The Project Gutenberg EBook of L'homme  l'oreille casse, by Edmond About

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Title: L'homme  l'oreille casse

Author: Edmond About

Release Date: October 11, 2004 [EBook #13704]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME  L'OREILLE CASSE ***




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L'HOMME  L'OREILLE CASSE
gar Edmond About
(1862)

Table des matires

 MADAME LA COMTESSE DE NAJAC.
I -- O l'on tue le veau gras pour fter le retour d'un enfant
conome.
II -- Dballage aux flambeaux.
III -- Le crime du savant professeur Meiser.
IV -- La victime.
V -- Rves d'amour et autre.
VI -- Un caprice de jeune fille.
VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel
dessch.
VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait
excut le testament de son oncle.
IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.
X -- Allluia!
XI -- O le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui
paratront anciennes  mes lecteurs.
XII -- Le premier repas du convalescent.
XIII -- Histoire du colonel Fougas, raconte par lui-mme.
XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon.
XV -- O l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole  la roche
Tarpienne.
XVI -- Mmorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur
des Franais.
XVII -- O Mr Nicolas Meiser, riche propritaire de Dantzig,
reoit une visite qu'il ne dsirait point.
XVIII -- Le colonel cherche  se dbarrasser d'un million qui le
gne.
XIX -- Il demande et accorde la main de Clmentine.
XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur.


 MADAME LA COMTESSE DE NAJAC.

Ce petit livre est clos sous votre aile.
Oh! le bon temps et l bonne amiti!
Jours bien remplis, et trop courts de moiti!
Dcidment, votre Bretagne est belle.

Je l'ai revue en imprimant Fougas:
Les souvenirs s'envolaient de mon page
Comme pinsons chapps de leurs cages;
Je repensais, je ne relisais pas.

Que l'Ocan avait grande tournure!
Que le soleil faisait bonne figure,
En blanc bonnet, pleurnichant et moqueur!

Qui me rendra ces heures envoles,
Ces gais propos, ces crpes rissoles,
Ces tours de valse, et cette paix du coeur?

E. A.

Paris, 3 novembre 1861.

I -- O l'on tue le veau gras pour fter le retour d'un enfant
conome.

Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de
chimie, actuellement propritaire  Fontainebleau et membre du
conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-mme 
la poste la lettre suivante:

 monsieur Lon Renault, ingnieur civil, bureau restant,
Berlin, Prusse.

Mon cher enfant,

Les bonnes nouvelles que tu as dates de Saint-Ptersbourg nous
ont caus la plus douce joie. Ta pauvre mre tait souffrante
depuis l'hiver; je ne t'en avais pas parl de peur de t'inquiter
 cette distance. Moi-mme je n'tais gure vaillant; il y avait
encore une troisime personne (tu devineras son nom si tu peux)
qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher
Lon: nous renaissons  qui mieux mieux depuis que la date de ton
retour est  peu prs fixe. Nous commenons  croire que les
mines de l'Oural ne dvoreront pas celui qui nous est plus cher
que tout au monde. Dieu soit lou! Cette fortune si honorable et
si rapide ne t'aura pas cot la vie, ni mme la sant, s'il est
vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le dsert, comme tu
nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrass notre
fils! Tant pis pour toi si tu n'as pas termin l-bas toutes tes
affaires: nous sommes trois qui avons jur que tu n'y
retournerais plus. L'obissance ne te sera pas difficile, car tu
seras heureux au milieu de nous. C'est du moins l'opinion de
Clmentine... j'ai oubli que je m'tais promis de ne pas la
nommer! Matre Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas
content de placer tes capitaux sur bonne hypothque; il a rdig
dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend
plus que ta signature. Notre digne maire a command  ton
intention une charpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est
toi qui en auras l'trenne. Ton appartement, qui sera bientt
votre appartement, est  la hauteur de ta fortune prsente. Tu
demeures... mais la maison a tellement chang depuis trois ans,
que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr
Audret, l'architecte du chteau imprial, qui a dirig les
travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne
de Thnard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je
n'tais plus bon  rien, puisque mon clbre mmoire sur la
_Condensation des gaz_ en est toujours au chapitre IV, comme ta
mre tait de complicit avec ce vieux sclrat d'ami, il se
trouve que la Science a dsormais un temple chez nous. Une vraie
boutique  sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille
Gothon. Rien n'y manque, pas mme une machine  vapeur de quatre
chevaux: qu'en ferai-je? hlas! Je compte bien cependant que
ces dpenses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas
pas t'endormir sur tes lauriers. Ah! si j'avais eu ton bien
lorsque j'avais ton ge! J'aurais consacr mes jours  la science
pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres
petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire
Mr Paul de Kock! J'aurais t ambitieux! J'aurais voulu attacher
mon nom  la dcouverte de quelque loi bien gnrale, ou tout au
moins  la construction de quelque instrument bien utile. Il est
trop tard aujourd'hui; mes yeux sont fatigus et le cerveau lui-
mme refuse le travail.  ton tour, mon garon! Tu n'as pas
vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donn de quoi vivre 
l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-mme, le moment est
venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif dsir
et la plus chre esprance de ton vieux bonhomme de pre qui
t'aime et qui t'attend les bras ouverts.

J. RENAULT.

P. S. Par mes calculs, cette lettre doit arriver  Berlin deux
ou trois jours avant toi. Tu auras dj appris par les journaux du
7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil
pour la science et pour l'humanit. J'ai eu l'honneur d'crire 
ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daign me
rpondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais
l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque
manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me
ferais un vritable plaisir.

Un mois aprs le dpart de cette lettre, le fils tant dsir
rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme Renault, qui vinrent
le chercher  la gare, le trouvrent grandi, grossi et embelli de
tout point.  dire vrai, ce n'tait pas un garon remarquable,
mais une bonne et sympathique figure. Lon Renault reprsentait un
homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus,
sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus
dlicate que puissante. Un cou trs blanc, trs rond et presque
fminin, tranchait singulirement avec son visage roussi par le
hle. Ses dents taient belles, trs mignonnes, un peu rentrantes,
nullement aigus. Lorsqu'il ta ses gants, il dcouvrit deux
petites mains carres, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni
froides, ni sches ni humides, mais agrables au toucher et
soignes dans la perfection.

Tel qu'il tait, son pre et sa mre ne l'auraient pas chang
contre l'Apollon du Belvdre. On l'embrassa, Dieu sait! en
l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de rpondre.
Quelques vieux amis de la maison, un mdecin, un architecte, un
notaire taient accourus  la gare avec les bons parents: chacun
d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui
demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage? Il
couta patiemment et mme avec joie cette mlodie banale dont les
paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique
allait au coeur, parce qu'elle venait du coeur.

On tait l depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris
sa course en sifflant, et les omnibus des divers htels s'taient
lancs l'un aprs l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit
 la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'clairer cet
heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'cria tout 
coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait
de la barbarie  retarder si longtemps l'heure de son dner. Il
eut beau protester qu'il avait djeun  Paris et que la faim
parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans
deux grandes calches de louage, le fils  ct de la mre, le
pre en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue
de ce cher fils. Une charrette venait derrire avec les malles,
les grandes caisses longues et carres et tout le bagage du
voyageur.  l'entre de la ville, les cochers firent claquer leur
fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira
les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillit
des rues. Mme Renault promenait ses regards  droite et  gauche,
cherchant des tmoins  son triomphe et saluant avec la plus
cordiale amiti des gens qu'elle connaissait  peine. Plus d'une
mre la salua aussi, sans presque la connatre, car il n'y a pas
de mre indiffrente  ces bonheurs-l, et d'ailleurs la famille
de Lon tait aime de tout le monde! Et les voisins s'abordaient
en disant avec une joie exempte de jalousie:

-- C'est le fils Renault, qui a travaill trois ans dans les mines
de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux
parents!

Lon aperut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout
ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant 
l'oreille de sa mre en disant:

-- Et Clmentine?

Cette parole fut prononce si bas et de si prs que Mr Renault
lui-mme ne put connatre si c'tait une parole ou un baiser. La
bonne dame sourit tendrement et rpondit un seul mot:

-- Patience!

Comme si la patience tait une vertu bien commune chez les
amoureux!

La porte de la maison tait toute grande ouverte, et la vieille
Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait
comme une bte, car elle avait connu le petit Lon pas plus haut
que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernire
marche du perron entre la brave servante et son jeune matre. Les
amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrtion, mais
ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur
couvert tait mis. Et quand tout le monde fut runi dans le salon,
except l'invisible Clmentine, les grands fauteuils  mdaillon
tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace
de la chemine se rjouit de reflter son image, le gros lustre de
cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'tagre
se mirent  branler la tte en signe de bienvenue, comme s'ils
avaient t des pnates lgitimes et non des trangers et des
paens.

Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes
recommencrent alors  pleuvoir, mais il est certain que ce fut
comme une deuxime arrive.

-- La soupe! cria Gothon.

Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement  toutes les
lois de l'tiquette, et sans mme demander pardon aux respectables
amis qui se trouvaient l.  peine s'excusa-t-elle de servir
l'enfant avant les invits. Lon se laissa faire et bien lui en
prit; il n'y avait pas un convive qui ne ft capable de lui
verser le potage dans son gilet plutt que d'y goter avant lui.

-- Mre, s'cria Lon la cuiller  la main, voici la premire
fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe!

Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque
chose; l'une et l'autre imaginrent que l'enfant parlait ainsi
pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il
y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors
de chez lui: la bonne soupe est la premire; la deuxime est
l'amour dsintress.

Si j'entreprenais ici l'numration vridique de tous les plats
qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs 
qui l'eau ne vnt  la bouche. Je crois mme que plus d'une
lectrice dlicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez,
s'il vous plat, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du
volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour crire la
merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au
salon, o le caf est dj servi.

Lon prit  peine la moiti de sa tasse, mais gardez-vous d'en
conclure que le caf ft trop chaud ou trop froid, ou trop sucr.
Rien au monde ne l'et empch de boire jusqu' la dernire
goutte, si un coup de marteau frapp  la porte de la rue n'avait
retenti jusque dans son coeur.

La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire.
Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontr une minute
aussi longue que celle-l. Mais enfin Clmentine parut, prcde
de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui
souriaient sur l'tagre entendirent le bruit de trois baisers.

Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prtend deviner les
choses avant qu'elles soient crites, a dj trouv une
explication vraisemblable. Assurment, dit-il, Lon tait trop
respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco,
mais lorsqu'il se vit en prsence de Clmentine, qui devait tre
sa femme, il doubla la dose et fit bien. Voil, monsieur, ce que
j'appelle un jugement tmraire. Le premier baiser tomba de la
bouche de Lon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut
appliqu par les lvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de
Lon; le troisime fut un vritable accident qui plongea deux
jeunes coeurs dans une consternation profonde.

Lon, qui tait trs amoureux de sa future, se prcipita vers elle
en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche,
mais dcid  ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se
promettait depuis le printemps de 1856. Clmentine ne songeait pas
 se dfendre, mais bien  appliquer ses belles lvres rouges sur
la joue droite de Lon, ou sur la gauche indiffremment. La
prcipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de
Clmentine ni celles de Lon ne reurent l'offrande qui leur tait
destine. Et les mandarins de l'tagre qui comptaient bien
entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Lon fut
interdit, Clmentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux
fiancs reculrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui
demeurrent ternellement graves dans leur mmoire.

Clmentine tait, aux yeux de Lon Renault, la plus jolie personne
du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'tait
un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856,
elle tait trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un
ingnieur  2 400 francs pt dcemment prtendre  sa main. Lon,
en vrai mathmaticien, s'tait pos le problme suivant: tant
donne une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000
francs de rentes et menace de l'hritage de Mlle Sambucco, soit
200 000 francs de capital, faire une fortune au moins gale  la
sienne dans un dlai qui lui permette de devenir grande fille sans
lui laisser le temps de passer vieille fille. Il avait trouv la
solution dans les mines de cuivre de l'Oural.

Durant trois longues annes, il avait correspondu indirectement
avec la bien-aime de son coeur. Toutes les lettres qu'il crivait
 son pre ou  sa mre passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui
ne les cachait pas  Clmentine. Quelquefois mme on les lisait 
voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut oblig de
sauter une phrase, car Lon n'crivait rien qu'une jeune fille ne
pt entendre. La tante et la nice n'avaient pas d'autres
distractions; elles vivaient retires dans une petite maison, au
fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis.
Clmentine eut donc peu de mrite  garder son coeur pour Lon. 
part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait
quelquefois  la promenade, aucun homme ne lui avait fait l cour.

Elle tait bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son
amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle
habitait. La province est encline  se contenter de peu. Elle
donne  bon march les rputations de jolie femme et de grand
homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer
exigeante. C'est dans les capitales qu'on prtend n'admirer que le
mrite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec
un certain orgueil: Avouez que ma servante Catherine est bien
jolie pour une commune de six cents mes! Clmentine tait
assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent
mille habitants. Figurez-vous une petite crole blonde, aux yeux
noirs, au teint mat, aux dents clatantes. Sa taille tait ronde
et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et
quels jolis pieds andalous, cambrs, arrondis en fer  repasser!
Tous ses regards ressemblaient  des sourires, et tous ses
mouvements  des caresses. Ajoutez qu'elle n'tait ni sotte, ni
peureuse, ni mme ignorante de toutes choses, comme les petites
filles leves au couvent. Son ducation, commence par sa mre,
avait t acheve par deux ou trois vieux professeurs
respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait
l'esprit juste et le cerveau bien meubl. Mais, en vrit, je me
demande pourquoi j'en parle au pass, car elle vit encore, grce 
Dieu, et aucune de ses perfections n'a pri.

II -- Dballage aux flambeaux.

Vers dix heures du soir, Mlle Virginie Sambucco dit qu'il fallait
penser  la retraite; ces dames vivaient avec une rgularit
monastique. Lon protesta, mais Clmentine obit: ce ne fut pas
sans laisser voir une petite moue. Dj la porte du salon tait
ouverte et la vieille demoiselle avait pris sa capuche dans
l'antichambre, lorsque l'ingnieur, frapp subitement d'une ide,
s'cria:

-- Vous ne vous en irez certes pas sans m'aider  ouvrir mes
malles! C'est un service que je vous demande, ma bonne
mademoiselle Sambucco!

La respectable fille s'arrta; l'habitude la poussait  partir;
l'obligeance lui conseillait de rester; un atome de curiosit fit
pencher la balance.

-- Quel bonheur! dit Clmentine en restituant  la patre la
capuche de sa tante.

Mme Renault ne savait pas encore o l'on avait mis les bagages de
Lon. Gothon vint dire que tout tait jet ple-mle dans la
boutique  sorcier, en attendant que Monsieur dsignt ce qu'il
fallait porter dans sa chambre. Toute la compagnie se rendit avec
les lampes et les flambeaux dans une vaste salle du rez-de-
chausse o les fourneaux, les cornues, les instruments de
physique, les caisses, les malles, les sacs de nuit, les cartons 
chapeau et la clbre machine  vapeur formaient un spectacle
confus et charmant. La lumire se jouait dans cet intrieur comme
dans certains tableaux de l'cole hollandaise. Elle glissait sur
les gros cylindres jaunes de la machine lectrique, rebondissait
sur les matras de verre mince, se heurtait  deux rflecteurs
argents et accrochait en passant un magnifique baromtre de
Fortin. Les Renault et leurs amis, groups au milieu des malles,
les uns assis, les autres debout, celui-ci arm d'une lampe et
celui-l d'une bougie, n'taient rien au pittoresque du tableau.

Lon, arm d'un trousseau de petites clefs, ouvrait les malles
l'une aprs l'autre. Clmentine tait assise en face de lui sur
une grande bote de forme oblongue, et elle le regardait de tous
ses yeux avec plus d'affection que de curiosit. On commena par
mettre  part deux normes caisses carres qui ne renfermaient que
des chantillons de minralogie, aprs quoi l'on passa la revue
des richesses de toute sorte que l'ingnieur avait serres dans
son linge et ses vtements.

Une douce odeur de cuir de Russie, de th de caravane, de tabac du
Levant et d'essence de ross se rpandit bientt dans l'atelier.
Lon rapportait un peu de tout, suivant l'usage des voyageurs
riches qui ont laiss derrire eux une famille et beaucoup
d'amis: Il exhiba tour  tour des toffes asiatiques, des
narghils d'argent repouss qui viennent de Perse, des botes de
th, des sorbets  la rose, des essences prcieuses, des tissus
d'or de Tarjok, des armes antiques, un service d'argenterie
nielle de la fabrique de Toula, des pierreries montes  la
russe, des bracelets du Caucase, des colliers d'ambre laiteux et
un sac de cuir rempli de turquoises, comme on en vend  la foire
de Nijni-Novgorod. Chaque objet passait de main en main, au milieu
des questions, des explications et des interjections de toute
sorte. Tous les amis qui se trouvaient l reurent les prsents
qui leur taient destins. Ce fut un concert de refus polis,
d'insistances amicales et de remerciements sur tous les tons.
Inutile de dire que la plus grosse part chut  Clmentine; mais
elle ne se fit pas prier, car, au point o l'on en tait, toutes
ces belles choses entraient dans la corbeille et ne sortaient pas
de la famille.

Lon rapportait  son pre une robe de chambre trop belle, en
toffe broche d'or, quelques livres anciens trouvs  Moscou, un
joli tableau de Greuze, gar par le plus grand des hasards dans
une ignoble boutique du _Gastinitvor_, deux magnifiques
chantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt:

-- Tu vois, dit-il  Mr Renault en lui mettant dans les mains ce
jonc historique, le post-scriptum de ta dernire lettre n'est pas
tomb dans l'eau.

Le vieux professeur reut ce prsent avec une motion visible.

-- Je ne m'en servirai jamais, dit-il  son fils: le Napolon de
la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux
sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades
en fort? Et les collections? Tu n'as rien pu en acheter? Se
sont-elles vendues bien cher?

-- On ne les a pas vendues, rpondit Lon. Tout est entr dans le
muse national de Berlin. Mais dans mon empressement  te
satisfaire, je me suis fait voler d'une trange faon. Le jour
mme de mon arrive, j'ai fait part de ton dsir au domestique de
place qui m'accompagnait. Il m'a jur qu'un petit brocanteur juif
de ses amis, du nom de Ritter, cherchait  vendre une trs belle
pice anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le
juif, examin la momie, car c'en tait une, et pay sans
marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de
Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a cont l'histoire de cette
guenille humaine, qui tranait en magasin depuis plus de dix ans,
et qui n'a jamais appartenu  Mr de Humboldt. O diable Gothon
l'a-t-elle fourre? Ah! Mlle Clmentine est dessus.

Clmentine voulut se lever, mais Lon la fit rasseoir.

-- Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie,
et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant.
Voici l'histoire que le pre Hirtz m'a conte; du reste il m'a
promis de m'envoyer copie d'un mmoire assez curieux sur ce sujet.
Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco! C'est
un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la
momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs.

-- Parbleu! s'cria Mr Audret, l'architecte du chteau, c'est le
roman de la momie que tu vas nous rciter. Trop tard, mon pauvre
Lon: Thophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du
_Moniteur_, et tout le monde la connat, ton histoire gyptienne!

-- Mon histoire, dit Lon, n'est pas plus gyptienne que _Manon
Lescaut_. Notre bon docteur Martout, ici prsent, doit connatre
le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig; il vivait au
commencement de notre sicle, et je crois que ses derniers
ouvrages sont de 1824 ou 1825.

-- De 1823, rpondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont
fait le plus d'honneur  l'Allemagne. Au milieu des guerres
pouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les
travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de
Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre cole honore en
lui un des pres de la biologie moderne.

-- Dieu! Les vilains grands mots! s'cria Mlle Sambucco. Est-il
permis de retenir les gens  pareille heure pour leur faire
couter de l'allemand!

Clmentine essaya de la calmer.

-- N'coutez pas les grands mots, ma chre petite tante; mnagez-
vous pour le roman, puisqu'il y en a un!

-- Un terrible, dit Lon. Mlle Clmentine est assise sur une
victime humaine, immole  la science par le professeur Meiser.

Pour le coup, Clmentine se leva, et vivement, son fianc lui
offrit une chaise et s'assit lui-mme  la place qu'elle venait de
quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de Lon ft en
plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une
malle, qui dans un fauteuil.

III -- Le crime du savant professeur Meiser.

-- Mesdames, dit Lon, le professeur Meiser n'tait pas un
malfaiteur vulgaire, mais un homme dvou  la science et 
l'humanit. S'il tua le colonel franais qui repose en ce moment
sous les basques de ma redingote, c'tait d'abord pour lui
conserver la vie, ensuite pour claircir une question qui vous
intresse vous-mmes au plus haut, point.

La dure de notre existence est infiniment trop courte. C'est un
fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans
aucune des neuf ou dix personnes qui sont runies dans cette
maison n'habitera plus  la surface de la terre! N'est-ce pas une
chose navrante?

Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Lon poursuivit:

Hlas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupir comme vous, 
l'ide de cette triste ncessit. Vous avez une nice, la plus
jolie et la plus adorable de toutes les nices, et l'aspect de son
charmant visage vous rjouit le coeur. Mais vous dsirez quelque
chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu
courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais
verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants?
C'est impossible. Pour ce qui est la dixime, vingtime, trentime
gnration, il n'y faut pas songer.

On y songe pourtant, et il n'est peut-tre pas un homme qui ne
se soit dit au moins une fois dans sa vie: Si je pouvais
renatre dans deux cents ans! Celui-ci voudrait revenir sur la
terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-l de sa
dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les ides qu'il a
semes auront port des fruits; un politique si son parti aura
pris le dessus; un avare, si ses hritiers n'auront pas dissip
la fortune qu'il a faite; un simple propritaire, si les arbres
de son jardin auront grandi. Personne n'est indiffrent aux
destines futures de ce monde que nous traversons au galop dans
l'espace de quelques annes et pour n'y plus revenir. Que de gens
ont envi le sort d'pimnide qui s'endormit dans une caverne et
s'aperut en rouvrant les yeux que le monde avait vieilli! Qui
n'a pas rv pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle
au bois dormant?

H bien! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus
srieux de notre sicle, tait persuad que la science peut
endormir un tre vivant et le rveiller au bout d'un nombre infini
d'annes, arrter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie,
drober un individu  l'action du temps pendant un sicle ou deux,
et le ressusciter aprs.

-- C'tait donc un fou? s'cria Mme Renault.

-- Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des ides  lui sur
le grand ressort qui fait mouvoir les tres vivants. Te rappelles-
tu, ma bonne mre, la premire impression que tu as prouve tant
petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'intrieur d'une montre en
mouvement? Tu as t convaincue qu'il y avait au milieu de la
bote une petite bte trs remuante qui se dmenait vingt-quatre
heures par jour  faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne
marchaient plus, tu disais: C'est que la petite bte est
morte. Elle n'tait peut-tre qu'endormie.

On t'a expliqu depuis que la montre renfermait un ensemble
d'organes bien adapts et bien huils qui se mouvaient
spontanment dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient  se
rompre, si un rouage est cass, si un grain de sable s'introduit
entre deux pices, la montre ne marche plus, et les enfants
s'crient avec raison: La petite bte est morte. Mais suppose
une montre solide, bien tablie, saine de tout point, et arrte
parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite
bte n'est pas morte: il ne faut qu'un peu d'huile pour la
rveiller.

Voici un chronomtre excellent, de la fabrique de Londres. Il
marche quinze jours de suite sans tre remont. Je lui ai donn un
tour de clef avant-hier, il a donc treize jours  vivre. Si je le
jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit.
J'aurai tu la petite bte. Mais suppose que, sans rien briser, je
trouve moyen de soutenir ou de scher l'huile fine qui permet aux
organes de glisser les uns sur les autres, la petite bte sera-t-
elle morte? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux
alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder l vingt-cinq
ans, et si j'y remets une goutte d'huile aprs un quart de sicle,
les organes rentreront en jeu. Le temps aura pass sans vieillir
la petite bte endormie. Elle aura encore treize jours  marcher
depuis l'instant de son rveil.

Tous les tres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser,
sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se
nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient
intacts et huils convenablement. L'huile de la montre est
reprsente chez l'animal par une norme quantit d'eau. Chez
l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinquimes
du poids total. tant donn un colonel du poids de cent cinquante
livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou
soixante litres d'eau. C'est un fait dmontr par de nombreuses
expriences. Je dis un colonel comme je dirais un roi: tous les
hommes sont gaux devant l'analyse.

Le professeur Meiser tait persuad, comme tous les savants, que
casser la tte d'un colonel, ou lui percer le coeur, ou sparer en
deux sa colonne vertbrale, c'est tuer la petite bte, attendu que
le cerveau, le coeur, la moelle pinire sont des ressorts
indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il
croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne
vivante, on endormait la petite bte sans la tuer; qu'un colonel
dessch avec prcaution pouvait se conserver cent ans, puis
renatre  la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou
mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine
ne saurait entrer en mouvement.

Cette opinion qui vous parat inacceptable et  moi aussi, mais
qui n'est pas rejete absolument par notre ami le docteur Martout,
se fondait sur une srie d'observations authentiques, que le
premier venu peut encore vrifier aujourd'hui.

Il y a des animaux qui ressuscitent: rien n'est plus certain ni
mieux dmontr. Mr Meiser, aprs l'abb Spallanzani et beaucoup
d'autres, ramassait dans la gouttire de son toit de petites
anguilles dessches, cassantes comme du verre, et il leur rendait
la vie en les plongeant dans l'eau. La facult de renatre n'est
pas le privilge d'une seule espce: on l'a constate chez des
animaux nombreux et divers. Les _volvox_, les petites anguilles ou
_anguillules_ du vinaigre, de la boue, de la colle gte, du bl
niell; les _rotifres_, qui sont de petites crevisses armes de
carapace, munies d'un intestin complet, de sexes spars, d'un
systme nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux,
suivant les genres, un cristallin et un nerf optique; les
_tardigrades_, qui sont de petites araignes  six et huit pattes,
sexes spars, intestin complet, une bouche, deux yeux, systme
nerveux bien distinct, systme musculaire trs dvelopp; tout
cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite,  la volont
du naturaliste. On sche un _rotifre_, bonsoir! on le mouille,
bonjour! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous
comprenez que si on lui cassait seulement la tte, il n'y aurait
ni goutte d'eau, ni fleuve, ni ocan capable de le ressusciter.

Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre
plus d'un an, comme l'_anguillule_ de la nielle, peut rester
vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la prcaution de le
desscher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743;
il en fit prsent  Martin Folkes, qui les donna  Baker, et ces
intressants animaux ressuscitrent dans l'eau en 1771. Ils
jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt-
huitime gnration! Un homme qui verrait sa vingt-huitime
gnration ne serait-il pas un heureux grand-pre?

Un autre fait non moins intressant, c'est que les animaux
desschs ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la
temprature vienne  baisser subitement de trente degrs dans le
laboratoire o nous sommes runis, nous prendrons tous une fluxion
de poitrine. Qu'elle s'lve d'autant, gare aux congestions
crbrales! Eh bien! un animal dessch, qui n'est pas
dfinitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille,
affronte impunment des variations de quatre-vingt-quinze degrs
six diximes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouv.

Reste  savoir si un animal suprieur, un homme par exemple,
peut tre dessch sans plus d'inconvnient qu'une _anguillule_ ou
un _tardigrade_. Mr Meiser en tait convaincu; il l'a crit dans
tous ses livres, mais il ne l'a pas dmontr par l'exprience.
Quel dommage, mesdames! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou
mcontents de la vie, ou brouills avec leurs contemporains, se
mettraient eux-mmes en rserve pour un sicle meilleur, et l'on
ne verrait plus de suicides par misanthropie! Les malades que la
science ignorante du dix-neuvime sicle aurait dclars
incurables, ne se brleraient plus la cervelle: ils se feraient
desscher et attendraient paisiblement au fond d'une bote que le
mdecin et trouv un remde  leurs maux. Les amants rebuts ne
se jetteraient plus  la rivire: ils se coucheraient sous la
cloche d'une machine pneumatique; et nous les verrions, trente
ans aprs, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de
leurs cruelles et leur rendre mpris pour mpris. Les
gouvernements renonceraient  l'habitude malpropre et sauvage de
guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans
une cellule de Mazas pour achever de les abrutir; on ne les
enverrait pas  l'cole de Toulon pour complter leur ducation
criminelle: on les desscherait par fournes, celui-ci pour dix
ans, celui-l pour quarante, suivant la gravit de leurs forfaits.
Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales
et les bagnes. Plus d'vasions  craindre, plus de prisonniers 
nourrir! une norme quantit de haricots secs et de pommes de
terre moisies serait rendue  l consommation du pays.

Voil, mesdames, un faible chantillon des bienfaits que le
docteur Meiser a cru rpandre sur l'Europe en inaugurant la
dessiccation de l'homme. Il  fait sa grande exprience en 1813
sur un colonel franais, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamn
comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas
russi; car j'ai achet le colonel et sa bote au prix d'un
cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin.

IV -- La victime.

-- Mon cher Lon, dit Mr Renault, tu viens de me rappeler la
distribution des prix. Nous avons cout ta dissertation comme on
coute le discours latin du professeur de rhtorique; il y a
toujours dans l'auditoire une majorit qui n'y apprend rien et une
minorit qui n'y comprend rien. Mais tout le monde coute
patiemment en faveur des motions qui viendront  la suite. Mr
Martout et moi nous connaissons les travaux de Meiser et de son
digne lve, Mr Pouchet; tu en as donc trop dit si tu as cru
parler  notre adresse; tu n'en as pas dit assez pour ces dames
et ces messieurs qui ne connaissent rien aux discussions pendantes
sur le vitalisme et l'organicisme: La vie est-elle un principe
d'action qui anime les organes et les met en jeu? N'est-elle, au
contraire, que le rsultat de l'organisation, le jeu des diverses
proprits de la matire organise? C'est un problme de la plus
haute importance, qui intresserait les femmes elles-mmes si on
le posait hardiment devant elles. Il suffirait de leur dire:
Nous cherchons s'il y a un principe vital, source et
commencement de tous les actes du corps, ou si la vie n'est que le
rsultat du jeu rgulier des organes? Le principe vital, aux yeux
de Meiser et de son disciple, n'est pas; s'il existait
rellement, disent-ils, on ne comprendrait point qu'il pt sortir
d'un homme et d'un _tardigrade_ lorsqu'on les sche, et y rentrer
lorsqu'on les mouille. Or, si le principe vital n'est pas, toutes
les thories mtaphysiques et morales qu'on a fondes sur son
existence sont  refaire. Ces dames t'ont patiemment cout,
c'est une justice  leur rendre; tout ce qu'elles ont pu
comprendre  ce discours un peu latin, c'est que tu leur donnais
une dissertation au lieu du roman que tu leur avais promis. Mais
on te pardonne en faveur de la momie que tu vas nous montrer;
ouvre la bote du colonel!

-- Nous l'avons bien gagn! s'cria Clmentine en riant.

-- Et si vous alliez avoir peur?

-- Sachez, monsieur, que je n'ai peur de personne, pas mme des
colonels vivants!

Lon reprit son trousseau de clefs et ouvrit la longue caisse de
chne sur laquelle il tait assis. Le couvercle soulev, on vit un
gros coffre de plomb qui renfermait une magnifique bote de noyer
soigneusement polie au dehors, double de soie blanche et
capitonne en dedans. Les assistants rapprochrent les flambeaux
et les bougies, et le colonel du 23me de ligne apparut comme dans
une chapelle ardente.

On et dit un homme endormi. La parfaite conservation du corps
attestait les soins paternels du meurtrier. C'tait vraiment une
pice remarquable, qui aurait pu soutenir la comparaison avec les
plus belles momies europennes dcrites par Vicq d'Azyr en 1779,
et par Puymaurin fils en 1787.

La partie la mieux conserve, comme toujours, tait la face. Tous
les traits avaient gard une physionomie mle et fire. Si quelque
ancien ami du colonel et assist  l'ouverture de la troisime
bote, il aurait reconnu l'homme au premier coup d'oeil.

Sans doute le nez avait la pointe un peu plus effile, les ailes
moins bombes et plus minces, et le mplat du dos un peu moins
prononc que vers l'anne 1813. Les paupires s'taient amincies,
les lvres s'taient pinces, les coins de la bouche taient
lgrement tires vers le bas, les pommettes ressortaient trop en
relief; le cou s'tait visiblement rtrci, ce qui exagrait la
saillie du menton et du larynx. Mais les yeux, ferms sans
contraction, taient beaucoup moins caves qu'on n'aurait pu le
supposer; la bouche ne grimaait point comme la bouche d'un
cadavre; la peau, lgrement ride, n'avait pas chang de
couleur: elle tait seulement devenue un peu plus transparente et
laissait deviner en quelque sorte la couleur des tendons, de la
graisse et des muscles partout o elle les recouvrait d'une
manire immdiate. Elle avait mme pris une teinte rose qu'on
n'observe pas d'ordinaire sur les cadavres momifis. Mr le docteur
Martout expliqua cette anomalie en disant que, si le colonel avait
t dessch tout vif, les globules du sang ne s'taient pas
dcomposs, mais simplement agglutins dans les vaisseaux
capillaires du derme et des tissus sous-jacents; qu'ils avaient
donc conserv leur couleur propre, et qu'ils la laissaient voir
plus facilement qu'autrefois, grce  la demi-transparence de la
peau dessche.

L'uniforme tait devenu beaucoup trop large; on le comprend sans
peine; mais il ne semblait pas  premire vue que les membres se
fussent dforms. Les mains taient sches et anguleuses; mais
les ongles, quoique un peu recourbs vers le bout, avaient
conserv toute leur fracheur. Le seul changement trs notable
tait la dpression excessive des parois abdominales, qui
semblaient refoules au-dessous des dernires ctes;  droite,
une lgre saillie laissait deviner la place du foie. Le choc du
doigt sur les diverses parties du corps rendait un son analogue 
celui du cuir sec. Tandis que Lon signalait tous ces dtails 
son auditoire et faisait les honneurs de sa momie, il dchira
maladroitement l'ourlet de l'oreille droite et il lui resta dans
la main un petit morceau de colonel.

Cet accident sans gravit aurait pu passer inaperu, si
Clmentine, qui suivait avec une motion visible tous les gestes
de son amant, n'avait laiss tomber sa bougie en poussant un cri
d'effroi. On s'empressa autour d'elle; Lon la soutint dans ses
bras et la porta sur une chaise; Mr Renault courut chercher des
sels: elle tait ple comme une morte et semblait au moment de
s'vanouir.

Elle reprit bientt ses forces et rassura tout le monde avec un
sourire charmant.

-- Pardonnez-moi, dit-elle, un mouvement de terreur si ridicule;
mais ce que Mr Lon nous avait dit... et puis... cette figure qui
parat endormie... il m'a sembl que ce pauvre homme allait ouvrir
la bouche en criant qu'on lui faisait mal.

Lon s'empressa de refermer la bote de noyer, tandis que Mr
Martout ramassait le fragment d'oreille et le mettait dans sa
poche. Mais Clmentine tout en continuant  s'excuser et 
sourire, fut reprise d'un nouvel accs d'motion et se mit 
fondre en larmes. L'ingnieur se jeta  ses pieds, se rpandit en
excuses et en bonnes paroles, et fit tout ce qu'il put pour
consoler cette douleur inexplicable. Clmentine schait ses
larmes, puis repartait de plus belle, et sanglotait  fendre
l'me, sans savoir pourquoi.

Animal que je suis! murmurait Lon en s'arrachant les cheveux.
Le jour o je la revois aprs trois ans d'absence, je n'imagine
rien de plus spirituel que de lui montrer des momies!

Il lana un coup de pied dans le triple coffre du colonel en
disant:

-- Je voudrais que ce maudit colonel ft au diable!

-- Non! s'cria Clmentine avec un redoublement de violence et
d'clat. Ne le maudissez pas, monsieur Lon! Il a tant souffert!
Ah! pauvre! pauvre malheureux homme!

Mlle Sambucco tait un peu honteuse. Elle excusait sa nice et
protestait que jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait
laiss voir un tel excs de sensibilit. Mr et Mme Renault qui
l'avaient vue grandir, le docteur Martout qui remplissait auprs
d'elle la sincure de mdecin, l'architecte, le notaire, en un
mot, toutes les personnes prsentes taient plonges dans une
vritable stupfaction. Clmentine n'tait pas une sensitive: ce
n'tait pas mme une pensionnaire romanesque. Sa jeunesse n'avait
pas t nourrie d'Anne Radcliffe; elle ne croyait pas aux
revenants; elle marchait fort tranquillement dans la maison  dix
heures du soir, sans lumire. Quelques mois avant le dpart de
Lon, lorsque sa mre tait morte, elle n'avait voulu partager
avec personne le triste bonheur de veiller en priant dans la
chambre mortuaire.

-- Cela nous apprendra, dit la tante,  rester sur pied pass dix
heures; que dis-je! il est minuit moins un quart. Viens, mon
enfant; tu achveras de te remettre dans ton lit.

Clmentine se leva avec soumission, mais au moment de sortir du
laboratoire elle revint sur ses pas, et, par un caprice encore
plus inexplicable que sa douleur, elle voulut absolument revoir la
figure du colonel. Sa tante eut beau la gronder; malgr les
observations de Mlle Sambucco et de tous les assistants, elle
rouvrit la bote de noyer, s'agenouilla devant la momie et la
baisa sur le front.

-- Pauvre homme! dit-elle en se relevant; comme il a froid!
Monsieur Lon, promettez-moi que s'il est mort, vous le ferez
mettre en terre sainte!

-- Comme il vous plaira, mademoiselle. Je comptais l'envoyer au
muse anthropologique, avec la permission de mon pre; mais, vous
savez que nous n'avons rien  vous refuser.

On ne se spara pas aussi gaiement  beaucoup prs qu'on ne
s'tait abord. Mr Renault et son fils reconduisirent Mlle
Sambucco et sa nice jusqu' leur porte et rencontrrent ce grand
colonel de cuirassiers qui honorait Clmentine de ses attentions.
La jeune fille serra tendrement le bras de son fianc et lui dit:

-- Voici un homme qui ne me voit jamais sans soupirer. Et quels
soupirs, grand Dieu! Il n'en faudrait pas deux pour enfler les
voiles d'un vaisseau. Avouez que la race des colonels a bien
dgnr depuis 1813! On n'en voit plus d'aussi distingus que
notre malheureux ami!

Lon avoua tout ce qu'elle voulut. Mais il ne s'expliquait pas
clairement pourquoi il tait devenu l'ami d'une momie qu'il avait
paye vingt-cinq louis. Pour dtourner la conversation, il dit 
Clmentine:

-- Je ne vous ai pas montr tout ce que j'apportais de mieux.
S.M. l'empereur de toutes les Russies m'a fait prsent d'une
petite toile en or maill qui se porte au bout d'un ruban.
Aimez-vous les rubans qu'on met  la boutonnire?

-- Oh! oui, rpondit-elle, le ruban rouge de la Lgion
d'honneur! Vous avez remarqu? Le pauvre colonel en a encore un
lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais
Allemands la lui auront arrache lorsqu'ils l'ont fait
prisonnier!

-- C'est bien possible, dit Lon.

Comme on tait arriv devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut
se quitter. Clmentine tendit la main  Lon, qui aurait mieux
aim la joue.

Le pre et le fils retournrent chez eux, bras-dessus, bras-
dessous, au petit pas, en se livrant  des conjectures sans fin
sur les motions bizarres de Clmentine.

Mme Renault attendait son fils pour le coucher: vieille et
touchante habitude que les mres ne perdent pas aisment. Elle lui
montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur
mnage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault.

-- Tu seras l dedans comme un petit coq en pte, dit-elle en
montrant une chambre  coucher merveilleuse de confort. Tous les
meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle: un aveugle s'y
promnerait sans craindre de se blesser. Voil comme je comprends
le bien-tre intrieur; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te
cote un peu cher; les frres Penon sont venus de Paris tout
exprs. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour
qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir.

Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il
fut longuement parl de Clmentine, vous vous en doutez bien. Lon
la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait rve dans ses plus doux
songes, mais moins aimante.

Diable m'emporte! dit-il en soufflant sa bougie; on croirait
que ce maudit colonel empaill est venu se fourrer entre nous!

V -- Rves d'amour et autre.

Lon apprit  ses dpens qu'il ne suffit pas d'une bonne
conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il
tait couch comme un sybarite, innocent comme un berger
d'Arcadie, et, par surcrot, fatigu comme un soldat qui a doubl
l'tape: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au
matin. C'est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les
sens, comme pour rejeter le fardeau d'une paule sur l'autre. Il
ne ferma les yeux qu'aprs avoir vu les premires lueurs de l'aube
argenter les fentes de ses volets.

Il s'endormit en pensant  Clmentine; un rve complaisant ne
tarda pas  lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit
en toilette de marie dans la chapelle du chteau imprial. Elle
s'appuyait sur le bras de Mr Renault pre, qui avait mis des
perons pour la crmonie. Lon suivait, donnant la main  Mlle
Sambucco; la vieille demoiselle tait dcore de la Lgion
d'honneur. En approchant de l'autel, le mari s'aperut que les
jambes de son pre taient minces comme des baguettes, et, comme
il allait exprimer son tonnement, Mr Renault se retourna et lui
dit: Elles sont minces parce qu'elles sont sches; mais elles
ne sont pas dformes. Tandis qu'il donnait cette explication
son visage s'altra, ses traits changrent, il lui poussa des
moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La
crmonie commena. Le fond du choeur tait rempli de
_tardigrades_ et de _rotifres_ grands comme des hommes et vtus
comme des chantres: ils entonnrent en faux bourdon un hymne du
compositeur allemand Meiser, qui commenait ainsi:

_Le principe vital_
_Est une hypothse gratuite!_

La posie et la musique parurent admirables  Lon; il
s'efforait de les graver dans sa mmoire, lorsque l'officiant
s'avana vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce
prtre tait un colonel de cuirassiers en grand uniforme. Lon se
demanda o et quand il l'avait rencontr: c'tait la veille au
soir, devant la porte de Clmentine. Le cuirassier murmura ces
mots: La race des colonels a bien dgnr depuis 1813! Il
poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui tait un
vaisseau de ligne, fut entrane sur les eaux avec une vitesse de
quatorze noeuds. Lon prit tranquillement le petit anneau d'or et
s'apprta  le passer au doigt de Clmentine, mais il s'aperut
que la main de sa fiance tait sche; les ongles seuls avaient
conserv leur fracheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit 
travers l'glise, qu'il trouva pleine de colonels de tout ge et
toute arme. La foule tait si compacte qu'il lui fallut des
efforts inous pour la percer. Il s'chappe enfin, mais il entend
derrire lui le pas prcipit d'un homme qui veut l'atteindre. Il
redouble de vitesse, il se jette  quatre pattes, il galope, il
hennit, les arbres de la route semblent fuir derrire lui, il ne
touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le
vent; on entend le bruit de ses pas; ses perons rsonnent; il
a rejoint Lon, il le saisit par la crinire et s'lance d'un bond
sur sa croupe en labourant ses flancs de l'peron. Lon se cabre;
le cavalier se penche  son oreille et lui dit en le caressant de
la cravache: Je ne suis pas lourd  porter; trente livres de
colonel!Le malheureux fianc de Mlle Clmentine fait un effort
violent, il se jette de ct; le colonel tombe et tire l'pe.
Lon n'hsite pas; il se met en garde, il se bat, il sent presque
aussitt l'pe du colonel entrer dans son coeur jusqu' la garde.
Le froid de la lame s'tend, s'tend encore et finit par glacer
Lon de la tte aux pieds. Le colonel s'approche et dit en
souriant: Le ressort est cass; la petite bte est morte. Il
dpose le corps dans la bote de noyer, qui est trop courte et
trop troite. Serr de tous cts, Lon lutte, se dmne,
s'veille enfin, moulu de fatigue et  demi-touff dans la ruelle
du lit.

Comme il sauta vivement dans ses pantoufles! Avec quel
empressement il ouvrit les fentres et poussa les volets! Il
fit la lumire et il vit que cela tait bon comme dit l'autre.
Brroum! Il secoua les souvenirs de son rve comme un chien
mouill secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronomtre de Londres
lui apprit qu'il tait neuf heures; une tasse de chocolat servie
par Gothon ne contribua pas mdiocrement  dbrouiller ses ides.
En procdant  sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant,
bien commode, il se rconcilia avec la vie relle. Tout bien
pes, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien
arriv que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et
dans une jolie maison qui est  nous. Mon pre et ma mre sont
bien portants, moi-mme je jouis de la sant la plus florissante.
Notre fortune est modeste, mais nos gots le sont aussi et nous ne
manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont reu hier  bras
ouverts; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de
Fontainebleau consent  devenir ma femme; je peux l'pouser avant
trois semaines, s'il me plat de hter un peu les vnements.
Clmentine ne m'a pas abord comme un indiffrent; il s'en faut.
Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la grce la plus
tendre. Il est vrai qu'elle a pleur  la fin, c'est trop sr.
Voil mon seul chagrin, ma seule proccupation, la cause unique du
sot rve que j'ai fait cette nuit. Elle a pleur, mais pourquoi?
Parce que j'avais t assez bte pour la rgaler d'une
dissertation et d'une momie. Eh bien! je ferai enterrer la momie,
je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus
troubler notre bonheur!

Il descendit au rez-de-chausse en fredonnant un air des _Nozze_.
Mr et Mme Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher
aprs minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il
vit que la triple caisse du colonel tait referme. Gothon avait
pos sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche
de buis bni. Faites donc des collections! murmura-t-il entre
ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au mme
instant, il s'aperut que Clmentine, dans son trouble, avait
oubli les prsents qu'il avait apports pour elle. Il en fit un
paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas
d'indiscrtion  pousser une pointe jusqu' la maison de Mlle
Sambucco.

En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en
province, tait dj sortie pour aller  l'glise, et Clmentine
jardinait auprs de la maison. Elle courut au-devant de son
fianc, sans penser  jeter le petit rteau qu'elle tenait  la
main; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses
belles joues ross, un peu moites, animes par la douce chaleur du
plaisir et du travail.

-- Vous ne m'en voulez pas? lui dit-elle. J'ai t bien ridicule
hier soir; aussi ma tante m'a gronde! Et j'ai oubli de prendre
les belles choses que vous m'aviez rapportes de chez les
sauvages! Ce n'est pas par mpris au moins. Je suis si heureuse
de voir que vous avez toujours pens  moi comme je pensais 
vous! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en
suis bien garde. Mon coeur me disait que vous viendriez vous-
mme.

-- Votre coeur me connat, ma chre Clmentine.

-- Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son
propritaire.

-- Que vous tes bonne, et que je vous aime!

-- Oh! moi aussi, mon cher Lon, je vous aime bien!

Elle appuya le rteau contre un arbre et se pendit au bras de son
futur mari avec cette grce souple et langoureuse dont les croles
ont le secret.

-- Venez par l, dit-elle, que je vous montre tous les
embellissements que nous avons faits dans le jardin.

Lon admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait
d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus
lui auraient sembl plus riants que les jardins d'Armide si le
petit peignoir rose de Clmentine s'tait promen par l.

Il lui demanda si elle n'aurait point de regret  quitter une
retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de
soins.

-- Pourquoi? rpondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien
loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours?

Ce prochain mariage tait une chose si bien dcide qu'on n'en
avait pas mme parl la veille. Il ne restait plus qu' publier
les bans et  fixer la date. Clmentine, coeur simple et droit,
s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un vnement
si prvu, si naturel et si agrable. Elle avait donn son avis 
Mme Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi
les tentures elle-mme; elle ne fit pas plus de faons pour
causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait
commencer pour eux, des tmoins qu'on inviterait au mariage, des
visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacr
aux rceptions, du temps qu'on rserverait pour l'intimit et pour
le travail. Elle s'enquit des occupations que Lon voulait se
crer et des heures qu'il donnait de prfrence  l'tude. Cette
excellente petite femme aurait t honteuse de porter le nom d'un
oisif, et malheureuse de passer ses jours auprs d'un dsoeuvr.
Elle promettait d'avance  Lon de respecter son travail comme une
chose sainte. De son ct, elle comptait bien aussi mettre le
temps  profit et ne pas vivre les bras croiss. Ds le dbut,
elle prendrait soin du mnage, sous la direction de Mme Renault
qui commenait  trouver la maison un peu lourde. Et puis,
n'aurait-elle pas bientt des enfants  nourrir,  lever, 
instruire? C'tait un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait
pas partager avec personne. Elle enverrait pourtant ses fils au
collge pour les former  la vie en commun et leur apprendre de
bonne heure les principes de justice et d'galit qui sont le fond
de tout homme de bien. Lon la laissait dire ou l'interrompait
pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, levs l'un pour
l'autre et nourris des mmes ides, voyaient tout avec les mmes
yeux. L'ducation, avant l'amour, avait cr cette douce harmonie.

-- Savez-vous, dit Clmentine, que j'ai senti hier une palpitation
terrible au moment d'entrer chez vous?

-- Si vous croyez que mon coeur battait moins fort que le
vtre!...

-- Oh! mais moi, c'est autre chose: j'avais peur.

-- Et de quoi?

-- J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais
dans ma pense. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que
nous nous tions dit adieu! Je me souvenais fort bien de ce que
vous tiez au dpart, et l'imagination aidant un peu  la mmoire,
je reconstruisais mon Lon tout entier. Mais si vous n'aviez plus
t ressemblant! Que serrais-je devenue en prsence d'un nouveau
Lon, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre?

-- Vous me faites frmir. Mais votre premier abord m'a rassur
d'avance.

-- Chut! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me
forceriez  rougir une seconde fois. Parlons plutt du pauvre
colonel qui m'a fait rpandre tant de larmes. Comment va-t-il ce
matin?

-- J'ai oubli de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en
dsirez...

-- C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour
aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour.

-- Vous seriez bien aimable de renoncer  cette fantaisie.
Pourquoi vous exposer encore  des motions pnibles?

-- C'est plus fort que moi. Srieusement, mon cher Lon, ce
vieillard m'attire.

-- Pourquoi vieillard? Il a l'air d'un homme qui est mort entre
vingt-cinq et trente ans.

-- tes-vous bien sr qu'il soit mort? J'ai dit vieillard, 
cause d'un rve que j'ai fait cette nuit.

-- Ah! vous aussi?

-- Oui. Vous vous rappelez comme j'tais agite en vous quittant.
Et puis, j'avais t gronde par ma tante. Et puis, je me
rappelais des spectacles terribles, ma pauvre mre couche sur son
lit de mort... Enfin, j'avais l'esprit frapp.

-- Pauvre cher petit coeur!

-- Cependant, comme je ne voulais plus penser  rien, je me
couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si
bien que je m'endormis. Je ne tardai pas  revoir le colonel. Il
tait couch comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais
il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la
plus vnrable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et
nous le portions, vous et moi, au cimetire de Fontainebleau.
Arrivs devant la tombe de ma mre, nous vmes que le marbre tait
dplac. Ma mre, en robe blanche, au fond du caveau, s'tait
range pour faire une place  ct d'elle et elle semblait
attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le
descendre, son cercueil nous chappait des mains et restait
suspendu dans l'air, comme s'il n'et rien pes. Je distinguais
les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse tait devenue
aussi transparente que la lampe d'albtre qui brle au plafond de
ma chambre. Il tait triste, et son oreille brise saignait
abondamment. Tout  coup il s'chappa de nos mains, le cercueil
s'vanouit, je ne vis plus que lui, ple comme une statue et grand
comme les plus hauts chnes du bas Brau. Ses paulettes d'or
s'allongrent et devinrent des ailes, et il s'leva dans le ciel
en nous bnissant des deux mains. Je m'veillai, tout en larmes,
mais je n'ai pas cont ce rve  ma tante, elle m'aurait encore
gronde.

-- Il ne faut gronder que moi, ma chre Clmentine. C'est ma faute
si votre doux sommeil est troubl par des visions de l'autre
monde. Mais tout cela finira bientt: ds aujourd'hui je vais
m'enqurir d'un logement dfinitif  l'usage du colonel.

VI -- Un caprice de jeune fille.

Clmentine avait le coeur trs neuf. Avant de connatre Lon, elle
n'avait aim qu'une seule personne: sa mre. Ni cousins, ni
cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pres, ni grand-mres
n'avaient parpill, en le partageant, ce petit trsor d'affection
que les enfants bien ns apportent au monde. Sa grand-mre,
Clmentine Pichon, marie  Nancy en janvier 1814, tait morte
trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon,  la suite de ses
premires couches. Son grand-pre, Mr Langevin, sous-intendant
militaire de premire classe, rest veuf avec une fille au
berceau, s'tait consacr  l'ducation de cette enfant. Il
l'avait donne en 1835  un homme estimable et charmant, Mr
Sambucco, Italien d'origine, n en France et procureur du roi prs
le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu
d'indpendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut trs
honorablement la disgrce du garde des sceaux. Il fut nomm avocat
gnral  la Martinique, et aprs quelques jours d'hsitation, il
accepta ce dplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se
consola pas si facilement du dpart de sa fille: il mourut deux
ans plus tard, sans avoir embrass la petite Clmentine,  qui il
devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, prit en 1843,
dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la
mtropole ont racont alors comment il avait t victime de son
dvouement.  la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se
hta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'tablit 
Fontainebleau, pour que l'enfant vct en bon air: Fontainebleau
est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco
avait t aussi bon administrateur qu'elle tait bonne mre, elle
et laiss  Clmentine une fortune respectable, mais elle gra
mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du
pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait
payes cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus
o elle en tait et elle commenait  perdre la tte, lorsqu'une
soeur de son mari, vieille fille dvote et pince, tmoigna le
dsir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrive de
cette haridelle aux dents longues effraya singulirement la petite
Clmentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait
aux jupons de sa mre; mais ce fut le salut de la maison. Mlle
Sambucco n'tait pas des plus spirituelles ni des plus fondantes,
mais c'tait l'ordre incarn. Elle rduisit les dpenses, toucha
elle-mme les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du
trois pour cent en 1848, et tablit un quilibre stable dans le
budget. Grce aux talents et  l'activit de cet intendant
femelle, la douce et imprvoyante veuve n'eut plus qu' choyer son
enfant. Clmentine apprit  honorer les vertus de sa tante, mais
elle adora sa mre. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle
se vit seule au monde, appuye sur Mlle Sambucco, comme une jeune
plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amiti pour
Lon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault
profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune me.

Durant les trois longues annes que Lon passa loin d'elle,
Clmentine sentit  peine qu'elle tait seule. Elle aimait, elle
se savait aime, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de
tendresse intrieure et de discrte esprance, et ce coeur noble
et dlicat ne demandait rien de plus.

Mais ce qui tonna bien son fianc, sa tante et elle-mme, ce qui
droute singulirement toutes les thories les plus accrdites
sur le coeur fminin, ce que la raison se refuserait  croire si
les faits n'taient pas l, c'est que le jour o elle avait revu
le mari de son choix, une heure aprs s'tre jete dans les bras
de Lon avec une grce si tourdie, Clmentine se sentit
brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'tait ni
l'amour, ni l'amiti, ni la crainte, mais qui dominait tout cela
et parlait en matre dans son coeur,

Depuis l'instant o Lon lui avait montr la figure du colonel,
elle s'tait prise d'une vraie passion pour cette momie anonyme.
Ce n'tait rien de semblable  ce qu'elle prouvait pour le fils
de Mr Renault, mais c'tait un mlange d'intrt, de compassion et
de respectueuse sympathie,

Si on lui avait cont quelque beau fait d'armes, une histoire
romanesque dont le colonel et t le hros, cette impression se
ft lgitime ou du moins explique. Mais non; elle ne savait
rien de lui, sinon qu'il avait t condamn comme espion par un
conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rva, la nuit
mme qui suivit le retour de Lon.

Cette incroyable proccupation se manifesta d'abord sous une forme
religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'me du
colonel; elle pressa Lon de prparer ses funrailles, elle
choisit elle-mme le terrain o il devait tre enseveli. Ces soins
divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne  la
bote de noyer, ni la gnuflexion respectueuse auprs du mort, ni
le baiser fraternel ou filial qu'elle dposait rgulirement sur
son front. La famille Renault finit par s'inquiter de symptmes
si bizarres; elle hta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en
dbarrasser au plus tt. Mais la veille du jour fix pour la
crmonie, Clmentine changea d'avis. De quel droit allait-on
emprisonner dans la tombe un homme qui n'tait peut-tre pas
mort? Les thories du savant docteur Meiser n'taient pas de
celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins
quelques jours de rflexion. N'tait-il pas possible de soumettre
le corps du colonel  quelques expriences? Le professeur Hirtz,
de Berlin, avait promis d'envoyer  Lon des documents prcieux
sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait
rien entreprendre avant de les avoir reus; on devait crire 
Berlin pour hter l'envoi de ces pices. Lon soupira, mais il
obit docilement,  ce nouveau caprice. Il crivit  Mr Hirtz.

Clmentine trouva un alli dans cette seconde campagne: c'tait
Mr le docteur Martout. Mdecin assez mdiocre dans la pratique et
beaucoup trop ddaigneux de la clientle, Mr Martout ne manquait
pas d'instruction. Il tudiait depuis longtemps cinq ou six
grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les
gnrations spontanes et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance
rgulire le tenait au courant de toutes les dcouvertes
modernes; il tait l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait
le clbre Karl Nibor qui a port si haut et si loin l'usage du
microscope. Mr Martout avait dessch et ressuscit des milliers
d'_anguillules_, de _rotifres_ et de _tardigrades_; il pensait
que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que
l'ide de faire revivre un homme dessch n'a rien d'absurde en
elle-mme. Il se livra  de longues mditations, lorsque Mr Hirtz
envoya de Berlin la pice suivante, dont l'original est class
dans les manuscrits de la collection Humboldt.

VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel
dessch.

Aujourd'hui 20 janvier 1824, puis par une cruelle maladie et
sentant approcher le jour o ma personne s'absorbera dans le grand
tout.

J'ai crit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernire
volont.

J'institue en qualit d'excuteur testamentaire, mon neveu,
Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig.

Je lgue mes livres, papiers et collections gnralement
quelconques, sauf la pice 3712,  mon trs estimable et trs
savant ami, Mr de Humboldt.

Je lgue la totalit de mes autres biens, meubles et immeubles,
valus  100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs,  Mr le
colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement dessch, mais vivant,
et inscrit dans mon catalogue sous le n 3712 (Zoologie).

Puisse-t-il agrer ce faible ddommagement des preuves qu'il a
subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu  la science.

Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des
devoirs que je lui laisse  remplir, j'ai rsolu de consigner ici
l'histoire dtaille de la dessiccation de Mr le colonel Fougas,
mon lgataire universel.

C'est le 11 novembre de la malheureuse anne 1813 que mes
relations avec ce brave jeune homme ont commenc. J'avais quitt
depuis longtemps la ville de Dantzig, o le bruit du canon et le
danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'tais
retir avec mes instruments et mes livres sous la protection des
armes allies, dans le village fortifi de Liebenfeld. Les
garnisons franaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de
Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne
pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant
le gnral Rapp se dfendait obstinment contre la flotte anglaise
et l'arme russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un dtachement
du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait  passer la Vistule
sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier
 Liebenfeld le 11 novembre,  l'heure de mon souper, et le bas
officier Garok, qui commandait le village, me fit requrir de
force pour assister  l'interrogatoire et servir d'interprte.

La figure ouverte, la voix mle, la rsolution fire et la belle
attitude de cet infortun me gagnrent le coeur. Il avait fait le
sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, tait d'chouer
au port, aprs avoir travers quatre armes, et de ne pouvoir
excuter les ordres de l'empereur. Il paraissait anim de ce
fanatisme franais qui a fait tant de mal  notre chre Allemagne,
et pourtant je ne sus pas m'empcher de le dfendre, et je
traduisis ses paroles moins en interprte qu'en avocat.
Malheureusement on avait trouv sur lui une lettre de Napolon au
gnral Rapp, dont j'ai conserv copie:

Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, runissez-vous aux
garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe,
entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces
parses  Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg;
faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre
et venez dfendre la ligne du Rhin avec une arme de 170 000
Franais que vous sauvez!

NAPOLON.

Cette lettre fut envoye  l'tat-major de l'arme russe, tandis
qu'une demi-douzaine de militaires illettrs, ivres de joie et de
brandevin, condamnaient le brave colonel du 23me de ligne  la
mort des espions et des tratres. L'excution fut fixe au
lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, aprs m'avoir remerci
et embrass avec la sensibilit la plus touchante (il est poux et
pre), se vit enfermer dans la petite tour crnele de Liebenfeld,
o le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrires.

La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce
terrible hiver. Mon thermomtre  minima, suspendu hors de ma
fentre  l'exposition sud-est, indiquait 19 degrs centigrades
au-dessous de zro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier
adieu  Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui
me dit en mauvais allemand:

-- Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gel.

Je courus  la prison. Mr le colonel tait couch sur le dos, et
roide. Mais je reconnus aprs quelques minutes d'examen que la
roideur de ce corps n'tait pas celle de la mort. Les
articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient
flchir et ramener  l'extension sans un effort trop violent. Les
membres, la face, la poitrine donnaient  ma main une sensation de
froid, mais bien diffrente de celle que j'avais souvent perue au
contact des cadavres.

Sachant qu'il avait pass plusieurs nuits sans dormir et support
des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se ft
laiss prendre de ce sommeil profond et lthargique qu'entrane un
froid intense, et qui, trop prolong, ralentit la respiration et
la circulation au point que les moyens les plus dlicats de
l'observation mdicale sont ncessaires pour constater la
persistance de la vie. Le pouls tait insensible, ou tout au moins
mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La duret
de mon oue (j'tais alors dans ma soixante-neuvime anne)
m'empcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur
rvlaient encore ces battements faibles, mais prolongs, que
l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les peroit dj
plus.

Mr le colonel se trouvait  cette priode de l'engourdissement
caus par le froid, o pour rveiller un homme sans le faire
mourir, des soins nombreux et dlicats deviennent ncessaires.
Quelques heures encore, et la conglation allait survenir, et avec
elle l'impossibilit du retour  la vie.

J'tais dans la plus grande perplexit. D'un ct, je le sentais
mourir par conglation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais
pas  moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je
lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner  la fois
le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je
ne le rveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les
yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxie dans un
incendie, que je parvins  ranimer en lui promenant des charbons
ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mre et
mourut presque aussitt malgr l'emploi des excitants 
l'intrieur et de l'lectricit pour dterminer les contractions
du diaphragme et du coeur.

Et quand mme je serais parvenu  lui rendre la force et la sant,
n'tait-il pas condamn par le conseil de guerre? L'humanit ne
me dfendait-elle pas de l'arracher  ce repos voisin de la mort
pour le livrer aux horreurs du supplice?

Je dois avouer aussi qu'en prsence de cet organisme o la vie
tait suspendue, mes ides sur la rsurrection prirent sur moi
comme un nouvel empire. J'avais si souvent dessch et fait
revivre des tres assez levs dans la srie animale, que je ne
doutais pas du succs de l'opration, mme sur un homme.  moi
seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais
dans mon laboratoire tous les instruments ncessaires pour le
desscher sans aide.

En rsum, trois partis s'offraient  moi: 1 laisser Mr le
colonel dans la tour crnele, o il aurait pri le jour mme par
conglation; 2 le ranimer par des excitants, au risque de le
tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succs,  un
supplice invitable; 3 le desscher dans mon laboratoire avec la
quasi certitude de le ressusciter aprs la paix. Tous les amis de
l'humanit comprendront sans doute que je ne pouvais pas hsiter
longtemps.

Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre
le corps du colonel. Ce n'tait pas la premire fois que
j'achetais un cadavre pour le dissquer, et ma demande n'excita
aucun soupon. March conclu, je donnai quatre bouteilles de
Kirschen-Wasser, et bientt deux soldats russes m'apportrent sur
un brancard Mr le colonel Fougas.

Ds que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression
fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre
deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. 
bonheur! la fibrine n'tait pas coagule! Les globules rouges se
montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans
crnelures, ni dentelures, ni gonflement sphrodal. Les globules
blancs se dformaient et reprenaient alternativement la forme
sphrique, pour se dformer encore lentement par de dlicates
expansions. Je ne m'tais donc pas tromp, c'tait bien un homme
engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre!

Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses
vtements compris. Je n'eus garde de le dshabiller, car j'avais
reconnu que les animaux desschs directement au contact de l'air
mouraient plus souvent que ceux qui taient rests couverts de
mousse et d'autres objets mous pendant l'preuve de la
dessiccation.

Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son norme
cloche ovale en fer battu qu'une crmaillre glissant sur une
poulie attache solidement au plafond levait et abaissait sans
peine grce  son treuil, tous ces mille et un mcanismes que
j'avais si laborieusement prpars nonobstant les railleries de
mes envieux, et que je me dsolais de voir inutiles, allaient donc
trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin
de me procurer un sujet d'expriences tel que j'avais vainement
essay d'en obtenir en cherchant  engourdir des chiens, des
lapins, des moutons et d'autres mammifres  l'aide de mlanges
rfrigrants. Depuis longtemps, sans doute, ces rsultats auraient
t obtenus si j'avais t aid de ceux qui m'entouraient, au lieu
d'tre l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient
appuy de leur autorit au lieu de me traiter comme un esprit
subversif.

Je m'enfermai en tte--tte avec le colonel, et je dfendis mme
 la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui dfunte, de me
troubler dans mon travail. J'avais remplac le pnible levier des
anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un
excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en
mouvement rectiligne appliqu aux pistons: la roue,
l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient
admirablement et me permettaient de tout faire par moi-mme. Le
froid ne gnait pas le jeu de la machine et les huiles n'taient
pas figes: je les avais purifies moi-mme par un procd
nouveau fond sur les dcouvertes alors rcentes du savant
franais Mr Chevreul.

Aprs avoir tendu le corps sur le plateau de la machine
pneumatique, abaiss la cloche et lut les bords, j'entrepris de
le soumettre graduellement  l'action du vide sec et  froid. Des
capsules remplies de chlorure de calcium taient places autour de
Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'vaporer de son
corps, et hter la dessiccation.

Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour
amener le corps humain  un tat de desschement graduel sans
cessation brusque des fonctions, sans dsorganisation des tissus
ou des humeurs. Rarement mes expriences sur les _rotifres_ et
les _tardigrades_ avaient t entoures de pareilles chances de
succs, et elles avaient toujours russi. Mais la nature
particulire du sujet et les scrupules spciaux qu'il imposait 
ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de
conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prvues depuis
longtemps. J'avais eu soin de mnager une ouverture aux deux bouts
de ma cloche ovale et d'y sceller une paisse glace, qui me
permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le
colonel. Je m'tais bien gard de fermer les fentres de mon
laboratoire, de peur qu'une temprature trop leve ne ft cesser
la lthargie du sujet ou ne dtermint quelque altration des
humeurs. Si le dgel tait survenu, c'en tait fait de mon
exprience. Mais le thermomtre se maintint durant plusieurs jours
entre 6 et 8 degrs au-dessous de zro, et je fus assez heureux
pour voir le sommeil lthargique se prolonger, sans avoir 
craindre la conglation des tissus.

Je commenai par pratiquer le vide avec une extrme lenteur, de
crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la
diffrence de leur tension avec celle de l'air rarfi, ne
vinssent  se dgager dans les vaisseaux et  dterminer la mort
immdiate. Je surveillais en outre  chaque instant les effets du
vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intrieurement
 mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils
auraient pu amener des dsordres graves. La longue conservation
des tissus n'en et pas t affecte, mais il suffisait d'une
lsion intrieure pour dterminer la mort aprs quelques heures de
reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les
animaux desschs sans prcaution.

 plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint
me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus
oblig de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la
cessation de tous les phnomnes de cet ordre me prouva que les
gaz avaient disparu par exosmose ou avaient t expulss par la
contraction spontane des viscres. Ce ne fut qu' la fin du
premier jour que je pus renoncer  ces prcautions minutieuses et
porter le vide un peu plus loin.

Le lendemain 13, je poussai le vide  ce point que le baromtre
descendit  cinq millimtres. Comme il n'tait survenu aucun
changement dans la position du corps ni des membres, j'tais sr
que nulle convulsion ne s'tait produite. Mr le colonel arrivait 
se desscher,  devenir immobile,  cesser de pouvoir excuter les
actes de la vie sans que la mort ft survenue ni que la
possibilit du retour de l'action et cess. Sa vie tait
suspendue, non teinte!

Je pompais chaque fois qu'un excdant de vapeur d'eau faisait
monter le baromtre. Dans la journe du 14, la porte de mon
laboratoire fut littralement enfonce par Mr le gnral russe
comte Trollohub, envoy du quartier gnral. Cet honorable
officier tait accouru en toute hte pour empcher l'excution de
Mr le colonel et le conduire en prsence du commandant en chef. Je
lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de
ma conscience; je lui montrai le corps  travers un des oeils-de-
boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'tais heureux
d'avoir conserv un homme qui pouvait fournir des renseignements
utiles aux librateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter
 mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa
libert. Mr le gnral comte Trollohub, homme distingu sans
contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut
que je ne parlais pas srieusement. Il sortit en me jetant la
porte au nez et en me traitant de vieux fou.

Je me remis  pomper et je maintins le vide  une pression de 3 
5 millimtres pendant l'espace de trois mois. Je savais par
exprience que les animaux peuvent revivre aprs avoir t soumis
au vide sec et  froid pendant quatre-vingts jours.

Le 12 fvrier 1814, ayant observ que, depuis un mois, il n'tait
survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je
rsolus de soumettre Mr le colonel  une autre srie d'preuves,
afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complte
dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destin 
cet usage, puis ayant enlev la cloche, je procdai  la suite de
mon exprience.

Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc
presque rduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir
compte de ce que les vtements n'avaient pas perdu autant d'eau
que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque
les quatre cinquimes de son poids d'eau, comme le dmontre une
dessiccation bien faite  l'tuve chimique.

Je plaai donc Mr le colonel sur un plateau, et, aprs l'avoir
gliss dans ma grande tuve, j'levai graduellement la temprature
 75 degrs centigrades. Je n'osai dpasser ce chiffre, de peur
d'altrer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ter aux tissus
la facult de reprendre l'eau ncessaire au retour de leurs
fonctions.

J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que
l'tuve ft constamment traverse par un courant d'air sec. Cet
air s'tait dessch en traversant une srie de flacons remplis
d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium.

Aprs une semaine passe dans l'tuve, l'aspect gnral du corps
n'avait pas chang, mais son poids s'tait rduit  40 livres,
vtements compris. Huit autres jours n'amenrent aucune
dperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation tait
suffisante. Je savais bien que les cadavres momifis dans les
caveaux d'glise depuis un sicle ou plus finissent par ne peser
qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si lgers
sans une notable altration de leurs tissus.

Le 27 fvrier, je plaai moi-mme Mr le colonel dans les botes
que j'avais fait faire  son usage. Depuis cette poque, c'est--
dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous
sommes jamais quitts. Je l'ai transport avec moi  Dantzig, il
habite ma maison. Je ne l'ai pas rang  son numro d'ordre dans
ma collection de zoologie; il repose  part, dans la chambre
d'honneur. Je ne confie  personne le plaisir de renouveler son
chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu' ma dernire
heure,  monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais
je n'aurai pas la joie de contempler votre rsurrection. Je ne
partagerai point les douces motions du guerrier qui revient  la
vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimes dans
quelques jours, ne rpandront pas sur le sein de votre vieux
bienfaiteur la douce rose de la reconnaissance. Car vous ne
rentrerez en possession de votre tre que le jour o je ne vivrai
plus!

Peut-tre serez-vous tonn que, vous aimant comme je vous aime,
j'aie tard si longtemps  vous tirer de ce profond sommeil. Qui
sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des
premires actions de grces que vous apporterez sur ma tombe?
Oui, j'ai prolong sans profit pour vous une exprience d'intrt
gnral. J'aurais d rester fidle  ma premire pense et vous
rendre la vie aussitt aprs la signature de la paix. Mais quoi!
fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre
patrie tait couvert de nos soldats et de nos allis? Je vous ai
pargn ce spectacle si douloureux pour une me comme la vtre.
Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815,
l'homme fatal  qui vous aviez consacr votre dvouement; mais
tes-vous bien sr que vous n'eussiez pas t englouti avec sa
fortune dans le naufrage de Waterloo?

Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intrt, ni mme
l'intrt de la science qui m'a empch de vous ranimer, c'est...
pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lche attachement
 la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientt, est
une hypertrophie du coeur; les motions violentes me sont
interdites. Si j'entreprenais moi-mme cette grande opration,
dont j'ai trac la marche dans un programme annex  ce testament,
je succomberais sans nul doute avant de l'avoir termine; ma mort
serait un accident fcheux qui pourrait troubler mes aides et
faire manquer votre rsurrection.

Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que
perdez-vous  attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez
toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez
presque leur contemporain lorsque vous renatrez! Vous tes venu
pauvre  Liebenfeld, pauvre vous tes dans ma maison de Dantzig,
et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le
plus cher.

J'ordonne que, ds le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas
Meiser, runisse par lettre de convocation les dix plus illustres
mdecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon
testament et du mmoire y annex, et qu'il fasse procder sans
retard, dans mon propre laboratoire,  la rsurrection de Mr le
colonel Fougas. Les frais de voyage, de sjour, etc., etc., seront
prlevs sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille
thalers sera consacre  la publication des glorieux rsultats de
l'exprience, en allemand, en franais et en latin. Un exemplaire
de cette brochure devra tre adress  chacune des socits
savantes qui existeront alors en Europe.

Dans le cas tout  fait imprvu o les efforts de la science ne
parviendraient pas  ranimer Mr le colonel, tous mes biens
retourneraient  Nicolas Meiser, seul parent qui me reste.

JEAN MEISER, D. M.

VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait
excut le testament de son oncle.

Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copi ce testament lui-mme,
s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoy plus tt. Ses
affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En
passant par Dantzig, il s'tait donn le plaisir de visiter Mr
Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propritaire et gros
rentier, actuellement g de soixante-six ans. Ce vieillard se
rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le
savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine rpugnance. Il
affirmait d'ailleurs qu'aussitt aprs le dcs de Jean Meiser, il
avait rassembl dix mdecins de Dantzig autour de la momie du
colonel; il montrait mme une dclaration unanime de ces
messieurs, attestant qu'un homme dessch  l'tuve ne peut en
aucune faon ni par aucun moyen renatre  la vie. Ce certificat,
rdig par les adversaires et les ennemis du dfunt, ne faisait
nulle mention du mmoire annex au testament. Nicolas Meiser
jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet
crit concernant les procds  suivre pour ressusciter le
colonel, n'avait jamais t connu de lui ni de sa femme. Interrog
sur les raisons qui avaient pu le porter  se dessaisir d'un dpt
aussi prcieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir
conserv quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous
les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsd de
visions et rveill presque toutes les nuits par le fantme du
colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'tait dcid  le
vendre pour vingt cus  un amateur de Berlin. Depuis qu'il tait
dbarrass de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais
pas encore tout  fait bien, car il lui avait t impossible
d'oublier la figure du colonel.

 ces renseignements, Mr Hirtz, mdecin de S.A.R. le prince rgent
de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne
croyait pas que la rsurrection d'un homme sain et dessch avec
prcaution ft impossible en thorie; il pensait mme que le
procd de dessiccation indiqu par l'illustre Jean Meiser tait
le meilleur  suivre. Mais dans le cas prsent, il ne lui
paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pt tre
rappel  la vie: les influences atmosphriques et les variations
de temprature qu'il avait subies durant un espace de quarante-six
ans devaient avoir altr les humeurs et les tissus. C'tait aussi
le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu
l'exaltation de Clmentine, ils lui lurent les derniers
paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de
Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui chauffer la tte. Mais cette
petite imagination fermentait sans relche, quoi qu'on ft pour
l'assoupir. Clmentine recherchait maintenant la compagnie du
docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des
expriences sur la rsurrection des _rotifres_. Rentre chez
elle, elle pensait un peu  Lon et beaucoup au colonel. Le projet
de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la
publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son
futur, la jeune fiance rpondait par des discussions sur le
principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne
s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les
raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la gurir d'un fol espoir
ne servirent qu' la jeter dans une mlancolie profonde. Ses
belles couleurs plirent, l'clat de son regard s'teignit. Mine
par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacit qui tait
comme le ptillement de la jeunesse et de la joie.

Il fallait que le changement ft bien visible, car Mlle Sambucco,
qui n'avait pas des yeux de mre, s'en inquita.

Mr Martout, persuad que cette maladie de l'me ne cderait qu'
un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit:

-- Ma chre enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand
intrt que vous portez  cette momie, j'ai fait quelque chose
pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer  Mr Karl Nibor le
petit bout d'oreille que Lon a dtach.

Clmentine ouvrit de grands yeux.

-- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de
reconnatre si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des
altrations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce
qui en est. On peut s'en rapporter  lui: c'est un gnie
infaillible. Sa rponse va nous apprendre s'il faut procder  la
rsurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu' l'enterrer.

-- Quoi! s'cria la jeune fille, on peut dcider si un homme est
mort ou vivant, sur chantillon?

-- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos
proccupations pendant une huitaine de jours. Ds que la rponse
arrivera, je vous la donnerai  lire. J'ai stimul la curiosit du
grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je
lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout
d'oreille appartient  un tre sain, je le prierais de venir 
Fontainebleau et de nous aider  lui rendre la vie.

Cette vague lueur d'esprance dissipa la mlancolie de Clmentine
et lui rendit sa belle sant. Elle se remit  chanter,  rire, 
voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr
Renault. Les doux entretiens recommencrent; on reparla du
mariage, le premier ban fut publi.

-- Enfin, disait Lon, je la retrouve!

Mais Mme Renault, la sage et prvoyante mre, hochait la tte
tristement:

-- Tout cela ne va qu' moiti bien, disait-elle. Je n'aime pas
que ma bru se proccupe si fort d'un beau garon dessch. Que
deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le
faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur
vol? Et suppos qu'on parvienne  le ressusciter, par miracle!
tes-vous srs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En
vrit, Lon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce
que j'appelle de l'argent bien plac!

Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en
criant victoire.

Voici la rponse qui lui tait venue de Paris:

Mon cher confrre,

J'ai reu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous
m'avez pri de dterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand
travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des
choses plus difficiles dans des expertises de mdecine lgale.
Vous pouviez mme vous dispenser de la formule consacre: Quand
vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que
c'est. Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait
mieux que vous ce que vous m'avez envoy. Vous connaissez la forme
et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la
raison d'tre, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de
matire dessche, large comme la moiti de mon ongle et  peu
prs aussi pais, aprs avoir sjourn vingt-quatre heures sous un
globe, dans une atmosphre sature d'eau,  la temprature du
corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu lastique. J'ai pu
ds lors le dissquer, l'tudier comme un morceau de chair frache
et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me
paraissait de consistance ou de couleur diffrente.

J'ai d'abord trouv au milieu une partie mince, plus dure et
plus lastique que le reste, et qui m'a prsent la trame et les
cellules du cartilage. Ce n'tait ni le cartilage du nez, ni le
cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de
l'oreille. Donc vous m'avez envoy un bout d'oreille; et ce n'est
point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y
mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le
cartilage s'tend.

 l'intrieur, j'ai dtach une peau fine dans laquelle le
microscope m'a montr un piderme dlicat, parfaitement intact;
un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout
travers par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de
ces petits poils avait sa racine plonge dans son follicule, et le
follicule accompagn de ses deux petites glandes. Je vous dirai
mme plus: ces poils de duvet taient longs de quatre  cinq
millimtres sur trois  cinq centimes de millimtres
d'paisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui
fleurit sur une oreille fminine; d'o je conclus que votre bout
d'oreille appartient  un homme.

Contre le bord recourb du cartilage, j'ai trouv les lgants
faisceaux stris du muscle de l'hlix, et si parfaitement intacts
qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu' se contracter. Sous la
peau et prs des muscles, j'ai trouv plusieurs petits filets
nerveux, composs chacun de huit ou dix tubes dont la moelle tait
aussi intacte et homogne que dans les nerfs enlevs  un animal
vivant ou pris sur un membre amput. tes-vous satisfait?
Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout
de mon rouleau!

Dans le tissu cellulaire interpos au cartilage et  la peau,
j'ai trouv de petites artres et de petites veines dont la
structure tait parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du
srum avec des globules rouges du sang. Ces globules taient tous
circulaires, biconcaves, parfaitement rguliers; ils ne
prsentaient ni dentelures, ni cet tat framboise, qui caractrise
les globules du sang d'un cadavre.

En rsum, mon cher confrre, j'ai trouv dans ce fragment  peu
prs de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du
cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes,
du sang, etc., et tout cela dans un tat parfaitement sain et
normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoy, mais
un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne
sont nullement dcomposs.

Agrez, etc.

KARL NIBOR.

Paris, 30 juillet 1859.
IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.

On ne tarda pas  dire par la ville que Mr Martout et les
MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le
concours de plusieurs savants de Paris.

Mr Martout avait adress un mmoire dtaill au clbre Karl
Nibor, qui s'tait ht d'en faire part  la Socit de biologie.
Une commission fut nomme sance tenante pour accompagner Mr Nibor
 Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent
de quitter Paris le 15 aot, heureux de se soustraire au fracas
des rjouissances publiques. On avertit Mr Martout de prparer
l'exprience, qui ne devait pas durer moins de trois jours.

Quelques gazettes de Paris annoncrent ce grand vnement dans
leurs faits divers, mais le public y prta peu d'attention. La
rentre solennelle de l'arme d'Italie occupait exclusivement tous
les esprits, et d'ailleurs les Franais n'accordent plus qu'une
foi mdiocre aux miracles promis par les journaux.

Mais  Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement
Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr
Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville
avaient vu et touch la momie du colonel. Ils en avaient parl 
leurs amis, ils l'avaient dcrit de leur mieux, ils avaient
racont son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr
Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences
tait  l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des
Carpes, comme en pleine Acadmie des sciences. Vous auriez entendu
parler des _rotifres_ et des _tardigrades_ jusque sur la place du
March!

Il convient de dclarer que les rsurrectionnistes n'taient pas
en majorit. Quelques professeurs du collge, nots par leur
esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et
convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi-
douzaine de ces grognards  moustache blanche qui croient que la
mort de Napolon Ier est une calomnie rpandue par les Anglais,
composaient le gros de l'arme.

Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais
encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en
ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi
des ides fondamentales sur lesquelles repose la socit. Le
desservant d'une petite glise prcha  mots couverts contre les
Promthes qui prtendent usurper les privilges du ciel. Mais le
cur de la paroisse, excellent homme et tolrant, ne craignit pas
de dire dans cinq ou six maisons que la gurison d'un malade aussi
dsespr que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la
misricorde de Dieu.

La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre
escadrons de cuirassiers et du 23me de ligne qui s'tait distingu
 Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien rgiment du colonel Fougas
que cet illustre officier allait peut-tre revenir au monde, ce
fut une motion gnrale. Un rgiment sait son histoire, et
l'histoire du 23me avait t celle de Fougas depuis le mois de
fvrier 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient
entend lire dans leurs chambres l'anecdote suivante:

Le 27 aot 1813,  la bataille de Dresde, l'Empereur aperoit un
rgiment franais au pied d'une redoute russe qui le couvrait de
mitraille. Il s'informe; on lui rpond que c'est le 23me de
ligne. C'est impossible, dit-il, le 23me de ligne ne resterait
pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie. Le
23me, men par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de
charge, cloua les artilleurs sur leurs pices et enleva la
redoute.

Les officiers et les soldats, fiers  bon droit de cette action
mmorable, vnraient sous le nom de Fougas un des anctres du
rgiment. L'ide de le voir reparatre au milieu d'eux, jeune et
vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'tait dj
quelque chose que de possder son corps. Officiers et soldats
dcidrent qu'il serait enseveli  leurs frais, aprs les
expriences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau
digne de sa gloire ils votrent une cotisation de deux jours de
solde.

Tout ce qui portait l'paulette dfila dans le laboratoire de Mr
Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans
l'espoir de rencontrer Clmentine. Mais la fiance de Lon se
tenait  l'cart.

Elle tait heureuse comme une femme ne l'a jamais t, cette jolie
petite Clmentine. Aucun nuage ne voilait plus la srnit de son
beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert  l'esprance,
elle adorait son cher Lon et passait les jours  le lui dire.
Elle-mme avait press la publication des bans.

-- Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la
rsurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon tmoin, je veux
qu'il me bnisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour
moi, aprs tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon
obstination, vous alliez l'envoyer au musum du jardin des
Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, ds qu'il pourra nous
entendre, et il vous coupera les oreilles  son tour! Je vous
aime!

-- Mais, rpliquait Lon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au
succs d'une exprience! Toutes les formalits ordinaires sont
remplies, les publications faites, les affiches poses: personne
au monde ne nous empcherait de nous marier demain, et il vous
plat d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et
ce monsieur dessch qui dort dans une bote? Il n'appartient ni
 votre maison ni  la mienne. J'ai compuls tous les papiers de
votre famille en remontant jusqu' la sixime gnration et je n'y
ai trouv personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand-
parent que nous attendons pour la crmonie. Qu'est-ce alors? Les
mchantes langues de Fontainebleau prtendent que vous avez une
passion pour ce ftiche de 1813; moi qui suis sr de votre coeur,
j'espre que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En
attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant!

-- Laissez dire les sots, rpondait Clmentine avec un sourire
anglique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le
pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je
l'aime comme un pre, comme un frre, si vous le prfrez, car il
est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscit,
je l'aimerai peut-tre comme un fils, mais vous n'y perdrez rien,
mon cher Lon. Vous avez dans mon coeur une place  part, la
meilleure, et personne ne vous la prendra, pas mme _lui_!

Cette querelle d'amoureux, qui recommenait souvent et finissait
toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du
commissaire de police.

L'honorable fonctionnaire dclina poliment son nom et sa qualit,
et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir  part.

-- Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les
gards qui sont dus  un homme de votre caractre et dans votre
position, et j'espre que vous voudrez bien ne pas interprter en
mauvais sens une dmarche qui m'est inspire par le sentiment du
devoir.

Lon s'carquilla les yeux en attendant la suite de ce discours.

-- Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit
de la loi sur les spultures. Elle est formelle, et n'admet aucune
exception. L'autorit pourrait fermer les yeux, mais le grand
bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualit du dfunt, sans
compter la question religieuse, nous met dans l'obligation
d'agir... de concert avec vous, bien entendu...

Lon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer,
toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr
Fougas au cimetire de la ville.

-- Mais, monsieur, rpondit l'ingnieur, si vous avez entendu
parler du colonel Fougas, on a d vous dire aussi que nous ne le
tenons pas pour mort.

-- Monsieur, rpliqua le commissaire avec un sourire assez fin,
les opinions sont libres. Mais le mdecin des morts, qui a eu le
plaisir de voir le dfunt, nous a fait un rapport concluant 
l'inhumation immdiate.

-- Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'esprance
de le ressusciter.

-- On nous l'avait dj dit, monsieur, mais, pour ma part,
j'hsitais  le croire.

-- Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espre, monsieur,
que cela ne tardera pas longtemps.

-- Mais alors, monsieur, vous vous tes donc mis en rgle?

-- Avec qui?

-- Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant
d'entreprendre une chose pareille, vous vous tes muni de quelque
autorisation.

-- De qui?

-- Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la rsurrection d'un
homme est une chose extraordinaire. Quant  moi, c'est bien la
premire fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police
bien faite est d'empcher qu'il se passe rien d'extraordinaire
dans le pays.

-- Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est
pas mort; j'ai l'espoir trs fond de le remettre sur pied dans
trois jours; votre mdecin, qui prtend le contraire, se trompe:
prendriez-vous la responsabilit de faire enterrer Fougas?

-- Non, certes!  Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma
responsabilit! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr
Fougas, je serais dans l'ordre et dans la lgalit. Car enfin de
quel droit prtendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a-
t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous
autorise  ressusciter les gens?

-- Connaissez-vous une loi qui le dfende? Or tout ce qui n'est
pas dfendu est permis.

-- Aux yeux des magistrats, peut-tre bien. Mais la police doit
prvenir, viter le dsordre. Or, une rsurrection, monsieur, est
un fait assez inou pour constituer un dsordre vritable.

-- Vous avouerez, du moins, que c'est un dsordre assez heureux.

-- Il n'y a pas de dsordre heureux. Considrez, d'ailleurs, que
le dfunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond
sans feu ni lieu, on pourrait user de tolrance. Mais c'est un
militaire, un officier suprieur et dcor; un homme qui a occup
un rang lev dans l'arme. L'arme, monsieur! Il ne faut pas
toucher  l'arme!

-- Eh! monsieur, je touche  l'arme comme le chirurgien qui
panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel,  l'arme!
Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort
d'un colonel!

-- Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne
parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je
serai de moiti avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour
cette belle et glorieuse arme de mon pays, Mais avez-vous song 
la question religieuse?

-- Quelle question religieuse?

--  vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout  fait entre
nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point
dlicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations trs
judicieuses. La seule annonce de votre projet a jet le trouble
dans un certain nombre de consciences. On craint que le succs
d'une entreprise de ce genre ne porte un coup  la foi, ne
scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr
Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas,
en le ressuscitant, d'aller contre la volont de Dieu?

-- Non, monsieur; car je suis sr de ne pas ressusciter Fougas si
Dieu en a dcid autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la
fivre, mais Dieu permet aussi qu'un mdecin le gurisse. Dieu a
permis qu'un brave soldat de l'Empereur ft empoign par quatre
ivrognes de Russes, condamn comme espion, gel dans une
forteresse et dessch par un vieil Allemand sous une machine
pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux
dans une boutique de bric--brac, que je l'apporte 
Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous
combinions un moyen  peu prs sr de le rendre  la vie. Tout
cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clment
et plus misricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous
exciter.

-- Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excit. Je
me rends  vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que
vous tes un homme considrable dans la ville. J'espre bien,
d'ailleurs, que vous ne rprouverez pas un acte de zle qui m'a
t conseill. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce
qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez
maintenant que les fonctionnaires s'exposent  perdre leur place,
que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai
l'honneur de vous saluer.

Le 15 aot au matin, Mr Karl Nibor se prsenta chez Mr Renault
avec le docteur Martout et la commission nomme  Paris par la
Socit de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entre
de notre illustre savant fut une sorte de dception. Mme Renault
s'attendait  voir paratre, sinon un magicien en robe de velours
constelle d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une
gravit extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne,
trs blond et trs fluet. Peut-tre a-t-il bien quarante ans, mais
on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la
moustache et la mouche; il est gai, parleur, agrable et assez
mondain pour amuser les dames. Mais Clmentine ne jouit pas de sa
conversation. Sa tante l'avait emmene  Moret pour la soustraire
aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire.
X -- Allluia!

Mr Nibor et ses collgues, aprs les compliments d'usage,
demandrent  voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps  perdre
et l'exprience ne pouvait gure durer moins de trois jours. Lon
s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois
coffres du colonel.

On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le
dpouilla de ses vtements, qui se dchiraient comme de l'amadou
pour avoir trop sch dans l'tuve du pre Meiser. Le corps, mis 
nu, fut jug trs intact et parfaitement sain. Personne n'osait
encore garantir le succs, mais tout le monde tait plein
d'esprance.

Aprs ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service
de ses htes. Il leur offrit tout ce qu'il possdait avec une
munificence qui n'tait pas exempte de vanit. Pour le cas o
l'emploi de l'lectricit paratrait ncessaire, il avait une
forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante lments de
Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant.

-- Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une
chaudire d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le
colonel ne manque de rien que d'humidit. Il s'agit de lui rendre
la quantit d'eau ncessaire au jeu des organes. Si vous avez un
cabinet o l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus
que contents.

Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprs du
laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La
clbre machine  vapeur n'tait pas loin, et sa chaudire n'avait
servi, jusqu' prsent, qu' chauffer les bains de Mr et
Mme Renault.

Le colonel fut transport dans cette pice avec tous les gards
que mritait sa fragilit. Il ne s'agissait pas de lui casser sa
deuxime oreille dans la hte du dmnagement! Lon courut
allumer le feu de la chaudire, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur
le champ de bataille.

Bientt un jet de vapeur tide pntra dans la salle de bain,
crant autour du colonel une atmosphre humide qu'on leva par
degrs, et sans secousse, jusqu' la temprature du corps humain.
Ces conditions de chaleur et d'humidit furent maintenues avec le
plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit
dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient
dans le laboratoire. Lon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr
Martout s'en allaient tour  tour surveiller le thermomtre.
Mme Renault faisait du th, du caf et mme du punch; Gothon, qui
avait communi le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine
pour que ce miracle impie ne russt pas. Une certaine agitation
rgnait dj par la ville, mais on ne savait s'il fallait
l'attribuer  la fte du 15 ou  la fameuse entreprise des sept
savants de Paris.

Le 16  deux heures on avait obtenu des rsultats encourageants.
La peau et les muscles avaient recouvr presque toute leur
souplesse, mais les articulations taient encore difficiles 
flchir. L'tat d'affaissement des parois du ventre et des
intervalles des ctes montrait enfin que les viscres taient loin
d'avoir repris la quantit d'eau qu'ils avaient perdue autrefois
chez Mr Meiser. Un bain fut prpar et maintenu  la temprature
de 37 degrs et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures,
en ayant soin de lui passer souvent sur la tte une ponge fine
imbibe d'eau.

M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'tait gonfle
plus vite que les autres tissus, commena  prendre une teinte
blanche et  se rider lgrement. On le maintint, jusqu'au soir du
16, dans cette salle humide, o l'on disposa un appareil qui
laissait tomber de temps  autre une pluie fine  37 degrs et
demi. Un nouveau bain fut donn le soir. Pendant la nuit, le corps
fut envelopp de flanelle, mais maintenu constamment dans la mme
atmosphre de vapeur.

Le 17 au matin, aprs un troisime bain d'une heure et demie, les
traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect
naturel: on et dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent
admis  le voir, entre autres le colonel du 23me. En prsence de
ces tmoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les
articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il
massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit
les lvres, carta les mchoires qui taient assez fortement
serres, et vit que la langue tait revenue  son volume et  sa
consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupires: le globe
des yeux tait ferme et brillant.

-- Messieurs, dit le savant, voil des signes qui ne trompent
pas; je rponds du succs. Dans quelques heures, vous assisterez
aux premires manifestations de la vie.

-- Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de
suite?

-- Parce que les conjonctives sont encore un peu plus ples qu'il
ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des
yeux ont dj pris une physionomie trs rassurante. Le sang s'est
bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant
dans du srum ou petit-lait. Le srum du pauvre Fougas s'tait
dessch dans les veines; l'eau que nous y avons introduite
graduellement par une lente endosmose a gonfl l'albumine et la
fibrine du srum, qui est revenu  l'tat liquide. Les globules
rouges, que la dessiccation avait agglutins, demeuraient
immobiles comme des navires chous  la mare basse. Les voil
remis  flot: ils paississent, ils s'enflent, ils arrondissent
leurs bords, ils se dtachent les uns des autres, ils se mettront
 circuler dans leurs canaux  la premire pousse qui leur sera
donne par les contractions du coeur.

-- Reste  savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en
branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du
cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion
du coeur transmise par les artres. Le tout forme un cercle
parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque
le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme
chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner
l'impulsion  l'autre. Vous rappelez-vous cette scne de l'_cole
des femmes_ o Arnolphe vient heurter  sa porte? Le valet et la
servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison.

-- Georgette! crie Alain.

-- Eh bien? rpond Georgette.

-- Ouvre l-bas!

-- Vas-y, toi!

-- Vas-y, toi!

-- Ma foi, je n'irai pas!

-- Je n'irai pas aussi.

-- Ouvre vite!

-- Ouvre, toi!

Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous
n'assistions  une reprsentation de cette comdie. La maison,
c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer,
c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le
rle d'Alain et de Georgette.

-- Ouvre l-bas! dit l'un.

-- Vas-y, toi, rpond l'autre.

Et le principe vital reste  la porte.

-- Monsieur, rpliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez
la fin de la scne. Arnolphe se fche, il s'crie:

_Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte,_
_N'aura pas  manger de plus de quatre jours!_

Et aussitt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la
porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour
entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est
en contradiction avec l'tat actuel de la science. La vie se
manifestera ds que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des
parties du corps qui ont la proprit d'agir spontanment, aura
repris la quantit d'eau dont elle a besoin. La substance
organise a des proprits qui lui sont inhrentes et qui se
manifestent d'elles-mmes, sans l'impulsion d'aucun principe
tranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de
milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils
pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en
action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidit qui
leur est ncessaire. Il manque peut-tre un demi-litre d'eau dans
la coupe de la vie. Mais je ne me hterai pas de la remplir: j'ai
trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain  ce
brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son
abdomen  des pressions mthodiques afin que les sreuses du
ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement
dsagglutines et susceptibles de glisser les unes sur les autres.
Vous comprenez que le moindre accroc dans ces rgions-l, et mme
la plus lgre rsistance, suffirait pour tuer notre homme dans
l'instant de sa rsurrection.

Tout en parlant, il joignait l'exemple au prcepte, et ptrissait
le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu
trop exactement la salle de bain, et qu'il tait presque
impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le
laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il
fallut l'vacuer au profit du salon: les commissaires de la
socit de biologie avaient  peine un coin de table o rdiger le
procs-verbal.

Le salon mme tait bourr de monde, ainsi que la salle  manger
et jusqu' la cour de la maison. Amis, trangers, inconnus se
serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de
la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la
mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affair, se
montrait de temps  autre et fendait les flots de curieux, comme
un galion charg de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de
bouche en bouche et se rpandait jusque dans la rue, o trente
groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens.
Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable
cohue. Un passant tonn s'arrta, demandant:

-- Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement?

-- Au contraire, monsieur.

-- C'est donc un baptme?

--  l'eau chaude!

-- Une naissance?

-- Une renaissance!

Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la lgende
du vieil Eson, bouilli dans la chaudire de Mde.

-- C'est presque la mme exprience, disait-il, et je croirais que
les potes ont calomni la magicienne de Colchos. Il y aurait de
jolis vers latins  faire l-dessus; mais je n'ai plus mon
antique prouesse!

_Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo?_
_Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis_
_Fortior, arma petens, juvenili pectore miles..._

_Redivivis_ est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou
du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'tais
l'homme de toutes les audaces, en vers latins!

-- Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859.

-- Quoi-t-il y a, Frminot?

-- C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite,
histoire de le rhabiliter dans ses habits de colonel?

-- Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laiss dire.

-- J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre
respect?

-- Apprenez, Frminot, que rien n'est impossible  vos
suprieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les lgumes
schs, en les faisant bouillir, rcapitulent leur tat primitif
et surnaturel?

-- Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps,
elles tomberaient en bouillie!

-- Mais, imbcile, pourquoi que les anciens on les appelle des
durs  cuire?

 midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie
fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces
messieurs s'empressrent de dclarer  Mr Renault pre que leur
visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils
rencontrrent dans le corridor le sous-prfet, le maire et Gothon,
qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prter les
mains  des sorcelleries pareilles.

Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain
prolong, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et
plus complet que le premier.

-- Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas
au laboratoire, pour donner  sa rsurrection toute la publicit
dsirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est
en lambeaux.

-- Je crois, rpondit le bon Mr Renault, que le colonel est  peu
prs de ma taille; je puis donc lui prter des habits  moi.
Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espre pas.

Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vtir un homme
compltement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la
beaut du colonel:

-- Pauvre monsieur! s'cria-t-elle. C'est jeune, c'est frais,
c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce
serait grand dommage!

Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire
lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aid de Mr Martout,
l'assit sur un canap et rclama quelques instants de vrai
silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui
tait permis d'entrer; on l'admit.

-- Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se
manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles
agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'tant
pas encore rgle par l'influence du systme nerveux. Je dois vous
prvenir de ce fait, pour que, le cas chant, vous ne soyez point
effrays. Madame, qui est mre, devra s'en tonner moins que
personne; elle a ressenti au quatrime mois de la grossesse
l'effet de ces mouvements irrguliers qui vont peut-tre se
produire en grand. J'espre bien, au reste, que les premires
contractions spontanes se produiront dans les fibres du coeur.
C'est ce qui arrive chez l'embryon, o les mouvements rythmiques
du coeur prcdent les actes nerveux.

Il se remit  exercer des pressions mthodiques sur le bas de la
poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupires,
explorant le pouls, auscultant la rgion du coeur.

L'attention des spectateurs fut un instant dtourne par un
tumulte extrieur. Un bataillon du 23me passait, musique en tte,
dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax
branlaient les fentres de la maison, une rougeur subite
empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui taient rests
entr'ouverts, brillrent d'un clat plus vif. Au mme moment, le
docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'cria:

-- J'entends les bruits du coeur.

 peine avait-il pari, que la poitrine se gonfla par une
aspiration violente, les membres se contractrent, le corps se
dressa et l'on entendit un cri de:

-- Vive l'empereur!

Mais comme si un tel effort avait puis son nergie, le colonel
Fougas retomba sur le canap en murmurant d'une voix teinte:

-- O suis-je? Garon! l'annuaire!

XI -- O le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui
paratront anciennes  mes lecteurs.

Parmi les personnes prsentes  cette scne, il n'y en avait pas
une seule qui et vu des rsurrections. Je vous laisse  penser la
surprise et la joie qui clatrent dans le laboratoire. Une triple
salve d'applaudissements mls de cris, salua le triomphe du
docteur Nibor. La foule, entasse dans le salon, dans les
couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit  ce signal
que le miracle tait accompli. Rien ne put la retenir, elle
enfona les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages
qui voulaient l'arrter, et vint enfin dborder dans le cabinet de
physique.

-- Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer!

Mais on le laissait dire. La plus froce de toutes les passions,
la curiosit, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au
risque d'craser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son
fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps;
Mme Renault fut renverse  son tour aux genoux du colonel et se
mit  crier du haut de sa tte.

-- Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces
gredins-l vont nous touffer, si on ne les assomme!

Son attitude, l'clat de ses yeux, et surtout le prestige du
merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les
murs s'taient loigns, ou que les spectateurs taient rentrs
les uns dans les autres.

-- Hors d'ici tous! s'cria Fougas, de sa plus belle voix de
commandement.

Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'lve
autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la
premire, chaise qui se trouve  sa porte, la brandit comme une
arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les
fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire
de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas
pouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au
laboratoire, voit trois hommes debout auprs de Mme Renault, et
dit  la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix:

-- Voyons, la mre, faut-il expdier ces trois-l comme les
autres?

-- Gardez-vous en bien! s'cria la bonne dame. Mon mari et mon
fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie.

-- En ce cas, honneur  eux, la mre! Fougas n'a jamais forfait
aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalit. Quant  vous,
mon Esculape, touchez l!

Au mme instant, il s'aperut que dix  douze curieux s'taient
hisss du trottoir de la rue jusqu'aux fentres du laboratoire. Il
marcha droit  eux et ouvrit avec une prcipitation qui les fit
sauter dans la foule.

-- Peuple! dit-il, j'ai culbut une centaine de pandours qui ne
respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas
contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23me. Et vive
l'empereur!

Un mlange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros
mots rpondit  cette allocution bizarre. Lon Renault se hta de
sortir pour porter des excuses  tous ceux  qui l'on en devait.
Il invita quelques amis  dner le soir mme avec le terrible
colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprs 
Clmentine.

Fougas, aprs avoir parl au peuple, se retourna vers ses htes en
se dandinant d'un air crne, se mit  cheval sur la chaise qui lui
avait dj servi, releva les crocs de sa moustache, et dit:

-- Ah , causons. J'ai donc t malade?

-- Trs malade.

-- C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et mme en
attendant le dner, je boirais bien un verre de votre schnick.

Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitt.

-- Mais, dites-moi donc o je suis! reprit le colonel.  ces
attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut-
tre un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialit
empreinte sur vos visages me prouve que vous n'tes pas des
naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements
de mon coeur. Amis, nous avons la mme patrie. La sensibilit de
votre accueil,  dfaut d'autres indices, m'aurait averti que vous
tes Franais. Quels hasards vous ont amen si loin du sol natal?
Enfants de mon pays, quelle tempte vous a jets sur cette rive
inhospitalire?

-- Mon cher colonel, rpondit Mr Nibor, si vous voulez tre bien
sage, vous ne ferez pas trop de questions  la fois. Laissez-nous
le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car
vous avez beaucoup de choses  apprendre.

Le colonel rougit de colre et rpondit vivement:

-- Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit
monsieur!

Une goutte de sang qui lui tomba sur la main dtourna le cours de
ses ides:

-- Tiens! dit-il est-ce que je saigne?

-- Cela ne sera rien; la circulation s'est rtabli, et votre
oreille casse...

Il porta vivement la main  son oreille et dit:

-- C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet
accident-l!

-- Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il
n'y paratra plus.

-- Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pince
de poudre, c'est souverain!

Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement.
Sur ces entrefaites, Lon rentra.

-- Ah! ah! dit-il au docteur, vous rparez le mal que j'ai fait.

-- Tonnerre! s'cria Fougas en s'chappant des mains de Mr Nibor
pour saisir Lon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cass
l'oreille?

Lon tait trs doux, mais la patience lui chappa. Il repoussa
brusquement son homme.

-- Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cass l'oreille, en la
tirant, et si ce petit malheur ne m'tait pas arriv, il est
certain que vous seriez aujourd'hui  six pieds sous terre. C'est
moi qui vous ai sauv la vie, aprs vous avoir achet de mon
argent, lorsque vous n'tiez pas cot plus de vingt-cinq louis.
C'est moi qui ai pass trois jours et deux nuits  fourrer du
charbon sous votre chaudire. C'est mon pre qui vous a donn les
vtements que vous avez sur le corps; vous tes chez nous, buvez
le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour
Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mre
la mre, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de
pandours!

Le colonel, tout ahuri, tendit la main  Lon,  Mr Renault et au
docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait
un verre  vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et
dit d'une voix mue:

-- Vertueux habitants, oubliez les carts d'une me vive mais
gnreuse. Dompter mes passions sera dsormais ma loi. Aprs avoir
vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre
soi-mme.

Cela dit, il livra son oreille  Mr Nibor, qui acheva le
pansement.

-- Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas
fusill?

-- Non.

-- Et je n'ai pas t gel dans la tour?

-- Pas tout  fait.

-- Pourquoi m'a-t-on t mon uniforme? Je devine! Je suis
prisonnier!

-- Vous tes libre.

-- Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment  perdre!
Combien de lieues d'ici  Dantzig?

-- C'est trs loin.

-- Comment appelez-vous cette bicoque?

-- Fontainebleau.

-- Fontainebleau! En France?

-- Seine-et-Marne. Nous allions vous prsenter le sous-prfet
lorsque vous l'avez jet dans la rue.

-- Je me fiche pas mal de tous les sous-prfets! J'ai une mission
de l'empereur pour le gnral Rapp, et il faut que je parte
aujourd'hui mme pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai  temps!

-- Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est
rendu.

-- C'est impossible? Depuis quand?

-- Depuis tantt quarante-six ans.

-- Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se... moque de moi!

Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit:

-- Voyez vous-mme! Nous sommes au 17 aot 1859; vous vous tes
endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a
donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans
vous.

-- Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix
ans,  votre compte!

-- Votre vivacit montre bien que vous en avez toujours vingt-
quatre.

Il haussa les paules, dchira le calendrier et dit en frappant du
pied le parquet:

-- Votre almanach est une blague!

Mr Renault courut  sa bibliothque, prit une demi-douzaine de
volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates
de 1826, 1833, 1847, 1858.

-- Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tte dans ses mains.
Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se
soit jamais vu  pareille preuve. J'ai soixante-dix ans!

La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de
bain et le lui donna en disant:

-- Regardez-vous!

Il tenait la glace  deux mains et s'occupait silencieusement 
refaire connaissance avec lui-mme, lorsqu'un orgue ambulant
pntra dans la cour et joua:

Partant pour la Syrie!

Fougas lana le miroir contre terre en criant:

-- Qu'est-ce que vous me contiez donc l? J'entends la chanson de
la reine Hortense!

Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les dbris
du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense tait devenue
un air national et mme officiel, que la musique des rgiments
avait substitu cette aimable mlodie  la farouche Marseillaise,
et que nos soldats, chose trange! ne s'en battaient pas plus
mal. Mais dj le colonel avait ouvert la fentre et criait au
Savoyard:

-- Eh! l'ami! Un napolon pour toi si tu me dis en quelle anne
je respire!

L'artiste se mit  danser le plus lgrement qu'il put, en
secouant son moulin  musique.

-- Avance  l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta
satane machine!

-- Un petit chou, mon bon mouchu!

-- Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napolon, si tu
me dis en quelle anne nous sommes!

-- Que ch'est drle, hi! hi! hi!

-- Et si tu ne me le dis pas plus vite que a, je te couperai les
oreilles!

Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il
avait mdit au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien.

-- Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit
chent chinquante-neuf.

-- Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et
n'y trouva rien. Lon vit son embarras, et jeta vingt francs dans
la cour. Avant de refermer la fentre, il dsigna du doigt la
faade d'un joli petit btiment neuf o le colonel put lire en
toutes lettres:

AUDRET, ARCHITECTE
MDCCCLIX.

Renseignement parfaitement clair, et qui ne cotait pas vingt
francs.

Fougas, un peu confus, serra la main de Lon et lui dit:

-- Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir
de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la
patrie! Je foule le sol sacr o j'ai reu l'tre, et j'ignore
les destines de mon pays. La France est toujours la reine du
monde, n'est-il pas vrai?

-- Certainement, dit Lon.

-- Comment va l'empereur?

-- Bien.

-- Et l'impratrice?

-- Trs bien.

-- Et le roi de Rome?

-- Le prince imprial? C'est un trs bel enfant.

-- Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que
nous sommes en 1859!

Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le
souverain actuel de la France n'tait pas Napolon Ier, mais
Napolon III.

-- Mais alors, s'cria Fougas, mon empereur est mort!

-- Oui.

-- C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez,
except a! Mon empereur est immortel.

Mr Nibor et les Renault, qui n'taient pourtant pas historiens de
profession, furent obligs de lui faire en abrg l'histoire de
notre sicle. On alla chercher un gros livre crit par Mr de
Norvins et illustr de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la
vrit qu'en la touchant du doigt, et encore s'criait-il  chaque
instant:

-- C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me
lisez; c'est un roman crit pour faire pleurer les soldats!

Il fallait, en vrit, que ce jeune homme et l'me forte et bien
trempe, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que
la fortune avait rpartis sur dix-huit annes, depuis la premire
abdication jusqu' la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses
anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos
entre ces chocs terribles et rpts qui frappaient tous son coeur
au mme endroit. On aurait pu craindre que le coup ne ft balle et
que le pauvre Fougas ne mourt dans la premire heure de sa vie.
Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour  tour comme un
ressort. Il cria d'admiration en coutant les beaux combats de la
campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux
de Fontainebleau. Le retour de l'le d'Elbe illumina sa belle et
noble figure; son coeur courut  Waterloo avec la dernire arme
de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait
entre ses dents:

-- Si j'avais t l,  la tte du 23me, Blucher et Wellington
auraient bien vu!

L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hlne, la
terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la
cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant
d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirs et aims, le
jetrent dans une srie d'accs de rage; mais rien ne l'abattit.
En coutant la mort de Napolon, il jurait de manger le coeur de
l'Angleterre; la lente agonie du ple et charmant hritier de
l'Empire lui inspirait des tentations d'ventrer l'Autriche.
Lorsque le drame fut fini et le rideau tomb sur Schoenbrunn, il
essuya ses larmes et dit:

-- C'est bien. J'ai vcu en un instant toute la vie d'un homme.
Maintenant, montrez-moi la carte de France!

Lon se mit  feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait
de rsumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la
monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs.

-- Qu'est-ce que a me fait, disait-il, que deux cents bavards de
dputs aient mis un roi  la place d'un autre? Des rois! j'en
ai tant vu par terre! Si l'Empire avait dur dix ans de plus,
j'aurais pu me donner un roi pour brosseur!

Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'cria d'abord avec
un profond ddain:

-- a, la France!

Mais bientt deux larmes de tendresse chappes de ses yeux
arrosrent l'Ardche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec
une motion qui gagna presque tous les assistants:

-- Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insult  ton malheur!
Ces sclrats que nous avions rosss partout, ont profit de mon
sommeil pour rogner tes frontires; mais petite ou grande, riche
ou pauvre, tu es ma mre, et je t'aime comme un bon fils! Voici
la Corse, o naquit le gant de notre sicle, voici Toulouse o
j'ai reu le jour; voil Nancy, o j'ai senti battre mon coeur,
o celle que j'appelais mon gl m'attend peut-tre encore!
France! tu as un temple dans mon me; ce bras t'appartient; tu
me trouveras toujours prt  verser mon sang jusqu' la dernire
goutte pour te dfendre ou te venger!

XII -- Le premier repas du convalescent.

Le messager que Lon avait envoy  Moret ne pouvait pas y arriver
avant sept heures. En supposant qu'il trouvt ces dames  table
chez leurs htes, que la grande nouvelle abrget le dner et
qu'on mt aisment la main sur une voiture, Clmentine et sa tante
seraient probablement  Fontainebleau entre dix et onze heures. Le
fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fiance.
Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui prsenterait
l'homme miraculeux qu'elle avait dfendu contre les horreurs de la
tombe, et qu'il avait ressuscit  sa prire!

En attendant, Gothon, heureuse et fire autant qu'elle avait t
inquite et scandalise, mettait un couvert de douze personnes.
Son compagnon de chane, jeune rustaud de dix-huit ans, clos dans
la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait
de sa conversation.

-- Pour lors, mam'selle Gothon, disait-il en posant la pile
d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti
de sa bote pour bousculer le commissaire et le souparfait!

-- Revenant si on veut, Clestin; sr et certain qu'il revient de
loin, le pauvre jeune homme; mais revenant n'est peut-tre pas un
mot  dire en parlant des matres.

-- C'est-il donc vrai qu'il va tre notre matre aussi, celui-l?
Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il
arriverait des domestiques ed'renfort!

-- Taisez-vous, lzard de paresse! Quand les messieurs donnent
pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'tre que
deux  partager.

-- Ah ouiche! j'ai port pus de cinquante siaux d'eau pour le
faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera
pas la pice, n'ayant pas un liard dans ses poches! Faut croire
que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'os qu'il
revient!

-- On dit qu'il a des testaments  hriter du ct de Strasbourg;
un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune.

-- Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches
dans un petit livre, os qu'il pouvait tre log, not' colonel, du
temps qu'il n'tait pas de ce monde?

-- Eh! en purgatoire, donc!

-- Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de
ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laiss dvaler
du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de
messes? Ils ont d se rencontrer par l.

-- C'est peut-tre bien possible.

--  moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que
vous payez pour a!

-- H ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il
n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait... Mais, Clestin,
vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voil encore que vous
m'avez frott mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre 
repasser!

Les invits arrivaient au salon, o la famille Renault s'tait
transporte avec Mr Nibor et le colonel. On prsenta
successivement  Fougas le maire de la ville, le docteur Martout,
matre Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la
commission parisienne; les trois autres avaient t forcs de
repartir avant le dner. Les convives n'taient pas des plus
rassurs: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de
Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dneraient peut-tre
avec un fou. Mais la curiosit fut plus forte que la peur. Le
colonel les rassura bientt par l'accueil le plus cordial. Il
s'excusa de s'tre conduit en homme qui revient de l'autre monde.
Il causa beaucoup, un peu trop peut-tre, mais on tait si heureux
de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix  la
singularit des vnements, qu'il obtint un succs sans mlange.
On lui dit que le docteur Martout avait t un des principaux
agents de sa rsurrection, avec une autre personne qu'on promit de
lui prsenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et
demanda quand il pourrait tmoigner sa reconnaissance  l'autre
personne.

-- J'espre, dit Lon, que vous la verrez ce soir.

On n'attendait plus que le colonel du 23me de ligne, Mr Rollon. Il
arriva, non sans peine,  travers les flots de peuple qui
remplissaient la rue de la Faisanderie. C'tait un homme de
quarante-cinq ans, voix brve, figure ouverte. Ses cheveux
grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, paisse et
releve, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait
beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de
colonel. Il vint droit  Fougas et lui tendit la main comme  une
vieille connaissance.

-- Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand intrt  votre
rsurrection, tant en mon propre nom qu'au nom du rgiment. Le
23me, que j'ai l'honneur de commander, vous rvrait hier comme un
anctre.  dater de ce jour, il vous chrira comme un ami.

Pas la moindre allusion  la scne du matin, o Mr Rollon avait
t foul aussi bien que les autres.

Fougas rpondit convenablement, mais avec une nuance de froideur:

-- Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons
sentiments. Il est singulier que le destin me mette en prsence de
mon successeur, le jour mme o je rouvre les yeux  la lumire;
car enfin je ne suis ni mort ni gnral, je n'ai pas permut, on
ne m'a pas mis  la retraite, et pourtant je vois un autre
officier, plus digne sans doute,  la tte de mon beau 23me. Mais
si vous avez pour devise Honneur et courage comme j'en suis
d'ailleurs persuad, je n'ai pas le droit de me plaindre et le
rgiment est en bonnes mains.

Le dner tait servi. Mme Renault prit le bras de Fougas. Elle le
fit asseoir  sa droite et Mr Nibor  sa gauche. Le colonel et le
maire prirent leurs places aux cts de Mr Renault; les autres
convives au hasard et sans tiquette.

Fougas engloutit le potage et les entres, reprenant de tous les
plats et buvant en proportion. Un apptit de l'autre monde!

-- Estimable amphitryon, dit-il  Mr Renault, ne vous effrayez pas
de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mang de mme;
except dans la retraite de Russie. Considrez d'ailleurs que je
me suis couch hier sans souper,  Liebenfeld.

Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle srie de circonstances
il tait venu de Liebenfeld  Fontainebleau.

-- Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous
a servi d'interprte devant le conseil de guerre?

-- Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette.
Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques
de cette couleur-l.

-- Eh bien! c'est l'homme  la perruque violette, autrement dit
le clbre docteur Meiser, qui vous a conserv la vie.

-- O est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire...

-- Il avait soixante-huit ans passs lorsqu'il vous rendit ce
petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzime
anne s'il avait attendu vos remerciements.

-- Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a drob  ma
reconnaissance!

-- Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a
lgu, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille
francs, dont vous tes le lgitime propritaire. Or comme un
capital plac  cinq pour cent se double en quatorze ans, grce
aux intrts composs, vous possdiez, en 1838, une bagatelle de
sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi.
Enfin, s'il vous plat de laisser vos fonds entre les mains de Mr
Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnte homme vous devra trois
millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous
donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur;
c'est une pice trs instructive que vous pourrez mditer en vous
mettant au lit.

-- Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est
sans prestige  mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi!
languir dans la lche oisivet de Sybaris! Effminer mes sens sur
une couche de ross, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus
chre que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi
ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant
des armes. Et le jour o l'on vous dira que Fougas ne marche plus
dans les rangs de l'arme, vous pourrez rpondre hardiment: C'est
que Fougas n'est plus!

Il se tourna vers le nouveau colonel du 23me et lui dit:

--  vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de
la richesse est mille fois moins doux que l'austre simplicit du
soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de
l'arme. Un colonel est moins qu'un gnral, et pourtant il a
quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pntre plus
avant dans l'intimit de la troupe. Il est le pre, le juge, l'ami
de son rgiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses
mains; le drapeau est dpos sous sa tente ou dans sa chambre. Le
colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'me, l'autre
est le corps!

Il demanda  Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser
le drapeau du 23me.

-- Vous le verrez demain matin, rpondit le nouveau colonel, si
vous me faites l'honneur de djeuner chez moi avec quelques-uns de
mes officiers.

Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille
questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de
rserve, l'uniforme, le grand et petit quipement, l'armement, la
thorie. Il comprit sans difficult les avantages du fusil 
piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon ray.
L'artillerie n'tait pas son fort; il avouait pourtant que
Napolon avait d plus d'une victoire  sa belle artillerie.

Tandis que les innombrables rtis de Mme Renault se succdaient
sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent,
quelles taient les principales guerres de l'anne, combien de
nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin
 recommencer la conqute du monde? Les renseignements qu'on lui
donna, sans le satisfaire compltement, ne lui trent pas toute
esprance.

-- J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage.

Les guerres d'Afrique ne le sduisaient pas beaucoup, quoique le
23me et conquis l-bas un bel accroissement de gloire.

-- Comme cole, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former
autrement que dans les jardins de Tivoli, derrire les jupons des
nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent
mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'me
de la coalition, je ne vous dis que a!

Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la
campagne de Crime, o les Anglais avaient combattu  nos cts!

-- Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont
fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois
pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napolon III) ne le sait
pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible aprs ce
qu'ils viennent de faire  Sainte-Hlne! Si j'avais t en
Crime, commandant en chef, j'aurais commenc par rouler
proprement les Russes; aprs quoi je me serais retourn contre
les Anglais, et je les aurais flanqus dans la mer, qui est leur
lment!

On lui donna quelques dtails sur la campagne d'Italie et il fut
charm d'apprendre que le 23me avait pris une redoute sous les
yeux du marchal duc de Solferino.

-- C'est la tradition du rgiment, dit-il en pleurant dans sa
serviette. Ce brigand de 23me n'en fera jamais d'autres! La
desse des Victoires l'a touch de son aile.

Ce qui l'tonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de
cette importance se ft termine en si peu de temps. Il fallut lui
apprendre que depuis quelques annes on avait trouv le secret de
transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout 
l'autre de l'Europe.

-- Bon! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'tonne, c'est que
l'empereur ne l'ait pas invente en 1810, car il avait le gnie
des transports, le gnie des intendances, le gnie des bureaux, le
gnie de tout! Mais enfin les Autrichiens se sont dfendus, et il
n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arrivs 
Vienne.

-- Nous ne sommes pas alls si loin, en effet.

-- Vous n'avez pas pouss jusqu' Vienne?

-- Non.

-- Eh bien, alors, o avez-vous donc sign la paix?

--  Villafranca.

--  Villafranca? C'est donc la capitale de l'Autriche!

-- Non, c'est un village d'Italie.

-- Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans
les capitales. C'tait notre principe, notre ABC, le paragraphe
premier de la Thorie. Il parat que le monde a bien chang depuis
que je ne suis plus l. Mais patience!

Ici, la vrit m'oblige  dire que Fougas se grisa au dessert. Il
avait bu et mang comme un hros d'Homre et parl plus
copieusement que Cicron dans ses bons jours. Les fumes du vin,
de la viande et de l'loquence lui montrent au cerveau. Il devint
familier, tutoya les uns, rudoya les autres et lcha un torrent
d'absurdits  faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait
rien de brutal et surtout rien d'ignoble; ce n'tait que le
dbordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et drgl. Il
porta cinq ou six toasts:  la gloire,  l'extension de nos
frontires,  la destruction du dernier des Anglais,  Mlle Mars,
espoir de la scne franaise,  la sensibilit, lien fragile, mais
cher, qui unit l'amant  son objet, le pre  son fils, le colonel
 son rgiment!

Son style, singulier mlange de familiarit et d'emphase, provoqua
plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperut, et un reste
de dfiance s'veilla au fond de son coeur. De temps  autre, il
se demandait tout haut si ces gens-l n'abusaient point de sa
navet.

-- Malheur! s'criait-il, malheur  ceux qui voudraient me faire
prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne claterait
comme une bombe et porterait le deuil aux environs!

Aprs de tels discours, il ne lui restait plus qu' rouler sous la
table, et ce dnouement tait assez prvu. Mais le colonel
appartenait  une gnration d'hommes robustes, accoutums  plus
d'un genre d'excs, aussi forts contre le plaisir que contre les
dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua
sa chaise pour indiquer que le repas tait fini, Fougas se leva
sans effort, arrondit son bras avec grce et conduisit sa voisine
au salon. Sa dmarche tait un peu roide, et tout d'une pice,
mais il allait droit devant lui, et ne trbuchait point. Il prit
deux tasses de caf et passablement de liqueurs alcooliques, aprs
quoi il se mit  causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix
heures, Mr Martout ayant exprim le dsir d'entendre son histoire,
il se plaa lui-mme sur la sellette, se recueillit un instant et
demanda un verre d'eau sucre. On s'assit en cercle autour de lui
et il commena le discours suivant, dont le style un peu surann
se recommande  votre indulgence.

XIII -- Histoire du colonel Fougas, raconte par lui-mme.

N'esprez pas que j'maille mon rcit de ces fleurs plus
agrables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour
farder la vrit. Franais et soldat, j'ignore doublement la
feinte. C'est l'amiti qui m'interroge, c'est la franchise qui
rpondra.

Je suis n de parents pauvres, mais honntes, au seuil de cette
anne fconde et glorieuse qui claira le _Jeu de Paume_ d'une
aurore de libert. Le Midi fut ma patrie; la langue aime des
troubadours fut celle que je bgayai au berceau. Ma naissance
cota le jour  ma mre. L'auteur des miens, modeste possesseur
d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes
premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux
bigarrs qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que
l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me
tinrent lieu d'autres joujoux.

Un vieux ministre des autels, affranchi des liens tnbreux du
fanatisme et rconcili avec les institutions nouvelles de la
France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte
moelle des lions de Rome et d'Athnes; ses lvres distillaient 
mes oreilles le miel embaum de la sagesse. Honneur  toi, docte
et respectable vieillard, qui m'a donn les premires leons de la
science et les premiers exemples de la vertu!

Mais dj cette atmosphre de gloire que le gnie d'un homme et
la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait
tous mes sens et faisait palpiter ma jeune me. La France, au
lendemain du volcan de la guerre civile, avait runi ses forces en
faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde tonn,
sinon soumis, cdait  l'essor du torrent dchan. Quel homme,
quel Franais aurait pu voir avec indiffrence cet cho de la
victoire rpercut par des millions de coeurs?

 peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus
prcieux que la vie. La mlodie guerrire des tambours arrachait 
mes yeux des larmes mles et courageuses. Et moi aussi, disais-je
en suivant la musique des rgiments dans les rues de Toulouse, je
veux cueillir des lauriers, duss-je les arroser de mon sang!
Le ple olivier de la paix n'obtenait que mes mpris. C'est en
vain qu'on clbrait les triomphes pacifiques du barreau, les
molles dlices du commerce ou de la finance.  la toge de nos
Cicrons,  la simarre de nos magistrats, au sige curule de nos
lgislateurs,  l'opulence de nos Mondors, je prfrais le glaive.
On aurait dit que j'avais suc le lait de Bellone. Vaincre ou
mourir tait dj ma devise, et je n'avais pas seize ans!

Avec quel noble mpris j'entendais raconter l'histoire de nos
protes de la politique! De quel regard ddaigneux je bravais les
Turcarets de la finance, vautrs sur les coussins d'un char
magnifique, et conduits par un automdon galonn vers le boudoir
de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des
chevaliers de la Table ronde, ou clbrer en vers lgants la
vaillance des croiss; si le hasard mettait sous ma main les
hauts faits de nos modernes Rolands, retracs dans un bulletin de
l'arme par l'hritier de Charlemagne, une flamme avant-courrire
du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvniles.

Ah! c'tait trop languir, et mon frein rong par l'impatience
allait peut-tre se rompre, quand la sagesse d'un pre le dlia.

-- Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses
larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendr, et je
n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donn moi-mme. J'esprais
que ta main resterait dans notre chaumire pour me fermer les
yeux, mais lorsque le patriotisme a parl, l'gosme doit se
taire. Mes voeux te suivront dsormais sur les champs o Mars
moissonne les hros. Puisses-tu mriter la palme du courage et te
montrer bon citoyen comme tu as t bon fils!

Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondmes nos
pleurs, et je promis de revenir au foyer ds que l'toile de
l'honneur se suspendrait  ma poitrine. Mais hlas! l'infortun
ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait dj le fil de mes
jours, trancha le sien sans piti. La main d'un tranger lui ferma
la paupire, tandis que je gagnais ma premire paulette  la
bataille d'Ina.

Lieutenant  Eylau, capitaine  Wagram et dcor de la propre
main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon
devant Almeida, lieutenant colonel  Badajoz, colonel  la
Moskowa, j'ai savour  pleins bords la coupe de la victoire. J'ai
bu aussi le calice de l'adversit. Les plaines glaces de la
Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de
mon rgiment, dvorer la dpouille mortelle de celui qui m'avait
port tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et
fidle compagnon de mes dangers, dferr par accident auprs de
Smolensk, il dvoua ses mnes eux-mmes au salut de son matre et
fit un rempart de sa peau  mes pieds glacs et meurtris.

Ma langue se refuse  retracer le rcit de nos hasards dans
cette funeste campagne. Je l'crirai peut-tre un jour avec une
plume trempe dans les larmes... les larmes, tribut de la faible
humanit. Surpris par la saison des frimas dans une zone glace,
sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport,
privs des secours de l'art d'Esculape, harcels par les Cosaques,
dpouills par les paysans, vritables vampires, nous voyions nos
foudres muets, tombs au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre
nous-mmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Brsina,
l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom
d'un chien... mais je sens que la douleur m'gare et que ma parole
va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs.

La nature et l'amour me rservaient de courtes mais prcieuses
consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux
sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy.
Tandis que nos phalanges s'apprtaient  de nouveaux combats,
tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes
mais valeureux guerriers, tous rsolus de frayer  leurs neveux le
chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se
glissa furtivement dans mon me.

Orne de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une
excellente ducation, la jeune et intressante Clmentine sortait
 peine des tnbres de l'enfance pour entrer dans les douces
illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son ge;
les auteurs de ses jours offraient  quelques chefs de l'arme une
hospitalit qui, pour n'tre pas gratuite, n'en tait pas moins
cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un
jour. Son coeur novice sourit  ma flamme: aux premiers aveux qui
me furent dicts par la passion, je vis son front se colorer d'une
aimable pudeur. Nous changemes nos serments par une belle soire
de juin, sous une tonnelle o son heureux pre versait quelquefois
aux officiers altrs la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle
serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus
encore. Notre bonheur ignor de tous eut le calme d'un ruisseau
dont l'onde pure n'est point trouble par l'orage, et qui, coulant
doucement entre des rives fleuries, rpand la fracheur dans le
bocage qui protge son modeste cours.

Un coup de foudre nous spara l'un de l'autre, au moment o la
loi et les autels s'apprtaient  cimenter des noeuds si doux. Je
partis avant d'avoir pu donner mon nom  celle qui m'avait donn
son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je
m'chappai de ses bras tout baign de ses larmes, pour courir aux
lauriers de Dresde et aux cyprs de Leipzig. Quelques lignes de sa
main arrivrent jusqu' moi dans l'intervalle des deux batailles:
Tu seras pre me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a-
t-elle attendu? Je le crois. L'attente a d lui paratre longue
auprs du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui
et qui pourrait  son tour tre mon pre!

Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je
voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le
malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempre l'amertume
de la douleur!

Quelques jours aprs le dsastre de Leipzig, le gant de notre
sicle me fit appeler dans sa tente et me dit:

-- Colonel, tes-vous homme  traverser quatre armes?

-- Oui, sire.

-- Seul et sans escorte?

-- Oui, sire.

-- Il s'agit de porter une lettre  Dantzig.

-- Oui, sire.

-- Vous la remettrez au gnral Rapp, en main propre.

-- Oui, sire.

-- Il est probable que vous serez pris ou tu.

-- Oui, sire.

-- C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies
de la mme dpche. Vous tes trois, les ennemis en tueront deux,
le troisime arrivera, et la France sera sauve.

-- Oui, sire.

-- Celui qui reviendra sera gnral de brigade.

-- Oui, sire.

Tous les dtails de cet entretien, toutes les paroles de
l'empereur, toutes les rponses que j'eus l'honneur de lui
adresser sont encore gravs dans ma mmoire. Nous partmes
sparment tous les trois. Hlas! aucun de nous ne parvint au but
de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait
pas t sauve. Mais quand je vois des pkins d'historiens
raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au gnral
Rapp, j'prouve une funeste dmangeaison de leur couper... au
moins la parole.

Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la
consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve
d'amiti la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cdai 
l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce
sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est tmoin qu'en
adressant du fond du coeur un suprme adieu  Clmentine, je ne me
flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc,  douce et
confiante Clmentine, toi la meilleure de toutes les pouses et
probablement de toutes les mres! Que dis-je? Je la revois! Mes
yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voil telle que je
l'ai quitte! Clmentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah
! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napolon
n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans,
puisque Clmentine est toujours la mme!

La fiance de Lon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle
demeura ptrifie en se voyant si bien accueillie par le colonel.

XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon.

Comme elle hsitait visiblement  se laisser tomber dans ses bras,
Fougas imita Mahomet: il courut  la montagne.

--  Clmentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins
amis te rendent  ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie
et la mre de mon enfant!

La jeune fille bahie ne songeait pas mme  se dfendre.
Heureusement, Lon Renault l'arracha des mains du colonel et
s'interposa en homme rsolu  dfendre son bien.

-- Monsieur! s'cria-t-il en serrant les poings, vous vous
trompez de tout, si vous croyez connatre mademoiselle. Elle n'est
pas de votre temps, mais du ntre; elle n'est pas votre fiance,
mais la mienne; elle n'a jamais t la mre de votre enfant, et
je compte qu'elle sera la mre des miens!

Fougas tait de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit
pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille.

-- Es-tu Clmentine? lui dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Vous tes tous tmoins qu'elle est ma Clmentine!

Lon revint  la charge et saisit le colonel par le collet de sa
redingote, au risque de se faire briser contre les murs:

-- Assez plaisant, lui dit-il. Vous n'avez peut-tre pas la
prtention d'accaparer toutes les Clmentine de la terre?
Mademoiselle s'appelle Clmentine Sambucco; elle est ne  la
Martinique, o vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce
que vous avez cont tout  l'heure. Elle a dix-huit ans...

-- L'autre aussi!

-- Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en
avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable
et connue. Son pre, Mr Sambucco, tait magistrat; son grand-pre
appartenait  l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne
vous touche ni de prs ni de loin; et le bon sens et la
politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir
de la laisser en paix!

Il poussa le colonel  son tour et le fit tomber entre les bras
d'un fauteuil.

Fougas rebondit comme si on l'avait jet sur un million de
ressorts. Mais Clmentine l'arrta d'un geste et d'un sourire.

-- Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous
emportez pas contre lui; il m'aime.

-- Raison de plus, sacrebleu!

Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille  ses cts, et
l'examina des pieds  la tte avec toute l'attention imaginable.

-- C'est bien elle, dit-il. Ma mmoire, mes yeux, mon coeur, tout
en moi la reconnat et me dit que c'est elle! Et pourtant le
tmoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un
mot, l'vidence elle-mme semble avoir pris  tche de me
convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se
ressemblent  tel point? Suis-je victime d'une illusion des
sens? N'ai-je recouvr la vie que pour perdre l'esprit? Non; je
me reconnais, je me retrouve moi-mme; mon jugement ferme et
droit s'oriente sans trouble et sans hsitation dans ce monde si
boulevers et si nouveau. Il n'est qu'un point o ma raison
chancelle: Clmentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi!
Eh! qu'importe, aprs tout? Si le destin qui m'arrache  la
tombe a pris soin d'offrir  mon rveil le portrait de celle que
l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a rsolu de me rendre l'un
aprs l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours,
mes paulettes; demain, le drapeau du 23me de ligne;
aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour
la premire fois! Vivante image du pass le plus riant et le plus
cher, je tombe  tes genoux; sois mon pouse!

Ce diable d'homme unit le geste  la parole, et les tmoins de
cette scne imprvue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de
Clmentine, l'austre Mlle Sambucco, jugea qu'il tait temps de
montrer son autorit. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains
sches, le redressa nergiquement, et lui dit de sa voix la plus
aigre:

-- Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme  cette farce
scandaleuse. Ma nice n'est pas pour vous; je l'ai promise et
donne. Sachez qu'aprs-demain, 19 du mois,  dix heures du matin,
elle pousera Mr Lon Renault, votre bienfaiteur!

-- Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle
fait mine d'pouser ce garon...

-- Que ferez-vous?

-- Je la maudirai!

Lon ne put s'empcher de rire. La maldiction de ce colonel de
vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais
Clmentine plit, fondit en larmes et tomba  son tour aux genoux
de Fougas.

-- Monsieur, s'cria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez
pas une pauvre fille qui vous vnre, qui vous aime, qui vous
sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques
de tendresse que je vous ai prodigues depuis un mois, par les
pleurs que j'ai rpandus sur votre cercueil, par le zle
respectueux que j'ai mis  presser votre rsurrection, je vous
conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'pouserai pas Lon si
vous me le dfendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous
obirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas
votre maldiction!

-- Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cdes, je pardonne.

Clmentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son
beau front. La stupfaction des assistants, et surtout des
intresss, est plus facile  deviner qu' dpeindre. Une ancienne
momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses
volonts dans la maison! La jolie petite Clmentine, si
raisonnable, si obissante, si heureuse d'pouser Lon Renault,
sacrifiant tout  coup ses affections, son bonheur et presque son
devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'tait 
perdre la tte. Quant  Lon, il eut donn du front contre tous
les murs si sa mre ne l'avait retenu.

-- Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu
rapport a de Berlin?

-- C'est ma faute! criait Mr Renault.

-- Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne.

Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon
sur la nouveaut du cas. Avaient-ils ressuscit un fou? La
revivification avait-elle produit quelques dsordres dans le
systme nerveux? tait-ce l'abus du vin et des boissons durant ce
premier repas qui avait caus un transport au cerveau? Quelle
autopsie curieuse, si l'on pouvait, sance tenante, dissquer
matre Fougas!

-- Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23me.
L'autopsie expliquerait peut-tre le dlire de ce malheureux, mais
elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune
fille. tait-ce de la fascination, du magntisme, ou quoi?

Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et
bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait
dans les yeux de Clmentine, qui le regardait aussi tendrement.

-- Il faut en finir  la fin! s'cria Virginie Sambucco, la
svre. Viens, Clmentine!

Fougas parut tonn.

-- Elle n'habite donc pas chez nous?

-- Non, monsieur, elle demeure chez moi!

-- Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras?

-- Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir.

Lon grinait des dents.

-- C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout
naturel!

Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais
son chapeau n'tait plus l; Fougas, qui n'en possdait point,
l'avait pris sans faon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une
casquette et suivit Fougas et Clmentine avec la respectable
Virginie, dont le bras coupait comme une faux.

Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le
colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clmentine.
La jeune fille le fit remarquer  Fougas.

-- C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son caf est au bout de notre
rue, et son appartement du ct du parc. Je le crois fort pris de
ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour
qui mon coeur ait battu, c'est Lon Renault.

-- Eh bien, et moi? dit Fougas.

-- Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous
crains. Il me semble que vous tes un bon et respectable parent.

-- Merci!

-- Je vous dis la vrit, autant que je peux la lire dans mon
coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me
comprends pas moi-mme.

-- Fleur azure de l'innocence, j'adore ton aimable embarras.
Laisse faire l'amour, il te parlera bientt en matre!

-- Je n'en sais rien; c'est possible... Nous voici chez nous.
Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!... Bonne nuit, Lon; ne vous
querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces,
mais je vous aime autrement, vous!

La tante Virginie ne rpondit point au bonsoir de Fougas. Quand
les deux hommes furent seuls dans la rue, Lon marcha sans dire
mot jusqu'au prochain rverbre. Arriv l, il se campa rsolument
en face du colonel, et lui dit:

-- Ah ! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes
seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez
pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je
l'aime, que j'en suis aim depuis plus de quatre ans, et que je ne
reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la dfendre.

-- Ami, rpondit Fougas, tu peux me braver impunment: mon bras
est enchan par la reconnaissance. On n'crira pas dans
l'histoire: Pierre-Victor fut ingrat!

-- Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude  vous couper la gorge
avec moi qu' me voler ma femme?

--  mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner!  Dieu ne
plaise que j'pouse Clmence malgr toi, malgr elle. C'est d'elle
et de toi-mme que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chre,
non pas depuis quatre ans comme  toi, mais depuis tout prs d'un
demi-sicle. Considre que je suis seul ici bas, et que son doux
visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donn la vie, me
dfends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappel au monde que pour
me livrer  la douleur?... Tigre! reprends-moi donc le jour que
tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre  l'adorable
Clmentine!

-- Parbleu! mon cher, vous tes superbe! Il faut que l'habitude
des conqutes vous ait totalement fauss l'esprit. Mon chapeau est
 votre tte, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous
rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous
la cde? Halte-l!

-- Ami, je te rendrai ton chapeau ds que tu m'en auras achet un
neuf, mais ne me demande pas de renoncer  Clmentine. Sais-tu
d'abord si elle renoncerait  moi?

-- J'en suis sr!

-- Elle m'aime.

-- Vous tes fou!

-- Tu l'as vue  mes pieds.

-- Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la
superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de
l'amour!

-- Nous verrons bien, aprs six mois de mariage.

-- Mais, s'cria Lon Renault, avez-vous le droit de disposer de
vous-mme? Il y a une autre Clmentine, la vraie; elle vous a
tout sacrifi; vous tes engag d'honneur envers elle; le
colonel Fougas est-il sourd  la voix de l'honneur?

-- Te moques-tu?... Que moi, j'pouse une femme de soixante-
quatre ans?

-- Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils.

-- Mon fils est grand garon; il a quarante-six ans, il n'a plus
besoin de mon appui.

-- Il a besoin de votre nom.

-- Je l'adopterai.

-- La loi s'y oppose! Vous n'tes pas g de cinquante ans, et il
n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire!

-- Eh bien! je le lgitimerai en pousant la jeune Clmentine!

-- Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du
double de son ge?

-- Mais alors je ne peux pas le reconnatre non plus, et je n'ai
pas besoin d'pouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de
me casser la tte pour un fils qui est peut-tre mort... que dis-
je? il n'est peut-tre pas venu  terme! J'aime et je suis aim,
voil le solide et le certain, et tu seras mon garon de noces!

-- Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon
pre.

-- Ton pre est un honnte homme; et il n'aura pas la bassesse de
me la refuser.

-- Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un
rang, une fortune  offrir  sa pupille!

-- Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la
solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que
je les oublie... Nous voici  la maison; donne-moi le testament
de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi
des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux o l'on parle
de Napolon!

Le jeune Renault obit tristement au matre qu'il s'tait donn
lui-mme. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le
testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothque, et
souhaita le bonsoir  son plus mortel ennemi. Le colonel
l'embrassa de force et lui dit:

-- Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clmentine. 
demain, noble et gnreux enfant de ma patrie!  demain!

Lon redescendit au rez-de-chausse, passa devant la salle 
manger, o Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en
ordre, et rejoignit son pre et sa mre, qui l'attendaient au
salon. Les invits taient partis, les bougies teintes. Une seule
lampe clairait la solitude; les deux mandarins de l'tagre,
immobiles dans leur coin, obscur, semblaient mditer gravement sur
les caprices de la fortune.

-- H bien? demanda Mme Renault.

-- Je l'ai laiss dans sa chambre, plus fou et plus obstin que
jamais. Cependant, j'ai une ide.

-- Tant mieux! dit le pre, car nous n'en avons plus. La douleur
nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de
l'Empire taient des ferrailleurs terribles.

-- Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clmentine qui
m'pouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle
coutait ce maudit bavard!

-- Le coeur de la femme est un abme insondable. Enfin! que
penses-tu faire?

Lon dveloppa longuement le projet qu'il avait conu dans la rue,
au milieu de sa conversation avec Fougas.

-- Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clmentine 
cette influence. Qu'il s'loigne demain, la raison reprend son
empire, et nous nous marions aprs-demain. Cela fait, je rponds
du reste.

-- Mais comment loigner un acharn pareil?

-- Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible:
exploiter sa passion dominante. Ces gens-l s'imaginent parfois
qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la
poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des ides
guerrires. Son djeuner de demain chez le colonel du 23me sera
une bonne prparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il
devait avant tout rclamer son grade et ses paulettes, et il a
donn dans le panneau. Il ira donc  Paris. Peut-tre y trouvera-
t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les
cas, il rentrera au service. Les occupations de son tat feront
une diversion puissante; il ne songera plus  Clmentine, que
j'aurai mise en sret. C'est  nous de lui fournir les moyens de
courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien
auprs de ce bonheur que je veux sauver.

Mme Renault, femme d'ordre, blmait un peu la gnrosit de son
fils.

-- Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a dj trop fait en
lui rendant la vie. Qu'il se dbrouille maintenant!

-- Non, dit le pre. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout
nu. Bienfait oblige.

Cette dlibration qui avait dur cinq bons quarts d'heure fut
interrompue par un fracas pouvantable. On et dit que la maison
croulait.

-- C'est encore lui! s'cria Lon. Sans doute un accs de folie
furieuse!

Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre 
quatre. Une chandelle brlait au seuil de la chambre. Lon la prit
et poussa la porte entr'ouverte.

Faut-il vous l'avouer? l'esprance et la joie lui parlaient plus
haut que la crainte. Il se croyait dj dbarrass du colonel.
Mais le spectacle qui s'offrit  ses yeux dtourna brusquement le
cours de ses ides, et cet amoureux inconsolable se mit  rire
comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de
soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les
convulsions d'une lutte dsespre; voil tout ce qu'il put voir
et entendre au premier abord. Bientt Fougas, clair par la lueur
rougetre de la chandelle, s'aperut qu'il luttait avec Gothon
comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit.

Le colonel s'tait endormi sur l'histoire de Napolon sans
teindre sa bougie. Gothon, aprs avoir termin son service,
aperut de la lumire sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre
Baptiste qui gmissait peut-tre en purgatoire pour s'tre laiss
tomber du haut d'un toit. Esprant que Fougas pourrait lui donner
des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord
doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la
bougie allume firent comprendre  la servante qu'il y avait pril
en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de l toute la
maison. Elle dposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint 
pas de loup teindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur
eussent peru vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon,
grosse personne mal quarrie, et fait craquer une feuille du
parquet, Fougas s'veilla  demi, entendit le frlement d'une
robe, rva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de
garnison sous le premier empire, et tendit les bras 
l'aveuglette en appelant Clmentine! Gothon, prise aux cheveux et
au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se
crut attaqu par un homme. De reprsailles en reprsailles, on
avait fini par s'treindre et rouler sur le parquet.

Qui fut honteux? ce fut matre Fougas. Gothon s'alla coucher,
passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel
et en obtint  peu prs tout ce qu'elle voulut. Il promit de
partir le lendemain, accepta  titre de prt la somme qui lui fut
offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'et rcupr ses
paulettes et encaiss l'hritage de Dantzig.

-- Alors, dit-il, j'pouserai Clmentine.

Sur ce point-l, il tait superflu de discuter avec lui: c'tait
une ide fixe.

Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les
matres du logis, parce qu'ils avaient pass trois nuits
blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'taient rous de
coups, et le jeune Clestin parce qu'il avait bu le fond de tous
les verres.

Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en tat
de djeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver
sous une douche. Point du tout! L'insens de la veille tait sage
comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la
barbe avec les rasoirs de Lon et fredonnait une ariette de
Nicolo. Il fut charmant avec ses htes et promit  Gothon de lui
faire une rente sur la succession de Mr Meiser.

Ds qu'il fut parti pour le djeuner, Lon courut chez sa fiance.

-- Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus
raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui mme pour Paris;
nous pourrons donc nous marier demain.

Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non
seulement parce qu'elle avait fait de grands apprts pour les
noces, mais surtout parce qu'un mariage diffr et t la fable
de toute la ville. Dj les lettres de part taient  la poste, le
maire averti, la chapelle de la Vierge retenue  la paroisse.
Dcommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou,
c'tait offenser l'usage, la raison et le ciel lui-mme.

Clmentine ne rpondit gure que par des larmes. Elle ne pouvait
tre heureuse,  moins d'pouser Lon, mais elle aimait mieux
mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de
Mr Fougas. Elle promit de l'implorer  deux genoux s'il le fallait
et de lui arracher son consentement.

-- Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable!

-- Je le supplierai de nouveau jusqu' ce qu'il dise oui.

Tout le monde se runit pour lui prouver qu'elle tait folle; sa
tante, Lon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous
les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au
mme instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se prcipita dans le
salon en disant:

-- Eh bien! voil du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat
demain avec Mr du Marnet!

La jeune fille tomba comme foudroye entre les mains de Lon
Renault.

-- C'est Dieu qui me punit, s'cria-t-elle. Et le chtiment de mon
impit ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore 
vous obir? Me tranera-t-on  l'autel malgr lui,  l'heure mme
o il exposera sa vie?

Personne n'osa plus insister en la voyant dans un tat si
pitoyable. Mais Lon fit des voeux sincres pour que la victoire
restt au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais
quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre?

Voici comment le beau Fougas avait employ sa journe.

 dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23me
vinrent le prendre en crmonie pour le conduire  la maison du
colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'poque impriale.
Une plaque de marbre, incruste au-dessus de la porte cochre,
portait encore les mots: _Ministre des finances_. Souvenir du
temps glorieux o la cour de Napolon suivait le matre 
Fontainebleau!

Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois
chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix  douze officiers
attendaient en plein air l'arrive de l'illustre revenant. Le
drapeau tait debout au milieu de la cour, sous la garde du porte-
enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet
honneur. La musique du rgiment occupait le fond du tableau, 
l'entre du jardin. Huit faisceaux d'armes, improviss le matin
mme par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les
grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait.

 l'entre de Fougas, la musique joua le fameux: _Partant pour la
Syrie_; les grenadiers prsentrent les armes; les tambours
battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats
crirent: Vive le colonel Fougas! Les officiers se portrent
en masse vers le doyen de leur rgiment. Tout cela n'tait ni
rgulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque
chose  de braves soldats qui retrouvent un anctre. C'tait pour
eux comme une petite dbauche de gloire.

Le hros de la fte serra la main du colonel et des officiers avec
autant d'effusion que s'il avait retrouv de vieux camarades. Il
salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha
du drapeau, mit un genou en terre, se releva firement, saisit la
hampe, se tourna vers la foule attentive et dit:

-- Amis, c'est  l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France,
aprs quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille.
Honneur  toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos
victoires, hroque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a
plan sur l'Europe prosterne et tremblante! Ton aigle brise
luttait encore obstinment contre la fortune, et terrifiait les
potentats! Honneur  toi qui nous as conduits  la gloire,  toi
qui nous as dfendus contre l'accablement du dsespoir! Je t'ai
vu toujours debout dans les suprmes dangers, fier drapeau de mon
pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les pis fauchs
par le moissonneur; seul, tu montrais  l'ennemi ton front
inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont cribl de
blessures, mais jamais l'audacieux tranger n'a port la main sur
toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers!
Puisses-tu conqurir de nouveaux et vastes royaumes, que la
fatalit ne nous reprendra plus! La grande poque va renatre;
crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te
dire: En avant! Oui, je le jure par les mnes de celui qui
nous commandait  Wagram! Il y aura de beaux jours pour la
France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du
brave 23me!

Cette loquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs.
Fougas fut applaudi, ft, embrass et presque port en triomph
dans la salle du festin.

Assis  table en face de Mr Rollon, comme s'il et t un second
matre du logis, il djeuna bien, parla beaucoup et but davantage.
Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire.
Fougas n'tait point de ceux-l. Il ne s'enivrait pas  moins de
trois bouteilles. Souvent mme il allait beaucoup plus loin, sans
tomber.

Les toasts qui furent ports au dessert se distinguaient par
l'nergie et la cordialit. Je voulais les citer tous  la file,
mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les
derniers, qui furent les plus touchants, n'taient pas d'une
clart voltairienne.

On se leva de table  deux heures et l'on se rendit en masse au
caf militaire, o les officiers du 23me offraient un punch aux
deux colonels. Ils avaient invit, par un sentiment de haute
convenance, les officiers suprieurs du rgiment de cuirassiers.

Fougas, plus ivre  lui tout seul qu'un bataillon de Suisse,
distribua force poignes de main. Mais  travers le nuage qui
voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du
Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre
officiers d'armes diffrentes, la politesse est un peu excessive,
l'tiquette un peu svre, l'amour-propre un peu susceptible. Mr
du Marnet, qui tait un homme du meilleur monde, comprit 
l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en prsence d'un
ami.

Le punch apparut, flamboya, s'teignit dans sa force, et se
rpandit  grandes cuilleres dans une soixantaine de verres.
Fougas trinqua avec tout le monde, except avec Mr du Marnet. La
conversation, qui tait varie et bruyante, souleva imprudemment
une question de mtier. Un commandant de cuirassiers demanda 
Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui
prcipita les Autrichiens dans la valle de Plauen. Fougas avait
connu personnellement le gnral Bordesoulle et vu de ses yeux la
belle manoeuvre de grosse cavalerie qui dcida la victoire de
Dresde. Mais il crut tre dsagrable  Mr du Marnet en affectant
un air d'ignorance ou d'indiffrence.

-- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout aprs la
bataille; nous l'employions  ramener les ennemis que nous avions
disperss.

On se rcria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de
Murat.

-- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tte, Murat tait
un bon gnral dans sa petite sphre; il suffisait parfaitement 
ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat,
l'infanterie avait Napolon.

Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napolon, si l'on
tenait beaucoup  le confisquer au profit d'une seule arme,
appartiendrait  l'artillerie.

-- Je le veux bien, monsieur, rpondit Fougas, l'artillerie et
l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de prs..., la
cavalerie  ct.

-- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les
cts, ce qui est bien diffrent.

-- Sur les cts,  ct, je m'en moque! Quant  moi, si je
commandais en chef, je mettrais la cavalerie de ct.

Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient dj dans la
discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il dsirait
rpondre seul  Fougas.

-- Et pourquoi donc, s'il vous plat, mettriez-vous la cavalerie
de ct?

-- Parce que le cavalier est un soldat incomplet.

-- Incomplet!

-- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'tat est oblig
d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le
complter! Et que le cheval reoive une balle ou un coup de
baonnette, le cavalier n'est plus bon  rien. Avez-vous jamais vu
un cavalier par terre? C'est du joli!

-- Je me vois tous les jours  pied, et je ne me trouve pas
ridicule.

-- Je suis trop poli pour vous contredire!

-- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe 
un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais
(l'ide n'est pas de moi, je l'ai trouve dans un livre), si je
vous disais: J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un
soldat incomplet, un dshrit, un infirme priv de ce complment
naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval! J'admire son
courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais
enfin le pauvre diable n'a que deux pieds  son service, lorsque
nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier  pied est
ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant
lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu
d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre
embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils
disaient en se grattant l'oreille: Ce n'est pas tout de monter
en grade, il faut encore monter  cheval!

Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit,
et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas.

-- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt-
quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval
avec moi, le sabre  la main, je lui montrerais ce que c'est que
l'infanterie!

-- Monsieur, rpondit froidement Mr du Marnet, j'espre que les
occasions ne vous manqueront pas  la guerre. C'est l qu'un vrai
soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers,
nous appartenons tous  la France. C'est  elle que je bois,
monsieur, et j'espre que vous ne refuserez pas de choquer votre
verre contre le mien.  la France!

C'tait, ma foi, bien parl et bien conclu. Le cliquetis des
verres donna raison  Mr du Marnet. Fougas, lui-mme, s'approcha
de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit
 l'oreille, en grasseyant beaucoup:

-- J'espre,  mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de
sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir!

-- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers.

Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux
officiers qu'il prit au hasard. Il leur dclara qu'il se tenait
pour offens par Mr du Marnet, que la provocation tait faite et
accepte, et que l'affaire irait toute seule:

-- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme
entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout  l'honneur de
l'infanterie, de l'arme et de la France: nous nous battrons 
cheval, nus jusqu' la ceinture, monts  crin sur deux talons!
L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux
corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat  la France!

Ces conditions furent juges absurdes par les tmoins de Mr du
Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut
qu'on affronte tous les dangers, mme absurdes.

Fougas employa le reste du jour  dsesprer les pauvres Renault.
Fier de l'empire qu'il exerait sur Clmentine, il dclara ses
volonts, jura de la prendre pour femme ds qu'il aurait retrouv
grade, famille et fortune, et lui dfendit jusque-l de disposer
d'elle-mme. Il rompit en visire  Lon et  ses parents, refusa
leurs services et quitta leur maison aprs un solennel change de
gros mots. Lon conclut en disant qu'il ne cderait sa femme
qu'avec la vie; le colonel haussa les paules et tourna casaque,
emportant, sans y penser, les habits du pre et le chapeau du
fils. Il demanda 500 francs  Mr Rollon, loua une chambre 
l'htel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout
d'une tape jusqu' l'arrive de ses tmoins.

On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'tait pass la
veille. Les fumes du punch et du sommeil se dissiprent en un
instant. Il plongea sa tte et ses mains dans un baquet d'eau
frache et dit:

-- Voil ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous
aligner!

Le terrain choisi d'un commun accord tait le champ de manoeuvres.
C'est une plaine sablonneuse, enclave dans la fort,  bonne
distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y
transportrent d'eux-mmes; on n'eut pas besoin de les inviter.
Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un
arbre. La gendarmerie elle-mme embellissait de sa prsence cette
petite fte de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi
hroque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la
vieille et la jeune arme. Le spectacle rpondit pleinement 
l'attente du public. Personne ne fut tent de siffler la pice et
tout le monde en eut pour son argent.

 neuf heures prcises, les combattants entrrent en lice avec
leurs quatre tmoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu' la
ceinture, tait beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et
nerveux, sa tte souriante et fire, la mle coquetterie de ses
mouvements lui valurent un succs d'entre. Il faisait cabrer son
cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de
l'espadon.

Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, model comme le Bacchus
indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un
lger nuage d'ennui. Il ne fallait pas tre magicien pour
comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses
propres officiers, lui semblait inutile et mme ridicule. Son
cheval tait un demi-sang percheron, une bte vigoureuse et pleine
de feu.

Les tmoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur
attention entre le combat et leurs triers. Mr du Marnet avait
choisi les deux meilleurs cavaliers de son rgiment, un chef
d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp tait le
colonel Rollon, excellent cavalier.

Au signal qu'il donna, Fougas courut droit  son adversaire en
prsentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un
soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carr. Mais il
s'arrta  trois longueurs de cheval et dcrivit autour de Mr du
Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une
fantasia. Mr du Marnet, oblig de tourner sur lui-mme en se
dfendant de tous cts, piqua des deux, rompit le cercle, prit du
champ et menaa de recommencer la mme manoeuvre autour de Fougas.
Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et
fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le
cuirassier, plus lourd et mont sur un cheval moins vite, fut
distanc. Il se vengea en criant  Fougas:

-- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'tait une course et
pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un
espadon!

Mais dj Fougas revenait sur lui, haletant et furieux.

-- Attends-moi l! criait-il; je t'ai montr le cavalier;
maintenant tu vas voir le soldat!

Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait travers comme
un cerceau si Mr du Marnet ne ft pas venu  temps  la parade. Il
riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en
deux l'invincible Fougas. Mais l'autre tait plus leste qu'un
singe. Il para de tout son corps en se laissant couler  terre et
remonta sur sa bte au mme instant.

-- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au
cirque!

-- Ni  la guerre non plus, rpondit l'autre. Ah! sclrat! tu
blagues la vieille arme?  toi! Manqu! Merci de la riposte,
mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle-
l! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prtends que le fantassin est
un homme incomplet! C'est nous qui allons te dcomplter les
membres!  toi la botte! Il l'a pare! Et il croit peut-tre
qu'il se promnera ce soir sous les fentres de Clmentine.
Tiens! voil pour Clmentine, et voil pour l'infanterie!
Pareras-tu celle-ci? Oui, tratre! Et celle-l? Encore! mais
tu les pareras donc toutes, sacrventrenom de bleu! Victoire!
Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable
l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite!
Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis!
Comme si tous les soldats n'taient pas frres! Ami, pardonne-
moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de
tout le mien! Misrable Fougas, incapable de matriser ses
passions froces!  vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil
de ses jours ne sera pas tranch! Je ne lui survivrais pas, car
c'est un brave!

Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui charpait le bras
et le flanc gauches, et le sang ruisselait  faire frmir. Le
chirurgien, qui s'tait pourvu d'eau hmostatique, se hta
d'arrter l'hmorragie. La blessure tait plus longue que
profonde; on pouvait la gurir en quelques jours. Fougas porta
lui-mme son adversaire jusqu' la voiture, et ce n'est pas ce
qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux
officiers qui ramenaient Mr du Marnet  la maison; il accabla le
bless de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin
une amiti ternelle. Arriv, il le coucha, l'embrassa, le baigna
de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'et entendu
ronfler.

Six heures sonnaient; il s'en alla dner  l'htel avec ses
tmoins et le juge du camp, qu'il avait invits aprs la bataille.
Il les traita magnifiquement et se grisa de mme.

XV -- O l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole  la roche
Tarpienne.

Le lendemain, aprs une visite  Mr du Marnet il crivit 
Clmentine:

Lumire de ma vie, je quitte ces lieux, tmoins de mon funeste
courage et dpositaires de mon amour. C'est au sein de la
capitale, au pied du trne, que je porte mes premiers pas. Si
l'hritier du dieu des combats n'est pas sourd  la voix du sang
qui coule dans ses veines, il me rendra mon pe et mes paulettes
pour que je les apporte  tes genoux. Sois-moi fidle, attends,
espre: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers
qui menacent ton indpendance.  ma Clmentine! garde-toi pour
ton

Victor FOUGAS.

Clmentine ne lui rpondit rien, mais au moment de monter en
wagon, il fut accost par un commissionnaire qui lui remit un joli
portefeuille de cuir rouge et s'enfuit  toutes jambes. Ce carnet
tout neuf, solide et bien ferm, renfermait douze cents francs en
billets de banque, toutes les conomies de la jeune fille. Fougas
n'eut pas le temps de dlibrer sur ce point dlicat. On le poussa
dans une voiture, la machine siffla et le train partit.

Le colonel commena par repasser dans sa mmoire les divers
vnements qui s'taient succd dans sa vie en moins d'une
semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa
condamnation  mort, sa captivit dans la forteresse de
Liebenfeld, son rveil  Fontainebleau, l'invasion de 1814, le
retour de l'le d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et
du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre
d'une jeune fille en tout semblable  Clmentine Pichon, le
drapeau du 23me, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela,
pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11
novembre 1813 au 17 aot 1859, lui paraissait mme un peu moins
longue que les autres; c'tait la seule fois qu'il et dormi tout
d'un somme et sans rver.

Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se ft peut-tre
laiss tomber dans une sorte de mlancolie. Car enfin, celui qui a
dormi quarante-six ans, doit tre un peu dpays dans son propre
pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute
la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'ides,
de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin
d'un cicrone et lui prouvent qu'il est tranger. Mais Fougas, en
rouvrant les yeux, s'tait jet au beau milieu de l'action,
suivant le prcepte d'Horace. Il s'tait improvis des amis, des
ennemis, une matresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxime ville
natale, tait provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y
sentait aim, ha, redout, admir, connu enfin. Il savait que
dans cette sous-prfecture son nom ne pourrait plus tre prononc
sans veiller un cho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps
moderne, c'tait sa parent bien tablie avec la grande famille de
l'arme. Partout o flotte un drapeau franais, le soldat, jeune
ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien
autrement cher et sacr que le clocher du village, la langue, les
ides, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir;
ils sont remplacs par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent,
parlent et agissent de mme; qui ne se contentent pas de revtir
l'uniforme de leurs devanciers, mais hritent encore de leurs
souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs
plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui
explique la subite amiti de Fougas pour le nouveau colonel du
23me, aprs un premier mouvement de jalousie, et la brusque
sympathie qu'il tmoigna  Mr du Marnet, ds qu'il vit couler le
sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des
discussions de famille, qui n'effacent jamais la parent.

Fermement persuad qu'il n'tait pas seul au monde, Mr Fougas
prenait plaisir  tous les objets nouveaux que la civilisation lui
mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait
positivement. Il s'tait pris d'un vritable enthousiasme pour
cette force de la vapeur, dont la thorie tait lettre close pour
lui, mais il pensait aux rsultats:

Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rays et
deux cent mille gaillards comme moi, Napolon aurait conquis le
monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le
trne ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut-
tre n'y a-t-il pas song. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a
l'air d'un homme capable, je lui donne mon ide, il me nomme
ministre de la guerre, et en avant, marche!

Il s'tait fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui
courent sur des poteaux tout le long de la voie.

Nom de nom! disait-il, voil des aides de camp rapides et
discrets. Rassemblez-moi tout a aux mains d'un chef d'tat-major
comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la
simple volont d'un homme!

Sa mditation fut interrompue  trois kilomtres de Melun, par les
sons d'une langue trangre. Il dressa l'oreille, puis bondit dans
son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'pines.
Horreur! c'tait de l'anglais! Un de ces monstres qui ont
assassin Napolon  Sainte-Hlne, pour s'assurer le monopole des
cotons, tait entr dans le compartiment avec une femme assez
jolie et deux enfants magnifiques.

-- Conducteur! arrtez! cria Fougas, en se penchant  mi-corps
en dehors de la portire.

-- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon franais, je vous conseille
de patienter jusqu' la prochaine station. Le conducteur ne vous
entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici l je
pouvais vous tre bon  quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau-
de-vie et une pharmacie de voyage.

-- Non, monsieur, rpondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai
besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter
d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux
changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur!

-- Je vous assure, monsieur, rpliqua l'Anglais, que je ne suis
pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'tre reu chez
lui lorsqu'il habitait Londres; il a mme daign s'arrter
quelques jours dans mon petit chteau de Lancashire.

-- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour
oublier ce que vous avez fait  sa famille; mais Fougas ne vous
pardonnera jamais vos crimes envers son pays!

L-dessus, comme on arrivait  la gare de Melun il ouvrit la
portire et s'lana dans un autre compartiment. Il s'y trouva
seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des
physionomies anglaises, et qui parlaient franais avec le plus pur
accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au
petit doigt, afin que personne n'ignort leur qualit de
gentilshommes. Fougas tait trop plbien pour goter beaucoup la
noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peupl d'insulaires,
il fut heureux de rencontrer deux Franais.

-- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial,
nous sommes enfants de la mme mre. Salut  vous; votre aspect
me retrempe!

Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinrent 
demi et se renfermrent dans leur conversation, sans rpondre
autrement aux avances de Fougas.

-- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi 
Froshdorf?

-- Oui, mon bon Amric; et il m'a reu avec la grce la plus
touchante. Vicomte, m'a-t-il dit, vous tes d'un sang connu pour
sa fidlit. Nous nous souviendrons de vous le jour o Dieu nous
rtablira sur le trne de nos anctres. Dites  notre brave
noblesse de Touraine que nous nous recommandons  ses prires et
que nous ne l'oublions jamais dans les ntres.

-- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voil deux
petits gaillards qui conspirent avec l'arme de Cond! Mais,
patience!

Il serra les poings et prta l'oreille.

-- Il ne t'a rien dit de la politique?

-- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en
occupe beaucoup; il attend les vnements.

-- Il n'attendra plus bien longtemps.

-- Qui sait?

-- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de
Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la
chanoinesse.

-- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les
a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gn pour
le dire au roi!

-- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas.
Est-ce en France que des Franais parlent ainsi des institutions
franaises? Retournez  votre matre, dites-lui que l'empire est
ternel, parce qu'il est fond sur le granit populaire et ciment
par le sang des hros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a
dit a, vous lui rpondrez: C'est le colonel Fougas, dcor 
Wagram de la propre main de l'Empereur!

Les deux jeunes gens se regardrent, changrent un sourire, et le
vicomte dit au marquis:

-- _What is that_?

-- _A madman_.

-- _No_, _dear_: _a mad dog_.

-- _Nothing else_.

-- Trs bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais,
maintenant; vous en tes dignes!

Il changea de compartiment  la station suivante et tomba dans un
groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et
leur demanda des nouvelles de Grard, de Gros et de David. Ces
messieurs trouvrent la plaisanterie originale, et lui
recommandrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragdie
d'Arnault.

Les fortifications de Paris l'blouirent beaucoup, le
scandalisrent un peu.

-- Je n'aime pas cela, dit-il  ses voisins. Le vrai rempart de la
capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions
autour de Paris c'est dire  l'ennemi qu'il peut vaincre la
France.

Le train s'arrta enfin  la gare de Mazas. Le colonel, qui
n'avait point de bagages, s'en alla firement, les mains dans ses
poches,  la recherche de l'htel de Nantes. Comme il avait pass
trois mois  Paris vers l'anne 1810, il croyait connatre la
ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant.
Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il
admira les grands changements qu'on avait faits en son absence.
Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordes de
grosses maisons uniformes; il fut oblig de reconnatre que
l'dilit parisienne se rapprochait activement de son idal. Ce
n'tait pas encore la perfection absolue, mais quel progrs!

Par une illusion bien naturelle, il s'arrta vingt fois pour
saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut.

Aprs cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel.
L'htel de Nantes n'y tait plus; mais en revanche, on avait
achev le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure  regarder ce
monument et une demi-heure  contempler deux zouaves de la garde
qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur tait  Paris;
on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries.

-- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de
neuf.

Il retint une chambre dans un htel de la rue Saint-Honor et
demanda au garon quel tait le plus clbre tailleur de Paris. Le
garon lui prta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le
bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier,
le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit
leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clmentine, aprs
quoi il prit une voiture et se mit en course.

Comme il avait le pied petit et bien tourn, il trouva sans
difficult des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui
porter dans la soire tout le linge dont il avait besoin. Mais
lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prtendait
planter sur sa tte, il rencontra de grandes difficults. Son
idal tait un chapeau norme, large du haut, troit du bas,
renfl des bords, cambr en arrire et en avant; bref, le meuble
historique auquel le fondateur de la Bolivie a donn autrefois son
nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans
les archives pour trouver ce qu'il dsirait.

-- Enfin! s'cria le chapelier, voil votre affaire. Si c'est
pour un costume de thtre, vous serez content; l'effet comique
est certain.

Fougas rpondit schement que ce chapeau tait beaucoup moins
ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris.

Chez le clbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une
bataille.

-- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une
redingote  brandebourgs et un pantalon  la cosaque! Allez-vous-
en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de
carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourn
est sorti de chez nous en caricature!

-- Tonnerre et patrie! rpondait Fougas; vous avez la tte de
plus que moi, monsieur le gant, mais je suis le colonel du grand
Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors  donner des ordres
aux colonels!

Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on
ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt-
quatre heures,  la dernire mode de 1813. On lui fit voir des
toffes  choisir, des toffes anglaises. Il les rejeta avec
mpris.

-- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqu en France! Et coupez-
moi a de telle faon que tous ceux qui me verront passer en pkin
s'crient: C'est un militaire!

Les officiers de notre temps ont prcisment la coquetterie
inverse; ils s'appliquent  ressembler  tous les autres
_gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil.

Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui
cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il
descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant clbre
et se fit servir  dner. Comme il avait djeun sur le pouce chez
un ptissier du boulevard, son apptit, aiguis par la marche, fit
des merveilles. Il but et mangea comme  Fontainebleau. Mais la
carte  payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour
cent dix francs et quelques centimes.

-- Diable! dit-il, la vie est devenue chre  Paris.

L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs.
On lui avait servi une bouteille et un verre comme un d 
coudre; ce joujou avait amus Fougas: il trouva plaisant de le
remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il
n'tait pas ivre: une aimable gaiet, rien de plus. La fantaisie
lui vint de regagner quelques pices de cent sous au n 113. Un
marchand de bouteilles tabli dans la maison lui apprit que la
France ne jouait plus depuis une trentaine d'annes. Il poussa
jusqu'au Thtre-Franais pour voir si les comdiens de l'Empereur
ne donnaient pas quelque belle tragdie, mais l'affiche lui
dplut. Des comdies modernes joues par des acteurs nouveaux! Ni
Talma, ni Fleury, ni Thnard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni
Mlle Raucourt! Il s'en fut  l'Opra, o l'on donnait Charles VI.
La musique l'tonna d'abord; il n'tait pas accoutum  entendre
tant de bruit hors des champs de bataille. Bientt cependant ses
oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du
jour, le plaisir d'tre bien assis, le travail de la digestion, le
plongrent dans un demi-sommeil. Il se rveilla en sursaut  ce
fameux chant patriotique:

_Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_
_Jamais l'Anglais ne rgnera!_

-- Non! s'cria-t-il en tendant les bras vers la scne. Jamais!
jurons-le tous ensemble sur l'autel sacr de la patrie! Prisse
la perfide Albion! Vive l'Empereur!

Le parterre et l'orchestre se levrent en mme temps, moins pour
s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans
l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit  l'oreille
que lorsqu'on avait dn de la sorte on allait se coucher
tranquillement, au lieu de troubler la reprsentation de l'Opra.

Il rpondit qu'il avait dn comme  son ordinaire, et que cette
explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de
l'estomac.

-- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence dsoeuvre
la haine de l'ennemi est fltrie comme un crime, je vais respirer
un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me
mettre au lit.

-- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire.

Il s'loigna, plus fier et plus cambr que jamais, gagna la ligne
des boulevards et la parcourut  grandes enjambes jusqu'au temple
corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup
l'clairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqu la
fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme
rouge et vivante tait pour ses yeux un vritable rgal.

Lorsqu'il fut arriv au monument qui commande l'entre de la rue
Royale, il s'arrta sur le trottoir, se recueillit un instant et
dit:

-- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de
l'Europe,  Gloire! reois l'hommage de ton amant Victor Fougas!
Pour toi j'ai endur la faim, la sueur et les frimas, et mang le
plus fidle des coursiers. Pour toi, je suis prt  braver
d'autres prils et  revoir la mort en face sur tous les champs de
bataille. Je te prfre au bonheur,  la richesse,  la puissance.
Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon
sang. Pour prix de tant d'amour, je ne rclame qu'un sourire de
tes yeux et un laurier tomb de ta main!

Cette prire arriva toute brlante aux oreilles de sainte Marie-
Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que
l'acqureur d'un chteau reoit quelquefois une lettre adresse 
l'ancien propritaire.

Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendme, et salua
en passant la seule figure de connaissance qu'il et encore
trouve  Paris. Le nouveau costume de Napolon sur la colonne ne
lui dplaisait aucunement. Il prfrait le petit chapeau  la
couronne et la redingote grise au manteau thtral.

La nuit fut agite. Mille projets divers se croisant en tout sens
dans le cerveau du colonel. Il prparait les discours qu'il
tiendrait  l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et
s'veillait en sursaut, croyant tenir une ide qui s'vanouissait
soudain. Il teignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir
de Clmentine se mlait de temps  autre aux rveries de la guerre
et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure
de la jeune fille ne sortit gure du second plan.

Autant cette nuit lui parut longue, autant la matine du lendemain
lui sembla courte. L'ide de voir en face le nouveau matre de
l'Empire l'enivrait et le glaait tour  tour. Il espra un
instant qu'il manquerait quelque chose  sa toilette, qu'un
fournisseur lui offrirait un prtexte honorable pour ajourner
cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une
exactitude dsesprante.  midi prcis, le pantalon  la cosaque
et la redingote  brandebourgs s'talaient sur le pied du lit
auprs du clbre chapeau  la Bolivar.

-- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-tre
pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il
m'appelle.

Il se fit beau  sa manire, et, ce qui paratra peut-tre
incroyable  mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en
redingote  brandebourgs, n'tait ni laid, ni mme ridicule. Sa
haute taille, son corps svelte, sa figure fire et dcide, ses
mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce
costume d'un autre temps. Il tait trange, voil tout. Pour se
donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre
ctelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en
buvant deux bouteilles de vin. Le caf et le pousse-caf le
conduisirent jusqu' deux heures. C'tait le moment qu'il s'tait
fix  lui-mme.

Il inclina lgrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses
gants de chamois, toussa nergiquement deux ou trois fois devant
la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet
de l'chelle.

-- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous?

-- L'Empereur!

-- Avez-vous une lettre d'audience?

-- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des
renseignements  celui qui plane au-dessus de la place Vendme:
il te dira que le nom de Fougas a toujours t synonyme de
bravoure et de fidlit.

-- Vous avez connu l'Empereur premier?

-- Oui, mon drle, et je lui ai parl comme je te parle.

-- Vraiment? Mais quel ge avez-vous donc?

-- Soixante-dix ans  l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les
tablettes de l'histoire!

Le portier leva les yeux au ciel en murmurant:

Encore un! C'est le quatrime de la semaine!

Il fit un signe  un petit monsieur vtu de noir, qui fumait sa
pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit  Fougas en lui
mettant la main sur le bras:

-- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir?

-- Je te l'ai dj dit, familier personnage!

-- H bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient l-
bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous
conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Chteau. Il est  la
campagne. Cela vous est gal, n'est-ce pas, d'aller  la
campagne?

-- Que diable veux-tu que a me fasse?

-- D'autant plus que vous n'irez pas  pied. On vous a dj fait
avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage!

Deux minutes plus tard, Fougas, accompagn d'un agent, roulait
vers le bureau du commissaire de police.

Son affaire fut bientt faite. Le commissaire qui le reut tait
le mme qui lui avait parl la veille  l'Opra. Un mdecin fut
appel et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais
envoy un homme  Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment,
sans un mot qui pt mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir
du sort qu'on lui rservait. Il trouvait seulement que ce
crmonial tait long et bizarre, et il prparait l-dessus
quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire
entendre  l'Empereur.

On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre tait
toujours l; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au
cocher et s'assit  la gauche du colonel. La voiture partit au
trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille.

Elle arrivait  la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la
tte  la portire, continuait  prparer son improvisation,
lorsqu'une calche, attele de deux alezans superbes, passa pour
ainsi dire sous le nez du rveur. Un gros homme  moustache grise
retourna la tte et cria:

-- Fougas!

Robinson dcouvrant dans son le l'empreinte du pied d'un homme ne
fut ni plus tonn ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri
de: Fougas! Ouvrir la portire, sauter sur le macadam,
courir  la calche qui s'tait arrte, s'y lancer d'un seul bond
sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme 
moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La
calche tait repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police
au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des
boulevards, demandant  tous les sergents de ville s'ils n'avaient
vu passer un fou.
XVI -- Mmorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur
des Franais.

En sautant au cou du gros homme  moustache grise, Fougas tait
persuad qu'il embrassait Massna. Il le dit navement, et le
propritaire de la calche partit d'un grand clat de rire.

-- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous
avons enterr l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les
deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie.

-- Pas possible! Tu es le petit Leblanc?

-- Lieutenant au 3me d'artillerie, qui a partag avec toi mille
millions de dangers, et ce fameux rti de cheval que tu salais
avec tes larmes.

-- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taill une paire de
bottes dans la peau de l'infortun Zphyr! sans compter toutes
les fois que tu m'as sauv la vie!  mon brave et loyal ami, que
je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a
pas  dire: tu es chang!

-- Dame! je ne me suis pas conserv dans un bocal d'esprit-de-
vin. J'ai vcu, moi!

-- Tu sais donc mon histoire?

-- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de
l'instruction publique. Il y avait l le savant qui t'a remis sur
pied. Je t'ai mme crit en rentrant chez moi pour t'offrir la
niche et la pte, mais ma lettre se promne du ct de
Fontainebleau.

-- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que
d'vnements depuis la Brsina! Tu as su tous les malheurs qui
sont arrivs?

-- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'tais chef d'escadron
aprs Waterloo; les Bourbons m'ont flanqu  la demi-solde. Les
amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de
mauvaises notes, et j'ai roul les garnisons, Lille, Grenoble et
Strasbourg, sans avancer. La seconde paulette n'est venue qu'en
1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a
nomm gnral de brigade  l'Isly, je suis revenu, j'ai fln de
ct et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette anne-l une
campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes
les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de
n'avoir pas vu a. J'ai reu trois balles dans le torse et j'ai
pass gnral de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me
plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a port bonheur. Me voil
marchal de France, avec cent mille francs de dotation, et mme
duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue  mon nom. Le
fait est que Leblanc tout court, c'tait un peu court.

-- Tonnerre! s'cria Fougas, voil qui est bien. Je te jure,
Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est
assez rare, un soldat qui se rjouit de l'avancement d'un autre;
mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu
mritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle desse ait vu
ton coeur et ton gnie  travers le bandeau qui lui couvre les
yeux!

-- Merci! mais parlons de toi: o allais-tu lorsque je t'ai
rencontr?

-- Voir l'Empereur.

-- Moi aussi; mais o diable le cherchais-tu?

-- Je ne sais pas; on me conduisait.

-- Mais il est aux Tuileries!

-- Non!

-- Si! il y a quelque chose l-dessous; raconte-moi ton affaire.

Fougas ne se fit pas prier; le marchal comprit  quelle sorte de
danger il avait soustrait son ami.

-- Le concierge s'est tromp, lui dit-il; l'Empereur est au
chteau, et puisque nous sommes arrivs, viens avec moi: je te
prsenterai peut-tre  la fin de mon audience.

-- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat  l'ide que je vais voir
ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il
quelque ressemblance avec l'autre?

-- Tu le verras; attends ici.

L'amiti de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la
droute de l'arme franaise, le hasard avait rapproch le
lieutenant d'artillerie et le colonel du 23me. L'un tait g de
dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance
de leurs grades fut aisment rapproche par le danger commun;
tous les hommes sont gaux devant la faim, le froid et la fatigue.
Un matin, Leblanc,  la tte de dix hommes, avait arrach Fougas
aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabr une demi-douzaine
de tranards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours
aprs, Leblanc tira son ami d'une baraque o les paysans avaient
mis le feu;  son tour Fougas repcha Leblanc au bord de la
Brsina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services
est trop longue pour que je la donne tout entire. Ainsi, le
colonel,  Koenigsberg, avait pass trois semaines au chevet du
lieutenant atteint de la fivre de conglation. Nul doute que ces
soins dvous ne lui eussent conserv la vie. Cette rciprocit de
dvouement avait form entre eux des liens si troits qu'une
sparation de quarante-six annes ne put les rompre.

Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les
souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita 
ter ses gants et  passer dans le cabinet de l'Empereur.

Le respect des pouvoirs tablis, qui est le fond mme de ma
nature, ne me permet pas de mettre en scne des personnages
augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient  l'histoire
contemporaine, et voici la lettre qu'il crivit  Clmentine en
rentrant  son htel:

 Paris, que dis-je? au ciel! le 21 aot 1859.

Mon bel ange,

Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai
vu, je lui ai parl; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir.
C'est un grand prince; il sera le matre de la terre! Il m'a
donn la mdaille de Sainte-Hlne et la croix d'officier. C'est
le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit
l-bas; aussi est-il marchal de France et duc du nouvel empire!
Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de
guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon
grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je
serai gnral de brigade, c'est certain; il a daign me le
promettre lui-mme. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus
fier que celui de Wagram et de Moscou, et pre du soldat comme
lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour
refaire mes quipements. J'ai rpondu:

-- Non, sire! J'ai une crance  recouvrer du ct de Dantzig:
si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde
me suffira.

L-dessus...  bont des princes, tu n'es donc pas un vain mot!
il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches:

-- Vous tes rest en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859?

-- Oui, sire.

-- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles?

-- Oui, sire.

-- Les traits de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des
prisonniers?

-- Oui, sire.

-- On les a donc viols  votre gard?

-- Oui, sire.

-- H bien la Prusse vous doit une indemnit. Je la ferai
rclamer par voie diplomatique.

-- Oui, sire. Que de bonts!

Voil une ide qui ne me serait jamais venue  moi! Reprendre
de l'argent  la Prusse,  la Prusse qui s'est montre si avide de
nos trsors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aime
Clmentine! Oh! vive  jamais notre glorieux et magnanime
souverain! Vivent l'Impratrice et le prince imprial! Je les ai
vus! l'Empereur m'a prsent  sa famille!

Le prince est un admirable petit soldat! Il a daign battre la
caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse.
S.M. l'Impratrice, avec un sourire anglique, m'a dit qu'elle
avait entendu parler de mes malheurs.

--  madame! ai-je rpondu, un moment comme celui-ci les
rachte au centuple.

-- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain.

-- Hlas! madame, je n'ai jamais dans qu'au bruit du canon;
mais aucun effort ne me cotera pour vous plaire! J'tudierai
l'art de Vestris.

-- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc.

L'Empereur a daign me dire qu'il tait heureux de retrouver un
officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus
belles campagnes du sicle, et qui avait conserv les traditions
de la grande guerre. Cet loge m'enhardit. Je ne craignis pas de
lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans
les capitales!

-- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les
armes allies sont venues deux fois signer la paix  Paris.

-- Ils n'y reviendront plus, m'criai-je,  moins de me passer
sur le corps.

J'insistai sur les inconvnients d'une trop grande familiarit
avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement
la conqute du monde. D'abord, nos frontires  nous; ensuite,
les frontires naturelles de l'Europe; car l'Europe est la
banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tt.
L'Empereur hocha la tte comme s'il n'tait pas de mon avis.
Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrter 
cette ide, elle me tuerait!

Il me demanda quel sentiment j'avais prouv  l'aspect des
changements qui se sont faits dans Paris? Je rpondis avec la
sincrit d'une me fire:

-- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand
rgne; mais j'aime  croire que vos diles n'ont pas dit leur
dernier mot.

-- Que reste-t-il donc  faire,  votre avis?

-- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe
irrgulire a quelque chose de choquant. La ligne droite est le
plus court chemin d'un point  un autre, pour les fleuves aussi
bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et
supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire 
l'administration: Tu es moins puissante que la nature! Aprs
avoir accompli ce travail prparatoire, je tracerais un cercle de
trois lieues de diamtre, dont la circonfrence, reprsente par
une grille lgante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je
construirais un palais pour Votre Majest et les princes de la
famille impriale; vaste et grandiose difice enfermant dans ses
dpendances tous les services publics: tats-majors, tribunaux,
muses, ministres, archevch, police, institut, ambassades,
prisons, banque de France, lyces, thtres, Moniteur, imprimerie
impriale, manufacture de Svres et des Gobelins, manutention des
vivres.  ce palais, de forme circulaire et d'architecture
magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt
mtres, termins par douze chemins de fer et dsigns par les noms
des douze marchaux de France. Chaque boulevard est bord de
maisons uniformes, hautes de quatre tages, prcdes d'une grille
en fer et d'un petit jardin de trois mtres plant de fleurs
uniformes. Cent rues, larges de soixante mtres, unissent les
boulevards entre eux; elles sont relies les unes aux autres par
des ruelles de trente-cinq mtres, le tout bti uniformment sur
des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs
obligatoires. Dfense aux propritaires de souffrir chez eux aucun
commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dgrade
les coeurs; libre aux marchands de s'tablir dans la banlieue, en
se conformant aux lois. Le rez-de-chausse de toutes les maisons
sera occup par les curies et les cuisines; le premier lou aux
fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second,
aux fortunes de quatre-vingts  cent mille francs; le troisime,
aux fortunes de soixante  quatre-vingts mille francs; le
quatrime, aux fortunes de cinquante  soixante mille francs. Au-
dessous de cinquante mille francs de rente, dfense d'habiter
Paris. Les artisans sont logs  dix kilomtres de l'enceinte,
dans des forteresses ouvrires. Nous les exemptons d'impts pour
qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous
craignent, Voil mon Paris!

L'Empereur m'coutait patiemment et frisait sa moustache.

-- Votre plan, me dit il, coterait un peu cher.

-- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopt, rpondis-je.

 ce mot, une franche hilarit, dont je ne m'explique pas la
cause, gaya son front srieux.

-- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait
beaucoup de monde?

-- Eh! qu'importe? m'criai-je, puisque je ne ruine que les
riches!

Il se remit  rire de plus belle et me congdia en disant:

-- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions
gnral!

Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un
signe d'adieu  ce brave Leblanc, qui m'a invit  dner pour ce
soir, et je rentrai  mon htel pour pancher ma joie dans ta
belle me.  Clmentine! espre; tu seras heureuse et je serai
grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimre,
mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur!

V. FOUGAS.

Les abonns de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur
journal, sont pris de rechercher le numro du 23 aot 1859. Ils y
liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la libert de
transcrire ici.

Son Excellence le marchal duc de Solferino a eu l'honneur de
prsenter hier  S.M. l'Empereur un hros du premier Empire, Mr le
colonel Fougas, qu'un vnement presque miraculeux, dj mentionn
dans un rapport  l'Acadmie des sciences, vient de rendre  son
pays.

Voil l'entrefilet; voici le fait divers:

Un fou, le quatrime de la semaine, mais celui-ci de la plus
dangereuse espce, s'est prsent hier au guichet de l'chelle.
Affubl d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur
l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec
une grossiret inoue, a voulu forcer la consigne et
s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu' la personne
du Souverain.  travers ses propos incohrents, on distinguait les
mots de bravoure, colonne Vendme, fidlit, l'horloge du temps,
les tablettes de l'histoire. Arrt par un agent du service de
sret et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries,
il fut reconnu pour le mme individu qui, la veille,  l'Opra,
avait troubl par les cris les plus inconvenants la reprsentation
de Charles VI. Aprs les constatations d'usage, il fut dirig sur
l'hospice de Charenton. Mais  la hauteur de la porte Saint-
Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force
herculenne dont il est dou, il s'arracha des mains de son
gardien, le terrassa, le battit, s'lana d'un bond sur le
boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus
actives ont commenc immdiatement, et nous tenons de source
certaine qu'on est dj sur la trace du fugitif.

XVII -- O Mr Nicolas Meiser, riche propritaire de Dantzig,
reoit une visite qu'il ne dsirait point.

La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite
jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux vols,
et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve  l'appui
de mon dire.

Le neveu de l'illustre physiologiste, aprs avoir brass beaucoup
de bire avec peu de houblon et rcolt indment l'hritage
destin  Fougas, avait amass dans les affaires une fortune de
huit  dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais
dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles o l'on
gagne de l'argent. Prter de petites sommes  gros intrt, faire
de grandes provisions de bl pour gurir la disette aprs l'avoir
produite, exproprier les dbiteurs malheureux, frter un navire ou
deux pour le commerce de la viande noire sur la cte d'Afrique,
voil des spculations que le bonhomme ne ddaignait aucunement.
Il ne s'en vantait point, car il tait modeste, mais il n'en
rougissait pas non plus, ayant largi sa conscience en
arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens
commercial du mot, et capable d'gorger le genre humain plutt que
de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de
Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles
avaient de l'argent  lui.

Il tait gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait
le nez trop long et les os trop perants, mais elle l'aimait de
tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrs. Une
parfaite conformit de sentiments unissait les deux poux. Ils
parlaient entre eux  coeur ouvert et ne se cachaient point leurs
mauvaises penses. Tous les ans,  la Saint-Martin, lors de la
rcolte des loyers, ils mettaient sur le pav cinq ou six familles
d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en
dnaient pas plus mal et le baiser du soir n'en tait pas moins
doux.

Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs
physionomies taient de celles qui inspirent la bienveillance et
commandent le respect. Pour complter leur ressemblance avec les
patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits-
enfants. La nature leur avait donn un fils, un seul, parce qu'ils
ne lui en avaient point demand davantage. Ils auraient pens
commettre un crime de lse-cus en partageant leur fortune entre
plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, hritier prsomptif de
tant de millions, mourut  l'universit de Heidelberg, d'une
indigestion de saucisses. Il partit  vingt ans pour cette
Walhalla des tudiants teutoniques, o l'on mange des saucisses
infinies en buvant une bire intarissable; o l'on chante des
lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout
du nez  coups d'pe. Le trpas malicieux le ravit  ses auteurs
lorsqu'ils n'taient plus en ge de lui improviser un remplaant.
Ces vieux richards infortuns recueillirent pieusement ses nippes
pour les vendre. Durant cette opration lamentable (car il
manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait  sa
femme:

-- Mon coeur saigne  l'ide que nos maisons et nos cus, nos
biens au soleil et nos biens  l'ombre s'en iront  des trangers.
Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on
nomme un juge supplant au tribunal de commerce.

Mais le temps, qui est un grand matre en Allemagne et dans
plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de
tout, except de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser
disait  son mari avec un sourire tendre et philosophique:

-- Qui peut pntrer les dcrets de la Providence? Ton fils nous
aurait peut-tre mis sur la paille. Regarde Thobald Scheffler,
son ancien camarade. Il a mang vingt mille francs  Paris pour
une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous-
mmes, nous dpensions plus de deux mille thalers chaque anne
pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse conomie, et
par consquent une bonne affaire!

Du temps que les trois cercueils de Fougas taient encore  la
maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son
poux.

--  quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donn
des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de
Franais: il ne troublera plus le repos d'un heureux mnage. Nous
vendrons la bote de plomb; il y en a pour le moins deux cents
livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine
du capitonnage nous donnera bien un matelas.

Mais un restant de superstition empcha Meiser de suivre les
conseils de sa femme: il prfra se dfaire du colonel en le
mettant dans le commerce.

La maison des deux poux tait la plus belle et la plus solide de
la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles
en fer ouvr dcoraient magnifiquement toutes les fentres, et la
porte tait barde de fer comme un chevalier du bon temps. Un
systme de petits miroirs ingnieux accrochs  la faade
permettait de reconnatre un visiteur avant mme qu'il et frapp.
Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par
la sobrit, habitait sous ce toit bni des dieux.

Le vieux domestique couchait dehors, dans son intrt mme, et
pour qu'il ne ft point expos  tordre le col vnrable de ses
matres. Quelques livres de commerce et de pit formaient la
bibliothque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de
jardin derrire leur maison, parce que les arbres se plaisent 
cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les
soirs  huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y tre
forcs, de peur de mauvaises rencontres.

Et cependant le 29 avril 1859,  onze heures du matin, Nicolas
Meiser tait bien loin de sa chre maison. Dieu! qu'il tait loin
de chez lui, cet honnte bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un
pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman
d'Alphonse Karr: _Sous les tilleuls_. En, allemand: _Unter den
Linden_.

Quel mobile puissant avait jet hors de sa bonbonnire ce gros
bonbon rouge  deux pieds? Le mme qui conduisit Alexandre 
Babylone, Scipion  Carthage, Godefroi de Bouillon  Jrusalem et
Napolon  Moscou: l'ambition! Meiser n'esprait pas qu'on lui
prsenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours
rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et
une femme de chambre qui travaillaient  obtenir pour lui des
lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout
sec! Quel beau rve!

Le bonhomme avait en lui ce mlange de bassesse et d'orgueil qui
place les laquais  une si grande distance des autres hommes.
Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la
grandeur, il ne prononait les noms de roi, de prince et mme de
baron qu'avec emphase et batitude. Il se gargarisait de syllabes
nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche
d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce temprament ne
sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve mme ailleurs. Si
vous les transportiez dans un pays o tous les hommes sont gaux,
la nostalgie de la servitude les tuerait.

Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser
n'taient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui
la font pencher petit  petit. Neveu d'un savant illustre,
propritaire impos, homme bien pensant, abonn  la _Nouvelle
Gazette de la Croix_, plein de mpris pour l'opposition, auteur
d'un toast contre la dmagogie, ancien conseiller de la ville,
ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la
_landwehr_, ennemi dclar de la Pologne et de toutes les nations
qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus clatante
remontait  dix ans. Il avait dnonc par lettre anonyme un membre
du parlement de Francfort, rfugi  Dantzig.

Au moment o Meiser passait sous les tilleuls, son affaire tait
en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la
bouche mme de ses protecteurs. Aussi courait-il lgrement vers
la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans
la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et
l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup
d'oeil rapide l'talage des boutiques. Halte! Il s'arrta court
devant un papetier et se frotta les yeux: remde souverain, dit-
on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr
Mrime, qui sont les deux plus grands crivains de la France, il
avait aperu, devin, pressenti une figure bien connue.

Assurment, dit-il, j'ai dj vu cet homme-l, mais il tait
moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait
revenu  la vie? Impossible! J'ai brl la recette de mon oncle,
et l'on a perdu, grce  moi, le secret de ressusciter les gens.
Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il t
fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la
photographie n'tait pas encore invente. Mais peut-tre le
photographe l'a-t-il copi sur une gravure? Voici le roi Louis
XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la mme faon:
cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscits. C'est
gal, j'ai fait une mauvaise rencontre.

Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des
renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait
s'tonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son
inquitude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en
essayant de se rassurer lui-mme:

Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une ide fixe.
D'ailleurs ce portrait est vtu  la mode de 1813, voil qui
tranche tout.

Il arriva  la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de
veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de
premire classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins
s'endormirent; il fit bientt comme eux et ronfla. Les
ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre:
vous eussiez cru entendre les ophiclides du jugement dernier.
Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul tranger
ne l'a jamais su, car il gardait ses rves pour lui, comme tout ce
qui lui appartenait.

Mais entre deux stations, le train tant lanc  toute vitesse, il
sentit distinctement deux mains nergiques qui le tiraient par les
pieds. Sensation trop connue, hlas! et qui lui rappelait les
plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec
pouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la
photographie! Ses cheveux se hrissrent, ses yeux s'arrondirent
en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta  corps perdu
entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins.

Quelques coups de pied vigoureux le rappelrent  lui-mme. Il se
releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les
deux voisins, qui lanaient machinalement leurs derniers coups de
pied dans le vide en se frottant les yeux  tour de bras. Il
acheva de les rveiller en les interrogeant sur la visite qu'il
avait reue, mais ces messieurs dclarrent qu'ils n'avaient rien
vu.

Meiser fit un triste retour sur lui-mme; il remarqua que ses
visions prenaient terriblement de consistance. Cette ide ne lui
permit point de se rendormir.

Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me
cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!

Peu aprs, il se souvint qu'il avait trs sommairement djeun et
s'avisa que le cauchemar tait peut-tre engendr par la dite. Il
descendit aux cinq minutes d'arrt et demanda un bouillon. On lui
servit du vermicelle trs chaud, et il souffla dans sa tasse comme
un dauphin dans le Bosphore.

Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire,
sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche
Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa
chemise, o il forma un lacet lgant qui rappelait l'architecture
de la porte Saint-Martin. Quelques fils jauntres, dtachs de la
masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le
vermicelle s'arrta  la surface, mais le bouillon pntra
beaucoup plus loin. Il tait chaud  faire plaisir; un oeuf qu'on
y et laiss dix minutes aurait t un oeuf dur. Fatal bouillon,
qui se rpandit non seulement dans les poches, mais dans les
replis les plus secrets de l'homme lui-mme! La cloche du dpart
sonna, le garon du buffet rclama douze sous, et Meiser remonta
en voiture, prcd d'un plastron de vermicelle et suivi d'un
petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets.

Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du
colonel Fougas mangeant des sandwiches!

Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se
voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel,
toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient  ventre
dboutonn; on riait dans le compartiment de droite et le
compartiment de gauche.  mesure qu'il arrachait le vermicelle,
les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et
semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros
millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne
descendit plus jusqu' Dantzig, il ne mit pas le nez  la
portire, il s'entretint seul  seul avec sa pipe de porcelaine,
o Lda caressait un cygne, et ne riait point.

Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il tait huit heures
du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour
emporter la malle du matre. Plus de figures redoutables, plus de
rires moqueurs. L'histoire du bouillon tait tombe dans l'oubli
comme un discours de Mr Keller. Dj Meiser, dans la salle des
bagages, avait saisi par la poigne une malle de veau noir,
lorsqu'il vit  l'extrmit oppose le spectre de Fougas qui
tirait en sens inverse et semblait rsolu  lui disputer son bien.
Il se roidit, tira plus fort et plongea mme sa main gauche dans
la poche o dormait le revolver. Mais le regard lumineux du
colonel le fascina, ses jambes ployrent, il tomba, et crut voir
que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur
l'autre. Lorsqu'il revint  lui, son vieux domestique lui tapait
dans les mains, la malle tait pose sur les crochets, et le
colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu
personne et qu'il avait reu la malle lui-mme des propres mains
du facteur.

Vingt minutes plus tard, le millionnaire tait dans sa maison et
se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa
femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser tait un
esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas.

-- Il m'est arriv toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu
que la police nous crit de Berlin pour demander si notre oncle
nous a laiss une momie, et  quelle poque, et combien de temps
nous l'avons garde, et ce que nous en avons fait? J'ai rpondu
la vrit, ajoutant que ce colonel Fougas tait en si mauvais tat
et tellement dtrior par les mites, que nous l'avions vendu
comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc  voir dans nos
affaires?

Meiser poussa un profond soupir.

-- Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est
venu me voir. Le million que tu lui as demand pour demain est
prt; on le dlivrera sur ta signature. Il parat qu'ils ont eu
beaucoup de peine  se procurer la somme en cus; si tu avais
voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis  leur
aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as dsir. Pas d'autres
nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tu. Il avait une
chance de dix mille thalers, et pas moiti de la somme dans sa
caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix
mille thalers  vingt-cinq, payables  quatre-vingt-dix jours,
avec premire hypothque sur les btiments. L'imbcile a mieux
aim se pendre dans sa boutique; chacun son got.

-- S'est-il pendu bien haut?

-- Je n'en sais rien; pourquoi?

-- Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde  bon march, et
nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas
me donne un tracas!

-- Encore tes ides! Viens souper, mon chri.

-- Allons!

La Baucis anguleuse conduisit son Philmon dans une belle et
grande salle  manger o Berbel servit un repas digne des dieux.
Potage aux boulettes de pain anis, boulettes de poisson  la
sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier,
choucroute au lard entoure de pommes de terre frites, livre rti
 la gele de groseille, crevisses en buisson, saumon de la
Vistule, geles, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de
vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous
leur capuchon d'argent une accolade du matre. Mais le seigneur de
tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des
dents et buvait du bout des lvres, dans l'attente d'un grand
vnement qui d'ailleurs ne se fit gure attendre. Un coup de
marteau formidable branla bientt la maison.

Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer.

-- Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a
dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si
nous prenons du papier au lieu des cus.

-- Il s'agit bien d'argent! s'cria le bonhomme. C'est l'enfer
qui vient nous visiter!

Au mme instant la servante se prcipita dans la chambre en
criant:

-- Monsieur! madame! c'est le Franais des trois cercueils!
Jsus! Marie, mre de Dieu!

Fougas salua et dit:

-- Bonnes gens, ne vous drangez pas, je vous en prie. Nous avons
une petite affaire  dbattre ensemble et je m'apprte  vous
l'exposer en deux mots. Vous tes presss, moi aussi; vous n'avez
pas soup, ni moi non plus!

Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du
treizime sicle, ouvrait une grande bouche dente. L'pouvante
la paralysait. L'homme, mieux prpar  la visite du fantme, arma
son revolver sous la table et visa le colonel en criant:

-- Vade rtro, Satanas!

L'exorcisme et le pistolet ratrent en mme temps.

Meiser ne se dcouragea point: il tira les six coups l'un aprs
l'autre sur le dmon qui le regardait faire. Rien ne partit.

--  quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant
 cheval sur une chaise. On n'a jamais reu la visite d'un honnte
homme avec ce crmonial.

Meiser jeta son revolver et se trana comme une bte jusqu'aux
pieds de Fougas. Sa femme qui n'tait pas plus rassure le suivit.
L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'cria:

-- Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prt  les rparer. Je
suis coupable envers toi, j'ai transgress les ordres de mon
oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche
monument? Des prires? Beaucoup de prires?

-- Imbcile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas
une ombre, et je ne rclame que l'argent que tu m'as vol!

Meiser roulait encore, et dj sa petite femme, debout, les poings
sur la hanche, tenait tte au colonel Fougas.

-- De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas!
Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! O en
serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent  tous les
aventuriers qui se prsentent? Et d'abord, de quel droit vous
tes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'tes pas une
ombre? Ah! vous tes un homme comme les autres! Ah! vous
n'tes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges 
Berlin; il y en a mme dans les provinces, et nous verrons bien
si vous touchez  notre argent! Relve-toi donc, grand nigaud:
ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici!
dcampez!

Le colonel ne bougea non plus qu'un roc.

-- Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille...
et loignez vos mains de mes yeux: a pique. Toi, l'enfl,
remonte, sur ta chaise et coute-moi. Il sera toujours temps de
plaider, si nous n'arrivons pas  nous entendre. Mais le papier
timbr me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter 
l'amiable.

Mr et Mme Meiser se remirent de leur premire motion. Ils se
dfiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la
conscience nette. Si le colonel tait un pauvre diable qu'on pt
conduire moyennant quelques thalers, il valait mieux viter le
procs.

Fougas leur dduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il
prouva l'vidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater
son identit  Fontainebleau,  Paris,  Berlin; cita de mmoire
deux ou trois passages du testament, et finit par dclarer que le
gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au
besoin ses justes rclamations.

-- Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton
de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu
avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre,
nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te
jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le
bouillon!

-- Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon ge me met  l'abri de
toute brutalit. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre
d'un vieillard!

-- Vnrable canaille! mais tu m'aurais tu comme un chien, si
ton pistolet n'avait pas rat!

-- Il n'tait pas charg, monsieur le colonel! Il n'tait...
presque pas charg! Mais je suis un homme accommodant et nous
pouvons trs bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et
d'ailleurs il y a prescription; mais enfin... combien demandez-
vous?

-- Voil qui est parl.  mon tour!

La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix:
figurez-vous une scie lchant un arbre avant de le mordre.

-- coute, mon Claus, coute ce que va dire Mr le colonel Fougas.
Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui
penserait  ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en
est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si
dsintress! Un digne officier du grand Napolon (Dieu ait son
me!).

-- Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste nergique qui
trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire  Berlin le
compte de ce qui m'est d en capital et intrts.

-- Des intrts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle
latitude fait-on payer les intrts de l'argent? Cela se voit
peut-tre dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand
jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle,
qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous rclamez les
intrts de sa succession?

-- Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel
vient de te dire lui-mme qu'il ne voulait pas entendre parler des
intrts.

-- Nom d'un canon ray! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crve
de faim, moi, et je n'ai pas apport mon bonnet de coton pour
coucher ici!... Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la
somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les
affaires nettes. D'ailleurs, mes gots sont modestes. J'ai ce
qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de
pourvoir mon fils!

-- Trs bien! cria Meiser. Je me charge de l'ducation du
petit!...

-- Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du
monde, il y a un mot que j'entends dire partout.  Paris comme 
Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question
d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche.
 force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosit de savoir ce
que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne
quittance!

Si vous voulez vous faire une ide approximative des cris perants
qui lui rpondirent, allez au jardin des plantes  l'heure du
djeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la
viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura
inbranlable. Les prires, les raisonnements, les mensonges, les
flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un
toit de zinc. Mais  dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout
accommodement tait impossible, il prit son chapeau:

-- Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais
deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper.

Il tait dj dans l'escalier, quand Mme Meiser dit  son mari:

-- Rappelle-le et donne-lui son million!

-- Es-tu folle?

-- N'aie pas peur.

-- Je ne pourrai jamais!

-- Dieu! que les hommes sont btes! Monsieur! monsieur Fougas!
monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous
consentons  tout ce que vous voulez!

-- Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien d vous
dcider plus tt. Mais enfin, voyons la monnaie!

Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres
capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse.

-- Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur!
Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va
vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig.

-- Mais... disait encore l'infortun Meiser.

Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le
gnie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir
au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions,
pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas
un mot des formules lgales et qu'elle se mit en rgle avec le
code prussien. La quittance, crite en entier de la main du
colonel, remplissait trois grandes pages.

Ouf! Il signa et parapha la chose et reut en change la
signature de Nicolas, qu'il savait bonne.

-- Dcidment, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on
me l'avait dit  Berlin. Touche l, vieux fripon! Je ne donne la
main qu'aux honntes gens  l'ordinaire; mais dans un jour comme
celui-ci, on peut faire un petit extra.

-- Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser.
Acceptez votre part de ce modeste souper!

-- Parbleu! la vieille; a n'est pas de refus. Mon souper doit
tre froid  l'auberge de la _Cloche_, et vos plats qui fument sur
leurs rchauds m'ont dj donn plus d'une distraction.
D'ailleurs, voil des fltes de verre jauntre sur lesquelles
Fougas ne sera pas fch de jouer un air.

La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda 
Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le
million du pre Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet
de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa
chre Clmentine lui avait envoy. Onze heures sonnaient  la
pendule.

 onze heures et demie, Fougas commena  voir le monde en rose.
Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur
hospitalit.  minuit, il leur rendit son estime.  minuit un
quart, il les embrassa.  minuit et demi, il fit l'loge de
l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il
apprit que Jean Meiser tait mort dans cette maison, il versa un
torrent de larmes.  une heure moins un quart, il entra dans la
voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre
heureux, de sa fiance qui l'attendait. Vers une heure, il gota
d'un clbre vin de Porto que Mme Meiser tait alle chercher
elle-mme  la cave.  une heure et demie, sa langue s'paissit,
ses yeux se voilrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et
le sommeil, annona qu'il allait raconter la campagne de Russie,
murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table.

-- Tu me croiras si tu veux, dit Mme Meiser  son mari, ce n'est
pas un homme qui est entr dans notre maison, c'est le diable!

-- Le diable!

-- Sans cela, t'aurais-je conseill de lui donner un million?
J'ai entendu une voix qui me disait: Si vous n'obissez 
l'envoy des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre.
C'est alors que je l'ai rappel dans l'escalier. Ah! si nous
avions eu affaire  un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu'
notre dernier sou.

--  l bonne heure! Eh bien! te moqueras-tu encore de mes
visions?

-- Pardonne-moi, mon Claus, j'tais folle!

-- Et moi qui avais fini par le croire?

-- Pauvre innocent! tu croyais peut-tre aussi que c'tait Mr le
colonel Fougas!

-- Dame!

-- Comme s'il tait possible de ressusciter un homme! C'est un
dmon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler
notre argent!

-- Qu'est-ce que les dmons peuvent faire avec de l'argent?

-- Tiens! ils construisent des cathdrales!

-- Mais  quoi reconnat-on le diable quand il est dguis?

-- D'abord  son pied fourchu, mais il met des bottes; ensuite 
son oreille raccommode.

-- Bah! Et pourquoi?

-- Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire
ronde, il faut la recouper.

Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'pouvante.

-- C'est bien le diable! dit-il. Mais comment s'est-il laiss
endormir?

-- Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai pass par
ma chambre? J'ai mis une goutte d'eau bnite dans le vin de
Porto: charme contre charme! et il est tomb.

-- Voil qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons,
maintenant qu'il est en notre pouvoir?

-- Qu'est-ce qu'on fait des dmons, dans les critures? Le
Seigneur les jette  la mer.

-- La mer est loin de chez nous.

-- Mais, grand enfant! le puits public est tout prs!

-- Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps?

-- On ne trouvera rien du tout, et mme ce papier qu'il nous a
sign sera chang en feuille sche.

Dix minutes plus tard, Mr et Mme Meiser ballottaient quelque chose
de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait 
demi-voix l'incantation suivante:

_Dmon, fils de l'enfer, sois maudit!_
_Dmon, fils de l'enfer, sois prcipit!_
_Dmon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer!_

Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe  l'eau, termina la
crmonie, et les deux conjoints rentrrent chez eux, avec la
satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait
en lui-mme:

Je ne la croyais pas si crdule!

Je ne le savais pas si naf! pensait la digne Kettle, pouse
lgitime de Claus.

Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah! que leurs oreillers
leur auraient sembl moins doux si Fougas tait rentr chez lui
avec le million!

 dix heures du matin, comme ils prenaient leur caf au lait avec
des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez
eux et leur dit:

-- Je vous remercie d'avoir accept une traite sur Paris au lieu
du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Franais que vous
nous avez envoy est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant.

XVIII -- Le colonel cherche  se dbarrasser d'un million qui le
gne.

Fougas avait quitt Paris pour Berlin le lendemain de son
audience. Il. mit trois jours  faire la route, car il s'arrta
quelque temps  Nancy. Le marchal lui avait donn une lettre de
recommandation pour le prfet de la Meurthe, qui le reut fort
bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la
maison o il avait aim Clmentine Pichon n'existait plus. La
municipalit l'avait dmolie vers 1827, en perant une rue. Il est
certain que les diles n'avaient pas abattu la famille avec la
maison, mais une nouvelle difficult surgit tout  coup: le nom
de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le
dpartement. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait 
qui sauter au cou. De guerre lasse et press de courir sur le
chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de
police:

Rechercher, sur les registres de l'tat civil et ailleurs, une
jeune fille appele Clmentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en
1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si
elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enqurir de
ses hritiers. Le bonheur d'un pre en dpend!

En arrivant  Berlin, le colonel apprit que sa rputation l'avait
prcd. La note du ministre de la guerre avait t transmise au
gouvernement prussien par la lgation de France; Lon Renault,
dans sa douleur, avait trouv le temps d'crire un mot au docteur
Hirtz; les journaux commenaient  parler et les socits
savantes  s'mouvoir. Le Prince Rgent ne ddaigna pas
d'interroger son mdecin: l'Allemagne est un pays bizarre o la
science intresse les princes eux-mmes.

Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexe au
testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements
au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant
oracle d'pidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses
bagages  l'htel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison.
Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choy comme un ami et exhib
comme un phnomne. Sept photographes se disputrent un homme si
prcieux: les villes de Grce n'ont rien fait de plus pour notre
pauvre vieil Homre. S.A.R, le Prince Rgent voulut le voir en
personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas
se fit un peu tirer l'oreille: il prtendait qu'un soldat ne doit
pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813.

Le prince est un militaire distingu, qui a command en personne
au fameux sige de Rastadt. Il prit plaisir  la conversation de
Fougas; l'hroque navet de ce jeune grognard le ravit. Il lui
fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Franais
tait bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce
mrite.

-- Il n'en a pas beaucoup, rpliqua le colonel. Si nous tions
seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que
votre Europe serait dans le sac!

Cette rponse parut plus comique que menaante, et l'effectif de
l'arme prussienne ne fut pas augment ce jour-l.

Son Altesse Royale annona directement  Fougas que son indemnit
avait t rgle  deux cent cinquante mille francs, et qu'il
pourrait toucher cette somme au Trsor ds qu'il le jugerait
agrable.

-- Monseigneur, rpondit-il, il est toujours agrable d'empocher
l'argent de l'ennem... de l'tranger. Mais, tenez! je ne suis pas
un thurifraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je
vous laisse vos deux cent cinquante mille francs.

-- Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen!

-- Le Rhin est  la France et Posen  la Pologne, bien plus
lgitimement que cet argent n'est  moi. Mais voil mes grands
seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et
un point d'honneur de nier les grandes!
Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent
 grimacer uniformment. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve
de mauvais got en laissant tomber une miette de vrit dans un
gros plat de btises.

Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait  sa
prsentation, fut beaucoup plus charme de sa figure que
scandalise de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une
rputation d'hospitalit qu'elles s'efforcent de justifier
partout, et mme hors de leur patrie.

La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer
le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection
d'hommes clbres, en photographie, bien entendu. Son album tait
peupl de gnraux, d'hommes d'tat, de philosophes et de
pianistes, qui s'taient donns  elle en crivant au bas du
portrait: Hommage respectueux. On y comptait plusieurs
prlats romains et mme un cardinal clbre, mais il y manquait un
revenant. Elle crivit donc  Fougas un billet tout ptillant
d'impatience et de curiosit pour le prier  souper chez elle.
Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de
papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il
craignait, ce coeur dlicat et chevaleresque, qu'une soire de
conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies
femmes de l'Allemagne, ne ft comme une infidlit morale au
souvenir de Clmentine. Il chercha donc une formule convenable et
crivit:

Trop indulgente beaut, je...

La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'tait pas en train
d'crire, il se sentait plutt en humeur de souper. Ses scrupules
se dissiprent comme des nuages chasss par un joli vent de nord-
est; il endossa la redingote  brandebourgs, et porta sa rponse
lui-mme. C'tait la premire fois qu'il soupait depuis sa
rsurrection. Il fit preuve d'un bel apptit et s'enivra quelque
peu, mais non pas comme  son ordinaire. La baronne de
Marcomarcus, merveille de son esprit et de sa verve
intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et
maintenant encore, elle dit  ses amis en leur montrant le
portrait du colonel:

Il n'y a que ces officiers franais pour faire la conqute du
monde!

Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achete
 Paris, toucha son argent au Trsor et se mit en route pour
Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soup la veille. Un
ronflement terrible l'veilla. Il chercha le ronfleur, ne le
trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment
voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que
les ntres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout
un jeu d'orgues dans son corps.  l'une des stations, il but une
bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de
sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creus
l'estomac.  Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un
norme filou qui s'apprtait  la prendre.

Il se fit conduire au meilleur htel de la ville, y commanda son
souper, et courut  la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de
Berlin lui avaient donn des renseignements sur cette charmante
famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus
avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a
pu sembler trange  plus d'un lecteur dans le chapitre prcdent.

Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son
million en poche. La curiosit d'tudier  fond les longues
bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison
s'gara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a racont
lui-mme. Il assure qu'aprs avoir dit adieu aux braves gens qui
l'avaient si bien trait, il se laissa tomber dans un puits
profond et large, dont la margelle,  peine leve au-dessus du
niveau de la rue, mriterait au moins un lampion.

Je m'veillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau trs
frache et d'un got excellent. Aprs avoir nag une ou deux
minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse
corde et je remontai sans effort  la surface du sol qui n'tait
pas  plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un
peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En
sautant sur le pav, je me vis en prsence d'une espce de
guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me
demanda insolemment ce que je faisais l. Je le rossai
d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rtablissant
la circulation du sang. Avant de retourner  l'auberge, je
m'arrtai sous un rverbre, j'ouvris mon portefeuille, et je vis
avec plaisir que mon million n'tait pas mouill. Le cuir tait
pais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais envelopp le bon
de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs,
gras comme des moines. Ce voisinage l'avait prserv.

Cette vrification faite, il rentra, se mit au lit et dormit 
poings ferms. Le lendemain, en s'veillant, il reut la note
suivante, mane de la police de Nancy:

Clmentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon,
htelier, et de Lonie Francelot, marie en cette ville le 11
janvier 1814  Louis-Antoine Langevin, sans profession dsigne.

Le nom de Langevin est aussi rare dans le dpartement que le nom
de Pichon y est commun.  part l'honorable Mr Victor Langevin,
conseiller de prfecture  Nancy, on ne connat que le nomm
Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de
Vergaville, canton de Dieuze.

Fougas sauta jusqu'au plafond en criant:

-- J'ai un fils!

Il appela le matre d'htel et lui dit:

-- Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon
billet pour Nancy; je ne m'arrterai pas en route. Voici deux
cents francs que je te donne pour boire  la sant de mon fils!
Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de prfecture!
Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord
conduire  la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui
est  lui!

Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il
fut oblig de s'arrter  Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant,
lui annona que les socits savantes de la ville prparaient un
immense banquet en son honneur; mais il refusa net.

-- Ce n'est pas, dit-il, que je mprise une occasion de boire en
bonne compagnie, mais la nature a parl: sa voix m'attire!
L'ivresse la plus douce  tous les coeurs bien ns est celle de
l'amour paternel!

Pour prparer son cher enfant  la joie d'un retour si peu
attendu, il mit son million sous enveloppe  l'adresse de Mr
Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi:

La bndiction d'un pre est plus prcieuse que tout l'or du
monde!

VICTOR FOUGAS.

La trahison de Clmentine Pichon froissa lgrement son amour-
propre; mais il en fut bientt consol.

Au moins, pensait-il, je ne serai pas forc d'pouser une
vieille femme quand il y en a une jeune  Fontainebleau qui
m'attend. Et puis mon fils a un nom et mme un nom trs
prsentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas
mal.

Il dbarqua le 2 septembre  six heures du soir dans cette belle
grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine.
Son coeur battait  tout rompre. Pour se donner des forces, il
dna bien. Le matre de l'htel, interrog au dessert, lui fournit
les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin: un homme
encore jeune, mari depuis six ans, pre d'un garon et d'une
fille, estim dans le pays et bien dans ses affaires.

-- J'en tais sr, dit Fougas.

Il se versa rasade d'un certain kirsch de la fort Noire qui lui
parut dlicieux avec des macarons.

Ce soir-l, Mr Langevin raconta  sa femme qu'en revenant du
cercle,  dix heures, il avait t accost brutalement par un
ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'apprta  se
dfendre; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit 
toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux poux dans une
srie de conjectures plus invraisemblables les unes que les
autres. Mais comme ils taient jeunes tous les deux, et maris
depuis sept ans  peine, ils changrent bientt de conversation.

Le lendemain matin, Fougas, charg de bonbons comme un baudet de
farine, se prsenta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de
ses deux petits-enfants, il avait crm la boutique du clbre
Lebgue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit
la porte demanda si c'tait lui que monsieur attendait.

-- Bon! dit-il; ma lettre est arrive?

-- Oui, monsieur; hier matin. Et vos malles?

-- Je les ai laisses  l'htel.

-- Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est prte l-haut.

-- Merci! merci! merci! Prends ce billet de cent francs pour la
bonne nouvelle.

-- Oh! monsieur, il n'y avait pas de quoi!

-- Mais o est-il? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire...

-- Il s'habille, monsieur, et madame aussi.

-- Et les enfants, mes chers petits-enfants?

-- Si vous voulez les voir, ils sont l dans la salle  manger.

-- Si je le veux! Ouvre bien vite!

Il trouva que le petit garon lui ressemblait, et il se rjouit de
le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se
vidrent sur le parquet et les deux enfants,  la vue de tant de
bonnes choses, lui sautrent au cou.

--  philosophes! s'cria le colonel, oseriez-vous nier la voix
de la nature?

Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies 
Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille.

-- Ma belle-fille! cria Fougas en lui tendant les bras.

La matresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin
sourire:

-- Vous vous trompez, monsieur; je ne suis ni vtre, ni belle, ni
fille; je suis Mme Langevin.

-- Que je suis bte, pensa le colonel; j'allais raconter devant
ces enfants nos secrets de famille! De la tenue, Fougas! Tu es
dans un monde distingu, o l'ardeur des sentiments les plus doux
se cache sous le masque glac de l'indiffrence.

-- Asseyez-vous, dit Mme Langevin; j'espre que vous avez fait
bon voyage?

-- Oui, madame.  cela prs que la vapeur me paraissait trop
lente!

-- Je ne vous savais pas si press d'arriver.

-- Vous ne comprenez pas que je brlais d'tre ici?

-- Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se
sont fait entendre  la fin.

-- Est-ce ma faute,  moi, si la famille n'a pas parl plus tt?

-- L'important, c'est que vous l'ayez coute. Nous tcherons que
vous ne vous ennuyiez pas  Nancy.

-- Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de
vous?

-- Merci. Notre maison sera la vtre. Mettez-vous dans l'esprit
que vous tes de la famille.

-- Dans l'esprit et dans le coeur, madame.

-- Et vous ne songerez plus  Paris?

-- Paris!... je m'en moque comme de l'an quarante?

-- Je vous prviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel.

-- Comment? vous savez dj...

-- Nous savons tout, et mme l'histoire de ce fameux souper avec
des femmes un peu lgres.

-- Comment diable avez-vous appris?... Mais cette fois-l,
coutez, j'tais bien excusable.

Mr Langevin parut  son tour, ras de frais et rubicond; un joli
type de sous-prfet en herbe.

-- C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans
la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans  ce gaillard-l,
et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me
ressemble pas du tout, il tient de sa mre!

-- Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet
d'tre bien sage.

-- Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant
la main de Fougas.

Cet accueil parut froid  notre pauvre hros. Il rvait une pluie
de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui
serrer la main.

-- Mon enf..., monsieur, dit-il  Langevin, il manque une personne
 notre runion. Quelques torts rciproques, et d'ailleurs
prescrits par le temps, ne sauraient lever entre nous une
barrire insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'tre
prsent  Mme votre mre?

Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux tonns.

-- Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris
vous ait fait perdre la mmoire. Ma pauvre mre n'est plus! Il y
a dj trois ans que nous l'avons perdue!

Le bon Fougas fondit en larmes.

-- Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme!

-- Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mre?

-- Ingrat!

-- Drle de garon! Mais vos parents ont reu une lettre de
part?

-- Quels parents?

-- Votre pre et votre mre!

-- Ah a! qu'est-ce vous me chantez? Ma mre tait morte avant
que la vtre ne ft de ce monde!

-- Mme votre mre est morte?

-- Oui, parbleu, en 89!

-- Comment! Ce n'est pas Mme votre mre qui vous envoie ici?

-- Monstre! c'est mon coeur de pre qui m'y amne!

-- Coeur de pre?... Mais vous n'tes donc pas le fils Jamin, qui
a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie  Nancy pour
suivre les cours de l'cole forestire?

Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant rpondit:

-- Je suis Fougas!

-- Eh bien!

-- Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat!
interroge les mnes de ta mre!

-- Parbleu! monsieur, s'cria le conseiller, nous pourrions jouer
longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous l, s'il vous
plat, et dites-moi votre affaire... Marie, emmne les enfants.

Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans
rien omettre, mais avec des mnagements infinis pour les oreilles
filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'couta patiemment, en
homme dsintress dans la question.

-- Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un
insens; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donn
quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous tes
victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente-
quatre. Ma mre ne s'appelle pas Clmentine Pichon, mais Marie
Kerval. Elle n'est pas ne  Nancy, mais  Vannes, et elle tait
ge de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

-- Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colre. Eh bien!
tant pis pour toi! n'a pas qui veut un pre du nom de Fougas! Et
des fils du nom de Langevin, on n'a qu' se baisser pour en
prendre. Je sais o en trouver un, qui n'est pas conseiller de
prfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brod pour aller 
la messe, mais qui a le coeur honnte et simple, et qui se nomme
Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens  la
porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient.

-- Je ne vous empche pas de ramasser les bonbons que mes enfants
ont sems  terre.

-- C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur!

-- Quel million?

-- Le million de votre frre!... Non! de celui qui n'est pas
votre frre, du fils de Clmentine, de mon cher et unique enfant,
seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier 
Vergaville!

-- Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million  vous,
ni  personne.

-- Ose le nier, sclrat! quand je te l'ai moi-mme envoy par la
poste!

-- Vous me l'avez peut-tre envoy, mais pour sr je ne l'ai pas
reu!

-- Eh bien! dfends ta vie!

Il lui sauta  la gorge, et peut-tre la France et-elle perdu ce
jour-l un conseiller de prfecture, si la servante n'tait entre
avec deux lettres  la main. Fougas reconnut son criture et le
timbre de Berlin, dchira l'enveloppe et montra le bon sur la
Banque.

-- Voil, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez
voulu tre mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous
rtracter. La nature m'appelle  Vergaville. Serviteur!

Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait
Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier tait
nombreuse, honnte et passablement aise. Il y avait d'abord le
grand-pre, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas
et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de
Thiaucourt. La grand-mre Catherine avait t jolie dans les temps
et quelque peu lgre, mais elle expiait par une surdit absolue
le crime d'avoir cout les galants. Mr Pierre Langevin, dit
Pierrot, dit Gros-Pierre, aprs avoir cherch fortune en Amrique
(c'est un usage assez rpandu dans le pays), tait rentr au
village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes
qu'on fit de sa msaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au
premier degr; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous
conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre,
piqu au vif, et quasi furieux d'avoir mang sa lgitime, emprunta
de l'argent  dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme
un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital
et intrts. La fortune qui lui devait quelques ddommagements lui
fournit _gratis pro Deo_ une demi-douzaine d'ouvriers superbes:
six gros garons, que sa femme lui donna d'anne en anne. C'tait
rgl comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour
aprs la fte de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en
baptisait un. Seulement, elle mourut aprs le sixime, pour avoir
mang quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles.
Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers
en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme
les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du
meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait
pas rapports d'Amrique; et Gros-Pierre se fchait tout rouge
sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours.

Le 4 septembre donc, il mariait son cadet  une bonne grosse mre
d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre
de beaut qu'on gote assez dans le pays. La noce se faisait au
moulin, vu que la marie tait orpheline de pre et de mre et
qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim.

On vint dire  Pierre Langevin qu'un monsieur dcor avait quelque
chose  lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur.

-- Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis gure en train de
parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc
avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge 
dner, et si le coeur vous en dit, ne vous gnez pas! La table
est longue. Nous causerons aprs. Vous ne dites pas non? Alors,
c'est oui.

Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la
voix de la nature! J'aurais mieux aim un militaire, mais ce
brave agriculteur tout rond suffit  mon coeur. Je ne lui devrai
point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son
amiti.

Le dner tait servi, et la table plus charge de viandes que
l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande
famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au
dnombrement de ses fils. Et Fougas se rjouit d'apprendre qu'il
avait six petits-enfants bien venus.

On le mit  la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut
prsente comme la grand-mre de ces gaillards-l. Dieu! que
Clmentine lui parut change! Except les yeux, qui restaient
vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en
elle.

Voil, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave
Jean Meiser ne m'avait pas dessch!

Il souriait avec malice en regardant le grand-pre Langevin, chef
putatif de cette nombreuse famille.

Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me
dois!

On dne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la
civilisation ne rformera jamais, je l'espre bien.  la faveur du
bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine.

-- Clmentine! lui dit-il.

Elle leva les yeux et mme le nez et rpondit:

-- Oui, monsieur.

-- Mon coeur ne m'a donc pas tromp? vous tes bien ma
Clmentine!

-- Oui, monsieur.

-- Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme!

-- Oui, monsieur.

-- Mais comment as-tu si bien cach ton motion?... Que les
femmes sont fortes!... Je tombe du ciel au milieu de ton
existence paisible, et tu me vois sans sourciller!

-- Oui, monsieur.

-- M'as-tu pardonn un crime apparent dont le destin seul fut
coupable?

-- Oui, monsieur.

-- Merci! oh! merci!... Quelle admirable famille autour de
toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant
paratre, c'est mon fils, n'est-il pas vrai?

-- Oui, monsieur.

-- Rjouis-toi: il sera riche! Il a dj le bonheur; je lui
apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, 
Clmentine! dans cette nave assemble, lorsque j'lverai la
voix pour dire  mon fils: Tiens! ce million est  toi! Le
moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire;

-- Oui, monsieur.

Fougas se leva donc et rclama le silence. On supposa qu'il allait
chanter une chanson, et l'on se tut.

-- Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre
monde et je t'apporte un million.

Si Gros-Pierre ne voulut point se fcher, du moins il rougit et la
plaisanterie lui sembla de mauvais got. Mais quand Fougas annona
qu'il avait aim la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux pre
Langevin n'hsita point  lui lancer une bouteille  la tte. Le
fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu' la marie
se levrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille.

Pour la premire fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort.
Il craignait d'borgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment
paternel lui ta les trois quarts de ses moyens.

Mais ayant appris dans la bagarre que Clmentine s'appelait
Catherine, et que Pierre Langevin tait n en 1810, il reprit
l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, dforma deux nez,
enfona quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous
les honneurs de la guerre.

Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la
station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve!

XIX -- Il demande et accorde la main de Clmentine.

Le 5 septembre,  dix heures du matin, Lon Renault, maigre,
dfait et presque mconnaissable, tait aux pieds de Clmentine
Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la
chemine, des fleurs dans toutes les jardinires. Deux grands
coquins de rayons de soleil entraient par les fentres ouvertes.
Un million de petits atomes bleutres jouaient dans la lumire et
se croisaient, s'accrochaient au gr de la fantaisie, comme les
ides dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les
pommes tombaient, les pches taient mres, les frelons creusaient
des trous larges et profonds dans les paires de duchesse; les
bignonias et les clmatites fleurissaient; enfin une grande
corbeille d'hliotropes, tale sous la fentre de gauche, tait
dans tout son beau. Le soleil appliquait  toutes les grappes de
la treille une couche d'or bruni; le grand yucca de la pelouse,
agit par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans
bruit ses clochettes argentes. Mais le fils de Mr Renault tait
plus ple et plus fltri que les rameaux des lilas, plus abattu
que les feuilles du vieux cerisier; son coeur tait sans joie et
sans esprance, comme les groseilliers sans feuilles et sans
fruits!

S'tre exil de la terre natale, avoir vcu trois ans sous un
climat inhospitalier, avoir pass tant de jours dans les mines
profondes, tant de nuits sur un pole de faence avec beaucoup de
punaises et passablement de moujiks, et se voir prfrer un
colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscit soi-mme en le
faisant tremper dans l'eau!

Tous les hommes ont prouv des dceptions, mais personne  coup
sr n'avait subi un malheur si peu prvu et si extraordinaire.
Lon savait que la terre n'est pas une valle de chocolat au lait
ni de potage  la reine. Il connaissait la liste des infortunes
clbres, qui commence  la mort d'Abel assomm dans le paradis
terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du
Louvre,  Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne
nous console jamais. Le pauvre ingnieur avait beau se rpter que
mille autres avaient t supplants la veille du mariage et cent
mille autres le lendemain, la tristesse tait plus forte que la
raison, et trois ou quatre cheveux follets commenaient  blanchir
autour de ses tempes.

-- Clmentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes.
En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me
condamnez  un supplice cent fois pire que la mort. Hlas! que
voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive
seul, car je vous aime trop pour en pouser une autre. Depuis
tantt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes penses sont
concentres sur vous; je me suis accoutum  regarder les autres
femmes comme des tres infrieurs, indignes d'attirer le regard
d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour
vous mriter; ils portaient leur rcompense en eux-mmes, et
j'tais dj trop heureux de travailler et de souffrir pour vous.
Mais voyez la misre o votre abandon m'a laiss! Un matelot jet
sur une le dserte est moins  plaindre que moi: il faudra que
je demeure auprs de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre;
que je vous voie passer sous mes fentres au bras de mon rival!
Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les
jours. Mais je n'ai pas mme le droit de mourir! Mes pauvres
vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands
dieux! si je les condamnais  porter le deuil de leur fils?

Cette plainte, ponctue de soupirs et de larmes dchirait le coeur
de Clmentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait
Lon de toute son me, mais elle s'tait interdite de le lui dire.
Plus d'une fois, en le voyant  demi-pm devant elle, elle fut
tente de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de
Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse.

-- Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous
me croyez insensible  vos maux. Je vous connais, Lon, et cela
depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyaut,
de dlicatesse, de nobles et de prcieuses vertus. Depuis le temps
o vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me
mettiez un sou dans la main pour m'apprendre  faire l'aumne, je
n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitt 
vous. Lorsque vous avez battu un garon deux fois plus grand que
vous, qui m'avait pris ma poupe, j'ai senti que le courage tait
beau, et qu'une femme tait heureuse de pouvoir s'appuyer sur un
homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-l
n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce
n'est ni par mchancet ni par ingratitude que je vous fais
souffrir aujourd'hui. Hlas! je ne m'appartiens plus, je suis
domine; je ressemble  ces automates qui se meuvent sans savoir
pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que
ma libert, et c'est la volont d'autrui qui me mne!

-- Si du moins j'tais sr que vous serez heureuse! Mais non!
Cet homme  qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une me
aussi dlicate que la vtre! C'est un brutal, un soudard, un
ivrogne...

-- Je vous en prie, Lon! Souvenez-vous qu'il a droit  tout mon
respect!

-- Du respect,  lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du
ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur
Fougas? Son ge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne
les a montrs qu' table. Son ducation? Elle est jolie! Ses
vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa dlicatesse et de sa
reconnaissance!

-- Je le respecte, Lon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil.
C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je
le subis.

-- Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cdez  la
superstition qui vous entrane. Voyez en lui un tre miraculeux,
sacr, chapp aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose
de grand sur la terre! Mais cela mme,  ma chre Clmentine, est
une barrire entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des
conditions de l'humanit, si c'est un phnomne, un tre  part,
un hros, un demi-dieu, un ftiche, vous ne pouvez pas songer
srieusement  devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme
pareil  tous les autres, n pour travailler, pour souffrir et
pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi!

-- Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte.

Clmentine poussa un cri, Lon se releva vivement, mais dj le
colonel l'avait saisi par le fond de son vtement de nankin.
L'ingnieur fut enlev, balanc comme un atome dans un des deux
rayons de soleil, et projet au beau milieu des hliotropes, avant
mme qu'il et pens  rpondre un seul mot. Pauvre Lon! Pauvres
hliotropes!

En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il pousseta
la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la
fentre et dit d'une voix douce mais rsolue:

-- Monsieur le colonel, je regrette sincrement de vous avoir
ressuscit, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-tre pas
irrparable.  bientt! Quant  vous, mademoiselle, je vous
aime!

Le colonel haussa les paules et se mit aux genoux de la jeune
fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de Lon. Mlle
Virginie Sambucco, attire par le bruit, descendit comme une
avalanche et entendit le discours suivant:

-- Idole d'un grand coeur! Fougas revient  toi comme l'aigle 
son aire. J'ai longtemps parcouru le monde  la poursuite d'un
rang, d'un or et d'une famille que je brlais de mettre  tes
pieds. La fortune m'a obi en esclave: elle sait  quelle cole
j'ai appris l'art de la matriser. J'ai travers Paris et
l'Allemagne, comme un mtore victorieux que son toile conduit.
On m'a vu de toutes parts traiter d'gal  gal avec les
puissances et faire retentir la trompette de la vrit sous les
lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge  l'avide cupidit et je
lui ai repris, du moins en partie, les trsors qu'elle avait
drobs  l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refus: ce
fils que j'esprais revoir chappe aux yeux de lynx de l'amour
paternel. Je n'ai pas retrouv non plus l'antique objet de mes
premires tendresses, mais qu'importe? Rien ne me manquera, si tu
me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore? Es-tu sourde 
la voix du bonheur qui t'appelle? Transportons-nous dans l'asile
des lois; tu me suivras ensuite aux pieds des autels; un prtre
consacrera nos noeuds, et nous traverserons la vie, appuys l'un
sur l'autre, moi semblable au chne qui soutient la faiblesse, toi
pareille au lierre lgant qui orne l'emblme de la vigueur!

Clmentine resta quelque temps sans rpondre, et comme tourdie
par la rhtorique bruyante du colonel.

-- Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours obi, je
promets encore de vous obir toute ma vie. Si vous ne voulez pas
que j'pouse le pauvre Lon, je renoncerai  lui. Je l'aime bien
pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon
coeur que toutes les belles choses que vous m'avez dites.

-- Bien! trs bien! s'cria la tante. Quant  moi, monsieur,
quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous
dirai ce que je pense. Ma nice n'est pas du tout la femme qui
vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et
plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas 
Clmentine de se marier avec vous.

-- Et pourquoi donc, chaste Minerve?

-- Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de
canon vous vous sauveriez  la guerre! Vous l'abandonneriez,
monsieur, comme cette infortune Clmentine dont on nous a cont
les malheurs!

-- Morbleu! la tante, je vous conseille de la plaindre! Trois
mois aprs Leipzig, elle pousait un nomm Langevin,  Nancy.

-- Vous dites?

-- Je dis qu'elle pousait un intendant militaire appel Langevin.

--  Nancy?

--  Nancy mme.

-- C'est bizarre!

-- C'est indigne!

-- Mais cette femme... cette jeune fille... son nom!

-- Je vous l'ai dit cent fois: Clmentine!

-- Clmentine qui?

-- Clmentine Pichon.

-- Ah! mon Dieu! mes clefs! o sont mes clefs? J'tais bien
sre de les avoir mises dans ma poche! Clmentine Pichon! Mr
Langevin! C'est impossible! Ma raison s'gare! Eh! mon enfant,
remue-toi donc! Il s'agit du bonheur de toute ta vie! O as-tu
fourr mes clefs? Ah! les voici!

Fougas se pencha  l'oreille de Clmentine et lui dit:

-- Est-elle sujette  ces accidents-l? On dirait que la pauvre
demoiselle a perdu la tte!

Mais Virginie Sambucco avait dj ouvert un petit secrtaire en
bois de rose. D'un regard infaillible, elle dcouvrit dans une
liasse de papiers une feuille jaunie par le temps.

-- C'est bien cela! dit-elle avec un cri de joie. Marie-
Clmentine Pichon, fille lgitime d'Auguste Pichon, htelier, rue
des Merlettes, en cette ville de Nancy; marie le 10 juin 1814 
Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle,
monsieur? Osez dire que ce n'est pas elle!

-- Ah!  mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de
famille?

-- Pauvre Clmentine! Et vous l'accusez de trahison! Vous ne
comprenez donc pas que vous aviez t port pour mort! qu'elle se
croyait veuve sans avoir t marie; que...

-- C'est bon! c'est bon! Je lui pardonne. O est-elle? Je veux
la voir, l'embrasser, lui dire...

-- Elle est morte, monsieur! morte aprs trois mois de mariage.

-- Ah! diable!

-- En donnant le jour  une fille...

-- Qui est ma fille! J'aurais mieux aim un garon, mais
n'importe! O est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui
dire...

-- Elle n'est plus, hlas! Mais je vous conduirai sur sa tombe.

-- Mais comment diable la connaissiez-vous?

-- Parce qu'elle avait pous mon frre!

-- Sans mon consentement? N'importe! A-t-elle au moins laiss
des enfants?

-- Un seul.

-- Un fils! Il est mon petit-fils!

-- Une fille.

-- N'importe! Elle est ma petite-fille! J'aurais mieux aim un
garon, mais o est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui
dire...

-- Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Clmentine comme sa
grand-mre, et la voici!

-- Elle! Voil donc le secret de cette ressemblance! Mais alors
je ne peux pas l'pouser! N'importe! Clmentine! dans mes
bras! Embrasse ton grand-pre!

La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre  cette rapide
conversation o les vnements tombaient comme des tuiles sur la
tte du colonel. On lui avait toujours parl de Mr Langevin comme
de son grand-pre maternel, et maintenant on semblait dire que sa
mre tait la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots
qu'elle ne pouvait plus pouser le colonel et qu'elle serait
bientt marie  Lon Renault. Ce fut donc par un mouvement de
joie et de reconnaissance qu'elle se prcipita dans les bras du
jeune vieillard.

-- Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aim et
respect comme un aeul!

-- Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une
vieille bte! Tous les hommes sont des brutes et toutes les
femmes sont des anges. Tu as devin, avec l'instinct dlicat de
ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis!
je n'ai rien devin du tout! Sacrebleu! sans la vnrable tante
que voil, j'aurais fait de belle besogne!

-- Non, dit la tante. Vous auriez dcouvert la vrit en
parcourant nos papiers de famille.

-- Est-ce que je les aurais seulement regards? Dire que je
cherchais mes hritiers dans le dpartement de la Meurthe quand
j'avais laiss ma famille  Fontainebleau! Imbcile, va! Mais
n'importe, Clmentine! Tu seras riche, tu pouseras celui que tu
aimes! O est-il, ce brave garon? Je veux le voir, l'embrasser,
lui dire...

-- Hlas! monsieur; vous l'avez jet par la fentre.

-- Moi?... Tiens! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus.
Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas
rparer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez; les
deux noces se feront ensemble... Mais au fait, non! Qu'est-ce que
je dis? Je ne me marie plus!  bientt, mon enfant, ma chre
petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous tes une brave tante;
embrassez-moi!

Il courut  la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir
descendit pour lui barrer le passage.

-- N'tes-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi
avec ceux qui vous ont rendu la vie? Ah! si c'tait  refaire!
on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux
yeux! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr Lon
vient d'envoyer deux officiers  votre recherche. Qu'est-ce que
vous avez encore fait depuis ce matin?

Fougas la fit pirouetter sur elle-mme et se trouva face  face
avec l'ingnieur. Lon avait entendu le bruit d'une querelle; en
voyant le colonel anim, l'oeil en feu, il prvit quelque brutale
agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps 
corps s'engagea dans l'alle, au milieu des cris de Gothon, de Mr
Renault et de la pauvre dame, qui criait  l'assassin! Lon se
dbattait, frappait, et lanait de temps  autre un vigoureux coup
de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant; le
colonel finit par le renverser sur le sol et le _tomber_
parfaitement, comme on dit  Toulouse. Alors il l'embrassa sur les
deux joues et lui dit:

-- Ah! sclrat d'enfant! je te forcerai bien de m'couter! Je
suis le grand-pre de Clmentine, et je te la donne en mariage, et
tu l'pouseras demain si tu veux! Entends-tu? Relve-toi
maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac.
Ce serait presque un parricide!

Mlle Sambucco et Clmentine arrivrent au milieu de la
stupfaction gnrale. Elles compltrent le rcit de Fougas, qui
s'embrouillait dans la gnalogie. Les tmoins de Lon parurent 
leur tour. Ils n'avaient pas trouv l'ennemi  l'htel o il tait
descendu, et s'apprtaient  rendre compte de leur ambassade. On
leur fit voir un tableau de bonheur parfait et Lon les pria
d'assister  la noce.

-- Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature dsabuse bnir
les chanes de l'amour.

XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur.

Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage
de Mlle Clmentine Sambucco, sa nice, avec Mr Lon Renault,
ingnieur civil.

Mr et Mme Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de
Mr Lon Renault, leur fils, avec Mlle Clmentine Sambucco.

Et vous prient d'assister  la bndiction nuptiale qui leur
sera donne le 16 septembre 1859, en l'glise de Saint-Maxence,
leur paroisse,  onze heures prcises.

Fougas voulait absolument que son nom figurt sur les lettres de
part. On eut toutes les peines du monde  le gurir de cette
fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui
dit qu'aux yeux de la socit, comme aux yeux de la loi,
Clmentine tait la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs
Mr Langevin s'tait conduit trs honorablement lorsqu'il avait
lgitim par le mariage une fille qui n'tait pas la sienne;
enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme
un scandale d'outre-tombe et fltrirait la mmoire de la pauvre
Clmentine Pichon. Le colonel rpondait avec la chaleur d'un jeune
homme et l'obstination d'un vieillard:

-- La nature a ses droits; ils sont antrieurs aux conventions de
la socit, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que
j'appelais mon gl m'est plus cher que tous les trsors du monde
et je fendrais l'me en quatre au tmraire qui prtendrait la
fltrir. En cdant  l'ardeur de mes voeux, elle s'est conforme
aux moeurs d'une grande poque o la brivet de la vie et la
permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalits.
Enfin, je ne veux pas que mes arrire-petits-fils, qui vont
natre, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de
Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est gliss
frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un
_rizpainsel_! Je foule aux pieds la cendre de Langevin!

L'obstin ne cda point aux raisons de Mme Renault, mais il se
laissa vaincre aux prires de Clmentine. La jeune crole le
clinait avec une grce irrsistible.

-- Mon bon grand-pre par-ci, mon joli petit grand-pre par-l;
mon vieux _baby_ de grand-pre, nous vous remettrons au collge si
vous n'tes pas raisonnable!

Elle s'asseyait familirement sur les genoux de Fougas et lui
donnait de petites tapes d'amiti sur les joues. Le colonel
faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et
il se mettait  pleurer comme un enfant.

Ces familiarits n'ajoutaient rien au bonheur de Lon Renault; je
crois mme qu'elles tempraient un peu sa joie. Assurment il ne
doutait ni de l'amour de sa fiance ni de la loyaut de Fougas. Il
tait forc de convenir qu'entre un grand-pre et sa petite-fille,
l'intimit est de droit naturel, et ne peut offenser personne.
Mais la situation tait si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui
fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses
chagrins. Ce grand-pre, qu'il avait pay cinq cents francs,  qui
il avait cass l'oreille, pour qui il avait achet un terrain au
cimetire de Fontainebleau; cet anctre plus jeune que lui, qu'il
avait vu ivre, qu'il avait trouv plaisant, puis dangereux, puis
insupportable; ce chef vnrable de la famille qui avait commenc
par demander la main de Clmentine et fini par jeter dans les
hliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emble un
respect sans mlange et une amiti sans restriction.

Mr et Mme Renault prchaient  leur fils la soumission et la
dfrence. Ils lui reprsentaient Mr Fougas comme un parent 
mnager.

-- Quelques jours de patience! disait la bonne mre, il ne
restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait
vivre hors de l'arme, non plus qu'un poisson hors de l'eau.

Mais les parents de Lon, dans le fond de leur me, gardaient le
souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait t
le flau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne
pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-mme lui gardait
rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle
Sambucco, en travaillant au festin des noces.

-- Ah! mon pauvre Clestin, disait-elle  son acolyte, quel petit
sclrat de grand-pre nous aurons l!

Le seul qui ft parfaitement  son aise tait Fougas. Il avait
pass l'ponge sur ses fredaines, lui; il ne gardait aucune
rancune  personne de tout le mal qu'il avait fait. Trs paternel
avec Clmentine, trs gracieux avec Mr et Mme Renault, il
tmoignait  Lon l'amiti la plus franche et la plus cordiale.

-- Mon cher garon, lui disait-il, je t'ai tudi, je te connais,
je t'aime bien; tu mrites d'tre heureux, tu le seras. Tu verras
bientt qu'en m'achetant pour vingt-cinq napolons tu n'as pas
fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance tait bannie de
l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le coeur de
Fougas!

Trois jours avant le mariage, matre Bonnivet apprit  la famille
que le colonel tait venu dans son cabinet pour demander
communication du contrat. Il avait  peine jet les yeux sur le
cahier de papier timbr, et crac! en morceaux dans la chemine.

-- Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de
recommencer votre chef-d'oeuvre. La petite-fille de Fougas ne se
marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amiti
lui donnent un million, que voici!

L-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque,
traverse firement l'tude en faisant craquer ses bottes, et jette
un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de
sa plus belle voix:

-- Enfants de la basoche! voici pour boire  la sant de
l'Empereur et de la grande arme!

La famille Renault se dfendit nergiquement contre cette
libralit. Clmentine, avertie par son futur, eut une longue
discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand-
pre; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se
marierait un jour, que son bien appartenait  sa future famille.

-- Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les
avoir dpouills. Gardez vos millions pour mes petits oncles et
mes petites tantes!

Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle.

-- Est-ce que tu te moques de moi? dit-il  Clmentine. Penses-tu
que je ferai la sottise de me marier maintenant? Je ne te promets
pas de vivre comme un trappiste, mais,  mon ge et bti comme je
le suis, on trouve  qui parler dans les garnisons, sans pouser
personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hymne pour
clairer les petites promenades de Vnus! Pourquoi l'homme forme-
t-il des noeuds?... Pour tre pre. Je le suis au comparatif, et
dans un an, si notre brave Lon se conduit en homme, j'attraperai
le superlatif. Bisaeul! c'est un joli grade pour un troupier de
vingt-cinq ans.  quarante-cinq ou cinquante, je serai trisaeul.
 soixante-dix... la langue franaise n'a plus de mots pour dire
ce que je deviendrai! mais nous en commanderons un  ces bavards
de l'Acadmie! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux
jours? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'ge
des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite.
Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse,
et tu verras que j'ai, non seulement le pain, mais le rata
jusqu'au terme de ma carrire. Plus, une concession  perptuit
que ton mari a paye d'avance dans le cimetire de Fontainebleau.
Avec cela, et des gots simples, on est sr de ne pas manger son
fonds!

Bon gr, mal gr, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et
accepter son million. Cet acte de gnrosit fit grand bruit dans
la ville, et le nom de Fougas, dj clbre  tant de titres, en
acquit un nouveau prestige.

Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clmentine. On y
vint de Paris. Les tmoins de la marie taient le marchal duc de
Solferino et l'illustre Karl Nibor, lu depuis quelques jours 
l'Acadmie des sciences. Lon s'en tint modestement aux vieux amis
qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et
Mr Bonnivet, le notaire.

Le maire revtit son charpe neuve. Le cur adressa aux jeunes
poux une allocution touchante sur l'inpuisable bont de la
Providence qui fait encore un miracle de temps  autre en faveur
des vrais chrtiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs
religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes.

-- On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant
de l'glise, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous
entendre! Aprs tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napolon un peu
plus universel!

Un festin pantagrulique, prsid par Mlle Virginie Sambucco en
robe de soie puce, suivit de prs la crmonie. Vingt-quatre
personnes assistaient  cette fte de famille, entre autres le
nouveau colonel du 23me et Mr du Marnet,  peu prs guri de sa
blessure.

Fougas leva sa serviette avec une certaine anxit. Il esprait
que le marchal lui aurait apport son brevet de gnral de
brigade. Sa figure mobile trahit un vif dsappointement en
prsence de l'assiette vide.

Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir  la place d'honneur,
aperut ce jeu de physionomie et dit tout haut:

-- Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te
manque; il n'a pas tenu  moi que la fte ne ft complte. Le
ministre de la guerre tait absent lorsque j'ai pass chez lui. On
m'a dit dans les bureaux que ton affaire tait accroche par une
question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre
heures une lettre du cabinet.

-- Le diable soit des plumitifs! s'cria Fougas. Ils ont tout,
depuis mon acte de naissance jusqu' la copie de mon brevet de
colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou
quelque paperasse de six liards!

-- Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce
n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis
d'attraper le bton, ils me fendaient l'oreille comme  un cheval
de rforme, sous le futile prtexte que j'avais soixante-cinq ans.
Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer gnral de brigade:
l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans
d'ici, tu auras les toiles d'or,  moins que le guignon ne s'en
mle. Aprs quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef
et une campagne heureuse pour passer marchal de France et
snateur, ce qui ne gte rien.

-- Oui, rpondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je
suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que
j'ai fait la grande guerre et suivi les leons du matre dans les
champs de Bellone, mais surtout parce que le destin m'a marqu de
son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils pargn dans plus de
vingt batailles? Pourquoi ai-je travers des ocans de bronze et
de fer sans que ma peau ret une gratignure? C'est que j'ai une
toile, comme lui. La sienne tait plus grande, c'est sr, mais
elle est alle s'teindre  Sainte-Hlne, et la mienne brille
encore au ciel! Si le docteur Nibor m'a ressuscit avec quelques
gouttes d'eau chaude, c'est que ma destine n'tait pas encore
accomplie. Si la volont du peuple franais a rtabli le trne
imprial, c'est pour fournir une srie d'occasions  mon courage
dans la conqute de l'Europe que nous allons recommencer! Vive
l'Empereur et moi! Je serai duc ou prince avant dix ans, et
mme... pourquoi pas? on tchera d'tre prsent  l'appel le jour
de la distribution des couronnes! En ce cas, j'adopte le fils
an de Clmentine: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me
succde sur le trne comme Louis XV  son bisaeul Louis XIV!

Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle 
manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du
ministre de la guerre.

-- Parbleu! s'cria le marchal, il serait plaisant que ta
promotion arrivt au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup
que nous nous prosternerions devant ton toile! Les rois mages ne
seraient que de la Saint-Jean, auprs de nous.

-- Lis toi-mme, dit-il au marchal, en lui tendant la grande
feuille de papier. Ou plutt, non! J'ai toujours regard la mort
en face; je ne dtournerai pas mes yeux de ce tonnerre de
chiffon, qui me tue.

Monsieur le colonel, en prparant le dcret imprial qui vous
levait au grade de gnral de brigade, je me suis trouv en
prsence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de
naissance. Il rsulte de cette pice que vous tes n en 1789, et
que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite
d'ge tant fixe  soixante ans pour les colonels,  soixante-
deux pour les gnraux de brigade et  soixante-cinq pour les
divisionnaires, je me vois dans l'absolue ncessit de vous porter
au cadre de rserve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur,
combien cette mesure est peu justifie pour votre ge apparent et
je regrette sincrement que la France soit prive des services
d'un homme de votre vigueur et de votre mrite. Il est d'ailleurs
certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune
rclamation dans l'arme et n'exciterait que des sympathies. Mais
la loi est formelle et l'Empereur lui-mme ne peut la violer ni
l'luder. L'impossibilit qui en rsulte est tellement absolue,
que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez 
rendre vos paulettes pour recommencer une nouvelle carrire,
votre engagement ne pourrait tre reu dans aucun des rgiments de
l'arme. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de
l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant
de S.A.R. le rgent de Prusse, l'indemnit qui vous tait due;
car il n'y a pas non plus d'administration civile o l'on puisse
faire entrer, mme par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous
objecterez trs justement que les lois et les rglements datent
d'une poque o les expriences sur la revivification des hommes
n'avaient pas, encore donn des rsultats favorables. Mais la loi
est faite pour la gnralit et ne doit pas tenir compte des
exceptions. On verrait sans doute  la modifier si les cas de
rsurrection se prsentaient en certain nombre.

Agrez, etc.

Un morne silence accueillit cette lecture; _Le Mane_, _Thcel_,
_Phars_ des lgendes orientales ne produisit pas un effet plus
foudroyant. Le gendarme tait toujours l, debout, dans la
position du soldat sans armes, attendant le rcpiss de Fougas.
Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le
rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une motion
contenue:

-- Tu es heureux, toi! on ne te dfend pas de servir ton pays!
Eh bien! reprit-il en s'adressant au marchal, qu'est-ce que tu
dis de a?

-- Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse
bras et jambes. Il n'y a pas  discuter contre la loi; elle est
formelle. Ce qui est bte  nous, c'est de n'y avoir pas song
plus tt. Mais qui diable, en prsence d'un gaillard comme toi,
aurait pens  l'ge de la retraite?

Les deux colonels avourent que cette objection ne leur tait pas
venue  l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait souleve, ils ne
voyaient rien  rpondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager
Fougas comme simple soldat, malgr sa capacit, sa force physique
et sa tournure de vingt-quatre ans.

-- Mais alors, s'cria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me
mettre  peser du sucre ou  planter des choux! C'est dans la
carrire des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y
reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du
service  l'tranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore
prsent  mes  yeux...  fortune! que t'ai-je fait pour tre
prcipit si bas lorsque tu te prparais  m'lever si haut?

Clmentine essaya de le consoler par de bonnes paroles.

-- Vous resterez auprs de nous, lui dit-elle; nous vous
trouverons une jolie petite femme, vous lverez vos enfants. 
vos moments perdus, vous crirez l'histoire des grandes choses que
vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, sant, fortune,
famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est  vous;
pourquoi donc ne sriez-vous pas heureux?

Lon et ses parents lui tinrent le mme langage. On oubliait tout
en prsence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond.

Il se releva petit  petit et chanta mme au dessert une chanson
qu'il avait prpare pour la circonstance.

_poux, pouse fortune,_
_Vous allez dans cet heureux jour,_
_ la torche de l'hymne,_
_Brler les ailes de l'Amour,_
_Il faudra, petit dieu volage,_
_Que vous restiez  la maison,_
_Enchan par le mariage_
_De la Beaut, de la Raison!_
_ _
_Il fera son unique tude_
_D'allier les plaisirs aux moeurs;_
_II perdra l'errante habitude_
_De voltiger de fleurs en fleurs._
_O plutt non: chez Clmentine_
_Il a trouv roses et lis,_
_Et dj le fripon butine_
_Ainsi qu'aux jardins de Cypris._

On applaudit beaucoup cette posie arrire, mais le pauvre
colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du
tout. L'homme  l'oreille casse ne se consolait point d'avoir
l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journe,
mais ce n'tait plus le brillant compagnon qui animait tout de sa
mle gaiet.

Le marchal le prit  part dans la soire, et lui dit:

--  quoi penses-tu?

-- Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber  Waterloo,
la face tourne vers l'ennemi. Le vieil imbcile d'Allemand qui
m'a confit pour la postrit m'a rendu un fichu service. Vois-tu
Leblanc, un homme doit vivre avec son poque. Plus tard, c'est
trop tard.

-- Ah , Fougas, pas de btises! Il n'y a rien de dsespr, que
diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera;
des hommes comme toi, la France n'en a pas  la douzaine pour les
jeter au linge sale.

-- Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous tions cinq cent
mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou
pour mieux dire un et demi.

Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas
reconduisirent le marchal au chemin de fer. Fougas embrassa son
camarade et lui promit d'tre sage. Le train parti, les trois
colonels revinrent  pied jusqu' la ville. En passant devant la
maison de Mr Rollon, Fougas dit  son successeur:

-- Vous n'tes gure hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez
pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye!

-- Je pensais que vous n'tiez pas en train de boire, dit Mr
Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre caf, ni aprs. Mais
montons!

-- La soif m'est revenue au grand air.

-- C'est bon signe.

Il trinqua mlancoliquement et mouilla  peine ses lvres dans son
verre. Mais il s'arrta quelque temps auprs du drapeau, mania la
hampe, dveloppa la soie, compta les trous que les balles et les
boulets avaient laisss dans l'toffe, et ne rpandit pas une
larme.

-- Dcidment, dit-il, l'eau-de-vie me prend  la gorge; je ne
suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs!

-- Attendez! nous allons vous reconduire.

-- Oh! mon htel est  deux pas.

-- C'est gal. Mais quelle ide avez-vous eue de rester  l'htel,
quand vous avez ici deux maisons  votre service?

-- Aussi, je dmnage demain matin.

Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Lon tait  sa
toilette lorsqu'on lui apporta une dpche tlgraphique. Il
l'ouvrit sans voir qu'elle tait adresse  Mr Fougas, et il
poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait
une si douce motion:

 monsieur colonel Fougas, Fontainebleau.

Je sors cabinet Empereur. Tu gnral brigade au titre tranger
en attendant mieux. Plus tard corps lgislatif modifiera loi.

LEBLANC.

Lon s'habilla  la hte, courut  l'htel du _Cadran-Bleu_, monta
chez le colonel, et le trouva mort dans son lit.

On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie
et constat des dsordres graves causs par la dessiccation.
Quelques personnes assurrent que Fougas s'tait suicid. Il est
certain que matre Bonnivet reut par la petite poste une sorte de
testament ainsi conu:

Je lgue mon coeur  la patrie, mon souvenir  la nature, mon
exemple  l'arme, ma haine  la perfide Albion, mille cus 
Gothon, et deux cent mille francs au 23me de ligne. Vive
l'Empereur, quand mme!

FOUGAS.

Ressuscit le 17 aot, entre trois et quatre heures de releve, il
mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait
dur un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son
temps; c'est une justice  lui rendre. Il repose dans le terrain
que le fils de Mr Renault avait achet  son intention. Sa petite-
fille Clmentine a quitt le deuil depuis tantt une anne. Elle
est aime, elle est heureuse, et Lon n'aura rien  se reprocher
si elle n'a pas beaucoup d'enfants.

Bourdonnel, aot 1861.







End of Project Gutenberg's L'homme  l'oreille casse, by Edmond About

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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