bruits continus de la cascade et des girouettes.

Mais ce qui m'intresse davantage, c'est ce qui peut arriver  mon
oreille et  ma vue du ct de la villa Taverna. La vgtation est si
paisse autour de cette rsidence, que je n'en aperois que les toits.
Aussi Daniella a-t-elle imagin de monter  une fentre en mansarde d'o
je peux voir le point blanc de son fichu de tte, et distinguer le
signe qu'elle me fait  midi, en allant sonner le goter des gens de la
maison. Elle a cass exprs la corde pour avoir le prtexte d'aller dans
ce grenier secouer la cloche. Elle aime  pouvoir m'avertir elle-mme de
l'heure de ma collation.

Quelquefois aussi, en allant et venant sons les yeux de ses ouvrires,
elle agite et frappe son tambour de basque, comme prise d'un vertige de
gaiet. Quant le vent vient du couchant, il m'apporte cet appel amoureux
qui me fait tressaillir et trembler de bonheur.

Le temps se maintient magnifique, et ce climat est dlicieux au moment
o nous sommes. Pourtant, il ne faut pas se faire trop d'illusions:
c'est  peu de chose prs, quant  prsent, la temprature du centre de
la France; il y a tout au plus huit jours d'avance sur la floraison
des arbres fruitiers, et j'ai laiss la Provence plus avance, sous ce
rapport, que ne l'est la campagne de Rome aujourd'hui. Ce qui trompe
la sensation dans ce pays-ci, c'est l'ternelle verdure des arbres 
feuilles persistantes. Dans l'immense parc que j'ai sous les yeux, tout
est chnes verts, pins, oliviers, bois et myrtes. Les cres parfums des
diverses espces de lauriers qui abondent  l'tat d'arbres en fleur
montent jusqu' moi au point d'tre quelquefois incommodes. C'est une
trs-bonne senteur d'amande amre, mais trop violente. Des milliers
d'abeilles bourdonnent au soleil. Le ciel est d'un bleu tincelant. A
midi, on se croirait en plein t; mais la mer et les montagnes amnent
incessamment des nuages superbes, qui, tout  coup, rendent l'air
trs-frais. Les oiseaux ne songent pas encore  btir leurs nids; les
papillons de ces climats ne sont pas en avance et ne font pas leur
apparition plus tt que chez nous. Les chtaigniers et les platanes ne
font que bourgeonner; les taillis de chnes ne songent pas encore 
dpouiller leur feuillage sec de l'anne dernire. Mon oncle le cur
avait donc raison en me disant qu' Rome les arbres ne _poussaient pas
les racines en l'air_ et que notre pays en valait bien un autre. Mais,
ft-il ici, il ne pourrait comprendre combien la physionomie du moindre
caillou diffre de celle d'un caillou de chez nous. Toute chose a son
air particulier, son expression, son accent, sa gamme pour ainsi dire,
et je me sens rellement bien loin de la France, bien absent du milieu
qui faisait comme partie de moi-mme, bien voyageur, bien surpris, bien
badaud et bien intress par le moindre brin d'herbe que je rencontre.

Les nuits sont excessivement froides. Heureusement, nous avons
dcouvert, dans certaines salles basses, des lits de charbon, provenant
de l'incendie des boiseries ou des meubles du chteau, lors de
l'occupation par les Autrichiens. Nous pouvons donc rchauffer nos
petites chambres du casino sans produire de fume dans les chemines, et
nous avons, dans l'appartement complet dont nous nous sommes empars,
une petite cuisine avec des fourneaux o un foyer de braise, constamment
allum sous la cendre, nous permet de puiser  toute heure.

Tout cet appartement s'est rempli et meubl, comme par magie, des
ustensiles ncessaires  une vritable installation. Daniella trouve
moyen d'apporter tous les jours quelque chose, et moi, en furetant dans
les appartements du chteau, je dcouvre des vases briss, des meubles
clops ou des dbris d'objets d'art, qu'avec quelque rparation, je
fais servir au confort ou  l'ornement de notre intrieur.

Je n'ai qu'un souci en tte, c'est la crainte que cette douce existence
ne prenne fin trop vite. On n'a aucune nouvelle certaine de mon affaire.
Le capucin Cyprien, oncle de Daniella, qui va la voir tous les jours 
la villa Taverna, lui dit que l'on me cherche, et que les _carabinieri_
(ce sont les gendarmes du pays) s'informent de moi dans tous les
environs. On sait que, malgr l'assertion de la Mariuccia, je n'ai pas
paru  Tivoli. On a parl de fouiller les villas, mais on y a renonc,
ce qui ferait croire que mon mystrieux protecteur a agi. Dans tout
ceci, j'ignore si la police franaise a reu avis de ce qui me concerne.
Si cela est, elle me cherche peut-tre  Rome pour me donner mes
passe-ports et l'ordre de quitter les tats romains. J'imagine que ce
serait l le parti qu'elle croirait devoir prendre  mon gard: aussi je
me garderai bien de rclamer la protection de mon gouvernement en cette
circonstance.

Un fait bizarre complique ma situation. Frre Cyprien a ou dire que les
agents de police, en furetant dans ma chambre de Piccolomini, d'o la
Mariuccia s'tait trs-prudemment empresse de retirer mes bagages,
avaient trouv par terre un petit carr de mtal perc de signes
cabalistiques. On a demand  la Mariuccia si cet objet m'appartenait.
Elle n'en savait rien; mais,  tout hasard, elle a rpondu que cela
avait t laiss dans cette chambre par un voyageur qui m'y avait
prcd de quelques mois, et dont elle a feint de ne pouvoir retrouver
le nom. On n'a pas ajout tout  fait foi  cette rponse, et on s'est
empar de l'objet mystrieux, que l'on parat reconnatre pour un signe
de ralliement rvolutionnaire. S'il en est ainsi, j'ai reu ce signe de
la main d'un agent provocateur dguis en capucin ou capucin pour tout
de bon, et je n'aurais pas beau jeu devant le saint-office contre un
mouchard de cette espce.

Ce qui me confirme dans cette pense, c'est que, deux fois dj, depuis
huit jours que je suis cach ici, j'ai vu ce mme moine noir et
blanc, que j'avais remarqu dans les ruines de Tusculum, rder sur le
_Terrazzone_. Ces gens-l entrent partout, et je ne serais pas tonn
qu'il et fait part de ses mfiances au fermier Felipone, car celui-ci
passe de temps en temps sous le casino d'un air inquiet et les yeux
attachs sur les balustres, d'o je puis suivre tous ses mouvements.
Quant au moine, qui est, je crois, un dominicain ou un individu cach
sous le costume de cet ordre, il ne m'a mme pas paru examiner le
palais. Le plus souvent, il me tournait le dos et semblait contempler le
paysage immense que domine la terrasse. Mais peut-tre observait-il avec
l'oreille, et moi, instinctivement, malgr la hauteur d'o je plongeais
sur lui, je retenais ma respiration. J'ai demand  Daniella si elle
l'avait quelquefois rencontr dans les environs. Elle m'a dit ne
connatre et n'avoir jamais remarqu aucun dominicain en particulier
dans les environs.

Je suis environn ici d'tres beaucoup moins inquitants que ce moine.
Ce sont de petits serpents qui ont des pattes, mais si peu de pattes que
je ne puis me dcider  les ranger parmi les lzards. Ils courraient
mal avec ces rudiments de jambes, s'ils ne rampaient en mme temps avec
beaucoup de prestesse et de grce. Ce sont de charmants petits animaux
tout  fait inoffensifs. J'avais fait connaissance avec eux le jour o
j'ai t  Tusculum; le berger Onofrio m'avait appris  les toucher
sans crainte. J'ai eu la tentation d'essayer d'en apprivoiser un qui
me semblait d'un naturel moins poltron que les autres; mais Daniella,
voyant mon got pour les btes, m'en a amen une plus aimable et plus
utile. C'est une belle chvre blanche qui me donne d'excellent lait et
qui me tient compagnie en broutant  mes cts pendant que je dessine.
Je la soigne comme une personne; et elle parat se plaire ici, o elle
entre jusqu'au ventre dans l'herbe et les fleurs. J'ai, en outre, quatre
lapins domestiques dans le parterre, et il est question de m'apporter
des oiseaux en cage. Il ne faut pas songer  un chien, cela aboie; ni
 des poules, leur voix nous attirerait des amateurs qui monteraient 
l'assaut pour les voler.

Les scorpions abondent. Ds qu'on soulve une pierre, on en trouve un
ou deux, blottis et engourdis dessous. Ils ne sont pas dangereux en ce
temps-ci, et on peut les tuer par milliers; mais personne ne s'occupe de
les dtruire. Ils ne piquent que lorsqu'on les irrite, et les accidents
sont rares,  ce que l'on m'a dit.

Du reste, la raret des insectes me frappe dans ce pays de jardins.
Aujourd'hui, pour la premire fois, je vois voler, autour du casino, un
papillon qui n'est pas de nos climats. Il est extrmement joli. Je crois
qu'on l'appelle thas; mais je n'en suis pas sr. Je n'ai que la mmoire
des yeux. Je connais de vue tout ce qui fleurit ou voltige dans les
endroits que j'ai habits quelque temps; je ne retiens aucun nom...

J'en tais l de mon journal lorsque... Mais je suis encore interrompu,
et ce qui m'arrive demande un autre chapitre que je vous crirai demain,
si je puis.



XXXI

Mondragone, 24 avril.

Tout en crivant, avant-hier, je regardais tranquillement le vol mou
et comme indcis du papillon thas gar sur les herbes inodores de la
muraille. J'tais sur la terrasse du casino, le dos tourn au portique
de Vignole, lorsqu'un lger bruit me fit tressaillir et tourner la tte:
Tartaglia tait debout derrire moi.

--O Brumires, Brumires, pensai-je, vous me l'aviez prdit! nulle part
je ne serai  l'abri de l'espionnage de cet homme!

Un instant, j'eus la pense de le prendre  bras le corps, sans lui rien
dire, et de le prcipiter par-dessus la balustrade de la terrasse. Il
vit le tremblement convulsif qui contractait mes lvres, au point de
m'empcher de parler, et plit un instant; mais, reprenant vite son
audace habituelle:

--N'ayez pas d'ides sinistres, Excellence, me dit-il, vous n'tes pas
trahi; je viens ici avec la clef, voyez, et de la part de la Daniella.

--Mon Dieu! pourquoi ne vient-elle pas elle-mme? Il lui est arriv
malheur? Parle!

--Rien, presque rien, Excellence! Une entorse qu'elle a prise en
descendant trop vite l'escalier du grenier de la villa Taverna, o elle
va tous les jours sonner pour le dner des gens de la maison et pour le
vtre surtout!

--Je veux aller la voir tout de suite, j'y cours!

--Non, non! Il y a des espions dans le parc: vous seriez pris tout de
suite. Masolino a des doutes sur sa soeur; il la surveille depuis ce
matin, il est  la villa Taverna. Le mdecin est venu avec lui: il dit
que l'accident de la Daniella n'est rien; mais qu'il faut qu'elle reste
huit jours sans bouger du lit o Olivia l'a mise et la soigne comme sa
propre fille. Ne soyez donc pas inquiet; patientez, ou vous vous perdrez
en perdant la Daniella. Si on vous arrtait, elle se lverait, elle
marcherait, elle courrait, dt-elle en mourir. Elle a une tte que vous
ne connaissez pas! Le bon Dieu a voulu que je fusse l quand la chose
est arrive, et que, voyant son chagrin, j'aie pu lui dire  l'oreille:
Je sais tout. J'irai avertir _notre ami_, et je te promets de rester
ici et d'tre  ses ordres tout le temps que tu seras retenue par cet
accident. Je ferai plus, _mossiou_! Bien que vous n'ayez pas en moi la
confiance que je mrite, je vous garderai mieux que la pauvre fille ne
pouvait le faire; je drouterai les espions; j'enverrai les carabiniers
o vous n'tes pas. Je ferai en sorte que vous soyez ici aussi en sret
que si vous tiez au chteau Saint-Ange.

Je n'coutais plus Tartaglia que machinalement. Je songeais  Daniella
souffrant au moral et au physique. Je craignais la brutalit de son
frre envers elle; je voyais les obstacles se dresser entre nous, et la
premire brche se faire  notre inaccessible paradis. Je regardais,
bahi et constern, l'insupportable figure du bohmien, que j'tais
dsormais condamn  attendre et  dsirer,  la place de l'idale
apparition de ma matresse. Le serpent avait pntr dans l'Eden.

Et,  ma douleur, se mlait une secrte irritation. Pourquoi, au lieu
d'Olivia, de Mariuccia ou du frre Cyprien, qui taient tous trois dans
sa confidence, Daniella m'envoyait-elle cette canaille de Tartaglia, qui
m'a toujours fait l'effet de l'espion par excellence? Je ne pensais
pas  lui demander comment, ainsi qu'il le prtendait, il avait pu,
d'avance, savoir notre secret. Je pensais aux premires confessions de
ma matresse, me racontant, avec une humble candeur, que le premier
homme qui lui avait parl d'amour et caus quelque vertige, c'tait ce
mme bandit  figure de polichinelle. Elle ne le lui avait jamais avou;
il ne l'avait peut-tre pas devin. Elle avait rougi, elle avait ri de
sa propre folie. Elle en riait encore, elle le trouvait affreux, elle
le savait libertin; mais elle avait conserv pour lui de l'amiti,
disait-elle, et une sorte d'estime relative que je ne comprenais pas et
dont je lui aurais volontiers fait reproche, si, depuis les jours de
notre ivresse, j'eusse pu me rappeler le nom et l'existence de ce drle.
Cette estime surprenante tait donc bien plus grande que je ne m'en
tais avis, puisqu'elle allait jusqu' la confiance la plus absolue,
jusqu'au secret le plus intime.

Et voil que notre bonheur idal avait un confident, un commentateur,
une sorte de tmoin! Et quel tmoin! le plus salissant de tous ceux
qu'on pouvait choisir! Tout me semblait dvoil et profan maintenant.
Un flot d'amertume contre ma divine Daniella se mlait donc  la douleur
d'tre si brusquement et si tristement spar d'elle. Je sentais mon
ciel s'obscurcir, mon enivrement se glacer, et des larmes, dont
je n'avais pas conscience, couler sur mes joues, pendant que le
Tartaglia-Benvenuto m'exposait avec aplomb et volubilit, tous les
motifs de consolation que je devais puiser en lui.

--Allons, dit-il en saisissant et en baisant la main dont j'tais tent
de le souffleter, voil que le chagrin vous prend et que vous pleurez
comme une femme! Soyez un homme, _mossiou_! Ceci n'est rien et passera
vite. Je vois que vous aimez follement cette petite fille. Vous avez
bien tort, pouvant prtendre encore  un si beau mariage... Mais ne vous
fchez pas! je ne dis rien. Il faut, quand le diable nous tient, le
laisser faire, et je sais bien que si l'on contrariait votre opinion du
moment, on la ferait durer plus qu'elle ne doit raisonnablement durer.
Ne craignez donc pas que je vous dise du mal de la petite _stiratrice_.
D'abord, il n'y a pas de mal  en dire: c'est une fille aimable et que
j'ai failli aimer, moi qui vous parle.

Pour le coup, je perdis patience, et sentant que j'allais me porter
 quelque stupide fureur, je me levai et courus m'enfermer dans ma
chambre. L, je tchai de sortir de l'tourdissement o tout ceci
m'avait jet. Je parvins  me calmer et  raisonner ma situation. La
premire pense qui et d se prsenter  moi, c'est que Tartaglia
me trompait; c'est qu'il avait drob la clef du parterre  Daniella
vanouie. Je ne pouvais malheureusement pas douter d'un accident
quelconque arriv  cette chre crature, car l'heure du dner tait
passe et elle n'tait pas l. Donc, Tartaglia tait un espion charg
de dcouvrir le lieu de mon refuge; il avait procd par induction,
le hasard avait pu l'aider. On allait venir m'arrter, ou bien, si la
protection d'un certain cardinal tait relle et souveraine  Mondragone
_intra muros_, on avait dj coup les communications entre Daniella et
moi, et on se proposait de me prendre par famine.

--Eh bien, cela ne sera pas ncessaire, pensai-je; la chose impossible
pour moi, c'est d'ignorer dans quelle situation est Daniella.  tout
risque, j'irai  Taverna ds que la nuit sera sombre. Je viendrai  bout
de la voir; je lui laisserai tout ce que je possde,  l'exception de ce
qu'il me faut pour fuir, et je fuirai. J'irai l'attendre hors des tats
de l'glise, pour l'pouser et l'emmener en France.

Je commenai donc par m'assurer de la solidit de ma canne  tte de
plomb, car j'tais rsolu  me dfendre en cas de surprise. Je mis mon
argent sur moi, dans une ceinture _ad hoc_. Je fis un petit paquet du
linge le plus strictement ncessaire, et de l'album qui contient ce
rcit. Je pris en guise de passeport, au besoin, divers papiers pouvant
constater mon identit auprs des autorits franaises. Je m'enveloppai
de mon caban qui est presque  l'preuve de la balle, et, rsolu 
braver toutes choses, je me dirigeai vers la porte de mon appartement
qui communique avec l'intrieur du palais.

Mais au moment o je posais la main sur la serrure, on frappait  cette
porte. Je m'arrtai indcis.

--Si l'on vient me prendre, pensai-je, je sais le moyen de fuir, au
moins de cette chambre.

Et je me htai de sortir par l'autre porte et d'attacher  un balustre
de la petite terrasse, la corde  noeuds que j'ai faite avec celle qui
liait ma malle, et qui peut, avec quelques chances de succs, me faire
descendre jusqu'au _terrazzone_. Je me htais, pensant que l'on allait
enfoncer la porte; mais on se contentait de frapper doucement et
discrtement. J'entendis mme, en revenant au seuil de ma chambre, la
voix piteuse de Tartaglia qui me disait:

--Eh! _mossiou_! c'est votre dner qui _va se refroidir_. Ne vous mfiez
donc pas de moi!

Ce pouvait tre un pige, mais la crainte du ridicule l'emporta sur ma
prudence. Si Tartaglia ne me trahissait pas, mes prcautions taient
absurdes; s'il venait avec des estafiers, il y avait autant de chances
de salut  me frayer rsolument un passage au milieu d'eux  coups
de casse-tte, qu' me risquer le long de la corde, expos au feu de
quelque ennemi cach sous ma terrasse.

J'ouvris donc, l'arme au point, et ne pus m'empcher d'avoir envie de
rire en voyant Tartaglia assis par terre devant la porte, avec un plat
couvert entre ses jambes, et attendant avec rsignation mon bon plaisir.

--Je vois bien ce que c'est, dit-il en entrant courtoisement, sans
oublier de jeter sous son bras son bret crasseux; vous croyez que je
suis un coquin? Allons, allons, vous en reviendrez sur mon compte,
_mossiou l'ingrat_! Voil du macaroni que j'ai prpar dans votre
cuisine, car je connais les tres de longue date, et je me pique de vous
faire mieux dner que jamais n'aurait su l'imaginer la Daniella. La
pauvre fille! elle n'a jamais eu le moindre got pour la cuisine, tandis
que moi, _mossiou_, j'ai le gnie du vrai cuisinier, qui consiste 
faire de rien quelque chose et  trouver le moyen de bien nourrir ses
matres au milieu d'un dsert.

Le plat fumant qu'il posait sur la table donnait un tel dmenti  mes
suppositions, que je me trouvai tout honteux. Certes, depuis une heure
qu'il tait au coeur de ma forteresse, il aurait eu mieux  faire, s'il
et voulu me livrer  mes ennemis, que de s'occuper  me prparer un
macaroni au parmesan.

Je suis sobre comme un Bdouin; je vivrais de dattes et d'une once de
farine, et, depuis huit jours, je me nourris de pain, de viandes froides
et de fruits secs, ne voulant pas souffrir que Daniella perde,  me
faire des ragots et des soupes, le temps qu'elle peut passer  mes
cts. Pourtant la jeunesse a des instincts de voracit toujours prts 
se rveiller, et l'air vif de Mondragone aiguise terriblement l'apptit.
Je ne saurais donc affirmer que, malgr mon chagrin, mes agitations
et mes dangers, la vue et l'odeur de ce macaroni brlant me fussent
prcisment dsagrables.

--Mangez, disait Tartaglia, et ne craignez rien. La Daniella ne mourra
pas pour une entorse. Quand je l'ai laisse, elle ne souffrait dj plus
que du chagrin d'tre spare de vous. La premire chose qu'elle me
demandera quand je la verrai, ce soir, c'est si vous avez consenti 
dner,  ne pas vous dsoler et  prendre en patience son mal et votre
ennui.

--Ah! mon ennui, qu'importe? Mais son mal! Et ce frre qui la menace!
Est-ce vrai, tout ce que tu m'as dit?

--C'est vrai, Excellence, vrai comme voil un bon macaroni; mais les
menaces de l'ivrogne Masolino, la Daniella y est habitue et s'en moque.
Il a beau se douter de quelque chose, il ne sait rien, il ne peut rien
savoir. Et, d'ailleurs, s'il voulait maltraiter la pauvrette, les gens
de la villa Taverna ne le souffriraient pas. Il a beau rder dans le
parc, s'il ne vous rencontre pas, il ne peut rien prouver contre elle.

--Prouver! elle serait donc implique dans mes contrariantes affaires,
si l'on supposait qu'elle a des rapports d'amiti avec moi?

--Eh! mais oui, Excellence. Vous faites partie d'une socit secrte...

--Cela est faux.

--Je le sais bien! mais on le croit; et Daniella, si son frre la
dnonait, comme votre complice, au provincial des dominicains, ou
seulement un cur de sa paroisse, comme mauvaise chrtienne, amoureuse
d'un hrtique et d'un _iconoclaste_, pourrait bien aussi tter de la
prison.

--Ah! ciel! je serai prudent, je me soumets! mais ne me trompes-tu pas?

--Eh pourquoi vous tromperais-je, vous que je voudrais conserver comme
la prunelle de mes yeux pour de meilleures destines?

Je m'tais assis et me laissais servir par lui, lorsqu'au milieu de ses
protestations de dvouement, j'entendis secouer  ma fentre le petit
grelot de la chvre, dont nous avons fait une espce de sonnette,
Daniella et moi, au moyen d'un systme de ficelles qui longent le mur du
parterre.

--Tiens! m'criai-je en me relevant, tu es un indigne coquin! Tu as
menti, grce au ciel! Voil la Daniella!

--Eh! non, _mossiou_! dit-il en se disposant  aller ouvrir; c'est
l'Olivia, ou bien c'est la Mariuccia qui vient vous donner des nouvelles
de sa nice.

J'tais si impatient d'en recevoir de vraies que, sans m'inquiter
davantage de Tartaglia, je m'lanai, je franchis comme une flche
la longueur du parterre, et ouvris la porte du dehors sans aucune
prcaution. Ce n'tait ni Mariuccia ni Olivia, mais bien le frre
Cyprien, qui se glissa rapidement par la fente de la porte avant que
j'eusse eu le temps de l'ouvrir toute grande et qui la repoussa derrire
lui en me faisant signe de tirer les gros verrous.

--Silence! me dit-il  voix basse; j'ai pu tre suivi malgr mes
prcautions!

Nous avanmes dans le parterre, et il me parla d'une manire assez
embrouille: c'est sa manire. Ce que je compris clairement, c'est que
le jardin tait occup, non pas ostensiblement, mais trs-certainement
par des gens de la police, et que le capucin courait des risques en
venant me voir.

--Allons chez vous, dit-il; je vous parlerai plus librement. Quand il
fut seul avec moi dans le casino, il me confirma le rcit de Tartaglia.
L'entorse de Daniella n'avait rien d'inquitant, mais exigeait le
plus complet repos. Son frre, install chez les fermiers de la villa
Taverna, avait l'oeil sur la porte et sur les fentres de sa chambre. Je
devais renoncer  la voir jusqu' nouvel ordre. Elle exigeait de nouveau
ma parole d'honneur qu' moins d'tre poursuivi jusque dans l'intrieur
de Mondragone, je m'y tinsse enferm et tranquille.

--Donnez-moi cette parole, mon cher frre, dit le capucin, car elle est
capable de tout risquer et de venir ici en se tranant sur les genoux.

--Je vous la donne, m'criai-je; mais ne peut-elle m'crire?

--Elle le voulait, j'ai refus de me charger de sa lettre. Je pouvais
tre arrt et fouill. C'tait nous perdre tous. Voyons, calmez-vous,
et causons; mais donnez-moi quelque chose  manger, car c'est l'heure de
mon souper, et j'ai une belle trotte  faire pour regagner mon couvent.

Je me htai de servir le bonhomme, qui dgusta sa part de macaroni avec
un apptit remarquable. Tout agit qu'il tait, je vis qu'il prenait
grand plaisir  manger, et cela me gnait beaucoup pour obtenir des
rponses nettes aux mille questions que je lui adressais. Le pauvre
homme n'est peut-tre pas gourmand, mais il est affam. Ce fut bien pis
quand Tartaglia, que j'avais oubli, reparut avec un jeune esturgeon
cuit au vin, et un plat d'artichauts frits dans la graisse. Il n'y eut
plus moyen de tirer du moine un mot de bon sens, et, pendant plus d'une
heure, il fallut me rsigner  le voir engloutir ces mets, et  manger
moi-mme pour satisfaire Tartaglia, que je ne pouvais plus regarder
comme un ennemi, et dont le dvouement mritait mieux de moi que des
soupons et des rebuffades.

Ma situation devenait de plus en plus trange avec ces htes nouveaux.
Mon chagrin et mon inquitude se heurtaient aux contrastes d'un apptit
de capucin qui profitait d'une rare circonstance pour s'assouvir,
et d'une servilit de valet comique dont, en ce moment, l'unique
proccupation tait de me prouver ses talents culinaires.

--Mangez, mangez, Excellence, me disait-il; vous aurez du caf succulent
pour digrer, car la Daniella m'a dit: Surtout, soigne-lui son caf; il
n'a pas d'autre gourmandise.

Ce dtail tait si bien dans les habitudes de gterie fminine de
Daniella, que je me rendis tout  fait  la sincrit de Tartaglia,
atteste d'ailleurs par la confiance et l'espce d'amiti que le capucin
lui tmoignait. Il me restait bien une pine dans le coeur, en songeant
que cette amiti tait relle et srieuse chez Daniella, et je me
sentais profondment humili, non pas d'accepter les services de cet
homme (je pouvais les payer un jour), mais de le voir immisc dans
les secrets de coeur de Daniella, et comme initi aux mystres de mon
bonheur.

Je ne pus me retenir d'en tmoigner quelque chose  frre Cyprien.

--Vous n'tiez donc pas l quand elle a fait cette chute? lui
demandai-je pendant que Tartaglia allait chercher le caf.

--Eh! vraiment, non, dit-il; mais, quand mme j'y aurais t, ce n'est
ni moi, ni Olivia, ni ma soeur Mariuccia qui aurions pu nous charger de
veiller sur vous et de vous empcher de mourir de faim. Ces deux femmes
sont trop surveilles dans ce moment-ci; et, quant  moi, je suis
un pauvre homme trop assujetti  la rgle de son ordre. Croyez-moi,
Tartaglia est l'ami qu'il vous fallait, et il ne sera jamais arrt en
venant vous voir, lui!

--Ah! ah! et pourquoi cela?

--Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Tout le monde le connat, et il est
bien avec tout le monde.

--Mme avec la police?

--Eh! _chi lo sa_! rpondit le moine, du mme ton que prenait sa soeur
Mariuccia quand elle voulait dire: Ne m'en demandez pas davantage, je
ne veux pas le savoir.

Tout en prenant le caf, j'essayai de me distraire de mes proccupations
en faisant la conversation avec ce moine. Je fus surpris de sa nullit
et mme de sa stupidit. D'aprs les avertissements qu'il avait su
donner  sa famille  propos de moi, et d'aprs la visite gnreuse
qu'il me faisait en ce moment, je devais le croire pntrant, hardi
et actif. Rien de tout cela! Il est ignorant, timide et paresseux. En
outre, il est dpourvu de toute notion, mme lmentaire, sur quoi que
ce soit au monde, et compltement abruti par la rgle de son ordre et
par la mendicit. C'est pourtant une bonne et douce crature, qui n'a
conserv de facults aimantes que pour sa soeur et pour sa nice, et
qui, malgr la sincrit de sa dvotion, manquera tant qu'elles voudront
 l'esprit de corps monastique pour les servir et les obliger; mais son
ineptie doit rendre son assistance  peu prs nulle. Sa cervelle est une
tte de pavot perce de trous, par o, depuis longtemps, le vent a fait
tomber toute la graine. Il n'a ni ordre dans les ides, ni mmoire, ni
lucidit sur aucun sujet. Il sait  peine le nom, l'ge et la profession
des tres avec lesquels il se trouve en relations frquentes, et quand,
par hasard, il s'en souvient, il en est si enchant qu'il rpte son
dire cinq ou six fois avec une complaisance hbte. Quant  la nature
qui l'environne et dont il vante,  tout propos, la beaut et la
fertilit par un phrase banale strotype, il les voit  travers un
crpe, et ne distinguerait pas, j'en rponds un chardon d'avec une
rose. Rien de particulier ne frappe cette organisation mousse,
trs-infrieure  celle du paysan le plus fivreux et le plus indolent
de la Campagne de Rome. En fait de religion, il est impossible de savoir
s'il a la notion de Dieu  quelque degr que ce soit. Il parle
chapelle, reliques, cierges, offices et chapelet; mais je ne crois
pas qu'au-dessus du matriel du culte, il ait une ide, un sentiment
religieux quelconques.

Quant  la socit religieuse et politique de son pays, ce sont lettres
closes pour lui. Il confond dans la mme soumission bate et souriante
tout ce qu'il peut avoir de respect et de foi pour le pape de 1848 et
pour le pape d'aujourd'hui; et non seulement il approuve et bnit le
pape passant d'un systme au systme oppos, mais encore il admire et
bnit, parmi les princes de l'glise, les plus ardents ennemis de tout
systme manant du pape. Pourvu qu'on soit cardinal, vque ou seulement
_abbate_, on est un personnage nimb, qui l'blouit et le subjugue.
Bref, on ne peut rien tirer de lui, et Dieu sait bien que je ne voulais
en tirer autre chose que des renseignements  mon usage sur ma situation
personnelle; mais cela mme fut impossible: tout aboutissait  cet
ternel _Chi lo sa?_ qui est arriv  me porter sur les nerfs. Mes
questions l'effrayaient; il ne les comprenait mme pas. Il ne savait pas
si le cardinal avait agi rellement; il ne savait pas si mon affaire
tait poursuivie au civil ou au religieux, si j'avais affaire au
_giudice processante_, juge d'instruction du pays, ou  _l'inquisiteur
de droit_, prsident du tribunal ecclsiastique, ou enfin au
saint-office proprement dit; car ces trois juridictions fonctionnent
tour  tour et peut-tre simultanment dans les poursuites politiques,
civiles et religieuses. Or, dans ce pays-ci, l'accusation porte contre
moi peut tre envisage sous ces trois faces.

Quand je vis que mes questions taient superflues, j'engageai Tartaglia
 reconduire le capucin  son couvent; mais celui-ci, pris de terreur,
refusa de sortir avant deux heures du matin.

--A l'heure qu'il est, dit-il (il tait dix heures), mon couvent est
ferm, et il ne sera rouvert que lorsqu'on sonnera matines. Ne vous
inquitez pas de moi; je m'veillerai de moi-mme  ce moment-l; je vas
m'tendre sur votre lit et faire un somme.

Cette proposition me rvolta, car le bonhomme tait d'une malpropret
classique. Tartaglia m'en prserva en lui disant qu'il ne fallait pas
risquer d'tre surpris dans ma chambre, et il l'emmena coucher dans le
cellier  la paille, o, en cas d'vnement, il pourrait se tenir coi et
n'tre pas dcouvert.



XXXII

Mondragone, 20 avril.

Comme il m'et t impossible de dormir, j'enlevai le souper, je donnai
de l'air  ma chambre, puis je m'enfermai et rallumai la bougie afin de
tromper l'inquitude et la tristesse en reprenant ce journal. Mais je
n'avais pas crit une ligne que l'on frappa de nouveau  ma porte. Un
pareil incident m'et boulevers hier, lorsque je me sentais seul au
monde avec Daniella. Aujourd'hui que je ne l'attends plus et que toutes
mes prcautions pour conjurer le destin seraient  peu prs inutiles, je
me sens prpar  tout et dj habitu  cette vie d'ventualits plus
ou moins srieuses.

Je rpondis donc: Entrez! sans me dranger.

C'tait encore Tartaglia.

--Tout va bien, _mossiou_! me dit-il. Le capucin ronfle dj dans la
paille, et tout est tranquille au dehors. Je vais vous souhaiter _una
felicissima notte_, et faire moi-mme un somme. Je sortirai avec _fra
Cipriano_  l'heure de matines, et pourrai revenir avant le jour avec
vos provisions de bouche pour la journe. C'est le moment o les plus
veills se sentent fatigus, et o l'on peut esprer de tromper la
surveillance.

--Tu crois donc que, rellement, les jardins sont occups par la police;
le moine n'a pas rv cela?

--Il n'a pas rv, ni moi non plus. Rien n'est plus certain.

--Avoue-moi que tu en es toi-mme, de la police?

--Je ne l'avoue pas, cela n'est pas; mais, si cela tait, vous devriez
en remercier le ciel?

--Tu pourrais donc en tre et ne pas vouloir me livrer?

--On peut tout ce qu'on veut, _amico mio_, et quand on est  mme
de servir plusieurs matres, c'est le coeur et la conscience qui
choisissent celui qu'on doit protger contre les autres. Ah! _mossiou_,
cela vous semble malhonnte, et vous riez de tout! Mais vous n'tes pas
Italien, et vous ne savez pas ce que vaut un Italien! Vous tes d'un
pays o toutes choses sont rgles par une espce de droit apparent qui
enchane la libert du coeur et de l'esprit. Chacun pense  soi, chez
vous autres, et chacun se sent ou se croit en sret chez lui. C'est
cela qui vous rend gostes et froids. Ici, o nous avons l'air d'tre
esclaves, nous travaillons en-dessous de la lgalit, et nous faisons ce
que nous voulons pour nous et pour nos amis. L'obligation de se cacher
de ce qui est bien comme de ce qui est mal, fait pousser des vertus que
vous apprcierez plus tard: le dvouement et la discrtion. Vous devriez
croire en moi, qui vous ai dj rendu de grands services et qui vous en
rendrai encore.

--Il est vrai que tu m'as fait traverser  cheval la campagne de Rome
pour venir ici...

--Le dimanche de Pques? En cela j'ai eu tort. J'aurais d inventer
quelque chose de mieux et vous empcher de quitter Rome! Mais j'ai de la
faiblesse pour vous, et je vous gte comme un pre gte son enfant.

--Alors, mon tendre pre, quels sont, en dehors de ta prsence ici en ce
moment et du trs-bon dner que tu m'as servi, les autres bienfaits dont
j'ai  te rcompenser?

--Nous parlerons de rcompense plus tard. Pour le moment, sachez
que tous les avertissements et renseignements que la Daniella et la
Mariuccia ont reus  temps pour vous faire cacher, et pour soustraire
vos effets aux recherches, viennent de moi, qui suis un homme de tte,
et non de ce capucin, qui est une hutre au soleil.

--De toi? J'aurais d m'en douter? Mais pourquoi m'a-t-on dit les tenir
du capucin?

--C'est la Daniella qui vous a dit a? Je comprends! Elle sait que
vous vous mfiez de moi. Heureusement, elle n'est pas comme vous; elle
m'estime, elle sait qui je suis... sous tous les rapports! Car si, dans
le temps, j'avais voulu abuser de son innocence... mais je ne l'ai pas
voulu, _mossiou_!

Il s'arrta, voyant qu'il rouvrait ma blessure, et que, li par la
reconnaissance qu'il me fallait lui devoir, je rsistais avec peine 
l'envie de le jeter  la porte. Je crois que le drle sait le dfaut de
la cuirasse et qu'il se venge ainsi, par le menu, du peu de cas que
je fais de lui. Mais il est poltron en face de moi, et le moindre
froncement de sourcil coupe court  ses vellits de reprsailles.

Il dtourna la conversation en essayant de me parler de Medora.

--On dit  Rome, reprit-il, qu'elle est alle  Florence pour pouser
son cousin; mais je sais qu'il n'y a rien de vrai. Elle ne l'aime pas.

--Comment sais-tu cela, maintenant que la Daniella n'est plus auprs
d'elle pour te rvler ses penses?

--Eh! mon Dieu! je le sais par milord B***, qui croit tre bien rserv,
et  qui je fais dire tout ce que je veux... aprs dner.

--Et comment sais-tu ce qui me concerne dans l'affaire de l'image de la
madone?

--Vous allez me dire encore que je suis dans la police? Cela n'est pas!
mais on a des amis partout. Je sais tout ce qui vous concerne, et bien
plus de choses que je ne vous en dis.

--Il faudrait cependant, si tu as tant de zle pour moi, me mettre 
mme de lutter contre mes ennemis.

--Cela viendra en temps et en lieu; rien ne presse. Mais vous tes
fatigu, _mossiou_! Comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, vous
feriez bien de dormir un peu et de vous tenir en force et sant devant
les vnements.

J'tais fatigu, en effet. La brusque transition de ma belle vie de
roman et d'amour  ce nouvel tat de choses dplaisantes m'avait accabl
comme si je fusse tomb matriellement au fond d'un abme.

--Voulez-vous que j'emporte la clef de votre chambre? dit Tartaglia d'un
ton lger, en me souhaitant le bonsoir.

La question tait grave: il pouvait s'tre charg de me faire empoigner
sans bruit, et de manire  laisser croire  mon protecteur que je
m'tais rendu de bonne grce, par ennui de la solitude. Jusque-l, il
m'avait vu dispos  vendre ma libert le plus cher possible. S'il me
trahissait, il devait vouloir me surprendre endormi.

Mais, comme je vous l'ai dit, j'tais dj las de me mfier et de me
prserver d'vnements que je n'ai pu promettre  Daniella d'viter; et
d'ailleurs, si je devais tre vendu par Tartaglia, je trouvais une sorte
de plaisir amer  pouvoir dire un jour  ma matresse imprudente: Voil
l'effet de votre amiti pour ce coquin. Si, au contraire, le coquin
tait loyal envers moi, je lui devais rparation formelle da mes
injustices.

--Prends la clef, lui dis-je et bonne nuit!

Il me parut enchant de cette rponse. Ses yeux de Scapin brillrent
soit d'une joie de chat qui happe sa proie, soit de reconnaissance pour
mon bon procd.

--Dormez en paix, Excellence, me dit-il, et sachez que personne au monde
ne viendra vous troubler! Il y a dfense absolue d'entrer ici, o l'on
sait que vous tes et o vous voyez qu'on vous laisse tranquille.

--On le sait donc positivement? Tu ne me l'avais pas dit!

--On le sait positivement, Excellence! et on espre que vous ferez une
tentative d'vasion, ce qui serait une imprudence et une folie. On croit
que vous serez chass du gte par la faim; mais ils ont compt sans
Tartaglia, ces bons messieurs!

Il prit mes habits et se mit  les brosser dans l'antichambre. J'tais
si fatigu, que je m'endormis  demi, au bruit de sa vergette.

Je m'veillai au bout d'une heure, et je vis mon drle assis devant mon
feu, occup  lire tranquillement, en se chauffant les pieds, l'album
qui contient ce rcit depuis le jour de Pques. (Vous avez d recevoir
tout ce qui prcde; je vous l'ai envoy de Rome, ce jour-l, par
Brumires, qui a un ami  l'ambassade franaise.)

En voyant ce coquin feuilleter mon journal et s'arrter sur quelques
pages qui semblaient l'intresser, je fus sur le point de me lever
pour lui administrer  l'improviste une grle de soufflets; mais cette
rflexion me retint:

--S'il est; comme je n'en peux gure douter, de la police, il va se
convaincre que je n'ai pas la plus petite proccupation ni affiliation
politique, et mon principal moyen de salut est dans ses mains.
Laissons-le faire.

Il y avait, d'ailleurs, dans la tranquillit de sa lecture, quelque
chose qui me rassurait sur ses projets immdiats: il n'avait nullement
l'air et l'attitude d'un homme qui se dispose  un coup de main. Tout 
coup, il fut pris d'un fou rire qu'il contint pendant quelques instants
en se tenant le ventre, et qui finit par clater. C'tait un motif
suffisant pour m'veiller ostensiblement. Je me soulevai sur mon lit et
le regardai en face. Le rire se figea sur sa figure burlesque. Ce fut
une scne muette comme dans les pantomimes italiennes.

Son premier mouvement avait t de cacher l'album; mais, voyant qu'il
tait trop tard, il prit bravement son parti.

--Mon Dieu, _mossiou_, s'cria-t-il, que c'est donc joli et amusant de
se voir racont comme a jour par jour et mot pour mot! Je vous demande
bien pardon si j'ai t indiscret; mais j'aime tant les arts, qu'en
voyant l votre album, je n'ai pas pu rsister  l'envie de l'ouvrir; je
croyais y trouver des dessins, des vases du pays, et pas du tout, le nom
de Tartaglia m'est saut aux yeux. a m'est gal, _mossiou_, d'tre l
dedans trait pour trait; Tartaglia n'est pas mon vrai nom, pas plus que
Benvenuto, et a ne peut pas me compromettre. Et puis vous avez tant
d'esprit et vous dites si bien les choses, que je suis content de me les
rappeler comme a en dtail, telles qu'elles se sont passes. Oui, voil
notre promenade de nuit sur les chevaux de la Medora, et toutes mes
paroles, comme je vous les disais, sur les brigands, sur l'illumination
de Saint-Pierre et sur la manire habile dont je vous ai forc  vous
servir de ces chevaux drobs par moi pour la circonstance. Avouez,
_mossiou_, que vous avez beau vous mfier de moi, vous tes content de
reconnatre que je ne suis pas un engourdi ni un imbcile?

--Comme tu es charm de mon opinion sur ton compte, tout est pour le
mieux, et nous sommes satisfaits l'un de l'autre, n'est-il pas vrai?

--Excellence, je vous l'ai dit, s'cria-t-il avec conviction en se
levant, et je ne m'en ddis pas, je vous aime! Vous me traitez de
canaille et de gredin en crit et en paroles; mais, avec la certitude
d'avoir un jour votre amiti comme vous avez la mienne, je prends tous
ces mots-l pour des facties qu'on peut se permettre entre amis.

--A la bonne heure, ami de mon coeur! A prsent, tu es bien sr que je
ne conspire pas contre le pape, et tu voudras bien ne plus toucher  ce
que j'cris,  moins qu'il ne te plaise recevoir...

--Bah! vous menacez toujours et ne frappez jamais. Vous tes bon,
Excellence, et jamais vous ne maltraiterez un pauvre homme qui n'aime
pas les querelles et qui vous est attach. Pour moi, je ne me repens
pas d'avoir lu tout ce qui vous est arriv dans ce pays, et surtout
l'histoire tonnante de ce maudit petit carr de fer-blanc que l'on a
trouv dans votre chambre  Piccolomini. C'tait l une chose qui me
tourmentait bien. Comment diable, me disais-je, a-t-il pu se procurer
cette chose-l? Et quand on l'a reue, comment est-on assez tourdi pour
la laisser traner?

--C'est donc bien prcieux?

--Non, mais c'est dangereux.

--Qu'est-ce que c'est?

--Un signe de ralliement; vous l'avez bien devin, puisque vous l'avez
crit.

--Un ralliement politique?

--Eh! _chi lo s?_

--Qui le sait? Toi!

--Et pas vous, je le vois bien! Allons, pensez que c'est un agent
provocateur qui vous a fait prendre cela; moi, je dis que c'est un
ennemi personnel.

--Qui? Masolino?

--Non, il n'a pas assez d'invention pour a; et, d'ailleurs, pour oser
revtir un habit de dominicain, il faut tre plus protg qu'il ne
l'est; c'est un ivrogne qui ne fera jamais son chemin. Avez-vous vu la
figure de ce faux moine?

--Oui, si c'est le mme que j'avais remarqu  Tusculum; mais je n'en
suis pas certain.

--Et celui qui vient rder par ici depuis quelques jours?

--C'est celui de Tusculum, j'en suis presque sr.

--Et vous reconnatriez sa figure?

--Oui, je crois pouvoir l'affirmer.

--Faites-y bien attention si vous l'apercevez encore, et mfiez-vous!
Est-ce qu'il est grand?

--Assez.

--Et gros?

--Aussi.

--Ah! s'il est gros; ce n'est pas lui.

--Qui, lui?

--Celui que je m'imaginais; mais nous verrons bien; il faudra que je
dcouvre ce qui en est. Allons, dormez, Excellence. Tartaglia veille.

Il sortit en prenant la clef, et je me rendormis.

Je m'veillai comme d'habitude,  cinq heures. Un instant je cherchai
ma compagne  mes cts. J'tais seul, je me souvins. Je soupirai
amrement.

Je m'habillai et donnai, de ma terrasse, un coup d'oeil aux environs.
Aussi loin que ma vue pouvait s'tendre, je ne vis pas une me.
J'entendis seulement quelques bruits lointains du dpart pour le travail
des champs. Tartaglia vint  six heures m'apporter des ctelettes et des
oeufs frais. Il avait un air soucieux qui m'effraya.

--Daniella est plus malade? m'criai-je.

--Non, au contraire, elle va mieux. Voil une lettre d'elle. Je la lui
arrachai des mains.

Aie confiance et patience, me disait-elle. Je te reverrai, j'espre,
dans peu de jours, malgr les obstacles. Ne sors pas de Mondragone, et
ne te montre pas. Espre, et attends celle qui t'aime.

--Elle me prescrit de ne pas me montrer, dis-je  Tartaglia, et tu
m'assurais pourtant que l'on me sait ici!

--Ah! _mossiou_, rpondit-il avec un geste d'impatience, je ne sais plus
rien. Ne vous montrez pas, ce sera toujours plus prudent; mais il se
passe des choses que je ne peux plus m'expliquer... Aussi, je me disais
bien: Pourquoi se donner tant de soins pour s'emparer de ce pauvre
petit artiste qui ne peut point passer pour dangereux? Il faut qu'il
serve de prtexte  autre chose... et il y a autre chose, _mossiou_, ou
bien l'on s'imagine qu'il y a autre chose.

--Explique-toi!

--Non! vous n'avez pas de confiance en moi.

--Si fait! j'ai confiance en toi aujourd'hui; j'ai t  ta merci toute
cette nuit, j'ai dormi tranquillement; je suis persuad que tu ne veux
me faire arrter ni dedans ni dehors; parle!

--Eh bien! _mossiou_, dites-moi: tes-vous seul ici?

--Comment? si je suis seul  Mondragone? Tu en doutes?

--Oui, _mossiou_.

--Eh bien, lui rpondis-je, frapp de la mme ide, si tu m'avais dit
cela le premier jour de mon installation, j'aurais t de ton avis.
Ce jour-l et la nuit suivante, j'ai pens que nous tions deux ou
plusieurs rfugis dans ces ruines; mais voici le huitime jour que j'y
passe, et, depuis ce temps, je suis bien certain d'tre seul.

--Eh! eh! voil dj quelque chose. Quelqu'un de plus important et de
plus dangereux que vous a pass par ici; on le sait, on croit qu'il y
est encore, et, si on vous surveille, c'est par-dessus le march,
ou parce que l'on vous suppose affili  cette personne ou  ces
personnes... car vous dites que vous tiez peut-tre plusieurs?

--Oh! cela, je le dis au hasard, et je peux fort bien te raconter ce qui
m'est arriv. J'ai cru entendre marcher dans le Pianto.

--Qu'est-ce que c'est que le _Pianto_?

--Le petit clotre...

--Je sais, je sais! Vous avez entendu?...

--Ou cru entendre le pas d'un homme.

--D'un seul?

--D'un seul.

--Et aprs?

--Aprs? Pendant la nuit j'ai entendu, oh! mais cela trs distinctement,
jouer du piano.

--Du piano? dans cette masure? Ne rviez-vous pas, _mossiou_?

--J'tais debout et bien veill.

--Et la Daniella, l'a-t-elle entendu aussi?

--Parfaitement. Elle supposait que cela venait des Camaldules, et que
c'tait l'orgue, dont le son tait dnatur par l'loignement.

--Ce ne pouvait pas tre autre chose. Donc, _mossiou_, vous ne savez
rien de plus?

--Rien. Et toi?

--Moi, je saurai! Dites-moi encore, _mossiou_, avez-vous t partout
dans cette grande carcasse de chteau?

--Partout o l'on peut aller.

--Jusque dans les caves sous le _terrazzone_?

--Jusque dans la partie de ces caves qui n'est pas mure.

--Il y a grand danger  y aller,  ce qu'on dit?

--Oui,  y aller sans lumire et sans prcautions.

--Mais il n'y a pas de prcautions et pas de chandelle qui empcheraient
cette grande terrasse de crouler, et elle ne tient  rien.

--Qui t'a dit cela?

--Felipone, le fermier de la laiterie des Cyprs.

--Il est vrai que sa femme empche les enfants de venir jouer dessus;
mais cette crainte me parat une rverie. Un pareil massif, assis sur un
pareil roc, est  l'abri du temps.

--Mais non pas des tremblements de terre, et ils ne sont pas rares ici.
On dit que des votes immenses se sont croules, et qu'un beau jour
le _terrazzone_ se crvera tout au moins s'il ne dgringole pas tout 
fait. Il y a, sur cette terrasse, des endroits o l'eau sjourne, o il
pousse du jonc et o l'on enfonce comme dans un marcage. C'est pour
cela que l'on a mur l'entre du _cucinone_ (la grande cuisine), dont
les colonnes  girouettes taient les chemines, et qui tait elle-mme,
 ce que l'on m'a dit, une des plus belles choses qu'il y ait dans le
pays. Du temps que j'tais nier et guide  Frascati, j'ai essay deux
ou trois fois d'y pntrer. Dcouvrir une entre praticable, c'et
t une bonne affaire. J'en aurais sollicit le monopole auprs de
l'intendant de la princesse, et j'y aurais conduit les voyageurs; mais
impossible, _mossiou_! Sitt que l'on donne seulement un coup de pioche
dans ces vieux murs souterrains, on entends des bruits, des boulements
et des craquements sourds qui font dresser les cheveux sur la tte.
C'est au point que les gens du pays croient qu'il y a quelque diablerie
l dedans, et que les enfants disent que c'est le logis de la _Befana_.

--Qu'est-ce que c'est que la _Befana_?

--Une chose dont on a peur et qu'on ne voit jamais; un esprit-bte qui
fait le bien et le mal.

--Le nom me plat. Nous appellerons cet endroit-l la _Befana_.

--Je veux bien, _mossiou_, mais je n'y crois pas.

--Et tu ne crois pas non plus qu'il puisse y avoir quelqu'un de cach
dans ce logis de la _Befana_?

--Non certes, _mossiou_, mais la cave qui est sous le petit clotre que
vous appelez le _Pianto_?

--Je m'en suis inquit, car j'aurais voulu dcouvrir une sortie
souterraine en cas d'envahissement; mais cela me parat galement ferm
par les boulements, et d'ailleurs il y a des grilles massives aux
soupiraux.

--Je le sais! J'ai voulu limer a dans le temps, dans l'ide de
retrouver l'entre des cuisines; mais la peur m'a pris parce que cette
grille soutenait une partie lzarde dont la fente s'agrandissait  vue
d'oeil,  mesure que je travaillais. Si vous aviez bien regard, vous
auriez vu une barre de fer qui est dj bien entame; et avec a,
_mossiou_, ajouta-t-il en me montrant une lime anglaise trs-fine, avec
ce petit instrument qu'un homme de bon sens doit toujours avoir sur lui
 tout vnement, on pourrait continuer, si on tait sr de ne pas se
faire craser par la galerie du clotre!

--Pourquoi faire? Espres-tu que, par l, nous trouverions une issue?

--_Chi lo s_?

--Mais puisqu'en restant ici je ne peux pas tre pris! Puisque j'ai jur
 la Daniella de ne pas bouger!

--Vous avez raison, _mossiou_, quant  vous; mais, quant  moi, si je
trouvais le secret du chteau, j'en tirerais quelques sous  l'occasion.
Un jour que j'aurai le temps... et le courage! je veux essayer encore!

J'avais fini de djeuner. Je laissai Tartaglia djeuner  son tour, et
je me rendis  mon atelier, o je viens de vous crire ce chapitre et o
je vais essayer de travailler pour dissiper ma mlancolie.


5 heures.

Je reprends pour vous dire que, pendant que j'tais  peindre, j'ai
entendu frapper violemment,  plusieurs reprises,  la porte de la
grande cour. Tartaglia, tout effar, est venu  moi en me disant:

--Cachez-vous quelque part, _mossiou_; on enfonce les portes!

--Non, lui dis-je, c'est Olivia qui est force d'amener quelque voyageur
pour ne pas veiller les soupons, et qui m'avertit par un signal
convenu.

Je ne me trompais pas. A peine m'tais-je rfugi dans le _casino_, que
je vis, par la fente de la porte de ma terrasse, Olivia passer sous le
portique de Vignole et regarder de mon ct avec inquitude. Quand elle
se fut assure que mon sanctuaire tait bien ferm, elle alla rejoindre
ses voyageurs, qu'elle sut tenir  quelque distance. C'taient des
bourgeois marseillais qui dcrtrent,  voix haute et retentissante,
que cette ruine tait _horrible_ et _dgotante_, et qui, effrays de
voir courir autour d'eux ces petits serpents dont je vous ai parl,
parurent peu disposs  explorer l'intrieur du palais. Mais ils taient
escorts d'un grand homme sec, vtu, en revanche, d'un habit noir
trs-gras, qui veilla l'attention de Tartaglia.

--Voyez celui-ci, _mossiou_, me dit-il dans l'oreille. Il n'est pas de
cette compagnie; il fait le _cicerone_, mais ce n'est pas son tat, et
il trompe Olivia qui ne le connat pas. Je le connais, moi; regardez-le
bien: l'avez-vous vu quelque part?

--Oui, certainement; mais o? je ne saurais le dire.

--Est-ce celui qui vous a remis l'amulette?

--Peut-tre. Il est de la taille du moine que j'ai vu ce soir-l; mais
il faisait nuit.

--Est-ce le moine de Tusculum!

--Non,  coup sr! Le moine de Tusculum tait gras et beau; celui-ci est
maigre et laid.

--Et le moine de la terrasse aux girouettes?

--C'tait celui de Tusculum et non celui-ci.

--Mais enfin, o avez-vous vu celui que vous voyez maintenant? Chercher
bien!

--Attends! j'y suis!

J'y tais en effet: c'est le bandit que j'ai assomm sur la via Aurelia.

--Regarde bien, dis-je  Tartaglia, s'il a au front une cicatrice.

--Et une belle! rpondit mon rus compagnon, qui me comprit sans
autre explication. C'est bien lui! Alors, a va mal _mossiou_. C'est
_vendetta_! Et _vendetta_ romaine est pire que _vendetta_ corse!...



XXXIII

Mondragone, le...

Toujours  Mondragone! Mais je ne date pas l'_en-tte_ de ce chapitre,
ne sachant si je vous crirai, en ce moment, une ligne ou un volume. Je
vais reprendre mon rcit o je l'ai laiss.

Le bandit fit plusieurs tentatives pour quitter la compagnie, qu'il
escortait et pour se glisser dans l'intrieur; mais Olivia, qui s'tait
fait accompagner de son fils an, et qui apparemment avait conu
quelque soupon, ne le perdit pas de vue et l'obligea de sortir, au bout
de quelques instants, avec la famille marseillaise  laquelle il s'tait
donn pour guide. Elle referma les portes  grand bruit pour m'avertir
que le danger tait pass, et Tartaglia me servit mon dner comme si de
rien n'tait.

--Tu penses donc, lui dis-je, que cet honnte personnage est de la
police?

--J'en suis sr, _mossiou_. Vous allez dire que j'en suis aussi; mais
cela n'est pas. Je sais que celui-ci en est, parce que c'est lui le
tmoin qui a dpos pour Masolino, affirmant qu'il vous avait vu
souiller et profaner l'image de la madone, et parce que son tmoignage
a t admis tout de suite, sur quelques mots changs entre lui et le
commissaire.

--Tu tais donc l, toi, que tu sais comment les choses se sont passes?

Tartaglia se mordit les lvres et reprit:

--Eh bien, quand j'y aurais t? Que savez-vous si l'on ne m'a pas
appel, comme citoyen honorable, pour donner des renseignements sur
votre compte?

--Et qu'as-tu dit de moi?

--Que vous tiez un jeune homme incapable de conspirer, un artiste un
peu sot, un peu fou, un peu bte.

--Merci!

--C'tait le moyen de dtourner les soupons, et vous voyez que je ne me
conduisais gure en mouchard, puisqu'en sortant de cet interrogatoire,
j'ai couru avertir la Mariuccia de vous faire cacher. Vous vous
demandiez comment je vous savais ici, je devais le savoir, puisque
l'ide tait de moi.

Cette explication me fit du bien. Elle justifiait Daniella de l'excs
de confiance que je me sentais port  lui reprocher. Tartaglia avait
provoqu cette confiance par son zle, et, du reste, il la justifiait
pleinement dsormais  mes yeux.

--Ah ! lui dis-je, touch de son assistance, ne cours-tu aucun danger
 te dvouer ainsi  moi?

--Eh! _mossiou_, rpondit-il, il y a du danger  faire le bien, il y en
a  faire le mal, il en a encore  ne faire ni bien ni mal. Donc, celui
qui pense au danger perd son temps et sa prvoyance. Il faut faire, en
ce monde, ce que l'on veut faire. Je ne me donne pas  vous pour brave
devant la gueule d'une carabine, non! mais, devant une intrigue, si
pineuse qu'elle soit, vous ne me verrez jamais reculer. L o l'esprit
sert  quelque chose, je ne crains rien; je ne crains que les forces
brutales, comme la mer ou le canon, les balles ou la foudre, toutes
choses qui ne raisonnent pas et n'coutent rien.

Comme il en tait l, le grelot se fit entendre. Je courus  la porte du
parterre. C'tait le capucin qui m'apportait des nouvelles de sa nice.
Elle continuait  me recommander la patience. En outre, Olivia me
faisait dire qu'un des plus grands dangers tait pass. En quoi
consistait ce danger? C'est ce que le bonhomme ne sut pas me dire,
mais Tartaglia fut, comme moi, d'avis qu'il s'agissait de la visite de
_Campani_, c'est le nom qu'il donne  mon bandit de la via Aurelia.

Le capucin nous avait suivis jusqu'au casino, et je vis avec dplaisir
qu'il se disposait  s'y installer comme la veille. Il avait trouv le
souper bon, et, sans raisonnement ni prmditation de gourmandise, il y
revenait, pouss par l'instinct, comme un chien qui flaire une cuisine.
Or, je ne connais pas d'tre plus ennuyeux que ce bonhomme avec ses
trois ou quatre phrases banales, ses redites stupides et son sourire
hbt.

--Bourre-lui sa besace, dis-je  Tartaglia, en franais, et trouve moyen
de m'en dlivrer tout de suite.

--a n'est pas difficile, rpondit le Frontin de Mondragone; et mme
sans nous dgarnir de nos vivres, dont nous avons plus besoin que
lui.--Mon cher frre, dit-il au capucin, il ne faut pas rester ici. J'ai
appris qu'on allait poser des sentinelles  sept heures, c'est--dire
dans dix minutes.

--Des sentinelles! dit le moine effar.

--Oui, pour nous prendre par famine, et, si vous ne voulez pas partager
notre sort...

--Tais-toi donc, lui dis-je  l'oreille, il va effrayer Daniella en lui
portant cette fausse nouvelle.

Mais le capucin tait dj en fuite, et il nous fallut courir aprs
lui pour lui ouvrir la porte du parterre. Alors seulement Tartaglia se
disposa  le dtromper, mais il n'en eut pas le temps. Au reflet de
la lune qui argentait la base des murailles, nous vmes briller deux
baonnettes qui se croisrent devant le capucin, et une voix forte
pronona en italien:

--On ne passe pas.

La factie de Tartaglia se trouvait tre une ralit. Nous tions
bloqus  Mondragone.

Fra Cyprien recula avec tant d'effroi et de prcipitation qu'il alla
tomber dans les bras de la bacchante couche parmi les orties.

--Diantre! me dit Tartaglia en refermant la porte avec plus de prsence
d'esprit, mais non avec moins de frayeur; les carabiniers! voil du
nouveau! Mais, ajouta-t-il aprs un un moment de rflexion, ceci ne me
regarde pas; c'est impossible ou bien ce n'est que provisoire. Restons
tranquilles jusqu' demain.

--Non, repris-je, sachons tout de suite  quoi nous en tenir. Ouvre le
guichet et demande passage pour le capucin. Je vais m'effacer pour qu'on
ne me voie pas.

--Au fait, pourquoi pas? rpondit Tartaglia. Les agents de police m'ont
vu entrer ce matin. Ils me connaissent, ils ne m'ont rien dit. Voyons,
essayons!

Il ouvrit le guichet et prsenta sa rclamation. Un sous-officier de
carabiniers s'approcha, et le dialogue suivant s'tablit entre eux:

--Ah! c'est vous? dit la voix du dehors.

--C'est moi, ami, rpondit courtoisement Tartaglia; je vous salue.

--Vous demandez  sortir.

--Pour un pauvre frre quteur qui, me voyant ici, m'a demand l'aumne.
Je lui ai ouvert parce que...

--pargnez-nous les mensonges. Ce frre quteur est l, qu'il y reste.

--C'est impossible.

--C'est la consigne.

--Elle ne me concerne pas, je suppose, moi qui suis venu ici pour tendre
des lacets aux lapins... Vous savez qu'il y en a beaucoup dans ces
ruines...

--Lapin vous-mme; c'est assez, taisez-vous.

--Mais... ami... songez  qui vous parlez; c'est moi!... c'est moi
qui...

--C'est vous qui trahissez. Attention, vous autres! apprtez armes!

--Quoi donc? vous prtendez... Laissez-moi vous parler bas.
Approchez!...

--Je n'approcherai pas. Je veux bien vous dire la consigne. Personne
n'entrera ici, personne n'en sortira, d'ici  quinze jours... _et plus!_

--J'entends, s'cria Tartaglia effar. _Cristo!_ vous n'tes pas des
chrtiens! Vous voulez nous faire mourir de faim?

--Vous avez port des vivres ce matin; il fallait en porter davantage:
tant pis pour vous!

--Mais...

--Mais c'est assez. Fermez votre guichet ou je commande le feu sur cette
porte. Carabiniers! en joue!

Tartaglia n'attendit pas que l'on commandt le feu, il ferma
prcipitamment le guichet.

--a va mal! a va bien mal, _mossiou!_ me dit-il quand nous emes
ramen au casino le capucin perdu. Je n'aurais pas cru qu'on en
viendrait l. Avec les gens de la police... (il y a l dedans tant
d'espces d'originaux!) nous nous en serions tirs; mais ces dmons
de carabiniers n'entendent  rien et ne connaissent que leur damne
consigne. _Sancto Dio!_ que faire pour leur persuader de laisser sortir
ce moine et de me permettre d'aller aux vivres demain matin?

--Tu as pu regarder dehors: sont-ils beaucoup?

--Environ une douzaine, camps dans le gros massif de fortification
antique qui est en dehors, juste en face de la grande porte de la cour.
Il y a l de grandes votes o ils ont tabli leur poste. J'ai vu les
chevaux. De l, ils surveillent  bout portant, pour ainsi dire, les
deux portes.

--Attends, lui dis-je; laissons le capucin ici se remettre, et allons
faire une ronde.

--A quoi bon, _mossiou_? J'ai tout explor et vous aussi! Vous savez
trs-bien que, sur la face nord, tout est mur. D'ailleurs, tenez,
ajouta-t-il en sortant avec prcaution sur la petite terrasse du casino,
voyez! ils sont l aussi. Ils allument mme un feu de bivouac pour
passer la nuit!

En effet, douze autres carabiniers occupaient la grande terrasse
au-dessous de celle o nous tions; nous fmes l'exploration de tous les
cts du chteau, par o une descente, au moyen de la corde  noeuds,
nous et t tant soit peu possible. Tout tait gard. Nous comptmes
cinquante hommes autour de notre citadelle. C'tait plus qu'il n'en
fallait pour nous bloquer. La grille de l'esplanade, dont, au reste,
nous n'avions pas les clefs (cela est du domaine de Felipone), et qui se
trouve trs-voisine des portes du parterre et de la grande cour, tait
garde aussi; prcaution assez inutile, puisque nous ne pouvions pas
aller sur l'esplanade dite le _terrazzone_.

--Ah! _mossiou_! s'cria Tartaglia en rentrant de nouveau dans le casino
avec moi, nous sommes pris! Il est vident que l'on respectera notre
asile, en prenant  la lettre la dfense du cardinal de franchir les
portes du chteau; car il n'est pas besoin de cinquante hommes pour
faire sauter les gonds ou pour mettre le feu aux battants; mais on nous
fera desscher ici tout doucement, ou bien on tirera sur nous au premier
mouvement que nous ferons pour sortir. N'avancez pas comme a la tte
au-dessus des balustres, _mossiou_! ils sont capables de vous envoyer
des balles, sous prtexte que vous avez la tte _estra-muros_.

Le pauvre Tartaglia tait dmoralis; d'autant plus que, pendant notre
ronde, le capucin, pour se remettre de son pouvante, avait aval les
restes copieux de mon souper.

--_Ogni santi_! (Par tous les saints!) s'cria Tartaglia en lui
arrachant le plat des mains, nous avons l un joli convive! J'ai beau
tre un cuisinier de gnie et un homme de ressources, que ferons-nous,
_mossiou_, de ce capucin qui mange comme six, de cet estomac
d'_autriche_ (Tartaglia voulait sans doute dire _autruche_), de cette
sangsue qui sera capable de nous sucer vivants pendant notre sommeil?
Va-t'en au diable, _capucino_! ajouta-t-il en italien, je ne me charge
pas de toi. Tu t'arrangeras pour faire cuire  ton usage les herbes de
la cour. C'est bien bon pour un homme dont l'tat est de se mortifier;
mais, si tu touches  nos vivres, tiens, vois-tu, je te mets  la
broche, quelque osseux et peu apptissant que tu sois.

Le pauvre capucin tomba sur ses genoux en demandant grce; il pleurait
comme un enfant.

--Rassurez-vous, frre Cyprien, lui dis-je, et rassure-toi aussi,
Tartaglia. La position n'est pas si mauvaise qu'elle vous semble. Avant
tout, sachez que, le jour o nous manquerons de vivres, et o toute
tentative d'vasion sera reconnue impossible, je ne vous laisserai
pas souffrir inutilement une heure de plus. J'irai me livrer, en
franchissant le seuil de la porte, et vous serez immdiatement dlivrs.

--Je ne le souffrirai pas, _mossiou_! s'cria Tartaglia avec une emphase
hroque; nous tiendrons ici jusqu' ce qu'il nous reste un chardon 
mettre sous la dent et un souffle de vie dans les mchoires.

--Bon, bon! merci, mon pauvre garon; mais ceci me regarde. Du moment
que votre vie serait en danger, je me croirais relev de mon serment
envers Daniella.

--Je vous en relve! murmura le capucin avec effusion; je vous absous de
tout parjure et de tout pch.

--Voyez-vous ce poltron et cet goste de moine! reprit Tartaglia avec
mpris. Eh! je me moque bien de sa peau,  lui! mais sachez, _mossiou_,
qu'en vous livrant vous ne me sauveriez pas. Vous avez bien entendu que
l'on m'accuse de trahir... ceux qui me croyaient leur compre pour vous
perscuter et vous engager  sortir d'ici! Mon affaire,  prsent, n'est
donc pas meilleure que la vtre, et j'aimerais mieux devenir aussi
sec qu'une pierre de ces ruines que d'avoir maille  partir avec le
saint-office. Ce n'est pas la premire fois que je gote de la prison...
et je sais ce qui en est! Ne songez donc pas  une gnrosit inutile.
Quant  ce moine, j'espre bien que, pour l'empcher de jener et de
maigrir, comme c'est son devoir, vous n'irez pas nous exposer...

--Je ne t'exposerai pas; tu seras toujours libre de rester; mais je ne
le laisserai pas souffrir ce pauvre homme qui est venu ici...

--Pour manger notre soupe! Il n'avait pas d'autre souci!

--N'importe! c'est l'oncle de ma chre Daniella, c'est le frre de la
bonne Mariuccia, et, d'ailleurs, c'est un homme!

--Non, non! s'cria Tartaglia oubliant ses habituelles simagres de
respect pour tout ce qui porte la livre de l'glise; un capucin
n'est pas un homme! Et plutt que de vous laisser prendre pour sauver
celui-l, je vous dbarrasserais tout de suite de vos scrupules en le
faisant sortir... n'importe par o!

Le capucin tait tellement horrifi de ces menaces, qu'il tait comme
ptrifi sur sa chaise. J'imposai silence  Tartaglia. Je priai le
pauvre moine de se tranquilliser et de compter sur moi. Il m'coutait
sans avoir l'air de comprendre. Il tait au bout de ses facults
d'motion et de raisonnement. Et, d'ailleurs, il avait pris un tel
-compte de macaroni sur la famine  venir, qu'il n'prouvait plus
que la pesanteur de la digestion. Il s'endormait sur la table. Je le
conduisis  sa paille, en lui donnant, pour s'envelopper, ma couverture
de laine, sacrifice dont il ne songea pas mme  me remercier.

Je retrouvai Tartaglia livr  ses rflexions et plus tranquille que je
ne l'avais laiss.

--Voyons, _mossiou_, dit-il, il faut raisonner, et, quand on raisonne,
on se console toujours un peu. Il est impossible que la Daniella,
sachant comme on nous traque...

--Hlas! voil ce que je crains? C'est son inquitude et son agitation!
Elle voudra se lever, aller  Rome...

--Non, non! elle ne le pourrait pas. Son frre est l pour l'en
empcher; et, d'ailleurs, si Olivia voit qu'il y a du danger  lui faire
savoir o nous en sommes, elle le lui cachera; mais Olivia agira, ou
bien la Mariuccia! On ne peut empcher ni l'une ni l'autre d'aller 
Rome. Lord B*** est peut-tre revenu de Florence. Le cardinal, quand il
saura de quelle manire on interprte sa dfense, fera vacuer les parcs
et jardins. Enfin, tout ceci est l'affaire de quelques jours et il
s'agit de patienter avec une maigre chre.

--Avons-nous des vivres pour quelques jours?

--Certainement! Nous avons les lapins apprivoiss; il y en a quatre. On
peut vivre  deux avec un lapin par jour.

--Nous sommes trois!

--Le capucin aura les os: il a de si bonnes dents, des dents de requin!
et puis, nous avons la chvre!

--Pauvre chvre! Mieux vaut la garder; elle donne du lait, et, avec du
lait, on vit.

--C'est vrai, gardons la chvre. La pture ne lui manquera pas. Par
ce temps printanier, ce qu'elle tond d'un ct repousse de l'autre.
Seulement, il faudrait l'empcher d'aller dans le parterre, o elle
dvaste certaines racines qui m'ont bien l'air d'tre mangeables, faute
de mieux.

--Prcisment, j'ai vu l des asperges sauvages. Nous lui interdirons le
parterre.

--Et que diriez-vous, _mossiou_, d'une brochette de moineaux de temps en
temps?

--Eh! eh! cela peut tre agrable  l'occasion.

--Avec une petite barde de lard autour! j'ai eu la bonne ide d'en
apporter un beau morceau que nous ferons durer longtemps. Et puis, avec
des trappes, comme je le disais au carabinier, on prend des lapins
sauvages, _mossiou_! Et il y en a ici, je vous en rponds!

--Je n'en ai jamais vu un seul; mais, en revanche, il y a des rats
magnifiques.

--Fi, _mossiou_! avant d'en venir l, nous aurons puis tous les
oiseaux du ciel!

--Mais comment les prendras-tu, ces oiseaux? Nous n'avons ni fusil ni
poudre.

--Nous ferons des arcs et des flches, _mossiou_! Je n'y suis pas
maladroit, non plus qu' la fronde.

--Je songe  quelque chose de plus sr, lui dis-je en riant: c'est 
faire des pinards avec des orties. J'ai lu quelque part que c'tait
absolument la mme chose.

Tartaglia fit la grimace.

--Possible! dit-il; mais je crois que je laisserai ma part de ce mets-l
au capucin.

Vous voyez que la gaiet nous tait revenue, et j'aidais mon compagnon
 faire des projets gastronomiques, puisque c'tait l sa proccupation
dominante. La mienne tait de trouver moyen de faire vader le moine,
afin qu'il pt au moins dire  Daniella que je prenais patience, et que
j'tais pourvu de vivres pour longtemps.

--coute, dis-je  Tartaglia, tout cela est rgl, et nous voil bien
srs de pouvoir attendre environ une semaine; mais nous croiserons-nous
les bras, et ne chercherons-nous pas cette issue souterraine qui a
certainement exist et qui doit exister encore?

--Ah! voil, fit-il en soupirant, a-t-elle jamais exist?

--Mais on sortait de ces cuisines o tu as tant cherch  entrer! On
y entrait par le palais, et on en sortait par le jardin au bas du
_terrazzone_.

--Je vous entends, _mossiou_, dit Tartaglia, dont l'esprit actif se
rveille ds qu'on fait appel  sa sagacit. Si nous pouvions sortir de
cette cuisine, que nous appelons la _Befana_, nous nous trouverions au
bas du _terrazzone_, tandis que les carabiniers sont dessus, et nous
entrerions tout de suite dans un fourr de lauriers qui est l, et, de
l, dans l'alle de cyprs; et, de l, dans la cour de Felipone, qui
nous laisserait certainement vader. C'est un brave homme, je le
connais.

--Eh bien?

--Eh bien, oui, on sortirait par les cuisines, s'il y avait une sortie;
mais je ne la connais pas, _mossiou_; elle doit tre souterraine, car je
n'entends pas le cri des sentinelles au bas du grand contre-fort sans
yeux du _terrazzone_, ce qui prouve bien qu'on regarde comme impossible
une vasion de ce ct-l.

--Raison de plus pour diriger nos efforts de ce ct-l. Il y a toujours
moyen de percer un mur, et-il dix pieds d'paisseur; et, d'ailleurs, je
compte comme toi sur la dcouverte d'un passage souterrain.

--Comme moi, vous dites? Eh! je n'y compte dj pas tant, quoique j'en
aie ou parler. Mais, _mossiou_, vous oubliez une chose, c'est que la
grande affaire, ce n'est pas encore tant de sortir de cette fameuse
_Befana_ que d'y entrer!

--Eh bien! la cave du _Pianto_? Et ton barreau entam il y a si
longtemps? et ta lime anglaise qui ne te quitte jamais? et nos quatre
bras pour travailler?

--Et les pierres qui se disjoignent, _mossiou_?... et la lzarde qui
s'agrandit ds qu'on branle la grille du soupirail?

--Bah! nous tayerons!

--Nous tayerons une construction de peut-tre cent pieds de haut, 
nous deux, _mossiou_?...

--Oui quelques briques bien places suffiraient pour empcher le dme de
Saint-Pierre de s'crouler. Voyons, il n'est que neuf heures; voil le
vent qui s'lve, et qui couvrira le bruit de notre travail. C'est une
circonstance rare depuis quelque temps, et dont il faut profiter. Nous
sommes lests d'un bon souper, nous sommes dispos, nous sommes de bonne
humeur; attendrons-nous la faim, la tristesse, le dcouragement?...

--Allons-y, _mossiou_, s'cria Tartaglia en se levant, et,  la
franaise, allons-y gaiement!

Mais au moment de prendre la bougie, il s'arrta.

--Nous ferions mieux, dit-il, de nous coucher de bonne heure et de
mnager le luminaire. Le jour o nous manquerons de bougie et de
chandelle... Cela peut devenir bien incommode et bien dangereux,
_mossiou_, de ne pas voir clair dans ce taudis!

--Bah! nous sommes approvisionns de cela aussi pour une semaine, et,
d'ailleurs, la question est maintenant de sortir d'ici.

Quand Tartaglia m'eut fait voir la barre lime par lui, je reconnus
avec chagrin qu'en russissant  scier la grille, nous ferions
indubitablement tomber le petit cintre de pierres du soupirail; et
comment savoir o s'arrterait l'croulement de cet difice, abandonn
depuis plus de cinquante ans  toutes les influences de la destruction?

Mais, aprs mr examen, je crus pouvoir affirmer qu'en tayant le milieu
avec une pile de briques sur champ, et en soutenant les bas-cts avec
deux grosses boules de pierre qui servaient d'ornement autrefois  je ne
sais quelle construction dans ce prau, et qui gisent maintenant dans
les ronces, nous pouvions enlever la grille sans danger, et nous glisser
encore par l'ouverture du soupirail.

Les mesures tant prises et les matriaux rassembls, nous nous mmes
 l'oeuvre, et les pliades taient sur nos ttes, c'est--dire qu'il
tait environ minuit, quand deux barres, enleves sans accident, nous
laissrent le passage libre. Mais nous tions fatigus, nous avions
chaud, et Tartaglia prouvait une extrme rpugnance  risquer
l'aventure. Il avait des vertiges, il lui semblait que le pav oscillait
sous ses pieds. Il me supplia d'attendre au lendemain.

--Si rien n'a boug demain matin, dit-il, je vous jure d'tre gai comme
un merle, et de descendre l dedans en sifflant la _cachucha_.

Je cdai, et, une heure aprs, nous tions endormis, en dpit de la voix
des sentinelles qui s'appelaient et se rpondaient autour des murailles,
et de la lueur du feu du bivouac, qui projetait un reflet rouge jusque
sur les dalles de la terrasse du casino.



XXXIV

Mondragone, 22 avril.

Hier matin, nous avons djeun copieusement; malgr mes recommandations
de sobrit et de prudence, Tartaglia a la passion de la cuisine. Faire
de bons plats et en manger sa bonne part, voil pour lui une jouissance
intellectuelle et physique du premier ordre. Il aurait aussi le got de
l'conomat; son rve serait de devenir majordome dans une grande maison.
En attendant, il est fier et comme charm, malgr notre situation
prcaire, de commander, dans les ruines de Mondragone,  une valetaille
imaginaire, et d'y ordonner toutes choses en vue du bien et la
satisfaction de ses seigneurs. Je crois qu'il y a des moments o il me
prend pour l'ombre d'un ancien pape, car il sollicite mes loges avec
une ardeur nave, et je suis forc de l'en accabler et de paratre
trs-sensible  ses soins, sous peine de le voir s'affecter et se
dmoraliser.

Il semble aussi que, de son ct, il soutienne son personnage factieux
et comique dans l'intention de me conserver en belle humeur; mais c'est
peut-tre tout simplement le rsultat d'une habitude invtre de
poserie burlesque. Ainsi, ce matin, je l'ai trouv dans le parterre avec
le capucin, qu'il avait affubl d'un torchon en guise de tablier de
cuisine, et qu'il employait  la recherche des asperges sauvages. Il lui
avait donn un nom. Ce n'tait plus frre Cyprien; c'tait _Carcioffo_
(artichaut).

--Il n'y a plus de moine ici, disait-il. Il n'y a plus qu'un marmiton,
un plucheur de lgumes, un plumeur de volaille, sous les ordres du chef
Tartaglia; et, si _Carcioffo_ ne travaille pas, _Carcioffo_ ne mangera
pas.

--Tu n'oublies qu'une chose, lui dis-je, c'est que nous n'avons ni
lgumes ni volaille.

--Pardon, Excellence, voil des asperges, petites, mais succulentes; et,
quant  la volaille..., regardez!

Il me montrait une poule morte dans son panier.

--Tu es donc sorti?

--Hlas! non. J'ai essay, et comme hier, au moment o j'appelais par le
guichet, on a rpondu par ce mot stupide et brutal: _En joue_! Moi, j'ai
rpondu: _Feu_! en fermant le guichet, et je les ai entendus rire.

--Rire? c'est bon signe pour toi. Ils s'adouciront peut-tre en ta
faveur.

--Non, _mossiou_. L'Italien, a rit toujours, mais a ne se radoucit
point pour a!

--Mais cette poule, d'o vient-elle?

--C'est eux, _mossiou_, c'est les carabiniers qui me l'ont donne.

--Ah bah! ils consentent  nous faire passer des vivres? Oh! alors...

--Non, non! ils ne nous font rien passer du tout; pas si sots! mais ils
sont sots quand mme, car cette pauvre bte, qui vient je ne sais d'o,
s'tant approche apparemment de l'avoine de leurs chevaux, ils ont
voulu la prendre; ils l'ont manque, effraye, et, comme elle vole
bien, elle est venue se percher sur notre mur, o... crac! d'un coup de
pierre, je l'ai abattue  mes pieds. Eh! ce n'est pas maladroit, a,
_mossiou_!

--Non certes!

--Mais, dit le capucin, elle n'est pas tombe d'un coup de pierre; elle
a vol de mon ct, et c'est moi qui vous ai aid  la prendre et a lui
tordre le cou.

--Taisez-vous, _Carcioffo_, reprit Tartaglia; vous ne devez jamais
contredire votre suprieur!

Voyant que le capucin se prtait en riant  tre l'esclave et le jouet
de Tartaglia, pourvu que celui-ci consentt  le nourrir, je crus devoir
ne pas me mler de leurs relations. Seulement, je les observais sans en
avoir l'air, afin d'intervenir s'il arrivait que le pauvre frre devint
victime de la malice de notre Scapin ou de sa propre cupidit. Mais je
fus bientt  mme de constater que Tartaglia, au milieu de tous ses
vices de bohmien, est naturellement bon et mme charitable et gnreux.
Tout en accablant le moine de menaces et de quolibets, il le soignait
fort bien, et je vis que ce rgime convenait trs-fort au capucin, qui,
abandonn  lui-mme, se serait laiss compltement abrutir par l'effroi
et la tristesse de la situation.

Aprs le djeuner, je surpris Tartaglia rangeant et cachant avec soin
certains paquets. C'tait une provision de lazagnes et de _capellini_,
autre pte de mme genre, qu'il avait apporte avant-hier matin, et dont
il ne voulut pas me dire la quantit.

--Non, non! s'cria-t-il en couvrant cette rserve de son tablier
de cuisine; vous vous laisseriez aller  en donner au capucin, qui
mangerait plus que sa faim. Il mangera comme nous, ni plus, ni moins.

--A la bonne heure; mais voici le moment de travailler au Pianto.
Viens-tu?

--Oui, oui, partons! Mais cachons tout, et fermons bien le casino.

Nous laissmes le capucin en prires devant une Vierge Louis XV qui est
sous le portique, et nous retournmes  notre soupirail, munis de la
corde  noeuds et de deux bougies.

Tout allait bien; la petite vote n'avait pas boug: aucune partie de
l'difice n'avait flchi. Nous descendmes sans peine dans la cave.
Nous montmes sur le tas de dcombres qui obstrue l'arcade, et nous
parvnmes, en un quart d'heure de travail,  en dblayer assez pour nous
faire un passage. Tartaglia cause plus qu'il ne travaille. La fatigue du
pionnier lui est trs-antipathique; mais il m'anime par son babil, que
j'arrive  trouver trs-divertissant.

L'arcade, devenue praticable, me semble tre une dcouverte assez
srieuse. Elle s'ouvre sur une galerie qui tourne en demi-cercle et qui
a d servir de lit artificiel  un courant d'eau destin  alimenter
cette fameuse cuisine que nous cherchons.

Cette galerie est large de cinq pieds et haute de quinze ou vingt.
C'est un ouvrage magnifique. La vote est en trs-bon tat. Des dpts
sdimenteux sur les parois attestent le passage et le sjour des eaux.
Pourtant l'lvation de la vote ferait croire que c'tait un passage
pour des cavaliers lansquenets.

Nous marchmes  la lueur de nos bougies pendant environ cinq minutes,
et, autant que j'en puis juger, nous tions sous le _terrazzone_; nous
en suivions le mouvement demi-circulaire. Aucun bruit ne parvenait
jusqu' nous.

Nous chantions dj victoire, lorsque nous fmes arrts net par un
croulement qui me parut dater de plusieurs annes. La vote avait cd.
L'eau filtrant, du _terrazzone_ probablement, avait  la longue caus ce
dsastre. Le sol tait inond d'une flaque o nous l'entendions tomber
goutte  goutte.

--Ou bien encore, me dit Tartaglia, c'est un craquement souterrain,
rsultat d'un tremblement de terre.

--Peu importe la cause, rpondis-je. Il s'agit de savoir si nous
pourrons triompher de l'accident.

Je revins sur mes pas, je les comptai, j'observai le mouvement de la
galerie, je consultai les souvenirs et les observations de mon compagnon
sur la forme et l'tendue extrieure de la terrasse. Nous n'en pouvions
plus douter, nous tions tout prs de la face extrieure centrale. La
vote qui nous abritait supportait l'immense et magnifique balustrade
qui entoure l'esplanade. Une porte, une issue, une bouche quelconque
devait tre l, devant nous, sous cet boulement. Il fallait le
traverser.

--Nous le pourrons, dis-je  Tartaglia; il faut le pouvoir! Nous
tudierons avec soin la superposition des blocs crouls. Nous ne
toucherons pas  ceux qui nous prservent d'un prolongement de rupture
dans la vote; nous fouirons pierre  pierre, et nous creuserons, parmi
ces dbris, un couloir suffisant!

--C'est bien dangereux, dit-il en secouant la tte, et cela peut durer
plus d'un mois!

--Mais cela peut n'tre ni long ni dangereux, nous n'en savons rien.

--De mme que notre blocus peut n'tre ni l'un ni l'autre, si nous en
attendons la fin sans nous reinter et nous exposer!

--De mme qu'il peut tre l'un et l'autre, si nous en attendons la fin
sans rien faire!

--Vous avez raison, _mossiou_! Allons! j'aime les gens qui raisonnent
juste. D'ailleurs, vous avez une confiance et un courage qui me
plaisent, et, avec vous, je sens que je ferais des choses que je
n'aurais jamais tentes tout seul! Oui, oui, avec vous, je descendrais
dans un volcan, dans un enfer.

Nous retournmes chercher des outils, c'est--dire nous en fabriquer
tant bien que mal avec ceux que les ouvriers ont laisss ici pour
d'autres usages. Comme il les ont abandonns hors de service, nous
tions d'abord assez mal outills; mais la dcouverte d'un pic norme
et d'une pioche en assez bon tat nous permettent, depuis ce matin, de
travailler utilement. Nous avons ouvert dans la journe trois pieds de
tranche.

Aux heures de repos, nous surveillons nos carabiniers, qui paraissent se
dplaire beaucoup autour de cette ruine menaante en certains endroits.
Tartaglia a imagin de faire tomber de temps en temps des pierres pour
les inquiter; mais ce jeu est dangereux, et, quelque doute leur tant
venu, l'officier a command de faire feu  tout hasard sur la premire
brche qui s'ouvrirait aux murailles.

J'examine ces gendarmes, et je vois qu'ils sont beaucoup plus fins que
les ntres. Es sont italiens. Ce n'est pas ici que l'ide viendrait de
les chansonner comme on le faisait chez nous, il y a quelques annes,
sur la candeur proverbiale de _leur institution_. Je crois bien qu'ils
ne doivent pas tre aussi incorruptibles; mais je ne suis pas assez muni
d'argent pour esprer de les sduire, quand mme je pourrais m'aboucher
avec eux, ce que la surveillance de leurs chefs rend jusqu'ici tout 
fait impossible.

Je ne m'ennuie ni ne me dcourage. Sans le chagrin que j'prouve en
songeant aux anxits de ma Daniella, et le serrement de coeur qui me
saisit au souvenir de ma trop courte flicit, je prendrais gament
l'trange existence qui m'est faite. Tartaglia m'amuse malgr moi, et le
capucin parat s'accoutumer sans effort  son rle de _Carcioffo_. Il
dort  genoux devant la madone du portique, son chapelet enlac aux
doigts, tout le temps que nous passons  travailler. La prvoyance n'est
pas le flau de son imagination, et, tant qu'il aura quelque chose 
mettre sous la dent, il conservera son sourire de crtinisme bat.


J'en tais l, vous crivant ces choses, pendant que Tartaglia mettait
mon couvert, quand une circonstance inoue ne fit courir sur la petite
terrasse du casino.

--_Mossiou! mossiou!_ disait Tartaglia criant  voix basse, comme on
s'habitue  le faire dans notre situation: voyez, voyez! Pouvez-vous
expliquer pareille chose? Est-que je rve? Est-que vous la voyez aussi?
Regardez donc le haut des grandes clarinettes du _terrazzone_!

Je levai la tte et vis les mascarons grotesques de ces grands tuyaux de
chemine se dtacher en noir sur un fond rougetre, en mme temps que,
de leurs vastes bouches, sortaient des tourbillons de fume.

--Tout est perdu, mon pauvre Tartaglia, m'criai-je. Les carabiniers ont
trouv l'entre de cette fameuse cuisine: ils y sont installs, ils s'y
rchauffent et y ont tabli leur cantine.

--Non, non, _mossiou_. Voyez! ils sont aussi tonns que nous! Ils
regardent et s'interrogent; ils cherchent de tous cts, ils croient que
nous avons mis le feu au chteau. Le feu  quoi, dans ces caves, je vous
le demande? Qu'ils sont sots! Mais les voil aussi en peine que nous,
je vous jure, et mme davantage, car ils n'osent pas rester sur la
terrasse.

En effet, une panique s'tait empare de nos gardes, et leurs officiers
avaient beaucoup de peine  les calmer.

--Au fait! dis-je  Tartaglia absorb, la chose est assez importante!
Comment l'expliques-tu?

--Je ne l'explique pas, _mossiou_! dit-il en faisant le signe de la
croix. On me l'avait toujours dit, que le diable revenait ici, et que
l'on y voyait le feu des cuisines briller comme du temps o les papes
y donnaient des festins de Lucullus! Mais je ne le croyais pas, je ne
l'aurais jamais cru, et je vous avoue qu' cette heure je me repens de
mes fautes et recommande mon me  Dieu!



XXXV

Mondragone, le...

Je continue  ne pas dater avant d'avoir crit la srie d'aventures que
j'ai  vous apprendre, et que je vous raconte quand et comme je peux.

Je continue pourtant aussi  suivre une division par chapitres, qui me
sert  rgulariser les moments que je vous consacre. Vous savez que je
suis un homme d'ordre, et cela me revient en dpit de la vie agite que
je mne.

Je vous ai laiss faisant peut-tre vos commentaires sur cette fume
fantastique qui s'chappait des longs tuyaux du _terrazzone_.

Je ne cherchais pas  expliquer ce que je voyais, mais je ne partageais
pas la consternation de Tartaglia. Bien au contraire, je ne sais quel
espoir vague m'tait suggr par cette circonstance inexplicable. Je
partis mme d'un clat de rire, en entendant mon Scapin mler aux
patentres qu'il dbitait pour recommander  Dieu sa pauvre me
pcheresse; l'observation suivante:

--Mon Dieu, comme a sent la graisse fondue!

Puis il reprit du mme ton dolent, moiti dvot, moiti ironique:

--Ayez piti de moi, Seigneur! Douze cierges  mon saint patron si vous
me sauvez de cette diablerie et de cette damne odeur de cuisine qui me
rjouit malgr moi; car, depuis deux jours je n'ai pas mang ma faim,
et, en ce moment, je serais capable d'avaler le diable en personne!

--Mais c'est que tu as raison, m'criai-je frapp de la justesse de sa
remarque: a sent la cuisine!

--Et la bonne cuisine, je vous jure, _mossiou_! a nous arrive ici 
bout portant. Ils ne sentent pas a en bas, les carabiniers! Je parie
qu'ils s'imaginent sentir la poudre! Ils croient que nous avons min la
terrasse et que nous allons les faire sauter.

--Crois-tu? Eh bien, la premire chose dont il faut nous occuper, c'est
de voir si nous ne pourrions pas profiter de cette panique pour nous
vader. Voyons! regarde bien, toi qui as des yeux de lynx, s'ils sont
assez loin pour nous permettre de descendre par la corde.

--Non, _mossiou_; ils sont l,  droite et  gauche, sur les alles qui
aboutissent au _terrazzone_, et ils nous verraient comme je vous vois,
par ce beau clair de lune.

--Eh bien, ils tireront sur nous, mais ils nous manqueront; la terrasse
est si grande!

--Beaucoup trop grande dans tous les sens pour que je sois tent de la
traverser sous leur feu! D'ailleurs, que ferons-nous quand nous aurons
atteint la balustrade? Encore la corde  noeuds pour descendre dans les
lauriers? Et le temps de l'attacher?... et les balustres qui ne tiennent
 rien! Et puis croyez-vous que l'alle de cyprs ne soit pas garde?

--Il est bien question d'alle! Une fois au bas de l'esplanade, nous
avons, pour fuir et nous cacher, plus d'une lieue carre de jardins et
de parcs remplis de massifs d'arbres, de ruines et de fourrs!

--Ah! mon Dieu, _mossiou_, voil que a sent le poisson! Oui! je vous
jure que ces clarinettes de la _Befana_ nous envoient une dlicieuse
odeur de poisson frais!

--C'est vrai! mais que nous importent les mystres de cette cuisine de
sorciers? Il s'agit de fuir.

--Il est trop tard, _mossiou_! voil les carabiniers qui reviennent et
la fume qui se dissipe. Allons! monseigneur Lucifer est servi, et nous
sommes toujours prisonniers.

Nous observmes quelques instants nos gardiens. Nous vmes les officiers
arpenter bravement le _terrazzone_ et s'efforcer d'y ramener leurs
hommes; puis capituler avec l'ide que cet espace nu serait tout aussi
bien gard par des sentinelles poses  chaque extrmit.

--Ces gens ont peur, dis-je  Tartaglia; le moindre bruit un peu
ressemblant  une explosion souterraine, que nous viendrions  bout de
produire dans les salles basses du chteau, les mettrait en fuite, car
il est certain qu'ils rvent mine, croulement.

--Moi, je rve quelque chose de plus raisonnable, _mossiou_, reprit
Tartaglia sortant de sa mditation. coutez-moi, et si je suis fou, ne
me croyez jamais!

--Voyons ton ide!

--Nous ne sommes pas seuls cachs ici: en doutez-vous maintenant?

--Pas plus que toi... Alors?

--Alors, _mossiou_, les gens qui font si belle cuisine sous le
_terrazzone_, sans s'inquiter de montrer leur fume, et sans remords de
nous envoyer cruellement la bonne odeur de leur ripaille...

--Tais-toi, coute! lui dis-je en l'interrompant. A prsent crois-tu que
j'aie rv le son d'un piano?

--Oui, _mossiou_, je l'entends! Je ne suis pas sourd! bon piano! belle
musique! Tiens! c'est l'air de la _Norma_! Ah! si j'avais ma harpe, je
vous ferais entendre un joli duo, _mossiou_.

Nous restmes quelques instants silencieux, coutant le piano
fantastique, qui n'tait ni aussi bon ni aussi bien jou que le
prtendait Tartaglia, mais qui, malgr nos anxits, nous donnait des
ides de gaiet folle, comme on en a dans les rves, au milieu des plus
dsagrables situations.

Nous ne fmes pas moins tonns de voir que les carabiniers restaient
parfaitement indiffrents  cette nouvelle bizarrerie. Il tait vident
qu'ils ne l'entendaient pas, et que, comme des cornets acoustiques, les
colonnes creuses du _terrazzone_ nous apportaient ces sons mystrieux,
aussitt perdus dans les rgions suprieures de l'air, et insaisissables
pour nos gardiens, placs  une centaine de pieds plus bas que nous.

--Donc, reprit Tartaglia, ils demeurent l-dessous, _les autres_! ils y
ont de bons appartements, ils y font bonne chre, et belle musique au
dessert! Et ils ne se doutent pas qu'ils ont des carabiniers sur la
tte!

--Cela, nous n'en savons rien; mais nous savons que, tout  l'heure, les
carabiniers ne se doutaient pas qu'ils eussent des prisonniers sous les
pieds.

--C'est vrai, puisqu'ils ont eu une si belle peur de cette fume!
Or, comme je vous le disais, _mossiou_, nous avons l des camarades
d'infortune; mais par o sont-ils entrs?

--Par une issue extrieure qui existe, et que les carabiniers ne
connaissent pas.

--Ni la police non plus, je vous en rponds!

--Ni Daniella, ni Olivia non plus, car elles m'en eussent fait part.

--Et elles ne savent pas non plus qu'il y a ici d'autres rfugis que
nous, car elles nous en eussent avertis!

--Eh bien!

--Eh bien... mais, s'il y avait une sortie  ce chteau du diable,
par-dessous le contre-fort de la grande terrasse... ces prisonniers
seraient partis ou en train de partir. Ils songeraient  filer, et non 
manger en tudiant la _Norma_ de Bellini.

--C'est ce que je me dis, et je vois leur captivit dans ces caves bien
plus effrayante que la ntre.

--Ah! voil ce qui m'intrigue, reprit Tartaglia en secouant la tte;
vous avez entendu ouvrir et fermer des portes. Il y a une communication,
entre eux et nous, plus facile que votre diable de galerie qui nous
ensevelira si nous continuons  la fouiller. Nous avons mal cherch,
_mossiou_?

--Il faut chercher encore!

--C'est ce que j'allais dire.

--Prenons toujours le pic et la pioche, et allume la lanterne.

--Mais dnez d'abord, _mossiou_, que diable!

--Non, nous dnerons aprs! Il faut suivre l'inspiration quand on la
tient. Je ne sais pas pourquoi je suis persuad que nous allons russir,
maintenant que nous avons la certitude de la prsence _des autres_,
comme tu dis.

--Laissez-moi prendre beaucoup d'allumettes, _mossiou_. Tant que je vois
clair, je suis assez brave.

--Passons par mon atelier, j'ai l tout ce qu'il faut.

Je pris la clef de l'ancienne chapelle papale, que je me permets
d'appeler, sans faon, mon atelier, et nous y fmes nos prparatifs. En
voyant, sur le chevalet, mon tude presque finie, dont, par parenthse,
je ne suis pas trop mcontent, l'ide me vint que quelque accident
nouveau pourrait bien m'empcher de l'achever, ainsi que l'album sur
lequel je vous cris mes aventures. Un instant d'attachement puril pour
ces deux objets qui m'ont aid  savourer mes joies, et  me distraire
de mes peines, s'empara de moi, et je grimpai  une chelle, au moyen de
laquelle je peux atteindre un creux de la muraille formant une sorte de
cachette que j'ai dcouverte par hasard, ces jours-ci. J'y dposai ma
petite toile et mon manuscrit. Je me disais qu'en cas de dpart forc je
les y retrouverais peut-tre un jour.

--Que faites-vous l, _mossiou_? me dit Tartaglia inquiet; avez-vous
quelque pressentiment? Vous me rendez triste, moi qui avais bonne ide
de notre expdition de ce soir!

J'tais encore sur l'chelle, mais je ne songeais ni  descendre ni 
lui rpondre. Nous nous regardmes tous deux avec la mme expression
de doute et de surprise: il nous semblait qu'on venait de frapper
lgrement  la porte du fond de la chapelle.

Tartaglia, sans dire un mot, ta ses souliers et alla coller son oreille
 cette porte. On y frappa discrtement une seconde fois.

Je lui fis signe d'ouvrir. La curiosit l'emportait en moi sur la
mfiance. Il subissait l'impulsion contraire, car il me fit signe, avec
nergie, de garder le silence, et, regardant  ses pieds, il ramassa une
lettre qu'on venait de passer sous la porte.

Je m'emparai de cette missive et la dcachetai avec empressement. Elle
contenait ce qui suit, en franais:

Le prince de Mondragone vous prie de lui faire l'honneur de dner et de
passer la soire chez lui. _On fera de la musique_.

Il y avait sur l'adresse: A monsieur Jean Valreg, _peintre, en son
atelier de Mondragone_. Le papier rose, satin et parfum, tat
dcoup, enguirland et orn, au coin, d'un cusson armorial dor et
enlumin.

J'examinais avec stupfaction cet trange billet, pendant que Tartaglia
se tenait les ctes pour s'empcher de rire tout haut, tant il trouvait
la chose plaisante et l'ide du dner agrable; mais quand je voulus
aller ouvrir au porteur de cette courtoise invitation, Tartaglia,
revenant  ses craintes, se mit en travers.

--Non, non! disait-il tout bas, c'est peut-tre un pige; n'y allez pas,
_mossiou_. C'est comme le _souper du Commandeur_!

On frappait pour la troisime fois: c'tait demander la rponse. Je
repoussai Tartaglia en lui reprochant tout haut sa mfiance, et j'ouvris
 un groom trs-bien mis et d'une figure intelligente, dont les habits
lgants taient seulement un peu poudreux et rays a et l de toiles
d'araignes, ornement indispensable de quiconque se promne dans les
salles de notre manoir.

--Qu'est-ce que le prince de Mondragone? lui demandai-je sans prambule,
en regardant derrire lui pour me convaincre qu'il tait seul.

--C'est mon matre, rpondit l'enfant en italien sans hsiter, et en
retenant une intention gaie ou moqueuse, sons l'air respectueux d'un
valet bien styl.

--Belle rponse! s'cria Tartaglia. Cela ne nous apprend rien! Moi qui
connais la noblesse d'Italie, je vous jure, _mossiou_, que je n'ai
jamais entendu parler d'un prince de Mondragone!

--Monsieur veut-il faire rponse au prince? reprit le groom sans se
dconcerter.

Je crus devoir montrer le mme sang-froid et prendre cette fantasmagorie
comme une chose toute naturelle.

--Dites  votre matre que j'irais bien volontiers si j'avais un habit;
mais...

--Oh! a ne fait rien, monsieur! Il n'y a que des hommes. D'ailleurs, on
sait bien que vous tes en voyage.

--Il appelle a tre en voyage! dit Tartaglia d'un ton piteux; mais
suis-je invit aussi, moi? car du diable si je reste seul!...

--Moi, je vous invite, rpondit le groom; il y a repas et soire aussi 
l'office.

--Mais..., reprit Tartaglia singeant ma rponse, c'est que je ne suis
pas en livre!

--a ne fait rien, vous tes aussi en voyage!

--Oui, oui, en voyage! Je ne m'en souvenais plus!

--Et  quelle heure cette soire? demandai-je.

--Tout de suite, monsieur; on n'attend plus que vous.

--Ah! on m'attendait? Fort bien! Et o demeure le prince, s'il vous
plat?

--Sous le _terrazzone_, monsieur.

--Je le sais bien; mais par o y va-t-on d'ici?

--Si vous voulez bien me suivre..., dit l'enfant en ramassant une petite
lanterne sourde qu'il avait dpose au seuil de la chapelle.

--Ah! _mossiou_! s'cria Tartaglia,  qui la gaiet tait revenue, si au
moins j'avais eu le temps de brosser votre paletot et de donner un coup
de fer  vos cheveux! Mais qui pouvait s'attendre  cela?

Nous suivmes le groom, qui nous conduisit droit au Pianto, descendit
le petit escalier, pntra dans une des caves que j'avais explores,
traversa des tas de dcombres, en nous clairant avec courtoisie et nous
avertissant  chaque obstacle qu'il semblait parfaitement connatre.
Enfin, il se glissa dans un couloir troit, et s'arrta devant une
petite niche creuse dans le mur, o je m'tais arrt dans mes
recherches des jours prcdents. Alors, il posa le doigt sur je ne sais
quelle tte de clou qui mit en mouvement une clochette, et se plaa
debout dans la niche, ta poliment son chapeau en nous disant:
Excusez-moi si je passe le premier pour vous annoncer, tourna
lentement sur lui-mme et disparut.

C'tait un tour comme ceux qui servent, dans les couvents clotrs, 
faire entrer des paquets, et qui ont d quelquefois servir  favoriser
des communications clandestines sans violer la lettre des rglements.
Celui-ci est en bois massif, mais couvert d'un dbris de peinture qui me
l'avait fait confondre avec la vieille fresque qui l'encadre. Au bruit
sourd qu'il rendit en tournant sur son pivot de fer, je reconnus celui
qui m'avait inquit. Il obit  une impulsion donne par derrire,
o des verrous massifs le tiennent assujetti et ferm comme une porte
vritable.

Cette machine, ingnieuse parce qu'elle est des plus simples, est  peu
prs impossible  dcouvrir. Quand elle et escamot le groom en nous
prsentant sa face convexe, elle se retourna pour nous ramener sa face
concave, o je me plaai, pour me trouver tout  coup vis--vis d'un
homme en veste et tablier blancs, qui me salua en me baisant la main, et
s'empressa de tourner le demi-cylindre, o Tartaglia parut  son tour
en battant des mains et faisant des cris d'admiration. Il tait dans la
fameuse cuisine gigantesque de Mondragone, dans la cuisine de ses rves,
dans la _Befana_.

Je vais vous dcrire ce local peut-tre unique au monde, surtout
dans les circonstances o il se prsentait  mes regards, et vous le
dpeindre comme si, du premier coup d'oeil, j'avais pu me rendre compte
des dtails que j'eus le loisir d'examiner peu  peu.

C'est une salle vote divise en trois compartiments, par deux ranges
de piliers massifs quadrangulaires. Cela ressemble  une glise
souterraine, et c'est aussi grand. Un des cts, que l'on pourrait
appeler des nefs, a flchi, mais parat assez solidement tay: c'est
celui qui avoisine le Pianto et probablement l'croulement de la galerie
que j'ai dcouverte avec Tartaglia, car l'eau que nous avions rencontre
pntre dans cette nef et y forme un beau rservoir au ras du pav.
Cette eau courante le traverse, bouillonne parmi les fragments de ruine,
et s'enfuit dans un enfoncement sombre avec un bruit mystrieux.

C'est dans l'autre nef latrale que fonctionnaient, en ce moment, deux
des quatres chemines monumentales dont nous avions vu la fume passer
sur la petite terrasse du _casino_. Les rjouissantes odeurs dont
Tartaglia s'tait dlect se trouvaient justifies par des prparatifs
assez confortables. Outre le marmiton qui venait de m'accueillir, un
grand cuisinier  barbe noire, majestueux comme le roi des enfers en
personne, s'agitait lentement autour des fourneaux, et surveillait une
douzaine de casseroles de trs-bonne mine.

Aucune espce de porte, aucune croise apparente ne trahit l'existence
de cet immense local, suffisamment chauff et ar par les vastes
chemines. Toutes les anciennes issues sont mures par des massifs d'une
paisseur gale  la profondeur de leurs embrasures; seulement, au
centre de la grande nef du milieu, un large escalier descend  un
pristyle termin par une arcade  cintre rampant. Ce pristyle tait
jonch de paille, et quatre bons chevaux y taient attachs comme dans
une curie.

Mais le dtail le plus curieux de cette rsidence, c'tait le bout de
cette nef du milieu, rserv pour le principal habitant et arrang ainsi
qu'il suit:

Dans une demi-rotonde un peu plus leve sur le sol que le reste de
l'difice, une grande vasque de marbre, correspondant probablement 
la fontaine extrieure situe au bas des contreforts de la terrasse,
faisait danser irrgulirement un petit jet d'eau, tout rcemment remis
en exercice au moyen d'une tige de roseau. Une vingtaine de pots 
fleurs entouraient cette fontaine. C'taient des fleurs de serre froide
assez communes, et quelques petits orangers, objets de luxe bourgeois,
ici tout comme  Paris; mais le maigre parfum de ces plantes tait
neutralis par ceux du poisson cuit au vin et de la graisse fondue
qui avaient chatouill l'odorat de Tartaglia si agrablement, et
qui remplissaient nergiquement l'atmosphre o nous nous trouvions
introduits.

Du reste, la demi-rotonde o l'on tait en train de servir le repas
offrait un aspect de confortable ingnieusement conquis sur la tristesse
et le dlabrement de l'difice. Les froides parois taient tendues de
vieilles tapisseries, jusqu' la hauteur d'une dizaine de pieds. Le pav
tait recouvert de nattes, et, sous la table, de peaux de chvres 
long poils. Un grand sofa, dont la vtust tait cache par plusieurs
manteaux tals dessus, ainsi que quatre fauteuils sur lesquels on avait
jet des napperons blancs en guise de housses; un pianino assez
laid, plac sur une estrade de planches brutes, pour le prserver de
l'humidit; un vaste brasero allum qui cuisait le pauvre instrument
d'un ct, tandis qu'il se morfondait de l'autre au voisinage de la
fontaine, circonstances qui m'expliqurent bien pourquoi il m'avait paru
si faux; un magnifique bureau Pompadour, dont la marqueterie de bois
de rose tait  moiti tombe et dont les cuivres taient verdis par
l'oxyde; une toilette de ncessaire de voyage trs-lgante, tale sur
une table recouverte d'un grand cache-nez de cachemire, en guise de
tapis; un lit de fer, orn d'une courte-pointe d'indienne  fleurs, et
entour d'un vieux paravent; une guitare qui n'avait plus que trois
cordes, la table, dresse au milieu de l'hmicycle et toute servie en
vieille faence brche et dpareille, mais dont quelques pices
taient fort prcieuses quand mme; enfin, un _amorino_ en marbre blanc,
plac dans un petit myrte en caisse, taill en berceau, objet de got
qui avait la prtention d'tre un _surtout_: tels taient l'ameublement
et la dcoration de cet appartement complet, improvis dans un
compartiment de l'unique salle.

Le reste tait  la fois la cuisine, le lavoir, l'curie et le dortoir
des valets, dont les lits composs chacun d'une planche, d'une botte de
paille et d'un manteau, taient trs-proprement disposs sur les bases
colossales des piliers.

Je vous rpte que ceci est un inventaire dress aprs coup et  loisir;
car, dans le premier moment, passant de l'obscurit  la vive lumire
des torches qui clairaient l'ensemble, et des bougies qui brillaient
dans la partie rserve au repas, si je vis quelque chose, je ne compris
absolument rien, sinon que j'avais  rpondre aux politesses d'un
personnage accouru  ma rencontre, lequel se hta de me dire qu'il
n'tait pas mon hte, mais un ami _du prince_; et qu'il allait me
conduire _au salon_.

Ce salon, vous le connaissez dj. C'tait l'espace compris entre le
sofa, les fauteuils, le pianino, la fontaine et le brasero.

Mon guide, dont la figure me tourmentait d'une vive rminiscence, et
devant lequel les valets se rangrent en l'appelant _signor dottore_, me
demanda gaiement pardon de me faire passer par la cuisine, par l'curie
et par l'office.

--La maison du prince est si mal distribue, dit-il en riant, qu'il n'y
a pas d'autre entre; mais ce qui corrige cet inconvnient, ajouta-t-il
d'un air expressif, en s'arrtant au centre de l'difice et en me
montrant l'escalier qui descendait  l'arcade ferme seulement par un
tas de paille, c'est qu'il y a une sortie!



XXXVI

Comme preuve de cette assertion, un palefrenier entrait, en cet instant,
en cartant la clture de fourrage, et apportait de l'avoine aux chevaux
installs dans le pristyle au bas de l'escalier. J'allais exprimer
l'agrable surprise que me causait cette rvlation, lorsque le prince
en personne, descendant les deux marches de son sanctuaire, vint au
devant de moi.

--Vous le voyez, monsieur, me dit-il, vous tes libre et, si vous avez
une grande impatience de prendre la clef des champs, je ne vous retiens
pas ici malgr vous; mais, comme je me dispose moi-mme au dpart (vous
voyez mes chevaux), j'ai pens qu'il vous serait agrable de dner
d'abord et d'attendre, en bonne compagnie, l'heure de minuit, prfrable
 toute autre pour les gens qui ont, comme nous, quelque dml avec la
police locale. Mon ami, ajouta-t-il en s'adressant  Tartaglia, qui
me suivait comme un chien, allez trouver mes gens il leur est enjoint
d'avoir grand soin de vous.

--_Mossiou! mossiou!_ me dit Tartaglia en me retenant par mon vtement,
n'acceptez pas ce dner, ne parlez pas  cet homme-l. Je le connais,
moi! c'est le prince de...

Celui qu'on appelait le docteur me prit par le bras, comme pour
m'encourager  suivre le prince qui nous ouvrait la marche. Tartaglia,
passant de l'autre ct, me dit  l'oreille:

--Ceci gte notre affaire et nous compromet! Nous voici affilis ...

--Eh bien, venez-vous! dit le docteur, qui me supposait intimid. Ne
craignez pas de parler au prince: c'est le plus aimable homme du monde.

--Je le vois bien, rpondis-je; mais permettez-moi de dire un mot  mon
compagnon d'aventures.

--Ah! pardon! faites.

Je fis deux pas en arrire avec Tartaglia. Il voulait parler, je l'en
empchai.

--Il ne s'agit pas de m'apprendre avec qui je me trouve: on va
certainement me le dire. D'ailleurs, ce mystre m'amuse. Mais toi, tu es
libre, on te l'a dit. Si tu veux fuir...

--Seul et  jeun, _mossiou_? Oh! non certes! Nous voil chez le diable,
je veux tter de son ordinaire.

--Mais, si tu tais mon ami, comme tu le prtends, tu irais d'abord
flairer ce passage souterrain, et tu viendrais  bout d'aller dire  la
villa Taverna que...

--Je suis votre ami, rpondit-il et je vais tcher de faire savoir  la
Daniella que nous fuyons cette nuit.

--Non pas! non pas! Dis-lui que je veux partir, mais que je ne partirai
pas sans elle. J'attendrai qu'elle soit gurie.

--_Cristo!_ vous ne voulez pas profiter...?

--Ah! pas de discussion! N'es-tu pas libre, toi, ds a prsent? Va, si
tu m'aimes!

Je sais maintenant qu'avec ce mot-l je gouverne mon pauvre diable. Il
s'lana dans l'escalier; mais le docteur qui, sans nous couter, ne
nous perdait pas de vue, revint vers nous, en me disant avec politesse,
mais d'un ton srieux:

--Ne donnez pas encore de commissions dehors, monsieur; ce serait pour
nous et pour vous une grave imprudence. Attendez minuit...

Il fallut se rsigner et rappeler Tartaglia, qui alla flairer les
casseroles et faire connaissance avec les cuisiniers. Moi, je suivis le
docteur et le prince au salon, o l'on m'offrit un fauteuil. Le prince
tait dj tendu nonchalamment sur le grand sofa, et il entama la
conversation avec aisance en me parlant peinture, en me demandant ce que
je pensais de l'influence de l'Italie sur les artistes des autres pays,
en me questionnant, enfin, sur mes opinions  l'gard des divers matres
de la France moderne: tout cela sans faire la moindre allusion  ma
situation prsente, non plus qu' la sienne, et en discourant avec
esprit et lgret sur toutes choses, hormis celle qui devait le plus me
proccuper.

Pendant cette causerie trangement calme et qui semblait beaucoup plus
faite pour un salon de Paris que pour le lieu o nous tions, le docteur
s'occupait du service, _ex professo_, et s'ingniait avec le valet
de chambre pour suppler  ce qui pouvait manquer  l'lgance et au
confort de la table. Le groom n'avait qu'une ide, c'tait de faire
monter le jet d'eau, et, en changeant les becs de roseau, il lui
arrivait  tout instant de nous arroser, ce que le prince souffrait avec
une grande patience, se contentant de lui dire de temps en temps:

--Carlino, fais donc attention! Il fait dj assez humide ici.

Alors, il se mettait  parler de son _habitation_ comme un homme qui en
discute avec dsintressement les inconvnients et les avantages.

--C'est fort laid, disait-il; mais c'est si bien situ! La vue est
magnifique, de la terrasse du casino.

Je ne pus m'empcher de lui dire que j'tais beaucoup mieux log que
lui, et qu'il devait beaucoup souffrir dans cette grande cave.

--Mais ce n'est pas une cave, rpondit-il. Nous sommes en contre-bas de
la montagne, voil tout; et, sans les infiltrations des eaux gares
dans les murs par suite de la rupture de plusieurs canaux, il ferait ici
aussi sec que chez vous; mais, avec beaucoup de braise on s'en tire,
vous voyez.

--Pourtant, ces fentres et ces portes mures... Le soleil n'entre
jamais dans cette grande salle?

--Aussi,  l'exception de ces deux derniers jours, ne l'avons-nous
habite que la nuit. Les cours du chteau sont si vastes et si belles,
et le petit clotre est si charmant! Nous n'avions que quelques pas
 faire pour respirer un air pur; et puis, par ici, ajouta-t-il en
montrant le milieu de l'difice o est situ l'escalier, nous avons le
chemin des champs. C'est l le principal avantage du logement que j'ai
choisi.

Chaque mot de ce tranquille personnage semblait appeler de ma part une
foule de questions; mais, comme il s'abstenait de m'en adresser de
personnelles, je crus convenable de montrer la mme rserve ou la mme
indiffrence, et de parler de Tusculum et des environs, comme ferait un
touriste dans une auberge.

Pendant que l'on sert le repas, je veux vous dcrire ce fabuleux
prince dont je sais maintenant le nom, mais que, par prudence, je vous
dsignerai ici sous un nom de fantaisie, _Monte-Corona_, par exemple.
C'est le premier qui tombe sous ma plume.

Ce personnage est g d'une cinquantaine d'annes. Il appartient  un
type plutt napolitain que romain. Il parle franais, sinon avec une
correction parfaite, du moins avec une facilit complte et toutes les
nuances de l'actualit familire.

Il a pu tre beau, mais de cette beaut italienne exagre qui devient
laideur avec les annes. Il est beaucoup trop petit pour son nez, qui
s'avance droit et sans courbure au devant de sa face, comme une lame
d'pe. Sa peau, mate et fine, tourne au livide; ses dents sont
blouissantes, indice d'une disposition  la phtisie pulmonaire, ainsi
que ses paules troites et sa poitrine rentre. Une masse de cheveux,
trop noirs et trop boucls pour n'tre pas un _effet de l'art_, tombe
sur ses joues creuses et se mle au noir de sa barbe trop bien plante,
en ce sens qu'elle fait tache d'encre et masse disproportionne avec
les plans blmes et malingres de sa figure. Vous avez vu cette tte-l
partout: un vieux Antinos malade crois de Polichinelle dgnr.

L'oeil superbe quand mme, la physionomie douce et agrable en dpit de
cette chevelure de brigand calabrais, une grande distinction de manires
et de trs-petits pieds ridiculement bien chausss: voil le souvenir
qu'il m'a laiss.

Quand le valet de chambre eut annonc que le dner tait servi, bien
que, cela se passant sous nos yeux, cette formalit ft fort inutile, le
prince se leva, tira ses bras et ses jambes comme un lvrier, billa
trois ou quatre fois en disant au docteur, d'un air profondment
afflig, qu'il n'avait pas d'apptit, et se plaa au milieu de la table.
Le docteur se mit en face de lui pour faire les honneurs, soin beaucoup
trop pnible pour un homme aussi indolent et aussi maladroit que Son
Altesse, laquelle me fit asseoir  sa droite. La quatrime place resta
vide provisoirement, ce qui semblait un cas prvu.

Quand je vis le docteur bien en face et bien clair (jusque l il
n'avait fait que remuer), je le reconnus positivement; c'tait le moine
de Tusculum: un homme magnifique, d'une trs-haute taille, gros 
proportion, mais plutt large qu'pais de carrure et point charg
d'obsit ventrue. Il est de l'ge du prince et parat plus jeune,
bien qu'il ait les cheveux gris; mais cette abondante chevelure, toute
boucle naturellement, semble brle par le soleil plus que par les
annes. Tous les traits sont admirables et rappellent le marbre de
Vitellius, moins l'engoncement du cou et l'amollissement des chairs;
car, si cet bomme a les gots, les instincts ou les besoins d'une vie
exubrante, il a la force de les satisfaire, et l'excs n'a pas encore
dpass la puissance. Son oeil est tincelant, ses dents irrprochables,
sa voix pleine et vibrante, et l'agilit de cette stature colossale
indique une vigueur et une souplesse qui n'ont encore rien perdu des
ressources de la jeunesse.

Frapp de l'intrt d'artiste avec lequel je le regardais, il se prit 
rire.

--Nous nous sommes dj rencontrs, n'est-ce pas? me dit-il comme pour
aider mes souvenirs.

--Une figure comme la vtre ne s'oublie pas, surtout quand elle
vous apparat sous un costume pittoresque, par un coucher du soleil
splendide, et au milieu des ruines de Tusculum.

--Ah! ah! reprit-il en souriant, voil les peintres! Ils ont des yeux
auxquels on ne peut chapper. Heureusement, leur attention et leur
mmoire sont exceptionnelles, car on ne pourrait pas se promener en
sret sous un froc, mme dans les endroits o l'on croit trouver
la solitude; mais j'espre que vous ne jugez pas indispensable  ma
physionomie ce dguisement que je n'endosse jamais sans une atroce
rpugnance?

Je lui rpondis que sa physionomie tait remarquable sous tous les
dguisements possibles, et je me disais,  part moi, qu'il tait
peut-tre dominicain et non mdecin; que peut-tre encore n'tait-il ni
l'un ni l'autre. Le prince vit que je me tenais sur mes gardes, et,
avec beaucoup de dlicatesse, il affecta, de nouveau, de gnraliser la
conversation, afin de n'avoir pas l'air de m'interroger sur mes opinions
ou sur mes _circonstances_.

Le dner tait succulent, bien que compos d'lments fort simples. Mes
htes se mirent  parler de cuisine en matres.

--Ce pays-ci n'offre gure de ressources, dit le prince, surtout dans
la saison o nous sommes; mais, quand on voyage, il ne faut jamais
s'inquiter de ce que l'on trouvera, mais bien de la prparation des
mets, quels qu'ils soient. Toute la science de la vie consiste  avoir
un cuisinier intelligent. Il en est de forts savants dont je ne fais pas
le moindre cas; ils ne peuvent fonctionner que dans les grands centres
de civilisation. Je prfre un artiste comme l'homme d'imagination que
vous voyez l-bas. C'est un Calabrais, et c'est tout dire. La Calabre,
o j'ai vcu longtemps, est un pays dpourvu de tout, pour peu que l'on
s'loigne des rivages. Mais, avec cet Orlando, je n'ai jamais fait un
mauvais repas. Peu m'importe qu'il m'ait fait manger des rats ou des
hrissons quand il n'avait pas autre chose  fricasser. Je ne lui
demande jamais ce qu'il me servira ni ce qu'il m'a servi. Tout ce qui
passe par ses mains devient mangeable, et, pourvu qu'on puisse manger,
on ne doit pas souhaiter de friandises. Je ne suis pas gourmand, et
je ne comprends pas qu'un homme soit l'esclave de son ventre, surtout
lorsque, comme moi, il n'a plus jamais d'apptit.

En parlant ainsi, le prince gotait, avec un srieux extraordinaire,
tous les plats qui passaient devant lui. Il mangeait peu, en effet; mais
le bien manger devait tre une des proccupations dominantes de sa vie,
puisqu'elle n'tait point dtourne par la situation probablement assez
grave o il se trouvait.

Les vins furent  l'avenant des plats, c'est--dire exquis, et le
docteur y fit largement honneur, sans en paratre _mu_ le moins du
monde. Auprs de ce grand coffre bant que rien ne semblait pouvoir
dborder, j'tais le plus pitoyable convive. Ds le premier service,
j'tais rassasi, tandis qu'il ne faisait que se mettre en train, et
je comparais intrieurement ma petite organisation avec celle de
ce descendant des Romains de la dcadence. Je remarquais en lui la
sensualit italienne, protestation si frappante contre le rgime
d'appauvrissement et de strilit dont est frappe cette terre
fastueuse, et l'un me paraissait la consquence de l'autre. Quand il y
a de telles capacits pour consommer, l'esprit ou les bras doivent se
lasser de produire.

Interrog par le docteur, je me dfendis de lui dire  quoi je songeais
et combien j'tais tonn de voir de pareilles proccupations de
bien-tre et de pareilles jouissances de rfection dans un pareil
lieu de refuge, sous les pieds mmes de gens arms, prts  s'emparer
peut-tre de nos personnes.

--D'abord, quant au dernier point, me rpondit le docteur, cela est tout
 fait impossible. Il faudrait que ces gens arms eussent dcouvert
notre retraite.

--Quoi! m'criai-je, quand la fume de votre festin les enveloppe, vous
croyez qu'ils ignorent o vous tes?

--Ils ne l'ignorent pas, dit le prince. Nous n'avons pas la prtention
d'tre ici sans qu'on le sache; mais il est temps que vous sachiez
vous-mme dans quelle situation nous sommes. Voici le docteur qui a fait
partie autrefois de la gurilla des frres Muratori, lorsque eux et lui
taient encore enfants. Pour ce fait, il fut condamn  mort, et je ne
sache pas que la sentence soit rvoque; mais sa mre est  Frascati;
il ne l'a pas vue depuis quinze ans. Il a su que je venais  Rome, il a
voulu m'accompagner. Quant  moi, qui suis de la terre d'Otranto et, par
consquent, sujet du roi de Naples; j'ai t compromis dans les derniers
vnements de mon pays, pour avoir parl un peu librement de mon aimable
monarque et btonn un de ses insolents lazzaroni. Menac de la prison
et d'un procs criminel, je vins me rfugier  Rome, o j'ai un frre
cardinal, mais o j'eus l'imprudence de dblatrer un peu contre un
autre prince de l'glise, qui m'avait vol une _amante_, et de donner
des coups de pied dans le dos d'un mouchard qui m'ennuyait. Aprs quoi,
je fus forc d'aller m'tablir  Florence; mais, l, j'eus le malheur de
me plaindre de la garnison allemande et de me battre avec un officier
que je tuai en duel. Je m'en allai en Pimont, o je fus plus sage et
plus tranquille; mais, ayant appris que mon frre le cardinal tait
grivement malade, je revins secrtement  Rome pour veiller  mes
intrts dans la succession. Je trouvai mon frre guri et peu sensible
au plaisir trs-rel que j'en ressentais. Il me pria de m'en aller, pour
ne pas le compromettre, et, comme, retenu par une petite affaire de
coeur qui m'tait survenue, j'hsitais  suivre son conseil, il laissa
dnoncer ma prsence chez lui, non dans l'intention de me livrer, mais
avec celle de me forcer de dguerpir; car il me prvint  temps de la
ncessit de le faire. Or, cela ne m'tait pas possible, au point
o j'en tais avec certaine dame, et je la dcidai  venir passer
_incognita_ quelques jours  Frascati, o je reus asile chez la mre du
docteur, ici prsent; mais je n'tais pas cach l depuis vingt-quatre
heures, que mon frre mit  mes trousses des espions  lui, chargs
de nous inquiter, et, parmi ces braves gens, il y avait un certain
Masolino et un certain Campani, deux coquins dont il parat que vous
avez entendu parler... Donnez-moi un peu de ce jambon, docteur, car il y
a longtemps que je parle sans essayer de manger, et je me sens faible!

En disant ces paroles, il passa le jambon au docteur charg de le couper
en menues tranches, puis il continua:

--On ne voulait pas nous arrter; mais on me menaait de compromettre la
personne qui m'intressait, et de faire srieusement au cher docteur
un mauvais parti. Le docteur connaissait particulirement le fermier
Felipone; il avait sauv la vie d'un de ses neveux sans vouloir tre
pay. Il le pria de nous cacher dans une des chambres dlabres de ce
manoir. Felipone se montra reconnaissant et dvou. Il ne pouvait nous
loger dans l'intrieur du chteau dont il n'est pas le gardien; mais la
partie extrieure, la terrasse, o nous voici, est confie  sa garde,
ainsi que les jardins dont elle est cense faire partie. Lui seul savait
que ce lieu est habitable et encore solide, malgr l'accident dont vous
voyez l-bas les effets, et qui avait dcid l'intendant, il y a une
douzaine d'annes,  faire tayer le fond, puis murer solidement toutes
les ouvertures, afin de condamner cette partie compromise de l'difice.
On ne savait dj plus, ds lors, qu'une sortie souterraine avait exist
au centre: elle avait t mure aussi, nous ne savons  quelle poque,
peut-tre aprs le saccage du chteau par les Autrichiens, afin que ceci
ne devnt pas un repaire de voleurs. Mais je suis fatigu de raconter;
aidez-moi donc, docteur, vous ne faites que manger! Que vous tes
heureux d'avoir toujours faim! Est-ce que les faisans sont passables? me
conseillez-vous d'en manger une aile?

--Je vous en conseille deux, rpondit le docteur; ils sont excellents!

Ayant servi le prince, il continua sa narration:

--Le local que vous voyez tait donc et est encore rput inabordable,
dangereux, condamn, impossible. Mais voil qu'un beau matin, Felipone,
en plantant un arbre devant sa maison, dcouvrit une vote. Le
compre se crut possesseur d'an temple antique, ou tout au moins d'un
_columbarium_. Ce n'tait pas cela, mais bien une galerie qu'il ouvrit
secrtement, et en travaillant de nuit, pour n'tre pas troubl dans
la possession des trsors qu'il esprait dcouvrir, Il suivit ce vaste
couloir, et, aprs avoir march longtemps en droite ligne et en montant
assez rapidement, il se trouva dans le joli pristyle jo vous avez vu
nos chevaux. Seulement, l'issue en tait bouche, et il s'imagina de
la percer et de la dblayer, car il na savait pas bien o il tait. Le
temps lui avait paru long; il se flattait peut-tre d'avoir retrouv une
dix-septime maison d'Horace, la seule, la vraie, celle des Tusculanes.

 Quand il se vit dans la cuisine papale de Mondragone, il se sentit
trs-dsappoint. Nanmoins il se ft un malin plaisir de possder l
un monument qu'il pouvait exploiter auprs des touristes sous le nez de
madame Olivia, gouvernante et gardienne du reste du chteau. A force de
fureter, il dcouvrit galement la curieuse machine par o vous tes
entr ici, et qui, depuis longtemps, tait une tradition perdue. Elle
ne tournait plus; il la rpara lui-mme, et, matre dsormais de faire
pntrer ses voyageurs dans tout le manoir, sans la permission de sa
rivale, il se promettait d'en tirer parti, lorsque ma demande d'asile
lui arriva et le dcida  garder le silence sur cette trouvaille, tant
qu'elle pourrait m'tre utile. Il se hta de transporter ici tous les
objets ncessaires  notre installation, et voici ce qui vous explique
ce mobilier, ces ustensiles, cette vaisselle, vestiges vnrables
chapps au sac et  l'incendie du chteau par les Autrichiens. Ces
tapisseries ont peut-tre orn jadis la chambre de Paul III. Quant 
ces fleurs,  ce myrte taill et  la statuette qui ornent cette table,
c'est une gracieuset de madame Felipone, laquelle, non contente de se
charger de nos provisions et de nos emplettes, s'ingnie  nous entourer
d'un luxe naf. La donna! s'cria-t-il avec un enthousiasme enjou, en
avalant un grand verre d'orvieto, c'est la providence de l'homme, c'est
l'ange du proscrit et le salut du Condamn.

Le prince plaisanta un peu le docteur sur l'ardente sympathie de madame
Felipone. Il y eut entre eux, en italien, un colloque assez curieux et
plein de caractre indigne. Par un ct, celui de la charit du docteur
sauveur de l'enfant, et par la gratitude des parents sauveurs,  leur
tour, du bienfaisant mdecin, la situation tait logique et touchante;
mais, par un autre ct, celui des ides trop philosophiques du docteur
usant et abusant de cette reconnaissance jusqu' tromper le bon et
dvou Felipone, cette situation redevenait toute raliste, toute
italienne.

Je fis la sourde oreille pour ne pas avoir  faire hors de propos
et sans utilit, le puritain et le pdant. Je comprends tous les
entranements possibles; mais j'tais choqu de les entendre avouer
devant moi avec si peu de scrupule et de retenue.



XXXVII

--A prsent que vous connaissez nos _circonstances_, continua le
docteur, il faut vous avouer que votre arrive  Mondragone nous a
passablement gns et contraris. Nous y tions depuis huit jours, et
nous y tions bien. Pouvant pntrer  toute heure dans l'intrieur du
chteau, sauf  battre en retraite par le petit clotre, en cas d'une
ronde de madame Olivia, nous tions plus libres et plus gais. Depuis que
vous vous tes empar de notre promenoir, il nous a fallu aller prendre
l'air,  nos risques et prils, sous divers dguisements, dans les
jardins et dans la campagne; mais tout allait passablement encore, et le
prince avait dcid la signora qui s'intresse  lui  fuir avec nous,
lorsque le cardinal s'est imagin de s'opposer  une visite domiciliaire
que l'on voulait faire  Mondragone et que nous appelions de tous nos
voeux, n'ayant rien  en redouter dans ce sanctuaire du _terrazzone_.

J'interrompis le docteur pour m'accuser d'tre encore la cause innocente
de cette contrarit.

--Non, non, reprit-il, le cardinal n'est pas homme  s'intresser  vous
 ce point-l. Il aime trop les Allemands et les Russes pour ne pas
dtester les Franais. Il n'a tendu sur vous sa protection que parce
que vous pouviez lui servir  cacher le vritable motif de sa conduite.
Mais cet ordre de respecter l'intrieur du palais aurait pu vous coter
cher, puisque, ne sachant nullement que nous tions  mme de fuir par
des chemins invisibles, il nous a tous exposs  un blocus interminable
de la part de l'autorit locale, laquelle comptait se venger de la
privation de nous coffrer par le plaisir de nous affamer.

Les choses en tant venues  ce point, nous n'avons pas voulu que vous
fussiez victime de nos mfaits. Les vtres ne nous regardent pas, et
nous avons rsolu de fter avec vous la crmonie des adieux  ce
respectable asile de Mondragone, que nous ne reverrons peut-tre jamais,
et o, en somme, nous n'avons pas beaucoup souffert. J'ai dit. _Amen!_
Et  votre sant! fit-il en levant gaiement un grand verre qu'il vida
d'un trait.

--Je ne saurais dire avec vous, observai-je au docteur, que je n'aie pas
souffert du tout. Depuis quelques jours, je m'ennuyais effroyablement
dans ma solitude, et si j'avais t assur de votre voisinage, j'aurais
travaill plus assidment  me frayer un passage jusqu' vous.

--Ah! vous y avez travaill plus que nous ne voulions! Nous vous
avons fort bien entendu miner du ct de l'croulement. Ce diable de
Franais, disions-nous, est capable de nous enterrer tous sous la grande
vote. On ne sait pas ce que, dans l'tat o elle est, un caillou
drang dans son quilibre accidentel peut nous causer d'embarras.
Heureusement, la masure a rsist  vos coups de pic on de pioche; mais
peut-tre tait-il grand temps de vous ouvrir la porte.

--C'est vous dire, ajouta le prince, que vous ne nous devez aucun
remercment pour notre invitation, puisque nous ne pouvions ni vous
laisser expos  mourir de faim, ni vous permettre de continuer 
piocher dans nos vieux murs. C'est  nous,  nous seuls, d'tre
reconnaissants de la confiance avec laquelle vous tes venu  nous et du
plaisir que nous procure votre socit.

Cette confiance que l'on me tmoignait,  moi, me mit plus  l'aise
que je ne l'avais encore t: aussi je pensai devoir me montrer plus
expansif, et j'y tais dispos pour le cas o l'on m'interrogerait; mais
on me parut savoir tout ce qui me concerne, et le docteur m'adressa
une seule question,  laquelle prcisment je ne pus rpondre avec
sincrit.

--Pourquoi diable, me dit-il un peu brusquement, avez-vous t vous
imaginer de toucher  cette madone de Lucullus?

--Et comment diable, rpondis-je pour luder la rponse, tes-vous
inform de cette sotte histoire?

--Parce que nos gens ont t  Frascati tons les jours avant notre
blocus, dit le prince, et que, d'ailleurs, Felipone nous tient au
courant des contes et nouvelles du pays.

--Rangez donc parmi les contes cette absurde aventure: je ne sais pas
moi-mme ce qu'elle signifie.

--Vraiment? reprit le docteur. Eh bien, moi, je l'avais explique d'une
manire ingnieuse, toute conforme  un souvenir qui m'est personnel,
et j'en serai,  ce qu'il parait, pour mes frais d'intelligence.
Figurez-vous que, dans ma petite jeunesse,  Ravenne, j'avais une petite
amoureuse  qui son confesseur dfendit de se laisser embrasser. Comme
elle retombait plus souvent que de raison dans ce pch mortel, elle
crut se fortifier contre le tentateur par un voeu. En consquence, elle
passa son chapelet au cou d'une vierge de faence maille (c'tait,
Dieu me pardonne, un ouvrage prcieux de Luca della Robbia!) et elle
ft serment de ne pas me laisser baiser ses lvres tant que ce chapelet
resterait l. Elle me laissait prendre d'autres liberts innocentes,
comme de baiser ses mains, ses joues et mme sa petite paule rose; mais
la bouche se dtournait de la mienne avec effroi, et cela dura bien
trois jours, au bout desquels elle m'avoua l'engagement qu'elle avait
pris. Aussitt, sans lui rien dire, je courus  la chapelle en plein
vent, o le chapelet flottait au cou de la madone, et, dans ma
prcipitation, je ne vis pas que l'mail tait fl; je tirai le collier
un peu brusquement: la tte tomba, et je pris la fuite. Heureusement, je
n'avais pas t vu, et je pus embrasser ma matresse sans avoir affaire
 l'Inquisition.

Je ne fis point d'loges au docteur sur sa perspicacit. Je me bornai 
trouver l'histoire trs-intressante, et il n'insista pas pour faire un
rapprochement. Le vin lui dliait la langue, et il tait plus press de
me raconter vingt anecdotes pour son propre compte que de m'arracher
l'aveu de la mienne. Pourtant, j'aurais bien dsir, en ce moment, qu'il
st quelque chose de Daniella, et qu'incidemment il pt me donner de ses
nouvelles; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu parler d'elle 
un homme qui parlait si follement de l'amour.

--Vous devriez bien, me dit le prince, quand nous aurons fini de dner,
esquisser un souvenir de cette grande salle et de ce campement comique,
clairs comme les voil. Plus tard, si vous voulez bien me permettre de
vous faire une commande, je vous prie de m'en faire un tableau. Ce lieu
me sera toujours cher. J'y ai t heureux dans mes penses, bien que
tourment d'esprit et malade de corps. Quant  vous, malgr vos ennuis,
vous devez le chrir aussi... Je ne vous demande rien... pas mme _son_
nom; mais _elle_ m'a sembl bien jolie.

--Vous l'avez donc vue? s'cria le docteur.

--Oui! le jour o j'ai failli tre surpris dans le clotre par M.
Valreg. J'avais vu entrer... Mais tenez, docteur, il est comme moi; il a
un sentiment srieux dans le coeur, et nous ne devons pas lui parler de
celle  qui nous avons eu l'obligation de pouvoir fumer nos cigares dans
les cours et les galeries du chteau presque tous les soirs. N'est-il
pas vrai, ajouta-t-il en s'adressant  moi, que, de six heures de
l'aprs-midi  six heures du lendemain, vous ne sortiez pas du casino,
puisqu'elle y tait? Mais, depuis le blocus, il parait qu'elle n'a pu
venir, car vous avez t sur pied, trottant partout et  toute heure
avec une insistance...

--Je vois que vous tiez trs au courant de mes habitudes; mais pourquoi
vous tes-vous mfi de moi au point de me cacher les vtres?

--Nullement, mon cher; j'avais de la sympathie pour vous sans vous
connatre. J'aimais votre talent...

--Mon talent? Je n'ai pas encore de talent; et, d'ailleurs...

--Vous croyez que je n'ai rien vu de vous? Eh bien, sachez que, tous les
soirs, nous nous amusions, nous qui nous couchons tard,  aller voir,
dans votre atelier, ce que vous aviez fait dans la journe.

--Moi qui me croyais si seul!

--On n'est jamais seul; mais vous avez cru l'tre, et nous n'avons pas
voulu troubler les dlices de vos tte--tte; j'aurais peut-tre t
moins discret et plus taquin, dans d'autres moments de ma vie; mais,
tant passionnment amoureux pour mon compte...

Un billement de digestion laborieuse coupa si drlement le mot
_passionnment_ articul par le prince, que j'eus peine  m'empcher de
rire. Le docteur s'en aperut.

--Vous croyez qu'il plaisante? dit-il. Eh bien, pas du tout. Ce
paresseux, ce gourmand, ce malade, ce blas, ce voluptueux, cet
excellent prince a encore des passions romanesques: et, pour le
moment... D'ailleurs, en voici bien la preuve, ajouta-t-il en me
montrant les votes fendues et crevasses: nous sommes l dans une cave
qui suinte et qui craque: moi, j'y suis venu pour pouvoir embrasser ma
mre; il n'y a pas d'autre femme au monde pour qui je me rsignerais
 passer trois jours sans voir le soleil. Mais lui, avec son mauvais
estomac, son lumbago, ses habitudes de mollesse et de luxe, il aurait
t capable d'y passer trois ans pour attendre la dcision de la dame de
ses penses. Dieu merci, la voil rsigne  l'enlvement; car c'en est
un, mon cher, et vous allez tre enrl dans la garde de la _princesse
voile_! J'allais dire vole! Voyons, prince; quel grade donnerons-nous
 notre jeune artiste dans le corps d'arme de la divine...

--Ne buvez plus, docteur, dit le prince avec un mouvement d'humeur; vous
avez failli la nommer!

--Oh! que non! dit le docteur en faisant la pantomime de cadenasser ses
lvres. Depuis quand donc le docteur ne peut-il pas boire impunment
tout ce qu'une table peut porter de bouteilles?

--Quant au grade  donner  noire nouvel ami, reprit le prince, je le
nommerai colonel d'emble; car il a fait ses preuves. Savez-vous, M.
Valreg, que votre aventure sur la _via Aurlia_ a fait du bruit, je ne
dirai pas dans Rome, c'est une grande cave qui touffe, plus que
celle o nous voici, le son de la voix humaine, mais dans la rgion
privilgie o l'on peut parler de quelque chose, voire de ce qui se
passe sur les chemins? Il parat que vous endommag la cervelle d'un
sujet utile  la police, qui, en ce moment-l, commettait l'indiscrtion
de travailler pour son compte  dtrousser les voyageurs. Il a t
rprimand, menac et pardonn. C'est,  ce qu'il parat, un homme
prcieux pour dcouvrir les transfuges. C'est lui qu'on a mis sur nos
traces; mais, l encore, il a voulu travailler pour son propre compte en
se vengeant de vous par de fausses dnonciations.

--On nous a parl aussi, dit le docteur, d'un certain Masolino et d'un
autre animal _ejusdem farinae_, qui vous guettait, vous, et que nous
sommes venus  bout, nous autres, de dpister en ce qui nous concerne.
On l'appelle, je crois, Tartaglia.

--_Excellence_? dit Tartaglia, qui tait officieusement occup  laver
les verres dans la fontaine et qui, entendant prononcer son nom, crut
qu'on appelait.

--Ah bah! c'est lui? s'crirent le prince et le docteur en clatant
de rire. Ah! mais vous tes dupe, M. Valreg, et vous avez l,  vos
trousses, la pire canaille du pays.

J'eus beau vouloir dfendre la bonne foi du pauvre Tartaglia  mon
gard, l'exclamation du docteur avait t entendue du cuisinier Orlando,
qui s'cria  son tour:

--Cristo! si je ne craignais de manquer mon omelette souffle, je ferais
vite du feu avec la carcasse de ce tratre!

--Un espion! un espion! hurla le marmiton en basse-taille.

--Un espion! reprit, d'une voix de tnor, le valet de chambre.

--Un bain! un bain pour monsieur! ajouta en fausset le groom Carlino.

L'ide eut un grand succs. L'homme que j'avais vu auprs des chevaux,
et qui n'tait autre que le domestique du docteur, se mit de la partie,
et, en un clin d'oeil, Tartaglia fut saisi et emport comme un paquet
pour tre baign, noy peut-tre, dans le grand rservoir. Je fus forc
d'intervenir et de l'arracher, non sans peine,  ce danger. Je vins 
bout d'expliquer et de motiver la confiance que j'avais en lui, et le
prince pronona sa sentence de grce, ce qui fit murmurer sa maison
contre moi.

--Eh! que vous importe? leur dit le docteur. Dans deux heures, nous ne
serons plus ici, et qu'il le veuille ou non, ce vaurien sera forc de
nous suivre jusqu' ce que nous ayons pass la frontire.

--Oui, oui, passons la frontire, mes benotes Excellences! s'cria
Tartaglia gar, et plus transi par la peur qu'il ne l'et t par le
bain dont on l'avait menac. Il parvint  dsarmer le docteur, qui
avait envie de lui administrer au moins quelques coups de cravache
pour contenter les gens du prince. Tartaglia le fit rire par sa mine
burlesque et ses lamentations  la Sancho.

--Hlas! mon doux Sauveur Jsus! disait-il d'une voix trangle, moi
qui me promettais de si bien dner! Ces chers messieurs, que le ciel
bnisse, m'ont tout  fait coup l'apptit, et voil que je jenerai ce
soir, moi qui ne songeais pas  me mortifier!

--Je vous promets, dis-je au prince, que, s'il tient parole, il
sera bien assez puni. Quant aux inquitudes qu'il peut causer  vos
compagnons, je dsire les faire cesser, et je donne ici ma parole
d'honneur de lui casser la tte encore mieux qu'au signor Campani, si,
pendant votre fuite, il commet la moindre perfidie, ou seulement la
moindre imprudence.

Malgr mes promesses, dont on paraissait ne pas se mfier, il fallut
souscrire  un arrangement. Tartaglia fut, par l'ordre du docteur, hiss
dans une niche de la muraille qui avait autrefois servi de garde-manger
ou de chapelle,  vingt pieds au-dessus du sol. Puis on retira
l'chelle. Il prit assez bien la plaisanterie; il pouvait s'asseoir
commodment et ne craignait gure le vertige. Au bout d'une heure, il
avait russi, par ses lazzis et ses supplications comiques,  gayer
les valets, qui lui passrent les reliefs de leur festin au bout d'une
broche.

Cet incident avait fait manquer l'omelette souffle, au grand dsespoir
d'Orlando; mais il s'en consola, au dessert, par le succs d'une pice
monte, au sommet de laquelle se balanait un perroquet en sucre.

Le fermier Felipone arriva pour en prendre sa part. C'est lui
qu'attendait le quatrime couvert. Il refusa de faire revenir les plats:
il avait dn. Sa femme tait auprs de la _signora_, qui faisait
ses apprts pour partir et qui viendrait, au dernier moment, prendre
seulement une tasse de th. J'appris ainsi que la dame enleve, ou sur
le point de l'tre, tait domicilie secrtement dans une des petites
villas situes au bas de l'alle de cyprs, de l'autre ct du chemin
qui mne  Frascati, ce qui avait permis au prince de la voir tous les
jours chez Felipone; mais, depuis le blocus, leurs entrevues avaient t
plus rares et plus difficiles, Felipone tant, non pas souponn, mais
surveill.

Felipone marquant quelque tonnement de me voir, on lui expliqua ma
prsence, et on me prsenta  lui comme un ami de plus  faire vader.

--Ah oui-da! dit-il en me regardant avec bienveillance: c'est notre
jeune peintre, l'habitant du _casino_, le bien-aim de...

Je mis ma main sur la sienne, il sourit et se tut.

Un instant aprs, comme le prince et le docteur causaient ensemble, je
pus dire  l'oreille du fermier:

--Comment va-t-elle? pouvez-vous me le dire?

--Bien, bien, jusqu' prsent, rpondit-il; mais elle ira mal demain,
quand elle vous saura parti.

--Croyez-vous que je puisse la voir ce soir?

--Non! Impossible de circuler dans les jardins; les carabiniers sont
partout.

--Mais vous, tes-vous bloqu aussi?

--Non; je pourrai aller demain  la villa Taverna. Que lui dirai-je de
votre part?

--Que je reste et que j'attends sa gurison, car elle est ma femme
devant Dieu!

-- la bonne heure! mais si j'y consens, dit l'aimable homme en riant,
car je suis la clef du _terrazzone_, moi, et pour que vous ne mouriez
pas d'tisie, il faudra bien que je vous fasse passer des vivres.
Allons! c'est une affaire arrange. Je n'aime pas madame Olivia, qui
est une personne _sofistica_, mais vous, je vous aime,  cause de la
Daniella, qui est ma filleule, et une sainte fille, monsieur, une fille
que le monde ne connat pas, et que vous faites bien d'aimer en galant
homme.

Je vous laisse  penser si,  partir de ce moment, je me sentis de
l'amiti pour le bon Felipone. C'est un homme gras et court,  figure
ronde et  chevelure crpue et frisotte. Sa face rit toujours, mme
en disant des choses srieuses; mais ce rire n'est pas celui de
l'hbtement; c'est une gaiet optimiste et sympathique. J'en voulus
intrieurement au docteur de tromper cette me ouverte et confiante.
Il est vrai qu'il pouvait pallier son tort  sa manire, en allguant
l'impossibilit de troubler, par des soupons, la quitude bienveillante
de cette heureuse nature d'homme.

--Allons prendre le caf au salon, nous dit le prince en se levant. Et
vous, mes amis, dit-il  ses gens, mangez bien et ne buvez pas beaucoup;
nous avons des prcautions  prendre pour sortir d'ici, et une longue
route  faire sans dbrider.

--Ah a! dit Felipone en s'asseyant sur un des fauteuils qu'il avait
prts  ses htes, tout est bien convenu? J'ai amen moi-mme le cheval
de la _signora_, elle viendra ici sur mon bidet, que je prendrai ensuite
pour vous accompagner, car je ne veux pas vous quitter avant que vous
soyez hors de danger.

Et, comme je m'tonnais de la prsence de ces chevaux qu'il me semblait
plus logique de ne prendre que dans la campagne on m'expliqua qu'au bas
de la galerie souterraine qui descend sous l'alle de cyprs, il y avait
de l'eau, en ce moment, jusqu' mi-jambes.

--Quand nous serons l, je vous prendrai en croupe sur mon bidet, dit
Felipone; il est de force  porter double charge.

--Vous oubliez, lui dis-je, que je ne pars pas, moi!

--Vous ne partez pas? rpta le docteur.

--Vous ne partez pas? s'cria le prince.

--Non, reprit Felipone, et il a raison. Je me charge de lui jusqu'
nouvel ordre; mais il ne refuse pas de vous accompagner avec moi un bon
bout de chemin, car les amis sont les amis, et, s'il y a quelque groupe
de carabiniers en travers de votre fuite, il est bon d'tre en force.

--Non, non! dit le prince. Pourquoi l'exposer  des dangers?...Je ne
veux pas!

Je le priai de ne pas formuler un refus blessant pour moi. Je sentais
bien que l'honneur me dliait de mon serment envers Daniella. L'amour
ne peut pas prescrire une lchet. Je m'expliquai si nettement sur le
plaisir que j'prouvais  faire mon devoir en cette circonstance, que le
prince cda, en me serrant cordialement la main.

--Je vous verrai avec regret revenir ici, me dit-il. La situation n'est
pas bonne pour vous. Tant que nous y sommes, mon frre le cardinal
maintient sa dfense de laisser pntrer dans le chteau; mais ds qu'il
nous saura partis, il se fera volontiers arracher la permission de faire
ouvrir les portes. On s'emparera de vous, et il entrera fort bien dans
les ides de mon frre de vous sacrifier. Vous pourrez bien alors
expier, par une captivit plus dure que celle de Mondragone, la hasard
qui nous y rassemble.

--Ne craignez rien, Excellence, dit Felipone; je le logerai ici: il
gardera les meubles, et je m'arrangerai, d'ailleurs pour qu'on le croie
parti avec vous. Si on fait alors une visite de police dans le
chteau, tant mieux; je rponds de lui, s'il quitte le casino pour le
_terrazzone_.

--Je m'abandonne  vous, rpondis-je; je ferai ce que vous voudrez,
pourvu que je reste.



XXXVIII

Le caf fut exquis et les cigares de contrebande de premier choix. Tout
en fumant, nous changemes quelques mots sur la politique, chapitre
qu'il est impossible de ne pas aborder, ds qu'un lien de sympathie met
quelques hommes en rapport les uns avec les autres. J'vitai pourtant
d'avoir une opinion qui pt blesser celle de mes htes. J'tais plus
curieux de savoir la pense de ces Italiens bannis et perscuts que
dsireux de faire prvaloir la mienne.

Je remarquai, au bout d'un instant, que le prince et le docteur
n'taient nullement d'accord sur les moyens de sauver l'Italie. Plus
logique et plus courageux d'esprit que son ami, le docteur voulait
renverser les vieux pouvoirs. Le prince, aussi hardi de caractre que
timide de principes, ne s'en prenait qu'aux abus, et rvait un retour
 l'Italie de Lon X et des Mdicis, sans vouloir avouer que ces abus
avaient pris d'autant plus d'essor et de licence que Rome et Florence
avaient eu plus d'clat, d'artistes, de luxe et d'aristocratie. Quant 
son gouvernement napolitain, il en parlait avec horreur et mpris, mais
sans pouvoir admettre l'ide de remplacer l'autorit absolue par une
constitution dmocratique. Il avait vu la populace de son pays se
faire l'excuteur des hautes oeuvres de la tyrannie, et il ne pouvait
sacrifier la rpugnance trop fonde du fait  l'enthousiasme du
principe. J'en concluais, en moi-mme, que l o des natures
bienveillantes et sincres comme celle de ce prince avaient le peuple
en aversion, c'tait la faute du peuple et qu'un critrium de l'tat de
maturit de la dmocratie d'un pays devrait tre la confiance qu'elle
inspire aux esprits levs ou aux coeurs aimants. On pourrait dire  un
peuple: Dis-moi de qui tu es aim, et je te dirai qui tu es. Je crois
que de Maistre a dit qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il
mrite d'avoir.

Du reste, en dfendant la lgitimit des droits et privilges de la
noblesse et de la royaut, le prince tombait dans l'inconsquence de
faire gracieusement bon march des siens propres, devant la supriorit
de l'esprit, du talent et de la science. Il alla mme jusqu' dire avec
un air de candeur modeste, que j'tais quelque chose de plus que
lui, parce que j'avais du talent, tandis qu'il ne savait que danser,
improviser sur la guitare et monter  cheval. Je ne me laissai pas
enivrer  la fume de cet hommage que j'ai entendu dj dcerner par
les nobles et les riches bien levs, aux moindres artistes. C'est une
banalit de bon got, dont ils ne pensent pas un mot, et qui ne leur
cote pas plus que de dire des choses galantes aux femmes laides et
vieilles. Cela fait partie de leur savoir-vivre et du charme de leurs
grandes manires.

Il serait possible, pourtant, que ce prince ft de bonne foi jusqu'
un certain point dans sa modestie. Il n'a rien de la perfidie moqueuse
contre laquelle un plbien prudent doit toujours tre en garde. Il
est d'une inconsquence nave et me fait assez l'effet de ces grands
seigneurs franais du sicle dernier, qui portaient aux nues les
crivains philosophiques, mais qui ne devaient jamais accepter la
rsultante de leurs ides. Quant au docteur, c'tait une autre thorie,
plus logique  certains gards, mais qui pchait en sens inverse.
Dmocrate par naissance et par sentiment, il avait eu, ds sa premire
jeunesse, son rve d'hrosme, et il avait fait ses preuves de bravoure
et de dvouement absolu  la patrie; mais, dans son ge mr, il me
semble avoir contract ce que j'ose appeler les vices des hros:
l'intemprance dans la volupt et l'immoralit goste des passions
brutales. Le prince impatient de l'entendre parler des vertus
rpublicaines, lui reprochait, en homme qui le connaissait bien, d'tre
bon, vaillant et dvou par temprament et non par principe; d'avoir la
conscience large  certains gards; par exemple d'tre capable de trahir
son meilleur ami pour lui prendre sa matresse ou lui dbaucher sa
femme; de prfrer la table  l'tude de la science; de croire  peine
en Dieu; enfin, de ne pas valoir mieux que lui-mme.

A quoi le docteur rpondait que les vertus rpublicaines n'avaient rien
de commun avec les vertus prives; que l'on ne devait mme pas exiger
d'un glorieux patriote l'troite moralit d'un bon bourgeois; qu'il
fallait tout pardonner (il disait presque tout permettre)  celui qui
sauvait la patrie avec l'pe ou avec la parole; enfin que la grande
affaire des Italiens n'tait pas d'tre sages et rguliers dans leurs
moeurs, mais d'tre braves et de chasser l'tranger. Soyons Italiens
d'abord, et puis nous tcherons d'tre hommes!

Il me semblait qu'il mettait la charrue devant les boeufs et que pour
reconstituer une patrie, il et fallu d'abord tre capable de constituer
une socit.

La discussion ne fut pas assez longue pour m'ennuyer; elle le fut assez
pour me permettre de lire clairement dans l'me de ces deux hommes  qui
l'excitation d'un bon repas donnait le besoin de se rsumer. Le prince,
aprs avoir fum son cigare, sortit de son sofa et de sa position
horizontale pour s'inquiter de l'heure, des apprts du dpart et de la
dame de ses penses qui n'arrivait pas, et pour laquelle il avait fait
servir une espce d'ambigu sur la table nettoye et couverte de fleurs.

--Il n'est que dix heures, lui rpondit le docteur en s'asseyant au
piano. Elle viendra dans une heure au plus tt. Voulez-vous, pour vous,
faire prendre patience, que je vous joue mon tude de Bertini?

--Allez, je vous coute, dit le prince, qui se recoucha et s'endormit.

Felipone, qui admire le docteur en toutes choses, s'approcha et colla
son oreille sur l'instrument pour mieux entendre. Le docteur joua avec
aplomb, avec un bon rhythme et un bon sentiment, mais en faisant, sans
sourciller, les plus pouvantables fautes d'harmonie, le tout avec
la spontanit d'instinct et l'absence de mthode qui caractrisent
beaucoup d'Italiens, et lui en particulier. Je ne pus m'empcher de lui
dire qu'il avait un talent merveilleux pour un homme qui ne se doutait
pas de la musique. Il prit fort bien la chose, se mit  rire, avoua
qu'il avait la passion d'entendre des sons et de taper en mesure
sur quelque chose qui fait du bruit; puis il se mit  chanter avec
volubilit tous les rcitatifs comiques de la _Cenerentola_, passa au
_Don Juan_, de Mozart, et, emport par le menuet du finale du premier
acte, il dansa et mima avec Felipone, qui se prtait  sa fantaisie sans
y entendre malice, la scne de Mazetto avec Leporello. Le bon paysan
essayait de sauter et de faire des passes, le docteur le bousculait,
l'tourdissait et pensait  la Zerline dont il tait le don Juan.

Tartaglia qui, malgr le pilori o on l'avait perch, avait russi 
manger comme Gargantua, se sentit tellement lectris par la belle
musique et la belle danse du docteur, qu'il se mit  imiter tantt la
clarinette, et tantt le basson, avec un grand succs. On l'applaudit,
mais on lui refusa l'chelle pour descendre.

J'avais quitt le _salon_, o le prince dormait au bruit des chants et
de la danse, pour crayonner, selon son dsir, un aperu de la scne
bizarre  laquelle les lourds piliers blafards et les sombres votes
djetes de l'difice servaient de cadre. Je cherchais un endroit d'o
je pusse voir les groupes principaux bien clairs, les valets assis
par terre autour d'un dner copieux dont on ne devait pas conserver les
restes, les matres groups au fond, et Tartaglia enchss comme un
saint dans sa niche. J'aurais voulu pouvoir arranger les chose de
manire  complter l'originalit presque nigmatique de cette
composition, par la prsence des chevaux au premier plan; mais c'tait
impossible, ils taient placs trop au-dessous du sol.

Comme je les regardais du haut de l'escalier, je vis qu'il y en avait
maintenant une douzaine. Je fus frapp de la beaut de la tte et des
jambes de l'un de ces animaux, et je descendis quelques marches pour
l'examiner. Il me semblait l'avoir dj vu; mais la physionomie
d'un cheval ne vous reste pas prsente comme celle d'un homme, et,
d'ailleurs, il avait le corps couvert d'un grand manteau. Je ne cherchai
pas beaucoup  dbrouiller ce souvenir. Je me mis  dessiner ce que mon
oeil pouvait embrasser dans la composition fortuite du tableau.

Pendant que j'tais ainsi occup, deux femmes taient arrives: l'une
tait la fermire des Cyprs, l'pouse de Felipone, la Zerline du
docteur, et, comme je le savais dj par Daniella, l'ancienne amie, la
Vincenza de Brumires; une petite femme brune, ple et dodue, assez
jolie et trs dcide.

L'autre tait la dame voile, tout en noir, la taille cache sous un
mantelet court, et relevant sur son bras une longue jupe d'amazone
qu'elle devait rabattre pour chevaucher. Son petit chapeau de velours
noir, couvert d'un voile de dentelle mis en double, tait un chapeau de
ville ordinaire. Elle paraissait arrange de manire  pouvoir fournir
une course  cheval et voyager ensuite en voiture sans tre force de
changer de costume. Elle tait donc si bien empaquete, qu'il me fut
impossible de voir si elle tait belle ou laide, vieille ou jeune. Son
nom ne fut pas prononc une seule fois autour de moi. Les domestiques et
Felipone lui-mme semblaient feindre de l'ignorer: c'tait la signora,
rien de plus.

Le prince l'avait conduite au fond de la _Befana_ et la servait
lui-mme. Elle mangeait, la face tourne vers la fontaine. Sans doute
elle avait relev son voile; mais, euss-je t curieux de voir ses
traits, la dlicatesse me prescrivait de ne plus remettre les pieds
au _salon_, et de rester  la distance o j'tais, distance assez
considrable pour ne pas me permettre de distinguer le son de sa voix au
milieu de celle des autres.

Le prince apprcia mon savoir-vivre et vint m'en remercier. Il attendit
que mon croquis ft termin, puis il me demanda si j'avais des armes au
casino et si je ne jugeais pas  propos d'aller les chercher.

--Vous savez le chemin,  prsent, me dit-il, et vous n'aurez qu'
sonner pour rentrer dans notre citadelle. Je vais vous montrer le secret
de la clochette.

Je lui montrai, moi, la seule arme que je possde, mon fidle
casse-tte, qui, dans une lutte corps  corps, me semblait la dfense la
plus sre.

--Vous savez pourtant vous servir d'un fusil ou de pistolets, au besoin?

--Oui, j'ai chass.

--Eh bien, au besoin nous vous donnerons des armes. Mais tes-vous
bien dcid  nous escorter? Felipone dit qu'infailliblement nous
rencontrerons au moins quelques gens arms avant de gagner les taillis
qui conduisent  Tusculum, et il fait un clair de lune dsesprant. Il
nous faudra passer au milieu de l'ennemi, cote que cote...

--C'est pour cela que, pouvant vous tre utile, moi qui vous| dois la
libert, et peut-tre la vie, je suis trs dcid  vous escorter, que
vous le dsiriez ou non.

--Mais il y a pour vous un autre pril  prvoir. Il vous faudra revenir
et rentrer ici. Felipone rpond de vous ramener sans encombre  votre
gte; mais je crains, moi...

--Mais alors ceci regarde Felipone et non Votre Excellence. Il est
inutile qu'elle s'en proccupe. J'irai seulement reconduire au casino ce
pauvre diable de Tartaglia,  qui je rendrai la libert quand vous serez
partis, puisque sa prsence autour de vous cause quelque inquitude.

--Oui, je l'avoue, je ne saurais partager votre confiance. Qu'il vous
soit attach, c'est possible, mais il n'a pas de raisons pour ne
pas nous glisser entre les jambes et aller avertir l'ennemi de nous
poursuivre. Il aurait mme de fort bonnes raisons pour le faire; d'abord
la rcompense attache  notre capture, ensuite le plaisir de se venger
de la triste figure qu'il fait en ce moment parmi nous.

--Pourtant, le danger auquel il m'exposerait moi-mme en vous
trahissant, serait une garantie de sa fidlit. Mais je n'insiste pas,
car, aprs tout, il n'est pas de ceux dont on peut rpondre sur son
propre honneur. Ainsi, je vais le conduire au casino?

--Non pas! Du casino, il pourrait avertir ceux qui nous gardent.

--Il est brouill avec la police, qu'il a mal servie en me servant trop
bien!

--Oh! alors, raison de plus pour lui de rentrer dans ses bonnes grces,
de parlementer, et de mettre l'ennemi sur nos traces, sauf peut-tre 
se faire promettre votre libert en mme temps que la sienne. Il nous a
entendus causer, il sait quelle route nous prenons. Non, croyez-moi, il
est bien o il est. Il passera quelques heures dans sa niche; il peut
s'y coucher, et il aurait beau crier, personne ne pourrait l'entendre
articuler une parole.

--Ne vous y fiez pas, on entend chaque note de votre piano.

--Oui, du casino, mais non pas du _terrazzone_. Il faut tre plac plus
haut que l'ouverture suprieure des chemines; et, comme en ce moment
nous dsirons faire un bruit qui attire et concentre l'attention des
carabiniers de ce ct-ci, pendant que nous quitterons la place, vous
allez voir qu'il faut un grand vacarme pour qu'il s'en chappe seulement
un peu au dehors. Voyons, il est bientt minuit, prparons-nous!--Mes
amis, cria-t-il  ses gens, voici le moment de plier bagage et de brider
les chevaux.

--Oui, oui, s'cria le docteur en arrivant vers nous. Orlando, mon
bijou, beaucoup de feu et de fume dans les chemines; et vous, mes
amours, Antonio, Carlino, Giuseppe, _tutti!_ concert d'instruments,
chants, danses et tapage!

En parlant ainsi, le docteur s'empara de deux couvercles de casseroles,
dont il se fit des cymbales.

--Tapage! tapage! s'crirent les valets en s'armant, qui d'un tonneau
dfonc dont il se faisait une grosse caisse, qui d'un sifflet, et qui
du reste de la batterie de cuisine. On chantait, on criait, et tout cela
en s'agitant pour fermer les porte-manteaux et seller les montures que
ce vacarme mettait en danse, surtout le beau cheval noir que j'avais
remarqu. En un instant, ce charivari d'adieux  la _Befana_ de
Mondragone devint une ivresse. Tous ces Italiens sont adroits, agiles et
dous de ces grces comiques, si rares chez nous, o le grotesque est
presque toujours laid. La scne des derniers prparatifs fut un ballet
gnral de toute la force des jambes, accompagn de choeurs de toute la
force des poumons.

Felipone riait  se tenir les flancs, tandis que le docteur embrassait
la Vincenza plus qu'il n'tait besoin pour prendre cong. Le prince
chantait la messe en se faisant mettre son paletot et ses grandes bottes
par Giuseppe, qui l'habillait en mesure et en sautant d'un pied sur
l'autre. Le docteur soufflait dans une tige de roseau en imitant la
flte et en s'arrosant frquemment le gosier d'un reste de liqueur. La
_signora_, elle-mme, comme prise de vertige, frappait le piano d'une
mazourque chevele. Tartaglia, voyant qu'on le laissait l, se
lamentait avec de grands gestes qui lui donnaient l'air d'un capucin
en chaire; mais sa voix, touffe par le bruit gnral, rduisait son
loquence  l'effet d'une pantomime pathtique.

Je n'tais pas bien persuad de l'utilit de cette bacchanale. Je savais
que la fume des cuisines donnait aux carabiniers l'envie de fuir et
de se disperser, plutt que l'ide de se resserrer autour du chteau.
C'tait une imprudence gratuite que de leur apprendre l'existence d'un
refuge rput, jusqu' ce moment, inaccessible; mais il n'y avait pas
moyen de se faire entendre, et je pris mon parti de chanter comme
les autres l'heure du dpart. J'tais lectris par cette gaiet, 
l'approche d'un combat regard comme invitable.

Enfin, le silence se fit. Tout tait prt.

--Maintenant, dit le docteur, pas un mot, et en route.

Je pus m'approcher de Tartaglia et lui dire de compter sur mon prompt
retour. Nous descendmes l'escalier, et le prince, ayant mis son hrone
en selle, fit la revue de sa petite troupe. Il fut convenu qu'on se
placerait de suite dans l'ordre de marche, et que chaque cavalier s'y
tiendrait et garderait ses distances avec une prcision militaire. Le
docteur se plaa en tte avec le cuisinier Orlando, qui rclamait ce
prilleux honneur par droit d'anciennet. Giuseppe, valet de chambre du
prince, avec Antonio, domestique du docteur, se mirent au second rang.
Le prince et la signora marchaient ensuite; puis le petit groom Carlino
et le gros marmiton suivaient comme deux pages. Je venais le dernier,
portant en croupe Felipone, qui devait nous quitter  la ferme et
prendre de l,  ciel ouvert, un chemin plus court pour s'en aller
devant en claireur. Sa femme eut l'honneur de faire le trajet, jusque
chez elle, en croupe derrire le docteur. Nous tions donc dix, en
comptant la dame voile, et en ne comptant pas la Vincenza, qui ne
devait pas nous suivre au-del de la ferme. |

Ne connaissant pas les tres, je ne compris pas beaucoup le plan que
j'entendais adopter. Nous nous engagemes, sans bruit et au pas, dans la
galerie qui tait jonche de litire. C'est un couloir assez large et
assez haut pour donner librement passage  deux cavaliers de front.
Il est tout entier creus dans le tuf tendre et compacte, comme les
catacombes romaines. Sa pente, qui suit celle du terrain, est si rapide,
que, sans la paille, nos chevaux eussent eu de la peine  ne pas
glisser; mais leur marche devint plus difficile quand nous rencontrmes
les longues flaques d'eau dont Felipone nous avait parl. C'tait la fin
de l'inclinaison du terrain. Felipone sauta dans l'eau, prit sa grosse
petite femme dans ses bras, et disparut par une ouverture latrale qui
aboutit  la cave de sa maison.

Nous continumes  avancer lentement dans le chemin couvert qui se
prolonge en dehors du parc, assez loin sous la campagne. Orlando portait
une torche en avant. Malgr l'humidit de certaines parties de la
galerie, la raret de l'air rendait la chaleur touffante; le trajet
durait depuis un grand quart d'heure.

Tout  coup nous nous trouvmes dans l'obscurit. Orlando avait teint
le flambeau; il avait aperu au loin devant lui un faible rayon de lune,
qui fut bientt visible pour nous tous. On fit halte. On tait arriv 
une petite chapelle abandonne,  demi-cache sous les atterrissements
et qui s'ouvre sur la campagne, dans une prairie situe entre Mondragone
et les Camaldules.

Cette immense galerie souterraine, rcemment dcouverte et dblaye par
Felipone, avait donc pour portique une construction ferme, dpendante
de sa rgie et dont il avait les clefs, sans que personne souponnt
encore la brche qu'il y avait faite  l'intrieur pour communiquer avec
le souterrain. Il se trouvait arriv l avant nous, et tenait le passage
ouvert, tandis que Gianino, l'an de ses neveux, montait la garde dans
la prairie.

Nous mmes pied  terre, et nous traversmes la chapelle en tenant nos
chevaux par la bride. Le pav tait, l aussi, couvert de litire. Cette
sortie s'effectua sans bruit, sous les grands arbres fruitiers qui
ombragent le petit difice.

On se remit en selle dans le plus grand silence. Felipone prit, dans les
buissons, un petit cheval pareil  celui que je montais, et qui avait
t amen l d'avance, sous apparence de pture. Il n'avait pour selle
qu'une couverture, avec des triers de corde attachs au surfaix. Le
fermier l'enfourcha lestement et passa devant, aprs nous avoir dit
de lui laisser environ dix minutes d'avance sur le chemin. Le docteur
connaissait parfaitement la direction  suivre.



XXXIX

Jusque-l, je ne m'tais gure rendu compte de ce que nous faisions.
S'chapper un  un, ou deux  deux, sans bruit, en se donnant
rendez-vous quelque part pour monter  cheval et fuir ensemble loin de
la porte des carabiniers, m'et sembl plus raisonnable que de sortir
en corps de cavalerie; mais, en regardant le site que nous traversions,
et en me rappelant celui que nous avions  traverser, je vis que nous
agissions pour le mieux.

D'abord, notre vasion  cheval tait un fait si invraisemblable, que,
mme en rencontrant de prs notre petite troupe, les surveillants
devaient hsiter  reconnatre en nous les captifs de Mondragone. Et
puis, le terrain que nous traversions tait la continuation la plus
favorable du chemin couvert. Ce n'tait probablement pas par hasard
que la chapelle s'ouvrait au seuil de cette petite gorge troite et
ombrage, dont le fond tait envahi par une herbe marcageuse o le
pas des chevaux ne soulevait pas de bruit et ne devait pas laisser de
traces. Ces circonstances avaient d tre mises  profit, au temps
o l'on avait mnag cette sortie mystrieuse  la forteresse de
Mondragone.

A cette poque, tout le trajet que nous avions  faire avant de sortir
du territoire de Monte-Porzio tait probablement couvert d'arbres. Je
me souvins que nous devions passer par Tusculum, dont les sommets sont
maintenant entirement nus, et que l, probablement, nous aurions 
traverser,  toute bride et de vive force, un poste de gendarmerie. Je
portai la main aux fentes de ma selle et m'assurai qu'elles taient
garnies de pistolets. Je m'arrangeai de manire  m'en servir librement
au premier signal.

Felipone, parti en claireur, revint nous dire de continuer au pas sur
le chemin sablonneux qui laisse les Camaldules  gauche et qui monte en
droite ligne sur Tusculum. Il n'avait rencontr ni aperu personne;
le passage tait libre, et l'allure lente et calme tait prfrable 
l'irruption brusque au galop, du moins jusqu' nouvel ordre.

Nous traversmes donc, sans hte et sans encombre, la partie dcouverte
du chemin fray qui s'ouvrait devant nous, et nous gagnmes, sans tre
signals, le taillis  pic de la gorge situe sur les derrires du
thtre de Tusculum.

L, nous tions de nouveau compltement  couvert; le chemin troit,
trs-uni, mais rapide, ne nous permettait plus d'aller deux de front.
Chacun arma le pistolet ou la carabine dont il tait muni et eut l'oeil
sur sa droite;  gauche, il n'y avait que le ravin.

Le paysage troit et tourment que nous arrivmes  dominer tait, 
la clart voile de la lune, d'une tristesse morne. Ce chemin, dj si
mlancolique durant le jour, prend, la nuit, un air de coupe-gorge qui
et pleinement satisfait Brumires.

Ce bois a t le faubourg de Tusculum, et le chemin qui le traverse est,
comme je vous l'ai dit ailleurs, une voie antique; circonstance assez
grave pour nous, car les pieds de nos chevaux commencrent  rsonner
sur les polygones de lave, qui furent jadis le pav des rues de la ville
latine. Nous parvnmes nanmoins au pied de la croix qui marque le
sommet de la citadelle tusculane, au milieu d'une solitude absolue. L,
nous nous arrtmes pour examiner le revers de la montagne que nous
avions  descendre. Sur ce plateau dcouvert, nous tions abrits par
l'ombre paisse du massif de roches qui supporte la croix.

Je regardai la magnifique vue que j'avais contemple au soleil couchant,
le thtre antique o, pour la premire fois, j'avais rencontr sous un
habit de moine, ce docteur qui m'entranait maintenant dans les prils
de sa vie aventureuse, et les silhouettes, argentes par la lune, qui
dentelaient l'horizon. C'taient les sommets et les valles que le
berger Onofrio m'avait nomms, et, pour ne les avoir examins qu'une
fois, je connaissais dj si bien le relief gographique du pays
environnant, que j'eusse pu m'orienter tout seul et m'garer fort peu.

Nous avions forcment rompu nos rangs pour nous abriter le long du
rocher, pendant que Felipone descendait en avant pour faire une nouvelle
reconnaissance. Je souffrais de voir cet excellent homme s'exposer tout
seul pour les autres, et je demandai  l'accompagner. Le prince s'y
opposa.

--Nous ne prenons pas ces prcautions pour nous, dit-il  voix basse.
Nous avons une femme avec nous; c'est pour elle seule que nous sommes
si prudents; c'est pour elle que je consens  exposer Felipone. Si je
connaissais les chemins, je prendrais sa place; mais je ne les connais
pas, et c'est assez d'un homme en danger.

--Felipone sert la patrie, dit le docteur, puisqu'il favorise l'vasion
d'un patriote comme moi. S'il est assassin, ce sera mourir au champ
d'honneur!

Et, aprs ce mouvement d'goste enthousiasme, le beau gros docteur
ajouta, avec un cynisme sentimental:

--S'il ne revient pas, je jure de ne pas abandonner sa femme.

--Ne parlons plus, dit le prince. Malgr nous, nos voix s'lvent.
Silence tous, je vous en prie!

--Il serait dsagrable d'tre surpris et massacrs, pensai-je, pour
d'aussi mauvaises paroles que celles que le docteur vient de dire.

Nous restmes immobiles. Je me trouvai auprs de la dame voile, dont le
cheval, peu soucieux de l'ordre qui venait d'tre donn, chassait avec
bruit l'air de ses naseaux. Je pensais aussi,  propos de cette dame,
qu'elle ne valait peut-tre pas le mal que nous nous donnions et le
pril qu'affrontait en cet instant le brave fermier des Cyprs. Pour
nouer un intrigue avec un ex-viveur qui n'tait ni beau, ni jeune, ni
bien portant, il fallait qu'elle fut un peu dans les mmes conditions,
ou qu'elle et un intrt de vanit ou de cupidit  s'enfuir avec lui.

Cette mystrieuse amazone me parut une personne nerveuse, impatiente de
l'immobilit o il fallait se tenir. Elle tourmentait la bouche de son
cheval et l'empchait de se rasseoir. Deux ou trois fois elle le fit
sortir de la ligne d'ombre qui nous protgeait, et cette inquitude hors
de propos m'impatienta moi-mme.

Dans l'attente d'un absent en pril, les minutes semblent des heures. Je
pouvais me condamner au rle de statue, mais non empcher mon coeur de
battre et mon oreille de s'alarmer des moindres bruits. La nuit tait
si calme et l'air si sonore, que nous entendmes sonner la demie aprs
minuit  l'horloge des Camaldules. La chouette, perche sur une colonne
du thtre antique, rpondait d'un ton aigre  un appel plus loign et
plus aigre encore. Puis nous entendmes une voix d'homme qui chantait
vers le fond de l'humide valle noye dans la brune. Ce n'tait pas la
chanson du voyageur attard qui prouve le besoin de rompre autour
de lui l'effrayant silence de la solitude: c'tait comme un cantique
lentement phras par une personne en prires. Aucune motion dans
cette voix mle et douce dont le calme contrastait avec nos muettes
perplexits.

Enfin Felipone reparut.

--Tout va bien, nous dit-il. Marchons.

--Mais ce chanteur de cantiques, lui dit le prince, l'entends-tu?

--Trs-bien, et je connais sa voix. C'est un pieux berger qui chante sa
prire, comme les coqs,  minuit. Mais coutez-moi. J'esprais que le
brouillard monterait, et nous permettrait de prendre le galop sur la
grande route; mais il ne fait que ramper  un pied de terre, et il nous
nuit plus qu'il ne nous rend service. Je vous engage donc  ne point
passer par Marino, mais  descendre par la traverse  Grotta-Ferrata. De
l, nous gagnerons Albano par la rive du lac qui sera  notre gauche. Le
chemin sera plus long, quoique plus direct. Il est moins uni, et vous
irez moins vite; mais nous serons presque toujours  couvert, et le pays
est si sauvage, que, si nous y faisons quelque rencontre, ce sera avec
les voleurs, gens bien prfrables, pour nous, aux carabiniers.

--Accord, dit le prince; marchons!

Nous descendmes Tusculum  vol d'oiseau,  travers un vaste champ
en jachre qui s'est couvert de rsda, et dont le parfum violent
commenait  donner des tourdissements au prince lorsque nous en
sortmes, en passant dans un ruisseau qui nous remit sur le chemin
fray.

Ces petits chemins encaisss, bords de haies en pleine libert de
croissance, rappellent assez, au clair de lune, les tranes de mon pays.
Au jour, cette pense ne m'tait pas venue,  cause de la diffrence
des plantes fleuries qui en tapissent les talus; mais, la nuit, les
mouvements de ces petits sentiers onduls, souvent traverss d'eaux
courantes  fleur de terre, et ombrags de folles branches qui vous
fouettent la figure, me rappelrent ceux o, dans mon enfance, je
faisais dlicieusement et littralement l'cole buissonnire.

Nous marchions un  un, trottant, galopant ou reprenant le pas, selon
les facilits ou les difficults du terrain. Aprs Grotta-Ferrata,
nous nous engagemes dans une voie de traverse, au milieu des bois
de chtaigniers, assez profondment encaisse entre les hauteurs de
Monte-Cavo (_Mons Albanus_) et celles qui encadrent le lac d'Albano.
Dans cette rgion sauvage, nous ne fmes d'autres rencontres que celles
de couleuvres monstrueuses, qui s'battaient sur le sable des sentiers
et qui fuyaient  notre approche. Le docteur, dont l'humeur guerroyante
s'irritait de n'avoir eu aucune prouesse  faire, descendait de temps en
temps de cheval, en dpit des reprsentations du prince, pour couper en
deux, avec son coutelas de voyage, ces reptiles inoffensifs.

Au bout d'une heure de marche environ, il nous fallut, pour aller plus
vite, mettre tous pied  terre dans une descente presque  pic. Chacun
conduisait et soutenait son cheval par la bouche. Seule, la dame voile,
resta sur le sein, dont le prince prit la bride. J'tais en ce moment
derrire eux et pour ainsi dire sur leurs talons, le terrain ne me
permettant pas de faire reculer mon poney romain, dj trs-impatient
de ce mauvais chemin.

La dame, penche sur le pommeau de sa selle, parlait  voix basse avec
son illustre amant. La voix de celui-ci tant moins souple et ne pouvant
se tenir  ce diapason, j'entendis qu'il s'obstinait  la conduire, et
je compris qu'elle insistait pour aller seule. Je compris aussi pourquoi
elle dsirait le dispenser de cette fatigue. Il n'en avait pas la force;
la vigueur de ses bras et de ses jambes n'tait pas en rapport avec
son dvouement. En outre, il a la vue basse et les allures gauches.
Il trbuchait  chaque pas et menaait d'entraner, dans sa chute, le
cheval auquel il se pendait plutt qu'il ne le soutenait.

Je n'osais offrir de le remplacer, et pourtant je voyais approcher le
moment de la catastrophe. Elle fut heureusement sans gravit; le prince
tomba assis sur un talus; le cheval chercha un instant son quilibre, le
retrouva par un cart, et, press par l'amazone habile qui le dirigeait,
arriva au fond du ravin, pour repartir, en bondissant, sur une monte
aussi rapide que la descente.

--Non! non! je n'ai aucun mal, me dit le prince, que je m'tais empress
de remettre sur ses pieds. La _signora_ est d'une ptulance! Je vous en
prie, mon cher, suivez-la. Ces chemins sont trs-difficiles, et elle ne
s'en mfie pas assez.

Je rendis la main  _Vulcanus_, c'est le nom du poney que Felipone
m'avait prt, et, dpassant ceux qui marchaient devant, j'atteignis la
dame voile et lui fis part, sans trop me soucier de lui tre agrable
ou non, des inquitudes du prince. Elle ne me rpondit pas; mais son
cheval, comme s'il et reconnu ma voix, se mit  me parler par ce
demi-hennissement qui expriment la satisfaction chez ces nobles btes;
et, chose trs-bizarre, comme si le langage des animaux m'et t
soudainement rvl, comme si j'eusse compris par une intuition
mystrieuse ce que me rappelait celui-l, je le reconnus enfin, et
retrouvai tout  coup son nom et le souvenir du service qu'il m'avait
rendu. Aussi lui rpondis-je gaiement, sans hsiter et sans me soucier
d'tre trs-ridicule:

--Tiens, c'est toi, brave _Otello_?

--Oui, c'est _Otello_, rpondit la dame voile: n'aviez-vous donc pas
reconnu celle qui le monte?

--Miss Medora! m'criai-je stupfait.

--Approchez-vous davantage, dit-elle, et causons pendant que nous
le pouvons. Les autres sont loin derrire nous. Ne me faites pas de
sermons, c'est inutile. Je suis dj assez mcontente de ma situation.
Sachez, en deux mots, mon histoire, comme je sais la vtre. Je vous ai
aim, vous tes le seul homme que j'aie aim. Vous m'avez hae; par
dpit, j'ai voulu aimer mon cousin Richard. Cela m'a t impossible. Il
s'en est aperu, il s'est piqu, il s'est loign. Nous avons quitt
Florence au bout de quelques jours, et nous avons reu,  Rome, la
visite du prince, alors cach  Frascati, ce qui ne l'empchait pas
de venir me voir avec beaucoup de hardiesse. Cette hardiesse, cette
situation aventureuse o il se trouvait, ont augment l'intrt et
l'amiti que j'avais pour lui, car il y a deux ou trois ans que je
le connais et qu'il me fait la cour quand nous nous rencontrons. Je
voulais, je veux me marier, et surtout me marier sans amour, uniquement
pour avoir une position sociale et m'tourdir dans le monde. Je n'tais
plus heureuse avec ma tante. Elle est folle; elle tait devenue jalouse
de la trs-mince amiti filiale que j'accorde  son mari. Je n'ai pu
supporter l'ombre d'un soupon. J'ai quitt sa maison au premier mot
d'aigreur. Le prince tait, de nouveau, passionnment pris de moi.
Il est moins riche que je ne le suis; mais il a un nom magnifique, de
l'esprit, de l'usage et du coeur. Je ne dpends que de moi-mme; mais,
par gard pour lord et lady B***, je leur en crivis. Ma tante vint me
voir, me supplia de retourner chez elle et d'abandonner ce projet de
mariage. Elle trouvait le prince trop vieux et trop laid; elle parlait
mme d'user, pour m'en dtourner, d'une autorit qu'elle n'a pas. C'est
ce qui acheva de me dcider. Le soir mme de cette explication, qui
avait t assez vive, je fis dire secrtement au prince que j'allais le
rejoindre  Frascati. J'esprais vous y voir. Je ne savais rien de vos
aventures, je ne les ai apprises que par le prince, qui les tenait de
Felipone. J'aurais pu les apprendre de Tartaglia, si je ne m'tais tenue
assez bien cache  Frascati pour me soustraire  la vue de ce bavard.
Je sus, au bout de quelques jours, que lord B*** agissait en vain. Vous
deviez, par l'ordre du cardinal ***, rester prisonnier  Mondragone
ainsi que son frre. C'est une leon qu'il voulait donner  ce
dernier, pour le dgoter de revenir  Rome, et dont vous receviez le
contre-coup. Quand je reconnus l'impossibilit de communiquer avec vous
et de vous porter secours, mme au moral, puisque vous tiez toujours
engou de cette petite Daniella, je me confirmai dans la rsolution
d'pouser le prince et de fuir avec lui. Afin que lady Harriet et son
mari ne vinssent pas  compromettre cette fuite en me cherchant, je leur
ai crit, ce matin, que nous partions pour le Pimont, o nous devons
nous marier, et j'ai confirm le prince dans le dsir qu'il avait de
favoriser votre vasion, en le priant toutefois de ne pas me faire
reconnatre de vous. Il ignore et doit ignorer les sentiments que j'ai
eus pour vous, et qui, je vous prie de le croire, se sont dissips comme
un accs de fivre.

Puis, elle ajouta d'une voix claire et d'un ton ais:

--L'amour est une sotte maladie que les personnes les plus raisonnables
sont obliges de subir, ne ft-ce qu'une fois en leur vie. Il est fort
heureux pour moi que vous ayez t par hasard, l'objet de mon rve
d'un jour. Vous m'avez empche de cder  une fantaisie de mariage
d'inclination qui et certes fait mon malheur, comme il a fait celui
de ma pauvre tante Harriet. J'ai donc pour vous une vritable
reconnaissance, et nous serons toujours amis, si vous le voulez bien.

Je remerciai Medora de sa franchise. J'tais dans une situation  ne pas
me permettre d'observations sur le choix qu'elle avait fait d'un mari
si peu enivrant. D'ailleurs, les et-elles comprises? Il parat que le
titre de prince efface les rides et les annes. Je me rappelai aussi, en
ce moment, que Medora n'tait pas d'une trs-illustre naissance; que la
soeur de lady Harriet avait fait un mariage, non d'amour, mais d'argent,
et que l'ambition de remonter  l'chelon social dont elle tait
descendue par cette msalliance de sa mre devait tre ce que Medora
appelait le ct logique et raisonnable de sa vie.

Il lui tait chapp un mot qui ne s'accordait pourtant pas avec sa
conclusion: Je suis assez mcontente de ma situation, ne me faites pas
de sermons. Je crus ne devoir pas relever cet aveu, et je la flicitai,
au contraire, du succs de son escapade. Je ne voyais pas que cela dt
causer ni chagrin srieux ni dommage sensible  lord B*** ou  sa femme.
S'ils eussent t l, je crois que je les aurais flicits eux-mmes
d'tre dgags de la responsabilit que leur imposait la tutelle d'une
personne aussi tranche et aussi extrme en ses rsolutions que la belle
Medora.

Nous causmes donc, tranquillement d'abord, de ses projets. Elle voulait
s'tablir sur la cte de Gnes, et m'invitait  aller la voir; mais elle
ajouta tout  coup assez brutalement:

--A condition pourtant que vous serez dbarrass de mademoiselle
Daniella.

--En ce cas, rpondis-je avec la mme nettet, recevez aujourd'hui mes
adieux dfinitifs; car je compte pouser mademoiselle Daniella aussitt
que je pourrai l'emmener hors de ce pays, o j'aurais, fuss-je libre,
quelque mortification de paratre cder aux menaces de monsieur son
frre.

--En vrit, s'cria Medora, vous en tes l? Vous tombez dans ce pige
grossier de croire qu'elle est menace par son frre, qui l'a laisse
voyager avec nous sans jamais lui donner signe de vie?

--Je sais maintenant qu'elle n'a voyag avec vous que pour chapper
aux continuelles perscutions de ce frre qui voulait naturellement
l'exploiter, et qui l'et suivie, si sa double profession d'espion et de
bandit ne le tenait attach au sol romain.

--Trs-bien! Ainsi, vous connaissez ces dtails dont je n'osais vous
parler, et vous allez avoir pour beau-frre un mouchard, voleur de
grands chemins par-dessus le march?

--C'est un dsagrment prvu, et je passe outre.

Elle garda un instant le silence et reprit:

--Je me demande lequel de nous deux fait une folie: celle qui pouse
sans amour un homme comme il faut, ou celui qui veut pouser une femme
qu'il aime, en dpit de sa honteuse situation.

--Vous croyez, rpondis-je, que la raison est de votre ct comme je
crois qu'elle est du mien; et, tous deux, nous sommes trs-contents
de nous-mmes. C'est ainsi que se rsument tous les antagonismes
de l'opinion, et, comme c'est le rsultat invitable de toutes les
discussions possibles, on devrait se les pargner comme inutiles, 
moins qu'on ne les considre comme un moyen sr de se confirmer et de se
fortifier dans ses propres tendances.

--C'est bien dit, mais ce n'est pas toujours certain. Il y a des
convictions entires qui branlent les demi-convictions, et je vous
avoue qu'en vous voyant si absolu dans la logique de votre thorie, je
me demande si je suis dans le vrai chemin de la mienne. Tenez, l'amour
est une puissance maudite, puisque celui qui se fait son aptre est
toujours plus fort dans son dlire que l'aptre de la raison ne l'est
dans sa quitude.

--Voici le prince qui nous rejoint, et c'est  lui de vous convaincre de
la puissance de l'amour, puisqu'il vous aime et vous implore.

--Attendez! un mot encore! J'espre que vous ne pensez pas que je ne
sois plus parfaitement libre de rompre avec lui?

--Pardon! je ne vous comprends pas.

--Je veux dire que je ne suis pas plus sa matresse que je ne suis
encore sa femme, et que c'est tout au plus si je lui ai permis, jusqu'
prsent, de me baiser la main. Si vous aviez d'autres ides, elles
m'outrageraient bien gratuitement.

--Qu'est-ce que cela me fait? pensai-je pendant que le prince passait
entre nous pour me remercier et pour faire  Medora de timides
reproches. J'entendis qu'elle lui rpondait schement et je me htai
d'aller reprendre mon rang dans la caravane.



XL

Il tait deux heures du matin quand nous arrivmes  une petite villa
prs d'Albano. L, nos fugitifs devaient prendre, chez une personne amie
qui les attendait, une petite voiture, o le prince, le docteur et la
signora feraient le reste du trajet jusqu' la mer, par les chemins de
traverse. Tous les chevaux taient lous ou prts, et devaient tre
disperss et laisss  certaines stations convenues sur la cte.
_Otello_ seul devait tre embarqu, comme l'insparable serviteur de
Medora. Je fus donc trs-tonn lorsqu'elle m'offrit de me le laisser.

--Cette bte gnera et retardera notre embarquement, dit-elle au prince,
qui ne s'tonnait pas moins que moi. Ce sera, dans un aussi petit
btiment que celui qui doit nous emporter, un compagnon trs-incommode
et peut-tre dangereux.

--Tout a t prvu, rpondit-il, et tout doit tre dispos en
consquence. J'aimerais mieux me jeter  la mer que d'tre cause pour
vous d'un petit chagrin, et, puisque vous ne regrettiez dans votre fuite
que ce beau compagnon...

--Je regrette autre chose, dit Medora d'un ton singulier, c'est de
n'avoir pas rflchi...  l'ennui qu'il nous causera. Dcidment,
monsieur Valreg, je vous le laisse, je vous le donne; acceptez-le comme
un souvenir de moi.

--Eh! bon Dieu! qu'en ferais-je  Mondragone? m'criai-je navement.

--Felipone le logera et le soignera; ou bien il restera dans cette
maison, o je vais dire qu'il vous appartient et que vous viendrez le
reprendre.

--Vous oubliez, madame, que, soit  Mondragone, soit partout ailleurs,
le soin de me nourrir moi-mme l'emportera ncessairement sur celui de
nourrir un quadrupde de cette taille...

--Eh bien, reprit-elle avec impatience, si c'est un embarras pour vous,
vous le vendrez, il est  vous!

--Je n'ai rien fait qui vous autorise  m'offrir un prsent,
rpondis-je, un peu impatient moi-mme de ce nouveau caprice.

Nous tions entrs dans le jardin de la petite villa, o la voiture
tait tout attele et prte  partir, et le prince pressait Medora d'y
monter. Il crut comprendre qu'elle dsirait me rcompenser de lui avoir
servi de garde du corps, et il eut la malheureuse ide de me demander
si je n'avais pas besoin d'argent. Il ajouta, voyant que j'tais peu
dispos  avoir recours  lui, qu'il m'offrait un -compte sur le
tableau qu'il m'avait command.

Je rpondis que ce n'tait pas le moment de parler d'affaires; que la
nuit s'avanait, et que nous avions tous  faire diligence pour tre
hors de danger avant le jour, Medora tait sur le marchepied de la
voiture, et semblait vouloir prolonger cette inopportune discussion.

--Pardon mille fois, lui dis-je en la saluant; mais Felipone m'attend,
et je ne puis souffrir qu'il s'expose pour moi  rentrer trop tard.

Je pris cong du prince et du docteur, qui me pressrent encore de
partir avec eux. Je me pressai, moi, de remonter sur _Vulcanus_ et de
reprendre avec Felipone le chemin de Mondragone.

Ds que nous fmes seuls ensemble, notre marche n'tant plus embarrasse
par les prcautions  prendre pour une femme, et nos chevaux s'animant 
l'ide de retourner chez eux, nous marchmes si vite, qu'en moins d'une
heure nous nous trouvmes au pied des hauteurs de Tusculum.

La lune tait couche, le temps se voilait, et nous prouvions cette
scurit que l'on trouve dans la protection de l'ombre et de la
solitude. Nous commencions  gravir au pas l'escarpement de l'antique
citadelle latine, lorsque Felipone, avec qui je causais tranquillement,
posa sa main sur mon bras pour m'imposer silence, en me disant tout
bas:--Regardez... l-haut!

Plusieurs ombres noires se dessinaient sur le ciel auprs des rochers de
la croix, au beau milieu du chemin qu'il nous fallait suivre.

Felipone n'hsita pas un instant sur le parti que nous avions  prendre.
Sans perdre le temps  me l'expliquer.

--Suivez-moi, me dit-il.

Et, tournant bride, il s'enfona dans une prairie en pente rapide qui
s'tendait  notre droite, et dont nous suivmes la lisire ombrage
jusqu' une masse sombre que je reconnus tre un paillis, c'est--dire
une de ces bergeries en paille et en bruyre dont est sem l'_agro
romano_.

--Arrtons-nous ici et ne bougeons pas, me dit Felipone  voix basse. Ne
rveillons pas inutilement les bergers et les chiens des autres cabanes.
Leur bruit nous trahirait. Il y a, par ici, plusieurs de ces paillis. Je
sais qu'en voil un abandonn. N'y entrons pas, nous pourrions y tre
bloqus. Si les gens de l-haut ne nous ont pas vus, tout va bien;
nous pourrons tout  l'heure traverser la prairie. S'ils nous ont vus,
observons-les pour jouer  cache-cache avec eux.

--Observer me parat difficile dans cette obscurit.

--Quand on ne peut pas se servir de ses yeux, on se sert de ses
oreilles. Taisons-nous, coutons. Un quart d'heure de patience, et nous
saurons  quoi nous en tenir.

--Mais ces chevaux, impatients de rentrer chez eux, nous trahiront, et
nous empcheront d'entendre.

--Je le sais bien: voyez ce que je fais, et faites-en autant. Tenez,
voil un bout de courroie.

Il mettait un tord-nez  son bidet et l'attachait  une branche. J'avais
vu pratiquer ce moyen expditif de rduire  l'immobilit le cheval le
plus imptueux. Je tordis la lvre suprieure du bon _Vulcanus_ avec la
courroie, que je fixai court  un arbre. Dans cette situation, l'animal,
dont chaque mouvement devient douloureux, se permet  peine de respirer.

Condamn, par la volont,  un silence et  une immobilit semblables 
ceux que j'imposais  mon cheval, je crois que je souffris plus que lui.
On ne se figure pas ce que c'est que la gne et l'ennui de s'annihiler
ainsi, pour se soustraire  un pril que l'on aimerait mieux brusquer.
Cela est si contraire au temprament franais, que je me sentis pris de
spasmes. Felipone, autrement tremp que moi  cet gard, coutait
et guettait. Plac tout prs de lui, je voyais son petit oeil rond
tinceler dans l'ombre comme celui d'un chat, et il me semblait
voir aussi sur sa bouche l'ternel sourire de bienveillance et de
contentement qui anime ses traits vulgaires, mais agrables.

La confiance que m'inspirait son exprience calma l'irritation de mes
nerfs; debout, les bras appuys sur le bord du toit de paille, qui
ressemblait  une hutte de sauvages je ne sentis pas que je m'endormais.

Je dormis si bien, que je rvai. Il me sembla voir Daniella et Medora
assises sur ce chaume, et jouant avec leurs mouchoirs  qui me mettrait
un tord-nez comme  _Vulcanus_. Puis, je me trouvai transport dans mon
village, au presbytre. Mon oncle se mourait, et la Marion me reprochait
d'arriver trop tard.

D'autres images plus confuses se pressrent dans mon cerveau durant ce
court sommeil. Je fus rveill par la main de Felipone qui se posait sur
mon paule.

--Est-ce que vous dormez? me dit-il tout bas. Allons! vous voil bien
tonn? vous ne savez plus o vous tes? Moi, je n'ai pas t aussi
tranquille: j'ai eu une belle peur! J'ai cru un instant voir un homme
tout debout,  deux pas de moi: mais c'tait ce tteau que je n'avais
pas encore remarqu; et puis quelque chose a pass l, dans les herbes;
mais c'tait quelque bte, car il n'en est rien rsult; et,  prsent,
je suis sr que nous avons djou les espions, ou que l'ennemi ne nous
avait pas aperus. Il n'y a pas eu le moindre bruit dans les environs.

--Pourtant, lui dis-je, qu'est-ce que ces voix l-bas?

--C'est le cri des sentinelles autour de la villa Mondragone:
_Sentinelles, prenez garde  vous_! Hein, dites donc, ces bons
carabiniers qui croient vous garder encore! Mais il s'agit de rentrer
dans la place sans qu'ils s'en doutent, et c'est plus difficile
peut-tre que d'en sortir. Nous ne sommes plus dans le chemin.

--Reprenons-le.

--Oh! que non! le poste de la croix de Tusculum est sans doute occup,
quoique je n'entende plus rien.

--Ce ne sont pas des carabiniers que nous avons vus l; j'en suis sr.

--Et moi aussi, mais des limiers de police: c'est pire! Il ne s'agit
plus, comme au dpart du prince, de passer cote que cote, il s'agit de
ne pas faire donner l'alarme et de rentrer sans qu'on puisse s'imaginer
que nous sommes sortis.

--Eh bien, ne pouvons-nous gagner avec prcaution la petite chapelle qui
donne entre au souterrain?

--C'est justement ce qu'il faut faire.

--Mais nos chevaux nous gneront maintenant plus qu'ils ne nous
serviront?

--Ils ne nous gneront plus; voyez.

En effet, les chevaux avaient disparu. Pendant mon sommeil, qui avait
dur une demi-heure, Felipone les avait dpouills et mis en libert. Il
avait cach dans les paillis les bridons, les couvertures, les triers
et les sangles, objets faciles  venir reprendre en temps opportun. Ma
selle, mes fontes et les pistolets avaient t laisss  dessein  la
villetta d'Albano. Nous n'avions gard pour arme que deux petits fusils
eu bandoulire, quipement permis  tout habitant d'un pays o la
chasse n'est pas garde. Les chevaux nus venaient d'tre livrs  leur
instinct; ils s'en taient alls, en paissant, au pturage o ils
avaient l'habitude d'tre conduits  la pointe du jour; et, bien que le
jour ne part pas encore, Felipone tait certain qu'ils s'y rendraient
d'eux-mmes, malgr ce point de dpart inusit.

--Allons, dit-il aprs avoir cout encore, en route! Le temps voudra
s'claircir aux approches de l'aube, profitons de ce reste de nuit et de
brouillard pour traverser la prairie; nous passerons cette fois derrire
les Camaldules; ce sera plus long, mais plus sr.

Nous prmes la prairie en biais; mais nous n'y avions pas fait cinquante
pas qu'un projectile passa entre nous en sifflant  nos oreilles.

--Qu'est-ce que cela? dis-je  Felipone, qui s'arrta surpris.

--Une pierre, rpondit-il; a a d partir de ce buisson-l; oh! oh!
Campani est par ici. Il lui est dfendu d'avoir des armes  feu, parce
qu'il s'en sert pour arrter les passants; mais il est si adroit  la
fronde, qu'il se passe de balles. Il nous a vus! Avanons! Courez comme
moi, en zig-zag!

--Non! tombons sur le buisson et faisons une fin de ce coquin-l.

--Et s'il a une bande avec lui? Vous voyez bien que ceci est une
provocation.

En effet, les pierres nous poursuivaient  intervalles rguliers et
tombaient presque  nos pieds, dans l'herbe, avec un bruit mat.

--Mauvaise grle! dit Felipone en s'arrtant indcis; il en vient de
ces autres buissons devant nous! Il parat que Campani a appris  ses
compres  se servir de la corde; mais ils travaillent pour leur compte
et non pour celui de la police; car ils n'ont pas de fusils; ils
craignent le bruit autant que nous. Avanons! ils ne sont pas tous aussi
adroits que leur matre; et d'ailleurs, ils nous entendent plus qu'ils
ne nous voient et tirent au juger. Sans cela, l'un de nous aurait dj
son affaire.

Nous avanmes encore; mais, tout  coup, Felipone s'arrta de nouveau.

--Nous sommes cerns, dit-il; nous nous sommes enfourns dans un cercle
de buissons parpills, qui est pour eux un poste meilleur que pour
nous. Il va falloir soutenir un sige... Eh bien,  la grce de Dieu!
suivez-moi.

Il prit sa course rsolument, et, au milieu des pierres qui continuaient
 siffler de tous cts, il se jeta derrire un paillis plus petit
que celui o nous nous tions abrits d'abord, et d'o partaient les
aboiements hurls de plusieurs chiens rveills depuis le commencement
de l'assaut que nous subissions.

--Que faire? dit Felipone; voil ce que je craignais! Les bergers vont
prendre l'alarme, nous confondre peut-tre avec les brigands et tirer
sur nous. Je ne sais pas s'ils sont plusieurs ou un seul en ce moment
dans la prairie. Depuis quinze jours je ne sors pas de Mondragone! Nous
voil tombs dans un mauvais traquenard. Je regrette nos chevaux, 
prsent.

Les chiens enferms dans le paillis redoublaient de rage.

--Qui va l? cria de l'intrieur une voix grave.

Et nous entendmes claquer la batterie d'un fusil que l'on armait pour
nous recevoir.

--C'est vous, Onofrio? rpondit le fermier en approchant sa bouche de
la fente de la porte. Je suis Felipone, poursuivi par des bandits.
Ouvrez-moi!

--Silence, Lupo! silence, Tlgone! dit la voix du berger.

La porte s'ouvrit aussitt et se referma sur nous, au moyen d'une barre
transversale. Nous nous trouvmes dans les tnbres, dans la chaleur
grasse d'une atmosphre charge des miasmes de la toison des brebis et
d'une forte odeur de fromage aigre.

--Vous n'tes que deux? nous dit le berger avec calme et douceur. Vous
a-t-on vus entrer?

--A coup sr! rpondit Felipone.

--Sont-ils beaucoup?

--Je n'en sais rien.

--Avez-vous des armes?

--Deux fusils de chasse.

--Avec le mien, a fait trois. Ont-ils des fusils aussi, ces coquins?

--Ils ont des pierres. C'est Campani.

--Avec ses frondeurs? Croyez-vous que Masolino en soit?

--_Chi lo sa_? rpondit Felipone.

--Vos armes sont charges? demanda encore Onofrio.

--_Sicuro_! rpondit le fermier.

--Votre camarade n'a pas peur?

--Pas plus que toi et moi.

--Eh bien, dfendons-nous! Mais il faut voir clair. Attendez!

Il alluma une petite lampe qu'il plaa au milieu des trois dalles de
pierre qui lui servaient de chemine, et nous vmes l'intrieur du
chalet qu'il s'tait bti lui-mme  sa guise. Pour sol, un plancher
lev de terre sur des blocs de roche et sabl; pour lambris, un mur
bas, assez solidement crpi  l'intrieur; pour toit, une couverture de
paille trs-artistement faite, avec des branches pour charpente et des
bambous romains pour volige; pour lit, une caisse pleine de feuilles de
mas; pour sige, un tronon de pin; pour table, un superbe chapiteau de
colonne antique; pour ornements, une quantit de chapelets, de reliques,
mls  des fragments d'antiquits paennes de toutes sortes; pour
compagnie, deux chiens maigres, qui, avec une incomparable docilit,
s'taient tus  son premier commandement, et trois moutons malades qu'il
avait pris dans sa cabane pour les mdicamenter. Le reste du troupeau
tait dans un second paillis plus vaste, situ  dix pas de l, et
gard,  l'intrieur, par d'autres chiens qui faisaient assaut de
hurlements furieux et dsesprs.

--La cabane est solide, me dit Onofrio, qui, en me reconnaissant, me
sourit autant que son lourd masque cuivr, encadr d'une barbe blonde,
peut sourire;  moins qu'ils n'y mettent le feu, nous y sommes  l'abri
de leurs cailloux, et mes paillassons sont  l'preuve de la balle. Et
puis, tenez, ajouta-t-il en retirant du mur certains gros bouchons de
paille, voil, sur chaque face, un trou pour passer le fusil et voir o
l'on vise: c'est de mon invention, il est bon qu'un berger soit fortifi
comme cela pour dfendre ses brebis. A prsent, ajouta-t-il quand il
nous eut posts, mon avis est de ne pas laisser approcher l'ennemi.
Faisons feu aussitt que nous pourrons viser.

--Non! dit le fermier, ne faisons feu qu' la dernire extrmit.

--Pourquoi a? reprit Onofrio. Le bruit attirera les carabiniers de
Mondragone qui viendront  notre secours. Il parat, Felipone, qu'ils
vous gardent l dedans un jeune homme bien dangereux, un ennemi de la
religion qui a tir sur le pape?

C'est ainsi que mon aventure tait raconte dans les prairies de
Tusculum. Je ne pus m'empcher de sourire en songeant  l'effroi du bon
berger, s'il et pu reconnatre ce sclrat dans le pauvre peintre dont
il avait serr la main quelque temps auparavant, et auquel il donnait
maintenant asile et protection au pril de sa vie.

--Oui, oui, c'est un grand misrable que ce prisonnier, dit Felipone,
sans se dpartir un seul instant de sa belle et joyeuse humeur. Mais
songeons  ceux qui sont l. Je commence  les voir, et voil vos
chiens qui recommencent  tre furieux. Si nous les lchions sur cette
canaille?

--Ils me les tueront, avec leurs pierres, dit Onofrio avec un soupir. Je
crois que j'aimerais mieux tre tu moi-mme. Pourtant, s'il le faut,
nous verrons!

Tout  coup, une voix pre, une voix blanche, fle comme celle de
beaucoup d'Italiens  formes athltiques, retentit  la porte de la
cabane, comme si elle partait de dessous terre.

--Berger, disait-elle, ne craignez rien; faites taire vos chiens;
coutez-moi.

--C'est la voix du Campani; le serpent s'est gliss dans l'herbe, me dit
vivement Felipone, pendant qu'Onofrio calmait ses chiens avec plus de
peine, cette fois, que la premire. Il s'est blotti sous la cabane entre
le sol et les pierres qui supportent la devanture; nous ne pouvons pas
tirer sur lui!

--Que voulez-vous? Parlez! dit Onofrio.

--Nous n'en voulons ni  vous ni  vos moutons, mais  une mchante bte
qui est entre chez vous. C'est le prisonnier de Mondragone, l'assassin
du saint-pre.

--Non! dit Onofrio en me regardant avec bienveillance; vous mentez!
Allez-vous-en!

--Je jure sur l'vangile que c'est lui, rpondit le bandit.

--Si c'est lui, vous n'avez pas mission de l'arrter. Avertissez les
carabiniers.

--Oui! pendant que vous le ferez sauver! D'ailleurs les carabiniers le
mettraient en prison, et ce n'est pas ce que je veux.

--C'est cela! dit Felipone  mon oreille; c'est la vengeance romaine. Il
veut vous tuer lui-mme.

--Vous ne voulez pas le livrer? reprit Campani.

--Non!

--_Une fois_? Je vous avertis que nous sommes quinze, et qu'au premier
signal, en un clin d'oeil, votre baraque va tre enfonce et vos trois
carcasses dfonces. Nous mettrons le feu ensuite, et on croira que vous
vous tes endormi trop prs de votre lampe en chantant vos prires.

Onofrio frmit de la tte aux pieds, porta  sa bouche le scapulaire
qu'il avait au cou, et, avec sa voix sans inflexion et son visage de
pierre, il rpondit encore _non_, avec une tranquille et grandiose
rsignation.

Il se fit une minute de silence; puis la voix de Campani reprit:

--_Deux fois_? Je vas donner le signal; il faudra bien que le loup sorte
du trou!

Je n'attendis pas le troisime refus du brave berger, incapable de
matriser plus longtemps ma colre, je dchargeai ma carabine sur la
tte du bandit, qui avait eu l'imprudence de se relever  demi sans
se douter de l'existence de la meurtrire d'o je le guettais, et sa
cervelle, fracasse  bout portant, jaillit sanglante sur le mur de la
cabane et jusque sur le canon de mon fusil.

--Mauvaise chance pour lui! dit Felipone, en qui l'horreur se traduisit
par un clat de rire nerveux.

--Vous l'avez tu? dit l'impassible Onofrio. C'est un de moins!
Attention aux autres! et ne nous laissons plus approcher, s'il est
possible!

J'tais rsolu  ne pas compromettre plus longtemps les deux hommes
gnreux qui se dvouaient pour moi. Je m'lanai vers la porte.

--Que faites-vous? s'cria le fermier en me repoussant avec vigueur.

--Je vais me battre tout seul contre ces bandits, et leur vendre ma vie
le plus cher que je pourrai. Ils n'en veulent qu' moi.

--Cela ne sera pas, je ne le veux pas, dirent  la fois le fermier et le
berger. Si vous sortez, nous sortirons aussi.

La situation ne permettait pas un long combat de gnrosit. D'ailleurs,
Felipone n'esprait pas tre plus pargn que moi par ces bandits.

--Masolino doit tre parmi eux, dit-il; c'est mon ennemi personnel. Il
faut que l'un de nous deux en finisse cette nuit avec l'autre!

Quant  Onofrio, il paraissait porter jusqu' l'hrosme la religion de
l'hospitalit.

--Si nous nous sparons, disait-il, nous sommes perdus. Nous pouvons
nous sauver en restant ensemble. Allons, allons, pas de mots inutiles.
Que chacun de nous soit  son poste!



LXI

Felipone se plaa  la meurtrire qui regardait Tusculum, moi  celle
qui regardait Mondragone. Onofrio surveillait les autres meurtrires,
allant de l'une  l'autre. Il avait mis son tronon de sapin dans
la petite lucarne ronde qui lui servait de fentre, afin de nous
barricader. La porte ferme se gardait elle-mme en attendant que nous
eussions  runir nos efforts pour la dfendre, si nous ne pouvions
tenir l'ennemi  distance.

Un silence effrayant avait succd au dehors  la chute du corps de
Campani. Pas un cri ne s'tait chapp de sa bouche. Tout  coup,
Onofrio arma  son tour le long fusil qu'il avait dsarm en nous
ouvrant la porte.

--En voil un qui va vers vous, Felipone, dit-il sans se dconcerter; ne
vous pressez pas!

Felipone tira ses deux coups; la fume ne lui permit pas de voir s'ils
avaient port, et, d'ailleurs, il n'avait pas une seconde  perdre pour
recharger.

Ce qui devait arriver arriva. Les bandits qui nous cernaient, se voyant
repousss de deux cts  la fois, se runirent pour se porter sur les
deux faces de la cabane, qu'ils supposaient dpourvues du moyen de
dfense des meurtrires. C'tait  moi de les recevoir, et Onofrio,
devinant leurs mouvements, se porta  la quatrime ouverture, oriente
vers Monte-Cavo.

Quand les assaillants virent que nous avions ouvert le feu ils nous
firent voir,  leur tour, que plusieurs d'entre eux avaient des fusils.
Ils essayrent une dcharge sur la petite fentre  travers laquelle
s'chappait peut-tre un faible rayon de la clart de la lampe. Mais
leur plomb rencontra la grosse bche, que le berger se contenta de
repousser pour fermer plus hermtiquement l'embrasure. Nous pmes en
compter cinq runis un instant. Ils se dispersrent aussitt, et leurs
ombres, opaques dans le brouillard, parurent se multiplier en tournant
autour de la cabane; mais peut-tre n'taient-ils rellement que cinq
changeant de place.

Leur obstination tait le seul indice  peu prs certain de la
supriorit marque de leur nombre sur le ntre. Ils semblaient
dtermins  venir chercher, sous notre feu, leurs compagnons morts
ou blesss, ou  les venger en nous exterminant; car, entre chaque
dcharge, ils gagnaient videmment du terrain, et, si nos coups
portaient, nous ne pouvions plus le savoir. Nos ennemis approchaient en
rampant dans l'herbe haute et serre qui environnait la cabane. Nous
usions peut-tre nos munitions en pure perte, car il nous fallait tirer
et recharger sans relche. Nous sentions bien qu'une fois colls aux
murs et accrochs  un toit si facile  escalader, ils taient matres
de la situation. Qu'ils pussent mettre le feu  notre abri de litire,
et nous tions perdus. Sans l'humidit des dernires heures de la
nuit, la bourre de leurs fusils et suffi pour incendier notre pauvre
forteresse.

Ce sige dura au moins un quart d'heure, pendant lequel il nous fut
impossible de savoir o nous tions. Si nos ennemis eussent t plus
rsolus et plus braves, il est  croire que nous n'eussions pu nous
prserver aussi longtemps; mais ils agissaient sous le coup d'une
proccupation qui nous fut soudainement rvle, lorsque, au milieu d'un
de ces silences plus redoutables que leurs efforts ostensibles, nous
entendmes une voix crier de loin:

--_Les voil!_

Nous prtmes l'oreille, c'tait le lourd galop des carabiniers sur les
pavs volcaniques de la voie latine.

--Nous sommes sauvs! dit le berger en faisant le signe de la croix.
Voil du secours; notre bataille a t entendue!

--Nous sommes perdus! dit Felipone.

--Non, non, reprit Onofrio; nos bandits prennent la fuite; voyez, voyez!
Je le savais bien qu'ils agissaient sans ordres! Poursuivons-les!  moi,
Lupo!  moi, Tlgone!

--Ami! s'cria Felipone en l'arrtant, les carabiniers ne doivent pas
savoir que vous m'avez vu cette nuit, non plus que mon camarade. Restez
ici, nous fuyons!

--Je ne vous ai pas vus? demanda le berger sans curiosit ni surprise
hors de propos, mais du ton et de l'air d'un homme qui reoit
aveuglment sa consigne.

--Non! adieu! Les bandits ont voulu vous dvaliser; vous vous tes
dfendu tout seul. Si on les prend, et s'ils vous contredisent, vous
tiendrez bon. On vous connat, on vous croira. D'ailleurs, Dieu vous
rcompensera, ami, et vous savez que Felipone n'est pas ingrat! Au
revoir!

--La paix soit avec vous! rpondit le berger. Si vous ne voulez pas
qu'on vous voie, entrez dans les chtaigniers, et filez jusqu'au _buco
de Rocca-di-Papa_.

--Il a raison, me dit le fermier, car voici le jour, et il est trop tard
pour rentrer  Mondragone. Venez!

Nous nous lanmes dehors. Il nous fallut enjamber la face hideuse de
Campani, qui tait tomb sur le dos en travers de la porte. Un peu plus
loin, sous les chtaigniers, un cadavre gisait, la poitrine crible de
chevrotines.

--Ah! il s'est tran jusque-l? dit Felipone, qui s'tait baiss pour
le voir; c'est bien lui! et c'est moi qui l'ai touch! Voil mes deux
coups de fusil! Voyons s'il est bien mort... Oui; il est dj froid!

--Marchons! marchons! lui dis-je, les carabiniers paraissent.

-- cette distance, je ne les crains pas  la course, quoique j'aie un
peu de ventre. Et vous, savez-vous courir?

--Je l'espre! allons! Mais que faites-vous?

--Je cherche sur ce chien mort quelque chose... que je tiens! Attendez!
il faut que je lui crache  la figure... C'est fait.

Nous nous enfonmes dans le bois, en suivant d'abord la mme direction
qui nous avait mens  Grotta-Ferrata. Puis, inclinant sur la gauche,
nous entrmes dans un sentier ondul qui se rtrcissait et s'effaait
toujours davantage, jusqu' ce qu'il dispart entirement sur les bords
d'un ruisseau admirablement accident. Il faisait jour, et les bois
prenaient les reflets ross de l'aurore.

--Nous voil aussi en sret que possible, dit le fermier en se jetant
sur la mousse. Ah! si j'avais su que je devais fournir une pareille
course, je me serais mis  la dite la semaine dernire. C'est gal,
le jarret est encore bon. Et vous, mon garon, a va bien? A quoi
pensez-vous? Est-ce que vous n'tes pas content d'tre enfin dbarrass
de Masolino?

--Dbarrass! Qu'en savons-nous? Vous pensez donc qu'il tait l?

--Eh bien, et vous? Est-ce que vous ne l'aviez jamais vu?

--Au jour? Non.

--Alors votre connaissance ne sera pas longue; c'est le cadavre que j'ai
soufflet tout  l'heure.

--Le frre de Daniella?

--C'est moi qui l'ai tu, et je prends a sur moi avec plaisir... et
orgueil! Le Satan! Je lui devais a pour avoir voulu violer ma femme, un
jour qu'elle lavait seule  la fontaine. La Danielluccia va prendre le
deuil; elle n'en sera que plus jolie: a sied bien aux femmes, et elle
me devra un beau cierge devant la madone de Lucullus pour l'avoir
dbarrasse d'une pareille crapule de frre.

Telle fut l'oraison funbre du bandit. La figure anime de Felipone
exprimait une satisfaction si franche, que, bris de fatigue et
d'motion, je me sentis machinalement entran  la partager.

--Ah a! dit-il, quand, tout en parlant, il eut repris haleine, nous
ne sommes pas au bout de notre fuite; il faut que je m'occupe de vous
cacher, et, pour cela, il nous faut grimper dans un vilain endroit; mais
vous tes capable de trouver a joli, vous qui tes peintre et qui ne
voyez pas comme les gens raisonnables.

--Avant tout, lui dis-je, je veux savoir ce qui doit rsulter pour vous
de la peine que vous prenez pour moi.

--Pour vous,  prsent que Campani et Masolino ont rendu au diable leurs
mes de chien, je ne risque pas grand'chose. Votre affaire s'arrangera
ou bien vous fuirez avec votre matresse. Vous savez, maintenant, que
vous n'tiez pas la principale pice de gibier traqu  Mondragone. Pour
le prince, je ne cours pas non plus grand danger. A l'occasion, mme,
son frre le cardinal me saura gr de l'avoir fait partir, et, s'il faut
tout vous dire... je vous dirai a plus tard!

--Il vous a aid, sous main,  favoriser son vasion?

--_Chi lo s_? Mais, pour avoir servi celle du docteur, si l'on dcouvre
jamais qu'il tait de la partie, je pourrais bien tter de la prison
plus longtemps qu'il ne convient  mon temprament. Donc, mon affaire, 
prsent, est de vous sauver (par amiti pour Daniella et pour vous-mme,
qui me plaisez) sans me compromettre. C'est bien facile, si on ne
dcouvre pas mon souterrain. Voil pourquoi je ne veux pas m'y fourrer
en plein jour. Je vas reparatre  la lumire des cieux, en pleine
campagne, les mains dans mes poches, comme un bon rgisseur que je suis.
Les carabiniers me demanderont d'o je viens. J'ai ma rponse toute
prte, mon alibi tout prpar, mes compres tout avertis. Ce serait trop
long et inutile  vous dire. Sachez seulement qu'il vaut mieux pour moi,
 prsent qu'il fait jour, rentrer dans deux heures que tout de suite.
Ainsi, n'ayez pas d'inquitude pour moi, et gagnons un endroit o vous
pourrez m'attendre jusqu' la nuit prochaine.

--Pourquoi ne resterais-je pas ici? L'endroit me plat et me parat
absolument dsert.

--Il ne l'est pas assez! Dans une heure il y aura par l des bergers
ou des bcherons. Il faut aller o les troupeaux ne vont pas et o les
bcherons ne travaillent jamais; l surtout o les carabiniers ne
se risqueraient pas volontiers, mme sur leurs jambes. Allons, mon
camarade, venez! un peu de courage encore!

--Je conviens que je suis fatigu, surtout depuis... depuis que j'ai vu
ce Masolino! Il me semble,  prsent, qu'il avait de la ressemblance
avec Daniella, et cela me fait mal. Leurs mes n'avaient aucun rapport;
mais le sang parlera malgr elle; elle le pleurera!

--C'est son devoir, la chre enfant! mais elle sera vite console,
demain peut-tre, quand vous la presserez dans vos bras!

--Demain? Croyez-vous donc qu'elle soit assez gurie pour sortir de la
villa Taverna?

--Vous voulez tout savoir, et,  prsent, on peut tout vous dire. Elle
n'a jamais t malade, elle n'a jamais eu d'entorse; on a invent a
pour vous empcher de vous exposer. Elle tait en prison, la pauvrette!

--En prison?

--Oui, dans sa chambre,  Frascati, tout en haut de cette grande
carcasse de maison que vous connaissez. Son frre l'avait barricade l,
et Dieu sait ce qu'elle a souffert!

--Oh! mon Dieu! Et,  prsent, elle n'est pas encore libre?

--Elle le sera dans deux heures. Dans deux heures, j'irai, sans bruit,
lui ouvrir la porte. Vous n'avez donc pas vu qu'en retournant la
carcasse de Masolino, j'ai pris cette grosse clef dans sa poche?

Felipone me montrait une clef massive toute tache de sang.

--Lavez-la, lui dis-je en songeant  l'horreur de cette circonstance
pour Daniella.

--Et mes mains aussi, dit-il en se penchant sur le ruisseau, car le sang
de cette vermine me rpugne. Je dirai  ma filleule: Ma chre petite,
verse des larmes, c'est ton devoir; mais rjouis-toi, car je t'apporte
une bonne nouvelle. Onofrio a tu ton coquin de frre qui voulait piller
son muse d'antiquits tusculanes; ton amant est libre, et, de lui-mme,
il va revenir s'emprisonner  Mondragone pour partir avec toi quand
faire se pourra.

--Mais alors, cher ami, pourquoi ne viendrait-elle pas me trouver ici
pour fuir ds la nuit prochaine? Je sais les chemins,  prsent.

--Eh! mon bon ami, avez-vous une dizaine de mille francs en poche pour
frter un petit btiment de contrebande qui viendra vous attendre,  ses
risques et prils,  Torre di Paterno ou  Torre di Vajanica?

--Hlas! non. J'oublie que je ne suis pas un prince et que je n'enlve
pas une hritire. Il me faudrait passer par le chemin de tout le monde,
et ce serait plus long et plus difficile. Donc, faites-moi rentrer dans
ma cage la nuit prochaine. Partez! courez dlivrer Daniella! Je saurai
bien me cacher tout seul! D'ailleurs,  quoi servent nos prcautions?
Puis-je compter sur autre chose que sur la Providence, dans le position
o me voici? Ne vais-je pas rencontrer, dans la cachette o vous voulez
me conduire, quelques-uns des bandits que nous avons trills et qui,
fuyant comme nous les carabiniers, s'y seront rendus ou s'y rendront de
leur ct?

--Je ne serais pas si novice que de vous exposer  refaire connaissance
avec leurs pierres. Soyez tranquille! la bande qui accompagnait nos deux
coquins n'est pas de ce pays-ci. Les gens de Frascati ne sont pas si
mauvais que a, ni si hardis non plus; ils connaissaient trop bien
Masolino pour s'entendre avec lui. Nos assassins sont d'ailleurs; et je
gagerais que ce sont tous gens de Marino, le bourg du Diable! 
l'heure qu'il est, ils rentrent chez eux par le bois Ferentino; ils se
dshabillent et se couchent comme feraient des chrtiens, et, si l'on
fait par l des perquisitions, leurs femmes crieront Jsus-Dieu et
jureront sur le sang du Christ qu'ils n'ont pas dcouch. D'ailleurs,
voyez-vous, ma cachette est une cachette. Elle n'est connue que
d'Onofrio qui l'a dcouverte, de moi, du docteur et de ma femme. La
chre me y a nourri notre ami pendant vingt-quatre heures, avant que
l'entre de mon souterrain ft tout  fait dblaye. Venez donc, et
sachez d'ailleurs que c'est mon chemin, car je ne veux pas risquer
d'tre vu revenant par les fourrs. Je vas m'en retourner chez nous par
Rocca-di-Papa.

Nous nous remmes en route en remontant le cours rapide du petit
ruisseau,  travers les roches, tantt enjambant d'une rive  l'autre,
afin d'y trouver place pour nos pieds sur les blocs qui le resserraient,
tantt, quand il s'largissait sur un sable sans profondeur, marchant
dans l'eau jusqu' mi-jambe, faute d'une berge praticable.

L'instinct paysagiste est si fort, je dirai presque si animal en moi,
que, malgr ma lassitude et les srieuses difficults d'une pareille
marche, malgr les penses  la fois lugubres et enivrantes qui me
traversaient l'esprit comme des songes fivreux, je me surprenais
admirant les mille accidents imprvus et les mille grces sauvages de ce
ruisseau mystrieux cach dans les dchirures d'une terre luxuriante de
fleurs et de roches clatantes de mousses satines. Nous passions comme
deux sangliers  travers les lianes de cette fort vierge, et j'avais un
regret, un chagrin instinctif de briser ces guirlandes de lierre et de
liserons, de souiller sous mes pieds ces tapis d'iris et de narcisses,
de dranger enfin cette splendide et dlicate dcoration, o la nature
semblait savourer les dlices de son libre essor, en cachette du travail
spoliateur de l'homme.

Il y eut enfin un moment o les parois de rocs et de buissons qui nous
pressaient s'cartrent assez pour me laisser voir le pays o nous
rampions comme dans un foss. Ce fut un coup d'oeil magique aux
premires lueurs du soleil. Nous tions dans le fond d'une troite gorge
couverte de taillis pais, seme de monticules et tourmente de ces
mouvements brusques et varis qui sont propres aux terrains volcaniques.
Les nombreux reliefs de ces petites masses, que protgeait une enceinte
de masses plus leves, rendaient cette solitude particulirement
favorable au genre de retraite que nous cherchions. Derrire nous les
terrains onduleux, d'un vert splendide, sems de buissons brillants
de rose, s'enfuyaient en bonds rapides vers les basses valles de
Tusculum. Un petit aqueduc ruin, perdu dans les arbres et dans les
plantes grimpantes, fermait la vue de ce ct-l. Devant nous se
dressait une gigantesque muraille de rocher  pic qu'un reste de brume
faisait paratre plus loigne qu'elle ne l'tait rellement, et
d'o tombait une cascade perpendiculaire, tranquille comme une nappe
d'argent, ou comme un rayon du matin.

Cette cascade, qui me parut plus belle que toutes celles de Tivoli,
parce qu'elle est dans un cadre plus grandiose et plus austre, n'a ni
clbrit, ni reproductions, ni touristes. Elle n'a pas mme de nom:
c'est le _buco_, le _trou_, de Rocca-di-Papa, un village bti sur un
cne volcanique,  peu de distance, et que, d'o nous tions, il est
impossible d'apercevoir ni de pressentir. L'incognito de cette belle
cataracte s'explique par son absence durant la saison des voyages et des
promenades. La source qui l'alimente s'chappe en filets invisibles dans
une coupure voisine ds que la saison des pluies, et la splendeur de son
dveloppement aux premiers jours du printemps est encore une recherche
que cette sauvage localit garde pour elle-mme et pour les rares
promeneurs des jours d'avril.

Je l'avais vue de loin, le jour de ma conversation avec Onofrio sur
l'_arx_ de Tusculum et il m'avait dit: On ne peut pas aller auprs;
c'est trop difficile. En effet, c'est impossible  premire vue, 
travers le taillis serr de noisetiers et de chnes nains qui couvre les
seuls endroits accessibles. Pourtant nous y parvnmes, et je trouvai
mme cette dure ascension moins pnible que ne le sont certains parcours
dans les petits bois ravins de mon pays. Ce pays-ci a une dfense de
moins, la dfense la plus srieuse que les fourrs d'Europe puissent
offrir: il ne produit pas de ronces. On ne s'y trouve pas enferm et
comme mis en cage par ces normes rseaux d'glantiers et de mres
sauvages qui s'installent chez nous dans les taillis, et que les chiens
de chasse les plus intrpides renoncent quelquefois  traverser.

Ici, la nature n'est pas mchante, malgr son grand air de rsistance.
Elle menace plus qu'elle ne blesse. Elle est en harmonie avec le
temprament hardi et aventureux, mais peu rsistant et rarement stoque
de ses habitants.

En cette circonstance, je dois pourtant dire que Felipone fut plus
robuste, c'est--dire plus gai et plus insouciant que moi. J'tais
harass; j'avais des nerfs et il n'avait que des muscles. Nous ne
marchions plus que sur les mains et sur les genoux, lorsque enfin nous
gagnmes un sol  peu prs vierge de pas humains, au flanc du grand mur
de rocher. Il n'y avait mme pas de traces d'animaux dans cette impasse.
La cascade tombait  notre droite, et une coupure aigu sillonnait le
massif volcanique devant nous.

C'est l que bondissait, sur un escalier naturel, le vritable courant
de la source, la cascade  grande nappe n'tant que le rsultat des eaux
pluviales et d'un torrent accidentel. Cet escalier se trouve enfonc en
retrait dans le roc et devient invisible  mesure qu'il s'lve.

--Suivez cette chelle de roches et de cascatelles, me dit Felipone. Il
y a partout moyen d'y grimper  sec avec un peu d'adresse. Ma femme y a
pass pour aller voir notre ami le docteur, un jour qu'un grand mal de
dents m'empchait de sortir; pauvre petite femme! elle est si bonne
pour moi! Je vous quitte ici. J'ai encore un peu de chemin  faire  la
manire des chvres, et je gagnerai le bourg de Rocca-di-Papa, qui est
l-haut tout prs; vous ne vous en douteriez gure, car ceci ressemble
au bout du monde.

--C'est donc  ce village que je dois grimper de mon ct?

--Non pas! quand vous aurez grimp, vous trouverez une drle de
construction, une vilaine btisse, et vous y resterez jusqu' ce que je
vienne vous chercher. Vous serez l tout seul avec le vertige, mais la
tte pourra vous tourner sans inconvnient: il y a encore un rebord  la
plate-forme.

--Ne craignez rien pour moi; courez chez Daniella.

--Oui, je commencerai par elle; aprs quoi, je tirerai de sa niche ce
pauvre Tartaglia, qui doit s'ennuyer beaucoup, et qui sera bien aise de
djeuner pour chasser les ides noires. a me fait penser que vous allez
jener l-haut!

--Cela m'est fort gal: je n'ai envie que de dormir.

--Quand vous aurez dormi, la faim viendra. Diable! Voil un peu de tabac
et ma pipe, et ma fiole d'anisette avec une tasse de cuir pour puiser
l'eau, qui ne vous manquera pas.

--Non, non. Gardez tout cela; vous en aurez besoin pour retourner, car
vous avez encore de la fatigue devant vous.

--Bah! ce n'est rien. Depuis que j'ai vu Masolino sal avec mes
chevrotines, je me sens repos. Je vas seulement boire un coup  votre
sant, pour chasser l'envie de faire un somme en m'en retournant.

Il remplit d'eau sa tasse de cuir, y versa quelques gouttes d'eau-de-vie
anise, et me la prsenta en disant: _Aprs vous!_ avec une courtoisie
enjoue.

--Oh! mais, s'cria-t-il quand nous fmes dsaltrs, qu'est-ce que je
vois l? La Providence est avec vous, mon camarade. Prenez ce qu'elle
vous envoie. C'est mauvais, mais a nourrit, et me voil tranquille sur
votre compte.

En parlant ainsi, il ramassait dans le flot de la cascade un petit sac
de toile grossire accroch  une pointe de rocher.



LXII

Ce sac contenait quelques livres de graine de lupin. C'est une semence
coriace et d'une amertume impossible, qui fait le fond de la culture de
certaines rgions de la Campagne de Rome, et le fond de la nourriture
des pauvres. La plante est belle et la graine abondante. Pour la rendre
comestible, on lui retire son amertume en la plaant dans une eau
courante o elle reste au moins huit jours, aprs l'avoir fait cuire 
moiti pour soulever l'paisse pellicule; on la recuit encore et on la
mange croquante. Beaucoup d'ouvriers et de paysans ne connaissent pas
d'autre rgal.

--Ce sac vient de l-haut, dit le fermier en montrant la cime du rocher.
Quelque pauvre diable du village aura mal assujetti les pierres en le
mettant tremper dans la source, et l'eau l'a emport. Prenez-le sans
scrupule, il et t perdu. Voyons s'il a tremp assez longtemps!

Il gota la graine et fit la grimace.

--a ne vaut pas le souper d'hier, dit-il en riant; mais on peu de
mortification peut faire du bien  notre me,  ce que disent les
croyants. Et puis il y a quelque chose de bon dans cette trouvaille.
Puisqu'on n'est pas venu chercher ici ce qu'on avait perdu, c'est qu'on
croit le passage impossible, et vous serez l en sret. Allons, 
la garde de Dieu! mon garon. Je suis content d'avoir fait votre
connaissance, et j'espre la renouveler dans une douzaine et demie
d'heures employes  votre service.

Nous nous embrassmes cordialement. Il s'obstina  me laisser sa
fiole et sa tasse. Je dcouvris que j'avais la poche encore pleine
d'excellents cigares que le prince m'avait forc de prendre la veille.
Felipone alluma donc sa pipe, en aspira quelques bouffes pour se donner
des forces, et s'loigna en me jurant de ne pas s'arrter tant qu'il
ne serait pas auprs de Daniella. Son pas tait encore si ferme et
sa figure ronde si peu altre par la fatigue et l'insomnie, que
l'esprance me resta au coeur.

J'escaladai sans trop de peine les rochers de la cascatelle, et arrivai
 me trouver tout  coup en face de la construction la plus trangement
situe que j'aie jamais vue. C'est une tour guelfe,  ouvertures
ogivales et  crneaux dcoups en dents de scie, comme toutes celles
qui dfendaient jadis les dfils du pays, au temps des querelles des
Orsini et des Colonna, et assez semblable  celle qui ferme le ravin du
torrent de Marino. La roche se creuse en flanc, comme une coulisse
de thtre, et s'arrondit en plate-forme pour porter et pour cacher
entirement ce guettoir inaccessible sur la face interne du prcipice;
je dis inaccessible (bien que j'y fusse arriv par l), parce que
le passage par la cascatelle pouvait et pourrait tre encore rendu
impraticable par une masse d'eau plus forte, dirige dans cette flure.
Une arche, dans les fondations maintenant  jour de l'difice, me fit
penser que l'eau de la source avait d tre mise  profit jadis pour cet
usage. Il n'en sort aujourd'hui qu'une petite quantit  travers les
dcombres. L o je me trouvais quand j'atteignis la plate-forme, il et
peut-tre suffi d'un dblaiement subit de ces dcombres pour m'isoler
entirement de toute ressource, dans une sorte de _tour de la faim_.

De la plate-forme, j'entrai de plain-pied dans une petite salle
demi-circulaire qui n'avait pas d'issue  l'intrieur. Est-ce l que
l'on mettait des prisonniers? Par o les y faisait-on entrer? Je n'eus
pas le loisir de chercher une rponse  ces questions. J'tais au bout
de mes forces. Je me jetai par terre, sur des dbris de brique et de
ciment, et je m'y endormis comme si j'eusse t sur le duvet.

Je me rveillai sans avoir souvenir d'aucune chose, pas plus des rves
que j'avais pu faire en dormant que des vnements qui m'avaient conduit
dans ce lieu trange. Je ne me rendis compte de ma situation qu'en
voyant mon fusil  ct de moi. Je cherchai l'heure. Ma montre marquait
midi; mais elle n'avait pas t remonte, et il pouvait tre davantage.
Je ne pouvais voir le soleil, le mur de rochers que j'avais pour tout
horizon dpassant encore les crneaux de la tour. J'avais seulement
une chappe de vue en biais sur une petite portion du ravin, et je
m'assurai par la position et la longueur des ombres de quelques arbres
grles qui dpassaient le taillis que je pouvais, en remontant ma
montre, placer l'aiguille sur deux heures aprs-midi, sans me tromper
beaucoup. J'avais dormi cinq ou six heures, en dpit d'un froid assez
vif et d'une faim dvorante.

Je crus me souvenir que j'avais rv que je mangeais, et je me mis 
fter les graines demi-crues et passablement amres que le ciel m'avait
envoyes. L'eau anise et un bon cigare me firent trouver ce repas
supportable. Je me sentis rchauff et d'aussi bonne humeur que possible
aprs des aventures si peu rjouissantes. Mes forces taient revenues.
Je grimpai sur les dcombres de ma logette pour voir jusqu' quel point
j'y tais en sret, car je savais tre  deux pas du village, et je
m'tonnais que les enfants qui trouvent tout n'eussent pas trouv le
chemin de cette tour qu'Onofrio prtendait avoir dcouvert. Je parvins 
une brche, et je reconnus que la tour tait parfaitement encaisse dans
un gouffre, et absolument isole sur son bloc, peut-tre par la rupture
de quelque arche autrefois jete comme un pont d'enfer sur l'abme.
La tour avait sans doute t ds lors condamne  s'crouler aussi
d'elle-mme et rpute dangereuse. D'ailleurs, cette masure n'tait
plus d'aucun usage, et le fond de la gorge par o j'tais venu tant
impraticable, mme aux bergers, personne ne devait s'aviser de
l'ascension de la cascatelle,  moins d'tre traqu comme une bte fauve
ou d'avoir un guide comme celui qui m'avait amen l.

En me demandant de quelle utilit pouvait avoir t une construction
situe ainsi dans une impasse, et tellement enfouie dans une crevasse,
qu'elle n'offrait mme pas l'avantage de la vue sur le pays environnant,
il me vint une ide que de nombreux exemples du mme genre dans les pays
sujets aux tremblements de terre ne rendent pas trs-invraisemblable:
c'est que cette tour avait d tre btie  cent pieds plus haut, sur le
sommet de la muraille de rochers, et que le subit croulement d'un bord
de cette corniche l'avait fait descendre; toute disloque, au plan o
elle se trouve arrte maintenant, jusqu' nouvel ordre, c'est--dire
jusqu' la prochaine secousse qui la prcipitera tout  fait dans
l'abme. Ce ne serait, en somme, qu'un accident semblable  celui du
dtachement des votes naturelles de la grotte de Neptune  Tivoli, o
la violence des eaux a suffi pour tout changer de place.

Il n'y aurait donc eu ici, dans le principe, qu'une tour d'observation
sur la cime d'un prcipice,  ct d'une cascade. L'vnement que je
suppose aurait diminu le volume de cette cascade, en crant au torrent
un lit voisin plus accident, et en ouvrant l'entaille immense o la
tour est descendue avec le bloc qui me supportait. Tout cela a pu
se passer au quinzime sicle, peu de temps aprs la construction
irrflchie de cette _maledetta_; c'est le nom que je veux donner 
cette tour, pour la dsigner d'un seul mot.

Le bruit des chutes d'eau ne me permit pas d'entendre si le plateau
de rochers qui s'levait au-dessus de moi tait frquent. Il devait
l'tre, puisque j'tais si prs de la bourgade; mais comme je ne pouvais
rien voir, je conclus naturellement que je ne pouvais tre vu de
personne.

Je ne sais si vous vous figurez l'horreur grandiose d'un pareil
domicile. Les chouettes elles-mmes ont craint de s'en emparer.

Au-dessus de la salle o j'tais, la tour ventre n'offrait que
crevasses et dbris supports tant bien que mal par la petite vote de
mon asile. Un tas de sable, apport sur la plate-forme par les courants
accidentels des grandes pluies, servait de logement  de nombreux
reptiles que je fis dguerpir. Je n'tais protg dans mon bouge par
aucune espce de porte; mais, l'ouverture tant fort petite, j'tais 
couvert et  l'abri du vent.

Je m'arrangeai pour passer la journe, sinon gaiement, du moins
patiemment. Je m'assis sur la petite plate-forme et m'exerai  y
braver le vertige que Felipone m'avait annonc et qui est trs-rel.
Imaginez-vous une poivrire accroche  l'orifice d'un puits de
plusieurs centaines de pieds de profondeur, le long d'une cascade qui
a l'air de vous tomber sur la tte et qui se perd sous vos pieds, dans
l'espace invisible. Le calme de cette eau brillante qui lche le rocher
en se laissant prcipiter nonchalamment, a quelque chose de magnifique
et de dsesprant. Ce n'est pas l'enivrant fracas des chutes de Tivoli;
on est ici trop haut perch pour entendre autre chose qu'une voix
d'argent claire et monotone qui semble vous dire: Je passe, je passe, et
jamais rien de plus.

Moi aussi, j'aurais voulu passer, me laisser tomber, et arriver d'un
saut au fond de la gorge, pour me mettre  courir comme l'onde
vers Frascati. La pense de revoir bientt Daniella me donnait des
suffocations d'impatience, et je ne pouvais plus me raisonner et me
dominer, comme je l'avais fait  Mondragone dans ces derniers temps. Il
me semblait que j'avais pay ma dette au sort contraire,  l'motion, au
pril,  la fatigue, et que j'avais le droit de vouloir tre heureux,
ne ft-ce qu'un jour, aprs tant de jours sombres et mauvais. Je
marchandais avec la destine, je voulais secouer cette srie d'preuves,
j'en rclamais la fin avec humeur.

Et puis j'tais triste, faible, effray; je voyais la cervelle fracasse
de Campani sur le mur de la cabane, et les chiens d'Onofrio lchant
le sang encore chaud sur les pierres. Je croyais en voir encore les
hideuses claboussures sur le canon de mon fusil, et j'avais envie de
le jeter dans la cascade. Je voyais le regard fixe de Masolino et cette
ressemblance avec Daniella qui m'avait serr le coeur. Je ne suis pas
un soldat, moi; je suis un artiste, je n'ai ni le got ni l'habitude de
tuer, et je trouve atroce un pays o la loi ne sait pas on ne peut pas
svir contre ses vritables ennemis. C'est un coupe-gorge perptuel o
il faut qu' l'occasion le premier passant venu se fasse, en dpit
de la douceur de ses instincts, l'excuteur des hautes oeuvres d'une
socit en dissolution et en ruine.

Je sentais un autre vertige que le vertige physique de l'abme: celui de
l'me aux prises avec une tentation de haine brutale et de mpris froce
pour les membres pourris de l'humanit. Je songeais  l'oeil pur et
brillant, au sourire vermeil de Felipone saluant l'aube aprs ce
massacre nocturne, et je me disais:

--Voil donc ce que l'on devient tout naturellement avec des instincts
de bienveillance et des facults de dvouement, dans ces vieilles
socits finies, o il faut se faire justice soi-mme et casser la tte
 un homme avec autant de satisfaction qu' un chien enrag.

Dcidment, je ne suis pas fait pour ce genre de dlassement. J'ai
chass autrefois sans pouvoir aimer la chasse, et s'il me fallait
guillotiner moi-mme les poulets que je mange, j'aimerais mieux ne
manger que des graines et des herbes. Aller  la chasse aux hommes sera
toujours un cauchemar pour moi, et il me fallut, dans ce lieu sinistre
o j'tais rfugi, faire un grand effort de raisonnement et de volont
pour ne pas me laisser aller  quelque sotte hallucination.

Heureusement, je trouvai au fond de la poche de mon caban un petit album
de promenade et un crayon. Je pus tudier un peu le profil de la cascade
et les silhouettes du rocher; aprs quoi, pour me dgourdir et me
rchauffer, je fis une promenade de descente gymnastique dans la
cascatelle. La gorge tait si dserte, que je fus bien tent de pousser
plus loin que mon mur de rocher: mais la crainte de compromettre mon
bonheur me rendit tout  fait poltron, et je restai cach dans cette
brche qn'il est impossible de voir du dehors, tant qu'on n'a pas gagn,
 ses risques et prils, le pied mme de la montagne.

Mon souper fut impossible; le lupin, que je n'avais pas eu la prcaution
de remettre tremper dans l'eau, tait tout  fait dessch. Je fis mon
repas d'un cigare, aprs avoir broy sous les dents quelques graines
pour empcher la faim de revenir trop vite. En me livrant  cette
maigre chre, et en me comparant aux cnobites des temps anciens, je me
rappelai tout  coup ce pauvre moine que j'avais laiss  Madragone, et
qui n'avait pas d manger depuis la veille,  moins que Tartaglia, qui
cachait et enfermait ses provisions avec tant de soin, n'et song 
lui; mais Tartaglia ravi de retrouver sa libert n'aurait-il pas fait
comme moi? n'aurait-il pas oubli son ami _Carcioffo_ aussi radicalement
que j'avais eu le tort de le faire en prenant cong de Felipone?

Ce qu'il y a de certain, c'est que ce pauvre frre Cyprien, avait t
annihil dans ma pense comme s'il se ft agi d'un vtement laiss dans
une armoire. On ne meurt pas pour un jour de jene; mais, en songeant
 la capacit de cet estomac d'autruche (d'autriche, comme disait
Tartaglia), et  ces dents de requin dont nous avions tant redout la
puissante mastication, je me fis de grands reproches, et j'eus encore
 demander intrieurement pardon  Daniella des mauvais traitements
occasionns par moi aux membres de sa famille.

La nuit tant tout  fait close, comme je n'avais aucune espce de
luminaire et que je n'attendais pas Felipone avant onze heures ou
minait, j'essayai d'engourdir mon impatience par le sommeil; mais je ne
fis que penser  Daniella. Je me disais avec bonheur qu'aprs ce qui
m'tait arriv  cause d'elle, je me serais senti dgris de tout autre
amour, tandis que le sien m'apparaissait toujours plus prcieux et
plus dsirable  mesure qu'il entranait ma vie obscure et mon humeur
paisible dans des hasards tranges et dans des aventures rpulsives. Je
trouvai tant de consolation et de douceur  l'ide de souffrir un peu
pour celle qui avait dj tant souffert pour moi, que je ne sentis
presque plus le froid et les mouvements fbriles qui m'avaient agit
durant tout le jour.

J'avais trouv moyen de me faire une espce de lit avec le sable
recueilli sur la plate-forme, et quelques feuilles sches que j'avais
arraches  la cime d'un jeune arbre tomb, la tte en bas, du haut du
rocher dans la cascade. C'tait une espce de platane dont les branches
s'taient affaisses sur la plate-forme de la tour, et cette rencontre
l'avait empch d'tre entran par l'eau, qui tendait au contraire  le
rejeter de mon ct. Ses racines retenaient encore une motte de terre
humide, et son feuillage de l'anne dernire tait rest attach
aux rameaux, tandis que les bourgeons pointaient  l'extrmit. Il
paraissait vouloir vivre dans cette position le plus longtemps possible,
et je lui avais presque demand pardon de dpouiller ses maitresses
branches pour satisfaire mon sybaritisme.

En dpit des douceurs de cette couche improvise, je ne dormais pas, je
tchais de me rendre compte de ce problme la marche du temps. Le temps
qui marche, qu'est-ce que cela? me disais-je; il n'y a pas de temps pour
celui qui n'a ni commencement ni fin: l'ternit semble tre l'antithse
du temps. Dieu voit, pense et sent des choses et des tres qui passent
en lui, comme cette cascade dont le bruit tranquille ne finit ni ne
commence,  mon oreille, son chant inflexible et fatal. Les rvolutions
des mondes de l'univers ne drangent pas plus l'universelle palpitation
de la vie que le grain de sable ne drange et ne trouble ce flot
monotone. Et me voil pourtant ici comptant les battements de mon coeur,
et voulant, de toute la puissance de mon tre, acclrer les secondes et
les minutes qui ne reviendront plus pour le _moi_ que je connais, mais
qui recommenceront dans toute l'ternit pour le _moi_ immortel que je
suis.

Quelle est donc cette fivre, cette bullition de la pense humaine qui
s'lance toujours au del de l'heure prsente, comme si elle pouvait
chapper  l'heure permanente de Dieu? Ce qui est le propre de notre
nature terrestre est tout ce qu'il y a de plus contraire  la nature
universelle,  la loi de la vie qui marche sans repos comme sans
lassitude, et qui ne connat pas la division arbitraire du temps,
puisqu'elle ne connat pas de limites.

Ne serait-ce pas parce que l'homme n'est que la moiti d'un tre,
cherchant toujours, non  presser le cours d'une existence qu'il craint
toujours de perdre, mais  se complter par une socit sans laquelle
sa vie ne lui est rien? L'autre moiti de son me est pour lui le
dispensateur de l'tre et le rgulateur du temps. Elle lui donne un
moment de joie qui vaut un sicle. Son absence le fait languir dans
un tat qui n'est pas la vie, il a beau compter les instants, ces
instants-l ne marchent pas, puisqu'ils sont nuls, ils ne devraient
reprsenter que des phases de nant, et tomber pour lui comme une
poussire inerte dans un sablier insensible.

J'en tais l de cette divagation, quand une main, qui cherchait
dans les tnbres, passa sur mon visage et se posa sur ma poitrine.
L'obscurit tait complte dans le coin o je m'tais blotti. Le bruit
de la cascade m'avait empoch d'entendre venir un tre humain qui tait
l prs de moi.

--Felipone! m'criai-je en bondissant, est-ce vous?

On ne rpondait pas. Je saisis mon fusil  ct de moi, je l'armai. Deux
bras m'entourrent, des lvres ardentes cherchrent les miennes.

--O Daniella! c'est donc toi? m'criai-je. Enfin! enfin!

C'tait elle, aussi vivante, aussi anime, aussi peu lasse aprs avoir
gravi cette rampe escarpe, que si elle et dans la _frascatana_ sur un
parquet.

--Et tu es venue par ce taillis impossible, par ce ruisseau plein de
piges, par ce torrent qui peut renverser  chaque pas? Seule, dans la
nuit? Mais n'as-tu pas t malade? Tu as peut-tre jen dans ta prison?
Et peut-tre ton frre t'a-t-il frappe? et tu n'as jamais perdu
l'espoir? Tu avais de mes nouvelles? Tu m'aimes toujours, tu savais bien
que je ne pensais  rien au monde qu' toi, que je ne vivais que pour
toi? Et,  prsent, nous ne nous quitterons plus d'une heure, plus d'un
instant.

Je lui faisais cent questions  la fois. Elle ne rpondait que par
des questions sur moi-mme; et, dans l'angoisse de nos inquitudes
rtrospectives, comme dans l'ivresse de notre runion, nous ne pouvions
pas venir  bout de nous rpondre. Je la tenais serre contre mon coeur,
comme si on dt me l'arracher encore, et les sens n'taient pas le but
de cette extase suprieure  toutes les joies de la terre. C'tait la
moiti de mon me qui m'tait rendue; je retrouvais la notion de la vie,
le sentiment placide et sublime de l'ternelle possession.

Il fallut renoncer  nous expliquer,  nous raconter quoi que ce soit
pour le moment. D'ailleurs, elle s'occupait, tout en me parlant, de je
ne sais quelle tentative d'installation. Elle tendit sa cape devant
l'troite ogive qui servait de porte et de fentre, et alluma une
bougie.

--Mon Dieu, comme tu as froid ici! disait-elle; je vois bien que tu as
eu l'industrie de te faire un lit; mais tu n'as pas eu la malice de
trouver le moyen de faire du feu. Je sais qu'un proscrit a pass ici
il n'y a pas longtemps. Felipone m'a dit de chercher le charbon et les
autres choses qu'il y a laisses, sous les pierres, du ct o le mur
est noirci; cherche donc avec moi!

Je ne voulais pas chercher, je ne voulais pas entendre, je ne savais pas
s'il faisait froid. Je m'employai pourtant, en la voyant fouiller dans
les briques et dans les pierres avec ses petites mains intrpides. Nous
trouvmes un tas de menu charbon et des cendres sous les dcombres.

--Fais la chemine, me dit-elle, voil les trois pierres plates qui ont
dj servi.

--Mon Dieu, tu as donc froid?

--Non, j'ai chaud; mais il nous faudra passer la nuit ici.

--Passons-y toute la vie, si tu veux. A prsent, c'est mon Vatican.

Elle alluma la braise avec cette adresse des femmes du Midi, qui
savent la disposer de manire  ce que le gaz carbonique soit absorb
entirement sous la couche en combustion. Puis elle chercha encore et
trouva une lanterne sourde, un grand morceau de vieille tapisserie et
deux volumes de prires en latin dont les feuillets avaient en partie
servi  allumer le feu. Elle accrocha la tapisserie  l'ogive en guise
de porte, mit la bougie dans la lanterne, plaa devant nous, en guise de
table, le panier qu'elle avait apport et dont elle avait dj tir du
pain, du beurre et du jambon. Elle servit ce repas avec beaucoup de
soin, sur les grandes feuilles du platane. Assis sur des pierres, nous
essaymes enfin de causer en mangeant. Voici ce que j'appris de notre
situation:

Daniella ne savait ni le nom du prince, ni celui du docteur, ni celui
de la dame voile. Felipone lui avait racont l'vasion de personnages
importants et le refus que j'avais fait de les suivre hors du
territoire. Cette vasion n'tait pas bruite, mais probablement le
cardinal en avait t averti  l'avance, car il tait venu  Frascati
_incognito_ dans la journe. Il avait ordonn que Mondragone ft ouvert,
ds le lendemain, aux recherches de la police. Le secret du souterrain
pouvait tre dcouvert, mais Felipone ne le pensait pas, et sa
complicit dans notre vasion ne l'inquitait que mdiocrement.

L'affaire de Campani restait un incident  part. Il avait voulu
dvaliser le berger de Tusculum, qui est connu dans le pays pour avoir
trouv des choses prcieuses, et qui l'avait tu en se dfendant. Ses
complices avaient disparu.

--Et ton frre, demandai-je, tonn de ne pas entendre Daniella
prononcer son nom.

--Mon frre tait avec eux,  ce qu'il parait, rpondit-elle en
plissant. Le malheureux! je ne l'aurais pas cru si fou que de
recommencer si vite, aprs...

--Recommencer quoi? aprs quoi?

--Eh! mon Dieu! il tait de ceux que tu as mis en fuite sur la _via
Aurelia_! Tu ne te souviens donc pas que je pleurais, aprs cette
bataille! Il ne m'avait pas reconnue sur le sige de la voiture, parce
que j'avais un chapeau et un voile; mais moi je l'avais vu; et voil
pourquoi je t'ai dit ensuite que cet homme-l tait capable de tout.

--Mais... cette nuit? qu'est-il devenu?

--Tu le sais bien, dit-elle en baissant la tte. Ne parlons pas de lui.

--Mais tu sais que ce n'est pas moi?...

--Si, c'est toi... n'importe! Dieu l'a voulu ainsi.

--Non! Dieu a permis que ce ne ft pas moi.

--Felipone m'a dit cela, et j'espre que c'est vrai.

--Il t'a dit la vrit. Masolino a t tu avec des chevrotines, et mon
fusil tait charg  balle.

--Que Dieu en soit bni! Mais ne crois pas que, s'il en et t
autrement, j'eus cess de t'appartenir. Quand mme il et t le
meilleur des frres, quand mme tu l'aurais assassin par mchancet, il
ne dpendrait pas de moi de t'aimer moins pour cela. Tu pourrais bien
faire un crime et mriter la mort, je te suivrais sur l'chafaud. Oh!
oui, j'aimerais mieux mourir avec toi que de cesser de t'aimer.



LXIII

Je devais donc rester cach  la _Maledetta_ jusqu' ce que l'on et
fait une perquisition  Mondragone. Si la galerie souterraine n'tait
pas dcouverte, j'y rentrerais la nuit suivante. Dans le cas contraire,
on aviserait  me trouver un autre refuge ou un moyen de fuir. Mais la
meilleure ventualit tait celle de pouvoir rentrer ensemble dans notre
chre prison de Mondragone, jusqu' ce qu'on se ft lass de faire des
recherches aux environs, car le dsappointement de ne trouver personne
dans le chteau amnerait certainement des ordres pour que les
recherches fussent relles et svres.

--Felipone m'a charge, ajouta Daniella, de l'excuser auprs de toi
de son manque de parole. Il n'aura pas trop de cette nuit pour faire
disparatre toutes les traces du sjour des ses htes dans la grande
cuisine, bien qu'il dise que les agents de police seront fins s'ils y
pntrent. Il m'a tout confi; il est sr de moi. Quant  ton sjour
dans le casino, il n'en reste pas vestige, non plus que dans l'atelier.
Tartaglia s'est charg de tout cela.

--Mais lui, o se cachera-t-il?

--C'est son affaire; il m'a dit de n'tre pas en peine de lui.

--Ah! mon dieu, m'criai-je, frapp pour la seconde fois d'un souvenir
qui arrivait immanquablement aprs tous les autres. Et ton oncle le
capucin?

--Tartaglia l'a fait manger et lui a laiss des provisions pour la
journe. On ne veut pas lui confier le secret du passage de la terrasse;
il ne saurait peut-tre pas le garder devant les menaces de ses
suprieurs. On avait bien song de le faire sortir par l les yeux
bands; mais cela et pris trop de temps. On aime mieux le laisser
saisir demain par les carabiniers, qui seront bien sots de n'avoir pas
d'autre capture  faire que celle d'un pauvre moine effray, et qui le
reconduiront sain et sauf  son couvent. On l'interrogera: tout ce qu'il
peut dire, c'est qu'il s'est prt  te porter de mes nouvelles. Il ne
sait absolument rien des autres rfugis.

--Ainsi, nous restons ici encore vingt-quatre heures? Tu ne me quittes
pas.

--Je ne te quitterai plus jamais, except demain matin, pour aller 
l'enterrement de mon frre; aprs quoi, je dirai adieu  Frascati pour
toujours, si tu veux.

--Sans regret?

--Sans aucun regret. Je n'y aime plus personne que la Mariuccia et
Olivia, et aussi un peu ce pauvre Tartaglia, qui t'a fidlement servi.

--Et Felipone? et Onofrio?

--Oui, ceux qui se sont bien conduits avec toi! il y a, chez nous,
des gens qui sont si bons et si dvous qu'il faut bien pardonner aux
autres; mais le plus grand nombre est lche et mauvais. Croirais-tu
que personne ne m'a port secours quand mon frre m'a enferme dans ma
chambre? Le premier jour, on venait me parler  travers la porte; on me
plaignait, mais personne n'avait le courage de faire sauter l'norme
serrure qu'il avait mise lui-mme  la place de mon ruban rose. J'y ai
mis mes mains en sang; j'y ai bris tous les ustensiles de mon petit
mobilier, j'y ai puis mes forces des nuits entires. Quand il
m'entendait faire trop de bruit, il entrait et me frappait. J'ai lutt
corps  corps avec lui jusqu' tomber vanouie. Olivia et Mariuccia sont
venues dix fois sans pouvoir dcider aucun homme  les accompagner.
D'ailleurs, Masolino tait presque toujours l. Il couchait dans le
corridor, et il menaait d'aller chercher l'autorit pour me mettre en
prison tout  fait.

--Je la dnoncerai plutt complice des conspirateurs qui sont 
Mondragone, disait-il; je veux que ces chiens de rvolutionnaires
meurent de faim, et je sais que c'est elle qui leur portait des vivres.

Que pouvaient faire mes amis? Ils aimaient mieux attendre que de le
pousser aux dernires extrmits. Les autres se rjouissaient de mon
chagrin et de ma colre.

--C'est bien fait, disaient-ils; pourquoi aime-t-elle un impie?

Ils disaient cela pour paratre bons catholiques et n'tre pas dnoncs
par Masolino. Comme il ne se mfiait pas d'eux, ils eussent pu me
dlivrer, mais aucun ne l'a os. Tartaglia l'et tent par adresse, mais
quand j'ai pu changer des lettres avec lui sous la porte, et savoir que
tu te soumettais et ne manquais de rien, j'ai cru devoir me soumettre
aussi. Quand je ne l'ai plus vu revenir, j'ai cru que je deviendrais
folle, et j'avais commenc  couper mes draps pour me sauver par la
fentre. Je m'y serais tue.

Heureusement, mon parrain Felipone a pu me faire passer un mot o il
me disait: _Tout va bien, patience!_ J'ai pris patience. Toute la nuit
dernire, n'entendant pas remuer Masolino, je me suis doute qu'il ne
renonait pas  me garder sans avoir quelque mauvais dessein contre toi,
et j'ai travaill jusqu'au jour  me dlivrer. J'avais russi  entamer
le mur de ma chambre auprs de la porte, dans l'esprance de faire
tomber les gonds. Mais la fatigue m'a force de dormir une heure. Quand
j'ai ouvert les yeux, Vincenza tait auprs de mon lit.

--Lve-toi vite, m'a-t-elle dit, cache-toi la figure avec mon chle,
et cours  la ferme des Cyprs. Dans quelques moments, je sortirai;
je refermerai la porte comme si de rien n'tait, et je m'en irai te
rejoindre.

Voil comment j'ai t sauve. J'ai fait avertir Olivia et Mariuccia;
j'ai pass la journe  Mondragone, que l'on garde toujours avec grand
soin. J'ai ri et saut de joie avec Tartaglia; j'ai fait danser mon
oncle le capucin, malgr lui; j'ai oubli que j'tais en deuil de mon
frre. Quand je m'en suis souvenue, j'ai pleur de repentir. Je lui ai
command un enterrement honorable et beaucoup de messes. Puis, ayant
pris, de Felipone, toutes les informations ncessaires sur le lieu de ta
retraite... me voila!

--Mais tu connaissais donc tous les recoins de ce dsert? Comment, sans
voir clair, as-tu pu arriver ici?

--J'ai pris le chemin de Rocca-di-Papa, qui est facile, et puis, au
moment de monter la cte, j'ai observ un gros rocher que Felipone
m'avait indiqu, qui se trouve plac sur deux autres. Il ne fait pas si
noir dehors que cela te semble d'ici. La lune est voile cette nuit,
mais on voit. Je savais qu'avec un peu de mmoire et d'adresse, on peut
entrer par l dans la gorge _del buco_. Il n'y a pas de sentier; mais la
distance est courte, et tu vois, je ne suis pas fatigue.

--Mais tu n'as pas dormi la nuit dernire?

--J'ai dormi une heure; il y avait presque une semaine que cela ne
m'tait arriv.

Elle me montra, sur ses paules et sur ses bras, les marques bleues des
coups qu'elle avait reus. Elle souriait en me racontant ses tortures.

--Pauvre Masolino, disait-elle, je te pardonne, c'est tout ce que
je peux faire. Cela me dispensera de te regretter.  prsent que
je retrouve ce que j'aime, je suis fche de n'avoir pas souffert
davantage: mon mal n'est pas en proportion de mon bien!

Je la forai de prendre du repos. tendue sur le lit de sable et de
feuilles, la tte appuye sur mes genoux, elle s'endormit de ce beau
sommeil tranquille que je contemple toujours avec ravissement. Je passai
la nuit  la regarder, dans une muette batitude; je ne pensais pas; je
vivais de cette seule ide: elle est  moi maintenant et pour toujours!
Le lieu o nous tions me semblait dlicieux, la voix claire de la
cascade tait devenue une musique cleste. La faible lueur de la
lanterne dessinait des silhouettes d'architecture bizarres et
rjouissantes sur la muraille crevasse. Le morceau de la tenture
assujetti, au bas de l'ogive, par des pierres, se gonflait comme une
voile,  l'air vif refoul vers nous par la chute d'eau. Ce vestige de
quelque antique dcoration du manoir de Mondragone, apport l sans
doute par Vincenza pour prserver le docteur, n'tait pas en tapisserie,
comme je l'avais cru d'abord; c'tait tout bonnement une ancienne
peinture sur toile arrache de son cadre, une mauvaise imitation de la
mauvaise manire de l'Albane, use, frotte, disparue, mais au centre de
laquelle un _amorino_ blme et manir avait rsist  la destruction et
se dcoupait encore sur un fond d'arbres noirs et opaques. Il me sembla
que ce pauvre Cupidon se rchauffait  la douce atmosphre de notre
braise, et que, ravi de revoir la lumire, il essayait de se dtacher du
fond o l'artiste l'avait si cruellement incrust, pour venir, comme un
papillon de nuit, brler ses ailes railles  la bougie.

Ds la pointe du jour, ma chre matresse s'veilla et voulut partir
pour Grotta-Ferrata, o l'on avait port les corps des deux bandits chez
les religieux basiliens. Morts sans confession, en tat de pch mortel,
ils devaient n'avoir de prires que celles de la pit individuelle, et
ne recevoir la spulture que dans un lieu  part du cimetire consacr.

Ce fut un nouveau dchirement de coeur pour moi que de quitter encore ma
Daniella. Il me semble maintenant, ds qu'elle est seulement  deux pas
de moi, que je vais la perdre de nouveau, et je m'inquite comme la mre
la plus nerveuse et la plus purile pour son unique enfant.

Je la reconduisis jusque vers les trois rochers o elle devait reprendre
la route. En avanant avec prcaution dans ces inextricables taillis
onduls et sems de blocs de lave, comme la fort de Fontainebleau est
seme de grs, nous vmes combien il y est facile d'chapper  des
poursuites. Daniella examinant la localit au jour, se rassura au point
de me permettre de faire l'cole buissonnire pour retourner  ma
poivrire de la _Maledetta_.

En tudiant les sinuosits du terrain le long des ruisseaux, je
m'exerai  savoir me rendre aussi invisible, en cas d'alerte, que si je
n'eusse fait autre chose en ma vie que ce mtier de chevreuil.

Je fis donc une promenade de deux heures, et plusieurs croquis de ces
charmantes retraites, sans m'loigner notablement de mon refuge et sans
apercevoir btes ni gens. Aprs quoi, je refis le chemin que j'avais
fait avec Daniella, afin d'aller l'attendre dans le voisinage des trois
pierres.

Rassur par l'impunit de la solitude, j'approchais, sans trop de
prcautions, de la lisire un peu plus claircie du chemin, lorsque
j'entendis un galop de chevaux sur le sable. Je me blottis dans les
broussailles pour regarder passer les cavaliers, l'ennemi peut-tre.
Quelle fut ma surprise de reconnatre _Otello_ portant avec une
orgueilleuse aisance la dame voile! Elle tait suivie du groom du
prince, chevauchant  distance respectueuse, comme il et fait dans les
alles du bois de Boulogne.

Je me baissai davantage, car il me sembla qu'elle avait tourn la tte
avec insistance de mon ct. Elle fit environ vingt pas en me dpassant,
et, tout  coup, sautant lgrement  terre, presque sans arrter son
cheval, elle jeta la bride  son jockey, et, relevant adroitement sa
jupe d'amazone, elle vint  moi en courant.

Quand elle fut tout prs du buisson o je restais immobile, esprant
encore que sa fantaisie la pousserait dans un autre sens, elle m'appela,
 voix basse en me donnant du Valreg tout court. tonn de la rencontrer
dans cette fort quand je la croyais en mer, je pensai que quelque
vnement fcheux tait arriv  ses compagnons de voyage, et lui
faisant signe de ne pas s'arrter et de ne pas parler, je la conduisis 
quelque distance dans les blocs de rochers.

Quand nous fmes en sret:

--Ne craignez rien, dit-elle en s'asseyant rsolument et en jetant son
chapeau comme pour respirer. Je vois que vous vous cachez mal, et je
suis plus prudente que vous; car vous vous laissez apercevoir et moi
j'ai dit au groom de se cacher un peu plus loin avec les chevaux, pour
ne pas veiller l'attention des passants. Nous pouvons causer cinq
minutes, j'imagine. Dites-moi pourquoi vous tes-l! Vous n'avez donc
pas pu rentrer encore  Mondragone?

--Non, madame; ce ne sera que pour la nuit prochaine.

--Vous tes l tout seul?

--Oui, pour quelques instants.

--Qui attendez-vous? Daniella, je parie? Je viens de la rencontrer 
Grotta-Ferrata,  la porte du monastre, au milieu d'un enterrement.
J'ai eu une motion affreuse; j'ai cru qu'il vous tait arriv malheur
et que c'tait vous qu'elle conduisait au cimetire. J'ai failli
m'arrter pour lui parler,  _cette fille!_ mais elle ne me voyait pas,
elle tait absorbe. Il aurait fallu approcher trop, et attirer tous les
regards sur moi. J'ai espr que les passants me diraient quelque chose;
je n'ai pas rencontr une me jusqu'ici, o, en regardant toujours avec
attention, pour tcher de dcouvrir un paysan qui me renseignerait sur
ce mort, je vous ai aperu. Ah! Valreg, que je suis heureuse de vous
voir l vivant!

Ces dernires paroles furent dites avec l'accent saccad et la
physionomie nerveuse qu'elle avait  Tivoli, et je crus devoir la
remercier avec un trs-froid respect de l'intrt qu'elle prenait  moi.

--Je ne me serais jamais console d'un pareil vnement, dit-elle d'un
air proccup. Mais est-ce que c'est Felipone qui a t tu?

--Non, Dieu merci, ce n'est personne qui vous intresse.

--Mais, pardon, peut-tre! Ce n'tait pas pour un inconnu que la
Daniella se trouvait l en prires?

--Parlons brivement; le temps me presse. Masolino Belli a t tu
cette nuit par Felipone, en cherchant  nous assassiner. Moi, j'ai tu
Campani.

--Pour tout de bon, cette fois?

--Pour tout de bon. Si vous eussiez bien regard, Masolino n'tait
probablement pas seul  la porte du cimetire.

--Vous avez tu ce brigand _vous-mme?_ Donnez-moi votre main, Valreg!
J'aime  serrer la main d'un homme qui vient de tuer son ennemi.
C'est si rare, au temps o nous vivons, de faire acte d'nergie et de
vengeance!

--Cet homme n'tait pas plus mon ennemi qu'un loup ou un serpent qui se
jetterait sur moi, lui dis-je en touchant froidement la main qu'elle me
tendait, et en examinant la singulire expression de frocit exalte
que prenait cette tte fantasque. Je suis le mortel le moins vindicatif
qui se puisse imaginer.

--Valreg! reprit-elle en s'animant, vous ne vous connaissez pas! Vous
tes, avec votre sang-froid modeste, de la trempe des hros!

--Moi?

--Ne riez pas, je parle srieusement. Ce que vous avez fait pour moi
en vous exposant  de pareilles aventures vous assure  jamais mon
admiration et ma reconnaissance.

Il n'tait ni galant ni habile de la dtromper; mais elle parlait avec
une telle vivacit, que je me htai de dire la vrit,  savoir, que je
m'tais expos par reconnaissance pour ses compagnons, et non pour elle,
que je n'avais pas mme pressentie sous son voile, dans la _Befana_.

--C'est impossible, dit-elle en riant; vous m'aviez reconnue!

--Je ne vous avais pas seulement regarde, je vous en donne ma parole
d'honneur.

--C'est prendre beaucoup de peine pour repousser un sentiment de
reconnaissance bien pur et bien calme de ma part, reprit-elle en se
levant avec une agitation qui dmentait ses paroles. J'avais cru, en
vous voyant enrl tout gratuitement dans mon escorte, pouvoir attribuer
ce dvouement  une amiti chevaleresque. Il me semblait que vous me
deviez cette amiti-l,  moi qui vous ai si courageusement offert mon
amour, et qui, malgr l'outrage que vous m'avez fait de le ddaigner,
vous ai gard un attachement, une estime sincres.

--Si ce sont l vos sentiments pour moi, c'est moi, en effet qui vous
dois de la reconnaissance, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous la
montrer. Voil tout ce que je voulais dire. Et,  prsent, voulez-vous
me permettre de vous demander o sont vos amis, et comment il se fait
que vous erriez spare d'eux et seule dans ce pays sauvage?

--Ce pays n'est sauvage qu'en apparence. Il y a,  mi-cte de ce rocher
et tout prs de ce village, de petites villas o j'ai demeur l'anne
dernire avec ma tante; j'en vais louer une pour quelques jours avant de
me dcider  prendre un parti.

--Mais le prince?...

--Eh bien, le prince!... dit-elle en riant, le prince et le docteur,
avec leurs cuisiniers et leurs marmitons, font, en ce moment, voile vers
Livourne ou vers Ajaccio; que sais-je? Cela dpend du vent qu'il fait,
et je ne m'en soucie gure. Est-ce que j'aime le prince, moi? est-ce
que je lui appartiens? est-ce qu'il a le moindre droit sur moi? Je
suis libre; j'ai eu envie de me marier, je lui ai fait l'honneur de le
choisir, je me suis ravise; aprs?

--Je ne me suis permis aucune rflexion; je vous demandais seulement si
ces aimables et braves personnes taient en sret.

--Parfaitement, puisqu'elles se sont embarques hier  la pointe du
jour. Vous voulez savoir nos aventures! Oh! elles sont moins brillantes
que les vtres. Nous avons travers en voiture un affreux pays plat
o j'aurais dormi de grand coeur si le prince ne m'en et empche
en dormant lui-mme. Imaginez, _mon cher_, la plus utile et la plus
opportune dcouverte! Le prince ronfle  couvrir le bruit d'une voiture
lance  fond de train! J'ai une horreur particulire pour cette
infirmit. Mon cher oncle, lord B***, s'endort tous les soirs dans un
coin du salon de sa femme, et il ronfle! Le prince ronfle absolument de
la mme manire que lui; une manire si ridicule, si inconvenante,
si irritante et  la fin si effrayante, qu'en traversant la fort de
Laurentium, je crus que tous les buffles des marcages couraient aprs
nous. Je me jurai de n'tre jamais la femme d'un homme qui ronfle,
et j'veillai le docteur pour le lui dclarer, pendant que son ami
continuait  ronfler. Le docteur essaya de me ramener  ce qu'il
appelait la raison; mais quand il eut puis son loquence pour me
convaincre, savez-vous ce qu'il imagina? Je vous le donne en cent!

--Il voulut vous retenir malgr vous?

--Mieux que a! il m'offrit son coeur et ses cinquante-cinq ans! Vous me
direz qu'il est plus beau que le prince; mais il n'est pas prince: il
est roturier et rpublicain, et il mange deux fois plus que le prince,
qui mange dj deux fois trop puisque a le fait ronfler.

J'avais fort envie de rire, continua Medora, mais je prfrai me fcher,
afin d'en finir plus vite. Le prince n'entendit rien, ce qui donna  son
lourd sommeil un ridicule de plus. Quand nous fmes sur la grve, il
bailla d'une manire indcente et remplit la voiture d'une odeur de
vieux cigare, mle  je ne sais quels vieux parfums de lavande attachs
 sa barbe. Se parfumer de lavande! c'est tout ce que j'excre! Je le
pris en horreur, et, sautant sur le sable, je dclarai que j'avais
rflchi et chang d'ide; que je ne voulais plus me marier ni m'enfuir,
mais retourner sur l'heure chez ma tante Harriet.

Mon pauvre prince parla de se brler la cervelle; le docteur se chargea
de l'en empcher dans le cas o il en aurait rellement envie, et,
comme ledit docteur tait fort piqu de mes ddains pour lui, il voulut
dmontrera son ami que j'tais une tte folle et un dmon. Le pauvre
prince prenait mon parti et s'accusait, la discussion menaait de se
prolonger, mais le jour grandissait. Les gardes-ctes paraissaient au
loin. Le patron de l'affreuse petite chaloupe, o je n'eusse pas voulu
embarquer seulement un de mes souliers, s'impatientait et menaait de
prendre le large sans passagers. Je coupai court  la situation en
m'lanant sur Otello, que le groom avait amen sur nos traces, et en
disant des choses dsagrables  mes vieux Lindors pour les dgoter
de me retenir. Puis, je saisis un moment o le prince, surpris par une
quinte de toux, ne pouvait plus se pendre  la bride d'Otello, pour
faire un temps de galop comme je n'en ai fait de ma vie. Le prince
eut la gnrosit de vouloir me laisser un de ses domestiques pour
me ramener  Rome; mais tous taient compromis, sauf le groom, qui
consentit  suivre ma destine. Je le vis courir aprs moi, mais je ne
me laissai rejoindre par lui que lorsque j'eus vu, de mes propres yeux,
la chaloupe en mer et la grve dserte.

Alors j'ai t prendre du repos  Albano; et, comme aucun mandat d'arrt
ne menace ma libert, mais que j'aime autant ne pas afficher mes
sottes vellits de mariage et le risible dnouement de mon aventure
romanesque, je suis partie d'Albano, ce matin avant le jour, pour aller,
comme je vous l'ai dit,  Rocca-di-Papa, o je suis certaine de ne
trouver en cette saison aucun tre civilis qui me connaisse, et o la
solitude ne conseillera ma conduite  venir.



XLIV

Aprs avoir racont son escapade avec cette sorte de candeur propre aux
tres qui n'ont pas beaucoup de religion morale, la belle Medora remit
tranquillement son chapeau et, voulant l'assujettir dans ses cheveux
pour reprendre son voyage, elle m'ordonna de chercher dans la mousse une
grande pingle d'acier qu'elle y avait laisse tomber en se dcoiffant
brusquement.

Son aventure, quoique gaiement raconte, m'avait paru longue, dans la
situation prcaire o je me trouvais. Ce n'est pas quand il faut avoir
l'oeil et l'oreille aux aguets, se rendre compte du moindre bruit et du
moindre mouvement autour de soi, que l'on se sent bien dispos  prendre
la vie par le ct lger et facile, comme cette Anglaise capricieuse
semblait rsolue  le faire. La circonstance de l'pingle qu'elle me
faisait chercher me parut un raffinement de bravade goste, d'autant
plus qu'elle se mit  rire tout haut, je ne sais de quoi; peut-tre de
l'ide qu'il serait fort plaisant pour moi, aprs avoir surmont des
dangers srieux, d'tre surpris par mes ennemis, pour m'tre obstin,
hors de saison,  chercher une pingle.

L'amour-propre dont, quoi qu'on fasse, on ne se dbarrasse jamais
entirement quand on se sent ou quand on se croit mis au dfi par une
jolie femme, m'empcha de laisser voir mon impatience, et j'arrivai
 retrouver la perfide pingle sans me dpartir du plus convenable
sang-froid.

--C'est bien! me dit-elle en la recevant d'un air de bizarre triomphe:
vous tes vritablement le seul homme que j'aurais pu aimer! Mais je
n'aimerai plus personne, si ce n'est d'amiti. An revoir donc, et bonne
chance pour rentrer  Mondragone!

Elle fit deux pas et se retourna en disant:

--Vous ne venez pas m'aider  remonter sur mon cheval?

--Non! rpondis-je, rvolt de cette nouvelle exigence; j'entends venir.

--Tiens! c'est vrai! reprit-elle aprs un moment de silence. Je me
sauve!  bientt!

Et, sans attendre une rponse que j'tais peu dispos  lui faire, elle
disparut.

Je me baissai dans les rochers et prtai l'oreille, tonn d'avoir dit
vrai en parlant au hasard pour couper court  cette prilleuse entrevue.
Les branches mortes criaient sous des pas rapides, et ce n'tait pas
seulement sous ceux de Medora fuyant vers ma gauche. Une autre personne
venait vers moi par une autre direction. Mon coeur et mes sens
reconnurent Daniella. Je m'lanai joyeux  sa rencontre.

Elle tait ple et tremblante; je crus qu'elle tait poursuivie et
voulus armer mon fusil; mais elle me fit signe que cela n'tait pas
ncessaire, et s'enfona dans le taillis avec une sorte d'imptuosit
dsespre, en se retournant de temps en temps pour s'assurer que je la
suivais. Sa figure tait bouleverse, non d'effroi, mais de colre.

Quand nous emes gagn le pied du rocher _del buco_, je voulus la faire
expliquer. Elle ne rpondit pas et se mit  gravir, avec l'agilit et la
force d'un chamois, les gradins ingaux et par endroits gigantesques de
la cascatelle.

Elle entra la premire dans la tour, et, se jetant par terre, elle
fondit en larmes.

-Daniella, ma bien-aime, m'criai-je en la saisissant dans mes
bras, qu'est-ce donc? que t'est-il arriv? Est-ce l'motion de cet
enterrement? sommes-nous en danger? Vais-je encore tre forc de me
sparer de toi? Non! je ne le veux pas, c'est impossible! J'aime mieux
tre tu  tes cts. Mais rponds donc! Quelqu'un t'a-t-il offense 
cause de moi? As-tu reu quelque reproche, quelque outrage? Parle, ou je
deviens fou!

-Vous me demandez ce que j'ai? dit-elle enfin d'une voix touffe par
l'indignation. Vous doutez que je sois outrage, avilie, dsespre!
Vous croyez donc que je ne l'ai pas vue, cette femme qui s'enfuyait tout
 l'heure d'auprs de vous en m'entendant venir?

-Cette femme! Comment, c'est l la cause de ton chagrin? Cette femme est
celle qui doit moins que toute autre, te porter ombrage: c'est miss...

--Miss Medora?

--Prcisment!

--Vous l'avouez, parce que vous sentez bien que je l'avais reconnue! Oh!
elle ne se cachait pas! Au contraire, elle a relev son voile en passant
 dis pas de moi, et elle s'est mise  rire avec insolence. Elle me
brave, elle m'avilit. C'est bien la preuve que vous me trahissez.

Je voulus en vain me justifier: la terrible enfant ne m'coutait pas.
Mme lorsqu'elle faisait un effort pour recueillir et comprendre mes
paroles, il semblait qu'il lui ft impossible d'y saisir aucun sens.
Elle marchait avec agitation ou se jetait avec des poses d'une
insouciance effrayante sur les frles rebords de la terrasse. Dix
fois je crus qu'elle allait s'lancer dans le prcipice. Elle tait
tragiquement belle dans ce paroxysme de la passion et de la douleur,
avec ses cheveux noirs pars, sa pleur de marbre, ses yeux creuss d'un
cercle bleutre, ses lvres frmissantes; elle me faisait peur et me
remplissait d'admiration. Rien ne pouvait la calmer, car rien ne pouvait
la convaincre. En proie  une ide fixe qui semblait paralyser toute
facult de raisonnement, elle trouvait une loquence effrne pour se
plaindre, pour m'accuser, pour maudire et outrager sa rivale; elle avait
comme des trsors de haine, amasss depuis longtemps au fond du coeur
et retenue au bord des lvres. Elle rugissait comme une lionne blesse;
elle avait des hallucinations de vengeance atroce; elle tait folle.

Je la regardais avec stupeur en me disant que toute cette rage et toute
cette souffrance venaient de la chute d'une pingle; une minute plus
tard, notre bonheur n'et pas t troubl. Pour une minute, pour une
pingle, il l'tait peut-tre sans retour.

Je me dfendis longtemps de la contagion de ce dlire. Enfin, ne pouvant
l'apaiser, je sentis qu'il me gagnait, que je ne trouvais plus de
paroles pour me justifier, que mes nerfs se crispaient aussi, et que
l'impassible bruissement de la cascade m'entranait comme un vertige.
L'amour de Daniella chang en mpris, son me profane par le soupon,
ses lvres souilles par le blasphme, c'tait pour moi comme un rve
affreux. Je ne pouvais pas supporter l'ide de survivre  un bonheur
trop grand sans doute pour durer sur la terre o nous sommes. Je sentis
le froid du dsespoir paralyser mes facults, et je devins comme hbt
devant ses reproches.

Lorsqu'elle vit enfin ce qui se passait en moi, elle se jeta dans mes
bras. Ce fut  mon tour de ne pas comprendre ce qu'elle me disait: mon
me avait descendu trop avant dans l'abme, j'avais la gorge serre
comme par une main de fer et de glace. Je restai condamn  un farouche
silence qui lui fit croire que j'tais irrit contre elle.

Pauvre chre me! elle me demandait pardon, elle se roulait  mes pieds,
elle couvrait mes mains de baisers, et je ne pus la consoler et la
tranquilliser qu'aprs une raction nerveuse o je crus que ma poitrine
et mon cerveau allaient se briser dans les sanglots.

Quand je pus lui raconter tout ce qui s'tait pass  propos de Medora,
je la vis prte  retomber dans sa crise. Elle ne me pardonnait pas
de lui avoir cach le nom de la dame voile, et ses rflexions me
prouvaient  moi-mme qu'en effet, aux yeux d'une femme jalouse, les
apparences taient contre moi. J'avais vu Medora  Mondragone, et je
pouvais tre devenu jaloux de la bonne fortune du prince. Je l'avais
escorte dans cette fuite qui m'avait expos ensuite  de graves prils,
et cela pouvait tre l'effet d'une passion qui ne recule devant rien.
J'avais parl avec elle, cette nuit-l, et je l'avais peut-tre dcide,
par mes prires,  quitter son sigisbe. J'avais peut-tre concert,
avec elle le rendez-vous que Daniella venait de surprendre. De plus,
Daniella m'avait aperu, de loin, agenouill devant elle pour chercher
l'pingle. Elle pouvait avoir drang une dclaration, comme dans les
pices de thtre, o la pantomime classique de plier un genou exprime
tout au plus, aux yeux du spectateur, les circonstances attnuantes
d'une _criminal conversation_.

En dpit de la sincrit de ma justification, il restait d'ailleurs un
point mystrieux que ma pauvre Daniella s'efforait de me faire avouer
et que l'honneur me prescrivait de taire. L'amour que Medora se figure
avoir eu pour moi, et qu'elle n'avait paa craint de me rappeler avec
un air de dtachement superbe; la scne de Tivoli et les paroles qui,
depuis, dans sa bouche, avaient eu rapport  celle folle circonstance,
c'tait l un secret que, mme vis--vis de la matresse la plus chre,
je devais ne jamais trahir, sous peine d'tre un fat et un lche  mes
propres yeux. Il me suffisait d'tablir et de jurer, en toute loyaut,
que je n'avais jamais eu un moment d'amour pour Medora. Je ne devais 
personne au monde la confession d'un moment d'garement de la part d'une
femme qui s'tait fie  mon honneur.

Malheureusement, les questions de Daniella s'acharnaient tellement  ce
cas rserv de ma conscience, qu'elle me contraignait  mentir. Elle
poussa la rudesse de sa passion jusqu' vouloir me faire jurer sur
l'honneur que jamais Medora n'avait cherch  provoquer mon coeur, mon
imagination o mes sens.

C'est en disant toute la vrit que j'aurais pu victorieusement me
disculper. Ma vie, ma conduite, depuis l'aventure de Tivoli, taient
bien la preuve d'une sorte d'antipathie pour la belle Anglaise, si
j'eusse pu avouer qu'elle m'avait offert sa main; mais Daniella ne
croyait pas qu'elle et t jusque-l. Elle pensait, au contraire, que
j'avais pu tre rebut le jour de la promenade  Tivoli; que ma fivre
n'avait pas eu d'autre cause que cette contrarit; enfin, qu'elle-mme
n'avait t pour moi qu'un pis-aller. C'tait donc ma justification
pleine et entire qu'elle me demandait, et je vous jure que j'tais
stoque de lui rsister, en refusant de lui livrer Medora, provocante et
due.

Quand elle vit qu'en me dfendant d'avoir jamais senti le moindre
attrait pour cette beaut, la moindre sympathie pour ce caractre, je
m'abstenais de railler et de mpriser la conduite de miss ***, l'orage
recommena. La colre tait puise, mais ce fut un dluge de pleurs.

--Pourquoi ne pas me dire ce que je croyais savoir et ce que je voulais
croire? s'cria-t-elle en tordant ses petites mains comme si elle et
voulu les briser. Cette infme coquette m'a dit elle-mme que vous ne
l'aimiez pas, mais qu'elle saurait bien se faire aimer!

--Elle disait cette sottise on cette folie?

--Oui, par moments, car tous les soirs,  Rome, quand tu tais dans la
maison, elle avait des crises de nerfs et des accs de dpit, o elle
disait ce qu'elle avait dans la tte; mais quand elle s'apercevait
du plaisir que me causait son chagrin, elle disait autrement. Elle
prtendait que, ds le premier jour o tu l'as vu sur le bateau 
vapeur, lu l'avais regarde avec extase; qu'elle ne pouvait pas faire
un mouvement ni lever les yeux sans rencontrer les tiens. Elle tait
persuade qu'en courant au-devant de la diligence sur la _via Aurlia_,
tu n'avais pas eu d'autre ide que de savoir si elle allait droit 
Rome, ou si elle s'arrtait aux environs dans quelque villa; et enfin,
que tu ne te serais pas jet si bravement sur les brigands quand tu
pouvais te tenir cach, sans un grand dsir de te faire distinguer par
elle. Que veux-tu? toutes ces vanteries me brisaient le coeur,  moi
qui t'aimais dj! Je ne t'ai jamais dit ce que cette fille injuste et
despote m'a fait souffrir  cause de toi; quel, ddain elle affectait
pour ma pauvre condition et pour ma pauvre figure, et comme elle aimait
 rpter devant moi qu'avec sa beaut, son esprit et sa fortune, elle
ne devait jamais trouver de coeur qui lui ft rellement ferm. Il
n'osera jamais me dclarer qu'il m'aime, disait-elle pendant ta maladie;
il se croit trop au-dessous de moi; mais je lui tiens compte de cette
fiert modeste, et moins il parle, mieux je le comprends.

--S'il est vrai qu'elle t'ait dit tout cela, elle manque de clairvoyance
et de jugement.

--Elle manque tout  fait d'esprit, comme elle manque de coeur. Je la
connais bien, moi! Une femme de chambre connat mieux sa matresse que
tous les hommes qui lui font la cour. De mme qu'elle sait tous les
dfauts et tous les artifices de sa personne, elle sait toutes les
pauvrets de son caractre et toutes les sottises de son imagination.
Ces poupes que nous habillons pour vous se tiennent devant vous comme
des marionnettes dont on ne voit que le dessus; mais, quand elles
quittent leur costume, elles quittent aussi leur rle, elles ont besoin
de redevenir elles-mmes et de se vanter devant nous des succs qu'elles
ont eus et de ceux qu'elles n'ont pas pu avoir.

Daniella, dont le dpit et l'aversion dliaient la langue, ne manqua pas
en vritable fille d've qu'elle se sentait redevenir, cette occasion de
dprcier les charmes de Medora et de me rvler les artifices, vrais ou
supposs, de son teint et de sa taille. Je l'coutais d'abord en riant
de cette malice qui la soulageait; puis tout cela me rendit triste. Je
n'avais jamais voulu parler de Medora avec elle, et elle avait compris
ou paru comprendre que, dans le divin concert de notre bonheur, ce
souvenir tranger arrivait pour moi comme une fausse note. Elle avait
t si belle dans sa confiance, si grande en me disant:

--Si je pouvais douter de toi, c'est que je ne t'aimerais plus!

Et je la voyais maintenant s'acharner  enlaidir et  ridiculiser un
fantme de rivale, sans plus tenir aucun compte de ma parole et de ma
loyaut.

Je ne pus m'empcher de le lui dire, et ce fut encore une blessure
pour elle, tant il est vrai qu'un peu de foi et d'idal qui se dtache
entrane une avalanche de troubles et d'amertumes. Elle me fit un crime
de ne pas me complaire  lui voir exhaler sa haine, et m'accusa de
dfendre, dans mon coeur, celle qui lui tait son bonheur et son repos.

Je m'assoupis pendant qu'elle continuait  me parler avec une nergie
qui dpassait la mienne. Je n'avais pas dormi de la nuit. Trop de joie
et trop de douleur m'avaient puis. Je succombais  la fatigue et au
dgot d'une querelle qui me faisait l'effet d'un mauvais rve dont le
sens vous chappe  chaque instant.

Je crois que je dormis une heure. Quand je m'veillai, je la vis assise
auprs de moi, chassant les cousins de ma figure et me regardant avec
une expression si tendre et si triste que j'en fus navr.

--Pardonne-moi, lui dis-je en l'attirant sur mon coeur; tu souffrais,
et, moi, j'ai dormi! C'est la premire fois que cela m'arrive, et je ne
croyais pas que cela pt m'arriver jamais, de me trouver ananti devant
tes larmes, et de n'avoir pas en moi la force de te consoler. C'est donc
que ta douleur est, pour moi, une chose impossible  soutenir, et qu'il
faudra que je m'endorme dans la mort si elle continue! Tiens! si notre
bonheur est fini, si je dois ne plus te faire que du mal, cesse de
m'aimer, toi qui es forte, et laisse-moi me tuer, car je me sens faible
et incapable de ragir contre tes reproches.

--Non, non! s'cria-t-elle, il n'en sera pas ainsi! Tu sauras souffrir,
s'il m'arrive de souffrir encore. Que puis-je te promettre? Rien,
puisque je deviens folle  l'ide d'tre trahie, Oui, folle! Tu l'as
bien vu, il m'tait impossible de t'entendre et de m'entendre moi-mme.
Mon coeur te dfendait et me criait que tu tais sincre; mais je ne
sais quel dmon criait encore plus fort dans mes oreilles. Ah! ne me dis
pas que notre bonheur est fini, car je me poignarderais tout de suite si
tu croyais cela! Non! non! Je te jure que je ne suis plus jalouse et que
je ne veux plus l'tre. Si cela m'arrive encore, eh bien! dis-toi que
j'ai un terrible accs de fivre, et ne m'abandonne pas plus que tu ne
le ferais si je tombais malade. Est-ce que tu ne comprends pas cela,
mon Dieu, qu'on soit jaloux avec rage de ce qu'on aime avec passion?
Serais-tu tranquille et raisonnable si tu me voyais courir ou me cacher
pour causer avec ce prince ou avec ce docteur dont tu me parlais hier?
Non certes, toi aussi tu perdrais l'esprit, tu ne m'couterais pas,
et tu serais peut-tre aussi injuste que je l'tais tout  l'heure.
D'ailleurs, est-ce que l'amour est tout entier dans le bonheur qu'on
gote ensemble? Est-ce qu'il n'est pas aussi dans le chagrin, dans le
dlire, dans l'inquitude que l'on se cause l'un  l'autre? Est-ce
que nous n'avons pas dj bien souffert de notre passion? S'est-elle
refroidie pour cela?

--Tu as raison! Il ne s'agit pas d'tre heureux, mais d'aimer! Eh bien,
fais-moi tout le mal que tu voudras, pourvu que je vois renatre ton
sourire et que je retrouve l'ardeur de ton baiser.

La journe s'acheva dans les clestes volupts d'une tendresse plus vive
et plus dlicate que nous ne l'avions encore ressentie. Il s'tait fait
en Daniella comme une transformation  la suite de cette crise terrible.
Elle parlait avec plus d'lvation et de clart; elle trouvait des mots
plus nets et plus profonds pour exprimer son amour. Elle voyait presque
en artiste et en pote les grandeurs de la nature qui nous environnait.
Sa beaut mme me semblait avoir pris un caractre plus touchant et plus
intelligible. Son expansion ne m'tonnait plus par des rticences et
des lans imprvus. Elle tait intelligente comme un tre cultiv ds
l'enfance, et tendre comme la femme la plus douce et la plus pieuse.
Je n'osais lui dire combien j'tais frapp de cette sorte de
transfiguration soudaine. Peut-tre m'apparaissait-elle ainsi parce que
j'avais vu clater la violence cache sous son calme habituel, et que,
la connaissant enfin tout  fait, je me sentais pris de l'excs mme de
son redoutable amour.

Peut-tre aussi ce prompt retour  une complte srnit et cette
rvlation d'une beaut morale plus exquise, taient-ils tout simplement
le rsultat d'une organisation qui a besoin quelquefois d'exhaler un
excs de puissance pour se remettre dans son progrs naturel. Les mes
mridionales sont sans doute comme leur ciel, qui, aprs des orages
formidables, verse tout  coup de si bnignes influences sur terre et
fait pousser tant de fleurs sur le sol, meurtri et dvast une heure
auparavant.

A onze heures nous commenmes  plier bagage. La toile qui nous servait
de porte fut roule et cache sons les dcombres avec les autres
ustensiles; le feu et la lumire furent teints. Je renouvelai l'amorce
de mon fusil. Daniella releva sa jupe de dessus dans ses agrafes. Nous
nous donnmes un dernier baiser en envoyant un adieu amical  la vieille
tour et  la cascade argente. Puis nous descendmes la cascatelle pour
tre prts  recevoir Felipone, qui devait se trouver l  minuit.



XLV

Nous n'attendmes pas longtemps; mais les pas qui vinrent vers nous, par
le ct des trois pierres, nous causrent un moment d'inquitude. Il
nous semblait entendre marcher deux personnes au lieu d'une. Daniella,
attentive, et, sinon calme, du moins toujours pleine de prsence
d'esprit, ayant remont un peu le rocher pour se rendre mieux compte de
ces bruits mystrieux, redescendit vers moi en me disant:

--Je sais qui vient avec mon parrain. Ils ont chang deux ou trois
mots. J'ai reconnu la voix et l'accent: c'est M. Brumires.

C'tait lui en effet.

--Je vous amne un ami, me dit Felipone en s'avanant le premier pour
nous reconnatre; un ami qui vous apporte des nouvelles de Rome. Je ne
le connais pas; mais ma femme a rpondu de lui. Seulement, j'aurais
autant aim qu'il ne s'obstint pas  m'accompagner ici. C'est un homme
qui ne peut pas rester cinq minutes sans vouloir faire la conversation;
et vous savez si c'est facile de causer sur un chemin comme celui qui
nous amne; outre que c'est assez dangereux pour moi. Il est aimable,
gai, gentil; mais il parle trop quand il faudrait se taire. Peut-tre
qu'il se tait quand il faudrait parler: il y a des gens comme a.

Brumires nous rejoignit, et, aprs m'avoir embrass avec une vritable
effusion de coeur:

--Puis-je parler ici? dit-il  Felipone, sans voir Daniella, qui, cache
sous sa mante, tait  deux pas de nous.--Si vous avez quelque chose
qu'il faille absolument lui dire ici, faites vite, dit Felipone, pendant
que je me reposerai un moment auprs de ma filleule.

--Sa filleule? me dit Brumires  l'oreille, en essayant de voir ma
compagne. Est-ce rellement Daniella qui est avec vous?

--Pourquoi en doutez-vous donc?

--Je vais vous le dire; mais venez plus loin... encore plus loin!
ajouta-t-il quand nous emes fait quelques pas: le bruit de cette
cascade est agaant...

--Il faut en prendre notre parti. C'est ce bruit qui nous permet de
causer sans crainte. Voyons, cher ami, pourquoi et comment tes-vous
ici?

--Mon cher ami, c'est pour vous, si vous voulez; c'est afin de vous
aider en cas de mauvaise rencontre. Voyons, pensez-vous avoir besoin de
moi? Je vous jure sur l'honneur que je suis prt  vous assister.

--Je n'en doute pas et je vous en remercie; mais, si vous avez quelque
autre projet, ne vous drangez pas. Si Felipone vient me chercher, c'est
que je peux abandonner sans danger mon asile.

--Eh bien, soyez sincre avec moi, et je m'en vas de ce pas 
Rocca-di-Papa. La femme qui est avec vous est-elle bien Daniella Belli?

--Oui. Aprs?

--Sur l'honneur?

--Sur l'honneur!

--Et l'autre, o est-elle?

--Quelle autre?

--Vous savez bien! la dame de mes penses, la cleste et extravagante
nice de lady Harriett.

--En vrit, mon ami, je ne sais pas si je dois vous le dire. De quelle
part la cherchez-vous?

--De la mienne, d'abord; ensuite, de la part de son oncle et de sa
tante, qui sont arrivs ce soir  Frascati, et qui, avec la prudence
indispensable en pareil cas, la font chercher, ne pouvant le faire
eux-mmes. Lady Harriett est malade, et son mari n'ose la quitter. Elle
a une fivre nerveuse dans le genre de celle vous avez eue, la fivre
romaine; et, quand les accs viennent, on ne sait jamais si c'est peu de
chose ou si c'est mortel.

--Si c'est de la part de lady Harriett que vous agissez, je crois qu'il
est de mon devoir de vous dire que miss Medora doit tre trs-prs
d'ici, dans une des villas  mi-cte de Rocca-di-Papa ou de Monte-Cavo.

--Vous ne savez pas laquelle de ces villas?

--Non, je ne le lui ai pas demand; et, d'ailleurs, elle ne paraissait
pas savoir elle-mme o elle descendrait.

--Mais avec qui est-elle?

--Seule avec un jockey.

--Un jockey? Le prince dont m'a parl lord B*** a au moins quarante ans.
Il ne peut pas s'tre dguis en groom!

--Ledit prince est parti sans elle,  moins qu'il ne soit redbarqu
quelque part pour courir aprs elle; mais elle m'a dit l'avoir vu
prendre le large hier matin.

--Ainsi vous l'avez donc vue depuis?

--Oui, aujourd'hui.

--Ah! _traditore!_ J'en tais bien sr que vous tiez d'accord avec
elle, et qu'elle faisait semblant de se sauver avec un vieux sigisbe
pour courir aprs vous et avec vous dans les montagnes!

--Est-ce l la pense de lady Harriett et de son mari?

--Je n'en sais rien, mais c'est la mienne.

--Il vous faut donc toujours des serments? Eh bien, je vous jure
encore, sur l'honneur, que je ne suis pour rien dans les rsolutions
excentriques de miss Medora.

--Valreg, je vous crois. Quand je suis auprs de vous, votre air de
franchise me persuade. Quand je n'y suis plus, je vous confesse que je
me dfie mme de vos serments. Voyons, mettez-vous  ma place! Je ne
vous connais que parce que j'ai senti pour vous une vive sympathie ds
le premier jour; car je pourrais compter le petit nombre d'heures que
nous avons passes ensemble depuis notre rencontre  Marseille. Je vois
que vous avez aux yeux des femmes, je ne sais quel attrait. C'est
peut-tre parce que vous tes un drle de garon sentimental, et que vos
thories sur le parfait amour les enchantent; mais c'est peut-tre aussi
parce que vous tes un petit jsuite, ne reculant devant aucun mensonge
et aucune perfidie. Vous avez t lev par un prtre, que diable! et
peut-tre vous a-t-il enseign l'art des restrictions mentales, qui
annulent les serments les pins srieux.

--Si vous avez de si agrables soupons sur mon compte, ne m'adressez
donc plus jamais de questions, car je me jure  moi-mme que je ne vous
rpondrai plus.

--Voyons! ne nous brouillons pas! Que vous soyez sincre on non, vous
voyez bien que je suis trs-naf, moi, puisque je m'avoue domin et
convaincu par votre air et vos paroles. Si je suis dupe, je me rserve
de vous proposer l'change de quelques balles quand je serai sr d'avoir
_pos_. En attendant, soyons comme si cela ne devait jamais arriver, et
aidez-moi.

--A quoi, s'il vous plat?

--A mettre  profit la folie que miss Medora vient de faire, et que je
sais innocente de tous points. Je vas la dpister et me prsenter 
elle comme son chevalier dans cette solitude o elle se rfugie, comme
l'envoy de paix, la colombe de l'arche de lady Harriett. Je vas faire
de mon mieux pour la ddommager, par une passion franchement dclare,
de votre superbe indiffrence et de l'outrage que vous lui avez fait en
lui prfrant sa suivante; car toute sa fantaisie est l, je le sais!
Dpit de femme qui cherche  se venger par une fantaisie nouvelle!
Pourquoi ne serais-je pas l'objet de cette fantaisie aussi bien que le
personnage qui a failli l'enlever et qu'on dit peu jeune et peu beau?
Elle s'est donc ravise  temps, puisqu'elle l'a laiss partir seul?

--Apparemment; mais par quelle inspiration veniez-vous la chercher par
ici?

--Parce que la Providence me sert toujours bien. Je suis un de ses
enfants chris. Figurez-vous, mon cher, que ce matin, en m'informant
de vous et d'_elle_ auprs de mon ancienne amie Vincenza, aujourd'hui
madame Felipone, laquelle m'a tout racont, j'ai vu accourir en libert
le cheval noir de Medora; il avait cass sa bride et arrivait gament
 Frascati, o il parat qu'il a ses affections ou ses aises. Comme il
avait la selle de femme sur le dos, j'ai t effray, en songeant
que quelque accident avait pu arriver  l'amazone: mais Vincenza ne
partageait pas mes inquitudes. Ce cheval les aura embarrasss  un
moment donn, disait-elle, ils l'auront lch, et il a retrouv le
chemin de sa plus rcente demeure. J'ai pris des informations en me
promenant, et des paysans, qui avaient rencontr Otello, m'ont dit qu'il
tait venu par le chemin de Rocca-di-Papa. Voil comment j'ai fait,
dans mon esprit, un rapprochement entre votre retraite au _buco_ et la
prsence de mon toile aux environs. Vous voyez que, moi aussi, j'ai ma
malice. Abdiquez la vtre, et dites-moi, puisque vous avez vu Medora...

--Allons! allons! nous cria Felipone, il faut partir!

Il s'impatientait, et il fallut que Brumires se remt en route avec
nous, en silence. Il nous quitta aux trois pierres, aprs m'avoir encore
offert ses services, et prit le chemin de Rocca-di-Papa, qu'il ne
connaissait pas beaucoup, mais qui est facile  suivre.

Nous regagnmes les Camaldules par un nouveau sentier moins difficile et
plus court que le lit du ruisseau qui nous avait amens, la veille, au
_buco_, et nous pmes pntrer, sans aucune mauvaise rencontre, dans la
chapelle de Santa-Galla: c'est le nom du petit difice qui donne entre
au souterrain.

Quand je me vis enfin dans la mystrieuse galerie avec ma Daniella, je
ne pus me dfendre de la presser dans mes bras.

--Vous tes contents de vous retrouver ensemble sous terre? dit
Felipone, qui nous regardait en souriant, tout en allumant une lanterne
pour nous diriger dans ces tnbres. Allons! c'est bien, mon garon,
d'avoir prfr l'amour  la libert. Moi, je comprends cela. La femme
est tout pour celui qui mrite le nom d'homme. Pour ma Vincenza. je
consentirais  demeurer dans un souterrain toute ma vie. Elle est mon
soleil et mes toiles, et celui qui m'terait son coeur pourrait bien
dire vite son _in manus_.

Je pensai au docteur et  Brumires, lequel, dans la causerie dont je
vous ai donn l'abrg, m'avait fait entendre qu'il consolait dj la
Vincenza du dpart de son dernier amant. Il y a des dupes intressantes,
et j'avoue qu'au lieu d'avoir envie de rire de la confiance du fermier,
je me sens port  m'indigner de la trahison qui l'environne. Cet homme
est jeune, agrable, beau de sant et de physionomie. Il se pique, avec
un peu de forfanterie vulgaire, de ne croire  rien au del de vie, et
traite de prjugs les croyances les plus srieuses; mais sa charit,
sa bravoure, son dvouement et sa bienveillance donnent des dmentis
continuels  ce prtendu athisme. Il a cette demi-ducation qui ouvre
l'esprit du paysan  des notions de progrs, sans lui ter l'originalit
nave de ses formes. Si j'tais femme, je le prfrerais beaucoup 
Brumires et au docteur, l'un qui fait de l'amour une satisfaction
d'apptit, l'autre un chemin de fortune ou de vanit. Cette gnreuse
nature de Felipone n'est pourtant qu'un manteau pour couvrir les
caprices de sa femme, et cet homme, qui nie Dieu et qui croit en elle,
ne lui inspire ni respect, ni reconnaissance vritable. Il n'y a pas l
le plus petit mot pour rire, selon moi, et, sous ce joyeux cocuage, je
m'imagine sentir gronder je ne sais quel drame dchirant ou terrible.

--A prsent, nous pouvons causer, dit Felipone en nous clairant.
Marchons doucement, je suis un peu las. Apprenez o nous en sommes, mes
enfants. Les perquisitions ont eu lieu aujourd'hui. On a dcouvert dix
anciennes cachettes dans le chteau. Un architecte, que l'on avait amen
l, a trs-bien expliqu comment les personnes rfugies dans Mondragone
avaient d s'enfuir; mais quand on a examin de prs ces prtendues
issues, on a reconnu que le diable seul avait pu y passer; et la
seule chose vraisemblable, la communication du petit clotre avec le
_terrazzone_, et celle du _terrazzone_ avec Santa-Galla, ont t celles
que personne n'a su pressentir ni trouver. Si bien que mon secret me
reste et que madame Olivia s'en mord les poings. Le capucin ne pouvait
rien dire et n'a rien dit, sinon qu'il avait bien faim, et on l'a mis
en libert, atteint et convaincu d'imbcillit; je te demande pardon de
l'expression, ma filleule! Tartaglia, comptant que j'aurais soin de
son cher matre,--c'est comme cela qu'il appelle Valreg,--a pris la
traverse, pour n'avoir pas de dsagrment avec la police locale. Les
carabiniers sont partis; ils ont port leurs recherches du ct de la
mer, trop tard, bien entendu. Le seigneur cardinal a dfendu que l'on
s'occupt davantage de la sotte histoire de la madone de Lucullus, et
je l'ai entendu dire au _giudice processante:_ C'est assez attirer
l'attention sur une profanation qui n'a t faite que par les auteurs de
l'accusation. Ils ont t tus, et vous ne trouverez personne pour la
soutenir. Rien n'est misrable et fcheux comme d'insister sur un grief
que l'on ne peut pas prouver. Laissez donc tomber cette invention
misrable, et si l'artiste franais reparat dans le pays, o l'on dit
qu'il a une matresse, contentez-vous de le mettre en prison, sans bruit
et pour longtemps,  moins qu'il ne lui plaise de rvler, tout de
suite, d'o lui vient le signe de ralliement trouv dans sa chambre.

Quant  Onofrio, Son minence l'a mand devant elle pour l'interroger
elle-mme en particulier. Il parat qu'on a voulu lui faire avouer qu'il
avait donn asile et secours au prince dans son paillis, et qu'une bonne
rcompense lui a t offerte s'il voulait en convenir. Mais, je vous
l'ai dit, Onofrio est un saint. Il aurait pu nous servir et se bien
servir lui-mme, en laissant croire qu'il avait secouru le prince; mais
je lui avais dit de se taire, et, ne comprenant pas, il s'est tu. Alors,
le cardinal, merveill d'une vertu si rare chez un pauvre paysan, lui a
propos de l'envoyer patre des troupeaux  dix lieues d'ici, dans une
de ses terres, pour le soustraire  la vengeance des bandits; mais
Onofrio, regardant cette offre comme un pige, a encore refus cela.
Il a dit qu'il tait engag, pour deux ans encore, aux pturages de
Borghse, et qu'il aimait Tusculum, o les trangers lui faisaient
toujours gagner quelque chose avec sa petite vente d'antiquits. Il
assure, du reste, qu'il ne craint aucune vengeance, et que ceux qu'il
souponne d'avoir accompagn Campani et Masolino dans leur tentative
sont trop lches pour revenir se mettre au bout de son fusil. En cela,
il ne se trompe pas: morte la bte, morte le venin; et n'ayant plus de
chef, ces canailles quitteront le pays, si ce n'est dj fait. Bref,
le cardinal a renvoy le berger de Tusculum, en se recommandant 
ses prires, et en disant de fort belles choses sur la foi et le
dsintressement des mes simples et vraiment pieuses. Moi, c'est mon
avis aussi, que le berger de Tusculum est un saint, vu qu'il a menti
comme un chien pour la bonne cause, et c'est ainsi que j'entends la
religion.

Au reste, le brave garon est bien rcompens de sa discrtion. Tout le
pays lui attribue la gloire d'avoir dbarrass Frascati de ce Campani,
qui faisait peur aux femmes enceintes par sa laideur, et de ton coquin
de frre, ma pauvre Daniella! A prsent qu'il est mort, il n'a plus
d'amis, et ceux qui lui payaient  boire, il y a deux jours, pour n'tre
pas dnoncs, disent aujourd'hui que c'tait un _fattore_, et ne lui
payeraient pas pour un baoque d'eau bnite. On va en promenade 
Tusculum pour complimenter le berger, voir le lieu du combat et se faire
raconter l'aventure, qu'il arrange de son mieux.

Pour conclure, continua le fermier quand nous emes pntr dans la
_Befana_, o nous trouvmes Vincenza occupe  nous prparer une
sommaire installation, vous allez encore rester ici cette nuit; aprs
quoi, vous pourrez, je pense, reprendre possession de votre casino, et
passer quelque temps  attendre prudemment les vnements.

--D'autant plus, dit la Vincenza, qu'il y a,  Frascati, un Anglais et
une Anglaise, les anciens matres de la Daniella, qui auraient voulu
voir aujourd'hui le cardinal, et qui auraient tout arrang avec lui pour
monsieur Valreg, si la dame ne s'tait trouve malade en arrivant. Mais
ils disent qu'ils rpondent de tout, pourvu qu'il ne se montre pas.
Ainsi, soyez tranquille et prenez patience.

Il m'tait bien facile de suivre ce conseil. Je rentrais dans ma prison
comme Adam ft rentr dans l'den, s'il lui et t permis d'y retourner
aprs quelques jours d'exil sur la terre. Mon Eve avait pch contre
Dieu, il est vrai, en pchant contre l'amour. Elle avait cueilli le
fruit amer du doute et de la jalousie; mais, en dpit de cette crise
terrible, nous tions si heureux de nous retrouver ensemble avec
l'espoir de ne plus nous quitter, que nous ne pensions pas avoir pay ce
bonheur trop cher par quelques jours d'effroi et de souffrance.

Il tait cinq heures du matin quand nous pmes nous reposer, et ce repos
dura jusqu' midi. Le rveil dans les tnbres effraya ma compagne.
Notre lampe s'tant teinte, elle ne savait plus o nous tions; mais
elle reprit sa gaiet quand nous emes fait de la lumire, et elle me
ferma la bouche avec ses baisers en m'entendant plaindre la triste vie
o je l'entranais. Elle s'habilla en chantant, et, pour se reposer de
ses fatigues des jours prcdents, elle se mit  danser autour de moi.
Certes, le lieu n'tait pas gai, vu ainsi  la clart d'une seule lampe,
et dlaiss par l'active et bruyante compagnie qui m'y avait accueilli
trente-six heures auparavant. Mais, en dpit de l'eau qui coule 
travers ce vaste difice et des fentres mures de toutes parts, il y
fait chaud et sec comme dans tontes tes constructions tablies dans le
sol volcanique, comme dans les catacombes romaines, et comme dans toutes
ces caves des vieux palais, o les pauvres ouvriers de la campagne sont
heureux qu'on leur permette de se rfugier pendant l'hiver.

Mais nous sommes en plein printemps, et il nous tardait de revoir le
ciel. Nous portmes notre djeuner dans le _Pranto_, o le soleil nous
rendit tout  fait la confiance et la joie.



XLVI

Mondragone, 30 avril

Felipone vint nous y trouver. Il m'annona que je devais, par
considration pour lui, ne recevoir personne, pas mme lord B***, qui
tait venu lui demander de mes nouvelles, et la Mariuccia qui tait fort
inquite de sa nice. Il ne voulait pas rvler le secret du passage,
inutilement,  trop de personnes, et il s'tait content de dire  nos
amis que nous tions dans la campagne, en lieu sr.

--Ma femme, ajouta-t-il, s'occupera de vous apporter des vivres. Moi, il
faut que je me tienne chez nous, car il y a bien des curieux sur pied 
la suite de ces aventures que chacun explique et raconte  sa manire,
et, parmi eux, des mouchards qui voudraient bien me confesser. Il est
bon que je montre  ces gens-l ma figure simple et mes yeux tonns,
car mon rle est de paratre hbt de surprise quand on me parle de
gens cachs ici, qui se seraient envols par les grands tuyaux du
_terrazzone_. On voudra rder aujourd'hui, et demain encore, autour
du chteau, et, malgr les portes des jardins fermes, il se glissera
toujours quelques enfants entre mes jambes. Faites attention  ne point
vous laisser voir en replantant votre tente dans le casino. Olivia
n'amnera personne dans les cours. Je lui ai donn avis de votre
prsence. Elle dira que la police dfend de visiter Mondragone jusqu'
nouvel ordre. Vous trouverez tous vos effets de campement dans la
_Befana_ o je viens de les rapporter. Et sur ce, mes beaux enfants,
l'amour et l'espoir soient avec vous!

Je ne le laissai pas partir sans lui demander ce qu'il savait de la
sant de lady B***. Elle allait mieux. Son mari esprait pouvoir aller 
Rome le lendemain pour tcher de mettre fin aux soupons absurdes dont
j'tais l'objet, et qui devaient, selon lui, tomber d'eux-mmes aprs le
dpart des personnages auxquels on m'avait suppos appartenir.

Nous passmes donc la journe  remeubler le casino. Comme on n'y avait
rien trouv, on n'avait rien dvast. Je refis mon tablissement de
travail dans la chapelle o je retrouvai avec plaisir mon tableau et mon
album d'critures, dans le trou o je les avais cachs. Il fait tout 
fait chaud, et le soin d'entretenir le feu ne complique plus l'embarras
de notre existence. Je ne regrette pas les savantes ressources
culinaires de Tartaglia, ni la socit de Fra Cipriano. La chvre nous
a t ramene par Olivia, et nos lapins courent de plus belle dans les
grandes herbes de la cour. Je n'ai pas pu dcider Daniella  me laisser
perdre l'habitude du caf; mais je lui ai persuad que je l'aimais mieux
fait  froid, et que je dtestais les ragots. Nous vivons donc de
quelques viandes froides, de salade, d'oeufs et de laitage. Elle
s'occupe de moi,  ct de moi, toute la journe, et voil trois jours
que je vous griffonne mon rcit  la veille, lisant,  mesure,  ma
chre compagne, tout ce qui peut l'intresser dans cette relation de
notre humble pope.

Je suis bien plus heureux, depuis ces trois jours, que je ne l'ai encore
t. Daniella ne me quitte plus! On la croit partie avec moi, et s'il me
devient possible de prolonger ostensiblement mon sjour en ce pays-ci,
je voudrais ne sortir de ma cachette que pour conduire ma fiance 
l'autel. Je voudrais avoir l'agrment de mon oncle, et des papiers qui
me missent  mme de contracter, en prsence des reprsentants de la
lgalit franaise, un engagement inviolable. J'ai donc crit  l'abb
Valreg, et j'ai envoy ma lettre  lord B*** pour qu'il la fit partir.
Je m'attends bien  des questions,  des reprsentations,  des lenteurs
de la part de mon digne oncle; mais ma rsolution est inbranlable.
Daniella a assez souffert pour moi, et, bien que mon serment devant Dieu
seul lui suffise, je ne veux pas qu'autour d'elle on puisse douter de
l'ternel dvouement dont je la juge et dont je la sais digne.

Je vous ai envoy aussi une lettre plus abrge que ce volume, mais
rsumant les mmes faits. La connaissance que vous en prendrez vous
mettra  mme d'agir auprs de mon oncle. Je sais qu'une dmarche de
votre part pour approuver et appuyer ma demande filiale aura du poids
dans son opinion.

Et maintenant, je vas me remettre  la peinture. Je m'aperois avec
plaisir que ces agitations, ces joies, ces dangers et ces fatigues, loin
de m'nerver, me font sentir plus vivement le besoin, le dsir, et, qui
sait? peut-tre la facult du travail. Par le temps de civilisation qui
court, les artistes sont lgitimement avides d'un certain bien-tre, 
un moment donn. Et moi aussi, je m'arrangerais bien d'une situation
faite et de conditions d'existence assez stables et assez douces pour me
permettre de faire, de mon talent, le rsum de ma valeur intellectuelle
et morale. Mais, d'une part, je n'ai pas encore le droit d'aspirer 
ces tranquilles satisfactions et  ces saines habitudes de la maturit.
D'autre part, je ne suis peut-tre pas destin  y arriver jamais, et
les jours de foi, de sant, d'motion que je traverse, ne me sont pas
envoys pour que j'en attende le rsultat, incertain par rapport  mon
progrs futur. C'est  prsent, c'est dans le mystre o je me plonge,
c'est dans l'amour qui m'exalte et dans la pauvret que j'pouse
rsolument, qu'il me faut chercher le calme et la force de mon me. Je
songe  tous ces vaillants artistes du pass qui traversrent des maux
si grands, des revers si tragiques ou des souffrances si amres, sans
jamais trouver l'heure bienfaisante o ils eussent savour la fortune et
la gloire. Ils ont produit quand mme; ils ont t fconds et inspirs
dans la tourmente. Eh bien, marchons dans ce chemin de torrents et de
prcipices, puisqu'il a t fray par tant d'autres qui taient plus et
qui valaient sans doute mieux que moi!


Du 1er au 15 mai.

Il s'est pass encore bien des choses depuis mes dernires critures.
Comme j'aime mieux en faire davantage  la fois, ceci devient rcit
plutt que journal.

Le lendemain du jour o je terminais ce qui prcde, Brumires me fit
demander par la Vincenza  me parler en particulier, et, bien que
Felipone ait dfendu, c'est--dire demand  sa femme de ne pas lui
rvler l'existence du souterrain, elle l'avait amen dans la _Befana_,
o j'allai le recevoir.

-Je vous apporte des nouvelles, me dit-il gaiement; mais d'abord
laissez-moi vous presser _sur mon coeur de jeune homme_, car je
reconnais que vous tes un honnte et un bon garon. Vous ne m'avez pas
tromp: Medora... Mais parlons de vous d'abord, ce sera moins goste.

Vous tes libre. Lord B*** m'envoie vous le dire, et ce que je vous
dirai malgr lui, c'est qu'en attendant un semblant d'examen judiciaire
des faits qui vous ont t imputs, ce bon Anglais, qui vous aime, a
dpos, pour vous servir de caution, une somme que je crois fabuleuse,
vu qu'on a de grands besoins dans ce gouvernement, et que le rgime du
bon plaisir autorise  beaucoup exiger, mais dont lord B*** refuse de
dire le chiffre, affectant, au contraire, avec sa gnrosit de grand
seigneur, d'avoir arrang facilement toutes choses. Donc, mon cher ami,
allez le remercier et le consoler de l'tat de sa femme, qui devient
inquitant.

Attendez cependant que je vous parle un peu de mes affaires,  moi!
J'ai dcouvert aisment, aux environs de Roccadi-Papa, ma cleste
extravagante. J'ai enfourch le noble Otello, qui a bien manqu me
rompre les os dix fois plutt qu'une, et, grce  ce passe-port, je suis
entr dans la citadelle avec tous les honneurs de la guerre. La joie de
retrouver la bte a fait rejaillir un peu de sympathie et de bon accueil
sur le cavalier. Je crois aussi qu'aprs vingt-quatre heures, la
solitude des montagnes pesait dj un peu  mon hrone.

D'ailleurs, en apprenant la maladie de sa tante, elle n'a pas hsit 
ajourner ses projets de retraite et d'indpendance pour venir la voir et
la soigner. Si bien qu'elle est  Frascati depuis deux jours, o j'ai eu
la gloire de la ramener, elle sur son noble coursier, moi sur un affreux
mulet galeux, la seule monture que j'ai pu trouver dans cette abominable
bicoque de Rocca. Heureusement, il avait des jambes, et j'ai pu ne pas
rester trop en arrire. Chemin faisant, nous avons parl de vous, et
mme nous n'avons parl que de vous et j'ai vu que la fantaisie de ma
princesse pour vous tait  l'tat de souvenir antdiluvien. C'est un
plaisir d'avoir affaire  ces heureuses cervelles de souveraines, qui
changent subitement toutes leurs batteries et font, de leur existence
accidente, une ferie avec changements  vue. Elle se moque de vous
et de votre amour pour la Daniella avec une aisance qui rjouit l'me.
C'est  tel point que je me vois forc maintenant de vous dfendre,
d'autant plus que je souhaiterais bien lui prouver que vous agissez le
plus raisonnablement du monde, et que le comble de la sagesse est de
se marier selon son coeur, quelle que soit l'infriorit sociale ou
pcuniaire de l'objet aim. Vous m'avez donc servi  l'entretenir de
thories qui me font franchir beaucoup de chemin, et qui me permettront,
au premier jour, d'appeler son attention sur un charmant garon pauvre,
de votre connaissance.

Sur ce, mon cher, je compte plus que jamais sur vous pour m'aider 
plaire, rsultat que vous favoriserez en dplaisant vous-mme le plus
possible.

-Ah a! lui dis-je, cette plaisanterie dure donc encore, et vous voulez
absolument vous persuader que je risquerais de plaire trop, si je ne
faisais de grands efforts pour me rendre moins dlicieux?

-Ah! tenez, mon brave Valreg, vous parlez comme vous le devez, et je me
plais  reconnatre que, malgr mes perscutions, je n'ai pas pu vous
arracher le plus petit sourire de vanit. Je n'aurais peut-tre pas t
si austre et si religieux, si j'avais t  votre place. Mais le fait
est que je sais tout. Ne dites rien, c'est inutile, je sais tout! Medora
m'a tout racont elle-mme, avec une insolence de franchise qui m'a mis
d'abord en fureur contre elle, et qui a fini par me faire beaucoup de
plaisir, car cet abandon de confiance me prouve un dsir de mettre mon
dvouement  l'preuve et me donne le droit de me dire le confident et
l'ami de ma princesse. Je sais donc qu'elle vous a aim par dpit et
qu'elle vous l'a laiss voir. Je sais qu'un baiser a t chang dans
les grottes de Tivoli... Sapristi! si je ne vous voyais faire, 
prsent, des folies pour la Daniella, je croirais que vous tes un
nouveau saint Antoine. Il faut que cette Daniella soit dlirante pour
vous inspirer une telle vertu!

-Ne parlons pas d'elle, je vous prie, rpondis-je brusquement, je vais
lui dire que je sors; je vais m'habiller, et je vous rejoins chez lord
B*** dans un quart d'heure. O demeure-t-il?

-A Piccolomini; je cours vous annoncer.

Daniella reut avec transport la nouvelle de ma libert. Elle voyait
finir mes dangers et arriver l'heure de notre union religieuse, qu'elle
avait toujours affect de ne pas juger ncessaire  notre bonheur, mais
que ses scrupules religieux appelaient en secret comme une absolution de
son pch.

--Nous allons sortir ensemble, me dit-elle en prparant ma toilette de
visite, je veux aussi remercier lord B***, ton ami et ton sauveur!

Quoique je sentisse l'inconvenance de cette dmarche, je fus vite dcid
 en accepter toutes les consquences. Mais la pauvre enfant lut dans
mes yeux la rapide expression de ma premire surprise. Elle attacha son
regard profond sur le mien, et s'assit en silence, tenant mon habit noir
sur ses genoux.

-Eh bien, lui dis-je, tu ne t'habilles pas?

-Non, rpondit-elle d'un air abattu; je n'irai pas, je ne dois pas y
aller? Je ne peux pas entrer chez eux comme ta femme, et on me ferait
sentir que ma place est dans l'antichambre.

-Il faudra pourtant bien, si l'on tient  me voir, que l'on s'habitue 
te recevoir comme mon gale.

-Quand nous serons maris... peut-tre. Mais non, va, jamais! lady
Harriet est trop grande dame anglaise pour se rsigner  faire asseoir
devant elle la pauvre fille qui lui a tant de fois lac ses bottines.
Non, non! jamais! J'tais folle de l'oublier!

-Eh bien, c'est possible. Qu'importe? Je vais remercier ces personnes
gnreuses et leur faire en mme temps mes adieux.

-Tu ne peux pas quitter Frascati tant que la somme dpose pour ta
caution...

-Je le sais, je ne quitterai pas Frascati; mais je ne reverrai pas lady
B***, car je vais lui annoncer notre mariage, et elle sera probablement
charme de ma rsolution de ne plus me prsenter chez elle.

-Ainsi, je serai cause que tes amis les plus utiles, ceux  qui tu dois
le plus, te chasseront de chez eux?... Ah! c'est affreux de rflchir,
et voil que je rflchis! Eh bien, coute, ne leur dis rien de moi,
c'est inutile, et va vite. Ce soir, je te dirai comment je veux me
conduire  leur gard; j'y penserai. Passe ton habit et va-t-en. Tarder
serait mal: on t'accuserait d'ingratitude. Va!

Elle me conduisit jusqu' la porte de la cour et me poussa presque dans
le _stradone_, comme si elle et craint de se raviser et de me retenir.
En me rendant seul  la libert, il semblait qu'elle et la soudaine
rvlation d'un tat de choses douloureux pour elle et malheureux pour
nous deux. Elle tait absorbe, et, quand, aprs l'avoir embrasse,
j'eus fait quelques pas, je me retournais et la vis debout au seuil
du manoir, immobile, ple, avec un regard sombre qui me suivait
attentivement.

En ce moment, je me rappelai que Medora tait  la villa Piccolomini,
et que j'allais probablement la revoir. La pense d'un nouvel accs de
jalousie, lorsque Daniella viendrait  savoir cette rencontre, me donna
froid par tout le corps. Je retournai vers elle avec la rsolution
de lui dire la vrit; mais, en mme temps, je compris que si elle
m'empchait d'aller remercier lord B*** et m'informer moi-mme de la
sant de sa femme, je commettais une lchet impardonnable.

On et dit que Daniella devinait mes secrtes perplexits. Son bel oeil
terrible interrogeait ma physionomie et tous mes mouvements. J'avais
commenc  marcher vers elle, je ne pouvais plus m'en ddire.

-As-tu oubli quelque chose? me dit-elle sans faire un pas dehors.

-Non! je veux t'embrasser encore!

Je l'embrassai en frmissant; je sentais que je la trompais et
qu'elle me le reprocherait ensuite, comme si mon silence couvrait une
infidlit. Et pourtant, si la scne de la _maledetta_ recommenait en
ce moment, si elle se prolongeait jusqu'au soir, jusqu'au lendemain,
j'tais avili et, pour ainsi dire, dshonor aux yeux des amis les plus
respectables et les plus srieux.

Je me confiai  la Providence,  la loyaut de mon coeur, et je partis
en courant, me disant bien que cet empressement, qui n'tait de ma part
que le dsir d'tre bien vite revenu, serait peut tre traduit plus tard
comme une impatience de revoir Medora.

Les rflexions pnibles qui m'assigeaient m'empchrent de goter le
plaisir instinctif de la libert. Nous avions fait, Daniella et moi, de
si doux rves et de si beaux projets de promenade pour le jour o il
nous serait peut-tre permis de sortir au grand soleil, appuys sur le
bras l'un de l'autre! Nous devions tre maris le mme jour; nous ne
comptions pas que je serais dlivr si vite et si inopinment. Et voil
qu'elle restait seule et tristement prisonnire, tandis que je courais,
sans les voir,  travers ces dlicieux jardins o nous nous tions
promis de cueillir ensemble sa couronne de marie!

Comme je franchissais cette porte de la villa Falconieri par le cintre
 jour de laquelle un vieux chne passe au dehors une branche norme,
semblable  un bras qui appelle et repousse les passants, la Mariuccia,
qui venait  ma rencontre, se jeta  mon cou et m'embrassa avec effusion
en demandant sa nice et mlant des doutes et des reproches  ses
amitis.

-Attendez quelques jours, lui dis-je, et vous serez sre de moi, car
Daniella sera ma femme. Allez la trouver  Mondragone, distrayez-la
d'une heure de mon absence, et surtout ne lui dites pas...

La parole fut suspendue sur mes lvres par un accs de mauvaise honte.
Je venais d'apercevoir,  dix pas devant moi, Medora, qui venait aussi
 ma rencontre, appuye sur le bras de Brumires, dans le _stradone_ de
Piccolomini.

-J'entends! dit la Mariuccia, qui vit la contrarit sur ma figure. Il
ne faut pas dire que la Medora est chez nous? Ce sera difficile; c'est
la premire question qu'elle va me faire.

-Attendez que je sois de retour pour lui rpondre. Je ne tarderai pas.

Comme la Mariuccia s'loignait sur le chemin que je venais de faire, je
fus salu par un clat de rire moqueur de Medora, et je l'entendis dire,
exprs, tout haut  Brumires:

-C'est une jolie tante  embrasser que la Mariuccia! Il fera bien de se
peigner en rentrant chez lui!

-Je vois,  votre gaiet, lui dis-je en la saluant, que lady Harriet est
moins malade que je ne le craignais?

-Pardonnez-moi, rpondit-elle, en prenant tout  coup l'air d'une
tristesse de commande; ma pauvre tante va mal, et nous la perdrons
peut-tre!

Le son de sa voix tait si sec, que j'en fus rvolt.

-Daniella, pensais-je, que ne peux-tu lire en moi l'antipathie
croissante que cette belle poupe m'inspire.

Je saluai de nouveau et passai outre, sans mme excuser mon impatience.
J'entendis encore ces mots: Il est dj devenu grossier! dits 
Brumires avec l'intention vidente que je les entendisse. Je levai mon
chapeau sans me dtourner, comme pour remercier de cette douceur  mon
adresse, et je descendis l'alle en courant.

Lord B*** m'attendait sur le perron. Il tait affreusement chang.

-Eh bien! vous voil enfin? me dit-il en me prenant les mains. J'avais
bien besoin de vous! Elle est mal! On ne me dit pas toute la vrit,
mais je la sens l, dans mon coeur qui s'en va avec sa vie! Je l'aimais,
Valreg! Vous ne croiriez pas cela? C'est pourtant la vrit, je l'aime
toujours. Mon ami, je vous prie de rester avec moi cette nuit. Si
l'accs de fivre recommence, ce sera le dernier. Je ne sais pas comment
je supporterais cela. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas me quitter.



XLVII

Mondragone, du 1er au 15 mai.

-Je ne veux, ni ne dois vous quitter, rpondis-je; laissez-moi aller
avertir ma femme.

-Votre femme? Vous tes donc mari?

-Oui, je suis li par une parole qui vaut un acte.

-Eh bien, allez chercher la Daniella, dites-lui que je la prie de venir
soigner ma femme. Je sais que, maintenant, elle ne servira plus personne
pour de l'argent. C'est donc une marque d'amiti que je lui demande.
Lady Harriett en a toujours eu pour elle, et l'et garde si Medora
n'et dclar qu'elle quitterait la maison si on ne laissait partir la
pauvre fille. A prsent, si Medora veut partir encore, qu'elle parte!
C'est un tre qui n'a ni coeur ni tte, et je ne tiens pas, moi, 
empcher de nouvelles folies de sa part. Allez, mon ami; dites 
Daniella que milady est mal soigne, mcontente de ses autres femmes, et
que nous avons besoin d'elle. Elle est gnreuse, elle viendra!

--Oui certes, elle va venir! m'criai-je en reprenant ma course vers
Mondragone.

Il tait temps que je vinsse au secours de la Mariuccia. Daniella
devinait la prsence de Medora  Piccolomini. L'orage allait clater.
J'allai au-devant du coup.

--Miss Medora est l en effet, lui dis-je, et trs-indiffrente  l'tat
inquitant de lady Harriet. Il faut, auprs de cette pauvre femme et
auprs de son mari, deux coeurs dvous. On nous demande, toi et moi;
mets ton chle et viens!

Elle n'eut pas un moment d'hsitation, et, une demi-heure aprs, nous
arrivions tous trois  Piccolomini.

--Nous trouvmes lady Harriet dans la grande chambre du rez-de-chausse
entoure de son mari, de sa nice et de Brumires, qui causaient
tranquillement avec elle. Lady Harriet n'tait ni maigrie ni
srieusement change. Sauf un clat singulier dans le regard, sa
maladie, rapide et violente, la laissait parfaitement calme et mme
enjoue dans l'intervalle des accs. Elle tait loin de se douter
qu'elle n'et peut-tre que quelques heures  vivre.

En me voyant, elle me tendit les mains, et, regardant derrire moi,
elle chercha des yeux Daniella, qui restait  la porte, en proie  un
touffement occasionn, non par la course, mais par la prsence de
Medora.

--Eh bien, dit lady B***, pourquoi n'approche-t-elle pas? Je la verrai
avec plaisir.

Je compris qu'elle ignorait le but de la visite de Daniella et qu'elle
ne pensait pas avoir besoin d'tre soigne. Daniella,  qui lord B***
avait t donner rapidement l'avertissement ncessaire, s'approcha
et lui baisa la main en pliant un genou devant elle,  la manire
italienne.

--Ma chre enfant, lui dit lady B***, je suis contente de te retrouver
bien portante. Moi, je suis un peu indispose, mais ce n'est rien. Je
t'ai fait demander pour causer avec toi de choses srieuses, tout 
l'heure, quand nous serons seules.

--Nous vous laissons! dit Medora sans se dranger, en toisant Daniella,
qui restait debout, elle assise, et plus nonchalamment tendue que si
elle et t la malade.

Lord B*** comprit la situation. Il avana un fauteuil auprs de sa
femme, et y conduisit Daniella, qui hsita  s'y asseoir. Elle tait
partage entre le dsir de braver sa rivale et le respect qu'elle tait
habitue  tmoigner  lady B***.

--Oui, oui, assieds-toi, dit celle-ci avec une bonhomie dont elle ne
sentit pas la cruaut: cela me fatiguera moins pour te parler.

--Et vous ne devez pas parler beaucoup, chre tante, dit Medora en
se levant, comme si un ressort d'opposition et exist entre elle et
Daniella. Tous savez que, quand vous vous agitez, vous avez un peu mal
aux nerfs le soir.

Elle sortit avec Brumires qui a trouv moyen de s'installer 
Piccolomini dans mon ancienne chambre, et de faire l'utile et l'empress
autour de la famille. Lord B*** m'emmena dans le jardin pendant que sa
nice remontait le _stradone_ avec son nouveau cavalier servant.

--Ma femme, dit-il, veut confesser Daniella. Elle admet l'ide de votre
mariage sans trop d'tonnement ni de rvolte. Il n'en et pas t ainsi
sans cette terrible fivre qui l'exaspre durant la nuit, mais qui la
laisse puise, adoucie et comme _sfogata_ durant le jour. Son caractre
et ses opinions redeviennent alors ce qu'ils taient autrefois... quand
elle m'aimait! Elle comprend que l'on se marie par amour, et elle
s'intresse  ceux qui recommencent son histoire. Une seule chose
l'inquite pour vous? elle sait, elle affirme que Daniella est une
fille fire et froide; mais elle craint qu'elle n'ait eu pour moi _une
faiblesse_, la seule faiblesse de sa vie. Je l'ai fait rire ce matin, en
lui disant qu'avec ma figure et mon ge, il faudrait appeler cela _une
force_, c'est--dire une fivre d'ambition ou de curiosit de la part
d'une jeune fille sage. N'importe, a-t-elle rpondu, vous ne me diriez
pas la vrit. Elle me la dira,  moi, car j'ai de l'empire sur elle; et
si elle a cette faute sur la conscience, je lui ferai une bonne morale
pour qu'elle n'en ait jamais d'autres  se reprocher, et pour qu'elle
devienne digne de l'amour de M. Valreg.

--Or, mon ami, continua lord B***, si cette jeune fille n'a jamais
commis de pch qu'avec moi, je vous jure...

--Je le sais; je suis tranquille, puisque j'en fais ma femme.

--Votre femme! Avez-vous bien rflchi  cela?

--J'ai fait mieux que de rflchir: j'ai laiss mon me ouverte  la
foi.

--Mais la diffrence d'ducation, l'entourage, les antcdents de
position sociale, votre famille,  vous!

--Je n'ai pens  rien de tout cela.

--C'est ce que je vous reproche. Il faudrait y penser.

--Non! J'ai mieux  faire, c'est d'aimer et de vivre!

Il soupira et garda le silence comme pour chercher des arguments
nouveaux; mais il tait si absorb par sa propre situation qu'il n'en
trouva pas. Il fut mme tonn quand je le remerciai de ce qu'il avait
fait pour moi. Il l'avait presque oubli.

--Ah! oui, dit-il en passant sa main sur son front chauve et fltri:
vous m'avez donn beaucoup d'inquitude. Je n'en avais pas absolument
alors pour milady; mais, depuis deux jours, j'ai vcu un sicle. Voyons,
dites-moi donc vos aventures.

Je les lui racontai succinctement, dans l'espoir de le distraire, mais
je vis bien que, s'il faisait l'effort de m'couter, il ne pouvait pas
faire celui de m'entendre; et, avant que j'eusse fini:

-Retournons auprs de lady Harriet, me dit-il; il ne faut pas qu'elle se
fatigue  parler.

Nous la retrouvmes trs-anime.

-Je suis contente d'elle, dit-elle  son mari en lui montrant Daniella;
c'est vraiment une belle me et une intelligence bien suprieure  ce
que je croyais. Voil comme nous sommes, nous autres gens riches et
dissips; nous ne connaissons pas les tres qui nous entourent. M.
Valreg n'aura pas de peine  lui donner des manires et de l'ducation.
Il en fera une femme charmante, car elle l'aime vritablement.
D'ailleurs, il n'en serait pas ainsi, que j'accepterais encore celle qui
portera son nom. Je ferais pour lui exception  tout usage et  toute
opinion reue. Je ne pourrai jamais oublier qu'il m'a sauv la vie, et
peut-tre l'honneur! A prsent, ajouta-t-elle, je me sens lasse et je
voudrais me coucher. Mais je ne voudrais pas Fanny; elle m'est devenue
antipathique. Cette Mariuccia, qui est ici, est bonne, mais trop
bruyante. Ma nice est trop parfume... et, d'ailleurs, il ne serait pas
convenable qu'elle me servt.

-Je vous servirai, moi! dit lord B***. De quoi vous inquitez-vous?

-Oh! ce serait encore plus inconvenant!

-Et moi, milady? lui dit Daniella en lui offrant son bras; voulez-vous
me permettre de vous servir encore?

-Mais... c'est impossible! M. Valreg ne te le permettrait pas?

-M. Valreg, rpondis-je, la chrira encore plus, s'il est possible, pour
les soins qu'elle vous donnera.

-Eh bien, vous me faites plaisir, et je vous en remercie. Viens, ma
chre, je ne serai pas ingrate envers toi!

-Laissez-la parler ainsi, me dit lord B*** quand elles furent sorties,
et, si elle offre de l'argent  Daniella, dites-lui de ne pas le
refuser, sauf  le jeter dans le tronc d'une glise, si, comme je le
pense, la chose vous blesse. Lady Harriet ne comprend pas assez la
fiert des pauvres. Elle croit que les riches ont toujours le droit de
payer. Voici l'heure o il ne faut rien discuter avec elle. Allez donc
voir, je vous en prie, si le docteur M*** est arriv de Rome. Il vient
tous les jours  cette heure-ci.

Le mdecin arrivait au moment mme et voulut voir la malade. Mais elle
tait couche, et, soit pudeur anglaise, soit coquetterie, elle refusa
de le recevoir. Elle ne se sentait ni ne se croyait assez malade pour
justifier l'inconvenance qu'on lui proposait. Comme, avant tout, il ne
fallait pas la contrarier, le docteur s'installa avec nous dans le
salon attenant  la chambre de la malade. Au bout de quelques instants,
Daniella vint rouvrir la porte. Lady Harriet,  peine couche, s'tait
endormie subitement.

Le mari et le mdecin purent alors entrer pour observer les symptmes de
la fivre, qui se dclarait avec des caractres nouveaux.

Je restais seul au salon; j'entendis remuer des assiettes dans la salle
 manger. On mettait le couvert. Le flegme de ces domestiques anglais,
qui vaquaient  leurs fonctions avec la rgularit mthodique de
l'habitude, faisait un douloureux contraste aux agitations poignantes
qui absorbaient leur matre, de l'autre ct de la cloison.

Au bout d'un quart d'heure, un de ces valets vint annoncer que le dner
tait servi, et Fanny, la femme de chambre en disgrce, traversa le
salon pour transmettre cet avis  lord B***.

-Je ne dnerai pas, dit-il en venant sur la porte de la chambre de sa
femme. Mon cher Valreg, allez dner, je vous prie, avec ma nice et
M. Brumires, qui veut bien rester prs de nous dans ces tristes
circonstances.

-J'ai mang il y a deux heures, rpondis-je; si vous le permettez, je
resterai ici, ou je me tiendrai dans la chambre de la malade  votre
place.

Je l'engageai  essayer de manger quelque chose. Il secoua la tte sans
rpondre.

--Elle est dj rveille, dit-il, et c'est tout au plus si elle veut
souffrir le docteur et moi auprs d'elle. Restez ici, si vous vous en
sentez le courage; je vous verrai de temps en temps. Cela me soutiendra
jusqu'au bout.

--Le mdecin est-il donc trs-inquiet?

--Oui!

Et lord B*** rentra dans la chambre de la malade.

En ce moment, Medora entrait au salon par l'autre porte et arrangeait
ses cheveux devant la glace, en quittant son chapeau de paille.

--Est-ce que lady Harriet est dj recouche? me demanda-t-elle
ngligemment. Ce n'est pas son heure. Je croyais qu'elle essayerait de
se mettre  table avec nous?

--La fivre s'est dclare plus tt que les autres jours.

--Ah! vraiment! Je vais la voir.

Elle alla jusque vers le lit de la malade; mais lord B*** lui offrit
aussitt le bras et la ramena vers moi, en lui disant:

--Il n'y a encore rien de certain  augurer de cette crise. Vous savez
que votre prsence irrite milady quand elle souffre. Allez donc dner,
et ne vous tourmentez de rien jusqu' nouvel ordre.

Il rentra chez sa femme et ferma la porte! J'offris aussitt mon bras 
Medora pour la conduire  la salle  manger, o Brumires l'attendait.
Puis je la saluai pour retourner au salon.

Ce qu'elle dploya, en ce moment, de coquetterie et d'amertume, d'ironie
et de gracieuset pour me retenir et me faire au moins assister au
repas, m'merveilla un peu. Je ne l'avais jamais vue si adroite et si
tenace. Brumires se croyait oblig, pour lui complaire, d'insister
aussi, malgr le dpit que lui causait, par moments, ce caprice.
Lorsqu'il laissait voir ce dpit, elle le regardait ou lanait un mot
vague, de manire  lui faire croire qu'elle se moquait de moi.

Il devenait cependant bien vident pour moi qu'elle voulait me faire
asseoir  table  ses cts; pendant que Daniella remplirait l'office
de garde-malade, et, dans l'opinion de miss, de servante auprs de
lady Harriet. Elle s'acharnait  sa vengeance, au milieu de la plus
douloureuse situation domestique, avec une prsence d'esprit et
une libert de vouloir qui m'indignaient. Je dois dire que j'avais
grand'faim, n'ayant rien pris depuis le matin et venant de faire trois
fois, en courant, le trajet assez long entre Piccolomini et Mondragone;
mais, pour rien au monde, je n'eusse accept un morceau de pain  cette
table, et j'allai trouver la Mariuccia, qui mangeait un plat de lazagne
dans le casino, et qui le partagea joyeusement avec moi.

Je ne sais pas si je vous ai dit que le casino de la villa Piccolomini
est clbre. C'est un petit pavillon qui se relie au palais comme
une aile trs-basse, et o le savant Baronius crivit ses Annales
ecclsiastiques. C'est aujourd'hui un appartement meubl, en location
comme les autres. La Mariuccia y avait dress un lit pour moi, dans le
cas o l'tat de la malade me permettrait de me coucher. Elle s'tonna
de mon refus de manger _avec les matres_; mais, quand elle sut mes
raisons d'agir, elle me dit en souriant:

-Je vois que vous aimez ma nice et que vous savez mnager la
susceptibilit d'une femme de coeur. Allons, Dieu vous bnira, et j'ai
confiance en vous pour l'avenir.

Je la laissai avec son frre le capucin, qui avait flair de loin la
pauvre lazagne, et qui venait, avec une cuelle de bois, recueillir les
restes de ce festin. Il s'tonna de me voir l, et tandis que la bonne
fille lui donnait les explications qu'il tait capable de comprendre, je
retournai au salon.

Il me fallut traverser la salle  manger et subir un nouvel assaut de
Medora, qui voulait me faire prendre le caf. Quand elle eut encore
chou, elle donna  Brumires je ne sais quelle commission au dehors et
vint me rejoindre au salon, o Daniella tait entre un instant pour
me dire que lady Harriet allait mieux, en ce sens que la fivre
n'augmentait pas.

Quand Daniella vit sa rivale approcher de moi et s'asseoir
tranquillement sur le sofa sans daigner s'apercevoir de sa prsence, son
bras s'enroula autour du mien comme un serpent.

--Peut-on vous parler un instant? me dit Medora, qui vit ce mouvement
mal dissimul, au coin de la chemine.

Ma position entre ces deux femmes tait la plus ridicule du monde; mais
il vaut beaucoup mieux, selon moi, mriter toutes les railleries de
celle que l'on n'aime pas que le moindre reproche de celle que l'on
aime. Je retins donc Daniella du regard, et rpondis  Medora que
j'tais  ses ordres.

--Mais je veux ne parler qu' vous seul, reprit-elle avec une superbe
assurance. Daniella, ma chre, je vous prie de nous laisser. D'ailleurs,
vous tes ncessaire auprs de milady.

--Et moi, rpondis-je, j'ai une commission  faire pour milord. J'aurai
l'honneur de vous entendre dans un moment moins grave pour votre
famille.

J'allais sortir, lorsque Daniella, satisfaite de sa victoire, me retint
en disant:

--Ce que demandait milord, on l'a trouv. Rien ne vous empche de rester
ici et de parler avec la signora. Qui donc pourrait s'en inquiter?
ajouta-t-elle  demi-voix, mais de manire  tre entendue de sa rivale.

Et elle poussa l'orgueil du triomphe jusqu' refermer la porte entre
elle et nous.

--Cette fille est toujours folle! dit Medora, dissimulant sa colre.

Et, sans me donner le temps de rpliquer, elle reprit:

--Voyons, mon cher Valreg, donnez-moi donc,  propos de M. Brumires,
un bon conseil; j'en ai besoin, et, dans la situation ou nous sommes
vis--vis l'un de l'autre, vous ne pouvez pas me le refuser.

--Je pense, rpondis-je, que vous vous moquez de moi en me prenant pour
conseil, moi qui ne sais rien des convenances du monde o vous vivez;
et, quand  notre mutuelle situation, je ne sache pas qu'elle nous cre
aucun devoir vis--vis l'un de l'autre.

--Pardonnez-moi, c'est une situation srieuse, et je n'ai rien fait pour
me la dissimuler. Je l'ai accepte, au contraire, en me mettant  votre
service; et, qui pis est,  la merci de mademoiselle Daniella, qui ne se
gne pas pour me le faire comprendre.

--Je pensais que vous aviez assez bonne opinion de moi pour ne pas
craindre que Daniella ft ma confidente en ce qui vous concerne.

--Quoi! vous ne lui avez rien racont de Tivoli?

--Rien. J'ai eu plus de discrtion que vous, qui avez tout racont 
Brumires.

--Vous me jurez que vous me dites la vrit?

--Oui, madame.

--Voil un trange _oui, madame!_ Je sens que vous tes irrit et
offens de mon doute; je vous en demande pardon; mais ne pourriez-vous
tre moins fier et moins froid?

--Cela m'est impossible.

--Pourquoi? Voyons! il faut s'expliquer. Vous avez t effray de mon
amour, et j'ai compris cela. Vous tes mfiant et pntrant; vous avez
devin que ce coup de tte n'amnerait rien de bon; mais, que vous ayez
la mme peur de mon amiti, voil ce que je trouve inou, et ce qui
m'est plus pnible encore. Soyez donc sincre tout  fait, et mme
avec brutalit, puisque c'est votre caractre. Je suis lasse d'aller
au-devant de votre sympathie, et l'effort que je tente aujourd'hui sera
le dernier.

Tel est le rsum des prliminaires de l'explication que je fus somm de
donner et que je donnai enfin, rsume ainsi qu'il suit. C'est  vous,
surtout, que je la donne nettement formule, pour que vous puissiez
juger mes sentimens et ma conduite dans cette situation extrmement
dlicate.

Entre personnes sincres ou srieuses, l'amiti nat de l'estime
mutuelle ou de l'attrait rciproque, soit des esprits, soit des
caractres. Mais les natures lgres, aussi bien que les natures
calcules, font un trange abus du nom et des privilges apparents de
l'amiti. Je crois que les femmes, et surtout certaines femmes  la fois
astucieuses et frivoles, se servent de ce mot sacr d'amiti comme d'un
ventail de plumes qu'elles font jouer entre elles et la vrit. Je
sens que celle-ci me hait et voudrait me faire souffrir. Elle invente
l'amiti pour me retenir sous sa main,  porte de sa vengeance; de mme
que, pour pouser un titre, elle avait invent d'avoir de l'amour pour
ce pauvre prince, raill, mpris, outrag et abandonn tout  coup pour
avoir ronfl en voiture et parfum ses habits de lavande: de mme que,
pour avoir un nouvel esclave  tourmenter en attendant mieux, elle
invente d'avoir de l'amiti et de faire ses plus intimes confidences 
Brumires.

La facilit avec laquelle les hommes se laissent prendre  ces
prtendues amitis de jeunes femmes s'explique trs-naturellement par la
vanit. Si humble et si sens que l'on soit, on se sent flatt, avant,
pendant ou aprs l'amour, d'inspirer un sentiment qui se donne pour
srieux, une confiance qui semble tre une marque de haute estime. Les
privilges d'une certaine intimit chaste flattent les sens quand mme,
et je comprends trs-bien que, si je n'aimais pas exclusivement et
passionnment une autre femme, celle-ci, avec ses airs de respect pour
mon caractre et de docilit devant mes avis, pourrait se moquer de moi
et me conduire adroitement  ses fins, lesquels ne sont autres que de me
rendre amoureux d'elle pour avoir le plaisir de me dire: A prsent, mon
cher, il est trop tard.

Ce n'est pas que Medora soit une de ces femmes tigresses ou serpents,
comme on en voit dans certains romans modernes. Oh! mon Dieu non! C'est
une femme comme beaucoup d'autres, une vraie femmelette de tous les
mondes et de tous les temps; je veux dire une de celles qui n'ont pas
grand esprit ni grand coeur et qui, favorises de la nature et de la
fortune, jouent  leur aise le rle d'enfant gt avec tous les gens
simples ou vains qu'elles peuvent accaparer. Ces femmes-l font
volontiers des perfidies sans tre prcisment fausses, des coups de
tte sans tre fortes, et de la diplomatie sans tre habiles. Elles
s'aiment beaucoup elles-mmes, d'un amour maladroit et mal entendu, mais
exclusif et persistant, qui leur enseigne et leur inspire la rouerie
ncessaire  leurs desseins. Elles se compromettent sans se perdre et
s'offrent sans se livrer. Elles se font beaucoup de tort et reprennent
le dessus continuellement, tant est grande la double puissance de
l'argent et de la beaut. Des hommes plus forts et meilleurs que ces
femmes-l sont souvent leur dupes, et Brumires, qui a infiniment plus
d'esprit, de pntration, de suite dans les ides et dans le caractre
que n'en a Medora, me parat destin  tre men par elle haut la main,
et plant l avec le doux titre d'ami excellent et fidle, ds qu'un
serviteur plus brillant ou plus utile se prsentera.



XLVIII

Mondragone, 15 mai.

Tout ce que je viens de vous exposer, je l'exprimai franchement 
Medora, au courant de la conversation, et ma conclusion fut que je
ne pouvais pas plus croire  son amiti qu'elle ne devait dsirer la
mienne. Je ne voyais pas que l'aventure de Tivoli m'et cr d'autre
devoir envers elle que celui d'une discrtion dont tout homme d'honneur
est capable sans grand effort, et l'espce de reconnaissance qu'elle
prtendait m'imposer pour un baiser et quelques folles paroles ne me
chargeait ni la conscience ni le coeur. Ma vanit pouvait seule lui en
tenir un compte srieux, et j'tais dcid  terrasser ce mauvais
petit dmon sot, plein d'quivoques et de subterfuges. Quand  la
reconnaissance que ma dlicatesse lui inspirait, je l'en tenais quitte
et la priais de ne plus m'en parler; car, en y revenant sans cesse, elle
me ferait croire qu'elle doutait de sa dure.

tonne, fche et comme brise des vains efforts qu'elle venait de
faire pour trouver le dfaut de la cuirasse, elle restait pensive et
muette. Lord B*** vint me dire que la malade tait assez calme et que la
potion avait agi.

--En ce cas, dit Medora en se levant, vous pouvez peut-tre vous passer
de la Daniella pendant quelques minutes; je voudrais lui parler.

Daniella vint au bout d'un instant. Sa figure tait navement radieuse.
Je vis bien qu'elle avait profit du moment de rpit que lui donnait le
mieux de la malade pour couter ce que je disais  Medora. Celle-ci le
devina en jetant un regard d'inquitude sur la fentre entr'ouverte. Du
perron de la maison, ou du casino de Baronius, Daniella, sortant par le
fond de la chambre de lady Harriet, avait pu tout entendre.

--Vous avez l'air triomphant! lui dit Medora en frmissant de colre ou
de crainte.

--Parce que madame va mieux, rpondit Daniella avec une douceur 
laquelle je ne m'attendais pas.

--Voulez-vous me suivre dans ma chambre? reprit Medora agite. Il faut
absolument que je vous parle.

Je remontrai que, d'un moment  l'autre, on pouvait rappeler Daniella
pour la malade, et je passai dans la salle  manger, o Brumires venait
d'entrer. Je l'emmenai fumer un cigare au jardin, et j'entendis que l'on
fermait la fentre du salon.

Brumires n'a aucun doute sur la loyaut de Medora  son gard. Il ne me
demanda pas compte de l'entretien que j'avais eu avec elle, et je le vis
plein d'espoir et de joie.

--Savez-vous, me dit-il, que mes affaires marchent bien? Dieu conserve
la bonne lady Harriet! Mais, si sa volont est de la rappeler  lui,
Medora, n'ayant plus de parente chez qui elle puisse vivre (elle a us
toutes les autres), va certainement se dcider au mariage. Elle y tait
dcide rcemment, puisqu'elle choisissait le vieux prince. Cette folie
s'est dissipe  temps, et, puisque la foule des soupirants se rduit 
moi seul _pour le quart d'heure_; puisque le destin me jette l auprs
d'elle, dans cette tape de Frascati, entre le dgot de son dernier
caprice et la mort de son dernier chaperon, j'ai des chances que je ne
retrouverai jamais. C'est donc  moi d'en profiter. Mais que fait-elle
avec votre Daniella?

--Je pourrais m'inspirer de l'air du pays pour vous rpondre: _Chi lo
s_! Mais, quand on n'est pas Italien, on se donne toujours la peine de
supposer quelque chose, et je m'imagine qu'elle se rconcilie avec la
personne injustement maltraite par elle.

--Oui, a doit-tre, car elle est bonne, n'est-ce pas? C'est une noble
crature; violente, mais gnreuse, folle  ses heures, et comme ivre
de fantaisies d'artistes dans ses rsolutions excentriques, mais d'une
raison et d'une logique admirables quand elle fait appel  sa propre
intelligence. C'est une femme suprieure qui s'ennuie, voil tout.
L'amour en fera une crature adorable, vous verrez!

Brumires s'attribuait si navement ce prochain miracle, qu'il n'et pas
t possible de le dissuader. A quoi bon, d'ailleurs? L'amour-propre
exubrant est une si vive jouissance par elle-mme, que les dceptions
peuvent bien venir  la suite des rves. Les compensations anticipes
sont aussi relles que celles qui arrivent aprs un dsastre. Je n'avais
rien de mieux  faire que d'admirer cette facult d'illusion, tout en
philosophant intrieurement sur la situation de cette famille: d'un
ct, lord B*** au seuil d'un immense et incurable dsespoir; de
l'autre, Medora faisant des projets; et,  ct d'elle, Brumires
disant: Dieu conserve lady Harriet, mais sa mort me serait bien utile
_pour le quart d'heure!_

Quand je pus rejoindre Daniella et lui demander compte de son entrevue
avec Medora, je la trouvai rveuse et rserve dans ses rponses.

--Mon Dieu! lui dis-je, tu parais attriste! T'a-t-elle dit quelque
chose qui puisse te faire encore douter de moi?

--Non certes, bien au contraire! elle a t trs-franche, trs-bonne,
trs-grande. Elle m'a avou, non pas qu'elle t'a aim, mais que, par un
dpit d'enfant, un orgueil de jolie femme, elle avait voulu te plaire.
Elle dclare qu'elle a chou et qu'elle en est contente; qu'elle se
condamne et se moque d'elle-mme pour ce mauvais sentiment qui l'a fait
m'offenser et me chasser d'auprs d'elle. Elle me redemande _mon amiti_
et veut que je lui promette la tienne. Voil ce qu'elle dit, ce qu'elle
a l'air de penser. Je lui ai tout pardonn, et nous nous sommes
embrasses, moi de bon coeur, elle... de bonne foi, je pense!

Daniella ne put m'en dire davantage; on l'appela auprs de lady Harriet.
La soire s'coula dans des alternatives d'espoir et d'inquitude. A
minuit, la fivre tomba; l'accs avait t beaucoup moins grave que
les prcdents. Le mdecin, esprant que milady tait sauve, alla se
coucher. Lord B*** voulut envoyer reposer Daniella, qui aima mieux
rester sur un fauteuil auprs de la malade. Medora prit le th avec
Brumires et se retira dans son appartement. Je demeurai au salon avec
lord B***, qui, de quart d'heure en quart d'heure, allait, sur la pointe
du pied, couter la respiration de sa femme.

-Vous devez me trouver ridicule, dit-il dans un de ces intervalles de
causerie avec moi. Vous me mettez au nombre de ces poux inconsquents
qui se plaignent pendant vingt ans de leur femme, et qui ne trouvent
jamais moyen de vivre avec elle, si ce n'est au moment de la quitter
pour toujours. Je m'tonne moi-mme de ce que j'prouve, car il y a eu
des heures... des heures o j'avais bu, des heures honteuses dans mon
souvenir, o je disais,  moiti srieusement: La mort rendra la libert
 l'un de nous! Mais, en voyant arriver cette mort qui la prenait de
prfrence  moi, elle jeune, et belle encore, tandis que je me sens
vieux et l'me use, j'ai t saisi d'effroi et de remords. C'est elle
qui a droit  la vie aprs la triste existence qu'elle a eue avec moi,
et j'ai trouv le destin si injuste dans son choix, que je devenais
fataliste. J'avais l'ide de me tuer pour le dsarmer!

Je le laissai s'pancher, et j'attendis qu'il et exhal toute
l'amertume habituellement refoule en lui-mme, pour le raisonner avec
affection et le rhabiliter  ses propres yeux sans accuser sa femme.

Il n'y a pas, dans notre action morale, de fatalit que nous ne
puissions combattre et vaincre presque radicalement; voil ma croyance,
et je la lui exposais avec sincrit. J'ajoutais que, dans les faits
collectifs que l'on appelle lois de la socit, il y avait des
souffrances invitables, fatales en apparence, sur le compte desquelles
nous pouvions mettre souvent nos douleurs personnelles et les torts de
ceux qui nous entourent; mais que toute la force, toute la sagesse de
l'individu devaient tre employes  combattre ces mauvais rsultats,
autour comme au dedans de nous. Les moyens me paraissaient, non pas
faciles, mais simples et nettement tracs. Les vieilles vertus de la
religion ternelle sont restes vraies, malgr diffrentes erreurs
d'application, et nul sophisme, nulle corruption sociale, nul mensonge
de l'gosme n'empcheront le bien d'tre, par lui-mme, en dpit de
tous les maux extrieurs, une joie souveraine, une notion dlicieuse,
une clart sublime. Quand notre conscience est en paix, notre coeur
vivant, et notre pense saine, nous devons nous estimer aussi heureux
qu'il est donn  l'homme de l'tre. Demander plus, c'est vouloir
follement renverser des lois divines qui devaient tre puisqu'elles
sont, et que nos plaintes ne changeront pas.

-Je suis tout  fait d'accord avec vous, me dit lord B***; et c'est
parce que mon esprit ne s'est pas attach  cette notion saine dont vous
parlez, que mon coeur s'est aigri et que ma conscience s'est trouble.
J'ai t coupable envers les autres en le devenant envers moi-mme. J'ai
manqu de volont pour me faire apprcier, et j'ai cherch quelquefois,
dans l'ivresse, des tourdissements qui m'ont fait descendre dans
l'inertie, au lieu de me faire remonter dans l'esprance. J'ai manqu
de foi, je le reconnais bien, et, si la femme qui m'aimait m'a pris en
dgot et en piti, c'est ma faute bien plus que la sienne.

-Tenez, dit-il encore, aprs que nous emes longtemps caus sans que
la malade se rveillt, si le ciel me la rend, il me semble que je
deviendrai digne, rtrospectivement, de l'amour qu'elle a eu pour moi. A
nos ges, l'amour serait un sentiment ridicule s'il ne changeait pas de
nature. Mais cette amiti qui lui survit, et  laquelle, s'il vous en
souvient, je portais un toast mlancolique au pied du temple de la
sibylle, c'est un pis-aller meilleur que l'amour mme, plus rare et plus
prcieux mille fois. Voil ce que j'aurais voulu et ce que je n'ai pas
su inspirer  ma femme.

Puis, comme je lui disais qu'il fallait esprer la gurison d'Harriet
et armer son coeur et sa raison pour cette belle conqute de l'amiti
sainte, non pas veuve, mais fille de l'amour, il se jeta dans mes bras
et versa des larmes qui dtendirent si peu sa physionomie sans mobilit,
qu'elles semblaient couler comme un ruisseau sur une face de pierre.

--Vous me faites du bien plus que vous ne pensez! me dit-il de cette
voix morte et sans inflexion qui contraste avec ses paroles; toutes les
formules d'encouragement et de consolation sont des lieux communs, et je
ne sais pas si les vtres ont plus de sens que celles des autres. Il
est possible que non; il ne me semble pas que vous me disiez des choses
nouvelles pour moi, des choses que je ne me sois pas dites  moi-mme;
mais je sens que vous me les dites avec une grande conviction et qu'il y
a dans votre coeur un vrai dsir de me persuader. Vous avez donc, malgr
votre jeunesse et votre inexprience, un ascendant particulier sur moi.
Si j'en cherche la cause, je la trouve dans la sincrit particulire de
votre nature, dans l'accord rel que je remarque entre votre conduite
et vos ides. Pourtant, si vous voulez que je l'avoue, je n'avais pas
compris d'abord votre amour pour Daniella. Je pensais que c'tait une
volupt, et que cela prenait trop d'empire sur vous, trop de place
dans votre vie.  prsent, je vois que c'est une passion envisage et
accepte par vous autant que subie, et je vous trouve dans le vrai; je
suis certain que vous ne serez jamais malheureux parce que vous ne serez
jamais injuste ni faible.

Pourtant, coutez-moi. Je vous dois une rvlation qui peut avoir son
importance. Il n'et tenu, il ne tiendrait peut-tre encore qu' vous
d'pouser la nice de ma femme. Medora vous a aim, et je crois qu'elle
vous aime encore, autant qu'elle peut aimer. Dans tous les cas, aprs
les deux mariages de caprice ou de dpit qu'elle vient d'arranger et de
rompre en si peu de jours, je vois que son esprit dtraqu ne demande
qu' subir une influence nouvelle, et que M. Brumires pourrait, tout
comme un autre, profiter de la circonstance. Songez-y, ttez-vous bien;
voyez si une grande fortune serait pour vous un lment de force et de
bonheur. Ni ma femme ni moi ne pouvons nous opposer  n'importe quel
mariage rsolu par cette personne fantasque. Pour avoir essay de la
dtourner de ce prince us et malade (un excellent homme, d'ailleurs),
nous l'avons malheureusement pousse  l'inconcevable divertissement de
se faire enlever par lui. Je crois, Dieu me damne, que c'est uniquement
le danger d'tre tue en s'associant  sa fuite qui a rveill son
cerveau blas, avide d'motions inutiles. Elle vous a revu au moment de
s'embarquer, nous a-t-elle dit, et j'ai cru deviner que vous tiez la
cause involontaire de son revirement. Peut-tre que vous lui faites un
nouveau tort de cette trahison subite envers le prince: moi aussi, je
pense que, le vin tant tir, il fallait le boire; mais, quelle que soit
votre opinion sur sa conduite, je vous dois un claircissement sur votre
situation. En votre faveur, lady B*** abjurera tous ses prjugs; elle
vous l'a dit et cela est certain. Donc, vous pouvez obtenir la main de
sa nice sans lui dplaire, non plus qu' moi, qui n'ai aucune espce de
prjug sur la diffrence des conditions sociales et qui vous trouve,
tel que vous tes au moral, infiniment au-dessus de miss Medora.

Vous pensez bien que je n'hsitai pas  dclarer  lord B*** que j'avais
une seule, mais invincible raison, pour ne pas vouloir plaire  sa
nice.

--Et cette raison, lui dis-je, c'est que je ne l'aime pas.

--C'est une raison, dit-il, et je ne vous prcherai pas, comme
autrefois, la raison contraire. J'ai pass vingt ans  maudire les
mariages d'inclination, et,  prsent, je vois que l'amour dans le
mariage est l'idal de la vie humaine. Quand on le manque ou quand on le
laisse envoler aprs l'avoir saisi, c'est qu'on ne mritait pas de le
conserver.

Le mdecin se releva  cinq heures du matin et jugea la malade hors
de danger quant  cette fivre ataxique, dont le dernier accs venait
d'tre paralys par ses soins. Seulement il lui trouva la respiration
progressivement embarrasse. Dans la journe, une pleursie se dclara.
C'tait une maladie nouvelle qui devait suivre son cours, et qu'il
promit de venir observer et soigner tous les jours durant quelques
heures. Un autre mdecin, dirig par ses conseils, vint s'installer 
Piccolomini pour suivre et combattre, heure par heure, les symptmes du
mal. Toute une pharmacie de prvision fut envoye de Rome le jour mme.

Nous pmes tous prendre un peu de repos, mme lord B***, qui avait pass
dj plusieurs nuits, et qui se jeta sur un lit dans la chambre de sa
femme. Medora monta  cheval avec Brumires.

Deux jours aprs, tout symptme alarmant avait disparu devant l'habile
et prvoyante mdication du docteur Mayer. Lord B*** me rendit ma
libert, et lady Harriet remercia trs-affectueusement Daniella, en la
priant de venir la voir souvent. La Vincenza, prsente par Brumires,
avait fait agrer ses soins en remplacement provisoire de l'Anglaise
Fanny, qui avait dplu et qui passa le temps  prendre du th, au grand
scandale et au grand mpris de la Mariuccia.

Nous retournmes  Mondragone en faisant des projets et en nous
consultant sur l'installation que nous tions dsormais libres de
rver. La pense de quitter nos ruines, o nous avions maintenant toute
facilit de faire un tablissement assez confortable dans le casino,
nous serrait le coeur  l'un et  l'autre. Nous nous arrtmes  la
villa Taverna pour demander  Olivia si elle avait le droit de nous
louer le casino pour quelques semaines. Elle a ce droit ou elle le
prend. Les conditions de la location furent minimes. Daniella envoya
aussitt Felipone avec une charrette pour chercher son petit mobilier 
Frascati, o elle ne voulait plus se montrer avant notre mariage. Par
suite de la mme rsolution, elle fit un arrangement avec le fermier
pour que celui-ci lui apportt de la ville le pain et les modestes
provisions de chaque jour, en mme temps que celles de sa famille.

En somme, cette rsidence, dont le choix parat trange au premier
abord, est le seul endroit compltement favorable  notre situation.
Elle nous met  distance de tout commrage importun, et nous assure la
fuite par le passage rest ignor, si nos affaires avec l'inquisition
n'arrivent pas au rsultat favorable sur lequel compte l'excellent lord
B***.

Dans l'tat des choses, il se fait fort de me faire dlivrer mes
passeports, si je prfre ne pas attendre ce rsultat. Mais je n'ai
nullement envie de quitter Frascati maintenant. D'abord, je ferais
perdre  lord B*** le cautionnement dont il a la dlicatesse de ne pas
vouloir que je m'occupe. Ensuite, je ne dois ni ne veux songer  le
laisser dans l'inquitude et le chagrin. Enfin, j'ai ici des affections,
une sorte de famille, un soleil splendide, des travaux en train, des
sites qui m'appartiennent dj et qui me charment, d'autres que je n'ai
fait qu'effleurer et dont il me tarde de prendre possession; et, plus
que tout cela, des _aitres_ tmoins de mon bonheur et dont je sens que
je ne sortirai pas sans un vif regret.

Ce vieux mot d'_aitres_, qui vient d'_atrium_, mais qui n'a plus un sens
aussi intime et aussi patriarcal que dans l'antiquit, reprsente pour
moi tout un tat de choses important dans ma vie de campement. Je
peux dire que je connais les aitres de tous ces beaux jardins qui
m'entourent, et ceux de Tusculum et ceux de la gorge _del buco_, et
que cette belle nature, o j'tais un passant et un tranger dans les
premiers jours, m'appartient et me possde  prsent. Elle m'a ouvert
ses sanctuaires et rvl ses grces secrtes. Il y a, entre elle et
moi, un lien qui ne sera jamais dtruit. O que je sois, mon souvenir
m'y transportera, et les grandes alles comme les petits sentiers, les
croupes adoucies comme les roches ardues, les yeuses colossales comme
les petites toiles bleues des buissons, tout cela est  moi pour
toujours.


Donc, nous revoici installs dans notre forteresse, et je peux jeter du
chocolat par la terrasse du casino aux neveux de Felipone, quand ils
viennent jouer sur la terrasse aux girouettes. Il ne sera plus jamais
question de manger la chvre. Nous ne dormons plus sur la paille.
Daniella ne tremble plus aux bruits du dehors, et je travaille avec
l'espoir d'achever mon tableau sans crainte de le voir trou par les
baonnettes. Le piano lou par le prince achve son mois de location
dans ma chambre, et Daniella s'est imagin d'apprendre la musique. A
prsent, je suis bien content de la savoir pour la lui enseigner. Elle a
une facilit et une mmoire tonnantes, et je m'aperois que, pour
avoir beaucoup entendu chanter, bien et mal, quand j'tais violon 
l'orchestre du thtre ***, je peux tre un professeur passable. Sa voix
est encore plus belle et plus tendue que je ne croyais, et l'instinct
rythmique et mlodique est extraordinairement dvelopp chez elle. Il me
semble que je n'ai  lui enseigner que la raison des choses qu'elle
sait faire, et que, dans un an, elle pourrait tre une aussi grande
cantatrice que qui que ce soit.

Elle est, du reste, trs-possde de cette ide qui lui est venue tout 
coup, en dcouvrant que j'tais musicien.

--Quand tu m'as dit que j'avais une voix si belle, j'ai eu du chagrin en
songeant que je ne savais rien, et que je n'aurais jamais le temps et le
moyen d'apprendre. Qu'est-ce que c'est que mon tat de _stiratrice_? Il
y a de quoi manger du pain, et rien de plus. Il a un talent, lui, et
il me donnera mes aises; mais je rougirai de ne pouvoir lui donner les
siennes et d'tre une charge pour lui. Voil ce que je me disais, et
 prsent j'ai repris confiance en moi-mme. Je ne serai plus une
ouvrire, une femme de chambre pour ceux qui me verront arriver avec
toi dans ton pays. Je serai une artiste, ta pareille, ton gale, et tu
n'auras jamais  rougir de m'avoir aime.

Quand elle parle ainsi, sa figure prend une expression si srieuse et
son oeil noir se fixe et se dilate avec une volont si prononce, que je
ne peux pas douter de l'avenir qu'elle rve. Et pourtant il me semble
que j'aimerais mieux pouvoir en douter un peu. Je vais vous expliquer
cela.



XLIX

15 mai.--Mondragone.

Hier, Brumires est venu nous rendre visite pendant qu'elle tudiait. De
loin, il avait entendu cette voix merveilleuse, et il ne pouvait croire
que ce ft celle de la Daniella. Quand il en fut convaincu, et qu'elle
lui eut chant une trs-belle vocalise que j'ai trouv  la villa
Taverna dans les feuilleta dchirs d'un vieux solfge, et que je crois
tre de Hasse, il fit deux fois le tour de la chapelle qui me sert
d'atelier, en donnant des marques d'une vive proccupation. Puis il
revint vers moi et me dit:

--Mais elle n'a aucune notion de musique, n'est-ce pas? Elle a appris
cela comme un perroquet; elle ne le lit pas, vous le lui avez serin?

Je me mis  rire.

--Et pourquoi riez-vous, voyons?

--Parce que vous faites des questions d'enfant. Il lui a fallu deux
jours pour comprendre ce que c'est que de la musique crite. Dans quinze
jours, elle lira  livre ouvert dans n'importe quelle partition. Dans un
mois, avec l'intelligence et la volont dont elle est doue, elle sera
capable de faire sa partie raisonne dans un ensemble. Mais cet A B C de
la pratique, dont vous faites une si grosse affaire, ne lui servirait
absolument  rien, si elle n'tait pas doue comme elle l'est. Il y
a des artistes qui ont tudi dix ans et qui ne se doutent pas de ce
qu'elle sait, sans qu'elle-mme s'en doute.

--C'est vrai, cela! reprit-il navement, et le diable m'emporte si elle
ne chante pas mieux que la*** et la***!

--Voil que vous passez d'un excs  l'autre. Elle ne sait pas le
mtier, et, en toutes choses, le mtier est  l'art ce que le corps
est  l'esprit. Elle doit apprendre  mnager ses moyens, afin de les
trouver toujours  son service, mme quand l'inspiration, qui est une
chose fugitive, lui fera dfaut. Et puis, cette distinction naturelle,
cette lvation instinctive, ont besoin d'un criterium du plus au moins
en elle-mme; et c'est par le savoir, qui est la lumire du sentiment,
qu'elle l'acquerra.

--Oui! le pourquoi et le comment! Mais croyez-vous qu'elle conserve
cette fracheur de timbre, cette navet d'accent?

--Je l'espre, car je ne veux pas qu'elle ait d'autres professeurs que
moi, et je m'imagine savoir comment il faut dvelopper une individualit
comme la sienne.

--Ah a! vous tes donc un grand musicien, vous aussi?

--Non certes. Je sais ce que c'est que la musique, voil tout.

--Et vous l'aimez passionnment?

--Depuis huit jours, oui!

--Et votre femme sera une grande cantatrice

--Oui! lui cria Daniella moiti riant, moiti impatiente de ses
questions, dont elle ne voyait pas venir le but.

Je le pressentais, et je voulus en dtourner l'aveu.

--Voyons, dis-je  Daniella, veux-tu lui chanter un air du pays? Cela,
c'est toi seule, toi tout entire, avec ce que la nature t'a donn, avec
le caractre et l'accent que personne ne pourrait t'enseigner et
que personne ne pourrait, en ce sens, raliser mieux que toi. Te
rappelles-tu ce que tu chantais un soir  la villa Taverna?

--Oui, oui, s'cria-t-elle. Oh! cela me fera plaisir de me _rechanter_
cela!

Elle dit un ou deux couplets; mais, mcontente d'elle-mme et trouvant
qu'elle manquait de feu et d'entrain, elle prit le _tamburello_, et,
comme si elle se ft remonte  l'nergique appel de ce grelot sauvage,
elle chanta avec plus de nerf. Cependant elle secouait la tte d'un air
de dpit.

--Qu'a-t-elle donc? dit Brumires. Il me semble qu'elle va mettre le feu
au chteau!

--Non; non, je ne suis ni en voix ni en me, s'cria-t-elle. Ces
choses-l ne se chantent pas, elles se dansent!

Et, s'lanant au milieu de la chapelle, en sautant par-dessus les
planches et les copeaux qui en encombrent encore une partie, elle se mit
 danser,  chanter et  tambouriner en mme temps, avec cette sorte de
fureur sacre qui m'avait fait dj frissonner d'amour et de jalousie.

J'esprais que ce transport ne se communiquerait pas  Brumires; et
d'ailleurs, je craignais d'tre goste en m'opposant au besoin que
cette fille de l'air prouvait d'essayer un instant ses ailes. Mais
Brumires est impressionnable autant qu'expansif. Il se mit  crier
d'admiration et  divaguer dans son enthousiasme d'artiste, de manire 
me contrarier beaucoup. J'arrachai le tambourin des mains de Daniella,
et l'emportant presque elle-mme dans mes bras, je la poussai au piano
en la grondant malgr moi.

--Mais pourquoi l'empchez-vous d'tre si belle? disait Brumires. Vous
tes un brutal, un pdant! Laissez-la donc se rvler! Encore, encore!

Je donnai pour prtexte  mon dpit que ce chant ml de danse pouvait
casser la voix.

--Crois-tu cela? me dit Daniella, qui, sans tre essouffle, s'tait
assise, accoude sur le piano d'un air tout  coup grave et rveur.

--Non! lui rpondis-je tout bas; mais je te l'ai dit, tu ne danseras
jamais que pour moi, si tu m'aimes.

--Eh bien, mon cher, s'cria Brumires, comme s'il et devin mes
paroles, vous auriez tort de vouloir faire mystre de telles aptitudes!
Voyez-vous, la signora Daniella a cent mille livres de rente dans le
gosier, dans les pieds, dans le coeur, dans les yeux, dans la tte.
Ah! vous n'tes pas maladroit, vous, d'avoir devin et saisi au vol
la sylphide dguise en villageoise! Quelle grce, quelle verve, que
d'enivrements runis dans un seul tre! C'est trop, c'est trop! Et avant
un an, voil un prodige qui effacera tous les prodiges de nos thtres.
La musique et la danse, au mme degr de puissance...

Daniella l'interrompit brusquement. Elle voyait que ces loges  bout
portant me donnaient sur les nerfs, et elle tenait  me montrer qu'elle
n'en tait pas enivre.

--Vous vous moquez de moi, lui dit-elle, et c'est ma faute. La paysanne
a trop reparu. Il faudra qu'elle s'efface, car je veux tre ce qu'il
voudra que je sois. En attendant, je vas vous montrer que je suis encore
une bonne mnagre en vous servant du caf de ma faon.

Elle sortit et ne revint pas, dlicatesse de coeur dont je lui sus un
gr infini. Sans s'apercevoir de mon motion, Brumires continua 
s'extasier sur les sductions de ma femme et  me dire, sans trop gazer,
que j'avais tir  la loterie de l'amour un meilleur numro que le sien.
Il m'avait pris pour un braque, pour un philosophe, c'est--dire pour un
crtin ou un fou; mais il voyait bien que j'avais de meilleurs yeux que
lui et qu'en retournant du fumier j'avais trouv un diamant; tandis que
lui, en retournant des perles fines, il n'avait ramass qu'un hanneton.

Je saisis l'occasion de le faire taire sur le compte de Daniella en le
faisant parler de Medora, et, quoique peu curieux d'entendre un nouveau
chapitre de ce roman qui ne m'intresse pas normment, je feignis d'y
prendre beaucoup de part.

--Eh bien, mon cher, rpondit-il, je voudrais bien que nous fussions
dans une plante o il serait possible et convenable de dire  un ami:
Changeons, prenez mon rve et donnez-moi le vtre. Vrai! je vous envie
cette adorable et magnifique Romaine qui, en attendant la gloire et la
fortune, vous donne  la fois l'ivresse et la scurit de l'amour. Oh!
je vois bien maintenant quel bonheur est le vtre! Moi, sachez que j'ai
de cette Anglaise aussi vente que glace, cent pieds par-dessus la
tte, et qu'il me prend envie, cent fois par jour, non pas de l'enlever,
mais de m'enlever moi-mme d'auprs d'elle. Ah! si j'avais seulement un
petit ballon, comme je m'en servirais, ds ce soir!

--Voyons, qu'y a-t-il donc de nouveau, et comment depuis huit jours, la
scne a-t-elle chang de face  ce point-l?

--Mon cher, vous tes trop inexpriment pour savoir ce que c'est qu'une
coquette. C'est un miroir  prendre les alouettes. a brille, et tout
 coup a ne brille plus, car a ne luit qu' la condition de tourner
toujours.

--Qui vous force au mtier d'alouette?

--Eh! eh! l'ambition! Je ne fais pas la bgueule avec vous, moi, je dis
la chose telle qu'elle est; j'aimerais  avoir huit cent mille livres
de rente: vrai, a me ferait plaisir! Je ne suis pas un Arabe du dsert
comme vous; je suis n satrape. Il n'y a pas de mal  a quand on est
bien dcid  ne jamais faire ni vilenie ni bassesse pour raliser sa
fantaisie. Vous me connaissez assez, j'espre, pour tre bien certain
que je ne voudrais ni d'une bossue, ni d'une vieille, ni d'une laide,
ni d'une femme de mauvaise vie, et-elle la fortune des Rothschild 
m'offrir; mais Medora est belle, et, malgr le soin tout particulier
qu'elle prend de se compromettre et de faire jaser, elle est pure. De
plus, elle est adorable d'esprit et de caractre quand elle veut. Enfin,
j'en suis fou!...

--Et vous n'avez pas de ballon pour vous soustraire  la fascination?
Allez donc votre train et suivez l'toile qui vous luit. Pourquoi la
blmer et la maudire pour un jour de caprice? Si elle tait parfaite,
seriez-vous parfait vous-mme pour la mriter?

--Ma foi, pourquoi pas? rpondit-il en riant; je ne vois pas ce qui me
manque pour tre un garon accompli. D'ailleurs, la question n'est pas
de savoir si je dois continuer  la poursuivre; c'est de savoir si je ne
perds pas mon temps et si je n'use pas mes dernires bottes fines pour
n'aboutir qu'au titre flatteur de _cher ami_. Tenez! vous aviez plus de
chances que moi pour russir auprs d'elle; pourquoi diable n'avez-vous
pas pris ma place et moi la vtre? Daniella est plus belle, quand elle
chante et danse, que n'importe qui. Et mme quand elle rve... elle
a des yeux, des narines... je ne l'avais jamais regarde comme
aujourd'hui. Elle est pauvre et mconnue; mais il ne tient qu' elle
d'tre riche et clbre, et, comme vous avez le mrite de l'avoir
dcouverte, elle vous sera peut-tre fidle.

--Ce _peut-tre_ est de trop, mon cher ami; et, si vous voulez me faire
plaisir, vous me laisserez apprcier tout seul les mrites de ma femme.

--Allons! vous voil jaloux?

--Et pourquoi pas, je vous prie?

--C'est juste. Mais que diable faites-vous-l! dit-il en me voyant
retourner mon tableau sur le chevalet et reprendre ma palette.

--a veut tre de la peinture, rpondis-je.

--Eh! eh! s'cria-t-il en regardant avec une attention de plus en plus
marque: c'est de la peinture, en effet! Diable! mais savez-vous que
c'est bien a? Je ne vous croyais pas fort!

--Vous aviez raison: je ne suis pas fort.

--Mais si, diantre! vous tes un sournois; vous cachez votre jeu. Drle
de corps, va! Est-ce que Medora a vu quelque chose de ce que vous savez
faire?

--Rien du tout. Pourquoi?

--Ne lui laissez rien voir, hein? Si elle dcouvre que vous avez du
talent, elle ne m'en trouvera plus du tout.

Il tourna longtemps autour de moi avec des compliments exagrs, mais
nafs comme tous ses premiers mouvements, et finit par me dire, avec
chagrin, que, depuis son arrive  Rome, il n'avait pas touch un
pinceau.

--Et j'y venais pourtant avec la rsolution de travailler; car,  Paris,
voil deux ans que je vas dans le monde et que je n'entre gure dans
mon atelier. J'ai besoin d'avoir du talent, car je n'ai pas la moindre
fortune, et la littrature d'agrment que je fais ne me rapporte rien.
J'ai toujours rv des choses difficiles, et pendant que je sois aux
prises avec mes rves ambitieux, le temps se passe et les rsultats
s'loignent.

--Vous tes dans un jour de spleen; demain, vous parlerez autrement.

--J'ai peur du contraire. Medora me traite comme un domestique qu'on
essaye.

--Ou comme un mari qu'on prouve?

--Vous voulez me consoler; mais je suis tout dmont. On nous avait
promis du caf; voulez-vous que j'aille le chercher?

--Non, j'y va

--Je vois bien que vous tes un tigre! reprit-il quand je revins avec
le caf que Daniella avait prpar et qu'elle savait bien que j'irais
chercher moi-mme. Je le comprends; mais ne vous inquitez donc pas de
moi. Je suis un homme trop occup pour tre dangereux. D'une part, mon
tat de chien fidle et parfois grognon auprs de ma princesse; de
l'autre, une petite sotte d'aventure pour passer le temps et prendre
patience. Vous connaissez la Vincenza?

--Oui. J'aime mieux son mari.

--Son mari n'est qu'un imbcile, parfaitement habitu au sort que je lui
procure.

Vous vous trompez, c'est une dupe aveugle; mais puisque vous me parlez
de a, je vous dois un avis. Prenez garde  cet homme gras et souriant:
il aura un mauvais rveil!

--Je sais que je risquerais quelque chose avec lui. Je ne suis pas
riche; il me ranonnerait,  coup sr.

--Vous lui faites injure en supposant qu'il vous pargnerait si vous
pouviez payer son dshonneur. C'est un homme au-dessus de ce qu'il
parat. J'ai t  mme de l'apprcier, et je cause avec lui tous les
jours avec beaucoup d'intrt. Il aime sa femme, il croit en elle, dans
l'occasion, il sait se venger... Je ne peux rien vous dire de plus.
Soyez averti.

--Bah! je connais mon Frascati sur le bout du doigt! Les femmes y sont
bien plus libres que les filles. Cette Vincenza,  laquelle j'ai d
renoncer autrefois parce que la partie tait dangereuse, et qu'en somme
je ne prenais pas la personne assez au srieux pour tout risquer, 
prsent qu'elle est marie et qu'elle demeure pour quelques jours
 Piccolomini... Diable! n'allez pas dire cela  Daniella. Elle le
rpterait peut-tre  Medora,  prsent qu'elles sont au mieux
ensemble! je serais perdu. D'autant plus que je tiens si peu  la
fermire! Elle est gentille et proprette, voil tout. Et puis, j'ai
remarqu une chose, c'est que, pour tre un peu malin et un peu fort
auprs d'une grande coquette, il ne fallait pas perdre un certain calme
des sens qui ragit sur l'esprit. C'est en cela qu'une matresse
sans consquence, de l'autre ct de la cloison, est fort utile et
trs-apprciable; mais je vois que je vous scandalise et que j'empche
votre femme de revenir auprs de vous. Moi, il faut que j'aille voir si
on s'est aperu de mon absence et de ma bouderie.

Je retrouvai Daniella proccupe et presque triste.

--Tu m'en veux de ma jalousie? lui dis-je en me mettant  ses genoux.

--Je n'ai pas le droit de t'en vouloir, rpondit-elle. Je t'ai donn ce
mauvais exemple et j'ai t bien plus mauvaise que toi!

--Oui, car tu doutais de moi, et moi, je te jure que je ne t'ai pas
seulement suppos l'ide de vouloir plaire  Brumires.

--Bien vrai?

--Aussi vrai que je t'aime.

--En ce cas, je te pardonne.

--Et pourtant, tu restes triste!

--Non, mais je rflchis, et c'est d'autre chose que je me tourmente. M.
Brumires croit que je peux faire fortune avec mes dispositions pour la
musique ou la danse. Il a parl de public et de thtre... Tu ne m'avais
jamais rien dit de pareil, toi! Est-ce que tu serais jaloux, si, au lieu
d'un seul bavard comme lui, j'avais plein une salle d'admirateurs et
plein ma chambre de flatteurs?

--Qu'en penses-tu? rponds toi-mme?

--Je pense que tu serais trs-jaloux, parce que je le serais  ta place.

--Et la jalousie fait beaucoup de mal, n'est-ce pas?

--_O Dio santo!_ quelle torture!

--Et, pour me l'pargner, tu renoncerais au rve d'une vie brillante
comme celle dont parlait Brumires?

--Oui, tout de suite! Si tu dois souffrir quand je saurai quelque chose,
ne m'apprends plus rien.

--Ce serait mal. Nul n'a le droit de mettre un frein  la puissance d'un
autre, quand c'est une belle et noble puissance. On serait d'autant plus
coupable d'touffer le feu sacr, que l'on aime d'avantage l'tre qui
le possde. Ainsi, quoi qu'il arrive, je te mettrai  mme de te
dvelopper.

--Mais  quoi me servira d'tre savante, si je cache mon savoir?

--D'abord, je n'exige rien et je ne veux rien tablir pour l'avenir. Il
est possible que ton gnie t'emporte sur un chemin de soleil et de feu;
et, pourvu que tu m'aimes, je te suivrai. Il est possible aussi que,
voyant plus de vraie clart et de douce chaleur dans un sentier ombrag,
tu prfres y rester avec moi. Quant  dire ce que tu feras alors de ton
savoir, je ne saurais te l'expliquer que par une comparaison: Ecoute le
rossignol; pour qui crois-tu qu'il chante? Pour nous ou pour lui?

--Ni pour l'un ni pour l'autre; il chante pour ce qu'il aime.

--Voil une plus belle rponse que ce  quoi je songeais; mais saches
que, priv de sa femelle et mis en cage, il chanterait encore.

--Il chanterait pour chanter. Eh bien, je comprends cela. C'est comme
cela que j'ai toujours aim les chansons et la danse, et, quand je
disais  mes compagnes: Je n'aime pas le bal, mais j'y vas pour
danser: elles comprenaient bien que je n'y allais pas pour les amoureux
et pour les compliments, mais pour le besoin de me dcoller l'esprit et
les pieds de la terre o l'on marche.

--Il faut que je t'embrasse pour cette mtaphore, mon bel oiseau du
ciel. Tu la sentiras encore plus claire et plus vraie  mesure que tu
dcouvriras, dans l'art, des sources d'motion, de recueillement et
d'enthousiasme que tu ne fais encore que deviner.

--Donc, il faut que je travaille et que je ne me tourmente pas de ce qui
en arrivera? Pourtant... Est-ce que tu as beaucoup de talent, toi?

--Je ne pense pas, mais je tche d'en avoir.

--Et tu crois que tu en auras?

--Oui, j'espre: esprer, c'est croire.

--Mais ce sera long?

--Peut-tre que non.

--Et cela te fera riche?

--Cela est douteux. Je ne sais pas. Tu as donc besoin d'tre riche?

--Moi? Pourquoi aurais-je ce besoin-l? J'ai toujours t pauvre: mais,
tu es riche, toi!

--Tu trouves?

--Oui, par comparaison, et je pense toujours que tu vas manger ce que tu
as pour me faire belle et paresseuse.

--Travaille donc et ne crains rien. Disons-nous, pour n'avoir pas de
dception, qu' nous deux nous gagnerons toujours le ncessaire, et que
nous pouvons nous passer du superflu.

--Mais... coute encore! Sais-tu que je n'ai rien?

--Je ne t'ai jamais demand si tu avais quelque chose.

--Ma petite toilette, qui tient dans ce coffre, et le pauvre petit
mobilier que tu vois, c'est tout ce que je possde. J'avais un peu
d'argent et des bijoux donns par lady Harriet; je n'ai rien voulu
accepter de sa nice en la quittant; mais Masolino, en m'enfermant dans
ma chambre, a tout pill sous prtexte de m'empcher de secourir les
conspirateurs, et je ne sais ce que cela est devenu. On n'a rien trouv
sur lui ni chez lui.

--Eh bien, tant mieux! Je t'aime mieux ainsi.

--Tu n'es pas inquiet?

--Non!

--Et tu serais fch peut-tre que j'eusse gagn beaucoup d'argent au
service de lady Harriet?

--Cela me serait indiffrent.

--Mais, si j'avais accept les dons que Medora voulait me faire?

--J'en serais humili. Je te sais un gr infini de les avoir si
firement refuss.

Elle m'embrassa, et me pressa de dner pour aller faire notre visite de
tous les soirs  la malade de Piccolomini. Je trouvais ma chre femme un
peu agite et comme impatiente de sortir. J'attribuais sa proccupation
 ce que je lui avais dit de Vincenza et de Brumires; je l'avais
engage  sermonner cette petite femme, ou, tout au moins,  lui
recommander la prudence. Daniella, qui est trs-attache  son parrain
Felipone, tait indigne de cette nouvelle trahison.

Lady Harriet va de mieux en mieux. Daniella passa une heure auprs
d'elle, puis monta chez Medora, et, au retour, m'embrassa avec effusion
sous les platanes de la villa Falconieri.

--Tu m'as donn un bon conseil, dit-elle, et grce  toi, je suis
dlivre d'un tourment cruel. A prsent, tu auras ma confession! coute!



L

--L'autre jour, quand Medora, aprs avoir fait tout son possible pour
te plaire, m'a demand  parler avec moi, elle tait si tourmente,
si humilie, si en peine de trouver un moyen de relever son orgueil,
qu'elle me faisait de la peine  moi-mme. Elle tait si bien sous mes
pieds aprs avoir chou, mme en t'offrant son amiti, que je ne lui
en voulais plus du tout. J'tais assez venge, je me sentais gnreuse.
Elle avait une peur affreuse de moi, elle voyait bien que j'avais
entendu ce que vous aviez dit ensemble, et l'ide d'tre bafoue par une
fille de rien comme moi, pour une chose qui n'est pas bien grave, lui
faisait plus de mal que si une autre et surpris le secret de quelque
crime. Je t'assure que cela est comme je te le dis. J'ai vu Medora faire
des imprudences comme jamais une signora anglaise et une fille du grand
monde n'oserait s'en permettre. Elle me racontait cela en riant et en
dansant par la chambre; mais vouloir tourner la tte d'un homme et n'y
pas russir, voil o je lui tais un tmoin bien amer et une rivale
qu'il lui et t bien doux d'trangler.

--Pourtant, repris-je, tu m'as dit qu'elle avait t doue, loyale et
gnreuse.

--Oui; elle n'avait que ce rle-l  jouer, et elle l'a jou. Tout ce
que je t'ai rapport est vrai. Elle a bien parl, et elle m'a embrasse.

--Et pourquoi n'aurait-elle pas t sincre? Si les coquettes recevaient
de temps en temps une leon bien polie, bien discrte, mais bien
nette...

--Elles se corrigeraient peut-tre, je ne sais pas! mais je sais que
Medora a invent quelque chose de perfide. Elle m'a offert de l'argent.

--Pour payer ton silence?

--Voil ce que je lui ai dit en refusant. J'tais offense de ses
doutes; je lui avais tendu la main, je lui avais dit: Ne craignez rien;
tout cela restera entre nous. Elle devait me croire. Elle a jur alors
qu'elle me croyait, qu'elle m'estimait, et elle a prtendu que je
n'avais pas le droit de refuser ce qu'elle appelait une petite dot,
vingt mille francs! Je sais par M. Brumires, m'a-t-elle dit, que M.
Valreg possde cela, ni plus ni moins. Je veux que tu sois son gale
sous le rapport de la fortune. C'est une preuve de vritable amiti que
je te donne, et, si tu ne comprends pas cela, c'est que tu n'aimes
pas M. Valreg, qui va tre bien pauvre et forc de se faire ouvrier
peut-tre, quand il aura femme et enfants. Enfin, elle m'en a tant dit,
et l'ide de te rduire  la misre me faisait tant de mal, que j'ai
accept, et, pendant trois jours, j'ai eu ces vingt mille francs en
bank-notes dans la poche de mon tablier.

--Et tu ne les as plus, j'espre?

--Non, je les ai rendus ce soir. Je n'ai gard que le joli petit
portefeuille de satin blanc, comme souvenir; et le voil! Tiens,
regarde, qu'il est bien vide!

J'embrassai encore ma chre Daniella en la bnissant d'avoir repouss
cette tentation.

--C'est moi qui te remercie, reprit-elle, de m'avoir fait sentir ce
que je dois tre en devenant ta femme. J'tais pourtant bien contente
d'avoir ces vingt mille francs! Je les comptais trois ou quatre fois
par jour dans le pianto, quand tu tais dans ton atelier; mais; comme
j'avais besoin de me cacher de toi pour les regarder, comme je ne
pouvais pas me dcider  te les montrer, je sentais bien qu'ils taient
mal acquis et qu'ils me pesaient comme s'ils eussent t de plomb. La
Mariuccia m'a bien gronde, ce soir, de les avoir rendus! Elle prtend
que nous sommes fous; mais, si tu es content de moi, je crois que j'ai
fait la chose la plus sage du monde.

--Oui, oui, ma chre, ma bien-aime, tu me rends bien heureux. Ne
regrette donc rien. Laisse-moi le bonheur et la gloire de travailler
pour toi, et s'il fallait, comme le prtend Medora, devenir ouvrier pour
te nourrir, sois sre que je m'y dciderais sans chagrin et sans honte.
Vois-tu, je me suis fait une devise qui dit toute ma foi et toute ma
force: _Tutto per l'amore!_


23 mai, Mondragone.

Mes papiers n'arrivent pas, non plus que la rponse de l'abb Valreg,
et je suis dcid  procder au mariage religieux, le seul lgal en ce
pays-ci. Je me marierai en France  la municipalit, ou bien, au premier
jour, nous irons passer quelques heures en Corse pour satisfaire  la
loi franaise. Je souffre de la situation de Daniella, d'autant plus
que je la crois grosse, et que l'ide d'ajourner mon devoir de citoyen
envers ce citoyen futur qui me fait dj battre le coeur d'motion et de
ravissement n'est pas admissible pour moi. Encore deux jours d'attente,
et, si nous n'avons pas de lettre, nons passerons outre. Medora semble
croire encore que je me raviserai. Lady Harriet se scandalise de notre
tablissement  Mondragone avant le sacrement. Elle a raison: on est
responsable devant Dieu et devant les hommes de la conscience et de la
dignit de la femme que l'on aime.

La formalit lente de la publication des bans s'expdie trs vite en
ce pays-ci et s'escamote en partie moyennant finance. J'ai dj envoy
Felipone chez le _parochiale_ de Frascati  cet effet. Ce sera un
mariage sans clat et sans noce, comme il convient  notre position et
au deuil de Daniella.

Ce matin, aprs avoir pris cette rsolution et ces arrangements, je me
suis rendu  Piccolomini pour en faire part  lord et  lady B***. J'ai
trouv lady Harriet leve pour la premire fois depuis sa maladie. Elle
ne doit pas sortir de sa chambre avant une quinzaine, par mesure de
prcaution. En apprenant que le mariage aurait lieu avant qu'elle ft en
tat d'y assister, elle a eu un trait de caractre fminin bien marqu.
Elle se tourmente, depuis une semaine, de la ncessit pressante de ce
mariage; et, lorsqu'elle a un peu de fivre, elle redevient dvote au
point de dire que si Daniella ou moi mourions en ce moment, nous serions
damns. Pourtant elle a t fort contrarie de mon empressement  la
satisfaire. Elle avait rsolu de mettre, ce jour-l, pour aller 
l'glise, une certaine robe du matin qu'elle n'a pas encore exhibe, et
elle a t au moment de me prier de diffrer encore.

Cette robe a t, du reste, l'occasion d'une scne d'intrieur que je
veux vous raconter, parce qu'elle m'a touch beaucoup.

Lord B*** tait auprs de sa femme, qu'il ne quitte plus d'un instant,
et, quand elle a laiss voir son regret, il s'est mis  rire de cet
enfantillage avec une bonhomie que je ne lui avais jamais vue auprs
d'elle.

--Milord se moque de moi, me dit lady B*** avec un peu de dpit; c'est
son habitude!

--Moi, je me moque? rpondit-il en reprenant son srieux  ressort.
Vraiment non! Je suis content de vous voir songer  la toilette. C'est
signe que vous tes gurie. Elle est donc bien jolie, cette robe? Est-ce
qu'on peut la voir?

--Non! vous ne la trouverez pas jolie; vous ne vous y connaissez pas!

--Mais Valreg s'y connat, un peintre!

--Je demande  voir la robe, m'criai-je, pour prolonger le moment de
gaiet des deux poux.

Fanny apporta la robe, que je ne trouvai pas jolie du tout par
elle-mme, mais dont je pus louer les enjolivements compliqus. Les
Anglaises n'ont, je crois, pas de got. Lady Harriet avait choisi, 
Paris, une toffe d'un ton cru que la couturire avait corrig par les
garnitures. Lord B*** trouva la robe laide, et reprocha  sa femme de
ne plus porter de rose. Elle prtendit (avec raison) n'tre plus assez
jeune. Sur quoi le vieux mari prtendit qu'elle tait toujours aussi
belle qu' vingt ans, et cela avec une conviction brusque et obstine
qui valait le mieux tourn des compliments. La bonne Harriet minauda un
peu, et finit par avoir l'air de convenir que son mari ne se trompait
pas. Mais elle le pria de se taire, trouvant cette galanterie dplace
devant moi, et, comme il revenait en critiquant le bleu dur de la robe,
elle lui imposa silence assez schement.

Lord B*** se leva et marcha mlancoliquement dans la chambre. J'avais
pris un journal pour avoir l'air de ne pas entendre ce dbat puril.
Tout  coup lady Harriet me retira doucement le journal et me parla bas.

--Il a pass toutes les nuits depuis que je suis malade, me dit-elle, il
n'a pas dormi une heure sur vingt-quatre. Il est fatigu, et il ne veut
pas se reposer.

--Vous savez donc cela? lui dis-je. Je pensais que vous ne le saviez
pas!

--Il s'en cachait, mais Daniella me l'a dit. Elle est bien singulire,
votre Daniella; elle est maintenant d'une hardiesse avec moi... C'est
donc vous qui l'avez rendue comme cela? Elle me gronde comme un petit
enfant.

--Elle vous gronde?

--Oui, elle me dit que je n'aime pas lord B***!

--Et elle se trompe? repris-je vivement en serrant sans faon les
blanches mains de lady Harriet dans les miennes.

--Oui, elle se trompe beaucoup, rpondit-elle en levant la voix. Je
l'aime de toute mon me.

--Qui? dit lord B*** en s'arrtant au milieu de la chambre.

--Le meilleur et le plus dvou des hommes.

--Qui donc?

--Ah! je vous le demande?

En parlant ainsi, ils se regardrent; elle, souriante et attendrie; lui,
navement tonn et ne comprenant pas qu'il ft question de lui. Je me
levai, voyant que le pauvre homme allait manquer cette suprme occasion
d'tre compris, faute de comprendre lui-mme. Je le poussai aux pieds de
sa femme, qui, oubliant sa pruderie, et comme entrane par mon motion,
lui jeta ses deux bras autour du cou, non pour l'embrasser, cela et t
un peu trop bourgeois pour elle, mais pour lui dire avec une sensibilit
exalte:

--Milord, vous avez t un ange pour moi, et je vous dois la vie!

Lord B*** ne st rien rpondre. Il tait si mu, qu'il devint comme
une statue, et sortit au bout d'un instant sans avoir pu trouver une
syllabe.

--Eh bien, vous voyez! me dit sa femme avec dpit. Il est homme
d'honneur et de conscience. Il m'a comble de soins; il s'est
admirablement conduit avec moi; mais il est tellement dpourvu de
sensibilit, qu'il ne s'explique pas ma reconnaissance. Il la trouve
ridicule; toute expansion lui semble affecte.

Je priai lady B*** de faire un effort pour marcher jusqu' la fentre,
appuye sur mon bras, et elle vit son mari assis derrire la petite
pyramide qui dcore la fontaine du casino. Il se croyait bien cach et
ne se doutait pas que nous l'avions sous les yeux en profil. Il tenait
son mouchoir sur sa figure; mais, au mouvement rpt de ses paules, il
tait facile de voir qu'il sanglotait.

Harriet fut trs-mue et pleura elle-mme en revenant  son fauteuil.

--Allez donc le chercher, me dit-elle; il faut enfin que nous nous
expliquions ensemble. Il croit que je le ddaigne, et pourtant, depuis
quelque temps... depuis surtout que Medora n'est plus entre nous, je
fais mon possible pour lui donner confiance en moi.

--C'est de lui et non de vous qu'il se mfie, milady. Si je vais le
chercher en ce moment, il refusera de se montrer, ou il viendra  bout
de refouler son attendrissement devant vous.

--Mais pourquoi est-il ainsi?

--Eh! ne connaissez-vous pas encore cet homme sans expansion, dont vous
avez exig ce que vous seule pouviez lui enseigner? L'abandon est un don
du ciel; la facult de traduire ce que l'on prouve est un art inn chez
ceux qui ont l'instinct artiste, mais qui se convertit en dmonstrations
gauches ou incompltes chez les natures timides. Lord B*** a trop
d'esprit et de fiert pour tre ridicule. Il reste impassible en
apparence, et vous ne voyez pas qu'il souffre. Au lieu de l'encourager
et de lui donner le souffle de la vie par cet incessant magntisme
qu'exerce la volont d'une femme aime, vous attendez, depuis quinze ou
vingt ans, qu'il se rvle de lui-mme, et vous attendez en vain. Il ne
se rvlera pas tant qu'il ne se sentira pas devin.

--Ainsi, vous me grondez aussi? dit lady Harriet... comme Daniella!
Voyons, est-ce vrai, tout ce qu'elle m'a racont du dsespoir de milord
pendant que j'tais en danger?

Je rapportai tout ce qu'il m'avait dit dans la nuit du 1er au 2 de ce
mois. Lady Harriet en fut profondment frappe, et sa bonne me parut se
relever d'un long abattement.

--J'ai fait fausse route, dit-elle, je le sens bien! J'ai mal pris ce
caractre facile  froisser. Allez le chercher, vous dis-je, et,
devant vous, je veux lui demander pardon de ma lgret et de mon
indlicatesse.

Elle parlait comme une jeune fille qu'elle croit tre. Elle s'imaginait
rparer un tort d'hier et se _corriger_, ainsi qu'elle aimait  le
promettre d'un air enfantin, navement manir. Elle accabla son mari
d'un dluge de paroles affectes et de pleurs sincres. Il admira le
tout, et son enthousiasme de reconnaissance se traduisit par des _oh!_
et des _ah!_ qui sont tout ce qu'on peut obtenir de son loquence. Ils
taient bien un peu risibles, ces amoureux sur le retour, et pourtant,
je fus d'autant plus heureux et attendri de leur rconciliation, que
c'tait, on me l'apprenait, l'ouvrage de ma Daniella.


Le 26, au soir.

Il nous arrive une chose singulire et assez contrariante. Par un motif
inexplicable, le cur de Frascati refuse de nous marier, _pour le moment
et jusqu' nouvel ordre_. Pendant que j'tais sorti pour faire une
tude, il a mand Daniella devant lui et lui a dit tout ce qu'il croyait
propre  la faire renoncer  ce mariage; que j'tais un inconnu,
peut-tre un vagabond mal not  la police, et sous le coup d'une
accusation grave; que le moins qui m'en arriverait serait d'tre expuls
 jamais du pays: qu'elle allait donc quitter sa famille et ses amis,
sans espoir de les revoir jamais, pour suivre un homme suspect qui
n'avait peut-tre ni feu ni lieu, etc., etc.

Daniella ayant persist, il lui a dclar qu'il lui donnait huit jours
pour rflchir, et qu'a moins d'un ordre suprieur, il ne procderait
pas au mariage avant ce dlai. Mis en demeure de promettre au moins de
s'excuter dans huit jours, sans plus, il a hsit; il a dit:

--_Peut-tre, nous verrons_. J'espre que, d'ici l, vous aurez renonc
l'un  l'autre.

Cette situation inquite et irrite Daniella, d'autant plus que le cur
va disant, dans son cnacle de dvotes, que notre mariage n'est pas fait
et ne se fera probablement pas. En mandant ma pauvre compagne devant
lui, il l'a force  se montrer dans la ville, o elle a t accueillie
par un empressement de curiosit dsagrable pour elle, malveillante
 mon endroit. Bien que l'on se soit rjoui tout haut de la mort de
Masolino, on prtend maintenant que je l'ai tu pour tromper sa soeur
plus aisment, et qu'elle charge son me d'un grand pch en voulant
pouser le meurtrier de son frre. Encore un jour de ces propos, et le
cur aura beau jeu  s'en servir contre nous.

--Vous voil, nous disait Felipone, qui est venu passer la soire
avec nous, comme les _promessi sposi_ de notre Manzoni, et notre
_parrochiale_ me fait l'effet de don Abbondio. Vous serez donc forc de
lui jouer le mme tour que _Renzo_ voulut lui jouer?

--Je n'y aurais pas de scrupule, rpondis-je, si la chose tait encore
possible au temps o nous vivons.

--Comment? reprit Felipone, vous doutez qu'elle soit possible?
Voulez-vous tre maris demain matin?

--Oui, certes!

--Oui? bien vrai? Et toi, ma filleule?

--Oui, oui, s'cria-t-elle en frappant des mains; c'est cela! le mariage
_alla pianeta!_

Je vais vous expliquer ce qui me fut expliqu  l'instant mme. Le
mariage clandestin est encore valide dans les tats romains. Les
formalits sont  peu prs aussi brusques et aussi simples que celles
racontes par l'auteur des _Fiancs_. Il y faut seulement une messe et
deux tmoins.



LI

Mondragone, 4 juin 185...

J'ai t interrompu par une visite trs-inattendue, et j'ai  vous
raconter avec ordre ce qui s'est pass. Je vous crivais aprs avoir
pes avec Daniella et Felipone le pour et le contre du mariage _alla
pianetta_, lorsqu'on sonna  la porte de la grande cour. J'allai ouvrir
laissant Daniella deviser avec son parrain dans le casino.

Mon tonnement fut extrme de voir Medora seule avec Buffalo, venant me
rendre visite  dix heures du soir.

--Je ne veux voir que vous, me dit-elle; venez dehors sous ces arbres.

--Non, rpondis-je. Que penserait-on si nous tions observs ou
rencontrs? Venez chez moi, ma femme et Felipone y sont.

--C'est impossible. Vous n'tes pas mari, et, comme vous ne le serez
pas, je dois considrer Daniella comme votre matresse et rien de plus.

--Vous plat-il de me dire d'o vous savez que nous ne serons pas
maris?

--Je le sais par une lettre que votre oncle a crite au mien. Il dclare
s'opposer formellement  ce qu'il appelle une folie coupable.

--Alors, c'est par intrt pour moi que vous daignez venir seule, la
nuit, m'avertir de cette msaventure?

--Je ne suis pas seule; M. Brumires est par l qui m'attend. Quant 
l'intrt que je vous porte, il est rel, et, bien ou mal accueillie, je
vous rendrai toujours tous les services qui dpendront de moi.

--Apporter une mauvaise nouvelle avec tant d'empressement, est-ce l un
service?

--Oui sans doute, si elle est utile  quelque chose.

--Et si elle ne sert  rien?

--L'intention reste bonne. Vous voil averti: c'est  vous de savoir si
vous devez entretenir Daniella dans ses illusions que vous ne pouvez
plus partager. Aprs la manire dont, en homme de coeur et de principes,
vous nous avez parl de l'abb Valreg, je ne peux pas supposer que vous
songiez  lui dsobir.

--Ceci me regarde et ne saurait vous intresser. Mais vous plat-il
encore de me dire quelles raisons mon oncle fait valoir pour s'opposer 
ce mariage?

--De trs-bonnes raisons si elles sont fondes. Il aurait reu, sur le
compte de Daniella, des renseignements trs-dfavorables.

--Lord et lady B*** rectifieront son jugement.

--Moi aussi, certainement. Je ne puis rien allguer de grave contre
cette fille, tant qu'elle a t  mon service; mais je ne connais pas
ses antcdents.

--Je les connais, moi, et ma parole sera prise en considration par mon
oncle. Je vais vous conduire au bras de Brumires.

--C'est inutile. Bonsoir; rflchissez!

Elle disparut, et j'avais  peine referm la porte que Daniella,
inquite, vint  moi dans la cour.

--Qu'est-ce donc qui est venu? Je pensais que c'tait Olivia.

--C'est Olivia, en effet, rpondis-je, rsolu  ne pas lui faire part
de la dsobligeante communication de Medora; elle n'avait pas le temps
d'entrer. Elle venait me demander, en passant, si nous n'avions besoin
de rien.

Quand nous emes rejoint Felipone, qui s'en allait par le _pianto_ et
par les souterrains (c'est le chemin le plus court, et il n'en veut pas
prendre d'autre), je l'arrtai en lui annonant que j'tais rsolu  me
marier ds le lendemain matin.

--Eh bien! _fiat voluntas tua!_ dit-il avec sa bonne humeur et sa
rsolution accoutumes. Il ne s'agit que d'avoir deux tmoins. En voil
un, fit-il en posant sa main sur sa large poitrine. Quant  l'autre, a
ne sera pas bien facile  trouver si vite: il y a peu de gens disposs
 se mettre mal avec le cur. N'importe, on avisera, et on se lvera de
bon matin. Tenez chez moi par le souterrain,  six heures prcises. Et
bonsoir, car je veux tre sur pied avant le jour.

--Et pourquoi n'irais-tu pas tout de suite  Frascati? lui dit Daniella.
Il n'est pas tard, tu trouverais les gens chez eux.

--Non pas! reprit-il; quand on demande aux gens un service un peu
dlicat, il ne faut pas leur laisser une nuit de rflexion.

Il s'loigna, et Daniella, se jetant dans mes bras, me supplia de
rflchir aussi, moi,  la dtermination que je venais de prendre.
Elle s'effrayait du silence de mon oncle et craignait de m'attirer des
chagrins.

--Attendons encore quelques jours, disait-elle; peut-tre recevras-tu
une bonne rponse qui nous mettra l'me en joie et en repos pour ce beau
jour de notre mariage.

--Ayons l'me en repos et en joie tout de suite, lui rpondis-je. Si
j'ai quelque chagrin de famille, il ne sera pas  comparer  ce que tu
as souffert pour moi. Mon oncle n'a aucune espce de pouvoir lgal
pour s'opposer  mon mariage. Sa volont, si elle tait contraire 
ma rsolution, aurait beaucoup d'empire sur moi en toute autre
circonstance; mais celle-ci est au-dessus de toute considration. Songe
donc, Daniella, tu portes dj l, contre ton coeur, un tre que j'aime
dj avec passion. Je peux dj dire: _C'est vous deux_ que j'aime
plus que tout au monde! A qui me dois-je, je te le demande? Pourquoi
attendrais-je des discussions qui ne peuvent rien changer entre nous,
et dont l'issue sera toujours la mme? L'autre nuit j'ai rv que
j'entendais une voix d'ange  mon oreille. C'tait; celle de mon enfant
qui me disait: J'existe, je suis entr dans le cercle de ton existence;
je suis l. Dieu me donne  Daniella pour toi. Et je tarderais, moi,
un seul jour,  prendre un engagement sans lequel cet enfant, cet ange,
pourrait me dire demain dans mon sommeil: Tu ne veux donc pas de moi?

--Oui, oui, demain! s'cria Daniella avec transport; marions-nous
demain! Que rien ne puisse nous sparer; que personne ne puisse dire un
jour: Voil un pauvre petit ange qui n'a pas t aim le jour o il est
descendu vers eux!

A six heures du matin, nous tions chez Felipone. Sa femme tait 
Piccolomini, o elle soigne toujours lady Harriet. Cet arrangement ne
convient gure au fermier; mais la Vincenza l'a voulu, dit-il: elle ne
manque pourtant de rien ici! Elle veut gagner de l'argent, folie de
jeune femme, pour avoir des bijoux!

--Et notre second tmoin, l'as-tu trouv, parrain? lui dit Daniella
proccupe.

--Oui, rpondit-il; nous allons le prendre en passant. Passe devant,
toi, _figlioccina_, et va-t'en  l'glise de ta paroisse par le bas du
faubourg. Ton fianc s'en ira seul par le chemin d'en haut. Moi, je
ferai le tour par la porte de la ville. Au moment o la messe sonnera,
soyons chacun  l'une des trois portes de l'glise. Je vous donnerai le
signal pour entrer, en entrant le premier. Vous aurez l'oeil sur moi, et
vous me suivrez, chacun de votre ct, par les petites nefs. De cette
manire nous arriverons ensemble  la porte de la sacristie sans avoir
veill les soupons du cur qui pourrait bien nous jouer quelque
mauvais tour pour nous empcher de l'approcher  temps.

--Mais le second tmoin, reprit Daniella, o sera-t-il?

--Il est dj  son poste, rpondit Felipone. Vous verrez un homme
bien dvot, prostern devant la chapelle de Saint-Antoine. Touchez-lui
l'paule en passant, Valreg. Il se relvera et vous suivra. La chapelle
en question sera la dernire  votre gauche.

Au moment de quitter mon bras, Daniella, effraye, se mit  genoux
et pria pour appeler sur notre entreprise la protection de son saint
patron. Puis elle cacha entirement sa taille et son visage sous un
grand chle blanc, et prit le chemin le plus long, ainsi qu'il tait
convenu.

--Toi, me dit Felipone en me regardant tu es trop signor tranger. On
fera trop d'attention  toi. Prends-moi cette cape et ce chapeau de
campagne et marche!

Au moment o la messe de six heures et demie commenait  sonner,
j'tais  la porte de droite de l'glise, et je la tenais entre-bille.
Au bout de quelques instants, je vis celle qui me faisait face
s'entr'ouvrir aussi, et la tte voile de Daniella apparatre. On allait
dire une messe basse, et, dans la semaine, le troupeau des fidles
est fort restreint  cette heure-l. Il n'y avait qu'une douzaine de
vieillards des deux sexes dans l'glise, et notre isolement dans ce
vaisseau dsert tait une circonstance assez dfavorable.

Au bout d'une minute, qui me parut un sicle, Felipone entra par la
porte principale, et, longeant les piliers massifs qui le protgeaient
de leur ombre, il vint me rejoindre dans la petite nef que je remontais
sans bruit, pendant que Daniella faisait le mme mouvement le long de la
nef oppose.

J'eus un moment d'motion lorsque je la vis traverser pour venir nous
joindre  la porte de la sacristie, et surtout quand Felipone me dit, en
haussant les paules d'impatience:

--Et l'autre tmoin!

Je l'avais oubli; j'avais pass prs de lui sans le voir. Une seconde
de retard faisait tout chouer. Nous entendions des pas tranants dans
la sacristie. Je m'lanai vers la chapelle de Saint-Antoine, mais notre
ami inconnu venait  ma rencontre. C'tait un paysan qu' son chapeau
pointu et  son sayon de peau de chvre j'eusse pris pour Onofrio, s'il
n'et t plus petit d'une coude.

Je ne perdis pas le temps  le regarder. Le cur sortait de la sacristie
pour se rendre  l'autel. Nous tions colls contre la muraille, de
chaque ct de la porte, Daniella avec son parrain, moi avec mon tmoin.
Nous saismes tous deux, en mme temps, la _pianeta_, c'est--dire la
chasuble de l'officiant, et, parlant le premier, je lui dis en lui
montrant Daniella voile: _Voil ma femme_; et Daniella dit de mme en
me montrant: _Voil mon mari_.

Le cur ne m'avait jamais vu; il m'adressa un sourire presque
bienveillant comme pour me dire:

Mieux vaut ce mariage-l que rien.

Il regarda mon tmoin, et son sourire devint tout  fait enjou. Mes
yeux se portrent rapidement sur ce personnage, qui venait d'ter son
chapeau respectueusement devant le prtre... C'tait Tartaglia!

Jusque-l tout allait bien. La figure du prtre ne rappelait en rien ce
_rocher poilu_ auquel l'auteur des _Fiancs_ compare la triste figure
de don Abbondio. C'tait une figure rjouie, luisante de sant; l'oeil
tait vif et hardi. Mais cette face panouie se couvrit d'un nuage
sombre lorsque Daniella rejeta en arrire le chle qui cachait ses
traits. Le cur fit une grimace menaante, en voyant auprs d'elle
l'athe Felipone. Mais il tait trop tard, nous tenions la chasuble,
nous avions dit les mots sacramentels qui appellent et forcent la
protection de l'glise. L'officiant tait oblig de prendre nos noms, de
subir la conscration lgale de nos tmoins et de nous donner _in petto_
la bndiction nuptiale, en bnissant son troupeau durant la messe.

L'attitude de Daniella durant cette crmonie me toucha vivement. Sa
gravit extatique et son recueillement profond contrastaient avec les
prosternations factieusement hypocrites de Tartaglia, et la campe
audacieuse de l'incrdule Felipone. Couverte de son chle blanc, qui, de
sa tte brune, retombait sur sa robe de deuil, elle offrait une harmonie
de tons austres et de lignes pures qui rappelait la suave majest des
vierges d'Holbein.

Cette beaut dlirante aux heures de l'expansion a une facult tonnante
de transformation complte lorsqu'elle se concentre, pour ainsi dire,
dans son ravissement intrieur. Elle porte tour  tour, au front et dans
les yeux, l'clair brlant et la tranquille lumire des toiles. Jamais
encore je ne l'avais vue si chastement belle et si saintement heureuse.

Quand la messe fut finie et l'acte rdig dans la sacristie, sans qu'une
seule parole ft change entre nous et le cur, nous sortmes de
l'glise, Daniella et moi. Felipone regagna sa ferme sans vouloir
bruiter la part qu'il avait prise  notre mariage, et, pendant que nous
lui adressions quelques remercments rapides, Tartaglia avait disparu
comme un rve.

A peine tions-nous dans la rue, ma femme et moi, qu'une, deux, trois et
bientt vingt commres vinrent nous accoster et nous questionner. En un
quart d'heure, tout Frascati sut que nous tions bel et bien maris.
Nous nous donnions le divertissement de l'annoncer en confidence 
chaque curieuse, en la priant de garder le secret. C'tait le plus sr
moyen de donner  notre mariage la conscration de la publicit.

Notre premier soin fut d'aller en faire part aux habitants de la villa
Piccolomini. Nous rencontrmes en chemin la tante Mariuccia, qui pleura
de joie, mais qui nous tmoigna une certaine inquitude.

--Vous allez avoir, dans le cur, un ennemi bien  craindre, dit-elle.
Ce n'est pas un mchant homme; mais il sera fch de perdre comme a
son autorit par surprise. Et puis, Dieu sait ce que c'est qu'un prtre
tranger qui est venu rendre visite  lord B***, et qui est, je crois,
encore avec lui  l'heure o je vous parle. Il a une figure noire qui
m'a fait peur, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas  Piccolomini
pendant qu'il y est.

Les inquitudes de Mariuccia ne pouvaient m'atteindre. Mari avec
Daniella, je me sentais libre et fier comme si j'eusse t le matre du
monde. Nous passmes la grille et vmes, dans le _stradone_, lord B***
qui marchait lentement avec un prtre. Tous deux nous tournaient le
dos. Je voulus aller vers eux; Daniella voulait m'en empcher et aller
d'abord saluer lady Harriet.

--Je ne sais pas pourquoi cet homme noir me fait peur, disait-elle.
Sachons de milady s'il vient ici pour nous, et ne nous montrons pas 
lui. Viens vite, passons avant qu'il se retourne!

II tait trop tard: les deux promeneurs se retournrent, et ce prtre,
dont je ne m'tais pas donn la peine d'observer la dmarche, me montra
en plein sa figure. C'tait l'abb Valreg!

Je courus me jeter dans ses bras, et, le ramenant vers Daniella
interdite, je lui dis, comme au cur de Frascati:

--Voil ma femme!

--Ta femme! ta femme! dit-il avec moins d'humeur que je n'en attendais
de sa part, ce n'est pas encore dcid!

--C'est dcid et conclu, repris-je nous sortons de l'glise, et nous
sommes maris.

--Maris! maris sans mon consentement! quand j'avais crit au cur de
Frascati que je m'opposais... Ah! je vois bien que tout va  la diable
dans ce pays du bon Dieu, et me voil encore plus mcontent d'y tre
venu, quand tout cela aurait pu s'arranger aussi mal de loin que de
prs?

--C'est donc pour moi que vous avez fait ce voyage?

--Et pour qui, je t'en prie? Crois-tu que je sois comme toi, et que
j'aime  perdre mon temps et mon argent sur les chemins?

--Je vois, dans cette dmarche, une preuve d'affection si grande, que
j'en suis heureux au del de ce que je peux dire. Oui, oui, mon bon
vieux!

Et, en l'appelant ainsi, comme au temps de mon enfance, je l'embrassais
encore malgr lui...

--Oui, ce jour-l est le plus grand de ma vie, grce  _elle_ et grce 
vous, puisque vous tes l!

--C'est Cela, reprit-il, moiti riant, moiti colre; je viens pour te
donner ma maldiction, et tu trouves tout cela trs-gentil, trs-drle,
trs-amusant!

--Non, non, je trouve cela si bon et si gnreux de votre part, que je
sens que je vous aime mille fois plus qu'auparavant.

--C'est--dire que, m'aimant mille fois mieux depuis que tu m'as dsobi
et trait comme une vieille marionnette au rebut, je dois m'attendre,
par la suite,  un redoublement d'affection dans le mme genre! a
promet!

Je le laissai exhaler son mcontentement. Lord B** avait emmen Daniella
auprs de sa femme, et nous marchions grands pas, moi suivant docilement
tous les mouvements de mon bon oncle, le long du _stradone_. Il avait
un dpit que j'eusse trouv vraiment comique, si la crainte de l'avoir
srieusement afflig ne m'et tenu dans l'attente d'une explosion plus
grave. Mais cette explosion n'arriva pas, et j'en fus mme tonn,
sachant que l'abb Valreg, sans tre vindicatif est assez persistant
dans ses ruptures avec ceux qu'il appelle des ingrats.

Il se contenta de me grogner pendant une demi-heure, me questionnant
n'coutant pas mes rponses, puis me reprochant de ne pas lui rpondre,
et cherchant matire  fcherie dans les tmoignages d'affection que je
lui donnais; enfin s'adoucissant tout  coup avec une grande bonhomie,
pour repartir sur nouveaux frais, mais jamais avec beaucoup de
justice, selon moi, car nos opinions sur toutes choses diffrent si
essentiellement qu'il me reprochait ce que je pensais avoir fait de bon,
et passait lgrement sur ce que je m'affligeais srieusement de n'avoir
pu viter. Par exemple, il comprenait, disait-il, que j'eusse mis 
nant son autorit, puisqu'en somme il n'en avait pas lgalement sur
moi.

--Chacun pour soi, aprs tout, disait-il. Ainsi va le monde, et il n'en
peut tre autrement. Tu savais que je dirais non; tu t'es dpch de
conclure. Je ne t'en veux pas pour a: tout autre et agi de mme  ta
place. Mais ce que je trouve fou et bte au dernier point, c'est d'avoir
refus une hritire pour pouser une fille qui n'avait rien; car je
sais toute ton histoire, vois-tu. J'ai caus avec cet Anglais, qui m'a
l'air d'un brave homme, bien qu'il ait une drle de manire de parler.
Mot par mot je lui ai tir les paroles du ventre, tout de mme. Je ne
suis pas encore si maladroit que tu t'imagines, et j'ai bien vu que tu
n'avais fait, dans ce pays-ci, que des neries. C'est ta manire de
voir, soit! Tu crois que tu as une fortune au bout de ton pinceau! Moi,
je crois que tu n'auras rien sous la dent quand viendra la marmaille, et
que, comme tu seras toujours un niais, j'aurai beau conomiser sou par
sou, je ne te laisserai jamais ce qu'il faudrait pour contenter tes
caprices. Par exemple, voil une jolie petite course que tu me fais
faire, qui me cotera au moins... cinquante francs de mon argent!
heureusement l'archevque de mon diocse m'a pay les frais de route,
vu qu'il avait justement une commission a me donner pour le cardinal
Antonelli, qui est de ses amis. Sans a j'aurais t oblig de dpenser
une anne de mon casuel. Il est vrai que je ne serais pas venu: non,
morbleu, je ne serais pas venu!

Tout en grondant, mon oncle m'apprit qu'il tait arriv depuis quatre
jours  Rome, et qu'il avait employ ce temps  faire sa commission et 
solliciter de monseigneur Antonelli la rmission de mon pch:

--Car il parat, ajouta-t-il, que tu t'amuses  cracher sur les saintes
images et  porter sur toi des signes de cabale maonnique ou autres?

--Vous ne croyez pas cela, j'espre?

--Non, je ne le crois pas. J'ai mme engag ma parole; j'ai jur sur
mon salut ternel que jamais l'ide n'avait pu te venir de profaner une
image du culte. Quant  la cabale, tu m'avais crit que tu ne savais pas
mme de quoi il tait question, et j'ai rpondu de toi. On a fait un peu
de grimaces pour mettre fin  cette procdure: mais comme il parat que
j'avais apport de bonnes nouvelles de mon archevque, et qu'il m'avait
bien recommand dans ses lettres; comme, d'ailleurs, je suis ttu et que
je ne crains pas de parler  n'importe quel grand personnage de l'glise
je l'ai emport. Tu es libre; le cautionnement sera rendu  ton Anglais,
qui est vraiment meilleur que tu ne mrites; et si tu ne te fais plus
d'ennemis dans le pays, tu peux y faire quelques conomies.

Il m'apprit aussi que ses lettres  lord B*** et au cur de Frascati,
pour retarder mon mariage, avaient t crites de Rome. C'tait la cause
du retard tent en vain par ce dernier, Mon oncle avait eu pour motif
principal, disait-il, l'inconduite de Daniella.

--Mais on m'avait tromp, se hta-t-il d'ajouter. L'Anglais m'a rassur
 cet gard; il parat que la fille est honnte, et qu'on m'avait mal
parl d'elle par jalousie.

Press de me dire l'auteur de ces calomnies, il m'avoua avoir reu 
Mers une lettre anonyme o on l'engageait  s'opposer  mon mariage avec
une fille intrigante et de mauvaise moeurs.

--Cela, dit-il, m'avait dcid  aller trouver mon archevque. Je le
priais d'crire dans ce maudit pays pour empcher ton mariage. C'est
alors qu'il m'a dit: Pourquoi n'iriez-vous pas? J'ai justement une
communication secrte  adresser  Rome par un moyen sr. Vous tes une
personne sre, vous!--Ah! pardi, oui, que je lui ai rpondu: je suis
un bonhomme tranquille, moi, et pas curieux de vos manigances de grands
seigneurs! a l'a fait rire. Allez-y, m'a-t-il dit, je me charge de
vos dpenses.... Tout de mme, il a mal fait son compte; il croyait,
comme moi que la vie n'tait pas chre en Italie, et les htels sont des
coupe-gorge. Ah! oui, je me suis mis en colre avec tous ces corcheurs,
les bateliers, les conducteurs, les garons d'auberge, les aubergistes
et les _facchini_! Bien nomms, ma foi! de vrais faquins! Plus de cent
fois par jour j'en ai le sang  la tte. Il faut payer partout, payer
pour visiter les glises, qui sont fermes  clef comme des coffres;
payer pour demander son chemin dans la rue; payer  la douane; et des
frais de passe-port! et des mendiants! C'est honteux, tant de loqueteux
dans les rues et sur les chemins! Si ma paroisse tait administre comme
a, je ne voudrais jamais y remettre les pieds! En voil un tonnement
pour moi de voir comment les chose se passent ici! Des prtres qui vont
 la comdie, des cardinaux qui donnent le bras aux dames pour traverser
l'glise de Saint-Pierre; et des Vnus, et des Cornus, et des Bacchus
plein le Vatican! des idoles paennes jusque dans les glises! Encore,
si tout a tait joli  regarder; mais rien! c'est affreux! Des vieux
tas de pierres dans les plus beaux quartiers, des statues  qui il
manque bras et jambes, un pays  l'abandon, une brande de Vaudevant,
une brenne de Mzires tout autour de la ville sainte, des aqueducs qui
n'amnent plus d'eau, des boeufs desschs, des hommes qui ont tous
l'air de brigands, qu'on est toujours  regarder derrire soi s'ils ne
reviennent pas vous assassiner aprs vous avoir t leur guenille de
chapeau; des femmes sales qui ont l'air effront, par dessus le march;
des scorpions dans le pain, des cheveux dans la soupe... et quelle
soupe! je n'en voudrais pas chez nous pour laver les sabots de ma
jument. Pouah! le vilain pays! Dpche-toi de me regarder, car tu ne m'y
verras pas longtemps, dans ta belle campagne de Rome!

Quand il eut exhal son dpit, sa fatigue, ses dceptions et ses
tonnements, il se sentit plus calme et consentit  venir djeuner 
Piccolomini, o lady Harriet nous rclamait. C'tait la premire fois
qu'elle se remettait  table avec la famille, et je trouvai Daniella
assise  ct d'elle, Medora entra quand nous emes tous pris place,
et sa figure, anime par la promenade du matin, prit une expression de
fureur quand elle vit l'accueil fait  ma femme. Elle se calma aussitt,
et, aprs avoir souhait le bonjour  sa tante, elle se retira chez
elle, sous prtexte de migraine, mais bien videmment pour ne pas manger
avec Daniella.

Lady Harriet fut admirablement bonne et charmante en cette circonstance.
Elle sauva l'impertinence de sa nice en affirmant que Medora tait
rellement indispose; mais elle l'affirma d'un air et d'un ton qui
montraient que cette personne injuste et volontaire avait perdu toute
influence sur elle, et qu'elle se souciait fort peu de la mcontenter.
Elle avait fait improviser  son cuisinier, ds qu'elle avait su, par
Daniella, notre mariage, un djeuner plus recherch qu' l'ordinaire;
et Mariuccia avait couvert de fleurs les assiettes de dessert. C'tait,
disait lady Harriet, tout ce que l'on avait pu faire pour notre repas de
noces; et l'abb Valreg qui, sans tre gourmand, a des habitudes de bien
vivre trs-contraries depuis qu'il a quitt son presbytre, recouvra
toute sa bonne humeur devant cette table proprement et copieusement
servie.

La bonne Mariuccia voulut aider dans l'office, bien qu'elle ne se mle
jamais du service de nos Anglais. Cette femme aimante et dvoue tait
heureuse de regarder, par la porte entr'ouverte, sa nice assise  _la
table des milords_. Lord B*** l'aperut au dessert et dit quelques mots
 l'oreille de sa femme, qui la fit appeler pour la prier de boire avec
elle  la sant des maris. Elle lui versa elle-mme du vin de Grce
dans un verre taill, et le lui prsenta sur une assiette avec force
biscuits et confitures. Mariuccia ne fut pas invite  s'asseoir. La
conversion de milady ne pouvait aller jusque-l; et en somme, Mariuccia,
qui ne s'tait pas attendue  tant d'honneur et qui n'tait pas en
toilette, n'et pas accept avec plaisir de s'arrter plus longtemps.
Elle fit le tour de la table pour trinquer avec chacun de nous,
embrassa sa nice avec enthousiasme, et emporta les friandises pour le
_capucino_, ce pauvre idiot de frre qu'elle aime et qu'elle gte, tout
en disant qu'il s'est fait moine parce qu'il n'tait bon  rien.

Brumires fut aimable aussi. Il improvisa trs-heureusement des vers
qu'il crivit au crayon sur le dos d'une assiette, et dans lesquels il
vanta  propos le bon coeur et la vive pntration de la noble dame qui
accueillait maternellement la femme de gnie, la future grande artiste.
Lady Harriet voulut avoir l'explication de cette nigme. Daniella s'y
refusait, en riant des exagrations de notre ami; mais celui-ci parla,
malgr nous, avec tant de feu, de la voix et de l'instinct musical de
ma femme, et du grand talent qu'il m'attribue comme musicien et comme
peintre, que, bon gr mal gr, il nous fallut passer pour des aigles.
Lady Harriet, prompte  la crdulit et  l'engouement, tomba d'emble
dans ce rve de nos glorieuses destines et caressa, en elle-mme, celui
d'tre notre premire protectrice. Elle dclara que sa premire sortie
serait pour venir  Mondragone entendre chanter Daniella et voir ma
peinture.

Elle tait visiblement gaie et heureuse de l'effort qu'elle avait fait
pour rompre, une fois en passant, avec ses habitudes de convenances
et ses prjugs aristocratiques. Je sentais bien que cette rupture ne
pouvait tre de longue dure, et que tout cela tait une petite dbauche
de bienveillance et de bont, favorise par la solitude de Frascati, les
souvenirs de la via Aurelia, la prsence de mon oncle et le plaisir,
toujours cher  l'Anglaise en voyage, de faire un peu d'excentricit.
Mais, au milieu de ces considrations, j'en apercevais une plus
puissante et plus agrable pour moi: c'tait le dsir de satisfaire le
mari si longtemps mconnu et ddaign. Lady Harriet tait vritablement
sensible  l'attachement qu'il lui avait prouv, et si elle doit revenir
 ses tristes erreurs sur le compte de cet excellent homme, ce qu' Dieu
ne plaise! du moins, il aura eu, pendant cette convalescence o la
joie de se sentir revivre a dispos Harriet  une apprciation plus
quitable, quelques jours de repos et de bonheur.



LII

L'abb Valreg voulut nous reconduire  Mondragone, pour voir comment
nous y tions installs. A l'aspect de cette vaste ruine, son tonnement
fut au comble, et, avant que nous eussions travers le parterre en
friche pour le conduire au casino, un nouveau spleen s'tait empar de
lui. Il me trouvait de plus en plus fou de prfrer cette demeure, selon
lui lugubre, et cette vie, qu'il appelait misrable,  celle que je
pourrais avoir en vivant chez nous, _sur mes terres_. Daniella, avec sa
gaiet radieuse au milieu de cette solitude, le frappait de stupeur,
et il se demandait tantt si c'tait une sainte, tantt si c'tait une
maniaque comme moi.

Il causa avec elle et la trouva si croyante, que cette me, pleine
de foi et de feu, lui fit impression, sans qu'il se rendit compte de
l'ascendant qu'elle prenait sur lui.

--Dcidment, me dit-il quand il parla de nous quitter, je crois que
tu n'as pas mal choisi. C'est une femme de courage et de principes. Le
malheur est que tu vas la gter, lui mettre en tte tes ides saugrenues
et vouloir en faire une artiste, c'est--dire une paresseuse, au lieu
d'une bonne mnagre qu'elle pourrait tre. Mais tout a te regarde, et
je sais qu'il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbre et l'corce.
J'ai fait mon devoir auprs de toi, j'ai rempli ma mission auprs du
cardinal Antonelli, et je m'en vas un peu plus tranquille que je ne
suis parti, et beaucoup plus aise de quitter Rome que je ne l'tais de
quitter mon endroit. Il fera chaud quand on me rattrapera aux voyages
d'agrment! Allons, tche de revenir bientt au pays,  moins que tu
ne trouves  faire fortune ici, ce dont je doute bien fort. Mais je
comprends aussi que tu doives faire honneur et compagnie  ces Anglais
qui t'ont sauv de la prison, et peut-tre de la corde! Tu mritais bien
quelque chose comme a pour ton peu de cervelle! C'est gal, les choses
ont mieux tourn que je ne l'esprais, et je te laisse en assez
bonne passe, en t'engageant  montrer aux amis qui te comblent, la
reconnaissance que tu leur dois.

Il nous quitta sans nous permettre de l'accompagner au-del de la porte.
Il voulait voir le cur de Frascati et faire notre paix avec lui, comme
il l'avait faite  Rome avec les cardinaux. Puis il voulait quitter Rome
aussi vite que possible.

J'y mourrais, disait-il, si j'tais forc d'y passer un jour de plus.

Et il tait bien vident pour moi qu'avec sa nostalgie si prompte et son
franc parler si peu diplomatique, il n'avait rien de mieux  faire que
de se presser de partir.


Mondragone, 5 juin.

Je fus, cependant, vivement mu de le perdre sitt, car il avait
t aussi bon que de coutume, et, en outre, d'une douceur et d'une
indulgence dont je n'esprais pas si aisment le retour. Il y avait,
dans ce dernier fait, beaucoup du dsir de s'en aller, et d'autres
raisons qui m'ont t expliques plus tard.

Nous venons de passer huit jours de dlices dans notre solitude.
Daniella n'est nullement malade de sa grossesse, et nous avons profit
de quelques beaux jours entremls de jours de pluie et d'orage, pour
aller nous promener ensemble autour des lacs. Je donne la prfrence au
petit lac Nmi, dont le cadre n'est gure plus grandiose que celui du
lac Albano, mais dont les rives sont adorablement jolies. Il y avait
l, le long d'une coule de roches sombres, un temple ddi  Diane
_Nemorina_, dont les itinraires assurent qu'il ne reste aucune trace,
un tremblement de terre ayant tout englouti dans le lac. Alors l'norme
fragment sur lequel nous nous sommes assis serait rcemment mis  nu
par quelque autre secousse non encore mentionne. C'est un bloc de
construction antique colossale, qui s'est arrt sur la margelle herbue
du petit lac, et qu'un arbre renvers dans l'eau, un arbre galement
colossal, embrasse, treint et semble soutenir dans ses racines normes.
L'arbre est bien portant quand mme, et trempe sa longue chevelure
verdoyante dans le _Miroir de Diane_, tel est le nom potique que
l'antiquit a donn  ce diamant d'eau bleutre enchss dans le roc,
dans les fleurs et dans le feuillage.

Couch sur ce gigantesque dbris, autour duquel venaient se briser en
faibles soupirs les petites lames de l'eau tranquille, je contemplais,
heureux et recueilli, la beaut sereine et suave de ma Daniella, assise
sur une des branches de l'arbre. Un vent lger faisait passer sur son
front les ombres mouvantes du feuillage et les taches d'or du soleil.
Puis elle s'tendit  son tour pour se reposer de l'ardente chaleur qui
nous poursuivait jusque sous cet ombrage sculaire. Sa tte, penche
parmi les roseaux, se trouvait naturellement couronne comme celle d'une
naade. Sa taille souple a dj perdu de sa tnuit virginale, et je
contemplais, avec une passion pleine d'attendrissement et de respect,
ses paules plus tombantes et sa hanche moins cambre, lgers indices,
dj visibles pour moi, du bonheur que Dieu nous envoie.

J'ai pri dans mon coeur avec une foi ardente, pendant qu'elle dormait
l, souriante et comme ravie dans un rve dlicieux. Chaque fois que je
la contemple, elle me semble toujours plus belle, et je crois dcouvrir
en elle des trsors de grce qui ne m'avaient pas encore t rvls.
Peut-tre n'est-elle pas belle pour les autres: voil ce que j'aimerais
 me persuader. Je me souviens maintenant avec plaisir d'avoir entendu
dire  Medora qu'elle tait laide, et  Brumires qu'elle tait agrable
seulement. Si cette beaut mystrieuse, qui me fascine et m'enivre,
n'tait visible et apprciable que pour moi, combien je serais fier
d'avoir reu d'en haut le don de la comprendre!

Lune de miel, direz-vous peut-tre! Non, non, vie de miel et d'ambroisie
pour l'ternit! Tout ce qui peut m'arriver en ce monde n'est rien que
le cours invitable d'une destine fugitive. La mort mme de l'un de
nous ne serait que l'accident du voyage sur cette terre d'preuves plus
ou moins dures, car devant l'effroi dont une semblable pense me glace,
je sens lutter une foi, une certitude triomphantes: c'est que je suis
dj bien heureux d'avoir rencontr dans ce monde-ci l'tre que je dois
retrouver, aimer et possder aprs, et toujours et partout! Je ne sais
si dj, dans une existence antrieure, j'ai got ce bonheur, ou si je
l'ai mrit par une suite d'existences pures et tristes. Je ne sais rien
du pass, bien que parfois mes joies prsentes ressemblent  de vagues
et doux souvenirs; mais l'avenir, l'avenir sans fin, je le porte l dans
mon coeur, comme le souffle mme de ma vie, et je sens que je ne serai
plus jamais seul, parce que je n'aurai jamais d'autre amour sur la
terre, et que, par l, j'en ternise la sainte possession.

Nous avons parl de vous au bord de ce beau petit lac, cratre teint
dont les brisures sont devenues de vritables nids de fleurs sauvages.
Daniella vous aime et mle votre nom  ses prires. Elle a compris ce
que je commence  comprendre moi-mme: c'est qu'en exigeant ma parole
de vous crire ma vie, autant que possible jour par jour et heure
par heure, vous m'avez conduit  une transformation srieuse de mon
individualit. Je ne me sens plus le mme qu'au temps o j'existais sans
savoir pourquoi ni comment, perdu dans des rveries vagues, et craignant
toujours d'envisager le but de cette existence; m'ignorant, me
ngligeant, me ddaignant presque moi-mme, et me laissant parfois
envahir par ce dcouragement propre  ceux qui ont besoin d'un idal que
la socit ne leur montre et ne leur promet pas. Aujourd'hui je me sens
exister; j'ai fouill et interrog, malgr moi, mon propre coeur, et je
sais qu'il a t, sans peur, sans hsitation et sans sophisme, droit au
but qui lui tait offert par la Providence: _Tutto per l'amore_!

Et je m'inquiterais,  prsent, de la fortune que je n'ai pas, de la
rputation que je n'aurai peut-tre jamais, de la scurit, des aises,
des convenances, de l'opinion, de la mode, de ce que fait et pense et
dit le monde  propos du but  poursuivre dans cette vie d'un jour? Et
que m'importe, quant  moi? De temps en temps mes yeux tombent sur des
publications nouvelles o je vois l'expression du dsir, du besoin ou
du rve de chacun. Beaucoup d'argent! Dans les romans mmes, qui
sembleraient tre la peinture d'un idal plus pur que les bulletins
financiers des journaux, je vois souvent percer une aspiration
imptueuse vers quelque trsor comme celui des grottes de Monte-Cristo.
Je ne m'en tonne ni ne m'en scandalise. Je vois bien que, dans une
socit si incertaine et si trouble, dans une Europe qui frmit de
crainte et d'espoir entre des rves de prosprit fabuleuse et des
terreurs de cataclysme social universel, les imaginations vives
s'lancent, comme fait celle de Brumires, vers ce programme effrayant:
_tre riche ou mourir!_ Je crois que c'est l un malheur des temps o
nous vivons et que nous nous donnons un mal terrible pour nous btir un
gros navire, l o nous n'aurions besoin que d'une petite nacelle.

Au retour d'une de nos excursions nous avons trouv Brumires  la porte
de Mondragone, tout agit, tout transport, nous attendant pour nous
dire son _tonnante aventure_.

--Voil, s'cria-t-il, ce qui vient de passer par la tte de Medora:
un mariage comme le vtre, un _matrimonio segreto_, un mariage _alla
pianeta!_

--Et avec qui? lui demanda en souriant Daniella.

--C'est ce que je me suis d'abord demand  moi-mme; mais j'ai fini par
me procurer l'agrable persuasion que ce serait avec moi.

--Contez-nous a.

--Je ne viens que pour vous le raconter. Sachez donc que depuis votre
mariage bizarre, ma princesse rve sans cesse  la commodit,  la
gaiet, au sans-gne et  la promptitude d'un pareil moyen pour
chapper, en cas de parti pris sur le _conjungo_, aux ennuyeuses
formalits, aux lenteurs, aux commentaires, aux crmonies du mariage
officiel. Elle dit qu'elle ne se mariera jamais si, entre le _oui_
dit dans un salon et le _oui_ dit  l'autel, elle a quinze jours de
rflexion.

--C'est ce qu'a fort bien senti M. Valreg, ajoutait-elle. Il a craint
les reprsentations de sa famille et ses propres objections; il a voulu
se prendre lui-mme par surprise; il m'a donn un exemple  suivre. Il
faut que je me marie, c'est dcid; et comme je n'aime personne, je
serai  qui voudra bien m'aimer passionnment, sans autre espoir que
celui de mon amiti, sans autre garantie de bonheur que celle de ma
vertu. Ma tante et mon oncle vont s'opposer, comme ils l'ont dj fait,
 ce qu'ils appelleront un coup de tte. Lady Harriet qui s'est si bien
trouve, comme l'on sait; de son mariage d'amour, fait comme le renard
de la fable, qui avait la queue coupe, et ces bons parents, avec
leur dsir effrn de faire mon bonheur, ne s'occupent qu' prolonger
indfiniment mon ennui et leurs tracasseries. Donc, au premier jour, je
vas leur dire: J'pouse Pierre ou Paul. Ils rpondront que ni Pierre
ni Paul ne me conviennent, que je suis _folle_, compliment qu'on m'a
dj fait et qu'il ne me plat pas d'entendre rpter trop souvent.
Donc, au premier refus de leur adhsion au premier projet que j'aurai
arrt, je me pends  la chasuble du premier prtre que je verrai passer
dans une glise, et tout sera dit. Je sais bien que je m'en repentirai
au bout d'une heure; mais comme je me repens galement de toutes les
occasions que j'ai manques de perdre ma libert; comme tout bien
considr cette libert en est venue  m'ennuyer tout  fait, me
voil dcide,  me jeter, la tte baisse, comme M. Valreg, dans le
prcipice.

Je vous demande bien pardon, chers amis, continua Brumires, de vous
rpter ces lgres paroles. Je sais que vous avez raisonn tout
autrement; mais je n'ai eu garde de contredire ma divinit. Les dieux
ont toujours raison. J'ai dclar ma flamme avec une sincre loquence,
et on ne m'a encore dit ni oui ni non; mais j'ai vu que ma passion ne
dplaisait pas, qu'on en attendait l'explosion depuis longtemps et qu'on
me permettait d'en dire bien long sans m'interrompre. On m'a laiss
mettre  genoux, baiser les mains et mme un peu les bras. Bref,
j'attends une solution, et j'espre. Faites des voeux avec moi pour que
ce mariage dplaise beaucoup  lady Harriet, car si elle cdait il n'y
aurait plus pour Medora le moindre prtexte au mariage clandestin, ni le
moindre plaisir, puisque c'est l'esprit de contradiction qui la pousse
et, qu' cette imagination blase, il faut des luttes. Faute de luttes,
elle meurt d'ennui, voyez-vous, et j'ai parfois envie de lui dire tout 
coup que je ne l'aime pas et que je ne veux plus me marier. Si
j'avais ce courage et cette habilet-l, je suis bien sr qu'elle se
persuaderait qu'elle est folle de moi, et qu'elle m'pouserait dans
l'espoir de me faire enrager.

Cette supposition de Brumires tait si bien fonde, que j'eus un moment
l'ide de l'y encourager, par le sentiment de ma propre exprience.
Certes Medora ne m'a voulu pour mari qu' cause de mon indiffrence.
Mais, trop naf pour donner des conseils de perversit  un ami,
j'essayai, au contraire, de lui prouver que, dans de pareilles
conditions de hasard et de caprice, son union avec Medora le rendrait
infailliblement trs-malheureux et quelque peu avili; mais cela fut
impossible  lui faire entendre. Il ne voit dans tout cela qu'une
conqute difficile et _rare_, une lutte d'orgueil et de finesse, une
affaire qui fera honneur  son habilet et  sa persvrance.

--Vous verrez, dit-il en parlant de lui-mme, que le _gaillard_ n'est
pas maladroit, et que la grande aventure da sa vie, le roman rv, la
fortune immense et la femme incomparable seront le prix de sa confiance
en sa destine et en lui-mme: Aide-toi, le ciel t'aidera.

--Bien, bien; j'admets que vous russirez, que vous aurez cette
merveilleuse beaut et cette merveilleuse dot. Aprs? si l'on vous hait,
si l'on vous trompe?

--Ah! voil ce que je ne crains gure! d'abord, parce qu'elle est froide
et fire; ensuite, parce que je ne suis pas un sot et que je me ferai
aimer d'elle.

--Laisse-le donc faire, me dit Daniella quand nous fmes seuls: il ne
l'aime pas, il ne veut qu'tre riche. D'ailleurs, elle se moque de lui
comme des autres. Est-ce qu'il est fait pour flatter une vanit comme
la sienne? Il n'a pas de titre, il monte mal  cheval, il n'a pas de
rputation, enfin il n'a rien qui puisse tourner la tte  une Medora.

--C'est vrai; mais c'est dj une vieille fille dont les sens se
dcident peut-tre  parler. Il est trs-beau garon. Elle cherche un
esclave, et il saura jouer ce rle tout le temps qu'il faudra. Il a de
l'esprit, un peu de talent, beaucoup d'aplomb...

--Eh bien, qu'elle l'pouse! que t'importe?

Je vis que la jalousie de Daniella n'tait pas si bien passe qu'elle ne
ft prte  se rallumer au moindre soupon. Je la calmai en lui disant
que je m'intressais  Brumires et nullement  Medora.

Le lendemain, j'eus une conversation trs-vive avec lord B***, qui, de
temps en temps, vient nous voir le matin. Imaginez-vous que lady Harriet
s'est mis en tte de doter Daniella; qu'elle a entretenu l'abb Valreg
de ce projet et que c'est l la cause de son subit apaisement. Les
papiers au moyen desquels je peux faire lgaliser mon mariage sont
arrivs, et je dois me rendre demain  Rome avec Daniella et mes tmoins
pour remplir cette formalit devant le consul de ma nation. Lady Harriet
veut, en cette circonstance, constituer  ma femme une dot de cent mille
francs, et il a fallu presque me fcher pour me soustraire  cette
libralit. Lord B*** comprend trs-bien que je rpugne  recevoir de
l'argent en rcompense d'un acte d'humanit aussi simple que celui de la
via Aurlia. Il convient qu'en me tenant cach pour voir tranquillement
accomplir un vol et peut-tre un meurtre, j'eusse t un lche, et qu'il
ne rsulte pas de mon _manque de lchet_ que l'on me doive un salaire.
Il reconnat aussi qu'en venant soigner sa femme et en lui disant avec
esprit et douceur des choses qui l'ont mue et persuade jusqu' ramener
un peu de calme et de bonheur dans son mnage, ma Daniella n'a fait
qu'obir  une belle et bonne inspiration de sa nature, et que tout cela
se paye avec le coeur, non avec la bourse. |

Mais lady Harriet _veut_, et milord est bien embarrass pour la
contredire. Je veux tre pendu s'il n'est pas redevenu amoureux de sa
femme, et mme plus qu'il ne l'a jamais t, car il avait toujours
rsist  son influence quand elle tait mauvaise, et aujourd'hui il la
subit aveuglment. Jadis il disait: Je l'aime, bien qu'elle se trompe;
maintenant il semble, dire qu'elle ne peut pas se tromper.

L'excellente dame comprend si peu que je sois humili de ses bienfaits,
qu'elle aura un vritable chagrin, qu'elle sera humilie elle-mme, si
je les repousse, et son mari ne sait comment s'y prendre pour lui porter
ma rponse. Il a fallu transiger: il ne sera pas fait d'acte, Daniella
recevra un portefeuille, et mylord voudra bien le reprendre sans
_rcpiss_, en disant  sa femme que nous l'avons pri d'tre notre
dpositaire.

Daniella, prsente  cette discussion, a eu la gnrosit et la
dlicatesse de dire comme moi. Pourtant elle m'a fait quelques reproches
ensuite. Elle a dj l'instinct passionn de la maternit, et elle
trouve que nous n'avons pas la droit de refuser ce qui assurerait  ses
yeux l'indpendance et le bien-tre de notre enfant dans l'avenir. Elle
comprenait que nous ne dussions rien accepter de Medora; mais elle n'a
pas les mmes scrupules vis--vis de lady Harriet, qui a toujours t
bonne pour elle et devant qui elle ne s'est jamais sentie humilie.

J'ai eu quelque peine  lui persuader que ce serait peut-tre un malheur
pour notre enfant de natre avec un hritage assur, relativement trop
brillant pour la condition o je voulais l'lever. C'a t dj une
sorte de malheur pour moi d'avoir un petit patrimoine, puisqu'en
considration de l'oisivet o j'avais le droit de vivre, l'abb Valreg
ne m'a rien fait apprendre tant que j'ai t sous sa tutelle. Si je
n'avais pas aim la lecture, je serais devenu idiot, et si je n'avais
pas eu ensuite un certain courage, je ne me serais pas mis  mme
d'avoir un tat.

--Ta crainte d'avoir un enfant riche vient, me disait-elle, de
l'endurcissement d'intelligence de ton oncle. Il a voulu te rendre
esclave de ton petit capital, et tu as pris en aversion un moyen de
libert dont on voulait te faire une chane; mais nous lverons nos
enfants tout autrement: nous leur dirons...

--Nous leur dirons, malgr nous, la vrit. On ne peut pas se rsoudre
 tromper ses enfants, mme pour leur bien. Et, quand ils auront
ces distractions et ces langueurs de l'enfance qu'il faut combattre
doucement, mais sans se lasser, nous cderons, nous aurons peur de les
contrarier, de les fatiguer, nous en ferons des indolents et des oisifs.
Alors ils auront d'autres gots que ceux de la frugalit et d'autres
besoins que ceux de l'me. Ils se trouveront pauvres, car cent mille
francs, sache donc que c'est une goutte d'eau dans la mer pour ceux qui
ne les ont pas acquis par leur travail, et qui n'ont rien  faire que de
les dpenser.

Daniella s'assit dans un coin et pleura.

--Pourquoi pleures-tu? lui dis-je en l'embrassant.

--Parce que tu as raison, rpondit-elle. Tu m'as fait songer  la
ncessit de contrarier notre bien-aim, notre enfant, notre-trsor,
notre _tout_! et voil que nous commenons avant qu'il soit n! Mais
c'est gal: il le faut! Tu m'apprendras  l'aimer sagement,  regarder
ta fiert, ton honneur et ton courage comme le plus bel hritage  lui
laisser. Allons, n'y pensons plus. Voil deux fois que je suis riche, et
deux fois que tu me fais comprendre que toute ma fortune est dans notre
amour.



LIII

Mondragone, 7 juin.

Nous avons t hier  Rome, et nous voil maris indissolublement. Par
surcrot de bonheur, j'ai une commande. Le rve de la Mariuccia s'est
ralis. La princesse B***, s'tant fait raconter toute notre histoire
et me voyant enfin  l'abri de toute perscution, m'a demand d'aller la
voir avec ma femme,  laquelle elle a fait l'accueil le plus gracieux.
Nous sortions du consulat, et je venais d'chapper  l'acte par lequel
lady Harriet voulait nous enrichir. La Providence nous envoyait donc
un soudain ddommagement et comme une rcompense de notre confiance en
elle. La princesse a vu une pochade de moi que j'avais laisse emporter
par Brumires, et que celui-ci a eu l'obligeante ide de faire mettre,
 mon insu, sous les yeux de l'illustre propritaire de Mondragone.
C'tait prcisment un projet de fresque, un entrelacement de fleurs,
de fruits et d'enfants, pour un joli petit plafond de salle de bain
projete et dj mise, l'anne dernire, en tat de recevoir une
dcoration quelconque. La forme lgante de cette petite pice m'avait
frapp, et, dans un moment de loisir, j'avais jet mon ide sur du
papier  aquarelle. Il parat que cette ide, a plu. On me charge
de l'excuter, et on me fournira un aide pour m'affermir dans ma
connaissance, un peu incomplte, des procds de la fresque. Si l'on est
content de mon travail, et que je ne dsire pas quitter le pays, on me
confiera d'autres dcorations dans le palais, et on fera arranger alors
le casino, pour me mettre, avec ma famille,  l'abri du froid en hiver.
C'est la seule occasion o l'on ait paru songer  envoyer de nouveau des
maons et des charpentiers dans ce palais toujours en ruine, dont on
s'occupe, avant tout, d'enjoliver les boudoirs. Il est question de trois
mille francs pour mon travail de la saison, et il me semble que c'est
dj bien joli pour un commenant de mon importance.

Et maintenant, me voil devant ma composition, prenant des mesures et
dbrouillant mon premier travail, afin d'entrer dans un rve dlicieux.
Tous ces _Amorini_, que je vais faire les plus beaux possibles, auront
certainement un air de famille. Ils ressembleront tous  Daniella,
laquelle veut dj choisir celui qui lui plaira le mieux, pour le
regarder dit-elle,  toute heure, et pour que ses traits passent, de son
me, sur le visage de son enfant.


Lady B*** se trouve si bien du sjour de Frascati, qu'elle songe  y
acheter une villa, afin d'y revenir tous les ans, et qu'elle prend des
arrangements pour passer tout l't, soit dans sa proprit future, soit
 Piccolomini, qu'elle parle de meubler convenablement. Le bon accord
semble vouloir durer entre elle et son mari. Je crois qu'elle s'est
aperue de ce fait bizarre, qu'aprs vingt ans de mariage fort maussade
lord B*** entrait dans une vritable lune de miel, et la satisfaction
d'inspirer de l'amour dans son arrire-saison flatte rellement
l'amour-propre de cette bonne et vertueuse dame. Elle a pris, avec son
poux, des manires de pudique chatterie, et des embarras de jeune
personne, et des coquetteries prudes qui seraient trs-amusantes 
observer; mais la Medora raille tout cela avec tant d'aigreur que nous
nous abstenons mme d'en sourire, Daniella et moi.

Ce rveil du vieux cupidon prpos  la gouverne du mnage B***; cette
refloraison de milady, qui en cachette de mylord teint ses cheveux un
peu blanchis par la maladie qu'elle vient de faire; la jalousie de
Felipone, qui commence, dit-on,  faire des scnes de passion  sa
perfide Vincenza; notre bonheur,  nous autres solitaires de Mondragone;
le printemps, les oiseaux, l'loquence de Brumires, que sait-on? tout
et rien, ont inspir enfin  Medora une sorte de got pour son cavalier
servant; et le _gaillard_, comme il s'intitule lui-mme, a eu l'adresse
de rendre lady Harriet assez contraire  ses esprances, ce qui leur
donne plus d'assiette. En ralit, lady B*** trouve, avec raison, que sa
nice, use trop de la libert accorde aux demoiselles anglaises et
que cette succession de soupirants encourags et conduits commence 
compromettre la dignit d'une tante et la bonne renomme ncessaire
 une fille  marier. Elle tiendrait  honneur de lui faire faire un
mariage convenable,  son point de vue, si elle avait le droit de
chasser Brumires de Piccolomini, et elle l'et dj fait. Il sent
trs-bien qu'on l'admet  contre-coeur au rez-de-chausse, et il s'en
rjouit. Il aspire au moment o on lui fermera la porte du salon au nez.
Ce jour-l Medora sera dcide  tre madame de Brumires, car notre ami
a dcouvert, ou a bien voulu nous rvler, qu'il avait quelques petits
aeux en rserve pour faciliter son tablissement.

Dans tout cela, nous cherchons Tartaglia sans retrouver sa trace. Le
secours important qu'il nous a donn pour notre mariage, revirement
inattendu de ses ides au sujet de mon union avec Medora, l'emploi
de son temps depuis sa disparition de Mondragone, rien ne nous a t
expliqu. Aprs nous tre apparu comme un revenant dans l'glise de
Frascati, il s'est vanoui comme une ombre avant que nous ayons pu
le remercier. Felipone prtend n'en savoir pas plus que nous sur son
compte. Il nous a racont qu'il s'tait assur d'abord, pour nous servir
de tmoin, Simone di Mattia, traiteur de la _Campana_ un de ses amis,
habituellement ivre de la veille, et par consquent incapable de
rflchir aux consquences d'une brouille avec le cur; mais, au moment
de se mettre en route, matre Simone s'tait ravis prudemment, prouvant
par l, disait Felipone, qu'il portait mieux son vin que celui des
autres. Si bien que notre ami le fermier s'tait vu trs en peine
pendant quelques instants, et sur le point de nous faire abandonner
l'entreprise pour ce jour-l, lorsque Tartaglia, dguis en berger de la
montagne, s'tait trouv comme tomb du ciel au coin de la rue. Il avait
accept l'offre de nous assister, sans hsitation, disant qu'il m'aimait
trop pour ne pas consentir  empirer ses relations dj trs-mauvaises
avec l'autorit. Felipone n'avait pas eu le temps de lui en demander
davantage. La cloche de l'glise tait en branle.

Onofrio, que nous allons voir de temps en temps, nous  dit l'avoir vu
rder, le soir de ce jour-l, autour de Tusculum; il ne l'a pas aperu
depuis.


15 juin, Mondragone.

Nous l'avons enfin retrouv, ml aux nouveaux vnements que j'ai 
vous raconter.

Il fut dcid, le 8 de ce mois, que miss Medora pouserait M. de
Brumires  la _chasuble_. Voici Ce qui s'lait pass pour amener cette
rsolution: autoris  faire sa demande  lady Harriet pour un mariage
en rgle, Brumires s'tait arrang pour dplaire, et pour s'entendre
dire devant Medora, jusque-l railleuse et comme prte  se ddire s'il
tait agr, des choses assez blessantes, telles que: J'espre que
ma nice rflchira.--Je n'ai aucun autre droit sur elle que celui
de l'intrt que je lui porte; mais si elle m'accordait la moindre
autorit, j'en userais pour la dtourner de vous, qui n'avez pas les
opinions et les sentiments du monde o elle est appele  vivre.

Il faut vous dire que Brumires, qui n'a aucune espce d'opinions,
s'tait pos, ce jour-l, en homme _trs-avanc_ et mme beaucoup
trop avanc, en prsence de lady B***, et que Medora, qui, en fait
d'indiffrence absolue sur toute matire politique, est absolument dans
le mme cas que son adorateur, avait trouv neuf et divertissant d'tre
excessivement philosophe, en paroles,  son exemple.

La chose prvue arriva: lady Harriet fut scandalise, et Medora se
dclara victime perscute. Jour et heure furent pris pour l'union
clandestine. Seulement, elle jugea  propos de taire une lgre
modification au programme dont Daniella lui avait donn l'exemple
Craignant que le cur de Frascati ne ft sur, ses gardes, elle dcida
qu'on se marierait  Rocca-di-Papa, o elle comptait passer les premiers
jours de son mariage.

C'tait donc un enlvement en rgle dont Brumires nous annona le
bonheur et la gloire, et mme il eut la fantaisie de m'avoir pour un de
ses tmoins, faveur dont je le remerciai ngativement, ne voulant rien
faire qui pt tre dsagrable  lady B***.

C'est  Rocca-di-Papa prcisment que nous remes cette confidence en y
rencontrant le futur. Il s'y tait rendu pour examiner la localit. Nous
avions t l, nous autres, pour nous promener, et moi surtout pour
regarder des enfants, car ils vivent _en tas_ dans cette petite ville,
et ils y sont  peu prs. nus en cette saison. On y peut donc tudier
leurs mouvements dans toute la libert de la nature.

Je n'ai rien vu d'aussi trange et d'aussi pittoresque, en fait de
construction, que cette bourgade de Rocca-di-Papa. Je vous ai dcrit la
gorge sauvage meuble d'une sorte de fort vierge qui occupe le fond du
prcipice _del buco_. Nous avions laiss ce dsert sur notre gauche
et suivi le chemin plus large et plus doux qui,  travers les bois de
chtaigniers, monte vers la ville. Daniella, en passant auprs des
_trois pierres_, dtourna la tte pour ne pas voir l'endroit du fourr
o elle m'avait surpris avec Medora. Ce lien lui rappelait le seul
chagrin que nous nous soyons caus l'un  l'autre.

Rocca-di-Papa est un cne volcanique couvert de maisons superposes
jusqu'au fate, qui se termine par un vieux fort ruin. Les caves d'une
zone d'habitations s'appuient sur les greniers de l'autre; les maisons
se tombent continuellement sur le dos; le moindre vent fait pleuvoir
des tuiles et craquer des supports. Les rues, peu  peu verticales,
finissent par des escaliers qui finissent eux-mmes par des blocs de
lave supportant une ruine difficile  aborder, et flanque d'un vieil
arbre qui se penche sur la ville, comme une bannire  la pointe d'un
clocher.

Tout cela est vieux, crevass, djet et noir comme la lave dont est
sorti ce rceptacle de misre et de malpropret. Mais, vous savez, tout
cela est superbe pour un peintre. Le soleil et l'ombre se heurtent
vivement sur des angles de rochers qui percent de toutes parts  travers
les maisons, sur des faades qui se penchent l'une contre l'autre, et
tout  coup se tournent le dos pour obir aux mouvements du sol pre et
tourment, qui les supporte, les presse et les spare. Comme dans les
faubourgs de Gnes, des arceaux rampants relient de temps en temps les
deux cts de la ruelle troite, et ces ponts servent eux-mmes de rues
aux habitants du quartier suprieur.

Tout est donc prcipice dans cette ville folle, refuge dsespr des
temps de guerre, cherch dans le lieu le plus incommode et le plus
impossible qui se puisse imaginer. Les confins de la steppe de Rome sont
bords, en plusieurs endroits, de ces petits cratres pointus, qui ont
tous leur petit fort dmantel et leur petite ville en pain de sucre,
s'croulant et se relevant sans cesse, grce  l'acharnement de
l'habitude et  l'amour du clocher.

Cette obstination s'explique par le bon air et la belle vue. Mais cette
vue est achete au prix d'un vertige perptuel, et cet air est vici par
l'excs de salet des habitations. Femmes, enfants, vieillards, cochons
et poules grouillent ple-mle sur le fumier. Cela fait des groupes bien
pittoresques, et ces pauvres enfants, nus au vent et au soleil, sont
souvent beaux comme des Amours. Mais cela serre le coeur quand mme. Je
crois d'ailleurs que je ne m'habituerais jamais  les voir courir sur
ces abmes. L'incurie des mres, qui laissent leurs petits,  peine gs
d'un an, marcher et rouler comme ils peuvent sur ces talus effrayants,
est quelque chose d'inou qui m'a sembl horrible. J'ai demand s'il
n'arrivait pas souvent des accidents.

--Oui, m'a-t-on rpondu avec tranquillit, il se tue beaucoup d'enfants
et mme de grandes personnes. Que voulez-vous la ville est dangereuse!

J'entrai dans une des plus pauvres maisons pour me faire une ide de
l'existence de ces tres. Je fus surpris de la quantit de provisions et
d'ustensiles entasss dans ce bouge infect, Jarres et tonneaux pleins
de pois, de chtaignes, de grains et de fruits secs; solives garnies de
mais, d'oignons, de fromages, de viande de porc sal; vases de terre,
de bois et de faence; linge dans le cuvier de lessive; lits normes;
images de dvotion, chapelets bnits, statuettes et reliquaires, tout
tait ple-mle, et si encombr, qu'autour de la chemine, de la table
et des lits, il y avait  peine moyen de poser les pieds et de passer
les paules sans fouler ou renverser quelque chose.

Cette abondance en dsordre, couverte de crasse et de vermine, me donna
 penser. Ces gens sont donc pourvus de tout ce qui est ncessaire  la
vie; le sol est fertile, et ils possdent dix fois plus d'aliments et
de meubles que la plupart des journaliers de mon pays, dont les
maisonnettes, propres et bien ranges, ne se remplissent jamais que de
ce qui est strictement ncessaire au jour le jour. Chez nous, le pauvre
n'a pas de provisions dans les mauvaises annes; il travaille pour le
pain du lendemain, il court aprs le fagot de la veille, la femme lave
et raccommode sans cesse les pauvres vtements de la famille. Ici, il
n'y a point de mauvaises annes; on recueille et on entasse, jusque sur
son oreiller, des denres varies; on engraisse des animaux domestiques
jusque sous son lit; on paye des journaliers pour cultiver la terre,
et on ne raccommode pas les hardes; on ne travaille pas, on se laisse
dvorer par la vermine; on se vautre au soleil et on tend la main aux
passants: voil l'existence des localits fertiles et saines. D'o
vient?

Vous rpondrez; moi, je reprends mon rcit. Nous sortmes de la ville,
non sans peine, par une ruelle troite, rapide et glissante d'eau de
fumier, o passait une caravane de mulets chargs de gents qui ne
laissaient pas de place aux passants, et qui ne pouvaient s'arrter  la
descente. Nous avions hte de fuir ce taudis navrant d'o, cependant,
par la fentre de toute baraque immonde, l'oeil plonge sur des abmes
de verdure splendide, sur les brillants petits lacs, sur les ravins
dlicieux et sur les immenses horizons de montagnes d'opale. Nous
marchmes tout au plus dix minutes, et nous atteignmes la source _del
buco_.

C'est une fontaine abondante qui s'panche dans de grandes auges de
pierre blanche, lavoir pittoresque dans les rochers, sur des cimes
sauvages. Les eaux s'chappent en nombreux filets qui bouillonnent sur
un sol de roche ondule, et vont,  quelques pas de l, se runir et
s'engouffrer dans le _buco_.

Nous tions sur les plateaux qui forment d'immenses terrasses entre
les monts Albains et les monts Tusculans, non loin du prtendu camp
d'Annibal. Sous nos pieds, dans la flure gigantesque du mur de
roches que nous tchions en vain de ctoyer, tombait la cascade et se
dressaient les crneaux briss de la petite tour o j'ai pass des
heures si heureuses et si tristes. Il n'y a l de fray qu'un sentier
effroyable o je ne voulus pas laisser Daniella se hasarder. Je
m'assurai que, d'en haut comme d'en bas, ma belle cascade fantastique et
ma tour sont  peu prs impossibles  voir sans se casser le cou. Les
formes tranges de ces plateaux, rehausss de cnes aigus ou tronqus,
et les formidables brisures de leurs flancs escarps attestent les
convulsions violentes des ges volcaniques. Sur un de ces plateaux, o
un vent frais soufflait avec imptuosit dans sa chevelure, Daniella
ramassa pour vous des gentianes d'un bleu vein de rose et de petites
jacinthes sauvages qui sont des plantes adorables de forme et de
couleurs, mais dont malheureusement vous n'aurez que les squelettes.

Daniella tait triste en cueillant ces fleurs et en regardant l'pre
paysage qui nous environnait: des plaines incultes, des taillis
impraticables, des ruisseaux sans cours, formant marcage jusque sur
les cimes battues du vent; tout cela s'tendant, d'un ct jusqu'
Monte-Cavo (_mons Albanus_), de l'autre jusqu'au revers de _l'arx_ de
Tusculum, qui vu de la hauteur, se trouvait beaucoup plus prs que, de
mon refuge dans le prcipice, je ne l'avais imagin.

--Allons-nous-en, me dit Daniella; mon corps et mon me se refroidissent
ici. Le bruit de cette cascade me fait mal. Tu n'as pas voulu me laisser
apercevoir la tour maudite, et tu as bien fait: je sens que je ne la
reverrai jamais sans remords.

--Et moi j'aime quand mme cette cascade qui chantait pendant ton
sommeil, et cette ruine o, aprs tant d'heures d'inquitude et de
chagrin mortel, je t'ai enfin presse dans mes bras et endormie sur mon
coeur.

--Tu ne te souviens donc plus que j'ai t injuste, violente, folle et
cruelle? C'est l le seul crime de ma vie, mais il est grand et il me
fait trembler de peur quand j'y pense. Tu sais bien ce que je disais
dans nos premiers jours de Mondragone: Dieu, que j'ai offens quand je
me suis donne  toi sans sa permission, me punira: et il m'a punie
plus svrement que je ne l'avais prvu. Que j'aie t spare de toi,
maltraite, insulte, battue, vole et tout cela avec de mortelles
inquitudes sur ton compte, je m'y attendais presque. La conscience de
mon pch m'en donnait comme un avertissement; mais que, le premier jour
o j'ai t runie  toi, un jour que j'aurais d passer en prires et 
tes genoux pour adorer et remercier Dieu, j'aie t coupable envers toi,
que je t'aie odieusement fait souffrir!... voil un jour de l'enfer qui
m'a t impos, et quand je me souviens de mon dlire, je me sens un
vertige comme si le dmon me serrait la gorge et me tenaillait le
coeur en me criant: Ce n'est pas la seule fois que je t'aurai en ma
puissance; je reviendrai, et tu recommenceras! O mon Dieu, mon Dieu!
s'cria ma pauvre Daniella avec exaltation, faites que je ne recommence
pas! faites-moi mourir plutt que de me laisser vivre pour le malheur de
ce que j'aime!

Je la consolai en lui jurant qu'elle pouvait retomber dans sa jalousie,
sans danger dsormais.

--C'est ma faute, lui dis-je si, tous deux, nous avons tant souffert.
J'ai t surpris par la douleur, j'ai manqu de foi et de force.
J'aurais d trouver des paroles et des caresses pour te dtromper et te
rassurer, des formules sacres pour chasser ton dmon. J'tais fatigu
et malade; et puis j'avais en moi-mme, dans ce triste lieu, des penses
sinistres et lches. J'avais boud la providence comme un sot enfant
boude sa mre. Je m'tais rvolt contre les heures qui ne marchaient
pas assez vite; j'avais t fou! Je mritais donc une punition et je
l'ai subie. A prsent je n'en crains plus d'autre, je n'en mriterai
plus. Notre amour nous sanctifiera et chassera le mauvais esprit qui
rde autour des coeurs heureux. Nous ferons de notre passion une
religion et une vertu. N'est-ce pas dj fait? N'ai-je pas t bien
inspir de braver pour toi tous les reproches et de briser tous les
obstacles, de refuser les dons de la richesse et de vouloir tre tout
pour toi,  moi tout seul? Tu vois bien que Dieu nous pardonne et nous
bnit, puisque je suis sorti de tous mes dangers, et que tout ce que
j'ai demand au ciel se ralise: toi, un enfant, du travail et de la
dignit!

Elle essuya ses larmes, et, gagne par ma foi, elle remercia Dieu avec
enthousiasme.

Non, je ne crois pas qu'elle redevienne le jouet de la violence de ses
instincts. Je lui ai dit ce que je pense; je ne la crains pas, cette
femme que j'adore. Je sens que je l'amnerai doucement  combattre
l'imptuosit de ses premires impressions, et que je lui apprendrai 
tre heureuse.

Nous nous remettions en route pour Tusculum lorsque Brumires cria aprs
nous et accourut pour nous accompagner, en nous faisant part de son
triomphe.



LIV

Il venait de Rocca-di-Papa, o il avait trouv des tmoins et pris
connaissance des circonstances ncessaires au succs de son entreprise.
Quand il eut bien bavard, il s'aperut qu'il me mettait dans une
situation dlicate: il me fallait, ou abuser de sa confiance, ou
tromper lord et lady B*** dans le cas o, ayant quelque soupon, ils me
questionneraient. Je rsolus de ne pas les voir ce jour-l et de rentrer
tard  Mondragone, pour le cas o milord viendrait m'y rendre visite
dans l'aprs-midi.

--Puisque vous retournez par ce ct-ci de Tusculum, dit Brumires (et
cela me parat en effet le plus cour), je vais avec vous.

Il fut convenu qu'il nous laisserait chez Onofrio; mais, quand nous
entrmes chez le berger, la curiosit de voir le petit muse qu'il s'est
fait dans son paillis le retint. Brumires est flneur, comme le sont
les caractres enjous et communicatifs.

Nous tions l depuis un quart d'heure lorsque je m'entendis appeler du
dehors. Je sortis, croyant reconnatre la voix de Felipone. C'tait lui,
en effet, arm de son fusil, suivi de deux chiens de chasse et portant
quelques perdrix dans sa gibecire.

--Avec qui tes-vous l-dedans? me demanda-t-il en me montrant la
cabane.

--Avec ma femme et Brumires. Pourquoi n'entrez-vous pas?

--Je vais entrer. Je n'tais pas sr que ce ne ft pas un tranger, et,
vous savez, on est sot, on est timide!

--Vous, timide?

--Mais oui, avec les gens que je ne connais pas.

--Eh bien, vous connaissez Brumires, venez!

--Oh! certainement, je le connais: un bon enfant, un charmant garon!

Je le regardai pour voir s'il n'y avait pas d'amertume dans cet loge.
La figure ronde et placide du fermier tmoignait do la plus entire
candeur.

Je pensai que la Vincenza avait, en femme suprieure qu'elle est dans
l'art du mensonge, endormi les soupons de son mari, et je retournai
vers la cabane, croyant que Felipone me suivait; mais il me rappela.

--Attendez donc, me dit-il, j'ai quelque chose  vous dire. Appelez donc
ma filleule, a la regarde aussi.

J'appelai Daniella, qui fit quelques pas vers nous. En ce moment Onofrio
tait dehors aussi, occup,  quelque distance,  penser un de ses
chiens mordu par une vipre. Brumires tait sur le seuil, regardant
avec intrt une _fibula_ trusque d'une grande beaut.

Daniella regarda Felipone, rpondit avec calme:

--J'y vais.

Et, m'appelant:

--Je ne peux pas marcher, s'cria-t-elle, une pine vient d'entrer dans
mon soulier, et je n'ose faire un pas de crainte de l'enfoncer.

Je volai  son secours.

--Baisse-toi, me dit-elle tout bas, et fais semblant de chercher. Il n'y
a pas d'pine  mon pied, mais il y a l, devant nous, mon parrain qui
veut tuer M. Brumires.

--Tu rves! Il est aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

--Non! je te jure. Je l'observe depuis un moment, il veut nous loigner
d'ici. Tu vas voir qu'il nous fera un comte pour nous renvoyer.

--Eh bien, que faire?

Ne pas le perdre du vue et nous placer toujours entre lui et son but.
Reste l, toi, ne quitte pas ce pauvre garon d'un pas. Mon parrain
t'aime et ne tirera pas au risque de te blesser. Moi, je tcherai de le
distraire, si c'est une mauvaise pense qui vient de le surprendre, ou
de le confesser et de le convertir, si c'est un parti pris d'avance.

Je ne croyais nullement au danger que supposait Daniella; je suivis
nanmoins son conseil Je m'approchai de Brumire, tandis qu'elle allait
rejoindre Felipone, lequel, appuy sur son long fusil, nous attendait
d'un air calme, avec son ternel sourire aux deux coins d'une lvre
paisse et vermeille.

--Voil un bijou admirable, me dit Brumires, que je m'arrangeais pour
masquer comme par hasard. Regardez comme cette petite tte de blier est
cisele, et comme ces ornements de filigrane sont sobres et bien placs.
Il est impossible que ce berger sache le prix d'une pareille chose, et
il faut que vous m'aidiez  lui acheter a, pas trop cher. Ce sera mon
cadeau de noces pour demain, en attendant que je puisse faire mieux.

Je m'approchai avec lui d'Onofrio, non pour aider  tromper celui-ci,
mais pour continuer  interposer ma personne entre Brumires et
Felipone. Onofrio est d'une probit rigide, ce qui ne veut pas dire
qu'il ait un dsintressement aveugle et qu'il soit facile de le
tromper. Brumires, en brocanteur exerc, lui demanda ngligemment si
c'tait l une vritable antique, feignit de croire que cela pouvait
tre une imitation en or de Naples, comme il s'en fait beaucoup, ajouta
que ces imitations lui plaisaient d'ailleurs autant que les originaux,
et que, copie ou non, il en offrait deux cus romains, voulant bien
payer un brave homme instruit et hospitalier.

A cette proposition, la figure douce du berger prit une expression de
mpris austre.

--Vous tes un enfant, dit-il; rendez-moi a. Ce n'est pas pour les gens
qui ne s'y connaissent pas, c'est pour les artistes.

Brumires, un peu piqu, s'obstina  dire qu'il tait  peu prs
impossible de distinguer une copie bien faite d'un original.

--Je ne suis pas orfvre, rpondit froidement Onofrio; je suis berger.
Je ne fais pas de bijoux, j'en trouve. Je n'ai jamais t dans les
boutiques de Naples; je retourne et fouille les pierres de Tusculum. Ce
n'est pas  moi que vous persuaderez que j'ai achet ou fabriqu cette
agrafe.

--Un voyageur peut l'avoir achete  Florence ou  Naples, et l'avoir
perdue  Tusculum.

--Comme vous voudrez! dit le berger en reprenant le bijou avec un
profond ddain.

Brumires l'avait bless, non-seulement dans sa probit, mais encore
dans son amour-propre d'antiquaire. Je regardai du ct de Felipone, qui
marchait  quelque distance avec Daniella. Je me disais qu'en cas
de mauvais dessein de la part du mari de Vincenza, ce ne serait
probablement pas Onofrio qui porterait grand secours  l'imprudent
Brumires.

Ce dernier, qui n'avait rien  offrir  sa fiance, et qui trouvait l
la seule occasion de lui faire un prsent, s'obstina  marchander et
offrit jusqu' deux cents francs de la broche trusque.

--Non, lui dit Onofrio; je ne la donnerais pas  M. Valreg pour ce
prix-l; pour vous, ce sera cinq cents francs.

--Merci de la prfrence! s'cria Brumires. Vous m'en voulez donc?

--Vous avez voulu me tromper, je vous ranonne.

--Allez au diable!

--Prenez garde d'y aller avant moi, _signore!_

L'accent de cette rponse fut si marqu, relativement au flegme
ordinaire d'Onofrio, que je commenai  croire Brumires en danger.

--Allons-nous-en, lui dis-je  voix basse; il ne fait peut-tre pas bon
pour vous ici. Il me regarda avec tonnement, et je lui fis part de mes
doutes.

Il n'en tint pas grand compte.

--Je sais par Vincenza, dit-il, que son mari, pour la premire fois de
sa vie, commence  la souponner; mais c'est lord B*** qu'il accuse de
vouloir la sduire, parce que le brave Anglais, reconnaissant des soins
donns par elle  lady Harriet lui a fait de trop riches prsents.
Voil, ce que c'est que d'tre opulent et gnreux. Moi qui, pour
vingt-quatre heures encore, suis gueux comme un peintre, je ne cours pas
le risque d'tre accus d'acheter le coeur des femmes  prix d'or.
Mais voyons, nous perdons le temps; voulez-vous me rendre un service?
Marchandez et achetez pour moi ce bijou. Il me le faut  tout prix.

--Onofrio ne le livrera pas sans argent comptant, mme  moi son ami,
car il voit bien que ce n'est pas moi qui achte, et je prsume que, pas
plus que moi, vous n'avez deux ou trois cents francs sur vous?

--Certes; non, mais je courrai  Frascati chercher l'argent.

--C'est inutile, venez jusqu' Mondragone et prions Onofrio de nous
suivre; je le payerai.

Onofrio me cda la broche pour trois cents francs, mais il refusa de
venir se faire payer  Mondragone. Il ne pouvait pas s'absenter. Les
autres paillis taient trop loigns, aucun berger ne pouvait venir
surveiller ses btes et sa demeure. Quand il s'absentait, il prenait
ses arrangements ds la veille. Il nous offrait d'apporter le bijou le
lendemain soir. C'tait trop tard pour Brumires. J'imaginai de prier
Felipone, qui s'tait rapproch de nous, de garder le paillis jusqu'au
retour du berger. C'tait l'affaire d'une heure au plus. De cette
manire je sparais les deux rivaux, et j'emmenais Brumires.

Felipone rpondit courtoisement qu'en toute autre circonstance il se
ferait un plaisir d'obliger M. Brumires, mais il tait forc de rentrer
de suite  Mondragone.

--Daniella sait qu'il le faut, me dit-il; vous n'avez pas voulu couter
ce que j'avais  vous dire l-dessus, mais elle vous en fera part.

En toute autre circonstance, comme disait Felipone, il et t tout
naturel de demander  celui-ci de rpondre pour nous du payement afin
que Brumires put emporter le bijou; mais je ne pus surmonter la
rpugnance que j'prouvais  demander au fermier l'ombre d'un service
d'argent pour l'homme qui le trahissait, et Brumires lui-mme, malgr
son assurance ordinaire, ne s'en sentit pas le courage.

Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de trop significatif, de la part
d'un homme aussi obligeant et aussi prvenant que Felipone  ne pas
proposer, mme  moi, sa garantie.

--Eh bien, allons chez vous, me dit Brumires. Vous me prterez, et je
reviendrai payer. Je serai encore de retour  Frascati avant la nuit.

Je crus remarquer un sourire particulier sur les lvres retrousses du
fermier; mais, sur une figure o l'enjouement est comme une contraction
nerveuse habituelle, il est trs-difficile de saisir un mouvement de
l'me.

Nous reprmes le chemin de Mondragone, Daniella, Brumires et moi.
Felipone nous laissa passer devant et resta encore quelques moments 
causer avec Onofrio; puis nous le vmes nous suivre avec son fusil et
ses chiens. Il marchait vite pour nous rejoindre, et Daniella nous
engageait  doubler le pas, afin de sortir avant lui de la petite gorge
encaisse et boise qui descend de Tusculum aux Camaldules. Mais cet
empressement me parut devoir exciter les motions de Felipone plutt que
de les apaiser, et Brumires, d'ailleurs, s'y refusa avec obstination.

Quand nous nous trouvmes engags dans les zigzags ombrags de ce ravin,
nous perdmes de vue le fermier.

--Voil un joli petit bois, nous dit Brumires; mais il faut convenir
que c'est un vrai coupe-gorge.

Je lui rpondis que j'en avais fait dj la remarque lors de ma fuite
nocturne avec le prince et Medora.

--Le fait est, dit Daniella, qu'il a t assassin ici plus de gens
qu'on n'en sait le compte, et que M. Brumires ferait bien puisque
mon parrain ne peut le voir, de prendre sa course et de s'en aller 
Frascati sans s'inquiter de ce bijou, qui ne vaut pas le danger qu'il
lui cause. Brumires regarda derrire lui et rflchit un instant.

--A quoi pensez-vous? lui demandai-je. Ce n'est pas le moment de
s'arrter.

--Croyez-vous rellement, dit-il, que ce gros joufflu, avec son rire
bte, ait, dans son front court, la fcheuse pense, et, dans le
caractre, l'nergie dsagrable de m'envoyer une balle?

--Moi, rpondis-je, je ne crois pas qu'il ait cette pense. Quant 
l'nergie ncessaire pour se venger, je peux vous dire qu'il l'a  un
degr trs-prononc.

Je songeais, en ce moment,  l'espce de rage atrocement joviale avec
laquelle Felipone avait crach  la figure de Masolino cribl par lui de
chevrotines et couch dans le sang,  ses pieds.

--Et moi, dit Daniella, en prenant le bras de notre ami pour le forcer 
avancer, je vous rpte, je vous jure que mon parrain veut vous tuer.

--Il vous l'a dit?

--S'il me l'avait dit, c'est qu'il ne serait pas dcid  le faire. Ce
que l'on veut faire, on n'en parle pas, et s'il avait laiss paratre
quelque chose de son dessein, c'est qu'il ne serait pas encore mr.

--Mais, s'il n'en dit rien et s'il n'en laisse rien paratre, comment
pouvez-vous le supposer?

--Pour voir ce qu'un Italien a au fond des yeux, rpondit Daniella
marchant toujours, il faut des yeux italiens. J'ai vu ce que pensait mon
parrain dans le redoublement de sa gaiet. Il souffre bien allez!

--Pauvre cher homme! dit en riant Brumires.

--Voyons, lui dis-je, avouez-nous la vrit: Felipone ne vous a-t-il pas
surpris avec sa femme?

--Eh bien... oui et non! Ce matin nous tions dans un bosquet de la
villa Falconieri, en tout bien tout honneur, cette fois, je vous jure!
La Vincenza s'avisait, un peu tard, d'tre jalouse de Medora, ce qui,
par parenthse, me fait beaucoup dsirer d'aller planter ma tente
conjugale  Rocca-di-Papa, car cette jalousie intempestive pourrait tre
fort incommode. Je la rassurais de mon mieux, et je mentais comme un
arracheur de dents pour l'empcher d'lever la voix, et, malgr tout,
elle parlait un peu trop haut. Enfin, j'ai russi  me dbarrasser
d'elle sans trop de criailleries; et, comme je revenais seul, par une de
ces jolies alles de buis taill qui sont comme flanques de murailles
vertes, je me suis trouv nez  nez avec messer Felipone... Tenez, comme
je m'y trouve; encore, dit-il en baissant la voix et en nous montrant
le fermier, qui, coupant le ravin en ligne perpendiculaire, venait en
souriant  notre rencontre.

Et Brumires ajouta:

Il m'a regard et salu gracieusement, comme il fait encore en ce
moment-ci.

Brumires parlait encore, qu'un coup de feu passa au-dessus de nos
ttes. C'tait Felipone, qui, plac maintenant  dix pas de nous, sur un
rocher, venait de tirer sur un livre.

--Cherche; cherche! cria-t-il  ses chiens, qui s'lancrent dans le
ravin au-dessous de nous.

Il les suivit, descendant cette pente verticale avec une agilit que
n'eussent pas fait supposer ses jambes courtes et son gros ventre, mais
dont je lui avais dj vu donner des preuves dans notre fuite vers le
_buco_.

--Il tient  montrer son coup d'oeil et son jarret, dit Brumires, en
le voyant ramasser son livre au fond de la gorge. Si c'est une menace
factieuse, elle est de bon got, et cet homme-l, commence  me plaire.
Mais vous avez eu peur, bonne Daniella.

--Oui, pour vous, dit-elle. J'ai entendu le plomb siffler trop prs de
vous pour que cela n'ait pas t fait exprs. Il a voulu vous effrayer.

--Eh bien, c'est trs-gentil de sa part, dit Brumires, et je ne le
croyais pas si spirituel. Mais ces gaiets-l pourraient devenir
dangereuses pour vous, et, quant  moi, rester davantage  vos cts
serait une lchet insigne. D'ailleurs, il faut en avoir le coeur net.
Si ce gaillard-l veut m'assassiner, il m'attendra, demain ou ce soir,
au coin d'une haie: j'aime autant savoir  quoi m'en tenir tout de
suite.

--N'y allez pas! dit Daniella en essayant de le retenir; il a encore un
canon de fusil charg.

Brumires ne l'couta pas; il s'lana dans le ravin en criant 
Felipone:

--Il n'est pas mort, ne le tuez pas! je voudrais le voir vivant!

Il parlait du livre, que l'autre tenait par les oreilles.

Ce courage ou cette confiance imposrent  Felipone; ou bien nous tions
trop prs pour qu'il voult nous avoir pour tmoins de sa vengeance;
ou bien encore Daniella s'tait trompe en lui supposant des penses
tragiques.

Nous les entendmes causer ensemble de bon accord sur la manire dont le
livre avait t tu.

--Vous l'avez massacr, disait Brumires, avec votre plomb  chevreuil.

--Bah! rpondait Felipone, tout ce qui porte est bon!

Nous les vmes longer le petit torrent sans eau qui parcourt le fond de
la gorge. Ils se dirigeaient vers Mondragone et prenaient sur nous de
l'avance. Bientt nous les perdmes de vue sous le taillis, et, aprs
avoir march vite pour ne pas perdre nos distances, nous nous arrtmes
pour couter.

--J'ai entendu comme un cri touff, dit Daniella.

Nous prtmes l'oreille: un gros rire, celui de Felipone, se fit
entendre.

--Tu vois bien que tu t'es trompe, dis-je  ma femme attentive et ple.

--Je n'entends pas rire l'autre! rpondit-elle.

Nous quittmes le chemin pour tcher de regarder vers le fond. C'tait
impossible. Nous nous garions dans le robuste entrelacement des chnes
nains, dont les feuilles sches tenaient encore et interceptaient la
vue. La nuit tombait, et quand nous nous retrouvmes sur le chemin, non
loin du couvent, nous avions perdu assez de temps pour que nos gens
eussent regagn Mondragone, si tant est qu'ils fussent sortie de la
gorge. Nous n'osions appeler Brumires dans la crainte de hter la
rsolution que Daniella attribuait au fermier.

Notre inquitude cessa  la porte de Mondragone o nous attendaient
Felipone toujours gai, et Brumires sain et sauf. Ils taient les
meilleurs amis du monde. Malgr ma joie de revoir l'amant de Vincenza
hors de danger, je ne pus me dfendre d'un mouvement de mpris pour le
mari.

--Ce livre est jeune et encore chaud, nous dit ce dernier. Il sera
tendre et vous allez le manger  votre dner. Je m'invite et me charge
de le faire cuire. tes-vous des ntres, monsieur Brumires.

--Ce serait avec plaisir, rpondit-il, mais c'est impossible. Il faut
que je coure payer et chercher la _fibbia_, et que je retourne 
Piccolomini  jeun. Plaignez-moi et buvez  ma sant.

Je lui remis la petite somme; Il partit en courant, et Felipone se mit 
dbiter des facties et du latin de moine, du latin de cuisine, comme on
dit chez nous, en arrosant le livre au feu de la ntre.

Nous ne le quittions pas, et Daniella, toujours inquite de ses
desseins, feignait de s'intresser beaucoup aux talents culinaires de
son parrain afin de l'empcher de s'esquiver pour suivre ou attendre
Brumires au coin du bois.

Tout  coup il essuya sa figure ruisselante de sueur, en nous disant:

--Mes bons enfants, j'ai  vous annoncer une nouvelle qui vous
surprendra bien. Dj j'ai dit la chose  Daniella sans vouloir nommer
la personne! Elle a eu l'air de ne pas me croire; mais vous allez voir!
Un ami que l'on croyait perdu est retrouv, et, si vous le voulez bien,
je vas le chercher pour le faire souper avec nous!...

--Qui? demandai-je.

--N'importe, dis que non! murmura Daniella,  mon oreille. Il veut nous
quitter; c'est un prtexte.

--J'y vais avec vous, rpondis-je en m'adressant au fermier. J'en aurai
plus tt la surprise.

--a n'est pas la peine, rpondit-il; je l'entends qui met le couvert.
Il est l.

En effet, un bruit d'assiettes se faisait entendre dans la petite salle
 manger. J'y entrai. Un domestique, en habit noir tout neuf et en
manchettes d'un blanc irrprochable, avait la figure tourne vers le
buffet; mais sa petite taille et sa tournure hasarde taient trop
remarquables pour que je pusse hsiter  le reconnatre.

--Tartaglia! m'criai-je en courant  lui.

--Non plus Tartaglia, _mossiou_, me dit-il en me saluant avec une grce
bouffonne, mais Benvenuto, comme on me nomme dans les autres pays.
Benvenuto, premier valet de chambre, homme de confiance, et, sous peu,
intendant de la maison de Son Altesse le prince de Monte-Corona, 
Gnes!

--Quoi! tu es entr au service de ce bon prince? O est-il? comment
va-t-il?

--Il se porte bien, et il rside  Gnes, comme je vous le dis.

--Mais toi? comment te trouves-tu ici?

--Il m'a charg d'une mission de confiance (il baissa la voix).
Je reviens _incognito_ rapporter  la belle Medora des lettres
compromettantes; le prince est grand et gnreux.

--C'est bien; mais, dans le peu de temps qui s'est coul depuis le jour
o tu m'as servi de tmoin, tu n'as pas eu le temps d'aller  Gnes et
d'en revenir?

--Je l'aurais eu, mais je n'ai pas fait un si long voyage. Le prince
tait encore  la frontire des tats romains quand il m'a donn son
amiti, ma place auprs de lui, et la commission dont je m'acquitte.



LV

Daniella tait enchante de revoir Tartaglia et de le savoir heureux.

--Puisque tu veux mettre le couvert  ma place, lui dit-elle, tu vas au
moins souper avec nous.

Mais  peine eut-elle fait cette invitation, qu'elle se tourna vers moi,
comme pour me demander pardon d'avoir oubli mes anciennes mfiances et
mon peu de got pour la socit de ce singulier personnage.

Mais les vnements m'avaient prouv de reste que Tartaglia tait loyal
en amiti, et j'tais trop son oblig pour hsiter  l'admettre sur le
pied d'galit o ma femme avait toujours t avec lui. Je confirmai
l'invitation ce dont il parut extrmement flatt.

--Vous tes bon comme un homme d'esprit, me dit-il; vous avez raison,
_mossiou_, de tendre la main  Tartaglia pour l'lever  vous. Tartaglia
n'est pas un mauvais homme, vous le savez bien; mais, entre nous soit
dit, c'tait quelquefois une vraie canaille. Que voulez-vous! la
jeunesse, les passions, la misre, un peu de vin par-ci, un peu de
paresse par-l, et aussi le libertinage! Mais Tartaglia est devenu
vieux, et, un beau jour, il s'est dit qu'il fallait faire une bonne fin.
L'occasion l'a servi, c'est--dire que le ciel l'a aid. coutez son
aventure:

En se sauvant des griffes de la police, qu'il avait trahie par
dvouement  l'amiti, il s'est trouv dans une petite bourgade de la
maremme siennoise, o une mchante chaloupe ponte venait de dposer un
plus illustre fugitif, notre cher susdit prince. Vous savez, _mossiou_,
comment il avait laiss traiter le pauvre Tartaglia par ses gens, dans
cette maudite _befana_ o il faisait, on peut bien le dire, la figure
d'un saint dans une niche. Eh bien, tout en passant la nuit ainsi
enchss et batifi, Tartaglia avait fait ses petites rflexions, par
suite de ses petites remarques, et il s'tait dit: Ce beau cheval noir
que j'ai vu l, au bas de l'escalier, c'est Otello, je le connais bien.
Je l'ai pans et promen assez souvent, ne ft-ce qu'une certaine nuit
sur la route de Frascati, o, par parenthse (on peut tout dire 
prsent), je vous ai empch de tomber dans les griffes de Campani (le
diable ait son me!) en vous faisant passer pour M. Mangin, le prfet de
police.... Mais je continue! Donc j'avais reconnu la dame voile puisque
j'avais reconnu Otello, et je me disais:

--Medora ne partira pas avec le prince, puisqu'elle a revu M.
Valreg....

Et puis je m'tais dit encore.

--Voil un bon prince, trs-amoureux et trs-libral. Si, au lieu de me
fouler aux pieds, il me demandait conseil, il pourrait bien s'apercevoir
que je suis un homme dans l'occasion.

Si bien que, voyez la destine, _mossiou!_ quand je l'ai retrouv dans
cette bourgade dont je vous parle (a s'appelle Porto-Ercole), j'ai
t droit  lui et je lui ai dit des choses qui lui ont fait ouvrir
l'oreille, entre autres celle-ci:

--La Medora est coiffe d'un garon (je ne vous ai pas nomm) qui aime
ailleurs et ne veut point d'elle. Patientez, et si je vous fais pouser
cette belle, faites-moi votre intendant, je ne vous demande pas plus
d'un mois pour y russir. J'y risquerai ma peau; mais la place que vous
me promettez vaut bien a.

--Je te l'ai donc promise? a dit le prince en riant. Eh bien, soit! Je
n'y risque rien, puisque tu n'y russiras pas.

Et moi:

--Nous verrons!

Or, _mossiou_, me voil habill en honnte homme, comme vous le voyez,
et dcid  le devenir. Je commence bien, puisque j'ai donn au prince
le bon conseil de rendre les lettres, ce qui est une chose noble et
faite pour attendrir la Medora: qu'en pensez-vous? Mais vous tes
proccup, et peut-tre que mon bavardage vous ennuie?

Nullement; mais je vois que ma femme veut te parler, et qu'elle me fait
signe d'aller dans la cuisine.

En effet, Daniella avait eu l'inspiration de confier  Tartaglia le
danger o elle croyait Brumires si Felipone nous quittait avant deux
heures, et il abrgea toute explication en lui disant:

--Ah! ah! je sais! la Vincenza! Il est enfin jaloux!

Il se chargea de retenir Felipone, bien qu'il ne ft pas des souhaits
bien ardents pour la conservation des jours de Brumires. Il savait, par
le fermier, chez qui il tait arriv le matin mme, que Brumires tait
devenu le cavalier servant de Medora; mais il ne s'en inquitait pas
beaucoup. Il pensait qu'elle se moquait de lui. Daniella se garda bien
de trahir le secret de Brumires. Nous en tions, elle et moi, les
seuls confidents. Les tmoins, avertis  Rocca-di-Papa, ne savaient
pas eux-mmes pour quel office ils taient requis et  moiti pays
d'avance.

Pendant cette explication, j'aidais Felipone  dsembrocher son livre,
et chaque instant qui s'coulait me donnait la conviction qu'il ne
songeait qu' manger,  rire et  babiller.

Quand nous emes apais la premire faim. Tartaglia reprit devant le
fermier le thme favori de ses projets de fortune, et celui-ci me parut
trs au courant de ses esprances relativement  la rconciliation du
prince avec la belle Anglaise. Il me sembla mme comprendre,  quelques
monosyllabes changs entre eux, que le prince tait attendu  son
ancienne rsidence de la _befana_ d'un jour  l'autre. Je regrettais la
peine inutile qu'il allait prendre et les nouveaux dangers qu'il venait
braver, mais je ne pouvais dire un mot pour lui faire donner un meilleur
avis. Avec des gens aussi pntrants que mes deux convives, la moindre
rflexion et pu conduire  la dcouverte du secret de Brumires.

Je laissai donc Tartaglia, je veux dire maintenant Benvenuto, se bercer
de rves qui ne me semblaient pas tout  fait illusoires, puisqu'en
attendant il avait la confiance du prince. Il tait vident qu'il lui
avait plu et qu'il pouvait dsormais tenir sa parole de devenir un
honnte homme. Il avait du linge magnifique; un passe-port bien en
rgle; de l'or plein ses poches: trois choses que j'avais toujours
entendu souhaiter  cet original, et moyennant lesquelles il assurait
pouvoir rentrer dans le sentier de la vertu.

--Voyez-vous, mes amis, nous dit-il au dessert, aprs s'tre, je dois le
dire, trs-convenablement tenu pendant le repas, il y a des pays o la
bonne conduite est assez encourage pour qu'il y ait plaisir et profit 
en faire mtier; mais il y en a d'autres o la condition des gens de ma
sorte est si dure et leur ducation si mauvaise, qu'ils ne peuvent pas
sortir du bourbier sans un secours extraordinaire. En Italie, o l'on
est oblig de tenir compte de la fatalit des choses, vous verrez,
si vous regardez bien, que les antcdents n'empchent pas la
considration, et, tel que vous me voyez, je veux, avant qu'il soit
deux ans, tre M. Benvenuto, intendant considr, estim de son matre,
redout de la valetaille, mari  une gentille femme, et pre d'un
beau garon qui sera un jour avocat ou mdecin,  moins qu'il n'ait la
vocation d'artiste, ce en quoi je ne veux pas le contrarier. Pourquoi
non? Eh! monsieur Valreg, croyez-vous donc que le mtier de gredin soit
agrable? et que celui d'homme de bien ne soit pas le plus amusant de
tous, surtout pour le pauvre diable qui a vcu d'aumnes insultantes et
de coups de pied dans les mollets? tre homme de bien! c'tait mon rve,
comme celui des courtisanes folles est de devenir vieilles bourgeoises
dvotes. Quand on vient au monde avec la vocation de la vertu, on fait
comme vous; on souffre, on travaille, et l'on arrive par l au mme but
que l'enfant prodigue qui rentre tout d'un coup au bercail, moyennant
qu'on lui offre du veau et des habits neufs. Seulement, vous avez pris
le chemin le plus long pour avoir une bonne renomme, car vous ne la
tiendrez bien qu'aprs vingt ou trente ans de saintet, et encore vous
pourrez la perdre pour une mince peccadille; car le monde est ainsi
fait: plus on lui donne, plus il exige. Tandis que, si un coquin passe
tout  coup honnte homme, on lui en sait un gr infini. a tonne, a
amuse, et ceux qui s'attribuent le mrite de l'avoir converti en sont si
fiers, qu'ils s'en vont le disant  tout le monde. Je suis sr qu'avant
trois mois mon prince me prnera  tous ses amis comme son ouvrage; et
pourtant, la vrit est, monsieur Valreg, que si je dois quelque chose
 quelqu'un, c'est  vous, parce que... ma foi, je ne saurais dire
pourquoi! une sympathie, une persuasion, votre amour pour cette
Daniella, qui vaut quarante Medora... Mais chut! avant peu il faudra
dire  celle-ci _Votre Altesse_, et prendre ses ordres chapeau bas,
l'pe au ct!

Il babilla ainsi jusque vers neuf heures, et ses manires taient
telles, que, si je ne l'eusse connu dans son abjection rcente, j'aurais
pu croire qu'il avait toujours vcu parmi des gens honorables.

A force de regarder les personnes du grand monde en leur servant de
ruffian et de bouffon, il savait  l'occasion jouer le rle d'un
subalterne dcent et bien appris. Sa toilette soigne, sa barbe rase,
sa chevelure insense, lague maintenant et et colle aux tempes,
changeaient tellement sa figure et sa manire d'tre, qu'il pouvait
esprer de n'tre pas trop reconnu.

--Explique-moi ta prsence  mon mariage, lui dis-je en le reconduisant
jusqu'au pianto avec le fermier qui, reprenait par l le chemin de sa
maisonnette.

--C'est bien facile. Ce jour-l j'tais envoy dj par le prince pour
tter le terrain. J'avais revu miss Medora, et j'avais t mal reu.
Mais le soir mme j'y retournai, et je fus mieux cout; votre mariage
avait chang ses ides. Voil pourqoi je suis reparti pour chercher les
lettres.

--Et as-tu vu Medora aujourd'hui?

--Non, je vais la voir; j'ai rendez-vous avec elle chez Felipone pour
oprer la restitution, et mon loquence saura mettre l'entrevue  profit
pour les intrts de mon prince.

-- prsent, dis-je  ma femme, quand je fus revenu auprs d'elle sur la
terrasse du casino, tu n'est plus inquite? Felipone s'en va les yeux
bouffis, et il compte dormir comme un homme qui a chass toute la
journe. Brumires a dpos son cadeau aux pieds de son idole; il est 
Piccolomini maintenant...

--Oui, rpondit-elle, tout cela parat ainsi; mais je ne suis pas
tranquille.

--Ah a! sais-tu que tu me rendras jaloux de Brumires, avec tes
pressentiments et l'exagration de tes craintes?

--Mon _Giovanni_, rpondit-elle avec candeur, ne sois pas jaloux de M.
Brumires; je me reprochais justement de ne pas assez penser  ce pauvre
gardon. Je ne puis songer qu' mon parrain, qui est bien malheureux, je
te le jure! Je sais ce que c'est que la jalousie! j'en ai eu le coeur
mordu si cruellement! Je sais ce qu'il roule dans sa tte, ou ce qu'il
roulera demain, car, je suppose qu'il ne sache encore rien; si la
Vincenza est, de son ct, jalouse de Brumires, elle fera des
imprudences, et son mari ne pourra pas fermer les yeux plus longtemps.
S'il ne tue pas ce jeune homme, il tuera la Vincenza.

--Eh bien, rpondis-je, ce ne sera pas une si grande perte!

--Cette femme-l est bien coupable et bien borne! reprit Daniella; mais
Felipone l'aime avec passion, et, quand il l'aura tue, il se tuera
lui-mme, s'il n'en devient pas fou.

--J'espre, ma chre femme, que tu cres avec ton coeur et ton
imagination un roman plus noir que la ralit. Felipone aime sa femme
avec les sens. Tous ses traits indiquent la sensualit, rien de plus,
et ils expriment aujourd'hui, comme toujours, la sensualit
satisfaite. Avec des caresses, sa femme le ramnera. Il n'y a ni assez
d'enthousiasme ni assez de rflexion en lui pour qu'il prenne en haine
et en dgot cette chair souille et cet amour fltri.

--Tu raisonnes  ton point de vue; mais, chez nous, les sens font faire
plus de choses terribles que tu ne crois. Et puis, tu ne juges pas assez
bien le coeur de Felipone: il aime avec le coeur aussi. Il a t un pre
pour moi dans les derniers temps, et il a pour toi une amiti qui prouve
qu'il est plus intelligent qu'il ne parat. Va, nous perdrons beaucoup
en le perdant!

Je parvins  carter les ides sombres de cette chre crature, et  lui
faire reprendre, avec assez d'attention, notre solfge; mais lorsqu'elle
fut endormie, elle eut des rves effrayants, et, trois fois dans la
nuit, elle se leva pour aller couter sur la terrasse. Elle ne pouvait
pas se persuader qu'elle n'et pas rellement entendu des gmissements
et les bruits lointains d'une lutte horrible.

Quand le jour parut, elle s'habilla et me pria d'aller avec elle me
promener autour de la ferme des Cyprs. Je la voyais si agite que je
cdai. Elle voulait passer par le souterrain. Je lui remontrai que
Tartaglia demeurait dans la _befana_, et que peut-tre le prince y tait
arriv dj.

--Il aura march toute la nuit, lui dis-je, et il sera plus dsireux de
dormir que de recevoir notre visite.

Nous descendmes la sombre alle de cyprs et fmes le tour de la ferme,
o les domestiques commenaient  s'agiter autour de leurs btes.

--Je suis tonne de ne pas voir mon parrain, me dit Daniella, il est
toujours lev le premier.

Elle interrogea l'an des neveux, Gianino, un des orphelins qu'lve le
gnreux fermier, le petit singe _alla cioccolata_. Il nous apprit que
Felipone tait sorti avant le jour.

--Monte  sa chambre, me dit Daniella, et vois si son lit a t dfait.
Sa femme couche encore  Piccolomini. Lady Harriet la garde jusqu' la
fin de la semaine.

Le lit de Felipone tait intact, il ne s'tait pas couch.

--Tu vois! me dit Daniella; il avait les yeux bouffis d'un chasseur qui
tombe de sommeil. Sais-tu ce qu'il faut faire? Allons voir Onofrio; il
saura quelque chose.

Nous n'emes pas la peine d'aller jusqu'au paillis. Nous trouvmes le
berger de Tusculum sur le plateau o fut le centre de la cit latine,
entre le cirque et le thtre. Il couta gravement nos questions et
parut ne pas les comprendre.

--Il est venu hier au soir, nous dit-il; il m'a pay; son argent est
bon; il est reparti tout de suite.

--Vous parlez de Brumires, lui dis-je; mais Felipone?

Il ne l'avait pas revu et paraissait de bonne foi. Fatigu de notre
insistance, il cessa de nous rpondre et finit par nous dire:

--Enfants, laissez-moi tranquille; c'est l'heure de prier Dieu au soleil
levant, et vous me drangez.

Il ne nous restait plus qu'un moyen de savoir la vrit; c'tait d'aller
 Piccolomini ou  Rocca-di-Papa. Nous prmes ce dernier parti. C'tait
 sept heures que le mariage devait avoir lieu, et Brumires nous avait
dit qu'il irait le premier, avant la pointe du jour. Medora devait
tre en route. En nous rendant au plateau _del buco_ par le revers de
Tusculum, nous pouvions arriver  temps pour la messe.

Quelque diligence que nous pmes faire, la messe finissait quand nous
entrmes dans la ville. Les prcautions n'avaient pas t prises avec
assez de soin pour que la curiosit ne ft pas veille par la dvotion
matinale d'une jeune dame dj connue dans l'endroit, et qui arrivait
au galop de son cheval pour entendre la messe; Medora avait ddaign de
prendre un dguisement et de laisser Otello dans le bois. Il piaffait,
au beau milieu de la rue, avec deux autres chevaux de belle apparence
que tenait le petit groom laiss par le prince  sa belle ingrate. La
population se pressait autour de l'glise, situe sur la plus grande
place de l'endroit, c'est--dire sur une petite plate-forme de rochers
trs-irrgulire,  laquelle on monte par quelques marches tailles dans
la lave.

Nous vmes alors sortir la petite foule qui avait pu pntrer dans le
sanctuaire, et une voix qui me fit tressaillir de surprise cria sous le
portail:

--Place, place, rangez-vous donc!

C'tait la voix de Tartaglia, et bientt nous le vmes apparatre en
grande tenue de majordome, donnant le bras  Felipone souriant et
endimanch. C'taient l les deux tmoins du mariage de Medora avec...

Devinez! Pour moi, je crus rver et ne pus trouver une parole pour
exprimer ma surprise  Daniella, qui, malgr ses angoisses rcentes,
partit d'un clat de rire nerveux en voyant sortir de l'glise,  leur
tour, les deux nouveaux poux: le prince et Medora, dsormais princesse
de Monte-Corona.

J'tais sur le point de rire aussi; mais, revenant  moi, je courus 
Felipone et lui saisis brusquement le bras en lui disant:

--Felipone! o est M. Brumires?

--Il n'est pas l, rpondit-il en se dgageant avec la force d'un
taureau, mais sans montrer ni peur ni colre.

--Rponds! dis-je  Tartaglia; qu'avez-vous fait de lui?

--Bien autre chose qu'un clibataire jusqu' nouvel ordre, _mossiou_.
Soyez tranquille! Tartaglia est homme d'honneur,  prsent, et ne laisse
faire de mal  personne. Vous retrouverez votre ami, sans une seule
gratignure, dans la niche que l'on m'a appris  connatre, et d'o je
sais, par exprience, qu'il est impossible de descendre sans chelle, 
moins de vouloir se casser en plusieurs morceaux sur le pav.

--Et qui a fait ce beau tour-l?

--Moi, _mossiou_! C'est une ide de moi, et faites-m'en compliment,
ajouta-t-il en m'emmenant  l'cart pendant que Felipone se perdait dans
la foule: le fermier voulait le tuer. Oh! Daniella avait vu clair! Mais
j'ai fait comprendre  ce jaloux qu'un homme mort est plus tranquille
qu'un homme vivant, et qu'il serait bien plus veng en faisant manquer
ce mariage qui tait le but de l'ambition de son ennemi. Il s'est donc
charg de l'attirer  la gueule du souterrain, sous prtexte que Medora,
qui tait, en effet,  la ferme avec le prince, le demandait. Alors, il
l'a billonn adroitement sans lui faire de mal, et comme il est fort
(vous savez, c'est un boeuf!), il l'a port  la _befana_ et incrust
dans la niche, avec l'aide d'Orlando, le cuisinier du prince.

Pendant ce temps-l, le prince, que Medora (je dois dire  prsent la
princesse) ne s'attendait pas  trouver  la ferme avec moi, rendait
lui-mme les lettres, se soumettait, pardonnait, grondait, parlait,
pleurait, disait adieu, revenait; si bien qu'au bout d'une heure miss
*** se disait, avec raison, que son vieux soupirant tait un galant
homme et qu'il valait mieux pour elle tre princesse que bourgeoise.

Une seule chose l'embarrassait, c'est comment elle allait rompre avec
son Brumires. C'est alors que je suis intervenu pour rvler les amours
du pauvre garon avec la piquante fermire. Ds lors, la cause, a t
entendue, et, en apprenant o le mari jaloux avait nich son rival, elle
en a en un fou rire...

--Comment aviez-vous su le mariage concert?

--Par Vincenza, _mossiou_; Vincenza avait cout aux portes, et par elle
je savais tout avant de vous voir.

Daniella, qui avait essay en vain de rejoindre Felipone, vint  nous.

--Pendant que tu bavardes, dit-elle  Tartaglia, sais-tu ce que devient
M. Brumires, et si Felipone ne va pas...

--Ne craignez rien, rpondit-il; Benvenuto pense  tout et ne veut pas
que cette noce, qui fait sa fortune, soit entache d'un _accident_.
D'abord, Felipone est satisfait, et puis Orlando est l qui garde  vue
le prisonnier et qui en rpond sur sa tte.

Pendant que je recevais ses rvlations, Medora et son poux, environns
de pauvres, semaient de l'or  poignes sur les marches de l'glise, et,
comme toute la population tendait les deux mains en criant misre sur
tous les tons, ils avaient grand'peine  se frayer un passage vers
nous. Le prince m'avait aperu et il russit  venir m'embrasser avec
effusion. Je m'tonnais de le voir ainsi en public. Il m'apprit qu'il
avait la permission en rgle de passer trois jours sur le territoire
romain. L'espoir de lui voir faire un riche mariage avait dcid
son frre le cardinal  le couvrir momentanment de sa protection
toute-puissante, qui rejaillissait ncessairement sur Tartaglia.

--Maintenant, me dit-il, mon premier soin va tre de courir avec ma
femme chez lady B***. Je veux qu'elle obtienne notre pardon, et qu'elle
ne se spare pas de sa tante et de son oncle sans s'tre rconcilie
avec eux. Je suis certain que, maintenant, lady Harriet, qui dtestait
M. Brumires, sera trs-contente de se voir allie  un homme de son
rang. Venez-vous avec nous? Vous plaiderez ma cause?

--Non, c'est impossible. D'abord, je suis  pied avec ma femme.

--Votre femme! s'cria-t-il avec empressement; prsentez-moi donc 
elle!

Il baisa la main de Daniella, et lui demanda sa sympathie, avec ces
grces courtoises qui sient si bien aux grands seigneurs et qui leur
cotent si peu vis--vis des femmes. Il tait dsol de n'avoir pas de
voiture  lui offrir; mais,  Bocca-di-Papa, c'est l un meuble aussi
inconnu qu'inutile.

--Je comprends, dit-il en me quittant, que vous soyez press d'aller
dlivrer ce pauvre M. Brumires. En le faisant, dites-lui de ma part que
je jure sur l'honneur n'avoir eu connaissance du tour qui lui a t
jou que lorsque c'tait un fait accompli. Maintenant, s'il trouve que
j'aurais d aller le dlivrer et lui cder ma place  l'glise ce matin,
dites-lui que j'ai trois jours  passer dans le pays et que je suis 
ses ordres.

--Je ferai votre commission; mais je lui dirai en mme temps qu'il
aurait mauvaise grce  ne pas se tenir coi.



LVI

Nous retrouvmes Brumires, non plus dans la niche, mais dans le Pianto,
o Orlando, voyant l'heure du mariage coule, l'avait conduit et laiss
 lui-mme. Le pauvre garon nous fit beaucoup de peine. Il s'tait
dfendu avec tant de rage, qu'il tait courbatur  ne pouvoir bouger
sans de vives douleurs. De plus, le chagrin, la honte et le colre lui
avaient donn la fivre. Orlando, en le dlivrant de l'humiliation de
la niche, lui avait tout appris. Il tait comme hbt de dsespoir et
d'tonnement.

Nous le conduismes chez nous, o nous lui fmes un lit et de la tisane.
Il dormit quelques heures et se sentit mieux; mais il ne voulut pas
laisser mettre le fauteuil o nous le fmes asseoir, sur la terrasse du
casino. Il semblait qu'il ne voult pas voir le jour. Il disait, moiti
pleurant, moiti riant, que les nuages et les oiseaux se moqueraient de
lui. Il traduisait la plaintive chanson des grandes girouettes en un
rire satanique.

Quand il vit qu'il n'y avait aucune ironie dans l'intrt que nous lui
exprimions, il se rassrna un peu, et nous nous convainqumes bientt
que son dpit et sa contrarit passeraient aussi vite que son amour
tait venu. Il n'avait jamais aim Medora avec le coeur. Il manquait une
belle affaire et il la manquait ridiculement il n'avait gure d'autre
souci.

Malgr cette mauvaise situation, il se montra homme d'esprit, et par
consquent quitable.

--Elle m'a jou, dit-il; elle a ri cruellement de ma msaventure, cela
devait tre. Elle avait barre sur moi  cause de cette sotte liaison
avec la Vincenza. Avec un peu de raison et de justice, elle aurait pu
se dire que je n'aimais qu'elle, et que, si j'avais subi la fermire
jusqu'au dernier moment, c'tait bien faute de savoir comment me
dbarrasser d'elle sans esclandre. Mais une femme orgueilleuse comme
Medora ne peut pardonner ce qui semble un outrage  sa beaut et  sa
puissance. C'tait la seconde fois qu'elle se trouvait en rivalit
avec une de ces femmes qu'elle considre comme appartenant  une race
infrieure  la sienne. Elle ne pouvait avaler cela. J'ai pay pour
deux! Quant au prince, il a fait ce que j'eusse fait sans scrupule  sa
place, et je pense vous avoir prouv hier que, si je ne lui cherche pas
querelle, ce n'est pas par poltronnerie. Il me semble qu'une provocation
ferait croire  Medora que je suis inconsolable. Or, il n'en est point
ainsi. Ma colre se passe, et ma consolation se trouvera.

Le personnage  qui Brumires rendit encore plus de justice fut
Felipone. Il nous raconta avec motion, et avec plus de couleur que je
n'en puis mettre dans ce rcit, ce qui s'tait pass entre lui et le
fermier.

--Cet Italien ventru est un homme, nous dit-il, un homme de rare
nergie que j'aurais bien voulu trangler, cette nuit,  cause de sa
force physique, mais dont, malgr tout, j'tais oblig d'admirer la
force morale. Je ne sais pas si c'est lui qui a eu l'ide de m'attirer
dans ce pige, mais j'y ai donn compltement. C'est la Vincenza,
perfide ou rsigne, qui est venue me dire,  Piccolomini, que Medora me
demandait. Celle-ci tait monte dans sa chambre  huit heures, aprs
avoir reu et agr mon bijou trusque au jardin. Moi, j'avais couru si
vite sur les chemins  pic de Tusculum, que je n'en pouvais plus. Devant
me lever avant le jour, je m'tais jet sur mon lit. N'importe, je me
relve, je m'habille, je crois que Medora m'attend au jardin ou dans le
casino de Baronius, o nous avions coutume de babiller souvent jusque
minuit. Je retrouve la Vincenza dans l'escalier.

--C'est chez mon mari qu'on vous attend, me dit-elle.

Je soupire d'avance, et me voil courant de plus belle. Arriv  la
ferme, je commence  me dire que Felipone veut, en effet, se dbarrasser
de moi. Mais le jockey de Medora vient  moi et me dit que sa matresse
est dans la chambre basse, celle qui communique avec le souterrain. Je
sentais de plus en plus le pige; mais que faire? Si Medora tait l, en
effet, pouvais-je reculer?  peine entr dans cette maudite chambre, o
je ne voyais pas la moindre lumire, je me sens pris dans une couverture
qui m'enveloppe la tte, et j'ai beau crier et jurer, on m'importe dans
le souterrain comme on ferait d'un petit enfant. Arriv dans la fameuse
cuisine, je suis li et billonn par plusieurs personnages dont l'un
m'est inconnu. Felipone tait l'autre. Cette fois il y avait de la
lumire.

Je pensais qu'on allait m'gorger; aussi, je me dfendais en dsespr,
et j'essayais de hurler comme un diable. Une demi-heure de rsistance
enrage ne m'a servi de rien, sinon, qu' me laisser bris et puis. Eh
bien, pendant tout ce temps, Felipone tait admirable de sang-froid, je
devrais dire hroque; il me terrassait encore plus par l que par la
force de ses muscles. Au milieu de mon exaspration, j'entendais les
courtes phrases qu'il me jetait de temps en temps:

--Signore, vous tes imprudent de vous tant dfendre... Vous me teniez
sans piti... J'ai jur de ne pas vous faire de mal... jugez si j'ai
de la peine  tenir parole. Ne m'injuriez pas, ne me faites pas perdre
patience. Il m'en faut beaucoup!

Et, de temps en temps, il s'adressait  son acolyte:

--Tu vois, Orlando, si je le blesse et si je le serre trop fort. A
moins de l'embrasser et de lui dire que je l'aime, que puis-je faire de
mieux?

Quand ils m'eurent attach comme une momie et porte dans la niche, au
moyen d'une double chelle, Felipone resta au moins cinq minutes  me
regarder attentivement. L'autre tait descendu.

--Vous voil bien couch, _signore mio_, me dit-il; vous pouvez faire
un somme et oublier ceux  qui vous avez t le sommeil pour toujours.
On m'a dit que vous aimeriez mieux tre mort que vex comme vous voil,
pendant que votre matresse s'en va se marier avec un autre, et rit de
vous savoir o vous tes. Voil pourquoi je ne vous ai pas enlev un
cheveu. Pourtant, je vous le dis, il faudra vous en aller; je ne rponds
de moi que jusqu' demain.

Et, en me parlant ainsi, il souriait toujours; mais je commenais 
trouver son hilarit ptrifie plus effrayante que celle des diables du
_Jugement dernier_ de Michel-Ange.

--Vous voyez, dit Daniella  Brumires, il faut vous en aller! vous
n'tes pas hors de pril.

--Certes, je le sais bien! et ds que je pourrai mettre un pied devant
l'autre, je quitterai ce maudit pays sans vouloir y rencontrer une
figure humaine.

La Mariuccia vint nous voir dans la soire. Brumires voulut tre
prsent au rcit qu'elle nous fit de la rconciliation de Medora avec
sa tante, et pria notre petite tante,  nous, de ne pas lui pargner un
dtail des railleries dont il avait d tre l'objet. Mais on n'avait
rien su  Piccolomini de sa triste aventure. On pensait seulement qu'il
avait t congdi la veille et qu'il tait parti dans la nuit. On s'en
rjouissait. La Medora avait fait trs-bien les choses. Elle tait
entre chez sa tante au moment du djeuner; elle s'tait mise  genoux
pour demander pardon de toutes ses rvoltes. Lady Harriet lui avait fait
un bon sermon sur sa manire de vivre, sur ses courses, le soir et le
matin,  des heures indues, et, sur son intimit inconvenante avec M.
Brumires. En ce moment, le prince, qui se faisait petit et gentil
derrire la porte, s'tait jet aussi aux pieds de milady, en se
dclarant l'heureux poux; et l'on avait djeun ensemble de bonne
amiti.

Le lendemain matin, le prince vint  Mondragone de trs-bonne heure, et
voulut voir Brumires.

--Monsieur, lui dit-il, je vous ai fort contrari et suis prt  vous en
rendre raison; mais, avant tout, je veux vous tirer d'un danger que mon
intendant Benvenuto m'a fait connatre, et qui s'aggrave d'un instant
 l'autre. Je ne quitte ce pays-ci qu'aprs-demain. Je vous prie
donc d'accepter ma voiture et l'escorte d'Orlando et de Benvenuto,
aujourd'hui mme, jusqu' Rome. De l, vous gagnerez Civita-Vecchia avec
le mme Orlando, qui m'y attendra pour l'embarquement. Vous pourrez,
vous, vous embarquer ds demain. Nous nous reverrons ensuite o, quand
et comme vous voudrez.

Brumires refusa; mais l'entrevue se termina par une poigne de main.

Une heure aprs, lord B*** vint, avec sa voiture, chercher Brumires
pour le conduire jusqu'au bateau  vapeur. Felipone n'avait pas reparu
depuis que nous l'avions rencontr  Rocca-di-Papa. Benvenuto, qui se
dmenait et s'ingniait pour ne pas laisser ensanglanter le prologue de
ses belles destines, pensait que le fermier guettait sa proie, et il
avait averti lord B*** de sauver au moins la vie au pauvre amoureux
conduit.

Brumires nous quitta en nous donnant de sincres tmoignages
d'affection et de gratitude, en nous priant de donner de sa part  la
Vincenza le bijou trusque que Medora venait de lui renvoyer.

--Voulez-vous donc faire tuer la Vincenza par son mari? lui dit
Daniella. Gardez ce prsent pour la premire duchesse  qui vous ferez
la cour.

Brumires plit  l'ide de la situation terrible o il laissait la
Vincenza, et sourit  celle d'une plus brillante conqute. Nous vmes
bien que ses dceptions ne l'avaient pas guri de la manie des grandes
aventures.

Le prince et la princesse partirent pour Gnes le jour o expirait la
permission de sjour du prince dans les tats romains. Nous ne revmes
pas Medora. Le prince vint nous faire ses adieux, ses protestations
d'amiti et ses offres dans le cas o je voudrais aller dcorer son
palais.

Benvenuto ne voulut accepter de moi aucune espce de rcompense pour les
services qu'il m'avait rendus.

--Je suis plus riche que vous, maintenant, me dit-il, et si jamais vous
tes dans la gne, souvenez-vous de l'ami Tartaglia, qui sera heureux de
vous obliger.

Lady Harriet, se sentant tout  fait remise, congdia la Vincenza le
jour mme. Celle-ci vint nous trouver pour savoir si nous avions des
nouvelles de son mari.

--Quoi! lui dit ma femme indigne, tu nous demandes cela avec cette
tranquillit?

--Je sais, rpondit l'effronte petite crature, que M. Brumires est en
sret et que Felipone ne fera pas de malheur.

--Lequel des deux vous intresse? lui demandais-je.

--Eh! mon pauvre mari, puisque l'autre me trompait.

--Et tu ne crains rien pour toi-mme? dit Daniella.

--Que veux-tu que je craigne? J'ai aid Felipone  se venger en faisant
manquer le mariage.

--Et tu es sre de le gouverner encore?

--_Chi lo sa!_ rpondit-elle; mais je suis sre qu'il ne me fera point
de mal.

--Et tu ne crains pas qu'il ne s'en fasse  lui-mme?

--Qu'il ne se tue? Oh! si tous les maris tromps se punissaient comme
cela de leur confiance, nous serions toutes veuves!

Il n'y avait pas  la chapitrer. C'est une nature insouciante et
audacieuse.

--Va, au moins, soigner les neveux de ton mari, lui dit Daniella. Si je
ne m'tais occupe d'eux depuis quelques jours, je crois qu'ils auraient
fait maigre chre.

--Bah! tu t'intresses  ces petits singes? Moi, ils m'ennuient et me
dgotent!

--Alors je les plains, si ton mari ne revient pas. Pour qu'il oublie
ainsi ces pauvres cratures, il faut qu'il soit bien loin ou bien
tourment.

Daniella parlait encore lorsque Felipone entra dans le Pianto o nous
tions en ce moment. Sa femme alla  lui pour l'embrasser. Il la baisa
sur les deux joues avec la mme aisance que si rien ne se fut pass, et
la pria doucement d'aller mettre un peu d'ordre  la maison.

--Passe devant, lui dit-il, et enlve les matelas et les couvertures
rests dans la _befana_. Je vais t'aider.

Elle descendit l'escalier du Pianto en chantonnant, et en nous jetant, 
la drobe, un regard de triomphe moqueur qui semblait dire: Vous voyez
ce pauvre homme!

--Mes enfants, nous dit le fermier en nous serrant les mains, priez pour
moi, vous qui croyez... Je suis un homme bien  plaindre.

Sa bouche ne cessa pas de sourire en profrant ce premier et dernier
aveu de son dsespoir.

--C'en est fait de la Vincenza! me dit Daniella.

--Suivons-le!

--A quoi bon? Aujourd'hui ou demain, elle est condamne!

--Peut-tre que non! Le premier moment est le plus  craindre.

Je m'lanai sur les pas du fermier: mais il avait pris si rapidement
l'avance, que je trouvai la porte tournante dj ferme et verrouille
en dedans. Je frappai en vain, on n'ouvrit pas. Cette porte massive a au
moins six pouces d'paisseur, et ne laisse point passer le bruit qui se
fait dans la _befana_, masque qu'elle est, de ce ct-l, par un second
mur en briques et une autre porte bien jointe.

Je collai en vain mon oreille contre la fente imperceptible que le tour
laissait entre le bois et l'encadrement de pierre. Plus de cinq minutes
se passrent sans que j'entendisse d'autre bruit que celui des pas de
ma femme, qui venait me rejoindre Puis il nous sembla que quelqu'un
se jetait dans l'intervalle des deux portes en murmurant des paroles
confuses; et aussitt nous distingumes la voix claire du fermier qui
disait: _Basta!_ (c'est assez). La seconde porte, en se refermant, nous
sembla couvrir, de son bruit sourd, un cri touff, et tout rentra dans
le silence.

--Ces agitations te font mal, dis-je  Daniella, qui tremblait et ne
pouvait plus se soutenir. Je ne veux plus te voir suivre ce cauchemar.
La vie de ton enfant est plus prcieuse que celle de Vincenza. Va-t'en,
et prends patience, si tu m'aimes. Je te jure que je vais faire tout ce
qui sera humainement possible pour empcher Felipone...

--Il n'est plus temps, va! me dit Daniella. Je ferai ce que tu veux.
Tche de savoir ce que va devenir mon pauvre parrain.

Elle quitta ce lieu sinistre, et je sortis de Mondragone pour courir
 la ferme, sans espoir de pntrer par l dans le chemin souterrain
(Felipone avait d prendre ses prcautions), et sans beaucoup de chance
d'arriver  temps, quand mme le passage serait libre. Le tour qu'il
faut faire pour retourner  la porte des cours et redescendre la
longueur du chteau en dehors, avant d'entrer sous les cyprs prend dj
au moins dix minutes; il en faut au moins autant pour descendre l'alle
en courant, et je n'osais gure courir, dans la crainte d'tre observ
et d'attirer l'attention sur l'vnement que je voulais conjurer.

Depuis quelque temps et surtout depuis le jour o Felipone avait
disparu, la ferme tait  l'abandon. Les deux domestiques: taient aux
champs; les enfants jouaient dans la petite cour. Je demandai  Gianino
si son oncle tait revenu. Il secoua la tte ngativement, et je vis
passer sur sa figure jaune et camuse une expression de tristesse et
d'inquitude que l'insouciance de son ge n'emporta qu'avec effort.
J'essayai,  tout hasard, d'entrer dans la salle basse: elle tait
solidement ferme, comme de coutume.

J'attendis une heure. J'allai, comme en me promenant,  la prairie o
est la petite chapelle qui donne issue au souterrain dans la campagne.
Elle tait galement ferme d'un norme; cadenas. Je retournai 
Mondragone et redescendis aux caves de la porte tournante: rien que
tnbres et silence. J'allai consulter Daniella, qui priait devant la
madone du portique.

--Que faut-il faire? lui dis-je.

--Rien, s'il a fait ce qu'il voulait; nous devons paratre ne rien
savoir. En le cherchant et en le demandant, nous l'envoyons 
l'chafaud. Laissons passer encore une heure, et j'irai porter  manger
 ces pauvres orphelins. Felipone les a oublis lui si bon pour eux.
Quand j'ai vu le commencement de cet abandon, je me suis dit: C'est
bien mauvais signe! La journe s'coula sans rien changer  nos
angoisses. Vers le soir, Daniella me proposa d'aller voir Onofrio.

--Si mon parrain ne s'est pas tu avec sa femme, il est l. Onofrio
tait son meilleur ami.

La pntration de Daniella n'tait pas en dfaut. Sur les ruines du
cirque de Tusculum, nous trouvmes Felipone assis auprs du berger. Les
moutons broutaient, autour d'eux, l'herbe fine de l'amphithtre. Le
soleil se couchait; une douce brisa effleurait, sans les agiter, les
cheveux rudes et friss du fermier.

--Voil une belle soire, nous dit-il en venant  notre rencontre; on
est bien ici, et vous avez raison d'y venir voir coucher le soleil.

--C'est, dit Onofrio avec son calme habituel, un des plus beaux endroits
de la Campagne de Rome, et, dans les plus mauvaises journes de l'hiver,
on n'y sent point de froid. C'est l que je viens me chauffer au mois
de janvier. a ne fait de mal  personne, n'est-ce pas? La bon Dieu ne
trouve pas que a use son soleil quand les pauvres gens,  qui l'on
dispute un fagot dans ce monde, vont lui demander un peu de son grand
feu.

Nous interrogions avec anxit la figure de ces deux hommes; il n'y
avait chez eux aucun effort visible pour s'entretenir avec nous de
la pluie et du beau temps. Ils semblaient continuer une conversation
paisible et rveuse.

--C'est une pauvre vie que la vie de berger, dit Felipone; et pourtant
moi qui, tant garon, courais un peu les filles et le cabaret dans
la ville, j'ai quelquefois dsir d'tre seul et dvot comme ce
chrtien-l. Si j'avais cru en Dieu, je n'aurais pas fait les choses 
demi: je me serais fait moine ou berger. Plutt berger, car le moine
s'abrutit  recommencer tous les jours la mme promenade et  marmotter
d'heure en heure les mmes prires, tandis que le berger va o il veut
et dit  Dieu ce qu'il a envie de lui dire.

--Le berger a ses jours de peine et de plaisir, reprit le sentencieux
Onofrio. Dans ce temps-ci il n'est pas  plaindre, et le pays o me
voil fix depuis dix ans est des meilleurs. Mais dans ma jeunesse, j'ai
eu de bien mauvaises saisons  passer, dans des endroits o je ne voyais
jamais personne, et o la fivre me tenait veill toute la nuit. Allez!
la nuit est bien longue quand on n'a, pour se dsennuyer, que le bruit
du tonnerre et les grands clairs qui vous font voir la plaine toute
bleue. On dit son chapelet en comptant les gouttes de pluie qui tombent
sur le toit de paille. Si on ne croyait  rien. Felipone, on deviendrait
aussi bte que les brebis que l'on garde.

--Je n'ai jamais dit que je ne croyais  rien, rpondit le fermier; je
crois  la folie des hommes et  la malice des femmes.

En parlant ainsi, il fit un mouvement de la tte en arrire pour rire de
son gros rire frais et sonore. Daniella me serra le bras pour me faire
remarquer, entre son menton, et sa cravate, des traces d'ongles toutes
rcentes: la Vincenza s'tait dfendue.

--O est ta femme? lui dit-elle quand le berger se leva pour rassembler
son troupeau.

--Ma femme? dit-il d'un air tonn. Elle est  la maison je pense.

Cela fut dit si naturellement, que j'en fus compltement dupe. Nous
revnmes ensemble jusqu' la ferme. Gianino, en apercevant son oncle, se
mit  courir et se jeta  son cou. Cet enfant, laid et disgracieux, mais
intelligent et sensible, se pendait  lui et l'tranglait de caresses.

--Pauvre petit, dit le fermier en l'asseyant sur son paule, il
s'ennuyait sans moi.

--Est-ce que tu vas encore t'en aller? dit l'enfant.

--Non, mon _Gianinuccio_;  prsent, je vas rester  la maison: je suis
las de me promener.

--Et ma tante? est-ce qu'elle ne va pas rentrer aussi

--Elle n'est donc pas revenue, ta tante?

--Cela t'tonne? dit Daniella  son parrain en le regardant fixement.

--Non, rpondit le fermier impassible, en posant l'enfant par terre,
elle aura suivi son dernier amant.


... juin

C'est la seule explication que, depuis quinze jours, nous ayons obtenue
de Felipone. Nous avons reu des nouvelles de Brumires. Il est
 Florence. Il nous dit qu'il se porte bien, et nous demande, en
post-scriptum, si le fermier n'a pas trop battu sa petite femme.



LVII

... juin,

Mondragone.

Mais ne pensez pas que, depuis ces quinze jours, nous nous soyons
tenus tranquilles, renonant  retrouver la victime de cette terrible
vengeance conjugale.

Dans la nuit qui suivit l'vnement, Daniella, ne pouvant dormir et en
proie  un tat fbrile qui m'inquitait, me dit tout  coup:

--Lve-toi, ami! Il faut pntrer dans cette _befana_ maudite. Qui sait
s'il a eu le courage de tuer sa femme? Elle n'est peut-tre en punition
que pour un temps...

--Je n'espre plus rien; mais, pour te calmer, me voil prt  essayer
l'impossible. Que crois-tu que je doive faire? Lorsque j'ai cherch,
avec Benvenuto, le chemin de cette _befana_, j'en ai approch beaucoup,
puisque le docteur m'a dit avoir entendu notre travail et en avoir t
inquiet.

--Ce travail tait dangereux, je ne veux pas que tu le reprennes; mais,
moi, je crois, je dis qu'il y a une autre entre  la _befana_ que celle
que nous connaissons, une entre que Felipone a dcouverte depuis le
temps que le prince et le docteur y taient, et dont il se rserve le
secret pour lui seul.

--Qui te donne cette pense-l?

--Une espce de vision que je viens d'avoir. Oh! ne me regarde pas d'un
air inquiet, ne me crois pas en dlire. Je dis une vision, ce n'est pas
autre chose qu'un souvenir; mais un souvenir qui s'tait effac tout
 fait et qui vient de me revenir, comme j'tais l, moiti pensant,
moiti rvant. coute! Le jour o Felipone nous donna l'ide de nous
marier en dpit du cur, je l'avais rencontr dans la partie tout
abandonne du parc qui est entre l'alle des cyprs et le mur de
clture. Il creusait une espce de foss, et, comme ce n'est pas l son
ouvrage, je m'en tonnai. Il ne me donna pas une bonne raison; mais
je n'y fis que peu d'attention, et tant de choses intressantes m'ont
occupe ce jour-l et le lendemain, que je n'ai pas gard souvenir d'une
chose si indiffrente. Voil qu'elle me revient et c'est peut-tre Dieu
qui veut que je m'en souvienne. Allons-y.

--Reste tranquille, j'irai seul. Dis-moi o cela est

--Non, tu ne trouverais pas. Prends tous tes outils; je porterai la
lanterne sourde.

Nous nous glissmes parmi les lauriers et les oliviers jusqu'aux fourrs
pais que Daniella n'avait jamais explors attentivement, mais o, avec
un instinct remarquable, elle retrouva l'emplacement o elle avait
vu fouiller. Au lien d'un foss il y avait une butte de terre qui ne
paraissait pas de frache date. Un pais tapis de mousse tmoignait, au
contraire, d'un long abandon.

Daniella, qui tenait la lanterne, se baissa et toucha cette crote de
mousse qui se dtacha et vint presque tout entire  la main. Elle avait
t place l, elle n'y avait pas pouss; et elle tait si verte et si
frache, qu'elle n'y avait t place que peu d'heures auparavant.

A la suite de ces observations je n'hsitai pas  me servir de la pioche
et de la bche. La terre, lgre et toute frachement remue, fut
carte en moins de dix minutes. Je trouvai quelques dalles disposes en
forme de double escalier formant le toit d'une ouverture carre  fleur
de terre.

Je me penchai sur le bord de cette ouverture, et je sentis le vide.

J'eus encore recours aux papiers enflamms jets dans ce vide, et je vis
l'intrieur d'un vaste puits qui s'vasait dans le fond. C'tait une
glacire. Je pus fixer la corde  noeuds dont je m'tais muni,  la base
d'un petit arbre qui masquait en partie l'ouverture. Daniella m'claira
en faisant lentement descendre la lanterne au moyen d'une ficelle.
Nous n'avions plus d'hsitation, plus de doutes; cet atterrissement
artificiel nous mettait trop srement sur la voie.

Je n'eus  descendre que la hauteur d'environ trois mtres. Avant le
fond de la glacire je trouvai un passage trs-bas et trs-troit o
je pensai que le gros Felipone ne passait pas sans peine; et, aprs un
court trajet, je me trouvai dans la grande galerie qui conduit  la
befana. Je revins sur mes pas pour calmer les inquitudes de ma femme et
lui dire de venir me rejoindre par le Pianto. J'avais toute esprance de
sortir par le tour, aprs avoir constat le fait mystrieux, horrible
probablement, que nous poursuivions.

Je pntrai sans obstacle dans_ la befana_. La faible clart de ma
bougie ne me permettait pas d'en voir l'ensemble, et, aprs l'avoir
explore dans tous les sens, je commenai  croire que nous avions rv
une catastrophe. J'allai ouvrir  Daniella, qui arriva bientt derrire
la porte tournante, et que j'tais press de tranquilliser.

--Il n'y a rien, il n'y a personne, lui dis-je. S'il et renferm l sa
victime il aurait cadenass cette porte, par o elle pouvait sortir.

--Mais s'il l'a tue! As-tu cherch partout! Tiens, voil une chose
nouvelle ici. La grande chemine qui donne prs du casino est mure.

--Cela n'a-t-il pas t fait pour nous empcher d'entendre les cris de
Brumires lorsqu'on l'a tenu ici toute une nuit?

--Il nous a dit qu'on l'avait billonn. On n'aurait pas pris cette
peine-l si la chemine et t mure.

Je crevai,  coups de pioche, la cloison de briques qui fermait
l'orifice de la chemine, et je vis qu'on avait entass du foin
derrire cette maonnerie encore frache. Felipone avait donc pris ses
prcautions d'avance pour que l'on n'entendit pas, du casino, les cris
de la victime.

--Puisqu'il a eu tant de prmditation, dis-je  ma femme, il n'y a pas
d'espoir  conserver. S'il l'a tue, il a eu le sang-froid de l'enterrer
quelque part, soit ici, soit ailleurs, dans les souterrains, peut-tre
dans la glacire par o je suis descendu, et dont il a eu le soin de
masquer l'entre.

Nous examinmes toutes choses. Le lit o Tartaglia avait couch une
nuit, avant celle o il avait arrang,  la ferme, le mariage du prince,
tait encore dans le fond de l'hmicycle avec les matelas et les
couvertures. Nous nous rappelions que le fermier avait attir sa femme
dans la _befana_ en lui donnant pour prtexte qu'il fallait remporter
cette garniture de lit, et le lit n'tait pas dgarni. Les chelles qui
avaient servi  porter Brumires dans la niche et  l'en faire descendre
taient encore l. J'y montai, je ne retrouvai dans la niche qu'un
bouton de manchette, que je reconnus appartenir  Brumires. Il n'y
avait aucune trace d'une lutte quelconque.

--N'importe, dit Daniella, j'ai rv que je devais venir ici, et je n'en
sortirai pas sans une certitude.

Et, toute ple et frmissante, elle cria par trois fois, de sa vois
pleine et accentue, dans le sourd et morne difice le nom de Vincenza.

Au troisime appel, un lger frmissement se fit entendre, et nous nous
lanmes vers les dcombres d'o le son tait parti.

Nous trouvmes, dans le fond de la partie croule, la malheureuse femme
assise et idiote. Ses vtements dchirs, ses cheveux pars colls  son
front par le sang coagul sur son visage, la rendaient mconnaissable et
si effrayante, que Daniella, superstitieuse, recula en disant:

--C'est la vritable _befana_!

La victime tait hors d'tat de nous rpondre. Elle essaya de se lever
et retomba. Je l'emportai dans le casino, o nos soins lui rendirent la
raison, mais non la force. Elle avait perdu tant de sang, qu'elle
tait puise. Elle avait reu  la tte un seul coup d'un assommoir
quelconque. Elle n'avait rien vu. Elle avait une large blessure prs de
la tempe, mais elle ne la sentait pas, et demandait seulement si elle
avait quelque chose au visage. Elle parut soulage ds qu'elle sut
qu'elle n'tait pas dfigure.

Le sang tait arrt; les os du crne ne me parurent point lss, il
tait vident que Felipone avait voulu tuer, qu'il croyait avoir tu,
mais que sa main avait manqu de force et qu'il n'avait pas eu le
courage de porter un second coup. Cet homme si adroit et si fort n'avait
pas pu tuer la femme qu'il aimait. La Vincenza se rappelait avoir lutt,
avant d'tre emmene jusqu'au rservoir, o elle pensait qu'il avait
voulu la noyer. Puis elle tait tombe sous un choc violent et n'avait
eu conscience de rien, jusqu'au moment o elle nous avait entendus
parler, Daniella et moi, dans la _befana_. Elle n'avait pas reconnu nos
voix; elle ne se rendait encore compte de rien en ce moment-l. Mais, en
s'entendant appeler par son nom, et par une voix qui, disait elle,
en lui avait pas fait peur, elle tait venue  bout, par un effort
machinal, de nous rpondre.

Elle pensait avoir t pousse dans le rservoir aprs le coup qui lui
avait t la connaissance, et elle ne se trompait probablement pas,
car ses vtements frips paraissaient avoir t mouills jusqu' la
ceinture. Mais elle avait d revenir  elle, tant seule, et se traner
jusqu' la place o nous l'avions retrouve. 'avait t un effort tout
instinctif, sa mmoire ne pouvait ressaisir ce fait.

Elle ne put mme nous donner ces vagues dtails qu'aprs quelques heures
de repos. Daniella eut beaucoup de peine  la rchauffer, et passa le
reste de la nuit  la soigner. J'avais de mon mieux pans et ferm la
blessure avec le collodion et la toile adhsive qu' mon dpart du
presbytre l'abb Valreg, grand _remgeur_ en sa paroisse, avait fourrs
dans ma malle, en cas d'accident. Je lui ai vu faire tant de pansements
charitables, o je l'aidais naturellement, que je n'y suis pas trop
maladroit.

Grce  un temprament peu irritable et  un sang trs-pur, la malade
n'eut pas la raction nerveuse que je redoutais, et, au bout de deux
jours, la cicatrice tait ferme dans les meilleures conditions
possibles. Il nous fallut agir avec beaucoup de mystre: d'une part,
pour ne pas exposer Felipone  des poursuites; de l'autre, pour ne pas
exposer sa femme  une nouvelle vengeance.

J'avais, ds la nuit mme de cette recouvrance inespre, fait
disparatre les traces de mon entre dans la glacire, aprs tre
remont par l, afin de laisser le tour ferm en dedans. Je pouvais
prsumer que Felipone n'aurait jamais la force de retourner dans la
_befana_, mais s'assurerait des issues, pour que personne ne pt
constater son crime. Je ne me trompais pas: il travaillait  murer et 
condamner pour jamais l'entre du souterrain dans sa cave. Je le sus par
Gianino, qui l'entendait maonner et porter des pierres durant la nuit;
et, malgr ses prcautions, je le vis, en outre, sortir un matin des
massifs de la glacire. J'allai voir furtivement ce qu'il avait fait. Je
trouvai la butte exhausse et compltement plante d'arbres. Une autre
fois, je vis Onofrio, sans chiens et sans troupeau, auprs de la
chapelle de Santa-Galla. L aussi, probablement, on avait mur le
passage.

Il nous tarde beaucoup, comme vous pouvez croire, de voir la Vincenza
sur pied et de la faire vader. Nous sommes dans des apprhensions
continuelles que son mari ne la dcouvre dans une des chambres de notre
casino. Il est venu nous voir une seule fois depuis qu'elle y est, et
s'est assis sur la marche de cette chambre qui donne sur la petite
terrasse, vis--vis de notre appartement. Appuy sur les balustres, je
fumais en feignant de ne pas l'observer, car j'arrive forcment  tre
aussi dissimul qu'un Italien de sa trempe. Il tait affaiss et comme
abruti dans son dchirant sourire. Peut-tre que si j'eusse os lui
dire: Elle vit, elle l tout prs de toi! Je lui eusse rendu 
lui-mme la vie et le repos. Mais Daniella m'a appris, par la
justesse de sa divination,  ne pas me fier aux apparences. Peut-tre
l'expression de dsespoir et de remords que je croyais lire sur la
figure de ce malheureux n'tait-elle que la satisfaction morne et sombre
d'une vengeance assouvie.


5 juillet.

Il tait temps que l'on vint nous dlivrer de la prsence de Cette
Vincenza. Elle me devenait insupportable. Sans coeur et sans raison,
cette crature ne songeait qu' recommencer une vie de dsordre. C'est
une sensualit stupide qui la gouverne. Elle n'a d'autre cupidit que le
got de la toilette, et sur son lit, ayant  peine la force de parler,
elle s'enqurait du bijou trusque de Brumires, et reprochait 
Daniella d'avoir refus de le recevoir pour elle; du reste, prodigue,
imprvoyante, ne se demandant jamais si elle aura du pain, mais bien une
robe de soie et des fichus brods. Ses habitudes de galanterie l'ont
sollicite avant mme que ses forces physiques fussent revenues; car, en
remercment de mes secours et de mes soins, elle m'a offert ses
bonnes grces avec un cynisme imbcile, C'est dans sa pense, vous
en conviendrez, une trange manire de rcompenser Daniella de son
dvouement.

Sa socit nous tait de plus en plus rpulsive. Elle troublait et
souillait l'harmonie potique de notre existence par son caquet puril
et le dvergondage de son troite imagination. La seule chose qu'il
y ait  louer en elle, c'est une grande douceur; mais il n'en faut
chercher la cause que dans un manque d'nergie et dans l'absence de
toute fiert. Elle reoit en riant les plus dures leons, et son mari ne
lui inspire que de la peur, sans aucune raction de vengeance.

--Pauvre homme, dit-elle en parlant de lui, je suis sre qu'il est bien
fch de ce qu'il a fait. Pourvu qu'il ne lui en arrive pas malheur! Si
je voulais, il me reprendrait et me demanderait pardon  genoux.

Mais quand on lui conseille d'essayer une rconciliation, elle rpond
qu'elle s'y fierait bien, mais qu'il n'est pas _agrable_ de vivre avec
un homme devenu si jaloux. En un mot, elle trouve moyen de dire des
choses risibles en riant elle-mme. L'horreur de sa situation dans
la _befana_ et de la mort, par la faim, qui l'y attendait si nous ne
l'eussions sauve, ne lui a pas mme laiss de terreur. Elle carte ces
souvenirs avec une merveilleuse facilit, en disant qu'il ne faut pas
penser aux choses tristes, et prouvant qu'il est des natures doues de
l'heureuse impossibilit de souffrir, ce qui les assimile  certains
animaux  moiti inertes, qui remplissent aveuglment les fonctions de
la vie dans les bas-fonds de la cration. Daniella a eu la grand sens de
n'tre pas jalouse en voyant les provocations,  peine voiles, qu'elle
m'adressait.

--Je ne me sens pas d'indignation contre elle, m'a-t-elle dit; je vois
qu'elle n'a pas conscience d'elle-mme. Elle a l'innocence des btes. Il
faut que Felipone ait senti cela, puisqu'il l'a assomme avec aussi peu
de remords qu'il et fait d'un de ses animaux.

Et pourtant Felipone a des remords et un incurable chagrin. J'ai appris
 lire sur sa figure le dmenti secret que la passion donne  son
temprament plthorique.

La Vincenza commenant  pouvoir marcher, nous nous demandions comment
nous la ferions vader secrtement, lorsque, par une nuit d'orage
effroyable, nous entendmes sonner  la porte de la grande cour. Une
visite  pareille heure et par un temps pareil ne fut pas accueillie
sans prcaution. Un cavalier, envelopp jusqu'aux yeux, me demandait 
entrer un instant. C'tait le docteur R....

--Vous comprenez ce qui m'amne, me dit-il; je viens chercher la
Vincenza....

Il avait rencontr Brumires  la Spezzia. Apprenant que ce voyageur
venait de Frascati, le docteur, bien qu'il ne le connt pas, lui avait
demand des nouvelles des personnes qui l'intressaient, de sa mre,
de moi et de Felipone. Brumires, qui venait de recevoir une lettre de
nous, o nous lui disions que Vincenza avait couru et courait encore de
grands dangers, avait fait part de ce paragraphe au docteur.

--J'ai compris, nous dit celui-ci, que M. Brumires, bien qu'il ne s'en
vantt pas, tait pour quelque chose dans les malheurs de ce mnage;
mais il se pouvait que je fusse seul en cause dans l'esprit du mari; et,
d'ailleurs, il me suffit qu'une femme m'ait appartenu sans spculation
et sans perfidie pour que je me regarde comme son dfenseur en toute
circonstance o je peux quelque chose. Je connais ce bon Felipone, un
homme  passions exclusives, capable de har autant que d'aimer. Je
viens donc voir si je dois lui enlever sa femme, on si je peux les
rconcilier ensemble. Dans tous les cas, je viens attirer le danger sur
moi, pour le dtourner d'elle.

Quand le docteur sut ce qui s'tait pass, son parti fut pris 
l'instant mme.

--Donnez-moi cette pauvre femme, dit-il; je vais la mettre en croupe
derrire moi, et je me fais fort de la conduire en lieu sr. De l je
l'expdierai en France, o un de mes amis me demande une cuisinire
italienne. Elle sait faire le macaroni comme personne. Peut-tre qu'un
jour son mari pleurera sa violence et sera heureux d'apprendre qu'elle
vit encore; mais il ne sera jamais ni utile ni prudent de lui dire o
elle est.

Daniella, avertie par moi, habilla et enveloppa la Vincenza dans ses
propres vtements, et je la plaai sur le cheval du docteur, qui
refusait de mettre pied  terre et qui causait  voix basse avec moi
sous les votes de la caserne d'entre. La Vincenza s'en allait avec
une joie d'enfant, ivre de l'ide de voir Paris et d'tre morte pour
Felipone. Le docteur lui dfendit de lui dire une parole.

--Nous jouons gros jeu, me dit-il  l'oreille. Faites-moi l'amiti de
regarder par l, vers le chemin des Camaldules, si personne n'a eu
l'veil de mon arrive.

Quand je me fus assur du fait, il me serra la main et partit au galop
avec le dangereux fardeau dont il avait le courage de se charger. Ce
qu'il faisait l, au pril de sa tte proscrite et mise  prix, pour une
femme dont il ne se souciait plus, si tant est qu'il s'en ft souci
plus d'un instant dans sa vie de plaisirs faciles, tait un acte
d'humanit tout  fait dans sa nature, quelque chose d'hroque,
accompli avec une agrable rondeur et une crnerie sans ostentation.
Grande me, je ne dirai pas typique par rapport  l'Italie, o les types
sont si varis, mais bien italienne, en ce sens qu'elle rsume des
vertus providentielles et des exubrances fatales: rien  demi, et tout
en grand. L o le mal se fait petit et lche, on peut dire que le type
national est entirement effac. Par malheur, il l'est ici dans une
effrayante proportion. Hlas! hlas! quel compte auront  rendre  Dieu
ceux qui tuent l'me des gnrations et qui peuplent de spectres abjects
les terres bnies o le ciel avait magnifiquement rpandu la beaut des
ides avec celle des formes.



CONCLUSION

Ici se termine le journal de Jean Valreg. Des occupations assidues, la
peinture dont il tait charg, les tudes musicales qu'il continuait
avec sa femme, les promenades ncessaires  la sant de l'un et de
l'autre, et les visites frquentes  la villa Taverna, o lord et lady
B*** passrent l't, rendirent si difficile le surcrot de besogne que
je lui avais impos, qu'il me demanda la permission de s'en tenir  de
simples lettres de temps en temps. Voici le rsum de sa situation 
l'automne de la mme anne.

L'vnement tragique de la _befana_ n'avait pas veill le moindre
soupon, malgr l'absence indfinie de la Vincenza. Felipone n'avait pas
fait semblant de chercher sa femme. A ceux qui le questionnaient, il
rpondait qu'il tait _becco, beccone, becco cornuto_; et il riait!
La disparition de la Vincenza concidant avec celle de Brumires, que
personne n'avait vu partir, on ne doutait pas qu'il n'et enlev la
fermire, dont les relations avec lui n'taient un secret pour personne.

Les annexes de l'immense villa continuaient  dgringoler dans le ravin.
Le pavillon central tait toujours solide et s'embellissait de fresques
et de lambris. Le casino tait devenu une demeure dlicieuse de
fracheur, de posie et de gaiet pour le modeste mnage. Les visites
n'y manquaient pas. La curiosit qu'inspirait ce couple amoureux nich
dans une ruine en attirait bien quelques-unes dont on se ft pass; mais
cette curiosit tait bienveillante et le soir y mettait fin. Le dner
et la veille tte  tte, au sein d'une solitude absolue et grandiose,
taient toujours une fte pour Valreg et Daniella. On y parlait du petit
enfant comme s'il tait dj n, et en attendant on aimait Gianino, on
le tenait propre et on lui apprenait  lire.

Felipone n'avait pas laiss percer la moindre agitation. Il s'occupait
de ses affaires, tenait mieux que jamais sa ferme et sa laiterie,
caressait ses neveux, vantait Gianino comme un prodige, ne s'occupait
d'aucune femme et riait toujours des maris tromps et de lui-mme.

Seulement, nous nous apercevons, crivait Valreg, qu'il maigrit et que
ses yeux se plombent. Il boit beaucoup et commence  divaguer aprs
souper. Il ne lui chappe jamais un mot compromettant; mais son sourire
ternel devient l'trange expression d'une souffrance chronique. Je le
crois atteint d'une maladie de foie, et il fait tout ce qu'il faut pour
qu'elle ne soit pas longue. Il va souvent causer avec le berger de
Tusculum, qui cherche  le gurir de son athisme, mais qui n'y parvient
pas encore. Pourtant, le fait de cette intimit entre deux hommes de
caractres et d'opinions si opposs s'explique peut-tre, chez Felipone,
par un vague besoin de croire. Il semble parfois qu'il dfende avec
acharnement son impit pour se faire battre. Malheureusement, le berger
a, malgr son grand bon sens, trop de superstitions locales pour tre un
aptre bien efficace. Onofrio croit aux sorciers. Un autre berger, son
voisin de paillis, est _gettatore_, jeteur de sorts, et lui fait mourir
ses moutons. Il le mnage dans la crainte qu'il ne lui donne une maladie
dont il a fait mourir une vieille femme de Marino, et qui consistait 
vomir des cheveux, toujours et toujours des cheveux qui lui pesaient
affreusement sur l'estomac, et qui auraient pu couvrir le monte Cavo,
tant ils taient longs, pais, inpuisables. Vous voyez que le sage
Onofrio, un rudit, un philosophe, un saint quant  l'austrit,
un homme de coeur  tous gards, est, malgr tout, un paysan assez
semblable aux ntres. Ses rcits merveilleux font rire Felipone, et ses
menaces de l'enfer ne lui causent ni crainte ni remords. Une seule fois,
je lui ai entendu regretter de ne pas croire au ciel; mais il a vite
ajout: Le ciel et l'enfer sont sur la terre. Quand on a eu l'un et
l'autre, on n'en doit dsirer ni craindre davantage.

Telle n'est pas la croyance de Daniella; mais elle a fini par se
sentir pardonne et par savourer sans effroi son amour et son bonheur,
dsormais sanctifis par le prochain espoir de la maternit.

Medora se fait construire, aux environs de Gnes, une villa fabuleuse.
Tartaglia y fait ses affaires honntement,  ce qu'il assure.

La bonne intelligence se soutient entre lord et lady B***. Quand
cette dernire a quelque mouvement d'humeur, elle se borne  gronder
_Buffalo_, qui, du reste, est admis au salon. Je sais par l'abb Valreg,
que j'ai vu en Berry, que la bonne Harriet a fait son testament, et
qu'elle assure une petite fortune aux enfants  venir de Jean Valreg;
mais c'est un secret que l'or garde au jeune mnage.




FIN





End of the Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. II., by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANIELLA, VOL. II. ***

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page at http://pglaf.org

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